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LA

COMMUNE ANNAMITE

AU TONKIN

PAR

P. O RY
UÉSIDENT DE FRANCE EN ANNAM ET AU TONKIN

PARIS
Augustin CHALLAMEL, Éditeur
LIBRAIRIE COLONIALE
5, rue Jacob et rue Furstenberg, 2

18 9 4
1

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1
COMMUNE ANNAMITE

AU TONKIN

COMMUNE ANNAMITE

AU TONKIN

PAR

P. ORY
RÉSIDENT DE FRANCE EN ANNAM ET AU TONKIN

PARIS
Augustin CIIALLAMEL, Éditeur
LIBRAIRIE COLONIALE
5, rue Jacob et rue Furstenberg, 2

18 9/*
1/
LA COMMUNE ANNAMITE

AU TONKIN

DE L'ORIGINE DE LA COMMUNE

L'homme est né pour la société ; sans elle il


ne pourrait ni se nourrir, ni se défendre, ni pro
créer, ni progresser. L'état de nature rêvé par
certains philosophes et dans lequel les hommes
auraient vécu isolés les uns des autres et sans
aucun lien de communauté, ne sera jamais
qu'une chimère.
Il existe dans la nature de l'homme une force
ou, plus exactement, une loi qui le pousse à
chercher la compagnie de ses semblables.
Cette loi a d'abord créé la famille qui est une
i
2 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

société embryonnaire ; elle a ensuite donné


naissance à la « Commune », c'est-à-dire à la
réunion de plusieurs hommes en ûn même lieu,
à l'ombre de grands arbres, près d'une source,
à l'abri d'un rocher, au bord d'une rivière, au
milieu de champs fertiles et de gras pâturages.
Ils sont venus là poussés par la nécessité de
trouver des moyens d'existence, et ils se sont
groupés pour mettre leur faiblesse et leurs
besoins individuels sous la garde et l'appui
de leurs forces et de leurs ressources communes.
Plus tard, afin de régler leurs rapports entre
eux, leurs droits, leurs devoirs et assurer le
bien-être de la collectivité, ces hommes se sont
donné ou ont reçu des statuts. Telle est la
genèse de l'organisation communale.
Aussi l'on peut dire que de tout temps il
s'est trouvé, dans toutes les parties du monde,
des agglomérations composées d'individus unis
par des besoins et des intérêts communs. Leur
nom a pu différer d'un peuple à l'autre ; leur
constitution peut n'être pas la même ; chacune
de ces agglomérations n'en est pas moins la
« Commune i> sous une forme appropriée aux
mœurs, aux coutumes et surtout à la situation
politique de l'Etat dont elle dépend et dont
elle est un des principaux éléments constitutifs.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 3

Etymologie du mot « xâ » ou Commune


annamite. — Avant de parler de l'origine de
la Commune annamite, il nous paraît utile
d'analyser préalablement le nom qu'elle porte
dans les livres les plus anciens de l'Extrême-
Orient, les cinq livres sacrés de la Chine « Ngù-
kinh j> et les 4 livres classiques « tû' thu' ».

Le signe idéographique qui désigne la

Commune, signifie esprit de la terre, c'est-à-


dire esprit qui préside à toutes les évolutions du
monde tellurique. Il est composé des deux carac

tères ou racines « *7|C " e^ (< " '

les dérivés de l'une de ces racines expriment


tout ce qui a trait aux génies et aux esprits, aux
êtres surnaturels ayant le pouvoir de faire le
bien et le mal et auxquels il est dû des sacri
fices pour se les concilier ; les dérivés de l'autre
enveloppent la notion de ce qui est terrestre et
par suite l'endroit où chacun peut se fixer pour
subvenir à ses besoins.
Ces deux caractères réunis donnent l'idée
d'un lieu où se rassemblaient des individus sa
crifiant aux génies.
Il est surtout facile de s'expliquer le choix du
mot « xâ » qui désigne la Commune annamite,
4 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

en se rappelant que le peuple annamite et le


peuple chinois rendent tous deux un culte ido-
lâtrique à la Terre ou plutôt à la Force mysté
rieuse qui la gouverne.
La Commune, occupant un point de cette
terre, a reçu le nom de l'Esprit qui veille sur
elle et s'est trouvée ainsi placée directement
sous son patronage.
L'origine de la Commune annamite nous sem
ble suffisamment démontrée pour avancer
qu'elle a pris naissance comme il a été dit plus
haut ; mais quant à sa constitution, elle n'a dû
avoir lieu qu'à l'époque de la division de la
propriété Foncière.
Nous verrons un peu plus loin que dès le
xxm* siècle avant l'ère chrétienne, l'adminis
tration chinoise divisait les terrains de l'empire
en carrés d'une très grande superficie et en
donnait l'exploitation à des colons. Ceux-ci
installaient leur demeure au milieu des champs
concédés et déterminaient ainsi la formation
d'un petit village ou d'une Commune.
Ce mode de lotissement a été certainement
importé en Annam ; nous savons en effet que,
même dans les temps les plus reculés, le royau
me annamite a constamment entretenu d'étroi
tes relations avec l'empire chinois et qu'il a

i ii n
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN S

toujours cherché à en copier fidèlement l'orga


nisation. Mais tout porte à croire que ce fut
principalement pendant la première occupation
de l'Annam par la Chine, que cette manière de
procéder a reçu une grande extension. De l'an
Hl avant Jésus-Christ à l'an 39 de notre ère,
l'Annam, placé sous la domination chinoise,
fut divisé en 9 « quan » ou provinces et doté par
ses nouveaux gouverneurs de la plupart des
institutions du Céleste-Empire.
Les annales nous transmettent les noms de
deux de ces gouverneurs : l'un appelé Tich-Quan
tourna ses efforts vers la diffusion des livres
chinois et la vulgarisation de la doctrine de Con-
fucius ; l'autre NMm-Biêu s'appliqua à défricher
les terres incultes, et donna ainsi un grand essor
à l'agriculture. Enfin, ces mômes annales nous
apprennent encore que, vers l'an 43 avant l'ère
chrétienne, l'empereur chinois Nguyên-Bê, plus
connu sous le nom de Kiên-Chiêu, de la pre
mière dynastie des Hân (Tiên-Hân-Triêù) s'oc
cupa tout particulièrement des communes.
Il aurait donné un règlement pour leur éta
blissement et une organisation qui est peut-être,
sans de notables changements, celle qui sub
siste de nos jours. Cette supposition n'a du
reste rien d'invraisemblable pour ceux qui ont
6 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

vu de près la race jaune et qui en ont étudié le


caractère routinier, les mœurs et les habitudes
pour ainsi dire immuables.
A l'appui de cette hypothèse, on trouve, en
compulsant certains documents historiques,
que la répartition des terres sur les territoires
inhabités a été faite d'après le nombre d'indivi
dus réunis et suivant la qualité des terrains :
l'Etat concédait des lots à tous ceux qui s'enga
geaient à en payer l'impôt après le défrichement
et la mise en culture. Cette manière de faire est
encore suivie de nos jours. Il suffit, en effet, pour
créer une nouvelle Commune que des individus
ayant mêmes intérêts ou mêmes relations de fa
mille, se sentent assez forts pour faire à l'Etat
une demande de terrains vacants. La réponse
est toujours favorable, s'ils s'engagent à payer
l'impôt foncier dans le délai de trois années fixé
par l'administration.
Dès que le défrichement a commencé, il n'est
pas rare de voir arriver, près des premiers oc
cupants, de nouveaux colons désireux égale
ment d'avoir une concession. Ceux-ci en attirent
d'autres : au bout d'un petit nombre d'années,
d'un territoire désert et en friche, il surgit
un village entouré de terres en plein rap
port.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 7

Organisation communale. — Quelles que


soient les phases par lesquelles a passé la Com
mune annamite pour arriver telle qu'elle est jus
qu'à notre époque, son organisation n'en est pas
moins une institution remarquable. Pour n'en
donner qu'une preuve, elle pose comme principe
fondamental que l'égalité entre tous les citoyens
est absolue, et elle ne reconnaît d'autres distinc
tions sociales que celles qui s'attachent au mé
rite, et par suite aux fonctions. Comme l'acces
sion aux charges est ouverte à ceux qui sortent
vainqueurs des concours, qui que ce soit peut
aspirer aux plus hautes dignités.
- Pour bien comprendre cette organisation qui
n'a aucun point commun avec la nôtre, il faut
se pénétrer de' l'idée qu' en Extrême-Orient les
questions de hiérarchie et de préséance priment
toutes les autres. On trouve en Chine et en An-
nam des règles de cérémonial établies pour être
observées dans la Famille, dans la Commune et
dans l'Etat. Pour tous, il s'agit d'un devoir à rem
plir, et tous s'y soumettent avec une très grande
déférence. Quiconque, du reste, oserait y contre
venir serait immédiatement chassé du milieu
où il se trouverait et serait en outre puni confor
mément à la loi ; aussi personne n'a jamais
songé à contrevenir à des obligations instituées
8 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN
depuis la 3e dynastie de l'empire chinois, celle
des Tcheou (l'an 1100 avant Jésus-Christ).
Les règles de cérémonial, ainsi que nous ve
nons de le voir, sont considérées comme ayant
force de lois ; il en est de même pour les cou
tumes et les habitudes. Les unes et les autres
varient de commune à commune, mais dans
certains détails seulement qui ne modifient en
rien l'esprit qui a présidé à leur origine.

Divisions et subdivisions de la commune.


— La Commune annamite porte les noms de
« xâ », de « trang » et de « trai », selon l'éten
due de son territoire et le nombre de ses habi
tants.
Le mot « xâ » est généralement donné aux
communes les plus considérables, tandis que
ceux de « trang » (ferme des champs) et de
« trai » (palissade) désignent des villages dont
l'importance est de moins en moins grande.
La dénomination « trang » est plus particu
lièrement employée quand le village est installé
sur des terrains desséchés, et celle de « trai »
quand les habitations sont groupées au pied de
la montagne ou à flanc de coteau.
Une grande commune ou « xâ » est formée
presque toujours de plusieurs hameaux appelés
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN '9

oc thon », qui gravitent autour d'un certain


centre ; ils sont séparés les uns des autres ;
chacun d'eux a son administration particulière ;
mais tous doivent concourir aux charges que
supporte le « xâ ». Ils envoient des délégués
à toutes les réunions publiques, surtout à celles
qui ont pour objet un fait non prévu, par exem
ple: l'ordre donné par l'Etat à tous les villages
de la province de participer à des travaux d'in
térêt général.
Certaines communes comptentjusqu'à dix ha
meaux et même plus, et d'autres n'en ont pas.
D'après le nombre de leurs habitants ou d'a
près l'étendue de leur territoire, les hameaux
ont des subdivisions qui prennent respectivement
les noms de « giâp », de a khu » et de « xôm ».
Chaque commune est, en général, connue sous
deux noms qui semblent différer beaucoup l'un
de l'autre, mais qui cependant ont souvent la
même signification facile à connaître par l'ana
lyse : l'un d'eux est en langue annamite et l'autre
en langue chinoise. Ainsi le village de Ke-Bâm
est appelé également Bïch-Tri. Kè-fiâm est anna
mite et Bich-Tri est chinois. Les mots « Bâm »
et « Tri » ont la même signification ; l'un et
l'autre désignent un lac, un étang.
Le Village de « fiông-Chuôi » porte également
10 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

le nom de Tiêu-Bông. Le premier est annamite


et le second chinois.
Les mots Bông et Bông se traduisent l'un et
l'autre par « plaine » ; « Chuôi » et « Tiêu » par
« banane ». Le nom. de ce village, soit en langue
annamite, soit en langue chinoise, peut/ionc ex
primer « une plaine de bananes. »
Comme dernier exemple, prenons le village
appelé « Làng-Bào d ; il est également connu
sous le nom de « Vinh-Bào » ; l'un est annamite,
l'autre est chinois, et tous deux peuvent être
traduits par « objets précieux ».
Le mot annamite désignant la Commune est
l'appellation vulgaire, autrement dit celle adop
tée par la masse de la population.
Le mot chinois désignant cette même Com
mune est l'appellation officielle, la seule recon
nue par l'administration. Ce nom chinois est
celui inscrit sur les actes publics.
Contrairement à ce que nous venons de dire,
certains villages ont deux' noms de signification
et de prononciation toutes différentes. Pourquoi
cette double dénomination ? Il est difficile de
l'expliquer: elle date très probablement de l'in
vasion de l'empire d'Annam par les Chinois.
Cette multiplicité de noms a causé bien des
soucis aux officiers qui ont parcouru le Tonkin
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 11

aux premiers jours de la conquête. Tandis que


sur une carte ils lisaient, en un point donné, le
mot Bîch-Tri, par exemple ; sur une autre carte,
ils trouvaient au même point le mot «Kè-fiâm ».
Ils se renseignaient auprès des indigènes et, soit
que l'un ou l'autre leur était prononcé, ils sup
posaient une erreur, inscrivaient le nom entendu
sur leur carte et indiquaient à l'état-major la
rectification qui devait être faite. De là de nom
breuses complications, car beaucoup de ces cartes
portent ainsi des noms . qui sont inconnus
même de ceux qui habitent la région. Mais ces
anomalies finiront par disparaître le jour où figu
rera seule l'appellation officielle. Cette rectifi
cation faite, il sera nécessaire de ne pas oublier
que parfois l'un des hameaux constitutifs d'une
commune porte le nom de la Commune elle-
même ; autrement on s'exposerait à prendre la
partie pour le tout.

Classement des habitants. — Dans une


commune où l'égalité entre tous les habitants
est établie comme le principe fondamental, il
est difficile de faire un classement de la popu
lation sans froisser le sentiment général ; mais,
d'autre part, il est toujours possible de consi
dérer et l'ensemble des individus qui vivent
12 LA COMMUNE ANNAMITE AD TONKIN

réunis dans le même endroit et le pouvoir orga


nisé qui représente les intérêts généraux de la
collectivité. Ce sont là deux groupes bien dis
tincts que nous allons étudier successivement :
1° Les administrateurs ou notables ;
2° Les administrés.

Notables. — Pour avoir le droit d'être élu


notable ou « Quan-Viên », il faut être inscrit
sur le rôle de la Commune et avoir au moins
vingt ans d'âge ; être soit grand propriétaire
foncier, soit gros commerçant, soit riche ren
tier, soit fonctionnaire de l'État en service ou
en retraite.
Il arrive quelquefois cependant qu'un habi
tant pauvre est élu ; cette faveur n'est accordée,
à titre exceptionnel, qu'à celui dont l'honora
bilité est depuis longtemps appréciée de tous
et dont la connaissance des affaires peut être
utile à l'intérêt général. Les habitants qui
achètent, au moment d'une crise publique, cer
tains titres — dont nous parlerons plus loin —
vendus par la Commune, sont nommés notables
sans passer par l'élection. Il en est de même
pour ceux qui sont munis d un diplôme délivré
par l'autorité supérieure, en récompense de
services rendus.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKTN 13

Par déférence pour leur grand âge, les habi


tants de soixante ans et au-dessus, de toutes
conditions et dont la vie a été irréprochable, font
de droit partie des notables. Cet hommage rendu
à la vieillesse est un des beaux Iraits du carac
tère annamite.
Les notables ou « Quan-Viên » , sauf ceux que
nous avons indiqués, sont élus, par tous les
contribuables réunis en séance publique, pour
une durée non déterminée qui finit par deve
nir illimitée.
Le mandat n'est retiré qu'à de rares excep
tions et pour des motifs très graves ; aussi
celui qui le détient ne le perd que s'il donne
volontairement sa démission. Dans ce cas, il
présente à l'assemblée des notables un succes
seur, mais après s'être assuré, d'une part, de
l'adhésion de ses collègues et, d'autre part, des
vues et de la manière de faire de celui qu'il veut
mettre à sa place. Par ce moyen, le titulaire
du siège change seul ; l'équilibre entre les divers
partis de l'assemblée demeure toujours dans le
même état.
Tous les contribuables sont alors convoqués
au « dinh », pagode du village réservée aux
grandes réunions et servant également de loge
ment aux personnages de marque lorsqu'ils sont
14 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

de passage. Les habitants sont prévenus que


la convocation a pour objet spécial l'élection d'un
nouveau notable. Le vote a lieu et le candidat
n'est élu qu'après avoir obtenu la majorité des
voix présentes.

Conseil municipal. — Quand tous les no


tables du village sont réunis, ils forment une
assemblée qui peut être comparée à notre « con
seil municipal ». Chacun de ces délégués, bien
qu'ayant la même origine et jouissant des mêmes
privilèges, fait partie d'une section distincte
établie d'après les services antérieurs et surtout
d'après l'âge. Des attributions spéciales sont af
fectées aux différentes sections, et leurs mem
bres sont désignés les uns sous le nom de « Dich-
muc », les autres sous celui de « Ky-muc, » et
les derniers sous celui de « Ky-lâo ».
Les « Dich-muc » sont pris parmi les plus
jeunes et les plus actifs ; ils sont chargés tout
spécialement de l'exécution des ordres arrêtés
après délibération.
Les « Ky-muc », de beaucoup les plus nom
breux et les plus influents, préparent toutes les
affaires, les soumettent à la discussion et leur
font donner la suite qu'elles comportent.
Les « Ky-lâo » ou vieillards siègent de droit
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 15

au Conseil. En général, ce sont d'anciens nota


bles, et, comme ils assistent aux délibérations
sans y prendre part, à moins d'être consultés,
on peut les considérer comme des notables ho
noraires.
Cette différence dans l'appellation n'existe
pas dans la pratique : en effet, si l'on parcourt
le pays d'Annam, tous les notables auxquels
on peut avoir affaire sont gratifiés du nom de
«Ky-muc». C'est assurément un titre honori
fique, car les mots a Ky-muc », d'après le signe
idéographique, servent à désigner une personne
âgée , autrement dit une personne respec
table.
Les notables ont entre les mains les pouvoirs
les plus étendus. Ils doivent gérer toutes les
affaires de la Commune, sous quelque forme
qu'elles se présentent, et prendre toutes déci
sions afin de sauvegarder les intérêts ; mais il
arrive fort souvent dans ce pays où la vénalité
est pour ainsi dire admise, qu'ils abusent de
leur position pour commettre des actions
malhonnêtes sous les dehors d'une probité irré
prochable. Ici, plus que partout ailleurs, la force
prime le droit : il suffit d'intéresser à la cause,
par quelques cadeaux habilement distribués, les
mandarins chargés de juger les différends pour
16 LA COMMUNE ANNAMITE AD TONKIN

que le pauvre et le faible soient reconnus cou


pables, contre toute justice.
La Commune annamite s'administre elle-
même ; elle pourvoit avec ses propres ressour
ces à toutes ses charges ; elle n'est nullement
soumise à la tutelle de l'Etat. Celui-ci n'inter
vient jamais dans ses affaires, à moins qu'elle
n'oublie ses obligations : elle doit lui fournir
chaque année l'impôt personnel, l'impôt foncier,
les corvées et le service militaire.
A part l'impossibilité d'aliéner certains biens,
impossibilité où l'a placée le plus sage des
édits royaux, la Commune a tous les droits qui
sont reconnus à une société civile.
Il fallait que le roi Minh-Mang eût une con
naissance précise du caractère léger et insou
ciant de son peuple, pour qu'il ait fait promul
guer, en l'an 1 825, la défense de vendre les biens
communaux provenant des concessions de ter
rains faites par l'Etat. Sans cet édit, nombre de
communes n'auraient plus depuis longtemps de
terres leur appartenant, et la piraterie se serait
par suite développée dans des proportions consi
dérables.
Comme dans toute société régulièrement
constituée, les notables, administrateurs de la
Commune, sont chargés de tout ce qui Tinté
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 17

resse ; ils procèdent au partage des champs com


munaux ; lèvent des coolies pour les travaux
d'intérêt général, quand le demande le chef de
la province ; reçoivent tous les fermages et tous
les revenus; renouvellent les baux; règlent,
débattent et arrêtent tous les comptes; acceptent
tous les dons et legs ; empruntent et donnent
en garantie de remboursement les terrains
communaux qu'ils ne peuvent vendre si ces
terrains proviennent de concessions accordées
par le gouvernement ou de dons de particuliers.
Ils pourvoient aux services de voirie et à tous
les travaux d'intérêt public, tels que construc
tions de chemins vicinaux, de ponts, d'aque
ducs, de chaussées de rizières et de digues ;
répartissent entre tous les contribuables l'impôt
dû à l'État et le perçoivent ; choisissent les re
crues destinées au service militaire ; font la po
lice de leur territoire ; traduisent en justice,
procèdent et obtiennent tous jugements ; sont
les arbitres naturels pour toutes les querelles
ou différends soulevés entre les habitants qu'ils
renvoient le plus souvent en leur donnant de
bons conseils, mais quelquefois aussi en leur
infligeant des peines légères, dix coups de rotin
au maximum ; règlent les cérémonies rituelles,
les fêtes et les réjouissances publiques; s'occu
2
18 LA COMMUNE ANNAMITE AL" TONKIN

pent de l'enseignement des enfants ; prennent


soin des malheureux et des infirmes, etc., etc.

Charges administratives. — Le conseil des


notables a besoin dans beaucoup d'affaires et
surtout dans ses rapports avec l'État, d'avoir
un représentant. Il cherche dans son sein un
membre auquel il peut déléguer ses pouvoirs.
Aussitôt découvert, il est porté à l'élection de
vant tous les contribuables réunis ; nommé, il
devient le maire ou ly-tru'ô'ng — autrefois
il portait le nom de « xâ-tru'ô'ng » — chargé
d'exécuter les décisions du conseil.

Maire. — Les fonctions de ce magistrat mu


nicipal ne sont pas celles attribuées aux maires
des communes de France. Loin d'être le premier
magistrat élu de la Commune, il en est plutôt un
des derniers; mais il passe pour un homme à
la parole abondante et facile, insinuant, habile à
défendre les intérêts de ses administrés, capable
de leur éviter des charges et de leur obtenir
des faveurs. C'est grâce à cette réputation bien
assise, qu'il a été choisi par les notables et
agréé par les contribuables.
Dès que l'éleclion a été approuvée par l'ad
ministration qui ne met son veto que dans les
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK.IN l*d

cas où ce fonctionnaire aurait subi une condam


nation, il est donné au maire un brevet ou
« bâng-câp » et un cachet de bois. Ces deux
objets sont les seuls attributs de ses fonctions :
avec l'un il se fait reconnaître, et il appose l'autre
sur toutes les pièces qu'il doit viser.
Le « ly-tru'ô'ng » est le seul représentant de
la Commune accrédité près de l'administration :
aussi il en reçoit toutes les communications de
quelque nature qu'elles soient, et il est res
ponsable des ordres non exécutés ; de son côté,
il transmet à l'Etat les requêtes de ses conci
toyens, après y avoir mis son cachet pour en
légaliser les signatures.
Dans la Commune « le ly-tru'ô'ng a la direction
de toutes les affaires importantes. 11 lève et livre
l'impôt ; procède à la répartition des champs
communaux; revêt de son sceau les actes de
vente ou de nantissement des rizières et autres
cultures, qui seraient nuls et non avenus sans
cette formalité ; est chargé de veiller à la sécu
rité publique ; fait tous les rapports officiels sur
les délits ou faits graves qui se produisent à
l'intérieur du village, tels que meurtre, incen
die, ouverture de jeux prohibés, contrebande,
brigandage, etc. Mais comme il ne peut s'occuper
sérieusement de tout ce dont il est responsable,
20 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

il confie une partie de ses pouvoirs à un ad


joint, qui porte le nom de « phô-ly ».
Ce notable, dont la nomination a été égale
ment soumise à l'élection, aide, assiste et au
besoin remplace le maire. Il est plus spéciale
ment chargé de toutes les affaires de détails de la
Commune, ainsi que de la construction et de la
réparation des roules et des digues.
Cet agent reçoit comme le « ly-tru'ô'ng un
bàng-câp » du mandarin qui est à la tête de l'ar
rondissement dont dépend le village ; mais il
ne lui est pas donné de cachet.
Outre ces deux notables à qui sont confiés les
intérêts de la Commune, il en est encore deux
autres dont la nomination est également sou
mise à l'élection, ce sont :
Le « hu'o'ng-tru'ô'ng » ayant pour fonctions,
de concert avec le « phély », l'entretien des
routes nationales, vicinales et rurales, ainsi que
la police intérieure.
Le « xâ-tuân » ou « tuân-phiên », garde cham
pêtre et forestier, qui doit marquer les veilles
pendant la nuit. En principe, il est responsable
du moindre vol comme de la moindre dépré
dation commise de nuit ou de jour, soit à
l'intérieur du village, soit dans les champs.
Etant donné qu'il ne peut être partout à la
f

LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 21

fois, on lui a adjoint quelques aides appelés


« tuân-dinh ». Lorsque la moisson commence
à mûrir, leur lâche devient très difficile ; ils
doivent redoubler de vigilance pour écarter les
maraudeurs. C'est alors qu'ils font des rondes
continuelles et qu'ils correspondent entre eux
aux sons prolongés et souvent répétés d'un
instrument rappelant la corne à bouquin ou
la conque marine. Ils font ainsi connaître à tous
que des yeux constamment ouverts ne cessent de
veiller sur la Commune. Mais il paraît que ces
bruyants et vigilants gardiens, tout en prenant
beaucoup de peine pour éloigner les marau
deurs, vont souvent eux-mêmes à la maraude.
Aucune de ces dernières fonctions n'est
rétribuée ; cependant, dans presque toutes les
communes, il est donné à ces agents, en dédom
magement de leurs soins et de leur perte de
temps, une parcelle de terrains communaux
venant s'ajouter à celle qui leur est accordée
comme contribuables.
Le « xâ-tuân » et les « tuân-dinh » n'ont pas
cette indemnité ; mais il est convenu, d'un
commun accord avec tous les habitants, qu'ils
peuvent prélever une petite gerbe de riz, « môt-
gôi s par chaque « sào » de rizière. Cette espèce
de dîme porte le nom de « lûa-su'o'ng » ou
22 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

« su'o'ng-luc », riz de la rosée, c'est-à-dire le


riz donné comme gratification à ceux qui se sont
exposés à la fraîcheur du matin pour protéger
les rizières.
Toutes les communes du pays d'Annam,
quelle que soit leur importance, ont pour gérer
et défendre leurs intérêts : 1" le « ly-truo'ng » ;
2° le « pliô-ly » ; 3° le « hu'o'ng-tu o'ng » ; 4° le
« xâ-tuân ». La nomination de ces notables est
soumise, par voie d'élection, au choix des con
tribuables ; exception est faite cependant par
fois pour celle du « hu'o'ng-tru'ô'ng » qui est
alors nommé directement par le Conseil. Celui-
ci communique sa décision aux habitants dont
ils obtiennent toujours l'approbation. Dans les
villages pauvres, les agents chargés des divers
services énumérés ci-dessus sont pris dans
la classe des « giai ». Pour les récompenser, il
leur est conféré le titre de « quam-viên » ou
notable, à la fin de leur mandat ou même
pendant qu'ils sont en fonctions.
Ce mode de recrutement des administrateurs
diffère tellement de celui dont nous venons de
parler, qu'il nous a paru intéressant de le signa
ler. On peut voir ainsi qu'il n'y a aucune règle
fixe : les villages suivent surtout leurs coutu
mes et leurs traditions.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 23

La durée des fonctions des agents des com


munes n'est nullement déterminée ; les « ly-
tru'ô'ng » et les « phô-ly » seuls, d'après un
décret royal, ne peuvent résilier leur mandat
avant un délai de trois années ; et, d'après un
autre, ils ne sont éligibles qu'à l âge de trente
ans. Ces deux décrets sont rarement mis en vi
gueur : dans ce cas encore, l'usage est plus fort
que la loi.
Les quatre agents précités doivent être considé
rés comme les notables officiels, le « ly-tru'ô'ng »
surtout agréé par l'administration provinciale ;
ce sont les seuls en vue, mais ce ne sont pas
eux qui ont en réalité le pouvoir : il est avéré
qu'ils se contentent d'exécuter passivement
les ordres donnés par leurs collègues appelés
« ky-muc ». A ces derniers incombe la respon
sabilité de tous les actes arbitraires commis
dans la Commune ; mais, cachés derrière les
« dich-muc n qui les masquent, il est presque
impossible de les atteindre pour les punir de
leurs forfaitures.
Dans chaque commune existe un notable qui,
par son âge, par ses vertus, par sa fortune ou
par ses relations personnelles, est reconnu par
tous comme le chef du village, « tiên-chi » ou
« thù-chl » . Bien qu'il n'ait aucun titre officiel,
*4 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

l'ascendant qu'il a su prendre sur ses conci


toyens est si considérable qu'il est généralement
consulté sur tout et que sa manière de voir est
toujours suivie. C'est lui qui appose le premier
sa signature sur les feuilles portant les déclara
tions et requêtes de la Commune. De ce privilège
est tiré son nom ; car tiên-chi » et « thù-chi »
signifient l'un et l'autre le premier sur la feuille
de papier. Ses clients — comme en avaient autre
fois à Rome les patriciens — sont assez nombreux
pour qu'il ait toujours à sa disposition dans le
conseil, une majorité qui lui permet d'aller
quelquefois contre l'intérêt général.
Le nombre des notables n'est pas limité ; il
varie avec le chiffre de la population, l'impor
tance de la Commune, la condition des personnes
qui l'habitent et surtout les coutumes et les
usages locaux : aussi il arrive que, dans certaines
communes où les notables sont nombreux, cha
cun d'eux ait une attribution spéciale qui lui est
dévolue d'après son âge et suivant ses capa
cités.
Bien qu'elles ne soient pas rétribuées, ces at
tributions sont acceptées avec plaisir par tous ;
comme ce n'est pour ceux qui en sont chargés
qu'une perte de temps et que, dans le pays d'An-
nam, le temps est à peu près sans valeur, ils
LA COMMUNE ANNAMITE AU T0NK1N 23

s'en acquittent toujours par amour-propre à la


satisfaction générale.
En voici l'énumération :
Le « thây-tu » est un lettré qui compose les
sentences écrites sur bois, étoffes ou papier, les
quelles servent d'ornements dans les fêtes ;
Le « thông-giâng » ou « hu'o'ng-tan » est
chargé d'expliquer les édits royaux et les arrêtés
provinciaux ou locaux;
Le « thù-bô » ou « thù-bân » estl'archiviste de la
Commune : chez lui sont conservés le « dinh-bô »
registre officiel qui renferme les noms des habi
tants, et le diênbô ou dia-bô registre également
officiel qui donne le détail de la propriété fon
cière ;
Le « lang-cai » est le détenteur de tous les pa
piers, contrats, baux et autres ;
Le « thây-sà-nam » est désigné pour veiller à
l'observance des rites et des coutumes. Son rôle
consiste aussi à faire assister les enfants aux
cérémonies publiques.
Quelques individus ne jouissant pas de la qua
lité de notables remplissent cependant diverses
fonctions, tels sont :
Le « thây-tan », thây-chùa » ou ông-sù, bonze
s'occupant des cérémonies du culte ;
26 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

Le « thây-sâi », gardien de la pagode consa


crée au génie protecteur du village ;
Le « tru'ô'ng-cho' », chargé de faire régner
l'ordre les jours de marché ;
Le « thàng-mô », crieur public, qui tire son
nom de l'instrument en bois avec lequel il ap
pelle l'attention de la population.

Administrés. — Les administrés surnommés


« giai » sont tous les habitants de la Commune,
contribuables ou non, qui n'ont pu devenir no
tables. Les contribuables supportent toutes les
charges, l'impôt personnel, l'impôt foncier, les
corvées et le service militaire. Les non-contri
buables, quand l'âge le permet, remplacent les
premiers dans les corvées et le service militaire.
Il y a encore parmi les « giai » tous les fonc
tionnaires révoqués qui, en conséquence de leur
punition, perdent le droit de faire partie des no
tables et ne peuvent plus jamais être réélus.
Ce groupe est celui des corvéables, c'est-à-
dire de ceux qui dans ce pays ont le plus
à travailler et à souffrir ; il n'est donc pas
étonnant qu'ils aient quelquefois des revendica
tions à porter soit devant le conseil des nota
bles, soit même devant les mandarins. Ils choi
sissent parmi eux pour leur porte-parole un
LA COMMUNE ANNAMITE AD TONK1N 27

chef qui est connu sous le nom de « dâu-phu ».


Ce délégué joue pour le compte des « giai » le
même rôle que le « thù-chi » ou « tiên-chi »
pour celui des « quan-viên ».
Nous venons de voir que des individus se subs
tituaient à d'autres pour certaines corvées. Cette
fraude tout d'abord semble difficile à admettre
en se reportant ànotre administration française
si complète dans tous ses rouages. Mais en réflé
chissant que, dans le pays d'Annam, il n'existe
aucun registre d'état civil permettant de cons
tater les naissances et les décès, et que l'État ne
s'occupe nullement des affaires intérieures de
la Commune, on conçoit que tout concourt à
faciliter cette supercherie.
Toutes les communes sans exception trom
pent l'État, et elles emploient toutes le même
procédé. Comme l'État n'a aucun moyen de
contrôler le nombre des habitants d'un village,
une faible partie de la population est seule por
tée sur le « dinh-bô » ou rôle des inscrits, lequel
doit être présenté à l'administration toutes les
fois qu'elle en fait la demande.
L'inscription des habitants d'une commune
sur un livre spécial date seulement dela dynas
tie de « Ly », vers l'an 1000 après Jésus-Christ.
Avant cette époque, le contrôle devait être près
28 LA COMMUNE ANNAMITE AL* TONKIN

que impossible, puisqu'il n'existait aucun regis


tre où fussent inscrits les noms des habitants.
Cette innovation marque assurément l'ère d'une
révolution dans l'histoire de la Commune ; car
elle n'a pas dû s'établir sans provoquer quel
ques actes de rébellion dans le but de mainte
nir l'organisation primitive.
En dehors du rôle officiel appelé « dinh-bô »,
chaque commune en possède pour ses besoins
deux autres : le rôle particulier de la Commune,
« sô-hàng-xâ » et celui de chaque hameau,
« sô-hàng-thôn ». Ils contiennent le détail des
devoirs et des droits de tous les habitants, en
prenant pour bases, ainsi qu'il a été dit plus
haut, les questions de hiérarchie, de préséance
et de coutumes locales.
Dans le rôle officiel ou « dinh-bô » sont ins
crits seuls tous ceux qui sont notables ou qui peu
vent le devenir, et tous les contribuables : ils sont
portés suivant une gradation bien déterminée
qui varie d'une commune à une autre, savoir :
1° Les « chû'c-sâ'c » ou dignitaires diplômés
par l'État ayant obtenu un grade dans le man
darinat depuis la 9e classe « cù'u-phàm » et au-
dessus ;
2° Les « lào-nhiêu » ou vieillards, individus
âgés de soixante ans et au-dessus ;
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 29

3° Les « lâo-hang », vieillards de cinquante-


cinq à cinquante-neuf ans inclus ;
4° Les « trâng-hàng » ou « tràng-dinh » hom
mes de vingt-un à cinquante-quatre ans inclus ;
5° Les ce miên-giao-hàng », habitants âgés de
dix-huit à cinquante-quatre ans inclus, qui sont
pères de mandarins, fils de mandarins, gardiens
de pagode, ly-tru'ô'ng, phô-ly et étudiants classés
dans l'un des concours provinciauxou régionaux;
6° Les « miên-sai-hàng », habitants âgés de
dix-huità cinquante-quatre ans inclus, tels que les
chefs et sous-chefs de canton ; « bâ-hô » ; « thiên-
hô », riches rentiers ; giâm-sanh, étudiants à la
cour de Hué; « âm-sanh », fils de mandarins
héritant des mérites de leur père ; bonzes, enfin
les vieillards de soixante ans et au-dessus et les
infirmes ;
7" Les « hoàng-dinh », jeunes gens de dix-huit
à vingt ans, qui devraient être également inscrits
sur le « dinh-bô » et que nombre de communes
omettent avec intention.
Les habitants sont portés sur ce rôle officiel
nominativement, et c'est le maire qui est chargé
de cette inscription. En Chine, au contraire, l'ins
cription a lieu par fctmille : c'est le chef de fa
mille qui inscrit chacun de ses membres et qui
est garant des renseignements donnés.
30 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

Comme on vient de le voir, les enfants, les


jeunes gens jusqu'à l'âge de dix-huit ans et les
femmes de tout âge ne sont pas portés sur le
rôle officiel ; dans ces conditions, tromper l'État
sur le nombre d'habitants est facile.
Cette fraude a pour but d'alléger les charges
de la Commune qui, considérée par l'État comme
société civile, est seule responsable des divers
impôts, ayant pour base l'individu. Plus sera
modeste sa déclaration, moins sera grande sa
responsabilité,. La crainte de ne pouvoir faire
face à leurs engagements est si forte que des
Communes déclarent à peine le quart du nombre
des hommes de dix-huit ans et au-dessus ;
d'autres même ne donnent qu'un inscrit sur huit
habitants mâles de dix-huit ans et au-dessus.
Comme il n'est pas possible à un administra
teur d'admettre un état de choses si contraire à
nos institutions, on comprendra que tous ceux
qui se sont occupés de l'administration des pays
de l'Indo-Chine ont cherché à se renseigner. Au
cun d'eux n'a pu arriver à connaître par voie
directe, étant donnée l'absence des registres de
l'état civil, le chiffre réel de la population du
territoire confié à sa direction : aussi a-t-il fallu
prendre des moyens détournés et se servir d'un
grand nombre de documents recueillis un peu
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN o1

partout pour établir un chiffre qui n'est assu


rément qu'approximatif.
Nous croyons qu'une bonne moyenne à pren
dre pour avoir le nombre d'habitants des deux
sexes et de tout âge d'une commune est de mul
tiplier par 16 ou 17 le nombre des contribua
bles inscrits sur le rôle officiel.
Certaines communes, en effet, portent un con
tribuable par vingt-cinq habitants, d'autres, au
contraire, en comptent un par moins de quinze
habitants et, à notre avis, celles-ci sent trop
chargées. A moins de profiter de la confection du
cadastre pour faire en même temps le recense
ment de la population, il sera toujours impos
sible de connaître exactement la vérité sur cette
importante question que les notables embrouil
lent avec beaucoup d'adresse.

Clan. — En lisant un grand nombre de rôles


officiels, on est frappé du nombre restreint de
noms inscrits ; cette absence de variétés dans les
noms provient de ce que les individus ne sont
issus que de quelques familles, aussi leur nom
n'est-il pas toujours leur propriété exclusive.
Quelques-uns, il est vrai, comme ceux portés
par un chef de canton, un sous-chef de canton
ou autres fonctionnaires, peuvent être propres à
32 LA COMMUNE 'ANNAMITE AU TONKIN

ces individus ; mais, en général, la plus grande


partie des noms inscrits sont communs à tous
les membres d'un même clan, « dông-tînh », qui
quelquefois n'ont cependant entre eux aucun lien
de consanguinité.
L'expression employée de « clan » peut sem
bler bizarre au premier abord ; mais, après avoir
examiné ce qu'est le « tmh » des Chinois et des
Annamites, on reconnaîtra que le « clan » et le
ce tmh » sont à peu près semblables, pour ne
pas dire identiques.
Dans le langage gaélique, le mot .« clan »,
race, désignait toutes les familles qui por
taient le même nom et qui descendaient ou
étaient supposées descendre de la même souche :
en d'autres termes, ce mot désignait toutes les
familles de même nom patronymique.
Le « tinh » en Chine est le nom commun à
toutes les familles qui ont la même origine;
c'est donc également le nom patronymique.
Anciennement, le Céleste-Empire ne possédait
que cent familles ; un livre spécial appelé
« le livre des cent familles » en donne la no
menclature ; actuellement, ce nombre est beaun.
coup supérieur ; il est, croyons-nous, de cinq
cents environ. Dansl'empire d'Annam,les « tînh »
sont moins nombreux ; nous doutons fort que
LA COMMUNE ANNAMITE AD TONKlN 33

l'on trouve plus de quarante noms patronymi


ques ; parmi les plus connus, on peut citer les
« Lè », les « Nguyèn », les « Vu », les « Bô »,
les « Pham », etc.
Le « tînh » est formé exclusivement des per
sonnes de descendance mâle, sans interruption
en faveur d'aucune femme. Celle-ci en se ma
riant passe dans le « tînh » de son époux.
Le « clan » celtique ne comprenait également
que les personnes issues dans l'ordre de filia
tion mâle.
On peut voir que le « tînh » présente une ana
logie très grande avec l'institution de la famille
primitive chez les peuples de race indo-euro
péenne. De même que cette famille se divisait en
tribus, de même le « tînh », comme le clan cel
tique, se divise en branches ou « phâi » ; de là
vient l'expression « dông tînh bât dông phâi »,
qui peut se traduire par « de même nom patrony
mique, et non de même branche ». Mais tandis
qu'en Europe, dans la société antique, la tribu
reste partie intégrante de la famille, en Extrême-
Orient les « phâi » et le « llnh » n'ont souvent de
.commun que le nom. Le degré de parenté est si
éloigné que parfois on ne retrouve plus le lien
de consanguinité qui les unit. Ainsi le nommé
« Ngugén-thuân-Khâc » habitant la ville de
3
34 LA COMMUNE ANNAMITE AU T0NK1N

Phù-ly et le nommé « Nguyën-nhu'-Bông » du


même endroit, portent l'un et l'autre le nom
patronymique de Nguyën ; pourtant on ne con
naît entre eux aucune parenté. Il est pos
sible qu'à une époque déjà ancienne, leurs deux
familles n'en formaient qu'une ; mais ou le
temps a usé le lien qui les attachait, ou il n'a
jamais existé ; car nous allons voir que beau
coup de noms patronymiques ne sont, bien sou
vent, que des noms d'emprunt.
Il est facile de comprendre que les familles
qui portent le même nom peuvent n'être pas
toujours de la même souche ; en effet, les fon
dateurs des « tinh » sont peu nombreux; ce
sont, en général, des hommes qui ont laissé dans
le pays une page d'histoire. Leurs descendants
directs n'ont pu assurément donner naissance à
tous les individus qui se couvrent actuellement
de leurs noms ; il n'est donc pas douteux que
beaucoup de ceux-ci sont des noms patrony
miques d'emprunt.
Quelques-uns, il est vrai, ont reçu par sanc
tion royale, en récompense de services rendus
à la dynastie, l'autorisation d'en prendre le nom;
mais ceux-là sont relativement en petit nombre.
Nous croyons que la profusion de mêmes noms
tient à la facilité avec laquelle l'Annamite peut
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN ' 35

<în changer toutes les fois que la nécessité


l'exige. Ainsi, lorsqu'un individu vient pour
s'installer dans un village où il est complète
ment inconnu, il demande à faire partie des
habitants ; l'autorisation lui est toujours donnée,
mais s'il porte un nom patronymique déjà exis
tant dans ce village, il est invité à en adopter un
autre, ce qu'il fait séance tenante. La Commune
agit ainsi dans le but soit d'étendre le cercle
des moyens dont elle dispose pour contracter
des alliances matrimoniales, soit d'éviter cer
taines complications qui pourraient naître à la
suite d'un crime commis et dont les membres
du clan seraient rendus solidairement respon
sables.
Quand une famille adopte un enfant trouvé ou
quand elle en achète un, elle lui donne toujours
un autre nom que le sien et, autant que possible,
n'appartenant à aucun des membres du village ;
elle est guidée par les mêmes raisons que celles
données plus haut.
D'après les deux exemples que nousavons cités,
on peut voir qu'il n'est pas difficile à un Anna
mite de changer actuellement son nom ; il est
à supposer que la facilité a été plus grande encore
au moment de certaines révolutions sociales et
que, lors de la création d'un grand nombre de
36 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

communes, un arrangement dans le sens que


nous venons d'indiquer a été conclu entre tous
ceux qui se sont groupés pour former ces nou
veaux villages.
Pour donner une autorité à notre supposition,
nous nous permettrons d'ajouter que toutes les
fois que nous avons interrogé des habitants sur
l'origine de leur village, ils nous ont répondu
que des hommes venus de très loin et séparément
les uns des autres, appartenant à des « tmh »
différents, en étaient les fondateurs.
On peut donc conclure, sans trop s'écarter de
la vérité, que les familles qui portent le même
nom patronymique n'ont pas toutes la même
origine ; les unes sont composées des descen
dants directs ; les autres de ceux auxquels la
faveur royale a donné l'autorisation de porter
ce nom, et enfin de ceux qui se sont octroyé à
eux-mêmes cette autorisation. Un nom patro
nymique pourrait donc être comparé au tronc
d'un arbre duquel partiraient trois maîtresses
branches allant se ramifier à l'infini.
En Chine, si l'on observait strictement la loi,
les mariages seraient impossibles au sein d'une
même famille, car le code chinois ne renferme
pas la clause « bâl-dông-phai ». Cette clause a
été évidemment introduite dans le code annamite
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 37

pour pallier la rigueur du code chinois. Les lé


gislateurs annamites ont fait preuve en cela d'un
jugement éclairé. Il est des villages, en effet,
qui sont formés presque exclusivement de per
sonnes de même « tînh » ; et celles-ci auraient
été obligées d'aller chercher dans des communes
voisines qui une femme, qui un mari, si la for
mule « bât-dông-phâi » n'avait pas été insérée
dans le texte de loi annamite.
En Chine même, cette règle est si souvent
éludée que l'autorité ferme les yeux pour ne pas
sévir constamment. Et elle a raison, car en pre
nant à la lettre le texte de la loi, si l'on remon
tait à l'origine de l'humanité, on trouverait qu'il
faudrait d'abord appliquera tous les gens mariés
soixante coups de rotin et ensuité casser leur ma
riage, puisque tous descendent du même « tinh »,
formé, d'après la légende, par l'accouplement
du premier homme et de la première femme.
Le nom patronymique joint au nom personnel
constitue le nom officiel, le seul qui soit admis
sur les déclarations et les actes administratifs ;
en outre, chaque habitant a encore des surnoms
sous lesquels il est le plus généralement connu
et qu'il peut apposer valablement sur tous les
contrats de vente, de partage et autres passés
dans l'intérieur de son village.
38 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

Ce nombre si restreint de noms portés sur le


« dinh-bô » a certains avantages pour la Com
mune; mais il peut aussi lui attirer des désagré
ments, par exemple entraver le cours de la jus
tice. Supposons le nommé Nguyèn-Banh, origi
naire de Kè-Bàng, dénoncé comme pirate ; aus
sitôt le chef de la province donne l'ordre d'arrêter
cet individu ; les soldats vont dans le village et
ne le trouvent pas ; les notables appelés se ren
dent au chef-lieu et déclarent? le « dinh-bô » en
mains, que Nguyèn-Banh n'existe pas dans leur
Commune. Ils peuventêtre de bonne foi dans leur
affirmation, comme ils peuvent aussi témoigner
faussement en connaissance de cause, surtout si
l'individu recherché est redouté et s'il appartient
à une famille puissante. Les poursuites cessent
et Nguyèn-Banh reste impuni, jusqu'au jour où
il est pris en flagrant délit.
II est encore un autre inconvénient sérieux
auquel la Commune peut se trouver exposée, le
voici : quand, au cours d'un procès ou dans toute
autre circonstance, un habitant n'ayant pas de
nom officiel est traduit devant le tribunal des
mandarins de la province, s'il ne peut déclarer
comme lui appartenant le nom propre à son clan
ou « tînh », parce que ce nom est déjà porté
ostensiblement par un de ses concitoyens, il
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 39

arrive que la Commune est forcée de faire figu


rer sur son rôle un nouveau membre et compte
ainsi un contribuable de plus.
L'Etat, qui se sait lésé dans les déclarations
des Communes, admet très rarement une dimi
nution d'inscrits sur le « dinh-bô » ; mais, en
revanche, il en augmente le nombre toutes les
fois qu'il en reconnaît la possibilité ; aussi les
Communes s'appliquent à combiner toutes sortes
de ruses pour éviter des révélations qui compro
mettraient leurs intérêts. Ce rôle officiel est le
seul document que possède l'administration pour
établir l'assiette de l'impôt personnel et de l'im
pôt des corvées.

Rôle particulier. — Le rôle particulier de la


Commune appelé « sô-hàng-xâ » est à propre
ment parler le véritable rôle. Tous les habitants
mâles depuis l'âge de dix-huit ans y sont inscrits
en suivant les règles de hiérarchie et de pré
séance, les traditions et les usages locaux. Cette
liste sert surtout de base pour la répartition des
champs communaux et des charges personnelles,
ainsi que pour déterminer l'ordre de préséance
de chacun dans les assemblées de la Commune,
assemblées tenues pour étudier les affaires d'ad
ministration publique « Công-vy », telles que
40 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

répartition des champs communaux, discussion


de l'impôt, et aussi pour s'occuper de toutes les
affaires d'ordre administratif ou contentieux,
comme, par exemple, procès, de Commune à
Commune.
L'ordre dans lequel ce rôle est généralement
composé est déterminé de la manière suivante :
l°Les « chû'c-sac ou dignitaires diplômés par
l'Etat, autrement dit, tous les habitants qui ont
exercé ou qui exercent des fonctions plus élevées
que celles de « ly-tru'ô'ng », comme les « chânh-
tong », les « phô-tông », les ce dôi-tru'ô'ng », les
« xuât-dôi », etc., etc. ;
2° Les binh du'o'ng-thû' ou soldats en activité
de service fournis par le village ;
3° Le ly-tru'ô'ng-du'o'ng thu' ou maire en
fonctions ;
4° Les ly-tru'ô'ng-cu'u, anciens maires ;
5° Tous les soldats qui, à l'expiration de leur
congé et au moment de rentrer dans leurs foyers,
obtiennent en récompense de l'autorité supé
rieure annamite un brevet de « xuât-dôi » ou
de dôi-tru'ô'ng, etc. ;
6° Le ph6-ly-du'o'ng-thû', adjoint au maire
actuellement en fonctions;
7° Les « thî-sinh », candidats aux examens
provinciaux ou régionaux ;
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 41

8° Les « ly-tru'ô'ng mua » ou ceux qui ont


acheté à la Commune le titre de maire;
9° Le « hu'o'ng-tru'ô'ng' du'o'ng-thii' », agent
voyer en activité de service ;
10° Les « phtf-ly-cu'u », anciens adjoints au
maire ;
11° Les « binh-cu'u », anciens soldats ;
12° Les « hu'o'ng-tru'ô'ng-cu'u », anciens
agents voyers ;
13° Le « xâ-tuâu-du'o'ng-thû' » ou xâ-doàn,
garde communal en activité de service ;
14° Les « xâ tuân-cu'u », anciens gardes com
munaux ;
15' Les « nhiêu-hoc », candidats aux examens
annuels ;
16° Les « phd-ly mua », acquéreurs du titre
d'adjoint au maire ;
17° Les « hu'o'ng-tru'ô'ng mua », acquéreurs
du titre d'agent voyer ;
18* Les « nhiêu hoc mua », acquéreurs du titre
de candidat aux examens ;
19° Les « xâ mua », acquéreurs du litre de
notable ;
20° Les « tràng-hàng » ou « giai », simples
citoyens, âgés de vingt à cinquante-quatre ans
inclus ;
42 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

21° Les hoàng-dinh ou « thùy thù », jeunes


gens de dix-huit à vingt ans suivant la loi et de
seize à vingt ans d'après les usages;
22' Les « cô-nhi », enfants orphelins de père;
23° Les « quà-phu », veuves ;
24" Les ce tât hàng », infirmes ;
25° Les « lâo-hàng », vieillards de cinquante-
cinq à soixante ans;
26° Les « lâo-nhiêu », vieillards de soixante
ans et au-dessus.
Dans beaucoup de communes, les deux derniè
res classes composées des vieillards sont inscri
tes avant le maire en fonctions ; dans d'autres,
au contraire, elles ne sont pas portées sur cette
liste. Certaines nuances existent encore dans
l'établissement de ce rôle ; elles sont basées sur
tout d'après les traditions et les usages locaux,
mais elles sont peu importantes.
On peut être surpris de voir figurer les a quà-
phu » parmi les habitants du sexe masculin.
C'estun hommage que l'Annamite rend à la jeune
veuve qui a fait le serment de rester fidèle au
mari qu'elle a perdu et d'en porter le deuil sa
vie durant. Le Roi récompense également par
des cadeaux le sacrifice que s'imposent les
« quà-phu a, afin de les engager à persévérer
dans leur résolution.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 43

Ce rôle particulier doit être refait toutes les


fois qu'il est procédé à un nouveau partage des
champs communaux, partage qui, d'après la loi,
doit être fait tous les trois ans; mais dans beaucoup
de villages l'usage a prévalu de n'opérer cette
répartition que tous les six ans. 11 est probable
que cette dérogation à la loi a pour but d'éviter
les procès, les querelles et les rixes que sou
lèvent les questions de préséance quand il est
procédé à la confection de cette liste, car tous les
intérêts personnels sont en jeu. Le mandarin
chargé de l'arrondissement est souvent même
obligé d'user de son autorité pour forcer les in
dividus à accepter le rang qui leur est assigné.
Le rôle particulier de la Commune qui con
tient, à part de rares exceptions, les noms de
tous les habitants mâles depuis l'âge de seize ans,
serait un document précieux pour dresser la liste
des contribuables, s'il était possible àl'Etat de se
le procurer. Le notable qui en est le dépositaire,
le cache avec le plus grand soin pour éviter à la
Commune une' augmentation dans ses charges.

Rôle particulier du hameau. — Dans le


rôle particulier du hameau ou ce thôn », appelé
« sô hàng thôn », tous les habitants du sexe
masculin sont inscrits par rang d'âge, sans avoir
44 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

égard ni au grade ni aux titres de chacun. On


dit qu'un habitant qui serait devenu grand man
darin, devrait dans une réunion s'asseoir à son
rang d'âge. Il ne faudrait jamais avoir fréquenté
les mandarins pour supposer un seul instant que
l'un d'eux condescende à cette règle. On prétend
même que le Roi, s'il désirait assister à l'une des
assemblées du hameau dans lequel il est né,
serait obligé de s'assujettir à cette coutume.
C'est assurément une figure employée pour
faire savoir que tous doivent se soumettre aux
règles de préséance.

Réunion des notables. — Dans les réunions


de la Commune où tous les hameaux sont con
voqués, l'autorité appartient aux « quan-viên »,
c'est-à-dire aux « dich-muc » et aux « ky-muc ».
S'il y a du vin à boire, on invite généralement
les « ky-lâo » ou « quan-lâo » à y assister ; or
dinairement, ils ne prennent pas part à la dis
cussion, ils se contentent de vider leur tasse et
ils s'en vont ; mais quand il s'agit de solutions
à donner à des débats soulevés à propos de
limites de champs communaux ou de procès de
commune à commune ayant pour objet des
champs contestés, ils sont consultés, et leur
autorité est prépondérante dans le conseil. Il
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 45

est facile du reste d'en saisir le motif : en effet,


ces vieillards, pendant la longue existence qu'ils
ont parcourue, ont assisté nécessairement aux
diverses mutations survenues et peuvent ainsi
résoudre les affaires en instance en toute con
naissance de cause.
Dans les réunions de la Commune, les ques
tions de préséance et de hiérarchie en priment
beaucoup d'autres ; quelques-unes ont même
reçu une sanction royale et ont force de lois,
comme tout ce qui est inséré dans le Code chi
nois et dans le Code annamite. Ceux qui déro
gent encourent des peines déterminées.
Parmi ces questions, il en est qui régissent
tout particulièrement les assemblées où déli
bèrent les notables. Et pour mieux en faire res
sortir l'importance, nous croyons qu'il est utile
de faire voir la physionomie d'une de ces assem
blées ; ce qui revient à donner la physionomie
d'une séance du Conseil municipal de la Com
mune annamite.
Dès que plusieurs notables ont reconnu la né
cessité de discuter en conseil une question qui
leur paraît demander une solution immédiate,
ils prennent sur eux la responsabilité de cette
réunion. Ils la font annoncer par l'entremise
du crieur public qui, avec un instrument appelé
46 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

« mô », parcourt les hameaux, informant les


notables ainsi que tous les habitants de la date
de la convocation et de son objet.
Il n'existe pas comme en France de règlement
limitant le nombre de ces réunions ; elles ont
lieu toutes les fois que l'utilité en a été reconnue
par quelques-uns des membres. Tous ceux des
habitants qui veulent assister à la séance, s'y
rendent et chacun d'eux se tient à la place qui
lui est assignée d'après l'ordre établi dans le
so-hàng-xâ; les notables seuls ont le droit de
prendre la parole ; les contribuables doivent y
être invités, et ils le sont s'il est besoin d'éclair
cissements sur la question traitée.
La discussion une lois close, les notables se
consultent et la proposition est adoptée ou re
jetée en principe à l'unanimité, en fait à la ma
jorité des voix présentes ; car les notables dont
on n'ose contester l'autorité décident du vote,
malgré l'opposition qui a pu être soulevée. Il
arrive quelquefois, étant donné le caractère ver
satile et insouciant de l'Annamite, qu'une parole
prononcée par un notable influent suffit pour
contrecarrer les meilleurs projets, bien que le
Conseil presque tout entier en reconnaisse l'uti
lité ; on a vu encore — fait étrange — un groupe
de notables entraîner la Commune, dans une
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 47

voie contraire à ses intérêts, mais favorable aux


leurs. Nous croyons que la crainte d'avoir à
subir mille vexations de la part des plus puis
sants de la Commune est la cause de cette indif
férence de la masse pour le bien général.
Les notables qui viennent pour assister et
prendre part à la discussion, loin d'être assis
confortablement autour de la traditionnelle
table recouverte du tapis vert et dans une salle
bien close, se réunissent dans l'intérieur du
« dînh », pagode assez grande pour contenir la
totalité des contribuables, mais ouverte la plu
part du temps à tous les vents.
Ce bâtiment a toujours la forme d'un rec
tangle, dont le plus grand côté est la façade. 11
est divisé intérieurement, d'une manière symé
trique, par des rangées de colonnes soutenant
sa pesante toiture et partageant la façade en
un nombre impair d'entre-colonnements. C'est
dans ces intervalles, qu'assis à terre ou sur des
nattes se tiennent tous ceux qui assistent aux
réunions de la « Commune », que l'on pourrait
dénommer réunions du Conseil municipal de la
Commune annamite. Le groupement des indi
vidus venus pour écouter les délibérations et les
décisions prises n'a pas lieu partout de la même
manière. Plusieurs décrets en ont réglé l'ordre
48 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

de préséance, et le plus récent parmi ceux-ci


date de la 14e année du règne de Tu'-Bû'c; il
est ainsi conçu :
ce Dans la partie centrale, doivent se placer
« tous ceux qui sont munis d'un diplôme du
« Roi, c'est-à-dire tous les mandarins civils de-
a puis le 7e degré et au-dessus, ainsi que les
« giâm-sinh » — étudiants près la cour de Huè— ;
« les âm-sinh » — fils de mandarins héritant des
« mérites de leur père — et les « tû-tài-xuât-
« thân » — fonctionnaires des 8e et 9e degrés en
« activité de service et qui ont acquis leur grade
« par le concours — ; tous les mandarins militai-
« res depuis les xuât-dôi — sous-officiers munis
« d'un brevet des mandarins provinciaux — et
« au-dessus; tous les licenciés civils et mili
ce taires et au-dessus. Si quelqu'un est absent
« pour affaire de service, sa place doit rester
« vide.
a Dans l'entre-colonnement de gauche, en re-
« gardant de l'intérieur la porte d'entrée, doivent
« se tenir les vieillards âgés de soixante-dix ans
« et au-dessus, ainsi que les gradés militaires du
a 7e degré, comme les dôi-tru'ô'ng — sous-offi-
« ciers — ; les divers fonctionnaires civils en
« sous-ordre des 8* et 9e degrés ; les « thiên-
« ho » — très riches personnages — ; les bâ-hô
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 49

« — riches personnages — et les chefs de canton


« des 8° et 9e degrés ; les « giâm-sinh, âm-sinh
« ettû-tài » en expectative d'emplois ; les thiên-
« hô et bâ-hô quyên nap — riches personnages
« qui ont acquis ces titres par leur générosité
« — ; les soldats ; les « miên-sai » — exempts
« d'impôt et de corvées — et les « mièn-giao »
« — exempts de corvées seulement — . Ceux
« de même titre, de dignité semblable doivent
« s'asseoir par rang d'âge.
« Dans l'entre-colonnement de droite doivent
« prendre place ceux qui sont gradés au-dessous
a du 7e degré ; ceux qui sont âgés de moins de
« soixante-dix ans; le maire et les « giai », d'a
ce près l'âge de chacun d'eux.
« A l'arrivée des notables qui ont le droit de
« se tenir dans l'entre-colonnement du milieu,
« tous ceux qui sont assis dans ce même entre-
ce colonnement et qui leur sont inférieurs, ainsi
« que tous ceux des deux côtés, doivent se lever
« par respect.
« A l'arrivée de ceux qui doivent s'asseoir
« dans l'entre-colonnement de gauche, leurs
« inférieurs doivent également se lever par res-
« pect.
« Quand la maison commune est très étroite,
« il est permis de ne pas laisser vides les places
4
50 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

« des dignitaires absents, et par conséquent de


« monter d'un ou de plusieurs degrés pour s'as-
« seoir, tout en observant l'ordre de préséance.
« Quand les personnes énumérées ci-dessus
« marchent groupées, celles de rang inférieur
« laissent passer devant elles celles de rang su-
« périeur ainsi que les plus âgées et doivent
suivre.
« Quand on rencontre un vieillard âgé de
« soixante-dix ans et au-dessus, il faut se ranger
« de côté pour lui laisser le passage libre.
« Les repris de justice s'assoient à l'écart et ne
« peuvent se mettre à côté des honnêtes gens. »
Le décret que nous venons de citer indique au
point de vue des places une disposition tout autre
que celle adoptée dans beaucoup de communes.
Nous trouvons d'ailleurs étrange que les deux
tiers du dinh soient réservés aux dignitaires et
aux mandarins de divers grades, alors que ceux-
ci y sont généralement en petit nombre, et quel
quefois même n'existent pas. D'autre part, ce
même décret modifie sensiblement le code chi
nois dans lequel l'ordre de préséance est unique
ment basé sur le rang d'âge ; ici, il repose en
partie sur le rang de dignité et en partie sur le
rang d'âge. Quel que soit du reste le règlement
des décrets, les villages s'y conforment rare
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 51

ment ; ils prennent plutôt une des diverses


dispositions suivantes :
1° Les « quan-viên » et les dignitaires ou
« chû'c-sâc » sont dans l'entre-colonnement du
milieu ; les « quan-lâo >< dans celui de gauche
— la gauche est toujours considérée comme le
côté le plus honorifique — et les « giai » dans
celui de droite.
2° Les « quan-viên » et les « chû'c-sâc » sont
dans l'entre-colonnement du milieu ; les « giai »
occupent ceux de gauche et de droite. Au-des
sus de ces « giai », siègent, sur des gradins
élevés, les « quan-lâo » qui semblent ainsi les
surveiller.
3° Les ce quan-viên » et les « chû'c-sâc »
s'asseyent dans l'entre-colonnement du milieu;
les « quan-lâo », sur des gradins élevés, à
droite et à gauche de l'autel, avec les « giai » à
leurs pieds.
4° Dans un grand nombre de communes, l'en
tre-colonnement du milieu est laissé vide ; à
gauche de l'autel sont les « chû'c-sàc » avec, à
leurs pieds, sur des gradins plus bas, les « quan-
viên y> ; à droite, sont les « quan-lâo » avec, à
leurs pieds, sur des gradins plus bas, les
« giai » .
5° L'entre-colonnement du milieu est vide,
52 LA COMNUNE ANNAMITE AU TONK1N

comme dans le cas précédent, mais les « chû'c-


sâc » sont assis dans celui de gauche en une
rangée perpendiculaire à l'autel ; devant eux, en
même ligne siègent les « quan viên », mais sur
des gradins moins élevés ; disposition analogue
pour les places des « quan lâo » et des « giai »
dàns celui de droite.
Le mode de groupement peut différer de
tommune à commune ; mais invariablement on
considère comme un honneur d'être près de
l'autel: aussi les supérieurs par rang d'âge occu
pent la partie haute du « dinh » et les inférieurs
la partie basse.
Quand tous ont pris la place qu'ils savent
leur être assignée et que la séance est ouverte,
si la parole est demandée par un inférieur,
celui-ci doit se lever par déférence pour les per
sonnes devant lesquelles il va parler.
Les réunions du Conseil municipal annamite
s'écartent encore de celles auxquelles nous
sommes habitués en ce qu'elles sont quelquefois
agrémentées d'un festin, dont la viande de
porc, le riz ordinaire, le riz visqueux appelé
« nêp le vin annamite, les noix d'arec et le
bétel sont les éléments.
Dans ces repas, les habitants, assis à terre ou
sur des nattes, sont quatre par quatre devant
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 53

un plateau chargé de victuailles, par portions


égales. Ces plateaux sont servis à tous indistinc
tement ; mais là encore se glisse une question
de préséance considérée comme très importante
par les privilégiés : il s'agit de la répartition
du porc dont la tête est réservée aux notables,
et qu'on divise selon leur nombre. Comme le
rôle des « ky-lâo » est quelque peu efïacé, il
arrive que, dans certaines communes, il ne
leur est donné, dans cette part spéciale supplé
mentaire, que la chair attenant au cou de l'ani
mal. Nous nous sommes informés, à diverses
reprises, de la raison de cette injure faite aux
vieillards : il nous a toujours été répondu qu'il
n'y avait en cela aucune mauvaise intention, et
que, bien au contraire, cette répartition était
dans leur intérêt ; car, ajoutait-on, les ky-lâo
pour la plupart n'ont plus de dents et ne sau
raient croquer les cartilages épais de la tête.
Nous nous permettons en passant de faire
remarquer que, quelle que soit la question
posée, l'Annamite ne reste jamais à court pour
y trouver une réponse.
Quand une Commune est grande et que les no
tables sont nombreux, il est certain que la tête
doit être souvent divisée en morceaux excessi
vement petits ; mais peu importe, il faut qu'au
54 LA COMMUNE ANNAM1TK AU TONKIN

cun d'eux ne soit frustré de sa part. En effet,


cette coutume est symbolique : elle exprime que
les notables sont la tête et les « giai » le corps de
la Commune. Cette question de préséance est
poussée sî loin qu'un administrateur privé du
morceau qui lui revenait n'a jamais hésité à
revendiquer hautement ses droits, quelque
compliqué et ruineux que pût être le procès.
L'essentiel est pour lui de faire consacrer sa
supériorité.
Pour terminer ce qui concerne les réunions
des notables, il y a lieu de remarquer que les
questions de préséance et de hiérarchie ne sont
pas toujours observées: ainsi, lorsqu'il s'agit de
traiter des affaires d'ordre officiel et adminis
tratif, il arrive souvent que les « ky-lâo » ne
sont pas invités ou, s'ils le sont, ce n'est que
pour festiner. Lors même qu'ils assistent aux
réunions avec voix consultative et délibérative,
leur autorité, à l'exception des quelques cas
énumérés plus haut, est moindre de fait que
celle des « dich-muc « et des « ky-muc ». Ce sont
ces derniers qui discutent et qui traitent les
affaires sous le regard et avec l'approbation
tacite des vieillards ; c'est, pour ainsi dire, une
réunion plénière des pouvoirs de la Commune.
Les « quan-viên » discutent, statuent, légifè
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN î>5

rent même, et les « quan-lâo » contrôlent, ap


prouvent et ratifient , sans le plus souvent
faire la moindre objection.
Il en est de même pour les questions de pré
séance et de hiérarchie relatives aux festins :
ainsi dans le hameau, c'est le rang d'âge qui
détermine l'ordre de préséance dans les réunions
connues sous le nom de « hu'o'ng-âm » ; d'après
le code chinois, il est ainsi conçu :
« Les plus âgés qui sont vertueux s'assoient
« en haut; de même les plus âgés, parmi ceux
« dont la réputation est intacte et qui pratiquent
« complètement leurs devoirs, s'assoient au
« même rang et par ordre d'âge.
« Ceux qui autrefois ont contrevenu à des lois
« et enfreint les règles sont rangés et assis à
« part ; il ne leur est pas permis de se mettre
« aux places principales, ce qui constituerait un
« désordre et un dérèglement.
« Ceux qui transgresseront ces dispositions
« seront punis. Sera également puni celui qui
•< remplit les fonctions d'ordonnateur des repas
« qui n'aura pas observé les distinctions et qui
« sera ainsi cause du mélange de l'ivraie et du
« bon grain, soit que l'autorité s'en aperçoive,
« soit que des personnes parmi les assistants
» révèlent les faits. »
56 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

Dans les réunions où tous les habitants de la


Commune sont appelés à discuter les affaires
d'ordre officiel et administratif et même d'ordre
privé, un décret royal astreint les membres de
ces assemblées à ne faire usage que du bétel et
de la noix d'arec. 11 est ainsi conçu :
« Si la population d'une commune se réunit
« au sujet de quelque affaire privée ou publique,
« dans cette réunion on peut seulement employer
« le bétel et l'arec comme objets de politesse et
« de cérémonie. On ne doit pas, sous prétexte
« qu'il s'agit des affaires de la Commune, faire
« contribuer les gens du peuple et se réunir
« pour boire et manger; s'il est contrevenu à
« cette disposition, le chef de la Commune est
« puni de cinquante coups de rotin. »
Les Annamites, nous l'avons vu, attachent
une grande importance aux questions de hiérar
chie et de préséance ; et si le code règle celles qui
concernent les réunions d'ordre public, il s'oc
cupe encore de celles d'ordre privé. Nous allons,
à l'appui de notre dire, donner connaissance de
deux ordonnances fixant l'une le cérémonial des
visites que les habitants doivent se faire entre
eux, et l'autre déterminant les honneurs dus à
un vieillard, au moment où il reçoit une récom
pense pour les services qu'il a rendus.
l.A COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 57

« Dans les réunions des habitants d'une même


commune, on doit observer la préséance par
rang d'âge. Lorsqu'en temps ordinaire les let
trés, les agriculteurs, les artisans, les mar
chands et autres classes de personnes se
visitent ou se réunissent pour des festins aux
époques des principales fêtes de l'année, les
plus jeunes font les salutations les premiers,
etles plus âgés occupentles plushautes places.
« Si des fermiers se rendent chez les proprié
taires de leurs rizières, ils n'ont pas à s'in
quiéter de la question de préséance par rang
d'âge, mais doivent accomplir les cérémonies
des inférieurs vis-à-vis des supérieurs. S'il
s'agit de parents, on n'a pas à tenir compte de
la qualité de propriétaires de rizières, on se
borne aux cérémonies qui sont de rigueur
entre parents .
« Il peut arriver que, parmi la population
d'une commune, quelqu'un obtienne un bre
vet du Souverain pour des succès dans un con
cours, ou qu'une dignité soit conférée à un
vieillard : dans l'un et l'autre de ces deux
cas, on doit adresser au nouveau dignitaire des
félicitations et lui offrir un cadeau de congra
tulation. — Pour les grandes félicitations, il
n'est permis d'employer que la viande des ani
58 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

« maux, les gâteaux de riz cuit, « nêp », le bétel


« et le vin ; ces présents peuvent se remplacer
« par trois ligatures ; pour de simples félicita-
« tions, ou emploie la volaille, le riz « nêp », le
« bétel et le riz ordinaire, ou on donne une liga-
« ture et demie — . Si le chef de la Commune se
« sert des règles relatives aux coutumes du vil-
« lage pour concussionner et tourmenter le peu-
« pie, il sera puni selon la loi applicable à ceux
« qui contreviennent à un ordre du souverain. »
Quels que soient les décrets promulgués, il
n'en est pas moins vrai que, dans les cas énoncés
ci-dessus comme dans beaucoup d'autres, la
coutume et la tradition priment la loi.

Naissances. — La Commune, ainsi qu'on l'a


vu au cours de cette étude, ne possède aucun
registre d'élat civil, et les habitants ne sont pas
tenus de faire une déclaration lors de la nais
sance d'un enfant.
Les parents n'en font jamais lorsqu'il s'agit
d'une fille; mais si l'enfant qui vient de naître
est du sexe masculin et qu'ils veulent le faire
participer plus tard aux privilèges comme aux
charges qui sont les attributs de tout habitant
du village, ils doivent en informer les notables.
Ils choisissent le jour où ces derniers sont con
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 59

voqués en assemblée pour faire leur déclaration,


apportent avec eux des noix d'arec, du bétel et
du vin annamite.
Les notables donnent au nouveau-né un nom
sous lequel il est inscrit dans le « sô-hàng-thôn » ,
rôle particulier du hameau, et, dès lors, l'enfant
est considéré comme un des futurs citoyens :
aussi, quand il atteint l'âge de dix-huit ans fixé
par la loi, fait-il partie des « hoàng-dinh » , avec
toutes les prérogatives et toutes les charges
affectées à cette classe de jeunes hommes.
L'absence d'un registre pour recevoir officiel
lement la déclaration des naissances offre beau
coup d'inconvénients, assez évidents pour qu'il
soit inutile de s'y appesantir; cependant il n'en
résulte aucun pour le service militaire, attendu
que, si le contingent indiqué par le « dinh-bô »
est fourni par la Commune, l'Etat ne cherche
nullement à connaître les moyens qu'elle a em
ployés pour le parfaire.
11 est un usage que l'absence du registre de
déclaration des naissances a permis de consa
crer : c'est celui de ne jamais donner à un enfant
son âge réel. Pour une raison qu'on n'a pu nous
expliquer, un enfant a un an le jour de sa nais
sance, et il vieillit d'une année à chaque fête du
« têt » ou premier jour de l'année annamite. Il
60 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

se trouve toujours avoir ainsi un an de plus que


son âge véritable, de sorte que s'il est venu au
monde la veille du « têt », le lendemain il compte
deux ans.

Mariages. — Le mariage annamite est un


acte essentiellement religieux, qui ne peut s'ac
complir validement si l'on ne respecte pas les
rites du pays, dont les principaux sont :
1° La demande en mariage, « lë-hôi » ;
2° L'échange de la chique de bétel entre les
futurs conjoints et leurs parents, « lë-Sn-giâu » ;
3° Les cadeaux de fiançailles envoyés à la
future, « sinh-lê » . Ils constituent son trousseau
ou plutôt sa corbeille de mariage;
4° La livraison de ce qu'on appelle « lân-
giâi-tiên » ou argent des barrières du chemin ;
5° Le stage du conjoint dans la maison des
parents de sa future, stage appelé ce làm-rè » ou
« nhap-chû'c » (entrer en surplus). En effet, pen
dant le stage, qui dure plusieurs mois, le fiancé
devient un membre de la famille de la future ; il
est au service de son beau-père et de sa belle-
mère comme les autres enfants de la maison.
6° L'introduction de la mariée sous le toit con
jugal, « ru'o'c-ràu ». Cette entrée s'accomplit au
bruit des pétards, après un long et joyeux festin.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 61

Le chef de famille qui, d'après le culte des


ancêtres, exerce une sorte de sacerdoce domes
tique, préside les diverses cérémonies dont nous
avons donné une énumération succincte.
La Commune n'use de son autorité pour
rendre le mariage civilement indissoluble que
si la déclaration appelée « nôp-cheo » ou « nôp-
lân-giâi », accompagnée d'un petit présent, est
faite devant les notables réunis. En principe,
c'est le maire qni devrait recevoir cette déclara
tion et ce présent ; mais, en général, ce sont les
notables qui donnent aux époux l'autorisation
de « vivre ensemble ». L'expression vulgaire
dont on se sert en pareil cas est « pha-cheo »,
qui veut dire : les barrières sont levées. Elle
s'explique par la coutume suivante répandue
partout au Tonkin : lorsqu'un époux veut em
mener sa jeune femme hors delà maison de ses
parents, les habitants tendent des rubans ou des
cordes au travers des chemins pour les empêcher
de passer; le mari, s'il veut voir tomber ces
barrières improvisées, est obligé de faire une
petite distribution d'arec et de bétel à ceux qui
lui barrent la route. Ce droit de péage consacre
l'union aux yeux de tous ; mais il ne dispense
pas de la déclaration officielle dont nous avons
parlé plus haut.
62 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

Parmi ces rites prescrits pour la célébration


du mariage légitime, le seul qui soit réellement
obligatoire est la déclaration officielle : aussi,
il arrive souvent que les autres sont négligés,
bien que la loi n'admette la validité d'un ma
riage que s'il a été contracté conformément aux
rites du pays ; en ce cas, comme dans beaucoup
d'autres, la loi est éludée et laisse la place libre
aux coutumes.
L'acte authentique, enregistré sur le livre par
ticulier de la commune ou du hameau, est payé
trois ligatures si les deux époux sont du même
endroit; mais s'ils sont de hameaux différents,
on paye un droit beaucoup plus élevé à celui
des deux hameaux qui perd un de ses habi
tants.

Décès. — La Commune ne tient pas plus de


registre pour les décès que pour les naissances :
les habitants ne sont nullement astreints à in
former les autorités municipales quand la mort
frappe l'un des membres de leur famille. Tou
tefois, lorsque la personne décédée fait partie
d'une des catégories portées sur le « dinh-bô »,
il est indispensable qu'une déclaration soit faite
afin de pourvoir à son remplacement. C'est le
seul cas où il soit utile de porter à la connais
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 63

sance de la Commune le décès d'un de ses conci


toyens.
La date du jour des funérailles et tous les
détails de cette cérémonie si importante pour
les Annamites, sont laissés complètement à la
disposition du chef de famille ; la Commune
ne s'occupe que de réclamer le prix de location
de l'immense brancard qui sert de char funèbre.
Le mort est-il étranger au village : ce sont les
habitants qui, à l'aide d'une cotisation, s'em
pressent tous de couvrir les divers frais que
nécessite la sépulture de cet abandonné.

Enseignement. — L'instruction publique est


très répandue dans l'empire d'Annam : aussi,
il n'est pas rare de voir, même dans un petit
hameau, plusieurs écoles qui toutes sont fré
quentées par un grand nombre d'élèves.
L'Annamite est orgueilleux et ambitieux :
comme il sait qu'il peut arriver aux plus hautes
dignités par l'étude, il s'y livre avec acharne
ment ; s'il n'a pu réussir lui-même, il oblige ses
enfants à aller à l'école, à passer les examens
et à subir les concours qui ouvrent les portes du
mandarinat. Ceux qui ont la ferme volonté de
parvenir ne se découragent pas facilement : il
nous a été donné souvent de rencontrer des étu
64 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

diants âgés de plus de 40 ans qui continuaient


à étudier dans l'espoir d'arriver un jour à être
de puissants mandarins.
Le maître d'école dans les Communes n'est
nullement rétribué ; il reçoit de ses élèves tout
ce dont il a besoin pour son existence, vivres et
vêtements : ce sont là ses seuls émoluments, et
il s'en contente. A l'heure delà mort, ses élèves
seuls se chargent de tous les frais des funé
railles et lui rendent, en récompense de la
science qu'ils en ont reçue, tous les devoirs qui
sont dus au père de famille.
Les notables, ayant intérêt à posséder parmi
leurs concitoyens des hommes influents, sur
veillent d'une manière toute particulière l'ins
truction donnée aux enfants. A cet effet, ils
délèguent un ou plusieurs de leurs collègues
pour constater les progrès faits mensuellement
et pour exiger que l'enseignement soit poussé
aussi loin que possible. Les élèves qui passent
avec succès les examens régionaux sont exempts
des corvées. Par suite de l'organisation sociale,
c'est la Commune entière qui est allégée de cette
charge; il n'est donc pas surprenant que cette
branche de service public soit, de la part des
notables, l'objet d'une grande sollicitude et de
préoccupations constantes.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 65

Police. — La Commune est responsable de


tous les crimes et délits qui peuvent être com
mis sur son territoire : aussi, plusieurs notables
sont chargés de la surveillance intérieure et
extérieure; ce sont: le « phd-ly », le « hu'o'ng-
tru'ô'ng » et le « xâ-tuân ». Ce dernier dispose,
pour ses tournées extérieures, d'un certain
nombre d'individus appelés « tuân-dinh » qui
doivent l'accompagner et lui prêter main-forte,
le cas échéant.
Toutes les nuits, sur plusieurs points du vil
lage, il y a quelques-uns de ces agents qui,
munis soit d'une sorte de crécelle qui porte le
nom de ce mô », soit d'un tam-tam, soit sim
plement de baguettes en bambou sec qu'on
frappe l'une contre l'autre, marquent les veilles
et correspondent entre eux à l'aide de l'un de
ces instruments. Dès qu'un incendie s'allume ou
que des cris retentissent, les veilleurs se pré
viennent et donnent l'alarme. Des patrouilles
s'organisent pour se lancer à la recherehe de ceux
qui ont mis le trouble dans la Commune. Les cri
minels sont rarement découverts, et ce n'est qu'à
la suite de dénonciations dictées par vengeance
que nombre de crimes ou de délits parviennent
à la connaissance de l'autorité supérieure.
Les notables chargés de la police ne font pas
s
66 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

leur devoir en n'informant pas immédiatement


l'administration des crimes commis ; mais on ne
saurait guère leur en faire un reproche sérieux,
car le plus souvent c'est la peur qui les pousse à
cacher des faits qu'ils savent devoir être dénon
cés un peu plus t'ardpar la rumeur publique.

Travaux publics. — Les notables qui sont


afïectés spécialement au service des travaux pu
blics sont le « phd-ly » et le « hu'o'ng-tru'ô'ng ».
Ils s'acquittent, en général, de leurs fonctions
à la satisfaction de tous, bien que leurs con
naissances dans la science des constructions
soient complètement nulles. Ils se basent sur ce
qu'ont lait leurs ancêtres et ils les imitent: c'est
ainsi qu'ils construisent les chemins vicinaux,
les sentiers de rizières ; qu'ils réparent les ponts
situés sur leur territoire ou qu'ils en font
de nouveaux. Ils sont préposés également à
la surveillance et à l'entretien des digues, à
la construction ou à la réparation des pagodes.
Tous les travaux qui viennent d'être énumérés
sont faits aux frais de la Commune. La main-
d'œuvre est fournie par les habitants ; les ma
tériaux, quand il en est besoin, sont achetés sur
des fonds spéciaux déposés pour cet objet dans
la caisse communale.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 67

DE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE.

L'origine de la propriété foncière est très


probablement antérieure à l'époque historique,
bien qu'on èn trouve des traces vers l'an 1100
avant l'ère chrétienne.
Il n'est pas douteux que les Communes
n'aient été constituées par la juxtaposition de
terres concédées, alors qu'elles étaient en
friche, à des colons attirés les uns près des
autres par la qualité du sol.
D'après les documents historiques qui se
rapportent aux trois premières dynasties chinoi
ses, l'Etat concédait, en effet, à qui en faisait la
demande un lot de terres, sous condition que
l'impôt foncier en serait payé après la période de
défrichement et la mise en culture.
Sous la dynastie des « Ha », les champs
étaient divisés par lots de forme carrée ayant
70 mâu de surface, et chacun de ces carrés
devait être exploité par le colon demandeur ;
celui-ci recevait en outre pour mettre en culture
une parcelle supplémentaire, dont il n'avait que
la jouissance et dont le revenu lui servait à
68 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

payer l'impôt foncier des terrains devenus sa


propriété.
Les concessions étaient, en général, groupées
de telle sorte qu'elles formaient un carré parfait
embrassant une étendue de 630 « mâu * ».
Chaque côté était divisé en trois parties égales, et
décomposait ainsi cette grande surface en neuf
petits carrés de 70 « mâu » de superficie. Huit
de ces carrés formaient ce que nous appellerons
les champs particuliers ou « tu'-diên » et le
neuvième, placé au> centre, — dont tous les
colons avaient une part égale, — représentait
les champs communaux auxquels nous donne
rons le nom de « công-diên ». La réunion de
ces neuf carrés constituait un c tinh ».
A l'époque de la dynastie des « Châu », la
disposition des « tinh » était la même ; mais
chacun des concessionnaires avait droit à 100
« mâu » de terrain, de sorte que la partie com-

* Le « mâu » est l'unité de surface agraire ; il varie


souvent de province à province. En prenant l'hectare
pour unité de surface, le mâu vaut 0H" 36 dans la pro
vince d'Hà-Nam.
Le « sào » est la dixième partie d'un « mâu ».
Le « thu'o'c » est la quinzième partie d'un « sào »..
Le « thon » ou le a tâc » est la dixième partie d'un
« thu'o'c ».
Le « phân » est la dixième partie d'un « tâc ».
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 69

mune avait également une superficie de 100


et mâu ».
Pendant les deux périodes historiques que
nous venons de citer, le cinquième de la surface
réservée aux « công-diên » était afiecté aux ha
bitations et à leurs dépendances. Ces terrains
sont connus sous la dénomination de « công-
tho ».
Sous les rois d'Annam qui occupaient le
trône à l'époque de la dynastie chinoise des
Tcheou, le territoire occupé aujourd'hui parle
Tonkin et par une partie de l'Annam a été divisé
en douze provinces (chau), et chaque province en
arrondissements plus ou moins grands (phù et
huyên). Le mandarin placé à la tête d'un arron
dissement a procédé à la délimitation du terri
toire de chacune des communes qu'il était
chargé d'administrer. Une commune ou « xâ »
ne pouvait porter ce titre qu'à la condition de
compter au moins vingt-cinq familles. Dans ce
fractionnement du sol, beaucoup de terres en
friche se trouvaient disséminées parmi les terres
concédées, et pouvaient également être distri
buées à de nouveaux colons, qui les obtenaient en
prenant les mêmes engagements que les pre
miers arrivés. De nouvelles communes se for
maient ainsi au bout de peu de temps.
70 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

A partir de la dynastie chinoise des « Tan » ,


c'est-à-dire vers l'an 250 avant Jésus-Christ,
il a été permis de vendre tout ou partie des
terrains concédés ; avant celte époque, il était
formellement interdit, sous les peines les plus
sévères, de se soustraire aux charges qu'impo
sait le don royal.
La propriété foncière particulière a donc été
constituée au moyen de concessions de terrains
accordées par la Çommune, et la propriété fon
cière communale l'a été d'abord par l'exigence
des donateurs royaux envers les particuliers,
ensuite par l'adjonction des terrains restés
indivis lors de la création des « chau », enfin
par tous les dons, confiscations et héritages
recueillis successivement.

Divisions de la propriété. — D'après les


origines de la propriété foncière, il résulte
qu'elle peut être divisée en deux groupes bien
distincts: les terrains qui appartiennent à la Com
mune et ceux qui appartiennent aux particuliers.
Les terrains de la Commune comprennent
deux genres: les « công-lhô » etles « công-diên ».

Biens communaux. — 1° Les « công-thô »


sont généralement choisis sur un sol en éléva
tion. Ils sont occupés parles habitations et leurs
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 71

dépendances, ainsi que par des cultures très


variées ;
2° Les « công-diên » sont les rizières com
munales. Ces terres sont affectées à la culture
de la céréale dont elles tirent leur nom.

Biens particuliers. — Les terrains particu-*


liers sont appelés en général « tu'-diên », bien
qu'il y ait également des « tu'-thô » ; mais ceux-
ci sont en très petit nombre. La raison en est
facile à donner : ce sont les rizières qui, dans le
Delta, fournissent les plus gros revenus ; il n'est
donc pas étonnant que les « tu'-diên », qui sont
des terrains de choix, soient plus spécialement
appropriées à la culture du riz qu'à toute autre.
Outre ces deux grandes divisions qui distin
guent les terrains en biens communaux et en
biens particuliers, il existe un autre classe
ment qui correspond aux qualités productives
du sol. Envisagées sous ce point de vue, les
rizières peuvent être classées d'après le nom
bre de récoltes annuelles et le rendement de
chacune d'elles. Ainsi considérées, les rizières
«công-diên » et « tu'-diên » sont divisées en
« thu-diên » et en « lia-diên ».

Rizières d'automne. — Les « thu-diên » ou


rizières d'automne sont celles qui donnent par
72 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN
an deux récoltes : l'une vers le 5e mois anna
mite, soit dans les premiers jours -de juin, et
l'autre vers le 10e mois annamite, soit vers la
fin de novembre.

Rizières d'été. — Les « ha-diên » ou riziè


res d'été ne donnent qu'une récolte par an, vers
le 58 mois annamite, parce qu'elles sont situées
en général dans un bas-fond, d'où l'eau tombée
pendant la saison des pluies se retire trop len
tement pour permettre un second ensemence
ment.

Cultures diverses. — Quant aux cultures


appelées « công-thô » et « lu'-tho », elles sont
rangées suivant le rapport du produit agricole
que chacune d'elles peut donner d'après la qua
lité de son terrain.
L'édit qui déclare inaliénables les champs
communaux, a été conçu dans un ordre d'idées
des plus philanthropiques, attendu que l'Anna
mite, grand ami de la dissipation et de la chi
cane, dévore souvent en quelques jours le patri
moine qui lui revient de ses ancêtres. Dans ce
cas même, il est assuré de ne pas mourir de
faim, car il a toujours, comme dernière res
source, la part qui lui incombe dans la répar
tition des terrains communaux. C'est donc à la
LA COMMUNE ANNAMITE AD TONKIN 73

prévoyance toute paternelle d'un de ses souve


rains qu'il peut, quoi qu'il advienne, continuer à
soutenir la lutte pour l'existence.
Si cette clause n'existait pas, on trouverait
dans un grand nombre de villages, étant donné
ce caractère léger que nous venons d'esquisser,
la fortune immobilière seulement, entre les
mains de quelques familles ce qui ne serait pas
un signe de prospérité.
Il est à remarquer cependant que les com
munes qui ont le plus de champs appelés ce tu'-
diên » (biens des particuliers) paraissent plus
riches que celles qui ont un grand nombre de
champs désignés sous le nom de « công-dién »
(biens de la commune). Le motif de cette singu
larité s'explique en ce sens que : d'une part, les
« công-diën » qui sont inaliénables ne peuvent
devenir exclusivement la proie de familles
riches, entre les mains desquelles leur prospé
rité se serait accrue ; d'autre part, ils sont cul
tivés avec beaucoup moins de soin que les
« tu'-dién » par les propriétaires actuels; car
ceux-ci ne savent jamais si, dans quelques
années, ils les auront encore en partage. ïl de
vrait y avoir, en effet, une répartition entre les
habitants tous les trois ans, d'après la loi ; mais
elle a lieu tous les six ans, d'après les coutu
74 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

mes. Ici, comme partout ailleurs, le cultivateur


s'attache moins à la terre qu'il a en location qu'à
celle dont il est le propriétaire ; et, comme
les produits sont en rapport avec les soins don
nés, il est évident que de prime abord on
constatera une différence entre l'une et l'autre
de ces deux catégories de champs.
Quoi qu'il en soit, les communes où il existe
beaucoup de « công-diên » doivent être consi
dérées comme foncièrement plus riches que les
premières, attendu que la fortune y est répan
due plus également, en petites fractions il est
vrai ; mais elle n'est pas l'apanage de quelques
familles qui abuseraient de leur toute-puissance
pour continuer à s'enrichir au détriment des
pauvres ; car ceux-ci, vu l'état actuel de l'orga
nisation sociale, ne sauraient lutter contre celte
aristocratie.

La propriété foncière, ainsi qu'on peut s'en


rendre compte, est très morcelée : la cause en
est certainement à son origine, mais encore à.
ce qu'un habitant ne veut pas devenir trop
riche pour ne pas avoir à subir les exigences de
certains fonctionnaires. Dans ces conditions, le
cultivateur ne cherche pas à s'agrandir ; il se
contente de faire produire à sa terre le plus pos
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 75

sible, de vendre ses récoltes très cher et de


gaspiller au jeu la plupart du temps les béné
fices dont il pourrait tirer parti plus sagement.
Cette insouciance est évidemment la consé
quence en même temps qu'un des mauvais
côtés de l'institution des champs communaux,
pourtant créée dans un but humanitaire ; l'An
namite, en effet, agirait autrement, songerait à
assurer son avenir, s'il n'était toujours certain
d'avoir un lopin de terre qui le nourrira.
La propriété foncière communale a été, en
effet, constituée tout d'abord afin d'assurer le
payement des impôts et de pourvoir à l'existence
des pauvres et des infirmes. Plus tard, des mo
difications ont été apportées à ce règlement et,
aujourd'hui, les « công-diên » et les « công-thô »
qui composent la fortune immobilière de la
Commune, sont répartis entre tous les habi
tants.
Nous avons déjà dit, au cours de cette étude,
que les terrains sont inaliénables en vertu d'un
décret royal ; cependant, il arrive que des com
munes fortement endettées se permettent de les
louer et de les donner en nantissement. Cette
opération est limitée à un délai maximum de
trois années. Du reste dans le pays d'Annam, ce
délai suffit pour éteindre une dette, étant donné
76 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

que le taux de l'intérêt de l'argent est fixé à


trente-trois pour cent. Le créancier se trouve
payé par la jouissance des « champs à gages »
pendant ce laps de temps ; toutefois il est tenu,
en vertu d'un décret de l'empereur Gia-Long,
d'en payer à l'Etat l'impôt foncier.
Les « tu'-diên » ou rizières particulières étant,
comme leur nom l'indique, la propriété de cer
tains individus, ne sont soumises à aucun acte
interdisant la vente ou la location. Pourvu que
l'impôt foncier soit payé dans les conditions
fixées par le Conseil des notables, la Commune
ne s'occupe jamais de savoir par quelles mains
elles sont cultivées. Chaque propriétaire de « tu'-
diên » a le droit d'en disposer à son gré ; mais
la Commune n'intervient qu'en cas de vente,
parce que la loi reconnaît valables seulement
les ventes de champs dont les contrats entre les
parties intéressées sont revêtus du visa du « ly-
tru'ô'ng ». Tout contrat de vente qui n'a pas
subi la formalité de l'enregistrement à la Com
mune, est déclaré dans un procès nul et non
avenu.
Les Annamites vendent rarement leurs ter
rains sans conserver l'espoir d'en redevenir
propriétaires un jour ou l'autre : aussi la vente
la plus fréquente est celle dite « à réméré ».
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 77

Pour qu'une vente dé tu'-diên soit faite vala


blement sans esprit de rachat, il faut stipuler
clairement dans l'acte que les biens en question
sont abandonnés définitivement « tuyêt-mài » ou
« doàn-mài » et qu'ils ne sont pas rachetables
« vlnh bât hôi thu'c ». Autrement sans cette pré
caution, le vendeur peut, dans un délai de trente
années, reprendre son bien moyennant finances.
Passé ce délai qui court du jour de la signature
de l'acte de cession, il y a prescription au profit
du preneur.
S'il s'agit d'une vente à réméré ou de mise en
nantissement « dién-mài » ou « dién-cô », l'acte
doit indiquer la date à l'échéance de laquelle les
biens cédés seront rachetés ; mais la limite de
ce droit de reprise est fixée, comme dans le cas
précédent, à trente années. Au delà, il y a pres
cription, et les biens appartiennent de plein droit
au preneur, quoiqu'ils ne lui aient pas été vendus
par l'acte de vente régulier connu sous lé nom
de « doàn-mài ». C'est un décret de Minh-Mang
quia imposé cette législation; elle diffère un peu
des articles inscrits dans le code chinois.

Répartition des champs communaux. —


Les « công-diên » et les « công-tho » devraient
être répartis tous les trois ans ; mais ici encore
78 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

l'usage a prévalu contre la loi et le partage ne se


fait que tous les six ans. Il est basé sur la quantité
de charges que supporte chaque individu et non ,
comme à l'origine, sur une répartition égale
entre tous.
Il faut donc, si l'on veut connaître ce qui
revient maintenant à chacun, se reporter au
rôle particulier de la Commune, « sô-hâng-xâ »,
où sont inscrits les habitants par ordre de hié
rarchie et de préséance, d'après les traditions et
les usages locaux.
En examinant cette liste avec attention, on
peut la diviser en quatre groupes principaux :
Le 1er groupe — de beaucoup le plus nom
breux — comprend ceux qui sont désignés du
n° 1 au n° 20 inclus ; chacun de ses membres
reçoit une part entière de champs communaux
ou « công-diên » et une parcelle de cultures
diverses ou « công-thô ».
Toutes les fois qu'une nouvelle répartition a
lieu, il est permis aux participants de choisir
leur lot, à la condition cependant de se conformer
à l'ordre déterminé par le rôle particulier de la
Commune. C'est pourquoi aux premiers de cette
liste échoient les belles rizières à deux récoltes ;
aux suivants, celles qui n'ont qu'une récolte, la
quelle est obtenue même quelquefois par une
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 79

somme de travail hors de proportion avec le


faible rendement de ces terres.
En outre, il arrive souvent que les lots des
uns sont plus grands que ceux des autres, bien
que, en principe, toutes les parts doivent être
égales : ainsi le « mâu » des premiers contien
dra quelquefois un « mâu » et 2 ou 3 « sào »,
tandis que le « mâu » des derniers aura seule
ment 8 ou 9 « sào ». Ces différences dans l'ap
plication de la loi sont admises, elles semblent
passer inaperçues ; mais, en réalité, personne
ne récrimine parce que, parmi ceux qui sont
actuellement les moins privilégiés, beaucoup
deviendront un jour les plus favorisés, et, à ce
moment, ils auront droit aux parts plus grandes .
Ce sera la récompense du silence gardé. En
agissant comme ils le font, ils ont imité leurs
devanciers; d'autres suivront leur exemple. C'est
ainsi que les traditions et les coutumes locales
se perpétuent dans les communes.
Pour nous mieux faire comprendre, nous
allons expliquer en quelques mots le fonction
nement de cette marche vers les rizières plus
productives.
Les habitants dont le nom figure en tête de
la liste de répartition sont presque toujours les
plus âgés et, à leur mort, ceux qui sont inscrits
80 LA COMMUNE ANNAMITE AC TONKIN

immédiatement après sur cette même liste, « sô-


hàng-xâ », les remplacent dans la propriété
viagère dont ils jouissaient sur les biens commu
naux. Il en résulte une progression ascension
nelle ; beaucoup d'entre les derniers finissent
donc par atteindre les premiers rangs. Maison
ne doit pas prendre au pied de la lettre cette
montée progressive ; elle a ses limites, attendu
que si un individu appartenant à l'une des 26 ca
tégories énumérées plus haut peut devenir le
premier de sa classe, il ne lui est pas permis
de franchir la distance qui le sépare de la classe
supérieure, à moins d'être investi d'une fonc
tion lui en donnant l'entrée ou d'avoir acheté
un titre lui octroyant ce même droit. Ainsi,
un « phô-ly » pourra, avec le temps et l'âge,
devenir le premier parmi ses collègues; mais il
ne pourra jamais faire partie d 'une catégorie supé
rieure, s'il n'obtient de ses concitoyens un poste
plus élevé, celui de « ly-tru'o'ng », par exemple.
Dans la liste qui est prise comme base pour
la répartition des champs communaux, nous
avons vu que la Commune vend un grand
nombre de titres. 11 peut arriver par cette ma
nière de faire que le nombre de personnes ainsi
revêtues de fonctions honorifiques égale ou dé
passe celui des vrais titulaires.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 81

D'autre part, ce qui facilite encore le mouve


ment en question, c'est le rapide passage des
agents de la Commune annamite dans les ser
vices publics : en eftét, ils démissionnent ordi
nairement au bout de trois ans, et même les
« phôly », « hu'ông tru'ô'ng » et ce xâ-tuân » se
retirent au bout d'un an. Exceptons de cette
règle les « ly-tru'ô'ng » des villages riches dont
les profits sont considérables, ainsi que les chefs
de canton dont la charge est très lucrative.
Si les Annamites tiennent à exercer des fonc
tions administratives, c'est un peu pour le profit
qu'ils peuvent en retirer et surtout pour le rang
avantageux qu'elles leur permettent d'occuper
au milieu de leurs concitoyens. C'est pourquoi,
après quelques mois de service, ils déposent le
mandat dont ils ont été investis et dont les ré
tributions étaient plus que modestes, et ils en
trent dans la catégorie à laquelle ils appartien
nent désormais.
Cette succession sans fin d'agents démission
naires et d'individus qui achètent des titres
prouve bien cette force ascensionnelle qui amène
les derniers à devenir un jour les premiers.
Le 2e groupe, composé des « hoàng-dinh » et
des « lâo-hàng », voit attribuer à chacun de ses
membres une part de « công-idên » moitié moins
6
82 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

grande que celle dévolue aux participants du


1er groupe. L'impôt est dans les mêmes propor
tions.
Le 3" groupe est formé des vieillards « lâo-
nhiêu » qui reçoivent une part de rizières, en
général, un tiers moins grande que celle des
membres du 1er groupe.
Quant au 4" et dernier dont font partie les
« cô-nhi », les « quàphù », les « tàt-hàng »,
il est donné à chaque membre un lot encore
moins grand qu'aux précédents.
Pour dédommager les individus des groupes
qui ont moins de « công-dién » que les autres,
le partage des « công-thô » a lieu en raison in
verse de celui des rizières communales, c'est-à-
dire que les individus du 4° groupe reçoivent
des parts de « công-tho » plus grandes que ceux
du 3% et ceux-ci des parts plus fortes que ceux
du 2% etc.
La répartition de la propriété immobilière de
la Commune est, ainsi que nous l'avons déjà dit,
une institution bienfaisante et des plus remar
quables ; pourtant elle entraîne avec elle, comme
toutes les organisations sociales, un grand
nombre d'abus, entre autres celui-ci : sur le
rôle particulier, « sô-hàng-xâ », devraient être
portés seulement les jeunes hommes à partir de
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 83

l'âge de dix-huit ans ; mais dans certaines com


munes quelques notables puissants y font entrer
des jeunes gens de douze, treize, quatorze ans,
leurs neveux, cousins ou serviteurs. Ce procédé
exclut du rôle des jeunes hommes de vingt ans
et même au-dessus qui n'ont que le tort de ne
pas appartenir à une famille puissante et les
prive ainsi de leur part de champs communaux.
Un autre moyen d'accaparement fort usité
dans ce pays où la ruse joue un grand rôle dans
la lutte pour l'existence, consiste à se faire porter
au rang des notables sur la liste dela Commune
et à celui des vieillards sur celle du hameau,
ce so-hàng thôn ». Le vieillard touche, en effet,
une forte part de « công-thô »; — les « công-thô »
sont généralement distribués par le hameau —
et le notable perçoit dans la Commune une part
entière de « công-diên » .
La répartition des champs communaux laisse
encore à désirer en ce qu'elle aide à la dissi
mulation d'une certaine quantité de terres. Cette
dissimulation a lieu par un accord tacite entre
tous les habitants pour frauder l'Etat au profit
de la Commune. En posant comme principe
que l'Etat est plus riche que la Commune, cette
manière de faire, non légale, pourrait avoir une
excuse si tous les habitants en profitaient dans
64 LA COMMUNE ANNAMITE AD TONKIN

des parts proportionnelles ; mais le plus sou


vent ce sont les personnages influents qui seuls
en bénéficient.

Registre des champs. — Vers le vi* siècle


de notre ère, sous la dynastie des « Ly »,
chaque Commune a reçu l'ordre d'établir un
registre appelé « diên-bô », sur lequel devaient
être portées en détail toutes les rizières et
toutes les cultures appartenant à la Commune
elle-même et à ses habitants personnellement.
Au moment de cette révolution sociale, le ca
dastre a été certainement dressé ; car l'édit
royal porte que dans toute terre appartenant à
un particulier, on devra ficher une perche sur
laquelle sera inscrit le nom du propriétaire, et
que tout champ qui n'aura pas cette marque
distinctive deviendra la propriété de la Com
mune. A cette mesure, on a très probablement
répondu par la dissimulation d'une certaine
quantité de champs communaux : toutes les
communes ont dû, selon la coutume du pays,
corrompre les mandarins chargés du cadastre
pour faire accepter sans contrôle le nombre de
« màu » qu'elles désiraient déclarer.
Nous ne croyons pas que notre supposition
soit erronée ; car il suffit pour se convaincre de
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 85'

la véracité de notre assertion, de prendre con


naissance du et diên-bô » qui a été confectionné
d'après le cadastre levé en l'an 1806 (4e année
du règne de « Gia Long »). Ce rôle, aujourd'hui
le plus ancien de ceux coonus au Tonkin, sert
de base pour l'impôt foncier et porte très fré
quemment, à la fin de l'enregistrement des
rizières, cette annotation : « rizières non exis
tantes et anciennement imposées », annotation
qui n'aurait certainement pas été insérée si on
n'avait eu pour but de masquer des dissimula
tions qu'il importait aux communes de mainte
nir afin de ne pas voir leurs charges augmenter.
Sur ce diên-bô (registre des champs) sont
portés :
1° Les rizières communales détaillées par
parcelles avec indication de leur qualité, de
leur superficie et de l'endroit où elles sont
situées ;
2° Les rizières particulières avec les mêmes
indications que ci-dessus, sans mention des noms
des propriétaires ;
3° Les rizières consacrées au culte religieux,
lesquelles doivent être cultivées par tous les
habitants en suivant le roulement, du rôle par
ticulier, « so-hàng-xâ », et dont le produit de la
récolte, spécialement réservé aux fêtes reli
86 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

gieuses, doit être également réparti entre tous


les membres de la Commune;
4° Les diverses cultures communales, rangées
d'après la valeur de leur produit agricole, avec
indication de leur superficie et de l'endroit où
elles sont situées ;
5° Les cultures diverses appartenant à des
particuliers, avec les mêmes indications que pré
cédemment, et toujours sans faire mention des
noms des propriétaires;
6° Les terrains réservés pourries sépultures ;
7° Les terrains qui ne peuvent être cultivés
pour raison de force majeure ;
8° Les terrains occupés par les cours d'eau,
les routes et les digues ;
. 9° Les rizières situées sur le territoire d'une
commune , tout en appartenant à d'autres
communes, qui ne sont pas toujours du même
canton ni de la même province. Dans ces con
ditions, on comprendra combien il est facile de
les soustraire à l'impôt foncier: aussi peuvent-
elles être considérées comme faisant partie, pour
la plupart, des champs dissimulés.
C'est d'après ce registre, que chaque année
l'Etal perçoit la contribution foncière de la Com
mune. L'impôt ne peut être diminué, à moins
que de fortes crues ne rompent les digues et,
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 87

parle sable qu'elles entraînent, n'appauvrissent


les terres au point d'obliger les habitants à
ehanger la nature des cultures ; mais cet impôt
peut être augmenté par suite de la plus-value
donnée à certaines rizières ou à certains terrains
qu'ont améliorés dans de notables proportions
la main-d'œuvre et des apports d'alluvions.

DES CHARGES ET DES RESSOURCES


DE LA COMMUNE

. Nous avons exposé, au début de cette étude,


que la Commune annamite s'administre elle-
même, sans le secours de l'Etat, qu'elle pour
voit à toutes ses charges avec ses propres res
sources ; elle est donc obligée d'avoir un budget
où sont portées ses recettes et ses dépenses.
Les charges d'une commune sont de deux
sortes : celles qu'elle doit à l'Etat et celles inhé
rentes à sa constitution sociale.
Les premières, les seules dont nous nous occu
perons plus particulièrement, sont : l'impôt per
sonnel, l'impôt foncier, les corvées et le service
militaire.
Les secondes sont la résultante des besoins
88 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

de chaque jour; par suite, elles sont nombreuses


et elles varient constamment ; mais, en général,
ce sont les travaux d'intérêt local qui en cons
tituent la plus grande partie. Toutes ces charges
correspondent aux mille détails de la vie intime
dans laquelle il nous serait difficile de pénétrer :
aussi nous nous bornerons simplement à faire
connaître que, lorsqu'il s'agit de travaux, ils
sont exécutés par la main-d'œuvre des habitants
d'après un roulement basé sur le rôle particu
lier appelé « sô-hàng-xâ ».
Les ressources que possède la Commune pour
subvenir à ses charges sont tirées des habitants,
du sol, des divers fermages, des ventes de titres,
des revenus des biens communaux et de l'em
prunt quand les sommes recueillies ne suffisent
pas.
Nous allons passer successivement en revue
les obligations de la Commune envers l'Etat, en
indiquant de quelle manière elle y fait face.

Impôt personnel. — La taxe personnelle ou


capitalion est une des charges que supporte la
Commune. Elle est due:
1° Par la classe des hommes robustes appelés
« trâng-hàng » ou « trâng-ctinh », inscrite au
4 8 paragraphe du « dinh-bô », rôle officiel sur
LA COMMUNE ANNAMITE AIT TONK1N 8»

lequel doivent être portés tous les habitants;


2° Par la classe des « miên-giao-hàng » figu
rant au 5e paragraphe du « dinh-bô », et se com
posant d'habitants âgés de dix-huit à cinquante-
quatre ans inclus reconnus comme pères de
mandarins, fils de mandarins, gardiens de pa
gode, « ly-tru'ô'ng », « phô-ly » et étudiants.
Tous les étudiants ne sont pas astreints à cet
impôt ; l'administration se réserve le droit d'en
fixer le nombre chaque année d'après l'impor
tance des provinces et le résultat des examens.
La cote fixée par l'administration pour les
deux classes ci-dessus estde 0$ 40 par individu.
Les jeunes gens de dix-huità vingt ans appelés
« hoàng-dinh » et les hommes de cinquante-
cinq à cinquante-neuf ans inclus qui portent le
nom de « lâo-hàng » supportent également l'im
pôt personnel; il est de 0 $ 20 par individu,
soit la moitié du précédent.
La Commune ne perçoit pas ces diverses taxes
d'après le rôle officiel, « dinh-bô » , mais d'après
un rôle spécial qui porte le nom de sô-thu-thuê,
sur lequel sont inscrits les noms de ceux, hom
mes et femmes, qui possèdent quelques terres.
La somme due, ainsi répartie sur un grand
nombre de têtes, diminuerait dans une forte pro
portion la quote-part de chacun de ceux qui la
90 LX COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

devraient d'après le a dinh-bô », si cette manière


de faire ne laissait pas à l'arbitraire un vaste
champ où viennent s'ébattre les passions hu
maines.

Impôt foncier. — L'Etat impose la Commune


suivant des prix invariables basés sur la qualité
•des terrains pour les rizières, et sur la nature du
produit récolté pour les terrains livrés à diverses
cultures.
Les rizières sont classées en trois catégories,
et les terrains propres à diverses cultures en
douze espèces.
La Commune, pour percevoir l'impôt, ne suit
pas la même méthode que le gouvernement ;
elle le prélève sur ses habitants d'après le rôle
spécial, « so-thu-thuê », sur lequel sont inscrits
tous les propriétaires avec, en regard, la quan
tité de terrains que possède chacun d'eux. La
perception est établie sur deux prix uniformes
par unité de surface : l'un pour les rizières,
l'autre pour les cultures diverses. Celte manière
de procéder n'est pas rationnelle ; mais elle
évite dans les villages nombre de discussions,
voire même de procès dont les Annamites sont
très amateurs.
Comme de deux maux il faut toujours choi
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 91

sir le moindre, la Commune doit, à notre avis,


garder son mode de perception ; mais à la con
dition de ne pas s'en servir pour aider certains
habitants à spolier leurs concitoyens. Le « sô-
thu-thuê », rôle spécial pour le recouvrement de
l'impôt, n'est pas, comme on pourrait le croire,
plus élevé que le rôle officiel, « diên-bô » ; il est
souvent, au contraire, beaucoup moins élevé par
suite de la dissimulation d'une certaine quan
tité de terrains faite par quelques propriétaires
de connivence avec le fonctionnaire responsable
de la tenue de ce registre.
Le rôle « sô-thu-thuê» ne peut être augmenté
parce que le changement apporté provoquerait
des réclamations de la part des habitants lésés
qui, à l'appui de leurs dires, montreraient à qui
de droit les quittances des versements faits les
années précédentes. Mais il est quelquefois di
minué sur la demande de certains gros cultiva
teurs qui, désirant réduire leurs charges, vont
trouver le « ly-tru'ô'ng i qu'ils savent occupé à
refaire ce rôle — auquel personne ne devrait ja
mais toucher — et réussissent, par une somme
d'argent, à rendre ce notable frauduleusement
complaisant. Le marché ne tarde pas à se
conclure, grâce à la souplesse de conscience
de l'Annamite : le rôle est modifié dans le sens
92 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

indiqué, des quittances sont libellées suivant la


nouvelle déclaration, et la Commune, en tant que
société civile, se trouve frustrée par celui qui est
officiellementchargé de défendre ses intérêts.
Il est facile d'admettre que si cette opération
est fréquemment renouvelée, le rôle « so-thu-
thuê » peut arriver à se trouver réduit dans des
proportions considérables, au point qu'il ne lui
reste plus parfois que les deux tiers et même la
moitié des champs portés sur le rôle officiel.
Si la Commune est lésée en tant que société
civile, chacun de ses habitants l'est également
et souvent dans des conditions désastreuses pour
les petits propriétaires. Le fait est du reste très
simple à expliquer; prenons pour exemple une
commune qui possède 400 « mâu » de rizières:
le rôle officiel ou « dicn-bô » n'en accuse que
350 et le rôle « sô-thu-thuê » 280 seulement,
d'où il résulte qu'en fraudant l'Etat, chacun des
habitants reçoit une surface plus grande à culti
ver que le lot qui devrait réellement lui revenir ;
mais, par contre, il paye un impôt plus fort,
puisqu'il est réparti d'après le chiffre 280 et non
d'après celui de 350 inscrit sur le rôle officiel.
Comme les gros propriétaires ont allégé leurs
charges, ce sont les petits cultivateurs dont les
parcelles de terrains sont régulièrement enregis
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 93

trées qui supportent toute la différence résul


tant de ces fraudes successives.
Ce sont donc les plus pauvres qui sont frus
trés et, dans le cas ci-dessus, il ressort qu'ils
le sont chaque année du cinquième de la
somme versée au fisc.
Si c'est une fraude que de ne pas déclarer à
l'Etat les champs que l'on possède, les dissimu
ler à ses concitoyens en est une également :
celle-ci devrait être même plus sévèrement
punie parce que le petit fermier n'a pas les
moyens de défense que possède l'Etat, et lajus-
tice a le devoir d'en tenir compte.

Corvées. — L'habitant qui fait partie de la


classe des « trâng-hàng » ou « trâng-dinh »,
outre sa taxe de capitation, doit au gouverne
ment un certain nombre de journées de travail.
Ce nombre a varié selon les besoins du moment ;
il est fixé actuellement à vingt journées estimées
chacune à 0 H 0, soit 2 $ 00,que la Commune est
tenue de payer pour tout inscrit de i" classe
sur le « dinh-bô ». Cet impôt obligatoire, des
tiné à racheter les journées de travail, est un
moyen employé par l'administration pour lui
permettre de se montrer généreuse quand elle
a de grands travaux à entreprendre.
94 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

Personne n'ignore que tous les travaux im


portants faits jusqu'à nos jours ont été exécutés
au moyen de nombreuses corvées ; cette manière
de faire ne devrait plus exister et elle dispa
raîtra, nous l'espérons, avec la fin du siècle.
C'est un des vestiges de la barbarie qu'il importe
ànous, les pionniers de la civilisation, de détruire
à l'aide de réformes qui seront accueillies avec
enthousiasme par le peuple annamite.
La corvée est en effet l'impôt que l'indigène
supporte le plus difficilement ; bien que pour
lui le temps n'ait pas de valeur, il ne récrimine
pas moins toutes les fois qu'il est obligé de con
courir à l'une d'elles, et elles sont nombreuses
dans ce pays \ C'est, en effet, le seul moyen
employé par tous les fonctionnaires annamites,
à quelque degré qu'ils appartiennent dans la
hiérarchie administrative, pour répondre non
seulement aux besoins du service, mais encore
à leurs propres besoins.
Le Gouvernement du Protectorat a déjà beau
coup fait pour enrayer des habitudes prises
depuis si longtemps, mais il n'est pas toujours
au courant de ce qui se passe dans les provinces
et il ne peut remédier à cet état de choses
comme il le voudrait ; car, d'une part, il se
heurte à a routine des mandarins et, d'autre
1

LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 9»

part, à la crainte qu'inspirent ces derniers au


malheureux « trâng-hàng ». Celui-ci est, en
effet, obligé de se plier aux ordres de ses chefs
naturels sans oser se plaindre, autrement il se
trouverait en butte à leur inimitié et accusé
souvent de délits ou de crimes imaginaires qui
l'amèneraient devant la justice indigène. Quand
on a vu de près le peuple annamite et les char
ges de toutes sortes qu'il endure, on peut dire
que le plus beau jour de l'existence d'un de ces
êtres appelés « giai », est celui où il meurt.
Le cultivateur annamite est comme le paysan
français : il aime sa terre avec passion et il y
consacre tout son temps et toutes ses forces ; la
beauté de ses cultures en témoigne, car elles
peuvent rivaliser avec celles de la mère-patrie.
Il n'est donc pas étonnant qu'il cherche tous
les moyens possibles pour éviter les corvées
auxquelles vient l'astreindre un ordre du
mandarin, surtout si sa terre a particulièrement
besoin de soins. Pourtant ces corvées-là ne sont
pas de longue durée ; mais elles n'en nécessi
tent pas moins pour lui un déplacement suivi
d'une fatigue et l'abandon de ce champ qui
réclamait sa présence. Aussi, bien souvent,
lorsqu'un village est informé du passage d'un
fonctionnaire indigène, tous les habitants mâles
96 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

disparaissent et demeurent cachés jusqu'après


le départ du cortège.
Les grands travaux d'utilité publique, tels
que construction de routes d'intérêt général, de
digues, creusement de canaux, etc., sont entre
pris par les communes sur l'ordre de l'Admi
nistration supérieure. Elles doivent toutes, pour
la somme de travail à faire à travers leur pro
vince, y concourir proportionnellement au nom
bre d'inscrits de lre classe portés sur le rôle
officiel, « dinh-bô ». Chaque village reçoit la
tâche qui lui est échue, et c'est le conseil des
notables représentant le collectivité, qui est
chargé de la faire exécuter comme il lui convient;
ordinairement par les habitants, mais s'ils sont
récalcitrants, par des coolies mercenaires entre
tenus aux frais de la Commune. L'administration
s'occupe seulement de veiller à ce que l'exécu
tion des travaux soit faite d'après les règles de
l'art et conformément aux plans arrêtés.
Après l'achèvement des travaux déclarés
d'utilité publique, il est, en général, accordé à
chacune des communes le dégrèvement de la
somme qu'elle doit à l'Etat pour le rachat des
corvées de ses habitants ; mais cette somme
n'est jamais la représentation exacte du nombre
de journées fournies. Afin de faire face aux
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 97

dépenses que lui imposent ces grands travaux,


la Commune est quelquefois obligée de vendre
ses biens propres et d'emprunter sur ses champs
communaux. Nous en connaissons qui sont
actuellement très obérées ; certaines arriveront
peut-être à se libérer, mais d'autres ne parvien
dront jamais à se dégager, à moins de circons
tances tout à fait imprévues et sur lesquelles
elles ne doivent pas compter.
Quand il s'agit de travaux de réparation de
digues ou de canaux d'irrigation, les habitants
qui voient leur intérêt surgir au bout de leurs
peines, sont plus traitables et répondent à l'ap
pel de la Commune. Dans le cas cité plus haut,
au contraire, ils se dérobaient parce que, insou
cieux de l'avenir et de la prospérité de l'empire,
ils ne cherchaient pas à se rendre compte du
résultat que le gouvernement dans sa sage pré
voyance se proposait d'atteindre.
Lorsque ces derniers travaux, que l'on pour
rait dénommer travaux nécessaires à la province,
sont terminés, la Commune reçoit une indem
nité. Cette indemnité est due uniquement à
la générosité de l'Administration supérieure ;
car, en principe, d'après les traditions et la loi
annamite, les Communes doivent à leurs frais
entretenir leurs digues en bon état, les visiter
7
98 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKTN

souvent et les consolider avant l'époque des


crues périodiques. Si elles se conformaient rigou
reusement à cette ordonnance, elles auraient peu
à faire chaque année. La loi est formelle : il n'est
dû aucune rémunération pour la réfection des
digues ; les champs qu'elles protègent doivent
nourrir les coolies employés à ces travaux. L'es
prit qui a présidé à cette loi est digne d'éloges ;
mais de la théorie à la pratique il y a loin,
aussi, de- mémoire d'Annamite, jamais cette loi
n'a reçu d'application.
Le Gouvernement du Protectorat, dans sa sol
licitude pour le bien-être de la population,
consacre chaque année une certaine somme à
la réparation des digues ; c'est un allégement au
prix du rachat des corvées dont nous avons
parlé plus haut. Mais, pour que la somme allouée
à chaque province soit répartie d'une manière
rationnelle entre toutes les communes qui ont
participé à ces travaux, il y a lieu, à notre avis,
de suivre une autre méthode que celle employée
jusqu'à ce jour.
Quoique ce soit peut-être nous immiscer dans
l'administration intime de la Commune, il nous
paraît équitable de lui imposer l'obligation de
ne choisir ses travailleurs que dans les hameaux
dont les champs sont protégés par les digues.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 99

Cette restriction faite, la répartition du travail


à distribuer doit avoir lieu, non pas d'après la
liste d'inscrits portés sur le <t dinh-bô », mais
d'après l'impôt foncier payé annuellement. Une
Commune qui a beaucoup d'inscrits et peu de
terres est pauvre comparée à celle qui possède
peu d'inscrits et une grande quantité de champs.
En toute justice, il nous semble que la Com
mune la plus riche doit être la plus imposée;
car, le cas échéant, elle a le moyen de louer des
travailleurs.
Pour ce qui concerne la rémunération du tra
vail exécuté, nous ne pensons pas qu'il soit pos
sible, en l'état actuel, d'en faire la répartition
autrement que proportionnellement au nombre
de journées de coolies employés par chaque Com
mune, et nous sommes certain d'avoir l'assenti
ment général si nous portons sur la carte-
quittance, à titre de dégrèvement, la somme
attribuée à cette corvée.
Tout Annamite inscrit comme « trâng-dinh »
sur le ce dinh-bô » doit au Gouvernement vingt
journées de travail qu'il rachète obligatoire
ment pour le prix de 2 $. Or, il ne faut pas qu'il
y ait des travaux de très grande importance
pour les voir durer au moins vingt jours; et la
rémunération donnée, à titre gracieux, n'est
100 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

donc que la restitution de la somme versée.


Aussi, nous ne surprendrons personne en avan
çant que les grands travaux faits au moyen de
corvées sont considérés par toutes les Com
munes comme des fléaux : attendu que, d'une
part, ces corvées ne sont pas rétribuées d'après
le nombre réel de journées de travail et que,
d'autre part, elles entraînent pour les habitants
des déplacements coûteux et des faux-frais plus
onéreux encore qui résultent de prélèvements
faits sans aucun scrupule sur ces travailleurs
par tous les fonctionnaires indigènes chargés
de les surveiller.
Les diverses raisons que nous venons d'énu-
mérer plaident en faveur de l'abolition des
corvées. Cette abolition s'impose comme une
101 naturelle, nous l'avons dit et nous ne sau
rions trop le répéter ; car il ne faut pas être
grand prophète pour prédire que le Gouverne
ment du Protectorat aura acquis toutes les sym
pathies du peuple annamite le jour où il aura
trouvé le moyen de le soustraire à cette vexation.
Là est probablement la solution du problème
cherchée depuis notre arrivée dans ce pays.

Carte-quittance. — Les charges pécuniaires


de la Commune sont inscrites sur une carte
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 101

quittance délivrée par l'Administration. Il y est


inscrit le montant total de ce que chaque com
mune est tenue de payer à l'Etat, comme impôt
personnel, corvées et impôt foncier, avec indi
cation en langue française et en caractères
idéographiques de tous les détails qui entrent
dans la composition de cette feuille de contri
bution.
Cette carte-quittance est une feuille de par
chemin pliée en deux parties égales. Si nous
considérons cette feuille ouverte et du côté ex
térieur, nous trouvons en langue française à
gauche et en têle de la page, le nom de la com
mune, de son canton, etc. ; au-dessous, le détail
des diverses taxes et leur montant, comme suit :
1* Les taxes personnelles avec leur division
en 3 catégories ;
2° Le nombre des corvées ;
3° Les rizières partagées en 3 classes et la
surface de chacune d'elles ;
4° Les cultures diverses formant 12 variétés
et leur superficie.
En regard de ces renseignements, c'est-à-dire
sur le côté droit de la feuille ouverte et toujours
considérée de la face extérieure, sont inscrits en
caractères idéographiques les mêmes détails,
afin que la Commune puisse avoir connaissance
102 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

des diverses sommes qui lui sont réclamées.


La même feuille vue à l'intérieur porte à
gauche (verso du 1er feuillet) les acomptes versés
et les dates des versements, le tout en français ;
en regard (recto du 2" feuillet), les mêmes ren
seignements en caractères idéographiques ; de la
sorte, la Commune peut toujours être au cou-
, ranl'de ce dont elle est redevable à l'Etat.
Autrefois, la carte-quittance était connue seu
lement de quelques notables, il n'en-est plus de
même aujourd'hui, tous les habitants peuvent
la lire. Une mesure que plusieurs provinces
ont adoptée et qui est très goûtée de la popula
tion, a été d'en faire placarder un exemplaire au
« dinh » de chaque commune; ainsi, tous peuvent
le consulter et savoir sur-le-champ ce que le
Gouvernement réclamecomme impôt et de quelle
somme ils sont dégrevés pour les travaux exé
cutés.
Une autre mesure également fort bien vue, a
été de faire afficher tous les trois mois au chef-
lieu de la province et à celui de l'arrondisse
ment, un tableau où sont indiqués les acomptes
versés par chaque commune. Les habitants sont
ainsi renseignés sur les sommes déposées par le
« ly-tru'ô'ng » et sur celles qu'il a gardées par
devers lui.
LA COMMUNE ANNAMITE AH TONK1N 103

C'est, croyons-nous, un des meilleurs moyens


à employer pour empêcher les fonctionnaires
qui sont chargés du recouvrement des impôts, de
faire un autre usage des sommes reçues que
celui pour lequel elles leur sont données; à
ceux-ci, il évite la prison et aux contribuables
un second versement.
L'Etat, nous le savons, ne connaît que la
Commune, société civile, et ignore les noms de
ceux qui l'habitent ; aussi c'est elle qui est pour
suivie, dans la personne de ses administrateurs,
lorsque l'impôt n'est pas rentré dans le délai
fixé par l'autorité supérieure. D'où il résulte que
si le « ly-tru'ô'ng » est déjà en prison, sur la
dénonciation de ses concitoyens qui l'accusent
d'avoir dissipé les sommes perçues, ce sont les
notables, signataires du procès-verbal d'élec
tion de cet agent, qui deviennent responsables.
D'eux-mêmes ils doivent prendre toutes mesures
à leur convenance pour qu'il soit versé au tré
sor le reliquat des contributions jusqu'au paye
ment intégral du montant de la carte-quittance.
Dans ce cas, il arrive fort souvent que ce sont
encore les pauvres « trâng-dinh » qui sup
portent cette nouvelle charge, les notables se
prévalant de leur autorité pour se soustraire à
l'obligation de combler le vide de la caisse com
104 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

munale ; pourtant ils sont les seuls coupables,


puisqu'ils ont eu une trop grande confiance dans
leur agent et ont négligé de le surveiller, si tou
tefois ils n'ont pas participé eux-mêmes aux
détournements.

Service militaire. — Comme dernière charge,


la Commune doit à l'Etat le service militaire,
c'est-à-dire qu'elle doit fournir un certain nombre
de soldats qui sont tous pris dans la classe des
hommes robustes appelés « trâng-hàng » ou
« tràng-diuh », non pas par voie de tirage au
sort, mais à la suite d'un accord entre les deux
parties, la Commune d'une part et la recrue de
l'autre. L'Etat ne s'interpose jamais dans cet
arrangement : il se contente de refuser l'indi
vidu qui lui est présenté, s'il ne lui recon
naît pas les aptitudes physiques nécessaires
pour supporter les fatigues du métier mili
taire.
Autrefois, le village faisait une rente annuelle
au jeune soldat, parce que la solde donnée par
le Gouvernement annamite était insuffisante
pour le nourrir, ou bien encore on abandonnait
la jouissance d'une certaine quantité de champs
communaux à la famille, qui pouvait ainsi sub
venir à son existence pendant la durée du ser
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 105

vice militaire de celui qui aurait pourvu à ses


besoins.
Aujourd'hui, la solde allouée est largement
suffisante pour que l'homme présent sous les
drapeaux puisse se nourrir ; malgré cela, la
Commune accorde à la famille la jouissance
d'une parcelle de champs communaux, sous la
condition d'en payer l'impôt foncier. Ce dédom
magement, donné tout d'abord à titre gracieux,
est devenu obligatoire, et c'est une grande charge
pour les habitants dont la part se trouve de ce
fait amoindrie.
Les nouvelles recrues sont toujours choisies
dans les familles où il y a le plus d'enfants mâles ;
il n'est pas permis, d'après la loi annamite, de
prendre pour jeune soldat un fils unique ; celui-
ci ne doit jamais quitter ses parents dont il est
le soutien naturel.
Le contingent militaire d'une commune dépend
du chiffre d'inscrits porté sur le « dinh-bô »,
dans la classe des « trâng-hàng » ; il a varié
suivant les besoins du moment. Sous l'empe
reur « Gia-Long », chaque Commune était tenue
de livrer un soldat sur huit inscrits ; sous « Minh-
Mang », un sur cinq, et sous « Tu'-Dû'c », un sur
sept.
Il est maintenant admis, à peu près partout,
106 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

que le village doit fournir un soldat sur sept


inscrits, avec le bénéfice du minimum quand
le nombre des « trâng hàng » est supérieur à
un multiple de sept, sans atteindre le suivant.
Anciennement, la durée du service militaire
était pour ainsi dire illimitée : l'homme partait
en effet pour accomplir une période de dix
années ; mais souvent, cette période révolue, il
continuait le métier, après avoir reçu de son vil
lage ou du conscrit qui devait le remplacer une
certaine rémunération. Le gouvernement anna
mite ne renvoyait jamais un soldat dans ses
foyers à moins que l'âge ou des infirmités l'em
pêchassent de faire son service. Après dix années
passées sous les drapeaux, le soldat libéré ne
payait dans sa commune qu'une demi-capita-
tion; après un temps double, il était exempt de
tout impôt.
Depuis que la France a pris en main la direction
du pays d'Annam, le service militaire a subi de
sérieuses modifications ; mais le recrutement
est toujours laissé à la disposition des communes
qui doivent présenter aux diverses commissions
des sujets parfaitement constitués, pouvant sup
porter des fatigues de toutes sortes. Si les jeunes
soldats ne remplissentpasles conditions exigées,
les villages doivent immédiatement en fournir
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 107

d'autres ; il en est de même lorsqu'un soldat


déserte ou meurt: dans l'un ou l'autre de ces
deux cas, la Commune doit remplacer sans
retard celui qui appartenait à son contingent.
La durée du service militaire est à présent de
six années ; tout conscrit régulièrement recruté
sait qu'il est engagé pour ce laps de temps, et
non plus comme autrefois pour une période in
définie. La solde allouée est largement suffi
sante pour ses besoins personnels, et la jouis
sance d'une parcelle de champs communaux
est donnée pour alléger les charges de sa
famille.
Dans les conditions actuelles de bien-être du
soldat, on peut comprendre que le recrutement
ne soit pas difficile : on trouve, en effet, autant
de soldats que les nécessités l'exigent, et les
désertions sont rares ; elles ne se produisent
que dans les fractions de corps qui stationnent
dans les régions montagneuses et boisées, pour
lesquelles l'Annamite du Delta éprouve une
répulsion quelque peu exagérée. Bien qu'il ait
été constaté que la mortalité est considérable
sur certains points du haut Tonkin, nous ne
croyons pas qu'il faille attacher une trop grande
importance à cette assertion. La mortalité est
due à certaines causes que les Annamites, avec
108 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

leur faible bagage scientifique, n'ont pas su


découvrir et qu'ils ont attribuées, à tort très pro
bablement, à la mauvaise qualité des eaux. Il
nous est permis d'émettre cet avis parce que,
pendant notre séjour dans cette région, des
Chinois nous ont dit — et sans qu'ils eussent
un motif pour altérer la vérité — que les eaux
du Delta étaient beaucoup plus mauvaises que
celles de la montagne. Lequel des deux, de
l'Annamite ou du Chinois, est dans le vrai ?
Nous ne pouvons nous prononcer ; mais il
pourrait se faire qu'ils eussent raison l'un et
l'autre. On a, en effet, remarqué que l'habitant
de la plaine qui séjourne quelque temps dans
la montagne, éprouve les mêmes malaises que
l'habitant de la montagne qui descend dans la
plaine. On pourrait en induire que l'air ambiant
et l'eau sont les causes de cet état morbide ;
mais il faudrait en même temps ajouter qu'après
un certain séjour, une acclimatation plus ou
moins longue, ces deux éléments deviennent
inoffensifs pour quiconque s'est transplanté
dans l'un ou l'autre de ces milieux. Selon nous,
la maladie connue chez les Annamites sous le
nom de « nga-nû'o'c » doit avoir une tout autre
cause que celle qui lui est généralement attri
buée ; mais, nous le répétons, nous ne sommes
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 109

pas compétent ; aussi avons-nous relaté ce


renseignement uniquement avec l'espoir qu'il
pourra être utile aux personnes qui étudient
cette question d'une importance si grande au
point de vue de la colonisation.
Quoi qu'il en soit, 'en attendant que le différend
ait été tranché, la mesure prise de faire séjour
ner dans la partie montagneuse pendant deux
ou trois mois les soldats indigènes appelés hors
du Delta, évitera les désertions qui se sont pro
duites, souvent d'une manière irréfléchie, et qui
ont provoqué une certaine perturbation dans le
monde militaire.
Le soldat qui rentre dans sa commune au
bout de six années de service, outre qu'il jouit
d'une grande considération, ainsi qu'on a pu
le voir par le rang qu'il occupe dans le rôle
« sô-hàng-xâ », est exempté de l'impôt per
sonnel et des corvées pendant les cinq années
qui suivent sa libération.
Le Gouvernement du Protectorat a favorisé
par tous les moyens le recrutement du soldai
indigène et il a bien fait ; car il est de notre in
térêt de garder le plus longtemps possible le
même homme sous les drapeaux, et il n'est pas
utile pour nous d'en instruire un trop grand
nombre; ce serait même dangereux. Une raison
410 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

qui milite en faveur de notre dire est celle-ci :


parmi ceux qui rentrent du service, beaucoup
ne veulent plus se plier aux règles de la Com
mune, et bien souvent, au lieu d'être animés de
l'esprit de discipline auquel ils étaient habitués
comme militaires, ils suscitent des désordres
et provoquent des conflits.
L'engagé volontaire ne fait pas partie du con
tingent de sa Commune et, pour cette raison,
il n'a pas droit à la jouissance d'une parcelle
des biens communaux. Il doit même, avant de
contracter son engagement, s'être libéré des
charges qui lui incombent dans son village, et
s'être acquitté de l'impôt personnel et des cor
vées.
Le nombre d'engagés volontaires est actuelle
ment assez considérable pour qu'on puisse
affirmer que le soldat indigène qui sert la
France, est satisfait de son sort. Il appartient
donc au Gouvernement du Protectorat de le
maintenir sous les drapeaux aussi longtemps
qu'il peut rendre des services et de lui assurer
le reste de son existence.

Charges personnelles. — La Commune,


comme société civile, a des charges inhérentes
à son existence et à sa constitution.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 111

Parmi celles qui reviennent le plus fréquem


ment, nous devons citer : la construction et
l'entretien des chemins vicinaux, des sentiers
de rizières, des ponts, des écluses ; l'érection
des pagodes et la réparation de celles qui sont
en mauvais état.
Une charge très lourde pour la Commune
provient de la prédilection toute particulière des
Annamites pour la chicane ; un rien pour eux
est matière à procès : il n'est donc pas surpre
nant qu'une commune intente une action judi
ciaire contre l'une de ses voisines, voire même
contre l'un de ses concitoyen* ; quelquefois
aussi, elle est elle-même citée et poursuivie en
justice et doit se défendre ; mais, qu'elle soit
demanderesse ou défenderesse, il est toujours
question pour elle d'une grosse dépense. En
effet, bien que la justice indigène se rende gra
tuitement, il n'en faut pas moins avoir une
assez forte somme disponible pour intenter ou
soutenir une action judiciaire. La raison en est
due à la manière dont il est procédé en pareil
cas. Si nous supposons qu'une Commune se
croie obligée d'attaquer l'une de ses voisines
pour une cause ou pour une autre, mettons qu'il
s'agisse d'un empiétement sur son territoire,
immédiatement le Conseil est réuni, le procès
1 12 LA COMMUNE ANNAMITE AU TO.NKIN

est décidé et deux notables sont désignés pour


représenter la Commune devant les tribunaux.
Il leur est remis une procuration signée des
principaux de leurs collègues. Cette procura
tion, connue sous le nom de « Ky-huy-tu' », porte
en substance les noms des délégués, l'objet
de l'action intentée et l'engagement de la Com
mune de supporter tous les frais qui en résul
teront.
Les mandataires composent alors une requête
en rapport avec leur mission, la signent et vont
la présenter au mandarin compétent, en lui
donnant la preuve que l'action est engagée col
lectivement par toute la Commune. Mais pour
obtenir d'abord l'accès du prétoire, ensuite la
sentence du juge, les notables délégués ont tous
prétendu jusqu'à ce jour qu'il leur avait fallu dé
bourser une forte somme ; si l'on ajoute à cette
dépense les frais de voyage et de station (la
justice est rendue très lentement dans le pays
d'Annam), il n'y a pas lieu de s'étonner de la
charge considérable qu'une Commune doit sup
porter de ce chef, surtout si elle a plusieurs
affaires en instance.
Une des obligations les plus onéreuses qui, à
notre avis, pèse sur l'organisation communale,
provient d'une habitude prise depuis longtemps
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 113

et que nous comprenons difficilement avec les


idées d'honnêteté administrative dans lesquel
les nous avons tous été élevés : nous voulons
parler dela rémunération, quelque peu forcée,
qui est donnée à l'émissaire du mandarin pro
vincial ou régional chargé de remettre une
lettre ou un ordre dans un village. La rémuné
ration, qui varie avec le grade de cet envoyé,
devient très forte lorsqu'il s'agit de l'arresta
tion — non suivie d'effet—^ d'un ou de plu
sieurs notables, lesquels restent le plus souvent
tranquillement chez eux ou s'enfuient s'ils se
sentent trop coupables.
Cette sorte de contribution est entrée si for
tement dans les habitudes que, même pour faire
accepter de l'administration indigène les décla
rations auxquelles elle ne saurait se soustraire
sans encourir une peine, la Commune ne peut
y arriver sans bourse délier. C'est ainsi qu'il lui
faut payer pour déclarer le nombre de ses ins
crits, la quantité de ses champs ; un fait qui
s'est passé, incendie, rixe, pillage ou meurtre.
Toute communication avec le mandarin est donc
un sujet de dépenses ; et, si minimes que soient
les sommes versées, elles finissent, à la fin de
l'année, par avoir diminué le budget dans une
assez forte proportion.
8
H4 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

Ressources diverses. — La Commune, pour


faire face à ses charges d'ordre personnel
comme société civile, se procure des ressources
de plusieurs manières :
i °—Par un prélèvement sur tous les habitants.
Le Conseil des notables décide, dans une de
ses séances, de prélever sur chaque habitant une
certaine somme fixée selon la classe que celui-
ci occupe sur le rôle particulier, « sô-hàng-xâ ».
Le Conseil prend cette mesure de sa propre
autorité, et les « phân-thu » recueillent cet
impôt comme ils recueillent celui dû à l'Etat,
et sans de grandes protestations de la part de
ceux qui font leur versement.
Quelquefois, la contribution est tirée des
champs ; il est alors pris sur la récolte de cha
cun, sans qu'on se préoccupe de la qualité du
propriétaire, une certaine quantité qui varie
avec la nature du produit. Celle-ci est portée
au marché et vendue au profit de la Commune.
2° — Par la vente de titres qui concèdent
aux porteurs le droit d'être considérés comme
des fonctionnaires ou des dignitaires de la Com
mune. Celte source de revenus donne de très
beaux résultats ; car l'Annamite, orgueilleux
par nature, paye fort cher pour obtenir un des
titres à vendre : ainsi un brevet de « ly-tru'ô'ng • ,
LA COMMUNE ANNAMITE AU TÔNKIN US

dans certaines communes, est acheté 100, 200


ligatures et même davantage. Si le besoin d'ar
gent est très grand, le village vend une série de
titres de « hu'o'ng-lru'ô'ng », de « phd-ly » et
de « ly-tru'ô'ng », et se trouve ainsi bien vite en
possession d'une forte somme qui est déposée
dans la caisse de réserve. Ces titres n'ont de
valeur que dans l'intérieur du village, et ils n'ont
qu'un résultat — fort appréciable cependant —
celui de faire monter quiconque les achète à un
rang plus élevé parmi ses concitoyens. Pour
cette raison, es titres sont très recherchés et
l'on voit souvent des individus en acheter suc
cessivement et graduellement plusieurs, afin de
pouvoir satisfaire une question d'amour-propre
et d'intérêt. Pourtant ils ne sont reconnus n
parla loi ni par les mandarins, et il est défendu
à ceux qui les ont acquis d'en faire usage dans
les pièces officielles.
3° — Par des contrats passés avec des particu
liers leur vendant la promesse de pourvoir à leurs
frais d'enterrement et aux frais de diverses
cérémonies rituelles après la mort. Par exemple,
un habitant désire qu'à son décès la Commune
se charge de ses funérailles : elle fait droit à sa
demande moyennant 100, 200 ligatures ou
moyennant des parcelles de terrains qui pas
116 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

sent, dès cette époque, dans la propriété com


munale. Si ce même individu veut qu'à chaque
anniversaire de sa mort il lui soit fait des sacri
fices, le village en prend l'engagement, mais
pour une somme qui dépend et de la fortune
du testateur el du prix des cérémonies rituelles
plus ou moins coûteuses que stipule le contrat.
4° — Par l'argent reçu à l'occasion des maria
ges. Mais c'est là une ressource si minime que
nombre de communes ne la font jamais figurer
dans leur budget des recettes, et non sans rai
son, car cet argent arrive bien rarement jusqu'à
la caisse municipale : le maire ou les notables
l'accaparent, le considérant le plus souvent
comme un cadeau personnel.
5° — Par l'affermage des marchés. Une com
mune « xâ » possède au moins un marché qui se
tient quelquefois tous les jours, mais générale
ment tous les quatre ou cinq jours, à des dates
fixes déterminées d'après le mois lunaire. Elle
afferme pour une somme convenue et payée
d'avance le droit de prélever une taxe sur tous les
marchands qui stationnent et sur tous les ani
maux qui sont mis en vente. Mais le privilège
de ce monopole n'appartient pas, comme l'ha
bitude en est prise dans les pays de l'Occident, à
un fermier unique ; il y a autant de titulaires qu'il
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 117

existe de catégories d'animaux sur le marché, et


le droit à percevoir sur les marchandises est
aussi réparti entre plusieurs individus. La Com
mune accorde à ses habitants seuls cette faveur,
parce qu'il n'est pas douteux que ceux qui
jouissent de l'autorisation d'imposer le droit de
stationnement d'après la valeur de la marchan
dise mise en vente, ainsi que ceux qui prélèvent
une taxe sur chaque tête de bétail, n'en recueil
lent des bénéfices.
6° — Par l'affermage des bacs. Dans quelques
provinces, l'administration a concédé aux com
munes moyennant un prix minime l'affermage
des bacs reconnus nécessaires sur leur territoire,
et celles-ci les sous- louent contre une somme
d'argent qui vient augmenter les recettes locales.
7° — Par les revenus des biens communaux.
Lorsqu'une Commune possède un étang, elle
vend soit le poisson, soit le droit de pêche; si
elle a des bois, elle en vend la coupe, et tire
même parti du gibier qui peut abonder sur son
territoire. Un village qui a inoccupés des ter
rains propres à la culture, les loue ou, suivant
l'expression usuelle, les met en nantissement.
Ils sont garantis par un acte appelé « dièn-
mai d ou « dièn-cô », qui indique qu'en échange
d'une certaine somme, ces champs sont prêtés
118 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

pour être cultivés « tâ-canh », qu'ils reviendront


à la Commune dans trois ans et que leur posses
sion pendant cette période devra amortir entiè
rement la somme d'argent reçue. 11 faut, pour
que cet acte soit valable, qu'il porté la signature
de dix habitants notables au moins, si le village
est grand, et de celle de cinq ou six habitants,
s'il est petit.
8° — Par des cents additionnels. Quelquefois,
au moment de la rentrée de l'impôt, le Conseil
des notables prend la décision d'augmenter la
carte-quittance d'une certaine somme. Celle-ci
est répartie immédiatement entre tous les con
tribuables, et la caisse communale reçoit la dif
férence qui provient de cet impôt supplé
mentaire.
9° — Par des amendes. Les villages établis
sent certaines règles connues sous le nom de
« khôan » dont la contravention entraîne une
amende. Ainsi, dans un grand nombre de com
munes, l'homme ou la femme convaincu d'adul
tère ou de fornication doit payer une amende
soit de 20, 30 ou 50 ligatures. Une punition
semblable est également infligée à ceux qui
tiennent des maisons de jeux.
10° — Par des emprunts. Une Commune,
dans un pressant besoin d'argent, a quelquefois
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 119

recours à l'emprunt ; mais ce n'est qu'après avoir


épuisé la série des ressources dont nous avons
fait l'énumération. Lorsqu'elle est réduite à
cette extrémité, les notables délibèrent, prennent
une décision ; les principaux d'entre eux dres
sent et signent un acte dans lequel ils reconnais
sent emprunter, pour un besoin spécifié, une
somme qu'ils s'engagent à restituer, capital et
intérêts, à une époque déterminée. L'intérêt
légal dans le pays d'Annam est de trente -trois
pour cent. Au bout de trois ans, le créancier
double ainsi son capital ; mais, ce laps de temps
écoulé, c'est-à-dire dès que la somme des in
térêts est devenue égale au capital emprunté,
celui-ci ne peut plus fructifier.
Dans le code annamite, il est dit qu'on ne
peut exiger que le capital et une somme d'in
térêts égale à ce capital, si considérable que soit
le nombre des ans et des mois. Mais les prê
teurs ont un arsenal de ruses pour éluder la
loi ; les plus fréquemment employées sont les
suivantes :
1* — Le créancier fait renouveler chaque an
née l'acte de créance, en y ajoutant les intérêts
de l'année écoulée si le débiteur n'a pas pu les
acquitter.
2° — Le créancier oblige encore l'emprunteur
120 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

à fondre l'intérêt à percevoir avec le capital. Ainsi


un prêt de 1000 ligatures devient, dans l'acte de
reconnaissance signé, un prêt de 1333 ligatures
qui devra être remboursé avec les intérêts à une
époque convenue.
3° — Le créancier, dans d'autres cas, force le
débiteur à consigner dans l'acte une somme
double de celle prêtée. Ce n'est pas, comme on
pourrait le supposer, dans le but de faire de l'u
sure ; c'est un procédé d'intimidation qui en
traîne avec lui un supplément de garantie.
L'explication en est facile à donner : le créan
cier qui craint de ne pas rentrer dans son
argent, va trouver le mandarin et lui offre la
moitié de la somme que porte l'acte s'il arrive
à lui faire restituer la totalité ; de son côté, le
débiteur sachant que, s'il ne paie pas àl'échéance
fixée, il sera poursuivi et obligé de fournir une
somme exorbitante, se montre exact à acquitter
sa dette. Le créancier se contente alors du ca
pital réel avancé et des intérêts dus, d'après le
taux légal.
L'emprunt, cette dernière ressource, est bien
rarement employé par la Commune ; pour en
arriver à prendre ce parti, il faut qu'elle soit
fortement obérée ou par une série de mauvaises
récoltes, ou par la dispersion d'un grand nombre
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 121

d'habitants, ou encore par des travaux coûteux


obligatoires.
Cette situation économique est heureusement
un cas exceptionnel dans le delta du Tonkin.
En effet, beaucoup de villages ont au contraire
une caisse de réserve appelée « công-ban » où
chacune des sommes versée a son affectation
spéciale : ainsi l'une d'elles est destinée à l'en
tretien d'une pagode ; une autre, à l'achat des
différents objets en usage dans les processions
rituelles ; un autre, à la construction d'un
« dlnh » ou maison commune, etc., etc.
L'argent en réserve provient des diverses res
sources que nous avons énumérées plus haut.
S'il ne peut en être fait un emploi immédiat,
on ne le laisse pas longtemps improductif ; car,
aussitôt que possible, on en fait un placement de
tout repos, avec intérêts, par acte passé en bonne
et due forme.
Certains villages ont quelquefois une réserve
de riz mise en commun ce nghiâ-tû' » que l'on
fait également fructifier. On vend le riz au mo
ment de la hausse, et on achète avec le produit
de cette vente, du riz nouveau à l'époque de la
baisse, c'est-à-dire un peu après la récolte. C'est
là une bourse des marchandises analogue à cel
les qui fonctionnent dans les pays de l'Occident.
122 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

DES FETES RITUELLES.

Les coutumes et les traditions sont les bases


sur lesquelles s'appuient toutes les actions de
la Commune annamite * xâ », quelquefois même
au mépris des lois existantes. C'est pourquoi il
nous semble tout naturel de donner quelques
détails sur les fêtes rituelles, qui ont été ins
tituées pour consacrer les usages locaux et qui
les protègent aujourd'hui contre la désuétude.
L'Annamite est d'un tempérament peu mys
tique ; il concentre toutes ses préoccupations
dans la vie présente et ne songe nullement à ce
qui doit lui arriver après la mort. Très peu reli
gieux de sa nature, il se laisse dominer par la
coutume et se conforme minutieusement à un
grand nombre de prescriptions. 11 n'en saisit
pas le sens, mais il s'y soumet par respect pour
ses ancêtres dont il désire suivre l'exemple.
Afin de pouvoir satisfaire à un culte religieux
aussi peu défini, une Commune doit avoir plu
sieurs édifices :
1° Un « ctinh », maison commune où tous les
habitants ont la facilité de se réunir pour s'oc
cuper d'affaires ou pour assister à des fêtes.
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 123

Dans l'intérieur de ce « dinh », se trouve une


pièce spéciale où sont adorés les « thân », génies
protecteurs du village ;
2° Une ou plusieurs pagodes appelées « chùa »,
consacrées au culte de Bouddha professe par la
masse de la population ;
3° Un autel, auquel est donné le nom de
« giu'o'ng-tho' », destiné à recevoir les tablettes
des ancêtres de chaque famille et où tous les ha
bitants du village peuvent aller faire des sacri
fices à leurs aïeux. Ce culte est en si grand hon
neur que l'on rencontre dans toute maison, riche
ou misérable, un petit autel, plus ou moins élé
gamment décoré, consacré aux ancêtres du
propriétaire, lequel est en général le chef de la
famille qui occupe cette demeure. C'est là,
selon nous, la seule religion rigoureusement
observée par tous les Annamites, à quelque
classe qu'ils appartiennent.
Dans les chefs-lieux d'arrondissement ou de
province qui, dans le pays d'Annam, sont formés
de plusieurs grandes communes, il existe, outre
les pagodes dont nous avons fait l'énumération,
certaines autres qui ont reçu les affectations
suivantes :
1° Une pagode appelée « phù », dite pagode
royale, dédiée à la famille régnante;
124 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

2* Une pagode qui porte le nom de ce van- .


chi » où l'on honore Confucius, culte presque
exclusivement adopté par les fonctionnaires et
par tous les lettrés ;
3° Des petits autels pour les disciples du
Maître en sageése connus sous le nom de « miêu »
où vont sacrifier les aspirants au mandarinat.
Les fêtes rituelles, dont le but est de con
server partout l'observance des prescriptions
contenues dans les livres sacrés et dans les livres
classiques, ainsi que des coutumes et des usages
locaux, sont trop nombreuses pour pouvoir les
citer toutes ; elles varient souvent de village à
village, d'après leur essence même ; aussi nous
ne donnerons ici que les principales :
Le 1er et le 15' jour de chaque mois lunaire,
tous les notables sont convoqués au « dînh ».
Après avoir fait des invocations à la divinité
pour qu'elle leur inspire des idées de sagesse,
ils causent des affaires de la Commune, tout en
mangeant de la viande de porc, du poulet, du
riz ordinaire, du riz gommeux ou « nêp » et en
buvant du vin annamite.
Dans toutes ces réunions, les règles de hié
rarchie et de préséance, dont il a été question
lorsque nous nous sommes occupé des assem
blées du Conseil municipal, sont scrupuleuse
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 12$

ment observées. Ce soDt les notables qui, ins


crits par rang d'âge sur une liste spéciale,
couvrent chacun à son tour les frais de ces
agapes.
Par exception, le 1er jour de l'année annamite
appelé jour du « têt », tous les habitants peuvent
se rendre au « dînh » et prendre part au feslin
préparé par les notables, en se mettant à la place
qui leur est assignée d'après le rôle particulier»
« sô-hàng-xâ ». Mais ces réunions sont rare
ment nombreuses parce que tout chef de fa
mille est tenu parle culte des ancêtres à recevoir
ce jour-là les membres de sa famille, et tous
observent religieusement les prescriptions éta
blies à cet égard ; car, nous le répétons, ce
culte est le seul que les Annamites respectent
aveuglément.
Le même jour du « têt » est également célébrée
une fête appelée « nguyên-dân ». Elle rappelle
la victoire remportée par l'Esprit du Bien sur
l'Esprit du Mal. En voici la légende : autrefois,
Bouddha et le diable se disputaient la possession
de la terre ; dans une de leurs pérégrinations,
Bouddha trouvant un site à sa convenance y
planta aussitôt un mât et dessina un arc sur le
sol avec de la chaux réduite en poudre. A cette
vue, le Génie du Mal, craignant de recevoir une
126 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

flèche, prend la fuite et laisse le Génie du Bien


en possession de l'endroit qu'il a choisi. En
v souvenir, tous les Annamites, la veille de cette
fête, figurent sur la terre un arc et plantent
un mât à la porte de leur demeure pour montrer
que leur maison appartient à Bouddha et non
au Mauvais Esprit. Puis, tous les notables se
rendent, sous la conduite du « thù-chi », à la pa
gode des ancêtres « cai micu » ; font avec les cos
tumes de cérémonie les « lay » d'usage ; offrent
de l'or, de l'argent, — représentés par des lingots
en papier doré et argenté — des fruits, des pou
lets, etc., à la lueur des lanternes, pendant que
brûlent des bâtonnets odoriférants. De la pagode
des ancêtres, les notables se dirigent vers la
pagode appelée « dlnh », ensuite vers celle
désignée sous le nom de « chùa » pour y
faire les mêmes cérémonies.
Le 6° jour du 1er mois, a lieu, dans un grand
nombre de communes, un concours de chapons.
Les propriétaires qui désirent que leurs ani
maux y prennent part, les font peser et le cha
pon qui, grâce à son poids, doit avoir le prix,
est porté au « <Knh » sur un brancard, ban
nières déployées.
Ce sont les « giai » qui l'escortent et qui, arri
vés à la pagode, assistent à la remise de la ré
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 127

compense, tout en acceptant les chiques de bétel


et de noix d'arec offertes par le possesseur du
lauréat, qui lui, de son côté, reçoit de la Com
mune, pendant trois années consécutives, une
somme de 15 ligatures et un crépon de soie
rouge. Le montant de cette somme et la valeur
de cet objet sont pris sur un crédit réservé spé
cialement pour cette cérémonie.
Le 8e jour du même mois se tient un con
cours de porcs, qui diffère quelque peu des
concours régionaux de France ; car ici ce sont
les membres du jury, les plus jeunes des nota
bles, qui vont se rendre compte, dans les
étables signalées, de l'état des sujets présentés
par les habitants.
Dès que les jurés sont tombés d'accord sur
l'animal désigné comme le plus beau par la
quantité dégraisse qui épaissit ses formes, on le
porte au « dinh » dans une cage. Le propriétaire
de l'animal, pour remercier les membres du
jury, s'empresse, aussitôt la décision connue,
de faire préparer à la pagode un repas composé
de viande de porc, de riz ordinaire, de noix d'a
rec, de bétel et de vin annamite, repas auquel
assistent non seulement tous les notables, mais
encore tous les « giai » de 18 ans et au-dessus.
Les jeunes gens au-dessous de cet âge et les ert
128 LA. COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

fants qui sont du même clan ou « tînh » que


l'éleveur récompensé, ont seuls le droit de pren
dre part à ce festin.
Pendant que les habitants font honneur au
repas qui leur a été servi, l'animal primé et
qu'on fête, se promène tout enguirlandé dans la
cour du « dînh », et y prend ses ébats jusqu'au
moment où il est tué par un des membres de
la famille de son propriétaire.
La viande dudit animal doit être rapportée
bien cuite à la pagode, vers six heures du soir.
Là, l'heureux éleveur adresse ses invocations au
ciel en se conformant à toutes les prescriptions
en usage pour les cérémonies religieuses ; il est
assisté des notables membres du jury qui,
placés les uns à sa droite, les autres à sa gauche,
font les salutations réglementaires. Dès qu'elles,
sont terminées, tous les dignitaires de la Com
mune vont se prosterner également et chacun
son tour par ordre de hiérarchie et de préséance;
les uns se mettent sur une natte bordée de
rouge, les autres sur une bordée de bleu, et cela
d'après leur grade.
Le lendemain, les notables et les propriétaires
des animaux primés se réunissent au « dînh »
pour distribuer la chair des victimes. En général,
il est fait sept parts : la première pour les nota
LA. COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 129

bles ou « quan-viên », la seconde pour les


a ky-lâo », la troisième pour les « bà-vâi » —
vieilles femmes qui prennent soin de l'entretien
des pagodes — et les quatre dernières pour les
différents « tlnh » du village.
Les renseignements qui nous ont été fournis
sur ces concours d'animaux sont très peu pré
cis ; mais, étant donnée l'époque à laquelle ils
ont lieu, il est permis de supposer que le but de
cette cérémonie est de prier la divinité de faire
que, pendant, l'année qui vient de commencer ,
toutes les familles du village aient toujours à
leur disposition des animaux de première qua
lité.
Le 10e jour du même mois, les notables ou
vrent un concours d'un autre genre : c'est un
assaut où tous les jeunes hommes de la Com
mune peuvent prendre part. Il est destiné à
entretenir dans l'esprit de la population l'idée
que la force physique est nécessaire à l'homme
s'il veut se rendre utile à sa famille, et qu'il faut
la développer par la lutte. Les assauts durent
plusieurs jours sous les regards des notables
qui, placés au milieu de la cour du « dïuh »,
manœuvrent, à tour de rôle, le tam-tam au si
gnal duquel se font toutes les passes, tous les
arrêts et toutes les reprises. Quand les assauts
9
130 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONE1N

sont terminés et que les lauréats ont été pro


clamés, ils vont se prosterner devant l'autel du
dieu auquel ils demandent de leur conserver
toujours la force et de les préserver des maladies.
Tous les habitants peuvent assister à ces as
sauts; mais on réserve aux « ky-lâo » le bâti
ment situé à droite dans la cour du « dînh »
quand on en regarde la façade, etaux « bà-vâi »,
celui situé à gauche. Tout en jugeant les passes,
on chique du bétel et on mange des oranges.
Le 15e jour du 1er mois lunaire, est encore cé
lébrée une fête appelée communément « dâng
tiêt » ou fête des lanternes ; elle commence dès
la nuit qui précède ce jour, et dure plus ou
moins longtemps suivant que la Commune est
plus ou moins riche. Elle a été instituée en l'hon
neur de Thài-ât, le principe suprême de toutes
choses. Elle est présidée par les « ky-lâo » et
les « bà-vâi » qui prient ce génie de donner à
tous les habitants de belles récolles et de nom
breux enfants bien portants. Les autels sont or
nés de fleurs et d'une profusion de lanternes
allumées ; ils sont chargés d'offrandes sous la
forme de barres d'or et d'argent — en papier
— . Après avoir fait les invocations rituelles, tous
les habitants, hommes et femmes, vieux etjeunes,
les enfants même prennent part à ce copieux re
LA. COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 131

pas préparé à leur intention par les organisa


teurs. La viande de poulet, le riz ordinaire, le
« nêp » en gâteaux de couleurs variées et agréa
bles à la vue, les bananes, le bétel et les noix
d'arec en constituent les éléments ; pour bois
son, l'eau de thé convenant à tous, car le vin
annamite est exclu pour des raisons qu'il est
facile de comprendre.
Une fête connue sous le nom de « Thanh-
Minh » et plus vulgairement sous celui de fête
des tombeaux ou fête des morts, a lieu 105 jours
après le solstice d'hiver. Dès la veille, les tombes
sont nettoyées et parées et, le jour même,
chaque famille va rendre visite à ses morts. A
la pagode des ancêtres, les cérémonies, prési
dées par le « thù-chl », sont faites par tous les
notables et, après les « lay » réglementaires,
un festin réunit tous ceux qui sont venus y
assister.
Le 3e jour du 3e mois, les « quan viên » se
réunissent dans la pagode consacrée à Confucius.
Ils viennent demander au grand maître d'ou
vrir l'esprit de tous ses adeptes aux idées de
vertu et de sagesse qui l'ont fait passer à la pos
térité. Après les invocations d'usage, un festin
rassemble ceux qui seuls ont le droit de venir à
la cérémonie ; il est composé des mêmes mets
132 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

que les repas des réunions ci-dessus, mais avec


addition de vin annamite.
Le 8e jour du 4° mois rappelle la naissance
de Bouddha. Tous les autels des pagodes appe
lées « chùa » sont garnis de fleurs et chargés de
présents. Il est demandé à la divinité de com
patir aux misères du village et de les soulager.
Cette cérémonie, comme les précédentes, se ter
mine par un festin .
Le 5e jour du 5e mois, tombe la fête appelée
vulgairement « petit têt ». Elle se passe plutôt
dans chaque maison qu'au « dinh », où cepen
dant des invocations sont faites dans le but d'im
plorer le ciel pour qu'il donne aux habitants
une longue vieillesse. Depuis le matin de très
bonne heure jusqu'au soir, la table couverte de
fruits de toutes sortes est laissée, dans chaque
maison, à la disposition des personnes qui vien
nent pour rendre visite. Cette procession dure
toute la journée. Et, tout en faisant les saluta
tions devant l'autel de famille et en goûtant aux
mets préparés, on demande à la divinité de dé
truire les animaux nuisibles qui pourraient se
trouver dans le corps du maître de la maison,
et de le faire vivre le plus longtemps possible.
Le 24ejourdu6* mois, les Annamites adres
sent des prières au dieu du tonnerre. Comme
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 133

tous les peuples dans l'enfance, ils sont igno


rants et ne connaissent pas la cause des orages;
dominés par la crainte des effets que peut pro
duire la foudre, ils cherchent à se concilier la
divinité et lui demandent de les préserver des
incendies qui marquent toujours le passage de ce
phénomène céleste. Tous les habitants de la
Commune peuvent prendre part à cette fête, ainsi
qu'au repas préparé par les « quan-viên », mais
en se conformant aux règles de hiérarchie et de
préséance.
Le 4e jour du 11e mois, les notables, les di
gnitaires et tous les lettrés du village célèbrent
l'anniversaire de la naissance de Confucius. Ils
se rendent à la pagode « van chî » et prient
le philosophe de les éclairer et de les guider
dans le chemin qu'il leur a tracé. Un festin
auquel assistent ceux qui seuls ont le droit
d'entrer dans la pagode, met fin à cette solen
nité.
A des époques fixes, diverses cérémonies im
portantes ont encore lieu: entre autres, celle qui
précède la plantation des riz, et pendant laquelle
on implore le génie protecteur du village afin
qu'il rende la terre féconde ; et celle qui suit la
récolte, pour remercier ce même génie d'avoir
exaucé la prière de tous.
/

134 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

Certaines fêtes, au contraire, sont à la merci


des circonstances : comme, par exemple, lorsque
la nécessité oblige la Commune à s'adresser au
ciel, soit dans la crainte que des pluies trop
prolongées ne fassent pourrir les récoltes sur
pied, soit qu'une sécheresse trop persistante ne
cause également la perte de la moisson.
Des cérémonies publiques sont encore faites
pour écarter les calamités qui surviennent à la
suite de la guerre, ainsi que pour éloigner l'é
pidémie, quand celle-ci sévit avec une intensité
telle que la mortalité prend de grandes propor
tions.
Enfin, il arrive quelquefois, mais bien rare
ment, et seulement sous le prétexte de graves
préjudices causés au village, que des notables
convoquent leurs concitoyens pour une pratique
comparable à celle de l'envoûtement qui se
passait au moyen âge. Elle en diffère en ce que
la victime pour laquelle il est demandé soit la
maladie, soit la mort, n'est pas représentée en
effigie ; son nom maudit est lu dans l'invocation
faite à la divinité, puis affiché dans le « dfnh » .
Comme de telles cérémonies ne sont pas tou
jours consenties par tous, les organisateurs,
après les « lay » réglementaires, se livrent, sur
tout le repas terminé, à des libations déraison
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 135

nables pour s'exciter et pour se prouver à eux-


mêmes qu'ils ont eu raison d'agir de la sorte,
alors que souvent ce sont des motifs de ven
geance personnelle et non les intérêts de la
Commune qui les ont guidés dans cette mani
festation.
Ainsi qu'on a pu s'en rendre compte, toutes
les fêtes rituelles paraissent avoir été détermi
nées par les nécessités de la vie : il n'est donc
pas surprenant que toutes les Communes ne
possèdent pas le même nombre de pagodes, ni
ne célèbrent pas exactement les mêmes cérémo
nies. Nous disons pas « exactement », car si l'on
voulait se donner la peine de chercher les diffé
rences qui existent entre les unes et les autres,
on trouverait qu'elles sont peu importantes.
Ces cérémonies ont pris naissance des mêmes
besoins qui, émanant tous d'un état de choses
purement matériel, se font sentir à peu près
aux mêmes époques. Les fêtes rituelles ont été
instituées, d'après les exemples cités, pour con
sacrer des coutumes : aussi il est certain que les
autorités des villages qui connaissent le carac
tère peu sérieux et plutôt indifférent de l'Anna
mite, songent à les maintenir rigoureusement,
voulant éviter de les voir disparaître peu à peu
et se perdre dans la suite des temps.
136 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

Il en résulte, nous l'avons vu, une intime


union entre les fêtes religieuses et les assem
blées politiques : Religion et Institutions sem
blent avoir même origine et former un tout in
dissoluble.

RÉSUMÉ.

La Commune annamite, telle qu'elle a été dé


crite dans cette étude, offre l'image d'un gouver
nement oligarchique. Nous la trouvons, en effet,
livrée aux mains de quelques familles puis
santes qui l'administrent à leur volonté et qui
prennent toutes dispositions pour que la poli
tique suivie jusqu'à ce jour ne subisse aucun
changement.
La Commune annamite, puisqu'elle est com
plètement maîtresse chez elle, peut donc être
considérée comme un petit Etat enclavé dans
l'empire d'Annam. Elle nomme des adminis
trateurs ou notables à qui elle confie ses inté
rêts ; elle pourvoit à toutes ses charges à l'aide
des ressources dont elle dispose ; elle a le droit
de vendre et d'aliéner ses biens ou d'emprunter
à sa convenance ; elle s'occupe de tous les tra
LA COMMISE ANNAMITE AU TONKIN 137

vaux d'intérêt local ; elle fait la police de son ter


ritoire ; elle assure l'existence de ses pauvres
et de ses infirmes, etc., etc.
L'Etat dont elle relève, n'intervient pas dans
ses affaires d'ordre intérieur, à moins de cas
exceptionnels et fort rares du reste ; il ne lui
impose que des obligations bien déterminées,
comme, par exemple : l'impôt direct, le service
militaire, les corvées, etc., et elle ne néglige
jamais de se soumettre ; c'est la sauvegarde de
sa liberté.
Sans entrer dans les détails de l'administra
tion de la Commune, il est facile, en mettant en
relief quelques points se rattachant à deux des
principaux éléments qui la constituent — la po
pulation et la propriété — de montrer son indé
pendance vis-à-vis du gouvernement annamite
«t d'en faire ressortir par suite l'autonomie.
Une des questions les plus importantes qui
intéressent un Etat est celle qui lui fait con
naître le chiffre de sa population ; or, l'empire
d'Annam ignore ce chiffre, bien que chacune
de ses communes possède ce renseignement
pour la portion de son territoire. Mais ce qui
peut paraître encore plus bizarre, avec nos
idées modernes, c'est que la Commune pré
sente au gouvernement une liste d'habitants
138 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN

dont le chiffre est quinze à vingt fois inférieur


au chiffre réel. Il résulte de cette fraude que la
majeure partie de la population n'appartient plus
à l'Etat, puisque les conditions d'existence de
tous ces individus, leurs devoirs, leurs droits,
leur vie en un mot, ne sont connus que de la
Commune qu'ils habitent, ce qui fait d'elle une
autorité souveraine, attendu que seule elle les a
tous sous son action directe.
Pour les quelques habitants que la Commune
inscrit sur le rôle officiel et désigne ainsi
comme sujets à l'Etat, celui-ci n'en peut même
pas quelquefois disposer à son gré ; car les
noms qu'ils portent ne sont pas toujours leur
propriété personnelle, mais celle du clan ou
« tïnh » dont ils dépendent. Aussi il arrive que
ceux qui sont dénommés ne sont pas toujours
ceux qui sont indiqués, les nécessités du clan
exigeant cette substitution. Le gouvernement
d'Annam n'ayant aucun moyen de contrôle est
obligé de s'en rapporter à la Commune qui, dans
ce cas, fait encore acte de puissance.
Enfin, pour les charges qui résultent du ser
vice militaire dû à l'Etat, celui-ci ne procède
pas lui-même au recrutement, il choisit les
jeunes soldats parmi les individus qui lui sont
présentés par la Commune, seule responsable,
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 139

et comme elle prend tous les moyens pour faire


face aux obligations contractées, elle n'agit pas
autrement qu'un Etat n'agirait envers un autre
Etat.
D'après l'origine de la Commune annamite,
tout le territoire sur lequel elle est fixée appar
tient de fait à l'empereur d'Annam, puisque
toutes les terres mises en culture proviennent
de sa générosité. Il n'en est plus ainsi aujour
d'hui ; car, s'il prenait à ce monarque la fantaisie
de connaître la superficie cultivée actuellement
et celle concédée par ses ancêtres, il trouverait
que la surface de son empire a diminué d'un
quart environ, bien que les limites n'en aient
pas été modifiées. En poursuivant ses investi
gations, il constaterait aussi que la Commune
qui, à une époque déjà éloignée, n'avait aucun
bien immobilier, est actuellement possesseur,
par suite de l'omission sur le rôle officiel ce diên-
bô », d'une certaine quantité de terres, et que
la surface de cette propriété récente est la même
que celle dont le royaume peut lui paraître
rétréci.
Quant aux terrains de toute sorte portés
sur le rôle officiel, l'Etat n'a aucun moyen
sérieux d'en contrôler la répartition. Il sait seu
lement que le territoire de la Commune corn
140 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

porte une certaine quantité de champs commu


naux et de biens appartenant à des particuliers ;
mais il ignore absolument le nombre des pro
priétaires de chaque lot. La Commune est donc
seule, à l'aide de ses différents rôles particu
liers — celui de la répartition des champs com
munaux et celui de la levée de l'impôt — maî
tresse de la propriété foncière.
Le rôle qui date de la 4e année du règne de
l'empereur « Gia-Long » et qui de nos jours fait
autorité au Tonkin, porte, au-dessous de cha
que lot des terrains particuliers qu'on appelle
« tu'-diên », le nom de son propriétaire ; mais
comme ce rôle a été établi en 1806, il est hors
de doute que les individus inscrits sont morts,
et il y a lieu de supposer que, depuis cette épo
que, la propriété a subi de nombreuses muta
tions ; d'où il reste à conclure que ce rôle ne
peut servir à connaître les noms des proprié
taires actuels du territoire.
Il nous semble avoir suffisamment montré
l'autonomie de la Commune annamite , pour
espérer qu'on ne nous opposera pas qu'elle ne
peut être considérée comme un petit Etat parce
qu'elle livre l'impôt au gouvernement. Cette
objection serait du reste réfutable : on doit, en
eflet, se rappeler que pour exécuter ses enga
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 141

gements, la Commune se base encore unique


ment sur ses rôles particuliers, agissant ici,
comme pour la propriété foncière, en souveraine
absolue. Et cette répartition de l'impôt selon sa
convenance et non strictement d'après la carte-
quittance, entraîne le plus souvent des erreurs
qui, bien qu'au préjudice du contribuable, ne
constituent pas une plus-value pour le gouver
nement.
Pour nous résumer, quelles que soient les char
ges que l'Etat impose à la Commune, celle-ci
remplit ses obligations sans se préoccuper du rôle
officiel ; ce sont les rôles particuliers qu'elle a
établis pour son usage personnel, qu'elle con
sulte. Elle traite, nous l'avons dit, d'Etat à Etat,
versant, il est vrai, sa contribution, mais impo
sant ses habitants comme elle l'entend, et ceux-
ci ne relèvent que d'elle, obéissent à tous ses
ordres, si en opposition avec ceux du gouverne
ment qu'ils puissent être. Veut-on s'en convain
cre ? Il suffit de se rendre dans un village où les
notables ont prescrit aux « habitants robustes »
de se cacherà l'approche d'un haut fonctionnaire,
d'un mandarin par exemple : on est certain de
ne rencontrer que femmes, enfants, vieillards
et infirmes. Il est donc hors de doute que la
Commune ne relève de l'empire d'Annam que
142 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

comme société civile ; chacun de ses habitants


est pour l'Etat un inconnu qui, nouveau Protée,
lui glisse constamment des mains, tout en
vivant du produit de son sol.
Grâce à l'indépendance prise par la Commune
annamite envers l'Empire dont elle est un des
éléments constitutifs, elle peut, à un moment
donné, lui faire échec et lui créer des embarras
sérieux.
Cet état de choses présente un contraste
frappant avec la constitution de nos États mo
dernes; il est pour ainsi dire la négation de
notre système politique : aussi devons-nous
songer, dès maintenant, à y apporter de nom
breuses modifications. Mais dans ce pays, les
traditions jouent un rôle important auprès de la
grande masse des habitants ; il ne serait donc
pas de bonne politique de vouloir brusquer les
changements qui paraissent nécessaires : nous
risquerions de blesser l'Annamite dans ses con
victions les plus intimes, les plus chères.
Nous savons tous, en effet, que, très routinier,
il professe pour ses coutumes un culte qui dé
rive de celui qu'il rend aux ancêtres.
Confucius a dit : « Du vivant de votre père,
« devinez ses projets et, après sa mort, rappe-
« lez-vous ses actions. Si, durant trois années,
Lk COMMUNE ANNAMITE AU TOKKIN 143

« vous ne vous écartez pas du chemin suivi par


« votre père, vous êtes vraiment des enfants
« pleins de piété filiale. » Cette sentence du
philosophe est le secret de l'attachement du
peuple annamite à ses coutumes et de son aver
sion pour le progrès. Il veut être ce que furent
ses ancêtres et il souhaite vivre de leur vie.
Il faut, si nous voulons l'amener à accepter
nos réformes, agir avec prudence et avec une
sage lenteur ; se garder de le froisser dans ses
préjugés ; essayer de faire comprendre à la par
tie la plus intelligente de la population que le
but poursuivi est d'établir un état de choses « où
personne ne soit sujet que dela loi, et où la loi
soit plus puissante que personne », selon
l'énergique expression du plus grand orateur
du xvne siècle.
Notre ligne de conduite se trouve donc toute
tracée: détruire les abus, prévenir les écarts de
l'administration indigène et rendre la justice
avec impartialité.
Ce programme est très vaste et serait long à
remplir, si nous ne demandions le concours des
indigènes. Aussi nous croyons qu'il serait utile
de provoquer dans chaque province, à des
époques déterminées, des réunions composées
d'hommes pris parmi ceux qui jouissent d'une
144 LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N

haute considération due soit à leurs vertus, soit


à leur mérite, qui nous transmettraient les
plaintes et les desiderata des communes, nous
indiqueraient au besoin les mesures les plus
urgentes, seraient enfin d'actifs collaborateurs .
Cette manière de faire nous faciliterait l'étude
du pays et montrerait aux Annamites le souci
que nous prenons de leurs intérêts. 11 n'est pas
douteux qu'elle ne donne rapidement de fort
bons résultats.
La Commune annamite est l'organe élémen
taire et principal du gouvernement. En com
mençant par y apporter les modifications recon
nues nécessaires par les délégués eux-mêmes,
nous ferons connaître à nos protégés que notre
plus grand désir est de leur assurer un sort
meilleur. Dès qu'ils en auront acquis la certi
tude par l'application des résolutions prises
dans les assemblées provinciales, avec le carac
tère qui leur est propre, ils viendront peu à peu
nous dévoiler les errements qui existent et nous
signaler en même temps les réformes qu'il y
aurait lieu de faire subir dans tous les rouage s
de leur organisation politique.
Mais pour gagner complètement la confiance
du peuple annamite, il est nécessaire d'être en
communication directe avec lui, de lui parler
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONK1N 145

sa langue, afin qu'il puisse répondre avec la


certitude d'être compris. L'Annamite, quelle
que soit sa condition, sait parfaitement bien
que l'indigène qui sert d'intermédiaire ne con
naît pas toutes les finesses de notre idiome, et
que par suite il ne traduit pas fidèlement la
pensée qui lui est indiquée, soit qu'il n'en ait
pas saisi le sens, soit qu'il ait intérêt à la trans
former ; donc, par erreur ou par calcul, l'inter
prétation est fausse.
Delà, des malentendus déplorables qui nous
éloignent de notre but au lieu de nous en rap
procher.
Le seul moyen, il nous semble, d'obtenir le
résultat cherché est de nous dispenser, dans
certaines circonstances, de l'intermédiaire qui
nous est plutôt nuisible qu'utile. Ce sera possi
ble en appliquant dans toute leur rigueur l'ar
rêté du 20 juillet 1888 et le décret du 2 mai
1889, tous deux prescrivant de n'accorder aux
fonctionnaires des résidences l'avancement au
grade supérieur que s'ils peuvent justifier, dans
un examen, de leur connaissance de la langue
annamite. Lorsque les indigènes sauront qu'il
leur est possible de s'entretenir avec les fonction
naires français de tous grades sans la présence
d'un témoin quelquefois gênant, ils nous expri-
10
146 LA COMMUNE ANNAMITE AL' TONK1N

meront très franchement leurs plaintes/ parce


qu'ils ont foi en notre justice, qu'ils apprécient
pour avoir reconnu depuis longtemps qu'elle ne
ressemble nullement à celle rendue par leurs
juges naturels.
Le système politique que nous venons d'ex
poser n'est pas une de nos conceptions : il a été
déjà appliqué et a été fort bien accueilli par la
population. Et si nous le rappelons aujourd'hui,
c'est que nous souhaitons qu'on ne l'abandonne
pas, persuadé qu'il sera un point de départ
heureux pour l'œuvre de colonisation que tous
désirent voir mener à bien et rapidement. Ce
souhait est basé sur les renseignements que
nous avons pu recueillir pendant notre long
séjour au Tonkin ; il est la résultante de notre
contact de tous les instants avec les habitants
et de l'étude sérieuse que nous avons pu faire
de leur caractère ; il nous a été dicté par notre
profond attachement pour notre pays d'adoption.
En tous cas, ce n'est pas là une utopie née de
l'habitude prise d'appliquer à nos possessions
d'outre-mer l'organisation sociale de la mère-
patrie.
Quel que soit du reste le mode employé, le
gouvernement du Protectorat a le devoir de ré
générer la Commune annamite en la dotant de
LA COMMUNE ANNAMITE AU TONKIN 147

quelques-unes de nos institutions, et surtout en


abaissant l'omnipotence des notables. Il s'assu
rera certainement ainsi le concours plein et entier
d'un peuple intelligent et sympathique qui, en
échange des bienfaits de la civilisation mo
derne, l'aidera à faire de cette colonie , déjà
merveilleusement favorisée par la nature, un des
pays les plus sains et les plus riches du monde.

POITIERS. — IMPRIMERIE OUDIN ET Cie.


mas. m fiwnôè
Augustin CHALLAMEL, Éditeur, 5, rue Jacob
PARIS

lia France en Indo-Chine, par A. Bouinais ift, lieutenant-


colonel, membre de la Commission de délimitation du Tonkin, et
A. Paulus, agrégé de l'Université, professeur d'histoire et de géo
graphie. In-18. 3 50
Ei'Indo- Chine française contemporaine. Cochinchine
(2a édition\ Cambodge, Tonkin, Annam, par MM. A. Bouinais et
A. Paulus. 2 très forts volumes in-8°, ornés de 12 dessins et de trois
cartes. 27 50
Indo-Chine, Cochinchine, Cambodge, Annam, Tonkin,
par Ch. Lemiue. 1 beau volume in-8° avec cartes, plans et gravures
(4« édition). 7 SO
lies Commencements de l'Indo-Chine française, d'après
les documents du ministère de la marine, par A. Septans, capitaine.
In-8°. 4 »
Faces jaune», souvenirs de l'Indo-Chine, mœurs et cou
tumes de l'Extrême-Orient, par Paul Lefeuvre. 1 vol. in-18. 3 50
A travers la Cochinchine, par Raoul Postel, ancien magis
trat à Saigon. In-18 avec 2 cartes. 3 30
Un an de séjour en Cochinchine, par Delteil. In-12, avec
carte. 2 50
lia Cochinchine française et le royaume de Cambodge,
itinéraire de Paris ù Saigon et 2 cartes, par Ch. Le.miiie. In-18, 6" édi
tion mise à jour. 4 »
Recherches sur la législation cambodgienne, par A. Le-
clèke, résident au Cambodge. Un volume in-8°. 6 »
Eléments de grammaire annnmltr, par E. Dioubt, capi
taine d'infanterie de marine. 1 volume in-8". 3 »
lies Animaux domestiques au Tonkin et au Soudan,
par Bourges, f volume in-8*. 5 »
lies Vaccinations au Ton h in (Mission de Mai, Juin, Juil
let 1889), par le D'' Gouzien. Brochure in-8'. 1 25

Carte de l'Indo-Chine, dressée sous les auspices du ministre


des Affaires Etrangères et du sous-Secrétaire d'Etat des Colonies,
par MM. les capitaines Cupet, Fiuquegnon et de Malolaive, mem
bres de la mission Pavie. 4 feuilles grand-aigle, 4 couleurs, échelle
au 1/1.000. 000". 14 »
Carte de la Cochinchine, d'après les documents les plus ré
cents, par le commandant Kocn. 4 feuilles colombier, 5 couleurs,
échelle 1/400.000'. 15 »
t

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