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Chapter 2

Démonstrations d’amitié et d’humanisme : alba,


adages et emblèmes chez les petits-enfants d’Érasme

Hélène Cazes

Traces visibles des rencontres et loyautés d’un humaniste, les alba amicorum
portent le nom de leur possesseur, qui le signe comme il poserait un Ex libris
en première page d’un livre et le fait signer par ceux qu’il considère et qui se
considèrent ses amis. Forme collective, définie par une pratique de sociabilité
renaissante, ces carnets de déclarations d’amitié sont plus que des collections
d’autographes : l’inscription de l’ami humaniste prend souvent la forme d’un
poème, d’une citation, d’un dessin, voire d’une aquarelle ou d’une peinture à
l’huile, et elle est encadrée par une dédicace et un autographe. Néanmoins,
le « corps » de ces inscriptions semble redondant et doublement répétitif : il
reprend souvent des lieux communs, tandis que l’exposition en dédicace et
signature des noms des amis et des circonstances de la signature (lieu, date,
parfois occasion) semble épuiser la teneur d’un message essentiellement de
contact. Il paraît en effet que l’information essentielle, l’amitié entre possesseur
et contributeurs de l’album, soit suffisamment exprimée par le « paratexte » de
l’inscription : un album d’amis, l’explicitation des conditions du message, les
deux noms formant une double signature.
Il est alors tentant, une fois que les alba ont été édités et que leurs co-auteurs
ont été identifiés, de limiter l’analyse des alba à une prosopographie du monde
humaniste telle que la démontrent réseaux et recommandations amicales. Le
lieu commun « donné » par maintes inscriptions remplirait, pour ainsi dire,
l’espace entre les informations biographiques et historiques. Bref, l’inscription
documenterait l’histoire des réseaux et son message résiderait dans la mise
en contact de deux noms.1 Maintenant que les études sur les alba constituent
en elles-mêmes un important corpus d’éditions, comptages, reproductions, le

1  C’est bien la démarche de Marie-Claude Tucker, « ‘L’Album Amicorum’ : étude d’un docu-
ment-témoin de l’histoire sociale des étudiants aux XVIe & XVIIe siècles, » dans Pouvoirs de
l’image aux XVe, XVIe et XVIIe siècles : pour un nouvel éclairage sur la pratique des Lettres à
la Renaissance, éd. Marie Couton, Isabelle Fernandes, Christian Jérémie, Monique Vénuat
(Clermont-Ferrand, 2009), 457–470, entre autres exemples. C’est également celle, pour un
autre groupe social, de Jason Harris, « The practice of community : Humanist Friendship
during the Dutch Revolt, » Text Studies in Literature and Language, 47.4 (2005), 299–305.

© koninklijke brill nv, leiden, ���5 | doi ��.��63/9789004289185_003


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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 19

lieu commun des messages d’amitié peut néanmoins être considéré non plus
seulement comme la documentation d’une culture commune, mais également
comme une œuvre, constituée en objet par le dispositif de l’album et offerte
comme « gage matériel » d’une relation invisible. Je propose de lire dans la
redondance et l’apparente inutilité dénotative des déclarations d’amitié une
cérémonie poétique, qui confère à l’inscription apposée sur la page le statut
d’un objet et à l’acte de l’inscrire, le statut d’un don : cette étude, qualitative,
s’appuie sur les nombreux et récents travaux touchant les alba ; elle ne sau-
rait être menée sans la fondation des éditions savantes et études quantitatives
offertes à la communauté des chercheurs.
Il semble de fait que le discours sur les alba soit premièrement celui de la
diffusion et de la prolifération de la pratique, dont l’origine est souvent attri-
buée à Philip Melanchthon dans le célèbre Judicium de Albis.2 Entre 1575 et
1620, plus de 193 alba amicorum furent commencés, continués, conservés
à Leyde, ville de la toute nouvelle université calviniste fondée en 1575 par
Guillaume d’Orange et centre intellectuel d’un humanisme de type nouveau.3
Cette vogue (car tels semblent être le petit carnet ou le livre où sont collec-
tionnées des déclarations d’amitié) se développa dans le Nord-Ouest euro-
péen réformé et réformateur parmi les citoyens de la République des Lettres
(étudiants, professeurs, éditeurs, auteurs), à partir des années 1540 mais tout
particulièrement en la fin tourmentée et incertaine de ce siècle.4 De fait, la

2  Sur cette attribution d’origine, majoritairement reprise dans les études contemporaines,
on pourra lire Peter Amelung, « Die Stammbücher des 16./17. Jahrhunderts als Quelle der
Kulturund 
Kunstgeschichte, » Kat. Stuttgart, 1980, Bd. 2, 211–222, et ici 211 ; Hans-Peter Hasse,

« Wittenberger Theologie im ‘Stammbuch’. Eintragungen Wittenberger Professoren im
Album 
des Wolfgang Ruprecht aus Eger, » dans 
Humanismus und Wittenberger Reformation.
Festgabe anläßlich des 500. Geburtstages des 
Praeceptor Germaniae Philipp Melanchthon am
16. Februar 1997, éd. Michael Beyer, Günter Wartenberg (Leipzig, 1996) 88–120 et ici 91.
3  Voir, entre autres, C.M.G. Berkvens-Stevelinck, Magna Commoditas. Geschiedenis van de
Leidse universiteitsbibliotheek 1575–2000 (Leyde, 2001), préface.
4  Sur l’histoire du genre en général, on se réfèrera au catalogue de Kees Thomassen, Alba
Amicorum (The Hague, 1990.) Les études plus savantes ne manquent pas : Chris L. Heesakkers,
K. Thomassen, Voorlopige lijst van alba amicorum uit de Nederlanden voor 1800, (- ’s-Gra-
venhage, 1986) ; Wolfgang Klose, « Stammbucheintragungen im 16. Jahrhundert im Spiegel
kultureller Stroemungen, » dans Stammbuecher der 16. Jahrhunderts, éd. Wolfgang Klose
(Wolfenbuettel, 1989), 13–31 ; Ingeborg Krekler, Stammbucher bis 1625 (Wiesbaden, 1999) ;
Werner Wilhelm Schnabel, Die Stammbucher und Stammbuchfragmente der Stadtbibliothek
Nurnberg, (Wiesbaden, 1995) et Das Stammbuch : Konstitution und Geschichte einer texts-
ortenbezogenen Sammelform bis ins erste Drittel des 18. Jahrhunderts, (Tubingen, 2003) ;
Christiane Schwarz, Studien zur Stammbuchpraxis der Frühen Neuzeit : Gestaltung und
Nutzung des Album amicorum am Beispiel eines Hofbeamten und Dichters, eines Politikers und
eines Goldschmieds (etwa 1550 bis 1650) (Frankfurt, 2002.) Enfin, pour la définition générique,

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forme même de l’album appelle la prolifération du genre : volume blanc ou


imprimé, c’est un support pour le recueil de signatures et inscriptions de ses
lecteurs et cette dimension polyphonique, qui unit au moins un possesseur et
l’un des signataires, porte en elle son incrémentation. En effet, une inscription
en appelle une autre (celle du retour réciproque entre amis, mais aussi celle
de l’ami de l’ami), tout comme un album en appelle un autre (celui du signa-
taire, puis des signataires de son album.) Le genre s’ouvre ainsi de lui-même à
sa dissémination, avant de se transformer en pratique plus répandue (auprès
des femmes, puis des enfants), plus conventionnelle également, jusqu’aux alba
vernaculaires et Poezie-Albums5 des temps présents.
Les alba savants de la communauté humaniste forment un corpus cohérent
et définissent un sous-genre selon les catégories de la forme, du sujet, et du
registre. Ecrits majoritairement en latin, ils comportent également des inscrip-
tions en langues bibliques plus exotiques, le grec et l’hébreu, et quelques textes en
langues vernaculaires (français, néerlandais, allemand, anglais.) Excellemment
étudiés depuis la fin du XIXe siècle,6 ils constituent une prosopographie du
monde humaniste des Pays-Bas et du Nord de l’Allemagne, plus et mieux encore
depuis les études de Wolfgang Klose,7 Walther Ludwig,8 Kees Thommasen9

on prendra comme référence Walther Ludwig, « Le genre des alba Amicorum, » dans La
Société des Amis à Rome et dans la littérature médiévale et humaniste, éd. P. Galand-Hallyn,
S. Laigneau, C. Levy, W. Verbaal (Turnhout, 2009), 261–274.
5  Voir J.C. Daan, « Het poezie-album, » Neerlands Volksleven 15 (1965), 186–235.
6  La seconde moitié du XIXe siècle européen est un âge d’or pour l’historiographie des alba. On
retiendra, parmi de nombreux autres titres, F.A. Van Rappard, Overzigt eener verzameling Alba
amicorum uit de XVIde en XVIIde eeuw (Leiden, 1856) ou Charles Read, « Un Album amicorum de
Jean Durant, (1583–1592), » Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, 12 (1863),
226–233. Dans la même lignée, quoique plus tardivement, on lira Alphonse Roersch, « L’album
amicorum de Bonaventura Vulcanius, » Revue du Seizième siècle 14 (1927), 61–76. Ces défrîcheurs
du genre ont identifié et décrit les collections d’alba et les réseaux humanistes, souvent de leur
propre nation nouvellement reconnue et indépendante.
7  On pense ici au monumentales tables des Inscriptions et Alba d’Allemagne : Klose, Wolfgang,
Corpus Alborum Amicorum (Stuttgart, 1988).
8  Walther Ludwig, Das Stammbuch als Bestandteil humanistischer Kultur : das Album des
Heinrich Carlhack Hermeling (1587–1592) (Gottingen, 2006).
9  Kees Thomassen, J.A. Gruys [transl. Peter Thomson . . . et al.], The album amicorum of Jacob
Heyblocq : introduction, transcriptions, paraphrases & notes to the facsimile (Zwolle, 1998) ;
De collectie alba amicorum van Van Harinxma thoe Slooten in de Koninklijke Bibliotheek,
’s-Gravenhage, Koninklijke Bibliotheek, 1999 ; Yme Kuiper, Kees Thomassen [red. Marlies
Stoter], Banden van vriendschap : de collectie alba amicorum Van Harinxma thoe Slooten
(Franeker, 2001).

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ou encore de Chris Heesakkers,10 pour ne citer que quelques noms parmi


des douzaines. Les éditions d’alba individuels ont fait connaître les « cercles
d’amis » de tel ou tel personnage (Janus Dousa,11 Abraham Ortelius,12 Jacob
Heyblocq,13 Daniel Heinsius,14 Cornelis de Glarges,15 Axel Oxenstiernas,16
Georgius Strachanus)17 tandis que les tableaux et mises en réseaux des don-
nées biographiques ont fait connaître les connections entre ces cercles jusqu’à
dessiner le « grand cercle » des cercles d’amis.

L’Album de Bonaventura Vulcanius

Séminales et exemplaires, ces études ont mis en lumière une « culture » huma-
niste du livre d’amis après les défrichages et déchiffrages de la philologie pion-
nière et nationale du XIXe siècle européen. Elles permettent ainsi de situer en
son contexte générique le savantissime album de Bonaventura Vulcanius, pro-
fesseur de Grec à Leyde de 1581 (pour simplifier) à 1614.18 Pour le plaisir de citer

10  Chris L. Heesakkers, « Generum mihi fata dederunt. Het lot gaf mij een schoonzoon. Janus
Dousa en Friesland, » in Speculum Frisicum. Stúdzjes oanbean oan Philippus H. Breuker,
éd. R.H. Bremmer Jr., L.G. Jansma, P. Visser (Leiden, 2001), 79–94 ; « Das Album amicorum
als Reisebegleiter, » dans Frühneuzeitliche Bildungsreisen im Spiegel lateinischer Texte, éd.
G. Huber-Rebenich, W. Ludwig (Weimar, 2007), 137–168.
11  Chris L. Heesakkers, Een netwerk aan de basis van de Leidse universiteit : het album ami-
corum van Janus Dousa, facs.-uitg. van hs. Leiden UB, BPL 1406 met inl., transcriptie, vert.
en toelichting, (Leiden – Den Haag, 2000).
12  Abraham Ortelius, Album Amicorum, trad. et éd. Jean Puraye (Amsterdam, 1969).
13  Kees Thomassen, J.A. Gruys [transl. Peter Thomson . . . et al.], The album amicorum of Jacob
Heyblocq: introduction, transcriptions, paraphrases & notes to the facsimile (Zwolle, 1998).
14  Barbara Becker-Cantarino, « Die Stammbucheintragungen des Daniel Heinsius, »
Wolfenbütteler Forschungen, Bd. 11–1981, p. 137–164.
15  G. van Gemert, van (ed.), L’album amicorum de Cornelis de Glarges, 1599–1683, avec une
introd. et des annotations de Hans Bots et Giel van Gemert, avec la collab. de Peter
Rietbergen, (Amsterdam, 1975).
16  Lotte Kurras, [dir. Werner Taegert], Axel Oxenstiernas Album amicorum und seine eige-
nen Stammbucheintrage : Reproduktion mit Transkription, Ubersetzung und Kommentar
(Stockholm, 2004).
17  J.F. Kellas Johnstone, « Album Amicorum Georgii Strachani, Scoti, » The Aberdeen
University review 10. 29 (1923), 97–113. Le même auteur publie dans les mêmes années et
auprès de la même revue les Alba de Georgius Cragius et Thomas Cumingius.
18  Cet album est conservé à la Bibliothèque Royale de Belgique, à Bruxelles, sous la cote
Mss, II, 1166. Sur Bonaventura Vulcanius, voir Bonaventura Vulcanius, Brugge 1588–Leiden
1614, éd. Hélène Cazes (Leiden, 2010). Les inscriptions sont portées sur les pages de titre,

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des matériaux peu connus et pour choisir un fil à cet article, je me réfèrerai à
cet album pour poser mes jalons de lecture.
Ce volume est atypique à maints titres : il est commencé en 1575, tard dans la
vie de cet humaniste ; il est plus érudit et moins illustré que les alba d’étudiants
collectés lors des tours académiques ; il est plus illustre par ses signataires ; il ne
forme qu’une partie de la collection d’amis car un second album, commencé
en 1573, fut continué jusque 1578. Il compte 117 contributions de professeurs et
étudiants et, par son étendue dans le temps et l’espace, constitue une biogra-
phie parcellaire et fragmentaire de son possesseur. Surtout, il livre un portrait
intellectuel de l’exilé, éditeur, professeur, confrère. Homme de plusieurs vies
et plusieurs noms, né en 1538 à Bruges et mort en 1614 à Leyde, Bonaventura
Vulcanius, alias de Smet, Eutuchos Hephaistios, Fortunatus Faber est le fils d’un
humaniste flamand, Petrus Vulcanius, fut l’élève de Cassandre, fut étudiant à
Louvain (en Médecine, brièvement), fut le secrétaire de l’évêque Francisco de
Mendoza puis de son frère Fernando, fut élu professeur de grec à Cologne avant
d’être expulsé pour mauvaise conduite, devint précepteur, éditeur à Genève,
Bâle, Anvers, fut l’un des « forgerons » de la Révolte et le secrétaire de Philip
de Marnix avant d’occuper une position universitaire. Cela lui fait beaucoup
d’amis : ses camarades d’infortune et travaux savants à Genève et Bâle, mais
aussi les amis de ses amis, qui deviennent des amis en signant l’album (Dousa)
ses collègues et éditeurs (Ortelius, Plantin, Scaliger, Lipsius, Van Hout, Drusius,
Metkerke, Castellion, Mylius, Languet, Cunaeus) et les amis des amis des amis
(Loppius) sans parler des amis de sa collection de manuscrits et livres d’érudi-
tion. Sa correspondance nous apprend aussi que certains amis n’ont pas signé
l’album (Sudermann, Zwinger, Scriverius, Metkercke, Clusius, Heinsius).

• Genève 1575 : 29 inscriptions


• Bâle 1576–1577 : 23 inscriptions
• Voyages (Heidelberg, Frankfurt), et forge de la Révolte : 12 inscriptions
• Anvers et Bruges, 1579–1580 : 22 inscriptions
• Leyde, 1581–1609 : 57 inscriptions
Cet album dessine réseaux et cercles : on y retrouve bien sûr les amis de Dousa
et Bèze, les deux patrons dont les inscriptions servent d’auspices, en tête du
recueil et en page de titre, mais aussi des figures moins connues et des groupes
spécifiques. On rencontre ainsi :

cahiers blancs et pages blanches des Parodiæ Morales d’Henri Estienne, publiées chez
l’auteur à Genève en 1575 lorsque Bonaventura Vulcanius y séjournait.

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• Hubert Languet (et autour de Languet, Ségur, Bongars, Pithou)


• la société érudite de Bruges (Pantinus, Thorius, Giselinus)
• les convives d’un banquet savant : G. Gamageus, Thomas Churchens,
Pierre Chevalier, Catharin Dulcis le 10 septembre 1575 ou Aemilius Portus,
Hieronymus Commelinus et Urbanus Calvetus, Genevae Sept. 1575.

ou bien encore les amis de Petrus Vulcanius, le père de Bonaventura :
Johannes Lernutius, Victor Giselinus, Johannes Vivianus, Raphael Thorius,
Paulus Knibbius, Guilelmus Tiletanus, Franciscus Nansius, Johannes
Castelius, Jacobus Cruquius, Leonardus Casembrotius

des pères et fils qui signent sur la même page, parfois, à des années de
distance ou signent à des pages de distance : Franciscus et Aemilius Porti,
Carolus et Paulus Labbaei, Franciscus et Johannes Hotomani, Franciscus
et Petrus Rapardi, les deux Philippe du Plessis-Mornay

des pères et fils électifs : Philippus Fernandinus Polonus et Immanuel
Tremellius

voire des ennemis idéalement réconciliés : Johannes Antonius Fenotti et
Théodore de Bèze, Johannes Serranus et Henri Estienne, Petrus Dathenus /
et Philip de Marnix, Lambert Daneau et tous les autres contributeurs.

Démonstrations publiques d’amitié

Public par définition, l’album est, tout comme les murs contemporains de
nos réseaux en ligne, une collection de trophées, d’affiliations et déclarations.
Portrait d’humaniste avec groupe, il est à la fois liste de contacts, carnet de
route, lettre de recommandation et profession de foi/culture. Très rapidement,
se met en place un modèle d’inscription comportant après et autour d’un
poème, d’une devise, d’un dessin :

– le nom du possesseur de l’album, accompagné de ses qualificatifs, déter-


minés par la relation entre possesseur et signataire. Théodore de Bèze, le
maître et protecteur, donne son nom avant celui de Vulcanius, en marque
de sa supériorité hiérarchique.
– la mention de l’amitié, éventuellement du type d’amitié (respect, tradi-
tion familiale, observantia, lien universitaire, rencontre, hasard de ren-
contre, partage d’un logement. . .)
– la bonne formule d’envoi et dédicace
– le nom du signataire
– le lieu et la date de l’écriture du message.

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Bien sûr, certains signataires connaissent mal les usages : sans parler des
illettrés (au sens propre) qui griffonnent quelques mots, certains étudiants
­commettent l’erreur de mettre leur nom en premier, et donc plus haut sur la
page, d’autres personnages moins savants se contentent de signer.
Le modèle crée son code : place est donnée (et prise) aux contributeurs
illustres (Théodore de Bèze, Janus Dousa, Philip de Marnix) et aux amis
proches. Surtout, l’inscription s’adresse non seulement à l’ami qui présente
­l’album mais également aux amis futurs qui le signeront : elle déclare ainsi non
seulement l’amitié du contributeur pour celui qui présente le volume à signer
mais également celle qu’il éprouve (ou du moins ne réprouve pas à l’égard des
autres contributeurs, dont il peut regarder et lire les inscriptions, ainsi que

Figure 2.1 Bruxelles, Bibliothèque Royale, MS II, 1166, fol. 90 r.


Joachim Hubner, jeune étudiant, place son nom plus haut sur la page, avant celui de Bonaventura
Vulcanius, son professeur. Cette erreur de protocole n’est pas la seule : son paragraphe dédicatoire
se déporte vers la droite.

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celle du possesseur pour celui qui est invité à signer de son nom. Pas d’anony-
mat ni de pseudonyme, il s’agit bien de signer et revendiquer publiquement
le lien amical, au rebours des listes privées de contacts. Il n’est donc pas sans
importance que la première inscription portée sur une belle page de l’album
d’amis de Bonaventura Vulcanius soit celle de Théodore de Bèze.
En trois citations sur le malheur et la foi, tirées d’un père de l’Eglise, d’un
tragique grec et d’un évangile, qui forment un conseil, une sentence et une
promesse, le maître console l’exilé. Surtout, il lui donne une preuve tangible et
visible de sa protection : une pleine page, portant les deux noms accolés, qui
vaut contrat d’amitié.

Quelle lecture pour la répétition de répétitions ?

Est-il une autre lecture que prosopographique ou historique de ces inscrip-


tions? Le recours aux formules rend la lecture répétitive et déçoit parfois les
lecteurs modernes qui, aveuglés par des projections anachroniques, cherche-
raient des témoignages intimes et personnels sur des humanistes autrement
connus. Or ces mêmes hommes, lorsqu’ils écrivaient sur les vies, composaient
des mémoires et non des autobiographies. Voire, seule la partie formulaïque
de ces inscriptions semble personnelle : citations, devises, proverbes occupent
le corps même de ces déclarations publiques. C’est là que le paradoxe rejoint
nos propres œillères de lectures : la répétition même, perçue comme sclérose
du discours conventionnel dans nos cultures post-romantiques, est la partie la
plus spécifique de ces déclarations.
Loin de voir dans ces lieux communs une défaite ou une machine à répé-
ter de la déclaration d’amitié, ces discours ressassés et repris à l’envi peuvent
être lus non seulement une déclaration performative sur l’amitié humaniste
mais encore comme une morale poétique, érasmienne, au fondement de la
mythique République des Lettres. La réflexivité des déclarations d’amitié qui
ne parlent que d’amitié et non des secrets des amis passe alors au cœur du dis-
positif de l’album : par la thématique récurrente des définitions de l’amitié, par
la mention explicite du lien d’amitié, mais aussi par la citation de références
communes, ces déclarations sont performatives, tout comme l’acceptation
d’un « ami » sur un réseau en ligne car elles constituent autant qu’elles publient
le lien amical. En présence de tiers (le futur lecteur/ami mais é­ galement le
­support même du livre), l’amitié devient un acte, présenté au public de ses
acteurs mêmes en forme de contrat de reconnaissance. Le contenu de ces ins-
criptions ne saurait donc être « vide » ni « décevant » : il est conventionnel par
nature et auto-référentiel.

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Figure 2.2 Bruxelles, Bibliothèque Royale, MS II, 1166, fol. 20 r.


L’inscription de Théodore de Bèze n’est pas la première chronologiquement, ni sur la première page
mais elle occupe, avec 3 citations en 2 langues, la première page blanche qui suit les pièces limi-
naires et la page de titre des Parodiæ Morales. Autorité reconnue à Genève et ailleurs, Théodore de
Bèze appose son nom au haut de sa dédicace : Bonaventura Vulcanius est son protégé.

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Original text from Fig. 2.2 on facing page:

 ugustinus Epist. 70
A
Sic utaris hoc mundo quasi non utens : ut ex bonis eius bona facias, non
malus fias, quia et ipsa bona sunt, nec dantur hominibus nisi ab illo qui habet
omnium cœlestium et terrestrium potestatem. Sed ne putentur mala, dan-
tur et bonis, ne putentur magna uel summa bona, dantur et malis : itemque
auferuntur ista et bonis ut probentur, et malis ut crucientur.
[Augustin, Liber epistolarum, Paris, J. Bade, 1517, epist 70, f XVIII, B]

heodorus Beza, optimo et doctissimo viro, mihique amicissimo


T
D. Bonaventurae Vulcanio Brugensi, scripsi Genevæ III Nonas Septembris
anno temporis ultimi CIC IC LXXV
πᾶς ὀδυνηρὸς βίος ἀνθρώπων
κοὐκ ἔστι πόνων ἀνάπαυσις [Euripides, Hippolytus, 189–190]
At Christus
Venite ad me, qui laboratis, et ego reficiam uos. [Matth 11, 28]

Tabularités et traversées des temps

Tout d’abord, le modèle de l’inscription, ainsi que le confirme le recours fré-


quent à l’image, instaure une tabularité de la page d’album et ouvre la dimen-
sion polyphonique et polytemporelle que l’on reconnaît par ailleurs dans les
recueils de sentences, parodies ou emblèmes. Bien sûr, imprimeurs et graveurs
savent mieux encore que les philologues exploiter l’espace de la page pour le
structurer et le remplir (Figs. 2.3–2.4).
La tendance est néanmoins partagée par tous : il s’agit d’occuper la page
pour certains (Fig. 2.5) ou de la partager (Fig. 2.6).
Cette tabularité de la page blanche prise comme espace de l’écriture, se
double d’une autre évasion hors de la linéarité de la lecture : la structure même
de l’album, qui est rarement appelé « livre d’amis » lorsqu’il est manuscrit et qui
semble, par le choix du terme « album » rappeler sa constitution comme collec-
tion de feuilles éparses.

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Figure 2.3 Bruxelles, Bibliothèque Royale, MS II, 1166, fol. 26 r.


Le 10 mars 1579, à Anvers, Abraham Ortelius gage son amitié en offrant ce
monogramme. La page est organisée autour de la figure.

[ Symbole VITAE SCOPUS CHRISTUS A P W]


Hoc suo aeternitae salutis symbolo, iam olim initae cum D. Bonaventura
Vulcanio amicitiae perpetuitatem indicabat
ABRAHAM ORTELIUS.
Antwerpiae, VI Id. Mart. CIC IC LXXIX.

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 29

Figure 2.4 Bruxelles, Bibliothèque Royale, MS II, 1166, fol. 81 r.


Le 13 mai 1579, le graveur et imprimeur Hubert Goltzius signe de sa devise d’imprimeur
avec le motto Hubertas aurea seculi.

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30 Cazes

Figure 2.5 Bruxelles, Bibliothèque Royale, MS II, 1166, fol. 86 r.


L’étudiant Petrus Perillaeus connaît les usages et occupe la page avec le silence qui suit sa sentence :
« il est stupide de se rappeler des choses qui nous font nous oublier nous-mêmes. » Il met en haut et
en tête de sa dédicace la mention de Bonaventura Vulcanius, son « supérieur » et professeur. Il signe
le plus bas possible sur la page.

Stultum est eorum meminisse propter quae


tui obliuisceris.
Viro longe doctissimo, et in celebri
Batauorum Academia Graecarum
literarum Professori dignissimo
hoc qualecunque adfectus mei et
observantiae symbolum reliqui
Lugduni Batavorum 28 Feb. 1596.
Petrus Perillaeus

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 31

Figure 2.6 Bruxelles, Bibliothèque Royale, MS II, 1166, fol. 39 r.


L’imprimeur Jérôme Commelin inscrit son obole sous le texte d’Aemilius Portus,
sûrement en marque d’hommage et continuation car les deux inscriptions
comportent une sentence grecque.

L’unité de lecture des codices servant d’alba est en effet double : la page et le
volume. Or si le livre dans son entier et dans sa longueur met en place réseaux
et registres, sa lecture en demeure néanmoins essentiellement non linéaire,
tant au niveau de la page devenue tabulaire qu’au niveau de la progression
dans le volume. L’ordre des inscriptions ne suit pas l’ordre des pages, ce qui
forme le premier indice de l’a-linéarité de la collection. Ainsi, la première ins-
cription datée de l’album de Vulcanius est celle de Claude Groulart, au folio 38.

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32 Cazes

Figure 2.7 Bruxelles, Bibliothèque Royale, MS II, 1166, fol. 38 r.


Première inscription datée de l’album, celle de Claude Groulart, le 31 août 1575.

Αἰὲν ἀριστεύειν
D. Bon. Vulcanio Doctiss. uiro
Scribebat Claudius Groulartus
in perpetuam sui memoriam
Prid. Kal. Sept CIC IC LXXV.

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 33

Folio dans l’album Date donnée Contributeur Lieu de l’inscription

1 Bonaventura Genève
38 31 08 1575 Groulartus, Genève
Claudius
20 3 09 1575 Bèze, Théodore de Genève
186 v 187 5 09 1575 Amonius, Joannes Genève
23 Hotmanus, Genève
Franciscus
23 08 09 1575 Daneau, Lambert
24 08 09 1575 Perrot, Charles Morges
25 [08 09 1575] Corneille Bertram [Genève]
189 10 09 1575 Gamageus, G. Genève
189 v 10 09 1575 Churchens, Genève
Thomas
190 10 09 1575 Chevalier, Pierre Berne, lettre
190 [10 09 1575] Dulcis, Catharin [Genève]
40 19 09 1575 Calvetus Genève
(Chauveton),
Urbanus,
41 20 09 1575 Goulartus, Simon
6 25 09 1575 Serranus, Johannes Lausanne, Lettre
28 (et 27 v, 28 09 1575 Mallotius, Joannes
bas de page)
42 2 10 1575 Vinslerus /Finsler, in Helvetia, en Suisse
Josué

Elle est antérieure à nombre d’inscriptions qui apparaissent avant elle dans
l’ordre traditionnel de la lecture.
Pages de garde et feuillets de fin de volume sont souvent (mais pas tou-
jours) remplis avant les autres. De fait, sur les livres imprimés, l’espace libre
et la longueur des inscriptions déterminent fréquemment l’emplacement
choisi pour déclarer l’amitié. Le « replacement » chronologique des premières
­contributions selon l’ordre des rencontres et non celui des pages montre en
effet que les contributeurs ne se reconnaissent aucune contrainte linéaire au
niveau du volume et vont chercher en priorité les pages blanches (du dernier
cahier) ou les pages de garde. Le possesseur de l’album, lui, signe en page de
garde, et prend la place de parapher sa présence.

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34 Cazes

Cette utilisation explicite du livre comme support et non comme texte est,
bien sûr, plus visible encore dans les livres imprimés afin d’être utilisés comme
alba et qui comportent cadres ou écussons destinés à fragmenter la linéarité
et isoler une nouvelle unité de lecture, suffisante en soi : la page. Elle se conti-
nue par le recours à des éléments non textuels (portraits, dessins, marques
d’imprimeurs, impressions, aquarelles etc.) qui fréquemment s’intègrent à la
déclaration mais aussi servent parfois de signature ou devise. Il faut avouer
que la liberté des inscriptions rend souvent vains les efforts d’imprimeurs pour
préparer les espaces où inscrire l’amitié : dans l’album d’Antonius a Blonck,19
pré-formaté avec 4 séries de 29 tampons carrés pour armoiries, personne n’uti-
lise les cadres, sauf, au folio 123, Franciscus Gomarus, qui inscrit dans la case
prévue à cet effet, sa devise et une date « Fide, sed cui uide, Lugd. Bat. 21 dec
1598. » On verra également, toujours à la bibliothèque de Leyde, le recueil de
gravures de Crispin de Passe, expressément composé pour servir d’album ami-
corum, ainsi que l’indique le titre Deliciae batavicae, variae elegantesque pictu-
rae omnes Belgii antiquitates et quicquid praeterea in eo visitur representantes,
que ad album studiosorum conficiendum deservire possunt.20
L’affirmation en deux dimensions (la page, le recueil) de la tabularité dans
le codex est la première ouverture des temporalités : la page est un espace dont
le parcours n’est pas linéaire. Exemplairement, la signature de Bonaventura
Vulcanius sur les alba de ses amis et étudiants, avec le paraphe qui orne son
nom, illustre cette mise en tabularité de la page.
En deux distiques, qui font référence au psaume 127 (de la tradition
protestante),21 et s’inspirent de Grégoire de Naziance,22 Vulcanius fait surtout
œuvre de référence : la devise traduite est aussi répandue dans la tradition
évangélique qu’un . . . lieu commun. Ainsi, l’on rapporte que Jane Grey avait
écrit des vers similaires sur les murs de son cachot dans la Tour de Londres.23
Ce jeu avec la citation et avec la célébrité d’un mot ou d’un verset est en soi
tabulaire lui aussi : il arrête le déchiffrage informatif pour flâner poétiquement

19  LEIDEN, Bibliothèque de l’Université, LTK 901.


20  Jacobus Marci coll. et edidit. Lugduni Batavorum, 1616. Cote à Leyde : Collection
BRIEF, BPL 2792 et édition électronique sur le site DigiViewer de la bibliothèque de
Leyde. L’on trouvera une étude de ces livres composés pour servir d’alba chez Klose :
« Stammbucheintragungen im 16 Jahrhunder, » 13–31.
21  Voir Ps, 128, 1 de la traduction française: Heureux tout homme qui craint l’Éternel,
qui marche dans ses voies ! (. . .) C’est ainsi qu’est béni l’homme qui craint l’Éternel.
(Traduction Louis Segond, Paris, 1910, accessible et consulté en ligne le 29 juin 2012 sur
http://fr.wikisource.org/wiki/Bible_Segond_1910/Livre_des_Psaumes#Psaume_128)
22  Distichae Sententiae, in Carmina I, 2, 32, v. 127–128 (PG 37, 926).
23  A.-M. Lee, Memoirs of Eminent Female Writers, of All Ages and Countries (Philadelphia:
1827), 39: Deo juvante nil nocet livor malus, / Et non juvante, nil juvat labor gravis.

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 35

Figure 2.8 Leiden, Bibliothèque Universitaire, BPL 2185, fol. 15.


Samuel Radermacher fait signer son album à Bonaventura Vulcanius, son
professeur. Identique à celle qui ouvre son propre album, l’inscription du
maître allie distique grec (la parodie d’une formule de Grégoire de Naziance)
et distique latin (une traduction poétique) pour illustrer la rencontre des
cultures classique et chrétienne. Son paraphe parachève la page. ces deux
distiques constituent la devise de Bonaventura pour tous les alba qu’il signe.

Θεοῦ δiδόντος οὐδὲν ἰσχύει φθόvος,


καὶ μὴ διδόντος οὐδὲν ἰσχύει πόνος.
Deo iuuante liuor officit nihil,
Et non iuuante proficit nihil labor.

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sur la constitution du texte, sur ses réminiscences, sur d’autres réminiscences.


L’arrêt sur interprétation, devenant écoute des références, coupe ainsi les fils
de la linéarité, tout aussi sûrement que la tabularité et la structure de collec-
tion des alba.

L’offrande amicale

L’inscription est constituée comme objet en soi, ce que souligne son auto-dé-
finition comme tessera, tekmerion, testimonium, perpetuum monumentum,
syngraphum, recordatio, testificatio, munus, symbolum, mnemosunon, pignus,
pignatum, etc. Du coup, est assuré le passage à la transcendance des circons-
tances, qui elles aussi figurent sur la même page, en tension avec la « perpé-
tuité » des inscriptions, portées au parfait « scripsi » ou « scripsit. » L’inscription
de Jean de Serres (Johannes Serranus), portée au feuillet 6 le 25 septembre
1575, conjugue ainsi le futur et le passé par les citations anciennes, la situation
présente, et la composition d’un texte qui, déjà, appartient à la postérité de
son écriture :

Εὐςέβεια μετ’ αὐταρχείας μέγας πορισμὸς.


Pietas veræ eruditionis fundamentum
Et vitæ traducendæ ratio præsentissima
Pietatem igitur Basil. recto vocauit
ὄχημὰ εὐδαίμονος τε βίου καὶ εὐδαίμονος θανάτου.
Itaque colligo ô piè ego vivam quò piè ego moriar
Ioannes Serranus, D. Bonauenturæ Vulcanio viro optimo & doctissimo, & ger-
mana humanitate amabili, amicorum amicissimo, hæc scripsi in perpetuum
amicitiæ monumentum
Lausannæ xxv septem.cic dlxxv

Après deux définitions de la piété, mêlant grec et latin et liant foi et érudition,
l’ami de Bonaventura lui fait don d’une inscription en capitales, qui semble,
déjà, figurer sur son tombeau : « Puissé-je vivre pieusement afin de pouvoir
mourir pieusement. » Suit immédiatement, au parfait de ce qui est accompli
(et effectivement, l’inscription est écrite), la mention des circonstances parti-
culières de cette amitié éternelle :

Jean de Serres, pour Maître Bonaventura Vulcanius, excellent et très


savant homme, que sa véritable humanité fait aimer, l’ami par-dessus les
amis. J’ai écrit ces mots pour ériger à jamais le monument de notre amitié.
Lausanne 24 septembre 1575

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 37

Ainsi, le présent de l’écriture annonce le futur des lectures et les hommages


amicaux s’écrivent, d’ores et déjà, dans la postérité. Voire, ils constituent un
« livre des morts », ainsi que l’attestent les nombreuses décorations lapidaires
et funéraires, les dessins de ruines, ou encore, dans l’album d’Engelbertus
Aegidius Arnhemensis24 ou celui de Samuel Bacchaerus,25 la mention de la
date et des circonstances de la mort des signataires.
Ce dépassement des temps, qui opère entre la généralité, ou l’éternité, de
l’inscription et la particularité des temps et lieux de l’écriture, fait de la page un
espace de transcendance, par la juxtaposition de temporalités et la collection
des énonciations (au sein de l’album et lors des lectures à venir). Elle est l’effet
d’une mise en tabularité par l’écart des statuts textuels. Dès lors, l’inscription
est objet plus que texte. L’inscription, dans le soin de sa mise en page, devient
alors, avant tout, objet et don.
Le latin dans tout cela? C’est justement la langue de cette transcendance par
la référence à la fois commune et réflexive : langue des polyglottes et langue
commune, c’est aussi la langue des classiques et de la Bible. On a dénoncé dans
le latin « un signe » menant à l’exclusion et à la séparation d’avec la société
des locuteurs. On y verra, au sein des alba, le signe de l’accommodation et de
­l’emprunt, la langue de la communauté.

La morale des alba : une culture érasmienne

L’accommodation de sentences aux circonstances particulières de l’énoncia-


tion rejoint de fait la dualité des lectures de la sentence morale, qui s’applique
au quotidien et se dit dans l’éternité.26 Surtout, l’emprunt ouvre une autre tem-
poralité, littéraire et culturelle cette fois : les citations antiques, relayées le plus
souvent par les Adages d’Erasme, définissent elles aussi non pas le contenu de
l’amitié mais le modèle de sa transcendance. Le choix des Parodiae Morales
d’Henri Estienne (Genève, 1575) comme support de l’album de Bonaventura
Vulcanius prend alors tout son sens : il s’agit non pas de griffonner des imita-
tions pédantes (comme on l’a parfois reproché à Henri Estienne) mais bien
d’entrer en dialogue et de transformer la citation en sentence, la page en sym-
bole, le livre en monument. L’interfoliotation aidait fort le procédé, l’appel aux

24  LEIDEN, Bibliothèque de l’Université, Pap 21.


25  LEIDEN, Bibliothèque Thysiana, 2147.
26  Voir Hélène Cazes, « La Morale des Parodies : leçons et façons d’Henri Estienne dans les
Parodiæ Morales (1575), » Seizième Siècle, 2 (2006), 131–147 pour une bibliographie sur les
sentences et pour une étude de la tension des temporalités de lecture, entre circonstance
de l’énonciation et pérennité de l’énoncé.

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38 Cazes

contributions des lecteurs l’invitait : seul Vulcanius en fit le banquet de l’amitié


dans toute sa culture!
L’inscription, comme objet et comme don, se lit dans une culture érasmienne
et renaissante de la dédicace où le texte devient une « lettre au lecteur. »27
Définissant le texte non par son originalité mais dans l’unicité de son envoi et
par la reprise du lieu commun, les alba sont la mise en livre d’une culture des
Adages, dont nombre sont repris comme devises, matériaux de déclarations
d’amitié ou textes d’emblèmes.
En 1508, la collection de 818 « adages anciens et célèbres » rassemblée
depuis 1500 par Erasme sous le modeste titre de Collectanea pour son ami
William Blount, Lord Montjoy, devient la dense forêt des Chiliades d’Adages,28
futaie de 3260 proverbes et expressions proverbiales. Or, au tout premier rang,
premier adage de la première chiliade de cette première véritable édition, l’hu-
maniste place – ou plutôt déplace – un proverbe sur l’amitié : Entre amis, tout
est commun.
L’adage figurait, dans la première collection de 1500, entre les « Dits pytha-
goriciens » (adage 93) et les « Énigmes pythagoriciennes » (adage 98), déve-
loppé très brièvement par la mention des noms de Térence, Platon et Euripide,
et suivi par l’adage L’ami est un autre moi (adage 94), expliqué en deux courtes
lignes. En 1508, le voici en première position, avant les Dits pythagoriciens,
toujours accompagné de sa suite (L’ami est un autre moi) et considérablement
étoffé dans son commentaire. Chaque édition des Adages, de fait, jusque
celle de Froben en 1526, lui apporte ajouts et retouches : indubitablement, cet
article, relativement court, des Adages y occupe une fonction primordiale (ne
serait-ce que par sa position) et essentielle (ne serait-ce que pour le soin que lui
accorde Érasme).29 Dans le geste éditorial qui met l’amitié au premier rang, se
dit et se lit une poétique de l’écriture, à laquelle sont associées morale person-
nelle, communauté civile, culture humaniste et vie spirituelle. Premier adage,
le dit de l’amitié noue des liens serrés entre les Adages et le reste de l’œuvre
érasmienne, dont les volumes semblent organisés autour du terme « ami » :
dédicataires, personnages, lecteurs y sont en effet ainsi définis. Les lecteurs

27  Voir Hélène Cazes, « Une correspondance avec le lecteur : le défi poétique d’Henri
Estienne (1530–1598) » dans La Rhétorique Epistolaire, éd. Claude La Charité (Québec, à
paraître).
28  Nous utilisons toujours l’édition et les références de Leyde, 1703, dans la réédition de 1961 :
Desiderii Erasmi Opera Omnia, II, (Olms, 1961), abrégée en LB II.
29  On lira sur cet adage et sur son importance pour Érasme comme pour ses lecteurs le livre
de Kathy Eden: Friends Hold All Things in Common Tradition, Intellectual Property, and the
Adages of Erasmus (New Haven, 2001). Voir également le compte-rendu de Jeannine de
Landtsheer, Journal of the History of Philosophy 42.1 (2004), 100–101.

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 39

anciens d’Érasme ne s’y sont guère trompés, qui puisèrent aux fonds de l’amitié
les adages dont ils ornèrent leurs livres d’emblèmes, puis leurs livres d’amis :
ils référaient ainsi leur sentiment de former une République des Lettres à une
érasmienne « République des amis.» La disparité des sources, classiques ou
bibliques, ne contredit guère ce « principe d’amitié » : la concorde des morales
se lit ainsi dans la conclusion chrétienne des deux premiers adages, l’un évo-
quant les Frères de la Vie Commune et l’autre la loi mosaïque, lorsque les tra-
giques grecs, Aristote, Platon, Térence, Martial, Diogène Laërce, Pline le Jeune,
Plutarque et Cicéron fournissent la matière du tissage des citations.

Lieux Communs

Or dès la première phrase, Érasme prend soin de faire remarquer le geste édito-
rial qui place l’amitié au premier rang : en signalant au lecteur que l’ordre a été
changé et que ce nouvel arrangement est le fruit d’une mûre décision, il l’invite
à interroger « l’auspice » du premier adage de toute sa sagacité et cette lec-
ture mène à la définition du lieu commun comme espace d’amitié. Tel procédé
continue le propos du traité introductif sur la nature du proverbe, esquissé dès
la lettre-préface des Collectanea de 1500 et développé avec ampleur en tête des
Adages de 1508. En des termes qui appellent le premier adage tels que « com-
mun », « célèbre », « répandu », « connu », « fameux », Érasme fonde la recon-
naissance de l’expression proverbiale sur sa large diffusion et propose une
justification par l’occurrence textuelle de sa sélection d’adages. Bref, l’attesta-
tion littéraire, surtout chez les auteurs dramatiques, fait ici office de preuve
générique.

Ce qui fait le proverbe, et les limites de cette définition.


C’est pourquoi deux critères qualifient spécifiquement le proverbe : τὸ
θρυλλούμενον καὶ καινότης, (l’usage commun et l’originalité.) Cela revient à
ce qu’il soit bien connu et généralement répandu. Car telle est l’origine du
mot grec, ἀπὸ τοῦ οἴμου τὸ ὁδος, ὥσπερ τρίμμα καὶ παροδικὸν, (de oimos, la
route, comme s’il était bien poli par l’usage et la circulation) : qui voyage
partout sur les lèvres des hommes. Et, en latin, les adages sont ce qui
« voyage » par le monde. (. . .) il faut que le proverbe soit recommandé par
son ancienneté et par son érudition, ce que, précisément, j’appelle
« le fin mot ».30

30  
Adagiorum Chiliades, LB II, 2 : “Quid Parœmiæ proprium, et quatenus. Itaque peculiariter
ad prouerbii rationem pertinent duo, τὸ θρυλλούμενον καὶ καινότης, hoc est, vti celebratum

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L’infini jeu des réflexions ne termine pas ici : car les adages ont, entre autres, la
fonction de fournir à leurs lecteurs, des citations « anciennes et célèbres » pour
leurs conversations. En effet, selon le traité préfatiel, « la première recomman-
dation des adages » est que les anciens les estimaient : à preuve, « les meilleurs
auteurs » n’hésitèrent pas à les citer dans leurs propres ouvrages. Pareillement,
continue le même traité, l’on aura profit à citer et accommoder les adages lors
de banquets, rencontres et débats ; l’humaniste en donne une série d’exemples,
qu’il invite le lecteur à continuer. Or, une fois encore, l’adage inaugural répète
le principe poétique : dans son injonction au lecteur, Érasme cite en effet –
sans toutefois le faire explicitement remarquer – notre adage à propos de la
pratique de l’accommodation : « le procédé est commun pour tous les cas »,
communis omnibus, tout comme les biens des amis sont communs entre tous,
communia omnia.

Relations d’amitié : similitudes et épreuves

Or, emblématiquement, la préface des Paraboles, trésor de métaphores et


similitudes tiré des lectures classiques, définit le texte même comme un don
d’amitié à l’ami Pierre Gilles. La préface dédicatoire de 1513, semble l’illustra-
tion des adages célébrant la pérennité, à distance comme dans le temps, de
l’amitié vraie, opposée à la vulgaire affectation d’amitié de ceux qui ont besoin
de petits cadeaux pour entretenir leurs liens. Le texte, fait de lectures et cita-
tions, y est alors défini comme symbole spirituel.

En matière d’amis, bien cher Pierre, mon bon ami, il en est un genre fort
vulgaire, vil, même : leur vie entière, y compris leur affection, se définit
matériellement. Lorsqu’il leur arrive de se séparer, ils s’envoient sans
cesse des petits signes pour se rappeler les uns aux autres : anneaux,
petites dagues, tiares et autres pareilles babioles. Car ils croient qu’ainsi
entretenues, les bonnes dispositions ne souffriront pas du changement
et survivront aux longues distances et attentes. Mais pour nous, quand
notre amitié tient tout entière dans l’union de nos âmes et le partage de

sit, vulgoque iactatum. Nam hinc etiam parœmiæ Græcis vocabulum, videlicet ἀπὸ τοῦ
οἴμου τὸ ὁδος, ὥσπερ τρίμμα καὶ παροδικὸν quod passim per ora hominum obambulet : et
adagii Latinis, quasi dicas circumagium . . . Deinde scitum, vt aliqua ceu nota discernatur
a sermone communi. Neque enim protinus, quod populari sermone tritum fit, aut figura
nouatum, in hunc catalogum adlegimus : sed quod antiquitate pariter ac eruditione com-
mendetur : id enim scitum appellamus.”

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 41

nos études, pourquoi ne pas choisir, en guise de mutuel signe, de nous


envoyer des cadeaux de l’esprit, lettres et mots?31

Les très nombreuses similitudes touchant l’amitié, dans le recueil ainsi placé
sous les auspices de l’union spirituelle, confirment cette lecture : empruntées
à Plutarque, dans le traité Sur l’Amour Fraternel,32 ainsi qu’aux autres opus-
cules moraux du même auteur,33 les paraboles fournissent un trésor pour dire
l’affection.
Voire, les préceptes de l’amitié se continuent dans le De Copia, par une liste
des formules de salutations entre amis : plus de trois cent variations sur la
phrase « Tant que je vivrai, je garderai souvenir de toi »!34 Dès lors, les exemples
de formule constituent bel et bien, tout autant que les similitudes relevées
chez Plutarque ou les adages rassemblés en collection, un « petit cadeau »
spirituel. Érasme en fait tant l’envoi que la preuve et l’exemple : en offrant à
lire l’expression de son amitié, il fait don également de la manière humaniste
de faire amitié.35 Ici, la formule ou la citation savante sont à la fois la méthode
et le signe concret du présent aux amis, tandis que, suivant les rencontres
de l’étymologie, le présent abolit distances et éloignements.
Les critères se multiplient, dans la forêt des adages ou les diatribes de
Folie, pour faire le portrait de l’ami : tandis qu’il affirme, en autant d’articles
des Adages, l’équivalence des termes « ami », « parent »,36 « frère »,37 Érasme

31  Opera Omnia Desiderii Erasmi Roterodami Elseuier, Amsterdam etc. Ordinis Primi, tomus
quintus, Parabolæ sive Similia, éd. J.-C. Margolin (Amsterdam-Oxford, 1975) 87–88 :
Vulgare quidem et crassum istud amicorum genus, Petre amicorum candidissime, quo-
rum ut omnis uitæ, ita necessitudinis quoque ratio in corporibus sita est, si quando pro-
cul seiunctos agere contigerit, anulos, pugiunculos, pileolos, atque alia id genus symbola
crebro solent inuicem missitare ; uidelicet ne uel consuetudinis intermissione languescat
beneuolentia, uel longa temporum ac locorum intercapedine prorsus emoriatur. Nos uero,
quibus animorum coniunctione societateque studiorum, omnis amicitiæ ratio constat,
cur non potius animi xeniolis et literatis symbolis identidem alter alterum salutemus ?
32  Ibidem, 130–152.
33  Ibidem, 180–184, pour les allusions au traité Comment lire les poètes.
34  De Copia Verborum ac Rerum, éd. B.I. Knott, in Opera Omnia Desiderii Erasmi Roterodami
Ordinis primi, tomus sextus, (Amsterdam-Oxford, 1988), 83–90.
35  Voir Hélène Cazes, « Partage des Adages : un geste d’amitié humaniste en tête des
Adagiorum Chiliades (1508–1533) d’Érasme, » dans À la Recherche d’un sens, Littérature
et vérité, Mélanges offerts à Monique Gosselin-Noat, éd. Yves Baudelle (Lille, 2014), vol. 1,
p. 123–134.
36  Ibid., 3, 10, 17 (col. 938).
37  Ibid., 4, 5, 5 (col. 1055).

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42 Cazes

répète que l’amitié est affaire de loyauté,38 de fidélité39 et de franchise.40 La


présence des amis lors des revers de la fortune est le sûr signe de leur sincérité,
au-delà de l’intérêt, de la superficielle familiarité des voisins, de la mondanité :
trois adages reprennent ainsi le tableau, également repris dans maints
recueils d’emblèmes, de l’ami véritable venant au secours de l’exilé destitué de
sa fortune.41
Or les « preuves de l’amitié » se constituent en scènes topiques (souvent
narratives) des recueils moraux, en particulier des recueils emblématiques.
Gilles Corrozet dans l’Hécatomgraphie de 154042 recommande ainsi de faire
l’épreuve de l’amitié : par le temps. Il reprend le motif érasmien de l’épreuve,
lui-même inspiré par Plutarque.43

Preuve de nouvelle amitié

Avant que de mettre en ce vaisseau


Aulcun vin, l’essay ie feray
S’il est bon, et s’il tient bien l’eau
Puis apres ie m’en serviray.

Alba, adages, emblèmes : rencontres dans le miroir

Le temps entre ainsi en scène, une fois encore, dans l’espace des pages pluri-di-
mensionnelles des recueils moraux en passant par les recueils d’emblèmes:
tout comme la sentence allie circonstance et principe, l’emblème allie image et
proverbe, lequel allie communauté et singularité. Le recours au lieu commun
moral des adages s’inscrit alors non dans une répétition mais dans une morale
du lieu commun, point de rencontres des temps mais aussi des interprétations,
des reflets, et donc de l’amitié. En ce sens, la thématique de l’amitié, si présente
dans les recueils emblématiques, se lit comme une spécularité : elle détermine
la nature de l’emblème et sa lecture. Et elle se continue, sans rupture, dans les
reprises d’adages ou d’emblèmes dans les alba amicorum.

38  Ibid., 3, 10, 17 (col. 938).


39  Ibid., 2, 3, 86 (col. 517).
40  Ibid., 2, 1, 72 (col. 434) ; 2, 5, 96 (col. 580) ; 3, 6, 90 (col. 866) ; 3, 8, 90 (col. 920).
41  Ibid., 2, 3, 86 (col. 517) ; 3, 5, 4 (col. 829) ; 4, 5, 5 (col. 1055).
42  Gilles Corrozet, Hécatomgraphie, Paris, Denis Janot, 1540, fol. 3 r.
43  Plutarque, Moralia, 507 F.

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 43

Car les échanges en adages et emblèmes ne sont pas rares. Au contraire, il


serait impossible de les énumérer ici et j’en donnerai que quelques exemples,
tirés du recueil d’emblèmes publié par Boissard chez Théodore de Bry en 1593.44

Amicus certus in re incerta Adagia 4, 5, 5. Boissard, 1593, fol. 71 r.


cernitur
Dulce vitæ condimentum Amicus magis necessarius Boissard, 1593, fol. 61 r.
amicitia quam ignis et aqua :
Adagia 2, 2, 75.
Amicitiæ immortali Amicitias immortales esse Boissard, 1593, fol. 64 v.
opportet : Adagia 4, 5, 26.
Amicus usque ad aras Adagia 3, 2, 10. Boissard, 1593, fol. 64 v.

Ces rencontres textuelles se doublent de rencontres concrètes sur les pages des
Alba Amicorum : le nombre de recueils d’emblèmes choisis comme support des
collections de déclarations d’amitié dépasse toute autre catégorie, hormis celle
d’icônes et sentences bibliques ou de livres préparés ( comme celui Jean de
Tournes, Lyon, 1553 et 1558).
Les éditions amicalement annotées d’Alciat (Alciat, Lugduni, 1556, exem-
plaire de Johannes Vehlinus, 1557–8 BM Eg 1180) et de Sambucus (1564,
Plantin) ne sont, de fait, prédatées que par les inscriptions portées sur le
recueil de Philip Melanchthon, Loci Communes Theologici, 1548 (Leipzig), uti-
lisés comme album amicorum la même année. (48.TEU.CHR. in CAAC.) On
compte aussi, du même Melanchthon, les In Evangelia Annotationes. C’est
dans cet esprit, et pour servir d’album que sont publiées, par Conrad Weiss,
les Bibliorum utriusque Testamenti Icones Doctis Carminibus exornatae, 1571,
Francfort. Pareillement, on relèvera les Emblemata Nobilitati et uulgo scitu
digna Theodore de Bry (Wittemberg, 1555 ; Francfort, 1592–3), mais aussi Les
Devises Héroïques de Paradin (Lyon, 1563), Les Emblemata physico- ethica de
Taurellus, Noribergae, Paulus Kaufmann, 1595, Le Viridarium Chymicum de
1624, le Theatrum Sapientiae de 1626, la célèbre Vita Corneliana de 1639 etc.
L’œuf ou la poule ? Les gravures tachent, prennent de la place sur la forme du
compositeur : tout cela laisse de l’espace et tout ce blanc invite les inscriptions.
Voire, le déchiffrement de l’emblème définit lui aussi une temporalité ami-
cale, du dialogue, de l’interprétation, du débat. Ainsi l’emblème « pour peu de

44  Jean Jacques Boissard Emblematum liber (Francfort, Theodore de Bry, 1593), cité dans le
tableau comme Boissard.

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44 Cazes

cas foy trebuche » dans le Theatre des Bons Engins de La Perrière (1544) donne
un récit (au futur) pour célébrer les « bons amys » et leur « voix commune » en
traduisant l’adage érasmien.

Pour peu de cas trebuche foy legiere


Et pour un rien soubdain à mont se lance :
Une plumette, un grain de cheneviere,
Plus poysera, contre elle, à la balance.
Garder nous fault, que n’ayons accointance
A gents, qui sont amys, selon fortune.
Vraye amytié, tousjours est opportune :
Et se cognoist en temps d’adversité.
Les bons amys (selon la voix commune)
Ne sont cogneuz, qu’à la necessité.

Ces temporalités morales s’insèrent dans une durée personnelle du texte.


Or, justement, entre préliminaire, dédicace, commentaire, référence, le texte
humaniste se définit lui-même dans cette séquence du partage. Car au-delà
du temps de l’écriture, de la production, et de la réception du texte, le lieu
commun institue l’amitié comme une des vies du texte, l’une des dimensions
de la littérature. L’ami le plus souvent rencontré n’est-il pas « l’ami-lecteur » ?
L’inscription d’adages dans des recueils imprimés auprès d’images, l’inscrip-
tion d’adages manuscrits dans des recueils imprimés, la référentiation du texte
personnel au texte reconnaissable, telles sont les entrées en « transcendance
des temps » que l’amitié du lecteur et l’échange avec l’auteur autorisent.
Déclaration d’amitié, les Adages définissent le texte-même comme l’une
des preuves de l’amitié : l’envoi dédicatoire ouvrant un « texte commun »
à la conversation des amis. Pareillement, les recueils d’adages se définissent
comme cadeaux aux amis, souvenirs d’amitié, admonitions sur la bonne ami-
tié. Et les emblèmes représentent cette entrée dans les temps de l’amitié.
Ainsi, L’Esbatiment moral des Animaux, par Peter Heyns, publié à Anvers
en 1578, détaille les circonstances de l’amitié, « On conoyt l’amy au besoin »
(emblème 81), ce qui confirme qu’ « Amitié feinte delaisse au besoin »
(emblème 30), alors que la « Dissension des Amis les fait proye aux estrangers »
(emblème 37) ; en tous les cas, « Faux rapport est à craindre » (emblème 94)
tandis que la réciprocité de l’amitié se continue en réciprocité des nuisances :
« Qui trahit il se nuit » (emblème 109.) Or ne reconnaît-on pas là, en deçà
d’Érasme, les recueils de Jean-Jacques Boissard (1558, 1593) et leur « On recon-
naît l’ami au besoin », Amicus certus in re incerta cernitur ? La répétition fait
tourner la lignée en triangle, puis en cercle . . . Car cet adage suivait justement
chez Boissard notre inaugural et érasmien « Aux amis tout est commun. ».

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 45

Le don, l’emprunt et l’échange

Le don d’amitié se trouve ainsi entre échange et emprunt : hésitation sur la


nature de l’amitié, dialogue, conversation même entre textes, le lieu com-
mun devient « espace commun » où se rencontrent les temps (éternité de
l’amour, pérennité des proverbes et textes, longévité des loyautés, fugacité des
rencontres.) Le texte humaniste se définit alors en des termes remarquable-
ment semblables à ceux de l’amitié : des lieux communs, une conversation
dans le temps, une réalisation par les preuves. Publique, comme l’amicitia
cicéronienne, cette amitié entre lecteurs des mêmes textes (à commencer par
Érasme lui-même) se donne à lire dans la publication.
Car dès lors, l’ami lecteur prend sa part et entre dans le jeu de miroirs et de
réponses. Tout comme Érasme assemblant adages et citations en une tension
dynamique, le lecteur prend comme sien le lieu commun et le replace dans
un plan nouveau de nouvelles rencontres temporelles et conceptuelles. La
référence se définit alors non comme reprise mais comme conversation avec
le lieu commun. Et la répétition fait partie de cette poétique. Rien ne saurait
mieux l’illustrer que l’utilisation emblématique des adages, annoncée par la
tradition « pythagoricienne », « énigmatique », « hiéroglyphique » des adages
de l’amitié et par la nature dialogique des textes fragmentaires et polypho-
niques de cette même tradition.
Nombreuses sont les inscriptions d’alba qui constituent un emblème de
l’amitié « vraie », tandis que nombreux sont les emblèmes qui se présentent
comme discours de l’amitié. La rencontre n’est pas fortuite. Elle désigne cet
espace non euclidien des temps, lieux et personnes. L’énigme, comme l’usage
du latin, n’est pas alors obscurité mais dialogue.

La République des Amis

Dans sa préface aux Emblèmes d’Alciat 1536 (1531),45 Christian Wechel dit servir
la République des Lettres en donnant quelque chose de lui (mei usum ­aliquem
Reipublicae adferrem) en produisant cette réédition, taillée et corrigée. La der-

45  Plus spécifiquement, sur l’utilisation des Emblèmes d’Alciat comme alba amicorum, on
lira William Barker, « Alciato’s Emblems and the Album Amicorum: A Brief Note on
Examples in London, Moscow, and Oxford, in Alciato’s Book of Emblems, » December
2002, publié en ligne sur The Memorial Web Edition
in Latin and English, http://www.
mun.ca/alciato/, site consulté le 14 février 2008 et Victoria Musvik, « Word and Image:
Alciato’s Emblemata as Dietrich Georg Von Brandt’s Album Amicorum, » Emblematica, 12
(2002), 141–163.

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46 Cazes

Figure 2.9 Leiden, Bibliothèque Universitaire, LTK 1077, fol. 160 v.


En 1594, pour l’album de Rolandus de Weert, David Feige définit l’amitié
emblématiquement: en décrivant l’image, il affirme que les deux cœurs
sont unis en un seul par une main venue du ciel, que l’amitié est forte
comme un lion, si forte que rien ne peut la vaincre si ce n’est la mort . . .

Cernis amicitiae picturam: nam duo jungit


Pectora et caeli vertice missa manus;
Cor et unum lambit quod Flamma superna
Huic ingens, rebus denotat esse leo:
Firmius ab quo sit uinclum fera ferrea munit:
Soluere quam nemo mors nisi sola potest.

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 47

nière pièce liminaire, par André Alciat, était, déjà en 1531 pour la première
édition, une déclaration d’amitié offrant le texte comme gage. En voici la tra-
duction par son imprimeur :

Pendant que enfans au jeu de noix se amusent,


Et les plus grands souvent aux dez se abusent,
Pendant que aucuns auz cartes perdent temps.
Jay cy dresse (selon que jentends)
Quelques propos composez par hystoires :
En quoy je rends voyes, a tous notoires,
Comme ilz pourront par seulz signes bien dire,
Et maintz bons motz, sans letre faire escripre :
Quon peult poser en signeaulx & doreures
De escuz, bonnetz, & en aultres pareures :
Pour maintenant cy tel present rendons,
Laissans aux Roys les groz presens & dons.
Donques Conrad, prends de mamour ce gaige.
Ung poete a tous se [=ses] dons en langage.46

On reconnaît dans le contre-portrait de l’amitié, outre les vices des dés et


cartes, les « bagatelles » érasmiennes de la vile amitié : noix, signeaulx, dorures,
escuz, bonnetz. L’auteur, lui, choisit « seulz signes » et « bons mots », images et
adages, pour dire son amitié et se démarquer du vulgaire.
Le texte lui-même, est une collection, développée en une série d’envois,
chaque emblème suivant une dédicace. En abyme, se lit ainsi une structure
amicale de l’emblème : à la fois circonstanciée par les dates (publications,
­rééditions), par les noms propres, par le titre, et transcendante par la pérennité
du texte emblématique, par la tension entre tabularité (de l’image) et la ­linéarité
(du commentaire), par la valeur philosophique et dialogique de l’énigme à
déchiffrer. L’emblème consacré à l’amitié (p. 160 Amicitia etiam post mortem

46  Andreae Alciati in librum emblematum praefatio ad Chonradum Peutingerum, Augustanum


Dum pueros iuglans, iuvenes dum tessera fallit :
 Detinet, et segnes chartula picta viros.
Haec nos festivis Emblemata cudimus horis
 Artificum illustri signaque facta manu :
Vestibus ut torulos, petasis ut figere parmas,
 Et valeat tacitis scribere quisque notis.
At tibi supremus pretiosa nomismata Caesar,
 Et veterum eximias donet habere manus,
Ipse dabo vati chartacea munera vates
 Quae, Chonrade, mei pignus amoris habe

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48 Cazes

durans) est précisément emprunté à des variations proposées dans le De copia


(354–64) sur le thème de l’éternité du sentiment amical . . . De fait, l’amitié est
un « lieu » des emblèmes. Nombreux sont les recueils qui, à l’instar de Joannes
Sambucus47 ou Andreas Friedrich,48 placent en tête, une définition de l’amitié
qui sert d’auspice au recueil, tout comme l’adage « Aux amis tout est commun. »

Retour au cercle

Revenons à notre bonne aventure dans la spécularité et la tabularité. La ren-


contre de textes par la citation, par la répétition, et par l’ouverture des tem-
poralités établit le statut “communautaire” de l’inscription humaniste. Le lieu
commun, dès lors, est le lieu de l’amitié. Tout comme il amène de genre à genre
à décrire le cercle des références qui se recoupent, se retrouvent, se redisent.
Ainsi permet-il la double signature du dialogue amical : les deux noms, celui de
celui qui écrit et celui de celui qui reçoit, figurent à la déclaration publique des
alba, que l’on désigne par le nom de leur possesseur et non par la liste de ses
auteurs. Voire, c’est par la répétition que le texte échappe à sa linéarité et ouvre
l’espace collectif, sans limites, de la collection.
Et revenons à notre Bonaventure. Et à son père. Et aux filiations. Il est une
anecdote que les biographes de Bonaventura Vulcanius aiment tout particuliè-
rement : elle concerne son père et trace la lignée qui mène d’Érasme et Louvain
à Bonaventure et Leyde. Lue pour la première fois chez Meursius,49 elle cir-
culait déjà dans les milieux humanistes comme « légende » vulcanienne.
Matriculé à Louvain en 1523, Petrus Vulcanius, le père de notre Bonaventure,
avait fait la connaissance d’Erasme après son départ de Louvain pour Bâle en

47  Emblemata, Antwerp, C. Plantin, 1564.


48  Emblemes Nouveaux esquels Le Cours De Ce Monde Est Depeint Et Representé Par Certaines
Figures, desquelles le sens est expliqué par rimes : dreßés Pour plus grande incitation au
gens de bien & honrables, d’ ensuivre la pieté & vertu, & Pour sincere instruction & adver-
tissement aux meschans & dissolus de fuïr le vice / Premierement En Allemand par André
Frideric, & maintenant en Francois, pour le bien de la jeunesse, & du simple peuple. Mis
en lumiere par Jaques Zettre. (Francofurti, Jennis, 1617).
49  Voir Ioannes Meursius, Illustris Academia Lugd.-Batava: id est Virorum Clarissimorum
Icones, Elogia ac vitae, qui eam scriptis suis illustrarunt (Leiden, 1613) sig. D 1. L’article
consacré à Vulcanius est repris mot pour mot par Melchior Adam dans les Vitae
Germanorum superiori, et quod excurrit, seculo philosophicis et humanioribus literis claro-
rum (Francfort, 1615), 1, 525 puis le sera chez les historiographes de Leyde et de Vulcanius
dont Petrus Cunaeus dans son oraison de Vulcanius, publiée par P. Burmann en 1725, et
rééditée par C.L. Heesakers et W. Heesakkers-Kamerbeek dans Bonaventura Vulcanius . . .,
op. cit., 69–102 et ici 78–79.

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ALBA, ADAGES ET emblèmes CHEZ LES PETITS-ENFANTS D ’ ÉRASME 49

1521.50 Il fut recommandé par le « précepteur de l’Europe » pour lui succé-


der auprès du fils du dédicataire des Adages, Lord Charles Blount Mountjoy.51
L’un des correspondants d’Erasme parle de Petrus comme « antiquus tuus dis-
cipulus. »52 Dans une lettre adressée à Petrus et conservée à la bibliothèque
de Leyde parmi les papiers de Bonaventura, Erasme remerciait Vulcanius de
l’avoir réconforté et le félicitait de sa nouvelle position publique à Bruges.53
Il offrit même d’écrire pour lui un epithalamium « au cas où il trouverait une
femme digne de lui. »54 À la mort de Petrus, Vulcanius conserva précieusement
cette lettre, qu’il avait coutume de montrer à ses amis.55 Elle fut publiée dans
l’édition des lettres d’Érasme par Mérula donnée à Leyde en 1615 par l’ami de
Vulcanius, Petrus Scriverius.56
La boucle se ferme ici, dans le recours à la filiation. Le cercle d’amis ne tourne
pas en rond mais ouvre dimensions et temporalités en développant une poé-
tique de la reprise à la fois personnelle (signée) et publique (donnée à lire) des
références premières. L’amitié familiale est alors le modèle non pas de dynas-
ties mais de traditions, que le latin, encore et toujours, situe hors du passage
des générations : à jamais et pour tous sur la page de l’immortalité. Fils fidèle,
Bonaventure collectionna les amitiés d’amis de son père. Voire, par l’album, fait
de transcendances et retours, il lia pères et fils. L’amitié n’est donc pas le thème
rebattu d’une courtoisie hypocrite et intéressée au sein d’un réseau profession-
nel en formation (l’Université) ; pas plus que le recours au lieu commun n’est
le signe d’un académisme sans imagination ni sincérité. Au contraire ! L’amitié
sert de poétique à la résonance des lectures et des rencontres. Ainsi, l’album
amicorum devient, par le jeu des méditations et le cercle des dialogues, le lieu
philosophal du dépassement de soi et des temps.

University of Victoria, Canada

50  Voir Gilbert Tournoy « Petrus Vulcanius », dans Contemporaries of Erasmus, éd. P. Bietenholz,
(Toronto, 1997), 420. Dans ses lettres, Érasme fait plusieurs fois mention de Petrus Vulcanius.
51  Voir Epist. 2794, 10 : à Carolus Blontus dans Érasme, Opus epistolarum Des. Erasmi
Roterodami, éd. P.S. Allen, H.M. Allen, H.W. Garrod, 11 vols., Oxford, 1906–47.
52  Epist. 2842, 20, ibid.
53  Epist. 2794, 7–9, ibid.
54  Epist. 2794, 14‐15, ibid.
55  LEIDEN, Bibliothèque de l’Université, Vulc. 109 a. C’est la lettre 2794 de l’édition par P.S.
Allen, opus cit., vol. 10, 201, lettre 2794.
56  Magni Des. Erasmi Roterodami vita; partim ab ipsomet Erasmo, partim ab amicis æqualibus
fideliter descripta; accedunt epistolæ illvstres plus quam septuaginta, quas ætate provectiore
scripsit, nec inter vulgatas in magno volumine comparent. P. Scriverii, & fautorum auspicijs,
éd. Petrus Scriverius (Leiden, 1615), 253–4.

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