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MENDELSSOHN SES VIES
SES CHEFS-D’ŒUVRE
SA POSTÉRITÉ
UN PANORAMA EN 12 CD

Rencontre avec
René Jacobs
« L’opéra est malade »
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sommaire n°675 JANVIER 2019

ACTUALITÉ
4 L’éditorial d’Emmanuel Dupuy ILS FONT
9 Coulisses

MAGAZINE
L’ACTUALITÉ
18 Histoire
AIMER MENDELSSOHN
32 Rencontre En disques
RENÉ JACOBS Pour clore en beauté l’année
Couperin, CAROLE CERASI nous
36 Musique en images offre une intégrale de l’œuvre
DIAPASON D’OR DE L’ANNÉE PAGE 85
pour clavecin qui fera date.
40 Danseuse ou actrice, la diva des
L’œuvre du mois
OUVERTURE DE MANFRED sautereaux construit au fil des quatre
DE SCHUMANN Livres un théâtre des sentiments,
contrasté par des instruments
44 L’air du catalogue aux caractères bien différents.
LES VALSES DE VIENNE
46 Ce jour-là
LA GRANDE-DUCHESSE En vidéo
DE GEROLSTEIN
Dans une Norma de Bellini
48 La chronique d’Ivan A. Alexandre somptueusement mise en images
par David McVicar,
JOYCE DIDONATO nous offre
SPECTACLES la plus grande Adalgisa jamais PAGE 126
51 A voir et à entendre enregistrée, au rayonnement
physique et vocal bouleversant.
56 Vu et entendu

71 LE DISQUE
LE SON
Au pupitre
133

© MOLINA VISUALS / SIMON PAULY / BBC


Nouveautés hi-fi RENÉ JACOBS présente ce mois-ci,
136 Banc d’essai au palais Garnier, la création
11 ENCEINTES parisienne du Primo Omicidio
DE 749 € À 2000 € LA PAIRE PAGE 32 d’Alessandro Scarlatti.
En parallèle, paraît
un enregistrement de symphonies
LE GUIDE de Schubert, consacrant l’extension
149 Programmes France Musique du domaine de l’interprétation
historiquement informée.
150 Télévision
152 Instruments
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I3
L’éditorial
D’EMMANUEL DUPUY

Mémoire sélective

F in novembre, Maria Callas était en concert


pour deux soirs à la salle Pleyel. Non pas la
diva de chair et d’os, évidemment, mais son
fantôme, façonné par la technologie de
l’hologramme qui a déjà ressuscité, dans un autre genre,
Claude François, Michael Jackson et Johnny Halliday.
Faut-il admirer la prouesse ou s’en inquiéter, tel un nou-
œuvres de Bernstein ont été en revanche programmées
un peu partout, y compris les plus dispendieuses, telle
la colossale Mass – et le flot des parutions discographiques
consacrées au chef d’orchestre comme au compositeur
avait de quoi donner le tournis.
D’autres ont été beaucoup moins bien lotis. On aurait
presque oublié les cent cinquante ans de la mort de
veau symptôme des passions morbides qui animent un Rossini (13 novembre 1868), si deux majors du disque ne
début de siècle aux allures de crépuscule ? Les interprètes nous avaient pas in extremis rappelé cette date (cf. p. 80).
dont la gloire dépassait largement le cercle des initiés Quant au pauvre Gounod, bicentenaire en 2018, hormis
n’étant plus de ce monde, nous voilà réduits aux subter- l’exhumation de sa Nonne sanglante (merci à la salle
fuges pour tenter de leur redonner vie. Favart), il semble être complètement sorti des radars de
Si la nostalgie mine à ce point la confiance dans le présent, la mémoire : pas une note à l’Opéra de Paris, qui s’est
c’est que notre époque ploie sous le fardeau du passé. pourtant engraissé pendant des lustres en affichant à
L’exploration du patrimoine est devenue un exercice tour de bras ses flamboyants chefs-d’œuvre.
aux limites infinies, partout la dictature du musée me- Consolation : vous n’avez pas eu Faust, vous aurez
nace, affectant autant le répertoire des orchestres, des La Damnation de Faust, vous n’avez pas eu le Roméo
grands solistes que des maisons et Juliette de Gounod, vous aurez
d’opéra. Depuis une soixantaine celui de Berlioz – dont on applau-
d’années, on compte en effet sur _ Notre époque dira aussi la troisième production
les doigts d’une main les œuvres des Troyens à l’Opéra-Bastille de-
nouvelles à s’être inscrites de fa- ploie sous le fardeau puis son inauguration, un record.
çon durable dans le paysage, Le sensible compositeur de Mireille,
adoptées par un consentement du passé. _ c’est son drame, fut sans doute trop
spontané des artistes et du public. populaire pour que les beaux es-
Alors faute de pouvoir célébrer des naissances, on com- prits ne lui préfèrent pas celui de la Symphonie fantastique.
mémore. Centenaire de la mort de Debussy ici, cente- Et déjà on reparle de sa panthéonisation. L’idée n’est pas
naire Bernstein là. Et bientôt cent cinquante ans de la nouvelle : le général de Gaulle l’avait inscrite à son agenda
mort de Berlioz, pour lesquels est annoncé un pro- en 1968, avant que son départ de l’Elysée, un an plus tard,
gramme copieux durant toute l’année qui commence en décide autrement. Ce serait certes un acte à forte por-
– quand bien même les lampions du bicentenaire de tée symbolique, puisqu’aucun musicien, à ce jour, ne dort
2003 sont à peine éteints. sous les voûtes de pierre du temple républicain. Mais pour-
Dans cette fièvre mémorielle, tous ne sont pas égaux. quoi Berlioz et pas Debussy, qui y aurait autant sa place,
On a finalement peu joué Debussy en 2018 et aucune pour avoir incarné, quand la patrie était en danger, la
publication marquante n’est venue enrichir la littérature réaction du génie français face aux assauts des hordes
sur l’auteur de La Mer. Le principal apport de l’anniver- wagnériennes ? Et n’est-ce pas trop tard ?
saire restera donc le mausolée érigé par Warner, sous Que les berliozolâtres se rassurent, nous n’allons pas gâ-
la forme d’une édition de l’œuvre intégrale en 33 CD cher la fête. Entre ici, Hector, et que partout résonnent les
absolument exemplaire (ce n’est pas pour rien que nous terribles accents de ta Symphonie funèbre et triomphale.
l’avons élue Diapason d’or de l’année). Sans doute parce Vous rêviez d’une messe pour le temps présent, vous aurez
que sa musique a besoin d’être davantage défendue, les un cortège de cendres – peut-être.

4I
Si les Walkyries
vous font chavirer.

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L’institut de musique ancienne de l’Université Mozarteum de (AT)


Salzburg propose pour prise de fonction le 01 octobre 2019
les chaires suivantes :

Professeur d’université femme /homme


Discipline flute traversière (à mi- temps)
Référence: 1862/1-2018
Discipline hautbois baroque (à mi-temps)
Référence: 1863/1-2018
Discipline chant baroque (à mi-temps)
Référence: 1864/1-2018

(Procédure de nomination selon le paragraphe 98 de la loi régissant


les universités)

Profil demandé:
• une carrière artistique exemplaire au plan international,
• un diplôme d’une université autrichienne ou un diplôme équivalent
d’une université étrangère en rapport avec les disciplines à enseigner,
la candidate /le candidat devra être tout de suite opérationnel d’un
point de vue artistique,
• une excellente aptitude pour assurer une mission pédagogique et
didactique.
Par ailleurs, l‘Université Mozarteum de (AT) Salzburg
demande d’être disponible pour :
• participer activement à la mise en œuvre des concepts pédagogiques
et à la vie artistique de l’université,
• prendre part aux assemblées de l’université, et le cas échéant, assurer
des tâches d’encadrement.

Inscriptions ouvertes Les professeurs seront rémunérés selon la convention collective


relative aux employées/employés universitaires appartenant à la ca-
tégorie professionnelle A1, pour chaque poste, la rémunération de base
brute mensuelle s’élèvera à 2.502,55 € au minimum (50%). Par poste à
jusqu’au 20 février ! pourvoir, cela équivaudra à un salaire brut annuel de 35.035,70 € (le trai-
tement sera calculé sur 14 mois).Dans le cadre du contrat de travail, les
émoluments ainsi que tous les autres détails contractuels pourront faire
l’objet de négociations.

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de séjour que les postulants acquitteront pour participer aux formalités
d’admission.
L’Université Mozarteum de (AT) Salzburg souhaite voir progresser la
notredamedeparis.fr proportion de femmes parmi le personnel universitaire travaillant dans
les domaines artistiques, scientifiques et autres, et notamment dans les
Photo : © Léonard de Serres fonctions d’encadrement, l’Université Mozarteum invite expressément les
femmes ayant les qualifications requises à déposer leur candidature. A
qualification égale, les femmes seront admises prioritairement.
Les candidatures devront être envoyées en ligne, accompagnées des
documents habituels, jusqu’au 28 janvier 2019 au plus tard, par le lien
suivant: https://www.uni-mozarteum.at/apps/fe/karriere/.
Le Rectorat

8I
ACTUALITÉS coulisses
PAR BENOÎT FAUCHET

Leur parole est d’or


Les disques de la violoniste Amandine Beyer et du hautboïste Alfredo Bernardini
ont été couronnés d’un Diapason d’or le mois dernier. Vous voulez savoir comment
furent conçus ces joyaux ? Les heureux élus lèvent un coin du voile.

Amandine Beyer
VIOLON ET DIRECTION
Haydn : Concertos pour violon Hob VIIa/1 et 4.
Alfredo Bernardini
HAUTBOIS BAROQUE ET DIRECTION
Concerto pour violoncelle Hob VIIb/1.
Bach : Concertos brandebourgeois.
Amandine Beyer (violon), Marco Ceccato (violoncelle),
Zefiro, Alfredo Bernardini. Arcana.
Gli Incogniti. Harmonia Mundi.
« Les Concertos brandebourgeois sont aujourd’hui vus
« Pouvoir enregistrer un disque de nos jours est une comme le sommet du répertoire instrumental baroque.
chance, une merveilleuse entreprise, mais c’est loin Dans ces six concertos, unis par leur diversité, on retrouve
d’être simple. Gli Incogniti est un groupe de musiciens l’immense science musicale de Johann Sebastian Bach
qui parcourent le monde afin de partager d’une manière et son inépuisable fantaisie, traduites en magnifiques
réfléchie, assumée et joyeuse les répertoires qui thèmes, harmonies, rythmes, équilibres, servis par
les enchantent. Et à l’heure actuelle, où la crise des formations uniques qui comprennent presque tous les
économique est encore présente, où il n’est pas toujours instruments de son époque. C’est un défi important pour
facile de vivre et même parfois de survivre, quel est le rôle un orchestre baroque que d’aborder ce répertoire sublime
de la musique ? C’est une question ardue, qui se pose et très fréquenté. Avec Zefiro, nous avons attendu d’avoir
à tous les instants. Pourtant lors des répétitions, puis un plateau de solistes qui avaient une grande expérience
pendant les concerts et l’enregistrement, la réponse de ces pièces et toute la virtuosité nécessaire, mais aussi
© FRANÇOIS SECHET / ARNOLD RITTER

apparaît spontanément – dans les yeux des musiciens, la symbiose d’un groupe souhaitant mettre à profit
dans l’expression des spectateurs, dans les commentaires la recherche historique pour arriver à un résultat vivant
sur les disques. Cette musique telle que nous la concevons, et émouvant. Je tiens à citer tous les protagonistes :
éprise de liberté, de recherche, de sérieux, de gaieté, c’est Cecilia Bernardini, Dorothee Oberlinger, Lorenzo Cavasanti,
celle que nous voulons jouer, celle que nous souhaitons Marcello Gatti, Paolo et Alberto Grazzi, Gabriele Cassone,
faire entendre, faire vivre. Et Haydn est peut-être une Dileno Baldin et Francesco Meucci, Stefano Marcocchi,
des figures représentant le mieux cet esprit qui, comme Teresa Ceccato, Gaetano Nasillo, Francesco Corti… Ce fut
Midas, transforme en or tout ce qu’il touche, mais sans un grand privilège de partager avec eux nos connaissances
convoitise. Par amitié, dans le sens du partage. » et de créer ensemble ce projet. »

I9
● coulisses

ENTRÉE DES ARTISTES


L’Orchestre national de Lyon
a trouvé un successeur à Leonard
Slatkin : Nikolaj Szeps-Znaider,
violoniste de quarante-trois
ans ayant ajouté depuis
quelques années
une corde de chef
à ses activités, vient
d’être nommé directeur
musical pour un premier
contrat de quatre saisons
à compter de septembre 2020.

Selon nos confrères de La Lettre

© FRANÇOIS SECHET / ARNOLD RITTER


du musicien, l’ensemble 2e2m
a choisi le compositeur argentin JEUNE TALENT
Fernando Fiszbein (né en 1977)
comme nouveau directeur
musical, en remplacement Nom: Leguay
de Pierre Roullier. Prénom : Lucie
Née en : 1990
Chef assistant de l’Orchestre Profession : chef d’orchestre
national de France depuis 2017,
e 23 novembre, l’Association française de Lille comme à Saint-Maur-des-Fossés, en

L
l’Allemand Felix Mildenberger,
vingt-huit ans, a remporté des orchestres (Afo) organisait à la Phil- région parisienne, Lucie Leguay va parfaire
le concours de direction harmonie de Paris le premier « tremplin sa formation de chef à la Haute école de mu-
Donatella Flick, ce qui lui pour jeunes cheffes d’orchestre », une sique de Lausanne, où elle a obtenu un master
permettra d’assister le London des mesures les plus tangibles issue de la un juin dernier.
Symphony Orchestra (LSO) « charte pour l’égalité » adoptée en juillet der- Et maintenant? Lucie Leguay se voit en chef
pendant au moins une saison. nier (cf. p. 16). Sélectionnées parmi quarante et assistant, expérience si formatrice auprès de
un dossiers, six candidates sont invitées à diri- directeurs musicaux de phalanges perma-
ger l’Orchestre de Picardie en public, devant un nentes. Mais les places sont chères, et pas seu-
Econduit par l’Orchestre royal jury de professionnels. Vingt minutes pour lement pour les femmes. « L’an dernier, nous
du Concertgebouw d’Amsterdam convaincre, dans un mouvement de symphonie étions près de cent soixante-dix candidats pour
en août après des (Haydn ou Beethoven) et une ouverture de la le poste commun aux orchestres de Lille,
allégations de mauvaise jeune Camille Pépin (Vajrayana), qu’il faut éga- Picardie et d’Ile-de-France, et je suis arrivée…
conduite à l’égard de
lement brièvement présenter à l’auditoire. Dans deuxième. « L’alternative, c’est de créer sa
musiciennes, le maestro
ce double exercice (direction et « médiation »), propre formation » : Lucie Leguay l’a fait dès
italien Daniele Gatti
a été réhabilité en étant une des deux Françaises engagées – avec la 2014 en montant l’Orchestre de chambre de
proclamé directeur Montpelliéraine Chloé Dufresne – se distingue Lille, ensemble de jeunes professionnels avec
musical de l’Opéra particulièrement : la Lilloise Lucie Leguay, lequel elle part en quête de nouveaux publics...
de Rome, le 2 décembre, lors vingt-huit ans. et de financements.
de l’ouverture de saison in loco. Elle n’avait évidemment pas commencé la mu- Le « tremplin » de la Philharmonie pourrait
sique par la baguette, mais par le piano, être un joli « coup d’accélérateur » pour des
comme (presque) tout le monde, à l’âge de six carrières féminines, comme la sienne, qui
Formé en 1999 à Boulogne-
© PABLO FACCINETTO / LARS GUNDERSEN

ans, au conservatoire de Lille. Elle y rencontre commencent à émerger dans un milieu encore
Billancourt, primé en 2004
un grand pédagogue de la direction d’or- très masculin. « Les mentalités sont en train
par l’ARD, le Quatuor Ebène
chestre, Jean-Sébastien Béreau, monté dans d’évoluer, même dans les écoles : c’est là d’ail-
(Pierre Colombet, Gabriel
Le Magadure, Marie Chilemme le Nord au soir de sa carrière, après avoir en- leurs que cela doit changer », observe la jeune
et Raphaël Merlin) est le lauréat seigné au CNSM de Paris. « Avec lui j’ai saisi femme. Cheffe ? Elle l’écrit avec un seul « f »
2019 du prestigieux prix que la direction d’orchestre, c’est de la psycho- et sans « e », fidèle à son maître Béreau pour
de musique (Musikpreis) logie, il s’agit de comprendre l’être humain. Il qui il n’y avait plus ni homme ni femme devant
de la foire musicale (Musikmesse) lisait en nous comme dans un miroir », se sou- le pupitre, mais « un chef ». B.F.
de Francfort. vient l’élève, qui a décroché un prix dans sa
classe. Diplômée en piano au Pôle supérieur Entrer : Lucie Leguay

10 I
● coulisses
ENTRÉE DES ARTISTES
Ancien directeur du Théâtre
du Châtelet et ex-programmateur DECRESCENDO
e la grande salle de la Seine CRESCENDO
musicale à Boulogne-
Billancourt, aujourd’hui Issue heureuse pour
à la tête du Théâtre DMITRI
Qui redonnera
Marigny, Jean-Luc Choplin TCHERNIAKOV :
son lustre à l’Opéra
a été élu président du la cour d’appel de
conseil d’administration du de Nice, qui paraît
Versailles a estimé que
Centre national du costume toujours plus
sa mise en scène des
de scène (CNCS) à Moulins. Dialogues des carmélites à Munich (2010) prisonnier des décisions illisibles de sa
n’avait pas dénaturé l’œuvre de Bernanos et tutelle municipale? ERIC CHEVALIER
Poulenc, fermant ainsi un dossier judiciaire a appris à l’automne que son contrat de trois
Le metteur en scène
à rebondissements. La Cour de cassation ans de directeur général ne serait pas
Davide Livermore, qui avait prévu
la chute d’un pont dans sa avait en effet demandé en 2017 un nouveau renouvelé au-delà de son premier terme,
production d’Attila de Verdi en jugement au fond, après que Tcherniakov en février. Le motif invoqué paraît fumeux :
ouverture de la saison 2018-2019 eut obtenu gain de cause en première la mairie assure que l’intéressé n’a pas
de La Scala de Milan, y a renoncé instance en 2014, puis essuyé un camouflet manifesté l’intention de rester, ce dont

© WERKTREUE.COM / VILLE DE NICE


après la tragédie du viaduc de l’année suivante en appel à Paris. Blanche il se défend… Son prédécesseur Marc
Gênes ; il a cependant dû essuyer Adam, dont la programmation était jugée
de la Force pouvait-elle sauver les sœurs
une polémique visant une scène trop exigeante, n’était lui-même demeuré
jugée « blasphématoire » par du carmel de la guillotine, contrairement
un élu local furieux d’apprendre à ce qu’indique le livret? « La disparition de en poste que de 2012 à 2015. Quant
qu’une statue de la Vierge la mort collective ne peut caractériser une au tandem formé auparavant par Jacques
y était jetée à terre. altération du sens de l’œuvre alors même Hédouin et Alain Lanceron, il avait tourné
que ce thème est souligné par la mort de court (2010-2011) malgré la volonté
Blanche », a tranché la juridiction versaillaise. de prestige affichée par la ville.
L’Orchestre symphonique de

4,18
Montréal a clos l’enquête
indépendante pour … millions de livres, ou 4,7 millions d’euros : c’est
harcèlement sexuel visant le montant atteint chez Sotheby’s à Londres par la
son ancien directeur vente aux enchères de la collection privée de bijoux,
musical Charles Dutoit, meubles, instruments de musique et œuvres d'art
les deux plaignantes n’ayant russes rassemblée par Mstislav Rostropovich et Galina
pas souhaité donner de suites Vichnevskaïa pendant les trois décennies qui ont suivi leur
écrites à leurs accusations, qui
émigration à l’Ouest en 1974. Parmi les belles pièces dispersées
restent cependant « crédibles »,
a souligné la direction figuraient deux violoncelles de première importance, un Guadagnini (Turin 1783) vendu
de la formation canadienne. 1,93 millions de livres et un Santo Serafin (Venise vers 1741) adjugé 610 000 livres.
© SIMON FOWLER / CELINE MICHEL / DENIS LACHARME

Bon sang ne saurait mentir :


la soprano sud-africaine
Nombulelo Yende, sœur cadette
de Pretty Yende, a remporté
le 1er prix et le prix du public
du concours de bel canto
Vincenzo Bellini à Vendôme.

Nouvelle illustration des difficultés


© WOLFSON STANLEY LIBRARY OF CONGRESS

du transport aérien
des instruments précieux :
Renaud Capuçon a posté sur
son compte Twitter
un message de colère
après que la compagnie
espagnole à bas coûts
Vueling – largement
décriée – a tenté d’exiger de
lui qu’il place en soute son violon
Guarneri del Gesù de 1737.

12 I
© Visuel créé par Dream On d’après des photographies de Brodbeck & de Barbuat et de Patrick Tourneboeuf / Tendance Floue – ES : 1-1075037, 1-1075038, 2-1075039, 3-1075040

En 2019, l’Opéra national de Paris fête un double anniversaire :


les 350 ans de l’institution, créée en juin 1669,
et les 30 ans de l’Opéra Bastille, inauguré en juillet 1989.
Ne manquez rien de la saison anniversaire sur
operadeparis.fr/magazine/350-ans

partenaires majeurs des 350 ans de l’opéra de paris


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DE L’OPÉRA NATIONAL DE PARIS
MÉCÈNE DE LA DAME AUX CAMÉLIAS
ET DE LA TRAVIATA
PARTENAIRE DU GALA
DES 350 ANS DE L’OPÉRA DE PARIS
● coulisses

Boléro, suite pour tribunaux


La plus populaire des œuvres de Ravel est-elle à bon droit tombée dans le domaine public ? Des héritiers
le contestent devant la justice, qui pourrait se pencher cette année sur ce dossier au long cours.

grande instance de Paris, où une


audience est attendue courant
2019, selon Le Figaro, qui évalue
à vingt millions d’euros le bonus
de droits à se partager entre les
deux clans d’héritiers si la justice
prononçait une extension de la
protection.

Sociétés offshore
Ce ne serait qu’un rebondisse-
ment dans le cours d’une succes-
sion Ravel qui défie depuis long-
temps l’entendement. Tout a été
dit et écrit sur ce legs sans héri-
tier direct depuis la mort
d’Edouard Ravel (frère de) en
1960, et dont aujourd’hui la
principale bénéficiaire est une
résidente suisse, Evelyne Pen de
Castel, fille de la seconde femme
du mari de la masseuse du cadet
de… Maurice. Mais voilà que les
« Paradise Papers », ces informa-
tions sur des sociétés offshore
révélées par un consortium de
journalistes d’investigation en
ovembre 2018 : un par- fut d’abord une musique de ballet la Sacem. Mais quelques jours novembre 2017, ont fait appa-

N fum d’anniversaire plane


sur le plus célèbre cres-
cendo de l’histoire de la
musique française. Sous l’Arc de
Triomphe, d’abord : le 11 no-
dédiée à la danseuse Ida Rubins-
tein, dans une scénographie
d’Alexandre Benois.
C’est par les héritiers de ce déco-
rateur que « l’affaire Ravel »,
avant cette date-couperet, les hé-
ritiers Benois, alliés à ceux de
Ravel, exigent de la société d’au-
teurs qu’elle reconnaisse leur
aïeul comme coauteur du Boléro :
raître que l’héritière était alors à
la tête d’une société de percep-
tion de droits immatriculée à
Amsterdam, après avoir créé dix
ans plus tôt à Malte une officine
vembre, devant un impression- nom d’une succession déjà ro- si c’était le cas, le décorateur comparable avec son mari, le pia-
nant alignement de chefs d’Etat cambolesque, a été relancée il y étant mort vingt-trois ans après niste Michel Sogny. Quant à
et de gouvernement, Vasily a deux ans et demi. Le 1er mai le compositeur, la durée de pro- Jean-Jacques Lemoine, ancien
Petrenko dirige l’Orchestre des 2016, soit soixante-dix ans après tection de l’œuvre serait prorogée directeur juridique de la Sacem
jeunes de l’Union européenne la mort du compositeur auxquels d’autant… Avec des rentrées fi- mort presque centenaire en 2009,
dans le Boléro d’un Maurice Ravel il faut ajouter huit ans et cent nancières sonnantes et trébu- il avait créé à Monaco, toujours
dont l’assistance se souvient qu’il vingt jours (couvrant les années chantes à la clé. Mais la Sacem pour échapper au fisc français,
fut engagé volontaire, comme am- de guerre), le Boléro est logique- refuse cette reconnaissance en une société à laquelle étaient
bulancier, non loin des tranchées ment tombé dans le domaine pu- mai 2016, puis réitère cette fin de versés 10 % des droits du Boléro,
de Verdun, en 1916. Le 22 no- blic. La partition est désormais non-recevoir en septembre 2017, selon ces « Papers ». L’affaire
vembre, on fête le quatre-vingt- libre de droits en France, et qui après examen de nouvelles semble, comme l’œuvre, un osti-
dixième anniversaire de la créa- veut la jouer et l’enregistrer peut pièces. L’affaire pourrait donc se nato sans fin. Jusqu’au dénoue-
© DR

tion, au palais Garnier, de ce qui le faire sans verser un centime à régler devant le tribunal de ment ou à la chute ? B.F.

14 I
● coulisses

Come back
californien
rès belle prise pour le San Francisco Symphony, qui

T vient de faire d’Esa-Pekka Salonen, jeune sexagénaire,


le douzième directeur musical de son histoire pour un
premier contrat de cinq ans prenant effet en septembre 2020. L’or-
chestre, dirigé pendant un quart de siècle (1995-2020) par Michael
Tilson Thomas, s’attache les services d’un chef-compositeur ami qui
a lui-même longuement veillé (de 1992 à 2009) sur les destinées du
grand rival de la côte Ouest américaine, le Los Angeles Philharmonic.
Après avoir achevé en 2021 un fructueux mandat de treize saisons
au Philharmonia de Londres, Salonen pourra donner toute la me-
sure de son ambition pour le « SFS ». Sous les signes de l’ouverture
à de nouveaux publics, de l’inventivité dans la conception des pro-
grammes et d’un projet artistique qui s’appuiera non seulement sur
son implication personnelle (douze à quatorze semaines par an),
mais aussi sur la collaboration de huit partenaires, dont le jeune
compositeur Nico Muhly. B.F.

Prime à l’égalité
C
ocorico! L’Association française des orchestres
(Afo) et le syndicat professionnel – représentant
les institutions lyriques – Les Forces Musicales
ont reçu fin novembre à Bruxelles le 1er prix du projet
européen « Behind the Stage », dans la catégorie
« diversité et égalité des chances ». L’objet de cette
récompense? La « charte pour l’égalité entre
les femmes et les hommes au sein des orchestres
et des opéras » que les deux structures ont présentée
en juillet dernier, à Aix-en-Provence. Le texte mentionne
près d’une vingtaine de préconisations à appliquer pour
améliorer la proportion de femmes dans le milieu musical
professionnel. Par exemple : veiller à la présence
Chorale digitale
est une plateforme numé- Dalcroze, la technique Alexander…),
de cheffes dans les épreuves de présélection pour les
postes de direction musicale, renforcer la place des
compositrices dans les commandes d’œuvres et les
résidences d’artistes. B.F.
C’ rique d’un nouveau
genre, lancée le 20 sep-
tembre par la direction
de la musique et de la création de
Radio France, en partenariat avec
des animations (sur la physiologie de
la voix, par exemple), des fiches pé-
dagogiques (comment trouver la jus-
tesse, diriger un chœur, apprendre
une chanson, etc.), des interviews,
© CAPTURE D'ÉCRAN VOX.RADIOFRANCE.FR / FOTOLIA / CLIVE BARDA

Arte : en deux mois et des pous- des dizaines de partitions… et bien


sières, « VOX, ma chorale interac- sûr des émissions de radio, des
tive » a enregistré plus de cent concerts et des podcasts. Le concept
mille utilisateurs, selon ses promo- brasse large, de la chanson pop de
teurs, soutenus dans cette initiative Camille, marraine de la plateforme,
par la Fondation Bettencourt au Chœur de Radio France censé
Schueller. Destiné aux enseignants accompagner l’amateur souhaitant
et à leurs élèves de la maternelle à la s’exercer à chanter à pleine voix, sur
terminale, l’outil propose nombre de son smartphone, via l’appli Metro-
ressources : des tutoriels (sur naut. Qui a dit que la France n’avait
l’échauffement vocal, la pédagogie pas le sens du chœur? B.F.

16 I
CYCLE
CHOS
TAKO
Jean-Guihen Queyras,
artiste en résidence

VITCH
Conception | rédaction : Atelier Marge Design | Licences n°2-1081908 / n°3-1081909

Jeudi 24 janvier 20h Jeudi 31 janvier 20h Jeudi 7 février 20h


Vendredi 25 janvier 20h Vendredi 1er février 20h Vendredi 8 février 20h

Chostakovitch Haydn Haydn


Concerto n° 2 pour violoncelle Symphonie n° 49 en fa mineur, Symphonie n° 73 en ré majeur,
et orchestre en sol mineur La Passion La Chasse
op. 126 Chostakovitch Chostakovitch
Chostakovitch Symphonie n° 14 en sol mineur Symphonie n° 13 en si bémol mineur
Symphonie n° 15 en la majeur op. 135 op. 113, Babi Yar
op. 141
Marko Letonja direction Marko Letonja direction
Marko Letonja direction Ekaterina Bakanova soprano Pavlo Hunka basse
Jean-Guihen Queyras Dimitry Ivashchenko basse Chœur national d’hommes
violoncelle d’Estonie RAM
Mikk Üleoja chef de chœur

Infos et réservations: 03 68 98 68 15 | philharmonique. strasbourg.eu


HISTOIRE

Aimer
Mendelssohn Allemand et européen, classique et romantique, musicien et peintre,
juif et chrétien… Mendelssohn est tout cela à la fois, mais surtout un créateur
prodige, dont jamais le génie ne prend l’auditeur de haut.
Alors que Diapason consacre le nouveau volume de sa Discothèque idéale
à cet enfant merveilleux du XIXe siècle, Brigitte François-Sappey retrace
sa trajectoire : « chef-d’œuvre parfaitement réalisé », selon Schumann,
« éclair qui illumine l’abîme », pour Reynaldo Hahn.

Le Mozart du romantisme compositions de Mendelssohn quand il les joue lui-même »


« Mendelssohn est le Mozart du XIXe siècle, le musicien le et ajoute : « J’ai souvent pensé par devers moi que Mozart a
plus limpide, celui qui révèle le plus clairement les contra- dû jouer comme cela. » Mendelssohn n’en note pas moins
dictions de son temps et qui, le premier, les réconcilie », avec une malicieuse lucidité : « J’échangerais volontiers mes
estime Schumann. Tel Mozart, Felix Mendelssohn (1809- vertus contre les péchés de Mozart. » Menée prestissimo au
1847) est une sorte de miracle. Par-delà leurs différences plus haut niveau d’exigence, l’activité des deux vifs-argents
– l’un Allemand du sud, catholique, magicien de l’opéra, eut raison de leur endurance. Mozart est mort avant ses
l’autre Allemand du nord, juif converti au luthéranisme, trente-six ans, Mendelssohn à trente-huit ans.
maître de l’oratorio – l’esprit rapproche ces « amadeo »,
aimés de Dieu. A l’aube et au crépuscule de sa vie, Goethe La famille Mendelssohn
a été subjugué à égalité par les deux enfants merveilleux Si le jeune Wolfgang eut la chance d’être admirablement
(Wunderkinder). formé par son père, Felix est, lui, l’apothéose d’une
Véritable Européen polyglotte, Mendelssohn a, comme double lignée implantée à Berlin. Côté maternel, l’ascen-
Mozart, aimé sillonner la France, l’Angleterre, l’Italie et dance prestigieuse commence avec Daniel Itzig, ban-
composer dans toutes les langues. Les deux prodiges ont quier personnel de Frédéric II et premier citoyen juif de
acquis dès l’enfance un sérieux bagage, travaillant comme Prusse. Côté paternel, elle s’honore de Moses Mendels-
des forçats en dépit ou en raison de leurs capacités hors du sohn, le philosophe juif des Lumières allemandes
commun. Car tant de dons obligent les âmes bien nées. Ap- (Aufklärung) en relation avec Kant, Lessing et l’intelli-
porter une vibrante pierre à la civilisation en l’enchantant gentsia européenne (Mozart possédait son Phédon). La
était leur même objectif. « J’ai travaillé avec un réel plaisir », mère et les tantes de Felix tiennent des salons réputés
confie souvent Mendelssohn qui s’enthousiasme pour où se retrouvent toutes les figures marquantes du temps.
chaque nouveau projet, crée avec fluidité et reconduit tout Par sa tante Brendel/Dorothea, Felix est aussi le cousin
naturellement la clarté des lignes et le lyrisme charmeur de germain des peintres nazaréens Philipp et Johannes Veit
Mozart. En ses vertes années, sa Symphonie pour cordes en et le neveu par alliance de Friedrich Schlegel, le pionnier
ut mineur se souvient de l’Adagio et Fugue de son aîné, sa du romantisme littéraire germanique. Musicalement,
Première Symphonie en ut mineur de la Symphonie en sol sa double parentèle descend de Bach par le truchement
mineur, ses pétulantes Noces de Camacho (avec fandango de Kirnberger et des fils aînés du Cantor. Musicienne
© AKG-IMAGES

et citation de l’air de Barberine) des Noces de Figaro. Et ses aguerrie, Lea Salomon, épouse d’Abraham Mendels-
deux volubiles Concertos pour deux pianos rivalisent avec sohn, est ainsi en mesure d’initier ses quatre enfants,
le Concerto KV. 365. Schumann vante « l’effet irrésistible des Fanny, Felix, Rebecka et Paul. Pour Felix, compte

I 19
l Mendelssohn

EN DATES
1809. 1835-1847
Naît à Hambourg Leipzig, Directeur
le 3 février. du Gewandhaus.
1811-1820 1841-1845
Formation à Berlin. Berlin,
1816 Generalmusikdirektor.
Conversion au La Nuit de Walpurgis,
luthéranisme. Antigone.

1821 1842
Première rencontre Symphonie « Ecossaise ».
avec Goethe. Débuts
du chef d’orchestre. 1843
Millénaire de la
1825 Germanie. Fonde
Octuor à cordes. le conservatoire de
1826 Leipzig et fait édifier la
Ouverture du Songe première statue de Bach
d’une nuit d’été. en Allemagne.

1829 1844
Donne la Passion selon Concerto en mi mineur
saint Matthieu de Bach pour violon.
à Berlin.
1846
1829-1847 Elias/Elijah à
Se rend en Grande- Birmingham.
Bretagne à dix reprises.
1830-1832 1847
Grand Tour européen. Meurt à Leipzig le
Symphonie « Italienne », 4 novembre. Enterré à
Ouverture des Hébrides. Berlin au cimetière de
l’église de la Trinité, aux
1833 côtés de Fanny décédée
Comme Mozart, Mendelssohn (ci-dessus) fut très tôt « aimé des dieux », partageant
Düsseldorf, Director à Berlin le 14 mai
ses dons avec sa sœur chérie Fanny (en bas à droite). Philosophe juif des Lumières,
leur grand-père Moses (en bas à gauche) avait ouvert la voie à cette géniale lignée.
musices. précédent.

surtout Fanny sa sœur aînée, son « beau génie », son


« Cantor », qui le précède en tout et lui aplanit le che-
min… jusqu’à celui de leur mort prématurée en 1847.

Les mentors
Fanny et Felix étudient le piano avec Ludwig Berger, un
disciple de Clementi, et pénètrent tôt à la Singakademie,
l’Académie de chant de Berlin dirigée de main de maître
par le compositeur Carl Friedrich Zelter, disciple de Kirn-
berger et intime de Goethe. Le Mozart du romantisme est
bien ainsi l’héritier du grand Jean-Sébastien Bach. Pour
contrebalancer cette éducation un peu passéiste, centrée
© WIKIMEDIA COMMONS

sur Bach, Handel, le contrepoint et le choral luthérien, l’en-


fant prend très tôt la mesure de Beethoven et a la chance
de fréquenter Weber en 1821 lors de la création à Berlin du
Freischütz, pierre angulaire du romantisme.
Dans ce milieu privilégié, les quatre enfants reçoivent une
éducation humaniste accomplie, sciences y compris,

20 I
_ Goethe, le dieu de
l’Allemagne, s’extasie :
« Je suis Saül, tu es David »
dispensée par des précepteurs de haut rang. Avec une vir-
tuosité confondante, Felix parodie Goethe, traduit les
auteurs grecs et latins. Plus tard, il piochera dans sa biblio-
thèque d’érudit pour adapter Dante, Shakespeare, Dryden
ou Byron et, en philologue averti, révisera la translation
de l’Antigone de Sophocle lorsqu’il en composera la mu-
sique de scène. A dix-sept ans, il entre à l’université de
Berlin où il suit, parmi d’autres fort réputés, les cours
d’esthétique de Hegel. Mais sa dévotion va à Goethe qu’il
approche à Weimar depuis ses douze ans, époque où
il commente ses voyages en bouts-rimés signés
« legraphomanevoyageurF.M. » Le dieu de l’Allemagne
s’extasie : « Je suis Saül, tu es David », et se régale d’en-
tendre toute l’histoire de la musique jaillir, de mémoire,
des doigts du Wunderkind.

« La plus grande merveille »


Ainsi Max Bruch désignera l’Octuor à cordes et son jeune
auteur de seize ans. Coup de génie enraciné dans un ter-
reau depuis longtemps fécond. Dès ses douze ans Felix
fut un professionnel à part entière. Non content d’être un
prodigieux pianiste, chambriste, organiste, il tâte de tous

Le musicien les instruments et dirige dans la propriété familiale ber-


vénère Goethe linoise l’élite de l’Orchestre royal de Prusse. Il est vite
comme un dieu, reconnu comme le plus grand chef d’orchestre de l’Eu-
le pinceau de rope à une époque où Berlioz n’était encore qu’un génial
Moritz Daniel
Oppenheim
apprenti. Plus tard, Richard Strauss recommandera de
immortalise diriger ses œuvres comme du Mendelssohn : comment
leur rencontre imaginer plus beau compliment ?
(ci-contre). Composer et exécuter ne fait qu’un chez ce musicien-né
A dix-sept ans, qui aborde aussitôt tous les genres : symphonies pour
il compose cordes, concertos pour piano et violon, lieder, motets,
l’Ouverture du cantates, singspiels (opéras-comiques). Au génial Octuor
Songe d’une nuit
d’été, féerie
des seize ans succèdent les Quatuors à cordes op. 12 et
à laquelle 13, le Rondo capriccioso et, à dix-sept ans, la féerique
répondront Ouverture du Songe d’une nuit d’été. Il est ainsi le seul
plus tard les représentant de la génération romantique à avoir com-
illustrations posé des chefs-d’œuvre du vivant de Beethoven. Avec son
© AKG-IMAGES / DR

d’Arthur Rackham aisance innée, le jeune homme qui brille dans toutes les
(ci-dessus). disciplines de l’esprit et de l’art excelle de même dans
celles du corps : danse, natation, équitation. Il est irré-
sistible. Les femmes l’adorent…

I 21
l Mendelssohn

Allemand et Européen Le musicien parents, vous écrire mes impressions et vous remercier
… et les hommes, galvanisés par son énergie, le suivent est aussi un de tout ce bonheur que je vous dois. » Il ne fait que passer
dans ses vastes entreprises. Felix Mendelssohn a sillonné aquarelliste par Venise et Florence afin de rester plusieurs mois
aguerri. De ses
l’Europe. En famille d’abord, puis seul à vingt ans en à Rome, séjour entrecoupé d’une escapade enchanteresse
voyages en Italie,
Grande-Bretagne. Ses fécondes « années de voyage » cou- il ramène ces dans le Sud. Après Mozart, il succombe aux sortilèges de
ronnent ses exemplaires « années d’apprentissage ». Le vues de Naples, la baie de Naples, à sa douceur hivernale, mais il n’y trouve
« Grand Tour » (1830-1832) permet au fils et au disciple de la côte guère son compte musicalement (Rossini n’est plus l’âme
soumis d’assouvir à sa guise son insatiable curiosité, de amalfitaine et du San Carlo). A Rome, il s’imprègne des chants de la
stimuler ses dons de conteur, d’exercer sa main de dessi- du lac de Côme. Chapelle Sixtine, partage l’excitation populaire de l’élec-
nateur et d’aquarelliste. Via l’Autriche, la Bavière, la tion d’un nouveau pape et des folies bigarrées du carnaval.
Suisse, terres où il reviendra souvent, la grande étape est A la Villa Médicis, dirigée par le peintre Horace Vernet
l’Italie : « Me voici donc en Italie ! Ce qui a été pour moi, qui fait son portrait, il rencontre l’ébouriffant
depuis l’âge de raison, le plus beau rêve de la vie, se réalise Berlioz. L’hiver 1831-1832, le jeune Allemand profite à
enfin et j’en jouis à cette heure […] Aussi vais-je, chers fond de son troisième et ultime séjour à Paris. Berlioz est
toujours à Rome, hélas, mais il rencontre Chopin, Liszt,
Paganini, la petite Clara Wieck (future Clara Schumann)
et retrouve son ami Hiller. Il est fêté par le Quatuor Baillot
Notre auteure et les Concerts du Conservatoire. Féru de théâtre, le pro-
testant puritain ose même se mêler à la vie parisienne
Après Felix Mendelssohn,
frivole des Grands Boulevards.
La lumière de son temps
Après Handel, Gluck et Mozart, Mendelssohn est bien l’un
et Robert Schumann,
des bâtisseurs de l’Europe musicale. Mais il sent qu’il doit
La Musique dans
se recentrer. Seule l’Angleterre de Shakespeare, qui l’en-
l’Allemagne romantique,
cense comme le nouveau Handel, deviendra sa seconde
© ALAMY STOCK PHOOT /DR

Brigitte François-Sappey
patrie, sans toutefois parvenir à fixer celui que Fanny ap-
vient de publier,
pelle son « petit Hamlet ». Car son « impératif catégorique »
aux éditions Fayard, est de servir l’Allemagne de Luther, Bach et Goethe.
Johannes Brahms, Lorsqu’il rentre à Berlin, l’Européen offre à ses parents un
Chemins vers l’Absolu. singspiel au titre révélateur : Die Heimkehr aus der Fremde
(Le Retour de l’étranger / Le Retour dans la patrie).

22 I
_ « Me voici donc en Italie ! Ce qui a été – l’écriture contrapuntique peut animer tout mouvement
instrumental ou vocal. De même, colonnes de la foi dans
les oratorios et psaumes, les chorals peuvent vivifier des
pour moi, depuis l’âge de raison, le plus pages instrumentales (Variations sérieuses) ou les conclure

beau rêve de la vie, se réalise enfin... » _ en gloire (Prélude et fugue en mi mineur, Trio avec piano en
ut mineur, Symphonie « Réformation »). Si un ton majes-
tueux intensifie les cantates et symphonies festives en
l’honneur de Dürer, Luther ou Bach, si le sérieux est attesté
Estampilles musicales (Variations sérieuses), ce n’est jamais aux dépens de l’élan
Inspirateur de plusieurs lieder, Heinrich Heine a trouvé irrépressible, l’urgence frémissante dont témoignent les
des mots de poète pour vanter « sa belle et ravissante fac- innombrables indications con fuoco, molto appassionato,
ture, sa fine oreille de lézard, ses sensibles et délicates an- presto agitato. Vif-argent, jusqu’à la fébrilité parfois, Men-
tennes d’escargot ». Signature mendelssohnienne la plus delssohn vivait, jouait et dirigeait presto, presto.
identifiable, le staccato à jouer du bout des doigts, qui peut Indissociable de sa main de chef, son infaillible instru-
se superposer au legato ou alterner avec des mélodies au mentation tire d’un orchestre encore beethovénien des
galbe ductile comme dans le Rondo capriccioso. Les stac- lumières irisées et des timbres translucides jusque dans
catos aiguillonnent les nouveaux scherzos aériens à 2/4 le sombre et le solennel. Presque française par sa vivacité
dès l’Allegro leggierissimo de l’Octuor à cordes à propos rythmique et sa maigreur féline, l’alchimie orchestrale de
duquel Fanny a révélé que l’arachnéenne écriture évoquait Mendelssohn rivalise avec celle de Berlioz. « Aucune cou-
la « Nuit de Walpurgis » du Faust goethéen : « Le morceau leur n’est plus romantique que le son », estimait l’Allemand.
se joue staccato et pianissimo, les frissons des trémolos, Peut-être Hegel pensait-il à son disciple lorsqu’il consigna
les échos des trilles qui jettent des éclairs scintillants, tout dans son Cours d’esthétique : « La magie consiste à traiter
est neuf, étrange et pourtant si séduisant qu’il semble qu’un toutes les couleurs de telle façon qu’il en résulte un jeu de
souffle léger vous élève vers le monde des esprits. » Les miroitement sans objet pour lui-même, qui forme l’insai-
sonorités miniatures, pulvérisées et diffractées sont désor- sissable pointe extrême du coloris, un intime mélange de
mais une référence en matière d’écriture « elfique ». Sur- teintes, un éclat de reflets qui se réfractent dans d’autres
tout si elles sonnent en mi mineur ou la mineur, tonalités reflets et deviennent ainsi si subtils, si évanescents, si char-
fétiches nimbées d’un voile mystérieux. gés d’âme, qu’ils commencent à déborder sur le domaine
Au-delà des fugues – parfois emportées par un grand vent de la musique. » Même Wagner entendait chez son rival
romantique dans les Préludes et fugues pour clavier « des ombres fuyantes et fantastiques, aux lueurs colorées

I 23
l Mendelssohn

et indéfinies ». Ces jeux de lumière et d’ombre qui sonnent garante de son intégrité de converti ; cette loyauté indui-
à merveille sur des instruments modernes déploient tou- sait dans le même temps le respect de ses origines.
jours leur séduction sur des pianofortes véloces, cordes en On n’est pas sans orgueil le descendant de Moses Men-
boyau, bois acidulés et cuivres naturels. delssohn, l’inspirateur de Nathan le Sage de Lessing avec
Ci-dessous : sa parabole des trois anneaux, symbole de l’union pos-
la salle de
Juif et chrétien l’orchestre
sible des trois religions monothéistes. Mais alors que le
A Rome en 1831, Berlioz le dit « luthérien zélé sinon fer- du Gewandhaus « Socrate du Nord » a travaillé sa vie durant à l’intégra-
vent ». En louant celui qui « concilie les contradictions », de Leipzig, dont tion harmonieuse des juifs dans la société prussienne,
Schumann pensait-il à cette possible ambiguïté religieuse, Mendelssohn, cinq de ses six enfants sont devenus chrétiens.
et pas seulement à la position musicale du compositeur ? à partir de 1835, La question du patronyme devient alors cruciale. L’oncle
Juif, Mendelssohn l’est de père et de mère. Chrétien, il le fait une des Jacob Bartholdy, né Salomon, consul de Prusse à Rome,
devient à sept ans lorsqu’en 1816 Abraham et Lea font meilleures convainc son beau-frère Abraham Mendelssohn d’ajouter
phalanges
baptiser leur quatre enfants. Ces parents attentifs, qui se du monde
à son nom ce patronyme chrétien de Bartholdy. Fanny
convertissent eux-mêmes, songent à une meilleure inser- occidental. échappera à la contrainte paternelle en épousant le peintre
tion sociale de leur progéniture car, depuis le départ des A droite :
Wilhelm Hensel. Tout aussi bouleversé, Felix, qui à douze
armées napoléoniennes, les nouveaux décrets favorables la Singakademie ans signait le singspiel Ich, J.[acob] Mendelssohn, se sent
aux juifs se fragilisent. Mais ils croient sincèrement que de Berlin, où il atteint dans son intégrité de créateur, mais il se plie à la
le luthéranisme pourrait être une « forme moderne du exhume en 1829 volonté paternelle. De son élégante écriture, il signe désor-
judaïsme ». L’ex-enfant prodige, devenu un irréprochable la Passion selon mais « Felix Mendelssohn Bartholdy » tandis que cer-
Kapellmeister luthérien, dut se poser maintes fois la ques- saint Matthieu taines de ses partitions paraissent encore sous son seul
tion : « Qui suis-je ? » Sa nature droite et fidèle était la de Bach. nom de naissance. En 1837, à Francfort, il épouse une
© WIKIMEDIA COMMONS

24 I
_ Vif-argent, jusqu’à la fébrilité Berlin et Leipzig,
lieux de l’accomplissement
parfois, Mendelssohn vivait, jouait Au printemps 1832, la famille Mendelssohn presse le voya-

et dirigeait presto, presto. _ geur de mettre fin à son « Grand Tour » afin de recueillir
à Berlin la succession de Zelter mourant – l’année même
de la disparition de Goethe, l’autre mentor. Après deux
années de délicieuse indépendance et partout applaudi, le
chrétienne, la très belle Cécile Jeanrenaud, fille d’un pas- vagabond tarde à obéir. Pressentiment ? Savait-il que
teur calviniste descendant de huguenots français. Cepen- Zelter avait écrit à Goethe qu’il serait extraordinaire qu’un
dant tous ses intimes – sa garde rapprochée? – sont d’ori- fils de juifs devînt un artiste ? Quoi qu’il en soit, la Singa-
gine juive : Ignaz Moscheles, Ferdinand David, Ferdinand kademie lui préfère le sérieux Rungenhagen. Généreuse
Hiller, Adolf Bernhard Marx, Joseph Joachim, etc. Et il donatrice de l’Académie, la famille Mendelssohn est scan-
est aisé d’entendre dans le choral de Luther Ein’ feste Burg dalisée. Pas vraiment Felix qui échappe ainsi aux
ist unser Gott, fondateur du luthéranisme, qui culmine, contraintes berlinoises. Il a toutefois conscience qu’à vingt-
sans mots, dans sa Symphonie « Réformation », un ton trois ans il doit gagner sa vie sans compter sur la fortune
biblique, donc conciliateur : « Un fort rempart est notre paternelle. Il accepte un premier poste à Düsseldorf, as-
Dieu. Si l’on nous fait toujours injure son bras puissant sorti de l’implicite direction du grand Festival rhénan an-
nous tiendra lieu de cuirasse et d’armure. L’ennemi contre nuel. A la tête de centaines d’instrumentistes et choristes,
nous redouble de courroux. Vaine colère ! Que pourrait le nouveau Director musices se fait le héraut de Bach, plus
l’adversaire? L’Éternel détourne ses coups. » encore de Handel et révèle Paulus son premier oratorio. Si
bien que la ville de Leipzig ne tarde pas à lui offrir l’or-
chestre et le chœur du Gewandhaus dont il fait l’une des
meilleures phalanges du monde occidental.
Indéniablement, son baptême chrétien a facilité le par-
cours de Mendelssohn. Il lui a permis d’entrer dans le
temple fermé de la Singakademie de Berlin, d’y révéler à
vingt ans la Passion selon saint Matthieu de Bach, de tra-
vailler dans la Rhénanie catholique, d’être, enfin, la gloire
de Leipzig, dans la Saxe luthérienne de Bach. En 1843,
année du millénaire de la Germanie, il fait ériger la pre-
mière statue de Bach devant l’église Saint-Thomas.
Mais Berlin, qui n’a pas su le retenir en 1832, exige son re-
tour. A peine monté sur le trône, le « roi romantique »
Frédéric-Guillaume IV de Prusse entend récupérer, en les
nommant Generalmusikdirector, les deux gloires euro-
péennes issues de la Singakademie. Deux juifs : Meyerbeer
en charge de l’Opéra et Mendelssohn, le converti, en charge
de la cathédrale luthérienne-calviniste et des spectacles
élitistes de la cour (Antigone et Œdipus de Sophocle, Athalie
de Racine, Le Songe de Shakespeare). De ce jour, se parta-
geant entre Leipzig, Berlin et Londres, Mendelssohn ten-
tera de concilier trois vies exigeantes. Il en mourra.

Louer le Seigneur
Œcuménique comme toute sa famille, le musicien élève
ses oraisons dans l’allemand luthérien, le latin catholique
(Te Deum, Ave Maria) ou l’anglais des anglicans (Evening
Service). Il compose de même dans tous les styles : en stile
antico a cappella à la manière palestrinienne, notamment
dans la Deutsche Liturgie pour Berlin ; en style Bach dans
ses cantates de jeunesse ; en style plus handélien dans
les grands psaumes romantiques pour soli, chœur et or-
chestre, tel le Psaume 42. Le cadre du lied n’est pas exclu
avec Es ist bestimmt in Gottes Rat (C’est la volonté de Dieu)
ou Nachtlied, nocturne d’Eichendorff, chanté à Leipzig
à la mort du compositeur : « Le jour s’achève, au loin

I 25
l Mendelssohn

_ Couronnement de son
édifice orchestral, l’« Ecossaise »
est l’une des plus belles
symphonies du siècle. _

de sa famille. A la manière de la Matthäuspassion de Bach,


Paulus se fonde sur le récit de l’Évangéliste, entrecoupé
de chœurs de foule (turba) et de chorals luthériens, tout
en accueillant airs solistes et grands chœurs. Un passage
surnaturel donne à entendre l’illumination de Saül : la
voix du Christ l’interroge d’en haut, hors champ, par le
truchement d’un quatuor féminin accompagné des seuls
instruments à vent, tel le souffle divin.
Dix ans plus tard, Elias/Elijah magnifie la figure du pro-
phète biblique et ramène implicitement le musicien à son
grand-père Moses, prophète juif des Lumières. Elie plu-
tôt que Moïse ? En vérité, Felix a écrit en 1832 le livret
d’un Moses/Moïse mais il l’a offert à l’ami A. B. Marx (un
siècle plus tard, Freud s’intéressera à Moïse et la religion
monothéiste et Schöenberg à Moïse et Aaron). La com-
mande émane du festival de Birmingham en Angleterre
où l’on considère Felix Mendelssohn lui-même comme
un prophète. Plus handélien, plus romantique, Elias, issu
de l’Ancien Testament, est exempt de chorals luthériens.
Christus aurait pu couronner la trilogie oratoriale et le
« roman familial » judéo-chrétien des Mendelssohn.
Mais tout se passe comme si, à la différence de Beethoven,
Liszt et tant d’autres compositeurs, le créateur juif
converti ne parvenait pas à donner vie et voix à ce Christus
qui restera une vision inachevée. Son modèle est d’ail-
leurs Le Messie de Handel, sans incarnation vocale du
retentissent les cloches […]. Nous allons louer le Seigneur Le petit-fils Seigneur (le titre émane de Paul Mendelssohn pour l’édi-
ensemble jusqu’à l’apparition du nouveau jour. » spirituel du tion posthume des fragments en 1852).
A la différence d’un Halévy ou d’un Alkan en France, Cantor se devait
de livrer à son
Mendelssohn ne participe pas aux prémices d’une mu-
sique hébraïque savante. Plus étonnant, alors qu’un Louis
tour des Symphonies sacrées
oratorios.
Spohr adopte l’édition de Moses Mendelssohn pour cer- Tel Elias, qui
ou impressionnistes
tains de ses Psaumes, jamais le petit-fils ne fait appel aux magnifie la figure Entre les symphonies pour cordes, les concertos d’extrême
traductions grand-paternelles. Pas même lorsqu’il reçoit du prophète jeunesse et le tardif Concerto pour violon en mi mineur,
commande de la part d’une synagogue juive libérale de biblique radieux apogée, cinq symphonies témoignent des capaci-
Hambourg alors qu’il surveille avec amour, aux côtés de et ramène tés du chef d’orchestre. Trois seulement ont paru de son
implicitement
l’oncle Joseph, la réédition des Ecrits de Moses. vivant, l’« Italienne » et la « Réformation » ne franchissant
le musicien
Auréolé de la gloire d’avoir révélé la Passion selon saint à son grand-père pas le cap de son impitoyable autocensure. Leur numéro-
Matthieu de Bach, le petit-fils spirituel du Cantor se devait Moses. tation est ainsi trompeuse, et la date de composition guère
de livrer à son tour des oratorios. Pour prendre la mesure plus fiable dans la mesure où il retardait souvent l’édition
de l’enjeu, il faut se souvenir qu’à douze ans il avait com- de ses œuvres en vue de possibles améliorations. A sa mort
© WIKIMEDIA COMMONS

posé Ich, J.[acob] Mendelssohn, titre identitaire s’il en est. prématurée, le compositeur qui avait tous les éditeurs
Avec Paulus il s’intéresse à la figure d’un juif ennemi des européens à ses pieds n’aura publié que la moitié de son
premiers chrétiens qui, illuminé sur le chemin de Damas, corpus : les opus 1 à 72. Objets de moins d’hésitations, les
se fait le porte-parole de ceux qu’il persécutait. Person- ouvertures, véritables poèmes symphoniques avant la
nage emblématique du Converti, Saül de Tarse, futur saint lettre, donnent une vision plus exacte de sa jeune trajec-
Paul, renvoie Felix à son père Abraham l’évangélisateur toire : Un songe d’une nuit d’été op. 21, Les Hébrides

26 I
(La Grotte de Fingal) op. 26, Mer calme et heureux voyage partout ovationné, ce Chant de louange à la rhétorique
op. 27, La Belle Mélusine op. 32. célébrative triomphe au Festival de Birmingham sous le
Les cinq symphonies (1824-1842) forment un ensemble titre Hymn of Praise.
plus divers. Contemporaine de la Neuvième de Beethoven, Plus romantiques, l’« Ecossaise » et l’« Italienne »
la Première, étrennée à Berlin et à Leipzig, triomphera à connaissent un destin singulier. A Rome, le voyageur
Londres avec le Scherzo de l’Octuor délicatement orches- tente de les mener de front : « Si je pouvais au moins com-
tré à la place du menuet original. Elle vaudra à son auteur « Nous avons poser ici une de mes deux symphonies ! Pour ce qui est
de vingt ans d’être élu membre d’honneur de la Philhar- grandi avec de l’italienne, je veux et dois attendre d’avoir vu Naples,
monic Society. Le luthérien façonne ensuite, en 1830, une Le Songe et Felix qui doit y jouer un rôle. » Effectivement, de part et d’autre
Symphonie de la Réforme en prévision des célébrations du l’a fait sien », d’un Andante processionnel romain sur basso continuo,
écrira Fanny
troisième centenaire de la Confession de foi d’Augsbourg. à propos de la
les rythmes saltatoires de tarentelle emportent cette
Mais vouloir honorer Luther était-ce trop espérer pour un musique de scène « Italienne » qui aurait partout devancé Harold en Italie
juif converti ? Sa symphonie est écartée. Hommage au lu- composée par et le Carnaval romain de Berlioz si, après sa création à
théranisme, la fresque dessine pourtant un cheminement son frère. Londres en 1833, Mendelssohn ne l’avait pas impitoya-
spirituel exaltant. Meurtri, l’auteur en assure la création « Je n’ai jamais blement retirée des circuits de diffusion.
deux ans plus tard avant de l’enfouir dans ses tiroirs. De- rien entendu Couronnement en 1842 de son édifice orchestral,
venu le très renommé directeur du Gewandhaus de Leip- d’aussi l’« Ecossaise » est l’une des plus belles symphonies du siècle.
profondément
zig, Mendelssohn produit en 1840 son Lobgesang, vaste shakespearien »,
En 1829, Felix notait : « Dans le sombre crépuscule, nous
symphonie-cantate avec soli et chœurs, en l’honneur du s’extasiera pour nous sommes rendus aujourd’hui au palais où la reine
quatrième centenaire de l’imprimerie de Gutenberg ; sa part Berlioz. Mary [Stuart] a vécu et aimé. […]. Je crois avoir trouvé

© DR

I 27
l Mendelssohn

aujourd’hui le début de ma symphonie écossaise. » Mais Plus ambiguë, longuement mûrie, La Première Nuit de
alors qu’il est parvenu à mener à terme l’Ouverture des Walpurgis d’après la ballade de Goethe compte aussi
Hébrides, l’autre œuvre ossianique, la symphonie devra parmi les chefs-d’œuvre de Mendelssohn. En 1843, péné-
attendre treize ans ! Susceptibles de se métamorphoser trant au Gewandhaus en pleine répétition, Berlioz s’écrie :
en tempête, en bag pipe des Highlands, en prière ou en « Je fus réellement émerveillé […] Il faut entendre sa mu-
bataille, trois éléments innervent le récit sonore à exécu- sique […] pour avoir une idée des ressources variées que
ter en continu. Pour résoudre les tensions guerrières du ce poème offrait à un habile compositeur. Il en a tiré un
finale, le musicien le fait suivre d’une sorte d’« hymne de parti admirable. Sa partition est d’une clarté parfaite mal-
reconnaissance » lequel, à bien y regarder, reprend son gré sa complexité ; les effets de voix et d’instruments s’y
ancien motet Ave Maria. Dans cette Symphonie « Ecos- croisent dans tous les sens, se contrarient, se heurtent
saise », privée de son épithète à la création comme à l’édi- avec un désordre apparent qui est le comble de l’art. »
tion, y aurait-il en filigrane quelque évocation du destin Evocation du Mauvais temps hivernal amenant aux
tragique de Mary Stuart, la catholique reine d’Ecosse ? souffles boisés du Retour du printemps, l’ouverture orches-
trale s’enchaîne à neuf numéros avec solistes et chœurs
Féeries nocturnes dans une coulée ininterrompue. On peut s’étonner que,
Le surnaturel, le magique (Zauber) pouvant virer au fan- sous l’égide de Goethe, certes, le converti moque si joyeu-
tastique déploient leurs sortilèges dans plusieurs parti- sement les chrétiens et prenne le parti des anciens druides,
tions. Déjà le Scherzo de l’Octuor se référait à la goethéenne les seuls à être honorés d’un thème liturgique pour chan-
Nuit de Walpurgis. Chef-d’œuvre des dix-sept ans, ter dans un vibrant do majeur : « Et si l’on nous volait nos
l’Ouverture du Songe d’une nuit d’été parvient à évoquer la anciennes croyances / Ta lumière, qui pourrait nous la
totalité du nocturne féerique de Shakespeare en multi- dérober ? » Fanny conduira à plusieurs reprises à Berlin
pliant les motifs, tous issus d’une cellule de quatre notes : cette partition alliant surnaturel fantastique et surnaturel
au cours de la nuit de la Saint-Jean dans la forêt d’Athènes, religieux : « Le dernier dimanche a été le plus brillant que
on entend successivement la devise magique, les bruisse- nous ayons jamais eu […] Après quoi est venue la Walpur-
ments du monde surnaturel d’Obéron, Titania, Puck et des gisnacht […] qui a magnifiquement marché. » C’est en la
fées, les solennités de la cour du duc Thésée, les échanges dirigeant qu’elle tombera inanimée.
amoureux des quatre jeunes gens, le remue-ménage des
marchands d’Athènes aux prises avec leur pièce de théâtre,
sans oublier les braiments du tisserand Bottom changé en
Mendelssohn, Schumann
âne. Dix-sept ans plus tard, la commande d’une musique et l’École de Leipzig
de scène par le roi de Prusse amène le compositeur à ampli- La collaboration des deux compositeurs, l’un le plus
fier et préciser sa geste sonore. Presque entièrement ins- grand chef du temps, fondateur du conservatoire, l’autre
trumentaux, les treize numéros et tous les lambeaux de le plus grand critique, fondateur de la Neue Zeitschrift
mélodrame (moments parlés sur fond orchestral) servant für Musik, a marqué l’époque au point que l’on a évoqué
de tissu conjonctif sont des joyaux. Mendelssohn fait alors une Ecole de Leipzig. Affinités électives et divergences
équipe avec le vieux Tieck, l’un des pionniers des traduc- rapprochent ou éloignent les deux érudits à la sensibilité
tions shakespeariennes. Idolâtré des Allemands, le drama- exacerbée. Felix Mendelssohn est arrivé à Leipzig pour
turge élisabéthain est, depuis, comme naturalisé. Lors de prendre son poste au Gewandhaus le 13 septembre 1835,
la création à Berlin en 1843 de la musique de scène, précé- jour des seize ans de Clara Wieck qu’il a connue à Paris.
dée de l’Ouverture de jeunesse inchangée, Fanny se sou- Native de la ville saxonne, la pianiste et compositrice
vient : « Hier, nous nous remémorions comme de tout prodige est admirée de tous. De Liszt lui-même qui lui
temps Le Songe d’une nuit d’été a été honoré chez nous ; dédie ses transcendantes Etudes de Paganini. Captivé
comme, à des âges divers, nous en avons joué tous les rôles par sa cadette de dix ans, Mendelssohn l’engage plus que
[…] Nous avons grandi avec Le Songe et Felix l’a fait sien. » tout autre soliste. Leur complicité d’ex-enfants prodiges
Avis partagé par Berlioz, le magicien du « Scherzo de la est immédiate, aveuglante. Avare de ses dédicaces, le
Reine Mab », qui tombe sous le charme des fantasmagories chef lui en adresse plusieurs. Aucune à Robert Schu-
de son cadet allemand : « Je n’ai jamais rien entendu d’aussi mann qui ne cesse de l’encenser dans sa revue musicale.
profondément shakespearien. » Autre spécialiste en sab- D’un naturel ombrageux, le fiancé puis mari de Clara
bats nocturnes, Liszt publie un article enflammé et trans- souffre et proteste avec fierté : « Si dès mon enfance
crit la « Marche nuptiale » et la « Ronde des fées ». j’avais été comme lui voué à la musique, j’aurais volé plus
haut que vous tous [les Wunderkinder] – je le sens à la
force de mon imagination. » Certes, Mendelssohn a as-
_ Le surnaturel, le magique (Zauber) suré la création de plusieurs pages symphoniques et
concertantes de Schumann, lui prodiguant au passage
pouvant virer au fantastique déploient leurs quelques judicieux conseils, mais celui-ci a espéré en
vain du chef vénéré un élan plus chaleureux, l’initiative
sortilèges dans plusieurs partitions. _ du « Du / tu » de l’amitié fraternelle.

28 I
la même perception du discours sur la musique. Prosateur
de génie, Schumann écrit sur la musique ; Mendelssohn,
tout aussi lettré et « graphomane », non. Le chef d’orchestre
qui se veut un « éternel objecteur », soupire : « On parle
beaucoup de musique, mais on dit peu de choses. » Schu-
mann confirme : « Mendelssohn détestait la critique d’art
et ne lisait jamais une revue musicale. » Tendant vers une
forme d’Idéal, l’amitié des deux belles âmes du romantisme
ne fut donc pas sans épines.

Peindre et chanter le
« royaume de l’univers »
« Notre musique instrumentale est faite ainsi ; c’est le lan-
gage des mille âmes de la nature qui veut se révéler à nous
à travers les instruments et faire du royaume humain
de l’artiste le royaume de l’univers », écrit dans son essai
Sur la peinture dans la musique A. B. Marx, historien de
Beethoven et, un temps, intime de Mendelssohn. Vibrant
comme une harpe éolienne, Felix le sensitif s’enchante de
ce qu’il voit/entend dans la nature. Dès ses douze ans, il
parsème ses lettres de voyage de dessins stupéfiants de
maîtrise. De crainte de manquer une occasion, il ne quitte
pas ses outils : « Mon album lui-même, par-dessus lequel
j’avais boutonné mon gilet, était mouillé. […] J’ai dessiné
pour notre père un de ces noyers qu’il aime tant. » Réplique
méridionale de la grotte de Fingal, la grotte bleue de Capri
l’émerveille : « L’eau est du bleu le plus éblouissant que j’aie
jamais vu, sans aucune ombre ni obscurité ; […] c’est vrai-
ment quelque chose de magique. » Art des voyageurs,
l’aquarelle capte le frémissement immédiat. Contempler
celles de Mendelssohn est un ravissement dont il convient
de ne pas de se priver aujourd’hui (sur Internet) pour appré-
cier ce peintre des sons, et aussi comprendre ses pudeurs.
A la différence de son beau-frère Wilhelm Hensel qui a
croqué tout l’entourage berlinois, Felix ne s’intéresse qu’à
la nature. Ses paysages sans humains sont la réplique de
ses chants sans paroles. L’Ouverture des Hébrides sera re-
touchée non comme une aquarelle, qui ne permet aucun
remords, mais comme une peinture à l’huile, car « elle sent
plus le contrepoint que l’huile de poisson, les mouettes et
la morue salée, et ce devrait être tout le contraire ». La
Leur rivalité latente n’a pas amoindri la portée de leur Schubert, transmutation de l’espace acoustique sera ensuite si par-
Schumann et
action. L’exemple phare de cette synergie est la mise sur faite que Berlioz se pâmera sur « ce délicat et fin tissu mu-
Mendelssohn :
orbite de la Symphonie en ut de Schubert, découverte à la sainte trinité
sical, diapré de si riches couleurs » qui émerveillera égale-
Vienne par Schumann, révélée à Leipzig par Mendelssohn, du premier ment Brahms et même Wagner. Dans sa synesthésie vision
éditée par Schumann chez Breitkopf & Härtel assortie romantisme et ouïe, aucune partition n’anticipe à ce point sur l’impres-
d’un article retentissant dans sa revue. Les deux artistes germanique. sionnisme de La Mer de Debussy, chez qui grotte et mer
ont œuvré de même au lancement de la Bach-Gesellschaft, seront des motifs récurrents. Hélas, Claude de France n’en
© AKG-IMAGES / ALBUM / ORONOZ

la grande édition Bach du XIXe siècle. aura cure et d’une phrase négligente enverra au purgatoire
La vraie consonance/dissonance est ailleurs : dans l’usage son devancier, qui avait été pourtant, après Beethoven, le
des mots. Pour les deux créateurs les notes parlent plus que compositeur allemand le plus joué à Paris durant la se-
les mots, et ils adhèrent pleinement à l’idée romantique de conde moitié du XIXe siècle : ex aequo avec Mozart.
la supériorité de la musique : art absolu. Mendelssohn ma- Si la musique instrumentale peut peindre, elle peut aussi
nie le concept de Lied ohne Worte, chant sans paroles, Schu- chanter sans le secours des mots. C’est tout le mystère du
mann celui de « nouvel âge poétique », création (poïésis) Lied ohne Worte : « La musique est plus définie que la pa-
d’une « musique encore plus musique ». Mais ils n’ont pas role, et vouloir l’expliquer par des paroles, c’est l’obscurcir

I 29
l Mendelssohn

[…], si j’étais persuadé du contraire, je ne composerais plus exténué, Felix Mendelssohn s’éteint le 4 novembre 1847, à
de musique. » A l’entendement de Mendelssohn, la musique Unis dans la vie trente-huit ans. Comment aurait-il pu survivre à celle qui
de chambre est ainsi une véritable « conversation en mu- et dans la mort : lui avait confié à la veille d’une séparation : « Adieu. N’ou-
sique » qu’il pratique entre amis avec gourmandise. Au Fanny et Felix blie pas que tu es ma main droite et la prunelle de mes
piano ou un archet à la main, il parcourt le répertoire. Lui- sont enterrés yeux, et que sans toi la musique ne saurait en aucune façon
même l’enrichit tout au long de sa brève trajectoire de vingt- côte à côte, couler. » Le « sans toi » vaut pour le frère, que ni sa femme
huit partitions remarquables, parmi lesquelles six quatuors à Berlin, au Cécile ni Clara Schumann ni Jenny Lind ni ses cinq en-
cimetière
à cordes et deux trios avec piano de maturité. fants n’ont pu retenir sur les rives de la vie.
de l’église
de la Trinité. Le frère a pourtant fait souffrir « la sœur aussi douée
Requiem pour Fanny et Felix Page de droite : que lui » (Goethe) à qui, à la suite de leur père, il a inter-
Comme en écho au « Tombeau de Beethoven » qu’était en vitrail de l’église dit de se produire en public et de publier afin de ne pas
1827 le Quatuor à cordes en la mineur op. 13, Felix, ravagé Saint-Thomas de s’exposer à la critique – critique que, décidément, il détes-
par la douleur, compose l’été 1847 un Quatuor à cordes en Leipzig, inauguré tait. A quarante ans, la compositrice s’est enhardie à pas-
fa mineur dit « Requiem pour Fanny ». Un dernier sanglot, en 1997, pour ser outre, tout en implorant la réticente bénédiction
le cent
un ultime chef-d’œuvre. Apprenant la mort soudaine de sa de son cadet. Mais il était bien tard… Fanny, la recluse,
cinquantième
sœur, le 14 mai, il est tombé, foudroyé. En dépit des heures anniversaire la brimée, a cependant connu un sort exceptionnel : être
apaisantes consacrées à peindre les paysages estivaux d’In- de la disparition la seule femme Kapellmeister du siècle. A l’intérieur de
terlaken, il ne parvient pas à se rétablir. De retour à Leipzig, du musicien. la somptueuse propriété des Mendelssohn à Berlin, elle
pouvait jouer, composer (presque quatre cents opus) et
diriger à sa guise les meilleurs musiciens de la capitale
prussienne. L’élite européenne se pressait à ses Matinées
du dimanche. En mars 1844, elle put informer son frère
que « Liszt et huit princesses étaient dans la salle ». Le
critique anglais Henry Chorley a excellemment résumé
son destin : « Si Madame Hensel avait été la fille d’un
homme pauvre, elle aurait été connue du monde entier
aux côtés de Madame Schumann et de Madame Pleyel,
comme une femme pianiste de la plus haute qualité.
Comme son frère, elle avait dans ses compositions une
touche de cette vivacité méridionale si rare chez les Alle-
mands. Plus féminin que le sien, son jeu montrait une
forte ressemblance avec celui de son frère, par sa
flamme, sa solidité, sa netteté. Elle était comme lui com-
plètement douée et accomplie. »
L’Adieu de Felix à Fanny est l’immense frisson sonore
du Quatuor à cordes en fa mineur op. 80, paroxystique
jusqu’au cri ultime. Le « quatuor-requiem » pour Fanny
est créé à Leipzig, le 4 novembre 1848, pour le premier
Légende. anniversaire de la mort de Felix : cordes et cœurs enla-
cés, le frère et la sœur étaient réunis à jamais, comme au
cimetière de la Trinité à Berlin.

« L’éclair qui illumine l’abîme »


La maestria de Mendelssohn était si éclatante que, hor-
mis Wagner, tous en ont témoigné sans jalousie. Berlioz :
« C’est un jeune homme d’un talent prodigieux, comme
compositeur et exécutant, lettré et instruit autant qu’on
puisse désirer de l’être. » Liszt : « Un homme d’un talent
remarquable et un esprit très cultivé. Il dessine merveil-
leusement, joue du violon et de l’alto, lit couramment
Homère en grec et parle avec facilité quatre ou cinq lan-
© WIKIMEDIA COMMONS

gues. » Hiller : « Les dons du génie étaient unis chez lui


à l’éducation la plus raffinée, la tendresse du cœur à la
subtilité de l’intelligence, une aisance incroyable dans
l’achèvement de toutes ses entreprises à l’énergie in-
domptable. » Schumann : « Il était la plus haute et l’ul-
time instance. Sa vie est un chef-d’œuvre parfaitement

30 I
A ECOUTER
MENDELSSOHN
« Les chefs-d’œuvre »
Symphonies, Ouvertures…
Dimitri Mitropoulos, Otto Klemperer, Eduard Van Beinum, Nikolaus
Harnoncourt, Peter Maag, Arturo Toscanini, Leonard Bernstein,
Thomas Beecham, Joseph Keilberth, George Szell.

Musique de chambre
Quatuors Juilliard, Talich et Amadeus, Janos Starker, György Sebök,
Jascha Heifetz, William Primrose, Gregor Piatigorsky,
Yehudi Menuhin, Gerald Moore, Alfred Cortot, Jacques Thibaud,
Pablo Casals, Lev Oborine, David Oïstrakh, Sviatoslav Knouchevitski,
Fritz Kreisler…

Concertos
Isaac Stern, Nathan Milstein, Yehudi Menuhin, Moura Lympany,
Rudolf Serkin, Tatiana Nikolaïeva, Benno Moiseiwitsch.

Piano
Alicia de Larrocha, Maryla Jonas, Irene Scharrer, William Kapell,
Guiomar Novaes, Marie-Catherine Girod, Shura Cherkassky,
Sergio Fiorentino.

Lieder, orgue et musique sacrée


Brigitte Fassbaender, Dietrich Fischer-Dieskau, Barbara Bonney,
Elisabeth Grümmer, Maria Stader, Heinrich Rehkemper, Edda Moser,
Ruth Ziesak, Susan Landale, Chœur de chambre d’Europe,
réalisé. » Celui à propos duquel le jeune Nietzsche confir- Nicol Matt, Chœur de chambre de Stuttgart, Frieder Bernius.
mera, « C’est la grande culture de Mendelssohn qui don-
nait le ton. […] Avec un côté Goethe qu’on ne trouve nulle La Discothèque idéale de Diapason, Volume XIV
part ailleurs », sera un modèle durant la seconde moitié (12 CD, livret de 24 pages). TT : 16 h. Diapason d’or
du XIXe siècle. Brahms, l’autre natif de Hambourg, lui
portera une dévotion particulière. En France, le dédain
de Debussy n’empêchera pas l’admiration de Saint-Saëns,
Fauré, celle active de Ravel ou la vénération d’un Reynaldo
Hahn : « Quel poète vous émeut davantage ? Rien que
deux mesures de La Grotte de Fingal me font trembler et
le Trio en ré me met en extase […] Mendelssohn, c’est
l’éclair qui illumine l’abîme. »
Durant le IIIe Reich, les ténèbres de l’abîme engloutiront
le nom illustre des Mendelssohn. Mais la lumière se lèvera
à nouveau à l’Est. Leipzig sera le lieu de la réparation avec
les inaugurations successives de la Hochschule für Musik
und Theater Felix Mendelssohn Bartholdy (4 novembre
1972), du « vitrail Mendelssohn », entre ceux de Luther et
© WIKIMEDIA COMMONS

de Bach en l’église Saint-Thomas (4 novembre 1997) et


d’une réplique de la statue en pied déboulonnée par les
nazis (2008). Felix Mendelssohn a recouvré aujourd’hui
sa puissance de rayonnement. Alors : aimer et admirer
Mendelssohn ? Oui, appassionatamente !
Brigitte François-Sappey

I 31
RENCONTRE

René Jacobs
« L’opéra est malade »
S’il déplore la mainmise des metteurs en scène sur le théâtre lyrique, c’est pourtant avec
le sulfureux Romeo Castellucci qu’il présente ce mois-ci, au palais Garnier, la création
parisienne du Primo Omicidio, oratorio composé par Alessandro Scarlatti pour Venise
en 1707. En parallèle, paraît un enregistrement de symphonies de Schubert, consacrant
l’extension du domaine de l’interprétation historiquement informée.
PAR CAMILLE DE RIJCK

el les polyphonistes René Jacobs : Alessandro Scarlatti en scène parviendront à les réinviter
franco-flamands de la souffre d’évoluer dans l’ombre de constamment. Comme si la matière dra-
première Renaissance, Handel. Particulièrement comme au- matique était une chose extensible ! Voilà
René Jacobs s’arracha teur d’opéras. Plus de sept cents can- pourquoi les opéras de Scarlatti restent
au climat inhospitalier des terres du tates lui ont été attribuées avec certi- dans les étagères des bibliothèques.
Nord pour aller éprouver sa musica- tude et une centaine d’autres Handel avait tendance à recycler ses idées.
lité au contact d’autres cultures. Dans pourraient être de sa main. Ce sont, Dès qu’il comprenait qu’une aria avait du
les bibliothèques vénitiennes, aux pour la plupart, des mini-opéras, avec succès, il n’hésitait pas à plagier sa propre
master class d’Alfred Deller ou du un ou deux chanteurs accompagnés production. Bach ou Vivaldi ne s’en sont
haut de sa chaire à la Schola Canto- d’un continuo. Il a composé une cen- pas privés non plus ; à l’époque la pratique
rum de Bâle, l’ancien contre-ténor a taine d’ouvrages pour le théâtre, dont était courante et portait le nom de parodie.
forgé les bases de son identité polysé- certains restent introuvables. L’édi- Scarlatti, lui, a peu cédé à ce travers.
mique. Nous le rencontrons à Vienne tion critique de son œuvre a débuté au
au milieu de représentations du Teseo xxe siècle et ne sera jamais achevée, à Comme pour ses cantates
de Handel. mon avis. Le fait qu’il ait pu laisser un arcadiennes, Il Primo Omicidio,
Sur sa table de travail, la partition du legs aussi foisonnant et qu’il ait été à que vous dirigez bientôt au palais
Primo Omicidio, oratorio d’Alessandro ce point représenté de son vivant tend Garnier, n’attend-il pas du public un
Scarlatti qu’il contribua à redécou- à démontrer qu’il existait un large pu- bagage – ici, religieux – qu’il n’a plus ?
vrir il y a vingt ans et qu’il s’apprête blic pour venir écouter ses drames. Sa R.J. : Le public des cantates arcadiennes
à diriger au palais Garnier, dans une musique est à la fois extrêmement raf- était extrêmement lettré et sophistiqué. En
relecture assurément scolastique de finée et sophistiquée. Si Handel est un règle générale, le niveau de savoir des spec-
Romeo Castellucci. Un léopard n’ef- compositeur « grand public », Scarlatti tateurs a fortement décliné en quelques
façant pas ses taches, il se prononce fait figure d’intellectuel. centaines d’années. Lorsqu’on représen-
sur l’inévitable schisme qui oppose tait certains opéras, une culture intime de
désormais les metteurs en scène aux Pourquoi n’est-il pas plus souvent la mythologie était nécessaire pour en as-
chefs d’orchestre. Et revient sur joué à notre époque? similer les différentes subtilités. Du temps
© MARCO BORGGREVE

quarante années de carrière qui R.J. : L’opéra, aujourd’hui, est malade, de Handel, les auditeurs pouvaient acqué-
furent à la fois un long bras de fer car il ne mise que sur certaines œuvres rir le livret du drame plusieurs semaines
contre la charlatanerie et l’explora- qu’il programme inlassablement. On à l’avance et l’étudier de manière exten-
tion inlassable de territoires de re- affiche quantité de Carmen ou de Flûte sive. Comme les connaissances musicales
découverte musicale. enchantée en espérant que les metteurs étaient plus larges, ils pouvaient aussi se

32 I
en
dates

1946
Naissance à Gand.
1977
Création du
Concerto Vocale.
1978
Premier enregistrement
pour Harmonia Mundi.
1983
Dirige L’Orontea de Cesti,
sa première œuvre lyrique.
1991
Nommé à la direction
du Festival d’Innsbruck.
1993
Dirige La Calisto de Cavalli
à La Monnaie de Bruxelles.
2005
Obtient un
Grammy Award
pour son enregistrement
des Nozze di Figaro.
2007
Achève l’enregistrement
de la trilogie
Mozart / Da Ponte.
2007
Commence
sa collaboration avec
le Theater an der Wien.
2018
Enregistre deux
symphonies de Schubert
avec l’ensemble B’Rock.
l René Jacobs

procurer un recueil des plus beaux airs


de l’opéra, qu’ils chantaient en privé
ou en petits cercles. On ne se conten-
tait pas de voir un ouvrage une fois
avant de passer au suivant. L’usage
commun était d’assister à plusieurs
représentations au point d’en avoir une
compréhension approfondie. Au-
jourd’hui, on est évidemment très loin
de cette réalité.

A quel genre appartient Il Primo


Omicidio ?
R.J. : C’est ce qu’on appelle un oratorio
volgare, une pièce d’édification reli-
gieuse composée dans la langue ver-
naculaire, afin que tout un chacun
puisse assimiler la thématique repré-
sentée. Théâtralement, l’œuvre est in-
téressante car elle est dépourvue de
grande scène dramatique. Même ce
moment paroxystique où Caïn tue
Abel semble passer en un éclair. Le
meurtre adopte la même temporalité
que dans la Genèse où tout est expédié
en une ligne. Les airs, eux, s’aban-
donnent à une sorte de contemplation. poète-librettiste, c’était le compositeur projet. J’admire sa grande humilité
Adam et Eve professent leur théologie qui dirigeait le jeu des acteurs, comme face à la musique et au texte du Primo
et, en s’adressant à leurs enfants, on l’apprend dans les lettres de Mozart son Omicidio, qu’il a d’ailleurs découvert
s’adressent en fait au public, comme à à son père, à propos des répétitions actualité à travers mon enregistrement.
des instruments de la volonté de Dieu. d’Idomeneo à Munich. Le rôle écrasant
EN SCÈNE
La mort de Caïn doit être comprise en de la mise en scène dans notre vision Quelle fonction peut avoir
Scarlatti :
ce sens, telle une annonciation de celle contemporaine de l’opéra vient juste- Il Primo Omicidio. une œuvre comme celle-ci
de Jésus. C’est une démarche artis- ment du fait qu’on joue toujours les Paris, palais sur le public du siècle ?
tique et un message d’une grande hu- mêmes répertoires. On vit avec l’idée Garnier, R.J. : Le thème de ce mythe nous fait
milité, dont la représentation dans une fausse que seuls les dramaturges du 22 janvier réfléchir au monde et, surtout, à ce qu’il
au 23 février.
maison d’opéra pourrait sembler para- peuvent insuffler de la nouveauté aux est devenu – c’est un euphémisme de
doxale : n’est-ce pas là que toutes les œuvres. Il Primo Omicidio échappe • dire que le monde ne va pas bien. Selon
vanités se croisent et se rassemblent ? évidemment à cette catégorie, l’œuvre EN DISQUE les écritures, l’histoire de l’humanité
étant très largement méconnue. Schubert : commence sur ce Primo Omicidio.
Comment un metteur en scène, Symphonies Après ce premier meurtre, elle n’aura
nos 1 et 6.
dont le public attend les concepts, Abel et Caïn pourraient-ils Ensemble B’Rock. été qu’un enchaînement de crimes et
peut-il s’inscrire dans apparaître comme une métaphore Pentatone génocides. L’œuvre pourrait être très
une démarche d’humilité de la lutte fratricide qui, parfois, (critique dans notre déprimante du point de vue de sa sym-
et d’effacement ? oppose le metteur en scène prochain numéro). bolique : elle rappelle qu’il n’y a aucune
R.J. : Il fut un temps où le métier de et le chef d’orchestre ? raison que le sang cesse de couler un
metteur en scène n’existait pas. C’était R.J. : Mais dans ce cas qui tuerait qui ? jour, le crime étant intimement lié à la
le poète-librettiste qui assistait aux ré- Qu’il y ait dans une production d’opéra destinée des hommes. Mais en analy-
pétitions pour aider les chanteurs, es- un chef d’orchestre et un metteur en sant ce texte théologique dans l’Ancien
sentiellement à la déclamation. Le mé- scène aux personnalités fortes, ma foi, et le Nouveau Testament, on s’aperçoit
tier de chef d’orchestre n’existait pas cela paraît souhaitable. La force de que sa finalité est de rappeler que le
non plus. Lors des premières représen- caractère et le savoir n’empêchent ce- Christ va redescendre sur terre et, avec
© ANTOINE PLANCHOTU

tations, la direction musicale était pendant pas de demeurer humbles lui, une forme d’espoir. Evidemment,
confiée au premier claveciniste, puis face aux œuvres que nous devons ser- libre à chacun d’y trouver une source
elle devenait la responsabilité de son vir. J’estime connaître assez bien de lumière. C’est un mythe comme
assistant ou du premier violoniste de Romeo Castellucci à présent. Nous un autre. Nos semblables sont très
l’orchestre. En cas d’absence du échangeons depuis longtemps sur ce avides de mythes qui expliquent et

34 I
exemple, dans le Teseo de Handel, R.J. : Oui. Et dans les ensembles, on a
Médée est l’incarnation de l’enfer dans constamment l’impression qu’il existe
sa dimension la plus dantesque, alors un sous-texte derrière le vernis. Prenez
qu’Agilea est celle du ciel. Pour le sou- un personnage qui chanterait son texte
ligner, le compositeur n’a donné que sur un thème déjà abordé par un autre.
En studio, pour des tonalités avec des bémols à Médée. Le sens de ce que dirait le second per-
l’enregistrement Dans les traités de l’époque on parle sonnage se verrait immédiatement
d’Idomeneo,
une des étapes
de tonalité funèbre. On évoque l’au- influencé par le sens de ce que disait le
majeures de son delà, ou l’ombre de quelqu’un, ou premier. Les imbrications sont infinies
cycle d’opéras même l’héroïsme qui va conduire un et le non-dit, dans ces opéras, tient un
de Mozart. personnage à la mort. Agilea, elle, n’a rôle prépondérant. Voilà pourquoi il
que des tonalités avec des dièses. est toujours passionnant d’y revenir.

Martin Crimp, le librettiste Au point de les réenregistrer


de George Benjamin, dit que un jour ?
chez Schubert le majeur est R.J. : Je suis trop vieux pour penser à
souvent plus triste que le mineur. nouveau aux trois Da Ponte. Et d’ail-
R.J. : C’est très typique de Schubert. Il leurs, je ne trouve pas que ce soit vrai-
faut être attentif aux bémols et aux ment nécessaire. J’en suis satisfait. Ce
dièses. Le bémol majeur est indénia- sont mes enfants. Si je devais revenir
blement majeur, mais quatre bémols sur une œuvre déjà enregistrée, ce se-
– par exemple – sont considérés dans rait la Messe en si de Bach, avant tout
les traités du début du siècle parce qu’elle a paru sous un label qui
comme une tonalité de cimetière ou ne l’a pas bien distribuée. Et pour ce
même de suicide. Dans les notes d’in- qui est du quotidien avec Mozart, je
tentions du disque de symphonies de partirai en Asie avec Don Giovanni et
donnent sens à leur vie et à leur envi- Schubert que je viens d’enregistrer, je redonnerai toute la trilogie au Theater
ronnement. Et l’œuvre est si belle... ne parle pratiquement que de cela. an der Wien en 2022.

La fonction de la contemplation,
ici, serait d’éloigner l’homme
_ On vit avec l’idée fausse Si votre doxa était le progressisme
interprétatif, auriez-vous des
de son horrible réalité ?
R.J. : C’est ce dont Dieu menace Caïn :
que seuls les dramaturges successeurs ? Teodor Currentzis
semble s’en réclamer.
« non, tu ne seras pas tué, car ton sup-
plice sera la vie. » Cette crainte étant
peuvent insuffler de la R.J. : J’ai en effet appris qu’il a cité
mes enregistrements de Mozart dans
au cœur de l’œuvre, peut-être plus que
le meurtre, son titre complet est Caïn
nouveauté aux œuvres. certaines interviews, mais je n’ai pas
encore eu l’occasion de l’entendre en
ovvero Il Primo Omicidio. D’ailleurs, Dans la Symphonie no 1, souvent consi- concert. J’ai été extrêmement touché
comme pour rappeler que l’acte crimi- dérée comme une œuvre aimablement surtout par Simon Rattle qui dirige
nel est accessoire, il ne dure guère que post-haydnienne, existe une grande actuellement le Freiburger Barockor-
trois mesures. Avant, une Sinfonia le profondeur sous-jacente. Il faut lire chester dans Hippolyte et Aricie de
décrit de manière presque choquante, l’Esthétique de la tonalité de Christian Rameau à Berlin. Nous nous étions
avec une grande rugosité. Ce qui ha- Schubart, livre absolument passion- déjà croisés au festival d’Aix-en-Pro-
bite cette pièce, c’est le regard des nant, écrit alors que son auteur moi- vence où il avait exprimé son enthou-
hommes sur le sort de l’humanité. Le sissait dans une geôle pour dissidence siasme au sujet de mon disque
meurtre lui-même n’est qu’un symp- et qu’il n’avait rien d’autre à faire que des symphonies de Haydn. Pour sa
tôme. Je trouve saisissant le cri de Caïn de disserter sur le sens des tonalités. production de La Flûte Enchantée à
lancé à Abel alors qu’il plante son poi- Selon lui, chaque ton a ses propres Baden-Baden, il m’a demandé la ver-
gnard dans ses chairs et qu’il implore caractéristiques. sion des dialogues de mon enregistre-
le secours de Dieu : « Dieu est loin ! » ment avec les effets musicaux. Libre à
Le message reçu par les spectateurs J’en viens à votre intégrale lui, ensuite, de garder ce qui l’a
fonctionne en miroir : Dieu en fait, est des opéras de Mozart et Da Ponte convaincu ou de partir sur de nou-
proche. Et ainsi en va-t-il de la qui sort en coffret. Là aussi velles voies. Mais qu’un musicien de
conscience des hommes qui n’est ja- les tonalités sont importantes ! son envergure s’inspire de ma créati-
mais très éloignée de ses pires méfaits. Comme dans Don Giovanni où vité, cela me touche énormément. Il y
Cette polarité entre le bien et le mal est le séducteur adopte les tonalités a chez lui une humilité face à la mu-
souvent présente en musique. Par des femmes qu’il entreprend. sique que je ne peux qu’admirer. n

I 35
MUSIQUE
en images

Diapason d’or
De nombreux artistes étaient présents 2

le 20 novembre dernier à la Maison de


la radio, pour la traditionnelle cérémonie
des Diapason d’or de l’année. Album
souvenir d’une soirée riche en émotions,
retransmise en direct sur France Musique !
3

6I
36
Le palmarès
« PARLE QUI VEUT, chansons moralisatrices
du Moyen Age ». Œuvres d’Andrea da Firenze,
4 5 Giovanni da Firenze, Paolo da Firenze, Ciconia, Niccolo
da Perugia... Ensemble Sollazzo, Anna Danilevskaia. Linn.

J.S. BACH : Concertos pour deux clavecins BWV 1060,


1061, 1062. W.F. BACH : Concerto Fk 10.
Pierre Hantaï, Aapo Häkkinen (clavecins),
Orchestre baroque d’Helsinki. Aeolus.

LOUIS COUPERIN : « Nouvelles Suites de pièces


pour clavecin ». Christophe Rousset. Harmonia Mundi.

« PERPETUAL NIGHT, ayres et chansons du


XVIIe siècle ». Lucile Richardot (mezzo), Ensemble
Correspondances, Sébastien Daucé. Harmonia Mundi.

BACH : Motets BWV 225 à 230. Chœur de solistes


norvégien, Grete Pedersen. Bis.

BEETHOVEN : Sonates pour piano nos 29


« Hammerklavier » et 14 « Clair de lune ».
6 Murray Perahia. DG.
SCRIABINE : Pièces pour piano.
Vadym Kholodenko. Harmonia Mundi.

SCHUMANN : Märchenerzählungen op. 132.


Fantasiestücke op. 73, Märchenbilder op. 113.
WIDMANN : Es war einmal. Tabea Zimmermann (alto),
Jörg Widmann (clarinette), Dénes Varjon (piano). Myrios.

C.P.E. BACH : Concertos pour violoncelle Wq 170


et 172, Symphonie H 648. Jean-Guihen Queyras
(violoncelle), Ensemble Resonanz, Riccardo Minasi.
Harmonia Mundi.
BARTOK : Concerto pour violon n° 1.
ENESCO : Octuor. Vilde Frang (violon),
Philharmonique de Radio France, Mikko Franck. Warner.

« CHIMÈRE ». Œuvres de Loewe, Debussy, Wolf,


Schumann, Poulenc, Barber…
Sandrine Piau (soprano), Susan Manoff (piano). Alpha.
7 8 SCHUBERT : La Belle Meunière.
Christian Gerhaher (baryton), Gerold Huber (piano). Sony.

ELGAR : Falstaff. Orchestral Songs.


Roderick Williams (baryton), BBC Philharmonic,
Andrew Davis. Chandos.
© CYR-EMMERIC BIDARD

BRITTEN : Billy Budd. Jacques Imbrailo... Teatro Real


de Madrid, Ivor Bolton. Mise en scène : Deborah Warner.
BelAir Classiques (DVD ou Blu-ray).

« MIROIR(S) ». Airs d’opéras de Gounod, Massenet,


Puccini, Steibelt, Rossini, Mozart, R. Strauss.
1 - La soprano Sandrine Piau 4 - Anna et Sophia Danilevskaia,
accompagnée par la pianiste de l’ensemble Sollazzo. Elsa Dreisig (soprano), Orchestre national de Montpellier
Susan Manoff. Occitanie, Michael Schønwandt. Erato.
5 - La violoniste Vilde Frang.
2 - Grete Pedersen, chef du chœur 6 - Clément Rochefort, Emilie Munera « CLAUDE DEBUSSY, The Complete Works ».
de solistes norvégien, au micro et Rodolphe Bruneau-Boulmier Warner (33 CD).
de Rodolphe Bruneau-Boulmier. (France Musique).
3 - Marc Voinchet (France Musique) 7 & 8 - Les clavecinistes PRISE DE SON
et Emmanuel Dupuy (Diapason). Aapo Häkkinen et Pierre Hantaï. Ralph Couzens. Chandos.

I 37
MUSIQUE
en images
9 10 11

12 13

14 9 - Bertrand Castellani
15
(Warner Classics).
10 - Sébastien Daucé,
directeur musical de l’ensemble
Correspondances.
11 - Joan Matabosch, directeur
du Teatro Real de Madrid,
et la metteur en scène
Deborah Warner.
12 - Christophe Rousset.
13 - Quelques artistes primés
© CYR-EMMERIC BIDARD

dans le studio du Classic Club


de Lionel Esparza.
14 - Ralph Couzens (Chandos).
15 - Le pianiste Vadym
Kholodenko.

38 I
EN VENTE ACTUELLEMENT CHEZ
VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
● l’œuvre du mois HISTOIRE, INTERPRÉTATION
DISCOGRAPHIE COMPARÉE
PAR PATRICK SZERSNOVICZ

Schumann Ouverture de Manfred

L e 5 août 1848, au lendemain


de l’achèvement de son
opéra Genoveva, Schu-
mann dresse le plan d’une
musique de scène pour le Manfred
(1816-1817) de Lord Byron. Musique de
scène paradoxale en ce qu’elle invite
en trois parties de Lord Byron avec
musique » totalise, outre l’Ouverture,
quinze numéros : six purement musi-
caux et neuf mélodrames exigeant la
voix parlée (dont le protagoniste).
Franz Liszt dirige à Weimar, le 13
juin, la première représentation scé-
1848

Alexandre
Dumas fils
mêlant errance, culpabilité et mirage
de rédemption. En Clara Wieck, sa
cadette de neuf ans, encore une enfant
lorsqu’il s’en éprend, son subconscient
n’a-t-il pu voir une sœur, face à l’inter-
dit de Wieck, qui fut longtemps
pour  lui un père de substitution  ?
les voix solistes, le chœur et l’orchestre nique. L’accueil est mitigé, Clara sait publie « Jamais je ne me suis dévoué à une
dans un « théâtre mental » (Byron) que déjà que l’œuvre ne transportera ja- La Dame aux nouvelle œuvre avec autant d’amour
le poète ne voulait pas voir représenté mais le « grand public. Son impres- camélias, et d’énergie », admet-il.
– il a d’ailleurs tout fait pour rendre sion poétique ne touche que les audi- George Sand
irreprésentable son drame versifié. teurs les plus cultivés. » La Petite Vertiges anxieux
Fadette.
Partition empreinte d’un sentiment Qui est donc ce personnage qui a En dépit d’un orchestre entier – bois
intérieur si profond, et parlant tant à fasciné tout le XIXe siècle, jusqu’à l par deux, quatre cors, trois trom-
l’imagination, qu’on songe à une sorte Tchaïkovski en 1885 ? Comte médiéval Richard Wagner pettes, trois trombones, timbales et
d’oratorio elliptique où les voix solistes retranché dans la solitude de son châ- ébauche son cordes –, l’Ouverture semble parler
ne se voient confier que des ensembles. teau gothique, face aux sommets nei- Anneau du comme le ferait une seule voix. Pareille
Niebelung
Manfred livre en quelque sorte le ver- geux de la Jungfrau, Manfred n’est pas intimité du discours, se frayant à tra-
sant noir de La Péri et de sa rédemp- un noble bandit comme d’autres héros l vers la masse, tient du miracle. C’est
tion heureuse sous le soleil d’Orient. byronien, mais un hors-la-loi agissant Johann Strauss un des plus beaux chants d’amour du
parmi les forces surnaturelles, père compose compositeur, un chant qui se meurt de
Manfred le Maudit La Marche
condamné à l’anxiété et aux tour- ne pouvoir atteindre son objet.
de Radetzky.
Mais Schumann doit d’abord s’atteler ments intérieurs. Il a sur la conscience Le mouvement porte la double em-
à L’Album pour la jeunesse, auquel il la mort de celle qu’il a aimée d’une l preinte du désespoir du héros et d’une
consacre l’essentiel de septembre – passion fatale et incestueuse : Astarté, Gustave rébellion contre le destin qui l’accable.
curieuse juxtaposition des plaisirs quand elle lui apparaît enfin, ne lui dit Courbet peint Il impressionne autant par la logique
le Portrait de
innocents de ce cahier et des dérélic- ni si elle l’aime encore, ni s’il est par- de sa progression que par sa multipli-
Charles
tions suicidaires de l’œuvre suivante. donné, mais elle prédit sa fin pour le Baudelaire. cité. Schumann, dans une écriture par-
Achevée à la mi-octobre, l’Ouverture lendemain. ticulièrement moderne en son temps,
ne sera créée que le 14 mars 1852 au On songe un instant au Faust de conçoit un réseau de motifs très brefs,
Gewandhaus de Leipzig, sous la direc- Goethe, lui aussi dévoré par une inex- dont les combinaisons et les opposi-
tion de l’auteur. Le pianiste-composi- tinguible soif de connaître et com- tions sont sans cesse renouvelées.
teur Ignaz Moscheles applaudit « la prendre, lui aussi happé par des fan- Quelle autre de ses partitions voit les
chose la plus magnifique que Robert tasmagories, mais le parallèle ne tient éléments antagonistes, les sautes d’hu-
Schumann ait écrite », Clara s’avoue guère : là où Faust aspire au savoir, meur, les passages pleins de retenue et
bouleversée par « une des musiques Manfred ne désire que l’oubli. de mystère, les soudaines explosions de
les plus puissantes, les plus saisis- Issu d’une famille hantée par la folie passion organisées de façon aussi vir-
santes, que je connaisse ». et le suicide, Schumann s’est senti tuose dans un parcours aussi large ?
En 1851, le «  poème dramatique intensément concerné par ce sujet, La tonalité angoissée de mi bémol

40 I
comme des accords sur le temps, est
en fait syncopé sur le papier. C’est au
chef, en l’absence de tout repère mé-
trique, de donner à sentir, par l’accen-
tuation, un tel porte-à-faux. Certains
(Furtwängler I/Berlin, Giulini II/Los
Angeles) jouent cette mesure dans le
tempo de l’introduction qui suit : une
entorse à la partition pour mieux péné-
trer au cœur du drame.
L’introduction oscille d’une doulou-
reuse tension chromatique vers l’accé-
lération précipitant dans l’allegro de
l’exposition. Elle permet à quelques-
uns de privilégier le caractère cyclo-
thymique de l’œuvre (Furtwängler I,
II et III, Bernstein, Sinopoli), tandis
que d’autres jouent sur la sobriété
(Kempe, Cluytens, Kubelik, Anser-
met, Klemperer, Venzago), ou s’ef-
forcent d’alléger la texture avec un
extrême raffinement qui illumine
les alliages de timbres (Giulini I/Phil-
harmonia, Szell).
Affirmant son tumultueux thème
principal, l’exposition a d’autres exi-
gences, surtout dans sa deuxième
moitié (mesures 66 et suivantes), mar-
telant les rythmes pointés avec l’éner-
gie du désespoir. Certains laissent
transparaître les tensions déjà accu-
mulées, et ce sont les mêmes (Furt-
wängler I et II, Giulini I et II, Berns-
tein, Szell, Sinopoli, Venzago) qui
maîtrisent le mieux la délicate tran-
sition avec un développement dont
l’exigence première est d’en bien tra-
duire l’espace harmonique, lequel
joue entièrement sur les équivoques
© WIKIMEDIA COMMONS.

des appoggiatures et sur de doulou-


reuses dissonances.
Ici, un tempo uniment cravaché et fou-
gueux (Toscanini, Schuricht/Londres,
Paray) ne suffit pas. Il faut savoir res-
pirer, et même suspendre le temps
mineur prédomine. Les motifs et les comme au disque. Les chefs d’au- dans la tourmente sans perdre un
humeurs, malgré leur différenciation jourd’hui en auraient-ils peur, tandis atome d’énergie : Furtwängler I et II,
Sous l’arc-en-ciel
accusée, trouvent une unité dans la d’un torrent,
qu’ils programment sans cesse les Bernstein, Giulini I et II, sont rejoints
coloration orchestrale sombre et dans La Fée des Alpes quatre symphonies ? par Szell, Sinopoli et Venzago dans
une harmonie ultrachromatique – fai- apparaît au héros : L’œuvre est certes périlleuse dès l’énoncé inspiré de la sublime phrase
sant de Schumann un prédécesseur grandiose Scene son amorce. Le mouvement, avant de descendante des cordes, plusieurs fois
direct du Wagner de Tristan. from Manfred se projeter dans la trajectoire d’une répétée dans un dramatisme croissant
(1833), sous le forme sonate, s’ouvre sur un geste sai- (mes. 154 et suivantes).
Enjeux de l’interprétation pinceau américain sissant : une seule mesure de tempo La réexposition permet à certains de
de Thomas Cole.
Souvent à l’affiche il y a un demi- rapide (Rasch) où trois accords en forte raffiner sur les nombreuses variantes
siècle, l’Ouverture de Manfred s’est crescendo sont notés chacun en deux de détails (Giulini I et Sinopoli,
sérieusement raréfiée au concert croches liées. Mais ce que l’on entend électrisants par leur rubato et leurs

I 41
● l’œuvre du mois

L’ŒUVRE PAS A PAS


Après trois accords à contretemps, l’introduction
(mesures 2 à 25, « lent ») suggère la détresse
de la défunte Astarté. Elle s’ouvre sur un motif
au hautbois oscillant d’un demi-ton autour
du cinquième degré (si bémol), poursuivi par une
gamme chromatique descendante de l’ensemble
des bois, harmonisée en accords altérés
complexes. A la levée de la mesure 7 s’esquisse
aux violons un élément du futur thème de Manfred.
A la mes. 11, une discrète ponctuation des
trompettes et timbales préfigure le leitmotiv
de l’annonce de la mort du héros. A la mes. 17
débute un accelerando exaspéré qui précipite
dans l’exposition (mes. 26, « dans un tempo
passionné »). L’ample thème principal comporte
une anacrouse, une partie centrale en syncopes
et une désinence martelée puis amplifiée.
Une deuxième présentation module vers fa dièse
(plus souvent mineur que majeur), avant que
n’intervienne un nouveau motif (mes. 62) en croches
liées ascendantes. Mêlant tous ces éléments,
un crescendo puissant conduit au groupe
de cadences martelant les rythmes pointés
(fa dièse majeur), lesquels mènent au
développement (mes. 96 à 193).
Celui-ci, en six sections, débute par un soudain accélérations), tandis que le dévelop- Le cas Furtwängler
contraste : polyphonie de cordes, réponses pement terminal, qui débute (mes. Abrupt et péremptoire à Leipzig,
apaisantes des bois (on retrouve si bémol mineur), 250) par un tutti d’une ardeur déses- Abendroth mérite d’être connu pour
accords ppp en fa mineur des trompettes pérée, se transforme en une dernière le climat intense qu’il ménage sans
(mes. 109 et suiv.), rejointes par les trombones marche héroïque bientôt trouée de si- interruption (Tahra, 1944). Aussi fé-
en un sépulcral memento mori. Ralenti en longues lences. Furtwängler I et II, Bernstein, brile mais plus désordonné, Schuricht
tenues blêmes, le mouvement repart dès la Giulini I et II, Sinopoli offrent une ne manque pas non plus de qualité
deuxième section (mes. 116) puis dans la troisième poignante plénitude dans ce ralentis- avec le LPO (Decca, 1948). Mais les
(mes. 132 : fa dièse mineur, ré majeur puis si mineur). sement menant à la coda. sommets de cette décennie viennent
De nouveau en fa dièse mineur, la quatrième avec Wilhelm Furtwängler. Surplom-
section (mes. 146) ramène le thème de Manfred bant ses trois témoignages, la version
mais dans un phrasé haletant. La cinquième section Discographie live du 18 décembre 1949 avec les Ber-
est celle de la magnifique phrase des cordes
médianes et graves ; on quitte définitivement
comparée liner Philharmoniker (DG) demeure
unique par ses incroyables contrastes
les tons diésés (mes. 156). Dans la sixième section Concentrons-nous sur dix-sept ver- entre tragique intime et révolte déchi-
(mes. 182), un rythme martelé tonne aux cuivres sions significatives. Et laissons donc rante. Sa maîtrise absolument unique
en ut bémol majeur fortissimo, éphémère victoire de côté des enregistrements parfois du temps musical se retrouve dans la
avant que tout ne s’épuise. surfaits, trop prévisibles ou hors sujet, version studio (24 janvier 1951) avec le
La réexposition (mes. 194 à 249) déforme qu’ils soient anciens (Scherchen, Bee- Philharmonique de Vienne (Warner),
savamment les principaux motifs. Ultravéhément, cham, Toscanini, Munch, Paray) ou plus subtil et discipliné, comme dans
exacerbé par les vagues successives des trompettes plus récents (Haitink, Barenboim, le live du 26 août 1953 au Festival de
de la mort, le développement terminal Levine, Vonk, Albrecht, Thielemann, Lucerne (Audite).
(mes. 250 à 292) semble se désagréger dans Wildner, Abbado, Holliger). Les plus
un climat d’obscure fatalité. Ses rythmes ralentissant discophiles (ou les mélomanes les Figures de sobriété
en syncopes ne décrivent-ils pas une agonie ? plus chevronnés) s’étonneront de ne Moins sombre, Kempe n’offre pas la
On retrouve l’ensemble de bois du début de pas trouver Sawallisch/Dresde dans même hauteur de vue avec le Philhar-
l’introduction dans la coda (mes. 294 à 308), les paragraphes qui suivent – c’est monique de Berlin (Testament, 1956),
dernier écho affaibli de la détresse d’Astarté, avant qu’Emi puis Warner ont toujours quoique l’ombre de Furtwängler plane
que deux accords pianissimo de mi bémol mineur oublié Manfred dans les rééditions CD encore sur ses musiciens. Avec eux
ne referment le tombeau de Manfred. de ce cycle fameux (une exception au toujours, André Cluytens (Warner,
Japon cependant). 1957) privilégie la majesté sonore et

42 I
_ Un chant d’amour qui se meurt
de ne pouvoir atteindre son objet. _
l’ampleur de l’architecture  ; il pro- C’est Bernstein, qui fascine par son
longe ainsi l’approche de Rudolf dramatisme exacerbé, ses prises de
Kempe, dans une lecture parfaite- risques (assumées par un somptueux
ment aboutie. A cette conception New York Philharmonic) et son déses-
émouvante par sa sobriété répond, poir empreint d’une sorte de feu sacré
presque dix ans plus tard, celle d’Otto (Sony, 1958). C’est également George
Klemperer (Warner, 1966), dans l’un Szell qui, à Cleveland, ose un tempo
de ses meilleurs disques avec le New d’enfer. S’il concilie une transparence
Philharmonia. Incarnation grave et absolue et une rythmique implacable,
blessée, inoubliable. c’est malgré tout au prix d’un certain
Une tout autre forme de sobriété appa- manque d’ombre et de mystère. Peu
raît dans la première gravure de Carlo importe : il faut avoir entendu cela
Maria Giulini  : l’anxiété du héros (Sony, 1959)… Wilhelm Furtwängler (à gauche), Carlo Maria Giulini
maudit y gagne une sveltesse, un élan, (ci-dessous) sont rejoints sur le podium par un outsider :
un raffinement inouïs, sans rien Derniers sommets Giuseppe Sinopoli (ci-dessus).
perdre de ses vertiges. Et nous goû- Surprise des écoutes comparées : la
tons là les plus beaux phrasés de la vision frémissante et désolée, émi-
confrontation (Warner, 1958). Beau- nemment personnelle, de Giuseppe
coup plus connu, le remake de 1981 Sinopoli avec le Philharmonique de
prend une tournure assez différente. Vienne (DG, 1983). Le chef ose des in-
Une respiration large libère la phrase, flexions d’une grande dynamique,
et le chef impose au Los Angeles Phil- magistralement articulées, étourdis-
harmonic un cantabile d’une tension santes de souffle.
admirablement contenue (DG). A la Du côté des intégrales enfin, le choix
fois grandiose et intériorisé : Giulini est vite fait : seul Mario Venzago, en
© DR — NGV COLLECTION – LELLI E MASOTTI.

tel qu’en lui-même. marge d’une excellente version des


symphonies, rend pleinement justice
Etincelles et feu sacré à l’ambivalence poétique de la « mu-
Aux antipodes, nous retrouvons Carl sique de scène », et notamment aux
Schuricht, avec cette fois l’Orchestre climats étranges des mélodrames.
symphonique de la Radio de Stuttgart L’Ouverture est aussi fantastique,
(Adès/Scribendum, 1960). Ils jouent Venzago exaltant sa progression or-
l’œuvre comme si elle introduisait à ganique avec une exemplaire probité
un véritable opéra, friands de tempos (Philharmonsiche Werkstatt Schweiz,
vifs, de légèreté, de brillant. MGB, 1994).
Dans un style pareillement direct et
vivant, mais avec une matière sonore
beaucoup plus ronde et dense, Rafael E QUATUOR GAGNANT
Kubelik obtient une certaine clarté du
Philharmonique de Berlin (DG, 1963).
La chaleureuse plasticité de leur tra-
vail n’interdit pas les élans parfois
nerveux que l’œuvre appelle.
Plus anguleux, Ernest Ansermet vise
l’allègement maximal avec la Suisse
romande (Eloquence, 1965). Un geste
si classique et épuré chez Schumann Visionnaire Héroïque Limpide Frémissant
ne fera certes pas l’unanimité. Mais Wilhelm Leonard Bernstein/ Carlo Maria Giulini/ Giuseppe Sinopoli/
l’intelligence du propos, oui. Furtwängler/Berlin New York Philharmonia Vienne
(1949, DG). (1958, Sony). (1958, Warner). (1983, DG).
Enregistrées à peu près à la même
époque (bénie), deux autres versions PLAGE 9
ont renouvelé la question avec génie. DE NOTRE CD

I 43
● l’air du catalogue EN 10 DISQUES, UNE INVITATION
AU VOYAGE DANS...
PAR NICOLAS DERNY

Les valses de Strauss


O n ne naît pas roi de la valse, on le devient. Plutôt
que d’hériter l’affaire paternelle, Johann
Strauss II (1825-1899) doit livrer bataille pour
s’imposer contre l’autoritaire Johann Strauss I
(1804-1849), qui lui refuse la carrière de musicien. Lui-même
s’est fait tout seul : après avoir appris le métier aux côtés de
Josef Lanner dans l’orchestre de Michael Pamer, qui fit vire-
Pour Karajan, « la valse, c’est simple. C’est un, deux et… peut-
être trois. » La respiration viennoise – la fameuse Atem-
pause –, qui consiste à légèrement anticiper le deuxième temps
et faire mine de négliger le troisième, passe aujourd’hui pour
idiomatique. Mais… « Authentique » ?

Rebonds
volter le Congrès de Vienne, l’auteur de la Marche de Radetzky Rien n’est moins sûr. L’écoute des anciens nous convainc de
surfe sur le besoin de divertissement de l’Autriche Bieder- la (relative) nouveauté de la pratique : ni les Szell et Kleiber
meier – notamment pendant la saison du carnaval, aux in- des années 1930 ni le jeune Böhm n’y cèdent – pas plus que
nombrables bals privés ou impériaux. Avec son ensemble, il le premier Walter, ici absent. En lieu et place, l’élan qu’ils ne
conquiert la capitale habsbourgeoise, puis l’Europe. Berlioz manquent jamais d’insuffler à l’orchestre-valseur endigue
ne manquera pas de saluer ses œuvres « capricieuses, pi- tout risque d’alanguissement, et monte à la tête.
quantes, d’un rythme neuf, d’une désinvolture gracieusement D’autres plus proches de nous savent ralentir le train pour
originale » (cf. Paroles de musiciens, p.47). chercher davantage de rebond. Déjà plus aucun tempo
Dès octobre 1844, l’aîné de ses fils devient donc son rival, à la trompe-la-mort chez Clemens Krauss, qui veille cependant
tête de sa propre formation – vingt-cinq musiciens avec lui. Si à ne rien perdre du Schwung – la vigueur, l’énergie, l’essor
le succès lui sourit d’emblée, la mort inattendue du patriarche de la battue. Karajan, lui, trouve des inflexions que Willi
cinq ans plus tard lui ouvre un boulevard. Bientôt aidé par les Boskovsky creusera encore pour aboutir au style que l’on
talents conjugués de ses frères Josef et Eduard, il fait évoluer associe aujourd’hui aux incontournables Wiener Philhar-
la fille urbanisée du Ländler vers de quasi-poèmes lisztiens. moniker. Mais les stars du podium invitées à conduire la
Introduction, quatre ou cinq grandes valses répétées et coda Rolls du Musikverein ont tout intérêt à désactiver le pilote
régissent les Accélérations, Beau Danube bleu, Vie d’artiste et automatique, ou bien la nonchalance naturelle de la véné-
bien d’autres qui, dès lors, s’écoutent également assis, dans rable formation prend le dessus. Précision et apesanteur, c’est
la salle de concert. C’est là que le chef entre dans la danse. bien là tout l’enjeu. A chacun sa manière d’y parvenir.
JOHANN STRAUSS II Ivan A. Alexandre en propulsant cette version
dans le quatuor gagnant de L’Œuvre du mois
AN DER SCHÖNEN, BLAUEN DONAU
(Le Beau Danube bleu). qu’il consacrait à la reine des valses – le Danube
Wiener Philharmoniker, George Szell. d’Harnoncourt sur l’Amstel et ceux des Kleiber
1934, DG/notre Indispensable. père (1932) & fils (1989) complétaient le podium
(cf. no 620). De la pureté du trait de chaque
Oubliez le protocole de la grand-messe pupitre au moindre pianissimo, pas un détail
en Eurovision, retour en 1934, quelques qui ne se distingue sous le geste du Hongrois.
années avant le rituel du premier de l’an : tête Et l’orchestre de réagir au quart de tour et de
haute, pied léger mais mollet athlétiquement jouer au millimètre (un effort, dans son cas).
galbé, George Szell incarne ici la grâce A consommer sans modération, puisque
absolue. « Merveille des merveilles », notait sans sucre ajouté.

JOHANN STRAUSS II JOHANN STRAUSS II JOSEF STRAUSS


Accelerationen Wo die Zitronen blüh’n Sphären-Klänge
(Accélérations). (Là où fleurissent les (Musique des sphères).
Berliner Philharmoniker, citronniers). Wiener Philharmoniker,
Erich Kleiber. Wiener Philharmoniker, Carlos Kleiber.
1932, notre Indispensable. Willi Boskovsky. 1992, Sony.
Les images filmées d’Erich Kleiber le 1961, notre Indispensable. L’année 1992 commence par le miracle des
montrent droit comme un «  i  », chef au Sûr de son charme, Boskovsky ne force ja- retrouvailles entre le fils Kleiber et le frère
geste autoritaire – soit tout l’inverse du ma- mais la nature bonhomme de ses collègues Strauss. Sous la sensualité éthérée de phra-
gnétisme hypnotique de son génial rejeton. Phiharmoniker, dont la palette et la pléni- sés caressants, le méticuleux Carlos inter-
Pourtant, rien de militaire dans ces Accélé- tude du trait réchauffent comme le soleil de roge chaque inflexion et garantit chaque
rations, où la mécanique s’emballe ici pour la Belle Italie (premier titre de la pièce). Lui impulsion. Du travail d’alchimiste, sans
mieux permettre à la baguette de louvoyer seul peut déboutonner la veste sans paraître avoir l’air d’y toucher. Résultat : l’orchestre
là. De quoi rendre les couples chèvres et débraillé. C’est que l’Atempause portée à son marche sur l’eau, le Musikverein lévite, et
semer le chaos sur la piste. meilleur signe un geste chorégraphique nous aussi.
souvent imité, jamais égalé.
JOHANN STRAUSS II JOHANN STRAUSS I
Künstlerleben JOHANN STRAUSS II Erste Kettenbrücke-Walzer
(Vie d’artiste). Kaiserwalzer (Valses du pont suspendu).
Wiener Philharmoniker, (Valse de l’Empereur). Concentus Musicus,
Clemens Krauss. Wiener Philharmoniker, Nikolaus Harnoncourt.
1951, notre Indispensable. Karl Böhm. 2012, Sony.
Strauss héritier de la première école de 1973, DG. Parfaitement adapté au petit effectif requis
Vienne ? Krauss le suggère. Moins par la Plus de trente ans après la version très enle- par l’Opus 4 qui lance la carrière solo de
majesté de lignes à la longueur voluptueuse vée de Dresde, changement de décor : le Johann Sr., le Concentus Musicus replace
que dans le dosage des sonorités, la préci- vieux Böhm ne se refuse aucun luxe pour ce qui est encore un enchaînement de valses
sion du geste, la subtilité des accents. Du évoquer le faste de la cour habsbourgeoise. brèves dans le prolongement de la contre-
«  détail  » d’articulation au contre-chant Geste élargi, courbes plantureuses, legato danse. Déjà plus distingué que la musique
d’ordinaire négligé, tout est chantourné gracieux et soupirs rêveurs, l’opulence des des tavernes, mais pas encore assez raffiné
avec un chic absolu, presque comme dans Viennois n’éclipse pas un spleen que la pour les palais : Harnoncourt réussit l’idéal
un menuet de Haydn. coda ne peut plus masquer. Nostalgie, entre-deux.
quand tu nous tiens…
JOSEF STRAUSS JOHANN STRAUSS II
Delirien JOHANN STRAUSS II Wiener Blut
(Délires). Rosen aus dem Süden (Sang viennois).
Wiener Philharmoniker, (Roses du Sud). Chicago Symphony
Herbert von Karajan. Wiener Philharmoniker, Orchestra, Fritz Reiner.
1949, notre Indispensable. Josef Krips. 1960, RCA.
De ses sept gravures – dont un live salz- 1957, notre Indispensable. Reiner se trompe-t-il de Strauss ? Les cordes
bourgeois très classieux (1968, DG) –, les Si aucun micro n’a capté ses concerts du luxurieuses de l’andante paraissent échap-
premiers Délires de Karajan sont sa plus nouvel an de 1946 et 1947, les Roses du Sud pées du Rosenkavalier. Surtout, ni le tempo
belle leçon de style. Au sortir d’un Allegro élancées de 1957 donnent une idée de la dis- général, très large, ni le « Living stereo », qui
maestoso ralenti au possible, la battue tinction de Josef Krips dans ce répertoire. met l’oreille dans un fauteuil, n’attirent
souple mais précise sert les plus merveil- Malgré le flonflon faussement populaire de l’auditeur sur le parquet. Mais les Améri-
leuses transitions et relances, qui cambrent la Valse no 4, leur silhouette et leur port de cains peignent un portrait de Johann que
la phrase sans jamais fragiliser les appuis. tête évoque plus les ballerines de l’Opéra que l’histoire du disque n’est pas près d’oublier.
Pure magie. les couples de la salle de bal. Altier ? Exquis ! Chacun son goût.

I 45
● ce jour-là PETITES ET GRANDES DATES
DE L’HISTOIRE DE LA MUSIQUE
PAR CLAUDE SAMUEL

Napoléon III découvre


La Grande-Duchesse de Gerolstein

24
Ce jour-là, Napo-
léon III avait dé-
cidé de se divertir.
Ce jour-là, l’empe-
reur des Français
AVRIL
1867
(der nier mo -
narque de notre
à lire
pays et… premier
président de la République) voulut as-
Jacques
sister au spectacle qui faisait fureur
Offenbach
dans ce nouveau Paris redessiné par
par Jean-Claude
le baron Haussmann. Ce jour-là, Yon. Gallimard,
comme les nombreux souverains 2000.
étrangers curieux de visiter l’Exposi-
tion universelle, il avait passé la soirée l
au Théâtre des Variétés, salle des Offenbach
Grands Boulevards inaugurée en par David Rissin.
1807 (et toujours en activité !), où Fayard, 1980.
triomphait Hortense Schneider. l
24 avril 1867 : Napoléon III découvre Offenbach,
La Grande-Duchesse de Gerolstein. roi du second
Empire par Alain
Une censure insensée Decaux. Librairie
L’auteur fêté de La Belle Hélène et de académique
La Vie Parisienne avait dû braver une Perrin, 1966.
Commission de censure tatillonne :
« Le titre de Grande-Duchesse nous a
paru pouvoir, eu égard au petit
nombre de personnes princières en
Europe qui portent ce titre, dans les
circonstances actuelles surtout, sus-
citer non seulement des allusions mais
des rapprochements désagréables.
L’inconvénient a été atténué par la dé-
nomination spéciale et toute de fan-
taisie ajoutée à la Grande-Duchesse »
– Gerolstein : clin d’œil aux Mystères
de Paris, le roman-feuilleton de Eu-
gène Sue. Remarque (politique) du
© WIKIMEDIA COMMONS

ministre Jules Fabre : « Sous l’action


du pouvoir impérial, la scène fran-
çaise est devenue un foyer de liberti-
nage et d’impudicité. »
La production de cet opéra-bouffe en
trois actes et quatre tableaux, composé

46 I
PAROLES DE MUSICIENS
PAR NICOLAS DERNY

Hector Berlioz
« Je ne suis pas de ceux qui disent “Ce n’est rien ;
sur un livret du fameux duo Meilhac Belges. A toutes ces têtes couronnées,
ce n’est qu’un faiseur de valses de moins !” Je dis
et Halévy, était somptueuse, avec ses l’Opéra de Paris (dans la salle Le Pele- que c’est beaucoup, car Strauss était un artiste
soixante-douze figurants, ses dix- tier décorée de fleurs et de plantes prê- en tout point », note Berlioz dans le Journal des
huit musiciens chargés de la musique tées par les serres du bois de Bou- débats à la mort de Johann Sr. Il y insistait déjà
militaire et les douze tambours logne) offrit un gala le 4 juin, avec deux ans plus tôt sur l’apport de l’auteur de la
convoqués pour le défilé des gardes. deux actes de L’Africaine de Meyer- Marche de Radetzky à un rythme reconnaissable
Henri Couder, qui décédera l’année beer et deux actes de Gisèle. Mieux entre mille.
suivante, se révéla truculent sous encore : le 1er juillet, eut lieu la distri-
C’est [dans la salle des Redoutes] que la jeunesse
l’uniforme du général Boum, au côté bution des récompenses devant dix- viennoise se livre à sa passion pour la danse, passion
de Catherine Jeanne (dite Hortense) sept mille personnes au Palais de l’In- réelle et charmante, qui a amené les Autrichiens
Schneider dans le rôle-titre. Hortense dustrie, édifié au Champ-de-Mars. Au à faire de la danse des salons un art véritable [...]
Schneider dont la loge était prise d’as- programme : l’Ouverture d’Iphigénie J’ai passé des nuits entières à voir tourbillonner ces
saut pendant les entractes par des en Tauride de Gluck et le Chant du soir milliers d’incomparables valseurs, à admirer l’ordre
bataillons d’admirateurs transis, de Félicien David. Et, cerise sur le gâ- chorégraphique de ces contredanses à huit cents
Hortense Schneider, qui comptait le teau, un Hymne commandé à Rossini personnes, disposées sur deux rangs seulement,
Prince de Galles parmi ses familiers où résonnèrent quatre cloches – fran- et la piquante physionomie des pas de caractère,
et Ismail Pacha, le khédive d’Egypte, çaise, russe, italienne et hongroise – dont je n’ai vu qu’en Hongrie surpasser l’originalité
parmi ses nombreux amants… mais pour lequel notre Gioachino, qui et la précision. Et puis Strauss est là, dirigeant son
bel orchestre ; et quand les valses nouvelles qu’il
écrit spécialement pour chaque
_ Jamais Offenbach n’a eu plus bal fashionable ont du succès,
les danseurs s’arrêtent parfois
de verve, de gaieté, jamais pour l’applaudir, les dames
s’approchent de son estrade lui
jettent leurs bouquets, et l’on crie
peut-être il n’a fait une place plus bis, et on le rappelle à la fin des
quadrilles. Ainsi la danse n’est
large à la grâce et au sentiment. _ point jalouse et fait à la musique
sa part de joie et de succès.
Confirmation dans Le Ménestrel du coulait une retraite heureuse dans sa C’est justice ; car Strauss est un
4 août : « Il n’est guère de souverain villa de Passy, ne se dérangea pas. artiste. On n’apprécie pas assez
l’influence qu’il a déjà exercée sur
ou d’altesse en visite à Paris qui ne Pendant ce temps, Johann Strauss
le sentiment musical de toute l’Europe,
fasse religieusement son pèlerinage à faisait danser les Parisiens. Pendant en introduisant dans les valses les jeux de rythmes
La Grande-Duchesse. Jamais Offen- ce temps, quinze millions de visi- contraires, dont l’effet est si piquant que les
bach n’a eu plus de verve, de gaieté, de teurs parcouraient la seconde Expo- danseurs eux-mêmes ont déjà voulu l’imiter, en
jeunesse et jamais peut-être il n’a fait sition universelle organisée par créant la valse à deux temps, bien que la musique
une place plus large à la grâce et au l’Empire français et admiraient les de cette valse ait conservé le rythme ternaire. […]
sentiment. » Quelques jours plus tard, articles rassemblés par cinquante Les merveilles de Beethoven en ce genre sont trop
l’auteur dirigera l’ouvrage à Vienne mille exposants. Une belle vitrine haut placées, et n’ont agi jusqu’à présent que
dans l’adaptation d’un certain Julius pour Napoléon III, Napoléon le Petit sur des auditeurs exceptionnels : Strauss, lui, s’est
Hopp (Die Grossherzogin von Gerols- dans l’imagerie hugolienne. adressé aux masses, et ses nombreux imitateurs
tein) que la censure autrichienne, mal- Pendant ce temps, Offenbach, dont ont été forcés, en l’imitant, de le seconder.
gré de vives réticences, avait laissé La Grande-Duchesse entamait une L’emploi simultané des diverses divisions de la
mesure et des accentuations syncopées de la
passer… Et il eut droit à six rappels. carrière internationale, préparait son
mélodie, même dans une forme constamment
Robinson Crusoé. « Mon travail va régulière et identique, est au rythme simple comme
Têtes couronnées bien, ma santé moins bien, j’ai des les ensembles à plusieurs parties diversement
Mais c’est vers Paris (Exposition palpitations effrayantes, écrit-il à Eu- dessinées sont aux accords plaqués, je dirai même
oblige !) qu’en cette année 1867 se diri- gène Ritt, directeur de l’Opéra-Co- comme l’harmonie est à l’unisson et à l’octave.
geaient les grands de ce monde : le tsar mique. Espérons pourtant que j’assis- Mais ce n’est pas ici le lieu d’approfondir cette
Alexandre II (arrière-petit-fils de la terai encore à notre succès et, malgré question ; j’osai l’aborder déjà, il y a quelque douze
Grande Catherine), ce souverain libé- l’encadrement des volatilles (sic !), je ans, dans une étude sur le rythme qui me valut les
ral que, quatorze ans plus tard, les ter- désire vivement que ce ne soit pas anathèmes d’une foule de gens dont certes la
roristes ne rateront pas, le Duc de mon chant du cygne. » plupart ne pouvaient se douter de ce que je voulais
Saxe-Cobourg, le prince Oscar de Le chant du cygne, sera, comme nous dire […] Sans être aussi arriérée que l’Italie sur ce
Suède, Bismarck qui attend le bon le savons, Les Contes d’Hoffmann, ce point, la France est encore le foyer de la résistance
aux progrès de l’émancipation du rythme.
moment pour sortir la dépêche d’Ems, chef-d’œuvre que le compositeur ne
le roi du Portugal, le Feld-maréchal parviendra pas achever. Et Sedan au A écouter : J. Strauss I, La Lorelei, Wiener Philharmoniker,
Willi Boskovsky, Nos Indispensables.
von Moltke, le roi et la reine des bout de la route…

I 47
La chronique
D’IVAN A. ALEXANDRE

Nom, prénom
P ost-scriptum à sa mère, de Milan où le petit
Mozart séjourne en quête d’un opéra seria :
« Je baise la main de maman, j’envoie un gros
bisou à ma sœur, et demeure votre… mais
qui ? … Votre bouffon, Wolfgang en Allemagne Amadeo
en Italie De Mozartini. »
Il y a quatre ans, Eric Zemmour courait les plateaux en
Levasseur : « Je serais bien plus glorieux de pouvoir avoir
l’honneur d’écrire pour l’Opéra français, que pour tous
les théâtres italiens. » Ce qui arrivera. Hormis trois pages
chorales et un mélodrame de circonstance, Meyerbeer
n’écrira plus que pour Paris. Né Prussien comme lui, mort
Parisien comme lui, son cadet Offenbach fera tout pareil.
Aux deux les parents ont donné le même prénom :
acceptant de réduire son requiem sur les Trente Glorieuses Jakob. Pourquoi donc l’un se fit-il appeler Jacques, et
aux salauds de Vichy – qui n’ont rien à voir avec les l’autre Giacomo ?
Trente Glorieuses, mais un journaliste sait de quoi se C’est qu’Offenbach se convertit au christianisme et obtint
nourrit un journaliste. Cet automne, la reductio ad après Orphée aux Enfers la nationalité française, quand
Petainum était sur le point de gagner son Destin français Meyerbeer ne changea ni de confession ni de passeport.
quand, trois jours avant la commémoration de l’armis- C’est surtout qu’à la différence du nom le prénom dit plus
tice, voilà que le président de République en personne qu’une origine. Il dit un idéal.
lui vole le sujet. Ne restait au soldat Eric qu’un vieux
dada renfourché depuis septembre : le prénom. _ Le prénom est
Hapsatou, Natacha, « insulte à la France », où étiez-vous
pour y échapper ? Certains estiment avec Jean-Michel
Aphatie que la place du polémiste est à l’asile. D’autres
le rêve d’une réalité
que l’auteur fait le job, le clash restant le meilleur buzz.
Les plus indulgents rigolent. Seria ou buffa, cueillons à
appelée nom. _
notre tour ce fruit défendu, vous allez voir que la mu- Jacques est un esprit, Giacomo un métier. Jacques parle
sique est son jardin. du Boulevard, des jupons, des mots, de Paris qui, en
« Le Soleil qui me suit, c’est le jeune Louis ». Ainsi parle 1860, est un esprit. Giacomo parle de l’Italie découverte
l’Aurore à la fin du Ballet de la Nuit. Louis, quatorze ans à vingt-cinq ans, de la musique, de l’opéra, du métier
et quatorzième du nom, paraît alors dans l’habit qui sera avec lequel il veut être confondu. Le prénom est le rêve
son blason. Sonné par la Fronde, il n’a pas encore reçu d’une réalité appelée nom. Le nom est là, ancré, mal-
la couronne mais déjà retenu la leçon : le royaume sera léable à l’occasion – Aznavourian devient Aznavour
un. Comme le Soleil, central pour ses sujets, éblouissant comme Lulli Lully –, mais il ne vous appartient pas, c’est
pour le monde. Unité accomplie trente ans plus tard à vous qui lui appartenez. Le prénom au contraire traduit
Versailles mais, dès ce soir de l’hiver 1653, associée à un un désir, celui dont vos parents, bonnes ou méchantes
musicien. Or ce musicien, ce double du roi, ce fondateur fées, ont oint votre berceau. En souvenir d’un aïeul, d’un
de l’unité par les arts, ne sera pas natif de Lyon ou de héros, ou en vertu de la mode – quand les Grévy, les
Paris mais de Florence. N’importe le sang ou l’accent : Verne et les Ferry se prénommaient Jules, Massenet aussi
Giovanni Battista Lulli incarnera la musique française. se retrouva Jules –, plus tard à la recherche de racines
En échange de quoi il prendra le nom de Lully et le terrestres ou fictives. Dans sa Sociologie des prénoms
prénom de Jean-Baptiste. (La Découverte, 2014), Baptiste Coulmont élargit le
Tout se passe comme prévu. Au siècle suivant, les cours champ : « Apolline et Hippolyte n’ont pas les mêmes pa-
d’Europe parlent français. C’est la langue des lettres. rents que Cynthia et Sofiane », ni « les mêmes résultats
Le Saxon Händel écrit à sa propre mère en français. au bac ». Papa et maman rêvent tout haut leur descen-
A Paris, Liszt se prénomme François – sa secrétaire ma- dance. Depuis la Libération le rêve est américain – oh !
gyare Janka Wohl publie en 1887 François Liszt, souvenirs combien de Ryan, combien de Jennifer ! Il fut long-
d’une compatriote. Aujourd’hui encore, Pergolèse l’em- temps français. Biffant la dédicace au consul Bonaparte,
porte sur Pergolesi comme Michel-Ange sur Michelangelo. Beethoven signe son « Eroica » « Louis van Beethoven »,
Dans la conversation, placer Iohanne Zebastiane Bârh prénom retenu par les éditeurs de ses sonates et sym-
au lieu de Jean-Sébastien Bach vous donne tout de suite phonies. Quant à Mozart adulte, il ne se nommera lui-
© YANNICK COUPANNEC

l’air trissotin. même qu’une seule fois Amadeus. Jusqu’à sa lettre


Alors, objectez-vous, d’où vient le cas si curieux des illustres aux « Seigneurs de la Municipalité de Vienne » quelques
Jakob ? En 1825, Meyerbeer voit son Crociato in Egitto mois avant sa mort, il préfèrera : Wolfgang Amadé.
triompher salle Favart. Il l’avoue à son ami, la basse Son idéal, son rêve à lui.

48 I
GSTA AD
ACADEMY
19

CONDUCTING ACADEMY
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GSTAAD FESTIVAL ORCHESTRA


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www.gstaadfestivalorchestra.ch

© Felix Broede

STRING ACADEMY
avec Ana Chumachenco, Ettore Causa,
Ivan Monighetti et Janoska Ensemble

VOCAL ACADEMY
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BAROQUE ACADEMY
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Du 7 janvier au 12 février

18 rendez-vous
à ne pas manquer
étonnamment varié. et en beauté à la
Son incursion dans Philharmonie de Paris.
le fiévreux, autant Après l’ouverture confiée
que lyrique, Concerto à notre grand chef
de Schumann excite la berliozien François-Xavier
curiosité. Michael Tilson Roth, voici L’Enfance
Thomas et l’Orchestre du Christ, oratorio
de Paris lui offriront délicieusement archaïsant
un accompagnement interprété par le Chœur
de luxe, complétant de la Radio flamande et
le programme par l’Orchestre de chambre
l’explosive Ouverture de Paris, sous la direction
du Carnaval romain de de Douglas Boyd.
Berlioz et la Symphonie Le lendemain, Fabiel
n° 2 de Brahms. Gabel et l’Orchestre
national d’Ile-de-France
4 accompagnent le mezzo
Week-end épanoui de Karine
Berlioz Deshayes dans quelque
Du 11 au 13 janvier, contrée lointaine,
Paris, Philharmonie. le temps des Nuits d’été.
L’année Berlioz Ce bonheur n’arrive pas
(cent-cinquantième seul : un autre week-end
anniversaire de sa mort) Berlioz nous attend au
2 YUJA WANG commence en trombe même endroit en mai!

1 entre autres) ou
Gitlis & friends
compagnons de route 3
Le 7 janvier, Paris, Nelson Goerner
plus récents (Quatuor
Philharmonie. Le 11 janvier, Lyon, salle Molière.
Ebène, Renaud Capuçon),
On n’ose croire son âge, ils seront tous là pour Est-ce un hasard si les plus grands noms
tant Ivry Gitlis a gardé une grande fête de la nous viennent à l’esprit pour évoquer
son âme et son sourire musique et de l’amitié l’art de Nelson Goerner? Dans Chopin,
d’enfant. Et pourtant : autour d’une personnalité la pureté de son toucher nous fait
le violoniste qui a connu aussi généreuse immédiatement penser à Rubinstein
Huberman, Enesco qu’attachante. et, comme Horowitz, il a plaisir à défendre
et Thibaud (mais aussi la musique si négligée de Clementi. Ces
Barbara, Grapelli et les 2 deux compositeurs seront au programme
Rolling Stones…) vient Yuja Wang de son récital lyonnais, où s’invitera aussi
de fêter ses quatre-vingt- Les 9 et 10 janvier,
l’« Appasionata » de Beethoven. Dans
© MARCO BORGGREVE / DR

seize printemps Paris, Philharmonie.


l’écrin de la salle Molière, l’ancien protégé
et s’apprête à recevoir Un phénomène, Yuja de Martha Argerich n’aura aucun mal
un hommage mérité à Wang. Au-delà d’une à prouver qu’il occupe désormais
la Philharmonie de Paris. technique foudroyante, une bonne place au panthéon du piano.
Complices de longue la pianiste chinoise
date (Martha Argerich possède un répertoire

I 51
là voir et à entendre

6
Haydn au Louvre
Les 16 et 17 janvier, Paris, auditorium du Louvre.
Haydn « Matin », « Midi » et « Soir ». C’est semble-t-il
le secret de Giovanni Antonini pour garder la forme
pendant l’intégrale des symphonies qui devrait
l’occuper chez Alpha jusqu’en 2032. Au Louvre,
les virtuoses vitaminés d’Il Giardino Armonico
ne manqueront sans doute pas de repeindre la trilogie
de 1761 de leurs couleurs éclatantes. Changement
d’ambiance le lendemain à l’heure du déjeuner,
où les jeunes musiciennes du Trio Sora mettront l’auteur
des Saisons (Hob. XV. 27-28) face à… Chostakovitch
GIOVANNI ANTONINI (Opus 8). Grand écart surprenant? Raison de plus.

5 à vingt-six ans, n’en finit et exubérance au Prêtre


Dmitri Maaslev plus d’éblouir par ses roux – saluée, au disque,
Le 15 janvier, Paris, dons, sa curiosité et sa par un Diapason d’or.
Musée d’Orsay. virtuosité ailée. Son jeu Dramaturgie contrastée,
Vainqueur du dernier plein de chic et de brio couleurs exacerbées,
concours Tchaïkovski, devrait faire merveille la scène n’est jamais loin
en 2015, Dmitri Masleev dans le Concerto n° 2 dans ces pages.
a quelque peu pâti de Saint-Saëns, dont L’archet virevoltant de la
du phénomène Lucas on a pu dire qu’il violoniste y croque avec
Debargue (qui n’a reçu commençait comme une gourmandise qui
que le 4e Prix). Ce n’est du Bach et se terminait en exalte l’imprévisibilité
pourtant pas un hasard comme… du Offenbach. jusqu’à l’ivresse.
si le jury, des plus En complément 9
relevés, l’a distingué de programme, Andris Nelsons
parmi une foule de Leonard Slatkin dirige Les 21 et 22 janvier,
concurrents talentueux. son Orchestre national Paris, Philharmonie.
Alors précipitons-nous de Lyon dans le coloré L’Orchestre du
au Musée d’Orsay, Bœuf sur le toit de Gewandhaus de Leipzig
d’autant que son Milhaud et l’imposante et son chef Andris
programme y est Symphonie n° 1 d’Elgar. Nelsons s’installent
des plus prometteurs : pour deux soirs à Paris,
Sonate n° 12 de 8 histoire de nous
Beethoven, quelques Amandine faire voir du pays
pages de Chopin, Beyer avec Mendelssohn et
un Impromptu du Le 20 janvier, Paris, Schumann – l’« Italienne »
méconnu Carl Filtsch et, Théâtre des Champs- de l’un répondra à la
pour finir, la Rhapsodie Elysées. « Rhénane » de l’autre.
espagnole de Liszt, que Dans un célèbre Le 21, après l’ouverture
ce pianiste aux moyens pamphlet publié Mer calme et voyage
enviables fera briller en 1720, Benedetto heureux du cher Felix,
de mille feux. Marcello moquait place au Concerto
© FRANCOIS SECHET / DECCA DAVID-ELLIS

les excès et dérives pour piano du grand


7 de l’opéra vénitien dont Robert. L’occasion
Benjamin Vivaldi était alors le fer de de retrouvailles
Grosvenor lance. Reprenant le titre romantiques avec
Les 17 et 19 janvier, de ce libelle, Amandine Hélène Grimaud,
Lyon, Auditorium. Beyer et ses Incogniti que le maestro a souvent
Le 18, Aix-en-Provence, rendent, avec leur Teatro accompagnée chez
Grand-Théâtre. alla moda, un hommage Brahms. Vous avez dit
Benjamin Grosvenor, tout en virtuosité « affiche de rêve » ? 8 AMANDINE BEYER

52 I
de la salle Molière dans
un périple allant de Bach 13
à Berg, en passant par Riccardo Chailly
Beethoven et Chopin. Le 25 janvier, Paris, Philharmonie.
Programme quelque peu En mettant Chostakovitch et Bartok sur le
allégé – mais tout aussi pupitre de ses troupes scaligères, Riccardo
captivant – quatre jours Chailly sort les Milanais de leur zone de confort.
plus tard pour coller Qu’ils se rassurent : personne ne risque
au format des concerts de se perdre en terres russes en compagnie
du dimanche matin de la de Maxim Vengerov, qui connaît le Concerto
toujours fidèle Jeanine pour violon no 1 de l’auteur du Nez comme
Roze au Théâtre des sa poche. Et si le maestro retrouve à Paris
Champs Elysées. Un les atmosphères, les couleurs et le feu
juste retour des choses du Concerto pour orchestre du Hongrois tel
pour cet ancien élève qu’il l’a immortalisé à Amsterdam (Decca),
de Rudolf Serkin qui la soirée pourrait bien marquer les esprits.
donne à chacune de ses
10 ELINA GARANCA interprétations une force
incomparable.
10 11
Les Troyens Richard Goode
de Berlioz 12
Le 23 janvier, Lyon, Cantates
Du 22 janvier salle Molière. Le 27, de Bach par
au 12 février. Paris, Théâtre des Herreweghe
Paris, Opéra-Bastille. Champs-Elysées. Le 24 janvier, Paris,
Troisième production A soixante-quatorze ans, église Saint-Roch.
des Troyens à l’Opéra- ce grand maître du piano Le 25, Lyon, chapelle
Bastille, depuis se ferait-il enfin moins de la Trinité.
l’inauguration en 1990. rare sur les scènes On pardonnera aisément
Qui oserait encore françaises ? A Lyon, à Philippe Herreweghe
affirmer que la Richard Goode d’être très en avance sur
monumentale fresque embarquera le public le calendrier liturgique en
berliozienne est un
ouvrage maudit ? programmant l’Oratorio
On attend de Dmitri de l’Ascension (BWV 11)
Tcherniakov qu’il puise et deux cantates pour
dans le récit virgilien la Pentecôte (BWV 34
la magistrale inspiration et 68), tant notre joie
visuelle dont il est demeure de le voir
souvent capable. Au remettre sur le pupitre
pupitre, Philippe Jordan son cher Bach,
veille sur une distribution approfondi depuis près

© KARINA SCHWARZ DG / JESSE WILLEMS / GERT MOTHES DECCA


qui, c’est heureux, fait la d’un demi-siècle à la tête
part belle aux chanteurs du Collegium Vocale
français (mais pas de Gand. A Saint-Roch,
seulement). On fonde puis dès le lendemain
beaucoup d’espoirs sur à la chapelle de la Trinité
trois prises de rôle : la à Lyon, le chef flamand
Cassandre de Stéphanie saura à coup sûr cultiver
d’Oustrac, le Chorèbe le galbe légendaire
de Stéphane Degout, de son chœur et de
la Didon d’Elina Garanca, son orchestre, comme
chérie et abandonnée la ferveur de leur
par deux Enée différents, engagement.
Brandon Jovanovich Ô feu éternel, comme
et Bryan Hymel. le proclame la cantate
Ça s’annonce épique. 12 PHILIPPE HERREWEGHE BWV 34 !

I 53
là voir et à entendre

il mène l’extension instrumentale et chorale,


14
Week-end du domaine du lied qui, en moins de dix ans,
Lieder jusqu’aux Tre sonetti di les a propulsés au
Du 25 au 27 janvier, Petrarca de Liszt sommet. Comme
Paris, Philharmonie. et aux Quattro canzoni en miroir, ils donnent
Le lied sur tous les tons. d’Amaranta de Tosti. à entendre Stravaganze
Et même en images : d’amore!, envoûtant
Jonas Dahlberg pare intermède imaginaire
15 remontant aux sources
des sortilèges poétiques La Folle
de sa création vidéo le Journée « Carnets de l’opéra
chant du baryton-basse de voyage » (l’enregistrement a été
Florian Boesch, qui offre Du 25 au 27 janvier, couronné d’un Diapason
au public un bouquet de dans dix villes de la d’or), et ce monument
Volkslieder choisis chez région Pays de la Loire. de la musique sacrée
Brahms, Mahler, Schubert Du 30 janvier au que sont les Vêpres de
et Schumann. 3 février, Nantes, Monteverdi. Qui d’autre,
Plus conventionnels La Cité / Lieu Unique. en deux soirées, peut
sur le papier, les récitals Après avoir mis l’exil au relever pareil défi ?
du ténor Christian Elsner cœur de l’édition 2018
(Winterreise avec le de La Folle Journée 18
maître accompagnateur de Nantes (« Vers un
La Gioconda
Gerold Huber) et de la nouveau monde »),
de Ponchielli
17 RAPHAËL PICHON Du 29 janvier
soprano Annette Dasch René Martin lance
plus divers, de Haydn constituées (Trio au 12 février. Bruxelles,
(avec des raretés signées une invitation au voyage
le Londonien pour ses Wanderer, Quatuors Théâtre de la Monnaie.
Korngold et Eisler) choisi, voulu, rêvé. Le
promettent également thème ne manque pas dernières symphonies au Hermès, Modigliani, Tirée d’une pièce
beaucoup. Quant de déclinaisons à travers regretté Jean-Louis Psophos…), des chœurs de Victor Hugo (Angelo,
à l’Italien de langue les âges et sous la plume Florentz (1947-2004), qui (Tenebrae, Vox tyran de Padoue),
allemande Andrè Schuen, des compositeurs les a effectué une vingtaine Clamantis, Les Eléments, La Gioconda a pour
de voyages d’étude en etc.) et des phalanges cadre la Venise du XVIIe
Afrique et au Proche- baroques et modernes siècle et ses ambiances
16
Rachel Podger Orient, et à qui un (de l’Akademie für Alte de conspirations. A
Le 26 janvier, Boulogne, la Seine musicale. hommage particulier Musik Berlin au Sinfonia Bruxelles, c’est Olivier Py
sera rendu. Avec les Varsovia). Bon(s) qui met en scène
Seconde halte de la saison à la Seine musicale ce grand opéra italien,
Années de pèlerinage voyage(s) sur les bords
pour la violoniste Rachel Podger. Cette fois dont la flamboyance
de Liszt, Harold en Italie de Loire!
à la tête du Brecon Baroque Ensemble, qu’elle dramatique devrait
de Berlioz, les
a fondé en 2007, et en compagnie de la jeune attiser l’imaginaire
compositeurs « marins » 17
mezzo anglaise Ciara Hendrick, pour un Raphaël de Pierre-André Weitz,
Rimski-Korsakov, Roussel
programme remontant aux origines de la Pichon et son fidèle et génial
et Cras, les Américains
musique vocale de Bach. Depuis le maître, Pygmalion décorateur. Sous
à Paris Gershwin,
Buxtehude, jusqu’aux membres d’une dynastie Les 29 et 30 janvier, la direction de
Copland, Carter, Glass
innombrable : Johann Michael et Johann Bordeaux, auditorium l’expérimenté
ou encore les Quatre
Christoph. Clin d’œil ou un pied de nez à ces et Basilique Saint- Paolo Carignani,
Poèmes hindous
respectables aînés, Non sa che sia dolore est Seurin. Du 9 au 11 Martina Serafin et
de Delage, solistes
une des deux cantates en italien attribuées février, Versailles, Béatrice Uria-Monzon
et ensembles ne
au Cantor de Leipzig. Chapelle royale et alternent dans le rôle-
manqueront pas
Galerie des Glaces. titre, se consumant
de matière, parfois
© THERESA PEWAL / FRANÇOIS SECHET

méconnue. Comme C’est un de ces respectivement


toujours, la légion marathons dont Raphaël pour Stefano La Colla
de pianistes mobilisée Pichon et son ensemble et Andrea Carè.
(Angelich, Berezovsky, Pygmalion ont le secret, Débordements
Goerner, Chamayou, et grâce auxquels ils ont passionnels en
Debargue, Queffélec, forgé cette tenue perspective.
tant d’autres encore!) Pages réalisées par Bertrand Boissard, Nicolas Derny,
n’occultera pas la Emmanuel Dupuy, Benoît Fauchet, Mehdi Mahdavi,
présence des formations Laurent Muraro.
2018 | 2019

Concert

Orphéon* La Cie Vocale


et le Quatuor Debussy
présentent
Dans la cuisine d’Offenbach
Le meilleur de l’opéra bouffe

JEUDI 14 FÉVRIER 20 H INFOS | BILLETTERIE


TRANSMETTEURS.FR
Espace 140
Rillieux-la-Pape (69)

SAEM La Folle Journ e – RCS B 483 207 569 – Licences d’entrepreneur de spectacles : 2-1090177 et 3-1090178.
Réalisation LMWR 20 9 – Crédits photos : Getty Images, Shutterstock
SPECTACLES vu et entendu

Et la lumière

56 I
nous
avons
aimé...
UN PEU

fut A l’Opéra-Comique, Maxime Pascal


et Benjamin Lazar transforment
en fascinante odyssée sonore et visuelle
la première des sept « journées » de
BEAUCOUP

PASSIONNEMENT

PAS DU TOUT
Licht, l’œuvre-somme de Stockhausen.

Donnerstag aus Licht de Stockhausen. nocturne éveillé des confrontations physiques


Paris, Opéra-Comique, le 15 novembre. et sonores de cuivres, mais aussi des rappro-
chements – le cor de basset d’Eva avec la trom-
Des mélodies de cuivres – les pette superlative, virtuose et pourtant décon-
« formules » ou motifs chers à tractée, du Michael d’Henri Deléger.
Karlheinz Stockhausen (1928- L’acte III est une apothéose : Stockhausen y
2007) – accueillent le spectateur convoque d’impressionnantes forces orches-
dans les escaliers et le foyer pu- trales et chorales (Jeune chœur de Paris très
blic, signalant une soirée hors norme. Elle l’est, engagé) qui commentent, dans une ambiance
assurément, et pas seulement par sa durée festive et flottante à la fois, le retour de Michael
(plus de trois heures de musique) : la salle aux cieux et la remémoration de son passé. Le
Favart donne en création française Donnerstag, diable est de la partie : Luzifer là encore voit
le premier opéra entier du cycle Licht (« lu- triple (un danseur survitaminé, un trombone
mière », dédié aux sept jours de la semaine), à abyssal, et la basse si libre et confortable de
avoir vu le jour à Milan en 1981. Damien Pass).
Destiné à un théâtre à l’italienne, ce Jeudi est
comme chez lui à l’Opéra-Comique. Quant au Œuvre d’art totale
maître de cérémonie, Maxime Pascal, il s’inté- A partir d’une sobre architecture de praticables,
resse au démiurge allemand au moins depuis le metteur en scène Benjamin Lazar n’a pas à
la création de son ensemble Le Balcon il y a surcharger son spectacle de signes pour donner
tout juste dix ans. L’acte I peut lasser, avec sa vie à un livret déjà très codifié par le composi-
facture aride qui trahit une époque. Mais il teur, même si la portée mystico-cosmique de
dévoile un Stockhausen poignant dans son l’acte final appelle quelques effets (cercle de feu,
intimité, qui se raconte à travers l’enfance de rayons laser…). La dimension théâtrale de la
l’ange Michael, dont la mère est internée et le proposition doit beaucoup à la qualité de la spa-
père part à la guerre. tialisation sonore, spécialité du Balcon.
Le héros comme sa génitrice sont « triplés », Expérience rare, dirigée avec une énergie pré-
incarnés par une voix, un instrument, un corps cise et communicative : on parlerait d’« œuvre
dansant – heureuse idée élargissant le champ d’art totale » s’il s’agissait de filer la métaphore
des possibles. On retient ici la vaillante incar- wagnérienne, comme nous y invitent après les
nation de Léa Trommenschlager (Eva), tout saluts les quelques notes cuivrées que des musi-
comme le cor de basset coloré d’Iris Zerdoud, ciens jouent en surplomb de la place Boieldieu
grimée en femme-oiseau Mondeva. La puis- – on se croirait aux entractes de Bayreuth – pour
© VINCENT PONTET

sance expressive va crescendo ensuite. prolonger l’aventure. Elle n’est d’ailleurs pas
Pivot de l’ouvrage, le voyage de Michael autour achevée : Maxime Pascal a bien l’intention de
de la Terre est un geste purement instrumen- présenter l’intégralité du cycle Licht d’ici à 2024.
tal, qui organise dans une atmosphère de Lumineux projet ! Benoît Fauchet

I 57
l vu et entendu

Sur une mer d’ennui


Simon Boccanegra de Verdi. presque christique dans le finale de l’acte I, celle d’un Simon ne
Paris, Opéra-Bastille, le 15 novembre. mourant pas vraiment, mais qui regagne le cœur du bateau, comme
s’il retournait à une mer originelle et protectrice...
Une production de Calixto Bieito, en général, ça dé- Heureusement, le chef et l’orchestre ont compris les enjeux de l’œuvre.
coiffe. Pas celle de Simon Boccanegra, d’ailleurs co- Fabio Luisi joue sur les contrastes, les couleurs et les climats, aussi
pieusement hué, dont l’indigence et l’absence de éloquent dans les évocations marines que dans le finale du I, où
rythme provoquent un incurable ennui. On se lasse Ludovic Tézier ▶ donne toute la mesure de son superbe baryton Verdi,
vite du décor unique et laid de carcasse de bateau décidément l’un des plus grands d’aujourd’hui. Le timbre a du velours
– « espace mental » paraît-il – qui ne cesse de pivoter dans une pour la tendresse du père et du mordant pour l’autorité du doge, la
désespérante grisaille. On s’agace de l’inutile projection, en gros ligne est patricienne ; et la palette expressive, sans jamais déroger aux
plan, des visages des personnages. lois du beau chant, épouse les doutes et les tourments de Simon.
Ce Boccanegra ressemble au Boris Godounov raté d’Ivo van Hove : De quoi faire de l’ombre au Fiesco scrupuleux mais monochrome de
Bieito ne dirige pas davantage les chanteurs et le chœur, un des Mika Kares, pas – ou pas encore – la grande basse verdienne qu’exige
protagonistes de l’opéra. l’implacable justicier. Il laisse également derrière lui l’Amelia plé-
Que le fantôme de Maria, la fille de Fiesco séduite par le Doge, hante béienne de la surestimée Maria Agresta, malgré ses beaux pianissimi
la scène comme elle hante l’esprit de Simon, ne change rien à la aigus, ou l’Adorno trop stentor de Francesco Demuro. On leur préfère
chose. Ni qu’une vidéo incongrue nous montre, entre les deux par- Nicola Alaimo, dont le Paolo, tout haineux qu’il soit, reste impecca-
ties, des rats se promener sur son cadavre immaculé. Le drame du blement stylé. Le chœur est des grands soirs. Mais l’inégalité du
pouvoir et de la paternité appelle une vision, pas une lecture au ras plateau, sans parler de la mise en scène, fait de ce Boccanegra un
de l’histoire. Deux images, au moins restent : celle d’un Simon spectacle inabouti. Didier Van Moere

Le conte est presque bon Coraline de Turnage.


Lille, Opéra, le 10 novembre.

Nous avions laissé Mark-


Anthony Turnage (né en 1960)
dans les bras de la sulfureuse
Anna Nicole – triomphe à
Covent Garden en 2011. Le
compositeur britannique est de retour en ter-
rain lyrique avec une héroïne plus sage, pour
un « opéra en famille » tiré d’une nouvelle pu-
bliée en 2002 par l’écrivain Neil Gaiman.
Après sa création à Londres au printemps der-
nier, l’ouvrage est donné à Lille en français.
Dans ces conditions, le jeune public ne perd
pas une miette des aventures de Coraline, qui
trompe son ennui en partant explorer son
immeuble : derrière une porte murée, la fil-
lette découvre un étrange univers d’êtres af-
fublés de boutons à la place des yeux, dominé
© FREDERIC LOVINO / AGATHE POUPENEY ONP

par une « Autre mère » – le pendant de son


authentique maman, en réalité une sorcière
qui a fait disparaître les vrais parents et ter-
rorise trois « enfants fantômes ». Avec une
tournette, quelques menus changements de
décor et effets (miroir troublé, vidéo du
couple disparu projetée sur un tissu…), le
spectacle d’Aletta Collins permet de passer
d’un monde à l’autre avec habileté.
A l’enjeu de ce « conte noir » transportant le
spectateur quelque part entre Alice au pays des

58 I
Prison break
De la maison des morts de Janacek.
Bruxelles, Théâtre de la Monnaie, le 11 novembre.

Comment mettre en scène De la maison des morts après Patrice Chéreau,


qui signa, avec le chef-d’œuvre posthume de Janacek, un des spectacles
lyriques les plus aboutis de ce jeune siècle, faisant briller dans les ténèbres
d’inoubliables éclairs sur un au-delà poétique? A cette sublime épure,
Krzysztof Warlikowski répond par la crudité réaliste d’un univers carcéral
contemporain, où les détenus en survêt’ matent des matchs de foot à la télé, jouent
au basket, et bien sûr se castagnent sans ménagement.
Cette brutalité, qui peut rappeler celle d’un certain cinéma, atteint pourtant une forme
de grâce, distillée par une science du mouvement virtuose, où passent les palpitations
et les révoltes du huis clos masculin. La pantomime du II est réglée avec un art
des justes proportions du théâtre dans le théâtre, aussi admirable que la vivacité
des enchaînements. Mais la tension retombe quelque peu au III, où Warlikowski semble
ne pas savoir quoi faire du long monologue de Chichkov – il est vrai que dans ce rôle
court mais décisif, Pavlo Hunka, sans démériter, n’a pas la flamboyance d’un Peter Mattei.
A l’issue de ce récit, Louka Kouzmitch ne s’éteint pas de mort naturelle : il se tranche
les veines, dévoré par la culpabilité de son crime. Et à la fin du voyage au bout de l’enfer,
nul aigle prenant son vol vers la liberté; mais un jeune prisonnier blessé, qui se lève
de son fauteuil roulant et réapprend à marcher – belle idée, en phase avec cette lecture
décidément ancrée dans le réel.
Parmi toute la galerie des prisonniers, plusieurs artistes présents dans la production
de Chéreau retrouvent des personnages qui leur collent à la peau et à la voix.
merveilles, Hansel et Gretel et L’Enfant et les
Au Goriantchikov écrasé par le destin de Willard White, au Louka Kouzmitch insidieux
sortilèges, Turnage répond par une écriture
de Stefan Margita, au Skouratov à l’expressionnisme tendu de Ladislav Elgr, ou encore
fort consonante quoique toujours personnelle,
au vieux prisonnier immuable de Graham Clark, se joint l’Alieïa idéalement adolescent
celle d’un « moderne classique » qui ne craint
de Pascal Charbonneau.
pas de souiller sa partition par des apports
On pourrait rêver, pour rendre justice à l’alchimie des timbres dont Janacek fut le sorcier,
populaires – le jazz avec des cuivres bouchés,
des couleurs un peu plus chatoyantes que celles de l’Orchestre de la Monnaie.
des danses… Son petit orchestre (une quin-
Mais Michael Boder plie chaque pupitre à une discipline de fer, son geste implacable,
zaine d’instruments) boisé (avec clarinette
non dénué de lyrisme, faisant naître au plus profond de la matière sonore une tension
basse), enrichi par le célesta et la harpe pour
qui exhausse les géniales étrangetés sécrétées par la partition. Emmanuel Dupuy
la touche de mystère, reflète bien l’angoisse de
la solitude à la fin de l’acte I. Mais le compo-
siteur ne force pas sur la palette d’humeurs :
on attendait de lui davantage d’ironie, de
souffle, de charme. A moins que la faute en
incombe à la direction musicale d’Arie van
Beek, avare de ces vertus à la tête de son
Orchestre de Picardie.
Le propos aurait gagné à être resserré, quand
l’adaptation en français méritait d’être plus
soignée. C’est d’autant plus frustrant qu’une
fine équipe francophone avait été réunie pour
la défendre. Marie Lenormand et sa diction
limpide en « double » Mère de caractère,
© B.UHLIG LA MONNAIE DE MUNT

Sophie Marin-Degor luxueuse en actrice bur-


lesque sur le tard ou enfant fantôme, Philippe-
Nicolas Martin à l’aise (présence scénique et
élasticité vocale) dans les deux Pères… Sans
oublier la Coraline au grain fruité et corsé à
la fois de Florie Valiquette, soprano québé-
coise dont on devrait entendre parler en 2019,
de Favart à Toulouse et Montpellier. B.F.

I 59
l vu et entendu

Voyage pour orchestre


Thomas Adès avec le Chœur et l’Orchestre de Paris.
Philharmonie de Paris, le 7 novembre.

L’Orchestre de Paris accueillait pour la première fois


à sa tête le grand compositeur, pianiste et chef
d’orchestre britannique Thomas Adès ▶
(né en 1971). Au pupitre, sa puissante silhouette de masse et d’intensité (notamment à la fin) n’ont aucun impact sur
impose une vraie présence physique; s’il n’a pas l’unité de cette cosmogonie envoûtante, en perpétuel mouvement.
la souplesse de bras d’un Andris Nelsons, par exemple, il sait L’oratorio de Michael Tippett A Child of our Time (1944) cultive tout
exactement où il va. Il donne à la géniale Grande Ouverture entier une douleur dénudée, inspirée par l’horreur de la « Nuit de
des Francs-Juges l’élan que nécessite, avec la masse imposante cristal » perpétrée en 1938 par les nazis. Chacune des trois parties
de ses cuivres, « leur terrible puissance et leur sombre fanatisme » se clôt sur un Spiritual qui varie le format rythmique. Écrit par
– Berlioz dixit. Faisant lever les irrésistibles pulsations des sections Tippett, le texte, très poignant, s’inscrit dans une écriture chorale
de cordes comme autant de légères cavalcades, il veille aux exposée qui met en valeur, en particulier dans les pupitres féminins,
contrastes et à la spatialisation des timbres. Ce faisant, il anticipe l’aspect « séraphique » typique des ensembles vocaux britanniques.
sur son propre Polaris, cosmique « Voyage pour orchestre ». Elle rend beaucoup d’entrées délicates, mais le Chœur
La mise en espace exige cinq groupes de cuivres répartis dans de l’Orchestre de Paris s’en acquitte avec un engagement
la salle. Jouées enchaînées, les trois sections de l’œuvre organisent constant. Le quatuor de solistes (Mark Padmore, Michelle Bradley,
une dissémination instrumentale soignée, où la texture « flotte » John Relyea, Sarah Connolly) se distingue, lui, par son dramatisme.
à la façon d’une musique des sphères. Assez retenue, mais On a parfois senti de part et d’autre un rien de prudence :
ininterrompue, la pulsation maintient un scintillement orchestral mais nos musiciens parisiens découvraient l’œuvre, et Adès faisait
où chaque timbre est audible, individualisé en longues lignes connaissance avec eux. Voilà quoi qu’il en soit une nécessaire
allongées, parfois légèrement sinueuses. Les variations d’accents, – quoique tardive – entrée au répertoire. Rémy Louis

L’enlisement au sérail
L’Enlèvement au sérail de Mozart. Compiègne, Théâtre de l’air – mais idéalement, par le format et le caractère, ne serait-elle
impérial, le 24 novembre. Prochaines représentations : pas plutôt une Blondchen ?
Le Mans, Les Quinconces, les 9, 11 et 12 janvier. Le couple de valets (Elisa Cenni et Joseph Kauzman) assure genti-
ment, comme le Belmonte de Camille Tresmontant, timbre sédui-
La Co(opéra)tive est une compagnie d’intérêt public, sant mais contrôle de la ligne et de la vocalise pas toujours sans
qui porte la bonne parole lyrique là où elle n’a pas reproche. Triomphe alors Nathanaël Tavernier : un Osmin avec
toujours droit de cité. Les Noces de Figaro et le toutes ses notes, une vraie rondeur du grave et une présence natu-
Rinaldo de Handel présentés les saisons passées s’im- rellement charismatique, ce n’est pas si courant.
posèrent comme de jolies réussites. Tel n’est pas le Dans la fosse, Le Concert de la Loge montre une belle unité, à défaut
cas, hélas, de L’Enlèvement au sérail parti sur les routes de France d’une palette de couleurs très variée. Julien Chauvin dirige tout en
depuis quelques semaines. assumant le premier violon, d’un geste vif qui oublie un peu trop sou-
L’échec incombe d’abord à un spectacle prétentieux, ignorant tout vent de respirer avec les chanteurs. Bravo pour l’énergie de chaque
ce qui est au cœur de l’ouvrage : l’humour, la poésie de l’étrangeté instant, mais un soupçon de tendresse et d’abandon de-ci de-là ne
exotique, l’ambivalence des sentiments, le thème du monarque serait pas un luxe. E.D.
éclairé… Les dialogues originaux ont été remplacés par une libre
adaptation française, que les chanteurs récitent plantés devant des
micros, égrenant quelques clins d’œil à l’actualité (de Trump à
#BalanceTonPorc) si simplistes qu’ils finissent par provoquer un
certain malaise. Derrière le « message » que veut délivrer Christophe
Rulhes, le théâtre et son rythme de vaudeville s’absentent.
On se contrefiche de ce Pacha Selim sans majesté (Haris Haka Resic),
tenancier de kebab et fan du Galatasaray. De même, la Konstanze
© JC POLIEN / DR

de Sophie Desmars souffre d’un accoutrement de boniche; il faut en


effet n’avoir aucun goût pour obliger une artiste à chanter « Martern
aller Arten » simplement vêtue d’un sweat-shirt, ce qui ne l’empêche
pourtant pas d’affronter avec aplomb les surhumaines pyrotechnies

60 I
vraiment à l’hôpital, où un médecin et une infirmière veillent sur la
Verdistorique malheureuse héroïne. C’est là que la direction d’acteurs s’avère la
plus fouillée, organisant l’agonie tel un ballet morbide que la prota-
La Traviata de Verdi. goniste exécute avec une éloquence corporelle sublimée par les lu-
Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 28 novembre. mières de Jean Kalman. Les deux premiers actes nous ont paru plus
ordinaires, hormis la fête chez Flora, qui tire bénéfice d’un beau
Un grand plateau miroitant, un fond gris, quelques mouvement d’ensemble.
chaises et voilages : Deborah Warner et sa scéno- Comme le spectacle, les grâces du chant vont crescendo. Vannina
graphe Chloé Obolensky ont choisi la voie du dépouil- Santoni semble chercher ses marques dans la tessiture du rôle-titre
lement pour cette Traviata. Il y a aussi des lits d’hôpi- au I, délivrant souvent ses aigus trop haut et trop fort, mais avec un
tal, car un double de Violetta en phase terminale, éclat et une ardeur qui se confirmeront par la suite, à défaut des sub-
omniprésent, assiste à sa propre déchéance. A l’acte ultime, on est tilités bel cantistes dont s’honorent les plus illustres Violetta. L’artiste
mettra finalement la salle à ses pieds, donnant tout d’elle-même dans
un bouleversant « Addio del passato », murmuré sur le souffle – et nul
doute que l’incarnation mûrira encore.
Le timbre à la fois charnel et solaire de Saimir Pirgu fait merveille,
quoiqu’on aimerait que cet Alfredo juvénile soigne un peu plus ses
nuances. Si Laurent Naouri assoit l’autorité de son Germont père
sur la puissance de son grave et un don de comédien qui dit les
doutes du patriarche, lui manquent les phrasés de violoncelle que
les authentiques barytons Verdi se doivent de distiller.
Jérémie Rhorer a souhaité revenir au diapason original (à 432) ainsi
qu’à l’état premier de la partition, avec toutes les reprises. Louables
intentions. Mais dans le vaste volume de l’avenue Montaigne, la sono-
rité des instruments anciens du Cercle de l’Harmonie a parfois ten-
dance à s’étioler, la pâte orchestrale peine à trouver son unité. Là aussi,
les équilibres se bonifieront, la battue toujours vive et ferme du chef
obtenant de ses troupes, au II et au III, une concentration qui faisait
auparavant un rien défaut. E.D.

Les trésors du colosse


Yefim Bronfman, Festival l’Esprit du piano. l’élément surnaturel dans lequel il se reflète, ni air, ni eau, le faisant
Bordeaux, auditorium, le 16 novembre. passer comme un rêve. Le Passepied? Il musarde allègrement
et ouvre fugitivement des gouffres qui se referment aussitôt.
Il est des artistes qui par leur seule présence Yefim Bronfman nous doit d’autres Debussy!
sur scène imposent le silence. C’est le cas de La Sonate D 958 en do mineur de Schubert est tout aussi
Yefim Bronfman ▶. Rare en récital, il se produisait personnelle. Rares sont les pianistes qui ne nous font pas
dans le cadre du festival l’Esprit du piano trouver le temps un peu long à un moment ou un autre de cette
à l’auditorium de Bordeaux. Physique massif, moyens œuvre épique entre toutes. Rien de tel avec Bronfman, qui en
pianistiques herculéens – qui ont rendu célèbres ses interprétations est l’interprète flamboyant. Pas seulement en raison de tempos
de Prokofiev –, tout entier concentré allants, mais aussi par la grâce d’une
sur son clavier, il ouvre son programme force motrice en constant mouvement,
par l’Humoresque de Schumann. Si l’on d’une vitalité que rien ne semble pouvoir
admire l’assise solide, la polyphonie freiner, d’un souci de l’expression
fouillée et la sonorité de bronze, permanent. Aucun maniérisme ne vient
le contrôle instrumental ne permet guère entacher cette vision dont le geste
© DR / THÉÂTRE DES CHAMPS-ELYSÉES

de lâcher-prise – sans même parler de la pianistique splendide magnifie la pureté


dimension fantasque. Mais quel bonheur et la simplicité des intentions. Que jouer
que cette Suite bergamasque de après cela ? Le pianiste américain jette
Debussy, sans doute la plus passionnante son dévolu sur la Sonate K 11
entendue en cette année anniversaire de Scarlatti, dans la même tonalité.
– disques compris! Rarement le Menuet Un joyau qui lui permet de déployer,
aura dévoilé autant de richesses cachées, là aussi, des trésors de subtilité.
le Clair de lune traversé avec cette grâce Bertrand Boissard

I 61
l vu et entendu

Concours d’excellence
Concours Long Thibaud Crespin.
Paris, salle Cortot et auditorium de Radio France,
du 1er au 10 novembre.

Le Concours Long Thibaud Crespin retrouve enfin tout


son lustre. Sous la présidence de Renaud Capuçon, la
glorieuse compétition française a été repensée dans
le moindre détail. Guillaume Sutre, ancien premier
violon du Quatuor Ysaÿe, a eu la responsabilité de sé-
lectionner les candidats par des auditions aux quatre coins du monde.
Afin d’élargir leur horizon, Renaud Capuçon a, quant à lui, renouvelé
en profondeur le choix du répertoire pour sortir des pages usées – si
j’ose dire jusqu’à la corde. C’est ainsi que l’on a pu entendre des pièces
de Telemann ou la périlleuse Fantaisie de Schumann, à côté d’œuvres
Finale du Concours de Genève. plus familières des concours signées Ysaÿe ou Paganini. Un luthier,
Victoria Hall, le 8 novembre. Pierre Barthel, est venu examiner les violons de chaque candidat afin
que le jury puisse juger en connaissance de cause.
Un jury intelligent : voilà qui fait plaisir ! A l’issue de Quarante-neuf jeunes gens de quinze nationalités avaient été retenus,
la prestation de Dmitry Shishkin, 26 ans, qui succède leur haut niveau ayant été d’emblée souligné. Si trois Français ont
au Thaïlandais San Jittakarn (trop uniforme dans le atteint la demi-finale, la finale s’est disputée entre une Américaine
Concerto n° 3 de Beethoven pour avoir une chance de (Mayumi Kanagawa), deux Russes (Daniel Kogan et Dmitry Smirnov),
l’emporter), on craignait pourtant que les jeux soient une Anglaise (Louisa Staples), une Ukrainienne (Diana Tishchenko ▼)
faits. Shishkin est en effet le prototype même du candidat se fondant et un Japonais (Arata Yumi). Un jury prestigieux, rajeuni et ouvert, a
parfaitement dans l’ « esprit concours » : choix attendu d’un concerto su donner leurs chances à des musiciens sortant du moule habituel,
payant (le 3e de Prokofiev), apte à démontrer l’étendue de sa maîtrise forts de tempéraments très différents.
technique et un jeu impeccable. On se dit alors que la partie s’an- Parmi les nouveautés, l’inclusion en finale d’une épreuve de trio (un
nonce très difficile pour l’ultime candidat, Théo Fouchenneret ▲, mouvement de Schubert) permettait de juger les interprètes sur
dont c’est le premier « grand » concours ; d’autant qu’il a choisi un d’autres critères que la virtuosité soliste. Une œuvre spécialement
concerto au ton beaucoup plus intime et délicat, ce 3e de Bartók qui composée pour l’occasion et un choix original de sonates, sans oublier
n’a jamais fait se lever les foules. le périlleux Bœuf sur le toit de Darius Milhaud, complétaient l’épreuve
Avec sa barbe fournie et déjà quelques cheveux gris, il fait plus que de récital, lors de laquelle les accompagnateurs se sont montrés exem-
ses vingt-quatre ans. Dès le tout début, on est frappé par une pré- plaires. Quant à celle de
sence et un son plein et intense. Rapidement, les contrastes nous concerto qui clôturait les ré-
saisissent. Alors que les deux précédents candidats paraissaient sur jouissances (en deux soirées
la défensive, offrant une simple lecture, Fouchenneret nous convie avec la participation de l’Or-
à une véritable interprétation. Le deuxième mouvement, le cœur de chestre national des Pays de la
l’œuvre, une de ces musiques nocturnes dont le compositeur hon- Loire dirigé par Pascal Rophé),
grois avait le secret, distille une émotion poignante. Les phrasés elle eut pour principale parti-
sont la vie incarnée et se marient idéalement à un excellent orchestre cularité d’imposer aux candi-
de la Suisse Romande dirigé par Peter Oundjian, qui de toute évi- dats l’adagio du Concerto n° 1
dence connaît la partition comme sa poche. Dans le dernier mou- de Haydn, avant un grand opus
vement, le plus brillant, Fouchenneret fait assaut d’une solidité à romantique de leur choix.
toute épreuve. Un grand moment, chaleureusement applaudi par le A l’issue d’un match très dis-
© ANNE-LAURE LECHAT / BENCHIK

public, venu en nombre au Victoria Hall de Genève. puté, c’est la lumineuse Diana
Il fallait un moment de grâce pour renverser la vapeur. Par sa sen- Tishchenko qui s’est imposée,
sibilité, Théo Fouchenneret nous l’a offert. Le jury a dû se poser la Mayumi Kanagawa et Daniel
question : devait-il récompenser un pianiste aux doigts parfaits, Smirnov se voyant attribuer les
mais assez froid et peu original, ou faire preuve d’audace ? Louons 2e et 3e Grands Prix dans un
Joaquin Achucarro, son président, pour cette victoire ex aequo qui, palmarès incontestable. Un
au côté de Shishkin, permet aussi de distinguer un véritable artiste. grand millésime.
B. B. Jean-Michel Molkhou

62 I
Il était une fois…
Cendrillon de Massenet. le meilleur parti, alternant moments
Nantes, Théâtre Graslin, le 29 novembre. de franche animation et phases de temps
suspendu. Les motifs de réjouissance sont
Bonheur de retrouver nombreux sur le plateau, à commencer
la Cendrillon de Massenet, par la Fée de Marianne Lambert, un amour
pur joyau unissant sur un pied de soprano léger dont le timbre fruité
d’égalité humour, poésie et la vocalise surnaturelle s’envolent vers
et merveilleux. Homme- la stratosphère avec une aisance de
orchestre de cette nouvelle production funambule. Même si le legato grisonne
(à la fois metteur en scène, décorateur, fâcheusement, François Le Roux prête
costumier et éclairagiste !), Ezio Toffolutti à son Pandolphe un style et une diction
feuillette quatre actes durant un album toujours exemplaires. Rosalind Plowright
de toiles peintes au charme désuet, dans a en revanche plutôt tendance à hurler
lequel s’enchâsse une narration troussée qu’à chanter les méchantes répliques
de façon un rien statique, rehaussée par de Madame de la Haltière… Dans le rôle-
quelques appréciables touches de fantaisie : titre, ◀ Rinat Shaham orne ses phrasés de
les tenues excentriques de ces dames, troublantes délicatesses avec, dans la voix,
les danses qui ne se prennent pas au sérieux juste ce qu’il faut de velours et de rondeur
réglées par Ambra Senatore. Si la magie – un bémol toutefois pour la sculpture des
du rêve éveillé opère, on est loin de mots, qui mériterait plus de limpidité. Cette
l’imagination débridée dont débordait touchante Cendrillon est aimée par le Prince
le spectacle signé naguère par Laurent Pelly de Julie Robard-Gendre, mezzo plus sombre,
(DVD Erato, Diapason d’or). Il faudrait, idéalement androgyne, faisant passer dans
pour exalter les sortilèges de la partition, la vibration charnelle de ses emportements
un orchestre à la palette un peu plus un mélange de flamme et de lassitude assez
flatteuse que celle du National des Pays irrésistible. Ils vécurent heureux et eurent
de la Loire. Mais Claude Schnitzler en tire beaucoup d’enfants… E.D.

Jubilation
Michail Jurowski et l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine.
Bordeaux, auditorium, le 30 novembre.

Fils de compositeur et père de deux chefs d’orchestre


eux aussi de renommée internationale, Michail
Jurowski (né en 1945) a la main sûre, les accents pé-
remptoires et l’autorité naturelle d’une chef formé
à l’école russe (il fut assistant de Guennadi Rojdes-
tvenski). Etonnamment lente et hiératique, sa vision de l’Ouverture
de Coriolan est d’un ton épique mais surtout désespéré, d’une rare
hauteur de vue malgré une sorte de dédramatisation des modula-
tions harmoniques, alors même que Beethoven va plus loin que
jamais dans le jeu des crescendos et des ruptures. En contraste pour orchestre ! Se gardant de circonscrire cette œuvre à son côté
absolu, la fluidité précise et quasi analytique, mariée à un entrain « américain » ou à son inspiration plus intériorisée pénétrant au cœur
rythmique irrépressible, conférée à la Suite du Mandarin merveil- de « l’âme magyare », Michail Jurowski ▲ rend cette opposition ca-
© JEAN-MARIE JAGU ANO / DR

leux de Bartok, en exalte paradoxalement le geste violent, d’une duque. Il développe une conception très aboutie et sans faiblesse, tout
puissance panique parfois terrifiante et ailleurs comme scrutée de à la fois noble et engagée, intellectuelle et impulsive, ludique et tra-
l’intérieur. Galvanisés par l’enjeu, les pupitres de l’Orchestre natio- gique. Loin de « faire un sort », dans chacun des cinq mouvements, à
nal Bordeaux Aquitaine se surpassent. tel ou tel passage pour passer précipitamment au suivant, le chef russe
Que n’a-t-on fréquemment opposé, et souvent jusqu’à la nausée, l’au- impose une admirable ligne directrice et bâtit en orfèvre une archi-
dace iconoclaste et révolutionnaire du Mandarin merveilleux à l’écri- tecture que l’orchestre traduit avec émotion, chatoiement et une sorte
ture soi-disant plus facile, accessible et « grand public » du Concerto de jubilation de chaque instant. Patrick Szersnovicz

I 63
l vu et entendu

Messe blanche

Kopernikus de Vivier. inventés (avec onomatopées) ? Pour achever en beauté le « portrait


Paris, Espace Pierre Cardin, le 4 décembre. Claude Vivier » du Festival d’automne, le metteur en scène américain
a signé l’un de ces gestes épurés dont il est passé maître. Le « rituel
Assassiné à Paris alors qu’il n’avait pas trente-cinq de mort » rêvé par le Québécois s’incarne dans la simple présence,
ans, talent parmi les plus singuliers et attachants de les déplacements économes des chanteurs et instrumentistes, vêtus
sa génération, Claude Vivier (1948-1983) a composé à d’un blanc immaculé des épaules aux pieds, entourant ou surplom-
l’automne de sa courte vie un ouvrage lyrique à forte bant le corps immobile d’un homme – sans vie jusqu’à l’éveil, sé-
charge autobiographique, Kopernikus, créé à Mon- quence à laquelle le danseur-chorégraphe Michael Schumacher
tréal. « Pourquoi un opéra en 1980 ? », s’interrogeait dans le pro- confère beaucoup de grâce.
gramme de salle le compositeur canadien, qui répondait ainsi : Le temps (près d’une heure trente) s’écoule dans un au-delà de la
« Toujours l’être humain aura besoin de représenter ses fantasmes, narration jamais pesant, grâce aux subtiles mélodies et jeux d’inter-
ses rêves, ses peurs et ses aspirations ». Et Vivier de convoquer sept valles que tisse Vivier, ici redevable à son amour pour l’Extrême-
instrumentistes et autant de chanteurs incarnant comme dans un Orient et au Stockhausen de Stimmung. Les cuivres (dont une trom-
songe Agni, divinité du feu dans l’hindouisme, et autour d’elle un pette en écho), les bois (trois clarinettes), les percussions à jardin et
panthéon d’êtres mythiques (le Lewis Carroll d’Alice, Merlin l’en- les voix soumises à divers modes d’émission (diphonie, vibration sous
chanteur, une sorcière, la Reine de la Nuit, un aveugle prophète, l’effet de la main devant la bouche…) brodent un exquis canevas de
Tristan et Isolde, Mozart, le Maître des eaux, Copernic et sa mère). timbres. L’ensemble Roomful of Teeth aménage ce théâtre des voix
Le compositeur confessait ne pas en avoir tiré « à proprement parler saisissant, les musiciens de l’Instant Donné conjuguent précision et
© VINCENT PONTET

une histoire », mais « une suite de scènes » reflétant sa « vive sensi- beauté du trait. Une musique magnifiquement onirique, incantatoire,
bilité » en plus d’un lien étroit à sa propre enfance. tombée d’un ciel étoilé, que l’on est heureux de découvrir dans l’écrin
Qui mieux que ce généreux lutin de Peter Sellars pouvait donner flatteur conçu par Sellars l’année où le météorite Vivier aurait fêté
forme et vie à ce livret improbable mêlant le français et des langages ses soixante-dix automnes. B.F.

64 I
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7 Mazurkas, Berceuse… Couperin : Messe pour les paroisses. Debussy : Jeux, Les trois sonates, Mélodies. Dvorak : Symphonie no 8, Quintette avec piano.
Forqueray : Pièces de clavecin. Franck : Symphonie, Sonate pour violon et piano, Variations symphoniques. Granados : Goyescas, Scènes romantiques. Liszt :
Sonate en si mineur. Mahler : Symphonie no 5. Mendelssohn : Concerto pour violon, Trio op. 49. Mozart : Don Giovanni, Requiem. Purcell : Didon et Enée.
Saint-Saëns : Symphonie no 3. Bizet : Carmen (Suite), Patrie. Satie : Parade, Gymnopédies, Trois morceaux en forme de poire... J. Strauss : Valses célèbres. Rossini : Ouvertures.
Tchaïkovski : Symphonies nos 4, 5 et 6, Francesca da Rimini.
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LE DISQUE
janvier 2019
72 LES DIAPASON D’OR
74 La collection
des Indispensables
76 L’île déserte
de Jean-Philippe Grosperrin
78 Rééditions
85 L’événement
86 LES 160 CRITIQUES
124 Le coin du collectionneur
126 Les vidéos

PAGE 85

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PAGE 126
© DR

PAGE 74 PAGE 124

I 71
● Le choix de la rédaction

DIAPASON D’OR
NOUVEAUTÉS
● CRITIQUE P. 85 ● PLAGE 1 ● CRITIQUE P. 112 ● PLAGE 2 ● CRITIQUE P. 102 ● PLAGE 3 ● CRITIQUE P. 101 ● PLAGE 4

COUPERIN SCHUBERT JOSQUIN HOLST


L’œuvre pour clavecin. Symphonies nos 5 et 8. Messes « Gaudeamus » « Orchestral Works », Vol. IV.
Carole Cerasi. Wiener Philharmoniker, et «L’Ami Baudichon». Tallis BBC Philharmonic, Andrew Davis.
Metronome. Claudio Abbado. DG. Scholars, Peter Phillips. Gimell. Chandos.
Des Idées heureuses aux Ombres Soyons honnête, c’est à la 8e L’intégrale des dix-huit messes Non, Holst ne fut pas que
errantes, c’est un roman du et certes pas à la 5e que ce CD, approche de sa fin, les Tallis l’homme des Planètes !
Grand Siècle qui s’ouvre sous déjà trop court, doit cette Scholars n’ont décidément pas De l’ardente et juvénile Winter
les mains de Carole Cerasi. distinction. Cette « Inachevée » leur pareil pour affûter les Idyll (1897) à l’ultime Scherzo
L’aventure de l’interprète inédite du 31 mai 1971, rythmes et projeter l’oreille (1934), l’intégrale désormais
devient celle de l’auditeur happé une des plus noires qui soit, au cœur de vertigineuses confiée à Andrew Davis livre un
par le feuilleton des 27 Ordres. vous hantera longtemps. permutations contrapuntiques. nouveau et généreux plaidoyer.

Le choix de Le choix de

RÉÉDITIONS VIDÉO
● CRITIQUE P. 108 ● PLAGE 6 ● CRITIQUE P. 78 ● CRITIQUE P. 79 ● PLAGE 7 ● CRITIQUE P. 126

PURCELL SERGIU CELIBIDACHE HENRYK SZERYNG BELLINI


Twelve Sonatas of three parts. « The Munich Years ». « Complete Philips, Mercury Norma. Sondra Radvanovsky…
Retrospect. Linn. Warner. and DG Recordings ». Decca. Carlo Rizzi/David McVicar. Erato.
Douze sonates à première vue Warner réunit dans un coffret Soit, une bonne partie des Une régie peaufinée dans
si faciles que personne, avant de 49 CD les live munichois 44 CD revient au Szeryng sévère le détail, une affiche de rêve,
Sophie Gent et ses amis, n’avait (1979-1996) de Celibidache, et doctoral. Mais le reste ! un orchestre brillant de mille
pris le temps d’y lire tant de précieux témoignages sur l’art Cette intensité du timbre, feux : le Met nous offre « la »
raffinements, d’incertitudes, du chef roumain… allergique cette ascèse voluptueuse sont version vidéo du chef-d’œuvre
de rêveries, d’emballements. au disque. uniques à tout jamais. de Bellini.

Le choix de
72 I
CHAQUE MOIS, LE MEILLEUR DU DISQUE
CLASSIQUE, D’UN SEUL COUP D’ŒIL !
COLLECTIONNEUR INDISPENSABLE
● CRITIQUE P. 122 ● PLAGE 5 ● CRITIQUE P. 106 ● CRITIQUE P. 124 ● PLAGE 10 ● RENDEZ-VOUS P. 74

SPLENDOR DA CIEL PROKOFIEV WILHELM BACKHAUS JOHANN STRAUSS & FILS


« Musique redécouverte d’un Sonates pour piano nos 2 et 5. « HMV Recordings 1925-1937 ». « Un bal à Vienne au temps des
manuscrit florentin du Trecento ». Lukas Geniusas. « Complete pre-War Beethoven Strauss ». Clemens Krauss,
La Morra. Ramée. Mirare. Recordings ». APR. Herbert von Karajan, George Szell,
2013 : un miracle de technologie Lukas Geniusas, multiplie Deux doubles CD nous invitent Karl Böhm, Willi Boskovsky…
sauve un manuscrit… recyclé les prises de risque dans à suivre le Backhaus quadra- Vous n’avez pas le courage
il y a des siècles. 2018 : les ces deux sonates de jeunesse, quinquagénaire, pianiste de chasser les trésors épars
alchimistes de La Morra où Prokofiev semble être intellectuel et virtuose sanguin commentés par Nicolas Derny
font revivre ces témoignages à lui seul dix compositeurs. (les deux pôles d’un Opus 111 dans son Air du catalogue
d’une avant-garde médiévale Première étape d’une proprement incomparable). à trois temps (cf. p. 44) ? En
italienne qui sidérait l’Europe. intégrale ? Touchons du bois. Phénoménal et inclassable. voici l’essentiel. Et plus encore.

Le choix de

DÉCOUVERTES
● CRITIQUE P. 98 ● PLAGE 8 ● CRITIQUE P. 105

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GOUNOD MARTINU
Le Tribut de Zamora. What Men Live By ? Vous pouvez aussi
Orchestre de la Radio de Munich, Orchestre philharmonique tchèque,
Hervé Niquet. Palazzetto Bru Zane. Jiri Belohlavek. Supraphon. vous abonner par téléphone au
Vingt ans après Faust, Gounod Ce bref tableau chrétien de 1952 01 46 48 47 60
livrait son ultime opéra (1881). doit être chanté, en anglais,
Hervé Niquet le tire de l’oubli à « comme une chanson
ou sur
Munich, avec un Christoyannis populaire, sans pathos », dixit www.kiosquemag.com
tout feu tout flamme. Martinu. Mission accomplie.

I 73
● La collection des Indispensables

Votre CD
Des enregistrements rares ou légendaires sélectionnés par les critiques de Diapason.

P
as de saison pour la formulé comme Me Sénard dans
valse. En 1929, soit dix le procès de Madame Bovary,
ans avant d’instituer la la dame «  s’appuie la tête sur
tradition du 1er janvier l’épaule du cavalier, dont la jambe
dans la salle dorée du l’embarrasse ». Si l’Eglise du XIXe
Musikverein, c’est au Festival de siècle réprouve, les baguettes les
Salzbourg que Clemens Krauss plus lascives d’après-guerre savent
prend l’habitude de diriger les tirer parti de ses sortilèges.
Wiener Philharmoniker dans un
programme entièrement consa- Plaisirs coupables
cré à la famille Strauss. De ces Qui refuserait d’inscrire Karajan
soirées estivales, aucune trace sur son carnet de bal après avoir
sonore. Mais des célébrations du entendu avec quelle souplesse
jour de l’an fixées au disque, rien charmeuse il enlace sa parte-
que de l’immortel. Plus de vingt naire quand il s’agit d’Aimer, boire
ans après Le Beau Danube bleu et chanter ? L’œil qui frise dans le
royal de Szell, ses valses ont, elles Perpetuum mobile, le fringant
aussi, le port princier. Qui d’autre Herbert s’avère surtout insurpas-
lit les Feuilles du matin avec une sable dans l’art de nous faire lan-
telle distinction  ? Si tout n’est guir – écoutez ses Transactions,
qu’absolue clarté, superbement aux courbes à se damner. Entre
nuancé, rien ne paraît cassant, robe du soir et Drindl tradition-

110
et encore moins fragile – écou- nel, il ampute les Légendes de la
tez l’énergique fouetté mis à forêt viennoises de leurs douze
l’Opus 263 de Josef. Seules riva- premières mesures pour mieux
lisent d’aristocratie les Roses du démarrer sur les chapeaux de
Sud selon Krips. roues. Ce qui lui permet d’accen-

n
Avant de creuser l’Atempause tuer le contraste avec la sérénade

o
qui nous transporte à Vienne, du violoncelle (Langsam) et de la
les chefs virevoltent en pressant cithare (Ländlertempo). Le reste
volontiers l’allure. Sans s’obliger n’est que merveille stylistique et
à filer droit, au contraire. Ainsi, orchestrale.
même débarrassé du style hors Des chefs conviés à notre fête,
d’âge des gravures berlinoises seul Willi Boskovsky lui conteste
Valses, polkas, perpetuum mobiles, des années 1920 (senza vibrato, le titre de Wiener lover. Derrière le
ma con molto glissando), les chan- balancement faussement débon-
quadrilles et marches de JOSEF STRAUSS gements de direction qu’imprime naire du successeur de Krauss
et JOHANN STRAUSS I ET II. Erich Kleiber aux Accélérations aux commandes du concert du
donnent le tournis. Au sortir nouvel an (1955-1979), certains
Hilde Güden, Rita Streich (sopranos). d’une marche introductive au pas voient une forme de routine. Les
Wiener Philharmoniker, Herbert von Karajan, vivement cadencé, le jeune Böhm, mélancoliques, eux, n’entendent
Josef Krips, Clemens Krauss, Willi Boskovsky, à Dresde, parie aussi sur d’irré- que tendres soupirs  : soit ce
sistibles envolées pour provoquer regard rêveur et un peu triste que
George Szell. Orchestre de la Radio de Berlin, l’ivresse dans la Valse de l’Empe- les introductions portent sur les
Kurt Gaebel. Berliner Philharmoniker, reur, censée célébrer l’amitié entre trois temps tout en rondeur et en
François-Joseph d’Autriche et souples ricochets – comme dans
Erich Kleiber. Orchestre de la Staatskapelle Guillaume II d’Allemagne. la Lorelei de 1961, légèrement
de Dresde, Karl Böhm. Danger moral de la danse qui embrumée d’échos du premier
nous occupe  : la vertigineuse romantisme allemand. Musique
« Les Indispensables de Diapason » révolution des couples va de pair légère ? Moins qu’il n’y paraît.
no 110 (2 CD). Ø 1932-1961. TT : 2 h 42’. avec l’imbrication des corps – où, icolas Derny

74 I
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des Indispensables de Diapason
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68 - Larrocha 66 - Rubinstein 60 - Monteverdi 54 - Moussorgski


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● L’île déserte de JEAN-PHILIPPE GROSPERRIN

LES 100 DISQUES QUE


UE TOUT MÉLOMANE DOIT CONNAÎTRE
o
n 83
Berg
Sieben frühe Lieder.
Margaret Marshall,
Geoffrey Parsons. DG, 1984.

L
a nuit. Du piano, pulsation lente et régulière, montent franc que dans la célébration expansive du Rossignol, courbe
des accords par tons entiers ; la voix, elle, s’incline, conduite dans un constant dialogue avec Geoffrey Parsons.
d’un geste précis, pour évoquer les nuages, la brume Le pianiste assume exactement ce que Berg doit à Brahms,
dans la vallée, les sentiers qui y descendent ; puis elle cultivant et contenant une plénitude sensuelle qui ne fait pas
s’élève quand « soudain tout se dévoile », quand regretter l’orchestre.
« s’ouvre le vaste pays », ou quand les profondeurs de l’obs- « Wander- und Wunderland » : en réponse au paysage initial
curité libèrent des scintillements dans le silence. de Nacht, le dernier lied traverse sans repos ce « pays de
Ce nocturne inaugural des Sieben frühe Lieder – les sui- marche et de merveille ». La cantatrice ne s’arrête pas non
vants déclineront les résonances érotiques du crépuscule plus, explorant chaque monde, renouvelant l’attention dans
ou de la nuit d’été – contemple un espace de majesté, de les clausules. L’exaltation finale («  dich ganz erfüllt  »)
pureté (« so traumhaft rein ») mais respire l’imminence contraste avec l’errance de Schilflied, mais non moins avec
d’on ne sait quel événement. « O gib acht! » : fais attention… le désir fixe dont vibre « so reich an Sehnsucht » à la fin de
Nulle métaphysique, mais une âme qui « boit la solitude » : Liebesode. Pour ces amants étendus, Margaret Marshall
« Trinke Einsamkeit ! » trouve une lumière équivoque, encore différente de celle qui
En août 1984, les disques de Margaret Marshall avaient émane des vers de Rilke : Traumgekrönt est souverainement
déjà montré un accomplissement hors pair dans la musique phrasé, jusqu’au point où la nuit (« erklang die Nacht »)
du XVIIIe siècle (Handel, Vivaldi, Mozart), quelques mois résonne à la fois comme révélation et comme énigme.
plus tard elle saurait exhaler comme personne l’inquiétude
transcendante de Haydn (Missa in angustiis). On ne l’atten-
dait guère dans le programme que Deutsche Grammophon
lui confiait en vue du centenaire de Berg : le groupe des Sept
lieder de jeunesse (1905-1908) dans leur version sans
orchestre, l’ode contemporaine An Leukon (écho intense
au flux du temps qui emporte Sommertage, dernier des
Sept), enfin Schliesse mir die Augen beide dans ses deux états
(postromantique en 1907, sériel en 1925).
Mais justement  : à distance des parfums entêtants de
Strauss comme des subtilités émaciées, la tenue classique
du chant (netteté du dessin, domination des accidents dyna-
miques de la phrase longue) égale l’attention au mystère ●Berg : ● Berg : ●Berg :
des poèmes. Les sonorités particulières de ce soprano Altenberg Lieder. 7 frühe Lieder. Der Wein.
rayonnant, sa tension si noblement expressive, la pointe Margaret Price, Anne Sophie Dorothea Röschmann,
London Symphony von Otter, Wiener Wiener Philharmoniker,
charnelle de son timbre avec alors un rien d’acidité ou
Orchestra, Claudio Philharmoniker, Pierre Boulez.
d’amertume, servent les visages divers des Sept lieder. Sou- Abbado. DG. Claudio Abbado. DG. DVD Cmajor.
rire audible pour la paix domestique (Im Zimmer), plus

76 I
À la une...

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l Rééditions

Himalayen
Warner réunit en un coffret les live munichois de Sergiu Celibidache, dont la publication débutait
en 1998, deux ans après sa mort. Précieux témoignages sur l’art d’un chef allergique au disque.

© DR.
O
ublions les infantiles mais d’un style jusque-là presque vif-argent à de la 5e. Il évite en majesté l’écueil du wagné-
réjouissantes vacheries balan- cette monumentalité qui allait demeurer risme, tout en décortiquant les hardiesses
cées sur ses collègues et la jusqu’au bout sa marque de fabrique, reste harmoniques et contrapuntiques. L’huma-
terre entière, jetons également un mystère. niste épris de polyphonie franco-flamande
un voile pudique sur sa phéno- Il en va de ses live munichois comme de l’as- – Josquin des Prés fut le sujet de sa thèse de
ménologie musicale, mélange de lapalis- cension des sommets himalayens : ce ne sont doctorat – n’est jamais bien loin.
sades et d’enfumage digne d’un Lacan au pas des promenades de santé. Aussi, ne Sorti de Bruckner, le radicalisme de Celibi-
meilleur de sa forme, pour ne retenir de recommandera-t-on ce pavé de 49 CD (plus dache se heurte à plus de résistances. « C’est
Sergiu Celibidache (1912-1996) que son de cinquante heures de musique couvrant la trop lent ! » gémit la foule. Mais « trop lent »
génie d’interprète. période 1979-1995) qu’au mélomane prêt à par rapport à quoi ? Pénétrer les arcanes de
Lorsqu’il prend, en 1979, les rênes d’un abandonner confort et certitudes. cette cosmogonie, dont Daniel Barenboim
Orchestre philharmonique de Munich plu- Tout a déjà été dit ou presque sur ses Bruc- soulignait combien elle était « à part », impose
tôt mal en point, Celibidache a obtenu – kner d’éternité qui, au-delà de leur désar- de ne pas se laisser rebuter par l’étirement
outre des émoluments faramineux – des mante poésie, décuplent le gigantisme de quelquefois insensé auquel le chef roumain
conditions de travail à la mesure de sa folle cathédrales en mouvement. L’écrasante soumet le texte. Ampleur, respiration et calme
exigence : neuf jours de répétitions par pro- solennité (et douceur !) avec laquelle Celibi- intérieur déterminent l’approche de ce chef
gramme ! Seul Mravinski bénéficie, à Lenin- dache déploie la coda de la Symphonie no 4 abhorrant la paresse intellectuelle et tout ce
grad, de semblables largesses. La raison fait d’ailleurs partie de l’Histoire, au même qui ramène le discours musical à sa dimen-
pour laquelle Celibidache passe, subitement, titre que la splendeur zen de son Adagio sion tristement mécanique. Mais Celibidache

78 I
va plus loin encore, extrayant la musique
des lignes du théâtre pour la projeter dans Violon impérial
V
une dramaturgie quasi hors d’échelle – H
Henryk Szeryng (1918-1988) aurait eu cent ans
l’« Eroica » de Beethoven, la 40e de Mozart, ccette année. Il laisse une discographie considérable
la « Grande » de Schubert, la 4e de Schumann étendue sur plus de quatre décennies (1942-1984),
é
ou La Mer de Debussy en sortent, si l’on peut dont le coffret monumental d’Universal n’exhume
d
dire, grandies. De même, il délaisse avec qu’une partie. Il exclut, en toute logique, les cires
q
mépris les ressorts dramatiques les plus Odéon, Pacific, Columbia et RCA, et couvre
O
immédiats au profit d’une plénitude harmo- d
deux décennies de maturité. Les reproductions
nique qui donne le vertige. Le Carnaval des pochettes originales, un texte érudit de Tully Potter
romain de Berlioz, La Moldau de Smetana, et une interview du maître e raviront les collectionneurs. L’étendue du
répertoire donne le vertige. Depuis les Sonates et Partitas de Bach – pour lesquelles
Schéhérazade de Rimski-Korsakov ou la
il reçut un Grand Prix du Disque et dont il reste l’un des interprètes de référence
« Pathétique » de Tchaïkovski (le gouffre des – jusqu’aux miniatures mexicaines, on y trouve les plus grands concertos classiques
mesures 277-300 du développement du pre- et romantiques (sauf Bruch, qu’il n’enregistra jamais), un vaste choix de sonates,
mier mouvement à 17’ 11’’ !) y gagnent une des œuvres maîtresses du siècle (Bartok, Berg, Szymanowski, Prokofiev), nombre
profondeur insoupçonnée. de pièces de virtuosité, et tout Mozart ou presque !
Des lignes immenses se déploient sur une métrique d’une logique imperturbable, et
Transmutations donnent au propos, quel que soit le répertoire, une dimension impériale. Si on a parfois
La praxis de Celibidache ne se fige sur aucune regretté un didactisme trop marqué et un ton souvent sévère (trios de Beethoven
idée, aucun motif, mais reconnecte inlassa- avec Kempff et Fournier), sa force de conviction fascine. On reste suspendu à ce chant
blement les éléments d’une totalité. Par un plastiquement irréprochable et d’une dignité suprême, qui s’impose avec une autorité
paradoxe qui n’appartient qu’à lui, cette naturelle dans les concertos de Brahms et Beethoven. Ardent défenseur de celui
ouverture focale maximale génère un uni- de Schumann, longtemps délaissé, il en réalisa le premier enregistrement moderne
vers jalousement clos, qui suscite, même d’importance. Sa vision très « professorale » de celui de Mendelssohn manque en
chez l’auditeur le revanche de charme. Parmi les autres temps forts du coffret, citons le récital Kreisler
plus réceptif, le superbement enregistré par Mercury, dans lequel on entend le bois du violon, ou
encore les six sonates pour violon et clavecin de Bach avec Helmut Walcha.
besoin d’ouvrir
Dans les sonates de Beethoven, mais aussi dans Mozart et Schubert, son dialogue avec
grand les fenêtres Ingrid Haebler est habité d’une froideur académique, avare de fantaisie, hostile à tout
pour se ménager abandon. On redécouvrira encore sa vaillante lecture du concerto de Khatchaturian,
des alternatives rivalisant avec celle d’Oïstrakh, le rare Concerto no 2 de Martinon qui lui fut dédié,
plus orthodoxes comme son premier enregistrement mondial du Concerto no 3 de Paganini, qu’il avait
et davantage lui-même redécouvert. Jean-Michel Molkhou
centrées. Un peu « Henryk Szeryng, Complete Philips, Mercury & DG Recordings ». Decca, 44 CD. Diapason d’or
comme lorsqu’Ar- PLAGE 7 DE NOTRE CD
rau nous laissait,
pauvres humains, sonnés et pantelants au
terme de l’Arietta de l’Opus 111.
Le jusqu’au-boutisme de Celibidache ne fonc-
20 BOUGIES AU CAFÉ ZIMMERMANN
L’
tionne évidemment pas toujours ni partout. album Geminiani paru en octobre laissait Jean-Luc Macia de marbre, nous entendions,
Sa « Rhénane » de Schumann et sa 5e de Bee- hélas, les mêmes bémols. La déception aurait été plus légère si le Café Zimmermann
de Pablo Valetti et Céline Frisch n’avait aligné tant de médailles. Diapason d’or déjà
thoven frisent ainsi – mais avec quel kami-
pour son premier album, avec un Cinquième Brandebourgeois et un Concerto BWV 1052
kaze panache ! – l’enlisement. Et ses Haydn, époustouflants. Quel ensemble français, jusque-là, avait laissé une empreinte aussi
comme sa Messe en si de Bach, imposent un profonde sur la discographie de Bach ? Les cinq autres volumes de « Concerts à plusieurs
impavide changement de paradigme auquel instruments », patiemment mûris à l’abri des académismes, confirmaient leur goût pour la
nul n’est tenu d’adhérer. Il n’empêche : même prise de risque technique dans un cadre formel très solidement pensé – on devine souvent
lorsqu’elles placent la barre à des hauteurs l’exemple de Reinhard Goebel dans cette effervescence structurée, peu soucieuse de
délirantes (4e de Brahms, Tableaux d’une séduction et pourtant chatoyante. Le coffret qui retrace l’aventure du Café Zimmermann,
exposition de Moussorgski, Concerto pour pour son vingtième anniversaire, expose également le versant
orchestre de Bartok), ces transmutations plus ardu de cette exigence expérimentale. Curieuse
nous apparaissent autrement plus capti- discographie en zigzags, parfois enivrante et assommante
vantes et « nourrissantes » que nombre de à la fois (les symphonies pour cordes de CPE Bach),
lectures raisonnablement calibrées. curieuses cantates dirigées par Leonhardt (mariage soigneux
de la carpe et du lapin), curieuse silhouette d’un Vivaldi
Une fois parvenu au bout de cet éprouvant
singulièrement tendu et sérieux (et captivant), curieuse
mais exaltant parcours, une Ouverture de jouissance orchestrale de ces sonates de Scarlatti recadrées
Rossini dirigée par Beecham est la bienvenue. par Avison. En prime, les Goldberg de Céline Frisch, dont
Hugues Mousseau nous avons déjà chanté les louanges cent fois.
Gaëtan Naulleau
« Sergiu Celibidache, The Munich Years ».
Warner, 49 CD. Diapason d’or « Café Zimmermann ». Alpha, 16 CD. Y YYYY

I 79
l Rééditions

Rossini-ci, Rossini-là
Parmi les anniversaires que l’on célébrait en 2018, les cent cinquante ans de la mort de Rossini
ont failli passer inaperçus : Decca et Warner les rappellent à notre bon souvenir.

C
hez Decca, l’hommage est rendu Warner a vu plus grand avec une boîte de l’autre par Claudio Scimone, souffrent de
par celle qui reste une des plus 50  CD renfermant quatorze intégrales quelques faiblesses. Tel n’est heureusement
ferventes interprètes du compo- d’opéras. On y salue derechef Bartoli dans pas le cas de son Italienne à Alger (1981, avec
siteur depuis maintenant trois L’Echelle de soie, mais aussi quantité de l’inégalée Marilyn Horne), choix absolument
décennies  : Cecilia Bartoli. références d’époques diverses, dont cer- indiscutable. Pour Guillaume Tell, on a pré-
Voici donc réuni tout ce que la diva a enre- taines n’ont pas toujours très bien vieilli. féré Lamberto Gardelli (1978) à Antonio Pap-
gistré de l’auteur du Barbier de Séville, C’est le cas de La Cenerentola de Vittorio Gui pano (2011), qui nous semble plus inspiré.
depuis le récital de 1988 qui la révéla au (1954, avec la modeste Marina de Gabarain) Mais ce dernier est à la manœuvre dans le
monde, jusqu’au DVD d’Otello filmé à Zurich ou, dans une moindre mesure, de son Comte volet sacré (Stabat Mater et Petite Messe solen-
en 2012. On trouve là quelques absolus, tels Ory (1957, avec la fine équipe de Glynde- nelle), défendu aussi par Salvatore Accardo
la Cenerentola et Le Turc en Italie portés au bourne). S’il fut un jalon estimable dans le pour une Messa di Gloria qui n’égale pas celle
triomphe par Riccardo Chailly. L’Echelle de «  Rossini revival  », Le Turc en Italie par de Neville Marriner (Philips).
soie par Gabriele Ferro (parue initialement Gianandrea Gavazzeni (1954, avec Callas) Les dix CD d’airs séparés et d’extraits divers
chez Warner) comme le Stabat Mater par a depuis été détrôné, comme le Tancredi de sont à nouveau des plus hétéroclites, mêlant
Myung-Whun Chung tiennent une bonne Gabriele Ferro (1978, avec une Fiorenza le meilleur (les récitals de Horne, enfin au
place dans la discographie, plus enviable Cossotto hors style). complet, et DiDonato) au plus dispensable
que Le Barbier de Giuseppe Patanè. (l’inégal « Rossini Gala » de 1992 au Lincoln
Côté DVD (Cenerentola, Turc en Italie et Bar- Choix étonnants Center, dirigé par Roger Norrington, les
bier à nouveau, auxquels s’ajoutent Le Comte Pour le Barbier, Warner possède à son cata- trois CD à la gloire d’un Rockwell Blake vir-
Ory et Otello), rien d’inoubliable, en raison logue des versions bien plus recomman- tuosissime mais pas toujours subtil). Trois
de choix de mise en scène ou de chefs pas dables que celle de James Levine (1975, avec galettes de musique instrumentale (sonates
toujours exempts de reproche. Mais la diva une Beverly Sills en contre-emploi), alors que pour cordes par les Solisti Veneti, Péchés de
y est toujours égale à sa légende, pérennisant L’assedio di Corinto de Thomas Schippers vieillesse par Aldo Ciccolini, Boutique fan-
une suprématie bel cantiste que seule Joyce (1974, avec Sills et Shirley Verrett, indispo- tasque par Eugene Goossens et le Royal Phil-
DiDonato a pu lui contester. 5 CD pleins à nible depuis des lustres) prend avec le texte harmonic Orchestra) complètent ce pano-
ras-bord d’airs séparés, de duos et de can- original des libertés très contestables. Si le rama si touffu qu’il en paraît finalement
zone complètent le copieux tableau. Avec en maestro rossiniano Alberto Zedda tient son assez décousu. Emmanuel Dupuy
prime un joyeux inédit : la cantate Giovanna rang dans Semiramide (1992, avec une
d’Arco orchestrée avec une exemplaire équipe soudée autour de Iano Tamar et Glo- « Cecilia Bartoli, Rossini ».
Decca, 15 CD + 6 DVD. Y Y Y Y
loyauté par Salvatore Sciarrino et galvanisée ria Scalchi), les distributions d’Ermione
en 1998 par la baguette de Chailly. (1986) et de Zelmira (1989), dirigées l’une et « Rossini Edition ». Warner, 50 CD. Y YYY

80 I
Le chant
du clavier
Voix yougoslaves
Le cycle russe gravé par Decca à Belgrade en 1955 ne révèle
Le titre ne ment pas : c’est bien « l’art »
du maître italien qui resplendit dans ce aucune référence, mais livre quelques splendeurs éparses.

A
coffret. Le véritable son d’Aldo Ciccolini
(1925-2015), ample, chaleureux, l’époque, un événement : Decca installe ses
gorgé de couleurs et de lumière, et micros en Yougoslavie et enregistre de grands
non ce piano émacié que présentent ouvrages lyriques russes, presque tous en
une bonne partie des gravures Emi. stéréo (seul Boris est ici en mono), avec l’Opéra
Les splendides captations de Joël de Belgrade, son beau chœur et ses deux
Perrot, en plus de documenter un étoiles, la mezzo Melanija Bugarinovic et la basse Miroslav
répertoire nouveau (dont une intégrale Cangalovic. Rythme d’enfer : sept coffrets en quelques
des Pièces lyriques de Grieg, au naturel mois, de février à octobre 1955. De quoi faire pièce aux
confondant), montrent l’artiste dans une prestigieuses gravures du Bolchoï ? Pas si sûr, mais chaque
forme étonnante, alors qu’il avait déjà version a ses attraits, comme en témoignent les cinq
près de quatre-vingts ans. Diapason
premières rééditions que nous offre Eloquence.
d’or à leur parution, les Nocturnes
de Chopin résument l’essence de son – Le Prince Igor, avec son troisième acte, a du souffle, grâce
jeu : pureté d’une ligne mélodique à la direction très contrastée d’Oskar Danon. On y applau-
amoureusement galbée, parfois dit surtout le père et le fils : Igor de beau lignage de Dusan
chuchotée ; ornements expressifs ; Popovic, certes plus lyrique qu’héroïque, Vladimir ardent,
extraordinaire délicatesse des phrasés. stylé et nuancé de Noni Zunec, séduit par la Kontchakovna
On retrouve de Bugarinovic, qu’on aimerait quand même plus sensuelle
cette plénitude (3 CD, Y Y Y Y ).
sonore dans – La direction de Kresimir Baranovic pèse sur une
les Scènes de Khovanstchina vite ennuyeuse, qui s’écoute pour la Marfa
la forêt (l’album de Burgarinovic et le Dossifeï de Cangalovic : deux illumi-
Schumann est
nés dont la ferveur irradie, lui plus serein, elle plus
un de ses plus
vibrante. Bons ténors aussi, avec Drago Starc en Golitsyne
remarquables).
De la Sonate et Alexander Marinkovic en Andreï (3 CD, Y Y Y Y ).
no 3 de Chopin – Baranovic plombe également Boris Godounov (sans
(2002), seul le  jésuite Rangoni, dont les versions de référence ne
inédit du coffret, se détache un Largo manquent pas). Dommage : les voix sont belles autour du
bel cantiste, pris avec allant – Ciccolini tsar ravagé de Cangalovic, un peu daté parfois, du Pimène
était trop fin musicien pour tomber abyssal de Banco Pivnicki au Grigori impétueux de Miros-
dans le piège de la lenteur. lav Brajnik, que prend dans ses filets la Marina inquiétante
Deux disques nous ramènent quarante- de Bugarinovic (2 CD, Y Y Y Y ).
cinq ans en arrière. Malgré une affiche – Tchaïkovski inspire davantage Baranovic que Mous-
royale (Ferenc Fricsay et l’Orchestre de sorgski : voici une Dame de pique plutôt intimiste et désen-
la Suisse romande), le Concerto no 2
chantée. C’est le cast, cette fois, qui déçoit. On n’en retient
de Liszt (1961), au son assez précaire,
ne marque guère. Plus intéressantes, guère que la Comtesse sans cheveux blancs de Bugarino-
des captations de la Radio roumaine vic et la Pauline opulente de Biserka Cvejic (3 CD, Y Y Y ).
en 1956 valent pour une lecture du – Retour à Oskar Danon, qui respire à l’unisson des per-
premier Livre des Préludes de Debussy, sonnages d’Eugène Onéguine, peintre d’atmosphère
dont l’originalité et la liberté (les incises autant que chef de théâtre – virevoltante Ecossaise. On
de Ce qu’a vu le Vent d’ouest !) aime le Lenski sensible et rêveur de Starc, le Grémine
rachètent les fautes de texte, pour des transi, rien moins que Commandeur, de Cangalovic, la
sonates de Scarlatti à la découpe nette luxueuse Nourrice de Bugarinovic, qu’on prendrait
et pour deux Impromptus de Schubert, presque pour Marfa… tous victimes de l’Onéguine solide
l’un merveilleusement enlevé (D 899 de Popovic (2 CD, Y Y Y Y ).
no 2, à l’opposé de certaines visions – A Danon échoit aussi La Vie pour le tsar avec, pour cette
crépusculaires), l’autre d’un beau tissu
épopée patriotique signée Glinka, les chœurs de l’armée
nacré (no 4). La passion affleure derrière
un détachement de façade. Un riche yougoslave. Cangalovic est magnifique de noblesse dans
complément à la somme éditée en le sacrifice au souverain (le monologue de l’acte IV), Starc
2009 par Warner. Bertrand Boissard a la vaillance et les aigus de Sobinine. Et puis il y a le
« L’Art d’Aldo Ciccolini ». superbe Vania de Milica Miladinovic, qui n’était que
Cascavelle, 8 CD. Y Y Y Y Y Nourrice dans Boris (3 CD, Y Y Y Y ).
idier Van Moere

I 81
l Rééditions

BACH 333
Puisée dans les catalogues DG, Decca et Philips et complétée
par des licences, la nouvelle intégrale Bach d’Universal, sur
instruments anciens (et modernes en appendice), en impose
comme aucun autre coffret. 222 CD, pour un bilan mitigé.

U
niversal livrait il y a deux ans sa remplissent environ 50 CD, rangés sous les esthétique par touches, dans une répartition
nouvelle intégrale Mozart, un objet bannières discutables des Vocal traditions, qu’on devine soignée, mais dont certaines
discographique d’un soin éditorial Keyboard traditions, etc. priorités nous échappent (l’Actus tragicus par
et d’un luxe sans précédents (cf. no Notre collègue critique et musicologue Rifkin, vraiment ?).
653). Mais le coffret massif, vert Nicholas Kenyon, qui a réalisé la sélection L’Art de la fugue se déploie sur les clavecins
amande, qui joignait deux véritables livres avec Paul Moseley, a doublé, parfois triplé de Kenneth Gilbert (édition de 1741), sur le
aux 200 étuis cartonnés (pour 240 heures certaines œuvres dans des confrontations piano de Pierre-Laurent Aimard et dans l’ins-
d’écoute), semble étroit désormais face au audacieuses : Passion selon saint Matthieu trumentation de Dantone (plutôt que Goe-
« Bach 333 » (joli titre, au croisement des sym- par McCreesh (un chanteur par partie), Gar- bel, quelle idée !). Mais un seul contrepoint
boles trinitaires que le compositeur a si sou- diner et Richter ; Suite d’orchestre en si mineur à l’orgue, qui n’est pas à la fête. Ses vingt
vent inscrits en filigrane, et de son anniver- par Goebel, Hogwood et Pinnock ; Partita en disques panachés nous ramènent à de rares
saire). Nettement plus large, il compte ré mineur par Grumiaux, Milstein, Jansen et exceptions près dans le giron des catalo-
quarante heures de plus et vingt-deux galettes Carmignola (dont le cycle vient de paraître). gues Universal (Walcha, Hurford, Rübsam,
supplémentaires. Mieux vaut poser une fois Il n’aurait pas été inutile de signaler dans les Preston, Chorzempa, Koopman…) et font
pour toutes ces 13,5 kilos (deux boules de tracklists ces jeux de miroirs, souvent épar- un ensemble bancal, sourd à des branches
bowling, précise le communiqué de presse) pillés sur des disques éloignés. Le « Mozart primordiales de l’interprétation.
sur une console. Le rangement des CD, moins 225 » bénéficiait d’un système de renvois effi-
tassés que dans le coffret Mozart, organisés cace. Seul le volume-catalogue vous guidera Héroïque ou cynique ?
par couleurs et balisés par six livrets-interca- ici. Comment savoir sans lui que les Inven- Le chapitre clavecin (Hogwood, Pinnock,
laires, est appréciable. Gare, tout de même, à tions, présentées au clavecin par Blandine Gilbert, Dreyfus, les jeunes Verlet et Rous-
la galette déclassée dans la précipitation. Verlet (chapitre Keyboard), se retrouvent au set, etc.) nous rappelle que DG, Decca et Phi-
La qualité des trois livres glissés au centre clavicorde par Ralph Kirkpatrick (Music lips ont fermé leurs portes à cet instrument
dit le sérieux de l’entreprise : le catalogue Books) ? que la reconstruction (supposée) depuis deux bonnes décennies (hormis l’al-
BWV (indexant bien sûr les disques) ; une de la Toccata et fugue BWV 565 pour violon, ler-retour express d’Esfahani et deux
biographie succincte et parfaite par jouée par Andrew Manze, se cache dans les albums de Dantone). Toute la musique de
Dorothea Schröder suivie de quatorze essais Instrumental traditions après les Suites pour chambre et tout l’orchestre, ou quasi, nous
pilotés par Peter Wollny (deux cents pages, violoncelle épurées de Pierre Fournier ? ramènent aux années 1980.
tout en anglais) ; un parcours œuvre par Le recours à des pièces rapportées sous Quel culot tout de même ! Résumons. La
œuvre de Nicholas Kenyon (idem). licences (un quart du coffret) a été détermi- major, qui livre des symphonies de Brahms à
nant. Si les cantates sont la pierre angulaire la pelle, n’a quasiment rien publié de Bach sur
Toujours plus de toute intégrale Bach, Universal n’en comp- instruments anciens depuis quinze ans –
L’excellente intégrale Hänssler, plus exhaus- tait à son catalogue qu’une petite vingtaine époque florissante pourtant sur ce terrain
tive que le « Bach 2000 » de Teldec, totalisait sur instruments anciens. Kenyon a fait le encore jeune. Mais une batterie de licences
180 heures. En voici cent de plus ! Au jeu des meilleur choix possible en partageant l’es- (le moins possible) négociées avec les éditeurs
rééditions, le coffret le plus copieux et le plus sentiel des cantates sacrées entre deux inter- qui ont, eux, investi dans ce domaine, lui per-
onéreux sera toujours le plus profitable pour prètes que tout oppose sinon leur intelligence met de faire l’événement avec une somme
le label, fier du « biggest composer boxset ever ». exceptionnelle de ce corpus. A Masaaki prestigieuse entre toutes, incomparable, ven-
L’appendice Bach Interractive (influences de Suzuki répond ainsi John Eliot Gardiner, due près de cinq cents euros, cautionnée par
jeunesse, famille, etc.) et le Bach after Bach par ses disques Archiv et le Bach Pilgrimage... Gardiner (!) et l’élite des musicologues. Les
(sauce Mahler, Busoni, jazz, cross-over tutti dont Universal s’était désengagé au dernier quelques heures enregistrées à peu de frais
frutti) alignent déjà seize disques supplémen- moment. Ironie du sort, Gardiner, qui aura pour l’occasion (pièces pour clavecin éparses
taires. Les œuvres connues dans des versions longtemps fulminé après ce retrait calami- par Justin Taylor, pièces d’orgue et chorals
remaniées et celles dont des états originaux teux pour son projet pharaonique, signe l’in- chantés, dont six inédits anecdotiques) n’y
ont pu être reconstruits sont présentées dans troduction du nouveau monument. Les changent rien. Curieux projet, tout à la fois
toutes ces formes. solistes ascétiques de Joshua Rifkin, les héroïque, encyclopédique et cynique.
Surtout, d’innombrables satellites (sur ins- orchestres de Koopman, Herreweghe, Goe- Gaëtan Naulleau
truments modernes) gravitent autour de l’in- bel et Leonhardt (ces deux derniers dans des « Bach 333 – JS Bach, The New Complete
tégrale centrale (instruments anciens) et cantates profanes) élargissent l’éventail Edition ». Universal, 222 CD + DVD. Y Y Y Y Y

82 I
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Dessinons un autre avenir à ceux
qui sont exclus à cause de leurs différences.
Là où sévissent les conflits, les catastrophes, la pauvreté et l’exclusion,
nous travaillons aux côtés des personnes handicapées
et des populations vulnérables pour améliorer leurs conditions de vie.
● L’événement

La Couperinette
In extremis pour l’anniversaire Couperin, Carole Cerasi livre une intégrale des pièces pour clavecin.
Des Idées heureuses aux Ombres errantes, leur profondeur se fait jour sous leur élégance.

S
on premier disque,
consacré à Elisabeth
Jacquet de la Guerre en
1999, disait déjà toutes
les affinités de Carole
Cerasi avec la musique fran-
çaise. Elle y revient aujourd’hui
seulement, mais rattrape le
retard en offrant d’une seule
traite les quatre Livres (pour
vingt-sept « ordres ») de François
Couperin, que les intégralistes
nous ont habitués à recevoir un
par un. Son époux James
Johnstone la seconde en recor-
ding producer et la rejoint dans
les pièces à deux claviers (Alle-
mande, Musettes de Choisy et de
Taverny, La Létiville, La Julliet).
Une viole prête ses résonances à
La Couperinéte. L’aspect austère
et très ordinaire du coffret laisse
peu présager des trésors qu’il
contient.
Le mélomane, l’audiophile et le
spécialiste seront à la fête : quatre
clavecins se partagent cet modérée des Timbres évoque un brin provocatrice. On admire
immense corpus – deux copies et quelque carillon. Le Réveil-Matin l’exigence du contour mélodique
deux originaux, un Rückers est drôle et impertinent, les (refrain de La Favorite), la sou-
ravalé par Hemsch (1636-1763, Musettes à deux clavecins se plesse distraite du Dodo, le che-
qu’elle jouait déjà en 1999) et un révèlent très expressives, l’une minement inquiet de La Coupe-
Antoine Vater de 1738. Cerasi, qui large et rêveuse, l’autre fantasque. rin, dont la lumière de la seconde FRANÇOIS
prend le parti de regrouper en Les grandes pièces bipartites (Les partie ne peut dissiper le poids.
tête du premier disque les huit Satires Chèvre-pieds, Les Bacca- Si la grande Passacaille parade
COUPERIN
1668-1733
préludes de L’Art de toucher le nales, La Princesse Marie – Air d’un pas vif, c’est sans la moindre L’œuvre pour clavecin.
clavecin, met ainsi en exergue les dans le goût polonois) affichent raideur, et en laissant percer une Carole Cerasi (clavecins).
pages où Couperin abandonne à des contrastes généreux. belle délicatesse entre ses élans Reiko Ichise (viole de gambe),
l’interprète une liberté que les Au fil des ordres, la singularité de ténébreux. James Johnstone (clavecin).
danses cadreront : la variété du Metronome (10 CD).
l’approche se précise : la claveci- Les quatre instruments pré-
Ø 2016 et 2017. TT : 11 h 31’.
toucher et la narration sans pose niste met en scène des acteurs et sentent des caractères très diffé- TECHNIQUE : 4/5
y font merveille. des danseurs qui délivreront rents, dont Cerasi tire le meilleur D’une salle à l’autre, les prises
Dès l’Allemande dite L’Auguste, l’émotion ; si sa subjectivité s’af- parti. Le Carillon de Cythère (jeu de son de John Taylor laissent
Cerasi nous emmène très loin ; fiche moins directement que de huit couplé au quatre pieds) les différents clavecins
la technique ornementale s’avère chez Blandine Verlet ou Blandine tinte dans l’aigu grisant du Keith s’épanouir dans une image
exceptionnellement fluide, et le aérée, pas trop large, bien étagée
Rannou, c’est pour rayonner Hill d’après Taskin. La nasalité
en profondeur. Les hautes
détail frémissant porte la dans les personnages invoqués. subtile du Vater profite à l’indéci- fréquences sont restituées sans
phrase. L’interprète ne se laisse C’est une actrice de Racine sion mélancolique des Ombres brillance exagérée. Le grain
jamais enfermer sous la surface fardée dans la pénombre qui errantes. Captés avec le plus grand sonore et la vitesse de « diction »
d’une rhétorique superficielle : déclame Les Regrets. La Bondis- soin, ces clavecins sont les confi- propres à chaque instrument
des images se dessinent sous le sont finement traduits.
sante  ? Une danseuse au par- dents rêvés d’une intégrale qui
ballet des Moissonneurs, l’allure cours léger. La Lutine ? Espiègle, fera date. Philippe Ramin PLAGE 3 DE NOTRE CD

I 85
LES 160 CRITIQUES DU MOIS
LE BILLET DE GAËTAN NAULLEAU NOS COTATIONS

Feuilletons EXCEPTIONNEL A acquérir les yeux fermés.

Famille formidable ou pas, nous vivons une YYYY Y SUPERBE Osez-le!


époque formidable. Pour les séries télévisées du YYY Y RECOMMANDABLE Ne déparera pas votre discothèque
moins. L’héritage des années 1990, l’ambition de quelques réa-
lisateurs récompensée par une estime inédite dans ce domaine YY Y MOYEN Pour fanas avant tout.
(The Wire a fait date), la qualité des scénaristes, l’émulation des Y Y DÉCONSEILLÉ A quoi bon ce disque ?
chaînes câblées relayée par la rivalité extravagante des jeunes Y EXÉCRABLE Évitez le piège!
géants Netflix et Amazon renouvellent l’offre à une cadence
effrénée. De la corne d’abondance coulent beaucoup de soupe
et de bêtises mais aussi des perles, en tous genres. Ne croyez NOTRE COUP DE FOUDRE Révélation d’une œuvre
inédite ou d’un talent à suivre.
pas que Simon Rattle cède à la démagogie quand il convoque découverte
la dramaturgie de Wagner pour faire l’éloge des Sopranos.
Oubliez l’écran. Ce rendez-vous en terrain balisé, ce refuge ISABELLE ABOULKER (« c’est absurde, mais c’est ainsi »),
accueillant, pourquoi ne pas le déplacer chez Mozart ou Byrd ? NÉE EN 1938 sur les circonstances dans lesquelles
Nous découvrons un chef-d’œuvre isolé : ébloui, nous y perce- Y Y Y Y 20 Mélodies. se ganter ou offrir son bras à une
vons surtout les codes et l’esprit d’une époque, comme le touriste Julia Kogan (soprano), dame, en ayant garde « de se mon-
qui sprinte au Louvre. Mais une sonate de Beethoven lundi, une Isabelle Aboulker (piano). trer très circonspect »…
autre mardi, une encore… alors leurs caractères se précisent. FHR (2 CD). Ø 2017. TT : 2 h 09’. On goûte l’espièglerie de La Prin-
L’imprégnation lente vaut toutes les leçons de musique. TECHNIQUE : 3,5/5 cesse au petit pois selon Andersen
Un feuilleton Haydn ? Les cent et quelques symphonies vous n double album et de certaines fables de La Fon-
pour vingt mélo- taine (1990-2006). La Cigale criant
accompagneront une année entière. Un prince attendait
dies, d’une à cinq littéralement « famine ! » semble
chaque dimanche ce rendez-vous, dans un rapport de conni- minutes ? Parce convoquer le souvenir de Robert
vence qui deviendra le vôtre. Un coup de blues après la coda que Julia Kogan Hirsch. Quant à la « raison du plus
de la 104e ? Cap sur les quatuors. De chaque, on ressort plus les chante dans fort », elle est croquée avec malice :
heureux qu’on est arrivé, plus indulgent sur les mesquineries leur français original, puis dans une ligne en dents-de-scie et ostinatos
du quotidien. Cela n’a pas de prix. traduction réalisée tout exprès sur rageurs, le Loup « mange, sans autre
Pensez aux 555 sonates de Scarlatti, aux obsessions et aux pieds un second CD, destiné à une au- forme de procès », l’Agneau et sa
de nez inlassablement coulés dans le même moule pour trom- dience anglophone. La soprano rengaine alla Michel Legrand…
per l’ennui d’une infante aux doigts de fée (c’est à espérer du franco-américaine entend ainsi mieux Pour peindre le triste sort des
moins, vu les chausse-trappes de l’écriture). faire partager son amour pour ces femmes au siècle dernier, Aboulker
pages récentes d’Isabelle Aboulker, picore également chez Charles Cros,
Trois saisons en cantates qui s’inscrivent dans le sillage de Germain Nouveau ou Maurice Don-
Pensez Mozart. Plutôt que symphonies : concertos pour piano Poulenc et des bluettes d’un Van nay : une paysanne « cossue […] dans
(vingt chefs-d’œuvre, pas une redite). Pensez Purcell, mais ran- Parys. Subtile accompagnatrice, la sa lourde robe noire » tombe morte
gez Didon et Enée, dont vous connaissez le moindre détour, compositrice est d’ailleurs la nièce « parmi les œufs et la volaille », tan-
pour vous perdre dans les dizaines d’odes et de « Welcome de Jacques Février. dis que le tonnerre gronde sur le
Le timbre est agréable, la diction clavier ; les appâts d’une « petite »
Songs » (coffret Hyperion). Pensez Schumann, une plongée
soignée, même si certains mots ap- aux « yeux effrontés », inventoriés
dans ses lieder vous conduit plus directement que toute autre
pellent davantage de relief (ils en avec un curieux mélange de colère
musique au cœur palpitant de l’Allemagne romantique. Et Cou- gagnent un peu en anglais). La vo- et de sensualité, sont promis aux
perin ! Un roman du Grand Siècle en 27 Ordres ! Carole Cerasi calise d’Escale à Rio (2015), « de enchères « le jour de Saint-Paul »  ;
sera, mieux qu’un guide, une amie (cf. p. 85). bonne humeur et bien balancée », une Lettre d’amour, débitée sur une
Et Bach, forcément. Trois longues saisons (1723, 1724, 1725), sait se déhancher, celle de Je t’aime valse languide, réduit la destinataire
des Christmas special spectaculaires : deux cents cantates, la (2003), « pour soprano éperdue », à ses cheveux « fins et soyeux », ses
série des séries, l’Everest du feuilleton musical. A condition se révulser dans les oreillers. Kogan « yeux gris-bleus-verts », ses « lèvres
d’ouvrir les yeux sur ses textes pour entendre avec quelle inven- met un appréciable grain de folie vieux-roses  ». Tenir (Guillevic) et
tion Bach remodèle obstinément le même enseignement, autour aux sentences Belle Epoque du Sa- Jusqu’au plaisir de nous revoir
de l’axe luthérien reliant la terre des péchés et des cendres au voir-vivre et usages mondains (1997) (Pouchkine) soupirent après le
ciel du salut. Netflix ? Bachflix, voilà l’avenir. d’après la comtesse de Gencé : sur « temps [qui] s’enfuit triste et bar-
la vulgarité des chaussettes blanches bare ». rançois Laurent

86 I
● Le dictionnaire des disques

JOHANN CHRISTOPH BACH singulièrement de conviction, et de réussis), intériorise un émouvant réunissait les concertos pour violon
1642-1703 la frénésie que d’autres y ont mis. Contrapunctus I, monumentalise le volait nettement moins haut, et le
Y Y Y Y Meine Freudin, du bist Même distance dans le lamento, que Contrapunctus XI (2’ de plus que Van nouveau déçoit franchement.
schön. Wie bist du denn, o Gott. la voix agréable mais trop susurrante Asperen !) et la Fuga a 3 soggetti. Claveciniste de tout premier plan,
Herr, wende dich. Ach, dass ici de Paulin Bündgen cloître dans un Parfois, on le voudrait moins amène, Lars Ulrik Mortensen a convoqué
Wasser g’nug hätte. Aria intimisme imperturbable. plus incisif : dans le Contrapunctus autour de lui l’effectif le plus léger
eberliniana*. Prélude et fugue*. La bonne surprise arrive avec les VI à la française, puis dans les VII à possible. Nous sommes habitués
Juliette Perret (soprano), Paulin deux pages pour clavier, rarement XI, il baigne l’animation rythmique désormais à entendre des cordes
Bündgen (contre-ténor), Geoffroy gravées. Jean-Marc Aymes, dans des contre-sujets, pour parler comme solistes dans les quatre derniers
Buffière (basse), Jean-Marc ce prélude et fugue (attribué autre- les Goncourt, dans une « atmosphère Brandebourgois, mais la chose est
Aymes* (clavecin et orgue), fois à Jean Sébastien) et cet air varié, émolliente où se détend la fibre ner- un peu plus rare face aux quatre
Akadêmia, Françoise Lasserre. fait preuve d’un style impeccable veuse et où s’éteint la fièvre qui fait instruments solistes du deuxième,
Eloquentia. Ø 2017. TT : 1 h 07’. et d’une authentique élégance. créer ». Significativement, dans le et plus encore entre les deux
TECHNIQUE : 4/5 hilippe Ramin Contrapunctus II, où Bob Van Aspe- groupes de souffleurs du premier.
ousin germain ren surexpose le rythme pointé, Une image sonore globalisante et
du père de Jo- JOHANN SEBASTIAN BACH Vincent Grappy l’atténue, le gomme, réverbérée ne tire pas tous les avan-
hann Sebastian, 1685-1750 le change en un quelque chose va- tages de cette réduction, qui n’ap-
le mystérieux Jo- Y Y Y Y Y L’Art de la fugue guement ternaire. porte ici aucun bénéfice en termes
hann Christoph BWV 1080. Vieux routier de l’œuvre (il y fut le de lisibilité. La belle prise de parole
a vu deux de ses Bob Van Asperen (clavecin Zell), second clavecin de Gustav Leon- du Premier Concert est vite démen-
œuvres régulièrement servies au Bernhardt Klapprott (clavecin hardt en 1969), Van Asperen a des tie par le jeu rustique de Hanna Ti-
disque ces dernières années : l’ex- Skowroneck, Contrapunctus XII partis autrement forts, et moins bell, dont le violon peine à chanter
travagante cantate du mariage et Fugue à 2 clav.). consensuels. La gravité docte de avec le hautbois (Adagio). Ce sen-
Meine Freundin, du bist schön, frap- Aeolus (SACD). Ø 2012. TT : 1 h 17’. l’expression attire l’attention sur timent d’insécurité s’accentue dans
pante par son mélange de réalisme TECHNIQUE : 4/5 l’ornementation ajoutée, profuse le mouvement initial du Deuxième
et de distance poétique sur des TECHNIQUE SACD : 4/5 et parfois aux limites du naturel, et Concert (après un changement de
extraits du Cantique des cantiques, Y Y Y Y L’Art de la fugue une inégalité étudiée qui donne à tempo au bout de dix secondes,
et le Lamento pénitentiel Ach, dass BWV 1080. l’ensemble un caractère français montage ?) où les solistes accusent
ici Wasser g’nug hätte, passage dé- Vincent Grappy (orgue Sals inusité. Curieusement, ce n’est pas tour à tour des baisses de régime.
sormais obligé des contre-ténors de l’abbatiale de Saint-Benoît- le contrepoint alla francese qui en Le délicat jeu de luth du clavecin
en quête de noirceur et d’affliction sur-Loire). bénéficie le plus mais, magnifique- parvient cependant à unifier l’en-
sans espoir (Jaroussky avec L’Ar- Hortus (2 CD). Ø N.C. TT : 1 h 33’. ment, ceux de part et d’autre (III-V, semble dans un superbe Andante,
peggiata tout récemment, Mehta TECHNIQUE : 3,5/5 VII-VIII). Conférer au Contrapunctus où brille une flûte à bec plus ex-
l’an dernier, précédés par Eswood, XI la place cruciale qui revenait tra- pressive que ses comparses.
Scholl, Blaze, Taylor, Cordier… et ditionnellement à la fugue inache- A un Troisième Concert tracé à la
une extraordinaire Kozena). Mais vée obligeait l’interprète à nous pointe sèche (malgré le continuo
peu d’albums sont entièrement convaincre, et Van Asperen y par- envahissant du clavecin) succède un
consacrés à ce musicien « profond » vient. La complexité du travail Quatrième dont le bel équilibre est
(compliment de Johann Sebastian). contrapuntique est rendue dans sa perturbé par le violon de Fredrik
Aucun depuis celui de Gardiner en Deux interprètes de L’Art de la fugue, prodigieuse combinatoire, et da- From, insensible aux phrasés de ses
2009 (SDG, cf. no 596). de deux générations, partagent la vantage encore dans sa progres- partenaires (comme dans l’Affetuoso
Aux antipodes de Musica Antiqua conviction que c’est une œuvre ache- sion expressive, pensée non seu- du Cinquième). Mortensen, merveil-
Köln (vaste anthologie, inoubliable, vée. Comment l’entendent-ils ? Pour lement à l’échelle de la pièce mais leux musicien dont chaque enregis-
Archiv), Akadêmia installe les quatre Bob Van Asperen, arguant des de l’œuvre entière ; un couronne- trement en solo est une fête pour
pages vocales choisies dans une sources, l’œuvre se clôt sur le triple ment après lequel les fugues-mi- les sens et l’esprit, n’est pas à son
lecture contemplative, qui ne Contrapunctus XI, la fameuse fugue roirs à deux clavecins paraissent de meilleur dans les volutes virtuoses
manque pas d’atouts. La texture de inachevée n’en faisant pas partie (il brillantes annexes. Paul de Louit (quelques scories) du premier mou-
l’ensemble instrumental est trans- l’écarte de son album). Pour Vincent vement du Cinquième. Dans le finale,
parente (parfois trop malgré les ef- Grappy, qui reprend la thèse d’Indra Y Y Y Les six Concerts le violon tourne le dos au traverso
forts de l’excellente violoniste Sté- Hughes, l’inachèvement est volon- brandebourgeois. – malaise palpable, problèmes de
phanie Pfister). Dans la cantate de taire, un défi à la postérité ; la fa- Concerto Copenhagen, Lars Ulrik mise en place permanents. Au tour
mariage, Juliette Perret propose meuse mention manuscrite « après Mortensen (clavecin et direction). du Sixième, dont les incessants chan-
une incarnation vibrante et lumi- avoir inscrit le nom BACH dans le CPO (2 SACD). Ø 2017. TT : 1 h 34’. gements de pulsation (ritournelle
neuse, quand son « époux », au contre-sujet, le compositeur est dé- TECHNIQUE : 3/5 poussée en avant par un clavecin
timbre prenant, est régulièrement cédé » serait la final touch de ce TECHNIQUE SACD : 3/5 omniprésent, épisodes concertants
fâché avec l’intonation (il était souf- canular olographe, d’un Cantor qu’on es Brandebour- ralentis) et la déconcentration sen-
frant au moment de l’enregistre- ne pensait pas si farceur. L’organiste geois auraient sible des protagonistes laissent l’au-
ment…). Dans l’extraordinaire cha- blésois, dans ce mouvement maintes dû se ranger, en diteur pantois devant un résultat si
conne chantée, la soprano exploite fois « complété », opte pour la réa- toute logique, inégal. Nous sommes bien loin, par
peu les riches ressources dyna- lisation de Davitt Moroney. auprès des vo- le style, la prise de son et le relâ-
miques de l’écriture : cet entre-deux Sur l’orgue de Saint-Benoît-sur-Loire, lumes de concer- chement du jeu collectif, de l’accom-
se prolonge dans la scène de ré- curieuse création italianisante et un tos pour clavecin enregistrés par plissement de Zefiro, salué le mois
jouissance (« Esset meine Lieben ») tantinet gueularde des années 1980, l’équipe danoise et largement plé- dernier par un Diapason d’or.
dont les effets rhétoriques manquent Grappy cisèle les canons (très biscités dans ces pages. Celui qui hilippe Ramin

I 87
Bach / Beethoven

Y Y Y Concertos pour clavecin l’étoffe toujours décousue des ar- lumière… « Bonne nuit, existence » ? articulations un peu systématiques
BWV 1052, 1053, 1054. chets. Mais personne n’ira les blâ- Au bout de l’heure du disque, plu- (quand le legato absolu ne refait
Marcin Swiatkiewicz (clavecin), mer pour la Sicilienne gauche du tôt « Bonne nuit les petits ». pas surface), ou des concertos aux-
Zefira Valova, Anna Nowak- BWV 1053, à laquelle Swiatkiewicz aximilien Hondermarck quels ne nuirait pas une petite in-
Pokrzywinska (violons), refuse tout à la fois la noblesse et jection de swing dans la fesse. Avec
Dymitr Olszewski (alto), la mélancolie. L’Adagio du BWV 1054 L’œuvre pour orgue. toutes les qualités de cette intégrale,
Tomasz Pokrzywinski (violoncelle). nous rappelle enfin que nous retrou- Y Y Y Y Vol. IV : 18 Chorals on reste donc sur l’impression que
Channel Classics. Ø 2017. TT : 55’. vons ici un soliste admiré à plusieurs de Leipzig BWV 651 à 668, ses deux maîtres d’œuvre n’ont pas
TECHNIQUE : 2/5 reprises – au sein de l’ensemble de versions antérieures de Weimar, tiré dans leur jeu toutes les consé-
’heure n’est plus Rachel Podger ou face à l’orchestre chorals divers. quences de leurs excellents choix
aux dogmes, la Arte de Suonatori dans de splen- Y Y Y Y Vol. V : Concertos, instrumentaux. Paul de Louit
subjectivité « his- dides concertos de Müthel (Bis). fantaisies, pièces diverses.
toriquement in- aëtan Naulleau Marie-Ange Leurent, Eric Lebrun Y Y « L’œuvre pour orgue,
formée  » aime (orgues Köhler de la Kreuzkirche Vol. XII ». Clavier Übung III
s’extraire des Y Y Motets BWV 225 à 229. de Suhl, Freytag-Tricoteaux (Manualiter) BWV 769, 672-674,
cadres tracés par les grands aînés : Chœur de la Radio bavaroise, de Saint-Vaast de Béthune, 675, 677, 679, 681, 683,
point commun, ces dernières années, Howard Arman. Fossaert de Bourron-Marlotte). 685, 687, 689, 802-805.
à la bande polonaise de Martin Swiat- BR Klassik. Ø 2017, 2018. Monthabor (2 doubles CD séparés). Et BWV 248, 260, 280, 298,
kiewicz, à l’équipe française de Jean TT : 1 h 01’. Ø 2017, 2018. TT : 2 h 23’, 2 h 32’. 363, 371, 386, 416, 437
Rondeau (Erato, 2016) et au collectif TECHNIQUE : 2/5 TECHNIQUE : 3/5 (harmonisation des chorals).
bruxellois de Frederick Haas (Hita- n dix ans, un Helga Schauerte (orgue Oestreich,
sura, 2016) dans les concertos pour aggiornamento 1789, de Floh-Seligenthal).
clavier de Bach. Trois propositions de la discogra- Syrius. Ø 2017. TT : 1 h 06’.
avec un seul archet par partie, un phie des mo- TECHNIQUE : 3/5
demi-siècle après l’exemple primor- tets  : quatre e troisième vo-
dial de Leonhardt. Trois déconve- Diapason d’or lume de la Cla-
nues pour une même leçon : un pro- (Gardiner, Suzuki, Matt, Pedersen), Dans le no 662, notre regretté Xavier vier Übung pré-
pos subjectif s’organise beaucoup quatre immenses réalisations et Bisaro félicitait Marie-Ange Leurent sente une série
plus facilement en solo qu’à six ou pourtant pas une idée en commun. et Eric Lebrun d’avoir enregistré leur de chorals dans
cinq (sans contrebasse, comme ici). Fin d’un cycle ? Pas de raison. L’épi- Clavier Übung III sur l’orgue inat- deux versions,
A fortiori quand l’écriture concer- phanie peut continuer, à condition tendu de Waltershausen. Les deux l’une, assez développée, réclamant
tante est aussi changeante et intri- de savoir tenir ferme un discours. volumes suivants de leur intégrale deux claviers et pédalier, l’autre,
quée que celle de Bach. Howard Arman semble chercher à confirment leur discernement dans plus brève, se contentant d’un seul
Si Rondeau, Haas et leurs partenaires prouver que le Chœur de la Radio le choix d’instruments à la fois aty- clavier. Helga Schauerte regroupe
prenaient le risque d’une efferves- bavaroise sait chanter Bach. Mais piques et parfaitement en concor- ici les « petites versions », et glisse
cence parfois désordonnée, Swiat- qui en doutait ? Au lieu de jouer dance avec le style des pièces, aptes en intermèdes les quatre Duetti du
kiewicz fonce les yeux fermés. Un des textures, du souffle ravageur à orienter l’intelligence de celles-ci. même recueil. Option totalement
violoncelle posant des fondations que permet un effectif symphonique, La rudesse thuringienne de la fac- défendable, assez rare au disque,
métriques plus fiables aurait-il conso- voilà nos athlètes comprimés dans ture inventive d’Eilert Köhler (1710- et qui donnait l’occasion de faire
lidé son propos ? Un premier violon une parodie de petit chœur baroque 1751) pour un orgue contemporain entendre un petit instrument en mal
débordant d’idées, ou plutôt dé- éthéré, capté le plus loin possible. des œuvres, l’harmonie savoureuse de « grand » répertoire. L’interprète
bordé par des idées souvent gra- Pas un cheveu qui dépasse, pas un de Jean-Marie Tricoteaux pour le a néanmoins préféré un orgue de
tuites, est un autre souci. comma en trop  ! Paradoxe d’un Freytag de Béthune et le joli instru- taille moyenne (II-Péd/26), qui lui
Et la prise de son un troisième. Rap- chœur de quarante-cinq que l’on ment seine-et-marnais d’Yves Fos- permet d’aborder en complément
procher le clavecin des cordes, pour entend comme quatre ; le rêve d’uni- saert seront pour beaucoup des les Variations canoniques.
éviter une prédominance artificielle fication poussé à l’extrême, c’est- découvertes. La notice nous apprend que ces
et « romantique » du soliste, soit, à-dire au presque rien. Techniquement au-dessus de tout pièces tardives au contrepoint dense
mais sans tomber dans l’excès in- Où est le relief, le ludique, on n’ose soupçon, les interprètes s’attachent « ne sont pas toujours flatteuses
verse. Le moindre trait annexe de écrire l’accident ? Gardiner posait à varier les registrations avec une pour l’oreille ». Remarque qui se
violon s’impose au premier plan et chaque mot comme une profession belle intériorité : excellente idée, par révèle fort juste, mais pour des mo-
brouille la ligne directrice ; le mou- de foi, et ce n’était jamais un trop- exemple, que de penser les concer- tifs qui tiennent surtout à l’interpré-
vement initial du BWV 1052 laisse plein. Ici, le « Satan » est dit comme tos autrement que sur les pleins-jeux. tation : rythmique pesante qui ac-
l’auditeur se frayer un chemin dans le « Stürmen », lui-même dit comme On est d’autant plus interrogatif de- centue chaque temps et coupe les
un chaos infernal alla Bosch, auquel le « Freude ». Deuxième paradoxe vant un imaginaire sonore qui de- ailes à la moindre envolée, détachés
un grand clavecin avec jeu de seize voulant que le seul chœur authen- meure quand même teinté de néo- outrés faisant fi de la difficulté d’at-
pieds apporte plus de remous que tiquement germaniste des cinq soit classicisme  : il faut attendre la taque de certains tuyaux, ornements
de relief. Aapo Häkkinen (même ef- le seul à faire si peu de cas du texte. sélection de versions de Weimar en mâchefer, lecture trop verticali-
fectif, Aeolus) et Andreas Staier (face Son chef (britannique) dénerve les pour entendre enfin un choral orné sée (cf. les deux derniers Chorals
au Freiburger Barockorchester, HM) consonnes, sous-estime les vertus échapper aux « cornets décompo- débités en tranches). S’ajoutent à
ont démontré avec bien plus de tact de la ponctuation, lisse les rebonds sés » chers aux générations défuntes. cela des erreurs et beaucoup d’ac-
l’intérêt d’un tel instrument dans ce de la langue. Pourquoi ces « Sin- Nous partagerons aussi les regrets crocs – le Duetto III est un festival –,
concerto spectaculaire. get » qui ne semblent jamais chan- de Xavier Bisaro devant une ligne malgré des tempos modérés et une
A la palette plus claire des deux cla- ter mais nous assoupir ? Et ce « Gute de basse parfois un rien négligée, agogique trop souvent dictée par
vecins choisis pour les autres répond Nacht » expédié à la vitesse de la à laquelle nous ajouterons des la prudence. Vincent Genvrin

88 I
LUDWIG VAN BEETHOVEN de Beethoven s’évapore. Les tem- qui disqualifiaient l’« Eroica » et la tempo enlevé, le troisième mouve-
1770-1827 pos sont généralement retenus, ce 5e. Au-delà de l’élégance dont le ment file sans pour autant « avaler »
Y Y Y Y Sonates op. 2 no 3, op. 14 qui nuit aux passages les plus ra- chef l’habille, la Symphonie no 2 nous le trio. Il constitue le tremplin idéal
no 1, op. 57 « Appassionata » dieux – tel le dernier mouvement comble par la cohérence de son pour un Allegro con brio dont le
et op. 111. Variations en ut de l’Opus 2 no 3 (Allegro assai vrai- plan. Les contrastes subtilement maestro réussit le petit exploit de
mineur. Six bagatelles op. 126. ment ?) – et à l’Opus 111 dans son répartis du premier mouvement font faire apparaître la polyphonie plus
Jan Bartos (piano). ensemble, dont les vingt-neuf mi- mouche, rehaussés de quelques complexe et variée qu’elle n’est.
Supraphon (2 CD). nutes (à mettre en rapport avec les touches d’humour bienvenues. Le Mécanique cursive et parfaitement
Ø 2017. TT : 2 h 08’. vingt et une d’un Backhaus ou les Larghetto est d’un dessin quasi cho- huilée, d’ailleurs, que ce finale où
TECHNIQUE : 4/5 vingt-trois d’un Richter) se font sen- régraphique, le Scherzo remarquable Jordan sort même de ses gonds.
ernier élève du tir, malgré un geste puissant. Les par la manière avec laquelle Jordan Au moment opportun.
grand Ivan Mora- Trente-deux variations en ut mineur joue des effets de spatialisation et ugues Mousseau
vec, Jan Bartos sont prises à bras-le-corps (davan- décompose le trio, que la majorité
– qui consacrait tage que par Kolesnikov récem- de ses confrères se bornent à diri- Y Y Y Symphonie no 3 « Eroica ».
son disque pré- ment) : dans ces moments, à la fois ger d’un seul tenant. L’Allegro molto BRAHMS : Variations sur un
cédent à deux raffinés et pleins de grandeur, le emporte l’adhésion par son alter- thème de Haydn.
concertos de Mozart – déploie dans pianiste tchèque n’est pas loin de nance de mordant et de legato. Jor- Orchestre de chambre
ce double album Beethoven un jeu rejoindre Moravec lui-même. dan n’y avance jamais la tête dans des Solistes de Nijni-Novgorod,
d’une maîtrise remarquable. La réa- ertrand Boissard le guidon ; il articule d’une main Maxim Emelyanychev.
lisation purement pianistique, la ferme syntaxe et théâtralité. Aparté. Ø 2017. TT : 1 h 04’.
lisibilité (Opus 2 no 3), la grand arche Y Y Y Y Y Symphonies nos 2 et 7. Les doutes que nous avions encore TECHNIQUE : 3/5
du premier mouvement de l’« Ap- Wiener Symphoniker, sur sa capacité à dompter les sym- laveciniste et
passionata », la fine perspicacité de Philippe Jordan. phonies impaires se dissipent dès fortepianiste,
la caractérisation (tels les contours Wiener Symphoniker. le Vivace de la Symphonie no  7. continuiste élec-
dramatiques de l’Opus 14 no 1) sont Ø 2017. TT : 1 h 12’. Certes, avec sa hantise d’en faire trisant dans les
les vertus principales d’un artiste TECHNIQUE : 4,5/5 trop, le chef pourra sembler un rien trois Da Ponte
dont on admire autant le goût que près deux pre- trop stylé dans ce mouvement où gravés par Teo-
l’intelligence. Rien d’étonnant à ce miers volets dé- arrogance et fighting spirit ne nuisent dor Currentzis, Maxim Emelyany-
qu’un Alfred Brendel lui témoigne cev a n t s (c f. pas. On s’incline cependant devant chev s’est aussi fait un nom comme
de l’estime. nos  663 et 670), une éloquence aussi racée. Passé chef dans le répertoire baroque (le
Corollaire de ce contrôle perma- l’intégrale Bee- l’inquiétude de premières mesures « War and Peace » de Joyce DiDo-
nent : un certain manque de vitalité, thoven de Phi- où staccato et cantabile se tournent nato, c’est avec lui). S’il aborde Bee-
des accents parfois timides, une dy- lippe Jordan n’a, de toute évidence, un peu le dos, l’Allegretto trouve la thoven sur instruments modernes,
namique qui gagnerait à s’élargir pas livré tous ses atouts. Si l’ap- bonne carburation et impose une c’est en exacerbant la dimension
(Allegro con brio de l’Opus 2 no 3). proche est bien la même, c’est sans pulsation fluide que Jordan veille rythmique de l’écriture et ses
Une partie de ce qui fait la saveur les errements et chutes de tension à ne jamais affadir. Pris dans un contrastes. Une prise de son sèche

en studio Bloch à Lille, Alpha), nous


y trouverons aussi les larmes
son intégrale
des lieder
• La deuxième étape de l’odyssée et les lilas de Marie-Nicole de Schumann
Bach de Benjamin Alard est déjà Lemieux, qui ajoute La Mer (Sony). Mais
mise en boîte (« Towards the North, de Victorin Joncières et les il faudra guetter
1705-1708 », HM). Le deuxième Livre Sea Pictures d’Elgar (à Bordeaux également
du Clavier bien tempéré par Céline avec Paul Daniel). Et ce n’est les Dichterliebe
Frisch aussi (Alpha). pas tout : en français toujours, de Julian
• « Back to Bach à Notre Dame » avec et avec l’orchestre de Julien Prégardien
l’un des maîtres des lieux, Olivier Latry, Chauvin, Sandrine Piau s’est (Alpha).
sur le Cavaillé-Coll qui lui a toujours tournée vers Massenet, Duparc
réussi au disque (La Dolce Volta). et Saint-Saëns (Alpha).
• A l’affiche déjà du premier disque
du Quatuor Belcea ▲ (premier
• Bach encore, les Suites • A la confluence Diapason d’or aussi), les deux
pour violoncelle… au violon ! des Arie antiche et du jazz, chefs-d’œuvre de Janacek ont été
© BENJAMIN DE DIESBACH – SIMON PAULY.

Un projet qui semblerait ◀ Joyce DiDonato a inventé remis sur le métier, couplés cette fois
incongru si Rachel Podger un « Song Play » avec le trio au premier de Ligeti (Alpha).
n’était pas à l’affiche de Craig Terry (Warner).
(Channel Classics). • Cédric Tiberghien marque
• Un premier disque cet hiver, une pause dans son cycle Bartok
• Nous attendions déjà le deuxième à l’automne, puis au profit de Liszt, dont il a gravé
Véronique Gens dans un coffret de dix en 2020 : la troisième des Années de pèlerinage
le Poème de l’amour c’est à ce rythme inhabituel et les pièces tardives (Hyperion).
de la mer (avec Alexander que Christian Gerhaher livrera aëtan Naulleau

I 89
Beethoven / Beffa / Berlioz

accentue les sonorités âpres, voire oins pertinent Chopin ou de Debussy qu’avec leurs and Choirs, Edward Gardner.
frustes et certaines carences rébar- que l’association Préludes, pourquoi continuer à en Chandos (SACD).
batives de l’Orchestre de chambre de l’«  Eroica  » écrire ? Sans doute parce que l’étude Ø 2018. TT : 1 h 21’.
de Nijni-Novgorod. avec la Sympho- se situe du côté du compositeur TECHNIQUE : 4,5/5
S’acharner sur les temps forts per- nie n o  10 de qui se demande, par exemple  : TECHNIQUE SACD : 4,5/5
met-il vraiment de renouveler l’éner- Chostakovitch « Comment concevoir une œuvre e nom de Ber-
gie du propos dans un mouvement o 
(cf. n 661), le nouveau couplage du où tel intervalle, tel rythme ou tel lioz est si intime-
aussi ample et dense que le pre- cycle pensé par Michael Sanderling type de jeu serait prédominant ? » ment lié à la
mier de l’« Eroica » ? Pas sûr. Mal- s’avère périlleux. Comme les idéaux Le résultat peut se révéler assom- dimension mo-
gré cela, Emelyanychev fait nette- de Schiller et Beethoven paraissent mant, et il est grand temps de pré- numentale de
ment apparaître la structure et la éloignés de la féroce critique de la ciser que celles de Karol Beffa, nour- certaines de ses
prolifération complexes de ce mou- société soviétique et des sous- ries des grands modèles de Debussy compositions que le titre même de
vement – le plus réussi des quatre. entendus ironiques et cinglants des et Ravel, Szymanowski et Scriabine, son Requiem, Grande messe des
Le motif dolce en si bémol et la poèmes d’Evtouchenko ! Dutilleux et Ligeti, sont la séduc- morts, entraîne l’imagination vers
série d’accords staccato et cres- L’interprétation de la 9e de Beetho- tion même. des promesses de fracas apocalyp-
cendo qui s’ensuivent sont plutôt ven déçoit grandement, à l’excep- Beffa, dont l’harmonie est le do- tiques. A tort car, si le Tuba mirum
bien amenés, de même que le pre- tion d’un finale plutôt bien chanté maine de prédilection, excelle à évoquant les trompettes du Juge-
mier sommet d’intensité du déve- et énergiquement architecturé. Mi- créer des climats et à les entretenir ment dernier, le Confutatis ou le
loppement puis la colossale gra- chael Sanderling semble ne savoir en tournant et en retournant sous Lacrymosa doivent inspirer à l’audi-
dation menant au fortissimo de la que faire du formidable potentiel d’innombrables facettes la grille teur une terreur sacrée par la gra-
mesure 362. Paradoxalement, l’arti- d’expansion du premier mouvement, harmonique qu’il pose tout d’abord, dation et l’accumulation d’effets
culation de plans sonores très dé- ici mal articulé. Il peine à déployer transpose, métamorphose. Les po- inouïs à l’époque de la création (en
coupés sonne parfois avec une re- son espace harmonique et néglige larisations sont tellement fortes 1837 dans l’église des Invalides),
lative confusion. le rôle fugace mais dialectique des qu’on ne parlera pas d’atonalité mais l’œuvre reste contenue dans des
Cette lecture au scalpel sied moins, thèmes secondaires. Le scherzo est plutôt de crypto-tonalité. Procédant nuances plutôt douces.
malgré la densité du propos, à une ânonné, et le céleste deuxième par réitération variée, il laisse pres- Le dépouillement fragile du Quid
Marcia funebre au tempo très en- thème de l’Adagio phrasé sans au- sentir à l’auditeur ce qui va venir en sum miser (que Berlioz estimait
levé, et moins encore au scherzo, cun souci de sa continuité. lui réservant la surprise renouvelée particulièrement), l’austère Qae-
où les limites de certains pupitres Une fois encore, le chef se montre de constater que ce n’est presque rens me a cappella, l’Hostias d’une
(les cors du trio) apparaissent crû- nettement plus à l’aise dans Chos- jamais juste ce qu’il attendait. invention acoustique étonnante où
ment. On sait gré au jeune chef de takovitch. Bénéficiant d’une basse Un jeu à double tranchant. Au fil des harmonies diaphanes surai-
remettre en cause des traditions soliste et d’un chœur remarquables, de l’écoute, à force de se répéter guës de trois flûtes répondent aux
accumulées, mais davantage de res- sa lecture de la Symphonie no  13 que c’est bien entendu et bien réa- notes les plus graves des trom-
piration et d’intériorisation n’aurait « Babi Yar », analytique et intensé- lisé, le sentiment qu’au-delà des bones, les sonorités irréelles du
pas nui… Dans le fugato de la Mar- ment expressive à la fois, possède contrastes, chaque Etude n’est Sanctus avec ténor solo, l’intimisme
cia funebre, l’entrée des seconds la ferveur qui manquait cruellement qu’une variation de la précédente, du Pie Jesu, ne méritent pas moins
violons n’offre pas ainsi la tension à Beethoven. Sans atteindre la vio- qui n’est elle-même qu’un enchaî- de retenir l’attention.
exceptionnelle requise. Les varia- lence enflammée d’un Kondrachine nement de transformations, risque L’équilibre de la conception d’en-
tions du finale retrouvent une in- ou la puissance dramatique et nar- de l’emporter. Avec l’impression semble comme de la réalisation des
tense énergie, et l’ensemble de ce rative d’un Haitink dans les deux que l’invention se limite à cela. détails sont si magistralement do-
mouvement a belle allure. premiers mouvements, stigmati- L’erreur est de vouloir écouter à la minés, l’inspiration si une et si lim-
La relecture extrêmement décapée sant l’antisémitisme et exaltant suite ces deux cahiers (respective- pide que l’image d’un temple grec
des Variations sur un thème de l’humour, Michael Sanderling im- ment achevés en 2003 et 2010), de correspondrait davantage que celle
Haydn de Brahms tient debout par pose aux trois volets ultérieurs une six études commandées et créées d’une cathédrale gothique. C’est
la cohérence du propos, mais elle tension prenante, souvent éton- séparément, sous des titres dont assez dire que l’interprétation la
souffre là encore de quelques in- namment subtile et raffinée. La on regrette la disparition. Tristan plus fidèle sera la moins excentrique.
suffisances de l’orchestre. note est une moyenne. Pfaff, dédicataire de la douzième, Et voici qu’elle nous arrive du Dane-
atrick Szersnovicz atrick Szersnovicz hautement virtuose, n’est pas seu- mark, enregistrée live au festival de
lement l’exécutant impeccable de Bergen car, non seulement le res-
Y Y Y Symphonie no 9 (a). KAROL BEFFA ces Etudes, mais surtout l’interprète pect des dynamiques, des accents,
CHOSTAKOVITCH : Symphonie NÉ EN 1973 inspiré qui fait palpiter la matière des liaisons est d’une rare exacti-
no 13 « Babi Yar » (b). Y Y Y Y Douze Etudes. et insuffle la vie aux notes, crée des tude, mais encore la polyphonie
Vera-Lotte Böcker (soprano) (a), Tristan Pfaff (piano). éclairages sans cesse changeant, vocale, que les doublures instru-
Kristina Stanek (contralto) (a), Ad Vitam. Ø 2018. TT : 1 h 03’. d’insensibles progressions, voire un mentales colorent sans les étouffer,
Bernhard Berchtold (ténor) (a), TECHNIQUE : 4/5 « sous-texte » qui fera s’attacher à est aussi claire à l’oreille qu’à lire
Torben Jürgens (a), Mikhail e titre, Etude, l’une plutôt qu’à l’autre. sur la partition.
Petrenko (b) (basse), Chœur sue l’ennui  ; érard Condé La prise de son ne doit pas y être
de la MDR (a), Chœur national aussi, pour ne étrangère qui, loin de souligner ou
d’hommes d’Estonie (b), pas rebuter le HECTOR BERLIOZ de créer des effets saillants, reflète
Orchestre philharmonique public, les vir- 1803-1869 ce qu’on entend au concert. Ainsi
de Dresde, Michael Sanderling. tuoses n’en pro- Y Y Y Y Y Grande Messe la voix du ténor dont l’éloignement,
Sony (2 CD). Ø 2017 et 2018. posent qu’avec parcimonie  ; et des morts. autre avantage, angélise les aigus
TT : 2 h 11’. comme on n’apprend pas davan- Bror Magnus Tødenes (ténor), un peu claironnants. La direction
TECHNIQUE : 3,5/5 tage le piano avec les Etudes de Bergen philharmonic Orchestra rigoureuse d’Edward Garner rend

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ourné e Philh a rm onia*
sur Franc e M u siq ue
Mercred anv er
© Nathalie Guyon / © Jean-Claude Lother / Merlin Productions / FTV

* La nouvelle série de France 2 + 7 webradios sur francemusique.fr


Bernstein / Blacher / Boccherini / Brahms / Bronsart

SOUS LE SAPIN
par Benoît Fauchet
justice, par sa fidélité aux injonc- d’instinct dans les rythmes berns-
tions du compositeur, à tout ce que teiniens (cuivres et percussions sont
▸ Rolando Villazon livre dans la cheminée un album « Feliz
la Grande Messe des morts, contient volontiers aguicheurs). Les Ouver-
Navidad » à son image, ouvert sur le monde et chaleureux.
de singulier et de régulier. On si- tures de Candide et Wonderful
Il faut en passer par des collaborations « variétés »
gnalera l’usage anachronique de la Town, le ballet Fancy Free et Slava !
taillées pour les marchés francophone (Petit Papa Noël
prononciation latine restituée, faute – ce dernier avec ses inserts amu-
avec Julie Zenatti), germanique (Leise rieselt der Schnee
d’avoir pu déceler dans cet enre- sants – débordent d’élans joyeux
avec Sasha) et hispanique (Que canten los ninos
gistrement si remarquable des dé- et ciselés ; ils se dressent sur les
avec Aleix Aiken Anderson Jané), supporter l’excès
fauts plus dignes d’être relevés. pointes, tout en clarté et légèreté
de « sauce » de la production (avec orchestre, piano,
érard Condé orchestrale. Un mot peut les carac-
guitares, ensemble vocal), subir ce que la voix a aujourd’hui
tériser : la pétulance.
d’engorgé… pour filer vers Morgen, Kinder, wird’s was geben,
LEONARD BERNSTEIN La Suite tirée de 1600 Pennsylvania
indéniable réussite enjouée (DG, Y Y ).
1918-1990 Avenue est précieuse en ce qu’elle
▸ Joie de retrouver La Petite Bande de Sigiswald Kuijken en bonne Y Y Y Y Y West Side Story témoigne d’une partition qui ne fut
forme, dans l’effectif léger qu’ils prisent désormais : (Mambo). Slava ! A political pas un succès à sa création. Sans
quatre solistes vocaux bien choisis et neuf instrumentistes Overture. 1600 Pennsylvania rien inventer de neuf, Bernstein y
partagent les mêmes élans dans une cantate de Bach Avenue (Suite pour orchestre). décline avec art les différents moods
pour le temps de Noël (BWV 133), à laquelle répondent CBS Music. On the Town dont il était coutumier, non sans
deux Buxtehude et deux Telemann de circonstance. (Times Square Ballet). porter un regard rétrospectif déjà
La courte cantate Das neugeborne Kindelein (BuxWV 13) A Bernstein Birthday Bouquet. nostalgique dans les sections lentes,
fleurit et festoie en guise d’ouverture (Accent, Y Y Y Y ). Y Y Y Y Y Ouvertures de Candide et jusque dans la péroraison hym-
▸ Sous le titre « The Mystery of Christmas », Suzi Digby a composé et Wonderful Town. Fancy Free. nique – avec, toujours près d’affleu-
un programme de musiques mariales et de la Nativité, du Moyen Anniversaries for Orchestra. rer, cette « question sans réponse »
Age à nos jours, qui tombent sans un pli sur les voix léchées Orchestre symphonique chevillée au corps.
de ses Ora Singers. Le geste peut paraître retenu, écrêté de Saõ Paulo, Marin Alsop. Sans qu’on puisse les rapprocher
dans les reliefs, au risque de faire tourner à vide de Naxos (2 CD séparés). au regard du style, les onze Anni-
grands gestes Renaissance comme Videte miraculum Ø 2016 et 2017. TT : 53’, 52’. versaries orchestrés évoquent eux
de Tallis. La sélection contemporaine est d’inégal intérêt, TECHNIQUE : 4/5 la succession de portraits des Va-
du complaisant O magnum mysterium de Morten riations Enigma d’Elgar ; admirons
Lauridsen à l’entêtant O Adonai de Roderick Williams, à nouveau le travail très habile et
très habile dans son jeu de résonances célestes (HM, Y Y Y ). empathique de Sunderland. Chaque
▸ C’est toute une Europe du XVIe siècle que Harry Christophers timbre, chaque utilisation d’un ins-
convoque dans « A Renaissance Christmas » : des motets de Byrd, trument (clarinette, trompette,
Sheppard, Tallis, Guerrero, Victoria, Lassus et quelques piano…) crée un climat authentique.
autres flattent le soin de l’architecture, le verbe tranchant, Marin Alsop fait œuvre utile en ré- Les cinq sections de la CBS Music
le don de l’imitation et surtout la précision de la unissant des pièces éparses. Du sont une belle découverte, entre
caractérisation que cultivent The Sixteen depuis trente ballet Fancy Free (1944) à 1600 effluves coplandiens et retour au
ans maintenant. Un paysage de Noël que n’assombrit Pennsylvania Avenue (1976), l’éven- jazz. Etonnant comme Bernstein
aucun nuage, n’était çà et là un léger défaut tail est large. Abordant Bernstein semble toujours garder une âme
d’épanouissement des sopranos (Coro, Y Y Y Y Y ). par les pas de côté et les clins d’œil, d’enfant prêt à s’émerveiller – l’al-
souvent brefs, mais pas moins si- lusion au Nimrod d’Elgar se précise
▸ Depuis 2013, le Bach Collegium Japan propose au Suntory Hall gnificatifs que ses grandes œuvres, dans la dernière section, avant
de Tokyo des concerts de Noël programmés par Masato Suzuki, ces deux anthologies livrent trois d’être interrompue à la façon d’un
le fils de Masaaki. Enregistré ailleurs – dans la désormais célèbre premières discographiques : la CBS pied de nez.
chapelle de Kobe où tant de disques ont vu le jour –, Music (1978, orchestrée à trois, du Le plus précieux reste cependant
cette anthologie « Verbum caro factum est » ne restitue comparse Sid Ramin au follower le Bernstein Birthday Bouquet, que
pas moins l’esprit du projet. Masato entrecoupe avec Garth Edwin Sunderland, en pas- l’éditeur a eu le bon goût de « pla-
éclat les chœurs de sept extraits du Nouveau Livre sant par Jack Gottlieb), le Berns- ger » avec soin. Bien qu’il se pré-
de noëls pour l’orgue et le clavecin (1757) de Louis-Claude tein Birthday Bouquet (1988, offert sente comme huit variations sur le
Daquin, et a lui-même arrangé Silent Night, In Dulci Jubilo par rien moins que Berio, Corigliano, « New York, New York » de On the
et d’autres pièces moins connues à la mesure d’un ensemble Druckman, Foss, Kirchner, Schu- Town, c’est un festival de citations,
fameux pour sa clarté mâtinée de densité (Bis, Y Y Y Y ). man, Takemitsu et John Williams !), bribes et collages, entre mise en
▸ En 1918, le Chœur du King’s College de Cambridge inaugurait enfin l’orchestration des Anniver- abyme de son répertoire (Copland !)
son Festival of Nine Lessons & Carols, guetté par les amateurs saries (1944-1989) par Sunderland et regard affectueux porté sur
de maîtrises chaque année, l’oreille collée au poste. C’est ce (qui récidive après la mise au ré- l’homme et le chef. Avec ces disques
centenaire que fête un double album puisant dans gime sec très réussie de A Quiet encore plus libres et déliés que les
les bandes de la BBC une guirlande de noëls dirigés par Place, cf. no 671). précédents, Marin Alsop met un
David Willcocks, Philip Ledger puis Stephen Cleobury Ces pièces inspirent la patronne point final (ou temporaire ?) à l’hom-
–ce dernier a passé commande de nouvelles œuvres de l’orchestre de Baltimore, quit- mage filial rendu à son mentor. Pré-
pour nourrir une tradition bien vivante. Le second CD tant le Nord pour le Sud afin d’aller cisons que Naxos a réuni tous les
témoigne de sessions studio récentes, introduites par les enregistrer à la tête de l’or- volumes dans un élégant boîtier de
un Minuit, chrétiens d’Adam adapté en anglais au service de ces chestre de Saõ Paulo. Et cette ins- 8 CD (« Marin Alsop, The Complete
voix lumineuses et immaculées (2 CD KGS, Y Y Y Y ). piration est communicative, tant Bernstein Recordings »), en ajoutant
la formation brésilienne se coule le DVD du documentaire de Georg

92 I
Wübbolt « Leonard Bernstein, Lar- LUIGI BOCCHERINI offre un complément original, agréa- HANS BRONSART
ger Than Life » (2015). 1743-1805 blement phrasé sous les archets du VON SCHELLENDORF
émy Louis Y Y Y Y Y Stabat Mater G 532 Phénix. Roger-Claude Travers 1830-1913
(1re version pour soprano de 1781). Y Y Concerto pour piano en fa
BORIS BLACHER Symphonie G 500 JOHANNES BRAHMS dièse mineur. URSPRUCH :
1903-1975 Nuria Rial (soprano), Le Phénix. 1833-1897 Concerto pour piano en mi bémol
Y Y Y Y Suite de danses. Coviello (SACD). Ø 2018. TT : 45’. Y Y Y Y Trio pour clarinette, majeur.
Poème. Hamlet. Musique TECHNIQUE : 4/5 violoncelle et piano op. 114. Emmanuel Despax (piano),
concertante pour orchestre. TECHNIQUE SACD : 4/5 Les deux sonates pour clarinette BBC Scottish Symphony
Rundfunk-Sinfonieorchester ’interprète et piano op. 120. Orchestra, Eugene Tzigane.
Berlin, Johannes Kalitzke. connaissant les Pascal Moraguès (clarinette), Hyperion. Ø 2017. TT : 1 h 15’.
Capriccio. Ø 2017. TT : 58’. conditions de Christian Poltéra (violoncelle), TECHNIQUE : 3,5/5
TECHNIQUE : 3,5/5 création du Sta- Frank Braley (piano). l faut attendre la
eules les varia- bat Mater de Indésens. Ø 2017. TT : 1 h 08’. fin du premier
tions de Boris Boccherini dans TECHNIQUE : 2/5 mouvement de
Blacher sur le Ca- sa version primitive (1781) y trouve ’écriture des deux son Opus  10
price no  24 de un guide précieux. Ce chef-d’œuvre Sonates op. 120, pour que l’oreille
Paganini at- fut l’occasion pour le compositeur même si elle se dresse. La
testent encore, lucquois de jouer en public avec son s’adapte parfai- musique de Hans Bronsart ne se
au disque comme au concert, sa épouse aimée, Clementina Pelicho. tement à la tes- distingue ni par sa veine mélodique,
maîtrise de l’orchestre. C’est peu au Le Quatuor Font (musiciens habi- siture et à la ni par un traitement ingénieux de
regard d’une production variée et tuels de l’infant Don Luis à Las Are- technique de la clarinette, diffère la forme, ni par une couleur harmo-
d’une réelle qualité. La Musique nas de San Pedro) complétait ce peu de celle pour cordes. Cette pa- nique attrayante, ni par son climat
concertante pour orchestre (1937) véritable sextuor pour soprano et renté est évidente dans la partition dramatique. Rien ne capte l’atten-
impose d’emblée un ton, une per- quintette à cordes avec deux vio- du Trio op. 114, où clarinette et vio- tion. La prise de son enfouit un peu
sonnalité, un style un peu jazzy mar- loncelles. Les charges affective et loncelle font jeu égal face au piano. trop l’instrument soliste dans l’or-
qué aussi par Stravinsky. Le titre émotionnelle de la partition, liées Frank Braley, dans un dialogue à la chestre plutôt opaque de ce com-
même montre la volonté de s’ins- à ces circonstances, ont sans doute fois intense et contenu, gracieux et positeur, pianiste et chef d’orchestre
crire dans la descendance d’un Rudi été mésestimées jusqu’à aujourd’hui. sans excès (de nuance ou de tempo), allemand. Franz Liszt, qui l’admirait,
Stephan ou d’un Hindemith. L’or- La ligne de chant, cajolée par la ca- veille à ne jamais couvrir le violon- lui dédiera la version révisée de son
chestre de la Radio de Berlin et son resse des archets, doit chercher son celle de Christian Poltéra ; les relais Concerto en la majeur.
chef sont accoutumés à cette écri- équilibre entre pureté dramatique avec la partie de Pascal Moraguès Emmanuel Despax joue avec flamme,
ture à la pointe sèche, friande de et contemplation, intimité et sont impeccables, tout comme la une virtuosité ailée, une présence
rythmes irréguliers. Si on reste loin rayonnement. justesse, maîtrisée à chaque instant. indéniable. Il en faut dans ce finale
de la puissance des Philharmoniker, Pour l’avoir si bien compris, la voix Le pianiste privilégie la netteté (en qui ferait passer celui du Concerto
qui gravèrent l’œuvre avec Furtwän- angélique de Nuria Rial s’inscrit particulier des basses) et l’équipe no 3 de Saint-Saëns pour sérieux !
gler puis Rosbaud, ces sonorités parmi les meilleures d’une riche dis- ancre ce trio dans le XIXe siècle et à Quelle pompe creuse, pas même
acérées en flattent le côté brillant. cographie. Sa diction pure des in- Vienne, capitale dans laquelle le entraînante (comme peut l’être la
On relève les mêmes qualités dans tenses vers latins de Jacopone de maître de Hambourg aura trouvé tarentelle finale de l’irrésistible
le poème symphonique Hamlet, Todi, son agilité, le charme naturel son équilibre. Opus 36 d’Eduard Künneke récem-
créé, toujours par Schuricht, en 1940. de son timbre nourrissent l’inter- Dans les deux sonates, la fluidité ment publié par CPO). On sait gré
C’est Giulini (curieuse association…) prétation d’une véritable présence. du discours et le naturel qu’y prend à Hyperion de documenter le
qui hérita, en 1974, de la première La digne affliction du Stabat Mater chaque indication de Brahms (gra- concerto pour piano de façon quasi
du Poème, ultime opus orchestral dolorosa introductif fixe la scène, zioso, sostenuto, tranquillo, poco f) encyclopédique, mais Michael Ponti
de Blacher. Dire qu’il n’est pas le à peine troublée par les commen- signalent l’expérience qu’ont les avait déjà sorti ce Bronsart de l’oubli
plus séduisant est un euphémisme taires des cordes qui, dès le Cujus interprètes de ce diptyque délicat. pour Candide-Vox…
– la ligne jaune de l’aridité est bien animam, enveloppent la voix et la Moraguès lui apporte une pâte so- Celui d’Anton Urspruch (1850-1907)
franchie. Rien de tel avec la Suite consolent. L’allegretto du Pro pec- nore immédiatement reconnaissable, dure quarante-cinq minutes, soit à
de danses, assemblée par le chef. catis, abordé sans lourdeur ni aspé- pleine, dense, boisée. Sa clarinette peu près autant que le Concerto en
Empruntant son Ouverture à l’opéra rités, révèle une délicatesse peu vibre comme une sorte d’alto dont si bémol de Brahms. C’est leur seul
Princesse Tarakanowa (1940) puis encline au désespoir, l’Eja mater une l’archet serait le souffle. Mais à côté, point commun. L’interminable intro-
quelques numéros aux ballets De- sincérité radieuse que n’altèrent en le piano Chris Maene sonne terne, duction orchestrale ne présage rien
meter (1963) et Lysistrata (1950), elle rien de jolies diminutions. L’hypno- étriqué, singulièrement sec. Ce qui de bon ; Jeremy Nicholas a beau
présente Blacher sous son meilleur tique Virgo virginum, la simplicité n’est pas un mince bémol dans ces nous dire dans l’excellente notice
profil, maître d’un style coloré, bril- suave, sans tristesse du Fac me pla- pages. Faut-il blâmer l’instrument que les vingt-quatre minutes du pre-
lant et incisif. Ce portrait utile, re- gis se dissolvent dans l’adagio lento (moderne, mais à cordes parallèles) mier mouvement sont une « évoca-
présentatif d’un compositeur bourré du Quando corpus morietur, d‘une où une prise de son incompréhen- tion bucolique des prairies et ruis-
de talent, vient compléter les CD dimension authentiquement res- sible, qui place tous les instruments seaux alpins », nous y croyons à peu
aux programmes parfois redondants pectueuse. Un modèle. au centre de l’image, chacun bai- près autant qu’aux marmottes em-
d’Ashkenazy (Ondine) et surtout D’une inspiration nettement plus gnant dans son halo, tantôt asséché ballant du chocolat. Des énerve-
Athinaos (Signum, avec le concerto faible, l’apocryphe Symphonie G 500 ou noyé par la réverbération ? Un ments passagers font à peine lever
pour violon joué par Kolja Blacher, (de Herman-François Delange ?) bémol rédhibitoire, qui gâche les une paupière. L’Andante, lento e
le fils de Boris). éditée en 1767 chez Grangé, à Paris, indiscutables beautés de l’album. mesto est pareillement plombé, mal-
ean-Claude Hulot déjà exhumée en 1994 par Goritzki, ertrand Hainaut gré le soin et l’intériorité qu’y mettent

I 93
Bruneau / Chostakovitch / Ciesla

soliste et chef. Quand on songe à destructions qui accompagne la L’écriture des premiers grands qua- (1943) est aussi d’une portée bien
la Symphonie sur un chant monta- possession de l’« ardent métal ». tuors de Chostakovitch tend à une plus grande. Née dans les ténèbres
gnard de Vincent d’Indy qui, en deux De même qu’il colorait fugacement conception symphonique  : cette de la guerre, dans une Russie dé-
mesures, ouvre un monde… Des- les scènes populaires de L’Attaque dimension est savamment nuancée vastée et largement occupée, elle
pax, qui triomphe de la cadence du moulin (les fifres qui traversent en même temps qu’intensifiée, buri- dit tout autre chose. « C’est une
avec les honneurs, n’est pas plus en La Guerre, les musettes qui s’invitent née, fouillée dans le détail par les tentative de regarder vers l’avenir.
cause qu’Eugene Tzigane et l’impec- aux Fiançailles), Bruneau destine aux nouveaux Borodine. Ils réussissent Tout ce qui est mauvais et laid dis-
cable Orchestre de la BBC d’Ecosse. bois un court lamento, glissé au le Quatuor no 5 (1952), œuvre sœur paraîtra. La beauté triomphera. »
lain Lompech centre du tableau. L’orchestre de de la Symphonie no 10, et sans doute Ce fut le seul commentaire lâché
Catalogne met davantage d’éclat à le plus profondément inspiré de tous. par le compositeur.
ALFRED BRUNEAU ces partitions que celui, moins mas- Ils renouvellent également la ques- L’auditeur est fixé dès le vaste Ada-
1857-1934 sif mais aux timbres plus gris, de tion dans les non moins essentiels gio initial, d’abord peinture d’im-
Y Y Y Y L’Attaque du moulin Rhénanie-Palatinat. Vous voulez Quatuor nos  3 (1946) et 10 (1964), menses étendues solitaires avant
(Suite). Messidor (Prélude découvrir, en situation, la prose de dont ils savent souligner l’architec- de gagner sans cesse en tension
de l’acte IV, La Légende de l’or). Zola ? Malibran a chiné dans les ture et le climat particuliers, même dynamique, puis lorsque les disso-
Naïs Micoulin (Prélude). archives de l’Ina un Messidor (Wolff, si la concurrence y demeure redou- nances du premier climax font place
Orchestre symphonique 1948) et une Attaque du Moulin table (Beethoven, Taneiev, Smetana, au sublime récitatif de cor anglais
de Barcelone, Darrell Ang. (Bigot, 1952). François Laurent Borodine I, II et III, Hagen, Belcea (ici remarquable) : cette narration
Naxos. Ø 2017. TT : 1 h 04’. pour le seul 3e). lucide, aérée, n’est sans doute pas
TECHNIQUE : 3/5 DIMITRI CHOSTAKOVITCH L’étoffe encore plus coriace du grand toujours des plus spectaculaires,
as des livrets 1906-1975 Quatuor no 12 (1968), qui mêle to- mais elle atteint son but. Capté sur
mythico-histo- Y Y Y Y Y Les quinze quatuors nalité et séries de douze sons, est le vif le 8 avril 2018 au Barbican Cen-
riques des opé- à cordes. Allegretto. Deux pièces dominée avec une rare aisance. ter, le LSO n’offre ni les timbres
ras de Gounod, op. 36a. Quintette avec piano (a). D’intérêt à peine moindre, les 2e, fauves des grandes phalanges
Massenet ou Podrugi op. 41a (b). 4e, 7e, 9e et 14e sont bien défendus. russes, ni la rutilance du Concer-
S a i n t- S a ë n s , Quatuor Borodine, Alexei Volodin Mais dans l’emblématique 8e (1960) tgebouw d’Amsterdam  : il a ses
Emile Zola aspirait à entendre « de (a), Alexei Lubimov (b) (piano), comme dans l’ultime 15e, l’émotion propres couleurs, nettes, claires,
pauvres hommes dans la réalité de Sergei Nakariakov (trompette) (b). du Quatuor Beethoven et des Pra- souvent plus ductiles et lumineuses
nos misères et de nos joies », en Decca (7 CD). Ø 2014 à 2018. zak l’emporte nettement. qu’à l’accoutumée dans ce type de
blouse ou en redingote. Dessein TT : 7 h 38’. Des compléments anecdotiques répertoire, même si le chef italien
naturaliste partagé par Alfred Bru- TECHNIQUE : 4/5 (Allegretto issu d’un quatuor ina- assure la souveraineté des basses
neau, élève de Massenet rencontré xpression moins chevé, Pièces op. 36a, musique du dans la conduite harmonique, en-
en 1888. Neuf « drames lyriques » âpre (plus raffi- film Podrugi) n’ajoutent pas grand- core plus évidente que sous d’autres
allaient naître de leur amitié. Le flo- née), son d’en- chose à l’attrait de cette nouvelle baguettes.
rilège gravé par Darrell Ang, iden- semble sensible- intégrale, parfaitement recomman- Plongeant dans un univers de plus
tique à celui de James Lockhart ment éclairci dable. Elle ne fera certes pas oublier en plus effervescent et conflictuel,
(Marco Polo, 1989), en retient trois. (« internationa- les témoignages du Quatuor Boro- le bref deuxième mouvement bé-
Il ajoute à la Suite tirée de L’Attaque lisé » ?) : la filiation de ce « nouveau » dine « canal historique », mais se néficie d’une gamme de nuances
du moulin (1893, d’après un épisode Quatuor Borodine n’apparaît pas révèle préférable aux lectures re- extrêmement variée. Noseda en-
de la guerre franco-prussienne), le évidente avec l’illustre formation plaçant le cycle dans un cadre moins chaîne les trois volets du grand trip-
copieux ballet et le prélude de l’acte fondée en 1945, qui a tant fait pour spécifiquement russe (Fitzwilliam, tyque final avec une dynamique in-
IV de Messidor (1897, où une com- l’interprétation et la diffusion de ces Emerson, Danel). cisive. Il privilégie dans la Passacaille
munauté paysanne est détruite par œuvres. Sa splendide quasi-intégrale atrick Szersnovicz du quatrième mouvement la densité
la cupidité d’un seul) et le prélude (Quatuors nos 1 à 13, Chandos, 1964- introspective et l’ampleur de phrasé.
de Naïs Micoulin (1907, victime de 1972) et son cycle complet (Melo- Y Y Y Y Y Symphonie no 8. Sans tout à fait avoir l’exactitude
la tyrannie domestique). diya, années 1980) dominent tou- London Symphony Orchestra, analytique d’un Haitink ou d’un Va-
A la rudesse des sujets correspond jours la discographie, sans parler Gianandrea Noseda. sily Petrenko, l’ultime Allegretto
le plus souvent un orchestre aus- d’un début d’intégrale jamais abou- LSO Live (SACD). Ø 2018. baigne dans un climat de limpidité
tère, ancré dans le grave : c’est le tie (Virgin, Teldec, années 1990). TT : 1 h 05’. à la fois naïve et interrogative, sou-
bourdon rustique sur lequel ouvre Cette filiation existe pourtant bel TECHNIQUE : 4/5 dainement interrompu par un ef-
L’Attaque du moulin et qui débouche et bien, d’autant que les « anciens » TECHNIQUE SACD : 4/5 frayant retour du climax du premier
sur un Lied nostalgique circulant du prenant part à l’actuel Quatuor Bo- oin des cathé- mouvement, véritable appel à la
hautbois au violoncelle solo ; c’est rodine (Ruben Aharonian, excellent drales de la dou- vigilance. Patrick Szersnovicz
le dessin wagnérien des cors au dé- primarius depuis 1997, et Igor Nai- leur érigées par RÉFÉRENCES : Mravinski 1982
but de Naïs Micoulin, nocturne tou- din, alto depuis 1996) ont joué plu- Mravinski, (Philips-Decca), Haitink (Decca),
jours plus épais dont se détachera sieurs années avec l’extraordinaire Haitink, Jansons Jansons (Emi-Warner), Kondrachine
péniblement la harpe. Valentin Berlinsky. Disparu en 2008, ou Kondrachine, (Melodiya), V. Petrenko (Naxos).
L’empreinte wagnérienne est plus le violoncelliste assura pendant plus Gianandrea Noseda choisit la so-
forte dans les trente minutes du bal- de soixante ans (!) la continuité spi- briété et la rigueur pour mieux ALEXIS CIESLA
let de Messidor, intitulé La Légende rituelle de la formation. Vladimir Bal- dompter la « symphonie de guerre » NÉ EN 1967
de l’or. Ces interminables climax shin, qui le remplace désormais, est la plus terrifiante et bouleversante Y Y Y Y Y Rhapsodie (a).
(avec percussions et orgue), ces tour- lui aussi exemplaire, cela s’entend jamais conçue. Plus intériorisée, Sonate pour clarinette et piano
billons de cordes, ces harmonies dans le Quatuor no 14, véritable défi d’une écriture plus serrée que la 7e (b). Jardin zen. Le Fantôme
grinçantes évoquent le cortège de pour son instrument. « Leningrad », la Symphonie no  8 du prieuré. Fourmis dans le pied

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Corelli / Correa de Arauxo / Debussy / Duruflé / Dusapin / Dutilleux

(c) Concerto pour clarinettes (d). sous sa plume, Alexis Ciesla donne des arpèges de ré majeur. Ce colo- nervosité aucune, il nous conduit
Prélude, canon et riffs (e). à Philippe Berrod une « clarinette- riage pragmatique, ajusté par une de manière implacable vers un ho-
Philippe Berrod (clarinette). monde » dont il joue avec talent et équipe d’élite, nous aurait peut-être rizon qui paraît s’éloigner à mesure,
Alexis Ciesla (clarinettes) (c, d), une joie communicative. convaincu s’il servait la dimension grâce à sa maîtrise absolue d’un
Nicolas Dessenne (piano) (b), ertrand Hainaut majestueuse de ces musiques d’ap- discours où dissonances et dimi-
Clarinettes du CNSMDP (d), parat. Banchini et Christensen l’avait nutions virtuoses se relaient sans
Quatuor Morphing (e), Quintette à ARCANGELO CORELLI magnifiée à grande échelle, mais trêve jusqu’à l’accord final.
cordes de l’Orchestre de Paris (a). 1653-1713 aussi les Incogniti d’Amandine Beyer, L’instrument historique choisi ré-
Ad Vitam. Ø 2017. TT : 46’. Y Y Y Y Concertos grossos op. 6 dont l’effectif moyen se déployait pond à un type courant à l’époque
TECHNIQUE : 4/5 nos 1-5 et 7. Sinfonia WoO 1. dans des tableaux somptueux (ZZT, du compositeur. On remarque l’ab-
hilippe Berrod Gottfried von der Goltz, Diapason d’or). sence de « chamades », ces ruti-
n’a pas fini d’ex- Petra Müllejans (violons), Von der Goltz et son acolyte de tou- lantes trompettes horizontales qui
plorer les possi- Guido Larisch (violoncelle), jours, Petra Müllejans, ne construisent n’apparaîtront qu’à la fin du XVIIe
bilités inouïes de Freiburger Barockorchester. pas ces concertos sur une respira- siècle, et même de tout jeu d’anches.
son instrument. Aparté. Ø 2017. TT : 1 h 10’. tion aussi profonde. Ils dominent le Malheureusement cet orgue, outre
Après divers ré- TECHNIQUE : 3,5/5 discours « par le haut » (le violon- qu’il souffre de quelques tuyaux
citals éclectiques, le soliste de l’Or- es formations celle du concertino est d’ailleurs désaccordés (peut-être en raison
chestre de Paris signe aujourd’hui autrichiennes et quasi inaudible) et s’en donnent à de leur antiquité), est enregistré
un album consacré à l’œuvre d’Alexis allemandes sur cœur joie dès la cadence greffée à d’un peu trop près, accentuant l’in-
Ciesla. Ce compositeur et péda- instruments an- l’entrée de l’Opus 6 no 1. S’ils voient flation d’aigus qu’engendre un dia-
gogue lyonnais est aussi polyvalent ciens ne se bous- sur la partition le moindre contre- pason très élevé.
que son confrère professeur au culent pas dans temps, qu’ils s’empressent d’affûter Petit inconvénient au regard d’une
CNSMD de Paris ; pas étonnant de la discographie de l’Opus 6. Celle dans les pupitres du ripieno, ils n’en- interprétation qui nous mène plus
les voir réunis durant quelques res- de Freiburg serait même la première tendent pas la volupté harmonique loin que celles, déjà admirables, de
pirations improvisées (Jardin zen, à s’aventurer dans ces concertos propre à Corelli. L’énergie grisante Bernard Foccroulle (deux antholo-
Le Fantôme du prieuré, Fourmis dans grossos qui, par la mise en pers- et la perfection du jeu collectif au- gies) et Andrés Cea (intégrale en
le pied). Avec piano ou quintette à pective des masses harmonieuses ront leurs partisans – qui trouveront cours), ou du brillant mais un peu
cordes, chœur de clarinettes ou et des torsions ornementales, font aussi leur compte dans la merveil- froid Robert Bates (intégrale). Ce
quatuor de saxophones, la clarinette des échos puissants à la Rome du leuse anthologie, un peu plus dé- florilège en deux CD permet d’en-
de Philippe Berrod, qu’elle soit basse Bernin. On sait (par des livres de contractée, de Tafelmusik (DHM). tendre les pièces les plus connues
ou soprano, se prête à toutes les comptes) que le compositeur a par- aëtan Naulleau et quelques-unes qui le sont moins :
influences, entre la France et l’Eu- fois disposé d’une somme de cordes une occasion idéale pour découvrir
rope centrale. pharaonique, dont Chiara Banchini FRANCISCO Correa de Arauxo.
La Rhapsodie placée en ouverture et Jesper Christensen ont illustré CORREA DE ARAUXO incent Genvrin
résume la fantaisie de l’auteur tan- la matière hors norme dans un al- 1584-1654
dis que le style répétitif/minimaliste bum essentiel (HM, Diapason d’or). Y Y Y Y Y L’œuvre pour orgue. CLAUDE DEBUSSY
du début se métamorphose en klez- Avec huit contrebasses (comme Francesco Cera (orgue 1862-1918
mer au détour de quelques évoca- Bruckner à Berlin !), les rythmes mais de Garrovillas de Alconétar, Y Y Y Y Douze Etudes.
tions debussystes. Alexis Ciesla y aussi la morphologie de l’orchestre 1550/1677, Espagne). Elodie Vignon (piano).
reprend les ingrédients qui ont fait sont à repenser. Brilliant Classics (2 CD). Cypres. Ø 2017. TT : 1 h 03’.
le succès de son Concerto pour cla- Les Freiburger coupent la poire en Ø 2017. TT : 1 h 54’. TECHNIQUE : 3/5
rinettes. Les deux premiers mou- deux. Le groupe de cordes, sans TECHNIQUE : 3,5/5 Y Y Y Douze Etudes.
vements (Fantasia et Habanera) sont prétendre au « grand-angle » de uvre unique MESSIAEN : Fauvettes de
présentés ici dans leur version ori- Banchini et Christensen, est copieux, de  Correa de l’Hérault, concert des garrigues.
ginale accompagnés d’un chœur de avec trois contrebasses et deux vio- Arauxo, la Facul- Roger Muraro (piano).
clarinettes, formation assez répan- loncelles contre six violons I (hélas tad organica HM. Ø 2017-2018. TT : 1 h 13’.
due dans le monde et qui gagnerait la prise de son, focalisée sur le bril- (1626) demeure TECHNIQUE : 3,5/5
à être popularisée au disque. Pour lant du concertino, minore cette une des plus
la circonstance, Philippe Berrod s’est opulence du ripieno). Une harpe belles productions du Siècle d’or
entouré de brillant(e)s élèves du s’invite auprès des deux luths et du espagnol, avec sa collection de Tien-
conservatoire. clavecin au continuo, et surtout la tos d’une expression farouche et
A l’instar de la musique de Berns- palette s’enrichit par des vents. Cette mystique. Francesco Cera présente
tein à laquelle Ciesla emprunte et option originale sinon inédite (Sar- une judicieuse anthologie de cet
rend hommage dans son Prélude, delli 1997, Tactus) est suggérée par immense recueil dont la meilleure Parions que si l’Etude Pour les
canon et fiffs, la Sonate pour clari- quelques documents. Mais se rap- part consiste en de volubiles solos, quartes s’intitulait « Les chevaux
nette et piano mêle écriture savante portent-ils aux douze concertos pu- parfois doubles, de dessus ou de de San Marco sur la piazzetta », si
et tradition orale. Nicolas Dessenne bliés en 1714, ou au moins à des basse. Conçus dans une totale li- celle Pour les agréments avait été
et les saxophones du Quatuor Mor- compositions similaires ? berté formelle et rythmique, ces baptisée « Amélie parmi les fleurs »,
phing accompagnent Berrod avec Gottfried von der Goltz s’en tient Tientos sont pour la plupart d’une si « Un cortège dans la nuit » rem-
lyrisme et virtuosité dans ce réper- aux aménagements les plus com- seule coulée, sans le compartimen- plaçait les Sonorités opposées, tous
toire à la croisée du « contempo- modes : une idée peu virtuose re- tage caractéristique du premier les pianistes se jetteraient sur le
rain » et du jazz. vient ici aux hautbois, les trompettes baroque. L’interprète excelle à « te- cahier le moins couru de Debussy !
En revisitant les classiques, en fu- font leur entrée quand apparaissent nir » ces développements d’une Du moins, ceux en mesure de sur-
sionnant de multiples esthétiques enfin, au beau milieu d’un concerto, longueur inhabituelle. Sans monter son immense difficulté

96 I
technique. Quand on entend Ho- Manquent le liant, la nécessité orga- allongé, un récitatif un rien trop me- intense, fouillée dans le détail, du
rowitz ou Samson François (ni l’un nique qui fait les œuvres authen- suré ou trop libre, une respiration concerto Aufgang par Carolin Wid-
ni l’autre ne l’ont hélas enregistré tiques. Tout cela sent trop le labeur. coupante, un ritardando inutilement mann. Complémentaire de la belle
intégralement), des poèmes de feu, Sans les accords « extatiques » sur- appuyé, une pédale un chouïa traî- version du dédicataire Renaud Ca-
d’air et d’eau jaillissent, éclats poé- gissant à plusieurs reprises (notam- nante, une infime précipitation… puçon (Erato, Diapason d’or), elle
tiques inoubliables. ment à la toute fin), ces Fauvettes Dans des pièces si exigeantes, do- s’avère plus intériorisée et décan-
Elodie Vignon balaie la dimension de l’Hérault tourneraient au pensum. minées par une Toccata aux ardui- tée. Et tout aussi virtuose. Widmann
didactique de ces pièces : leur ly- C’est un amateur de la musique de tés légendaires, ce sont scories mi- bénéficie d’un soutien orchestral
risme s’impose en quelques me- Messiaen qui, avec regret, écrit cela. nimes et excusables, mais qui clair et raffiné, où de longues tenues
sures. Expressive, nuancée, la pia- ertrand Boissard suffisent à casser la fluidité, le natu- entremêlées créent une riche alchi-
niste française savoure le texte, ce rel, la continuité si essentiels ici, si mie par leurs variations d’intensité,
que permettent des tempos rete- MAURICE DURUFLÉ difficiles pourtant à préserver dans de durée et de timbres. L’excellente
nus – la richesse des Notes répé- 1902-1986 ces mouvements découpés en sé- violoniste allemande sonde les trois
tées s’en trouve exaltée. Cette re- Y Y Y Y L’Œuvre pour orgue : quences rigoureuses. mouvements dans leurs profondeurs
lative indolence ne convient pas à Prélude et fugue sur le nom Stéphane Mottoul, on le comprend, les plus secrètes. L’instrument so-
des pages nécessitant davantage d’Alain. Scherzo op. 2. Fugue ne démérite pas. Si la discographie liste développe un discours continu
de joie solaire (les Cinq Doigts) ou sur le carillon des heures de la était celle des années 1990, sa ver- tout en enchaînant des modes de
de rage (les passages fulminants cathédrale de Soissons. Prélude, sion tiendrait, elle aussi, le haut du jeu très différents. D’abord médi-
de Pour les octaves ne possèdent Adagio et choral varié sur le pavé. Mais nous sommes en 2018 tative, sa ligne revêt l’aspect d’une
pas l’abattage attendu). Les Arpèges thème du Veni Creator. Prélude et d’autres l’ont précédée qui fixent invocation de plus en plus pressante,
composés s’avèrent trop languis- sur l’Introït de l’Epiphanie. Suite la barre très haut. Paul de Louit jusqu’à la progression élancée et
sants. Il reste qu’on a affaire à une op. 5. Méditation. Chant donné RÉFÉRENCES : Vincent Warnier énergétique du finale.
vraie musicienne, dotée de sensi- en hommage à Jean Gallon. (Intrada), Olivier Latry (BNL). A quia (être « à quia », c’est ne plus
bilité et de goût. En bonus, Douze Stéphane Mottoul (orgue Thomas savoir quoi répondre) évolue aux
coffrets studieux, poèmes de Lucien de la décanale Saint-Laurent PASCAL DUSAPIN limites du silence. Le dialogue est
Noullez « pour Elodie Vignon, en de Diekirch, Luxembourg). NÉ EN 1955 plus souvent désamorcé que conflic-
l’écoutant jouer Debussy », dits par Aeolus. Ø 2017. TT : 1 h 14’. Y Y Y Y Y Wenn Du dem Wind… tuel, dans un climat tendu dont jail-
Clara Inglese. TECHNIQUE : 2,5/5 (a). Aufgang (b). A quia (c). lissent quelques longues lignes in-
Contraste absolu avec l’exécution maints égards, Natascha Petrinsky (mezzo) (a), tensément lumineuses. Se
de Roger Muraro, rapide, au pa- ce nouvel enre- Carolin Widmann (violon) (b), démarquant nettement de la ver-
nache notable – les moyens digitaux gistrement de Nicolas Hodges (piano) (c), sion plus somptueuse de Ian Page
sont là –, et à la palette de timbres l’œuvre d’orgue Orchestre national des Pays avec Christoph Eschenbach et l’Or-
étonnants (on croirait entendre des de Duruflé, sur de la Loire, Pascal Rophé. chestre de Paris (Naïve, 2002), Ni-
gamelans à 1’ 30’’ de Pour les oc- un instrument Bis (SACD). Ø 2017. TT : 1 h 19’. colas Hodges exprime une indicible
taves). Dommage que le chant et récent, nous rappelle la version de TECHNIQUE : 4/5 introversion doublée d’une irrépres-
la sensualité soient à ce point sacri- Philippe Lefebvre à Chartres, qui TECHNIQUE SACD : 4/5 sible mélancolie (finale). La texture
fiés par une lecture quelque peu tint longtemps le haut du pavé (Sols- erra-t-on un jour allégée et les couleurs parfois un
désincarnée, minérale (la fin de Pour tice). Certes pas pour l’orgue : ce une tribune de peu rêches de l’Orchestre des Pays
les quartes), clinique et, pour tout serait injurier les timbres crémeux critiques de de la Loire, en exact rapport avec
dire, réfrigérante. et distingués créés par les Belges disques sur le le jeu du pianiste, donnent à en-
Fauvettes de l’Hérault, concert des Thomas, que de les comparer aux concerto pour tendre d’étonnants soubresauts,
garrigues de Messiaen, gravé en aigreurs et aux crudités chartraines. violon Aufgang tels ceux d’une étoile en train de
première mondiale, résulte d’un tra- Ni tout à fait par le contenu, car (2011) ou sur le concerto pour piano naître. atrick Szersnovicz
vail colossal de reconstitution par Stéphane Mottoul inclut des pièces A quia (2002) ? Ces deux œuvres
l’interprète. Muraro s’est basé sur encore inédites lorsque Philippe connaissent déjà chacune leur deu- HENRI DUTILLEUX
les esquisses d’un concerto pour Lefebvre enregistra la Méditation xième version, et la discographie 1916-2013
piano abandonné, envisagé un publiée en 2002 et même le Chant de Pascal Dusapin s’étoffe avec une Y Y Y Y Y Tout un monde lointain.
temps comme un hommage à De- donné en hommage à Jean Gallon. réjouissante régularité. LUTOSLAWSKI : Concerto pour
bussy pour le centenaire de sa nais- Encore moins pour la prise de son : Donnée en prélude à ces deux violoncelle.
sance en 1962. « Ces manuscrits, là, celle de Francis Carbou trop pièces, la Suite pour mezzo-soprano Johannes Moser (violoncelle),
parfois fort difficiles à lire, permet- proche ; ici, celle de Christoph Mar- et orchestre Wenn Du dem Wind… Orchestre symphonique
taient de reconstruire la partie de tin Frommen un peu trop fondue (2014) combine trois rôles (Penthe- de la Radio de Berlin,
piano, telle que Messiaen l’avait dans la résonance pour la lisibilité silea, sa servante et la Prêtresse) Thomas Søndergard.
projetée. Restait la question de l’or- du Prélude sur le nom d’Alain. dans trois scènes tirées de l’opéra Pentatone (SACD).
ganisation et de l’assemblage. » Plutôt pour une tenue technique Penthesilea d’après Kleist. Natascha Ø 2017, 2018. TT : 54’.
(Denis Herlin). Le résultat déçoit ; qui fait que vous achèterez sans dé- Petrinsky, Pascal Rophé et l’Or- TECHNIQUE : 5/5
Le Catalogue d’oiseaux (1956-1958), ception une intégrale de qualité, chestre national des Pays de la Loire TECHNIQUE SACD : 5/5
auquel cette œuvre s’affilie tout na- qui gravite autour d’un Veni Creator défendent avec vaillance ce trip- e programme
turellement, se révèle autrement dans les deux cas très réussi. Mais tyque, d’autant plus bienvenu qu’il débute par Lu-
riche et achevé. Au-delà de procé- aussi parce qu’à deux générations concentre l’urgence du drame ly- toslawski, mais
dés trop souvent entendus – à d’écart, il arrive aux deux interprètes rique en l’allégeant de quelques c’est l’interpré-
l’image, dans la deuxième section, de passer à côté du défi agogique fureurs outrancières. tation de Dutil-
de la répétition d’accords ad nau- que constitue la musique de Duru- Mais l’acquis le plus précieux de leux qui est l’in-
seam – l’ensemble reste décousu. flé. Un point d’orgue un peu trop l’album est l’interprétation austère, térêt majeur de ce nouveau disque.

I 97
Dvorak / Elgar / Flotow / Gounod

parfaitement maîtrisé dans cette


Découverte approche moins rapide mais aussi
rigoureuse et analytique que les
enfants de l’Ibérie ! » clôt l’acte I. versions majeures de la discogra-
CHARLES GOUNOD Au II, Hadjar, frère de Ben-Saïd, reconnaît en phie. Si le jeu imaginatif de Jona-
1818-1893 Manoël l’homme qui lui sauva jadis la vie. Il lui than Moser fait partout souffler un
Le Tribut de Zamora. donne l’argent nécessaire au rachat de sa vent impétueux, la direction de Søn-
Jennifer Holloway (Hermosa), fiancée ; mais Manoël et Hermosa, vieille femme dergard n’a guère la puissance d’im-
Judith Van Wanroij (Xaïma), ayant perdu la raison, ne peuvent rivaliser avec pact de celle de Lutoslawski, un
découverte Edgaras Montvidas (Manoël), la somme déboursée par Ben-Saïd. Après un compositeur toujours exemplaire
Tassis Christoyannis (Ben-Saïd), Boris Pinkhasovich ballet destiné à éblouir la belle (où résonne la (ce qui n’est pas si fréquent) lorsqu’il
(Hadjar), Juliette Mars (Iglésia/une esclave),
seule page vraiment hispanisante de l’ouvrage) dirige sa propre musique.
Artavazd Sargsyan (l’Alcade/le Cadi),
et un duel avec Manoël que remporte le Sarrasin, atrick Szersnovicz
Chœur de la Radio bavaroise,
Orchestre de la Radio de Munich, Hervé Niquet.
Hermosa reconnaît en Xaïma son enfant
Palazzetto Bru Zane (2 CD + livre). supposée morte. Au IV, elle protège leur fuite en ANTONIN DVORAK
Ø 2018. TT : 2 h 21’. tuant Ben-Saïd. Hadjar, tenant la meurtrière pour 1841-1904
TECHNIQUE : 4/5 démente, la laisse fuir, « car le Coran l’a dit : tiens Y Y Y Y Y Trio avec piano no 2 (a).
Enregistrement réalisé au Prinzregententheater de pour saints les fous sinon sois maudit. » SUK : Quatuor avec piano op. 1
Munich, les 26 et 28 janvier 2018 par Gerhard Gruber. Il est possible de reprocher à la partition son (b). Christian Tetzlaff (a),
Un grand espace sonore très bien défini en largeur manque de couleur locale, mais de sentiments ? Antje Weithaas (b) (violon),
et profondeur, des sonorités vocales et instrumentales « Froid », ce Tribut ? On est saisi par la puissance Vicki Powell (alto) (b),
denses et présentes. Mais un ensemble qui, malgré dramatique des ensembles, qu’aiguillonne Maximilien Hornung (violoncelle),
tout, manque un peu d’aération. un Hervé Niquet tout feu tout flamme. L’« hymne Kiveli Dörken (a), Helmut

R
national » du I, auquel les Chœurs de la Radio Helmchen (b) (piano).
edonner une chance aux opéras méjugés bavaroise impriment l’ardeur nécessaire, marqua AVI. Ø 2017. TT : 52’.
par la postérité ne fait pas peur au d’ailleurs les esprits. Tout comme le duo de la TECHNIQUE : 3,5/5
Palazzetto Bru Zane, qui après s’être « reconnaissance » au III, au terme duquel mère n trio avec piano
penché sur les débuts de Gounod avec, et fille tombent à genoux sur un « Bénissons le tchèque en sol
sur la scène de l’Opéra-Comique, La Nonne Seigneur » au charme tout céleste. mineur écrit par
sanglante (1854), ressuscite, au disque, son Certes, Edgaras Montvidas pleurniche jusque un compositeur
ultime opéra. Les triomphes de Faust (1859) dans le duel du III, n’ayant ni la fermeté de ligne qui vient de
et Roméo (1867) sont déjà loin de Judith Van Wanroij, ni le caractère perdre sa fille ?
en 1881, lorsqu’est créé ce Tribut trempé de Jennifer Holloway. Vous pensez à celui de Smetana, on
de Zamora. Le lustre de son affiche, La première bouillonne de rage vous parle du deuxième de Dvorak.
avec l’Hermosa de Gabrielle Krauss, sous le couvercle des convenances, Au lieu d’additionner les idées thé-
n’empêche pas l’ouvrage d’être jugé que soulève sans vergogne la matiques, cet Opus 26 varie et dé-
« rétrograde » et « froid ». seconde : sa folie n’est-elle pas son veloppe un matériau parcimonieux,
La faute à une intrigue passe-droit ? Comme dans les où les commentateurs se sont éga-
rocambolesque ? Dans l’Espagne mélodies de Gounod, avec lesquelles rés à chercher des signes de détresse
mauresque du IXe siècle, Xaïma, il glanait un Diapason d’or, Tassis psychologique – Otakar Sourek y
fiancée au soldat Manoël, repousse Christoyannis éblouit par son art de entend même, on ne sait où, les pré-
le Sarrasin Ben-Saïd. Ce dernier l’incarnation, Ben-Saïd d’un aplomb mices du Stabat mater mis en chan-
annonce qu’elle sera vendue comme superbe, tour à tour sombre, altier, tier quelques semaines plus tard.
esclave en guise de tribut pour le magnanime, « tigre » blessé courant Or, en dépit de la marche funèbre
calife de Cordoue, excitant la colère au-devant de la mort. que suggère un instant la main
des Espagnols dont le « Debout, PLAGE 8 DE NOTRE CD rançois Laurent gauche du pianiste dans le Largo,
au chant sinon apaisé, la pièce n’est
pas tragique. Juste sérieuse.
Comme Emmanuelle Bertrand il y jeu d’archet est à la fois émacié et Hymne). Aucun maniérisme ne vient C’est ainsi que la bande à Tetzlaff
a quatre ans (HM, Diapason d’or), rayonnant, quasi spiritualisé, sa main affaiblir la continuité dramatique l’envisage : sans pathos inutile, mais
mais dans une perspective moins gauche précise et virtuose (un peu sous-jacente. Sans avoir la présence fait de phrases au long cours que
sombre, Johannes Moser renouvelle à la façon d’Isserlis). Il use d’un vi- d’un Esa-Pekka Salonen (avec Kart- le legato des archets à la plastique
un débat dominé par l’incontour- brato étudié, tantôt aminci tantôt tunen) ou d’un James Gaffigan (avec idéale dessine avec un lyrisme des
nable Mstislav Rostropovich, le créa- large (début du deuxième mouve- Bertrand), la direction de Thomas plus majestueux. Les Beaux Arts
teur, et par le très narratif Christian ment, Regard), et subjugue d’abord Søndergard manque un rien de (Philips) ont certes pu toucher da-
Poltéra. Le violoncelliste germano- par sa variété de timbres, d’articu- folie ; elle ne répond qu’à demi aux vantage dans un mouvement lent
canadien défend une vision raffinée lations et de climats. audaces et aux intuitions du soliste. sur lequel les interprètes s’attardent
et anguleuse de Tout un monde Le plus étonnant est que cette lec- Du moins le laisse-t-elle respirer moins ici, puis enlever le scherzo de
lointain (1967-1970) ; il nous éloigne ture presque sophistiquée, qui pa- librement. manière plus décoiffante (Presto) et
des sentiers battus et privilégie le raît parfois plus soucieuse du détail Le Concerto pour violoncelle (1969- immédiatement charmante (trio).
versant onirique et inquiétant de que de la grande ligne, réussisse 1970) de Lutoslawski a des exigences Cela n’empêche pas les nouveaux
ce concerto, notamment dans un particulièrement les délicates tran- dans le jeu de tension-détente dia- venus de tirer un excellent parti des
quatrième mouvement (Miroirs) sitions comme les élans tumultueux métralement opposées à celles de rythmes de polka du finale, qui voit
idéalement mystérieux, irréel. Son du triptyque final (Houles, Miroirs, l’œuvre de Dutilleux. Il est la danse triompher.

98 I
Changement d’équipe pour l’Opus 1 alliages très réussis et inventifs entre
de Suk, où seul Maximilien Hornung la voix de Sarah Connolly et l’or-
reste à sa place. Emmenée par Antje chestre. Il souligne les passages
Weithaas et soutenue par Martin d’une haute inspiration et d’une
Helmchen, la formation rend tout incontestable originalité, souvent
son souffle, épique et dramatique, d’un caractère modal, où l’intros-
à l’Allegro appassionato. On a rare- pection aiguë se mêle à la rémi-
ment entendu cette partition de niscence et au regret.
jeunesse (1891) aussi puissamment The Spirit of England (1915-1917),
charpentée – même dans la gravure sur trois poèmes de Laurence Bi-
au grain irremplaçable du petit-fils nyon, n’a pas la même portée ni la
de l’auteur (Supraphon). Après un même finesse de conception. Cette
début superbement rêvé, l’Adagio cantate, partagée entre sentiments
perd en introspection nocturne ce funèbres et foi en la victoire de la
qu’il gagne en intensité romantique Grande-Bretagne, met à nu la pro-
(c’est un constat, pas un reproche). fonde fibre patriotique d’Elgar. Elle
L’ardeur expressive du finale ne fai- ne gagne pas grand-chose à être
blit pas non plus dans les épisodes confiée à un ténor plutôt qu’à une
plus doux, aux courbes merveil- voix féminine, d’autant que le chant
leuses. Bénie soit l’adrénaline du live. robuste d’Andrew Staples ne riva-
icolas Derny lise ni en poésie ni en mystère avec
celui de Connolly dans The Music
EDWARD ELGAR Makers. Patrick Szersnovicz
1857-1934
Y Y Y Y The Music Makers op. 69. FRIEDRICH VON FLOTOW
The Spirit of England op. 80. 1812-1883
Sarah Connolly (mezzo), Y Y Y Y Y Martha.
Andrew Staples (tenor), Maria Bengtsson (Lady Harriet),
BBC Symphony Orchestra Katharina Magiera (Nancy),
& Chorus, Andrew Davis. Barnaby Rea (Lord Tristan),
Chandos. Ø 2018. TT : 1 h 02’. AJ Glueckert (Lyonel),
TECHNIQUE : 4,5/5 Björn Bürger (Plumkett),
TECHNIQUE SACD : 4,5/5 Franz Mayer (le Juge),
’est-ce pas la Chœur et Orchestre de l’Opéra
plus belle des de Francfort, Sebastian Weigle.
œuvres chorales Oehms (2 CD). Ø 2016. TT : 2 h 02’.
profanes d’El- TECHNIQUE : 3,5/5
gar ? La cantate ême outre-Rhin,
The Music Ma- les titres patri-
kers (1912) évolue dans un monde moniau x de
de rêve et traite de l’inspiration de l’opéra-comique
l’artiste sur une ode remarquable allemand dé-
d’Arthur O’Shaughnessy, un ami ser tent les
de Rossetti dans la mouvance du scènes. Piotr Kaminski notait il y a
préraphaélisme. Elgar, qui avait quinze ans qu’en un temps où le
d’ailleurs des sentiments ambiva- moindre théâtre veut avoir sa Tétra-
lents sur sa partition, y dévoile in- logie, Martha n’a aucune chance.
tensément son goût de la nostalgie Honneur donc à l’Opéra de Franc-
et de la solitude. Il multiplie les ci- fort, qui a osé reprendre la comé-
tations (Enigma Variations, The die romantique de Flotow à l’au-
Dream of Gerontius, Sea Pictures, tomne 2016, et à Oehms qui en
les deux symphonies, le concerto publie la captation sur le vif. D’un
pour violon), offrant un subtil bout à l’autre, homogénéité, musi-
condensé de sa propre personna- calité et finesse d’incarnation dis-
lité musicale, sans parler de l’évo- tinguent un parfait travail de troupe,
cation fugace de La Marseillaise et où Martha bénéficie d’autant de
du Rule Britannia. soins qu’un grand Mozart.
Dirigeant les forces de la BBC, rom- Katharina Magiera s’impose par un
pues à ce répertoire qui reste la mezzo individuel, très tenu dans le
chasse gardée des Britanniques, jeu comique, avec une superbe as-
Andrew Davis sait parfaitement sise du grave (« Jägerin »), toujours
mettre en valeur la brume lumi- intéressant et même subtil au fil
neuse et mystique qui imprègne des scènes (duo du IV). Si la voix
les entrées du chœur comme les de son Plumkett, Björn Bürger,
Graupner / Handel / Haydn / Holst

frappe moins d’abord, sa compo- a redécouverte GEORGE FRIDERIC HANDEL mon micro chéri », enchaînements
sition est exemplaire d’intelligence de Graupner, par 1685-1759 fluides, récitatifs habités. Le contre-
musicale et dramatique. Le com- sa musique sa- Y Y Y Y Arminio. ténor américain, dont le médium
pliment s’étend au Lyonel d’AJ crée comme par Christopher Lowrey (Arminio), rappelle le jeune Bejun Mehta, ne
Glueckert, juvénile, stylé, sensible, ses tableaux ins- Anna Devin (Tusnelda), Sophie manque pas de caractère, non plus
qui rappelle le personnage de Sieg- trumentaux cha- Junker (Sigismondo), Helena qu’Anna Devin (dont le soprano agile
fried Jerusalem au disque, avec une marrés, nous a valu bien des émer- Rasker (Ramise), Owen Willetts et lumineux se laisse toutefois ga-
voix certes plus légèrement dotée, veillements ces dernières années. (Tullio), Paul Hopwood (Varo), gner par un vibrato indiscret), ni l’in-
mais dont la délicatesse de chant Aux cantates pour soprano magni- Cody Quattlebaum (Segeste). solente Sophie Junker (même si ce
n’entame jamais la pertinence ex- fiées il y a quelque mois par Do- Orchestre du Festival de Göttingen, rôle « en pantalon » la pousse au
pressive du discours (tout son acte rothee Mields (Diapason découverte, Laurence Cummings. cri). Le ténor pèche par défaut de
III est une réussite). cf. no 671), s’ajoutent ces quatre can- Accent (3 CD). Ø 2018. TT : 2 h 44’. musicalité – l’absence d’organe latin
La protagoniste, seule artiste re- tates en duo, écrites entre 1712 et TECHNIQUE : 3/5 se fait d’ailleurs partout sentir. Mais
nommée de la distribution, convainc- 1720 à Darmstadt. Quatre « cadres » n l’an 9 de notre Helena Rasker surpasse largement
t-elle ? Le théâtre rend plus animé comparables, et quatre partitions ère, le chef ger- ses devancières en Ramise, comme
qu’en studio le soprano lumineux, conçues pour les premiers di- main Arminius Owen Willetts en Tullio, et le jeune
aisé, soyeux, de Maria Bengtsson. manches suivant la Trinité, mais d’une défait les co- baryton-basse Cody Quattlebaum
Toutefois, malgré un souci de dif- fantastique diversité. hortes du géné- nous promet de ces Mozart…
férencier les facettes d’un person- Dans les duos, Graupner sait marier ral Varus en tra- Orchestre fluet, comme dans l’inté-
nage pris entre jeu mondain et sen- les voix dans un processus contra- hissant la famille de sa propre épouse grale Decca et comme dans le pre-
timent, son émission amoindrit puntique rythmiquement enlevé – alliée des Romains. Le drame tient mier Arminio enregistré (Alan Curtis
l’accroche du verbe. Sa suavité, au par exemple au début de la pre- debout. Handel peut avoir confiance 2000) mais direction attentive, sans
coloris restreint, donne peu de chair mière cantate, où s’exprime la joie puisque le librettiste, Antonio Salvi, excès, sans surprise conformément
à la lady piégée par l’amour, à l’ins- des humbles croyants soutenus par lui a déjà fourni quelques solides aux us du maestro Cummings. Pas
tar d’un air irlandais irréprochable la puissante main du Seigneur. Cette chefs-d’œuvre – Rodelinda, Ario- encore le Walhalla. La vie pourtant,
mais au bord de l’évanescence. ferveur jubilatoire revient dans plu- dante. Hélas ! coupés en dépit du et une heureuse alternative.
Demeure la merveille de cet enre- sieurs duettos, ceux qui concluent bon sens, les récitatifs ne sont plus van A. Alexandre
gistrement : l’orchestre de Sebas- les deuxième et quatrième cantates que prétexte à effets sans cause.
tian Weigle, qui embrasse comme et – surtout – dans les deux de la La guerre des théâtres déclarée par Y Y Y Y Y Aminta e Fillide.
personne tous les aspects de cet troisième cantate (elle décrit pour- le prince de Galles a usé la veine Armida abbandonata. Sonate
univers. Si la pulsation du théâtre tant les souffrances de ceux qui, lyrique du compositeur qui se tourne en trio op. 2 no 1. La Lucrezia.
est constante, en surface et en pro- dans le besoin d’amour, attendent vers l’oratorio et le concerto. Comme Sabine Devieilhe (soprano),
fondeur, jamais rien n’est sollicité : le réconfort de Dieu). jadis celui des prime donne Cuzzoni Lea Desandre (mezzo), Le Concert
tout est pensé avec la plus grande Dans les arias, la voix soliste dia- et Faustina, le duel des castrats An- d’Astrée, Emmanuelle Haïm.
plasticité en fonction des climats logue souvent avec un violon éperdu nibali (Arminio) et Gizziello (Sigis- Erato (2 CD). Ø 2018. TT : 1 h 36’.
poétiques, du lyrisme sous-jacent qui contrepointe sa mélodie ou im- mondo) l’amuse plus qu’il ne l’ins- TECHNIQUE : 4/5
à la fantaisie (dès les contre-chants provise des arabesques brillantes. pire. Dans quelques mois il tombera eize ans après
de l’Ouverture), l’ironie ou le badi- Peter Barczi et Eva Borhi accom- de fatigue – et sortira miraculeuse- les Duetti arca-
nage (l’entrée de Tristan, le duo « Ja, plissent à tour de rôle cette tâche ment d’un « paraletick disorder ». diens partagés
was nun? ») passant par un haut de- avec un brio éclatant. Malgré Arminio (Londres 1737) peine. entre dix chan-
gré de raffinement. Le finale étendu quelques aigus tendus (plage 22), Il faut, pour transformer en opéra teurs triés sur le
et complexe du I est un modèle de le timbre argenté et la diction gra- un collier d’arias tantôt convenues, volet au baptême
conduite, de relance dans les gra- cile de Miriam Feuersinger rendent tantôt merveilleuses (« Mira il ciel » du Concert d’Astrée, voici déjà le
dations – le chœur est impeccable. justice à l’invention de Graupner. Il et sa guirlande de cors, « Quella septième rendez-vous d’Emmanuelle
L’élégance inventive des cordes et suffit d’écouter le Largo de la deu- fiamma » dont le hautbois volubile Haïm avec le Handel italien. Elle l’a
l’âme schubertienne des bois ré- xième cantate (plage 9) où est vanté ressemble ici à un chalumeau, la toujours gratifié de voix splendides
vèlent dans les formes plus brèves le pouvoir de Jésus pour savourer pastorale de Tusnelda qui termine et finement préparées. Il a toujours
(préludes, air de Lyonel) les beautés l’aisance vocale, les phrasés souples l’acte II, le poignant « Vado a morir » flatté en retour sa générosité pré-
méconnues de Martha. et la lumière du chant de la soprano du héros où perce « He was des- cise. Le nouvel album devait asso-
Jean-Philippe Grosperrin confrontée aux traits volubiles du pised » du Messie…), un plateau de cier les jeunes étoiles Sabine De-
RÉFÉRENCES : Wallberg (RCA), violon de Peter Barczi. rêve secondé par un orchestre de vieilhe et Marianne Crebassa dans
Heger (Emi). Le contre-ténor, au grain de voix feu. Max Emanuel Cencic, George le grand tableau pastoral (dix airs
un peu épais, au phrasé plus Petrou et la compagnie Parnassus plus un duo) d’Aminta e Fillide puis
CHRISTOPH GRAUPNER contraint, appelle moins d’éloges. touchaient quasi au but en studio leur confier indépendamment deux
1683-1760 Mais dans les duos, il sait se mettre (cf. no 645). En scène, la troupe réu- cantates tragiques. La mezzo a dû
Y Y Y Y Y Quatre cantates pour au diapason de sa partenaire. nie au printemps 2018 à Göttingen renoncer peu avant les concerts, Lea
soprano et alto. Peter Barczi et son ensemble bâlois les rejoint. Prix d’un spectacle capté Desandre a relevé le défi dans un
Miriam Feuersinger (soprano), donnent, en prélude à chaque can- sur le vif : le volume prime sur le bel programme inchangé.
Franz Vitzthum (contre-ténor), tate, des pièces extraites de parti- canto, les voix s’épuisent au dernier Gardons la soprano star pour la fin,
Eva Borhi (violon), Capricornus tions instrumentales (sonates, Ou- acte et l’infernal « Fatto scorta » de commençons l’écoute avec sa par-
Consort Basel, Peter Barczi vertures), bien choisies et jouées. Christopher Lowrey ne peut rivali- tenaire, dont l’instinct et le charisme
(violon et direction). Non, ce n’est certes pas Bach, mais ser avec celui de Cencic. ont toujours fait merveille en scène.
Christophorus. Ø 2018. TT : 1 h 05’. pas un « petit maître » non plus, qui Mais le live a aussi ses vertus : chant Est-ce bien elle  ? Il faut dresser
TECHNIQUE : 4/5 nous régale ici. Jean-Luc Macia plein, dépourvu de maniérisme « pour l’oreille pour approcher le grain

100 I
vocal de ce chant bizarrement éloi- JOSEPH HAYDN de 1791-1792, parmi les plus inven- ces quatre-là, qui nous promettent
gné par les micros. Si Desandre pos- 1732-1809 tifs de Haydn. Autre formation bri- la première intégrale sur instruments
sède déjà toutes les clefs d’une dé- Y Y Y Y Y Six quatuors op. 64. tannique, le London Haydn Quartet anciens (les Mosaïques, hélas, se
clamation vivante et concentrée, London Haydn Quartet. évolue un étage au-dessus. Au lieu sont arrêtés en chemin).
dans un italien idéalement coloré, Hyperion (2 CD). de souligner la complexité de par- Un peu plus de tonus n’aurait pas
la lourde robe de Lucrezia pèse sur Ø 2017. TT : 2 h 25’. titions que leurs confrères suivaient nui à certains menuets (Quatuors
ses jeunes épaules et l’inhibe dès TECHNIQUE : 3,5/5 trop scrupuleusement, au point d’y nos 1 et 4). Mais ce défaut n’affecte
le premier air – c’est chez Janet Ba- Y Y Y Y Y Quatuors op. 64 gommer toute fantaisie, ils laissent en rien les allegros en ouverture
ker et Magdalena Kozena que nous nos 1, 2 et 6. parler leur intuition, nourrie par une ou les finales, qui s’élancent et re-
percevrons l’enjeu de ces intervalles Leipziger Streichquartet. longue fréquentation des quatuors bondissent. L’humour, évidemment
mélodiques et la stature, l’inaltérable MDG. Ø 2018. TT : 1 h 07’. de Haydn. Catherine Manson et ses présent dans « L’Alouette », gagne
dignité, les plaies fatales de la Ro- TECHNIQUE : 3,5/5 amis n’hésitent pas à s’émanciper aussi le Presto final du no 4, où les
maine qui regagne son honneur en des barres de mesure, tout en soi- contrastes soudains et les ritardan-
se perçant le sein. Pour prendre gnant la fine diversité rythmique dos à peine ébauchés accom-
contact avec une musicienne tou- du discours. Leurs allegros ne pagnent bien l’innovation d’un
chante s’il en est, et fondre, écoutez courent pas la poste, leurs mouve- Haydn aux portes des Symphonies
plutôt les frémissements du sixième ments lents ne s’alanguissent pas « londoniennes ». Le parcours ori-
air d’Aminta e Fillide, et le théâtre mais trouvent, au gré de rubatos ginal du Quatuor no 1, dont les deux
de l’inquiétude du huitième. Il y a peu (cf. no 668), les Doric nous subtils, des climats inattendus. Au- mouvements centraux sont un Me-
Nettement mieux enregistrée, Sa- avaient plutôt déçus dans ce cahier cune monotonie, nulle routine chez nuetto puis un Allegro scherzando,
bine Devieilhe infuse tout au long
d’Armida abbandonata une extraor-
dinaire tendresse. Handel, d’ailleurs, Nouveauté
n’exprime la colère de la magicienne
que par touches, pour rehausser les GUSTAV HOLST intimement et entraîne d’enthousiasme.
effusions d’un cœur trahi mais indé- 1874-1934 Cela ne l’empêche pas d’offrir à son mouvement
fectible – le dernier numéro supplie A Winter Idyll. Indra op. 13. lent (Elegy in memoriam William Morris), tout
le dieu d’amour de le libérer. Les Symphonie « The Cotswolds » op. 8. le recueillement nécessaire. Les Planètes
élans implorants de «  Venti, fer- Invocation op. 19 no 2*. s’entrevoient déjà çà et là dans le Scherzo.
mate », quand Armide s’empresse A Moorside Suite. Scherzo. Le ton de saga d’A Winter Idyll (1897) et
de calmer les vents qu’elle vient de Guy Johnston (violoncelle)*, Indra (1903, somptueux poème symphonique
BBC Philharmonic, Andrew Davis. d’inspiration indienne) évoque Grieg, mais aussi
déchaîner, sont un grand moment,
Chandos (SACD). Ø 2018. TT : 1 h 17’.
auquel s’accorde la splendeur de Sibelius. Quelle ferveur du ton, quelle richesse
TECHNIQUE : 4,5/5
l’orchestre. Mais fallait-il flatter à TECHNIQUE SACD : 5/5
du coloris sous la baguette d’Andrew Davis !
tout prix l’aigu de la soprano dans Enregistré à MediaCityUK, Salford, Manchester en
Invocation (1911), sensuel « chant vespéral »
les da capo ornés, qui ajoutent plus janvier 2018 par Stephen Rinker. Espace orchestral ressuscité jadis par Julian Lloyd Webber, apparaît
de sucre que de sel aux larmes des d’une imposante amplitude, une image très bien très proche du Lyric Movement écrit pour l’alto
deux autres airs ? Les contorsions définie par des plans sonores distincts, des timbres de Lionel Tertis. Elle trouve en Guy Johnston
de soubrette abbandonata ne sont harmonieux, des contours instrumentaux précis. un avocat de grande classe – on connaît bien,
pas sans charme, mais la voix en Une excellente dynamique. outre-Manche, les qualités de ce formidable

I
possède tant déjà... violoncelliste qui fut « BBC Young Musician
Le pot de paillettes pèse également nterrompue par la mort prématurée de Richard of the Year»  en 2000, à dix-neuf ans.
sur les da capo d’Aminta e Fillide. Hickox, l’intégrale Gustav Holst de Chandos A Moorside Suite appartient aux pages
Servent-ils le sens musical  ? Ils se poursuit, depuis 2013, avec Andrew Davis de maturité (1928). Ce n’est pas la rédaction
risquent de le diluer, dans leur course et les forces de la BBC. Le nouveau volume, originale pour brass band que l’on entendra
anachronique vers la contre-note. très généreux, maintient l’excellent niveau ici, mais son arrangement pour orchestre
Servent-ils les voix ? Ils flattent leur de la série en abordant des œuvres qui seront à cordes. Réalisé par Holst en 1932, alors qu’il
souplesse, oui, mais surexposent pour beaucoup des découvertes. D’autant que enseignait à Harvard (Elliott Carter était au
aussi la faible spontanéité de De- les seuls albums au programme voisin, gravés nombre de ses élèves), il ne fut édité qu’en
vieilhe, qui récite une divine leçon par Atherton à Londres (Lyrita, excellent) 1994. Le parcours s’achève avec un Scherzo,
plus qu’elle n’y manifeste son inven- et Bostock à Munich (ClassicO), seul mouvement écrit d’une
tion. Quant à Desandre, elle se rai- n’ont connu qu’une distribution symphonie à laquelle Holst
dit dans le da capo mal digéré de confidentielle. JoAnn Falletta et travaillait lorsque la mort
« Fu scherzo », et trahit dans celui l’Ulster Symphony (Naxos) ont le surprit en mai 1934 : saisissant
de « Sento ch’il Dio bambin » l’inti- certes donné une très belle parallèle à faire, à bien des
mité sublime qu’elle avait installée. lecture des « Cotswolds » (1900), points de vue, avec Elgar, disparu
Il n’est pas interdit de zapper avant symphonie de jeunesse dans trois mois plus tôt en laissant
la fin des plages, pour admirer en- laquelle le compositeur célèbre inachevée sa Symphonie no 3.
suite la caractérisation, la lumière sa région natale. Andrew Davis Holst ne fut pas que l’homme
et l’esprit qu’Emmanuelle Haïm a l’empoigne avec son énergie des Planètes ; pouvait-on rêver
su rendre à ce divertissement offert, et son élégance habituelles, à la meilleure pièce au dossier que
en 1708, à une assemblée de car- tête d’un BBC Philharmonic en ce disque exemplaire ?
dinaux et de lettrés dans un jardin pleine forme, qu’il connaît PLAGE 4 DE NOTRE CD Michel Stockhem
romain. aëtan Naulleau

I 101
Hindemith / Ives / Josquin / Korngold

est habilement traduit : nos quatre rivaux britanniques par une métrique Mosaïques pour rivaliser dans cet  Tu t’étonneras
archets bousculent un peu le Mo- nettement plus carrée (mais sans ultime volet de l’opus. que je gratifie
derato initial puis, en atténuant les raideur) et un arsenal dynamique Ajoutons – mais tous ceux qui suivent chaque instru-
reliefs du scherzando, donnent une plus élaboré (et fort bien enregis- leur discographie le savent depuis ment à vent de
perspective un peu à rebours de tré). Ainsi les deux premiers mou- longtemps – que les Leipziger ar- sa propre so-
cette œuvre novatrice. On appré- vements du Quatuor no  2 se dé- borent des sonorités somptueuses, nate. J’ai tou-
cie également le nuancier expres- ploient avec une liberté de ton, une sur leur panoplie signée Monta- jours eu l’intention de réaliser toute
sif de Catherine Manson, dont projection des phrasés, un relief des gnana, Scarampella, Deconet et une série de pièces de ce genre. »
beaucoup d’interventions à décou- dialogues supérieurs aux échanges Guarneri. Jean-Luc Macia Ces phrases tirées d’une lettre de
vert sont un bonheur. La sonorité plus intimes du London Haydn Quar- Hindemith à son éditeur en 1939
d’ensemble n’est certes pas la plus tet. La musique y gagne une autre PAUL HINDEMITH traduisent le projet un peu fou qu’il
veloutée qui soit. Elle est plutôt vibration et une autre verve, peut- 1895-1963 a su mener à bien. De ce corpus,
d’une soie fine, à laquelle les ama- être plus prévisible, mais plus réac- Y Y Y Y Y Sonates pour trompette se détache un sous-ensemble assez
teurs de beautés plus capiteuses tive, aussi, à l’ambition de Haydn et piano, cor et piano*, fascinant : les cinq sonates pour
préféreront sans doute les Mo- dans ces pages particulièrement saxophone et piano, trombone cuivres et piano, ici réunies.
saïques (sur instruments anciens, novatrices. A cet égard, le Quatuor et piano, tuba et piano. L’album s’ouvre avec une magni-
Naïve) et les Auryn (la grande inté- no 6 est une réussite exceptionnelle : Eric Aubier (trompette), fique interprétation par Eric Aubier
grale moderne, Tacet). l’entrelacs des lignes, au foisonne- David Alonso (cor), de celle pour trompette, chef-
Les Leipziger progressent égale- ment irrésistible, dans l’Allegro, la Nicolas Prost (saxophone), d’œuvre inquiet écrit en 1939 et
ment sur la voie d’une intégrale – la progression lyrique de l’Andante, Fabrice Millischer (trombone), s’achevant sur une citation prémo-
troisième en cours en comptant les avec de superbes interventions du Stéphane Labeyrie (tuba), nitoire du choral Tous les hommes
Doric – et livrent une première moi- violon solo Stefan Arzberger, la puis- Laurent Wagschal, doivent mourir. Les autres partitions,
tié de cet Opus 64. Forts d’une ex- sance rythmique du Menuet balan- Hélène Tysman* (piano). qui mobilisent la crème des souf-
périence imposante (trente ans cée par un trio au pittoresque très Indésens. Ø 2017, 2018. fleurs, se tiennent sur la même ligne
déjà !), ces anciens membres du viennois et un finale pétillant, nous TT : 1 h 06’. de crête. Stéphane Laberyie, tuba
Gewandhaus se distinguent de leurs comblent. On ne voit guère que les TECHNIQUE : 3/5 de l’Orchestre de Paris, se joue al-
lègrement des accents narquois
que Hindemith lui confie en 1955,
Nouveauté Fabrice Millischer lui répond avec
l’ironique Chanson du querelleur,
et leur demi-ton aigu (sol, la, la, mi, fa, mi), à la un autre allegro pesante que le
JOSQUIN DESPREZ manière des messes les plus tourbillonnantes sur compositeur dédie cette fois au
CA 1455-1521 ce genre de motifs (La Sol Fa Ré Mi). Le thème trombone (1941), tandis que la so-
Messes Gaudeamus et de l’autre messe est légitimement moqué nate pour cor de 1939 fait écho au
L’Ami Baudichon. comme la chanson la plus idiote de l’histoire, romantisme allemand du siècle
Tallis Scholars, Peter Phillips. pour son indigence mélodique (mi-mi-ré-ré-do) précédent.
Gimell. Ø N.C. TT : 1 h 06’. et l’obscénité de son texte. Dans ce qui est Accompagnement impeccable de
TECHNIQUE : 4,5/5 probablement sa première messe, le futur Laurent Wagschal, soucieux de pré-
Enregistré à la chapelle de Merton College, Oxford, « prince des musiciens » ne fait pas grand-chose server le difficile équilibre avec ses
par Philip Hobbs. Très belle image aux plans sonores du thème farcesque de L’Ami Baudichon, puissants partenaires. On s’étonne
définis et inscrits avec originalité dans une grande peut-être choisi pour sa dimension provocatrice. seulement que la sonate pour sax-
diagonale. Des voix proches, très présentes
Son contrepoint n’en est pas moins déjà fluide horn (1943) soit ici distribuée à un
s’épanouissent au sein d’une acoustique
spectralement très homogène. et énergique. saxophone, au vibrato plus pro-

L’
Ce que partagent les deux œuvres, ce sont des noncé. Préférable, l’instrument d’ori-
intégrale des dix-huit messes de Josquin tessitures identiques, avec une ligne supérieure gine est bien présent dans l’album
par les Tallis Scholars, initiée en 1987 assez tendue, deux voix médianes rapprochées, moins homogène (mais donc plus
et relancée en 2008, sera-t-elle bouclée entre alto et ténor aigu, et une partie de baryton. varié) publié il y a trois ans chez Har-
pour le cinq centième anniversaire de la Dans cette disposition, les Tallis Scholars monia Mundi et distingué par un
mort du maître ? Peter Phillips garde quelques régalent par leur son limpide sous une direction Diapason d’or – Alexander Melni-
sommets sous le coude (Hercules Dux Ferrariae, rythmique n’ayant peut-être jamais aussi kov, au piano, mettant les sonates
Faisant regretz), et livre ici un brillamment combiné l’énergie pour trompette, althorn et trom-
volume partagé entre un essai qui fait bondir les syncopes bone en regard de celles pour vio-
de jeunesse et un chef-d’œuvre et la souplesse qui permet lon et pour violoncelle (cf. no 633).
du mitan de sa carrière. La Missa de garder le fil. L’exaltation ean-Claude Hulot
Gaudeamus témoigne d’un art des fins de sections tourne
à pleine maturité. Si le Gloria à la danse vocale (conclusion CHARLES IVES
et le Credo brodent autour du exubérante du Credo de L’Ami 1874-1954
ténor, déroulant l’intégralité d’un Baudichon), dans une densité Y Y Y Y Y Les quatre sonates
plain-chant à la Vierge en valeurs sonore captivante. Inutile de pour violon et piano.
lentes, le reste de la messe (dont dire que les quelques versions Liana Gourdjia (violon),
ses passages les plus saisissants) antérieures sont balayées. Matan Porat (piano).
manipule jusqu’au vertige ses Et donc bientôt, l’apothéose Printemps des Arts.
six premières notes ascendantes PLAGE 3 DE NOTRE CD finale ! David Fiala Ø 2018. TT : 1 h 13’.
TECHNIQUE : 4/5

102 I
n bon siècle ERICH WOLFGANG
après leur com- KORNGOLD
position, ces 1897-1957
quatre sonates Y Y Y Y Le Miracle d’Héliane.
insolites résistent Annemarie Kremer (Héliane),
encore à toute Aris Argiris (le Souverain), Ian
catégorisation esthétique. Judicieu- Storey (l’Etranger), Katerina
sement placée en début de pro- Hebelkova (la Messagère), Frank
gramme, la troisième (1914) expose Van Hove (le Gardien), Nutthaporn
d’emblée ce lyrisme sobre qui tend Thammathi (le Juge aveugle),
dans la plupart des mouvements à György Hanczar (le Jeune
s’épanouir en un discours plus luxu- Homme), Chœur du Théâtre
riant. Lié aux Ragtime Pieces, l’alle- et Orchestre philharmonique
gro central – ici étrangement titré de Fribourg, Fabrice Bollon.
Largo – est animé par un swing élé- Naxos (3 CD). Ø 2017. TT : 2 h 41’.
gant, tandis que l’Adagio conclusif, TECHNIQUE : 3,5/5
tiré d’un prélude pour orgue, évolue as besoin de
vers un rythme dansant avant de s’éprendre du
s’achever sur un thème que l’on croi- livret du Miracle
rait sorti d’un saloon. d’Héliane (1927)
Même son de cloche dans la Sonate pour tomber en
no 1 (1902-1908) où des effluves de admiration de-
musique romantique française se vant la musique de cette grande
mêlent à une motorique cousine de œuvre, perdue quelque part entre
celle de Prokofiev et à des rengaines La Femme sans ombre de Strauss
populaires, tout en côtoyant des et Le Son lointain de Schreker. Per-
passages particulièrement auda- due ? Sept ans près le carton de
cieux avec polytonalité, polyryth- La Ville morte, Korngold doit af-
mie passablement complexe (celle- fronter Krenek, dont la création
ci pourrait bien avoir inspiré Conlon très récente de Jonny spielt auf
Nancarrow) et grande mobilité mé- (Jonny mène la danse) oblige cha-
trique (celle-là n’a pas dû laisser El- cun, dans la sphère germanique,
liott Carter indifférent). à choisir son camp entre le postro-
Tout aussi inventives, la Sonate no 2 mantisme de l’un et la modernité
intègre un quadrille, la no  4 des de l’autre. Le semi-échec de la pre-
hymnes religieux chantés dans le mière met fin au temps où le seul
cadre des Camp Meetings. Le finale nom de l’ex-Wunderkind permet-
de cette dernière mène au célèbre tait à l’Opéra de Vienne de jouer
thème At the River par une sorte à guichets fermés.
de prévariation qui affine progres- Résumons l’intrigue  : on ne sait
sivement la mise au point jusqu’à quand, on ne sait où, le roi empri-
un énoncé clair dudit thème. sonne un homme venu d’ailleurs au
Liana Gourdjia et Matan Porat motif qu’il fait le bonheur du peuple.
évitent de se crisper sur l’absolue Condamné à mort, il sera toutefois
précision solfégique pour que cette libéré s’il parvient à rendre la femme
musique polystylistique et pourtant du souverain amoureuse de Sa (ty-
homogène puisse respirer. La vio- rannique) Majesté. Au lieu de cela,
loniste déploie une palette de Héliane s’enflamme pour le mysté-
timbres assez étendue, n’hésitant rieux personnage, qui se suicide pour
à détimbrer ou introduire un léger la protéger. On la voue malgré tout
souffle. Pour cette raison, et pour à la peine capitale mais, miracle, son
sa propension à assouplir les amant revient d’entre les morts pour
rythmes, elle apparaîtra plus im- l’emmener au Paradis.
pressionniste que Hilary Hahn (DG, Sans glacer le sang comme John
2011). Globalement, on préfère cette Mauceri (avec une splendide To-
option, même si Hahn, plus incisive, mowa-Sintow dans le rôle-titre,
rend plus lisibles les détails de la Decca), la direction de Fabrice Bol-
polyrythmie, au prix de tempos un lon s’impose comme l’atout majeur
rien précipités. Plus subtil que le de ce semi-live. Entre noirceur et
piano de Valentina Lisitsa, celui de sensualité, le Français explore toute
Matan Porat est clair, réactif. Un la fabuleuse palette korngoldienne,
peu fauréenne cette lecture de et porte le plateau à bout de bras.
Ives ? Son charme n’en est que plus Un tel flot orchestral n’autorise ce-
séduisant. Pierre Rigaudière pendant aucune carence vocale,
Liszt / Lübeck / Mahler / Martinu / Mayr

sous peine d’engloutir qui flanche- Varvara Nepomnyashchaya, née à avec le clavecin, où l’interprète ma- Kempe accompagnant Dietrich
rait – le Juge aveugle de Nottha- Moscou en 1983), du relief, du rêve, nifeste cette fois une énergie peut- Fischer-Dieskau.
porn Thammathi n’est pas loin de de la passion, quelques gestes ful- être excessive, mais qui a l’avantage La réussite n’est pas la même dans
boire la tasse au II, où brille en re- gurants, un engagement. L’en- de servir parfaitement une musique les deux premiers volets. L’inter-
vanche la belle Messagère de Kate- semble, très coloré, confine à l’orgie fondée sur l’effet. prétation semble jaillir de la terre,
rina Hebelkova. Si l’Héliane tendue sonore et n’a pas bénéficié de re- Le meilleur de cet enregistrement voire de ses entrailles, avec une in-
et corsée d’Annemarie Kremer, hélas touches (quelques scories, sans im- réside au fond dans les pièces ma- telligibilité permanente des cordes
plus cuivrée que sensuelle, et le mo- portance aucune). Il est très difficile nuscrites, partagées entre le clave- graves, des vents graves et de la
narque au despotisme charismatique de noter un objet aussi atypique. cin et un orgue positif. D’une durée grosse caisse mis en pleine lumière
d’Aris Argiris s’en tirent très hono- Une chose est sûre : Varvara est une excédant rarement la minute, ces par les micros. S’y greffent nombre
rablement, il n’en va pas de même musicienne. Bertrand Boissard quarante-huit menuets, bourrées, d’accents rageurs et des aigus scin-
pour l’Etranger de Ian Storey. marches, Trompeter Stücke, Folie tillants. Mais il manque à l’étonnant
Le Britannique ne peut masquer un VINCENT LÜBECK d’Espagne et autres passepieds orchestre russe un zeste de culture
âge trop avancé pour le rôle. Même 1654-1740 nous invitent dans un tout autre uni- sonore chez les cuivres (couleurs,
en admettant que sa déclamation Y Y Y Y L’œuvre pour orgue vers, celui de la musique destinée accents tenus plutôt que bondis-
assez personnelle de l’allemand vise et pour clavecin. aux débutants et aux amateurs. sants) et le style autrichien du deu-
à donner un côté « non-autochtone » Manuel Tomadin (orgue Van L’interprète a choisi de faire entendre xième motif, « altväterisch », du
au personnage, il noie l’oreille dans Hagerbeer/Schnitger, 1646/1725, tout le recueil, en grande partie ano- Scherzo. Le souffle unitaire irrépres-
un vibrato qui incommodera vite les de la Grote Sint-Laurenskerk nyme, plutôt que d’en extraire les sible de Kondrachine ou de Barbi-
lyricophiles. Son omniprésence au I d’Alkmaar, Pays-Bas ; clavecin quelques éléments justifiés par l’in- rolli fait par ailleurs défaut dans le
– entachée d’emblée par un départ Horn d’après Mietke, ca. 1700 ; tégrale. On pouvait craindre la mo- mouvement initial, où dès le deu-
délicat – tempère la joie de retrou- orgue positif de Zanin, 2012). notonie, cependant ces bonbons xième thème, « Stets das gleiche
ver une partition qui, certes, ne fait Brilliant Classics (2 CD). sont délicieux, et l’on ne « cale » Tempo » (sans ralentir), Teodor Cur-
de cadeau à personne. Ø 2017. TT : 2 h 26’. que bien après la satiété… rentzis commet la coquetterie d’in-
icolas Derny TECHNIQUE : 2/5 incent Genvrin fléchir le mouvement, petite com-
mbrassée dans plaisance qu’il renouvelle en d’autres
FRANZ LISZT s a t o t a l i t é, GUSTAV MAHLER occasions similaires.
1811-1886 l’œuvre pour cla- 1860-1911 Reste le finale. Le chef ose la mise
Y Y Y Sonate en si mineur. vier de Vincent Y Y Y Y Y Symphonie no 6. en scène presque outrancière d’un
PÄRT : Für Alina. Lübeck est assez MusicAeterna, combat très inégal entre le Ciel (cé-
Varvara (piano). déroutante : des Teodor Currentzis. lesta, harpes, cloches de vaches)
Discamera. Ø 2016. TT : 37’. pièces d’orgue très inégales, qui Sony. Ø 2016. TT : 1 h 23’. et les Enfers derrière le rideau qu’il
TECHNIQUE : 1/5 vont du bavardage (Praeludium in TECHNIQUE : 3,5/5 déchire violemment lors des huit
e bref reflet d’un d) au chef-d’œuvre digne de Bux- près une « Pa- premières mesures. Et revoici, tel
concert donné à tehude (Praeludium ex E), voisinent thétique  » de qu’en lui-même, le Currentzis de la
l’amphithéâtre avec des pages pour clavecin bril- Tchaïkovski ex- « Pathétique » : rageur, organisant
de la Cité de la lantes mais peu nombreuses, et une trêmement pré- par une accentuation forcenée une
musique de Paris collection de piécettes manuscrites méditée mais emprise nerveuse sur l’auditeur.
est pour le moins enregistrées ici pour la première stupéfiante de Dans ces moments, qui assument
déstabilisant. Dynamique rabotée fois, dont douze signées de notre théâtralité (Diapason d’or), il était pleinement l’artifice discographique
(pianissimos du début et de la fin musicien ou de son fils (il faut savoir légitime d’afficher une grande cu- et n’hésitent pas à «  sortir  » un
de la sonate aussi plantureux que « faire son marché »). Cependant, riosité vis-à-vis de cette autre chro- groupe d’instruments pour souli-
des fortissimos ; fugato transformé le portrait qui s’en dégage apparaît nique symphonique de la mort diri- gner un effet, Currentzis apparaît
en crêpe dentelle), son caverneux, assez fidèle car sans retouches, celui gée par Teodor Currentzis. unique en son genre.
basses ventripotentes… L’instrument d’un improvisateur fougueux qui n’a Sa 6e de Mahler est tout aussi fouil- Cette 6e, singulière s’il en est, fait
(un quart de queue, tout au plus un guère le temps de composer pour lée dans le détail, les séances en forte impression dans l’ensemble
trois quarts), désagréablement mé- la postérité. studio s’étalant sur une semaine. et paraît difficilement contournable
tallique, n’est pas non plus un joyau. Dans les préludes, Tomadin peine L’enjeu, dans le processus d’enre- pour les admirateurs du chef, sub-
Le pire ? Les trois minutes offertes à mettre en mouvement l’orgue gistrement singulièrement frag- jugués par sa « Pathétique ». Les
en conclusion par la pièce de Pärt, énorme d’Alkmaar, guère aidé en menté de Teodor Currentzis, est trente et une minutes de ce finale
un festival de saturations. Aucune cela par des micros lointains qui de parvenir, au final, à l’illusion par- les hanteront longtemps.
indication dans la notice sur l’auteur noient les détails contrapuntiques. faite d’un discours organique. Le hristophe Huss
de cette prise de son amateur. Confronté à un instrument non moins chef ne touche pleinement au but RÉFÉRENCES : Kondrachine (SWR),
La messe est dite ? Pas tout à fait, monumental, celui de Saint-Jacques qu’à partir d’un sculptural Andante Tennstedt (Emi), Sinopoli (DG),
car l’interprétation de la Sonate en de Hambourg, Léon Berben (Aeo- moderato, placé en troisième posi- Neumann (Berlin), Barbirolli (Emi),
si mineur de Liszt, ou du moins ce lus) était nettement plus convain- tion comme il se doit. Sans aucun Dorati (Helicon).
qu’on en devine, est malgré tout cant en conjuguant énergie, effet effet larmoyant, il nourrit cette pa-
assez prenante. Il y a de la vie dans d’ensemble et lisibilité. Seul le vaste renthèse par un chant profond et Y Y Y Y Symphonie no 6.
le jeu de Varvara (diminutif de Choral-Fantaisie sur Ich ruf zu dir unifié. Les ultimes secondes, avec Orchestre philharmonique
trouve en Tomadin un meilleur dé- un éclair de célesta posé à la de Berlin, Simon Rattle.
Commandez vos disques sur fenseur, grâce à un art de la colora- suite de la harpe – pure merveille Berliner Philharmoniker
cd.com tion qui tire le meilleur parti des ad-
mirables jeux d’anches d’Alkmaar.
–, rappellent les sublimes dosages
de la fin de « In diesem Wetter »
(2 CD + Blu-ray). Ø 1987 et 2018.
TT : 2 h 41’ + 2 h 40’ (vidéo).
voir pages ▸ 129-130
Changement complet d’ambiance (Kindertotenlieder) par Rudolf TECHNIQUE : 3 et 4/5

104 I
Découverte
BOHUSLAV MARTINU par les lumineuses Martinu Voices de Lukas
1890-1959 Vasilek et une Philharmonie tchèque qui,
What Men Live By. dans la grande salle du Rudolfinum, s’adapte
Symphonie no 1. parfaitement aux dimensions de ce théâtre
Pour célébrer les adieux de Rattle Ivan Kusnjer (Martin Avdeitch), intime, il peint une miniature vivante et
à Berlin, les Philharmoniker ont découverte Petr Svoboda (le Vieux Paysan), superbement imagée.
concocté un luxueux album autour Jan Martinik (Stepanitch), Lucie Silkenova (la Mère), Entièrement tchécophone, le plateau colore
Ester Pavlu (la Vieille femme), Lukas Marecek l’anglais d’inflexions qui ajoutent au cachet
de la soirée du 20 juin 2018. Sir Si-
(le Gamin), Jaroslav Brezina, Josef Spacek
mon reprenait la Symphonie no  6 de ce premier enregistrement. Rien à redire
(Narrateurs), Martinu Voices, Orchestre
de Mahler, son premier programme à la prestation d’Ivan Kusnjer, toujours à même
philharmonique tchèque, Jiri Belohlavek.
à la tête de l’orchestre, dont le Supraphon. Ø 2014 et 2016. TT : 1 h 15’.
de trouver le registre expressif qui convient.
concert du 15 novembre 1987, pré- TECHNIQUE : 2,5 et 3/5 Si Lucie Silkenova force la porte de son atelier
servé par la Radio de Berlin, est édité Enregistré en public au Dvorak Hall du Rudolfinum à pleins poumons, elle touche aussi dès qu’elle
sur un second CD. Les deux docu- à Prague (République Tchèque), par Jiri Gemrot et baisse le ton. Dommage en revanche que
ments figurent aussi sur un Blu-ray : Vaclav Roubal en décembre 2014 et janvier 2016. le mezzo d’Ester Pavlu, voilé dans les forte, ne
celui de 1987 en stéréo dans sa ré- Deux espaces orchestraux plutôt amples mais passe pas toujours la rampe. Plus qu’au narrateur
solution 48 kHz d’origine, et celui composés de textures sonores manquant de finesse quasi évangéliste de Jaroslav Brezina, c’est à
de 2018 en stéréo et multicanal en et d’harmoniques. Si le mixage de la première œuvre Josef Spacek, abandonnant momentanément
24 bits-96 kHz. Ledit Blu-ray contient s’avère équilibré, la réverbération artificielle appliquée sa chaise de Konzertmeister, que revient le texte
par ailleurs la vidéo du concert et au narrateur et aux voix solistes gâte l’ensemble. à lire pour faire le lien entre les scènes. Mission

C’
une présentation de l’œuvre par cet accomplie avec beaucoup de justesse.
épatant pédagogue (dix minutes). est en 1951-1952, aux Etats-Unis, Belohlavek pare la Symphonie no 1 (1942) de
L’hommage prend, enfin, la forme que Bohuslav Martinu compose nouveaux atours, après une première gravure
d’un documentaire de soixante-sept le bref opéra What Men Live By, bijou sous un ciel orageux (Chandos) et un remake
minutes, Echos d’une ère : Simon de pastoralisme naïf créé à la anglais éclairé de l’intérieur (Onyx). Bois
Rattle et le Philharmonique de Ber- télévision. L’argument tiré de Tolstoï ne donne bucoliques et cordes aux aguets contribuent
lin, 2002-2018. pas la migraine : désespéré après la mort de cette fois à aérer la texture. Le geste toujours
Pour ses débuts à Berlin, le chef sa femme et de ses enfants, le cordonnier Martin cohérent du chef dans les syncopes appuyées
anglais avait choisi une de ses Avdeitch trouve refuge dans la Bible. Pendant du Moderato aide à souligner les racines
œuvres fétiches – comme en té- un rêve, Jésus lui promet de venir le visiter mitteleuropéennes d’une œuvre écrite pour
moigne l’excellent disque enregis- le lendemain. En l’attendant, le vieil homme Boston, sur l’insistance de Koussevitzki.
tré à Birmingham en 1989, meilleur offre un thé chaud à un pauvre soldat, prend soin Si l’impact du scherzo, certes efficace, reste
volet de son cycle Mahler pour Emi. d’une mère esseulée avec son enfant, intercède un rien en deçà de ses précédentes versions,
Outre l’aspect commémoratif, l’in- en faveur d’un gamin qu’une grand-mère veut Belohlavek réussit le plus lugubre des Largo
térêt du coffret réside dans la com- dénoncer pour chapardage. Le soir, la voix – le glas du piano n’aura jamais charrié de
paraison de Rattle avec lui-même. du Christ résonne encore : relents aussi morbides qu’ici.
Sur le plan structurel, le choix de « Ne m’as-tu pas reconnu ? » Nerveux et scintillant, le finale
placer l’Andante moderato en deu- Dans ce tableau chrétien – délaisse les parfums dvorakiens
xième position n’a pas varié. Dans comme ceux des plus ambitieux de 1991 (Cantabile, 1’ 45’’), mais
des tempos globalement proches, Jeux de Marie et de La Passion impressionne d’un bout à l’autre
la différence principale tient au grecque –, le compositeur par une fourmillante pyrotechnie
« mouvement ». Comme le révèle veut davantage de joie que que le live rendait pourtant
l’agogique de l’Andante précité, de prêche : « il faut chanter ça risquée. On regrette d’autant
Rattle 1987 avance davantage et comme une chanson populaire, plus que la nouvelle intégrale
chante plus. Les premières mesures sans pathos. » Jiri Belohlavek ne programmée demeure à jamais
du finale montrent aussi de quelle trahit pas sa volonté. Bien aidé inachevée. Nicolas Derny
manière il a calmé ses ardeurs et
ses impatiences. Dans un discours
plus cadré, il scrute davantage les odyssée de la Symphonie no 6 de RUPERT IGNAZ MAYR reize minutes de
timbres. La nette plus-value sonore Mahler est à chercher du côté de 1646-1712 surprise et de
du concert de 2018 creuse cette Kiril Kondrachine, John Barbirolli Y Y Y Y Y Cinq Psaumes extraits bonheur suf-
différenciation. ou à expérimenter dans le titanesque des Sacri Concentus. fisent à justifier
Se pose tout de même, une fois en- finale de Teodor Currentzis qui, à Fabian Winkelmaier, Alois l’achat de ce
core, la question de la finalité ex- la tête d’une phalange bien moins Mühlbacher (sopranos), Markus SACD. Mais il
pressive de cette dissection tim- luxueuse, nous donne vraiment des Forster (alto), Markus Miesenberger faut attendre la dernière plage pour
brique. Somptueuses, les sonorités frissons (cf. supra). (ténor), Gerd Kenda (basse), Ars découvrir ce Venite gentes, extrait
lèvent-elles le voile sur la part de hristophe Huss Antiqua Austria, Gunar Letzbor. des Sacri Concentus publiés en 1681
menace et d’effroi de cette sym- RÉFÉRENCES : Kondrachine (SWR), Challenge (SACD). Ø 2017. TT : 59’. par celui qui allait bientôt devenir
phonie ? L’action est orchestrale Sinopoli (DG), Neumann (Berlin), TECHNIQUE : 4/5 Kapellmeister de la cour de Munich.
plus que théâtrale. La terrifiante Barbirolli (Emi), Rattle (Emi). TECHNIQUE SACD : 4/5 Un soprano de vingt-trois ans, Alois

I 105
Mozart / Poulenc / Prokofiev

Mühlbacher, offre à cette page vir- de profondeur, aisance technique enjouées. Le voisinage des volutes Jean-Efflam Bavouzet (piano),
tuose une voix lumineuse, charnue, et bonne implication dans son dia- du violon et du chant est pour beau- Manchester Camerata,
dont la clarté rappelle Jaroussky à logue avec l’archet de Letzbor. At- coup dans le plaisir que procurent Gabor Takacs-Nagy.
ses débuts. Et quelle technique ! tention, contrairement à ce qu’in- ces cinq psaumes à la spiritualité Chandos. Ø 2018. TT : 1 h 11’.
On comprend que Gunar Letzbor dique la notice, le Nisi Dominus qu’il extravertie. TECHNIQUE : 4,5/5
soit subjugué par cet ancien membre interprète est en plage 2 tandis que Seul le Confitebor doublonne avec ean-Efflam Ba-
des Sängerknaben de Saint-Florian le Confitebor (plage 4) revient à un le florilège consacré en 2006 à Mayr vouzet et Gabor
(abbaye chère à Bruckner) qu’il qua- ténor au timbre un peu lourd mais par ORF. On y entendait entre autres Ta k a c s - N a g y
lifie de « phénomène ». La fraîcheur efficace dans les affects et les orne- un mini-oratorio qui donnait une poursuivent leur
des aigus, la netteté des attaques ments. Le soprano garçon qui ouvre image plus théâtrale de Mayr. Mais cycle avec les
et la rondeur du timbre rendent le disque pâtit d’une émission plus le disque de Letzbor suffira à prendre deux des six
cette voix magique. étriquée et peine dans les vocalises. la mesure d’un talent à tort dédai- concertos de 1784 qu’ils n’avaient
Cinq psaumes au total, tous conçus Un alto stylé complète le plateau gné par le disque. Et la prestation pas encore enregistrés. On y retrouve
pour une voix soliste et un petit en- qui, tout compte fait, sert bien la d’Alois Mühlbacher devrait vous l’exigence et la transparence qui
semble dont se dégage régulière- musique efficace et contrastée de combler. ean-Luc Macia avaient fait le succès de leurs pré-
ment un violon volubile. Letzbor Mayr, d’une couleur très italienne cédents disques (et notamment celui
remplit admirablement ce rôle qui telle qu’on l’appréciait alors à Vienne WOLFGANG AMADEUS avec le KV 453, cf. no 653). Le soliste
rattache Rupert Ignaz Mayr à l’école et Salzbourg. Chaque psaume en- MOZART dessine gracieusement les couplets
de Schmelzer et Biber. chaîne rapidement de brèves cel- 1756-1791 de l’Andante du KV 451 et traverse
Des quatre autres chanteurs solistes, lules mélodiques et rythmiques avec Y Y Y Concertos pour piano avec aisance le finale du KV 450 (dont
la basse Gerd Kenda est le plus des récitatifs, des ariosos, des arias nos 15 et 16. Quintette pour piano Bavouzet rappelle, dans la notice,
convaincant : voix impressionnante succinctes et des conclusions et vents KV 452. qu’en raison de ses chausse-trappes,
c’est un des concertos de Mozart
les moins joués). De subtiles nuances
Nouveauté et des phrasés agréablement poli-
cés nourrissent un jeu plutôt sobre.
SERGE PROKOFIEV Et quelle puissance créatrice dans le Vivace Du côté de l’orchestre, les accen-
1891-1953 final ! L’intensité des traits, les bondissements tuations paraissent plus tranchées,
Sonates pour piano nos 2 et 5. vers l’aigu, les déferlements d’arpèges aux deux notamment grâce aux interventions
Dix pièces op. 12. mains trouvent une démesure… lisztienne. des cuivres et des percussions, et
Lukas Geniusas (piano). Le pianiste paraît savoir tout faire mieux que le discours demeure vivant et entraî-
Mirare. Ø 2018. TT : 59’. personne, comme le jeune Prokofiev semble nant, sur la lancée de la joyeuse fan-
TECHNIQUE : 4/5
être à lui seul dix compositeurs. fare qui ouvre le KV 451. Un dialogue
Enregistrement réalisé à la Gustav-Mahler-Saal Donnée dans sa version révisée de 1952-1953, léger, complice et objectif, s’établit
de Dobbiaco (Italie) en mai 2018 par Nicolas
la Sonate no 5 (1923), la seule écrite en Occident, avec le soliste.
Bartholomée et Maximilien Ciup (Little Trebeca).
Belle image sonore, équilibrée et définie, d’un cultive une ambiguïté qui la rapproche çà et là Par ses allures de concerto, le Quin-
piano qui a été pourtant enregistré dans une salle du Stravinsky néoclassique et de Poulenc. tette pour piano et vents, égale-
entièrement parée de bois. On perçoit aisément Geniusas, s’il ne creuse pas cette dimension, ment de 1784, s’inscrit naturellement
la longue réverbération, qui vient « mouiller » nous captive pourtant par son propos électrique dans ce parcours. Mais il aurait fallu
et colorer le son direct. et limpide tout à la fois. Son engagement un peu plus d’abandon et des vents

C
physique impressionnant est canalisé par le aux couleurs moins passe-partout
ontre toute attente, le pianiste dessin supérieur des phrasés. Chacun des trois pour nous faire pleinement goûter
russo-lituanien Lukas Geniusas hisse mouvements, et pas seulement le spectaculaire aux ambiances sensuelles et joviales
la Sonate no 2, partition de jeunesse, finale combinant toccata et scherzo, marie que Mozart a mises en musique dans
près des plus riches et complexes sous ses mains le feu et la glace. ce qu’il considérait, lorsqu’il l’acheva,
de la série (nos 6 et 8). Dès l’Allegro non troppo, Retour aux jeunes années avec les Dix pièces comme sa meilleure partition.
aux quatre thèmes fortement contrastés op. 12 (1906-1912), dont le profil rythmique, érôme Bastianelli
mais exposés de façon laconique, les tensions est souvent voilé de mystère et de gravité par
jaillissent d’une extrême liberté de carrure et l’interprète. Chaque page lyrique ou rêveuse Y Y Y Concerto pour piano no 20.
d’agogique. Geniusas, qui multiplie les prises (Capriccio, Légende, Prélude) n’est plus Sonates pour piano nos 3 et 12.
de risques, tire de son clavier une palette dont promenade ni élégie, mais errance ou énigme. Seong-Jin Cho (piano),
la variété, la vérité et la beauté La Marche, la Mazurka ou Orchestre de chambre d’Europe,
envoûtent. Le mouvement, l’Allemande, malgré la diction Yannick Nézet-Séguin.
pourtant sans cesse interrompu incisive et le serré du rythme, DG. Ø 2018. TT : 1 h 04’.
jusqu’au développement ouvrent des portes secrètes, TECHNIQUE : 3/5
et à la réexposition, gagne et l’impatiente précipitation ozart succède
une concentration inattendue. du Scherzo final semble tout à la à Debussy dans
Dans le scherzo, le parcours fois improvisée et formidablement la discographie
volontaire et rythmique profite soutenue. Puisse Geniusas, de Seong-Jin
d’une « aération » très après ce premier coup de maître, Cho. Son troi-
appréciable. Le pianiste illumine construire une intégrale des sième disque
par ses nuances la douloureuse neuf sonates ! après sa victoire au Concours Cho-
mélancolie de l’Andante. atrick Szersnovicz pin de 2015 est bien l’œuvre d’un
coloriste exceptionnel, maîtrisant

106 I
toutes les lumières d’un jeu cristal- rigoureux Blomstedt, qui observe
lin. Mozart en demande-t-il autant ? les reprises, est irrésistible. Si la net-
Peut-être demande-t-il autre chose. teté des attaques et l’intelligence
Dans le Concerto en ré mineur, un des contrastes engendrent une
dialogue hétérogène s’établit entre conversation musicale dont chaque
le pianiste coréen et le Chamber pupitre prend sa part, la subtilité
Orchestra of Europe. L’un est élé- avec laquelle le bras relâche la ten-
gant et plutôt sage ; l’autre fran- sion pour ouvrir le chant séduit sans
chement nerveux, et plus acidulé détour – certes, ce chant n’est pas
dans sa palette. Le soliste, qui ne chez lui de l’épanchement.
manque certes pas de moyens pour Le dessin des phrasés dégage une
habiter la partition, ne semble guère telle sensation d’évidence qu’on
perturbé par les coups de semonce pense à une écriture aux pleins et
que tire régulièrement l’orchestre déliés parfaitement formés. Cette
dirigé par Yannick Nézet-Séguin. maîtrise lui confère à la fois son na-
Un rubato discret et quelques effets turel et sa force, anticipant les ten-
de main gauche, qui apparaissent sions beethovéniennes (Allegro vi-
comme des jeux de loupe parfois vace de la « Jupiter »). Les couleurs
inattendus, viennent agrémenter du génial Orchestre de la Radio
un discours bien rodé. Défendues bavaroise annoncent La Flûte en-
avec panache, les deux cadences chantée, ses bois si aériens sont les
de Beethoven, dans les premier et compagnons de Papageno.
dernier mouvements, créent un re- Blomstedt est pleinement de notre
gain de tension au sein d’une inter- temps dans son traitement des mou-
prétation assez lisse. vements lents et des menuets (car-
Deux sonates tiennent lieu de com- rés, projetés sur un rythme saillant).
plément, jouées avec un mélange Différenciant subtilement Andante
d’objectivité et d’originalité (accen- (40e) et Andante cantabile (41e), il
tuations, ornements). Tout est clair, n’y vise pas les hautes sphères de
net, très travaillé et savamment arti- la métaphysique. De même les fi-
culé, mais, dans l’Andante amoroso nales n’ont pas la grandeur phéno- NOUVEAUTÉ
de la KV 281 ou dans l’incomparable ménale, véritable catharsis, qu’ils SORTIE LE 22 FÉVRIER
Adagio de la KV 332, l’émotion n’est atteignaient chez le dernier Böhm, ALPHA 680 1CD
pas toujours au rendez-vous. en public à Berlin. Mais rien ne pèse,
HAYDN Symphonies nos. 9, 65 & 67
érôme Bastianelli tout vibre et respire. C’est sérieux MOZART Thamos, König in Egypten
et joyeux à la fois – on ne trouvera
Y Y Y Y Y Symphonies nos 40 nulle trace ici de l’étrange requiem
et 41 « Jupiter ». que voulait y entendre Harnoncourt
Orchestre symphonique sur le tard.
de la Radio bavaroise,
Herbert Blomstedt.
Il faut sans doute une vie pour at-
teindre cet état où l’étude, l’effort,
CONCERT EXCEPTIONNEL
BR Klassik. Ø 2013, 2017. TT : 1 h 12’.
TECHNIQUE : 3/5
le souvenir des interprétations cent
fois remises sur le métier se fondent
IL GIARDINO ARMONICO
’altière mise en dans une lecture radieuse et épu- GIOVANNI ANTONINI
lumière de la rée – mais une lecture une fois pour
forme et de la
structure nous
toutes. émy Louis HAYDN
SYMPHONIES NOS. 6 « LE MATIN »,
dit que le Mozart FRANCIS POULENC
de Herbert 1899-1963 7 « LE MIDI » ET 8 « LE SOIR »
Y Y Concerto pour piano. Stabat
Blomstedt (né en 1927) est issu de
leçons jadis très bien apprises. Il a Mater. Concerto pour orgue. 16 JANVIER / 20H
du corps, du relief, s’appuie sur un Kate Royal (soprano), AUDITORIUM DU LOUVRE, PARIS
dessin rythmique limpide – avec Alexandre Tharaud (piano),
quelque chose de masculin, « droit James O’Donnell (orgue),
ÉGALEMENT DISPONIBLES
dans ses bottes », mais ne voyez là London Philharmonic Orchestra
rien d’ironique. La pulsation géné- and Choir, Yannick Nézet-Séguin.
rale, la motricité particulière des LPO. Ø 2013 et 2014. TT : 1 h 12’.
violoncelles et contrebasses gé- TECHNIQUE : 2/5
nèrent un élan robuste. D’abord n se faisait une
allants, les tempos sont plus libérés, joie de retrouver
sans doute, qu’ils ne l’auraient été Alexandre Tha-
il y a quarante ans (cf. l’Allegro molto raud dans le
si bien dosé de la 40e). C’est aussi Concerto pour
parce qu’il pense la durée que le piano de
ALPHA 6711 ALPHA 674
Purcell / Rossini / Rousseau / Scarlatti

propos. Suite d’intermèdes sans


Réédition queue ni tête, King Arthur cherche
une continuité que Lionel Meunier
à l’essentiel de la façon la plus élégante trouve dans la précision visuelle. La
HENRY PURCELL possible (L’Oiseau-Lyre, 1994), et celle du double tribu des Esprits (acte II) n’a
1659-1695 London Baroque (HM, 1993), d’une franchise un jamais si bien égaré ses victimes (in-
12 Sonatas in Three Parts. peu plus rugueuse dans ces douze sonates où génieur du son : l’irremplaçable Aline
Retrospect. Purcell, à vingt-quatre ans, s’ingénie à « bien Blondiau). Le glissement climatique
Linn. Ø 2011. imiter les plus illustres maîtres italiens, pour de l’âpre hiver au gras été, à la fin
TT : 1 h 14’. répandre le goût du sérieux et de la gravité de la Frost scene, est une invention
TECHNIQUE : 4,5/5
d’une telle musique parmi nos compatriotes » magnifique. Et si la chanson à boire

P
(préface de 1683). Deux propositions ne se hasarde pas au-delà de la
as un mot en 2011 dans Diapason ? admirables. Mais aurons-nous vraiment le cœur clownerie habituelle, le chœur sonne
Il semblerait que le disque n’y soit jamais à y revenir après les voluptés et les rêveries plein, le plateau s’amuse, tout file
parvenu – un classique des changements de Retrospect, après cette « gravité » sans presser, tout joue.
de distributeur. Sa réédition à prix doux, empreinte de mystère, après ce « sérieux » L’ouvrage dure-t-il un peu plus long-
mais en CD et non plus en SACD, nous invite à compatible avec les arabesques les plus temps, ce n’est pas qu’on le freine,
rattraper le train, trop heureux de distinguer un joueuses (plage 6, mise en scène divine du c’est qu’on y a introduit, outre l’ode
bijou sans égal dans une galerie discographique contrepoint), après ces chuchotements (projeter à « Saint George » peut-être apo-
souvent satisfaisante, rarement passionnante. loin devant une phrase pianissimo : tout un art) cryphe, quelques pages d’autres
De la même façon que les songs de Purcell et ces vertiges qui affleurent soudain avant musiques pour la scène (Bonduca,
voient bien souvent leurs interprètes se laisser de replonger sous la ligne ? The Old Bachelor). La scène, oui, que
porter, à la surface du texte musical, par Sophie Gent et sa bande lisent dans le vous devinerez aussi dans la version
la diversité et la sensibilité prégnante du trait, kaléidoscope de 1683 (61 plages pour une de concert « mise en espace » à An-
le premier de ses deux cahiers heure et quart !), la continuation vers d’où provient l’album, disponible
de sonates (1683) n’avait des fantaisies pour violes de en vidéo sur Culturebox jusqu’au 4
jamais connu les raffinements 1680, au contrepoint lunatique juillet. van A. Alexandre
de texture et de lecture dont et souvent capricieux, plutôt RÉFÉRENCES : Pinnock (Archiv),
nous régalent Sophie Gent qu’un miroir anglais posé devant Gardiner (Erato), Christie (Erato).
et Matthew Truscott aux violons, le classicisme corellien. Rien
Jonathan Manson à la viole ne pèse sous ces archets toujours Y Y Y Y Suites de Dioclesian,
et Matthew Halls passant de à l’écoute des harmonies de King Arthur, The Fairy Queen
l’orgue au clavecin. Purcell, de leurs détours suaves et The Indian Queen.
Jusqu’ici, la simplicité emportait ou amers, qui entrouvrent cent Johannette Zomer (soprano),
la mise. Celle des partenaires fenêtres sur nos mélancolies La Sfera Armoniosa,
de Christopher Hogwood, et les referment d’une caresse. Mike Fentross (luths et direction).
incomparables pour aller PLAGE 6 DE NOTRE CD aëtan Naulleau Challenge Classics (SACD).
Ø 2017. TT : 1 h 19’.
Poulenc, partition de 1950 qu’il avait cf. no 638). Mais là encore, les déca- quinze solistes, un seul par ligne, TECHNIQUE : 3/5
abordée au concert (notamment lages avec le soliste… A oublier. légèreté qui favorise une Second TECHNIQUE SACD : 3/5
avec Georges Prêtre et le National rançois Laurent music limpide, les attaques déli- n une heure
en 1993) mais jamais enregistrée. RÉFÉRENCES : Le Sage/Denève cieusement crisp de « Come if you vingt, quatre
Joie vite douchée par une exécu- (RCA) pour le Concerto pour piano ; dare », ou la sonate à quatre de dramatick ope-
tion insuffisamment préparée, dont Lagrange/Baudo (HM) pour le l’acte V (excellente trompette), mais ras (ou «  semi
témoigne une avalanche de déca- Stabat ; Latry/Eschenbach (Ondine) prive le sacrifice (acte I) de solen- operas », en rien
lages clavier/orchestre jusque dans pour le Concerto pour orgue. nité, la passacaille de chair, l’Aire des opéras mais
les dernières mesures. Çà et là ap- du II d’ampleur. Les « Frères impé- des divertissements plus ou moins
proximatifs, les solos manquent par- HENRY PURCELL tueux » d’Eole ? Tempête dans une intégrés à des pièces de théâtre).
tout de caractère (l’Andante est un 1659 ?-1695 tasse de thé. Aucune nouveauté sinon l’esprit qui
naufrage), les traits pianistiques de Y Y Y Y King Arthur. D’autant que le chef, comme ma- court de Dioclesian (1690) à The In-
netteté. Le Rondeau final est telle- Vox Luminis, Lionel Meunier. demoiselle Chauvet en 2012, tire dian Queen (1695) version Fentross.
ment brutalisé qu’il en perd sa « cas- Alpha (2 CD). Ø 2017. TT : 1 h 38’. ses solistes du chœur. Certains avec Esprit à deux faces, dont l’une exa-
quette ». Le London Philharmonic TECHNIQUE : 3,5/5 succès, d’autres sans, la plupart mine l’orchestre anglais du dernier
s’en tire un peu mieux dans le Sta- omme ses voi- dans un anglais sommaire. Ember- XVIIe siècle avec une acuité sévère
bat Mater issu du même concert sins amstello- lificotée, « Fairest Isle » oublie ses (cordes non filées, archets lullystes,
de 2013, où un chœur plus aguerri damois dirigés mots, sa poésie ; aucune chance anches larges, trompettes naturelles
et les apparitions radieuses de Kate par Frédérique que nos chevaliers succombent au sans trous « à l’anglaise », basses
Royal font passer sur de menus ac- Chauvet (cf. charme de sirènes émaciées de violon sans contrebasse…), l’autre
crocs des vents (Quis est homo). no 620), Vox Lu- (acte IV) ; et un triste Génie du Froid s’abandonne au théâtre avec une
Les cordes sauvent l’honneur dans minis voit double. Effectifs et subs- se laisse écraser par le Cupidon in- liberté magnifique. Le grand est
le Concerto pour orgue, détaché tance tournent ce King Arthur vers solent de Sophie Junker (qui en ra- grandiose, le tendre onctueux, la
d’un concert de 2014 dirigé par le le salon. Esprit et mouvement le joute, la peste !). nuit muette, le climat change à vue
même Yannick Nézet-Séguin et déjà rendent au théâtre. Lionel Meunier La modestie des moyens ne bride comme sur la scène de Dorset Gar-
publié (alors couplé avec Saint-Saëns, va plus loin  : en fait d’orchestre heureusement pas l’ambition du den, oh ! l’heureux spectacle, pris

108 I
sur le vif en la Philharmonie d’Essen actes, dont Rossini recyclera cer- de Marie-Antoinette au Petit Tria- ALESSANDRO SCARLATTI
le 6 décembre 2017. Quelques ma- taines parties, en 1816, dans Le Bar- non. Les décors et machines (garan- 1660-1725
niérismes, une percussion farfelue bier de Séville – l’Ouverture, le tis d’époque) sont le charme même, Y Y Y Y Y « Cantate da camera ».
(Hornpipe de King Arthur, chaconne chœur d’entrée, futur air d’Almaviva, à commencer par la forêt en toiles Imagini d’orrore. O penosa
de Fairy Queen, on danse ou on la cabalette d’Arsace au II, que ré- peintes, mais leur dispensation par- lontananza. Sovra carro stellato.
casse les carreaux ?) et des trom- cupérera celle de Rosine. fois gratuite (la gloire de nuées pour Sotto l’ombra d’un faggio.
pettes rebelles ne font pas obstacle En Forêt noire, Juan Francisco Ga- l’ariette de Colette) trahit une pas- Fiero acerbo destin. Tu resti,
au plaisir d’y croire. tell incarne la clémence impériale torale qui tourne précisément le dos o mio bel Nume.
La soprano, hélas ! à chacune de – on pense évidemment au Titus au décorum de cour, tandis que les Deborah Cachet (soprano),
ses neuf interventions, gâche la fête. mozartien. Un vrai ténor rossinien, importantes pantomimes que pro- Nicolas Achten (baryton, continuo
Dure, instable, courte de souffle, qui séduit par l’éclat du timbre, l’ai- gramme Rousseau sont évincées et direction), Scherzi Musicali.
de timbre, de ligne, la voix rompt sance de l’aigu, la précision de la des premières scènes, comme Ricercar. Ø 2018. TT : 1 h 10’.
le chant des violons et des hautbois. vocalise, le modelé de la ligne. Le l’échange hautement symbolique TECHNIQUE : X/5
« Fairest isle » et « If love’s a sweet premier rival du Romain fut le cas- des rubans. allait-il la per-
passion » perdent le nord. La ré- trat Vellutti – un apax dans l’œuvre Certes, on saisit mieux la valeur du sonnalité hors
ponse à la trompette en panne de rossinien. Certes parfois un peu Devin dans une performance scé- normes de Nico-
« Hark ! The echoing Air » tourne verte, Marina Viotti impressionne : nique « historiquement informée » las Achten pour
au supplice. Dommage, La Sfera voix homogène (dont elle n’écrase (bravo à Hubert Hazebroucq et à rendre vie de
Armoniosa new look (Lidewij Van pas les notes de poitrine), cantabile sa troupe de danseurs, d’un esprit manière convain-
der Woort nouvelle Konzertmeis- de haute école, colorature altière, si bien ajusté), mais le jeu des didas- cante aux cantates d’Alessandro
terin) a quelque chose à nous dire. l’ardent et valeureux Arsace est là, calies n’est joué qu’à moitié dans Scarlatti ? Cet album expose avec
van A. Alexandre faisant des duos avec Aurélien de la régie de Caroline Mutel, dès ce brio l’intérêt d’avoir les mains dans
grands moments. début où la villageoise censément le cambouis du continuo pour don-
GIOACHINO ROSSINI Silvia Dalla Benetta semble moins éplorée semble partir pour la foire ner tout son sens à cette musique.
1792-1868 acide que dans la salle, elle a du de Bezons. Car pourquoi cette hâte Qui, du chanteur ou du théorbiste,
Y Y Y Y Y Aureliano in Palmira. style et du tempérament, mais la à l’orchestre et ces basses bondis- commence le mouvement, et qui
Juan Francisco Gatell (Aureliano), reine indocile appellerait un soprano santes (comme partout) dans un air le termine ? Car Achten s’accom-
Silvia Dalla Benetta (Zenobia), plus dramatique et plus bel cantiste noté « lent et marqué » mais aussi pagne lui-même – également à la
Marina Viotti (Arsace), Ana en matière de colorations. Comme « doux », d’autant plus privé de sen- harpe et parfois à l’orgue.
Victoria Pitts (Publia), Xiang Xu souvent à Wildbad, on a soigné les timent que la soprano l’expédie froi- Son baryton a des lumières de ténor,
(Oraspe), Zhiyuan Chen (Licinio), seconds rôles : jolie présence vocale dement ? Le vaudeville est donné et des graves peu étoffés. On s’y
Baurzhan Anderzhanov (Grand et scénique de Baurzhan Anderzha- à un tempo qui rend Colette ou habitue vite, l’oreille étant saisie par
Prêtre), Camerata Bach de nov en Grand Prêtre, d’Ana Victoria Colas inintelligibles, et plus géné- l’animation des mots et la mobilité
Poznan, Virtuosi Brunensis, Pitts en Publia – une pensionnaire ralement, même si le long divertis- des notes. Allons plus loin : avec
José Miguel Pérez-Sierra. de l’Académie. sement final est plus convaincant, cette voix qui sonne « naturelle »,
Naxos (3 CD). Ø 2017. TT : 2 h 47’. Si l’orchestre et le chœur ne sont l’attention est insuffisante aux ca- les ornements des da capo ont l’air
TECHNIQUE : 3,5/5 pas toujours infaillibles, ils font hon- ractères d’une musique plus ingé- de procéder d’un pur instinct, guidé
a vraie Zénobie neur à la partition, sous la direction nieuse qu’on ne croit. Que d’orne- par l’affect du moment. Le tout
eût sans doute d’un José Miguel Pérez-Sierra éner- ments soigneusement notés par gagne en spontanéité ce qu’il pour-
aimé connaître gique et contrasté, aussi éloquent Jean-Jacques, et qui se trouvent rait perdre en aménité. Croqué à
le sort de celle dans le puissant finale du premier escamotés aux voix ! pleines dents, le texte dégouline de
de Rossini : au acte que dans la pastorale du deu- Frédéric Caton a tout, semble-t-il, saveurs. Les Immagini d’orrore qui
lieu d’être traî- xième. Un bel ensemble pour une pour le rôle-titre, mais le voici étran- ouvrent le programme (air puis réci-
née à Rome dans le triomphe d’Au- rareté. idier Van Moere gement mal à l’aise, irrégulier, et tatif) concentrent des qualités de
rélien, elle aurait épousé Arsace le même confus – comme les cinq voix ferveur et de fantaisie peu communes
prince persan et continué à régner JEAN-JACQUES ROUSSEAU du chœur. Plus inerte que mono- dans la discographie de la cantate
sur Palmyre… en bonne entente 1712-1778 tone, incapable de grâce ou de sou- romaine, répertoire dont Scarlatti
avec les Romains. Elle aurait en ef- Y Y Y Y Le Devin du village. rire dans son ariette, avec un registre fut le champion.
fet récupéré le trône que s’apprê- Caroline Mutel (Colette), aigu pénible (« Colin m’aimait, Colin Est-ce la vive présence du baryton ?
tait à lui ravir l’empereur victorieux : Cyrille Dubois (Colin), m’était fidèle »…), Caroline Mutel Deborah Cachet donne l’impres-
doublement magnanime, il renonce Frédéric Caton (Colas), échoue à incarner une Colette plau- sion de pâlir dans leur premier duo,
aussi, après avoir essayé chantage Compagnie Les Corps éloquents, sible – souvenir charmant de Danielle comme si elle regardait ailleurs. Ach-
et menace, à obtenir ses faveurs. Les Nouveaux Caractères, Borst dans la version CBS de 1978, ten, archimusicien, éclipse souvent
Injustement sous-estimé dès sa Sébastien d’Hérin. inédite en CD. Le déséquilibre est cette partenaire charmante (son
création à La Scala en 1813, Aure- CVS (CD + DVD). Ø 2017. saillant avec la sensibilité sans fadeur timbre est la séduction même) mais
liano in Palmira, où les séductions TT : 1 h 19’. (la Romance !), l’imagination, l’élo- inégale : si elle enchante dans l’aria
du beau chant se conjuguent avec TECHNIQUE : 3,5/5 quence de Cyrille Dubois, acteur « Vago augel che si lamenta », où
un certain sens du théâtre, mérite eureuse idée mobile dans son expression mais à va-t-elle avec « Sì, sì, mi parto » ?
réhabilitation, notamment les duos que de joindre à bonne distance. C’est d’abord lui, Un collectif instrumental superlatif
de l’irréductible reine avec son va- l’enregistrement et le spectacle, qui font le prix de pallie ces (relatives) limites. Fort
leureux amant, qui anticipent ceux audio la capta- cette publication, la plus recomman- d’une recherche sur la réalisation
de Sémiramis. tion du spectacle dable sur instruments anciens d’un de la basse continue dans les trai-
Réjouissons-nous que Wildbad ait versaillais qui en opéra fragile et capital. tés ad hoc, et d’une équipe aussi
repris ce dramma serio en deux est la source, dans l’écrin du théâtre Jean-Philippe Grosperrin soudée qu’inventive (basse d’archet,

I 109
Schubert / Stockhausen / Stradella

deux instruments à cordes pincées repose autant sur une main gauche Dans le VII, la polarisation harmo- l’exploration acoustico-planétaire
et le clavecin protéiforme de Phi- pleine d’esprit (Allegro), que sur nique se double de touches enfon- se pratiquait sous l’édredon au risque
lippe Grisvard), l’accompagnement l’usage parcimonieux de la pédale cées mais non attaquées, qui ap- fatal des stridences soudaines.
retrouve son rôle : il guide, colore, et le rebond irrésistible du finale portent leurs subtiles moirures. Là Attiré par la richesse des rencontres
complète, il met en perspective un (le moment génial à partir de 1’ 28’’ encore, Liebner combine très adroi- du hasard, John Cage avait utilisé
tableau où le chant rayonne. Ecou- où l’inquiétude confine progressi- tement toucher et pédale pour agir en concert des postes de radio bien
tez la conviction folle de l’incipit vement à la folie !). La Sonate D 959 sur la coloration des résonances. avant Stockhausen. Mais si, dans
« Fiero, acerbo destin », saturé de pâtit d’un début par trop « fantai- Le Klavierstück XI doit sa célébrité Kurtzwellen (Ondes courtes, créé
dissonances ! Avez-vous remarqué siste » (dès les accords entrecou- à ses 142 puis 87 répétitions de en 1968), les quatre exécutants ne
qu’il n’y avait pas de violons ? Et pés de silences démesurés). Le l’accord initial. Le contraste puis peuvent prévoir ce qu’ils entendront
pourtant, ce récit labyrinthique a manque de simplicité (fin de l’Alle- l’interaction entre ces accords et en interrogeant le récepteur, ils ont
ici tout d’un accompagnato. gro initial) tourne à l’affectation des figures mélodiques y fonctionne pour mission d’en transmuer la ma-
On ne saurait plus où donner de la dans l’Andantino et dans les contor- de façon très efficace et engendre tière sonore sur leurs instruments
tête si tout cela n’était pas savam- sions du Scherzo. de beaux climats harmoniques. La respectifs, en imitant ou en variant
ment catalysé. Loin de s’éparpiller, Un double album (dans lequel les fin en perles cristallines est de toute ce qui vient de surgir, selon des
le riche pinceau de Scherzi Musicali Klavierstücke D 946, placés en toute beauté, et la manière dont Sabine règles précises : plus ou moins fort/
dessine ces paysages arcadiens aux fin, ont un peu de mal à exister) aussi Liebner articule les groupes de sons rapide, etc., en ayant soin de ne
teintes mordorées dans une pers- personnel qu’inégal. Les sautes d’hu- irréguliers ad libitum n’est jamais jamais laisser percevoir un signal
pective à deux points de fuite : d’un meur du pianiste, assez déstabili- mécanique. identifiable.
côté, l’hédonisme du son, de l’autre santes, finissent par rompre le fil Reste les deux… gros morceaux : En ce sens, l’interprétation propo-
la vigueur du sens. Et l’auditeur n’a conducteur qui devait nous guider quarante minutes pour le VI, dont sée par l’Ensemble CLSI (Cercle
qu’à se tenir au milieu. à bon port. Bertrand Boissard les fluctuations incessantes de tempo pour la Libération du Son et de
oïc Chahine rendent le pointillisme particulière- l’Image) pousse l’expérience dans
KARLHEINZ STOCKHAUSEN ment souple et séduisant, d’autant ses extrêmes limites en doublant
FRANZ SCHUBERT 1928-2007 que l’interprète le fait sonner, mal- le nombre des exécutants et en
1797-1828 Y Y Y Y Y Klavierstücke I-XI. gré sa rigueur, comme une pièce usant sans modération des res-
Y Y Y Y « 1828 ». Sonates pour Sabine Liebner (piano). très libre. Plus long encore de cinq sources de la live-electronic, des
piano D 958, D 959 et D 960. Wergo (2 CD). Ø 2015 à 2018. minutes, le X repose en partie sur archives sonores et du mixage. Que
Trois Klavierstücke D 946. TT : 2 h 35’. des clusters avec ou sans glissandos l’oreille s’y perde un peu, c’est bien,
Alexander Lonquich (piano). TECHNIQUE : 4/5 – port des mitaines obligatoire –, mais à ce point c’est peut-être trop.
Alpha (2 CD). Ø 2017. TT : 2 h 31’. omposées entre et sur des grappes de sons agglu- La notice de Leopoldo Siano qui
TECHNIQUE : 3/5 1952 et 1961, les tinées autour de notes saillantes. accompagne l’enregistrement se
n ne reprochera onze premières Bien que très formalisé, le proces- révèle la partie la plus stimulante
pas au jeu de l’ar- Pièce s pour sus global de passage du désordre de cette publication.
tiste allemand, piano (Klaviers- à l’ordre, entrecoupé de longs si- Car si la connaissance de Kurtzwel-
dans ces quatre tüke) attestent lences, apporte une progression len (et de Plus-Minus) est nécessaire
chefs-d’œuvre l’hyperactivité de Stockhausen et lisible vers un discours assez mini- pour bien comprendre l’évolution
du dernier Schu- la rapide évolution de sa pensée mal, peu habituel chez Stockhau- créatrice de Stockhausen, dont
bert, d’être l’un des moins aimables musicale. Les quatre premières, qui sen. Liebner brille de nouveau par chaque œuvre claque une porte
qui soient, et les moins soucieux de suivent son cheminement depuis la souplesse de son jeu, fruit d’une pour ouvrir l’opposée, il n’est pas
briller – ce qu’accentue une image un pointillisme sériel directement profonde intériorisation de ces utile de stationner dans les courants
sonore globalement sombre. C’est issu de Darmstadt vers une « Grup- Klavierstücke. Pierre Rigaudière d’air même placés sous la direction
peu dire que ces lectures rudes et pen-Form » influencée par la théo- d’un musicien qui est la probité
rugueuses, assorties d’un texte de rie de la Gestalt, ont en commun Y Y Y Kurzwellen. même : Paul Méfano.
présentation fouillé d’Alexander une austérité astringente. Sabine CLSI Ensemble, Paul Méfano. érard Condé
Lonquich lui-même, ne caressent Liebner les joue avec une précision Mode. Ø 2012. TT : 48’.
pas l’auditeur dans le sens du poil. remarquable, qui souligne l’aridité TECHNIQUE : 3/5 ALESSANDRO STRADELLA
C’est particulièrement vrai de l’ul- du discours. videmment, on 1643-1682
time sonate : le fameux trille étiré à Réparties sur les deux disques – in- n’y comprenait Y Y Y Y Y La Doriclea.
la basse tonne loin du pp noté (pres- troduits chacun par une version du rien, mais c’était Emöke Barath (Doriclea/Lindoro),
sentiment d’un orage plutôt que Klavierstück XI, dont la forme ou- fascinant : par la Giuseppina Bridelli (Lucinda),
ligne d’horizon) ; tel crescendo de verte modulaire appelle ce genre grâce des ondes Xavier Sabata (Fidalbo),
la main gauche prend une tournure d’exercice – les autres pièces offrent cour tes, le Gabriella Martellacci (Delfina),
pour le moins abrupte (à 7’ 38’’) ; davantage de contraste. Les com- moindre récepteur-radio captait des Luca Cervoni (Celindo),
plus loin, une basse outrageusement binaisons d’arabesques et de réso- voix et des sons émis à des milliers Riccardo Novaro (Giraldo),
écrasée fait désordre dans le trouble nances (V) explorent un champ mu- de kilomètres, dans des langues Il Pomo d’Oro, Andrea De Carlo.
crépusculaire de l’Andante soste- sical bien plus vaste, et on apprécie guère identifiables, tantôt d’une im- Arcana (3 CD). Ø 2017. TT : 3 h 08’.
nuto. Les idées abondent et dé- le beau travail de l’interprète sur peccable netteté, tantôt brouillées TECHNIQUE : 3,5/5
routent. A peine pensons-nous en les dynamiques (chapeau bas pour par des crachotements, des signaux tradella, resté
avoir compris une que l’interprète l’accord à quatre indications dis- morses, des rengaines ou des mu- célèbre pour
a déjà changé de cap. tinctes, très finement dosé), sa sou- siques exotiques. En faisant mouvoir avoir été assas-
La Sonate D 958 (déjà gravée chez plesse rythmique et sa maîtrise des l’aiguille, on passait d’Helsinki à Is- siné à Gênes au
Nuova Era) s’impose néanmoins notes masquées dont émergent tanbul, de Berlin à Marrakech. La terme d’une vie
comme une réussite. Son relief des résonances fantômes. réception étant meilleure la nuit, aventureuse, fut

110 I
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Très acclamée par la critique, la Série 3000i par Q acoustics.
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Schubert / Strauss / Stravinsky

’accueil mitigé
Nouveauté Ce qu’on pourrait hâtivement prendre, çà et là,
de ses dernières
opérettes ne de-
FRANZ SCHUBERT pour de la rondeur n’a rien de confortable. vait pas pousser
1797-1828 Bien au contraire ! Nous en voulons pour preuve le vieux Johann
Symphonies nos 5 et 8 l’arc démoniaque des mesures 122-150 du Strauss à retour-
« Inachevée ». premier mouvement (à 4’ 18’’), d’une vibration ner au théâtre. Il note pourtant
Wiener Philharmoniker, qui glace le sang. Sans parler de cette lueur quelques idées pour un ballet, au-
Claudio Abbado. blafarde sur la blanche pointée des violons quel il faut trouver un sujet. Le jour-
DG. Ø 1971. TT : 55’. à 11’ 33’’ ! Une noirceur qui n’a rien à envier à nal Die Wage lance un concours
TECHNIQUE : 3/5
celle des versions Furtwängler/Vienne (Warner) pour la rédaction de l’argument.
Enregistrement public à Vienne, dans la grande salle
et Sinopoli/Philharmonia (DG). Le second Parmi les centaines de propositions
du Musikverein, le 31 mai 1971, par Radio Österreich 1.
Espace orchestral large et profond, timbres
mouvement substitue à ces ombres maléfiques reçues, l’Opéra de Vienne, alors
individuellement agréables mais la matière sonore son irréelle lumière, comme dans l’alternance dirigé par Mahler, retient une Cen-
peu définie trahit un enregistrement ancien. croches/doubles croches pp des violons et altos, drillon qui n’enthousiasme pas le
Graves et médiums trop épais. à 2’ 27’’, dont Abbado fait une apnée à couper compositeur outre mesure. La mort

C
le souffle. Toute la spectralité de Schubert est là. le cueille avant qu’il puisse achever
et « Abbado rediscovered » reprend Si quantité d’enregistrements studio s’avèrent l’œuvre, rendue jouable par Josef
une partie du concert que le chef italien mieux apprêtés dans le détail que ce live, Bayer. Après une création finale-
donna à Vienne le 31 mai 1971. Il a combien offrent cette courbe dramatique ? ment berlinoise, la capitale autri-
trente-sept ans et vient d’être nommé Rarement le chef italien, célèbre pour son style chienne ne voit la pièce qu’en 1906,
à la tête de la Scala de Milan. Même s’il incarne volontiers lisse et sensuel, nous aura conduits sous le règne de Felix Weingartner,
alors, aux côtés de Mehta, Muti et Ozawa, au bord de tels précipices. On connaissait son mieux disposé que son prédéces-
la plus brillante des relèves, Abbado s’avance, Lontano de Ligeti, sa Stele de Kurtag. Il faudra seur envers le genre en général,
avec l’« Inachevée », en terrain miné face désormais leur ajouter l’astre noir de cette et Strauss en particulier.
à des Philharmoniker qui « Unvollendete », qui surclasse Remise plusieurs fois à l’affiche
se considèrent les gardiens – le mot est faible – la version (1919, 1927, 1979), Aschenbrödel
exclusifs de l’orthodoxie de l’intégrale DG, réalisée avec est reconstruite dans les années
schubertienne. Aiguillonnant le Chamber Orchestra of Europe. 1990 par Michael Rot, en charge
– mais juste ce qu’il faut ! – ces Et l’aimable 5e ? D’un enjeu de l’édition critique des œuvres
cobras qui vous mordent sans forcément moindre, elle apparaît, du maître. Le premier enregistre-
prévenir et pour un rien, il en regard, presque anecdotique. ment mondial de sa révision ne
impose, sur la base d’un tempo Peu nous chaut : Abbado démérite pas face aux autres ver-
assez large, une pulsation et les Philharmoniker ont sions existantes. Certes, sans tout
d’une « lourdeur » trompeuse. déjà tout donné dans cette le luxe et la souplesse entendus
Les Philharmoniker voient « Inachevée » qui risque de dans la fosse de la Wiener Staat-
leur velours peu sollicité, leur longtemps vous hanter. soper sous le geste robuste de
toxicité, en revanche, exacerbée. PLAGE 2 DE NOTRE CD ugues Mousseau Michael Halasz en DVD (EuroArts),
les forces de la Radio autrichienne
sonnent également plus sèches
l’un des auteurs les plus prolixes et enfin à l’opéra après une cantate tandis qu’un groupe opulent de que le National Philharmonic du
influents de son époque. Sa disco- et trois oratorios. Le plateau réuni sept continuistes nourrit le théâtre pionnier Richard Bonynge (édition
graphie est loin d’en rendre compte : pour cette histoire « de cape et sous la direction énergique et souple Douglas Gamley, Decca). Qu’à cela
quelques oratorios (essentiellement d’épée » nous ravit : Emöke Barath d’Andrea De Carlo. Le maestro sou- ne tienne : en dépit de quelques
La Susanna et San Giovanni Battista), incarne une Doriclea à la fois ardente ligne la qualité des récitatifs, qui lourdeurs évitables, l’imaginatif
une poignée de cantates (sur plus et tendre, déchirée entre devoir et ont conservé la grâce mélodique Ernst Theis sait mettre en relief et
de deux cents), quelques motets passion. Le chant élégiaque de Xa- et l’intensité de l’école vénitienne épicer une partition dont les nom-
(par Gerard Lesne), divers concer- vier Sabata sied parfaitement à Fi- (Cavalli n’est jamais très loin), et breuses pages à trois temps peuvent
tos grossos (il fut l’un des créateurs dalbo, cet amoureux contrarié. Son laisse s’épanouir la dimension difficilement respirer de manière
du genre) et des airs épars. Des sept rival potentiel est campé par un té- lyrique des airs. plus « authentiquement » viennoise.
opéras recensés, seule La Doriclea nor au timbre nasal, Luca Cervoni, On ne boudera donc pas le plaisir Les amateurs apprécieront.
(sans doute le premier, quoique le malgré tout capable de tendresse qu’il y a à découvrir cette œuvre icolas Derny
lieu et la date de sa création restent dans les duos avec sa véritable emblématique d’une période de
inconnus) avait été gravée en 2004, amante, Lucina (radieuse Giusep- transition, entre dramma per mu- RICHARD STRAUSS
reflet d’une terne production scé- pina Bridelli). sica et opera seria « à numéros ». 1864-1949
nique conduite par Estevan Velardi Les personnages secondaires sont Vite, la suite ! Denis Morrier Y Y Y Y Y Une symphonie
avec Rosita Frisani et Gianluca Belfiori finement dessinés : le baryton Ric- alpestre. Salomé (Danse des sept
Doro dans les deux rôles principaux cardo Novaro prête une diction in- JOHANN STRAUSS II voiles). La Femme sans ombre
(Concerto) – que le nouvel enregis- cisive à un insidieux courtisan, et 1825-1899 (extraits symphoniques).
trement surpasse sans peine. le timbre troublant de Gabriella Y Y Y Y Cendrillon. London Philharmonic Orchestra,
Andrea De Carlo, qui poursuit là Martellacci, contralto grave pour Orchestre symphonique Vladimir Jurowski.
son « Stradella Project » en asso- une servante jalouse, contraste uti- de l’ORF, Ernst Theis. LPO (2 CD). Ø 2012 à 2016.
ciation avec les festivals de Viterbo lement la palette. Deux excellents CPO (2 CD). Ø 2014. TT : 1 h39’. TT : 1 h 41’.
et de Nepi et l’éditeur Arcana, entre violons tracent leurs ritournelles TECHNIQUE : 3/5 TECHNIQUE : 3,5/5

112 I
a Symphonie Car au-delà de l’extatisme sonore, Dès la première minute de la Suite orchestres est tel que le diriger n’a
alpestre s’enri- du lyrisme (et de la qualité d’exé- du Coq d’or, il est captivant de com- plus rien du défi qu’il représentait
chit d’une vision cution : violoncelle et violon solos, parer Petrenko et Svetlanov. Ce der- il y a encore quarante ans. Aussi,
en noir et blanc, ce dernier injustement anonyme), nier installe d’emblée un mystère assiste-t-on depuis à un nivellement
qui respecte la une inquiétude lancinante flotte. à l’entrée pianissimo des violoncelles par le haut qui nous rend parfois –
durée d’exécu- L’absence des voix ne fait pas que puis des clarinettes, avant, grâce à gâtés que nous sommes – exagé-
tion préconisée par Strauss, environ souligner la fabuleuse inspiration une légère accentuation du bout rément difficiles. Cornaqué par un
quarante-cinq minutes. de la partie orchestrale, avec ses de l’archet, de faire rehausser par Mariss Jansons que l’on n’a pas tou-
Issue de la nuit, et y retournant, la fantômes wagnériens, mahlériens, les violons les notes du célesta et jours connu aussi engagé, l’Or-
montagne de Vladimir Jurowski ses anticipations de Korngold ou de la flûte. On n’entend rien de tout chestre de la Radio bavaroise tient
n’est pas une amie romantique mais Schreker, elle dit plus encore com- cela dans la lecture sérieuse mais fièrement son rang, catapultant ipso
un monde de dangers et de pièges bien l’œuvre (créée en 1919) est plei- anodine de Petrenko. C’est ce qui facto cette captation de 2009 parmi
où l’homme n’est pas le bienvenu, nement celle d’un temps de guerre différencie un enregistrement pro- les versions faisant mieux que for-
où la rapidité est gage de survie. et d’effroi. Quelques semaines après fessionnel et appliqué d’une version cer l’écoute. La direction grand for-
Il l’affronte les yeux ouverts, mais la célébration du centenaire de l’Ar- inspirée, faisant référence. mat de Jansons encourt un seul re-
à la manière d’une course contre mistice de 1918, ce pessimisme im- hristophe Huss proche : elle reste presque toujours
la montre, et la mort. L’exécution passible résonne longuement à nos rigoureusement calée sur le temps.
repose tout entière sur un proces- oreilles. C’est la valeur ajoutée de Y Y Y Y Y Le Sacre du printemps, Cela prive l’interprétation de cette
sus de tension/montée et de dé- ce double CD habité et addictif. L’Oiseau de feu (Suite 1945). part d’effroi que dispensaient Ozawa
tente/descente. Les dynamiques émy Louis Orchestre symphonique de la à Chicago (RCA) et Chailly à Cleve-
et la fluidité très travaillées des Radio bavaroise, Mariss Jansons. land (Decca). Les meilleurs exemples
lignes de cordes contrastent avec IGOR STRAVINSKY BR Klassik. Ø 2009 et 2016. en sont la Danse de la terre, qui
les aspérités de l’écriture des bois, 1882-1971 TT : 1 h 04’. perd (un peu) son caractère de dé-
cuivres et percussions. Cette ap- Y Y Y Y L’Oiseau de feu. TECHNIQUE : 4/5 flagrant maelström, et la Glorifica-
proche favorise l’étrangeté (Erschei- RIMSKI-KORSAKOV : lus aucun chef tion de l’élue, tellurique certes, mais
nung, Vision) et l’inquiétude (les Le Coq d’or (Suite). ou presque ne d’une pulsation un rien trop assu-
clarines d’Auf der Alm, le hautbois Orchestre philharmonique royal «  rate  » désor- rée. L’infime bémol n’empêche pas
intranquille de Gefahrvolle Augen- de Liverpool, Vasily Petrenko. mais Le Sacre du cette version, culminant dans les
blicke). Le chef relâche subtilement Onyx. Ø 2017. TT : 1 h 15’. printemps. Le Augures printaniers et la Danse sa-
la tension et le tempo dans Auf TECHNIQUE : 4/5 niveau des crale, de prendre place aux côtés
dem Gipfel, qui évite d’ailleurs le uelle partition
déluge instrumental, comme Gewit- soulignerait
ter und Sturm. mieux que Le
Le flux est toujours sous contrôle,
tant céder à l’ivresse serait se perdre.
Coq d’or (créé
en 1909) ce que
Plus de 300 événements
Ce n’est qu’à partir de Sonnenun- premier grand partout en France
tergang qu’il s’ouvre peu à peu, ballet de Stravinsky (1910) doit à son
avant de se fondre à nouveau dans maître Rimski ? La Suite du Coq d’or
la nuit. Vladimir Jurowski serait-il précède donc L’Oiseau de feu dans
un juvénile cousin de Mravinski (Me- un couplage éclairant.
lodiya), dans l’univers glacé duquel Pour un interprète, les défis que
la chute de séracs était une menace posent les deux œuvres se situent
permanente ? A ceci près, bien sûr, sur trois plans : narratif, orchestral

LASEMAINE
que les sonorités de leurs orchestres et atmosphérique. Sur ceux de l’élo-
ne se confondent pas. quence et du « domptage » orches-

DUSON
Il reconduit son approche dans la tral, Vasily Petrenko n’éprouve guère
Danse des sept voiles de Salomé de problème, d’autant qu’une prise
– sensualité distante mais réelle, de son peaufinée radiographie le
caractère ciselé, et ce tambourin Royal Liverpool Philharmonic de
entêtant comme le grelot d’un merveilleuse manière. Les limites se
serpent à sonnette. Mais c’est avec situent ironiquement au niveau de
La Femme sans ombre que sa vision la dimension la plus rimskienne : la
trouve son plein accomplissement. capacité à faire naître des atmos-
Le chef écarte ici la tardive Fantai- phères à partir de l’orchestration.
sie symphonique élaborée par Matérialistes plus qu’oniriques dans
Strauss (1947) au profit d’une Suite la vision de Petrenko, les deux par- du 21 janvier au 3 février 2019
de huit extraits glanés dans les trois titions souffrent de ce déficit. Dans
• Programme complet de la 16 e édition • Inscription aux événements
actes, qui atteignent plus de qua- L’Oiseau de feu, le Jeu des princesses • Rejoindre l’association : www.lasemaineduson.org
rante-cinq minutes, soit plus du avec les pommes d’or, est réduit à
double de la Fantaisie. Le sublime un simple exercice instrumental. En-
interlude de l’acte I en est absent, core plus décevante, la section à
Sous le patronage
de l’UNESCO

peut-être pour écarter le pur hédo- partir du Carillon féerique et l’Appa- Organisation
des Nations Unies
pour l’éducation, MINISTÈRE

nisme, et préserver une fois encore rition des monstres-gardiens manque


la science et la culture DES SOLIDARITÉS
ET DE LA SANTÉ

les forces obscures. de magie et d’effroi.

I 113
Szymanowski / Telemann / Verdi / Vivaldi

de celles de Boulez, Ancerl, Salo- richesse des couleurs, par l’équilibre deux cors, deux hautbois et basson prêt à affronter l’épreuve des mi-
nen, Rattle, Bernstein ou Tilson-Tho- entre les langueurs fin de siècle et est inhabituelle par son effectif (sans cros. Un travail d‘archet singulière-
mas. Ce n’est pas rien ! la clarté des lignes. Ainsi, après une cordes ni continuo) mais banale par ment disparate envoie les mouve-
La Suite de L’Oiseau de feu (1945) Etude no 2 à la virtuosité généreuse, son propos. Le concerto pour trom- ments rapides dans le décor,
se situe un léger cran au-dessus. la no 3 évite le sentimentalisme dé- pette en ré majeur, avec deux haut- l’intonation n’est pas non plus un
Cela rutile sans être saturé de cou- goulinant auquel l’œuvre pourrait bois, un basson et un clavecin pour plaisir pour l’oreille. Les cadences
leurs, respire avec une plasticité conduire. Préludes ou Etudes, le tout orchestre, ne manque pas pour composées pour l’occasion (Adagio
et un volume rares (le Pas de deux !). pianiste réussit à tout enchaîner na- autant de pompe. et Grave) manquent de cohérence
Jansons et ses Bavarois compensent turellement, grâce à un sens de la On passera sur trois piécettes d’un harmonique et de sens du discours.
par une opulence de chaque ins- forme qui profite à la trajectoire des intérêt limité pour savourer un Un dialogue plus harmonieux re-
tant des sonorités peu acérées (Va- Variations, jouées avec une sonorité concerto pour deux hautbois et prend ses droits dans le concerto
riations de l’Oiseau de feu, Danse orchestrale – la Marche funèbre de basson attribué sans certitude à en si bémol. Philippe Ramin
infernale). Alimentée d’accents et la huitième, la fugue finale, où Szy- Telemann, une Suite anonyme pour
de contrastes qui doivent davan- manowski réincarne un romantisme trompette, deux hautbois et bas- GIUSEPPE VERDI
tage à l’ADN de l’orchestre qu’aux flamboyant et jubilatoire. son qui s’apparente à une sérénade 1813-1901
idiomes de la musique russe, la nar- Deux pièces mineures complètent de plein air en petit comité et, sur- Y Y Y Canzoni.
ration ne souffre nulle part de ce ces trois opus : le Prélude en do dièse tout, un concerto aux tournures Diana Damrau (soprano),
traitement quasi straussien. mineur, précoce mais un peu bavard, assez brillantes, taillé pour deux Cesar Augusto Gutierrez (ténor),
ugues Mousseau écarté de l’Opus 1, un Prélude et cors de chasse et un basson par le Paul Armin Edelmann (baryton),
fugue en do dièse mineur, destiné bien oublié Maximilian Fiedler. Un Friedrich Haider (piano).
KAROL SZYMANOWSKI à un concours organisé en 1909 par disque de série B mais bien conçu Profil Hänssler.
1882-1937 les très sérieux Signale für die musi- et gorgés de chamades cuivrées. Ø 2005 à 2010. TT : 54’.
Y Y Y Y Y Neuf préludes op. 1. kalische Welt, et grâce auquel il rem- Certains y trouveront leur bonheur. TECHNIQUE : 3,5/5
Prélude en do dièse mineur. porta l’un des seconds prix. ean-Luc Macia a notoriété ac-
Quatre Etudes op. 4. Prélude Un beau disque, par un pianiste sur- tuelle de Diana
et fugue en do dièse mineur. tout connu comme interprète de la Y Y Y Concerto alla Polonese Damrau semble
Variations op. 10. musique d’aujourd’hui. TWV 43/G7. Concertos a 4 avoir justifié aux
Marek Szlezer (piano). idier Van Moere TWV 43/G8 et TWV 43/d2. yeux de l’éditeur
Dux. Ø 2017. TT : 1 h 07’. Concertos en sol majeur et si la sortie des ti-
TECHNIQUE : 3/5 GEORG PHILIPP TELEMANN bémol majeur. Intrada TWV 42/10. roirs de ces mélodies verdiennes
es Neuf préludes 1681-1767 Les Esprits Animaux. enregistrées dans la première dé-
(1899-1900) aux Y Y Y Y Concertos et Suites Musica Ficta. Ø 2018. TT : 1 h 04’. cennie du siècle. La soprano alle-
Variations sur un pour trompette et cors de TECHNIQUE : 3/5 mande, qui en chante cinq sur dix-
thème populaire chasse. FIEDLER : Concerto à 3. pplaudi au sept, a seule les honneurs de la
polonais (1900- Eolus, Jean-François Madeuf. Concours Van couverture – ses partenaires appré-
1904), c’est le Ricercar. Ø 2018. TT : 58’. Wassenaer, ac- cieront. L’héritière d’Edita Grube-
premier Szymanowski que nous en- TECHNIQUE : 4/5 cueilli en rési- rova y témoigne comme toujours
tendons ici – celui d’avant la gran- n disque qui ra- dence à Ambro- de sa solidité technique, de sa pré-
diose Sonate no 2, dont s’est récem- vira les amateurs nay, l’ensemble cision rythmique et de son sens du
ment emparé Lucas Debargue. Opus de cuivres et de Les Esprits Animaux se distingue texte, mais aussi d’une rigidité
princeps, les Préludes présentent bois à l’ancienne. par l’originalité de ses programmes d’émission, d’un phrasé et de
le jeune compositeur en héritier de Certes, très pas- et la spontanéité de ses interpré- nuances bien peu imaginatifs.
Chopin… mais le sixième se sou- sagèrement les tations. Son deuxième disque réu- Le ténor colombien Cesar Augusto
vient du Prélude de Tristan. Les cors naturels dérapent (plage 16 nit cinq concertos de chambre et Gutierrez fait à la scène une carrière
Etudes op.  4 les prolongent, ce notamment), ce qui ne saurait sur- une Intrada pour violon, flûte et cla- méritée ; dans l’intimité du récital,
pourrait d’ailleurs être aussi des prendre vu la difficulté de leur ma- vecin. Si le Concerto alla Polonese son énergie uniforme et son timbre
préludes… mais Scriabine surgit à niement. Pour le reste, l’ensemble fait partie des pièces les plus fré- parfois éclaté s’avèrent moins
travers la troisième, que Paderewski Eolus se montre à nouveau excellent quentées de Telemann, l’Intrada, convaincants. Le plus à son aise est
mit à son répertoire, faisant ainsi dans la pratique de ces instruments les concertos en sol et en si sont donc le baryton Paul Armin Edel-
connaître son cadet. identiques à ceux du début du XVIIIe des premières au disque. mann (fils d’Otto), visiblement habi-
Les Variations, en revanche, avec siècle, privés, si l’on ose dire, du Le Concerto alla Polonese, aux ca- tué à l’exercice du lied. Friedrich
leur fugue finale, reflètent la fasci- confort moderne. ractères bien dessinés, est traité Haider assure avec conscience l’unité
nation pour la grande forme, apprise Tout ici est vif, bien dosé et d’une avec humour et une qualité de fini- entre ses trois solistes. Rien, cepen-
grâce aux cycles des compositeurs verdeur idéale pour ce répertoire. tion appréciable. Les oreilles aller- dant, qui justifie de se détourner
allemands, et qui culminera dans la Les cors ont, la plupart du temps, giques, dans cette œuvre, à la pa- de Margaret Price (DG) ou de Carlo
Sonate no 2… mais la dernière té- des sonorités acérées qui évoquent lette éblouissante de Musica Antiqua Bergonzi (Philips), dans ces pièces
moigne parfois d’un travail très lisz- des bataillons cynégétiques ou mili- Köln (Archiv 2000) y retrouveront anecdotiques mais dont l’imagina-
tien sur la sonorité. taires. La trompette parade avec leurs repères. L’Intrada bénéficie tion aime à s’emparer comme des
De tout cela, Marek Szlezer propose une vivacité fantastique (pour tout elle aussi d’une lecture assez appro- bribes d’opéras en gestation ou
une magnifique interprétation, au cela bravo aux frères Madeuf) et fondie, qui met en valeur le violon abandonnés. Vincent Agrech
plus près des nombreuses nuances les hautbois livrent des fragrances inspiré de Javier Lupianez et le tra-
dont Szymanowski émaille ses par- rustiques du meilleur aloi. Reste que, verso d’Elodie Virot. Y Macbeth (version 1847).
titions. Les Préludes donnent le ton, musicalement, les œuvres frisent Baisse de niveau très nette dans le Giovanni Meoni (Macbeth),
par la profondeur du toucher et la plutôt l’anecdotique. La Suite pour concerto en sol, visiblement moins Nadja Michael (Lady Macbeth),

114 I
Fabrizio Beggi (Banco), suit le matériel critique impeccable Un accomplissement fragilisé in ex- n remportant le
Giuseppe Valentino Buzza de Reinhard Strohm (il ne manque tremis par un coup du sort. La dé- Concours inter-
(Macduff), Marco Ciaponi aucun air) et mettra tout le monde fection de Valer Sabadus nous prive national de
(Malcolm), Chœur de Podlachie, d’accord. d’un Anastasio (ici la solide Silke Leeds en sep-
Europa Galante, Fabio Biondi. 1724 : Vivaldi le malin répond au Gäng) suffisamment caractérisé pour tembre 2018,
Glossa (2 CD). Ø 2017. TT : 2 h 05’. cahier des charges précis qui lui était le distinguer dans les récitatifs l’Américain Eric
TECHNIQUE : 3/5 imposé à Rome par le théâtre Ca- d’Arianna et même du traître Aman- Lu mettait ses pas dans ceux de glo-
ais comment pranica. Il retaille pour un plateau zio. Qu’importe, Giustino, l’un des rieux prédécesseurs : Rafael Orozco,
pareil concert uniquement masculin cette histoire meilleurs opéras de Vivaldi, a trouvé Radu Lupu, Murray Perahia, Michel
peut-il devenir magico-féerico-spectaculaire, basée sa référence. Dalberto, Artur Pizarro, Sunwook
CD ? Comment sur un vieux livret (1683) de Bere- oger-Claude Travers Kim en ont, entre autres impétrants,
ose-t-on mettre gan utilisé par Legrenzi, révisé par remporté le premier prix. Et l’on ne
sur le marché un Pariati pour Albinoni en 1711 et qui dit rien de la liste des deuxième et
Macbeth dont la Lady est si mau- sera repris en 1737 par Handel. Gius- troisième prix, où se relèvent les
vaise ? Jadis beau mezzo, à la limite tino illustre l’équilibre dramatique noms de Vladimir Krainev, Viktoria
du soprano dramatique, Nadja Mi-
chael est à peine l’ombre d’elle-
entre la vieille langue vénitienne et
celle issue de la réforme arcadienne,
R ÉCI TA L S Postnikova, Mitsuko Uchida, Georges
Pludermacher, Andras Schiff, Seve-
même, chantant, ou plutôt ululant avec une pincée d’idiome napoli- rin von Eckardstein, Pascal Devoyon
faux du début à la fin, rebelle à la tain dernier-cri. Le talent de Dan- ou encore Eric Le Sage !
moindre vocalise. On ne sait trop tone est d’avoir lié la sauce intelli- A presque vingt et un ans, cet an-
s’il faut rire ou pleurer. Rien ne peut gemment. L’orchestre est soyeux, ERIC LU cien étudiant du Conservatoire de
sauver ça, ni le Macbeth très hon- la lecture des airs élégante et lim- PIANO Boston et du Curtis Institute de Phi-
nête de Giovanni Meoni, ni le bon pide. Tout avance sans césure, avec Y Y Y Y CHOPIN : Ballade no 4. ladelphie, qui se perfectionne au-
Macduff de Guseppe Valentino des récitatifs accompagnés par un Sonate no 2 « Funèbre ». près de Dang Thai Son, est déjà un
Buzza – Fabrizio Beggi campe un continuo d’une précision au cordeau. BEETHOVEN : Concerto vétéran des concours. Comment
Banco un peu trop vert. La direc- Ecoutez par exemple (CD 1, plage pour piano no 4. joue-t-il ? On ne tardera pas à le
tion souvent expéditive de Fabio 26) cet échange furieux, expressif, Eric Lu (piano), savoir en long en large et en travers
Biondi n’a guère à voir avec les vécu entre Vitaliano et Arianna ! Hallé Orchestra, Edward Gardner. car c’est le prestigieux bureau As-
effrois shakespeariens et le roman- Dantone invente des transitions de Warner. Ø 2018. TT : 1 h 02’. konas Holt qui gère désormais sa
tisme du premier Verdi. Dommage trompettes pour les scènes solen- TECHNIQUE : 3,5/5 carrière. L’album édité par Warner
pour le chœur polonais. Dommage nelles, ose faire grogner l’ours, rugir
pour la version florentine de 1847 le monstre, et compose même (gé-
– très bienvenue dans le cadre du niale trouvaille !) sur un extraordi-
festival « Chopin et son époque ». naire ostinato l’arioso de Giustino
Mais on la connaissait déjà, notam- « Misero e bencolui » (I, 4) figurant
ment par Marco Guidarini à Mar- le pas du laboureur suivant lourde-
tina Franca (Dynamic). Rideau. ment le sillon.
idier Van Moere Surtout, Dantone guide ses inter-
prètes en mentor expérimenté.
ANTONIO VIVALDI Delphine Galou campe un Giustino
1678-1741 idéal. Savourez son hypnotique
Y Y Y Y Y Giustino RV 717. « Bel riposo de’ mortali » (I, 4) figu-
Delphine Galou (Giustino), rant le sommeil profond habité par
Silke Gäng (Anastasio), les immortels, que colorent haut-
Veronica Cangemi (Leocasta), bois et flûtes à bec, avec arpèges
Emöke Barath (Arianna), de théorbe sur pédale de basses.
riana

Emiliano Gonzalez Toro (Vitaliano), Un modèle, comme l’Arianna d’Em-


Alessandro Giangrande (Polidarte/ öke Barath, d’une délicatesse va-
a

Andronico), Ariana Vendittelli poreuse et sensuelle dans « Mio


utio

(Amanzio), Accademia Bizantina, dolce amato sposo » (I, 14) et aux


Ar

Ottavio Dantone. diminutions divines dans « Per noi


suave e bella » (II, 5). Veronica Can-
a

Naïve (3 CD). Ø 2017. TT : 3 h 06’.


TECHNIQUE : 4,5/5 gemi, Leocasta étonnamment dis-
Giustino n’était crète, a l’ingénuité un peu futile
connu que par la qui sied à « Nacque al bosco » (I, 6).
séduisante ver- Emiliano Gonzalez Toro confère au
sion d’Alan Cur- barbare Vitaliano des ornements
tis, drastique- conquérants et une assurance vi-
ment écourtée rile, qui le différencient vocalement Distributeur des marques : Apertura - Audience
de douze airs (Virgin, 2001), et par de la rudesse de Polidarte, alias Chord Câbles - CH Precision - Densen - Dr Feickert
l’intégrale d’Esteban Velardi (Bon- Alessandro Giangrande, l’autre té- Edwards Audio - Epos - Exposure
giovanni, 2001), desservie par une nor – qui ose endosser également, www.pi-music.fr // contact@pi-music.fr // 06 63 75 05 64
révision arbitraire et un plateau mo- en registre de fausset, le rôle d’An- PA de l’Oseraye – 2 avenue du Cœur de l’Ouest – 44390 PUCEUL
deste. Voici Ottavio Dantone, qui dronico travesti en Flora.

I 115
Récitals

réunit des pièces captées lors des de mai 1968 souffle avec quelques tchèques avec un peu moins de bon- Viktoria Postnikova (piano).
différentes épreuves du concours. mois d’avance, elle sentira vite que heur. Il faut dire que si la Sérénade First Hand Records.
C’est un quasi sans fautes, qui valide les choses s’organisent… Si la dé- de Dvorak et la Suite du jeune Ja- Ø 2017. TT : 1 h 02’.
le talent… du jury. sertion menaçait, lui prendre dou- nacek partagent une même inspi- TECHNIQUE : 3,5/5
Splendide Opus 52 de Chopin ! Le cement la main (sans appuyer !) et ration romantique, Robert Forés écouvrir coup
balancement du 6/8 va de pair avec ne la lâcher qu’au début du second Veses les découpe au laser. Le soin sur coup trois so-
une attention à la sonorité, aux tran- mouvement (« Ô King ») dont la dou- du travail collectif ne compense pas nates, dont deux
sitions en fondu enchaîné qui la ca- ceur envoûtante vous vaudra un une forme de désincarnation. inédites, voilà
ractérisent, cela sans l’ombre d’un sourire convaincu. Pas plus de courbes que de vibrato qui n’est pas
chichi : Lu se hisse au niveau des Mais gare au contraste brutal du dans l’Opus 22 du Bohémien, où la courant. La plus
grandes interprétations de la Bal- troisième mouvement où Mahler, direction dégraissée jusqu’à l’os captivante est celle de Vassili Net-
lade no 4. Sa Sonate « Funèbre » est Debussy, Strauss, Ravel et tant s’autorise heureusement quelques chaïev (1895-1956), totalement in-
sans doute moins fulgurante. Il ef- d’autres s’enlacent ou se bousculent. tendres soupirs dans le Moderato. connu en dehors du cercle musical
fectue la reprise du premier mou- Des clins d’œil complices aux pas- La valse, avare de rebond, et le sche- russe. Conçu en 1928, cet Opus 12
vement en partant du « Grave » et sages de la Symphonie « Résurrec- rzo, mené à toute berzingue, offrent dévoile une personnalité forte et
non du « Doppio movimento », une tion », du Rosenkavalier ou de la aussi quelques subtiles nuances. une écriture originale, tant sur le
mode qui gagne des adeptes sans « Pastorale » restent un sauf-conduit Mais il faut attendre les dégradés plan harmonique que rythmique,
aucune explication réellement dé- pour passer le cap. L’adagio fait clai- du Larghetto pour que s’instaure annonçant souvent Prokofiev.
terminante. Eric Lu la joue très bien, rement pendant au précédent (« Ô une véritable atmosphère. Nikolaï Miaskovski (1881-1950) pour-
là encore sans maniérismes, irrépro- King ») : laissez traîner votre main, Côté Morave, les robustes unissons tant plusieurs fois décoré du Prix
chable… jusqu’au début du finale on la prendra, et si le finale vous qui ouvrent le Moderato initial au- Staline, subit une censure sévère.
– un peu lourd et insistant. vaut quelques pressions réflexes, gurent d’une lecture plutôt sombre Surtout réputé pour sa production
Le Concerto no 4 de Beethoven est pas d’alarme : c’est gagné ! Vous – exception faite du premier Adagio symphonique considérable et pour
accompagné par un Edward Gard- entendrez bientôt dire que c’est un à trois voix (violons I et II, alto), où une série de treize quatuors à
ner dynamique, à l’écoute de son chef-d’œuvre car, étant de son l’on croit un instant entrevoir le pré- cordes, son unique sonate pour vio-
soliste, mais à la tête de la forma- temps, il est encore du nôtre. lude de Lohengrin, et de l’Andante lon et piano fut dédiée au premier
tion assez modeste qu’est le Hallé Et les Notations de Boulez ? Apho- con moto, juste aimable. Le ciel res- violon du Quatuor Beethoven, Dmi-
Orchestra… Pour une exécution de rismes pour piano de jeunesse (1945) tera aussi bas dans le Presto que tri Tsyganov, mais créée en 1947
concours, on notera la prise de rhabillés de neuf par le Loup devenu dans l’Andante conclusif. Bref, les par David Oïstrakh et Lev Oborine.
risque du soliste, son engagement Berger et qui sonnent avec une plé- archets clermontois forcent le res- Tombée dans un oubli total, cette
physique et spirituel, la pertinence nitude acoustique rare dans le do- pect, mais ne marquent aucune des page tardive pourtant fort mélo-
de ses tempos, l’allure plutôt maine de la musique atonale ; le deux partitions comme les forma- dieuse reçoit ici son premier enre-
conquérante de ses premier et troi- recours constant et discret aux per- tions dirigées jadis par Josef Vlach, gistrement officiel. Après un Alle-
sième mouvements, ainsi que l’in- cussions résonantes y contribue. meneur plus parlant que le chef gro mélancolique, le second
tériorité du deuxième, dont l’inten- Belle musique magistralement do- espagnol (Supraphon). mouvement varie son thème en
sité est soutenue sous les accords minée par tous les pupitres du Le complément aidera à classer le douze figures pittoresques, tour à
impitoyables de l’orchestre. Beaux Seattle Symphony, ces Notations disque : composé en un éclair au tour sensuelles et virtuoses.
débuts. lain Lompech souffrent seulement d’être prises printemps 1932, le Sextuor H 224 Vissarion Chébaline (1902-1963), qui
entre deux titres qui chatouillent de Martinu décroche le prestigieux fut élève de Miaskovski puis direc-
LUDOVIC MORLOT davantage l’imagination. prix Sprague-Coolidge, qui lui vaut teur du Conservatoire de Moscou,
CHEF D’ORCHESTRE La Valse (dont on évoquera, comme une création à Washington l’année eut aussi à subir les purges antifor-
Y Y Y Y Y BERIO : Sinfonia. en passant, l’abstraction et l’hyper- suivante. Même sans les inimitables malistes. Son catalogue de musique
BOULEZ : Notations I à IV. modernité) ne bouleversera pas la parfums des Solistes de chambre de chambre, riche de neuf quatuors
RAVEL : La Valse. discographie mais, bien menée par tchèques (Supraphon), les Auver- à cordes et plusieurs trios, compte
Seattle Symphony. Ludovic Morlot, sensuelle et inquié- gnats donnent tout son nerf à la une seule sonate pour violon et
SSM. Ø 2013-2016. TT : 59’. tante, elle clôt en beauté ce disque- transcription pour orchestre à cordes, piano, de 1958. Les quatre mouve-
TECHNIQUE : 4/5 concert idéal. Gérard Condé proche de la symphonie de chambre ments, révélant une nette filiation
nutile de tresser – écoutez les montées de sève de esthétique avec son maître, peinent
des louanges au ORCHESTRE D’AUVERGNE l’Allegro poco moderato. Dommage à captiver durablement malgré un
Seattle Sym- Y Y Y Y DVORAK : Sérénade. que l’Andantino, trop rapide et pas scherzo enjoué et un finale aux in-
phony et à Ludo- JANACEK : Suite pour orchestre assez lyrique, amoindrisse le fluences populaires.
vic Morlot qui le à cordes. MARTINU : Sextuor contraste avec l’Allegro scherzando Sur les traces du duo formé autre-
dirige depuis (arr. pour orchestre à cordes). qu’il enchâsse. Abordé à un tempo fois par Dmitri Sitkovetski et Bella
2011, ils en ont reçu tout leur saoul. Roberto Forés Veses (direction). plus raisonnable quoique toujours Davidovich, Sasha Rozhdestvensky
Le vrai problème de ce disque est Aparté. Ø 2018. TT : 1 h 03’. énergique dans le trait, le finale, plein et sa mère Viktoria Postnikova offrent
d’ordre financier, car il faut en ache- TECHNIQUE : 3/5 de caractère(s), brille en revanche à ces trois pages leur première oc-
ter deux exemplaires : l’un pour se près le doublé de tous ses feux. Nicolas Derny casion de sortir de l’indifférence,
faire plaisir, l’autre pour offrir à une Tchaïkovski-Si- sans qu’il leur soit toutefois possible
personne proche qui a le tort de belius qui avait SASHA ROZHDESTVENSKY d’en dissimuler les faiblesses d’écri-
croire que la musique s’est arrêtée enchanté Chris- VIOLON ture. Par une lecture sincère et com-
avec Mahler sinon avec Brahms. Sur- tophe Huss (Cinq Y Y Y Y MIASKOVSKI : Sonate plice, dans un climat permanent de
prise, un peu déroutée par le brui- Diapason, cf. pour violon et piano op. 70. sérénité, ils nous guident avec esprit
tisme euphonique qui ouvre la Sin- o 
n 655), les cordes de l’Orchestre CHÉBALINE : Sonate op. 51 no 1. loin des sentiers battus.
fonia de Luciano Berio, où l’esprit d’Auvergne pérégrinent en terres NETCHAÏEV : Sonate op. 12. ean-Michel Molkhou

116 I
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QUATUOR AKILONE a nuit et ses sor- présence de l’artiste sur scène, sa attendue. L’œuvre est décidément
Y Y Y Y HAYDN : Quatuor op. 20 tilèges : le pro- technique phénoménale et son abat- difficile à habiter d’un bout à l’autre,
no 2. MOZART : KV 387. gramme judi- tage rendent ses apparitions pré- et autrement plus délicate que les
SCHUBERT : Quartettsatz D 703. cieux du pianiste cieuses ; au disque, la magie opère deux précédentes «  sonates de
Mirare. Ø 2017. TT : 1 h 08’. hongrois augu- moins. D’autant que l’éditeur a beau guerre » du compositeur – la ten-
TECHNIQUE : 3/5 rait une réussite. nous assurer qu’il s’agit d’une cap- sion que son créateur Emil Guilels
auréates du Des Abends, le premier des Fanta- tation live à la Philharmonie de Ber- (Melodiya) y imprime reste unique
Concours inter- siestücke op. 12 de Schumann, cha- lin, on n’entend pas le moindre bruit à ce jour. Bertrand Boissard
national de Bor- touille agréablement l’oreille. La de salle, hormis les applaudisse-
deaux 2016, où réverbération généreuse (signature ments de la fin, comme plaqués. WILLIAM YOUN
elles s’étaient il- ECM) participe de cette belle at- Aucun bis non plus – les six offerts PIANO
lustrées notam- mosphère et ne nuit pas à Auf- par Yuja Wang à Paris avaient mis Y Y Y Y SCHUMANN : Humoreske
ment par un splendide Quatuor no 6 schwung, qu’on aurait cependant le public en transe. Difficile dans op. 20. SCHUBERT : Valses
de Bartok (cf. no  647), les jeunes aimé plus « fauve ». Hélas, malgré ces conditions de transmettre l’in- sentimentales D 779 (sélection).
Françaises du Quatuor Akilone af- la chaleur et la relative opulence de tensité propre d’un concert. Trauerwalzer D 365/2.
fichent, comme premier album, un ce piano, le caractère rustique de S’il fallait critiquer les seules pistes SCHUBERT/LISZT : Auf dem
triptyque viennois. Grillen et la fièvre d’In der Nacht se Scriabine et Ligeti, l’album mérite- Wasser zu singen. Ständchen.
Est-ce une affaire de prise de son ? perdent en route. rait un Diapason d’or. La Sonate LISZT : Soirées de Vienne.
Dès le quatuor de Haydn, les ac- Gaspard de la nuit chagrine par son no 10 d’abord, chuchotée comme C. SCHUMANN/LISZT : Geheimes
cents, les contrastes se montrent, égalité sonore parfois déficiente, si quelque secret sur les origines Flüstern hier und dort. Ich hab’
d’une dureté et parfois d’une agres- son chant irrégulier, certains détails de l’univers nous était confié, puis in deinem Auge. C. SCHUMANN :
sivité incongrues. Aigus pointus, mal ajustés (Ondine). Et comment secouée de salves de trémolos dans Scherzo op. 14. ZEMLINSKY :
inflexions anguleuses, étoffe claire un Gibet est-il en mesure, dans son le haut du clavier, telle l’attaque Albumblatt.
mais sans velours… difficile, dans état, de se permettre autant de d’une escouade de frelons. Portée Sony. Ø 2017. TT : 1 h 08’.
ces conditions, d’apprécier la conver- manières ? Notes ressortant de fa- avec une aisance invraisemblable, TECHNIQUE : 3,5/5
sation intense et attentive entre les çon incongrue, petits décalages avec une joie solaire, cette Sonate e pianiste coréen
instruments, et la fantaisie que les dans le génial épisode médian : le « Les Insectes » devient un scherzo William Youn, dé-
interprètes ont su lire dans cette chef-d’œuvre de Ravel ne s’accom- fantastique, une danse des sylphes couvert en Eu-
œuvre splendide. Nous voilà loin mode pas de fanfreluches. Scarbo, cristalline. rope par son in-
du sens de la couleur qui nous en- lesté de passages épais (4’ 44’’), Passer du compositeur russe à Ligeti té g r a l e d e s
chantait à Bordeaux. affublé de résonances métalliques se révèle une riche idée : chez les sonates de Mo-
L’expansivité chaleureuse et l’ardeur (5’ 57’’), n’apporte rien à une dis- deux l’infiniment petit, les grouille- zart parue chez Oehms, arrive chez
du Sol majeur de Mozart éclatent cographie richissime. On ne saurait ments, les chocs d’atomes créent Sony avec un récital-hommage à la
sous les archets des Akilone, moins s’attaquer au monstre pianistique des mondes sonores inouïs. Parmi ville de Vienne. Le tableau s’ouvre
sensibles à ses ombres comme à en toute impunité. les trois Etudes piochées dans celles avec l’Humoreske que Robert Schu-
ses angoisses. Là encore, leur vision Mieux venu, En plein air de Bartok créateur hongrois (le tout premier mann écrivit en 1839 dans la cité
enlevée, dynamique, pâtit de sono- ne peut rivaliser avec les interpré- album de Wang en comportait deux des Habsbourg. Sans accentuer outre
rités souvent ingrates. C’est d’autant tations de Kovacevich, Kocsis ou, autres), Désordre, ce kaléidoscope mesure les sautes d’humeur de cette
plus regrettable qu’ils ont trouvé récemment, Tiberghien, que ce soit hypnotique, stupéfie particulière- fresque intime, Youn en restitue l’ur-
les points d’équilibre de l’architec- dans les rébus énigmatiques des ment. Il est réconfortant qu’une pia- gence, la nostalgie et la joie, avec
ture – le KV 387 est particulièrement Musiques nocturnes ou les glapis- niste de cette stature et de cette une sonorité dense et pleine de re-
délicat à cet égard, comme l’attes- sements, à vous faire dresser les aura mette à son répertoire ces lief. Ce sont toutefois les raretés du
tait notre discographie comparée cheveux sur la tête, de La Chasse pages majeures. programme qui attirent d’abord
(cf. no 665). La foisonnante polypho- finale. ertrand Boissard Le reste me laisse plus partagé. l’attention : les deux mélodies de
nie du Molto Allegro final, à peine Rachmaninov séduit par ses teintes Clara Schumann transcrites par Liszt
contredite par le surgissement d’un YUJA WANG chaudes (basses profondes, sono- (et notamment le tendre et très
thème bouffe, s’exprime avec déli- PIANO rité ancrée dans le bas du clavier), brahmsien Geheimes Flüstern, « chu-
catesse et élégance ; les passages Y Y Y Y Y « The Berlin Recital ». son ton direct et dénué d’afféterie, chotements secrets »), ainsi que la
périlleux sont excellents. Le trip- RACHMANINOV : Préludes mais j’aurais apprécié une nostalgie Feuille d’album hésitante que
tyque se referme sur le Quartettsatz op. 23 no 5 et op. 32 no 10. plus prégnante dans le passage cen- Zemlinsky (natif de Vienne) écrivit à
D 703 en ut mineur de Schubert, Etudes-Tableaux op. 39 no 1 et tral du Prélude op. 23 no  5 et un vingt-quatre ans. Grâce à une belle
bien construit lui aussi, mais sans op. 33 no 3. SCRIABINE : Sonate pinacle plus explosif dans l’Etude- sensibilité et à une forme d’aban-
le relief dramatique et le nerf qui no 10. LIGETI : Etudes nos 1, 3 et Tableau op. 39 no 1 (les deux der- don maîtrisé, le pianiste dévoile tout
nous saisissent dans les plus grandes 9. PROKOFIEV : Sonate no 8. niers accords manquent aussi de le charme de ces trois bijoux. S’il
versions. Patrick Szersnovicz DG. Ø 2018. TT : 1 h 05’. force et de grandeur). sait également se montrer fougueux
TECHNIQUE : 3/5 Superbe quant au contrôle des dans l’ardent Scherzo de Clara Schu-
DENES VARJON yant entendu, masses sonores et à l’effervescence mann, il est possible d’affronter ce
PIANO à la Philharmo- des moments agités, la Sonate no 8 bouillonnement musical avec plus
Y Y Y « De la nuit ». nie de Paris, la de Prokofiev peine à soutenir l’inté- encore d’inventivité – une vertu dont
SCHUMANN : Fantasiestücke pianiste chinoise rêt dans les passages en creux des la relative absence sera également
op. 12. RAVEL : Gaspard dans ce même premier et deuxième mouvements, le point faible de Auf dem Wasser
de la nuit. BARTOK : En plein air. programme, je ce dernier pris trop lentement. Les zu singen, très retenu. Pour autant,
ECM. Ø 2016. TT : 1 h 06’. ne retrouve pas complètement ici ultimes mesures (de délirantes notes dans sa sélection des Valses senti-
TECHNIQUE : 4/5 mon enthousiasme d’alors. La répétées) n’ont pas la folie mentales, Youn colore brillamment,

118 I
mais toujours avec goût, les aimables triomphe dans la sarabande La D’Au-
mélodies du recueil. Au final, on tient bonne ; confiée aux deux violes,
là un disque attachant, qui réserve elle atteint une densité hallucinante
plusieurs bonnes surprises et per- et vaut à elle seule l’écoute du
met de mieux connaître un pianiste disque. L’haletant et quasi cauche-
prometteur. Jérôme Bastianelli mardesque Carillon de Passy forme
un duo de choc avec un tambourin
LES DÉFIS DE MONSIEUR Latour qui n’a rien du pastel mais
FORQUERAY assume ses coups d’archets francs.
Y Y Y Y Œuvres de Forqueray, On en redemande.
Mascitti, Corelli, Leclair. Toutefois, le parti pris d’un Forque-
Lucile Boulanger (basse de viole), ray à l’italienne, éclairé par un geste
Pierre Gallon (clavecin), chantant et retenu, dessert certains
Claire Gautrot (basse de viole), mouvements (les allemandes de
Romain Falik (théorbe). Mascitti et de Leclair, par exemple)
HM. Ø 2018. TT : 1 h 16’. et plusieurs pièces de Forqueray.
TECHNIQUE : 3,5/5 Un tempo un rien traînant (négli-
ntoine Forque- geant l’indication « vivement et mar-
ray ne cesse dé- qué ») n’aide pas La Marella à trou-
cidément de fas- ver son caractère, privée d’une partie
ciner. Après la de sa substance par manque d’ex-
somme en plosivité. La grande chaconne La
quatre CD réali- Morangis de Jean-Baptiste Forque-
sée par la claveciniste Michèle Dé- ray est à l’image du tout  : une
vérité et la violiste Kaori Uemura fresque où abondent les détails tou-
(HM, cf. no 665), Lucile Boulanger chants mais dont on ne parvient pas
s’émancipe (partiellement) de la fi- toujours à saisir toute la cohérence.
gure du compositeur pour imaginer oïc Chahine
celle de l’interprète. Que jouait ce
virtuose, nommé musicien ordinaire MICHELANGELO’S
de la Chambre du roi Louis XIV en MADRIGALS
1689, dont nous ne connaissons (à Y Œuvres de Tromboncino,
peu de chose près) que le livre pos- Dalza, Pesenti, Dall’Aquila, Cara,
thume de 1747 ? Des témoignages Milano, Scotto et anonymes.
nous apprennent qu’il s’emparait Kate Macoboy (soprano),
de sonates pour violon : « Jamais Robert Meunier (luth).
homme au monde n’avait joué d’un Etcetera. Ø 2017. TT : 57’.
aussi grand goût, aussi pur, aussi TECHNIQUE : 3/5
correct, les Sonates de M. Michel ectifions ! Ces
[Michele Mascitti] que Forqueray le mises en mu-
père. » siques de
Lucile Boulanger et ses comparses poèmes divers
ont pris le parti de suivre cette voie, (d e M i c h e l -
à distance du caractère ombrageux Ange, mais aussi
décrit par ses contemporains et de Pétrarque, Sanzzaro et autres)
maudit par sa pauvre famille. Le ne sont pas des madrigaux, mais
« démon » Forqueray attendra : tout des frottole : un genre plus ancien
exalte ici la ligne claire. Soutenue (en vogue à la fin du XVe siècle), plus
par un continuo savamment pesé, humble, à l’écriture polyphonique
cette élégance expressive fait les volontairement peu complexe, et
délices des mouvements lents, à de forme strophique (une même
commencer par l’envoûtant Adagio musique se répète strophe après
initial de Mascitti. Dans son équi- strophe). Alors que l’Italie est en-
valent chez Corelli (d’après une trans- core dominée par l’esthétique des
cription française de l’époque), la musiciens franco-flamands (procla-
soliste soigne la complicité avec la mée ars perfecta par les théoriciens
deuxième viole de Claire Gautrot ; septentrionaux), ces frottole si-
l’Adagio central de la Sonate III de- gnalent l’émergence d’une nouvelle
vient, en revanche, une pièce pour sensibilité poético-musicale
viole seule, le résultat est un peu
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autochtone, ouvrant la voie à la re- L’oreille de Zur- du lot : le Dies irae à cinq voix et près sa « Poe-
naissance du madrigal au Cinque- baran » s’ornait quatre instruments de Zamponi, et ticall Musicke »
cento. Ce vaste répertoire, aussi d’un Diapason l’In illo tempore en double chœur (Zig-Zag Terri-
subtil que délicat, a fait l’objet de d’or. Celle de de Soriano, aux beaux développe- toires, 2009) où
mémorables gravures par le passé, Van Loon ments concertants, sont les seuls la musique de
en premier lieu l’inoubliable récital (ca.  1581-1649) moments mémorables d’un album Tobias Hume
de Roberta Invernizzi (« Non è tempo restera nue. Si la diversité et l’éclec- qui n’ajoute rien à la gloire du Huel- croisait celle du contemporain Eric
d’aspettare », Stradivarius, Diapa- tisme sont souvent gages d’une gas Ensemble. Denis Morrier Fischer, Marianne Muller fait à nou-
son d’or), mais aussi l’anthologie agréable soirée au concert, ils de- veau se rencontrer l’Angleterre éli-
plus récente du Modena Consort viennent rarement les qualités fon- PARTITE MODENESI sabéthaine et le bel aujourd’hui. Le
(Pan Classics), sans oublier les pé- damentales d’un programme dis- Y Y Y « Musique pour basse duo qu’elle forme avec l’accordéo-
pites autrefois offertes par les cographique, appelé à être écouté de violon à la Cour de François II niste Vincent Lhermet relit Dowland,
contre-ténors Kevin Smith (Hype- et réécouté. Pour évoquer les di- de Modène ». Cantates de Gaffi et Gibbons, Bull, Hume… La lettre
rion) et Giuseppe Zambon verses « sphères musicales » que Scarlatti. Pièces instrumentales musicale est relativement respec-
(Edelweiss). Ce duo canadien pro- ce peintre caravagesque, rival de de Kapsberger, Colombi, Vitali, tée ; l’accordéon s’empare de la
pose une interprétation certes en- Rubens, aurait côtoyées dans sa ville Degli Antonii, Giannotti. partie du luth pour accompagner
gagée, mais peu convaincante. Dé- de Bruxelles et lors de ses séjours Maximiliano Segura Sanchez la viole dans certains ayres célèbres,
sireux d’introduire « des nuances à Rome, Paul Van Nevel mêle har- (violoncelle et basse de violon), ou échange avec la viole en pizzi-
et des subtilités non consignées sur diment le profane et le sacré, les Cristina Grifone (soprano), cato dans Shall I sue ; dans les pièces
papier » et de souligner « les accents répertoires italiens, flamands, espa- Cappella Estense. pour consort ou pour clavier, les
[..] sur certains mots », ils multiplient gnols, insérant jusqu’à la berceuse Passacaille. Ø 2016. TT : 1 h 08’. voix sont réparties entre les deux
les effets, hélas aussi douteux française d’un compositeur anglais TECHNIQUE : 2/5 instruments.
qu’inefficaces. Les notes tenues de voyageur (Le Bel Ange du Ciel de n devrait se ré- On s’étonne que l’association fonc-
la soprano (à la vocalisation souple Peter Philips). jouir d’un disque tionne si bien. Le soufflet de l’accor-
mais au timbre ingrat) sont systé- Diversité, disions-nous ? Parado- dédié à la mu- déon répondant à l’archet de la viole,
matiquement poussées. Sa diction xalement, l’interprétation unit l’en- sique composée Muller et Lhermet affichent une effi-
est si outrageusement accentuée semble dans une peinture sonore au XVII e siècle cace complicité (beaux échanges
qu’elle tient de la parodie. Les vers peu contrastée, manquant de pas- pour la cour dans Touch me sweetely) au fil de
(Mal un muta de Marchetto Cara), sion, bien éloignée du chaud chia- d’Este à Modène – un centre qui a ces humors dont ils visitent toutes
voire les mots (Per dolor mi bagno roscuro de son modèle. Deux frag- su profiter des courants les plus di- les gradations (Can she excuse my
de Bartolomeo Tromboncino), sont ments de messes polyphoniques, vers pour arriver à une expression wrongs). Celles de la mélancolie no-
envahis par des respirations intem- l’une de Ghersem et l’autre de So- d’une richesse et d’un raffinement tamment, tantôt versatile (What
pestives et d’effets de suspiratio riano, sont ainsi confrontés, mais ils exceptionnels. Original, le pro- greater grief), tantôt asthénique (In
languissants et vulgaires (Aimè ch’io relèvent d’un même stile antico. gramme se focalise sur le répertoire darkness let me dwell).
moro de Michele Pesenti). L’insup- Quant aux motets latins d’Anerio, pour basse de violon et violoncelle, Avouerons-nous que l’accordéon,
portable interprétation du célèbre Soriano et Philips, ils se confondent au travers de pièces instrumentales même avec tout le talent de Lher-
Zephiro spira de Tromboncino ré- avec les deux madrigaux à cinq voix et de deux cantates signées par des met, paraît quelquefois hors de pro-
vèle leur méconnaissance des règles de Marenzio et Mazzocchi, dans une plumes aussi inspirées que celles de pos  ? Goodnighte de John Bull
fondamentales du contrepoint re- même lecture harmonieuse aux al- Scarlatti, Degli Antonii et Vitali. Mais donne ici l’impression d’une chan-
naissant : la chanteuse omet d’ajou- lures compassées. Les colorations pour défendre un tel projet, il faut sonnette un rien sirupeuse, et la Gal-
ter les diesis accidentels normale- sont systématiques : style ancien a s’en donner les moyens… Si aux vio- liard a 3 troque sa noblesse contre
ment attendus aux cadences cappella versus stile moderno avec loncelle et basse de violon, Maxi- une certaine goguenardise (sans
(« règles de proximité »), créant une instruments (violes, violons et virgi- miliano Segura Sanchez a indénia- gagner au change). Ailleurs (And I
mélodie aux tournures modales ana- nal « à la mode Huelgas », et comme blement de belles qualités et du as well as Thou), en particulier quand
chroniques ! Robert Meunier, dont d’habitude flûtes à bec, envahissantes caractère, comme Panos Iliopoulos l’accordéon occupe trop le devant
le jeu n’est pas exempt de raideur, en doublure de soprano dans le mo- aux claviers, on sent que tout cela de la scène, le propos peut sembler
a beau se déclarer en quête d’une tet Hodie nobis de Philips et le ma- manque de direction et de répéti- anecdotique. Des deux pages
rhétorique musicale « plus proche drigal Chiudeste i lumi de Mazzocchi). tions. D’importants problèmes d’en- contemporaines, on retient surtout
du discours émotionnel ». Le résul- Nous retrouvons, dans le cahier de semble, d’élan, de justesse sont Lully Lullay de Philippe Hersant, dont
tat s’avère contraire, tant les arti- recettes faciles de Van Nevel, les moins voilés qu’alourdis par la prise la délicatesse se coule assez bien
fices du duo paraissent ici grossiers, progressions strophiques partant de son trop réverbérée. Et l’émis- au milieu des pièces anciennes an-
peu naturels et rebutants. d’un verset soliste jusqu’à une sion incertaine de la soprano met glaises. L’écriture exploite habile-
enis Morrier conclusion en tutti vocal amplifié sérieusement en péril les « fiamme » ment les spécificités des deux ins-
par les instruments, en passant par scarlatiennes. Olivier Fourés truments, dont l’album célèbre les
L’OREILLE divers épisodes confiés à des pu- noces inédites. Loïc Chahine
DE THEODOR VAN LOON pitres ou au chœur entier. Le Quando POETICALL HUMORS
Y Y Y « Le premier caravagesque miro il bel volto de Quagliati, des- Y Y Y Y Œuvres de Hume, SAN MARCO DI VENEZIA,
flamand ». Œuvres de Soriano, servi par une intonation disgracieuse, Dowland, Gibbons, East, Bull, THE GOLDEN AGE
Quagliati, Marenzio, Mazzocchi, n’y gagne vraiment rien. Les solistes Tidrow et Hersant. Y Y Y Y Y Œuvres de Bassano,
Ghersem, Zamponi, Rimonte, sont pour la plupart peu convain- Les inAttendus : Marianne A. et G. Gabrieli, Merulo.
Anerio, Philips, Kempis. cants : la soprano et le ténor riva- Muller, (viole de gambe), Les Traversées Baroques,
Helgas Ensemble, Paul Van Nevel. lisent de maigreur et d’aigreur dans Vincent Lhermet (accordéon). Etienne Meyer.
Cypres. Ø 2018. TT : 1 h 06’. l’Ad te suspiro de Kempis. HM. Ø 2017. TT : 1 h 02’. Accent. Ø 2017. TT : 1 h 11’.
TECHNIQUE : 3/5 Deux heureuses découvertes sortent TECHNIQUE : 4/5 TECHNIQUE : 4,5/5

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SPLENDOR DA CIEL Autant de splendeurs inconnues sur lesquelles Sibyllarum. VON BINGEN :
« Musique redécouverte d’un La Morra appose sa griffe après quarante ans O pastor animarum.
manuscrit florentin du Trecento ». dignes d’un polar historique ou d’une enquête Las Trinitati. TYMOCZKO :
Chansons et motets de Jacopo de Pénélope, la pimpante héroïne d’Adrien Prophetiae Sibyllarum.
da Bologna, Giovanni da Cascia, Goetz. E. COLE : I saw you under
Paolo da Firenze, Giovanni L’histoire commence à Florence à l’orée des the fig tree.
Mazzuoli, Piero Mazzuoli, Hubertus de Salinis, années 1980. Les chercheurs trouvent dans Gallicantus, Gabriel Crouch.
Antonio Zacara da Teramo et anonymes. les archives capitulaires de l’église San Lorenzo Signum. Ø 2016. TT : 53’.
La Morra, Corina Marti & Michal Gondko. un curieux registre foncier, fin XVe siècle/début TECHNIQUE : 4/5
Ramée. Ø 2018. TT : 1 h 03’. XVIe. Par endroits, apparaissent quelques signes e collectif mas-
TECHNIQUE : 5/5 musicaux estompés. Pas de doute, il s’agit culin de Gabriel
Enregistré par Rainer Arndt en mai 2018, à l’église d’un palimpseste : le parchemin d’un premier Crouch a déjà
St. Leodegar de Möhlin (Suisse). Une acoustique manuscrit (coûteux, à l’époque) a été gratté, gratifié Lassus
subtilement réverbérée et parfaitement adéquate effacé afin d’être recyclé. Hélas, le manuscrit d’une très belle
pour des combinaisons légères de voix et
musical original se dérobe aux ultraviolets. version des La-
d’instruments médiévaux (clavicimbalum, organetto,
luth, flûte à bec et violon). Superbe définition Les numérisations en haute définition et les grime di San Pietro (Cinq Diapason),
des timbres. logiciels de traitement d’images des années et s’est fait remarquer par des pro-

A
2000 n’y changeront pas grand-chose. Cette grammes savamment élaborés,


piè del monte, un madrigal virtuose copieuse anthologie de plus de deux cents « Dialogues of Sorrow » en 2011,
de Giovanni Mazzuoli dans le plus œuvres au tournant du Quattrocento serait « The Word unspoken » explorant
pur style italien : une soprano, à jamais perdue si une technique de pointe Byrd et Da Monte en 2012. Les deux
soutenue par une claire voix de d’imagerie multispectrale ne les avait fait démarches sont cette fois associées.
ténor, déploie des mélismes exaltés. Lasso apparaître en 2013 ! Les clichés de l’université Au socle méditerranéen des douze
dolente, une longue ballata de Hambourg et l’étude Sybilles de Lassus, annonçant le
de Piero Mazzuoli, aux accents musicologique sont publiés trois Christ, la Vierge ou le Ciel depuis
subtilior qui évoquent Matteo ans plus tard. Ne manquait la Perse, la Lybie, Delphes et autres
da Perugia ou Philipoctus plus, alors, que la maestria de cités antiques, répondent d’autres
de Caserta : l’occasion de mêler Corina Marti et Michal Gondko. villes : Baltimore, Cleveland, Chicago
aux voix droites le souffle Précision infaillible des chanteurs, ne sont pas moins apocalyptiques
onctueux d’une flûte, une vièle finesse du maillage instrumental, dans les prophéties contemporaines
fine et un luth pointilliste. Sans variété des effectifs, perfection de Dmitri Tymoczko (né en 1969),
oublier le dialogue cristallin des équilibres : après tant de avec leur cortège de toxicos soli-
du luth et du clavicymbalum péripéties pour les redécouvrir, taires, et autres sans-abris.
dans Douls m’est amer, ni celui La Morra permet enfin à ces Fruit d’un cycle d’études autour de
entre la vièle et l’organetto musiques de s’épanouir. Lassus à Princeton, où enseigne
dans Donna s’io o errato. PLAGE 5 DE NOTRE CD Jacques Meegens Tymoczko, ce complément-upper-
cut est somme toute plus convain-
es opulences chapelle privée du Doge, plus que Ductiles, dédaignant la prouesse cant que le Requiem autrefois ad-
sonores de San le cadre des cérémonies imposantes individuelle, voix et instruments in- joint par le Hilliard Ensemble (ECM).
Marco au « siècle de la Sérénissime. Quand la trame troduisent dans le tableau polypho- Les voix s’avèrent somptueuses,
d’or » ont suscité s’élargit à huit voix, c’est pour que nique des diminutions inattendues, notamment celles des contre-té-
une discographie les deux groupes de quatre riva- qui gagnent pourtant une forme nors David Allsop et Mark Cham-
foisonnante, sur lisent de suavité, dans un divin d’évidence. Paulin Bündgen émerge bers, et du baryton-leader Gabriel
le versant instrumental comme sur O Jesu mi dulcissime. Les douze en douceur d’un nuage cuivré dans Crouch : la généalogie esthétique
celui des motets, qui dominent dans pupitres de l’Ave Maria final l’Ave Maria de Palestrina « glosé » de Gallicantus penche du côté Hil-
l’album d’Etienne Meyer. Cette Re- s’unissent dans un mouvement aussi par Bassano. Des ténèbres nocturnes liard, et à ce matériau vocal d’une
naissance tardive, qui cédera bien- souple que l’Assomption du Titien, – Confitebor tibi Domine de Gio- réelle beauté organique se mêle
tôt sous les assauts de la nuova prat- aux Frari. vanni Gabrieli –, aux rayons de lu- un souci admirable de la transpa-
tica montéverdienne, a souvent Le programme puise chez les Ga- mière soudains sur les coupoles rence. Les chromatismes inouïs qui
inspiré des interprétations brillantes brieli et Bassano une dramaturgie (Anne Magouët), tout est fête et ont assuré à l’œuvre de Lassus sa
(Paul McCreesh est sans rival sur ce de climats et de couleurs. Ne pas prière. Le flux polyphonique prime célébrité sont « sculptés » par des
terrain), à laquelle répond cette fois faire dire plus au texte qu’il ne dit : sur le motif, les chromatismes n’ap- maîtres en la matière. Et sur le ver-
une suite de tableaux aux couleurs le choix des interprètes se coule portent pas des ruptures mais des sant contemporain, les glissandos,
chaudes et aux lignes sereines, avec dans cette exigence d’Etienne miroitements (Miserere mei). Lau- les dissonances, les jeux vocaux
un chanteur par partie. Les vents, Meyer. Sept chanteurs, et pas des rent Stewart offre le dernier cadeau tiennent l’oreille en alerte sans la
qui s’immiscent partout dans les moindres (Magouët, Keller, Bündgen, de l’enregistrement, deux Canzone brusquer. L’équilibre délicat entre
polyphonies (selon des dispositifs Bertin, Primard, Bouchot, Delaigue), alla francese de Claudio Merulo et tension et sérénité, entre foison-
variés d’une pièce à l’autre), leur sept instrumentistes, cornets, sac- une Toccata d’Andrea Gabrieli sur nement du dessin et clarté de l’idée,
apportent une gravité ambivalente, queboutes, basson, orgue, colla l’orgue Renaissance de Valvasone ne laisse plus aucun doute : Galli-
à la fois majestueuse et intérieure ; parte ou affranchis des voix, soudent (1533). Prise de son splendide et cantus est entré dans la cour des
Saint-Marc y apparaît comme la un collectif discipliné. précise. ophie Roughol grands. ophie Roughol

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● Le coin du collectionneur

A sa démesure
Un Indispensable avait déjà célébré l’Opus 111 dantesque de 1937 ? Deux doubles CD nous invitent
à suivre le fil tendu par ce Backhaus quadra-quinquagénaire, impressionnant autant qu’imprévisible.

D
e Wilhelm Backhaus, laisse juste aller au rubato le plus
les discophiles con- naturel qui soit. Impeccable, la
naissent surtout le Rhapsodie hongroise no 2 reste à
septuagénaire qui distance des mises en scène plus
enregistre Beethoven évocatrices de Rachmaninov et de
et Brahms pour Decca. Son Cortot, ses contemporains.
ultime récital, capté en public Les catégories dans lesquelles
une semaine avant sa mort une partie de la critique aime
(5  juillet 1969), le montre tou- s’enfermer volent en éclat à
jours, à quatre-vingt-cinq ans, en l’écoute de ce virtuose phénomé-
pleine possession de ses moyens. nal doublé d’un musicien exem-
Admiré par Horowitz, Backhaus plaire. Backhaus, particulière-
est aujourd’hui un dieu pour ment dans les témoignages de
Stephen Kovacevich, Martha ces décennies, incarne une syn-
Argerich, Nelson Freire… thèse extravagante des « morali-
APR, en réunissant les 78 tours sateurs » et des « licencieux » qui
d’avant-guerre, apporte un contre- s’opposaient dans sa jeunesse,
champ précieux a l’image cano- clan Clara Schumann-Brahms
nique d’un vieux maître au style versus apôtres de Liszt. La pure
parfois si lapidaire qu’il intimide. jouissance instrumentale trans-
Le « premier » Backhaus ? Trente figure l’éclatante Polka de Sme-
ans, tout de même, après les leçons tana et fait voltiger la Valse de
que l’enfant reçoit du très lisztien Naïla de Delibes-Dohnanyi. Quel
Eugen d’Albert (il rencontre égale- charme (oui !), quelle tendresse
ment Brahms à onze ans), deux dans la sixième Soirée de Vienne,
décennies après sa victoire au dont on devine que Horowitz
Concours Anton Rubinstein de devait l’adorer… La Fantaisie de
Paris en 1905 (deuxième prix  : Schumann gagne sous ses mains WILHELM BACKHAUS
Bela Bartok). Il a beaucoup voyagé l’ampleur orchestrale et la liberté PIANO, 1884-1969
agogique de Furtwängler, et par « HMV Recordings
entretemps, ayant irrigué la vie
1925-1937 ».
musicale des pays visités autant instants le lyrisme déchirant du
Œuvres de Chopin,
qu’il s’en est nourri. Backhaus fut ténor Jozsef Reti. Mozart/Backhaus,
ainsi le premier pianiste allemand Liszt, Schumann, Schumann/
à conquérir les Etats-Unis d’une Tempête de l’âme Liszt, Schubert/Backhaus,
façon aussi éclatante. Marié à une Les deux concertos ne sont pas le Schubert/Liszt…
Brésilienne, acclamé à Buenos point fort du double album Bee- « The Complete
pre-War Beethoven
Aires comme à Rio de Janeiro, il thoven. L’orchestre londonien est Backhaus s’y fait déjà entendre,
Recordings ».
s’installe en 1930 à Lugano. convenablement préparé, mais ni âpre ni sentimental. Puis vient Concertos nos 4 et
Moins attendus que les Beethoven, Landon Ronald n’est pas Böhm, l’Opus 111, et ce premier mouve- 5. Sonates nos 8, 14, 26 et 32.
les Chopin de 1928 sont pourtant Schuricht, Krauss ou Schmidt- ment qui nous laisse bouche bée BACH : Préludes et fugues
un bonheur. Les deux cahiers des Isserstedt (futurs partenaires du – une tempête de l’âme et de la BWV 846 et 867.
Etudes (leur première intégrale au pianiste en studio). Les quatre conscience qu’on dirait sortie du APR (2 x 2 CD). Ø 1925 à 1937.
disque) sont avalés sans aucun sonates, gravées bien avant les Jean-Christophe de Romain Rol- TT : 2 h 40’, 2 h 22’.
effort, sans autre tension que deux intégrales pour Decca, sont land. A cette démesure volca- TECHNIQUE : A
musicale, dans des tempos rapides inestimables. Je n’ai pas souvenir nique répondent dans l’Arietta
– à part « Tristesse » qui se traîne. d’«  Adieux  » aussi caractérisés une intimité sans emphase, une
Et si vivants qu’on les dirait joués jusqu’à ce « Retour » qui s’em- aisance et une souplesse surhu-
en public. Une prodigieuse Grande balle et sonne tout d’un coup maines. Il faudrait bien des
Valse brillante op.  18 tournoie comme une fanfare pétaradante contorsions intellectuelles pour
comme si Lipatti était au clavier ! surgissant au coin de la rue. La affilier cet art, qui n’appartient
Tout est dans le mouvement, l’élan « Pathétique » avance, interroga- qu’à Backhaus, à une « tradition PLAGE 10 DE NOTRE CD
et la précision d’un trait qui se tive, lyrique, tendre… le « vieux » allemande » ! Alain Lompech

124 I
GEORGE FRIDERIC HANDEL entre Samson et Hercules), Semele disert. Les deux solistes (Trötschel/ même longueur d’onde, les cinq
1685-1759 attend toujours son heure. Elec- Wilbrink face à Grümmer/Prey…) et artistes permettent au discours de
Y Y Y Y Semele. triques en concert, Gardiner et Nel- l’allemand parfois exotique du chœur couler de source, sans amoindrir ses
Jennifer Vyvyan (Semele), son ont pris un sérieux coup de froid font aussi pencher la balance. ambiguïtés émotionnelles – écou-
William Herbert (Jupiter), en studio. Les autres (Somary, Cur- La Symphonie no 5 de Beethoven tez par exemple le contraste saisis-
Anna Pollak (Juno), George nyn…) font ce qu’ils peuvent (com- (août 1958), dans une mono claire un sant entre le vigoureux Scherzo à
James (Somnus), Helen Watts mencez plutôt par le trio Bartoli- peu distordue, est la pièce maîtresse la noble dégaine et la profondeur
(Ino), George Prangnell Christie-Carsen en DVD). Malgré de l’album, avec des cors magni- de son trio, lamentation dépouillée
(Cadmus), John Whitworth une édition sommaire, ce reflet d’un fiques et des percussions rageuses et presque funèbre.
(Athamas), Brenda Griffith (Iris), âge révolu garde absolument droit dans l’ultime Allegro, qui propose Comme on pouvait s’y attendre,
Saint Anthony Singers, New de cité. Ivan A. Alexandre une cavalcade assez inhabituelle l’équilibre de la formation (mais
Symphony Orchestra of London, pour Klemperer. Ce concert écos- aussi de la prise de son) favorise la
Anthony Lewis. OTTO KLEMPERER sais diffère très notablement, par sensibilité du primarius, d’autant
Eloquence (2 CD). Ø 1955. CHEF D’ORCHESTRE, ses tempos, de la version stéréo plus désarmante que vulnérable.
TT : 2 h 17’. 1885-1973 Emi (octobre 1959), statique dans le Le deuxième violoncelle manque
TECHNIQUE : A Y Y Y BRAHMS : Un requiem finale. Il se démarque aussi, par ses de force motrice dans la turbulente
Quelques mois ART : Symphonie équilibres sonores, de la mono Emi section en fa mineur de l’Adagio
après Sosarme no 25 (a) BEETHOVEN : de décembre 1955. Sans compter le (3’ 58’’) ? Les Hongrois nous sub-
– premier essai Symphonie no 5 (b). concert de 1957 au Kingsway Hall juguent dans l’Allegretto, où ils
d’un opéra seria Elfride Trötschel (soprano), exhumé par Testament. Toutefois, savent faire marcher les croches
de Handel Hans Wilbrink (baryton), BBC à notre cœur, « la » 5e de Beetho- au pas, chanter les legatos, rico-
« com’ è scritto