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Revue Philosophique de Louvain

Afred Schmidt, Le concept de nature chez Marx. Traduit de


l'allemand par Jacqueline Bois
Nicolas Février

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Février Nicolas. Afred Schmidt, Le concept de nature chez Marx. Traduit de l'allemand par Jacqueline Bois. In: Revue
Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 93, n°1-2, 1995. pp. 197-199;

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peut ouvrir le cœur humain à son profond besoin de pitié, et peut faire
naître l'espoir et le courage de la foi.
Une fois encore, Kierkegaard offre à ses lecteurs des idées qui ne
sont pas faciles à digérer; le souci de Kierkegaard n'est pas éminemment
théologique, ni philosophique, mais il veut engager ses lecteurs afin que
les divers discours et les questions gênantes de l'existence chrétienne
puissent les ébranler.
John Ries.

Afred Schmidt, Le concept de nature chez Marx. Traduit de


l'allemand par Jacqueline Bois (Philosophie d'aujourd'hui). Un vol. 21x14 de
vi-270 pp. Paris, Presses universitaires de France, 1994. Prix: 198 FF.
Le concept de nature n'est pas traité comme tel, de manière
systématique, dans l'œuvre de Marx. Néanmoins il est omniprésent dans le
système marxien, impliqué dans diverses théories portant sur le travail,
la valeur ou la marchandise. Convaincu qu'un éclaircissement de ce
concept jetterait également la lumière sur d'autres parties de la théorie
marxienne, l'A. nous propose un essai sur le statut de la nature chez
l'auteur du Capital.
Dans un premier temps, l'A. écarte toute compromission du
matérialisme dialectique avec une quelconque ontologie. Dans la pensée de
Marx, rappelle-t-il, on ne peut séparer théorie de l'histoire et théorie de
la nature. C'est ainsi «que les auteurs ont omis de considérer
suffisamment chez Marx les moments qui le relient aux matérialistes antiques»
(p. 35). Mais si le matérialisme historique présuppose un matérialisme
philosophique, on ne peut pas davantage abstraire la réalité naturelle
de la praxis humaine. Pour Marx le matérialisme dialectique ne peut
s'inscrire de manière abstraite dans un débat métaphysique, comme s'il
s'agissait d'un ensemble d'énoncés portant immédiatement sur l'être.
C'est en précisant la position de Marx vis-à-vis de Hegel et Feuerbach,
ainsi qu'en le confrontant avec Engels, que l'A. nous montre que la
nature chez Marx est «un moment de la praxis humaine et en même
temps le tout de ce qui est» (p. 44).
A la différence de Feuerbach qui conçoit la nature comme une
«réalité extra-humaine dans le sens d'un objectivisme non-médiatisé,
donc ontologique» (p. 44), Marx la considère comme un monde
socialement médiatisé, comme le produit de l'industrie et de l'état de la
société mais qui néanmoins «reste un monde naturel préexistant
historiquement à toute société humaine» (pp. 52-53). Comme Hegel, Marx
a conscience que le monde est médiatisé par le sujet. «Il ne vient pas
à l'esprit de Marx de remplacer simplement — comme le fait
Feuerbach — l'esprit universel de Hegel par un principe tout aussi
métaphysique, une substance matérielle universelle» (p. 45). Néanmoins, le
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matérialisme dialectique ne peut s'assimiler à l'idéalisme hégélien. La


nature ne résulte pas de l' auto-médiation d'un sujet, elle préexiste à
l'homme.
Dans sa confrontation de la pensée marxienne avec Engels, l'A.
souligne que celui-ci, peut-être trop influencé par la philosophie de la
nature de Hegel, soutient, à la différence de Marx, l'existence d'une
dialectique de la nature «en soi». Engels retomberait ainsi dans le travers
d'une métaphysique dogmatique. Il ne faut pas, nous explique l'A.,
vouloir compléter, à la manière d'Engels, la dialectique marxiste par une
dialectique interne à la nature. Celle-ci, contenue implicitement dans le
matérialisme dialectique de Marx, est bien plutôt à mettre en évidence à
partir de cette pensée, de manière à ne pas faire abstraction du
mouvement de l'histoire.
Suite à cette discussion autour de la réappropriation marxienne
d'Hegel et Feuerbach, il apparaît que la nature, dans le cadre du
matérialisme dialectique, doit être considérée comme un moment de la praxis
humaine sans pour cela y être absorbée, car elle demeure le tout
préexistant à l'histoire humaine. Dans la suite de son essai, l'A. se propose
d'illustrer ce statut de la nature chez Marx par une analyse du processus
de production et du concept de théorie de la connaissance.
De son analyse du processus de production il résulte que le mode
d'existence du travail présuppose un substrat naturel irréductible à des
déterminations humaines et sociales. La nature ne se laisse pas dissoudre
dans les modes historiques de son apparition.
Dans son examen de la théorie de la connaissance chez Marx, l'A.
nous montre que l'élaboration du monde objectif est corrélative de la
praxis historique. Les moments de la connaissance se font au fur et à
mesure que les hommes nouent de nouveaux rapports de production entre
eux et avec la nature physique. «Ce sont en fait largement les mêmes
idées qui se réalisent dans la production pratique d'un monde objectif et
qui servent aux hommes derechef à saisir théoriquement ce monde»
(p. 166) Ainsi, si la nature consiste bien en une existence objective
— hors de notre conscience — la connaissance que nous en avons est
toujours médiatisée par la praxis historique.
L'essai se termine sur un chapitre consacré à l'utopie des rapports
entre l'homme et la nature. Bien que Marx affirme dans les Manuscrits
de 1844 que «le communisme en tant que naturalisme achevé=huma-
nisme, en tant qu'humanisme achevé=naturalisme, vraie solution de
l'antagonisme entre l'homme et la nature, entre liberté et nécessité», on
ne peut en aucun cas, selon l'A., parler d'une réconciliation entre
l'homme et la nature chez le Marx de la maturité. Pas plus que ne se
vérifie l'équation hégélienne Sujet=Objet, ne se vérifie Humanisme=
Naturalisme. Jamais le matériau naturel ne se dissout dans les modes de
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son apparition par le travail théorique ou pratique. Ainsi, l'A. peut


conclure que même dans la société post-capitaliste, étant donné la
permanence du règne de la nécessité tant qu'il y aura une histoire
humaine, les hommes se comporteront à l'égard de la nature en se
l'appropriant et en la combattant.
On sera reconnaissant à l'A. de la clarté de son étude, du caractère
profond et rigoureux de son argumentation.
Nicolas Février.

Joseph Kockelmans, Edmund Husserl' s phenomenology. Un vol.


23x15 de xvi-363 pp. West Lafayette, Purdue University Press, 1994.
Ce livre va au-delà de ce qu'il annonce en ceci qu'on y trouve plus
qu'une introduction à la pensée de Husserl. Cela ne veut en aucun cas
dire que le projet initial est imparfaitement mené à terme. Nous avons
effectivement ici un ouvrage d'introduction plus que remarquable, c'est-
à-dire clair, détaillé et complet. On trouve en plus dans le texte de
Kockelmans un certain nombre de prises de position à l'égard d'autres
commentateurs de Husserl, ce qui n'empêche pas l'auteur d'exposer
avec honnêteté les théories concurrentes avant de donner la sienne
propre. On trouve surtout un exposé remarquable sur l'articulation entre
la psychologie, la psychologie phénoménologique et la phénoménologie
transcendantale. En somme, Joseph Kockelmans reste dans la veine de
ses ouvrages précédents sur la psychologie phénoménologique. Au reste,
ce livre est composé en partie d'articles déjà publiés par l'auteur et
modifiés, parfois de façon importante, pour la circonstance. Ce n'est
donc pas une simple compilation d'articles, mais un ouvrage neuf qui
reprend des thèses anciennes.
L'ouvrage est structuré de façon intelligente autour de la dernière
version d'un article rédigé par Husserl en 1928 pour Y Encyclopaedia
Britannica. L'auteur donne, section par section, le texte original et la
traduction anglaise juxtaposée de l'article. Les chapitres se présentent
comme un commentaire élargi de la section proposée. Il va de soi que
Kockelmans ne demeure pas dans les limites du texte cité et qu'il
parcourt l'ensemble de l'œuvre de Husserl. Cependant, et c'est là que
Kockelmans excède la simple introduction, le choix du texte «présenté»
n'est pas anodin puisqu'il s'agit effectivement d'un texte issu des
réflexions de Husserl sur le statut de la psychologie phénoménologique.
Ceci permet à Kockelmans de présenter la rôle médiateur de la
psychologie phénoménologique à l'égard de la psychologie empirique qu'elle
fonde et de la phénoménologie transcendantale dont elle est le pendant
naturel. C'est dans l'effort pour présenter de manière claire et précise
l'articulation de ces trois moments, effort qui est couronné de succès,
qu'il faut voir le principal intérêt de ce livre.