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Marie-Odile Thirouin,
Université de Lyon

Article paru dans Romans de la fin d’un monde, sous la direction d’Anna Saignes et d’Agathe
Salha, PURH, 2015, p. 83-102.

Poétique du lointain et du proche dans La Marche de Radetzky de Joseph Roth

Les auteurs d’œuvres d’imagination sont de précieux collègues et leur témoignage doit être tenu en haute
estime, car ils ont le don de connaître beaucoup de choses qui se passent entre le ciel et la terre et dont
nous n’avons aucune idée. Pour ce qui est de la connaissance du cœur humain, ils nous dépassent de loin,
nous autres humbles mortels, car ils font appel à des sources qui ne sont pas encore accessibles à la
science1.

C’est en ces termes élogieux que les écrivains sont célébrés en 1907 par un éminent médecin
viennois, Sigmund Freud, dont la famille maternelle est originaire de Brody en Galicie, tout
comme celle de Joseph Roth qui, à cette date, fréquente dans cette même ville de Brody le
k. k. Kronprinz-Rudolf-Gymnasium, seul lycée galicien de langue allemande avec celui de la
capitale Lemberg (Lwów en polonais, L'viv en ukrainien2). De Brody à Lemberg, il fallait au
début du XXe siècle environ trois heures de train, et encore de dix à treize heures jusqu’à
Cracovie, puis de Cracovie à Vienne, avec un nouveau changement à Oderberg (Bohumín), au
nord de la Moravie, encore onze autres longues heures3 – une journée entière de voyage pour
aller de la frontière nord-est de l’Empire austro-hongrois jusqu’à son centre politique, culturel
et intellectuel, Vienne. Joseph Roth, dans La Marche de Radetzky (1932), s’attache particu-
lièrement à ce trajet, mais de façon générale, il accorde une importance considérable aux lieux
que ses personnages évitent ou recherchent, et à leurs déplacements à l’intérieur de ces lieux
et entre ces lieux : l’écrivain dessine ainsi une carte souterraine que le lecteur est invité à
reconstituer, à l’aide d’indications spatiales parfois extrêmement précises, parfois au contraire
vagues, malicieusement tronquées ou délibérément modifiées – une carte subjective, en
quelque sorte, plus émotive que topographique, car lacunaire, traversée de tensions et
fortement polarisée. Toujours est-il qu’il semble bien se créer là un réseau de sens relevant de
ce savoir, de cette « connaissance du cœur humain » dont Freud veut que les œuvres
d’imagination soient plus aptes à témoigner que la science. C’est à cette géographie
transfigurée, propre au roman de Joseph Roth, que nous allons nous intéresser ici, entre réalité
objective et paysage de l’âme.

Ligne radiale

                                                                                                               
1
Sigmund Freud, Der Wahn und die Träume in W. Jensens 'Gradiva', Vienne et al., Heller, 1907, p. 33 :
« Wertvolle Bundesgenossen sind aber die Dichter, und ihr Zeugnis ist hoch anzuschlagen, denn sie pflegen eine
Menge von Dingen zwischen Himmel und Erde zu wissen, von denen sich unsere Schulweisheit noch nichts
träumen läßt. In der Seelenkunde gar sind sie uns Alltagsmenschen weit voraus, weil sie da aus Quellen
schöpfen, welche wir noch nicht für die Wissenschaft erschlossen haben. » Cité en français par Jean-Jacques
Blévis dans « ‘Le centre se trouve à la périphérie’ », Actualité de la psychanalyse, 2004/1, p. 44.
2
Le polonais devient progressivement langue d’enseignement dans cet établissement à partir de 1907/1908. La
dernière promotion à passer l’examen final d’études secondaires (Matura) en allemand est celle de 1914. Joseph
Roth, entré au lycée en 1905, est de la promotion 1913. Voir Börries Kuzmany, Brody - Eine galizische
Grenzstadt im langen 19. Jahrhundert, Vienne, Cologne, Weimar, Böhlau, 2011, p. 316-317.
3
Ibid., p. 111.
  2  

La première ligne, du moins la plus visible, qui structure la carte sous-jacente à La


Marche de Radetzky, est celle unissant centre et périphérie, frontière et cœur de l’Empire,
souvent commentée par la critique4. Elle est matérialisée dans l’espace par cette fameuse ligne
de chemin de fer dont Brody (B. dans sa transposition romanesque) est le terminus :
C’était la dernière des gares de la monarchie, mais elle n’en montrait pas moins, elle aussi, deux paires de
rails qui se prolongeaient sans interruption jusqu’à l’intérieur de l’empire. Cette gare avait, elle aussi, des
signaux cristallins, clairs et joyeux, où vibrait le tendre écho des appels lancés par le pays natal. Un
télégraphe crépitait continuellement, martelant consciencieusement les voix confuses d’un vaste [monde]
perdu, qu’on eût dit piquées par une infatigable machine à coudre. Cette gare avait, elle aussi, son
employé, il brandissait une cloche retentissante qui disait : « Attention au départ ! en voiture ! » Une fois
par jour, juste à l’heure du déjeuner, l’employé agitait sa cloche pour le train de Cracovie-Oderberg-
Vienne. Brave train, train bien-aimé5 !
La gare de B. ressemble à toutes les gares de l’Empire austro-hongrois, on y trouve les mêmes
personnes, les mêmes rites, les mêmes objets : c’est cette similitude, de l’ordre de « l’écho »,
qui crée le sentiment d’appartenance au même « pays natal », jusque dans les confins de
l’Empire ; elle nourrit aussi la nostalgie du centre, de ce « vaste [monde] perdu », loin à
l’autre bout de la ligne de chemin de fer ou de télégraphe, et donc à la source d’une puissante
impulsion unificatrice essentiellement portée par son armée et son administration. Robert
Musil, dans le célèbre chapitre de L’Homme sans qualités consacré à la « Cacanie », évoque,
mi-nostalgique, mi-ironique, le bras puissant de cette administration autrichienne qui, avant
1918, tenait enlacés tous les pays de l’Empire6. Et de fait, le chemin de fer a été un instrument
efficace au service de la capitale pour casser les particularismes locaux, mettre en circulation
les hommes et les marchandises, diffuser une culture commune.
Mais ce que le centre, cette « infatigable machine » à coudre le patchwork austro-
hongrois, a mis en circulation et apporte jusque dans les confins, ce sont aussi les éléments de
sa propre dissolution : c’est la sous-culture frelatée du divertissement viennois que le beau-
père du héros de Solférino allait goûter dans la capitale et qui se déplace maintenant à B., sous
les traits du « rossignol de Mariahilf », venu en réalité d’Oderberg avec son répertoire de
valses de Franz Léhar et de chansons légères7, et toute une série de personnages douteux, à
l’origine incertaine et conduits à la frontière de l’Empire par l’appât du gain ; c’est le goût du
                                                                                                               
4
Voir entre autres travaux l’article essentiel de Winfried Adam, « Von Grenzen und Peripherien – zu einigen
Texten von Joseph Roth », dans Steffen Höhne et Justus H. Ulbricht (éd.), Wo liegt die Ukraine ?
Standortbestimmung einer europäischen Kultur, Cologne, Weimar, Vienne, Böhlau, 2009, p. 137-148.
5
Joseph Roth, La Marche de Radetzky, traduit de l’allemand par Blanche Gidon et revu par Alain Huriot,
Éditions du Seuil, 2008, p. 162-163 ; Radetzkymarsch, Munich, DTV, 1981, p. 125 : « Es war der letzte aller
Bahnhöfe der Monarchie, aber immerhin: Auch dieser Bahnhof zeigte zwei Paar glitzernder Schienenbänder, die
sich ununterbrochen bis in das Innere des Reiches erstreckten. Auch dieser Bahnhof hatte helle, gläserne und
fröhliche Signale, in denen ein zartes Echo von heimatlichen Rufen klirrte, und einen unaufhörlich tickenden
Morseapparat, auf dem die schönen, verworrenen Stimmen einer weiten, verlorenen Welt fleißig abgehämmert
wurden, gesteppt wie von einer emsigen Nähmaschine. Auch dieser Bahnhof hatte einen Portier, und dieser
Portier schwang eine dröhnende Glocke, und die Glocke bedeutete Abfahrt, Einsteigen! Einmal täglich, just um
die Mittagszeit, schwang der Portier seine Glocke zu dem Zug, der in die westliche Richtung abging, nach
Krakau, Oderberg, Wien. Ein guter, lieber Zug! » Dorénavant noté MR, suivi du numéro de page dans l’édition
française, puis dans l’édition allemande. Les modifications que j’introduis dans la traduction française de B.
Gidon et A. Huriot sont signalées par des crochets.
6
Robert Musil, Der Mann ohne Eigenschaften, vol. 1, ch. 8 : « Kakanien », Rowohlt Taschenbuch Verlag, 2005
[1930], p. 32. Le nom de « Kakanien » (Cacanie) est un dérivé sarcastique de l’acronyme k. k. (kaiserlich-
königlich : impérial-royal) ou encore k. und k. (kaiserlich und königlich : impérial et royal), utilisé dans
l’administration dans la seule Cisleithanie pour le premier, et dans toute l’Autriche-Hongrie pour le second. Pour
une comparaison entre Roth et Musil sur la question de leur rapport au mythe habsbourgeois, voir Jacques Le
Rider, « Arbeit am Habsburgischen Mythos. Joseph Roth und Robert Musil im Vergleich », dans Wiebke
Amthor et Hans Richard Brittnacher (éd.), Joseph Roth – Zur Modernität des melancholischen Blicks,
Berlin/Boston, De Gruyter, 2012, p. 19-28.
7
MR, 211/165. Mariahilf est une commune intégrée à Vienne en 1850.
  3  

jeu, la roulette dont « les cases noires et rouges » donnent le vertige aux officiers qui y
laissent leur argent, leur honneur et leur esprit guerrier (c’est là la préfiguration de leur mort
sur les champs de bataille de l’Empire, associés dans le roman par métonymie aux couleurs
noire et rouge8) ; ce sont enfin les idées nouvelles, socialistes et nationalistes, qui gagnent la
périphérie et transforment les peuples en autant de « nations » (mot dont le préfet Trotta a
horreur) et de « classes » hostiles à la cohésion du vieil Empire : on en mesure l’effet délétère
lors de la révolte des ouvriers de la fabrique de B. et lors de l’altercation qui oppose les
officiers de l’armée impériale, selon leur nationalité, après l’annonce de l’attentat de
Sarajevo9 – l’ennemi n’est plus à l’extérieur de l’Empire, mais à l’intérieur.
L’Empire commence donc à se désagréger à la périphérie, comme si le centre n’avait
plus assez d’énergie ni de force pour imposer son autorité à l’ensemble et ainsi créer une
identité commune : l’affaiblissement de la race des Trotta, dont le dernier rejeton ressent les
symptomes à la fois physiques et moraux, accompagne celui du vieil Empereur et de l’Empire
tout entier ; et il n’est pas pour surprendre que le dernier acte de Carl Joseph, dont la vie tout
entière est placée sous le signe de la perte et de la mort, consiste précisément à enterrer des
victimes de cette guerre intérieure, des « espions » et des « traîtres » exécutés à la va-vite,
dans le cimetière du village galicien de Krutyny : il s’aide alors de son sabre, instrument
guerrier d’un autre âge, bien inutile dans un combat perdu d’avance, qui remplace ironique-
ment entre ses mains la houe ou la bêche de ses ancêtres paysans10.

Une trajectoire en forme d’ellipse


De la glèbe de Slovénie à la glèbe de Galicie, en passant par la Lombardie (Solférino),
la Bohême, la Silésie et la Moravie, la famille des Trotta dessine en trois générations, de 1859
à 1916, une large orbite autour de la capitale autrichienne, le siège du pouvoir où réside celui
qui les a fait entrer dans l’Histoire et qu’ils ont préservé pour l’Histoire, l’Empereur François-
Joseph. Et d’ailleurs, les Trotta se succèdent, s’épuisent à la tâche, tandis que l’Empereur
reste : il est arrivé sur le trône en 1848, la même année où Johann Strauss père compose la
fameuse Marche de Radetzky en l’honneur du maréchal vainqueur de Custoza ; puis à partir
de 1859 et de Solférino, la première bataille perdue contre les nationalismes11, François-
Joseph accompagne le lent déclin de son Empire jusqu’à sa mort en 1916, après 68 ans de
règne. Un échange mystérieux s’opère donc entre les Trotta et cet Empereur dont la longévité
semble tenir à eux, de sorte que la survie du pays tout entier dépend aussi de leur capacité à

                                                                                                               
8
MR, 212/166. « Case » est ici la traduction de l’allemand « Feld », le champ, ce qui facilite l’assimilation entre
le plateau de la roulette et le champ de bataille (Schlachtfeld). Voir aussi MR 115-116/88 (« Der Tod schwebte
über ihnen, und er war ihnen keineswegs vertraut. Im Frieden waren sie geboren und in friedlichen Manövern
und Exerzierübungen Offiziere geworden. Damals wußten sie noch nicht, daß jeder von ihnen, ohne Ausnahme,
ein paar Jahre später mit dem Tod zusammentreffen sollte. Damals war keiner unter ihnen scharfhörig genug,
das große Räderwerk der verborgenen, großen Mühlen zu vernehmen, die schon den großen Krieg zu mahlen
begannen. Winterlicher weißer Friede herrschte in der kleinen Garnison. Und schwarz und rot flatterte über
ihnen der Tod im Dämmer des Hinterstübchens. ») et MR 120/91 (« Mit schwarzen und roten Fittichen rauschte
der Tod über ihren Köpfen. ») [Je souligne] La couleur noire est aussi celle des corbeaux et des charognards, au
sens propre comme au sens figuré, qui tournent autour des champs de bataille dans le roman ; quant à la couleur
rouge, Roth la lie encore à la guerre dans la métaphore du « voile rouge », obscurcissant la vue des hommes dans
ces temps de mort (MR 387/308). Roth fait dans La Marche de Radetzky un usage proprement expressionniste,
par juxtaposition d’aplats violemment colorés, d’une palette de couleurs par ailleurs conventionnelle.
9
MR 214/168 et MR 359-360/285.
10
MR 382/304.
11
Lors de la bataille de Solférino en Lombardie, restée dans les mémoires pour sa cruauté, les Français sont
alliés aux Sardes et ont recours pour la première fois au transport de leurs troupes par train, depuis Lyon – un
« progrès » dont l’armée austro-hongroise fait à son tour usage en 1914 pour acheminer ses troupes sur les fronts
de Serbie et de Galicie.
  4  

assurer la survie de son chef suprême. « L’Empereur ne peut pas [plus] survivre aux Trotta12 »
que le dernier Trotta « ne peut survivre à l’Empereur13 », et avec eux, c’est l’Autriche qui
meurt14. « Que ne suis-je tombé à Solférino ! » fait dire Joseph Roth à François-Joseph sur son
lit de mort, en guise de dernières paroles que personne n’entend15 : l’écrivain, avec une belle
audace, fait ainsi porter par l’Empereur lui-même le regret de ce règne trop long, qui n’a pas
su répondre aux défis de l’Histoire. Mais l’ultime regret du vieillard mourant annule en même
temps tous les sacrifices, le « martyre16 » des Trotta, voués ainsi de l’intérieur même de la
narration à l’inexistence et à l’obscurité auxquelles ils ont renoncé pour faire vivre
l’Empereur et donc l’Empire. Cette pirouette ironique est bien dans la façon de Roth qui
instille un soupçon d’humour et d’auto-dérision dans la fin si sombre de son roman.
Les Trotta veillent donc sur le centre depuis la périphérie de l’Empire, tiraillés, pour le
grand-père et le petit-fils du moins, entre la nécessité de servir et le désir de revenir à leur
origine obscure. Il faut remarquer que ce service depuis les marges ne s’exerce que dans la
partie de l’Empire qu’on désigne, à partir du Compromis austro-hongrois de 1867, sous le
nom de Cisleithanie : sont gommés du roman les paysages de l’Empire double appartenant à
la Transleithanie, sous domination hongroise, qu’on traverse pourtant dans d’autres romans
« de guerre » contemporains, comme Le Brave soldat Chvéïk du Tchèque Jaroslav Hašek
(1921-1923) ou La Saga du patient fantassin (1935) du compatriote galicien de langue
polonaise et ami de Roth, Józef Wittlin17. Cette géographie sélective donne le beau rôle à la
Cisleithanie, et surtout à la Slovénie et à sa « sœur septentrionale18 » la Galicie, aux deux
bouts du croissant cisleithain : elle place d’emblée les Hongrois hors de la sphère où s’exerce
l’influence proprement autrichienne19.
Le corollaire, c’est que les villes de Cisleithanie présentent sous la plume de Roth une
étrange parenté, comme celle qui unit toutes les gares de l’Empire. Roth donne d’ailleurs les
traits de Mährisch-Weisskirchen (aujourd’hui Hranice na Moravě en République Tchèque) à
la fois à la ville où Carl Joseph adolescent fréquente l’École de cavalerie (y croisant sans
doute l’ombre de l’élève Törleß), à la ville de W. où son père exerce comme préfet, et même à
la ville de garnison morave où il est d’abord affecté dans un régiment d’uhlans. Et on a
davantage encore le sentiment de feuilleter un livre d’images patriotique quand on en vient à
comparer les villages et les lieux du roman où se rencontrent la ville et la campagne : ces
lieux constituent des variations sur quelques éléments de paysage fondamentaux (maisons
basses, lointaines collines bleutées, vertes étendues de forêts, marais peuplés de grenouilles,
de chants d’oiseaux et de grillons, couchers de soleil dorés…), qu’il s’agisse du village
imaginaire de Sipolje, en Slovénie, dont Roth se contente malicieusement de nous dire que le
nom a une vieille signification oubliée (on y reconnaît néanmoins la racine slave pole/polje
qui signifie « champ » et manifeste la vocation agraire du lieu), des abords de la ville de W.
                                                                                                               
12
MR 393/313 : « Der Kaiser kann die Trottas nicht überleben ! dachte der Berzirkshauptmann. »
13
MR 398/317 : « ‘Ich hätte noch gern erwähnt’, sagte der Bürgermeister, ‘daß Herr von Trotta den Kaiser nicht
überleben konnte. »
14
MR 398/317 : « […] ich glaube, sie konnten beide Österreich nicht überleben. »
15
MR 395/315 : « Wär’ ich nur bei Solferino gefallen ! »
16
MR 21/13.
17
Voir M.-O. Thirouin, « Visions rétrospectives de l’Empire austro-hongrois chez Jaroslav Hašek, Joseph Roth,
Miklós Bánffy et Andrzej Kuśniewicz », Chroniques allemandes n° 11, 2006/2007, Presses de l’Université
Stendhal-Grenoble 3 (Ellug), p. 225-241, et « Postava idiota ve středoevropském románu dvacátého století :
srovnání Josefa Švejka a Piotra Niewiadomského » [La figure de l’idiot dans le roman centre-européen du XXe
siècle : une comparaison entre Josef Švejk et Piotr Niewiadomski], dans Česká literatura, Prague, 2011/4,
p. 812-827.
18
MR 158/121 : « es war die nördliche Schwester Sloweniens. »
19
Les Hongrois ne font plus figure de défenseurs de l’Empire que dans les livres, comme dans la pièce
patriotique de Theodor Körner, Zrinyi [Zriny] (1812), sur laquelle Franz von Trotta interroge son fils. La pièce
raconte la résistance de la Hongrie devant les Turcs (MR 35/25).
  5  

où Carl Joseph fréquente la maison du maréchal des logis-chef Slama, des abords de la
garnison où il est d’abord envoyé à la périphérie nord d’une ville morave, ou encore des
parages de la ville de B. en Galicie qu’il arpente toujours selon le même itinéraire – Oleksk,
Sosnow, Bytók, Leschnitz, Dombrowa20… – après avoir quitté l’armée.
La vocation de Carl Joseph pour la périphérie, sa sensibilité à son attraction, héritée du
héros de Solférino au même titre qu’une propension marquée aux accès de colère, se
manifestent en effet d’autant plus clairement que le centre perd de son propre pouvoir
d’attraction, comme si l’orbite entamée par la famille Trotta autour de Vienne abandonnait
son dernier rejeton dans les confins septentrionaux de l’Empire, faute d’élan. Les pas de Carl
Joseph le mènent invinciblement vers les zones intermédiaires, les frontières qui ne sont pas
ici des barrières, mais plutôt des lieux de passage et de franchissement, peuplés de figures
marginales, déserteurs, contrebandiers et commerçants en tous genres21. La ville de B. tient
caché dans son nom celui de Brody, dérivé de brod, le « gué » dans plusieurs langues slaves,
qui en fait par excellence un de ces lieux de transition que recherche Carl Joseph. Son ami
Max Demant, voué lui aussi à une existence périphérique, au sens figuré comme au sens
propre puisqu’il habite la périphérie sud de la ville où est stationné son régiment, près du
cimetière, est également le petit-fils d’une figure mythique de la frontière, le cabaretier juif22,
si bien que l’amitié avec Carl Joseph paraît naître de leur affinité commune avec cet espace
prodigue en rencontres inattendues, à la fois protecteur et plein de dangers. Car la frontière est
bien un espace, non une ligne, quoique cet espace finisse toujours, dans La Marche de
Radetzky, par être coupé par cette fameuse ligne de chemin de fer qui le rattache de force au
centre, à l’Histoire et à la mort : on ne peut qu’être frappé par la présence d’un talus de
chemin de fer (Bahndamm) au début et à la fin de la vie de Carl Joseph, dans sa ville natale où
ses amours avec la femme du maréchal de logis-chef Slama se déroulent à l’ombre du remblai
du chemin de fer23, et sur la crête du talus galicien où il est tué, près d’une maison de garde-
barrière24. C’est à quelques détails près le même paysage auquel il a voulu échapper en se
réfugiant à la frontière.

Vaterland et Heimat
Son père, le préfet Franz Trotta, pour sa part, ne se connaît pas d’autre patrie que
Vienne :
Il n’avait jamais, lui, le préfet, ressenti nul besoin de voir le pays de ses ancêtres. Il était [A]utrichien,
serviteur et fonctionnaire des Habsbourgs et sa patrie, c’était le château de l’Empereur à Vienne. […]
Dans son district, il représentait sa Majesté apostolique. Il portait le col doré, le [képi] et l’épée. Il ne
désirait pas mener la charrue sur la terre slovène [bénie]. […] « Le destin a fait des paysans de la
frontière, ancêtres de notre famille, des Autrichiens. Restons[-le]25. »
La patrie du préfet, ce n’est en réalité ni l’Autriche, ni même Vienne, mais le centre du
pouvoir impérial, la Hofburg, et l’on sait qu’il pousse le scrupule jusqu’à ressembler
                                                                                                               
20
MR 373/296.
21
Voir Wiebke Amthor, « Heterotopie und Passage im Werk Joseph Roths », dans Wiebke Amthor et Hans
Richard Brittnacher (éd.), Joseph Roth – Zur Modernität des melancholischen Blicks, Berlin/Boston, op. cit.,
p. 117-138, et aussi l’introduction de cet ouvrage, p. 4-5.
22
MR 135/104: « […] dem silberbärtigen König unter den jüdischen Schankwirten […] »
23
MR 43/31.
24
MR 383/305.
25
MR 157-158/121 : « Er selbst, der Bezirkshauptmann, hatte niemals den Wunsch gespürt, die Heimat seiner
Väter zu sehn. Er war ein Österreicher, Diener und Beamter der Habsburger, und seine Heimat war die
Kaiserliche Burg zu Wien. […] In seinem Bezirk vertrat er die Apostolische Majestät. Er trug den goldenen
Kragen, den Krappenhut und den Degen. Er wünschte sich nicht, den Pflug über die gesegnete slowenische Erde
zu führen. […] ‘Das Schicksal hat aus unserm Geschlecht von Grenzbauern Österreicher gemacht. Wir wollen es
bleiben.’ »
  6  

physiquement à son illustre occupant, tout comme le vieux Jacques, le modèle des serviteurs,
ressemble lui aussi à l’Empereur : du plus bas degré sur l’échelle du service jusqu’à son plus
haut degré, c’est la même fidélité envers la maison des Habsbourgs qui s’exprime à travers
cette ressemblance quelque peu ridicule26. Vienne, ou plutôt ses palais, représentent pour les
Trotta le lieu des pères, la source de l’autorité : Joseph Trotta y rend visite à son père, invalide
militaire employé comme gardien dans l’une des résidences d’été de l’Empereur au sud de
Vienne, le château de Laxenburg où il est ensuite enterré ; Joseph est également reçu deux
fois en audience à la Hofburg par cet autre père qu’est pour lui l’Empereur, chef suprême des
armées : après sa convalescence, puis quelques années plus tard pour se plaindre de la version
donnée à son histoire par le livre de lecture de son fils ; Franz Trotta est envoyé faire ses
études à Vienne, y emmène son propre fils Carl Joseph avant son incorporation dans l’armée,
et se rend deux fois dans une autre résidence des Habsbourgs, le château de Schönbrunn :
pour demander à François-Joseph la grâce de Carl Joseph, perdu de dettes, au printemps 1914,
et pour suivre au plus près l’agonie du vieil Empereur à l’automne 1916 ; quant à Carl
Joseph, il est envoyé en « cure amoureuse » à Vienne par le comte Chojnicki, autre figure
paternelle, et se ressource au spectacle que le pouvoir se donne à lui-même dans la capitale,
lors de la procession de la Fête-Dieu, qui redonne fugitivement à Carl Joseph l’impression
que le Vaterland, le pays des pères, existe encore. Mais « la patrie n’est plus27 », comme le dit
Chojnicki à Franz Trotta lors de sa visite à la frontière : elle n’existe plus qu’en trompe-l’œil à
Vienne, elle a trahi ses fils et les abandonne à leur sort et aux formes vides des rites anciens.
Le brouillage des générations, qui fait que Carl Joseph a le sentiment d’être le père de son
propre père ou le fils de son grand-père, brouillage qui se manifeste aussi dans l’incapacité de
l’Empereur à retrouver lequel des Trotta lui a sauvé la vie à Solférino, traduit la perte
d’autorité résultant du brusque vieillissement des pères. On a beaucoup insisté sur la positivité
de la figure impériale dans l’œuvre de Roth ; il y a pourtant quelque chose de désolant dans le
portrait qu’il fait de ce petit vieillard enrhumé, la goutte au nez, cachant son âge du mieux
qu’il peut à la manière de Madame von Taussig, soucieuse de séduire encore le jeune Carl
Joseph.
C’est le sentiment d’être trahi qui a fait quitter l’armée à Joseph Trotta et lui a fait
interdire la carrière militaire à son fils Franz. Carl Joseph imite son grand-père en quittant lui
aussi une armée « qui a déserté28 », en quittant le service d’un homme pour lequel il
n’éprouve plus aucun attachement :
L’armée lui était devenue étrangère. Le chef suprême de la guerre lui était étranger. Le sous-lieutenant
Trotta ressemblait à quelqu’un qui n’a pas seulement perdu son pays, mais aussi la nostalgie de son pays.
Il avait pitié du vieillard à favoris blancs qui s’approchait de lui, en tâtant avec curiosité les sacs, les
panetières et les conserves. Le sous-lieutenant aurait souhaité éprouver à nouveau la griserie qui l’avait
envahi à toutes les heures solennelles de sa carrière militaire : chez lui, les dimanches d’été sur le balcon
de la maison paternelle, pendant toutes les parades, à la cérémonie de sortie [de l’École militaire] et, il y
avait [quelques] mois encore, devant la procession de la Fête-Dieu, à Vienne. Rien ne s’émut dans le
sous-lieutenant Trotta quand il se trouva à cinq pas de l’Empereur, rien ne s’émut dans son thorax qu’il
bombait, si ce n’est de la pitié pour [un vieil homme]29.

                                                                                                               
26
MR 334/264. Même les oiseaux exotiques du parc du château de Schönbrunn s’efforcent de ressembler à
l’Empereur, remarque Joseph Roth non sans malice.
27
MR 197/154 : « Weil das Vaterland nicht mehr da ist. »
28
MR 366/291 : « Die ganze Armee ist desertiert. » « Je te conseille de quitter cette armée », avait déjà dit à Carl
Joseph cet autre petit-fils qu’est Max Demant (MR 136/104).
29
MR 273-274/216 : « Fremd geworden war ihm die Armee. Fremd war ihm der Allerhöchste Kriegsherr. Der
Leutnant Trotta glich einem Manne, der nicht nur seine Heimat verloren hatte, sondern auch das Heimweh nach
dieser Heimat. Er hatte Mitleid mit dem weißbärtigen Greis, der ihm immer näher kam, Tornister, Brotsäcke und
Konserven neugierig betastend. Der Leutnant hätte sich jenen Rausch wieder gewünscht, der ihn in allen
festlichen Stunden seiner militärischen Laufbahn erfüllt hatte, daheim, an den sommerlichen Sonntagen, auf dem
Balkon des väterlichen Hauses, und bei jeder Parade und bei der Ausmusterung und noch vor wenigen Monaten
  7  

La scène se déroule en Galicie, lors de manœuvres militaires dont on sait que François-Joseph
les affectionnait. Cette fois, c’est l’Empereur qui s’est déplacé du centre à la périphérie pour
rencontrer un Trotta, tout comme à Solférino ; pourtant, en Galicie, le contact n’a pas lieu, le
lien est défait qui s’était noué en Lombardie. Carl Joseph est hanté par la culpabilité, mais en
réalité, c’est en quittant l’armée qu’il réalise la volonté de son grand-père dont il n’a jamais
été aussi proche spirituellement, alors que lui, Carl Joseph, n’a jamais été aussi près
physiquement de l’Empereur, arrêté « à cinq pas » devant lui. Car l’Empereur n’est plus que
l’ombre de lui-même et l’Autriche une peau de chagrin, qui « chez lui, dans la préfecture
morave de W., […] existait peut-être encore. Tous les dimanches, la musique de M. Nechwal
y jouait la Marche de Radetzky. Une fois par semaine, le dimanche, l’Autriche existait30. » Le
pays des pères, le Vaterland, ramené à quelques rites vides, Carl Joseph peut sans remords
obéir à sa vocation pour la périphérie, sa véritable Heimat. Or cette Heimat est aussi celle de
son grand-père, le héros de Solférino arraché à la Slovénie pour être ensuite « chassé de ce
paradis qu’était sa foi rudimentaire en l’Empereur [et] la vertu, la vérité et le droit31 ». Dans
les dernières pages du roman, Roth montre le petit-fils revenu à la vie civile en Galicie,
« enfin satisfait, solitaire et silencieux32 », comme son paysan slovène de grand-père.

Inversion des signes


Mais l’Histoire n’oublie pas Carl Joseph et le ramène au sein de l’armée qu’il vient de
quitter, pour le faire mourir non pas au service de l’Empereur, mais au service de ses hommes
de troupe, des paysans ukrainiens : ses derniers mots, que personne n’entend, pas davantage
que les derniers mots de l’Empereur, sont dans cette langue ruthène qu’il a appris à
comprendre à leur contact ; ils s’adressent donc à eux seuls33. Car c’est dans cette périphérie
galicienne de l’Empire que ce qu’il reste vraiment de l’Autriche s’est retiré, chez ces paysans
dont les chansons expriment la fidélité à un ordre du monde immuable, où « notre Empereur »
est « un bon et brave homme » et « notre souveraine » l’Impératrice l’attend « seule au
château » tandis qu’il mène ses uhlans au combat pour défendre la patrie34. La naïveté de la
formulation relève de cette « foi rudimentaire » qui était celle du héros de Solférino et dont la
périphérie se fait ainsi le sanctuaire. S’amorce ici un mouvement de renversement qui
aboutira quelques années plus tard à la fameuse formule que Joseph Roth prête, dans La
Crypte des Capucins (1938), au comte Chojnicki, rescapé de La Marche de Radetzky :
« L’essence de l’Autriche, ce n’est pas le centre, mais la périphérie35. » Dans ce même
passage de La Crypte des Capucins, Roth fait directement porter la responsabilité de la
destruction de l’Autriche aux Allemands du centre de l’Empire, qui ont préféré défendre les
seuls intérêts allemands, plutôt que les intérêts du pays tout entier. Il ne va pas aussi loin dans
La Marche de Radetzky où la responsabilité est plus diffuse et concerne tout autant les

                                                                                                               
beim Fronleichnamszug in Wien. Nichts rührte sich im Leutnant Trotta, als er fünf Schritte vor seinem Kaiser
stand, nichts anderes regte sich in seiner vorgestreckten Brust als Mitleid mit einem alten Mann. »
30
MR 360/285 : « Daheim, in der mährischen Bezirkshauptstadt W., war vielleicht noch Österreich. Jeden
Sonntag spielte die Kapelle Herrn Nechwals den Radetzkymarsch. Einmal in der Woche, am Sonntag, war
Österreich. »
31
MR 23/15 : « Vertrieben war er aus dem Paradies der einfachen Gläubigkeit an Kaiser und Tugend, Wahrheit
und Recht […]. »
32
MR 371/295 : « Er war endlich zufrieden, einsam und still. »
33
MR 384-385/306. Voir aussi MR 371/295.
34
MR 153/119 : « Sie sangen das ukrainische Lied vom Kaiser und der Kaiserin : / Oh, unser Kaiser ist ein
guter, braver Mann, / Und unsere Herrin ist seine Frau, die Kaiserin, / Er reitete allen seinen Ulanen voran, / Und
sie bleibt allein im Schloß, / Und sie wartet auf ihn […]. / Die Kaiserin war zwar schon lange tot. Aber die
ruthenischen Bauern glaubten, sie lebe noch. – » La chanson est reprise plus loin dans le roman (MR 307/241).
35
Joseph Roth, Werke, Fritz Hackert et Klaus Westermann (éd.), Cologne, Amsterdam, Kiepenheuer & Witsch,
Allert de Lange, vol. 6, 1991, p. 234 : « Das Wesen Österreichs ist nicht Zentrum, sondern Peripherie. »
  8  

Hongrois et les Tchèques (dont Franz Trotta voit se dessiner peu à peu le « nez » insolent sur
les visages de ses administrés36) que les Allemands d’Autriche et « ces [beaux messieurs] de
Vienne et de Saint-Pétersbourg », en train de « préparer la [Grande Guerre37] » par-dessus la
tête de leurs peuples. Toujours est-il que Roth procède à une inversion qui change la valeur
des clichés habituels sur le provincialisme et la sauvagerie des confins les plus reculés de
l’Empire, clichés représentés dans le roman par Franz von Trotta partant armé de son révolver
pour la Galicie, pays « des ours et des loups » et « d’autres monstres pires encore, tels que les
poux et les punaises » qui y menacent « l’Autrichien civilisé38 ».
Dietlind Hüchtker a reconstitué l’histoire du « mythe galicien » et l’évolution des
clichés qu’il véhicule dans l’histoire littéraire39. Elle remarque que la province de Galicie-
Lodomérie, qui n’a existé en tant que telle que de 1772 à 1918 dans l’Empire austro-hongrois,
a suscité dès l’origine l’intérêt et un discours articulant toujours les mêmes motifs : la
pauvreté rurale du pays, la misère, la boue, la saleté, la poussière, d’une part, et d’autre part,
le mélange des ethnies, des cultures et des langues. On retrouve ces deux ensembles de motifs
dans La Marche de Radetzky, mais le discours est devenu profondément positif, même par
rapport aux textes du XIXe siècle, comme ceux de Karl Emil Franzos et Leopold von Sacher-
Masoch, qui voyaient déjà dans la « polytethnicité » de la Galicie une promesse, « un signe
des possibilités de cette région40 ». Roth est plus radical : le motif de la pauvreté, du
dénuement, désigne chez lui une sorte de retour à la nature élémentaire en deçà de l’Histoire
et de la civilisation, plus destructrices en réalité que la nature rude et hostile de ces contrées.
Le marais, frontière incertaine et lieu de transition entre la terre et le ciel, entre croassement
des grenouilles et trilles des alouettes, est le paysage par excellence de ce pays sans âge, qui
avale les pierres des routes et les hommes venus le domestiquer :
Le sol insatiable [de la route] engloutissait les pierres, des millions de pierres. Et de nouvelles couches
[luisantes] de [boue gris argent] surgissaient victorieusement des profondeurs, dévoraient pierre et
mortier, giclant sur les bottes des soldats à chacun de leurs pas41.
Les hommes de ce pays sont à son image, sans âge, et dans cette optique, le motif de la
multiculturalité subit également un profond changement sous la plume de Roth. Delphine
Bechtel souligne avec raison le gommage de la Brody juive dans La Marche de Radetzky42 : la
ville de B. où est stationné le régiment d’infanterie de Carl Joseph, même si elle présente des
similitudes de plan avec la Brody réelle, ne lui ressemble guère, en effet, quant à la
population. C’est que Brod distingue deux groupes qui se complètent et correspondent
exactement au type de paysage qu’il souhaite dessiner : les paysans ukrainiens (slaves), liés
semble-t-il de toute éternité à ce pays où ils se fondent sans effort, à l’image de l’ordonnance
                                                                                                               
36
MR 283-284/222. La métamorphose s’accomplit ici sur le visage du jeune Nechwal, le fils du chef de musique
dont le nez « tchèque » rappelle « les naseaux de certain animal », illustrant par là le mot de Franz Grillparzer en
date de 1849 : « Der Weg der neuern Bildung geht / Von Humanität / Durch Nationalität / Zur Bestialität. »
37
MR 161/123 : « Um jene Zeit begannen die hohen Herren in Wien und Petersburg bereits, den großen Krieg
vorzubereiten. »
38
MR 188/146 : « Bären und Wölfe und noch schlimmere Ungeheuer wie Läuse und Wanzen bedrohten dort den
zivilisierten Österreicher. »
39
Dietlind Hüchtker, « Der ‘Mythos Galizien’. Versuch einer Historisierung », dans Michael G. Müller et Rolf
Petri, Die Nationalisierung von Grenzen. Zur Konstruktion nationaler Identität in sprachlich gemischten
Grenzregionen, Marburg, Herder Verlag, 2002, p. 81-107.
40
Ibid., p. 90.
41
MR 162/124 : « Alle Steine, Millionen von Steinen, verschluckte der unersättliche Grund der Straße. Und
immer neue, siegreiche, silbergraue, schimmernde Schichten von Schlamm quollen aus den Tiefen empor,
fraßen den Stein und den Mörtel und schlugen klatschend über den stampfenden Stiefeln der Soldaten
zusammen. »
42
Delphine Bechtel, « Lieux et non-lieux de la multiculturalité urbaine : la Galicie orientale juive d’avant 1939
comme terrain d’observation », dans Cultures d’Europe centrale, no 8, CIRCE (université Paris-IV Sorbonne),
2009, p. 51-52.
  9  

de Carl Joseph, Onufrij (« le Parfait », selon l’étymologie), et les Juifs hassidiques, ces
hommes pieux qui viennent à la rencontre de François-Joseph comme une « nuée
ténébreuse43 » flottant au-dessus de cette terre d’où est né leur mouvement ; ceux-ci sont liés
au vent et au feu, emprisonné dans leurs barbes et leurs cheveux roux, comme les paysans
ukrainiens sont liés à la terre et à l’eau. Avec eux, ils ont en commun la piété et un
attachement direct et indéfectible à leur souverain.
Il entre de la provocation dans le choix que fait Roth de rapprocher ainsi deux des
peuples de Galicie qui se sont plus affrontés qu’alliés dans ce pays, mais l’intention n’est pas
documentaire, d’autant qu’en 1932, le pire est encore à venir. C’est qu’Ukrainiens et Juifs
représentent pour lui deux visages de cette vocation supra-historique, hors du temps, étrangère
aux modes de la « civilisation » venue du centre : ils sont à la fois plus vieux et plus jeunes
que ceux qui les traitent en vassaux et en sauvages. De là vient leur capacité à lire l’avenir, car
non seulement ils ne représentent pas un passé archaïque et périmé, selon la vision simpliste
qu’on peut avoir d’eux depuis le centre imbu de sa « modernité », mais eux qui sont aussi
intemporels que la nature, sont les premiers à savoir interpréter les signes annonciateurs de la
catastrophe à laquelle mène le « progrès » – la guerre :
Les gens de la frontière la sentirent venir plus tôt que les autres, non seulement parce qu’ils avaient
l’habitude de pressentir les choses en [train d’arriver], mais encore parce qu’ils pouvaient voir tous les
jours, de leurs propres yeux, les signes précurseurs de l’écroulement44.
On est donc plus lucide à la frontière qu’au centre de l’Empire où l’on se croit maître du
monde, mais où l’on souffre en réalité de myopie généralisée, à l’exemple du docteur Max
Demant dont l’aveuglement volontaire ne cesse que devant la mort45. Le brouillard qui
obscurcit également la vue de Carl Joseph finit par se dissiper sous l’influence de la frontière,
et il devient à son tour visionnaire et prophète (de mort) : face aux ouvriers en grève qui
marchent sur ses hommes, il voit « les temps rouler l’un contre l’autre comme deux blocs de
rocher, et lui-même, le sous-lieutenant, [être] broyé entre les deux46 », puis face aux officiers
de la fête chez le comte Chojnicki, revenus chacun à sa langue et à sa nationalité, il « sait »
avec certitude que l’héritier du trône est mort et que sa patrie n’existe plus47. Plus on est loin,
mieux on voit, et quand on se rend à la frontière, on ne remonte pas dans le temps, vers le
passé, mais on marche au contraire vers l’avenir, selon la logique singulière de Roth qui prend
l’exact contre-pied des clichés sur la Galicie arriérée.

La juste distance
Pour Delphine Bechtel, Roth est ainsi le véritable promoteur de la mythification positive
de cette région, pourtant « théâtre d’affrontements déchirants durant et après la Première
Guerre mondiale, opposant les communautés polonaise, ukrainienne et juive48 », processus
dont l’aboutissement actuel est le statut, affecté à la Galicie, de conservatoire de l’identité

                                                                                                               
43
MR 269/213 : « Am Ausgang des Dorfes, wo die breite Landstraße anhub […], wallten sie ihm entgegen, eine
finstere Wolke. »
44
MR 161/124 : « Die Menschen an der Grenze fühlten ihn früher kommen als die andern; nicht nur, weil sie
gewohnt waren, kommende Dinge zu erahnen, sondern auch, weil sie jeden Tag die Vorzeichen des Untergangs
mit eigenen Augen sehen konnten. »
45
MR 137/106.
46
MR 254/200 : « Für die Dauer eines einzigen hurtigen Augenblicks kam über den Leutnant die erhabene Kraft,
in Bildern zu schauen; und er sah die Zeiten wie zwei Felsen gegeneinanderrollen, und er selbst, der Leutnant,
ward zwischen beiden zertrümmert. »
47
MR 360/287.
48
Delphine Bechtel, « ‘Galizien, Galicja, Galitsye, Halytchyna’ : le mythe de la Galicie, de la disparition à la
résurrection (virtuelle) », dans Cultures d’Europe centrale, no 4, CIRCE (université Paris-IV Sorbonne), 2003,
p. 57.
  10  

ukrainienne menacée49. En réalité, Roth va plus loin encore en faisant de sa province natale le
lieu où le temps s’abolit et où l’on prend la juste mesure de l’Histoire meurtrière. Quand on
est dans l’Histoire, on n’a aucune prise sur le temps qui passe, et la lutte des Trotta pour
l’arrêter et empêcher la destruction de l’Autriche-Hongrie est vaine – d’où leur sentiment que
le temps avance par à-coups, accélère parfois sans prévenir, ou au contraire balbutie : on se
sent soudain devenu très vieux, on refait moins bien ce que les autres ont fait mieux avant
vous, et toutes les horloges et les montres, dont le tic-tac hante le roman, semblent devenir
folles. De la frontière, depuis le hors-temps en quelque sorte, on comprend que le temps ne
progresse pas dans l’Histoire, mais régresse, et que ce qui se joue, c’est un immense compte à
rebours vers le néant. Dans la perspective de l’éternité, l’Histoire n’est qu’une série
d’accidents insensés voués à l’oubli.
Bastian Schlüter a repéré le passage du roman qui exprime le mieux la conception du
temps que Roth a inscrite dans La Marche de Radetzky50. Il s’agit de la scène où le vieil
Empereur, venu à la frontière, contemple le paysage à la fenêtre de sa chambre, ouvert sur les
espaces infinis du ciel plein d’étoiles :
Il avait l’impression de nager sur [la mer] du temps, non en se dirigeant vers un but, mais en divaguant
sans règle, à la surface, souvent repoussé par des écueils qu’il devait avoir déjà rencontrés. Un jour, il
sombrerait quelque part51[.]
En réalité, Carl Joseph fait à deux reprises la même expérience d’une étendue infinie par
rapport à laquelle toute l’existence paraît un accident sans signification, selon la même
métaphore marine : une première fois lorsqu’à sa fenêtre, sous les étoiles, il envisage la mort
de son ami Max Demant aspiré dans « une mer morte d’éternité sourde52 », et la seconde fois,
sur un mode solaire, lorsqu’il traverse au lever du jour la campagne immuable de Galicie en
se rendant chez Chojnicki53. B. Schlüter tire des conclusions convaincantes de cette mise en
espace d’un temps de l’Histoire englouti par le temps de la nature, dépourvu de sens et voué à
la disparition, car on a souvent caractérisé la « souffrance de l’Histoire » chez Roth comme
régressive et antimoderne ; or, nous dit B. Schlüter, chez Roth, le monde d’hier est un passé
« absolu, vraiment et irrévocablement devenu passé, quoiqu’il ne soit pas loin dans le
temps54 ». Pas question de nostalgie, donc, sans compter qu’il faut se garder de comprendre la
modernité comme une simple « réduction aux champs sémantiques de l’innovation, de
l’avant-gardisme et de la foi dans le progrès » : c’est « la conscience exacerbée de la
modernité devenue problématique » qui fait précisément la modernité de Roth55.
La périphérie, et la Galicie tout spécialement, en ouvrant sur les espaces éternels,
placent l’Histoire dans la bonne perspective, en forçant à inverser le regard qu’on porte sur
elle. La Marche de Radetzky est d’ailleurs hantée par ce qu’on pourrait appeler la question de
la distance juste, question qui se traduit, physiquement, par des relations de proximité et
d’éloignement changeantes entre les personnages, dans l’espace et dans le temps, et
psychiquement par les sentiments corollaires de familiarité et d’étrangeté accompagnant ces
                                                                                                               
49
Delphine Bechtel et Xavier Galmiche, « Loin du centre : le mythe des confins en Europe centrale au XXe
siècle », ibid., p. 6.
50
Bastian Schlüter, « Der Kaiser und das Meer. Ereignis und Dauer im Spätwerk Joseph Roths », dans Wiebke
Amthor et Hans Richard Brittnacher (éd.), Joseph Roth – Zur Modernität des melancholischen Blicks, op. cit.,
p. 41-54.
51
MR 265/210 : « Ihm war, als schwämme er auf dem Meer der Zeit – nicht einem Ziel entgegen, sondern
regellos auf der Oberfläche herum, oft zurückgestoßen zu den Klippen, die er schon gekannt haben mußte. Eines
Tages würde er an irgendeiner Stelle untergehen. »
52
MR 124/95 : « […] ein totes Meer der tauben Ewigkeit […] » La formule est reprise à l’identique quelques
pages plus loin (MR 148/115).
53
MR 223/175.
54
Bastian Schlüter, op. cit., p. 41.
55
Ibid., p. 42.
  11  

variations. Fern (lointain) et nah (proche) sont des qualificatifs qui reviennent de façon
insistante dans la narration. Prenons-en comme exemple le portrait du héros de Solférino,
accroché dans le fumoir de la maison familiale à W., très haut sur le mur :
La curiosité du petit-fils tournait constamment autour de la personne disparue et de la gloire muette de
son grand-père. Parfois, en de silencieux après-midi […], Carl Joseph montait sur une chaise et
considérait de près le portrait de son aïeul. Alors le portrait se désintégrait en de multiples taches, faites
d’ombre profonde et de claire lumière, en traits de pinceau et en mouchetures, trame complexe de toile
peinte, austère jeu de couleurs sur l’huile desséchée. Carl Joseph descendait de sa chaise. L’ombre des
arbres se jouait sur la redingote brune du modèle, les traits de pinceau, les mouchetures se rejoignaient
pour former la physionomie familière, mais insondable, les yeux reprenaient leur regard habituel, lointain,
qui s’embrumait au voisinage du plafond obscur. […] D’année en année, le portrait semblait devenir plus
pâle, s’enfoncer davantage dans l’au-delà, comme si le héros de Solférino glissait encore une fois dans la
mort, comme si, de l’autre monde, il tirait lentement son souvenir à lui et comme s’il devait fatalement
venir un temps où une toile vide, plus muette encore que le portrait, fixerait le descendant du fond de son
cadre noir56.

Cette toile vide désigne la place finale de l’Autriche dans l’Histoire, fascinante, belle, surtout
quand on la voit de loin, mais engloutie dans le temps, comme la boue de la Galicie stylisée
par Roth engloutit les pierres des routes. Le sentiment de perte est réel, quoique la perte soit
en même temps relativisée et dédramatisée quand elle est envisagée sub specie aeternitatis.

Le voyageur actuel revient toujours déçu de Brody57 : les marais ont été asséchés, la
ville détruite par les chars nazis, puis par les bulldozers soviétiques, et il ne reste rien ou
presque de sa population d’origine, à plusieurs reprises épurée, déportée, anéantie. L’Histoire
a fait plus que ce qu’imaginait Joseph Roth en 1932, en effaçant l’Autriche-Hongrie jusqu’à
ce qu’il considérait comme son essence. Mais même sans cela, il y a fort à parier qu’on aurait
eu un peu de mal à reconnaître en Brody la ville de B., car les paysages de La Marche de
Radetzky connaissent, sous la plume de l’écrivain, une métamorphose subtile qui en fait la
transposition figurée, à l’échelle du roman, d’une réalité proprement métaphysique, de ces
« choses qui se passent entre le ciel et la terre » et dont les écrivains ont la prescience, selon
Freud. Ces paysages disent en termes spatiaux un ordre du monde qui interdit, à vrai dire, la
nostalgie idéalisante et le conservatisme qu’on reproche parfois à Joseph Roth : il est le
premier à savoir la vanité qu’il y a à vouloir arrêter le temps et arracher au passé ce qui est
définitivement révolu. La seule consolation qu’il semble tirer de la considération des choses
du passé, c’est que ce qui les remplace n’est pas non plus définitif : il y a place, dans cette
conviction, pour l’espoir d’un monde meilleur.

                                                                                                               
56
MR 47-48/34 : « Die Neugier des Enkels kreiste beständig um die erloschene Gestalt und den verschollenen
Ruhm des Großvaters. Manchmal, an stillen Nachmittagen […] stieg Carl Joseph auf einen Stuhl und betrachtete
das Bildnis des Großvaters aus der Nähe. Es zerfiel in zahlreiche tiefe Schatten und helle Lichtflecke, in
Pinselstriche und Tupfen, in ein tausendfältiges Gewebe der bemalten Leinwand, in ein hartes Farbenspiel
getrockneten Öls. Carl Joseph stieg vom Stuhl. Der grüne Schatten der Bäume spielte auf dem braunen Rock des
Großvaters, die Pinselstriche und Tupfen fügten sich wieder zu der vertrauten, aber unergründlichen
Physiognomie, und die Augen erhielten ihren gewohnten, fernen, dem Dunkel der Decke entgegendämmernden
Blick. […] Von Jahr zu Jahr schien das Bildnis blasser und jenseitiger zu werden, als stürbe der Held von
Solferino noch einmal dahin, als zöge er sein Andenken langsam zu sich hinüber und als müßte eine Zeit
kommen, in der eine leere Leinwand aus dem schwarzen Rahmen noch stummer als das Porträt auf den
Nachkommen niederstarren würde. »
57
Voir par exemple la remarquable relation d’un voyage fait en 2006 par Justus Ulbricht, « ‘Auch ich in
Kakanien’. Erinnerungsversuche zwischen ‘Ilm-Athen’ und ‘Klein-Jerusalem’ », dans Steffen Höhne et Justus
H. Ulbricht (éd.), Wo liegt die Ukraine ?, op. cit., p. 19-44.