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Jean Amrouche (Soumam 1906 - Paris1962) : Ce Poète Inconnu

A la fois « Jean » et « El Mouhoub », pétri d’amour pour la culture française et révolté par son
statut « d’intellectuel colonisé », Jean Amrouche recèle une identité double, qui éclate plus
vivement que jamais au moment où il s’engage pour la décolonisation algérienne.

Mais Jean Amrouche, avant d’être un auteur, est une voix : il est poète, aède, et intervieweur.
L’oralité est son « grain magique », qui lui a permis d’ouvrir des voies nouvelles à la littérature
et à la critique littéraire.

C’est surtout en tant qu’inventeur du genre de l’entretien d’écrivain qu’il est passé à la postérité.
Gide, Claudel, Mauriac : Jean Amrouche s’est rapproché de tous les grands écrivains de son
temps, qu’il admirait et lisait mieux que personne. Mais son travail de transcription des Chants
berbères de Kabylie montre lui aussi toute l’importance de son rôle de passeur.

Partons à la rencontre de ces multiples facettes, et, guidés par le son de sa voix, explorons pour
notre plaisir la vie et l’œuvre de « cet inconnu ».

D’un poète

Étoile secrète, un recueil de poèmes publié aux éditions Mirages à Tunis en 1937

Il a ancré ses mains aux continents immobiles.


Il a tué de tous ses muscles
Jusqu’au craquement de ses os
Jusqu’aux éclatements de sa chair
De toute la force d’un volcan
Grondant au creux de lui.
Les continents sont demeurés immobiles.
(…) Et maintenant, voyez-le qui s’avance
Sa tête émerge parmi les étoiles
Avec ses cheveux de chaume qui rayonnent
Et ses larges yeux d’oiseau de nuit
Fermés de biais
Afin de mieux filtrer le monde endormi
Et son nez telle la proue d’un navire…
Debout palmiers
Dans le vent d’ouest qui vous jette vers l’orient

Nous avons faim dans la tête


Et nous lançons nos mains et nos regards
Par-dessus la mer étale
Aux millions d’écailles d’or
Vers un rivage futur
Une ligne indécise
Un contre-jour du soleil levant.

Nous avons faim.


Pas de blé, pas de chair, pas de fruits.
L’eau qui gonfle vos barrages
Et vos fleuves artificiels,
Tous vos canaux dans les cotonniers,
Nous n’en voulons plus.

Nous avons faim et soif


D’un amour humain.
Ne nous parlez pas de Dieu,
C’est inutile.
Vous mentez.
Pour parler de lui sans mensonges,
Il faut d’abord être un homme.
Et vous n’êtes plus des hommes,
Mais des machines effroyables d’intelligence
Au service du meurtre.

Taos Amrouche : L’ultime moment était venu. Mue par une force obscure, j’ai posé ma tête près
de la sienne sur l’oreiller et je lui ai dit en kabyle, consciente de représenter les absents, la terre
natale, les tombes ancestrales qui ne l’abriteraient pas, je lui ai dit : El Mouhouv bien aimé,
avances sans crainte. Tu es dans ta maison, et ta maison est pleine. Ta femme est là, ta fille
ainée est là, ta cadette est là, ton petit garçon est là. Ton frère René marche vers toi. Et moi,
Taos, moi ta sœur, je suis là et notre mère est aussi là avec toi. Ne crains rien. Avance. Tout ton
pays est avec toi, tout ton pays est derrière toi. »