Vous êtes sur la page 1sur 14

LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

Introduction :

Dès l’antiquité grecque, les hommes avaient conscience d’être exceptionnels dans la
nature. Si l’homme est une espèce exceptionnelle, c’est qu’il ne cesse pas d’étendre ses
connaissances, qui sont à la base de tout ce qu’il ajoute à la nature : c’est grâce à la
culture. La culture, au sens le plus large du terme, renvoie ainsi aux connaissances que
l’homme accumule au cours de son histoire, et qui sont transmises de génération en
génération par l’éducation.

La culture est ainsi ce qui met à part l’espèce humaine et lui assure sa domination sur
les autres. Mais est-elle à tout point de vue facteur de progrès ? Est-ce que
l’accumulation des connaissances rend nécessairement les hommes plus heureux ou
meilleurs moralement ?

Pendant longtemps, on a pensé que la culture est à l’origine de progrès dans tous les
domaines. Ainsi pour les Lumières, le progrès des sciences et des techniques entraîne
non seulement un progrès des conditions matérielles de vie, mais aussi le passage
progressif d’une société dirigée par la violence et la terreur à une société gouvernée par
la raison et par le débat, société plus juste et dont ils attendaient qu’elles donnent
naissance à un homme nouveau.

Pourtant il y a des raisons de douter de la culture. D’abord, même si la culture et


l’éducation entraînent un progrès dans les mœurs, elles éloignent l’homme d’un mode
de vie plus spontané ou plus naturel : elles font naître en nous l’inquiétude, la culpabilité,
la honte, au point qu’on peut se demander si elle ne rend pas l’homme incapable d’être
heureux.

Ce serait sans doute un moindre mal, si cela rendait les hommes plus justes, plus
vertueux, à défaut de les rendre plus heureux. Mais on peut en douter car, au XX°, les
sociétés les plus avancées sur le plan de la culture sont aussi commis des actes barbares.

La culture rend-elle les hommes plus heureux ou meilleurs sur le plan moral ? Ou est-
ce que le progrès des connaissances nous éloigne du bonheur, sans nous rapprocher de
la vertu et de la moralité ?

1
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

Première partie : LA CULTURE COMME FACTEUR DU PROGRES.

1) L’homme, un animal inachevé.

a) L’intelligence et l’instinct.

Depuis l’invention de l’écriture jusqu’à la maîtrise de l’énergie nucléaire, on peut se représenter


l’histoire humaine comme une accumulation de connaissances, qui ont permis à l’homme de creuser
l’écart qui le sépare des autres espèces.

Quelques exemples pour montrer ce qui justifie notre impression qu’un progrès a été accompli, que
nous sommes « plus civilisés » que les hommes du passé : ainsi les Lumières appelaient
« civilisation » les progrès accomplis par l’humanité au cours de son histoire dans les domaines les
plus divers :
1° La manière de comprendre le monde : la science moderne par rapport aux superstitions
absurdes ou aux tautologies de la scolastique.
2° Même sur le plan des croyances religieuses : au départ le paganisme qui voit des Dieux à
l’œuvre derrière chaque phénomène naturel ; l’idée d’un Dieu unique conçu comme esprit.
3° Les manières de vivre : le progrès sur le plan des mœurs.
4° Dans la manière dont la justice est administrée et la société gouvernée : la reconnaissance
des droit des personnes, histoire du châtiment. La fin de la torture.

Par ces progrès, l’homme, l’espèce humaine n’a pas cessé de creuser l’écart qui le sépare des autres
espèces. Aucune espèce n’a accompli des progrès comparables, aucune autre n’a à ce point
transformé son environnement et ses manières de vivre.

On explique cette différence entre l’homme et les autres espèces en la rattachant l’intelligence
humaine, conçue comme capacité d’apprentissage, capacité d’acquérir des connaissances nouvelles
de ses expériences et de les transmettre aux générations suivantes. On oppose l’intelligence
humaine et l’instinct animal, savoir inné qui semble guider l’animal dans ces comportements qui
peuvent être complexes et qui sont efficaces, mais qui sont stéréotypés, figés, spontanés, et peu
susceptibles d’adaptation.

Cette capacité qu’a l’homme de former des connaissances nouvelles, des idées, se manifeste dans
l’ascendant qu’il a pris sur la nature et sur les autres espèces, en particulier grâce à ses inventions
d’instruments et d’outils, qui compensent sa relative infériorité physique, mais elle se manifeste
aussi dans sa capacité à former des sociétés étendues, bien au-delà de la famille et du clan familial,
unies par des représentations communes, des croyances communes et des règles communes,
sociétés qui permettent aux hommes de conjuguer leurs forces et leurs savoirs pour augmenter
encore leur domination et accélérer leurs progrès.

Les philosophes ont donné des noms très divers à la capacité proprement humaine de se
développer : Rousseau l’appelle la « perfectibilité », qu’il définit comme une capacité d’acquérir des
capacités nouvelles ; Bergson parle d’ « intelligence », qu’il définit comme une capacité d’invention
d’instruments. Mais, qu’on parle de « perfectibilité » ou d’ « intelligence », qui différencie l’espèce

2
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

humaine, c’est la capacité d’apprendre, de tirer des leçons de ses expériences, mais aussi au contact
des autres hommes.

Depuis le XVIII°, on a pris l’habitude d’opposer à l’intelligence humaine à l’instinct animal : l’instinct
renvoie à une connaissance innée, c-à-d présente dès la naissance ou qui se développe par simple
croissance, et que l’animal n’a pas besoin d’acquérir par apprentissage. Les comportements
instinctifs sont présents chez tous les membres d’une même espèce, ils sont spontanés, souvent très
efficaces, ils peuvent être complexes, mais ils sont aussi rigides et peu susceptibles d’adaptation.

Si la plupart des animaux sont guidés par l’instinct, comment expliquer l’apparition d’une espèce
intelligente, capable de se développer d’elle-même, de se cultiver ? C’est d’autant plus
problématique que nous savons aujourd’hui que l’homme est à l’origine un animal comme les autres,
de la famille des primates.

b) Une longue évolution.

Les anthropologues s’accordent aujourd’hui pour reconnaître que l’évolution qui a donné naissance à
notre espèce est passée par une longue série d’étapes : il y eut d’abord, la station debout ; puis la
main libérée pour l’usage puis la fabrication d’outil ; la bouche, disponible pour la communication qui
permet la coordination d’action collective, puis la transmission des connaissances ; la croissance du
cerveau, rendue possible par le redressement ; et enfin, la prématuration de l’enfant humain,
rendue inévitable par la croissance du cerveau.

c) Un être naturellement social.

La prématuration est une caractéristique fondamentale de l’être humain : le bébé naît à l’état
d’embryon, inachevé, ce qui le rend à la naissance très vulnérable. Cette vulnérabilité de l’enfant
humain explique d’abord son extrême dépendance à l’égard des adultes : incapable de se débrouiller
par lui-même, il doit tout recevoir des adultes qui assurent sa protection et son éducation, y compris
les connaissances les plus élémentaires. L’éducation est donc pour l’espèce humaine une nécessité
naturelle. Il faut toute une société pour prendre soin d’un enfant et l’élever ; et en ce sens on peut
dire que l’homme est naturellement social.
Mais cet inachèvement explique aussi l’ouverture aux apprentissages de l’enfant, capable
d’apprendre de ses expériences et de ses contacts avec les autres. L’intelligence humaine, consiste
d’abord à être extrêmement capable d’apprentissage. L’enfant sait non seulement tirer des leçons de
ses interactions avec l’environnement, mais il est aussi doué pour apprendre des autres hommes par
l’imitation. Cette prédisposition aux apprentissages rend possible le progrès de l’individu, mais aussi
celui de l’espèce humaine, à l’échelle de l’histoire. Elle est donc à l’origine l’œuvre de la nature ; mais
c’est par ses efforts que l’homme en a fait quelque chose.

Selon cette hypothèse, l’apparition d’un être intelligent serait donc la conséquence d’un accident,
d’une imperfection dans la nature. Cette explication s’oppose bien sûr à la représentation
traditionnelle d’une nature qui serait toujours et partout « bien faite », ou d’une évolution qui serait
en quelque sorte « programmée » pour aboutir à l’homme « sommet de la création » ; elle suggère
que l’espèce humaine est en réalité le résultat d’une série de hasards.

3
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

2) La socialisation par l’éducation.

L’homme est donc par nature social, destiné à vivre en société. De nombreux auteurs ont identifié
cette caractéristique de l’espèce humaine, et y voient le facteur principal dans l’explication de ses
progrès. Ainsi Charles Darwin, plus connu pour avoir décrit la nature comme le lieu d’une « lutte pour
la vie », écrit-il dans L’origine de l’homme (1871), que « Les instincts sociaux sont le fondement de
tout ce qu’il y a de plus beau dans les sentiments moraux des êtres humains ».

Mais, si l’homme est naturellement sociable, comment expliquer que la vie en commun devienne si
souvent conflictuelle et même violente ? Ce sont d’ailleurs ces violences qu’on invoque pour justifier
l’existence des lois et d’une éducation censée habituer l’enfant à suivre des règles. Comment
expliquer ces conflits et l’existence de règles établies dans la société humaine, si l’homme est par
nature un animal social ?

Selon certains, l’homme serait bien naturellement bon : il y aurait en lui une tendance innée à se
soucier du bien-être des autres, et une répugnance à les faire souffrir. Mais ce serait la manière dont
la société moderne est organisée, qui serait contraire à la nature humaine et qui ferait naître en
l’homme des sentiments comme la jalousie, qui les porteraient à se faire du mal. C’est l’explication
du philosophe Jean-Jacques ROUSSEAU.

Mais selon d’autres, au contraire, l’homme aurait dès la naissance une tendance à ne se soucier que
de son plaisir personnel, et à négliger les autres, voire à leur faire du mal quand ça peut lui procurer
le sentiment de sa supériorité. De ce point de vue, le rôle de la société et de l’éducation (de la culture
en général), serait de rendre l’homme meilleur, ou du moins de l’empêcher de nuire. C’est la
position du psychanalyste Sigmund FREUD.

L’homme est-il naturellement bon ou mauvais ? La culture est-elle responsable des vices en éloignant
les hommes de leur mode de vie naturel ? ou au contraire est-ce qu’elle rend les hommes meilleurs
en mettant des obstacles à leur tendance naturelle à se nuire ?

a) Jean-Jacques Rousseau : c’est la société qui corrompt les hommes.

Rousseau affirme que la tendance naturelle fondamentale de l’homme est « l’amour de soi ». C’est
un sentiment qui attache l’individu à la vie, à sa propre conservation et à son bien-être ; c’est ce
sentiment qui explique que l’individu prend soin de lui-même, en cherchant à satisfaire ses besoins
fondamentaux.

Ce sentiment est naturel : il est inné, instinctif, il n’est pas le résultat d’un apprentissage, et il est
présent chez tous les êtres vivants dans la nature, sous la forme de « l’instinct de survie ».

Surtout, ce sentiment naturel n’a rien de mauvais : en effet l’attachement à soi-même conduit plutôt
l’individu à éviter les conflits et la violence. L’amour de soi est même à l’origine de la pitié. En effet, si
l’individu est sensible à la souffrance des autres, c’est dans la mesure où il s’identifie à eux, où il se
reconnait en eux. La pitié, la compassion, l’empathie, sont des prolongements naturels de cet
attachement à soi-même qu’est l’amour de soi ; il ne faut donc pas les opposer. L’enfant s’attache
d’abord naturellement à sa mère ; celle-ci lui apparaît d’abord comme un prolongement de lui-
même, et il se réjouit de ses joies et souffre de ses peines… - L’expansion de l’amour de soi aux

4
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

autres est inséparable de la conscience de la faiblesse de notre condition. Je suis sensible à la


souffrance des autres parce que je m’éprouve comme fragile et vulnérable.

L’origine des conflits et de la violence, ce n’est pas l’amour de soi, c’est l’amour-propre. L’amour-
propre est un sentiment qui inspire chez l’individu le désir de faire reconnaître sa supériorité.
L’individu se conduit comme s’il estimait normal que les autres s’inclinent devant lui, le fassent
passer d’abord. C’est bien sûr ce sentiment qui inspire les désirs dont le seul but est de se distinguer
des autres, pour s’imposer à eux.

Le point important, pour Rousseau, c’est que l’amour-propre n’a rien à voir avec l’amour de soi.
L’amour-propre est le résultat de l’influence que la société a sur l’individu quand elle est très
inégalitaire. En effet, dans une société qui hiérarchise les hommes, comme celle de Rousseau (selon
la condition sociale : noble, bourgeois, paysan) ou la nôtre (selon la richesse et/ou la notoriété),
l’individu se compare et il découvre que la société ne donne pas à tous les hommes la même valeur.
Ce jugement social peut entrer en conflit avec le sentiment que l’individu a de sa valeur ; il peut le
fragiliser. Autrement dit, dans une société inégalitaire, il n’est plus aussi naturel d’avoir de la valeur à
ses propres yeux, plus aussi naturel de s’estimer soi-même, de s’aimer soi-même. On croit souvent
que l’amour-propre naît chez les individus qui s’aiment trop eux-mêmes ; pour Rousseau, c’est le
contraire : l’amour-propre naît de la revendication d’un amour de soi contrarié, humilié.

Or, pour être heureux, nous avons besoin de nous estimer nous-même, de nous aimer nous-même,
d’avoir de la valeur à nous propres yeux. C’est pour avoir de la valeur à nos propres yeux, que nous
désirons nous faire valoir aux yeux des autres. C’est le paradoxe de l’amour-propre : c’est un
sentiment social qui a besoin des autres, mais pour les abaisser, pour nous mettre en valeur.

Ce sentiment conduit à des conflits et même à la violence, dans la mesure où chacun veut se faire
reconnaître comme supérieur par les autres. De plus, les différences artificielles de conditions entre
les hommes (puissant, dominé, riche, pauvre) font obstacle à l’identification qui rendait possible la
pitié.

Pour éviter le développement de l’amour-propre, il faudrait donc établir une société où tous les
hommes sont libres et égaux, comme ils doivent l’être par nature : c’est seulement parce que la
société moderne, produit de la culture, fait violence à la nature humaine qu’elle donne naissance à
l’amour-propre.

Les anthropologues nous apprennent que toutes les communautés primitives de chasseurs-cueilleurs
étaient très largement égalitaires. Pourtant l’observation de ces communautés primitives semblent
donner tort à Rousseau : elles peuvent être extrêmement violentes, non seulement à l’égard des
autres groupes, mais aussi à l’égard de leurs propres membres (cf. Pierre CLASTRES : les rites
d’initiation, tortures infligées aux jeunes pour s’assurer de leur soumission au groupe).

b) Sigmund Freud : la socialisation limite la tendance naturelle à la violence.

Si la violence est présente dans toutes les sociétés, il est tentant de lui trouver une origine
instinctuelle ou naturelle. Dans ce cas, il devient difficile d’affirmer purement et simplement que
l’homme est une espèce sociale.

5
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

Dans toutes les sociétés, quel que soit la culture à laquelle elles appartiennent, c’est la tâche de
l’éducation d’apprendre à l’enfant à acquérir un certain degré de retenue, de réserve, de gêne, de
pudeur, ou d’auto-discipline, qui s’oppose à sa spontanéité naturelle. Il ne s’agit pas d’abord ni
essentiellement d’un contrôle conscient sur soi-même, mais plutôt d’automatismes, d’habitudes, qui
ne demandent pas de réflexion. « Etre civilisé », c’est d’abord avoir acquis une certaine maîtrise de
soi-même, un certain contrôle sur ses réactions spontanées grâce à l’éducation.

Le psychanalyste Sigmund FREUD a décrit la manière dont l’enfant finit par intérioriser certaines
règles. Il montre dans Malaise dans la civilisation (1929) que toute culture exige de l’individu un
renoncement à ses pulsions, et que ce renoncement s’obtient par la formation dans l’individu de
sentiments de culpabilité ou de honte qui ne sont pas naturels.

Cette étape dans la formation de la personnalité, c’est ce que Freud appelle le « complexe d’Œdipe ».
Pour Freud cette étape est décisive dans la formation de la personnalité de l’enfant à un double point
de vue :
- D’abord, c’est la formation d’une conscience morale, d’un sens moral. Selon Freud,
contrairement à Rousseau, le sens moral n’est pas naturel ou inné : il résulte de l’éducation,
de l’intériorisation des interdits transmis par l’éducation. Naturellement l’enfant ne
s’interdit rien ; il craint seulement les punitions, et ce n’est pas du tout la même chose. Il
craint une autorité extérieure, il craint de se faire prendre, parce qu’il ne veut pas perdre
l’affection de ses parents.
Mais à l’issue du complexe d’Œdipe, l’enfant devient capable de s’interdire à lui-même
certaines choses, sans qu’il y ait nécessairement récompense ou punition. Autrement dit : il
ne craint plus seulement les punitions ; il craint sa propre conscience morale, son propre
jugement sur lui-même. C’est un progrès important pour l’individu : cela fait de lui un adulte
capable de se gouverner lui-même ; la société va donc pouvoir lui laisser une certaine
autonomie.
- Mais d’un autre côté, la formation de cette conscience peut aussi être à l’origine de troubles
psychologiques : quand les exigences de la conscience morale sont excessives, l’enfant peut
devenir un adulte qui s’interdit d’être heureux. C’est « la névrose ». L’existence d’une
conscience morale amène l’individu à vivre dans une sorte de frustration.

Les historiens montrent que les exigences de la conscience morale et de l’éducation n’ont pas cessé
d’augmenter au cours de l’histoire. C’est ce qu’on appelle le processus de civilisation. C’est ce
progrès des mœurs qu’on appelle « civilisation » : on s’interdit les châtiments corporels, la torture…
c’est un recul de l’usage de la violence en général. Mais du coup on est amenés à refouler notre
agressivité et nos pulsions en général, ce qui peut nourrir un sentiment de frustration.

La culture rend les hommes plus sociables, plus disciplinés ; mais elle rend aussi les hommes plus
insatisfaits... En ce sens, on peut dire qu’elle ne rend pas vraiment les hommes plus heureux.

Conclusion de la deuxième sous-partie :


Rousseau a raison quand il dit que la sensibilité est naturelle et qu’elle est à l’origine de la moralité. Mais la
sensibilité ne suffit pas : il faut que l’enfant acquière la maîtrise de son émotivité. L’éducation a donc un rôle
fondamental à jouer. Ainsi la culture ne rend pas forcément les hommes plus heureux car elle développe les
scrupules et les inhibitions, mais elle facilite la vie en société, condition du progrès.

6
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

Mais le rôle de l’éducation est-il seulement de préparer l’enfant à la vie en société en le rendant plus discipliné,
moins remuant ? L’éducation et la culture ne peuvent-elles pas avoir un but plus élevé ? C’est la question qu’on
va étudier dans le 3eme point.

3) La culture comme formation du jugement.

La notion de « culture » est ambigüe : elle a plusieurs sens. Dans le sens le plus général, elle renvoie à
tout ce que les hommes ajoutent à la nature par leurs efforts, et qu’ils conservent en le transmettant
par l’éducation (sens 1).

Parmi les choses que l’éducation transmet, il y a la capacité à suivre des règles et, bien sûr, les
coutumes, les règles, les valeurs qui règnent dans une société. La culture d’une société, c’est la
manière de vivre caractéristique de cette société (sens 2) ; l’éducation qui la transmet a pour
fonction d’intégrer l’individu à la communauté. Parce qu’elles ne sont pas naturelles, bien qu’elles
s’appuient sur des instincts sociaux, les manières de vivre sont variables d’une société à l’autre : il y a
une diversité des cultures et des modes de vie, qui portent souvent la marque des conditions
naturelles variables dans lesquelles les hommes les ont élaborées.

Mais la notion de culture renvoie aussi à un autre sens, la « culture générale » : il ne s’agit plus des
manières de vivre d’une société particulière, il s’agit de choses que les hommes ont dites et pensées,
des grandes œuvres du passé, qui constituent le patrimoine universel de l’humanité (sens 3).

Ces œuvres sont d’origines et de genres très divers :...(à vous de compléter)

Quel est le rôle de cette culture ? Pourquoi transmettre la connaissance des œuvres du passé ?
Qu’est-ce que cela apporte, à l’individu et à la société ?

a) La culture au sens de « culture générale » semble ne répondre à aucun besoin.

« Se cultiver » n’est pas une nécessité vitale. A première vue, la culture « générale » semble être un
loisir et même un luxe.

- Certes, l’éducation est une nécessité vitale : l’enfant humain naît à l’état d’embryon et pour qu’il
survivre il doit être pris en charge par la société et recevoir une éducation. Mais cette éducation doit
surtout lui apporter l’attachement et les capacités élémentaires qui feront de lui un petit humain
autonome, comme lire, écrire, compter (indispensable dans une société développée). (voir I.1.)

- L’éducation doit aussi transmettre à l’individu une maîtrise de lui-même. Il y a une empathie naturelle,
mais l’individu doit apprendre à tempérer sa spontanéité pour devenir capable de suivre des règles qui
rendent la vie en commun possible. (voir I.2.)

- Enfin, l’éducation doit encore apporter à l’enfant des connaissances qui lui permettront de trouver sa
place dans la société en le rendant capable de s’y rendre utile : des savoir-faire, des techniques, qui
permettront à l’individu de produire qqch qui répondent aux besoins de la société. Le travail s’appuie
sur des méthodes et des instruments dont l’usage n’est pas naturel et qui doit être l’objet d’un
apprentissage. Ces savoir-faire sont constamment renouvelés, ils ne sont pas conservés, et à ce titre ils
ne font pas partie de la culture au sens défini plus haut.

7
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

L’éducation semble essentiellement au service de la société. Elle est aussi dans l’intérêt de l’individu,
mais c’est parce qu’il doit vivre en société ; s’il a intérêt à recevoir cette éducation, c’est pour
s’intégrer à la société et s’y rendre utile.

Par contre, la culture générale semble être inutile, et se cultiver est une démarche individuelle. Ce
qu’on appelle « culture » ici, la connaissance des œuvres du passé, n’a pas pour rôle de préparer à
des tâches directement utiles. Elle n’a pas pour but de préparer les individus au travail productif, elle
ne les rend pas « utiles » à la société. Alors à quoi sert-elle, et pourquoi l’enseigner ?

b) La culture au service de la domination et de l’amour-propre.

Quand on se tourne vers les sociétés passées, la culture générale est toujours associée à l’apparition
de classes qui dominent la société et qui échappent au travail. Sa fonction n’est pas de rendre
l’individu productif : elle semble plutôt être de le distinguer des autres, et en particulier de ceux qui
font un travail utile.

Par exemple, dans la Grèce antique, les sophistes enseignaient « la rhétorique », c-à-d l’art de
composer des beaux discours, l’art de briller par le discours. La rhétorique rend capable de parler de
tout et n’importe quoi, même de ce qu’on ne connaît pas (et qui supposerait un apprentissage
technique) : elle est essentiellement une manière de paraître, elle fait des beaux parleurs 1.

Dans la société féodale, la noblesse reçoit une longue éducation pour acquérir la maîtrise de certains
codes de conduite, de « savoir-vivre », d’ « éloquence », de « manières », qui lui permettront de se
distinguer des autres classes de la société.

Ainsi on peut avoir l’impression que la culture a pour but, soit de permettre aux membres des classes
dominantes de se distinguer des autres classes sociales, et de justifier le pouvoir qu’elles ont sur
elles ; soit, d’intégrer ces classes dominantes. Bref, elle est toujours liée à l’exercice d’une
domination. On peut presque dire qu’elle sert à abaisser les autres, à les humilier, en tout cas à s’en
distinguer.

C’est la critique que Rousseau adresse à la culture dans le Discours sur les sciences et les arts : là où
les philosophes des Lumières voient le sommet de la civilisation, Rousseau voit surtout les progrès de
l’amour-propre. Selon lui, c’est l’amour-propre, le désir de se distinguer qui est à l’origine de la
culture et de l’importance qu’on lui donne. « C’est parmi les gens les plus cultivés qu’on doit
s’attendre à trouver le plus grand mépris pour les autres et la pire sécheresse de cœur », écrit
Rousseau, c-à-d l’indifférence au sort des autres, le désir de les mettre à distance ou de les abaisser.
C’est plutôt chez les gens simples, c-à-d ceux qui ne sont pas dominés par le désir de se distinguer
des autres pour les dominer, qu’on trouvera l’humanité véritable, le souci des autres en général, la
morale au sens où elle consiste à reconnaître dans les autres des égaux qui méritent le respect.
Il y a du vrai dans cette critique : c’est vrai que la culture n’a pu se développer que grâce aux classes
dominantes riches ; c’est vrai aussi qu’on peut être cultivé sans être meilleur moralement. Mais cette
critique n’est-elle pas injuste ? Le seul usage d’une œuvre est-il de se distinguer de ceux qui ne l’ont
pas lue ?

1
La philosophie de Platon naît de la critique de la rhétorique et des « beaux parleurs ». Le livre de Platon
consacrée à cette critique est le Gorgias, qui porte le nom d’un sophiste célèbre de l’époque.

8
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

Une œuvre n’est pas un simple produit de luxe : les grandes œuvres expriment souvent des idéaux
dont le but est de transformer la société et de la rendre plus juste. Et une grande œuvre ne perd pas
sa valeur à être partagée, au contraire.

c) La culture générale ne répond pas à un besoin pratique, mais elle forme à un libre
exercice du jugement.

Cette conception de la culture est celle des philosophes des Lumières, comme Kant dans « Qu’est-ce
que les Lumières ? » (1784). Pour Kant, l’éducation ne doit pas seulement produire un individu
adapté à la société, ni même seulement un individu intégré, utile à la société. Elle doit avoir un but
plus élevé : celui de préparer les hommes à penser par eux-mêmes.

Penser par soi-même signifie apprendre à exercer un esprit critique d’abord contre ses propres
préjugés, contre sa propre paresse de pensée, qui nous fait nous contenter des préjugés véhiculés
par la société. C’est pourquoi l’éducation ne doit pas se limiter aux enseignements utiles ou
professionnels, ni à la discipline : elle doit faire une large part à la culture générale.

« Se cultiver », à la différence d’un conditionnement subi passivement par l’individu, ne consiste pas
seulement à assimiler des connaissances mais, en se confrontant aux raisonnements et aux opinions
des autres, à exercer son jugement sur elles pour se faire sa propre opinion.

La culture est l’expression des convictions des hommes sur tous les sujets : sur la religion, la
politique, la morale, la condition humaine, l’amour… Fréquenter les grandes œuvres est une forme
de dialogue avec les meilleures pensées : une œuvre n’est pas simplement l’expression d’une opinion
à prendre ou à laisser ; elle est le résultat de la démarche d’un auteur, et en prendre connaissance
c’est se confronter à la manière dont il s’est fait son opinion.

En effet, il ne suffit pas de ne pas ouvrir de livres pour penser par soi-même. Des préjugés nous sont
transmis à notre insu dès notre plus jeune âge, quand notre esprit critique n’est pas encore formé. Le
rejet pur et simple de la culture, l’ignorance choisie, ne garantit pas la liberté de penser ni la
moralité. Rousseau remarquait que l’ignorance peut être bonne, quand elle témoigne de l’absence
d’amour-propre. Mais il y a aussi une mauvaise ignorance, qui naît de la paresse, du rejet de la
réflexion et de l’auto-critique en général, et qui dispose aux préjugés. En lisant, en se confrontant de
manière ouverte mais intelligente à des pensées différentes, on apprend à juger.

Le but de l’éducation et la culture n’est donc pas seulement d’intégrer l’individu à la société. Un
homme parfaitement intégré à son milieu social, auquel il doit, non seulement sa vie, sa sécurité, son
métier, mais aussi ses goûts, ses croyances et même ses opinions, cet homme qui se sent protégé,
réconforté dans son milieu social où il trouve son identité, cet homme vit dans un état de minorité :
c’est un enfant sous tutelle, pas un adulte libre. Aux yeux de Kant, le sens profond de l’éducation est
de nous faire sortir de cet état. A la question « Qu’est-ce que les Lumières ? », il répondait : « C’est la
sortie de l’homme de l’état de minorité. »

Reste la question essentielle : Est-ce que se cultiver nous rend nécessairement meilleur sur le plan de
la moralité ? Et si c’est le cas, comment expliquer que les sociétés qui se croyaient les plus avancées
sur le plan de la culture, et les plus éduquées, aient pu sombrer dans la barbarie au XX° siècle ?

9
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

Deuxième partie : LA CULTURE NE SUFFIT PAS A RENDRE LES HOMMES MEILLEURS.

1) L’éducation ne rend pas meilleur sur le plan moral.

D’abord il faut préciser qu’est-ce qu’un homme « bien » ou « moralement bon » ?

a) Qu’est-ce que la morale ?

La morale, c’est l’ensemble de nos devoirs, des obligations qui nous incombent en tant qu’être
humain. Mais que commande le devoir exactement ?
Le personnage d’Alcide, dans le roman Voyage au bout de la nuit de Céline, est exemplaire sur le plan
moral : il fait preuve d’un dévouement total, en sacrifiant son bonheur personnel au bien-être et au
perfectionnement de l’enfant dont il a la charge. Cette générosité poussée jusqu’au sens du sacrifice,
ce caractère désintéressé est une caractéristique essentielle de l’homme de bien. Mais Alcide ne peut
pas être pour nous un modèle car il fait son devoir par amour. Or aimer les autres ne peut pas être un
devoir, car nous ne pouvons pas nous commander à nous-même d’aimer quelqu’un...

Alors qu’est-ce que la morale nous commande ? Elle nous demande d’agir comme si on aimait les
autres, c-à-d avec respect et bienveillance, même quand on ne les aime pas. Respecter quelqu’un,
cela signifie lui reconnaître une valeur égale à celle que je me donne à moi-même, lui reconnaître
une égale dignité. La morale commande le respect de l’humanité, en l’autre comme en moi-même.

Qu’est-ce qui fait de l’humain un être qu’on doit respecter ? Ce n’est ni son statut social, ni sa
richesse, ni sa culture ou ses talents : nous savons très bien que toutes choses-là ne sont pas toujours
dues aux mérites d’une personne, et qu’on peut d’ailleurs en faire un très mauvais usage.

Ce qui nous impose le respect chez un homme, ce n’est rien d’autre que son sens moral, son
humanité : sa capacité à agir par respect pour ce qu’il juge bien, même quand il n’a rien à gagner à le
faire ; sa capacité à ne pas traiter les autres comme des simples moyens ; sa bienveillance ; sa
capacité à se donner un but plus élevé que son bonheur personnel ou son amour-propre.

- Les devoirs envers autrui

Dans nos rapports avec les autres, l’essentiel de la morale consiste à reconnaître en autrui mon égal :
tout homme me vaut parce que la capacité de bien agir, qui fait la dignité de l’homme, est présente
chez chacun. Ce n’est pas à moi de juger des qualités morales des autres : peut-être qu’il semble
moins courageux, ou moins exigeant avec lui-même, mais au fond je n’en sais rien ; peut-être a-t-il
fait des efforts ou des bonnes actions dont j’ignore tout. Ce que je sais, c’est que c’est un homme
comme moi.

- Les devoirs envers soi-même

Nous avons aussi des devoirs envers nous-mêmes. Dans notre rapport à nous-mêmes, l’essentiel de
la morale consiste à reconnaître que notre valeur est liée à notre moralité, à l’usage que nous faisons
de nos talents ; et à ne pas nous estimer pour de mauvaises raisons (parce qu’on est plus riche, plus

10
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

beau, plus intelligent etc.). Et ainsi la première faute est l’amour-propre, qui consiste à s’estimer pour
de mauvaises raisons, et qui nous empêche de nous perfectionner.

- La différence entre agir par devoir et agir par intérêt.

Une action n’a de valeur morale que si son motif est désintéressé , c-à-d quand elle n’est pas liée à
un intérêt : quand on agit sans calcul sur les conséquences heureux ou malheureuses de notre action
pour nous. Notre action n’a de valeur morale que si on agit par devoir, et non pas par intérêt ou par
crainte des conséquences.

b) Pourquoi l’éducation ne peut pas transmettre la moralité.

D’abord, savoir ce que nous devons faire ne demande pas spécialement de culture ou de
connaissance : je sais très bien la manière dont je devrais me conduire à l’égard des autres, puisque
c’est la manière dont je veux qu’ils me traitent. Il faut seulement que l’éducation m’apprenne à me
maîtriser pour que je sois capable de me mettre à la place des autres. Mais elle n’a pas à
m’apprendre le contenu de mes devoirs : par exemple je sais bien que je ne dois pas mentir à
quelqu’un, car je ne veux pas qu’on me mente, je ne veux pas qu’on se fiche de moi. Ainsi Kant disait
« Ni le savoir ni la philosophie ne sont nécessaires pour savoir ce qu’on doit faire. »

Ensuite, ce n’est pas non plus l’éducation qui m’apprend à agir par devoir, sans attendre de
récompense. Car la seule manière dont l’éducation peut encourager les bonnes actions, c’est en les
récompensant. L’éducation ne peut encourager le comportement moral qu’en le liant à un intérêt
(en le récompensant) ou le décourager par la crainte (en le sanctionnant) ; mais ainsi elle fait perdre
toute valeur morale à l’action.

Ainsi la moralité d’un homme dépend toujours de quelque chose de purement intérieur, elle est
toujours le résultat d’un choix personnel, d’un effort sur lequel l’éducation a peu d’influence.

2) Comment peut-on être inhumain ?

L’éducation et la culture ne rendent donc pas nécessairement meilleurs. Mais comment expliquer
que des hommes puissent se conduire d’une manière inhumaine ? La culture ne peut peut-être pas
nous rendre meilleurs, mais ne peut-elle pas au moins empêcher de commettre le pire ?

Sans doute une partie de ces actes, comme ceux accomplis par les soldats allemands, peut
s’expliquer par la peur des sanctions. On peut ainsi reprocher à ces hommes leur faiblesse, si on
appelle « faiblesse » le fait de céder à la peur, ou de faire passer sa propre survie avant notre devoir
moral. En même temps, il est difficile de juger ces hommes car on ne sait pas comment on aurait agi
à leur place. Surtout, ils ne sont pas inhumains : ils ont conscience de mal agir ; ils se sentent
coupables ; simplement, ils veulent sauver leur peau.

Mais l’historien Johann Chapoutot montre qu’il y a aussi, parmi les nazis, des hommes qui ont agi
d’eux-mêmes, librement, et par conviction. Dans son entretien avec le magazine « Geo histoire », il
cite l’exemple d’Adolf Eichmann qui regrette de ne pas avoir tué davantage de personnes... Non
seulement il n’éprouve aucune culpabilité, aucun remords, mais en privé il revendique ces actes avec
fierté. Ce genre d’hommes nous paraît inhumain, car ils semblent complètement insensibles au bien

11
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

comme au mal, indifférents aux principes de la morale. Ils semblent inhumains, si l’humanité d’un
homme est dans sa capacité de distinguer le bien et le mal, dans son sens moral.

Pourtant, même ces hommes-là éprouvent le besoin de justifier leur conduite à leurs propres yeux :
si Eichmann n’a pas honte de ces actes c’est parce qu’il pense qu’ils lui étaient imposés par son sens
du devoir. Ce besoin de justifier ces actes, de leur trouver une bonne raison, de penser que le bien
était de leur côté, fait d’eux des êtres humains car il témoigne du fait qu’ils ne peuvent pas se
résoudre à une pure et simple indifférence morale. En un sens, et même si c’est paradoxal, ce besoin
de se justifier montre qu’ils ne sont pas des bêtes qui se laissent entraîner par des pulsions
destructrices ; ce besoin de se justifier montre qu’ils ont une conscience. Or ce besoin de se justifier,
qui est la base ou la condition de la moralité, est manifestement un produit de la culture et de
l’éducation.

Conclusion : La culture est-elle facteur de progrès ?

La culture est bien un facteur de progrès : le progrès des connaissances n’améliorent pas seulement nos
conditions matérielles de vie, il fait aussi reculer l’ignorance et les préjugés, qui nourrissent l’angoisse que les
hommes ressentent face aux phénomènes qu’ils ne comprennent pas, ou face à des réalités qui leur paraissent
complètement étrangères. Les sacrifices humains, la croyance aux démons, aux sorcières, l’emploi généralisé
de la torture, le racisme sous ses formes les plus brutales etc. rien de tout cela n’est plus possible dans les
sociétés développées.

Pourtant, il est vrai que la culture ne suffit pas à rendre les hommes justes et bons : la moralité d’un homme est
toujours le résultat d’un choix personnel, elle demande toujours un effort dont aucune éducation ne peut
dispenser, et un homme peut toujours être aveuglé par ses pulsions, par son angoisse ou sa colère.

Mais c’est grâce à la culture et à l’éducation qu’un homme ne se confond pas avec ses pulsions, qu’il est
capable de s’interroger sur ses actes et leur motifs ; c’est elles qui font naître chez lui, même au pire moment,
le besoin de trouver une justification à sa conduite, et d’y renoncer s’il ne lui trouve que des mauvaises raisons.
Ainsi la culture rend en même temps l’homme plus scrupuleux, moins spontané, et peut-être moins doué pour
le bonheur. Mais elle apparaît comme une condition sans laquelle aucune interrogation sur soi-même, aucune
vraie remise en question, ne serait possible. C’est pourquoi elle est nécessaire et il faut en prendre soin comme
d’un bien précieux.

12
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

En réfléchissant aux idées que je trouve importantes dans le cours sur « La culture » : la question,
c’est pourquoi la culture est importante, est-ce qu’elle humanise ? Elle humanise certainement,
même si elle ne rend pas meilleure.
Expliquons.
L’idée importante pour moi, la découverte de l’année dernière, c’est l’idée de Rousseau :

1) depuis l’invention de « La culture » à l’époque des Grecs, l’institution de la Culture générale et


d’une éducation consacrée à la transmettre, cette culture a été réservée à une partie de la société, la
classe dominante, et elle a eu une fonction sociale : elle a servi à distinguer l’homme libre de
l’esclave et à justifier la domination de l’homme libre sur l’esclave. L’éducation grecque : éducation
intellectuelle, rhétorique, apprentissage de l’art de la parole du discours ; éducation militaire, qui
s’adresse au corps ; éducation artistique, ça doit se voir, à la beauté du corps et des manières, des
gestes, que le jeune homme est valeureux, courageux. Donc fonction sociale de la culture : faire des
hommes fiers de leur apparence, qui ont le sentiment de leur différence à l’égard des autres.

2) aujourd’hui encore, évidemment, la culture peut servir à dominer, à humilier les autres, ou à s’en
distinguer, enfin à satisfaire notre amour-propre.

3) mais, moi, qu’est-ce qui m’a fait prendre conscience de cette fonction sociale de la culture ? La
lecture de Rousseau, des livres, la culture elle-même. C’est la culture ou les livres qui m’ont fait
prendre conscience que la culture pouvait être mise au service de l’amour-propre, que dans ce cas
être cultivé n’avait pas beaucoup de valeur, que je donnais trop de valeur au fait d’être cultivé (il y a
en moi une sacralisation de la culture, de l’écriture, du livre), et cela m’a fait prendre conscience que
la valeur d’une personne évidemment n’est pas essentiellement liée à sa culture.
Que la valeur d’une personne a beaucoup plus à voir avec ce qui faut bien appeler sa dimension
morale, non pas sa pureté ou intransigeance morale, mais son humanité. Qu’il y avait des
« élégances » dans la relation à l’autre et à soi-même, qui font qu’on se dit de quelqu’un qu’il est
« intelligent », mais pas parce qu’il a des citations à propos de tout, mais qu’il a un rapport juste à la
réalité humaine, à ce que c’est qu’un être humain. Est-ce parce qu’il est cultivé ? Est-ce que la
culture a joué un rôle et quel rôle exactement dans sa prise de conscience de la réalité humaine ?
Est-ce parce qu’il a vécu une expérience de l’injustice, de l’humiliation ?
Pourquoi ce n’est pas l’expérience qui m’a appris cela ? Car j’en avais sans arrêt la démonstration
sous les yeux. Sans arrêt je voyais des gens qui faisaient cet usage-là de la culture, usage de
distinction sociale, de domination. Moi-même je l’utilisais sans arrêt comme ça. On peut dire que
j’étais aveuglé par mon propre désir d’être cultivé, d’être admiré pour ma culture, par ma propre
tendance à admirer voire à sacraliser ces choses-là. Même le désir ou le regret profond que j’ai de
n’avoir pas accompli « d’œuvre » d’écrivain ou autres, ce désir ou ce regret qui me définit presque, il
est lié à cette sacralisation de la culture., au fait que je vois dans la culture « la chose la plus
importante du monde ». Si je me demande d’où ça vient, ça vient probablement de ma mère, enfin
ce n’est pas sûr. Je crois que ça vient de moi. Mais assez tôt quand même, dès le collège, je valorisais
ça.

Bref en tout cas ça donne au moins un premier exemple de ce que la culture m’a appris : l’idée que la
culture n’est pas la chose la plus importante du monde. Qu’on pouvait très bien être un grand savant
et un grand écrivain, et quelqu’un de très médiocre.

Une autre idée à chercher parce qu’elle intéresserait les élèves, ce serait dans le domaine de l’amour.
Enfin ce serait des exemples pour montrer le rôle que peut avoir la culture générale, quand elle n’est
pas une autorité qui écrase le jugement personnel, mais qu’elle nous aide au contraire à dépasser
nos propres préjugés.

13
LA CULTURE EST-ELLE TOUJOURS FACTEUR DE PROGRES ?

4) Il faudrait préciser : qu’est-ce qu’apporte la culture exactement ? On a de plus en plus de mal à le


comprendre. C’est un fait d’époque.
Pendant très longtemps, on a pensé que la conscience morale, la « juste distance » à l’égard de la
condition humaine, était qqch qui devait être enseigné, qui devait être transmis. C’était la figure du
sage ou du maître « moral ».
Cf. Lacan dans Le mythe individuel du névrosé :
« ce personnage très effacé par le déclin de notre histoire, qui est celui en somme du maître :
le maître moral,
le maître qui initie, à la dimension des relations humaines fondamentales, celui qui est dans
l’ignorance,
ce qu’on peut appeler d’une certaine façon l’accès à la conscience, voire même à la sagesse,
dans la prise de possession de la condition humaine comme telle. »

« L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme


humaine. C'est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa
participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants
certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Participation naturelle, c'est-
à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage. Chaque
être humain a besoin d'avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de
sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l'intermédiaire des milieux dont il fait
naturellement partie. » Simone Weil, L’enracinement (1949), deuxième partie.

14