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« L’influence française sur le RECHERCHER…

droit international » par Serge 


Sur
ACTUALITÉS
 Actualités, Événements scientifiques
Images et
imaginaires au
Moyen-Orient et
en Afrique du
Nord
 10 janvier 2020
 0

Le Centre
Thucydide
partenaire du
salon « La
Fabrique
Défense »
 1 janvier 2020 
0

Discours introduit par Georges-Henri Soutou et prononcé par Serge


Sur devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 7 Ouverture d’une
octobre 2019. Le texte intégral, présenté ici, est également nouvelle
formation :
consultable sur le site internet de l’Académie.
Diplôme
d’université Droit
  de l’asile
 23 décembre 2019

Allocution de présentation de Serge Sur  0

par M. Georges-Henri Soutou, Président de l’Académie


Cinquièmes
Journées de la
  justice pénale
internationale
Monsieur le professeur,  20 décembre 2019
 0

Votre nom vient à l’esprit assez instinctivement lorsqu’il est question


de relations internationales, au point qu’au moment de composer le
Lancement de
programme de cette année la question n’était pas tant de savoir si ThucyBlog en
j’allais vous inviter, mais plutôt à quelle date et pour traiter de quel janvier 2020
sujet. Je ne suis pas le premier à faire appel à votre expertise. Dans les  18 décembre 2019
dernières années, vous êtes d’ailleurs déjà intervenu devant notre  0

Compagnie ; en 2012, à l’invitation de Mme Marianne Bastid-Bruguière,


pour vous interroger sur le devenir de la souveraineté des États  ;
toujours la même année, dans le cadre d’un Entretien académique DERNIER AFRI PARU
consacré à la relecture de Paix et guerre entre les nations d’Aron,
cinquante ans après sa publication. Vous avez également été
couronné par deux fois par un prix de notre Académie : en 1995, vous
avez reçu le Prix Limantour pour la première édition de votre précis
Droit international public, écrit avec Jean Combacau, paru dans la
collection des Précis Domat, dont vous avez pris depuis la direction,
aux Éditions Montchrestien. Un second prix a récompensé, en 2008, AFRI, Volume XX, 2019
l’Annuaire français des Relations internationales, publication
monumentale que vous dirigez depuis presque vingt ans : votre travail
a ainsi reçu l’un des Grands Prix Édouard Bonnefous de l’Institut, sur
proposition de notre Académie.

Bien que vous soyez donc déjà bien connu de la plupart de mes
confrères et reconnu par eux, je vais néanmoins présenter
succinctement votre parcours.

Après des études à la Faculté de droit de l’université de Caen, dont


vous êtes docteur en 1970, vous êtes chargé de cours à la Faculté de
droit d’Alger (1970-1972) puis de Caen (1972-1974). Assistant puis
Maître assistant de droit public dans cette même université (1974-
1977), vous décrochez l’agrégation de droit public en 1976 et êtes élu,
dans la foulée professeur à l’Université de Rennes I. En 1981, vous
rejoignez, comme professeur, l’université Paris X-Nanterre. Vous y
enseignez jusqu’en 1986 et y créez et dirigez le Centre de Droit
International de Nanterre (CEDIN). Au cours des dix années suivantes,
vous êtes directeur adjoint de l’Institut des Nations Unies pour la
recherche sur le désarmement (UNIDIR) à Genève. Dans l’intervalle,
vous êtes élu en 1989 professeur à l’Université Panthéon-Assas. Dans
ce cadre, vous avez créé en 1999 et dirigé ensuite le Centre Thucydide
– Analyse et recherche en relations internationales  ; vous y avez
également fondé, en 2000, le Master Relations internationales. Vous
êtes professeur émérite depuis septembre 2012.

En dehors de votre service ordinaire, vous avez enseigné à l’IEP de


Paris, à l’Ecole nationale d’administration et à l’institut des hautes
études internationales à Genève. Vous avez aussi été professeur invité
à l’université de Genève et au Boston College Law School. Vous avez
accompli de nombreuses missions à l’étranger  : en Algérie, au Bénin,
en Mauritanie, en République Centrafricaine et au Vietnam.

A l’Académie de droit international de La Haye, vous avez été


successivement directeur d’études (section francophone) en 1984  ;
chargé d’un cours spécial en 1998 ; directeur (francophone) du Centre
de recherche en 2006 et enfin chargé du cours général de droit
international public en 2012. Vous consacrez votre cours cette année-
là à « la créativité en droit international ».

Vous avez également contribué à la création de la revue bimestrielle


Questions internationales de la Documentation française, dont vous
êtes rédacteur en chef depuis 2003. Vous êtes Consultant auprès du
ministère des Affaires étrangères, à la Direction des affaires juridiques
et au Centre d’analyse et de prévision stratégique. Vous avez été à
deux reprise membre du Conseil de la Société française pour le droit
international (SFDI) et secrétaire général de notre éphémère
Association des internationalistes. Vous avez enfin été Juge ad hoc à
la Cour internationale de Justice de La Haye de 2009 à 2012 dans
l’Affaire relative à des questions concernant l’obligation de poursuivre
ou d’extrader opposant la Belgique et le Sénégal,

Vous êtes l’auteur de 24 ouvrages, parmi lesquels 6 dont vous avez


assuré la direction. La plupart d’entre eux sont consacrés au droit
public international et aux relations internationales ; d’autres sont dans
le domaine du droit constitutionnel et des sciences politiques, dont
deux consacrés aux campagnes présidentielles de 2002 et de 2017.
Vous avez même consacré un ouvrage au cinéma — Plaisirs du
cinéma. Le monde et ses miroirs (2010) — préfacé bien évidemment
par notre confrère Jean Tulard. Je retiendrai une dizaine de titres :

1. L’interprétation en droit international public, 1974


2. La coutume internationale, LITEC, 1990
3. Véri cation en matière de désarmement, 1998,
4. Le Conseil de sécurité dans l’après 11 Septembre, 2005
5. Terrorisme et droit international, 2007
6. Un monde en miettes. Les relations internationales à l’aube du
XXIe siècle, 2010
7. International Law, Power, Security and Justice, 2010
8. Les dynamiques du droit international, 2012
9. Les aventures de la mondialisation. Un monde en miettes, 2014
10. La créativité du droit international, 2014.
Il est temps de vous laisser la parole. Longtemps le droit international
a été largement dominé par la langue et le droit français. Ces temps
sont depuis longtemps révolus, mais pour autant la France demeure un
acteur dans l’élaboration et l’évolution du droit international. Vous allez
maintenant nous exposer quelles sont les modalités d’influence de
notre pays, les défis qu’il doit relever, les succès qu’il remporte et ses
éventuels échecs.

Je vous donne la parole.

L’influence française sur le droit international

par Serge Sur,


Professeur émérite à l’université Panthéon-Assas,
rédacteur en chef de Questions internationales

Le droit international ne concerne qu’une partie de l’action extérieure


de la France. Mais c’est une partie importante, et une partie
grandissante. L’une des difficultés du sujet est de le traiter de
l’intérieur. Or, comme le rappelait Spinoza, la bougie n’éclaire pas sa
base. Essayons cependant. Afin d’en préciser les éléments, quelques
remarques préalables s’imposent.

–    Il convient en premier lieu d’indiquer en quoi consiste le droit


international. Il en existe nombre de définitions. Pour certains, le droit
international comprend l’ensemble des normes qui régissent
l’humanité tout entière, c’est un droit des gens, un droit commun qui
concerne aussi bien les relations interindividuelles que les rapports
entre groupes constitués, dont les Etats. Pour d’autres, il se limite au
droit positif, droit volontairement posé par les Etats pour régir leurs
relations. Il est donc un droit interétatique, qui se distingue des droits
nationaux. Il est variable suivant l’intensité des relations
qu’entretiennent entre eux les Etats. Il ne comprend qu’un nombre
limité de règles générales, applicables à tous. Entre les deux
définitions, existent diverses variantes.

Le juge de paix est le Statut de la Cour internationale de Justice.


Pourquoi lui  ? parce qu’il est nécessaire qu’il indique à la Cour quel
droit elle doit appliquer, et c’est le droit international. Ce Statut nous
indique donc en quoi consiste le droit international. Que dit-Il ? Que la
Cour applique (1) les conventions internationales expressément
reconnues par les Etats en litige  ; ces conventions sont également
appelées traités ; (2) la coutume internationale « comme preuve d’une
pratique généralement acceptée comme étant le droit  »  ; (3) les
principes généraux de droit «  reconnus par les nations civilisées  ».
Entre conventions et coutumes, pas de hiérarchie. En revanche, les
principes généraux n’interviennent qu’à titre complémentaire. Les
conventions fixent des règles écrites, la coutume et les principes
généraux sont par définition non écrits et résultent donc d’une
construction intellectuelle, opérée soit par un juge soit par les Etats
eux-mêmes.

On ne trouve en droit international ni constitution ni code. Sa colonne


vertébrale repose cependant sur une vingtaine de grands traités
multilatéraux, proches de l’universalité, dont la Charte des Nations
Unies est l’archétype. Quant à la coutume, elle structure plus
généralement la société internationale, avec notamment le statut de
l’Etat. Elle seule contient les règles universelles, liées au statut de
l’Etat. Elle donne son unité au droit international.  Elle est sa
grammaire et son le vocabulaire, dans la mesure où la plupart des
concepts juridiques internationaux sont d’origine ou de nature
coutumière. Il arrive qu’elle se superpose aux traités, et qu’une même
règle soit à la fois conventionnelle et coutumière, ce qui lui permet de
lier les Etats non parties aux conventions en cause.

On peut observer que le droit international ne comporte ni objet


particulier ni idéologie donnée. C’est un instrument. Il est neutre. Son
contenu est constitué par l’ensemble des normes conventionnelles et
coutumières. La seule restriction est qu’il doit provenir des Etats,
directement ou indirectement. Mais sous cette condition il peut être
universel, régional comme pour les traités européens, ou bilatéral. Il
peut ne concerner que les rapports interétatiques ou régir les relations
interindividuelles. Il peut être un droit privé des Etats ou un droit public
des peuples. Il peut aussi créer de nouveaux sujets et acteurs de droit,
comme les organisations internationales.

Cette diversité se retrouve avec ses techniques : il est contractuel avec


les conventions, consensuel avec la coutume, autoritaire avec les
actes unilatéraux – par exemple les résolutions obligatoires du Conseil
de sécurité, mais aussi les décisions des juridictions internationales.

–      Une deuxième remarque préalable consiste à observer que la


France est un Etat qui croit au droit international. Ce pourrait sembler
une platitude. Mais il existe, même aujourd’hui, nombre d’Etats, et
parmi les plus grands, qui ne lui paient qu’un lip service et ne le
reconnaissent que lorsqu’il sert leurs intérêts. C’est particulièrement
vrai du droit de la sécurité, qui est aussi un droit de la paix et de la
guerre. Le Moyen-Orient est par exemple une région qui laisse
l’impression d’être un tombeau du droit international.

Ce droit doit en outre faire face à un certain scepticisme de l’opinion


publique. Même pour la France, on connaît voici un siècle l’anecdote
du dîner entre Clemenceau et Wilson lors de la Conférence de la paix.
« Vous voyez ce poulet ? » dit Clemenceau à Wilson qui lui vantait les
beautés de la paix par le droit, en désignant le poulet rôti qui leur
servait de plat : « Il croyait au droit international ». Mais il parlait de la
sécurité et des garanties qu’il voulait obtenir. Aujourd’hui, ce dialogue
aurait lieu à fronts renversés.

La situation a changé aussi bien pour ce qui concerne la place du droit


international en droit interne que pour son activité juridique
internationale. La France participe très largement aux conventions
internationales et les applique généreusement en droit interne. C’est
particulièrement le cas pour le droit européen, qui est une branche du
droit international. Mais cette confiance dans le droit ne s’y limite pas,
et l’on sait que la législation interne reprend de plus en plus diverses
formes de normes internationales. Ceci pour le volet intérieur.

Il y a aussi un volet extérieur. Il suffit de consulter le rapport annuel


d’activité de la Direction des affaires juridiques du Quai d’Orsay pour se
convaincre de la diversité des terrains de son intervention et des
registres de son action. Elle est devenue une des directions
essentielles du ministère, elle a vocation à couvrir l’ensemble des
relations extérieures, à leur assurer cohérence et continuité dans le
cadre de la conception française du droit international. Depuis 2018,
existe au sein du ministère un Comité directeur des affaires juridiques
qui regroupe les principaux directeurs du Département.

–    Conception française  : comment la résumer  ? c’est une troisième


remarque préalable. Un premier élément est que la France est une
puissance statu quo, satisfaite dans l’ensemble de l’état actuel du droit
international, par lequel ses intérêts et son rôle sont reconnus et
préservés. Elle n’a pas sur le plan juridique de revendications
particulières. Dans une certaine mesure, la France est juridiquement
une puissance conservatrice. C’est le versant juridique de sa posture
politique internationale, de puissance d’équilibre, de recherche de
l’harmonie. Au fond, elle aspire à être un fair power, une puissance
raisonnable. Bien sûr, le propos est à nuancer et j’aurai l’occasion d’y
revenir.

Le second élément est sa préférence pour le droit écrit. Cela se


marque par exemple par la difficulté qu’éprouvent les juges internes à
reconnaître et appliquer la coutume, alors même qu’ils sont de plus en
plus ouverts au droit international, ou encore que la France ne
considère pas comme obligatoire le Soft Law, des normes rhétoriques
et médiatiques provenant pour la plupart d’organisations
internationales. Ces normes se sont beaucoup répandues ces
dernières décennies et tendent à brouiller la distinction entre droit
positif et discours juridique.
–   Une dernière observation a trait à la manière de considérer le droit
international. Si l’on veut analyser l’influence française, il faut
distinguer suivant l’approche que l’on en a. Au fond, on peut distinguer
trois approches possibles : celle des légistes, celle des juristes, et une
troisième qui est la plus difficile à qualifier – comme on voudra celle
des justes, ou des prophètes, ou des visionnaires, ou des sages. Cette
approche, je propose ici la dénommer par le terme de publicistes.
Comment les caractériser et les singulariser ?

Les légistes sont en quelque sorte des juristes organiques, au service


de l’Etat dont ils défendent les positions. Ils contribuent aussi à
éclairer l’Etat sur les contraintes et les possibilités que lui offrent ses
engagements internationaux. Ils l’aident ainsi à définir sa politique
juridique. C’est un premier registre de l’influence française. Viennent
ensuite les juristes, en principe indépendants, qui analysent le droit, le
systématisent, peuvent en faire la théorie. Ils peuvent aussi critiquer la
politique juridique des Etats, proposer un autre droit. On les trouve
principalement dans les centres de recherche et les universités. Ils
représentent la doctrine. La question ici est de savoir si la doctrine
juridique française peut influencer le droit international. Restent enfin
les justes, les prophètes, les visionnaires, les sages, les publicistes,
ceux qui réfléchissent, écrivent, agissent sur les affaires publiques. Ils
recherchent le bon droit et militent pour sa reconnaissance par les
autorités, par l’opinion, par la doctrine, par les divers canaux qu’ils
peuvent utiliser. La France est riche de cette approche du droit
international. On y consacrera donc un troisième point.

J’ai dit qu’il s’agissait de trois approches différentes. Cela ne


correspond pas nécessairement à trois catégories de personnes ou
d’esprits. Les mêmes peuvent, suivant les circonstances ou selon les
moments, être alternativement ou successivement légistes, juristes,
militants pour un autre droit international, ou pour un droit réformé.
Mais les registres et les canaux de leur influence sont très différents,
de même que leur influence elle-même. Et si l’on veut résumer ces trois
registres d’influence, on pourrait dire que les légistes ont une influence
politique, les juristes une influence professionnelle et les publicistes
une influence intellectuelle.

L’influence des légistes

Ils sont donc chargés de mettre en forme la politique juridique de


l’Etat, de soutenir ses thèses dans les instances internationales. S’il
s’agit de réformes, les légistes doivent veiller à ce qu’elles soient en
cohérence avec la conception générale du droit international que
retient l’Etat. Par là ils exercent une influence, non seulement sur les
engagements de l’Etat, mais aussi sur les négociations internationales.
Ils ne les dirigent pas, elles relèvent des politiques et des diplomates,
mais leur rôle touche à la substance même du droit.

1.-    J’ai déjà souligné l’importance de la Direction des affaires


juridiques du Quai d’Orsay. D’autres ministères intervenant sur le plan
international ont également de telles directions, notamment le
ministère des armées, et cette direction a vu son rôle également accru.
Le rôle du droit dans les opérations extérieures est en effet très
important, encore plus lorsqu’il s’agit d’opérations internationales
menées par exemple sous l’égide de l’ONU.

A côté de ces instances nationales, il existe nombre d’organisations


internationales, généralement dotées de services juridiques. La
présence de Français en leur sein est importante, elle a un effet de
milieu, elle devient un élément de la culture juridique de la direction.
Sur ce point, il existe des données quantitatives, le nombre de
ressortissants français, mais il n’est pas nécessairement le plus
significatif. D’une part les Français ont comme caractéristique,
lorsqu’ils sont fonctionnaires internationaux, de se dénationaliser – ce
qui n’est pas le cas de tous les fonctionnaires internationaux. D’autre
part, dans la lutte pour le droit, la lutte d’influence que se livrent le droit
continental et la Common Law, les Français ne sont pas seuls à
défendre la conception romano-germanique qui est la leur  : nombre
d’Européens le font, ainsi que les pays non Européens francophones.
Pour tenter de mesurer l’influence de la France, il convient de
distinguer le plan universel et le plan européen.

 2.-   Sur le plan universel, force est de reconnaître que cette influence
est en déclin, avec de beaux restes. Au-delà du droit des affaires,
depuis longtemps dominé par les régulations anglo-saxonnes, le droit
international pénal est un exemple caractéristique.

2.1        Lorsque, au début des années 90, le Conseil de sécurité a


institué des tribunaux pénaux spéciaux, pour l’ex-Yougoslavie puis
pour le Rwanda, la question a été posée de la procédure qui serait
appliquée. Or le choix a été favorable à la procédure accusatoire, de
type anglo-saxon, contre la procédure inquisitoire, de type français.
Dans le même esprit, on a exclu le jugement par contumace, ou par
défaut, en l’absence de l’accusé. Il aurait pourtant constitué une arme
judiciaire puissante au service la justice pénale – mais il n’est pas
admis par la procédure anglo-saxonne. Le jugement par contumace
n’est possible qu’avec le Tribunal pour le Liban, dont la procédure est
plus proche du droit français, par tradition juridique.

Sans doute dans les différentes juridictions internationales pénales


rencontre-t-on des juges de nationalité française – mais ils sont
soumis à une procédure anglo-saxonne. Voilà qui contraste avec le
début du XIXe siècle, lorsque le droit français inspirait le mécanisme
de l’extradition, un des premiers instruments de la coopération pénale
internationale universelle.

2.2        Un autre exemple du déclin de l’influence française est le fait


que, depuis quelques mois, la France ne compte plus de ressortissant
à la Commission du droit international (CDI) de l’ONU. La CDI est
chargée de codifier le droit international, c’est-à-dire de transformer les
règles coutumières en règles écrites, afin de les rendre plus claires et
plus fermes. Depuis son origine en 1948, elle avait toujours comporté
un Français en son sein, généralement un universitaire de renom, dont
l’influence était significative. La CDI a ainsi été la matrice de grandes
conventions internationales, sur les relations diplomatiques et
consulaires, sur le droit des traités.

Aujourd’hui, on a le sentiment qu’elle tend à contribuer davantage à


l’évolution du droit coutumier, parce qu’elle n’adopte plus de projets de
convention, mais de simples projets d’articles qui sont ou ne sont pas
recommandés par l’AGNU. Il y a là un changement de méthode
considérable  : au lieu d’élaborer des textes engageant les Etats, on
propose des normes flottantes, au statut juridique indéfini, avec
l’espoir que la Cour internationale de Justice les reprendra et les
considérera comme obligatoires en tant qu’éléments de droit
coutumier… Un couple coutume – juge se substitue au couple droit
écrit – engagement formel des Etats. Dans ces conditions, l’absence
d’un membre français à la CDI relève d’une certaine logique – elle n’en
est pas moins regrettable.

2.3     En revanche, la Cour internationale de Justice accueille, depuis


sa naissance et jusqu’à aujourd’hui, un ressortissant français en son
sein. Cela a longtemps été le cas pour tous les membres permanents
du Conseil de sécurité. Mais, voici là-encore quelques mois, le juge de
nationalité britannique n’a pas été réélu. Coup de tonnerre dans le
monde juridique international, qui soulève des questions sur la
pérennité des Français au sein de la CIJ. C’est peut-être une
conséquence anticipée du Brexit, mais c’est surtout un signe du déclin
de l’Europe dans les instances de ce type. La conception anglo-
saxonne du droit international n’en demeure pas moins très puissante
au sein de la Cour grâce aux autres juges. D’après le Statut de la Cour,
intégré à la Charte des Nations Unies, le français est la première
langue, et les juges doivent être bilingues. Force est de constater que,
si le Greffe demeure un réduit francophone encore solide, le nombre de
francophones effectifs diminue fortement parmi les juges de la CIJ,
sans que la France paraisse s’en émouvoir. Or on sait que la langue
porte le droit. L’influence de milieu joue contre l’influence juridique
française.
Un exemple récent  : dans une affaire soumise à la Cour, entre le
Nicaragua et la Colombie, il existait un traité bilatéral qui pouvait
permettre de régler le différend. Malgré les protestations du juge
français, la Cour l’a écarté, lui préférant une règle coutumière. C’est un
signe supplémentaire de l’attraction du droit coutumier par rapport au
droit écrit, de type continental. Alors la France n’accepte plus, depuis
plus de quarante ans, la juridiction obligatoire de la CIJ – ce qui peut
se comprendre lorsque l’on constate l’évolution de la Cour.

2.4.     Pour ce qui est des grands traités multilatéraux, la position de la


France est ambiguë. En principe, la France est favorable au
multilatéralisme. Elle le proclame volontiers. La réalité est plus
nuancée. C’est ainsi qu’elle a mis très longtemps à ratifier le TNP, pilier
de la non-prolifération, ou la Convention de Montego-Bay sur le droit de
la mer, qu’elle a hésité à ratifier le Statut de Rome sur la CPI, qu’elle ne
l’a fait qu’avec une réserve, et que même en matière de droits de
l’homme, produit d’affichage des ONG, des politiques et des médias
français, il a fallu attendre près d’un quart de siècle pour qu’elle ratifie
la Convention européenne des droits de l’homme et plus de trente ans
pour qu’elle accepte la juridiction de la Cour européenne (CEDH),
malgré la personnalité de René Cassin.

Ces retards sont un indice d’une position défensive. Alors, on peut citer
en sens contraire l’Accord de Paris sur le climat, signé en 2015, dont la
France a été la cheville ouvrière. Mais c’est d’abord un multilatéralisme
de mauvaise qualité, qui ne comprend que des promesses et non des
engagements réels, et qui ne comporte pas de mécanismes
d’application ou se surveillance. C’est ensuite un accord dont les Etats-
Unis se sont retirés, ce qui n’augure pas bien de son efficacité. Au fond,
on peut se demander si, en pratique, la France n’est pas plus hostile à
l’unilatéralisme que favorable au multilatéralisme, comme pourrait
l’indiquer l’exemple de sa défense de l’accord avec l’Iran rejeté par les
Etats-Unis.

2.5.        Un cas particulier de multilatéralisme est celui du Conseil de


sécurité : c’est un multilatéralisme aristocratique. La France en est un
membre permanent. Elle y est très attachée, attachée bien sûr à son
siège, attachée aussi à ses règles. Elle soutient fermement que
l’emploi international de la force doit être autorisé par le Conseil de
sécurité, elle recherche son appui lorsqu’elle procède à des opérations
extérieures nationales, elle contribue aux opérations du maintien de la
paix. Sur ce terrain, elle défend vigoureusement la Charte, avec de
grands succès.

C’est ainsi que, en 2001, après les attentats du 11 Septembre,


l’ambassadeur Jean-David Levitte, représentant permanent de la
France, a été l’initiateur et l’un des grands artisans de la Résolution
1368, adoptée à l’unanimité dès le 12 septembre. Elle reconnaissait
que les Etats-Unis étaient en situation de légitime défense et pouvaient
donc recourir à la force armée. L’idée était d’intégrer l’intervention
américaine, que l’on savait inévitable, dans le cadre multilatéral du
Conseil et de permettre sur elle un certain contrôle. La résolution
demandait en même temps aux Etats-Unis de traduire en justice les
auteurs et complices des attentats, et enjoignait aux autres Etats de
coopérer à cette fin. C’était une condamnation préventive de
Guantanamo, mais elle n’a pas empêché sa mise en œuvre.

Le succès le plus éclatant est survenu quelques mois plus tard, avec
l’intervention anglo-américaine en Iraq en 2003. Cette intervention était
non seulement contraire à la Charte, mais encore à la Résolution 1441
du 8 novembre 2002, qui soumettait l’Iraq à un régime d’inspections
très intrusives. L’intervention militaire a eu pour conséquence de les
détruire. Elle était en outre fondée sur des assertions erronées voire
mensongères. En menaçant d’opposer son veto à une résolution qui
l’autoriserait, la France a protégé le Conseil. Elle lui a évité de
cautionner une action sans fondement. Ainsi la France a évité à l’ONU
un engagement déshonorant, protégé non seulement le Conseil mais
aussi la Charte. Sans doute elle n’a pas empêché l’intervention, mais
elle l’a juridiquement délégitimée et n’a pas été complice du désastre
qu’elle a provoqué.

La France a été en flèche dans cette affaire. On se souvient de


l’entretien télévisé du président de la République, Jacques Chirac, du
discours enflammé de M. de Villepin, ministre des affaires étrangères.
Mais si la France, comme le lui suggéraient certains diplomates, s’était
simplement abstenue, une résolution autorisant l’intervention aurait
été votée, car ni la Russie ni la Chine n’étaient prêts à recourir au veto.
Cette affaire a justifié aux yeux de beaucoup le droit de veto français,
parce que la France a montré qu’elle était au service du droit
international.

Par la suite, la France a pris une initiative juridique que l’on peut trouver
plus contestable : c’est la proposition suivant laquelle, en présence de
massacres de masse justifiant une intervention humanitaire, même
coercitive, les membres permanents devraient s’abstenir d’utiliser leur
droit de veto pour permettre l’adoption d’une résolution du Conseil
autorisant une intervention armée. Proposition bien accueillie par un
certain nombre d’Etats, hostiles par principe au veto, ignorée ou rejetée
par les autres membres permanents.

A mon sens, la France a en l’occurrence affaibli sa position au sein du


Conseil. D’abord, pourquoi découper le veto en tranches  ? Si l’on y
renonce dans un cas, pourquoi le maintenir dans les autres ? Ensuite,
si l’on veut que le mécanisme fonctionne, il ne suffirait pas que les
membres permanents votent favorablement ou s’abstiennent. Il
conviendrait que les membres non permanents ne s’abstiennent pas et
votent en faveur d’une intervention. Autrement, on n’obtient pas de
majorité. Or en général les membres non permanents sont très
réticents à l’égard des interventions extérieures des grandes
puissances… Sans parler des difficultés techniques et juridiques pour
constater et qualifier les massacres par des enquêtes internationales
appropriées.

3. –   Si l’on passe maintenant au plan européen, la situation est très


différente et la position du droit français beaucoup plus favorable.

3.1.     La France est un pays fondateur et même initiateur de la


construction européenne, de sorte que son influence sur l’architecture
des Communautés puis de l’Union, qui repose essentiellement sur le
droit, doit beaucoup à ses conceptions juridiques. On le constate avec
la prédominance et même la quasi-exclusivité du droit écrit, la
hiérarchie des normes communautaires et surtout le rôle de la Cour de
Justice de la Communauté européenne (CJCE) devenue Cour de
Justice de l’Union européenne  (CJUE), dont la jurisprudence a été
fondamentale pour le développement du droit communautaire. Cette
logique juridique évoque celle du droit administratif et du Conseil
d’Etat.

Sans doute les élargissements successifs de l’Union, l’ombre de


l’OTAN dans son sein, le poids de la langue anglaise relativisent
aujourd’hui l’influence du droit français. Mais le projet de traité de
constitution de l’Europe portait encore la marque de la présidence de
M. Giscard d’Estaing. Malgré son échec, l’essentiel a été repris par le
Traité de Lisbonne. On peut ajouter que le souci de réglementation qui
caractérise la Commission européenne et qui en fait une institution
beaucoup plus régulatrice que libérale évoque aussi le droit
administratif français.

3.2.        Cette observation ne vaut pas pour la Cour européenne des


droits de l’homme (CEDH). Elle applique une convention qui est le
patrimoine commun de tous les membres du Conseil de l’Europe. Elle
repose sur une technique de protection des droits de l’homme très
différente de celle du droit américain – ainsi pour la liberté
d’expression, le droit de porter des armes, la liberté religieuse… En
outre, la CEDH s’appuie sur une norme internationale, européenne,
alors que les Etats-Unis ne veulent connaître que leur constitution.

On constate toutefois, dans la jurisprudence de la CEDH, une tendance


croissante à s’inspirer du modèle américain dans l’interprétation de la
convention. La conception française du droit y est plutôt protégée
comme une exception ou reçue comme un modèle spécifique, par
exemple pour ce qui est de la laïcité. Ainsi passe-t-on de l’universel à
l’exceptionnel.

L’influence des juristes

1.-    Je serai plus bref sur ce point, parce que la doctrine, qui est le
patrimoine des juristes, n’exerce qu’une influence assez mineure sur le
droit international. Elle concerne les professeurs de droit, les
chercheurs, parfois des avocats. Au fond, elle intervient surtout dans la
formation des légistes, qui vont être concrètement les acteurs du droit
international. Elle reste peu connue des opinions publiques, elle
n’exerce qu’une influence limitée sur les juridictions, même si le Statut
de la CIJ y voit «  un moyen auxiliaire de détermination des règles de
droit ». En outre, elle est partagée entre plusieurs courants de pensée.
Son influence est encore limitée par la séparation, en France, entre
étude du droit international et étude des relations internationales, ce
qui est dommageable pour la compréhension des deux. Raymond
Aron, qui a méconnu le droit international, en est un exemple
caractéristique.

1.1.     Si donc on se concentre sur la doctrine juridique, on peut


opposer une doctrine analytique et une doctrine militante, la première
en quelque sorte spinoziste – ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas
s’indigner, comprendre -, la seconde plutôt kantienne – plaider pour le
bon droit, critiquer ce qui est au profit de ce qui devrait être. En d’autres
termes, comprendre le droit ou le transformer. Entre les deux familles,
le dialogue est difficile, et le droit international apparaît comme un
champ de bataille ou une scène de ménage. Les analystes sont
accusés d’étroitesse d’esprit et de conservatisme, les militants de
confusion des genres entre le droit et le discours sur le droit. Aux
Etats-Unis, ce sont les critical studies. La doctrine militante est la plus
visible, parce qu’elle recherche des soutiens et agit dans une logique
de conviction. Mais elle donne souvent une idée fausse du droit
international, ce qui contribue à le dévaloriser dans l’opinion.

1.2.     La doctrine militante est sensible à l’actualité, certains diraient


aux modes, qui passent. Elle se trouve relayée par des ONG, dont elle-
même est le versant académique. Elle tend à surestimer le rôle du droit
au nom du règne du droit.

On peut en prendre un seul exemple. En France, la mode dans les


années 70 a été au droit du développement, qui aspirait à résoudre le
problème du sous-développement par des réformes juridiques. Il était
le relais juridique du tiers-mondisme. Il a tendu à dominer l’ensemble
du droit international. Il a donné lieu à un véritable militantisme
juridique où se sont notamment illustrées les Rencontres de Reims
autour du professeur Charles Chaumont. Mais cette prétention
juridique s’est effondrée après la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui il
n’en reste rien. En revanche, il reste des institutions doctrinales plus
analytiques. On peut là encore distinguer entre le plan universel et le
plan européen.

2.-    Sur le plan universel, on retrouve la même observation que pour


les légistes : une influence en déclin, avec de beaux restes. De beaux
restes, parce que nombre de publicistes et de juristes français ont
réfléchi sur la société internationale et sur sa régulation et qu’ils ont
contribué à définir ses cadres de pensée, voire à formuler ses
concepts. Mais on les retrouvera plutôt au titre des sages, des
prophètes, des visionnaires. L’influence des juristes est aussi en déclin,
déclin qui accompagne le reflux de l’usage du français dans les
relations et les instances internationales. C’est ainsi que les revues
américaines ne citent presque jamais d’études françaises  : elles ne
veulent connaître que l’anglais.  Voici quelques années, un juriste
français a protesté auprès d’elles. Elles se sont bornées à publier sa
protestation mais n’ont pas changé leurs pratiques.

2.1.     Il existe une instance doctrinale universelle, créée en 1873 et qui


est l’Institut de Droit international (IDI), regroupant des juristes de
toutes nationalités, répartis en groupes nationaux. L’IDI tient des
sessions régulières au cours desquelles il adopte des résolutions sur
l’état ou l’évolution du droit. Il a reçu à ce titre le prix Nobel de la paix. Il
n’est pas sans liens avec la CDI, parce que des membres de l’IDI
peuvent être membres de la CDI, et qu’ils peuvent travailler sur les
mêmes sujets. Il existe au sein de l’IDI un groupe français, où l’on
rencontre des universitaires et des praticiens de grande qualité.
D’autres juristes francophones y figurent aussi, mais l’IDI reste un peu
un entre-soi des juristes, trop peu connu sans doute.

2.2.     Le principal réduit de l’influence universelle de la doctrine


française est l’Académie de droit international de La Haye, installée au
Palais de la Paix, à côté de la CIJ, et créée parallèlement après la
Première guerre mondiale. Les Français y ont une place privilégiée.
Son secrétaire général est toujours un Français, généralement un ou
une universitaire de renom, et les cours y sont enseignés puis publiés
alternativement en français et en anglais. Les Cours généraux annuels
de l’Académie constituent un panorama très complet et accessible
d’un siècle de doctrine mondiale, et ceux qui les assurent sont choisis
parmi les juristes les plus représentatifs. Là encore, l’influence exercée
ne peut être qu’indirecte, puisqu’elle repose sur la formation des futurs
juristes et des futurs légistes. Mais la visibilité de la doctrine française
et francophone y est pleinement assurée.

3.-   Sur le plan européen, la situation est différente, parce que le milieu
est beaucoup plus réceptif et que la place de la doctrine française,
dans sa diversité, y est plus affermie. La doctrine française, quels que
soient les courants intellectuels qui l’animent, est regroupée autour de
deux institutions, l’Annuaire Français de Droit International et la
Société Française pour le droit international. Les deux sont un héritage
de Madame Suzanne Bastid, dont l’influence a été majeure dans la
seconde moitié du XXe siècle. Elle a non seulement formé des
générations de professeurs de droit international mais aussi créé ces
deux instruments, l’Annuaire Français de Droit International (AFDI) et la
Société française pour le droit international (SFDI), qui sont la colonne
vertébrale de la doctrine française.

3.1.     L’AFDI est né en 1955 et tous les internationalistes


francophones y contribuent ou aspirent à y contribuer. C’est une
publication indépendante et pluraliste, mais ses liens avec le Quai
d’Orsay sont importants.

3.2.        La SFDI existe depuis 1967. Elle tient des colloques annuels.
Elle a développé de nombreux liens avec les sociétés européennes
comparables, et organise avec elles des rencontres, des journées
d’études régulières. L’influence de la doctrine française et francophone
se trouve ainsi diffusée et démultipliée, et elle demeure l’une des
principales en Europe. En outre, elle commence à organiser à La Haye
des rencontres mondiales des sociétés comparables.

L’influence des publicistes

Préférons ce terme à celui de «  justes  », qui semble leur donner une


qualité objective qu’ils n’ont pas nécessairement. Jusqu’à présent, j’ai
cité très peu de noms. Il en va différemment à leur égard, car c’est leur
pensée et leurs écrits singuliers qui ont permis l’influence de leurs
doctrines. Il ne s’agit pas toujours de juristes, il s’agit même rarement
de juristes, mais ils ont influé et leur pensée continue à influer sur le
droit international parce qu’elle a structuré les cadres d’analyse,
formulé les concepts, défini les objectifs que devait rechercher le
système juridique international.

La France en a connu une riche galaxie. Ils ont contribué à former le


droit international tel qu’il est, même s’il ne ressemble que
partiellement à leurs aspirations. Je ne peux pas en dresser ici un
tableau général. Je voudrais seulement retenir quelques exemples
significatifs. A la plupart des grands concepts organisateurs du droit
international, on peut associer le nom d’un auteur français ou qui
appartient à l’univers intellectuel français. Ce patrimoine juridique est
toujours vivant.

1.-    La souveraineté  et Jean Bodin : Les VI Livres de la République,


publiés en 1576, énoncent le concept de la souveraineté moderne,
repris par Hobbes ou Jean-Jacques Rousseau, et qui demeure jusqu’à
aujourd’hui le fondement du droit international. Il s’attache surtout à la
dimension interne de la souveraineté de l’Etat, qu’il détache ainsi de
toute prétention à la supériorité du Pape ou de l’Empereur. Il le dégage
également de l’emboîtement complexe des allégeances, des
solidarités croisées et des hiérarchies qui existaient dans le cadre de
la féodalité. Sans doute il s’appuie sur des précédents, du droit romain
notamment, mais on peut le considérer comme le fondateur du
concept de l’Etat moderne, comportant par exemple le principe de son
immunité internationale.

2.-   La distinction du droit de la paix et de la guerre et Hugo Grotius :


Pourquoi Grotius, alors qu’il est hollandais, que son ouvrage
fondamental, De Jure belli ac pacis, est écrit en latin, alors langue de
l’Europe intellectuelle, et non en français ? Il n’en appartient pas moins
à l’univers intellectuel français, pour plusieurs raisons. Publié en 1625,
il a été largement écrit en France, alors que Grotius était ambassadeur
de Suède à Paris. Il est dédié à Louis XIII, il a inspiré Richelieu dont
Grotius a été proche, même si Richelieu ne partageait pas toutes ses
thèses.

On lui doit la mise en valeur de concepts importants du droit


international toujours actuels  : outre la distinction entre le droit de la
paix et le droit de la guerre, le monopole des souverains en matière de
recours à la force armée, la souveraineté internationale de l’Etat
comme fondement du droit international, le respect des traités, la
liberté des mers. Ce qui correspond le mieux au droit international tel
qu’il le promeut, c’est le Traité de Westphalie, conclu en 1648, après sa
mort comme après celle de Richelieu, mais qui correspond à leur
pensée et fonde pour plusieurs siècles la prééminence de la France en
Europe. Grotius est l’incarnation du moment français du droit
international.

3.-   La recherche de la paix perpétuelle et l’Abbé de Saint-Pierre : Il est


également diplomate, négociateur du Traité d’Utrecht qui met fin en
1713 à la guerre de succession d’Espagne. Il publie en 1712 un Projet
pour rendre la paix perpétuelle en Europe, qui a un grand
retentissement tout au long du XVIIIe siècle et constitue l’un des
premiers textes de la Philosophie des Lumières. Il a été commenté
avec faveur par Jean-Jacques Rousseau, qui a contribué à son
rayonnement. On y trouve l’idée que la guerre doit être exclue des
relations normales entre Etats, et qu’il y faut des moyens préventifs. La
recherche de la paix perpétuelle est une constante dans la réflexion de
la plupart des philosophes et théoriciens qui s’intéressent aux
relations internationales, comme Emmanuel Kant près d’un siècle plus
tard. Elle est aussi l’inspiration de la Charte des Nations Unies.
On trouve également chez l’Abbé de Saint-Pierre l’idée d’une Europe
organisée et solidaire, et à ce titre il est l’un des précurseurs de la
construction européenne. Sans doute y avait-il des précédents, par
exemple le Grand Dessein de Henri IV, mais il avait été oublié après sa
mort.

4.-     Le droit public de l’Europe  et Montesquieu : Montesquieu est


surtout connu comme l’auteur de l’Esprit des lois. Il s’est aussi
intéressé aux relations internationales, et il a mis l’accent sur ce qu’il
appelait le « droit public de l’Europe », ce à quoi se réduisait à l’époque
le droit international. Dans le même esprit, Voltaire parlait de la
République européenne. Montesquieu a formulé l’un des principes
majeurs de ce droit, à côté du principe de l’équilibre européen, par ces
mots : Les peuples doivent se faire dans la guerre le moins de mal
possible, et dans la paix le plus de bien possible – ce qui est la base
du droit humanitaire. La paix, c’était pour Montesquieu le «  doux
commerce  », une pensée libre échangiste. Comme l’Abbé de Saint
Pierre, il s’intéresse avant tout à l’Europe, ce qui est un signe d’une
tendance des publicistes français à penser l’Europe plus que le monde
– une pensée qui implique la recherche d’une organisation propre à
l’Europe, qui peut être distincte des règles universelles.

5.-   Le droit des gens ou droit des peuples et l’Abbé Grégoire : On sait
que l’Abbé Grégoire est l’un des promoteurs de la suppression de
l’esclavage ainsi que de l’émancipation des juifs et des protestants en
France. Il a aussi tenté de faire adopter par la Convention une
Déclaration du droit des gens (1793 – 1795) qui aurait été le pendant
international de la Déclaration des droits de l’homme. Les
circonstances politiques n’ont pas permis sa discussion, mais elle est
en quelque sorte un pont entre d’un côté le droit public de l’Europe de
la Philosophie des Lumières et de l’autre le droit des peuples post-
révolutionnaire – le droit des peuples, une notion dont on connaît la
postérité. La Déclaration ne se limite pas à l’Europe, elle est à vocation
universelle. On y proclame par exemple le droit à la liberté et à l’égalité
de tous les peuples ainsi que de tous les Etats. Elle limite le droit de la
guerre à la légitime défense, comme le faisait déjà la Constitution de
1791. Au fond, elle formule des normes qui correspondent pleinement
à celles du droit international contemporain.

6.-    L’organisation internationale  et Léon Bourgeois : Dès 1913, le


maître du Solidarisme, qui a doté le Radicalisme d’une doctrine, publie
un ouvrage intitulé La société des nations. Il a été l’un des principaux
négociateurs des Conventions de La Haye de 1899 et de 1907 portant
sur le droit de la guerre, dans le souci d’en limiter l’ampleur et la
cruauté. Elles n’ont ni empêché ni limité la Grande Guerre, mais Léon
Bourgeois a été l’un des concepteurs de la SdN. Elle n’a pas répondu à
ses ambitions, puisqu’il souhaitait une organisation plus puissante,
dotée de véritables pouvoirs coercitifs. Il s’est sur ce point opposé à
Clemenceau, très sceptique à l’égard de la SdN parce qu’il ne croyait
pas aux garanties institutionnelles, et qui s’est rallié à la conception
anglo-saxonne d’une organisation faible. Au fond, la création du
Conseil de sécurité quelques décennies plus tard est une revanche
posthume de Léon Bourgeois.

7.-   Le concept de Communauté et Jean Monnet : Jean Monnet est un


géant du XXe siècle, non seulement par sa pensée mais aussi par ses
réalisations. Il n’est pas un théoricien, sa vie a été entièrement tournée
vers l’action, et surtout vers l’action internationale. Sa participation à la
SdN comme secrétaire général adjoint l’a rapidement convaincu des
insuffisances de l’organisation. Il en a démissionné. Il a pratiqué une
méthode originale, à l’intersection du national et de l’international, du
public et du privé, de l’administratif et du politique. Entre eux, il a été
comme un passe-muraille. Je ne peux ici résumer son parcours, qui
est impressionnant.

Jean Monnet est à l’origine d’un concept qui a été très fécond, qui a
fondé à la fois l’originalité et l’efficacité de la construction européenne,
le concept de Communauté, élaboré avec le concours de juristes
comme Paul Reuter. Il s’agit d’une organisation internationale d’un type
particulier, intégrée, reposant sur le transfert de compétences des
Etats membres à des instances internationales et sur l’exercice en
commun de leurs compétences dans des domaines particuliers. Ces
domaines sont d’abord économiques, ils contournent les questions
politiques au profit de questions techniques. Mais ils sont évolutifs sur
la base de la théorie de l’engrenage : selon Jean Monnet, l’économique
doit porter à terme le politique, par paliers. Son objectif est la création
des Etats-Unis d’Europe.

Cette théorie a trouvé ses limites. D’une part Monnet a échoué avec la
CED et le domaine très sensible de la défense, d’autre part il existe un
seuil politique que la théorie de l’engrenage n’a jamais permis de
franchir. Aujourd’hui, le droit de l’Union s’éloigne des thèses de
Monnet. Il est beaucoup plus intergouvernemental, mais la dernière
réalisation inspirée par la méthode Monnet est l’Euro, toujours sur le
plan économique. Et pour conclure de façon positive sur l’influence
française, l’un des grands héritages de Jean Monnet est d’avoir replacé
la France au cœur de l’Europe avec un projet pacifique structuré par le
droit international.

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Les grandes ONG se mouvement explique en
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contemporains : les la défense européenne.
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