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ALICE
ET LE TIGRE DE JADE

par CAROLINE QUINE.

*
Fantastique ! Chez Terry Kirkland, le peintre
californien, qui vient d'être cambriolé pour la
troisième fois, Alice va remplir un double rôle :
baby-sitter et fin limier !

Mais la piste de la malle dérobée chez Terry


la mène à un tigre de jade d'une valeur inestimable.
Et qui dit valeur inestimable, dit risques réels. La
vie d'Alice est menacée...

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CAROLINE QUINE

ALICE
ET LE TIGRE DE JADE
TEXTE FRANÇAIS SANDRINE COUPRIE

ILLUSTRATIONS PHILIPPE DAURE

HACHETTE

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L'édition originale de ce roman
a paru en langue anglaise
chez Pocket Books (Simon & Schuster) New York
sous le titre :

THE MYSTERYOF THE JADE TIGER

© Simon & Schuster Inc.


© Hachette Livre, 1995.
Hachette Livre, 43, quai de Grenelle, 75015 Paris

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CHAPITRE

I. Un ami dans le besoin 7


II. Jamais deux sans trois 19
III. Alice tend un piège 36
IV. Le martin-pêcheur 49
V. Une course-poursuite 61
VI. Le secret de la malle 70
VII. Un dragon très farouche 84
VIII. Un revenant 93
IX. Des serrures... mais pas de clé 105
X. Un tigre dans la nature 116
XI. Kidnappée ! 132
XII. Du côté de chez M 144
XIII. L'ami d'Amy 155
XIV. Éclaircissements dans une clairière 171
XV. Le feu aux trousses 185
XVI. Le fin mot de l'histoire 195

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I

Un ami dans le besoin

« N'est-ce pas la plus ravissante robe de toute


l'histoire de la mode ? »
Étouffant un soupir, Bess Marvin souleva
délicatement une petite robe rosé, courte et plissée, à
fines bretelles. Puis, avec d'infinies précautions, elle
l'étala sur le divan du salon des Roy.
« Elle est un peu juste pour moi, confessa la
jeune fille. Mais, d'ici le mariage, j'aurai perdu trois
kilos. Qu'en penses-tu, Alice ? Une pure merveille,
non ? »
Alice Roy rejeta en arrière une mèche de ses
cheveux dorés. Tout en observant « la pure merveille
», elle retenait à grand-peine un sourire. Son amie
Bess était incorrigible ! Combien de fois avait-elle
projeté de perdre trois kilos... Chaque fois qu'elle se
laissait séduire par une robe ravissante, mais un peu
juste pour elle... Alice usa de tout son tact pour ne pas
froisser son amie.
« Très joli, en effet. Mais... »
Comme elle hésitait, Marion Fayne, la cousine de
Bess, exprima sa pensée.
« Mais est-ce vraiment le genre de tenue qui
convient à une demoiselle d'honneur ?

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— Joanne a dit que chacun devait se sentir libre
de porter ce qu'il souhaitait, répliqua Bess pour se
justifier.
— Je la reconnais bien là », approuva Alice.
Joanne Koslow, de quelques années plus âgée que les
trois amies, était une ancienne voisine de Bess, avec
qui elle formait une paire inséparable. Et, dès sa plus
tendre enfance, Joanne avait manifesté un goût pour
les vêtements excentriques.
Désormais, la jeune fille vivait dans le Nord de la
Californie, où elle exerçait le métier de photographe.
Elle allait épouser son petit ami, Keith, et avait invité
les trois amies à la cérémonie. Alice se réjouissait à
l'avance de ce mariage qui, à n'en pas douter, se
révélerait aussi amusant qu'original.
As-tu décidé ce que tu allais mettre ? » demanda-
t-elle à Marion. Mais ce fut Bess qui répondit à la
place de sa cousine :
« Non, figure-toi. Je me tue à lui répéter qu'elle
n'a plus que deux semaines avant le grand jour. Il faut
absolument qu'on lui dégotte une tenue ! »
Alice pouffa intérieurement. Bien que cousines
germaines, ses deux amies étaient aussi
dissemblables que le jour et la nuit. Tandis que Bess
vouait un culte quasi religieux à la mode, Marion,
sportive invétérée, sacrifiait volontiers l'élégance au
confort. Leurs physiques ne faisaient qu'accentuer les
différences de leurs caractères : Marion avait une

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silhouette athlétique, des yeux noirs et des cheveux
bruns coupés court. Bess, plus petite, avait les yeux
bleus et de longs cheveux blonds.
Après avoir soigneusement replié la robe dans sa
boîte, Bess agrippa le poignet de sa cousine.
« En route ! Je t'emmène dans les magasins.
— Tout mais pas ça... » maugréa Marion.
A cet instant, la porte du bureau de James Roy
s'ouvrit et le père d'Alice s'avança vers les jeunes
filles.
« Un problème ? demanda-t-il, surpris par la
mine déconfite de Marion.
— Plutôt, oui, acquiesça celle-ci. Je suis
réquisitionnée pour aller lécher les vitrines contre
mon gré.
— Je vois », fit M. Roy, rassuré.
Se dégageant de l'étreinte de Bess, Marion passa
une main dans sa chevelure à la garçonne.
« N'existe-t-il pas une loi qui punit ce délit : le
harcèlement pour cause de shopping ? »
James Roy, avoué très réputé, tenta de garder son
sérieux.
« Pas à ma connaissance. Cela dit, je consulterai
mes archives, si tu y tiens. Mais pour l'instant, c'est
toi, Alice, que j'aimerais consulter. Te souviens-tu de
Terry Kirkland ?

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— Tu veux parler de ton ami californien ? Cet
artiste qui crée de si merveilleuses peintures sur
verre?
— Lui-même. Il vient de m'appeler, car il lui est
arrivé une mésaventure. Tu sais que sa femme est
morte il y a quelques années et qu'il élève seul sa
fille, Amy. Il vient de se faire cambrioler à deux
reprises, la semaine dernière. Sa gouvernante a eu si
peur, qu'elle lui a donné sa démission. Or ses œuvres
connaissent un succès croissant ; il a été sélectionné
pour participer à plusieurs expositions, capitales pour
son avenir. Malheureusement, il ne peut pas
emmener Amy, qui doit aller à l'école. Et,
naturellement, il répugne à la laisser seule dans leur
grande maison.
— Il n'a pas pu trouver une autre gouvernante ?
s'enquit Marion.
— S'il avait le temps de chercher, il trouverai
sûrement quelqu'un, répondit l'avoué. Mais il y a
urgence. Et je sais d'expérience qu'on ne confie pas sa
fille unique à n'importe qui. Nous, nous avons eu
beaucoup de chance de trouver Sarah... »
Alice ne put qu'approuver. Sans connaître Amy,
elle éprouvait une sympathie naturelle pour l'enfant.
Elle aussi avait perdu très tôt sa maman. Sarah Green,
sa gouvernante, était à ses yeux beaucoup plus qu'une
simple employée ; elle faisait partie intégrante de la

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famille, et la jeune fille ne concevait plus un foyer
sans Sarah.
Alice croisa le regard de son père, bleu comme le
sien.
« On dirait que Terry a besoin d'un coup de main.
— C'est aussi mon avis », acquiesça M. Roy.
Marion afficha un large sourire espiègle.
« J'y suis ! Alice incarne pour votre ami, l'oiseau
rare : une baby-sitter doublée d'un fin limier...
— Exactement, reconnut James Roy. Qu'en dis-
tu, ma chérie ? »
Pour Alice, sa décision était déjà prise. Bien
qu'elle n'eût que dix-huit ans, ses talents de détective
lui avaient déjà permis de résoudre plusieurs dizaines
d'affaires. L'idée de venir en aide à Amy — et de
découvrir l'identité du cambrioleur — avait tout pour
la séduire.
« Demande à Terry quand il compte s'absenter,
répondit-elle à son père. Et dis-lui qu'il peut compter
sur moi.
— Hmmm, toussota M. Roy d'un air embarrassé.
J'espère que tu me le pardonneras... mais j'ai déjà pris
la liberté de lui annoncer ton arrivée.
— Quand m'attend-il ?
— La semaine prochaine, il expose dans trois
galeries. Toutes en Californie du Nord, si bien qu'il
ne s'absentera jamais plus d'un jour ou deux d'affilée.

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— Mais... C'est la semaine qui précède le
mariage de Joanne ! s'exclama Bess. Elle m'a proposé
de venir quelques jours à l'avance. Tu la connais,
Alice. Elle fait tout elle-même et les bonnes volontés
seront les bienvenues...
— J'ai offert mon concours pour le repas,
renchérit Marion. Après tout, c'est une excellente
occasion de mettre en pratique mon expérience de
cuisinière. Mais quand nous avons appris que
Joanne hébergeait chez elle la plupart de ses proches,
nous avons compris que notre présence serait plus
encombrante qu'utile. »
James Roy réfléchit un instant.
« Terry habite une belle et grande maison de trois
étages. Je pense qu'il ne verrait aucun inconvénient à
disposer de trois baby-sitters au lieu d'une seule ! »
Fréquemment, les deux cousines accompagnaient
Alice dans ses missions. Et pour la jeune détective, le
soutien de ces deux complices était la garantie de
passer un bon moment. Certes, Bess n'avait pas la
témérité de Marion, mais elle avait appris à dominer
ses craintes. Elle fut d'ailleurs la première à
manifester son enthousiasme.
« Fantastique ! Alice, nous partons avec toi.
Pendant que tu mèneras l'enquête, nous aiderons aux
préparatifs du mariage. »
Mais Marion considérait les choses
différemment.

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« Personnellement, je préférerais me consacrer à
l'enquête. »
Alice coupa court à la querelle en s'interposant,
un grand sourire éclairant son délicat visage.
« Avant tout, appelons Terry pour nous assurer
qu'il accepte de nous accueillir toutes les trois. S'il est
d'accord, je suis sûre que nous ne manquerons pas
d'occupations ! »
Le vendredi suivant, dans l'après-midi, Alice et
ses amies débarquaient à l'aéroport de San Francisco.
Le chaud soleil de Californie leur fit l'effet d'une
douce caresse.
« Et dire que c'est l'hiver ! s'extasia Alice. Il doit
faire au moins 20° C !
— Oui, vous avez de la chance. Vous arrivez au
moment du redoux du mois de février. »
Terry Kirkland était venu les chercher à
l'aérogare, avec sa fille. Agé d'une quarantaine
d'années, c'était un homme grand et mince, dont la
chevelure grisonnante ondulait. La chaleur et la
simplicité de son accueil séduisirent immédiatement
Alice.
« J'espère que vous aurez le temps de faire un
peu de tourisme dans la région avant votre départ,
dit-il. Mais si vous souhaitez voir San Francisco, il
vous faudra un véhicule. Cherry Creek, où nous
habitons, est à plus d'une heure et demie d'ici. »

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Alice accueillit la nouvelle sans remords ; lors de
précédentes enquêtes, elle avait eu l'occasion de
visiter la grande ville. Cette fois, elle aspirait
davantage au calme de la campagne.
« En fait, ça nous arrange, expliqua Bess. Votre
maison n'est qu'à une demi-heure de celle de notre
amie Joanne.
— C'est vraiment très gentil de votre part de nous
loger toutes les trois », ajouta Marion.
Un sourire jovial illumina les traits de Terry.
« Je suis heureux que tout le monde trouve son
compte dans cet arrangement. Vous n'imaginez pas
ma joie quand James m'a annoncé
qu'il ne m'envoyait pas une, mais trois baby-
sitters !
— Et moi alors ! enchaîna Amy. Depuis que
notre gouvernante nous a quittés, papa se fait un sang
d'encre à mon sujet. »
Terry prit la main de sa fille et le petit groupe
traversa le parc de stationnement. Avec ses longs
cheveux noirs et raides, Amy avait le type vietnamien
de sa mère.
« Il y a souvent des cambriolages dans notre
quartier, poursuivit-elle. Mais, franchement, ça ne
m'empêche pas de dormir ! »
Terry ouvrit la porte latérale de son Espace et
commença à charger les valises de ses invitées.

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« Comme vous pouvez le constater, Amy est la
sérénité incarnée ! Moi, je suis l'anxieux de la
famille. »
Les jeunes filles prirent place à l'arrière de
l'Espace ; Amy insista pour s'asseoir à côté d'Alice.
Dès que le véhicule eut démarré, Alice jugea bon
d'entrer sans attendre dans le vif du sujet.
« Ces cambriolages ont-ils été importants ?
— Si on se fie à ce qui a été pris, rien de bien
grave, répondit Terry. La première fois, seuls ont été
dérobés la chaîne hi-fi et le téléviseur. »
Alice hocha la tête.
« Rien de surprenant à cela. Le matériel
électronique est ce qui se revend le plus facilement.
— Sans doute, admit Terry. D'autant que, la fois
suivante, ils ont emporté mon ordinateur, le four à
micro-ondes, le répondeur téléphonique et le
magnétocassette d'Amy. Curieusement, ils n'ont pas
touché à ce qui avait réellement de la valeur : mes
œuvres de peinture sur verre.
— Beaucoup trop difficile à écouler, expliqua
Alice. Quelqu'un aurait pu reconnaître votre travail.
En somme, nous avons affaire à des cambriolages
assez classiques.
— Pas tant que cela, objecta Terry. Après la
première effraction, j'ai fait installer un système
d'alarme très sophistiqué. Lors du deuxième

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cambriolage, l'intrus a réussi à le neutraliser avec une
aisance déconcertante.
— Ce voleur doit être un professionnel », en
déduisit Marion.
Les trois jeunes filles retinrent leur souffle
lorsque le véhicule s'engagea sur le pont du Golden
Gâte. En contrebas, la baie de San Francisco miroitait
sous le soleil oblique de la fin d'après-midi. Et, de
l'autre côté du pont, s'étalaient les collines
verdoyantes et la côte venteuse des Marin Headlands.
Amy pointa son doigt en direction de l'ouest.
« Nous habitons par là-bas. Notre maison se situe
de l'autre côté du mont Tamalpais, au-delà de la plage
de Stinson. »
Le regard d'Alice s'attarda un instant sur le
somptueux panorama, mais son esprit restait obsédé
par l'enquête.
« Tout porte à croire que le voleur — ou la
voleuse — avait prémédité son coup. La première
fois, il s'est contenté de repérer les lieux ; sans doute
pris par le temps, il n'a dérobé que deux objets. La
seconde fois, en revanche, il a pu mener à bien son
entreprise.
— A moins qu'il ne se soit agi de deux
cambrioleurs différents, suggéra Marion.
— Pourquoi pas, en effet », reconnut Alice. Terry
bifurqua pour emprunter une route sinueuse de
montagne.

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« Pour ma part, dit-il, je souhaite seulement qu'ils
aient trouvé leur bonheur - et qu'ils ne reviennent
plus!
— Ne t'en fais pas, papa, lança Amy, très sûre
d'elle. Alice et moi, on va découvrir le fin mot de
toute l'histoire. »
Mais son père gardait un air préoccupé.
«Espérons que ce sera vite réglé.
— Tu peux nous faire confiance, papa. » Alice
répondit d'un sourire au clin d'œil complice que lui
adressait la petite fille.
« Eh bien, on dirait que j'ai trouvé une nouvelle
associée ! Du renfort, c'est toujours bon à prendre.
Mais il faut que tu me promettes une chose, Amy. Si
ça tourne mal, tu devras suivre mes instructions à la
lettre.
— Résolument », approuva Terry.
Amy roula de gros yeux à l'attention de son père,
puis recouvra sa bonne humeur pour s'adresser à
Alice.
« Marché conclu ! »
Il fallut encore une bonne heure avant qu'ils
abordent la petite ville de Cherry Creek. Construite le
long de l'océan Pacifique, la bourgade alignait ses
boutiques pittoresques le long d'une plage de sable
blanc, ombragée par des séquoias et des chênes.
Terry ralentit pour engager l'Espace dans un
étroit chemin de terre, bordé d'un côté par un ravin.

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« Au bout de cette sente, c'est notre maison,
annonça Amy. Par temps de pluie, c'est une véritable
pataugeoire ! »
Le nez collé à la vitre, Alice plissa les paupières
mais ne distingua aucune habitation. L'Espace
gravissait à grand-peine le rail terreux, gardé par de
hautes sentinelles en forme d'eucalyptus.
« J'aurai sans doute besoin de l'Espace pendant
votre séjour, dit Terry. Mais je pourrai vous prêter ma
voit... »
La fin de sa phrase fut étouffée par une violente
explosion.
Puis l'Espace fit une embardée et vacilla sur
l'arête du précipice. Après une seconde d'hésitation,
le véhicule bascula sur le flanc et fit un tonneau.
Guidée par un réflexe de survie, Alice se cala contre
le siège avant. Quand donc allait cesser cette chute
vertigineuse ?

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II

Jamais deux sans trois

Dans un froissement de tôle effroyable, l'Espace


s'immobilisa enfin. Le flanc compressé contre la
portière, Alice suffoquait sous le poids d'Amy, elle-
même coincée par Bess et Marion. Sans leurs ceintures
de sécurité, les quatre jeunes filles se seraient écrasées
les unes les autres. La voix de Terry leur parvint, grave
et inquiète.
« L'une de vous est-elle blessée ? »
Alice, Bess et Marion le rassurèrent
immédiatement.
« Moi non plus, je n'ai rien », ajouta Amy, cachant à
grand-peine son émotion.
Terry détacha sa ceinture de sécurité et parvint à
s'extraire de sa prison de tôle par la portière côté
passager. Puis, sans perdre un instant, il fit coulisser la
porte latérale et aida les jeunes filles à sortir. Au
moment où elle posait le pied à terre, Alice aperçut
une voiture une rouge sombre qui quittait la sente à
vive allure.
« Qui est-ce ? » demanda Bess d'une voix qui
tremblait.
Terry ne répondit pas. Le visage livide, il fit le
tour de son véhicule ; Alice l'entendit étouffer une
exclamation d'incrédulité et le rejoignit à l'avant de

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l'Espace. Elle constata que le pneu avant droit avait
éclaté.
« C'est incompréhensible, fit Terry, consterné.
J'ai fait monter des pneus neufs le mois dernier. J'ai
dû heurter un objet contondant qui a entaillé le
caoutchouc.
— Mais cette automobile grenat... insista Alice.
Savez-vous à qui elle appartient ? »
Terry secoua la tête.
« Aucune idée. Je ne l'avais jamais vue avant
aujourd'hui.
— Et malheureusement, je n'ai pas eu le temps
de bien observer le conducteur. Mais il m'a semblé
discerner un homme robuste, aux cheveux clairs. »
Terry réfléchit un moment en silence.
« Non, lâcha-t-il, je ne vois vraiment pas de qui il
peut s'agir. Peut-être un étranger égaré... Mais
remontons à la maison. Il faut que je contacte sans
attendre une entreprise de dépannage et mon
assureur. »
Alice, Bess et Marion se chargèrent de leurs
bagages et suivirent leurs hôtes jusqu'à chez eux.
« Magnifique ! s'extasia Bess lorsque la
résidence des Kirkland apparut enfin devant leurs
yeux. On croirait une cabane comme les enfants en
construisent dans la forêt. »
Toute de bois et de verre, l'habitation élevait ses
trois étages en volutes, parmi les branches des

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séquoias.
« C'était précisément mon intention, expliqua
Terry. Petit, je raffolais des cabanes perchées dans les
arbres. Au moment de faire bâtir ma maison, j'ai eu
envie de réaliser ce rêve d'enfant. Heureusement,
Lan, ma femme, a insisté pour y ajouter de vrais
murs! »
S'avançant sur le côté de la maison, il
s'agenouilla et passa une main sur le sol.
« On dirait que nous avons encore eu de la
visite.
— A quoi le voyez-vous ? » s'enquit Alice. Terry
désigna un petit monticule de terre fraîchement
retournée. A l'aide d'un caillou, il creusa et mit au
jour un câble sectionné.
« Voilà ce qui reste de mon système d'alarme, fit-
il avec un rictus amer. Mon second système
d'alarme... Je parierais que les lignes téléphoniques
ont été cisaillées, elles aussi.
— Mais pourquoi ? interrogea Marion,
consternée.
— Lorsque l'alarme est débranchée ou sabotée,
un message est envoyé automatiquement à la police.
Si l'intrus a été en mesure de localiser les câbles, il
devait également connaître l'existence de cette
connexion téléphonique. »
Soupirant pesamment, Terry se releva et frotta
ses mains noircies de terre :

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« Et maintenant, allons évaluer les dégâts
commis à l'intérieur. »
Toujours sur leurs gardes, ils entrèrent dans la
maison. Alice fut tout de suite séduite par la
décoration : partout, on reconnaissait la patte de
l'artiste qu'était Terry. Tous les encadrements de
fenêtres étaient ornés de délicats motifs peints sur
verre : un enchevêtrement de vigne vierge dans la
cuisine, des grappes de lilas autour de la vaste baie
vitrée du salon... La jeune fille admira aussi les abat-
jour, coupes, vases et autres bibelots en verrerie. Ce
déploiement d'objets d'art l'émerveilla tant qu'elle mit
plusieurs minutes à réaliser que la maison avait été
fouillée de fond en comble.
Tous les fauteuils capitonnés de la salle de séjour
avaient été lacérés au couteau ; des lambeaux de
bourre blanche jonchaient les tapis. Les tableaux
avaient été arrachés des murs et, sur le sol, était
éparpillé le contenu d'un secrétaire en marqueterie
dont la serrure avait été forcée.
Devant ce chaos, Terry restait abasourdi. Il lui
fallut de longs instants avant de recouvrer ses esprits.
« Avant toute chose, assurons-nous que le
vandale a quitté les lieux. Toi, Amy, ne bouge pas
d'ici. »
Aussitôt, la jeune détective se proposa pour
escorter son hôte et, ensemble, ils inspectèrent les
étages.

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« II n'y a personne ici à part nous », annonça
Alice lorsqu'ils regagnèrent le rez-de-chaussée.
Sans attendre, Amy grimpa jusqu'à sa chambre.
« Quel capharnaüm ! se lamenta Alice. Terry,
avez-vous une idée de ce qui a été volé ? »
L'homme haussa les épaules en signe
d'impuissance.
« Impossible de le dire, au milieu de ce
désordre.»
Puis il décrocha le téléphone.
« Comme je m'en doutais, la ligne est coupée. Je
file chez un voisin pour appeler la police et la
compagnie de téléphone. »
A peine avait-il atteint la porte qu'il fut arrêté par
un cri plaintif.
« Papa ! Viens vite ! »
Terry gravit quatre à quatre les marches de
l'escalier et les trois amies lui emboîtèrent le pas.
Ils trouvèrent Amy debout au milieu de la pièce ;
les larmes ruisselaient sur ses joues.
« Ils... ils ont tout saccagé... » sanglota-t-elle.
En effet, tous les tiroirs de la commode avaient
été vidés de leur contenu ; vêtements et jouets étaient
dispersés aux quatre coins de la chambre. Un
paravent oriental, cassé en deux, gisait à terre.
« Calme-toi, mon cœur, la rassura Terry en
serrant sa petite fille contre lui. Nous allons prendre
des dispositions pour que cela ne se reproduise pas. »

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Amy sécha ses larmes.
« C'est trop tard ! Le voleur a emporté ma malle.
— Tu es certaine ? s'étonna son père. Je ne vois
pas ce que quiconque pourrait y trouver
d'intéressant!»
Amy désigna du doigt un espace vide derrière le
paravent : aux marques imprimées sur le tapis, on
voyait nettement qu'une petite malle était d'ordinaire
posée à cet endroit.
« Que contenait ce coffre ? demanda Alice.
— J'y rangeais mes pulls, répondit la petite fille.
— Rien d'autre ? insista Marion. Rappelle-toi :
tu n'y as rien entreposé de précieux ? »
Amy secoua énergiquement la tête.
« Des pulls, c'est tout. »
De son œil averti, Alice scruta la pièce, à la
recherche d'indices éventuels. Mais rien ne frappa
son regard. Soudain, il lui vint une idée :
« Quel genre de malle était-ce ? C'est peut-être
elle, et non son contenu, qui avait de la valeur.
— Pas du tout, la détrompa Terry. Ce n'est qu'une
malle en bois ordinaire. Cela dit, son histoire n'est pas
banale... Mais je cours appeler la police. Je vous
raconterai cela après. »
Bientôt, un agent de la compagnie du téléphone
se présenta ; puis ce fut au tour de la police, en la
personne d'un inspecteur, accompagné d'un
spécialiste du laboratoire scientifique de la police.

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L'inspecteur, un certain Brower, était un homme
d'âge mûr aux cheveux bruns clairsemés et au teint
rougeaud. Il ordonna au technicien de relever les
empreintes digitales, prélever des échantillons de
fibres, prendre des photos de la maison et, enfin,
dresser la liste de tous les objets manquants ou
détériorés. Entretemps, Terry avait découvert qu'un
appareil photo et un coffret contenant des pièces
anciennes avaient également été subtilisés.
« Cet appareil photo avait-il de la valeur ?
interrogea l'inspecteur.
— C'était un modèle haut de gamme, mais sa
valeur n'avait rien d'exceptionnel, estima Terry.
— Contenait-il une pellicule ? renchérit
Alice. Vous avez peut-être photographié une scène
compromettante pour le cambrioleur...
— Pardonnez-moi, mademoiselle, l'interrompit
M. Brower d'un air sarcastique. Qui mène cette
enquête, vous ou moi ? »
Terry jugea opportun d'intervenir. « Inspecteur,
permettez-moi de vous présenter Alice Roy, qui est
justement...
— Une amie de la famille », termina vivement la
jeune fille.
Son intuition lui recommandait de garder secret
le motif de sa visite chez les Kirkland. Apparemment,
l'inspecteur n'était pas homme à apprécier la

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concurrence d'un autre détective... encore moins
d'une si jeune fille !
« Fort bien, acquiesça le policier. Mais, amie de
la famille ou pas, apprenez que c'est moi qui pose les
questions. »
Puis il se tourna vers Terry et le dévisagea avec
insistance.
« Alors ? Oui ou non, cet appareil contenait-il
une pellicule ?
— Non, répondit Terry en dissimulant à grand-
peine un sourire. Quant aux pièces de monnaie, je les
ai récemment fait expertiser par un collectionneur. Il
y en a pour quelques centaines de dollars tout au
plus.»
Brower referma son carnet dans un claquement
sec et remercia Terry pour le temps qu'il lui avait
consacré.
« Déjà fini ? s'étonna l'artiste. Ma maison est
visitée à trois reprises et c'est tout ce que vous avez à
me demander ? »
L'inspecteur ramassa son chapeau.
« Qu'espériez-vous de plus, monsieur Kirkland ?
— Par exemple, que vous m'annonciez que vous
comptez faire surveiller ma maison.
— Nous n'avons pas assez d'hommes pour cela,
rétorqua le policier en entraînant son adjoint vers la
porte. Nous vous tiendrons informé de l'évolution de
l'enquête. »

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27
Indignée elle aussi par cette désinvolture, Bess se
leva du fauteuil qu'elle occupait près de la fenêtre.
« J'ai connu des policiers plus coopératifs !
— De véritables bons à rien, maugréa Terry.
— Les deux premières fois, ils ont été encore
plus nuls ! renchérit Amy. Personnellement, je ne
leur fais pas confiance. Je parierais qu'Alice et
moi, on aura résolu l'énigme avant eux ! »
La jeune détective restait songeuse. Des
policiers, elle en avait côtoyé beaucoup, au fil de ses
nombreuses enquêtes. La plupart acceptaient
volontiers son concours ; mais il arrivait aussi qu'elle
se heurte à des fonctionnaires butés, comme cet
inspecteur Brower. Avec lui, elle allait devoir jouer
sur du velours...
« Je me demande pourquoi cette affaire le laisse
indifférent », pensa-t-elle tout haut.
Terry haussa les épaules.
« Les effectifs de police sont très maigres, pour
un secteur plutôt vaste. Sans doute l'inspecteur a-t-il
d'autres affaires plus urgentes à régler. A moins qu'il
soit simplement blasé par son métier...
— Ou incompétent ! suggéra Marion.
— Peu importe, trancha Alice. Nous
travaillerons sans lui. Et à propos de travail... si nous
commencions par mettre de l'ordre dans cette pièce?»
Lorsqu'ils eurent dîné et qu'Amy fut montée se
coucher, Terry et les trois amies purent se détendre

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dans le salon. Après une journée chaude, l'air s'était
rafraîchi. Terry entreprit d'allumer un feu de
cheminée.
Tout en l'observant, Alice réfléchissait. Après
quoi le voleur en avait-il vraiment ? L'appareil
photo ? Les pièces anciennes ? Les
pulls d'une enfant de neuf ans ? ou quelque chose
d'entièrement différent ?
« Terry, dit-elle, lors des deux premiers
cambriolages, seul du matériel électronique a été
emporté, n'est-ce pas ?
— En effet.
— Et si, malgré cela, l'électronique n'avait rien à
voir dans l'histoire ?
— Dans ce cas, objecta Bess, il ne s'en serait pas
encombré.
— Mais si ! Cela lui fournissait une couverture...
Je m'explique : ces objets sont ceux qui partent en
premier, d'ordinaire. En les dérobant, le voleur
espérait faire croire à un cambriolage ordinaire. En
réalité, il cherchait quelque chose de bien
spécifique. Les pièces, l'appareil photo, ou la
malle...»
Terry secoua la tête d'un air dubitatif.
« Ma chaîne stéréo à elle seule vaut bien plus que
toutes ces babioles réunies. Alors, pourquoi a-t-il pris
le risque de revenir, pour les emporter ? »

29
L'objection n'arrêta pas Alice. Une idée prenait
forme peu à peu dans son esprit.
« Ce n'est qu'une supposition, reprit-elle.
Imaginons qu'il n'y ait pas eu un, mais plusieurs
voleurs. Ou bien encore que ces objets apparemment
anodins aient eu une valeur que vous ignorez. Vous
disiez tout à l'heure que la malle avait une histoire
originale...
— Je l'ai rapportée du Vietnam, raconta son hôte.
J'ai servi là-bas comme soldat pendant la guerre.
J'étais très jeune à l'époque et j'ai vécu cet épisode de
ma vie comme un cauchemar. »
II marqua une pause, bouleversé par ce souvenir,
puis poursuivit son récit :
« Six mois après mon enrôlement, mon unité a
fusionné avec une autre. Je me suis lié d'amitié avec
un soldat de cette unité, un certain Nick Finney. Ce
qui nous a rapprochés, c'est que nous étions nés le
même jour. Et nous avons reçu, à quelques jours
d'intervalle, une lettre de notre petite amie nous
annonçant qu'elle avait trouvé un nouveau fiancé.
« Deux mois plus tard, l'unité de Nick a été
envoyée en mission. Une de ces missions top secret,
dont les troupes ne sont averties qu'une heure avant le
départ. Nick a pourtant eu le temps, avant de s'en
aller, de venir me trouver pour me confier cette petite
malle en bois. Il m'a demandé d'en prendre grand
soin.

30
— A quoi ressemblait cette malle ? demanda
Marion.
— C'est une caisse en bois d'environ 1 m sur 60
cm, cerclée de bandes de cuivre et ornée de serrures
de cuivre également, en forme de dragons. Elle ne
doit pas valoir plus de 30 dollars, mais Amy y est très
attachée. Tout ce qui vient du Vietnam lui évoque sa
maman. »
Alice s'assit sur le tapis, juste devant l'âtre.
« Nick n'a jamais réclamé sa malle ?
— Il n'est pas revenu de la fameuse mission. On
l'a porté disparu. Lorsque j'ai regagné les États-Unis,
j'ai recherché sa famille, afin de restituer la malle.
Mais il n'avait plus aucun parent. Il avait été élevé par
son grand-père, mais celui-ci est mort pendant que
Nick était au Vietnam. Voilà pourquoi j'ai conservé la
malle — en espérant secrètement que Nick viendrait
la récupérer un jour.
— Contenait-elle quelque chose ? interrogea
Alice.
— Je vais vous montrer. »
Terry ouvrit un des tiroirs du secrétaire placé
derrière lui et en sortit une grande enveloppe qu'il
vida sur le tapis devant les jeunes filles.
« Un canif, un bandana rouge et un porte-clés —
sans clé — de l'hôtel Saigon, inventoria Marion.
— Et vous n'avez jamais plus eu de nouvelles de
Nick ? reprit Alice.

31
— Une semaine après son départ en mission,
nous avons appris que son unité avait été attaquée par
les troupes nord-vietnamiennes. Onze hommes ont
été tués, mais Nick ne figurait pas sur la liste. Des
rumeurs ont couru, selon lesquelles les survivants
étaient retenus prisonniers, mais on n'a jamais rien pu
prouver. Après quelques recherches infructueuses, le
commandement les a déclarés disparus. »
Terry se frotta les yeux, soudain abattu.
« Pourquoi ne reprendrions-nous pas cette
discussion demain matin ? Excusez-moi, mais je
crois que je vais m'effondrer si je ne dors pas
quelques heures.
— Moi aussi, répondit Marion.
— Et moi, renchérit Bess, je ne tiens pas à avoir
des cernes disgracieux sous les yeux !
— Bonne nuit à vous trois, fit Alice. Pour ma
part, je vais encore veiller un peu pour mettre de
l'ordre dans mes idées. »
Bess et Marion se retirèrent à l'étage, où elles
partageaient une chambre avec Alice. Restée seule, la
jeune détective s'assit près de la cheminée,
contemplant la danse des flammes. Elle repensa aux
trois cambriolages et aux objets dérobés. Lequel
d'entre eux avait motivé les visites à répétition du
voleur ? Par intuition, elle penchait pour la malle.
Cela dit, Terry prétendait que ce coffre n'avait aucune
valeur... Son propriétaire s'était évaporé il y avait des

32
années, et maintenant c'était au tour de la malle de
disparaître à son tour. Qui la détenait à présent ? Et
pourquoi était-elle si précieuse ? Autant de mystères
qu'il restait à éclaircir...
Les premiers rayons du soleil éveillèrent Alice de
bonne heure le lendemain matin. Elle paressa un peu
dans son lit, admirant le verre ouvragé de l'œil-de-
bœuf en face d'elle. A l'intérieur du cadre de bois était
tressée une guirlande de myosotis bleus et jaunes
peinte sur la vitre.
A l'autre bout de la chambre, Bess et Marion
dormaient encore. Pour ne pas les réveiller, la jeune
fille se leva doucement et passa un Jean et un polo
rayé mauve et blanc.
Au rez-de-chaussée, elle trouva Terry et Amy
attablés devant un appétissant petit déjeuner.
« Bonjour ! lança-t-elle gaiement. Des nouvelles
de la police ?
—Je viens de les appeler, répondit Terry. Ils
m'ont dit ce que je savais déjà : que ces effractions
sont l'œuvre d'un professionnel, qui n'a pas laissé
derrière lui la moindre empreinte ou le moindre
indice. Quant à la voiture grenat que nous avons vue
hier, son signalement ne correspond à aucun véhicule
connu des services de police.
— Et pour votre Espace ?
— La camionnette de remorquage devrait arriver
d'un instant à l'autre.

33
— Avant qu'on ne le remplace, j'aimerais jeter
un œil sur le pneu qui a éclaté. »
Terry acquiesça.
« Je t'accompagne. »
Tous deux sortirent afin d'examiner le véhicule.
Dehors, Alice put, mieux que la veille, admirer la
beauté du paysage environnant. Des bouquets de
séquoias et d'eucalyptus formaient un écrin vert
autour de la maison. Du jasmin sauvage et du houx
grimpaient le long des murs et, au loin, on distinguait
les vagues écumantes de l'océan Pacifique.
« Quelle est l'étendue de votre terrain ?
interrogea Alice.
— Environ deux hectares et demi. Mais
pourquoi cette question ?
— Je me disais que pour surveiller les allées et
venues autour de la maison, les postes d'observation
ne manquent pas.
— En effet », fit Terry d'un air maussade. Ils
atteignirent la sente puis se frayèrent un chemin dans
le ravin, jusqu'au véhicule.
« Le pneu est bien endommagé, constata Terry.
On croirait presque qu'il a explosé. »
Alice se baissa et passa la main sur la surface du
pneu.
« En tout cas, ce n'est pas en roulant sur un objet
pointu qu'il a crevé. »

34
Soudain, son cœur fit un bond. Sous ses doigts,
elle venait de sentir un petit objet métallique, incrusté
dans le caoutchouc.
« Je crois que nous tenons le responsable de cette
crevaison, annonça-t-elle. Avez-vous un canif ? Je
vais essayer de l'extraire. »
Terry sortit de sa poche un petit couteau et le lui
tendit. D'un geste sec, la jeune fille fit jaillir l'objet du
caoutchouc et l'exhiba triomphalement devant son
hôte, qui émit un petit sifflement de stupéfaction.
« Une balle de pistolet... »

35
III

Alice tend un piège

Terry prit la balle entre ses doigts et l'examina


attentivement.
« Voilà des années que je n'en ai pas vu de
pareille.
— Vous connaissez ce genre de balle ? fit Alice.
— Et je ne suis pas près de l'oublier, répondit
Terry d'une voix sombre. Elle provient d'un Coït 45
1911-A1, le calibre que nous utilisions au Vietnam.
Le tireur a dû munir son arme d'un silencieux, car
nous n'avons rien entendu, à part le pneu qui
éclatait.»
Une sueur froide parcourut l'échiné d'Alice.
« On dirait que l'homme à la voiture grenat ne
voulait pas être suivi. Ma question va vous paraître
saugrenue, mais... Nick Finney a-t-il les cheveux
clairs ?
— Non, il avait une tignasse rousse
reconnaissable entre mille. C'était un petit gabarit, de
ta taille environ, mais il ne passait pas inaperçu. Au
combat, il portait toujours un chapeau ou un bandana,
pour dissimuler sa chevelure. En fait, il était devenu
expert dans l'art du déguisement. »

36
Alice repensa à l'homme blond entrevu au volant
de la conduite intérieure. Bien sûr, rien de plus facile
que de se teindre les cheveux, ou de porter une
perruque. Mais le conducteur lui avait paru d'une
carrure plus large. Si seulement elle avait eu le temps
de l'observer davantage...
En regagnant la maison, ils trouvèrent Bess et
Marion dans la cuisine, prenant leur petit déjeuner en
compagnie d'Amy.
« Voilà ce qui a crevé notre pneu », déclara la
jeune détective en présentant la pièce à conviction.
Bess manqua s'étouffer en avalant une cuillerée
de céréales.
« Tu... tu veux dire qu'on nous a tiré dessus ?
— Le coupable est certainement le cambrioleur,
affirma Marion. Peut-être l'homme à la voiture
grenat?
— C'est aussi mon avis, approuva Alice. Mais
cela ne nous dit pas ce qu'il cherchait — ni s'il l'a
finalement trouvé. »
Terry appela la police pour l'avertir de leur
découverte puis joignit son assureur. Ensuite, il revint
vers ses invitées.
« Écoutez, leur dit-il, quand je vous ai conviées
ici, ma maison avait subi deux effractions. Mais
aucune arme, ni pistolet ni couteau, n'avait encore été
évoquée. Depuis, la situation s'est aggravée. Il serait

37
imprudent que vous restiez dans cette maison. Je vais
essayer de vous trouver un autre hébergement. »
Alice croisa le regard de ses amies. Pour Marion,
l'affaire était entendue : elle n'avait pas froid aux
yeux et n'accepterait jamais de renoncer à une
enquête à peine entamée. Mais Bess était plus
timorée, et Alice s'en serait voulu de contraindre son
amie à rester dans un lieu peu sûr...
Pourtant, contre toute attente, ce fut Bess qui prit
l'initiative.
« Pour moi — et je suis persuadée qu'Alice et
Marion partagent mon opinion — pour moi, cette
demeure est la plus belle que j'aie jamais vue. Et celui
qui cherche à nous faire déguerpir ne m'intimide pas !
— Bravo, Bess ! applaudit Amy.
— Entendu, se résigna Terry. Pour le
moment, nous ne bougeons pas. Mais je n'aime pas
l'idée que nous nous exposions comme des cibles.
S'il arrive un nouvel incident, nous déménagerons
tous vers un abri plus sûr. »
Dans l'après-midi, tandis que Terry se rendait au
commissariat pour montrer la balle aux policiers, les
trois amies et Amy firent route vers la plage de
Cherry Creek. Bess s'allongea pour prendre un bain
de soleil, Marion et Amy ramassèrent des
coquillages. Quant à Alice, les yeux rivés sur les
vagues de l'océan, elle cogitait intensément. Une
remarque d'Amy la fit sursaute.

38
« Je parie que tu penses encore aux
cambriolages!
— Comment as-tu deviné ?
— Moi aussi, ça me tracasse.
— Et alors ? fit Alice, intriguée.
— J'ai réalisé que les effractions se sont toutes
produites quand mon père et moi étions absents.
— Encore heureux ! s'exclama Bess.
— Ça valait peut-être mieux pour nous, concéda
la petite fille, mais ça signifie que le voleur épiait nos
allées et venues.
— Et il continue peut-être encore... » ajouta
Alice.
Bess se redressa sur son séant. « Tu crois qu'il est
au courant de notre présence ?
— Il nous a vues dans l'Espace de Terry hier »,
lui fit remarquer sa cousine.
Alice demeurait songeuse.
« L'homme blond — si c'est bien lui qui a crevé
le pneu de Terry — a dû entendre l'Espace approcher.
Il s'est caché dans le sous-bois, a tiré un coup de
pistolet puis a pris la fuite. Tout cela en un temps
record... »
Voyant la mine décomposée de Bess, elle
esquissa un sourire rassurant :
« Ne t'en fais pas. S'il monte encore le guet
autour de la maison, nous trouverons un moyen de lui
rendre la monnaie de sa pièce. »

39
De retour chez les Kirkland, les jeunes filles
constatèrent que l'Espace avait été remonté du ravin
et le pneu remplacé.
« Parfait, se félicita Alice. Maintenant, si Terry
accepte de coopérer, je crois que mon plan peut
fonctionner. »
Alice trouva leur hôte dans son atelier, occupé à
modeler un cadre de plomb en forme de saule
pleureur.
« Comment as-tu trouvé la plage ? demanda-t-il.
— Splendide ! Et ça aussi, ajouta-t-elle en
désignant l'œuvre en train d'être créée. Pourrais-je
vous distraire quelques instants de votre travail ?
— Immédiatement ?
— J'aimerais tendre un .piège au voleur, s'il est
encore à son poste de surveillance. Mais j'ai besoin
de votre aide. »
Une heure plus tard, Terry, sa fille, Bess et
Marion quittaient la maison en voiture. Sur le siège
du passager, ils avaient installé un mannequin de
couturier déniché dans le grenier. Coiffé d'une
perruque blonde et vêtu du col roulé bleu pâle
d'Alice, il faisait parfaitement illusion à distance.
Alice attendit le départ de ses amis puis entra en
action.
Naturellement, elle savait qu'en restant dans la
maison elle s'exposerait inutilement au danger. Aussi
s'éclipsa-t-elle discrètement par l'atelier de Terry ;

40
puis elle se fraya un chemin à travers les arbres afin
de trouver un poste d'observation. Perchée sur un
rocher abrité par un majestueux séquoia, elle entama
son guet.
Les seuls sons qui lui parvenaient étaient le
chuintement du vent et, au loin, le fracas des vagues
contre la jetée.
Attendre... c'était bien la partie la plus ennuyeuse
du métier de détective ! songea-t-elle. Mais la
patience était souvent récompensée. De temps à
autre, une voiture passait sur la route, mais aucune ne
bifurquait vers la sente menant chez Terry. Bientôt, le
soleil commença à décliner et l'air se rafraîchit. Alice
frissonna ; elle portait encore le short et le tee-shirt
qu'elle avait mis pour aller à la plage. Et puis elle
commençait à avoir faim. Elle remonta ses genoux
contre sa poitrine pour se réchauffer. L'attente risquait
de se prolonger...
Soudain, elle tressaillit. Sur sa gauche, elle avait
cru percevoir un mouvement. Était-ce un animal
sauvage ou quelqu'un qui l'observait ? A part les
chants des oiseaux, le bois était silencieux. Alice
décida d'en avoir le cœur net. Prudemment, elle
s'enfonça dans le sous-bois, tous ses sens en alerte, et
atteignit l'endroit où elle avait cru déceler une
présence. Rien d'anormal... Elle allait rebrousser
chemin quand un détail attira son regard : un morceau
d'étoffe déchirée accroché à une branche épineuse.

41
Elle saisit le lambeau de flanelle écossaise.
Aucun doute : quelqu'un était passé par ici.
Promenant son regard alentour, elle aperçut
distinctement le rocher sur lequel elle avait été assise.
Ainsi, le rôdeur l'avait épiée, elle qui se croyait bien
cachée...
Un véhicule s'engageant sur la sente la fit bondir.
Son attente était-elle enfin récompensée ? Mais cet
espoir fut vite déçu quand elle reconnut l'Espace de
Terry. Il avait promis de revenir au bout de deux
heures et, de fait, le temps avait passé.
L'Espace s'arrêta devant la maison.
« Alors ? » lança Terry.
Alice lui présenta le lambeau de tissu et expliqua
ce qui s'était passé. Terry afficha une moue
contrariée.
« Quelqu'un continue à espionner la maison... et
nous ne l'avons pas vu !
— Que voulez-vous dire ?
— Nous nous sommes garés à 500 m d'ici,
expliqua Marion. Puis nous avons marché jusqu’à
l'autre extrémité de la propriété pour te secourir en
cas de besoin.
— Comment ? fit Alice, interloquée. Vous n'avez
pas bougé d'ici ?
— Bien sûr ! s'exclama Amy. Tu ne nous croyais
quand même pas assez fous pour t'abandonner,
seule face aux rôdeurs ! »

42
Ce soir-là, Joanne Koslow et son fiancé, Keith,
vinrent rendre une petite visite aux trois amies.
Quand Bess l'avait appelée pour l'informer qu'elles
séjournaient chez les Kirkland, Joanne avait
immédiatement convié Terry et Amy à son mariage,
puis s'était invitée à Cherry Creek.
Alice reconnut à peine son amie : plus grande,
plus élancée qu'autrefois, elle avait coupé ses
cheveux blonds comme les blés. Quant à Keith,
c'était un jeune homme paisible, aux cheveux
châtains bouclés, qui portait des lunettes.
« Le mariage se déroulera dans une grange,
annonça Joanne. Nous avons loué une ferme perchée
sur une colline surplombant l'océan. Il y aura environ
trois cents invités. »
Bess écarquilla les yeux.
« Trois cents ?
— Cela promet d'être une belle fête, apprécia
Marion.
— Je suis si heureuse que vous soyez venues
toutes les trois, reprit Joanne. Le mariage est dans
une semaine, mais les préparatifs sont loin d'être
terminés. Il me reste à confectionner les plats chauds,
les gâteaux, et à décorer la salle. Je compte accrocher
des cloches en argent et des guirlandes de fleurs
sauvages. Qu'en dis-tu, Bess ? »
Avant qu'Alice ait pu protester, Bess promit de se
charger de la décoration avec ses deux amies.

43
«Vraiment ? » murmura la jeune détective, se
demandant où elle en trouverait le temps. Mais
personne ne releva sa remarque.
Keith se montrait si discret qu'Alice en fut
intriguée. Lorsque la conversation, qui tournait
exclusivement autour du mariage, connut un temps
mort, elle en profita pour questionner le jeune
homme.
« Keith, es-tu photographe comme Joanne ?
— Non, fit-il avec un petit sourire énigmatique.
Je suis encore étudiant, en histoire de l'art asiatique. »

« Intéressant, songea Alice. Peut-être pourra-t-il


nous éclairer sur ce coffre vietnamien. » Mais elle
n'eut pas l'occasion d'évoquer la question, car Joanne,
intarissable, avait repris la parole.
« Keith a une chance inouïe. Il travaille sur de
merveilleux parchemins et peintures anciens. Il y a
deux mois, nous sommes allés voir une exposition de
kimonos en soie, et ça m'a donné une idée géniale.
Devinez ce que je vais porter pour mon mariage ?
— Un kimono en soie ? fit Bess, admirative.
— Je ne vous dis rien, minauda Joanne, vous
jugerez sur pièce. »
Alice tenta de se représenter un mariage dans une
grange, avec une mariée en kimono. Marion dut avoir
la même idée, car elle cligna des yeux et secoua la
tête en changeant de sujet :

44
« Et sinon, Joanne, quels sujets as-tu
photographiés dernièrement ?
— Un peu de tout. Cela va de la migration des
baleines à un groupe du troisième âge pratiquant
l'escalade ! Certains viennent d'ailleurs au mariage.
— Par chance, les baleines ont décliné
l'invitation ! » plaisanta Keith.
En partant, Joanne dressa pour ses amies la liste
des décorations à acheter. Alice était heureuse de
rendre service à son amie, mais cela n'entamait en
rien sa résolution : l'enquête passerait en priorité.
Le lendemain, Alice, Bess et Marion se levèrent
de bonne heure pour aller faire leurs courses. Terry,
qui devait se rendre dans un salon où étaient exposées
ses œuvres, prit l'Espace et leur laissa sa voiture.
Quant à Amy, elle décida d'accompagner les jeunes
filles. Les emplettes occupèrent la journée entière. Au
fil des heures, le coffre s'emplissait de sacs gorgés de
clochettes, rubans, bougies, nappes, serviettes,
ballons et éventails orientaux. Quand, enfin, Bess
raya la dernière ligne de sa liste, Marion poussa un
soupir de soulagement.
« J'ai cru que ça ne finirait jamais ! »
Les amies prirent le chemin du retour ; bientôt,
une averse se déclencha.
« Cette pluie va faire du bien à la terre, après la
sécheresse, estima Amy. Mais notre sente va être

45
impraticable en voiture. Il faudra se garer sur la rue et
marcher jusqu'à la maison.
« Entendu », répondit Alice, qui conduisait.
Mais elle avait compté sans le brouillard,
particulièrement épais à Cherry Creek par temps de
pluie. Les collines disparaissaient du paysage et
même les immenses séquoias étaient engloutis par
une brume blanche et compacte. Pour couronner le
tout, la nuit tombait. Seul le ruban d'asphalte de la
route, éclairé par les phares, se distinguait encore
assez nettement.
Enfin, Alice reconnut la sente menant chez les
Kirkland et arrêta le moteur. Comme Amy l'avait
prédit, le chemin n'était plus qu'un torrent de boue.
La pluie, encore très drue, dissuada les jeunes filles
de décharger immédiatement leurs achats. Courbant
l'échiné pour se protéger du grain, elles entreprirent
de gravir la côte, Marion et Amy en tête, suivies de
Bess ; Alice fermait la marche. Les gouttelettes de
pluie ruisselaient le long de ses cheveux, lui
brouillant la vue. En quelques minutes, elle fut
trempée jusqu'aux os. « Que ne donnerais-je pour ma
robe de chambre et une bonne tasse de chocolat
chaud ! » songea-t-elle. Toute à ces pensées
réconfortantes, elle faillit ne pas remarquer un bruit
inattendu — comme une course rapide à travers
bois...

46
Alice s'immobilisa. Qui pouvait bien faire son
jogging par un temps pareil ? Devant elle, les trois
autres poursuivaient leur chemin. Plissant les yeux, la
jeune détective tenta de scruter l'obscurité qui nappait
les arbres. Impossible de distinguer quoi que ce soit.
En revanche, elle entendait maintenant nettement le
bruit d'une respiration haletante.
Toujours sur ses gardes, elle s'approcha de
l'origine du bruit.
Brusquement, un jeune garçon, de quinze ans
tout au plus, jaillit du sous-bois et se lança dans une
course effrénée sur la sente.
« Stop ! » cria Alice en se lançant à sa poursuite.
Ni l'un ni l'autre ne progressait bien vite, ralentis
par la boue.
Devant elle, Alice voyait le fuyard éviter la
glissade à chaque foulée. Soudain, il s'enfonça dans
la forêt et disparut de sa vue.
Quittant à son tour le chemin, elle marqua un
temps d'hésitation. La pluie battante ne cessait pas.
Comment suivre la piste de l'inconnu, dans ces
conditions ?
Le vrombissement d'un moteur lui fit tourner la
tête ; apercevant le faisceau d'une lampe-torche, elle
prit son élan et rattrapa le garçon au moment où il
enfourchait sa mobylette.
« Attends ! »

47
L'adolescent la dévisagea. Alice remarqua ses
yeux bridés, ses cheveux de jais coupés court sur les
tempes, plus long sur la nuque. Un petit dragon
d'argent scintillait à l'une de ses oreilles. De près, il
paraissait encore plus jeune.
« Laissez-moi tranquille ! protesta-t-il avec
hargne.
— Dis-moi seulement pourquoi tu fuyais. Est-ce
toi qui as cambriolé la maison ? »
D'un mouvement d'épaule, il se dégagea de
l'étreinte d'Alice et fit rugir le moteur de son deux-
roues.
« Qui es-tu ? insista la jeune fille.
— Demandez au martin-pêcheur », ricana
l'intrus, avant de disparaître dans la nuit.

48
IV

Le martin-pêcheur

Quand les dernières pétarades du deux-roues se


furent dissipées dans le lointain, Alice réalisa soudain
qu'elle grelottait et se mit à courir pour rejoindre ses
amies.
Qui était ce garçon ? Et ce martin-pêcheur... de
quoi s'agissait-il ? Après une rapide vérification pour
s'assurer qu'un nouveau cambriolage n'avait pas été
commis, la jeune détective retrouva Bess, Marion et
Amy dans la cuisine. Une légère chamaille les
opposait, au sujet du menu du dîner. Bess proposait
de composer un plat en sauce élaboré, Marion
préférait se contenter d'une soupe et de sandwiches ;
quant à Amy, elle suggérait de faire livrer des plats
chinois... Leur discussion cessa net dès qu'elles
aperçurent Alice.
« Tu viens seulement de rentrer ? s'étonna Bess.
Je croyais que tu étais montée dans la chambre pour
te changer. »
Alice ôta son cardigan trempé et repoussa une
mèche collée sur son front.
« Le nom de martin-pêcheur évoque-t-il quelque
chose pour vous ? demanda-t-elle.

49
— C'est un oiseau, répondit Marion du tac-au-
tac. Pourquoi ? Ne me dis pas que tu t'es attardée
sous la pluie pour observer les animaux !
— Non, rassure-toi. Mais en gravissant la sente,
j'ai entendu un bruit suspect. C'était un adolescent
qui, apparemment, s'enfuyait de la maison. Je l'ai
poursuivi et questionné sur ses intentions. Tout ce
qu'il a daigné me dire, c'est de m'adresser au martin-
pêcheur.
— Tu crois que c'est lui notre voleur ?
demanda Bess.
— Ça m'étonnerait. Il ne ressemble pas du tout à
l'homme à la voiture grenat. D'ailleurs, il n'est pas en
âge de conduire. Mais il y a peut-être plusieurs
malfaiteurs...
— Ce garçon... intervint Amy. Tu pourrais le
décrire ?
— Quatorze ans environ, de type asiatique. Il
porte des cheveux mi-longs et une boucle d'oreille en
forme de dragon. »
Les yeux noirs d'Amy s'écarquillèrent sous l'effet
de la stupeur.
Mais la sonnerie du téléphone ne laissa pas à
Alice le temps de lui demander si elle connaissait
l'adolescent.
« C'était mon père, annonça la petite fille en
raccrochant. Il ne rentrera que tard dans la nuit. »
Sans attendre, Alice revint à la charge.

50
« Amy, connais-tu quelqu'un qui corresponde à
ma description ? »
La petite fille secoua énergiquement la tête et jeta
un regard furtif en direction de la pendule.
« C'est l'heure de mon émission de télévision
favorite. Vous voulez regarder avec moi ? »
Bess considérait Alice d'un air préoccupé.
« Tu devrais vite prendre une douche chaude et
enfiler des vêtements secs. Tu grelottes !
— Oui, maman », répliqua la jeune fille en
souriant.
Elle monta à l'étage et suivit le conseil de son
amie. Sous la douche, elle songeait encore à la
tournure étrange que prenait l'enquête. Comment
percer le mystère du martin-pêcheur ?
Lorsque Amy fut allée se coucher, les trois jeunes
filles s'installèrent au salon munies d'un annuaire,
d'un journal local et d'un guide ornithologique.
« Bien, commença Alice d'un ton solennel. Je
vous confie pour mission de collecter le maximum
d'informations sur les martins-pêcheurs.
— Je confirme qu'il s'agit d'un oiseau,
annonça Marion en feuilletant le guide
ornithologique. Il possède un plumage aux couleurs
vives, une queue courte et un bec long et pointu. Il
plonge pour pêcher des poissons qu'il avale en
commençant par la tête.

51
— Berk ! grimaça Bess en levant le nez du
journal. Que dois-je regarder, au juste ? La rubrique
oiseaux ?
— Dès que tu vois apparaître le mot martin-
pêcheur, tu le notes. C'est peut-être le surnom d'un
homme politique, d'un gang de malfaiteurs... ou
n'importe quoi d'autre. »
Bess éplucha le journal de fond en comble : pas
trace du moindre martin-pêcheur. Quant à Alice, elle
s'était réservé l'examen de l'annuaire ; mais elle ne
trouva ni particulier ni magasin portant ce nom.
« Nous perdons notre temps, s'impatienta-t-elle.
Dire que je tends un piège... et c'est moi qui tombe
dedans ! Et maintenant, cet indice qui ne mène nulle
part... Je ne suis même pas sûre que ce gamin ait quoi
que ce soit à voir avec les cambriolages - et j'ignore
toujours ce que cherchait le voleur.
— Les pull-overs d'Amy? avança Marion sans
conviction.
— Qui sait ? fit Alice en souriant à la
plaisanterie. En tout cas, mon petit doigt me dit que
la malle est au cœur de toute l'affaire. »
Le bruit d'une clé tournant dans une serrure fit
dresser l'oreille aux trois amies. Terry apparut, les
traits creusés par la fatigue.
« Pas encore couchées ? s'étonna-t-il. J'y suis ! A
en croire la lueur des yeux d'Alice, vous discutez de
l'enquête.

52
— Nous avons découvert un nouvel indice,
expliqua la jeune détective, mais pour l'instant nous
ne l'avons pas déchiffré. »
Elle lui raconta sa rencontre avec l'adolescent à
mobylette.
« Ce signalement vous dit-il quelque chose ?
— Rien du tout. Et les camarades de ma fille sont
tous beaucoup plus jeunes.
— Et le martin-pêcheur, enchaîna Bess. Ça
n'évoque rien pour vous ?
— Je ne sais même pas si on trouve cet oiseau
par ici. »
II s'affala dans un fauteuil et ferma les yeux,
comme pour se concentrer.
« Martin-pêcheur... Attendez voir. Ça me rappelle
vaguement quelque chose... »
Soudain il rouvrit les yeux et se redressa.
« Mais bien sûr ! C'est le nom que l'on donne au
jade en Asie du Sud-Est.
— Vous voulez dire au Vietnam ? s'enquit Alice,
reprenant espoir.
— Au Vietnam, en Thaïlande et en Birmanie. Là-
bas, le jade est surnommé "plume de martin-
pêcheur". Tu as bien dit que le jeune intrus était
asiatique ? Il connaît sans doute la signification de ce
terme. A votre place, j'enquêterais auprès des
bijouteries qui vendent cette pierre.

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— Eh bien, se félicita Alice, voilà enfin une piste
concrète. »
Ragaillardie, elle se tourna vers Bess et Marion
et prit un ton faussement autoritaire.
« Au lit, tout le monde ! Une rude journée nous
attend demain, si nous devons visiter toutes les
bijouteries des environs. »
« Cela fait vingt-sept joailliers qui vendent des
bijoux en jade et dix-huit qui n'en ont pas, calcula
Bess en raccrochant le téléphone. Aucun n'a compris
de quoi je parlais quand j'ai mentionné le martin-
pêcheur.
— Pas tout à fait, la taquina sa cousine. Tu
oublies ce monsieur charmant qui t'a proposé une
promenade pour aller observer les oiseaux... »
Éclatant de rire, Bess lança un coussin à la tête
de Marion.
Alice consulta une dernière fois l'annuaire et
relut la liste qu'elle avait dressée. Avec ses deux
amies, elle avait passé une bonne partie de la matinée
à contacter tout ce qui ressemblait de près ou de loin
à une bijouterie en Californie du Nord. Pour un
résultat nul...
« Peut-être faisons-nous fausse route, soupira-t-
elle, découragée. Ce garçon a pu dire la première
ânerie qui lui traversait l'esprit, certain que j'allais me
casser la tête sur cette énigme. »
Bess étira ses jambes ankylosées.

54
« Moi, je crois que nous avons besoin de nous
changer les idées. Je vais appeler Joanne pour savoir
si nous pouvons passer déposer les décorations. »
Mais Alice l'entendit à peine. Plus elle pensait à
l'affaire, moins elle y voyait clair. Au lieu d'avancer,
il lui semblait qu'elle reculait...
« Alice ! s'écria soudain Bess. J'ai Keith au bout
du fil. Je lui ai fait part de notre problème et il
voudrait te parler. »
Intriguée, la jeune fille saisit le combiné.
« Bess m'a dit que tu t'intéressais au jade,
commença-t-il. Je ne suis pas un expert, mais je sais
que les plus beaux jades verts du monde proviennent
de Birmanie. Depuis sept cents ans, ce commerce est
florissant dans toute l'Asie du Sud-Est, aux mains
notamment des Chinois et des Thaïs. Et Terry a dit
vrai : là-bas, il porte le nom de "plume de martin-
pêcheur", ou "fe t'sui" si tu préfères.
— Tu peux me l'épeler ? »
Ils bavardèrent encore quelques minutes puis
Alice raccrocha. De nouveau, elle consulta l'annuaire
et, soudain, laissa échapper une exclamation.
« Victoire ! Écoutez ça : galerie Fe T'sui,
spécialiste de la sculpture sur jade, à Sausalito. »
Marion échangea un clin d'œil complice avec sa
cousine.
« Je parierais qu'Alice va nous emmener à
Sausalito cet après-midi...

55
56
— Impossible, objecta Bess d'un air contrarié.
J'ai promis à Joanne que nous lui donnerions un coup
de main pour décorer la grange.
— Ne t'en fais pas, la rassura Alice. Marion et toi
pourrez aider Joanne. Je vous déposerai chez elle et
elle vous ramènera quand vous aurez terminé. »
La jeune détective appela Joanne pour la prévenir
puis les trois amies se mirent en route. Après un
crochet par la maison de Joanne, Alice mit le cap sur
Sausalito. Elle connaissait la petite ville, perchée sur
une colline dominant San Francisco, pour y avoir
déjà mené une enquête. Comme la première fois, elle
fut charmée par les maisons bâties au bord de la
falaise et par les house-boats amarrés dans la baie.
Comme la vie ici devait être paisible... songea-t-elle.
Après un coup d'œil sur l'adresse qu'elle avait
prise dans l'annuaire, elle s'engagea dans la rue
principale puis poursuivit son chemin par une petite
rue à flanc de coteau.
Quand elle eut localisé la galerie Fe T'sui, elle
gara sa voiture à bonne distance. Puis elle pénétra
dans un bâtiment en stuc ; l'atmosphère feutrée
dénotait un certain luxe. Au premier regard, elle
comprit que les objets exposés là ne s'adressaient pas
au premier touriste venu, mais bien à des
collectionneurs avertis. Quelques visiteurs
musardaient devant les vitrines et Alice les imita,
prenant mentalement des notes sur les clients. Dans la

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pièce principale, un homme de forte carrure, aux
lunettes cerclées d'écaillé, observait minutieusement
un ensemble de tablettes de jade gravées. De l'autre
côté, un couple richement vêtu admirait des statuettes
d'animaux.
Une élégante jeune femme en tailleur de lin était
assise derrière un bureau d'acajou. D'un signe de la
tête, elle salua Alice.
« Si vous souhaitez un renseignement, lui dit-
elle, je suis à votre disposition. »
Puis elle se replongea dans la lecture de ses
dossiers. Alice se lança dans un examen approfondi
des pièces exposées. Ce qui la frappa tout d'abord, ce
fut la grande variété des teintes du jade : vert clair,
bien sûr, mais aussi blanc laiteux, vert piqueté de
jaune, vert d'eau et vert sombre tirant sur le noir.
La plupart des objets provenaient de la Chine
ancienne. Il y avait des amulettes en forme de
poissons ou de grenouilles, des statuettes d'éléphants
et de dragons, et même une créature fantastique qui
ressemblait à une licorne. Alice fut tout
particulièrement attirée par les pièces les plus
modernes, notamment un nécessaire de coiffure
composé d'un miroir et d'une brosse datant du début
du siècle.
« Tout cela est splendide, songea-t-elle, mais en
quoi cela concerne-t-il mon enquête ? » Elle revit le
jeune garçon, furieux et arrogant sous la pluie. «

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Demandez au martin-pêcheur... » Alice aurait juré
que le martin-pêcheur était une personne. Si cette
galerie était bien au cœur du mystère, l'oiseau ne
devait pas être loin. Elle alla trouver la femme au
tailleur de lin.
« Excusez-moi... Etes-vous la propriétaire de la
galerie ?
— Non, c'est M. Mai. Mais je crains qu'il ne soit
absent pour le moment. Puis-je vous être utile ? »
Songeant à Keith, Alice prépara rapidement un
petit mensonge.
« J'étudie l'histoire de l'art asiatique et je dois
rendre une étude sur les sculptures de jade. J'aurais
aimé m'en entretenir avec M. Mai. »
La femme lui tendit une feuille de papier.
« Inscrivez vos nom et numéro de téléphone. M.
Mai entrera en contact avec vous. »
Bien qu'elle doutât fortement que le galeriste
prenne la peine de l'appeler, la jeune fille s'exécuta.
Puis elle remercia l'employée et prit congé.
« J'aurais intérêt à effectuer quelques recherches
en bibliothèque si je veux être crédible en étudiante...
» se dit-elle. Mais le soleil nimbait la baie et elle ne
résista pas au plaisir de flâner un peu dans les rues de
Sausalito.
Elle décida de descendre jusqu'aux quais afin
d'admirer les house-boats. Contournant la galerie, elle
se dirigea vers l'esplanade. En passant à l'arrière de la

59
boutique, elle stoppa net. Entre le front de mer et la
galerie, s'ouvrait une petite allée au fond de laquelle
elle remarqua l'enseigne d'un magasin d'antiquités.
Poussée par la curiosité, Alice s'engagea dans la
ruelle, jonchée de grosses poubelles en bois. Parmi
les détritus, se trouvaient des cartons vides adressés à
la galerie Fe T'sui. « Le métier de détective n'est pas
toujours rosé... » songea-t-elle en envisageant de
fouiller dans les ordures.
Soudain, elle se figea. Non, elle ne rêvait pas !
Là, au milieu des emballages et des immondices...
elle ne pouvait se tromper ! Là, épars, gisaient les
débris d'une malle en bois...
S'agissait-il de la malle de Nick Finney, comme
elle le présumait ? Et pourquoi l'avait-on détruite
ainsi ?
Alice se pencha pour ramasser un éclat de bois.
Alors qu'elle l'examinait, un grondement sourd la fit
sursauter. Lâchant son butin, elle pivota sur ses
talons. La vision qui s'offrait à elle la remplit d'effroi:
du fond de la ruelle, un puissant doberman bondissait
dans sa direction, sa gueule béante prête à mordre...

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V

Une course-poursuite

Alice couvrit son visage d'un bras et se jeta de


côté pour esquiver l'attaque. La mâchoire acérée du
molosse se referma sur sa manche. D'un geste vif,
elle tenta de se libérer mais la bête, grognant toujours
furieusement, ne semblait pas prête à lâcher prise. Par
chance, la veste qu'elle portait était suffisamment
ample et les crocs du doberman, plantés dans l'étoffe,
n'avaient pas atteint sa chair. De nouveau, elle tenta
de dégager son bras. Si seulement le tissu pouvait se
déchirer...
« Ly ! » cria une voix.
Aussitôt, le chien cessa de grogner mais ne
desserra pas son étreinte. Stupéfaite, Alice vit avancer
vers elle le jeune Asiatique à la boucle d'oreille. L'air
courroucé, il donna des ordres à l'animal dans une
langue étrangère. Le doberman libéra Alice, et s'assit
sur ses pattes arrière, dans l'attente du
commandement suivant. L'adolescent prononça
encore quelques mots et le chien s'éloigna d'un pas
tranquille, comme si l'agression n'avait jamais eu
lieu... « Etes-vous blessée ? demanda le garçon.
— Je... je ne crois pas », répondit Alice, encore
sous le choc.

61
Elle regarda sa veste, miraculeusement indemne.
« Aucun dommage, confirma-t-elle. C'est ton
chien ?
— Oui. Maintenant, vous feriez mieux de
déguerpir. Ly n'aime pas les inconnus et il est dressé
pour attaquer.
— C'est toi qui m'as fait venir ici, rétorqua la
jeune fille. Tu m'as dit de m'adresser au martin-
pêcheur.
— Oubliez ce que j'ai dit. »
Mais Alice voulait connaître le fin mot de
l'histoire.
« Le martin-pêcheur... c'est bien M. Mai, n'est-ce
pas ? »
Le garçon grimaça un sourire.
« Bien vu. Mais je vous le répète : ne traînez pas
ici, sinon je rappelle mon chien.
— Dis-moi simplement ce .que tu faisais chez les
Kirkland et je m'en vais », insista Alice sans se
démonter.
Au lieu de répondre, le gamin émit un sifflement
aigu. Voyant le doberman réapparaître, la détective
obtempéra.
« Très bien, je pars. »
L'adolescent la fixait toujours de son regard noir.
Escorté de son chien, il raccompagna Alice jusqu'au
bout de l'impasse et prit un air menaçant.
« Et ne vous avisez pas de revenir, sinon... »

62
Quelle situation ridicule ! songea Alice. Se
laisser dicter sa conduite par un garnement de
quatorze ans ! Mais il fallait avouer que les crocs du
molosse valaient tous les arguments les plus
persuasifs...
Agacée d'avoir été tenue en échec, elle remonta
vers le centre-ville. Là, elle acheta un sandwich et
s'installa sur une pelouse, en face de l'eau, pour le
déguster.
Tout en admirant le ballet gracieux des voiliers
dans la baie, elle essaya de faire le point. Un mystère
était éclairci : M. Mai était bien le martin-pêcheur et
son lien avec la malle ne faisait plus de doute. Mais
l'adolescent était-il également mêlé au vol ? Et si oui,
pourquoi avait-il mis Alice sur cette piste ? Et quelle
relation entretenait-il avec le martin-pêcheur ?
Plus Alice songeait au coffre, plus elle était
convaincue que la malle était au centre de 4oute
l'affaire. Les débris qu'elle avait vus
autour de la poubelle s'y trouvaient-ils encore, ou
le garçon les avait-il fait disparaître ? En avalant la
dernière bouchée de son casse-croûte, elle en vint à
cette conclusion peu réjouissante : si elle voulait
ramasser quelques pièces à conviction, elle allait
devoir ré affronter le molosse...
Le cœur battant, elle se dirigea vers la ruelle. «
Pourvu que le jeune Asiatique ne monte pas la garde
avec son chien », pria-t-elle silencieusement. Au

63
cours de ses enquêtes, elle avait fait face à
d'innombrables dangers... mais cette fois, elle n'en
menait pas large !
Devant la boutique d'antiquités, elle hésita ;
c'était de la pure folie que de se jeter ainsi dans la
gueule du doberman. Elle se souvint alors d'avoir vu
un vieux plaid dans la voiture de Terry et alla le
chercher. Il était très usagé, et ses couleurs avaient
passé, mais pour l'usage qu'elle comptait en faire, il
conviendrait parfaitement. Elle retourna jusqu'à
l'impasse en voiture et se gara. Puis elle emmaillota
son bras dans le plaid et, à pas feutrés, avança vers
les poubelles. En apercevant les débris de la malle,
son sang ne fit qu'un tour. D'un geste vif, elle attrapa
un premier fragment... Mais, soudain, un grognement
menaçant la fit frémir... « N'y prête pas garde ! »
s'encouragea-t-elle.
La seconde d'après, le chien bondissait sur elle.
Sous le choc, Alice s'écroula à terre. Toutefois, elle
eut le réflexe d'avancer son bras protégé vers la
gueule de la bête, dont les crocs s'enfoncèrent dans
l'épais tissu. Tandis que le monstre tirait rageusement
sur sa proie, elle parvint à se remettre sur pieds et, de
sa main libre, à collecter plusieurs débris du coffre.
Puis, elle fit glisser son bras prisonnier hors de la
couverture et piqua le plus beau sprint de toute son
existence...

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Quand elle eut claqué derrière elle la portière de
la voiture, elle put enfin reprendre son souffle.
Encore haletante après sa course effrénée, elle estima
qu'elle l'avait échappé belle. Pris au dépourvu par le
stratagème de la jeune fille, le molosse ne s'était pas
lancé tout de suite à sa poursuite. Sans ces quelques
secondes d'hésitation, il aurait réduit son bras en
charpie...
Alice consulta sa montre. Dix minutes déjà
qu'elle était assise dans la voiture, et son cœur battait
toujours la chamade. Elle examina les débris de bois
qu'elle avait jetés pêle-mêle sur le siège du passager.
« Espérons que le jeu en valait la chandelle »,
murmura-t-elle entre ses dents.
De retour à Cherry Creek, elle trouva Terry dans
son atelier, occupé à assembler un délicat mobile de
verre. A l'entrée de la jeune détective, il releva la tête
et rejeta en arrière une mèche qui lui barrait le front.
« Le martin-pêcheur t'a-t-il porté chance ?
— Je ne suis pas sûre que chance soit le mot qui
convient », fit Alice, encore toute retournée par sa
lutte avec le doberman. « Mais regardez plutôt ce que
j'ai rapporté. »
Terry prit dans ses mains les débris de bois. « On
dirait que ça provient de la malle de Nick.
— C'est ce que j'ai pensé, moi aussi. » Alice lui
narra son aventure, que Terry écouta sans
l'interrompre.

65
« J'aimerais bien savoir qui a réduit ce coffre en
miettes et pourquoi, s'interrogea l'artiste quand elle
eut achevé son récit. Et que viennent faire dans cette
histoire le garçon et son chien ? »
Avant d'exposer son point de vue, la jeune fille
s'installa sur une chaise.
« La première fois que je l'ai vu, je lui ai
demandé s'il était le cambrioleur. Il m'a donné une
réponse en forme d'énigme : "Demandez au martin-
pêcheur." Cette fois-ci, il a plus ou moins admis que
M. Mai et l'oiseau ne faisaient qu'un. Et j'ai justement
découvert ces débris derrière la galerie de M. Mai... »
Terry fronça les sourcils.
« Nous pouvons raisonnablement en conclure
que le gamin connaît l'identité du voleur. Mais il y a
quelque chose d'étrange dans l'histoire. Le gosse a
tout fait pour attirer notre attention sur Mai. Or,
d'ordinaire, un propriétaire de galerie prestigieuse a
d'autres chats à fouetter que de s'amuser à dérober
des malles sans valeur.
— Mai a peut-être payé le garçon pour
commettre le vol », suggéra Alice.
Terry afficha une moue sceptique.
« Cette malle a été produite en série dans une
manufacture de Saigon... Je le répète, son prix est
dérisoire. Personne ne prendrait le moindre risque
pour s'en emparer — encore moins un marchand d'art

66
réputé pour ne vendre que des objets de grande
valeur.
— Ce qui nous ramène à l'adolescent et à
l'homme à la voiture grenat. Peut-être sont-ils de
mèche...
— Et ils auraient monté un coup contre M. Mai?
— Je n'en sais rien, avoua Alice. Les éléments
dont je dispose sont encore bien minces. Pensez-vous
que ce coffre — ou ce qu'il en reste — puisse nous
mettre sur la voie ? »
Terry fit de la place sur sa table de travail et y
étala les fragments de bois. Il y en avait de toutes
tailles, mais pas suffisamment, hélas ! pour
reconstituer l'intégralité de l'objet.
« Dommage que tu n'aies pas retrouvé tous les
morceaux, se désola Terry. Mais laisse-moi ces débris
un moment, je vais les examiner minutieusement. »
Alice acquiesça et se leva.
« Quant à moi, je ferais mieux d'aller potasser
l'histoire de l'art asiatique dans une bibliothèque.
Sinon, je vais passer pour un imposteur auprès de M.
Mai ! »
La nuit tombait lorsque la jeune fille quitta la
bibliothèque, son bloc-notes rempli d'informations
sur le jade asiatique. Elle savait désormais qu'il
existait deux types de cette pierre : la jadéite, souvent
translucide, et la néphrite, d'aspect cireux. Les pièces
les plus anciennes et les plus précieuses provenaient

67
généralement de Chine. Les Birmans, comme les
Thaïs, les Vietnamiens et les Japonais, voyaient dans
le jade un gage de bonheur et, chez tous ces peuples,
la pierre verte avait inspiré les artistes et les bijoutiers
les plus remarquables.
Alice admira la boule de feu qui embrasait
l'horizon et se félicita d'être sortie au bon moment. En
Californie, il n'était pas rare de voir des conducteurs
s'arrêter le long de la route le temps de contempler le
coucher du soleil sur le Pacifique. Elle tomba
d'accord avec Joanne, qui lui avait dit un jour que le
crépus-
cule était le plus beau spectacle que la ville avait
à offrir...
Alice monta dans la voiture et prit la direction de
la route n° 1. A l'aller, elle avait repéré une aire de
stationnement d'où elle aurait une vue imprenable sur
le ciel rougeoyant.
La route serpentait à travers les forêts du mont
Tamalpais, présentant par intermittence des points de
vue superbes sur la côte déchiquetée. Bientôt, elle vit
le panneau annonçant l'esplanade qu'elle guettait et
mit son clignotant.
En jetant un coup d'œil dans le rétroviseur, elle
réprima un mouvement d'humeur. Un chauffard la
serrait de près, au point que les deux voitures étaient
quasiment pare-chocs contre pare-chocs. Un second
coup d'œil la glaça d'effroi : le conducteur imprudent

68
était un individu blond, et son véhicule, une conduite
intérieure grenat...

VI

69
Le secret de la malle
Dans le rétroviseur, Alice tenta de discerner les
traits de son poursuivant. Malgré les lunettes noires
qui dissimulaient une partie de son visage, elle était
certaine qu'il s'agissait de l'homme qui avait tiré sur
le pneu de Terry et probablement aussi mis à sac la
maison.
Un regard en direction de l'aire de stationnement
et sa décision fut prise : il n'y avait qu'une voiture
garée là, et Alice n'était pas sûre de pouvoir compter
sur l'aide de ses occupants. En outre, l'esplanade
n'était pas protégée par un parapet et se terminait par
un à-pic vertigineux. Pas question d'offrir à l'homme
blond une si belle occasion de la précipiter par-dessus
la falaise !
Alice appuya sur la pédale d'accélérateur
;derrière elle, la voiture grenat augmenta également
son allure. La jeune fille sentit son estomac se nouer.
L'autre véhicule paraissait plus puissant que le
sien et, si une course-poursuite s'engageait, elle
n'avait aucune chance d'en sortir victorieuse.
« Mais ne crois pas que je rende déjà les armes,
murmura-t-elle à l'attention de son poursuivant. Je
vais te prendre par la ruse... » Un plan avait germé
dans son esprit ; mais, pour le mettre à exécution sans
risquer de provoquer une collision, elle allait devoir
attendre la fin des lacets de la route.

70
Les deux voitures franchirent à vive allure le col
du mont Tamalpais. En abordant la descente, Alice
s'alarma : la vitesse croissante qu'elle était contrainte
d'observer rendait la course de plus en plus périlleuse.
Heureusement, elle se souvenait qu'il y avait une
bifurcation non loin de là. Vivement qu'elle
l'atteigne ! Ensuite, elle pourrait expérimenter un
vieux tour que lui avait enseigné son père...
Lorsqu'elle arriva enfin à l'embranchement, elle
tourna, aussitôt imitée par la voiture grenat. Alice
pria pour que la route accède rapidement à une
bourgade ; mais, devant elle, elle ne distinguait que
des collines boisées à perte de vue...
Un dilemme se posa lorsque la route se scinda en
deux ; au hasard, elle prit à gauche et se maudit bien
vite de son choix. Cette voie s'enfonçait dans un
paysage désolé, que la nuit rendait lugubre. Pas la
moindre habitation à l'horizon...
Soudain, un choc à l'arrière la projeta en avant.
Seule sa ceinture de sécurité l'empêcha d'avoir la
cage thoracique écrasée par le volant. Son
poursuivant s'amusait maintenant à emboutir son
pare-chocs arrière ! Sans aucun doute, il cherchait à
l'envoyer dans le fossé. Un second choc, plus violent
encore, eut raison des derniers scrupules d'Alice.
Appuyant à fond sur l'accélérateur, elle parvint à
distancer la voiture grenat.

71
Lancée à pleine vitesse, elle voyait les kilomètres
défiler sans jamais arriver dans un village. Elle allait
perdre tout espoir lorsque, dans le lointain, elle
entrevit la fin de son cauchemar : des lumières !
Enfin, elle approchait d'un bourg. Pourvu seulement
qu'elle l'atteigne avant que le fou dangereux derrière
elle la rattrape...
Bang ! Un nouveau choc déporta l'arrière de la
voiture sur la gauche. Agrippée au volant, la jeune
fille réussit à conserver le contrôle du véhicule. Elle
mordit sur le bas-côté boueux mais, grâce à ses
réflexes rapides, rétablit la direction juste avant
d'aborder un virage.
Puis elle s'engagea dans une ligne droite.
Devant elle, l'éclairage public annonçait qu'elle
était entrée en ville. Il ne lui restait plus désormais
qu'à mettre à profit l'enseignement de son père : se
garer sur le parking du commissariat de police ! Là,
au moins, elle serait en sécurité.
De fait, lorsqu'elle pila devant le bâtiment
administratif, elle constata que son poursuivant, loin
de l'imiter, accélérait pour disparaître au plus vite. «
Ouf ! soupira-t-elle en descendant de voiture ; cette
fois, j'ai vraiment frôlé la catastrophe... »
Elle pénétra dans le commissariat afin d'y
déposer une plainte. L'officier de police se montra
bien mieux disposé à son égard que l'inspecteur
Brower. Après avoir établi son rapport, il lança un

72
appel à toutes les voitures pour rechercher
l'automobile grenat. Puis il escorta Alice jusqu'à
Cherry Creek, afin de lui éviter une nouvelle
rencontre avec le fou du volant.
En arrivant chez Terry, la jeune détective était à
bout de forces, autant physiquement que
nerveusement. Elle trouva les deux cousines
confortablement installées devant la télévision ;
Marion remarqua tout de suite l'air exténué de son
amie.
« Ça n'a pas l'air d'aller...
— En effet, concéda Alice. Je viens de vivre une
course échevelée. Et l'après-midi avait été plutôt
mouvementée, elle aussi. »
La jeune fille s'étendit sur le moelleux tapis
devant la cheminée et accepta volontiers la tasse de
thé brûlant que Bess lui proposait. Puis elle fit à ses
amies le récit de son aventure.
A mesure qu'Alice racontait, la consternation de
Bess augmentait.
« Crois-tu que l'homme t'a également suivie à la
bibliothèque ?
— C'est la question que je me suis posée. Mais
s'il était à mes trousses depuis le départ, je me
demande où il s'est caché pendant ma visite à
Sausalito, car je ne l'ai pas vu là-bas.

73
— Il se peut que le garçon au chien soit de
mèche avec lui, avança Marion. Cela expliquerait
comment il a retrouvé ta piste.
— C'est possible, admit Alice sans conviction.
Mais je penche plutôt pour une coïncidence. A mon
avis, il est passé devant la bibliothèque par hasard et
a identifié le véhicule de Terry.
— Et il t'a reconnue toi aussi ! renchérit Bess.
Qui nous dit que ce n'est pas lui qui t'espionnait
pendant que tu faisais le guet ? »
Toutes ces suppositions... et pas la moindre
preuve ! se lamenta intérieurement Alice. Un peu
étourdie, la jeune fille détenait du moins une
certitude: l'individu blond avait tenté de la tuer. Rien
que d'y penser, elle en avait froid dans le dos... Pour
se changer les idées, elle interrogea ses amies sur le
déroulement de leur journée.
« Les préparatifs ont avancé ?
— Nous avons installé toutes les décorations,
répondit Bess. Tu devrais voir la grange... elle est
somptueuse !
— Toutes les décorations, vraiment ? fit
Alice, incrédule.
— Sans exception, soupira Marion. Mais je dois
reconnaître que le résultat est à la hauteur de nos
efforts. Le cadre est exceptionnel : au sommet d'une
falaise, avec vue plongeante sur l'océan. »

74
La porte de l'atelier de Terry s'entrouvrit et, dans
l'entrebâillement, apparut la frimousse réjouie d'Amy.
« Venez admirer ce qu'a fait mon père ! » lança
fièrement la petite fille.
Les trois amies entrèrent dans l'atelier de Terry ;
là, au lieu de l'œuvre en verre qu'elle s'attendait à
trouver, Alice aperçut sur l'établi une drôle de
construction en bois, en équilibre instable sur un
angle.
La première surprise passée, le visage de la jeune
détective s'illumina soudain.
« Vous avez réussi à reconstituer la malle !
— En partie seulement, corrigea Terry. J'ai
recollé les morceaux, mais l'ensemble n'est pas très
solide.
— Est-ce bien le coffre de Nick Finney ?
demanda Bess.
— Il manque les serrures de cuivre. Mais Amy
et moi sommes formels : il s'agit de la malle de Nick
— ou de ce qui en reste.
— Mais ce n'est pas tout, ajouta sa fille d'un air
mystérieux. »
Son père lui adressa un clin d'œil complice.
« Montre-leur, ma chérie. »
Amy souleva délicatement le coffre et le coucha
sur le côté afin d'offrir le fond à la vue des trois
amies. Puis elle fit coulisser la planchette qui
constituait le socle de l'objet.

75
Alice écarquilla les yeux de stupeur.
« Un double fond !
— Eh oui, confirma Terry. Quand je pense que je
détiens cette malle depuis des années... et je ne m'en
suis jamais douté ! »
Alice examina attentivement l'assemblage.
« Habituellement, on utilise un double fond
quand on cherche à transporter quelque chose
discrètement.
— Par exemple, un contrebandier qui veut passer
une frontière ? suggéra Bess.
— Par exemple, oui. Ce genre de compartiment
secret est propre à recevoir des marchandises volées,
ou illicites — ou encore des valeurs que le
propriétaire tient à protéger. »
Marion passa la main dans sa tignasse brune.
« Crois-tu que ce coffre a servi de cachette
depuis son départ du Vietnam ? »
Alice acquiesça.
« J'en mettrais ma main au feu. Et je suis sûre
également que notre cambrioleur était au courant.
Voilà pourquoi il s'est introduit dans la maison : pour
récupérer ce bien mystérieux.
— Pas si vite, objecta Terry. Rien ne prouve qu'il
savait ce que contenait le coffre. D'ailleurs, qui
nous dit qu'il y avait quelque chose dans ce double
fond ?
— Moi, je partage l'avis d'Alice, intervint Amy.

76
— Terry, reprit la jeune détective, vous ne
soupçonniez vraiment pas l'existence de ce double
fond ?
— Pas le moins du monde.
— Et toi, Amy ? »
La petite fille secoua énergiquement la tête. «
Moi non plus. Sinon, j'aurais utilisé cette cachette
pour ranger mes bijoux !
— Dans ce cas, conclut Alice, la question est la
suivante : qui savait que le coffre était équipé d'un
double fond ? »
Un silence perplexe s'abattit sur la pièce,
finalement rompu par un soupir de Terry.
« II y a au moins une personne qui le sait, ou le
savait : Nick Finney.
— Je suis arrivée à la même conclusion, ajouta
Alice. Est-ce que Nick... »
Mais la sonnerie du téléphone la coupa dans son
élan.
« Excusez-moi, fit Terry en décrochant. Puis il
tendit le récepteur à Alice : Pour toi. M. Mai. »
Surprise, la jeune fille attrapa le combiné.
« Mademoiselle Roy, commença une voix
distinguée, teintée d'un léger accent. Je suis Binh
Mai, de la galerie Fe T'sui. Vous souhaitez me parler?
— En effet. J'étudie l'histoire de l'art asiatique à
l'université et je prépare une étude sur les sculptures
de jade. J'aurais aimé vous interviewer. »

77
M. Mai parut hésiter.
« Je suis désolé, mademoiselle, mais je suis un
homme très occupé. Je crains de ne pas avoir le loisir
de vous rencontrer.
— Je me contenterais d'une brève entrevue,
insista Alice. On m'a affirmé que votre galerie
possédait l'une des plus intéressantes collections de la
région et que vous-même étiez un expert hors de
pair.»
M. Mai soupira.
« Fort bien. Dans ce cas, présentez-vous demain
à 11 h 15 précises. Je pourrai vous octroyer quarante
minutes, pas davantage. »
II raccrocha sans laisser à son interlocutrice
l'occasion de lui dire si le rendez-vous lui convenait.
« Alors ? fit Bess en piaffant d'impatience. Tu vas
le rencontrer ?
— Demain matin.
— L'un de nous devrait peut-être t'accompagner
», suggéra Marion.
La sollicitude de son amie fit sourire Alice.
« C'est très gentil. Mais si M. Mai est bel et bien
mouillé dans le cambriolage, mieux vaut ne pas
attirer ses soupçons. J'irai seule.
— Il risque de recevoir une autre visite, fit
remarquer Terry. Celle de la police. J'ai prévenu
Brower, au sujet du coffre. Il compte se rendre à la
galerie demain matin avec l'un de ses experts, afin

78
d'inspecter les lieux.
— Quelle chance pour M. Mai ! ironisa Bess.
Une visite de l'inspecteur Brower de bon matin,
voilà la façon la plus agréable de commencer une
journée ! »
Plus tard dans la soirée, Alice se pelotonna
devant la cheminée avec un roman policier. Bess et
Marion étaient sorties voir un film qu'elle avait déjà
vu, Amy dormait et Terry, encore enfermé dans son
atelier, achevait une
pièce qu'il comptait prochainement exposer.
Alice entamait son dernier chapitre lorsque Terry fit
irruption dans le salon.
«Je m'accorde une pause. Tu souhaitais que je te
parle de Nick Finney, je crois. Veux-tu aller prendre
l'air quelques minutes ? »
La jeune fille enfila un pull-over et suivit Terry
sur l'une des terrasses qui entouraient la maison. L'air
embaumait la résine de sapin et, à travers le dais que
formaient les frondaisons des acacias, on entrevoyait
le ciel criblé d'étoiles.
« Que c'est beau ! » murmura Alice.
Terry sourit.
« J'ai toujours aimé cet endroit. Et je m'étais
imaginé que nous connaîtrions ici la paix et la
sérénité. Les derniers événements semblent me
donner tort.

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— Terry, si Nick connaissait l'existence du
double fond, croyez-vous qu'il y aurait dissimulé
quelque chose ? Ce serait l'explication à ces
cambriolages à répétition, non ?
— Peut-être, fit l'artiste, le regard perdu dans le
lointain.
— Ça peut paraître insensé, poursuivit la jeune
détective, mais le voleur... il se pourrait qu'il s'agisse
de Nick en personne ! Il aurait voulu récupérer son
bien.
— Non, trancha Terry d'un ton catégorique.
Premièrement, Nick a disparu il y a plus de vingt
ans. Nous avons toutes les raisons de penser qu'il est
mort au combat. Et si, par miracle, il en avait
réchappé, pourquoi aurait-il agi ainsi ? Sur sa simple
demande, je lui aurais bien volontiers restitué la
malle. »
N'ayant rien à objecter à ces arguments, Alice
préféra changer de sujet.
« Que pouvez-vous encore me dire, à propos de
votre ami ?
— C'était un bon soldat. Particulièrement doué
dans l'art du camouflage et de la filature.
— Connaissez-vous les circonstances exactes de
sa disparition ?
— Je ne sais rien de plus que ce que je t'ai déjà
raconté. Tu pourrais entrer en contact avec
l'association locale des Anciens Combattants. Nick

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était originaire du coin. Il est possible qu'ils disposent
d'un rapport plus complet à son sujet. Je te donnerai
leur numéro de téléphone.
— Volontiers. Et je les appellerai dès demain
matin. »
Puis elle retourna vers la maison, laissant son
hôte à sa méditation.
« Bonne nuit, Terry — et merci. »
Tôt le lendemain, avant même le départ d'Amy
pour l'école, ils reçurent la visite de l'inspecteur
Brower et de l'expert de la police. Terry conduisit les
deux officiers dans son atelier et leur montra la
reconstitution du coffre.
Tandis que l'expert prenait quelques photos,
l'inspecteur observait l'objet en silence. Puis il se
tourna vers son collègue.
« Relevez les empreintes digitales sur le bois.
Ensuite, vous demanderez leurs empreintes à M.
Kirkland, Mlle Roy et la petite. — Vous autres,
ajouta-t-il à l'attention de Bess et Marion, vous n'avez
pas touché le coffre ? »
Les deux cousines répondirent par la négative,
après quoi l'expert du laboratoire releva les
empreintes des trois autres.
« Bien, conclut Brower. J'emporte la malle,
comme pièce à conviction. Nous vous ferons savoir
quand vous pourrez la récupérer.

81
— Comptez-vous enquêter à la galerie Fe
T'sui?» s'enquit Alice.
Mais l'inspecteur ignora ostensiblement la
question et s'adressa à Terry :
« Je vous tiendrai au courant de nos découvertes.
Au plaisir.
— Quel mufle ! s'indigna Bess quand les deux
hommes furent partis.
— On aurait envie de le coiffer au poteau, rien
que pour lui donner une leçon », renchérit Marion.
Alice leur sourit.
« Si nous voulons résoudre cette enquête,
mettons-nous à l'ouvrage sans attendre. Je vais déjà
appeler l'association de vétérans. »
Lorsqu'elle interrogea son interlocuteur sur Nick
Finney, elle se vit répondre qu'aucune information
n'était disponible. Mais on lui communiqua un autre
numéro à appeler.
Il ne fallut pas moins de cinq coups de téléphone
pour qu'enfin quelqu'un lui réponde qu'il avait
effectivement un dossier sur le soldat disparu. Alice
demanda la date de naissance et la date de la
disparition de Finney, puis se livra à une rapide
soustraction.
« II n'avait que dix-huit ans ! s'étonna-t-elle.
— Exact, confirma l'homme.
— Et ensuite ? fit la jeune fille avec espoir. A-t-il
redonné signe de vie après cette fameuse attaque ? »

82
Elle entendit son interlocuteur pianoter sur le
clavier d'un ordinateur.
« II participait à une mission très spéciale. Onze
hommes périrent, mais Finney ne figure pas sur la
liste. Le commandement a émis l'hypothèse qu'il ait
été fait prisonnier. Désolé, c'est tout ce que j'ai. »
Mais Alice ne s'avoua pas vaincue pour autant.
« Quand quelqu'un est porté disparu depuis si
longtemps, quelles sont habituellement vos
conclusions ? »
Au bout du fil, l'homme hésita :
« Vous connaissiez Finney personnellement ?
— Non.
— Ce n'était pas un de vos parents ?
— Non plus.
— Alors je vais vous répondre en toute franchise.
Considérant le lieu et les circonstances de sa
disparition, il y a fort à parier pour qu'il soit décédé
depuis des années. »

83
VII

Un dragon très farouche

Les yeux rivés sur le combiné du téléphone,


Alice resta quelques instants sous le choc. Elle avait
dix-huit ans, l'âge de Nick au moment de sa
disparition. Quel enfer ils avaient dû vivre, ces jeunes
soldats envoyés dans la jungle du Vietnam...
Puis elle monta se changer pour l'entrevue avec
M. Mai. Son choix se porta sur un chemisier blanc,
une jupe et une veste en jean.
« Ai-je l'air d'une étudiante en histoire de l'art
asiatique ? » demanda-t-elle à Bess qui l'avait
rejointe.
Son amie la considéra d'un œil avisé.
« Pas particulièrement. Mais, en tout cas, tu
ressembles à une étudiante. Tu n'as pas un bijou
oriental à porter ?
— Non, malheureusement. Mais ceci fera
l'affaire, répondit Alice en accrochant à ses oreilles
des boucles en turquoise. Quel est votre programme
pour aujourd'hui ?
— Épluchage et mijotage ! plaisanta Bess.
— Aubergines, crabe, pommes, épinards et
dinde, précisa Marion qui venait d'entrer dans la
pièce. Et ce ne sont que les entrées... Moi qui ne rêve
que de louer un VIT pour aller explorer les environs !

84
— Et moi de prendre un bain de boue à
Calistoga ! » renchérit Bess d'un ton taquin.
Alice fronça les sourcils.
« Ce voyage n'est guère amusant pour vous.
— Nous sommes ravies de revoir Jeanne,
concéda Marion. Mais les préparatifs n'en
finissent pas. Si je me marie un jour, ce sera en
catimini !
— Tu ne nous ferais pas ça ! s'indigna sa
cousine. Je tiens à être là le grand jour, ne serait-ce
que pour te conseiller dans le choix de ta robe ! N'ai-
je pas eu raison de te pousser à prendre la robe verte
que tu porteras pour le mariage de Joanne ? »
Marion leva les yeux au ciel, tandis qu'Alice
éclatait de rire.
« Je vous promets une récréation très
prochainement. Demain, Terry doit se rendre à une
exposition et Amy l'accompagne, car l'école offre une
journée libre. Pourquoi ne partirions-nous pas nous
aussi nous promener ?
— Je persiste à penser que l'une de nous devrait
t'accompagner à la galerie », insista Marion, ignorant
la proposition de son amie.
Mais Alice secoua vigoureusement la tête.
« Non, je ne veux pas éveiller les soupçons de M.
Mai. Il faut que je m'y rende seule. »
Ail heures, Alice garait sa voiture devant la
galerie Fe T'sui.

85
Après un dernier coup d'œil aux notes prises à la
bibliothèque, elle se dirigea vers la galerie. Il était
exactement 11 h 15 lorsqu'elle poussa la porte.
Comme la fois précédente, elle fut accueillie par
la jeune femme blonde derrière son bureau d'acajou.
« M. Mai est-il là ? Nous avons rendez-vous. »
L'employée releva son nom, décrocha son
téléphone puis signala à Alice que M. Mai la
rejoindrait d'ici quelques minutes. Profitant de ce
répit, la jeune détective promena son regard sur les
vitrines. Rien n'avait changé depuis la veille, si ce
n'est que la galerie était déserte. Une statuette
finement ouvragée, représentant un dragon toutes
griffes dehors, attira son attention.
« Vous aimez mon dragon ? »
La voix, dans son dos, fît presque sursauter la
jeune fille. L'homme, vêtu d'un complet gris perle
d'une coupe parfaite, était grand et puissamment bâti.
« M. Mai ? » interrogea-t-elle.
Il confirma son identité d'un léger hochement de
tête.
« Vous aimez mon dragon ? répéta-t-il.
— Magnifique, le complimenta-t-elle.
— Dans le bouddhisme, le dragon représente le
dieu de l'Est. C'est l'esprit du mouvement — certains
disent l'esprit de la vie même, et la divinité de tous
les êtres aquatiques. De même le tigre, le dieu de
l'Ouest, représente le courage et préside à toutes les

86
créatures terrestres. L'objet que vous contemplez est
une pièce japonaise du XVIIIe siècle. »
Alice, qui avait observé son interlocuteur tandis
qu'il parlait, eût été incapable de lui donner un âge.
Avec ses pommettes saillantes et ses cheveux de jais,
il aurait pu avoir trente ou cinquante ans. Une seule
chose était certaine : il vivait confortablement. Tout,
depuis son élégant costume jusqu'à sa bague
ancienne, témoignait de son opulence.
Du menton, l'homme désigna la vitrine où étaient
exposées les tablettes de jade qu'Alice avait
remarquées la veille.
« Voilà ce qu'on appelle un livre de jade. Le texte
qui y est gravé est un poème datant de la dynastie
mandchoue. Les livres de jade étaient la marotte des
empereurs chinois de cette époque... Mais je m'égare.
A quelle période vous intéressez-vous,
mademoiselle? »
Bonne question ! songea Alice à part soi. Au
cours de ses recherches à la bibliothèque, elle n'avait
pas vraiment pris pour angle d'étude la classification
chronologique. Car une seule chose la passionnait
réellement : découvrir ce qu'avait contenu le coffre...
« A vrai dire, commença-t-elle, je ne suis pas
fixée sur une époque précise. Je travaille sur les
gravures sur jade vietnamiennes. »
Aussitôt, elle regretta de s'être tant avancée. Rien
ne lui disait que la malle avait recelé un objet en jade!

87
88
Et si même c'était le cas, la pierre pouvait
provenir d'un autre pays de l'Asie du Sud-Est...
« Je suis né au Vietnam, confia M. Mai. La
plupart des œuvres en jade que l'on trouve dans mon
pays datent de ces deux derniers siècles. Il s'agit
surtout de statues destinées à des temples.
— En avez-vous ici ?
— Pas en ce moment. Je crains de ne pas
pouvoir vous être de la moindre utilité. »
Désemparée, Alice réalisa que son hôte venait
courtoisement de mettre un terme à l'entretien — et
qu'elle n'avait en rien avancé dans son enquête ! Le
seul détail qu'elle avait appris concernait la
nationalité du galeriste. Mais de là à imaginer qu'il
avait un lien avec le coffre... Il y avait un fossé que
rien ne l'autorisait à franchir.
Elle jeta un regard furtif en direction de la lourde
porte en bois derrière M. Mai. Si seulement elle
pouvait s'introduire dans les coulisses de la galerie...
C'était probablement là que l'on déballait les
nouveaux arrivages et que l'on préparait les vitrines.
« Monsieur Mai, fit-elle pour tenter de prolonger
l'entretien, la gravure vietnamienne est-elle semblable
à celle que l'on pratique en Chine ?
— Parfois, oui. Lorsqu'il s'agit de statues
destinées à des temples bouddhistes.

89
— En avez-vous quelques exemplaires ? »
Pendant les vingt minutes qui suivirent,
l'homme offrit à sa visiteuse une complète visite
guidée de ses trésors. Ses commentaires, rapides
autant qu'érudits, apportèrent la preuve qu'il
connaissait parfaitement son sujet.
Afin de ne pas se trahir, la jeune fille prit
consciencieusement des notes, comme toute bonne
étudiante. Toutefois, elle fut vite débordée par la
somme d'informations qui lui étaient livrées. Mais,
dans ce discours-fleuve, elle guettait le moindre
indice susceptible de l'éclairer sur la disparition de la
malle.
Bien vite, elle comprit que M. Mai n'avait
accepté de la recevoir que parce que ses questions
flattaient sa vanité. Il prenait un plaisir évident à
étaler devant un auditoire ses connaissances et ses
talents de collectionneur.
Aussi Alice estima-t-elle que la meilleure
tactique consistait à paraître extrêmement
impressionnée :
« Où trouvez-vous toutes ces pièces
extraordinaires ? »
Pour la première fois, M. Mai esquissa un
sourire.
« Chez des collectionneurs privés. Les amateurs
de jade forment un cercle très restreint. Nous nous
connaissons tous. »

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A court de questions, la jeune fille cherchait
désespérément un subterfuge pour visiter l'arrière-
salle de la galerie quand, comme par miracle, elle
entendit la porte du fond tourner lentement sur ses
gonds.
Négligemment, elle pivota sur elle-même dans
l'espoir de jeter un coup d'œil dans l'entrebâillement.
Ce qu'elle aperçut alors la stupéfia : dans
l'encadrement de la porte, se tenait le jeune garçon à
la boucle d'oreille en forme de dragon...

L'apercevant à son tour, l'adolescent se retira


précipitamment, sans un mot.
« Stop ! » s'écria Alice en s'élançant à sa
poursuite.
Pas question, cette fois, de laisser échapper le
garçon qui, apparemment, détenait une des clés du
mystère.
« Mademoiselle Roy ! » protesta M. Mai d'un ton
courroucé.
Mais elle ne l'écouta pas. Dans sa course, elle
remarqua des classeurs et des vitrines en cours
d'élaboration. De toute évidence, le jeune Asiatique
évoluait en terrain familier, car il se faufilait comme
une couleuvre dans la remise. Soudain, il disparut
derrière une porte ouvrant sur la rue.
Lui emboîtant le pas, la jeune détective constata
que la sortie débouchait sur la ruelle où elle avait été

91
attaquée par le chien. Priant pour ne pas se retrouver
encore une fois nez à nez avec le doberman, elle
pourchassa l'adolescent jusque dans les rues de
Sausalito.
En atteignant la plaza Vina del Mar, la jeune fille
avait le souffle court. Le garçon, lui, ne paraissait pas
près de ralentir son rythme. Il esquiva la fontaine,
manqua de renverser un vieil homme qui passait par
là, puis fonça droit sur une des statues d'éléphants qui
ornaient l'esplanade — et se volatilisa littéralement !
Interrompant sa course folle, Alice promena un
regard perplexe tout autour d'elle. Où ce garnement
avait-il bien pu se cacher ? Il ne pouvait pas s'être
évaporé, tout de même !
Patiemment, elle inspecta chaque recoin de la
place et poussa même ses recherches jusqu’au parc
Gabrielson. Peine perdue : pas la moindre trace du T-
shirt blanc et du Jean noir que portait le garçon à
l'unique boucle d'oreille...
« Je me demande qui il est... s'interrogea-t-elle,
de plus en plus intriguée. Et quel est donc ce secret
qu'il cherche à garder si farouchement ? »

92
VIII

Un revenant

Poussant un soupir de découragement, Alice


s'assit au pied d'un des pachydermes qui montaient la
garde sur l'esplanade. Inutile de se leurrer : elle s'était
bel et bien fait semer par le jeune Asiatique... A toutes
les questions restées sans réponse, il venait
maintenant s'en ajouter de nouvelles : que faisait ce
garçon dans la galerie de M. Mai ? Pourquoi avait-il
été troublé en apercevant Alice ? Travaillait-il pour le
galeriste, ou se préparait-il à dérober une pièce
exposée ?
Alice tenta de récapituler tous les éléments dont
elle disposait sur le compte de l'adolescent. Lors de
leur première rencontre, près de chez Terry, il l'avait
indirectement envoyée chez M. Mai. Ensuite, elle
l'avait revu dans la ruelle, avec son chien, puis de
nouveau dans la galerie. On pouvait sans trop de
risque d'erreur en déduire qu'il demeurait à Sausalito.
L'étape suivante allait donc consister à interroger
les commerçants du quartier, afin d'en apprendre
davantage sur l'étrange jeune garçon...
Mais, en premier lieu, elle se devait de retourner
à la galerie afin d'expliquer sa conduite à M. Mai. Il
avait dû la prendre pour une folle, en la voyant

93
détaler de la sorte ! Qu'allait-elle pouvoir inventer
pour se justifier ?
En approchant de la boutique, elle aperçut à
travers la baie vitrée le galeriste qui s'entretenait avec
sa secrétaire. D'une main hésitante, elle poussa la
porte.
Au regard glacial que lui décocha M. Mai, elle
comprit vite qu'elle allait devoir user de toute sa
diplomatie pour l'amadouer.
« Mademoiselle, fit l'homme d'un ton de
reproche appuyé, votre départ fut plutôt grossier.
— J'ai vu quelqu'un que je connaissais,
avança-t-elle en guise d'excuse.
— Et vous avez pour habitude de pourchasser
vos connaissances ? » Le ton accusateur lui fit monter
le rouge aux joues.
« Non. Vous... vous savez qui est ce garçon ?
— Jimmy est mon. neveu. Il loge avec moi dans
l'appartement que je possède, au-dessus de la galerie.
Je suis son tuteur légal. »
La nouvelle fit sur Alice l'effet d'une bombe. Elle
se laissa choir sur l'un des moelleux canapés et tenta
de recouvrer ses esprits.
« Je suis confuse. Dès qu'il m'a vue, il a pris ses
jambes à son cou. J'en ai bêtement déduit qu'il n'avait
pas la conscience tranquille.
— Une conclusion un peu rapide — et peu
charitable. »

94
Alice aurait voulu pouvoir disparaître sous les
épais coussins du sofa. Quelle idée saugrenue elle
avait eue de revenir à la galerie...
« Je... j'aimerais lui présenter mes excuses,
bredouilla-t-elle.
— Il ne voudra pas vous parler, rétorqua M.
Mai. Voyez-vous, mon neveu ignore certaines règles
de politesse. Il est orphelin ; ses parents ont été tués
au Vietnam, quand il avait sept ans.
— Pendant la guerre ?
— Juste après, mais à cause d'elle cependant. Ils
ont roulé sur une mine enfouie dans le sol — une
mine probablement posée là des années plut tôt.
Comme vous pouvez vous en douter, cet accident
mortel a grandement perturbé Jimmy. »
Alice ne put que remarquer le ton légèrement
détaché que prenait M. Mai pour évoquer le tragique
destin de son neveu.
« Depuis, poursuivit-il, Jimmy se montre rebelle
à toute forme d'éducation. Il excelle surtout dans l'art
de s'attirer des ennuis. Avant moi, il a épuisé ses trois
précédents tuteurs. Le moins que l'on puisse dire est
que ce n'est pas un enfant facile. »
« Parce que personne ne s'intéresse vraiment à
lui, jugea intérieurement Alice, gagnée par un élan de
sympathie inattendue à l'égard de l'orphelin. Quelle
chance elle avait eue, elle, d'être élevée par une

95
gouvernante affectueuse, et non par un garde-
chiourme plein de mépris ! »
M. Mai consulta sa montre et manifesta son
impatience.
« Je vous ai déjà consacré plus de temps que
prévu, mademoiselle. Je regrette, mais mes affaires
m'appellent.
— Naturellement », consentit Alice en se levant.
Mais elle savait d'ores et déjà qu'il lui faudrait
revenir à la galerie. Maintenant qu'elle connaissait
l'identité de Jimmy, elle était plus persuadée que
jamais que le galeriste était mêlé, de près ou de loin,
à l'affaire de la malle volée.
« M'autoriserez-vous à repasser en fin de
semaine ? J'aurais encore quelques questions à vous
poser sur les gravures des temples. »
M. Mai prit un air contrarié et, à contre-cœur,
tendit la main vers sa secrétaire, qui lui présenta un
grand agenda en cuir noir.
« Après-demain, 10 heures précises, fit-il
sèchement.
— Merci infiniment, répondit Alice. Je serai
ponctuelle. »
Alice et ses deux amies étaient convenues de se
retrouver chez Joanne. En entrant chez la future
mariée, Alice fut affolée par la vision qui s'offrait à
ses yeux : pas un centimètre carré d'espace n'était
libre ! Partout des plateaux, des saladiers et des

96
marmites. Assises dans le salon, Joanne, Bess et
Marion dressaient l'inventaire de leurs préparatifs.
« Mission accomplie ! s'exclama fièrement
Joanne en mettant un point final à sa liste. Nous
avons de quoi nourrir trois cents personnes.
— Toutes mes félicitations, la congratula Alice.
Vous devriez ouvrir un restaurant.
— L'idée serait à creuser, approuva Bess, tout en
croquant dans un biscuit.
— Il n'en est pas question ! » réfuta
immédiatement sa cousine. Joanne ôta son tablier.
«Je partage l'avis de Marion. Je ne ferais pas cela
tous les jours... La semaine prochaine, je demande à
Keith de m'emmener dîner dehors tous les soirs !
— Qu'as-tu fait de ta famille ? lui demanda
Alice. J'espérais revoir tes parents.
— Tu les verras tous le jour du mariage, la
rassura son amie. Aujourd'hui, je les ai envoyés en
ville visiter l'Exploratorium. Ils me couraient sur le
haricot ! Ma mère ne cesse de se lamenter parce que
je ne fais rien comme tout le monde.
— Elle n'a pas changé... » observa
malicieusement Alice.
Lorsque Joanne n'était que lycéenne, sa mère la
harcelait déjà à cause de ses tenues, qu'elle trouvait
trop excentriques.
« Maman ne changera jamais, confirma la jeune
fille en riant. Tiens, je vais te montrer une photo.

97
— Bonne idée. D'ailleurs, je crois bien ne jamais
avoir vu aucun de tes clichés.
— Tu as raté quelque chose ! fit Marion. Joanne
nous a sorti son portfolio, hier. Attends un peu de voir
les photos des baleines... Tu vas tomber à la
renverse ! »
Joanne revint avec une grande enveloppe en
kraft. Elle s'installa sur le divan puis tendit une pile
de photographies à Alice.
« Voilà. Je les ai prises l'été dernier, lors du
séjour de ma mère et de mes sœurs. Il y a aussi
quelques clichés de kimonos, que j'ai pris à

l'exposition que nous avons visitée, Keith et


moi.»
Elle sortit du lot une photographie représentant
un mannequin arborant un kimono de soie vert et
jaune richement brodé.
« Voilà la robe de mariée dont je rêvais !
Malheureusement, ce petit bijou vaut plus de 30 000
dollars et appartient à un musée japonais. »
Les yeux rivés sur la photographie, Alice se
concentrait sur une idée qui venait de germer dans
son esprit.
« Où cette photo a-t-elle été prise ? demanda-t-
elle.
— Dans une petite galerie de Berkeley. Dès que
j'ai aperçu ces kimonos, j'ai décidé de m'en inspirer

98
pour ma robe de mariée. Alors je suis revenue le
lendemain et j'ai mitraillé tant que j'ai pu.
— Je croyais que les photos étaient interdites
dans les galeries, s'étonna Bess. Personne n'a
remarqué ton manège ? »
Un sourire malicieux s'épanouit sur les lèvres de
Joanne.
«Je n'ai pas agi seule, j'avais un complice... Keith
a bombardé le gardien de questions techniques pour
créer une diversion. »
Restée silencieuse, Alice n'avait pas perdu un
mot de l'échange. Son plan prenait forme :
si seulement elle pouvait obtenir des clichés aussi
bons des statuettes de jade...
« Joanne, hasarda-t-elle enfin, je sais que tu es
très occupée par les préparatifs de ton mariage mais...
crois-tu que tu pourrais te libérer une heure, après-
demain, pour prendre quelques photos ?
— Jeudi... réfléchit la jeune fille. C'est le jour
que je comptais consacrer à l'élaboration de la pièce
montée.
— Comment ? fit Alice, stupéfaite. Tu
comptes réaliser toi-même le gâteau ?
— Avec notre concours, précisa Bess, ravie de
cette perspective. Nous allons confectionner une
pièce montée en forme de château médiéval. Tu
verras, ça va être fan-tas-tique !

99
— Je pourrais y participer, si vous voulez. Mais
j'ai rendez-vous avec M. Mai jeudi matin à 10
heures. Penses-tu pouvoir m'accompagner, Joanne ? »
La jeune fille prit quelques secondes de réflexion
avant de se prononcer ; puis elle afficha un large
sourire.
« Entendu. Je te donne un coup de main sur
l'enquête et, en retour, tu nous aides à préparer le
dessert. Le marché me semble équitable. Tu n'auras
qu'à me dire à quelle heure je suis réquisitionnée... »
Le mercredi matin, au lever du jour, les trois
amies aidèrent Terry et Amy à charger les œuvres de
Terry dans l'Espace. Puis, encore à demi endormis,
tous les cinq prirent place dans le véhicule et mirent
le cap vers le lieu de l'exposition, à l'extrémité nord
de l'État, à la frontière de l'Oregon.
Après plusieurs heures de route, Terry gara
l'Espace devant un bâtiment octogonal couvert de
lattes de séquoia ; un grand panneau indiquait Salon
de la peinture sur verre - cinquante des plus grands
artistes contemporains - réservé aux professionnels.
« Tu te rends compte, papa ? jubila Amy. Tu fais
partie des cinquante meilleurs...
— En fait, plaisanta son père, je suis l'une des
cinquante bonnes pâtes qui ont accepté de faire tout
ce trajet en plein milieu de semaine ! »
Ils descendirent de voiture et entamèrent la
délicate entreprise consistant à décharger les

100
précieuses œuvres de l'artiste. Marion et Alice firent
équipe pour transporter la planche et les tréteaux qui
feraient office d'étal, tandis que Bess se chargeait
d'une pile d'imprimés répertoriant les objets exposés
et leur prix de vente. Amy prit le carnet de
commandes et Terry s'acquitta seul de la
manipulation de ses fragiles créations.
L'emplacement qui lui avait été réservé était situé
tout au fond d'une grande halle. Au vu de la quantité
de fenêtres, lampes et mobiles à disposer, Alice aurait
juré que l'installation allait prendre des heures. Mais
Terry était rompu à ce genre de tâche fastidieuse et en
trente minutes tout fut en place.
Amy déballa une boîte de verre irisé et la tendit à
son père.
« Ton stand est magnifique, le félicita-t-elle.
— Ma première et plus fidèle admiratrice, dit
Terry avec un sourire. Espérons que les acheteurs
partageront ton enthousiasme...
— Toujours aussi modeste, Kirkland ! » Un
homme aux cheveux gris, vêtu d'un
complet bleu marine, s'était approché du petit
groupe. Il serra la main de l'artiste.
« Tu sais bien, poursuivit-il, que c'est ta seule
présence qui a attiré la moitié des clients — moi y
compris. »
Terry fit les présentations : le visiteur, un certain
Léon Isaacs, possédait une galerie à New York. Il

101
remarqua un mobile dont il voulut connaître le
prix.
« Ça va continuer comme ça toute la journée,
prévint Amy, habituée à ce genre de manifestations.
Vous venez faire un tour ? »
Tous les stands étaient désormais installés. Le
soleil, qui rayonnait à travers les larges baies vitrées
du toit, faisait chatoyer le verre et les pierreries. Les
rouges profonds, les bleu saphir, les turquoise et les
lavande, les rosés pâles... C'était un festival de
couleurs dans chaque travée.
« Quelle beauté ! s'extasia Bess. Vous savez à
quoi ça me fait penser ? A la salle du trésor, dans les
contes de fées. Là où on entasse des montagnes de
bijoux, de pierres précieuses, de vases...
— Ce n'est que du verre ! lui rappela Amy.
— Néanmoins, c'est fascinant », renchérit
Marion.
Elle s'arrêta pour admirer une statue de verre
représentant une femme.
« Elle a l'air si vivant... On a presque envie de
poser la main sur sa poitrine pour sentir battre son
cœur.
— Normal. N'oublie pas que seuls les
meilleurs maîtres-verriers sont exposés ici », rappela
fièrement Amy.
Les quatre jeunes filles déambulèrent dans la
halle d'exposition jusqu'à l'heure du déjeuner. Puis,

102
comme Terry les avait autorisées à disposer de
l'Espace, elles décidèrent d'aller se promener dans la
forêt de séquoias alentour.
« Mais d'abord, proposa Alice, nous devrions
apporter à Terry de quoi se restaurer. »
La foule de visiteurs avait grossi, et elles durent
jouer des coudes pour se faufiler jusqu’au stand de
Terry. Apercevant son père de dos, à l'extérieur du
stand, Amy manifesta sa surprise.
« Que fait-il là ? Il devrait être de l'autre côté de
la table... »
D'instinct, Alice comprit que quelque chose ne
tournait pas rond.
Approchant plus près, elle reçut la confirmation
de son pressentiment : la ravissante boîte en verre
irisé, qui trônait auparavant au centre de l'étal, sur un
coussinet de velours bleu nuit, gisait maintenant sur
le sol, en mille morceaux épars.
« Oh non !... se lamenta Marion. Elle est tombée!
— Pas exactement, rectifia Terry d'une voix
sombre. On l'a fait tomber. Et je connais le
coupable.»
Au milieu des débris de verre, Alice remarqua
une chaînette de métal agrémentée de deux
plaquettes, métalliques elles aussi.
« Une plaque d'identification pour chien !
s'étonna-t-elle.
— Non, c'est la plaque que portent les soldats. »

103
En distinguant le nom inscrit sur le rectangle de
métal, Alice sentit un frisson lui parcourir l'échiné.
Elle se tourna vers Terry, dont le visage était devenu
livide.
Précautionneusement, pour ne pas se couper au
contact des éclats de verre, Terry ramassa la plaque.
La chaîne cliqueta doucement entre ses doigts. «
Aussi incroyable que ça puisse paraître, murmura-t-il,
Nick Finney est de retour. »

104
IX

Des serrures... mais pas de clé

Alice jeta un regard circulaire sur la halle. « II n'a


pas pu aller bien loin ! Un petit homme roux, sec et
nerveux... c'est bien cela ?
— Ne te fatigue pas, l'interrompit Terry, tout en
rassemblant les débris de verre à l'aide d'un petit
carton. Nick est capable de se fondre dans n'importe
quelle foule. N'oublie pas qu'il a reçu une formation
d'agent secret. Le camouflage a toujours été son
fort.
— Pourquoi a-t-il renversé ta boîte, papa ?
interrogea Amy, la voix tremblante d'émotion.
— Je n'en sais rien, ma puce. » Terry serra sa
fille contre son cœur pour la consoler. « J'ai quitté
mon stand quelques minutes pour aller saluer un ami.
Quand je suis revenu, la boîte gisait à terre, en mille
morceaux.
— Ça ressemble à un avertissement », estima
Alice.
L'artiste se frotta le menton.
« C'est ce que je me suis dit. Et d'ailleurs, je le
prends très au sérieux : aidez-moi à tout remballer.
— Un instant, fit Alice. Si Nick Finney est venu
jusqu'ici, c'est qu'il nous a suivis. Qu'est-ce qui
l'empêche de nous filer encore jusqu'à la maison ?

105
— Selon moi, il est déjà en route vers Cherry
Creek. Voilà pourquoi je tiens à regagner au plus tôt
la péninsule.
— Oh non... gémit Amy. Ne dis pas que tu vas
encore me laisser chez tante Marge. Elle m'oblige à
avaler des œufs durs au petit déjeuner !
— Amy, riposta son père avec autorité, ne
commence pas. Si je t'emmène là-bas, c'est parce que
je sais que c'est le seul endroit où tu seras en
sécurité.»
La petite fille croisa les bras et tourna
ostensiblement le dos à son père.
« Si ça t'amuse de bouder, à ta guise, continua
celui-ci. Mais je te préviens : cette fois, je ne céderai
pas. »
Et sans un mot de plus, il entreprit d'empaqueter
ses œuvres.
Alice, Bess et Marion lui donnèrent un coup de
main. Puis ils sortirent, et Amy les suivit en
rechignant.
« Vous n'êtes qu'une bande de lâches, voilà !
lança-t-elle avec humeur.
— Merci de nous faire partager tes impressions»,
répliqua Terry d'un ton sec, tout en faisant démarrer
l'Espace.
Mais la petite fille ne se démonta pas. « Et puis il
y a quelque chose à laquelle aucun de vous n'a pensé.

106
— Quoi donc ? s'enquit Alice, songeant que,
malgré sa colère, Arny avait peut-être une idée
intéressante à formuler.
— Cette plaque... ça ne signifie pas forcément
que Nick Finney est revenu. On a très bien pu lui
voler sa plaque d'identité et la déposer ici pour
l'accuser.
— L'homme à la voiture grenat ! suggéra
aussitôt Bess.
— Exactement, souligna Amy d'un air victorieux.
C'est lui qui nous a suivis jusqu'à l'expo, je suis prête
à le parier.
— Raison de plus pour te conduire chez tante
Marge », répliqua Terry entre ses dents.
Le trajet de retour se déroula dans le calme.
Était-ce parce que tous pensaient à Nick Finney ? Ou
à cause du différend entre Amy et son père ?
La péninsule était située à plus de deux heures et
demie au sud de Cherry Creek. Avec un arrêt pour le
déjeuner, il leur fallut près de cinq heures pour
l'atteindre. A l'exception d'Amy, tous furent soulagés
lorsque Terry arrêta enfin le véhicule devant une
maison blanche tout en longueur.
« Je n'aime pas la cuisine de tante Marge »,
maugréa la petite fille en lançant un regard dégoûté
en direction de la demeure.
Sa patience à bout, Terry soupira pesamment :
« Ça suffit, maintenant. Descends de voiture. »

107
Amy décocha à Alice un regard implorant.
« Tu promets de me téléphoner s'il y a du
nouveau ?
— Promis. »
Les trois amies virent les Kirkland gravir le
perron et sonner à la porte. Un garçon, qui pouvait
avoir l'âge d'Amy, vint leur ouvrir.
« Nous aurions peut-être dû demander à Terry si
sa sœur pouvait nous héberger également, s'inquiéta
Bess. Ça ne me dit rien de retourner à Cherry Creek
pour tomber nez à nez avec un revenant !
— Écoute, la rassura Alice, Terry a proposé de
nous loger ailleurs. Si tu le souhaites, nous pouvons
accepter son offre.
— Pas si vite, s'interposa Marion. Regardez
plutôt... » Sur le perron, Terry et Amy avaient
réapparu. Le père paraissait contrarié, mais sa fille
jubilait. « J'ai comme l'impression que nous allons
encore jouer les baby-sitters un moment...
— Que s'est-il passé ? s'empressa de demander
Bess quand les Kirkland furent dans l'Espace.
— Le petit dernier de ma sœur a la varicelle, fit
Terry d'un air sombre.
— Et moi, je ne l'ai jamais eue ! triompha Amy.
Papa ne peut pas prendre le risque de m'exposer à la
contagion.
— A la place, je t'expose à un fou dangereux qui
a déjà tiré sur ma voiture avec un Coït 45, pénétré

108
chez moi par effraction à trois reprises, failli
tuer Alice sur la route et réduit en miettes une de mes
œuvres ! Je dois être fou moi aussi.
— Au moins, je n'attraperai pas la varicelle...
— Nous devrions peut-être nous installer
ailleurs, suggéra Marion.
— Vous trois, certainement, approuva aussitôt
Terry. Je serais heureux de vous offrir l'hôtel de votre
choix. Mais combien de temps Amy et moi serons-
nous obligés de fuir notre maison ? Hors de mon
atelier, je ne peux pas travailler.
— Nous pourrions prendre Amy avec nous,
proposa Bess.
— Pas question ! protesta la petite fille. Je reste
avec mon papa !
— Et la police ? avança encore Marion. Ne
pouvez-vous pas exiger qu'elle exerce une
surveillance sur votre maison ? »
Terry eut un sourire désabusé.
« Avec cet incapable de Brower, qui ne rappelle
jamais quand je laisse un message à son intention ?
J'ai déjà demandé une protection et on m'a répondu
qu'il n'y avait pas suffisamment d'effectifs. »
Alice, qui avait pris sa décision depuis
longtemps, ne voulait pourtant pas entraîner ses
amies dans une situation périlleuse.
« Moi, je reste à Cherry Creek avec Terry et
Amy, leur annonça-t-elle. Mais pour vous, j'ai repéré

109
dans la ville voisine un petit Bed & Breakfast qui a
l'air très agréable. Vous pourriez vous y installer pour
un jour ou deux, le temps que les choses s'arrangent.
— Ah non ! rétorqua Marion. Pas question que
nous fassions bande à part.
— Devant l'adversité, il faut se serrer les
coudes», renchérit bravement Bess, en prenant sur
elle.
Amy ne cacha pas sa joie.
« Génial ! Plus on est de fous, plus on rit ! »
Mais Terry, de son côté, paraissait effondré.
« Des fous, oui... Nous sommes tous de pauvres
fous. »
« Tu n'as pas oublié l'appareil-photo ? »
Alice et Joanne s'étaient fixé rendez-vous dans
un café de Sausalito pour y prendre ensemble leur
petit déjeuner avant de se rendre à la galerie Fe T'sui.
Joanne choisit une table sur la terrasse ensoleillée et,
une fois installée, plongea la main dans sa poche.
Elle en sortit un appareil-photo miniature, pas
plus gros que son poing.
Alice resta médusée.
« Toutes tes magnifiques photos, tu les as prises
avec ce... ce...
— Ce gadget ? termina Joanne. Ne t'inquiète pas.
Malgré sa taille microscopique, c'est un modèle très
perfectionné. Il dispose même d'un silencieux, si

110
bien que je peux mitrailler sans que personne s'en
rende compte.
— Du vrai matériel d'agent secret ! plaisanta
Alice. Parfait, c'est exactement ce qu'il fallait. Je
t'explique en deux mots ce que j'attends de toi : j'ai le
sentiment que le coffre volé contenait quelque chose
de précieux qui a atterri chez M. Mai. Mais je n'ai pas
la moindre idée de la nature de cet objet... Il faudrait
donc que tu prennes un maximum de photos — de
tous les objets suffisamment petits pour avoir pu tenir
dans un coffre d'un mètre sur soixante centimètres. Et
pas exclusivement les pièces en jade : tout, y compris
les cendriers, les dossiers, etc.
— Pendant ce temps-là, tu créeras une diversion
auprès de M. Mai ?
— Je ferai de mon mieux. Heureusement, quand
il se lance dans une explication, il est tout entier
absorbé dans son sujet. Je me suis rendu compte qu'il
s'écoutait un peu parler. La dernière fois, il n'a guère
prêté attention à ma présence, sauf quand j'ai bondi
dans sa réserve à la poursuite de son neveu ! »
La serveuse leur apporta des muffins aux
myrtilles et des jus de fruits.
« En résumé, tu poses des questions et moi je
mitraille discrètement. Et ensuite ? »
Alice eut un petit haussement d'épaules fataliste.
« Ensuite il ne restera plus qu'à développer la
pellicule et à croiser les doigts. »

111
A dix heures moins dix, les deux amies
poussaient la porte de la galerie Fe T'sui.
« Bigre ! murmura Joanne, découvrant avec
émerveillement la collection de jades. Je me demande
si Keith est déjà venu ici. Sinon, il va blêmir en
voyant mes photos... »
Cette fois, Alice n'eut pas besoin d'être annoncée.
A 10 heures très précises, le galeriste apparut par la
porte de la remise. Il salua la jeune détective d'un
hochement de tête puis fronça les sourcils en
apercevant Joanne. « Vous êtes venue avec une amie?
— Je vous présente Joanne Koslow, ma cousine,
mentit Alice. C'est d'elle, à vrai dire, que je tiens ma
passion pour l'Asie.
— Et justement ce matin, enchaîna Joanne avec
le plus grand naturelle passais chez Alice pour lui
rapporter un livre quand elle m'a appris où elle se
rendait. Je n'ai pas résisté au désir de l'accompagner.
J'espère que vous me pardonnerez cet élan du cœur...
— Vous étudiez également l'histoire de l'art
asiatique ? » questionna M. Mai.
Joanne lui adressa son plus beau sourire.
« En réalité, je suis spécialisée dans les kimonos
de soie anciens. »
Intérieurement, Alice s'amusait de l'audace de sa
camarade. Mais le galeriste ne parut pas déceler la
supercherie.

112
« Très bien, fit-il. Je crois, mademoiselle Roy,
que vous aviez encore quelques questions à me
poser?
— C'est exact, confirma la jeune fille en sortant
son bloc-notes et en approchant d'une vitrine où
étaient exposées des statuettes. A quoi servaient les
petites figurines comme celles-ci ? Les trouvait-on
chez les particuliers, ou seulement dans les temples?»
Une demi-heure plus tard, Alice avait épuisé
toutes ses questions. Par malchance, M. Mai se
montrait moins bavard que lors de sa première visite.
Était-il contrarié par la présence de Joanne ? En tout
cas, Alice avait bien pris soin de ne jamais tourner la
tête vers son amie, de peur d'attirer l'attention de son
hôte sur le manège de la photographe.
Joanne, pour sa part, avait suivi de loin la petite
conférence. A la stupeur d'Alice, elle avait même
posé quelques questions fort pertinentes. A l'entendre
citer dates et dynasties, avec une aisance égale à celle
de M. Mai, on eût juré qu'elle étudiait réellement
l'histoire de l'art asiatique. Le galeriste lui-même en
avait paru impressionné.
Lorsqu'ils eurent passé en revue toutes les
vitrines, un lourd silence s'installa. Sentant que M.
Mai allait incessamment mettre un terme à l'entrevue,
Alice chercha avec angoisse un moyen de s'introduire
dans la réserve.
« D'autres questions, mademoiselle ? interrogea

113
M. Mai.
— Euh... oui, fit-elle, un peu nerveuse. L'autre
jour, en... comment dire... en poursuivant votre
neveu, j'ai égaré une boucle d'oreille en turquoise.
Pourrais-je retourner dans la remise afin de la
chercher ?
— Nous n'avons pas trouvé de boucle
d'oreille, répondit le galeriste, laconique.
— C'est un bijou très discret, insista Alice. On
risque de ne pas le voir, si on ne le cherche pas
intentionnellement. Me permettez-vous de jeter un
rapide coup d'œil ? »
L'homme consulta sa luxueuse montre en or.
« J'attends une cliente d'ici cinq minutes. Vous
comprendrez qu'il me faudra vous renvoyer dès son
arrivée.
— Je vais t'aider dans tes recherches, proposa
Joanne avec entrain. Après tout, c'est moi qui t'ai
offert ces boucles. »
M. Mai les escorta jusqu'à la réserve et ne les
quitta pas d'une semelle tandis qu'elles procédaient à
leurs recherches. La pièce servait à la fois de bureau
et d'entrepôt. Des caisses et des cartons étaient
alignés le long du mur, prêts à l'expédition. Sur des
tables, des figurines de jade et leur socle attendaient
d'être assemblés et plus tard exposés. Un des coins de
la remise était entièrement occupé par un large
bureau, sur lequel s'amoncelaient les dossiers.

114
Alice passait consciencieusement la pièce au
peigne fin, à l'affût d'un indice. Son regard fut attiré
par une statuette vert pâle montée sur socle, oubliée
dans un coin. Le jade finement sculpté avait la forme
d'un tigre si bien réalisé qu'il paraissait sur le point de
bondir. Alice ne se lassait pas de contempler l'objet,
émerveillée par le travail de l'artiste qui avait si bien
su donner vie à un bloc de pierre.
« Quelle beauté ! s'extasia-t-elle. Pourquoi ne
l'exposez-vous pas dans la galerie ?
— Il vient juste de rentrer, expliqua M. Mai d'un
ton pincé. En outre, il n'est pas à vendre. Un
collectionneur l'a déjà réservé. Votre boucle d'oreille,
mademoiselle ?
— Oh, c'est vrai »... s'excusa-t-elle en rougissant
légèrement. Portant son regard vers le sol, elle fit
mine de chercher son bijou, qu'elle savait en réalité
chez Terry...
Mais soudain, alors qu'elle allait renoncer, elle
sut que son opiniâtreté était récompensée : sous la
table où était posé le tigre de jade, elle distingua deux
serrures de cuivre en forme de dragons...
Alice cligna des yeux pour s'assurer qu'elle ne
rêvait pas. Mais aucun doute ne pouvait subsister :
ces serrures étaient certainement celles du coffre de
Nick Finney...

115
X

Un tigre dans la nature

Alice croisa le regard de Joanne. « S'il te plaît,


photographie le tigre et les serrures sous la table »,
imploraient ses yeux. Mais impossible de savoir si
Joanne aurait compris sa supplique muette.
Et, d'ailleurs, peut-être avait-elle achevé sa
pellicule depuis belle lurette...
Derrière, M. Mai s'impatientait. Il toussota de
manière insistante.
« Mademoiselle Roy, je regrette mais cette fois il
faut vraiment que vous partiez. »
Alice feignit la déception.
« Quel dommage ! Ma boucle est bel et bien
perdue. Tu ne l'as pas vue non plus, Joanne ? »
La jeune photographe secoua négativement la
tête, affichant le même air contrit. Les deux amies
remercièrent le galeriste pour son amabilité et prirent
congé.
Alice attendit qu'elles fussent installées dans la
voiture, à l'abri de toute oreille indiscrète, pour laisser
éclater son enthousiasme.
« Tu les as vues ? Dans la réserve, sous le tigre
de jade... Les serrures du coffre de Nick Finney !

116
— Non seulement je les ai vues... mais je les ai
aussi photographiées, annonça Joanne, également très
excitée par la tournure que prenaient les événements.
Maintenant, il ne reste plus qu'à développer la
pellicule et à montrer les photos à la police. Ils ne
pourront plus nier que la malle ait atterri chez M.
Mai.
— Espérons-le, fit la jeune détective, moins
optimiste que son amie. Tôt ce matin, Terry a appelé
le commissariat pour connaître les conclusions du
laboratoire après l'analyse des débris du coffre que
j'avais trouvés derrière la galerie. Les seules
empreintes qu'ils ont relevées appartiennent à Terry,
Amy et moi. Et ils ont ajouté que ma découverte ne
justifiait pas qu'ils aillent importuner un très
respectable marchand d'art comme M. Mai. »
Joanne tapota son appareil-photo miniature. « J'ai
pris des clichés de tout ce que j'ai pu.
— Dieu merci, M. Mai ne s'est pas douté une
seconde qu'on mitraillait sans relâche ses trésors !
Mais, dis-moi, tu as été parfaite dans le rôle de
l'étudiante en histoire de l'art. D'où tiens-tu toutes ces
connaissances ?
— A force de fréquenter Keith, j'ai retenu
quelques données. J'ai toujours trouvé intéressant ce
qu'il me racontait, mais je ne pensais pas que ça me
servirait un jour ! »

117
Alice répondit au sourire enjoué de son amie par
un autre sourire.
« En tout cas, chapeau ! Tu es aussi convaincante
en détective qu'en étudiante. »
Alice déposa Joanne devant sa voiture et les deux
amies se séparèrent.
Alice était convenue avec Bess et Marion qu'elle
passerait les chercher et que toutes trois se rendraient
chez Joanne pour achever les préparatifs de la fête —
c'est-à-dire confectionner la pièce montée.
En arrivant chez Terry, elle trouva Marion sur la
terrasse ; vêtue d'un training rouge un peu passé et
d'un bandeau assorti, la jeune fille faisait le pont, ses
doigts touchant presque ses talons.
« Tu t'entraînes pour un concours de gym ? »
demanda Alice en plaisantant.
Son amie se redressa avec une souplesse
déconcertante.
« Non, mais je commençais à me rouiller. On ne
peut pas dire que j'aie fait beaucoup d'exercice cette
semaine...
— Où est Bess ?
— A l'étage. Amy est à l'école et Terry travaille
dans son atelier. »
Tout en reprenant son échauffement, constitué
maintenant de flexions latérales, Marion lança à son
amie un regard énigmatique.

118
« Réalises-tu bien ce à quoi nous nous sommes
engagées ? »
Alice frissonna.
« Tu veux parler de cette pièce montée pour trois
cents personnes ? »
A ce moment, Bess apparut dans
l'entrebâillement de la porte et se joignit à la
conversation.
« Nous ferions bien de nous mettre en route. »
Après avoir salué Terry, les trois amies prirent
place dans la voiture et mirent le cap sur la maison de
Joanne.
« J'espère qu'on pourra goûter le gâteau quand il
sera prêt », lança Bess. Marion ne put s'empêcher de
rire devant la lippe gourmande de sa cousine.
« Sans doute pour t'assurer qu'il est réussi...
— Parfaitement, riposta Bess, piquée au vif.
C'est ma seule motivation... »
Le trajet se déroula dans la bonne humeur.
Les jeunes filles s'amusèrent à imaginer le gâteau
qu'elles commanderaient si elles se mariaient. En
arrivant chez Joanne, elles se dirigèrent directement
vers la cuisine ; les hanches ceintes d'un grand tablier
blanc, la future mariée entra sans attendre dans le vif
du sujet.
« Tiens, fit-elle en tendant à Alice un sac de trois
kilos de cerneaux de noix. Tu peux commencer par

119
les broyer. Je t'aurais bien prêté le robot, mais j'en ai
besoin pour battre les blancs d'œufs en neige.
— Je vais me débrouiller », assura Alice.
Pourtant elle était un peu impressionnée par
l'ampleur de la tâche qui lui revenait : broyer une
montagne de fruits secs avec pour seuls outils un
couteau de cuisine et une planche de bois... Elle se
demanda si, toutes les quatre, elles n'avaient pas
perdu la raison : confectionner un gâteau aux carottes
et au chocolat pour trois cents convives n'était déjà
pas une mince affaire... mais lui donner la forme d'un
château médiéval, comme le souhaitait Joanne, c'était
quasiment une mission impossible !
Marion, apparemment, partageait son
scepticisme; mais puisque Joanne et Bess paraissaient
très sûres d'elles, ni l'une ni l'autre ne voulut les
décourager.
S'armant de courage, Alice s'attaqua au sac de
noix. Dans l'atmosphère chaleureuse de la cuisine,
elle se surprit à apprécier ce répit qui lui était accordé
au milieu d'une enquête très prenante. La
conversation ne tarissait pas ; les quatre amies
d'enfance se remémoraient leurs jeunes années à
River Heights, pour en venir à la conclusion que la
petite bourgade du Middle West n'avait guère changé
depuis le départ de Joanne.
Puis la discussion revint sur le présent. Alice et
Joanne racontèrent leur matinée à la galerie.

120
« Quand verrons-nous ces photos ? s'impatienta
Marion.
— Très bientôt, promit Joanne. Je les ai
déposées au magasin ce matin et Keith doit passer les
reprendre cet après-midi après son dernier cours.
— Alice, voulut savoir Bess, as-tu parlé à Terry
des serrures ?
— Pas encore, fit la jeune détective en achevant
le broyage des dernières noix. J'attendais de voir les
photos. »
Peu de temps après, la sonnette retentit et Keith
entra, portant une enveloppe de kraft. S'avançant vers
sa fiancée, il lui tira sa révérence :
« Votre serviteur, altesse, a rempli la mission que
vous aviez eu la bonté de lui confier...
Mais auriez-vous la grâce de lui expliquer la
raison de cette urgence ?
— Tu vas voir », répondit Joanne avec un clin
d'œil énigmatique. « Pause photo pour tout le monde!
Allons nous installer dans le salon pour regarder ça.»
La jeune fille tendit l'enveloppe à Alice. Le cœur
battant, celle-ci passa les clichés en revue. Joanne
avait suivi ses instructions à la lettre. Tout d'abord,
elle avait pris les objets courants susceptibles d'avoir
été logés dans la malle : une pendule, un livre, un
registre et d'autres pièces du même ordre.
« Magnifique, ce cendrier ! ironisa Keith. Et le
cadrage est excellent.

121
— Patience, rétorqua gentiment sa fiancée. Le
meilleur reste à venir... »
Vinrent ensuite les photos représentant les
œuvres d'art exposées dans la galerie. Alice fut
impressionnée par le nombre et la qualité des clichés,
et ce en dépit des reflets du verre des vitrines.
« Voici une pièce japonaise du xvme siècle,
commenta Keith en identifiant un pendentif en jade
vert sombre. Et cette amulette chinoise date
probablement du début de notre siècle. »
— Les voilà ! s'exclama Alice en tombant sur la
photo des serrures de cuivre. D'après moi, nous
tenons là la preuve que M. Mai est entré en
possession de la malle de Terry.
— Je n'arrive pas à comprendre, fit Bess. Cela
signifie-t-il que le voleur a revendu le coffre au
marchand d'art ? Ou que M. Mai a engagé quelqu'un
pour le dérober ?
— Et qui nous dit que le double fond contenait
vraiment quelque chose ? renchérit Marion.
— Je n'ai pas encore de réponses à ces questions,
reconnut Alice. Mais je les obtiendrai, soyez-en
sûres.
— Oh !»
Keith était tombé en arrêt devant la photo du
tigre de jade.
« Je n'ai jamais rien vu d'aussi finement ciselé,
sauf dans les musées », s'extasia-t-il.

122
Alice hocha la tête.
« Moi aussi, j'ai eu le coup de foudre pour ce
tigre. Quand je pense que M. Mai ne l'expose même
pas dans sa galerie... Il le garde dans un recoin de sa
réserve. Il prétend que cette pièce vient de lui être
expédiée et qu'il a déjà reçu un ordre d'achat. A ton
avis, Keith, de quelle période date cette œuvre ? »
Le jeune homme examina scrupuleusement le
tirage avant de se prononcer.
« Difficile d'évaluer l'âge d'un objet sans l'avoir
eu sous les yeux. Mais je dirais que ce tigre n'est pas
très ancien ; il a dû être sculpté au XIX e siècle. On
trouve ce genre de statuettes dans les temples
birmans édifiés à cette époque. »
II s'approcha de la fenêtre, afin de bénéficier d'un
meilleur éclairage, et étudia encore longuement
l'objet.
« Je peux me tromper, mais je pense qu'il s'agit
de jade birman qui est, comme tout le monde vous le
dira en Asie, le plus beau du monde. Et l'artiste était
doué d'un talent exceptionnel. Cette pièce a
probablement autant de valeur que toutes les autres
réunies.
— Je savais que tu avais bon goût, fit Bess pour
complimenter Alice.
— A propos de goût, enchaîna Joanne du tac au
tac, notre chef-d'œuvre à nous est loin d'être
terminé... Je vous rappelle que le mariage a lieu dans

123
trois jours. Aussi je déclare officiellement la clôture
de la séance photo... »
Keith se joignit à l'équipe et, bientôt, ils purent
enfourner les premiers moules. La délicieuse odeur
du chocolat et des carottes envahit la cuisine, tandis
que les cinq amis rangeaient et nettoyaient avec
entrain. La nuit tombait lorsque le dernier gâteau
sortit du four et fut mis à refroidir sur une grille.
« La première étape est terminée, annonça
Joanne avec un soupir de satisfaction. Demain,
deuxième phase : assemblage et glaçage. »
Devant les mines découragées de ses camarades,
elle ajouta en riant :
« Rassurez-vous, je m'en débrouillerai très bien
toute seule. »
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » Terry considérait
d'un œil intrigué le paquet de photos que lui tendait
Alice.
« Joanne et moi sommes retournées à la galerie
Fe T'sui, expliqua la jeune détective. Et Joanne a pris
quelques photos. »
Aussitôt, Terry baissa le volume de la télévision,
qu'il regardait en compagnie de sa fille, et soupesa
l'enveloppe, pour en évaluer le contenu.
« M. Mai savait-il que vous preniez des photos ?
__je ne le pense pas. L'appareil de Joanne est
minuscule et elle s'est montrée très discrète. — C'est
à souhaiter...

124
125
__je crois que nous avons retrouvé les serrures
du coffre de Nick Finney, annonça Alice sans plus
attendre. Mais vous seul, avec Amy, pourrez le
confirmer. »
Perchée sur l'accoudoir du fauteuil de son père,
Amy piaffait d'impatience. « Ouvre vite, papa ! »
Terry sortit les photos de leur enveloppe et
commença à les passer en revue.
« Tu ne pourrais pas accélérer un peu ? le pressa
sa fille. Je veux voir les serrures en forme de dragons.
— Chut... » murmura l'artiste. S'arrêtant sur le
tigre de jade, il émit un petit sifflement d'admiration.
« De la belle ouvrage. » Puis il l'observa de plus près.
« Cela me rappelle ce qu'on voyait au Vietnam. Je me
souviens d'être passé devant un temple entièrement
ouvert. Les moines priaient devant des statuettes
comme celle-ci, posées dans des niches creusées dans
la pierre.
— Papa, gémit la petite fille, venons-en à la
photo importante, d'accord ?
— Du calme, Amy. Et d'abord, il va être l'heure
d'aller te coucher.
— Pas question ! »
L'insolence d'Amy intrigua Alice. Depuis leur
retour du salon, la veille, la petite fille s'était montrée
très capricieuse. La réapparition de Nick Finney
l'avait-elle à ce point bouleversée ?

126
« Ah ! enfin... s'exclama Amy en apercevant la
photo qui l'intéressait.
— Pas de doute, confirma Terry. Ce sont bien les
serrures de la malle de Nick.
— Dans ce cas, déclara sa fille, l'énigme est
résolue. Il ne reste plus qu'à aller trouver l'inspecteur
Brower. »
Terry prit un air soucieux pour s'adresser à Alice.
« Je crains que ce ne soit pas une très bonne idée.
Vu que vous n'aviez pas l'autorisation de M. Mai pour
prendre ces clichés, il pourrait très bien vous
poursuivre en justice. Vous vous êtes introduites dans
sa galerie sous de faux prétextes. Or la police
n'apprécie guère ce genre de méthodes entre
particuliers.
— Elles sont pourtant employées par tous les
journalistes, argua Marion.
— Mais ni Alice ni Joanne ne détient de carte de
presse. Si nous avions affaire à des policiers moins
bornés, ce serait différent. Mais connaissant
l'inspecteur Brower, je ne suis pas sûre qu'il soit avisé
de nous précipiter chez lui...
— Que proposes-tu, alors ? s'indigna Amy.
Renoncer à l'enquête ? »
Terry ne releva pas la remarque de sa fille.
« Je donnerais cher pour savoir ce que contenait
le coffre, fit-il, songeur. Sans doute un objet qui se
trouve désormais dans la galerie Fe T'sui... »

127
Alice ressortit la photo du tigre de jade.
« Vous avez dit que ça ressemble à ce que vous
avez vu au Vietnam ? »
Terry acquiesça.
« Les serrures gisaient à terre sous une table. Or,
sur cette table, trônait justement... le tigre de jade.
— Tu en déduis que le tigre était caché dans la
malle ? s'enquit Amy.
— Pas forcément. Mais c'est une éventualité. »
Terry secoua la tête.
« Si telle est la vérité, je me demande bien
comment Nick a pu entrer en possession de cette
œuvre d'art. Je n'y connais rien en jade, mais il me
paraît évident que cette pièce vaut une fortune. Or
Nick était pauvre comme Job. Et ce n'est pas le genre
d'objet que l'on offre en cadeau, même à l'ami le plus
cher.
— Il ignorait peut-être la présence du tigre dans
la malle, suggéra Bess. Il a peut-être cru vous confier
un banal coffre en bois. »
Terry se renversa en arrière dans son fauteuil et
ferma les yeux.
« C'est ce que j'ose espérer, Bess. Et, jusqu'à hier,
cette explication me paraissait satisfaisante. Mais
après l'incident du salon, il me faut malheureusement
envisager une autre possibilité. »
Il rouvrit les yeux, pour rencontrer ceux d'Alice.

128
Il comprit alors qu'elle avait suivi le même
raisonnement que lui.
« Vous pensez que Nick a volé le tigre dans un
temple vietnamien, dit-elle.
— Gagné. »
Terry consulta sa montre et se leva pour
augmenter le volume de la télévision.
« Excusez-moi, mais j'expose demain à
Mendocino et j'ai besoin de connaître les prévisions
météo. Hier, on annonçait de la pluie et du
brouillard.»
Le bulletin régional venait de débuter, mais le
présentateur n'en était pas encore à la météo.
Soudain, Marion bondit dans son fauteuil.
« Ça alors ! Vous voyez ce que je vois ? » Sur
l'écran se dessinait le profil du tigre de jade. Tous
retinrent leur souffle pour écouter le commentaire du
journaliste :
« La galerie Fe T'sui, à Sausalito, a été victime
d'un cambriolage ce soir. On a dérobé la statuette d'un
tigre de jade dont la valeur est estimée à 70 000
dollars.
—je vais me coucher », annonça subitement
Amy.
Son père la dévisagea avec stupéfaction.
« Tu es souffrante ? »
La petite fille répondit d'un froncement de nez,
dit bonsoir et disparut dans l'escalier.

129
« II se passe vraiment des choses étranges... »
murmura Terry.
Alice partageait ce point de vue. Pourquoi Amy
s'était-elle retirée si vite, alors que, l'instant
précédent, elle était tout excitée par les photos
des serrures ? La jeune détective se promit de tirer au
clair ce mystère. Mais pour l'instant, un autre sujet la
préoccupait.
« Voici mon hypothèse, annonça-t-elle à ses
amis. Supposons que le tigre de jade était bel et bien
caché dans le coffre. Quelqu'un a pénétré ici par
effraction et s'en est emparé. Par un truchement que
nous ignorons encore, le tigre et le coffre ont abouti
chez M. Mai. Et maintenant, voilà que le tigre
disparaît de nouveau... »
Un sourire de connivence éclaira le visage de
Marion.
« Et les suspects sont...
— L'homme à la voiture grenat, Jimmy, le neveu
de M. Mai... et peut-être le galeriste en personne. Il
aurait très bien pu soudoyer un cambrioleur
professionnel. Nous avons aussi un suspect fantôme :
Nick Finney. Je crois... » Alice marqua une pause. «
Je crois que plusieurs personnes s'intéressent à la
statuette.
— Tu as sans doute raison, admit Marion. Il ne
reste plus qu'à apporter les preuves de ce que tu
avances.

130
— Ce qui m'échappe, intervint Terry, c'est
pourquoi on continue à nous traquer. Le coffre
n'est plus en ma possession depuis plusieurs jours.
Celui qui guignait le tigre devrait
être satisfait à présent et nous devrions être à
l'abri de tout danger.
— Ce qui n'est pas le cas, observa Bess, prise
d'un frisson.
— Je ne vous le fais pas dire », approuva
Alice.
Le lendemain matin, Terry était parti pour
Mendocino et Amy était en classe quand on sonna à
la porte.
« J'y vais ! » cria Alice à ses amies qui
terminaient leur petit déjeuner.
En ouvrant la porte, elle eut la surprise de tomber
nez à nez avec l'inspecteur Brower, escorté d'un agent
en uniforme.
« Mademoiselle Roy, commença le policier, j'ai
le regret de vous annoncer qu'il va falloir nous suivre.
Nous allons devoir vous interroger à propos du vol du
tigre de jade... »

131
XI

Kidnappée !

Abasourdie, la jeune détective ne trouva pas ses


mots pour protester ; Marion vint à sa rescousse.
« Une petite minute, inspecteur. Vous voulez dire
qu'Alice est en état d'arrestation ?
— Ne parlons pas d'arrestation — du moins,
pas encore. Mais j'ai besoin que votre amie
m'accompagne au commissariat pour subir un
interrogatoire.
— Dans ce cas, je viens également, rétorqua
Marion.
— Moi de même », renchérit Bess. L'inspecteur
plissa le front.
« Je ne peux pas vous l'interdire. Mais vous
devrez utiliser votre propre véhicule. Mademoiselle
Roy, suivez-nous. »
Encore interloquée, Alice alla chercher sa veste.
Que pouvait bien lui vouloir la police ? Ils ne
comptaient tout de même pas la rendre responsable
de la disparition du tigre ! A moins que... M. Mai
avait peut-être découvert le véritable motif de ses
visites à la galerie. Joanne allait-elle à son tour être
convoquée au commissariat?
Le trajet fut rapide — et silencieux. Aucun des
deux policiers ne desserra les dents. Arrivée au poste,

132
Alice fut conduite dans une petite pièce sans fenêtre
et entièrement vide, à l'exception d'une table nue et
de trois chaises, sur lesquelles ils prirent place.
« Mademoiselle Roy, commença Brower, nous
allons vous poser quelques questions. Vous savez
certainement qu'une statuette de jade d'une très
grande valeur a été volée à la galerie Fe T'sui, à
Sausalito...
— J'ai appris la nouvelle en regardant le journal
télévisé hier soir, répondit calmement
Alice.
— Mais vous aviez vu le tigre hier matin. __ M.
Mai a eu la gentillesse de me faire
faire un tour de la galerie. »
La jeune détective restait sur ses gardes. Qu'avait
dit exactement le galeriste à son sujet ? Avait-il
mentionné qu'elle s'était prétendue étudiante en
histoire de l'art ? Si Brower avait connaissance de ce
mensonge, elle n'en était que plus suspecte à ses
yeux. « Si seulement papa était là ! » songea-t-elle.
Elle aurait bien eu besoin des conseils d'un juriste
avisé...
« M. Mai nous a indiqué que vous lui aviez rendu
visite à deux reprises, continua l'inspecteur. La
première, vous avez pris congé de façon cavalière, en
vous précipitant dans sa réserve. La seconde, vous
avez amené une amie et trouvé un prétexte pour

133
retourner dans cette remise. Le galeriste affirme que
vous tourniez autour de son tigre de jade. »
Pour la centième fois, Alice regretta que Brower
ne ressemble pas aux policiers avec lesquels elle
avait collaboré précédemment. Avec eux, elle aurait
simplement expliqué qu'elle enquêtait de son côté,
elle aurait même pu rendre compte de l'avancée de
ses découvertes. Mais face à Brower, toute tentative
d'explication ne ferait qu'envenimer une situation
déjà délicate...
« Inspecteur, demanda-t-elle, j'aimerais savoir si
vous me classez au rang des suspects dans cette
affaire.
— Je ne l'exclus pas, fit-il. Après tout, vous avez
manifesté un intérêt tout à fait surprenant pour l'objet
volé.
— Pensez-vous vraiment que j'aurais pris si peu
de précautions si j'avais voulu dérober la statuette ?
Voici la vérité : cette sculpture m'a attirée par sa
grande beauté. C'est sans doute la plus belle pièce de
la galerie. N'importe qui l'aurait remarquée comme
moi. »
Mais l'inspecteur Brower ne parut pas convaincu.
« Si je suis soupçonnée, reprit Alice, j'exige de
m'entretenir avec un avocat. »
A peine avait-elle terminé sa phrase qu'on frappa
à la porte. Une jeune femme en tailleur gris apparut
dans l'embrasure.

134
L'inspecteur ne cacha pas son mécontentement.
« Sayers, grommela-t-il, que faites-vous ici ? »
La jeune femme ne releva pas l'apostrophe et
tendit la main à Alice.
« Je me présente : Alison Sayers, avocate. Je
viens de recevoir un appel de votre père, qui m'a
priée d'assurer votre défense.
— Co... comment a-t-il su que... bredouilla la
jeune détective, stupéfiée.
— Assez palabré ! » tonna Brower.
Mais l'avocate ne se laissa pas démonter et, d'une
voix ferme, s'adressa au policier :
« Je souhaite m'entretenir quelques minutes en
privé avec ma cliente.
— Ça va, ça va, je connais la musique, maugréa
Brower. Et maintenant, dès qu'on lui posera une
question, elle va refuser de répondre. »
Alison Sayers esquissa un sourire : « Vous ne
détenez pas la moindre preuve contre Mlle Roy, n'est-
ce pas ?
— Pas encore », admit l'inspecteur.
Il soupira et, d'un air excédé, quitta la pièce en
faisant signe à son acolyte de le suivre.
« Bien, commença la juriste quand elle fut seule
avec Alice. Notre ligne de défense sera la suivante :
vous n'avez pas dérobé le tigre de jade et n'avez rien
à voir avec ce cambriolage. C'est tout ce que vous
aurez à répondre lorsqu’'on vous interrogera. »

135
Alice suivit scrupuleusement les conseils de
l'avocate, au grand dam de l'inspecteur Brower.
« Ne perdons pas davantage de temps, conclut-il
enfin. Vous êtes libre, mademoiselle. Mais avec une
réserve toutefois : ne quittez pas la région avant que
nous vous ayons recontactée.
— Certainement », concéda Alice, soulagée. En
sortant de la salle d'interrogatoire en
compagnie de Mlle Sayers, elle aperçut Bess et
Marion ; leurs visages inquiets s'éclairèrent en voyant
leur amie.
« Ah ! s'exclama Alice. Je comprends tout... c'est
vous qui avez alerté mon père.
— Nous l'avons appelé à la minute où tu as été
emmenée par l'inspecteur, expliqua Bess.
— Et il m'a appelée aussitôt après, ajouta
l'avocate.
— Quel soulagement ! soupira Alice.
— Ne nous réjouissons pas trop vite, prévint
Mlle Sayers d'un ton grave. Tel que je connais
Brower, il n'a pas dit son dernier mot. Il ne capitulera
pas avant qu'on ait retrouvé le tigre.
— C'est juste, approuva la jeune détective. Nous
ne devons plus seulement nous méfier de l'homme
blond, du neveu de M. Mai et du fantôme de Nick
Finney, il nous faut aussi nous méfier de la police,
désormais ! »

136
« Je ne rêve pas ? demanda Marion, assise sur
son lit, dans la chambre que partageaient les trois
amies. Une journée entière sans corvée de mariage ni
enquête policière ?
— Disons un après-midi, corrigea Alice. Tu
oublies que ce matin vous avez dû me tirer des griffes
d'un policier indélicat. Je crois que nous avons bien
mérité un petit délassement — et nous avons intérêt à
nous faire oublier de
Brower...
— Je suis candidate pour une partie de farniente,
approuva Bess. Que diriez-vous d'aller tester les
bains de boue de Calistoga ? J'en rêve depuis notre
arrivée en Californie. Quel délice ce doit être de se
plonger dans une piscine remplie de boue chaude,
dynamisante...
— Tu ne préférerais pas louer des VTT ? suggéra
Marion. Rappelle-toi, tu as trois kilos à perdre... »

Devant la mine déconfite de Bess, Alice chercha


un moyen de trancher le différend qui opposait les
deux cousines.
« Tirons au sort avec une pièce de monnaie.
Face, ce sont les bains de boue ; pile, les VTT. De
toute façon, nous devrons être rentrées à 15 heures
pour aller chercher Amy à l'école. » La pièce retomba
côté pile et Marion, ravie, dégotta un loueur de VIT
dans l'annuaire. Les jeunes filles se mirent en tenue

137
de sport : Alice revêtit un caleçon bleu marine et un
sweat-shirt blanc, Marion un bermuda et un tee-shirt
sous son coupe-vent bleu. Bess fit sensation en
arborant une tenue de cycliste noire et vert pâle.
« J'ignorais que tu pratiquais le vélo, s'étonna
Alice.
— Moi ? Tu plaisantes ! rétorqua joyeusement
son amie. Mais j'estime qu'il faut avoir une tenue
appropriée en toute occasion. »
Ayant fait provision de bouteilles d'eau et d'en-
cas, elles se rendirent chez le loueur. L'employée, une
jeune femme aux longs cheveux couleur de miel, leur
fournit des VIT à dix vitesses munis de cadres
robustes et de larges pneus.
« La région se prête très bien aux randonnées à
vélo, leur expliqua-t-elle. Il y a des dizaines de pistes
cyclables. »
Elle s'approcha d'une grande carte punaisée au
mur.
« Quel niveau de difficulté souhaitez-vous ?
Moyen ?
— Moyen-débutant », corrigea Bess.
La commerçante partit d'un grand éclat de rire.
« Je connais l'itinéraire qu'il vous faut. »
Elle suivit du doigt un tracé sinueux qui
contournait le mont Tamalpais.
« La boucle autour du lac Lagunitas est l'un des
plus jolis parcours de la région. Et elle ne comporte

138
qu'une seule vraie côte, que vous pourrez gravir à
pied si vous le préférez.
— Ça me semble parfait », approuva Bess. De
fait, les trois amies se félicitèrent très vite
du choix de leur conseillère. La piste suivait le
contour d'un lac aux eaux d'un bleu profond. A part
quelques passages inondés et deux petits ponts de
bois très étroits, le parcours se révéla effectivement
aisé. A mi-course, elles s'installèrent dans l'herbe,
sous un vieux chêne, pour pique-niquer.
« On a passé un bon moment, dit Bess
lorsqu'elles rendirent les vélos. A votre avis, j'ai perdu
mes trois kilos ? »
Ses deux amies échangèrent un regard complice
mais ni l'une ni l'autre ne se prononça.
Quand Marion annonça l'heure, Alice se mordit
la lèvre :
« Mon Dieu ! Déjà trois heures moins dix ? Amy
sort de cours dans dix minutes... Et il nous en faut au
moins vingt pour arriver jusqu’à l'école.
— Pas de panique, la rasséréna Marion. Elle sait
que nous passons la prendre ; elle nous attendra. »
Il était 3 h 15 lorsqu'elles atteignirent l'école
d'Amy.
« C'est toujours quand on est pressé qu'il y a des
embouteillages », grommela Alice en se garant
devant le bâtiment en brique.

139
Des enfants sortaient. Certains s'engouffraient
dans un bus scolaire, d'autres se dirigeaient vers les
véhicules qui les attendaient ; d'autres encore, par
petits groupes de deux ou trois, rentraient à pied chez
eux. Au bout de dix minutes, le flot des élèves se
tarit.
« Ce n'est pas normal, s'inquiéta Alice. Amy
devrait être sortie depuis longtemps.
— Elle ne nous a peut-être pas vues, avança
Bess.
— Nous nous sommes postées juste en face du
portail. Et, en outre, elle aurait reconnu la voiture de
son père, fît remarquer Marion. A mon avis, elle a
pensé que nous l'avions oubliée et elle est rentrée à
pied. »
Alice sortit de la voiture.
« Elle est peut-être encore dans l'école, à discuter
avec un professeur ou un camarade. Attendez-moi ici,
je vais m'informer. »
En entrant dans le grand hall, le sentiment de
malaise d'Alice ne fit que s'accroître. Le bâtiment
était entièrement silencieux, toutes les salles de classe
désertes. Les pas de la jeune fille résonnaient
lugubrement sur le sol en carrelage.
Apercevant de la lumière dans un bureau, elle
reprit espoir.
Poussant la porte entrouverte, elle trouva une
dame penchée sur une photocopieuse.

140
« Pardon, madame... Je viens chercher Amy
Kirkland. Savez-vous si elle est encore là ?
— Amy ? Voyons... Elle est en CM 1, c'est bien
cela ?
— Oui.
— Je vais téléphoner dans sa classe. L'institutrice
n'est peut-être pas partie. »
Quelques minutes plus tard, elles étaient rejointes
par une femme d'âge mûr, vêtue d'une robe d'été.
« Je suis Mme Shields, dit-elle, l'institutrice
d'Amy.
— Mon nom est Alice Roy, répondit la jeune
détective. Je suis une amie des Kirkland. Je devais
prendre Amy à 15 heures, mais je suis arrivée un peu
en retard. Et maintenant, impossible de la trouver.
L'avez-vous vue quitter l'établissement ?
— Le cours s'est terminé tard aujourd'hui, fit
l'enseignante. J'ai vu Amy patienter quelques
minutes sur le trottoir, avant de s'éloigner à pied.
Parfois son père vient la chercher, parfois elle rentre
seule. Par conséquent, je ne me suis pas alarmée en la
voyant partir.
— Mais aujourd'hui, Amy devait m'attendre
devant l'école, insista Alice, gagnée par une
inquiétude de plus en plus vive.
— Elle vous a bien attendue un moment, répéta
poliment l'institutrice. Elle a dû imaginer qu'elle vous
avait manquée... » La femme jeta un coup d'œil à sa

141
montre. « Il est maintenant quatre heures moins
vingt. Amy devrait être rentrée chez elle. Pourquoi ne
téléphonez-vous pas chez les Kirkland ? »
Sans trop y croire, Alice composa le numéro de
ses hôtes. Comme elle le redoutait, personne ne
répondit.
Le front de Mme Shields se barra d'une ride
anxieuse.
« J'ai une autre idée. Patricia, la meilleure
camarade d'Amy, habite à quelques pâtés de maisons
d'ici. Elle était malade ces jours derniers. Amy est
peut-être passée lui rendre visite... »
L'enseignante composa le numéro de Patricia
puis tendit le combiné à Alice. A l'autre bout du fil, la
mère de Patricia décrocha.
« Désolée, répondit-elle à la question de la jeune
fille, Amy n'est pas chez nous. Mais c'est étrange...
vous me parlez d'elle, alors que je viens de
l'apercevoir il y a quelques minutes seulement.
— Où cela ? interrogea Alice, le cœur battant à
tout rompre.
__Je suis allée chez le pharmacien acheter
des médicaments pour ma fille. Au retour, j'ai vu
Amy sur Widmer Road. »
Widmer Road, Alice s'en souvenait, était la
grande artère parallèle à la rue des Kirkland. « Elle
n'était pas seule », ajouta son interlocutrice.

142
Alice blêmit. D'une voix tremblante, elle posa la
question dont elle croyait déjà deviner la funeste
réponse. « Qui était avec elle ?
— Un grand homme blond. Elle est montée dans
sa voiture, un véhicule rouge sombre. » La voix de la
femme perdit de son assurance. « Maintenant que j'y
repense, ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille.
Mais j'étais si inquiète pour ma fille malade que je
n'ai guère prêté attention à Amy. J'espère qu'il ne lui
est rien arrivé...
— Merci, madame », fit Alice en raccrochant.
Prise d'une soudaine nausée, elle suffoquait. «
Qu'avez-vous ? demanda Mme Shields. Vous
paraissez toute retournée.
— Les nouvelles ne sont pas bonnes, articula-t-
elle d'une voix blanche. Amy Kirkland a été
kidnappée. »

143
XII

Du côté de chez M.

Debout dans le bureau de l'école, Alice était


tétanisée par l'angoisse. L'homme à la voiture grenat
avait kidnappé Amy. Quel sort réservait-il à la pauvre
petite fille ? Plutôt que de sombrer dans le désespoir,
la jeune détective tenta de rassembler ses esprits. Il
fallait agir vite et bien, afin de soustraire Amy des
griffes de cet individu avant qu'il ne soit trop tard...
« Appelons la police, conseilla-t-elle à Mme
Shields.
— Vous ne préférez pas alerter d'abord M.
Kirkland ? » objecta l'institutrice.
L'exposition de Mendocino avait lieu sur deux
jours et Terry avait prévu de passer la nuit sur place,
pour ne rentrer que le lendemain soir.
« J'ai sur moi le numéro de son hôtel, indiqua
Alice. J'appellerai aussitôt la police prévenue. »
La jeune fille composa le numéro du
commissariat et fut soulagée d'apprendre que
l'inspecteur Brower était sorti. Son interlocuteur,
l'agent Grant, pria Alice et Mme Shields de ne pas
quitter l'établissement avant l'arrivée d'une voiture de
police, afin que les policiers puissent recueillir leurs
dépositions.

144
Puis elle appela l'hôtel de Terry. On lui répondit
que l'artiste n'était pas rentré, aussi laissa-t-elle un
message afin qu'il téléphone chez lui au plus tôt.
« Mes deux amies Bess et Marion m'attendent
dehors, expliqua-t-elle à l'institutrice. Je vais aller les
mettre au courant et je reviens. »
Elle trouva les deux cousines adossées au capot
de la voiture.
« Où est Amy ? » s'enquit vivement Bess.
Mais, devant la mine décomposée de son amie,
Marion avait déjà tout deviné.
« Ne me dis pas que...
— Amy a été enlevée par l'homme à la voiture
grenat, annonça Alice d'une voix lugubre. Nous
devons attendre la police ici. Mon Dieu, qu'allons-
nous dire à Terry ? »
II se passa deux heures avant que les jeunes filles
puissent regagner la maison de leur hôte.
« Cette maison vide... chuchota Bess. Ça nie rend
malade de penser qu'Amy...
— Moi aussi, confessa Alice en accrochant sa
veste à une patère. Je vais de nouveau essayer de
joindre Terry. »
La standardiste de l'hôtel lui apprit que M.
Kirkland n'était toujours pas rentré.
« Dès que vous le verrez, la pressa Alice,
demandez-lui de rappeler chez lui. C'est très urgent. »
Quand elle eut raccroché, Marion la questionna :

145
« Alors ?
— Il n'était pas là. Mais dans un sens, ça
m'arrange, avoua la jeune détective. Je ne me vois pas
lui annoncer que sa fille a été enlevée. Je m'en veux
tellement d'être arrivée en retard... J'espère que la
police nous aura apporté de bonnes nouvelles avant
que Terry rappelle.
— Ce que je ne comprends pas, remarqua Bess,
c'est pourquoi Amy a suivi un inconnu.
— Moi aussi, ça m'intrigue. La seule explication
possible, c'est qu'il a dû la menacer. »
Marion faisait les cent pas nerveusement. « Et
nous ignorons tout de cet individu.
— Nous savons qu'il est dangereux, fit Alice en
frissonnant. Penser que cette pauvre petite est à sa
merci...
— Que faire ? interrogea Bess, toute retournée
elle aussi. Il doit bien y avoir un moyen de... »
Alice soupira en signe d'impuissance.
« Hélas, j'ai beau me torturer les méninges, je ne
trouve pas de solution. Il ne nous reste plus qu'à
prendre notre mal en patience.
— Je ne supporte pas d'attendre, se lamenta
Marion.
— Alors aide-moi à préparer le dîner, suggéra
Bess. Autant s'occuper, pour tuer le temps. »
Les deux cousines confectionnèrent un plat de
pâtes ; au dîner, chacune s'efforça de manger, mais

146
l'appétit leur manquait. Puis elles briquèrent la
cuisine, frottant et épongeant avec un zèle exagéré.
Quand tout étincela comme un sou neuf, elles se
retrouvèrent désemparées.
« Regardons les nouvelles télévisées, proposa
Marion. Je ne pense pas qu'ils parlent déjà de la
disparition d'Amy, mais on ne sait jamais... »
Installée devant le poste avec ses amies, Alice ne
parvenait pas à porter son attention sur l'écran. Où le
ravisseur avait-il emmené Amy ? Qui était cet
individu et quel but inavouable poursuivait-il ? Ce
kidnapping avait-il un rapport avec le vol de la
statuette ?
« Regardez ! » s'écria soudain Bess en
apercevant une image du tigre de jade.
Elles retinrent leur souffle mais le commentateur
se contenta d'indiquer que l'enquête n'avait pas
progressé.
« Ça ne m'étonne pas », lança Alice.
Son intuition la portait à croire que le tigre et
l'homme blond étaient liés l'un à l'autre, mais il lui
manquait une pièce essentielle pour que le puzzle
prenne forme.
La soirée leur parut interminable. Après avoir
regardé la télévision, elles se lancèrent dans une
partie de Monopoly, puis essayèrent les mots croisés.
Mais leurs pensées revenaient invariablement à Amy.

147
« Tout cela est ridicule ! soupira finalement
Marion, Je ne vois pas pourquoi on s'escrime à faire
comme si de rien n'était. Nous sommes toutes les
trois mortes d'inquiétude, et rien ne pourra nous
changer les idées. »
La sonnerie du téléphone les fit tressaillir. Alice
courut décrocher, priant le ciel que ce soit la police.
Mais elle reconnut la voix de Terry — une voix
étonnamment calme.
« Je suis au courant de ce qui est arrivé. La police
m'a contacté il y a cinq minutes. Je quitte Mendocino
immédiatement et j'arrive au plus vite. »
A minuit, Bess et Marion s'étaient assoupies sur
le canapé du salon, pelotonnées sous des couvertures.
Rentré une heure auparavant, Terry s'était enfermé
dans son atelier après avoir rappelé la police et appris
qu'il n'y avait rien de nouveau. Alice, seule, restait
éveillée dans le salon ; malgré ses paupières lourdes,
elle savait qu'elle ne pourrait trouver le sommeil
avant d'être rassurée sur le sort de sa petite protégée.
Un bruit provenant de la terrasse la fit sursauter.
« Allons, tenta-t-elle de se rassurer, ce n'est que le
vent qui joue avec les branches des arbres. » Mais
elle écouta mieux : non, ce n'était pas le vent...
quelqu'un se trouvait à quelques mètres de la maison!
Collant son nez à la baie vitrée, elle ne distingua
d'abord rien car l'obscurité était totale. Un frisson la
parcourut : le rôdeur était-il de retour ?

148
149
Au moment où elle allait se diriger vers l'atelier
pour avertir Terry, une silhouette familière se profila
derrière la vitre.
« Amy ! s'écria Alice en faisant entrer la petite
fille.
— Qu... quoi ? » sursauta Bess, émergeant de son
sommeil.
La porte de l'atelier s'ouvrit brusquement et Terry
se précipita vers sa fille pour la serrer contre son
cœur.
« Ma chérie... comment vas-tu ? »
Amy s'accrochait à son père, secouée de sanglots
hystériques.
« L'une de vous peut-elle appeler la pédiatre ?
lança l'artiste. Son numéro est inscrit sur

le mur de la cuisine, près du téléphone. Insistez


pour qu'elle vienne tout de suite. Ensuite, prévenez la
police qu'Amy est revenue. »
Marion déclara qu'elle se chargeait des appels.
Quant à Amy, elle leva vers son père un visage
ruisselant de larmes.
« Ça va mieux, maintenant, dit-elle d'une voix
qui tremblait encore. Il ne m'a pas fait de mal. Mais
j'ai eu tellement peur...
— Que s'est-il passé ? interrogea Terry.
Pourquoi t'es-tu laissé embarquer dans cette voiture
grenat ? »

150
Marion revint et annonça que le médecin était en
route. Aussitôt, Amy se braqua. « Je veux aller me
coucher... tout de suite.
— Très bientôt, ma puce, fit Terry avec douceur.
Je veux d'abord que la pédiatre t'examine. Et
maintenant, raconte-nous ce qui s'est passé. »
Les yeux fixés sur le sol, la petite fille secoua la
tête avec obstination.
« Je n'ai pas l'intention de me fâcher, insista
gentiment son père, mais nous devons rassembler
toutes les informations pour retrouver cet individu. Il
ne faut pas qu'il puisse recommencer, tu comprends ?
Allons, dis tout à ton petit papa...
—Je... je ne peux pas », sanglota l'enfant, le
corps de nouveau agité de soubresauts.
Alice lui caressa tendrement la main.
« Pourquoi, Amy ? »
La petite fille leva les yeux vers son père.
« II m'a dit que si je parlais, il se débarrasserait
de toi. Il te tuerait, papa !
— Je vois », fit Terry d'un air sombre.
Amy croisa ses bras sur sa poitrine.
« Je ne dirai pas un mot de plus. Ni à toi, ni à la
police. »
Son père avança pourtant un ultime argument.
« Amy, l'homme qui t'a enlevée est un criminel.
Nous ne pouvons pas obéir à ses ordres, nous devons
lutter contre ces méthodes d'intimidation. Et pour

151
cela, ton témoignage est capital. »
La sonnerie de la porte retentit alors et la pédiatre
entra. Sans attendre, elle emmena sa petite patiente à
l'étage pour l'ausculter. La police arriva juste après et
tous attendirent dans le salon le verdict du médecin.
Celle-ci redescendit bientôt et annonça qu'Amy était
en parfaite santé, mais avait absolument besoin de
dormir.
« Désolé, s'excusa l'agent Brown, mais je vais
devoir l'interroger d'abord. »
Le médecin hocha la tête.
« Dans ce cas, faites au plus vite. Elle est encore
très bouleversée par ce qui lui est arrivé. »
Alice et Terry accompagnèrent les policiers dans
la chambre d'Amy. Malgré tous les efforts de
persuasion de l'agent Grant, la petite fille ne desserra
pas les dents et finit par enfouir sa tête sous l'oreiller.
Terry lança à Grant un regard d'impuissance. :
« Je crois qu'elle a vraiment besoin de sommeil.
Pouvez-vous repasser demain matin ? » L'agent se
gratta la tête. « C'est bon, n'insistons pas pour ce soir.
Nous parlerons demain. »
Terry resta avec sa fille jusqu'à ce qu'elle
s'endorme. Alice, pour sa part, escorta les policiers
jusqu'au rez-de-chaussée.
« Avez-vous interrogé la mère de Patricia ? —
Oui, mais elle ne nous a rien dit de plus qu'à vous. »
L'homme scruta Alice avec insistance. « C'est la

152
troisième fois que nous entendons parler de cet
individu : vous avez reconnu sa voiture après
l'explosion du pneu de Kirkland ; ensuite, selon
l'agent Harlan, il a tenté de précipiter votre auto dans
le ravin ; et maintenant, il kidnappe une enfant... »
Alice acquiesça.
« A mon avis, poursuivit le policier en remettant
sa casquette, ce type cherche à intimider quelqu'un :
peut-être Kirkland... ou bien vous, mademoiselle.
— Je resterai sur mes gardes », promit Alice. En
refermant la porte derrière les agents, elle sentit un
nœud se former dans sa gorge. Ce policier avait
raison : l'homme blond ne reculerait devant rien...
Mais pourquoi se conduisait-il ainsi ?
L'arrivée de Terry dans la pièce l'arracha à ses
pensées, la faisant sursauter.
« Amy s'est endormie, fit-il. Drôle de nuit, hein ?
— Drôle, si l'on veut... corrigea Alice. Je suis
soulagée que votre fille soit saine et sauve. C'est une
enfant courageuse, elle est prête à tout pour vous
protéger.
— Et moi je déplore de l'avoir exposée ainsi au
danger. »
Il tendit à Alice une feuille de papier pliée
en quatre.
« J'ai trouvé ça dans la poche d'Amy. » Alice
déplia le document et lut le message, imprimé en
lettres capitales :

153
KlRKLAND, DÉBARRASSEZ-VOUS D'ALICE ROY.
SINON, LA PROCHAINE FOIS, AMY IRA FAIRE UN
TOUR DU CÔTÉ DE CHEZ M.

Deux initiales étaient griffonnées en bas de page,


trop illisibles pour pouvoir être identifiées.

« M... relut Alice, intriguée. Vous savez ce que


cela signifie ?
— Oh oui, soupira Terry, je ne le sais que trop.
La première fois que M. a croisé mon chemin, c'était
au Vietnam. Les soldats en parlaient comme de l'un
de leurs compagnons. Et il l'était, en quelque sorte,
puisque nous faisions la guerre. »
Les yeux de Terry s'embuèrent, exprimant une
douleur sincère. « M. est le surnom que nous
donnions à la mort... »

154
XIII

L'ami d'Amy

Alice relut le message anonyme et, sans hésiter,


prit sa décision.
« J'abandonne l'enquête. Je ne veux pas mettre en
péril la vie de votre fille. »
Mais Terry ne parut pas l'entendre.
« Tu sais, j'ai un mal fou à oublier cette guerre
abominable. Et chaque fois que je parviens à l'effacer
de ma mémoire, un nouvel événement vient me la
remémorer.
— Demain, insista Alice, Bess, Marion et moi
nous nous installerons dans un Bed &: Breakfast.
Peut-être l'inconnu sera-t-il satisfait et renoncera-t-il
à vous harceler.
— C'est inutile, fit Terry, l'air absorbé.
— Sauriez-vous déchiffrer ces initiales ? »
demanda la jeune détective en tendant la feuille de
papier.
Terry n'y jeta qu'un rapide coup d'œil et répondit
machinalement :
« N.F.
— N.F. ? répéta Alice, n'en croyant pas ses
oreilles. N.F. comme... Nick Finney !
— En effet, admit Terry sans partager l'excitation
de la jeune fille.

155
— Mais vous ne comprenez donc pas ?
s'impatienta-t-elle. Nick ne correspond pas au
signalement de l'homme à la voiture grenat... Mais
s'il a rédigé cet avertissement, c'est qu'ils sont en
cheville tous les deux !
— Nick n'a pas écrit ce texte.
— Qu'est-ce qui vous permet d'en être aussi sûr?
— Finney était le seul d'entre nous à ne jamais
employer le terme M. Pour évoquer la mort, il disait
"le Pilote". »
Terry haussa les épaules d'un air désabusé.
«Je me demande encore pourquoi...
« Nick n'est pas le ravisseur d'Amy, poursuivit-il.
C'est bel et bien ce qu'on essaie de me faire croire,
mais le piège n'a pas fonctionné. »
II adressa un léger sourire à Alice.
« Ça me soulage de savoir ça. Vois-tu, Nick était
mon ami. Imagine que tu aies un enfant. Crois-tu que
Bess serait capable de le kidnapper ? »
L'idée fit sourire la jeune fille malgré elle.
« Pas vraiment. Mais je ne vois pas Bess enlever
qui que ce soit d'autre non plus !
— C'est pareil pour Nick. Du moins, à
l'époque où je le connaissais.
— Donc, quelqu'un d'autre a des raisons de vous
en vouloir.
— Quelqu'un qui était avec moi au
Vietnam... précisa Terry.

156
— Et qui veut causer du tort à Nick, termina
Alice.
— Ouais... grommela Terry. Tout cela ne nous
avance pas beaucoup. J'ai connu un tas de gens au
Vietnam. » II étouffa un bâillement. « Je vais me
coucher. J'y verrai plus clair demain matin. Quant à
ces menaces, ajouta-t-il en désignant la missive
anonyme, elles commencent à m'exaspérer. Si vous
préférez aller vous installer ailleurs, toutes les trois,
n'hésitez pas. Mais, pour ma part, je ne vois pas
d'inconvénient à ce que vous restiez ici. »
Cette nuit-là, Alice eut du mal à trouver le
sommeil. La clarté de la pleine lune inondait la
chambre, tamisée par les teintes mauves du myosotis
peint sur la vitre. Myosotis... songea-t-elle. Ces fleurs
aussi appelées « Ne m'oubliez pas »... Fallait-il y voir
un signe, un écho à la menace proférée par le
kidnappeur ? Alice eut la vision de la boîte de Terry
qui avait volé en éclats et de la plaque d'identité du
soldat Finney. Peut-être Nick était-il totalement
étranger au rapt... mais une question ne cessait de
torturer la jeune fille : Nick Finney était-il encore en
vie ?
« Et moi, je veux aller au parc ! » En entrant dans
la cuisine le lendemain matin, Alice surprit une
altercation entre Amy et son père.
« Je me sens en pleine forme, assura la petite
fille. Je te le jure.

157
— Tant mieux, se réjouit son père, mais ça ne
change rien. L'inspecteur Brower a appelé il y a une
demi-heure et m'a demandé de t'amener au
commissariat.
— Ça ne servira à rien, soupira Amy d'un air
buté. Je n'ai pas l'intention de lui dire quoi que ce
soit. »
Terry se leva et alla rincer sa tasse sous le
robinet.
« Si tu persistes à te taire, tu joues le jeu du
criminel. Tu en as conscience, j'espère ? »
Amy se croisa les bras et vint se planter devant la
fenêtre, le nez collé contre la vitre.
« Bonjour ! lança gaiement Alice, profitant de ce
silence.
— B'jour », répondit Terry d'un air absent. Puis il
s'approcha de sa fille et lui caressa l'épaule.
« Entendu. Tu ne veux parler ni à moi ni à
l'inspecteur. Préfères-tu te confier à Alice ?
— Je ne peux pas », fit la petite fille d'une voix
grave.
Alice plaça une tartine dans le grille-pain.
« Même si je te promets de garder le secret ? »
Sans un mot, Amy quitta la pièce.
« Amy ! » gronda son père, d'un ton
inhabituellement courroucé.
A contrecœur, la petite fille s'arrêta et tourna son
visage triste vers son père :

158
« Pardon, je ne voulais pas être impolie. Papa,
pourrai-je aller au parc après avoir vu l'inspecteur
Brower ? S'il te plaît... Je dois retrouver Jimmy.
— Nous verrons cela plus tard. Pour l'instant,
prépare-toi à partir. »
Quand l'enfant eut quitté la pièce, Terry soupira :
«Je ne reconnais plus ma petite fille... Mais je ne
dois pas me montrer trop sévère à son égard. Son
enlèvement a dû la choquer plus que nous ne pouvons
le soupçonner.
— C'est bien compréhensible », approuva Alice.
Mais un détail, dans les paroles d'Amy, l'avait
frappée.
« Connaissez-vous ce Jimmy, Terry ?
— Jimmy... répéta l'artiste. Je suppose qu'il s'agit
de l'un de ses camarades de classe. Probablement ce
garçon qui ne sait dessiner que des voitures de course

Mais Alice gardait en mémoire le trouble de la
petite fille, la première fois qu'elle lui avait dressé le
portrait du neveu de M. Mai, prénommé Jimmy lui
aussi. Il fallait qu'elle ait une discussion sérieuse à ce
sujet avec l'enfant.
La jeune détective monta à l'étage ; avant même
qu'elle eût frappé, la porte de la chambre d'Amy
s'entrouvrit.
« Que veux-tu ? demanda la petite fille.

159
— Tu as ma parole : pas de questions sur ton
kidnapping. Mais il faut qu'on parle, toutes les deux.»
Amy ne protesta pas et laissa entrer Alice. Celle-
ci remarqua les peintures des vitres, certainement les
plus belles de toute la maison. Chaque panneau était
orné de guirlandes d'orchidées pourpres, entrelacées
de feuilles de vigne vert sombre. « Tu as une chambre
ravissante », la complimenta Alice.
Mais Amy ne répondit pas.
« Es-tu fâchée contre moi ? » reprit Alice.
La petite fille soupira et se laissa tomber sur son
lit.
« Je ne veux pas qu'on fasse du mal à papa.
— Moi non plus, la rassura Alice. Voilà
pourquoi j'ai besoin que tu répondes à une question.
Ce Jimmy que tu dois retrouver au parc... est-ce un
élève de ta classe ?
— Monsieur 24 heures du Mans ? pouffa Arny.
Il n'y a pas de risque ! Non, je dois rencontrer Jimmy
Thieu, le neveu de... »
Elle s'interrompit, redevenant grave et
impénétrable. Alice termina sa phrase à sa place :
« Le neveu de M. Mai. »
Comme l'enfant restait prostrée dans son
mutisme, Alice l'encouragea à se confier.
« Parle-moi un peu de ton ami.
— Je m'entraîne à parler vietnamien avec lui, se
décida enfin Amy. Ma mère m'avait appris à

160
m'exprimer dans sa langue, mais depuis sa mort, je
n'avais plus personne avec qui pratiquer. Un
dimanche, je suis allée à Sausalito avec mon amie
Patricia et ses parents. Ils ont un bateau qui mouille
là-bas et nous avons fait une petite promenade en
mer. Au retour, Patricia et moi nous nous sommes
baladées dans les docks, pendant que ses parents
amarraient le voilier. Jimmy est venu vers nous et il
s'est mis à me parler en vietnamien. Il m'a demandé
ce que je faisais, si loin de chez moi. »
Alice la dévisagea sans comprendre. « Si loin
du Vietnam, explicita Amy. Il croyait que j'étais
née là-bas, comme lui. Bref, nous avons discuté un
moment. C'était agréable de pouvoir parler de
nouveau vietnamien. Je me suis rendu compte que ça
m'avait manqué. »
Alice écoutait les confidences de la petite fille et,
quand un silence s'installa, elle ne fit rien pour le
rompre. Elle attendit qu'Amy poursuive son récit, car
elle sentait que cela faisait du bien à la petite fille.
« Une fois par mois, reprit celle-ci, il vient ici sur
sa mobylette et nous discutons. Il me décrit le
Vietnam. Son rêve, c'est d'y retourner un jour.
— Le soir où je l'ai surpris sur le chemin... était-
il venu pour te voir ? »
Amy secoua ses boucles brunes. « Franchement,
j'ignore ce qu'il faisait là ce soir-là.
— Lui avais-tu parlé des cambriolages ?

161
— Non. Mais je lui avais montré ma malle. Tu
comprends, elle venait du Vietnam, alors ça lui
rappelait des souvenirs. » Amy marqua encore un
temps d'arrêt. « Tu sais, il est au courant de tout ce
qui se passe dans la galerie de son oncle. Il a
sûrement vu le coffre... »
Alice s'assit sur le bord du lit et rassembla ses
esprits pour tenter d'y voir clair.
« Qui te dit que Jimmy n'est pas le complice du
cambrioleur ?
— Il ne m'aurait jamais joué un tour pareil !
s'indigna Amy.
— Admettons, concéda la jeune détective avec
diplomatie. Jimmy est ton ami, tu lui fais confiance.
Mais alors, pourquoi n'as-tu jamais parlé de lui à ton
père ?
— Jimmy se méfie de tous les adultes. La
première fois qu'il est venu ici, il m'a fait faire le
serment de ne jamais évoquer nos rencontres devant
aucun adulte. » La petite fille esquissa un sourire
timide. « Toi, tu n'as que dix-huit ans. Tu n'es pas tout
à fait une adulte... »
Alice se remémora l'attitude étrange d'Amy, le
soir où ils avaient appris la disparition du tigre de
jade, au journal télévisé : elle qui, d'ordinaire,
s'attardait volontiers au salon, elle avait manifesté un
désir pressant de monter se coucher...

162
« Amy, reprit Alice en pesant ses mots pour ne
pas froisser l'enfant. Est-ce que Jimmy a quelque
chose à voir avec le vol de la statuette ? »
Pour éluder la question, Amy se mit à fouiller
dans son armoire et en sortit une veste en jean, qu'elle
enfila à la hâte.
« Je n'ai pas le temps de discuter. Papa
m'attend...»
Assises sur la plage de Cherry Creek, Alice, Bess
et Marion contemplaient les vagues qui déferlaient
sous leurs yeux. L'heure était encore matinale et une
brume légère flottait au-dessus de l'océan.
« Je suis éreintée, soupira Bess en s'affalant sur le
plaid avec un bâillement.
— Moi aussi, renchérit Marion, abandonnée par
son habituelle énergie. Cette histoire de rapt m'a
lessivée. Dis-moi, Alice, je te trouve bien songeuse.
Tu aimerais être une petite souris pour espionner ce
qui se passe au commissariat, je parie... »
Son amie haussa les épaules.
« II ne s'y passe pas grand-chose, si tu veux mon
avis. Terry a dû montrer le message du ravisseur à
Brower, comme il comptait le faire. Mais, à part la
signature, le texte était rédigé en majuscules. Je serais
étonnée que la police parvienne à identifier son
auteur.
— Tu n'as donc pas renoncé à l'enquête, conclut
Marion avec un sourire malicieux.

163
— On ne peut rien te cacher... J'ai parlé avec
Amy ce matin ; j'ai découvert que Jimmy Thieu est
l'un de ses amis. Mais il est aussi le neveu de M. Mai,
et il a ses entrées dans la galerie Fe T'sui. Je mettrais
ma main au feu qu'il sait ce que contenait le coffre et
qui l'a dérobé. Si ça se trouve, il connaît aussi l'auteur
du cambriolage de la galerie. »
Marion fronça les sourcils.
« C'est bien ce gamin qui a lâché sur toi son
doberman ?
— Pas véritablement lâché. Disons qu'il n'a rien
fait pour retenir son chien.
— Mouais, grommela Bess. Il ne me paraît pas
très sympathique, ce jeune homme ! Comment
comptes-tu t'y prendre pour le faire parler ?
— Excellente question ! Il va déjà falloir que
j'entre en contact avec lui sans que son oncle
l'apprenne.
— Il habite avec M. Mai, au-dessus de la
galerie, c'est bien cela ? demanda Marion. On
pourrait aller se poster dans la rue et guetter sa
sortie...
— Je te rappelle que nous sommes attendues
pour la répétition du cortège ! » objecta sa cousine.
Marion ferma les yeux et soupira.
« Comment ai-je pu me laisser embarquer dans
cette galère ? Joanne a insisté pour que je participe
moi aussi au cortège et je n'ai pas su dire non... Bess

164
portera un bouquet de fleurs sauvages et moi, un
gong ou une bizarrerie du même ordre !
— Des clochettes japonaises ! » la corrigea Bess
en levant les yeux au ciel.
Alice fut gagnée par le fou rire.
« Merci de ton conseil, Marion. Je vais aller me
poster à proximité de la galerie pour guetter Jimmy,
en priant le ciel de ne pas me retrouver nez à nez
avec M. Mai ! »
Alice attendit que Keith fût venu chercher les
deux cousines pour la répétition de la cérémonie puis
se mit en route. A Sausalito, elle se gara à quelques
pâtés de maisons de la galerie Fe T'sui.
Sa montre indiquait presque 15 heures. A vrai
dire, elle n'avait pas la moindre idée de ce à quoi
pouvait s'occuper un garçon comme Jimmy, un
samedi après-midi. Restait à trouver une cachette
d'où surveiller l'entrée située à l'arrière de la galerie et
à faire preuve de patience.
Elle avisa la terrasse d'un café qui constituerait
un poste d'observation idéal. S'installant à une table,
elle commanda un thé glacé puis déploya un journal
afin de dissimuler sa présence, pour le cas où M. Mai
viendrait à passer. L'air s'était rafraîchi tandis que le
brouillard du matin ne s'était que partiellement
dissipé. Pourvu que ce petit jeu ne s'éternise pas...
songea-t-elle.

165
Sa prière dut être entendue car, au bout de quinze
minutes à peine, elle reconnut la silhouette longiligne
de Jimmy Thieu qui remontait de la plage. Sans
perdre un instant, la jeune fille régla sa
consommation et marcha vers le garçon, en rasant les
murs. Elle voulait surprendre Jimmy, car s'il
l'apercevait de loin, il prendrait à coup sûr ses jambes
à son cou.
Quand ils ne furent plus qu'à cent mètres l'un de
l'autre, Alice vit que l'adolescent l'avait repérée.
Aussitôt, il fit volte-face et reprit la direction de l'eau.
« Jimmy ! s'écria-t-elle. Ne t'enfuis pas ! Il faut
que je te parle. »
Mais il ignora l'apostrophe.
« Amy a été kidnappée ! » lança Alice, espérant
le faire réagir.
De fait, l'adolescent pila net et se retourna vers sa
poursuivante.
« Comment ?
— Elle a été enlevée par un homme qui conduit
une voiture grenat. Tout va bien, maintenant, elle est
rentrée chez elle. Mais si tu connais cet individu, tu
peux m'aider. »
Jimmy dardait sur elle son œil noir insondable.
Après un long silence, il se résolut à répondre :
« Je ne peux rien dire ici. Rendez-vous dans une
heure à l'anse de Tennessee Valley. »

166
Alice se rappela avoir vu un panneau signalant
cette petite crique.
« D'accord, fit-elle, espérant qu'elle avait raison
de placer sa confiance dans ce garçon. J'y serai dans
une heure. »
Tennessee Valley... songea Alice en garant son
véhicule sur le parking de la petite plage. Quel drôle
de nom pour une anse de Californie ! Un panneau,
placé à l'entrée du sentier qui conduisait jusqu'à la
mer, expliquait que l'endroit devait son nom à un
navire, baptisé justement Tennessee, qui s'était
échoué à quelques milles de la côte en 1853...
La nuit tombait presque et, avec le brouillard
persistant, l'air devenait de plus en plus humide et
froid. Alice boutonna sa veste et s'engagea dans le
sentier de la plage. Un cavalier la dépassa, le
claquement des sabots de sa monture résonnant dans
le silence.
«J'ai eu raison de prévoir une marge », songea-t-
elle en réalisant que le chemin faisait près de deux
kilomètres. Jimmy l'attendait-il déjà sur la plage ?
Plus elle approchait de l'eau, plus la brume
s'épaississait.
Lorsqu'elle atteignit enfin la crique, elle voyait à
peine à trois mètres devant elle.
« Brrr ! frissonna-t-elle. Ça me rappelle
étrangement ma première rencontre avec Jimmy et la

167
course folle à travers les séquoias... »
Une ombre glissa le long d'un rocher, agile et
silencieuse comme un chat. Alice reconnut la
silhouette du jeune Asiatique.
« Qu'est-il arrivé à Amy ? » demanda-t-il sans
préambule.
Alice lui narra l'épisode angoissant du
kidnapping et lui retourna sa question.
« Connais-tu l'homme à la voiture grenat ? »
Le garçon haussa les épaules.
« Je sais seulement que c'est lui qui a cambriolé
la maison des Kirkland et qui a volé la malle.
— Le tigre de jade se trouvait à l'intérieur ?
— Je n'en ai pas la preuve. En tout cas, c'est lui
qui a apporté le coffre chez mon oncle ; il le lui a
sûrement vendu.
— Que sais-tu d'autre ? »
Jimmy ramassa un galet et le lança dans les
vagues.
« Cet homme blond, reprit-il d'un ton morne, il
est très grand. Il doit mesurer au moins 1,80 m. Il
s'appelle Malcolm Elgar. La première fois qu'il a
contacté mon oncle, il téléphonait depuis la
Thaïlande. Je le sais, parce que c'est moi qui ai
décroché. »
Alice, qui n'en attendait pas tant, assimilait
toutes ces nouvelles données et tentait d'y voir clair
quand une remarque de Jimmy la déstabilisa :

168
« II vous a dans le collimateur, n'est-ce pas ?
— C'est aussi mon impression, reconnut la jeune
fille en toute sincérité. J'ai l'impression qu'il a enlevé
Amy dans le seul but de me faire renoncer à
l'enquête.
— Dans ce cas, fit Jimmy avec gravité, ce serait
de la folie de vous obstiner. Le peu que je sais
d'Elgar, c'est qu'il est très dangereux. Il suffît de
l'avoir vu deux secondes pour l'avoir compris. »
II secoua la tête, animé d'une rage intérieure, et la
boucle argentée qui pendait à son oreille scintilla
dans la lumière glauque.
« Si tu es l'ami d'Amy, le questionna Alice,
pourquoi ne lui as-tu pas avoué tout ce que tu savais ?
Pourquoi ne l'as-tu pas mise en garde ? »
Les yeux bridés du garçon se plissèrent, pour
n'être plus que deux fentes étroites.
« J'ai essayé, figurez-vous ! La nuit de l'orage,
quand vous m'avez surpris, j'étais venu lui parler.
Mais elle n'était pas chez elle. Ensuite, chaque fois
que j'ai téléphoné, je suis tombé sur son père. »
Alice soupira, sentant la colère la gagner à son
tour.
« Tu aurais pu te forcer un peu, et parler avec
Terry. Il ne t'aurait pas mangé, tu sais !
— Non.
— Pourquoi... »

169
Avant qu'elle ait pu achever sa phrase, le gamin
détala et disparut dans le brouillard.
« Jimmy ! appela-t-elle. Jimmy, reviens ! »
Mais son cri se perdit dans la brume.
« Me voilà bien ! » ironisa-t-elle. Pour comble de
malheur, une petite pluie fine et pénétrante se mettait
à tomber. Comment allait-elle retrouver son chemin
pour rejoindre sa voiture, au milieu de cette purée de
pois ? Si seulement elle avait pensé à apporter une
lampe-torche...
Le retour jusqu'au parking lui sembla
interminable. Quand, enfin, elle claqua la portière de
la voiture derrière elle, elle poussa un soupir de
soulagement. Elle actionna alors la manette des
phares... Rien. Un peu inquiète, elle tourna la clé de
contact : aucune réaction du moteur. Elle réessaya
deux fois, trois fois, sans plus de succès. La batterie
devait être morte, conclut-elle en luttant contre la
panique qui l'assaillait. Elle allait devoir battre la
campagne, en plein brouillard, pour dénicher une
cabine téléphonique et appeler un dépanneur...
Au moment où elle posait la main sur la poignée
de la portière, elle entendit un clic. Sa portière venait
d'être verrouillée... par quelqu’un qui se trouvait dans
la voiture, juste derrière son dos.

170
XIV

Eclaircissements dans une clairière

Alice tenta de garder son sang-froid. Qui était


tapi dans son dos ? Jimmy ? S'il était remonté de la
plage en même temps qu'elle, elle l'aurait entendu.
Alors qui...
« Restez tranquille et il ne vous arrivera rien, fit
une voix caverneuse. Vous pensez que vous en êtes
capable ? »
Alice hocha la tête. A quoi servirait de crier ?
Personne ne l'entendrait.
« Je crois que vous m'avez cherché, poursuivit
l'homme.
— Vous êtes Malcolm Elgar ?
— Mon nom est Nick Finney. » Lentement, Alice
tourna la tête pour voir son interlocuteur. Nicholas
Finney ne ressemblait en rien à l'individu blond qui
conduisait la voiture grenat. En revanche, il était en
tout point conforme à la description que Terry
avait faite de lui : un homme mince, sec et
nerveux, dont le visage anguleux était encadré d'une
tignasse rousse. Ses traits paraissaient étonnamment
jeunes. Sans les fines rides qui ourlaient ses yeux et
sa bouche, on lui aurait donné vingt-cinq ans tout au
plus.

171
Ils restèrent à se dévisager de longues minutes.
« Qu'avez-vous fait à la voiture ? demanda enfin
Alice, brisant un silence hostile.
— J'ai débranché quelques fils. Je les remettrai
bien volontiers en place... » II ménagea un suspens de
quelques secondes. «... Si vous vous débrouillez pour
m'obtenir une entrevue avec Kirkland.
— Vous n'aviez pas besoin de moi pour ça,
objecta la jeune fille. Terry vous considère toujours
comme son ami. Il aurait été enchanté de recevoir
votre visite. »
Une expression fugitive, qu'Alice interpréta
comme de la surprise, se lut sur le visage de l'ancien
G.I.
« Dans ce cas, tout est pour le mieux. Vous allez
me conduire chez lui ce soir même. »
Sa peur passée, Alice sentait grandir en elle la
colère.
« Est-ce vous qui avez suivi Terry jusqu'au salon
d'exposition, qui avez détruit l'une de ses œuvres et
laissé votre plaque de soldat en guise de carte de
visite ? Après ça, j'ai du mal à voir en vous un ami de
Terry ! Qui me dit que votre intention n'est pas de le
tuer ? »
Nick baissa les yeux.
« Je ne compte tuer personne, et ce n'est pas moi
qui ai saccagé son travail. Je n'ai pas revu ma plaque
de soldat depuis le jour où j'ai été emmené comme

172
prisonnier de guerre. On me l'a volée à ce moment-
là.»
Alice restait pourtant sur ses gardes.
« Si vous souhaitiez rencontrer Terry, pourquoi
ne pas lui avoir téléphoné ? Cela vous aurait épargné
ce petit numéro digne d'un mauvais film d'épouvanté.
— Je craignais qu'il refuse de me voir, après tout
ce qui s'était passé : les effractions, le kidnapping de
sa fille, etc.
— Vous prétendez toujours que vous n'êtes pas le
coupable ? »
II lui décocha une œillade furibonde.
« Je vous répète que Terry était mon ami.
— Alors, comment se fait-il que vous soyez si
bien informé ? »
L'expression du visage de Nick se rembrunit.
« Je compte tout expliquer à Kirkland. Pour
l'instant, je veux que vous trouviez une cabine
téléphonique et que vous lui annonciez que je dois
absolument lui parler. Pendant ce temps-là, je
rebrancherai les fils du moteur. »
Alice leva les bras, comme pour prendre le
brouillard à témoin.
« Comment voulez-vous que je déniche une
cabine dans cette purée de pois ? »
Finney tendit une lampe-torche à Alice et lui
indiqua la direction de la cabine la plus proche, située
selon lui à une distance raisonnable.

173
« Dites à Terry de me retrouver à Ross, ordonna-
t-il encore. Il comprendra. »
Contrainte et forcée, Alice s'enfonça dans le
brouillard. « Je dois avoir perdu la raison, maugréa-t-
elle intérieurement. Voilà que je rentre dans le jeu de
Nick Finney, un individu qui est peut-être
extrêmement dangereux. Pire, je vais entraîner Terry
dans cette embrouille... » Elle se demanda s'il ne
serait pas plus avisé d'appeler la police. Ou encore de
disparaître dans la nuit, en laissant Nick retrouver
Terry par lui-même...
Pourquoi ne le faisait-elle pas ? Par loyauté.
L'ancien camarade de guerre de Terry lui avait
témoigné sa confiance et, curieusement, elle ne
voulait pas le trahir.
Elle téléphona donc à Terry puis revint sur ses
pas. En arrivant à la voiture, elle trouva Nick au
volant, faisant tourner le moteur.
« Montez », fit-il.
Dès qu'elle fut assise, elle éprouva un sentiment
de malaise. Et si Finney lui avait menti depuis le
départ ? Et si son intention n'était pas de rencontrer
Terry, mais qu'il nourrissait un autre projet,
machiavélique celui-ci ? La jeune fille frissonna. En
tout état de cause, elle devrait se montrer prudente.
« Qu'a dit Kirkland ? demanda-t-il à brûle-
pourpoint.

174
— Qu'il vous attendrait à l'entrée de Fort Ross,
rapporta fidèlement Alice. Il y sera dans une heure
environ. Il doit d'abord déposer Amy chez l'une de
ses amies.
— Excellente initiative, estima Nick, tout en se
mettant à rouler.
— Fort Ross est situé sur la rivière Russian,
n'est-ce pas ? s'enquit Alice, dans le seul but
d'alimenter la conversation.
— Oui. C'est là que j'ai grandi, au pied du fort.
— L'histoire de la côte est très passionnante,
reprit la jeune détective. Tout comme l'histoire qui
vous lie à Terry et dans laquelle, je crois, Malcolm
Elgar joue un rôle... »
II lui adressa un regard oblique, légèrement
sarcastique.
« Vous êtes perspicace, mademoiselle. Mais je ne
suis pas d'humeur à me soumettre à un
interrogatoire.»
Alice ne s'avoua pas vaincue pour autant.
Toutefois, elle eut beau multiplier les questions,
Nick Finney, comme il l'avait annoncé, ne daigna
satisfaire sa curiosité sur aucun point.
Ils longèrent la côte en direction du nord
contournèrent le mont Tamalpais, dépassèrent le large
estuaire de la rivière Russian. Peu à peu, le brouillard
se dissipait et, lorsqu'ils atteignirent l'entrée du fort,
le ciel bleu nuit avait repris ses droits.

175
176
Alice aperçut sa voiture puis reconnut Terry
adossé à la carrosserie. Nick arrêta juste à côté et
baissa sa vitre.
« Suis-moi ! » lança-t-il à Terry. Avant même que
l'interpellé ait eu le temps de répondre, il redémarra
en direction de la route de la corniche, surplombant
l'océan. Les pneus crissèrent lorsqu'il négocia un
virage à plus de quatre-vingts kilomètres/heure.
« Par pitié, ralentissez ! supplia Alice,
cramponnée à la poignée de la porte. Qu'est-ce qui
vous prend ?
— On n'est jamais trop prudent... Si quelqu’un a
suivi Terry jusqu'au fort, je compte bien le semer en
chemin. »
Pendant dix folles minutes, la jeune détective
crut mourir à chaque tournant. Plus d'une fois elle
ferma les yeux, certaine que la course échevelée allait
s'achever au bas de la falaise...
Enfin, Nick quitta la route goudronnée pour
s'engager dans un chemin de traverse Se retournant,
Alice fut soulagée de constater que Terry avait
réchappé de cet exercice digne d'un cascadeur
chevronné.
Elle se détendit un peu plus en voyant Nick
ralentir et, bientôt, stopper son véhicule sous un
séquoia. L'Espace de Terry vint se ranger à côté et les
deux hommes sortirent au même instant. A la lueur
des lampes-torches, Alice observa avec émotion ces

177
retrouvailles entre deux amis de vingt ans. Chacun
dévisageait l'autre, dans un silence tendu, comme s'il
ne parvenait pas à croire à la réalité de la scène. «
Kirkland... » murmura Nick. La voix de Terry,
bouleversée, lui fit écho. « Je te croyais mort. »
Nick secoua la tête et afficha un sourire de gamin
effronté.
« Moi aussi, j'ai cru plusieurs fois que j'allais y
pester. Mais tu vois, le Pilote n'a pas encore réussi à
avoir ma peau !
— J'en suis heureux », répondit Terry.
De la voiture où elle était restée par discrétion,
Alice suivait la scène, fascinée.
« Ce n'est pas moi qui ai kidnappé ta fille,
annonça soudain Nick.
— Je sais. Rassure-toi, je ne t'ai pas soupçonné
un instant.
— Mais je connais le ravisseur », reprit Finney.
Pour la première fois, l'ancien G.I. sembla se
souvenir de la présence d'Alice. « Elle aussi est au
courant... Mais nous serions mieux ailleurs pour
discuter. »
Alice descendit de voiture et suivit les deux
hommes qui s'enfonçaient sous les frondaisons, à
l'écart du chemin balisé. Le halo de leurs lampes-
torches pour seul repère, elle dut hâter le pas pour ne
pas se laisser distancer. Habitués à la jungle
vietnamienne, les deux anciens soldats progressaient

178
presque aussi aisément qu'en plein jour et en terrain
découvert...
« Quelle journée ! songea-t-elle. D'abord le
brouillard, ensuite cette nuit plus noire qu'un four.
Quel sera le plaisir suivant ? Des sables mouvants ? »
Perdue dans ses pensées, elle sursauta au contact
d'un bras.
« Par ici », lui indiqua Terry.
Ils débouchèrent sur une petite clairière où Nick
s'assit sur une souche.
« Désolé pour toute cette mise en scène,
s'excusa-t-il auprès d'Alice. Mais, si je ne me trompe
pas, Elgar est à nos trousses.
— Malcolm Elgar ? fit Terry, surpris. Le type
qui se prenait pour un ninja ?
— Tu l'as dit, confirma Finney d'une voix
sourde. Elgar a suivi une formation d'agent secret,
précisa-t-il à l'attention d'Alice. Ce qui signifie que
pendant qu'il servait sous les drapeaux, on lui a
enseigné l'art de s'introduire dans des lieux et de les
quitter sans se faire remarquer de personne. Il a
également appris à commettre de sales méfaits... A ce
que je sais, il s'est ensuite perfectionné par lui-
même.»
Nick croisa le regard de Terry.
« Cet homme est un tueur.
— Il n'a pas tué Amy, tempéra Terry.

179
— Parce qu'il concevait ce kidnapping
comme un simple avertissement. La prochaine fois,
crois-moi, il ne t'épargnera pas.
— Pourquoi Elgar vous pourchasse-t-il ? »
demanda Alice.
Nick fourragea dans sa tignasse rousse.
« Disons que nous nous pourchassons l'un l'autre.
J'ai l'impression que je n'ai cessé de le traquer depuis
que notre unité est tombée dans cette embuscade...
— C'est-à-dire le jour où vous avez été porté
disparu ? » interrogea Alice.
Finney acquiesça.
« Voilà ce qui s'est passé : ceux d'entre nous qui
n'avaient pas été tués ont été emmenés en captivité.
J'ai passé trois ans dans un camp de prisonniers. » Sa
voix se durcit, comme pour se protéger de l'émotion
trop forte que faisait
naître l'évocation de ces souvenirs. « Je ne vais
pas m'étendre sur ce que j'ai enduré. Disons
simplement que trois ans plus tard, mon évasion fut
providentielle.
— Et ensuite ? demanda Terry à son tour. Où as-
tu passé toutes ces années ?
— En Thaïlande, surtout. Je ne sais pas si tu
pourras comprendre ça, mais après trois ans comme
prisonnier de guerre, je ne me voyais pas rentrer aux
États-Unis et reprendre une petite vie ordinaire.

180
— Alors, pourquoi êtes-vous finalement rentré?»
insista Alice.
Nick ramassa sur le sol une branche morte et la
brisa rageusement en deux.
« A cause de Malcolm Elgar. Je suis tombé sur
lui par hasard à Bangkok, il y a quelques mois. Je
n'en suis pas revenu... J'étais persuadé qu'il était mort
au cours de l'attaque ennemie, étant donné qu'il ne
faisait pas partie des captifs. Nous avons longuement
discuté et, dans la conversation, il m'a fait part de son
désir d'acquérir du jade birman, cette extraordinaire
pierre translucide qui, selon lui, valait de l'or. C'est
alors que m'est revenue en mémoire une chose que
j'avais oubliée depuis des années...
— Le tigre de jade ! s'exclamèrent Alice et Terry
d'une même voix.
— Exactement. J'ai commis l'erreur d'en parler à
Elgar. Voici très précisément ce que je lui ai dit :
Autrefois, je possédais une statuette en jade.
J'ignorais qu'elle pouvait avoir une telle valeur. Je
l'avais trouvée dans un temple vietnamien que nous
avions mis à sac. »
Interloquée, Alice voulut en avoir le cœur net.
« Vous voulez dire que vous avez volé cette
statuette ? »
Nick haussa les épaules, légèrement embarrassé.
« Le temple avait été abandonné. Il n'y avait plus
aucun bonze aux alentours. Ça n'excuse rien, bien

181
sûr, mais la plupart des soldats de mon unité ont
commis ce genre de rapines. Ce sont les erreurs de
guerre, je suppose... Quoi qu'il en soit, j'ai avoué à
Elgar que j'avais trouvé ce tigre et que je l'avais
confié à Terry Kirkland.
— Pourquoi lui avoir dit ça ? ne put s'empêcher
de protester Alice.
— Sans doute ai-je été entraîné par
l'enthousiasme de retrouver un vieux compagnon
d'armes. Je n'ai pas imaginé qu'Elgar pouvait nourrir
des intentions malhonnêtes... jusqu'au lendemain. A
ce moment-là, j'ai repensé à une phrase qu'il avait
prononcée et qui m'avait paru bizarre.
— Il avait manifesté trop d'intérêt pour le tigre ?
avança Terry.
— Non, ce n'est pas cela. Nous évoquions notre
dernière et funeste mission, quand il a eu ces mots :
'Je savais dès le départ que cette colline nous porterait
malheur. Les coordonnées n'étaient pas bonnes." »
A son air surpris, Nick comprit qu'Alice ne
mesurait pas l'importance de ces propos. Aussi jugea-
t-il utile de les expliquer.
« Les coordonnées sont les repères inscrits sur la
carte d'état-major et qui indiquent l'emplacement
exact où doit se dérouler une mission.
— Or cette mission-là était top secret, ajouta
Terry, suivant le raisonnement de son ami. Ce qui

182
signifie qu'Elgar n'aurait pas dû posséder ces
informations.
— Tu as tout compris, confirma Finney.
Personne n'aurait dû être au courant du lieu de
l'attaque, à l'exception de notre lieutenant et de notre
sergent. Tous deux ont d'ailleurs été tués au combat.
— Si je comprends bien, résuma Alice,
Malcolm Elgar détenait des données stratégiques
qu'il n'aurait pas dû connaître...
— Non seulement Elgar, précisa Nick, mais
l'ennemi également. C'est la raison pour laquelle cette
mission s'est soldée par un échec. Voilà aussi
pourquoi Elgar seul n'a été ni tué ni emmené en
captivité... »
La jeune détective voyait maintenant clairement
où voulait en venir l'ancien G.I.
« Vous pensez qu'Elgar a trahi votre unité.
— Il a vendu des informations confidentielles
aux Nord-Vietnamiens. Quand je pense que c'est à
cause de lui que j'ai passé trois ans de ma vie à moisir
dans un camp... Et encore, je peux m'estimer
chanceux : d'autres ont été moins bien lotis.
— En avez-vous parlé à quelqu'un d'autre ?
voulut savoir Alice.
— Non, car je n'ai aucune preuve. Le jour où j'ai
réalisé ce qui s'était produit, j'ai essayé de retrouver
Elgar à Bangkok. Mais il avait déjà pris un avion
pour San Francisco. J'ai tout de suite deviné où il

183
comptait se rendre, et ce qu'il recherchait. » II regarda
Terry d'un air coupable. « Désolé, vieux, je n'aurais
pas dû mentionner ton nom. »
Terry adressa à son ami un sourire morose.
« Tu m'aurais évité pas mal d'ennuis, je ne peux
le nier. Mais pourquoi ne m'as-tu pas au moins
prévenu qu'Elgar était dans les parages ?
— Quand je suis rentré aux États-Unis, le vol
avait déjà été commis. Et je te jure que je n'imaginais
pas qu'il irait jusqu'à enlever ta fille. Sans quoi,
évidemment, je serais intervenu. »
Alice n'écoutait plus la conversation que d'une
oreille, car elle réfléchissait à l'assemblage du puzzle.
« Admettons qu'Elgar soit votre cambrioleur,
Terry. A la troisième effraction, il a finalement mis la
main sur le tigre de jade. Ensuite, il l'a vendu à M.
Mai. Mais nous ignorons toujours qui a volé la
statuette à la galerie... »
Alice et Terry fixaient tous deux Finney d'un
regard interrogateur.
Mais Nick n'eut pas le loisir de répondre. Un
long sifflement déchira l'air, accompagné d'une lueur
aveuglante. Terry serra le bras de la jeune fille.
« Cours ! La forêt est en train de prendre feu... »

184
XV

Le feu aux trousses

Horrifiée, Alice assistait à la progression du feu,


paralysée par la panique.
« Courez ! » cria Nick à son tour.
Attrapant la main de la jeune fille, Terry
l'entraîna dans une course effrénée pour échapper à
l'incendie. Alors qu'ils atteignaient presque la route,
Alice s'immobilisa soudain.
« Attendez... Où est Nick ? »
En se retournant, ils aperçurent, à quelques
mètres seulement du rideau de flammes, une
silhouette recroquevillée sur le sol.
« C'est lui ! s'exclama la jeune détective. Il est
blessé. »
Sans hésiter, Terry s'élança en direction de ion
ami. Comme Alice s'apprêtait à le suivre, il lui cria
par-dessus son épaule :
« Non, ne viens pas ! Retourne à la voiture et va
chercher des secours !
— Je reste avec vous ! » hurla-t-elle en retour.
Le sauvetage de Nick ne serait pas facile. Alice
savait que Terry aurait besoin de son aide, et elle ne
voulait pas l'abandonner dans un moment aussi
critique.

185
Plus ils avançaient, plus l'air était épaissi par une
dense fumée noire. Prise de picotements à la gorge,
Alice se mit à tousser. Pour ne pas suffoquer, elle ôta
sa veste et la mit en écharpe devant sa bouche et son
nez.
Enfin ils arrivèrent auprès de Nick.
« C'est mon genou... gémit celui-ci. Je ne peux
pas marcher. Fuyez pendant qu'il en est encore
temps ! Ne vous occupez pas de moi.
— Pas question », répliqua Terry avec fermeté.
Il passa un bras sous l'épaule de son ami et interrogea
Alice du regard. « Crois-tu pouvoir le soulever avec
moi ? »
La jeune fille hocha la tête en guise d'assentiment
et, en conjuguant leurs efforts, ils parvinrent à
remettre le blessé sur pied. Fermement soutenu par
Alice et Terry, Finney se mit lentement en route, en
boitillant.
Ils avançaient à pas comptés mais le feu, lui,
progressait à vive allure. Alice sentait l'haleine
brûlante du brasier dans son dos. La fumée, acre et
dense, formait un écran devant leurs yeux. Ils
évoluaient à l'aveuglette, heurtant au passage pierres
ou bois morts. Tous trois avaient peine à respirer et
l'angoisse rendait leur souffle plus court encore.
Mettant mécaniquement un pied devant l'autre, Alice
craignait de voir à tout instant les langues de feu les

186
avaler. Mais, pour ne pas céder totalement à la
panique, elle s'interdisait de regarder en arrière...
C'est alors que, couvrant le rugissement des
flammes, elle crut discerner un son réconfortant :
non, elle ne rêvait pas ! Des sirènes... Quelques
secondes plus tard, elle reconnut les gyrophares des
véhicules de secours.
« Sauvés ! » soupira-t-elle, laissant libre cours au
soulagement.
Tout se passa très vite : un pompier à la large
carrure prit Nick sur son épaule et le transporta
jusqu'à l'ambulance. Deux autres hommes aidèrent
Alice et Terry, tandis que le reste de l'équipe activait
les lances à incendie et tentait de maîtriser le feu.
Alice et Terry passèrent près de trois heures en
observation à l'hôpital du comté. Après avoir été
traités pour inhalation de fumée, ils furent autorisés à
rentrer chez eux. Quant à Nick, il fut gardé pour la
nuit car les médecins voulaient radiographier et
soigner son genou blessé.
En se retrouvant sur le parking de l'hôpital, leurs
vêtements noircis de fumée, ils se dévisagèrent,
encore étourdis par leur mésaventure.
« D'après vous, commença Alice, qui a allumé ce
feu ? Car il s'agit bien d'un incendie criminel, n'est-ce
pas ?
— Quelqu'un a dû lancer une fusée éclairante
sur la montagne. Du fait de la sécheresse, les arbres

187
sont comme des allumettes prêtes à s'embraser. Le
feu a pris dès que la fusée a touché le sol. Il faudra
sans doute toute la nuit aux pompiers pour en venir à
bout.
— Vous soupçonnez Malcolm Elgar ?
— Oui, et Nick partage mon opinion. Nous
l'avons d'ailleurs confié aux policiers qui étaient
sur place. »
Alice repensa à sa dernière rencontre houleuse
avec l'inspecteur Brower.
« Encore heureux qu'ils ne nous aient pas mis
sous les verrous comme suspects... fit-elle d'un ton
sarcastique.
— Pour ce soir, nous sommes tranquilles. Mais
il y aura certainement une enquête », lui prédit Terry.
« Alice ! Debout ! »
La jeune fille ouvrit un œil et vit Bess juchée sur
son lit. En ouvrant le second, elle distingua

des papillotes rosés dans la chevelure de son


amie.
« C'est aujourd'hui le grand jour ! reprit Bess,
surexcitée. On t'a laissée faire la grasse matinée à
cause de l'incendie d'hier, mais maintenant il faut
vraiment que tu te prépares. »
Alice se redressa sans enthousiasme. La journée
de la veille l'avait épuisée, au point qu'elle en avait
totalement oublié le mariage de Joanne.

188
« Le petit déjeuner de Madame est avancé !
annonça joyeusement Marion en entrant dans la
chambre, les bras chargés d'un plateau de muffins,
avec un verre de jus de fruit.
— Puis-je t'offrir mes services de manucure ? »
proposa Bess.
Alice examina ses ongles en souriant.
« Merci, ça ira. Je ne suis pas fâchée d'avoir
récupéré des mains présentables... J'ai cru que je ne
viendrais jamais à bout de ce noir de fumée ! »
Marion s'assit sur le bord du lit de son amie.
« Alors, ça y est... Le mystère est résolu.
— En partie seulement, corrigea Alice en
étouffant un bâillement. Nous savons qu'Elgar est
l'homme qui a cambriolé la maison et kidnappé Amy.
En outre, Jimmy Thieu est persuadé que c'est Elgar
qui a vendu le tigre à son oncle. Mais j'ignore
toujours qui a volé le tigre à la galerie.
— Que fais-tu de la plaque de Nick Finney,
apparue comme par enchantement lors du salon où
exposait Terry ?
— Nick nous a appris qu'on lui avait volé sa
plaque le jour où il a été fait prisonnier. C'est sans
doute Elgar qui la détenait.
— Quelle est la prochaine étape de l'enquête ?
interrogea Marion.
— La police en sait aussi long que nous. Après
deux forfaits aussi graves qu'un rapt et un incendie

189
criminel, ils veulent vraiment mettre la main sur
Elgar. » D'un bond, la jeune détective se leva et alla
décrocher de la penderie une robe bleu pâle. «
Espérons qu'ils réussiront... car moi, je ne travaille
pas aujourd'hui ! je me rends à un mariage ! »
En passant la large porte à double battant de la
grange, Alice sourit de ravissement. Certes, elle
n'avait jamais douté que le mariage de Joanne serait
en tout point exceptionnel. Mais la réalité dépassait
ses rêves les plus fous. Des guirlandes de fleurs
fraîches couraient le long des poutres ; des éventails
japonais en soie semblaient virevolter comme des
papillons sur les colombages des murs. Rubans,
clochettes, nœuds, ballons... c'était un festival de
couleurs
qui enchantait l'œil. Un orchestre, installé dans
une loggia, jouait tout à tour des airs de rock, de
country et de jazz.
Des buffets somptueux étalaient leur profusion
de victuailles disposées avec art. Bien qu'il soit
encore tôt, la fête battait déjà son plein.
Alice sentit qu'on lui effleurait la main et
reconnut Amy.
« Bonjour ! » lança gaiement la jeune fille. Elle
chercha Terry du regard. « Ton père n'est pas là ?
— Il a retrouvé des artistes qu'il connaissait et ils
discutent affaires. Mais dis-moi : où est le fabuleux
gâteau ?

190
— Bonne question ! Essayons de le dénicher... »
Toutes deux traversèrent la grange et
découvrirent, tout au fond, une table où trônait la
pièce montée. Alice n'en crut pas ses yeux : à partir
des simples abaisses de gâteau au chocolat et aux
carottes, Joanne avait édifié un magnifique château
de conte de fées, nappé d'un glaçage rosé et blanc.
« Impressionnant ! s'extasia Amy.
— Et je suis sûre que c'est aussi bon que beau,
repartit Alice en souriant.
— Où sont Bess et Marion ? demanda la petite
fille.
— Sans doute en train de s'habiller pour le
cortège. Alice avisa une rangé de chaises repliées
contre le mur. « Viens, allons nous installer au
premier rang. Je ne veux rien manquer du spectacle !
» Alice s'élança à travers la foule compacte ; en
atteignant son but, elle se retourna et ouvrit la bouche
pour s'adresser à Amy. Mais, à sa grande
stupéfaction, la petite fille avait disparu !
Au même instant, la main de Terry se posa sur
son épaule.
« As-tu vu Amy ?
— Justement ! Elle était avec moi il y a quelques
secondes mais... »
Le visage de l'artiste s'assombrit.
« Ne me dis pas que ça recommence... »
Alice fut prompte à réagir.

191
« Inspectez de ce côté-ci, je me charge de celui-
là. Si nous ne la trouvons pas rapidement, nous
appellerons la police. »
D'un hochement de tête, Terry approuva le plan
et tous deux partirent dans des directions opposées. «
C'est ridicule ! Autant chercher une aiguille dans une
botte de foin », soupira intérieurement Alice. Le
cortège devait démarrer dans moins d'une demi-heure
et la grange s'emplissait à vue d'œil. A croire que
Joanne avait convié tous les habitants de la
Californie! En apercevant une enfant aux cheveux
noirs et raides, la jeune détective retint son souffle...
Mais elle déchanta aussitôt : ce n'était pas Amy.
Après avoir poussé ses recherches jusqu'aux loges
des musiciens, Alice retrouva Terry à la porte.
« Alors ? » interrogea celui-ci, le front barré par
une ride soucieuse. Comme elle secouait la tête d'un
air désolé, Terry prit rapidement sa décision :
« Je saute dans l'Espace et j'appelle la police de
la première cabine que je trouve.
— Je continuerai les recherches pendant ce
temps », promit Alice. Elle songea, sans trop y croire,
qu'Amy avait peut-être décidé de sortir prendre l'air.
En tout cas, elle ne perdrait rien à aller s'en assurer...
Elle fit le tour de la grange puis marcha jusqu’au
silo à céréales : nulle trace de la petite fille.
Conformément à la description de Bess et de Marion,
la ferme était bâtie au bord d'un à-pic vertigineux ; en

192
contrebas, l'océan rugissait dans toute sa majesté.
Alice continua à avancer droit devant elle et arriva
jusqu'à un petit bois de chênes. Les arbres,
centenaires imposants, ployaient leurs branches
presque jusqu'à terre. La jeune fille s'arrêta soudain,
réalisant que cette végétation touffue constituerait
une cachette idéale.
Prudemment, elle approcha du bouquet
d'arbres et tendit l'oreille.
Des voix lui parvenaient, étouffées par l'écran de
verdure. C'était des voix jeunes. Débarrassée de toute
crainte, Alice s'enfonça sous les fourrés... pour
découvrir Jimmy Thieu et Amy Kirkland, qui
semblaient faire grand cas d'une pochette en papier
kraft.
« Eh bien, lança-t-elle vivement, à quoi jouez-
vous ? »
Les deux enfants prirent des mines penaudes
mais restèrent muets.
« Amy, insista Alice, tu devrais avoir honte de
jouer ce mauvais tour à ton père. Il est fou
d'inquiétude et il vient même de contacter la police.
— C'est malin... maugréa Jimmy.
— Et toi, reprit Alice à l'attention du garçon, que
fais-tu ici, pour commencer ? Ne me dis pas que
Joanne t'a invité à son mariage... »
Leurs yeux rivés sur un tronc d'arbre, Amy et le
jeune Asiatique s'obstinaient à garder le silence.

193
Comprenant qu'elle n'obtiendrait rien par
l'intimidation, la jeune détective reprit d'une voix plus
posée :
« Amy, sois gentille. Dis-moi ce qui se passe. Et
que contient ce sac ? »
Elle crut un instant que la petite fille allait se
décider à parler, mais quelques mots prononcés en
vietnamien par Jimmy l'en dissuadèrent.
Pour toute réponse, Amy serra la pochette contre
son cœur.
« Je vais vous dire, moi, ce que contient ce sac. »
La voix inconnue et caverneuse glaça la jeune
détective d'effroi.
« C'est l'objet que vous recherchez en vain depuis
le début... »
Alice fit volte-face pour voir qui était son
mystérieux interlocuteur. Mais, plus prompt qu'elle,
l'individu lui plaqua une main sur la bouche et, de
l'autre, brandit un couteau à hauteur de sa gorge.
« Amy est en possession du tigre de jade,
annonça l'inquiétant personnage. Mais pas pour
longtemps ! Elle va me le remettre immédiatement,
sinon... adieu, Alice Roy ! »

194
XVI

Le fin mot de l'histoire

Le contact glacé de la lame sur sa gorge


paralysait Alice. Mais son esprit, lui, fonctionnait à
cent à l'heure : l'identité de son agresseur n'était pas
difficile à deviner. Ce ne pouvait être que Malcolm
Elgar...
« Amy, il ne plaisante pas, souffla Jimmy.
Donne-lui le sac. »
Alice vit les yeux de la petite fille s'agrandir sous
l'effet de la terreur et ses membres furent pris d'un
tremblement nerveux. La jeune détective ne fut pas
longue à en comprendre la raison : Amy avait
reconnu en Elgar l'homme qui l'avait kidnappée...
« Alors, ça vient ? reprit la voix menaçante.
— Amy ! implora Jimmy. Donne-le-lui tout de
suite ! »
D'un geste d'automate, la petite fille tendit le sac
de papier. Aussitôt, une main gantée s'en empara.
Mais Alice ne fut pas libérée pour autant.
« Maintenant, voici ce qui va se passer, expliqua
Elgar. Vous deux, les gamins, vous allez rejoindre les
autres invités du mariage. Mais pas un mot à
quiconque de ce qui vient de se passer, hein ?
D'ailleurs, c'est bien simple : il ne s'est rien passé et
vous ne m'avez jamais vu. Compris ?

195
— Non ! protesta bravement Amy. Ne
comptez pas sur nous pour vous couvrir !
— Oh... mais si, je compte sur vous ! rétorqua
finement l'ignoble individu. Car, voyez-vous, je garde
Mlle Roy en otage. Si vous ouvrez la bouche, ou si
je suspecte que la police est à mes trousses, c'en sera
fini de votre jeune amie. Mais je suis sûr que tout se
passera bien. Car vous souhaitez la revoir vivante,
n'est-ce pas ? Ha, ha, ha ! »
Comme les deux enfants restaient muets et
pétrifiés, Malcolm Elgar accentua la pression du
couteau contre la gorge d'Alice.
« A vous de parler, mademoiselle. Faites-leur
comprendre qu'ils ont tout intérêt à se taire. »
Faisant mine de fléchir sous la menace, la jeune
fille se composa une voix blême.
« F... Faites comme il a dit. »
Mais, dans le même temps, elle enfonça son talon
dans le pied d'Elgar, lui arrachant un cri

de douleur. Puis, profitant de l'effet de surprise,


elle parvint à échapper à l'étreinte de son agresseur.
« Fuyez ! » lança-t-elle à Jimmy et Amy.
En écho, le jeune Asiatique prononça quelques
mots de vietnamien et les deux enfants prirent leurs
jambes à leur cou, chacun dans une direction
opposée. Bon réflexe, songea Alice. Ainsi, Elgar
aurait plus de mal à les neutraliser.

196
197
Soulagée de savoir ses deux cadets hors de
danger, elle se mit à courir elle aussi. Mais ses hauts
talons, qui lui avaient permis d'écraser le pied
d'Edgar, ralentissaient maintenant sa progression.
Pour ne pas risquer de se tordre la cheville, elle ôta
ses souliers.
Par chance, Elgar n'avançait pas vite non plus.
Son pied meurtri devait le faire souffrir, car il boitait
lourdement. Pourtant, il gagnait peu à peu du terrain
sur la jeune fille...
Un caillou caché sous les herbes la déstabilisa ;
elle chancela et tomba à terre. Affolée, elle vit son
poursuivant s'avancer vers elle, la lame du couteau
étincelant sous le soleil.
« Vous allez regretter ce que vous avez fait »,
siffla-t-il entre ses dents.
La gorge nouée par la peur, Alice parvint à se
relever. Pour ne pas offrir son dos au dangereux
criminel, elle avança à reculons en direction de la
grange.
« Pas par là ! gronda l'homme. Vers l'océan !
Quelque chose me dit que vous allez faire une chute
accidentelle — et mortelle — par-dessus la falaise...»
Lentement, Alice modifia son orientation, sans
quitter Malcolm Elgar des yeux.
« Terry a appelé la police il y a une demi-heure,
lui dit-elle froidement. Vous serez déjà accusé
d'incendie volontaire, de vol et de kidnapping. Vous

198
tenez vraiment à ajouter un meurtre à cette triste
liste? »
Alice lut dans le regard de l'homme la surprise,
puis la fureur. Ses paroles l'avaient-elles
impressionné à ce point... ou était-il perturbé par
autre chose ?
« Cela fait longtemps que le meurtre figure sur la
liste de ses méfaits ! »
Alice reconnut la voix de Nick Finney, puis sentit
la main de l'ancien G.I. se poser sur son bras. Elle vit
aussi qu'il portait une arme, dont le canon était pointé
sur Elgar.
« Retourne à la fête, lui conseilla Nick. Je veux
régler cette affaire en tête à tête avec cette canaille.
— Quelles sont vos intentions ? interrogea la
jeune détective, un peu anxieuse.
— Tant que mon vieux camarade ici présent se
tiendra tranquille, il ne lui arrivera rien. Mais si...
— Ne compte pas sur moi pour renoncer, le
coupa Elgar avec un sang-froid étonnant. Je te
préviens, Finney : tu vas devoir me tuer ! »
Avisant le bandage au niveau du genou de Nick,
il esquissa un sourire méprisant.
« Tu te crois vraiment de taille à m'affronter ? »
Entendant des bruits de pas derrière elle, Alice fit
volte-face. Terry Kirkland accourait dans leur
direction, escorté de trois policiers...

199
Alice goûta une bouchée de la pièce montée. «
Délicieux, fit-elle pour complimenter Joanne.
— Merci à vous trois, répondit la jeune mariée à
l'attention d'Alice, Bess et Marion.
— La cérémonie vous a plu ? » demanda Keith.
Alice afficha un large sourire.
« C'est certainement le mariage le plus original
auquel j'ai jamais assisté. » Elle admira le kimono
blanc de son amie. « Et ta robe de mariée... une vraie
splendeur ! »
Joanne souleva un bras, déployant une ample
manche brodée.
« Tout a été conforme à mes rêves. A part
l'épisode Malcolm Elgar... Tout est arrangé,
maintenant ?
— Je l'espère, répondit Alice. Il a été arrêté par la
police. Nick aussi, d'ailleurs, car il était en possession
d'une arme. Quand Terry a découvert que le sachet
de kraft contenait le tigre de jade, il a remmené Amy
et Jimmy chez lui pour éclaircir ce mystère.
— Et où se trouve le tigre, actuellement ?
— Au commissariat. Mais ne parlons plus de ça.
Nous avons bien mérité de faire un peu la fête, qu'en
dites-vous ?
— Excellente idée ! approuva Bess. Allons
danser ! »
« C'est vraiment sympa de la part de Terry de
nous avoir invitées à rester une semaine de plus, dit

200
Bess tandis que les trois amies remontaient de la
plage.
— Nous allons enfin pouvoir profiter de Cherry
Creek, approuva Alice. Sans avoir à nous casser la
tête sur une affaire inextricable.
— C'est toi qui dis ça ? s'étonna Marion. Mais
sans une enquête à te mettre sous la dent, tu dépéris!»
La jeune détective éclata de rire.
« Pour une semaine, je suis ravie de faire une
exception. Un peu de randonnée, baignades et vélo.
Voilà un programme qui me convient ! Et pourquoi
pas quelques bains de boue ? ajouta-t-elle avec
malice à l'attention de Bess. Cela dit, il nous reste
certains petits points obscurs à éclaircir. »
En arrivant à proximité de la maison, elles
aperçurent une voiture blanche garée devant.
« Voilà peut-être la lumière que j'attendais »,
murmura la jeune détective.
Dans le salon, elles trouvèrent Terry en
compagnie de Nick.
« Asseyez-vous, offrit l'artiste aux trois
arrivantes. J'allais justement servir de la limonade et
des cookies pour fêter l'événement.
— Quel événement ? s'enquit Bess.
— La police renonce à toute poursuite à mon
encontre, expliqua Nick en souriant. Et Elgar a été
inculpé pour toutes les raisons que j'avais pressenties
— plus le trafic d'armes. Voilà comment il a gagné sa

201
vie après la guerre : en vendant des fusils américains
dans toute l'Asie du Sud-Est.
— Quel charmant personnage ! ironisa
Marion.
— Pour ma part, poursuivit Finney, je me suis
rendu compte en revenant ici que la Californie
m'avait manqué. J'ai donc décidé de m'y installer de
nouveau et je cherche un logement à louer.
— Où habitez-vous depuis votre retour ?
demanda Bess.
— Dans un motel.
— Et Elgar ? fit Marion.
— Il campait dans les bois qui m'appartiennent,
répondit Terry.
— Pas gêné ! s'indigna Alice. C'est donc lui qui
m'espionnait, quand j'ai monté la garde.
— Comment se fait-il que nous ne l'ayons
jamais vu ? s'étonna Marion.
— N'oublie pas, fit Nick, que cet homme s'est
caché dans la jungle vietnamienne pendant des
années et a réussi à échapper à l'armée américaine !
Après cela, une petite forêt de séquoias, c'était du
gâteau pour lui !
— Parlant de gâteau, ceux-ci sont exquis... fit
Bess en mordant dans un cookie. Mais il reste un
point que je n'arrive pas à m'expliquer. Pourquoi cet
Elgar a-t-il continué à harceler Terry une fois qu'il
avait volé la malle et revendu la statuette ?

202
— J'ai ma petite idée sur la question, répondit
Nick. Il devait se douter que je suivrais sa piste et
donc que j'aboutirais un jour ou l'autre chez Terry.
Alors il m'a attendu. Mais il s'est rendu compte qu'il
avait été repéré par Alice, alors il a tout fait pour la
décourager. Comme ça ne fonctionnait pas, il a
décidé d'intimider Terry. »
Alice frissonna.
« En tout cas, je suis bien contente de le savoir
sous les verrous. Un instant, j'ai cru que ce serait
moi! Quand l'inspecteur Brower a téléphoné pour
m'annoncer qu'il n'aurait plus besoin de m'interroger,
je l'aurais presque embrassé ! J'ai aussitôt appelé
Alison Sayers pour la prévenir.
— Tout cela ne nous dit pas qui a dérobé le tigre
de jade à la galerie... » soupira Marion.
Terry se leva.
« Pour ça, il nous faudra attendre qu'Amy rentre
de l'école. »
Alice finissait de dresser la table lorsqu'elle
reconnut le bruit d'un VTT. Intriguée, elle approcha
de la fenêtre.
« C'est Jimmy. »
Amy, qui disposait des fleurs dans un vase, ne
parut pas surprise.
« Je sais. Mon père l'a invité.
— Et il a accepté ? Je croyais que Jimmy se
méfiait des adultes... »

203
Terry entra dans la pièce et déposa un lourd
saladier sur la table.
« C'est exact. Mais les événements d'hier l'ont
secoué. Je crois qu'il veut éclaircir certains points
avec nous. »
On frappa trois coups à la porte et Terry alla
ouvrir. Il revint escorté de Jimmy, qui salua
timidement l'assemblée.
« Détends-toi, lui fit Terry d'un air paternel. Nous
allons dîner tranquillement et nous discuterons
ensuite. »
Nick, qui était sorti faire une course, revint
quelques minutes plus tard et ils passèrent à table.
D'abord tendu, Jimmy se décontracta peu à peu. Puis
Terry alluma un feu et tous formèrent un cercle
autour de la cheminée.
« Amy, commença l'hôte des lieux, je crois que
j'exprime l'opinion générale en te demandant
comment tu es entrée en possession du tigre hier, au
mariage. Parle, nous t'écoutons. »
La petite fille inspira une grande bouffée d'air.
« Voilà. Nous savons tous que Malcolm Elgar a
volé le coffre et que le tigre était caché à l'intérieur.
C'est Jimmy qui a compris le premier qu'Elgar était
notre cambrioleur.
— Qu'est-ce qui t'a mis sur la voie ? » demanda
Bess à l'adolescent.

204
Celui-ci haussa les épaules puis se décida à
parler:
« Ça fait un petit moment, maintenant, que je
fréquente la galerie de mon oncle. Je sais reconnaître
les vrais collectionneurs. Quand Elgar est venu, il m'a
tout de suite semblé louche. Il ne s'est pas intéressé
aux vitrines, mais paraissait sur des charbons ardents.
Plus tard, j'ai évoqué sa visite devant mon oncle, mais
celui-ci a vite changé de sujet. Il a quand même
admis que la statuette provenait "sans doute" du
pillage d'un temple. Naturellement, il n'aurait jamais
avoué cela à un inconnu. Les galeries ne sont pas
censées vendre de la marchandise volée... mais oncle
Binh n'est pas toujours très pointilleux sur les
origines des œuvres d'art qu'il expose.
— Et puis, ajouta Amy, Jimmy savait que la
malle avait été volée chez nous. »
Pour la première fois, le jeune Asiatique afficha
un grand sourire.
« C'est vrai. Mais on en a parlé, avec Amy. Et,
comme moi, elle pense que cette statue devrait
retourner là d'où elle vient, c'est-à-dire au Vietnam. »
Soudain, Alice comprit le fin mot de l'histoire.
« C'est toi qui as volé le tigre à ton oncle !
— Ça n'a pas été très compliqué, expliqua le
garçon. Je savais comment débrancher le système
d'alarme de la galerie. »
Amy se tourna vers Alice, un peu gênée.

205
« Je ne pouvais rien te dire... Je savais que c'était
Jimmy qui détenait le tigre de jade, mais j'avais
promis de garder le secret. Tu me pardonnes ?
— Nous reparlerons de ça plus tard, rétorqua son
père. Continue, Jimmy.
— Quand mon oncle a alerté la police et que les
recherches ont commencé, j'ai réalisé que je ne
pouvais pas garder la statue. Alors j'ai appelé Arny et
je lui ai demandé de la cacher quelque part, le temps
que je trouve le moyen d'expédier le tigre dans un
temple du Vietnam.
— Malheureusement, enchaîna Terry, Jimmy n'a
pu joindre Amy qu'avant-hier soir. Comme il était très
pressé de lui confier la statuette, Amy a proposé qu'ils
se retrouvent au mariage. Elle s'imaginait qu'elle
pourrait s'éclipser de la cérémonie, récupérer le tigre
et le cacher dans l'Espace sans que personne se rende
compte de rien.
— C'était compter sans Malcolm Elgar,
poursuivit Alice. Et sans Terry et moi. »
Jimmy devint rouge de confusion.
« Notre plan n'était pas très au point, c'est vrai. Si
j'avais su quel danger j'allais vous faire courir...
— Que pense ton oncle de tout ça ? demanda
Marion.
— En apprenant que la police conservait le tigre
comme preuve à conviction, il a été rudement secoué.
Il a juré à l'inspecteur qu'il ignorait que la statuette

206
était une marchandise volée et il a immédiatement
interrompu les négociations avec l'acheteur potentiel.
Il a même proposé de verser une somme équivalant à
la valeur du tigre au bénéfice d'une organisation
humanitaire qui aide les réfugiés vietnamiens.
— Et toi ? interrogea Alice. J'ai l'impression que
tu n'es pas très heureux chez ton oncle. »
Jimmy haussa les épaules.
« C'est vrai. Mais la police l'a à l'œil, en ce
moment. Il va faire tout son possible pour prouver
qu'il est un citoyen honnête et respectable. Ça veut
dire aussi qu'il va devoir mieux me traiter.
— Et tu sais que tu peux toujours venir ici en cas
de problème, le rassura Terry.
— Je me demande si le tigre retournera un jour
au Vietnam... fit Alice, songeuse.
—Je n'en sais rien, admit Terry en souriant. Mais
il a déjà beaucoup voyagé : d'un temple vietnamien à
cette maison, d'une galerie d'art prestigieuse à une
grange... Et maintenant dans un commissariat de
police ! Laissons-lui un peu de temps et je suis sûr
que cet animal saura retrouver le chemin de sa patrie.
» Puis il se tourna vers sa fille et lui lança un regard
énigmatique. « Alors... toujours décidée à devenir
détective ? »
Amy réfléchit longuement avant de répondre :
« C'est un beau métier... mais, finalement, je ne
crois pas que j'essaierai de détrôner Alice ! »

207
Alice Roy
Alice Roy est l'héroïne des livres suivants :
(ordre de sortie en Amérique)

1. Alice détective (The secret of old dock) 1930 1959


2. Alice au manoir hanté (The hidden staircase) 1930
3. Alice au camp des biches (The bungalow mystery) 1930
4. Alice et les diamants (The mystery at Lilac inn) 1930
5. Alice au ranch (The secret at shadow ranch) 1931
6. Alice et les faux monnayeurs (The secret of red gate farm) 1931
7. Alice et le carnet vert (The due in the diary) 1932
8. Quand Alice rencontre Alice (Nancy's mysterious letter) 1932
9. Alice et le chandelier (The sign of the twisted candle) 1933
10. Alice et le pigeon voyageur (The password to larkspur Lane )1933
11. Alice et le médaillon d'or (The due of the broken locket) 1934
12. Alice au Canada (The message in the hollow oak) 1935
13. Alice et le talisman d'ivoire (The mystery of the ivory charm) 1936
14. Alice et la statue qui parle (The whispering statue) 1937
15. Alice et les contrebandiers (The haunted bridge) 1937
16. Alice et les chats persans (The due of the tapping heels) 1939
17. Alice et la malle mystérieuse (Mystery of the brass bound trunk) 1940
18. Alice et l'ombre chinoise (The mystery at the moss-covered mansion) 1941
19. Alice dans l'île au trésor (The Quest of the Missing Map) 1942
20. Alice et le pickpocket (The due in the jewel box) 1943
21. Alice et le clavecin (The secret in the Old Attic) 1944
22. Alice et la pantoufle d'hermine (The due in the crumbling wall) 1945
23. Alice et le fantôme (The mystery of the tolling bell) 1946
24. Alice et le violon tzigane (The due in the old album) 1947
25. Alice et l'esprit frappeur (The ghost of blackwood hall) 1948
26. Alice et le vase de chine (The due of the leaning chimney) 1949
27. Alice et le corsaire (The secret of the wooden lady) 1950
28. Alice et les trois clefs (The due of the black keys) 1951
29. Alice et le vison (The mystery at the ski jump) 1952
30. Alice au bal masqué (The due of the velvet mask) 1953
31. Alice écuyère (The ringmaster's secret) 1953
32. Alice et les chaussons rouges (The scarlet slipper mystery) 1954
33. Alice et le tiroir secret (The witch-tree symbol) 1955
34. Alice et les plumes de paon (The hidden window mystery) 1956
35. Alice et le flibustier (The haunted show boat) 1957
36. Alice aux îles Hawaïf (The secret of golden pavilion) 1959
37. Alice et la diligence (The due in the old stage-coach) 1960
38. Alice et le dragon de feu (The mystery of the fire dragon) 1961
39. Alice et les marionettes (The due of the dancing puppet) 1962
40. Alice et la pierre d'onyx (The moonstone castle mystery) 1963
41. Alice en Ecosse (The due of the whistling bagpipes) 1964
42. Alice et le diadème (The phantom of pine hall) 1965
43. Alice à Paris (The mystery of the 99 steps) 1966
44. Alice chez les Incas (The due in the crossword cipher) 1967
45. Alice en safari (The spider sapphire mystery) 1968

208
46. Alice et le mannequin (The mysterious mannequin) 1970
47. Alice et la fusée spatiale (Mystery of the moss-covered mansion) 1971
48. Alice au concours hippique (The missing horse) 1971
49. Alice et le robot (The crooked banister) 1971
50. Alice et la dame du lac (The secret of mirror bay) 1972
51. Alice et l'œil électronique (Mystery of the glowing eye) 1974
52. Alice à la réserve des oiseaux (The double jinx mystery) 1973
53. Alice et la rivière souterraine (The secret of the forgotten city) 1975
54. Alice et l'avion fantôme (The sky phantom) 1976
55. Alice et le secret du parchemin (The strange message in the parchment) 1977
56. Alice et les magiciens (The triple hoax) 1979
57. Alice et le secret de la vieille dentelle (The secret in the old lace) 1980
58. Alice et la soucoupe volante (The flying saucer mystery) 1980
59. Alice et les Hardy Boys super-détectives (Nancy Drew and Hardy Boys super sleuths)1980
60. Alice chez le grand couturier (The twin dilemma) 1981
61. Alice et la bague du gourou (The swami's ring) 1981
62. Alice et la poupée indienne (The kachina doll mystery) 1981
63. Alice et le symbole grec (The greek symbol mystery) 1981
64. Alice et le témoin prisonnier (The captive witness) 1981
65. Alice à Venise (Mystery of the winged lion) 1982
66. Alice et le mauvais présage (The sinister omen) 1982
67. Alice et le cheval volé (Race against time) 1982
68. Alice et l'ancre brisée (The broken anchor) 1983
69. Alice au canyon des brumes (The mystery of misty canyon) 1988
70. Alice et le valet de pique (The joker's revange) 1988
71. Alice chez les stars (The case of the rising stars) 1989
72. Alice et la mémoire perdue (The girl who couldn't remember) 1989
73. Alice et le fantôme de la crique (The ghost of craven cove) 1989
74. Alice et les cerveaux en péril (The search for Cindy Austin) 1989
75. Alice et l'architecte diabolique (The silent suspect) 1990
76. Alice millionnaire (The mistery of missing millionaires) 1991
77. Alice et les félins (The search for the silver persian) 1993
78. Alice à la tanière des ours (The case of the twin teddy bears) 1993
79. Alice et le mystère du lac Tahoe (Trouble at Lake Tahoe) 1994
80. Alice et le tigre de jade (The mystery of the jade tiger) 1995
81. Alice et les collectionneurs (The riddle in the rare book) 1995
82. Alice et les quatre tableaux (The case of the artful crime) 1996
83. Alice en Arizona (The secret at solaire) 1996
84. Alice et les quatre mariages (The wedding day mistery) 1997
85. Alice et la gazelle verte (The riddle of ruby gazelle) 1997
86. Alice et les bébés pumas (The wild cat crime) 1998
87. Alice et la dame à la lanterne (The ghost of the lantern lady) 1998

3 Autres non classés


La chambre secrète : les enquêtes de Nancy Drive 1985
Le fantôme de Venise : les enquêtes de Nancy Drive 1985
Sortilèges esquimaux : les enquêtes de Nancy Drive 1985 (tiré d'une série dérivée en France)*

209
Noms originaux
En version originale,

 Alice Roy = Nancy Drew ;


 Bess Taylor = Bess Marvin ;
 Marion Webb = Georgia "George" Fayne ;
 Ned Nickerson = Ned Nickerson ;
 Daniel Evans = Dave Evans ;
 Bob Eddelton = Burt Eddelton ;
 James Roy = Carson Drew ;
 Sarah Berny = Hannah Gruen ;
 Cécile Roy = Eloise Drew.
 Commissaire Stevenson = Commissaire McGinnis

210
Alice Roy
Alice Roy est l'héroïne des livres suivants :
(ordre alhabétique)

1. Alice à la réserve des oiseaux (The double jinx mystery) 1973


2. Alice à la tanière des ours (The case of the twin teddy bears) 1993
3. Alice à Paris (The mystery of the 99 steps) 1966
4. Alice à Venise (Mystery of the winged lion) 1982
5. Alice au bal masqué (The due of the velvet mask) 1953
6. Alice au camp des biches (The bungalow mystery) 1930
7. Alice au Canada (The message in the hollow oak) 1935
8. Alice au canyon des brumes (The mystery of misty canyon) 1988
9. Alice au concours hippique (The missing horse) 1971
10. Alice au manoir hanté (The hidden staircase) 1930
11. Alice au ranch (The secret at shadow ranch) 1931
12. Alice aux îles Hawaï (The secret of golden pavilion) 1959
13. Alice chez le grand couturier (The twin dilemma) 1981
14. Alice chez les Incas (The due in the crossword cipher) 1967
15. Alice chez les stars (The case of the rising stars) 1989
16. Alice dans l'île au trésor (The Quest of the Missing Map) 1942
17. Alice détective (The secret of old dock) 1930 1959
18. Alice écuyère (The ringmaster's secret) 1953
19. Alice en Arizona (The secret at solaire) 1996
20. Alice en Ecosse (The due of the whistling bagpipes) 1964
21. Alice en safari (The spider sapphire mystery) 1968
22. Alice et la bague du gourou (The swami's ring) 1981
23. Alice et la dame à la lanterne (The ghost of the lantern lady) 1998
24. Alice et la dame du lac (The secret of mirror bay) 1972
25. Alice et la diligence (The due in the old stage-coach) 1960
26. Alice et la fusée spatiale (Mystery of the moss-covered mansion) 1971
27. Alice et la gazelle verte (The riddle of ruby gazelle) 1997
28. Alice et la malle mystérieuse (Mystery of the brass bound trunk) 1940
29. Alice et la mémoire perdue (The girl who couldn't remember) 1989
30. Alice et la pantoufle d'hermine (The due in the crumbling wall) 1945
31. Alice et la pierre d'onyx (The moonstone castle mystery) 1963
32. Alice et la poupée indienne (The kachina doll mystery) 1981
33. Alice et la rivière souterraine (The secret of the forgotten city) 1975
34. Alice et la soucoupe volante (The flying saucer mystery) 1980
35. Alice et la statue qui parle (The whispering statue) 1937
36. Alice et l'ancre brisée (The broken anchor) 1983
37. Alice et l'architecte diabolique (The silent suspect) 1990
38. Alice et l'avion fantôme (The sky phantom) 1976
39. Alice et le carnet vert (The due in the diary) 1932
40. Alice et le chandelier (The sign of the twisted candle) 1933
41. Alice et le cheval volé (Race against time) 1982
42. Alice et le clavecin (The secret in the Old Attic) 1944
43. Alice et le corsaire (The secret of the wooden lady) 1950
44. Alice et le diadème (The phantom of pine hall) 1965

211
45. Alice et le dragon de feu (The mystery of the fire dragon) 1961
46. Alice et le fantôme (The mystery of the tolling bell) 1946
47. Alice et le fantôme de la crique (The ghost of craven cove) 1989
48. Alice et le flibustier (The haunted show boat) 1957
49. Alice et le mannequin (The mysterious mannequin) 1970
50. Alice et le mauvais présage (The sinister omen) 1982
51. Alice et le médaillon d'or (The due of the broken locket) 1934
52. Alice et le mystère du lac Tahoe (Trouble at Lake Tahoe) 1994
53. Alice et le pickpocket (The due in the jewel box) 1943
54. Alice et le pigeon voyageur (The password to larkspur Lane )1933
55. Alice et le robot (The crooked banister) 1971
56. Alice et le secret de la vieille dentelle (The secret in the old lace) 1980
57. Alice et le secret du parchemin (The strange message in the parchment) 1977
58. Alice et le symbole grec (The greek symbol mystery) 1981
59. Alice et le talisman d'ivoire (The mystery of the ivory charm) 1936
60. Alice et le témoin prisonnier (The captive witness) 1981
61. Alice et le tigre de jade (The mystery of the jade tiger) 1995
62. Alice et le tiroir secret (The witch-tree symbol) 1955
63. Alice et le valet de pique (The joker's revange) 1988
64. Alice et le vase de chine (The due of the leaning chimney) 1949
65. Alice et le violon tzigane (The due in the old album) 1947
66. Alice et le vison (The mystery at the ski jump) 1952
67. Alice et les bébés pumas (The wild cat crime) 1998
68. Alice et les cerveaux en péril (The search for Cindy Austin) 1989
69. Alice et les chats persans (The due of the tapping heels) 1939
70. Alice et les chaussons rouges (The scarlet slipper mystery) 1954
71. Alice et les collectionneurs (The riddle in the rare book) 1995
72. Alice et les contrebandiers (The haunted bridge) 1937
73. Alice et les diamants (The mystery at Lilac inn) 1930
74. Alice et les faux monnayeurs (The secret of red gate farm) 1931
75. Alice et les félins (The search for the silver persian) 1993
76. Alice et les Hardy Boys super-détectives (Nancy Drew and Hardy Boys super sleuths)1980
77. Alice et les magiciens (The triple hoax) 1979
78. Alice et les marionettes (The due of the dancing puppet) 1962
79. Alice et les plumes de paon (The hidden window mystery) 1956
80. Alice et les quatre mariages (The wedding day mistery) 1997
81. Alice et les quatre tableaux (The case of the artful crime) 1996
82. Alice et les trois clefs (The due of the black keys) 1951
83. Alice et l'esprit frappeur (The ghost of blackwood hall) 1948
84. Alice et l'œil électronique (Mystery of the glowing eye) 1974
85. Alice et l'ombre chinoise (The mystery at the moss-covered mansion) 1941
86. Alice millionnaire (The mistery of missing millionaires) 1991
87. Quand Alice rencontre Alice (Nancy's mysterious letter) 1932

3 Autres non classés


La chambre secrète : les enquêtes de Nancy Drive 1985
Le fantôme de Venise : les enquêtes de Nancy Drive 1985
Sortilèges esquimaux : les enquêtes de Nancy Drive 1985 (tiré d'une série dérivée en France)*

212
Noms originaux
En version originale,

 Alice Roy = Nancy Drew ;


 Bess Taylor = Bess Marvin ;
 Marion Webb = Georgia "George" Fayne ;
 Ned Nickerson = Ned Nickerson ;
 Daniel Evans = Dave Evans ;
 Bob Eddelton = Burt Eddelton ;
 James Roy = Carson Drew ;
 Sarah Berny = Hannah Gruen ;
 Cécile Roy = Eloise Drew.
 Commissaire Stevenson = Commissaire McGinnis

213
Alice Roy

IDEAL BIBLIOTHEQUE
(ordre de sortie )

1. 264. Alice et le dragon de feu 1964


2. 282. Alice et les plumes de paon 1965
3. 286. Alice au Canada 1965
4. 291. Alice au bal masqué 1965
5. 296. Alice en Ecosse 1966
6. 306. Alice et les chats persans 1966
7. 314. Alice écuyère 1966
8. 323. Alice et la statue qui parle 1967
9. 327. Alice au camp des biches 1967
10.340. Alice à Paris 1968
11.350. Quand Alice rencontre Alice 1969
12.355. Alice et le corsaire 1969
13.365. Alice et la pierre d'onyx 1970
14.357. Alice et le fantôme 1970
15.375. Alice au ranch 1971
16.Alice et le chandelier 1971
17.Alice aux Iles Hawaï 1972
18.Alice et les diamants 1972
19.Alice détective 1973
20.Alice et le médaillon d’or 1973
21.Alice et les contrebandiers 1973
22.Alice et les chaussons rouges 1975
23.Alice et les trois clefs 1975
24.Alice et le pickpocket 1976
25.Alice et le vison 1976
26.Alice et le flibustier 1977
27.Alice et le mannequin 1977
28.Alice et la pantoufle d’hermine 1978
29.Alice et le carnet vert 1978
30.Alice et le tiroir secret 1979
31.Alice dans l’ile au trésor 1979
32.Alice et le pigeon voyageur 1980
33.Alice et le talisman d'ivoire 1980
34.Alice au manoir hanté 1981

(liste à compléter)

214
Alice Roy

IDEAL BIBLIOTHEQUE
(ordre de sortie )

1. Alice à Paris no 340 1968


2. Alice au bal masqué no 291 1965
3. Alice au camp des biches no 327 1967
4. Alice au Canada no 286 1965
5. Alice au manoir hanté 1981
6. Alice au ranch no 3751971
7. Alice aux Iles Hawaï 1972
8. Alice dans l’ile au trésor 1979
9. Alice détective 1973
10.Alice écuyère no 314 1966
11.Alice en Ecosse no 296 1966
12.Alice et la pantoufle d’hermine 1978
13.Alice et la pierre d'onyx no 365 1970
14.Alice et la statue qui parle no 323 1967
15.Alice et le carnet vert 1978
16.Alice et le chandelier 1971
17.Alice et le corsaire no 355 1969
18.Alice et le dragon de feu no 364 1964
19.Alice et le fantôme no 357 1970
20.Alice et le flibustier 1977
21.Alice et le mannequin 1977
22.Alice et le médaillon d’or 1973
23.Alice et le pickpocket 1976
24.Alice et le pigeon voyageur 1980
25.Alice et le talisman d'ivoire 1980
26.Alice et le tiroir secret 1979
27.Alice et le vison 1976
28.Alice et les chats persans no 306 1966
29.Alice et les chaussons rouges 1975
30.Alice et les contrebandiers 1973
31.Alice et les diamants 1972
32.Alice et les plumes de paon no 282 1965
33.Alice et les trois clefs 1975
34.Quand Alice rencontre Alice no 350 1969

(liste à compléter

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