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Alphonse de Lamartine Les Méditations poétiques, 1820.

Peut-être l'avenir me gardait-il encore Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
C'est un mince recueil de 24 poèmes dont le succès s'explique par Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu Oubliez les heureux.
leur adéquation à leur époque, à l'émergence d'une sensibilité Peut-être, dans la foule, une âme que j'ignore
nouvelle, liée aux bouleversements de l'histoire, aux incertitudes de Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu « Mais je demande en vain quelques moments encore,
l'avenir et à une nouvelle vision de l'individu, perçu comme être Le temps m’échappe et fuit ;
sensible, complexe et comme centre de la représentation. Les La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ; Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
Méditations se présentent comme une sorte de rêverie mélancolique A la vie, au soleil, ce sont là ses adieux : Va dissiper la nuit.
sur le thème de la foi et celui de l'amour. Le poète, qui parle à la Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu'elle expire,
première personne, évoque le souvenir de son amante perdue, qu'il S'exhale comme un son triste et mélodieux. « Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
appelle Elvire, et dans laquelle on s'accorde le plus souvent à Hâtons-nous, jouissons !
reconnaître Julie Charles. Dans L'automne Deux ans se sont écoulés L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
depuis la mort de Julie. Très marqué encore par la mort de son Dans Le Lac, le poète revient sur les rives du Lac du Bourget où il Il coule, et nous passons ! »
amante, le poète évoque cependant l’idée que peut être une autre était venu un an avant la mort de Julie.
femme existe et pourrait lui rendre espoir. Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Le Lac Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
L'automne S’envolent loin de nous de la même vitesse
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Que les jours de malheur ?
Salut, bois couronnés d'un reste de verdure, Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Jeter l’ancre un seul jour ? Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Salut, derniers beaux jours ! le deuil de la nature
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Convient à la douleur et plaît à mes regards.
Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière, Ne nous les rendra plus !
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire ; Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
J'aime à revoir encor, pour la dernière fois, Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Où tu la vis s’asseoir !
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois. Que vous nous ravissez ?
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire, Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
A ses regards voilés je trouve plus d'attraits ; Sur ses pieds adorés. Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais. Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ; Au moins le souvenir !
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Ainsi, prêt à quitter l'horizon de la vie, Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui, Tes flots harmonieux.
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Je me retourne encore, et d'un regard d'envie Qui pendent sur tes eaux.
Je contemple ses biens dont je n'ai pas joui. Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Terre, soleil, vallons, belle et douce nature, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Laissa tomber ces mots :
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau ; Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
L'air est si parfumé ! la lumière est si pure ! De ses molles clartés.
« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Aux regards d'un mourant le soleil est si beau !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lie Des plus beaux de nos jours ! Que les parfums légers de ton air embaumé,
Ce calice mêlé de nectar et de fiel : Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Au fond de cette coupe où je buvais la vie, « Assez de malheureux ici-bas vous implorent, Tout dise : Ils ont aimé !
Peut-être restait-il une goutte de miel ! Coulez, coulez pour eux ;
A l’âge où l’on est libertin, Qui donc es-tu, visiteur solitaire,
Alfred de Musset La nuit de décembre. Pour boire un toast en un festin, Hôte assidu de mes douleurs ? Melancholia (extrait)
Un jour je soulevai mon verre. Qu’as-tu donc fait pour me suivre sur terre ?
LE POÈTE En face de moi vint s’asseoir Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère, Où vont tous ces enfants dont [pas un seul] ne rit ?
Du temps que j’étais écolier, Un convive vêtu de noir, Qui n’apparais qu’au jour des pleurs? Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Je restais un soir à veiller Qui me ressemblait comme un frère. Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Dans notre salle solitaire. Il secouait sous son manteau LA VISION Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Devant ma table vint s’asseoir Un haillon de pourpre en lambeau, - Ami, notre père est le tien. Ils vont, [de l'aube au soir, faire éternellement]
Un pauvre enfant vêtu de noir, Sur sa tête un myrte stérile. Je ne suis ni l’ange gardien, Dans la même prison le même mouvement.
Qui me ressemblait comme un frère. Son bras maigre cherchait le mien, Ni le mauvais destin des hommes. Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Son visage était triste et beau Et mon verre, en touchant le sien, Ceux que j’aime, je ne sais pas Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
A la lueur de mon flambeau, Se brisa dans ma main débile. De quel côté s’en vont leurs pas [Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,]
Dans mon livre ouvert il vint lire. Sur ce peu de fange où nous sommes. Ils travaillent. [Tout est d'airain, tout est de fer.]
II pencha son front sur ma main, Un an après, il était nuit; Je ne suis ni dieu ni démon, [Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.]
Et resta jusqu’au lendemain, J’étais à genoux près du lit Et tu m’as nommé par mon nom Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Pensif, avec un doux sourire. Où venait de mourir mon père. Quand tu m’as appelé ton frère; Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Au chevet du lit vint s’asseoir Où tu vas, j’y serai toujours, Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Comme j’allais avoir quinze ans, Un orphelin vêtu de noir, Jusques au dernier de tes jours, Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
Je marchais un jour, à pas lents, Qui me ressemblait comme un frère. Où j’irai m’asseoir sur ta pierre. Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
Dans un bois, sur une bruyère. Ses yeux étaient noyés de pleurs; Le ciel m’a confié ton cœur. O servitude infâme imposée à l'enfant !
Au pied d’un arbre vint s’asseoir, Comme les anges de douleurs, Quand tu seras dans la douleur, Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Un jeune homme vêtu de noir, Il était couronné d’épine; Viens à moi sans inquiétude. Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
Qui me ressemblait comme un frère. Son luth à terre était gisant, Je te suivrai sur le chemin; La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
Je lui demandai mon chemin; Sa pourpre de couleur de sang, Mais je ne puis toucher ta main,
Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -
Il tenait un luth d’une main, Et son glaive dans sa poitrine. Ami, je suis la Solitude.
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
De l’autre un bouquet d’églantine. Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Il me fit un salut d’ami, Je m’en suis si bien souvenu, Qui produit la richesse en créant la misère,
Et, se détournant à demi, Que je l’ai toujours reconnu Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Me montra du doigt la colline. A tous les instants de ma vie. Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? »
C’est une étrange vision, Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
A l’âge où l’on croit à l’amour, Et cependant, ange ou démon, Une âme à la machine et la retire à l'homme !
J’étais seul dans ma chambre un jour, J’ai vu partout cette ombre amie. Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Pleurant ma première misère. ………. Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
Au coin de mon feu vint s’asseoir Partout où j’ai voulu dormir, Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
Un étranger vêtu de noir, Partout où j’ai voulu mourir, O Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
Qui me ressemblait comme un frère. Partout où j’ai touché la terre,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Il était morne et soucieux; Sur ma route est venu s’asseoir
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !
D’une main il montrait les cieux, Un malheureux vêtu de noir,
Et de l’autre il tenait un glaive. Qui me ressemblait comme un frère.
Victor Hugo, Les Contemplations, Livre III
De ma peine il semblait souffrir, Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,
Mais il ne poussa qu’un soupir, Pèlerin que rien n’a lassé ?
Et s’évanouit comme un rêve. Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse
Assis dans l’ombre où j’ai passé.
Le registre lyrique est particulièrement présent dans Le lac de Lamartine. s’asseoir ! » (v.8), « au moins le souvenir ! » (v. 52). De la même manière, on
Le poète exprime tout d’abord avec force ses émotions et montre toute la peut relever plusieurs phrases interrogatives (« passés pour jamais ? » (v.42)
douleur qu’il éprouve face à la mort d’Elvire, la femme aimée. De nombreuses « ne nous les rendra plus ?» (v.44) ). Ces exclamations et ces interrogations
phrases exclamatives sont, en effet, présentes tout au long du poème témoignent de l’intensité de son désarroi. Les interjections « Hé quoi ! » (v.42)
notamment dans l’hémistiche qui clôt chaque quatrain : « où tu la vis et « quoi » (v.43) renforcent encore cette impression. Les figures de style
s’asseoir ! » (v.8), « au moins le souvenir ! » (v. 52). De la même manière, on montrent également la vivacité des émotions ressenties. Les hyperboles comme
peut relever plusieurs phrases interrogatives (« passés pour jamais ? » (v.42) « des plus beaux de nos jours » (v.24) ou les parallélismes tels « ce temps qui
« ne nous les rendra plus ?» (v.44) ). Ces exclamations et ces interrogations les donna, ce temps qui les efface » (v.43) insistent sur l’action du temps qui est
témoignent de l’intensité de son désarroi. Les interjections « Hé quoi ! » (v.42) passé et lui a enlevé le plaisir d’être avec la femme aimée.
et « quoi » (v.43) renforcent encore cette impression. Les figures de style Le lyrisme s’inscrit ensuite dans la volonté du poète d’établir un dialogue
montrent également la vivacité des émotions ressenties. Les hyperboles comme intime avec le lac à qui il fait partager son désespoir. Dès les premières
« des plus beaux de nos jours » (v.24) ou les parallélismes tels « ce temps qui strophes, il s’adresse à lui par une apostrophe « Ô lac ! » (v.5) qu’il renouvelle
les donna, ce temps qui les efface » (v.43) insistent sur l’action du temps qui est ensuite au vers 52 allant d’ailleurs jusqu’à interpeler également les « rochers
passé et lui a enlevé le plaisir d’être avec la femme aimée. muets ! grottes ! forêt obscure ! ». Le lac devient son confident, son ami, un
Le lyrisme s’inscrit ensuite dans la volonté du poète d’établir un dialogue refuge contre la mélancolie. On retrouve ici un thème romantique par
intime avec le lac à qui il fait partager son désespoir. Dès les premières excellence. Le lac est d’autant plus important pour le poète que le temps qu’il a
strophes, il s’adresse à lui par une apostrophe « Ô lac ! » (v.5) qu’il renouvelle supplié n’a pas répondu à son attendu. Tout comme le lac, le temps est lui aussi
ensuite au vers 52 allant d’ailleurs jusqu’à interpeler également les « rochers personnifié, il est « jaloux » (v.37) notamment. Le poète et Elvire l’ont supplié de
muets ! grottes ! forêt obscure ! ». Le lac devient son confident, son ami, un s’arrêter pour les laisser profiter de leur bonheur mais cela leur a été refusé.
refuge contre la mélancolie. On retrouve ici un thème romantique par
excellence. Le lac est d’autant plus important pour le poète que le temps qu’il a
supplié n’a pas répondu à son attendu. Tout comme le lac, le temps est lui aussi
personnifié, il est « jaloux » (v.37) notamment. Le poète et Elvire l’ont supplié de
s’arrêter pour les laisser profiter de leur bonheur mais cela leur a été refusé.

Le registre lyrique est particulièrement présent dans Le lac de Lamartine.


Le poète exprime tout d’abord avec force ses émotions et montre toute la
douleur qu’il éprouve face à la mort d’Elvire, la femme aimée. De nombreuses
phrases exclamatives sont, en effet, présentes tout au long du poème
notamment dans l’hémistiche qui clôt chaque quatrain : « où tu la vis

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