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Marthe Robin

Journal
(1929-1932)

Que chacun de mes jours


Soit un pas en avant vers la Lumière
Tout pour l’amour de Dieu
pour l’honneur de la sainte Eglise
et le salut des âmes

Gloire à Dieu... Joie au prochain... Sacrifice pour moi.

Aimer Jésus, aimer les âmes pour leur faire aimer Jésus.

Ma vie se consume sans fin, dans les douleurs, les épreuves, les déchirements de toutes
sortes, dans l’oraison, l’abandon d’amour.
Ma vie est tout entière à Dieu pour les âmes ! Tout entière à Jésus enfant, à Jésus
agonisant et crucifié, à Jésus-Hostie, pour l’amour des âmes... tout entière aux âmes
pour l’amour de Jésus.

Je brûle du désir immense de donner à tous, de communiquer à tous les flammes


ardentes de mon amour pour Jésus, et pour Jésus crucifié, et de la charité infinie qu’il
répand en mon âme en faveur de chacun et de tous.

Les seize diamants pour atteindre la plus haute perfection

Amour de Dieu – amour du prochain – chasteté – pauvreté – pureté – obéissance –


patience – humilité – renoncement – douceur – assistance aux offices – fidélité à
l’oraison – mortification intérieure – confiance – silence – paix.
______________

Conseils pour avancer dans la voie de la perfection

1. Plus on foule aux pieds, plus on se dépouille des vaines jouissances du monde et
de tout ce qui vient de lui, plus on pénètre les choses divines et plus on est à même
de comprendre les hautes vérités et d’amasser ainsi de grands trésors spirituels.

2. Mourir à tout fait trouver la vie en Dieu ! N’enchaînons ni notre cœur ni nos
pensées aux créatures, si nous voulons conserver souverainement pure la face du divin
Rédempteur dans notre âme. C’est au fur et à mesure que nous nous détachons du
créé que nous jouissons des lumières divines, car Dieu ne peut être comparé en rien
aux créatures. Il est bien à plaindre, celui à qui Dieu ne suffit pas.

3. Le mal est un poison perfide, fuyons-le, écartons-nous de lui comme d’un gouffre
affreux. Avec un saint courage, pratiquons le bien de tout notre cœur, de toutes nos
forces, allons toujours au plus parfait, et la confiance, la paix rayonnera dans nos âmes.
4. Le plus grand honneur que nous puissions rendre à Dieu est de le servir dans toute la
perfection de l’Evangile : toute pratique qui s’en éloigne n’est d’aucun mérite pour l’âme
et d’aucune récompense.

5. Souvenons-nous bien que les biens et les maux n’arrivent qu’avec la permission de
Dieu, et ainsi nous n’aurons ni orgueil ni découragement dans le bonheur comme dans
l’adversité. Acceptons tout de la main de Celui qui est la toute Bonté. Puisque nous
recevons les biens de la main du Bon Dieu, pourquoi ne recevrions-nous pas les maux,
permis pour notre bien, qui nous viennent de lui ?

6. Qu’elle est chérie du Cœur de Jésus, l’âme humble et pure qui s’immole, qui s’abîme
dans son propre néant et qui s’abandonne sans réserve dans la confiance et l’amour du
Tout. Pourquoi vouloir se gouverner soi-même quand on a donné sa volonté à Dieu ?

7. Pour être heureux, il faut remettre à Jésus la clef de sa volonté, pour aller à lui
entièrement libre et bien résolu à tout quitter pour le suivre ; c’est alors que, nous
prenant par la main, il transformera nos désirs en effets. Après avoir embrassé la
Croix, si nous ne nous sentons pas la force de laisser le divin Rédempteur la mettre
sur nos épaules, comme les filles de Jérusalem mêlons au moins nos larmes à ses
douleurs ; à l’exemple de sainte Véronique, réparons par nos prières et par nos
sacrifices les outrages, les mépris, les affronts faits à son amour.

8. Qui se relâche dans les exercices spirituels et trouve gênant le joug du Seigneur est,
hélas, bien près de la chute. Pénétrons-nous bien de cette vérité, et qu’elle nous engage
à nous tenir sur nos gardes.

9. N’oublions pas que nous n’avons été faits chrétiens que pour devenir saints : c’est
pourquoi nous devons travailler sans trêve, sans relâchement à nous perfectionner dans
le service et l’amour de Dieu.

10. En toutes choses, dans toutes nos œuvres, n’ayons que notre sanctification et la
gloire de Dieu en vue ; sans cela nous ne recueillerons ni profit, ni avancement, ni
mérite. Quelle perte plus irréparable, quel aveuglement plus grand, quelle ruine plus
navrante que montrer de l’attachement pour ce qui n’est que poussière, que vaine
fumée !

11. Travaillons sans relâche, sans arrêt, à vaincre notre nature, et nous avancerons
plus vite dans la belle voie de Dieu, que par le secret contentement de jeûner au pain
et à l’eau.

12. N’abandonnons jamais le pieux exercice de l’oraison, quand même nous n’y
trouverions que sécheresses et souffrances, quand même notre esprit y serait en proie
à de terribles et pénibles distractions. Que ceci au contraire nous engage à persévérer,
car très souvent Dieu veut éprouver jusqu’où nous avons embrassé la Croix.
N’oublions pas que nous ne devons en rien rechercher notre satisfaction, mais plaire à
Dieu et nous perfectionner. L’âme doit avoir à cœur de sortir bien humble de l’oraison ;
c’est alors que le démon, comprenant qu’il ne gagne rien, ne renouvellera que très
rarement ses artifices. L’humilité appelle la confiance. Plus l’humilité descend, plus la
confiance monte, plus l’âme s’élève à l’amour.

13. Trouver du dégoût dans l’oraison et la négliger, c’est armer contre nous l’Esprit
infernal et l’armer des armes mêmes avec lesquelles nous devrions nous défendre de
lui. Pour l’oraison, le Seigneur veut des âmes bien dociles et bien fidèles et bien souples,
ne se confiant nullement, aucunement en elles-mêmes. Veillons et prions pour ne pas
passer de la sécheresse à la tiédeur.

14. N’aspirons ni aux révélations, ni aux communications surnaturelles, mais que


notre âme ne soit éprise que de la véritable perfection, en dehors de toute consolation.
Servons-nous uniquement, aveuglément, de notre vrai guide – la foi – pour voler à
l’union, à l’amour.

15. La souffrance est la voie la plus laborieuse, mais elle est la plus sûre, la plus
méritante aussi. C’est la voie du Seigneur. Il nous a lui-même montré ce chemin
comme étant celui de la plus haute perfection quand il a dit : « Je frapperai ceux que
j’aime ; tous mes amis auront part à mes souffrances et partageront ma Croix ».

16. Si les âmes connaissaient le prix de la souffrance et de l’humilité pour acquérir des
vertus et travailler au salut des âmes, elles ne chercheraient ni ne voudraient avoir des
consolations en rien. Les souffrances de la vie ne sont que de peu de durée, les trésors
qu’elles nous font amasser sont pour l’éternité.

17. Aucune occupation, aucun prétexte ne doit nous faire négliger l’examen de
conscience ; pour chaque faute nous devons faire acte de réparation. « Cette résolution
a l’avantage de raffermir notre volonté de ne plus pécher. »

18. Chaque fois que nous nous refusons une satisfaction trop naturelle, le Seigneur,
qui est toute bonté, nous le rend au centuple dès cette vie même, tant au spirituel
qu’au temporel. Si au contraire nous nous l’agréons et si nous cédons, c’est au centuple
que nous éprouvons l’amertume et le remords.

19. Nous nous rendons indignes de l’amour de Dieu toutes les fois que nous laissons
aller notre cœur à la colère, toutes les fois que nous fermons la porte à la charité et au
pardon.

20. Ne cherchons pas à savoir ni beaucoup, ni peu, ni rien de ce qu’on pense et dit de
nous ; pensons à plaire à Dieu et à l’aimer par-dessus toutes choses. Demandons-lui
que sa sainte volonté soit faite, mais jamais la nôtre, donnons-nous à lui, c’est là notre
devoir.

21. L’entière mortification des sens, le détachement absolu du créé est indispensable
à l’âme qui veut atteindre la divine union. La doctrine de Jésus Christ nous enseigne
le détachement de toute chose afin d’être toujours libres à recevoir le Saint-Esprit
dans nos âmes. Le créé tourmente et abaisse. L’Esprit de Dieu purifie et sanctifie.

22. Notre perfection n’est réellement possible qu’en raison de nos sacrifices ;
l’oraison, le silence, la patience, le renoncement, la mortification intérieure et
extérieure sont les grands actes par lesquels, avec la confiance en Notre Seigneur Jésus
Christ et la divine protection de la Sainte Vierge, nous pouvons arriver à notre fin
dernière : l’Amour divin.
  
23. Ne considérons jamais les afflictions et la pauvreté comme des châtiments, mais
au contraire accueillons-les comme un trésor de grande valeur, puisque c’est par elles
que nous devenons, pour ainsi dire, d’autres Jésus ! Quoi de plus vrai et de plus
enthousiasmant !

24. Aimons Dieu ! Aimons aussi notre prochain quel qu’il soit ; c’est le
commandement formel imposé à tous par Jésus Notre Seigneur. Et aimer de cette
façon, c’est aimer en Dieu, donc en toute liberté d’esprit et de cœur. S’il arrive même
qu’il se produise un certain attachement, il sera tout divin, parce qu’il n’aura qu’un
idéal, qu’un but : Jésus. L’amour du prochain fait grandir en nous l’amour de Dieu, et
à mesure que l’âme s’avance en Dieu davantage, elle aime intérieurement le prochain.
Cet amour-là est un amour du ciel.

25. Dieu nous place au pied de la sainte montagne de l’amour ! A nous d’en gravir les
hauts sommets sur les pas du doux Jésus et de monter avec lui au Calvaire où l’âme
transfigurée, victorieuse de la chair et des sens, est affermie dans l’amour du Dieu
vivant.

26. Ne rechercher en rien ce que la vie a de meilleur, mais toujours ce qu’elle a de plus
parfait. N’avoir qu’une volonté par amour du Christ Rédempteur : celle d’entrer
toujours plus avant dans le dépouillement, le dénuement et la pauvreté de tout ce qui
n’est pas Dieu. C’est en accomplissant toutes ses actions avec amour, avec grande
humilité de cœur, qu’on parvient très vite à la pleine jouissance des joies divines. Que
ne fait pas le divin Maître dans une âme confiante et parfaitement abandonnée à sa
merveilleuse et souveraine volonté !

27. Il est à conclure que toute imperfection, même la moindre, obscurcit la pureté de
l’âme et retarde, si elle n’empêche, sa parfaite union avec Dieu.

28. Ah ! qu’ils seront beaux, qu’ils seront merveilleux, qu’ils seront ineffables, les trésors
d’amour dont nous jouirons éternellement dans le ciel ! Jésus nous les a fait seulement
pressentir ; mais la réalité dépassera de beaucoup nos prévisions bornées.
Gloire à Dieu au plus haut des cieux !
Le beau miracle, la grande merveille s’est accomplie : « Le ciel cette nuit a visité la
terre ».
Noël ! pour moi c’est la fête des fêtes, celle où le ciel s’unit si magnifiquement à la
terre et où l’Enfant-Dieu continue à se faire homme, à naître en chacun de nous, si
nous le voulons... si nous l’appelons.
Réaliser ce beau miracle d’amour, c’est connaître la vérité, c’est la vouloir et vivre
d’elle.
En cette nuit de Noël, en cette nuit d’amour, je dépose sur le berceau de l’Enfant-
Dieu, de Jésus, l’Amour infini mes vœux ardents, mes souhaits nombreux, affectueux,
toujours les mêmes pour tous. Vœux et souhaits pour l’âme d’abord qui, avide de
vérité, de beauté, d’infini, ne peut être heureuse qu’en cherchant, qu’en connaissant.
« Chercher Dieu. » Cela est certes plus important, plus sérieux, plus grave que tout
succès, toute richesse, toute gloire ; et pour le trouver, faudrait-il mourir que je dirais
encore : cherchons Dieu, cherchons-le quand même. Mais il ne nous demande en
général pas tant de mérites, et la possession de ce trésor divin nous est au contraire
un grand secours, une grande force morale et même matérielle, tellement il met de
beautés, de clartés, de joies dans notre vie. Cela réalisé, c’est la paix, la paix véritable,
la paix profonde dans l’âme, quand elle a trouvé Dieu, quand elle répond à l’appel de
la grâce. Que ce Dieu si grand devenu si faible, mais toujours aussi puissant, accueille
ma prière et accorde à toutes les âmes de bonne volonté la pleine joie de le connaître,
de l’aimer et de le servir. Avec cela on a tout, ou du moins on se passe facilement du
reste.

Gloire à Dieu ! Puis-je chanter quelque chose de plus beau ? Que Dieu soit connu,
aimé, glorifié par tous, que son règne se propage dans les nations chrétiennes et dans
les nations païennes, que sa sainte volonté s’accomplisse parfaitement sur la terre et
dans le ciel... « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Paix aux hommes
sur la terre. Paix aux âmes du purgatoire, ô mon Jésus, donnez-leur le repos éternel et
que la lumière qui brille à jamais luise enfin sur elles... qu’elles reposent en paix. Paix
à la sainte Eglise et à son chef suprême, notre bien aimé Saint-Père ! Que le Seigneur
lui donne la sainteté, qu’il le conserve et le garde dans son amour. Paix à mes chers et
bons parents, paix à mes bienfaiteurs, daignez leur accorder à tous la vie éternelle en
récompense de tous les biens qu’ils me font par amour pour vous. Paix à mes ennemis,
aimez-les, ô Jésus, du même amour dont vous m’aimez. Paix aussi à mon âme, ô mon
bien-aimé, comblez-moi de l’abondance de vos grâces, satisfaites en moi vos désirs et
les miens. Vous aimer beaucoup, vous aimer plus que tout, me fondre en amour, c’est
là mon rêve ; daignerez-vous le réaliser pleinement, ô mon Seigneur et mon Dieu ?

^ 25 décembre 1929 (mercredi)

Ô amour ! ô mystère ! inconcevable, merveilleux mystère : je vis en Dieu ; ce n’est plus


moi qui vis, mais c’est Jésus, mon bien-aimé Jésus qui vit en moi. Je ne comprends
pas pleinement, mais je connais cette joie, cet incomparable mystère !... A lui en soit
toute la gloire !...
^ 26 décembre 1929 (jeudi)

Je voudrais que toutes les âmes sachent, qu’elles sentent qu’en cette matinée de fin
d’année mon cœur demeure fixé sur elles pieusement et avec tendresse.
C’est à Dieu d’abord que je rends grâce, que je demande pitié, pardon, force, courage
pour moi, pour tous. Ce tendre et bon Père connaît mes pensées, mes désirs, mes
vœux : pour moi, pour chacun et pour tous.
Qu’il soit content, cela me suffit en tout !
Mon âme est tout embaumée des parfums de Marie ! Doux parfums de violettes,
suaves parfums de lys.
Je me sens de plus en plus attirée par la voie si humble, si parfaite de la Sainte Vierge...
Marie Vierge très pure, Reine des martyrs, m’entraîne à sa suite. Il me semble
comprendre que Jésus le veut ainsi.
Je me mets donc sous la garde de Jésus, complètement à l’école de la Sainte Vierge,
pour pénétrer plus avant, pour mieux comprendre ces grands mystères de foi,
d'espérance et de charité.
Ô Vierge fidèle et si pure, en tout et partout mon soutien, mon refuge, mon si pur et
si parfait modèle, pénétrez-moi du respect, de l’amour, de l’abandon filial à toutes les
volontés du Seigneur, volontés souvent mystérieuses, quelquefois écrasantes, mais
toujours miséricordieuses, toujours adorables, toujours toutes pleines d’amour.
Apprenez-moi, ô ma Mère, à fuir tout ce qui pourrait en amoindrir, en diminuer la
gravité, la sainteté, la grandeur et la beauté.
Vierge pleine de grâce et de sainteté ! ô blanc Lys d’amour ! vous que le péché n’a
jamais effleurée et qui êtes cependant si tendrement miséricordieuse, si
maternellement indulgente à nos coupables faiblesses, permettez-moi d’adorer dans
vos bras votre bel et divin Enfant, notre ami si cher, notre doux petit Frère ;
permettez-moi de déposer mon baiser plein d’amour sur ses pieds adorables, sur ses
petites mains venues pour bénir, pour absoudre, pour guérir ; sur son front où je vois
rayonner la divinité ; sur son Cœur d’amour, son Cœur dans lequel, je le sais, palpite
mon cœur et celui de tous les humains. Apprenez-moi à mieux pénétrer, à mieux
comprendre les merveilleux mystères, les grandes leçons de la Crèche et du Calvaire...
et demandez pour moi, bonne Mère, à Jésus notre Sauveur, notre divin Rédempteur,
de s’emparer de mon cœur, de s’emparer de tout mon être et de ne plus jamais rien
me rendre.

Ô Jésus, je vous aime ! Ô Jésus je viens, je vais à vous, je m’élance vers vous par la foi...
l’espérance... et l’amour ! Venez en moi et serrez-moi plus fort chaque jour dans vos
étreintes amoureuses.

Que mon année soit à Dieu... et à Dieu seul !...


Vierge du bon conseil ! Vierge du bon secours ! Vierge notre espérance ! Vierge
médiatrice de toutes grâces, priez pour nous, bonne et charitable Mère, afin que nous
nous rendions dignes des promesses admirables de Notre Seigneur Jésus Christ.
^ 31 décembre 1929 (mardi)

Servir : Dieu, puis les âmes.

Charité
Il est un grand amour, et c’est la charité,
Qui jaillit, ô mon Dieu, de votre Cœur sacré.
C’est la vraie charité... la charité de l’âme
Dédaigneuse du bruit, des louanges, du blâme.
Sans savoir si mes dons seront pour des ingrats
Je veux ouvrir mes mains, ouvrir bien grand mes bras.
Aimer qui me chérit, et chérir ce qui m’aime,
Serait vraiment donner que bien peu de moi-même,
Et si fort que mon cœur puisse en être enflammé
Je veux aimer l’Amour... semer la charité.
Aimer, n’être éprise que de bonté, de douceur, de justice,
Etre ardente et aimante, dans le pur sacrifice.
Oui, l’être pour tous, l’être de tout mon cœur
Avec la volonté d’apaiser, de confondre l’erreur,
Sans séparer jamais le feu avec la flamme,
Je dois, en m’oubliant, faire aimer Dieu aux âmes,
En me donnant pour tous sans cesse et sans compter.
Donner, toujours donner sans vouloir récolter.
^ 31 décembre – 1er janvier 1930 (mardi-mercredi)

Ô Père tendre et bon ! Ô Dieu unique et parfait ! Que ferez-vous de moi cette
année ?... Où me mènera votre amour ?... Quel délai m’imposerez-vous ?... Que me
demanderez-vous ?... Quels imprévus demanderez-vous encore à votre pauvre petite
servante, à votre pauvre petite victime ?... Je l’ignore... et ne cherche pas à savoir.
Fiat, ô mon Jésus, mon Dieu, fiat et toujours fiat, dans l’amour et le renoncement à
tout.
Ô Seigneur, de moi, de tous et par tous, soyez glorifié et béni, maintenant et toujours.
Amen.

Magnificat anima mea dominum !...

Seigneur Jésus ! ô mon Maître adoré ! en vous seul je veux vivre. C’est par vous, avec
vous, en vous que je veux prier, aimer, louer, bénir et glorifier le Père.
Comment pourrais-je assez baiser la main chérie qui me frappe, comment pourrais-je
assez inonder de larmes d’amour la main bien-aimée qui m’envoie tant de souffrances,
qui me fait si longuement souffrir ?

Mon divin Jésus, que votre amour et votre grâce soient toujours avec moi.
^ 2 janvier 1930 (jeudi)

Ô Vierge, ma tendre Mère, pour Jésus qui doit venir, rendez mon cœur humble
comme une violette et blanc comme un lys très pur. Pour lui, pour vous, ô ma Mère,
mettez du blanc, de l’humilité partout, dans tout mon être.
Oui, pour Jésus je veux mon cœur, je me veux bien humble et bien pure !... C’est son
divin désir.

Jésus nous accorde de bien douces joies sur la terre, il nous y fait de bien grandes
faveurs, il nous comble de grâces sans nombre ; mais rien n’égale, rien ne remplace la
douce, la pure joie de souffrir pour son amour.
Les félicités, les contentements de la terre n’ont qu’un temps ; seule la joie d’avoir
donné, de s’être oubliée demeure.

Oh ! c’est vrai, j’ai l’esprit et le cœur pleins de lumière et de vérité !


Je devrais ouvrir toute grande mon âme sur tant de pauvres humains qui ignorent tout
de Dieu, de la vraie vie. Mais je reconnais trop grande mon incapacité physique et
morale, je vois trop mes insuffisances.
Ô mon Jésus, comblez tous mes vides... arrachez-moi de moi-même et pour toujours,
et comblez-moi de vous, comblez-moi de l’abondance de tous vos biens.
Mon doux Jésus, donnez-moi tout ce que vous voulez que je vous donne... tout ce
que vous voulez que je leur donne.
Que, vous aimant, faites aussi que je vous fasse aimer !

Je porte en moi la grâce, la vie même de Dieu ! Je veux tout faire pour augmenter sa
gloire, pour agrandir son règne.
Seigneur, je suis votre tout petit instrument, je suis là pour faire votre volonté, pour
réaliser tous vos désirs, pour vous donner tout mon amour... et pour chanter vos
louanges.

Je ne recherche ni ne fuis les croix nouvelles ! Les rechercher serait peut-être orgueil
de ma part, les fuir serait, bien sûr, lâcheté.
Je veux bien tout ce que le Bon Dieu me donne, tout ce qu’il veut que je souffre pour
son amour. Et lorsque dans ma nature jamais assez crucifiée je sens venir un
frémissement d’épouvante, je me blottis bien vite dans les bras si tendrement maternels
de la Sainte Vierge, et là, sur son Cœur, je fais bien doucement un acte d’amour et
d’abandon aux trois divines Personnes de la Sainte Trinité.
Je ne demande rien : ni vivre, ni mourir, ni guérir ; et si je pouvais, s’il m’était permis
de choisir, je crois que je ne choisirais rien. Car ce que j’aime, c’est ce que Dieu fait
en moi et pour moi, c’est ce qu’il me demande pour lui en faveur des âmes.
Mon Dieu ! vous me comblez de joie, vous m’inondez d’amour par tout ce que vous
faites.

Mon Dieu, je suis vôtre pour vous donner toutes les consolations, pour réparer toutes
mes fautes... pour chanter éternellement vos miséricordes.

« La grâce de mourir sans peine vaut bien la peine de vivre sans joie »... de souffrir
sans douceurs.
Une vie longuement douloureuse est un bienfait, parce qu’elle nous permet de donner
beaucoup, beaucoup à Jésus.
Les jours de sombres, de pénibles souffrances sont des jours de grâces, des droits à la
béatitude.
Dieu est là toujours, c’est lui qui permet tout ! Et quand même il semble se retirer et tout
nous refuser, c’est toujours qu’il nous aime.
Quand les douleurs sont atrocement douloureuses, je pense que le Bon Dieu, qui est
si bon, me donne de souffrir en proportion de ce que je l’aime et de ce qu’il m’aime.
C’est pourquoi je suis toujours souriante et j’ai toujours tant de paix !
Je vis pour Jésus, unie à Jésus ! Ce que je lui demande, c’est de mourir dans son amour.
J’étonne les gens, en leur disant que je vis pour mourir, que la mort est la grande idée,
le sens de ma vie.
La mort, c’est la grâce des grâces et le couronnement de notre vie chrétienne. Elle
n’est pas une fin comme, hélas, encore trop le pensent, mais le commencement d’une
belle naissance.
Elle ne marque pas l’heure de la dissolution d’une créature, mais son véritable
développement, son plein épanouissement dans l’amour. Elle complète notre
possession de la vie divine, en supprimant les obstacles qui, ici-bas, nous empêchent
d’en jouir à notre aise.
Elle nous permet enfin de vaquer librement à l’éternel Amour, d’avoir conscience qu’il
se donne à nous et de demeurer à jamais en lui.
« Pour moi, le Christ Jésus est ma vie. » Mourir me sera donc tout avantage, puisque
le grand effet de la mort sera de dissiper le voile d’ombre qui me cache une si adorable
merveille.
« Tout passe », il n’y a que Dieu et l’âme qui soient immortels. Pensons-y
sérieusement. Mettons dans notre vie la pensée, le souci, l’inquiétude des choses
éternelles.
Quand je pense à la mort prochaine, je me dis : tant mieux, bientôt j’irai voir le Bon
Dieu ! Néanmoins j’ai comme le pressentiment que Jésus prépare encore des croix
plus grandes, plus lourdes, plus sombres, des épreuves nouvelles, à sa petite victime.
Qu’elles viennent ! du plus profond de mon âme je les bénis.
Que mon âme vive pour Dieu seul... le salut est là !
^ 3 janvier 1930 (vendredi)

Mon âme s’attache à Dieu plus passionnément que jamais. Ô mon Dieu, c’est à la vie
et à la mort. Ne devrais-je plus jamais sentir votre si douce présence ici-bas, quand
même je ne devrais plus jamais sentir que je vous aime : je le sais, je le veux, je le fais !...
C’est mon plus grand bonheur, c’est toute ma joie. Rien n’est plus doux au Cœur de
Jésus que l’âme qui, en toute confiance, s’abandonne. L’inquiétude déplaît toujours
un peu à son amour.

Donner Dieu en tout et à tous, le donner constamment, le donner autant de fois et


en autant de manières qu’il le voudra. Par la prière, par l’exemple, par la parole, par la
bonté, la charité, le pardon... et surtout par l’amour et par le rayonnement d’une vie toute
à Dieu. Dans le renoncement et l’oubli parfait de moi-même.

Tout mon être accepte la souffrance, la presque entière incapacité physique, plus
généreusement, plus amoureusement toujours ; et dans un bien plus grand abandon,
plus de détachement, plus de renoncement à tout.
Néanmoins, combien la pauvre nature a de peine quelquefois à constater son entière
impuissance en une infinité de choses qui font comme le canevas de la vie.
Mais on demeure quand même très calme, on sourit avec joie et avec amour, malgré
les douleurs qui étouffent, malgré les déchirements qui torturent et les souffrances
lancinantes, malgré les désolantes épreuves et l’amer dégoût, quand on aime Jésus et
qu’on l’aime d’amour pur.
^ 4 janvier 1930 (samedi)

Etre toujours joyeux est une excellente pénitence.


Père de Ravignan

Ô bon et très doux Jésus, purifiez entièrement mon cœur, pacifiez mon âme, faites-en
votre petit ciel, votre jardin d’agrément ! Ô Jésus, je vous aime. Qu’il n’y ait plus, plus
rien en moi qui n’ait Dieu pour principe et pour terme, soit dans l’ordre de l’activité,
soit dans l’ordre des dispositions ! Seigneur, je vous remets et je vous soumets toutes
choses... Voyez... et laissez agir votre Cœur !
^ 5 janvier 1930 (dimanche)

Qu’il n’y ait rien, plus rien en moi qui ne soit pas à Jésus et pour Jésus seul, et par lui ne
monte jusqu’au trône suprême du Père pour redescendre en bénédictions sur moi, sur
ma chère famille, sur tous ceux que j’aime et que je dois aimer ; sur nos paroisses, notre
diocèse, notre France infidèle ; sur la sainte Eglise, sur son chef souverain, notre Saint-
Père le pape, que j’aime non pas de tout mon cœur (ce ne serait pas assez), mais avec
les Cœurs si aimants de mon Jésus et de la Sainte Vierge ma Mère... et pour s’étendre
sur toutes les âmes, sur toute nation, par toute la terre.
Seigneur Jésus, régnez sur nous et sauvez-nous !
^ 5 janvier 1930 (dimanche)

M’efforcer de vivre irréprochable, pour vivre sans reproche au milieu d’un monde si
inconsciemment méchant, à une époque si malheureusement corrompue ; c’est-à-dire,
en véritable enfant de Dieu, tendre toujours au bien, au plus parfait, par la foi,
l’espérance et la charité, selon les belles vérités divinement révélées.
Ô Jésus, mon Maître adoré ! j’accepte et je vous offre généreusement le prolongement
de mes jours, pour souffrir tout ce qui se peut souffrir – dans mon corps, dans mon
cœur, dans mon âme – vous suppliant de ne jamais permettre que je vive autrement
que dans votre adorable volonté, ni pour autre chose que pour votre amour, pour
l’honneur de votre nom et pour le triomphe de l’Eglise.
Avec votre grâce, je saurai supporter courageusement la grande épreuve de l’exil. Mais
faites que se lève bientôt l’aurore de ma délivrance.
Fiat voluntas tua ! Je l’ai dit : votre grâce, ô mon Dieu, me suffit de tout.

^ 6 janvier 1930 (lundi)

Tout pour l’amour de Dieu !...

Seigneur, je suis prête à recevoir de votre main une croix plus écrasante, plus
sanglante, de plus déchirantes souffrances si là est votre divin désir.
Je veux racheter les âmes ni avec de l’or, ni avec de l’argent, mais avec la menue
monnaie de mes souffrances, unie à l’inépuisable trésor des souffrances du
Rédempteur et de sa très Sainte Mère, par le puissant moyen de la Croix mis à ma
disposition, par l’offrande journalière et l’immolation silencieuse de ma vie au
Créateur qui me l’a donnée.
Dieu est mon Père, mon Frère et mon unique Ami, et du moment que je suis son
enfant, sa sœur, sa servante, rien, absolument rien ne m’arrivera, je n’aurai rien à
souffrir, rien à subir, rien à endurer sans qu’en Père très bon, il ne l’ait permis et
préparé à l’avance.
Dans ses bras paternels et si doux, je puis m’abandonner sans frayeur, sans crainte,
dans toutes les épreuves que me réserve encore son amour ; sachant bien que toutes
les volontés de Dieu sont bonnes, sont saintes et parfaites, et que leur parfait
accomplissement est le plus doux des bonheurs.
La main chérie qui m’entraîne avec tant d’amour vers les cimes, par un chemin de
ronces et de douleur, est aussi la main toute-puissante qui me défend et me fortifie
contre les attaques et la terrible rage de l’Ennemi.
Ô main, main adorable et divine qui vous appuyez sur moi avec tant de force, je vous
aime, je vous presse, avec transport je vous baise en vous arrosant de mes larmes,
parce que vous êtes ma douceur, parce que vous êtes ma force et mon ascenseur dans
l’amour.
Heureux ceux qui comprennent que le péché qui a offensé l’Amour mérite expiation.
Heureux ceux qui expient sur cette terre ! Heureux ceux qui, pour eux et pour les
autres, sont choisis et consentent à expier !
Heureux ceux qui comprennent, qui acceptent, qui suivent Jésus selon leur générosité
et la mesure de leurs grâces.
A chaque pas dans l’amour, leur croix se fait moins lourde, leur marche plus ailée, leur
cœur plus joyeux, leur âme plus céleste.
Si nous savions, si nous voulions aussi ! quel puissant, fécond rayonnement deviendrait
notre vie ! Que de bien nous ferions sans le voir, sans le savoir, sans le comprendre... si
simplement nous savions vouloir. Chrétiens, croyons à la vérité, croyons à la science et
à la puissance de Dieu, et laissons-nous conduire par son amour, nous serons plus forts
que tous les tyrans du monde.
Mais cet incomparable trésor, il faut le recevoir du ciel pour l’apprécier à sa vraie
grande valeur, car les joies de ce monde ne savent rien de ces joies-là. Sans doute il
faut lutter encore, lutter toujours, parfois même très péniblement ; mais quelle
différence entre ces luttes où le bien triomphe si magnifiquement et celles où le mal
est toujours vainqueur.
La peine, c’est le plus rude et le plus doux des remèdes ! L’âme qui a connu la
souffrance jusqu’à ne plus appréhender l’horreur de son mal, jusqu’à n’en plus sentir
les brûlantes morsures, cette âme est prête à tout.
Je crois que nul ne sait vraiment ce que c’est que la paix, ce que c’est que la joie, tant
qu’il n’a pas passé par le creuset de la souffrance. Nul ne sait quelle ressource, quelle
surhumaine allégresse donne le repos dans la volonté de Dieu (même crucifiante). Ce
n’est pas encore la béatitude, mais c’est déjà quelque chose d’infiniment meilleur que
tout ce que l’on rencontre ici-bas !... C’est la félicité dans l’amour.
Ô ma très bonne, ma très douce Mère ! prenez ma volonté, je vous la donne, unissez-
la à la vôtre, qui est aussi celle de Jésus, afin que comme vous je me prête de toute
mon âme à chacun des desseins de Dieu. Aidez-moi à acquérir une grande ardeur
pour le bien, la générosité dans le sacrifice, l’amour dans la souffrance, et daignez prier
Jésus de me dire, de la manière qu’il lui plaira, s’il est content de sa petite victime.

Ô Vierge très pure, Lys embaumé d’amour ! puisque vous êtes notre Mère, ô Marie,
apprenez-nous à comprendre l’Amour, faites-nous vivre dans sa sublime doctrine.
Apprenez-nous à prier, à pardonner, à aimer, à chanter les merveilles du Seigneur ;
apprenez-nous à partager avec nos frères les grâces que vous nous obtenez, ô divine
Médiatrice entre Dieu et les hommes.
Ô Mère, ô Vierge immaculée, aidez-moi à vivre et à mourir dans la paix et dans
l’amour de Dieu.
__
Nous ne pourrons jamais, jamais assez nous réjouir d’avoir donné toute notre vie à
Dieu. Il rend tellement le centuple de tout ce qu’on lui donne.
Quelle obligation il y a donc de ne jamais nous effrayer des cruelles séparations, des
déchirantes épreuves, des douloureux sacrifices que, pour son amour, nous avons à
souffrir. A qui aime passionnément, il n’y a pas de souffrances qui retiennent.
De quelque point de l’horizon que souffle la brise, où que rugisse la tempête, elles
nous apportent toujours un présent du Ciel. Les croix spirituelles sont des sources
précieuses de sanctification et des moyens d’union plus propres que les faveurs et les
consolations à procurer la perfection des âmes.

Ne nous créons pas nos souffrances, mais quand, par permission ou par ordre de
Dieu, elles se présentent, comme Jésus, comme Marie, avec Jésus, avec Marie, par
Jésus et Marie, portons-les noblement, vaillamment, avec amour et en silence ; la
douleur gémissante, bruyante, manque d’honneur et de dignité.
Souffrir est grand à la condition de souffrir saintement ! La souffrance prend la valeur
que lui donne celui qui la souffre ; elle pourrait, hélas – et c’est malheureusement trop
fréquent – n’en avoir aucune. De grâce, que nous souffrions peu ou beaucoup, ne
souffrons pas pour rien : c’est trop triste, immensément. Souffrons pour Dieu et pour
les âmes... Souffrons en paix et par amour.
Du haut de son trône de gloire où il règne en souverain, mais surtout en Père juste et
bon, Dieu se penche avec une miséricordieuse tendresse pour encourager, soutenir,
fortifier de sa douce présence l’âme par son amour affligée.
Il est là, avec elle, Guide, Lumière, Consolateur, Joie, Amour. Créateur et
Rédempteur. Ami et Frère. Cœur ouvert, yeux ouverts, bras ouverts, laissant couler
jusqu’en elle sa grâce et son amour.
^ 7 janvier 1930 (mardi)

Unie à Jésus et à Marie avec toujours et toujours plus d’amour ! Au milieu du monde
et si loin de lui par l’esprit et le cœur. Je ne me trouve jamais moins dans la solitude
que lorsque je suis toute seule, et au lieu que cette apparence d’isolement soit pour
moi source d’ennui et de dégoût, je goûte dans la solitude la plus complète une paix
infinie.
Ma petite chambre est un vrai ciel maintenant, puisque j’ai conscience de ces paroles
de Notre-Seigneur : « Et voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation des
siècles » et que je sais, que je sens, que je connais que je suis incessamment avec lui,
en la céleste et divine compagnie de la Trinité très haute. Douce présence qui enchante
et ravit mon âme et mon cœur. Ma petite chambre peut être pauvre et pas belle, je
n’en vois pas la pauvreté ni les laideurs.
Je suis en Dieu. Je lui parle. Je l’entends. Je l’écoute. En mon cœur, je l’adore et je
l’aime.
Combien cette conviction de la vérité me soutient dans mes faiblesses, me console
dans mes peines, m’aide dans mes souffrances, m’encourage et me fortifie dans les
épreuves et contre les terribles attaques de l’infernal Satan.
Ô douce, ô très douce Trinité, joie de mon cœur, ciel et délices de mon âme !...
La cellule fidèlement gardée, joyeusement aimée, devient douce à l’âme qui demeure
en union avec Dieu. C’est par l’expérience personnelle de la réclusion, par la science
de la souffrance, mais surtout par l’action directe et toute-puissante de Dieu en moi et
par l’inaltérable et merveilleux secours de la très Sainte Vierge ma Mère, que peu à peu,
par degrés d’une constante ascension d’amour je suis arrivée à gravir, sans même
presque m’en apercevoir, des hauteurs incomparables, d’où, extasiée et ravie, je
découvre et comme tout à coup, ce qu’il y a de plus grand, de plus universellement beau
à voir : l’âme et Dieu... l’âme et l’Amour.
Non seulement je crois, mais je connais, je goûte ineffablement cette vie toute en
Dieu... Je la comprends. Je sais ce que veulent dire ces admirables
paroles : « Demeurez dans mon amour ». « Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi
nous. » Je connais cela avec une lumière, une joie immense.
Jésus, par son Verbe, habite en moi, et je suis dans son amour, inondée de son divin
et pur amour.
Oh ! n’oublions jamais, nous chrétiens, que nous ne sommes jamais, jamais seuls, que
nous vivons constamment en présence et dans la lumière de l’adorable Trinité, et
qu’en Jésus (Verbe fait chair) et par le moyen si simple et si parfait de la Sainte Vierge,
nous pouvons vivre et nous unir à Eux : Père... Fils et Saint-Esprit.
Mettons dans notre vie le souci, l’inquiétude, l’importance considérable des choses
éternelles, et demandons à Dieu de nous fortifier et de nous conserver dans la sainteté
de son culte, dans une fidélité inaltérable.
Je brûle du désir immense de voir Dieu Père, Fils et Saint-Esprit aimés, adorés,
glorifiés et bénis [sic] ici-bas comme au ciel.
Notre Père qui êtes aux cieux, qu’aujourd’hui et chaque jour votre nom soit sanctifié
par moi et par tous. Que votre règne d’amour s’étende dans mon âme et dans toutes
les âmes. Que votre volonté soit faite en moi, dans ma famille, dans notre paroisse,
dans toute la France et sur toute la terre, comme elle est faite dans le ciel.
Que la foi domine et gouverne toute notre vie.

Heureuse, bienheureuse est l’âme qui connaît Dieu, ignorerait-elle tout le reste ! Mais
combien malheureuse, combien ignorante est celle qui, saurait-elle tout le reste, ignore
la grande et unique Vérité, le seul vrai Bien qui est Dieu. Et ce n’est pas l’étude des
lettres, des arts, des sciences profanes qui peut faire avancer dans la connaissance du
suprême Amour, celui-ci étant à la fois plus élevé et plus humble, à la portée de tous,
grands savants et tout-petits. Ne laissons pas passer le temps de chercher la vérité,
d’apprendre la vraie science, la vraie philosophie de la vie, faudrait-il pour cela
abandonner tout le reste ; ne croyons pas par la foi des autres ; écoutons fidèlement
tous les conseils – quand ils sont purs et saints – qui peuvent nous éclairer, nous
encourager, nous ouvrir la bonne voie, et puis marchons sur les meilleurs
témoignages.
Très puissant Jésus, faites que je vous connaisse toujours et toujours davantage pour
mieux aimer encore... pour aimer sans mesure. Jésus, mon Dieu, je l’aime ! C’est de la
passion, c’est de l’ivresse.
De l’amour, toujours plus d’amour pour suivre Jésus, pour voler à l’union !...
^ 9 janvier 1930 (jeudi)

Je demande peu de choses pour moi au Bon Dieu ! Mais à chaque instant je lui dis
dans mon cœur : Mon Dieu, mon Jésus bien-aimé, de mon âme, de ma pauvre petite
âme, occupez-vous-en, veillez sur elle.
Je crois que la grande passion de l’amour pour Jésus l'emporte sur tout pour toucher
son Cœur si infiniment délicat et en obtenir toutes espèces de grâces. C’est pourquoi
je ne me mêle en rien de lui spécifier quelque chose, je ne demande rien en particulier.
Je l’aime, je m’applique à l’aimer de tout mon être, de toutes mes forces tendues vers
lui, persuadée que cela suffit.
J’ai soif de Jésus, de vivre de Jésus... J’ai soif de lui donner, de lui sauver des âmes. Et
je sens que ma soif, mon ardente soif se développe au fur et à mesure qu’elle est
comblée.
Quel honneur ! Quel bonheur ! Quelle joie immuable !
Quelqu’un a dit : « Le cœur de l’homme vierge est un vase profond. » Oui, le cœur
humain est immensité, un abîme, il est plus vaste que la terre, il n’y a rien de plus
grand, que Dieu seul, que lui, l’infini Vivant !
^ 10 janvier 1930 (vendredi)

Mourir plutôt qu’offenser Dieu !!...


Seigneur, faites-moi la grâce de vivre et de mourir dans votre saint amour sans jamais
vous offenser ! Préservez-moi de tout adultère du cœur !
^ 11 janvier 1930 (samedi)

Les coups de foudre, les douloureuses épreuves, les accidents imprévus sont souvent
des coups de grâces.
Dans l’histoire des âmes, il n’y a point de faits de hasard, il n’y a que les grands desseins
d’une Providence ; ce qui est imprévu pour nous était depuis toujours prévu par Dieu.
Dieu est Bon. Dieu est Père. Dieu nous aime. Dieu compatit et adoucit toutes nos
souffrances. Si nous le laissons faire, il saura remplacer, et remplacer au centuple, tout ce
que nous avons perdu, tout ce qu’il a voulu nous prendre, par des biens immensément
meilleurs.
Toutes nos douleurs, Jésus les partage. Toutes nos croix, il veut les fleurir.
La douleur, la souffrance ne vient pas du ciel, mais le secours en vient, le bonheur en
est.
Il vaut mieux et il est infiniment plus sage de porter sa croix en toute confiance et en
silence que de s’exposer à perdre en paroles, en épanchements inconsidérés, en
descriptions inutiles, le précieux mérite de la souffrance.
Jésus seul, l’ami véritable, l’ami cher, le bien-aimé, peut nous soutenir efficacement dans
toutes nos peines et difficultés. Il peut seul nous prêter un parfait concours, un véritable
secours, parce que seul il dispose des moyens divins capables de nous consoler, de nous
réconforter dans nos douleurs physiques et morales. La vie des âmes confiantes et
pleinement abandonnées entre les mains de Dieu est remplie d’heureuses surprises que
ne connaissent pas les âmes qui se défient et qui se découragent, les âmes qui manquent
de foi et de soumission, qui font mauvais usage de leurs souffrances et ont ainsi la
douleur sans la divine compensation.
Révoltons-nous contre les saintes lois du Seigneur et nous sommes broyés par elles ;
obéissons-leur librement, et le voilà amoureusement vaincu. Les épreuves sont
l’expression des habitudes de Dieu.
Ce n’est pas l’âme qui supporte docilement, mais surtout chrétiennement, ses
souffrances qui doit trembler, c’est celle qui s’impatiente, qui proteste, qui se récrie
contre elle-même, contre tous et contre Dieu. Ce n’est pas pour nous faire souffrir
que Dieu nous a donné la vie, c’est pour nous rendre heureux, c’est pour nous attacher
à lui davantage. La souffrance est une vraie semence de joie.
La douleur n’a qu’un temps bien court, le bonheur aura la bienheureuse éternité. La croix
est attachée à la joie, mais la résurrection suit de bien près la mort. L’alleluia succède au
Libera.
Il y a des jours de pluie quelquefois bien désolants, mais que de beaux jours de soleil
en compensation ! Il y a des ombres et des brouillards glacés, mais que de lumières
intimes et de ciels radieux ! Il y a de rudes hivers, mais que de printemps fleuris et
embaumés, que d’automnes fertiles et doux ! Il y a des moments pénibles, il y a des
bruits fatigants, mais que de chants d’âmes, que de belles harmonies dans la nature !
Confions-nous à Dieu et à lui seul : il est plus fort que les plus forts, que tous les forts ;
il voit clair dans les ténèbres, dans les consciences et il sait le juste moment où il faut
intervenir.
Jésus se fait l’Ange consolateur de toutes les âmes, il les éclaire, les fortifie quand le
danger les menace, au plus fort de la lutte, modérant les coups, tempérant le flot amer
des tribulations et des adversités.
Que d’inconnu ! Que d’imprévu ! Que de lumière et de vie divine on découvre au ciel
de la souffrance !
L’abandon sincère, la confiance pleine d’amour, le don parfait du cœur délivre l’âme
du fini et lui entrouvre l’infini ! Ah ! si nous savions le don de Dieu, et quel est Celui
qui nous demande de le suivre !...
Mais qu’elles sont rares – a dit quelqu’un – les âmes abandonnées... C’est pourtant
bien simple et si facile.
L’homme créé par l’Amour, pour aimer l’Amour, ne devrait pas savoir se contenter
de moins.
La grâce, l’amour affluent dans mon âme avec abondance. Je suis envahie des
richesses d’en-haut.
Ce que j’ai à faire, c’est tirer le meilleur parti de tous ces merveilleux trésors envoyés
du ciel pour faire, avec Marie et comme Jésus, la grande Œuvre de Dieu. Seule, je ne
suis capable de rien, mais « je puis tout », j’attends tout du Seigneur, à qui je laisse
toute la responsabilité de sa mystérieuse conduite, en me conformant joyeusement à
tous ses admirables vouloirs. Je compte uniquement sur son aide, sur son puissant
secours et sur celui de ma douce Maman... et même sur les miracles, si les miracles
deviennent nécessaires. Je sais que le Cœur d’un bon Père n’abandonne jamais l’âme
qui s’abandonne à son amour, qui accepte de confiance et de totalité de cœur tout ce
que sa divine main lui présente d’amer et de doux, d’humiliant et de douloureux, sans
se laisser dissiper par les uns, abattre par les autres.
La maladie est une grâce adorable, une incomparable richesse. Ah ! que la grâce de la
souffrance révèle de beautés, apprend de grandes choses ! Souffrir sert d’abord à nous,
souffrir sert à tout et à tous. Souffrir apprend à aimer, à prier, à méditer, à se renoncer.
Souffrir apprend la charité, l’abandon à Dieu, le détachement. Souffrir apprend à voir,
à comprendre. Souffrir apprend à soulager, à compatir, à consoler ceux qui souffrent.
Ce mot sauveur, ce baume mystérieux, cette goutte d’huile sacrée, cet accent divin qui
relève, adoucit, réconforte, rien ne le donne à une âme que la science personnelle de
la souffrance. Et le don de savoir consoler est par surcroît la plus douce des
consolations. Souffrir apprend encore à mieux souffrir et à moins faire souffrir les
autres de nos souffrances !... Enfin, souffrir nous fait semblables au Christ et nous
unit à Dieu ! Mais que faisons-nous de nos heures de souffrances ?... C’est dans sa
sainte Passion, c’est dans la souffrance que le Christ s’est le plus rapproché de notre
humaine faiblesse ; c’est dans la douleur qu’il nous rapproche le plus près de lui, qu’il
nous prend en sa plus intime compagnie.
Les maux que nous subissons ne sont pas toujours des châtiments mérités, ils sont
souvent des épreuves et même des grâces exceptionnellement accordées à notre
confiance, à notre fidélité à remplir nos devoirs de chrétiens.
Notre-Seigneur, la très Sainte Vierge, ne méritaient pas ce qu’ils ont dû subir !
Qu’est-il cependant résulté de leurs terribles épreuves ? Pour Dieu, sa divine justice
satisfaite, apaisée. Pour lui, le Christ Sauveur, la réalisation complète de son plan de
Rédemption. Pour la Sainte Vierge, une gloire et une félicité qui surpassent de bien
haut celles de tous les élus. Et pour le genre humain, voué au supplice de l’Enfer, le
salut éternel. Ah ! certes, pour sauver le monde, pour payer au Père la dette de
l’homme coupable, un mot, un soupir du Fils aurait suffi, sa valeur étant infinie ; mais
l’homme n’aurait pas compris la grandeur de sa faute, il n’aurait pas senti l’horreur de
sa révolte contre son Créateur. C’est pourquoi il faut tout cet amoncellement de
souffrances du Fils et de sa Sainte Mère, pour faire comprendre à l’humanité pervertie
la grandeur de l’offense commise par ceux qui ont contribué à la Passion du Christ,
au martyre de la Sainte Vierge.
C’est ainsi que de par la volonté de Dieu, toute âme doit être à son tour réparatrice et
rédemptrice. C’est Jésus qui est notre unique Sauveur, mais il ne nous sauve qu’à la
condition d’unir à sa réparation infinie notre pauvre petite réparation personnelle, gage
de notre profond repentir et de notre immense désir de voir Dieu.
Si cette réparation de foi et d’amour est assez grande, assez méritante, il peut se faire
qu’après nous être sauvés nous-mêmes, nous sauvions beaucoup, beaucoup d’autres
âmes.
Mais on n’expie pas sans souffrir. Donc, nous devons souffrir ! Est-ce beaucoup ?...
Est-ce peu ?... Dieu seul le sait ! Ne perdons pas par nos petites révoltes le mérite de
nos souffrances ; le supplice en serait double, et la valeur bien moindre, sinon
totalement nulle.
Penchés vers nous, Jésus et Marie nous appellent ; ils nous tendent les bras. Montons
avec eux, comme eux, jusqu’à eux ; nous irons partager leur gloire après avoir un peu
partagé leur martyre.
Que sortira-t-il de ma petite misère, de mes épreuves chrétiennement,
amoureusement supportées ? Il peut en sortir sûrement, pour moi des grâces
exceptionnelles de vertu et de sainteté, pour les êtres qui me sont si chers, des grâces
éclatantes de conversion, et peut-être pour beaucoup, beaucoup d’autres âmes des
grâces merveilleuses de salut.
C’est peut-être par les épreuves qui semblent le plus vouloir m’anéantir, me réduire à
l’incapacité, que s’accomplira la réalisation de mes plus ardents désirs, de mes plus
ferventes prières, de mes plus suppliantes demandes. Aimer, souffrir, c’est mériter,
c’est grandir... c’est s’approcher de Dieu. C’est se détacher de tout, pour s’attacher au
Tout.

Ô Marie ! ô ma sainte et bonne Mère ! donnez-moi, donnez à tous de comprendre la


grande valeur du silence, dans lequel on entend Dieu ! Apprenez-moi à me taire pour
écouter la Sagesse éternelle. Apprenez-moi à tirer du silence tout ce qu’il renferme de
grand, de saint, de surnaturel, de divin ; aidez-moi à en faire une prière parfaite, une
prière toute de foi, de confiance et d’amour ; une prière vibrante, agissante, féconde,
capable de glorifier Dieu et de sauver les âmes ! Ma vie vaudra ce que vaudra mon
oraison.
^ 12 janvier 1930 (dimanche)

Quelle belle place est faite à l’humanité souffrante et pécheresse, à l’humanité


ignorante, sourde et aveugle, dans l’âme toute donnée, toute consacrée à l’Amour !
Il n’est pas vrai que ses proches, ses amis, le commun des mortels doivent s’affliger
ou sourire de la voir se consacrer tout entière au service de Dieu ; ni pour eux, qui ne
perdent rien de sa très profonde, de sa très tendre affection, même au temporel ; ni
pour elle, qui y trouve le bonheur, l’espérance et la paix... et je devrais même dire la
félicité, qui est le commencement de la béatitude éternelle et de l’amour sans mesure
et sans fin.
Elle aime, en effet, tous ceux qu’elle aimait avant que Jésus gravât sur elle son
ineffaçable empreinte, bien plus et bien mieux qu’elle ne savait les aimer.
Elle n’a qu’un immense, qu’un unique amour : Dieu seul. Et c’est de ce pur et unique
amour, que lui donne intarissablement son Seigneur et son Dieu, qu’elle aime tous les
siens et chaque créature, quelle qu’elle soit.
Qu’il y ait dans chaque foyer une seule âme pleine de Dieu, elle en remplira la maison.
Sous le rayonnement de sa bienfaisante chaleur, à l’accent de sa voix pénétrante et
persuasive, à la lumière de sa pure clarté, les cœurs les plus sombres, les cœurs les plus
fermés, les plus farouchement clos s’ouvriront. Dieu entrera, et il en fera la conquête.

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Il est sage, il est chrétien de ne voir les manquements des autres que pour se mettre
en garde et se tourner contre soi. C’est si bon de penser du bien de son prochain.
Toutes les créatures sont bonnes, elles sont toutes bonnes ; c’est Dieu qui les a créées,
et il les a créées à son image. Mais Dieu les a créées pour nous servir, pour leur servir,
non pour nous asservir.
Il les a créées pour nous mener, pour les mener à lui, et non pour nous en laisser
détourner ou – chose peut-être encore plus grave – les en détourner nous-mêmes.
Telle que l’humanité a été conçue, toutes les créatures nous sont nécessaires, et nous
leur sommes à toutes nécessaires ; elles ne peuvent se passer de nous, nous ne pouvons
nous en passer. C’est pourquoi le Créateur en jalonne si charitablement notre route.
Mais aucune ne peut, n’est capable, ni ne doit nous suffire.

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J’ai confiance qu’après ma mort Dieu m’emmènera dans son ciel. J’espère que je serai
admise à m’unir à l’innombrable phalange des élus, aux célestes chœurs des anges et des
archanges.
Je sens que j’ai tellement besoin de toute l’éternité pour chanter les louanges, les
amabilités infinies du Seigneur, pour l’aimer librement à mon aise et jouir des
indicibles embrassements de l’Amour et des douceurs de son intimité qui ne finira
jamais.
Je ne suis que la toute petite lampe en laquelle le divin Soleil de justice, Jésus Roi
d’amour, verse avec surabondance l’huile sacrée, l’huile précieuse et sanctificatrice...
les feux du ciel.
Le Seigneur comble ma petite misère de ses excessives miséricordes ! Mais plus je suis
pénétrée, plus j’ai conscience de ma misère, plus elle me semble profonde, infinie,
plus aussi je ressens la puissante influence de la grâce, plus je suis dans l’admiration
de ses merveilleux desseins sur moi. Alors plus fervente devient ma prière, plus
vibrants les élans de mon cœur, plus enthousiasmés mes transports de reconnaissance,
plus douce mon intime adhésion aux divins vouloirs. A quoi servirait ma belle
vocation, ma céleste mission, si je ne m’appliquais pas à devenir comme mon bien-
aimé Jésus, douce et humble de cœur, à conformer mon âme à la sienne, afin d’être
bien docile et bien abandonnée à tous ses désirs d’amour ?
Oh ! je n’ai pas à me glorifier de < > la volonté du Seigneur dans
l’accomplissement plein d’amour de mes petits devoirs. Loin de moi une telle pensée !
Je reçois tout de Dieu, et à tout instant. Et cependant, il daigne me traiter comme si
je lui étais absolument nécessaire.
Ô amour, ô incompréhensible amour ! ô douce charité ! ô mon Dieu ! je vous aime !
ô je vous aime ! Mais je ne sais comment vous dire, comment vous prouver mon
amour. Ô ma douce Maman, dites au Bon Dieu que je l’aime. Seigneur, vous le savez,
je suis aussi pauvre de vertus que de mérites. Mettez dans mon cœur vos
incomparables trésors, donnez-moi beaucoup, pour que je vous donne beaucoup.
Je vis pour servir, aussi longtemps que mon Dieu le voudra et en autant de manières
qu’il lui plaira.
Jésus, mon Dieu ! permettez que je sois non seulement méprisée, persécutée avec vous
– ce serait encore trop d’honneur pour une si petite chose – mais incomprise, ignorée
à votre place, apparemment inutile et indifférente à tous. Préservez-moi de toute
récompense, de toute reconnaissance ici-bas de la part de mon prochain. Seigneur, je
vous offre tout, je vous abandonne tout en faveur de l’Eglise et pour le bien spirituel
et éternel des âmes.
Que Dieu fasse de moi un vrai foyer de lumière et d’amour, une parole pour porter
sa joie !
^ 22 janvier 1930 (mercredi)

Oh ! que je souffre, et dans tout mon être ! Mais l’amour parle encore plus fort, plus
haut que la souffrance. Il y a même plus de joie, plus de paix dans mon âme ces derniers
temps !... donc plus de force. Quelle paix ! Quelle douce et divine paix en moi !
Mon Dieu, je vous aime ! ô Jésus, je vous remercie pour tant de joies, tant de saintes
émotions que vous avez mises en mon âme aujourd’hui ! Ce matin je pensais : ah ! si
l’on connaissait tous les mystères de la chambre du malade, on n’oserait ni le plaindre,
ni s’apitoyer sur son sort, on envierait la part qui lui est faite.
Je crois qu’on ne penserait plus à voir en lui un disgracié, un déshérité de la vie, mais
un heureux élu, un bien-aimé du Seigneur.
On s’agenouillerait d’admiration, dans l’angoisse, dans la joie de ce que Dieu réalise,
accomplit dans et avec les plus petites misères, quand ces "petites misères" sont bien
dociles, bien fidèles à sa grâce.
Qu’au contact des âmes douloureuses, mais quelquefois si rayonnantes de paix et de
vie divine, la foi s’éveille, se fortifie ; que les cœurs les plus endurcis se dilatent et
s’ouvrent à la lumière, à l’amour ! A quelle hauteur Dieu porterait nos âmes si nous
savions profiter de toutes les grâces qu’il nous offre !...
Que le Cœur saint et immaculé de Marie soit en moi pour aimer le Seigneur !... Que
l’âme de Marie soit en moi pour le glorifier comme le mérite sa souveraine grandeur !...
Que l’esprit de Marie soit en moi pour s’y réjouir en Dieu !...
Je suis toute à vous, ô ma tendre et bonne Mère, et tout ce qui est en moi... tout ce
qui est à moi... tout ce qui est moi, vous appartient, puisque je suis votre enfant. Offrez
tout, offrez-moi à Jésus, mon Seigneur et mon Dieu.
Etre digne ! Etre digne ! digne de Jésus et de Marie ! Etre digne de l’Amour.
Ô ma bonne Mère, rendez-moi digne de souffrir par amour, pour Jésus ; rendez-moi
digne de me sanctifier dans la souffrance. Car je le sais : la plus légère souffrance, pour se
disposer dignement à la recevoir, exigerait des années et des années d’intime préparation.
^ 17 janvier 1930 (vendredi)

De toutes mes forces, de toute ma volonté j’ai désiré, j’ai voulu le bien, et avec sa
grâce, j’ai trouvé Dieu. Après des années d’angoisses, de déchirements profonds ;
après bien des épreuves physiques et morales, j’ai osé, j’ai choisi le Christ Jésus, lui le
Verbe incarné, l’Agneau sauveur du monde, pour Maître, pour Modèle unique et
parfait ; ou plutôt je l’ai supplié de vouloir être mon Maître, mon Modèle, ma Voie et
ma Vie. Puis, un jour de plus grande douleur (après m’être depuis longtemps donnée
et consacrée à lui tout entière et avoir eu la preuve réelle et sensible que j’avais été
exaucée), après un acte d’abandon humble mais très confiant, il s’est révélé et donné
à moi (spirituellement) pour le Dieu et l’Epoux de mon âme, vivant, agissant en elle.
Avec sa vie, j’ai connu et aimé la Trinité glorieuse, l’incomparable et immaculée Vierge
Marie, les anges et les saints. J’ai compris le rôle admirable et si maternel de la sainte
Eglise, la pure beauté de sa doctrine à la fois si haute et si simple, à la portée des plus
grands, des plus savants, comme des plus humbles et des tout-petits qui veulent vivre
dans sa société et marcher selon la pureté de ses enseignements et l’affirmation de ses
témoignages. Puis, sans presque y avoir pensé, j’ai appris et me suis sentie tout à coup
fille et protégée de saint Joseph.
Voilà comment toutes les révélations se sont succédé chez moi dans leur ordre
purement divin.
Quand même que me livrant fréquemment à ce très pieux exercice, je crois que je ne
savais pas avant ce jour ce que c’était que la communion spirituelle, mais ce jour béni,
j’ai eu connaissance de cette immense, de cette infinie douceur... « Le Cœur de Jésus
a dans mon cœur. »
Dans mon saisissement, mon admiration et ma reconnaissance d’une si grande
preuve d’amour, j’ai pensé à ces paroles de Jésus : « Je suis venu apporter le feu sur la
terre et tout mon désir est de le voir s’allumer. »

Qu’y a-t-il de plus vrai, de plus magnifiquement beau que le dogme ? Que j’aimerais
étudier pour pénétrer dans la profondeur des mystères ! Parfois j’envie ceux qui ont
le bonheur de faire de la théologie... Mais l’oraison, la divine contemplation ne
dépasse-t-elle pas de bien haut en connaissance, en amour, en puissance, les plus
fortes études ? L’expérience est plus profonde, plus lumineuse, plus féconde que la
science.
Pour moi, toute ma théologie, toute ma science c’est l’amour, l’union de mon âme à
Dieu par Jésus Christ avec la Sainte Vierge ; rien de plus et rien de moins. Là est mon
sommet et mon tout.
Je ne désire pas savoir davantage.
Je vis en Dieu, portant sa vie, sentant en moi sa force et son amour, goûtant sa joie,
dans une si douce et si intime union que toutes mes souffrances, toutes mes peines
en sont changées en joies.
Une âme peut être ignorante en beaucoup de choses et être capable de savoir aimer
Dieu splendidement.
Même sans génie, même sans talent, même sans argent, même sans instruction, une
âme qui a la grâce a tout le suffisant pour vivre la plus profonde, la plus sainte vie.
Parce qu'avoir la grâce, c’est avoir le secours suprême ; la demander avec mesure
pleine et abondante, c’est faire la plus indispensable des prières : « sans moi, vous ne
pouvez rien. » Chercher tout le temps, chercher partout la grâce, boire indéfiniment à
cette source ineffable, c’est la plus urgente des préoccupations, le plus important des
devoirs.
La grâce suffit à se sanctifier. Avec elle, quel qu’il soit, quels que soient les difficultés
qui le retiennent, les écueils auxquels il se heurte, l’homme peut réaliser sa destinée. A
condition toutefois de fournir sa collaboration indispensable, de ne pas refuser de
s’aider de la grâce ; c’est-à-dire de s’aider de Dieu pour agir en Dieu.
Il y a en Dieu assez d’amour, de bonté, de charité, de puissance pour subvenir
pleinement, surabondamment à toutes les nécessités humaines.
Le Christ Sauveur a mérité assez pour que son mérite, qui est infini, assure à tous et
à chacun largement de quoi se sauver.
Il n’y a point de péché qu’avec la grâce on ne puisse éviter ; pas de tentation dont on
ne puisse triompher ; pas d’indispensables lumières qu’on ne puisse obtenir ; pas de
douleurs qui ne puissent être consolées ; pas de victoire morale qu’on ne puisse
remporter ; pas de faiblesses qui ne puissent être fortifiées ; pas de découragement qui
ne puisse être suffisamment guéri, au point de n’être plus désespérément entraînés,
fatalement écrasés.
« Seigneur, donnez-moi votre amour et votre sainte grâce et je serai assez riche, et je
n’aurai plus rien à désirer. »
La grâce et l’amour manquant, rien ne peut les remplacer. Tout le reste viendrait-il à
manquer, si la grâce, si l’amour est là, c’est suffisant pour subvenir à tout.
Il n’est pas vrai, Seigneur, il ne se peut pas qu’une révélation semblable, un si grand
miracle d’amour, soit pour le seul contentement de votre petite misère ; elle est
l’indignité, elle est la dernière de toutes vos créatures, et alors, si vous vous penchez
sur tant de bassesses, si, de si haut, vous venez chercher si bas, c’est que vous la
marquez, vous l’avez destinée pour quelque chose. Votre choix m’épouvante, mais
votre bonté, votre grande miséricorde me rassure.
Mon Dieu, je suis la pauvre petite servante de votre Servante. Elle est ma mère, elle
est ma reine... elle est ma maîtresse... elle est mon modèle... elle est mon étoile... elle
est mon soutien... elle est ma force et mon refuge ; et après elle et comme elle, je
répète : « Qu’il me soit fait selon votre parole. » Fiat voluntas tua !... Je vais à Celui qui
m’invite.
Seigneur, mon Dieu et mon Tout, que par votre adorable amour et votre sainte grâce,
mon cœur uni à votre Cœur soit chaque jour plus humble et plus doux, ma pensée
plus profonde, ma volonté soit plus docile à la vôtre, ma prière plus fervente, mon
amour plus surnaturel, plus divin.
Que ma vie soit meilleure, plus pure, plus parfaite, plus édifiante tous les jours ; que
je sois plus sévère pour moi, plus oublieuse de moi et plus juste, plus charitable, plus
aimable pour le prochain.
Ô Jésus, mettez en moi beaucoup d’idéal mystique. Faites que je vive dans votre
plénitude, en divine harmonie avec vous... Faites que chaque jour soit un pas dans
votre amour... et que tous les jours je me dépasse.
Faites que j’aime, en tout ce que j’aime, et rattache tout sentiment, toute amitié à votre
seul et unique amour, ô Jésus mon Tout !
^ 22 janvier 1930 (mercredi)

La paix, ce bien si précieux, ce divin trésor sans lequel il n’y a en nous qu’angoisses et
qu’amères souffrances, abonde, surabonde en moi... et tout mon être est plein de
Dieu !
Ô Jésus, ma Lumière, mon Amour et ma Vie, faites que je ne connaisse que vous, que
je n’aime que vous, que je ne vive que de vous, avec vous, en vous... et pour vous seul.
Ô mon Jésus d’amour, je m’unis à votre sacrifice perpétuel, universel, incessant. Je
m’offre à vous, Vérité suprême, pour toute ma vie, pour tous les jours de ma vie et
pour chaque instant du jour, selon votre désir et votre très adorable volonté.
Ô mon Jésus, ô mon Maître adoré ! je me donne, je me redonne, je m’abandonne
librement à votre miséricorde, à votre amour, à votre intimité heureuse, douloureuse
et glorieuse... à votre intimité eucharistique.
Je suis votre petite victime d’amour, exercez sur moi tous vos droits, disposez de moi
à votre bon plaisir. Je compte sur votre lumière pour m’éclairer, sur votre bras pour
me soutenir.
Que je vive d’amour, dans l’amour, pour mourir d’amour, et que le dernier soupir de
mon cœur, le dernier chant de mon âme, soit un acte du plus pur amour.

Ô mon Jésus chéri, faites qu’après avoir marché docilement à votre suite, qu’après
m’être habituellement blottie dans vos bras, cachée dans votre Cœur humble et doux,
j’aie l’incomparable bonheur d’être emportée sur vos ailes dans l’éternelle patrie de
l’Amour.
Ô bon Jésus, je vous aime ! Suppléez, je vous en conjure, à tout ce qui manque à mon
amour pour qu’il soit favorablement agréé par le Père.
Ô Jésus, je compte sur vous... je me livre à vous... je me repose en vous par Marie...
je suis vôtre, ô mon Amour et mon Tout.
Ô très pieuse Vierge Marie, accordez-moi votre perpétuel secours et la grâce de vivre
saintement, de mourir pieusement dans l’amour de Dieu, pour mériter la béatitude
éternelle du ciel.
^ 26 janvier 1930 (dimanche)

Pourquoi Dieu nous aime-t-il ? Quel profond mystère ! Quel abîme !


Puisqu’il ne m’est pas permis de défendre, de faire aimer le Bon Dieu par la parole,
qu’au moins de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute ma volonté, de toutes
mes forces, je rachète, je répare... je le console de tant d’abandon, de tant d’outrages,
de tant de blasphèmes, de tant de mépris de la part de ses misérables créatures qui ne
reçoivent de lui que de l’amour en ne donnant que de la haine !
Que je sois sa petite joie !...
Aux autres les actions éclatantes, les œuvres couronnées de succès. A moi le
recueillement, le silence, l’oraison d’amour.
Aux autres une vie applaudie, une vie plus facile, plus paisible... A moi une vie de
renoncements et de luttes.
Que par mes souffrances, que par ma piété simple et profonde, par ma passion
d’amour pour les âmes, par mon affectueuse tendresse, ma grande compassion pour
les pécheurs, pour les pauvres, les petits, les malades, les incompris, les disgraciés, je
réalise pleinement mon ardent et pieux désir de faire le bien, de le faire à tous, de les
sauver tous, avec Dieu et par amour de Dieu.
Vie de prières, vie d’amour ! Qu’il est facile et doux de prier quand on aime ! Souffrir,
ne pas dormir, ne pas pouvoir reposer n’est rien. Veiller avec Jésus, tout près de Dieu,
l’âme dans la lumière et dans l’amour, est un bonheur infini !... C’est prier encore.
Puisque nous devons prier, puisqu’il faut prier, prions !... Prions avant de parler, avant
de travailler ; prions dans l’action, prions dans le repos, prions au milieu des foules,
prions dans la solitude, prions partout, prions sans interruption. La prière est une
puissance d’apostolat mise à notre disposition. S’il y avait quelque chose de meilleur
pour nous que la prière, Notre-Seigneur nous l’aurait appris ; mais il a enseigné et il
nous recommande surtout de veiller et de prier... de faire pénitence.
Que notre vie soit donc une vie en prière ! « Soit que vous mangiez, soit que vous
buviez, soit que vous marchiez, soit que vous travailliez ou vous reposiez, disait saint
Paul, faites tout pour la gloire de Dieu », ce qui certainement veut dire en priant.
Vie contemplative... Vie apostolique ! La première assurant le succès de l’autre ! C’est
un peu paradoxal, mais ce ne l’est qu’apparemment, la réalité est affirmative.
Personne, a dit quelqu’un, ne missionne plus qu’un saint, demeurerait-il reclus entre
quatre petits murs.
C’est la plénitude même avec laquelle elle s’immole, c’est la générosité de son sacrifice
qui permet à une âme – quelquefois même à une très pauvre petite âme – de favoriser
au maximum la diffusion de la vie divine dans l’âme de ses frères de la terre. Sa vie
fait d’elle la plus utile, sinon la seule utile aux apôtres.
De son saint monastère et surtout de sa petite cellule, l’angélique petite Thérèse de
l’Enfant-Jésus n’a cessé de répandre, de porter partout et jusqu’aux extrémités de
l’univers, les grâces de salut que lui valait l’héroïsme de son sacrifice. Et c’est pourquoi
l’Eglise, sa « bonne Mère », n’hésite pas à la nommer aujourd’hui « patronne des
missions » et la « plus grande sainte des temps modernes ».
Les saints savent prier parce qu’ils sont pleins de Dieu ; nous ne savons pas prier parce
que nous sommes pleins de nous.
La prière est d’une conséquence infinie ! Prions : prière du cœur constamment, prière
des lèvres de temps à autre. Jésus lui-même nous a enseigné la formule : le Pater, si
court et si complet.
Ne récitons pas notre prière, prions-la. C’est l’âme qui doit commander nos
mouvements. C’est l’âme qui doit ployer nos genoux, incliner notre corps. C’est l’âme
qui doit joindre nos mains, abaisser nos paupières ou plonger nos regards vers le ciel.
C’est l’âme qui, montant vers Dieu, entraîne tout l’être à sa suite. C’est l’âme qui adore,
qui glorifie, qui demande à son Dieu pardon pour les péchés de tous, pour ses péchés
à elle.
Prier est le plus important, le plus impérieux des devoirs ! Prions donc, et que toutes
nos prières, nos cantiques s’échappent de notre cœur comme des flèches enflammées
d’amour. Offrons nos souffrances et nos sacrifices, notre travail, mortifions-nous,
faisons pénitence pour un missionnaire, pour les prêtres nos pasteurs, aidons-les dans
leur vie d’apôtre ! Aimons pour ceux qui combattent. La communion des saints, c’est
l’entraide mutuelle, fraternelle. Mère toute parfaite, toute puissante et toute bonne,
dans mon désir sincère de répondre pleinement, fidèlement au dessein de Dieu, je
vous supplie de m’aider à faire de ma vie le chef-d’œuvre d’amour qu’il attend et
désire.
Ô bon et doux Jésus, je suis à vous, je demeure en vous pour accomplir, selon les
désirs de votre Cœur, votre adorable et divin bon plaisir ! Je vous aime, ô mon Jésus,
je vous aime !
Un grand désir m’anime, me transporte : m’unir à Jésus, me perdre en Jésus,
disparaître en son Cœur, et par lui parvenir à ma fin suprême, c’est-à-dire à l’union à
l’Amour.
Ce matin je l’ai demandé, je l’ai voulu, j’ai supplié avec instance et Dieu m’en a bénie ...
et mon cœur est plein de divines espérances ! C’est la paix et la félicité dans mon âme.
Ô ma Mère, parlez au Père pour moi... Dites bien à Jésus que je l’aime. Je sens
maintenant mon cœur capable de consolation du Christ.
Je prie ardemment et de toutes mes forces, ou – ce qui est plus juste – de toutes les
impuissances de mon cœur, pour que ma joie, mon bonheur d’aimer soit donné à
tous.
29 janvier 1930 (mercredi)
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Louange à la Vierge Marie

Prier Marie, l’aimer, l’imiter en silence


Vivre auprès d’elle, appuyer sur son Cœur,
Mettre en ses mains bénies, ma filiale confiance
C’est là ma paix, ma joie et mon honneur...
... Ô Vierge Sainte, ô blanche Souveraine,
Mon âme aimante, en vous s’épanche à flots.
J’irai au ciel, vers vous, Mère que j’aime
Ah ! que ne puis-je y aller aussitôt !
Quand je contemple votre éclatant visage,
Vos traits si doux, vos regards maternels,
Ah ! je voudrais dépeindre mon extase.
Divine aurore, ô beau lys immortel,
Reine des cieux, si bonne et la plus pure,
Les séraphins, pour vous, brûlent d’amour.
J’irai au ciel vous chérir sans mesure
Ah, je voudrais y aller en ce jour !
Vos suaves tendresses, ô divine Marie,
Me font, dès cet exil, respirer l’air du ciel.
Ces sublimes instants comblent mon âme ravie,
Quand pourrai-je les vivre au séjour éternel ?
Sous vos douces caresses, tout mon être palpite...
Rose mystique, Mère admirable, ô pur miroir,
J’irai au ciel vous aimer sans limite.
Ah ! que ne puis-je y aller dès ce soir !
^ 2 février 1930 (dimanche)

Nuit obscure et douloureuse, très vive impression de l’absence de Dieu en mon âme.
Cependant, malgré les ténèbres et la brume épaisse, j’aime croire qu’il est là quand
même tout près, sans que je m’en doute, sans que la plus petite éclaircie vienne m’en
donner la douce certitude. Mais, que c’est dur ce désert intime, que c’est dur de se
sentir si loin de lui !
Je sais par une expérience déjà longue que la maladie, la souffrance est une bien bien
rude épreuve, même quand on s’abandonne avec confiance dans la pleine foi, même
quand on accepte d’entrer avec Jésus et comme Jésus non par intérêt, mais librement
et par amour, dans les desseins de Dieu, ce qui n’est pas toujours très facile dans ces
moments de noir si profond. Enfin, cela augmente en nous la charité et la compassion
pour ceux qui souffrent de si grands maux.
Rien n’est en effet permis par Dieu que par amour et pour le plus grand bien
surnaturel et divin de notre âme.
J’essaie de m’abandonner comme un bien petit enfant dans les bras de Jésus, de ne
faire de ma volonté qu’une volonté avec la sienne, pensant bien que, comme toujours,
il aura pitié de sa très pauvre petite passion et que son amour compensera.
Jésus me voulant abandonnée à lui sans réserve, et voulant, lui, agir en moi à l’infini,
me comble à cet effet. Je comprends tout le sérieux, toute l’importance de cet acte,
mais aussi tout l’amour, toute la joie : démesurée... infinie.
J’ai confiance que tout est pour un bien meilleur. Voulant me rapprocher de lui
davantage et bien mieux, il agit à sa coutume, en m’associant de plus près encore à sa
mortelle agonie, à sa douloureuse Passion.
Mon cœur est plein de l’amour de Jésus, c’est pourquoi mon âme est toujours
immensément heureuse Si elle n’était pas ainsi remplie d’avance de l’adorable volonté du
Seigneur, s’il fallait qu’elle le soit par les sentiments de joie et de tristesse qui se succèdent
si vite en cette vallée de larmes, ce serait un flot de douleur bien amer ! Mais ces
alternatives, ces scrupules lancinants ne font que l’effleurer passagèrement ; ainsi, même
au plus fort de l’épreuve, je reste toujours dans une paix profonde, que rien ne saurait
troubler.
Si le chant qui monte des profondeurs de mon cœur ressemble plus à un « Libera »
qu’à un « Alleluia », il n’est pas moins pénétré d’amour, puisque mon unique et
profond désir est de parvenir au sommet de l’union par la Voie unique (qui est Jésus
lui-même) et par Marie Médiatrice de toute grâce, et que pour y arriver je ne veux rien,
rien refuser au Bon Dieu. Alors, plus rude est la route, plus divine, plus céleste est
aussi la joie, parfois débordante, en la voyant se produire. Oh ! cette union du cœur,
cette intimité d’amour et même cette conformation de l’âme avec l’âme du Christ
Jésus !
Pour réaliser cet idéal si beau, rien n’est jamais trop souffrir !
« Que vous viviez en moi, ô Jésus, et que je meure !... »
Je sais, à n’en plus douter, que la lumière et la vérité sans voiles m’attendent au bout
du long chemin, au sommet du Golgotha, et que, pour les atteindre, l’amour me sera
donné comme précieux accompagnement. Alors, dans ces conditions, pourquoi
aurais-je peur de la souffrance, du sacrifice et même des traversées de ténèbres ?...
Dieu m’aidera et je vaincrai.
Donc, tous ces tourments du corps, du cœur, de l’esprit que j’ai à subir, j’y consens...
je les reçois... je les bénis. Ce n’est pas que toute cette agglomération de douleurs ne
soit pas une torture pour mon âme, mais je vois plus haut, au-dessus de la douleur :
je vois Dieu... la joie qui est en Dieu.
Il n’y a de vraie joie que la joie qui vient de notre union à Dieu, parce que c’est la seule
qui dure ; parce que Celui qui la donne est là, toujours, quand même il se cache bien
profond, ou bien qu’un mauvais abus de sa grâce l’oblige à s’en aller.
Il n’y a pas d’amour sans épreuve, mais l’épreuve est le gage d’amour de Celui qui
nous aime plus que tout.
Aimons Dieu, et nous serons aimés de Dieu, et nous connaîtrons même en ce monde
"un peu" de cette surhumaine joie qui fait le bonheur des élus. De cela, ceux qui vivent
loin de Dieu, sans Dieu, n’en ont pas la moindre idée ; mais ses amis intimes le
comprennent.
Courage, mon âme ! il y aura toujours, malgré tout, des moments bien doux. Tu es
défendue, protégée, aimée du Dieu très bon, qui demeure toujours, même quand il laisse
pénétrer l’Ennemi.
Il arrive même, quand la consolation est donnée, quand on se trouve tout près, bien
dans l’adorable intimité de Dieu, de regretter le temps où le cœur souffrait tant.
Je vais à la vie... c’est la mort à moi-même qui la commence.
^ 3 février 1930 (lundi)

Ô Cœur infiniment tendre de Jésus, faites que je sois toujours celle qui veille avec
vous, qui veille pour vous et prie pour votre peuple.
Ma devise est : « Toute à Jésus, par Marie Médiatrice de toutes grâces. » Ma vie est
toute d’union à Notre-Seigneur par l’union à sa très sainte Mère.
Je l’aime tant, cette bonne et tendre Mère ! Elle est mon étoile et ma demeure. Je vis
à sa lumière et toute cachée dans l’asile imprenable de son Cœur immaculé.
Là... je veux aimer... souffrir... vivre d’amour et mourir d’amour quand l’heure sera
venue !
Ma bonne Mère, agissez en moi... priez en moi... parlez en moi... souffrez en moi...
aimez, en moi et avec moi, Jésus et qu’ainsi je sois à même de dire à tout instant en
union avec vous : je suis la petite servante du Seigneur... qu’il me soit fait selon son
bon plaisir.
Reine toute puissante et toute bonne, ô Mère incomparable, prenez-moi tout entière
sous votre si maternelle protection, gardez-moi tout entière et à tout jamais dans
l’amour de Jésus, votre adorable Fils.
Ô Mère la plus tendre, par moi-même, vous le savez, je ne peux pas, je ne sais pas, je
n’arriverai jamais à me sanctifier. Mais je suis prête à me soumettre sans réserve à la
conduite de la grâce.
Ô Mère, je vous apporte les trois puissances de mon âme : ma mémoire... mon
entendement... ma volonté.
Agissez en moi !
Soyez dans ma mémoire, pour en effacer toute autre pensée que la vôtre et celle de
Jésus.
Dans mon entendement, pour en bannir le passé, pour vous en remettre l’avenir et
ne voir que vous, bonne Mère, veillant amoureusement, miséricordieusement sur moi,
pour m’unir en toutes choses à Jésus mon Roi.
Dans ma volonté, pour en arracher avec soin tout ce qui pourrait non seulement lui
déplaire, mais n’être pas agréable à Notre-Seigneur dans les plus petites choses...
comme dans les grandes.
Nous tous, qui que nous soyons, apportons nos misères, nos besoins, nos désirs, nos
prières, nos actions, nos espoirs à la Toute-Puissante assise auprès du Tout-Puissant.
Allons à Marie, elle est celle dont nous avons incessamment besoin.
Pour comprendre nos angoisses, pour compatir à nos douleurs, il faut un cœur qui ait
souffert. Pour obtenir notre pardon, il faut une âme innocente. Pour avoir à s’occuper
des besoins de tous, il faut être exempt de toutes dettes, pur de toute tache. Pour
consoler, pour sécher les larmes des petits enfants, il faut être mère. Pour dispenser
les grâces et les bienfaits du ciel, il faut être reine. Pour donner à tous, pour les aider
tous, il faut avoir dans les mains la clé des trésors de Dieu. C’est ce que fait la très
Sainte Vierge : elle est pure, immaculée et sans tache... Elle est mère... Elle a aimé elle
a souffert plus que tous... Elle n’a aucune dette à satisfaire à la divine justice... Elle est
reine, elle puise à son gré dans le trésor divin.
Tous les biens spirituels et même temporels que nous recevons passent par les mains
libérales de la très Sainte Vierge. Elle n’en est pas la possetrice (sic), mais la dépositrice
et la distributrice ; elle les obtient de « Celui qui est » et à qui tout appartient.
Plus un saint a pratiqué de vertus, plus il les a pratiquées parfaitement, plus son
pouvoir est grand dans le ciel.
Or, la Sainte Vierge a pratiqué toutes les vertus. Elle les a pratiquées avec un degré de
perfection que notre petitesse ne saurait mesurer, que notre fragilité ne saurait
atteindre. Elle a connu toutes les difficultés de la vie, toutes les angoisses du
lendemain, toutes les souffrances... Nul, après Jésus, n’a souffert autant qu’elle.
Elle eût moins souffert si elle était morte avec son Fils, mais il faut qu’elle le voie
agoniser, il faut qu’elle le voie mourir et qu’elle vive. Elle est sainte, et plus que sainte.
Elle est martyre, et plus que martyre : elle en est la reine... Elle est la Mère du Tout-
Puissant, elle en partage toute la gloire, elle participe à son gouvernement divin. C’est
pourquoi tous les cris, toutes les supplications, toutes les louanges qui montent de la
terre vers Dieu, passent par Marie, de Marie à Jésus, et de Jésus au Père. En retour,
toutes les grâces obtenues passent du Père au Fils, du Fils à sa Sainte Mère, et par elle
à celui qui la prie. Ce n’est pas spécialement quelques âmes que Marie protège : elle
vient au secours de tous les humains. La Sainte Vierge a tout pouvoir sur le Cœur de
Dieu, c’est donc toute sa famille humaine qu’elle protège, qu’elle console, qu’elle
guérit, qu’elle encourage, qu’elle éclaire, qu’elle soutient, qu’elle veut sauver. Mère de
miséricorde, elle imite le Père de toutes miséricordes et nous aide, même sans être
priée.
Allons donc à Marie, puisqu’elle est notre mère, la nôtre à chacun. Allons à elle,
puisqu’elle est l’universelle médiatrice entre Dieu et nous. Ah ! si nous savions nous
faire bien petits ! Si nous savions tourner nos regards et nos cœurs vers celle qui nous
aime tant !
Que de belles vertus, que de bons conseils cette humble vierge, cette tendre mère,
cette noble reine nous apprendrait sur les avantages de l’humilité, les exigences de la
charité, la sagesse de l’obéissance, les douceurs de l’abandon à Dieu, les joies de la
confiance !
Si la jeune fille savait se blottir auprès d’elle pour abriter sa pureté, le coupable se jeter
dans ses bras pour chercher un refuge et échapper aux châtiments ; si le malade lui
apportait ses plaies à panser, l’enfant son innocence à protéger, l’indigent sa misère à
secourir, l’affligé ses douleurs à consoler, le vieillard et l’orphelin leurs cœurs à
réchauffer, leurs larmes à sécher, la vie serait moins triste, parce que plus
profondément chrétienne.
Essayons donc de nous faire petits, tout petits auprès de Marie notre Mère. Quand
on souffre, quand on pleure, quand on est seul et bien triste, ce n’est vraiment pas
difficile de se faire tout petit, on a tant besoin de secours, on a tant besoin de sentir
une maman auprès de soi ! Et qui donc ne souffre pas ?... Qui donc ne pleure pas ?...
Qui donc ne tremble pas quelquefois sur la terre ?... Qui donc n’a pas besoin de se
faire consoler, de se faire pardonner, de se faire aimer, de se faire guérir ?
Oh ! oui, apprenons à nous faire bien petits et à ne rien faire sans le conseil, sans le
secours, sans l’inspiration et le consentement de notre Reine chérie ! Qu’elle soit toute
notre confiance et toute notre espérance en Dieu.
Elle est mère, et comme mère, elle est d’autant plus empressée à voler au secours de
son enfant qu’il implore son aide avec plus de confiance et plus d’amour.
Si des grâces temporelles nous sont nécessaires, elle nous les obtiendra, à la seule
condition cependant qu’elles se rattachent à la vie surnaturelle, c’est-à-dire à la gloire
de Dieu et au salut des âmes. Ne demandons pas des choses qui ne peuvent ni glorifier
Dieu, ni être salutaires à notre prochain, ni nous mener au ciel.
La belle mission de Marie est d’amener à Jésus tous ceux qui vont à elle.
Faisons-nous bien petits, et bien petits dans les bras de notre Mère aimée, plaçons-
nous tout près d’elle : elle nous apprendra notre devoir, elle nous dira que notre devoir
et tout notre devoir de chrétien est de ressembler à Jésus, et qu’il n’y a toujours en
tout temps, en tout lieu, qu’une manière de lui ressembler : se renoncer soi-même,
prendre sa croix et le suivre. Mais elle nous dira aussi ce qu’elle sait par expérience :
c’est qu’avec Jésus, se renoncer, prendre sa croix et le suivre en la portant, ce n’est pas
mettre des boulets à ses pieds mais des ailes à son cœur, de la joie, du bonheur, du
ciel dans sa vie... c’est monter, c’est se rapprocher de Dieu pas à pas. Elle nous dira
que la croix se fait de jour en jour plus légère, plus aimée, quand on la porte en se
sanctifiant.
Suivons Jésus et suivons-le avec Marie, son incomparable Mère. Attachons nos
regards non uniquement sur sa divinité, mais sur son humanité sainte, sur son
humanité souffrante... Jésus le modèle parfait, le modèle complet, le modèle de tous.
Regardons-le, regardons-le souvent, regardons-le longuement, regardons-le toujours,
non pour le copier dans ce qu’il a fait – on ne devient pas saint par copie – mais pour
lui ressembler dans ce qu’il est : doux et humble de cœur, rempli d’amour, rempli de
charité, de compassion et de pardon pour tous, obéissant... et obéissant jusqu’à la
mort sur la croix, pauvre dans sa naissance, dans sa vie et à sa mort... pauvre et sans
égal.
Laissons ses gémissements, ses cris d’amour, ses cris de détresse, ses divins soupirs
s’imprimer ineffablement en notre esprit. Laissons, sans jamais nous plaindre, le glaive
de feu s’enfoncer sans fin dans notre cœur, jusque dans notre âme. Laissons sa
douloureuse Passion se renouveler en nous... Laissons-nous clouer en croix avec le
Christ ! Laissons Jésus et Marie nous refaire en eux et uniquement pour eux.
La maternité divine a revêtu la Sainte Vierge d’une grandeur qui ne peut avoir d’égale
ni sur la terre, ni dans le ciel. Elle la place au-dessus de tout ce qui n’est pas Dieu. Elle
lui donne, par participation, la puissance que Dieu a par nature, et on peut dire d’elle
qu’il ne se passe rien au ciel et sur la terre sans qu’elle n’intervienne.
La maternité divine a donné à la Sainte Vierge, dans ses rapports avec nous, la
tendresse bienfaisante d’une mère, l’autorité incomparable d’une reine. Marie Mère de
Dieu, Marie Reine d’amour, participe à la médiation du Christ et à toutes les grâces
que le Christ nous a acquises ; elle a mérité d’en devenir la distributrice. C’est elle qui
distribue tous les dons, toutes les vertus, toutes les grâces à qui elle veut, quand elle
veut, de la manière et dans la mesure qu’elle veut.
Ô Marie, que vous êtes bonne !
Ô Marie, que vous êtes grande !
Ô Marie, que vous êtes puissante !
Ô Marie, que je vous aime, vous qui êtes ma Mère !
Jésus et Marie... Ne les repoussons jamais de notre cœur. Allons de l’Amour à
l’amour... de la Miséricorde à la miséricorde... de la mort à la vie !
^ 3 février 1930 (lundi)

Pour demain, la grande visite aimée, la douce visite de Jésus-Hostie ! Aucun sentiment,
aucune impression sensible, aucun tressaillement de joie, aucun contentement intime
à l’éveil de cette pensée... Quel airain, que mon cœur !
Pourquoi cette singulière insensibilité, cette absence de chaleur, ce manque de vie dans
tout mon être, moi qui, à l’ordinaire, palpite de désir et de joie quand je vais recevoir
mon Jésus, mon Roi ?
Je ne pleure pas... j’étouffe !
J’éprouve une espèce de dessèchement intérieur. Serait-ce, ce que l’Eglise appelle "les
sécheresses" ? Cela ressemble à un désert sans lumière, sans verdure et sans eau... à
un affreux trou noir. C’est un vrai martyre pour mon âme, comme pour mon corps
et mon cœur... Avec effort je pense à Dieu.
Ô Jésus, mon Dieu, ô mon Roi bien-aimé, auriez-vous entièrement abandonné votre
petite victime à son néant, à sa misère ? Que votre volonté soit faite, ô mon Maître
adoré, mais donnez-moi la permission de vous aimer, faites que je puisse vous aimer
toujours, vous aimer quand même.
Tout dernièrement, après une communion très fervente, Jésus m’avait fait
comprendre par voie de communication qu’il voulait que je m’élève jusqu’à lui par le
moyen de l’Eucharistie.
En cette veille de le recevoir sacramentellement dans le pauvre petit jardin sans fleur de
mon cœur, je renouvelle la prière ardente que je fis alors – et avec encore plus d’humilité
– et le supplie de toute ma faiblesse, de tout mon désir de l’aimer et de lui appartenir, de
descendre lui-même sur ma petitesse extrême, de se donner à moi, de venir en moi pour
m’élever, lui seul, jusqu’à son Cœur...
Quelle atroce et terrible nuit j’ai passée ! On dirait que Jésus m’a complètement
abandonnée pour me livrer à la rage de Satan. J’ai tant souffert qu’il m’a semblé plus
d’une fois que mon cœur allait se fendre, mes veines se rompre, dans ces atroces
douleurs.
Venez, Seigneur Jésus ! Venez, ô mon Maître, ô mon Roi chéri ! Venez réjouir mon
cœur !... Venez consoler mon âme de votre adorable présence !... Venez l’orner de
toutes vos vertus !... Venez l’enrichir de vos dons !... Venez la fortifier... Venez
l’encourager contre l’ennemi du bien, l’ennemi du salut, et mettre en elle le germe de
la vie immortelle. Venez, ô le bien-aimé de mon cœur ! Venez, ô Jésus, ma vie et mon
âme... Venez !...
Ô vous qui êtes l’Amour, la Lumière et le Salut ! Soyez en moi l’amour qui demeure,
la lumière qui éclaire, le Sauveur qui bénit.
Ô douce, ô belle, ô puissante Marie ! ô ma Reine, aidez-moi en ce moment si grave,
et dans les luttes si dangereuses de la vie, mettez-moi – puisque vous êtes ma Mère –
dans les dispositions où me veut Jésus. Venez en moi pour m’aider à aimer.
Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour moi pauvre pécheresse, maintenant et à l’heure
de ma mort.

Un petit réveil en moi ce matin ! Mon âme, malgré l’épaisseur de ses ténèbres, est dans
une volonté d’amour infini...

Sainte Communion. Enfin je l’ai trouvé, Celui que mon cœur aime ! Il est à moi... je
ne le quitte plus.
Ô bonheur et martyre, délices et douleurs ! il s’est donné... il m’appartient... je le
possède enfin.
Mais ce n’est plus l’aimable, le tendre et doux Jésus qui se fait sentir aujourd’hui dans
mon cœur, mais le Dieu juste et terriblement sévère.
Plusieurs heures durant, j’ai comme été plongée dans un abîme de feu, feu de douleur
plus que d’amour.
Je me sentais brûler vive, réprouvée, bannie loin de Dieu, loin de Jésus, venu dans
mon cœur si peu de temps avant ! C’était affreux, terrible, plus terrible que la veille...
que la nuit passée. Les actes d’amour... les actes de confiance et d’abandon à l’Amour
et à la Miséricorde que j’ai faits en ces quelques heures, ne peuvent se compter !
Je ne comprenais plus l’Amour, je ne voyais plus de miséricorde. Ce que j’ai éprouvé
alors ne peut s’exprimer. Je ne m’explique la cause de toutes ces atroces douleurs
qu’en cela... Ou plutôt je ne m’explique rien et ne cherche pas à rien m’expliquer.
Je m’abandonne avec plus de confiance, plus d’amour encore au bon plaisir de Celui
qui vit et demeure en moi et à qui j’appartiens sans réserve. Je crois cependant qu’il
faut attribuer ces excès de souffrances au fait suivant : mon confesseur m’ayant
demandé d’offrir ma communion et mes souffrances intimes à l’intention d’une âme
au seuil de son éternité (laquelle personne, malgré les supplications, les prières de son
entourage et les multiples exhortations du prêtre, ajournait toujours sa réconciliation
avec son Sauveur et son Dieu, refoulant en ceci les grâces exceptionnelles qui lui
étaient inévitablement accordées à ce moment suprême), j’acquiesçai tout de suite et
de tout cœur à la prière de mon confesseur, non sans lui dire cependant que j’étais un
bien, bien pauvre intercesseur.
Comment en effet Dieu m’exaucerait-il ?... J’ai tellement la poignante impression qu’il
ne m’écoute plus, qu’il m’a repoussée de son Cœur, loin de lui !
Ô malheureux engourdissement de nos âmes ! Ô cœurs si farouchement, si
désespérément clos ! A quel atroce réveil nous exposons-nous ?...
Dieu juste, mais si bon et si infiniment compatissant à nos faiblesses, à nos
ignorances... si infiniment miséricordieux à nos égarements, à nos péchés, ayez pitié
de l’ouvrage de vos mains, faites grâce et miséricorde à cette pauvre âme que les biens
de la terre ont si malheureusement endurcie !
Ô mon Dieu, je vous le demande au nom de Jésus descendu vivant dans mon cœur,
je vous le demande par ses souffrances, par ses mérites inépuisables, infinis, par les
douleurs, par les larmes que la Sainte Vierge a versées au Calvaire à cause de nous, par
mes pauvres petites souffrances unies aux leurs, si grandes, et par toutes les prières,
offrandes et sacrifices que beaucoup d’âmes généreuses vous offrent en sa faveur.
Pardonnez-lui, ô le plus doux, le plus tendre des pères. Seigneur Jésus, faites descendre
sur cette âme, si près de paraître devant vous, un rayon de lumière de votre Face
adorable, et elle sera sauvée.
Parlez au Bon Dieu de cet enfant de vos douleurs, ô charitable Mère. Bienheureuse
armée des élus, intercédez en sa faveur !
Mon Jésus, pitié et miséricorde !
^ 5 février 1930 (mercredi)

Ô Vierge si belle et si pure, ô Immaculée Vierge Marie, gardez-nous, Jésus et moi,


bien amoureusement unis dans votre Cœur maternel.
^ 8 février 1930 (samedi)

Seigneur ! ô Roi des rois ! ô Jésus mon Dieu ! une fois encore, une fois de plus, votre
souveraine grandeur, votre adorable majesté, votre douceur, votre infinie charité, a
pénétré mon âme, envahissant tout mon être avec une splendeur, une puissance
inaccoutumée et d’une durée (du moins il me le semble) encore inconnue.
Mais comment m’y prendre, comment savoir dire toutes ces choses qui dépassent
l’être de tellement haut ?
Rien ne se présente à mon esprit me permettant de donner la plus petite ressemblance
sur ce qui se passe au-dedans de moi.
On comprend, on sent, on goûte ces choses, mais on ne peut ni les dire, ni les
expliquer ! Ô Seigneur Jésus...
Quel singulier, quel craintif émoi éprouve la pauvre nature lorsqu’après une prière
calme, apaisante, elle se sent tout à coup et fortement saisie, possédée par une flamme
intérieure dont rien à l’avance n'avait donné la moindre idée ; et qui lui fait souffrir –
en les bénissant d’ailleurs – des tourments indéfinissables et pleinement délicieux.
Dieu prévenant toute pensée, toute préparation intime, fond sur l’âme à la façon d’un
gigantesque oiseau sur la proie qu’il convoitait, la prend, l’enveloppe, l’enlace,
l’emporte toute frémissante, toute palpitante d’amour, elle a l’impression, très haut,
dans une atmosphère, une clarté délicieuse, éblouissante, où elle voit, où elle
comprend d’une certaine manière, absolument inexprimable humainement.
L’âme a besoin et doit donc montrer ici une grande confiance, et beaucoup de
courage, pour s’abandonner, pour se livrer complètement, pour braver, repousser ces
craintes où l’on croit que la vie, la raison sont en danger.
Ce qui arrête mes transports, mes élans, c’est bien cela : j’ai peur d'avoir à me jeter
dans l’abîme. Et cette sensation, je l’éprouve presque chaque fois.
Mais je dois, il faut vouloir même cela, si je ne veux pas me refuser à Dieu, et me jeter
quand même entre ses bras.
Ces "ravissements d’esprit", cette vision purement "intellectuelle" a eu l’immense
avantage de m’arracher (je ne sais pour combien de temps) aux tourments douloureux
dans lesquels, par ordre de la volonté divine, j’étais englobée depuis de nombreux
jours déjà.
Gloire et louange en soient rendues à Dieu !
J’étais à terre, gisante, écrasée sous le poids de la croix, trop faible ou trop lâche pour
me relever toute seule. Jésus en bon Père, en bon Frère, a eu pitié de sa petite misère,
exauçant sa prière ardente. Il est venu, il s’est donné à elle, pour l’avoir avec lui, pour
l’unir à lui... pour la fondre, la perdre en lui... et dans une mesure tellement inespérée.
Tout mon être vient de subir une heureuse transformation. Et mon âme, hier encore
ensevelie dans les plus désolantes ténèbres, s’ouvre à des horizons nouveaux. Je me
sens aussi toute renouvelée pour la lutte et pour la souffrance. J’ai eu peur à un
moment donné de n’avoir plus la force, plus la volonté à rien. Quelle angoisse ! Mais
Jésus m’a refaite en lui, et uniquement pour lui seul. C’est comme une vie nouvelle...
Je suis avide, j’ai vraiment faim et soif de travailler pour l’amour et la gloire de Dieu,
pour la divine royauté du Cœur Eucharistique de Jésus et de Marie Immaculée, non
que je puisse compter et que j’aie le droit de compter sur beaucoup d’œuvres
extérieures, mais sur l’apostolat de la réparation, de la prière et de la souffrance, le
silence du renoncement et de l’amour en tout.
Notre Dame du Bon Secours, priez pour moi et inspirez beaucoup d’âmes généreuses
à prier pour moi, ô ma si chère Mère.
Que toutes mes journées soient à Dieu, et pour Dieu seul !
Seigneur, augmentez ma foi, donnez-moi plus de vie, plus d’élan, plus d’amour. Faites
que j’agisse toujours sous l’influence directe de l’Esprit Saint et selon mes plus chères
convictions.
Ô Dieu d’amour ! découvrez-moi, dans la mesure en rapport avec ma faiblesse, les
splendeurs de la vie surnaturelle, les beautés achevées de votre perfection, les
grandeurs incomparables de votre humilité, les adorables délicatesses de votre
douceur, les exigences heureuses de votre charité, les merveilles cachées et les
précieux avantages de la croix, les affinités de la grâce, les sommets sublimes de la
vertu... les délices de l’intimité eucharistique.
Mais que sera donc, dans l’éternité, que sera-ce donc de voir Dieu dans le ciel, puisque
ce que je vois, ce qu’il daigne me montrer de lui est déjà si merveilleusement, si
infiniment beau !
Que je sois la consolation, le bonheur et la joie de mon Dieu !
Ô nous qui voulons aimer Jésus, et qui voulons l’aimer d’amour pur, rappelons-nous
qu’il n’y a qu’une voie qui mène à l’Amour : l’humilité, la confiante simplicité, dans la
plus héroïque charité. Et ce degré de perfection de l’amour divin est un précepte qui
s’adresse à tous.
^ 10 février 1930 (lundi)

Gloire soit rendue à Dieu qui me donne force et courage par Jésus Christ, mon
Sauveur !

Si je considère Jésus souffrant, mourant pour nous, une vertu sort de lui et me remplit
de confiance ; et comme lui, à mon tour, j’aime et je suis heureuse dans la souffrance.

Pour ton amour, ô Jésus


J’ai bu l’amer calice, j’ai bu jusqu’à l’ivresse,
Ne cherchant doux refuge que dans ton divin Cœur
Car toi seul es ma force... et moi l’humble faiblesse.
Ne m’abandonne pas, je suis tienne, ô Seigneur !

Je suis ta proie, Jésus, pour la croix, dans la joie ;


Dans la cruelle épreuve et la vive douleur,
Qu’il est doux de souffrir lorsqu’on s’immole à toi,
Et qu’on a pour foyer le doux feu de ton Cœur !

Sur ton Cœur, ô Jésus, j’ai connu tous les charmes,


Dans tes brûlants baisers, j’ai palpité d’amour,
Mais tes traits douloureux, j’ai tant baignés de larmes ;
Je suis à toi, Jésus, heureuse et pour toujours.

Je sais où vit l’Amour, j’ai vu briller la flamme !


Pour ton Ciel, ô Jésus, je veux cueillir des fleurs.
Des tourments bien amers ensanglantent mon âme,
Mais sans cesse, je dis : « Merci, merci Seigneur ».
^ 12 février 1930 (mercredi)

Mon cœur saigne, brisé et déchiré de part en part. J’ai cru mourir sous le coup de la
triste nouvelle ! Un poignard a traversé mon cœur. Ô mon bien-aimé Jésus, vous
vouliez encore cette nouvelle épreuve, un nouveau témoignage de mon amour.
Mon cher père spirituel est très souffrant, m’a-t-on dit, et par ma faute j’en suis sûre,
puisque c’est pour moi, pour moi, pour mon bonheur surtout qu’il a dû faire ce long
et pénible parcours de l’église jusqu’ici, cause presque certaine de sa maladie.
Mon Dieu, si je suis cause, mais bien involontairement, de son mal, ne ferez-vous pas
que je souffre pour lui, ne m’enverrez-vous pas un nouveau calice, une plus lourde
croix pour sa guérison ? Il est cependant si nécessaire, si utile à sa paroisse.
J’ai péché contre vous, ô mon Dieu, et tout péché, pour être pardonné, demande
expiation ! Doux Seigneur, ne me regardez pas avec toute votre colère, je me jette
dans vos bras, je me livre à vous... je veux réparer.
Oh ! mais pourquoi demander, supplier plus longtemps ? N’était-ce point déjà la
divine réponse, ce glaive transperçant mon âme ? Ô mon Jésus, fiat et merci.
Ô mon Amour et ma Vie, vous savez que, pour lui comme pour les chers miens, je
donnerais tout ; je donnerais ma vie pour leur bonheur. Cependant, bien que l’aimant
toujours davantage et me faisant connaître et me découvrant à lui bien mieux
qu’autrefois, je vois que j’en suis de moins en moins comprise et aimée.
Ô mon unique et très cher Ami, c’est vous qui désiriez et vouliez l’union de nos âmes
dans cet abîme infini qu’est votre divin Cœur. Me suis-je donc trompée, aurais-je été
dupe de mon imagination ? Fiat ; non pas ma volonté, mais la vôtre, Seigneur !
Divin Créateur, union des âmes et des cœurs qui vous aiment, si le prêtre que j’ai cru
m’avoir été donné pour guide, pour directeur spirituel, veut de sa volonté briser les liens
sacrés scellés par vos mains divines, pour des raisons que j’ignore, pardonnez-lui, ô mon
Jésus. Pardonnez-lui, pour son activité, sa générosité à votre service, son admirable et
inlassable ardeur à vous aimer et à vous faire aimer, et pour le bien spirituel de sa pauvre
paroisse sur laquelle vous m’avez promis de triompher, de régner un jour, malgré
l’indifférence et l’indignité de certaines âmes, malgré la lutte acharnée de vos ennemis,
malgré la rage et les efforts de Satan, malgré l’apparence et les oppositions actuelles.
Seigneur Jésus, guérissez son corps, vivez en lui, agissez en lui, avec lui toujours ;
donnez-lui, donnez-nous la joie de contribuer pour une large part à votre règne sur
ce petit coin de France, sur toute la surface de la terre et jusque sur les points les plus
reculés du globe, et de vous faire beaucoup aimer en vous aimant plus que les autres.
Divin médecin des corps et des âmes, rendez, je vous prie, la santé à mon père
spirituel. De toute sa personne, mais surtout de son âme, je vous en supplie ô mon
Jésus, prenez-en bien soin. Ô Mère si bonne, penchez-vous, s’il vous plaît, sur ce fils
de votre tendresse, posez sur son front en sueur votre main guérisseuse, et votre
pauvre petite enfant sera aussitôt consolée.
Néanmoins, je confesse très humblement qu’un coup imprévu n’est plus pour moi un
événement extraordinaire. La douleur s’affirme chaque jour de plus en plus torturante,
de plus en plus crucifiante pour mon âme, mon cœur et mon corps. Heureuses
souffrances, source des suavités célestes, force et joie de l’esprit, délices de l’âme qui
sait donner à Dieu l’amour pur, l’amour vrai, l’amour complet, l’amour éternel et qui
sent en elle le besoin d’aimer toujours plus, d’aimer jusqu’au sacrifice suprême,
jusqu’au martyre !
Il faut souffrir pour être bien sûre de s’être donnée sans réserve ; le cœur partagé veut
jouir dans ses affections, le cœur tout donné ne veut que souffrir et ne se plaint jamais
de trop souffrir, de trop se dévouer.
On dit « assez » à la joie, aux douceurs divines, on ne dit jamais « assez » au
dévouement qui coûte, aux douleurs qui torturent. La souffrance alimente, exalte,
enflamme et sanctifie l’amour... et l’amour ne conserve bien toute sa pureté et toute
sa fraîcheur qu’au milieu des tribulations.
L’âme la mieux gardée est celle que gardent les peines.
Que de raisons de me réjouir, moi qui semble vraiment être née et élue par Dieu pour
souffrir, et qui l’ai entendu me répéter nombre de fois qu’il voulait me faire vivre dans
le silence, le renoncement, les humiliations, dans un journalier surcroît de tortures,
toujours en vue et pour la gloire de son nom, l’honneur de sa passion, pour la
confirmation de la foi et le triomphe du règne de l’Amour sur toute la terre et dans
toutes les âmes.
J’éprouve dans tout mon être un si grand détachement, une paix si profonde, tant
d’amour à toujours souffrir.
^ 12 février 1930 (mercredi)

Les heures consacrées à Dieu sont des moments de lumière et de joyeuse compagnie
dans la maussade solitude de cette vie.
Aimer vraiment Jésus, l’aimer de toute son âme, de tout son être, de toutes ses forces...
L’aimer par-dessus tout, c’est s’offrir à partager les douleurs de son agonie et de sa
sainte passion.
Toute âme qui embrasse généreusement et pleinement le désir de la perfection doit
s’attendre à être éprouvée par des peines extraordinaires, afin d’être par là purifiée et
rendue capable de jouir de Dieu. Mais quelle âme généreuse s’est jamais fatiguée de
souffrir à cause de sa tendresse ? Quel cœur, je l’ai déjà dit, s’est jamais plaint de se
dévouer toujours ?
« Quelle que soit la douleur que ta tendresse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure ! »
Oh oui ! laisser faire Jésus... Lui laisser élargir tous les jours la sainte blessure de
l’amour. Soit qu’il le fasse d’une façon directe, soit qu’il se serve de la main quelquefois
si cruelle du prochain, ou même – ce qui est plus terrible encore – des griffes
épouvantables du démon.
Quel bonheur de tant souffrir et de toujours souffrir ! Rien n’est capable de me réjouir,
si ce n’est la croix de mon divin Maître et Seigneur Jésus.
Que d’autres mettent leur bonheur à monter sur le Thabor, à jouir des consolations
divines ! Pour moi, je ne veux que la souffrance, rien que la souffrance et toujours la
souffrance ! Oh ! quel bonheur de pouvoir souffrir en silence et de vivre journellement
sur la croix au milieu de toutes les tribulations du corps et de l’esprit !
Que sont les joies, les honneurs, les richesses, les satisfactions de la terre, même
accumulées, pour l’âme qui regarde le ciel ?
J’éprouve une bien plus grande joie à me sentir sous les pieds de tous et dans le
dénuement de toutes choses pour l’amour de Dieu, qu’au-dessus d’un seul.
Que sont tous les vains discours des hommes ?... Qu’est donc le monde ?... Que sont
toutes les merveilles du monde à côté d’une seule parole du Seigneur, comparées à la
beauté d’une âme consacrée à l’Amour ?...
Il y a des souffrances plus cruelles que la mort pour les âmes attachées à Dieu et
totalement résolues à bien faire. C’est surtout la crainte continuelle de pécher, la
violente tentation au mal et la terrible angoisse de se sentir éloignées de Dieu. Or, tous
ces maux extrêmes, le Seigneur a résolu dans sa tendresse qu’ils fondent sur sa petite
servante.
Ma croix, c’est la vie ! Je n’aspire qu’au ciel... Je n’attends que le ciel pour aimer, être
aimée et faire aimer l’Amour.
Ô ma bien douce Mère, priez, je vous en supplie, pour que je marche très vite, mais
très humblement, sur les pas de Jésus, sans plus jamais m’arrêter.
^ 14 février 1930 (vendredi)

Une âme ne peut donner aux autres que du trop-plein d’elle-même, que le surplus qui
lui est donné.
On ne peut faire aimer l’Amour que dans la mesure où on le possède, comme on ne
peut rayonner que si on porte en soi la Vérité, qui est la Lumière.
On aide, on encourage, on guide, on soutient les âmes dans la belle voie de Dieu, on
ne les maintient dans le parfait détachement de toutes choses que par l’exemple et par
l’entraînement d’une ascension continuelle ; et en continuant à développer en soi, à
l’infini, ce don divin entre tous : la Vie... la vraie Vie qui est Dieu... Dieu : l’Amour et
notre fin.
Oh ! Vie de Dieu en moi ! quel bienfait ! quelle immense douceur ! quelle ivresse !...
Pour donner inlassablement, il faut puiser incessamment dans l’unique trésor d’amour
que l’on trouve caché en Dieu, sans se lasser jamais à venir emplir la coupe immense
de son cœur au fleuve de toutes les grâces.
Ô Dieu, source de tous les biens ! Ces torrents de flammes, ces eaux si douces qui
jaillissent nuit et jour de votre Cœur dans le mien avec tant d’abondance, faites que
suivant vos inspirations, dans la lumière de l’Esprit Saint, avec la bienfaisante
assistance de la Très Sainte Vierge, je les répande sur tous et sans mesure.
Ô mon grand dépouillé du Calvaire, cette grâce d’amour, je vous la demande en faveur
de tous ceux qui, sur la terre, luttent, souffrent, travaillent, peinent et prient ; pour les
chères âmes du purgatoire : mettez fin à leurs souffrances en les attirant toutes dans
le ciel.
Ô mon Dieu, Trinité que j’adore, vivez en moi pour que je vive parfaitement en vous,
pour que je vous révèle... pour que je vous montre... pour que je vous donne... et vous
donne à tous !
C’est encore la douce voix de Jésus, dont les accents me font tressaillir jusqu’au fond
de l’âme, qui m’invite à lui demander quelque chose : « Ma fille, demande-moi ce que
tu veux et je te le donnerai. » – Mais, doux Seigneur, que puis-je vouloir que vous ne
vouliez vous-même ? Tous vos désirs sont les miens et je suis votre très humble
servante.
La voix se fait plus pressante encore : « Ma fille, que veux-tu ? » – Ce que je veux :
votre Cœur, votre amour, ô Christ Jésus... « Mais pourquoi mon Cœur, et pourquoi
mon amour ? » – Pour vous aimer avec votre Cœur... pour vous aimer par votre
amour, pour vous aimer comme vous vous aimez vous-même.
Je suis aussi votre petite victime : Seigneur, crucifiez-moi, et plus invisiblement, plus
amoureusement, plus pleinement que jamais. Ce que je désire, c’est vivre comme
vous... avec vous... en vous et pour vous toujours.
Tout faire par amour... pour mourir d’amour !
Ô ma bonne Mère, dites bien à Jésus que j’accepte la souffrance, le combat, la lutte,
et que par vous je lui abandonne tout, sans désir de récompense, sans rien recevoir en
retour.
Je ne demande que des âmes ! Ô mon Dieu, donnez-moi des âmes, des âmes à sortir
du péché, à arracher à l’enfer pour les mettre entre vos bras.
La même voix répond au plus intime de mon âme : « Achète-les dans le silence et le
secret de la souffrance... »
Seigneur, je les achète... Je suis toute à vous ; disposez de moi... Et puisqu'on ne peut
acheter les âmes que par l’amour et par la souffrance, continuez en moi votre passion
rédemptrice.
Je suis votre petite passion, votre petite victime d’amour ! Je vous donne mon cœur,
ma vie, mon sang, mon âme... tout mon être, donnez-moi les douleurs de votre saint
Corps, les terribles angoisses de votre Cœur, les tourments cruels de votre Âme...
toutes vos tortures d’amour. Je veux devenir totalement Jésus, et Jésus crucifié, pour
devenir Jésus Rédempteur... Jésus victime du Père... Jésus victime pour tous !
La souffrance se fait de plus en plus lancinante et plus aiguë, et la fièvre se maintient
très forte depuis quelque temps.
Je me sens épuisée, usée, à bout ; mais je sais très bien que si c’est Jésus qui le veut
ainsi, je puis quand même résister encore de longs mois dans cet état languissant.
La fièvre, la souffrance physique et morale agissent, je crois, très efficacement et très
favorablement sur mon activité spirituelle ; et depuis cette nouvelle transformation, je
pense aux âmes plus fort et m’unis bien mieux à elles en Dieu, priant plus qu’avant
pour toutes, et spécialement pour les âmes sacerdotales, pour les prêtres,
missionnaires, religieux, ma vocation particulière, ma belle mission d’amour. Jésus ne
fait rien sans utilité et tout par amour, et s’il m’envoie tous les jours de nouvelles
douleurs, de plus grandes épreuves, c’est qu’il a en vue un bien que j’ignore.
Vierge très pure et si belle, du sein de votre céleste gloire, aidez, je vous en supplie,
votre humble petite servante à reposer amoureusement sur le Cœur de son Jésus,
même si c’est la nuit, même s’il ne l’entend pas, même s’il paraît m’avoir abandonnée...
Je sais qu’il est là, et quand même il ne me dit rien, il empêchera toujours que le mal
me tourmente trop ou que l’angoisse se prolonge de manière à m’accabler, que la
tentation me presse au point de me faire succomber... Je l’invoque et j’ai confiance
qu’il viendra à temps et, tout en pleurant quelquefois et en gémissant, je continue ma
tâche, ma vie de prière, ma vie de souffrance et d’immolation aimante.
^ 16 février 1930 (dimanche)

Mon Dieu, j’ai failli avoir regretté d’avoir été bonne ! Daignez me pardonner cette
malheureuse offense à votre amour et permettre que tout ce qui arrivera à l’avenir soit
un bien pour mon âme et non un obstacle à son développement dans l’amour.
Il ne faut jamais repousser une âme que Dieu rapproche de la nôtre, parce qu’il ne le
fait jamais sans une importante raison.
Que par mes souffrances et mes larmes je rachète ma faute, et si vous voulez bien
avoir encore pitié de votre misérable créature, ô mon Dieu, vous lui pardonnerez de
vous avoir fait souffrir, elle en est tellement punie aujourd’hui.
Très Sainte Vierge Marie, vous qui êtes toujours si bonne, très bonne infiniment avec
moi, priez pour que je sois bien amoureusement obéissante à toutes les volontés de
Dieu, qu’il n’y ait plus rien en moi qui ne soit totalement consacré, sacrifié, immolé à
l’Amour et voulu par l’Amour.
Ô la plus tendre et la plus douce des mères, vous seule pouvez dire à Jésus l’immense
affection, toute la tendresse de sa petite victime... Je ne veux que vous pour la lui faire
savoir, que vous pour me conseiller, m’éclairer, me conseiller, me diriger, me fortifier
dans l’amour.
Ô ma Mère, demandez bien à Jésus d’habiter en moi, près de moi, avec moi, toujours,
avec le Père et le Saint-Esprit ! Faites de moi une âme eucharistique.
^ 18 février 1930 (mardi)

Je l’ai compris : si la patience conduit à la paix et à la sainteté par l’amour, l’humiliation


est la voie directe qui mène à l’humilité, source de toutes vraies grandeurs ; elle est aussi
un moyen énergique pour nous détacher des créatures et nous attacher à Dieu.
Résolution : laisser l’humiliation accomplir dans mon âme son œuvre de purification
et de perfection.
^ 20 février 1930 (jeudi)

Je n’ose plus rien comprendre ! Je devrais plutôt être triste, languissante, abattue au
milieu de tant de douleurs et de peines ; et bien non, mon âme au contraire déborde de
joie, d’amour, de foi !
Que Dieu est donc admirable dans ceux qui l’aiment et qu’il détourne, par la tendresse
de son amour, des satisfactions et des plaisirs de la chair ; qu’il empêche d’arrêter leurs
pensées sur aucun objet terrestre et leur fait trouver en lui leur joie et leur consolation.
Je ne trouve pas de mots assez justes pour dire la douceur, la force de cette joie
d’amour, de cette paix, de cette foi en Dieu.
Oh ! oui, je suis à Dieu, et toute à lui ! Tout mon être en est comme purifié, transfiguré
de bonheur.
Oh ! comme avec saint Paul, je me plais dans mes infirmités, dans mes douleurs et
dans mes souffrances, puisque c’est Dieu qui me les envoie.
Je surabonde de joie dans mes tribulations... mais mon bonheur n’est qu’en Dieu. Ce
matin encore, pendant la sainte messe, en m’offrant au Père avec Jésus pour le salut
de tous, et lui disant : « ô Père, Jésus me veut, je suis à lui », j’ai eu une impression
d’amour qui n’est pas de la terre. Que va-t-il donc se passer ? Prier... me faire plus
pauvre, plus petite encore... attendre dans la paix et le calme la volonté de Dieu.
De plus en plus, je compte sur notre bonne Mère. Je suis entre ses mains, elle fera
donc sans aucun doute ce qui sera le meilleur pour son enfant.
Ô ma Mère, dites bien à Jésus que je donne tout... que j’abandonne tout... que je
sacrifie tout pour mieux l’aimer !
C’est en priant le Père que j’ai reçu Jésus, que j’ai connu son amour. Maintenant, Jésus,
qu’il me révèle le Père davantage.
Toute ma joie est d’aimer Dieu et les choses de Dieu, et de m’efforcer, en les aimant,
de m’unir à lui et de me transformer en lui, pour sa gloire.
Mon amour, ma foi montent et s’affirment tous les jours, dans la plus douce, la plus
respectueuse tendresse, avec mon grand désir de mieux connaître, de mieux
comprendre pour mieux aimer encore.
Pourquoi la vérité du monde, l’amour de Dieu, la charité du Christ, n’est-elle pas
mieux connue ?... Pourquoi reste-t-elle une beauté cachée, ignorée de tous ? Pourquoi
faut-il que tant de chrétiens n’en soupçonnent même pas l’existence ou que, mis en
face de ces abîmes d’amour, ils se contentent de les considérer d’un regard furtif et
seulement de loin, en restant pour ainsi dire sur le seuil de cette demeure splendide,
sans se donner la peine d’y entrer ?
Que leur manque-t-il donc ? Que manque-t-il aux hommes pour qu’ils retrouvent le
bonheur ? Ah ! sans doute ces yeux et ce cœur d’aigle dont parle la Sainte Ecriture,
que la lumière attire et qui ne trouve son repos que dans la contemplation des choses
divines, que dans l’intimité de la Famille divine.
Il leur manque le désir et la volonté de s’instruire dans la science du divin amour. Il
leur manque peut-être aussi d’être assez humbles pour s’approcher de Dieu, pour se
laisser enseigner par Dieu. Ils ne sont pas de la race de ceux que le divin Maître instruit
de ses secrets d’amour, et au sujet desquels il disait : « Je vous loue, mon Père, de ce
que vous avez caché ces choses aux prudents et aux sages, pour les révéler aux
petits... »
Il leur manque ce qui est seul essentiel et nécessaire... Il leur manque Dieu ! Il s’agirait
donc de rendre Dieu au monde, de l’aider à revenir à Dieu pour qu’il retrouve le
bonheur. Il s’agirait surtout, pour remédier aux maux terribles que nous traversons, de
montrer au monde perdu dans l’impiété, l’immoralité et le vice, les abîmes d’amour du
Sacré-Cœur de Jésus, si aimant et si peu aimé.
Tous nos désirs, toutes nos prières, tous nos sacrifices, nos souffrances et nos
intentions devraient avoir jour et nuit pour but unique, d’obtenir que le feu de l’amour
s’allume dans tous les cœurs et que la douceur de sa grâce les fortifie et les console
dans le bonheur comme dans le malheur.
Jésus a soif de donner son amour. Il a soif de le donner à tous. Son Cœur adorable
s’ouvre devant nous avec plus de compassion, plus de miséricordieuse tendresse que
jamais. J’en ai la certitude, ayant entendu ces divines paroles il y a peu de jours dans
l’oraison : « Ma fille, va, dis aux hommes combien je suis bon, pour ceux qui m’aiment
et prodigue de mes bienfaits. Dis-leur à tous, mais surtout aux pécheurs, que je les
aime, et que dans mon amour je n’ai véritablement pour eux que de la tendresse... Ils
m’ont tant coûté. Dis-leur aussi que je suis disposé à pardonner à tous ceux qui
viennent à moi avec les dispositions requises : c’est-à-dire avec respect et humilité,
quelle que soit l’énormité de leurs fautes, quel que soit le nombre de leurs péchés et
le temps qu’ils ont vécu dans le péché ; pourvu qu’ils soient bien préparés à recevoir
le pardon et bien disposés à recevoir l’absolution. » Le même jour j’entendis encore
ces mots : « J’ai les mains pleines de bénédictions que je ne demande qu’à répandre.
Demande-les-moi pour toi, pour les tiens, pour tous ceux que tu aimes... pour tous.
Demande-moi des grâces de salut pour les pécheurs et je te les accorderai. Oh !
demande-moi, demande-moi surtout des grâces de sanctification pour mes prêtres
bien-aimés. J’ai fait du prêtre l’instrument visible de mon action sur les fidèles pour
les sanctifier, et sur les infidèles pour les éclairer. Si leur état d’âme n’influe en rien sur
la validité des actes du sacerdoce, il n’en est pas moins vrai cependant que plus le
prêtre sera saint, plus son influence sera profonde sur les âmes. »
La plus ou moins grande sainteté du clergé importe donc grandement dans l’Eglise.
Et c’est grâce aux prêtres brûlants d’ardeur et de zèle pour la gloire du Christ et de sa
Sainte Mère que leur double royauté d’amour s’établira de plus en plus dans l’univers
entier.
Oh ! je voudrais être un homme plein de science et de vertus pour écrire un ouvrage
aussi spéculatif que pratique sur l’amour de Dieu, et les merveilles de cet amour.
Je voudrais éclairer les âmes comme les prophètes et les docteurs ; je voudrais
parcourir la terre en tous sens, prêcher le saint Nom de Dieu et planter sur le sol la
Croix glorieuse de Notre Seigneur Jésus Christ ! Mais une seule mission ne pourrait
me suffire, je voudrais en même temps annoncer l’Evangile dans toutes les parties du
monde et jusque dans les îles les plus reculées ; je voudrais aller là où jamais personne
n’est encore allé.
Je voudrais être partout à la fois pour dire et redire au monde combien le Bon Dieu
est bon, combien il aime les hommes et se montre pour tous tendre et compatissant.
A quel point il est Père, et Père plein de bontés et de miséricorde. Que rien n’est plus
facile que de le réjouir et de le satisfaire... Que rien n’est plus doux que de l’aimer, que
rien n’est plus facile non plus, puisque même nos plus petites actions faites par amour
suffisent pour charmer son Cœur.
Je voudrais pouvoir dire à tous ceux qui, ayant le cœur droit, cherchent partout un
introuvable bonheur, que le secret pour être toujours heureux, oui malgré toutes les
souffrances et les adversités, se trouve caché dans l’Evangile, qu’il suffit de le
chercher, que c’est là que leur sera révélé le grand commandement de l’amour, en
même temps que la manière de le pratiquer, puisque c’est par la méditation du Texte
sacré qu’ils apprendront à connaître et à aimer Celui dont la connaissance et l’amour
suffisent – et bien au delà – à satisfaire les plus brillants génies et à rassasier les cœurs
les plus affamés de bonheur.
Rien, en effet, ne peut faire notre bonheur sans Dieu. Et voilà ce que beaucoup ne
veulent pas comprendre, ce qui paraît difficile à plusieurs, ce qui leur semble même
impossible ou tout au moins exagéré.
Rien n’est plus vrai cependant ; et il semble bien que ce que Dieu semble vouloir
inculquer le plus fortement aux hommes, c’est cette idée qu’il est le Père plein
d’ineffable douceur, qu’ils doivent le considérer comme tel et agir en conséquence
dans toutes leurs relations avec lui.
Mais ce n’est pas à moi à démontrer ces choses, ces œuvres-là me sont interdites. Dieu
a donné à moi l’apostolat de l’amour dans la souffrance, dans toutes les souffrances
s’il le veut !... d’aimer pour ceux qui combattent.
A l’Esprit Saint, le grand illuminateur des âmes, d’ouvrir nos yeux aux grandes vérités
de la foi. Notre pire faiblesse en ce monde, c’est l’ignorance de Dieu.
Nous sommes assis dans les ténèbres de la mort et nous ne savons voir ni plus haut
ni plus loin que la terre. Dieu nous échappe parce que notre âme n’est pas assez pure,
assez limpide, assez dégagée des liens terrestres qui nous prennent par tous nos sens.
Et c’est pourquoi il faut supplier Dieu de purifier nos yeux et nos cœurs, afin que
nous puissions le connaître et l’aimer.
Que la lumière se lève dans nos esprits enténébrés, pour nous montrer la voie de la
paix.
Cette nuit, j’ai pensé intensément à l’amour du Père pour son Fils bien-aimé, à la Vie
glorieuse de la Sainte Trinité, et plusieurs fois dans mon sommeil j’ai été saisie d’un
recueillement étrange, d’un immense désir de prier, de m’abandonner par Marie, « Reine
des vierges, Reine des martyrs », à la très Sainte Trinité, mieux que je ne l’ai fait encore...
Je me sens tellement et de plus en plus attirée.
Et plusieurs fois j’ai dit, pleine de respect, d’amour, de confiance : Que la
bienheureuse et très auguste Trinité me possède et m’absorbe pleinement dans son
amour.
Ô Père... ô Jésus... ô Saint-Esprit... ô Amour ! ô sainte et divine Trinité ! Oh ! comme
en Marie j’ai rendu grâce, et ai renouvelé mes pieux souhaits pour tous ! Ô
merveilleuse unité des âmes en Jésus, de Jésus en son Père ; par conséquent,
merveilleuse unité des âmes dans le Père, par Jésus son Fils.
Ô grandeur inouïe de la vie chrétienne. Elle nous transporte et nous absorbe en Dieu,
elle fait de nous des enfants de Dieu, étroitement unis à leur Père, comme Jésus Fils
de Dieu est uni à son Père.
Dans quelle captivante beauté, dans quel océan d’amour nous vivons ! Est-il possible
que Dieu nous aime à ce point ? On dirait que notre bonheur fait partie de son
bonheur à lui. Il se réjouit de notre retour, du pardon qu’il nous accorde, comme s’il
avait besoin de nous. Et il veut que toute la cour céleste, tous les anges, tous ses amis
partagent sa joie. Dieu est l’offensé, et c’est lui qui se réjouit le plus de pouvoir
pardonner, et pour un seul pécheur qui fait pénitence, tout le ciel est en fête.
Quand nous comprendrons cet amour de Dieu pour nous, nous trouverons que
l’éternité ne sera pas assez longue pour le remercier.
Aimer Dieu passionnément, l’aimer à la folie, l’aimer par-dessus tout, l’aimer plus
généreusement tous les jours n’est pas assez pour mon âme... je veux encore le faire
aimer !... Ce tendre Père, ce Dieu uniquement bon sait combien, avant toute chose, sa
petite servante désire que tous le connaissent et l’aiment comme un père, que tous
vivent et n’agissent que par lui, et se sentent comme moi près de lui de très pauvres
petits enfants qui ont bien besoin de ses lumières, de ses encouragements, de ses
conseils pour persévérer.
Avec la foi en Dieu et la connaissance de son amour, on peut facilement se passer du
reste, tandis que tous les avantages, tous les plaisirs, les richesses, les honneurs de la
terre ne peuvent remplacer la force, la paix, la joie d’une croyance vivante, d’une
véritable tendresse. Non que je sois dure et ne sente pas très profondément la douceur
d’aimer et ne sois pas émue à la vue des beautés de la nature, à la connaissance d’un
bienfait ou d’une peine du prochain, mais c’est parce que je sens davantage que
l’amour de Dieu est tellement au-dessus de tout et passe bien avant toutes les
tendresses humaines, qu’aucune ne pourrait me consoler de sa perte, que rien ne
saurait faire mon bonheur sans lui. Il est le seul nécessaire à mon bonheur, à mon
âme, à mon cœur... à tout mon être. Sans lui, plus rien ne m’est doux, avec lui je me
sers de tout pour aimer. Quant aux créatures, je n’ai besoin que de les savoir heureuses
en Dieu pour être moi-même heureuse avec elles.
Seigneur, je vous fais l’abandon complet de ma volonté pour ne plus penser que par
vous et ne plus agir qu’en vous seul en union avec mon Jésus, par la divine protection
de ma Mère, par amour pour la Trinité.
Ô ma Mère, ô Immaculée Vierge Marie, vous dont la vie n’a été qu’un martyre et une
lente agonie dans une perpétuelle ascension d’amour, aidez-moi à monter sans cesse
dans la voie de la divine perfection, non pas d’un seul coup, ni dans une vision
d’extase, mais jour par jour ; non pas suivant mes désirs, mais les desseins de la
Providence. Et qu’ainsi conduite par vous de clarté en clarté, jusqu’à la pleine lumière,
je puisse voir dans toute sa captivante beauté la divine Charité, telle que les tout-petits
ont besoin de la connaître, pour y trouver, avec le rassasiement de mes désirs, le secret
de vivre et de mourir consumée par l’amour.
Ô Vierge Sainte, vous qui avez si bien conquis et captivé mon âme, gardez-moi
maintenant tout entière et à tout jamais dans l’amour de votre divin Fils.
^ 22 février 1930 (samedi)

Toute perfection est dans l’amour... Toute sainteté est dans l’humilité ! Ma vie, ou
plutôt mon âme, est pleine des mystères, des ravissantes merveilles de l’amour divin !
Tout me parle d’infini.
Ma vie est une prière, un doux rosaire d’amour. Et si les mystères douloureux sont les
mystères de tous les jours, elle n’est pas moins divinement embaumée des mystères
joyeux et glorieux.
Souffrir comme Jésus, en Jésus, par Jésus, me consumer d’amour pour sa gloire, c’est
tout mon bonheur et ma joie de vivre... C’est aussi ma plus grande gloire ! J’ai dit
"gloire", parce que toute ma gloire est dans la Croix de Jésus.
Je suis quelquefois étonnée qu’au milieu de tant de souffrances ma vie soit si
étrangement, si mélancoliquement belle, d’une mélancolie qui est loin d’être de la
tristesse, puisque c’est elle qui maintient ma joie, qui me donne Jésus, qui me livre
tout entière à son amour et met en même temps dans mon cœur et sur mes lèvres
l’épanouissement nécessaire à mon état. C’est pourquoi je ne trouve jamais le temps
trop long, et qu’il ne me vient jamais à la pensée de demander du soulagement, du
répit dans mes douleurs.
Mais il y a infiniment mieux que moi en moi... Il y a Jésus, l’Amour suprême et infini,
qui vit en moi et me soutient dans toutes mes agonies.
Ah ! si l’on savait ce que l’amour de la souffrance, ce que l’esprit met de gaîté et de
paix dans une âme qui s’abandonne à Dieu, et tout ce qu’il supprime d’inutiles
souffrances, on s’agenouillerait de bonheur, d’admiration, de reconnaissance.
Méditons la vie !... Bénissons l’épreuve !... Tenons-la pour une grâce incomparable et
d’une valeur infinie. Car elle est souvent – pour ne pas dire toujours – le temps
favorable à Dieu... Et le temps favorable à Dieu, c’est le temps du miracle et des
féconds agissements.
Oh ! oui, bénissons la souffrance !... Aimons-la avec Jésus, réjouissons-nous en avec
lui et en lui, et notre vie s’illuminera de clartés immortelles, de tressaillements divins.
Ô Vierge fidèle, aidez votre pauvre petite enfant, aidez-nous tous à réaliser notre vie,
telle que Dieu l’a conçue dans son plan divin, telle qu’il l’a préparée pour chacun de
nous dans son éternelle pensée.
^ 24 février 1930 (lundi)

C’est la paix, la véritable paix divine dans mon âme ! La grâce abonde et surabonde
en moi !...
Me voilà maintenant enrôlée, agréée, reçue, dans la grande famille du tiers ordre de la
Pénitence de Saint François d’Assise, le brûlant séraphin ; mais pauvre, bien pauvre
petit membre... C’est le temps du noviciat, c’est donc le temps des précieuses
semences !
Que rendrai-je au Seigneur en reconnaissance de tout ce dont il m’a comblée ? Que
lui donnerai-je ? Que puis-je, pauvre petite créature, pour lui témoigner ma gratitude
et mon amour ?
Mon Dieu, vous me comblez de joie par tout ce que vous faites ! Vous me favorisez
de vos grâces les plus saintes, vous m’inondez d’ineffables bienfaits. Oh ! tant recevoir
de votre aimable tendresse, être l’objet de si intimes faveurs et n’avoir rien à donner
en retour !... quelle angoissante perspective ! Mais Dieu remplit le cœur quand on a les
mains vides. L’important pour devenir un saint, n’est pas d’être ceci ou cela, de faire
ainsi ou autrement, de demeurer dans tel lieu ou dans tel autre ; c’est d’être, de vivre
et d’agir comme le Bon Dieu le veut.
« Je vous ai choisies pour que vous portiez des fruits, et pour que vous en portiez en
abondance et que vos fruits demeurent. »
A l’œuvre donc, ô mon âme, pour Dieu, pour son Eglise, pour le ciel !
Pour acquérir, conserver et développer en nous la vie de la grâce, nous devons être
prêts à tous les sacrifices, à tous les renoncements, à tous les héroïsmes.
Mon Jésus, mon Dieu, faites que la grâce ne soit pas stérile en moi. Mon Jésus, je vous
aime ! Mais je vous aime encore bien peu, si je mesure mon amour à votre amour pour
moi... et je voudrais vous aimer beaucoup. Quand donc, Seigneur, donnerai-je toute
ma limite ? Quand donc vous rendrai-je amour pour amour, moi qui ai toujours rêvé
de tant vous chérir ? Oh ! que je ne sois plus jamais tiède en amour, mais fervente ;
plus jamais méchante avec Jésus, avec personne.
De la douleur, de l’amour à plein bord, voilà ce que je désire. Ô ma bonne, ma bien
douce Mère, demandez à Jésus de me garder bien unie à vous sur son Cœur adoré.
Faites que je sois avec lui, non seulement très aimante, mais folle, passionnée d’amour.
Oh ! je suis exaucée, Jésus a entendu ma supplication ! Et le feu qui brûlait en moi
avec une déjà bien vive ardeur semble devenir encore plus intense, mon cœur bat avec
une nouvelle vigueur... Je me sens tout embrasée d’amour... Quelle douceur ! En suis-
je vraiment digne ? Divin Jésus, je renonce, j’abandonne, je sacrifie tout pour mieux
vous aimer. Faites que toujours, et de plus en plus fort, je vous aime.
Seigneur, que votre amour me presse !...
Ô très humble ! ô très douce Vierge Marie ! Faites que je sois un autre Jésus et que je
l’imite en tout... Faites que je vous ressemble. Qu’il n’y ait pas une de mes actions, pas
une de mes souffrances qui ne soit un acte d’amour.
Que ma vie ne soit qu’un chant d’amour et de reconnaissance, et que je vive comme je
rêve de mourir : tout simplement par amour.
^ 25 février 1930 (mardi)

« Un "Dieu soit béni" dans l’adversité, vaut mieux que mille "je vous remercie" dans
la prospérité. »
Ô mon Dieu, pénétrez mon âme et mon cœur de votre horreur infinie du mal et de
votre amour infini du bien. Et faites, ô Maître adoré, que « par » vous, « avec » vous,
« en » vous, je sois non seulement édifiée mais édifiante... Non seulement sauvée, mais
sauveur. Je suis débordée de souffrances de toutes façons... mais aussi d’amour. Je
dirai tout à mon confesseur et directeur, même et surtout les atroces luttes, les
tentations et obsessions sataniques de cette nuit, puis j’obéirai à la direction que je
recevrai de lui.
Les tentations diaboliques ont duré presque une partie de la nuit. Cependant, sans me
troubler outre mesure de la longueur de la tentation, n’écoutant pas le tentateur, mais
n’ayant à la fin même plus la force de le repousser, je me suis rappelé le conseil de
saint François de Sales : « La tentation, dit-il, quelque longue et rude qu’elle soit, ne
vous rendra jamais désagréable à Dieu, tant qu’elle ne vous plaira pas et que vous n’y
consentirez pas. Tant qu’elle vous déplaît vous n’avez pas à craindre ; pourquoi vous
déplairait-elle, sinon que vous ne la voulez pas ? »
Et je répétais intérieurement : En Dieu seul, j’ai confiance. Jésus est ici témoin de ce
combat livré pour me garder fidèle à sa loi. Il est ici pour moi et c’est lui qui
m’encourage de son invisible présence, lui qui me fortifie par sa grâce et mesure à ma
faiblesse la puissance de la tentation. Je l’aime !... Je sais qu’il ne m’abandonnera pas !...
Je crois en son amour pour moi.
Ah ! la pauvre petite barque de mon âme a été plus d’une fois sur le point d’être
submergée par les flots, et peut-être même, hélas, plus d’une fois elle a failli être
emportée par la violence du courant. Assauts contre la foi, contre l’espérance, contre
l’humilité, contre la chasteté, et d’autres vertus encore... Et ce qui est encore plus
angoissant et plus troublant que tout le reste, c’est que souvent, dans ces moments
pénibles, Jésus semble dormir, comme le disait la petite Thérèse. Il semble ne pas faire
attention à nous, ne pas songer à notre âme et à ses besoins, être indifférent à ce qui
se passe en nous et autour de nous. Il semble ne pas se douter de la violence des
attaques dont nous sommes l’objet, ne pas même soupçonner que nous pouvons être
emportés par la force du courant. Je sais bien que ce ne sont là que des apparences,
mais elles sont souvent bien douloureuses et bien crucifiantes.
Qui donc une fois ou l’autre n’en a pas fait l’expérience ? Qui de nous n’a eu à soutenir
ces assauts si violents et si impétueux parfois qu’ils menaçaient de tout renverser et
de tout détruire en nous ? Les meilleurs amis de Dieu ne sont pas eux-mêmes
préservés de ces tempêtes et de ces assauts ; au contraire, ils sont souvent exposés aux
assauts les plus violents et aux tempêtes les plus terribles.
Un jour de communion où je me plaignais doucement à Jésus et lui demandais où il
était donc la nuit précédente pendant que j’étais si violemment tourmentée, je reçus
de ce bon Maître cette réponse : « Ma fille, j’étais près de toi, j’étais en toi, j’étais là ;
et te voyant rester si courageuse et si généreuse au sein de cette épreuve que je n’avais
permise que pour t’éprouver dans ton amour, je pensais à la belle récompense que je
te réservais en retour et je trouvais mes délices à te voir enivrée de l’amour que mes
bontés provoqueront en tout ton être... »
Il faut donc toujours et malgré tout, garder la conviction profonde que Dieu ne se
désintéresse pas de nos souffrances, qu’il est avec nous quand nous sommes dans la
peine, plus encore que lorsque nous sommes dans le bonheur et la prospérité ; qu’il
compte toutes les gouttes de sueur qui tombent de notre front, toutes les larmes que
nous versons par amour pour lui.
Dans nos épreuves, nos souffrances, nos tentations, nos faiblesses, faisons comme
les apôtres : réveillons notre doux Seigneur qui fait semblant de dormir, et
demandons-lui avec confiance et persévérance son secours et son assistance ; mais
rappelons-nous que la base de notre confiance doit être la conviction de notre
faiblesse : sans Dieu, nous ne pouvons rien, nous sommes la faiblesse même en face
de nos ennemis et de leurs assauts ; avec le secours de Dieu, nous sommes capables
de tous les héroïsmes et de toutes les victoires. Oh ! mes Sœurs, chères âmes
consacrées à Dieu, chères âmes qui appartenez à Dieu et que Dieu soumet à l’épreuve
pour vous obliger à lui témoigner plus ardemment, plus généreusement votre amour,
restez bien humbles, bien petites et défiantes de vous-mêmes, bien confiantes et bien
généreuses avec Dieu, et vous serez victorieuses !
Sainte Communion. Douces et suaves tendresses de Jésus, communiquées à mon
âme. L’union se fait plus intime, la présence sensible se prolonge chaque fois
davantage ces derniers temps après la communion. Pourquoi ?... A cause de quoi ?...
Je ne sais... Mais je n’éprouve aucune sorte d’attachement aux faveurs extraordinaires.
Je n’ai qu’un désir, grand, immense : celui d’aimer et de faire aimer le Bon Dieu... de
le remercier de tout, toujours.
Ô profond et soudain ravissement et saisissement de l’âme à laquelle le Seigneur se
manifeste dans toute sa royale et majestueuse beauté ! C’est le calme après la tempête,
le secours après la lutte. Une ravissante lumière a lui au plus fort de l’orage, ou plutôt
au plus profond de mon âme, me montrant dans un éblouissement merveilleux
l’Auteur, le Soutien de mon amour.
Lorsqu’il veut agir, que Dieu sait bien s’y prendre pour se communiquer et se montrer
à ses pauvres petites créatures ! Et quels que soient l’émoi, la crainte et même les
supplications et la résistance apportées à d’aussi insignes et si extraordinaires faveurs,
ce Dieu si saint et si parfaitement bon s’impose à l’âme et s’empare de l’être tout entier
en maître tout-puissant. Mais qu’il est donc difficile – pour ne pas dire totalement
impossible – d’expliquer en notre humain langage ces ravissements de l’esprit, ces
révélations intérieures, et surtout de les faire comprendre.
Il faut être l’objet personnel de ces grandes merveilles pour croire sans l’ombre d’un
doute que Dieu daigne agir pareillement avec ceux qui l’aiment. Qu’il lui plaise de se
montrer, de se rendre visible et sensible à leur âme, même en cette vie.
Que sont tous les discours des hommes ?... Qu’est donc l’amitié purement humaine,
dans une âme qui a contemplé la souveraine grandeur de Dieu et qui jouit presque
continuellement de son intimité, dans l’âme qui a connu les tourments et les délices
des embrassements divins, qui a senti l’ineffable brûlure de ses baisers d’amour ?
L’âme ainsi abîmée dans la contemplation des mystères divins et de la souveraineté
infinie de Dieu, dans un acte parfait d’humilité, de révérence, d’adoration et d’amour,
se livre tout entière pour réaliser, en union avec son Jésus, l’adorable volonté du Père.
Seigneur mon Dieu ! Comment ? C’est vous, Jésus, vous le créateur et le sauveur du
monde... vous, le roi et le souverain des âmes... vous par qui tout a été fait et par qui
tout existe... vous, mon bien-aimé, qui me demandez mon cœur pour vous reposer de
toutes vos fatigues, pour oublier – dites-vous – toutes vos douleurs et vous consoler
des indifférences, des délaissements, des trahisons et des mépris des hommes ? Mais
est-ce donc à vous, mon Jésus, de me faire cette demande ?... N’est-ce pas plutôt à
moi à la solliciter de votre Cœur ?... Est-ce bien à moi que vous la faites ?... Avez-vous
donc oublié mes tiédeurs et mes négligences passées ?... Ne voulez-vous plus savoir
que je suis la plus indigne et la moindre de toutes vos créatures ?... Mais comment ne
le sauriez-vous pas ?... Comment ne savez-vous pas aussi que toute ma personne et
ma vie sont à vous et uniquement à vous, et que je vous aime par-dessus toutes
choses ?
Mais, Jésus, vous rendrai-je suffisamment heureux ? C’est si pauvre chez moi ! Saurai-
je assez vous chérir pour vous consoler et vous dédommager de tout ? Vous auriez
trouvé bien mieux ailleurs, ô mon Maître adoré ! La réponse bien distincte ne souffre
pas de réplique : « C’est bien pauvre, m’a dit Jésus, mais c’est chez moi ! J’y suis
maintenant pour y rester toujours. Je viens pour t’améliorer, t’enrichir de mes plus
précieux trésors ; pour effacer tes fautes, payer tes dettes, corriger tes défauts, purifier
ton âme, sanctifier tes souffrances, développer tes vertus, illuminer ton esprit, élever
ton cœur, marquer sur tout ton être l’empreinte de ma ressemblance... te transformer
tout entière en laissant sur toi chaque fois les traces de mon passage.
Je veux graver en toi mon nom, ma volonté, mon autorité, ma sagesse... Mes yeux et
mon Cœur seront posés sur toi tous les jours. Je sais pourquoi je le veux. »
Seigneur, j’espère en la multitude de vos miséricordes ! C’est vraiment si admirable ce
que vous m’annoncez. Tant de fois j’ai éprouvé le désir d’être transformée, mais je
me sens si impuissante. Avec vous, j’aurai tous les moyens pour réaliser mes désirs de
perfectionnement, pour travailler à devenir une sainte, pour bien employer mes jours
à acquérir des trésors pour le ciel et pour sauver les âmes !
Heureux les purs, quand ils ne voient pas Dieu, ils l’entendent !
Bienheureux les purs, Dieu se montre à eux... il leur parle !
Que de choses, que de belles choses dont nous ne nous doutons pas et qui se passent
souvent bien près de nous, même quelquefois sous nos yeux.
Que faire, que promettre pour qu’on croie à l’Amour... pour qu’on aime l’Amour ?
Ô Mère du Bel Amour, apprenez aux hommes à croire sans voir, à aimer sans
comprendre, à adorer sans savoir, le plus adorable de tous les mystères. Divine Marie,
obtenez de l’adorable Trinité qu’elle daigne accepter en réparation de tant d’injures
qui lui sont faites, les affections de douleur et d’amour dont Jésus m’a favorisée
aujourd’hui.
^ 27 février 1930 (jeudi)

Je continue ma belle vocation, sans chercher à connaître ce que sera ma vie du


lendemain, celle du soir et du matin. Je m’applique à passer le plus saintement possible
chaque jour de souffrance et d’immolation.
Du monde, je ne sais rien, ni ne veux rien savoir. De lui, je m’attends à tout, à toutes
les persécutions, à toutes les trahisons, à toutes les hontes. Mais le monde peut me
mépriser et m’oublier, il ne le fera jamais autant que je ne le fais moi-même... Tout
pour Dieu seul !...
Appuyée sur ma foi en la toute-puissance, et forte de l’amour de Celui qui peut tout
et qui favorise de son divin secours en même temps qu’il destine à une mission, j’ai
en honneur de réaliser, en dépit de toutes mes impuissances, de mes incapacités et de
mes faiblesses, l’étendue de ses desseins sur moi, avec l’assurance dans la pensée qu’il
peut faire infiniment plus que je ne puis expliquer, vouloir et comprendre.
Lorsque nous avons fait vœu d’abandon à l’Amour, ne tardons plus à réaliser jusqu’au
plus parfait accomplissement ce divin idéal.
Ma joie est de vivre toute cachée en Dieu, avec le Christ, de me perdre en lui et de me
laisser envahir. Ainsi vécut la Sainte Vierge, elle qui demeurera jusqu’à la fin mon
vivant et incomparable modèle... « ma Maman ». Quand je la prie, quand doucement
je l’appelle, je crois la voir se penchant avec tendresse sur l’enfant qui, jusqu’à son
dernier jour sur la terre, doit marcher sur ses traces, petite victime cachée dans la
grande Victime du Calvaire et petite hostie de la grande et divine Hostie pour les âmes.
Tout mon bonheur et mon ciel en ce monde est de faire avec Jésus la volonté de Dieu.
Et c’est par ma générosité à me conformer docilement à la volonté divine et par mon
application à l’accomplir parfaitement mieux tous les jours, que j’ai le très grand et
très doux bonheur de jouir d’une manière presque continue et consciente de la
présence de Jésus.
Ce que je voudrais, et rêve surtout, c’est de plaire au Bon Dieu en toutes choses sans
recherche du moi, sans recherche de rien. Ce que je désire plus que tout, c’est de
l’aimer : de l’aimer de tout mon cœur, de l’aimer par-dessus tout, de l’aimer avec
tendresse, de l’aimer sans défaillance, de l’aimer sans mesure.
Ô mon Jésus, je vous aime ! Je sens que vous m’aimez et que vous m’invitez à l’amour.
Que Dieu m’accorde la grande grâce de comprendre l’œuvre sainte et si sublime de la
souffrance et de la respecter toujours, en moi comme en tous.
Ma résolution sera de vivre toujours unie à Dieu et de rendre cette union tous les
jours plus intime et plus étroite, pour qu’elle devienne plus féconde. N’est-ce pas la
« seule chose nécessaire » dont le Christ parlait à Marthe ?
Toutes les parties de mon être, je m’en servirai pour honorer, aimer et glorifier le Bon
Dieu. Tout mon zèle, je le dépenserai pour la propagation de son règne, pour la
conversion des pécheurs et pour ma sanctification personnelle... pour faire beaucoup
de bien sans le savoir.
^ 28 février 1930 (vendredi)

Nuit sans aucun repos, ni sommeil ! La nuit, c’est le temps favorable à la


contemplation, à l’union sacrée avec Dieu, à la vie spirituelle enfin ! Oh, ce seul à seul,
cette union de notre solitude à celle de Notre-Seigneur dans sa douloureuse agonie, à
Jésus accusé, à Jésus insulté et déchiré de coups, à Jésus couronné d’épines, à Jésus
dépouillé de ses vêtements et cloué sur la Croix, à Jésus ressuscité et glorieux, à Jésus
seul au Tabernacle, à Jésus vivant en nous !
Quel apaisement et quelle consolation ! Quel bien précieux, infini, pour notre âme !
L’enfer ne lâche pas les armes, je crois même que l’abominable troupe redouble de
nombre. Quelle rage et quelle nuit ! Mais plus les assauts et les obsessions (auxquelles
par une grâce de Dieu j’ai résisté jusqu’à ce jour et espère lutter jusqu’à la fin) sont
pénibles et violentes, plus aussi, lorsqu’elle sont passées, l’amour de Dieu me donne
de joie. Mon cœur est alors tout rempli, tout absorbé dans la pensée de Dieu.
Seigneur je vous aime et je suis toute à vous... Ô ma Mère, venez me secourir !
Mon Dieu, vous le savez, je ne suis rien, je ne vaux rien, je ne puis rien ; mais je sais
qu’en vous et par vous, Seigneur Jésus, tout se transforme en or pur, tout devient fruit
et vie, trésor infini.
Ô mon Jésus, vous qui êtes allé jusqu’à me dire que vous me faisiez tant de grâces
parce que vous me vouliez toute vôtre, entièrement vôtre et que vous vous vouliez
tout à moi... Mais alors, que donnerez-vous aux autres, Seigneur ?
Vous qui m’avez dit encore : « C’est moi qui serai ton cœur et moi qui serai ta vie. Je
ne veux plus que tu vives autrement qu’en moi et par moi. » Oui, Jésus, faites-moi
vivre, puisque de moi-même je ne sais que mourir. Faites aussi que personne ne voie
et ne connaisse tout ce que je souffre.
Donnez-moi d’être avenante, gracieuse, aimable et très bonne avec tous ceux qui
m’entourent... avec tous. Gardez avec moi tous ceux que j’aime sous votre doux, si
doux regard.
Ô mon Maître chéri, je vous adore et je vous aime. Je vous remercie de ne me donner
ni soulagement, ni repos dans mes souffrances.
Donnez-moi l’amour parfait du bien, la haine infinie du mal. Laissez-moi n’aimer que
le bien, faites que je l’aime infiniment, que je l’aime passionnément pour l’accomplir
toujours au gré de vos désirs.
^ 1er mars 1930 (samedi)

Je note ce matin : plus intime, très intime union avec Jésus.


J’ai senti revivre en moi le désir de souffrir et j’implorais la grâce de la souffrance pour
son amour... pour sa gloire... pour les âmes.
Pourquoi l’idée de la souffrance est toujours et de plus en plus, très très forte en moi,
accompagnée de l’idée qu’il n’y en a peut-être plus pour très longtemps sur la terre ?
Alors, je crois que c’est pour compenser les grâces immenses qu’il me fait que le Bon
Dieu m’envoie toutes ces peines de cœur. Le Ciel a ainsi répondu pleinement à mes
plus chers désirs, aux plus chères aspirations de mon âme, puisque c’est en effet par
la souffrance, par la lutte et l’effort de tous les jours que je dois monter vers la paix...
vers Dieu !
^ 2 mars 1930 (dimanche)
Ne vouloir que Dieu seul pour consolateur et pour ami, c’est gagner le Cœur de ce
Père plein de miséricorde et attirer sur soi ses plus douces caresses. Au reste, les
consolations des hommes sont plus qu’impuissantes à soulager le cœur ; elles y
creusent au contraire de lamentables vides ; elles en souillent les affections les plus
saintes, elles ouvrent la porte à de nombreux défauts. Les consolations célestes, au
contraire, amènent avec elles l’humilité, la charité, l’obéissance, la mortification, la
patience, l’oubli de soi, la paix. La pensée de Dieu console toujours, car quiconque est
uni à Dieu par la grâce peut se passer de beaucoup de choses.

________________

Ma vie est belle, aimante, aimée ! Tout mon être est plein de Dieu, ravi, perdu en Dieu,
sans autre pensée que l’amour.
Oh ! je l’aime, c’est de la passion... Et cela ira tous les jours augmentant puisque c’est
lui, Jésus, qui développe et qui soutient mon amour.
Tout à l’heure je pensais, répondant dans mon cœur à la question d’une amie qui me
demandait quelles étaient les pensées que j’aimais le mieux... Il me serait vraiment bien
difficile de fixer mon choix, étant donné le peu d’occasions que j’ai eues d’apprécier
les belles pensées des maîtres, mes lectures ayant été bien au-dessous de la moyenne
et que je n’ai jamais lu de livres savants.
Je sais qu’il y en a de très belles, mais j’ose affirmer, non seulement d’après mes
lectures, mais d’une façon générale, que celles que je préfère à toutes, même aux plus
belles, ce sont les pensées évangéliques, la Sainte Ecriture, la sainte liturgie et les belles
prières de l’Eglise ! Elles sont à mon âme une nourriture substantielle, une boisson
sucrée, sans mélange d’humain puisque ce sont des paroles uniquement inspirées par
le Saint-Esprit. Il ne peut donc y en avoir de plus belles.
^ 3 mars 1930 (lundi)

Jésus le veut : je dois devenir un autre lui-même... un autre Jésus ! Donc abandon,
abandon ! Abandon à l’Amour !... Abandon plein d’amour. Tout entière à Jésus... tout
entière en Jésus pour devenir Jésus... et Jésus crucifié.
Je monte au Calvaire, mais j’y vais en chantant... Et c’est si bon, si bon, si bon que
quelquefois j’ai peur de rêver.
Tout avec Jésus ! Tout pour Jésus seul !... Tout ce qui me vient de lui, tout ce qui est
de lui, je l’aime ; et j’aime tout puisqu’il n’y a rien qui ne vienne de Dieu ou soit permis
par son amour.
Je voudrais tellement n’avoir aucune attache du cœur, ne mettre aucune réserve à mon
amour.
Tout ce qui est consacré à Dieu n’appartient qu’à Dieu, et ne doit par conséquent être
ni partagé, ni profané, ni repris. Jésus n’a jamais permis pareille chose.
Seigneur infiniment aimant et infiniment miséricordieux, vous le voyez, je suis bien
vôtre, toute vôtre ; mais je le suis encore trop peu et je voudrais l’être beaucoup... Je
voudrais l’être en tout et si généreusement. Disposez de moi et de tout ce que vous
mettez si abondamment en moi selon vos vues... selon vos intérêts... selon vos désirs
et votre souverain bon plaisir. Fermez à tout jamais mes yeux à ce qui pourrait vous
déplaire, pour les ouvrir davantage à la vérité... à l’amour.
Que je voie sans voir, que j’entende sans comprendre, tout ce qui n’est pas dans votre
volonté. Faites-moi mourir à toute vie trop naturelle pour ne plus vivre que de la vie
de la grâce et par pur amour.
Je voudrais arriver, avec l’aide et le secours de la Sainte Vierge, à transformer ma vie
naturelle en une vie toute surnaturelle et divine.
Mais que ne puis-je pas, si je sais me faire aider par elle, et si je la prie avec cette
confiance d’enfant à laquelle elle ne se dérobe jamais !
Ô divine Médiatrice de toutes les âmes, afin de donner une double plénitude à votre
médiation envers moi, je m’abandonne à vous comme à votre divin Fils, pour vous
appartenir comme à lui.
Ô ma Mère, régnez sur mon âme... Faites régner Jésus en moi !...
Je remets entre vos mains bénies tous les actes de ma vie, pour qu’ils soient présentés
à mon Roi et Seigneur Jésus. Je vous donne en particulier mes pauvres petits mérites,
vous suppliant de les affecter au sacerdoce, afin que, par lui, s’établisse dans les âmes
la double royauté de justice et d’amour de votre divin Fils et la vôtre.
Que faire, que donner en reconnaissance de la grande grâce qui m’a été faite de
comprendre ce qu’une âme peut et doit arriver à gagner en souffrant et en acceptant
tout par amour ?
Ah ! qu’il est doux, qu’il est enviable le sort d’une petite victime, qui, toute consacrée
à Jésus et Marie, se laisse jour par jour silencieusement consumer par l’amour. Je ne
crois pas sortir de la vérité en disant que, de toute ma volonté, je ne recherche jamais
le plus doux, mais le plus pénible ; non le plus facile, mais le plus humiliant ; non ce
qui console, mais ce qui meurtrit ; non ce qui plaît, mais ce qui mortifie ; non ce qui
est vu, mais ignoré ; non la louange, mais l’indifférence ; non le repos, mais l’effort
continuel ; non le bonheur, mais toujours la souffrance ! C’est la croix non pas en
rêve, mais en réalité.
Il y a bien encore de temps à autre quelques petits contretemps, mais je ne crois pas
qu’ils soient précisément un retard. Jésus m’a fait comprendre qu’il les permettait pour
me maintenir dans l’humilité. D’ailleurs, s’il n’y avait pas du mieux, je ne serais pas
tout le temps tracassée d’ennuis. Ceux-ci ne sont-ils pas au contraire l’heureux présage
de jours plus féconds ? Que Jésus et Marie soient loués de tout !...
Je veux amener beaucoup, beaucoup d’âmes à Jésus, par mon seul amour et l’offrande
entière de ma vie de malade, sans autre volonté que celle de mon Dieu, ou plutôt par
ma volonté pleinement unie à celle de mon Dieu.
Je compte surtout sur la Sainte Vierge pour me garder bien petite, toujours plus petite
et infiniment aimante, et tous les jours plus amoureusement abandonnée au bon
plaisir divin. Ne faut-il pas que je sois toute à Dieu, et toute aux choses de Dieu ? « Le
Christ ne s’est jamais plu à lui-même. »
Mon Dieu, me voici, non pour faire ma volonté, mais la vôtre. Et la volonté de Dieu
est que je ne perde rien de ce qu’il m’a donné, de faire toujours ce qui lui est le plus
agréable.
Quelle louange plus glorieuse que cette oblation infiniment aimante de l’âme à Jésus,
et de Jésus au Père éternel !
Notre vie doit en effet être une extension de la vie du Christ. C’est donc à lui comme
à notre Maître que sont manifestées les volontés du Ciel qui nous concernent.
Que pouvons-nous désirer de plus parfait que cette volonté, de plus utile à notre âme ?
Nous n’avons pas à comparer les différents actes de Dieu en ce qui nous concerne, tout
se concentre dans l’amour qu’il nous porte. Sa sagesse et sa puissance sont au service
de sa bonté qui veut nous assurer la participation à sa sainteté.
Chaque volonté de Dieu accomplie par amour est, pour l’âme en état de grâce, une
communion à la sainteté de Dieu.
Or, tout ici-bas est messager de la volonté de Dieu pour moi !
Ô Amour ! ineffable Amour ! Ceux qui voient Dieu par la lumière de l’Esprit Saint ne
peuvent pas ne pas l’aimer et aller au-devant de tous ses désirs.
Non, rien n’est impossible à l’amour ! L’amour rend tout possible, tout facile et tout
simple. L’amour est un feu divin qui purifie pour sanctifier, qui nous dépouille pour
nous enrichir. Dieu nous bâtit en nous démolissant. Qui vit dans l’amour, vit de Dieu,
et a Dieu en lui !
C’est non seulement pour la plupart des mortels, mais pour tous qu’il n’y a de véritable
bonheur qu’en Dieu, parce que c’est tous, et non quelques-uns, qui sommes appelés
à réaliser un bien supérieur à nous-mêmes.
Il y a une sainteté commune à laquelle tous les chrétiens par vocation doivent aspirer
et embrasser, dans la mesure des grâces qui leur sont faites, parce que tous y sont
appelés. La désirer n’est pas de l’orgueil, parce que c’est Dieu qui nous l’impose. La
poursuivre n’est pas présomption, puisque pour atteindre ces sommets de l’esprit,
nous comptons uniquement sur le secours du ciel, et non sur nous-mêmes ; nous
devons cependant et à tout prix la rechercher sans faiblesse, la poursuivre sans
langueur, sans tiédeur, sans ralentissement, parce que la perfection demeure en soi
une héroïque vertu... Elle est un sommet.
C’est donc que cette belle vie morale, cette belle ascension d’amour ne se soutient pas
toute seule : il faut la nourrir, l’alimenter, la diffuser sans cesse par les pratiques
religieuses fidèlement accomplies, c’est-à-dire non d’une façon légère, mais par amour,
en toute conscience et volonté.
Ce ne serait pas rendre la sainteté attrayante et facile que de l’abaisser à la mesure de
nos médiocrités. Dieu est une Altissime Grandeur de vie, d’intelligence, de sainteté,
de sagesse, d’amour, et nous ne devons et nous ne pouvons entrer dans la demeure
du Père que semblables au Fils, car nous sommes tous prédestinés à devenir – non
un peu, ni même beaucoup – conformes à son image : comme lui, doux et humbles
de cœur, obéissants jusqu’à la mort... et à la mort de la croix s’il le fallait.
S’il y a tant de chrétiens qui pensent que la sainteté est un état spécialement réservé
aux grandes âmes, et simplement à quelques-unes, c’est qu’ils ne la voient pas dans
toute sa simplicité et sa belle vérité. Ils ne la voient qu’entourée d’œuvres
extraordinaires, impossibles au commun des mortels. Souvent aussi ils la confondent
avec les grâces gratuitement données, avec les visions ou le don des miracles. Ils
n’imaginent les saints qu’en extase ou en croix ou « penchés sur des morts pour les
ressusciter ». Qu’on puisse vivre avec Dieu dans une union d’amour pur ne leur vient
pas à l’esprit. Pourtant, la vraie sainteté est contenue principalement dans la charité
parfaite, et cette perfection, chacun peut l’atteindre sans grâces extraordinaires, sans
faveurs de choix, et même et surtout sans œuvres éclatantes, mais en demeurant, avec
sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, « une petite âme » confiante et tout entière
abandonnée à l’amour... une âme de prière et d’oraison.
L’Eglise nous montre d’ailleurs en l’aimable petite Thérèse un illustre exemple de
grande, de très grande sainteté dans la plus simple des vies.
Irons-nous donc au Royaume de Dieu par la médiocrité et les plus mesquines vertus,
diront certains ? Non ! la sainteté est une sublime perfection, qui peut être très simple,
mais toute en pureté, en plénitude, en harmonie, et non en vanité, en bassesse, en
médiocrité. La vie apparemment la plus ordinaire doit nous élever aux plus hauts
sommets de l’union et de l’amour.
Ayant compris que la perfection consiste principalement dans la charité parfaite et
spécialement dans l’acte d’amour porté au sublime, mon idéal est de poursuivre
directement le progrès dans la vie spirituelle par le progrès dans l’amour. L’acte
d’amour étant par excellence l’âme de toute ma vie.
« Dieu est charité, et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et a Dieu en
lui. » Il suffit donc d’employer tous mes efforts, de faire tendre tous mes désirs vers
ce but suprême : l’amour de Dieu, pour arriver à le conquérir sans mesure.
Toute âme consacrée à Dieu qui veut se sanctifier, ne peut rester unie à Dieu que
soutenue par l’amour de la prière et la sainte communion.
Aimer Dieu invisible, l’aimer d’un amour surnaturel, généreux et pleinement immolé
est chose facile et simple, il suffit de s’humilier, de reconnaître son humaine misère et
de ne plus l’appuyer que sur Dieu ; de faire de sa petitesse le principe de sa grandeur.
Dieu nous élève en nous anéantissant ! Le doux enfant Jésus n’a voulu apparaître sur
la terre, au fond de sa pauvre Crèche, que pour que nous nous laissions attirer très
bas, bien bas, jusqu’au niveau de son néant !
Qu’un tel amour, qu’un si profond anéantissement de la part d’un Dieu soit si peu
compris est incroyable ! Il est vrai que pour comprendre un si grand mystère, pour
jouir des divines tendresses d’un Dieu, né et mort d’amour pour nous, il faut savoir
s’humilier, ouvrir les yeux sur sa misère... et voilà ce que beaucoup ne veulent pas ou
ne savent pas faire.
Si chacun, dis-je, voulait greffer sur lui le petit ferment chrétien qui changerait et son
cœur et sa vie, et si toutes les âmes en état de grâce voulaient aimer Dieu comme il
faudrait l’aimer et vivre dans l’intime union avec lui, oh ! comme la vie serait pour
tous belle et harmonieuse, qu’il serait doux de vivre dans le plan divin réalisé !
Si le monde désaxé court à la dérive, c’est en grande partie parce qu’il y a trop de
mouvements, pas assez de prières, trop d’action et pas assez d’adoration, trop
d’œuvres et pas assez de vie intérieure... pas assez d’esprit surnaturel.
Pour renouveler le monde, Jésus et Marie n’ont rien trouvé de meilleur, si je puis
m’exprimer ainsi, que de souffrir et d’aimer dans l’oblation de leurs volontés à la
volonté du Père. Ils se sont sanctifiés en nous sanctifiant, et les apôtres comme les
premiers chrétiens ont suivi leurs traces.
Que peuvent d’ailleurs toutes les œuvres extérieures, toutes les activités les mieux
comprises, les plus perfectionnées et multipliées, si ce n’est vraiment en Dieu qu’elles
s’alimentent ? Elles ne sont des moyens qui ne sont efficaces que dans la mesure où
Dieu en est l’animateur. Jésus a fondé l’Eglise avec douze apôtres ignorants et
dépourvus de tous moyens humains pour réussir, mais que sa grâce faisait riches de
foi agissante dans l’amour. Les saints en ont fait autant. C’est plus encore la sainteté
qui manque que les ouvriers, et le divin Maître nous rappelle ses paroles : « Cherchez
d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par
surcroît ». Si vous êtes saints, voulait-il dire, Dieu sera avec vous en tout ce que vous
ferez, pour animer et féconder vos efforts.
C’est là l’appel qu’il adresse à ses enfants les plus purs, les plus généreux, pour une
action intérieure animant l’action extérieure. Et la charité, que le Christ et sa Mère
communiquent à l’Eglise, refleurira abondamment en elle, et ce sera comme une
nouvelle période de fécondité, venue par les membres vivants du Christ, qui la
renouvellera.
Ah ! puissions-nous, puissé-je pour ma faible part, hâter ce moment trois fois heureux,
où toutes les nations créées par Dieu, rachetées par Jésus et Marie, les acclameront, sur
la terre d’abord, puis au grand jour de l’éternité, pour leur Roi et leur Reine de justice et
d’amour, pour la plus grande gloire de la Très Sainte Trinité.
Que l’Amour infini nous reçoive, au soir de nos combats, en phalanges innombrables,
c’est le vœu que je forme, c’est ce que je lui demande et ne cesserai de lui
demander. « La Lumière luit dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l’ont pas
comprise. » A moi d’expier, de réparer, de racheter tant d’indifférence, tant
d’ingratitude et de mépris. En vivant si adorante, si généreuse, si aimante, si pure et si
intimement unie à Dieu dans la souffrance et l’immolation, qu’il y ait plus de
résignation, plus de bonté, plus de charité et plus d’amour de Dieu sur la terre après
mon insignifiant passage.
La mesure de notre fécondité est proportionnée et s’adapte à la mesure de notre
sainteté. Une âme ne donne que du trop-plein d’elle-même.
Expier, réparer, consoler, aimer ! Me donner... me dépenser sans partage et de tout
mon être pour Dieu, pour chacun... pour les âmes. Transformer tous mes actes en
actes surnaturels et divins, c’est la plus belle vérité, c’est le plus grand et le dernier mot
de l’amour.
Mettre l’amour où il y a la haine... la beauté où il y a la laideur... la prière où il y a le
mépris... le bien où il y a le mal... l’union fidèle où il y a l’indifférence et l’oubli de
Dieu... le zèle où il y a la tiédeur : c’est mettre la paix, la joie, le ciel dans son âme et
dans l’âme du prochain.
Si, pour sauver les âmes et les donner à Dieu, je pouvais me vendre, je crois que je me
vendrais. Car il est totalement impossible de concevoir la vie autrement, de l’employer
à autre chose que d’arracher des ténèbres de la mort pour les conduire à la lumière, à
la vie, à l’amour, à Dieu, tant de pauvres humains si faibles, si malheureux, si tristes,
et si désespérés quelquefois, mais capables cependant de devenir si purs, si lumineux,
si beaux et si grands dans l’amour.
Mon doux Jésus, par l’offrande de mes souffrances toujours acceptées par amour,
daignez changer vos malédictions en bénédictions ; votre absence en présence dans
toutes les âmes de bonne volonté ; votre colère en douceur ; votre irritation en
tendresse et en doux embrassements. Qu’elle soit pour les pécheurs comme un
nouveau Baptême qui, grâce et en vertu du Sang divin de Jésus, les lave, les purifie,
leur rende leur beauté perdue et les rétablisse dans leur premier état. Qu’elle soit enfin
comme une conductrice de la grâce qui agit en moi et, par moi, produise dans les âmes
comme une résurrection, un rajeunissement, un refleurissement, une nouvelle vie, et
les conduise toutes au seuil de l’éternité bienheureuse.
Souffrir, ne jamais mourir pour toujours souffrir ! Me faire toute à tous, afin de les
sauver tous.
Que le Dieu de la paix et de l’amour soit tout entier en tous et avec tous... et que tous
vivent en lui, avec lui, toujours !
Que nombreuses sont les religieuses, même les jeunes filles et les femmes du monde
à qui il n’a manqué pour être < saintes ? > que la divine empreinte de la Croix de Jésus
Christ ! L’âme est comme la terre : il faut qu’elle soit déchirée pour être féconde.
^ 4 mars 1930 (mardi)

Ce n’est pas pour être vu, pour être apprécié et même pour être content au fond de
son âme et avoir la paix qu’il faut devenir meilleur, mais pour plaire à Dieu, pour obéir
à Dieu, pour aimer et faire aimer et glorifier le Bon Dieu.

______________

Comme il fait bon de s’abandonner à la volonté de Dieu et se réfugier dans le


tabernacle ; de parler, d’écouter, de sentir le divin regard de Jésus se poser et reposer
sur son âme. De la face du tabernacle à la face de Dieu, il n’y a qu’un voile à laisser
tomber, et il est suspendu à un seul et amoureux soupir. Ô Jésus, formez en moi cette
prière qui perce les nues, cette prière qui fait tomber tous les voiles. Donnez-moi ce
brûlant désir de vous posséder, qui monte jusqu’à votre trône suprême, qui ouvre, ô
mon Bien-aimé, un doux asile dans votre Cœur. Ma prière demande, elle frappe à la
porte du tabernacle, du ciel et de la terre, mais faites, ô mon Roi, que mes prières
partent d’un cœur pur, humble et sanctifié.
^ 5 mars 1930 (mercredi)

La charité est comme l’humilité et comme l’amour : ni la douleur ni l’épreuve ne peut


la détruire, ni la distance l’amoindrir, ni le temps l’effacer.
La charité, comme l’humilité, est fille de l’amour, elle triomphe de tout, elle résiste à
tout, elle s’incline à tout. De développement en développement, elle atteint les
sommets les plus sublimes.
« Ayez tout, dit saint Paul, soyez tout, si vous n’avez pas la charité vous n’avez rien,
mais si vous avez la charité, n’étant rien en tout le reste, vous êtes quand même tout
dans l’ordre du salut. »
Seigneur Jésus, que par la charité, avec la charité et dans la charité, je monte jusqu’à
vous. Je le puis avec vous, en vous !
Mon cœur déborde d’amour, de paix en Dieu ! C’est la joie dans le plus complet
sacrifice.
Aimer Dieu, aimer Jésus, c’est tout lui donner en retour, et se donner soi-
même. Aimer, c’est montrer, c’est témoigner son amour, c’est faire en tout la volonté
de l’aimé ; ou plutôt, c’est perdre sa volonté dans la volonté de l’aimé... c’est vivre en
lui éternellement.
Aimer, c’est mériter, c’est monter, c’est grandir, c’est accroître sa vie surnaturelle, c’est
la porter au sublime.

« Aimer ! c’est sans retour se dévouer sans cesse,


C’est se laisser trahir sans jamais se venger,
C’est plus que se donner, c’est faire avec noblesse
L’abandon de soi-même et ne jamais changer.

Aimer ! c’est anoblir sa pensée et son être,


C’est réchauffer son cœur et c’est le ranimer,
C’est un parfum si pur qu’il charme, qu’il pénètre,
C’est un ravissement qu’on ne peut exprimer.

Aimer ! c’est accomplir un vœu de la nature,


Qui nous trace la route au but mystérieux.
C’est obéir à Dieu qu’aimer sa créature,
De tous les sentiments, c’est le plus glorieux. »

Aime Dieu, ô mon âme, et va ton chemin ! L’amour rapproche... L’amour unit et Dieu
avec toi, et Dieu en toi. C’est toujours sans doute le combat, la souffrance sur la terre,
c’est même quelquefois la douloureuse agonie, mais c’est toujours le bonheur, c’est
toujours la victoire.
Va, sans te laisser arrêter par la lassitude et la douleur... secoue ta langueur. Un arrêt
de quelques heures te serait funeste, et, pendant ce repos plus trompeur peut-être que
réparateur, qui sait les mauvaises semences que l’ennemi jetterait en toi ? Va, sans te
laisser arrêter par les épines qui sillonnent ta route. Elle est dure, la montée, mais
l’arrivée sera alors si douce.
Marche, marche encore, ô mon âme, jusqu’au bout... oui, malgré tout, malgré les
adversités et les épreuves qui peuvent surgir.
^ 6 mars 1930 (jeudi)

Sainte Communion. L’amour m’a prise... l’amour m’a saisie... l’amour m’a ravie en
Dieu.
Ô Jésus, âme et vie de mon âme ! pourquoi faut-il vous laisser aller ?... pourquoi faut-
il revenir de vous, redescendre de vous, ô mon Maître adoré ?... Nous étions
cependant si bien. J’étais si à vous, si pleinement en vous et si heureuse de l’être... Et
vous étiez tellement en moi et à moi.
Vous en moi, ô Jésus, et moi avec vous, en vous, ne voyant, n’écoutant plus autre
chose. Quelle mystérieuse solitude ! Quel délicieux seul à seul !
Pourquoi semblez-vous maintenant ne plus me vouloir ?... Même dans l’union, même
dans la plus douce intimité, il y a la souffrance. Le bonheur ne peut être ni stable, ni
parfait sur la terre... Il ne sera complet qu’au ciel ; mais la paix, la joie en est. Je l’ai
goûtée, j’en ai savouré la douceur... je la goûte encore.
Jésus a mis de la lumière, de la vie partout, et jusque dans ma pauvre petite chambre...
et du ciel plein mon âme !
Oh ! que de grands et de sublimes mystères se montrent à nos regards sans nous
retenir !
Il me semble que si toutes les créatures recevaient les mêmes faveurs que moi, les
mêmes lumières que moi, Dieu ne serait un inconnu pour personne, mais aimé de
tous jusqu’à l’excès ; avec confiance et non en tremblant. Jamais aucune âme ne
commettrait la plus petite faute, ne lui ferait la plus petite peine volontaire... Il ne
recevrait de tous que de l’amour.
Oh ! cette union d’amour avec Notre-Seigneur, cette intimité révélatrice et ces paroles
sublimes tombées des lèvres divines, plus suaves, plus douces que le miel, plus
pénétrantes qu’un glaive à deux tranchants. « Ma fille, tu voudrais, dis-tu, pouvoir te
vendre pour arracher les âmes au péché, à l’enfer, pour me les donner ? Vends-toi à
moi, je t’achèterai. Vends-moi tout. Je te transformerai en moi... Je te ferai un avec
moi... Je ferai de toi un autre moi-même, comme tu le désires.
Vois aujourd’hui la belle union que j’opère entre toi et moi, entre mon Cœur et le tien.
N’es-tu pas bienheureuse ? »
Je vis en effet, à la lumière divine comme dans un miroir incomparablement pur,
comment Jésus se donne à nous, s’abandonne, se livre à nous et se laisse posséder par
nous chaque fois qu’il lui plaît, mais particulièrement dans le sacrement de
l’Eucharistie. Je vis aussi d’une façon semblable comment il nous unit, nous fond en
lui et nous transforme, dans la mesure où nous lui laissons la liberté, et selon aussi la
pureté et l’ardeur de notre amour et notre désir de lui appartenir.
Ô Vérité qui êtes Dieu, faites-moi encore vous entendre !... Faites que je sois un avec
vous dans un amour éternel !... Que tous les Docteurs se taisent, que toutes les
créatures fassent silence devant vous ; parlez-moi, vous seul, ô mon Dieu !
Ô Verbe éternel, Parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à vous écouter... à vous
aimer en silence !
Ô Verbe de Lumière, ô mon Jésus, je veux me faire toute enseignable, afin
d’apprendre tout de vous !
Dieu est à moi, et je suis à lui... je suis toute à lui ! bien qu’il ait dit plusieurs fois à mon
âme : « Je suis tien ».
Alors, dans l’excès d’une joie délirante, je me suis écriée : « Vous, Seigneur Jésus, vous,
mien ? Vous à moi ? Mais auriez-vous donc encore oublié mes langueurs, mes
tiédeurs, mes offenses et ma si grande misère ? Auriez-vous aussi oublié toutes les
âmes qui vous appellent et qui vous aiment plus fort et bien mieux peut-être que moi ?
Que restera-t-il pour elles ?... Que leur donnerez-vous, si vous donnez tout à moi ? si
vous les dépouillez pour m’enrichir ? »
Mon émoi est aussitôt guéri : « Je me donne tout entier à elles comme à toi, je leur
donne autant et avec autant de bonté et d’amoureuse tendresse, je les comble de
même de toutes mes grâces et de mes dons les plus précieux, selon l’immensité de
leurs désirs et leur générosité... selon aussi qu’il me plaît.
Je suis l’inépuisable richesse, et si je ne me donne pas à tous de la même manière, si
je ne leur donne pas autant, c’est qu’ils ne me demandent pas, qu’ils ne m’appellent
pas, ou ils le font mal. Ah ! si tous voulaient se dévouer, se prodiguer pour moi et
voulaient se donner à moi comme tu te donnes ! Demande-moi pour eux, obtiens
pour eux. Obtiens pour moi... mendie pour moi aussi, aime-moi pour ceux qui ne
m’aiment pas. Sois généreuse pour ceux qui ne le sont pas. »
Ô Dieu miséricordieux et bon, je ne suis qu’une très, très pauvre petite âme bien
indigne de recevoir les bénédictions et les faveurs innombrables dont je suis, par votre
infinie bonté, si libéralement comblée. Mais, les ayant reçues, les recevant sans cesse,
accordez-moi, s’il vous plaît, de mériter vraiment de les conserver toujours pour votre
amour, votre honneur et votre plus grande gloire, ô sainte et divine Trinité.
Sans Dieu, loin de Dieu, hors de lui, pauvre vie, pâle existence, malheureuse joie,
pauvres mortels !
Si le doux sacrement de la communion ne produit pas en chacun les mêmes fruits, les
mêmes salutaires effets, c’est que peut-être nous ne le recevons pas avec toutes les
dispositions nécessaires. Nous allons à Jésus avec un cœur rempli de choses
inopportunes à la grâce et tout-à-fait contraires à son action souveraine en nous, Jésus
ne pouvant vivre longtemps dans un cœur partagé.
Ô mon Jésus, comme vos créatures vous affligent... Comme elles vous traitent, vous,
la bonté, la tendresse même, vous l’éternel Amour ! Ô Maître adoré, pardon et
miséricorde pour tous, pardon et pitié pour moi aussi, pour mes tiédeurs, mes
négligences, mes faiblesses, pour toutes sortes d’attaches trop naturelles.
Trop nombreuses sont aussi les personnes qui se figurent n’avoir pas fait une bonne
communion quand elles n’ont éprouvé aucune émotion, ni effet sensible, qu’elles
n’ont pas versé de larmes, ni senti la présence réelle de Notre-Seigneur en elles ;
qu’elles n’ont rien entendu, rien connu, rien goûté des douceurs, des consolations
inséparables de Dieu.
Qu’elles se consolent ! J’avoue que les douceurs, les consolations divines sont des
gâteries, qui, quelquefois, stimulent notre ferveur, aident notre piété, nous
encouragent dans la bonne voie, nous sommes des vases si fragiles ! Mais Jésus, qui
nous aime mieux que nous ne le savons, mieux que nous ne pouvons nous l’imaginer,
sait nous ménager des douceurs quand elles sont nécessaires.
La communion n’est pas une récompense, elle est un moyen d’union et d’amour et
de sanctification. Elle est la source vive de toutes nos actions et le fondement de tout
bien moral et divin.
La sainte communion, c’est-à-dire la commune-union entre l’âme et Jésus, est bien ce
qu’il y a de plus grand, de plus saint, de plus miséricordieux, de plus aimant après
l’union de la divinité à l’humanité par l’incarnation, et après la rédemption.
L’intelligence humaine ne peut rien concevoir de plus grand pour l’homme sur la
terre ; la puissance divine ne peut rien faire de plus aimant.
La sainte communion attire tout ce qui est pur et veut rester pur, tout ce qui est
dévoué et veut toujours être plus dévoué, tout ce qui a le désir du bien, du beau, du
divin ; et voilà pourquoi nous devons avoir pour la sainte communion un attrait
spécial.
Il n’est donc pas nécessaire, pour qu’elle soit bonne et très bonne, d’y recevoir des
consolations, des grâces de choix, des faveurs surnaturelles extraordinaires ; mais bien
du soin avec lequel nous nous préparons à un acte aussi sublime et des fruits que nous
retirons de l’action de grâce, mais non des émotions ressenties, plus souvent
provoquées par une sensibilité naturelle exagérée que par les sentiments profonds
éprouvés à cette minute divine. En un mot, ne sacrifions pas le fruit pour l’effet. Et
s’il est vrai que la communion fréquente est la base de l’union intime et féconde avec
Jésus, qu’elle est le succès de notre perfection et le secours qui nous aidera à vivre de
Dieu, dans la société de Dieu, il est donc absolument indispensable de ne pas nous
abstenir si facilement d’un si grand bien... du seul vrai grand bien, si nous voulons
entretenir fidèlement dans notre âme la vie du divin modèle Jésus, que nous sommes
obligés de retracer en nous, ressemblance sans laquelle on ne peut être prédestinés.
Heureuses, les âmes qui ont la joie et qui méritent de communier tous les jours !
Heureuses celles qui, sur leur lit de mort, voient les précéder au ciel chacune des
nombreuses journées de la vie qu’elles ont passées dans la solitude, tout embaumées,
sanctifiées, consacrées par la sainte communion.
Appliquons-nous donc à communier souvent, très souvent, mais avec un cœur contrit
et humilié, avec une âme bien pure et soigneusement préparée.
Ainsi faite, la communion ne pourra moins faire qu’être agréable à Dieu et salutaire à
notre vie tout entière.
Loin d’envier les grâces extraordinaires et les faveurs miraculeuses accordées aux
saints et à quelques rares âmes privilégiées (encore pas toujours), bénissons le Ciel de
nous donner ces merveilleux appuis, ces précieux guides, ces parfaits modèles, et
demandons-leur surtout une petite étincelle de cet amour de Dieu dont ils sont
embrasés, et de leur charité héroïque envers le prochain. Et les voyant si haut, si
grands dans leur humilité, avec des vertus si belles, suivons courageusement le chemin
qui, de toute éternité, nous a été tracé par Dieu, d’une âme plus vaillante, d’un pas
plus rapide, avec un amour plus ardent et plus fort, un sentiment plus profond pour
Jésus Enfant, Jésus Victime, Jésus Hostie. Et louons, bénissons le Seigneur d’être si
riche en bienfaits et de se montrer envers nous si prodigue.
Oh ! nous qui sommes de si pauvres et de si chétives créatures, jamais assez humbles,
jamais assez détachées de nous-mêmes, remercions le Seigneur qui veut bien faire de
notre pauvre petit cœur son temple... et je dirais même son ciel ; et qui vient à nous
délicieusement voilé, amoureusement anéanti, pour faciliter le plus doux des
rapprochements, et en vue de ménager notre faiblesse qui ne pourrait soutenir l’éclat
merveilleux de sa gloire et de sa souveraine beauté.
Quand Dieu nous accorde des douceurs et des consolations dans la communion,
quand c’est un sentiment tout divin qui fait couler nos larmes, montrons-nous-en
heureuses en témoignant notre reconnaissance. Dieu sait pourquoi il agit. Mais
lorsque rien de semblable ne se produit en notre faveur, soyons sans inquiétude,
pensons un peu plus à lui, un peu moins à nous ; un peu plus à donner, un peu moins
à recevoir.
Rien ne touche davantage le Cœur de Jésus que la confiance joyeuse et l’abandon plein
d’amour à ses divins vouloirs.
Répétons souvent du fond de notre cœur : ô Jésus, vous ne pouvez me refuser un
regard, une caresse, une petite joie, mais si vous le faites, c’est toujours que vous
m’aimez.
Ces doux face-à-face avec le Seigneur, ces intimes cœur-à-cœur avec lui dont jouissent
quelques rares âmes, ils pourraient être nôtres, si nous savions comme eux, aussi bien
qu’eux vivre avec Jésus, vivre pour Jésus, dans l’amour de Jésus ! « Là où est votre
trésor est aussi votre cœur ». Et si notre trésor est en Dieu, si notre trésor est Dieu,
notre cœur sera aussi en lui, et Dieu sera lui-même dans notre cœur. Ne l’oublions
pas.
Tout ce qui monte du cœur est grand et puissant, tout ce qui passe par une âme
remplie d’amour de Dieu est grand et divin. Quand on aime, on fait tout de rien.
Il n’y a que l’amour qui compte et qui produit ! Et aimer Dieu, c’est faire ce qu’il veut.
La Sainte Vierge Marie n’a pas fait autre chose, sa vie n’est qu’un fiat, plein d’humilité
et d’amour. Jamais elle n’a négligé un seul de ses devoirs, elle mettait plus d’amour
dans chacune des mille et une choses qui remplissaient ses journées que les anges dans
leurs louanges et leurs adorations, les martyrs dans leurs souffrances, les saints dans
leurs jeûnes et leurs pénitences, que toutes les créatures de la terre enfin !
Tout est proportionné à l’amour, et on ne doute de rien quand on aime.
Que d’âmes rayonneraient au firmament de la perfection si elles voulaient tout
simplement s’abandonner, s’immoler à l’amour.
Les chrétiens peuvent faire quelque chose de bien grand, de bien beau, de divin de
toutes les minutes de leur vie, s’ils le veulent vraiment.
Quand je pense que les rayons du soleil font resplendir même la boue ! Que peut donc
faire la grâce dans une âme ? Qu’est-ce que le soleil à côté de la grâce ?... Qu’est-ce
que la vie à côté de la mort ?...
Mais, hélas, combien nombreuses sont les âmes qui veulent boire au fleuve divin de
l’amour, et combien en est-il qui repoussent le calice ! Nombreuses sont avides des
douceurs et des joies du ciel, mais presque toutes fuient devant la souffrance, dès
qu’apparaît la Croix. Beaucoup aimeraient prendre place avec Jésus au Thabor, mais
peu veulent gravir à sa suite les sommets du Calvaire, parce que peu ont dans le cœur
cette flamme divine qui élève, purifie, édifie, sanctifie et rend l’action plus féconde.
Ô Marie, ô ma bien douce Maman, obtenez-moi, en ce beau jour du ciel, l’abandon
complet, l’abandon parfait, l’abandon plein d’amour à l’Amour. Que par vous, avec
vous, en vous, Vierge très pure, j’aime, j’adore, je prie, j’expie, je supplie et souffre
avec toujours plus d’amour. Que ma vie ne soit plus qu’un “oui” d’amour... Que je ne
sois plus qu’une âme toute consacrée à l’amour... à Jésus.
^ 7 mars 1930 (vendredi)

Prière (inspirée d'une prière de saint Thomas)


Ô vous qui m’aimez tant, Jésus ici véritablement présent, Dieu caché, écoutez-moi, je
vous implore.
Que votre bon plaisir soit mon plaisir, ma passion, mon amour, ma joie ! Donnez-
moi de le chercher sans cesse, de le trouver, de l’accomplir jusqu’au bout. Montrez-
moi vos chemins, indiquez-moi vos sentiers. Vous avez vos desseins sur moi, faites-
les moi connaître, dites-les moi et donnez-moi de les suivre jusqu’au définitif salut de
mon âme. Qu’indifférente à tout ce qui se passe et ne voulant voir que vous, j’aime
tout ce qui est à vous, mais vous avant tout, vous surtout ô mon Dieu !
Rendez-moi amère toute joie qui n’est pas vous, impossible tout désir qui ne vient pas
de vous, délicieux tout travail fait pour vous, pénible tout repos qui n’est pas en vous.
Qu’à toute heure, ô mon Jésus, mon âme prenne son vol vers vous ; que ma vie ne soit
qu’un acte d’amour, qu’un chant d’amour et de reconnaissance ! Toute action qui ne
vous honore et ne vous glorifie pas, faites-moi bien sentir qu’elle n’est rien devant vous.
Que ma piété ne soit pas une habitude, mais un profond élan du cœur, un chant intime
et discret.
Ô Jésus, mes délices et ma vie, donnez-moi d’être sans recherche dans mon humilité,
sans excès dans mes joies, sans abattement dans mes tristesses, sans découragement
dans mes douleurs, sans exagération dans mes mortifications. Donnez-moi de parler
sans détour, d’agir sans faiblesse, d’espérer sans présomption, de me garder toujours
humble, pure et sans tache, de répondre sans colère, d’aimer sans faux-semblant,
d’édifier sans rougir, d’obéir sans réplique, de souffrir sans murmure.
Bonté Suprême, ô Jésus, je vous demande un cœur avide, épris de vous, qu’aucun
obstacle, aucune souffrance ne puisse ni effrayer ni arrêter, qu’aucun bruit ne puisse
distraire ; un cœur fidèle, généreux, aimant, qui ne chancelle, qui ne se relâche jamais ;
un cœur fort, toujours prêt à lutter après chaque tempête ; un cœur chaste jamais
séduit, jamais esclave, jamais partagé ; un cœur droit qu’on ne trouve jamais dans les
voies du péché.
Et mon esprit, Seigneur : qu’impuissant à vous méconnaître, ardent à vous chercher,
fidèle à vous servir, il sache vous trouver toujours, vous, la suprême Sagesse, vous, la
Bonté et l’Amour infinis ! Que mes entretiens ne déplaisent pas trop à votre Cœur ;
que confiante, douce, calme, aimante, j’attende vos divines réponses et que, sur votre
parole, je me repose en paix.
Puissent l’amour et la souffrance me faire sentir les épines de votre couronne, les
clous de vos mains et de vos pieds, la blessure et l’agonie de votre Cœur... toutes les
plaies de votre saint Corps ! Puisse la grâce me verser 1 vos dons sur le chemin de
l’exil ! Et puisse la gloire m’enivrer de vos joies dans la céleste Patrie.
Amen.
^ 8 mars 1930 (samedi)

La piété, c’est la volonté se portant continuellement à Dieu, à l’amour de Dieu, à la


soumission à la volonté toujours aimante et si adorable de Dieu, au service de Dieu.
Pour bien prier et pour recueillir de l’exercice de la prière tout le fruit qu’elle produit,
il faut que ces pensées remplissent, sinon toujours directement, au moins
habituellement notre cœur.
On y parvient très vite en s’accoutumant à avoir pour chaque jour de la semaine ou
du mois une intention particulière, que l’on détermine soit le matin pendant l’oraison,
soit même chaque fois que commence l’heure. Cette pieuse habitude se contracte très
facilement ; elle est en même temps d’une excellence incomparable.

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J’ai dans mon âme le pressentiment de grandes douleurs à venir !... Faudra-t-il donc
pour toujours l’abandonner, mon cher travail de couture ? Je l’aimais tant cependant.
Il me donnait encore un peu l’illusion de l’activité. Il était encore une raison de vivre,
et c’est lui qui m’a appris l’art tout divin du recueillement, ce trésor inestimable de la
maladie, et l’art non moins divin d’être toujours joyeuse.
Ma pauvre petite nature demeurée toujours si active et si courageuse dans l’affliction
n’ose presque pas envisager une irrévocable incapacité de travail. Mais fiat ô mon
Dieu ! Mon Jésus, avec votre grâce je serai forte, je triompherai non de cette épreuve,
si vous la voulez, mais par cette épreuve. Je suis à Dieu ! Je suis sa servante, sa fille,
son épouse, son esclave, sa victime, sa toute petite hostie !... Je suis à lui pour toutes
choses... Je suis prête à tout... Je m’abandonne à tout ! Me voici, Seigneur, vous le
voyez, je veux faire ce que vous voulez, parce que je vous aime et que je veux vous
glorifier ; parce que je veux me sanctifier, me sauver et, en me sauvant, sauver
beaucoup, beaucoup d’âmes.
Mon Dieu, donnez-moi de vous obéir. Vous le pouvez, vous êtes le Tout-Puissant...
Vous le voulez, vous êtes si bon... Je le pourrai, je vous aime tant !
Que les douleurs à venir me laissent confiante et paisible. Dieu est le Maître et fera
tout converger vers sa gloire. Je confie tout à la bonne Mère. Je sais qu’elle est là.
J’attends son secours en toute sécurité.
^ 10 mars 1930 (lundi)

Il faut consoler Jésus par un amour d’enfant, être comme les tout-petits qui ne sont
capables que d’une chose : aimer.
La petitesse, comme la simplicité, attire Dieu : quand on est tout-petit, Dieu fait tout.
C’est en devenant comme un petit enfant qu’on arrive à la perfection de l’amour.
Etre petit en tout, grand seulement par l’amour.
Etre petit, bien petit, puis aimer Dieu, l’aimer jusqu’à la folie, l’aimer jusqu’à en
mourir !
La petitesse est très agréable au Cœur de Jésus. Elle travaille sans bruit, de la façon la
plus simple et la plus modeste, par un moyen tout surnaturel et bien traditionnel, au
triomphe universel de l’Eglise catholique et au salut des âmes : l’amour... la prière.
Il faut être simple comme Bernadette. Si Dieu avait trouvé une âme plus petite, plus
faible, il l’aurait probablement choisie...
Voyons la Sainte Vierge : c’est plus son humilité que sa pureté sans tache qui lui a valu
d’être Mère de Dieu.
Ce que je suis : une très pauvre petite âme qui a pour cachet la simplicité. Ce que je
veux : aimer et faire aimer le Bon Dieu de tous ceux qui n’ont pas, comme moi, le
bonheur de l’aimer.

La croix est toujours dressée devant moi, elle est toujours à m’attendre !
Toujours le calice amer... toujours la croix !... ô Christ Jésus !
L’ange m’a dit, en me donnant le calice, qu’il contenait toutes les peines de la création
et qu’il serait versé jusqu’à la lie dans tout mon être.
Peu après, j’ai eu une apparition de Jésus ; je l’ai vu courant à travers le monde, chargé
de sa croix et cherchant des âmes pour la porter avec lui ; mais toutes se sont enfuies
à son approche... Alors je me suis de nouveau offerte.
Au même moment, Jésus m’a fait comprendre que ceux qui aiment la croix, et qui la
reçoivent avec amour, n’ont d’autre demeure que son divin Cœur.
Ô mon Dieu, mon Jésus, je serai votre amante... l’amante de la croix !
Ô Amour infini, blessez-moi de vos traits ! Ô mon Jésus, je m’offre en holocauste
perpétuel et comme une victime d’amour. J’unis ce sacrifice au vôtre, au sacrifice de
la croix. Je m’engage à rester toujours crucifiée avec vous, à ne vouloir jamais que
votre volonté sainte... Je vous demande, ô doux Sauveur, la conversion des pécheurs...
Me voilà prête à tout en vue de leur salut et pour la confirmation de la foi.
Ô mon Dieu, c’est au nom de votre amour, au nom de votre Cœur, au nom de votre
Passion et de votre Mère bien-aimée que je vous fais cette prière. Et vous, âmes
rachetées par le Sang de Jésus, ô pécheurs, venez à ce Cœur, venez à la fontaine, à
l’océan de l’amour.
Oh ! que l’homme a une belle destinée ! Voir Dieu... l’aimer... le louer... le bénir, le
contempler pendant l’éternité!... Mon cœur se fond quand j’y pense...
J’appartiens à Jésus, et c’est toujours lui qui m’immole, quelle que soit la main qu’il
emploie. Et quand ce doux Seigneur veut m’envoyer de nouvelles souffrances, qu’il
me prépare de nouvelles croix, il m’y dispose à l’avance par d’abondantes délices, par
des faveurs nombreuses. Souvent même, au milieu de longs délaissements plus
apparents que réels, il s’empare de mon âme avec une telle ardeur, une telle puissance,
un si vif transport, qu’il me semble parfois que je vais défaillir.
Heureusement que ceci ne dure que quelques instants, mais se produit à n’importe
quel moment. Quand je suis seule, je n’en suis pas autant confuse, mais s’il y a
quelqu’un avec moi, je tremble qu’on s’en aperçoive.
Pour que cela se produise, il suffit quelquefois de jeter un regard vers Jésus, de
prononcer son nom si doux, ou de l’entendre prononcer par quelqu’un... La seule
pensée même, la conscience réelle de sa divine présence dans mon âme me met
aussitôt hors de moi.
Plus rien ne m’étonne et me paraît extraordinaire de la part du Seigneur puisqu’il est
le Tout-Puissant, et puisque je suis à lui tout entière et qu’il fait tout en moi. Tout est
donc l’œuvre de son amour et de sa pure tendresse et n’arrive que suivant son désir
et son bon plaisir... et toujours à l’improviste ! Je n’ai jamais recherché, ni désiré les
grâces et les faveurs extraordinaires, et ne les considère pas comme des biens acquis,
ni comme des récompenses (rien ne nous est dû, et à moi moins qu’à une autre), mais
comme des effets de sa divine charité et de sa grande miséricorde.
J’ai tant de fois résisté, et résisté jusqu’au tourment, je me sentais si indigne des faveurs
divines et ne pouvais m’imaginer que cela pût être. J’ignorais totalement qu’on puisse
entendre autrement que par les oreilles du corps, qu’on puisse voir autrement que par
les yeux du corps, mais je puis affirmer maintenant que cela peut être, et que cela est.
Et c’est si vrai que je l’affirmerai envers et contre toutes les objections qu’on
pourrait me faire, avec beaucoup plus d’affirmative que tout ce qu’on peut voir et
entendre humainement. Je pourrais encore douter de ce que je vois de mes yeux de
chair, de ce que j’entends de mes deux oreilles, mais rien au monde ne me ferait douter
de ce que j’ai vu et entendu au plus intime de mon âme. L’expérience m’a valu bien
des effrois, bien des souffrances, je craignais tellement d’être dupe de quelques habiles
manœuvres de la part du démon... surtout après, car pendant, le plus petit doute ne
pouvait être possible que ce qui se passait dans mon âme venait bien du Bon Dieu,
mais il me semblait tellement que j’étais un monstre devant lui... Mes répugnances
devenaient presque insurmontables quand il me fallait dévoiler les faveurs célestes.
Oh ! la douleur et la honte que je ressens alors. Plusieurs fois même, j’ai dit : Seigneur
Jésus, je vous en supplie, suspendez tout, ne me faites plus de grâces. Et chaque fois,
j’ai cru entendre la même réponse : « Au contraire, je t’en ferai plus que jamais, je te
veux toute mienne. »
Ah ! quand Dieu veut agir, que toutes nos résistances, que nos industries sont donc
inutiles ! Pardon, ô mon Jésus, de m’être si volontairement opposée entre vous et mon
âme, mais vous savez que je ne l’ai fait que par crainte, que par respect pour votre
souveraine grandeur, et non pour avoir pu douter de votre amour et de votre infinie
bonté.
Revenue à moi, je me sentais bien décidée à correspondre entièrement à tout ce que
Dieu voulait de moi. Cette résolution à peine prise, je me trouvais dans une mer de
tentations. Des rugissements affreux se faisaient entendre et j’étais frappée de coups.
« Fini, disaient les démons, ou tu nous le payeras. » – « Au contraire, dis-je, sous la
direction de la Très Sainte Vierge ma Mère, je vais m’efforcer de bien mieux faire
encore. » Tandis que je formulais cette réponse, les coups cessèrent et tous les bruits
s’éteignirent. Quant à exprimer ce qu’est la vision de Dieu, quant à décrire les grâces
et les faveurs célestes, c’est impossible tant le langage humain est impossible à rendre,
même un peu, ce qui est purement du divin, du moins à moi. Seul Jésus sait l’extrême
violence que j’ai dû me faire pour en écrire quelques lignes, et je dois le faire encore
si mal, j’ai l’impression que je défigure, que je profane la vérité. Et pourtant, ce martyre
n’est pas fini, puisqu’il vient tout nouvellement de me dire que, pendant tout le temps
de mon exil, je pourrai être plus intimement unie à lui, libre de toute occupation
terrestre. En recevant ces nouvelles confidences du Cœur de Jésus qui me mortifient
tant, j’ai pris la résolution de m’oublier du tout au tout, en me rendant bien compte
que je suis son instrument à lui, sans aucune valeur, pour qu’il fasse en moi et de moi
tout ce qui lui plaira. Je ne désire que son amour divin, et que tout serve à sa plus
grande gloire.
Oh ! oui, je suis heureuse, bienheureuse et saintement fière de porter la Croix de Jésus
et de participer à toutes les souffrances de la Passion.
C’est une joie infinie de pouvoir lui prouver combien je l’aime et chéris sa sainte
volonté.
Ô Amour... Amour, que tu es puissant, que tu fais et fais accomplir de grandes et belles
choses !... Ô mon Dieu, que je vous aime !
Oh ! si l’on savait le bonheur, la paix, le repos qu’éprouve l’âme débarrassée de tous
les liens de la chair et du sang, et qu’elle est seule avec Dieu.
Si l’on savait combien il est doux de se sentir sous les pieds de tous pour l’amour de
Dieu, que d’être au-dessus d’un seul par l’esprit du monde.
Ô Dieu d’amour, quand donc ne serez-vous plus le Dieu ignoré... le Dieu outragé... le
Dieu... le Dieu qu’on oublie, mais le Dieu aimé et servi de tous ?
Ô afflictions... ô douleurs... ô fruits d’immortelles espérances, fondez sur moi ! Ô
divin Roi du ciel et de la terre, ô doux Seigneur Jésus, je m’abandonne à votre volonté
sainte. Daignez bénir, sanctifier mes résolutions, mes désirs, mes promesses, mes
prières, mes souffrances. Ô Jésus, ne me quittez plus... Je ne veux que vous... Je veux
tout ce qui me vient de vous.
Ô Maître adoré, guidez et maintenez dans la bonne voie tous les chrétiens, mais
surtout et principalement les membres du clergé, mon cher père et mes frères
spirituels, tous les prêtres tant réguliers que séculiers, les religieuses et les maisons
religieuses que je vous dis dans mon cœur. Ayez pitié des pauvres pécheurs, des
affligés, des agonisants, délivrez les âmes du Purgatoire. Protégez, ô mon Dieu, la
sainte Eglise catholique, notre Saint-Père le pape, notre évêque ; protégez la France
qui vous aime, protégez le diocèse et la paroisse contre les efforts de l’impiété, rendez-
lui la foi qu’on lui enlève... Rendez aussi la foi à notre France, mettez ses frontières à
l’abri des méchants envahisseurs, donnez-lui la paix, mettez aussi la paix entre toutes
les nations.
Amen.
Que Dieu règne... Qu’il soit connu et aimé de tous !
^ 12 mars 1930 (mercredi)

Passer comme Jésus en faisant le bien... et en donnant du bonheur !


^ 13 mars 1930 (jeudi)

Je bénis, je bénis Dieu des épreuves toujours plus grandes et toujours multipliées. Ô
bienheureuses bénédictions ! Les douleurs ruissellent en une pluie abondante. Que
mourir serait bon !... Qu’il serait doux de mourir ! mais souffrir est bien mieux encore.
Souffrir c’est mériter, c’est donner, c’est grandir ! Je souffre beaucoup, c’est vrai, mais
je suis si heureuse ! Je sens dans mon âme des douleurs bien cruelles, mais j’ai tant de
paix.
Divin Jésus, laissez-moi vous louer... Laissez-moi vous aimer par toutes mes
souffrances !... Laissez-moi, je vous en supplie, vous rendre grâce et vous bénir pour
tant d’innombrables bienfaits.
Ô mon unique Amour, ne permettez pas qu’on ait connaissance de tout ce dont vous
m’affligez. Vous le pouvez, vous êtes si puissant, et puisque mes souffrances sont
l’œuvre de votre tendresse.
Mon bien-aimé, ne permettez pas que je perde, en le révélant, ce trésor infini de la
souffrance. Ne faites jamais rien paraître en moi d’extraordinaire ; que mon abjection,
ma misère, ma bassesse soit visible et connue de tous !
Qu’on me voie toujours telle que je suis, c’est-à-dire rien et bien moins que rien.
Que c’est long !... Que mon exil est long ! Ô bienheureuse demeure de la Cité céleste !
Ô bon et bien-aimé Jésus, quand donc serai-je avec vous en Dieu pour l’éternité ?
Mais fiat, ô mon Dieu, fiat et merci. Avec vous je veux aller jusqu’au bout... jusqu’au
bout de moi-même.
Ô Jésus, Jésus, je vous aime ! Je suis heureuse dans toutes mes souffrances. Toutes
mes épreuves, mes afflictions, mes peines, mes chagrins, je les offre à Dieu, le
suppliant dans mon amour d’en disposer lui-même en faveur de ses prêtres, afin que
toutes soient utiles à la fécondité de leur apostolat et servent à répandre sur les âmes
les trésors infinis de vérité, de grâces et de miséricordes, cachés dans le Sein de Dieu.
Que mon immolation incessante et entière leur vienne en aide, qu’elle leur serve...
C’est toute ma prière et mon plus grand désir.
Que la lourde croix envoyée par mon Père des cieux, voulue de sa bonté divine, reçue
de ses mains bien-aimées, acceptée avec la plus grande, la plus parfaite soumission et
l’amour le plus sincère, ne me soit pas un sujet d’épouvante, mais un moyen précieux
de sanctification et de salut ; et que toutes les afflictions qui me brisent et m’accablent
augmentent encore ma confiance en la toute-puissance et en l’amour infini de Dieu,
Père, Fils et Saint-Esprit, par l’union à Marie.
Ô Rédempteur Jésus, vous qui vivez avec moi, en moi ! vous qui m’avez unie, liée à
vous par un contrat d’amour, ne m’abandonnez pas... ne vous éloignez pas de moi,
car je suis si faible, si petite, et ma misère est si grande. Qu’il m’est dur de vivre ici-
bas, loin de Celui que chérit mon âme... Mais fiat ! le ciel n’en sera que plus beau pour
avoir été plus longtemps désiré. Qu’il est doux de penser que nous y serons tous un
jour, perdus dans le Sein de Dieu, pour l’éternité !... Mon cœur se fond quand j’y
pense.
Quand donc, ô Jésus, ravirez-vous à la terre votre pauvre petite victime, afin que là
où vous êtes, elle y soit aussi avec vous ?
Ce n’est pas pour le bonheur qu’on y goûte, ni pour être plus heureuse que je désire
tant aller au ciel, mais pour aimer et faire aimer le Bon Dieu, l’aimer, le faire aimer
sans mesure.
Mon Seigneur et mon Dieu ! je veux... j’accepte... j’épuiserai jusqu’à la lie le calice
présenté à ma lèvre par votre saint ange.
Oui Jésus, je veux tout... j’accepte tout... je me soumets à tout... je m’abandonne à
tous les sacrifices. Broyez-moi, réduisez-moi en cendres, consumez-moi en vous... Je
suis vôtre et uniquement vôtre.
Ô ma Vie !... mon Amour !... mon Tout ! je vous supplie de vous servir de moi comme
d’un objet sans valeur, sans prix ! Faites-moi servir à votre amour et à votre plus
grande gloire.
Mon Dieu, mon Dieu, je vous offre le trésor d’un amour sans mélange !
^ 15 mars 1930 (samedi)

Plus la nuit est noire, plus elle est froide et glacée, plus le mur qui me sépare de Dieu
est sombre et haut, plus seront abondantes les grâces qu’il répandra dans les âmes...
plus nombreuses seront les brebis qui reviendront repentantes au bercail. Ô Croix,
doux présent du ciel ! tu es ma joie, mon trésor et ma vie ! Ô douleurs, fontaines de
grâces et de félicité, dons précieux de mon Jésus, je vous aime !
Quoi de plus pénible : n’avoir jamais goûté les douceurs qu’apporte après elle la
présence d’un bien, ou bien en être privé après les avoir éprouvées ?... Il est impossible
de ne pas répondre que les privations sont d’autant plus dures que la jouissance a été
plus vive.
Il y a une grande différence entre les plaisirs sensibles et les joies surnaturelles. Les
premiers, qui sont violemment souhaités par ceux qui ne les ont jamais savourés, ne
laissent après eux qu’un extrême dégoût. Les secondes n’inspirent aucun désir à ceux
qui ne veulent pas s’en rendre dignes, mais quand on les a goûtées, on conserve d’elles
une soif insatiable et pleine de douceur.
De là, je conclus que la privation des consolations divines, la suspension des grâces
sensibles, les délaissements intérieurs, les sécheresses spirituelles, causent à l’âme
privilégiée un tourment bien plus cruel à endurer que tout ce qu’on peut souffrir dans
la vie présente, soit que l’on en regarde le caractère, les effets, la cause, soit que l’on en
sonde la profondeur, la durée, le sujet, l’objet surtout.
Si le sentiment de la privation est en proportion avec l’excellence de l’objet dont on
est séparé, de quelles peines ne sont pas affligées les âmes auxquelles sont enlevées
ces ineffables consolations ! Frappées par la volonté divine dans un dessein ou une
justice mystérieuse servant leurs intérêts supérieurs, abandonnées par elle à une
épreuve rigoureuse, elles peuvent s’écrier : si ces choses devaient m’être si tôt enlevées,
pourquoi me les avoir données ?
Néanmoins, c’est ordinairement par la soustraction des consolations sensibles, par la
nuit de l’esprit, que Dieu éprouve la fidélité de ses amis. Ne faut-il pas en effet qu’il
accoutume l’âme qui s’est si ardemment consacrée à son service, à l’aimer lui, et non
pas seulement les consolations et les joies qu’il donne ?... Ne faut-il pas que cette âme
qui connaît les perfections infinies de Dieu et qui a senti si vivement sa bonté pour
elle, le serve par reconnaissance plus que par intérêt ?... Sans doute il n’attend pas que
l’âme exclue de sa pensée la récompense auguste qu’il a promise à ceux qui le servent ;
mais il veut être servi pour lui-même, et non pour la récompense. Dieu mérite d’être
servi et aimé alors même qu’il ne promettrait rien.
« J’ai cueilli la myrrhe de ma Passion, dit le bien-aimé à sa sainte épouse, avec les
parfums de ma joie. » C’est donc pour rendre les douleurs de sa Passion plus sensibles
que Jésus a voulu entrer en triomphe dans la ville de Jérusalem, d’où il devait bientôt
sortir avec ignominie pour mourir sur le Calvaire.
Sa Passion devait lui être d’autant plus cruelle que le cortège qui l’avait accompagné
quelques jours auparavant, avait été plus solennel. Et les cris de la populace en
démence : « Ôtez-le ! Crucifiez-le ! » devaient d’autant plus l’affliger qu’il entendait
encore retentir à ses oreilles les acclamations du peuple transporté d’admiration :
« Bienheureux celui qui vient au nom du Seigneur ! » Combien la croix dut lui paraître
plus horrible, les épines plus cruelles, la nudité plus honteuse après que les foules en
délire avaient jeté devant lui les rameaux et les fleurs, se dépouillant même de leurs
vêtements pour les jeter sur son passage.
L’amour divin est le doux tyran des âmes que Dieu dispose à la perfection souveraine
de la charité. Cet amour s’insinue ordinairement en elles en les comblant de caresses
et de douces consolations, puis quand il en a pris définitivement possession, il change
de visage et de procédé à leur égard, si je puis m’exprimer ainsi. Il entreprend de les
rendre semblables à Jésus crucifié dans cette vie, pour les rendre conformes dans le
ciel, dans sa vie de gloire. Il les prépare d’abord, il les console, puis il les exerce. Il les
attire à lui, pour les entraîner ensuite dans la lutte et leur donner ainsi l’occasion de
mériter et de triompher. Il gagne leur affection par la suavité des sentiments dont il
les pénètre, pour obtenir d’elles dans les moments les plus difficiles, les plus pénibles,
le témoignage de leur fidélité.
Je n’ai pas la prétention d’exposer dans cet entretien tous les moyens que Dieu
emploie pour soustraire les consolations spirituelles aux âmes pieuses qu’il veut rendre
participantes à sa croix ! Ce serait tenter l’impossible. De même que l’intelligence
humaine a trop peu de lumière pour comprendre les diverses opérations dont Dieu
se sert pour communiquer ses grâces, elle ne peut non plus saisir tous les moyens dont
il use pour les retirer et les suspendre. Nous pouvons bien, il est vrai, nous rendre
compte de la présence de la grâce sensible, nous ne pouvons savoir comment elle
vient. Nous sentons que nous ne l’avons plus, mais sans savoir l’heure et le moment
où elle nous délaisse. Alors, puisque nous ne connaissons la présence et l’absence de
Dieu que par les effets que l’une et l’autre produisent dans l’âme, c’est d’après les
effets des consolations que peuvent se déterminer les croix que Dieu envoie à ses plus
chers amis, et leurs délaissements intérieurs.
Que faire dans cet état si triste et si désolant ?... Continuer sa vie régulière, pieuse et
soumise, s’imposer s’il le faut le travail, la prière, l’oraison, la communion, mais ne
rien laisser volontairement ou par dégoût. Forcer ses lèvres à dire à Dieu les actes de
foi, d’espérance, de regret, d’amour, de confiance que le cœur semble se refuser à
sentir, redire à Dieu avec toute la force de sa volonté ces paroles si émouvantes de
saint François de Sales : « Je veux au moins vous aimer dans cette vie, si je suis assez
malheureux pour ne pas vous aimer dans l’autre. » Au reste, c’est le moment bien
choisi de se confier pleinement à la Miséricorde divine dans laquelle, si on ne trouve
pas la consolation, on trouve du moins un grand soulagement. Et puis, et par-dessus
tout, obéir aveuglément au prêtre à qui Dieu a confié le soin de notre âme. Mais pour
que la douleur détache, purifie, élève l’âme sur les plus hauts sommets de l’amour, il
faut lui montrer un visage joyeux, sans quoi son dur et amer baiser glace au lieu de
ravir. Et le secret, la force de souffrir, ne se trouve que dans les bras de la
croix. Ce n’est qu’après avoir passé par le fer et par le feu de la tribulation qu’on entre
dans le lieu du rafraîchissement, de la lumière et de la paix.
Le royaume des cieux souffre violence, et ce n’est qu’après avoir été exercé par toutes
sortes de tribulations qu’on arrive à la béatitude, au repos.
L’homme naît pour aimer et aussi pour souffrir, et, du berceau à la tombe, la vie pour
tous est une agonie plus ou moins longue, plus ou moins cruelle, une arène où il faut
combattre sans relâche, où il faut lutter sans trêve ni repos avec la douleur. Vivre
longtemps, a dit saint Augustin, c’est subir une plus longue torture. Et l’Esprit Saint
résume en deux mots la vie de l’homme sur la terre : Labor et Dolor... labeur et douleur ;
et il en donne la raison : punition et expiation. La douleur a toujours la justice de Dieu
pour auteur et le péché pour cause. Néanmoins, n’oublions pas que toute peine
(excepté la dernière) est infligée par l’amour autant que par la justice du Maître. Dieu
est toujours Père, surtout quand il châtie, et il ne se résout à perdre éternellement le
pécheur que lorsqu’il voit l’invincible obstination de celui-ci dans le péché.
Quand même il ne nous doive rien, le Seigneur a toujours l’extrême bonté de nous
envoyer des douceurs et des consolations dans tous nos malheurs, dans toutes nos
douleurs. Quand on ne peut plus adorer et contempler Dieu en soi, on le contemple
et on l’adore dans l’âme du prochain, on l’adore, on l’aime en lui-même.
Mon unique ressource dans mes angoisses et mes désolations est de m’abandonner
sans réserve entre les mains du Bon Dieu ; j’y trouve toujours la paix et le soulagement.
J’espère que, Jésus m’écoutant, sa bonté ne voudra pas me rejeter éternellement de sa
face.
Oh ! Seigneur, châtiez-moi, châtiez-moi sur cette terre, mais ne me rejetez pas loin de
vous.
Mon Jésus, faites-moi mourir plutôt que de vous offenser !
Ô ma Mère, venez à mon secours !
^ 18 mars 1930 (mardi)

Sainte Communion. J’étais lasse, triste, découragée, en proie à mille vicissitudes.


Jésus est venu à moi, il est venu en moi dans un amour qui dit tout, mais que je ne
sais ni ne puis traduire.
Il faut avoir goûté cette douceur, cette joie d’amour, pour en connaître les délices, et
surtout l’avoir goûtée au sein de la douleur.
Mon cœur était déchiré, brisé, à bout, et le voilà renouvelé ! Jésus lui a communiqué
une nouvelle ardeur, une nouvelle vie, un nouvel amour, un nouveau courage dans la
souffrance.
Ô sainte Eucharistie ! ô doux et divin Mystère !... Ô sainte Eucharistie, vrai brasier
d’amour, vous êtes mes délices et ma vie !
Ah ! que je voudrais, que j’aimerais voir toutes les âmes embrasées de ce Feu qui, si
suavement, me dévore ! Pourquoi en est-il si peu qui viennent s’y consumer, et s’y
désaltérer ?
Mon doux Jésus, retirez à votre petite victime toutes consolations, toutes douceurs et
toutes joies.
Seigneur, changez pour moi en amertume toutes les consolations de la terre ! Mais
faites, je vous en prie et vous en supplie, que toutes les âmes qui, aujourd’hui, se sont
approchées et qui désormais s’approcheront avec amour de la table sainte, en
reviennent chaque fois renouvelées et transformées ; plus humbles, plus pieuses, plus
confiantes, plus soumises à l’adorable volonté de Dieu, et n’aspirent à rien d’autre
qu’à grandir dans l’amour et dans l’union à Dieu.
Seigneur, augmentez la grâce dans l’âme des justes et daignez accorder aux pécheurs
le pardon.
Je vous demande de daigner répandre des grâces abondantes de paix, d’union et de
sanctification sur tous nos supérieurs ecclésiastiques et sur les fidèles chrétiens.
Seigneur, versez sur votre peuple les richesses infinies de votre grâce, afin qu’ils
reçoivent de vous la parfaite liberté et qu’ils avancent de plus en plus dans le chemin
de l’éternelle félicité.
Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, vous rendre grâce partout et toujours
par Jésus Christ notre Médiateur, notre Rédempteur et notre Maître : rien de plus
digne de votre souveraine majesté, de plus conforme à la reconnaissance que nous
vous devons, de plus favorable à nos intérêts spirituels et même temporels.
Ô doux Jésus, tendez-nous une main secourable au milieu de tant de dangers auxquels
nous sommes exposés. Et faites que la communion que j’ai reçue m’enveloppe
pleinement d’une atmosphère sanctifiante, imprègne intimement mon âme du céleste
parfum de vos divines vertus et de votre sainte doctrine, développe mon admiration
et mon amour pour vous et contribue à me faire progresser dans l’intimité avec votre
Cœur, ô mon si doux Jésus.
Ô divine Marie, obtenez de l’adorable Trinité qu’elle daigne accepter, en réparation
de tant d’injures qui lui sont faites, les affections de douleurs et d’amour dont l’Esprit
Saint me favorise dans toutes mes communions.
Je demande que ma prière soit déposée par vous, bonne Mère, avec mon offrande,
sur l’autel du ciel devant le Trône de l’éternelle Miséricorde.
Ô Jésus, ô mon unique amour, vrai trésor de mon âme ! Ô Jésus, mon espoir et ma
vie, vous qui vivez et régnez en moi, daignez exaucer mes bien pauvres, mais bien
ferventes prières. A vous, Seigneur, en reviendra toute la gloire. Amen.

^ 19 mars 1930 (mercredi)

Moins l’on parle, plus l’on pense... et mieux l’on prie. Plus l’on prie, mieux l’on aime.
Plus l’on aime, mieux l’on monte !
_________________

Partout, en tout et toujours, je vous bénis, ô mon Dieu !...


Trinité Sainte, recevez cette offrande que je vous renouvelle un nombre infini de fois
tous les jours. Je vous la présente en mémoire de la Passion, de la résurrection et de
l’ascension de Notre-Seigneur, ensuite en l’honneur de la bienheureuse Marie toujours
Vierge, des bienheureux martyrs et de tous les autres saints. Puisse cette oblation
servir en l’honneur et pour la gloire de son saint Nom, pour mon utilité et celle de la
sainte Eglise.
Je suis de plus en plus unie à la Passion du Christ, tout mon être est scellé à la douleur ;
mais c’est à flots que Jésus répand ses bénédictions sur moi.
L’amour de Dieu me dévore ! II me semble que je suis de plus en plus enchaînée à
Dieu par l’amour. Ma vie est une croix, mais une croix d’amour... une croix de délices,
puisque souffrir avec Jésus n’est déjà plus souffrir.
J’ai tant souffert tous ces jours que j’ai vraiment cru que Dieu allait enfin me rappeler
à lui, et que l’heure tant désirée était bien près de se réaliser. Cependant je demeure,
vivant de mon Dieu et me consumant pour lui ! Je me sens étrangère en ce monde, et
si loin de Jésus, si loin du ciel à cause de la vie qui m’est laissée, qui m’en ferme la
porte.
Je suis crucifiée entre le ciel et la terre, mais c’est pour mon bien. Souffrir toujours
autant... souffrir encore longtemps n’est rien, si je puis ainsi arracher des âmes, même
une seule âme, à l’enfer.
Tout m’est et me sera doux, pourvu que Dieu règne et soit aimé.
Ô bon Jésus, ne permettez pas qu’on voie, qu’on ait connaissance de ce que je souffre,
et plus encore ma chère maman.
Ô mon tendre Ami, laissez-moi me taire et me perdre en vous seul dans le silence et
l’amour. Soyez ma force et ma confiance, ô Jésus, je suis à vous !...
^ 20 mars 1930 (jeudi)

Oh ! quelle aridité depuis trois jours ! Mon âme est enfermée dans une étroite prison
et Jésus m’y laisse toute seule sans rien qui me console, mais avec beaucoup de choses
qui m’affligent atrocement. A quelques rares moments, je crois sentir qu’il est là ; il
me semble que les oraisons, les prières, les souffrances, les peines que j’offre à Dieu
sans cesse montent et vont jusqu’à lui. Mais la plupart du temps et presque
continuellement, mon âme est dans une telle insensibilité, une désolation si grande,
que j’ai l’impression que tout ce que je fais et donne à Dieu retombe à terre sans fruits,
comme retomberait un caillou qu’on aurait jeté en l’air.
C’est pénible et terrible, et cette comparaison n’est rien comparée à la réalité... Car la
privation des consolations divines, la suspension des grâces sensibles, les
délaissements intérieurs, les désolations de l’esprit, les sécheresses spirituelles causent
à l’âme toute consacrée à Dieu, un tourment bien plus cruel à endurer que tout ce que
l’on peut souffrir dans cette vie, soit que l’on en regarde le caractère, les effets, la
cause, soit que l’on en sonde la profondeur, la durée ; mais surtout le sujet et l’objet.
Si le sentiment de la privation est en proportion avec l’excellence de l’objet dont on
est séparé, de quelles peines ne sont pas affligées les âmes auxquelles sont enlevées
ces ineffables consolations. Et si les consolations divines dépassent sans comparaison
toutes celles des sens, il faut dire que leur privation est aussi d’autant plus rigoureuse
que l’épanchement de ces divines douceurs a été plus abondant, leur communication
plus élevée, et les désirs qu’elles ont inspirés plus profonds, plus intimes et plus
puissants.
Oh ! nuit... sombre nuit, dureras-tu toujours ?
Mon Dieu, mon Dieu, m’auriez-vous complètement abandonnée ?... Y aurait-il une
réserve au sacrifice entier que j’ai fait de moi-même ?... Doux Seigneur Jésus, je vous
prie et je vous supplie de me laisser la divine joie de vous aimer en ce monde ; et
laissez-moi le bonheur de vous le prouver et de vous le dire. Laissez ma pauvre
faiblesse s’appuyer sur votre toute-puissance, se perdre dans votre compatissante
miséricorde.
Rien dans ma vie ne ressemble à un jour lumineux. Quel étrange et douloureux
changement ! Il me semble que je n’y vois plus ; mon esprit, qui s’occupait si
volontiers de Dieu, ne peut se fixer nulle part ; mon cœur, d’ordinaire si brûlant
d’amour, ne sent plus rien, le dégoût remplace l’ardeur qu’il avait pour le bien, la peur
remplace l’allégresse, cette divine allégresse qui transporte et rend tout léger. Tout ce
que je dis, tout ce que je fais, tout ce que je donne me semble perdu.
Nul, s’il n’a passé par cette épreuve, ne peut comprendre l’angoisse d’un cœur qui se
trouve plongé dans les ténèbres et les doutes spirituels sans pouvoir s’en dégager, ou
s’il le peut, n’est pas compris de son directeur, soit qu’il manque d’expérience, soit
que Dieu ne lui accorde pas les lumières nécessaires pour connaître le triste état de
cette âme, soit aussi qu’Il veuille la laisser dans le complet abandon. L’amour obtient
tout, la patience aussi... et j’ai tout, puisque je possède Dieu... puisque j’appartiens à
Dieu !
Dieu sera avec moi toujours, quelle que soit la nuit qui m’enveloppe et, avec Dieu,
j’aurai toujours et la force pour ne pas faiblir et la grâce pour profiter de cette rude
épreuve.
Pourtant, je l’avoue, je ne pense ni à me plaindre, ni à me décourager, tant il est vrai
souvent qu’on est malheureux par comparaison. Je compte en tout sur le secours de
Dieu et j’attends en paix le temps de sa miséricorde, car il me semble qu’il ne
m’affligerait pas d’une aussi terrible épreuve si elle ne devait servir à rien, si elle ne
devait pas être utile à quelque chose.
Mon unique consolation au milieu de tant de peines, c’est la grâce que Dieu me fait
de ne pas moins l’aimer qu’à l’ordinaire ; c’est la pensée que, loin de lui demander de
me délivrer d’un si grand tourment, je suis disposée à souffrir autant jusqu’à la fin de
ma vie, si tel est son bon plaisir. Je suis sa très humble servante, je m’abandonne donc
à lui de bon cœur et je le prie seulement de m’assister, afin que je ne l’offense point.
Ô divine Victime de mon salut, ô doux Jésus ! comment ne pourrais-je pas supporter
si peu quand j’ai vous, Seigneur, pour modèle, quand j’ai vous pour aide, pour guide
et pour soutien ? Ô Seigneur qui me tendez les bras... et non content de cela, vous
m’ouvrez votre divin Cœur, pour que je m’y blottisse, pour que je m’y repose, pour
que je m’y cache et y vive à tout jamais.
Mon Dieu, agissez en moi comme vous le voulez ; mais toujours, toujours j’espérerai
en vous.
Je voudrais pouvoir dire aux âmes qui s’affligent quand elles n’ont plus de consolation
dans l’oraison, dans la prière, que la volonté de la prière et la soumission à la volonté
de Dieu est un acte de foi et une preuve d’amour qui est très agréable à son Cœur ;
elle est le commencement de la prière du cœur et l’assurance des consolations célestes
dont la tendresse divine récompense tôt ou tard ceux qui persévèrent en toute
confiance dans la vertu.
Quelle arme toute-puissante est le véritable amour de la créature pour son Créateur !
Ô Jésus, mon Amour et mon Tout ! Accomplissez en moi et par moi votre souverain
bon plaisir. Je ne mettrai aucune résistance à votre volonté sainte. Ô mon Maître
adoré, vous m’avez tout demandé... je vous donne tout et sans réserve.
Du berceau à la tombe, Marie a été unie à son divin Fils dans cette oblation de la
volonté à la volonté du Père ; oblation entraînant comme conséquence celle du corps.
C’est donc le don total de l’âme et du corps qui est le suprême témoignage de l’amour.
En effet, plus nous apportons de soumission et d’amour à accepter les volontés du
ciel, plus nous participons à la perfection du Dieu trois fois saint. Et plus notre
sacrifice a été uni et voulu en Eux, plus il nous fait présent à la Trinité Sainte et attire
sur nous les libéralités divines, nous donnant ainsi un pouvoir d’amour proportionné
à notre sainteté et à notre générosité.
L’âme est donc, dans cette oblation, à la ressemblance du Christ et en union avec lui,
prêtre mystique et hostie d’amour. Si elle se consacre pour toujours à cette vie sublime,
elle peut offrir sans cesse à l’Amour infini des sacrifices spirituels : hosties de louange
et d’action de grâces, d’immolation et d’adoration, en un mot : l’or, l’encens et la
myrrhe qui doivent être offerts à la divinité, en union avec le parfait Adorateur et
Marie Médiatrice, par les adorateurs en esprit et en vérité que le Père s’est
particulièrement choisis dans leur amour. Par Jésus et Marie, c’est réaliser en soi et
autour de soi « la volonté du Père sur la terre comme au ciel » et attirer les âmes à ce
culte filial qui fait les véritables enfants de Dieu.
Or, je m’engage pleinement et volontairement à vivre cette vie d’abandon et
d’accomplissement de la volonté de Dieu. Mon vœu rendra permanent l’acte par
lequel je donne au Christ toute liberté sur moi et par lequel je m’engage à accomplir
toutes ses volontés.
Ô mon Dieu, de quelle paix ne faites-vous pas suivre ce total et confiant abandon à
votre bonté de Père !
Ô mon Jésus, gardez-moi bien à vous et pour vous tout seul !
Délivrez-moi de cette étrange angoisse, en me retirant de cette sombre nuit ! Laissez
filtrer un petit rayon de lumière au travers du mur qui m’environne. Vous savez
combien faible est votre petite servante quand vous ne la tenez plus sur votre divin
Cœur, ô mon Jésus bien-aimé, et combien elle a froid, combien elle a peur quand elle
ne sent plus sur elle votre si doux regard.
Cependant, ô Jésus, je veux tout, j’accepte tout, je vous fais le sacrifice de tout pour
la gloire de votre saint Nom, pour l’honneur de votre Passion et pour la conversion
des pécheurs.
C’est en frappant le rocher que Moïse en fit jaillir l’eau bienfaisante et rafraîchissante ;
c’est aussi en nous frappant, en brisant quelquefois la dureté de notre cœur, que Dieu
fait jaillir en nous les eaux délicieuses et bienfaisantes de la grâce.
^ 22 mars 1930 (samedi)

Vivre uniquement pour vivre en Jésus !!!...


Divin Jésus, je fais plus que vous consacrer mon temps, mon cœur, mon âme et mes
prières... je vous donne aussi mes peines, mes souffrances.
^ 23 mars 1930 (dimanche)

Dieu est vraiment bien bon de m’affliger avec tant d’amour !


Ô doux Seigneur Jésus, je veux tout ce que vous voulez, je le veux comme vous le
voulez, je le veux pour le temps que vous le voudrez. Je vous remercie de toutes les
douleurs dont vous daignez m’enrichir ; donnez-m’en cent fois plus encore si c’est
votre divin bon plaisir. Je les recevrai pleine de joie, parce que l’accomplissement de
votre sainte et adorable volonté est la plus douce et la plus grande de toutes mes
consolations.
La disposition intérieure à laquelle Notre-Seigneur semble me ramener constamment,
et qu’il paraît me demander uniquement, c’est d’être et de me sentir heureuse par lui,
et de me réjouir en lui de tout ce qui m’arrive. Ô mon Dieu ! ô mon trop bon Sauveur,
donnez-moi, conservez-moi toujours ce contentement, cet abandon joyeux et plein
d’amour, afin que je demeure en vous par lui à jamais.
^ 24 mars 1930 (lundi)

Combien il me coûte de savoir les miens accablés d’ouvrage, alors que je ne puis rien
pour les aider.
J’offre au moins mes sacrifices et mes souffrances ; puissent-elles leur profiter non
tant en biens naturels, mais en biens spirituels et divins.
Ô mon Dieu, puissiez-vous, par mes sacrifices et mes souffrances, bénir tous ceux
que j’aime !... je le voudrais tant !
^ 25 mars 1930 (mardi)

Dieu est souverainement bon, infiniment sage. Ce qu’il veut est donc toujours un effet
de sa miséricorde et de son amour.
Voilà pourquoi la soumission pleine, entière, affectueuse, à toutes les épreuves, à tous
les accidents, à tous les événements de la vie, est l’acte le plus parfait, le plus saint que
la créature raisonnable puisse produire. Et Dieu, dans sa bonté sublime, en a fait l’acte
le plus méritoire.
Je ne sais plus quel est le grand saint qui a dit que l’habitant de la Cité sainte porte au
fond de son cœur un fiat et un amen continuels. Toutes ses peines, il les veut, et ne
désire aucune des consolations dont il est providentiellement privé... Il ne veut rien
d’autre que ce qu’il a. Sa nourriture est de faire avec Jésus, uni à Jésus, la volonté du
Père, quelle qu’elle soit. J’aime souvent à me rappeler cette pensée, je la trouve si belle
et si conforme au besoin de chacun : je suis, en ce moment, à la place où le Bon Dieu
me veut, dans l’état, la situation, le degré d’amour et d’humilité où, de toute éternité,
il me voulait ; et le Seigneur me fait des grâces capables de rendre méritoires toutes
mes peines.
Oh ! oui, Dieu pense à moi ; il y pense de toute éternité. Je sais qu’il est là. Il me
regarde, il m’enveloppe de son amour ! Sa divine main s’appesantit lourdement sur
moi, c’est vrai, mais il me donne la force et surtout le courage de recevoir la douleur
non seulement avec paix et résignation, mais avec joie. Il est possible que demain je
souffre davantage qu’aujourd’hui, mais les grâces seront en rapport avec mes
nouvelles souffrances.
Oui, mon Dieu, oui, je suis heureuse, alors même que de mes lèvres s’échappent des
gémissements !... Je gémis, mon cœur gémit, mais ce sont des gémissements ineffables.
Je ne voudrais pas adoucir si peu que ce soit, abréger même d’une minute, les
souffrances qu’il plaît à Dieu de voir en moi.
Dieu est mon Maître, un maître bon, un maître sage et clairvoyant, un maître puissant
et plein d’amour ! A lui donc, je m’abandonne tout entière. Lui seul est mon bonheur
présent et mon bonheur à venir... Lui seul m’est tout.
Quand j’ai de grandes douleurs, Jésus est le médecin qui me guérit ; quand je suis
desséchée par la fièvre, il est la fontaine d’eau vive qui me rafraîchit ; quand je suis
triste, lasse, quand je tremble, il est la force qui me défend ; quand je me sens défaillir,
il est la vie qui me ranime, l’aliment qui rassasie ma faim. Il est le Bien suprême... Il
est la Voie, la Vérité et la Vie... Il est l’éternel Amour.
Doux Seigneur Jésus, j’attends tout de votre tendresse, j’espère tout de votre bonté !
Cette longue épreuve qui me tient impuissante et qui me fait gémir, sera peut-être le
bienfaisant remède de maux inconnus que moi-même j’ignore. C’est pourquoi je vous
demande, ô doux Jésus, une foi toujours plus vive, une conviction toujours plus forte,
un amour toujours plus pur, une volonté toujours plus ardente, une soumission
toujours plus parfaite. Que votre sainte et adorable volonté soit mon souverain bien
dans le temps et dans l’éternité. Oh ! je la veux... je l’aime... je la chéris... je l’embrasse,
cette volonté sainte. Pauvre, faible et souffrante, je viens à vous, ô mon bien-aimé, je
reste avec vous, près de vous, en Dieu heureuse, paisible et confiante... Et toujours
joyeuse.
^ 27 mars 1930 (jeudi)

Passer humble et silencieuse comme la Vierge, en faisant le bien... en donnant du


bonheur.
Je connais maintenant la joie la plus pure, la plus douce que l’on puisse connaître :
celle de vivre pour les autres et pour leur bonheur.
Que c’est bon d’être dure pour soi-même, de ne se permettre aucun apitoiement
décevant, rien qui affaiblisse et qui nuise au résultat de l’épreuve qui doit être de
fortifier, d’élever, de grandir, de rendre meilleur et plus saint. C’est pourquoi, jusque
dans les plus petites choses, comme d’avoir soif, d’allumer la nuit, je résiste. Il faut
savoir rester seule et forte aussi bien la nuit que le jour. Moi qui aimais tant les nuits
claires, les nuits parées d’étoiles... Mais tout cela est déjà si loin.
C’est en pensant et en méditant les souffrances de Jésus Christ, incomparables aux
miennes et volontairement supportées par amour pour nous, et à son amour
rayonnant, sublime sur la Croix, que je suis parvenue à m’unir à lui dans une
communion intime et constante.
Ah ! comme j’ai demandé à Jésus avec ferveur, après lui avoir offert mon immense
douleur et fait le sacrifice de tout bonheur humain, de me faire accepter ma croix, et
qu’elle soit pour moi le gage, la condition d’une vie toute d’amour pour Dieu et mon
prochain !... Et Dieu m’a exaucée...
Dans mon oraison ce matin, j’ai longuement demandé à Dieu que tout ce qui pouvait
encore me rester de vie pût être employé utilement. D’abord, l’humeur peut se refléter
sur tous les alentours en bien ou en mal ; puis, on peut donner son cœur, son âme, sa
sympathie. Une chose reste toujours, elle est à la portée de chacun : la joie des autres...
Donner un peu de calme, de courage, d’espoir, provoquer un sourire, tout cela est un
doux travail et il n’est pas nécessaire d’être debout, ni en santé pour le faire. Au
contraire, rien ne comprend mieux qu’une grande douleur. Puis reste la prière. La liste
des bénédictions, des grâces à demander pour tous ceux qu’on aime est si longue ! Il
y a tant de pauvres cœurs brisés par les difficultés, les soucis et surtout par les
amertumes de la vie, tant de malades comme moi qui passent par les mêmes
tourments physiques et moraux, tant de malheureux qui ne connaissent et n’aiment
pas le Bon Dieu.
Ma seule grande douleur, que je ne pouvais vaincre, était de ne pouvoir rien faire pour
toutes les âmes souffrantes, pour tous ceux qui vivent loin de Dieu et vers lesquels
mon cœur s’élance chaque jour. Que puis-je faire pour tous, me disais-je ?... Et
l’horizon s’est tout à coup éclairé : un surcroît de bonheur et de paix m’est revenu en
pensant que je pouvais beaucoup pour eux par la prière, par l’offrande de mes
souffrances unies à celles du Christ, par le rayonnement de ma vie toute d’amour, par
le contentement, la joie. J’ai devant moi de quoi occuper utilement tout le temps qu’il
plaira à Dieu de me retenir en cet état... Je sens bien cependant que ma charité n’est
pas encore satisfaite. Sans doute qu’elle ne le sera jamais pleinement sur la terre... Ce
besoin de me dévouer, de m’oublier pour les autres est en moi si grand.
Il y a deux ans je souhaitais vivement mourir pour voir Dieu, car j’avais la ferme
espérance d’une éternité bienheureuse.
Maintenant que je sens que j’ai une mission à remplir, je lutte pied à pied avec la
maladie, offrant d’avance les souffrances que mon énergie et ma résignation
prolongent.
Que je suis heureuse de penser que ma vie n’est qu’un grand tissu de privations, et
que par là, je me trouve plus rapprochée de mon Jésus chéri ! Qu’il m’est doux,
Seigneur, de prolonger ces jours privilégiés où je partage avec toutes vos créatures,
surtout avec les déshérités, les vicissitudes de l’exil terrestre.
^ 28 mars 1930 (vendredi)

Que faire pour m’acquitter de cette énorme dette de reconnaissance que j’ai envers
Dieu et envers la société ?... La réponse me vient, toujours la même : accepte avec
soumission, avec bonheur tout ce qui t’arrive en peines, et donne en joie aux autres
tout ce que tu reçois de Dieu.
Les privilèges ne me font pas envie, je crois que vraiment je ne pourrais plus jouir de
rien après avoir connu les joies pures que je connais et après avoir vécu si longtemps
la vie du sacrifice.
Grâce à Jésus, grâce surtout à notre bonne Mère, je m’entends de mieux en mieux à
dissimuler ce qui a trait, tout ce qui peut rappeler que je suis malade, et à taire les maux
dont je souffre constamment et desquels je ne parle que très peu.
Je veux que tout autour de moi et en moi rayonne l’harmonie, le saint contentement,
la joie et l’immense bonté de cœur.
L’apprentissage de la gaieté dans la maladie n’est pas moins nécessaire que celui de la
résignation.
Etre toujours gaie, toujours joyeuse, même dans l’affliction... C’est si bon ! C’est de là
que j’ai compris la valeur d’un sourire accueillant, le bénéfice d’une sérénité habituelle
transformant mélancolie et tristesse en saint contentement.
L’amabilité, c’est la charité qui se donne, c’est la patience qui supporte, c’est la force
et la paix qui se transmettent d’un seul cœur au cœur de tous... La joie, c’est la
disposition radieuse de l’âme tournée vers son Dieu.
^ 29 mars 1930 (samedi)

Nuit d’attente, d’appels à Jésus ! Ne le trouvant pas près de moi, ni dans la prière, je
l’ai cherché et l’ai trouvé dans les bras de la Très Sainte Vierge, qui me l’a donné après
une dizaine de chapelet et un "Souvenez-vous" récité avec amour et piété.
Je l’ai trouvé, ce matin, après un acte d’obéissance qui a dû réjouir son Cœur si aimant ;
puis à la sainte Messe, mais surtout en faisant le Chemin de Croix... Et le calme, la
paix, la joie est revenue dans mon âme.
Je le trouve bien d’ailleurs sans cesse et partout, tout le long du jour et de la nuit : je
le vois dormant paisible, innocent et pur, tantôt dans les bras de sa Sainte Mère, tantôt
sur la barque de Pierre, tantôt dans sa Crèche à Bethléem. Je le vois aussi priant avec
Marie et saint Joseph, ou travaillant dans l’atelier de Nazareth... Mais le plus souvent
et surtout, seul et triste à Gethsémani, au Calvaire et dans le Très Saint Sacrement de
son amour. Dans les pauvres, dans les malades, dans les petits enfants que j’aime tant ;
dans les pauvres pécheurs, dans les malheureux, les prisonniers, dans tous les
travailleurs... dans tous ceux qui m’entourent.
Dans quelques jours, je le trouverai dans la sainte communion, et lui demanderai de ne
plus me quitter, de faire que rien ni personne ne puisse me distraire de lui, et que tous
mes soupirs soient des soupirs d’amour. Que ma première pensée, mon premier regard,
ma première parole soit un « Jésus, je vous aime ! »
Que mes journées et mes nuits sont douces, ainsi unie à Jésus, l’Amour suprême et
infini !
^ 31 mars 1930 (lundi)

Jésus m’a fait comprendre d’une manière toute mentale que les sécheresses
spirituelles, les grâces sensibles, les désolations intérieures ne sont pas toujours une
épreuve voulue directement par lui, qu’elles peuvent aussi venir de quelques attaches,
de quelques amitiés secrètes qui blessent son divin Cœur et qui empêchent son entière
familiarité avec l’âme.
Ô vous qui souffrez et qui vous plaignez de vivre dans une nuit sans étoiles, regardez
au fond de votre cœur s’il n’y a pas quelque chose, un souvenir ou une affection qui
tienne la place que Jésus doit y occuper. Soyez généreuse, chassez tout cela et laissez
entrer Jésus... et Jésus tout seul. Ne vous découragez pas ; il faut toujours des épreuves
à une âme. Tant que Jésus ne vous manquera pas, rien ne vous manquera, car celui
qui a Dieu, a tout.
Il veut voir jusqu’où peut aller votre confiance, et vous ménage peut-être de grands
concours. Il faut lui dire aussi : « Je sais bien que je suis la faiblesse, la misère même,
et c’est pour cela que je compte sur vous, ô Jésus ! »

Quand le Bon Dieu nous demande de grands sacrifices, qu’il nous envoie de profondes
afflictions, c’est qu’il se dispose et nous prépare en secret de grandes consolations, un
immense bonheur.
Que Jésus et Marie soient loués de tout ! Au ciel, nous serons couronnés de nos
afflictions d’ici-bas.
Etre une âme de lumière et d’énergie... un cœur plein d’humilité, de douceur et de
charité... une petite martyre... une hostie d’amour... une louange de gloire !
Aimer en souffrant... semer en chantant, pour les moissons éternelles !
Etre une violette toujours modeste,
........ une pensée toujours pure
........ une pâquerette toujours simple
........ un muguet, gage de bonheur
........ un lys toujours très blanc... Rien qu’une toute petite fleur pour la joie de Jésus,
mais une petite fleur toujours ensanglantée et qui, nuit et jour, se donne et s’immole
pour la gloire de Dieu.
Les fleurs des autels, qui s’épuisent et s’effeuillent près du tabernacle pour l’honneur
et la gloire de Dieu, sont la vivante image de l’âme consacrée et immolée par la main
du Seigneur, qui s’épuise et se consume pour son amour, pour sa plus grande gloire
et le salut des âmes. Tour à tour, avec lui, sur les sommets lumineux du Thabor ou
sur le chemin ensanglanté du Calvaire.
C’est ainsi, ô mon Dieu, que je vais chaque instant du jour et même de la nuit, cueillant
des fleurs pour vous les offrir.
Je n’ai pas vu leur beauté, je n’ai pas respiré leur parfum, je n’en connais pas le nombre.
Je ne sais pas la valeur des souffrances, des fatigues, des sacrifices et des larmes, mêlés
dans mes mains qui vous les offrent, qui vous les tendent... Non, je ne le sais pas !
Mais j’aime mon ignorance... j’aime toutes vos volontés !
^ 1er avril 1930 (mardi)

Ah ! que ces mots divins tombés du Pater, « Fiat voluntas tua », prononcés par des lèvres
pieuses et généreuses, épanchent un baume plein de mystères, un parfum de paradis
qui adoucit et guérit les plaies les plus saignantes du cœur, réconforte l’âme torturée
et meurtrie, l’inonde de paix et de bonheur... Et, au milieu même des douleurs et des
larmes, fait naître une espérance, une lumière d’éternité.

Dieu notre Père, qui êtes aux cieux comme vous êtes dans le cœur de tous vos enfants,
ô notre Père à tous, bénissez la plus pauvre, la moindre de tous vos enfants ! Bénissez
tous ceux qu’elle aime... bénissez toute créature.
Bénissez mes actions... Bénissez mes peines... Bénissez mes résolutions... Bénissez
toutes mes intentions... Bénissez mes peines et mes souffrances... Bénissez les leurs, ô
doux Jésus, mon Dieu.
Ô Père tendre et bon, à vous j’ai tout donné, accomplissez et achevez maintenant en
moi ce que vous avez si merveilleusement, si amoureusement commencé.
Je sais que la durée de mes jours est exactement et surtout providentiellement mesurée
à la longueur de la tâche que vous m’avez destinée. Aidez-moi, je vous en supplie, à
la poursuivre, à la continuer avec toujours plus d’amour, avec une toujours plus
grande ferveur, pour l’achever en beauté... Aidez chacun de nous à l’achever de même.
Pour bien finir, je sais qu’il faut toujours bien faire ! Pour espérer faire une sainte mort,
il faut vouloir vivre une belle vie !...
Pour cela, Seigneur, donnez-nous toujours abondamment votre grâce, votre lumière,
pour connaître ce que vous nous demandez.
Donnez-nous surtout plus de ferveur, plus d’amour, plus de foi... plus d’intelligence
aussi pour faire parfaitement ce que vous désirez, plus de volonté pour vouloir
toujours ce qui vous plaît le mieux, et plus de confiance, plus de ferveur pour nous
sauvegarder dans toutes nos défaillances... et rien de plus, si ce n’est la persévérance
pour accomplir tous nos devoirs jusqu’au sommet suprême de la perfection.
Donner toute la pleine mesure de moi-même : mes devoirs, mes joies, mes
souffrances, mes peines, mes consolations, mes encouragements, mes lumières...
toute ma charité, tout mon amour, toute mon âme, tendrement penchée sur chaque
créature, quel que soit leur état, quelle que soit leur vie, quels que soient leurs péchés
et leurs vertus.
Oui, donnons, donnons-nous sans cesse ; et donnons tout notre cœur, toute notre
âme, toutes nos forces, tout notre sang, toute notre vie, sans chercher à savoir, sans
nous inquiéter de ce que l’on pense et dit de nous. Faire tout notre devoir : tout ce
qui est juste, vertueux et pur... tout ce qui est aimable, louable et parfait, unis à Jésus
et à Marie notre si bonne Mère, dans l’unique pensée de plaire au Bon Dieu qui nous
aime, qui nous voit, nous soutient, nous encourage, nous sourit pour chaque petit
effort, pour chaque petite victoire obtenue, et, au ciel, nous en récompensera dans la
joie d’un face-à-face éternel, tout comme il nous consolera de toutes nos souffrances
endurées pour lui.
Ô doux Seigneur Jésus, qui ouvrez votre Cœur à tous, mais plus particulièrement aux
affligés, pour y réfugier leur détresse, ayez pitié de nous...
Ô Jésus, je vous donne mon cœur, faites qu’il soit toujours bien vôtre !

Ah ! que voilà une douce et consolante prière pour aller à Dieu ! Prière d’amour, de
charité, de confiance ; prière écoutée, entendue, bénie, exaucée, parce qu’elle le réjouit,
parce qu’elle l’honore et le glorifie.

Prier, dit saint Ambroise, c’est respirer le Bon Dieu ! C’est mettre tout son cœur, toute
son âme, toute sa volonté, tout son esprit, toutes ses pensées, toutes ses aspirations,
toutes ses dispositions, tous ses désirs dans les mains de Dieu.
Prions donc, et bien fort... Prions beaucoup la Sainte Vierge, et elle aura pitié de nous.
Prions pour nous, pour nos proches, pour tous ceux que nous aimons ; prions pour
la persévérance des fidèles, pour la sanctification des justes, pour les affligés, pour les
malades, pour tous les pauvres pécheurs. Prions aussi pour les chères âmes du
Purgatoire, joignons nos mains pour supplier en leur faveur et Dieu tendra les siennes
pour leur donner, et ces chères âmes ouvriront les leurs pour recevoir.
Prions, prions pour la France, pour l’Eglise militante et pour l’Eglise souffrante
incessamment unie à l’Eglise triomphante.

La prière est une lampe pleine de mystère qui, en vertu de sa flamme brillante et pure,
nous montre à tous le chemin du devoir en nous donnant le divin courage de
l’accomplir.
Qui dira ce que la prière peut mettre et répandre dans une âme, de vérité, de paix, de
force, de consolation, d’espérance ? Elle n’est pas seulement de la lumière, elle est de
la chaleur, elle est de la vie.
Elle est le parfum qui charme, la fraîcheur qui captive, l’aimant qui attire, la grâce qui
enivre, la douceur qui enchante.
Si l’âme est triste, elle la relève ; si elle dort, elle l’éveille ; si elle est joyeuse, elle la
modère, si elle est dans les ténèbres, c’est le rayon divin qui doucement descend sur
elle et la ravit en Dieu.
Quand nous souffrons moralement ou autrement, prions en union avec Jésus et par
Jésus toujours... prions comme priait Jésus. Unissons nos faibles voix à la sienne,
toute-puissante et divine, demandons-lui de soumettre au Père, à notre Père, ce que
nous voulons qu’il entende, nous donne, nous accorde.
Mon Dieu, que votre sainte et adorable volonté soit faite sur la terre comme dans le
Ciel, qu’elle s’accomplisse surtout en mon âme !...
Si Jésus est notre Médiateur... si nous prions, si nous supplions avec lui et par lui... Si
nous ne faisons qu’un avec lui, alors nous pouvons filialement dire à Dieu : « Ô Père...
ô notre Père des cieux, ce n’est plus moi qui prie, c’est Jésus Christ, votre divin Fils,
qui prie en moi. »
Oh ! que Jésus fait bien mieux que nous tous ce que nous avons à faire ! Nous n’avons
qu’à nous tenir humiliés et anéantis devant lui, consentant à l’avance à tout ce qu’il
voudra.
S’il faut aimer, Jésus aimera en nous et pour nous... S’il faut prier, adorer, glorifier,
Jésus priera, adorera, glorifiera Dieu son Père, et beaucoup mieux que nous ne le
pourrions.
Ô Jésus, puisque vous êtes mon âme, ma vie et mon tout, faites donc tout en moi et
pour moi.
Ô Verbe éternel, Parole de mon Dieu, je veux passer chacun de mes jours à vous
aimer, à vous obéir. Et comme pour vous il n’y a que l’obéissance qui compte, le plus
grand entre tous est donc celui qui fait le mieux ce qu’il doit faire, et qui le fait avec
plus d’amour.
Ce qui est grand, ce n’est pas tel acte ou tel autre, c’est tout ce que Dieu veut. Toutes
les volontés de Dieu sont grandes, en dehors de là, tout n’est rien.
Je fais toujours une grande chose quand j’accomplis un acte voulu de Dieu et parce
que Dieu le veut.
Notre vie n’est donc pas en réalité ce qu’elle paraît être, mais bien ce que nous la
faisons.
Telle existence glorieuse en apparence n’est souvent qu’une fumée, et quelquefois
même, pire encore. Telle autre sans éclat, sans relief aux regards des humains, est aux
yeux de Dieu une éblouissante beauté.
Ce qui m’a beaucoup confirmée dans cette pratique de l’amour obéissant est une vue
que Dieu m’a donnée de la complaisance et de la joie infinie que lui, le Père éternel, a
de voir toute sa gloire intérieure et extérieure recueillie dans son Fils ; car il voit en lui
toutes ses grandeurs divines. Il voit de même en lui toute sa gloire extérieure, et rien
ne lui plaît mieux que la personne de son Fils ; ou si quelque autre chose lui plaît, ce
n’est que par lui.
Il voit dans son éternité tous les mystères de sa vie terrestre, dans lesquels il prend ses
délices, y trouvant la plénitude de ses perfections divines.
Sa justice y est pleinement satisfaite... Sa miséricorde y éclate admirablement... Son
amour y rejaillit merveilleusement, ainsi que sa sagesse, sa bonté, sa puissance, et enfin
toutes ses suprêmes grandeurs. Et comme Jésus est la parfaite image de son Père,
selon son essence et sa vie divine, se voyant lui-même dans le Père, il s’aime et se
réjouit de son infinie beauté. Il est aussi un tableau parfait dans lequel resplendissent
toutes les perfections de la divinité, selon les mystères de sa vie mortelle. Le Père
éternel, les voyant en lui, y prend plaisir et s’en réjouit infiniment, en sorte que, comme
rien ne le satisfait au-dedans de lui-même, que la vue de son Fils unique, rien non plus
ne le satisfait au-dehors, que la vue de ce même Fils. Ainsi, si nous faisons quelque
chose qui soit agréable à Dieu, ce n’est point parce que l’acte vient de nous, mais parce
que nous sommes liés aux différentes opérations de Jésus envers son Dieu, son Père,
de sorte qu’étant abîmés en lui et unis à ses suprêmes opérations envers la divinité,
nous sommes en quelque manière d'autres lui-même. Nous faisons ce qu’il fait d’une
manière ineffable et que nous ne pouvons comprendre ; car ses grandeurs sont
incompréhensibles, il faut les adorer plutôt que les considérer, et attendre patiemment
le grand jour de l’éternité pour les connaître. Cependant, nous devons tous nous
appliquer fortement à l’imitation des vertus et des dispositions de Jésus Christ, pour
le faire vivre en nous.
C’est pour cela que cet aimable et doux Sauveur vient en nous par la grâce et par la
sainte communion, afin que nous vivions de sa vie et que nous le laissions opérer en
nous librement tout ce qu’il voudra.
Ô doux Jésus, pourquoi venez-vous si souvent avec votre vie en moi, si ce n’est pour
y vivre vous seul ? Quand donc aurai-je l’ineffable bonheur de me trouver dans un
état conforme au vôtre, afin que je n’aie plus d’autre vie en moi que la vôtre, ô mon
Jésus, mon Dieu.

Tout mon idéal est de me perdre et de m’ensevelir en Dieu, de me reposer dans la


pensée divine, afin qu’en vertu de l’Esprit, le Père et le Fils soient bien libres en mon
âme.
Ainsi m’a appris la Sainte Vierge, elle qui, de plus en plus, se fait ma Mère et ma
Médiatrice toute-puissante.
Mon Dieu, me voici, je me livre à vous, à votre divin et céleste Bon Plaisir, pour
accomplir en toute chose, unie à Jésus votre divin Fils et à Marie Immaculée, ma Mère
chérie, tout ce qui peut être agréable à votre Cœur, parce que je vous aime. Et c’est
parce que je vous aime plus que tout, et pour vous prouver la sincérité de mon amour,
que je soumets tout mon être à accepter votre volonté, quelle qu’elle soit. Je vous prie,
ô Dieu, de daigner vouloir que cette offrande soit en tout point bénie, admise, agréée ;
que, surnaturalisée par mon union au Christ, elle vous soit agréable en se
convertissant, pour mon utilité et pour celle de tout votre peuple, au Corps et au Sang
de votre Fils bien-aimé.
Ô toute bonne et toute miséricordieuse Vierge Marie, daignez exaucer les prières de
ceux qui s’adressent à vous, et daignez obtenir le pardon et la rémission des péchés à
ceux qui en font un humble aveu ; afin que, recevant par vous le pardon de leurs
fautes, ils goûtent les douceurs de la véritable paix du Christ.
^ 3 avril 1930 (jeudi)

Si l’on me demandait : « Que vaut-il mieux faire, l’oraison ou la sainte


communion ? »... Les deux sont vivement à conseiller. Mais s’il faut porter une
préférence, je crois que je répondrais : l’oraison ; car l’oraison est une disposition et
une préparation immédiate à la sainte communion.
« Que l’homme s’éprouve lui-même avant de manger de ce pain et de boire ce calice. »
Or, comment s’étudier, se connaître, s’assurer de la fidélité de son amour, si ce n’est
par l’oraison ?
L’oraison prépare l’âme à la sainte communion ; elle est le fruit de la bonne
communion.
Une communion sans préparation et sans action de grâces, faites l’une et l’autre dans
le recueillement de l’oraison, est de bien peu d’utilité pour l’âme... « Méditez souvent
sur vos fins dernières, dit l’Esprit Saint, et vous ne tomberez jamais dans le péché. » Et
cet autre : « Souvenez-vous, dans toutes vos actions, de votre fin dernière. »
La communion fréquente est un conseil, l’oraison est un divin précepte : « Priez, priez
sans cesse ». Or, il est difficile de bien prier et de prier sans cesse, si le cœur ne se
remplit pas de bonnes, de saintes pensées, fruits de la méditation.
Il en coûte plus pour faire oraison que pour communier. La communion est un acte
extérieur, qui est en lui-même un plaisir, une consolation, une joie pour l’âme...
L’oraison, qui est un entretien secret entre Dieu et l’âme, dans les commencements
surtout, est au contraire un assujettissement et une peine... Elle demande beaucoup
plus d’effort...
La communion sacramentelle peut d’ailleurs ne pas être possible pendant un très long
intervalle, à cause de différentes infirmités que Dieu envoie à sa créature pour
l’éprouver, et cette privation, lorsqu’elle ne dépend pas de nous, n’empêche pas la
sainteté. Et l’oraison, pendant que peut et doit se faire la communion spirituelle, est
toujours possible, ne serait-ce que quelques minutes.
La communion ne suppose pas toujours la vertu : on peut communier et se rendre
coupable du Corps et du Sang de Notre-Seigneur. L’oraison de chaque jour ne veut
point dire qu’on soit vertueux, elle est cependant une preuve qu’on travaille
sérieusement à le devenir.
Quelqu’un a dit : « On trouve des chrétiens qui communient tous les jours et qui sont
en état de péché mortel, des chrétiens qui font des aumônes abondantes et qui sont
en état de péché mortel, des chrétiens qui se mortifient en toutes manières et qui sont
en état de péché mortel ; mais on ne trouve jamais une âme qui fasse oraison tous les
jours et qui demeure dans le péché. »
Qu’en lisant ces lignes, mon père spirituel ne se méprenne pas sur mes intentions et
n’y voie pas un ralentissement dans l’empressement et l’ardeur de mon âme à faire la
sainte communion. J’ai voulu seulement parler dans quelle erreur sont certaines âmes
qui s’inquiètent beaucoup d’une communion qu’elles n’ont pas pu faire, et qui ne se
soucient pas d’une oraison qu’elles auraient pu faire et qu’elles ont volontairement
abrégée ou manquée, qui demandent avec instance et opportunité de remplacer une
communion et qui ne se mettent pas en peine, le pouvant facilement, de remplacer
une oraison.
Oh ! nous qui savons le don de Dieu et qui connaissons ses desseins sur nous, faisons-
nous une obligation de ne jamais laisser volontairement l’oraison, de la remplacer si
nous avons dû ou l’abréger, ou la laisser. Nous souvenant que, tout comme pour la
communion, l’oraison négligée laisse une lacune dans la journée d’une âme toute
consacrée à Dieu.
Un très grand saint a fait remarquer très sagement qu’il faut toujours faire précéder la
réflexion avant l’action. Autrement dit, il faut que les opérations de la vie active soient
précédées et même sagement entremêlées de celles de la vie contemplative, pour la raison
que si on peut bien entrer dans le ciel sans la contemplation parfaite, on ne peut guère
marcher avec joie dans la voie du salut ni porter courageusement le joug du Seigneur sans
une sorte de contemplation.
Voilà ce que les pères de l’Eglise ont bien compris, et c’est pourquoi ils veulent que
l’oraison se fasse au commencement du jour, avant que chacun vaque aux occupations
de sa charge.
Sage, très sage mesure !
Non moins sage, celle qui sème les exercices pieux tout le long du jour ! C’est Marie
venant au secours de Marthe.
Non, celui qui ne médite pas les vérités éternelles ne peut, sans miracle, vivre en parfait
chrétien. Il est bien difficile en effet de résister à la tentation sans la méditation qui
donne un tact délicat des choses saintes, et comme une divination des choses
surnaturelles.
Toute la terre est désolée parce que personne ne réfléchit !!!...
^ 4 avril 1930 (vendredi)
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La méditation, ou l’oraison, est un intime commerce d’amitié dans lequel l’âme


s’entretient seule à seul avec Dieu, pour lui rendre ses devoirs d’amour, d’adoration,
de louange, pour lui exprimer ses besoins, pour devenir meilleure, plus sainte pour sa
gloire.
Je viens de dire que la méditation est un intime commerce d’amitié avec Dieu. Ces
mots nous révèlent la grandeur, l’excellence de l’oraison.
L’oraison, c’est la vie du ciel ! Dans le ciel, les anges et les saints vivent dans un intime
commerce d’amitié avec Dieu ; ils voient Dieu, ils l’aiment, ils ne se lassent pas de le
voir, de l’aimer et de lui exprimer leur amour... Ils sont dans une oraison continuelle.
Sur la terre, l’âme participe à cette vie du ciel quand elle fait oraison. Il n’y a, en quelque
sorte, que Dieu et elle dans le monde ; l’âme oublie, pendant quelques instants du
moins, tous les êtres créés et Dieu lui suffit amplement... C’est son apprentissage de
la vie éternelle.
Dans sa miséricordieuse condescendance, Dieu est toujours prêt à nous recevoir. Il
suffit de lui dire : « Mon Dieu », et il est là, il nous écoute.
Oh ! n’est-il pas vrai que Dieu est très bon et qu’il nous aime bien ?... Comment n’être
pas heureux en sa présence ? Comment n’être pas confus d’être admis aussi facilement
auprès de lui, et ne pas se hâter, par un acte d’amour bien fervent, bien sincère, bien
généreux, de se donner à lui ?
Comprenons bien le sens et la portée de ces paroles : l’oraison est un commerce intime
avec Dieu ; c’est un enfant qui parle avec son Père, une épouse avec son Epoux, une
amie avec son Ami, une créature aimée, créée par amour, avec son Créateur
souverainement, uniquement aimé.
La méditation a pour fin de rendre à Dieu nos devoirs, et le premier devoir dû à Dieu
est l’adoration. N’est-il pas juste, en approchant de Dieu, de le saluer par les titres qu’il
a bien voulu nous faire connaître ? Il est notre lumière, notre consolation, notre force,
notre soutien, notre protecteur, notre aliment, notre vie.
Ne ferions-nous que répéter lentement et respectueusement chacun de ces titres en
ajoutant à chacun : « ayez pitié de nous », qu’il y aurait quelque chose de bien pieux,
de bien doux, de bien utile pour nous.
Le second devoir dû à Dieu est la louange. N’est-il pas juste aussi, en nous approchant
de Dieu, de le louer ?...
Il est la souveraine Beauté, la souveraine Sagesse, la souveraine Sainteté ! Il est la
Miséricorde qui ne s’épuise jamais... la Bonté qui ne défaille pas... Il est immense, il
est partout, il voit tout, il entend tout, il connaît tout !... Il est l’éternel Infini... Il est
l’éternel Amour !
Et ne ferions-nous que lui dire : « Ô Dieu, nous vous louons !... Ô Dieu nous vous
aimons... nous vous bénissons... nous vous rendons grâce ! », n’y aurait-il pas quelque
chose de bien vertueux, de bien généreux, de bien aimant ?
Le troisième devoir envers Dieu, c’est la reconnaissance ! N’est-il pas juste encore, en
approchant de Dieu, de le remercier ?
Que de grâces dans notre vie : grâce du saint Baptême, grâce de l’éducation chrétienne,
de la première communion, de la conversion, de la vocation, de la persévérance.
Grâces de l’intelligence, du cœur, de l’âme, de l’esprit, du corps... Grâces pour ceux
qui nous sont chers, pour nos proches, pour tous.
Ne ferions-nous, après l’énumération de toutes ces grâces – et chacun en a de
spéciales pour lui – que répéter : « Merci mon Dieu ! », il y aurait quelque chose de
bien beau, de bien grand, de bien saint !
Le quatrième devoir dû à Dieu est l’offrande de nous-mêmes ! Il est très juste, en nous
approchant de Dieu, de nous rappeler que par vœux nous nous sommes tout
spécialement données et consacrées à lui en venant nous mettre à sa disposition pour
qu’il fasse de nous tout ce qu’il voudra.
Il est mon Maître, il a donc le droit de m’employer à ce qu’il voudra, de la manière
qu’il voudra, et tout le temps qu’il voudra.
Il est mon guide, il a donc le droit de m’emmener où il lui plaît.
Il est mon Directeur, il a donc le droit de tout exiger de moi.
Il est mon Père, mon Ami, mon Frère... Il est mon Dieu, il peut donc tout me donner
et me refuser à son gré.
Nous sommes ses servantes et aussi sa victime ; je suis donc à lui pour toutes choses.
La méditation a pour fin d’exposer à Dieu nos besoins ! Elle a pour but de nous aider
à devenir meilleurs, plus saints pour sa gloire. Et c’est bien là ce que doit se proposer
tout chrétien !

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Effets de la méditation

C’est dans le travail et le repos de la méditation que se préparent et se font les grandes
choses qui tiennent à la perfection de l’âme et à la gloire de Dieu.
C’est dans l’oraison, dans ces entretiens intimes et de tous les jours avec Celui qu’elle
a choisi pour l’aimer uniquement, que l’âme reçoit ces lumières célestes qui lui révèlent
tant de choses que le monde ignore. C’est là qu’elle apprend ce qu’est Dieu, ce qu’il
mérite, comment il faut le servir et l’aimer, et ce que, par rapport à l’éternité, valent
les joies, les honneurs, les plaisirs de la terre.
C’est là que s’opèrent les grands et les petits sacrifices ; là qu’on trouve le courage qui
les consomme et la foi qui les anime. C’est là qu’on verse de saintes larmes, là qu’on
expie ses fautes à force d’aimer.
C’est là aussi qu’on émeut le Cœur de Dieu, qu’on le touche et qu’on lui arrache des
paroles de pardon et de miséricorde.
C’est là que se féconde et se nourrit le génie de la charité, avec ses industries
merveilleuses, ses ardeurs, ses ampleurs, ses prodiges. Toute œuvre qui n’a pas été
mûrie dans l’oraison est une œuvre stérile ou sans suite.
C’est là qu’on trouve, pour toutes les bonnes œuvres et pour le salut des âmes, des
secrets et une puissance que toute la science du monde et tout le pouvoir du génie ne
suppléeraient jamais.
C’est là enfin, là surtout, que l’âme apprend à se connaître et à se mépriser, là qu’elle
aperçoit, cachée au fond de son être, une foule de défauts à peine perceptibles, et
pourtant si dangereux, et un grand nombre d’intentions imparfaites ; là qu’elle
distingue les ruses et les bassesses de ses passions qui se dissimulaient sous des
apparences de vertus ; là qu’elle puise la force pour lutter, la modération, le saint
détachement d’elle-même, la patience et la joie dans les épreuves, et les ressources
pour vaincre les tentations !...
Car dès qu’une âme est fidèle à l’oraison, quels que soient les péchés dans lesquels le
démon puisse la faire tomber, j’ai pour certain que le Seigneur finira par la conduire
au port du salut éternel.
Ne nous tourmentons pas cependant outre mesure sur la durée et la multiplicité des
actes que nous produisons.
Si un seul retient unie à Dieu, il est inutile d’en produire d’autres ; mieux vaut
recommencer s’il le faut, et se méfier surtout des illusions toujours si fatales aux âmes
contemplatives.
L’illusion sur l’oraison est une des plus funestes qui soit. Elle entraîne à l’orgueil, au
mépris de la discipline, à l’entêtement, à la désobéissance, à l’erreur.
Ne quittons donc pas de nous-mêmes la méthode la plus simple, la plus commune ;
préférons toujours celle qui nous sanctifie à celle qui nous élève. Appliquons-nous
dans l’oraison à produire des actes d’amour de Dieu et d’humilité, à apprendre à le
servir et à nous soumettre à sa volonté... et attendons.
Quand Dieu veut qu’une âme monte plus haut que la voie commune, c’est lui qui
l’appelle, lui qui l’attire et qui la fait monter, souvent même à son insu.
Au reste, l’oraison qui élève l’âme aux degrés sublimes de la contemplation peut bien
être une de ces grâces stériles qui, quoique venant de Dieu, ne rendent l’âme ni plus
sainte, ni plus agréable à Dieu ; un de ces dons qui sont quelquefois les effets de la
sainteté, les récompenses de la sainteté, les marques de la sainteté, mais n’en sont
jamais ni la cause, ni la sainteté elle-même, au lieu que l’oraison commune, par
l’exercice des vertus les plus méritoires qu’elle fait pratiquer à l’âme, est la source
féconde de toutes les grâces qui font notre sanctification.
Comme la foi nous enseigne que le moindre degré d’humilité, de patience, de charité,
est devant Dieu quelque chose de plus estimable que le don de faire des miracles et
de ressusciter les morts ; parce que le don des miracles est une grâce infructueuse
qu’ont eue quelques saints, mais qui n’a pas rendu saints et sans laquelle on peut être
aussi saints et même plus saints. Du même principe, nous devons donc conclure que
le moindre degré de l’oraison commune, suivant laquelle l’âme cherche à se purifier,
à se détacher et à se perfectionner, est autrement important et d’un plus grand mérite
que toutes les extases et autres dons qui supposent l’âme établie dans le repos de la
contemplation.
Dieu ne discerne point les élus par la sublimité de leurs actes, mais par la fidélité et la
générosité de leur vie.

Résolution : Je veux être fidèle, très fidèle à l’oraison de chaque jour, malgré les
sécheresses, les ennuis, les dégoûts que je pourrais avoir... malgré les paroles
désobligeantes, décourageantes, menaçantes que le démon pourra me répéter, comme
il en a répétées à tant d’autres.
Fidèle, oui toujours. L’oraison est pour moi un devoir ; elle est plus qu’un devoir, elle
est pour moi un irrésistible attrait, elle est ma vocation et ma presque continuelle
occupation, elle est l’essence, le besoin, la joie de ma vie. Dans les jours de trouble et
de grands tourments, je me dirai : Dieu le veut... ma vocation le veut, cela me suffit !
Je ferai l’oraison, je resterai tout le temps qu’on m’aura prescrit à l’oraison, je ferai le
mieux que je le pourrai mon oraison, et quand l’heure de me retirer sera venue,
j’oserai dire à Dieu : mon Dieu, je n’ai guère prié, guère travaillé, guère fait, mais je
vous ai obéi. J’ai bien souffert, mais je vous ai montré que je vous aimais et que je
voulais vous aimer.

Conclusion : Remercier Dieu de nous avoir si longtemps soufferte en sa sainte


présence, et de nous avoir donné toutes les grâces que nous avons reçues.
Demander pardon du peu de respect, d’attention, d’amour que, peut-être, nous lui
avons témoigné.
Le prier de nous bénir, et nous retirer en la douce compagnie de notre ange gardien.
___________

Il y a dans le monde à chaque instant du jour et de la nuit, des êtres ignorants, des
êtres méchants et pervers qui blasphèment le saint nom de Dieu.
Il y a aussi, grâce à la prière, à la méditation, à l’oraison, à l’office divin et à l’office de
la Très Sainte Vierge, à chaque instant du jour et de la nuit, des âmes consacrées à
Dieu qui adorent, qui louent, qui bénissent et exaltent sa puissance, sa bonté, sa
grandeur, sa miséricorde infinie, son divin amour.

___________

Le Seigneur envoie par toute la terre des anges pour recueillir toutes les prières que
nous faisons au nom de l’Eglise, pour les offrir à Dieu en hommage, en expiation, en
reconnaissance.

____________

A qui irions-nous dans nos peines, dans nos souffrances, dans nos tentations, dans
nos troubles, dans nos inquiétudes, dans nos emplois, dans nos douleurs, dans toutes
les craintes qui viennent tourmenter notre vie, si nous n’allions pas à Jésus ?... Lui seul
a les paroles de la Vie éternelle.
Qui donc peut nous consoler mieux que lui, nous conseiller, nous éclairer, nous
diriger, nous fortifier, nous défendre comme lui ? Jésus est pour tous les hommes,
pour tous les fidèles sans doute, mais plus spécialement pour l’âme consacrée à lui, la
source de tout bien, de toute consolation, de toute espérance, de tout amour.
Quand on a Jésus vivant avec soi, près de soi, en soi, que peut-on craindre ?... La
vertu, les actes les plus difficiles, les plus pénibles, les sacrifices les plus déchirants, les
souffrances les plus cruelles, n’en sont même plus, quand on a près de soi et pour soi
Jésus ! Jésus est pour le cœur l’Ami qui partage tout... pour l’âme l’Epoux qui se charge
de tout... le Père qui veille à tout et qui, pour nous, fait tout.

Les apôtres n’eurent rien de plus que nous. La Sainte Vierge n’eut rien de plus.
Ah ! sans doute elle le voyait et le possédait d’une manière ineffable, mais ce Jésus qui
était sa joie et son amour est aussi le nôtre !
Ô ma Mère, faites de moi, comme vous avez fait de tant d’âmes privilégiées, une âme
eucharistique... une petite hostie pour Jésus.

____________

Ô Jésus, vous m’êtes tout en tout, mais particulièrement dans votre agonie au jardin
de Gethsémani, dans vos délaissements au Calvaire, dans vos anéantissements dans
l’Eucharistie !

____________
Les croix du chemin sont excellentes, mais plus sublimes encore sont les croix de la
maison !
Les suprêmes épreuves intérieures où le Seigneur retire tout sentiment, toute lumière,
toute consolation, toute espérance, ne voulant que la pure adhésion de la volonté,
portent l’âme vers les hautes pensées, les grandes purifications, les nobles intentions,
les saintes inspirations, les intimes ascensions... jusqu’aux divines perfections.
Jésus montre à tous que le chemin du ciel, c’est le chemin de la Croix, et rappelle aux
grandes et aux petites âmes la douloureuse vision du Calvaire.
La Croix domine les temps et semble redire à tous les voyageurs de ce monde : Vous
qui passez comme une ombre ici-bas, venez à Dieu car il demeure.
Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit les cœurs brisés.
Vous qui avez soif de bonheur, venez à lui... venez à Jésus crucifié, venez à son Cœur
d’où jaillit la source d’eau vive.
Vous qui craignez la mort, venez à lui, car il est la vie.
Vous que le temps lasse, venez à lui, il est l’éternité.
Vous dont le cœur soupire après les délices de l’union éternelle, venez à lui, il est le
Bien suprême, il est la Vérité, il est l’éternel Amour.

Jésus m’a fait comprendre ce matin par voie de communication, que la Croix serait
désormais le grand livre dans lequel je dois lire et méditer tous les jours, qu’il n’en
voulait point d’autres pour moi.
Oh ! je veux aimer le souverain Bien !... Je vais bien m’appliquer à faire la sainte
Volonté de Dieu !... Je lirai uniquement dans le grand livre de Jésus, dans le grand livre
de la Croix, qui est aussi le livre de son Cœur.
Je veux l’aimer, l’aimer comme jamais encore il n’a été aimé !
Je voudrais que mon cœur n’eût de palpitations, de soupirs, d’aspirations, de désirs,
de vie que pour Jésus... que ma langue ne sût parler que de Jésus... que mes yeux
n'eussent de regards que pour Jésus... que ma plume ne sût écrire que le nom de
Jésus... que ma pensée ne s’envolât que vers Jésus.
^ 5 avril 1930 (samedi)

L’ange est venu cette nuit m’annoncer la douleur. Je l’ai bien accueilli, mieux encore
que les autres fois, et me suis sentie bien décidée à correspondre entièrement à tout
ce que Dieu demandait de moi. J’ai dit : qu’elle soit faite en tout, la volonté de Dieu.
Au même instant, toutes mes douleurs se sont ranimées, en même temps que se
rallumait mon désir de souffrir toujours plus.
Durant plusieurs heures, j’ai éprouvé ce que j’appelle une agonie de mort ; et j’ai vu
se dresser pour l’avenir comme une montagne de peines. Que Jésus et Marie soient
loués de tout.
Nuit de tourments sans arrêt, mais nuit de joie et d’amour.
Ce matin encore, pendant la sainte messe, j’ai eu un recueillement, une extase et il m’a
semblé avoir eu de nouveau la vision intellectuelle de Jésus en Croix.
J’ai cru le voir au fond de mon cœur, me demandant de me renouveler toute en lui, et
me disant que je n’obtiendrais la vertu d’humilité qu’en me quittant moi-même.
Je lui ai demandé comment je devais m’y prendre pour me renouveler toute en lui, et
l’ai supplié de m’aider à me dépouiller de toute volonté propre.
Tout à coup j’ai été éclairée, et ce fut un monde de lumières et d’inspirations.
Alors je me remis tout entière entre les mains de mon Dieu, en lui disant : « Mon
souverain et unique Bien, ô mon Amour et mon Tout, je m’abandonne toute à vous,
et c’est avec vous, c’est en vous que je veux vivre et agir... et avec vous que je veux
vous aimer. J’en fais le pacte.
Non, Seigneur, je ne me séparerai pas de vous, mais vous, de grâce, ne vous séparez
pas de moi, restez toujours et toujours dans mon cœur. »
Comme je parlais encore, j’ai senti se resserrer les doux liens de notre union, mais
toutes les paroles sont impuissantes à expliquer ce mystère.
Mon âme est dans la lumière, et la présence de Dieu est plus intime que jamais.
J’ai eu alors la connaissance très nette de mon néant, et c’est dans cette connaissance
que je suis revenue à moi.
J’ai bien eu d’autres lumières que je dirai à mon confesseur, mais je ne crois pas devoir
les rapporter ici.
^ 6 avril 1930 (dimanche)

Ô mes joies... mon Amour... mon Tout !... Je pense intensément, comme on ne peut
penser tous les jours, mais seulement les jours privilégiés, les jours "de grâces".
Mon Dieu, que vous êtes bon pour vos pauvres petites créatures !
Comme je reste immobile, trop prise par la joie intérieure... trop prise par Dieu pour
bouger... Je suis à l’un de ces sommets où une présence aimée suffit à abolir toute
autre préoccupation. Et ainsi abîmée dans les ampleurs et les splendeurs merveilleuses
de l’oraison, je songe à la beauté, à l’apostolat de la joie chrétienne : chant joyeux dans
la nuit sombre, pieux cantique au milieu de l’orage, espoir divin et toujours montant
à travers les ténèbres et l’angoisse des jours et élevant avec lui tous les cœurs déchirés,
brisés, inquiets, par-delà les nuées de la terre et jusqu’aux cieux constellés d’étoiles.
L’amour dans le travail, l’espoir dans la détresse, la joie dans la souffrance... Sourire à
l’épreuve, à la peine, et chanter dans les larmes, courageusement, pieusement
toujours !
Il ne faut pas souffrir en rechignant, disait la petite sœur Thérèse, et comme des
servantes mal payées.
Rien ne réussit bien que ce que l’on fait avec joie !
La joie, c’est un peu du ciel qui descend sur la terre. Joie de me savoir aimée et utilisée
par Jésus à toute heure du jour et de la nuit.
Pour aider tous les autres affligés, tous les malheureux, tous les pauvres pécheurs à
trouver le chemin du bonheur, je sème ma souffrance et ma joie. Voilà pourquoi je
suis toujours gaie et contente.
Oh ! que j’éprouve de joie de souffrir et de me consumer pour Jésus ! Mais ce n’est
pas moi qui souffre, c’est Jésus qui souffre en moi... c’est Jésus qui me consume en
lui !...
Paix et joie vont de pair ! Soyons donc des semeuses de joie, des semeuses de vérité,
des semeuses d’éternité ! Et chantons sous la pluie et l’orage, au soir comme au matin
car, a-t-on dit, c’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière.
^ 7 avril 1930 (lundi)

Tranquillité, liberté, douceur, lumière : il y a tout cela dans mon âme ! Et Dieu s’y fait
sentir... Il se révèle... Il se montre... Il m’aime... Il est là !...
Comment n’être pas heureuse et bienheureuse en sa bien-aimée présence ? Comment
n’être pas émue et confondue d’être admise si facilement dans sa divine intimité, et
ne pas se hâter de lui exprimer son amour quand on se sait tant aimée ?
Ô ma pauvre petite âme, qui es là devant ton Dieu si riche et si puissant, devant ton
Père si miséricordieux et si bon, devant ton conseiller si sage et si prudent, devant ton
consolateur si tendre et si compatissant... demande, demande donc pour toi, pour
tous ceux que tu aimes, pour tous ceux qui volontairement ou involontairement t’ont
fait souffrir, pour tous ceux qui t’ont fait du bien (et ils sont si nombreux), pour tous...
Demande à ton Dieu, à ton Jésus, de rétablir l’union et la paix dans les nations, de
rapprocher de lui tous ceux que tu as, et d’autres avec toi, ont éloignés de son divin
Cœur par votre peu de douceur, de vertus et d’humilité. Demande-lui surtout de venir
au secours de ses chers et bien-aimés prêtres dans leur bien lourd et si sublime
ministère. Demande-lui de leur donner l’énergie, le courage, la piété, la vertu, la santé
dont ils ont besoin. Demande-lui, pour eux et pour toi, l’amour, la lumière, la paix, la
ferveur, le zèle pour faire le bien en promettant de devenir meilleure, plus fervente,
plus dévouée, plus obéissante, plus soumise, plus amoureusement abandonnée au bon
plaisir divin, plus affectueuse aussi ; de faire toujours mieux, c’est-à-dire de mieux
prier, de mieux travailler, de mieux souffrir... d’aimer toujours plus.
Exaucez, ô Dieu, dans votre miséricorde et votre souveraine bonté, les prières que je
vous adresse pour la conversion des pécheurs, pour la liberté et l’exaltation de la sainte
Eglise notre Mère, pour la sanctification des prêtres et des fidèles, par Jésus Christ
Notre Seigneur.
Oh ! doux rapport de l’enfant avec son Père, de l’épouse avec son divin Epoux, du
pauvre petit être reconnaissant et plein d’amour avec l’Ami infiniment riche et
puissant qui le comble de ses plus grandes grâces, qui n’est jamais las de lui donner,
et lui jamais las de remercier.
Cette union est l’union la plus intime, la plus forte, la plus féconde en délices ! C’est
l’oubli de la terre, l’oubli de soi, l’oubli de la douleur, l’oubli de tout ce qui est humain...
C’est le ravissement à toute vie terrestre... C’est la vue de Dieu, le sentiment de Dieu,
la jouissance de Dieu... la paix et l’oubli en Dieu.
C’est la vie du ciel déjà commencée sur la terre, c’est la participation à cette vie céleste ;
c’est l’apprentissage de la vie éternelle, du bonheur qu’on y goûte et de la joie qu’on y
reçoit.
Je n’insisterai pas davantage : ce bonheur s’indique, il ne se raconte pas, il se sent par
l’âme appelée à cette vie avec Dieu... à cette vie toute en Dieu avec Jésus.
Je dirai seulement que c’est dans ces heureux moments d’audience divine, dans ses
entretiens familiers et de tous les jours avec Celui qu’elle a choisi pour l’aimer
uniquement, que l’âme reçoit ces lumières célestes qui lui révèlent tant de choses que
le monde ignore. Là qu’elle apprend ce qu’est Dieu, ce qu’il mérite, comment il faut
le servir et l’aimer et ce que par rapport à l’éternité valent les joies, les honneurs, les
biens de la terre ; là, comme je l’ai déjà dit, que s’opèrent les grands et les petits
sacrifices, qu’on trouve le courage qui les consomme et la foi qui les anime ; là qu’on
demande pardon et qu’on trouve de douces et saintes larmes. Là surtout que l’âme se
convertit, qu’elle expose ses besoins, qu’elle demande pardon de ses négligences, de
ses lâchetés, de ses faiblesses, de toutes ses résistances à la grâce ; là qu’elle prie
l’amour de Dieu de venir en elle, la sagesse de Dieu d’habiter en elle, la miséricorde
de Dieu de demeurer en elle, la toute-puissance de Dieu d’agir en elle. Voilà la nature
de l’union ! Et les avantages de l’union !
Dieu ne fera jamais rien de grand d’une âme qui ne s’efforce pas de vivre tous les
jours dans son intimité.
^ 8 avril 1930 (mardi)

L’amour vrai sait se taire, se reposer dans la confiance mutuelle, la simplicité, la paix !
C’est l’amour de Dieu, l’amour en Dieu qui m’a fait voir les amours de la terre comme
bien fragiles, bien peu en rapport avec le besoin que je sentais en moi d’aimer toujours
plus, d’aimer dans la souffrance, d’aimer par la souffrance, d’aimer jusqu’au sacrifice.
Et c’est lui qui m’a conduite à Dieu qui est l’Amour pur, l’Amour complet, l’Amour
parfait, l’Amour éternel.
En moi l’amour et le sacrifice se sont confondus dans une seule et même pensée,
parce que l’amour vrai n’est autre que l’oubli absolu de soi pour s’occuper uniquement
de l’Etre aimé, et se sentir disposé à lui sacrifier tout ce qu’il demande.
L’amour, c’est pour moi l’abnégation, le renoncement, l’immolation, la douleur, la
croix. Je ne me suis donnée à Dieu que pour l’aimer, me sacrifier, m’oublier, obéir. A
tel point que je m’imaginerais ne pas l’aimer, ou tout au moins ne pas savoir lui
témoigner mon amour, si je ne l’aimais dans la souffrance, puisqu’aimer c’est se
donner tout entière à Dieu et à Dieu seul, et, par ordre de Dieu et de la manière et
dans la mesure que Dieu veut, c’est se donner au prochain.
Aimer, c’est donc tendre constamment à unir sa volonté à celle de Dieu, pour être sur
la terre sa servante fidèle et dévouée, de manière à vouloir sans hésitation aucune tout
ce que Dieu veut ; à accepter avec paix et même avec joie tout ce qu’il permet ; à faire
avec bonheur et empressement tout ce qu’il commande par lui-même ou par ceux
qu’il a établis nos supérieurs, dans le but de reconnaître sa toute-puissance, sa toute-
sagesse, sa toute-bonté, sa toute-miséricorde, et de lui procurer ainsi toute la gloire
qu’une créature sur la terre est capable de lui procurer.
Et cet amour, qui nous met volontairement et affectueusement sous la dépendance
de Dieu, est facile aux anges du ciel et aux saints qui jouissent maintenant de la gloire ;
mais à nous qui sommes sur la terre, il est quelquefois un peu difficile ou tout au
moins assez pénible, parce qu’il a des ennemis nombreux, puissants, ligués ensemble
et qui sont implacables : Satan, le monde, la chair ; le péché sous tous les noms, sous
toutes les formes avec ses forces épouvantables, de quelque semblant qu’il se revête,
est une contradiction active à l’amour. Le démon est celui qui n’aime pas, qui cherche
constamment à arrêter, à paralyser, à détourner, à affaiblir la tendance qui porte l’âme
à Dieu ! Oh ! nous qui avons reçu tant de grâces, nous surtout qui avons tant de fois
uni à notre chair la pure chair de Notre Seigneur Jésus Christ qui est tout amour, et
qui, après tout, aspirons si ardemment à être unies à lui dans le ciel, fuyons le péché,
fuyons le Démon qui multiplie autour de nous les obstacles.
Obstacles qu’il fait surgir du fond même de notre nature gâtée par le péché originel,
et par conséquent toujours inclinée au mal.
Obstacles du côté des créatures, même les plus saintes, et pour lesquelles il cherche à
exciter en nous des sympathies capables de troubler notre cœur, ou contre lesquelles
il excite des antipathies pour nous éloigner du prochain et par conséquent du Bon
Dieu.
Pour aimer, c’est-à-dire pour se donner à Dieu et au prochain en vue de Dieu, et par
amour pour Dieu, il faut donc combattre et combattre sans relâche.
Le but de la vie, c’est l’amour de Dieu ! Or, la vie étant un mouvement continu vers
le but, et l’unique chemin qui mène à ce but étant journellement obstrué par des
obstacles quelquefois même très nombreux, toute l’activité de notre être doit
s’employer à les vaincre par une lutte aussi incessante que sérieuse.
Pour faire un saint, il faut surtout beaucoup d’amour et beaucoup de bonne volonté
et de courage.
Combattre est donc la seconde obligation de la créature, une nécessité pour tous. « La
vie de l’homme sur la terre est une lutte incessante. » Celui qui ne combat pas ne
mérite pas le nom si doux d’enfant de Dieu, et il devient tôt ou tard l’esclave du péché ;
ce qui veut dire du maître le plus tyrannique, le plus odieux qui soit.
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La vertu d’humilité ne s’acquiert jamais si bien que par la voie des souffrances et des
tentations. Quand une âme est assaillie par de longues et fortes épreuves et qu’elle se
voit sur le point de succomber, elle touche du doigt sa propre faiblesse et en demeure
profondément humiliée ; parce qu’elle reconnaît le besoin qu’elle a du secours
continuel de Dieu, elle recourt donc à lui avec plus de sollicitude, plus de confiance
et plus d’amour, et se garde avec plus de précaution pour ne pas s’exposer à des
occasions de chute.
Souffrons donc avec bonheur les douleurs et les humiliations que Dieu nous envoie ;
elles sont pour nous, âmes consacrées à Dieu, ce que sont les tempêtes pour les flots.
Elles nous gardent pures et aimantes. Elles mettent en nous plus de délicatesse, plus
de défiance, plus de honte, plus de mépris de nous-mêmes, plus d’humilité, plus
d’amour aussi ; par conséquent, elles nous tiennent plus que jamais peut-être éloignées
de toutes fautes et plus près du Cœur de Jésus qui aime les humbles, les petits, ceux qui
ne comptent plus sur eux-mêmes et n’ont d’espoir qu’en lui !... Elles nous donnent la
joie si douce de sentir que nous aimons Dieu.
Car de même, a dit quelqu’un, qu’une mer battue par la tempête rejette au loin toutes
les immondices qu’elle a pu recevoir, de même l’âme exercée par la tentation se défait
de toutes les impuretés dont elle s’était chargée dans un temps de calme.
La résignation douce, soumise, confiante en la sainte volonté de Dieu, voilà le secret
d’être heureux... voilà le bonheur !
Douce, car le Bon Dieu est la douceur même, et la soumission doit être faite avec une
aimable douceur. Soumise, car le Bon Dieu est tout-puissant. Confiante oh ! oui,
entièrement confiante en la bonté et en la miséricorde de Dieu, car la confiance est la
voie du ciel la plus directe, la plus facile à suivre, et toute âme qui aime Dieu devrait
aller à lui avec la confiance et la joie d’un enfant. Lorsque tout nous accable, lorsque
l’adversité se jette sur nous comme un orage de grêle, qu’il est doux de se réfugier en
la bonté de Dieu et de s’appuyer sur les mérites de Jésus Christ.
A quelle école apprendre mieux le détachement des créatures et la vénalité des choses
de ce monde qu’à celle de la souffrance et de l’adversité ? Les revers et les pertes de
fortune, les désastres et les maladies, les afflictions et les malheurs nous montrent la
fragilité et le néant des créatures. Elles détruisent ou diminuent les trompeuses
espérances que nous mettions en elles, et peu à peu rompent les funestes liens qui
attachaient nos cœurs à cette misérable terre.
La pauvreté, la souffrance sont les deux portes nécessaires pour entrer dans le
royaume de Dieu.
Riches, ne repoussons pas la souffrance, elle nous conduira à l’éternelle joie.
Pauvres, aimons notre pauvreté, elle est le gage le plus sûr de notre prédestination
divine. Alors, persuadés des vanités du monde et de la faiblesse des créatures, nous
chercherons un autre point d’appui, un autre secours, quand nous verrons que tout
s’en va autour de nous, que tout nous échappe.
Et cet appui, ce trésor, nous ne le trouvons qu’en Dieu, qui toujours nous reste ; et en
Dieu tout est bon !
Tout lieu où il nous met, toute condition où il nous place, conduit au ciel, mais surtout
l’adversité.
L’adversité, qui renferme tous les germes de la souffrance, est un ascenseur puissant
pour aller au ciel ; il faut donc s’estimer bienheureux de la sentir attachée à ses pas.
De la souffrance offerte à Dieu sort une joie surnaturelle qui fait supporter, pour ne
pas dire oublier, la douleur naturelle.
C’est une loi divine, et celle-là est immuable !
Acceptons-la donc ! Tout sert pour mieux aimer ! Tout est bon pour aller au ciel !
Lorsque la vie de Notre Seigneur Jésus Christ n’a été que souffrances et martyre, nous
chercherions, nous, le repos et la joie ?...
Ô mon âme, regarde donc au-delà de cet horizon matériel qui lasse tes yeux... regarde
le Maître, heureux et ému du courage que tu te donnes, de l’amour que tu mets pour
accomplir sa sainte volonté.
L’homme a été créé pour posséder Dieu, tout a été fait pour aider les hommes à arriver
à ce terme, à cette plénitude ineffable.
Nous devons donc, ou nous en servir ou les laisser, selon qu’elles nous rapprochent
ou nous détournent de lui.
Au milieu des sombres jours de l’exil, dans les amertumes, dans les déceptions, dans
les larmes, comment vivre ?... Comment respirer ? Comment trouver la force de
continuer la route sans une espérance au cœur ?
Il est tant d’heures dans la vie où les voix de la terre sont impuissantes à consoler, où
la coupe du bonheur paraît épuisée à jamais, où toute joie est morte, où tout semble
se dérober et attirer vers l’abîme...
La plus affreuse désespérance se rue alors sur la pauvre âme désemparée et lui livre
de très violents assauts.
Où se tourner ?... Où porter ses regards ?... Où chercher du secours, si ce n’est en
Dieu, qui n’est pas un tyran, mais un Père ! Dieu, la force du juste, le pardon des
pécheurs, le secours des opprimés, la lumière de tous...
Dieu, la Miséricorde, l’Amour, la Joie, la Tendresse infinie !

__________

Deuxième cahier

Aux âmes chrétiennes pour la gloire de Dieu

« Fais de ta vie une ascension. » Il ne fut peut-être pas une époque où le divin
Rédempteur du monde, le Seigneur des anges, n’étendît vers nous du haut de sa croix
plus grand, plus amoureusement ses bras, ni avec plus de tendresse (plus de désolation
aussi) et ni enclin à plus de pardon. Il ne dut jamais sans doute prononcer d’une voix
plus vibrante, plus aimante (plus douloureuse et plus affligée) l’appel suprême et si
sublime du « venez tous à moi ».
Ce Dieu que nous avons crucifié par nos péchés et nos ingratitudes, ce tendre
Libérateur que nous crucifions encore chaque jour, quand donc lui rendrons-nous
amour pour amour ? Le saint Curé d’Ars disait : « Quand vous allez communier, vous
allez déclouer Notre-Seigneur. » Oh ! clous infâmes qui ensanglantez les membres
innocents de Jésus, venez et transpercez nos cœurs de douleur et d’amour !
Mes sœurs bien aimées, Dieu nous appelle, la vie d’ici-bas est un aujourd’hui qui
n’aura peut-être pas de lendemain pour nous, puis nous savons ce que nous pouvons
faire aujourd’hui et demain peut-être il n’en sera plus ainsi. L’Imitation dit aussi : « Vous
savez encore ce que vous pouvez faire pendant que vous êtes en santé, mais malade,
vous ignorez ce dont vous serez capable. » Il est donc d’une extrême importance de
mettre le présent à profit, car l’éternel et mystérieux demain, il n’en serait peut-être
plus temps ! Ne soyons plus des âmes molles et tièdes dont la conduite et les devoirs
sont autant de soufflets infâmants jetés à la face adorable du Seigneur, et autant de
flèches cruelles blessant la sainteté de ses regards. Ne restons pas dans la tiédeur quand
même nous serions incapables de commettre de grandes fautes ; somnolence
malheureuse, la tiédeur est l’escalier qui descend à l’aveuglement dans le péché.
Appliquons-nous chaque jour à rendre notre âme belle et travaillons à notre bien
religieux et moral, mais pas en suivant la route plate des âmes moyennes ; embrasons-
nous du désir d’avancer en montant toujours, comme si nous étions à la veille de
recevoir la récompense de nos travaux.
Souvenons-nous que Dieu repousse avec une horreur douloureuse les cœurs partagés,
mais il se tient aux côtés de l’âme bien disposée, la tenant par la main, la soutenant
pour franchir les abîmes.
N’est-il pas dit également des âmes relâchées « que le paradis les rejette et que l’enfer
les dédaigne » ? En ces jours troublés et mauvais, la religion a besoin d’âmes vigilantes
et de volontés fermes pour triompher des obstacles permanents qui, à chaque instant,
se lèvent devant nos pas et nos résolutions pour nous faire chanceler et reculer. C’est
en renouvelant souvent nos saintes résolutions de servir Dieu et de l’aimer de plus en
plus sans nous décourager jamais, que nous arrivons à les mieux tenir ; ne nous
troublons pas alors si nous n’avançons que pas à pas ; c’est le Seigneur qui le veut
ainsi. Voyant notre sincère et constante volonté, il nous donnera lui-même tout ce qui
nous manque. Ce qui est le plus utile, c’est oublier « son moi ». Jésus a dit : « La paix
est aux âmes de bonne volonté ».
Que notre conduite soit de telle sorte à forcer les méchants à glorifier le Seigneur.
Pour cela, nous devons être des âmes montantes, de vraies chrétiennes non seulement
devant Dieu, mais devant tous les hommes. N’oublions pas que dans le service de
Dieu il n’est point de petite vie, que seule importe la façon de la remplir. Ne pensons
point avoir fait tout notre devoir quand nous avons assisté à la messe le dimanche, ce
serait ne voir de la religion que l’extérieur.
Selon ses vues, le Seigneur confie à chacune de nous une faible parcelle de ses biens ;
il ne nous demande pas toujours, non plus qu’il ne demande à tous les mêmes choses,
ni de grands sacrifices, mais de faire très bien et en vue de lui plaire, de l’aimer, la
tâche qu’il demande à chacune de nous. Un acte de vertu, petit en lui-même, peut être
d’une très grande valeur quand il est déposé dans les mains toutes-puissantes de Jésus.
Laissons Dieu se servir de nous, comme des instruments de sa parole et de sa volonté.
Non ! rien n’est petit pour la plus grande gloire de Dieu. Travailler en tout pour lui,
c’est servir humblement une grande cause. Donc, que rien ne demeure improductif
entre nos mains. Quand il faudra comparaître devant la face du Juge, nous aurons à
rendre compte du plus petit don reçu ; nulle excuse ne sera admise ; nul délai ne sera
plus accordé. Plaçons en Dieu toute notre espérance et nous posséderons la paix.
Notre divin Maître nous demandera compte de toutes les grâces qu’il nous aura faites
et il voudra beaucoup de celui à qui il aura donné beaucoup. Aimons, servons pour
répondre à tant d'innombrables faveurs ! On fait beaucoup quand on aime beaucoup
et on aime beaucoup quand on fait la volonté de Dieu et non la sienne ».
Ne cessons jamais d’aimer. Engageons-nous humblement et par amour dans le sentier
ardu mais glorieux de la perfection chrétienne. C’est généreusement et de toutes nos
forces que nous devons aimer et glorifier Dieu. Aimer, c’est mieux que parler, c’est
prouver. Les saints sont des êtres qui ont fait peut-être beaucoup moins que bien
d’autres, mais ils ont accompli parfaitement, et en aimant Dieu de toutes leurs forces,
le peu qui leur était demandé. Si, dans sa souveraine Sagesse, le Seigneur nous a remis
cinq talents... prenons bien garde de les dissiper, de les semer au vent de l’erreur, à la
fumée des flatteuses promesses et des jouissances malsaines ; surtout n’imitons pas
non plus le mauvais serviteur de la parabole, n’enfouissons pas les trésors divins dans
la boue des négligences, des flatteries trompeuses, ce serait nous tromper nous-
mêmes. On ne peut tromper le Seigneur ; l’action la plus secrète, comme la plus petite
créature, est connue de lui ; elle lui apparaît plus clairement qu’il ne nous est donné à
nous-mêmes de voir briller un miroir en plein soleil de midi. Et dire que c’est pourtant
devant Dieu seul qu’on ose commettre ce qu’on ne ferait devant aucune créature...
Pour être un mauvais serviteur, puisqu’il suffit de ne point faire fructifier les dons reçus,
combien grandes alors seront les peines pour l’âme qui en use comme d’un bien à elle
ou qui, plus encore, les fait servir contre l’auteur de la grâce ? La mauvaise disposition
d’esprit change en obstacle les plus puissants moyens de salut. Veillons, pour ne pas
abuser des bienfaits de Dieu, et surtout ne nous servons pas de ses dons pour l’offenser.
Ceux qui vivent trop au milieu du monde et qui se livrent trop à lui perdent beaucoup
des lumières et des grâces que Dieu donne aux âmes qui cherchent uniquement le
bien et la vérité. Celui qui ne laissera pas passer une parole oiseuse ne regardera pas
non plus d’un œil indifférent une vaine jouissance. Aimons mieux nous rendre à la
maison des larmes, à la maison où l’on souffre, qu’à la maison des fêtes et des
matérielles joies. Ah ! si l’on savait goûter combien le Seigneur est doux... notre cœur
n’est-il pas tout brûlant au-dedans de nous quand nous écoutons sa voix intime ? Plus
le divin Maître remplit nos faibles mains, plus il entend que nous portions des fruits,
et de bons fruits. Ce n’est pas tout d’assister à de beaux sermons, d’entendre prêcher
les Evangiles du Seigneur. Ce qu’il faut surtout c’est l’écouter attentivement, le suivre
et lui obéir avec docilité. On appartient à Dieu quand on pratique ses
commandements. Profitons des divines leçons que nous enseignent nos prêtres,
puisque par eux c’est encore Notre Seigneur Jésus Christ qui nous parle. Nous
devrions faire monter vers Dieu des prières incessantes pour ceux qui nous enseignent
la vérité et qui élèvent nos âmes vers la lumière, qui nous ouvrent les secrets de
l’Écriture. Que ferions-nous, que serions-nous sans ces âmes vaillantes au milieu des
tempêtes, des attaques dont souffre la sainte Eglise ? S’il en est, hélas ! qui se rendent
indignes de la sainteté de leur mission, la fidélité, la vertu des autres n’en est que plus
sublime. Souvenons-nous que la religion chrétienne est toujours la même et qu’il ne
nous est pas permis de condamner mais de relever, de prier, d’exhorter au repentir,
au retour, les malheureux égarés qui ont perdu la voie droite. Médire d’un prêtre est
plus grave que de maudire son père et sa mère. Ceux à qui il est donné d’enseigner la
vérité, de donner la vraie vie aux âmes, brilleront d’une merveilleuse splendeur au
firmament éternel ; à celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, Dieu promet de le combler
d’une récompense qui dépassera tout ce qu’on peut imaginer. Il déposera sur leur
front une lumineuse auréole. Dans l’Evangile, Jésus fait du prêtre l’arbitre de nos
consciences ici-bas, le dépositaire de sa miséricorde et du pardon, et son unique
représentant : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez... » Baissons
notre tête sous leur main qui absout, c’est toujours Jésus qui parle et pardonne en eux.
L’Apôtre dit aussi : « Si vous ne croyez pas en nos paroles, croyez à nos actes. »
Je vous supplie et vous conjure, ô Dieu d’Amour, de soutenir de vos mains toutes-
puissantes tous vos ministres, précieux guides de notre faiblesse.
Un jour, Dieu demandera compte à chacun de toute bonne parole, de tout
enseignement chrétien qui sera resté inutile au perfectionnement de notre âme.
Agissons donc en tout de façon à ne point avoir à redouter ce moment suprême.
Vivons comme nous voudrions être trouvées quand la mort viendra nous surprendre.
L’Apôtre a dit : « Notre conversation est dans le ciel. » Notre conduite aussi est dans
le ciel.
Sous les regards vigilants et si paternels de notre Père des Cieux... armées du tout-
puissant et très miséricordieux secours de la grâce, il n’appartient qu’à nous d’être des
vases d’honneur, des porteuses de lumière, des semeuses de bons exemples. Dieu
étant lui-même Lumière et Vérité, nous devons nous-mêmes être des enfants de
lumière et de vérité. Il est toujours prêt à aider ceux qui espèrent en sa grâce. Avec
confiance, demandons-lui toujours : « Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes
résolutions pour vous servir. »
« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce que le royaume des Cieux leur
appartient. » Mais, objecte-t-on de toutes parts, je ne suis qu’un très petit vase, sans
aucune valeur. – Mais pourquoi oublie-t-on toujours que, dans la maison de Dieu, il
faut des vases de toutes valeurs et de toutes grandeurs ? Admirons au contraire la
bonté de la Providence qui proportionne les moyens et les devoirs au besoin et aux
forces de chacun. Dieu sait bien mieux que nous que notre faiblesse est sans fond, et
n’est-il pas toujours prêt à nous revêtir de sa force dès qu’il voit nos bonnes
dispositions ? Combien nombreuses aussi sont celles qui disent sans réfléchir : je ne
suis peut-être pas une âme appelée... Toutes les âmes sont appelées, et si nous ne
sommes pas élus, c’est souvent de notre faute !
Point n’est besoin d’engagement particulier, ni d’être revêtu d’un habit religieux ; il
n’est pas nécessaire non plus d’entrer dans un monastère ni dans une maison
particulière pour être unie à Notre Seigneur Jésus. De nos jours, beaucoup n’osent
pas s’enfoncer dans la vie chrétienne, dans la foi parfaite, craignant qu’en voyant leur
piété on ne veuille plus les laisser vivre dans le monde. Coupable et lamentable
erreur... quand donc, ô mon Dieu, prendra-t-elle fin ? Non, rien de tout cela n’est
obligatoire. Ce qu’il faut bannir à tout prix, c’est la morne et tiède indifférence.
Qui suit la doctrine du Sauveur et fait ses œuvres lui appartient, et l’on fait ses œuvres
dans toutes les actions où l’on met l’intention pour Dieu et lui plaire. »
Tout parle quand on aime. Il faut accepter la volonté de Dieu dans les petites choses
comme dans les grandes. Qui donc nous aime plus que Dieu ? Et qui devons-nous
aimer davantage que lui ?
Le sacrifice, c’est le bonheur ! Donnons au divin Maître toute notre reconnaissance,
tout notre amour ; une piété vraie, simple et forte révèle une grande âme, et c’est en
nous imposant de petits sacrifices que nous pouvons résister au mal et pratiquer la
vertu.
Beaucoup disent également : je ne me reconnais aucune aptitude, et je me rends
facilement compte que j’ai bien moins de ressources, c’est-à-dire que j’ai beaucoup
moins reçu qu’une telle qu’il m’est donné d’observer, je le reconnais bien moi-même...
et que l’on ne peut donner que ce que l’on possède...
Vis-à-vis des dons, des grâces de Dieu, il ne nous est pas permis de faire des
comparaisons, les comparaisons n’étant jamais justes, et moins encore quand il s’agit
du divin. Dieu est maître de ses dons, il les distribue donc quand et comme il lui plaît,
et à qui il lui plaît, et j’ajouterai : à qui se dispose le mieux à les recevoir pour l’aimer.
Chaque âme reçoit sa grande part... toute âme est comblée de grâces.
Nous n’avons donc le droit, quoi que le Seigneur nous envoie, ni de nous glorifier, ni
de nous plaindre, mais nous avons toujours le devoir de remercier, de nous humilier,
de bénir. Si nous possédons peu, cultivons peu ; mais si, au contraire, nous avons reçu
beaucoup (et comme nous recevons tout) cultivons beaucoup. Le bon usage de toutes
choses est source de richesses, tandis que l’abus de ce qui nous paraît insignifiant est
la porte ouverte au dénuement, à la misère. Que chacune de nous se conduise donc
selon ce qu’elle a reçu, selon ce qu’elle reçoit à chaque instant du céleste Distributeur
et selon ce qu’il lui demande ; qu’elle s’applique à se sanctifier au lieu et place et dans
l’état où il la veut.
Il est tant de valeurs qui reculent en face de la perfection, il en est tant d’autres qui
restent volontairement dans l’ignorance. A l’exemple de la veuve du Temple, mettons
toute notre indigence entre les mains toutes-puissantes de Jésus. Donnons-lui toute
notre indigence, et par lui elle deviendra un grand trésor. Le petit grain de froment
qui apparaît à nos yeux terne et sans attrait renferme cependant à lui seul, dans toute
sa petitesse, une plus grande merveille que le sommet de la plus haute des montagnes.
Toute âme qui monte est une entraîneuse ! Le monde ne se spiritualise pas en masse
ni soudainement, mais petit à petit et individuellement.
Il est certain qu’aucune de nous ne saurait être assez aveugle et assez orgueilleuse pour
croire qu’elle arrivera par elle-même, par ses propres forces, à changer la société...
mais ce sont les individus qui font la société. Si donc chaque personne recevait tour à
tour la vérité et la pratiquait, l’heure ne viendrait-elle pas où le progrès vers le bien,
vers le divin, naîtrait enfin et se développerait ? On ne fait pas le bien sans qu’il en
coûte. Dans nos luttes, pensons à Celui qui supporta toute sa vie l’infini des
contradictions. Apprenons de lui la patience dans le combat, sans jamais perdre
courage. Nous pouvons nous attrister, mais jamais nous décourager. Si tous les
chrétiens élevaient leurs enfants selon les enseignements de l’Eglise, ne serait-ce pas
préparer le triomphe de la religion et de la morale ? Quant à ce qui nous revient
personnellement, n’est-il pas de notre devoir, n’est-ce pas bon et consolant (sans
vouloir prétendre changer la masse) d'avoir la conscience que nous, du moins, nous
voulons accomplir cette tâche sacrée ? Mais en cherchant à faire aimer Dieu, à faire le
bien, que ce soit toujours très discrètement, sans chercher à imposer... surtout dans le
monde ; que nos conseils soient des prières, de l’affection et non des ordres.
Ce n’est qu’au ciel que nous recevrons la récompense, fruit de nos efforts ! Mais ici-
bas, Dieu a, dans sa sagesse, chargé chacun de nous du soin de son prochain, et
l’exercice de la charité est le premier des devoirs. Nous devons aimer toutes les âmes
dans leurs diverses situations, dans leurs craintes, leurs épreuves, leurs défaillances,
leurs regrets, leurs efforts, et nous devons les relever en les remettant sur la voie qui
conduit à la vie. Dieu nous demande de porter le fardeau les uns des autres.
Promettons donc de tout notre cœur au souverain Roi de pratiquer la charité comme
il le veut, quand bien même nous n’aurions pas beaucoup d’occasions de le faire. Au
reste, les occasions ne manquent pas quand on n'en laisse échapper aucune ; et il ne
s’agit pas, ni il n’est besoin pour cela, de faire des actes éclatants, mais seulement d’être
fidèle à accomplir tout ce que Dieu met sur notre chemin, tout ce qu’il place à notre
portée. Pour cela, il nous faut et nous devons mettre à chaque instant de notre
existence et toute notre existence nos croyances en pratique... par les œuvres. Nous
sommes nous-mêmes les artisans de notre bonheur, donc refuser d’avancer ou ne pas
chercher à le faire, c’est refuser le bonheur dès ici-bas. Mais il ne faut pas croire pour
cela que notre vie ne sera qu’amertume et douleur et que nous sommes obligés à
n’avoir que douleur et tristesse dans le travail, sans rien recevoir, sans récompense
actuelle. Nous recevons de la part de Dieu, et à tout instant, infiniment plus que nous
ne pouvons donner, Dieu ne se laissant jamais vaincre en générosité. Chaque jour
nous recueillons les fruits de nos labeurs, chaque jour nous recevons le prix de notre
travail. Ouvrons les yeux face à la lumière et nous verrons alors si Dieu ne nous
récompense pas au centuple dès cette vie, car tout travail reçoit son salaire, toute peine
sa récompense, et ce n’est que la dîme de ce que nous recevrons là-haut, si nous avons
vaillamment persévéré dans la vraie voie, si nous avons combattu le bon combat. Il
appartient donc à nous de faire de la vie, que Dieu nous donne, une vie d’amour, un
pèlerinage de bonté. Nous le pouvons, nous le devons. Il faut le vouloir. Que toutes
nos actions soient en vue de l’éternité, soit dans le sacrifice, soit dans la pénitence,
soit dans la croix... enseignez-nous, Seigneur, à faire votre volonté. La souffrance,
quand on la voit uniquement en Dieu, est le puissant levier de l’âme ; tout ce qui
purifie, sanctifie ; tout ce qui sacrifie rend meilleur, donc heureux. Les épreuves sont
des grâces, puisque Dieu nous les envoie pour notre bien ; c’est pourquoi nous devons
le bénir dans la tristesse comme dans la joie. Dieu est bon dans tout ce qu’il fait. Sans
doute, la soumission à sa volonté n’empêche pas la tristesse, mais elle l’adoucit, la
change en rapprochant de lui.
N’est-ce pas le seul et vrai bonheur, que celui de sentir son âme bonne, pure, toute à
Dieu et en lui ? N’est-ce pas en vivant irréprochable qu’on vit heureux et plein
d’espérance ? Et, sur cette terre, pour vivre irréprochable, il faut qu’il en coûte. L’âme
ne peut atteindre au sommet de l’amour que si le sacrifice et le renoncement en sont la
base... Et quand le sacrifice et le renoncement sont dans l’immolation de la croix, elle
connaît et jouit de la pure et divine joie des âmes qui possèdent Dieu. Les consolations
sont à même nos douleurs. Le vrai bonheur, la véritable paix ne règne que sur le chemin
du Calvaire, mais ce n’est ni le bonheur, ni la paix tels que le monde les désire, ou plutôt
qu’il cherche sans les trouver nulle part. L’Ecriture dit bien vrai en disant : « Il n’y a
point de paix pour l’impie ». Qu’il fait bon, qu’il fait toujours meilleur monter, surtout
quand c’est au sein de l’épreuve ! C’est en portant la croix qu’on apprend la vraie vie
chrétienne, je pourrais dire l’essence, la mœlle de la vie chrétienne et la science du salut.
Plus une âme s'approche de Dieu, plus elle reflète la lumière. En haut les cœurs ! En
haut les pensées ! En haut les désirs ! Saint Jérôme conseillait à ses dirigées « de tenir les
yeux sur leur ouvrage et leur cœur au ciel ». Un autre saint disait : « Si servir Dieu, c’est
régner, souffrir pour lui, c’est jouir. » Nous n’aurons part à la béatitude qu’après avoir
eu part aux tribulations dont Jésus fait part à ceux qu’il aime. Ici-bas, les caresses de
Jésus sont des épreuves, des croix, mais les épreuves, les croix deviennent de douces
caresses quand c’est les mains bien-aimées de Jésus qui les donnent. Une âme qui
souffre est moins une âme que le Seigneur a frappée qu’une âme qu’il a choisie et qu’il
aime ; c’est pure vérité que les âmes qui souffrent par la volonté divine seront dans la
joie à mesure qu’elles comprendront la merveilleuse part qu’il leur a donnée. Le
Seigneur ne mesure ni sa gratitude ni sa récompense ; jamais il ne se laisse vaincre en
générosité. Comme le feu éprouve le fer, c’est ainsi que nous devons être éprouvées par
toutes sortes de peines, mais si nous avons en vue Dieu seul, la souffrance ne nous
troublera pas... »
Je reviens à mon sujet. Je disais donc que nous devions croire et agir en croyants. Que
sert la croyance sans la pratique ? Que sert la pratique sans les œuvres ? Je ne veux pas
dire pour cela que toutes les œuvres de tous les chrétiens soient bonnes en soi et
louables. Non, non ! car toutes ne sont pas saintes et pures, toutes n’ont pas
l’approbation de Dieu, toutes ne sont pas basées sur les commandements divins, hélas !
Pas davantage, je ne veux dire que toutes les œuvres des incroyants soient mauvaises.
Non encore, trois fois non ! De grandes preuves nous témoignent le contraire.
J’ajouterai donc encore une fois pour nous : veillons sur nous, parce que le monde et
son modernisme nous abusent malgré nous et nous fascinent. La masse a constamment
les yeux fixés sur nous... nous nous devons donc de donner l’exemple en nous dirigeant,
en nous élevant vers le bien, vers les sommets. L’efficacité de l’exemple est d’une très
grande portée, et les pieuses et saintes actions ne peuvent pas toujours être ignorées.
Ceci ne veut pas dire qu’il faille les publier à grands renforts, bien loin de là. Le proverbe
dit : le bien ne fait pas de bruit et le bruit ne fait pas le bien.
Il est utile parfois que les nobles actions, que les grands sacrifices, que les vies pieuses
et héroïques sortent de l’ombre et soient connues pour être imitées.
J’ai dit plus haut que nous devions être de vraies chrétiennes devant Dieu et devant
les hommes ; on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau. Cette lampe,
c’est la clarté du bon exemple. « Que votre lumière luise parmi les humains, afin que,
voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. » L’humilité
ne doit point nous faire oublier que nous nous devons d’édifier les autres par nos
bons exemples. Ne tenons pas compte des railleries. Quoi que nous fassions, il y aura
toujours matière à critique. N’oublions pas surtout que nous ne poursuivons pas un
but. Le Bon Dieu n’a pas besoin de nous, ni de personne non plus. Il n’a pas besoin
de nos louanges, mais il daigne, dans son infinie bonté, se servir de nous. Il daigne
écouter et exaucer nos prières et recevoir nos louanges.
A l’heure actuelle où il est parlé du mal partout, où partout il est étalé au grand jour,
je dirai même encouragé, payé, voté ! Que d’adeptes différents a le mal sur toute
l’échelle de la société ! Ne craignons pas de le dire : la dépravation et le mal ont pour
eux de hardis apôtres et instigateurs, lesquels ne se découragent jamais et ne reculent
devant aucun obstacle, aucune difficulté, aucune peine, ni devant personne... sauf
devant la vérité. L’égoïsme et l’orgueil se développent dans des proportions
lamentables. Nous sommes, nous, les ouvriers du Bon Dieu, c’est donc à nous
d’arrêter cet état de choses. Comment ?... par l’action, la conduite qui édifient ; par
l’amour, la prière et la charité. Oui ! que l’amour et la charité abondent en chacune de
nous. Aimons ! Réalisons cette profonde définition du mot : aimer... La vie spirituelle
est à la base de l’amour, elle nous conduit à la charité, au dévouement, à l’oubli de soi.
Ayons horreur du mal, mais ayons pitié et soyons miséricordieux pour ceux qui le
commettent. Jésus a dit : « Heureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront
miséricorde. » Comment pouvons-nous savoir que nous ne nous trompons pas dans
nos jugements quand nous nous égarons si facilement et si souvent sur bien des
points ? Ne condamnons jamais notre prochain, cela ne nous appartient pas. Les
personnes de qui nous parlons défavorablement peuvent avoir tant d’excuses connues
de Dieu seul. Imitons le bon Maître, et soyons toujours enclins à la miséricorde.
Détournons-nous du mal, mais quand il apparaît à nos yeux, pensons que nous ferions
pis peut-être, si Dieu ne nous tenait par la main.
Il ne faut pas penser ce qu’il y aura à faire dans dix ou quinze ans, mais essayer de
réduire le progrès du mal par l’action contraire et immédiate. Heureux les serviteurs
vaillants, capables d’affronter toutes les épreuves. Le Maître n’a-t-il pas
dit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le
royaume des Cieux leur appartient » ? Le dévouement est le ressort qui soulève de
terre. Quand on a du chagrin, quand on est en proie à beaucoup de peine, c’est alors
qu’on prie le mieux, car l’amour est la plus belle prière. Bénissons toujours la main
incompréhensible du Seigneur qui bénit toujours, quand même elle broie ses
serviteurs et ses élus.
Il est tant de valeurs ignorées, tant de valeurs hésitantes. Prions, faisons pénitence et
Dieu se laissera toucher. La pratique de la vertu a une salutaire influence ; elle réveille
dans les cœurs même les plus endurcis, les plus rebelles, des émotions généreuses, des
transports élevés, des élans sincères.
A côté du luxe outrancier, il faut des âmes qui luttent et qui s’oublient ; à côté de ceux
qui ne songent qu’aux plaisirs et aux satisfactions de l’argent, il en faut qui prient et
qui veillent ; à côté des indépendants et des orgueilleux, il en faut qui se donnent et
s’immolent dans l’ombre et le silence.
Plus que jamais aussi, l’étranger a les yeux sur nous et nous observe d’une façon
inquiétante et cruelle. La France est raillée et veillée sur tous les points parce qu’on la
croit mensongère. Nous le méritons en quelque sorte, il est vrai, en affichant une
mentalité de mauvais goût et scandaleuse, tout à fait dépourvue d’idéal. L’étranger se
base sur les apparences, sur nos mœurs extérieures, sur la surface en un mot ; et la
surface, chez nous, transpire l’irréligion et le désordre. Mais ce que l’étranger voit, ce
qu’il connaît et condamne, ce n’est pas la France, ce n’est pas la vraie ! La vraie France,
il ne la comprend pas, il ne peut pas la comprendre ! C’est qu’elle est trop profonde ;
son fond secret et intime, elle ne le livre pas... elle le laisse ignorer par un tact bien
français et de bon goût. La discrétion, c’est du génie ! La France est incomprise parce
que méconnue... ou plutôt mal connue. Ce qui se dérobe à la vue n’échappe pas au
cœur ! mais on ne connaît pas le cœur de la France, on ne connaît pas l’âme de la
France. Notre âme française est à nous, c’est notre bien, c’est notre gloire, c’est notre
honneur. Le devoir nous impose de ne pas la livrer. Elle est à Dieu... Mais le devoir
nous impose aussi de la laisser apparaître pour qu’on la respecte. Il est bon de montrer
au monde, qui nous nargue et s’impose en maître chez nous, que nos vertus françaises,
que notre race chrétienne, vaillante et généreuse n’est pas morte, surtout actuellement
où la pensée française est critiquée, l’idée française est censurée, sa morale discréditée,
son goût flétri grossièrement, au-delà des frontières et presque sur notre sol... Nos
journaux de toutes sortes circulent à l’étranger et s’y lisent à qui mieux mieux, nos
mauvais romans surtout, et nous sommes par eux très mal jugés. Tous ces journaux,
tous ces livres immoraux qui pullulent en masse en tous pays sont, pour la plupart,
mis en circulation par des Français qui ne le sont plus que de nom. Je n’ose pas dire
qu’ils sont consciemment coupables... ils ne sont certainement qu’aveuglés, « ils ne
savent pas ce qu’ils font », mais l’action n’en reste pas moins lamentable et
répréhensible.
Les actes d’héroïsme, les actes admirables et les grands saints sont assez nombreux en
France et plus que partout ailleurs, pour qu’on ne se fie pas seulement sur nos mauvais
livres pour nous salir et nous abaisser. C’est à nous, chrétiennes françaises, à qui il
appartient de travailler de tout notre cœur et de toute notre âme au relèvement moral,
à la bonne renommée de notre noble France. C’est à nous de la défendre dans son
esprit, sa religion, sa foi... dans tout ce qu’elle a de dignité, de loyauté, de chrétien.
Comment, dira-t-on ? Par notre conduite, par notre piété, par nos prières. Que puis-
je toute seule, direz-vous peut-être ? Serez-vous seule ? Et puis, si vous étiez seule à
bien faire, est-ce pour cela que vous devriez ne pas continuer ? Ne suffit-il pas d’une
faible étincelle pour allumer un immense incendie ? Ne suffit-il pas qu’un seul cœur
déborde d’amour pour que mille autres en soient pleins ? Et puis, une seule bonne
volonté en fait de suite lever des masses.
Le cœur des petits enfants n’a-t-il pas été créé pour prier, pour aimer ? Pourquoi en
est-il si peu qui prient ? Pourtant, la prière des enfants est toute-puissante. Rien de
plus beau n’est monté à Dieu que la prière des enfants. Plusieurs enfants réunis dans
la prière font pour le Ciel des choses merveilleuses. Ô mères ! Faites aimer la prière à
vos enfants, et Dieu trouvera sa gloire en vous. Soyez certaines que les anges prient
au milieu des enfants et demandent avec eux.
Semons, faisons germer la bonne semence dans les âmes, et Dieu bénira nos humbles
efforts et nos prières. Il fera croître et blanchir la moisson en répandant ses rosées
divines. Travailler au bien et au salut des âmes, c’est assurer son bonheur en ce monde
et au ciel, « mais ce qu’il faut avant tout, c’est sanctifier la sienne ». N’oublions pas que
nous ne sommes que de pauvres servantes, que Dieu se sert de nous, mais que nous
ne pouvons rien sans lui.
Nous avons à remonter un mauvais courant et la création d’un groupement d’élites
est absolument nécessaire. Oui, il nous faut, nous avons besoin d’une élite paroissiale,
si minime soit-elle, mais d’une élite empreinte de droiture, immensément fidèle et
dévouée, possédant le véritable esprit paroissial (qui n’est nullement l’esprit de
clocher), foncièrement chrétienne et généreuse. L’œuvre paroissiale doit être toute de
charité, de charité fraternelle, entre les membres qui la composent et pour tous. Le
groupement paroissial doit en tout respirer la bonté, la patience, rapporter tout à Dieu
et lui donner tout. Partout, il nous faut être source de vie, de purs flambeaux au milieu
d’une société indépendante et moralement relâchée. C’est par une saine influence
pleine de tact et de délicatesse que nous arriverons peu à peu à transformer quelques
éléments. L’âme dans les amitiés, c’est bien la supériorité de la charité, c’est une âme
qui s’unit aux âmes en vue de Dieu ; dans notre prochain, c’est le meilleur que nous
devons apprendre à voir et c’est le meilleur de nous-mêmes qu’il faut savoir donner.
L’Ecriture dit : « Soyez saints, vous qui touchez au vase du Seigneur. » Soyons saintes,
nous qui voulons aimer et faire aimer Dieu et faire du bien aux âmes. Pour agir, il faut
se recueillir ; pour travailler extérieurement, il faut se travailler au-dedans et attendre
l’heure de Dieu. L’action exige en nous tout un travail de profondeur : « Soyez
intérieures si vous voulez être fécondes. » Pour rentrer dans la milice, il faut vouloir
être Marie avant d’être Marthe, et allier toujours et en tout le rôle de Marie avec celui
de Marthe. En un mot, que notre vie soit intérieure si nous voulons qu’elle soit
féconde, et que tous nos efforts soient continuellement tournés vers l’Idéal. Saint
Bernard a dit : « Soyez un réservoir avant d’être un canal. » Nous n'avons le devoir de
travailler au bien des âmes que pour nous perfectionner, nous sanctifier nous-mêmes
et non pour nous faire voir et nous faire valoir. C’est la mortification et l’humilité qui
nous tiendront à l’abri. Ne tenons pas compte des jaloux, envers et contre tout. Quoi
que nous fassions, la jalousie exercera toujours ses funestes ravages. Dans la joie de
l’action sainte comme dans les difficultés inévitables, que chaque fois s’élèvent de nos
cœurs vers Dieu avec les plus purs accents des demandes, nos actions de grâces :
Seigneur, donnez-nous la vraie foi pour avoir part à la véritable vie, et donnez-nous
de pouvoir la donner à ceux que nous aimons, pour qu’ils participent eux aussi à la
vie éternelle. Vous nous avez dit, ô Jésus : « Je suis venu vous apporter la vie et pour
que, par moi, vous l’ayez en abondance. »
Quand, autour de nous, une personne éprouvée par des difficultés, des deuils, des
maladies, accuse le ciel en nous disant qu’il n’y a point de Dieu, ou qu’il est injuste...
ou bien encore : « Si Dieu était bon, m’aurait-il frappé ainsi ? Car, enfin, je n’ai rien
fait, moi, pour mériter cela ; que lui ai-je fait, au Bon Dieu ? Si c’était une telle personne
ou telle autre, je comprendrais, mais moi... » Oh ! disons-leur, à ces pauvres âmes,
qu’en parlant ainsi elles blasphèment, et qu’alors même où elles parlent de la sorte, ce
Dieu qu’elles offensent exerce envers elles un effet tout particulier de sa pure bonté ;
qu’il pourrait, s’il voulait, les anéantir sans merci et sans retour et que pourtant il
attend, il pardonne, il a pitié de ses pauvres créatures ingrates ! Disons aussi, si nous
le pouvons, que Dieu nous frappe, justement parce qu’il est bon et que lui-même
n’avait qu’un Fils bien-aimé et qu’il l’a immolé pour nous. Que le divin Fils de Dieu a
dit lui-même que nul n’irait à son Père que par lui, disant par là qu'on ne peut aller au
ciel qu’après l’avoir imité dans la mesure de notre faiblesse. Il a affirmé qu’il frapperait
ceux qu’il aime et qu’il éprouverait ses amis. Nous-mêmes, n’est-ce pas ceux que nous
aimons le plus qui nous font le plus souffrir bien souvent ? A ceux qui nous disent,
lorsque nous sommes éprouvés par le malheur ou la souffrance : à quoi cela vous sert-
il d’aimer Dieu et de prier, puisqu’il ne vous envoie que des épreuves ? Répondons
encore que Dieu a dit que les épreuves étaient des grâces, et que nous le croyons
fermement, et que cela nous sert beaucoup, nous préparant ainsi un trésor qui nous
attendra à la porte du ciel. Bien souvent, on nous répète que les impies nient
l’existence de Dieu et qu’ils ne sont pas plus malheureux que nous qui croyons et
prions, que leurs affaires marchent aussi bien que celles des bons chrétiens, souvent
mieux, qu’ils font le mal et qu’ils ne sont pas plus punis que ceux qui font le bien,
qu’ils n’ont pas plus d’épreuves, pas plus de maladies, que leur mort n’est pas plus
cruelle ; que, si elle a ses angoisses, celle du chrétien n’est pas plus douce, que les
pécheurs sont aussi heureux que les vertueux, que les viveurs jouissent d’une aussi
grande paix que les mortifiés. Oh ! ne cherchons pas à sonder les mystères de Dieu,
ils sont impénétrables, mais répondons simplement que ce sont les prières et les
mérites des justes qui font contrepoids à tant d’outrages et qui arrêtent le bras puissant
de Dieu ; ce sont les grands sacrifices, les immolations des âmes que Dieu se choisit,
de celles qu’il appelle : prêtre, vierges, missionnaires, religieuses, etc... Que sont, du
reste, quelques années de souffrances pour Dieu ? N’a-t-il pas toute puissance pour
relever ceux qu’il a choisis, pour récompenser les âmes qu’il s’est sacrifiées, immolées ?
Et puis, si la douleur et le sacrifice avaient ici-bas toujours leur récompense et si le
crime et le vice étaient toujours punis, il n’y aurait plus de mérite possible.
Le ciel se gagne et s’achète, et c’est de nos œuvres que Dieu tire les joyaux de notre
couronne. Ne craignons pas, nous qui avons la foi. Considérons la paix et la joie
profondes dont, au milieu de ses épreuves, s’illumine l’âme consacrée à Dieu. La paix
du méchant n’est qu’apparente et n’est qu’un malheureux aveuglement, car l’impie
malheureux peut mériter encore, mais l'impie heureux a bien lieu de trembler.
Parlons comme des sages, aimons comme des enfants de Dieu, souffrons comme des
saintes. Nous savons que le Seigneur nous aime et que nous sommes ses consolatrices,
et que pour aller à lui il ne suffit que d’aimer, puisqu’il a dit : « Mes enfants, aimez-
vous les uns les autres comme je vous ai aimés, pardonnez à vos ennemis, priez pour
ceux qui vous affligent, faites du bien à ceux qui ne vous aiment pas, rendez le bien
pour le mal. »
Comme les petites abeilles qui rapportent à la ruche tout le miel qu’elles recueillent
des fleurs, de même nous devons, nous aussi, rapporter tout à Dieu et tout lui donner
en nous dévouant courageusement à la liberté, à la vitalité de notre religion. Et j’ai la
ferme espérance que pas un sincère effort, pas une pieuse parole, pas une prière ne
restera inutile. Comme il y a un autre martyre que celui du sang, il y a aussi une autre
fécondité que celle de la maternité.
La France est la fille aînée de l’Eglise.
La France est la patrie privilégiée de la Sainte Vierge.
La France est le berceau des saints.
La France doit être le temple des louanges de Dieu.
Aimons Dieu, faisons-le connaître et aimer. Qu'autour de nous, il ne soit plus le grand
méconnu. Qu’importe si nous devons briser notre cœur et y mettre toute notre vie !
Bienheureuses serons-nous si, pour cela, il nous faut souffrir ! Notre-Seigneur est
venu lui-même sur la terre pour servir les intérêts de son Père, pour le faire aimer,
pour proclamer sa gloire.
Aimer Dieu, le faire aimer, c’est gagner une couronne pour le ciel. Aimer la France, la
faire aimer, c’est ajouter un fleuron à cette couronne.
Qu’il est bon ! qu’il est toujours meilleur de penser que Dieu est notre Père à tous,
qu’il est présent dans chaque être, que tous les hommes sont frères, mais plus encore
les chrétiens, puisque c’est la fraternité non seulement des cœurs, mais des âmes. C’est
pourquoi le salut d’aucune créature ne peut ni ne doit nous laisser indifférents.
Ayons le respect de toute patrie, en pensant qu’au ciel avec Dieu il n’y a qu’une seule
et même patrie pour toutes les âmes. Donnons ce respect aux enfants. Apprenons-
leur à se vaincre, à se dévouer, à s’oublier, à être forts. N’est malheureux que celui qui
veut jouir de soi, et je ne me souviens plus qui a dit : « L’homme est devenu pécheur
en se cherchant, il est devenu malheureux en se trouvant. »
En toutes choses, à tous moments, montrons-nous vaillantes et telles que doivent être
des âmes qui aiment le Seigneur notre Dieu ; dans nos paroles, notre foi, par l’union
de prière, l’union des cœurs et des âmes, par l’espérance, la confiance et la charité.
Dieu étant Charité, il appartient à nous d’en être les ouvrières et de la manifester
autour de nous. Conformons notre vie à la vie de Jésus, demeurons unies en lui par
un amour fidèle, et c’est alors qu’il accomplira à notre égard cette sublime parole : « A
petite confiance, petite bonté, à confiance illimitée, bonté sans mesure. »
Que la grâce de Dieu demeure à jamais en vous par Jésus Christ Notre Seigneur, et
que les vertus de Marie abondent en vous toujours. Amen.
Unies dans la même foi, animées de la même espérance, dévorées par le même amour,
je vous donne à toutes un saint rendez-vous au ciel.
Je vous laisse à Jésus. M.R. 23 janvier 1930 (jeudi)

Le démon ricane lugubrement à mes oreilles, me répétant sans trêve ni repos des
propos infâmes. Il me dit que je ne dois pas croire qu’il y aura une place pour moi au
paradis ; il me dit aussi qu’il ne faut pas me figurer que Dieu m’aime. Il m’attaque aussi
par la soif en me faisant éprouver des soifs cruelles et excessives, ce qui m’est un
tourment très pénible ; et quand on m’apporte à boire, je ressens un tel dégoût que je
dois me faire une grande violence. Outre cela, j’ai beaucoup de peine et de difficulté
pour faire descendre un peu de liquide, j’éprouve une douleur si vive qui m’arrache
des cris malgré moi. Il me tente aussi par l’immobilité à laquelle je suis exclusivement
condamnée par mes infirmités, en me donnant des désirs poignants de demander
qu’on me soulève, qu’on m’arrache un peu de mon lit pour me soulager, me semble-
t-il ; de même, en essayant de me faire désirer de pouvoir me changer, me déplacer
moi-même pour mettre un terme à mes douleurs ; et quand ma chère maman est
obligée de me déplacer, de me soulever un peu, soit pour une chose, soit pour une
autre, que je voudrais me dérober à sa vue pour qu’elle ne me touche pas ! tant le
moindre mouvement me déchire. Et mon épouvante atteint parfois un si haut degré
que je voudrais crier grâce et pitié.
Mais, ô tendre et si compatissante Vierge Marie, vous veillez sur votre petite enfant,
lui rendant possible par le secours de votre grâce ce qui lui paraît impossible à sa
fragilité douloureuse.
Quand maman se retourne en dormant pendant la nuit, tout mon être frémit d’une
douleur affreuse qui me contracte et va quelquefois jusqu’au suffoquement, tellement
je suis obligée de me raidir contre moi-même et contre la tentation qui va jusqu’à me
dire : vois, elle n’est que lasse, elle n’a pas mal et elle se retourne facilement, et toi tu
es sur des aspérités et sur du feu, toute broyée et meurtrie, toute brisée par les
infirmités et les souffrances les plus cruelles, tu ne peux même pas te bouger une fois.
Ô bonté et condescendance infinie de mon Dieu, à qui je rends incessamment grâces,
il n’a pas été en son pouvoir jusqu’à ce jour de m’arracher une plainte, un murmure
sur toutes ses lamentables attaques.
Je me jette bien humblement dans les bras de mon doux Jésus et de ma bonne et
divine Mère, m’appuyant, me réfugiant toute confiante sur leurs Cœurs tout-puissants.
Dieu veille de si près sur ses pauvres petites créatures.
Mon Dieu, que votre volonté se fasse, et non la mienne, pour tout, ô Dieu d’Amour.
Eh bien ! fiat et merci.
On reconnaît qu’on aime vraiment Dieu quand on est disposé à tout souffrir, à tout
subir pour lui !... Jésus reconnaît ses vrais amis sur la croix.

Rien ne grandit tant que la grande douleur.

Je n’aspire qu’à vivre obscure et bonne ; mon adorable Jésus, ô divin Modèle de la
perfection, vous qui vivez en moi, vous qui me dirigez, qui m’instruisez, faites que
toutes les personnes qui m’approchent me quittent consolées quand elles pleurent,
relevées quand elles sont accablées, heureuses pour des jours par le souvenir d’une
parole, d’un regard, d’un sourire.
Donner, me donner en aimant.
J’aime tout le monde, parce que c’est à Dieu que j’ai demandé de pouvoir, de savoir
le faire, et mieux je les connais, plus je les aime ; je vois dans chaque personne tant de
qualités d’âme et de cœur !
Mon bien-aimé Jésus, protégez-moi dans votre immense bonté et soutenez-moi selon
vos miséricordes. Jésus, je vous aime, augmentez en moi le feu de votre amour.
Ô Vierge Marie, douce Souveraine, dites bien à votre divin Fils Jésus que je languis
d’amour.
Amen.
^ 6 avril 1930 (dimanche)

Mon âme soupire dans le froid et morne silence d’une nuit où règnent d’absolues
ténèbres.
Le creuset sans fond de cette solitude intérieure se prolonge depuis plusieurs
semaines.
Mon Dieu, je vous aime ! Cette solitude amère augmente de plus en plus mon amour...
Oh ! je souffre, je souffre bien, mais je ne demande pas d’en être délivrée, je n’ai jamais
désiré ni demandé des consolations, des douceurs. Je me sens bien trop imparfaite et
trop petite pour oser y prétendre ; l’obscurité est plus conforme à ma petitesse
extrême !... Seuls les saints sont dignes de vos faveurs, ô mon Dieu. N’est-ce pas déjà
trop de bontés, trop de tendresses de la part de votre souveraine Majesté d’avoir
daigné si souvent et sans voiles vous montrer à votre petite martyre, de l’avoir
environnée de splendeur et de gloire, de l’avoir enivrée de délices inexprimables à la
nature ?
Je sais, ô Dieu d’amour, que vous êtes la générosité infinie et qu’un déluge de douleurs,
c’est la porte ouverte à un déluge de grâces.
J’étouffe sur cette froide terre. De quelque côté que je me retourne je m’ensanglante
toujours ; mais je sais aussi que puisque je suis toute livrée à l’Amour, je ne dois plus
vivre du naturel, mais toute dans le surnaturel.
Je voudrais qu’il n’y ait plus de place dans mon cœur que pour le pardon et l’amour,
je ne suis plus que la petite âme du Bon Dieu.
Dieu attise en moi chaque jour plus ardentes les flammes de la douleur, le torrent
augmente toujours ; chaque jour mon corps est plus meurtri, mon cœur plus désolé,
mon âme plus éprouvée. J’aurais tant besoin d’appuyer ma tête sur une épaule amie.
Mon très doux Jésus n’augmente mes souffrances que pour augmenter mon amour.
On approfondit son cœur par la souffrance plus que par la joie !... Ah ! que l’amour
est puissant quand il est uni à la douleur, à l’épreuve ; mais qu’épreuves et souffrances
sont peu de choses quand l’amour n’y est pas. L’œuvre de la souffrance, c’est l’amour ;
c’est l’amour seul qui divinise et rend féconde la souffrance. Jésus est jaloux de la
beauté d’une âme, aussi quand il en a choisi une pour lui seul, il ne faut pas s’étonner
qu’il lui ôte tout ce qui pourrait la retenir loin de lui, l’enchaîner au monde. Oui, Dieu
est immensément jaloux. Il a crié sa divine jalousie sur la montagne par des menaces
et des exhortations !... Il l’a amoureusement criée au Calvaire par ses larmes et par son
sang. Ô divin Amant des âmes, qu’il est beau, qu’il est bon et doux de vous aimer
uniquement !...
Adorable Jésus, quand vous me broyez de vos puissantes mains sous l’étreinte de la
douleur, c’est pour que nous ne cherchions point d’autres faces que votre face
sanglante ; point d’autres yeux à aimer que vos yeux, point d’autres lèvres à baiser que
vos lèvres, point d’autre épaule pour reposer notre tête douloureuse que la vôtre,
déchirée par les fouets, point d’autres mains ni d’autres pieds à baiser que vos mains
et vos pieds percés de clous, point d’autres plaies à soigner et à guérir que vos divines
plaies toujours sanglantes, point d’autres cœurs à chérir que votre Cœur adorable.
Ah ! que l’amour appelle bien l’amour. Mon bien-aimé, vous et uniquement vous !!!...
Saurais-je assez aimer votre main qui me frappe et saurais-je assez inonder de larmes
d’amour vos mains qui me font tant souffrir ?

L’être infernal me tourmente affreusement, de toutes les façons. Avec rage il m’a dit :
« Maudite ! » plusieurs fois, et de toute mon âme j’ai pu lui répondre : « Va-t-en,
insupportable tyran, tu n’es pas mon maître et je ne suis pas ton esclave. »
Une seule âme qui souffre humblement, saintement, sublimement, lave à elle seule
des flots d’ignominies.
^ 9 avril 1930 (mercredi)

Sainte communion. « Comme le cerf soupire après la source d’eau vive, ainsi mon
âme soupire et a soif de vous, ô mon Dieu. » Mon âme a soif du Dieu d’amour ! Hier,
n’en pouvant plus, je ployais sous la souffrance, sous la croix, plongée dans une
amertume amère et broyée par le fardeau de peines bien sensibles ! Plus longuement
privée du Pain eucharistique, du divin Pain des anges, du Pain mystérieux qui fait les
forts, Jésus est venu en moi dans un amour si suavement manifesté ! Jésus a embaumé
mon âme par une si grande tendresse et un amour qui dit tout. Jésus vient et vit en
moi, et mon âme et mon cœur sont apaisés, consolés, heureux. Jésus !... alors tout
tourment, toute détresse, toute désolation disparaît. Jésus a dit : « Mes délices sont
d’habiter dans le cœur qui m’appelle ! » Ô Vérité qui êtes Dieu, faites que je sois un
avec vous dans un éternel amour. Jésus, vous avez fait luire à mon âme un peu de
votre douce lumière, un rapide éclair dans ma triste nuit, et je suis toute réconfortée.
Je souffre en adorant et j’adore en aimant. Ô mon bien-aimé, ta petite victime défaille
de bonheur sous ta divine étreinte !
Jésus, Jésus, ton baiser me brûle. Ô mon Dieu ! la terre est trop étroite à mon amour ;
que sont à côté des pures pensées du ciel les vaines consolations de la sagesse humaine ?
Personne ne peut me consoler, mais mon tendre Maître veut que ce ne soit que lui.
La sainte Eucharistie m’apprend le secret de mes souffrances, de mes larmes. Jésus a
dit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie en lui. » Ô Jésus, vous
êtes le pain qui donne la vraie vie, le vin qui fait germer les vierges.
Par la sainte communion on peut tout supporter, tout endurer. Ah ! je voudrais savoir
dépeindre la nuit d’attente quand Jésus doit venir ; point de paroles ne sont à même
de l’exprimer !!! J’aime mieux me taire !
Cette fois-ci, l’être infernal a été très cruel, également à cause d’un entretien que j’ai
eu avec mon cher père spirituel. Il m’a bien fait souffrir. Plus il nous voit unis pour la
gloire de Dieu, plus il rage, cherchant à m’inspirer qu’il ne faut pas croire que mon
père spirituel m’aime, qu’au contraire il me hait. Puis il se sauve, comme s’il avait peur.
Ô Jésus, c’est vous ! A votre entrée dans ma chambrette, je suis tout inondée de
célestes joies !!... Ô Jésus, je ne suis pas digne que vous veniez à moi.
Après les touchantes paroles de mon père spirituel, je dis encore : Jésus, je ne suis pas
digne que vous vous donniez tout à moi, mais dites seulement une parole et mon âme
sera guérie. Jésus doit la prononcer, cette parole, car je le sens, et quand mon père
prend la divine Hostie et l’élève à portée de mes yeux en prononçant les saintes
paroles, alors mon cœur se fond, mes yeux contemplent, ravis par un pouvoir qui est
hors de moi ; je sens que mon âme voudrait s’échapper de mon enveloppe ! Mais Jésus
a pitié de sa petite victime, exauçant ses prières et ainsi permettant qu’il ne se passe
rien d’extraordinaire.
Ô jour heureux, ô sainte et douce ivresse, ô mon Jésus, ne me quitte plus.
Dieu nous comble et nous accable de grâces, ses divines mains sont toujours pleines
de réserves pour nous combler au fur et à mesure de nos besoins et de nos nécessités.

Je suis bien clouée à la croix, mais c’est avec toi, ô divin Crucifié. L’amour est le
puissant levier qui soulève de terre ! ...
Je souffre en adorant.

La punition de vivre loin de Dieu, sans Dieu, c’est de souffrir sans consolation quand
on est dans la douleur.
^ 12 avril 1930 (samedi)

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonnée ?


Peine affreuse de l’absence de mon Dieu !... dans ma pauvre petite âme, c’est la nuit
profonde, pas une étoile n’y scintille.
Jésus reste sourd à mes appels éperdus ; ma volonté reste sans cesse tendue vers mon
bien-aimé, quand même il semble m’avoir abandonnée tout entière, et dans ces froides
ténèbres où gît et languit mon âme, les lugubres ricanements du démon ne cessent
chaque jour de m’inciter au désespoir. Rien, ni au physique ni au moral, ne peut être
comparé à cette épreuve de l’âme attaquée par son ennemi quand son défenseur la
laisse toute seule dans la nuit.
Je me tiens quand même bien petite entre les bras de mon Jésus, m’abandonnant à sa
puissance, en proie à tant de tourments quelquefois, mais je ne puis pas toujours. Je me
console par les suaves paroles que mon Dieu a daigné dire une fois à mon âme : « Non,
tu n’es rien, mais moi je suis Tout, je ne te laisserai point sans secours si tu tiens toujours
bien ta faiblesse abîmée dans ma force. »
Je sais que la bonté de Dieu ne peut tromper nos cœurs ! Ô très aimant Jésus, j’adore
et me résigne. Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes, abreuvez-moi au calice
des pleurs. Toute ma nature frémit, mais j’aime, je crois, j’espère, j’ai confiance !... je
suis brisée, meurtrie, mais je me confie au divin Cœur de Jésus.
Mon Dieu, je pèse ma croix ! La douleur vivifie et divinise les âmes, plus que la vertu
seule ne saurait le faire.
L’âme ne chante jamais plus juste que dans le creuset de la douleur. Ô Jésus, je bénis
ta main incompréhensible ; je sais qu’elle bénit toujours et qu’elle aime infiniment plus
quand elle broie ses serviteurs et ses élus !
Ne murmurons pas quand nous souffrons, quand nous sommes éprouvés, car les
anges envient notre bonheur de pouvoir ressembler à Jésus en souffrant avec lui. Les
anges chantent la gloire de Dieu... nous le pouvons aussi ; les anges le louent, l’aiment,
l’adorent ; nous le pouvons et nous pouvons souffrir pour lui, racheter, expier... ce
qu’ils ne peuvent faire eux-mêmes.
Les anges ne peuvent pas participer aux souffrances du Fils de Dieu... et nous, ses
faibles créatures, nous pouvons participer à cette grâce immense.
Ô Jésus souffrant et mourant en croix, sauvez-moi ! Ô Marie, ô vous qui êtes ma
Mère, secourez-moi.
^ 15 avril 1930 (mardi saint)

Vendredi saint
Mon Dieu, mon Dieu ! Ô Dieu d’amour.
Ô Jésus, tu étais Dieu et ton amour t’a pressé de te faire homme ! Homme et Dieu
tout ensemble. Ô le plus beau des enfants des hommes ! Ô Dieu divinement beau et
souverainement bon, infiniment aimant ! Le supplice a augmenté encore ta royale
beauté ! Ô mon bien-aimé, plus je te vois près de mourir, plus ton amour grandit sous
le feu de la douleur, plus le pardon apparaît sublime dans tes yeux, plus ton baiser de
paix, le doux baiser qui pardonne, nous attire vers tes lèvres brûlantes ; plus tes bras
nous appellent à la plus douce, à la plus tendre étreinte ! Ô Jésus, que tu es beau, que
tu es divin à la lumière de la douleur ! Ô Sauveur Jésus, fais-nous devenir meilleurs,
fais-nous devenir saints dans les épreuves de la vie ! Ô Jésus, tu as dit : « Personne ne
m’ôte la vie, je la donne librement. » Je t’en supplie, donne-nous de souffrir et de
mourir comme toi, non parce que nous sommes obligés ni comme des esclaves, mais
librement, saintement, amoureusement !
Tu as dit aussi : « On ne peut donner une plus grande preuve d’amour que de mourir
pour ceux que l’on aime. » Ô Jésus, donne-nous de t’imiter dans nos épreuves, nos
maladies, à notre mort ; qu’elle soit un acte de générosité à ta plus grande gloire, à ton
plus grand amour... et mieux encore, qu’elle soit un acte d’abandon et d’amour !
Ô mon Dieu, que ma vie de souffrances serve à mes parents, à mes amis, à mes
bienfaiteurs, à tous les chrétiens, aux pauvres pécheurs, aux incroyants, aux
orgueilleux, aux persécuteurs, à mes deux chères paroisses, à ma noble patrie, à
l’humanité entière, c’est-à-dire à Dieu. Oh ! non, mourir ni par faiblesse, ni par
chagrin, ni à cause de la maladie, mais comme Jésus et avec Jésus mourir d’amour.
Que ma maladie soit l’amour !...
Que la mortelle blessure par laquelle ma vie s’écoule soit une blessure d’amour !...
Ô Jésus, tu nous dis encore : « Je meurs pour expier vos péchés, je meurs pour le salut
de tous les hommes. » Nous aussi, offrons à Dieu toute notre vie, donnons-lui tout
notre amour. Apprenons en ce jour, au pied de la croix sur laquelle le divin
Rédempteur vient d’expirer, que tout est vanité et folie, qu’il n’y a qu’une seule gloire :
celle d’aimer et de mourir en victime immolée par l’Amour, en souffrant immolée
comme lui, en mourant après avoir participé à son œuvre divine, c’est-à-dire après
avoir travaillé à la rédemption de toutes les âmes.
Voilà le secret du sublime mystère de l’amour : Jésus s’est élevé au ciel par la croix, nous
aussi, si nous savons aimer en souffrant et souffrir en aimant, nous serons élevés au ciel
par la croix.
Tu as dit, ô Jésus : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît toutes ces choses pour entrer
dans sa gloire ? » Ô Jésus, c’est la douleur qui nous élève à toi, et par toi à Dieu !
Tu as subi le supplice pour être aimé des hommes. Puisqu’il le faut, je souffrirai le
martyre pour te faire aimer des âmes et grandir en amour, pour être aimée de toi et te
faire aimer et connaître de tous ; à chaque coup de ciseau et de marteau, je te dirai :
merci ! Je veux suer l’amour, couronne-moi d’épines, ensanglante mes mains,
ensanglante mon cœur, laisse-moi sur la croix.
Le sacrifice est la route et la condition du bonheur ; on ne va au ciel, c’est sûr, que par
le Calvaire, nous ne vivrons que si nous savons mourir, nous ne régnerons que si nous
avons souffert, nous ne participerons à la gloire que si nous avons part aux tribulations
de Jésus ! Ce n’est pas assez de se résigner à la douleur, ce n’est pas assez de l’aimer ;
à l’exemple de Jésus, il faut soupirer après elle, il faut la vouloir, l’embrasser, la porter
tendrement ; avec saint André il faut dire : « Viens, ô Croix, il y a si longtemps que je
soupire après toi. »
Ô Jésus, j’ai faim et soif de la douleur !... Ô Jésus, sous les verges de la souffrance je
tressaille de douleur et de joie. Sauveur Jésus ! Ô Dieu consolateur, toutes les
souffrances s’illuminent et s’apaisent sous tes baisers !
Les larmes ne sont point amères quand elles sont essuyées par les mains de Jésus, la
souffrance n’est pas horrible quand on croit en Dieu, quand elle s’abreuve dans le
divin sang de Jésus !...
Ô vaines consolations de la terre, taisez-vous, laissez les couronnées d’épines, les
meurtries, les broyées dans leurs membres et plus encore dans leur cœur surabonder
d’amour au sein de leurs épreuves, laissez-les monter librement, amoureusement !
Dieu joue en elles son rôle divin, il les soutient, les purifie, les rend meilleures, les
transfigure dans l’amour.
Quand Jésus sépare une âme du monde et de ses amis, il s’approche d’elle avec ses
anges.
Jésus ne nous demande point de rechercher la douleur, mais quand elle vient, ne la
repoussons pas, c’est une amie qu’il faut comprendre... l’âme peut en sortir si belle.
Tu as dit, ô Jésus : « Si je ne m’en vais, le Saint-Esprit ne pourra venir. » La vie d’ici-
bas n’est que le voyage qui nous conduit à l’immortalité. Dieu n’avait qu’un Fils, qu’un
Fils bien-aimé en qui il avait mis toutes ses complaisances, et il l’a laissé crucifier en
le laissant mourir abandonné de lui, abandonné de tous, au milieu de la populace
meurtrière. Jésus avait bien, près de lui, quelques amis, mais ils étaient impuissants à
le consoler, ne pouvant pas comprendre, augmentant même ses tortures d’amour.
Et ce Fils bien-aimé ! Il n’avait qu’une Mère bien-aimée, une Mère uniquement,
tendrement chérie, une Mère Immaculée entre toutes les Vierges, et il l’a associée à toutes
ses immolations, à toutes ses tortures, à toutes ses agonies, faisant d’elle un océan de
souffrances, la Mère des douleurs !... lui léguant, avant d’expirer, l’humanité tout entière,
notre humanité criminelle, ingrate et pécheresse.
Ô Jésus ! Ô Sauveur ! Ô Dieu ! devant ces sublimes sacrifices, devant ces divins
spectacles, que pouvons-nous répondre ? Nos cœurs comprennent et s’inclinent,
pourrions-nous murmurer contre la douleur ? La douleur est la source des grandeurs
suprêmes, la voie du bonheur sans borne et sans fin ! La souffrance nous crucifie en
nous transfigurant.
Rédempteur et Sauveur du monde ! venez régner sur la race humaine tout entière !
Que votre volonté soit faite ! Que votre règne arrive. Ô mon Jésus, mon amour, moi,
il faut donc encore rester ? Eh bien, fiat et tant mieux !
Mais, au moins, ô mon âme, restons sur les hauts sommets solitaires où vient de
mourir notre bien-aimé, la terre ne nous est plus rien, cependant elle reste encore
notre tombeau ! Chante quand même, ô ma petite âme, sur nous le ciel resplendit, la
vie nous sera encore plus belle après la mort, puisqu’il aura fallu plus longtemps
souffrir.
Encore plus de souffrances, encore plus d’amour ? Ô Jésus, tu as dit à tes
apôtres : « Où je vais, vous ne pouvez venir maintenant, mais vous viendrez ensuite ;
que votre cœur ne se trouble point. » Il a dit aussi : « Je vais vous préparer une place,
afin que là où je suis vous soyez avec moi ». Et les apôtres allaient enseignant,
souffrant, heureux de le faire pour Jésus.
Je n’ai plus de bonheur que dans la croix, ô Dieu d’amour, que votre volonté, toute
votre volonté soit faite et bénie en moi.
Ô Jésus, je pourrai vivre encore dans l’exil à force de douleur et d’amour ! Je vous fais
ce nouveau don de mon cœur avec toutes ses souffrances, mon cœur humble, résigné,
brûlant d’amour !
Seigneur, je sais que c’est pour un grand bien et par un plus grand amour pour moi.
L’amour est plus fort que la souffrance, ô mon Jésus, il me soutient, je veux de plus
en plus chaque jour me consommer dans ton amour. L’amour fait non seulement
aimer mais adorer la souffrance. Elle est invisible, mais combien sublime, la flamme
de la souffrance, et qu’il est divinement beau, le feu du sacrifice, du renoncement, du
détachement, du silence ! Quand je repasse ma vie de souffrances, à côté des épreuves
sans nombre, j’y vois partout des grâces infinies que Dieu m’a faites par pur amour !...
et il m’en a faites beaucoup. A mesure que la terre et les choses de la terre deviennent
ombre, la grande lumière de Dieu se lève. Chacune de mes joies m’a redit le doux
nom de Jésus, chacune de mes douleurs a prouvé sa grandeur, sa bonté, sa tendresse,
chacune de mes épreuves m’a prouvé son amour, sa divine présence. Seigneur Jésus,
pardonne à ceux qui blasphèment ton saint nom ; ils ne savent pas ce qu’ils disent,
parce qu’ils n’ont pas su prononcer ton doux nom quand ils étaient désespérés.
Seigneur Jésus ! pardonne aux heureux de ce monde qui ne pensent plus qu’ils ont
besoin de toi !
Ô Jésus, pardonne à l’orgueil qui t’outrage, fais que leurs larmes les humilient tôt ou
tard.
Ô Jésus, pardonne à ceux qui t’oublient dans leur jouissance et qui croient avoir besoin
de toi seulement quand le malheur les courbe. Pardonne à ceux qui se flattent d’être
des impies, toi qui as porté la croix avec tant de charité et d’amour.
Ô Jésus, pardonne aux vaniteux insensés qui essaient de te nier ! Pardonne, ô Sauveur,
à ceux qui t’offensent, t’outragent et te persécutent, pardonne à ceux qui te nient, qui
te raillent, car ils ne savent pas ce qu’ils font, ô Jésus, pardonne à ceux qui médisent
de toi et fais-leur miséricorde, ô Rédempteur, aie pitié des chrétiens infidèles, des
tièdes, de ceux qui ne savent pas t’aimer et daigne, ô Dieu d’amour, les rendre fervents
et fidèles. Ô Sauveur Jésus, avant de mourir tu nous as donné, par un prodige d’amour,
ta chair à manger et ton sang à boire, afin que nous ayons par toi la vie en nous, fais
grâce et pardonne à ceux qui vont à toi et te reçoivent sans amour, avec indifférence,
sans savoir ce qu’ils font, dilate leur cœur et leur intelligence afin qu’ils comprennent
et t’aiment. Ô Jésus, fais descendre les lumières du Saint-Esprit sur tous ceux qui ne
te connaissent pas encore ; sur ceux qui ne te connaissent plus, sur tous les égarés, les
révoltés, sur tous ceux qu'on scandalise ; ô divin Médiateur, que disparaisse à jamais
dans toutes les âmes l’affreuse lèpre du péché mortel.
Ô divin Médecin, donne à tous les malades de l’âme le saint courage d’avouer toutes
leurs peines, mais plus encore, inspire-leur, ô Victime innocente, que tu es le vrai
Bien ; fais-leur la grande grâce de t’aimer, de venir à toi en toute confiance, montre-
leur, ô Sauveur si doux, que la grâce ici-bas leur vaudra un jour la vie bienheureuse.
Ô divine Justice, pardonne à tant d’iniquités ; ô souveraine Vérité, pardon pour tous
les mensonges ; ô Pureté sans tache, transperce tous les cœurs de repentir ; ô Amour
méconnu, pardon pour toutes les ingratitudes ; ô Amour infini, pardon pour tous les
impudiques et les adultères ; ô Amour délaissé, pardon pour tous les viveurs et les
mondains. Ô Jésus, Dieu de pitié, daigne frapper à la porte de tous les cœurs ; pour le
salut des âmes tu as pleuré, tu t’es fatigué, tu t’es assis bien souvent, brisé, sur le bord
du chemin.
Juste Juge, Dieu de paix, aie pitié de nous à l’heure de la mort, épargne les âmes
suppliantes, n’écoute que ta bonté, ramène sous ta houlette toutes les brebis errantes.
Ô tendre Ami des âmes, aie pitié de tous ceux que l’amour propre et le respect humain
arrêtent sur le chemin du devoir et des saintes pratiques. Au milieu des douleurs qui
me tourmentent, au milieu des souffrances et des larmes, le cœur brisé amèrement
pour tous les outrages dont tu es souffleté, je me traîne humblement à tes pieds, te
recommandant toutes les âmes.
Pardonne-nous, ô Jésus, et avec une bonne mort, accorde-nous le repos éternel.
Heureux le chrétien toujours prêt !
Ô divin Triomphateur de la croix, vainqueur de la mort, ô Rédempteur du monde, ô
Roi du ciel et de la terre, délivre-nous de la servitude du péché, sauve-nous de la mort
éternelle ! Divin Protecteur, protège la sainte Eglise, son Souverain Pontife, tous les
ecclésiastiques, tous les chrétiens, l’humanité tout entière. Accorde [sic] par tes mérites
infinis les âmes des trépassés qui sont dans le purgatoire.
Agneau de Dieu, qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de nous, répandez sur
nous les immenses vertus de votre sang adorable, faites que tous les pécheurs viennent
recevoir le baptême de vos larmes divines et se retrempent dans votre sang vermeil.
Amen.

Ô Puissante Vierge Marie, ô Mère des douleurs, priez pour nous.


Ô Mère dont le cœur fut brisé des plus déchirantes tortures, secourez-nous.
Ô Mère qui avez assisté au douloureux crucifiement de votre divin Fils au milieu des
opprobres, de la haine et de l’ignominie, intercédez pour nous.
Ô Mère qui avez vu mourir votre Fils bien-aimé au milieu d’une foule vociférant les
cris les plus infâmes et en proie aux plus cruels tourments sans pouvoir étancher sa
soif ardente, assistez-nous à l’heure de la mort.
Ô Mère qui n’avez pas même eu le déchirant délice de recueillir le dernier souffle de
votre Fils adoré, exaucez nos ardentes supplications.
Ô Mère, qui avez été témoin du dernier outrage infligé à votre Fils aimant quand on
lui perça le Cœur, préservez-nous des péchés et des offenses à ce Cœur adorable.
Ô Mère dont le Cœur fut transpercé d’un glaive, transpercez nos cœurs de douleur et
d’amour.
Océan d’amertume, priez pour nous.
Ô Mère qui êtes restée si sublime au pied de la Croix, apprenez-nous à accepter
généreusement la volonté de Dieu.
Ô Mère qui êtes demeurée debout sous la croix, enseignez-nous à ne point fléchir
dans nos souffrances et nos épreuves.
Ô parfait Modèle de la résignation, soutenez-nous.
Mère admirable, aidez-nous.
Mère incomparable, protégez-nous.
Ô Mère qui avez couvert de maternelles caresses et de doux baisers votre tendre Fils
quand son Corps inanimé fut remis entre vos bras, couvrez-nous, ô Marie, de vos
maternels secours et de votre assistance, maintenant et à l’heure de notre mort.
Mère du Dieu victime, pardonnez-nous.
Mère la plus aimante entre toutes les mères, aimez-nous.
Mère pleine de bontés, guidez-nous.
Puissante protectrice des délaissés, gardez-nous près de vous.
Vierge si bonne, consolez-nous.
Vierge qu’on n’invoque jamais en vain, venez à nous.
Vierge de tout pouvoir, convertissez-nous.
Ô Vierge Marie, que j’aime de l’amour le plus pur et le plus ardent, donnez-moi de
vous faire aimer autant que je vous aime !... Dans les larmes, les veilles, les souffrances,
l’épreuve et la croix, je sème en votre nom, ô Jésus ! Que votre règne arrive et que
votre amour dès maintenant soit une moisson immense de gloire.
Ô compatissante Vierge Marie, j’ai besoin de votre maternelle protection pour
achever vaillamment ma vie crucifiée, pour supporter les douloureuses souffrances
qui m’attendent encore, pour mourir d’amour et confiante en la miséricorde de Dieu.
Ô Marie, vous savez tout, vous connaissez tout, vous pouvez tout !!... Je vous aime, ô
Mère chérie, et vous aimez votre petite enfant.
^ Vendredi 18 avril 1930 (Vendredi saint)

Tout chancelle, mon âme est toute désemparée ! Seigneur Jésus, je vous aime, je ne
peux même plus le sentir tant je souffre... mais je le sais. Laisserez-vous sombrer votre
petite victime dans la tourmente ? Envoyez-moi un faible rayon de votre lumière,
laissez glisser sur ma petite âme une faible étincelle pour ranimer mon courage. Ne
m’abandonnez pas, ô Jésus, car il fait nuit en moi. Mon Dieu, qu’il me serait doux de
mourir pour être avec vous. Rien ne me retient plus en cette vie, je suis morte à toutes
les joies terrestres, toutes mes souffrances sont en Dieu, Maître et Souverain de toutes
choses.
Je ne désire pas mourir pour être délivrée du combat, de la souffrance, non, non, mais
c’est l’éternité qui m’attire, c’est Jésus qui me tend les bras, c’est la Patrie entrevue que
je désire et la félicité sans fin dont je goûte les ravissantes délices. Tout m’ensanglante,
mais j’accepte avec ardeur de continuer mon pèlerinage. Je me sens toute dévorée du
désir de désaltérer le Seigneur dans sa soif des âmes, par mon amour et mon filial
abandon à toutes ses volontés sur moi.
Oh ! mon âme, travaillons, souffrons, non seulement sans tristesse mais avec joie et
en action de grâce, jusqu’au jour de l’éternel et enivrant rendez-vous.
La souffrance répand sa fécondité sur les âmes que le bon plaisir de Dieu rend
participantes, comme la rose répand sa senteur autour d’elle. C’est dans l’éternité qu’il
faut plonger notre âme et notre cœur pour aimer et chérir la souffrance, notre nature
n’étant que faiblesse et fragilité, et les divines paroles du Sauveur sont là pour en donner
la preuve : « Sans moi vous ne pouvez rien. »
Oh ! mon ange, gardez-moi bien dans cette nuit désolante ! Je ne puis point parler de
ma peine, il n’y a que Dieu qui connaît mes larmes et ce n’est que lui qui peut les
essuyer ; il n’y a pas de mots qui puissent exprimer cette souffrance de l’âme ! Oh !
mon âme, reste bien confiante auprès de ton Sauveur.
Je ne peux pas prier, mais j’aime. Je sais que cette froide nuit, ces peines amères, toutes
ces amertumes qui se prolongent sont un secret dessein de Dieu que je dois admirer
et accepter paisiblement. Je vous rends grâce, oh ! Dieu juste, de m’unir à Jésus dans
ses sanglantes agonies !
Rien ne peut plus consoler mon cœur, j’ai soif de mourir ! Ah ! que ne puis-je mourir
de la douleur de ne pas mourir !
Vous ne le voulez pas, vous, ô très doux Jésus ; il faut lutter encore, travailler, souffrir,
vivre encore dans l’exil et soupirer.
Je ne puis supporter de vivre qu’en souffrant. Oh ! je ne voudrais pas changer mon
martyre contre toutes les joies du monde et toutes les richesses de la terre.
Je n’ai qu’un désir : sauver les âmes, en aimant Dieu toujours davantage.

^ Samedi 19 avril 1930 (Samedi saint)

Sainte communion. Paix délicieuse. C’est la paix et la sérénité dans toute mon âme !
Je puis chanter aujourd’hui l’alleluia d’allégresse. L’amour de Jésus, après m’avoir fait
accepter et bénir la souffrance et la dure épreuve, la change en un don ravissant.
Béni soit le jour où j’ai connu parfaitement et compris pleinement l’amour dans
l’affliction. La récompense de l’âme à qui Jésus a fait renoncer à toutes choses pendant
sa vie, sera de n’avoir plus à renoncer à rien quand viendra l’heure de la mort. J’ai aimé
les miens de toute mon âme et en Dieu ; quand il me faudra les quitter, ce ne sera que
pour aller à lui en les confiant à sa divine Providence dont je sais la miséricorde, la
bonté et toute la puissance... Du sein de la béatitude, je travaillerai encore, sans trêve,
à leur vrai bonheur.
La mort sera pour moi la fin de la lutte et la délivrance de mes souffrances. Je suis
certaine que le démon ne désarmera pas tant qu’il me restera un souffle de vie ; quand
même la nature est humiliée et obéissante à la volonté de Dieu, elle a quelquefois des
soubresauts terribles qui font peur et frémir.
Si ma vie de malade a été tout entière à Jésus, maintenant je sens bien que c’est
véritablement la vie de Jésus en moi ! Jésus est à mon âme la vie que je respire, mon
Pain de chaque jour, la Lumière dont je m’inonde... enfin mon Unique et mon Tout.
Tout passe, la vie bienheureuse viendra un jour remplacer celle-ci, alors ce sera
éternellement l’union avec Jésus commencée ici-bas.
Seigneur, je vous aime. Mes yeux, avides d’infini, sont toujours fixés en vous qui êtes
mon Bien. Je soupire ardemment vers le ciel, royaume de l’Amour où l’on vous aime
sans voile et sans fin.
Oh ! Jésus ! Oh ! mon ami si doux ! guidez ma vie selon votre volonté, laissez-moi
dans votre Cœur de flamme pour ne m’éveiller que dans la bien-aimée Demeure ! Ô
Jésus, mon esprit est à vous, comme toute mon âme !
Jésus a quitté le ciel pour porter la croix ; il m’enlèvera de la croix pour m’emmener
au ciel.
... Maintenant je sais pourquoi il a fallu que je ne sois pas comprise, que je sois
délaissée et abandonnée. Je sais pourquoi il a fallu que je sois clouée de longues années
sur mon lit de douleurs.
Le Sacré-Cœur de Jésus en croix est la demeure inviolable que j’ai choisie sur la terre,
c’est là que j’aspire à me reposer après cet exil.
Une seule goutte de cette eau de délice que renferme le Sacré-Cœur de Jésus, tombant
dans une âme, suffit pour la détacher des biens de ce monde. Que peut donc éprouver
une âme que Jésus a plongée tout entière et fait boire à longs traits à ce torrent
d’amour ?
Seigneur Jésus, donnez-moi de vous aimer de toutes mes forces, de vous aimer
éperdument. Que rien ne me détourne un instant de vous, que rien n’éteigne le feu de
votre amour dans mon cœur, ni la prière sur mes lèvres.
Amen !

^ 21 avril 1930 (lundi de Pâques)

L’amour m’est tout ! L’amour me soutient en tout ! L’amour me domine en tout ! Je


sais que je suis loin, hélas ! d’être ce que je devrais être et comme je voudrais être.
Je dois répondre si mal aux tendresses, aux divines caresses et aux grâces infinies de
Jésus. Cependant, ô Dieu d’amour, dans ma petite âme, quelque chose me dit que
chaque fois que vous m’avez demandé de souffrir pour une âme, chaque fois que vous
m’avez demandé un sacrifice, une nouvelle épreuve, une nouvelle croix, un
renoncement en me disant : « Je le veux », tout entière je me suis livrée à votre volonté
dans vos bras tout-puissants, pour faire de moi et en moi tout votre bon plaisir.
Après l’immense tendresse et la miséricorde de mon Dieu, c’est ce sentiment, cet
abandon intérieur qui me vaut la paix malgré ma petitesse, malgré mon extrême
misère.
Dieu n’a pas créé les âmes pour autre chose que pour leur bonheur éternel ! Oh ! mon
Amour, quand votre main bien-aimée nous touche douloureusement, ne devons-nous
pas confesser à deux genoux que vous ne le faites que par bonté et pour notre bien,
pour quelque mystérieux dessein que nous ne comprendrons pleinement qu’au ciel ?
Le Seigneur répand partout son amour : l’amour germe dans la piété et la prière, il
prend racine dans le renoncement volontaire, il lève et grandit dans la volonté de Dieu
acceptée, accomplie, il fleurit dans l’abandon de tout être immolé, il s’épanouit et
rayonne au Jardin éternel.
Ô Dieu si bon, vous avez voulu que je demeure encore sur cette triste terre ! que votre
volonté soit faite et que votre saint Nom soit béni.
Oui, mon Dieu, je vous dis fiat et merci. J’accepte avec amour de demeurer encore
sous le brûlant soleil des souffrances afin que, par l’offrande de mes souffrances, je
reçoive le bonheur promis à ceux qui pleurent et qui souffrent en sanctifiant leurs
larmes et leurs douleurs, mais surtout afin que beaucoup d’âmes dont par votre
tendresse vous ferez les bénéficiaires, soient aussi des élues pour le ciel.
Comment ne pas aimer, ne pas aimer et chérir la souffrance quand un Dieu a souffert
par amour ?
Encore un peu de peine, encore l’épreuve, puis tout sera échangé contre les joies
éternelles.
^ 25 avril 1930 (vendredi)

Je ne puis toujours pas dormir, ce feu dans mon cœur dont la douleur m’est si douce
me donne de telles ardeurs qu’il me semble que je vais brûler toute ; et je me sens
tellement remplie de mon Dieu, perdue en lui, que je ne vois pas comment l’exprimer.
Tout est calme et doux dans cette grande solitude où je goûte, dans une paix profonde,
la divine et suave présence de Jésus en ma petite âme ! Je me sens tout enveloppée de
sa majesté et de son amour... et mon âme aimante s’inonde en lui. Je souffre... mais
l’amour, uni à l’espérance, est invincible à toutes les épreuves. Je n’ai rien pour
soulager et atténuer mes douleurs, je les mets toutes dans le Cœur de Jésus, alors je
n’ai que de la joie et je supplie Jésus, mon Roi tout-puissant, de me donner encore
plus d’amour... toujours plus ! C’est si doux de vivre en Jésus, tout est si calme autour
de moi et au-dedans de moi. Je sais que mon Dieu me soutient et me regarde
toujours... cette pensée, qui est une certitude, me rend heureuse et tranquille.
Que chacun de mes jours soit un pas en avant vers la Lumière. Ah ! que la pensée de
la mort m’a aidée à me rapprocher de Dieu, à me tenir continuellement près de lui ; à
ne m’attacher à rien de ce monde ; au contraire, à me détacher de tout et à n’avoir
d’autres goûts, d’autres désirs, d’autres attraits que ceux de la piété, de l’amour et de
l’effacement.
Sachant que je n’étais pas faite pour la terre ni pour jouir des choses de la terre, dans
les souffrances et les infirmités qui sont toujours allées en se multipliant, mon âme
s’est accrochée au ciel, ne pensant qu’au ciel, ne vivant que pour le ciel.
J’aime cette pensée, et je l’ai toujours reconnue comme un bienfait et une grâce.
Honneur, louange et gloire à Dieu qui daigne vouloir se servir de ses petites créatures.
^ 29 avril 1930 (mardi)

Jésus se cache, Jésus se tait et laisse sa petite victime sous l’impression de la solitude,
même dans la communion ! Ce sentiment de vide est bien douloureux à ma petite âme
qui reste bien accablée sous les coups du chagrin et des souffrances.
Mais fiat, ô mon Dieu ! pour tout je vous bénis. Tout ce qui vous plaît, ô Dieu
d’amour, comme il vous plaît, m’est doux. Mon cœur aimant le redit sans cesse, sans
mesure.
Ma résolution est de faire autant, de faire plus pour Jésus caché que pour Jésus
présent.
Il sait bien que je ne l’aime ni ne fais rien pour ses dons ni en vue de ses grâces
particulières... mais pour lui seul.
Je suis tout éperdue d’amour, ma vie est de plus en plus adorante ! J’accepte en tout
et pour tout le sacrifice dans le sacrifice. Je porte dans mon cœur l’amour et la grâce
de Dieu. Je donnerais tout pour le plus grand bien des âmes. J’offre et remets tout
dans le divin Cœur de Jésus, par Marie.
Je suis toute à Jésus, alors je ne garde rien pour moi. Je surnaturalise toutes mes
douleurs, tous mes efforts... je transforme tout par l’amour, dans l’amour et par la
brûlante charité, mon martyre quotidien. Je sais bien que mon divin Roi est content
de sa petite victime. Oh ! je sais bien que le Maître souverain des anges et des âmes se
sert de moi pour de grandes choses !
Oh ! mon Dieu, inspirez-moi bien ce qu’il faut que je fasse pour correspondre en tout
à votre volonté si aimable.
La prière et le sacrifice, c’est le baume de toutes mes journées ! Qui peut savoir les
merveilleuses tendresses du Bon Dieu au lit de douleur de ses enfants ?
Mon Dieu, aidez-moi à vous plaire en tout.

Dans mon cœur et dans mon âme, j’ai béni mon père spirituel pour tout ce qu’il a fait
pour moi. Que Dieu le protège et le garde tous les jours plus près de lui !
Comme mon divin bien-aimé m’a fait prier ces dernières semaines pour le Congrès
eucharistique, j’ai offert à Jésus les fruits de ma communion d’aujourd’hui à cette fin
et je crois que les jours qui vont suivre vont être bien fertiles en douleurs de toutes
sortes ! Ô ma petite âme, accepte avec amour toute la volonté de ton céleste Ami. J’ai
bien prié ma douce Mère du ciel de protéger tous ses enfants du Congrès. Plus
j’éprouve de douleurs, plus l’exil m’est douloureux, plus aussi je me serre avec amour
contre le Cœur de Dieu, plus je me confie toute à lui. Qu’on connaît peu et mal le
Cœur de Dieu ! Pourtant, non seulement Dieu est Père, mais il est Mère tout à la fois.
Une âme de bonne volonté me demandait dernièrement ce qu’il fallait faire pour bien
aimer et servir le Bon Dieu et la Sainte Vierge... pour aller au ciel. Pour aller au ciel, il
faut avoir, il suffit d’avoir une âme d’amour ; mais pour avoir une âme céleste, un
cœur libre et empreint d’amour divin, un corps patient et obéissant à tout, pour aspirer
arriver au sommet de la perfection... il faut aimer !
Dieu est amour, Dieu fait tout par amour ! Que demande-t-il de nous si ce n’est de
l’aimer ? Ô mon Dieu, donnez-moi, donnez-nous chaque jour, de faire un pas dans
votre amour.
^ 5 mai 1930 (lundi)

Mon Dieu, mon Tout ! Je ne veux plus qu’épancher mon cœur dans votre Cœur si
pur, m’examiner avec une sincère rigueur, implorer humblement votre assistance. Ô
divin Soleil, soyez toujours mon unique consolateur et mon appui miséricordieux ;
auprès de vous, toutes mes peines sont soulagées, toutes mes larmes comptées et
recueillies. Si vous êtes avec moi, Seigneur, quel mal me fera-t-on ? Plus mes
sentiments sont vifs, plus profondément je les garde recueillis et voilés. Je rends grâce
et bénis mon Dieu de ce que la vie se montre pour moi si avare de joie ; mais tout ce
qui apparemment est impossible devient possible quand on appartient à Jésus. C’est
si doux d’être broyés dans les bras et par la volonté de Jésus. Il n’y a que Jésus qui
connaît mon martyre et mes larmes. Il n’y a que lui qui peut me consoler et les
essuyer.
Je donnerai, jusqu’à la dernière obole, mes souffrances à l’amour.
Oh que j’ai mal !... Ô mon Jésus, qu’on a fait mal à ta petite victime ; mais fiat, j’adore
et je m’incline.
Au nom de votre amour et de vos souffrances, miséricordieux Jésus, pardonnez-leur !
Ô ma petite âme, prions, prions le divin Maître de répandre dans les esprits et dans
les cœurs les vives lumières de la foi.
C’est en enveloppant son âme de surnaturel qu’on peut entendre et comprendre la
voix de Dieu qui vient jusqu’à nous.
^ 12 mai 1930 (lundi)

Ô mon Dieu ! Que la vie présente est lourde à mon âme ! Que la vie est cruelle ! Que
le sacrifice est parfois amer et sanglant.
Quand donc irai-je où règne mon Dieu, où habitent les âmes bienheureuses... dans
l’éternelle Lumière, unie à l’éternel Amour ?
Tout est douleur, mes lèvres ne s’approchent point du calice des joies. Confiante et
aimante, j’accepte le présent en vivant d’espérance et en m’abreuvant de l’amour du
sacrifice. C’est dans l’éternité que je plonge mes regards pour accepter patiemment,
paisiblement la souffrance, en remerciant mon Dieu de ce don sans prix.
Je n’ai d’autre but que faire du bien aux âmes et plaire à Dieu et à ma divine Mère et
souveraine avocate.
Ô Vierge Sainte, aidez votre pauvre petite enfant à plaire à Jésus en tout !
Ô mon âme relève-toi, pleure mais espère, et regarde le ciel. Jésus a quitté le ciel pour
souffrir sur cette terre et porter sa croix... à notre tour, portons la croix, suivons Jésus
en regardant au ciel.
C’est bien le moment de le montrer à mon Dieu, à Jésus, en acceptant la grande
douleur qu’il m’envoie, dans l’amour le plus généreux ! J’attends mon tour sans le
demander, m’efforçant seulement d’être toujours prête, en me sanctifiant pour
l’amour de celui à qui j’appartiens tout entière. La bonté de Dieu ne peut tromper nos
cœurs, et n’est-ce pas lui qui nous a appris à prier, par lequel nous correspondons avec
le ciel comme si nous en faisions déjà partie ?
Jusqu’aux limites du possible et jusqu’au dernier souffle de vie, je continuerai de
nourrir et d’enivrer mon âme des splendides beautés du renoncement et de la
douloureuse immolation.
La vie d’ici-bas n’est qu’un douloureux voyage dont nous devons chercher les jalons
dans la foi, dans l’amour. Il n’y a rien que je ne sois résolue de subir et d’accomplir
pour contenter Dieu et travailler à sa plus grande gloire ! Dieu supporte et attend,
quand nous méconnaissons ses œuvres... Comment moi, sa chétive victime, oserais-
je me plaindre ? La pensée de me plaindre ne m’occupe jamais, je ne m’abandonne
pas à moi-même, non, j’abrite ma solitude des longues heures de la nuit, qui sont
toujours les plus douloureuses, sous les regards paternels de mon Dieu, sous les
regards maternels de ma douce et divine Mère. Au contraire, je voudrais toujours que
la nuit se prolonge, je ne la trouve point trop longue, jamais je ne m’ennuie. C’est que
mon divin bien-aimé, au lieu de penser à moi, m’a fait la grâce de ne penser qu’à lui
et aux âmes.
Penser à Dieu toujours, à moi-même jamais ! Que mon cœur ne sache que pardonner,
aimer et bénir. Ce ne sont pas des paroles que Dieu nous demande, ce qu’il veut
surtout et à tout prix, c’est notre cœur avec tous ses battements, notre vie avec toutes
ses actions, notre âme et tout notre amour. Quand tout nous manque, quand tout
nous éprouve, quand tout nous fait souffrir, nous devons quand même dire merci à
Dieu et l’aimer plus encore, pour qu’il nous soutienne de sa grâce ; car après une vie
de douleur chrétiennement, paisiblement supportée, vie d’épreuve qu’il aide à
traverser, ce Dieu, toute bonté, donne à toutes les âmes qui lui sont fidèles ou qui le
deviennent, le ciel pour héritage et l’immense jouissance de lui-même.
Un long acte de patience, la pratique persévérante de la plus humble vertu est plus
difficile, mais plus méritoire qu’un subit élan du cœur.
Ô Jésus, méconnu, outragé, blasphémé parce que votre amour fut infini et que votre
pitié pour nous fut sans bornes, en esprit je me prosterne à vos pieds et vous reconnais
pour mon Dieu et mon unique Rédempteur, et celui de toutes les âmes.
^ 16 mai 1930 (vendredi)

Sainte communion. Mon âme a tressailli de joie en Dieu mon Sauveur ! Jésus vit
véritablement avec moi, Jésus vit en moi, Jésus vit par moi ; ma joie est si grande que
je suis tout à fait impuissante à la contenir, mais combien il m’est ineffablement doux
de laisser déborder mon petit cœur dans Celui de mon divin Jésus, dans ce brûlant
sanctuaire duquel jaillit la miséricorde et où fleurit la douce espérance.
J’invite tous les anges et les saints à venir chanter avec moi des cantiques de louange
et d’amour.
L’Hôte bien-aimé déverse en mon cœur un océan de délices... cette divine union et
fusion d’amour est la force et la vie de mon âme. Jésus est l’ami qui me console de
tout. C’est lui qui prend et presse si tendrement mon cœur, avec tant d’amour et une
telle force, que je ne peux plus vivre ni respirer que par lui, que pour lui.
Oh ! que tous les battements de mon cœur ne soient plus que des battements
d’amour ! La lumière divine a abondamment pénétré dans mon âme. C’est Dieu qui
m’enseigne, me dirige, me conseille mystérieusement, qui transforme toute ma vie et
me console par d’ineffables paroles qui pénètrent non seulement mon cœur, mais
vont directement à l’âme, la transpercent et la liquéfient dans une union absorbante.
La partie supérieure de l’âme s’élève, pour ainsi dire, du milieu du cœur, par une réelle
division, inconnue à la nature et qui ravit en Dieu... c’est non seulement quelque chose
d’incompréhensible dans lequel l’âme sent et reconnaît le souffle, la beauté, la
splendeur de l’infini... Jésus se manifeste à l’âme par je ne sais quel puissant et
merveilleux secret, c’est presque toujours si soudain qu’elle se voit investie,
enveloppée dans les nuées des grandeurs divines, sans s’apercevoir comment elle y a
été plongée ! Mais connaître et sentir ainsi est quelque chose de plus sûr, de plus fort
que tout sentiment, que toute connaissance que l’âme puisse avoir humainement. Les
paroles, les révélations divines possèdent et portent en elles-mêmes la vérité ineffable
et inconcevable par laquelle l’âme reconnaît la voix du Bien-aimé. Les révélations
divines s’imposent, s’insinuent dans l’âme avec une très grande force et par une
mystérieuse puissance.
Les paroles humaines frappent et se font entendre par les oreilles du corps, tandis que les
paroles divines ne s’entendent aucunement avec les oreilles du corps, mais frappent
uniquement l’entendement de l’âme. « L’on pourrait, si l’on voulait, ne pas entendre une
personne qui parle, soit en se bouchant les oreilles ; ou ne l’entendre que d’une façon très
confuse, soit en s’occupant de façon diverse, soit en portant sa pensée ailleurs... mais les
paroles divines, on est forcé de les entendre, incapacité absolue de faire autrement
puisqu’elles sont communiquées, émises dans l’âme même, et cela est si vrai que les
paroles de Dieu opèrent toujours ce qu’elles disent, ce qui n’est pas toujours ainsi pour
les paroles humaines. Ceci, j’ai pu l’observer chaque fois, car Dieu peut changer
subitement une âme où les mêmes paroles humaines auraient échoué jusque-là. »
Il est totalement impossible de comparer ou de rapprocher, si peu que ce soit, ces
paroles et révélations intérieures aux paroles que l’imagination pourrait concevoir elle-
même... l’imagination ne pouvant avoir l’accent de Dieu. Toujours les enseignements
intérieurs mettent et produisent dans l’âme leur effet immédiat : soit qu’elles révèlent,
instruisent, éclairent ou consolent.
Depuis le moment où j’ai eu le céleste et ineffable bonheur de voir quelques rayons
de la merveilleuse et souveraine beauté de mon Sauveur, tout ce qui est d’ici-bas
m’apparut terne et froid. Quand on a goûté et joui de la beauté que j’ai vue, quand on
a été ravi dans l’amour et l’union de Dieu, rien ne peut plus retenir la pensée sur la
terre. On voudrait mourir immédiatement pour n’être plus séparé d’un si grand bien,
l’âme sait qu’il n'y a que la mort qui lui permettra de jouir infiniment de cet immense
bonheur qui est en Dieu. Mais comme elle sait aussi qu’elle plaît davantage à son Bien-
aimé en souffrant pour son amour, pour les âmes, alors elle accepte avec joie cette
douloureuse attente, jusqu’au moment où il plaira à Celui qui la possède tout entière
de la délivrer pour l’abîmer à jamais en lui, d’où elle ne pourra plus l’offenser ni lui
déplaire... mais l’aimer, le louer, sans fin, sans mesure ! Je suis toute livrée à l’Amour
et je n’ai d’autres désirs que de le suivre, lui obéir avec simplicité et candeur.
Quand je suis prête à défaillir sous l’excès des douleurs, je lève les yeux sur la croix,
j’élève mon petit cœur au ciel, alors je suis heureuse et fortifiée... Jésus comprend
toujours sa petite fleur quand elle est sanglante ; plus je souffre, plus mon cœur se
dilate.
Ô très sainte Trinité ! Ô Jésus, mon Amour ! Je m’abandonne et je me confonds au pied de
votre adorable majesté ! Ô mon âme, louons et adorons le Seigneur, parce qu'il est bon et que
sa miséricorde est infinie.
Ma petite âme s’écoule tout entière dans le divin Cœur de Jésus, et je ne sais plus que
lui offrir chaque jour, que l’humble bouquet champêtre de ma reconnaissance et de
mon amour.
Toute à Jésus.
23 juin 1930 (lundi)

C’est l’amour de mon Dieu qui m’envoie ces épreuves... Comment ne pas les aimer,
comment pourrais-je ne pas les chérir au-dessus de tous les trésors, de tous les biens ?
Je suis toute à mon divin Roi Jésus, toute pour lui ; je dois donc recevoir toute chose
avec joie et par amour... tout faire saintement. Je souffre, mais je suis heureuse ; quand
on aime Dieu et les âmes, rien ne coûte trop ! Dieu est un Père infiniment tendre,
infiniment compatissant, qui donne toujours le courage et la patience nécessaires pour
soutenir les épreuves qu’il envoie.
Console-toi, mon âme ! chante avec les anges et les saints, parce que ton divin et
tout-puissant Ami t’aide et te soutient.
Ô divin Soleil de mon âme et de ma vie ! me voici dans toute ma petitesse disposée à
subir encore, à souffrir tout ce que me réserve ton immense amour. J’accepte,
j’embrasse d’avance tout ce que m’enverra ta suprême bonté... toutes les angoisses de
la maladie, toutes les épreuves qui peuvent assaillir mon âme et tout mon être ; mais,
en échange, je te supplie de ramener vers toi les âmes égarées. Que tous les miens
obéissent à ta volonté ineffable, ô Dieu tout-puissant ! Ô Seigneur si doux, daigne
unir toutes nos âmes pour les réunir toutes un jour dans ta gloire.
Mon Bien-aimé semble chaque jour augmenter et multiplier mes souffrances... mais il
redouble aussi chaque jour mon amour ; de sorte que tous les battements de mon
cœur soient des battements de résignation et d’amour.
L’âme anéantie, perdue, noyée en Dieu est sans cesse dévorée d’un zèle ardent de lui
plaire, de le faire connaître, de le faire aimer par toutes les âmes. Dieu soit béni !

^ 28 juin 1930 (samedi)

Levons les yeux vers les régions de l’amour infini... c’est là qu’on apprend le
mystérieux secret des larmes, et à bénir la main incompréhensible de Dieu
ineffablement bon qui bénit toujours quand même elle frappe et qu’elle brise ses
serviteurs et ses élus.
Oh ! que nous connaissons peu le Cœur si aimant du Bon Dieu, le Cœur si tendre de
notre Père des Cieux ! Qu’elles sont différentes et qu’elles sont nombreuses aussi les
voies par lesquelles Dieu amène les âmes à lui ; qui peut dire ses miséricordes et ses
divines compassions au lit de mort de ses serviteurs et de tous ses enfants ? Ah ! que
nous sommes chers à Dieu ! que nous sommes chers au Cœur de Jésus.
Dans les ombres de la dernière heure, alors que l’œil ne discerne plus rien, que la voix
est éteinte, quand il faut mettre la main sur le cœur du patient pour se rendre compte
s’il y a encore un peu de vie, qui peut savoir ce qui se passe entre l’âme et son Dieu,
qui peut dire avec quelle tendresse il l’appelle !
Jésus nous dit et nous redit sans cesse que toute grâce nous sera accordée si nous
avons une foi sincère !
Quand donc irai-je à mon tour me désaltérer aux sources intarissables de la lumière
et de l’amour ? Quand vous le voudrez, ô mon Dieu.
Un être qui meurt sur la terre, cela paraît peu de chose à la masse... cependant cet être
de moins, c’est une âme qui comparaît devant son Créateur et son Dieu... c’est un élu
ou un réprouvé... Une seule âme doit-elle nous laisser indifférents et sans pitié ? Le
divin Rédempteur est mort pour toutes. Nous aussi, qui avons le bonheur de nous
dire ses enfants, aidons-le dans cette œuvre des âmes puisqu’il nous le demande, et
sachons mourir pour les unes comme pour les autres quand il le faut.
Ne sommes-nous pas tous les enfants du même Père ? Chaque fois que la vie fait une
nouvelle victime, offrons nos sacrifices, nos souffrances, nos larmes et nos ferventes
prières au Seigneur de toute bonté et de toute compassion. Ô Dieu miséricordieux !
Ô divin Sauveur des âmes, ouvrez, je vous en supplie, vos saints Tabernacles à l’âme
si chère que vous avez ravie en ce jour à nos affections.
Mon Seigneur et mon Dieu, donnez-lui sans retard une vie de bonheur et de repos
infini... à vous, mon Dieu, en reviendra toute la gloire.
Ô compatissante Vierge Marie ! ô ma Mère, montrez, je vous en conjure, votre
immense pouvoir sur le Cœur de votre divin Fils ! Montrez-moi que vous m’aimez,
en obtenant à celle qui fut aussi un peu ma mère ici-bas l’ineffable bonheur du ciel
qu’elle a tant mérité dans sa vie admirable.
Ô toute puissante et toute aimante Vierge Marie ! ô mon avocate et ma Mère, que je
suis divinement heureuse en ce jour de faire appel à votre ardente charité !... à
l’implorer, à la bénir.
Vierge Sainte, obtenez à cette âme qui vécut toujours dans la piété, dans l’oubli d’elle-
même, dans le labeur, le sacrifice, dans l’exercice de la charité, dans les pratiques
religieuses et la prière.
Souvenez-vous aussi des longues et cruelles souffrances qu’elle a si patiemment
acceptées pendant de longs mois et daignez intercéder pour elle afin de lui donner
bien vite le repos éternel.
Amen.

^ 2 juillet 1930 (mercredi)

Sainte communion. Bonté et tendresse de Jésus manifestées à ma petite âme. Une


fois encore l’amour tout-puissant, la tendresse si suave et si douce dont Jésus, dans
son excessive bonté, me brûle et m’inonde avec de telles délices par sa divine présence
en mon âme, en mon cœur, ont produit l’ineffable division de mon âme et de mon
pauvre corps mortel.
Je crois bien comprendre, ou du moins il me le semble, que le degré de ravissement
n’est pas toujours pareil ; il peut être plus ou moins intense, plus ou moins élevé, d’une
plus ou moins longue durée aussi, ainsi que le veut la volonté de Dieu. Il n’est pas au
pouvoir de l’âme ni de le prolonger ni d’en diminuer la durée, pas plus qu’elle ne
pourrait en augmenter ou en réduire la splendeur et la magnificence.
Rien n’est produit par l’âme, rien ne vient d’elle, elle n’a qu’un secours : celui de
s’anéantir et de s’abandonner à la force et à la majesté toute-puissante et si délicieuse
qui l’enveloppe et qui l’absorbe dans l’union intime.
L’union de l’âme avec son Dieu, sa participation à la gloire du Bien-aimé n’atteint pas
toujours le même sublime degré d’union amoureuse : son divin Roi ne l’approche pas
chaque fois aussi près de lui ; il ne lui découvre pas toujours la même gloire. Il est celui
qui peut tout et à qui tout obéit. Il lui appartient donc, à ce souverain Maître, de se
montrer et de se communiquer à elle de différentes façons et de lui découvrir tous les
divins mystères de sa gloire, s’il lui plaît de le faire.
Parfois, ce Dieu d’amour se plaît à tenir l’âme à une certaine distance de lui, comme
de lui montrer la gloire qu’il veut lui découvrir de plus loin ou de tout près. Je ne crois
pas me tromper en disant cela, l’ayant compris ainsi ; mais le plus souvent, c’est au
sein même de la béatitude qu’elle est soudainement plongée, et c’est tout près de lui
et en lui que Jésus prend l’âme et l’enveloppe. C’est du moins ce qui a été le plus
fréquent pour moi. J’ai pu observer aussi que la division de l’âme et du corps se
produit par différents degrés ; entièrement ou pas. Je sais aussi, en ayant été l’objet,
qu’il arrive quelquefois qu’il n’y a pas division mais que l’être entier, l’âme et le corps,
participent au ravissement.
Dans cette communion, la division fut très intense mais très courte, je crois ; mon
âme fut soudainement enlevée avec un amour qui n’appartient qu’à Dieu et qui ne
peut être compris qu’en lui... mais je n’eus pas de vision. Dans d’enivrants
témoignages d’amour, mon divin Jésus, en me donnant le courage de recevoir,
d’accepter et de les lui offrir, me fit des révélations bien douloureuses qui se
réalisèrent, hélas ! le jour même. Dans sa divine bonté, Jésus ne me fit pas connaître
comment j’allais être éprouvée, ni quand, mais de recevoir comme il le voulait la
nouvelle croix qu’il m’avait préparée... qu’une épreuve bien sensible m’attendait et de
pénibles tourments, mais de lui demeurer bien abandonnée, qu’il me soutiendrait, me
disant que j’étais sa victime et que je n’étais qu’à lui, qu’il pouvait donc m’éprouver
chaque jour davantage et comme il le voulait.
Je sens sans cesse que je suis toute à Jésus... je m’offre encore toute à lui pour tout ce
qu’il demande de moi. Ô Jésus, mon unique amour, je suis toute à vous, toute pour
vous !
Oui, mon tendre Jésus, je suis à vous et ne souhaite que de faire votre adorable
volonté ! Mon Dieu, je vous aime et m’abandonne à votre Cœur tout brûlant ! J’adore,
je bénis vos décrets, je sais qu’ils sont toujours pleins d’amour et de bonté à l’égard
de votre petite victime.
Pourquoi, ô mon Seigneur, pourquoi, ô Jésus, vouloir approcher de votre extrême
grandeur mon extrême bassesse ? Dans ma petitesse et ma misère sans fin, je me vois
impuissante à vous remercier comme je le dois et comme je le voudrais, pour vos si
grands bienfaits.
Ô divin Hôte de mon âme, je vous offre tous les honneurs, les louanges et les actions
de grâce des âmes qui sont dans le ciel et sur la terre, les invitant, les suppliant de vous
louer et de vous bénir avec moi... C’est surtout ma tendre Mère et puissante Médiatrice
que je supplie et charge de vous remercier pour moi.

Je vois de plus en plus clairement qu’on ne gagne les âmes à Dieu qu’à force de bonté,
qu’à force d’amour. L’amour fait toute la joie de mon âme. C’est par l’amour que je
me consomme dans l’unité et la vérité qui est Dieu, et que je demeure abîmée dans
cet Océan de lumière où je goûte le divin bonheur de sentir la douce présence de mon
Dieu dans ma petite âme. Ah ! qu’il fait bon souffrir quand on vit abîmée dans
l’amour, et comme le malheur et la souffrance font aimer Dieu.
La partie supérieure de l’âme reste intérieurement recueillie en Dieu, quand même la
douleur tenaille tout mon être, quand même aussi je suis obligée de m’occuper
extérieurement ! Ô vie de Jésus en moi, que vous m’êtes nécessaire, vous seul êtes
mon refuge, ma patience, mon courage, ma paix et ma consolation.
Sans vous, ô mon Trésor et mon Tout, ma pauvre petite âme se dessécherait comme
une fleur sans eau ; mais avec vous et par vous je me sens de plus en plus éperdue
d’amour et d’abandon.
Que demande le Seigneur de toute bonté et de toute miséricorde pour établir sa
demeure dans un cœur ? C’est que ce cœur se donne sans cesse tout à lui, que tous
ses battements ne soient que pour lui, afin de lui laisser sans résistance verser
l’abondance de sa grâce et de ses bienfaits.
Quelle que soit sa vie et sa condition, l’âme qui se donne à Jésus jouit d’une paix
délicieuse qui surpasse tout sentiment.
Si l’on savait comprendre combien est heureuse l’âme qui sait voir Dieu dans la foi,
dans l’amour, et qui l’aime de tout son cœur.
C’est en tenant toujours intérieurement mes regards fixés sur la divine bonté de Jésus
que je reçois le courage et la patience dont j’ai tant besoin. Je veux avoir une âme qui
chante, même quand je suis en proie aux plus grandes douleurs.
Pourquoi frémir, puisque je suis la petite victime au cœur tout donné à Jésus ?

< date ? >
Ô Seigneur ! ô mon Père et mon Dieu ! ô mon divin Jésus, je sais que vous ne
refuserez pas de me faire connaître votre adorable et sublime volonté ! vous
demandant sans cesse de l’accomplir en moi et autour de moi ! Ô Sauveur bien-aimé,
vous êtes l’Âme de mon âme et la Vie de ma vie ; c’est vous, ô tendre ami, qui disposez
de votre petite victime ! Éclairez mon esprit de vos divines lumières, faites sentir à
mon cœur aimant ce que je dois faire et dire... soyez moi en tout.
Que les tourments, les frayeurs, les incertitudes de ma petite âme si douloureuse me
laissent comprendre votre bon plaisir... je m’abandonne à tout. Faites, ô Jésus, qu’elles
s’évanouissent aussitôt quand je dois répondre à une demande, et qu’avec confiance
et docilité je m’abandonne à vous, vous suppliant de parler par moi.
Je sens venir de poignantes douleurs, de grandes épreuves ; mais je suis prête à tout
accepter, à tout chérir de votre main que j’aime et adore. Les nombreuses preuves
d’amour dont vous m’avez favorisée sont assez frappantes et émeuvent si
profondément ma petite âme pour que j’aie toutefois toute confiance en vous seul !
Ô bonté divine, bonté ineffable, ne suis-je pas la petite victime qui a donné son cœur
tout à vous, l’humble petite fleur que vous avez cueillie dans vos mains ? Vos divins
bras m’apparaissent toujours ouverts au fond des malheurs, c’est donc en vous que je
me confie et m’épanche. L’horizon est plein d’alarmes, tout m’attend peut-être... je
suis vôtre, ô mon Dieu, j’ai confiance dans la paix et dans la foi qui, seule, donne
l’espérance et le courage.
Que tout serve au salut des âmes. Soutenez-moi, ô mon divin Soleil, réchauffez votre
petite fleur de vos brûlants rayons, surtout dans les moments où mon pauvre courage
n’est pas à la hauteur de votre souveraine bonté, de la tâche que vous m’avez confiée ;
alors, quels que soient les coups dont je dois être broyée, je saurai les recevoir et les
accepter avec amour... car j’espère. J’aime mon Dieu et je suis aimée de lui ! Que
l’Amour soit béni d’augmenter chaque jour mon martyre, parce que chaque jour il y a
l’union de mon âme et de mon cœur dans l’offrande de mes douleurs.
Profondeur impénétrable des vouloirs divins, je vous adore de tout mon cœur, je sais
bien que vous êtes la miséricorde et la tendresse même, jusque dans vos rigueurs.
Mon sacrifice est doux, l’accomplissant pour le plus grand amour, pour le plus grand
règne de Dieu. La tempête n’habite pas dans le cœur où vit Jésus. L’amour transforme
en espérance toutes mes douleurs ; que le fruit de mes souffrances se répande sur ma
chère paroisse et ma chère France, par l’apostolat de mon père et de mes frères
spirituels.
C’est le sacrifice dans le sacrifice, mais plus encore l’amour dans l’amour.
La Vierge Marie, si compatissante, met toujours quelques gouttes de baume divin
pour adoucir l’amertume du calice...
Jésus, mon amour ! mon cœur gémit, mais mon âme comprend et bénit ; je veux avoir
une âme qui chante même dans les plus grandes douleurs. La foi me soutient, l’amour
m’embaume et m’élève, ravie, et je rends grâce à mon Dieu de me donner tant de
coups douloureux. Il veut que mon bonheur ne soit qu’au ciel, c’est pourquoi il ne
veut pas me permettre de l’oublier (ne m’accordant point de répit). Je ne garde rien
pour moi, je donne tout à mon Dieu pour qu’il répande tout sur les âmes... L’exil
m’est long, mais je l’aime, puisqu’il n’est que souffrance, jusqu’au moment où mon
âme s’unira pour toujours à son Sauveur... Le sacrifice double la longueur de l’attente,
mais quand sonnera l’heure suprême, j’oublierai vite toute douleur.
J’invoque pour les âmes et sur les âmes les bénédictions et les lumières d’en-haut ;
mon dévouement restera toujours inaltérable. La charité qui m’anime ne se démentira
point, puisque Jésus lui-même y a mis le sceau...
Qu’il fait bon demeurer dans l’Amour à travers toutes les souffrances, tous les
tourments qui agitent l’extérieur de l’âme, pendant que la partie supérieure reste
doucement unie et fixée en Dieu dans l’oraison et même hors de l’oraison. Demeurer
consommée dans l’Amour, quel délice inestimable !
Ô mon âme ! louons, aimons le Seigneur si bon qui veut bien se servir de nous pour
se faire aimer par d’autres âmes... Quand une âme vit dans le recueillement, alors que
tant d’autres se dissipent, il lui semble que les divins rayons d’amour et de vérité,
refoulés ou délaissés par tant d’âmes, se rassemblent pour venir à elle...
Ô mon divin Jésus, unique soutien de mon âme ! c’est vous, vous seul, vous toujours
que j’appelle, que je sens près de moi, qui me répondez dans votre tendresse ineffable !
Vous qui m’aimez... et que j’aime. Ô Dieu d’amour, ô Maître adoré, que tendre et
brûlant est pour moi votre Cœur si doux, pour moi surtout qui ne sais vous rendre
que de faibles louanges, qui ne sais vous offrir que de pauvres souffrances et l’amour
dont vous inondez mon cœur en un torrent de grâces.
Mon cœur palpite et vibre de reconnaissance dans une pensée continuelle que ce Dieu
si grand est non seulement bon, vrai, aimable, miséricordieux, compatissant, mais qu’il
nous aime. Il a pour nous plus que de la bonté. Il a de l’amour et son amour est infini
comme lui. L’amour de Dieu, c’est l’amour fort et protecteur d’un père, l’amour
sublime d’une mère. Il a deux grandes flammes particulières : la divine passion et la
divine jalousie. Hors de cet amour, ceux de la terre ne sont que des ombres bien pâles.
Comment pourrait-il en être autrement ? Dieu ne se lasse jamais d’aimer et il ne se
rassasie jamais d’être aimé : « Vous aimerez, nous dit-il, le Seigneur votre Dieu de tout
votre cœur, etc... » Voilà ce qu’il demande et ce qu’il veut recevoir de nous. Il le
demande parce qu’il le donne avant nous.
Notre Dieu est un Dieu jaloux.
Ô Jésus, mes délices et ma vie ! je vous aime et j’admire tous vos desseins sur moi.
^ 23 juillet 1930 (mercredi)

J’ai soif de vous, ô Jésus ! je soupire après vous, ô fontaine d’amour ! Demain, le Pain
des anges me sera donné ; mon âme est si heureuse qu’aucun mot, qu’aucune phrase
ne peut traduire ce surnaturel bonheur. Que je souffre dans mon corps, dans mon
cœur, dans toute mon âme torturée de toutes manières par l’esprit infernal ! Ô mon
Jésus, sera-ce la dernière fois que vous viendrez à moi dans votre sacrement d’amour ?
Est-elle sonnée, l’heure de l’union éternelle à laquelle mon âme soupire avec tant
d’ardeur ? Demain sera-t-il le dernier jour où nous serons unis l’un à l’autre ici-bas ?...
Il est vrai que la communion est continuelle pour l’âme qui fait votre volonté.
Oh que je souffre ! quel douloureux enchevêtrement de choses je sens se dérouler,
auxquelles je suis impuissante à remédier. Je m’en remets à vous, ô mon Dieu ;
suppléez vous-même à tout, je m’abandonne entre vos bras.
Que la souffrance aimée est belle, non seulement par elle-même, mais surtout à cause
des fruits qu’elle produit en nous. Quelle suave douceur de vivre participante aux
souffrances du Dieu rédempteur !
Console-toi, mon âme ! chante avec les anges et les saints, parce que ton divin Ami
vient te consoler.
C’est vous surtout, ô Mère incomparable, que je supplie de détruire en moi tout ce
qui n’est pas pour Jésus et à Jésus. Promenez en mon être le fer qui éprouve et le feu
qui purifie, afin qu’il n’y ait rien dans mon cœur qui puisse déplaire à Celui que chérit
mon âme. Ô puissante Reine, rendez-moi un pur calice d’amour ; ornez, parez mon
petit cœur qui va devenir bientôt le berceau de votre divin Fils.
Ô mon Amour crucifié ! gardez-moi toujours crucifiée avec vous. Ô douce Vierge
Marie, votre petite enfant a bien mal ! Vous seule connaissez combien elle est
heureuse de souffrir autant qu’elle souffre. Que par votre Cœur, ô tendre Mère, mon
cœur ne quitte jamais celui de Jésus.
^ 24 juillet 1930 (jeudi)

Je ne dois vouloir que ce que veut le Bon Dieu, parce qu’il le veut. Je suis toute livrée
à lui. Je suis sa propriété. Il a donc sur moi un droit absolu.
N’être rien, plus rien si ce n’est d’être véritablement la chose de Dieu, la petite victime
de Jésus. Je me jette, je me donne et m’abandonne avec ardeur dans l’immensité du
bon plaisir divin, dégagée, délivrée de tout, du présent et de l’avenir. Ma vie est toute
d’amour et ne veut être qu’à l’Amour, vivre dans le bien et pour le bien et le répandre
autour de moi, heureuse comme les apôtres et les martyrs de souffrir pour Jésus.
Cette nuit, j’ai renouvelé l’abandon, l’acceptation, l’offrande à l’aimable volonté de
Dieu, et dès lors je me sens tout enveloppée d’une nouvelle paix. C’est la paix dans la
douleur, la paix dans l’épreuve, la paix dans la vie surnaturelle. Tout en moi est amour
et divine paix, mon âme et mon cœur en débordent. Le Sacré-Cœur de Jésus est le
purgatoire dont les flammes ardentes purifient ceux qui l’aiment.
N’avoir qu’un désir, un seul : celui de couvrir nuit et jour ma croix des roses de
l’amour, de toutes les fleurs de l’abandon, des joies et des douleurs cachées. Quel
bonheur profond de vivre véritablement à Jésus et pour lui plaire. Sublime Volonté
de mon Dieu, soyez ma nourriture ! Miséricordieuse Volonté de mon Dieu, soyez
mon breuvage ! Ô Père ! que votre volonté soit faite et non la mienne ! Mon âme est
tout anéantie en Jésus ; je me sens de plus en plus éperdue de reconnaissance. L’amour
me pénètre et me consume. Si l’amour qui est en moi est cause de l’augmentation
toujours croissante de mes souffrances, je rends grâces à mon Dieu de les multiplier,
puisqu’en chacune d’elles grandit mon amour...
Ah ! si l’on savait comprendre la sublime beauté de cette vérité : souffrir en aimant et
aimer en souffrant !
Je serai l’âme qui s’immole à tout, qui laisse tout, qui n’a plus qu’une pensée :
accomplir sans relâche le bon plaisir divin et le bien des âmes, de toutes les âmes.
Rien ne peut rassasier la soif de mon cœur ici-bas, parce qu’il est tout à Jésus, et tout
pour lui. Mon âme est avide d’un seul trésor : aimer.
Jésus est mon maître, je suis son bien ; il peut faire de moi ce qu’il lui plaît.
Ô bonté et amour de Jésus en moi, soyez à jamais bénis.
Amen.

^ 25 juillet 1930 (vendredi)

Ô doux bonheur ! le voilà donc arrivé, ce beau jour de sainte communion que j’attends
avec une si vive émotion. Sainte communion ! Ce nom m’émeut toujours beaucoup,
soit quand je l’entends prononcer, soit que je le prononce moi-même ou le fasse écrire.
C’est demain, ce jour de joie où Jésus vient à moi et en moi ; aucune parole ne saurait
dépeindre la joie tout intérieure que je ressens. Oh merci ! merci, aimable et si doux
Jésus. Oui, je sais et reconnais que Dieu me fait ce jour-là des grâces de choix ; mon
père spirituel a bien raison de me le dire ; mais en toute sincérité, j’avoue que ce n’est
pas à cause des grâces particulières que j’y reçois que je soupire tant à faire la sainte
communion ; non, non, je sais bien que je n’y ai aucun droit, c’est pourquoi je n’y
attache qu'une rare importance. Je les estime à un très haut degré et en rends grâce, et
bénis mon Dieu. Je sais trop combien il serait ingrat de ma part d’agir autrement. Jésus
daigne vouloir me les accorder, mais s’il lui plaît de me les retirer... eh bien ! que sa
sainte volonté soit faite.
Apprenez-moi, mon Dieu, à toujours mieux vous aimer, à savoir toujours plus vous
plaire en tout ce que vous attendez et demandez de moi.
Je me confesserai juste avant de faire la communion. Vous savez, ô Dieu d’amour et
de toute bonté, combien votre enfant est armée de bonne volonté et confondue de
regrets quand elle vous dit et vous répète du fond de son cœur qu’elle se repent
amèrement de tous les péchés qu’elle a pu commettre dans tout le cours de sa vie, et
qu’elle vous promet de vouloir se corriger de tout ce qui peut vous déplaire en elle.
Vous savez aussi combien je suis faible, que je ne puis rien sans vous.
Venez, ô mon si doux Jésus, venez dans mon petit cœur qui a faim et soif de vous
recevoir. Rendez-moi bonne, aimante, confiante, obéissante comme vous me voulez.
Ah ! quelle joie délicieuse ! quel bonheur ineffable quand je puis faire toutes mes
prières, toutes mes demandes en m’entretenant avec vous, ô divin hôte et le bien-aimé
de mon âme ! Le jour où vous êtes tout en moi et que je suis toute en vous, je me sens
tellement entourée, enveloppée dans les bras de mon Dieu que je ne puis m’occuper
que de lui, ne penser qu’à lui, ne vivre que de lui et pour lui. C’est pour moi un
tourment horrible lorsque je suis obligée de me prêter à un entretien en dehors de
Dieu.
Je sens bien tout ce que Jésus me donne en se donnant à moi. Je suis palpitante et
toute saisie de respect et d’amour, tremblante comme une frêle feuille sous le souffle
de l’orage, me demandant ce que j’apporterai et donnerai, moi pauvre petite indigente,
à ce Dieu qui me comble de grâces, de bonté et de miséricorde, à ce Dieu plein
d’amour qui, en se donnant à moi, dépose en mon cœur le sceau des élus. Ma crainte
n’est que passagère ; je sais que Jésus est l’ami des humbles, des pauvres et des petits,
et tout mon être soupire après l’heure où ce divin Rédempteur va se donner tout
entier à moi. Je me réfugie toute dans les bras maternels de Marie, la suppliant de
purifier, de parer elle-même mon cœur qui va être le sanctuaire de son divin Fils. Alors
j’attends, paisible, rassurant mon âme de ne pas craindre... que Celui qui vient à elle
est lui-même la richesse infinie, et qu’il vient les mains pleines de grâces. Ô mon âme,
bien mieux que toi, ce Dieu juste et bon connaît ta misère et l’abîme sans fond de ton
indigence, et c’est pour la rendre pure et belle qu’il vient à toi.
Plus un vase est vide, plus on y met de liquide ; plus l’âme est vide pour recevoir Jésus,
plus il l’enrichit et la favorise de ses dons. Tous les désirs de Jésus sont de combler
l’extrême de notre misère des merveilleux et immortels trésors de sa miséricorde.
Espère, mon âme, Jésus va te pardonner tout ce qui a pu lui déplaire en toi ; il va
t’absoudre et oublier toutes tes négligences, tous tes défauts. C’est lui qui a dit : « Ce
sont les malades qui ont besoin du médecin et non ceux qui se portent bien. » Il a dit
aussi : « Laissez venir à moi les petits enfants. »
Ne tremble pas, mon âme, Jésus t’appelle ; va au-devant de lui avec la plus grande
confiance, la plus profonde humilité, le plus profond repentir de l’avoir contristé, lui
qui est toute bonté pour toi et tout amour.
Ô Jésus ! vous connaissez tous mes sentiments intimes ; vos regards pénètrent mon
cœur ; vous savez que je vous aime.
Ah ! que l’enfer est donc affreux ! que le démon est donc un être horrible ! Cette
pensée me fait demander à Dieu dans la plus profonde humilité et de toute l’ardeur
de mon âme, de m’accorder la grâce de l’aimer chaque jour davantage, lui qui n’est
que tendresse et suprême beauté, afin que je ne tombe jamais dans cette horrible
prison où tout mon désespoir serait de ne jamais le voir et d’être à jamais séparée de
lui.
Sainte communion. Il est en moi, ce doux trésor que j’aime tant. Oh ! quelle
douceur ! j’ai peur de mourir sous l’excès de ce bonheur, mais mon bien-aimé est en
moi, qu’ai-je à craindre ? S’il veut que je meure maintenant dans ses bras, j’en serai
bien trop heureuse... quelle grâce immense ! Posséder Jésus, c’est bien le ciel dans mon
cœur. Peut-on jouir d’un plus grand bienfait, d’un bien plus ineffable que celui de
causer avec lui comme avec un ami cher, de sentir qu’il est là, de le remercier, de
l’implorer, de l’écouter, de l’entendre, de lui confier toutes mes peines, de lui faire
toutes mes recommandations, de lui abandonner tous mes désirs, moi qui suis
pourtant si petite, à lui, le divin Roi qui est la grandeur et la souveraineté infinie. Oh !
je suis heureuse ! Mon Dieu, ayez pitié de votre petite victime, gardez-la toute pour
vous, toujours en vous ; ayez pitié de toutes les personnes qui ont fait la sainte
communion aujourd’hui, gardez-les désormais près de vous.
Ô divin et bien-aimé Jésus ! bénissez et comblez de vos divines grâces toutes les âmes.
Faites-vous aimer des pauvres pécheurs. A vous, ô roi tout-puissant, en reviendra
toute la gloire.
Amen.

^ 8 août 1930 (vendredi)

Assomption. Jour de bonheur et de joie quand même j’ai beaucoup souffert ce jour.
J’ai renouvelé mon abandon et ma résolution : être toujours et sans réserve la véritable
enfant de Marie, être dans toute la mesure du possible sa docile imitatrice, l’entourer
et la faire entourer de respect, de tendresse et d’amour comme me le demande Jésus.
Je veux vivre filialement auprès d’elle en toute confiance et abandon sous ses regards
protecteurs jusqu’aux suprêmes limites.
Je l’aime tant, la Sainte Vierge, et pour lui prouver mon amour, je dois donc rechercher
à lui plaire en tout et la consulter intérieurement dans tous mes besoins et nécessités.
Quel délicieux et émouvant modèle que Marie ! C’est par Marie et avec Marie et en
Marie que j’irai à Jésus et serai toute à lui. Si l’on savait de quelle délicieuse et intime
union goûtent et jouissent les âmes qui vivent dans la compagnie de la divine Mère de
Jésus, notre Mère !
Assomption ! que ce nom est doux à ma petite âme ! Quelle splendide et merveilleuse
journée que l’assomption dans le ciel ! Les anges ravis, pleins d’ardeur et de feu,
adorent dans un divin silence, frémissants d’allégresse, d’amour et d’admiration.
En me remettant sans aucune réserve sous l’immortel refuge du Cœur immaculé de
Marie, j’y ai remis avec moi tous ceux que j’aime, tous mes parents, amis, bienfaiteurs,
tous ses protégés : Les deux paroisses, toutes les âmes... la France et toutes les âmes
qui l’habitent, toutes les âmes du purgatoire. J’ai la douce confiance que la divine et
puissante Marie les enveloppera toutes de sa rayonnante assistance et de sa
miséricordieuse charité. Louange et bénédiction soient rendues à la Vierge Marie sur
la terre et dans le ciel.
^ 15 août 1930 (vendredi)
Sainte communion. Mon cœur déborde et palpite de reconnaissance et d’amour.
Quel divin embrassement ! quel embrassement d’amour entre mon âme et Jésus. Je
possède en moi mon Sauveur et Seigneur Jésus. Il est réellement présent dans mon
cœur, lui-même me le dit avec ivresse... j’ai pleuré abondamment, mais c’est de joie et
d’amour.
Pas de parole ni même de prières, cependant intérieurement je dis beaucoup de choses
à Jésus Hostie.
Faites en moi tout ce qui vous plaît, ô céleste époux de mon âme ! Vivez et régnez en
moi pour toujours. Ô mon unique ami, je vous bénis et vous remercie de toutes vos
grâces divines.
Ô Mère bien aimée, aidez votre humble et petite enfant à remercier Jésus des suaves
délices répandues dans le secret de mon âme.
Ô mon Jésus ! ô mon Roi chéri ! laissez votre petite victime reposer sur votre Cœur
si doux... Après quelques heures de délicieuse union, Jésus, qui est mon Maître, a
voulu retirer de mon âme le sentiment si intime de sa présence. Une impression de
vide m’a douloureusement et si soudainement étreinte que ma pauvre petite âme
n’était plus qu’une petite fleur ensanglantée sur la croix. Toute la journée, mon
Sauveur m’a conduite d’épreuves en épreuves, de douleurs en douleurs... ô ! merci. Je
vous bénis de tout, ô divin Soleil de mon âme... vous avez voulu et il vous a plu que
la souffrance et la peine intérieure égalassent mon si grand bonheur ; eh bien ! fiat et
tant mieux.
Mon Dieu et mon tout, faites, je vous en conjure, que ma vie soit un incessant acte
d’amour et que je ne passe sur la terre qu’en faisant le bien. Je sais qu’un jour passé
sans avoir pratiqué une vertu est un jour perdu pour le ciel, quand même l’on n’aurait
fait aucune faute, mais je sais aussi que les roses du sacrifice et des douleurs pleuvent
journellement et abondamment pour moi ; qu’au moins, ô mon Dieu, je n’en laisse
tomber aucune. Faire le bien pour l’amour de Dieu et le faire en tout par amour pour
Dieu ! Mon Dieu, vous qui écoutez toujours la prière des enfants, ne rejetez pas mes
supplications, puisque je vous prie du fond de mon cœur ! Ô mon Dieu, vous le savez,
je suis toute à vous ; rendez ma vie telle que vous la voulez... mais laissez-moi vous
aimer, vous chérir plus que jamais. Que je reste toujours douce, bonne, humble,
calme, même dans les moments où je souffre le plus cruellement. Qu’on s’occupe peu
de moi qui ne suis rien.
Vierge Sainte, ma bonne Mère, apprenez-moi à bien obéir à l’adorable volonté de
Dieu et que je ne me plaigne jamais de rien. Aidez-moi, soutenez-moi, je vous en prie,
pour tenir les promesses que j’ai faites à Jésus.
^ 16 août 1930 (samedi)

Tout dans mon cœur est paix, joie, confiance, espérance, amour. Ô mon Jésus !
gardez-moi toujours dans vos bras bien-aimés, vous que j’aime tant ! Comme je me
sens heureuse intérieurement ! C’est parce que j’eus l’ineffable joie de recevoir Jésus
dans mon cœur hier. La sainte communion est tout mon réconfort et mon soutien.
Elle est le ciel de mon âme et mon unique et vrai bonheur dans ma vie de martyre.
Oui, mon bien ici-bas, c’est l’amour de mon Dieu, c’est d’être unie à lui ! Quel
ineffable partage en attendant l’union du ciel ! Toutes mes offrandes, toutes mes
souffrances, tous mes sacrifices se transforment en pieuses et douces consolations.
Ne vivre que de dévouement et d’abnégation, d’oubli de moi, de prière et de charité.
Je bénis la souffrance qui me procure le doux avantage de prouver à Jésus que je
l’aime, chérissant sa divine volonté, qui vaut à mon âme une source de jouissances qui
ne s’épuise jamais. Je vous remercie humblement, ô Dieu d’amour, de toutes vos
bontés et tendresses pour moi, de toutes les épreuves qui sont ma couronne. Bénissez,
je vous en conjure, tous mes désirs, toutes mes offrandes à la grâce. Amen.
Je bénis mon Dieu dans tout ce qu’il voudra de moi. Rien ne me peut coûter, Jésus
ayant déposé dans mon cœur la blanche fleur de l’immortelle espérance.
Que tous les esprits, tous les cœurs, toutes les bouches s’unissent pour célébrer les
grandeurs et les amabilités infinies du Bon Dieu.
^ 17 août 1930 (dimanche)

Ô sainte et divine Eucharistie ! Ô mon Jésus, c’est vous qui êtes si près de moi... mon
cœur est tendrement ému. C’est donc en la divine présence de Jésus Hostie que
l’humble petite hostie de son amour va faire sa confession et recevoir le grand pardon
de toutes ses fautes. Je sens mon cœur battre si fort que j’arrive à pouvoir à peine
respirer. Un feu tout divin et tout intérieur me brûle et ce n’est que la douce présence
de Jésus en moi qui peut en calmer les trop vives ardeurs.
Quand j’ai dit mes péchés et que j’écoute attentivement les admirables leçons, les
réconfortantes paroles et les religieux encouragements que Jésus me fait par son fidèle
ministre, quand surtout il prononce d’une voix que je sens très émue : dans un instant,
Jésus va se donner à vous, Jésus va être tout à vous et vous serez vous-même toute à
lui, il est le grand ami qui va vous consoler, vous combler de ses grâces, vous montrer
son amour et sa tendresse infinie ; recueillez-vous, mon enfant, et faites du plus
profond de votre cœur votre acte de contrition, pendant que je vais vous donner
l’absolution... tout mon être palpite d’émotion que je puis à peine contenir. Je voudrais
pleurer abondamment, mais Jésus ne me laisse pas toujours le bienfait des larmes à ce
moment-là. Dans son amour il préfère, je crois, que je pleure seule avec lui. Je dis aussi
tout bas à mon Dieu : pardonnez-moi, mon Dieu, ô mon Père plein de miséricorde
pour votre enfant ; pardonnez-moi, ô Jésus, je me repens de toute mon âme de vous
avoir contristé, vous qui êtes la bonté même, vous qui n’êtes que tendresse envers moi,
petit grain de sable. Ah ! je vous promets, ô Bonté suprême, que je ne retomberai plus,
que je ne vous offenserai plus... mais je vous supplie humblement d’aider ma faiblesse.
Après les puissantes paroles de l’absolution prononcées, je sens le divin pardon de
mon Dieu reposer sur moi. Oh ! quelle joie, quel moment incomparable ! celui où
Jésus, près de mon lit de douleur, attend que mon cœur soit purifié pour se donner à
moi dans son sacrement d’amour, gage suprême de la vie éternelle. Il me semble que
tout mon pauvre petit être s’est effacé, que ce n’est plus moi, tant le calme profond et
la paix divine inonde mon cœur. Plus rien ne me tourmente, je suis confiante et
rassurée. Il me semble alors que mon aimable et divine Mère, les anges et les saints
sont présents dans ma petite chambre, et que Jésus regarde son humble petite victime
avec amour et tendresse. Intérieurement, je tombe à genoux aux pieds de la Sainte
Vierge, lui demandant d’ôter tout ce qui pourrait, dans mon cœur, déplaire encore à
Jésus ; que j’ai été purifiée par le sacrement de pénitence, mais de me purifier jusqu’à
la moindre imperfection qui pourrait ternir la demeure de mon Dieu, et de me donner
un cœur tout nouveau, une âme transparente comme le pur cristal, afin que Jésus y
voie de tous côtés sa Face adorable. Je la supplie de bien veiller sur son enfant, sur
toutes mes bonnes résolutions, mes promesses, et de vouloir toujours être ma bien-
aimée médiatrice auprès des Trois Personnes de la Sainte Trinité.
Ô Marie ! donnez-moi vous-même à Jésus ! Oh ! que la sainte communion est bien le
plus grand de tous les bonheurs.
Jésus, l’aimable et doux Jésus va se donner à moi ! Venez, ô mon bien-aimé Jésus !
Venez, ô le Dieu de mon cœur, ma joie, mon amour, ma vie, mon tout ; votre petite
épouse a faim et soif de vous recevoir, de vous aimer et de se donner toute à vous
seul.
Je demande à ma Mère chérie de se tenir à la porte de mon cœur pour y recevoir elle-
même son Jésus. Je supplie mon ange gardien et tous les saints (notre petit ange que
je sens ici tout près) de prier pour moi et avec moi. Je dis encore à Jésus : ma petite
âme attend et vous languit ; que vous êtes bon, ô le Roi de mon cœur, de vouloir venir
habiter en moi !
C’est alors que mon père spirituel qui va me donner Jésus, s’avance tout près de mon
lit, me laissant contempler l’adorable hostie ; quand il dépose sur ma bouche le divin
Pain des anges, je ne sais plus ce qui se produit en moi. Il me semble que Jésus me
reçoit amoureusement dans ses bras, que je m’anéantis et me fonds sur son Cœur de
feu, dans un ravissement et un bonheur suprême.
Je ne puis expliquer ni rendre ce qui se passe alors ; mon corps n’est plus, l’âme est
tout absorbée dans la puissance de son Dieu. Elle est sa chose ; il lui parle, elle répond,
le remercie de ses tendresses et de ses bontés, qu’elle ne mérite pas tant d’amour...
Mais elle lui dit en même temps de rester toujours en elle et de la garder toujours toute
à lui dans cet embrassement plein de divine ivresse. Elle lui dit qu’elle ne peut plus et
ne veut plus vivre qu’avec lui et en lui, puisqu’elle est sienne et qu’il la veut sans
partage. L’âme ainsi unie à Jésus lui demande ses grâces, lui confie tous ses besoins,
lui recommande ses intentions, tous les siens, tous ceux qu’elle aime ; elle demande
pour toutes les âmes le même amour qui la dévore elle-même ; elle supplie son bien-
aimé de convertir les pécheurs, de rendre ferventes les âmes tièdes et mille autres
choses semblables. L’âme est si heureuse avec son Dieu qu’elle oublie tout, n’entend
rien de ce qui se passe autour d’elle ; elle se serre non sans frayeur, mais délicieusement
ravie, contre Celui qui est son trésor, son bien qu’elle a peur de perdre. Elle se sent
tout audacieuse pour dire sans voile à Jésus l’amour ardent qu’elle a pour lui, ou plutôt
c’est Jésus qui lui donne lui-même cette sainte hardiesse, afin qu’elle lui prouve cet
amour qu’il demande des âmes et dont son Cœur a une soif ardente... véritablement
elle est au ciel.
Ce bonheur tout surnaturel ne peut se dire ; ce n’est qu’en le goûtant qu’on peut
comprendre ce qu’il est. Je ne puis dire le temps qui s’écoule dans ce céleste entretien ;
l’âme le trouve toujours trop court quand il faut s’arracher à ce bonheur si suave et si
doux, aux tendresses de Jésus, et dans cette union où elle se trouve si bien, elle aurait
encore tant de choses à demander, à promettre, à recommander. Elle se résigne
néanmoins, sachant bien qu’elle n’a oublié personne, pensant que c’est encore obéir
à Jésus, à qui elle a promis de ne rien refuser, en revenant sur la terre quand on l’y
oblige, mais elle supplie son divin Maître de rester avec elle ; d’ailleurs, elle aspire à se
retrouver seule et revenir toute à son tendre Sauveur...
Très souvent, l’intime union se reproduit par intervalle et par différents degrés ; moins
entière peut-être, quoique Dieu sait bien lui montrer qu’il est le Tout-Puissant et qu'il
peut la prendre avec lui, pour lui, quand il lui plaît, aussi souvent qu’il veut, la laissant
revenir selon son bon plaisir.
C’est toute renouvelée que je ressors de mes communions ; ma faiblesse est toute
transformée et je me sens capable de chérir tout ce que me demande le divin Roi de
mon cœur, de rendre témoignage à sa divinité, de prouver qu’il est bien le Créateur,
le Rédempteur et le Maître souverain de toutes choses, qu’il n’y a qu’une seule et vraie
doctrine, qui est celle qu’il a lui-même enseignée…
..........................................................................................................................
(ndle: paroles de Marthe laissées en pointillés par le Père Faure à qui Marthe a dicté ce passage. Soit
il n’arrivait plus à se relire ou ne comprend plus ? Il ne veut pas recopier quelque chose qu’il
inventerait.)
Je me soumets généreusement, volontairement aux sacrifices, aux douleurs que mon
Dieu, dans l’amour qu’il me témoigne, daignera m’imposer encore. Je ne veux jamais
lui dire non pour rien. Je ne suis point à moi, mais à lui. Tout son bon plaisir, je
souhaite l’accomplir par la médiation de la Très Sainte Vierge Marie.
Mais, ô Jésus, apprenez-moi à vous aimer de plus en plus toujours.
Dans ma communion, j’ai bien demandé à Jésus de bénir mon père, ma maman chérie,
de les protéger, de leur donner le courage, la santé, de faire que je puisse leur rendre
les bontés qu’ils ont eues pour moi, les bons soins qu’ils m’ont donnés ; je sais qu’il
n’est que lui qui peut les récompenser. Je demande également avec ferveur et
confiance les bénédictions et les grâces divines pour mes sœurs et frère, mais surtout
le véritable esprit de piété ; que mes nièces et neveux restent, deviennent bien sages,
pieux et bons, afin qu’ils soient la consolation de leurs parents. Ce que je demande
surtout, c’est le retour à la foi, aux pratiques religieuses de mes bons parents. C’est
cela que je demande par-dessus toutes choses au Seigneur, à la Sainte Vierge. Je les
chéris si profondément et je sais qu’ils seraient si heureux s’ils avaient les secours et
les consolations que donne la vraie et sincère consolation [sic]. Ensuite, je
recommande à Dieu et prie pour tous les prêtres que je connais, tous ceux qui m’ont
fait quelque bien, pour l’âme de tous les prêtres et plus particulièrement les prêtres
français, surtout pour ceux du diocèse. Ensuite, je nomme tous mes amis, bienfaiteurs,
tous les malades que je connais ou pour lesquels on m’a demandé de prier, toutes les
âmes qu’on a confiées à mes humbles prières, pour les pauvres pécheurs, les cœurs
affligés, les agonisants, les âmes du purgatoire, pour les besoins de la sainte Eglise,
pour le Souverain Pontife, pour la guérison morale de la France. Ô Jésus, vous vous
donnez tout à moi, mais je suis toute à vous. Je reconnais toujours plus profondément
la sublime beauté de l’apostolat de la souffrance, de l’apostolat par l’amour. Seigneur
Jésus, laissez brûler en moi le feu de la vraie charité, de cette charité sans laquelle tout
le reste n’est rien. Dans l’amour et la charité, tout se transforme... on se donne, on
s’abandonne, on s’immole pour Dieu, estimant toujours bien plus son bon plaisir au
mien. Ceci peut paraître difficile quelquefois, mais si c’était toujours facile, où serait
la preuve d’amour donnée à Dieu ? car celui qui m’a créée, rachetée, qui m’aime, me
console ne peut exiger de moi une trop grande preuve d’amour. L’épreuve n’est-elle
pas le puissant levier de notre avancement spirituel ? Dieu ne fait souffrir que pour
bénir. Tout se transfigure pour l’amour [sic] qui possède la foi, la confiance et l’amour.
Et puis, la divine Providence n’étend-elle pas à chaque instant sur les âmes qui
espèrent, sa puissante protection ?
Daignez, ô divin Jésus, permettre à celle que vous avez eu la grande bonté d’accueillir
au nombre de vos servantes et pour votre bien-aimée, de vous exprimer de tout son
petit cœur en cette journée d’amour ses généreux remerciements pour les sentiments
que vous avez vous-même fait naître en son cœur.
Ô Jésus ! permettez que les sublimes vertus de Marie descendent et fructifient dans
mon cœur. Et maintenant, ô mon Dieu, laissez-moi vous louer avec la foi, l’amour,
l’abandon et la flamme d’un cœur tout embrasé de vos divins attraits.

« Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté,


j’attends le jour sans fin de l’immortalité.
La mort m’entoure en vain de ses ombres funèbres,
ma raison voit le jour à travers ses ténèbres.
C’est le dernier degré qui m’approche de toi,
c’est le voile qui tombe entre ta face et moi. » 

Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j’implore.


^ 18 août 1930 (lundi)

Mon Dieu, que vous êtes bon ! ô Seigneur, que votre saint Nom soit béni. Oui, mon
Dieu, vous êtes infiniment bon pour moi qui ne suis rien ; cependant, combien de
bontés témoignées de toutes parts, de secours dont je suis l’objet, de charité dont je
suis redevable, j’en suis parfois émue jusqu’aux larmes et soupire après le moment où
je me retrouverai seule afin de pouvoir me jeter en esprit aux pieds du Seigneur et de
ma tendre Mère pour donner libre cours à la reconnaissance qui déborde de mon
cœur, et les supplier de remercier et de récompenser, comme eux seuls peuvent le
faire, toutes les bonnes âmes qui me font quelque bien. Je demande de même au
Seigneur de rendre en bienfaits et bénédictions aux âmes qui me font mal, car je sais
qu’elles le font sans le savoir et sans le vouloir. Je demande instamment de bénir
doublement et de combler de ses bontés divines les âmes à qui j’aurais pu faire moi-
même de la peine sans le vouloir. Oh oui, c’est bien sans le vouloir et par ignorance,
ne voulant et ne souhaitant que du bien à tout le monde.
Et lorsque ma chère maman fut malade, que de dévouement ! Que de belles âmes vous
avez, ô mon Dieu, dans votre troupeau béni ! que de sollicitude autour de nous et de
soins pour nous, pour soulager ma petite maman. Ô mon Dieu ! vous seul savez tout
ce qu’aura souffert votre petite victime et combien poignante à son cœur a été l’épreuve
de ne pouvoir soigner et soulager celle qui est si bonne pour moi et à qui, après vous,
je dois tout. Je ne pourrai pas prouver ma reconnaissance ni rendre en œuvres sur la
terre tant de bienfaits, puisque ma vie est enchaînée par l’Amour, mais si mon Dieu
m’accorde la grâce – comme j’ai la douce confiance – d’aller le rejoindre au ciel bientôt,
je prierai et intercéderai pour tous selon mes promesses et me souviendrai que je dois
les aider à gagner le ciel. Ah ! comme je sais bien que Jésus supplée tout de suite à
l’incapacité et à l’extrême indigence de son humble petite victime, en considérant tout
ce qu’on fait en son nom et au plus petit d’entre les siens, comme fait à lui-même.
L’action m’est refusée ici-bas, mais Jésus me donne d’exercer celle de la prière, de
l’amour dans la souffrance, dans les sacrifices inconnus... Elle paraît stérile dans le
monde, mais combien féconde devant lui. Ma part est bien belle, c’est la part de Jésus
et de Marie, c’est la part des anges dans le ciel qui adorent et qui prient. Ô anges du ciel,
bienheureux Séraphins, ce n’est pas votre bonheur que j’envie, non, c’est votre amour.
Nuit et jour, ma vie se résume en trois mots : aimer, souffrir, et prier. Apprenez-moi,
mon Dieu, à ne voir que vous, à n’aimer que vous, à n’aimer que ce que vous, vous
aimez, à ne faire que ce que vous voulez ; vous-même avez dit, ô Dieu d’amour : « Mes
délices sont d’être avec les enfants des hommes. » Mes délices aussi, ô Seigneur, sont
d’être avec vous. Laissez-moi, donnez-moi de vous le prouver à chaque instant.
Penser à Dieu, c’est prier. Toute bonne pensée, quand l’âme est en paix, que le cœur
est calme, élève et porte au bien, comme la rose laisse toujours de son parfum à la
main qui la cueille ; mais s’il est des fleurs qui n’ont pas de senteur, il est aussi des
pensées qui ne laissent rien au cœur qui les formule. Pour que la pensée laisse son
parfum dans le cœur, élève l’âme et soit féconde, il faut qu’elle soit pieuse et pure. Le
cœur qui aime n’a pas de peine à se tenir élevé et uni à Jésus. Très doux Jésus, donnez
à toutes les âmes l’amour des saintes pensées et de la prière. Dans le monde entier, il
y a une foule de grandes et saintes âmes qui travaillent à la vigne du Seigneur et se
dévouent à la moisson de la charité et de l’apostolat, pour la plus grande gloire de
Dieu. Moi qui ne suis qu’une très petite âme, je me donne, je m’immole pour son bon
plaisir, je veille près de lui, avec lui, pour le consoler en tout.
Je n’ai qu’une grande ambition, qu’une unique envie, et c’est celle de la modeste petite
violette des champs qui, humblement dissimulée sous les feuilles, ne se laisse deviner
du passant que par son suave parfum, mais ne se montre et n’ouvre sa blanche corolle
qu’aux rayons bienfaisants du soleil. Ainsi je ne veux être devinée et connue que du
divin Soleil des âmes, heureuse dans ses mains protectrices, sous ses divins regards et
pour son Cœur bien-aimé. Oh oui ! ne m’épanouir qu’avec Jésus et pour Jésus...
blanche petite violette dont la vue et le discret parfum lui soient un bonheur, une joie,
un dédommagement. D’ailleurs, ne suis-je pas toute à Dieu, victime d’expiation et de
pénitence pour les pécheurs ? Plus que jamais, je dois vivre dans une pureté sans tache
de cœur et d’esprit, afin d’attirer sur moi et sur toutes les âmes l’abondance des
miséricordes et des bénédictions de Dieu. Que par les mérites de mon Sauveur Jésus,
la puissante intercession de Marie, soient rendus efficaces mes souffrances, mes
larmes, mes prières, mes sacrifices obscurs. Je rends grâces à l’Amour de daigner
recevoir et accepter mes souffrances comme un baume de consolation pour son cœur
affligé, mes renoncements comme un parfum agréable, enfin mon union intérieure
avec lui pour le gage de mon amour. Je sens bien que je porte sur la tige de mes jours
de douleurs les blanches roses du divin amour. Dans toutes mes peines, je reste
confiante... j’attends, je sais que Jésus est là quand même il se cache. Je n’ai pas peur,
bien certaine qu’il empêchera toujours que la douleur m’écrase, que la tentation
m’accable au point de me faire succomber. J’invoque ma divine et tendre Mère, sûre
qu’elle viendra auprès de son enfant à son premier appel, et tout en pleurant
quelquefois et en gémissant, mes souffrances se multipliant toujours, je multiplie mes
actes d’offrande, mes prières, ma vie d’amour. Dans son agonie, Jésus priait toujours.
Ô Jésus ! mes délices et ma vie, ô le Dieu de mon cœur ! comme la blanche violette
au soleil printanier, je n’avais jamais laissé pénétrer l’intérieur de mon âme que par les
rayons du divin Soleil de l’amour.
^ 28 août 1930 (jeudi)

Oraison, veille de communion. Depuis plusieurs jours, je sais mon bonheur,


bonheur qui dépasse infiniment tous ceux que je puis et pourrais avoir ici-bas. Aussi,
tout dans mon cœur n’est qu’aspiration d’amour, sentiments de contrition et
d’humilité, actes d’espérance et de reconnaissance. Quand même je ne suis pas
toujours seule dans la journée, je ne cesse pas d’être intérieurement unie à Dieu, et
pendant les heures de nuit, mon union à l’Amour est totale ; ô nuit sanctifiante où
tous mes soupirs, mes gémissements et mes pensées sont amour. Je suis toute à Jésus,
je ne m’occupe que de lui... pas de moi. Ce tendre Sauveur m’a fait la grâce de ne
penser qu’à lui et aux âmes ; aussi les nuits ne me paraissent jamais longues. Seule celle
qui précède une communion me paraît longue à cause du bonheur que j’attends, mais
courte en même temps parce que mon âme est toute pénétrée des doux sentiments
de recevoir son Créateur, son Rédempteur, son Maître, son tendre Epoux. J’invite
toujours ma divine Mère pour préparer mon petit cœur et le bien disposer à recevoir
son divin Fils. Plus s’approche l’aurore, plus suave est ma joie, plus grande ma
confiance, plus profonde aussi est mon humilité. Ô mon âme ! celui qui est le principe,
l’objet, la fin de tout : de ta foi, de ton espérance, de ton amour, veut se donner à toi ;
tu ne peux aller à lui, alors il vient à toi par celui qui est son fidèle représentant ici-
bas. Ô prodige d’amour et de bonté ! Le Roi du ciel descend sur la terre ; il suffit de
quelques paroles, et aussitôt la substance se change en son corps divin pour devenir
la nourriture des âmes. Mon cœur déborde d’amour comme un vase trop plein de
liquide. Encore un peu de temps et je pourrai tout déverser dans le Cœur de mon
bien-aimé, lui confier toutes mes joies, toutes mes peines intérieures, toutes mes
larmes, lui témoigner toute ma reconnaissance, tout mon bonheur, l’adorer au-dedans
de moi-même, tout lui offrir, agir en tout pour prouver que Jésus est réellement dans
mon cœur. Tous les jours où je n’ai pas le suave bonheur de recevoir la sainte
Eucharistie, et plusieurs fois dans la journée, je fais la communion spirituelle, la
communion d’esprit et de cœur. Dans ma vie de malade, qu’il m’a été doux de
communier de désir. En communiant ainsi, je ne dérange pas mon père ; je n’occupe
personne, je ne dépends que de mon doux Jésus. Si je n’avais pas su cette manière de
faire la communion, je n’aurais pas pu vivre. Ma prière principale dans la communion
est de demander au Dieu tout-puissant et distributeur de toutes grâces de me faire
avancer dans la voie montante de la croix, d’être toujours plus pure, d’augmenter mon
amour, car je veux faire par amour tout ce que l’amour me commande. Il n’est point
d’autre façon où notre Sauveur nous donne une plus éclatante preuve de son amour
et de sa tendresse que dans le sacrement de l’Eucharistie, dans cet anéantissement de
lui-même pour se donner en nourriture à nos âmes.
Ô Jésus ! soyez dans mon cœur, soyez dans toutes mes œuvres. Qu’importe toutes les
douleurs qui m’en coûtent, elles passeront un jour et la douce présence de Jésus en
moi rend tout ineffablement délicieux.
Mon Sauveur a tout accepté pour l’amour de nous, je veux faire tout ce qu’il voudra
pour l’amour de lui. Mon cœur ne pourrait pas être plus heureux qu’en mangeant avec
amour et patience le pain amer de la tribulation.
Qu’ils sont malheureux, ceux qui souffrent et qui luttent, ô Dieu si bon ! Pourtant la
peine est si douce, le courage si grand pour l’âme qui pleure près de vous, sur votre
Cœur. Faites, ô Dieu de toute compassion, que ceux qui souffrent, qui pleurent, qui
luttent, tous ceux qui ont faim et soif de votre justice vous connaissent, croient,
espèrent et vous aiment.
Que d’âmes qui vivent loin de Dieu seraient de vrais modèles de vertus et de mérites
si elles faisaient de l’amour et de la croix l’objet de leurs actions.
^ 7 septembre 1930 (dimanche)

8 septembre, jour de communion. Il vient à moi aujourd’hui celui qui est ma voie,
mon soutien et ma vie. C’est Marie, ma si bonne Mère qui, aujourd’hui, va me donner
son doux Jésus et qui va me donner à lui. Comme je suis toute à Jésus par Marie et
que l’on plaît beaucoup à Jésus quand on aime tendrement et fidèlement sa tendre
Mère, je vais donc m’appliquer avec ardeur chaque jour, à jeter des fleurs sur le
berceau immaculé de Marie ; mes fleurs seront des blanches roses d’amour et de
charité, des lys de pureté, des pensées pour l’imiter, des violettes d’humilité, des
pâquerettes d’espérance, des œillets de fidélité.
Ô Mère chérie, rendez mon cœur profondément humble, épris de simplicité, dévoré
d’amour sacré, toujours recueilli. Ô Vierge pure, douce et sainte, faites que je reçoive
Jésus dans mon âme avec tout l’amour qu’il désire.
Ô Sauveur Jésus ! venez et descendez dans mon cœur. Venez sans retard, ô Dieu si
bon, déverser dans mon âme les puissants attraits qui la ravissent en vous. Ô Roi des
rois, Saint des saints ; ô vous, le désiré des nations, radieux Soleil de beauté et
d’amour ! Ô gloire et délices ! Ô divin Pain des anges, Seigneur Jésus ! venez. Tout
mon être soupire après vous, mon cœur vous attend avec respect, mon âme vous
désire avec tendresse. Ô Jésus, ma vie ! Mon cœur est bien, bien pauvre, je le sais,
pour vous recevoir... mais vous avez bien voulu naître dans l’humble étable de
Bethléem, j’espère que vous ne dédaignerez pas de venir en moi. Ô Vierge si pure,
ornez vous-même le petit Bethléem de mon cœur.
Ô jour béni ! Ô jour de délices et d’ivresse ! une fois de plus, j’ai goûté combien le
Seigneur est doux, combien sont ineffables et délicieuses les joies toutes célestes dont
mon âme a joui par la présence de mon Dieu dans mon cœur. Ces délices pénètrent
et inondent mon âme tout entière, ne lui laissant plus aucune puissance ; le divin
Maître s’empare de tout et absorbe tout, il n’y a plus rien qui ne soit à lui seul. Seul le
Tout-Puissant peut donner ce bonheur à mon âme ; seul il peut la contenter
pleinement. C’est en lui qu’elle trouve l’infini de l’amour qui la dévore, son tendre et
bien-aimé Epoux qui la possède toute et qu’elle possède enfin pleinement, qu’elle
goûte et dont elle jouit sans ombre. C’est une journée du ciel, ce bonheur est si
profond qu’on ne voudrait plus avoir à vivre loin de ce Dieu plein d’amour, en qui
l’âme trouve la plénitude de tout. Tout ce qui n’est pas Dieu ou pour lui, lui est à
dégoût. A tout instant, elle voudrait pouvoir s’élancer hors de la prison du corps...
néanmoins, elle se résigne et accepte avec ardeur le délai que lui impose Celui qu’elle
aime, qui la ravit tout entière. Il n’y a rien qu’elle ne soit résolue de faire pour le
contenter et lui plaire entièrement.
Ô mon bien-aimé, ô mon Roi plein d’amour, demeurez, vivez et régnez dans tout
mon être par votre beauté, votre bonté, votre puissance, vos divins attraits, vos
charmes incomparables, votre charité, votre tendresse infinie qui dilate et fait vibrer
d’allégresse ma petite âme et vibrer mon cœur de paix et d’amour. Mais pourquoi, ô
Jésus, daignes-tu unir un instant ta grandeur extrême à mon extrême bassesse ? Mon
Dieu ! je désire bien mourir pour t’aimer sans fin, pour jouir de ta glorieuse présence,
néanmoins, je ne refuse pas de souffrir et de languir jusqu’au terme choisi par toi,
pour t’obéir. Mes souffrances me semblent des roses et mes peines de grandes
douceurs, quand je considère mon Sauveur en croix. Oui, j’aime l’affliction, mais je
chéris encore à un plus haut degré les tourments qui les accompagnent. Jésus a tout
accepté pour mon amour, obéissant en tout à la volonté de son Père ; j’accepterai et
aimerai tout pour l’amour de lui. Ô divine Puissance ! je vous en prie et vous en
conjure, accordez le repentir aux pécheurs, la persévérance à tous les chrétiens, l’esprit
d’union à tous et entre tous et le repos éternel aux âmes du purgatoire.
Amen

20 septembre. Je vous adore, je vous bénis, je vous aime, ô très sainte Trinité. Ô
Jésus, mon amour ! ce que vous voulez, je le veux aussi. Ô vie de Jésus en moi, que
tu es belle, douce et agréable à mon cœur ! Par vous, les souffrances sont adoucies,
les peines changées en suaves consolations. Avec vous, les larmes et les douleurs ne
causent aucune inquiétude ni dégoût.
Non, je ne suis plus à moi ; dans la vie, dans la mort, je suis à mon Sauveur Jésus et
toute pour lui seul... je ne suis plus rien et je n’ai rien, c’est Jésus qui est tout en moi.
Tout ce qui me reste et que je le supplie de me laisser, c’est d’être toute à lui, et de
plus en plus, et de l’aimer comme il me le demande. C’est dans le Cœur adorable de
mon Dieu que je puise l’âme et que je trouve le ciel tout entier. Mes jours sont
sillonnés de douleurs et jalonnés de croix, mais par les délicatesses de Jésus, ils sont
tout embaumés de la senteur des roses et des violettes. Ô tout aimable Vierge Marie,
conseillez votre petite enfant afin qu’elle sache bien accepter et offrir les sacrifices qui
sont les plus agréables à la divine majesté et lui rendre de dignes actions de grâces
pour sa grande miséricorde, en laquelle j’espère et je crois. Ah ! si le monde connaissait
les douceurs que goûte une petite âme auprès de son Dieu ; si l’on savait aussi que la
souffrance, quelle qu’elle soit, est la voie la plus sûre de l’amour, la grande route du
ciel, l’échelle des mérites ! C’est dans les afflictions qu’on fait son vrai chemin de croix.
Aujourd’hui, je devais faire la sainte communion. Hélas ! des circonstances imprévues
ne m’ont pas permis de goûter ce suprême bonheur. Deux jours de délai encore... que
l’attente va être longue à mon âme !... quel grand nombre d’heures à égrener !... mais
rien de trop pour recevoir Jésus ; ce retard permis par lui va me donner l’occasion de
mieux préparer mon cœur à ce grand acte. Le sacrifice m’a été bien sensible...
mais fiat ! ô Jésus !... c’est avec joie que j’ai accepté. Dieu fait bien tout ce qu’il fait.
Mon bonheur a été diminué, mais non détruit. J’ai remplacé la communion
sacramentelle par la communion spirituelle, comme j’ai coutume de faire. Je sais que
Jésus aime beaucoup être reçu ainsi. C’est avec une ferveur toute spéciale, voulue de
Dieu, que je me suis unie à Jésus et offerte par lui au Père, ce matin au saint sacrifice
de l’autel, ou plutôt c’est mon père qui m’offrait avec Jésus, l’agneau sans tache,
s’immolant pour satisfaire à la divine justice.
Ah ! quand nous assistons au saint office, nous devrions penser, quoique bien
agenouillés au pied de l’autel, que nous sommes au ciel devant le trône suprême de
Dieu, avec les anges et les saints.
Dernièrement, je manifestais au Révérend Père Marie Bernard mon intention de ne
plus écrire à X... que je la sentais trop au-dessus de moi maintenant, que ma vénération
pour elle m’empêcherait d’oser le faire, ce qui est très vrai... je me sens si dépourvue
de toute vertu, de tout bien... Mon unique richesse est mon amour pour Dieu... je le
sens immense, c’est vrai, et tout brûlant en moi. De l’amour, oui, c’est tout ce que je
puis donner à mon Dieu... si au moins je savais bien le lui donner... Ce Dieu de toute
tendresse a permis que le Révérend Père ne comprît pas très bien le sens de mes
paroles quand je lui dis que je n’oserai plus écrire à X... ce qui le fit me répondre que
je n’avais rien à lui envier. Oh ! mon bien-aimé Jésus, vous savez bien que je ne l’envie
pas, ni que je n’envie personne. Si ma voie est moins parfaite, elle est plus conforme
à ma petitesse extrême ; elle est plus simple, moins élevée, mais elle est aussi plus
sûre... je sais que Dieu est toute bonté, qu’il ne nous demande que la fidélité à son
adorable volonté. J’aurais tant aimé être moi-même religieuse. Dieu ne l’a pas voulu,
j’étais trop faible pour être son épouse ; mais ne m’a-t-il pas donné une part plus belle
encore, parce que plus crucifiante ? Il m’a demandé le sacrifice dans le sacrifice. J’ai
tâché, dans toute l’ardeur de ma petite âme, de lui donner l’amour dans l’amour.
En me faisant religieuse, quand même je ne faisais que suivre l’inspiration de mon
âme, c’était en quelque sorte faire un peu ma volonté, réalisant mes plus chers désirs...
et le bon Maître ne voulait que l’abandon à ses desseins, que j’ignorais. Je sais bien
que ce qui nous vient de la seule volonté de Dieu, sans que la nôtre n'y ait aucune
part, nous rend plus agréables à lui, si nous acceptons de tout notre cœur et avec
amour. Moins il y a de nous, plus il y a de Dieu... la douce et pure soumission à la
sainte volonté du Seigneur rend l’épreuve très méritoire.
« Pourquoi cherches-tu le repos, puisque tu es faite pour la lutte ? Pourquoi cherches-
tu le bonheur, puisque tu es née pour la souffrance ? »
Je ne veux pas dire qu’en religion je n’aurais eu que repos et satisfaction ! Oh non ! les
luttes et les tribulations ne sont nulle part plus grandes qu’au sein de quatre murs...
j’en ai trop fait la longue et amère expérience : afflictions du corps, afflictions du cœur,
afflictions de l’âme... tourments intimes, tourments intérieurs et extérieurs...
souffrances et douleurs. Je ne fais qu’une ébauche et ne veux rien développer... ma
vraie vie de souffrance ne se lira qu’au ciel. Tout se change en joie, tout se transforme
dans l’amour de Dieu, c’est lui qui change les ténèbres en aurore. Ô Jésus, combien
doux est ton amour. La vie de malade est bien un isolement dans le monde, et si loin
de lui – vie de religieuse par l’union constante à Dieu – du moins elle en a toutes les
austérités, sans en avoir les avantages et les consolations. Autour de moi, rien de tout
ce qui fait le bonheur de la religieuse. Ce n’est pas de vivre dans un monastère ni de
porter l’habit, pas même d’avoir prononcé des vœux (quoique tout cela soit parfait)
qui importe ; les saints désirs, les sentiments intérieurs, l’esprit d’amour sont seuls
nécessaires. Je suis trop pauvre pour avoir des mérites et penser que je possède des
vertus. J’aime mieux convenir que Dieu fait en moi de grandes choses et, avec la
Vierge Marie, chanter le Magnificat à la gloire de Dieu.
Au ciel, on jouit de Jésus dans l’amour, mais ici-bas on va à Jésus par la croix. Ici-bas,
la croix ; au ciel la joie, l’amour partout.
Dieu a voulu qu’ici-bas ma couronne soit d’épines ; j’ai confiance qu’en retour il me
donnera au ciel des âmes pour couronne.
Non, je n’envie personne ni ne dois rien envier. Jésus choisit pour ses épouses de
grandes et belles âmes, et moi j’étais trop petite et trop imparfaite, mais je sais aussi
que c’est souvent par les plus petites âmes que Dieu fait de grandes choses. C’est sur
la croix que sont les vrais missionnaires d’amour.
Je reste donc la simple religieuse au monastère de l’amour infini, dans la clôture du
bon plaisir de Dieu. Ô mon âme, bénis le Seigneur, oh oui ! bénis, bénis le Seigneur
qui n’a pas dédaigné d’unir à lui la bassesse de sa servante ! Chaque jour accroît la
ferveur de mon magnificat d’amour, de reconnaissance, mon âme découvrant chaque
jour des abîmes de merveilles dans le grand livre du Très-Haut ! Ah ! qu’il est doux de
se sentir sous le regard de Dieu... qu’importe le lieu, la condition qu’il choisit pour
chaque âme. Tout est marqué dans les plans de la divine sagesse.
C’est en aimant Dieu et en aimant chacun pour lui qu’on forge et qu’on façonne au
jour le jour son âme pour l’éternité. Pourquoi croit-on si peu en ce grand Dieu
d’amour qui a promis de veiller sur nous jusqu’à la consommation des siècles ?
Je voudrais pouvoir dire à toutes les âmes : regardez le ciel, ne le perdez pas pour
quelques années de vie incertaines... regardez l’enfer, et ne vous y plongez pas pour
toute l’éternité pour quelques moments de plaisir.
^ 20 septembre 1930 (samedi)

Sainte communion. Après une attente prolongée, voici enfin l’aurore d’une journée
de paix, de joie, de bonheur que rien ne pourra altérer. Jésus, le Maître tout-puissant,
lui qui trouve des imperfections jusque dans ses anges, vient prendre place dans mon
petit cœur.
Venez, ô le Dieu de mon cœur, mon bonheur et ma joie ! Venez, donnez-moi votre
amour ; sur vous seul je puis m’appuyer en toute confiance.
Ô Jésus ! soyez mon refuge, vous qui êtes ma joie ; venez dans le cœur qui vous aime,
qui est et sera à vous. Venez, prenez-le, fondez-le dans le vôtre. Ah ! que ne puis-je
vous faire aimer de toutes les âmes comme je vous aime. Ô Mère de mon Dieu ! Ô
ma douce espérance et mon soutien toujours, aidez-moi à aimer et à faire aimer ce
Dieu si bon qui va descendre en moi et que vous désirez si ardemment nous voir
aimer. Venez, ô Jésus ! Bien-aimé, tout en moi vous appelle et a soif d’être à vous.
Ô Bonté, Beauté suprême, tout en moi est de vous. Ce n’est pas les miettes de ma
tendresse et les restes de mon cœur que je désire vous donner ; je vous ai aimé, je vous
aime et veux vous aimer d’un amour de feu et de folie. Ô Jésus, ma vie ! Ô le bien-
aimé de mon cœur, votre petite victime n’a d’autre application ni d’autre ardeur que
celle de vous aimer uniquement, généreusement, infiniment, éternellement. J’ai tant
besoin de vous ! Tout mon être a besoin de vous. Ô Jésus, restez dans mon cœur, je
veux vous garder. Ô Roi de gloire, vous êtes mon prisonnier ; je vous possède, vous
êtes tout à moi, faites que je grandisse chaque jour en sagesse, en bonté, en
résignation ; que je disparaisse, qu’il ne reste plus que l’amour vivant et régnant en
moi. Vous êtes mon modèle et je cherche tant à vous imiter. Ô Jésus, vous avez été
doux et humble de cœur ; je veux l’être à mon tour. Vous avez aimé tout le monde,
même vos plus cruels ennemis, vous avez prié pour tous, donnez-moi de vous imiter,
c’est cela que je veux.
Ô Marie, vous qui fûtes la parfaite imitatrice de la vie de Jésus, obtenez-moi la grâce
d’être fidèle à tous mes engagements. Tout aimante Vierge Marie, vous qui m’avez
donné Jésus et qui me donnez à lui... donnez-moi sans retour. Etre à Dieu en toutes
choses m’est tout, rester ignorée dans l’humble sphère où sa bonté me veut ; gravir
toujours le droit chemin qui mène à la lumière en souffrant, c’est vrai, en pleurant
aussi... mais ne suis-je pas dans les bras du Tout-Puissant ?
L’amour donne des ailes...
Dieu est l’ami qui me console et par qui je veux être. On aime d’autant plus qu’on
connaît davantage. Le véritable amour ne consiste pas en des exclamations, des oh !
des ah ! Non, c’est cette sève intérieure qui coule incessante, en tous sens, qui fait
germer et mûrir la vraie moisson évangélique. La vraie piété n’est ni dans des mots ni
dans des formes ; l’amour parfait n’est pas l’amour savant.
L’absence de sentiments extérieurs n’exclut en rien les délicatesses du cœur ni la
grande sensibilité de l’âme ; au contraire, plus on s’enfonce dans la lumière, plus l’être
entier devient sensible, vibrant ; seulement plus profond, plus enveloppé dans le voile
divin qui transforme tout en sacrifice, en abnégation, d’où résulte la grande paix de
l’âme, la sérénité d’esprit. La grâce agit tout à l’extérieur ; ce qui est de l’extérieur est
terne et fugitif.
Ô Jésus ! laissez-moi déverser sur mes parents, sur ceux que j’aime, sur les âmes que
vous voulez, les effluves de votre Cœur.
Sainte journée, puisses-tu ne pas finir.
Mon Dieu, en vous demandant vos grâces pour moi et pour les âmes pour lesquelles
je prie, je n’oublie surtout pas vos prêtres dispensateurs de vos mystères et de vos
dons. Permettez-moi, Seigneur, de vous recommander particulièrement celui auquel
vous avez confié la direction de mon âme. Daignez, je vous en prie, orner son âme
des belles vertus d’un saint ; accordez-lui l’esprit de détachement, d’abnégation, de
foi, de charité, de douceur et d’humilité ; guidez toutes ses actions, afin qu’étant un
fidèle ministre, il reçoive de vous la récompense promise à ceux qui se sont consacrés
et dévoués à votre gloire, au salut des âmes. Mon Dieu ! qui avez voulu me donner un
soutien dans ma faiblesse, un consolateur dans mes souffrances, un ami dans mes
afflictions, un guide pour mon âme, j’implore en ce jour pour lui vos surabondantes
bénédictions ; communiquez-lui vos célestes lumières, pour qu’il me conduise
jusqu’aux sommets. Enflammez son cœur pour qu’il enflamme le mien. Donnez-lui
le zèle, la bonté, la patience, la prudence nécessaires ; faites que je lui sois bien
obéissante, que je sois sa joie ici-bas et sa couronne au ciel. Ces grâces, ô mon Dieu,
je vous les demande pour notre Saint-Père le pape, pour tous les évêques, surtout
celui qui est chargé du diocèse, pour tous les prêtres de la sainte Eglise, plus
spécialement pour celui à qui est confiée la direction de la paroisse, spécialement pour
ceux qui ont le plus besoin de prières et pour lesquels vous m’avez demandé de prier...
Ô ma bonne et miséricordieuse Mère, prenez et gardez-moi à Jésus, plongez-moi, et
à jamais, dans le Cœur de Jésus, dans cette fournaise où je puise la vie, ne me laissez
de liberté que pour m’envoler vers Jésus, quand viendra l’heure choisie par lui.

^ 22 septembre 1930 (lundi)

Je suis à vous pour faire votre volonté, ô mon Dieu, et me conformer à votre bon
plaisir. N’être qu’un cœur... qu’une âme... n’être qu’amour. Il est doux de prier... je
prie tant, moi qui ne puis que cela ! La prière est une puissance autant qu’une
consolation. Elle est mon appui dans mon inactivité présente, invoquant sur les âmes
les bénédictions de Dieu. Qu’importe l’heure de la moisson, pourvu que le bien
s’accomplisse, que partout fleurisse la foi et que dans tous les cœurs s’allume la vive
flamme de l’amour. Quand une âme est généreuse envers Dieu, il l’est aussi envers
elle, sûr moyen d’être comblée davantage. Oh oui ! donnons largement et libéralement
à Celui qui donne sans mesure. Ah ! si nous savions le don de Dieu, et tout l’infini
que contient chacun de ses dons, nous irions de perfection en perfection.
Journée ; nuit d’oraison et de Lumière. Quand même je ne suis pas seule, je ne
cesse pas d’être unie à Dieu en esprit ! Ah ! c’est bien dans le silence des créatures que
Dieu parle à l’âme, et sa parole est si douce, si merveilleuse que l’âme, transportée,
transfigurée, ne voudrait plus jamais avoir à entendre une autre voix. Dieu va droit au
cœur. C’est si simple et si doux de parler au Seigneur, de demander au Seigneur ! Je
n’ai jamais considéré les bontés, les tendresses que Jésus m’a témoignées comme des
biens qui soient à moi ou pour moi, mais uniquement comme de purs effets de sa
grande charité et de sa divine miséricorde. Je crois aussi que c’est parce que je suis la
plus imparfaite que ce Dieu si bon me prodigue tant de grâces. Louanges lui soient
rendues pour tant de bienfaits. Mon Dieu ! que votre volonté soit faite.

^ 29 septembre 1930 (lundi)

Mon Dieu ! je crois que tout ce qui arrive est juste et bon pour ceux qui croient en
votre amour et qui savent comprendre. Oh ! cet après-midi ! qu’il m’a fait mal ! Mon
Dieu ! je vous aime ! Ayez pitié de moi ! Que j’ai mal dans mon âme, dans mon cœur,
dans mon corps, ma pauvre tête semble brisée. Je ne sais plus rien... que souffrir.
Souffrir, se raidir contre la douleur... Jour de sacrifice, de renoncement, de lutte... mais
je sais que pour vaincre, il faut savoir souffrir... Je sens une telle lassitude en moi... la
douleur crie si fort... et personne pour m’aider. Il me semble que je touche au dernier
degré de mes forces. Ô mon Amour crucifié ! n’est-ce pas vous qui m’apprenez jour
par jour à m’oublier ? Quand verrai-je mon Dieu dans la terre des vivants ? Soutenez-
moi, ô Jésus. Ici-bas la douleur ne finit jamais ; quand elle a meurtri le corps et le cœur,
elle meurtrit l’âme ; quand elle a meurtri le cœur, elle meurtrit de nouveau l’âme et le
corps. Elle est le ressort qui soulève de la terre, elle rend l’âme céleste. Dieu se penche
vers elle pour la soutenir, et l’ange des saintes espérances descend pour la fortifier et
la consoler.
Quand on suit Jésus dans la voie douloureuse, la voie des souffrances et des larmes,
on apprend bien vite que le Dieu qui afflige est aussi le Dieu qui console de tout, et
ce qui apparaît le plus austère, c’est-à-dire le renoncement, le sacrifice, n’effraie plus
le cœur qui aime Dieu et n’appartient qu’à lui. Ce n’est plus un fardeau ni un joug,
mais plutôt un autel. Rien n’est beau devant Dieu que l’oblation de soi-même quand
on souffre.
La souffrance récompense, obtient et satisfait pour tant de choses ! De toute mon
âme douloureuse, de tout mon cœur meurtri, mon corps torturé de souffrances, les
yeux aveuglés de larmes, je baise amoureusement votre main, ô mon Dieu.

^ 1er octobre 1930 (mercredi)

Sainte communion. Il va se donner à moi dans un instant, Celui qui guérit, console,
relève, bénit ; Celui qui est paix, va la rendre à mon cœur trop déchiré et pénétré de
tourments affreux.
Seigneur, aidez-moi, consolez-moi, ranimez-moi, prenez-moi avec vous dans vos
plaies adorables. La sainte communion est la vie qui fait revivre mon cœur. Divine
Eucharistie ! Ô mystère divin ! Ô prodige de vie ! Jésus en moi ! Le Cœur de mon Dieu
bat dans le mien. Je me repose dans son cœur, il repose dans le mien. Un Dieu consent
à cela. Ô mystère impénétrable, abîme de délices et d’amour. « Enfin je l’ai trouvé,
celui que mon cœur aime. Je l’ai trouvé, je ne le quitte plus. »
Ce serait doux de mourir dans ces ineffables instants. Redescendre de Dieu, revenir
sur cette terre est plus terrible à l’âme que mille morts. Tout cœur humain, fait
pourtant d’affection, semble de glace et de bronze pour l’âme ayant goûté ce cœur à
cœur avec Dieu. Que tout est fade et terne hors de Dieu et loin de Dieu. Quand donc
finira mon exil ?... je souffre tant... ce sera peut-être bientôt. Ô mon âme ! espère,
prépare-toi à ce jour sans couchant où tu naîtras à la vie, où je ne me séparerai plus
de vous, ô mon Dieu et mon tout. Délivrez-moi, Seigneur. Délivrez-moi, ô Jésus, car
je languis d’amour. Cependant, ô mon Dieu ! dans vos divines voies, partout je veux
vous suivre. J’accepte vos desseins, je les vénère et je les aime, je me soumets à tous
vos décrets, mais restez et vivez en moi. Ô Jésus ! je ne veux être rien pour moi, rien
pour tous... toute pour vous. Ne suis-je pas la petite fleur de votre Cœur aimant, petite
hostie d’amour, perdue dans l’infini de votre lumière et dans les ardentes étreintes de
votre divin amour ? Amen.
^ 3 octobre 1930 (vendredi)

Tout devient de plus en plus mystère pour moi... mais qu’ai-je besoin de savoir ? Ce
n’est pas à moi ni à personne à sonder les secrets de Dieu. Je n’ai qu’à adorer, accepter,
bénir et m’abandonner pleinement à la Providence.
Si le Seigneur me veut encore ici, c’est que j’ai encore bien besoin de me sanctifier
pour me sauver. Je mangerai encore le pain de la douleur ; les raisons de Dieu sont
des mystères que je ne dois pas pénétrer. Adorer sous le voile.
Ô Vierge Marie, faites que je sois chaque jour plus docile, plus patiente, plus simple.
Qu’on m’ignore et qu’on m’oublie ; je ne demande pas que Dieu fasse en moi des
choses visibles, mais uniquement d’être une humble petite enfant douce et humble de
cœur.
Mon Seigneur et mon Dieu ! à vous je m’abandonne. Vous me voulez ici ? J’y demeure
et ne ferai rien pour en sortir. Si vous me voulez ailleurs, je le veux. Je sais, ô Jésus,
que toujours et partout vous me garderez pour vous.
Ma vie est tissée de renoncements, de douleurs, mais, ô Vouloir divin ! les
renoncements, les douleurs sont à mon âme les plus tendres baisers de Jésus. « Si
quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même. » Ô Jésus ! mon tendre
Maître, renoncez-moi vous-même en tout. Souffrir de tout, en tout avec vous est en
même temps ma joie et mes délices. Toutes mes ardeurs se dirigent vers vous. Je dois
souvent passer au travers des épines, et douloureusement meurtrir mon cœur. Epines,
plaies et douleurs ne font que ranimer mon courage et donner de nouvelles forces à
mon âme ! Les plus malheureux sont les plus aimés du Bon Dieu.
Etre malade, c’est être vouée aux humiliations, aux privations, aux misères...
cependant humiliations, privations et misères sont changées en autant de lampes
ardentes pour l’âme qui veut aimer Dieu.
Non, le chemin du ciel n’a rien d’effrayant ; quelle qu’en soit l’obscurité, il n’y a pas
lieu de se décourager jamais. Oh ! que je voudrais savoir dire, affirmer que les
souffrances s’illuminent pour les petites âmes qui s’abandonnent au Seigneur. « Si
quelqu’un est petit, qu’il vienne à moi et je serai moi-même sa force et sa
consolation. » Touchante vérité, car il est très vrai que l’âme docile à la grâce se confie
joyeusement à Celui qui ne peut nous égarer.
Peut-on souffrir, peut-on pleurer, peut-on languir, entouré d’un ami si compatissant,
d’un père si tendre, d’un époux si aimant que lui ? Non ! personne mieux que lui ne
peut comprendre et apaiser. Les consolations humaines sont bien froides à côté de
celles de Dieu. Tout appui humain est un roseau trop fragile pour soutenir assez bien
ceux qui souffrent. Dieu, qui a soutenu l’infini de toutes les douleurs, peut seul toutes
les adoucir.
L’amour cisèle les cœurs, l’amour purifie, la douleur pacifie.
Ô mon Jésus ! qu’elle souffre ta petite victime, mais qu’elle t’aime autant que tu lui as
donné d’amour. Loin de toi elle ne pourrait vivre ni souffrir. Ô Jésus ! garde-moi pour
jamais, je t’appartiens. Donne-moi la patience, le calme en tout.
Ne regardons ni trop en avant ni trop en arrière... mais toujours en haut.
De mon Dieu, je suis le calice ; ma mission est de le faire aimer en débordant d’amour ;
il faut donc que je saisisse toutes les occasions pour répandre lumière et vérité. Mon
Dieu ! donnez-moi d’utiliser vos dons abondants ; à vous, Seigneur, l’honneur de les
répartir dans les âmes. Bénissez mes désirs, mes efforts, mes communions, mon
amour. Je n’ai d’autre vue que vos vues. Celui qui, ici-bas, donne la souffrance, nous
en console au ciel.
Je vous bénis, mon Dieu, et vous rends grâce de m’avoir accordé le don inappréciable
de la résignation surnaturelle, aussi chaque jour vibre plus haut en mon âme le
cantique de la reconnaissance.
^ 8 octobre 1930 (mercredi)

Dimanche. Cette journée s’est passée dans une sainte et bien pieuse joie que seul
Dieu peut inspirer. Ô Jésus, radieuse aurore des âmes qui vous aiment, illuminez ma
voie.
Demain, je vais recevoir la plus grande grâce qui peut être accordée ici-bas... puisque
mon Sauveur et mon Dieu va venir à moi. Que demander à Jésus, si ce n’est qu’il
s’empare tellement de mon petit cœur, qui tout entier lui appartient, qu’il ne respire
et ne palpite qu’en lui. Plus on donne à Jésus, plus on aime à lui donner et plus on
aime à lui donner, plus il aime à combler.
Résolution : Redoubler de ferveur envers Jésus Eucharistie et d’amour envers la Sainte
Vierge.
^ 12 octobre 1930 (dimanche)

Sainte communion. Ô merveille et bonté ! Que le Seigneur est admirable dans tout ce
qu’il fait, particulièrement dans l’Eucharistie. Avec elle, nous recevons toute la grandeur
et la majesté de Dieu, toute la plénitude de sa divinité, toutes les vertus, toutes les
perfections de sa très sainte humanité, toute sa bonté et sa libéralité, toute sa
miséricorde et tout son amour, enfin tous ses mérites, qui sont inconcevables. Notre
cœur devient le temple vivant de sa divinité, autant de fois que nous le recevons
humblement. Combien ce doux Sauveur est jaloux de posséder à lui seul le cœur dans
lequel il a résidé corporellement ; et il prend ses délices quand le cœur lui reste fidèle, et
il trouve ses délices en lui.
Qu’une âme est heureuse dans ce seul à seul avec son Sauveur, dans le sanctuaire de
ce temple spirituel qu’est son cœur.
Que je ne sois pas moins jalouse de garder mon cœur tout à Dieu qu’il ne l’est lui-
même de le posséder sans partage.
Non, le Seigneur, dans toute sa bonté et sa tendresse, ne pouvait nous donner rien de
plus que de se donner à nous ; nous ne pouvons nous-mêmes rien lui donner de mieux
que notre cœur et tous les trésors de notre cœur.
Jésus dans mon âme ! Jésus, le pain de qui je vis, l’eau vive qui apaise l’ardeur de ma
soif !
Vierge Sainte ! ma douce espérance, aujourd’hui venez à mon aide, préparez mon âme,
ornez-la de vos divines vertus autant qu’une pauvre créature puisse en être ornée ;
qu’en tout, j’accomplisse parfaitement la sainte volonté de Dieu, et que j’observe dans
toute sa sublimité la charité par l’amour. Apprenez-le moi bien, ô Vierge !
Esprit Saint, accordez à mon âme indigente vos dons précieux, afin qu’à l’instant où
Jésus va descendre, il y trouve autant d’amour qu’il en désire.
Mon Roi, mon Seigneur, mon Dieu ! je ne suis qu’une petite victime, une petite hostie
qui veut unir son sacrifice au vôtre à l’autel ; faites que je l’unisse bien. Donnez-moi
la simplicité, la fidélité, la persévérance et toujours plus d’amour, une plus solide union
dans l’oraison et la sainte communion, une humilité plus profonde, une charité plus
parfaite et la patience la plus douce. Que je vive toute fixée en vous.
Ô Roi des cœurs, je suis faible, bien faible ; soutenez ma faiblesse, animez mon
courage. Vous êtes ma force, je m’abandonne à vous... Divin époux de mon âme, ce
que vous voulez, je vous le donne. Seigneur ! est-il assez prêt, ce petit cœur qui va
devenir votre trône ?
Marie, pleine de bonté, depuis longtemps vous avez plein pouvoir sur votre enfant,
faites les derniers préparatifs pendant que j’attends Jésus, que mes lèvres appellent et
bénissent, demandent de faire en mon cœur le même miracle qu’il opère dans la sainte
Hostie.
Maintenant, Seigneur, descendez dans le cœur de votre enfant ; il lui tarde de vous
remercier, de vous dire ses secrets ! Ô Jésus ! ma vie et mon courage, venez, j’ai tant
besoin de vous pour résister aux attaques du démon et rester vaillante et aimable
envers tous. Soyez mon modèle... vous l’êtes.... mais faites que je vous imite ! J’espère
tout de votre bonté !
J’ai vu, je possède... j’appartiens à mon Sauveur Jésus. Ô Jésus mon Sauveur ! Allumez
dans mon cœur le feu de votre amour. Seigneur ! mon âme et mon cœur se dilatent
de paix et de joie en chantant vos louanges.
Oh ! la vie de mon cœur, ô charme si doux,
mon âme est embaumée d’un amour pur, sincère.
Rendez-la, ô Jésus, un peu digne de vous,
communiquez-lui toujours vos divines lumières.
Ô mon âme ! loue ton adorable Maître, et que tous les cœurs l’aiment et le bénissent
en ce jour avec toi.
Ô Jésus ! mon Sauveur ! douce victime d’amour,
vous remplissez mon cœur de joie, d’allégresse,
vous êtes mon espoir à chaque instant du jour
et changez en délices mes plus grandes tristesses.
Source de toutes bénédictions, fournaise de lumière, je vous adore. Vous qui désirez
notre salut avec une ardeur si grande, daignez rappeler de leurs égarements ceux qui
vivent loin de vous ; augmentez l’amour de ceux qui vous aiment, la fidélité de ceux
qui vous servent, l’abandon de ceux qui sont vôtres.
Ô mon céleste époux, si tendre et si aimable,
votre amour m’a blessée d’un trait vif et puissant ;
Charité de mon Dieu, soyez-moi favorable,
montrez-vous pour mon âme doux et compatissant.
Divin Sauveur, vous qui n’avez eu que bonté pour vos ennemis, faites naître en nos
cœurs la beauté du pardon, l’oubli des injures, la résignation dans les injustices,
l’unanime charité.
De votre amour, Jésus, tous les saints se nourrissent,
de vos trésors divins embaumez tous mes jours,
et qu’embrasée de vos feux, je ne respire qu’amour.
Faites qu’à votre Nom tous les cœurs s’attendrissent.
Vous, si complaisant, si prévenant dans votre amour, soyez la vie de nos cœurs ici-
bas, pour être notre bonheur dans l’éternité ; unissez-nous à votre vie souffrante, afin
que nous puissions 1 et méritions de participer à la joie de votre vie glorieuse.
Jésus, liez nos cœurs dans une double chaîne,
de vos mains, ô Marie, scellez-en les doux nœuds
pour que mon abandon soit égal à ma peine,
et que mon plus d’amour en augmente les feux.
Souffrir, pour aimer, dans les bras de Jésus. Divin ami, je laisse mon cœur dans votre
cœur, gardez-le pour vous seul.
Âmes qui lirez ces lignes, aimez, suivez toujours Jésus.
^ 13 octobre 1930 (lundi)

Dimanche. Ce soir, je suis à bout, effondrée sous le poids d’une journée trop pénible.
Oh ! quelle journée ! ou plutôt quel après-midi. La matinée avait été si belle, si
consolante, près de l’autel. Le Cœur de Jésus est si riche de grâces et de tendresse.
Je suis lasse... je souffre... mon corps est brisé, j’ai la tête en feu, mon cœur est déchiré
de sanglots... je ne puis rien... que souffrir. Pourquoi vient-on si nombreux à moi, et
que vient-on faire près de moi qui ne suis qu’une pauvre petite malade, comme il y en
a tant, et qui savent mieux souffrir que moi... plus patientes, plus paisibles et avec
moins de grâces, qui suis bien trop petite et incapable d’agir sans Dieu. Et pourquoi
va-t-on si peu à Celui qui est tout, qui donne tout, qui console et conseille en tout ?
On ne s’agenouille cependant jamais en présence du Saint Sacrement sans recevoir
lumière et réconfort. Ah ! si on savait ma pauvreté, mon ignorance, on me laisserait
bien seule sans s’occuper de moi. Comme on m’oublierait vite ! C’est à ceux qui sont
capables et qualifiés qu’il faut demander, et non aux petits qui n’ont pas assez pour
eux-mêmes, et qui vont puiser près de ceux qui enseignent.
On veut des trésors et on s’éloigne de la richesse ; on veut être comblé et on ne va
pas à Celui qui donne.
J’ai mal partout, j’ai mal de tout, mais je vous aime, ô mon Dieu !... Avec mes douleurs,
mes larmes, faites de l’amour, sauvez-nous tous... Jésus !... je vous aime... sauvez une
âme. Jésus Sauveur, faites-moi sauveur avec vous. Dieu et Seigneur de mon âme, vous
qui ne voulez pas qu’on vienne tant à moi, faites cesser ces choses ; que je reste ignorée
des autres et de moi ; gardez-moi pour vous seul dans la simplicité et l’humilité. Vous
l’avez dit, ô Jésus : je suis la petite fleur de votre Cœur ; à votre petite violette, gardez-
lui tout son parfum... elle n’est pas à elle ni à personne, elle est à vous... Ô divin
prisonnier d’amour, cachez-moi en vous comme une petite hostie perdue dans l’abîme
de votre Cœur de flamme et de lumière. On me plaint de ne pouvoir pas lire, j’en
souffre si peu maintenant. Les livres paraissent si froids quand on a Jésus qui dirige
et instruit de la vraie science de l’amour et de la vérité. N’est-ce pas le livre complet,
toujours ouvert... et toujours ouvert à tous ? Jésus est le livre vivant du chrétien. Qu’on
a à apprendre de Jésus au Calvaire, de Jésus en croix, de Jésus prisonnier d’amour !
C’est lui mon livre unique ; c’est lui qui m’a appris l’art divin de souffrir ; qui pourrais-
je chercher hors de Celui qui est la voie, la vérité et la vie ? Il enseigne, guide, reprend,
corrige.
Pourquoi me plaint-on ? Ce n’est pas la compassion, c’est la plainte. Si l’on savait que
l’amour peut tout changer de face, même les plus grandes amertumes... Non, non, on
ne peut comprendre ni connaître l’immense amour de Jésus pour le cœur qu’il retient
en ses mains.
Quand on est choisi de Dieu, on a souvent un sombre et long Calvaire à gravir, mais
c’est à ceux-là que sont révélées les gloires du Thabor. Souvent le sacrifice plonge
l’âme dans la lumière d’en-haut, d’où elle voit clairement la vanité, l’étroitesse des
choses d’ici-bas, la grandeur des biens éternels et l’unique beauté de l’amour divin.
Mon Dieu ! en vous je me confie ; soutenez ma faiblesse, élevez mon amour, toujours.
^ 19 octobre 1930 (dimanche)

Chaque jour est fait de souffrances, mais depuis quelque temps, c’est bien plus
sensible encore. Mon âme est plongée dans l’amertume, croix de l’âme trois fois plus
grande que toutes celles qui atteignent le corps et le cœur. Elles sont bien de plus en
plus vraies, les paroles du Seigneur, que tout doit tourner pour moi en souffrances et
humiliations. Pourquoi cela ? Mais uniquement parce que vous le voulez, mon Dieu.
Cette visite... mais surtout les deux lettres qui ont suivi ; je les ai reçues en plein cœur...
Qu’elles m’ont fait mal, ô mon Dieu ; nul ne connaîtra avec quel joyeux élan je vous
ai donné ces roses teintes de mon sang. Les fleurs de l’amour et de la douleur donnent
tout leur parfum sans bruit de paroles, sans éclat de parade.
On me croit attachée à ce que je ne suis pas ; on me croit intéressée dans ce que je ne
suis point du tout. Ah ! si on pouvait soupçonner à quel point tout m’est indifférent
et, je dirais, insipide ? Dieu m’est témoin que je n’ai pas aimé Madame... pour ce qu’elle
a fait pour moi, ni pour ce qu’elle me donne ou m’apporte ; c’est son âme uniquement
qui m’est chère. Elle peut venir les mains vides, je l’aimerais autant et plus encore. Je
l’aime pour elle-même, pour Dieu surtout, et non pour ses dons.
Je pourrais citer une de ses phrases lors de sa dernière visite, pour démontrer qu’on
se trompe en y voyant des vues extérieures. Je préfère garder le silence, à l’imitation
de Jésus, mon divin modèle, devant ses juges. J’ai tant cultivé cette blanche fleur ! Et
puis, j’avoue ne rien comprendre à cette sévérité dont je suis victime. Une peine fait
toujours mal, mais lorsqu’elle est une épreuve et non une punition méritée, par
l’acceptation généreuse et l’offrande à Dieu, son amertume se transforme en douceur.
Ô Jésus, qui formez les âmes à la vertu, ayez pitié de moi. Je vois avec douleur
combien les esprits surnaturels s’enfoncent lamentablement dans la matière !!!...
On devient saint en s’oubliant. Devenir sainte, c’est mon devoir ; Dieu m’y appelle. Il
l’attend, il le veut de moi ; oh ! je le désire et le veux pour moi. La sainteté vient de
Dieu et remonte à Dieu. C’est lui qui agit et soutient, ne demandant à l’âme que la
confiance, l’effort, la docilité dans l’amour. Jésus choisit une âme humble, faible,
petite, il la prend dans ses bras... la met sur son cœur ; si elle comprend, si elle
s’abandonne à lui, il la fait à son image. La confiance et l’amour sanctifient ;
l’important est d’aimer en toute confiance. Qu’elle est belle et touchante, la mission
des petites âmes, petites gouttes de rosée du ciel, elles reçoivent du Seigneur le secret
divin de faire avec lui sans louange, sans bruit, sans vouloir d’humaines récompenses,
de grandes choses pour son amour, pour le ciel. Hostie de Rédemption.
.................................................................................................................
(ndle: cf. pointillés précédents. Ils correspondent à des paroles de Marthe laissées en pointillés par le
Père Faure à qui Marthe a dicté ce passage. Soit il n’arrivait plus à se relire ou ne comprend plus ?
Il ne veut pas recopier quelque chose qu’il inventerait.)
Je relève un point de la conversation citée plus haut, où il fut question de la vie d’union
à Jésus par Marie, d’aimer Jésus en allant à Marie, de faire régner Jésus en nous par
Marie. Quoi de plus essentiel ? Dieu nous a donné Jésus par Marie, donc il faut aller à
Marie pour atteindre Jésus. « Nul ne va à mon Père sans ma permission, nul ne peut
venir jusqu’à moi sans venir par ma Mère... » Marie n’est pas l’auteur de la grâce, mais
elle est Reine du monde de la grâce. Bien au-dessus des anges, rien ne lui reste voilé.
Elle pénètre les confins de la Trinité, les confins de la divinité. L’amour du Seigneur
pour sa sainte Mère est incomparable. La Vierge est tout sur le Cœur de Dieu, elle en
est la trésorière bien-aimée, la médiatrice toujours agréée, la distributrice toujours
approuvée, la distributrice vigilante et souveraine. L’âme qui choisit Marie pour avocate
est sûre que ses prières, ses demandes seront exaucées. Jésus ne refuse rien à Marie. Elle
n’a pas besoin de demander : elle puise. Tout droit lui est concédé. Le Seigneur a mis
en elle toutes ses complaisances. Marie est la Vierge puissante, la Vierge pleine de bonté,
la Porte du ciel... Notre Dame d’amour. Elle écoute la prière qui jaillit du cœur pur,
humble, simple et confiant. On ne peut faire régner Jésus dans les cœurs, dans les
familles, dans les paroisses et dans la patrie, qu’en établissant, en propageant le règne
divinement bienfaisant de Marie. Aimer Marie, c’est rendre à Dieu un honneur
incalculable, c’est combler d’hommage et de gloire le divin Cœur de Jésus. Qui aime
vraiment Marie peut s’estimer bien heureux, car il est sûr d’être aimé du Sauveur. Ah !
si l’on pouvait concevoir toutes les merveilles opérées par Marie dans les âmes !... Dire
que Marie est Reine du ciel et de la terre est très beau, très vrai ; dire qu’elle est Mère de
tous les cœurs, médiatrice de toutes les causes qui pénètrent au ciel, est plus sublime
encore.
Le point de la conversation était ceci : on va très facilement à Jésus parce qu’il est Roi,
parce qu’il est Dieu, mais pour comprendre la dévotion à Marie, il faut avant tout
avoir l’attrait de l’humilité, vu qu’il n’est rien d’extraordinaire dans sa vie, sauf sa
présence sublime au Calvaire.
Marie ne fit pas de miracle par elle-même, c’est vrai, tout reste simple, obscur, caché,
accessible à toute créature.
Cette absence d’extraordinaire dans la vie de la Reine du ciel est la plus pure merveille.
Et puis ! qu’en savons-nous ? Dieu voulant nous donner la Sainte Vierge pour modèle,
pour exemple, a voulu que, sur la terre, sa vie fût plus imitable qu’admirable... Il voulait
que toutes les âmes puissent se sauver par Jésus et Marie.
Si, dans la vie de la Sainte Vierge, il n’était parlé que de faits éclatants et sublimes,
d’actes merveilleux, combien peu d’âmes oseraient la prendre pour modèle. D’ailleurs,
c’est sur sa vie intérieure, toute faite de parfaite union à Dieu, qu’il faut baser la nôtre.
Cette faveur, nous ne saurions la mériter, mais nous pouvons l’obtenir de notre Mère
miséricordieuse par la prière de confiance et l’amour. L’âme unie à Marie avance tous
les jours vers les sommets de la perfection. Quel exemple de vie intérieure à puiser
dans la vie d’âme de Marie ! En elle se trouve la plénitude de l’espérance, de la vie et
de la vertu.
Notre-Seigneur a dit : « Le royaume des cieux n’est pas pour les orgueilleux. » « Nul
n’entrera dans la sainte Patrie s’il n’est revêtu de pureté et d’innocence. » Rien ne
prouve mieux que Marie est notre modèle de choix. La sainteté est aux âmes qui
aiment vraiment Marie.
Je voudrais pouvoir écrire encore longuement ; il y aurait tant à dire sur Marie, et de
si belles choses, mais je m’en tiendrai là ; je me sens trop malhabile, trop nulle ; j’aime
mieux la pratique que le développement, la vertu que l’éloquence, laissant aux esprits
doués l’honneur de faire des descriptions. Du reste, mon cœur est vraiment en
lambeaux pour avoir trop saigné – ce cœur que les douleurs et la vie ont tant torturé.
Dieu connaît le nombre de fois qu’on aura plongé et retourné le couteau dans la plaie.
Beaucoup croient que les souffrances physiques n’atteignent pas le cœur, et en parlent
comme telles. Pense-t-on que les souffrances morales ne suivent pas les souffrances
physiques ? Oh ! si, et combien ! Tout devient même plus poignant pour l’être qui,
déjà, est à la merci de la douleur.
Oui, mon Dieu ! de vous seul est connu tout ce que vous demandez à l’âme que vous
prenez pour vous. Ô mon céleste ami ! tout seul vous connaissez dans quel bain vous
avez plongé, dans quelle prison vous avez enfermé, de quel feu vous avez purifié, de
quelle eau vous avez lavé, avec quel instrument vous aurez ciselé  votre petite créature.
Elle vous rend grâces et vous bénit d’avoir posé votre main sur son cœur, d’avoir
empêché ses lèvres de s’entrouvrir pour parler ; si peu en aurait-elle dit, elle aurait pu
vous déplaire. Y aurait-il pour elle plus grande désolation ?
Perdre tout en Dieu ! que c’est bon ! Vous savez ! cela suffit. Rien dans mon être ne
sera resté sans tourment. Oh ! qu’elle s’est bien réalisée cette prière de mon cœur : « Ô
Jésus, douceur ineffable, changez pour moi en amertume toutes les consolations de
la terre. » J’ai eu froid, j’ai eu peur, j’ai souffert, j’ai été incomprise, délaissée... Derrière
un front calme, derrière un sourire, que de sanglots étouffés, que de douleurs tues,
que de gémissements refoulés pour l’amour de Dieu et pour ne point peiner. J’aurai
connu là ce que c’est que se vaincre dans la souffrance en priant. L’amour m’a tout
appris. Si l’amour humain est capable de faire accomplir de grandes choses pour l’être
qui est l’objet de cet amour, combien plus ardent est l’amour qui se rapporte à Dieu.
L’amour divin et la foi en cet amour permettent de tout accepter en paix. Jésus
converse avec l’âme souffrante qui l’aime.
Mon Dieu et mon Refuge, merci de m’avoir donné une nature si ardente, un cœur si
vibrant, une âme si paisible. Merci de m’avoir appris à garder le silence. C’est bien à
vous que je le dois, mon Dieu ! Petite fleur du silence, reste toujours au fond de mon
cœur.
L’Amour n’épargne pas, mais il récompense. Rien n’est ménagé à la confiance, mais
rien ne l’ébranle. Une petite âme aime tout recevoir de son bien-aimé.
Jésus, elle t’appartient, celle que la vie accable,
Tout près de toi elle trouve la pitié.
Elle s’appuie, paisible, sur ton cœur adorable.
De ses tourments, tu en prends la moitié.
Toi, tu la caresses quand elle verse des larmes,
Tu es sa joie et son bonheur en tout.
De la souffrance, tu lui apprends les charmes
Toi, ô Jésus ! qui souffres avec nous tous.
Ô Dieu, sur l’autel de la douleur aussi bien que sur l’autel des délices, je chanterai un
hymne à ton nom ; sur la harpe des larmes amères aussi bien que sur la cithare de la
joie, je chanterai à jamais ta miséricorde, ta tendresse, ta bonté sans égale... Dieu
n’éclaire pas seulement notre vie, il en est le foyer.
Demain, visite du Seigneur. Demain, je vais goûter le bonheur à sa source.
Mon doux Jésus, ma joie et mon amour,
Fais de mon cœur ton bienheureux séjour.
^ 26 octobre 1930 (dimanche)

Sainte communion. Je sens non seulement l’appel de Jésus aux joies de la sainte
communion, mais qu’il m’y sollicite, me commande de le recevoir. A qui irais-je pour
aimer plus ardemment qu'à lui, l’ami parfait, l’ami généreux, l’ami toujours fidèle ?
Ô Jésus, présent dans l’Eucharistie, soyez le bonheur, la santé de ceux que j’aime et
leur éternelle récompense. Hôte adoré, je vous demande pour moi d’emporter plus
avant toujours mon petit cœur dans le vôtre.
Oh ! les délices de cette journée ! Oh ! la joie de mon cœur rempli d’allégresse en Dieu !
Je l’ai reçu. Il est en moi. Quand l’aube apparaît, mon cœur peureux, tout tremblant,
impatient, murmure : « Que Dieu arrive et qu’aussitôt ses ennemis soient
dissipés. » Mon roi vient prendre possession de son trône, qui est mon cœur, et je suis
si heureuse qu’au lieu de n’être qu’humble, tendre, tremblante comme je voudrais
rester, je ne sens plus en moi que sentiment de joie, d’amour, de reconnaissance. Que
mon défenseur, mon soutien, ma force en ce monde et mon salut pour l’éternité
vienne à moi ! Mon âme est toute transportée, mon cœur déborde d’une ferveur si
grande !... Pourrait-il en être autrement ? Je possède un trésor incomparable. Il m’est
fait un plus grand honneur qu’il en fut accordé au roi prophète... Ce qu’il faut avec
ces merveilles, c’est produire des fruits... glaner des épis... cueillir des grappes. Je sens
avec bonheur que toutes les puissances de ma petite âme sont intimement unies,
étroitement enlacées à Celui qui est venu en moi avec tant de miséricorde. C’est en
maître souverain qu’il a pressé sur son Cœur sa petite servante et pris possession de
son petit royaume. Douce est la présence de Jésus, consolante pour l’âme accablée et
souffrante ; elle lui apporte une soudaine paix, un pur et céleste bonheur. Délices
qu’aucune parole ne peut exprimer. Dans ces heures toujours trop courtes au gré de
l’âme, le divin Maître à qui l’on a tout immolé, tout livré, suscite toujours de nouvelles
vigueurs pour l’aider à traverser chaque nouvelle épreuve. Tout ce courage, cette
sublime ardeur est puisée à la source même. Il n’en ressort aucun mérite personnel ;
tout est don de Dieu et lui appartient. Bien malheureuse serait l’âme s’il lui venait de
penser qu’elle y est pour quelque chose.
Mon Dieu ! Faites que je vive docilement vos conseils, vos inspirations, qu’en tout je
sache attendre l’heure de votre Providence.
Seigneur Jésus ! je suis à vous et vous êtes mon Dieu. Mon cœur est vôtre, soyez aussi
jaloux de le garder pour vous, qu’il est jaloux de se garder à vous.
Soutenez toutes ses saintes résolutions, vous qui êtes mon Maître.
Ô Dieu ! recevez mes louanges, mes adorations, tout mon amour. Hélas ! que puis-je
vous rendre, moi qui suis si pauvre, si petite, mais je me sens si riche du désir de voir
toutes les âmes vous consacrer leur cœur, leurs œuvres, leurs actions. Je fais le tour
du monde et vais chercher et recueillir, pour vous les offrir, toutes les bonnes actions,
grandes et petites, les œuvres, les travaux, les peines, les douleurs, les larmes, les
épreuves de toutes sortes, les désolations, les souffrances, les soupirs des âmes qui ne
pensent pas, qui oublient ou ne savent pas vous les offrir ; vous consacrer les joies,
les espérances, les consolations, les succès, les bonheurs, les abondances de biens,
toutes les grâces, les bienfaits qui, tous, sont l’effet de votre paternité et bonté envers
nous, qu’elles ne savent reconnaître, vous attribuer, ne regardant jamais en haut ;
toutes les prières faites trop en hâte, sans attention, celles récitées sur le bout des lèvres
et qui, pour cause, ne pénètrent pas jusqu’à vous, les communions faites sans véritable
amour, avec trop peu de respect ou négligence : je vous apporte tout et vous offre tout,
ô Dieu infiniment bon et miséricordieux, daignez les accepter et les agréer, vous à qui
tout appartient, de qui tout découle, vers qui tout doit retourner. Soyez loué, béni de
toutes les créatures qui furent, sont et seront jusqu’à la consommation des siècles.
Que Dieu est doux et complaisant ! qu’il est sensible et délicat envers sa petite victime.
Il ne craint pas, lui le Seigneur de toutes choses, de prévenir celle qui cependant est
sienne, sur qui il a tous les droits, des épreuves que, dans l’ombre, il prépare pour elle.
Ce que Dieu ne peut obtenir des âmes par la prière, la pénitence, il l’obtient par
l’épreuve et la souffrance de celles qui sont siennes.
Tout ce qui vient de Dieu est vérité ; connaissant ma faiblesse et mon peu de vertu, il
ne m’enverrait pas cette grande épreuve si mon âme ne devait pas en tirer un salutaire
avancement. Tout mon bonheur est de me livrer à la volonté suprême du Seigneur,
comme l’enfant s’abandonne dans les bras de sa mère, comme l’épi de blé se laisse
dorer par les brûlants rayons du soleil. Je donne mon cœur au Dieu que j’aime en
toute confiance et amour, le suppliant d’allumer, plus ardent toujours, le feu sacré de
l’abandon.
A brebis tondue, Dieu mesure le vent. A enfant docile, on fait des caresses. Je
m’abandonne à ses desseins sur moi, à cette épreuve, à toute sa durée, même si elle
doit être prolongée le reste de mes jours. J’ai confiance en celui qui guide dans la
vérité.
Pénétrée de mon impuissance et du peu que je suis, j’implore humblement votre
divine protection. Ô divin Hôte de mon âme, soyez mon soutien, inclinez votre Cœur
vers le mien, étendez votre bras tout-puissant pour me protéger contre l’infernal
ennemi qui cherche toujours à séduire et corrompre.
Marie, pleine de grâces, trésorière divine, donnez-moi la véritable confiance envers
Dieu et l’humble défiance de moi-même. Ô Mère bien-aimée, je me confie à vous.
Pénétrez mon cœur de l’humilité la plus profonde, de la charité la plus ardente, de la
joie la plus surnaturelle. Ma Mère Marie, douce et humble de cœur, rendez-moi
semblable à vous. Je suis une servante inutile, pénétrez-moi de ma nullité, de mon
inutilité.
Ô Jésus, source de vie, accordez-moi le pardon de tous mes péchés, puis donnez-moi
la vie de l’amour, la vie de la grâce, la vie surnaturelle. Ô Cœur insondable, mystère
de douleur et d’amour, est-ce assez que je vous connaisse et que je vive dans la
contemplation de vos mystères ? Non ! mon Dieu, manifestez-vous au monde et à
chacun ; que toutes les âmes qui vous connaissent vous fassent connaître et
comprendre. Révélez aux âmes la beauté de vos mystères. Que vos prêtres soient
épris, avides de leur montrer ce qui vous révèle, vous découvre à l’intelligence, au
cœur.
Oh ! pitié mon Dieu ! manifestez-vous à tous.
^ 7 novembre 1930 (vendredi)

Amour... paix... et foi... Oh ! qu’il fait bon prier.... écouter.... vivre en esprit dans le
ciel, foyer de beauté et d’amour. Vie intérieure intense, sentiment continuel de la
divine présence de mon Dieu en moi. Jésus est mon trésor, mon bonheur, ma joie,
ma vie, mon tout ! Mes délices sont de penser à Jésus, de l’aimer, l’adorer, vivre toute
en Jésus, pour ne pas vivre en moi ; rien ne peut plus occuper mon esprit ni contenter
mon cœur que Jésus. Son amour remplit tout.
Ô mon âme, n’oublie pas un moment Celui qui ne t’oublie jamais. C’est si doux de
tenir fidèle compagnie et d’adorer Jésus en mon âme. Ô mon Roi bien-aimé, ô Maître
et Sauveur, soyez à jamais tout pour ma petite âme, et je serai bien contente. Mon
âme tressaille d’amour en Jésus son soutien. Je ne veux être qu’une petite âme
messagère d’amour, de bonté, de lumière. Je vois combien les moyens sont nombreux
pour porter les âmes au service de Dieu. L’amour ouvre chaque fois une nouvelle
souffrance, une nouvelle épreuve en mon cœur, mais Jésus donne chaque jour un
nouvel élan à mon âme.
Tout sert quand on aime, et je reconnais que, dans son infinie tendresse, mon aimable
Seigneur fait en sorte que je puisse tirer profit de tout. Je ne m’en étonne pas, c’est
l’œuvre de Dieu et non la mienne.
Plongée, hélas ! dans l’inaction physique, ma vie reste très intense ; beaucoup plus même,
parce que je vis de la vie de mon âme. Je ne suis que la petite victime au cœur tout donné
à Jésus ; il ne faut donc vouloir que ce qui lui plaît... Jésus est mon âme et ma vie.
Le Seigneur me distribue bien des épreuves de toutes espèces, et au travers de
beaucoup de fatigues, de peines et de dégoûts, mon union intérieure augmente...
En moi, c’est un mélange de joie et de douleur. Je puis dire avec saint Paul, avec une
bien moins grande perfection que lui : « Je surabonde de joie au milieu de la
tribulation. »
La souffrance est l’instrument parfait qui transforme les âmes.

^ 10 novembre 1930 (lundi)

Mon Dieu ! faites en moi et de moi tout ce que vous voulez, pourvu que vous
grandissiez mon amour. Soyez moi tout.
Mes jours et mes nuits s’écoulent dans la lumière et l’amour : que de lumière crée
l’obscurité ! L’amour qui m’envahit progresse toujours... que Dieu en soit béni !
En Dieu, tout est sans mesure ; l’âme qui s’est livrée ne sait pas jusqu’où l’amour
l’emmènera. L’amour est un feu consumant qui propage son action dans les âmes.
Je sens que je possède un trésor que Dieu veut distribuer par moi. Pour cela... oubli
de moi toujours plus parfait... que je disparaisse complètement et sans réveil dans la
volonté de Dieu et que lui seul apparaisse.
« Mes désirs ne sont pas vos désirs, mes vues ne sont pas vos vues. »
Seigneur, mon Dieu ! Je vous en conjure, faites que je rayonne sur ceux qui m’entourent ;
donnez-leur la lumière, éclairez-les par moi, communiquez-vous à eux par moi, donnez-
vous à eux à travers moi...
Je surabonde de grâces ! Comme j’ai tout donné et abandonné à Dieu, ne gardant rien
pour moi, rien à moi, je suis heureuse à la pensée que Celui qui en est devenu possesseur
recueille tout pour le déverser dans les âmes qu’il lui plaît et que lui-même choisit.
Je voudrais que les âmes du monde entier puissent aimer Dieu comme je l’aime, que
toutes chantent avec moi l’hymne de la reconnaissance et de l’amour.
Pour l’aimer, il faut avant tout le connaître... « Mon Dieu, que votre règne arrive ! » Je
voudrais que Dieu enseigne à toutes les âmes, comme à moi, et leur apprenne le secret
tout divin d’utiliser généreusement leurs souffrances – quels qu’en soient la nature, le
degré, la profondeur – volontairement, rien par force... tout par amour, sans chercher
à savoir le pourquoi de la douleur, mais remonter à Celui qui l’envoie ; ne pas regarder
que la blessure, voir la main qui l’a faite... la panse, la guérit.
L’enseignement divin ne se communique pas extérieurement ; il ne se voit ni se
s’entend. Invisible et sans bruit, Dieu encourage d’une façon tout intérieure. Il se fait
sentir, connaître et non voir, au cœur qui se résigne et accepte. Il se fait comprendre,
non entendre, à l’âme qui a confiance et s’abandonne, sinon joyeusement du moins
paisiblement, en toute confiance.
Ah ! si l’on savait jusqu’où va l’amour de Dieu pour les âmes ! Et combien est suave
et douce la soumission à Celui qui peut tout vouloir de nous... quand il en a décidé
ainsi, rien ne peut faire dévier les desseins de Dieu sur une âme... On n'est malheureux
que de ce que l’on refuse à Dieu.
Sur la croix dans la joie, par l’amour... Sur la croix, c’est être immolée sur le même lit
où expira le Sauveur des hommes... Pourquoi nous affliger et murmurer, quand il
faudrait s’incliner et remercier ce Dieu qui veut bien nous revêtir des mêmes livrées
que son Fils bien-aimé, et lui dire du plus profond de notre cœur : fiat !
C’est sur la croix que Notre-Seigneur a opéré ses plus grands miracles, c’est par la croix,
par l’effusion de son sang précieux qu’il sauve les pécheurs, par la croix qu’il ouvre la
porte à ceux qui, déjà morts, ne pouvaient aller au ciel, sur la croix qu’il pardonne à
tous, sur la croix qu’il rachète le plus grand scélérat, sur la croix qu’il donne sa Sainte
Mère à tous les mortels. S’il a donné des preuves sublimes de sa bonté, de sa divine
charité, de sa miséricorde, de son amour, en guérissant les malades, en les convertissant,
en ressuscitant les morts, en délivrant les possédés, ce n’est que sur la croix qu’il livre
en entier les réservoirs d’amour que contient son Cœur, et cela jusqu’à la consommation
des siècles, où il donne à tous libre entrée quand nous voulons venir à lui, libre accès
pour puiser sans fin, toute permission pour en faire notre demeure. Il y a bien le grand
mystère de l’Eucharistie, le plus beau des miracles, mais il n’a eu sa pleine confirmation
que par la mort sur la croix. Que de grandes choses renfermées en ces quelques heures
à jamais fécondes.
En livrant son divin Fils à la cruauté des hommes, Dieu nous montre combien il lui a
fallu d’amour pour le sacrifier.
Dieu s’afflige quand il nous fait mal. Lui qui est infiniment plus tendre que toutes les
créatures à la fois, fait voir combien il nous aime, puisque pour notre bonheur
(éternel), son amour n’hésite pas à nous affliger. Dieu agit plus en père en nous
envoyant des croix qu’en nous donnant des joies ; jamais son amour n'est plus grand
que lorsqu’il sacrifie.
Craignons, dans cette vie, d’être trop longtemps heureux. Qu’importe si, en souffrant
avec résignation, avec amour, nous méritons le ciel. Pour accepter et aimer la
souffrance, il faut avoir la foi qui illumine toutes choses, la confiance toute filiale qui
ne raisonne pas... qui aime... parce qu’elle voit en Dieu un Père juste et saint... mais si
bon.
Pour que l’amour domine la crainte, il faut contracter l’habitude de vivre en la
présence de Dieu. Tout serait si beau dans la vie si Dieu en était le centre... le sommet.
Prier pour qu’il y ait plus de joie au ciel aujourd’hui pour la conversion d’un pécheur.
Etre de plus en plus rayon bienfaisant... rayonnant sur les âmes en débordant d’amour.
Dieu veut que je l’aide – non que je lui sois utile – mais pour augmenter ma part de
bonheur au ciel. Tout pour Dieu, rien pour moi. Abandonnée à Dieu, j’abandonne
tout à lui... pour que son règne arrive... que sa volonté soit faite... pour qu’il sauve les
pécheurs... pour qu’il touche les cœurs les plus endurcis, les âmes les plus rebelles à
sa grâce, pour qu’il fasse éclater son amour partout, pour qu’il allume dans les cœurs
la joie intérieure qu’éprouvent ceux qui l’aiment, pour hâter le bonheur des âmes du
purgatoire, de ces chères âmes qui attendent de nous la joie de voir Dieu. Je m’offre
à lui pour les grandes causes de notre mère la sainte Eglise, son Souverain Pontife.
Tout en silence, par la souffrance, l’amour ; appliquer aussi mes souffrances pour les
pauvres malades qui ne se résignent pas, pour les agonisants... penser aux mères de
famille que j’aime tant.
Mon Seigneur et mon Dieu ! je vous aime dans toutes mes souffrances. Je vous aime
dans tout ce que vous faites en moi et de moi.
Oh ! qu’il fait bon se laisser faire par Dieu et se livrer sans retour à cette réalité :
abandon.
Tout à Dieu, rien à moi... Tout de lui, rien de moi. Non, je ne veux plus rien savoir,
rien vouloir... je ne sais plus qu’aimer. C’est de l’amour que provient la grâce et le
développement de toute vertu.
C’est parfois dans la plus humble bassesse que la grandeur de Dieu se complaît.
Mystère divin compris pleinement qu’au ciel.
Mon Dieu ! faites que je sois utile... utile à mon prochain... utile à tous... que je travaille
au bonheur de tous.
Déborder de prières, de détachement, de sacrifices et d’amour.
Par mes yeux éteints à la lumière, éclairez les esprits et les cœurs.
Je cueille des fleurs le long de ma route.
Seigneur Jésus ! que je m’élève, que je monte de plus en plus vers vous... près de vous...
jusqu’à vous.
Ne me laissez ralentir par rien, pour rien. Que soit toujours plus rapide mon ascension
d’amour.
Qui peut et que peut arrêter une âme que Dieu garde, soutient, attire pour l’élever
toute à lui ?
Mon Dieu ! donnez-moi d’inspirer aux âmes la grandeur de la vie divine, de la vie
surnaturelle.
^ 14 novembre 1930 (vendredi)

Sainte communion. Le soleil s’est caché, aucune étoile ne scintille plus au firmament
de mon âme qui est tout entière noyée dans la douleur. Je n’aperçois plus aucune
clarté, aucun horizon. Pourvu que Jésus m’aide et soit content et glorifié en moi par
le mal qui me broie... C’est par amour que Dieu nous crucifie... Il faut vraiment que
cet amour soit grand pour mon âme. Je me trouve si petite... si indigne de ma vocation
de souffrance... Si aimer c’est souffrir... bienheureuse suis-je d’avoir reçu de Dieu la
grâce d’aimer en souffrant... il pourrait tellement en être autrement sans Jésus, sans
son amour, sans sa miséricordieuse étreinte.
Je suis lasse de la terre... les consolations de la terre ne m’atteignent plus que pour
augmenter mes douleurs ; celles du ciel me sont retirées. Cependant, ô merveille de la
foi et de l’amour, mon âme est dans une paix profonde. Jésus est en moi... il est ma
vie... il est mon Sauveur, ma lumière ; mon âme est tout entière noyée dans sa volonté
adorable. J’espère tout de son infinie bonté, de cette bonté particulière envers ma
misère. Je sais qu’il dispose tout pour mon plus grand bien... c’est pourquoi, même si je
me sens seule, abandonnée de lui, sans force sur la croix, qu’il ne me reconnaît plus
pour sienne ; quand même je ne puis plus rien, que je ne ressens rien, je crois que l’état
poignant où je me trouve et tout ce qui m’arrive est l’œuvre magnifique de l’amour,
aussi je le préfère toujours aux plus hauts degrés de consolations. Tout entière entre ses
bras, livrée à sa volonté sainte, j’aime toutes ces inexprimables douleurs qui me rendent
un peu semblable à lui, Jésus, notre Dieu plein d’amour et de tendresse.
Ô Jésus ! à votre Cœur je confie tout : mon âme, mes intentions, mes peines les plus
profondes, toutes mes occupations intérieures. Je vous confie toutes les grandes
causes actuelles, la France, toutes les âmes.
Ô Jésus ! je compte sur vous, parce que je me confie en vous, je m’abandonne à vous.
Ô Cœur d’amour, je crains tout de ma faiblesse, mais j’espère tout de votre puissance.
Un Dieu ne peut abandonner le faible ouvrage de ses mains ; un père ne peut oublier
son enfant, un sauveur ne peut laisser perdre le prix de son sang. Jésus, mon Dieu,
soyez en mon âme un gardien fidèle... un puissant défenseur. Soutenez ma faiblesse
dans les adversités ; gardez mon âme contre toutes pensées mauvaises qui pourraient
l’effleurer, je vous en supplie, Seigneur.
^ 26 novembre 1930 (mercredi)

Souffrir aujourd’hui, ma croix d’aujourd’hui... l’aimer... l’embrasser, en répétant tout


bas : mon Dieu !... je l’aime. Avec elle vous m’élevez à vous.
Tout est facile à l’âme qui s’abandonne d’instant en instant à la divine étreinte de son
Jésus. C’est lui qui change en or divin toutes nos actions... toutes nos larmes... toutes
nos souffrances... toutes nos afflictions...
Il n’y a pas de secret pour être à Dieu, si ce n’est celui de se servir de tout ce qui se
présente... de tout ce qu’il envoie. Tout mène à cette union entière, tout perfectionne
et sanctifie (excepté le péché et ce qui n’est pas le devoir). Rejeter loin de soi la
défiance, la peur, la crainte, mais, avec Jésus et Marie, aimer la volonté adorable de
Dieu si miséricordieux et si aimable.
Tout par amour... et tout sera divin... tout diviniser pour que tout soit sanctifié... aimer
pour expier... aimer pour mériter... aimer pour supporter... aimer pour consoler...
aimer pour comprendre... aimer pour donner... aimer pour s’oublier... aimer pour
pardonner... aimer pour aimer... aimer pour guérir... aimer pour renaître …
........................................................................................................................
(ndle: cf. pointillés précédents. Ils correspondent à des paroles de Marthe laissées en pointillés par le
Père Faure à qui Marthe a dicté ce passage. Soit il n’arrivait plus à se relire ou ne comprend plus ?
Il ne veut pas recopier quelque chose qu’il inventerait.)

Je n’ai ni qualité, ni force, ni courage... je ne suis qu’imperfection, que faiblesse. J’ai


Jésus pour soutien... pour voie, pour vie, pour consolation et espérance.
J’éprouve des douleurs très vives de toutes parts, principalement dans la tête,
l’estomac et le dos. Sans Jésus, ce serait intolérable... Avec lui, je dis : fiat et merci...
alors tout m’est doux et bon.
Jésus possède toute ma bonne volonté, toute ma faiblesse, j’ai confiance en son appui.
Je souffre, mais j’aime et je crois... je dois souvent prendre mon cœur à deux mains
pour ne pas ployer complètement ; les souffrances succèdent aux souffrances, l’amour
triomphant et plus fort succède à l’amour... toujours.
Jésus me demande de ne point trembler, ni craindre. C’est pourquoi, ô mon âme, ce
Dieu si aimé ne t’écrasera jamais d’une croix trop lourde à porter. La confiance
absolue est la base de tout.
Sur la croix, missionnaire d’amour... calice, pour contenir l’amour, aux bords trop
pleins, pour déborder sur le monde.
Tout à Jésus... pour que tout soit de Jésus !
Ô Marie, ma bonne Mère, dites à Jésus qu’il est doux à mon âme, ce baiser de la
douleur. Vierge pure, Vierge sainte, Mère aimante... apprenez-moi le pur amour de la
croix. Ô amour immaculé de Marie, réchauffez... rallumez... purifiez mon amour.
Voici l’aurore, il est six heures bientôt. Jésus vient à moi... je ne puis aller à lui, alors
lui vient à moi... Il vient pour moi... oui, il vient... je l’attends. Oh ! que mon cœur
vibre fort.
Le Roi du ciel et de la terre, le Créateur des anges et des hommes, le Maître souverain
de tout ce qui est et sera, veut bien, comme chez Lazare, prendre place sous le toit de
mes chers et bons parents. C’est le grand roi, devenant l’hôte d’une humble
chaumière. Je sais, ô Dieu d’amour, que nous ne sommes pas dignes... mais une seule
de vos paroles peut suffire... C’est la suprême grandeur s’unissant, par le plus sublime
des dons, à l’infinie bassesse... Seigneur Jésus ! je le sais et le sens mieux encore, que
je suis pauvre, malade et sans vertu. Si vous voulez, vous pouvez me guérir ; une seule
parole de vous et je le serai... dites-la, cette parole, ô le saint et unique ami de mon
âme ; je vous le demande avec les sentiments de l’humilité la plus profonde, dans ce
moment solennel où mon âme veut être unie à vous ; où votre Cœur divin et mon
petit cœur ne vont faire qu’un seul. J’ai hâte et soif de me répandre dans le Seigneur.
Mon Dieu ! donnez à mon âme sa nourriture. Donnez-moi votre pain de lumière et
d’amour.
Esprit Saint, Dieu de lumière, enveloppez mon âme de vos sublimes clartés... qu’elle
soit toute submergée par votre amour. Ô maître, ô sauveur, ô roi, ô ami, ô mon Dieu,
donnez-vous à moi, et que je vous garde en moi. Donnez-vous à moi pour que je
vous adore, pour que je vous aime au prix de tout ce que j’ai, de tout ce que je suis. Je
vous consacre mon âme et tout mon amour. Je vous sacrifie mon cœur, toutes ses
pensées et ses ardeurs. Je les perds en vous, ô Jésus, gardez-les pour toujours.
^ 5 décembre 1930 (vendredi)

Même jour, le soir. Journée intimement unie à Dieu sans rien de sensible et de doux.
Que Jésus soit content, et c’est tout. Je suis sans réserve entre les mains de Dieu qui
dirige les événements et chaque événement de notre vie, et tout ce qui est fait par lui
est bien et bon, quelles qu’en soient la forme et la rigueur apparente. Quand on
regarde en avant, mais surtout en haut, avec les yeux du cœur, on ne tremble pas. On
n’a pas peur quand on aime, quand on s’est donné, et cela pour toujours.
Ce qu’on appelle vie, ici-bas, n’est pas la vie, ce n’est que le chemin plus ou moins
court, plus ou moins pénible qui mène à l’éternité.
Plaire à Dieu en tout... veiller sur moi, sur toutes mes actions, être charitable et utile
à tous, n’agir que par ses ordres divins... travailler sous ses yeux... pour son amour...
toujours plus et toujours mieux, sans perdre aucune des divines inspirations qui me
sont données. Elles sont aussi nombreuses que les battements de mon cœur.
« Du mépris de vos divines inspirations, délivrez-nous, Seigneur. » Non pas seulement
du mépris, mais simplement de tout aveuglement de mon esprit pour vos divines
inspirations, délivrez-moi, épargnez-moi, Seigneur, dans tous les devoirs que j’ai à
remplir envers moi d’abord, envers le prochain ensuite, dans tous les sacrifices et dans
chaque sacrifice que j’ai à faire, dans les souffrances que j’ai à endurer pour embrasser
la croix, sous toutes ses formes, en l’aimant toujours d’un amour grandissant,
reconnaissant pour toutes les grâces que j’ai à cueillir pour les faire fructifier, car toute
indifférence, quelque légère qu’elle soit, est un nuage qui empêche la joie de rayonner
dans le cœur.
Ô Marie ! ma tendre Mère ! que votre Cœur veille sur moi, que le mien prie pour que
la volonté de Dieu soit faite, que son règne arrive, et que son saint nom soit béni.
Amen.
^ 5 décembre 1930 (vendredi)

Fête de l’Immaculée Conception. Belle journée aujourd’hui ; c’est la fête privilégiée


de Marie, fête qu’elle doit aimer entre toutes ses fêtes. C’est pourquoi, nous devons la
célébrer avec la plus grande ferveur, le plus tendre amour ; tant de faveurs sont
attachées à cette fête bénie ! Gloire à vous, ô mon Dieu, qui nous avez donné Marie
pour Mère... Honneur et gloire aussi à vous, ô Marie. Ô vous, la bien-aimée du
Seigneur, permettez que j’unisse mes faibles hommages d’admiration, de respect et de
gloire aux esprits célestes, à toutes les saintes âmes de la terre qui célèbrent votre
Conception Immaculée.
Je vous loue, ô Marie ! Que toute la terre et les cieux admirent votre pureté sans tache,
ô Vierge Mère du Sauveur ! Faites que dans le monde entier toutes les âmes coupables
aient recours à vous, ô divin refuge des pécheurs, que tous les cœurs chrétiens
s’unissent pour célébrer et proclamer hautement votre conception toute divine.
Ô Immaculée Vierge Marie ! Mère de notre Sauveur, votre clémence et votre
puissance s’étendent sur tous les mortels comme une aurore bienfaisante. Ô Mère
de miséricorde, soyez le secours, le soutien de tous les pauvres affligés, la
consolation de ceux qui pleurent, le remède des malades, je vous en supplie, ô Marie.
Vous qui êtes la fille bien-aimée de Dieu le Père, la Mère immaculée de Dieu le Fils,
l’épouse de l’Esprit Saint, vous que l’archange a saluée pleine de grâces, soyez notre
avocate, demandez miséricorde pour les pécheurs.
Ô Marie, soyez l’étoile qui me guide, ma lumière dans les ténèbres, mon courage dans
l’épreuve, mon refuge dans la douleur. Ô Marie pleine de clémence, ô ma Mère, ne
m’abandonnez jamais. Obtenez-moi de partager bientôt votre bonheur dans la félicité
des anges et des saints.
Par vos mains toutes pures, Dieu répand l’abondance de ses grâces et de ses faveurs :
Marie, mon espérance, priez pour moi et je serai sauvée. N’obtenez-vous pas, par vos
prières, tout ce que vous voulez ? J’en suis indigne, je le sais, mais je sais aussi que
vous n’abandonnez jamais ceux qui aiment.
Ô Vierge ! plus pure que le ciel, protégez-moi, protégez ma famille chérie, protégez
tous vos enfants, comblez-nous de vos faveurs, ornez-nous de vos vertus. Vous êtes
notre avocate, demandez miséricorde pour vos pauvres pécheurs.
Que tous les cœurs et toutes les âmes s’unissent pour célébrer avec amour votre
Immaculée Conception, ô Marie !
Les peines augmentent, la nuit devient plus épaisse, ô ma bonne Mère, dites bien à
Jésus, quand même il reste caché, que je veux tout et accepte tout jusqu’au dernier
soupir, si tel est son secret. De ma confiance en lui jaillissent les étincelles qui
illuminent le chemin dans lequel je dois avancer. Mon ambition, vous la savez, très
Sainte Mère, c’est d’être toujours plus humble, en aimant toujours plus. Qu’importe à
l’amour l’épreuve que Dieu lui demande ! Quand on aime, on trouve tout bien, rien
n’arrête, rien ne rebute, rien ne coûte. Ce qui fatigue ceux qui n’aiment pas fait la force
des autres.
Les nuages de l’âme passent comme ceux du firmament. Profondément unie à Dieu,
j’aime mieux mon prochain, particulièrement les pauvres, les pauvres de cœur, ceux
que personne n’aime, ne cherche à pénétrer, à comprendre.
Ô Vierge pleine de bonté, douce compagne de ceux qui pleurent, qu’avec vous je sois
un peu la consolatrice des affligés.
Une parole de bonté est une caresse à l’âme. Je suis bien pauvre, mais le trésor de ma
Mère est un trésor incomparable. Je lui tends la main comme une petite mendiante au
riche compatissant, et la supplie, au nom de Jésus, de me donner quelque chose.
Je donne à tous, me dit Marie, et ne demande pour cela qu’un cœur aimant et bien
fidèle. Il ne suffit pas de nous consacrer et de nous donner toutes entières et sans
réserve une fois à Marie, nous sommes si faibles, si fragiles, que nous avons toujours
tendance à quitter ses bras. C’est donc chaque jour qu’il faut nous donner et nous
remettre sous son manteau maternel, sous sa blanche lumière.
Ainsi nous pouvons dire : Marie est ma Mère pour l’éternité.

^ 8 décembre 1930 (lundi)

Sainte communion. Quelle pesanteur en mon âme ! Il me semble que je suis


incapable de toute action généreuse. J’éprouve au plus intime de moi-même ce
qu’éprouvent les membres engourdis par le froid. Je ne puis plus rien, je ne sais plus
rien ! Une douleur insurmontable envahit mon âme. Comme il faut, aux membres
engourdis par le froid, la douce et pénétrante chaleur du feu, à mon âme douloureuse,
languissante et pleine d’angoisses, c’est vous qu’il lui faut, ô mon si doux Jésus. Venez
en moi, ô le seul soutien de mon âme. Soutenez ma faiblesse, ô mon Sauveur Jésus.
J’unis mon obscurité à la vôtre (obscurité qui est d’autant plus sensible à ma petite
âme que la lumière a été plus ardente), lorsque prosterné, la face contre terre, au jardin
des Olives, vous ne receviez pour toute consolation qu’un calice à boire et une croix
à porter. Envoyez-moi votre ange en ce moment solennel. Mon Sauveur Jésus, gardez
mon âme et sauvez-moi, car en vous j’ai mis toute ma confiance. J’espère en vous,
Seigneur !
Les épreuves sont des bénédictions déguisées, elles sont la confirmation d’un gage de
tendresse. Je sais qu’on peut beaucoup plus obtenir par le renoncement et la
souffrance que par la réalisation de nos plus grands désirs. La grande question de la
vie n’est pas de faire ce que nous voudrions, mais bien de savoir et de faire ce que
Dieu demande et veut faire de nous. C’est aimer vraiment Dieu que de le laisser
commander en soi, par soi... son divin commandement est toujours un
commandement d’amour.
Restez avec moi, Seigneur, ne me quittez plus...
Restez avec moi, Seigneur, parce que je vous aime !

^ 13 décembre 1930 (samedi)

Ô Dieu ! quelle désolation ! quelle terrible épreuve pour l’âme qui vous aime, de ne
pas savoir si l’amour pour lequel elle lutte, souffre et combat, n’est pas tout à fait
éteint en elle ; mais cela, c’est la condition de l’amour, de l’amour divin, de faire
souffrir et combattre par l’amour obscur l’âme qui aime véritablement Dieu, sans lui
laisser sentir la douceur de cet amour pour lequel elle lutte et s’est donnée à lui.
Par l’oraison et la confiance en Dieu, l’âme résiste et patiente dans toutes les épreuves
en vivant toujours par lui dans l’union humble et parfaite. Malgré la douleur, malgré
la peine, je veux toujours garder du soleil dans mon âme. Je demande au Seigneur,
Soleil de vérité et de vie, de bénir toutes mes pensées, mes actes, mes souffrances,
toute ma vie, tout ce qui fait ma vie, pour que de plus en plus les fruits de mon âme
soient des fruits éternels. C’est en bâtissant sur le roc et en semant dans la terre
féconde qu’on récolte la moisson de la paix et des joies promises à tous les cœurs
fidèles.
La douleur est un don du ciel qui, en unissant notre cœur à celui de Jésus, nous détache
de tout. La nuit est si noire que l’ombre d’une étincelle de l’amour de Dieu serait pour
mon âme un vrai rayon de soleil. Fiat voluntas tua ! je vous aime et cela me suffit. Ah !
que toutes nos pauvres industries sont peu de choses quand Dieu semble ne plus
attiser ce feu : l’amour. Tout ce que nous pouvons y mettre ne sont que des brins de
paille qui, pas plutôt allumés, sont éteints. Dieu seul est le maître de ce feu, lui seul
peut en aviver les flammes.
A défaut du feu si suave et si doux de l’amour, j’ai toujours, très ardent en moi, le feu
purifiant de la douleur. Oui, la souffrance est un feu dont les flammes s’étendent sur
le monde.
^ 13 décembre 1930 (samedi)

Noël ! Noël... c’est Jésus Rédempteur ! Que pouvons-nous contempler de plus beau ?
que pouvons-nous admirer de plus sublime ? que pouvons-nous adorer de plus
merveilleux que la naissance du Fils de Dieu, Jésus, venu apporter et allumer le feu
(son Feu) sur la terre ? Quand une étincelle de cet amour a jailli dans un cœur, il
incendie l’âme du désir de connaître et d’aimer ce Dieu toujours plus... de l’aimer sans
partage, comme il veut qu’on l’aime. Dieu s’abaissant jusqu’à la créature, pour lui
permettre d’aller jusqu’à lui. De son ciel de gloire, il descend à la crèche, de la crèche
à l’immolation de la croix, de la croix à l’anéantissement de l’autel, de l’autel dans le
cœur de sa créature. C’est le sommet, c’est la possibilité de l’union parfaite. Il ne
pouvait donner plus, il n’a pas voulu donner moins. L’Amour a dépassé les paroles.
A nous de donner, en nous donnant sans partage.
Dieu le Père, qui avez envoyé votre Fils bien-aimé sur la terre pour notre Rédemption,
afin que de la crèche à la croix, du berceau à la tombe, il soit la voie lumineuse sur
laquelle notre âme doit se fixer...
Dieu le Fils, notre divin Rédempteur, principe de la vie immortelle, guidez-nous
jusqu’à vous.
Aimons le Rédempteur et sa Rédemption.
Dieu le Saint-Esprit, coopérateur de ce prodige d’amour, par votre action puissante,
révélez-nous les merveilles de l’au-delà.
Soyez toujours le flambeau de ma vie.
Ah ! si on comprenait l’action des dons du Saint-Esprit dans les âmes, merveille de
l’amour, clarté suprême qui oriente les âmes dociles à se laisser guider.
Ô Marie, montrez-nous la crèche, montrez-nous la croix, montrez-nous l’autel,
montrez-nous Jésus.
Aimer la vérité, obéir à la lumière, tout est là : c’est la vraie doctrine. Il ne suffit pas
d’avoir des inspirations, des éblouissantes lumières, il faut répondre à l’appel de Dieu.
Seigneur, mon Dieu ! rendez plus vives les sources mystérieuses qui jaillissent en mon
âme. Que je vous découvre partout et vous contemple de plus en plus. En dehors de
vous, tout m’est si secondaire ! avec vous, je possède tout.
Baignez mon âme dans la lumière, mon cœur dans l’amour, ma vie dans l’abandon ;
ce qui est : croire, aimer, souffrir, surnaturaliser, immortaliser ma vie ; tout est là.

^ Noël 1930

Sainte communion. Gloria in excelsis Deo. Venez ô Jésus ! Si mon cœur est aussi
pauvre que la crèche, il ne sera pas froid comme elle. Venez, aimable Jésus, je vous
aimerai ; venez, ô Jésus, ouvrez-moi les bras.
Vous seul, ô Dieu d’amour, savez dire les mots qui soulagent et qui transfigurent les
inconsolables douleurs.
Qu’il fait bon passer du monde visible au monde invisible ! Peut-on attacher ses yeux
sur ce Dieu d’amour tout ruisselant de lumière, peut-on le contempler, resplendissant
de gloire et de beauté, sans désirer le ciel avec ardeur ? et sans profondément soupirer
dans l’attente de ce bienheureux séjour ? Peut-on aspirer à atteindre ce bonheur sans
accepter de tout souffrir dans cette courte vie pour le mériter ? Les souffrances sont le
chemin qui mène droit au ciel. Ce qui ne coûte rien ne produit rien. Rien n’est
comparable à la souffrance pour élargir le cœur qu’elle a brisé.
Bonne est la souffrance, quand elle nous fait voir le peu que vaut la vie, la brièveté du
temps ! Bonne est la souffrance, puisqu’elle fut choisie par Jésus et qu’il voulut mourir
dans ses bras sanglants. Qui aura vécu avec Jésus à la peine sera accompagné par lui
à l’honneur.
Que peut et qui peut arrêter une âme que Dieu garde, soutient et attire, pour la faire
monter jusqu’à lui ? « Sursum corda » ; que chacun de mes soupirs soit un soupir
d’amour et monte à Dieu comme le parfum de l’encens. L’amour, c’est le repos dans
la lumière et la vertu. L’amour triomphe de tout sur tout, c’est par lui qu’on acquiert
l’immortalité. Comme les oiseaux migrateurs, lorsque vient l’hiver, partent pour les
régions tempérées, mon âme, assoiffée d’infini, aspire à un plus chaud soleil. Il faut
attendre et attendre... c’est souffrir ; mais attendre le bonheur éternel, n’est-ce pas déjà
jouir ? C’est à la fois douleur et douceur pour l’âme.

Oraison du soir.
Toute ma vie à moi, c’est d’aimer. Tout mon être est plongé dans l’amour. Vous, rien
que vous, ô Jésus... votre Cœur... votre amour... votre règne dans les âmes. Vous
aimer, travailler pour vous, avec vous, par vous... que ma vie soit votre vie ! Vous
aimer, vous faire aimer.
Montrer Jésus aimant, pour qu’il soit Jésus aimé ! Oh ! je l’aime ! J’aime tant Jésus et
les âmes ! Il fait tout en moi, il me donne l’amour... je veux donner l’amour. Il me
donne la bonté... je veux donner la bonté. Il me donne sa miséricorde... je veux être
miséricordieuse. Il me donne la charité... c’est la charité que je dois donner. Il répand
en moi des torrents d’amour, je veux donner, donner l’amour sans mesure.
Aimer mon Dieu jalousement... passionnément... à la folie... ma religion avec délire...
la France de toutes mes forces.
De tout notre cœur, aimons ardemment Jésus ; il est l’ami parfait, l’ami généreux,
l’ami toujours présent. Unissons nos âmes, enlaçons nos cœurs, tendons les mains,
entourons Jésus et Marie.
^ 29 décembre 1930 (lundi)

Voici la fin de l’année 1930 qui s’achève dans l’union intime de mon âme avec Dieu.
Tout mon être a subi une transformation aussi mystérieuse que profonde. Année
d’épreuves, année de douleurs... année de grâces et d’amour. Mon bonheur actuel sur
mon lit d’infirme est profond, durable, parce que divin. Oui, l’année a été douloureuse
par la permanence des souffrances, féconde aussi je l’espère. N’est-ce pas sur les ruines
de la santé que l’âme ressuscite ? Je pense à la route parcourue depuis le début de ma
maladie ; de cette pensée, il n’en ressort que de l’amour, de la reconnaissance envers
Dieu si miséricordieux et si bon. Quel travail ! quelle ascension Dieu a opérée en moi,
mais que de soubresauts de cœur, que d’agonies de volonté il faut pour mourir à soi !
Changée ! je le suis, tout à ma plus grande confusion, mais tout à la plus grande
louange de Dieu. S’il y a du bien en moi, c’est uniquement la grâce de Dieu qui l’opère.
Oui, je suis changée et bien morte aux choses de la terre, mais suis-je bien morte à
moi-même et revêtue de Jésus seul ? Ne reste-t-il pas un peu de vie à moi ? Accomplis-
je bien tous mes devoirs, fais-je bien tout ce que Dieu exige de moi ? Suis-je
éminemment fidèle à ses plus petits vouloirs en moi ?
Un regard sur Jésus en croix... et j’ai compris.
Amour ! ô feu qui ranime autant qu’il consume ! qui vivifie autant qu’il dévore...
accomplissez votre œuvre.
L’amour me mène et me conduit, je n’ai que la douceur de me laisser mener par ce
chemin lumineux si peu suivi, parce que si peu connu. Quand les épines sont
nombreuses, Jésus soutient de plus près, ce qui fait avancer malgré les blessures.
Confiance et courage ! Jésus se fait si tendre et si bon pour une petite âme
ensanglantée, prenant sur lui tout le pénible de l’épreuve, en ne laissant que le mérite
de le suivre sans résistance.
L’âme qui aime Dieu jouit ; oui, l’amour de Dieu réjouit. La maladie retranche nos
moyens d’actions, mais elle en crée d’autres plus généreux, plus difficiles aussi... peu
compris, mais si peu étudiés.
Il y a des âmes vouées à l’inaction extérieure (dans les cloîtres, par la seule volonté de
Dieu). Il y en a aussi, et bien nombreuses, qui sont vouées à l’inaction par la maladie,
l’infirmité. Celles-ci aussi bien que celles-là travaillent silencieusement sur un champ
vaste et inconnu. C’est la prière, le renoncement, la souffrance unis à l’action. Tout se
complète. Dieu est le Maître de toutes les âmes, et pour chacune le Maître de tous les
jours.
Ascension ! Ascension, toujours plus ! toujours mieux. Sursum corda !
Jésus, ma vie ! Pourquoi êtes-vous si peu aimé ? Oh ! que mes jours ne soient plus
qu’un grand cri d’amour et de douleur pour ceux qui ne vous aiment pas et ont peur
de souffrir. J’achève l’année dans un chant de reconnaissance. Un Te Deum,
un Magnificat, un Gloria in excelsis... Soyez béni, mon Dieu, de vos bontés pour moi.
Soyez béni, Jésus, pour m’avoir portée si tendrement le long du chemin. Esprit Saint,
soyez béni pour avoir si merveilleusement illuminé ma voie.
Deo gratias !
^ 31 décembre 1930 (mercredi)

Parce Domine, parce populo tuo... Miserere mei Deus s.c.d... Je te bénis et te salue, aurore de
l’année nouvelle ; je sais que tu es un don de Dieu !
Que me réserve cette nouvelle année ? Je l’ignore et ne veux point le savoir non plus.
Je m’abandonne au secours qui, jamais, ne m’a manqué.
Ma première pensée est un cri du cœur : « Mon Dieu, soyez béni dans tout ce que
vous me demandez ; j’accepte, j’aime tout. » Celui qui est la Force aidera, enveloppera
ma faiblesse.
Ce qui importe, c’est de ne rien vouloir et de tout accepter, rien demander, tout aimer.
C’est le fiat chaque jour renouvelé... C’est l’ascension douloureuse, mais
chrétiennement joyeuse, sans arrêt ni retour... C’est l’amour toujours plus, sous le
soleil du bon plaisir divin.
Oui, je veux bien souffrir tout ce que mon Dieu voudra encore, jusqu’au soir où son
amour miséricordieux murmurera à l’intérieur de mon âme : c’est assez, viens, c’est
l’heure ! Mais qu’il m’ôte tout pouvoir de l’offenser et de lui déplaire. Tout m’est
également bon ; je veux tout, parce que je ne veux rien. Je ne veux rien, parce que je
veux tout... je ne puis rien, parce que je puis tout... je peux tout, parce que je ne puis
rien. Oui, je peux tout ce que veut de moi Jésus. La main dans sa main bien-aimée, les
yeux sous son regard qui ne me quitte pas, je poursuivrai ma route, longue ou
courte. Fiat.
Je m’abandonne en toute simplicité et amour en Jésus miséricordieux. Il sait mieux
que moi tous mes besoins et tout ce qu’il Lui faut. Que cela me suffise.
Ne rien regretter de ce qui a été ou pas été ; rien n’est inutile, tout sert à quelque chose.
Je bénis et bénirai mon Dieu de tout ce que je suis, de tout ce que j’ai fait ou plutôt
de tout ce qu’il a fait par moi... pour moi. Tous mes actes, je les veux rayonnants,
divins. Tous sont mûris dans le face à face avec Dieu. Que seul son amour les guide.
Esprit Saint, éclairez ma route, afin que je ne marche pas dans les ténèbres. Ma volonté
est de passer, l’âme fixée en haut, toujours plus haut, non pour que la montée me soit
moins douloureuse, ni pour moins sentir les tourments ; non plus pour qu’elle soit
moins pénible, mais plus céleste. C’est si bon de regarder le ciel et d’aimer Dieu ! Oh !
non, je ne désire rien... que Dieu. Je ne travaille que pour Dieu. Mon Dieu m’a vaincue
par son amour. Il m’a ravie par sa beauté, par sa bonté surtout, par sa splendeur aussi.
Il m’appelle à lui ! Demeurer et vivre plus haut que les affections de la terre ; en haut,
toujours ! que c’est bon. Je ne m’appartiens plus... j’appartiens à Jésus, à Marie. Oui,
je suis toute à Dieu, avant tout, puis je dois être toute à mes devoirs, à l’obéissance, à
la charité.
Le soir. Que mon rôle reste dans l’ombre, simple, inconnu, mais que je ne perde pas
une minute de cette vie que Dieu prolonge. Qu’elle soit sainte et féconde comme mon
Jésus le veut. Le temps est une monnaie précieuse, mise entre nos mains par le Bon
Dieu. Chaque instant bien employé vaut l’éternité. Nous volons à Dieu ce que nous
ne lui donnons pas. Qu’il agisse en maître, en roi... quand il lui plaît... dans la mesure
qu’il lui plaît.
Qu’il est doux de s’appuyer, de se confier en Dieu seul. Souffrir avec patience et
amour les grandes et les moins grandes souffrances, sans rien désirer que l’acceptation
amoureuse de la volonté divine dans le moment et les jours suivants. Tout m’est
aimable et apaisant, mais que de soubresauts de cœur, que d’agonies de volonté pour
mourir.
Nouvelle épreuve qui germe ! Mon Dieu ! faites que je l’accepte dans le plus humble
amour et que j’en tire tout le bien que votre bonté y a enfermé.
^ 1er janvier 1931 (jeudi)

Jesu, spes paenitentibus, quam pius es petentibus, quam bonus te quaerentibus sed quid
invenientibus ? Ô Jésus, espoir des cœurs pénitents, que vous êtes miséricordieux pour
ceux qui vous invoquent, que vous êtes bon pour ceux qui vous cherchent, et pour
ceux qui vous aiment, que n’êtes-vous pas, ô Jésus !
Je suis triste... tant de choses pèsent sur mon cœur, Jésus, Jésus, mon tout... il pleut
sur mon cœur... il y pleut des afflictions, et par les afflictions il y pleut aussi des
lumières. Qu’il n’y ait plus dans mon cœur qu’indulgente bonté ; la vie mortelle de
Jésus se résume en deux mots : « amour, miséricorde ». Que la mienne en soit toujours
plus une vivante réplique. Tout est possible, et même facile, à l’âme qui aime et qui
veut fermement. Elle devient toujours plus parfaite, mon invocation : « Mon Dieu,
changez pour moi en amertume toutes les consolations de la terre. » Les
afflictions, les médisances, les faux rapports m’auront fait connaître toute la douceur,
toute la beauté supérieure du pardon.
Je sens bien, ô Jésus, que je pardonne comme vous avez pardonné et que j’oublie.
Personne n’est méchant... tout cela est voulu de Dieu. La souffrance apprend à aimer,
elle fait aimer ; de plus, elle épure nos fautes, elle sanctifie notre âme.
La souffrance agrandit le cœur qu’elle a brisé. Mon Jésus, venez, aidez-moi.
N’oublions pas que nous devons travailler ici-bas à acquérir deux choses : la vertu
pour nous et le bonheur des autres ; être bon et saint, et rendre heureux autour de
nous.
Recevoir la croix, c’est recevoir Jésus Notre-Seigneur, qui ne donne jamais sa croix
sans donner son amour. Refuser la croix, c’est refuser le ciel. La douleur fut le pain
quotidien de la vie mortelle de Jésus et de Marie. C’est de vous, ô ma Mère, comme
de votre divin Fils, que j’ai appris l’art divin de souffrir. Faites, Jésus, que tout en moi
exhale le divin parfum de la piété, de la bonté, de la charité dans votre amour.
Ah ! si les malheureux savaient mieux souffrir ! Si les heureux savaient mieux aimer,
une aurore de bonté et d’union régnerait dans le monde, et la paix promise aux âmes
de bonne volonté rayonnerait dans toutes les âmes.
Ô Père ! notre Père ! vous qui êtes le Bon Dieu, que nous sommes loin de cette vérité !
Dans toute condition, dans chaque état, pour tous, il y a chaque jour une croix à
porter, au moins une ; mais un jour sans croix serait un jour sans mérite, un jour sans
croix serait un jour qui ne serait pas pour le ciel.
Chaque matin, baisons avec amour notre crucifix en promettant à Jésus de porter
patiemment, généreusement ce jour, la croix de ce jour.
Seigneur, ayez pitié de nous, de moi aussi, pauvre pécheresse, ayez pitié, mon Dieu !
Jésus, Jésus seul ! Rien ne m’attire plus que le grand ciel bleu et le saint autel.
^ 3 janvier 1931 (samedi)

Vie intérieure toute cachée sous le doux regard de Marie à Nazareth.


Ma bonne Mère ! je vous donne mon intelligence pour qu’elle étudie vos grandeurs,
ma mémoire pour qu’elle n’oublie pas vos bienfaits, toutes mes pensées pour qu’elles
soient toutes à vous, mon cœur pour vous aimer toujours. Jésus ! soyez ma force,
soyez ma joie, soyez mon bonheur. Je suis de plus en plus charmée, éprise, avide de
Dieu seul. Que je suis heureuse quand je ne suis qu’avec Dieu, lorsque rien
n’interrompt mon seul à seul avec lui, où je ne vis que d’amour, que par l’amour. Seule
dans ma petite chambre, toute seule avec Dieu seul, alors que je répands mon âme
dans le Seigneur. Douce à mon âme est la poésie de la solitude, le grand silence
éloquent dans l’Amour suprême, dans la douleur, le sacrifice et les divins baisers de
Jésus, prémices des rendez-vous éternels.
D’où me vient cette soif de plus en plus ardente de lumière et de vérité ? Ce besoin
de me rapprocher toujours plus de la beauté de Dieu ? Plus aucun calme, aucun repos,
aucune joie ne peut plus entrer en moi autre que de Dieu seul. Tout m’est rien, tout
m’est vain en dehors de Dieu. Tout me lasse.
Toi seul, ô Dieu, peux contenter mon âme ! Aimer Jésus comme l’aimait Marie. Aimer
Marie comme l’aimait Jésus !
^ 6 janvier 1931 (mardi)

Sainte communion. Divin enfant Jésus, mon seul amour, je vous apporte le don des
bergers : mon cœur, mon amour et ma muette adoration. Mon âme est toute
défaillante, tant mes désirs d’être unie à Jésus sont excessifs.
Par Jésus, avec Jésus, en Jésus... tout s’élève dans l’éblouissement, le rayonnement de
sa divine lumière. Joie profonde, entière, confiante, absolue qui ne vient de rien, ni de
personne... mais de Dieu seul qui vit... agit... et commande en moi !
Mon âme est si fortement éblouie de Jésus, enveloppée de Jésus, baignée en Jésus,
qu’elle se perd de vue, pour ne plus voir que son bien-aimé.
C’est avec le ciel que je vis le plus souvent... que je converse le plus familièrement
dans la solitude de mes jours et de mes nuits. C’est dans l’élévation de l’Esprit qu’on
goûte et connaît la vérité, mais l’union à Dieu, la vie intérieure... le détachement sont
possibles dans toutes les voies... accessibles à toutes les âmes... que tout, aujourd’hui,
soit pour votre amour, ô divin Jésus, je vous offre tout par le Cœur Immaculé de
Marie.
^ 9 janvier 1931 (vendredi)

J’ai de plus en plus l’attrait d’aimer Dieu « en esprit et en vérité ». L’oraison est à l’esprit
ce que l’âme est au corps. Quand l’âme se retire du corps (à la mort), toute vie
physique disparaît, et quand on ne fait plus oraison, il n’y a plus de vie intérieure
possible. Il en est de la vie de l’âme comme de la vie du corps. Un enfant ne grandit
et ne se développe que dans la mesure où on l’alimente ; l’âme se développe et ne vit
qu’à proportion qu’on la nourrit. La prière est pour l’âme ce qu’une pluie régulière est
à un jardin que dessèchent les rayons ardents du soleil ; elle lui donne et lui maintient
la fraîcheur du ciel dont elle a un besoin constant.
Quand je prie seule, mes prières ne sont ni articulées ni balbutiées, et cependant mon
esprit est constamment plongé en Dieu, perdu en lui, si j’ose m’exprimer ainsi. Je jouis
de la présence sensible de Dieu en moi.
Avec ses intimes, Dieu se plaît à parler tout bas. Il aime l’âme qui l’écoute et lui parle
sans bruit. Qu’y-a-t-il de plus beau que ce qui ne se voit pas, ne s’entend pas ! Dans
l’amour, ce qui se dit tout bas a infiniment plus de valeur que ce qui s’articule tout
haut et se comprend bien mieux. Vivre au-dedans de son âme... toutes les lumières
divines sont là ! Prier en dedans.
Des profondeurs de la douleur jaillissent et s’élèvent les plus profondes et les plus
fécondes prières. C’est en nous amenant au fond de notre âme que la douleur nous
fait monter sur les hauteurs... jusqu’à l’infini... jusqu’à Dieu !
Que le silence est bon, fécond avec Dieu ; c’est la fusion dans l’amour infini... l’amour
de l’âme ardente que rien n’absorbe, rien n’arrête, rien ne retient ni ne limite. Il ne
faut jamais rester au seuil de son âme, il faut rentrer à l’intérieur, y descendre, y
réfléchir, y méditer, y travailler et s’y laisser travailler... face à face avec Dieu ! Que de
pauvres humains qui ne vivent jamais avec leur âme et restent au seuil toute leur vie.
Que de saintes pensées effleurent notre esprit sans le pénétrer ; elles ressemblent aux
épaves qui flottent sur l’océan et que le vent emporte. Pour qu’une vérité devienne
nôtre, il ne faut point y passer rapidement dessus, mais s’y arrêter, y réfléchir, s’y fixer.
Contempler Dieu longuement... le contempler tout le temps... L’âme devient belle en
se nourrissant de la beauté... elle devient bonne en s’abreuvant à la bonté... elle devient
aimante en s’inondant dans l’Amour. N’être qu’amour dans la douleur.
La Beauté... c’est Dieu ! La Bonté... c’est Dieu ! l’Amour... c’est Dieu.
Une seule âme de beauté suffit pour purifier bien des souillures !... une seule âme de
bonté suffit pour racheter bien des laideurs ! Une seule âme d’amour suffit pour faire
sombrer bien des haines.
..................................................................................................................
(ndle: cf. pointillés précédents. Ils correspondent à des paroles de Marthe laissées en pointillés par le
Père Faure à qui Marthe a dicté ce passage. Soit il n’arrivait plus à se relire ou ne comprend plus ?
Il ne veut pas recopier quelque chose qu’il inventerait.)

Chercher Dieu, c’est la foi... le trouver, c’est l’espérance... le connaître, c’est l’amour...
le sentir, c’est la paix ; le goûter, c’est la joie... le posséder... c’est l’ivresse.
La foi est un don de Dieu : on ne se donne pas la foi, on la demande... C’est croire à
tout ce que contient le saint Evangile comme révélé par Notre-Seigneur lui-même, à
toutes les vérités enseignées par la sainte Eglise... et les mettre en pratique. La foi est
le flambeau de la vie éclairant nos espérances, nous amenant à l’amour de Dieu.
La foi, c’est croire sans voir, mais parce que Dieu a parlé, et avoir confiance ; c’est
voir dans les ténèbres par la lumière qui est Dieu. Croire à Dieu, simplement en
théorie, n’est pas la foi... la foi, c’est croire par la pratique et vivre ce que l’on croit. Il
n’y a que cette foi qui soulève les âmes. Que de chrétiens sont peu chrétiens pour ne
pas réaliser leur foi ; réaliser, c’est pratiquer ce qu’on possède. Que nous servirait
d’avoir un trésor si nous n’en savions pas l’existence ?
L’espérance, c’est reconnaître les grâces que Dieu nous fait dans l’attente des biens
qu’il nous promet ; c’est la pleine confiance qu’en vivant pieusement, vertueusement
ici-bas, nous aurons part aux récompenses, au bonheur des élus.
L’amour, c’est la fidélité, la conformité, la pensée continuelle au Dieu que l’on aime.
L’amour fait voir Dieu dans la plus humble chose... c’est vivre près de Dieu en craignant
le péché, ennemi de Dieu. L’amour peut tenir lieu de tout. Hors l’amour, tout le reste
n’est rien, ne porte à rien. L’amour pur et vrai n’a point de mesure ; rien ne l’empêche
de grandir, les adversités, les douleurs sont un feu qui le pousse. L’amour vrai n’est pas
celui qui charme... mais bien celui qui rend humble, détaché, qui porte au recueillement,
au devoir.
La paix, c’est un sentiment suave et profond dans l’âme, lequel ne vient que de Dieu,
et qui n’est donné qu’à l’âme qui vit dans l’union avec lui. La paix durable et profonde
naît dans la prière et plus souvent dans la souffrance ; elle est semblable à un ruisseau
qui coule limpide, calme et paisible, entre deux rives fleuries. C’est bon la paix,
meilleur, mille fois, que le succès : je te donne ma paix, je te laisse ma paix... garde-la
bien... ne trouble pas celle de tes frères.
La joie, c’est déjà l’aurore de la moisson que récolteront tous les cœurs fidèles à Dieu.
Elle est souvent le fruit d’une longue patience, le rayon divin que Dieu projette dans
une âme qui lui appartient, qui ne lui refuse rien et sait être son amie. On ne peut se
donner la joie, mais on peut toujours se tenir dans la paix.
L’ivresse, c’est la jouissance même de Dieu qui fait que tout le ciel est dans l’âme et
l’âme vit de la Vie. C’est goûter en cette vie les délices enivrantes de l’éternelle Patrie
dans l’union amoureuse, dans l’intimité avec Jésus. Il fait bon avec vous, Maître...
restons.
Ascension ! Jésus est mon guide dans les sentiers surnaturels qui mènent aux sommets
invisibles. C’est Jésus que je vois en tout, que je trouve en tout. Me perdre de plus en
plus en lui pour n’être plus qu’une transparence de lui.
Esprit Saint, Dieu de Lumière, enveloppez mon âme de vos éblouissantes clartés...
qu’elle soit toute submergée dans les feux de l’amour. Ô Jésus ! vous seul dans ma vie.

^ 15 janvier 1931 (jeudi)

Sainte communion. Quelle douce émotion, quelle ineffable joie a apportée en mon
âme la divine et douce présence de Jésus Hostie ! J’ai confié à ce Bien-aimé tous ceux
qui me sont chers ; je lui ai tout confié, tout remis, tout livré. Me redonnant toute à
lui pour la suite et la fin qu’il veut de moi... pour moi. J’ai longtemps parlé à ce divin
Hôte et lui, s’emparant de mon âme tout entière, l’a mise en la céleste présence de sa
grandeur, de sa majesté, de sa gloire infinie, lui montrant tant de splendeur, lui
découvrant tant de lumière, lui révélant tant de merveilles de son amour qu’elle en
reste délicieusement éperdue, éblouie, immatériellement heureuse et soulagée en tout.
Pourquoi de tels moments ont-ils une fin ?... pourquoi un si beau jour a-t-il un
couchant ? Pourquoi Dieu ne me laisse-t-il pas mourir de bonheur en ces heures du
ciel ? Je puis vivre toujours intime... Dieu est toujours avec moi. Le désert, dit-on, est
une terre bénie pour se sanctifier... notre cœur est un sanctuaire divin pour nous
recueillir ! Quelles profondes Thébaïdes il y a en nous pour y entendre la voix de Dieu.
Les âmes qui aiment savent trouver partout la solitude pour vivre intérieures.
Que Dieu nous aime ! son amour déborde de partout. Il suffit d’ouvrir les yeux... de
les porter vers lui... et de voir. Quel abîme d’amour !
Qu’on aimerait Dieu si, chaque matin, on savait lui dire : je ne sais pas, Seigneur, ce
que sera cet aujourd’hui... tel que vous l’avez fait et le voulez pour moi... je veux qu’il
vous appartienne... je vous laisse, mon Dieu, tout crédit en moi ; donnez-moi vous-
même la docilité, l’abandon qu’il me faut pour correspondre pleinement, ce jour, à
tous vos divins vouloirs que j’ignore, mais que j’accepte généreusement. Je sais que ce
que vous me demanderez sera en rapport avec ce que vous me donnerez, tant
physiquement que surnaturellement. Que cette journée, ô mon divin Sauveur, soit
toute pour votre amour ; je vous l’offre et vous l’abandonne par le Cœur Immaculé
de Marie.
Tout ce qu’on confie à Dieu est bien confié, tout ce qu’on lui offre est bien reçu, tout
ce qu’on lui donne est bien placé, et entre ses mains tout devient trésor... La plus
grande erreur de la vie est de ne pas reconnaître assez le prix et la gravité de cette vie,
de n’en pas apprendre assez la valeur, de n’en comprendre pas assez le pourquoi dans
toutes ses circonstances, de ne pas puiser assez profond dans les trésors qu’elle
renferme pour l’éternité. De la vie, il faut en faire quelque chose de bien... et de très
bien. L’activité est indispensable soit par le travail, soit par la souffrance. Tendre
continuellement au mieux... l’ambition sur ce point est une vertu. Nul ne donne sa
mesure par un autre ; il faut donner par soi avec l’aide de Dieu. Dieu veut de nous de
la volonté dans la faiblesse, du renoncement dans le besoin, de l’amour dans nos
douleurs, de la patience dans l’adversité.
Que tout serait beau si chacune de nos prières, de nos souffrances était appliquée à la
cause de Dieu.
^ 19 janvier 1931 (lundi)

Si l’on devient très cultivé en étudiant beaucoup, on devient également très simple en
s’humiliant profondément. Les âmes n’entreront au ciel que simplement parées
d’humilité. L’humiliation est le chemin de l’humilité, comme la patience est celui de la
paix, la confiance celui de l’amour, l’abandon et l’oubli de soi celui de la lumière et du
bonheur. L’humilité est la connaissance de soi en Dieu, la vérité est la connaissance
de Dieu en lui-même et en nous. De ces deux vertus naît l’espérance.
C’est la foi qui rattache l’homme à l’infini, à Dieu et à son prochain, qu’il a le devoir
d’aimer comme lui-même. Que notre foi soit haute, profonde, réelle, vraie. Pour
adorer, louer, bénir et aimer Dieu ainsi qu’il le mérite, l’exige et comme nous le
devons, la croyance ne suffit pas. Il faut avoir de son immense grandeur, de sa
souveraineté infinie et de son amour pour nous, de sa gloire, de sa puissance et de ses
perfections, une idée ample et très élevée, des sentiments purs et saints.
Il ne faut pas vouloir une vérité à notre mesure, c’est-à-dire à notre façon de voir, de
juger, de comprendre. N’ayons pas cette foi mesquine, étroite, banale qui paralyse nos
énergies, nos dispositions surnaturelles et met en danger la foi des autres. Notre foi
doit être simple et claire, pieuse et intelligente. Il faut étudier, réfléchir pour se faire
des convictions, des idées sûres, se donner la peine d’aller jusqu’au fond de soi-même,
de ses croyances. Connaissant bien notre religion, nous l’aimerons davantage, parce
que nous en comprendrons toute la beauté et nous saurons la défendre si on l’attaque
devant nous. C’est notre vie tout entière qui doit prouver la sublimité de notre religion.
Laissons-nous posséder et pénétrer de la vérité par la Vérité qui nous dépasse de si
haut. Elle n’est pas de nous, elle est pour nous ; allons à elle. Dirigeons nos âmes vers
ce phare, centre de lumière et d’amour. Nous sommes pour la Vérité et non la Vérité
pour nous.
Il ne faut pas se rechercher pour soi, ni pour quelque chose ni pour rien ; mais toujours
rechercher Dieu pour lui et le reconnaître en tout, d’un cœur sincère, par une volonté
droite. Il faut être plus que des âmes de vérité, il faut être dans la vérité, nous nourrir
de la vérité qui est pour nous. Il faut croire à la vérité pour en vivre, croire aux âmes
de vérité pour les estimer, les aimer. N’ayons pas une foi vague qui repose sur les
divers événements des jours ou sur l’humeur du moment. Ce qui vient de nous est
folie, ce qui vient de Dieu est vérité.
Si l’on connaissait la sollicitude toute particulière et l’amour de Dieu pour chaque
créature, et comme il nous ouvre son cœur chaque fois que le nôtre n’en peut plus,
comme on croirait en lui, comme on l’aimerait et irait pour tout à lui... cela toujours.
C’est merveilleux la foi, croire quand on ne voit pas... parce qu’on sait que Dieu a dit ;
savoir sans voir fait jaillir toute une lumière dans l’âme qui nous révèle à son
rayonnement tout un monde que nous portons en nous et que nous ne soupçonnions
même pas. L’exemple de la foi fait naître la croyance.
Qui dira ce que peut et fait la foi dans les cœurs, dans les âmes, dans la peine, dans la
joie, dans la maladie et surtout à la mort ? Préférons toujours la foi du cœur à la foi
intellectuelle. La foi intellectuelle élève l’esprit, la foi du cœur pénètre l’âme. La foi du
cœur peut devenir une foi très intelligente. On perfectionne plus sa foi par les pieux
sentiments du cœur que par les recherches intellectuelles.
Grand Dieu ! ayez pitié de la faiblesse de notre foi. Quand le rayon divin s’est posé
sur une âme, si elle veut, si elle est docile et confiante, il n’en sortira plus.
Dieu qui nous a sauvés une fois par le sacrifice de sa vie, nous sanctifie suivant notre
correspondance à ses grâces.
La maladie est pleine de lumière et de vérité ; la vérité est lumière et la lumière est
Dieu.
Je me sens toute noyée, toute perdue dans la lumière. Mon Dieu ! plongez-moi de
plus en plus dans la vertu d’humilité. Vouloir par amour ce que Dieu veut est tout le
secret de la sainteté : voir tout venir de Dieu, aller de tout à lui, c’est la foi, l’espérance
et la paix. La paix est l’état journalier de mon âme, dans un continuel acte d’amour.
Que je sois plus ou moins douloureuse, cela importe peu ; le seul important est de ne
pas dévier l’ordre de la volonté de Dieu et de m’y conformer pleinement,
profondément, toujours affectueusement.
Plus je m’enfonce dans l’amour, plus je vis près de Dieu, plus j’ai confiance et plus
aussi je vois que l’Amour infini nous réserve des surprises miséricordieuses.

^ 25 janvier 1931 (dimanche)

Je sens continuellement le regard de mon Dieu posé sur mon âme, paix inexprimable,
profonde et durable : c’est celle de Dieu. Etre seule avec Dieu seul sous le
rayonnement de son divin regard, de son amour. Que c’est bon ! La souffrance me
découvre tous les jours de nouveaux et divins horizons, qui sont pour moi un
commencement du ciel. J’ai la croix partout et chaque jour je souffre des douleurs
folles ; sans Jésus ce serait parfois intolérable ; avec son aide et par lui je dis de tout
mon cœur : « Je vous l’offre, parce que je vous aime ».
Je pense, j’accepte, je souffre, j’aime... je pense à Dieu, aux merveilles sans nombre
qu’il place à nos côtés et que nous ne comprenons pas, parce que nous ne savons pas
les voir. J’écoute la voix divine qui parle à mon âme. Je souffre, parce que je pense à
la grande indigence des âmes. Je souffre parce que j’aime... j’aime ! voilà pourquoi je
souffre.
Le matin, j’offre ma journée pour qu’une âme ne tombe pas dans une faute mortelle.
Le soir, j’offre ma nuit dans la même intention.
J’aime... oui j’aime tant le Bon Dieu et les âmes ! J’ai peur de moi, peur de ma faiblesse,
c’est pourquoi chaque jour je redis à Dieu : gardez-moi, perdez-moi en vous. Il est
vrai et je sais que l’extrême faiblesse, le bon Maître est toujours prêt à l’envelopper de
sa force. Si je suis rien, Dieu est tout. Il faut et il est sage de douter de nous, mais pas
de douter de Dieu avec nous. Tout est possible, tout est accessible à l’âme confiante ;
on est si fort quand on aime et puis il est si bon d’être petit. Quand on aime on ne
s’arrête pas à des riens pour des riens, on va à Celui qui est tout.
Faites, Seigneur, que je vous suive partout, au Thabor et au Calvaire, calme et
souriante, en adorant vos voies les plus mystérieuses comme les plus imprévues. Je
veux bien tout, je le puis avec votre aide et par votre secours, en ne quittant pas la
main bénie de Marie. Ma vie intérieure est toute faite de confiance, d’oraison et
d’amour.
Il y a des journées de seul à seul en Dieu. Il y a aussi des journées de face à face, d’âme
à âme où l’Hôte intérieur affirme sa présence d’une façon à la fois si douce et si
impérieuse. C’est comme un triomphe.
^ 26 janvier 1931 (lundi)

Sainte communion. Ecrirai-je un peu aujourd’hui, pour donner les divins parfums
qui embaument mon âme ? Communion bien consolante et remplie de joie. Mes bons
parents y assistaient, les deux êtres que je chéris le plus ici-bas. Pour tous ceux qui me
sont bien chers, frère, sœurs et beaucoup d’autres que je voudrais tant pouvoir
entourer autrement. Faites, mon Dieu, que je leur sois nécessaire en tout.
Dieu envahit tout l’intérieur de mon âme. Je ne suis plus rien, lui seul est tout ; c’est
l’excès de ma misère plongée dans sa miséricorde. Ô bienheureuse union de l’âme
avec Dieu ! Mon Dieu, donnez-moi d’en goûter toutes les douceurs, d’en comprendre
tout le mérite, d’en connaître toute la beauté, d’en respirer tout l’infini. Votre volonté,
mon Dieu, je l’aime, elle me donne à vous.
Que mon âme ne soit plus qu’une transparence de Dieu ; m’effacer... n’être plus. Du
surnaturel, toujours du surnaturel et rien que cela dans ma vie. Tout en Dieu, rien à
moi ; que je ne sois plus en moi... que je ne sois plus qu’en vous.
Je suis contente, mon Dieu, parce que vous m’aimez et que vous voulez bien que je
vous aime ! Courage, confiance, en aimant toujours plus... Mon Dieu ! donnez-moi
toujours la patience, la vraie ; amour et patience, c’est le secret de toute vie chrétienne.
Ce qui me coûte le plus, c’est la peine que j’impose aux miens, surtout à ma chère
maman. Voilà juste deux ans d’incapacité entière. Quel sanglant renoncement ; je
crois, j’ai compris, je sais que tout est bienfait de Dieu. Confiance ! tout est là. Je
souffre, mais je suis confiante et soumise à tout ! Le plus douloureux et le plus coûteux
pour moi, c’est l’inaction absolue. Quelle souffrance pour moi qui étais restée si active
dans la douleur ! Etre incapable, quand il serait si bon d’agir, d’aider, de seconder, de
soulager.
Mon Dieu ! donnez à mon abandon, à mon inactivité, un débordement, une activité
profonde qui corresponde et dépasse les plus laborieuses tâches.
Etre un petit cœur vivant dans le Cœur de Dieu ! Semer, donner, faire fructifier mes
talents (dons de Dieu) pour l’éternelle moisson... réaliser ma mission. Par nous-
mêmes, nous ne sommes rien. Dieu, dans sa bonté, devance nos désirs, il vient à la
rencontre de nos appels. Constater le peu que nous sommes, par le peu que nous
pouvons, est une vertu excellente pour pouvoir beaucoup mieux et pour monter bien
haut... ou descendre souvent bien profond... tout au fond de notre néant.
Se renoncer de tout en tout pour s’unir à Dieu, qui exige à la limite la plus complète
abnégation... s’unir à tous, pour s’unir en Dieu.
Ne pas être à Dieu que pour soi... ne pas être exclusif. S’il y a des moments de seul à
seul avec Dieu que rien ne doit interrompre, il y a des seuls avec Dieu qui sont de
vraies réunions, de mondiales sociétés. Ne regardons pas que notre âme, il faut voir
autour et plus haut. L’œuvre de Dieu dans les âmes est immense... chaque âme sur la
terre peut devenir un élu !
Vive Marie ! répètent les anges.
Que cet écho du ciel soit notre mot de route ; établissons en Marie notre paix, notre
bonheur, notre confiance, notre amour, et avec les anges chantons aussi : vive Marie !
Louons Marie en tout et toujours ; toujours elle console... toujours elle soutient...
toujours elle nous guide, toujours elle intercède.
Invoquons Marie dans nos peines, nos difficultés, dans nos joies et nos consolations.
Honorons Marie ! son amour le réclame. Elle nous aime comme Jésus, infiniment,
continuellement, maternellement.
Que « vive Marie, je l’aime ! » soit notre cri de foi, notre cri d’espérance, notre cri de
confiance, notre cri d’amour. Aimer Marie... c’est la paix et la joie. Vive Marie ! c’est
le chant de louange et d’allégresse des âmes qui aiment. Chantons-le sans cesse, c’est
un chant du ciel, c’est un chant d’amour.
Le Cœur de Marie est un trésor qui donne tout, ne demandant, pour répandre ses
richesses, qu’une âme aimante, généreuse et fidèle ; tendons-lui les mains, en lui
demandant, au nom de son divin Fils, de nous donner chaque jour une nouvelle vertu.
Tout ici-bas est court, le temps emporte tout, excepté l’amour de Dieu pour nous.
L’éternité est faite des vertus de notre vie.
^ 2 février 1931 (lundi)

Pour rien ni pour tout, je ne voudrais changer mon état de victime et d’hostie de Jésus
crucifié, qui est celui où me veut la volonté de Celui qui est Maître et Maître souverain
en chacun de nous.
Mon âme est tout entière inondée dans cette volonté crucifiante.
Matin et soir, je supplie le Seigneur de se glorifier en moi par mes souffrances et mes
douleurs. Je reconnais que Dieu m’aime non seulement d’un amour infini, mais d’un
amour de choix, puisqu’il daigne vouloir en sa bonté immuable m’associer à ses
douleurs divines, me prendre sur sa croix avec lui, me faire boire à son calice, me
presser dans ses bras, me garder sur son Cœur dévoré d’amour.
Ah ! je me sens bien au-dessous de ma sublime vocation... qu’il faut que Jésus use de
patience avec moi !
Etre intimement unie à Jésus, c’est être crucifiée ; l’âme unie à Jésus dans l’étreinte de
la croix goûte des joies que beaucoup ne connaissent pas ; elle est aussi broyée dans
des souffrances qu’ils ignorent toujours.
Notre-Seigneur a tant de demi-amis qui veulent bien recevoir les douceurs qu’on
goûte à son service, mais refusent de partager ses souffrances, ses abandons ; c’est
pourquoi son Cœur se dilate quand il trouve des âmes qui le laissent faire, s’imprimant
si profondément en elles qu’elles vont jusqu’à dire : ce n’est plus moi qui vis, c’est
Jésus crucifié qui vit en moi.
Oui ! ma vie c’est Jésus... mon autel, c’est sa croix... mon occupation, la patience dans
l’amour de sa volonté adorable... ma vocation, la souffrance... mon activité, l’amour.
Je déborde de vie intérieure ; tout souffre en moi... c’est le vrai baiser de Jésus en mon
âme... celui dans lequel il met le plus de tendresse. Reconnaissante et ravie, après et
avec Jésus, je dis :
Fiat, ô mon Dieu, et merci de tout !
J’aime ma croix, j’aime mes souffrances... j’aime mes renoncements, j’aime la sainte et
aimable volonté de Dieu. L’enfant gâté de la douleur, même dans le plus amer calice,
trouve des bonheurs profonds pour le cœur, des joies ineffables pour l’âme.
Que Jésus soit content, qu’il soit connu, qu’il règne et soit aimé.
^ 7 février 1931 (samedi)

Faites-moi entrer, ô Seigneur, dans un redoublement d’amour, d’immolation, de


renoncement intérieur. Que ce soit mon mandement de Carême. Que pendant toute
cette sainte Quarantaine, je vous dédommage de tout mon possible des outrages, des
indifférences des hommes.
Enlevez-moi, si vous le voulez, les douceurs, les consolations que je goûte à ne vivre
que de vous, que pour vous. Si cela vous plaît, faites la nuit en mon âme. Je vous
verrai toujours quand même, ô doux Seigneur, par la foi, par l’amour par-dessus tout,
même dans les plus grandes souffrances. Embrasez et mortifiez le cœur de vos fidèles,
ô mon Dieu, pour qu’ils consolent votre Cœur.
Seigneur juste et bon ! je me suis confiée à vous sans partage, abandonnée, sans
marchander, à tout ce que vous voulez exiger de moi. Je ne vous demande qu’une
chose : d’avoir pitié de mon extrême faiblesse. Soutenez-moi, je ne puis rien sans votre
secours. Que je m’efforce sans relâche à vous faire connaître, puis aimer, par mon
entourage. S’il le faut, que je redouble de renoncement, d’amour, d’offrande, de prière,
d’oubli de moi-même, afin de mériter pour tous.
Courage, mon âme ! ô mon âme ! ce qui t’est refusé ici-bas te sera donné là-haut.
Fiat, ô mon Dieu et sur toute la ligne.
^ 19 février 1931 (jeudi)

Plus grande fatigue depuis quelques jours, plus sombre aussi intérieurement. Comme il
y a des jours de lumières, il y a aussi des jours de ténèbres, et comme il y a des minutes
privilégiées, il y a des heures de défaillance... et c’est à ces heures-là que Jésus vient le
plus près ; je le sais, je le crois, j’en ai la confiance. Une âme profonde triomphe du
corps auquel elle reste unie. Je voudrais être cette âme... que je sois cette âme. Mon
Dieu ! sera-ce pour bientôt, l’éternel rendez-vous ? A quelle heure viendra la mort, à
quel soir ?... je ne le sais ni ne veux point le savoir. J’aime... cela me suffit.
Dieu s’incline, se penche sur ceux qui lui crient : « Ayez pitié de nous, Seigneur, si
vous voulez, vous pouvez, ayez pitié. » Amour de mon Dieu, j’ai confiance en vous.
Le secours de Dieu est toujours prêt ; n’attendons pas le temps qui n’attend pas.
Utilisons l’heure en la divinisant. Attendre, c’est rester en route. Oh ! n’y restons pas.
Marchons... montons, tant pis, tant mieux si nous sommes essoufflés... au ciel nous
respirerons... Sursum corda... toujours plus d’amour ! Ascension ! jusqu’au terme. Après
la croix, Jésus promet le ciel ; par lui, des fleurs croîtront sur nos épines et par ces
fleurs, Marie nous sauvera.
Que de bienfaits, que de fruits l’âme retire de la solitude ! Plaise à Dieu de me fournir
souvent, souvent des jours de recueillement absolu, n’ayant besoin que de
tranquillité... seule avec Dieu, entre mes bons parents et mon frère.
Sans la patience, il n’y a point de paix et point de paix, il n’y a point de bonheur. Il
faut s’appliquer à avoir toujours la paix en nous, dans les joies et dans les douleurs.
Je n’ai qu’une ambition... être humble toujours plus. Je n’ai qu’un désir... d’aimer
toujours mieux.
Ô Marie, vous qui, de toutes les mères, êtes la plus aimante, croyez à mon amour.

^ Dimanche 22 février 1931

Sainte communion. Aujourd’hui encore j’ai eu, ô merveille, l’insigne honneur de


recevoir mon Dieu. Ce jour m’apporte la surabondance des joies profondes, de celles
qui durent. Mon Dieu, transformez-moi en vous ! Je voudrais n’être plus que l’ombre
de votre volonté. Je m’incline aux plus sombres angoisses comme aux plus grandes
lumières. Il le faut ! Je le veux. Accepter et aimer l’inévitable qui ne veut ni ne peut
changer, tout en espérant contre toute espérance. Ce qui console dans la souffrance,
c’est de n’avoir ni découragement nourri, ni illusion... toujours l’espérance. Amour et
confiance : tout est là ; c’est le secret de toute vie chrétienne, de toute vie consacrée
et unie à Dieu.
Ce que j’entrevois, ce que j’ai vu est si beau, si grand, lumineux, infiniment ! Ce que
j'entends, ce que je ressens au-dedans de mon être intime est si profond, si suave et si
doux que je ferme les yeux pour mieux entendre et mieux voir. Je ne veux rien perdre
ni enfouir, mais récolter pour donner, cueillir pour répandre.
Tout ce que vous faites, mon Dieu, est bien juste et sage ! Tout change quand on y
met Dieu ! Que tout est beau quand il y a Dieu ! Que tout est divin, vu en Dieu.
Les volontés de Dieu sont bonnes, toujours... bonnes dans leur principe, bonnes dans
leur fin, bonnes en tout, bonnes partout. Sachons voir.
Que chacune de mes prières, de mes souffrances soit appliquée à la cause de Dieu.
De même qu’une goutte d’eau tombée dans l’océan participe à son volume et à son
immensité, de même la volonté d’une petite âme qui se conforme à celle de Dieu
devient participante à sa gloire et au développement de son règne... toute à Dieu, plus
à moi.
Toute lumière qui vient de Dieu est un dépôt à transmettre, un trésor à faire valoir,
une merveille à répandre.
Ouvrir tout grand mon cœur vers Dieu pour recevoir, l’ouvrir du côté de la créature
pour donner.

^ 24 février 1931 (mardi)

Me voilà tout près de Dieu, dans son immensité. Tout ce que mon âme voit, tout ce
qu’elle entend, tout ce qui l’enveloppe me révèle sa puissance suprême, infinie... et
semble me réduire à rien... rien... perdue en Dieu ! Ah ! que c’est bon !
Je veux être, de Jésus, son jardin de délices, ce terrain de choix où il se repose dans
ses fatigues, sa demeure de prédilection, son champ d’action.
Je ne serai que la petite main-d’œuvre travaillant sous les yeux du Maître, par son
ordre... ramassant des fruits immortels.
Ce qui se voit est de la vie, ce qui ne se voit pas est pour l’éternité. Mon Dieu, faites
qu’étant toujours plus faible, je sois toujours plus courageuse !... que je ne m’appuie
que sur vous et cherche en vous seul la consolation... C’est la fécondité qui fait le prix
des grands sacrifices. C’est l’amour qui rend la souffrance supérieure à tout. C’est la
générosité qui donne de la valeur à nos actions. C’est l’obéissance qui sanctifie nos
devoirs... Ne faire que du divin, que de l’éternel.
Vierge Sainte, ma bonne Mère, donnez-moi la main toujours, jusqu’au sommet de
mon ascension d’amour.
^ 27 février 1931 (vendredi)

Ce matin, grâce à l’infinie délicatesse et à l’immense bonté de Dieu pour mon âme,
j’ai eu la joie non seulement d’assister et d’entendre la sainte Messe, il a daigné
permettre que j’y participe par une fervente et intime communion spirituelle ! Quelle
action de grâce !
Les faveurs de Dieu imposent des obligations, de la reconnaissance. Recevant, il faut
rendre... Il donne, il faut donner.
L’église ! quel lieu propice à la prière, aux profondes inspirations... et puis on y prie
comme il est dit : tous en chœur, et la fervente prière devient le chemin de la
perfection... la voie du ciel. Que j’aime prier seule avec Dieu !
Mon Dieu ! vous à qui tout est possible, vous qui par amour opérez tant de miracles,
opérez-les en moi, ces miracles d’amour et de miséricorde, pour moi et pour toutes les
âmes qui me sont chères. A vous, mon Dieu, en reviendra tout l’honneur et toute la gloire.
Gloire à Dieu seul et paix aux âmes qui aiment. Sacrifier mes goûts, même les plus
légitimes, pour le bonheur des miens, de mon prochain et pour la joie plus grande de
voir Dieu connu et aimé.
Faire plaisir à ceux qui viennent à moi. Donner mes efforts un par un et dans le pain
quotidien de la douleur ; les plus petits comme les plus grands vont au Cœur de Dieu.
Dans la souffrance, l’effort dans l’amour est la base de nos mérites ; Dieu n’accorde
ses dons qu’au prix de nos vertueux efforts, mais souvent Dieu nous arrache ce que
nous ne lui donnons pas. L’effort est une vertu, et toute vertu est une élévation de
notre âme vers Dieu.
Faire de tout une élévation ; plus l’âme s’élève, plus elle rayonne de la beauté acquise
à la lumière divine, plus aussi elle rend grâce à Dieu qui cherche sa gloire dans toutes
ses créatures.
Dieu prend sous sa protection toute spéciale les âmes qui veulent vivre sous ses
ordres.
Dieu répand ses bienfaits sur ceux qui le servent fidèlement. Il attire sur son Cœur
ceux qui l’aiment et qui viennent à lui.

Le soir. Réunion du Tiers-Ordre aujourd’hui.


Ô Jésus ! que votre Cœur soit mon refuge et mon lieu d’instruction. Mon éloignement
de l’église a coûté à mon âme... plus maintenant. Depuis longtemps, le sens des choses
extérieures m’attire peu, je dirais pas ; ce qui est intérieur et profond, ce qui élève, a
seul tous mes attraits. Je m’unis et adore si bien et mieux en esprit et en
vérité. L’extérieur s’efface, ce qui demeure, c’est la présence et l’union à Dieu.
Acceptons ce que Dieu nous refuse, quand même que ce soit pour lui. C’est toujours
perdre peu pour gagner tout. La volonté de Dieu est un mystère impénétrable ;
admirons ce que nous ne comprenons pas. Dieu nous cache ce qu’il a prévu et ce qu’il
veut de nous, comme il nous cache son immensité. Il ne nous montre que peu à peu,
et il nous demande d’accomplir jour par jour ce qu’il veut de nous. L’avenir est à lui,
comme la science et la lumière.
Tout ce qui est indéfiniment douloureux à la nature est profitable au détachement de
l’âme. C’est dans la souffrance que la foi est lumière, que l’espérance s’affirme, que
l’amour grandit.
Chaque soir, au pied de l’autel, je vais déposer mes joies, mes larmes et mes
souffrances dans l’action de grâces.
Vive Jésus ! Vive Marie !
^ 1er mars 1931 (dimanche)

N'être à Dieu qu’un oui vivant... être un agneau de Dieu, dans une union à lui sans
reprise.
Ajouter incapacité avec pauvreté, nous trouverons zéro. Pour Dieu : ajoutons
puissance et amour et nous trouverons tout. Oh oui ! égaler rien pour que Dieu égale
tout.
Seigneur, je vous donne tout, et tout avec amour ! Qui dira les joies que goûte une
âme qui vit toute en Dieu, toute pour lui ? Elle n’a pas besoin des joies du dehors,
l’âme unie à Dieu !
Mon âme et mon cœur ne sont point faits pour ce qui est fini ; ils sont de plus en plus
assoiffés, de moins en moins rassasiés.
Je n'ai soif que de Dieu, j’ai faim de lui seul.
^ 4 mars 1931 (mercredi)

Demain, sainte communion. Préparons les voies du Seigneur... et largement,


droitement. Videz, épurez, purifiez, sacrifiez.
Que Jésus allume un grand incendie, détruisant à jamais les racines et leurs germes. Il
faut que tout soit libre et plaisant pour celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie.
Quelle belle journée de préparation pour communier, dans ce véritable Seul à seule
avec Dieu. Que cette communion soit... de pardon, de réparation, de sanctification et
non de consolation... que je me corrige de tout.
1er vendredi de mars. Ô Cor amoris victima. Ô Jésus, rendez-moi comme vous : douce,
humble, patiente, charitable, aimante.
Ô Dieu ! vous, Seigneur, qui de tous les cœurs êtes le plus aimant, croyez à mon
amour.
Sainte communion. Doux banquet pour mon âme. Chaque fois qu’il se renouvelle,
il produit en moi un bonheur plus parfait, un amour plus grand pour la sainte
Eucharistie.
Plaisir si profond que divin de voir cet amour progresser dans mon cœur et tout
posséder. Jésus a allumé l’incendie, non seulement celui qui détruit, mais celui qui
répand, propage et produit. Qu’il brûle maintenant très vite et élève très haut l’âme
dont il est le maître. Mon cœur est tout brûlant au-dedans de moi... tout brûlant
d’amour de Dieu, tout brûlant d’amour pour les âmes. Je me sens un cœur pour aimer
un monde. Que cet amour s’étende à tous... qu’il soit universel. Oui, aimer jusqu’à
l’héroïsme, c’est la mesure de l’amour. Mon Dieu ! vous, qui avez créé mon cœur et
qui le possédez tout entier, savez jusqu’où il est capable d’aimer et tout ce qu’il aime.
Mon Dieu ! qui avez fait sentir à mon cœur et révélé à mon âme l’immensité de votre
amour pour moi, vous qui m’avez prise et reprise tant de fois ! je comprends... j’ai
compris. Fiat... merci mon Dieu.
^ 6 mars 1931 (vendredi)

Ne faire que de l’ascension... monter droit vers la lumière... n’être que profonde. Ce
qui ne vient pas de l’intérieur ne vaut rien. Tout ce qui surnage se volatilise.
J’ai un besoin constant de Jésus !... que je vois, que j’aime, que je veux... Je ne dépends
plus que de son action et de sa volonté !
Mon Seigneur et mon Dieu ! que par la force de votre amour et le secours de votre
puissance, je devienne une plus fidèle copie de vos divines perfections. C’est facile à
ma faiblesse puisque, en tout et toujours, vous êtes ma lumière descendue du ciel,
illuminant ma route. Oui, que je trouve toujours du travail en moi-même... que je
m’étudie, m’examine, me corrige. Que je diminue, que j’ajoute, retranche et détruise.
Pauvre petite servante d’amour ! je sais que je suis un bien mauvais sculpteur, un bien
imparfait peintre.
A Dieu de me sculpter, de me ciseler, de me façonner. A lui d’enlever et de détruire
tout ce qui peut déplaire à son Cœur, à son amour, à sa sainteté ! Je me remets dans
les mains de sa bonté, de sa miséricorde et de sa charité.
Parlez, Seigneur, votre servante écoute.
Oh ! cherchons le ciel... tout le reste passe... seul il demeure ! Cherchons le ciel, nous
qui ne pouvons retrouver la santé, nous qui n’avons pas le bonheur d’agir... cherchons
le ciel.
^ 8 mars 1931 (dimanche)
A. M. D. G.
Troisième cahier

Souvenez-vous, Reine du saint Rosaire

Refrain
Souvenez-vous, Reine du saint Rosaire,
Du coeur en peine qui espère et qui prie,
De l'âme aimante isolée sur la terre
Souvenez-vous, souvenez-vous, Mère chérie

1 2
Lys Immaculé, Doux Coeur de Marie,
Ô Rose embaumée Notre âme ravie
Des Jardins éternels. Vous chante à genoux
Vers vous, bonne Mère, Une humble louange
Notre aimé rosaire Unie à l'Archange
Monte en pressants appels. Sur un ton bien doux.

3 4
Vous régnez glorieuse Vers vous nos prières
Et miséricordieuse S'envolent, légères,
Sur nos pauvres coeurs. Pour fleurir aux Cieux.
Guidez notre voile Embrasez nos âmes
Ô mystique Etoile De vos pures flammes,
Dans les saintes splendeurs. Mère, exaucez nos voeux.

5 6
Pour Jésus Hostie A tous ceux qui pleurent,
Donnez-nous, Marie, Qui souffrent et qui meurent,
Toujours plus d'amour. Ouvrez vos deux bras,
Son Coeur nous appelle, Montrez-vous propice,
Il nous veut fidèles Céleste Protectrice,
A ses banquets chaque jour. A vos enfants dans les combats.

7 8
Rendez l'espérance, Votre peuple implore
L'amour, la confiance Une grâce encore
Aux coeurs des Français. De vos célestes faveurs.
C'est le voeu suprême Soyez favorable,
De l'âme qui aime Ô Mère admirable,
L'union et la paix. A tous les pécheurs.

Refrain
Priez pour nous, Vierge du saint Rosaire,
Du haut du Ciel, penchez-vous jusqu'à nous,
Ecoutez les accents de notre humble prière,
Priez pour nous, Mère, priez pour nous.

Sainte Thérèse, daigne sourire

Refrain
Au Ciel elle est montée, emportée par les anges,
Parée d'innocence, de grâces et de faveurs.
Honorons ses vertus, célébrons ses louanges,
Sur nous, sur nous, elle jettera des fleurs.

1er couplet
L'on dit partout que le Très Saint-Père
Confie ses oeuvres à son puissant secours,
Près du Très-Haut, elle est sa messagère,
Son coeur, sur elle, repose avec amour.

2ème
Gloire à Jésus ! Dans son blanc sanctuaire
Les âmes y trouvent l'espérance et la paix.
C'est la réponse qu'elle fait à leur prière,
C'est Dieu, par elle, nous comblant de bienfaits.

3ème
Les yeux fixés sur ta très sainte image
Je prie heureuse, devant toi prosternée,
Garde en mon coeur une paix sans nuage
De tes doux feux je me sens tout embrasée.

4ème
Ô Bienheureuse ! Quelle magnificence !
Quelle auréole pare ton front radieux !
Ce jour fait naître en mon coeur l'espérance
Bientôt, ma Soeur, combleras-tu mes voeux ?

5ème
Protège-nous dans nos sombres vallées,
Vois nos angoisses, écoute nos douleurs.
Reviens sourire à tes soeurs exilées,
Reviens, Thérèse, viens, rends heureux nos coeurs.

6ème
En effeuillant sur nous la blanche rose,
Ton voeu suprême est plus immense encor’
C'est qu'en Dieu seul chaque âme se repose
En son amour par un mystique essor.

^ 3 octobre 1931 (samedi)

Jour de communion. Ô Dieu tout amour, Dieu de ma vie ! Je vous offre toutes les
prières de Jésus, toutes les peines et les immolations de son Coeur, toutes ses douleurs,
tout le sang qu'il a répandu pour la sanctification et le salut de mon âme... pour le salut
des pécheurs qu'il désire avec tant d'ardeur et que je désire avec lui.
Je vous les offre pour mes chers et bons parents afin que, comme moi, ils aient part
à vos bontés, à vos miséricordes, à vos bénédictions et à la rédemption de votre divin
Fils.
Pour mes amis, afin que Jésus et Jésus seul soit l'unique parfum de notre belle amitié.
Que toujours son Coeur soit entre le nôtre, ou plutôt que le nôtre soit dans le sien
dans tous nos rapports intimes.
Pour mes bienfaiteurs naturels et spirituels, ô Père, rendez-leur à tous le bien qu'ils
me font.
Je vous supplie, ô Père bien-aimé, de récompenser en dons divins tous mes
bienfaiteurs et amis inconnus. Laissez descendre à flots sur toutes les âmes et sur
chacune, vos grâces et vos richesses.
Ce qu'en ce moment mon coeur implore et désire ardemment, Dieu aimable et plein
de tendresse pour les coeurs qui vous aiment, c'est le pardon et la rémission de toutes
mes fautes et l'embrasement de tout mon être dans le feu de votre charité.
Je réclame encore votre bénédiction avant la communion qui va purifier, sanctifier,
pacifier mon âme dans les doux embrassements de l'amour.
Dans quelle impression de dessèchement je vais oser m'approcher de Jésus
Eucharistie aujourd'hui ; mais lui-même a dit, ô ma pauvre âme, que ce n'était point
pour combler de trésors les grands et ceux qui sont dans l'abondance qu'il était
descendu de son ciel, mais pour consoler les petits et rassasier les affamés et les
assoiffés. Souvenez-vous, ô chaste Epoux des âmes, Coeur ineffablement aimant, que
vous avez promis de guérir toutes les plaies de nos âmes par les mérites de vos cinq
plaies.
Quand vous venez dans mon coeur, ô tendre Maître, vous le fondez si bien dans
l'amour que je ne sens plus que le vôtre. Daignez, Seigneur, vous qui êtes le Tout-
Puissant, réaliser dans tout mon être ce que vous faites si bien et si fréquemment en
moi ; fondez-moi, perdez-moi en vous ; j'ai soif de disparaître et de disparaître en vous
seul.
Je ne vous demande pas d'en voir le miracle, ni même de le sentir... faites qu'il soit.
Qu'à force de vous aimer et de vivre en union avec vous, je ne sois plus et ne le sois
plus en rien. Vous seul, ô mon Roi, au-dessus de toute sensibilité, de toute douceur,
de tout amour. Ô Vierge Immaculée ! ô Mère pleine de grâces, faites-moi part de votre
joie pure et suave, lorsque vous portiez Jésus dans votre sein virginal, lorsque aussi
vous le pressiez tendrement sur votre coeur ; mais faites-moi part surtout du bonheur
ineffable que vous éprouviez quand il se donnait à vous par l'Eucharistie.
Quelles profondes ténèbres enveloppent mon âme ! Mais je suis dans la paix, dans la
joie de l'abandon, et je m'attache à la pure foi.
Ma croix est une croix d'amour !
Et je surabonde de joie, parce que je surabonde de souffrances ; mon âme se plaint
plutôt d'en manquer que d'en trop avoir. Ni les douleurs, ni les épreuves, ni les
afflictions et ni même la mort ne peuvent affaiblir les ardeurs profondes de l'amour
véritable ; il s'accroît d'autant plus qu'il est privé d'expansion et d'expression
extérieures.
L'abondance des paroles ne peut rassasier l'âme ; c'est la piété de la vie qui grandit le
cœur, et la pureté de l'âme qui affermit dans la confiance en Dieu.
Que Jésus soit consolé et réjoui par ma communion, c'est tout ce que j'envie et
réclame... sa joie est mon unique joie.
Qu'il soit glorifié d'avoir permis que je ne ressente jamais aucune vraie consolation
auprès des créatures et de ne me laisser goûter de bonheur que dans le recueillement
en lui. Dieu seul toujours... c'est si bon !
Ô mon Seigneur à jamais béni, me voici toute petite chose entre vos bras, laissez-moi
reposer sur votre Coeur et je serai consolée.
Mon doux Jésus ! faites que l'amour de votre Coeur enflamme à tout jamais mon
coeur et qu'ainsi morte à tout, je ne vive que dans votre amour. Ouvrez-moi votre
Coeur, ô mon Roi, pour que j'y entre et ne fasse qu'une seule chose avec vous. Pour
votre joie, pour votre gloire, je ne demande que la croix, la croix toute nue, la pure
souffrance.
Vous me l'avez donnée, ô mon Dieu, et je l'aime, puisque je dois y accomplir avec
vous un sacrifice rédempteur.
^ 29 août 1931 (samedi)

Seigneur mon Dieu, consolateur suprême de l'âme dans l'exil, prévenez-moi de tout
aveuglement sur moi-même.
Devant vous je reste sans voix, mais mon amour parle à votre Coeur bien plus
intimement que par des paroles.
Il me semble que mon âme est de plus en plus ensevelie dans la nuit profonde. Plus
de voie, plus de clarté, c'est l'abîme effrayant. Supplice des supplices, Dieu paraît lui-
même s'être retiré. L'aurais-je contristé par quelque infidélité ? J'ai peut-être blessé
l'Amour infini ? Que faire ? Qui voudra le chercher avec moi, qui me le rendra ?
Quel désert ! Quel vide ! Ô Père, ô Epoux de mon âme ! ô Coeur de mon coeur !
venez, revenez ! voyez mon coeur, entendez-le gémir de toutes ses blessures d'amour.
Il est tout vôtre, venez le consoler, le guérir, car il brûle, à la fois, et il languit d'amour.
Dieu est Amour ! Dieu est plénitude ! Rien d'amer n'est donc fait par lui dans notre
âme sans motif d'amour.
J'aime à penser que chaque souffrance intime – et qu'elles sont intimes ! – est une joie
donnée à Jésus, que même l'impression de vide et de délaissement et ce qui semble
être perdu est d'autant plus délicieux à lui offrir que ce sont les fruits de l'abandon à
tous ses divins vouloirs. Oh ! il m'est bien doux de penser que si le jardin intime de
ma vie (le petit ciel de délices de Jésus) me paraît désert et triste, c'est alors que le
Bien-aimé s'y promène avec joie d'amour, cueillant en son Coeur toutes les fleurs que
je ne vois pas, faisant ses délices de respirer tous les parfums que je ne sens pas,
jouissant des douceurs que je ne connais pas.
Oh ! si je n'avais pas une Maman au ciel, tout me serait plus torturant encore ; mais
de penser que Jésus n'a voulu naître de la Sainte Vierge que pour nous donner une
Mère et de lui dire : « Maman ! », il me semble qu'elle ne peut résister à ce cri d'amour,
et que de toute sa maternelle tendresse elle se penche sur sa douloureuse enfant.
Mon Dieu ! par Jésus et Marie, je vous offre toutes mes souffrances, il n'y a que vous
qui en connaissiez la profonde douleur.
Un petit enfant malade ne demande pas qu'on le délivre de ses souffrances... Il gémit
silencieusement son mal. Il ne demande pas à être soulagé, il ne sait pas si l'on peut et
s'il doit être soulagé. Il subit également et la maladie et le remède qu'on lui donne,
sans savoir ni comprendre. Ainsi dois-je faire dans toutes mes afflictions : je dois
savoir aimer et attendre, tout comme le petit enfant malade, et recevoir et l'épreuve
et la consolation, devraient-elles finir demain ou se prolonger jusqu'au dernier jour de
ma vie.
C'est cela la paix, la félicité parfaite sans mélange d'humain.
L'accomplissement de notre abandon dans l'amour est la mesure de notre
sanctification.

^ 1er septembre 1931 (mardi)

Sainte communion. Le bonheur a fleuri en mon âme comme fleurissent les


pâquerettes sur les prairies de mai. Oh ! que je suis heureuse, mon âme porte en son
calice Jésus !
J'ai pleuré d'émotion, d'attendrissement jusqu'au moment où, après une prière très
fervente, l'Hôte adoré de mon âme m'a complètement saisie, absorbée en lui, sans que
rien à l'avance ne me l'ait laissé prévoir.
Ô Lumière et Vie ! je vous aime et vous rends grâce, vous qui avez approché mes
lèvres assoiffées de cette Source qui désaltère, qui enivre les bienheureux dans le ciel.
J'ai goûté Dieu, et Dieu m'a donné ses douceurs, et Dieu s'est donné à moi. Avec quel
ardent désir je l'ai appelé et reçu dans le petit tabernacle de mon coeur, son ciel de
délices, ce Dieu vivant et éternel qui, sous la Présence eucharistique, se donne à mon
âme comme une précieuse nourriture, une rosée rafraîchissante, une douce
consolation !
J'ai le droit de demander beaucoup et de tout espérer de mon cher et doux Jésus, en
me gardant bien tout entière à lui qui est là, tout entier en moi. Cette vie intime d'union
et d'amour, c'est ma vie.
Je crois pouvoir dire que, depuis bien longtemps déjà, il n'y a pas eu un jour où j'ai été
moins consolée que dans ma communion de ce jour. Je n'ai senti qu'en intime douleur
la divine présence de Jésus... Ni je ne m'en étonne, ni je ne me lamente. N'était-ce pas
d'ailleurs le véhément désir de mon coeur de recevoir mon très aimant Seigneur pour
ses délices et sa jouissance à lui ? Souffrir pour Celui qui est ma vie, mon bonheur et
mon tout, m'est une béatitude. C'est, je crois, une façon délicate de sa part pour me
garder toujours en action de grâce.
Le recueillement après la communion n'est pas moins important que dans la
préparation, et ne doit pas s'éteindre.
Si notre aimable Seigneur ne demande que l'amour, la ferveur et l'humble sentiment
de nous-mêmes avec la contrition parfaite de nos fautes pour le recevoir dignement,
par sa grâce et sa grande miséricorde, j'en avais en abondance, il me semble.
C'est un sentiment si délicieux à l'âme de se préparer à recevoir l'Aimé ; mais ce serait
insuffisant encore si la bonne Sainte Vierge ne venait à notre appel l'attendre avec
nous.
Moins je suis favorisée de douceur et de consolation dans mes communions, plus je
recueille des fruits abondants de grâces. C'est chaque fois un nouvel embrasement
d'amour dans tout mon être. Pourquoi Jésus m'a-t-il fait tant de grâces ?... et pourquoi
veut-il que je l'aime si fort, si fort, disais-je jadis au père de mon âme ?
Tout à la louange et à la gloire de Dieu ! C'est tout ce que je sais désirer. Petit rien
inutile, je puis quand même y participer pour une part en développant sans cesse en
moi les merveilleuses vertus dont, par charité, il enrichit ma vie, en mettant à profit
les dons précieux que me départit le ciel.
Ma seule valeur, ma seule beauté est de rester bien petite à ma place voulue par Dieu,
tout adorante et silencieuse en la nuit de la terre, comme l'étoile jette sa lumière sur
l'ombre du sein du firmament.
Puisque la petite lampe placée devant le Très Saint Sacrement suffit à maintenir assez
de lumière pour qu'il ne fasse pas tout à fait obscur dans le sanctuaire, et que sa
présence est suffisante à ce que Notre-Seigneur ne soit pas tout à fait solitaire, une
petite âme qui rayonne la vertu et l'amour doit pouvoir, elle aussi, donner assez de
lumière et de chaleur pour réjouir et consoler Jésus de tous les délaissements, oublis
ou mépris de ses créatures, et empêcher l'incroyance et l'inconnaissance d'envahir le
monde.
Je n'ai pas à moissonner des honneurs et à récolter des succès, mais à me sanctifier de
plus en plus dans la vérité, afin de réaliser parfaitement ma vocation de victime et
d'hostie.
Je veux obtenir par mes souffrances de quoi me faire une belle carrière apostolique
après ma mort, jusqu'à la fin des temps. Oui, jusqu'à la fin du monde je serai l'apôtre
de l'Amour. Aussi longtemps qu'il restera sur la terre des hommes qui souffriront, qui
lutteront, qui chemineront dans l'erreur, j'intercéderai en leur faveur, je viendrai les
aimer, les secourir, leur montrer leur véritable Patrie. Ma tendresse pour les âmes
disposera sans épuisement de toutes les grâces du Bon Dieu. Si je jette les yeux sur les
années écoulées, je me dis : je pourrais être sainte, je devrais l'être... cependant les
divines miséricordes continuent. Je ne vis que par l'ardent désir d'y répondre
pleinement, de tout faire par amour, pour mourir d'amour ! Les souffrances
physiques, les tortures morales agissent si bien sur mon activité spirituelle... Je compte
surtout sur ma Mère bien-aimée pour me garder plus que jamais humble, docile,
confiante et bien petite, afin que le Bon Dieu soit bien libre en mon âme ; car
l'humilité, l'abandon à la volonté divine, c'est la base et le centre de l'union intime et
féconde avec Jésus.
Obscure et ignorée, ce sera mon privilège dans le ciel. Sans nom, sans gloire connue
de la terre, je veillerai sur les miens, si chers, sur tous, parée que de la belle couronne
de ma grande mission qui se poursuivra plus rayonnante, plus vaste encore, connue
que de ceux que je viendrai visiter, fortifier, encourager, relever, et encore ne sauront-
ils pas toujours que c'est moi... si souvent je leur demeurerai invisible.
J'ai tout donné à Dieu sans garder de réserve, jetant tout à la minute présente dans
son Sein paternel. Quand j'irai vers lui, je retrouverai tout un trésor, non simplement
centuplé mais mille fois multiplié, à répandre dans les âmes.
Mon Seigneur et mon Dieu ! augmentez pour moi en amertume toutes les
consolations de ce monde.
Changez aussi en tortures mes souffrances et immolations.
Usez encore de miséricordes avec moi. Vous l'avez fait bien souvent et de façon si
merveilleuse.
Fondez mon coeur dans l'humilité et la charité de votre Coeur, ô mon Jésus bien-
aimé. Rien ne m'est doux que vous seul et je ne goûte de joie qu'à vous aimer.
Le bonheur est facile avec Dieu, et se sanctifier est simple... il suffit d'aimer ; et tout
en moi chante le cantique de l'amour ! Jésus, oh ! que je l'aime... Mon Dieu, je vous
aime !
Par l'union de mon âme à la vôtre et la fusion de nos coeurs dans l'amour, que je ne
fasse qu'une même chose avec vous.
Ô divine Trinité que j'adore ! Immensité où mon âme s'abîme et se perd ! Soyez le
foyer qui toujours me dévore... l'Amour qui me consume... le radieux Soleil qui
illumine mes pas !

7 septembre 1931 (lundi)

Sainte communion. Oh ! qu'elle est immense, l'abondance des grâces que Dieu
répand sur ceux qui l'aiment, sur les siens, quand il vient les visiter par les sacrements.
Oh ! qu'il est profond et enthousiasmant le mystère de l'Eucharistie. Ce Dieu éternel
des siècles, que les bienheureux contemplent face à face dans sa divinité glorieuse et
dont la beauté les enchante, est descendu si vivant dans mon coeur, pénétrant tout
mon être des tendresses de sa miséricorde, des flammes de sa charité, avec une telle
ardeur que je me sens toute purifiée, toute transformée en lui. Ma vie, c'est la vie de
Jésus, la seule que je veux et dois vivre.
Combien divines doivent être mes pensées, saintes, mes paroles ! Combien chaste doit
être mon corps, pur et aimant, mon coeur ; immaculée, mon âme qui est la demeure
aimée d'un Dieu.
Rien de sensible à mon âme ne s'est produit, rien de visible ne s'est manifesté... je reste
dans les ténèbres.
Il me semble que cette très sensible épreuve est un grand témoignage d'amour de la
part de Dieu, qui voit une utile nécessité à ne pas nous laisser enfoncer trop loin dans
les lumières de la contemplation, la faiblesse de notre nature pouvant des fois ne pas
y résister longtemps ; du moins lorsqu'il s'agit de petites âmes comme moi.
Dieu veut éprouver notre amour qui doit être fait ici-bas surtout de foi obscure.
Oh ! je suis heureuse dans cette immense douleur ! Je suis de plus en plus consumée,
éperdue d'amour.
Jésus est doux et humble. Son amour n'est pas terrible, il est un feu très doux qui brûle
toujours et ne tiédit jamais, une lumière qui ne s'éteint pas... Il est la vie qui remplit
l'être. Mais il aime agir secrètement et mystérieusement, sans se laisser voir, sans se
faire sentir... et j'ajoute, en proportion de notre fidélité et docilité à l'action de la grâce,
selon l'intimité de notre union avec lui.
Amour et gloire à Dieu seul, au sein de ma vie obscure. On n'est pas tout à fait dans
les ténèbres quand on met ses pas dans les pas de Jésus et qu'on revit en soi avec lui
la nuit du Golgotha, la journée du Calvaire.
Notre très doux Seigneur paraît vouloir de plus en plus me confirmer sa victime par
la souffrance et m'unir, m'associer plus intimement à sa vie douloureuse, en
m'inspirant d'une façon très forte de le supplier de m'accorder ces deux grâces avant
ma mort : celle de souffrir dans mon être intime et sensible tout ce qu'il désire
m'imposer, me faire sentir encore des cruelles souffrances qui l'ont déchiré, torturé,
ensanglanté dans son épouvantable Passion, et des douleurs qui transpercèrent l'âme
et le coeur si aimant de sa tendre Mère, puis de m'embraser tout entière de cet amour
passionné des âmes qui l'a fait mourir sur la Croix.
J'eus aussitôt la pleine certitude que j'étais exaucée. Jésus m'étreint si fort, si fort que
je me sens à tout moment défaillir... oui, j'étouffe, mais c'est d'amour.
Ô Lumière et Vie de ma vie, tout ce que vous voulez de moi, je l'accepte en toute
simplicité et humilité de coeur.
Mon Dieu, à vous je m'immole et m'abandonne avec amour. Mais vous connaissez
ma misère et ma faiblesse extrême, je ne puis tout qu'avec vous ; gardez-moi si bien
en vous seul que je n'agisse que par vos commandements et sous vos inspirations.
Il n'y a plus que votre parole qui compte.
17 septembre 1931 (jeudi)

Qu'il est bon et délicieux d'avoir nuit et jour la pensée de la présence de Dieu, la joie
de l'aimer et la consolation d'en être aimée ! Quelle félicité insoupçonnée : aimer, être
aimée de Celui qui est l'Amour. Ô divine Trinité ! vous êtes mon cloître et la
prisonnière de mon amour !
Ce n'est pas l'union dans la vision et les consolations... mais c'est l'union dans les
délices de la paix.
Si j'aime, comme toutes les âmes, ses douces et suaves tendresses, je l'aime plus encore
dans la croix sanglante, la pure souffrance. C'est lui ma joie et mon amour. Je goûte
un bien plus immense bonheur à l'aimer qu'à jouir de ses faveurs.
C'est la nuit de la foi dans la nuit de Dieu. Mais la divine paix subsiste, profonde, toute
rayonnante de confiance et d'abandon au Christ Jésus. Mon âme est toute pénétrée et
comme enveloppée de paix divine, de vie divine. Je sens que demeure en moi, avec
moi, la présence cachée, mais réelle, de Celui qui est l'Ame, le Coeur, le Centre, le
Foyer de mon amour.
Serait-il possible qu'une petite âme qui garde en elle la présence intime de Jésus se
laissât effleurer par des pensées déprimantes ? Pourrait-elle ne pas être toute à la joie,
l'enfant qui chérit Marie, en ce beau jour où l'Eglise en fête célèbre l'heureuse nativité
de la Reine des cieux ?
Marie est la ravissante aurore annonçant au monde la très proche arrivée du divin
Soleil... le Messie tant attendu. Elle est l'astre béni illuminant d'espérance la nuit de
l'exil. Elle est l'étoile du soir, nous précédant dans la voie de l'abandon à la volonté de
Dieu. Elle est le blanc lys dont les puissantes racines étouffent les haines, les petitesses,
les rancoeurs et dont le suave parfum entraîne mystiquement les âmes à l'odeur de ses
resplendissantes vertus. Elle est la maison d'or où Jésus, l'Agneau sans tache, prit un
corps mortel. Elle est l'arche d'alliance qui unit l'homme exilé à son Créateur. Elle est
la toute-puissante et miséricordieuse Médiatrice qui veille avec un tendre amour sur
ses enfants très chers et sur les pauvres pécheurs : car elle l'aime aussi, l'enfant de ses
douleurs.
Elle est enfin, elle, la plus haute élue de la Trinité Sainte, la parfaite Maîtresse, le moyen
unique, très simple et tout pacifiant de grandir en humilité, en amour, et de pénétrer
toujours plus loin, toujours plus avant dans l'intimité divine. Jésus nous dit : vous êtes
à moi quand vous êtes à ma Mère.
Cette Mère bien-aimée me fut plus qu'une étoile : elle est un phare devant mes pas.
Avide de ses vertus, je m'abîme en sa contemplation. Elle est un modèle si complet,
si imitable et tellement admirable !
C'est par sa médiation toute maternelle, c'est-à-dire à son école, mais surtout par ses
lumineuses inspirations que j'ai pénétré si avant dans les profondeurs des grands
mystères de la foi, l'espérance et la charité, que je m'abandonne de plus en plus
docilement à l'action divine.
Maintenant, c'est la vie toute en Dieu avec Marie, par Marie pleine de grâces et de
sainteté.
L'intime union de nos vies ne va que maternellement et filialement se resserrant
chaque jour, si bien que le coeur si pur de la Sainte Vierge est devenu le coeur de son
enfant ! Oh ! délicieux mystère.
La très Sainte Vierge Marie est la bénie entre toutes les femmes, la Vierge élue entre
toutes. Parce qu'elle fut la plus pure ? oui, peut-être. Mais surtout parce qu'elle fut la
plus humble. Elle n'est devenue la Reine du ciel, le modèle de tous les saints qu'après
avoir été la plus parfaite, la plus douloureusement martyrisée dans son être intime.
Etant née pour être l'auguste Mère de Jésus, elle devint aussi grande sainte qu'elle sut
être Sainte Mère. Elle eut le don de faire accorder la sainteté de sa vie à sa dignité de
Mère de Dieu.
Que cette admirable et adorable créature qui fut si fidèle, si belle dans ses difficiles et
délicieux devoirs, nous soit chère au-dessus de tous les saints ; non seulement quand
sa fête rayonne au firmament de l'Eglise... mais chaque jour, à chaque instant.
Je voudrais que sa spiritualité si parfaite et si simple, son obéissance de fille bien-aimée
du Père, sa délicate prudence de Vierge, son tendre amour de Mère, sa pure affection
d'épouse, sa gracieuse et suave bonté pour tous éclatent de toutes parts, afin que le
monde sache que le surnaturel n'étiole pas les humaines affections, qu'il ne fait au
contraire que développer, grandir, sanctifier et diviniser les merveilleuses qualités du
coeur.
La religion veut le coeur si < > et pur, et non vide et dur !
Ce serait faire injure à Dieu de croire et même de penser qu'il y a en ce monde des
conditions et des états contraires à la sainteté. Le Christ Jésus s'est fait caution pour
tous ! C'est donc que toute chose a été disposée, que les facilités nécessaires, des
dispositions personnelles ont été mises partout et données à chacun pour se sanctifier
et se sauver.
Ô Reine puissante et bonne ! je vous supplie de répandre vos célestes parfums sur
notre chère France. Faites fleurir, je vous prie, de purs et beaux lys sur son sol béni
de vos faveurs.
Ô Mère bien-aimée ! je me livre pleinement à vous. Vous savez, douce Maman, que
je suis trop petite pour être un lys. Donnez-m'en seulement la blancheur, le symbole
et le parfum.
J'admire la ravissante splendeur du lys, mais je préfère cultiver dans mon âme les
discrètes et exquises vertus de la violette. Toujours un peu plus humble... toujours un
peu plus simple.
Ô Vierge, avec les miens je vous confie tous les pieux désirs des âmes fidèles ; que
toutes celles qui font le bien le fassent pour l'amour de Dieu seul. Que toutes se
sentent soutenues par les merveilleux bienfaits de votre grâce, aidées par vos
encouragements, protégées dans les dangers, consolées dans leurs oraisons, secourues
dans leurs angoisses.
Faites-nous vivre d'une vie tellement divine, dans un recueillement si intime que nous
soyons dignes d'aimer, de posséder, de jouir de Dieu et de lui chanter de joyeuses
actions de grâces.
Pitié, ô Reine ! Pitié, ô Mère ! pitié pour tous ceux qui demandent miséricorde et
secours.
La Sainte Vierge exhale partout les délicieux parfums du ciel. Belle de la beauté de Dieu,
elle est féconde de la fécondité de Dieu. Sa splendeur incomparable extasie la vue en
ravissant le coeur.
^ 8 septembre 1931 (mardi)

« Mon Dieu, je vous rends grâce de ce que vous avez révélé ces choses aux petits ! »
« Vous gémirez et vous verserez des larmes ; par moi, vos tristesses seront changées
en joies. »
Dieu ne frappe jamais dans le vide, ni jamais en vain... toujours en père. Il se fait le
plus tendre des pères avec ceux qui se sont donnés à lui et s'abandonnent par-dessus
tout à son adorable volonté, voie certaine d'union et de sanctification.
Le coeur est l'expression vivante et palpitante, le foyer de tous nos sentiments.
Le coeur est une harpe sensible, la main qui l'effleure le fait aussitôt vibrer... plus
souvent gémir et souffrir.
Le coeur est un vase sacré, l'amour divin le fait souvent souffrir... toujours louer et
bénir.
Nouvelles croix morales et combien déchirantes. Ne pas les laisser transparaître pour
pas qu'on s'en aperçoive... pour n'attrister personne.
Ce n'est pas pour être consolée, ni pour attirer l'attention que je suis toute à Dieu, ni
même pour recevoir d'encouragement du côté humain... N'ai-je pas tout reçu en
abondance dans ma dernière communion ? Que de grâces et de faveurs répandues
dans mon âme ; j'en suis comme inondée, de ce bonheur trop grand, trop profond, et
je me sens plus vaillante que jamais pour continuer, dans la plus pure union à Jésus,
sa grande Œuvre d'amour.
Ne laisser le flot douloureux déborder que dans le Coeur du bon Maître, qui le
connaît, en sait l'invisible martyre. Tout pour l'amour de Dieu ! Tout par amour et
dans l'amour, en union à Marie, Médiatrice compatissante.
Ô Jésus, qui êtes la force des martyrs, soyez le courage et la consolation de toutes vos
petites victimes.
C'est Jésus qui apporte du ciel à ses hosties souffrantes ce que personne ne saurait
leur donner... lui qui les inonde de joies incomparables, qui les enrichit de forces
morales merveilleuses quand tout devrait les porter à défaillir.
La souffrance est tout un monde de mystère et de miracles... tout un abîme de
merveilles. Elle est expiatrice, sanctifiante et réparatrice plus que tout. Elle est
médiatrice et rédemptrice, si nous savons bien l'accepter, l'aimer, l'offrir à Dieu pour
nous, pour tous.
Il en est de certaines douleurs comme de certaines joies : elles ne se montrent, ne se
révèlent qu'à Jésus... tout bas... et à Jésus crucifié qui les écoute, voit ce qu'elles
contiennent d'amour pour lui, de profit pour nous, d'aide surnaturelle à tous ceux qui
se donnent, se dévouent à faire rayonner dans le monde « la paix du Christ dans le
règne du Christ ».
N'être que clouée sur la Croix n'est pas assez... Il est mieux encore d'être crucifiée
avec Jésus dans le secret de son coeur, dans l'intime de son âme. Souffrances de l'âme,
souffrances du coeur, souffrances du corps... rien ne manque chaque jour, le trésor
est au complet. Quelles célestes richesses !
Une victime d'amour doit sans cesse être martyrisée dans son corps, frappée en plein
coeur, transpercée dans son âme.
C'est si bon d'être une hostie d'amour !
Laisser Dieu libre d'agir en moi... me laisser faire par lui, par le prochain, par les
événements, en demeurant humble, confiante, obéissante à Dieu.
Laisser à Dieu toute liberté d'action ! Quelle délivrance d'inquiétude ! Quelle moisson
de joies et d'espérance ! Oh, que l'abandon à l'Amour est nécessaire, fécond, lumineux
et saint !
Oh ! que Jésus m'a donc aimée aujourd'hui !... L'étreinte a été si forte, sanglante un
peu même. L'Epoux pare sa petite victime de ses blessures d'amour.
Ô oui, oui, ô Jésus ! Vos clous, je les veux dans mes mains, je les veux dans mes pieds ;
votre couronne d'épines, je la veux autour de mon front ; votre fiel, je le veux dans
ma bouche ; votre lance, je la veux dans mon coeur ! Vous êtes descendu de la Croix,
c'est pour que j'y prenne votre place ! Oui, Seigneur, je la veux votre Croix... vous me
l'avez donnée en dot ! Je la veux avec tous ses trésors !
Que je sois votre épouse toute marquée des douleurs et de la pureté de Marie. Qu'y
a-t-il que nous ne ferions pas, si nous savions nous donner à Jésus, à son amour
crucifiant... si nous voulions nous pénétrer de lui, ne faire qu'un avec lui.
Quelle vocation nous est réservée ! Quelle noble mission s'ouvre devant chaque âme,
et qu'elle se doit de réaliser dans une profonde union à Dieu !
Livrons-nous sans réserve à cette mission divine, non seulement en vue de nous
préparer une éternité bienheureuse, mais surtout pour que le Dieu qui nous a tant
aimés soit glorifié par nous et par beaucoup, beaucoup d'autres âmes que nous
l'aurons aidé à sauver.
C'est si bon, si bon immensément, de se donner à Dieu et de tout lui donner aux
intentions de la Sainte Eglise, du Souverain Pontife et en faveur des âmes... d'être son
hostie de louange et d'amour quand on est sa victime.
Fiat quand Dieu nous choisit... Fiat s'il nous martyrise.... Fiat au sommet du
Thabor... Fiat sur le chemin du Calvaire. Fiat dans les bras de la Croix... Fiat et merci,
toujours.
Ô Dieu vivant dans mon coeur, vous savez combien je vous aime.
^ 27 septembre 1931 (dimanche)

Mon Seigneur et mon Dieu ! quelque douloureuse soit l'épreuve envoyée, la


consolation refusée, j'ai confiance et je vous aime. Tout pour votre amour, ô mon
Dieu !
La petite victime, immolée par la main de l'Amour, baise avec ivresse le bois de son
sacrifice. Elle ne peut baiser la terre pour les pécheurs... mais elle baise la Croix de
son bien-aimé Jésus.
Vous, Seigneur, en qui mon âme trouve tout son bonheur et sa joie, donnez-moi d'être
toujours plus agréable à votre Coeur. Le flot désolant continue sa course, mais les
joies saintes et les grâces sont abondantes aussi.
Faisons toujours passer la miséricorde avant le sacrifice... la bonté avant la pénitence.
Nos plus précieux instruments de pénitence sont mis autour de nous, près de nous,
en nous, par les soins de la Providence. Enfants de l'amour infini de Dieu, nous ne
devrions jamais nous imposer un rôle, mais nous le laisser humblement imposer par
lui.
L'archange Gabriel, envoyé à Marie, ne lui dit point : Voulez-vous faire ceci, ou ainsi ?
mais : Par la vertu du Très-Haut, vous concevrez un..., vous serez la Mère du Fils de
Dieu. La mission vient du Ciel. La Vierge accepte, quelle qu'en sera la suite. En Père
infiniment bon, Dieu a préparé de toute éternité une mission pour chaque âme. A
nous de nous laisser prendre, de nous donner quand il nous appelle, et non de nous
imposer.
L'épreuve est un présent du Ciel qui nous révèle ce que nous sommes et nous apprend
comment devenir parfaits.
Tout progrès moral naît de la pensée, et toute vertu siège dans notre coeur, au sommet
de notre conscience ; c'est pourquoi nous ne savons encore rien quand nous n'avons
pas souffert.
C'est cette école de la souffrance qui rapproche de Dieu, qui facilite l'intimité avec le
Christ Jésus et qui emmène si loin « dans les profondeurs de la sagesse et de la science
de Dieu », qui faisait dire à sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus : « Je suis encore bien jeune,
et cependant il me semble avoir l'expérience d'un vieillard. »
Oh ! laisser toujours ignorer mes souffrances : qu'elles restent un foyer caché semant
des grâces et des joies célestes.
Il suffit souvent d'une seule âme de foi pour la faire rayonner partout ; d'une seule
âme de lumière pour dissiper bien des ténèbres ; d'une seule âme de charité pour la
voir déborder de toutes parts.
Heureuse l'âme que la souffrance et l'amour unissent à Jésus crucifié ! Car, plus elle
laisse le Christ-Hostie imprimer en elle sa douloureuse et silencieuse ressemblance,
plus elle s'unit à son amour expiateur, réparateur et rédempteur dont il a tant soif, plus
elle a de joie plein le coeur le long du chemin.
Ô mon tendre Ami ! laissez-moi vous aimer... laissez-moi vous consoler... laissez-moi
vous donner.
Il faut mériter les consolations du Bon Dieu, dit-on, sans lui demander de nous
consoler.
Vous seul, ô mon Maître, m'êtes une assez grande consolation pour que je n'en désire
aucune autre. Mon âme, malgré ses ténèbres, est dans une paix étonnante et dans le
sentiment très précis de la présence de Dieu. Je sais que toutes nos afflictions
atteignent son Coeur, mais il est très juste que nous ne comprenions pas toujours.
Que servirait la vie, si Dieu ne nous laissait pas la foi, et que vaudrait-elle sans la
Croix ?
Nos souffrances sont les messagères des secrets de Dieu qui réserve à chaque âme
des jours de bonheur, mais il veut un peu nous les laisser gagner, pour être à même
de pouvoir dire lorsqu'ils seront venus : par mon abandon tout fait de confiance,
d'humilité et d'amour, je me suis aidé à les gagner, à en jouir.
Ô Mère de la divine grâce, puissante Vierge Marie ! je ne veux point avoir peur, non,
pour rien. Si la tempête mugit, menaçante, si la vague écumante m'aveugle et m'arrête,
si la douleur souffle en rafale, si l'horizon se couvre de noirs nuages, j'ai confiance...
oui, quand même et toujours.
N'êtes-vous pas, ô bonne Mère, l'Etoile d'or qui brille dans les plus inquiétants
orages ? Reine de paix, qui apaisez tout de votre voix harmonieuse ?
Coeur Immaculé de Marie, gardez-moi bien humble et bien pure !

^ 29 septembre 1931 (mardi)


Le dernier sourire de sainte Thérèse
Pure comme les anges qui entourent sa couche,
La sainte va mourir... et va mourir d'amour.
Un ineffable sourire a paru sur sa bouche,
Thérèse va être emportée au bienheureux séjour.

Elle souffre ! oh combien !... mais la sainte allégresse


Fait tressaillir son coeur par l'amour consumé.
Elle sait que l'heure approche, la charité la presse ;
Elle va le voir enfin ! Jésus, son bien-aimé !

Jaloux de sa beauté, le Ciel nous la réclame.


Un dernier trait de feu va l'unir à Jésus.
Elle sent passer en elle la ravissante flamme
– Le voici consommé, son désir éperdu.

Sur un ordre d'en-haut, les célestes phalanges


S'empressent autour d'elle dans une joie extrême.
Elle voit leurs ailes d'or, elle entend leurs louanges,
Dans un souffle, elle murmure : ô Jésus, je t'aime.

Qui saura nous redire le langage sublime


Des anges, ravis, l'emportant dans les Cieux ?
L'insondable mystère reste un profond abîme.
– Ses vertus en ce jour se révèlent à nos yeux.

Elle ne parcourra plus, semant des sacrifices,


Les paisibles allées du monial jardin.
Ô promesses d'amour ! Ô joyeuses délices !
Elle apparaît bientôt, des roses dans la main.

Partout on l'implore, partout on la contemple,


Elle se montre si bonne en ses gracieux attraits !
On la pare au logis, comme dans un beau temple.
Son coeur répand sur tous des grâces et des bienfaits.

Près du divin Agneau tu règnes, radieuse,


Epouse aimée de Jésus, au séjour des mortels.
De ta splendeur, l'Eglise est fière et glorieuse,
Et t'élève avec art de magnifiques autels.

Heureuse élue du Ciel, notre douce espérance ;


Garde en nos coeurs la foi, la confiance et l'amour.
Fais donc aimer à tous Dieu et puis la France
Nous t'en supplions, ô Thérèse, en ce jour !

^ 30 septembre 1931 (mercredi)

Sainte communion. L'amour m'enveloppe ! Je me sens tout inondée, envahie


d'amour. Mon âme est tout entière ensevelie, absorbée dans cette immensité de
flammes... Je me perds en Dieu.
A ma faim toujours avide, vous vous êtes donnée comme une bien-aimée nourriture,
ô Manne divine.
A l'ardente soif de mon coeur, vous vous êtes donnée comme une eau de pur délice,
ô Fontaine sacrée.
A votre faim, à votre soif ardente, ô mon grand Assoiffé d'amour, je me donne en
breuvage, je m'en fais l'aliment. Aux flammes de votre pur amour... à tous vos bons
plaisirs... que j'en sois la douce victime ! Mon Dieu, à vous je m'offre en holocauste.
Ô bonheur ! je ne suis plus que la petite hostie des désirs de Jésus. Mon doux bien-
aimé ! vivez tout entier en votre petite hostie, afin qu'elle vive entièrement en vous.
Fondez-la dans la fournaise de votre charité. Elle est à vous, elle est toute pour vous...
qu'elle soit votre consolation et votre joie incessante.
Elle veut que toutes les fois où vos divins regards s'abaisseront désespérément sur cette
pauvre terre, vous trouviez toujours à les reposer en elle pour oublier toutes vos douleurs,
y gravant chaque fois plus profondément la beauté de votre face, y laissant plus vivante
votre divine ressemblance, ô mon grand Désolé !
Je ne sais plus rien demander avec ardeur, excepté l'accomplissement parfait de la
volonté de Dieu sur mon âme, afin de me conduire de manière digne de lui, et lui
plaire en toutes choses. Pour que de jour en jour, d'ascension en ascension, je l'aime
toujours plus fort, je monte toujours plus vite et plus haut et m'enfonce toujours plus
profond dans son intimité adorable. Oui, mon Dieu, vous m'avez prise pour vous
tout entière, c'est à vous de me diriger.
Je ne sais plus que chanter les infinies bontés de Jésus pour moi ; je ne veux plus que
bénir ses tendresses.
Tout mon désir est d'aimer Jésus à la folie. Oui, c'est l'amour seul qui m'attire.

Oraison du soir. Quand donc, ô Dieu tout amour, me donnerez-vous la joie


immense d'une profonde communion d'âme avec les chers miens, surtout avec mes
parents aimés ? d'une même foi dans une vie tout orientée vers vous pour eux comme
pour moi ?
Agréez, je vous en supplie, mes prières, mes nombreux sacrifices, à cette intention :
souffrir, offrir, donner pour arracher à la divine miséricorde cette grâce tant désirée.
Je sais que l'heure heureuse sonnera ni plus tôt, ni plus tard qu'elle n'est fixée.
Fiat ! les jours d'attente sont des jours de grâces !
Mes efforts sont vains, mon action n'est rien ; je ne me fais aucune illusion à ce sujet.
Aussi ne sont-ils qu'une aveugle espérance en Celui qui bénit, transforme et sauve.
La prière et la souffrance sont la forme supérieure et féconde de l'action, seule activité
disponible et possible à ma profonde misère. Quel puissant apostolat peut exercer la
souffrance, puisqu'il n'est vu et connu que de Dieu seul en faveur des âmes !
J'abandonne à Dieu les fruits de mes prières et souffrances pour la gloire de son Nom,
pour l'honneur de sa Passion, pour la confirmation de la foi et le triomphe de l'Amour.
Pourquoi est-ce que le fardeau de ma croix, qui devrait rendre difficile mon ascension,
impossible ma joie, m'entraîne au contraire plus que je ne la porte ? Mais c'est tout
simplement parce que j'aime ma petitesse et mon impuissance et que je pousse ma
confiance jusqu'aux limites extrêmes ; alors la vertu du Christ habite en moi. Plus je
suis faible, plus je sens que je suis forte ! Mon âme est toute pleine de la volonté de
Jésus... Voilà pourquoi je suis toujours dans une paix profonde.
Une âme ne s'élève vraiment bien que par la croix, parce qu'avec la croix on a toujours
le Bon Dieu avec soi ! Quel réconfort de communier sans cesse à Jésus crucifié !
Seigneur, daignez accorder la grâce d'une conversion sincère aux chers êtres dont je
vous supplie de faire de vrais et profonds chrétiens.
Quand le Seigneur choisit ce qui n'est vraiment rien pour attirer et réduire à néant ce
qui est, c'est toujours dans la mesure où ce rien se complaît dans son abjection, dans
les infirmités de sa chair, afin de le laisser, lui seul, déployer librement son infinie
puissance... Rien de grand ne se fait sans une grande humilité.
« Gloria in excelsis Deo ! »
Aimer... réparer... m'oublier... me sanctifier, pour mourir pacifiée.
Souffrir avec Jésus, toujours présent dans mon âme par la grâce. Souffrir avec Jésus
Hostie... n'est vraiment pas souffrir. Ou plutôt, je suis contente de souffrir et je me
réjouis dans mes souffrances, parce que cela plaît au Bon Dieu.
« Je me glorifie maintenant dans les maux que je souffre, sachant que j'achève en moi ce
qui manque à la Passion du Christ pour son corps qui est l'Eglise »... et pour ses membres
qui sont les âmes.
^ 3 octobre 1931 (samedi)

Cette fête solennelle du saint Rosaire restera doublement gravée dans mon coeur. Ne
le restera-t-elle pas plus inoubliablement, plus profondément encore dans le coeur de
ma bien aimée Soeur Marie-Thérèse ? Ce jour béni, objet de ses immenses désirs, de
ses pures ardeurs, des longs et pressants appels de son âme aimante et si bien donnée,
qui l'aura faite la véritable épouse du Seigneur Jésus !
Ce n'est point sur la terre, ni avec des pensées de la terre, qu'elle a dû le vivre, mais
uniquement avec le ciel et dans le ciel.
« C'est parce que je t'ai aimée d'un amour constant que je t'ai choisie pour mon épouse
et que je me veux à toi. »
Combien rempli d'ivresse dut être le moment de la mystique alliance, quand l'Epoux
divin, la bénissant lui-même de sa main royale, lui dit dans le secret : « Viens, épouse
du Christ, recevoir la couronne que ton Seigneur t'a préparée de toute éternité. » Puis,
c'est l'enivrant baiser de l'Epoux qui rayonne d'allégresse, à sa bien-aimée, c'est celui
aussi de la Sainte Vierge Marie qui, à son tour, bénit son enfant et la comble de ses
grâces.
Donnée à Jésus par Marie, notre si tendre Mère ! Quelle ineffable et surhumaine joie
pour l'âme favorisée de ce doux privilège !
Elles ont eu leur pleine confirmation pour moi, ces paroles de la Sainte
Ecriture : « Tout arrive au bien de ceux qui aiment Dieu. » Oh oui ! on ne s'aime bien
que lorsqu'on s'aime en Dieu ; et on ne peut jamais être mieux unis qu'en lui ! Quel
étonnant et ravissant mystère que la rencontre, le rendez-vous des âmes en Dieu !
Aurions-nous été plus unies avec ma soeur Marie-Thérèse, si j'avais assisté autrement
que par l'esprit et le coeur à sa Profession ? Oh non, et je suis sûre qu'elle-même a
éprouvé combien, par Lui, l'union de nos âmes était plus réelle. L'union des êtres qui
s'aiment dans le Christ n'est jamais aussi profonde, aussi intime que lorsqu'elle se fait
dans l'amour, sans mélange de témoignages naturels, ceux-ci gênant plutôt la véritable
union qui a sa source dans le Coeur de Jésus.
Je ne nommerai point ici les nombreux présents que j'ai prié Jésus d'offrir à ma soeur
aimée, non, je ne les nommerai pas, ils resteront un bien délicieux échange d'amour
entre le Coeur de Jésus et le coeur de son épouse bien-aimée.
J'ai confiance qu'en ce jour si beau, elle non plus ne m'a pas oubliée, et je sais que
Notre-Seigneur ne refuse rien à ses épouses le jour de leur noce. Ma joie n'est pas du
tout égoïste puisqu'elle vient de l'amour de Jésus, notre Maître adoré.
Ô Dieu si infiniment bon ! gardez ma soeur chérie bien longuement, très souvent et
toujours sur votre Coeur, et qu'elle y trouve toujours repos, force, consolation,
plénitude et... joie.
Pressez-la bien tendrement dans vos bras pour la remercier de toutes les prières,
offrandes, sacrifices qu'elle vous a offerts en vue de la sanctification de mon âme par
l'amour.
Ce matin, je trouvais long mon terrestre exil. Pourquoi ?... Ce n'est pas cependant que
je désire et demande la fin de mes grandes souffrances, ni que je voudrais moins
souffrir. Oh non ! je ne le souhaite pas du tout, mais uniquement d'être bien
amoureusement obéissante à toutes les volontés divines.
Si cela fait plaisir au Bon Dieu, je consens volontiers à voir ma vie de souffrances
physiques et intimes se prolonger longtemps encore ! C'est en lui que je puise la force
qui me fait l'aimer toujours plus... et c'est en lui que j'espère. Je ne vois pas ce que
j'aurais de plus après ma mort, que je ne possède déjà maintenant... Au ciel, je verrai,
je contemplerai le Bon Dieu face à face, c'est vrai, mais quant à être avec lui, j'y suis
pleinement sur la terre.
Oh ! je ne suis pas du tout malheureuse ! Le Bon Dieu me donne juste ce que je puis
porter... Et des grâces toutes spéciales sont mesurées à mes besoins, puisque c'est lui,
le Bon Dieu, qui m'a appelée à cette vie d'amour par la souffrance que j'aime de plus
en plus. Il me donne donc tout ce qu'il faut à ma pauvreté pour réaliser ma belle
vocation.
Il ne faut pas être trop pressée de mourir pour m'en aller au ciel, s'il y a plus d'amour
pour mon Dieu et plus de charité pour les âmes à demeurer sur la terre. L'heure
heureuse sonnera... un jour... peut-être bientôt !... Mais je veux bien être encore une
hostie souffrante, et comme Jésus en croix laisser couler goutte à goutte le sang de
mon coeur.
Quand vous le voudrez, Seigneur, vous m'appellerez et... je serai heureuse. Vous êtes
mort sur la croix pour moi, je veux y vivre jusqu'à mon dernier soupir pour vous.
Au ciel, dit-on, nous ferons plus de bien qu'ici-bas, c'est très probable. Au ciel, nous
moissonnerons. Nos souffrances, nos mérites, nos sacrifices cachés auront alors
atteint leur plein épanouissement, nous ferons aimer l'Amour... mais ce ne sera
toujours que dans la mesure où nous aurons obtenu, aimé dans la douleur.
Tant que le Bon Dieu ne m'appelle pas, c'est qu'il veut de moi encore quelque chose.
C'est vrai que sur la terre nous lui donnons, et qu'au ciel nous ne faisons plus que
répandre. Une seule âme qui prie, qui souffre, qui aime, qui s'abandonne avec Jésus
et comme Jésus pour satisfaire à l'Amour créateur et rédempteur, par l'expiation, le
renoncement, l'immolation, console mille fois plus le Coeur du bon Maître que ne
peuvent le déchirer mille malheureux qui le méprisent.
Que faut-il pour consoler et réjouir le Seigneur ? Des âmes aimantes et fidèles à la
grâce... des âmes généreuses... des âmes sacerdotales. Ah ! si nous savions tout ce que
son Coeur aimant peut recueillir d'amour dans un soupir de douleur, une souffrance
cachée, une privation qui coûte, un sacrifice joyeusement consenti, un sourire qui
cache des larmes.
Chaque minute donnée à Dieu par amour est un pas vers la sainteté. Je le répète, une
once de souffrances vaut infiniment plus que toutes les richesses et tous les
contentements du monde.
J'aurais mille langues, que je n'arriverais pas à exprimer les bienfaits que la souffrance
apporte à l'âme en laquelle Dieu agit librement. Ma vie de souffrances et de pur amour,
ma vie de victime et d'hostie de louange, je l'offre à Dieu pour tous, afin que tous
soient un en lui, qu'ils soient tous transformés dans la lumière.
C'est à chaque instant que l'ardent et véhément désir de sauver les âmes, toutes les
âmes, en aimant Jésus à la folie, jaillit de mon coeur blessé par la charité.
Si, par impossible, la divine Justice me demandait de prolonger ma vie de souffrances
du corps et de l'âme jusqu'à la fin des temps, même pour une seule âme, je sens que
je n'hésiterais pas à dire joyeusement oui. Persuadée que Jésus me continuera jusqu'à
la fin son tout-puissant et bien-aimé secours, si jusqu'à la fin je m'abandonne avec une
entière confiance à son adorable amour, à sa miséricorde infinie, sans avoir plus de
mérites que maintenant... Tout en moi est l'oeuvre du Très-Haut !
Oh ! que le Bon Dieu me rend heureuse ! Plus je me sens petite et incapable de rien,
pour rien, plus il se plaît à me combler de faveurs et de grâces étonnantes. Loin de
m'en glorifier, je me réjouis au contraire de ce que toutes ses grâces et faveurs vraiment
miraculeuses augmentent encore la lumière sur mon néant, et ma reconnaissance
envers Dieu si infiniment et si universellement riche. Et je le bénis de se montrer pour
moi si prodigue.
« Pour moi, le Christ est ma vie. » Mes yeux et mon coeur, tout mon être est plein de
lui, et un besoin me brûle, me dévore : le montrer.
Hélas ! ce n'est pas vous tout entier, Seigneur, que je montrerai ; ce n'est qu'un simple
rayon de votre divinité, une simple goutte de l'Océan de votre vie, une simple étincelle
de la Fournaise de votre amour. Mais j'espère que ce rayon fera aimer le Foyer dont je
viens, que cette goutte fera aimer l'Océan dont je sors, que cette étincelle fera aimer le
Brasier dont je suis. J'ai confiance que l'abandon de ma vie dans les mains de l'amour et
de la volonté adorable de Dieu sera un jour pour tous un « Sursum corda ».
Je confie toutes choses à ma Mère bien-aimée, et je m'abandonne entièrement dans
ses bras, afin qu'elle m'aide à sanctifier et à offrir à Dieu chaque minute qu'il me donne
dans tout ce qu'elle contient.
Et vous, mon père, au saint autel chaque matin, offrez, je vous prie, la toute petite
hostie que je suis à la grande et divine Hostie pour les âmes ; afin qu'avec Jésus, mais
par Jésus et en dépendance très étroite avec Jésus, Dieu puisse tirer de sa petite hostie
toute la louange et la gloire qu'il en attend, et les âmes, toutes les grâces dont elles ont
besoin. Placez-la toujours comme une lampe autour du calice, et mêlez au sang
rédempteur et sanctificateur toutes les intentions et aussi les misères de votre humble
enfant. Vous savez qu'à ce moment plus qu'à nul autre, nos âmes sont très intimement
unies, et que je me redonne tout entière par vos mains ou par les mains de la Très
Sainte Vierge, pour que vous fassiez et que bien d'autres avec vous fassent beaucoup,
beaucoup de bien.
Oui, mon père, j'offre beaucoup de mes souffrances à vos intentions ! Au-delà de
l'autel, je vous reste unie avec tout mon coeur, dans les Coeurs aimants de Jésus et
Marie.
^ 7 octobre 1931 (mercredi)

Je chante l'amour et la reconnaissance ; j'implore le pardon et la miséricorde !


Je surabonde de souffrances, mais je surabonde aussi de joie. Mon âme est si heureuse
dans les douleurs qu'elle se plaint toujours d'en manquer.
Qui chemine dans la voie de la souffrance n'a d'autre désir que de se consacrer au
service de Dieu avec un pur amour, et le pur amour augmente à mesure que s'accroît
la vraie souffrance. La souffrance est fille de l'amour ; elle en est aussi le plus pur
témoignage. Voilà pourquoi l'âme aimante se réjouit de la souffrance et se trouve
toujours indigne de souffrir.
On doit souvent penser et peut-être même croire, autour de moi, que je nage dans les
consolations, tant je demeure calme et souriante, tant tout mon être est vibrant
d'enthousiasme.
Il n'en est pas toujours ainsi cependant. Jésus se cache quelquefois dans ce petit ciel
de mon âme. A certains moments, il semble même s'en être absenté et je ne sais
vraiment plus si je suis bien entre ses bras... Je n'en suis sûre que par ma volonté à
vouloir y demeurer toujours.
Ce sont des jours sans soleil, des nuits sans étoile, mais remplis de paix, de cette paix
inaltérable et divine qui extasie l'âme et emparadise le coeur, qui rend précieux et léger
tout ce qui est pénible et fait trouver suave et délicieux ce qu'il y a de plus amer.
Ô profondeurs ! abîme insondable des terribles exigences de Dieu ! Oui c'est très vrai,
la voie la plus difficile est rendue facile par l'abandon et l'amour. Mais qu'on ne
s'étonne pas si l'Amour a des exigences terribles, des douceurs écrasantes. « Je suis
Celui qui suis... » « J'émonde le sarment, même lorsqu'il porte du fruit, afin qu'il en
produise davantage. »
Que c'est bon quand l'âme agonise avec Jésus au noir Jardin de Gethsémani ! Je ne
demande donc pas la fin de cette épreuve. Je n'aime et ne veux que cette nuit
douloureuse si elle est la joie, le soulagement et la consolation de Jésus, tellement
certaine qu'il a fait et fera toujours plus ma volonté (en fait surtout d'amour pour lui
et pour les âmes) en proportion de ce que je ferai la sienne, selon la parole de sainte
Thérèse de l'Enfant-Jésus. Je parle souvent d'elle. Elle est pour moi « une grande
soeur » si intime, dont la doctrine toute d'amour fut si bienfaisante à mon âme à
l'époque des grandes ténèbres et de la non moins grande solitude où je me trouvais.
Sa vie, Histoire d'une Âme, ouverte quelquefois au hasard, me donnait des solutions
pleines de lumière et d'à-propos.
Toujours souffrir, sans demander des adoucissements ni la mort ! Je bénirais le Bon
Dieu s'il voulait me faire reprendre la vie ordinaire, comme je le bénis de ce qu'il fait
maintenant.
J'abandonne le présent et l'avenir à sa miséricorde infinie, toujours toute d'amour en
chacune de nos âmes.
C'est trop souvent parce qu'ils pensent au passé et se préoccupent de l'avenir que
beaucoup se découragent et se désespèrent.
Tout par amour et dans l'amour ! Ma vie, c'est l'amour. Je ne sais plus qu'une chose...
vous aimer, ô Trinité bienheureuse, ô Unité de mon Dieu ! ô mon Jésus ! depuis si
longtemps je ne m'appartiens plus... je suis totalement livrée à son action pour faire
et laisser faire en tout et pour tout le Bon Plaisir de Dieu. C'est Jésus, lui seul, qui vit
et agit en moi. Plus je lui deviens unie, plus aussi j'aime passionnément les âmes, plus
j'en ai soif.
Les souffrances, les joies sont pour moi des occasions de m'abandonner sans réserve
aucune aux puissants attraits de la grâce, d'aimer également toutes les terribles
exigences de l'Amour, sans jamais les sacrifier, sans jamais y mettre d'opposition et de
résistance naturelle. Par moi-même je ne puis... mais « je peux tout en Celui qui me
fortifie ».
Les âmes qui veulent s'engager résolument dans la voie de l'humble abandon doivent
se montrer fidèle à cet abandon actif, qui est une disposition héroïque de suivre en
tout Jésus Christ et d'accomplir allègrement sous la puissance de sa charité toute
oeuvre et toute perfection.
C'est entrer, pour ainsi dire, dans les désirs, les puissances du Seigneur, c'est se laisser
prendre, c'est se mettre à la disposition de la souveraine volonté de Dieu qui mène
sans obstacles jusqu'aux sommets de la Montagne de l'Amour.
Le divin Maître nous répète : « Apprenez de moi... » Quoi donc ? A créer des mondes,
dit saint Augustin, à faire des miracles ?... Simplement « à être doux et humbles de
coeur... » De coeur... c'est-à-dire non sur les lèvres, mais au fond, au coeur de vous-
mêmes. Avec quelle douce joie j'ai remis à Jésus toute ma volonté... et je priais le Père
de s'emparer de toutes mes facultés intimes et naturelles pour m'établir définitivement
en lui, sans que rien ne puisse jamais troubler ma paix et me faire sortir de lui, mon
unique Bien. De telle sorte que je ne fasse plus jamais d'actions humaines et
personnelles, mais des oeuvres toutes divines, inspirées et dirigées par l'Esprit
d'amour ; ce qui, pour moi, signifie ne plus agir par moi-même, mais dans la
soumission parfaite aux influences de l'Esprit Saint, aux mouvements de la grâce, en
demeurant toujours sous l'empire de Dieu.
On n'est consumé par l'Amour qu'autant qu'on est donné à l'Amour. Mon Dieu, je
vous aime ! Je suis vôtre ! Mon coeur est vôtre ! Je suis toute vôtre ! Oh ! faites que je
vous aime, que je vous aime par votre amour et par l'amour de Marie, ma Maman
bien-aimée.
^ 9 octobre 1931 (vendredi)

Oui, le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses ! Et la plus grande de toutes,


c'est de m'avoir montré à nu ma petitesse, mon néant en toutes choses.
Ah ! que je bénis le Seigneur de m'avoir fait l'immense grâce de ne pas m'amuser à
cueillir sur ma route les fleurs enchanteresses des douceurs et des consolations
sensibles, mais d'avancer, débordante de confiance et d'amour, dans le droit sentier
des renoncements, où les roses odorantes sont toujours enrichies de longues épines.
Un bonheur n'est du reste jamais sans épines, si beau que s'ouvre le
chemin. « Combien est étroite la porte et resserrée la voie qui conduit à la Vie, et
combien peu la trouvent. » Mais le "oui" dit au devoir, ce qui veut dire à Dieu, devient
toujours et très vite, quand on y persévère, un "oui" limpide et joyeux, un "oui"
lumineux et plein d'idéal.
Tout le ciel n'est-il pas déjà dans le "oui" d'un coeur plein d'amour ? Tout l'enfer n'est-
il pas d'avance dans le "non" d'un coeur vide d'amour ?
Saint Paul commente : « Ceux qui sont à Jésus Christ ont crucifié la chair avec ses
convoitises... »
« Ne vous laissez pas séduire par ce qui est élevé, mais laissez-vous attirer par ce qui
est humble !... » Se laisser attirer !... que c'est bon et que c'est beau ! « Plus tu es humble,
sois humble en toutes choses, et tu trouveras grâce devant Dieu. » Car Dieu résiste
aux superbes, mais il donne sa grâce aux humbles.
Les grâces de la séduction divine sont données aux humbles et à ceux qui ont cette
inclination à l'humilité.
S'humilier devant Dieu volontairement, « qui veut que nulle chair ne se glorifie en sa
présence » ; accepter avec joie – ou tout au moins avec un calme profond – surtout
l'humiliation subie, c'est souvent un moyen qui permet d'avancer à grands pas dans la
vertu d'humilité.
Toutes les volontés de Dieu sur nous sont toutes des volontés d'amour. Que n'avons-
nous que nous n'ayons reçu, et, puisque nous l'avons reçu, pourquoi nous en glorifier
comme si nous ne l'avions pas reçu ?
Ces pensées profondes et personnelles, ces flammes de l'intelligence, ces ardents
désirs du coeur auxquels nous nous attachons quelquefois, sont des richesses
d'emprunt, des trésors mis à notre disposition et demeurent les trésors du Bon Dieu.
Saint Paul nous assure que nous ne pouvons même pas, sans le secours du Saint-
Esprit, donner à Dieu le doux nom de Père.
Mon choix est fait depuis longtemps, je sais où m'attire l'amour... Ce n'est pas à la
première place, mais à la toute dernière que je m'élance. Je laisse le pharisien
s'enorgueillir et je répète, le coeur rempli de confiance, l'humble prière du pauvre, du
cher, du touchant publicain.
C'est par cet aveu de notre grande misère que notre justification commence ; c'est
aussi par où se consomme la vraie sainteté pour nous. Je n'ai rien que je n'aie reçu.
Tout ce qui peut y avoir de bon en moi, c'est ce qu'y a mis mon bien-aimé Jésus,
autrement je serais comme le petit enfant qui a peur dans le noir, qui frémit sous les
coups répétés de la souffrance, et comme c'est quelquefois la douleur qui m'entoure
et que c'est de plus en plus par la voie douloureuse que Jésus me conduit... chemin
que j'aime, parce qu'il l'a choisi pour lui et qu'il a mis en mon âme tout l'amour, toute
la folle passion pour l'y suivre, et qu'il me donne toute l'ardeur qu'il me faut pour
réaliser cette sublime vocation.
Mais, avec Jésus, s'humilier, c'est monter ! « Qui s'abaisse, sera exalté au jour de ma
visite. » Mais cette voie parfaite dès le commencement a des degrés, des mesures
différentes. « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. » Etre dans la
maison du Père, c'est déjà beaucoup. Cependant, les étages y sont différents, et jusqu'à
la fin il y a pour tous et toujours des ascensions possibles. Car l'amour est un abîme
infini qui n'a son plein déploiement qu'aux cieux.
« Sursum corda ! » Monter toujours, les yeux fixés tout en haut, l'âme dégagée de tout,
avec l'ardent et unique désir d'aimer toujours plus. Monter plus haut toujours, dans
l'abîme de feu, dans les chastes embrassements de l'Amour, dans cet Infini unique et
vivant qui, de plus en plus irrésistiblement, m'attire... Aussi loin, aussi avant que Dieu
m'en fait la grâce.
J'aime ! J'ai soif d'aimer ! Je veille, je prie, et au milieu de l'ivresse, quand les délices
m'inondent, j'ai soif de la sainteté, de la pureté, de la souffrance. Je les veux, je les
appelle « virginum martyrum », et ce volontaire désir qui ne défaille jamais m'entraîne à
l'amour, à toujours plus d'amour.
Ô mystère, mystère, mais puissante réalité... Je sais, je sais que je suis faite pour Dieu,
et que nous sommes tous faits pour l'aimer et le connaître dans notre mesure, et que
le Christ Jésus est l'Epoux qui veut notre amour. Et je lui donne le mien avec une
ardeur, une tendresse, un désir sans mesure.
Le divin, le surnaturel est ma vie plus que l'air que je respire. Conduite, attirée par
Dieu, mon âme s'y plonge sans fin... s'en arracher lui devient un véritable tourment.
Toute à Dieu pour l'aimer... lui et toutes les âmes : celles des pauvres et des humbles,
des égarés et des incroyants.
C'est en nous dévouant pour les âmes que nous satisfaisons un peu à notre dette
d'amour envers lui.
Il m'arrive encore bien des faiblesses. Je ne me mets pas toujours aussi promptement
que je le voudrais au-dessus des riens de la terre... Alors je rentre en moi-même et là,
je me dis à la lumière céleste : Hélas ! j'en suis donc au premier point comme
autrefois... Je ne sais donc rien faire dans la vraie perfection que Dieu demande. Ô
mon âme, quelle confusion ! Je n'ai donc aucune vertu ? Mais je me dis cela sans
tristesse, sans découragement.
C'est si doux de sentir à fond sa faiblesse, de ne se faire forte et très forte que de Dieu,
de ne compter que sur lui, l'éternelle Justice, mais non moins l'éternelle Bonté.
Toute ma grandeur est d'aimer saintement, passionnément, immensément le Bon
Dieu. Mon coeur est de plus en plus affamé de cette volonté. Si mon être n'était pas
ainsi envahi, rempli à l'avance des désirs de Dieu, s'il fallait qu'il le fût par les
sentiments de joie ou de tristesse qui se succèdent si vite dans notre vie, ce serait un
fleuve de douleurs bien amer. Ces alternatives, si elles effleurent mon âme, ne font
que la toucher fugitivement ! C'est pourquoi je suis toujours dans la paix... et quelle
paix ! Souffrir fait ma joie. Pourquoi, me dit-on bien souvent ? Mais tout simplement
parce que c'est la joie de Dieu.
Ne lui avais-je pas demandé autrefois, s'il ne voulait pas me guérir, de ne pas me laisser
un moment sans souffrances physiques, sans tortures morales... la demande est
surpassée.
Qu'on ne se fasse pas de peine pour moi : je suis comme ressuscitée par l'amour. J'en
suis venue à ne pouvoir même plus souffrir, parce que toute souffrance m'est douce ;
tellement que, souvent, je ne sais même plus si je suis encore sur la terre ou si je suis
dans le ciel.
Des jours comme aujourd'hui, le ciel ne me semble pas loin du tout, et je ne sais même
plus si j'en veux. Ceci est de peu d'importance et se résume par plus d'amour.
Avec Jésus que j'aime et qui m'aime, « je puis tout »... Oui, je puis tout ce que réclame,
ce qu'exige sa très sainte Volonté. Le petit Jésus se montre peu à mon âme ; le Christ
Jésus, dans toute sa plénitude. C'est tout à fait sur le Coeur perforé du Christ que je
me repose, je me sens comme participante au sacrifice du Christ. Souvent je l'appelle.
L'union est d'autant plus profonde et goûtée que sa vie en moi est plus libre, plus
entière. Dieu en nous ! Quelle splendide merveille !... Vivre avec Dieu la vie même de
Dieu... plus grand mystère, et si étonnamment véritable que souvent, par excès de
joie, je suis tirée hors de moi-même, haletante, vibrante d'allégresse et d'amour.
C'est la vie du ciel déjà goûtée en ce monde ! Aussi, le mot "bonheur" à propos de
l'éternité ne me rend rien.
Qu'il soit toujours plus vivant, plus Maître en moi, ce Dieu humble et doux de Coeur
qui a voulu se laisser supplicier sur la croix pour mon âme.
Bonté, Beauté suprême ! je vous aime ; faites que rien de moi ne soit pas à vous...
rendez mon amour toujours plus amour !...
C'est en Dieu que tous les problèmes se solutionnent, que tous les obstacles
s'affranchissent, que tous les horizons s'illuminent, que toutes ténèbres se font jour...
je viens encore d'en avoir une profonde certitude. Quelle paix ! Quel charme immense
goûte l'âme qui se tait et écoute la voix de Jésus terrible et doux qui prévient, conseille,
avertit... la voix impérieuse qui répète : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles
ne passeront pas. » La voix bien-aimée qui murmure en secret : « N'amassez pas de
trésors sur la terre, confiez-les au ciel où ni le ver (c'est-à-dire le péché) ni la rouille
(c'est-à-dire le remords) n'y auront prise. »
Ce n'est pas que je m'applique à me faire un trésor dans le ciel ; mon trésor à moi,
c'est l'amour. J'abandonne à Dieu toutes choses à mesure, ou plutôt je le supplie de
vouloir tout accepter et de disposer de tout selon son Coeur et selon les désirs de la
Sainte Vierge, cette tendre Mère à qui je confie toutes choses.
Ma vie est un résumé : amour et souffrances... recevoir et répandre.
Tout pour l'amour de Dieu !
Ô Mère bien-aimée, j'ai confiance, j'espère en vous !
^ 11 octobre 1931 (dimanche)

Sainte communion. Ô Puissance infinie ! Ô Sagesse ! Ô Clémence ! Voici mon Dieu


qui vient à moi en cette belle matinée d'automne.
J'en reste émue et confondue ! Comment ne pas être toute vibrante et remuée par tant
de confiance, écrasée par tant d'amour ?
Si je considère l'immensité de ma misère, je suis toute bouleversée et anéantie ! Mais
si j'interroge mon coeur tout brûlant de désirs, si j'écoute les cris, les tendres appels
de mon âme éperdue de joie, je tressaille d'amour et d'allégresse sous l'influence de
l'Esprit Saint. « Jesu-Hostia ». Je sens comme une vague brûlante qui envahit tout mon
être... c'est la douce présence de mon Dieu, plus sensible que jamais... c'est sa voix
bien-aimée qui enivre mon âme de joie... c'est la chère intimité dans l'union et
l'amour... c'est le délicieux mystère qui me plonge dans une profonde et longue extase.
Je suis si pauvre, ô grand Dieu, que je n'ai rien moi-même à vous offrir qui soit digne
de vous être offert, en retour de ce grand don de votre amour. Mais je possède en moi
un trésor infini, et ce trésor unique et divin, ô Père miséricordieux et bon, je vous l'offre
tout entier pour mes besoins personnels et intentionnels, pour toutes les âmes qui sont
plus intimement unies à la mienne, et pour toutes les âmes de l'univers. Et comme les
fruits d'une communion sont inépuisables, en vertu des mérites infinis de Jésus Christ,
l'Amour rédempteur, et dont [sic] je puis disposer à loisir, je vous l'offre en faveur de
l'Eglise militante, pour tous les besoins de l'Eglise souffrante, et pour la gloire de l'Eglise
triomphante.
Ô Père, accordez-moi, je vous en supplie, toutes les grâces que vous savez m'être
nécessaires pour me trouver chaque jour au degré d'amour et d'humilité où vous me
voulez, et où vous voulez ceux que j'aime. Je vous abandonne mes intentions les plus
chères et les dépose au pied de votre Trône de gloire, vous demandant pour nous tous,
avant toutes choses, l'amour de nos devoirs et l'abandon filial à votre adorable volonté.
Daignez accueillir, je vous prie, mes faibles actions de grâces avec mes demandes, unies
à celles de mon bien-aimé Jésus et de ma Mère chérie.
Ô Père souverainement aimable, ne regardez plus maintenant votre pauvre petite
enfant qu'en Marie, la Mère de la divine grâce, par laquelle vous la voyez sans cesse
unie à Jésus-Victime, Jésus-Hostie. Ah ! je voudrais tellement montrer à tous le Christ
plein d'amour et de miséricorde, pour les attirer à Dieu. Je voudrais voir tous les
peuples abjurer l'erreur et venir s'agenouiller au pied de Jésus-Eucharistie, l'aimer
comme je l'aime.
Qu'il est doux de contempler cette vivante Hostie, en laquelle chacun peut trouver le
secours et les grâces dont il a besoin pour honorer et glorifier Dieu.
Je veux demeurer moi-même tout ensevelie en lui, afin que Jésus, et Jésus tout seul,
vive à tout jamais en moi, et que Dieu puisse toujours faire en la petite victime et
hostie que je suis, son unique bon plaisir.
On ne peut aimer sans brûler de la soif de faire aimer l'Amour. Ô mon Roi adoré !
vous, mon Trésor et mon Tout ! vous, les délices et la Vie des âmes qui vous aiment,
donnez-vous, demeurez en moi toujours, pour que je vous montre, pour que je vous
donne à tous.
Les plus épaisses ténèbres se transforment vite en un splendide plein midi, quand
Jésus-Hostie vient prendre possession de mon coeur.
Quel mélodieux chant d'amour quand mon coeur, tout rempli de la divine présence,
jouit pleinement des suaves douceurs de l'amour qui effacent toutes les autres.
Quelle délicieuse rencontre ! Quelle ineffable union ! Les battements de mon coeur
ne sont < plus ? >, les enivrantes joies de mon âme en délire sont toutes une même
harmonie avec l'Âme et le Coeur de l'Hôte adoré. J'ai le sentiment que se reproduit
de plus en plus vive en moi la ressemblance du Christ, que se reflète aussi plus pure,
plus magnifique, l'immensité de Dieu. Chaque communion est une transformation.
Quelle intime ivresse pour la petite âme emportée dans l'Infini, vivant au sein de
l'abîme de feu, de pouvoir aimer, chanter, adorer, se réjouir des merveilles admirables
que Dieu opère dans les êtres, dans les âmes, dans le monde de la nature, sur toute la
terre et dans le ciel. Mais ce n'est pas avec des mots qu'on peut parler des richesses de
Dieu, ni avec un pinceau qu'on peut peindre son éclatante beauté.
Cette communion a été à mon âme un bonheur né dans une époque fertile en
douleurs, en tourments de toutes manières.
Qui a goûté aux intimes douceurs de l'amour de Dieu, ne saurait vivre sans
continuelles souffrances tant qu'il ne jouira pas des éternels embrassements de
l'Amour, du face à face tant désiré où la tendre < union ? > ne connaît plus de borne.
Mais à côté de ce bonheur de souffrir, toutes les joies, tous les contentements sont
des illusions. A Dieu la gloire de m'ensevelir et de si bien me faire disparaître en lui.
Heureuse expérience que je fais chaque jour.
A Dieu la gloire de m'avoir si douloureusement fait souffrir son absence... surtout
cette nuit passée. A partir de minuit et longtemps dans la nuit, souffrances mortelles,
aridité complète, violents assauts de Satan... je glissais dans la désolation. Passé,
présent : tout me paraissait du temps perdu.
Aucune protection, impossibilité même d'appeler. Quel effrayant vacarme de la part
des démons. L'un d'eux, d'un aspect horrible, me criait d'une voix épouvantable :
« Maudite que tu es, laisse tout ou tu me le payeras cher ! » Je tremblais de tous mes
membres sans pouvoir appeler à mon aide. Au bout d'un moment qui me parut une
éternité, j'invoquais Jésus et Marie, murmurant du fond du coeur : « Seigneur mon
Dieu, ô ma bonne Mère, en vous j'espère, en vous j'ai mis toute ma confiance, avec
votre grâce je ne crains rien. » Puis, prononçant les paroles du signe de croix, je
protestais ne vouloir rien d'autre que la sainte volonté de Dieu. Alors le Tentateur
disparut.
N'est-ce point là encore une merveille de la grande bonté de Dieu pour mon âme ? Il
a voulu me montrer jusqu'où irait ma détresse s'il n'était « mon tout » incessamment...
Mais c'est surtout, peut-être, afin de mieux me faire jouir de l'immense bienfait de sa
visite qui laisse mon âme dans la lumière : je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir cette
clarté, cette beauté.
Qu'il soit fait en tout, le divin vouloir de mon Dieu !
Oh ! que dans ces magnifiques heures toutes du ciel, j'ai imploré, conjuré le Seigneur
de bénir, de multiplier, de transformer l'apostolat paroissial de mon père spirituel. Et
me tournant vers la Reine des apôtres et des confesseurs, je l'ai profondément suppliée
de mettre en son coeur tout ce qui est pur et saint, noble et divin, la priant d'être le
phare de sa vie sacerdotale, son admirable inspiratrice et sa maternelle protectrice dans
les jours heureux et douloureux de son sublime ministère.
Que je l'ai implorée, cette Mère compatissante, de garder mon coeur toujours humble
et aimant comme aujourd'hui, pur et odorant comme un lys qu'elle puisse sans cesse
offrir à Dieu.
Faire une faute volontaire, affliger Jésus qui a confiance en sa petite victime et qui
l'aime avec une immense tendresse, oh non ! je n'oserais plus rester auprès de lui, je
n'oserais plus l'appeler dans mon coeur, moi qui lui demande cependant de ne pas
laisser s'écouler un seul instant sans venir se reposer dans sa demeure aimée.
Oh ! je sens que mon âme ne pourrait consentir à commettre la moindre faute sans se
sentir adultère !
Je ne suis pas sûre de ne point commettre de péché grave ; mais j'ai le droit d'attendre
de la miséricorde de Dieu que cet épouvantable malheur n'arrivera jamais, si je suis
bien fidèle et bien attentive à la grâce.
Il y a un profond sentiment qui anéantit le péché... c'est l'amour ! De plus en plus, je
me laisse faire, afin que le Bon Dieu soit bien libre en mon âme. Oui, toujours et de
plus en plus, le silence et l'abandon pour n'écouter et ne comprendre que lui, et faire
de ma vie de souffrance, de ma vivante immolation, un recueillement dans l'amour,
et aussi dans la sainte allégresse, pour attendre le ciel !

^ 13 octobre 1931 (mardi)

Oh ! que je suis bien la petite âme de toutes les âmes ! La petite âme embrasée, dévorée
d'amour : pour les pauvres, les petits, les souffrants, les affligés, les faibles, les
désespérés... les chers pécheurs.
J'aime aussi d'un bien tendre amour ceux que les opinions, la religion, tiennent éloignés
de moi. Ceux qui médisent de moi, qui me méprisent, voudraient me faire souffrir.
N'est-ce pas ceux-là qui, sans le vouloir, sans le savoir, sans le comprendre, me
comblent le plus de délices, s'ils arrivent à me combler de souffrances, et remplissent
mes mains des plus magnifiques perles, des plus lourdes grappes que, dans mon amour,
je puisse offrir à Dieu pour le salut de leur âme ? Qu'il les bénisse, ce Père plus doux
qu'une mère, et que, comme moi, il les comble de bonheur.
Depuis longtemps déjà, j'ai fixé mon âme sur les sommets les plus élevés de l'amour,
dans l'Infini divin. Et je ne vois en tout ceci que la tendre sollicitude de mon céleste
Père qui veut m'entendre lui dire, vibrante et enthousiasmée : ô ! merci, merci mon
Dieu.
Comme Dieu dissimule sa divinité sous les faibles apparences de l'humanité... qu'il
fait disparaître le triomphe de la Croix sous l'ignominie du supplice... qu'il continue
de voiler son auguste présence sous l'humble apparence du Pain eucharistique, ainsi
l'affliction subie est un présent de choix, dont la divine beauté est amoureusement
voilée sous la vague des turpitudes humaines.
Ce sont encore des fleurs empourprées des vives couleurs de l'amour qui poussent entre
les galets du chemin, et dont on peut toujours faire hommage au Seigneur si on ne peut
les cueillir.
Lorsque, les yeux fixés sur le divin Crucifié d'amour, lui disant de tout mon être
endolori mon fervent et muet merci, je crois voir son tendre regard se poser sur moi
pour me bénir... il me semble entendre cette voix intime, qui s'échappe de son Coeur
plutôt que de ses lèvres, murmurer au-dedans de moi : « Ne t'étonne pas... ne te plains
pas... ne refuse rien surtout ; réjouis-toi du bonheur que je t'accorde en t'appelant à
souffrir avec moi, comme moi et pour moi, un peu de ce que j'ai voulu souffrir
autrefois pour ton amour. » Ô Croix, qui portez la Lumière et la Vie ! Que vous
donnez de grandes leçons à l'âme qui vous contemple ! Que vous répandez de précieux
parfums dans celle qui vous accepte ! Que vous inondez de joie et comblez de faveurs
célestes celle qui vous embrasse et qui vous aime. N'est-ce pas ceux qui me font mal,
qui contristent le Bon Dieu, qui ont le plus nécessairement besoin que je les fasse
participer aux lumières, à l'amour, aux richesses que je reçois d'en-haut, à cette tendre
union avec Dieu que jamais encore peut-être je n'avais sentie à un si extrême degré ?
Je ne suis point faite pour jouer la comédie de l'amour, mais pour aimer, pas plus que
je ne suis marchande des grâces divines ; non, je n'en suis que la bien pauvre petite
messagère, répandant dans le silence et l'amour, les divines richesses que mon âme,
continuellement ouverte sur l'infini, reçoit en surabondance, sans mesurer, sans
compter, sans craindre douleurs et sacrifice... sans m'arrêter à savoir qui en favorise
le divin Donateur, ni comment en dispose Marie, la maternelle dispensatrice de toutes
les grâces. Qu'importe les souffrances qui torturent, les épines qui déchirent, quand
Jésus recueille chaque goutte de sang dans la coupe immense de son Coeur plein
d'amour.
Prions pour ceux qui sont méchants, qui s'égarent dans les vénalités. Ils sont tellement
malheureux d'oublier que la vie n'est donnée par Dieu à l'homme que pour se
perfectionner, comme elle est donnée à la fleur pour fleurir ; que la parole ne lui est
laissée que pour être bienfaisante ; que l'action ne lui est permise que pour faire
noblement son devoir avec pureté d'intention... donc avec amour.
Nous ne réfléchissons jamais assez sur la gravité et l'importance de cette vie, sur le
retentissement de nos paroles... à la portée de nos actes ; et nous frappons Jésus en
plein Coeur.
Sur tout l'océan humain, l'enfer suscite la tempête. Conjurons-la par la prière, le
renoncement, le sacrifice ; c'est un impérieux devoir d'amour.
Nous, les amis intimes du Coeur agonisant et eucharistique de Jésus, nous, les petites
victimes du Roi méconnu et tant outragé, soyons ses bienheureuses sentinelles, et
engageons-nous à veiller, à expier, à réparer en esprit d'adoration eucharistique et de
réparation sociale. Ah ! je voudrais être réduite en miettes et comme expropriée, pour
le bien universel des âmes.
Comment ! Les amusements frivoles, les plaisirs dangereux et coupables, le péché
même auraient leur droit acquis, et pas la réparation d'amour, cet amour de
dédommagement dont le Maître tant offensé a tant soif ? Le Maître adoré, priant pour
nous son Père, lui demande que nous soyons « un » en Eux, comme Ils sont un Eux-
mêmes. Que tous soient consommés dans l'unité d'amour.
Combien la prière de Jésus pour tous les siens est ardente, combien elle est
passionnée, combien elle est confiante, combien elle est sainte ; n'ayant qu'un désir :
la gloire de Dieu et la sanctification des âmes ! Prions comme lui, et nos prières seront
bien faites ! Vivons entièrement avec lui, et notre vie sera féconde et rédemptrice !
Il faut agir, réagir par l'amour ! Envelopper le prochain, quel qu'il fût, quel qu'il soit, du
réseau d'une héroïque charité, par le rayonnement d'une vie parfaite... Ce ne sont pas
des paroles qu'il faut aux incroyants, aux égarés... ils ont besoin de vertus qui
resplendissent, qui les éclairent, les attirent. Le rayonnement qui descend sur les
pécheurs, les exemples d'une vie toute proche de la sainteté ont une force de séduction
et de persuasion incomparable.
Oh ! si nous voulions, que de prodigues seraient ramenés au foyer ; que d'aveugles
spirituels recouvreraient la vue ; que d'ignorants chercheraient la vérité ; que de
paralytiques seraient guéris ; que d'âmes seraient comblées, en récompense de leur vie
tout immolée, toute consacrée à Dieu... Surtout, que de sanglots échappés au Coeur
si aimant de Jésus seraient ainsi transformés en joie ineffable.
Tout pacte d'amour entre Jésus et une âme sera un jour payé par des merveilles de
grâces, des déluges de miséricorde !
C'est le moment de rayonner plus que jamais, afin de sauver les âmes !... de semer en
votre nom, ô Jésus !... pour que vous moissonniez une gloire immense !
Il faut savoir être un petit rayon sur la terre pour vouloir être une lumière immortelle.
Il faut vouloir être une lampe dans l'Eglise militante, pour devenir une étoile dans
l'Eglise triomphante, c'est-à-dire demeurer humble, effacée, silencieuse, une
âme « toute cachée en Dieu avec le Christ Jésus »... n'appartenir qu'à lui seul, docile et
bien fidèle à tous ses désirs d'amour.
C'est dans l'union à Dieu qu'on se sanctifie... c'est par l'union à Dieu qu'on rayonne
sur le monde des âmes. L'âme chrétienne peut tout, mais « en Celui qui la fortifie ».
La fleur la plus belle n'est pour rien dans sa beauté, la plante n'intervient pas dans
l'effet de ses vertus, l'une et l'autre sont ce que le Créateur les a faites.
Nos oeuvres en elles-mêmes n'ont aucun mérite... c'est l'amour qui les inspire qui
nous sanctifie.
Recueillir avec douceur et avec amour, sans rien laisser perdre de ce qu'elle contient,
chaque minute que Dieu me donne pour le lui offrir. Ce serait si triste de tout recevoir
de l'Amour et de ne pas tout donner à l'Amour.
^ 17 octobre 1931 (samedi)

Un feu continuel et très doux se consume lentement en moi. On dirait que de jour en
jour grandit dans mon coeur, dans mon âme, dans tout mon être, le martyre de
l'amour.
Merci, ô merci, mon Dieu ! Comme vous voulez aujourd'hui... demain... tous les
jours...
Je n'aime et ne veux qu'une chose : l'acquiescement affectueux à toutes vos
sollicitudes, la conformité parfaite à tous vos divins vouloirs. En vous, Seigneur, je
trouve force, plénitude, confiance et... joie toujours.
Ne donnons pas à Jésus que des plaintes, des douleurs. Il a droit et il veut voir de la
joie, des sourires et même l'allégresse dans notre amour. Je deviens uniformément très
gaie et très contente, avec ce principe que « les démons n'ont aucune emprise sur le
serviteur du Christ qu'ils voient toujours rempli d'une sainte allégresse ; que si, au
contraire, son âme est éplorée, désolée, inquiète, facilement elle se laissera absorber
dans la tristesse, ou entraîner vers les vaines joies. »
Lorsque dans la souffrance un cri de douleur échappe à la fragilité de notre nature qui
cependant se soumet, Dieu l'écoute en bon Père, et il en a pitié... Mais nous avons,
nous pouvons lui donner bien mieux : ce sont nos joies, et non nos plaintes, qui
enchaînent son Coeur.
Souffrir avec amour... c'est aussi jouir par amour !...
Dans toutes mes peines comme dans toutes mes joies, j'ai toujours su en bénir et en
remercier le Seigneur. Voilà pourquoi j'ai obtenu de lui des grâces merveilleuses, des
faveurs étonnantes... un amour si grand, que j'en suis tout embrasée.
L'Amour s'est laissé gagner, et voilà le secret de mes souffrances ! J'ai trouvé l'Amour,
et voilà le secret de mon bonheur !
Dans mes souffrances et mes immolations, je n'ai fait qu'un rêve : me perdre... je n'ai
eu qu'une ambition : devenir un surcroît de joie et de consolation pour Jésus ; non par
désir d'attirer plus particulièrement sur moi les regards de la divine Trinité... au
contraire, j'aime couvrir ma croix, qui se teinte de sang, des blanches violettes de
l'humilité, des pâquerettes de la simplicité, des roses du silence.
Ah ! si l'on savait tout ce qu'une âme peut récolter d'amour par son effort à demeurer
toujours souriante, à se montrer toujours heureuse de tout.
On peut supporter beaucoup en ne s'occupant pas de ses souffrances... autant que la
chose est possible... Et quand cela est difficile, le Seigneur qui est la force des faibles,
le courage des humbles, la joie de ceux qui l'aiment, veille et vient au secours de notre
bonne volonté... alors on peut tout, et bien mieux encore.

Que c'est beau et bon, les rencontres des âmes qui se rapprochent, s'unissent pour
mutuellement s'aider, s'édifier, se sanctifier ! Cet heureux contact est une divine
semence communiquée par une âme à une autre âme qui, tôt ou tard, germera, croîtra,
avantageusement fécondée, dans l'intime union à Dieu.
Leur ambition est une : amasser d'abondants trésors de vertus, se perfectionner,
arriver à la sainteté, pour la gloire de Dieu... et produire des fruits de grâce en faveur
de toutes les âmes.
Entre âmes qui se pénètrent, éprises d'un même idéal mystique, vibrant d'une même
harmonie, consumées par un même amour, leur rapprochement n'a qu'un but... Dieu,
et Dieu seul ; leur entretien, où pour tout thème il n'est question que de la prière, de
la souffrance, de la mort, du ciel... et surtout de confiance, d'amour et d'abandon en
notre intime et bien-aimé Jésus, ne peut être que d'un immense profit. Pour moi
particulièrement, qui me sens et me vois si ignorante et si petite auprès des autres
âmes consacrées au Seigneur... Mais j'aime tant à le reconnaître, pour me confondre
et m'enfoncer toujours et toujours davantage dans mon néant... pour avancer très vite
et très fort... pour monter toujours et sans fin, tremblante peut-être, mais délirante de
bonheur, au souffle mystérieux de l'Infini qui, de plus en plus irrésistiblement,
m'entraîne.
Les grandes âmes, dit-on, « portent les petites sur leurs ailes »... et c'est très vrai... mais
ma petitesse est bien plus rassurée encore de se sentir emportée sur les ailes toutes-
puissantes de l'Aigle divin. Loin de moi la pensée d'établir de parallèle entre les
créatures et moi, si ce n'est pour les juger bien meilleures. Une petitesse à côté d'une
autre même grande petitesse, qu'est-ce ? Je ne m'absorbe pas à regarder ni à côté, ni
en bas, mais plus haut toujours. C'est la vue du seul vrai grand Dieu qui m'écrase. « Je
suis Celui qui fut toujours l'Etre. » Ce qui m'écrase et me tourmente à la façon d'un
fer rouge, c'est cette réplique de Jésus terrible et doux : « Avant qu'Abraham fût, je
suis... » « Je ne donnerai pas ma gloire à un autre. » A lui tout honneur et toute gloire !
Je reconnais parfaitement que rien en moi n'était capable d'attirer les regards de Jésus,
de ravir son Coeur, que seul son amour m'a comblée de biens, et si le Tout-Puissant
a fait en mon âme de grandes choses, c'est uniquement par miséricorde.
Ce qui me relève et me rend même audacieuse après m'avoir terrifiée, c'est cette
exclamation entendue il n'y a pas très longtemps, et qui est tombée sur mon âme
comme un baume bienfaisant : « Qui est comme le Seigneur notre Dieu, qui habite
très haut et qui s'incline sur ce qui est bas ! »
Car si Dieu est jaloux de sa gloire, il est gagné par une âme vide d'elle-même, jalouse de
sa jalousie à lui, féconde de sa fécondité à lui. Il se laisse attirer à son tour vers ce qui est
si bas, si bas. Il se penche avec tendresse sur la bassesse de sa servante, pour l'encourager,
la fortifier et l'unir à lui. Dès lors, c'est le « Gloire à Dieu au plus haut des cieux »... et pour
l'âme, c'est la paix sur la terre ! Et quelle paix !
Quand Dieu a parlé, il n'y a plus d'échappatoire possible ! Oh ! cet après-midi donné
dans une pleine liberté d'esprit et de coeur. Ma joie profonde, mon amour fortifiait
ma tendresse, la faisait plus prévenante, plus attirante. J'ai tout ce temps porté ma
souffrance avec une sérénité étonnante ; elle était dans tout mon être comme une
puissance, comme un moyen de mieux me donner ! Cependant ai-je été assez humble,
assez expansive... ou trop ?... J'aime peu me livrer. Je n'aime pas et je ne peux pas ; ce
n'est pas ma manière... je n'aime bien que la simplicité.
J'aime quelquefois avoir de ces rapprochements, de ces affections, qui n'en sont pas
parce qu'elles n'ont qu'une fin : Jésus ! Jésus !... Et puis le Bon Dieu sait bien que ma
nature infirme, mon incapacité en rien, a besoin de ces soutiens supérieurs. Il m'est
bien doux de penser qu'on prie pour moi ; qu'on me laisse là toute veillante en mon
amour, toute adorante près du bien-aimé Prisonnier d'amour, toute livrée au bon
plaisir de Dieu. Ah ! que ce Maître si cher est bien là, très particulièrement, le parfait
modèle des toutes petites âmes toutes données, généreusement abandonnées à
l'action divine.
Ma vocation à moi n'est pas de briller en flots de paroles, mais de convaincre par des
exemples vécus... et non des exemples lus ! « Ne t'inquiète pas de ne pouvoir lire ; c'est
moi qui veux être ton unique flambeau. »
C'est donc à ce parfait modèle que je m'instruis, à cette lumière que je me guide.
Maintenant je vis si bien de lui, qu'il n'y a plus que sa parole qui compte.
Le Seigneur m'a donné pour divine action la souffrance, en union à lui ; et pour
exercices spirituels, la prière et l'oraison ! Et c'est par le moyen de ce pieux exercice
où je ne cesse de lui ouvrir la porte de mon être, que s'est opérée et que se continue
l'union la plus intime.
Gloire à Dieu qui, par l'oraison et l'amour, a ouvert l'infini à mon âme.
C'est sur son Coeur que je veux être apôtre, y puisant tout ce que je veux... c'est là que
je puis, de plus en plus, devenir pour toutes les âmes la petite âme au grand coeur.
Tout dans l'amour et pour Dieu seul !...
Il faut jouir de l'immense bonheur de vivre Jésus seul, de vivre de Jésus seul, pour en
sentir toute l'amertume et la divine ivresse. Plus une âme est attirée par Dieu au centre
du Réel, plus alors elle s'ouvre largement aux pures et saintes affections, outre les
parents, famille et amis dont la tendresse va aux limites extrêmes !... Que d'erreurs à
ce sujet cependant !...
J'ignore l'heureux effet qu'a pu produire cette rencontre dans ces chères âmes soeurs.
Mais que c'était bon de parler de Dieu, de son amour et même du devoir tout court,
avec ces belles âmes si généreuses. Je reste profondément émue. Leur grande charité
envers moi m'a touchée plus que je ne saurais le dire et d'ailleurs, comme tout ce qui
est pur et saint, a fait battre en moi la Vie. La Vie, qui est Dieu... Dieu, l'amour et...
notre Centre.
Il me semble que la Vie monte en moi, et j'ai conscience d'une lumière dans tout mon
être. Je me sens inondée de lumière, dans la lumière et dans une ardeur d'amour
infini... Je comprends que tout mon être est en Dieu.

^ 20 octobre 1931 (mardi)

Ô Père de ma vie ! Ô cher Epoux de mon âme ! Ô Coeur de mon coeur ! venez... Oh !
venez dans mon coeur !
Un feu ardent brûle dans tout mon être, et je me sens dévorée d'une soif ardente.
Laissez, ô Maître adoré, jaillir dans ma poitrine altérée tous les rafraîchissements qui
satisfont mon amour !
Ce n'est pas parce que je souffre, que je vous appelle et vous demande de venir, ô
mon Roi et mon Dieu... c'est parce que je vous aime ! Vous, rien que vous peut remplir
mon coeur et rassasier mon âme.
Avec vous, je ne souffre plus, ou plutôt j'oublie que je souffre... puisque je vous aime
et que j'espère en votre amour, doux espoir de ma vie.
Comment ne pas aimer Celui qui nous aime tant et nous a aimés de toute éternité !
Celui qui nous a créés, sauvés, rachetés... et qui nous donne tout. Ce Dieu qui nous a
formé une âme, pure image de ses perfections, de ses grandeurs et de sa beauté...
participante à la vie divine.
Le Verbe s'est fait chair pour que, par le moyen de son Humanité, l'homme atteignît la
divinité ! « Je suis la voie, nul ne va à mon Père que par moi ! Je suis la Vérité, nul ne
peut se vanter de croire à mon Père, s'il ne croit en même temps à moi ! Je suis la Vie,
nul ne sera ressuscité si je ne ressuscite moi-même !... » Pourquoi le Seigneur se donne-
t-il à nous sinon pour nous unir à lui ?
Par attrait surnaturel, et surtout par don d'amour, l'âme s'unit au Christ, Homme-
Dieu, pour se consommer en Dieu.
Tout le bonheur de l'âme aimante est de vivre en l'ineffable compagnie de Dieu...
Dieu seul et l'âme seule. Dieu dans l'âme et l'âme en Dieu... Dieu à l'âme et l'âme à
Dieu, écoutant les confidences, recevant les ordres divins dans le grand silence de
l'invisible. Quoi de plus ineffable, de plus délicieux pour elle, si elle comprend
l'étendue de son bonheur et si elle l'utilise ?
Chaque minute qui passe me donne Dieu... chacune de ces minutes doit me trouver
toute à lui. Quel affront, pour Jésus, de l'avoir en moi tout entier et de ne pas lui être
entièrement unie ! Mais, nous ne pouvons connaître les sublimes ascensions de
l'amour parfait que si nous descendons souvent dans le puits sans fond du juste mépris
de nous-mêmes.
Pour vivre avec Dieu, il faut vivre au-dedans de soi, ce qui ne signifie pas vivre pour
soi, renfermé, rétréci, exclusif. Non, l'union à Dieu, au contraire, agrandit le coeur,
dilate l'esprit... elle idéalise l'être. La perfection, la divinisation de notre vie s'obtient
en approfondissant plutôt qu'en s'extériorisant... En se dilatant, et non pas en
s'éparpillant.
Les heures ne sont sanctifiées que si nous gardons le sentiment de la présence réelle
de Dieu et conservons intacte la pensée de lui être unie, car il est besoin d'une
attention incessante pour saisir le merveilleux travail de la grâce dans notre âme.
Heureuse l'âme solitaire qui garde intime la présence du Maître bien-aimé qui lui
enseigne la science de la vie et la remplit de ses divines béatitudes.
Oui heureuse, bienheureuse l'âme peuplée d'infini (de Dieu Vérité et Immensité),
toujours dans l'activité de l'action de grâce et dans un acte prolongé d'amour pour son
Dieu qui vit et règne souverainement en elle.
Quelles splendeurs à contempler ! Quelles eaux inépuisablement fécondes à recevoir...
pour les répandre.
Dieu seul près de moi, en moi... Lui seul et moi et... toujours. Ô Vie divine ! Vie
d'amour ! Vie toute de merveilles et de miracles ! descends et monte en moi, sois
l'attrait de mes yeux, l'occupation de ma pensée, le délice de mes nuits... le foyer de
tous mes actes.
Ici-bas, le Coeur à coeur, l'Âme à âme avec le Christ-Hostie, à la louange de la divine
Trinité... au ciel, le face à face.
^ 2 novembre 1931 (lundi)

Sainte communion. Que faire, que mettre dans mon coeur pour y recevoir Celui que
j'ai si longuement appelé, et qui vient à moi pour me remplir des feux de sa charité,
des eaux fécondes de sa grâce... pour faire de moi "un" avec lui ?
Nous ensemble, dans ce nouveau Bethléem – pas froid celui-ci, puisque l'amour
l'embrase, le consume – tout rayonnant de paix et de joie sainte, de confiance et de
pureté.
Le sacrement de l'Eucharistie est le foyer d'excellence qui établit, développe, grandit,
fait abonder et triompher en nous la vie surnaturelle, et ouvre notre âme à une
toujours plus profonde intelligence des mystères divins.
L'âme qui a faim, qui a soif d'intime union avec Dieu, est avide de la communion
sacramentelle, qui facilite son ascension dans la vie mystique.
Le ciel en moi ! Le ciel en mon âme ! Mais ce ne peut être possible ?... C'est trop beau,
c'est trop de bonheur ! Bientôt ce sera vrai cependant !...
Ô Père ! Ô Verbe ! Ô Saint-Esprit ! je tombe en adoration, et mon âme est déjà
comme emportée par l'extase aux pieds de Dieu... Dieu unique et véritable, "Un" en
trois Personnes et trois sans être divisé.
Ô ma Vie, ô ma Lumière et mon Amour ! Je sais maintenant que ma douce Trinité
me possède pleinement dans son amour. Je suis l'épouse de la divine Trinité !... La
Trinité a baisé mon âme ! Ô ma Mère bien-aimée, revêtez-moi de vos angéliques
vertus, et que je sois une petite hostie toute à la louange de la Trinité. Toi, mon âme,
que dis-tu de cette incompréhensible merveille ? Crois-tu avoir tout entier en toi Celui
que l'ampleur des mondes créés est impuissante à contenir, et te sens-tu capable de
t'unir à cet objet infini ? Oui, tu trembles, parce que non simplement tu le crois, mais
tu saisis, tu vis cette ineffable vérité.
Qu'as-tu à donner en retour de tant de gratitude ?... rien... Mais le Seigneur n'exige
qu'une réponse : amour... amour ! Aimer et comme lui, jusqu'au don total, jusqu'à la
consommation suprême.
Oh ! sentir la brûlure indéfinissable du baiser sacré de la communion, sentir et
entendre palpiter le Coeur du Bien-aimé dans les profondeurs silencieuses de son être,
contempler ses traits adorables, jouir de ses ardeurs divines, écouter ses intimes
confidences, s'abîmer en sa plénitude, fondre, disparaître dans son infinie majesté.
Quel délicieux anéantissement !...
« Tes appels ont fait tressaillir mon Coeur. C'est moi qui ai fait devancer le jour, pour
me donner à toi plus tôt, tant j'ai hâte et soif de descendre dans ton coeur. M'aimes-
tu ?... » – Oui, Seigneur, je vous aime ! « J'ai soif ! J'ai soif d'être aimé ! Qui voudra
satisfaire à ma soif ?... M'aimes-tu ?... » – Ô Dieu tout Amour, qu'elles vous le disent,
mes souffrances... qu'elles vous répondent, toutes les blessures de mon coeur creusées
par la main de l'Amour ! Seigneur, vous êtes l'Amour, je vous aime donc par tout votre
amour !
Quels longs et indicibles épanchements de tendresse ! « Tu es toute mienne et je te
veux encore plus mienne, pour cela je te ferai encore plus victime. » Qu'elle
s'accomplisse en moi votre très sainte volonté, ô mon divin Jésus !
« Je veux qu'après moi et comme moi, tu apaises par la souffrance et l'expiation la
juste colère de Dieu outragé sans réserve par l'ingratitude des hommes. J'ai besoin que
tu m'aides à arracher les âmes des griffes de Satan, en achevant en toi ma Passion
rédemptrice. Attends-toi à de grands tourments, à de très dures souffrances, puisque
tu es toujours parmi les épines et que je t'ai mise sur ma croix. L'ennemi fait de plus
en plus de grands efforts pour t'avoir, mais sois bien confiante, je suis toujours avec
toi. » Ô divin Torrent des célestes voluptés, je me donne sans réserve à vos ardeurs
divines ; permettez-moi de vous demander une grâce encore : celle de ne pas vous
faire de la peine, de ne pas vous offenser le long du chemin... à tout le reste, je dis fiat !
« J'ai sur toute la terre de nombreuses petites victimes comme toi, qui font aussi leurs
délices de mes persécutions, de mes opprobres, des douleurs de ma croix. Elles sont
les bien-aimées de mon Père, les préférées de ma tendre Mère, qui en est la gardienne.
Mais combien plus nombreux sont, parmi mes amis, ceux qui refusent de porter la
croix, qui fuient devant elle ; combien innombrables sont ceux qui ne prient pas ! Que
d'amour indignement méprisé ! Que de grâces inutilisées !... Avec toi, je me soulage et
je me dédommage des outrages que je reçois, des affronts que je subis, des refus que
je rencontre, moi, l'Amour infini !
C'est pourquoi je t'inonde de plus en plus de grâces, je creuse en toi des abîmes
immenses, pour te remplir des eaux bouillonnantes de mon amour !... Tu es ma
victime, par toi je veux répandre toutes les grâces qui ont été refusées.
Je réserve au monde entier, et particulièrement à la France, des trésors de lumières,
des déluges de grâces... Jusqu'à la fin des temps, je ferai des prodiges, rien ne saurait
m'arrêter, ni la férocité des démons ni la résistance des hommes... je les terrasserai.
Je me choisirai des âmes pour les recevoir, je me ferai des victimes pour me payer
tous ces prodiges... »
Oh ! ces débordements de grâces ! ces envahissements de lumières ! ces épanchements
de l'amour ! ces confidences divines !... Je voudrais pouvoir m'y dérober... fondre...
n'être plus. Avec cela, une volonté infinie d'attachement à Dieu, heureuse d'acheter
au prix de tout ce qu'il voudra, de tout ce que je possède, ce trésor d'amour que je
trouve caché en lui.
Je souffre, non pas d'aimer trop... mais de ne pas savoir aimer... et parce que je me
vois de plus en plus impuissante, de plus en plus indigne à aimer l'Amour.
Impuissance sans mesure, indignité effrayante... aspirations, désirs irrésistibles de
posséder cet Amour, toujours plus grand que le contenant qui le reçoit... toujours plus
haut que les deux mains tendues du désir. Amour qui désespère et qui attire... amour
dont la souffrance fait vivre et dont l'ivresse fait mourir. Amour qui désaltère autant
qu'il brûle ; car comment n'être pas consumé en un fugitif instant dans ces torrents de
flammes ?
Rien n'est à la fois plus délicieux et plus torturant que l'Amour ! Mais pourquoi,
Seigneur, défendiez-vous à Marie-Madeleine de vous approcher et de vous toucher au
sortir du tombeau, et faites-vous ineffablement reposer en vous comme en un lit chaste
et divin, une créature aussi ingrate que moi ? Si j'étais vous, ô Jésus, ce n'est pas moi que
j'aurais choisie ! Je n'aurais pas choisi une ingrate !... « Mais moi, je t'ai choisie, au
contraire je le ferai encore plus souvent. Tu es ma petite joie. » Mais, Seigneur, et les
autres ?... « Ne t'inquiète pas. Il est dans la nature du souverain Bien de donner
abondamment, libéralement, à toutes les créatures, leur mesure de jouissance et
d'amour, et de combler, en les dépassant, tous leurs désirs... sans épuisement. Je suis
tien... je t'aime, dit Jésus, reste avec moi, ton Dieu et ton Epoux. » Puis il me bénit, et
les confidences furent achevées.
Ma joie est trop immense, mon bonheur est trop intime pour s'exprimer au dehors.
Ô Dieu, mon Amour ! creusez en moi des abîmes de miséricordes et de charité !
Rendez-moi docile et bien souple à tous vos désirs, fidèle à vos inspirations,
humblement abandonnée à votre sage conduite... prête à tous les devoirs, jusque dans
l'oubli du repos sans rien laisser trop paraître... sans me lasser de souffrir ! Vous l'avez
dit, je suis votre inséparable !
Ne rien savoir refuser au Bon Dieu !
Ne jamais rien recevoir de lui sans désirer vouloir le partager immédiatement avec une
âme.
Il n'y a que Dieu qui puisse mettre et fixer ces pensées dans notre âme.
Ô admirable et charitable Mère ! faites-moi aimer Jésus comme vous l'aimez, et que
cet amour soit tout le bonheur de ma vie et ma confiance au moment de ma mort !
Célestes choeurs des anges, qui chantez et contemplez face à face Dieu au plus haut
des cieux... et vous, bienheureuses phalanges de saints et de saintes, restés inconnus
du monde, accompagnez-moi, remerciez, louez, glorifiez Celui qui fait grâce à la plus
pauvre de ses créatures, d'un amour infini.
^ 6 novembre 1931 (vendredi)

Sainte communion. Ce jour a été un vrai délice du Paradis ! Quel épanouissement ! Quel
chant enthousiasmé dans l'âme qui, tout embrasée, possédée par une vive flamme, est
emportée par le désir et l'amour sur les hauteurs de la contemplation ; dans l'âme qui, par
volonté de Celui qui est l'Amour même, est offerte et configurée à l'âme et au sacrifice
du Christ-Hostie venu tout vivant dans son esprit et dans son coeur, et en lequel elle
chante, sous l'action directe de l'Esprit Saint, l'admirable concert des gloires du Créateur.
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux » et paix sur la terre aux âmes, ses dociles
servantes... répondent les anges.
Quelle consolation pour les très pauvres petites âmes, de trouver en Jésus-Hostie tout
l'amour, toute l'ardeur dont elles ont tant besoin pour louer, chanter et glorifier Dieu.
Ô Jésus, c'est bien pour jamais que vous êtes tout à moi et que je suis toute à vous. Je
possède en moi Jésus, et en lui je demeure... non pour y vivre ma vie... mais pour vivre
de la sienne, et ne cesser de lui ouvrir tout mon être et de m'absorber en lui.
C'est lui qui l'affirme : « Je suis l'Amour en personne, je t'aime, je te mets tout entière
dans mon Coeur. Tu es mon épouse, l'épouse de mon Coeur. »
Vivre de Dieu, en Dieu seul ! C'est élever bien haut son âme au-dessus des riens de la
terre... c'est se fixer sur les sommets des réalités éblouissantes, dans la lumière
transformante, au seul nom de Jésus... c'est reposer en lui dans les délices de l'union
parfaite. Union où, sans limite, s'éclaire l'intelligence, illuminée de plus en plus par son
souverain Bien à mesure qu'il se montre à elle et lui donne une connaissance plus
haute de ses perfections infinies ; union où sans réserve la volonté se donne, de plus
en plus pénétrée d'un profond sentiment d'humilité et d'un absolu détachement des
choses de la terre, avec l'ardent désir d'acheter au prix de toutes les souffrances et
même du martyre, pour elle et pour toutes les créatures, le bonheur du ciel.
De cette union d'amour, de cette douce intimité avec Dieu dans les délices du ciel et de
la terre, l'âme aimante n'en peut plus revenir, du moins pas entièrement... et toujours
divinement transformée.
Comme l'amour la remplit, l'absorbe, l'enchante et si bien qu'elle ne peut sentir,
goûter, jouir d'autre chose, elle y trouve toujours d'admirables secrets de grandir en
amour, et des moyens pour aimer davantage.
Rien n'est obstacle à son amour. Et non seulement elle s'y dévoue tout entière, mais
l'amour qui l'unit à son Bien-aimé ne cesse de lui inspirer en toutes choses, dans les
plus moindres choses et par tous les détails de sa vie, un sublime mouvement qui la
porte à l'aimer toujours plus. Elle s'aide de tout pour aimer, et elle se passe aussi de
tout quand il le faut... quand tout lui manque... elle aime et... l'amour lui suffit de tout.
Ô Dieu tout amour ! Ô Verbe, que l'amour a fait chair pour supprimer toute
impossibilité d'union entre Dieu et l'homme... que l'amour continue d'immoler chaque
jour, que l'amour rend prisonnier, Pain de vie, et où son infinie tendresse, si nous la
laissons faire, accomplit en nous conformité de vie, de nom, de ressemblance... La
transformation se fait dans l'amour, mais la sainteté s'opère par l'humilité !
La croix et la sainte Hostie, mystères incomparables d'humilité et d'amour, sont les
deux flambeaux illuminant le chemin de ma vie, les deux grandes ailes guidant mes
oraisons, soutenant mon ascension.
Pour les grâces incessantes, les faveurs miraculeuses accordées à mon âme, pour
toutes les ferventes prières qui, s'élevant de mon coeur, sont montées vers le vôtre, et
que dans votre admirable bonté vous avez exaucées ou que, par plus d'amour, vous
avez laissées sans réponse,
je vous bénis, mon Dieu !
Pour les heures si bonnes, les joies si pures que j'ai goûtées dans la douceur de l'union
et de l'amour, et dont le bienfaisant souvenir ne s'effacera plus jamais de mon âme,
je vous bénis, mon Dieu !
Pour m'avoir destinée, comme un vase d'élection, à recevoir les ardeurs de votre
divine charité, pour m'avoir si souvent inspiré comment devenir toute vôtre... et
m'avoir sollicitée avec tant de douceur à vouloir toujours rester votre petite victime
sur l'enclume des terribles sollicitations de l'Amour,
je vous bénis, mon Dieu !
Seigneur, je m'abandonne entre vos mains, je suis vôtre à jamais !
Je vis aussitôt mon lit transformé en une grande croix épineuse, transformation qui
s'est faite déjà bien des fois, et qui s'opère chaque fois plus torturante parce qu'avec
toujours plus d'amour.
« C'est là que maintenant je te veux », dit aussitôt une voix intérieure.
Le changement fut soudain. La véhémence de la souffrance était telle qu'elle
m'occasionnait de très pénibles tremblements ; tous mes membres tremblaient et je
sentais que le coeur me brûlait.
Impossible à dire quelle était ma torture intérieure, mais je crus vraiment que j'allais
mourir. Je ne pouvais que dire : Seigneur je vous aime ! Tout pour votre amour, ô
mon Dieu ! Mais donnez-moi Marie, ma tendre Mère, et donnez-moi à elle !
Mon Dieu me fit comprendre alors par voie de communication que toute ma paix et
ma félicité seraient dans l'humilité, dans l'attention continuelle à l'intime présence de
Dieu et dans la conformité parfaite à son divin vouloir.
Je sentais en même temps renaître mon courage de souffrir, et j'implorais la médiation
toute maternelle de la Sainte Vierge !
^ 14 novembre 1931 (samedi)

Encore Seigneur ! Encore davantage ! Quel heureux mélange d'épreuves et de croix !


Mais, c'est l'épreuve et la croix qui met toute sa valeur à notre vie surnaturelle.
L'Aigle adoré ne pose jamais son aile sur une âme sans lui donner, avec le vrai baiser,
de la douleur. Et puisque rien de grand ne se fait en nous sans la souffrance !
Ave Crux amoris spes unica !
Tout ce qui humilie, purifie... tout ce qui crucifie, sanctifie... tout ce qui unit à Jésus,
divinise !
Ah ! qu'il est doux d'être chrétien quand la maladie est la croix de tous les jours et que
l'on passe des mois et des années sur un lit de souffrance !
Le renoncement, le sacrifice, voilà le fond de la perfection, le mot 1 supérieur de toute
action haute et féconde.
Savoir s'humilier, savoir s'oublier, savoir s'immoler, savoir se donner, savoir se perdre,
savoir se prodiguer et se mettre à la disposition de tous, en acceptant avec joie et avec
amour : injure, ingratitude, fatigues, souffrances, abandon, en s'élevant au-dessus de
la nature, affaiblie et endolorie... plus haut que nos sens torturés et martyrisés. Tout
sert... tout nous aide à parvenir au ciel ! donc fiat toujours et toujours fiat ! Amen !
Alleluia !
La souffrance et la pénitence sont deux armes de salut mises dans les mains de la
vaillante armée des épouses du Christ Jésus décidées à prier, à combattre pour la paix
et l'unité de l'Eglise, pour le Vicaire suprême du Christ, pour tous les autres pasteurs
qui partagent avec lui le poids tout divin, mais si redoutable, du gouvernement des
âmes, pour la défense et le rétablissement des vertus morales chrétiennes dans
l'univers et pour le salut des âmes. Le coeur d'une petite victime d'amour doit sans
cesse être broyé dans une couronne d'épines, traversé de la croix, transpercé d'une
lance, pénétré de sept glaives et ne montrer que de vives flammes.
Le Christ-Hostie est le modèle dont je dois reproduire tous les traits, revivre toutes
les immolations. Il ne faut jamais être exclusif dans nos douleurs. A côté de nos
souffrances, mettons toujours les souffrances des autres ; à côté de nos pleurs,
mettons toujours les larmes des autres ; à côté de nos afflictions, sachons mettre les
peines des autres. Chaque âme a dans sa vie des pages qu'elle ignore et qui sont écrites
par les mérites, les prières, les pénitences, les souffrances d'autres âmes.
Oh ! que je suis donc intérieurement brisée et torturée. Jour et nuit, tout mon être
gémit dans le feu, tourmenté par la souffrance et plus encore torturé par l'amour ! Et
dans tout cela, combien peu de tranquillité accordée ? D'où vient que, comme malgré
moi, mon visage sourit à mon entourage quand il voudrait pleurer, ma langue parle
quand elle voudrait rester muette, mon esprit s'intéresse aux besoins, aux peines des
autres quand il voudrait se renfermer ? D'où vient donc que j'ai tant soif de solitude,
et je dirais de calme extérieur, et qu'une voix intérieure parle aussitôt plus haut que
mon désir de retraite et l'anéantit immédiatement ? D'où vient que je suis si
spontanément à la disposition de tous ?... Est-ce la petite sainte Thérèse qui sème de
roses « la petite voie de simplicité, de confiance et d'amour » pour m'entraîner plus
sûrement parmi les ronces, les souffrances, les agonies de la "grande" ?... Est-ce la
Sainte Vierge qui me dirige de plus en plus amoureusement vers les ascensions
courageuses ? Ou bien vous, Seigneur, qui me faites agir ainsi, sourire, parler avec
douceur, me mêler à la vie ordinaire patiemment, alors même que la fatigue atteint les
limites extrêmes ?
Ressembler à Jésus, modeler ma vie sur la sienne. Imiter Marie, Vierge très fidèle,
Vierge sacerdotale, aimer dans leur amour... demeurer en union avec elle, attentive en
la compagnie de ma royale Famille.... c'est tout mon idéal !
Dieu nous pénètre de son influence pour nous modeler à son image, pour nous faire
entrer plus avant dans la considération de ses attributs divins... Il ne se fait des victimes
que pour les pénétrer de ses tendresses.
Oh ! c'est bien vrai, je ne voudrais pas moins souffrir, puisque moins souffrir
aboutirait à moins aimer... et à moins être aimée ! A vivre, à souffrir, à mourir... je
m'abandonne ! C'est tout ce que Dieu veut, que j'aime... Je m'en remets aveuglément
à lui, par Marie ! Mon abandon, je le veux illimité.
« Sois attentive à me plaire et... je serai attentif à combler tes demandes les plus
chères. »
Pour cette douloureuse affaire, lui seul peut véritablement agir, efficacement
intervenir !
Oui, toi seul, ô Jésus, qu'avec amour et tremblement mes lèvres nomment, pénètres
tout au fond de mon être... Toi seul tu sais... Toi seul tu vois... Toi seul, ô Dieu, peux
comprendre l'abîme de ma douleur, et c'est toute ma paix !
Ô Mère chérie, apprenez-moi à souffrir avec toujours plus d'amour. Ô Père, Seigneur
du ciel et de la terre, remplissez la coupe de mon âme de la fraîche rosée de vos grâces
et de vos plus paternelles bénédictions.
^ 23 novembre 1931 (lundi)

Nuit d'amour ! Nuit de mortelles souffrances ! Nuit de courage... nuit de fidèle union
à Dieu.
Oh ! cette union toujours grandissante... Cette intimité toujours plus divine, toujours
plus céleste, toujours plus communicative ! Qu'elle me met souvent hors de moi ! Si
lumineux est devenu, dans l'amour, le sentiment de la bien-aimée présence de mon
Dieu, et si vive la conscience de lui être unie, qu'il en résulte très fréquemment la
suspension des puissances intérieures et même l'insensibilité des sens extérieurs, sous
une forme plus ou moins complète.
Mon Dieu, faites que je ne m'inquiète et ne m'occupe pas de moi !... le moins qu'il
peut être possible.
Aimer... prier... souffrir... et me taire ! Laisser à tout jamais l'amour et la grâce de Dieu
accomplir en tout mon être leur oeuvre d'amour, afin d'être toujours la douceur, le repos,
la petite hostie de joie du cher Maître et doux Roi de mon âme... tout son ciel de délices.
Ne connaître ni murmure, ni défaillance, ni plainte ! N'avoir qu'un "oui" à toutes les
douleurs et qu'un chant d'allégresse dans toutes les agonies.
Ensevelir mes souffrances, ne pas plus m'alarmer de leurs multiples accroissements
que l'arbre de la feuille qui tombe, dans l'unique pensée que je ne suis jamais seule.
Car, avec le fleuve de vie, de lumière et d'amour qui, nuit et jour, se déverse en mon
âme, je porte en moi la source jaillissante, tout l'océan divin.
Dieu ne se sépare jamais de ses dons, en nous les donnant il se donne avec eux.
Comme la mère qui étreint dans ses bras le tout petit enfant dans lequel elle se
retrouve elle-même, ainsi Dieu ne peut voir l'âme qu'il s'est assimilée sans s'aimer en
elle et sans vouloir s'unir à elle, afin de poursuivre lui-même son oeuvre créatrice et
sanctifiante.
« Celui-là qui m'aime, annonçait Jésus, mon Père et moi nous l'aimerons et nous
ferons en lui notre demeure. »
Ainsi donc, souffrir avec Jésus et comme Jésus en si royale compagnie, c'est si
enivrant, si doux que ce n'est vraiment plus souffrir ! Je l'ai dit, l'amour a ressuscité
mon âme. Avant, j'allais dans la foi, mais maintenant c'est la réalité, c'est
l'expérience. Je suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m'est
une douce ivresse... Je meurs de souffrance et je renais pour souffrir encore. Je suis
une malade d'amour, je suis malade de l'amour de Dieu et de l'amour des âmes, de
toutes les âmes de l'univers.
Jésus m'a donné un coeur pour aimer un monde !
Ma principale, pour ne pas dire unique activité, c'est la vie intérieure fervente,
ardente... c'est l'amour ! J'ai à me prêter, bien sûr, à d'autres devoirs et à d'autres
occupations, mais ils me prennent sans m'absorber.
Ma vie de miracle s'affirme plus merveilleuse de jour en jour. Le surnaturel, le divin
envahit mon âme.
Je le sais, j'en suis sûre, c'est pour avoir voulu fondre ma vie naturelle dans ma vie
surnaturelle et divine, que j'ai reçu, déjà en ce monde, ce centuple merveilleux promis
par Notre-Seigneur à l'âme généreuse qui fait ma joie, même dans les plus grandes
douleurs. Oh ! que je suis heureuse ! Et que Dieu est infini dans sa miséricorde et dans
son amour !
Que le Seigneur est admirable ! Qu'il est grand et magnanime à mon égard de me
traiter en épouse la plus aimée et en vraie victime.
Seule l'intense union à Dieu par l'oraison peut nous garder sans défaillance dans
l'humble attitude de la donation sans réserve et dans l'amour de Dieu.
On ne vit dans l'amour de Dieu qu'en disparaissant soi-même et en lui laissant toute
liberté d'action. Pour être véritablement victime d'amour, il faut se livrer totalement à
l'amour et se laisser dévorer par son feu jusqu'à la consommation parfaite... Toutes
ces grandes choses réalisées en moi par l'amour vont s'épanouissant de plus en plus
tous les jours !
Oh ! ces regards de Jésus, posés sur mon âme !... Mais si heureux que soit Jésus de
briller comme un astre étincelant d'amour et de vérité aux yeux de l'âme qui s'en va,
toute vibrante d'allégresse, à travers les durs sentiers de la perfection, qui gravit le
coeur plein d'espérance les rudes étapes du Calvaire, tour à tour courbée sous le poids
de ses fautes ou les yeux levés vers l'éternelle Patrie de la lumière, il se plaît, pour
fortifier la vertu dans l'âme aimée et pour éprouver son amour, à l'envelopper des
ténèbres et des angoisses de son agonie, des amertumes et des souffrances de sa
Passion, à laquelle il veut doublement l'associer.
D'ailleurs, le jour ne peut indéfiniment durer, et nécessairement la nuit le suit et le
précède. Il faut plus que des irradiations de lumière pour épanouir divinement une
âme, il faut des ténèbres et des désolations ; il faut plus que la vie, il faut des épreuves
et des tourments... il faut la mort.
Le Seigneur donne à tous ses roses et ses épines, à tous l'amer calice et la coupe divine,
le pain de vie et l'éponge de fiel !
Dans toutes mes souffrances, ma vie est un bonheur et Dieu est un Père infiniment
trop délicat, trop doux. Et Jésus ! Jésus ! Je ne peux pas dire ?... Il est l'Epoux plein de
tendresse qui étreint ses victimes sous les terribles baisers de l'immolation, en les
fondant de bonheur ! Car partout où il met la croix, il y met de l'espérance et l'amour.
Oui, la souffrance est l'épreuve, mais l'épreuve, c'est le ciel !...

^ 28 novembre 1931 (samedi)

Sainte communion. Ô cher Maître et doux Roi de mon âme. Ô Splendeur ineffable !
Beauté sans mesure ! Divinité parfaite ! Epoux plein d'amour ! Quelle douceur et
quelle allégresse j'éprouve en mon âme de me savoir tout entière à vous ! Rendez-moi
toute braise pour vous aimer autant que vous demandez d'amour... toute flamme pour
vous faire aimer autant que le réclame votre ineffable charité, ô divin assoiffé de nos
coeurs... pour vous faire aimer de tous, maintenant et toujours ! Je veux plus que
jamais et mieux que jamais donner tout l'or de mes prières, les diamants de mes
souffrances, la myrrhe de mes sacrifices, les trésors de mes renoncements et de mon
amour, pour aider, sauver les âmes et les donner à Jésus, Roi d'amour !
Ô mon Amour, mon Trésor et mon Tout, quand donc vous aimerai-je ? Il est temps,
Seigneur, que je vous aime ! Je ne puis pas ne pas vous aimer, moi qui suis vôtre... moi
qui suis toute vôtre, ô mon bien-aimé.
Ô mon âme ! adore et bénis le Seigneur, ton Maître et ton Dieu !
Chante les extraordinaires merveilles opérées en toi : il t'a créée fille de son amour, il
t'a adoptée au Baptême, il t'a pardonné toutes tes fautes, il t'a voulue pour lui seul, il
t'a ressuscitée dans son amour, il se donne à toi pour t'assimiler à lui, pour que tu sois
sa copie fidèle, pour que tu disparaisses en lui et deviennes un autre lui-même... un
autre Jesus Hostia !...
Que vous donner, ô mon Roi adoré ! Que vous donner en échange, que faire pour
vous témoigner plus d'amour, pour vous rendre plus d'honneur ?... par quoi vous
prouver mon bonheur ?
« D'abord, m'aimes-tu ? » – Ô mon Jésus, mais vous savez bien que je vous aime, et
que je n'aime que vous seul, mon Trésor et ma Vie !
« Pourquoi m'aimes-tu ?... » – Seigneur, vous êtes l'Amour, l'Amour ne veut être aimé
que par l'Amour, c'est donc par vous, ô mon Amour, que je vous aime !
« Mais, comment m'aimes-tu ?... » – D'un amour aussi grand que le vôtre, puisque c'est
par votre amour que je vous aime !
Mon Dieu, je vous aime par votre amour !...
« Crois-tu m'aimer comme ce séraphin ?... » – Je ne peux vous répondre, mais vous
savez comment je vous aime !... Qu'il vous le dise, mon coeur ! « Cette âme, ô
Séraphins, est ma bien douce aimée ! »
Très Sainte Vierge, Mère de mon bel Amour ! Ô Séraphins aux coeurs de braise, saints
du ciel et de la terre, laissez ma pauvre petitesse s'unir à votre grandeur pour aimer,
louer, glorifier notre magnanime Seigneur !
Une seule chose m'envahit, m'inonde, me possède... l'Amour de mon Dieu ! Je brûle
et je languis d'amour.
La communion de ce jour a été une belle journée d'amour, un surcroît de bonheur
dans lequel j'ai été l'objet des plus ineffablement pures, chastes et divines caresses de
mon Hôte chéri.
Ce Jésus adoré m'attirant doucement, amoureusement sur son Coeur étincelant
comme un soleil de l'autre monde, et jusqu'à ses lèvres lumineuses où, dans un cri
d'amour, je lui dis : ô Coeur de mon coeur, ô ma Vie, je ne suis que pauvreté, que
misère... mais je vous aime ! Mon Jésus je vous redonne mon coeur. Et Jésus de me
répondre : « Je le prends, puisqu'il est mien. » – Mais, mon tendre Maître, comment
ferais-je pour vous aimer si je n'ai plus mon coeur ?... « C'est moi, me dit-il, qui suis ta
vie et ton coeur. »
En effet, mon coeur était plongé, enfoncé, fondu dans cet Océan de feu, dans ce
Paradis de délices, et il me semble très véritablement que je ne vis plus que par le
Coeur divin.
Quand même je supplie mon bien-aimé Seigneur de ne plus se montrer à moi, de ne
plus me faire tant de grâces, protestant de mon indignité et répétant qu'il sait bien que
ce que je veux c'est être l'amante, l'amante de la croix... mais il se déclare le Maître, et
les communications se poursuivent.
C'est dans ce moment d'amour extrême qu'il m'a fait connaître que la grande faveur
qui venait de m'être accordée, je la devais uniquement (comme tout, absolument tout
du reste) à sa pure bonté, et à cause de mon filial amour envers sa tendre et divine
Mère, que je fonds toujours avec le sien.
Il daigna aussi me révéler comment cette tout aimable souveraine, que nous aimons
invoquer sous le titre qui lui est très cher de puissante Trésorière de toutes les grâces,
par sa médiation toute maternelle, nous rapproche, nous ouvre, nous fait entrer dans
l'abîme infini de l'adorable Amour, et comment elle nous fait pénétrer toujours plus
avant dans la douce intimité de Dieu.
Ne pouvant nous unir à Jésus que par sa douce Mère, nous ne pouvons non plus
arriver et être agréables à Dieu le Père et nous prosterner au pied du Trône de sa
souveraine grandeur qu'accompagnés et unis à notre très aimant Rédempteur, et
comme transformés, fondus en lui, afin de pouvoir, par son divin secours, aimer,
honorer, adorer dignement la toute-puissante Majesté et avoir part à ses
surabondantes bénédictions et à son intarissable tendresse, avec le Coeur, par le
Coeur, dans le Coeur du Fils bien-aimé en lequel il a mis ses divines complaisances.
Toute offrande, toute prière à la Trinité adorable, présentée en Jésus et par Jésus
médiateur suprême, est incomparablement ennoblie de ses vertus divines et se trouve
ainsi transformée par son amour en un indéfinissable profit.
Réjouis-toi, ô mon âme, ton Jésus adoré t'a prêté... ou plutôt t'a déposée, dans son
Coeur brûlant de flammes, pour l'amour et la louange du Dieu trois fois saint qui ne
veut et ne peut être aimé et glorifié dignement que par lui.
Je ne saurais dire le temps de ces longs épanchements de tendresse, ces
communications dans la plus douce intimité, ces effusions d'amour entre mon âme et
son bien-aimé. Je crois cependant être restée longtemps abîmée dans l'amour et la
contemplation des attributs divins, des saints mystères, sans que rien d'extérieur ne
vienne frapper mon entendement.
Ce que je sais bien et puis affirmer – « gloire à Dieu seul » grâce aussi aux tendresses
de ma Mère chérie – c'est que dans chaque communion, Jésus grandit en moi, qu'il
vit plus seul en moi, que je suis plus pleinement ensevelie en Dieu, perdue en son
amour et plus amoureusement livrée à son céleste bon plaisir.
Tout pour l'amour de Dieu seul et par Marie, ma douce Maman ! Mon âme, baignée
dans la lumière, inondée de grâces, s'ouvre de jour en jour plus largement, plus
divinement aux grandes vérités éternelles. L'au-delà divin est pour elle plus qu'une
assurance de foi, c'est une réalité vivante, une expérience magnifique.
Je demeure sur la terre, mais c'est dans le ciel que je vis.
Quelle ineffable jouissance, dans l'âme martyre de l'Amour, de se laisser tout
simplement envahir, travailler par Jésus, d'adhérer à lui dans un profond amour.
Aimer plus passionnément et plus fort tous les jours !
Ces presque intarissables et affectueux échanges avec Dieu, qui ne font que mieux
éclairer mon intelligence sur ma grande pauvreté, loin de me décourager, me donnent
au contraire une plus confiante audace envers mon tendre Père. Je suis le néant, c'est
vrai, mais il est l'infini ; je suis le péché, mais il est le pardon ; je suis la bassesse, mais
il est la grandeur ; je suis l'indigence, mais il est la richesse... De tout, je sais qu'il est
riche pour deux... qu'il l'est surabondamment pour tous, à la seule condition de se
faire mendiant avec lui.
Ce qui m'écrase, c'est la vue du seul vrai grand Dieu, c'est son éternelle majesté qui
me réduit, c'est sa parole qui me terrifie : « Je suis... et tu n'es pas... » Mais son amour
me séduit, il m'enivre, sa miséricorde me confond, elle me donne des ailes.
S'il est glorieux de sa gloire, loin de l'éloigner de nous, notre misère le gagne, l'attire,
car il est venu pour la guérir. Il nous regarde aimer notre bassesse, et sur elle il déploie
librement son infinie puissance.
Je n'ai qu'un seul désir, celui d'aimer ! d'aimer à la folie ! Je n'ai besoin de rien : qu'être
tout amour, que grandir en amour pour finir en beauté.
L'amour seul m'attire. Je ne désire plus la souffrance... je la possède, et par elle j'ai cru
souvent toucher le rivage du ciel ! Aujourd'hui je ne sais plus rien demander à Jésus
avec ardeur, excepté l'accomplissement parfait de son adorable volonté sur mon
âme et son amour infini.
Oh ! l'amour, ce feu ardent qui me consume ! Que j'aimerais le communiquer à tous !
J'aimerais que tous et tous participent à mon bonheur, que tous et tous soient pénétrés
de cet amour qui me brûle, et dont le supplice dépasse en douceur tout ce qu'on en
peut dire.
Ô Jésus, la joie et l'amour de ma vie ! Faites que toutes les âmes qui frôleront la mienne
aient leur part à l'enivrant bonheur que j'éprouve !
Coeur Immaculé de ma Mère, obtenez que la toute petite hostie soit toujours plus la
joie de son Jésus chéri, la grande et divine Hostie pour les âmes.
^ 4 décembre 1931 (vendredi)

Jésus mon Dieu ! Divine victime de mon salut, gardez-moi bien victime de votre
amour !
Ô mon Roi, ma béatitude et mon tout ! Je vous donne tout, et avec joie, mais donnez-
moi des âmes... chaque jour une âme. Que par ma vie toute de souffrance, de
renoncement et d'amour, chaque jour une âme soit sauvée du péril... que chaque jour
une âme revienne à son Dieu... que chaque jour une âme s'abandonne à Jésus, l'Amour
inconnu.
Que par le débordement de mon amour tout divin, chaque jour une âme soit amenée
à s'approcher des sacrements, source jaillissante de lumière et de grâces, Pain de vie,
océan d'amour qui purifie, sanctifie, divinise, béatifie les âmes par sa substance même.
Mon Dieu, agréez ce désir, acceptez mon offrande, accueillez ma demande, exaucez
ma prière.
Mon Seigneur et mon Dieu ! ce n'est plus une âme que votre petite victime vous
demande, c'est tous les jours trois âmes ! Donnez-les moi, pour que je vous les donne.
Votre amour, ô mon Roi, l'amour des âmes, ne font qu'un dans mon coeur... C'est
pour qu'elles se donnent tout entières à vous que je me donne sans réserve pour elles.
Ô ma belle mission : expier, réparer, racheter les âmes !...
Aimer et faire aimer l'Amour !
Mon bien-aimé, mon Jésus ! à votre très pauvre petite victime, donnez-lui votre
Coeur ; ce n'est qu'avec votre Coeur que je puis recevoir et donner votre amour.

^ 9 décembre 1931 (mercredi)

Divin Enfant Jésus ! ayez pitié des gens tout seuls, ayez pitié des âmes solitaires.
Recueillez-les tous, prenez-les toutes avec vous en ce soir de fête, en cette nuit
d'amour, en cette aurore de paix et d'espérance, afin que leur coeur endolori, leur âme
en détresse trouvent un refuge près du plus aimant, du plus doux, du plus tendre, du
seul tout-puissant et vrai ami.
Si je les sais, si je les sens blottis près de vous, ô mon Roi, toutes mes souffrances
seront fondues, oubliées dans l'amour.
Saint Enfant de la crèche, qui apportez la bénédiction et la joie sur la terre, venez dans
les âmes qui vous attendent, vous appellent, faites en elles votre ciel, votre demeure
aimée, votre maison de repos, votre crèche bénie !
Vivez intime dans celles que dévorent les flammes ardentes de votre charité, en
divinisant leur activité, en les comblant de vos grâces, en les inondant de vos lumières,
en les enivrant des eaux de votre amour et de vos célestes voluptés.
La paix, la joie du ciel, l'union à Jésus, la consommation dans l'unité divine, je l'ai
réclamée, implorée dans toute sa plénitude, pour tous et en particulier. Oh oui ! j'ai
évidemment demandé à Jésus de répandre sur son peuple ses plus abondantes
bénédictions, ses plus douces faveurs, ses grâces divines, celles qui nous attirent, nous
donnent à lui et nous le font aimer sans partage.
« Le ciel vient s'unir à la terre. » C'est Noël ! la nuit accueillante et prédestinée pour
demander au Seigneur grâce et pardon pour tous les péchés de l'humanité.
Chaque fois que j'implore pitié et miséricorde pour les péchés de la faible humanité,
mon doux bien-aimé, me montrant à découvert l'abîme infini de sa miséricordieuse
charité, me répète d'une voix que l'amour et la douleur fait trembler : « Va, dis et redis
à tous combien je les aime. Répète-leur que je pardonne tout, sauf de douter de mon
amour. »
La douce voix reprend : « A toi, mon aimée, je demande l'amour, la réparation
d'amour, la souffrance, le martyre d'amour !... » Vous le voulez encore, ô mon doux
Jésus ? Je m'en réjouis ! Vous aimer pour tous ceux qui ne vous aiment pas, réparer
pour tous ceux qui vous désolent, quelle faveur inexprimable !
Je me sens tellement de plus en plus au-dessous de mon rôle de victime expiatrice et
rédemptrice.
Que ma petite âme obtienne pour tous de votre inépuisable charité... amour et pardon.
Pour faire sentir aux âmes la douceur de vos caresses, les bienfaits de votre tendresse,
les délices de votre amour, « Ô Jesu dulcis ! Ô Jesu pie ! », donnez-moi votre Esprit,
donnez-moi votre amour, donnez-moi votre Coeur !... Ô Jésus, donnez-vous à moi
par Marie !
Ô mon divin ami ! céleste fleur germée dans le sein virginal de Marie, par l'abondante
pluie de vos grâces, faites fleurir dans mon âme un surcroît de consolation et de
bonheur pour vous... un surcroît d'amour et d'humilité pour moi, un surcroît de
souffrances et de peines.
Je sens en moi des désirs immenses de fidélité, de docilité, de générosité, d'abandon
plein d'amour à tous vos divins désirs. Vous-même m'avez dit un jour : « Sur toi j'ai
d'infinis désirs. »
Que la vertu fleurisse dans notre demeure et dans tous les foyers chrétiens ! « Gloria in
excelsis Deo. Et in terra pax hominibus bonae voluntatis. » Oh ! quelle douce allégresse ! quelle
vive réjouissance ! quelle surhumaine lumière éclaire l'âme qui chemine, exilée dans sa
prison de la terre, loin de son Jésus, d'unir ses joyeux accents à la symphonie des
musiciens célestes en cette nuit de Paradis, pour chanter les grandes merveilles de
l'Amour !
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes sur lesquels
veille la divine Bonté ! »
Quelle vérité !... Quelle espérance !... Quel ciel ! Est-il besoin de davantage, pour faire
revivre dans tous les coeurs la foi, la confiance et l'amour, que ces magnifiques paroles
longuement méditées !
Les cieux se sont penchés sur nos âmes, répandant d'en-haut leur douce rosée. Les
anges et les saints tressaillent d'allégresse à ce spectacle nouveau, « Gloire et gloire à
Dieu ! » La Vierge Mère a redonné à la terre la Vie, la Lumière et l'Amour, fruit béni
de sa virginité ! Son blond Jésus... le doux Messie... l'Hostie vivante de notre salut.
« Venite adoremus ! » L'amour, qui fait tant de prodiges, vient de faire un prodige
nouveau... le Sauveur du monde repose sur un corporal de paille.
« Laus tibi Christe »
Le cantique chanté par les anges autour de la crèche où naquit Jésus Homme-Dieu,
nous révèle ce qu'il faut croire, aimer et désirer pour avoir la paix sur la terre, et il nous
indique dans quelles dispositions nous le devons. Il nous affirme que ceux qui ont la
foi, l'espérance et la charité en connaîtront la vérité même en ce monde, et qu'ils en
verront le plein épanouissement dans les cieux.
Que de beauté, que de lumière, que de divin se reflète en mon âme. Le feu, la joie,
l'amour du ciel est venu jusqu'à moi, en moi. Mon pauvre corps palpitant, saisi, ne
sentait plus, ne comptait plus, bien que tout mon être était pénétré, possédé de cette
splendeur, de cette flamme, en jouissait. Dans l'excès de ma joie j'ai crié : ô Père, ô
mon Jésus, ô Esprit Saint !... Ô ma bien douce Trinité !
La croix... toujours la croix, la royale croix si martyrisante et si chère sur laquelle mon
âme s'agenouille, tout mon être s'abandonne en un continuel Vendredi saint. Mais au-
dessus de la croix, c'est le ciel, le firmament irradié de lumière, animé de mille feux.
Ô mon Jésus adoré, je me redonne et me consacre à vous !
Vous m'avez dit, Seigneur, que les amants de la croix ont à jamais pour demeure votre
divin Coeur. Que je suis donc heureuse d'être l'amante, l'amante de la croix, et je signe
mon bonheur de toutes mes souffrances.
A chaque nouvelle croix où je dis oui et merci, je vois au ciel de la vie intérieure tant
de merveilles éblouissantes, tant de vraies joies pour mon Dieu... son amour qui
incendie tout dans sa flamme amoureuse, l'amour des âmes, rayonnant et si pur... la
beauté du sacrifice, les joies de l'abandon, les douceurs de la confiance, les délices de
l'amour, les rêves de perfection morale, la montée aux mystiques ascensions.
Dans l'âme souffrante et crucifiée, bien des moments sont des moments du ciel ! La
face adorable du divin Agonisant devient bien vite rayonnante de gloire, un vrai ciel
d'allégresse pour le regard qui ne se laisse point rebuter par le voile de mort dont elle
est comme recouverte.
Il n'est d'affliction si grande, de martyre si douloureux, sans qu'il n'y soit mêlé quelques
suaves notes des célestes harmonies, et même quelquefois toute une hymne d'ivresse,
dans l'âme vivante et vibrante. Jésus est tout à moi et je suis toute à lui. Le Seigneur
est avec moi. Il est ma joie... il est mon ciel... il est toute la félicité de ma vie ! Je l'aime
trop pour qu'il m'abandonne.
Non ! ma confiance en l'éternelle Bonté de Dieu et à son incommensurable
miséricorde ne peut chanceler ou diminuer.
A mesure que les afflictions se multiplient, que les souffrances s'accentuent et se
compliquent, je sens ma confiance devenir plus ardente. Jésus, oui, Jésus seul est ma
douce et invariable espérance ; lors même qu'on me donnerait l'assurance de ma
réprobation éternelle, j'espèrerais toujours et quand même en lui, parce que rien ne
peut me séparer de son amour.
Le Bon Dieu pourrait me tuer, il ne saurait tuer mon amour... Il ne peut que m'en
faire heureusement mourir.
Qu'elle est pure et céleste, ma joie ! Qu'il est profond et divin, mon bonheur ! Dans
mon âme, vrai déluge d'amour.
Noël ! Noël ! Quel spectacle divin ! Marie et Joseph qui m'invitent à l'adoration près
du cher berceau ! Jésus, ses deux petits bras tendus, m'attirant toute à lui, se
suspendant à moi... Jésus qui me demande de rester avec lui. L'Amour qui se donne...
l'Amour qui s'immole... L'Amour qui s'unit.
C'est un vrai bonheur d'enfant que j'éprouve à me blottir dans les bras maternels de
ma Mère chérie, pour vivre en sa douce compagnie dans l'union et l'amour de Jésus,
sous les divins regards du Père.
^ 25 décembre 1931 (vendredi)

Le rassasiement de mon âme dans la communion creuse inconsidérément ma faim,


augmente les tourments de ma soif, dévorée de s'unir à Jésus, l'Amour inconnu.
Cette fois, la privation se fait longue, douloureuse, désespérante.
Dans les profondeurs de mon âme, je sens des réserves inépuisables. Il n'en est pas
de même de ma faiblesse qui est extrême.
Je le sais, et je sens bien mieux que je suis trop petite pour pouvoir quoi que ce soit si
mon bien-aimé n'est avec moi, s'il ne me tient pour ainsi dire dans ses bras... s'il ne
me garde continuellement dans son Coeur. Lui seul est mon bien, mon tout... mon
unique tout.
Oh ! c'est vrai... je n'en puis plus sans Jésus !
A tout prix, il me faut la dilatation du coeur, l'épanchement de l'intime amitié dans l'union
d'amour, par la communion sacramentelle, pour réaliser pleinement ma vocation de
victime d'amour, d'hostie de louange... pour que Jésus seul vive tout entier en moi – Jésus,
Victime souffrante, Jésus Hostie vivante – dans la plus parfaite ressemblance, dans la plus
pure imitation de son mystère !
Que j'ai hâte de refaire mes forces à la source jaillissante dont Jésus est la fécondité
intarissable, tant je brûle, tant j'ai soif de ce rafraîchissement. Si mon sacrifice doit se
prolonger encore... j'attendrai en paix, dans la nuit du désir, le Soleil de l'amour, mais
dans une mortelle agonie.
Ce n'est pas pour des faveurs et des consolations sensibles que je soupire, Jésus, non
pas ; je n'ai faim et soif que de souffrances... je n'ai faim et soif que de vertu... que de
Jésus et de Jésus seul. Les rigueurs de la privation me feraient mourir si je ne vivais de
l'irrésistible espoir que bientôt le grand bonheur que je désire me sera certainement
accordé.
Je me sens si faible que, sans ce céleste feu qui me ranime et me soutient autant qu'il
me consume, je ne pourrais résister.
Une personne qui n'est point dévorée de ce divin désir ne peut comprendre les
souffrances qu'éprouve l'âme avide, affamée de l'Eucharistie, lorsqu'elle en est privée,
impuissante à rassasier sa faim.
Ô Jésus, mon tendre Amour !... c'est vous que demandent mes larmes, c'est vous que
réclament les soupirs de mon coeur... c'est de vous et de vous seul que mon âme est
altérée.
A l'aurore naissante de la nouvelle année, plus que jamais livrée et unie à mon Dieu,
filialement je poursuis ma course, ne laissant plus jaillir de mon coeur tout embrasé
des feux célestes, et mieux encore de mon âme ouverte sur l'infini, qu'un unanime
cantique d'amour, l'hymne ardente d'une incessante action de grâce. D'étrennes, j'en
ai été abondamment, surabondamment comblée tous ces jours ! A la façon divine,
bien entendu. Jésus est de plus en plus prodigue de ses parfums d'amour !... La coupe
est pleine jusqu'au bord, pleine à déborder ! Quelle divine ivresse !...
Souffrir pour Jésus est si bon, si doux que je suis loin de me plaindre de la très
douloureuse immolation où son amour m'incline si fort.
Pour tout le ciel et la terre, pour toutes leurs joies et leurs délices, je ne voudrais refuser
de boire la plus petite goutte du calice que m'offre sa main bien-aimée, tellement je
suis sûre que les événements douloureux qui se succèdent, les souffrances physiques,
les douleurs intimes – et qu'elles sont intimes ! – ne sont qu'un pur désir de son Coeur,
qu'une plus grande affirmation de son amour pour mon âme, qu'une délicate
invitation à la sainteté ! Les peines profondes, les épreuves surnaturelles ne sont pour
la plupart que le signe de bénédictions proches, ou le couronnement de grandes
faveurs passées.
Ce n'est pas parce que Jésus cueille et fait siens tous mes petits désirs que je l'aime.
Oh non ! je l'aime parce qu'il est Dieu, parce qu'il est l'Amour ! Et c'est parce que je
dis fiat et que je suis contente de tout ce qu'il fait, que je dis amen à tout ce qu'il veut,
qu'il me rend si heureuse...
Tiraillée par tous les bouts, j'ai été longtemps avant de m'établir à ce suprême degré
d'abandon. Maintenant j'y suis tout à fait. Mon cher Jésus m'a prise tout entière et m'a
mise là, sur sa croix. Peut-on rêver plus grand honneur, plus grand bonheur... plus
immuable joie, puisqu'elle vient d'en-haut !
Jésus s'est fait prodigue de présents... à moi d'être prodigue d'offrandes. Chaque
minute qui passe a coûté un opprobre, une souffrance à son Coeur, chacune est teinte
de son sang rédempteur, et des minutes si précieuses à sa tendresse ne doivent se vivre
que tissées de fils d'amour, qu'embaumées de sacrifices, qu'émaillées de roses
empourprées du sang de mon coeur.
Rien, pas même un soupir, ne doit échapper à mon holocauste quotidien, moi qui suis
victime d'amour.
Je me sens toujours consumée du même grand désir : que le saint Evangile soit lu,
étudié, vécu... prêché, infusé à tous. Qu'il soit le guide précieux, lumineux... la vie de
tous.
On ne peut vivre en vrai enfant de Dieu si on ne s'applique pas à pénétrer, à
approfondir la beauté, la vérité haute et simple des mystères. Non pour l'unique
intention de savoir, mais pour connaître, pour comprendre, pour s'instruire ; afin de
soutenir sa foi quand il le faut... et diviniser sa vie.
Toute la religion chrétienne est dans l'union de l'âme à Dieu par Jésus Christ ; rien de
plus, tout est là. « Nul ne vient à mon Père que par moi », c'est-à-dire sans connaître
sa doctrine, sans s'unir à lui, sans vivre de sa vie.
L'Eglise est une unique "Maison de famille" dans laquelle on donne à tous ceux qui
les désirent, les enseignements, les secours, les lumières, les sacrements nécessaires à
entretenir dans l'âme la vie spirituelle (la vie du divin modèle Jésus) que nous sommes
obligés de reproduire en nous, imitation sans laquelle on ne peut être prédestiné.
Il n'y a pas d'imitation possible sans amour, et on ne s'unit bien que dans la
ressemblance.
Pourquoi l'amour de Dieu qui brûle tant de milliers de coeurs, laisse-t-il si froids tant
de milliers d'autres ?
Mais pourquoi donc ceux qui connaissent, qui possèdent ce grand secret de la Vie, ne
sont-ils pas plus avides de le communiquer, d'en nourrir, d'en faire vivre ceux qui
l'ignorent ?
« Va, dis aux hommes ce que le Seigneur a fait pour toi, comment, dans son amour, il
s'est donné à toi !... Ils fuient à mesure que je les poursuis, c'est pourquoi ils ne me
trouvent pas. »
Les âmes ne regardent plus vers le ciel, parce qu'elles n'en voient pas la voie lumineuse.
Elles se perdent faute de connaissance. Elles vivent sans amour, faute d'en savoir la
source.
A ce monde devenu insensible à la voix de Dieu, il faut lui faire entendre sa parole. Il
faut savoir affirmer par le témoignage d'une vie toute de sainteté et d'amour ; le monde
a surtout besoin de voir des exemples, le rayonnement d'une vie parfaite.
Car, comment peut-on donner aux autres ce qu'on ne paraît pas posséder pleinement,
vivre parfaitement ? Comment embraser les autres si on n'est soi-même un brasier ?
La foi vivante, intransigeante, tout en ayant l'air de choquer, d'irriter, parce qu'elle
gêne, touche quand même ; elle s'impose, elle éclaire, elle amène à réfléchir.
Si j'étais prêtre, je crois que j'enseignerais toujours la même doctrine, que j'attirerais
toujours vers le même idéal : l'amour de Dieu, les heureuses conséquences de l'amour.
Que ne le suis-je, prêtre ou missionnaire ! J'irais, la croix sur la poitrine, à travers le
monde, jeter, donner mon âme, mon coeur, mon sang, ma vie, pour la confirmation
de la foi, pour le triomphe du Christ Roi ! Pour qu'il règne !...
Hélas ! je ne puis penser être prêtre ou missionnaire ! Mais si la maladie me retient, s'il
m'est interdit d'enseigner la Parole de vérité, je puis du moins travailler au règne de
Jésus, Roi d'amour, par la voix de la souffrance et de la prière, par l'abandon de ma
vie de malade. Je puis être lumière dans les ténèbres, amour dans le silence, et satisfaire
ainsi mes ardents désirs de donner beaucoup, beaucoup d'âmes à Jésus, avec l'intime
conviction de les lui donner par mon offrande perpétuelle à sa justice.
Tout pour Jésus, et pour Jésus seul !
Quand finira mon martyre ?... A vivre ou mourir, je m'abandonne, bien que ce soit la
mort que j'envie, et non la vie. En cueillant mon âme, Jésus comblerait tous mes
voeux ; mais je ne dois rien demander, rien faire pour hâter mon impatience, pour
avancer l'heure heureuse de la douce rencontre de mon âme délivrée de son enveloppe
(cette fois) avec son Dieu.
Il ne faut point avoir l'air d'être trop pressé de mourir, m'a-t-on dit ; en effet, les jours
d'attente sont des jours de grâces qui nous permettent de donner beaucoup à Jésus. Tout
mon bonheur au ciel sera d'avoir aimé dans la souffrance, comme mon ardeur sur la terre
est d'adhérer à la volonté divine et de m'y adapter à chaque instant.
L'épreuve est longue et bien douloureuse ! Mais plus immense, plus prolongé en sera
aussi le bienfait. Amour et fécondité ne font qu'une même chose en Dieu.
C'est si bon de s'abandonner ! De n'être que ce que Dieu veut, dans les bras de Dieu.
Les très pauvres petites âmes, conscientes de leur petitesse, de leur incapacité en rien
si Dieu ne le veut pas, sont les profondément gâtées de son amour, et c'est aux toutes
petites âmes qu'il aime à se révéler et à communiquer ses secrets.
Qu'importe de qui Dieu se sert pour sa gloire !... puisqu'il n'a besoin de personne.
Pour laisser Dieu agir librement, il faut se quitter volontairement. Toute difficulté à
l'action de la grâce réside au-dedans de nous ; c'est notre incorrigible orgueil qu'il faut
déraciner, c'est le trône de notre moi qu'il faut briser.
Il faut mourir à soi pour vivre de Jésus et pour donner Jésus.
Il faut se faire déplaisir à soi pour faire plaisir à Jésus et pour être à la disposition de
tous, pour être le pain vivant de chacun. Mais on ne parvient au terme de l'union
parfaite que par la voie de l'humilité et de l'amour.
L'amour trouve Dieu en s'élevant jusqu'à son Coeur ; l'humilité le rencontre et s'unit
à lui en descendant dans les profondeurs intimes de son néant.
Pour que la Vérité se montre, il faut être bien pur... mais surtout bien petit.
L'âme toute donnée à Dieu, toute sacrifiée à sa gloire est une victime crucifiée, par
l'amour. L'âme qui, pour l'amour de Dieu, s'immole, se donne, est une vivante hostie.
« Je vous rends grâce, Père très saint, de ce que vous avez caché ces choses aux
prudents et aux superbes et de ce que vous les avez révélées aux petits. Oui, Père, je
vous bénis parce qu'il vous a plu ainsi. » Emouvante parole, capable de transformer
une vie, de rénover, de faire du monde une grande antichambre du ciel, si le monde
était capable de l'entendre.
Oh ! que le filial abandon de la créature est donc sensible et cher à Dieu, et qu'il lui
est doux de s'entendre appeler : Père... mon Père !
C'est tellement, tellement ineffablement bon aussi de se sentir l'enfant du Bon Dieu
et de lui dire « mon Père, mon Dieu », tout haut et tout bas, dans la certitude de trouver
en lui un Père plein de tendresse qui, incessamment penché sur notre bassesse, l'attire,
l'entoure et l'unit à lui.
Qu'il soit béni, ce Père plus doux qu'une mère, et que tous ceux qui l'aiment soient
ravis de joie.
^ 12 janvier 1932 (mardi)

Sainte communion. La longue et douloureuse attente est passée. Voici l'apparition


tant aimée... Jésus... lui enfin ! Le seul vrai grand Dieu que l'univers est impuissant à
contenir, qui vient se faire mon Prisonnier... mon Prisonnier d'amour.
Jésus, à la fois Homme et Dieu ! Dieu, inséparable des trésors infinis de sa divinité ;
Homme, avec les grâces captivantes de son humanité glorifiée.
J'avais tant prié la Sainte Vierge, et avec une si grande ferveur ! En proie aux flammes
ardentes qui me dévorent, à l'irrésistible désir qui me fait défaillir, d'un seul élan je
voudrais me précipiter vers ce rafraîchissement qui m'apaise et dans lequel je retrouve
force et vie nouvelle.
Les remèdes de la terre ne peuvent atteindre un mal trop profond, il n'y a que les
remèdes divins qui sont favorables et précieux à mon âme.
Seule la mort pourra consommer ma souffrance d'aimer et de faire aimer Jésus,
l'Amour inconnu.
Tout feu pour aimer... toute flamme pour faire aimer ! Je me sens de plus en plus
affamée de ce désir, ou plutôt c'est Dieu qui en brûle par moi ; et pour satisfaire ce
besoin qui me dévore, il n'y a rien que je ne sois disposée à faire, à sacrifier, à immoler
avec joie. Donner, dépenser, épuiser, multiplier, consumer mes forces d'amour.
Quel langage faudrait-il employer pour parler de Jésus, de sa tendresse, de ses bontés
infinies ? Quelle amante osa jamais parler de son amour à un autre qu'à son bien-
aimé ?
A lui, je le dis si bien et si facilement... je l'aime tant ! C'est si simple, si doux de montrer
tout mon amour, toute ma flamme, de donner toute mon immense tendresse ; mais
maintenant je ne puis pas, je n'ose pas.
Ce que Dieu fait sentir et entendre à l'âme saintement passionnée d'amour dans
laquelle il repose, ce qu'il lui révèle dans cette amoureuse intimité, elle ne peut ni le
dire, ni le dépeindre sans le décolorer affreusement. Tous les mots sont brutaux et
sans effet, semblant plutôt nier qu'exprimer la vérité, la beauté, la vie, la richesse,
l'infini qui est en Dieu.
Tout est trop merveilleux, ineffablement trop beau... trop incomparable. L'Amour est
au-dessus de toutes paroles... Le surnaturel est insaisissable, indéfinissable.
Je dois cependant malgré l'immense peine, malgré les insurmontables difficultés que
j'en éprouve, obéir avec autant d'humilité aux prescriptions du directeur à qui mon
Dieu m'a fait la grande grâce d'ouvrir mon âme, que je mettrais de joie à ne le point
faire s'il ne m'en faisait un pressant devoir.
Les joyeux transports que je ressens lorsque je puis contempler des yeux la rayonnante
hostie, deviennent de l'ivresse au moment de la communion. Et aussitôt qu'elle est
déposée sur mes lèvres altérées, c'est alors le ciel entier qui descend instantanément
en moi, s'exhalant bientôt en une félicité dépassant mes pauvres capacités de
jouissance.
Je défaille, j'agonise, il me semble, sous le saisissement de l'emprise divine qui
m'accapare et me tire vivement hors de moi-même. Il me semble que mon coeur
s'ouvre, que mon âme s'en va, emportée par la vague puissante qui a fondu tout à
coup sur elle. Je la sens monter dans ce souffle ineffable, comme on voit monter
l'encens dans l'azur.
Si mon bien-aimé ne me soutenait de son puissant secours, s'il ne m'encourageait de
sa tendresse, je comprends qu'il me serait impossible de résister à ses ardeurs d'amour.
Aujourd'hui, je dis et je chante : le ciel entier s'est penché sur mon âme.
Comment Dieu opère-t-il un si étonnant prodige ?... Mystère ! Je ne puis le
comprendre. Ce que je sais très bien, c'est que je vis en pleine réalité.
Je sens que je suis faite et appelée pour aimer, être aimée, dans la plus pure, la plus
complète, la plus ineffable union d'amour avec Celui que je nomme à la fois mon
Père, mon Dieu, mon Epoux bien-aimé, mon Jésus et mon tout.
J'entends de plus en plus souvent et plus nettement toujours la voix qui m'appelle à
l'amour.
Qu'un tel amour soit possible et qu'il reste inconnu, ignoré ou méprisé d'un si grand
nombre ; qu'il laisse indifférentes les multitudes ; qu'une telle union soit offerte à tous,
qu'elle les appelle tous et soit donnée à tous et que si peu la recherchent, la
demandent ! Quelle angoisse ! Quel terrible malheur ! Quelle singulière insensibilité !
Ah ! le grand malheur de notre temps, c'est la négligence, c'est l'erreur.
Pourquoi ne pas donner tout son coeur, toute son âme à la pensée de Dieu ? Pourquoi
ne pas se livrer entièrement, sans réserve et sans retour, à l'Amour, à l'union divine ?
Jésus fait pour nous des choses incomparables, sublimes ! Qui peut les voir, les vivre
sans être saisi d'étonnement, sans fondre, sans pleurer d'admiration, de gratitude et
d'amour ?
Nous baignons dans un Océan de miséricorde et d'amour, et sans le savoir.
L'âme divine jette des flots de lumière, des fleuves de charité sur l'âme humaine, mais
qu'il y a peu d'embrasement, qu'il y a peu d'émerveillement !
Me voici seule enfin, seule avec Jésus seul, dans le grand silence de la nuit, dans le
silence des créatures et de la nature si favorable à l'intimité, à l'union d'amour et qui
béatifie si bien toute félicité intérieure, mettant dans l'âme une atmosphère d'éternité.
J'éprouve une vraie peine à voir quelqu'un un jour de communion, tellement j'ai
crainte de laisser paraître ou deviner à ceux à qui je parle les délices enivrantes qui
m'inondent l'être. J'ai peur surtout d'être soudainement envahie par un ravissement,
manquant de simplicité, de confiance bien sûr ! Mais que devinerait-on si j'étais tout
à coup emportée par l'extase, moi qui voudrais tant que le grand secret de ma vie reste
de tous inconnu ?
Il me semble que si Dieu le voulait, il pourrait me faire les mêmes grâces sans que
personne ne s'aperçoive de rien ; ce qui – gloire lui soit rendue – s'est produit maintes
et maintes fois.
Ah ! qu'ils sont chastes et doux, les entretiens avec Jésus ! Qu'elle est pure, dans son
entière intimité, l'union avec lui !
Quelle ivresse dans ses paroles ! Quelle divine passion dans son amour, dans son
regard ! Quelles délices en lui !...
J'aimerais faire de la théologie pour pénétrer plus avant la beauté des mystères. Mais
je sais qu'une heure de contemplation, d'union à Dieu me donne davantage que les
plus savantes lectures ; qu'elle est plus sanctifiante, plus féconde que les oeuvres les
plus éclatantes.
Mon cloître, ma solitude, c'est ma divine Trinité. Ma cellule intime, c'est Jésus l'Amour
inconnu, c'est son Coeur blessé d'amour, cette demeure, ignorée du grand nombre,
où l'on vit et on aime comme dans le ciel. C'est là l'astre de feu où, jour et nuit, je me
plonge tout entière ; le miroir ineffablement pur dans lequel je contemple l'auguste
Trinité que j'aime et que j'adore !
Ô mon Père, qu'il est doux de n'apprendre plus rien que de la bouche même de Jésus,
de ne goûter que sa divine compagnie, de ne se donner qu'à ses embrassements
d'amour et d'attendre en paix tout son vouloir et son bon plaisir ! C'est ainsi qu'il veut
sa petite victime.
Ma vie d'amour dans l'union des Trois Divines Personnes s'affirme plus intime, plus
profonde, plus familière en moi tous les jours, et si naturellement qu'il n'y a pas une
prière, une pensée, un acte qui ne me la donne dans toute sa plénitude... souvent
même les choses les plus ordinaires.
Je puis m'y livrer à tout instant et à tout aise, sans qu'autour de moi personne ne puisse
rien remarquer.
Ces quelques jours, je pensais : avant, j'allais dans la foi, je cherchais la lumière ;
maintenant, ô mystère, c'est le réel, c'est l'ineffable. Je fais plus que sentir, plus que
connaître : je goûte, je vois, je comprends... je vis dans la lumière.
Quelle surhumaine lumière ! Quelle illumination de Thabor éclaire chaque étape de
mon chemin de douleurs.
Votre amour, ô mon Dieu, faites-le sentir, donnez-le à toutes les âmes comme vous
l'avez donné à moi ; ouvrez à toutes votre Coeur comme vous l'avez ouvert à moi-
même, et qu'elles entrent par cette porte d'amour et ne fassent qu'une seule chose
avec vous, et que je ne fasse avec elles, en vous, qu'une seule et même chose avec
vous.
^ 16 janvier 1932 (samedi)

Sainte communion. Tous les secrets de la vraie Vie, toutes les vertus, toute la
perfection se puisent à la Source de tout bien... s'immergent au Foyer de tout amour,
qui est Jésus Christ, éternelle, infaillible vérité ! Heureuse l'âme pour qui tout le ciel
est dans la petite hostie !
Heureuse, bienheureuse l'âme dont l'amoureuse aspiration, la continuelle occupation
s'en va à Jésus pour s'unir, se consommer en Dieu.
Ô douce Eucharistie, sacrement adorable, âme et vie de mon âme, gage d'amour du
grand Roi ! Objet de mes véhéments désirs, de mes intarissables demandes.
Ô ma passion... ô ma foi... ô ma joie ! ô mon ambition, mes délices et mon paradis !
Que ne puis-je, que ne sais-je, en vous aimant, vous faire aimer de l'amour de feu et
de folie dont je vous aime !
Oui, je voudrais donner, répandre mon amour dans les âmes, pour que toutes
connaissent la douce et pure ivresse du véritable amour, et qu'elles jouissent du
bonheur tout divin d'aimer.
Ah ! je comprends pourquoi la merveilleuse puissance de Jésus, Dieu d'amour, a, par
un émouvant miracle de son incomparable charité, choisi un moyen bien digne de son
Coeur pour se donner à nous, pour nous unir à lui en laissant un voile d'obscurité
envelopper dans l'Eucharistie sa royale splendeur comme d'un manteau de tendresse ;
afin que nos faibles coeurs, nos fragiles âmes, notre extrême indigence puissent
s'approcher de son auguste Présence sans être effondrés, terrifiés d'épouvante,
frappés d'impuissance par l'éclat insoutenable de sa gloire et de sa divinité, par les
ardeurs de son amour, non moins infini sous ces apparences cachées, mais
délicieusement mesuré à notre capacité de résistances, ou mieux : à notre infériorité
de créatures.
Longue et pure union de tendresse et d'amour ! Cédant aux pressantes sollicitudes de
mon bien-aimé, je m'abandonne sans résistance, dans le bonheur et la joie de l'épouse,
à tous ses désirs, à ses divines jouissances ! Oh, je ne crois pas m'être refusée à ses
embrassements d'amour.
Mon Dieu et mon tout ! Lui, si vivant en moi, si Maître de moi ; tellement à moi, qu'il
est tout moi, ou plutôt je suis toute par lui... toute en lui... je me fonds en sa divinité,
dans la joie d'être sienne, et bien sienne à jamais.
J'aime et je suis aimée ! La douce protestation vient de l'Hôte chéri :
« C'est toi ma joie, mon lit de repos... c'est toi mon ciel où je prends mes délices, où
je suis aimé. » Puis, me montrant encore une fois son Coeur plus rayonnant que mille
soleils, son Coeur, fournaise ardente de charité, océan de feu, firmament de beauté,
paradis de jouissances... son Coeur, immensité que rien ne limite, son Coeur où je vois
tant – ô bonheur ! – de saintes âmes, et où je me vois moi-même au centre, pendant
que j'entends la voix qui ne peut tromper : « C'est là que je te tiens toujours... c'est là
ton séjour éternel ! »
« J'ai soif d'être aimé, de me faire aimer ! Qui veut soulager ma soif, qui veut
m'apporter ma boisson d'amour, mon breuvage des âmes ? Qui veut me faire
hommage de tous les coeurs humains, qui veut m'aider dans mon Oeuvre
rédemptrice ? »
Moi, mon Jésus, je soulagerai votre soif par mon amour, j'obtiendrai votre boisson,
votre breuvage par l'humiliation, par la souffrance et je vous l'apporterai tout
palpitant, tout bouillonnant de vie dans la coupe de mon coeur. Je suis votre victime
d'amour... Je serai votre victime apôtre ! Je vous aime ! Je vous ferai aimer !
Ce divin aveu, parti comme un jet de flamme, comme un sanglot échappé au Coeur
tout aimant de Jésus, a produit dans tout mon être un embrasement nouveau,
resserrant encore les liens très étroits d'une union déjà si parfaite et me laisse
davantage pleine de vie surnaturelle, de vie divine... plus hors de moi !...
Je sens mon âme en transport dans mon pauvre corps déchiré par la souffrance.
Emue et toute vibrante d'enthousiasme, j'ai rendu grâce... j'ai imploré la souffrance.
Oh ! comme jamais !... Suppliant mon Seigneur adoré de faire revivre en moi le désir
de souffrir et l'amour pour bien souffrir... toujours, sans jamais demander de
soulagement ni physique ni moral, sans vouloir rien d'autre qu'être de plus en plus
amoureusement, de plus en plus fidèlement abandonnée à son adorable volonté ! Et
je crois en toute simplicité que le Maître bien-aimé aime ainsi sa servante.
Voilà les joies que goûte mon âme devenue très docile à la main divine : l'amour dans
la souffrance... Voici le bonheur dont jouit cette âme devenue bien petite : la paix dans
l'union sacrée.
Je voudrais que beaucoup connaissent combien le Seigneur est doux, combien est
délicieuse l'union parfaite avec lui, et pleins d'amour les épanchements intimes que
son immense tendresse établit entre lui et l'âme aimée.
Prolongeant mon action de grâce, j'ai étendu ma prière sur tous et sur chacun.
Pour mon père spirituel, j'ai prié ardemment et avec affection ! Je ne saurais trop me
rappeler toutes les prières que j'ai faites en sa faveur, je me souviens cependant avoir
demandé pour lui une vie intérieure très vivante, très intense, une sainte ardeur dans
son apostolat, afin que son activité soit bienfaisante et bénie du ciel.
Je sais que la parole est radicalement impuissante à faire jaillir la plus petite étincelle
de foi, le plus petit rayon divin dans un coeur et dans une âme, si Dieu n'en féconde
directement l'action et ne trouve parfaite docilité et fidélité dans l'âme de son
apôtre. Newman a dit que les conversions dépendent plus de la valeur morale de
l'apôtre que de l'évidence de ses raisons. Et, en effet, la vraie sagesse ne consiste pas
dans la manière d'enseigner le prochain, mais dans l'ensemble d'une conduite
parfaitement pure, d'une vie parfaitement chrétienne.
Que le Maître adoré prenne tout à fait et garde tout entier dans son amour mon père
spirituel.
Ce même soir, alors que j'étais toute en adoration, pour la réparation d'amour, aux pieds
du cher et divin Crucifié, sans mouvement, sans parole... aimant dans l'ardeur du
silence... je fus tout à coup enveloppée d'une lumière et comme plongée dans cette
lumière ! Et sans préparation, sans recherche de sentiments, sans même un désir, un
appel, la douce et douloureuse image du Sauveur mourant se montrait à mon âme avec
une précision, une netteté qui ne pouvait laisser l'ombre d'un doute. Néanmoins, je
repoussais vivement la vision, craignant que ce ne fut un mirage diabolique. Mais les
yeux tendrement fixés sur moi, il me dit avec un accent de reproche : « Je ne suis pas le
démon, comme tu le penses, je suis ton Jésus, ton époux bien-aimé, je viens ranimer
tes forces et te confirmer dans mes souffrances... je suis à toi. »
Quant à la description : le saint corps de l'Homme-Dieu était d'une blancheur
diaphane, les traits du cher visage très expressifs, très beaux malgré l'empreinte d'une
douleur, d'une tristesse immense provoquées, me semblait-il, par d'autres tortures,
plus cruelles, que celles qui laminaient son divin corps.
Au bout d'un moment, le sang se mit à couler abondamment de son front couronné
d'épines, se répandant sur sa face émaciée ; également et plus abondamment encore
de la blessure de son Coeur transpercé et aussi de ses mains, de ses pieds... de toutes
les blessures de son corps qui sont si nombreuses qu'on ne saurait les compter,
baignant même la croix qui se détachait, sombre et sévère, dans l'immense lumière
qui l'entourait. Très vivement impressionnée, terrifiée même, mais très calme, je
considérais longuement avec un sentiment de peine, la désolante apparition, et plus je
fixais (intérieurement) la sanglante image de mon Dieu Sauveur, plus alors la lumière
dans laquelle elle m'était montrée devenait éblouissante. Emue comme on ne peut le
dire, je fondais en larmes de pitié et d'admiration, de pardon et de repentir, ne pensant
plus dans mon intelligence du vrai qu'à dédommager, à réparer tant de souffrances, à
sécher tant de sang, à fermer tant de blessures dont les jouissances coupables, le crime
sont cause.
Par sacrifice ou par une crainte non encore entièrement évanouie, je cherchais à
m'arracher à la contemplation, pour me livrer uniquement à la ferveur de la prière
vocale, mais non par refus de la souffrance.
Et je reprenais : « Ce n'est pas des visions que je veux, mais les souffrances de mon
Jésus, la croix nue. Mon Jésus bien-aimé, venez à mon secours !... »
« C'est moi, ton Jésus bien-aimé. Dis-moi tout ce que tu désires. » – « Ce que je veux,
ô mon Seigneur, c'est la douleur de mes fautes, passées et présentes ; c'est la grâce de
ne plus vous offenser et de bien me connaître ; c'est la grâce d'expier, de réparer pour
le genre humain et de travailler avec vous à sa rédemption. »
N'étant pas de force à lutter contre la toute-puissance de Dieu, j'étais ramenée, sans
résistance d'ailleurs, aux pieds du bon Maître, que du fond de mon humilité je couvrais
de baisers et de pleurs, en protestant de mon fidèle amour et suppliant Jésus, dans ma
tendresse vivante, de m'attirer tout entière sur sa croix, sur la sienne, non seulement
pour en partager l'opprobre, les tourments, la soif, l'agonie... puis la mort ; mais d'en
descendre lui-même pour m'y clouer à sa place !
Grâce aussitôt obtenue, parce que, au même instant, inondée, noyée dans une sorte
d'ivresse, je me vis en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, toute transformée,
configurée en Notre-Seigneur, comme si tout mon être s'était écoulé, fondu en lui !...
Je n'étais plus... je ne vivais plus ! La couronne d'épines, les clous des mains, des pieds,
la lance acérée pénétraient, transperçaient si violemment mon coeur, ma chair, qu'il
me semblait être criblée, traversée d'outre en outre, tandis que j'étais plongée, tout
mon être, dans un abîme de feu. Feu de douleur bien plus que d'amour ! Ô Dieu, quel
tourment ! J'éprouvais une torture si grande que je crus en mourir.
Jamais je ne m'étais trouvée dans un état de si complète transformation en l'adorable
humanité souffrante et aimante de Jésus. De Jésus assimilant, absorbant, épuisant,
fondant tout mon être en lui ! Une minute... une seconde de plus et mon âme brisait
sa mortelle enveloppe.
Cette véritable configuration en la ressemblance du sacrifice de Jésus crucifié qui s'est
faite par un mystique embrasement de l'amour divin, me laisse fort heureusement sans
marques extérieures. A l'heure où sont tracées ces lignes, les souffrances sont toujours
très vives, à l'égal d'un feu me brûlant tout entière, mais plus vivement dans la poitrine,
la tête, les jambes et les bras, tout en demeurant invisibles ; sinon les souffrances, du
moins la marque des souffrances ! Vive Jésus !
Et vive Marie, ma douce Maman ! Car c'est à sa médiation toute maternelle que je dois
cette fois encore de ne garder aucune marque apparente. Mais on n'est pas assimilée
à la divine personne du Verbe, sans devenir un autre lui-même. On n'est pas jetée
dans le brasier consumant de l'Amour sans en ressortir renouvelée pour toujours !
Vie nouvelle, dans un surcroît d'abandon et d'amour ! Plus que jamais livrée à l'action
transformante de l'Esprit Saint... à Jésus, au Christ-Hostie, pour devenir conforme à
son image et à sa ressemblance ; car nul ne peut entrer dans la demeure du Père que
semblable à son Fils. Pour les petites âmes prédestinées, le Thabor se trouve sur le
Calvaire. Oh ! qu'importe la souffrance et la croix puisque j'ai l'amour... l'amour par-
dessus tout. L'amour germe dans la pluie des larmes et s'épanouit sous les brûlants
rayons de la douleur, l'amour mûrit dans les baisers d'un fiat tout divin.
Amour appris, amour compris, amour vécu... amour enfin rayonnant, débordant à la
faveur des parfums de toutes mes roses enrichies d'épines ! Pauvres, pâles mots pour
parler d'un si grand miracle... d'ailleurs pourquoi des mots ? N'est-ce pas bien mieux
de s'agenouiller devant l'oeuvre opérée par l'Amour même, de la pénétrer, de la voir,
de la sentir jusqu'au fond, pour la réaliser jusqu'au bout ? Je n'attache pas autrement
de l'importance à cette vision mentale, le fruit seul est digne d'attention et d'envie. Si
j'en parle à qui je le dois, c'est pour obéir et pour demander conseil, lumière,
encouragement. Si quelquefois j'y pense, c'est pour mieux ouvrir les yeux sur ma
misère, pour aimer davantage et pour glorifier Dieu !
Vous seul, ô mon Dieu, mon Roi ! Vous seul toujours et... toujours vous seul, par
Marie ma Mère chérie !
^ 26 janvier 1932 (mardi)

Adoration fervente, intimité profonde, affectueux échanges, célestes communications


entre les Trois Divines Personnes et mon âme.
Je vis dans la Trinité et je me vois en elle ! Quel silence ! Quel repos ! Voilà l'attrait
suprême, près de qui tout le reste n'est rien... Voilà l'Incomparable en qui je trouve
tout... Voilà l'incompréhensible mystère... Voilà ma belle vie, voilà mon bel amour !
Ô divine Trinité ! Ô Unité de mon Dieu ! Ô Joie ! Ô Douceur ! Ô Amour ! Ô mon
Tout ! Emportez-moi sans cesse plus avant dans votre intimité sacrée, dans votre
immensité, dans l'infinie splendeur de votre si doux mystère où, sans prétexte, sans
plus de démonstration, je m'abandonne pleinement, heureuse d'acheter, au prix de
n'importe quel martyre, cette abondance de vie, ce trésor d'amour que je trouve caché
en vous !
Envahissement complet de la grâce en moi !
Ô bienheureuse ! ô ma bien douce Trinité !
^ 28 janvier 1932 (jeudi)

Sainte communion. Mon âme et mon corps tressaillent, ivres, ravis de joie dans le
Dieu vivant, attirés en lui comme par un aimant d'amour ! Et dans cette joie, cette
union, cette possession qui n'est que délices, qu'ivresse, que défaillance d'amour, vives
étreintes, épanchements intimes et familiers, anéantissement, effondrement de tout
mon être dans une douceur, une tendresse infinies, dans l'amour ineffablement pur,
chaste et divin.
Dans l'amour si vibrant qui n'est qu'agenouillement de l'âme, qu'allégresse.
Heureuse, bienheureuse l'âme de tout abandon, parce que Jésus, son royal époux qui
se veut tout à elle, la veut toute à lui... la veut toute pour lui.
Ô Coeur de mon coeur ! ô mon Âme ! ô ma Vie ! ô mon cher Amour ! J'ai connu
aujourd'hui l'intimité absolue avec Jésus. Nos vies si bien mêlées, fondues,
confondues dans l'union la plus pure et cependant si distinctes l'une de l'autre. Mon
Dieu, mon Dieu, qu'il est en moi et que je suis en lui ! Tout en moi, tout de moi est
son Oeuvre d'amour ! L'amour a transformé mon âme. Quel étonnement que ces
deux vies si une, et si distinctes, quand l'intérieure est un intense brasier.
Jésus me veut, je suis à lui... je reste en lui. Extérieurement, rien n'est plus, ne compte
plus, tandis qu'une vie, un amour immense remplissait mon âme.
J'étais dans l'amour, ivre d'amour, ivre de Jésus, ivre de jouissance ! J'aimais, sans plus
même oser dire de paroles d'amour, je ne pensais pas que moi, on m'aimait, mais que
Jésus, en moi, lui le Verbe d'amour, lui le tendre époux de mon âme, lui le bien-aimé
du Père, recevait ses embrassements d'amour, cet amour de feu qui est l'Esprit Saint.
Mon pauvre être de misère connaissait cette merveille, admirait, jouissait de tout par
la vertu de l'Esprit, dans l'éternel amour.
Quand on sort de l'amour pour chercher Dieu, on reçoit au centuple l'amour ! Et quel
amour sans fin, sans limite ! Ô Jésus ! ô mon Dieu, ô Trinité auguste !... je vis dans
votre amour. Je ne sais plus qu'aimer, et mon amour grandit toujours !
J'aimerais pouvoir tout dire à mon père spirituel, mais comment faire ? Quelques
minutes après la communion, avant de m'abandonner aux délices de l'union et de
l'amour, aux divines caresses de Jésus, je me remettais entre ses mains pour qu'il offre
au Père mon coeur tout à lui, mon coeur tout embrasé de son amour, mon âme et
mon esprit si heureux et si bien donnés, mon corps livré par lui à toutes les douleurs,
à toutes les immolations, à tous ses divins bons plaisirs. Après une étreinte passionnée,
dans un geste plein de douceur et de majesté, il m'offrait au Père comme un pur calice
plein de Lui ; Dieu le Père, à la fois si puissant et si doux, tendrement penché sur sa
servante, ne voyait plus en elle que le Fils bien-aimé en qui il a mis toutes ses
complaisances.
Emerveillée, stupéfaite, délirante de joie, éperdue, ivre d'amour, j'ai crié : Ô Dieu mon
Père, ô mon Jésus si cher, ô Saint-Esprit, qui me brûlez et m'inondez de vos feux !
L'amour, la tendresse me porte, me soulève... tout mon être est pris, possédé sans fin.
Que j'aime ! Que j'aime ! C'est toute ma prière : aimer plus, pour aimer mieux encore...
pour vivre et mourir d'amour.
Il n'y a pas d'hostie sacrement sans hostie sacrifice, mais j'ai la douce et ferme
conviction que j'ai su donner à Jésus qui le réclame, hostie pour Hostie.
Je crois que je commence à savoir communier !
Quelle vivante action de grâce ensuite ! Quels élans du coeur ! Quelle ferveur d'âme !
Quel amour dans ma prière ! J'ai prié, prié pour tous. En faveur de l'Eglise et de son
chef souverain que j'aime de toute mon âme, pour les chers, chers miens et pour tous
mes amis, pour tous ceux que je dois et veux aimer... pour tous ceux que Jésus m'a
donnés, et qu'il me demande d'aider (spirituellement). Brûlant d'amour, emportée par
un saint désir, je me jetai dans les bras de la Sainte Vierge ma Mère pour la remercier,
la bénir, elle qui m'a donné Jésus, elle à qui je dois mon bonheur.
J'ai fait effort pour écrire, mais je sais que je dis mal. C'est trop au-dessus de toutes
paroles, trop, infiniment trop au-dessus de l'être. Il n'y a pas de mots qui puissent dire
les douceurs de l'intimité divine, les délices de ces instants bénis.
Et puis, parler de Jésus, de mon amour, c'est me plonger en lui, c'est me fondre, c'est
m'enivrer aussitôt.
Souvent, dans mes conversations, je n'ose même pas prononcer le Nom si doux de
Jésus, j'hésite même quelquefois à le nommer en priant, surtout si je ne suis pas seule.
Mon coeur est tellement dilaté par l'amour, tout mon être vibre si fort à la seule pensée
du tabernacle, à la pensée de tout ce que ce Maître adoré a fait pour nous, de tout ce
qu'il a fait pour moi en particulier, et continue de faire, que j'ai peur, si pour un
moment je cessais de m'appartenir, de me contrôler (comme dernièrement), d'être
soudainement saisie, entraînée par une force irrésistible. Ce qui m'arrête, c'est bien
cela : j'ai peur du ravissement ; et devant la possibilité de ce résultat, qu'à tort ou à
raison je crains, je m'efforce de perdre l'impression de la bien-aimée présence dans
une attention solennelle à la Trinité très Haute ! Mais je m'oublie vite ! Et comme tout
en moi est amour, vivant, puissant amour, au sein de l'Amour même, je ne retrouve
que plus ardents encore tous mes sentiments, toute ma passion d'aimer. Que ce beau
jour d'union et d'amour soit donné pour le bonheur et la sanctification de ceux qui
aiment.
Et que Dieu fasse de moi un foyer pour purifier le monde et embraser les âmes.

^ 2 février 1932 (mardi)

Sentiment profond de la présence de Dieu en moi, qui m'inonde de lumières, me


comble de faveurs incessantes ! Oh ! comme j'ai été aimée aujourd'hui !... Et que mon
Dieu est donc infini en bonté, en douceur, en richesse... surtout en amour.
Que donner en échange de si grands biens ? Que faire pour lui, pour mieux l'aimer
encore ? Tout ce qu'il veut, quand il veut, comme il veut. C'est ma plus belle prière...
c'est toute ma réponse... c'est ma seule parole d'amour.
Plus de douleur dans plus d'amour, et dans quel abandon !
Quelle douce paix en moi et quelle félicité sans mélange ! Quel don de tout mon être !
Quel oubli des souffrances, des peines, des fatigues dans cet abandon à l'Amour !
Quelles heureuses larmes ! Quelle surhumaine abondance de joie dans toute cette
vague de douleurs !
Tout mon être est livré à d'incompréhensibles tourments ! Mais combien plus
sensibles, plus excessifs encore sont-ils dans mon âme torturée, incendiée d'une
insatiable soif d'amour.
Je nage dans les souffrances, c'est vrai, mais mon si doux Jésus met tant de beauté,
tant d'infini dans ma pauvre petite vie, que je vogue, que je plane bien haut au-dessus
de tous mes maux, en cette réalité vivante et merveilleuse, en l'abîme céleste.
Les pires afflictions ne sauraient atteindre mon bonheur, ni effleurer la sérénité de
mon âme, puis je dis : que peut-il advenir, que peut-il m'arriver ? Mon bien-aimé, lui
le saint, le pur, le seul vrai Dieu et unique ami, lui l'Amour même, est avec moi ; je
l'aime et je reçois son amour ; mon être entier est entre ses bras.
Je suis vôtre, ô mon Jésus ! Je suis votre petite victime et votre vivante hostie, pour être
en vous, par Marie ma Mère bien-aimée, la louange de la Très Sainte Trinité ! Adorable
mission et si émouvante à remplir ! Il me semble de moins en moins possible qu'une
telle surabondance de grâces, un tel embrasement d'amour soit donné pour la seule
joie, la seule récompense de ma sainte ardeur à aimer, de mon abandon à tous les
vouloirs divins ! Je suis pécheresse, je suis néant, je suis "besoin", et si dans ses vues
éternelles Dieu a jugé bon d'abaisser ses regards sur ce qu'il y a de plus bas, c'est qu'il l'a
marquée pour quelque chose qu'il sait.
Et puisque, dans le Corps mystique de l'Eglise, c'est [sic] les plus faibles de ses
membres qui sont les plus nécessaires, laissons encore la main divine creuser, tailler
en secret dans le vif, en vue des récoltes à venir. Les plus beaux fruits de grâces puisent
leur sève dans le fécond trésor de la souffrance, comme la plante puise la vie dans le
sol détrempé par la pluie.
Mon Dieu, gardez-moi pour le bien le plus invisible, le plus ignoré, faites agir mes
souffrances, faites servir tant d'amour.
Toute mon âme est remplie d'une douceur si pure, d'une pensée si haute, d'une si sainte
allégresse que ni l'amour, ni les jouissances, ni les consolations de la terre accumulées,
n'en ont jamais donné à personne d'aussi vraies, d'aussi profondes !...
J'aime et je suis dans l'abondance des biens célestes.
Qu'il est bon de vivre au-dessus de sa souffrance et comme hors de soi. De jouir et...
de souffrir de Jésus ! Vous, rien que vous, ô Jésus ! Vous seul, ô ma Vie !
On respire si bien sur les hauts sommets de l'idéal, entraînés par l'Amour à toujours
plus d'amour.
Je puis, avec vous, ô Jésus, dire et chanter dans mes peines que je suis bienheureuse,
et, dans mon âme ravie, je chante, je bénis, j'exalte le Seigneur ! Alleluia ! Alleluia ! Et
gloire à Dieu.
Ah ! je comprends le découragement, l'irritation, la révolte même dans l'épreuve pour
ceux qui n'ont pas la foi ! Avec la plus petite étincelle de vraie lumière, je ne sais plus
voir, je ne puis plus admettre que la patience, la douceur, le libre acquiescement de la
volonté, l'abandon plein d'amour, le don complet de soi ; et cela est possible à chacun
de nous.
Il suffit tout simplement de vouloir, de s'humilier et de bien prier pour s'élever jusqu'à
la résignation parfaite, jusqu'au fiat suprême et laisser monter son âme vers les
sommets radieux, seuls accessibles à l'amour, où nous attendent tant de merveilles
insoupçonnées.
Alors, arrivé là, que ne peut-on endurer ! Que ne peut-on porter ! Que ne peut-on
pâtir !
S'offrir, se donner, se livrer à l'Amour ! c'est attirer Dieu, c'est posséder cet Amour.
C'est s'unir à Jésus, c'est consommer sa vie dans la vie divine.
Il n'y a pas de patience vraie sans véritable amour, et le véritable amour augmente à
mesure que s'accroît la vraie patience. 
Il faut vraiment vivre dans l'amour de Dieu, et être réduit à l'inaction par la maladie,
pour sentir à fond son néant, son impuissance, sa misère, son incapacité naturelle et
surnaturelle à bien faire.
« Sans moi vous ne pouvez rien » pas même l'aimer, pas même nous donner à lui, nous
unir à lui, vivre, fondre, disparaître en lui, s'il n'était lui-même par sa divine action
l'animateur, le continuateur, le conservateur, le sanctificateur de notre vie, le Tout
dans notre âme et le Tout de notre être. « Sans moi vous ne pouvez être. » « Je suis
Celui qui suis. » Et il affirme : « Vous n'avez rien que vous ne receviez de moi. »
Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses, il m'a fait des grâces extraordinaires
et la plus grande entre toutes, c'est d'avoir creusé en moi des abîmes immenses, c'est
de m'avoir appris, de m'avoir fait sentir, connaître et passer par tout cela. Lui, rien que
lui, peut remplir mon être et dilater mon âme.
Ah ! je sens bien que ce qui ravit le plus le Coeur paternel du Bon Dieu dans sa petite
servante, c'est de me voir aimer n'être rien, n'être plus ; c'est ma joie parfaite dans
toutes les lourdes croix qui s'abattent sur moi, c'est mon espérance aveugle en sa
miséricordieuse charité... c'est enfin ma confiance poussée jusqu'aux limites extrêmes.
Je sens de plus en plus ma pauvreté sans fond... mais je sens bien mieux encore mon
infinie richesse en Dieu seul ! J'aime et je bénis sans fin !
^ 7 février 1932 (dimanche)

Sainte communion. Ô vie d'amour ! Vie de Jésus en moi ! Puissant mystère !


Ineffable espérance ! Divine plénitude ! Comme me l'avait dit mon père, j'ai
communié dans le feu, dans le feu de l'amour.
Au moment où ma lèvre s'ouvrait de plaisir et de joie à l'hostie sainte, une douce voix
résonna : « C'est moi, je descends dans mon ciel ! » L'hostie reçue était un feu qui brûla
ma lèvre, qui brûlait mon coeur, qui brûlait mes membres... qui brûlait tout mon être !
Et quel feu, quel amour ! Quel pur et immense amour... amour unique, infini. On le
sent fait pour embraser le monde dans ses belles et puissantes flammes, par ses suaves
et mystiques parfums, par son ampleur, sa profondeur, sa hauteur, son intensité.
Le feu de l'amour est resté longtemps en moi, me brûlant de façon indéfinissable ; ou
plutôt c'est moi qui étais plongée dans ce feu de l'adorable, de l'irrésistible amour !
Amour terrible et si suavement délicieux dans lequel j'ai été favorisée de toutes les
divines tendresses, depuis celles de l'épouse sur le Coeur de son royal Epoux, à celles
du petit enfant sur les genoux de son Père, dans les bras de sa Mère. Le Seigneur est
venu, me prenant dans sa bonté, dans sa charité, me laissant savoir que j'étais non
seulement servante, esclave de son amour, comme j'aime toujours à m'appeler (me
trouvant tout simplement indigne d'un autre nom) mais épouse, amante, enfant
préférée ! Ô folie incompréhensible d'un Dieu ! Ô aveuglement de son amour ! Qui
ne serait pas saisie, humiliée, éperdue, ravie d'admiration ! Qui ne fondrait pas de
bonheur, de reconnaissance ! J'ai pleuré, prié, glorifié, béni, dans l'émotion, dans
l'allégresse. Ô Amour ! vous êtes l'Amour, la Charité, la Vérité qui seule demeure.
Dans l'Amour ! Dans l'Amour ! Je suis dans l'Amour... je fais un avec l'Amour... je le
porte en moi... je vis de lui en Lui. Mon être entier brûle d'amour, avec une ivresse,
une intensité incomparable.
Seigneur Jésus ! faites que je fasse connaître et aimer votre amour en vous portant en
moi ! Faites-moi sainte, ô mon bien-aimé !... Toute connaissance, toute puissance,
toute joie, toute vie est dans l'amour.
Ô mon si doux Jésus ! associez-moi plus encore à toutes vos douleurs, à vos plus
grandes tortures, pour que je sois bien sûre (et je le suis) que ma misère vous aime,
vous seul et non pas vos douceurs, votre amour seulement. Rendez-moi digne de
souffrir pour votre Nom, pour votre règne.
Ô jours bénis, jours trop beaux, jours trop heureux de ma vie ! Mon Dieu, oubliez-
moi dans ma petitesse, mon Dieu éloignez-vous de ma misère !
Dans ces jours de ravissement, dans ces jours de ciel, ce n'est pas de sentir, de voir
Dieu qui me paraît être alors le miracle ! Ce qui m'étonne bien davantage, c'est
qu'après, lorsque toute pénétrée, tout absorbée et remplie de la douce présence, je
puisse encore entendre, voir les choses de la terre, parler, m'occuper et sans effort
sacrifier ma joie, mon unique amour, pour m'oublier, me donner, me mettre à la
disposition de tous, offrant, abandonnant tout ce qui fait mon bonheur pour que
d'autres âmes soient visitées, consolées et comme moi, plus que moi, embrasées
d'amour... pour que comme à moi, plus qu'à moi, Jésus se révèle à elles.
Il n'est pas possible que l'amour divin, l'union à Jésus ne fasse pas épouser devoirs et
sacrifices avec allégresse ; et je sens que c'est la pureté de cet amour, la vive impression
de cette chère présence, qui coule en moi comme un parfum, une flamme, une force
qui m'envahit, me fait agir... qui me met dans le coeur, pour toutes les créatures, une
douceur, une charité, une affection que rien ne saurait empêcher.
Il est loin, le temps où je demandais à Jésus de me détacher de tout et de me prendre,
de m'unir à lui, de me perdre en lui et de m'y garder. Maintenant sa vie est tellement
ma vie, l'âme de ma vie, que j'ai besoin de m'en arracher sans cesse pour me prêter à
tout. Ce n'est plus moi qui suis... c'est Jésus qui « est » pleinement en moi. C'est l'âme
et la vie de ma vie.
Souvent un simple appel de tendresse, un élan du coeur, le seul Nom du bien-aimé,
me fait sentir aussitôt le bonheur si pur de sa présence et pour que je connaisse la plus
douce intimité.
Le Coeur de mon bien-aimé bat dans mon coeur ! Puissante merveille et tellement
vraie ; plus vraie que tout ce que je connais, sais et vois... que tout ce que j'en pourrais
dire.
Ma vie continue à être un bienfait, un miracle de tous les jours, une bénédiction, une
miséricorde sans fin. Mon Dieu ! vous me rendez trop heureuse dans mes
souffrances ! Aimer est bien déjà assez bon, assez beau.
Mon Dieu me laissera-t-il encore longtemps sur la terre ? Il ne me le semble pas, ma vie
est si étrange, tellement étrange et tellement belle ! Mais qu'importe à une petite victime
crucifiée, à une petite hostie immolée par la main de l'Amour... cette nuit, demain, plus
tard s'il le veut... je suis dans sa volonté... rien que sa chose.
Qu'importe, si par Marie et en Marie ma Mère bien-aimée, je sais aimer, vivre, souffrir
et tout faire par pur amour... et pour mourir d'amour !
15 février 1932 (lundi)

Aujourd'hui encore, l'amour m'a mise dans l'immense fournaise, au centre d'une
merveille encore inconnue.
Pendant un long moment, les traits de feu abondaient si pressés, si brûlants, que je
pensais mourir de douleur, de délices dans ce tourment béni. Je ne saurais dire
maintenant ce que j'ai éprouvé, ressenti dans l'immensité divine. N'ayant rien pu faire
noter tout de suite, je ne le pourrais qu'en cherchant, en me rappelant, en rassemblant
mes souvenirs et je ne veux pas ainsi.
Il faut que ce soit sur le vif, alors que les mots coulent presque sans les penser et
comme dictés, guidés par une inspiration, une lumière qui n'est pas de ce monde.
Je puis dire cependant qu'avec mon désir toujours grandissant de savoir, de connaître,
de pénétrer plus avant dans la divinité (désir qui est en moi un appel, qui fait battre
mon coeur violemment), je m'enfonçais toujours et toujours dans la mer de feu qui,
à mesure, devenait aussi plus intense. Un attrait, une flamme montaient, montaient en
moi, en même temps que je me sentais attirée vers une lumière, quelque chose
d'inconnu, et ceci avec une telle puissance, un tel imprévu, qu'il me semblait que
j'entrais comme en Dieu, tout mon être abîmé, noyé dans cet Océan de beauté, de
sainteté et de tout amour.
Après de grands élans de ferveur, de reconnaissance, je demandais grâce et repos dans
l'amour ; mais, plusieurs fois, la torturante et douce impression se renouvelait. Un feu
ardent me brûlait et je me sentais entraînée à plus d'amour, plus de désirs.
Qu'il s'accomplisse en tout, le divin vouloir !
Ô Immensité sans rivage ! Ô Vie de Dieu ! Quel mystère ! Quelle richesse ! Quel
infini ! Quel abîme ! Je suis encore toute transportée d'admiration, d'émerveillement...
mon < âme ? > ne peut plus sortir de l'extase. Oh ! que tout est beau ! Que tout est
grand et magnifique ! Que tout est pur, lumineux et divin !... Oui, tout est plus beau,
infiniment plus vrai que tout ce qu'on peut dire, lire, écrire et imaginer, que tout ce
qu'on peut désirer, deviner, pressentir, entrevoir. Oh ! troublante et ravissante
grandeur de Dieu ! J'ai vu l'amour, la lumière, les consolations, les grâces, les bienfaits
du Seigneur pleuvoir sur le monde, plus serrés, plus pressés que la pluie, que les
puissants rayons d'un soleil de midi.
Dans son amour de Père, Dieu met dans notre coeur à tous des grâces de lumière et
de force pour nous retirer de l'abîme, pour nous attirer à lui et nous transformer dans
la lumière.
Oserais-je le dire ? Les hommes vivent en pleine fournaise d'amour et ils restent
froids, ils portent en eux ce grand trésor de l'amour et ils n'aiment pas ; ils sont inondés
d'inspirations célestes et ils les négligent ; ils sont favorisés de toutes les grâces
spirituelles nécessaires pour connaître la vérité qui sauve et qui fait vivre, et ils la
repoussent ; ils sont aimés et ils ne le savent pas. Oui, Dieu aime les hommes d'un
amour infini, et les hommes blessent son amour infini.
Le monde est plein d'aveugles, de superbes qui demandent la lumière en se tournant
du côté de l'ombre... qui disent vouloir aimer en fermant obstinément leur coeur à
l'unique et véritable amour, à Celui qui, seul, peut les pénétrer, les éclairer, les
rassasier...leur mettre des ailes ! Mais on sent l'amour trop pur, on le refuse, on sait la
lumière trop belle, on ne veut pas la fixer.
Quelle immense folie de se contenter de choses banales, de s'attacher à des riens, de
chercher la paix, le bonheur où ils ne sont pas et de mépriser l'adorable et belle vérité
qui est pour tous !
J'appelle étroites les pensées qui ne peuvent rayonner que sur un petit espace, j'appelle
vaines les ambitions qui n'embrassent que le temps, j'appelle abject l'amour qui
demeure fixé à la terre.
Est-il cependant idéal plus beau, délices plus ineffables que de se donner à Dieu et de
n'appartenir qu'à Dieu ? Et n'est-ce pas en vivant dans l'amoureuse observance de sa
merveilleuse doctrine et dans sa bien douce intimité, qu'on possède la paix et la félicité
que le monde ne saurait offrir ?
Ah ! la paix, comme la lumière, n'est qu'en Dieu seul ; elle est le festin perpétuel de
l'âme humble et pacifiée.
Je sais bien, hélas ! que ces cris de mon âme incendiée d'amour, inondée d'infini, ne
peuvent convertir (je sais qu'il n'y a que Dieu qui peut cela), mais ils peuvent
néanmoins émouvoir, toucher, attirer vers les hauts horizons, dans l'Infini vivant ; ils
peuvent obtenir plus d'attention, plus de consciente bonne volonté, plus de lumière
sur le secret de notre destinée, à ceux qui appellent en eux la vraie Vie... plus d'amour
pur aussi !
Que faire, ô mon Jésus si cher ? Que faire pour qu'on vous cherche, pour qu'on vous
aime... et pour que le feu que vous êtes venu apporter sur la terre, selon votre divin
désir, embrase l'univers ? Quelle souffrance de ne pouvoir se faire entendre, se faire
croire, quand cependant on mourrait avec tant de joie pour affirmer !
Ô doux Seigneur ! si c'est mal d'exalter vos merveilles, de chanter votre amour, vous
qui êtes le Maître, éteignez ma voix, enlevez-moi tout moyen ! Mais n'est-ce pas vous,
ô Jésus, qui venez mettre votre amour en moi, afin que je vous aime d'un amour
semblable au vôtre ?
D'ailleurs, je ne relate toutes ces choses que pour mon père spirituel, et je sais qu'il
saura garder mon cher et grand secret. Ecrire pour lui, écrire pour lui obéir, c'est prier
encore.
Que mon coeur chante sans fin le pur cantique de l'amour, et que je vous suive, ô mon
bien-aimé, pas à pas et par amour, unie à Marie ma bien douce Mère, jusque dans les
hauteurs de votre gloire. Que toutes les puissances de mon âme s'épuisent à vous louer
et à vous bénir, et qu'elles se consument de bonheur et d'amour.

^ 16 février 1932 (mardi)

Ce matin, dans l'union à la Messe, pas de grandes, de profondes douceurs dans l'union
à Jésus. Un peu d'étonnement tout d'abord, puisqu'il est là... que je le sens... et qu'il
fait battre mon coeur précipitamment.
Aux pieds de Jésus que j'aime, de Jésus dont j'ai goûté si abondamment l'amour, j'ai
prié – oh ! de toute mon âme – abandonnant toutes joies, toutes consolations, toutes
délices pour mieux l'aimer... mieux me donner encore.
A l'autel, en m'offrant avec Jésus au Père éternel pour la sanctification et le salut des
âmes sacerdotales, pour la fidélité et la divinisation de leur vie, j'ai dit : « Prenez,
offrez-moi avec vous, Seigneur mon Dieu, et je ne serai pas refusée. » Et la grâce est
venue en moi comme un fleuve de vie ! Et c'est à nouveau la paix, la douceur, le calme,
la sérénité dans ma pauvre petite âme. Longtemps je suis restée à bénir Dieu, à
remercier, à aimer la Sainte Vierge ma Mère ; et c'est dans ce recueillement prolongé
de tout mon être que j'ai été saisie non d'un ravissement, mais d'un long frémissement
de douleur, me laissant le pressentiment de peines, de souffrances à venir et toutes
proches.
Qu'elles viennent, je les appelle dans mon corps, dans mon coeur, dans mon âme et
déjà je les bénis, ces messagères d'amour, ces médiatrices incomparables des grâces
d'en haut.
Qu'y-a-t-il qu'une petite épouse de Jésus, une petite amante de la croix ne puisse
endurer ? Une seule chose importe et est nécessaire : pour ainsi dire obliger le Bon
Dieu à nous combler de ses divines faveurs : s'abandonner avec une entière confiance
à sa miséricorde infinie. J'ai toujours compté, mais plus maintenant que jamais, sur la
toute miséricordieuse puissance de Jésus qui jamais, jamais n'a déçu l'espérance
illimitée que j'ai mise en son amour. Je compte sur lui sans cesse, assurée que s'il me
trouve chaque jour fidèle au degré d'humilité et d'amour où il me veut, il me sera lui-
même très fidèle jusqu'à la fin.
Ô Vierge, Mère pleine de grâce et de bonté ! Ô ma Reine ! Ô ma douce Maman !
soutenez-moi, aidez-moi, venez à moi dans mes jours de misères.
^ 20 février 1932 (samedi)

Longue union à Jésus dans l'amour. Je ne trouve pas de mots assez forts pour
exprimer la douceur, l'intimité, la familiarité, la plénitude infinie de cette union, que
resserre encore mon état de souffrance.
Si je ne sentais pas si fervent et je dirais si puissant en moi le désir, le goût profond de
la sainteté, le sens de la vie parfaite, je crois que je n'oserais pas écrire les fortes, les
intimes impressions de ma journée silencieuse et solitaire, à peine entrecoupée par les
quelques allées et venues de ma dévouée maman, quelques paroles avec elle
échangées, qui n'interrompent en rien l'union amoureuse avec Jésus.
Il y avait des jours que je n'avais été si seule avec lui ! Ô sainte et divine journée ! Qu'il
est beau... qu'il est merveilleusement beau, l'amour qui fleurit sous la rosée des larmes
et des douleurs.
Ma petite chambre est un vrai ciel de délices intérieures, une antichambre du Paradis,
où dans le recueillement, l'action de grâce... j'aime, je goûte, je jouis de Dieu.
Ô Coeur de mon coeur ! Ô mon bien-aimé ! Ô ma Vie ! Que ne me gardez-vous nuit
et jour, et toujours tout ensevelie, absorbée en vous dans votre solitaire prison au
tabernacle, louant et glorifiant Dieu !
Oh ! que du moins je vive toujours veillante en mon esprit et en mon coeur où vous
êtes si vivant, et tout amour, et que je vous demeure entièrement unie et sans cesse
occupée de vous.
La seule pensée de mon amour me fait par moment défaillir. J'entends mon coeur qui
bat très fort quand je murmure : Jésus, tout bas, et même quand je le dis tout haut.
Mon Dieu, ma paix, ma félicité et ma vie ! Je suis bien avec vous... mais je ne suis bien
qu'avec vous.
Dans la prière, je me sens comme emportée hors de moi... loin de tout... tout mon
être abîmé dans la seule idée de Dieu. Plus j'ai de lumière sur les mystères cachés dans
la Passion, la croix et la mort de Jésus, plus m'est intimement  révélée la sainteté, la
grandeur, la science, l'amour de Dieu. Plus j'entre surtout dans la connaissance
profonde des doux mystères de l'Incarnation de Notre-Seigneur et des moyens
admirables qu'il a employés pour accomplir l'Oeuvre sublime de la Rédemption de
l'humanité, plus aussi je suis témoin ou favorisée de grâces et de prodiges ineffables,
mieux je comprends que je n'ai rien vu, que je ne sais rien de l'immensité et de la gloire
de Dieu et du bonheur qu'il réserve à ceux qui l'aiment. Il ne me semble pas que je
puisse être tentée d'une pensée d'orgueil, du plus petit désir de louange, dans cet état
d'immolation, à ce degré d'amour et d'abandon, tellement je vois la bassesse de mon
néant, tellement je sens à fond l'immensité de ma misère. Je suis trop dans le coeur de
Jésus où je jouis des douceurs, des délices de la Trinité, pour que quelque chose soit
à même de me séparer de son amour. A l'âme fidèle et toute donnée, rien n'est
obstacle, ni empêchement à son humilité, à sa sanctification, tout est élévation et
divine ascension... tout est moyen pour l'entraîner à l'amour, pour la transformer en
amour et devenir l'Amour même.
Aujourd'hui j'ai vu, j'ai goûté, j'ai connu combien le Seigneur est tout-puissant dans
ceux qu'il aime, et combien il est magnifique et doux d'aimer et... d'être aimée.
En toute vérité, je puis dire et prouver que je suis sans réserve un "oui" à l'Amour.
Ô mystère ! Ô pur et grand mystère ! Avec quelle générosité, avec quelle douceur et quelle
obéissance Jésus se donne ! On ne le veut pas, on ne l'appelle pas, voilà tout... Ou bien
on l'appelle sans vrai désir, sans amour, sans foi. Jésus a dit cependant : « Je ne vous
laisserai pas orphelins. » Oh ! si nous avions la foi ! Si elle était notre vie !
Seigneur, augmentez notre foi ! Qu'elle soit vivante, vécue, débordante et, par vous,
toute-puissante.
Si je suis l'ostensoir de Dieu, si je veux le faire aimer, le voir régner, je dois le porter
en moi, non comme un mort dans son linceul, mais comme l'hostie dans l'ostensoir.
^ 26 février 1932 (vendredi)

Sainte communion. « Ô Jesu Hostia » C'est dans les bras de Jésus que j'ai reçu Jésus
dans ce temple minuscule de mon coeur, que je me suis nourrie de sa pure chair, que
j'ai bu le sang de ma Rédemption.
Pénétrée par ces dignes paroles de David : « L'oeuvre que j'entreprends est grande,
disait-il ; ce n'est pas à un homme que je prépare une demeure, c'est à Dieu même. »
Et moi, ce n'est pas à un homme, pas même à un saint, ni même à un ange que j'ai
l'exaltante joie de préparer une demeure aimée, un lit de repos... un ciel ; c'est au Roi
des rois, c'est au Roi d'amour qui vient dans mon pauvre coeur d'une manière
autrement plus intime, plus réelle, plus sensible que dans le temple de Jérusalem.
Sur l'heureux jour si longtemps espéré, mille fois appelé, un voile de tristesse tentait
d'en obscurcir l'épanouissant bonheur. Non que j'aie à trembler pour des fautes
graves ! oh non, je sens – et grâce à Dieu – que mon âme ne pourrait tomber dans
aucun péché sans se sentir adultère, c'est ce qui me rassure quand – pensée atroce –
je crois avoir blessé l'Amour infini ! Mais il échappe tant de petites choses à notre
imperfection, capables de maculer la limpidité de l'âme... et je veux pour Jésus être
aussi pure qu'un blanc lys. Je suis loin d'ignorer surtout, que Jésus est infiniment plus
contristé des petites négligences de l'âme, son amie, que des fautes même très graves
de ses ennemis. Mais je sais aussi que lorsque l'âme aimée vient, après chaque petite
indélicatesse, se jeter avec un repentir plein d'amour dans les bras de son Seigneur, le
suppliant humblement de lui pardonner et de lui rendre son innocence, son Coeur
qui n'est qu'amour et miséricorde tressaille aussitôt d'une allégresse qui dépasse de
beaucoup sa douleur.
Il me semble entendre à mon tour dans le secret de mon âme ses paroles à sa bien-
aimée, sainte Marguerite-Marie : « Donne-moi tes péchés pour que je te les
pardonne. » Et je donne tout : mes péchés, mes faiblesses, mon intime misère... tout
et moi-même. Non moins rassurée par le récit de sainte Thérèse qui, dans son langage
inspiré, dit aussi qu'« on ne peut jeter ses fautes avec une filiale confiance dans le
brasier dévorant de l'amour sans qu'elles soient consumées sans retour ». J'avais
compris : pousser plus loin deviendrait un manque de confiance, serait un outrage jeté
à la face de Jésus, à Jésus qui pardonne tout, mais pas de douter de son amour.
En cette minute d'une gravité éternelle, un souffle mystérieux, céleste est passé en moi,
un souffle de paix divine, de vie divine.
Dans un pénétrant regard sur l'âme de sa petite créature, Jésus avait fondu tout ce qui
pouvait l'enlaidir, arraché tout ce qui pouvait encombrer le lieu de son séjour. La voix
bien aimée, la voix bien connue, murmure en secret : « Te voici maintenant pure et
plus belle qu'un lys. Tu es mon lys... je viens ! » A ce moment, je sentis mon âme
s'ouvrir comme une fleur, en dégageant des parfums très doux. Je ne crois pas qu'ils
furent sentis au-dehors, il est des merveilles que Jésus opère pour lui tout seul.
Dans un baiser d'amour, il allait consommer l'union suprême, l'union tant désirée, et
emporter sur son Coeur, faire asseoir à ses côtés, l'humble petite victime de son
amour, sa petite crucifiée.
Palpitante de joie, toute vibrante d'émotion et d'amour, je me jetai dans les bras de
Jésus mon Dieu, selon la délicate recommandation du prêtre dévoué (Abbé D...)
auquel je dois cette journée du ciel.
Ma communion sans joie sensible, je veux dire sans joie qui effraie parce que trop
excessive, a été la plus fervente que j'ai jamais faite... du moins je le crois ! Quelles
ardeurs d'amour ! Quelle vivante tendresse monte des secrets abîmes du coeur !
Et c'est cet amour, cette immense tendresse dont je ne saurais dire les douceurs
toujours nouvelles si profondes, si pures, qui a fait que j'ai cru m'unir à Jésus pour la
première fois, me donner à lui pour la première fois.
Après ma grande tristesse, comme mon amour, mon désir d'amour est plus ardent,
plus fort dans sa sainte passion, dans sa beauté ! Je comprends dans le seul à seul, dans
l'intimité absolue avec le bien-aimé par communication directe, que malgré que je sois
un rien vil et abject, je suis son aimée, son amante, son épouse, son associée dans son
oeuvre rédemptrice.
Mon Dieu ! aimée, amante, épouse du Roi d'amour, oui, je sens que je le suis, et d'une
indéfinissable, d'une incompréhensible préférence, puisque je le suis par la souffrance,
par la croix, dont je rends grâces et dont j'aime les douceurs, les torturantes douleurs.
Je ne sais pourquoi, ni comment, mais je suis heureuse, heureuse comme on doit l'être
dans le ciel... et ce que je veux, c'est la gloire de mon Dieu. « Je t'ai choisie pour une
grande Œuvre, me dit-il un jour lointain déjà, mais pour mon amour tu endureras un
long et très douloureux martyre ! » Ô divine crucifixion ! Votre amour, ô Seigneur, a
pénétré tout mon être. Ah ! je bénis les événements, les circonstances, les vouloirs
divins qui m'ont valu tout ce bonheur d'amour, une union si complète à Jésus, et qui
fait de ce jour, un jour à nul autre pareil, un jour que je n'osais même plus rêver et
dont je rêvais sans cesse... un vrai Noël.
Plus d'angoisse, plus d'oppression, plus de nuit dans ma vie intime. Dans l'amour, j'ai
retrouvé la félicité radieuse, la pleine possession de Dieu. Mes jours et mes nuits ne sont
qu'une vivante action de grâce, un acte de pur amour pour mon Dieu. Dans l'amour
j'adhère, je parle à l'Amour, je fais un avec l'Amour. Je me sens absorbée par l'Amour,
consumée dans sa pure flamme ! J'aime...
Aimer, c'est tout là. Aimer, c'est l'essence, la fleur, le fruit, le produit de la vie... c'est
le débordement fécond de l'âme. Vivre d'amour, pour mourir d'amour, quand Dieu
aura dit : c'est l'heure ! Toute sainteté, toute vie parfaite est dans l'amour ! Toute valeur
d'être est une valeur d'amour.
Dieu saint, Dieu puissant, Dieu d'amour ! Bénissez-moi et bénissez chacune de vos
créatures.
^ 10 mars 1932 (jeudi)

Dieu de la vie, de la lumière, Dieu de l'amour ! Ô mon Cloître, ô ma bien douce


Trinité ! Je porte en moi cet incomparable prodige, ou plutôt je vis dans sa splendeur,
ensevelie dans l'ombre admirable de son Immensité.
Mon coeur chante, prie, bénit aujourd'hui avec une ardeur, un enthousiasme sans fin.
Dans un tel jaillissement d'amour, un tel rayonnement de lumière, un tel
envahissement de la grâce, il me semble que je ne serai plus triste, que je ne tremblerai
plus jamais. Cependant, comme j'avais été languissante, lâche, il faut dire, les premiers
jours de la semaine ! Quelle souffrance ! Quel manque de vie ! Quel désert dans mon
âme, malgré sa ferveur ! On aurait dit que tous les anges et les saints s'étaient concertés
pour me cacher Dieu, pour me faire souffrir de son absence. Je crois plutôt qu'ils
voulaient savoir si je garderais toujours la même inaltérable espérance.
C'est vrai, je suis bien faible pour savoir rester debout sans l'incomparable bienfait de
la communion eucharistique ; mais c'est parce que je suis bien petite et toute sacrifiée
à l'amour et au bon plaisir divin, que je n'ai pas été autrement effrayée, que j'ai pu
pousser ma confiance jusqu'aux plus extrêmes limites et demeurer apparemment
calme, sereine, quand l'être entier gémit et frissonne dans la souffrance qui brise, qui
torture. Supplice des supplices : se croire loin de Dieu, abandonnée de Dieu, se savoir
faite pour la vie et se croire destinée à la mort, condamnée à être rejetée de l'Amour à
jamais.
Si ces derniers jours je n'ai absolument pas goûté le vif sentiment de son amoureuse
présence, pas senti sa merveilleuse et prodigieuse action dans mon âme, ceci peut bien
en être ma faute, car sa vie est en moi pour toujours. Je le possède, je touche à lui, je
le porte en moi, je brûle de son feu. Mon coeur n'agit, ne bat que par les battements
de son Coeur !... Oh ! prodige d'amour... Jésus m'a donné son Coeur.
Mon Dieu, ô fleuve d'intarissables ivresses ! Ô Coeur de mon coeur ! Mon coeur trop
ému ne va-t-il pas se rompre, se briser des joies d'une vraie victime ? Joies trempées
dans le sang bien plus que dans les douceurs du miel, de ces mêmes joies qui habitaient
dans le coeur de la grande victime du Calvaire lorsqu'elle s'enivrait de la douleur qui
lui coûtait la vie pour sauver le monde.
Cette nuit j'ai veillé, reposé dans l'amour, ne pensant qu'à Jésus, sans désir de savoir,
de connaître autre chose. Cependant, plusieurs fois saisie, transportée d'une ferveur
excessive, je disais à mon divin Ami : « Ô Jésus, allégresse des coeurs, tendre époux
des âmes, vous qui vous êtes si bien emparé de moi, absorbez ma vie, fondez-la dans
l'amour, afin que sans cesse et tout entière, je m'écoule et j'aille me perdre dans les
profondeurs ineffables de votre Trinité. »
A ce moment, j'eus pleine conscience d'une lumière magnifique ; sans rien de tangible,
de très précis, je sentais mon âme envahie de lumière, dans la lumière et dans l'amour,
et j'avais la délicieuse impression que tout mon être était attiré en Dieu.
Ô mystère ! mystère ! je ne comprends pas, je ne sais pas dire ; ce que je puis affirmer,
c'est que Jésus grandit, se reproduit magnifiquement en moi, avec une réalité aussi
visible que merveilleusement admirable. C'est l'union complète ! Union d'autant plus
profonde, plus pleine et plus goûtée aussi, que sa vie humaine, sa vie eucharistique est
en moi plus parfaite, plus libre.
Je n'ai pas de peine, donc pas de mérite à n'aimer que lui, à ne penser qu'à lui, à lui
ouvrir tout mon être. J'ai trop conscience de lui être unie.
Que je me livre à l'oraison ou que je sois occupée à autre chose, malgré la souffrance
et l'épreuve intérieure, je le suis par la pensée, dans tous ses mystères.
Ô Vie abondante, immense qui remplit mon coeur... qui me fait tressaillir tout entière.
Il me semble que, de jour en jour, je m'enfonce en Dieu davantage, et que mon si cher
Jésus sollicite mon amour avec une avidité, une exigence, une passion jamais encore
éprouvées. Instants trop beaux et trop vite écoulés. Quel réveil, de quitter l'invisible,
le divin réel et d'ouvrir les yeux à ce monde !
Oh ! certes, ce n'est pas pour demeurer dans l'union à Dieu que des efforts me sont
nécessaires, mais bien pour m'arracher à cette douce présence pour obéir aux
obligations de la vie courante, bien que celle-ci soit toute pénétrée, toute fondue dans
ma vie surnaturelle. Tellement, que je puis remplir tous mes petits devoirs journaliers
sans jamais quitter ma céleste, ma royale Famille... même en conversation.
La belle lumière s'est évanouie à mes yeux, mais une autre lumière plus incomparable,
plus puissante reste allumée dans mon âme, l'irradie de ses feux !... J'ai trouvé l'Amour.
Dans ma solitude, instinctivement je ferme les yeux et je suis dans la contemplation, la
plus douce union. Il le faut, je les ouvre et je suis à mon devoir en Dieu qui est Tout
Entier en ses moindres bons plaisirs. Jésus est au fond de tout moi et tout me le donne !
La mission des très pauvres petites âmes (que je suis) est la plus douce, la plus
rayonnante et souvent la plus bienfaisante. Imitant le silence, l'immobilité, l'obscurité
volontaires de Jésus-Hostie, leur ineffable modèle, elles se sacrifient, elles s'immolent
comme lui par amour et par charité, afin d'obtenir beaucoup des âmes, de toutes les
âmes, en faveur de Dieu.
Je veux demeurer en Jésus, par Marie ma Mère chérie, la petite hostie de louange de
l'auguste Trinité.
11 mars 1932 (vendredi)

Par l'amour, l'émotion, la souffrance, par la vision j'ai refait avec Jésus le chemin de la
croix. J'en ai eu la force d'amour, j'en ai reçu la grâce... je l'ai suivi, j'étais là. Une vive
pénétration, une lumière intérieure rendait visible à mon âme, sensible à tout mon
être, chaque événement, chaque tourment de la nuit terrible.
Ô nuit ! épouvantable nuit ! nuit de douleurs, de voluptés et de pleurs. Terrifiée
d'effroi, j'ai assisté à la terrible, terrible Passion du Sauveur. Je l'ai vu successivement
subir tous les supplices, depuis l'agonie au Jardin, jusqu'au crucifiement du Golgotha,
y compatissant d'un coeur déchiré, sanglant ; y participant, les expérimentant dans
leur horreur, dans leur douleur, dans leur amour... surtout dans l'amour.
J'ai connu sa souffrance de l'isolement qui broie, qui terrifie le coeur ; j'ai eu des
frissons d'épouvante, des sueurs d'agonie ; j'ai bu au calice d'amertume ; j'ai
douloureusement tressailli sous les fouets invisibles qui cinglaient mes chairs, sous les
épines qui s'enfonçaient profondément dans mes tempes ; des blessures cachées qui
brûlent toujours plus atrocement mes mains, mes pieds, mon coeur. Et de toute mon
âme, de tout mon être torturé des supplices de la Passion, des « oui » ardents, des
« oui » enthousiasmés fleurissaient.
« Oui, Père, votre volonté est aussi la mienne. » Je ne saurais vivre autrement que dans
l'amour de Jésus, dans les peines de Jésus, dans les immolations de Jésus ; souffrir sa
Passion et ses agonies, pour être expiatrice et rédemptrice et conquérante avec Jésus,
comme Jésus.
Pour vivre tout Jésus, pour devenir totalement Jésus, il faut vouloir être Jésus crucifié.
Il faut se laisser tour à tour dépouiller, attirer, attacher sur la croix du doux bien-aimé,
et demander, consentir à n'être qu'une âme, un coeur, une chair de souffrances pour
tous avec lui.
Dans ma soif d'amour et de donner des âmes à Jésus, j'ai laissé maintes fois sa main
divine graver au fer et au feu, jusqu'aux plus intimes profondeurs de mon âme, ces
deux mots si sublimes et si doux qui de plus en plus sont devenus ma vie, tout le
résumé de ma vie : victime et hostie.
Ce n'est plus suaves délices, immenses délices, profondes ivresses d'amour,
merveilleuses clartés, divine béatitude dans mon âme, mais tourments extrêmes,
agonie d'amour... c'est la croix nue... la pure souffrance ! L'amour, la souffrance
m'étreignent de plus en plus ! Je souffre une intense passion d'amour, un excessif désir
qui me brûle le coeur. Je souffre d'amour, je brûle d'amour, j'agonise dans l'abîme de
cet Océan de feu, sans que la plus petite fraîcheur vienne en calmer la brûlure, sans
que la plus petite douceur vienne en tempérer l'amertume... et cela m'est si tendrement
bon !
Chaque souffrance qui nous étreint, chaque sacrifice qui nous immole, chaque
angoisse qui nous jette dans les ténèbres, dans la nuit de l'abandon et de l'agonie,
chaque abîme effrayant qui se creuse dans notre coeur comme pour y engloutir tous
nos petits bonheurs et toutes nos espérances, chaque suprême désolation qui nous
semble le dernier « consummatum est » est une vie nouvelle que le divin Maître inocule
en notre âme. Il a vaincu la mort et l'aiguillon de la mort et, triomphateur suprême
depuis sa Résurrection glorieuse, il fait passer dans les âmes les mêmes agonies
mortelles. Il ne les enferme dans la nuit des tombeaux que pour les ressusciter à
l'amour et les faire sortir plus pleines de vie après les avoir ensevelies.
Seigneur Jésus, faites parler votre sang et vos mérites, faites parler vos souffrances et
toutes les voix de vos plaies pour ces âmes que vous avez rachetées ; obtenez cette
grâce de votre Père ! Pour moi, doux Seigneur, après vous et unie à vous, je suis prête
à toutes les tortures et je demande que mon martyre soit sans fin ni repos, si ce martyre
doit vous aider à sauver vos âmes et vous les donner en boisson à votre soif. Ô Jésus,
Jésus, qu'elles soient vôtres, toutes les âmes ; offrez votre sang, offrez vos souffrances,
et mon sang et mes souffrances avec les vôtres.
La vie ne serait rien, si nous ne pouvions nous en servir pour souffrir et si nous ne
savions l'employer pour aimer.
Vouloir la croix, étreindre la croix, baiser la croix, souffrir en croix, c'est jouir en Jésus
seul, dans le profond secret de son mystère, de tout l'amour dont mon âme a tant soif.
Je suis quelquefois étonnée de résister si longtemps à ce martyre de tous les jours.
Non que je trouve trop grande ma part de douleurs... j'admire au contraire sans arriver
à comprendre, sans chercher non plus, l'immense amour qui a porté Jésus à m'aimer
au point de vouloir partager avec moi les souffrances de sa vie, les horreurs de son
agonie, les tortures de sa Passion, de sa croix.
J'ai dit "un peu", car nos souffrances sont vraiment si peu de chose en face de
l'immensité des siennes pour nous. Pour moi, je conviens par tous les côtés que rien,
rien en moi n'était à même d'attirer ses divins regards. Je reconnais que c'est par
miséricorde seulement qu'il m'a comblée de ses plus grandes faveurs... Et la plus grande
de toutes, c'est de m'avoir montré cela.
Si Jésus se fait bourreau quelquefois (c'est lui qui s'est nommé ainsi à moi), il montre
qu'il ne l'est que par plénitude d'amour, que pour redevenir l'ami très doux. Il ne
frappe que pour pénétrer nos coeurs de sa bonté et les ouvrir à l'irruption de sa
tendresse.
Si je dois quitter ce monde par la mort la plus terrifiante, la plus crucifiante, elle peut
venir, je serai préparée à suivre son captivant appel, et quand le ciel s'ouvrira pour
m'accueillir, j'oserai alors penser que c'est bien mon tour de tomber pour toujours
dans les bras de mon Père. Il me semble qu'au ciel je serai tout près de ceux que j'aurai
aimés, de tous ceux qui m'ont fait du bien, surtout celui de m'avoir guidée vers le Bon
Dieu. A mon tour, par Marie, je les guiderai à Jésus, l'éternel Amour, je leur
apprendrai, je les exciterai à aimer toujours et toujours davantage, je les aiderai à se
perdre totalement en lui, à devenir « un » avec lui. Combien alors je leur prouverai à
tous ma reconnaissance. En attendant, c'est la prière, la souffrance, l'immolation, la
lutte, l'exil de la terre. Au ciel, où je demeurerai à jamais petit brasier toujours ardent
au sein de l'Amour infini, je continuerai ma belle mission de faire aimer l'Amour, de
semer des vocations surnaturelles. Il me semble que mon désir ira toujours
grandissant après ma mort jusqu'à la fin des temps, mon brûlant désir de faire
descendre sur tous, les trésors inépuisables de ma Mère Immaculée, et d'ouvrir par
elle à toutes les âmes les celliers divins. De là-haut, j'ai l'intuition que je les entendrai
mieux, que je ferai mieux encore.
Ah ! le ciel, comme il est près et comme il est loin ! Pourtant, je n'en peux plus !... Mais
je sens que c'est peu de chose pour la toute-puissance de Dieu, qui se fait le tout
incessant de mon immense faiblesse.
Aux grâces immenses de Dieu, il faut une part immense de souffrance. De l'amour !
Rien que de l'amour ! C'est ça mourir, monter à chaque instant plus haut, se laisser
consumer par l'amour jusqu'à ne plus pouvoir en vivre.
Mourir, c'est mon désir... ce serait mon bonheur, mais je ne dois pas demander à
mourir, c'est mieux dans ma voie d'abandon, et je sais que si c'est le vouloir de Jésus,
cela peut aller très fort et très vite.
Il n'y a que l'Amour qui puisse faire souffrir à ce point ! Vivre c'est souffrir, car partout
où l'on vit par l'amour, on vit de la souffrance. J'accepte encore la vie, j'accepte la
souffrance, je ne veux d'autre couche que la croix.
Je suis une crucifiée, mais je suis une crucifiée d'amour ! La Sainte Vierge ne me quitte
plus maintenant ! Comme elle s'est fait délicieusement ma Maman cette nuit, dans les
terribles assauts des esprits immondes qui, sans cesse, revenaient à la charge,
m'aveuglant, m'étouffant de fumée et de flammes, me persécutant sans trêve ni répit !
Rien ne leur coûte pour exaspérer mes souffrances, pour supplicier mes regards, pour
me torturer l'âme et le coeur par leurs blasphèmes odieux, et si je leur crie de se taire,
en m'efforçant de ne plus les entendre, plus stridentes, plus impies deviennent leurs
imprécations. Terrifiée, horrifiée de douleur et d'effroi, je leur répète de me frapper,
de me broyer s'ils le veulent, mais qu'ils cessent d'insulter mon Seigneur et mon Dieu.
Ni hommes, ni bêtes, leurs difformités déchirent les yeux. Esprits immondes, ils sont
affreux comme le péché qui est une abomination. Oh ! que je le dise ici, la grande
douleur des damnés, c'est la vue de Satan, de l'horrible Satan, comme le grand bonheur
des élus est la contemplation de l'enivrante beauté de Dieu.
Dieu fort, Dieu saint, Dieu immortel, par Marie, Mère de Jésus et notre Mère,
pardonnez-moi mes péchés, faites-moi miséricorde, faites miséricorde à tout le
monde. Ouvrez à tous la porte du ciel, pour qu'éternellement nous puissions chanter
avec vous au séjour bienheureux le doux chant du Magnificat.
^ Vendredi saint 25 mars 1932

Alleluia ! Alleluia ! « Visitez-nous, Dieu de Lumière ! »


Le coeur douloureux se tait quand il a trop à dire ! Faudrait-il parler maintenant ou s'il
est mieux de garder le silence, de semer humblement et puis d'attendre encore, dans
la prière, la douceur, l'amour et l'abandon de ma vie de victime et d'hostie, l'heure, la
minute qui n'appartient et qui n'est connue que de Dieu, pour les chers aveugles que
sont encore........... et qui peut devenir un chemin de Damas.
J'ai confiance autant que j'aime ! Non, personne ne saurait m'effrayer à ce sujet, j'en
sais trop sur l'amour et sur la miséricorde de Dieu. Je suis sûre que tous ces milliers
d'obstacles qui ont l'air de barrières infranchissables s'abîmeront comme une goutte
d'eau jetée dans un brasier ardent, quand Jésus le voudra.
Oui, Père, toute bonté et tout amour ! Je le sais, tous ceux qui me sont les plus chers,
ceux dont mon coeur désolé aurait le plus besoin, vous pouvez me les enlever, vous
pouvez permettre qu'ils restent éloignés de moi, se retirent de moi ! Vous êtes le juste
Maître, ô mon Dieu. Fiat voluntas tua ! Je suis toute « oui » à la volonté d'amour qui me
possède, toute « oui » à la divine passion de Jésus quelle qu'en soit, quelle qu'en
devienne l'amoureuse exigence.
Jésus ! Jésus ! je le chante sur tous les tons, je l'appelle de toutes les voix, je l'aime de
tout mon amour ! Jésus ! Jésus seul !
Mon péché, c'est de trop vouloir la chère, la douce présence et de la désirer sans cesse.
Quelquefois j'ai peur, comme ce matin, je demande pardon en protestant que je ne
veux rien d'autre que la volonté de Dieu, même et surtout dans mes plus grands désirs
d'amour.
Seigneur mon Dieu, je m'abandonne entièrement par Marie, ma Mère bien-aimée, à
votre volonté adorable ! Tirez vous-même de votre très pauvre petite chose tout le
bien, tout l'amour, toute la louange et toute la gloire que vous désirez.
Oui, Père, oui, et toujours oui, et... toujours merci !
Je ne sais si en ce moment je pourrais souffrir plus... mais je ne voudrais pas moins
souffrir. Je brûle, je saigne ; c'est la croix sanglante, torturante... je veux tout ce qu'il
veut.
La souffrance est la réponse de l'amour, elle en est aussi la récompense. Vivre
crucifiée, c'est vivre en beauté.
Je surabonde de souffrances, mais mon âme surabonde de joies dans toutes ses
tribulations.
Ma joie d'amour est si grande, si grande que je n'ose y mesurer les douleurs que
j'endure... et le Coeur de Jésus n'arrête pas de m'inonder.
Tout en moi est feu spirituel, chant céleste, douceur d'amour, divine béatitude.
Ô divine Charité ! jetez sur mon père malade ce même regard d'amour que vous avez
laissé tomber sur l'âme de Magdeleine, et sur nous tous, pécheurs, quand vous
agonisiez sur la croix. Ô Verbe de Lumière et de Vérité ! révélez-vous à son âme.
Qu'elle vous cherche, qu'elle vous désire, qu'elle vous voie, qu'elle ait soif et faim de
vous, son bien suprême ; afin que par une faveur toute spéciale de votre infinie charité,
et en vertu de sa vie laborieusement remplie, de toutes ses souffrances morales et
physiques et de tout le bien qu'il a pu faire, il ait la joie de vous connaître, de vous
aimer, de s'unir à vous et mérite d'aller un jour vous contempler, vous bénir de vos
grandes miséricordes dans l'éternelle Patrie de l'amour.
Que faire, que donner, que promettre pour cela ?... Ne rien refuser à Dieu... tout me
refuser, pour tout obtenir.
Ô bonne Mère ! vous si bienfaisante, si compatissante et toujours si maternellement
disposée en faveur de vos pauvres enfants de la terre, ne restez pas insensible à la
poignante détresse, à la pure tendresse de votre enfant ; penchez-vous sur son si cher
papa pour le soulager, le guérir. Descendez jusqu'à lui, parlez à son âme, ô Mère la
plus tendre, aidez-la à aimer, et elle s'ouvrira à un vrai et fécond repentir.
Aidez-nous tous, ô Mère des douleurs, dans ces jours de misères et de larmes !
Etendez sur nous votre manteau d'amour et portez à Jésus nos suppliantes demandes,
et que par vous descendent en nos âmes, avec ses bénédictions, les grâces nécessaires
pour accomplir dans un fiat généreux l'adorable volonté du Très-Haut.
Rien n'élève et ne purifie, rien ne grandit et ne sanctifie comme le baiser sacré de la
douleur.
Dieu remplit le coeur, il met l'abondance dans l'âme quand on a les mains vides.

^ Lundi de Pâques 28 mars 1932

Dieu sait tout, il peut tout, il connaît l'abîme de ma douleur... et il m'aime.


Pour bien vivre, bien donner ce jour, j'ai besoin de grâces, de courage, car chaque
instant m'apporte des douleurs, des angoisses... chaque instant met mon coeur sous
la roue du pressoir.
Qu'importe la douleur, le poids lourd de la journée ! Qu'importe l'affliction et mes
insuffisances ! Qu'importe l'humiliation, l'accablant labeur, quand on aime Jésus, Jésus
par-dessus tout, et si par lui et unie à lui je puis être utile au bien commun.
Qu'importe de pleurer quand on aime !
Non, pas de plainte ! non, pas de crainte ! De l'amour, rien que de l'amour. Il faut
aimer Jésus dans la jubilation.
La petite épouse du divin Crucifié n'a pas le droit de craindre la mortelle agonie de
Gethsémani et les ensanglantements du Calvaire. Aujourd'hui, je n'ose même pas dire
« Seigneur, augmentez mon amour afin que ma vie soit davantage le reflet, l'image de
la vôtre ; augmentez mon amour, afin que je vive uniquement et intimement de vous ;
augmentez mon amour afin que je sache féconder ce grand don de la souffrance que
vous m'avez confié ; augmentez mon amour, afin que je vous aime autant que vous
m'aimez ! » tant il m'est donné d'aimer plus ardemment toujours, tant mon coeur se
dilate, tant mon âme s'immerge, se délecte dans la divinité.
Je vis de Jésus, en Jésus, par Marie, dans la Trinité ! Jésus est l'âme de ma vie, la vie de
mon âme et c'est dans l'union et l'amour, dans la communion parfaite d'existence avec
lui que je puis tout aimer, tout souffrir... et tout taire.
C'est si bon de n'avoir qu'une réponse à toutes les douleurs, qu'un chant de
reconnaissance dans toutes les agonies : Mon Dieu ! mon Jésus !... je vous adore et je
vous aime ! Ô ma Trinité, je me perds en vous ! Mes souffrances sont physiques, elles
sont morales, elles sont plus encore cet amour consumant, cet amour de feu et de
folie, ce supplice tout divin, parce que si pleinement délicieux.
Ô Père infiniment doux ! Ô Mère la plus tendre ! donnez-moi Jésus sans cesse, car
c'est sans cesse que j'ai besoin d'une place dans son Coeur.
^ 29 mars 1932 (mardi)

Je ne puis m'appliquer à rien, ni me fixer à rien. Je n'ai d'ardeur que pour prier sans
parole.
Père saint ! soutenez-moi, ayez pitié de moi, donnez-moi du courage. Ce matin, j'ai
pleuré d'amour, de tendresse. J'ai gémi, prié pour les pécheurs dont j'aime de plus en
plus passionnément les âmes, les appelant, leur donnant mon coeur, le tournant vers
eux, le leur ouvrant comme si je pouvais leur donner Jésus, comme si je pouvais ravir
leurs âmes et les donner en breuvage au Seigneur. Ce soir, je ne sais rien donner,
envahie que je suis d'un vague, d'une mélancolie profonde, n'éprouvant que le vif
sentiment de mon inutilité. Rester là aux pieds du Maître, fermer les yeux, aimer très,
très fort, attendre, c'est tout !... De toutes façons je souffre, mais sans défaillance. Ma
pensée reste au-dessus de moi-même, de mon amour, pénétrée, remplie de Dieu.
Vraiment je suis loin de la sainteté, loin du degré de perfection que Jésus demande,
loin des hauts sommets où il m'attend. Je devrais m'en désoler et me reprocher ce
manque de vie, cet état de langueur, et l'attribuer à mon peu de ferveur, à mes grandes
imperfections, étant donné l'étonnant degré où j'ai été l'objet des prévenances divines
et l'incompréhensible amour dont Jésus m'a aimée. Eh bien non ! Loin de me désoler,
loin d'être atterrée de mes impuissances, de mes faiblesses qui ne sont ni voulues, ni
recherchées, je me fais plus petite encore et je me jette en toute confiance et simplicité
dans les bras de l'immense charité de mon Dieu, en protestant que je suis prête à tous
les martyres pour répondre en toute plénitude et jusqu'au bout à ses divins vouloirs.
Je comprends que Dieu ne nous aime jamais tant que lorsqu'il semble nous priver de
tout, de ce tout qui est lui-même. Donner par pur amour, sans intérêt de ne rien
recevoir en échange, est si enthousiasmant ! Des profondeurs de la douleur monte la
joie ! Je l'avoue, les nombreuses lumières que j'ai eues sur mon néant ont été plus
précieuses à ma vie surnaturelle, à ma consommation dans l'unité d'amour, que toutes
les plus grandes révélations sur l'invisible.
Il est souvent bien instructif, le livre de nous-mêmes ! Je me dis enfin, que si je plais
à Jésus dans ce pauvre état, je dois savoir en être heureuse et l'en bénir. Tout lui sert
à lui, pour faire progresser les âmes dans la sainteté quand elles gardent comme base
solide l'humilité dans la plus parfaite charité. L'amère épreuve se change vite en
célestes voluptés dès qu'on l'embrasse avec ardeur et qu'on s'abandonne à l'Amour
avec la plus aimante docilité. Le seul acte de consentir à être ainsi écrasée, broyée,
immolée par Jésus l'Amour infini est, je crois, une prière très, très forte.
Une seule chose compte : le libre abandon à Dieu de toutes nos pensées, puissances
et facultés... Une seule suffit à sanctifier, à diviniser notre vie et celles de nos frères :
son amoureuse action dans nos âmes. Dieu en lui-même, et Dieu en tout... Dieu en
nous et Dieu à nous, comme nous sommes en Dieu ! Voilà tout l'idéal, toute la
sainteté, tout le ciel !
^ 30 mars 1932 (mercredi)

Que j'ai eu de pauvres heures encore aujourd'hui ! Mon âme doucement appuyée sur
le Coeur de Jésus, je lui dis : « Oh oui, oui Seigneur ! qu'il soit fait en tout votre divin
vouloir ! »
Je sens même très vivement que ce désir est en moi comme un feu, comme une
passion ; mais aussitôt il paraît m'enlever tout ce qui est lui. C'est-à-dire tout... tout ce
qui fait la joie, le bonheur, l'amour de ma vie.
Je crois néanmoins que dans cette lâcheté je n'ai su négliger aucun effort, ni sacrifier
le plus petit désir de me perdre en lui... d'attendre, et de me laisser envahir. Mais je
n'avais pas la force, peut-être pas le courage, d'être aussi ardente, aussi généreuse, aussi
donnée, manquant sans doute envers lui de cette innocence d'enfant qui plaît tant à
son Coeur. Il est vrai que je me suis bien vite animée dans une volonté de courage et
une grande humilité, et alors, petite victime sur la croix de toutes les douleurs, j'ai
remis mon âme à Dieu mon Père, ma petite âme qui repose à jamais dans son sein
paternel, le suppliant de me faire mourir tout de suite si je devais l'offenser, si je devais
le blesser dans son amour infini. Et la vie ardente, abondante est revenue, plus
envahissante que jamais. Je suis éperdue, dilatée, ravie, folle d'amour, ivre de Dieu, de
la pureté, de la grandeur, de l'immensité de sa vie.
Tout mon être brûle d'un embrasement nouveau ! Je rayonne d'allégresse... Mon Dieu,
je vous aime, buvez à votre petite coupe ! Ô ma si tendre Mère, aidez-moi à reposer
amoureusement sur le Coeur de mon Dieu, de mon Jésus, même si c'est la nuit, même
si je ne l'entends pas et même s'il veut que je ne sente plus si je suis sienne... Il me donne
tant de moyens d'aimer... et d'aimer toujours davantage, aujourd'hui et encore plus
demain. Vous seule, ô douce Médiatrice, pouvez lui dire l'affection, la tendresse,
l'inébranlable amour de sa petite épouse. Je n'en veux pas d'autres que vous pour le lui
faire savoir... parlez vous-même à la Trinité. « Heureux les coeurs purs » parce qu'ils
tressaillent de joie en Dieu ! Cette nuit, j'ai goûté la douceur des larmes pleurées dans
les bras de Jésus.
Heureuses les âmes fidèles à l'amour, parce qu'elles peuvent reposer sur le Coeur de
l'époux.
En penchant ma tête, j'aurais pu l'appuyer sur la chère épaule offerte à ma douleur,
tout près du divin visage que je sentais tendrement incliné vers le mien. Je n'ai pas osé
le faire, ni ouvrir les yeux pour le contempler, lui mon doux bien-aimé, trop
émotionnée ; mais je suis sûre de la réalité du miracle, oui je suis sûre de l'humaine
présence de Jésus à mon côté, de l'avoir nommé dans mon coeur de son nom si doux
de Jésus. J'en ai pour certitude, pour témoignage de la vérité, la vive impression que
j'éprouvais, alors que j'étais loin de m'attendre à cela, et l'amoureuse étreinte où je me
suis sentie si puissamment et si délicieusement pressée, et mon grand souci comme
miraculeusement dissipé et l'ineffaçable souvenir qui demeure si précis en moi.
Depuis mon dernier grand voeu d'abandon à l'Amour, jamais Jésus ne m'était apparu
extérieurement, je veux dire que j'ai très peu eu de visions corporelles. Les apparitions
divines se manifestent presque toujours à mon âme.
Ce jour d'amour, ce jour de mes voeux d'abandon à l'Amour, qui en fait un jour unique
dans ma vie de souffrances, j'avais contemplé de mes yeux éblouis la merveilleuse
vision. Cette fois-ci je n'ai fait qu'éprouver le fait dans mon être intime et sensible que
c'était lui, bien lui, ô Christ, ô mon Christ Jésus.
Ô belle nuit ! Sainte nuit ! Nuit d'espérance, nuit de larmes et d'amour ! Il faut avoir
tremblé pour un être aimé, pour vivre pleinement cette délivrance.
En échange des douceurs dont Jésus est la source pure, intarissable, au milieu même
des plus grandes douleurs, des plus poignantes épreuves, ce Maître adoré se plaît à
puiser dans l'âme qui l'aime les amertumes souvent angoissantes que son amour y
déverse à longs flots. Car on ne peut aimer sans souffrir.
Ce n'est pas en vain qu'on aura pleuré, ni en vain qu'on aura tant souffert. Notre-
Seigneur, qui ne permet tout que pour notre bonheur, se sert souvent de l'épreuve
pour le réaliser.
Qui console et pardonne
Qui jamais n'abandonne
Qui toujours a pitié,
La divine charité.
Je remercie la Vierge toute-puissante et toujours si compatissante pour son invisible
mais si touchante assistance, pour m'avoir aidée à supporter sans une minute de
défaillance, et en les bénissant, des tourments sans trêve.
Je suis heureuse, je me réjouis, mais en pleurant d'amour, de reconnaissance. Et dans
mon coeur où sont si profondément imprimées les plaies du divin Crucifié, chante le
Magnificat de l'action de grâce.
^ 4 avril 1932 (lundi)

L'amour jaillit de mon coeur comme un ardent merci !


Remercier est si bon, quand pendant des jours et des nuits abîmée aux pieds du Tout-
Puissant, l'implorant de tout son être, frémissant de douleur, on a tremblé pour le
salut d'un être aimé. En nous visitant par l'épreuve, le Seigneur a voulu nous épargner.
Je veux croire au miracle pour un autre miracle.
La confiance, l'espoir immense palpite et monte en moi, malgré le glaive de feu
enfoncé dans mon coeur.
Ô Christ de paix ! Christ d'amour ! Ô mon Jésus ! craindrais-je la souffrance,
craindrais-je la douleur et l'effort, quand vous êtes là ! Mon Dieu ! je vous abandonne
tout, je n'ai pas à me préoccuper de ceci ou de cela et ni de l'avenir, je sais que toutes
vos volontés sur nous sont des volontés d'amour et que tout est voulu pour
l'amélioration et la sanctification de nos âmes.
Je ne veux qu'aimer, je ne dois que bénir et accepter ce qui arrivera pour votre réponse.
Ô Mère, source d'amour et de pureté, rayonnez dans nos âmes ! Pour que nous ne
fussions point la proie des flammes éternelles, ô toute-puissante Vierge Marie,
défendez-nous vous-même au jour du jugement.
L'enfer peut reprendre les armes, redoubler d'audace, créer des raisons, des
oppositions imprévues, il ne saurait réussir à ébranler, à mettre une ombre sur ma
confiance.
Rien ne fait plus désespérément reculer l'astucieux serpent que la confiance qui
s'alimente dans l'amour.
Je ne vis plus que de la pensée que nous serons exaucés dans le sens le meilleur. J'ai
dit "nous", voulant parler de toutes les chères et saintes âmes qui ont prié et qui prient
en union avec nous. Ô Amour, vous êtes l'amour, l'amour qui se donne, l'amour qui
demeure après toutes choses.
Ce matin, j'ai pensé, j'ai aimé, près du saint autel, mes amis, les amis de Jésus, l'époux
des âmes qui, en lui, tressaillent d'allégresse. Grande douceur d'amour dans l'union à
Jésus près du saint autel où par une grâce, une faveur incomparable, mon âme s'adapte
si bien.
Mes prières ferventes d'abord deviennent sans parole, mes yeux se voilent, mes
oreilles se durcissent, mes lèvres sont sans mouvement, mon corps se perd, pendant
qu'une vive et profonde intuition me rend visibles à l'esprit des choses que je ne vois
pas. Je sens mon amour devenir plus ardent, plus fort, plus intime, plus brûlant tous
les jours.
Je sens, je goûte, je pénètre les mystérieuses et sublimes profondeurs de la grandeur
et de la science de Dieu !... J'ai expérimenté l'amour. J'ai vu à sa lumière, comme en
un miroir infiniment pur, de quel amour Dieu m'a aimée, moi si abjecte, moi son petit
instrument qui ne sut pas toujours lui être très docile.
Longue journée fervente. J'ai prié en souffrant, en parlant. Prières de souffrances,
prières d'amour. Je vibre d'allégresse !... Plus que d'habitude, je me sens pleine de vie
surnaturelle, de vie divine, toute pénétrée, toute possédée, envahie par elle.
Dans un suprême élan de tout mon être, je me redonnais à Dieu pour une nouvelle
assimilation, une plus complète configuration au sacrifice du Christ... Et j'ai connu
cette union, cette mystérieuse transformation, comme une puissante réalité.
Ô Vie immense ! Ô incompréhensible merveille ! Je suis en Dieu, je reste en lui ! J'aime
et vis par Jésus. Sa vie, son amour palpite, bouillonne en tout mon être sous la poussée
d'une sève plus chaude. La petite épouse est bien pour jamais en Marie unie à son
époux, à sa royale Famille.
Longtemps, je suis restée en prière, pour mieux jouir dans l'extase du doux
mouvement de la Vie. Elle est en moi, elle monte et bat non seulement dans mon
coeur, mais jusqu'à l'extrémité de mes membres. Je l'appelle, elle répond à mon désir.
Ô Christ ! Vous êtes ma vie ! Soyez de plus en plus ma vie !
Revenue à moi, j'ai pensé que c'était peut-être mal d'appeler, de désirer la chère
présence, de vouloir la transformation complète. Tremblante de peur, j'ai demandé
pardon, suppliant le Père d'éloigner de moi toute consolation, toute douceur, de me
retirer tout ce qui fait mon bonheur, tout ce qui peut être joie, ivresse et délice pour
moi dans l'union, lui répétant de ne plus me faire de faveur, de ne me laisser que le
feu de l'amour, de ne me donner Jésus que dans ses souffrances et dans ses agonies.
Ce n'est pas des visions et des consolations que je désire. Ce que je veux, c'est la
douleur de toutes les fautes de ma vie, et de plus grandes lumières sur ma misère. Je
n'implore que des souffrances, que des croix, les plus invisibles, mais les plus
douloureuses.
Tout perdre, je le veux bien si je peux et dois aimer plus encore, pour monter,
m'enfoncer sans fin dans l'Océan d'amour... jusqu'au sommet de l'union divine.
Je compte sur la protection de la Sainte Vierge pour me garder infiniment petite, mais
infiniment aimante, chaque jour plus petite et plus aimante, le petit rien vivant de
silence, d'humilité, de renoncement, de simplicité... surtout d'amour. De plus en plus,
je me laisse faire.
Dieu est amour, et c'est dans son amour que je m'anéantis en tout. C'est en lui que je
retrouve toute mon ardeur, tous mes sentiments de tendresse et d'amour, toute ma
force pour souffrir. C'est là, dans ce Foyer de Vie, que j'ai discerné de quelle richesse
est la double grâce des vertus de patience et d'amour que Dieu demande pour arriver
au sommet de la perfection ; et comment, par notre faute, nous retardons notre
ascension dans le divin et paralysons sa sublime action dans notre âme.
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(ndle : des pointillés sont dans le cahier, sur toute la largeur d’une ligne écrite)
Je n'ai pas sommeil, je n'ai pas faim, je n'ai pas soif. Je ne suis affamée, avide que d'aimer,
que de souffrir et de travailler pour Dieu seul. Non que je compte sur des oeuvres
extérieures, mais sur le silence du renoncement, de la souffrance et de l'amour en tout.
Je ne suis impatiente, altérée que de me nourrir de votre saint Corps, ô Jésus, mon
Dieu.
Oh ! ce désir fou qui m'use et me dévore ! Pourquoi j'en meurs et en renais sans cesse ?
Mon âme en est toute brisée, mais elle a conscience, dans l'amour et l'obéissance,
qu'elle s'offre dans ce feu à une oeuvre sacrée que Dieu seul voit et connaît.
Il faut vraiment un amour fou de la part du Seigneur pour permettre que la souffrance,
tourment pour l'être, devienne à l'âme un supplice ineffable, une incompréhensible
jouissance.
Depuis la nuit bénie, je m'abandonne plus souvent à la joie de reposer amoureusement
sur le Coeur de mon Jésus... Là, j'aime et je chante, là j'oublie tout et je pense à tous.
Qu'il me garde bien sa petite crucifiée, sa vivante hostie dans les bras de la croix, sur
l'autel du sacrifice, et que je me donne bien à lui toute.
Je veux être toute la joie de ses yeux, tout son repos, tout son ciel, ses plus chères
délices d'amour, à Jésus qui est tout mon coeur, toute mon âme... mon unique et mon
tout !
Je suis heureuse, j'ai tellement bu au calice de fiel et d'amertume de la juste indignation
de Dieu, aujourd'hui. C'est une vraie nuit du Jeudi saint, dans mon âme et dans mon
coeur.
De joie, je me suis jetée dans les bras de ma bonne Mère pour remercier Jésus, Jésus
si bon, si doux, si empressé à mon désir, à mon amour.
Ô Mère, source d'amour, donnez-moi de garder bien vivant dans mon âme le souvenir
des douleurs et de la mort de Jésus, de participer dans tout mon être, durant toute ma
vie, à ses mortelles tristesses, à sa cruelle passion, à toutes ses tortures d'amour ;
plongée dans l'océan de vos indicibles douleurs, plus rudes à supporter que la mort.
Père éternel ! recevez-moi, par amour de votre divin Fils qui vit, agit, prie et souffre
en moi et avec moi. Ne me regardez plus que comme cachée dans son Coeur, couverte
de ses plaies, baignée dans son sang et chargée de ses mérites infinis.
^ 14 avril 1932 (jeudi)

Sainte communion. Mon Dieu et mon époux est descendu dans ma poitrine en feu
comme un fleuve de grâces, comme une onde de vie. Des délices infinies, des flots
jaillissants coulaient en moi : la sainteté, l'amour, la vertu de Dieu. Ô doux ! Ô très
doux Seigneur ! il était temps d'ouvrir vos deux bras à ma détresse. Il était temps à
vous de me vouloir, à moi de vous avoir.
Est-ce vraiment possible que ce Jésus tout feu et tout flamme qui m'enlace d'une si
vivante étreinte et dont la divine passion fait tressaillir mon coeur d'un amour plus
fort que la mort, qui remplit mon âme de sa plénitude magnifique, soit Celui que j'ai
reçu dans l'Eucharistie ?
Quelle sublime et substantielle union ! Quels mystiques et enivrants embrassements
d'amour au fond de moi-même !
Je ne sais comment cette fois-ci, sans le voir, sans lui parler, j'ai joui de l'écouter, de
m'entretenir avec lui dans la plus confiante, la plus douce familiarité. Lui, s'épanchant
divinement en moi, m'entourant, m'inondant de ses grâces, de ses tendresses. Et pour
que nous soyons encore plus seuls, plus l'un à l'autre, plus dans la solitude qui ne veut
être troublée par rien, il m'attire tout à fait dans son Coeur, m'emportant toujours et
toujours plus avant dans les splendeurs magnifiques de son immensité.
Quelle adorable félicité, d'en être là, tout aimante, tout adorante, toute béatifiée, dans
le grand silence de son amour !
Là, mon âme est comme un enfant dans les bras, sur le coeur de sa mère, dans un
abandon, dans un apaisement, une ivresse infinie.
L'amour est à l'âme ce que la lumière et la rosée sont à la fleur ; il la nuance, il la dilate
et l'épanouit.
Ô parfaite béatitude du séjour bienheureux, je vous porte en moi ! J'aperçois, au-
dessus de tout l'être, dans le silence sacré de l'Incompréhensible, votre clarté vivante,
éblouissante, non dans toute sa magnifique plénitude, mais je puis à toute minute me
rapprocher, m'enfoncer dans votre profondeur admirable et me laisser emporter
toujours et toujours plus loin dans l'abîme ineffable de votre glorieux épanouissement.
Ah ! qu'elle est donc belle, qu'elle est grande, enthousiasmante, l'indéniable,
l'inestimable réalité du monde invisible révélé par le Christ. A l'infini et aux splendeurs
de la vie divine auxquelles il nous invite, il nous convie à participer, vient s'ajouter
l'idéal de justice et de bonté que nous avons mission de réaliser.
En entrouvrant devant nos regards les régions éblouissantes de l'éternité, il répond
pleinement à notre passion, à notre soif de vie. En mettant la charité pour loi suprême
de notre activité, il répond magnifiquement à notre besoin, à notre puissance d'aimer.
En nous appelant tous à la sainteté, il répond merveilleusement aux désirs ardents que
nous avons de nous élever par la foi et l'amour vers les sommets inconnus.
Il faut apprendre à vivre par l'âme, à n'agir que par l'âme, et nous entraîner à regarder
toutes les choses de la vie, à utiliser toutes nos énergies pour les diviniser.
Si l'on savait ce que c'est que connaître, aimer, posséder, jouir de Dieu, vivre dans
l'adorable union du Père, Fils et Saint-Esprit... Mais les paroles sont totalement
impuissantes à expliquer ce grand mystère.
Qui pourra jamais, en un texte assez lumineux, faire entrevoir au commun des âmes,
ce que sera dans le ciel, ce que peut être, ce qu'est déjà en ce monde, au sommet du
parfait détachement, l'ineffable jouissance d'être, par Marie Vierge très pure,
véritablement unie à la divine Trinité ?
Dieu seul, par la vertu de l'Esprit Saint, peut toucher, attendrir, se révéler, se
communiquer avec fruit, donner la notion parfaite des grandes vérités de la foi, des
splendides merveilles de l'au-delà. Je le supplie de le faire.
Je le supplie de s'imposer, de se manifester aux âmes.
Je le comprends de mieux en mieux, l'amour est plus éloquent, plus irrésistible que
tout pour ouvrir le Coeur aimant de Dieu et en obtenir les grâces les plus grandes.
Une âme peut et fait plus par son amour que par sa pensée, son savoir, ses actions,
ses oeuvres et ses paroles.
L'amour ! quelle simplification de tout et quelle clarté sur tout ! L'amour ! c'est quelque
chose de splendide, et le dévouement de soi, l'immolation de soi, la perte de soi, c'est
si doux !
Ah ! je sens bien que j'apprends à chanter le Bon Dieu ! Si je n'ai pas les paroles de
feu d'un saint François d'Assise, je n'en ai pas un moins inébranlable, un moins brûlant
amour.
L'amour est un fardeau léger qui ne pèse pas à celui qui le porte, mais le rend au
contraire plus fort, plus ailé. Il réjouit dans les souffrances, dans les épreuves, comme
dans les joies et les consolations ; par lui, on est vainqueur des démons, par lui encore
ceux qui combattent contre la chair et le monde sont affranchis de tout mal. Il est un
vin de délices qui enivre les vrais amants de Dieu, un feu sacré qui fait exulter
d'allégresse. Ainsi le coeur qui aime parfaitement n'éprouve ni douleur, ni chagrin. Il
n'est ni triste, ni troublé, car l'amour rend parfait, tandis que la douleur déprime,
alanguit.
L'amour est donc ce que la créature a reçu de plus doux et de plus utile. Rien n'est à
la fois plus agréable et plus aimable devant Dieu. Non seulement il ravit l'âme, il
enchaîne l'être par les liens de la sagesse et de la douceur et l'unit à Dieu pour la
consommer en Dieu, mais encore