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Publications de l'École française

de Rome

De Lutèce à Paris. 1. Les origines de Paris


Paul Marie Duval

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Duval Paul Marie.Duval Paul Marie. De Lutèce à Paris. 1. Les origines de Paris. In: Travaux sur la Gaule (1946-1986) Rome :
École Française de Rome, 1989. pp. 901-912. (Publications de l'École française de Rome, 116)

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DE LUTÈCE À PARIS. 1.
LES ORIGINES DE PARIS

L'ami des monuments antiques qui arrive à Paris n'est pas


accueilli aussitôt par les vestiges de Lutèce : ceux-ci lui échappent aussi
subtilement qu'aux Parisisiens eux-mêmes et le nouveau venu ne les
découvrira pas sans quelque avertissement, à moins qu'égaré vers le
Quartier latin, en remontant le boulevard Saint-Michel, il n'ait la
surprise de se trouver soudain devant une sorte de palais romain. S'il a
la curiosité d'entrer dans le Musée de Cluny dont cette vaste ruine fait
partie, il y découvre un« musée des thermes». Il se rappelle alors que
Lutèce a joué un rôle non négligeable dans la résistance de la Gaule
contre Jules César et que, quatre siècles plus tard, un empereur de
Rome, Julien, a fait de cette ville son séjour de prédilection en
Occident. Il cherche donc à en savoir davantage. On l'envoie, par la rue
des Écoles, jusqu'à la rue Monge, où il découvre les restes d'un vaste
amphithéâtre, qui se prêtait autrefois à des spectacles dramatiques en
même temps qu'à la gladiature et qui sert encore parfois, lui dit-on,
de cadre à des concours hippiques; on lui signale enfin dans le village
d'Arcueil, au sud de Paris, la dernière arche conservée d'un
pont-aqueduc. S'il s'enquiert alors d'autres musées où se trouveraient des
antiquités parisiennes, il se voit indiquer la collection lapidaire et
céramique du Musée Carnavalet, quelques pièces du Musée de
Saint-Germain et le Cabinet des Médailles, qui conserve d'admirables monnaies
gauloises frappées par les Parisii bien avant la guerre des Gaules. Il
entrevoit dès lors que Paris garde des souvenirs authentiques de
l'époque où il participait à la grande civilisation latine de l'Empire romain
et il s'interroge avec perplexité sur le passé plus lointain encore que
révèle un art monétaire aussi somptueux qu'étrange, plein de cette
fantaisie celtique qui fait un si violent contraste avec le naturalisme
méditerranéen. En effet, à l'époque où Rome, à peine sortie de la
troisième guerre punique, s'attaquait à l'Orient en même temps qu'au
Midi de la Gaule, les habitants de Lutèce frappaient ces monnaies
d'or qui sont ce qu'ils ont fait de plus beau et de plus original dans le
domaine de l'art.
902 V - VILLES, MONUMENTS, OUVRAGES

Qu'était donc à ses débuts cette Lutèce, cette petite ville de la


Gaule chevelue? Tandis que Rome, Athènes, Stamboul étaient déjà des
capitales dans l'Antiquité, tandis qu'Alexandrie, Carthage, Cherchel
ont cédé la place à des capitales plus modernes, Paris, comme
Vienne, comme Londres, n'était, à l'époque de l'Empire romain, qu'une
modeste ville de province. Bien connaître cette petite ville, c'est
comprendre en partie le problème de la croissance de Paris, percer le
secret de sa destinée exceptionnelle. Peut-on savoir quand Lutèce a
été fondée? Les qualités géographiques de son assiette, la valeur de
son site expliquent-elles sa fortune future? Son plan d'urbanisme a-
t-il eu une influence sur la formation topographique de la capitale de
la France? Voilà quelques-unes des questions que l'on peut tenter de
résoudre en traitant de la naissance de Paris.

Lutèce occupait au point de vue géographique et stratégique une


position privilégiée dans le Nord de la Gaule. La présence d'une île
avait, à cette époque d'insécurité, une valeur inestimable, car cette île
était assez bien placée pour faciliter le passage d'un grand fleuve et,
vaste d'une dizaine d'hectares, pouvait recevoir d'emblée une
agglomération. Elle était protégée par les eaux d'un fleuve puissant et, de
plus, située entre deux confluents importants, celui de la Marne en
amont, celui de l'Oise en aval. Si Paris est, comme on l'a dit, «un don
de la Seine »,elle est surtout la ville des trois fleuves : un don de trois
fleuves, c'est bien Lutèce, dont la destinée se placera dès l'époque
historique sous le signe de la Batellerie, parce que ces vallées
convergentes lui assurent l'apport facile de populations, de matériaux et de
denrées, conditions excellentes pour la formation, la construction et la
vie d'une capitale. De plus, les environs étaient fortement boisés, les
plaines voisines - Brie, Beauce et plaine de France - étaient
favorables aux cultures, le sous-sol était riche en bancs calcaires, en argile,
en gypse, en eaux vives. Seulement, la vallée de la Seine était
fortement marécageuse et le site parisien présentait tous les inconvénients
d'un bas-fond - insalubrité, sols peu résistants, inondations
saisonnières.
Ce désavantage était heureusement compensé par les facilités de
passage offertes par la topographie à qui voulait traverser ce grand
fleuve et cette large vallée. En plus de l'île, qui coupait en deux bras
inégaux le vaste lit de la Seine moyenne, des buttes insubmersibles
maintenaient en toute saison un chemin à travers le marais de la rive
droite et, sur la rive gauche, la montée d'une colline - la Montagne
Sainte-Geneviève - permettait d'échapper rapidement au marécage.
Cette voie toute tracée correspondait d'ailleurs à un axe plus
important de circulation qui prenait la Gaule en écharpe du nord-est au
sud-ouest, perpendiculairement à la vallée de la Seine et c'est
pourquoi Lutèce, placée ainsi au carrefour de deux grandes voies, l'une
PARIS. 1 903

terrestre, l'autre fluviale, occupait une position stratégique de


première importance : c'était le principal carrefour du Nord de la Gaule,
d'où l'on pouvait contrôler à la fois les rivages de l'Océan et les bords
du Rhin, empêcher toute coalition des peuples belges du nord avec
ceux de la Celtique centrale. Le problème historique des origines de
Paris, c'est donc de savoir comment de tels avantages naturels ont pu
triompher des inconvénients qu'un site marécageux opposait à la
formation et au développement d'une grande ville.
Lutèce a d'ailleurs existé bien avant l'intervention de Rome dans
sa destinée. Déjà, les clercs du Moyen-Age avaient pressenti ce qu'on
pourrait appeler cette protohistoire de Paris, mais ils l'avaient
imaginée de façon légendaire. Par exemple, on faisait remonter la
fondation de la ville, sous son nom de Lutecia ou Lucetia, à un roi mythique
Lucus descendant des Étrusques ou, sous le nom des Parisii, à un
petit-neveu du Troyen Paris, par une succession abracadabrante de
dynasties franques, germanico-troyennes ou austro-grecques. Ou
bien, on croyait retrouver dans le nom des Parisii à la fois celui du
phare d'Alexandrie - paros, pharos - et celui de la déesse Isis, ou bien
encore on l'expliquait par le nom de cette qualité morale que les
Grecs appelaient Παρρησία, la Franchise. Quant à Rabelais, je ne vous
étonnerai pas en rappelant qu'il voulait reconnaître dans une forme
grecque *Λευκητία (qu'il traduisait «Biancherie») la «blancheur» qui
était d'après lui celle de la peau des Parisiennes : «Leucèce. . . c'est-
à-dire en grec Blanchette, pour les blanches cuisses des dames dudit
lieu». Ces élucubrations de moines, d'érudits et d'écrivains épris du
passé n'ont plus pour nous qu'un intérêt : elles prouvent qu'on avait
alors obscurément conscience qu'il y avait eu une Lutèce gauloise; on
la faisait d'ailleurs, abusivement, remonter à la nuit des temps.
Nous savons en effet, aujourd'hui, que le nom de Lutèce - dont le
sens nous échappe - a toutes les chances d'être un mot celtique, dont
la forme primitive, *Lucotecia, s'est peu à peu contractée en Lutecia;
de même, le nom des Parisii, qui remonte à un mot gaulois ancien
*Quarisii, dont le sens pourrait être «les habitants du sol».
L'évolution de ces noms a pu prendre deux ou trois cents ans et c'est
précisément vers le IIIe siècle avant notre ère que l'archéologie nous permet
de fixer l'arrivée de cette peuplade celtique sur les bords de la Seine,
en même temps que dans l'île de Bretagne. En effet, dans le comté
d'York, existent des tombes de guerriers celtiques du même type que
celles qui ont été trouvées aux abords immédiats de Paris, à Nanterre
et Bezons; ces sépultures contenaient des chars de guerre et même
des ossements de chevaux; quant à l'armement des défunts, qui
appartient à l'époque dite de La Tène II, il se date peu après le milieu
du IIIe siècle avant notre ère. Or, ce peuple des Parisii, que nous
trouvons installé dans l'île de la Seine à l'époque de la guerre des Gaules,
existe avec le même nom exactement, au IIe siècle de l'Empire, dans
904 V - VILLES, MONUMENTS, OUVRAGES

cette région du comté d'York dont l'archéologie était la même, à l'Age


du fer, que celle de la région parisienne. Leur ville ne s'appelait pas
Lutèce mais Petuaria. Les Celtes étaient, sinon des nomades à
proprement parler, du moins des sédentaires qui se déplaçaient : venus
d'outre-Rhin, à la suite de migrations qui avaient commencé vers le VIe
siècle, ces Parisii ont dû se séparer en deux groupes, soit déjà dans le
Nord ou l'Est de la Gaule, soit seulement à leur arrivée dans la vallée
de la Seine, l'un gagnant la Bretagne insulaire, l'autre se fixant dans
l'île du grand fleuve.
Ce premier établissement gaulois de Lutèce, il faut avouer que
nous le connaissons fort mal. Il n'est pas prouvé qu'il ait succédé à
une occupation antérieure dans l'île elle-même. À l'époque
néolithique, c'est sur les hauteurs méridionales, sur l'éperon de Villejuif
dominant la Seine et la Bièvre, qu'existait le premier village parisien.
A l'Age du bronze, seuls des objets retrouvés dans la Seine, où les
avait fait jeter quelque rite de passage, attestent l'occupation
humaine, tel le beau casque qu'on peut voir au Musée de Saint-Germain. Des
pirogues prouvent l'existence de la navigation. Au Ier Age du fer,
presque rien : la vallée devait être alors d'une humidité peu favorable à
l'homme, comme on l'a constaté en d'autres points de la Gaule. Au IIe
Age du fer, des céramiques, des armes, des parures, des monnaies
prouvent que l'île est occupée car on les a repêchées tout autour
d'elle, dans les eaux du fleuve. C'est sur la rive gauche qu'alors on
enterrait les morts : pour la première fois, on a trouvé une sépulture
gauloise à Paris, datée peut-être de La Tène II, l'époque même de la
fondation; elle a été découverte et fouillée dans le jardin du
Luxembourg, il y a quelques années, et contenait les squelettes d'un couple
curieusement disposé, qui peut-être avait été sacrifié. Ce sont les plus
vieux Parisiens que nous connaissions. On vient enfin d'atteindre la
couche gauloise au parvis Notre-Dame.
Des preuves plus tangibles du développement des Parisii sont
apportées par leur monnayage. Ils ont en effet frappé en l'espace
d'un demi-siècle environ, à partir de la fin du IIe siècle avant notre
ère, une série très homogène d'admirables monnaies d'or qui
prouvent la prospérité exceptionnelle que devait valoir à cette petite cité -
l'une des plus petites de la Gaule - sa situation privilégiée au grand
carrefour de la Seine : depuis longtemps, en effet, cette large vallée
était la route de l'étain britannique et les Parisii n'avaient pas dû se
priver de prélever des péages sur son passage. Ces monnaies sont
toutes d'un même type, imité des pièces d'or de Philippe II de Macédoine
importées en Gaule par la voie du Danube, au IIIe siècle, et que les
monnaies de la Gaule Celtique ont plus ou moins copiées mais en se
dégageant peu à peu du modèle, avec une liberté et une diversité
extraordinaires. Au droit, la tête d'Apollon lauré; au revers, le
quadrige : les Parisii en ont fait, d'une part, une tête fortement stylisée,
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d'une expression puissante, traitée de diverses façons qui nous


frappent toutes par leur caractère décoratif et moderne; d'autre part, un
cheval assoupli, onduleux, sinueux, fleuri de rubans et de cordons
perlés, surmonté d'une sorte de «filet» qu'on ne voit nulle part
ailleurs et dont l'explication n'a pas encore été découverte par les
numismates ni par les historiens de l'art. Il y a cinquante ans, on ne
trouvait dans ces monnaies que dégénérescence et barbarie;
aujourd'hui, éclairés par l'art moderne, nous les voyons sous un jour
plus exact : André Malraux leur a fait une place de choix dans sa
Psychologie de l'Art et nous savons comment les Gaulois faisaient subir à
un modèle donné une déformation positive, créatrice d'un art
nouveau. Ce style des Parisiens ne se trouve dans aucune autre région de
la Gaule; il est aussi beau, aussi pur que celui des plus belles
monnaies gauloises, celles qu'ont frappées les Armoricains. Il est surtout
parfaitement original. Pourquoi? Sans doute l'histoire politique de
cette petite cité aura-t-elle un jour quelque chose à apprendre de
l'histoire de son art monétaire.
Ces monnaies ont, en tout cas, servi à payer la participation des
Parisiens au soulèvement de la Gaule, en 52 avant J.-C. Déjà, Jules
César avait distingué l'importance stratégique de Lutèce et l'avait
choisie, l'année précédente, comme siège d'assemblée; en 52, pour
enrayer la rébellion de la Gaule du nord, il y envoie son meilleur
lieutenant, Labiénus. Les Parisiens perdirent cette bataille, après avoir
incendié volontairement leur ville.
Ils ne tardèrent pas à la reconstruire, cette fois avec le concours
des techniques romaines. Rome, maîtresse de l'heure dans les Gaules,
non contente de voir se rebâtir la cité de cette île qui devait devenir
l'île de la Cité, à prêté alors l'expérience de ses urbanistes à la
construction d'une ville entièrement nouvelle au flanc de la colline, qui,
sur la rive gauche du fleuve, regardait l'ampleur de sa vallée et le
vaste hémicycle des collines formant son horizon. Les Parisiens ne
frapperaient plus pendant longtemps de belles monnaies d'or, mais
ils allaient posséder, trois cents ans durant, une double ville,
somptueusement décorée et d'un plan fort original : c'est, du moins, la
conclusion actuelle des études qui depuis un demi-siècle ont
renouvelé l'histoire du Paris «gallo-romain».

Il y a une centaine d'années, on ignorait encore l'existence d'une


véritable ville en dehors de l'île : on ne connaissait, sur la rive gauche,
que le «palais des thermes», qu'on croyait être un palais hors la ville
et construit au Bas-Empire, puisqu'on l'attribuait à l'empereur Julien.
Ce prince, qui a aimé Lutèce où il fut proclamé Auguste par ses sol-
906 V - VILLES, MONUMENTS, OUVRAGES

dats, n'a pourtant connu que l'île, qui seule restait alors construite de
la double ville du Haut-Empire. C'est cette «chère petite Lutèce»,
entourée de figuiers, de vignobles (et où il a manqué d'être asphyxié
dans sa chambre par un brasero) qu'il a si bien évoquée dans ses
écrits. Au Haut-Empire, s'élevait sur les bords de la Seine une ville en
deux parties, distantes l'une de l'autre de plus d'un demi-kilomètre :
et c'est chose rare, une création d'urbanisme imposée par la
topographie et par le marécage de la Seine.
Il y a bien, dans les Gaules, et même non loin de Paris, des villes
insulaires, comme Sens ou Melun mais elles n'ont pas donné lieu, en
s'étendant hors l'île, à la construction d'une ville double comme
Lutèce. C'est là un cas exceptionnel, qui tient à la présence des marais et à
la voie naturelle qui, orientée légèrement du nord-est au sud-ouest,
depuis le col de la Chapelle jusqu'à la colline Sainte-Geneviève,
permettait de les traverser aisément. Il s'est trouvé que cet axe coïncidait
avec l'une des deux orientations que les urbanistes romains donnaient
à la voie principale, au cardo de leurs villes : au nord-est ou au nord-
ouest. C'est je crois, cette coïncidence de la géographie et des règles
de l'urbanisme étrusco-romain qui a décidé du plan de Paris. Dès
l'instant que la rive droite était occupée par un marais trop étendu
pour fournir l'assiette d'une agglomération, il s'imposait de franchir
le bas-fond de la rive gauche et d'aller planter la ville neuve sur la
pente de la colline. Un site de versant, même exposé au nord et même
privé de sources importantes - à Lutèce, il faudrait aller chercher
l'eau à plus de 15 kilomètres au sud - était toujours recommandé par
Vitruve pour sa fraîcheur, sa salubrité, son agrément; quant à tracer
la grand'rue d'un trait rectiligne en escaladant la colline, ainsi
tranchée comme par un fil à couper le beurre, c'était un jeu d'enfant pour
les urbanistes romains. Si l'on ajoute qu'en doublant la ville vers le
sud, on favorisait l'attraction exercée par le reste de la province de
Lyonnaise, par Lyon elle-même et par les routes d'Italie, on aura, je
crois, tous les facteurs qui expliquent la formation et le
développement du Paris gallo-romain.
Ce développement s'est fait non pas, comme on l'a cru
longtemps, de bas en haut, à partir de la vallée, mais de haut en bas, à
partir du plateau supérieur de la colline : c'est là, en effet, sur le bord
même du plateau, d'où l'on aurait toute la vue vers la vallée, qu'on
planta le forum sous la forme d'un vaste rectangle fermé; il se trouve
aujourd'hui sous la rue Soufflot, qui monte au Panthéon. Il
comprenait une place publique au milieu, un temple officiel à une extrémité,
peut-être une basilique civile à l'autre. C'est la formule des grands
forums impériaux mais simplifiée et systématisée pour les provinces;
on la trouve particulièrement dans les Gaules, par exemple à Augst ou
à Alésia, ainsi que dans l'île de Bretagne. Le forum était longé par le
cardo, qui est aujourd'hui la rue Saint-Jacques, car il devint au
PARIS. 1 907

Moyen-Age la grande voie du pèlerinage de Saint-Jacques de Compos-


telle. Perpendiculairement à lui, s'alignèrent les decumani et l'on
obtint ainsi un damier, encore sensible dans les rues du quartier latin,
qui sont les plus vieilles rues de Paris : dès qu'on en sort, d'autres
orientations dissipent le quadrillage. Puis, dans la ville ouverte ainsi
tracée, ville que délimitèrent peu à peu ses seules nécropoles,
s'élevèrent les principaux monuments nécessaires à la vie publique. Dès le
Ier siècle, on construisit un vaste amphithéâtre à scène de théâtre,
type d'édifice à double usage qu'on trouve à un grand nombre
d'exemplaires dans les Gaules - et dans les Gaules seulement. C'est ce
qu'on appelle, à Paris, les arènes «de la rue Monge»: elles étaient
presque aussi grandes que celles de Nîmes et de belles sculptures les
décoraient. Dans la ville même, on connaît encore un petit théâtre, en
bordure du boulevard Saint-Michel, mais il n'est plus visible
aujourd'hui. Quant aux thermes, ornement indispensable de toute ville
romaine, Lutèce en possédait trois établissements.
L'un, petit, dans la ville haute, près du forum à l'entrée de la rue
Gay-Lussac. Le second, beaucoup plus important, existait encore en
partie avant la guerre sous le Collège de France : vaste, avec des salles
circulaires et rectangulaires et plusieurs piscines rondes chauffées,
aves ses murs coupés de rangs de briques, il devait dater de la fin du
IIe siècle. On ne l'a exploré que par morceaux, successivement, à la
faveur de travaux de construction, jusqu'en 1940 et même récemment
encore. Le troisième établissement, beaucoup mieux conservé, les
thermes du Musée de Cluny, a fait l'objet de fouilles systématiques de
1946 à 1957 et nous possédons aujourd'hui son plan à peu près
complet. C'est un édifice rectangulaire de belles proportions mais non
point colossal - 100 m. χ 65 m. environ -, de forme à moitié
symétrique, à moitié irrégulière, construit dans cet appareil à chaînages de
briques si répandu dans les Gaules et en Italie du nord, plus rare dans
le reste de l'Empire romain. On doit l'attribuer au début du IIIe siècle
et non pas, comme on l'a fait longtemps, au IVe, à l'époque de Julien.
Cette ruine a quelque chose d'exceptionnel : c'est la conservation
intégrale de son frigidarium central (avec ses voûtes intactes, ses 14
mètres de haut) et celle, non moins parfaite, de ses couloirs en sous-
sol, qui donnent une puissante assise à ce bel édifice, auquel ses salles
grandioses ont valu pendant tout le Moyen Age le nom de «palais des
thermes». Sur cette couverture, un jardin suspendu a existé du XVIe
au XIXe siècle et, à la retombée des voûtes, on peut voir encore deux
des huit consoles en forme de proues de navires marchands qui, en
cette posture fonctionnelle, sont uniques dans l'art antique.
N'oublions pas que Paris est la ville de la Seine et de ses
affluents, que la batellerie y a toujours joué un rôle important, que la
corporation la plus puissante qu'on y connaisse à l'époque impériale
est précisément celle des «nautes», qui assuraient les transports sur le
908 V - VILLES, MONUMENTS, OUVRAGES

grand fleuve et qui ont peut-être pris part à la construction de l'un


des plus beaux bâtiments municipaux de leur cité.
L'eau arrivait dans la ville par un aqueduc de 16 kilomètres : il en
reste une pile du pont qui traversait la Bièvre et qui était mieux
conservée au XVIe siècle; là, à Arcueil qui doit son nom aux arches de
l'aqueduc, Ronsard et ses amis venaient se réunir en de joyeuses
parties de campagne :
Io, je vois la vallée
avalée
entre deux tertres bossus
et le double arc qui emmure
le murmure
de deux ruisselets moussus . . .

Les thermes de Cluny marquent la dernière avancée de Lutèce


vers le bas de la colline; ensuite, c'est le marécage et, même si les
invasions germaniques de la deuxième moitié du IIIe siècle n'avaient
pas arrêté brutalement le développement de la ville de la rive gauche,
celle-ci n'aurait sans doute jamais rejoint le pont qui permettait de
passer dans l'île. Cette destruction nous prive aujourd'hui de rien
connaître des monuments de la ville insulaire, qui a été trop souvent
reconstruite pour conserver des vestiges consistants de sa période
antique. Les fouilles actuelles du parvis Notre-Dame apportent de
nouvelles lumières sur cette topographie, et, rive gauche, de
nombreux blocs des monuments détruits ont été remployés, soit dans les
nécropoles, soit dans l'enceinte dont l'île se fortifia vers la fin du IIIe
siècle. Ils sont aujourd'hui dans nos musées et leur étude actuelle-"
ment en cours nous donne une idée assez nouvelle du développement
monumental de Lutèce. Tel bloc d'architrave sculpté sur trois côtés,
qui suppose un entrecolonnement large, permet d'imaginer ce que
pouvaient être les puissants portiques du forum de la rue Soufflot. Tel
pilastre orné d'un arbre stylisé portant des têtes coupées nous révèle
la part des traditions celtiques survivant dans la décoration
monumentale. C'est surtout le pilier des nautes des Parisii qui met en
lumière l'étroite cohabitation qui, sous le règne de Tibère,
rapprochait à Lutèce les dieux de la Gaule et les dieux de Rome : ici, le dieu
aux bois de cerf, le tueur de serpent, Esus, le Taureau aux trois grues,
avec leurs noms inscrits en langue gauloise; là, Jupiter, Vulcain, Mars
et Mercure, Castor et Pollux, la Fortune.
Nous connaissons encore, par les sculptures isolées provenant du
plus vieux Paris, quelques représentants de la population gauloise qui
l'habitait alors. Leur mobilier quotidien sort presque chaque année
des tombes que l'on découvre vers la sortie méridionale de Lutèce,
par exemple rue Pierre-Nicole ou dans le jardin du Luxembourg,
devant le palais du Sénat. Les bas-reliefs funéraires nous montrent les
PARIS. 1 909

marchands et leurs transports, les poissonniers, le forgeron avec son


tablier de cuir et sa culotte, le tailleur; un couple anonyme, dans une
pose affectueuse, un bon Gaulois d'Arpajon au nom ronflant (le
Briseur d'ennemis), un riche tombeau orné de la chasse au lièvre, qui
devait être un important mausolée. Ce petit peuple et ces riches
bourgeois de Lutèce revivent ainsi pour nous sur leurs pierres tombales,
en une série de sculptures familières qui représentent assurément la
veine la plus originale de la sculpture gallo-romaine.

Le développement de cette Lutèce de la paix romaine fut


brusquement interrompu après trois cents ans, peu après le milieu du IIIe
siècle, par les premières grandes invasions germaniques, qui
ravagèrent un bon nombre de cités de la Gaule. C'est la ville ouverte de la
colline qui souffrit le plus cruellement de ces désastres : l'île, plus
facile à défendre, fut bientôt entourée d'une enceinte, construite avec
les pierres retirées des monuments détruits; on a retrouvé ainsi dans
ses fondations des blocs sculptés du forum, des consoles de
l'amphithéâtre, de nombreuses stèles funéraires de la nécropole méridionale
(rue Pierre-Nicole). La nouvelle nécropole, en partie chrétienne,
s'établit vers la sortie sud-est (faubourg Saint-Michel). La double ville
occupait plus de 50 hectares : la ville réduite de l'île n'en a plus que 9.
On pensait naguère encore que la rive gauche fut complètement
désertée : une telle compression d'une population de 10.000 habitants
environ dans une ville si petite paraît aujourd'hui peu vraisemblable -
on sait d'ailleurs que le forum fut un point fortifié sous le Bas-Empire
et l'on a découvert il y a quelques années une pauvre habitation du
IVe siècle dans le jardin du Luxembourg; il est donc probable qu'une
partie de la population a continué de vivre de façon précaire dans les
ruines de la rive gauche et que des reconstructions partielles ont eu
lieu entre les invasions : ainsi avons-nous vu, au lendemain de la
dernière guerre, les courageux citoyens des villes détruites se réinstaller
dans des baraques à l'emplacement même de leurs habitations
démolies. Si cette vue se vérifie non seulement à Paris, mais dans d'autres
villes de la Gaule et d'Occident, elle obligera l'historien à reviser toute
l'évolution urbaine dans les premiers siècles du haut Moyen-Age,
particulièrement à l'époque mérovingienne et carolingienne, car on
admettait jusqu'à présent que la vie s'était extraordinairement rétrécie
dans des villes fortifiées exiguës entre la fin de l'Antiquité et la
renaissance du Xe siècle. S'il n'en fut pas ainsi, si la vie urbaine a continué
extra muros au moins pendant les périodes de sécurité, une nouvelle
histoire des villes européennes pourrait s'ensuivre des faits que l'on
commence d'entrevoir à propos de Lutèce et de Paris.
Mais c'est tout de même une «petite Lutèce» insulaire que
l'empereur Julien a habitée au IVe siècle, cent ans environ après les
premières destructions. C'est, d'ailleurs, un monde nouveau que celui du
910 V - VILLES, MONUMENTS, OUVRAGES

Bas-Empire : la Gaule, hérissée de forteresses, est devenue le bastion


de l'Occident, face aux Germains. Une stèle de soldat - un cavalier -
nous fait connaître ce nouvel aspect de la vie gallo-romaine. Le pays
se recueille aussi moralement et spirituellement : le christianisme
s'est implanté dans les villes et dans les campagnes, il a fait son
apparition à Lutèce vers 250 avec Denis, à la veille des premiers désastres.
La moitié septentrionale de la Gaule est entièrement militarisée : c'est
alors que la situation stratégique de Lutèce prend sa pleine
signification; c'est à cause de la proximité des Germains que la ville de la
seine va s'imposer peu à peu comme une position de premier ordre et
deviendra bientôt, avec Clovis, la première capitale du royaume des
Francs. Elle a déjà pris à cette époque le nom de son peuple, comme
beaucoup d'autres villes de la Gaule : ce nom de Parisii, qui deviendra
«Paris», apparaît comme celui de la ville et non plus de la peuplade
sur une borne milliaire du début du IVe siècle et désormais
sup lantera celui de Lutèce, qui pour nous désigne donc plutôt la ville gauloise
et la ville gallo-romaine du Haut-Empire. Ailleurs, en Europe, ce
changement du nom des villes ne se produira pas : c'est un
phénomène historique propre à la Gaule; Roma ne s'appellera pas Latini, mais
restera Rome et c'est Londinium qui se transformera peu à peu pour
donner London, Londres.

Ce que représente cet épisode «Lutèce» dans l'histoire de Paris


n'est donc pas négligeable : c'est à ce moment que s'est créé, de par la
volonté audacieuse des urbanistes romains, l'axe majeur qui gravit
tout droit la pente de la colline Sainte-Geneviève et qui restera l'artère
vitale de Paris pendant tout le Moyen-Age. C'est à cette époque que le
quadrillage des rues s'est implanté dans le quartier qui retrouvera le
nom si bien choisi de «quartier latin». C'est au temps de «Lutèce» que
la vocation fluviale de Paris s'est précisée avec la formation d'une
tradition de batellerie qui rendra possible les apports divers nécessaires
à la vie d'une capitale; c'est alors, enfin, que s'est élaboré le souvenir
brillant d'une belle cité gallo-romaine, dont les ruines ne pouvaient
manquer, après les siècles plus obscurs du Moyen-Age, d'ajouter un
charme impérissable d'antiquité latine aux parures plus récentes d'un
Paris français, qui avait déjà un long passé gaulois et qui a retrouvé
enfin de nos jours la blanche robe de ses églises, de ses palais et des
demeures de ses habitants.

Ce texte est l'adaptation, en vue d'une introduction à la visite des Thermes du


Musée de Cluny par les Membres du VIIIe Congrès de l'Association Guillaume
Budé, d'une conférence sur l'archéologie parisienne, faite sur l'invitation du
Directeur de l'Ecole française de Rome, au Palais Farnese, en 1964. Publiée dans les
Actes du VIIIe Congrès de l'Association Guillaume Budé, Paris, ,1968, p. 64-65.
PARIS. 1 911

II a été mis en doute, dans le volume Lutèce, Paris de César à Clovis (exposition
au musée Carnavalet, 1984), qu'on ait construit la ville romaine en commençant
par le plateau supérieur, à cause de la découverte d'un habitat du Ier siècle, proche
des berges, au bas de la colline. Il reste plausible, à mon avis, qu'on ait commencé
par construire le lieu le plus élevé, l'ouverture de la route de Sens, le point de vue
supérieur, ce qui n'empêchait nullement d'occuper le bas par des constructions
moins importantes.
Des progrès importants ont été réalisés en différents endroits de la double ville
(principalement rive droite) : voir infra, p. 939-940.
Que le monnayage des Parises soit inspiré des nombreuses monnaies de la
Gaule centrale, inspirées elles-mêmes des statères d'or de Philippe II de
Macédoine, est une évidence qui peut être aujourd'hui réexaminée dans le détail. Il est déjà
reconnu que le revers de ces monnaies parisiennes évoque le cheval de revers
belges, voisins de la Gaule centrale. Il ne serait donc pas impossible que la belle tête
savamment ondulée de l'avers (voir supra, p. 646, fig. 3) rappelle celle d'Athéna
figurée sur le même monnayage, imité non des philippes mais d'une pièce bien
connue de Tarente. La question est à étudier pour l'ensemble des monnaies de la
Gaule du nord et de la Bretagne insulaire, qui en dérivent. Il se peut, d'ailleurs, que
ce superbe monnayage, le dernier des Parises et de toute la production celtique
réalisée en or dans le plus beau style, ait subi et mélangé les deux influences
voisines, d'où la personnalité unique et surprenante que nous trouvons à leurs
créations.