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~ Raconter l'histoire de cette façon n'est peut-être

pas très sérieux mais c'est une version validée par des
gens sérieux, Jean Jouzel, par exemple. Il est glaciologue,
une sorte d'explorateur du passé dont l'activité consiste
à " lire" dans les glaces anciennes afin de reconstituer
le fil de l'histoire terrestre. On plonge en 1987. Avec ses
collègues de Grenoble, avec des scientifiques russes éga-
lement, Jean Jouzel entreprend le " carottage" de Vos-
tok, un forage en plein milieu de l'Antarctique. Et là, sur-
prise! En étudiant les bulles d'air emprisonnées dans
la glace sur cent cinquante mille ans, nos savants décou-
vrent une incroyable corrélation entre les courbes des
températures de la Terre et les teneurs en gaz carbo-
nique. En d'autres termes, les périodes les plus froides,
dites glaciaires, correspondent aux teneurs en CO2 les
plus basses, et inversement: " Personne ne pensait que
le taux de gaz carbonique avait fluctué ainsi. C'est alors
seulement, il y a moins de vingt ans, que l'on a vrai-
ment pris conscience que l'homme, qui en émet depuis
~ /"./~.z8
deux cents ans, était sûrement en train de modifier son
environnement à grande échelle. ), Et voici commentJean britannique John Mitchell faisait une communication sur
Jouzel devint un homme du futur. Il participa avec des ce sujet. Je me suis dit: s'il a raison, il n'y a pas de pro-
dizaines d'autres chercheurs à la création du Groupe- blème plus important pour notre discipline scientifique. "
ment intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec, On pourrait multiplier les histoires de prises de
ou IPCC en américain), dont le premier rapport, au som- conscience individuelles, des histoires de chercheurs bien
met de Rio en 1992, allait alerter le monde sur les consé- sûr, mais aussi de journalistes, politiques, économistes,
quences dévastatrices de I'" effet de serre ,'. citoyens, un jour sidérés par la découverte de ce que la
A l'époque où Jean Jouzel se plongeait dans le passé revue anglaise Nature appelle {I une expérience grandeur
des glaces, Hervé Le Treut, aujourd'hui directeur du Labo- nature dont les hommes sont les cobayes ". Nicolas Hulot,
ratoire de météorologie dynamique du CNRS, s'immer- tenez, l'aventurier du PAF: {I Mes voyages n'ont engen-
geait dans une discipline en devenir, grâce à la nou- dré que des impressions sans valeur scientifique. Mais
velle puissance des ordinateurs, la modélisation. Retour quand vous comparez ces impressions à certains travaux
aux années 70 : " Quand j'ai commencé ma thèse, la scientifiques, quand vous connaissez les prévisions
question était: peut-on construire des modèles de sys- d'émissions de gaz carbonique pour le siècle, quand vous ,
tèmes climatiques qui soient réalistes ? L'idée de les savez que les surfaces glaciaires qui fondent ne renver-
appliquer un jour était bien sûr sous-jacente, mais pré- ront plus la chaleur solaire, que la capacité d'absorp-
maturée. Et puis, des problèmes sont venus bousculer Inondations, tempêtes-. tion en gaz carbonique des océans diminue lorsqu'ils se
l'agenda tranquille de la recherche: la sécheresse au autant d'événements réchauffent, vous comprenez que le phénomène ne peut
Sahel, le phénomène El Nifio. Et, bien sûr, la question de an9oissants commentés que s'emballer, et il y a de quoi être affolés. "
l'effet de serre. Pour moi, le déclic s'est produit en 1986, souvent sans la moindre Encore faudrait-il que soit compris et assimilé le phé-
au cours d'une école d'été en Sicile où le climatologue ri9ueur scientifique. nomène. C'est loin d'être le cas. Depuis quatre ans, Jean

12 Téléraman' 2808- 5 novembre 2003


la pollution de l'air, de l'eau, la sauvegarde de la faune
et de la flore, voire le tri des déchets... plus importants
que le combat contre l'effet de serre.
Hervé Le Treut insiste: .On confond non seulement
les problèmes mais aussi les échelles de temps. Cet été,
au moment de la canicule, que nous demandait-on ? De
réduire l'usage de la climatisation dans les voitures! Or,
le développement de la climatisation, c'est un risque
pour le futur, pas dans l'heure ni le mois qui viennent
On transforme le message scientifique, qui est "dans
vingt ou trente ans, si on ne fait rien, on aura modifié
notre environnement de manière irrémédiable", en une
série d'alertes angoissantes chaque fois qu'il y a une
; inondation, chaque fois qu'il y a une tempête..."
Mais dites donc, amis scientifiques, n'auriez-vous pas
là-dedans votre part de responsabilité ? .C'est vrai, on
n'est pas de très bons communicateurs, reconnaît Jean
i9 Jouzel. On a trois certitudes que l'on ne martèle pas assez :
I~ l'effet de serre augmente, le climat se réchauffe, le
I~ réchauffement déjà en cours est largement anthropique

Boy, sociologue, sonde régulièrement les Français pour [dû à l'homme]." Le problème, c'est la part d'incerti-
Leqlacier tude : .On ne sait pas faire le lien entre une tempête et
l'Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise
Blomstrandbreen, le réchauffement climatique. On peutjuste dire que la
de l'énergie). Rien ne change: 30% d'entre nous conti-
en Norvèqe. recule canicule que l'on a connue cet été sera monnaie courante
nuent de penser que l'effet de serre est lié au trou dans
de 35 mètres par an dans cinquante ans. On ne peut se prononcer avec pré-
la couche d'ozone (1), 20% à la pollution, et 10% seu-
depuis 1960. cision ni sur l'ampleur du réchauffement, ni sur l'évolu-
lement identifient les vrais coupables, les gaz dIts à effet
de serre, essentiellement le gaz carbonique (2). Et le tion des précipitations, ni sur les extrêmes climatiques.
niveau d'études ne change rien au degré d'ignorance. Or, c'est cela qu'on nous demande! Notre rôle de scien-
Une enquête auprès des parlementaires, qui sortira le tifique est de ne pas aller au-delà de ce qu'on sait "

mois prochain, ne donnerait pas, dit-on, des résultats Mais ce " devoir d'indécision" du scientifique, certains
plus brillants. Hervé Le Treut ne s'en étonne pas: " Com- en jouent, et cela inquiète Jean Jouzel : " Pour son expo-

ment voulez-vous que les Français s'y retrouvent lorsque sition Climax, la Cité des sciences voulait un débat contra-
leur ministre de l'Environnement annonce qu'on va taxer dictoire sur l'effet de serre. Nous, le comité scientifique
le gasoil pour lutter contre J'effet de serre ? Le diesel de l'exposition, nous leur avons dit: attention, c'est dan-
produit certes des particules nocives pour la santé, donc gereux... " On retrouve, pourtant, parmi les intervenants
il vaudrait mieux ne pas l'utiliser en ville. En revanche, d'un forum filmé, l'Américain Richard S. Lindzen, pro-
les moteurs Diesel, consommant moins de carburant, fesseur de j'atmosphère au MIT, le contradicteur que les

contribuent plus faiblementà J'effet de serre. C'est avec " optimistes" du climat, en général des idéologues libé-

ce genre d'annonce qu'on entretient la confusion entre raux, mettent toujours en avant. Hervé Le Treut : .Quand
pollution et effet de serre. " Et voilà comment, toujours on essaie de tester jusqu'au bout les schémas que Lind-

selon l'Ademe,les Français considèrent la lutte contre zen avance pour expliquer que le climat pourrait ne -+

Comment voulez-vous que les Français s'y retrouvent


quand leur ministre de l'Environnement annonce que l'on
va taxer le Qasoil pour lutter contre l'effet de serre ?"

Paris sous les eaux, en 2100. Un scénario catastrophe présenté par l'exposition .'Climax", à ia Cité des sciences et de l'industrie.

Tj,Ij,r~m~ no 2808 -5 novembre 2003


~ pas se réchauffer aussi fort qu'on le prévoit, rien n'est faudrait donc ne pas dépasser ce chiffre pour stabiliser
convaincant... C'est très bien de créer un débat, il ne l'effet de serre. On en est tellement loin... "
s'agit pas d'aller vers le "climatiquementcorrect". Mais En 1997, à Kyoto, les pays développés se sont enga-
l'idée qu'on peut débattre de ce problème devant le gés à diminuer de quelques pour cent leurs émissions
grand public est une idée fausse: les arguments de Lind- sur la période 2008-2012. George Bush a refusé de rati-
zen sont incompréhensibles pour qui n'a pas fait au fier le protocole. Vladimir Poutine vient de faire de même.
moins un DEA dans cette discipline... .Pour Nicolas Hulot, Le gouvernement français, pour sa part, a annoncé il y
.il est criminel d'entretenir la polémique. En effet, dès a un an un nouveau plan national de lutte contre le chan-
que les gens peuvent se dire "j'ai entendu l'autre jour que gement climatique (PNLCC) visant à diminuer nos émis-
c'était pas si grave", ils s'agrippent aux raisons d'espérer. sions par quatre d'ici à 2050. " Mais M. Raffarin vient
Moi aussi, j'aimerais tellement qu'on se trompe... .. d'autoriser la construction de l'aéroport de Notre-Dame-
Si la prise de conscience commence à se dessiner, des-Landes, corrige Jean-Marc Jancovici, polytechnicien,
malgré tout, comme nous le disent les chercheurs, pour- consultant, à l'origine d'un formidable travail de vulga-
quoi reste-t-elle aussi peu suivie d'effet ? Parce que, risation (3). Or, les avions, les grands oubliés du proto-
explique Jean Jouzel, .l'effort à faire est gigantesque .. cole de Kyoto, sont en train de devenir un problème
Considérons le seul gaz carbonique, responsable à 60 % majeur. Ceux qui décollent des aéroports français pro-
de l'augmentation de l'effet de serre, et qui reste des voquent la moitié des émissions de tout notre parc auto-
décennies dans l'atmosphère. Un Africain en produit mobile! M. Raffarin est-il menteur ? Non, il est ignorant.
chaque année quelques dizaines de kilos, un Européen, Ou plutôt l'homme du cabinet ministériel qui se penche
10 tonnes, un Américain, 25 tonnes. Cela fait en sur la question de l'aéroport n'a pas parlé avec celui qui
moyenne 1 tonne par habitant de la Terre, près de 7 mil- Le Sahel en 2100, a pondu le beau discours de l'an passé... "
liards de tonnes. Et 20 milliards à la fin du siècle si on selon l'expo "Climax". Pour Jean Jouzel, " la vraie prise de conscience se pro-
~ ne change pas de modèle de développement écono- La sécheresse duira quand le réchauffement aura des répercussions
mique. .Or, la végétation et les océans n'en absorbent qaqne, les récoltes directes sur la vie de tous les jours. Pour l'instant, la liberté
que 2 à 3 milliards de tonnes, poursuit le spécialiste. Il disparaissent. de se déplacer est un droit fondamental, c'est sacré ". ~

Prenez une grenouille. Assis sur une chaîne pivotante, le visiteur contradictoires de diverses personnalités
Si vous la jetez dans est plongé, dès la première salle, dans un politiques et scientifiques ? Avant de se
une casserole d'eau bain d'Images projetées tout autour de lul. mettre aux manettes d'un. simulateur "
bouillante, elle en Effets spectaculaires et tournis garanti -troisième étape! -pour prendre le
sautera aussitôt. Mais (parfois un peu trop) contrastent contrôle des activités humaines
si vous faites chauffer agréablement avec la rigueur responsables du changement climatique.
l'eau alors que la du commentaire sur le climat, le rôle D'un petit clic de souris, on peut ainsi
grenouille se trouve de l'homme dans le réchauffement et les asphyxier la planète ou la soulager, se
à l'intérieur, elle ne s'enfuira pas et mourra adaptations possibles: immeubles projeter grâce à un écran géant dans les
peu à peu, ébouillantée. Le changement bunkers, mégalopoles peintes en clair pour siècles à venir. Une idée intelligente,
climatique, assure le scientifique réfléchir les rayons du soleil... même si l'exercice exige un effort
hollandais Bert De Vries, c'est un peu cela. Le film pêche toutefois par excès d'apprentissage, de compréhension. Celui
Et c'est toute l'ambition de l'exposition d'optimisme. Sera-t-on capable, comme que l'humanité devra faire si elle ne veut
" Climax ", à laquelle il participe, que cela est suggéré, de maîtriser le climat, pas finir tragiquement. Comme la
de faire comprendre lors d'un parcours de dompter les cyclones, de détourner les grenouille. Luc Desbenoit
en trois étapes ce lent et inexorable vents ? Ce doux délire n'est-il proposé que
pour donner envie au visiteur d'écouter - "Climax", exposition simulation jusqu'au 29 août
processus provoqué par le rejet massif
2004, à la Cité des sciences et de l'industrie,
de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. dans la deuxième salle -les points de vue Paris 1ge.Tél. : 01-40-05-80-00, www.cite-sciences.fr

1LJ. Télérama n° 2808 -5 novembre 2003


~ Et son collègue Hervé Le Treut ajoute: "On est tous
pris dans des contradictions. Très peu de chercheurs ont
réduit la fréquence de leurs voyages en avion... Il On se comporte vis-à-vis de la nature comme si on
Tous les chercheurs le disent: les efforts qu'on fait la haïssait. On la maltraite, on la souille, on dilapide
aujourd'hui produiront leurs résultats dans trente ou qua- ses richesses jour après jour par intérêt ou par
rante ans, et notre action n'a de sens que si l'on se pré- bêtise. Avec le dérèglement climatique, la raréfaction
occupe des deux générations qui suivent. Jean-Marc Jan- de l'eau potable, l'érosion des sols, les déforestations
covici : « On est à un stade où on peut encore infléchir et le massacre des récifs coralliens provoquant
les conditions de vie de nos petits-enfants. Il Encore faut- la disparition en cascade de milliers d'espèces
il, dit Nicolas Hulot, que .la volonté individuelle rencontre végétales et animales, on prépare un avenir
l'organisation collective. Il faut préparer l'opinion aux ..chaotique... Mais qu'y peut-on ? D'abord, s'informer
changements comportementaux nécessaires I,. Ce que avec précision. C'est la grande réussite d'un livre, Stop, qui, pour la première
Hervé Le Treut traduit ainsi: .La solution est politique. Il fois, fait une synthèse limpide des travaux sur l'air, l'eau, la terre, et le monde
C'est évidemment ce que pense Guy Hascoët, ancien animal. Pollutions, radiations, bio-invasions, OGM, " nouveaux envahisseurs " :
secrétaire d'Etat à l'Economie sociale et solidaire du gou- les problèmes scientifiques ou géopolitiques (voir le poids ahurissant
verne ment Jospin. S'il n'a pas de mots assez durs pour la des lobbies pétroliers et automobiles) y sont mis à la portée de tous dans une
force dïnertie de l'administration centrale, il fait preuve maquette imaginative et admirablement illustrée. Enrichi par les textes
d'un formidable optimisme sur la capacité de mutation d'Arundhati Roy, de Susan George, d'Edward Goldsmith et de nombreuses
de la société. « En 1999, raconte-t-il,j'ai vu débarquer dans autres" figures" mondiales de l'écologie et de l'altermondialisme, ce
mon bureau de l'Assemblée les six patrons des sociétés document de référence propose aussi, pour chaque sujet traité, les mesures
autoroutières françaises, qui m'ont dit en substance : "On urgentes que devraient prendre les Etats, les industries et chacun de nous pour
est prêts à vous donner les bénéfices de nos sociétés pour dire " stop Il et inverser la vapeur. " en est encore temps. Luc Desbenoit
financer des solutions alternatives, camions avec conte- Stop,de Laurentde Bartillatet SimonRetallack,éditiondu Seuil,453 p.,34.
neurs et terminaux de fret. On ne pourra bientôt plus assu-
, mer l'augmentation du flux des camions. " Rien n'a bougé
la planète était invivable. Le dégel qui a suivi, et l'extra-
parce que le ministère de l'Equipement n'a pas évolué, ordinaire clémence des dix mille ans qui nous précèdent
if a toujours le nez dans le bitume... Il Mais Guy Hascoët ont permis l'essor de l'humanité et des civilisations. Aucun
continue de croire que la démocratie aura raison de cette chercheur n'ose donc imaginer les conséquences du scé-
inertie: " En 1997, on était une soixantaine de députés nario" à plus 5 o", qui est plausible si nous nous obstinons
favorables à l'engagement de politiques nouvelles. Lors à modifier la composition chimique de l'atmosphère.
des prochaines législatives, je suis sûr qu'on sera au Soyons juste certains, dit le spécialiste des nuages Robert
moins cent cinquante, dans tous les partis, à être mobi- Kandel, dans un euphémisme d'homme de sciences, que
lisés sur les enjeux du développement durable... " de tels lendemains seraient" très désagréables "... .
Pour mesurer les enjeux, il faut rappeler les prévisions VIncent Remy
du Giec : la température moyenne de la Terre, actuelle-
ment de 15 o, pourrait monter de 2 o à 6 o dïci à 2100. Ça (I)Cette confusion vient sans doute du fait que l'ozone est d'une
part présent à haute altitude, où il forme une couche protectrice
n'a pas l'air comme ça, mais 5 o (en moins), c'est ce qui qui filtre ies rayons ultraviolets. D'autre part, en période de fort
ensoleiilement, une réaction chimique transforme les gaz issus
nous sépare du pic de la dernière glaciation, il ya dix- de la combustion automobile en ozone qui s'accumule alors dans
huit mille ans, à l'époque des hommes de Lascaux. Les Le qlacier Pasterze, les bassescouches de l'atmosphère,
(2) Les autres gaz à effet de serre sont principalement le méthane
calottes glacières descendaient jusqu'à Lyon, le niveau en Autriche, et le protoxyde d'azote.
des mers était 100 mètres plus bas, une bonne partie de en 1910 et en 2000. (3) On peut consulter son site sur Internet: manicore.com

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lh Télérama n' 2808 -5 novembre 2003


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