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INTRODUCTION
Où j'apprends que l'architecture vernaculaire est une notion vaste comme le monde qui
traverse les époques et les sociétés.

Quand j'ai entendu le mot «vernaculaire » pour la première fois dans un contexte
architectural, il désignait un état de complexité d'un plan qui était, selon la
personne l’utilisant, inatteignable manuellement. Il s'agissait d'un cours sur
l'urbanisme à Venise où la complexité dite vernaculaire du plan ne pouvait résulter
uniquement que de légères modifications faites successivement par les habitants.
Le mot m’était à l’époque inconnu et je lui associais alors cette signification :
celle d'un mot qui qualifiait les processus se faisant « à la longue ».

Plusieurs cours doublés d'un voyage à Venise vinrent corroborer cette définition
personnelle. J'entendais ainsi plusieurs fois cette expression sans qu'il y ait
d'incidence sur la définition que je m'en faisais.

La poursuite de mes études me montra qu'il m'était impossible de lui attacher


continuellement cette signification. La lecture d'un article de Jean-Paul Loubes
paru dans les cahiers de la recherche architecturale sous le nom de V comme
vernaculaire contemporain1 attira mon attention et pointa du doigt qu'il s'agissait
du même terme, mais doté cette fois d'un sens clairement différent.

Les recherches de Loubes sur ce sujet furent pour moi une des premières preuves
de la grande diversité de sens du mot vernaculaire.

Le vocable architecture vernaculaire désigne habituellement les architectures liées


à un territoire, à un groupe ethnique localisé. […] Les architectures dites
traditionnelles entrent dans cette catégorie, de même que l’ensemble des
architectures populaires. On pourrait dire que dans l’architecture traditionnelle,
c’est l’ensemble des valeurs constituant la tradition qui tient lieu d’architecture.2

1 J.P. Loubes, V comme vernaculaire contemporain, L'espace anthropologique (Cahiers de la


recherche architecturale N°20/21), Editions du Patrimoine, Paris, 2007.
2 J.P. Loubes, Traité d'architecture sauvage, Editions du Sextant, Paris, 2010, p. 39.
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De telles phrases ne pouvaient en effet se comprendre armé de ma seule


définition.

Jean Paul Loubes est architecte, anthropologue et chercheur au Laboratoire


Architecture-Anthropologie de l'école d'Architecture de Paris-La Villette. Il
enseigne à l'école d'Architecture de Bordeaux et proposait une définition bien
différente de celle que je m'étais figuré à partir du cours sur Venise.

Je m’interrogeais au sujet du sens du mot vernaculaire, gardait il, dans ce


contexte, un reste de la signification que je lui accordais jusqu'alors ? Venise et les
écrits de Loubes sollicitaient le mot vernaculaire de manière très différente. J'en
déduisais que dans un contexte précis elles ne pouvaient nullement s'interchanger
ou se combiner.

Je continuais alors mes recherches pour trouver et non plus subir les incohérences.
Une courte définition proposée par Joseph Nasr, architecte et docteur en
philosophie enseignant l'architecture au Liban, élargissait encore le domaine de
l'architecture vernaculaire puisqu'elle lui associait des notions déjà elles même
très vastes.

Les architectures vernaculaires sont des archétypes de l'anonyme, de l'indigène, du


rural, du primitif, du sauvage et du populaire. Elles sont souvent collectives,
évolutives et modifiables selon les circonstances et les besoins, donc des
« architectures sans architectes ».1

Vernaculaire était alors associé à primitif, indigène et sauvage mais aussi à rural et
populaire. En employant ces mots l'auteur laissait entendre que cette architecture
pouvait traverser les époques et ainsi se retrouver chez les sociétés primitives, à
Venise ou dans les bidonvilles qui composent actuellement les favelas. De plus
Nasr évacuait de l'architecture vernaculaire toutes les architectures élaborées par
des architectes, ce qui réduisait considérablement son effectif.

1 J. Nasr, Le rien en architecture, l'architecture du rien, L'Harmattan, Paris, 2010, p. 121.


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Les ouvrages de Loubes et Nasr étaient tous deux parus en 2010, ils affichaient
chacun un point de vue différent qui prenait sa source dans la notion de
vernaculaire. Chacune de ces doctrines enrichissaient la notion de vernaculaire et
cela menait à mon sens à une complexité autour de ce terme.

En parallèle je réalisais que l'architecture vernaculaire était fréquemment citée


comme influence ou comme source d'inspiration dans l'architecture
contemporaine.

En considérant les définitions de ce mot il me semblait maintenant difficile de


l'employer sans utiliser d'adjectifs restrictifs de sorte que son sens soit limité à ce
qui m’intéresse pour soutenir mon propos. Je pourrai par exemple désigner un
bâtiment comme vernaculaire selon la manière dont Loubes en parle et considérer
qu'il ne l'est pas pour Nasr.

Je considérais l'expression architecture vernaculaire comme une notion plurielle,


c'est à dire qu'elle contenait plusieurs langues. Si cela était source de richesse,
c'était aussi source d’ambiguïté. En effet l'expérience me montrait que faire une
courte recherche avec ce mot clef, ou simplement assister à plusieurs cours ou
conférences sur le sujet nous mettait face à quantité de définitions différentes, ce
qui peut, en un temps très court, mettre la confusion autour de ce terme.

Ce regroupement de sens derrière un seul mot n'empêche pourtant pas son


utilisation régulière dans les ateliers d'architecture. Et en tant qu'étudiant en
architecture je trouvais intéressant qu'un tel mot puisse subsister dans le langage
des ateliers et que l'on puisse l'employer sans préciser le sens qu'on lui portait.
C'est du moins ce que je faisais jusque là : j'employais ce mot sans précision et
j'avais là l'impression que « mon » vernaculaire était compris par mon
interlocuteur de la même manière que je le comprenais moi même. C'était peut
être le cas, mais il pouvait aussi en être autrement et dans ce cas mes présentations
en ateliers auraient pu contenir des sens, des opinions que je ne connaissais pas et
que je ne souhaitais peut être pas tenir dans mon propos.
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Bien que cela soit le jeu de l’interprétation et de la subjectivité, on est en effet


jamais à l'abri d'être mal compris. Je considère que la richesse d'interprétation de
l'expression architecture vernaculaire est supérieure à la normale et qu'elle mérite
un éclaircissement

Le mémoire n'a pas pour but de réaliser un travail de recensement même s' il y
contribuera. L'objet n'est pas non plus de réaliser la synthèse exhaustive de toutes
les définitions élaborées autour du terme vernaculaire, il s'agit plutôt de
comprendre pourquoi et comment tant d'idées différentes se sont abritées derrière
ce mot. Si l'ambiguïté entourant cette expression ne sera pas forcément levée et
effacée par le mémoire, il permettra au moins d'être au courant de son existence.

Y a t il un déficit de mots à même de décrire la situation contemporaine ou est ce


la paresse qui a poussé certains à ne pas formuler de pensées complexes nouvelles
et à se contenter de les injecter (de force ?) dans le terme vernaculaire ? Comment
les différentes définitions de l'architecture vernaculaire interagissent entre elles ?
Les définitions actuelles remplacent elles les anciennes : y a t-il une chronologie,
une hiérarchie dans les définitions ? Dire d'un bâtiment qu'il est vernaculaire a t il
encore un sens aujourd'hui ?

En résumé : l'omnipotence du mot vernaculaire constituée par l'ensemble des


significations nouvelles apportées au mot rend son utilisation complexe. Si
l'enrichissement d'une notion par l'apport de plusieurs points de vue permet de
faire évoluer les idées, la notion de vernaculaire est maintenant tellement chargée
de sens qu'elle s'en trouve de moins en moins compréhensible et utilisable. La
manière dont cette expression est véhiculée et enrichie, sa signification, sa
représentation est à l'origine de mécanismes de pensées que je propose d'étudier
car ils sont, je pense, profondément complexes.
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DEFINIR L'AMBIGUITE

L'utilisation d'un mot peut renvoyer à quantité de sens, d'images et de sensations


différentes. Il est en effet normal que chacun n'ait pas les mêmes archétypes et
qu'à l'écoute d'un mot chacun ne se représente pas le même modèle.

Il est donc possible, dans le cadre d'une conversation ou d'une lecture, que la
personne empruntant un mot et la personne l'entendant ou le lisant ne lui confère
pas le même sens. Une telle situation susciterait l'incompréhension puisqu'il y
aurait une rupture dans le sens de ce mot. En effet, pour qu'une phrase soit
compréhensible, chaque mot doit conserver son sens de manière à ce que
l'information soit correctement transmise. De nos jours, le mot vernaculaire ne
permet pas à lui seul de transmettre une information de façon fiable, puisqu'on
peut clairement dire que sa signification varie en fonction de celui qui l'utilise.

En effet, ce mot présente beaucoup de variations alors qu'il n'a qu'une seule entrée
dans le dictionnaire et qu'il semble relativement précis. La première question est
de savoir pourquoi il possède autant de sens. Un début de réponse est de se dire
que ce mot semble technique pour les néophytes mais est finalement très courant
dans le langage des architectes (et c'est la raison pour laquelle je l'entendais dès
ma première année).

Or, chaque mot du langage courant possède généralement plusieurs sens, c'est-à-
dire qu’il change de sens selon le contexte (et c'est là l'une des principales sources
de richesse du langage). C'est ce que l'on nomme la polysémie.

Pour cette raison, le langage courant peut mener à des incompréhensions puisqu'il
est constitué de mots polysémiques. A l'inverse, les termes qualifiés de
scientifiques, ces termes permettant justement d'être rigoureux et de ne pas se
méprendre, permettent de les faire diminuer, voire de s'annuler. Ces termes
scientifiques sont spécifiques et aident à désigner une chose sans avoir recours, ou
très peu, à d'autres mots pour atteindre la précision recherchée. Ils peuvent donc
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être utilisés seuls, à l'inverse de mot comme espace (souvent banni des ateliers
d'architecture pour la raison qui suit) ne permettant pas de s'exprimer de façon
précise car ils gardent un caractère flou tant que quantité de mots ne sont pas
ajoutés pour clarifier le terme. Bien souvent cet ajout de mots à la suite finit par
remplacer l'expression initiale qui se révèle être superflue.

L'une des caractéristiques des mots dits « scientifiques » est la possibilité qu'ils
offrent d'éviter les malentendus. Ces mots à même d'éviter les erreurs de
polysémie tel que ampholyte possèdent un et un seul sens. Ils sont en quelque
sorte totalitaires dans la mesure où ils ne sont pas sujets à la diversité des
interprétations.

L’objectif du parlé scientifique n'est justement pas la richesse de l'interprétation


mais au contraire, la richesse de la compréhension directe. Tout doit être dit dans
des termes qui ne laissent pas place au doute. Un mot scientifique ne possède donc
pas ou très peu de polysémie et pour cette raison, peu importe le contexte où il se
trouve, il conserve le même sens. Les mots scientifiques ont donc un sens
intrinsèque, indépendant du contexte et théoriquement compris par tout à chacun
de la même manière.

Pour toutes ces raisons, vernaculaire n'est pas un mot scientifique. Nous avons vu
qu'il ne permet pas d'être précis et qu'il laisse place à l'interprétation du lecteur. Ce
mot peut mener à l'apparition d’ambiguïtés et n'aurait donc pas sa place dans un
travail qui rechercherait la précision.

Le mot vernaculaire semble appartenir aux deux catégories, c'est un mot en


apparence scientifique mais qui possède pourtant quantité de sens différents.
L’ambiguïté est à mon sens provoquée par l’ignorance totale ou partielle que l'on
peut avoir pour cette polysémie. Au vu de la grande diversité de significations du
mot vernaculaire, il est normal que l'on puisse penser que le mot ne possède que le
ou les sens qu'on lui a attribués par le biais de nos expériences personnelles.
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Vernaculaire semblerait donc appartenir à la catégorie des mots du langage


courant, puisque le problème qu'il rencontre est sa propre ambivalence.

Il a en quelque sorte quantité d'homonymes dont chacun est susceptible de


constituer une entrée dans le dictionnaire. Ces sens sont apportés par la riche
littérature sur le sujet qui ne cesse d'éclairer le mot vernaculaire sous un nouvel
angle. L'ensemble de ces mots qui n'est ni fixe ni dénombrable forme le champ
sémantique du mot vernaculaire. Celui-ci est très large, et de par cette taille
importante, le mot vernaculaire est incapable de conserver seul son sens. En effet,
à défaut de savoir quel sens choisir, l'information qu'il véhicule se perd ou s'altère
lorsqu'elle est échangée.

L'information se perd si la personne n'a aucune idée du sens que vernaculaire peut
bien avoir ici ou s'altère si le sens que la personne lui attribue n'est pas celui qui l'a
été initialement.

Cela est naturellement source d’ambiguïtés qui pourraient être évitées et qui
pourtant subsistent encore.
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OBJET D'ETUDE

Le présent mémoire s'interesse aux différentes définitions existant pour définir


l'architecture vernaculaire ansi qu'aux rapports qu'elles entretiennent. Pour cela
des définitions proposées par les auteurs seront régulièrement citées dans le
mémoire de manière à pouvoir comparer les points de vue de chaque auteur.

L'architecture vernaculaire est comme nous l'avons vu, au croisement d'un nombre
important de disciplines. Aussi n'est il pas rare qu'elle apparaisse, en plus des
médias qui lui sont consacrés, dans la littérature ou dans des colloques traitant de
sujets s'en approchant ou partageant certaines de ses qualités.

Dans un cas comme dans l'autre, lorsque cette notion est abordée, elle fait l'objet,
généralement dans l'entrée en matière, d'un rappel à son sujet. Cela vient en écho
avec l'impression directe que ce mot est scientifique et complexe. En effet, si
certaines expressions sont d'emblée jugées comme connues et/ou digérées par les
lecteurs, elles ne nécessitent pas en apparence d'explications quant à leur sens et
sont intégrées dans le corps du texte sans explication, d'autres sont
systématiquement redéfinies puisque l'on sait par expérience qu'un rappel est utile
et légitime.

L'expression architecture vernaculaire est de celle dont l'emploi est toujours


introduit par une précision à leur égard. Cela peut consister en une définition de
l'auteur lui même ou bien d'une citation, ou encore d'un exemple patent de ce qu'est
l'architecture vernaculaire.

Il est clair que l'ensemble des définitions existant pour cette architecture ne peut
être entièrement référencé dans ce mémoire. Il est impossible de faire l'inventaire
et la synthèse exhaustives de toutes ces définitions. La notion peut être
éternellement étoffée et chaque nouvelle pièce du puzzle pourrait fort bien faire
l'objet d'un mémoire. Néanmoins le présent mémoire s'efforcera de rassembler un
ensemble de définition limité mais représentatif de la diversité réelle.
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Comme l'explique Ursula Hartig, l'architecture vernaculaire est fonction du


monde actuel et de son évolution, ce n'est pas une notion figée, indépendante de
l'évolution. L'architecture vernaculaire ne peut en effet, être restée la même des
sociétés pré-étatiques aux grandes organisations actuelles.

L'architecture vernaculaire est en changement constant en raison des changements


des modes de vies. C'est un processus matérialisé, pas un resultat. 1

La notion d'architecture vernaculaire est donc quotidiennement enrichie que se soit


par la littérature et les colloques traitant de ce sujet ou par des articles publiés dans
des revues ou sur internet. Il peut encore s'agir d'un mémoire de recherche ou d'une
exposition (généralement de maquettes) à propos du vernaculaire. Cela peut être
une ressource audiovisuelle ou une visite d'un site vernaculaire. Ces médias, peu
importe leur taille et leur qualité, amènent de nouvelles informations qui
graviteront autour de la notion d'architecture vernaculaire.

Ces informations vont qualifier la notion de vernaculaire et contiendront le point de


vue de leur auteur, que celui-ci soit étudiant, auteur, philosophe ou enseignant. On
peut supposer que ces derniers, de par leur importance numérique ne partagent pas
les mêmes points de vue et ne font pas « que » prolonger et approfondir le travail
de leur pairs. En considérant qu'un auteur productif correspond à une notion qui lui
est propre, il existerait alors quantité de notions différentes à propos du mot
vernaculaire et probablement, parmi elles, des notions antagonistes.

Cette possibilité n'est à envisager que si les différentes évolutions du champ


sémantique ne se dirigent pas dans le même sens ; je veux dire par là, si les notions
s'étoffent isolément au point que l'expression « architecture vernaculaire » englobe
deux notions antagonistes.

La notion d'architecture vernaculaire est quotidiennement enrichie mais ne l'est


pas forcément par des précisions de qualité. Mon travail s'articulant justement sur
les ambiguités présentes entre les définitions, je recherche des définitions
1 U. Hartig, Contextual construction - Learning from the vernacular, dans Stratégies pour un
développement Durable Local, Institute for Town and Regional Planning, Berlin, 2008, p. 90.
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particulières et notament certaines possèdant des incohérences.

Naturellement ce travail serait facilité si je prenais des définitions de mauvaises


qualités contenant par exemple des erreurs ou des contradictions relevant plus de
l'erreur que d'un point de vue engagé. Toutefois je suis rigoureux dans les
définitions que je sélectionne : le mémoire n'en sera que d'autant plus interessant
qu'il ne se base que sur des définitions ayant fait l'objet d'une publication. L'on
n'est pas forcé de considérer que cela fait gage de qualité, mais l'on ne peut nier
que, par sa publication, une définition deviendra influente.

En basant mon travail sur l'accroissement de la notion de vernaculaire, je


considère donc comme vraies les définitions qui se sont agglutinées autour de ce
seul mot pour le peu qu'elles soient le reflet d'une pensée partagée et influente. Si
ces définitions satisfont à ces caractéristiques alors elles sont à mon sens
légitimes.

De plus je mets sur un pied d'égalité les définitions contemporaines et celles plus
anciennes car je ne vise pas à retrouver une définition première et véritable qui
saperait la complexité entourant le terme vernaculaire plutôt que de l'exploiter
pour avancer. Bien qu'elle soit utile, je ne considère pas l'étude étymologique
comme le moyen de parvenir au « vrai »sens d'un mot ou d'une expression.

Il faut toutefois reconnaître que les notions venues se greffer sur le terme
vernaculaire ont forcément été influencées par d'autres et notamment par les
notions qui lui étaient déjà associées. Il semble donc logique de considérer la
chronologie dans la présente étude.

Les définitions sont issues de la littérature, de revues consacrées à la recherche ou


encore de compte rendu de colloques en rapport avec le sujet.

Je parle jusqu'ici de définitions mais il est toutefois possible que des citations
présentent dans ce mémoire ne soient pas considérées par leur auteur comme une
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définition, disons, au sens ou un dictionnaire l'entendrait. Mais il demeure que les


citations commencent toujours par «l'architecture vernaculaire» et cette
expression est suivie d'une liste de précisions à son sujet qui, lorsqu'on lit
l'ensemble, laisse à penser que c'est la manière dont l'auteur la voie.

La présentation des définitions isolées de leur milieu ne doit pas faire penser
qu'elles résument à elles seules la doctrine de l'auteur. Le reste des ouvrages qui
les contient affiche un point de vue plus riche et plus détaillé en informations.
Pour cette raison, toute la doctrine de l'auteur n'est pas réductible à une définition.

Mais elles sont toutefois présentées en introduction ou en préface de l'ouvrage et


fonctionnent comme une base sur laquelle le propos de l'auteur va s'appuyer. On
est donc en droit de penser qu'elles sont un préambule représentatif et efficace
pour le reste de l'ouvrage. Car si ces courtes définitions semblent n'être que des
entrées en matière, elles ne sont pour autant pas neutres, en effet, elles sont
formulées par l'auteur qui a en tête le propos qu'il tiendra ensuite dans le corps du
texte et qu'il soutient déjà en filigrane dans sa définition de l'architecture
vernaculaire. La définition que propose l'auteur est orientée selon le discours qui
suivra, on peut donc affirmer que leur contenu contient le point de vue de l'auteur,
de la revue ou du colloque qui la contient.

De la même manière, les informations présentes en nombre réduit dans ces


définitions ont été savamment choisies par l'auteur et représentent les fondations
majeures de son discourt. Si ces définitions peuvent être mal comprises hors
contexte, elles sont pourtant livrées entières et sans amputation qui pourrait nuire
à la compréhension du propos. La formulation reste le choix de l'auteur et il
demeure qu'elles ont été publiées dans des ouvrages accessibles en librairie ou sur
internet. Elles peuvent aujourd'hui influencer un lecteur sur la définition qu'il
donne à architecture vernaculaire.
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DEFINITION
Où l'on comprend que tout cela est possible.

Les différents moments où l'on peut entendre le mot architecture vernaculaire sont
souvent associés à des images ou des maquettes. Aussi est il possible que l'on
associe cette expression à la représentation que l'on a pu voir. Pourtant,
l'expression peut etre réemployée dans un contexte très différent ou l'architecture
est formellement et géographiquement différente. L'une des premières questions
que l'on se pose est de savoir pourquoi la notion d'architecture vernaculaire est
employée dans des contextes aussi différents ?

Le premier élément de réponse est dans la forme même des définitions. Si l'on
considère la définition du mot définition : « Énonciation de ce qu'est un être ou
une chose, de ses caractères essentiels, de ses qualités propres 1. » On remarque
que l'architecture vernaculaire n'est justement pas définie par ses qualités propres.

En considérant les définitions présentées jusqu'ici, qu'il s'agisse de Loubes ou


Nasr, on remarque que les qualités propres d'un édifice ne sont jamais énoncées.
Chez ces deux auteurs, les définitions s'attachent plus aux raisons d'existence de
l'architecture vernaculaire qu'à sa forme et son aspect. Ces définitions s'attachent
aux raisons, aux intentions et aux circonstances : au processus de morphogenése 2
de l'architecture vernaculaire. Ce sont donc des définitions bien différentes que
celles que l'on peut trouver par exemple, pour l'architecture de l'art déco :

Goût de la ligne droite (par influence notamment du cubisme), des couleurs


franches, interprétation géométrique des formes de la nature, mais aussi fidèlité à
une tradition d'élégance, caractérisent le style art déco. [...] Tous les arts de luxe
sont touchés à travers une production soit artisanale, soit semi-industrielle. Les
architectes quant à eux, adoptent le pan coupé et une stylisation particulière du
décor.3

Ici les attributs, les caractéristiques propres sont énoncées en détail, l'architecture
1 Larousse, «définition» dans Le Petit Larousse illustré : Dictionnaire encyclopédique, Bordas,
Paris, 1998, p. 308.
2 La morphogenèse est l'ensemble des lois qui déterminent la forme.
3 Larousse, «art déco» dans Le Petit Larousse illustré : Dictionnaire encyclopédique, idem., p.
87.
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de l'art déco est définie par la description.

L'exemple de Bernard Rudofsky architecte et docteur en architecture montre


l'importance de la morphogenése sur le détail. Dans son ouvrage consacré à
l'architecture vernaculaire1, il présente différents exemples d'architectures
vernaculaires à travers le monde, au total, ce sont 58 exemples variés qui sont
illustrés par des photographies. Bien que ce travail ne recense pas l'ensemble de
l'architecture vernaculaire mondiale et loin de là, il permet tout de même d'avoir
un point de vue s'appuyant sur des exemples variés.

Pour autant la définition que propose Rudofsky en introduction de son ouvrage


reste très distante de l'architecture vernaculaire, elle ne contient pas de description
directe, n'énumére pas ses caractéristiques matérielles et laisse le champ libre à
l'interpétation :

L'architecture vernaculaire n'est pas soumise aux caprices des modes.


Pratiquement immuable, elle n'est pas non plus susceptible d'amélioration,
puisqu'elle répond parfaitement à son objet. En général l'origine des formes
architecturales, des méthodes de constructions indigènes se perd dans la nuit
des temps.2

De cette manière, chacune des architectures présentes dans l'ouvrage satisfait à


cette définition, mais la définition reste peu précise en même temps qu'elle est un
aveu de la difficulté à comprendre les processus de morphogenése. La difficulté à
établir une définition est aussi soulignée par le fait que cet ouvrage ne comporte
pas de conclusion tentant de réaliser une synthèse de l'ensemble des architectures
exposées dans le livre.

La lecture de cet ouvrage permet néanmoins au lecteur de se fabriquer sa propre


définition. C'est ce que fait Marielle Magliozzi, qui parle de cet ouvrage comme
d'un ouvrage majeur consacré à l'architecture vernaculaire. Elle précise que la
complexité de cette architecture pose des problèmes de définitions et propose une

1 B. Rudofsky, Architecture sans architectes. Brève introduction à l'architecture spontanée, éd.


du Chêne, Paris ,1980.
2 Idem, p. 1.
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définition plus fournie que Rudofsky.

Le titre même de l'ouvrage est significatif des problèmes de définition de telles


constructions. En effet, il utilise les termes de vernaculaire, d'anonyme, de
spontanée, d'indigène, ou de rurale afin de qualifier ces constructions. Cependant,
Bernard Rudofsky signale lui-même que cette architecture sans architectes n'est
pas spontanée ; elle s'adapte au site, au climat, les méthodes de construction sont
traditionnelles, régionales ou ethniques ; le constructeur, s'il en dispose, utilisera
les moyens les plus modernes ; enfin, les traditions régionales, transmises par la
coutume et non par l'écrit, sont prégnantes sur ce type d'architecture. 1

Cette définition, bien que plus complète, ne présente pourtant que le contexte et la
série d'intentions particulières qui aboutissent aux propriétés de l'architecture
vernaculaire, elle qualifie le moyen et non le résultat. La définition se détache
donc de l'objet en caractérisant la manière, l'intention avec laquelle l'architecture
vernaculaire est élaborée plutôt que l'architecture elle-même. La définition reste
donc toujours ambigue.

Il y a une raison à cela, si ces auteurs s'éloignent de la forme pour parler du


contexte, c'est qu'il n'existe pas de matériau, d'édifice ou de style qui soit
intrinsèquement vernaculaire, c'est la raison pour laquelle tel caractère est présent
qui fait de lui un attribut vernaculaire ou non. Il est donc clair qu'un même
caractère présent dans deux architectures différentes peut être vernaculaire d'un
côté mais ne pas l'être de l'autre. Pour cette raison l'architecture vernaculaire n'est
en aucun cas réductible à un style, à un mouvement qui partagerait les mêmes
caractéristiques de forme et d'aspect et elle n'est pas non plus assimilable à une
époque ou à une aire géographique. L'architecture vernaculaire est le résultat
d'intentions et de conditions, qui elles, sont partagées par toutes les architectures
vernaculaires.

La seconde raison vient du fait que l'architecture est, comme le montre l'ouvrage
de Rudofsky, une notion plurielle, c'est une expression qui chapeaute un ensemble
d'architectures ayant en commun la manière de s'élaborer mais pas necessairement
l'aspect.

1 M. Magliozzi, Art brut, architectures marginales: un art du bricolage, L'Harmattan, Paris,


2008, p. 84.
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La definition de Magliozzi peut qualifier ce village dogon en afrique. Ces petites


habitations sont installées sur le plateau de Bandiagara au sud de Tombouctou.

Photo Calavas, Collection Musée de l'Homme

Mais elle pourrait aussi bien qualifier ces habitations-embarcations qui sont
accostées dans la crique de Soochow à Shanghai.

Photo National Geographic Society

Une même définition, pour réunir des architectures aussi différentes, est forcée de
ne pas être restrictive. Ces exemples montrent que tant que la volonté de l'auteur
est de définir l'architecture vernaculaire et non pas une architecture vernaculaire,
il lui est impossible d'introduire des aspects physiques descriptifs dans sa
définition. D'où le caractère «flou» des définitions qui ne décrivent pas des
architectures mais des processus de morphogenése.
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Il faut donc admettre qu'à un même processus, peut correspondre des architectures
très différentes. En effet, une architecture peut présenter n'importe quel aspect,
n'importe quelle localisation et être à l'image de la définition de l'architecture
vernaculaire pour le peu qu'elle en présente les conditions de morphogénése.

Il importe donc de dissocier l'idée (le processus) de l'objet (le resultat). Le


processus est un moyen, c'est lui qui est expliqué dans la définition. Le résultat est
un type d'habitat dont l'élaboration est conforme à la morphogénése expliquée
dans la définition. Ce résultat n'est qu'un des résultats auxquels le processus peut
aboutir.
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DEFINITION²

On a donc vu qu'il existe quantité d'architectures vernaculaires et que les


définitions proposées pour définir cette architecture ne parlent qu'en terme de
processus. Pourtant il existe quantité de définitions et face à ce foisonnement de
définitions on peut se demander s'il ne s'agit que de paraphrase ou si les processus
décrits ne sont pas tous les mêmes ? En effet, des définitions différentes devraient
renvoyer à des entités différentes, pourtant, en commençant par des phrases du
type «l'architecture vernaculaire est», elles se réclament toutes comme la
définition de l'architecture vernaculaire.

Nous avons vu que l'ouvrage de Rudofsky est considéré comme un ouvrage


majeur. La courte définition qu'il propose en introduction est régulièrement citée
dans des ouvrages traitant de l'architecture vernaculaire.

Joseph Nasr, en citant la définition de Rudosky propose ensuite une liste de


bâtiments répondant à cette définition.

Selon Bernard Rudofsky, l'architecture vernaculaire n'est pas soumise aux caprices
des modes, elle est indépendante de l'épreuve du temps et à l'impact de l'activité
humaine sur le paysage. Contrairement à l'architecture planifiée des architectes,
l'architecture vernaculaire est spontanée et appropriée aux lieux et aux climats, aux
moeurs et aux traditions de chaque pays. La ville de Marrakech connue par ses
maisons quadrangulaires, Zanzibar célèbre par ses huttes séparées et ses espaces
libres, les maisons décorées de Zinder et de Djenné, les mosquées du Mali [...], les
toits et les hautes cheminées sculpturales des îles de la mer Egée en Grèce sont des
exemples de l'architecture vernaculaire.1

Bien que Nasr cite des ouvrages reconnus comme vernaculaires par la définition,
il qualifie l'architecture vernaculaire de spontanée pour les même raisons que
Marielle Magliozzi utilisait pour argumenter qu'elle ne l'était pas. Ils citent donc
tous deux les mêmes types de constructions, ils parlent du même résultat, mais
pourtant ils ne considèrent pas que le processus de morphogénése est le même. Il
est spontanée pour Nasr et ne l'est pas pour Magliozzi.

1 N. Joseph, Le rien en architecture, l'architecture du rien, Op. Cit., p.121.


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Ceci est significatif d'un autre problème, c'est qu'en plus d'être difficilement
définissable, l'architecture vernaculaire bénéficie de quantité de définitions
différentes, utilisant des termes parfois antagonistes.

En effet, comme les définitions raisonnent en terme de processus et non plus en


terme de données physiques, chaque auteur formulant une définition bénéficie du
jeu de l'interprétation et de la subjectivité. On voit chez Nasr et Magliozzi que
l'adaptation aux lieux, aux climats et aux moeurs est d'un côté jugée comme
spontanée et de l'autre comme réfléchie.

On voit donc déjà que le travail proposé par Rudofsky fait l'objet de lectures
différentes. On peut donc penser que chaque définition caractérisant les
élaborations sont différentes. Ce phénomène aussi responsable de l'ambiguité est
fort bien décrit par Magliozzi :

Bernard Rudofsky [...] pose dès son sous-titre, Brève introduction à l'architecture
spontanée, le vaste problème des terminologies multiples possibles afin de
désigner ces créations marginales. En effet, qu'il s'agisse d'Architectures populaire,
douce, vernaculaire, spontanée, fantastique ou même de non-architecure, toutes ces
définitions n'ont pour seul but que de tenter une classification bien malaisée. Car,
la même création architecture sera, selon l'auteur, soit de l'architecture
vernaculaire, soit de l'architecture spontanée. Ainsi, lorsque G.R. Collins parle
d'architecture spontanée, il s'agit de créations érangères aux traditions régionales.
Mais lorsque Bernard Rydofsky désigne son étude comme une «introduction à
l'architecture spontanée», les créations présentées relèvent en majeure partie de
traditions régionales et populaires. Dans un cas comme dans l'autre, les créations
dont il s'agit sont la plupart du temps difficilement classables et répondent à
plusieurs lectures. D'ou la difficulté de trouver une définition universelle. 1

Les adjectifs pour décrire le processus de morphognése sont donc différents et


c'est ce qui aboutit à l'existence de plusieurs définitions. Mais pourtant, on admet
qu'elles soient toutes des définitions de l'architecture vernaculaire.

Cela vient directement de la complexité de ce type de vocabulaire, c'est parce que


les définitions ne parlent que d'élaboration et non de caractéres physiques qu'elles
peuvent être multiples, sans que cela fasse office d'une contradiction flagrante. Il
serait en effet plus difficile, et moins insidieux, d'avoir des descriptions physiques

1 M. Magliozzi, Art brut, architectures marginales: un art du bricolage, op. cit., p. 88.
20

différentes. Si tel était le cas, on se rendrait immédiatement compte de la


contradiction puisque la simple consultation d'une photographie rétablirait l'ordre
et permettrait de désigner la description correcte.

Mais les processus de morphogenése sont eux beaucoup plus complexes. Ils
peuvent donc, par la difficulté que l'on a, d'une part à les comprendre et d'autre
part à les vérifier, être envisagés de manière différente dans chaque définition. La
vérification est ici plus difficile car il ne s'agit pas de comparer une description à
l'original, il s'agit d'établir la raison d'un état de chose. On remarque que même
Rudofsky considérait cette vérification comme impossible en affirmant que
l'origine des formes architecturales se perdait dans la nuit des temps.

Le déroulement des processus de morphogénése seraient donc en quelque sorte,


invérifiable ? Ce n'est pas le cas puisqu'il est possible d'approcher cette
vérification par l'étude morphogénétique. Mais il n'est pas possible de déterminer
avec exactitude l’ensemble des lois déterminant la forme, en effet, le mot
« déterminer » sous entend un rapport de cause à effet, il faut donc nuancer car
bien qu'une telle étude soit ciblée sur l’analyse des interactions, elle se heurte tout
de même à l’impossibilité d’associer directement une force contextuelle à une
forme particulière.

Cette impossibilité avait déjà été soulevée par Amos Rapoport annonçant
d’emblée que « nous devons être conscients de la complexité des interactions et
du caractère indissociable de la composition qui en résulte1 ».

On ne peut donc que parler de facteurs qui vont intervenir et influencer


l’architecture plutôt que les « lois déterminant la forme » qui la présenterait
comme une conséquence. C'est donc pour cela, pour cette partie d'incertitude,
pour l'impossibilité de connaitre ce processus avec exactitude que différentes
définitions de l'architecture vernaculaire peuvent subsister alors qu'elles
présentent des processus différents.

1 A. Rapoport, Pour une anthropologie de la maison, Dunod, Paris, 1972, p. 25.


21

Néanmoins, ce processus est quand même étudié, et c'est pour cela que les
définitions partagent des ressemblances et même si chaque auteur a son
vocabulaire (Architectures populaire, traditionnelle, douce, vernaculaire,
spontanée, fantastique, non-architecure) on ne peut donc pas dire que
l'architecture vernaculaire change de sens en fonction de celui qui l'utilise. En
effet, chaque définition se conforme à ce que l'on sait sur le processus de
morphogénése de l'architecture vernaculaire.

Il y a donc, dans le corps de la plupart des définitions, les critères établis, comme
le fait que l'architecture vernaculaire soit le fruit d'une longue élaboration. Ce sont
ces critères qui font que les mêmes ouvrages sont considérés comme le reflet de
ces critères. (On a vu que même si leur définitions sont différentes, Nasr,
Rudofsky et Magliozzi citent tous les trois le même type d'édifice). C'est donc que
malgré les différences, les définitions sont souvent illustrées par les mêmes
édifices. On remarque donc que les auteurs ne font que parler différement de la
même chose.

Mais il y a aussi d'autres critères ,moins établis, qui sont avancés par certaines
définitions et qui proposent une lecture, en partie différente, de l'architecture
vernaculaire. C'est sur ces points que les auteurs sont en désaccord et ce sont ces
critères qui sont responsables de l'ambiguité. Ces différences sont causées par
l'ignorance partielle que l'on a sur les processus de morphogénése.

En résumé nous avons des architectures formellement, matériellement et


géographiquement différentes qui sont regroupées sous l'appelation d'architecture
vernaculaire en raison du processus avec lequelle elle se sont élaborées. Ce
processus s'appelle la morphogénése et c'est ce que toutes ces architectures ont en
commun.

Mais ce processus n'est pas décrit de la même manière par les différents auteurs
traitant de ce sujet. Bien que les définitions aient des caractéristiques en commun,
chaque auteur propose une lecture de ce processus qui lui est propre et qui
22

pourtant, malgré les différences, aboutit à la nomination des mêmes bâtiments


vernaculaires.
23

MATIERE A PENSER
Où le vernaculaire devient de plus en plus flou

Bien que l'on sache qu'il existe plusieurs définitions, la question est de savoir si
cela est rééllement problématique dans le choix de bâtiments vernaculaires. Les
définitions, bien qu'elles soient toutes différentes vont elles globalement dans le
même sens ou existe il réellement des définitions contradictoires ?

Ce chapitre se propose donc de faire un état de la complexité entourant


l'expression architecture vernaculaire en exposant des définitions ainsi que des
bâtiments. Il s'agit à la clef de pouvoir constater concrêtement d'une part qu'il
existe plusieurs définitions différentes de l'expression architecture vernaculaire, et
d'autre part qu'une même définition peut définir des bâtiments différents. Cette
partie vise à établir qu'il existe une réelle ambiguïté entre les définitions et faire
comprendre qu'une mise au point est nécessaire.

Il est donc logique que les définitions et les bâtiments choisis pour l’étude le sont
pour leurs différences. Ils sont issus de différentes situations géographiques,
économiques et culturelles mais il s'agit toujours de bâtiments existant encore
aujourd'hui, le contexte global reste donc la situation contemporaine.

Imaginons que l'on ait 5 photographies de bâtiments. Il s'agit, à l'aide d'une


définition de l'architecture vernaculaire, et en considérant seulement cette
dernière, de déterminer si ces photographies contiennent des bâtiments
vernaculaires ou non.

L’intérêt et la force de cette démarche résident dans l'invariance des


photographies, en effet si les définitions varient, le bâtiment, ou du moins le
document sur lequel il apparaît, reste le même. Le document est intangible, de ce
fait, si les confrontations aboutissent à des résultats différents, cela sera
uniquement le fait des définitions.
24

Naturellement les définitions sont constituées de la manière dont nous l'avons vu


dans le chapitre précédent. Elles décrivent donc chacune un processus de
morphogénése particulier, ce qui laisse entendre qu'elles aboutiront chacune à la
selection de bâtiments différents. Les bâtiments présentés seront donc décrits de
manière à ce que chaque définition soit confrontée à un édifice dont les
caractéristiques sont établies.

Différentes études concernant les processus de morphogénése ont déja été


menées, les auteurs menant de telles études proposent généralement un tableau de
facteurs morphogénétiques en introduction de leur ouvrage de manière à expliquer
leur méthode de recherche. On peut voir que ces facteurs morphogénétiques
varient selon l'étude.

GUINDANI ET DOEPPER (parlent de causes et non de facteurs)


Ils affirment que ces causes sont composées de 3 pôles de référence permettant
d'analyser et d'interpréter méthodiquement chaque construction. Ces pôles sont :
L'HOMME, LE SITE, LES MATERIAUX1.

AMOS RAPOPORT va plus loin et propose des caractéristiques plus précises


classées en deux parties : l’homme et le site2. On retrouve alors les matériaux dans
la catégorie site.

HOMME SITE
Nature Aspirations Besoins physiques Aspects physiques
Organisation sociale Ressources Climat
Conception du monde Comportement Site
Mode de vie envers la nature Matériaux
Besoins : sociaux Personnalité Lois structurales
psychologiques Coutumes paysage
individuels Programme fonctionnel
collectifs

1 S. Guindani, U. Doepper, Architecture vernaculaire : Territoire, habitat et activités productives,


Presses Polytechniques et Universitaires Romandes, Lausanne, 1990, préface.
2 A. Rapoport, Pour une anthropologie de la maison, op. cit., p. 19.
25

Ces deux auteurs présentent leur tableau morphogénétique dans la définition de


leur sujet. Mais leur tableau est adapté à l'étude qu'ils méneront ensuite. Le travail
de Guindani et Dopper est basé sur des études locales très précises, le sujet
analysé est donc restreint à l'architecture paysanne suisse.

Il me parait donc plus logique, étant donné la diversité des bâtiments qui seront
analysés, de définir les critères au cas par cas. C’est le sujet analysé qui définit le
tableau, on ne peut en effet présupposer du nombre et des types de facteurs qui
entreront en jeu.

Les définitions sont issues d'ouvrages parus de 1970 à nos jours, de cette manière,
les travaux nécessaires à leur élaboration ont été effectués à la même époque. Ce
choix est motivé par l'envie de pointer du doigt la complexité du terme
vernaculaire. Montrer que deux définitions parues la même décennie sont
contradictoires est plus révélateur que si les définitions ont un siècle d'écart.

Eric Mercer, président du « Vernacular Architecture Group1 » de 1979 à 1981,


écrit en introduction de sa monographie consacrée aux bâtiments traditionnels des
îles britanniques :

Les bâtiments vernaculaires sont ceux qui appartiennent à un type communément


répandu dans une zone donnée à une époque donnée. Il s'ensuit que tel genre de
bâtiment peut, à une même époque, être 'vernaculaire' dans une zone et 'non
vernaculaire' dans une autre, et, dans une même zone, passer, avec le temps, de
'non vernaculaire' à 'vernaculaire'. Autrement dit, un bâtiment est 'vernaculaire' ou
'non vernaculaire' non pas du fait des caractéristiques qui lui sont propres mais en
vertu de celles qu'il partage avec de nombreux autres, et l'identification des
bâtiments 'vernaculaires' est fonction principalement de leur importance numérique
relative.2

1 «The Vernacular Architecture Group» a été formé en 1952 pour approfondir l'étude des
bâtiments traditionnels des îles britanniques.
2 E. Mercer, English Vernacular Houses. A study of traditional farmhouses and cottages, Royal
Commission on Historical Monuments, London, Her Majesty's Stationery Office, 1975, p. 7.
26

Michel Parent, expert de l’UNESCO et président de l'ICOMOS 1 de 1981 à 1987,


formule ce rappel en introduction d’un numéro spécial de la revue
MONUMENTUM consacré au Colloque sur l’Architecture Vernaculaire se
déroulant à Plovdiv du 24 septembre au 2 octobre 1975 :

A titre introductif, je voudrais rappeler que l'architecture «vernaculaire» est


synonyme d'architecture indigène et domestique, en quelque sorte d'architecture de
la maison, et d'une maison indifférente aux influences extérieures, étrangères et qui
remplit donc son office par rapport à la culture d'une communauté spécifique.
(Entendons ici culture dans un sens anthropologique qui réunit toutes les activités
individuelles et communautaires et non les seules activités de l'esprit). 2

La CHARTE DU PATRIMOINE BÂTI VERNACULAIRE, ratifiée par la 12è


Assemblée Générale de ICOMOS au Mexique en octobre 1999 présente 6
principes généraux de l'architecture vernaculaire.

1. Les bâtiments vernaculaires présentent les caractéristiques suivantes :

a) Un mode de construction partagé par la communauté ;


b) Un caractère local ou régional en réponse à son environnement ;
c) Une cohérence de style, de forme et d'aspect, ou un recours à des types de
construction traditionnels ;
d) Une expertise traditionnelle en composition et en construction transmise de
façon informelle ;
e) Une réponse efficace aux contraintes fonctionnelles, sociales et
environnementales ;
f) Une application efficace de systèmes et du savoir-faire propres à la construction
traditionnelle.3

1 Le Conseil International des Monuments et des Sites est une association mondiale de
professionnels qui regroupe actuellement près de 9500 membres dans le monde. L'ICOMOS se
consacre à la conservation et à la protection des monuments, des ensembles et des sites du
patrimoine culturel. C'est la seule organisation internationale non gouvernementale de ce type
qui se consacre à promouvoir la théorie, la méthodologie et la technologie appliquées à la
conservation, la protection et la mise en valeur des monuments et des sites. Ses travaux sont
basés sur les principes inscrits dans la charte internationale de 1964 sur la conservation et la
restauration des monuments et des sites, dite charte de Venise. © ICOMOS
http://www.international.icomos.org consultée le 05/05/2011
2 M. Parent, L'architecture vernaculaire rurale, ses modes de conservation, et ses limites à
l'adaptation, MONUMENTUM Vol. XV-XVI, 1977.
http://www.international.icomos.org/monumentum/vol15-16/vol15-16_3.pdf, consultée le
12/01/2011
3 Extrait de la Charte du patrimoine bâti vernaculaire, ratifiée par la 12è Assemblée Générale de
ICOMOS, au Mexique, octobre 1999.
http://www.international.icomos.org/charters/vernacular_f.htm consulté le 05/05/2011.
27

Silvio Guindani est chargé d’enseignement et de recherche à l’Institut européen


depuis 1986 et responsable des études depuis 2000. Sa définition de l'habitat
vernaculaire constitue le premier paragraphe du corps du texte.

L'habitat vernaculaire est l'expression des valeurs de la culture populaire que


chaque pays a investies dans l'habitation et ses prolongements. Il a été lentement
élaboré au cours des siècles, exécuté avec des techniques et des moyens locaux
exprimant des fonctions précises, satisfaisant des besoins sociaux, culturels et
économiques. Par le caractère, l'originalité et l'invention, il façonne
l'environnement et s'y intègre naturellement. Précisons que le terme de vernaculaire
est consacré par l'usage dans le sens de «propre au lieu», synonyme d'architecture
dite sans architectes, spontanée, indigène, rurale, primitive, anonyme. 1

Patrick Bouchain, auteur et architecte français, propose une définition de


l'architecture vernaculaire en préface d'un ouvrage de Pierre Frey, cette définition
est reprise sur la 4ème de couverture.

L'architecture vernaculaire, née sur place, façonnée par les contraintes, est par
définition plus contextuelle. Sa force, en même temps que sa fragilité, vient du fait
qu'elle se situe dans la permanence et non dans l'événement. 2

Paul Oliver est architecte et historien en architecture, il est membre du Royal


Institute of British Architects. La définition qu'il propose vient en introduction
d'un chapitre nommé «l'architecture vernaculaire et l'éthique».

L'architecture vernaculaire est entendue comme l'architecture des gens, construite


par les gens. En est exclu l'architecture concue et construite par les architectes
professionels pour le peuple.3

Les bâtiments présentés ensuite seront confrontés aux définitions et le résultat,


selon que le bâtiment soit conforme ou non à la définition, sera exposé sous forme
de tableau. Un bâtiment présentant un tel résultat sera donc vernaculaire selon les
trois premières définitions mais ne le sera pas selon les trois dernières.
Eric Merce Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver
Parent patrimoine Guindani Bouchain

1 S. Guindani, Espace ruraux et architecture vernaculaire : un patrimoine européen ? dans


Lieux d'Europe, Editions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 2008, p. 165.
2 P. Frey, Learning from Vernacular : Pour une nouvelle architecture vernaculaire, Actes Sud,
Arles, 3 Novembre 2010, préface.
3 P. Oliver, Ethics and vernacular architecture, in Ethics and the built environment, Warwick
Fox, London, 2000, p.116.
28

Architecture post-catastrophe

Photo : Evelyn Hockstein / CARE Haïti

A la suite d'un sinistre de grande ampleur telles que les catastrophes climatiques
ou sismiques, les édifices lentement élaborés au cours des siècles par un savoir
faire centenaire sont balayés. Ils façonnaient le paysage mais ce dernier s'est
effacé : c'est la nature qui fait table rase. Cela aboutit à des milliers de sinistrés
dépossédés de leur maison.

Jim Kennedy, spécialiste de l'habitat d’urgence chez CARE Haïti, précise que
l'habitat d'urgence n'a pas vocation à remplacer l'habitat traditionnel des
populations locales :

Les abris transitoires (pas temporaires !) ont plusieurs fonctions. Tout d’abord, ils
rendent leur dignité et leur intimité à des familles qui ont été traumatisées par la
perte de leur maison, et qui ont vécu, pour beaucoup, le décès ou les blessures de
proches. […] Les abris peuvent aussi être déplacés, et s’adapter. On peut aussi y
rajouter des pièces. En termes de réduction des risques de catastrophes en
particulier, les abris tentent de remplir deux fonctions. D’abord, ils possèdent
plusieurs caractéristiques de résistance aux risques – contreventement, sangles… et
leur résistance aux risques a été testée par l’ONU. Deuxièmement, ces
caractéristiques de résistance aux risques sont très visibles. Nous espérons donc
qu’ils serviront d’exemple pour les personnes qui veulent construire par eux-
mêmes.1

Pour sa capacité à être disponible dans des délais très courts, ce type d'ouvrage

1 Interview réalisée par Sabine Wilke, CARE Haïti, décembre 2010.


29

constitue la réponse à la situation dans laquelle ils sont implantés : ils peuvent être
importés en nombre à la suite d'une catastrophe. Ils sont contextuels en ce sens
qu'ils ne seraient pas présents sur le site s'il n'y avait pas eu de désastre. Certes ils
portent la signification de la catastrophe, puisque la détresse et la perte de repère
des populations leur est associé. Mais ces habitations amènent une précieuse
amélioration au quotidien des populations sinistrées.

En venant en aide aux populations comme un moyen de transition, ces habitations


peuvent être à la base de modifications entraînant une reconstruction permanente.
Même si elles ne sont pas issues du savoir-faire local (de par leur matériaux et
leur procédé de construction), ces habitations pourront influencer les
constructions traditionnelles futures grâce aux solutions innovantes qu'elles
apportent aux problèmes des populations sinistrées.

On peut considérer que le but de ce type d'ouvrage est d'être digéré par la culture
locale à la manière d'une greffe qui fonctionne :

Les abris transitoires sont en partie préfabriqués par des entreprises locales. Ils
arrivent par camion dans les communautés touchées par le séisme, sous forme de
panneaux. Les panneaux et autres matériaux sont distribués aux familles de
bénéficiaires, qui les emmènent sur les terrains où ils ont l’intention de construire.
Dans les jours suivants, des menuisiers et des techniciens (supervisés par des
ingénieurs) rendent visite aux familles et les aident à monter les pièces et s’assurent
que les abris sont montés de la manière la plus forte et la plus résistante aux
catastrophes possible. En général, les menuisiers travaillent par deux, et les
familles doivent amener 5 personnes valides pour participer à la construction. 1

Même si ces constructions font appel à des ressources et à des influences


extérieures, étrangères à la culture locale, les bénéficiaires font partie intégrante
du processus de conception et de construction.

On peut donc considérer que par leur rapidité d'importation et d'installation, cette
architecture peut être très répandue dans une zone à la suite d'un sinistre. Mais ces
qualités de rapidité et d'efficacité vont de pairs avec une standardisation en
opposition avec l'idée d'une architecture spécifique à une communauté. Pour

1 Interview réalisée par Sabine Wilke, CARE Haïti, décembre 2010.


30

autant cette architecture qui présente une cohérence de style est réalisée avec
l'aide de la communauté, notamment en partageant la main d’œuvre et le savoir
faire local. Elle est une réponse efficiente aux contraintes fonctionnelles, sociales
et environnementales . Et ce précisément car l'environnement social et fonctionnel
a été bouleversé par une catastrophe.

Eric Mercer Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver


Parent patrimoine Guindani Bouchain

Architecture de récupération

La seconde image représente un bidonville à Jakarta en Indonésie, ces quartiers


informels regroupent des milliers d'occupant illégaux.

Lorsque les mégalopoles décident de raser des quartiers sans reloger leurs
habitants ou que la pauvreté force des familles à quitter leur logement, ce sont des
milliers d'occupants illégaux qui pour se loger fabriquent des habitations de
31

fortune. Ils se regroupent en bidonville, sorte de ville constituée d'habitat informel


sans plan d'urbanisme où il n'y a ni alignement ni hauteur à ne pas dépasser. Les
terrains sur lesquels les favelas s'installent sont généralement insalubres et bien
qu'ils soient laissés à l’abandon, l'occupation de ces espaces est illégale.

Ce type d'architecture dont le coup de construction est quasiment nul est constitué
de matériaux de récupération : c'est parmi l'ensemble des déchets de la métropole
Jakarta que les habitants sélectionnent ce qui constituera les murs, les toits et les
planchers de leur habitation. Il n'y a aucune commodité puisque les infrastructures
de type égouts et canalisations sont inexistantes de même que toute notion de
confort qu'il soit thermique ou acoustique. L’objectif principal de ces habitations
est la recherche de l'étanchéité.

L'architecture est donc contextuelle puisqu'elle est élaborée en fonction de ce que


le constructeur peut trouver comme matériaux. Bien que ce dernier puisse avoir
une idée de la pièce qu'il souhaite trouver, il n'est pas établi qu'il la trouvera, le
plan de l'édifice va donc s'adapter aux matériaux disponibles. Il s'agit
naturellement de matériaux locaux puisque ces bidonvilles sont généralement
érigés en lieu et place de décharges sauvages.

Bien qu'elle soit issue de matériaux hétéroclites, cette architecture présente une
cohérence de forme et d'aspect. La forme et les proportions sont généralement les
mêmes, elles sont liées à des techniques d'assemblage rudimentaires qui
produisent des bâtiments culminant quasiment tous à la même hauteur. L'emploi
récurrent de certain matériaux pour une fonction précise aboutit aussi à une
cohérence d'aspect. Par exemple la tôle ondulée qui est fréquemment utilisée pour
la couverture.

Les causes et les conditions d'existence de ces ensembles sont liées à la situation
contemporaine. En effet, c'est la politique économique de ces mégalopoles qui
force des familles à se loger dans ce genre de regroupement. Mais c'est aussi la
ville qui fournit à ces bidonvilles la matière dont ils ont besoin pour se constituer :
32

sans les innombrables déchets accumulés autour des villes, ces bidonvilles ne
pourraient exister. Leur existence est donc mêlée à celle des déchets puisque la
principale source de revenus des habitants des bidonvilles provient de la collecte
et du tri des déchets.

Si ce type d'habitat n'est pas la réponse adaptée à la situation de ces familles en ce


sens qu'il règne dans ces bidonvilles un climat d’extrême pauvreté, il est toutefois
la réponse qui s'adapte et se façonne à l'aide et à cause du contexte.

Bidonville en Turc se dit : «Gecekondu», cela signifie « il s'est posé cette nuit ».
Cette expression est significative de la rapidité avec laquelle ce type d'installation
peut être assemblé.

Toutefois cette réponse n'est pas durable, puisque ces familles vivent dans la
précarité. En effet, ces constructions ne sont pas pérennes, il est tout aussi vrai
qu'elles risquent de disparaître pendant la nuit. D'abord à cause du statut illégal de
leur implantation (ici sous un des ponts autoroutiers de Jakarta) et ensuite à cause
de leur fragilité due principalement à la mauvaise facture des matériaux utilisés et
aux difficultés d'assembler ces déchets pour constituer un ensemble stable et
solide.

Les départs de feu sont fréquents et dévastateurs du fait qu'il n'existe aucune
norme ni équipement permettant de lutter contre les incendies. Ce climat
d'insécurité aussi bien humain que matériel n'est pas endigué par les autorités qui
ne souhaitent pas « pérenniser » les favelas en raison des réseaux de narco
trafiquants qu'elles contiennent et du fait qu'elles occupent des terrains
illégalement.

Même si le procédé de construction est aléatoire et fonction de ce qui est déposé


dans la décharge, ces constructions témoignent d'un savoir-faire de la part de leur
constructeur et d'une certaine habitude à façonner des habitations à partir de bric
et de broc. Bien que le bidonville ne soit pas le produit d'une lente élaboration,
33

c'est un effet un lieu où l'urbanise se modifie quotidiennement, on peut considérer


que même une fois que toutes les pièces de tôle ondulée et de carton ont été
remplacées, il demeure le même espace anthropologique.

De part leur caractère d'espace délaissé les bidonvilles s'installent généralement


dans des terrains où la construction est difficile : zone inondable, pente raide ou
marécage. Leurs habitants font donc preuve d'une ingéniosité pour s'installer dans
la contrainte : le bidonville présent sur la photographie est construit dans une zone
subissant régulièrement des crues absolument dévastatrices, pour cette raison il
présente des ressemblances avec l'habitat lacustre puisqu'il est en partie fabriqué
sur pilotis.

De part la source des matériaux et la pauvreté partagée par les habitants des
bidonville. Cette architecture est le produit d'une communauté vivant dans une
extrême proximité puisqu'elle est érigée sur ce qui l'alimente.

Eric Mercer Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver


Parent patrimoine Guindani Bouhain
34

Architecture d'inspiration vernaculaire

Cet édifice est consacré à la culture Kanak et aux cultures du pacifique sud. Il
tente de rappeler les formes des habitations traditionnelles Kanaks en utilisant les
mêmes techniques de résistance aux efforts. Toutefois les matériaux employés et
les techniques d’assemblage (notamment la technique du lamellé collé) sont
modernes. Bien qu'il y ait une utilisation prédominante d'un bois efficace pour
reproduire les couleurs naturelles des essences présentes alentour, ce dernier ne
provient pas des forêts de Nouvelle Calédonie. Il s'agit d'un bois exotique importé
du Ghana, l'iroko. Son choix est notamment motivé par sa bonne résistance aux
insectes ainsi qu'à l'humidité.

De plus les arcs ont été fabriqués en France, pour être ensuite acheminés par
bateau jusqu'en Nouvelle-Calédonie. L'édifice n'est donc pas constitué de
matériaux avoisinant le site d'implantation et n'est pas non plus façonné sur place.

Pour que le bâtiment puisse affirmer la culture Kanak en l'incarnant le mieux


35

possible, Piano a intégré Alban Bensa à son équipe, un ethnologue spécialiste de


la culture kanak. De cette manière les valeurs et les traditions Kanak ont pu être
fixées dans l'architecture. Mais cette dernière est tout de même en rupture avec
l'architecture traditionnelle Kanak dans la mesure où elle est novatrice et ne
reproduit pas le schéma de la case Kanak.

Piano écrit dans ses carnets de travail (ses propos ont été repris par Bensa) :

J'ai compris que l'un des caractères fondamentaux de l'architecture kanak est le
chantier : le «faire» est aussi important que le « fini ». 1

Bien que le centre culturel prenne en compte les valeurs et les croyances de la
culture Kanak il est toutefois l’œuvre d'une équipe de professionnels à la tête de
laquelle il y a une seule personne et non celle d'une communauté toute entière.

L'édifice fait songer à l'habitat traditionnel mais prend une distance structurelle et
formelle pour créer un bâtiment résolument moderne. Piano a ainsi considéré le
vernaculaire des habitations Kanak comme une source d'inspiration. Le centre
culturel serait la version contemporaine de la case Kanak.

Un exemple patent de la rupture avec les techniques de constructions


traditionnelles est la création d'une maquette d'étude en soufflerie pour des
mesures des pressions locales que l'atelier de Piano à Paris commande à la
Soufflerie du C.S.T.B. de Nantes.

Comme pour affirmer que le bâtiment est érigé dans un monde offrant de
nouvelles possibilités, Piano n'a pas cherché à mimer ni à respecter les critères
habituellement prêtés à l'architecture vernaculaire. Il est clair que cet édifice n'est
pas façonné par les contraintes, il est le seul représentant de son espèce en ce sens
qu'il est une œuvre originale et pas un modèle décliné par une société.

Il n'empêche qu'il est une réponse à un contexte politique. C'est en 1988 que les
accords de Matignon sont signés, ils visent à rétablir la paix après 4 ans de quasi-
guerre civile en proposant notamment la construction d'un centre culturel kanak à

1 A. Bensa, 2000, Ethnologie &architecture, Le centre culturel Tjibaou, une réalisation de Renzo
Piano, Adam Biro, p. 207.
36

l'initiative de Jean-Marie Tjibaou, homme politique néo-calédonien et leader


indépendantiste kanak : « Il nous faudrait ici un grand Centre Culturel pour dire
aux Blancs qui nous sommes.»1

Eric Mercer Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver


Parent patrimoine Guindani Bouhain

Architecture sans architecte

Photo: Doug McClenahan, Natural Resources Canada.

On parle souvent de maison d'architecte, on entend par là que la maison est une
création originale en opposition aux maison de lotissement qui sont en quelque
sorte «sérigraphiée» et qui ne reléveraient pas du travail d'un architecte.

Cet ensemble est prénommé «Communauté solaire Drake Landing» (Drake


Landing Solar Community en anglais). Ce lotissement à Okotoks à Alberta
compte 52 maisons, toutes constuites par la société Sterling Homes Ltd. Il met en
avant le système de chauffage solaire communautaire. Ce dernier permet de
combler environ 90 % des besoins en chauffage et plus de 60 % des besoins
1 J. P. Loubes, Traité d'architecture sauvage, op. cit., p. 39.
37

domestiques en eau chaude.

Les habitants partagent donc une même source d'energie, et vivent dans des
habitations présentant une uniformisation de forme et d'aspect. De plus chaque
maison est conforme aux normes énergétiques.

Pour autant la ressemblance des maisons n'est pas la cause d'une appartenance à
une communauté. Des liens de voisinages peuvent se créer ensuite, mais ce n'est
pas le moteur, la raison de l'uniformisation de ce lotissement. Une maison d'un
lotissement, même si elle semble être la jumelle d'un tas d'autre, reste une
propriétée privée dont la porte, le jardin et la clotûre l'isole de son entourage.

Elles ne sont pas toutes identiques, mais les maisons sont construites sur un
modèle de base qui est décliné en fonction du contexte : orientation, mitoyenneté,
relief, circulation automobile. En ce sens ce type d'architecture et la manière dont
elle s'adapte au contexte rappelle ce qu'Amos Rapport nomme les ajustements du
modèle. Il cite un livre yougoslave de D. Grabrijian narrant ce processus :

Un jour le propriétaire du jardin voisin fit venir un charpentier sur le site et lui dit
de construire une maison. Ils s'arreterent à un endroit où le sol descendait en pente
douce? Le charpentier regarda les arbre, le sol, les environs et la vile dans la vallée.
Puis il se mit en devoir d'extraire de sa large ceinture des piquets, mesura les
distances au pas et les marqua avec des piquets. (Remarquons qu'il n'est pas
question de savoir «quel type» de maison doit être construit ; il y a un modèle
accepté allant de soi.) Alors il en vint à sa tâche principale. Il demanda au
propriétaire quels arbres on pouvait sacrifier, déplaça ses piquets de quelques pieds,
hocha la tête et eut l'air satisfait. Il vit que la nouvelle maison ne gênerait pas la vue
des maisons voisines.1

La différence avec l'architecture décrite dans ce paragraphe qui s'élabore de


manière empirique est que l'ensemble du lotissement est conçu au préalable. Sa
conception ne se fait pas au fur et à mesure.

Eric Mercer Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver


Parent patrimoine Guindani Bouhain

1 D. Grabrijian, J. Neidhardt, Architecture of Bosnia, Ljubljana Drzavna Zaloba Slovenije, 1957,


p. 313.
38

Si l'on compile les résultats, on obtient le tableau suivant :

Architecture Post-Catastrophe
Eric Mercer Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver
Parent patrimoine Guindani Bouchain

Architecture de récupération
Eric Mercer Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver
Parent patrimoine Guindani Bouhain

Architecture d'inspiration vernaculaire


Eric Mercer Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver
Parent patrimoine Guindani Bouhain

Architecture sans architecte


Eric Mercer Michel Charte du Silvio Patrick Paul Oliver
Parent patrimoine Guindani Bouhain

Je rappelle la méthode de selection : ces définitions de l'architecture vernaculaire


présentent un ensemble de prescriptions. Ce sont ces dernières que l'on confronte
aux particularités d'un bâtiment. Une particularité fait écho ou est en contradiction
avec les prescriptions de la définition. Un bâtiment est jugé comme non
vernaculaire dès lors qu'un de ses caractéres est en contradiction avec l'une des
prescriptions de la définition. Il doit être en accord avec la définition toute entière
pour pouvoir être désigné comme vernaculaire.

Pour cette raison, au plus une définition est précise (au plus elle contient de
prescriptions) plus elle sera restrictive, c'est à dire plus il sera difficile pour un
bâtiment de les satisfaire toutes.

La première remarque est qu'un même bâtiment peut passer, selon la définition
que l'on utilise, d'un statut de vernaculaire à celui de non vernaculaire. L'obtention
de la « mention vernaculaire » ne dépend donc pas du bâtiment mais de la
définition.

Peu importe le bâtiment choisi, parmi les six définitions proposées ici, il y en a
toujours une pour le définir comme vernaculaire. A l'inverse aucun bâtiment n'est
39

considéré par toutes les définitions comme vernaculaire. On ne peut donc pas
considérer qu'un bâtiment est intrinsèquement vernaculaire.

La possibilité pour un bâtiment, d'être à la fois vernaculaire et son contraire


prouve l'existence de définitions antagonistes ou pour le moins divergentes. De la
même manière, l'impossibilité de satisfaire à toutes les définitions est révélateur
de l'impossibilité de cumuler ou d’interchanger les définitions.

Chaque définition propose donc une vision de l'architecture vernaculaire unique


qui aboutit à une sélection de bâtiments différents.

On remarque donc que certaines définitions sont en déphasage avec l'architecture


d'aujourd'hui puisqu'elles ne définissent aucun bâtiment. La définition de Michel
Parent ne désigne aucun bâtiment comme vernaculaire et ce principalement pour
sa préscription désignant l'architecture vernaculaire comme une maison
indifférente aux influences extérieures.

Une telle architecture n'existerait que dans un contexte autarcique semblable à


celui des sociétés primitives. Il est donc normal qu'aucun bâtiment ne satisfasse
cette définition puisqu'aujourd'hui, le développement de l’architecture, peu
importe son contexte, ne peut plus être endogène, le monde fourmille
d’interactions et les systèmes isolés sont très rares.1

Notre époque mondialisée comme le décrit Stéphane Gruet ne peut plus satisfaire
une telle définition.

Ce monde, du fait des moyens de circulation et de communication récemment


développés, s’étend aujourd’hui à la planète entière, et il est bien naturel dès lors
que nos œuvres, architecturales, urbaines, et nos paysages habités, deviennent les
expressions d’une société et d’une culture mondialisées, expressions de l’ensemble
des hommes qui forme l’humanité présente, et d’une terre qui s’étend à la terre
entière.2
1 Même l'économie de pays dits en situation d'autarcie par la fermeture politique de leurs
frontières est qualifiée autrement : pour la Corée du Nord, le modèle est l'économie palatine,
compte tenu d'échanges de subsistance avec la Chine.
2 S. Gruet, Construire dans la diversité : Architecture, contextes et identités, Presses
Universitaires de Rennes, Rennes, 2005, p. 144.
40

A l'inverse une définition comme celle d'Eric Mercer est beaucoup plus souple et
adaptable à la situation contemporaine. Cette définition n'est pas chevillée à une
époque, elle permet donc de décrire aussi bien les bidonvilles de Jakarta que les
lotissements contemporains.

La définition de Pierre Frey, par son aspiration à la permanence, et bien qu'elle


soit issue d'un ouvrage paru en 2010, est mal assortie à la situation
contemporaine. En effet, elle prétend, à la manière de Rudofsky qui parle de
caprice de mode, qu'elle se perpetuerait et demeurerait inchangée peu importe le
contexte. Pourtant les contraintes de ce monde ont changé, les situations
politiques, économiques et environnementales ont montré qu'il n'existait rien
d'immuable.

Certains bâtiments satisfont à plusieurs définitions alors que d'autres ne sont


considérés comme vernaculaire que par une seule définition. On est alors amené à
se demander si un bâtiment présenté par toutes les définitions comme vernaculaire
ne l'est pas plus qu'un bâtiment dont seulement une définition le désigne comme
tel.

Il se trouve que plus d'un auteur considère ce bâtiment comme vernaculaire et


qu'en quelque sorte, l'architecture la plus réprésentée par les définitions serait ce
qu'on pourrait appeler l'architecture vernaculaire convenue.

L'utilisation du mot vernaculaire sans précision ouvre donc la porte à toutes les
interprétations possibles puisqu'il peut, comme nous l'avons vu, désigner des
architecture différentes. Si l'on veut soutenir un propos précis en parlant
d'architecture vernaculaire, il s'agit alors de préciser la définition entendue de
manière à ce que son sens ne soit pas détourné. L'utilisation du mot vernaculaire
seul rend le propos imprécis et orientable à souhait.
41

TRI SELECTIF
Où il faudrait imperativement séparer le vernaculaire du reste.

Nous avons vu qu'en fonction de la définition utilisée, un même bâtiment pouvait


être vernaculaire ou non. On peut être amené à se demander quelle définition on
emploierait si l'on devait necessairement départager l'architecture vernaculaire du
reste.

Un tel questionnement s’intéressant plus aux définitions des choses qu'aux choses
elles-même pourrait sembler abstrait et distant de la réalité. On pourrait
argumenter qu'il s'agit d'un sujet non engagé qui pourrait certes faire progresser la
recherche mais dont la réalisation n'aboutirait à aucune retombée concrète.

Mais ce travail n'est pas purement théorique, il peut très bien être nécessaire et l'a
déjà été dans des cas très concrets.

En 1975 déjà, les limites de la notion d'architecture vernaculaire faisaient l'objet


d'un questionnement. Le colloque international de l'ICOMOS sur «L'architecture
vernaculaire et son adaptation aux besoins de la vie moderne» qui réunissait alors
17 nations avouait :

Les participants au colloque considèrent que la définition de l'architecture


vernaculaire n'est à l'heure actuelle pas encore suffisamment précise, et qu'il
importe dès lors d'en approfondir la notion. [...] Ils recommandent de mener à
terme, dans les délais les plus brefs, l'inventorisation du patrimoine architectural et
d'y inclure l'architecture vernaculaire dans toute son ampleur 1.

Cet inventaire du patrimoine vernaculaire mondial visait à appliquer des


prescriptions architecturales notamment de conservation et d’entretien. Il fallait
donc établir une liste des bâtiments vernaculaires.

1 Recommandation du troisième colloque sur «l 'architecture vernaculaire et son adaptation aux


besoins de la vie moderne» Plovdiv, Bulgarie, 24-IX-2-X-1975.
42

Mais pour savoir si un bâtiment est vernaculaire, il faut établir des critères, ces
derniers formant finalement une définition. C'est pourquoi l'inventaire du
patrimoine vernaculaire pose justement le problème du choix d'une définition.
Comment sélectionner et opérer un tri parmi les bâtiments érigé sur terre lorsque
l'on sait qu'il existe quantité de définitions différentes aboutissant à des selections
variées de bâtiments dits «vernaculaires».

Je propose de se mettre à la place des membres de ce colloque et de tenter de


résoudre ce problème d'inventorisation. Quelle est la définition la plus adéquate
pour résoudre ce problème de limite ? Il s'agit donc de proposer des définitions :
une manière de voir les choses et de voir l'impact que cela aurait sur le contenu de
la liste.

Une pour toutes

On pourrait choisir une seule définition, par exemple parmi celles présentées dans
ce mémoire, et cela aboutirait à un tri qui certes fonctionnerait mais qui
présenterait une vision de l'architecture vernaculaire uniquement à l'image de
cette définition.

Puisque come nous l'avons vu, un bâtiment est étiqueté comme vernaculaire alors
qu'il pourrait ne pas l'être si l'on suivait une autre définition. Et ses
caractéristiques restent les mêmes, peu importe la définition choisie.

Une telle inventorisation qui accorderait sa foi à une définition en particulier (en
même temps qu'elle avouerait son allégeance et sa raison d'être à l'auteur de ladite
définition) ne serait pas à l'image de la complexité de l'expression architecture
vernaculaire.

Il n'est en effet pas possible de négliger toutes les autres définitions et de faire son
choix en sachant ne garder qu'une seule doctrine.
43

Toutes pour une

Il serait aussi possible de réunir un grand nombre de définitions et, à partir de cet
ensemble, fabriquer une nouvelle définition qui ne contiendrait que les caractéres
récurrents : garder les attributs qui reviennent le plus souvent dans les définitions
et rejetter ceux qui sont moins souvent représentés.

Mais nous avons vu qu'une telle méthode ne permettrait que d'obtenir l'inventaire
d'une architecture vernaculaire convenue. Cette architeture n'est pas à l'image de
ce qu'est l'architecture vernaculaire dans sa globalité puisque toutes les
architectures moins souvent définies en seraient exclu.

Il faudrait donc trouver une méthode plus objective permettant de conserver la


diversité de l'architecture vernaculaire et d'être sûr de ne pas exclure du
patrimoine lui appartenant.

Vernaculaire par nature

Nous pourrions donc considérer que la définition la plus adéquate est celle qui est
la moins restrictive, la plus ouverte, celle qui permet d'avoir le plus grand nombre
de bâtiments inscrits sur la liste. Il serait possible, comme le propose Jean Paul
Loubes de considérer que :

L'architecture est vernaculaire par nature, dans la mesure où elle est necessairement
installées en un lieu dans le monde, érigée «sur cette terre». 1

Mais si l'on suit cette définition, la liste contient alors l'ensemble des bâtiments du
monde. Or ce traitement prescrit par le colloque, pour qu'il soit efficace et
significatif, doit être appliqué à un nombre réduit d'édifices, il est donc impossible
de retenir cette définition. De plus considérer que l'ensemble des bâtiments du
monde soit vernaculaires aboutit finalement à la suppression de cette notion
puisque l'architecture se retrouve à être inconditionnellement vernaculaire. Il faut
1 J. P. Loubes, Traité d'architecture sauvage, op. cit., p. 40.
44

donc s'armer d'une définition plus contraignante puisque la liste doit se trouver
diminuée.

Anti-vernaculaire

On peut alors tenir le raisonnement inverse et raisonner par l'absurde en tentant de


savoir ce qui n'est pas vernaculaire pour ensuite soustraire le resultat à l'ensemble
des édifices du monde.

Cette réflexion partirait de ce constat logique : Comme le tri sélectif, qui en


existant, annonce l’existence d’un autre ayant la particularité de ne rien
sélectionner. L’expression architecture vernaculaire annonce implicitement
qu’une architecture n’ayant pas les caractéristiques rassemblées sous ce terme
existe.

Il faut donc commencer par rechercher le contraire de vernaculaire. Mais cette


méthode se heurte directement à un problème sémantique : le mot vernaculaire ne
possède pas directement d'antonyme. Il n'y aurait donc pas d'adjectif associé à
l'architecture mettant en avant des qualités antagonistes à l'architecture
vernaculaire. On peut donc penser que l'architecture vernaculaire n'est pas une
architecture se construisant par son contraire.

Mais il est toutefois possible d'obtenir un antonyme en passant par un autre


domaine. Celui de la linguistique dans lequel la langue vernaculaire s'oppose à la
langue véhiculaire.

Vehiculaire : Langue véhiculaire s'utilise depuis 1935 pour désigner une «langue
commune servant de moyen de communication entre des groupes de langue
différente». [...]

Antonyme : (langue) vernaculaire, «parlée seulement à l'interieur d'une


communauté, souvent restreinte».1

1 M. Grevisse, Le français correct: guide pratique, Ed. Duculot, Bruxelles, 2003, p.122
45

Bien qu'il s'agisse là d'un contexte différent, cette définition fait sens puisqu'elle
semble être aussi adaptée à définir l'architecture vernaculaire. Une autre définition
fait état de cette possibilité d'association intra-disciplinaire :

Cette langue vivante (la langue vernaculaire), souple et inventive, capable de


renouvellement aussi bien pour exprimer sans ambiguité les nouvelles hiérarchies
sociales que pour répondre aux impératifs d'une force littéraire, subit la pression de
la langue parlée.1

Si les attributs de la langue vernaculaire sont semblables à ceux de l'architecture


vernaculaire, on pourrait alors supposer que l'antonyme que l'on recherche serait
«l'architecture véhiculaire».

Si cette analogie fonctionne on aurait alors une définition de l'architecture


véhiculaire semblable à celle-ci :

Les langues véhiculaires sont celles que des communautés ou des individus séparés
par leurs variétés adoptent momentanément pour favoriser leurs échanges (de
quelque nature que soient ceux-ci : commerciaux, religieux, amoureux, etc.) On les
appelle aussi parfois langues de traite (trade language). 2

Cette analogie est riche de sens puisqu'elle permet de retrancher quantité


d'édifices existant sur terre. Elle offre de plus la possibilité de comprendre et de
définir l'architecture vernaculaire par son contraire, ce qui permet de mieux en
saisir les limites. En effet, si cette architecture possède au moins des édifices
n'entrant pas dans son champ d'action, on peut alors affirmer que l'expression
architecture vernaculaire n'est pas un pléonasme et que l'architecture n'est donc
pas inconditionnellement vernaculaire.

Le terme d'architecture véhiculaire ne semble pourtant pas utilisé, mes recherches


à ce sujet n'ayant pas fait l'objet de résultat probant. Cette expression ne se
retrouvant pas dans des lexiques, même les recherches sur internet font état de très
peu de résultats.

1 M. Zimmermann, Écrire et lire en Catalogne: IXe-XIIe siècle, Bibliothèque de la Casa de


Velarquez, Madrid, 2003, p. 425.
2 J.M. Klinkenberg, Des langues romanes: Introduction aux études de linguistique romane, Ed.
De Boeck Université, Bruxelles, 1999, p.72.
46

Pourtant cette architecture semble déjà avoir été décrite par certain sans qu'ils la
nomment de cette façon. Marc Augé parle de «non-lieux» 1 et la description qu'il
en fait se rapproche de celle que l'on pourrait donner à celle d'architecture
véhiculaire.

Il oppose cette notion à celle de lieu anthropologique qui s'apparente aux lieux
présents dans l'architecture vernaculaire. Ces deux antonymes que sont «lieux
anthropologiques et non-lieux» semblent équivalents à ce que pourrait être
l'architecture vernaculaire face à l'architecture véhiculaire.

Jean Pierre Le DANTEC résume le propos d'Augé :

Pour pouvoir être caractérisé comme tel (de lieu anthropologique), un site doit
remplir trois conditions – posséder trois caractères – le rendant apte à être habité,
au sens plein du terme, par un sujet donné :

1. entretenir des rapports avec un passé, une mémoire individuelle et collective


susceptible de conférer au sujet une identité ; 2.avec un présent (les relations à
autrui qui peuvent s’y déployer) ; 3.avec un avenir, le ou les projets qu’on y fait(s).

Augé montre qu’il existe aujourd’hui, dans l’existence quotidienne de chacun


d’entre nous (même si cette distribution est loin d’être égalitaire et concerne, en
priorité, les catégories sociales les plus favorisées de la planète) des sites construits
nombreux et décisifs qui ne répondent pas à cette définition : il s’agit, pour
l’essentiel, des endroits de transit d’un lieu vers un autre lieu.

Ces non-lieux ont en communs : 1. le fait de devoir partager, où qu’ils soient


situés, ceci pour des raisons évidentes de fonctionnalité, des configurations
spatiales et de design relativement neutres et identiques ; 2. le fait de constituer, en
raison de leur importance stratégique dans le processus de globalisation en cours,
le réseau symbolique des « monuments » en quelque sorte de la sur modernité ; 3.
le fait de pouvoir être vécus comme des lieux par les humains (peu nombreux au
regard de leurs utilisateurs) qui n’en sont pas les usagers, mais les prestataires. 2

La résonnance avec la notion d'architecture et de langue véhiculaire est ici


évidente, en particulier pour les notions de neutralité et de standardisation, cela
visant à simplifier l'échange.

1 M. Augé, Non lieux. Pour une anthropologie de la sur modernité, Paris, Seuil, 1985.
2 J.P. Le Dantec, Construire dans la diversité : Architecture, contextes et identités, Presses
Universitaires de Rennes, Rennes, 2005, p. 29.
47

Cette vision des choses permettrait donc d'établir une liste de laquelle serait
exclus tous les bâtiments rentrant dans la définition des non-lieux.

L'architecture de style internationnal en serait donc exclue puisqu'elle se définit


elle même comme une architecture apatride qui s'affranchit des contraintes
culturelles et géographiques. De même que tous les espaces de transit tel que les
aéroports et les gares.

Mais comme le dit Le Dantec, cette définition de l'architecture vernaculaire par


son contraire ne permettrait que de supprimer des lieux présents dans une quantité
très réduite de pays. La distribution de ces non lieux étant effectivement très loin
d'être égalitaire, elle continuerait à désigner la majeure partie des édifices de ce
monde comme vernaculaires.

Une par une

Le problème de limite ne peut donc être résolu avec une définition universelle qui
constituerait un filtre efficace au travers duquel les bâtiments de chaque pays
passeraient pour aboutir à une inventorisation du patrimoine vernaculaire
mondial.

Une telle définition n'existe pas car elle n'est soit pas assez restrictive ou au
contraire beaucoup trop. La définition, pour être efficace, devrait varier selon les
pays, le contexte économique et social. Finalement cette définition devrait être à
l'image de l'architecture vernaculaire c'est à dire contexuelle.

Le travail de recensement doit donc être effectué au cas par cas. Un tel travail a
déjà été fait, et son existence constitue la preuve de l'impossibilité d'établir une
définition universelle :

Paul Oliver est l'auteur d'une encyclopédie en 3 volumes de l'architecture


48

vernaculaire1. Cet ouvrage se voulant le plus exhaustif possible a été rédigé en


1997.

On pourrait croire qu'un tel travail amassant quantité d'informations lui aurait
permis d'établir une définition adaptée.

Pourtant, bien qu'armé de cet outil, Oliver publie en 2006 un nouvel ouvrage 2
dans lequel il précise que la question de ce qu'est l'architecture vernaculaire
demeure irrésolue.

1 P. Oliver, Encyclopedia of Vernacular Architecture of the World, Cambridge University Press,


Cambridge, 1997.
2 P. Oliver, Built to meet needs: cultural issues in vernacular architecture, architectural press,
oxford, 2006.
49

LA NOTION EXPLOSE
Où l'on voit que les limites de l'architecture vernaculaire sont comme l'horizon.

L'ensemble des notions evoquées dans ce mémoire répondent toutes au nom


d'architecture vernaculaire. Force est de constater que cette expression, pour être
précise, doit être précisée. Pourtant ce mot a gardé jusqu'ici son intégrité puisqu'il
est encore utilisé sans précision et n'est pas mentalement associé à l'idée de contre
sens majeurs.

En écho à ce nom unique, qui qualifie des idées très différentes, on aurait pu
croire qu'il pouvait aussi bénéficier d'une unique définition intègre. Mais si
l'expression architecture vernaculaire peut réunir des notions n'ayant que très peu
de choses en commun, sa définition en tant qu'entité unique et finie n'existe pas.

En effet la recherche d'une définition unique n'est pas possible pour la raison
qu'elle devrait être issue d'une synthèse exhaustive de l'ensemble des points de
vue entourant cette notion. Or la simple consultation de quelques définitions tue
dans l'oeuf la volonté de synthèse puisque par leurs sens antagonistes, elles ne
sont pas miscibles.

Malgré une volonté affirmée de conserver intacte la notion d'architecture


vernaculaire, c'est en se renseignant sur elle que l'on se rend compte qu'elle est
comparable à un nœud gordien. Son étude ne permet pas de la conserver en l'état
et l'augmentation de savoir à son sujet fait exploser le terme.

Pour cette raison, si l'objectif d'une définition est de décrire la réalité, alors
l'envergure de l'architecture vernaculaire est telle que sa réalité n'est pas reductible
à l'echelle d'une définition. Les ramifications de cette expression sont en nombre
trop important (indénombrables) et son accroissement est trop rapide (quotidien)
pour pouvoir se contenter d'une définition unique qui ne serait aucunement à
l'image de sa diversité.
50

Si l'augmentation de connaissances permet parfois d'être plus sûr de soi et de


commettre moins d'erreurs, c'est ici l'inverse qui se produit puisque l'ensemble des
définitions que l'on peut trouver au sujet de l'architecture vernaculaire divergent.
Elles ne viennent pas renforcer notre connaissance du mot vernaculaire en le
rendant plus net mais au contraire, elles en dédoublent le sens, elles le rendent
plus flou.

C'est l'ignorance de ces divergences qui permet, sans crainte, d'encore utiliser ce
terme sans précision. «Au fond, on ne sait que lorsqu'on sait peu ; avec le savoir
croît le doute.»1

1 Johann Wolfgang von Goethe


51

TABLE DES MATIERES

Introduction 2

Définir l'ambiguïté 6

Objet d'étude 9

Définitions 13

Définitions² 18

Matière à penser 23

Architecture post-catastrophe 28

Architecture de récupération 30

Architecture d'inspiration vernaculaire 34

Architecture sans architecte 36

Tri selectif 41

Une pour toutes 42

Toutes pour une 43

Vernaculaire par nature 43

Anti-vernaculaire 44

Une par une 47

La notion explose 49

Bibliographie 52
52

BIBLIOGRAPHIE

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53

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