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LE SCHOFAR : DU SENS À LA SIGNIFICATION

Philippe Julien

ERES | Insistance

2005/1 - no 1
pages 99 à 101

ISSN 1778-7807

Article disponible en ligne à l'adresse:


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http://www.cairn.info/revue-insistance-2005-1-page-99.htm
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Julien Philippe, « Le schofar : du sens à la signification »,
Insistance, 2005/1 no 1, p. 99-101. DOI : 10.3917/insi.001.101
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LE SCHOFAR : DU SENS À LA SIGNIFICATION


Philippe Julien

Parmi les questions soulevées par le colloque se De là se fonde la fonction du schofar : faire de la
situe l’interrogation sur le rapport entre la voix qui parle fête le renouvellement et la remémoration de l’acte
et la voix comme son. La voix qui parle est celle des fondateur de l’alliance et de l’élection. Ainsi, il reten-
phonèmes, c’est-à-dire des signifiants, comme éléments tit pour l’inauguration d’une nouvelle année les deux
dont la suite a effet de sens. Mais, la voix comme son est jours de Roch-ha-chanah ; de même, le jour du
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celle qui se qualifie par l’intonation, la résonance, le Grand Pardon avec le Yom Kippour. Autre exemple :

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timbre, la sonorité ; elle est hors-sens, mais elle n’est pas en Israël le schofar retentit depuis 1949 à chaque
sans signification, sans faire signe de quelque chose à nomination d’un nouveau président.
quelqu’un. De là naît donc la question : y a -t-il entre ces Il ne s’agit pas là de parole qui donne du sens,
deux dimensions jonction et disjonction ? mais de son dont la signification est la répétition de
Pour y répondre, prenons le schofar comme para- l’acte symbolique du pacte et de l’alliance. Oui,
digme. Le schofar, nom hébreu, est un instrument à mais alors la question demeure : de qui donc le son du
vent : une trompe. Généralement il est fait usage schofar est-il la voix ? Tel est l’enjeu du débat sur le
d’une corne de bélier en souvenir de la aqedah, de la schofar : qui donne de la voix ? Qui mugit ? Or ce
« ligature d’Isaac » ; nous verrons pourquoi. débat est la cause d’un conflit dans le mouvement
Or le schofar est mentionné pour la première fois analytique.
dans la Bible au Livre de l’Exode (ch. XIX) lors de
l’événement fondateur de la Révélation de la Loi, faite LA VOIX DE YAHWÉ
au peuple hébreu par l’intermédiaire de Moïse. Mais
de quelle manière ? Dans le feu, la fumée, le tonnerre, Le premier analyste à parler du schofar fut
les éclairs. Du Sinaï seul Moïse peut s’approcher, mais Theodor Reik dans ses conférences sur le rituel reli-
non le peuple sous peine de mort. C’est alors qu’il est gieux, publiées en allemand en 1928 et en français en
ajouté : « Quand le schofar mugira, alors le peuple 1946 sous le titre Le Rituel. Psychanalyse des rites reli-
gravira la montagne ». Au son du schofar plus de gieux (Denoël) ; et là se trouvent 150 pages sur le
danger de mort. La frontière peut être franchie sans schofar.
crainte et le peuple peut entendre lui-même la révé- Pour Reik, le schofar en tant que corne de bélier
lation des Dix Paroles, celle du Décalogue avec le « Tu est le mugissement de Yahwé. En effet, le récit du
ne… pas » qui se répète. sacrifice d’Isaac nous dit que le fils d’Abraham fut

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ÉCOUTE, ENTENDEMENT

remplacé par un bélier. Cela est à interpréter selon le Comment est-ce possible ? Ce que l’analyse
Totem et Tabou de S. Freud : le bélier est l’animal toté- nous apprend, c’est l’incomplétude du symbolique :
mique, substitut du père, de l’Urvater de la horde, il y a en l’Autre, là où la parole de Dieu a pris place,
père objet de haine de la part des fils qui l’ont tué. Le une incomplétude, une limite à la parole en tant
mugissement du bélier mourant remémore la voix du qu’elle donne sens. Ainsi, grâce à ce bord s’ouvre
père divin, de Yahwé. une béance : le vide de l’indicible. Or de là découle
Mais, la haine s’est transformée en amour, nous une double conséquence.
dit Freud. Les fils incorporent le père, s’identifient Tout d’abord, ce bord n’est pas pure négation, mais
à lui et intériorisent sa loi, la loi d’interdit de il ouvre du possible. Parce que la parole de la
l’inceste. Ainsi, pour Reik le son du schofar à cha- demande de l’Autre rencontre l’impossible du désir à
que fête communautaire est la voix de Yahwé édic- se dire, alors le sujet répond lui-même en prenant
tant sa Loi, et par là elle rappelle une culpabilité place en ce vide par du pulsionnel : le sujet se fait objet
cachée du meurtre ancien. Le rituel a donc fonction pulsionnel. Dans le cas du schofar, ce n’est ni l’objet
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de sublimation sociale, l’amour l’emportant sur la oral (se faire bouffer), ni l’objet anal (se faire éjecter),

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haine. ni l’objet scopique (se faire voir), mais l’objet vocal de
la pulsion invocante : se faire entendre. Ainsi, le scho-
LA VOIX DU SUJET far retentit non comme parole, mais comme son de la
voix de l’homme s’adressant à Yahwé.
À cette position Lacan répond par la négative au Mais, il y a une deuxième conséquence concer-
cours de son séminaire intitulé « L’angoisse », à par- nant l’effet de la sonnerie du schofar. Avant qu’il ne
tir de la séance du 22 mai 1963. Démonstration capi- retentisse, le silence de Yahwé peut être interpréter
tale donnant place à ce que Lacan appellera plus tard par le peuple comme un simple « se taire » provi-
sa « seule invention » : l’objet petit a. soire et contingent. Or le schofar engendre le vrai
Si l’on suit Reik, alors la voix ne peut être que silence : dès que le son continu s’arrête, la vérité du
celle du Surmoi, la voix qui ordonne et commande : silence tombe sur le peuple. Qui ne le sait ? Lorsque
« Tu ne… pas ! » C’est la voix qui intériorisée la musique cesse, un étrange et surprenant silence
devient celle de la conscience morale. Freud est très s’abat sur l’assemblée. Lacan l’a montré en son sémi-
clair sur ce point ; c’est à partir de là qu’il parle du naire du 17 mars 1965 à propos du cri : « Le cri fait
« malaise », non pas venant de, mais étant dans la le gouffre où le silence se rue ». Il présente le
civilisation. tableau de Edvard Munch intitulé Le Cri (1893,
Mais, répond Lacan, la voix n’est celle du Surmoi musée d’Oslo), là où le peintre a dessiné le trou noir
que si elle est celle de Yahwé. Or il y a une autre fonc- de la bouche grande ouverte d’où est sorti le cri.
tion de la voix : non pas donner du sens, mais du son. Ce que le trou du cri fait surgir, c’est le silence
Cette autre dimension est exactement celle du scho- produit par la beauté du musical. Ce trou, dit Lacan,
far, en tant que celui-ci est la voix du sujet humain et est « ce creux infranchissable, marqué à l’intérieur
non celle de Yahwé. de nous-mêmes et nous ne pouvons qu’à peine en

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approcher ». À peine… en effet ! Il y faut l’appui de Mais toi, en faisant l’aumône, que ta main gauche
l’art du musicien ou du peintre. Telle est bien la ne sache pas ce que fait ta main droite, afin que ton
fonction du « se faire entendre » du schofar. aumône reste dans le secret.
Et ton Père des cieux qui te voit en secret te le
DU SYMBOLIQUE À L’IMAGINAIRE rendra ».
C’est ainsi que cette perte s’accomplit dans le
Ainsi, le sujet s’identifie à la voix comme objet non-savoir quant aux effets de la musique sur le
pulsionnel, à l’objet petit a, dit Lacan. Autrement dit, public, de la même façon quant aux effets du schofar
il choît, il se détache du corps par cette ouverture sur Yahwé. L’art est tout autre que le « vedettariat »,
béante de la bouche. Les lèvres ouvertes cernent un et de même le schofar n’a pas pour but de faire ces-
bord, d’où la voix part et s’envole. ser le silence de Yahwé.
Or cela n’est possible que par le passage de Tel fut le chemin tracé par l’invention de Lacan,
l’image sphérique du narcissisme du Moi à un nouvel lors de sa réponse à Reik.
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imaginaire : image trouée en raison de la non-spécu-

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larité de l’objet petit a. Une perte du narcissisme en Bibliographie
résulte, si le schofar réalise la vérité de sa fonction.
Mais, hélas ! ce n’est pas toujours la cas, lorsqu’il – V. Jankélévitch : La musique et l’ineffable, Paris, Seuil,
est mis au service du Moi et de sa renommée publique. 1983.
C’est ainsi que Jésus selon l’évangile de Matthieu (cha- – P. Julien : L’étrange jouissance du prochain, éthique et psy-
pitre VI, 3-4) stigmatise un certain usage du schofar : chanalyse, pp 140-160, Paris, Seuil, 1995.
« Quand tu fais l’aumône, ne fais pas retentir le – F. Fonteneau : L’éthique du silence, Wittgenstein et Lacan,
schofar en face de toi, Paris, Seuil, 1999.
comme le font les hypocrites dans les synagogues – S. Rabinovitch : Les Voix, érès, 1999.
et dans les rues, – A. Didier-Weill : Invocations, pp 42-85, Paris, Calmann-
afin que les hommes les glorifient. Lévy, 1998.
En vérité, je vous le dis : ils ont reçu leur récom- – M. Poizat : Variations sur la Voix, pp 1-40, Paris
pense. Anthropos, 1998.

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