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Conception d’équipements

industriels – Rôle de l’analyse


ergonomique du travail
dans le retour d’expérience
par Cecilia DE LA GARZA
Ergonome, EDF R&D

et Loredana EPIFANI
Ergonome RATP-EST, Unité Voie

1. Conception sûre .............................................................................. AG 3512 – 2


2. Analyse du travail comme outil de REX pour la conception –
Cas des industries de tri ................................................................ — 2
2.1 Analyse des activités de conception – Apport de la connaissance
du travail réel ..................................................................................... — 2
2.2 Analyse du travail dans les centres de tri ......................................... — 3
3. Résultats – Liens entre état de santé, accidents, exigences
et risques de l’activité de tri ........................................................ — 4
3.1 Analyse comparative de la population. Problème d’absentéisme,
problème de santé.............................................................................. — 4
3.2 Typologies d’accidents ....................................................................... — 5
3.3 Tri des déchets : activité a priori simple mais avec des exigences
physiques et cognitives importantes ................................................. — 5
4. Analyse des activités de conception : ALU et CLU dues
aux choix de conception à des niveaux différents ................... — 6
4.1 Postes inadaptés face aux caractéristiques des utilisateurs finaux
et aux exigences du travail réel ......................................................... — 6
4.2 ALU et CLU dues à l’organisation du travail ..................................... — 7
5. Conception sûre et proactive – vers une amélioration
des systèmes de travail ................................................................. — 7
5.1 Conception écologique d’équipements et d’organisations .............. — 7
5.2 Articulation nécessaire entre conception des équipements
de travail et organisations des situations de production ................. — 8
5.3 Organisation de la conception et intégration des facteurs humains — 8
6. Conclusion........................................................................................ — 8
Pour en savoir plus.................................................................................. Doc. AG 3 512
7 - 2008

L ’analyse du travail menée au sein de deux centres de tri situés en région


parisienne a permis de relever les risques et les dysfonctionnements liés à
l’activité de tri des déchets ménagers. L’étude montre qu’un certain nombre de
pathologies (exemple : douleurs ostéo-articulaires) et de dysfonctionnements
ayant un impact sur la qualité du produit sortant, sont liés à l’organisation du
travail et à la conception du système industriel.
AG 3 512

Afin d’outiller le processus de conception pour une meilleure intégration des


facteurs humains, nous avons étudié la prise en compte de la santé et de la
sécurité au cours de projets de conception de sites de traitement d’ordures
ménagères. Il s’avère ainsi que l’analyse ergonomique du travail est un outil
de retour d’expérience pour une conception plus sûre, à la fois pour des équi-
pements industriels, et des organisations du travail futures.

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19/09/2008
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Sont proposées alors des recommandations générales pour les concepteurs


ayant pour but une meilleure intégration des caractéristiques des utilisateurs,
des exigences de l’activité et des contextes de travail.

1. Conception sûre 2.1 Analyse des activités de conception –


Apport de la connaissance du travail
réel
Une conception est considérée « sûre » lorsqu’elle intègre à la Cette analyse nous a permis de comprendre, d’une part, les
fois les risques pour la santé et la sécurité de l’opérateur, ainsi apports, par exemple, des normes et du cadre législatif en matière
que les risques globaux pour le système socio-technique. Cette de prévention, les préoccupations des concepteurs et, d’autre part,
conception ne peut avoir lieu qu’en étroite relation avec une appro- les limites ou manques pour une intégration adaptée de critères de
che proactive de prévention et de sécurité et s’insère dans un réel sécurité et de santé [4].
management de la sécurité tel que celui-ci a été décrit dans la litté- & Pour rendre compte des dysfonctionnements constatés en situa-
rature (cf. par exemple Hale, Baram, 1998 ; Cox, Cox, 1996). En se tion de production et de conception, dans le cadre du projet GIPC-
basant sur les postulats (voir Nota) on peut souligner que l’analyse Prosper nous avons développé la notion de conditions limites d’utili-
du travail peut constituer un socle pour la mise en œuvre d’une sation (CLU) des équipements et d’activités limites d’utilisation (ALU).
politique et d’un outil de retour d’expérience (REX) pour la concep-
Ces notions émanent du modèle de migrations de Rasmussen
tion. Les politiques et les outils de retour d’expérience restent (1997), qui montre comment les accidents peuvent s’expliquer par
indispensables pour une conception plus sûre à travers l’analyse des dérives dans le temps du système socio-technique, qui condui-
d’événements critiques, mais aussi à travers l’analyse des situa- sent à un fonctionnement en situation limite du point de vue de la
tions quotidiennes de travail et celle des situations de conception performance et de la sécurité. L’accident apparaı̂t alors comme le
telles qu’on va l’illustrer ici. dysfonctionnement du système mettant en évidence le dépasse-
Dans l’exemple présenté ici dans le domaine de la déchetterie, ment d’un seuil de fonctionnement accepté, d’une ou plusieurs bar-
les résultats sont d’autant plus intéressants que ce type d’étude et rières de sécurité dépassées.
de REX jusqu’à présent n’existait pratiquement pas dans ce secteur, Dans le cadre de la santé, il s’agit d’un fonctionnement limite du
hormis quelques études ergonomiques, [1], [15], [2] et des études point de vue des opérateurs, comme cela a été montré dans cette
plutôt de type épidémiologique [1], [7], [14], [16], [17]. étude qui, lors du dépassement d’un seuil, peut conduire également
Nota : à l’accident ou à la maladie professionnelle (entorse, lombalgie,
TMS). Nous rappelons ici brièvement les principales caractéristiques
 Tout système subit des transformations, des adaptations et des dérivés depuis sa
conception jusqu’à ses premières utilisations (cf. figure 2). Il est donc important d’identi- de ces notions qui sont amplement traitées par ailleurs ([3], [9]).
fier ces changements et leurs impacts sur les performances du système conçu (producti- & Les conditions limites tolérées par l’usage (CLU) se définissent
vité, santé et sécurité).
comme un ensemble de facteurs et d’éléments (environnementaux,
 Le processus de conception ne se limite pas à la seule phase de conception. Il com- matériels, humains, de production) de la situation de travail qui
prend la « conception-phase », l’implantation, l’exploitation. Ce postulat est fondé sur le conduisent ou créent des circonstances particulières par leur exis-
fait qu’il existe très peu de conception « pure » et que des « conceptions » ont lieu,
même en phase d’exploitation. L’adaptation finale d’un outil au poste de travail peut être tence même et leurs interactions. Ces circonstances sont induites
vu comme une activité de conception. par la dynamique opérationnelle. Elles vont favoriser la migration
du système vers des zones moins sûres et vont augmenter l’incerti-
 Le retour d’expérience (les informations venant des utilisateurs) n’est pas un pro- tude dans le système de travail en réduisant les marges de manœu-
cessus systématiquement utilisé dans l’amélioration de la conception, dans sa capacité à
prendre en compte les exigences d’utilisation ; le concepteur considérant le plus souvent vre des opérateurs. Elles sont donc susceptibles d’engendrer des
que ceci est hors de son champ d’action. risques pour le système. Les CLU sont, d’une certaine manière, les
précurseurs des activités limites tolérées à l’usage (ALU).
 Les CLU ne sont pas forcément observables de façon directe
sur le terrain, elles peuvent être inférées de l’observation des
actions des opérateurs et des choix des divers acteurs du travail.
2. Analyse du travail Leur analyse nécessite de remonter dans les différents niveaux hié-
comme outil de REX rarchiques et jusqu’à la conception.
Différentes formes ou classes de CLU, qui illustrent comment les
pour la conception – approches réactives et proactives peuvent être complémentaires et
améliorer la conception, ont été dégagées.
Cas des industries de tri  Les ALU renvoient à des activités palliatives qui, de façon sché-
matique, résultent selon les circonstances :
– d’une acceptation de fait, les conditions sont telles qu’il n’y a
pas d’alternative pour l’opérateur ; le risque est neutralisé d’un
Pour faire un retour d’expérience vers la conception, nous avons
point de vue cognitif ;
mené de façon parallèle :
– d’un compromis lors de la recherche d’équilibre entre objectifs
– une analyse de l’activité de conception, afin d’identifier com- contradictoires ;
ment étaient pris en compte dans les processus actuels les critères – d’une migration lente de dérives quotidiennes qui se mettent en
de sécurité et de santé ; place pour répondre aux différentes contraintes de la situation réelle ;
– et une analyse des activités de tri dans deux centres de tri des – de la nécessité d’une gestion immédiate d’une situation excep-
ordures ménagères. tionnelle par des moyens inadéquats ou inadaptés.

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Tableau 1 – Principales caractéristiques des deux centres de tri étudiés


Caractéristiques des centres CENTRE 1 CENTRE 2

Date de création 1997 1993

Tonnage de produits triés par an 30 000 t/an 100 000 t/an

Effectifs 60 79

Nombres d’équipes 3 3

Nombres de trieurs par équipe 15  34 en équipe de jour


 5 en équipe de nuit

Produits triés :

Matières plastiques – PET/PEHD – PET/PEHD

Matières cellulosiques – Papier – Papier


– Briques alimentaires – Briques alimentaires
– Gros magazine – Gros magazine
– Carton – Carton
– EMR (1) – EMR (1)

Métaux non ferreux – Canettes, boı̂tes de conserve – Canettes, boı̂tes de conserve

Verre – Verre – Verre

Déchets industriels banals (DIB) – Ferrailles


– Gravats
– Bois

(1) EMR – Emballages ménagers récupérés : produits fibreux d’emballage en carton et cartonette

& Le cadre de construction et d’application de ces activités limites & Des formes d’ALU variables ont été identifiées à travers différen-
se situe généralement hors du prescrit. Elles peuvent venir combler tes études pouvant concerner des activités de production ou de
des lacunes du prescrit, mais elles peuvent aussi franchir des bar- conception. Ces ALU se réfèrent donc à l’activité de travail
rières de sécurité [9] [12] mises en place par le concepteur et/ou d’acteurs impliqués dans des processus de travail divers et à des
l’organisation. Il s’agit de moyens de compensation partiels résul- niveaux hiérarchiques différents, en relation avec des CLU en
tant de réélaborations de règles qui consistent en ajustements, amont. Ainsi, l’activité du concepteur à travers les choix techniques
transformations ou non-applications des règles. Elles sont liées à et autres auront un impact sur l’activité d’exploitation, mettant les
des exigences du travail ou à des perturbations qui peuvent appa- opérateurs parfois en situation à risque.
raı̂tre au cours de l’activité [5]. L’activité de différents cadres en interne auront aussi une
On distingue en fonction des règles prescrites et des situations : influence sur cette activité finale à travers les choix de formation,
– d’une part, des réélaborations impromptues qui sont construi- de maintenance, de personnel, etc. [9].
tes à l’improviste sur-le-champ et sans préparation pour faire face & À partir de l’analyse du travail, l’identification des ALU et des
à un incident ou à une contrainte inopinée ; CLU apparaissent comme un outil de REX pour la conception.
– d’autre part, des réélaborations ordinaires qui sont mises en Nous donnerons quelques exemples dans la partie suivante.
œuvre de manière coutumière selon des règles de travail construi-
tes avec l’expérience dans des situations similaires plus ou moins
fréquemment rencontrées. 2.2 Analyse du travail dans les centres
 D’un point de vue cognitif, ces réélaborations mettent en jeu de tri
des diagnostics de situations et des processus décisionnels L’analyse de l’activité de tri avait pour but d’identifier les stratégies
orientés : des opérateurs en lien avec les exigences du travail, les caractéristi-
– soit vers la modulation de règles prescrites intégrées dans ques du poste et des opérateurs, ainsi que les risques associés.
l’activité ; & Ces analyses se sont déroulées dans deux centres de tri qui ont
– soit vers l’élaboration d’une stratégie opportuniste qui se veut
en charge le traitement des produits recyclables venant de la col-
adaptée à une nouvelle situation.
lecte sélective, mono-produit (collecte du papier) et multi-maté-
 D’un point de vue de la performance et de la sécurité du sys- riaux (collecte de produits mélangés qui comprend cartons, embal-
tème, les réélaborations de règles analysées ici sont limites car lages, bouteilles en plastique, boı̂tes de conserves). Ces collectes
elles résultent de compromis d’acteurs différents et sont donc le sont traitées dans le but de séparer les différents produits qui pour-
résultat de pondérations qualitatives en relation avec la marge de ront être recyclés dans des centres spécialisés. Pour les distinguer
manœuvre dont ils disposent [18]. nous parlerons de Centre 1 et Centre 2, ce dernier centre ayant la
Bien que les ALU cherchent à « gérer le risque », elles fragilisent particularité du traitement des DIB (déchets industriels banals qui
néanmoins le système socio-technique et peuvent engendrer des comprennent les gravats, les ferrailles, et le bois). Le tableau 1
risques pour le système et/ou la santé et la sécurité de l’opérateur. résume les principales caractéristiques des deux centres.

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L’analyse ergonomique du travail a articulé trois méthodes


complémentaires : Tableau 2 – Distribution de l’ensemble de la population
– analyse de la population et de l’évolution de son état de santé ; par rapport à l’âge dans les deux centres
– analyse de l’activité de travail à travers des observations ouver-
tes et systématiques du travail réel (pour compléter ces observa- TRANCHE D’ÂGE NOMBRE D’OPÉRATEURS
tions, des entretiens ouverts ont été réalisés avec les opérateurs) ; (ans)
– analyse des accidents du travail afin d’identifier les facteurs de Centre 1 Centre 2
risque, de les valider et de les compléter avec les résultats des 19-29 11 (19,6 %) 3 (12 %)
observations.
30-39 14 (25,1 %) 5 (20 %)
& Des observations ouvertes ont permis de comprendre l’organisa-
tion du travail en salle de tri (tâches des agents, flux de produits, 40-49 13 (23,2 %) 11 (44 %)
types de produits à trier, types de postes de tri). Elles ont été suivies Plus de 50 18 (32,1 %) 6 (24 %)
par des observations systématiques continues des différents postes
(types de produits à trier sur le poste, utilisation de conteneurs sup- Total 56 25
plémentaires, gestes et postures adoptés,…). Dix postes, quatre
dans le centre 1 et 6 dans le centre 2, ont fait l’objet de l’analyse.
considérant la population stable dans les deux centres au cours de
Pour le recueil de données, nous avons utilisé la technique l’étude, il est possible d’obtenir quelques résultats globaux sur la
« papier-crayon » et, pour l’observation de certains postes, nous population des trieurs (résumés dans le tableau 2).
avons effectué des enregistrements vidéo, dépouillés a posteriori à
& Une population plutôt masculine avec une forte composante
partir d’une grille intégrant les gestes et postures, les produits, etc.
L’opérateur a été filmé à partir de trois points de vue : de face, der- étrangère
rière, de gauche ou de droite. Chaque enregistrement de chaque côté Dans le centre 1, la population étudiée se compose de 44 agents
durait 15 minutes. Les postes qui ont fait l’objet de cette analyse ont de tri et de 12 personnes d’encadrement pour les trois équipes.
été considérés « durs » par les opérateurs lors des entretiens, parce 95 % de la population est composée d’hommes (soit 53 hommes),
que fatiguants, difficiles ou pénibles. Le choix des séquences a été et 5 % de femmes (soit 3 femmes). Seuls 23 % des opérateurs sont
fait de façon à avoir différents produits, jours et moments de la jour- de nationalité française et 77 % de nationalité extra-européenne.
née qui peuvent déterminer des quantités et qualités de produits Dans le centre 2, la population étudiée est constituée de
divers sur le tapis et conditionner ainsi les exigences de l’activité. 25 agents de tri. 28 % de la population (soit 7 personnes) sont des
S’agissant d’une activité en travail posté avec trois équipes qui tour- femmes et 72 % des hommes (soit 17 personnes). 32 % des opéra-
nent, nous avons suivi les équipes de jour et de nuit. teurs sont de nationalité française (soit 8 personnes) et 68 % de
nationalité extra-européenne (soit 17 personnes).
& Ces observations ont permis d’identifier et de caractériser :
– des gestes et des postures contraignants en relation avec le & Une population plutôt âgée
poste et les exigences de l’activité, à partir d’une analyse a poste- Les trieurs ayant plus de 40 ans sont 55,3 % dans le centre 1 et 68 %
riori des bandes vidéo, selon les références de Franchi (1997) ; dans le centre 2. Il s’agit donc d’une population relativement âgée.
– les exigences de l’activité de tri en relation avec les types de
En analysant l’ancienneté dans les deux centres, il ressort que
produits à trier, l’évacuation des produits, la quantité et la présen-
dans le centre 1,70 % des trieurs ont entre un mois à deux ans d’an-
tation de produits sur le tapis ;
cienneté et 30 % entre trois et quatre ans d’ancienneté. La récente
– les modes opératoires (stratégies de tri, régulations face à la ouverture du centre en 1997 (l’étude a été réalisée en 2000) contri-
variabilité...). buerait à expliquer ces données.
Les analyses ont été complétées par le relevé du dimensionne- Dans le centre 2,56 % de la population a plus de 5 ans d’ancien-
ment des postes de travail en tant que facteur pouvant condition- neté et 32 % deux ans, et seuls 12 % ont de trois à quatre ans d’an-
ner l’attitude posturale et les gestes des opérateurs. cienneté. Le turn-over dans cette population est donc limité.
& Une population souffrant d’atteintes à la santé ?
Toutefois, comme nous le verrons par la suite, il est important
de mener une étude sur la population concernée par les condi- Une analyse détaillée dans le centre 1 de l’absentéisme, sur une
tions de travail en question, afin d’avoir une vue globale et assez période de six mois, a mis en évidence que quatre opérateurs
exhaustive des risques, des contraintes et des effets de celles-ci cumulent à eux seuls 1 441 heures d’AM (Arrêt Maladie) pendant
sur la santé des opérateurs. la période étudiée, dont 637 reviennent à une seule personne. En
outre, une personne a cumulé 71 % du total des accidents du travail
AT (252 heures d’AT) avec deux AT. Les absences non justifiées
représentent 564 heures. Toutefois, un seul opérateur cumule à lui
3. Résultats – Liens entre état seul 105 heures, et il s’agit de l’opérateur qui cumule les heures
d’AT. Sans la collaboration du médecin du travail, il est impossible
de santé, accidents, de savoir plus sur les atteintes à la santé, les liens plausibles entre
exigences et risques les conditions de travail et ces AM, AT, et absences non justifiées.
Toutefois, d’une part, on peut supposer que l’opérateur en question
de l’activité de tri est fragilisé à la suite de ses deux accidents d’autre part, il a proba-
blement du mal a s’en remettre si on ne fait rien.
Par ailleurs, les entretiens auprès des trieurs ont fait ressortir les
3.1 Analyse comparative points suivants : certains souffrent de douleurs lombaires, de dou-
de la population. Problème leurs aux épaules, d’autres disent ressentir une fatigue accrue en
fin de poste ou à la fin de la semaine, une opératrice avoue ne
d’absentéisme, problème de santé pas venir de temps en temps un vendredi, par exemple, pour pou-
Dans le centre 1, la population est relativement stable. En revan- voir se reposer trois jours, autrement « elle ne tiendrait pas ».
che, dans le centre 2, la population est composée à 60 % d’intéri- Les analyses sur les accidents du travail et sur terrain viennent
maires, il est donc impossible d’en faire une analyse fine et d’avoir étayer ces résultats en mettant en évidence des conditions de tra-
un suivi sur l’évolution de la santé des opérateurs. Toutefois, en vail à risque.

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Coupures (3) “FOUILLE” ANTICIPATION


ÉXÉCUTION
TÂCHE DE TRI
Poignet (3)
(6)
Contusion (4)
MANIPULATION REPÉRAGE REPÉRAGE D’UN PRODUIT REPÉRAGE
Main (4)
CONTENEURS D’UN BON APPARTENANT A D’UN MAUVAIS
(3) PRODUIT UNE BONNE CATÉGORIE PRODUIT
Douleur (2) Membre
inférieur (3)
DÉPLACEMENT
(2) Lésion SAISIE
Dos (2) LAISSER PASSER
supérficielle (4)

Figure 1 – Schéma de synthèse illustrant les relations entre la cause


RECONNAISSANCE
des AT, le type de lésion, et le siège de la lésion pour 13 AT qui ont
touché les trieurs

3.2 Typologies d’accidents ÉVACUATION REPOSE

Dans les deux centres, un certain nombre de personnes (7 au


Figure 2 – Schématisation de l’activité de tri (d’après [6])
total) sont des poly-accidentés. Pour le centre 1, les trois personnes
ayant eu plus d’un accident avaient une ancienneté comprise entre
3 et 18 mois lors du premier accident. Dans le centre 2, les quatre 3.3 Tri des déchets : activité a priori
personnes concernées avaient une ancienneté comprise entre 3 et simple mais avec des exigences
7 ans. Ces résultats amènent à s’interroger sur une fragilisation physiques et cognitives importantes
possible des opérateurs à la suite d’un premier AT, et de difficultés
de récupération lors de la reprise du travail suite à l’arrêt. Le Chaque centre se compose de quatre parties correspondant à
manque d’information venant de la médecine du travail n’a pas une phase du traitement des produits :
permis de vérifier cette hypothèse.
– la réception et le stockage des produits ;
En ce qui concerne le lieu de l’accident, la salle de tri apparaı̂t – le traitement/tri mécanique des produits ;
dans les deux centres comme l’endroit le plus accidentogène : – le tri manuel ;
80 % (soit 12 accidents) des accidents dans le centre 1 et 56 % – le conditionnement des produits en balle et leur sortie.
(soit 10 accidents) dans le centre 2 y ont eu lieu.
Notre analyse portait essentiellement sur les activités exercées
Les autres accidents sont survenus sur le quai de chargement de
au sein de la salle de tri où est présente une série de tapis dont cha-
la fosse à ordures ménagères, sur la chaı̂ne de tri mécanique, ou
cun transporte des produits différents selon les réglages du tri
sur les voies de circulation. Dans le centre 2, il n’a pas été possible
mécanique effectués en amont. Sur le côté de chaque tapis, des
de définir le lieu de survenue pour 28 % des accidents (soit 5 AT).
goulottes reçoivent les produits triés par les opérateurs qui tom-
Dans le centre 2, les résultats sont différents du fait du travail bent dans une alvéole de collecte située à l’étage inférieur. Chaque
réalisé : les AT sont dus à la manipulation des produits sur la alvéole contient un type de produit spécifique.
chaı̂ne de tri des DIB dans 39 % des cas (soit 7 accidents) et à une Le tri réalisé sur chaque tapis peut être positif (les produits recy-
chute de plein pied dans 11 % des cas (soit 2 accidents). Les 50 % clables sont retirés du tapis et le produit restant est envoyé vers
restant renvoient à des facteurs variables (étant à l’origine d’un une fosse de collecte des ordures ménagères) ou négatif (les pro-
seul accident à chaque fois) : manipulation de conteneurs, projec- duits retirés du tapis, recyclables ou refus, ne doivent pas faire par-
tion d’un corps étranger... tie du produit final qui sera totalement récupéré une fois arrivé en
Les types de lésion conséquentes à ces accidents sont les mêmes bout de chaı̂ne).
dans les deux centres, sauf pour le dernier type, typique de la La tâche de tri semble a priori simple dans la mesure où il s’agit
société 2 : les contusions (entorses et fractures), les lésions superfi- de soustraire de la table de tri un ou plusieurs produits, selon le
cielles (enflures, hématomes, et irritations), les coupures et les poste, et de jeter le produit dans l’alvéole ou conteneur correspon-
piqûres au niveau du poignet et de la main, les douleurs dorsales, dant. Cependant, notre analyse montre que l’activité de tri néces-
les troubles visuels. site d’anticiper et de reconnaı̂tre le produit. Des connaissances sur
Afin d’illustrer de manière dynamique le lien entre les tâches, le la variabilité de la production sont indispensables et nécessitent
type et le siège des lésions, la figure 1 représente la synthèse des d’être modulables selon l’état du produit (sale, propre, humide...),
13 AT des trieurs dans le centre 1. Pour chaque cas, le nombre d’AT le poste occupé, la quantité de produit sur le tapis, la cadence...
concernés par les causes ou les conséquences est indiqué entre pour une performance optimale. L’activité de tri se caractérise
donc par des exigences cognitives et physiques accentuées par la
parenthèse.
conception des équipements.
De façon générale, dans les deux centres, sont touchés les mem-
Pour l’analyse cognitive et gestuelle, un cycle de travail a été
bres supérieurs, en particulier les mains et les épaules, les mem-
défini comme l’ensemble des actions réalisées par l’opérateur
bres inférieurs, le dos et les yeux. Sans qu’il s’agisse d’AT très gra-
entre le repérage et l’évacuation/repose d’un produit. Le temps qui
ves, l’analyse de ceux-ci met en évidence des liens entre les
s’écoule entre ces deux actions constitue la durée d’un cycle. Plus
exigences de l’activité et les conditions de travail.
la durée d’un cycle est courte, plus grand sera le nombre de mou-
vements réalisés par l’opérateur.
En effet, un AT est toujours un indicateur d’un dysfonctionne- La figure 2 propose une modélisation de l’activité cognitive
ment du système et nécessite d’être analysé dans le cadre
impliquée dans la tâche de tri selon le cycle de production et diffé-
d’une réelle politique de prévention et de sécurité.
rentes situations pouvant se présenter à l’opérateur [6].

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& L’anticipation permet de repérer la présence et la position des le contenu des conteneurs et extrait les éventuels « mauvais pro-
produits que l’opérateur doit trier, pour orienter les mouvements, duits ». Un opérateur en fin de production enlève les « mauvais pro-
rendre la saisie plus rapide et éviter ainsi d’éventuels oublis. Le duits » des conteneurs…
repérage se fait à partir d’indices visuels spécifiques à chaque pro- Toutefois, lorsque les erreurs ou les oublis sont importants, ces
duit alors qu’ils ne sont pas encore rentrés dans l’espace de pré- modes de régulation ne sont plus efficaces. On a pu alors constater
hension de l’opérateur. La distance à laquelle se fait l’anticipation des situations « limites », aussi bien au niveau de la performance et
varie en fonction de : de la qualité, que du point de vue de la santé des opérateurs [2] [6].
– l’opérateur ;
& Comprendre la source de ces dysfonctionnements (activités limi-
– du poste qu’il occupe ;
tes, facteurs de risque, sources d’accidents) mis en évidence à tra-
– de la quantité de produit présente sur le tapis ;
vers l’analyse ergonomique a été la motivation principale pour
– la conception du poste.
l’étude des activités de conception. En effet, la prévention ne peut
Sur le poste situé en amont du tapis, une des principales difficul- pas concerner que l’opérateur final, il faut avoir une vue globale qui
tés est due au manque de temps pour pouvoir anticiper, faute intègre l’organisation dans laquelle évolue cet opérateur et les
d’une distance adéquate entre l’arrivée du produit sur le tapis et acteurs de la conception impliqués dans les choix des équipe-
l’opérateur. ments, règles de sécurité, formation, etc. La partie suivante illustre
cette démarche et le type de résultats que l’on dégage, pour pou-
& La saisie consiste à attraper/saisir à la main les produits qui ont voir par la suite proposer des recommandations pour une sécurité
été repérés auparavant, lorsqu’ils rentrent dans l’espace de saisie dite « proactive » [3] [4] [8].
situé devant l’opérateur. L’efficacité de la saisie est étroitement liée
à l’anticipation et au bon repérage, afin d’éviter des erreurs ou des
oublis.
4. Analyse des activités
& Une fois le produit saisi, en cas de doute sur la qualité d’un pro-
duit, l’opérateur doit le reconnaı̂tre en vérifiant certaines caractéris- de conception :
tiques physiques lui servant d’indices pour confirmer le type de
produit (exemple, vérification de la présence d’un trou au fond ALU et CLU dues
d’une bouteille). aux choix de conception
& La « fouille » est une étape qui s’ajoute lorsqu’il y a un tas de à des niveaux différents
produit sur le tapis, par exemple quand sur la table de tri les pro-
duits sont superposés et constituent plusieurs couches. Il s’agit
d’une réelle opération de recherche des « bons produits » à trier
qui se trouvent éventuellement dans les couches situées au-des- Les résultats de l’analyse des activités de conception, à travers le
sous et qui ne sont donc pas visibles à l’œil rapidement. L’arrivée suivi et l’analyse a posteriori de deux projets de conception, met en
de ces produits ne peut pas être anticipée. L’activité de « fouille » évidence des difficultés issues d’un manque de connaissances sur
a comme conséquences une augmentation de : le travail, ses exigences, et ses effets sur les opérateurs.
– la répétitivité de certains gestes et postures des membres supé- Des normes de sécurité existent, des règles et des lois, mais au-
rieurs, vu que le même mouvement est réitéré plusieurs fois ; delà de ces aspects formels, les concepteurs manquent d’outils et
– la rapidité d’exécution de la tâche, par exemple plus de gestes à de retours d’expérience sur le fonctionnement quotidien et les
accomplir pendant le passage des produits dans l’espace de saisie situations critiques. Nous présentons par la suite les principaux
qui se trouve devant l’opérateur. dysfonctionnements qui résultent alors des choix de conception
en relation, d’une part, avec les équipements industriels et, d’autre
& De façon générale, les difficultés et les contraintes de l’activité de part, avec le management de la sécurité et l’organisation à propre-
tri résultent d’une incompatibilité entre les caractéristiques des ment parler de l’entreprise.
opérateurs, celles de l’environnement de travail, et les exigences
de la tâche. Une situation devient difficile lorsque la cadence est
importante, les dimensions du poste ne favorisent pas une saisie
4.1 Postes inadaptés face
rapide et adéquate du produit et l’activité de fouille est nécessaire. aux caractéristiques des utilisateurs
Dans ces cas, on constate trois conséquences sur la qualité de la finaux et aux exigences du travail réel
production :
& Dans cette partie, sont citées des difficultés émanant de la
– oublier un produit suite à une non-identification de celui-ci à
conception en relation principalement avec une lacune quant à
cause d’une trop grande quantité de produits présents sur le tapis,
l’utilisation de normes anthropométriques et à la connaissance
ou à cause d’une méconnaissance du produit de la part de l’opéra-
des exigences réelles du travail. Ainsi, le dimensionnement des
teur (méconnaissance des caractéristiques spécifiques permettant postes, par exemple la largeur du tapis, en interaction avec la dis-
de distinguer les produits) ; tribution des produits, obligent l’opérateur à se pencher sur le tapis
– laisser passer un « bon produit » : le produit a été identifié mais pour attraper les produits non accessibles (au milieu du tapis) et
il a été impossible pour l’opérateur de le saisir compte tenu de la pouvoir accomplir la tâche de tri de façon performante.
cadence et de la présentation du produit sur le tapis (exemple pro-
duits en tas) ; En outre, les concepteurs ont envisagé un travail en « face à
– commettre une erreur de tri due à la présentation de produit en face » qui n’est pas toujours possible compte tenu du problème
tas ou à la cadence, par exemple évacuer un produit différent de d’effectifs.
celui qui est attendu dans la goulotte ou conteneur (comme éva- & Des difficultés émanent aussi d’une impossibilité de réglage, en
cuer une bouteille en PVC dans la goulotte à PET). amont, de la quantité de produit à l’arrivée sur les tables de tri,
mettant les opérateurs dans une situation de pénibilité accrue (aug-
& Des modes de régulation et de récupération collectifs existent :
mentation de la répétitivité et de la fréquence des gestes, attention
l’opérateur A crie à l’opérateur B afin que celui-ci récupère le produit soutenue...) et augmentant le risque d’impacts sur la qualité.
que le collègue n’a pas eu le temps de saisir. L’opérateur en fin de
chaı̂ne (dernier poste le long du tapis avant la sortie finale du pro- & À ces aspects s’ajoute la distance entre l’arrivée du produit et le
duit) récupère le produit utile. Le chef d’équipe vérifie régulièrement poste de l’opérateur. Cette dernière détermine les possibilités

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d’anticipation et les gestes et postures que celui-ci pourra, ou En se fondant sur cette étude et, de façon plus générale, sur les
devra, mettre en œuvre pour saisir le produit. Plus l’opérateur est résultats du projet Prosper, nous proposons par la suite une
proche de l’arrivée du produit sur le tapis, moins il aura le temps réflexion pour guider la conception sûre.
d’anticiper. On observe alors des postures contraignantes de type
rotation et inclinaison du buste avec une amplitude importante,
des « oublis », ou des impossibilités de récupérer un bon produit.
Le même type de problème est identifié dans le poste en aval du
5. Conception sûre
tapis. Sur ce poste, l’opérateur est amené à récupérer les produits
que les opérateurs en amont ont laissé, or si la distance entre le
et proactive – vers
poste et le point de sortie est très courte, l’opérateur aura une
marge de manœuvre limitée.
une amélioration
& Les exemples décrits ici sont des ALU de conception ayant favo-
des systèmes de travail
risé en situation de production l’apparition de CLU, qui, à leur tour,
ont conduit à d’autres ALU, comme les postures contraignantes. Cette partie a pour but d’apporter quelques éléments qui peuvent
Face à ces ALU, plusieurs suggestions avaient été faites à la fois être généralisés pour la conception d’équipements industriels et de
pour une « correction » des tapis existants, comme pour la concep- systèmes organisationnels. Sans prétention d’exhaustivité, nous
tion future. présentons ici des éléments de réflexion pour guider la conception
Les normes anthropométriques sont à intégrer dans les cahiers sûre qui émanent des résultats de différentes études, dont les cen-
des charges, avec des possibilités de réglage de la quantité de pro- tres de tri [3], [8]).
duit en amont du tapis, la possibilité de guider le produit à l’arrivée
sur le tapis face à un problème d’effectifs, afin que le produit cir- 5.1 Conception écologique
cule plutôt sur un seul côté du tapis, la distance entre la sortie du d’équipements et d’organisations
produit et le premier poste, etc. Ces points signalés ont des
impacts sur la santé et la sécurité des opérateurs, mais aussi sur La notion de conception écologique renvoie à l’idée de rendre
la performance et la qualité du produit final. accessibles et de faciliter les ressources aux opérateurs en termes,
par exemple, de compétences techniques, d’information, de règles
4.2 ALU et CLU dues à l’organisation et procédures, de temps, de matériel, compte tenu des différentes
situations de travail. Une organisation écologique correspond à
du travail une organisation adaptée aux besoins des différentes exigences
& Les éléments organisationnels et de management peuvent éga- de travail et de sécurité des utilisateurs. Transposée aux équipe-
lement contribuer ou accentuer certaines difficultés. Par exemple, ments industriels, cette notion renvoie à plusieurs aspects qui
la vitesse du tapis détermine la rapidité d’exécution de la tâche de nécessitent une analyse systématique des situations critiques
tri et des gestes nécessaires pour la réaliser. D’une part, il n’est pas impliquant une analyse du travail. La participation de l’ergonome
toujours possible de régler cette vitesse, d’autre part, le réglage au même titre qu’un ingénieur spécialiste de la sûreté de fonction-
n’intègre pas l’ensemble de variables afin de diminuer/réguler la nement reste nécessaire. Une conception dite « écologique » doit
charge de travail des opérateurs. Le réglage de la vitesse du tapis tenir compte au moins des trois points suivants :
devrait tenir compte du nombre d’opérateurs présents, de quantité, – l’accessibilité, qui doit être considérée à deux niveaux :
type et qualité du produit.  une accessibilité physique, en fonction de la nature et de la
& Un élément important vient de la gestion des ressources humai- complexité des tâches,
nes, car le nombre d’opérateurs présents dépend, d’une part, des  une accessibilité cognitive en relation avec les exigences de la
effectifs prévus et de leur gestion au quotidien (congés, arrêts tâche, la conception d’interfaces et l’automatisation ;
maladie) et, d’autre part, de la gestion de leur santé. L’étude met
en évidence comment un problème d’absentéisme important rend L’accessibilité est aussi ce que certains auteurs définissent
pratiquement impossible le travail en « face à face » sur le tapis, car comme la tolérance à l’erreur des systèmes [1]. Elle doit être
il y a un manque d’effectifs en permanence. Ceci a pour effet considéré en conception, comme en implantation définitive
d’accentuer les contraintes physiques pour certains opérateurs, sur le site industriel. En effet, dans ce dernier cas, elle se réfère
mais nuit également à la qualité du produit final. à l’espace de travail, flux de circulation, déplacements, etc.,
ainsi qu’aux aménagements spécifiques pouvant faciliter la
La marge de manœuvre laissée à l’exploitant ne devrait pas ame- réalisation de certaines tâches en fonction des spécificités
ner à la transformation de postes, conçus pour le tri de deux pro- d’un site.
duits, en postes de tri de quatre ou cinq produits en rajoutant des
conteneurs supplémentaires autour de l’agent et en demandant Par exemple, dans les centres de tri, l’emplacement des
aux trieurs de viser les conteneurs situés de l’autre côté du tapis, alvéoles et containers (à droite ou à gauche de l’opérateur),
par exemple. Cette configuration, observée dans l’un des centres, selon la collecte et les produits triés, peut éviter des gestes
accentue considérablement les exigences cognitives en termes répétitifs et favoriser la performance et la qualité.
d’attention et d’anticipation, tout comme la pénibilité et la répétiti-
vité des gestes, et augmente les probabilités d’erreur de la part de – la connaissance des exigences et des contraintes cognitives et
l’opérateur. physiques en situation quotidienne et incidentelle. Cette connais-
sance passe par une analyse du travail de la situation existante.
& La conception d’un équipement doit prendre en compte la Elle doit éclairer les concepteurs sur les modèles du fonctionne-
nécessité d’entretien/nettoyage des tapis et de la salle de tri dans ment cognitif et physiologique, les types de fonctions que l’opéra-
son ensemble. L’organisation du travail qui sera mise en place teur de production et/ou de maintenance doit maı̂triser, les signaux
devra définir des cycles de nettoyage avec le conseil du médecin que les dispositifs techniques doivent renvoyer à l’opérateur pour
du travail, dans le but de prévenir les risques biologiques liés à la une identification rapide des problèmes et une meilleure récupéra-
présence de micro-organismes ([13], [15], [16], [17], [19]) et de limi- tion de la situation, etc. Il s’agit de préparer les opérateurs à la ges-
ter les « mauvaises odeurs » (produits souillés, ordures éventuelle- tion de situations critiques lors de l’utilisation des équipements
ment présentes...). industriels ;
Les exemples présentés ici rendent compte de ce que l’on a qua- – l’augmentation de la robustesse des solutions technologi-
lifié comme des ALU de management, créant des CLU dans le quo- ques conçues et notamment en relation avec la complexité de
tidien à la fois pour la production et pour la santé des opérateurs. l’équipement industriel. Il s’agit de diminuer des aléas et des

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dysfonctionnements impliquant des interventions humaines. Ces appropriées, et qui ne seront pas forcément les mêmes selon
interventions ont un impact sur les actions, les exigences cogni- l’objet de conception. Les phases de spécifications, de test et de
tives et physiques des opérateurs, et globalement sur la perfor- validation restent les plus importantes pour le recueil et l’identifica-
mance, la qualité du système et les risques d’erreur. tion des besoins et des usages par les utilisateurs finaux de diffé-
rentes catégories et métiers. Cependant, il apparaı̂t indispensable
5.2 Articulation nécessaire de pouvoir avoir un suivi dès la phase d’expression des besoins et
jusqu’à l’utilisation effective de l’objet, une des difficultés principa-
entre conception des équipements les étant d’ordre méthodologique. En effet, comment outiller les
de travail et organisations différentes phases ? Comment assurer un suivi en tant qu’ergo-
des situations de production nome à chaque phase ? Etc. ;
– mentionner de manière explicite, les facteurs humains, les cri-
Un fonctionnement fiable des équipements nécessite une organi- tères de sécurité et de santé dans les cahiers des charges (CDC) est
sation adaptée aux différentes exigences de travail et de sécurité et une condition de départ. Autrement, ces aspects-là ne pourront pas
aux caractéristiques des utilisateurs. Aussi, il est important du être considérées comme des objectifs de la conception à intégrer
point de vue de la conception de l’organisation de prévoir une anti- dès le départ. Il s’agit par ce biais d’éviter la sécurité en tant qu’o-
cipation des moyens en termes : bligation réglementaire ou contrainte parce que non anticipée ([4]).
– de personnels et de leurs caractéristiques (nombre, qualifica- En matière de prévention sécurité/santé on peut s’inspirer de la
tions, formation, ancienneté, et vieillissement). La gestion du per- norme ISO 13407 pour les systèmes interactifs. Le CDC devrait
sonnel apparaı̂t comme un critère de fiabilité si l’on anticipe les introduire un plan d’évaluation des différentes solutions ayant un
effectifs, les qualifications et formations nécessaires, l’ancienneté, impact sur la santé-sécurité des utilisateurs finaux ou susceptibles
car pour certaines tâches, seuls les opérateurs expérimentés seront de l’avoir, selon les phases du projet, les aspects à vérifier, etc.
aptes. L’anticipation comprend aussi la gestion des compétences
par rapport aux exigences réelles du travail et leur évolution, ainsi Dans une démarche proactive, une organisation de la situation
que les possibilités d’évolution de carrière, afin d’éviter par exem- de conception doit se fonder sur une démarche de conception
ple un vieillissement prématuré, une exclusion, des AT ou des MP, centrée utilisateur avec une approche pluridisciplinaire, itéra-
etc. Une anticipation, aussi, des situations inattendues mais tive. Elle nécessite un investissement important en temps,
connues ; mais elle s’avérera rentable à long terme.
– de moyens matériels : anticiper la maintenance et le vieillisse-
ment du matériel, afin d’éviter des situations dans lesquelles les
pannes récurrentes introduisent des risques et augmentent la péni-
bilité du travail et les actions de récupération. Anticiper également 6. Conclusion
les opérations de maintenance inopinée, des moyens humains et
matériels à tout moment, etc. ;
– d’évaluation/validation des règles et consignes en matière de Dans le domaine des déchets, nous avons pu constater un
sécurité et des procédures de travail. Cette validation se réalise « avant » et un « après », qui témoignent d’une volonté réelle de
par la confrontation des solutions proposées sur le terrain pour évi- prévention de la part du Syctom. La conception d’un centre de tri
ter les incompatibilités classiques « sécurité-production », pour qui a ouvert ses portes en 2004 a intégré certains des éléments de
confirmer les moyens en personnel et leurs compétences, et enfin, l’étude et l’on peut constater des équipements plus accessibles évi-
pour vérifier les situations qu’elles couvrent et organiser celles qui tant des postures pénibles et facilitant les gestes répétitifs. On a
ne sont pas couvertes ; aussi identifié la création d’espaces agréables pour la pause, où
– de connaissance et de reconnaissance officielle des situations les opérateurs peuvent s’asseoir et se reposer...
critiques, des risques et de leurs difficultés caractéristiques ;
– de connaissance des processus de travail collectif en relation
avec des réseaux et des collectifs de travail, etc. Il est nécessaire En conclusion, la conception sûre signifie un changement de
alors d’anticiper, à partir du diagnostic de la situation actuelle, les philosophie de la conception industrielle habituelle afin d’inté-
interactions collectives qui vont caractériser la situation future afin grer le facteur humain dans les cahiers des charges (CDC), de
de les favoriser lorsque celles-là sont un critère de fiabilité. donner un statut à la sécurité et à la santé en tant qu’objectifs
de conception et non pas seulement en tant qu’obligation (nor-
Dans le cadre d’une conception sûre des outils de type réactif et mes, législation).
proactif peuvent être utilisés. Dans le premier cas, il s’agit d’un
exemple du REX par l’analyse d’événements critiques (analyses
statistiques et qualitatives de type « arbre des causes »). Dans le La conception sûre devrait être un investissement, car s’occuper
deuxième cas, cela renvoie à l’analyse ergonomique du travail, à de la sécurité et de la santé des opérateurs signifie garantir une
l’utilisation d’outils de simulation divers selon les contextes de tra- meilleure performance et efficacité du système socio-technique.
vail (simulateurs pleine échelle, maquettes, simulations en salle de Bien entendu, une conception sûre ne relève pas uniquement des
cours). seules compétences de l’ergonome, mais celui-ci peut y contribuer.
Enfin, la prévention ne doit pas être le privilège des systèmes à
5.3 Organisation de la conception « haut risque ». En effet, au cours du projet Prosper nous avons pu
mettre en évidence également dans d’autres secteurs, comme
et intégration des facteurs humains l’imprimerie, des risques importants pour la santé des
Nous avons développé par ailleurs des aspects plus particuliers opérateurs [4].
quant à l’organisation de la conception et les impacts de cette orga- S’il ne s’agit pas de « risques majeurs », ni de systèmes à haut
nisation sur la prise en compte des facteurs humains en général et risque comme dans l’aéronautique, le ferroviaire, l’industrie chi-
de critères de sécurité et de santé ([3], [4]). Nous ne mentionnerons mique ou le nucléaire, les enjeux de la prévention sont loin d’être
ici que deux points : négligeables. Il ne faut pas oublier que les maladies professionnel-
– une intégration de critères de sécurité et de santé nécessite les ont un coût économique important, sans parler des différents
d’identifier dans le processus de conception les phases les plus coûts sociaux.

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