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Fabrice Balanche

La région alaouite
et le pouvoir syrien

les éditions KARTHALA


LA RÉGION ALAOUITE
ET LE POUVOIR SYRIEN
Suivi de la publication : Laetitia Démarais et Souha Taraf

PAO : Antoine Eid

KARTHALA sur Internet : http://www.karthala.com


Paiement sécurisé

Couverture : – Lattaquié, tribune de soutien à H. Al Assad


à l’occasion de l’élection présidentielle de 1991.
– Tartous, le front de mer et la vieille ville.

 Éditions KARTHALA, 2006


ISBN : 2-84586-818-9

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Fabrice Balanche

La région alaouite
et le pouvoir syrien

Éditions KARTHALA
22-24, boulevard Arago
75013 Paris

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REMERCIEMENTS

Cet ouvrage, issu dʼun travail de thèse, est le résultat dʼune coopération
entre plusieurs personnes que je tiens particulièrement à remercier. Tout
dʼabord Monsieur Pierre Signoles, mon directeur de thèse, qui a su me
soutenir durant ces années difficiles et surtout mʼaiguiller vers les bonnes
questions ; Souha Taraf qui, durant plusieurs mois, a relu, réorganisé
et allégé ce lourd travail pour aboutir à cet ouvrage plus digeste ; toute
lʼéquipe du service des publications de lʼInstitut français du Proche-Orient,
Laetitia Démarais, Antoine Eid et Rami Yassine ; lʼInstitut français du
Proche-Orient qui, depuis quinze ans, mʼa donné les moyens dʼeffectuer et
de publier cette recherche. Enfin, nʼoublions pas toutes les personnes qui,
en Syrie, par leur témoignage et leur aide, ont contribué à cette étude.

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INTRODUCTION

En conclusion de son étude sur « le pays des Alaouites », effectuée


dans les années 1930, le géographe Jacques Weulersse sʼinterrogeait en
ces termes :
« Comment envisager lʼavenir des populations alaouites, placées aujourdʼhui
par la destinée dans une situation aussi incertaine, et bien incapables par
surcroît de décider de leur propre sort ? Nous avons vu, en effet, combien
amorphe était leur état social et combien décevants les espoirs que lʼon
pouvait concevoir sur une évolution rapide de leur part. Mais peut-on tenir
rigueur à ces attardés de lʼhistoire ?1 »
Un quart de siècle plus tard, cʼest ce pays alaouite des « attardés de
lʼhistoire » qui « fournit » les hommes forts du régime baathiste syrien : il
sʼagit moins de critiquer rétrospectivement un grand géographe-explorateur,
à sa manière, que de mesurer le chemin parcouru en quelques décennies
par une région parmi les plus défavorisées et les plus périphériques de la
Syrie née des décombres de lʼEmpire ottoman.
La région côtière, au nord-ouest de la Syrie (Fig. 1), est en majorité
habitée par des alaouites (plus des deux tiers de la population), aux côtés
des musulmans sunnites et dʼune minorité chrétienne et ismaélienne ; elle
est lʼunique territoire de référence dʼune communauté alaouite qui nʼa
aucune ramification connue au-delà de son berceau originel montagnard
local, le Jebel Ansariyeh (Fig. 2). Avantage considérable de situation, cette
région est la seule façade maritime de la Syrie. Elle est, par conséquent,
celle dont lʼouverture sur la mer Méditerranée sera mise à profit par les
dirigeants baathistes dès leur prise du pouvoir en 1963 pour y impulser
une dynamique spatio-économique, sociale et politique exceptionnelle par
rapport au reste du pays.
Depuis lʼouverture économique de 1991, un tournant est en train de
se produire : lʼancienne région vitrine et modèle du développement façon

1
WEULERSSE 1940, p. 377.

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2 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 1 : La région côtière dans le territoire syrien.

Baath est en nette perte de vitesse, et les nouveaux investisseurs boudent


la région côtière. Malgré (ou à cause de) son « passif » de région choyée
par le pouvoir, celle-ci présente pourtant des avantages physiques et
techniques incontestables, au plan économique. Comment se fait-il que les
investisseurs privés, au lieu dʼutiliser les infrastructures considérablement
développées en quelques décennies dans lʼunique région littorale du pays,
ses capacités industrielles dʼaccueil inégalées (sur le papier du moins), et
malgré un potentiel touristique unique, sʼen détournent ?
Dans cette étude, une question centrale nous préoccupera : pourquoi
cette région, à lʼévidence favorisée par le pouvoir baathiste, reste-t-elle
aujourdʼhui mal insérée dans lʼespace national ?
Il sera important de comprendre, à travers le fonctionnement de cette
région, la relation entre le pouvoir syrien et ses territoires, dans un pays tenu

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INTRODUCTION 3

Figure 2 : Le relief de la région côtière syrienne.

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4 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

dʼune main de fer depuis des décennies par une famille-clan « dynastique »,
celle des Assad.
Quel est donc lʼobjectif des autorités syriennes ? Asseoir lʼemprise
dʼune communauté (alaouite), celle de la famille régnante, sur « son »
territoire régional ? Ou bien sʼagit-il également, et plus largement, dʼune
volonté classique du pouvoir central de dominer, en la favorisant, une
région – via par exemple des services à la population, le développement
des infrastructures locales, en bref via une clientélisation des habitants
(alaouites et non alaouites) ?
À lʼévidence, une lecture uniquement communautaire ne suffit pas pour
comprendre lʼévolution de la région côtière syrienne sur près de quarante
ans : il est nécessaire dʼintroduire le prisme du politique. Notre hypothèse
est que la dynamique de développement impulsée par le haut dans la région
du Jebel Ansariyeh, pour puissante quʼelle ait été – et quʼelle reste – nʼa
pas abouti à son but prévu, attendu : lʼintégration totale de lʼancien « pays
des Alaouites » à la Syrie baathiste actuelle, voire lʼémergence de cette
région comme une locomotive du développement national.
Il sʼagit de réfléchir en termes dʼintégration ambiguë, en tout cas
incomplète : pour étonnant que cela puisse en effet paraître et pour
différentes raisons, la région dʼorigine des Assad, malgré sa situation
géographique unique, des investissements massifs exceptionnels consentis
par lʼÉtat baathiste et sa proximité politique avec le pouvoir, demeure
aujourdʼhui une périphérie économique du pays.

Lʼaménagement du territoire : un instrument de contrôle politique

Si, dans la foulée de grands projets dʼaménagement du territoire mis


en place depuis lʼarrivée au pouvoir de Hafez Al Assad en 1970, la Syrie
entière a vécu de profondes mutations territoriales, celles-ci témoignent
dʼune vision totalement politique de lʼespace : lʼaménagement du
territoire a été uniquement conçu comme un moyen de contrôle politique
de lʼespace, et non comme un outil de développement du pays. Ainsi,
théoriquement, lʼagrandissement des ports, la construction dʼune autoroute
et les implantations industrielles sont des actions justifiées dans une région
littorale ; elles doivent à la fois contribuer à une meilleure intégration de
cette région périphérique dans lʼespace national et desservir lʼensemble du
territoire. Mais quʼen a-t-il été exactement ? Aménagement du territoire
dans un souci dʼégalité, favoritisme communautaire, repli identitaire
ou confusion de tout cela en fonction des moyens et de la conjoncture
politique ?

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INTRODUCTION 5

Le projet du pouvoir pour la région côtière détermine les modalités


de lʼintégration de celle-ci à lʼespace syrien et organise ses structures
spatiales ; cela nʼexclut pas des mouvements contradictoires dʼorigine
locale, intégrateurs ou désintégrateurs, puisque lʼÉtat nʼest évidemment
pas le seul dépositaire du pouvoir ni le seul acteur de lʼespace. Il faudra
également sʼinterroger sur le concept dʼintégration dans un pays du Tiers
Monde : lʼintégration nationale est le leitmotiv de ces pays depuis leur
indépendance et, en théorie, lʼaménagement du territoire est conçu dans ce
but, avec un primat de lʼéconomie considérée comme le facteur principal de
tout processus dʼintégration, les particularismes locaux devant disparaître
avec lʼintégration au marché. Or, nous le constaterons pour le cas de la
région côtière, loin de se réduire, ces particularismes reviennent en force.
Depuis lʼindépendance et jusquʼà lʼUnion avec lʼÉgypte (1945-1958),
lʼinstabilité politique de la Syrie nʼa pas permis la mise en place dʼune
véritable politique dʼaménagement du territoire. Les gouvernements
successifs ont suivi une politique économique libérale, qui limitait
naturellement les interventions de lʼÉtat. À la fin des années 1950,
un véritable fossé séparait les grandes villes (Damas, Alep, Homs et
Hama) – celles qui fournissaient lʼessentiel du personnel politique syrien
– et le reste du pays. De tels écarts économiques et sociaux ont pavé le
terrain de profondes dissensions politiques internes, qui ont conduit à
« lʼexpérience » de lʼUnion avec lʼÉgypte nassérienne en 1958, puis au
coup dʼÉtat militaire baathiste en 1963. Le nouveau personnel politique
(baathiste) était essentiellement originaire des périphéries délaissées et des
communautés minoritaires (alaouites, druzes, ismaéliens…). À la suite
de conflits au sein du parti Baath et de lʼarmée, cʼest une ʻassabiyya2 à
majorité alaouite menée par le général Hafez Al Assad qui sʼempare du
pouvoir en 1970 via le « Mouvement de rectification »3.
Les nouveaux dirigeants syriens, bien quʼissus des régions périphériques,
se sont efforcés de consolider la centralisation politique et économique du
pays autour de Damas, notamment en créant un réseau de transports terrestres
rayonnant autour de la capitale au détriment de la bicéphalie traditionnelle
Damas-Alep. En outre, le maillage administratif du pays est resserré au
niveau des mailles de rang inférieur, nahya (canton), ou moyen, mantiqa
(département) : cʼest à cette échelle que les structures dʼencadrement de la
population sont en effet les plus efficaces (Fig. 3). Le choix des chefs-lieux
nʼest pas lié à des critères objectifs en matière dʼaménagement spatial ; à de

2
Sur la définition du concept de ʻassabiyya, voir p. 145.
3
« Rectification » car, selon Hafez Al Assad, la révolution baathiste prenait une mauvaise
direction à la fin des années 1960.

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6 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 3 : Lʼorganisation administrative des muhafaza de Lattaquié et de


Tartous en 2004.

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INTRODUCTION 7

rares exceptions près, les localités promues sont celles qui disposent des plus
importants appuis politiques, car la concurrence est forte entre les localités
pour accéder aux ressources de lʼÉtat. Le village de la famille Assad,
Qardaha, dans la muhafaza de Lattaquié, est ainsi élevé au rang de chef-
lieu de mantiqa, tout comme Rastan, dans la muhafaza de Homs (localité
dʼorigine de lʼancien ministre de la Défense, lʼinfluent Mustapha Tlass). Les
généraux alaouites se sont efforcés dʼactiver la promotion de leurs villages
au moins en chefs-lieux de nahya : ce nʼest pas un hasard si les muhafaza
alaouites de la côte (Lattaquié et Tartous) comptent 25 % des chefs-lieux de
nahya du pays avec moins de 10 % de la population et 2 % du territoire !
Une vaste réforme agraire a été par ailleurs lancée, très rapidement
(1963-1964), afin de démanteler les grands domaines agricoles au profit de
la petite propriété paysanne ; si, en raison de leur propre origine rurale, les
nouveaux dirigeants syriens étaient sensibles à la misère de la paysannerie
(70 % de la population en 1960), dans le même temps, ils élargissaient par
cette réforme la base sociale du parti Baath (les campagnes sont encore à
lʼheure actuelle le plus fort soutient du régime).
Le régime baathiste a également pris en main lʼindustrialisation du
pays. À travers les plans quinquennaux de développement, il affirmait
une volonté dʼutiliser le secteur public industriel comme vecteur de
lʼintégration économique. Dans ce but, il fallait développer un tissu
dʼindustries industrialisantes complémentaires à lʼéchelle nationale : ces
industries devaient valoriser en priorité les matières premières locales,
créer des emplois et susciter un développement économique autonome. En
réalité, les industries ont été utilisées en fonction des seuls intérêts étroits
du régime, ceux du clientélisme politique.
Ainsi, la politique volontariste menée par les différents gouvernements
baathistes nʼa pas eu pour but principal de résorber les déséquilibres
spatiaux, mais de renforcer le pouvoir central par une clientélisation
totale de la société syrienne. Hafez Al Assad nʼa pas créé les clivages
communautaires, constitutifs de la société syrienne, mais il les a habilement
utilisés en entretenant les rivalités entre les différents groupes. La stabilité
dʼun tel « système Assad » était assurée à la fois par une répression féroce
et par un État-providence longtemps entretenu par les transferts financiers
des pays arabes pétroliers.

Une libéralisation économique contrôlée

Les infrastructures de transport, lʼachat dʼusines clé en main à lʼétranger,


la multiplication des découpages administratifs, la généralisation de

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8 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

lʼenseignement, de la médecine et dʼautres services de base ont été financés


par les aides des pays arabes pétroliers de 1973 à 1987 (au cours de cette
période, on estime que 30 % du budget syrien était alimenté par des fonds
extérieurs), puis partiellement par les exportations de pétrole, sans oublier
lʼendettement vis-à-vis de lʼétranger (les ex-pays communistes dʼEurope
de lʼEst en particulier). Des dépenses de plus en plus importantes et des
recettes en baisse provoquent une grave crise économique au milieu des
années 1980 : les investissements publics étaient le moteur de lʼéconomie
syrienne, et la contraction des dépenses publiques entraîne dans sa chute
le secteur privé.
La libéralisation économique (« infitah ») enclenchée en Syrie via la loi
n° 10 en 1991 est plus subie que voulue par le pouvoir : son application
sera ralentie par lʼappareil bureaucratique, voire par la présidence lorsque
celle-ci sent que cette loi menace son pouvoir. Dans les dernières années
de sa vie, Hafez Al Assad a même complètement bloqué un infitah quʼil
disait pourtant avoir impulsé. À partir de lʼannée 2000, le pays évoluera
avec Bachar Al Assad vers un « capitalisme des copains4 ». Les monopoles
dʼÉtat sont privatisés au profit de la famille et des proches du président.
Des alliances se tissent avec la bourgeoisie économique qui doit partager
ses bénéfices avec les barons du régime pour avoir le droit de travailler
sans entrave et, pour les plus privilégiés, obtenir des avantages.
Selon les statistiques fournies par le Haut Conseil de lʼinvestissement
chargé du suivi de la loi n° 10, de 1991 à 2000, 50 % des projets sont
réalisés à Damas et 25 % à Alep : les régions périphériques sont délaissées
par les investissements privés. Depuis 1990, lʼespace économique syrien
renoue donc clairement avec les déséquilibres spatiaux pré-baathistes,
lorsque Damas et Alep concentraient 80 % des entreprises industrielles et
commerciales. La bourgeoisie des grandes villes se renouvelle, alors que
les périphéries restent soumises à – ou assistées par – la structure politique
baathiste.
Tel est le cas de Lattaquié, principal port de la Syrie et première ville
du littoral : la majorité de la population y est aujourdʼhui de confession
alaouite, mais elle reste en marge de lʼéconomie de la ville. Plus de 80 %
des actifs alaouites de Lattaquié travaillent dans le secteur étatique (une
majorité de ces emplois est du chômage déguisé) contre seulement 40 %
des sunnites et 50 % des chrétiens5. La présence des alaouites dans le
milieu des entrepreneurs privés à Lattaquié est mineure, en tout cas très

4
GOBE 1997.
5
Enquête personnelle réalisée en 1994.

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INTRODUCTION 9

inférieure à leur poids démographique dans la ville. Si cela sʼexplique en


partie par le fait quʼils ne se sont massivement installés en ville que depuis
une quarantaine dʼannées (depuis lʼinstauration du régime baathiste), leur
proximité avec le pouvoir politique leur donne par ailleurs accès, de façon
privilégiée, à des postes dans le secteur étatique.
Dans le monde méditerranéen, la culture dʼentreprise est classiquement
basée sur une armature triple : la famille élargie, une tradition marchande
séculaire et une crainte viscérale de lʼÉtat6 ; ainsi, les entrepreneurs qui
bénéficient des plus grandes facilités de crédits ne sont pas ceux qui possèdent
les projets les plus crédibles, mais ceux dont la réputation familiale est la
meilleure. De fait, la bourgeoisie traditionnelle en Syrie, même si elle a
été mise à mal par les nationalisations et la réforme agraire, dispose grâce
à son capital social dʼun potentiel économique plus important que celui
dʼentrepreneurs issus des classes populaires ou de la nouvelle bourgeoisie.
Lʼappartenance à la communauté alaouite, longtemps considérée comme
hérétique par lʼislam sunnite et encore aujourdʼhui par une grande partie
de la population, est en réalité un handicap supplémentaire pour les
entrepreneurs.

La périphérisation de la côte signifie-t-elle la périphérisation politique


des alaouites ?

Comment faut-il lire lʼévolution actuelle de la région côtière par rapport


au reste du pays ? Le régime alaouite a-t-il complètement tourné le dos à
« sa » région, ou bien faut-il plutôt comprendre quʼun certain relâchement
de lʼattention de la part du centre soit « normal » au bout de quarante
ans de pouvoir ? La loi n° 10, synonyme dʼune certaine libéralisation de
lʼéconomie syrienne, a-t-elle signifié à partir du début des années 1990
un ralentissement, voire un tassement des programmes de développement
(décidés par le centre) pour le Jebel Ansariyeh ? Quels sont les acteurs
qui, en haut de la hiérarchie politico-économique, ont pu peser dans le
sens dʼun déclin du « favoritisme » ? Autrement dit, peut-on déceler des
symptômes de baisse de la clientélisation de la région autrefois choyée par
Hafez Al Assad ?
Depuis lʼarrivée de Bachar Al Assad à la tête de lʼÉtat (2000) et à
lʼaune des développements les plus récents dans une région moyen-
orientale constamment au bord de lʼexplosion (Irak, Iran, Palestine),

6
Selon la triade établie par PÉREZ 1994.

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10 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

comment peut-on analyser la relation entre le pouvoir central syrien et ses


périphéries, notamment la périphérie côtière ? Sʼagit-il également dʼune
périphérisation politique de la communauté alaouite ?
La première partie de cet ouvrage analyse la croissance rapide dʼune
région favorisée et clientélisée par le pouvoir. La politique dʼaménagement
du territoire du régime baathiste sur lʼorganisation de la région côtière
syrienne a fait passer celle-ci dʼune région périphérique à une région
intégrée. Mais si le niveau de vie sʼest élevé et si lʼagriculture est prospère,
la fonction industrialo-maritime est peu mise en valeur. Est-ce conséquence
du dirigisme économique, qui conduit à une certaine fermeture de la Syrie,
et donc à une moindre mise en valeur du portuaire ? dʼune société locale
dʼorigine rurale et agricole ? dʼun développement national considéré
comme un moyen de contrôle plutôt quʼune fin en soi ? dʼun mode de
développement qui montre ses limites en matière de développement
économique ?
La seconde partie examine lʼhypothèse dʼune périphérisation de la région
alaouite. Le mode de développement appliqué à la Syrie, et en lʼoccurrence
à la région côtière, ne peut se détacher des conditions sociales locales.
À partir de 1970, le régime baathiste est contrôlé par un clan alaouite
originaire du nord de la région côtière. La ʻassabiyya des Assad sʼefforce
de clientéliser la communauté alaouite qui lui sert de soutien au niveau
national pour contrôler la Syrie. La relation privilégiée entre le pouvoir et
la communauté alaouite est un facteur essentiel de la production du nouvel
espace régional. Lʼintégration régionale prend des allures de revanche
des campagnes alaouites sur les villes sunnites. Les clivages ancestraux
entre alaouites et sunnites sʼestompent à peine dans la nouvelle société
urbaine. Dans la région côtière, les alaouites sʼidentifient pleinement au
régime baathiste et sʼappuient sur lʼÉtat pour prendre le contrôle des villes.
Les sunnites en revanche demeurent dans lʼéconomie privée, lʼaccès aux
postes de direction dans lʼadministration ou lʼarmée étant limité pour eux.
Cependant, la timide libéralisation économique lancée dans les années
1990 réactive la bourgeoisie industrielle et commerçante sunnite, tandis
que la réduction des moyens de lʼÉtat affaiblit la communauté alaouite qui
nʼa pas réussi à sʼintégrer dans le secteur privé citadin. À lʼimage de la
communauté alaouite, la région côtière se trouve en voie de périphérisation
dans le nouvel espace syrien qui se forme en ce début de XXIe siècle.

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PREMIÈRE PARTIE

UNE RÉGION ALAOUITE


FAVORISÉE ET CLIENTÉLISÉE
PAR LE POUVOIR SYRIEN

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Lʼactuelle région côtière de la Syrie, avec sa fenêtre longue de
180 kilomètres sur la mer, est longtemps restée une « périphérie de la
périphérie » de lʼEmpire ottoman : géographiquement excentrée, sans
rendement agricole ou artisanal significatif, elle était habitée dans ses
hauteurs par des populations (notamment musulmanes alaouites) rétives
aux autorités ottomanes, et organisée par des villes dʼintérêt mineur.
Surtout, la région nʼavait aucune cohésion interne : la montagne (le Jebel
Ansariyeh) tournait le dos aux villes de la bande côtière, et vice versa.
De manière générale, comme ailleurs dans les territoires sous domination
ottomane, lʼorganisation de la région côtière était directement influencée
par le rapport que les communautés locales entretenaient vis-à-vis du
centre politique. Les villes littorales habitées par des musulmans sunnites
et des chrétiens constituaient, dans le système de contrôle de lʼEmpire
ottoman, les points clés de la région, relayés par les bourgs ismaéliens et
chrétiens de la montagne ; pour leur part, les communautés de confession
alaouite occupaient plutôt des espaces périphériques et ruraux, dans le
Jebel Ansariyeh et sur la plaine côtière. (Fig. 4, 5, 6, 7).
La distribution des communautés dans la région côtière est en effet
conforme aux rapports centre-périphérie qui organisaient lʼespace syrien
à lʼépoque ottomane. Ainsi, les grandes métropoles de lʼintérieur sont
peuplées par la communauté au pouvoir (celle des musulmans sunnites) et
ses protégés chrétiens et juifs, cependant que les montagnes périphériques
sont abandonnées aux minorités hétérodoxes : alaouites, druzes et yézidis
dans le Sindjar. De façon schématique, les sunnites, politiquement et
économiquement dominants, occupaient les villes et possédaient les
meilleures terres. Les alaouites, considérés comme une communauté
hérétique, étaient reclus dans la montagne ou employés comme métayers
dans les propriétés de lʼoligarchie sunnito-chrétienne de la plaine. Quant
aux chrétiens et aux ismaéliens, reconnus et protégés par lʼislam sunnite, ils
participaient au système politique ottoman et jouaient localement un rôle
relativement efficace dʼintermédiaires entre les alaouites et les sunnites.
Cette occupation communautaire de lʼespace sʼest largement maintenue
après la disparition de lʼEmpire ottoman en Syrie, jusquʼà aujourdʼhui : au-
delà des discours unitaires et laïcisants du parti-État baathiste, la répartition

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14 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

actuelle de la population et lʼarmature urbaine reflètent clairement la


trace de cette organisation sociale fondée sur lʼinégalité politique des
communautés.
Sur un autre plan, de la période ottomane jusquʼau début des années
1960, en passant par le Mandat français, le maillage administratif de cette
région côtière (qui couvre un territoire de 6 500 km2) de même que celui
de la Syrie entière (dont la superficie est de 180 000 km2) a peu évolué.
Lʼindépendance nʼa pas entraîné en effet de véritables changements dans la
structure du pouvoir, puisque ce sont les élites traditionnelles sur lesquelles
sʼappuyait la France pour gouverner qui ont dirigé le pays après 1945 ; ces
élites nʼont éprouvé aucun besoin de modifier les structures dʼencadrement
territorial, révélant en particulier leur désintérêt (et par suite celui de lʼÉtat
syrien dans sa première période) à lʼégard du monde rural.Avec lʼavènement
de la révolution baathiste en 1963, une rupture majeure interviendra dans
la composition des élites au pouvoir : les membres de la bourgeoisie
néo-féodale citadine, essentiellement sunnite, doivent céder leur statut et
leurs privilèges à une petite bourgeoisie dʼorigine rurale (alaouite, druze,
ismaélienne et chrétienne).
Il est possible de comprendre cette rupture comme « la substitution
dʼune assiette territoriale à une autre », conformément aux analyses de
Claude Raffestin1. Fondamentalement en effet, le projet politique et social
du nouveau régime était très différent du précédent. Mais sur le terrain,
les dirigeants baathistes, tout comme les Constituants qui élaborèrent le
découpage territorial de la France en 1790, tiendront compte des limites
antérieures, afin dʼéviter « des ruptures, des discordances, en un mot des
données préjudiciables à leur entreprise2 ». Cʼest le plus souvent à lʼintérieur
de lʼancien cadre territorial que seront effectués les changements ; de
manière significative, il sʼest agi de ne pas heurter les sociétés locales.
Par conséquent et comme paradoxalement, lʼintention prioritaire du
nouveau régime a été de se situer dans la continuité du pouvoir antérieur :
les autorités baathistes se sont efforcées de respecter les limites ethniques,
confessionnelles et tribales, en un mot les territorialités existantes – ou
encore les « localismes ». Lʼobjectif a été dʼéviter de rompre le maillage
local antérieur porteur de solidarités communautaires et régionalistes, et
ceci afin de ne pas provoquer de contre-pouvoirs potentiels.
Le régime baathiste nʼétait-il pas assez solide pour imposer et développer
une nouvelle territorialité et une seule, une territorialité « nationale » ?
Dans le cas des ex-pays communistes dʼEurope de lʼEst, selon Marie-

1
RAFFESTIN 1980, p. 154.
2
RAFFESTIN 1980, p. 157.

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UNE RÉGION FAVORISÉE ET CLIENTELISÉE PAR LE POUVOIR SYRIEN 15

Claude Maurel3, une telle attitude prouverait que le régime au pouvoir


nʼa pas les moyens de son totalitarisme, puisquʼil évite soigneusement de
briser les cadres territoriaux dans lesquels se reconnaissent les populations
locales. Mais le maintien des territorialités traditionnelles dans le cas syrien
réside plutôt, à notre sens, dans les contradictions inhérentes à la nature
même du régime baathiste. Certes, les nouveaux dirigeants baathistes sont
des « constructeurs nationaux », selon lʼexpression dʼAlasdair Drysdale4,
mais – nous le verrons dans la seconde partie de lʼouvrage – ils forment
une ʻassabiyya et sʼappuient sur des solidarités verticales (famille, clan,
confession ou territoire) bien plus que sur des solidarités horizontales
(classes sociales).
On examinera dʼabord le développement administratif dʼune région
longtemps restée périphérique, comme à lʼécart du système économique
et politique ottoman. Les Français, à leur arrivée dans leur nouveau
territoire sous mandat (la Syrie et le Liban actuels), ont créé un État
alaouite (1920-1936) et un État druze, tous deux indépendants du reste
de la Syrie. Lʼindépendance séparée du Liban et de la Syrie à la fin de
la seconde guerre mondiale et, en 1963, la prise du pouvoir par le parti
Baath et plus particulièrement un clan militaire issu du Jebel Ansariyeh,
le cœur la région alaouite, seront historiquement les deux étapes majeures
du désenclavement de la région côtière ; un premier profond « travail » de
maillage administratif et dʼouverture de la montagne (alaouite) vers les
villes (sunnites) du littoral sera effectué. (Chp. I).
Nous verrons ensuite les étapes de lʼurbanisation accélérée de la région
côtière dès les premières années du pouvoir baathiste ; cette orientation
volontariste de développement régional par lʼurbain – la ville doit créer et
« porter » la croissance à lʼéchelle régionale – a-t-elle permis la création
dʼune véritable région, au sens géographique du terme, dans le Jebel
Ansariyeh, ou du moins dʼun espace doté dʼune certaine cohésion interne ?
(Chp. II).
En dernier lieu, nous suivrons les étapes dʼune industrialisation
volontariste, très tôt portée et financée par le pouvoir central, dans la droite
ligne de la théorie des « industries industrialisantes » en vogue dans les
années 1960 dans les pays du Tiers Monde. Dès le début des années 1980,
à la suite de la deuxième crise pétrolière mondiale, ce secteur majeur de
lʼactivité économique côtière syrienne ne sera pas épargné. La porte est
alors définitivement ouverte à la libéralisation de lʼéconomie de la Syrie.
(Chp. III).

3
MAUREL 1984.
4
DRYSDALE 1977.

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16 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 4 : La répartition des communautés confessionnelles et ethniques au


Liban et en Syrie sous le Mandat français.

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UNE RÉGION FAVORISÉE ET CLIENTELISÉE PAR LE POUVOIR SYRIEN 17

Figure 5 : La répartition communautaire de la population dans la région


côtière syrienne en 1947.

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18 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 6 : Centre et périphéries dans la région côtière syrienne à la fin de la


période ottomane.

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UNE RÉGION FAVORISÉE ET CLIENTELISÉE PAR LE POUVOIR SYRIEN 19

Figure 7 : Centre et périphéries au Levant à la fin de la période ottomane.

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CHAPITRE I

LʼORGANISATION DU TERRITOIRE ALAOUITE


DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE

Notre propos est dʼessayer de voir comment le nouveau régime


baathiste a pu composer avec les susceptibilités et territorialités locales (et
régionales) afin de mettre en place les grands projets de désenclavement
de la région côtière. Routes, écoles, eau, électricité, urbanisation, mais
aussi découpage administratif plus serré et hiérarchisé : ces jalons pour le
développement indispensable dʼune région longtemps restée, à lʼépoque
ottomane, pour ainsi dire mise à lʼécart, ont-ils été posés comme dans
toute autre région syrienne ou bien faut-il comprendre que nous sommes
en territoire particulier, favorisé, clientélisé, encore plus quʼailleurs en
Syrie ?
En outre, nous verrons comment sʼest effectué le passage dʼune région
très rurale à une région aujourdʼhui (et cela dès le milieu du XXe siècle)
fortement urbanisée, notamment avec « lʼaide » de la réforme foncière
rapidement imposée par le pouvoir baathiste. Pour poser la question
autrement : quelles sont les raisons qui expliquent la « descente » des
alaouites du Jebel vers les villes « hostiles » de la côte, en quelques
décennies ? Cette « urbanisation alaouite » est-elle totalement liée à
lʼarrivée au pouvoir central dʼun clan alaouite ? Ou bien faut-il également
la comprendre sous lʼangle de la pression démographique, très forte dès
le milieu du XIXe siècle, qui contraint les montagnards à rechercher des
moyens de subsistance dans la plaine ?

Une organisation sociale et territoriale marquée par le long


règne ottoman

La montagne alaouite : une périphérie hostile de lʼEmpire ottoman

Jusquʼaux tanzimat (réformes) du milieu du XIXe siècle, les provinces


de lʼactuelle Syrie étaient dirigées par des gouverneurs relativement libres

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22 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

de leurs actions, à la condition quʼils envoient scrupuleusement le produit


de lʼimpôt à Istanbul. Les représentants des diverses communautés étaient
chargés de collecter les impôts et dʼen remettre le produit au pacha ; si
ces impôts tardaient à rentrer, le pacha envoyait ses troupes camper sur le
territoire des contribuables récalcitrants. Mais en raison de lʼaffaiblissement
du pouvoir central à partir du XVIIIe siècle, les pachas étaient dʼautant plus
préoccupés de mettre en coupe réglée les territoires dont ils avaient la
charge quʼils étaient nommés pour peu de temps ; le Sultan les révoquait
fréquemment ou bien les déplaçait selon son humeur et les intrigues du
Sérail1. Cette précarité des pachas nʼétait pas sans provoquer une certaine
stagnation économique de la région syrienne2.
En période de paix, les représentants des tribus (muqaddam) se
chargeaient de collecter les impôts et dʼen remettre le montant aux autorités
ottomanes. En échange, ils avaient toute liberté pour gouverner les zones
quʼils contrôlaient3.
Quant au territoire des tribus alaouites du Jebel Ansariyeh, dans la
région côtière, il nʼétait fréquenté quʼépisodiquement par la troupe. Cette
absence dʼune autorité directe entretenait un fort sentiment dʼindépendance
chez les alaouites, mais également leur sous-développement. Les forces
ottomanes pénétraient en effet en territoire alaouite presque uniquement
pour collecter les impôts, voire pour y opérer des représailles à la suite de
razzias signées par des tribus alaouites dans la plaine. Ces interventions
militaires étaient excessivement destructrices : les villages étaient brûlés,
les rares arbres coupés et les récoltes emportées. Les villageois nʼavaient
le plus souvent dʼautre solution que de quitter la montagne et sʼembaucher

1
SUNAR 1980.
2
Comme lʼillustre cette anecdote rapportée par Volney au sujet du port de Lattaquié au
milieu du XVIIIe siècle : « Les négociants dʼAlep voulurent abandonner Alexandrette et
reporter leur entrepôt à Lattaquié. Ils proposèrent au Pacha de Tripoli (dont dépendait
Lattaquié) de rétablir le port à leurs frais, sʼil voulait leur accorder une franchise de tous
droits pendant dix ans. Leur envoyé fit valoir lʼavantage qui en résulterait pour tout le pays
par la suite du temps. “ Hé, que mʼimporte la suite du temps ? répliqua le pacha. Jʼétais hier
à Marach ; je serai peut-être demain à Djedda ; pourquoi me priverais-je du présent qui est
certain, pour un avenir sans espérance ? ” ». VOLNEY C.-F., Voyage en Syrie et en Égypte
pendant les années 1783, 1784, 1785, cité par WEULERSSE 1940, p. 113.
3
Dans son Histoire des Nosairis, René Dussaud décrit lʼépopée dʼun chef de la tribu
Matawra : « Ismael Bey imposa, en 1854, sa suprématie sur le sud du Jebel Ansariyeh. Les
Turcs se lʼattachèrent et le nommèrent gouverneur du caza de Safita, à condition quʼil verse
chaque année au Pacha de Tripoli les 300 000 francs dʼimpôts que devait le caza. Ismael
Bey installa sa résidence à Dreykish et régna en despote jusquʼà ce que les pachas voisins,
inquiets de sa puissance, le fissent assassiner. » DUSSAUD 1899.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 23

comme métayers dans les plaines environnantes, au bénéfice des grands


propriétaires terriens qui profitaient ainsi dʼune main-dʼœuvre taillable et
corvéable à merci.
Les témoignages de voyageurs et documents de lʼépoque soulignent
lʼantagonisme qui existait entre les sociétés tribales de la montagne (de
confession musulmane alaouite) et les sociétés des villes (musulmanes
sunnites et chrétiennes) : en résumé, si le Jebel Ansariyeh alaouite constituait
une montagne refuge délaissée ou plus exactement mal contrôlée par les
autorités ottomanes, parce quʼadministrée de manière indirecte, et en tout cas
« lointaine », cette région rurale était également très sous-développée, très
pauvre, évitée par les principales routes qui reliaient le littoral à lʼintérieur.
On le sait, des changements profonds affectent cette région – de même
que tout le reste de lʼEmpire – à partir du milieu du XIXe siècle : la menace
dʼimplosion et de dépeçage par les puissances occidentales devient en
effet si importante pour ce qui fut autrefois le puissant Empire ottoman
que le sultan dʼIstanbul a entrepris, par une série de réformes, de tenter
de conserver la haute main sur son territoire, essentiellement en imposant
lʼadministration directe à ses « lointaines » provinces. Cʼest ainsi que la
loi des vilayets de 1864 procède à un découpage administratif du territoire
de lʼEmpire, notamment en multipliant les subdivisions des vilayets. La
plus petite cellule administrative était désormais la nahya, avec à sa tête
un mudir nahya (« directeur de nahya ») aidé par quelques gendarmes.
Lʼéchelon supérieur est le caza, dirigé par un kaïmakam, chef dʼune petite
garnison. Deux caza ou plus forment un sandjak ou un liwa, gouverné
par un mutassaref. Historiquement, la région côtière syrienne fait partie,
dès le début de lʼoccupation ottomane au XVIIe siècle, du sandjak de
Tripoli, lʼun des cinq sandjaks du vilayet de Beyrouth4. À la suite de la
réorganisation territoriale liée aux tanzimat du milieu du XIXe siècle, la
ville-port de Lattaquié devient en 1877 le chef-lieu dʼun nouveau sandjak,
divisé en quatre caza : Lattaquié, Sahyun, Jableh et Marqab. La partie
sud de cette région côtière continue à dépendre quant à elle du sandjak de
Tripoli : Safita est le chef-lieu dʼun vaste et riche caza (dʼaprès lʼannuaire
statistique établi par Vital Cuinet5) qui recouvre le sud du Jebel Ansariyeh
et le Akkar. Tartous nʼest quʼun chef-lieu de nahya du caza de Tripoli :
son port se limitait à un embarcadère et sa population ne dépassait pas les
2 000 habitants. (Fig. 8 et 9).

4
Cinq sandjaks auxquels il convient dʼajouter, à partir de 1861, le mutassarifa autonome du
Mont Liban, créé à la suite dʼune série de conflits civils et de lʼintervention de puissances
occidentales.
5
CUINET 1896.

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24 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 8 : La région côtière dans le cadre administratif ottoman en 1888.

Classiquement, la promotion dʼune agglomération au rang de chef-lieu


de caza, et plus encore de sandjak, revêtait une importance considérable pour
lʼavenir de la localité choisie. Elle devenait en effet un lieu dʼaccumulation
du surplus tiré de la campagne grâce aux impôts et aux bénéfices que les
notables locaux obtenaient de leur proximité avec les représentants du
pouvoir central. Lorsque lʼagglomération promue était un village, elle
prenait en quelques dizaines années lʼaspect dʼune ville.
Entre 1840 et 1880, les conflits engendrés par la pression démographique
dans la montagne alaouite – tout comme dans la montagne libanaise à la
même époque6 – prennent une nouvelle dimension, en raison de la volonté

6
La guerre entre les chrétiens et les druzes était en partie engendrée par une forte pression
démographique dans la montagne libanaise, où les ressources alimentaires étaient très
insuffisantes ; entre 1830 et 1840, la densité pouvait en effet atteindre 250 hab/km2
cultivable. CHEVALLIER 1971.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 25

Figure 9 : Le découpage administratif de la région côtière en 1888.

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26 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

politique affirmée des autorités ottomanes dʼétablir une administration


directe sur ce Jebel Ansariyeh. Ainsi, en 1854, le gouverneur de Lattaquié
est tué dans un combat entre la troupe ottomane et la tribu des Kalbyeh
de Qardaha. Enhardis par leur succès, ces derniers pillent les jardins de
Lattaquié et de Jableh. Les razzias se multiplient ainsi que, en retour, les
représailles turques.

Une région à lʼécart des voies communication

Lʼinsécurité qui régnait dans la région au cours de la seconde moitié


du XIXe siècle, en raison du conflit qui opposait les tribus alaouites et les
Ottomans, a été préjudiciable au développement des cultures dʼexportation
et à la croissance du commerce maritime de Lattaquié. Sa conséquence
directe est la stagnation de lʼurbanisation, qui ne concernait que 10 %
de la population régionale au début du XXe siècle, au lieu de plus 30 %
dans les plaines de lʼintérieur et au Liban. Tout en tournant le dos au
littoral méditerranéen, la vie urbaine de cette région côtière sʼest en effet
principalement développée à la périphérie du Jebel Ansariyeh, parmi les
communautés proches du pouvoir ottoman (sunnites et chrétiennes), les
voies de communication évitant scrupuleusement le territoire des tribus
alaouites7. (Fig. 10).
Les villes étaient en effet fermées aux alaouites : les razzias et les
révoltes de ceux-ci les faisaient craindre des citadins. Jableh, entourée par
une campagne alaouite quʼelle exploitait, les redoutait particulièrement,
car la ville était la cible privilégiée des jacqueries. Par mesure de sécurité,
les échanges entre la ville et la campagne sʼeffectuaient dans un souk à
lʼextérieur de la cité.
On raconte que des imams sunnites attisaient la haine contre les
populations dʼorigine alaouite : une des mosquées de Lattaquié porte même
le nom de lʼun dʼentre eux, le cheikh MuhammadAl Maghribi, lequel affirma
dans une de ses fatwas que le sang et les possessions des alaouites étaient
« hallal » (les voler ou les tuer était légitime)8. Mais lʼhostilité entre les deux

7
Volney, dans une des lettres de sa correspondance dʼOrient, relate la situation des
alaouites au début du XIXe siècle : « Il faut que vous sachiez que les Ansariens, devenus
pour les Musulmans un objet de mépris et de haine, gémissent sous le poids dʼénormes
impôts, sous les coups de perpétuelles vexations, ils ne viennent à Lattaquié quʼavec un
teskéré (permission) du gouverneur ; ce sauf-conduit leur est nécessaire pour traverser une
ville dont les habitants pourraient leur faire impunément tout le mal quʼils voudraient. »
VOLNEY 1959.
8
DOUWES 1993, p. 169.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 27

Figure 10 : Schéma dʼorganisation spatiale de la région côtière syrienne à la


fin de la période ottomane.

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28 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

communautés sʼestompa à la toute fin du XIXe siècle, lorsque les Ottomans


cherchèrent à intégrer officiellement les alaouites dans la communauté
musulmane (le « millet » musulman9) ; il sʼagissait en effet dʼéviter de
donner un prétexte à une intervention des puissances européennes en leur
faveur, comme cela avait été le cas en 1861 pour les maronites du Liban.
En outre, les commerçants de Lattaquié négocièrent avec les chefs de tribus
alaouites pour que la collecte du tabac, le principal produit dʼexportation de
la montagne, ne soit pas perturbée. À la fin du XIXe siècle, Lattaquié tirait en
effet de gros profits de lʼexportation du tabac fumigé.
Lʼhostilité que les alaouites rencontraient dans les villes ne les incitait
pas à les fréquenter, et encore moins à y résider. Lorsque des alaouites
commencèrent, à partir du Mandat français, à habiter à Lattaquié ou à
Tartous, ils sʼinstallèrent de préférence dans les quartiers chrétiens :
« On remarquera [à propos de Lattaquié] lʼabsence de tout quartier
alaouite ; cela ne saurait surprendre puisque, avant la guerre, il nʼy avait
pas un seul alaouite résidant régulièrement en ville. De nos jours [à la
fin des années 1930], ils sont tout au plus 600, distribués un peu partout
suivant les nécessités professionnelles, mais souvent de préférence dans les
quartiers chrétiens.10 »
À lʼéchelle régionale, les chrétiens et les ismaéliens jouaient un rôle
dʼintermédiaires entre alaouites et sunnites. Les bourgs chrétiens et
ismaéliens du Jebel Ansariyeh constituaient de ce fait, pour les alaouites,
des centres dʼéchanges plus proches et plus sûrs que les villes littorales, et
ce jusquʼà la fin de la période mandataire.
De manière générale, à défaut dʼêtre quadrillé par un réseau routier et
des postes militaires, le Jebel Ansariyeh était donc encerclé par un réseau
de villes et de bourgs habités par des musulmans sunnites, des chrétiens
et des ismaéliens ; ces agglomérations étaient des postes militaires.
Certaines forteresses de lʼépoque des Croisades étaient toujours utilisées
par les Turcs : Marqab jusquʼen 1882 et le Khawabi jusquʼen 1918, et le
réseau routier qui reliait ces points entre eux était des plus sommaires. Il
évitait le Jebel Ansariyeh, non point à cause de lʼorographie – « même le
Liban ne forme pas une barrière infranchissable pour les chameliers11 »

9
Dans lʼEmpire ottoman, les individus étaient regroupés par communautés
religieuses appelées « millet ». Les différentes confessions chrétiennes, grecque orthodoxe,
grecque catholique, maronite, etc., possédaient leur millet, alors que tous les musulmans
(sunnites, chiites…) appartenaient au même millet, à lʼexception notamment des alaouites
qui nʼétaient pas considérés à lʼépoque comme musulmans.
10
WEULERSSE 1940, p. 282.
11
ABDEL NOUR 1983.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 29

– mais à cause des révoltes endémiques. Une seule route traversait le


Jebel Ansariyeh en son centre : elle reliait Banias à Hama, via Qadmus et
Masyaf, ces deux bourgades ismaéliennes étant jugées plus sûres que les
villages alaouites pour y établir des étapes. Les populations ismaéliennes
sʼétaient mises sous la protection des Ottomans du fait de leurs démêlés
avec les alaouites ; en échange, ils assuraient la sécurité de cet axe, qui
demeurait cependant peu utilisé.
Quant à la route reliant Lattaquié et Alep, elle empruntait la vallée qui
sépare le massif forestier de Bassit et le Jebel Ansariyeh et suivait dʼabord
la ligne de crête des collines ; évitant la vallée du Nahr El Kebir Es Shemali,
inondable et propice à des embuscades, les caravanes traversent les villages
sunnites du Sahyun, puis ceux de lʼAkkrad, avant dʼatteindre Jesser Shughur.
Pour se rendre à Antioche, on préférait cette voie à la route du nord, car
les forêts du Kosseir, que cette dernière devait traverser, nʼétaient pas des
contrées très sûres. De Lattaquié, les voyageurs gagnaient Tripoli par la
plaine côtière en faisant étape dans les villes littorales, Jableh, Banias et
Tartous, où se trouvaient des caravansérails. De Tripoli à Homs et à Hama,
les itinéraires évitaient le Akkar, marécageux et peu sûr ; les voyageurs,
préférant utiliser les versants, aboutissaient à Husein El Akkrad (le Krach
des Chevaliers), pour ceux qui se rendaient à Hama, et à Tell Kalakh pour
ceux qui allaient à Homs. La faiblesse du réseau de communications dans
la région sʼexplique également par le peu dʼintérêt que représentaient les
ports de sa côte. Lattaquié était au XVIIIe siècle une échelle secondaire ; au
XIXe siècle, son trafic déclina même au profit dʼAlexandrette, située plus au
nord, principal débouché dʼAlep. Les autres villes (Jableh, Banias, Tartous
et Arouad) nʼétaient que des ports de cabotage, limités à lʼéchelle locale.
Avant la promotion de Dreykish, Sheikh Bader et Qardaha au rang de
villes (seulement en 1970), le pays alaouite nʼen comptait aucune ; les gros
bourgs qui sʼy trouvaient, excepté Dreykish, étaient peuplés par les chrétiens
ou les ismaéliens. On lʼa vu, la vie urbaine sʼétait développée en périphérie
du Jebel Ansariyeh dans la communauté musulmane sunnite et dans celles
qui étaient « reconnues » par cette dernière : les chrétiens et les juifs. Le
mode dʼorganisation tribal de la communauté alaouite, les conflits internes
et externes qui la caractérisaient empêchaient toute éclosion de la vie
urbaine dans le territoire quʼelle contrôlait. Il est significatif que Dreykish,
qui est restée la plus importante agglomération du pays alaouite du milieu
du XIXe siècle jusquʼaux années 1960, ait été la résidence dʼIsmaël Bek12, le
chef alaouite qui unifia provisoirement le Sud du Jebel Ansariyeh au milieu

12
DUSSAUD 1899, p. 57.

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30 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

du XIXe siècle. Cette courte période durant laquelle Dreykish devint une
petite capitale suffit en effet à lui donner la prééminence démographique et
économique sur les autres agglomérations alaouites.

Les meilleures terres aux mains des propriétaires fonciers citadins

Le commerce international et lʼartisanat, qui avaient été les activités


les plus florissantes des villes de lʼEmpire ottoman jusquʼau XVIIIe siècle,
avaient fortement décliné au cours du XIXe siècle en raison de la
concurrence des produits européens et des nouvelles routes commerciales
qui évitaient le Proche-Orient. LʼEmpire se trouvait maintenant dans une
situation périphérique vis-à-vis de lʼEurope, avec laquelle il échangeait
ses productions agricoles contre des biens manufacturés. Les termes
de lʼéchange vont en se dégradant continuellement et classiquement en
faveur des produits manufacturés et, de manière générale, la situation de la
paysannerie ne fait que se détériorer.
Les dispositions du Code de la propriété foncière de 1858, qui rendaient
obligatoire lʼenregistrement des terres et abolissaient la propriété collective
(les terres arch), ont alors permis aux notables de Lattaquié et des autres
villes de la région côtière (Jableh, Safita, Tartous et Babanna13) dʼacquérir
de vastes domaines fonciers. Lʼancien statut foncier traditionnel arch
faisait de la terre un bien exploité individuellement, mais en même temps
une propriété de la collectivité, par essence inaliénable ; il représentait
notamment pour les sociétés traditionnelles une garantie de survie face à
lʼappétit des puissants. La suppression de ce statut collectif rendit donc à
la terre sa mobilité ; elle pouvait désormais être achetée par des citadins,
détenteurs de numéraire. En outre, la corruption généralisée qui régnait dans
lʼadministration ottomane, y compris parmi les fonctionnaires du cadastre,
permit à certains citadins fortunés de faire enregistrer à leur nom de vastes
domaines. Ajoutons à cela le fait que les villageois, illettrés et peu au fait
des subtilités administratives, en général méfiants de tout ce qui provenait
du pouvoir central, préféraient voir leurs terres enregistrées au nom de leur
patron citadin, de peur dʼavoir à payer un surcroît dʼimpôt (comme ce fut
le cas en bien dʼautres contrées de lʼancienne Syrie ottomane, dans les
mêmes circonstances).

13
Babanna, aujourdʼhui modeste village, fut jusquʼen 1924 le chef-lieu du caza de Sahyun
(lʼancêtre de la mantiqa de Haffeh).

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 31

Au total, à la fin du XIXe siècle, des familles dʼorigine citadine détenaient


les meilleures terres de la région côtière : Lattaquié régnait sur le Sahel,
le plateau de Bahlulyeh, les collines de Henadyeh. La plaine de Jableh
appartenait aux citadins de la ville voisine et aux fondations pieuses,
nombreuses à Jableh. Les propriétés des Tartousiens étaient plus limitées, la
petite localité ne possédant pas les indispensables moyens dʼappropriation,
tribunal et bureau du cadastre, du fait de son statut administratif mineur
(chef-lieu de nahya). Les propriétés des Tartousiens ne dépassaient pas un
rayon de 10 km autour de la ville, tandis que, dans le nord de la plaine du
Akkar, la plupart des terres appartenaient à des Tripolitains, aux familles
Bashur et Jabur de Safita, ainsi quʼà la famille Abbas, représentant la
fédération alaouite des Khayatin.
Lʼoligarchie sunnito-chrétienne citadine nʼavait pas étendu ses propriétés
dans la montagne, en raison de la pauvreté des terres, mais surtout parce
quʼelle y était privée des moyens de coercition sur lesquels se fondait son
système dʼexploitation. Les régisseurs ne pouvaient y faire respecter les
droits de leurs maîtres sur les récoltes, car les paysans étaient armés et
pouvaient aisément dissimuler le produit de la terre. Il était impossible dʼy
envoyer les troupes à chaque moisson. Seuls les aghas alaouites étaient en
mesure de tirer profit de ce territoire dont ils étaient issus ; ils entretenaient
des rapports de clientèle avec « leurs » paysans. En plaine comme dans le
Jebel Ansariyeh, les métayers étaient alaouites, mais leur statut nʼétait pas
le même :
« Propriétaire de sa terre ou métayer héréditaire, le fellah de la montagne
ne saurait donc se comparer à celui des plaines ; surtout à celui des pays de
lʼintérieur, véritable bétail à culture. Son sol est ingrat, mais il est à lui ; sa
pauvreté lui donne son indépendance.14 »
Dʼun autre point de vue, lʼextension de la propriété citadine sur les terres
agricoles, au cours du XIXe siècle, nʼa pas signifié un investissement des
notables urbains pour développer la production agricole. Comme souvent
dans cette partie orientale de la Méditerranée, la terre était un placement,
un capital et une rente. Les bénéfices que les notables en tiraient servaient
à entretenir un style de vie qui se voulait dʼun luxe ostentatoire. Quelques
propriétaires ont créé des oliveraies autour de Lattaquié et de Tartous à
la fin du XIXe siècle, mais le dédain pour la terre lʼemportait. Un traité
dʼagriculture écrit au début du XXe siècle par un agronome syrien, membre
dʼune grande famille de propriétaires terriens, atteste ainsi que la plaine
côtière ne faisait pas exception dans lʼEmpire ottoman :

14
WEULERSSE 1946, p. 322.

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32 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

« Tous les Lattaquiotes, en général, manifestent bien haut leur dédain pour
les occupations agricoles, et pourtant nous sommes tous propriétaires ; la
principale fortune du riche réside dans ses terres […]. Mais les hommes
de classes aisées nʼexploitent jamais par eux-mêmes leurs domaines et ne
se doutent pas un instant que lʼagriculture puisse fournir une carrière aussi
honorable et aussi lucrative que le commerce et toutes les autres professions.
Alors ils se contentent de confier lʼexploitation de leurs propriétés rurales à
un régisseur salarié : son défaut absolu dʼinstruction lui fait ignorer lʼutilité
de toute espèce de changement dans les anciennes habitudes.15 »
Quel sera lʼimpact de la réorganisation administrative de la région,
notamment par les nouveaux dirigeants – alaouites – du pays ? Et, avant
même cela, comment la population alaouite vit-elle, voit-elle les nouveaux
découpages administratifs, jusquʼà lʼintégration définitive de la région
côtière à la Syrie, pendant le Mandat français ?

Le particularisme alaouite : un frein à lʼintégration nationale de la


région côtière

Sous lʼEmpire ottoman, les rapports quʼentretenaient les différentes


communautés avec le pouvoir politique étaient fondés sur la hiérarchie
religieuse établie par lʼislam sunnite. Les musulmans sunnites dominaient
lʼarmée et lʼadministration. Les autres communautés musulmanes, chiites
duodécimains et ismaéliens, étaient plus ou moins reconnues et intégrées
au millet musulman tandis que les druzes et les alaouites étaient rejetés
comme hérétiques, ce qui les plaçait au bas de lʼéchelle sociale, après
les communautés chrétienne et juive qui avaient le statut de protégés
(dhimmi)16. Ce système maintenait la communauté alaouite dans une
situation dʼinfériorité qui ne pouvait être quʼun frein à son intégration dans
une société et un territoire dominés à lʼépoque par une majorité sunnite.
Au XIXe siècle, la région côtière de la Syrie actuelle appartenait au vilayet
de Beyrouth. Elle ne formait pas une entité administrative spécifique,
puisque son territoire actuel était partagé entre le sandjak de Tripoli et
celui de Lattaquié. En 1920, elle fut érigée en un état indépendant au
sein de la fédération des « États du Levant sous Mandat français »17. La
création dʼun « État des Alaouites » devait permettre, selon les autorités

15
SAADEH 1905, p. 3
16
PLANHOL 1997.
17
« La France divisa la Syrie en unités politiques distinctes : en septembre 1920 furent
créés un État dʼAlep (avec un régime spécial pour le Sandjak dʼAlexandrette) et un État de

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 33

françaises, de libérer la minorité alaouite de la domination des sunnites.


Mais lʼapplication du « droit des peuples à disposer dʼeux-mêmes » nʼétait
quʼun prétexte avancé par lʼimpérialisme français pour diviser la Syrie afin
de mieux la dominer, selon les méthodes utilisées dans lʼempire colonial,
en particulier au Maroc par Lyautey18.
La France ne souhaitait nullement apporter de bouleversements à
lʼorganisation administrative ottomane. En 1915, le sénateur Émile Flandin
avait déclaré à propos de lʼorganisation des futurs territoires français du
Levant :
« La seconde condition sera de nous garder dʼimposer à la France du Levant
les lois, lʼadministration et le fonctionnarisme de la France dʼOccident. En
extirpant les abus, il conviendra de maintenir les cadres dans lesquels la
population est accoutumée à vivre.19 »
La caution scientifique quʼapportèrent les géographes français du
Mandat ne doit pas faire illusion : « Dans la délimitation du Territoire
(lʼÉtat des Alaouites), on sʼefforça donc dʼappliquer, autant que faire se
pouvait, les principes wilsoniens du droit des peuples à disposer dʼeux-
mêmes.20 »
La première délimitation de lʼÉtat des Alaouites, effectuée en 1920,
sʼefforça de respecter les limites de peuplement de la communauté alaouite.
Au nord, les cantons sunnites (Baer, Bassit et lʼAkkrad) furent détachés du
sandjak de Lattaquié et rattachés à celui dʼAlexandrette (Baer et Bassit) et
à lʼÉtat dʼAlep (lʼAkkrad). À lʼest, la partie alaouite du caza de Masyaf,
qui appartenait au vilayet de Damas, fut rattachée au nouvel État. Au sud, le
sandjak de Tripoli fut scindé en deux au niveau du Nahr El Kebir Al Janubi
(« le Grand fleuve du Sud »). La partie nord rejoignit lʼÉtat des Alaouites.
La partie sud, peuplée en majorité par des sunnites et des chrétiens, devint
libanaise, tout comme lʼîle dʼArouad21, bien que celle-ci fût située en face
de Tartous. Cependant, la France ne rattacha pas tous les territoires peuplés

Damas, un territoire des Alaouites (qui deviendra État en 1922), et, en mars 1921, le Jebel
Druze. La Syrie qui venait dʼêtre séparée de la Palestine et du Grand Liban, était divisée en
quatre entités distinctes. Cet émiettement avait un caractère si exagéré que, en 1922, sur une
suggestion de Catroux, délégué du Haut Commissaire de Damas, une Fédération Syrienne
regroupera Damas, Alep et les Alaouites, mais pour peu de temps, car, dès 1924, lʼÉtat des
Alaouites sera à nouveau séparé de lʼÉtat de Syrie. », RAYMOND 1980, p. 69.
18
Sur la méthode Lyautey, les articles de Jean Dresch sont des plus évocateurs : voir
Hérodote 1978.
19
Cité par AL DBIYAT 1995, p. 258.
20
WEULERSSE 1940, p. 120.
21
WEULERSSE 1940, p. 120.

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34 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

dʼalaouites au nouvel État, en particulier ceux appartenant aux sandjaks


de Homs et de Hama, car les élites urbaines de ces deux villes auraient
difficilement accepté quʼune partie de leurs domaines fonciers fût englobée
dans un État quʼils ne contrôlaient pas.
Entre 1921 et 1924, la France procéda à quelques rectifications
de frontières (Fig. 11) : lʼîle dʼArouad et les cantons de Baer, Bassit et
lʼAkkrad (nahya de Kansaba) sont rattachés à lʼÉtat des Alaouites, malgré
leur population spécifiquement sunnite. Officiellement, il sʼagissait de
pallier les difficultés économiques que causait le découpage de 1920 :
« Il fallut transiger avec les principes et rattacher au Territoire, par suite
de nécessités économiques, un certain nombre de régions spécifiquement
sunnites.22 »
Mais en réalité, il sʼagissait plutôt de reproduire, à lʼéchelle de lʼÉtat
des Alaouites, la politique instaurée au niveau de la Syrie : diviser pour
régner. Lʼintégration dʼune vingtaine de milliers de musulmans sunnites,
qui plus est ruraux, réduisait lʼhégémonie des alaouites dans le territoire.
Dans le nouvel État, les alaouites représentaient environ les deux tiers de
la population23 : 224 000 personnes sur 350 000 en 1935. Les sunnites
formaient la deuxième communauté avec un total de 64 500 personnes.
Les chrétiens étaient 56 000, répartis en une dizaine de communautés, dont
la plus nombreuse était la grecque orthodoxe avec 43 486 personnes, soit
les deux tiers des chrétiens. Les ismaéliens étaient la dernière communauté
dénombrée sous le Mandat, comptant entre 5 000 et 6 000 personnes.
Lattaquié devient la capitale du nouvel État, qui est divisé en deux
sandjaks : Lattaquié et Tartous. Les élites chrétiennes de Safita protestent
contre la promotion de Tartous, car leur ville était alors plus peuplée et
possédait une importance politique supérieure à Tartous. Safita était en
effet, à lʼépoque ottomane, le chef-lieu dʼun vaste caza, alors que Tartous
nʼétait quʼun modeste chef-lieu de nahya dépendant du caza de Tripoli.
Cette rancœur peut expliquer pourquoi les Saftiens furent majoritairement
favorablesàlʼunitésyriennedanslesannées193024.Lʼ« ÉtatdesAlaouites »25
était dirigé par un gouverneur français assisté par un conseil représentatif
de seize membres : neuf alaouites, trois sunnites, deux orthodoxes, un
ismaélien et un représentant des petites minorités chrétiennes. Le quart des

22
WEULERSSE 1940, p. 120.
23
WEULERSSE 1940, p. 59-60.
24
MÉOUCHY 1989, p. 398.
25
Il prit lʼappellation, moins provocante pour les nationalistes syriens, de « Gouvernement
de Lattaquié » en 1930. WEULERSSE 1940, p. 121.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 35

Figure 11 : LʼÉtat des Alaouites sous le Mandat français.

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36 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

membres était nommé par le gouverneur, les autres étaient élus au suffrage
universel direct. Quant aux administrations centrales et aux caza26, ils
étaient tous dirigés par des fonctionnaires français.
Jacques Weulersse affirmait que « lʼÉtat des Alaouites » nʼétait
pas viable, car trop petit et sans grandes ressources : « Le pays était
manifestement trop petit et trop pauvre pour pouvoir mener une vie
indépendante ; il nʼavait pas lʼassiette dʼun État27 ». Certes, la justification
a posteriori de son intégration à la Syrie, telle que développée par Jacques
Weulersse, se fondait sur des réalités économiques. LʼÉtat des Alaouites
ne disposait en effet pas, à la différence du Liban, de ports internationaux,
lʼindustrie y était inexistante et lʼarchaïsme des structures agraires limitait
la production agricole. Lʼindépendance alimentaire de lʼÉtat des Alaouites
nʼétait pas assurée par la possession dʼune riche zone agricole, telle la
Bekaa pour le Liban28. La plaine du Ghab, qui est aujourdʼhui un des
greniers à blé de la Syrie, nʼétait encore quʼun marécage29. Mais la véritable
cause de son intégration à la Syrie était politique. La France était désireuse
de sortir de lʼimpasse dans laquelle se trouvait le Mandat vis-à-vis des
revendications nationalistes. Face à la montée des périls en Europe, il lui
fallait renforcer ses positions stratégiques en Méditerranée orientale. Les
alaouites furent sacrifiés à lʼentente avec les nationalistes, tout comme le
sandjak dʼAlexandrette le fut pour obtenir la neutralité de la Turquie dans
le deuxième conflit mondial.
Lʼétablissement du Mandat a été marqué par la révolte de la montagne
alaouite, dirigée par un notable de Sheikh Bader (Sheikh Saleh Al Ali) ;
entre février 1919 et octobre 1921, les opérations militaires se sont succédé
pour pacifier la montagne. La France sʼest ensuite efforcée de se concilier
lʼaristocratie traditionnelle en lui préservant son pouvoir et en garantissant
lʼautonomie de la montagne vis-à-vis de la Syrie : « Les travaux dʼintérêt
public et la sympathie ouverte de ses agents à lʼégard des alaouites30 » lui
permettent de gagner les faveurs de la population. La grande révolte syrienne

26
WEULERSSE 1940, p. 121.
27
WEULERSSE 1940, p. 120.
28
La plaine de la Bekaa, à majorité chiite, qui appartenait précédemment au vilayet de
Damas et non à celui de Beyrouth, fut intégrée au Liban pour assurer son indépendance
alimentaire. La famine qui avait régné dans la montagne libanaise durant la première guerre
mondiale poussa les élites maronites à demander le rattachement de ce grenier à blé à lʼÉtat
libanais.
29
La plaine du Ghab fut drainée dans les années 1960 ; elle est devenue, depuis lors, lʼune
des plus riches régions agricoles de la Syrie.
30
MÉOUCHY 1989, p. 394.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 37

de 1924-192731 sʼest arrêtée aux frontières de lʼÉtat, comme pour prouver


que la communauté alaouite était globalement satisfaite du Mandat.
Les communautés sunnites des villes littorales étaient, quant à elles,
acquises aux idées nationalistes ; leurs élites politiques militaient pour
lʼunité syrienne, seul moyen de regagner le pouvoir politique quʼelles avaient
perdu dans un État dominé par les alaouites et les chrétiens. Ces derniers
tiraient davantage de bénéfices que les alaouites de la création dʼun État
autonome dans la région côtière. Si la présidence du Conseil représentatif
leur a échappé (elle a été occupée par un alaouite), ils ont obtenu tous
les postes importants de lʼadministration grâce à leurs compétences et aux
faveurs dont ils bénéficiaient de la part de lʼadministration française. Il
était en effet difficile de recruter des interprètes, des cadres administratifs,
des officiers militaires32 ou de police dans la communauté alaouite, tant sa
situation de sous-développement était grande33.
La montée des idées nationalistes et unitaires en Syrie dans les années
1930 nʼa pas épargné lʼ« État des alaouites » :
« Un courant unitaire syrien sʼest organisé à la faveur de la structuration
croissante du mouvement nationaliste, et a bénéficié dʼune nouvelle
génération de jeunes gens éduqués de façon moderne et porteuse dʼhorizons
intellectuels et politiques différents de ceux de leurs pères. Ces jeunes gens
sont issus des principales communautés de la région : alaouite, sunnite,
grecque orthodoxe, maronite.34 »
Face à cette revendication unitaire, les notables alaouites auxquels
se sont ralliés la majorité des chrétiens ont demandé lʼintégration du
« Gouvernement de Lattaquié » au Liban, seule solution selon eux pour
préserver leur identité communautaire et échapper au « joug des féodaux
sunnites »35. Mais dʼune part une telle intégration aurait été dangereuse pour
le fragile équilibre communautaire du Liban et, dʼautre part, la séparation
définitive du « Gouvernement de Lattaquié » de la Syrie nʼétait pas viable
ni économiquement ni politiquement. Sous la pression des nationalistes

31
En 1925, une révolte éclata dans le Jebel Druze contre les autorités françaises. La colonne
de 3 000 hommes qui avait été chargée de la réprimer fut mise en déroute. Les nationalistes
damascènes organisés par le Parti du peuple du Dr Chahbandar en profitèrent pour lancer
un mouvement insurrectionnel contre le gouvernement installé par la France. Grâce à un
vigoureux effort militaire, la France écrasa le mouvement insurrectionnel qui sʼétait propagé
dans toute la Syrie actuelle, à lʼexception de lʼÉtat des Alaouites.
32
DRYSDALE 1977.
33
WEULERSSE 1940, p. 122.
34
MÉOUCHY 1989, p. 395.
35
Dʼaprès une série de lettres du Président du Conseil représentatif, Ibrahim Kinj, et des
membres de ce Conseil pour rejeter lʼunité syrienne (citées par MÉOUCHY 1989, p. 398).

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38 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

syriens et de la montée du mouvement unitaire, auquel sʼétaient ralliés


certains notables alaouites36, la France a finalement été contrainte de
reconnaître la souveraineté syrienne sur le « Gouvernement de Lattaquié »,
qui devient une muhafaza de lʼÉtat de Syrie à partir du traité franco-syrien
du 9 septembre 1936. Ce traité établissait un régime spécial dʼautonomie
administrative et financière : il sera supprimé dès le départ des troupes
françaises, en 1945.
Localement, lʼintégration de la muhafaza « alaouite » à la Syrie
indépendante a provoqué quelques heurts avec la population alaouite : « les
gouverneurs éprouvèrent des difficultés pour exercer leur contrôle au-delà
des villes côtières, et une révolte éclata au début de 193937 ». Une partie
de la population chrétienne émigra au Liban, en particulier des latins et
des protestants38 ; quelques « collaborateurs » notoires furent emprisonnés
ou exécutés, tel Sulayman Merched39 en 1947. Si, de manière globale, la
souveraineté de la Syrie a été mieux acceptée dans la région côtière quʼen
haute Jezireh, où existait un puissant mouvement autonomiste40, cela ne
veut pas dire quʼune véritable conscience nationale se soit substituée à
lʼappartenance communautaire – tout au plus une minorité dʼintellectuels,
séduite par les idéologies progressistes et nationalistes arabes, sʼest-elle
reconnue dans les concepts de nation, dʼÉtat ou de patrie.

Les campagnes et les alaouites favorisés par le découpage


administratif baathiste

Le maillage administratif du territoire syrien est largement hérité de


celui de lʼEmpire ottoman, avec quelques retouches effectuées par la
puissance mandataire. Aux vastes vilayets dʼAlep, Damas et Beyrouth
succèdent en 1920 des districts de taille plus réduite, équivalents aux
sandjaks de lʼEmpire ottoman. Les districts sont appelés muhafaza après
lʼindépendance ; le caza, leur subdivision, devient la mantiqa en Syrie,
tandis quʼau Liban le terme est conservé.

36
Munir Al ʻAbbas, représentant de la fédération des Khayyatin, devint partisan de lʼunité.
Son remplacement à la tête du Conseil représentatif du gouvernement de Lattaquié par
Ibrahim Kinj, représentant de la fédération des Hadaddin, fut à lʼorigine de son choix.
YAFFE-SCHATZMANN 1995.
37
RAYMOND 1980, p. 76.
38
NOUSS 1951, p. 512.
39
Sulayman Merched était le chef de la secte merchédite, qui apparut durant le Mandat
français et fut encouragée par ce dernier pour diviser les alaouites. Voir infra, p. XXX.
40
RAYMOND 1980, p. 80.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 39

Un maillage administratif resserré

En 1960, peu avant lʼavènement du régime baathiste, la région côtière


possédait un maillage administratif plus resserré que lʼintérieur de la
Syrie, en raison de sa densité de population élevée et de son caractère
montagneux, deux facteurs qui obligeaient les autorités de lʼépoque
à multiplier les postes de contrôle. Aujourdʼhui, la Syrie est divisée en
quinze muhafaza (en réalité, elle nʼen compte que quatorze : le quinzième
est lʼex-sandjak dʼAlexandrette, annexé par la Turquie en 1939, une
annexion que la Syrie nʼa jamais reconnue) ; la muhafaza est lʼentité
administrative la plus importante du système syrien. Elle est dirigée par
un muhafez (gouverneur), haut fonctionnaire nommé par le président de la
République. Le muhafez, le plus important représentant de la République
sur « son » territoire dʼadministration, prend des initiatives concernant
lʼaménagement du territoire, le développement économique, etc., en même
temps quʼil veille à lʼordre public. Les ministères possèdent des directions
locales dans tous les muhafaza ; cʼest également le cas des agences dʼÉtat :
société de collecte des fruits et légumes, société de distribution du ciment…
Théoriquement, le muhafez contrôle les directions locales, mais en réalité,
les autres ministères lui refusent ce droit, car ils considèrent le muhafez
comme le représentant du ministère de lʼIntérieur et refusent que ce dernier
empiète sur leurs activités. Cette rivalité entre ministères paralyse, en
pratique, la coordination entre les administrations locales.
Lʼéchelon inférieur est constitué par les mantiqa. La mantiqa est dirigée
par un rais mantiqa (« président de la mantiqa »), lequel est un officier
de police qui a pour charge de veiller au maintien de lʼordre public. La
mantiqa est le siège de sous-directions administratives et dʼun tribunal
de première instance. La mantiqa est divisée en nahya (lʼéquivalent des
cantons français), dont la circonscription est limitée à la taille du rayon
dʼaction dʼune escouade de gendarmerie, située au chef-lieu de la nahya.
Lʼéchelon de base est censé être la « municipalité », mais tout le territoire
rural nʼest pas organisé en municipalités : de nombreux hameaux et villages
nʼappartiennent à aucune municipalité. Du reste, un éclairage sʼimpose sur
ce terme de municipalité : il ne sʼagit pas dʼune commune avec son conseil
municipal élu, mais dʼune circonscription administrative contenant une ou
plusieurs agglomérations, aux limites très floues. Le conseil municipal est
élu ou nommé par le muhafez en fonction de la taille de la municipalité et
de son statut administratif (chef-lieu de nahya ou simple village).
En 1967, la muhafaza de Lattaquié, héritière de lʼÉtat des Alaouites,
fut divisée en deux parties, deux nouvelles muhafaza, celles de Lattaquié

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40 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

et de Tartous. Officiellement, il sʼagissait de renforcer lʼencadrement


administratif de la région côtière dont le chef-lieu, Lattaquié, était
excentré. Cette mesure nʼétait pas spécifique à la région côtière puisque la
même année, une nouvelle muhafaza fut créée autour de la ville dʼIdlib, à
lʼouest dʼAlep. En réalité, les efforts du régime baathiste ont moins porté
sur le niveau des muhafaza que sur les échelons inférieurs du système
administratif : mantiqa et nahya. La réorganisation administrative de la
région côtière sʼest ainsi traduite surtout par lʼaugmentation du nombre
des mantiqa, porté de six à neuf avec la création de celles de Qardaha,
Dreykish et Sheikh Bader, ainsi que par celle des nahya, dont le nombre est
passé, entre 1967 et 1994, de vingt-cinq à quarante-neuf, conformément à
la tendance nationale41. (Fig. 12 a et b)
Cette inflation des circonscriptions administratives de niveau inférieur
sʼexplique par un renforcement du contrôle des populations :
« Car cʼest à lʼéchelle dʼune maille assez réduite pour être transparente
que sʼopère la mise en place des structures dʼencadrement (Parti, pouvoir
dʼÉtat, services de sécurité, etc.) capables dʼexercer un contrôle sans faille
sur les populations, les biens et les terres.42 »
La nouvelle élite politique arrivée au pouvoir en 1963 ne disposait
pas, comme la précédente, dʼune assise économique qui lui aurait permis
de gouverner grâce à des rapports de clientèle, tels ceux que fournit la
domination foncière. Il lui a fallu constituer en priorité sa propre base
sociale et ses propres réseaux de clientélisme, capables de contrer toute
réaction de lʼancienne bourgeoisie. La création dʼun réseau territorial serré
a été le moyen le plus rapide pour intégrer la population à la nouvelle
structure étatique : la multiplication des agents du pouvoir a en effet
considérablement accru la densité des réseaux sociaux liés à lʼÉtat par
lʼintermédiaire de ses représentants.

Les principes communautaires et étatiques dʼorganisation socio-


spatiale : lʼabsence de contradiction

Comme tout découpage administratif, celui qui a prévalu après la


révolution baathiste obéit évidemment à une logique politique. Les limites
des nahya et des mantiqa dans la région côtière correspondent souvent à des

41
Au niveau national, entre 1967 et 1994, le nombre de mantiqa est passé de 42 à 60 et celui
des nahya de 96 à 201.
42
MAUREL 1984, p. 131.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 41

limites communautaires et tribales. Certes, le découpage par nahya hérité


du Mandat français sʼappuyait lui aussi sur les limites des tribus alaouites,
le Mandat ayant donné un rôle dʼinterlocuteurs privilégiés aux chefs de
tribus dans le cadre de sa politique de soutien aux cadres traditionnels. Le
régime baathiste, malgré son discours anti-communautariste, nʼa en aucune
façon cherché à rompre les solidarités traditionnelles et la cohésion des
communautés, et ce pas plus à lʼéchelle nationale quʼà celle de la région
côtière. Au contraire, il les a même renforcées.
La superposition de la carte administrative et de la carte communautaire
dans la région côtière montre en effet que beaucoup de nahya correspondent
à un groupe tribal alaouite – les Nmilayeh à Himin, les Iruds à Kherbeh
El Maiz, les Bait El Khayat à Sebbeh – ou à une communauté confessionnelle
– Kessab et Rauda sont chrétiennes43. La création de ces nahya est postérieure
à 1970, date de la venue au pouvoir de Hafez Al Assad, preuve que le
régime du « mouvement rectificatif » a montré à lʼégard du particularisme
tribal alaouite une sollicitude plus importante que celle manifestée par le
gouvernement « néo-baathiste » de Salah Jedid44 ; ce dernier faisait en effet
partie de cette catégorie dʼalaouites qui nʼappartenaient à aucune tribu45,
comme la plupart des habitants du Sahel de Lattaquié. Hafez Al Assad est
en revanche originaire de Qardaha, une zone de montagne où le sentiment
tribal alaouite est puissant. Ce rapport à la tribu dʼorigine, qui se manifeste
très différemment chez Salah Jedid dʼun côté et Hafez Al Assad de lʼautre,
peut contribuer à lʼanalyse de la « tribalisation » du maillage administratif
depuis 1970.

Le renforcement des bourgs et des petites villes

Avant lʼarrivée au pouvoir des baathistes, les régimes qui sʼétaient


succédé depuis lʼindépendance du pays ne sʼétaient jamais intéressés quʼaux
grandes métropoles régionales (Damas,Alep, Homs, Hama, Lattaquié), dont
étaient issues les élites dirigeantes. La nouvelle classe politique baathiste,
en revanche, est originaire du monde rural. Elle a tendance à avantager les
campagnes, dans la diffusion dʼéquipements autrefois réservés aux grandes

43
La population est aujourdʼhui mixte (chrétiens et alaouites), car les chrétiens émigrent
beaucoup, laissant les alaouites travailler leurs terres.
44
Salah Jedid fut président de la République arabe syrienne de 1966 à 1970.
45
Historiquement, les paysans alaouites originaires du Jebel Ansariyeh allaient travailler
dans les propriétés citadines dans le Sahel de Lattaquié, perdant avec le temps leur ancienne
structure tribale.

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42 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 12 : Évolution du découpage


administratif de la région côtière
a entre 1960 et 2004.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 43

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44 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

villes ; pour ce faire, elle sʼattachera à renforcer la trame des bourgs et des
petites villes. Le schéma de répartition des équipements publics, lié à celui
des promotions administratives, répond le plus souvent à des considérations
clientélistes, elles-mêmes fondées sur le système communautaire. Ceci
étant, les dirigeants baathistes nʼont pas innové en ce domaine, puisque
cette pratique existe depuis les Ottomans.
En 1960, les bourgs et les petites villes de la région côtière étaient peu
nombreux et ils étaient essentiellement localisés en périphérie du Jebel
Ansariyeh. Le cœur du massif ne comptait quant à lui que quelques bourgs,
correspondant le plus souvent à de gros villages chrétiens (Meshta Helu,
Kansaba, Sauda, Mzeraa) et ismaélien (Qadmus). Une seule agglomération
alaouite pouvait être considérée comme un bourg, à savoir Dreykish, en
raison de sa population et de la présence dʼun souk ; il lui manquait en
revanche les fonctions de contrôle de lʼespace, que seuls possédaient les
chefs-lieux de mantiqa, tel Haffeh.
Haffeh, le chef-lieu du caza de Sahyun, avait 2 715 habitants en 1960 ;
sa promotion au rang de chef-lieu de mantiqa date seulement de 1924,
lorsque les Français lui ont octroyé ce statut – au détriment de la localité
de Babanna, à une dizaine de kilomètres au nord. Malgré la faiblesse de sa
population, Haffeh nʼen possédait pas moins les principales caractéristiques
dʼune ville grâce à ses fonctions : administration de la collectivité (civile
et religieuse), contrôle de lʼespace rural (bataillon de gendarmerie) et
commerce. La rente foncière et les circuits monétaires sʼy concentraient,
dynamisant le souk local.
Si le statut de chef-lieu de mantiqa donnait à une agglomération les
caractéristiques dʼune ville, en revanche, celui de chef-lieu de nahya était
insuffisant pour permettre à un village de se distinguer : ainsi du village
de Qastal Maaf, au nord de Lattaquié, devenu chef-lieu de nahya en 1924.
Les autorités mandataires y ont implanté un poste de gendarmerie pour
surveiller la route Lattaquié-Antioche, coupée en permanence par des bandes
turkmènes qui profitaient de lʼépaisseur de la forêt pour sʼy dissimuler. La
population de ce village était de 156 habitants en 1960, et il ne détenait
ni équipements classiques (électricité, école secondaire, dispensaire, etc.)
ni commerces. Certes, tous les chefs-lieux de nahya nʼétaient pas dans
la même situation de pénurie ; ainsi, Meshta Helu et Qadmus dépassaient
le millier dʼhabitants, ils étaient pourvus chacun dʼun cabinet médical
et dʼune école secondaire, et leur souk était attractif. Mais, en 1960, la
fonction administrative occupée par ces localités restait très insuffisante
pour les qualifier de bourgs, car elles devaient généralement se contenter, à
cet échelon, de comporter un poste de gendarmerie.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 45

Les équipements administratifs étaient dispersés à travers toute


la campagne, plus en fonction de rapports clientélistes que du statut
administratif de chef-lieu de nahya. Ainsi, le village de Kil Makhu (à
lʼouest de Qardaha), qui ne possédait aucune fonction administrative, a-t-il
été doté dʼun lycée après lʼindépendance (1946), grâce à lʼinfluence du
chef de la tribu locale ; de même le village de Mashqita (au nord-est de
Lattaquié), qui a également disposé dʼun lycée dès les années 1950, alors
que Ain Al Baida, le chef-lieu de la nahya, nʼen possédait pas.
Lors de son avènement, le régime baathiste a tenté de rationaliser la
distribution des équipements, en faisant en sorte que leur localisation
corresponde prioritairement à la trame des chefs-lieux de nahya et de
mantiqa. Une grille dʼéquipements fut définie pour ces deux échelons
administratifs. Un chef-lieu de nahya devait ainsi disposer en principe dʼun
bureau de lʼétat civil, dʼun poste de gendarmerie, dʼune poste, dʼune
délégation locale à lʼagriculture, dʼune agence de la société nationale
dʼélectricité, dʼun dispensaire et dʼun lycée. Un chef-lieu de mantiqa
devait disposer, quant à lui, dʼune branche des diverses administrations de
la muhafaza (agriculture, eau, électricité, ciment, défense…), dʼune banque
agricole, dʼun centre culturel, dʼun four à pain… Ces chefs-lieux sont
évidemment électrifiés en priorité, possèdent le tout-à-lʼégout, un réseau
dʼeau potable et le téléphone. Les investissements auxquels lʼÉtat procède
et les créations dʼemplois publics qui en résultent dynamisent le commerce
local. La promotion administrative engendre la promotion économique de
lʼagglomération, dans le cas dʼun chef-lieu de mantiqa comme dʼun chef
lieu de nahya ; ce nʼétait pas toujours le cas auparavant, en particulier pour
le cas des nahya.
Le fait dʼêtre promue administrativement est important pour le
développement économique dʼune agglomération. Un chef-lieu de mantiqa
est assuré de devenir, à terme, une petite ville : en 1970, Sheikh Bader
nʼétait quʼun village de 467 habitants ; il en compte aujourdʼhui plus de
2 000 ; le profil socioprofessionnel de sa population sʼest complètement
modifié, avec la quasi-disparition des agriculteurs et la montée des
fonctionnaires, des commerçants et des artisans. Un bourg qui nʼobtient
pas de promotion au rang de chef-lieu de mantiqa devient rarement une
ville : à notre connaissance, il nʼexiste pas dʼexemple de passage du rural
à lʼurbain46 dans la région côtière sans lʼaide de lʼadministration. Jacques
Weulersse soulignait déjà ce phénomène à propos de Banias :

46
En Syrie, une agglomération est considérée comme une ville si elle dépasse 20 000
habitants ou bien si elle a le statut de chef-lieu de mantiqa ou de muhafaza.

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46 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

« Bien que bâtie sur un site antique, Banias, au contraire (de Jableh), est
toute moderne. Il y a cinquante ans, en effet, lʼanse sur les bords de laquelle
elle sʼélève était déserte, le kaïmakan turc du caza résidant toujours au
château même du Markab. Ce nʼest quʼen 1884 quʼil éprouva le besoin de
quitter son magnifique mais inconfortable nid dʼaigle. Il sʼinstalla au pied
même du château, à lʼembouchure du court mais abondant Nahr Banias.
Autour du Sérail se groupèrent quelques maisons de fonctionnaires, puis un
petit souk. Aujourdʼhui cʼest une bourgade de plus de 2 000 habitants, en
grande majorité sunnites, bien que comptant quelques familles maronites
et orthodoxes. Elle nʼoffre aucun caractère, mais il est remarquable de voir
que, jusquʼen ses formes les plus modestes, la vie urbaine dans le pays naît
toujours dʼune création politique ou administrative.47 »
La promotion au rang de chef-lieu de nahya ne génère pas forcément
un fort développement, et elle engendre encore moins systématiquement
et moins profondément le bouleversement du profil socioprofessionnel
de la population. Elle ne garantit pas non plus le bourg contre un déclin
économique qui peut le ravaler au rang de simple village, comme ce fut
le cas de Mzeraa ou de Kansaba. Ces deux localités chrétiennes du Jebel
Ansariyeh étaient des bourgs commerçants actifs jusquʼau début des
années 1960 ; en outre, ils étaient des chefs-lieux de nahya depuis lʼépoque
ottomane. Mais lʼamélioration des communications dans les années 1960
et 1970 a permis aux populations des villages voisins de se rendre plus
facilement à Lattaquié ; la conséquence en a été la ruine des commerçants et
artisans de ces deux bourgs, qui tiraient parti jusquʼalors de lʼenclavement
relatif de ces deux zones de montagne.
En revanche, lʼabsence de promotion est une garantie de stagnation,
et un déclassement administratif est synonyme de déclin rapide. En 1924
par exemple, les autorités françaises retirèrent à Babanna le statut de
chef-lieu de caza quʼelle détenait depuis un siècle au profit de Haffeh48 ;
or, si à la fin du XIXe siècle, cette localité était une petite ville dʼenviron
2 000 habitants49 équipée dʼune grande mosquée, dʼun tribunal, dʼun sérail,
dʼun souk actif, etc., dès quʼelle a été privée de son statut, sa population a
rapidement décliné et les familles de notables et leur clientèle lʼont quittée
pour sʼinstaller à Lattaquié ou à Jableh. À lʼheure actuelle, seules quelques

47
WEULERSSE 1940, p. 290.
48
La population de Babanna était quasi exclusivement sunnite et très nationaliste. La
population de Haffeh était moins politisée et, surtout, il sʼy trouvait une forte minorité
chrétienne (un tiers de la population), sur laquelle les Français comptaient sʼappuyer.
49
CUINET 1896.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 47

anciennes demeures de notables et la grande mosquée témoignent encore


du passé citadin de ce village qui nʼa plus, en 1994, que 711 habitants50.
Les réorganisations administratives créent de nouvelles rugosités
dans lʼespace : en instituant de nouveaux lieux centraux, elles génèrent
inévitablement de nouvelles périphéries. Or, le choix des promotions
administratives nʼest pas le fruit du hasard ni celui dʼune rationalité qui
sʼappuierait sur des critères objectifs : taille, carrefour de circulation,
résorption dʼune poche de sous-développement. Lʼétude des promotions
administratives depuis la fin de la période ottomane montre que chaque
régime favorise en fait ses affidés.
Lʼhistoire administrative de la région de Sheikh Bader, dans le sud du
Jebel Ansariyeh, est tout à fait représentative de la façon dont furent choisis,
depuis le XIXe siècle, les lieux de pouvoir (Fig. 13). À la fin de lʼEmpire
ottoman, cette zone était contrôlée à partir de Qadmus, un bourg ismaélien,
et de Khawabi, un bourg sunnite situé sur lʼemplacement dʼune ancienne
citadelle médiévale (à 10 km à lʼest de Sauda). Ces deux bourgs étaient des
chefs-lieux de nahya qui dépendaient du caza de Marqab (Banias). Sous
le Mandat français, le chef-lieu de la nahya de Khawabi fut transféré à
Sauda, un village chrétien qui, contrairement à Khawabi, nʼavait pas pris
part à la révolte de Sheikh Saleh contre lʼoccupation française. Sauda attira
vers lui les populations qui se rendaient précédemment au Khawabi pour
leurs échanges commerciaux ; cette dernière bourgade déclina rapidement,
tandis que Sauda devint un centre dynamique. Cependant, le chef-lieu de
mantiqa, qui aurait dû revenir à Sauda si le ministère des Affaires locales
avait tenu compte de son poids démographique (1 103 habitants contre 467
à Sheikh Bader en 1970) et de la qualité et du nombre de ses services (un
médecin, une école secondaire, une gamme complète de commerces, etc.)
échut en 1967 à Sheikh Bader, qui ne comptait pourtant quʼune épicerie.
Quant à Qadmus, localité ismaélienne dont une partie de la circonscription
a été rattachée à la mantiqa de Sheikh Bader, elle nʼa toujours pas réussi à
obtenir le statut de chef-lieu de mantiqa, car elle ne possède pas un crédit
suffisant auprès du pouvoir pour arracher cette promotion administrative.
Dans la région côtière, parmi les vingt et un nouveaux chefs-lieux de
nahya, vingt sont alaouites et un chrétien (Rauda) ; quant aux trois nouveaux
centres de mantiqa, ils sont alaouites. Ce favoritisme communautaire est
en contradiction avec le discours officiel laïc et universaliste du régime
baathiste, car les agglomérations non alaouites qui pourraient être promues
administrativement sont écartées ou nʼobtiennent leur promotion quʼavec

50
BUREAU CENTRAL DES STATISTIQUES, Recensement général de la population syrienne :
muhafaza de Lattaquié, 1994.

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48 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 13 : Évolution du découpage administratif de la région


de Sheikh Bader au XXe siècle.

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LE TERRITOIRE ALAOUITE DES OTTOMANS À LA SYRIE BAATHISTE 49

retard. Certes, le territoire alaouite était sous-encadré jusquʼà la révolution


baathiste, mais à lʼheure actuelle, ce retard est largement résorbé et
de nouveaux villages ont été promus chefs-lieux de nahya alors que la
population de leur circonscription est inférieure au seuil requis de 9 000
habitants (cas de Jubeh Burghal, 5 692 habitants). Au total, la région côtière
réunit le quart des nahya de Syrie, pour seulement 10 % de la population
totale, signe de lʼattention et de lʼencadrement particuliers de cette région
de la part du pouvoir central.

Conclusion

La région côtière, comme le Jebel Druze, est une entité particulière au


sein de la Syrie, en raison de son histoire et de son caractère communautaire
marqué. Dans les mentalités collectives, il sʼagit du territoire alaouite – le
terme de Jebel Saheliyeh, « montagne côtière », pour désigner le Jebel
Alaouite ou Jebel Ansariyeh nʼest ainsi employé que dans les discours
officiels. Lʼintégration de la région côtière à la Syrie nʼest donc pas, selon
nous, le résultat dʼune volonté de vivre ensemble, mais plutôt de lʼopposition
à lʼimpérialisme français qui a fédéré les communautés syriennes. La
lutte contre Israël a joué le même rôle jusquʼau début des années 1970.
Cependant, lorsque lʼennemi extérieur disparaît ou cesse dʼêtre un thème
mobilisateur, la segmentation sociale réapparaît. La constitution dʼun réduit
socio-spatial sur la côte est la conséquence de la fragmentation de lʼespace
syrien sur des bases communautaires, du fait de la crise idéologique de
lʼÉtat-nation51.
Il est difficile de croire à cette réalité tant le discours officiel est laïc
et lʼintégration nationale un dogme de lʼidéologie baathiste. Cependant,
lʼanalyse du découpage administratif dans la région côtière prouve la
prééminence du facteur communautaire dans la définition des entités
administratives par le régime baathiste lui-même. Certes, même dans la
France révolutionnaire de 1789, il existait une certaine ambiguïté entre les
principes universalistes énoncés par les Constituants et leur application
sur le territoire. Dans le cas de la Syrie baathiste et de la région côtière, le
régime se trouve-t-il face à la même ambiguïté ? Ou bien sʼagit-il dʼune
politique délibérée de sʼappuyer sur le cadre communautaire alaouite tout
en adoptant un discours laïc et nationaliste ? Lʼétude de la politique de
développement appliquée dans la région côtière par le régime baathiste
devrait nous donner des éléments de réponse.

51
BALANCHE 2005.

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CHAPITRE II

DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION :


LES CLÉS DʼUNE NOUVELLE ORGANISATION DU TERRITOIRE

Les officiers baathistes se sont emparés dʼun pouvoir qui était, depuis
lʼindépendance, monopolisé par une grande bourgeoisie qui possédait tout :
la richesse foncière, le grand commerce avec lʼétranger et un domaine
industriel naissant. Ces secteurs économiques ont été la cible immédiate
du nouveau régime, décidé à réduire le pouvoir de classes quʼils jugeaient
concurrentes.
Le clivage confessionnel qui séparait en particulier la grande bourgeoisie
sunnite et les officiers alaouites à la tête de lʼÉtat permet à différents auteurs,
tels Daniel le Gac1 et Olivier Roy2, dʼaffirmer que la révolution baathiste
nʼest en fait que la prise du pouvoir par une ʻassabiyya. En revanche, pour
Alasdair Drysdale3, la révolution baathiste a été une révolution pour la
construction nationale ; si ses instigateurs étaient originaires de la périphérie
et non du centre du pays, cʼest parce que la périphérie avait plus de motivation
pour cela en raison du sous-développement dans laquelle elle se trouvait.
La bourgeoisie syrienne avait en outre montré dans les années qui suivirent
lʼindépendance son incapacité à résoudre les principaux problèmes de
développement, tel celui du monde rural, pour la simple raison que, pour y
parvenir, il lui aurait fallu renoncer au système dʼexploitation économique
qui assurait sa domination économique et politique.
La politique de développement de la nouvelle élite dirigeante sʼest
inspirée des stratégies élaborées dans lʼaprès-guerre par lʼécole néo-marxiste,
stratégies qui posent comme postulats la nécessité du « découplage » de
lʼéconomie nationale avec lʼéconomie mondiale dominée par le capitalisme,
de la nationalisation des moyens de production, de la planification autoritaire et
de la réforme agraire4. Cette politique qualifiée de développement autocentré,
par son caractère endogène, avait lʼavantage en Syrie de détruire les bases
économiques de la classe concurrente. Le passage dʼun État faible à un État
1
LE GAC 1991.
2
ROY 1997.
3
DRYSDALE 1977.
4
BRUNEL 1995, p. 16.

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52 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

centralisé et puissant sʼest traduit par un renforcement de son contrôle sur


lʼensemble du territoire national ; ce renforcement était destiné à affirmer
lʼexistence dʼun pouvoir qui se voulait désormais facteur dʼunification
spatiale5. La politique volontariste de lʼÉtat baathiste entre 1963 et la fin des
années 1980 a concerné essentiellement le monde rural. Cela sʼexplique par
lʼécart de développement qui existait jusque dans les années 1960 entre la
ville et la campagne, mais aussi parce que la base sociale du régime baathiste
était constituée par les masses rurales :
« Lʼattitude à lʼégard de la ville dépend en définitive de lʼespace repéré par
les États comme étant le lieu de leur faiblesse : la campagne ou la ville. Elle
est aussi conditionnée par les attaches des couches supports des régimes en
place : rurales ou urbaines.6 »
À partir de 1963, la ville est conçue comme un outil de développement
du monde rural, car, pour le nouveau pouvoir, il ne peut y avoir de
développement rural sans développement urbain7. La ville syrienne devient
alors un pôle dʼemplois et de services pour la campagne. Grâce à leurs
nouvelles fonctions, les villes établissent ou renforcent leur rayonnement
sur lʼespace rural, désormais supérieur, en superficie et en intensité, à la
traditionnelle zone de collecte de la rente foncière. La « ville enkystée dans
la campagne », selon lʼexpression de Jacques Weulersse8, prend racine et
tente de se constituer un nouveau territoire. Les rapports ville-campagne
ne sont plus marqués par lʼexploitation, mais par la complémentarité.
Ce processus, engagé il y a une quarantaine dʼannées9, a bouleversé
lʼorganisation de lʼespace syrien, traditionnellement marqué par une coupure
entre les deux entités, particulièrement dans la région côtière où lʼopposition
ville-campagne était renforcée par le cloisonnement communautaire.
Quelle organisation spatiale a-t-il induit et peut-on considérer quʼil existe
désormais une véritable entité régionale sur la côte syrienne ?

Le désenclavement de lʼancien espace tribal alaouite

Le renforcement de lʼencadrement étatique est à la base de lʼorganisation


de lʼespace et du découpage régional en Syrie, à travers une politique

5
SIGNOLES 1985, p. 784.
6
NACIRI 1984.
7
DAVID 1999.
8
WEULERSSE 1946.
9
Le Baath prit le pouvoir en 1963, mais cʼest durant la période dʼUnion avec lʼÉgypte
(1958-1961) que cette politique volontariste fut lancée.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 53

déterminée de désenclavement, dʼéquipement et dʼurbanisation. Mais


pour ce qui concerne la région côtière, cette politique a pris une dimension
particulière en raison du clivage marqué entre le monde rural et les villes
(on sait quʼil recoupait partiellement un clivage communautaire) – et, à
lʼévidence, parce que cʼest une véritable ʻassabiyya qui domine lʼÉtat
syrien depuis le « Mouvement de rectification » de Hafez Al Assad en
1970, une ʻassabiyya alaouite originaire du Jebel Ansariyeh.
Nous commencerons par suivre le développement du réseau routier
(Fig. 14) : le régime baathiste sʼest efforcé depuis 1963 dʼorienter les
voies de circulation terrestre vers Damas10, même si cette politique va à
lʼencontre de la logique économique qui voudrait que soient développées
des transversales est-ouest reliant les grandes villes du Nord, en particulier
Alep et Hama, aux ports syriens. Dans le cas dʼun régime autoritaire comme
celui de la Syrie, pour lequel la dimension sécuritaire joue un rôle primordial
dans lʼorganisation du réseau de transport, la décision de construire une
route susceptible de renforcer un réseau social est évidemment liée à la
relation quʼentretient ce réseau avec le pouvoir. Cʼest à travers ces enjeux
complexes quʼil convient dʼétudier la place de la région côtière syrienne au
sein du réseau de circulation syrien.

Le désenclavement routier de la montagne : une exigence


économique

Dans le réseau routier syrien, la région côtière apparaît aujourdʼhui


comme un point terminal et la ville de Lattaquié comme une véritable
impasse du fait de lʼabsence de transversales à travers le Jebel Ansariyeh.
La construction dʼaxes est-ouest comparables à lʼautoroute Tartous-Homs

10
Le premier objectif du régime baathiste a été de supprimer la bipolarité du réseau de
transport terrestre. Dans un premier temps, il a modernisé lʼaxe Alep-Damas, la ligne de
force du pays, afin de souder les deux métropoles et, surtout, de favoriser lʼinfluence de la
capitale sur la Syrie du Nord. La construction dʼune autoroute entre les deux villes sʼest
faite en plusieurs étapes durant les années 1970 et 1980. Les premiers tronçons ont été
réalisés au niveau des principaux goulets dʼétranglement : aux sorties de Damas et dʼAlep,
puis entre Homs et Hama où lʼautoroute franchit les gorges de lʼOronte ; les travaux ont
été achevés à la fin des années 1980 par les contournements de Homs et de Hama. La
facilité avec laquelle les véhicules franchissent aujourdʼhui les chaînons du Qalamun (le
massif au nord de Damas) a sensiblement amélioré lʼaccessibilité de Damas depuis le
nord. Dans un deuxième temps, le pouvoir sʼest efforcé de relier directement à Damas les
régions périphériques traditionnellement tournées vers Alep. Pour cela deux routes ont été
construites entre la vallée de lʼEuphrate et la capitale de la Syrie : la route Deir Ez Zor-
Palmyre-Damas (achevée en 1981) et la route Raqqa-Salamyeh-Damas (ouverte en 1997).

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54 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 14 : Les principales infrastructures de transport en Syrie.

est incompatible avec un réseau routier rayonnant à partir de Damas.


Les routes qui traversent le Jebel Ansariyeh – Lattaquié-Jesser Shughur,
Jableh-le Ghab, Banias-Masyaf et Tartous-Sheikh Bader-Masyaf – ne sont
pas adaptées au transport des marchandises ou sont mal connectées au
réseau national, car elles ont été conçues dans un but avant tout politique
(Fig. 15).

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 55

Figure 15 : Le réseau routier de la région côtière syrienne.

ministère des Transports

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56 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Jusquʼau début des années 1960, le réseau routier de la région côtière


était constitué de quelques axes datant de lʼépoque ottomane, reliant les
villes littorales à celles de lʼintérieur. Dans la montagne, la circulation se
faisait essentiellement par des sentiers muletiers ; le réseau routier était
donc organisé entièrement au profit des villes, sans aucune préoccupation
de désenclavement ou dʼéquipement des campagnes. Des changements
profonds interviendront avec lʼarrivée du Baath au pouvoir, au point
quʼaujourdʼhui, tous les villages de la région côtière sont accessibles par
une route asphaltée. Chaque ouverture de route est inaugurée en grande
pompe par le muhafez (gouverneur) et, à cette occasion, une stèle est
systématiquement placée sur le bord la route à lʼeffigie du président, afin
de le remercier de lʼattention quʼil a portée à la communauté villageoise
desservie par la nouvelle route.
Un tel développement du réseau routier en milieu rural a été
accompagné par celui des transports en commun. Car en Syrie, la majorité
des déplacements sʼeffectue en minibus, les « services » dans le langage
populaire. Ces derniers appartiennent à des propriétaires privés qui
obtiennent de la direction des Transports le droit dʼexploiter une ligne.
Sur ce trajet défini, ils sont libres de travailler à leur guise. Depuis la fin
des années 1980, tous les villages de la région côtière bénéficient de ce
type de service. Néanmoins, les transports entre les villages de montagne
et la plaine côtière sont restés longtemps lents et inconfortables, car peu
de lignes de minibus les desservaient, et les véhicules qui les effectuaient
étaient peu nombreux et vétustes. Ainsi entre Kessab et Lattaquié, il nʼy
avait jusquʼen 1990 que trois liaisons par jour, au départ de Lattaquié,
lʼune à 6 heures du matin, lʼautre à midi et la troisième vers 15 heures.
Le trajet durait plus de deux heures (pour une distance de 60 km), dans
des conditions très inconfortables, pour ne pas dire épouvantables : trente
personnes assises, autant debout et une douzaine sur le toit ou accrochées
sur les marchepieds.
Depuis le début des années 1990, lʼimportation massive de minibus a
apporté une remarquable amélioration aux transports intérieurs en Syrie.
Pour reprendre lʼexemple de Kessab, il existe désormais une liaison toutes
les demi-heures à partir de 6 heures du matin jusquʼà 19 heures le soir, voire
22 heures lʼété. Les minibus partent à heure fixe et non plus lorsquʼils sont
pleins, le trajet ne dure pas plus dʼune heure. Désormais, aucun village de
la région côtière ne se trouve à plus dʼune heure de lʼune des quatre villes
côtières : Lattaquié, Jableh, Banias ou Tartous. Cette évolution a été rendue
nécessaire par les exigences de déplacement dʼune population rurale qui
se rend en ville de plus en plus fréquemment pour sʼy approvisionner ou y
vendre sa production agricole ainsi que pour y travailler.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 57

Une volonté politique de limiter la circulation entre Alep et Lattaquié

La circulation entre Lattaquié et Alep est handicapée par la traversée du


Jebel Ansariyeh. De Lattaquié à Jesser Shughur, en effet, la route est étroite
et sinueuse ; les ponts qui franchissent le Nahr El Kebir As Shemali sont si
étroits quʼil est difficile à deux véhicules de sʼy croiser, et les accidents y
sont fréquents. Depuis sa construction sous le Mandat français, cette route
nʼa guère été élargie ; elle supporte pourtant un trafic important : 2 500 à
3 000 véhicules par jour, dont 900 à 1 000 camions, soit la moitié du trafic
qui emprunte lʼautoroute Lattaquié-Homs. (Fig. 16).
Un projet dʼautoroute entre Alep et Lattaquié existe depuis 1979.
Les plans en ont été établis par une société française, Lyon Associated
Inc. Les travaux auraient dû commencer au début des années 1980 et se
terminer au bout de cinq ans. Mais seul un tronçon dʼune vingtaine de
kilomètres fut construit entre Ariha et Saraqeb (où la route de Lattaquié
rejoint lʼaxe Damas-Alep). La traversée du Jebel Ansariyeh (Lattaquié-
Jesser Shughur), du Ghab et le passage du Jebel Zawyeh (Mahanbel-Ariha)
restent à effectuer. En 1995, le ministère syrien des Transports a repris
lʼétude de faisabilité effectuée par la société française ; les travaux étaient
censés commencer en 1997 et sʼachever en 2002, mais au rythme actuel
des travaux, lʼautoroute ne devrait pas être terminée avant 2012. La Syrie
a obtenu un prêt du Koweït pour financer le projet. Seuls quelques travaux
dʼélargissement des points les plus dangereux sont en cours de réalisation :
au niveau de lʼabrupt du Jebel Ansariyeh à lʼouest de Jesser Shughur,
dʼune part, et au niveau de lʼabrupt occidental du Jebel Zawyeh, à lʼest de
Mahanbel, dʼautre part.
Lʼabsence dʼautoroute entre Alep et Lattaquié oblige une partie de la
circulation de marchandises entre les deux villes à transiter par Homs.
Lattaquié se trouve dans une position de cul-de-sac qui handicape son
développement économique, et Alep ne peut étendre son influence
économique vers le nord de la région côtière. Cette situation est, à notre
sens, la conséquence de décisions politiques prises directement à Damas.
Le régime baathiste, allié à la bourgeoisie damascène, souhaite en effet
réduire le rôle dʼAlep et renforcer la métropolisation de la capitale.
Lʼabsence dʼautoroute entre Lattaquié et Alep sʼinscrit dans la même
logique que les créations de routes directes entre la vallée de lʼEuphrate,
traditionnellement tournée vers Alep, et la capitale. Il nous semble par
ailleurs que la construction dʼune autoroute entre Lattaquié et Alep pose
au régime un véritable problème de stratégie intérieure. Lʼinterruption
des travaux autoroutiers à Ariha en 1982 nʼest pas due à un manque de
crédits, car ce nʼest quʼà partir de 1985 que les chantiers publics ont été

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58 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 16 : Le trafic des véhicules automobiles par axe routier en Syrie.

interrompus du jour au lendemain ; cette interruption est à comprendre en


réalité dans le cours de la lutte entre le régime de Hafez Al Assad et les
Frères musulmans. Alep était, avec Hama, un des plus forts soutiens du

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 59

mouvement religieux11. Par cette mesure, le régime punissait la bourgeoisie


alépine en maintenant le verrou du Jebel Ansariyeh. Une autoroute assure
en effet lʼarticulation aisée entre tous les points dʼun tracé, tandis que le rail
ne met en contact que certains points (les terminus et les intercalaires12).
De ce fait, si elle était ouverte, lʼautoroute renforcerait les liens entre les
populations sunnites du nord de la région côtière et leurs homologues de
la Syrie septentrionale, tout en donnant une unité à la zone de peuplement
sunnite entre Lattaquié et Jesser Shughur. Si lʼon croit à lʼhypothèse du
réduit alaouite, on mesure la menace que ferait peser cette autoroute sur la
défense du territoire alaouite. Une telle analyse peut apparaître au lecteur
comme de la géopolitique fiction, mais la paranoïa du régime syrien
en matière de sécurité sʼavère être un facteur dʼexplication de maints
dysfonctionnements économiques13.

La route Jableh-le Ghab : un axe alaouite

En 1993, une route à trois voies fut mise en service entre Ain Sharqyeh
et Al Hattan dans le Ghab. Elle devait permettre lʼamélioration de la
circulation entre Lattaquié et Hama, ce qui pouvait constituer une alternative
à la réalisation de lʼautoroute Lattaquié-Alep, puisque Hama se trouve sur
lʼautoroute Homs-Damas. La route franchit le Jebel Ansariyeh à 800 m
dʼaltitude. Si son tracé nʼa exigé quʼun petit nombre dʼouvrages dʼart, la
pente de la route reste forte et limite la circulation des camions – et en hiver,
le gel fréquent et les fortes pluies rendent cette route presque impraticable.
En outre, les connexions avec les autoroutes Lattaquié-Homs et Alep-
Damas nʼont toujours pas été réalisées : pour les rejoindre, les véhicules
empruntent donc un réseau secondaire de médiocre qualité. Au total, le
trafic sur cette route reste faible, en comparaison avec la fréquentation de

11
« À Alep, la métropole du Nord qui est devenue lʼépicentre du mouvement, la guerre est
désormais ouverte entre lʼorganisation militaire de la confrérie et les “brigades de défense”
de Rifat Al Assad – frère du Président –, lesquelles, malgré les 5 000 hommes engagés dans
la bataille, ne parviennent pas à empêcher que les deux tiers de la ville ne soient de fait
soustraits à lʼautorité légale. » SEURAT 1980.
12
OFFNER et PUMAIN 1997, p. 43
13
Lors dʼun symposium sur la libéralisation économique en Syrie, tenu en mars 1997 à
Damas, un intervenant interrogea le ministre de lʼÉconomie sur les stocks de céréales qui
pourrissaient régulièrement dans les silos de lʼÉtat en Jezireh. Le ministre de lʼÉconomie,
le docteur Imadi, répondit quʼil sʼagissait de préserver la Syrie dʼune crise alimentaire qui
était toujours à redouter en cas de mauvaise récolte. La Syrie ne tient pas être dépendante
de livraisons de céréales étrangères, car elle craint lʼutilisation de lʼarme alimentaire par les
USA et ses alliés à son encontre.

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60 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

lʼaxe Alep-Lattaquié ; en 1995, au poste de comptage dʼAin Sharqyeh,


1 118 véhicules seulement (dont 136 camions) ont été enregistrés, mais
tous ne traversaient pas le Jebel Ansariyeh.
Lʼutilité de cette route nʼest pas économique, mais stratégique : elle
permet, depuis la région côtière, de contrôler le Ghab et par-delà la Syrie
centrale. Elle renforce les liens entre la population alaouite du Ghab et
celle de la région côtière. Elle assure la cohésion de la fédération tribale
Matawra, à laquelle appartiennent plusieurs barons du régime, tel Ali Duba,
chef des Services de sécurité de 1970 à 1998, qui a joué un rôle de premier
plan dans sa réalisation14. Lʼabsence de connexion entre les tronçons à trois
ou quatre voies de cette route, lʼautoroute côtière Lattaquité-Tartous et
Hama montre bien que le transit des marchandises nʼétait pas la priorité
des concepteurs de cette transversale.

Les équipements publics : une distribution prioritaire aux clients du


régime

À la veille de la révolution baathiste, seuls quelques villages (Kessab,


Salma, Meshta Helu…) de la région côtière étaient électrifiés, par le
biais de groupes électrogènes. De 1970 à 1985, un vaste programme
dʼélectrification a été développé et a permis de desservir lʼensemble de la
région, à lʼexception des villages turcophones situés à la frontière turque
(ils ne sont dʼailleurs toujours pas branchés au réseau).
Quant au téléphone, il est arrivé plus tardivement dans les campagnes
et la pénurie de lignes téléphoniques est chronique. Pour obtenir une ligne,
il faut sʼinscrire une dizaine dʼannées à lʼavance ou bien verser une forte
somme (sous forme de « pots-de-vin ») pour passer devant les autres
candidats. Mais certaines zones privilégiées par le régime, telle la mantiqa
de Qardaha, ont été équipées en priorité avec des standards automatiques,
tandis que le téléphone continue ailleurs à être un moyen de communication
rare et encore relié à des standards manuels.
Lʼeau reste jusquʼà aujourdʼhui un problème majeur pour une grande
partie des villages du Jebel Ansariyeh ; face à la croissance des besoins,
les maigres sources qui jaillissent des lits marneux sont plus que jamais
insuffisantes. Les villages de la haute montagne, appelés les « villages
de la soif », doivent être ravitaillés en été par camions-citernes. Dans
la région de Slunfeh, la pénurie dʼeau sʼest aggravée avec lʼinflation de

14
Dʼaprès notre interlocuteur au ministère des Communications.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 61

constructions touristiques à la station dʼestivage. Le problème a été résolu


en 1995, grâce à une conduite dʼeau qui remonte les eaux de lʼOronte – le
fleuve coule à 200 m dʼaltitude – dans un réservoir à 1 400 m dʼaltitude, à
partir duquel elles sont redistribuées par un réseau. Dans la région de Hurf
Msaitra, au sud-est de Qardaha, un système équivalent est en construction :
il remonte lʼeau du Nahr El Hadad, dont la source est 700 m plus bas que
Hurf Msaitra (le village est situé entre 800 et 1 000 m dʼaltitude). Le coût
de ces aménagements est considérable : il est la traduction dʼune véritable
volonté politique de maintenir les populations locales dans les villages de
montagne et dʼéviter lʼexode vers les villes.

Lʼenseignement : la priorité absolue du régime baathiste

La scolarisation de masse a débuté en Syrie après lʼindépendance. Jusquʼà


la révolution baathiste, les efforts de lʼÉtat ont porté essentiellement sur
lʼenseignement primaire ; le nouveau régime a développé lʼenseignement
secondaire et universitaire. Lʼéducation a en effet été favorisée par le
parti Baath, dont les pères fondateurs étaient enseignants (Michel Aflaq,
professeur dʼhistoire ; Zaki Arsuzi, professeur de philosophie ; Salahadin
Bitar, professeur de sciences) : dans les premières années du pouvoir
baathiste, entre 1964 et 1968, 20 % du budget national ont été consacrés
à lʼéducation.
Selon Zaki Arsuzi, pour former la nation arabe unifiée, la loi devait
développer lʼenseignement unifié, non confessionnel, étatisé et généralisé15.
Lʼenseignement est conçu comme un moyen clef pour véhiculer
lʼidéologie baathiste ; ainsi les enseignants sont-ils choisis dʼabord sur des
critères politiques : « Vous nʼêtes pas tous du Parti, mais vous êtes tous
baathistes », proclamait le Président Hafez Al Assad lors du Congrès du
syndicat des enseignants en mai 197816. Au fil des années, il est devenu
quasi obligatoire pour les enseignants dʼadhérer au Baath, avant ou après
leur nomination. Dans le nouveau système éducatif, lʼarabe est la seule
langue dʼenseignement autorisée. Les écoles privées qui dispensaient
lʼenseignement en langue étrangère ont été nationalisées en 1970, et lʼarabe
sʼest alors substitué soit au français soit à lʼanglais.
Dans la région côtière en particulier, le taux dʼanalphabétisme en 1960
(Fig. 17) était de 63 % en zone rurale contre 43 % en zone urbaine. Les plus
forts taux dʼanalphabétisme (supérieurs à 70 %) caractérisaient les régions

15
CARRÉ 1984, p. 222-237.
16
SEURAT 1980, p. 138.

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62 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 17 : Lʼanalphabétisme dans la région côtière syrienne en 1960.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 63

isolées de la haute montagne alaouite (Slunfeh, Mzeraa, Ain Et Tineh,


Mzeraa, Fakhura) et les cantons turcophones de Baer et de Bassit – où la
population ne parlait que très peu lʼarabe. Le Sahel de Lattaquié et le Akkar
présentaient un fort taux dʼanalphabétisme (de 65 à 70 %), non pas en raison
de lʼisolement, mais à cause de la structure foncière : le régime de la grande
propriété entretenait une grande misère dans la paysannerie. En revanche,
les nahya du piémont du Jebel Ansariyeh, où la petite propriété paysanne
était la plus fréquente, avaient des taux dʼanalphabétisme moyens (60 à
65 %) ou faibles (inférieur à 60 %). Les taux les plus bas se rencontraient
à Qardaha et dans lʼextrême sud du Jebel Ansariyeh. La petite bourgeoisie
rurale avait les moyens dʼoffrir une éducation primaire et secondaire à ses
enfants ; et après le baccalauréat, nombre dʼentre eux se destinaient à la
carrière militaire, comme le fit en son temps Hafez Al Assad.
Les nahya qui comptaient une forte proportion de chrétiens avaient les
plus faibles taux dʼanalphabétisme : Meshta Helu, Safita, Sauda et Kessab.
Dans la région côtière, seuls 40 % des chrétiens étaient illettrés, contre 68 %
des musulmans (selon le recensement de 1960). En fait, comme au Liban,
les chrétiens bénéficiaient depuis le XIXe siècle dʼune assistance étrangère
en matière dʼéducation. La Russie avait financé des écoles destinées à la
communauté orthodoxe cependant que les missions françaises ouvraient
des établissements pour les catholiques (École de la Terre Sainte et École du
Carmel à Lattaquié). À Kessab, la concurrence était rude entre les missions
afin dʼessayer de convertir les Arméniens : outre lʼécole arménienne, le
village comptait une école catholique, une école calviniste et une école
luthérienne ! Grâce à cette sollicitude, pratiquement tous les Arméniens
de la nahya savaient lire et écrire en 1960, à la différence des Turcs et des
alaouites.
En ville, les enfants de la bourgeoisie musulmane ont fréquenté très tôt
les écoles chrétiennes alors que dans la campagne, il nʼy avait que quelques
enfants de notables alaouites, résidant à proximité des bourgs chrétiens, qui
pouvaient accéder à lʼenseignement moderne. Au milieu du XIXe siècle, une
mission protestante américaine ouvrit des écoles dans quelques villages
alaouites ; les Ottomans, inquiets de leur prosélytisme, ont fait fermer ces
établissements en 186217. La communauté alaouite est ainsi restée en marge
de lʼenseignement moderne ; jusquʼà la politique de scolarisation de masse

17
Après les événements du Liban de 1860 (les affrontements entre druzes et maronites, qui
ont été suivis par lʼintervention des puissances européennes), les Ottomans ne souhaitaient
pas quʼune nouvelle puissance étrangère exige un droit de regard et de protection sur la
communauté alaouite, dʼautant que quelques centaines dʼentre eux avaient commencé à se
convertir au protestantisme.

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64 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

des années 1950, il nʼy avait que des écoles coraniques dans les villages de
cette communauté.
De 1960 à 1994, le taux dʼanalphabétisme a été divisé par trois dans la
région côtière : cette diminution rapide a été supérieure à la résorption du
phénomène à lʼéchelle nationale et, actuellement, les muhafaza de Lattaquié
et de Tartous ont des taux dʼanalphabétisme inférieurs à la moyenne
nationale. En outre, la proportion de la population âgée de plus de 18 ans
ayant obtenu le baccalauréat est devenue, pour la région côtière, la plus
élevée de Syrie. Cette situation est bien sûr le résultat dʼune sollicitude
accrue de lʼÉtat dans cette région en matière dʼéducation, en plus de
conditions économiques et sociales locales qui incitent la majeure partie
de la population à poursuivre ses études au-delà du certificat dʼétudes18 :
lʼexiguïté des surfaces agricoles pousse nombre de jeunes ruraux à chercher
des débouchés dans lʼarmée et dans la fonction publique, de telle sorte que
lʼécole leur apparaît comme une véritable chance de promotion sociale.
Quant aux jeunes filles alaouites, elles jouissent dʼune plus grande
liberté que celles de la communauté sunnite. Leurs parents ne voient pas
dʼinconvénient à ce quʼelles suivent des études ni à ce quʼelles travaillent.
De fait, la mixité, fréquente dans les établissements scolaires du milieu
rural, nʼest pas jugée « scandaleuse » pour les alaouites, au contraire des
sunnites. Le régime peut ainsi puiser dans un réservoir de fidèles pour
nourrir sa bureaucratie, tout en résorbant le sous-emploi rural dans le Jebel
Ansariyeh.
Au total, en dépit des difficultés économiques apparues au milieu des
années 1980, qui ont eu pour résultat une baisse de niveau des services
publics, les conditions de vie se sont nettement améliorées dans les
campagnes depuis la réforme agraire. Les villages possèdent des services à
peu près équivalents à ceux des villes. La vie y est devenue plus aisée, car les
ruraux qui travaillent dans le secteur étatique (la majorité dʼentre eux) ont la
possibilité de compléter leur salaire par une activité agricole, ce qui nʼest pas
le cas des citadins. En dotant les campagnes de services autrefois réservés
aux villes, le régime a habilement gagné la sympathie des ruraux.

Le développement du monde rural : un enjeu de pouvoir

Malgré des ressources en eau exceptionnelles pour la Syrie, la région


côtière demeurait encore, au début des années 1960, une zone dʼagriculture

18
Lʼécole est obligatoire en Syrie jusquʼà 14 ans, âge auquel les élèves passent le certificat
dʼétudes.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 65

sèche, de cultures céréalières et dʼoliveraies. Lʼarboriculture y était bien


moins développée quʼau Liban. Les structures agraires étaient dominées
par une aristocratie foncière qui confisquait lʼessentiel des bénéfices tirés
de lʼexploitation du sol. Ce système dʼexploitation, abondamment décrit
par des auteurs comme Jacques Weulersse19 ou Yassin Bou Ali20, maintenait
le monde rural dans un sous-développement profond. Dès son arrivée au
pouvoir, le Baath a relancé la réforme agraire engagée à lʼinitiative de Nasser
pendant la période de lʼUnion avec lʼÉgypte et qui avait été interrompue
avec la rupture de celle-ci, en 1961. En effet, lʼaction des baathistes à
lʼégard du monde rural a été prioritairement guidée par une volonté de
résoudre un problème social explosif : la moitié des 600 000 familles
paysannes syriennes21 ne possédait pas de terre et 70 % des familles vivant
de lʼagriculture devaient se partager à peine 30 % du revenu agricole22.
Issus du monde rural et souvent dʼorigine modeste, les dirigeants
baathistes ne pouvaient demeurer insensibles à la situation des campagnes
syriennes. Cette dimension nous semble trop souvent occultée par les
auteurs qui ont travaillé sur la réforme agraire en Syrie, qui y ont vu surtout
une stratégie politique de maintien au pouvoir de la part des baathistes.
Ainsi, pour Jean Hannoyer, le monde rural apparaît moins comme un objet
de développement que comme un enjeu de développement23 ; et selon cet
auteur, la réforme agraire ne serait, pour le régime baathiste, quʼun moyen
dʼassurer sa légitimité dans le monde rural et dʼintégrer celui-ci au système
de pouvoir quʼil met en place. Certes, comme le souligne Raymond
Hinnenbusch24, le nouveau régime a profité de la réforme agraire pour
détruire les moyens de domination politique et économique de lʼoligarchie
des propriétaires fonciers et des grands commerçants qui dirigeaient la
Syrie précédemment. À lʼheure actuelle encore, la réforme agraire est
« moins immédiatement commandée par la technique ou la rationalité
économique que par la persistance dʼune idéologie populiste et les besoins
du pouvoir (le régime baathiste)25 ». Mais il ne faut pas négliger lʼaspect
social de la réforme agraire, qui a permis de sortir les masses rurales du
sous-développement. Cette finalité sociale est restée prédominante jusquʼà

19
WEULERSSE 1946.
20
BOU ALI 1979.
21
Ces 600 000 familles paysannes représentaient alors 70 % de la population syrienne,
estimée à 4 500 000 habitants dʼaprès le recensement de 1960.
22
OFFICE DE LA PRESSE ARABE, Bulletin de la Presse Arabe, Damas, 1964, n° 20.
23
HANNOYER 1982, p. 6.
24
HINNEBUSCH 1989 a.
25
HINNEBUSCH 1989 b.

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66 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

lʼarrivée au pouvoir de Hafez Al Assad en 1970 ; par la suite, celui-ci a


suspendu les projets de réforme agraire plus radicaux mis en chantier par
ses prédécesseurs. Conséquence : Hafez Al Assad a interrompu le processus
de transformation sociale au profit du contrôle social26.

La réforme agraire (1963-1969) : une priorité politique pour le


régime baathiste

La dissociation de la propriété et de lʼexploitation de la terre était sans


conteste lʼune des causes du sous-développement du monde rural. Le système
agraire nʼencourageait pas le travail des paysans et les maintenait dans la
misère. En 1955, un rapport de la BIRD27 à propos de la Syrie soulignait
lʼimpasse dans laquelle se trouvait lʼagriculture syrienne et préconisait une
réforme agraire28 ; et la dégradation de la situation économique au cours de
la deuxième moitié des années 195029 rendait urgente une telle réforme. Au
moment de la perte du pouvoir politique par lʼaristocratie foncière en 1958,
lors de lʼUnion avec lʼÉgypte, le processus de la redistribution des terres est
enclenché. Cʼest ainsi que le régime baathiste va gagner la paysannerie.
Lʼarrivée au pouvoir du parti Baath, à la suite du coup dʼÉtat du 8 mars
1963, a donc permis dʼentreprendre une réforme agraire plus radicale que
celle qui avait été entreprise durant la période dʼUnion avec lʼÉgypte (1958-
1961). Le décret n° 88 du 23 juin 1963 abaisse le plafond de la propriété à
50 hectares dans les zones irriguées ou complantées et 300 hectares dans
les zones de culture sèche ; les seuils étaient établis dans une fourchette
assez large pour tenir compte de lʼextrême variabilité des précipitations
qui règnent en Syrie.
Après la réforme, les plus grands propriétaires de la région côtière ne
possédaient plus au maximum que 30 ou 40 hectares, le reste ayant été
distribué entre les anciens métayers à raison de 2 ou 3 hectares par famille.
En fait, les expropriations furent peu nombreuses, car les très grands
propriétaires étaient rares : familles Saadeh, Shreitah, Ajan à Lattaquié ;
familles Haikel, Mansur et Turjman à Tartous ; famille Bachur à Safita,
famille Jaber El Abbas et Abud Beik dans le Akkar. Les propriétés des
notables citadins et des aghas de la montagne se situaient quant à elles le

26
HINNEBUSCH 1989 a, p. 40.
27
La « Banque internationale pour la Reconstruction et le Développment » est lʼancien nom
de la Banque Mondiale.
28
MÉTRAL 1980, p. 297.
29
Ibid.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 67

plus souvent en dessous du seuil dʼexpropriation. Dans la région côtière,


la structure nucléaire des familles avait pour conséquence de diviser les
domaines à chaque génération, au lieu de les laisser en indivis comme
cela se passait dans lʼintérieur du pays30. En répartissant leurs terres entre
leur(s) épouse(s) et leurs enfants, la quasi-totalité des propriétaires est ainsi
parvenue à échapper aux mesures dʼexpropriation.
Dans la muhafaza de Lattaquié, 5 300 hectares de terres agricoles ont
été expropriés et 4 800 redistribués ; dans la muhafaza de Tartous, une
plus grande surface a été expropriée, du fait de lʼexistence de très grandes
propriétés dans le Akkar syrien : 9 100 hectares ont ainsi été expropriés,
dont 7 600 redistribués. Au total, les expropriations nʼont concerné que
6 % des terres cultivables de la région côtière, contre 32,6 % pour la
moyenne syrienne31. Les zones les plus touchées par les expropriations
furent le Sahel de Lattaquié, le plateau dʼAin El Baida, la plaine de Jableh,
le Akkar et les collines autour de Safita, où sʼétaient constituées les plus
grandes propriétés de la région.
Même si, légalement, les aghas et les notables citadins ont conservé la
majeure partie de leurs propriétés foncières, ils sont dépossédés en pratique
de leurs terres. La loi du 4 septembre 1958 rend en effet impossible
lʼexpulsion des métayers ou fermiers des terres quʼils exploitaient. Cela fait
donc aujourdʼhui près dʼune quarantaine dʼannées que les paysans occupent
les terres de leurs anciens maîtres, au prix dʼun fermage dérisoire en raison
de la dévaluation de la monnaie syrienne, sʼils continuent à le verser…
Certains propriétaires, considérant leurs terres comme perdues, ont fini par
les vendre aux occupants de fait. Dʼautres ont rétribué les métayers pour
quʼils partent, car, par la voie judiciaire, il est quasi impossible pour un
propriétaire ordinaire de récupérer ses terres.
À lʼheure actuelle, il est difficile dʼavoir une idée précise de la structure
des exploitations agricoles dans la région côtière en raison du flou cadastral
et de lʼabsence de recensement agricole depuis 1981. En 1981, plus de 60 %
des propriétés relèvent de la petite et de la micropropriété, avec une taille
inférieure à 4 hectares ; mais en raison dʼune croissance démographique
encore importante (1,5 % par an entre 1994 et 2004, contre 2,2 % entre 1981
et 1994 et 3,2 % entre 1970 et 1981), la taille des propriétés continue de se
réduire. La mobilité des terres est faible, car les métayers sont protégés de
lʼexpulsion par la loi ; et comme ils ne peuvent vendre ces terres qui ne

30
HINNEBUSCH 1989 a, p. 93.
31
En 1963, la surface cultivée en Syrie était estimée à 4 600 000 hectares. Le total des
expropriations réalisées entre 1958 et 1970 sʼélevait à 1 500 000 hectares, dont seulement
800 000 hectares avaient été redistribués.

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68 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

leur appartiennent pas, le marché foncier est bloqué. La concentration est


également rendue difficile avec la disparition des mécanismes traditionnels
de lʼusure, qui permettaient aux notables citadins et aux aghas dʼaccaparer
la propriété paysanne.

La destruction du mécanisme dʼaccaparement des terres

Les paysans demandaient périodiquement à leurs propriétaires et aux


négociants des villes des avances sur leurs récoltes futures, afin dʼassurer
la soudure ou de pallier les conséquences dʼune mauvaise récolte. Les taux
dʼintérêt étaient extrêmement élevés : 40 ou 50 % par an, des taux de 100 %
nʼétant pas rares32. Cet endettement chronique de la paysannerie permettait
aux détenteurs de capital – souvent aussi les grands propriétaires – dʼacheter
les récoltes à bas prix et dʼaccaparer les terres des insolvables. En outre,
les créanciers constituaient une clientèle dʼobligés qui renforçaient la
domination politique, à la fois par leur absence de revendication sociale et
par leurs votes en faveur des « patrons ». De lʼépoque du Mandat français
jusquʼau coup dʼÉtat de 1963, la majorité des députés syriens étaient des
grands propriétaires fonciers.
Pour le régime baathiste, détruire le mécanisme dʼaccaparement des
terres devait permettre dʼéviter la reconstitution de la grande propriété, et
surtout briser les liens clientélistes entre la paysannerie et la bourgeoisie
citadine ; à défaut, aurait persisté le risque dʼun retour de cette dernière sur
le devant de la scène politique. Les coopératives, la Banque de lʼagriculture
et les Offices publics dʼachat représentaient pour lʼÉtat les compléments
indispensables de la redistribution des terres.

Les coopératives : un soutien aux petits paysans

La coopérative permet aux paysans dʼobtenir des engrais, insecticides et


autres produits nécessaires à la production, et de commercialiser les récoltes.
Par son intermédiaire, ils peuvent prétendre à des prêts de la Banque de
lʼagriculture. Son rôle a été fondamental dans la modernisation de lʼagriculture
syrienne, à une époque où la majorité des paysans étaient illettrés et incapables
dʼeffectuer les démarches nécessaires à lʼobtention de financements publics.
Les coopératives ont remplacé, dans ce rôle dʼintermédiaire entre lʼÉtat et
les paysans, les aghas et les notables citadins.

32
WEULERSSE 1946, p. 114.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 69

Dans la région côtière, le secteur coopératif a connu un développement


particulier. En 1997, 68 % des terres cultivées appartiennent à ce
secteur, et 809 coopératives regroupent 138 792 membres, soit 15,7 %
des coopératives de Syrie et 18,2 % de leurs membres. Même si peu
dʼagriculteurs ont bénéficié de la redistribution des terres, la paysannerie
a adhéré en masse au secteur coopératif. La petite taille des exploitations
agricoles et la faiblesse des moyens financiers des agriculteurs de la
région côtière expliquent le fait quʼils aient recherché le soutien des
organismes publics. En échange de son soutien financier, lʼÉtat a exigé
que les agriculteurs travaillent en commun et sʼinscrivent dans un plan
de production ; ces exigences sont cependant demeurées des vœux pieux,
comme en témoigne le président dʼune coopérative dʼun village du Sahel
de Lattaquié : « La coopérative ne sert quʼà applaudir lors des visites
officielles. »

La Banque de lʼagriculture : une protection face aux usuriers

La Banque de lʼagriculture a été créée à lʼépoque des tanzimat dans le


cadre des réformes destinées à assurer le contrôle direct de lʼÉtat sur les
paysans au détriment des notables citadins et des chefs de tribus. Les prêts
aux petits propriétaires devaient certes contribuer à moderniser lʼagriculture,
mais surtout permettre leur émancipation à lʼégard des notables au profit de
lʼÉtat. Comme pour lʼenregistrement des terres, la faiblesse des finances
et de lʼexécutif ottomans a vidé la Banque de lʼagriculture de sa vocation,
car ce furent les grands propriétaires qui profitèrent prioritairement de ses
prêts. Le Baath réforma, dès 1963, la structure archaïque de la Banque
de lʼagriculture en lui donnant les moyens financiers de fonctionner. La
Banque de lʼagriculture offrit alors des prêts aux coopératives agricoles,
mais aussi à titre individuel, à des fins dʼinvestissement et de services
agricoles.
Les prêts distribués aux coopératives représentent globalement une
somme plus importante que la somme allouée aux particuliers, car lʼÉtat
favorise officiellement le secteur coopératif : sans cela, ses effectifs seraient
faibles33. Par ailleurs, les administrateurs de la Banque de lʼagriculture,
les dirigeants de lʼUnion des paysans et les présidents des coopératives

33
En 1994, le secteur coopératif occupait 44 % des terres cultivées (2,4 millions dʼhectares)
et réunissait 763 348 membres. À elle seule, la région côtière comptait 138 792 membres,
soit 18,2 % du total. Statistical Abstract of Agriculture 1994 et Statistical Abstract of Syria
1996.

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70 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

constituent un réseau social34 qui facilite le déblocage des fonds pour le


secteur coopératif. La somme que reçoit la coopérative nʼest pas destinée
à lʼélaboration dʼun projet commun de ses membres elle est simplement
distribuée entre les membres, si bien quʼil nʼy a pas de différence, quant à
son utilisation, avec les prêts obtenus à titre individuel.

Lʼétatisation du commerce des produits agricoles : un échec

Par la création des Offices alimentaires et de la Société des fruits et


légumes, le régime baathiste voulait détruire un autre moyen dʼaccaparement
des terres par les notables citadins, celui qui permettait le contrôle du
commerce des produits agricoles. Avant la réforme agraire, les paysans
endettés étaient en effet contraints de céder à bas prix leurs récoltes aux
négociants qui, durant lʼannée, leur avaient consenti des avances. Les
principales cultures, céréales, betterave sucrière et coton, sont devenues des
monopoles dʼÉtat, par lʼintermédiaire dʼoffices publics spécialisés créés
durant le IIIe plan quinquennal (1970-1975). Pour compléter ce dispositif,
lʼÉtat a fondé en 1977 la Société des fruits et légumes, chargée dʼacheter
aux paysans leurs productions maraîchères, en concurrence avec le privé.
Les produits ainsi achetés étaient destinés aux entreprises publiques
dʼagroalimentaire (conserveries, traitement des arachides, huileries, etc.),
aux magasins dʼÉtat ainsi quʼà lʼexportation.
Assurés désormais dʼun débouché et de prix garantis, les paysans
investissent dans des spéculations plus audacieuses que la céréaliculture.
Dans la région côtière, les agrumes, les produits maraîchers, les pommes,
etc. se sont substitués aux cultures céréalières. En outre, les camions de
la Société des fruits et légumes se rendaient jusque dans les villages les
plus reculés pour y enlever les récoltes, évitant ainsi aux agriculteurs, dans
leur immense majorité non motorisés, dʼêtre tributaires de sociétés de
transport privées, toutes contrôlées par la bourgeoisie citadine.
La libéralisation de lʼéconomie syrienne, à partir de la fin des années
1980, a mis les Offices alimentaires et la Société des fruits et légumes en
concurrence avec les négociants privés. Ces derniers emportent la meilleure
qualité et payent comptant, alors que les offices publics, prisonniers de leur
bureaucratie et de fonds de plus en plus limités, ne peuvent plus acheter que
de la médiocre qualité, dʼautant plus quʼils ne règlent pas les agriculteurs
avant plusieurs mois. Les dysfonctionnements dont souffre la Société des

34
Ils appartiennent tous à la petite bourgeoisie rurale dʼobédience baathiste et se côtoient en
permanence dans les réunions du parti Baath et dans celles de lʼUnion des paysans.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 71

fruits et légumes sont comparables à ceux des autres sociétés et industries


publiques : en particulier, la faiblesse des salaires des fonctionnaires qui y
sont employés favorise une corruption massive. Les lenteurs administratives
et le manque de moyens financiers ont fait perdre aux Offices alimentaires,
à la Banque de lʼagriculture et aux coopératives leur efficacité. Néanmoins,
toutes ces structures ont joué un rôle fondamental dans les années 1960
et 1970 pour libérer la paysannerie de la tutelle des aghas et des grands
propriétaires citadins, tout en permettant à lʼÉtat de renforcer son contrôle
sur ce secteur.
Et dʼune manière générale, on peut estimer que la réforme agraire
dans la région côtière a été un succès pour les autorités baathistes puisque
lʼoligarchie citadine a perdu son emprise sur lʼagriculture et que lʼessentiel
du revenu agricole a été transféré aux familles paysannes. Cela nʼa pas
été le cas dans dʼautres régions de Syrie : ainsi dans le muhafaza de
Hassakeh, en haute Jezireh, où la réforme agraire nʼa tout simplement
pas été appliquée, dans le but de protéger les chefs de tribus. Dans cette
région située aux confins du territoire syrien, mal contrôlée et sujette à des
revendications indépendantistes kurdes, le régime a préféré ménager les
cadres traditionnels. Donner la terre aux paysans nʼaurait pas procuré de
bénéfice politique au régime : celui-ci perdait les notables sans gagner la
paysannerie.
Au total, le développement et lʼencadrement du monde rural sont
deux termes synonymes pour le régime baathiste : tout en dégageant les
masses rurales de la tutelle des grands propriétaires terriens, les dirigeants
se sont efforcés dʼintégrer la paysannerie au pouvoir, contre lʼancienne
bourgeoisie. Raymond Hinnebusch35 décrit cette évolution jusquʼà la
caricature en affirmant avec ironie que les paysans syriens sont passés du
service des grands propriétaires à celui des services de renseignement.
Dans un premier temps, le parti Baath, qui était composé essentiellement
de militaires et dʼintellectuels, sʼest renforcé grâce à un recrutement massif
effectué au sein de la jeunesse rurale et parmi les éléments les plus actifs
de la paysannerie. Mais pour gagner les masses rurales en profondeur,
lʼidéologie était insuffisante : il fallait au régime des réalisations qui
améliorent concrètement les conditions de vie des ruraux. La politique de
développement et dʼencadrement du monde rural qui a été appliquée dans
la région côtière était influencée par deux particularités fondamentales
de cette région. En premier lieu, il sʼagit dʼune région en majeure partie

35
HINNEBUSCH 1989 a.

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72 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

montagneuse : la moitié de ses habitants vivent et travaillent dans la


montagne, malgré des potentialités limitées et même si les travaux
dʼinfrastructures sont plus coûteux quʼen plaine36. En second lieu, lʼorigine
locale de la ʻassabiyya au pouvoir à Damas explique évidemment le
développement de « liens privilégiés » de type clientéliste entre le régime
baathiste et la population du Jebel Ansariyeh.
Quid des villes côtières où se concentrent aujourdʼhui plus de 40 %
de la population régionale ? Comment se lit aujourdʼhui lʼorganisation de
lʼespace de cette région côtière, au regard du dirigisme baathiste ?

La permanence des lignes de rupture communautaires en dépit


de lʼurbanisation

La politique volontariste de lʼÉtat baathiste entre 1963 et la fin des


années 1980 a concerné essentiellement le monde rural. Cela sʼexplique
par lʼécart de développement qui existait, jusque dans les années 1960,
entre la ville et la campagne, mais aussi parce que la base sociale du régime
baathiste était constituée par les masses rurales :
« Lʼattitude à lʼégard de la ville dépend en définitive de lʼespace repéré par
les États comme étant le lieu de leur faiblesse : la campagne ou la ville. Elle
est aussi conditionnée par les attaches des couches supports des régimes en
place : rurales ou urbaines.37 »
Dans le cas syrien, à partir de 1963, la ville est conçue comme un outil
de développement du monde rural, car pour le nouveau pouvoir il ne peut
y avoir de développement rural sans développement urbain38. La ville
syrienne devient alors un pôle dʼemplois et de services pour la campagne.
La ville est pour les ruraux un objet de convoitise : des maisons élégantes,
des commerces, des parcs, des cafés, lʼeau courante, lʼélectricité… Un
monde prospère et gai loin de lʼaustérité et du dénuement des campagnes.
Le simple fait de résider en ville est assimilé à une promotion sociale.
Jusquʼà la fin des années 1980, le statut de fonctionnaire – costume,
cravate, bureau, téléphone, traitement régulier – est un idéal auquel aspire
la jeunesse rurale.

36
Comme le souligne Bernard Kayser, « le développement dʼune zone de montagne est
toujours à rentabilité douteuse. » KAYSER 1990.
37
NACIRI 1984, p. 19.
38
DAVID 1999.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 73

Grâce à leurs nouvelles fonctions, les villes établissent ou renforcent


leur rayonnement sur un espace rural désormais supérieur, en superficie et
en intensité, à la traditionnelle zone de collecte de la rente foncière.
La ville « enkystée dans la campagne39 » prend racine et tente de
se constituer un nouveau territoire ; de manière générale, les rapports
ville-campagne ne sont plus marqués par lʼexploitation, mais par la
complémentarité. Un phénomène de périurbanisation est en train dʼémerger.
Au total, ainsi que nous allons tenter de le démontrer, ce processus
volontariste, engagé il y a une quarantaine dʼannées40, a bouleversé
lʼorganisation de lʼespace syrien, traditionnellement marqué par une
coupure entre les deux entités, la ville dʼun côté, la campagne de lʼautre.
Une telle opposition ville-campagne, particulièrement réelle dans la région
côtière, était renforcée par le cloisonnement communautaire.
Au regard de lʼaction dirigiste de lʼÉtat syrien, comment analyser
lʼorganisation spatiale actuelle ? Peut-on considérer quʼil existe désormais
une véritable entité régionale sur la côte syrienne ?
En somme, la question qui se pose est la suivante : lʼévolution de la
répartition de la population dans la région côtière au cours du dernier
demi-siècle se résume-t-elle à un simple processus de littoralisation et
dʼurbanisation, inhérent à la plupart des régions du pourtour méditerranéen ?
Ou bien faut-il y lire prioritairement lʼempreinte dʼune politique volontariste
de lʼÉtat alaouite ?

Un réseau urbain très déséquilibré au profit de la plaine

Historiquement, la région côtière comptait parmi les régions les plus


faiblement urbanisées de Syrie : à peine 23 % dʼurbains en 1960, soit une
proportion comparable à celle des autres régions périphériques (Hauran,
Jebel Druze, Jezireh et vallée de lʼEuphrate). À la même époque, le taux
dʼurbanisation de la Syrie centrale (dʼAlep à Deraa) atteignait 40 %,
grâce à la présence des principales villes du pays (Damas, Homs, Hama
et Alep), qui sont les métropoles économiques et politiques de la Syrie.

39
« En Orient la ville apparaît comme un corps étranger “ enkysté ” dans le pays, comme
une création imposée à la campagne quʼelle domine et exploite. Cʼest le résultat dʼune
longue tradition historique : lʼessor de la vie urbaine sʼest effectué ici non pas par une
concentration spontanée des forces autochtones, mais par une implantation artificielle
provoquée par des maîtres étrangers ». WEULERSSE 1946, p. 86.
40
Le Baath prend le pouvoir en 1963, mais cʼest durant la période dʼUnion avec lʼÉgypte
(1958-1961) que cette politique volontariste a été lancée.

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74 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Un quart de siècle plus tard, en 1994, ce contraste entre une Syrie


centrale à lʼurbanisation avancée et une Syrie périphérique plutôt rurale
sʼest nettement atténué. Les régions périphériques ont en effet connu en
quelques années une croissance urbaine supérieure à celle de lʼensemble
des villes des plaines intérieures ; et parmi ces régions périphériques, la
région côtière compte la plus forte proportion de citadins : 39,2 %, contre
31,3 % pour le Nord-Est et 20,6 % pour le Sud (Hauran et Jebel Druze).
Elle a même connu, entre 1960 et 1994, une croissance urbaine nettement
supérieure à la moyenne nationale.
Dans cette région côtière, le schéma dʼorganisation des villes (Fig. 18)
est aujourdʼhui marqué par un double déséquilibre : dʼune part, un décalage
persistant de lʼurbanisation entre la plaine et la montagne et, dʼautre part, la
nette domination de Lattaquié dans la plaine, même si cette ville nʼa pas pu
sʼimposer totalement et devenir la métropole de la région côtière.
Le réseau urbain de la région côtière est en effet très déséquilibré, au
profit de la plaine littorale, là où se trouvent les principales villes : Lattaquié,
Jableh, Banias et Tartous, qui regroupent à elles seules 92 % de lʼensemble
de la population urbaine régionale en 2004 (1,6 million dʼhabitants). Les
8 % de citadins restants habitent les cinq petites villes de la montagne, dont
la population varie de 6 000 habitants (Haffeh) à 20 000 habitants (Safita)
en 2004. Ainsi, malgré la promotion au rang de ville, en 1970, de trois
localités villageoises de la montagne (Qardaha, Dreykish et Sheikh Bader),
le déséquilibre en termes quantitatifs entre plaine et montagne est resté
net : les deux seules villes du Jebel Ansariyeh (Safita et Haffeh), en 1960,
ne représentaient déjà que 8 % des citadins de la région côtière.
Cette organisation de lʼespace est ancrée dans le passé de la région :
Lattaquié, Tartous et Jableh, toutes nées du commerce maritime durant
lʼAntiquité, ont pu traverser les siècles en se reconvertissant dans
lʼexploitation de leurs arrière-pays immédiats. Même la cité phénicienne
dʼArouad, située sur un îlot de 40 hectares à quelques kilomètres au sud-
est de Tartous, a réussi à maintenir son existence, alors que ses habitants
nʼavaient pas de propriété foncière41. Et si Lattaquié est depuis le XIXe siècle
la principale ville de la région côtière syrienne, rien ne prédisposait Tartous
à en devenir le deuxième centre urbain. En 1925, cette ville ne comptait que
4 324 habitants, soit moins que la population de Jableh (5 672 habitants)
à la même période ; mais deux événements importants sont intervenus

41
Les Arouadais ont tiré profit du territoire maritime proche pour pratiquer la pêche des
éponges, et de leur ouverture maritime pour sʼengager dans le transport des marchandises
avec plusieurs pays de Méditerranée orientale.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 75

Figure 18 : Le réseau urbain de la région côtière syrienne en 2004.

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76 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

en 1920. Dʼune part, la création de la frontière libano-syrienne, qui a


soustrait le sud du Jebel Ansariyeh à lʼinfluence de Tripoli pour le plus
grand avantage de Tartous ; dʼautre part et en conséquence, la promotion
de cette localité au rang de chef-lieu de sandjak. Enfin, plus récemment,
cʼest la décision de lʼÉtat baathiste dʼaider au développement de cette ville
qui permet à la croissance démographique moyenne de Tartous, durant les
trois dernières périodes inter-censitaires, dʼêtre constamment supérieure à
celle de Lattaquié.
Tartous est en effet promue chef-lieu de muhafaza en 1967, puis un
important port y est construit au cours des années 1970 : cette agglomération
passe en un demi-siècle du stade de bourgade à celui de ville moyenne.
Si Tartous et Lattaquié sont, démographiquement, les villes les plus
attractives de la région, cʼest aussi que leur statut de chef-lieu de muhafaza
leur a permis de bénéficier dʼinvestissements publics générateurs
dʼemplois : la lourde bureaucratie de lʼÉtat baathiste a permis de créer des
milliers dʼemplois de fonctionnaires dans ces deux villes. Les installations
portuaires et les industries publiques sont deux autres domaines majeurs
dʼattraction des candidats au travail. Quʼen est-il des deux autres villes de
la côte, Jableh et Banias ? Elles présentent des dynamiques contrastées :
ainsi, la croissance démographique de Jableh nʼa jamais été aussi forte
que durant la dernière période inter-censitaire : 4,8 % (elle était de
4,6 % entre 1960 et 1970, puis de 3,7 % entre 1970 et 1981). Longtemps
ville satellite de Lattaquié, dont elle est géographiquement très proche,
elle a profité dans les années 1980 de la prospérité agricole de la plaine
environnante. Lʼenrichissement des campagnes a profité au commerce de
Jableh et a dopé la construction ; dans la période récente, lʼagglomération
sʼest largement étendue sur la campagne, au point de rejoindre le village de
Bsissin, intégré à la municipalité de Jableh en 1994.
Banias,enrevanche,aconnusapériodedeprospéritédanslesannées 1960
et 1970, lorsque la ville a accueilli de lourdes installations pétrochimiques
(terminal pétrolier et raffinerie). Les taux dʼaccroissement de la population
ont été, entre ces deux dates, de 5 % par an, puis encore de 3,6 % par an
entre 1970 et 1981, avant de retomber à 0,4 % par an entre 1981 et 1994 ;
cʼest que, dʼune part, les années 1980 nʼont pas été porteuses de nouveaux
développements industriels et, dʼautre part, lʼagriculture ne connaît ici
quʼune prospérité modérée, en raison des potentialités limitées de lʼarrière-
pays. Ce faible taux est enfin dû à lʼétroitesse du site de Banias, qui oblige
la croissance urbaine à se reporter sur les villages de la périphérie ; la
ville de Banias est depuis un quart de siècle en crise. La croissance de
lʼagglomération atteint en fait 2,5 % par an, ce qui demeure faible par
rapport aux autres villes côtières. Banias reste un pôle dʼemplois important

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 77

pour la région, même si son marché agricole de gros et son souk sont peu
attractifs et même si les potentialités touristiques de sa côte rocheuse ont
été sacrifiées au profit du développement de la pétrochimie.
Au total, les quatre villes littorales et leur zone périurbaine canalisent
la croissance démographique, signe dʼune transformation de la structure
régionale de la population active ; le secteur primaire a en effet régressé
de 62 % en 1960 à 20 % en 2004 au profit du secondaire et du tertiaire
(deux activités dominées par le poids de lʼÉtat dans la région côtière : voir
chapitre III). La diminution des transferts publics depuis la fin des années
1980 dans la région a cependant redynamisé le secteur agricole, devenu
ou redevenu lʼune des principales ressources pour la population. Ainsi la
plaine du Akkar, la plaine de Jableh et les autres petites plaines côtières
(Harissun, Dahar Safra, Damsarkho), irriguées et intensivement cultivées,
connaissent un fort dynamisme démographique, en raison de la croissance
naturelle et de lʼarrivé de nouveaux venus attirés par les emplois dans
lʼagriculture.
Si la plaine côtière possède une croissance démographique supérieure à
celle de la montagne, lʼécart entre la croissance de la population rurale de
la plaine côtière et celle de la montagne reste faible : 2,6 % contre 2,2 %
par an entre 1960 et 1994 (les données du recensement 2004 ne sont pas
encore disponibles à lʼéchelle des localités pour calculer la croissance 1960-
2004). Une grande partie de lʼespace rural, en plaine comme en montagne,
est périurbanisée. Ce ne sont plus les potentialités agricoles qui attirent
les hommes ; lʼont-elles dʼailleurs jamais fait ? Au début du XXe siècle,
cʼétait en effet moins la fertilité des terres que les conditions historiques
qui expliquaient la répartition de la population dans la région côtière.
Néanmoins, la population, même dans les zones périurbaines, nʼest pas
totalement détachée de lʼagriculture, et cette dernière demeure une source
de revenus, principale ou complémentaire, toujours capable dʼinfluencer la
croissance de la population.
Ainsi dans le cas du Akkar, qui fournit un bon exemple. Dans cette
plaine, au sud de Tartous, la population a été multipliée par 3,5 entre 1960
et 1994 ; une telle augmentation de la population ne peut sʼexpliquer par
la seule croissance naturelle. La plaine du Akkar a effectivement bénéficié
dʼun afflux de migrants. Le partage des terres, à la suite de la réforme
agraire, et leur mise en valeur ont attiré les populations de la montagne,
en particulier en provenance des nahya voisines qui sʼétendent sur les
collines : ainsi, Safsafeh possède un rapport entre les résidents et les
inscrits à lʼétat civil particulièrement faible, signe dʼun fort exode rural. Le
démantèlement des grandes propriétés citadines, le drainage et lʼirrigation
de cette zone, consacrée par le passé à une céréaliculture extensive, ont

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78 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

permis dʼy développer les cultures arbustives et maraîchères exigeantes


en main-dʼœuvre. Ceci a nécessité de faire venir des émigrants depuis la
montagne et les plaines intérieures. Il en est résulté une « urbanisation
remontante », les principaux bourgs (Hamidyeh, Safsafeh et Karto) prenant
progressivement lʼaspect de petites villes.
Quant à lʼarmature urbaine de la région côtière syrienne, elle est, au
total, dominée par Lattaquié (où résident près de 60 % des citadins de la
région), dont le poids accentue le déséquilibre entre le nord et le sud de la
région. Ce déséquilibre ne se résorbe que lentement : en 1960, le rapport
entre Lattaquié et Tartous était de 4,4 ; en 2004, il est encore de 3,2.
Ces deux chefs-lieux de muhafaza ont connu la plus forte croissance
démographique entre 1960 et 1994 (Lattaquié : 4,6 % par an et Tartous :
5,3 % par an), suivis par les petites villes côtières (Jableh : 4,4 % par an
et Banias : 3,6 % par an) ; quant aux petites villes de montagne, excepté
Sheikh Bader, elles nʼont eu quʼune croissance modérée (Dreykish :
2,9 % ; Qardaha : 2,3 % ; Safita : 2,2 % et Haffeh : 2,2 % par an)42. Dans
la dernière période intercensitaire (1994-2004), la croissance de Lattaquié
(2 % par an) et Tartous (2,5 % par an) sʼest nettement ralentie. Elle est à
peine supérieure à celle des petites villes de la région43. (Fig. 19).
Durant une vingtaine dʼannées, la croissance de la population des villes
de la région côtière a eu pour levier principal la politique volontariste de
lʼÉtat. La politique dʼaménagement du territoire, au cours de la décennie
1970, sʼest notamment traduite dans la région côtière par un rééquilibrage
du réseau urbain au profit de la montagne et de Tartous, jusquʼau milieu des
années 1980. Ensuite, avec la crise économique, lʼÉtat nʼa désormais plus
les moyens financiers de sa politique ; les dynamiques locales redeviennent
le moteur principal de la croissance urbaine. Désormais délaissées, sans le
soutien des autorités centrales, les petites villes de montagne se remettent à
stagner, notamment celles qui avaient été créées en 1970 (Dreykish, Sheikh
Bader et Qardaha), tandis que les villes littorales dotées dʼune puissante
base économique privée (Lattaquié, Jableh et Tartous), en plus de leur atout
administratif, possèdent un dynamisme démographique supérieur, témoin
de leur relative prospérité.

42
La ville qui a connu la plus forte croissance démographique est Sheikh Bader (7,5 % par
an), parce que ce village de 230 personnes a été promu au rang de ville en 1970 et a connu
un décuplement de sa population.
43
Dʼaprès les données provisoires du recensement de population 2004.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 79

Figure 19 : Évolution de la croissance démographique moyenne annuelle


des villes de la région côtière.

Sources : RGP 1960, 1970, 1981, 1994.

Une organisation de lʼespace régional impulsée par Damas

De manière générale, lʼexode rural a fortement entamé le capital


humain des montagnes riveraines dans les pays industrialisés du bassin
méditerranéen, au point que de véritables déserts humains sont apparus
(ainsi des arrière-pays provençal et languedocien en France). Les activités
économiques ont tendance à se concentrer uniquement dans la plaine
côtière, la montagne devenant un simple espace de loisirs. En revanche,
dans les pays en voie de développement, les montagnes nʼont été délestées
que dʼune partie de leur croissance démographique, et leur capital humain
demeure pratiquement intact44.
Dans cette région côtière syrienne en particulier, où le rôle de lʼÉtat
baathiste a été considérable, dans le sens dʼun équipement généralisé,
pour le maintien des habitants sur place (afin dʼéviter un exode rural trop
important), si la part du Jebel Ansariyeh dans la population régionale est
passée de 57 % à 43 % entre 1960 et 1994, la densité démographique sʼest
élevée dans le même temps de 90 hab/km2 à 218 hab/km2. On peut lire ces
évolutions sur les cartes des densités de 1960 et de 1994 (Fig. 21 et 22)
et relever deux éléments majeurs : la densification de la population dans
la plaine côtière et la réduction des zones de fortes densités dans le Jebel
Ansariyeh, même si la densité moyenne de 218 hab/km2 montre que
celui-ci reste un territoire densément habité. De manière générale, le

44
CÔTE 1988.

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80 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Jebel Ansariyeh présente une croissance démographique modérée et sans


régularité sur le long terme : ici, des villages perdent de la population ;
ailleurs, dʼautres enregistrent des taux de croissance semblables à ceux de
la plaine littorale (Fig. 22, 23).
Dʼaprès le recensement de 1994, les densités les plus élevées se trouvent
dans la partie sud du massif, autour de Safita (328 hab/km2) et de Dreykish
(291 hab/km2) ; cette zone profite depuis le XIXe siècle dʼune paix relative,
contrairement au nord de la montagne alaouite, en perpétuelle rébellion,
et du développement de cultures arbustives (mûriers et oliviers). Dans le
nord du Jebel, les fortes densités sont limitées aux arrière-pays de Jableh
et de Banias (moyenne de 250 hab/km2). En revanche, les densités de
population dans la partie la plus élevée du Jebel Ansariyeh sont inférieures
à 70 hab/km2 : outre les rigueurs de lʼaltitude, le substrat géologique est
ici extrêmement perméable ; lʼeau percole à travers les couches calcaires
faillées ou glisse sur les pentes lessivées, et les terres cultivables sʼy limitent
aux dolines et aux entonnoirs karstiques. Dans le haut Jebel Ansariyeh, ce
sont dʼabord les données du milieu (géologie, sols, pentes) qui expliquent
la répartition des habitants : dans une société dominée par le mode de
production agricole et ayant un faible niveau de technicité, les potentialités
des terroirs dépendent en effet directement de la fertilité des sols et des
ressources en eau.
Le rapport entre la population résidente et la population inscrite à
lʼétat civil permet de distinguer trois zones de fort exode rural : les nahya
de Qardaha, Ain Sharqyeh et Qutelbyeh ; les nahya de Haffeh et de Ain
Et Tineh ; les nahya autour de Sheikh Bader et Dreykish. Nous ne sommes
pas dans la partie la plus pauvre de la montagne alaouite, mais dans la
micro-région dʼorigine de la plupart des membres de la ʻassabiyya au
pouvoir à Damas : cʼest un atout évident pour trouver du travail dans le
secteur étatique, et ces nahya ont ainsi connu un fort exode rural.
De manière générale, les petites villes de montagne ne se distinguent
entre elles ni par leur statut administratif (ce sont au mieux des chefs-lieux
de mantiqa), ni par des fonctions économiques particulières. En revanche,
leur accession au statut de ville permet de les diviser en deux groupes :
les villes promues en 1970 (Qardaha, Dreykish et Sheikh Bader) et celles
qui étaient déjà chefs-lieux de mantiqa (Safita, à majorité chrétienne, et
Haffeh, à majorité sunnite).
Dreykish, Sheikh Bader et Qardaha sont des villes de même type :
des bourgs ruraux, un village même pour Sheikh Bader, promus chefs-
lieux de mantiqa lors du redécoupage administratif de la muhafaza
de Lattaquié entre 1967 et 1970. Elles ont reçu, dans les années 1970,
un nombre important dʼadministrations liées à leur nouvelle fonction.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 81

Cette abondance de services publics a créé un débouché pour les jeunes


diplômés de lʼenseignement secondaire et de lʼuniversité qui, sans cela,
auraient été contraints dʼémigrer définitivement vers les grandes villes
de la côte ou de lʼintérieur du pays. Dreykish a notamment bénéficié, au
milieu des années 1970, de la construction par le ministère de lʼIndustrie
dʼune usine dʼeau minérale et dʼune filature de soie qui emploient environ
500 personnes ; quant à Qardaha, une usine de tabac y a été inaugurée en
1980. Ces investissements massifs se sont traduits par une forte croissance
de la population entre 1970 et 1981 : Qardaha a progressé de 4,9 % par
an en moyenne (de 3 357 à 5 709 habitants), Dreykish de 4,2 % par an
(de 3 324 à 5 420 habitants) et Sheikh Bader de 13,7 % par an (de 467
à 1 919 habitants). De telles « performances » sont exceptionnelles : elles
sont supérieures à la croissance démographique de ces villes dans la période
antérieure (1960-1970) ainsi quʼà la croissance urbaine moyenne de la
région côtière, qui fut de 3,8 % par an. Elles sʼexpliquent prioritairement,
bien sûr, par lʼaction volontariste de lʼÉtat baathiste.
Mais à cette décennie dʼinvestissements massifs succèdent les années
de crise de lʼÉtat-providence : seule Qardaha, la « ville du Président »,
bénéficie encore des largesses du pouvoir avec lʼouverture dʼun hôpital
public en 1995 qui absorbe une grande partie des jeunes diplômés au
chômage de la mantiqa. Privés des retombées des transferts publics, le
commerce et lʼimmobilier marquent le pas dans ces trois villes. Elles
perdent leur attractivité sur la population des campagnes environnantes
et ne parviennent même pas à retenir leurs propres habitants. Les faibles
taux de croissance annuels de la période 1981-1994 témoignent de lʼatonie
de ces petites villes : Qardaha (1,4 %), Dreykish (1,6 %) Sheikh Bader
(2,5 %), en comparaison avec la période 1970-1981.
Les deux autres villes de montagne (et chefs-lieux de mantiqa), Safita
et Haffeh, ont été pour leur part lésées par le découpage administratif
de 1967-1970, qui les a tout simplement amputées dʼune partie de leur
circonscription. En outre, le renforcement des prérogatives des chefs-lieux
de muhafaza et la création de nouvelles mantiqa les ont affaiblies ; et si lʼon
y ajoute la réforme agraire, qui a privé de lʼessentiel de leurs revenus les
notables locaux, on comprend la faiblesse de la croissance démographique
entre 1970 et 1981 à Haffeh (2 % par an) et à Safita (2,4 % par an). Durant
la dernière période inter-censitaire (1981-1994), ces taux de croissance se
sont maintenus à 2,1 % pour les deux villes (cela est conforme à la moyenne
de la région côtière et supérieur aux taux de Dreykish et de Qardaha),
grâce à la reconversion de la bourgeoisie terrienne dans le commerce, qui a
redynamisé lʼéconomie des deux cités. En outre, à défaut de réussir à attirer
des migrants, la forte identité communautaire de ces deux villes (sunnites à

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82 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 20 : La densité de population par localité en 1994.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 83

Figure 21 : La densité de population par localité en 1960.

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84 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 22 : Lʼaccroissement démographique par localité entre 1981 et 1994.

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Figure 23 : Lʼaccroissement de population entre 1960 et 1994.

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86 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Haffeh et chrétiens à Safita) leur a au moins permis de maintenir lʼessentiel


de leur population.
Autour des villes de montagne, la croissance démographique est par
conséquent beaucoup moins prononcée quʼà proximité des villes côtières.
Seuls les villages à lʼest de Safita, à proximité de la route qui relie cette
ville au bourg de Sebbeh, ont vu leur population tripler. Les petites villes
de montagne nʼont pas connu, durant cette longue période, un dynamisme
économique suffisant pour freiner de façon conséquente lʼexode rural de
leur circonscription, et même de leur propre population. On ne lit, dans
lʼespace montagnard côtier, aucun développement de la périurbanisation
semblable au « phénomène » qui semble commencer à apparaître dans la
plaine. La forte croissance démographique des villages situés autour des
villes littorales nous paraît en effet caractéristique de la périurbanisation.
Cette dernière nʼest évidemment pas, en Syrie, du même ordre quʼen
Europe occidentale, car elle ne concerne pas des citadins qui quittent
la ville pour une résidence pavillonnaire dans un village-dortoir. Ce
phénomène nʼexiste réellement quʼà Damas, et il concerne essentiellement
les classes les plus aisées de la population. Il ne sʼagit pas non plus de
construction dʼimmeubles dans des villages de banlieue, sauf à Besnada
(un village au nord-est de Lattaquié), où des logements pour les militaires
de la base voisine ont été réalisés dans les années 1980. Mais il sʼagit bien
de périurbanisation dans le sens de la définition de Pierre George :
« Le péri-urbain est un espace rural situé en périphérie dʼune ville et de
sa banlieue et qui est lʼobjet de profondes transformations paysagères,
fonctionnelles, démographiques, sociales, culturelles, voire politiques.45 »
Bien que la majorité des ruraux qui résident dans la périphérie des villes
littorales sʼy rendent quotidiennement pour leur travail, cela ne génère aucun
exode rural. La ville sʼest rapprochée grâce à lʼamélioration des transports
en commun, mais elle sʼest éloignée par la cherté des loyers qui y sont
pratiqués. Par conséquent, puisque les conditions de vie sont semblables
(eau courante, électricité, téléphone, etc.) en ville et à la campagne, les
ruraux préfèrent effectuer des migrations pendulaires et résider dans leurs
villages. À proximité de Lattaquié notamment, certains villages sont même
devenus des réceptacles de lʼexode rural au début des années 1980, tels
Damsarkho et Besnada, du fait de la modicité du prix des logements dans
ces villages de banlieue, comparé à la ville-centre.

45
GEORGE et VERGER 1993.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 87

Comment mesurer le rayonnement actuel des villes du littoral ? Quel est


le poids régional réel de Lattaquié et de Tartous, en particulier ? Telles sont
les deux interrogations sur lesquelles nous proposons de nous pencher.

Réseau routier et rayonnement urbain : un lien étroit

Dans le cas de la région côtière, le rayonnement urbain est accompagné,


ou sous-tendu, par le développement du réseau routier, notamment grâce
à lʼaction fortement volontariste de lʼÉtat. Le facteur politique est ainsi
lʼun des constituants majeurs dʼune aire dʼinfluence urbaine, en particulier
dans le cas dʼune économie dirigiste et introvertie. La volonté étatique de
faire se superposer les zones de chalandise avec le territoire administratif,
à lʼéchelle des muhafaza, était manifeste en Syrie dans les années 1970,
à la suite de la nationalisation du commerce de gros et de lʼimplantation
de magasins dʼÉtat qui faisaient efficacement concurrence aux petits
détaillants privés46. Mais à la fin des années 1980, la crise économique
a conduit à un relâchement de lʼemprise étatique sur le commerce ; la
conséquence en a été lʼéclatement des territoires administratifs en tant que
cadres de lʼorganisation économique de lʼespace.
Dans la région côtière syrienne, les centres commerciaux où la population
se rend pour ses besoins courants (vêtements, meubles, outils agricoles,
soins médicaux) sont en nombre restreint : Haffeh, Qardaha, Jableh,
Lattaquié, Banias, Qadmus, Kessab, Sheikh Bader, Tartous, Dreykish et
Safita. Ils possèdent tous le statut de ville, à lʼexception de Qadmus et
de Kessab. Leurs aires de chalandise respectives sont de taille variable,
proportionnellement à leur poids commercial, dʼune centaine de km2 pour
Sheikh Bader et Qadmus à 1 500 km2 pour Lattaquié. Quant à la forme
des aires de chalandise, elle est fonction de lʼaccessibilité routière de ces
centres. En montagne, le centre commercial nʼest pas au centre de lʼaire
de chalandise, mais à lʼaval de cette dernière, car ce sont les populations
éloignées des villes côtières qui sʼy approvisionnent. En revanche, à 10 km
à lʼouest de Qardaha, les villageois se rendent à Lattaquié ou à Jableh :
bien que ces deux villes se trouvent à plus de 30 km du village, lʼattraction
quʼelles exercent est sans commune mesure avec celle de Qardaha. Le

46
Le commerce de gros et le commerce extérieur étant étatisés, les sociétés publiques
approvisionnaient en priorité les magasins de lʼÉtat, puis les détaillants privés. Durant
les années 1980, les magasins dʼÉtat étaient les seuls à disposer des produits de première
nécessité (beurre, sucre, riz), les importations ayant été réduites au minimum faute de
devises.

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88 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

cloisonnement du relief ne donne pas aux aires de chalandises une forme


sphérique ou ovale comme cʼest le cas dans lʼintérieur de la Syrie47 ; les
limites sont, ici, le plus souvent rectilignes, car elles correspondent aux
wadis qui entaillent le relief : par exemple, les habitants de Dalyeh (à lʼest
de Banias) descendent à Jableh, bien quʼà vol dʼoiseau, ils soient plus
proches de Banias : mais cette dernière est séparée dʼeux par le profond
Wadi Al Dalyeh.
Le cloisonnement physique de la montagne peut expliquer également
le faible rayonnement commercial de Haffeh sur sa mantiqa. Toutefois,
dans le cas de cette ville, le clivage communautaire nous semble être une
explication plus pertinente. Haffeh est peuplée à 90 % par des musulmans
sunnites qui cohabitent depuis des siècles avec une minorité chrétienne.
Si la campagne immédiate (Babanna et Sahyun) ainsi que la région de
Salma (Akkrad) est sunnite, 80 % des villages de la mantiqa sont alaouites.
Bien que la réforme agraire ait distribué les terres des aghas de Haffeh
aux paysans, les rancœurs du passé détournent les alaouites de cette
ville. Aucun effort nʼa été fait pour relier le chef-lieu avec les principales
localités alaouites de la mantiqa (Ain Et Tineh, Mzeraa, Aramu, etc.), car
la population de ces villages ne ressent pas le besoin de sʼy rendre. La
communauté sunnite cultive sa différence avec la campagne alaouite en
arborant sur toutes les maisons le drapeau bleu et blanc de lʼéquipe de
football sunnite de Lattaquié (Hatin), tandis que le drapeau rouge et jaune
de lʼéquipe alaouite de Lattaquié (Tishrin) flotte sur les villages alaouites.
(Fig. 24).
Une comparaison avec la carte des aires de chalandise pour les besoins
courants de 1960 (Fig. 25) montre que la plupart des bourgs de montagne
(Meshta Helu, Sauda, Rauda, Annazeh, Mzeraa, Kansaba et Kessab) ont
perdu leur attraction commerciale, et que les aires de Qadmus, Haffeh
et Safita se sont nettement réduites. Le statut administratif a préservé
lʼattraction commerciale de Dreykish et de Qardaha, et a permis à Sheikh
Bader de devenir un nouveau pôle dʼattraction, mais son aire de chalandise
est extrêmement réduite et en déclin. En fait, la réduction du nombre
et de la taille des aires de chalandise en montagne sʼest effectuée au
bénéfice des quatre villes côtières. Cʼest une des conséquences directes du
désenclavement routier de la montagne, qui a rapproché les villes côtières
des montagnards en « court-circuitant » les bourgs de montagne. En outre,
les villes côtières ne sont plus des territoires hostiles pour les alaouites

47
Voir la carte des zones dʼinfluence commerciale de Homs et de Hama en 1990 établie par
Mohamed Al Dbiyat. AL DBIYAT 1995, p. 247.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 89

depuis quʼune ʻassabiyya du Jebel Ansariyeh a pris le pouvoir à Damas.


Lattaquié, Jableh, Tartous et Banias, dont la population est maintenant à
majorité alaouite, sont en effet parties intégrantes de lʼespace alaouite, ce
qui provoque une augmentation de leur fréquentation.
En ce qui concerne les besoins rares de la population (bijoux, réparations
mécaniques, soins médicaux spécialisés), seules cinq villes sont susceptibles
de pouvoir répondre à la demande : Lattaquié, Tartous, Jableh, Banias et
Safita. Lattaquié et Tartous se détachent nettement pour les produits de
luxe, la contrebande et la médecine spécialisée. Mais si, à lʼéchelle de sa
muhafaza, Lattaquié concentre 90 % des médecins spécialistes48, cette ville
est loin dʼêtre une métropole régionale comparable à Homs et Alep, dont les
aires dʼinfluence débordent sur la région côtière. Et la muhafaza de Tartous
échappe de plus en plus à Lattaquié au profit de Homs et de Tripoli (au
Liban) : lʼélargissement récent des routes Safita-Tel Kalakh (puis Homs)
et Tartous-Tripoli est en effet révélateur de lʼattraction croissante que
ces deux villes exercent. Là encore, les liens communautaires interfèrent
avec les relations commerciales : ces villes comptent de fortes minorités
alaouites, issues de la présence militaire (Académie militaire de Homs
et occupation militaire syrienne à Tripoli) et de lʼexode rural. Pour les
achats de luxe, les Syriens se rendent chez des commerçants de confiance,
et le lien communautaire est considéré comme la meilleure garantie de
la transaction : ainsi, les alaouites de la montagne achètent plutôt leur or
(ou autres produits précieux) auprès de commerçants de la même origine
confessionnelle.
À la différence du commerce de détail, le commerce de gros est peu
influencé par les facteurs locaux qui restreignent ou augmentent la taille des
aires de chalandise (relief, réseau routier, communautarisme…). Dans les
sphères supérieures de lʼéconomie syrienne, lʼargent nʼa pas de marquage
communautaire. En outre, le volume de marchandises réduit lʼimportance
de la distance dans le calcul des coûts au profit du prix dʼachat, ce qui étend
les limites des zones de chalandise à plusieurs centaines de kilomètres,
voire jusquʼaux frontières syriennes. Dans un tel contexte, lʼétude du
commerce de gros permet de situer les pôles commerciaux de la région
côtière dans lʼespace syrien.
Nous avons étudié plus particulièrement trois domaines dʼactivité dans
le secteur du gros et demi-gros : lʼépicerie, les pièces de voitures et le
matériel médical (Fig. 26). Lattaquié et Tartous concentrent, pour ces trois

48
Syndicat des médecins de la muhafaza de Lattaquié, Annuaire statistique des médecins de
la muhafaza de Lattaquié, Lattaquié, 1991 (en arabe).

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90 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 24 : Les aires de chalandise dans la région côtière en 2000.

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Figure 25 : Les aires de chalandise dans la région côtière en 1960.

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92 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 26 : La distribution des grossistes


dans les villes de la région côtière en 1996.

Source : Annuaire de la Chambre de commerce et dʼindustrie de Lattaquié 1996 et enquête à la


Chambre de commerce et dʼindustrie de Tartous.

domaines précis, entre 70 et 90 % des grossistes et des demi-grossistes. Le


niveau commercial de gros et demi-gros nʼest donc pas totalement absent des
petites villes : il est en fait lié à lʼancienneté de la ville – et par conséquent à
lʼexistence dʼune bourgeoisie citadine – plus quʼà la taille démographique.
Si les grossistes et demi-grossistes sont relativement plus nombreux à Safita
et à Haffeh que dans les nouvelles petites villes de montagne (Sheikh Bader,
Dreykish et Qardaha), les statistiques ne fournissent aucune indication
quant au volume dʼactivité et à leur zone dʼinfluence, tant cette profession
est hétérogène. Ainsi, quʼy a-t-il de commun entre la maison de commerce
Jud de Lattaquié, une des plus grandes fortunes de Syrie, qui importe
pour son propre compte produits alimentaires et manufacturés, et le demi-
grossiste de Haffeh qui approvisionne une dizaine de villages du Sahyun ?
Résultat dʼun flou statistique récurrent, ils sont placés côte à côte dans
lʼAnnuaire de la Chambre de commerce et dʼindustrie de Lattaquié. Les
véritables grossistes sont à Lattaquié ou dans les autres grandes villes de
Syrie : cʼest cette catégorie de grands commerçants qui fournit lʼensemble
des autres revendeurs, demi-grossistes.
Malgré leur fonction portuaire, Lattaquié et Tartous ne sont pas le siège
de maisons de commerce puissantes, et cela pour deux raisons principales :
dʼune part, en raison du caractère récent de lʼactivité dʼimport-export dans

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 93

ces deux villes et, dʼautre part, à cause de la relative autarcie économique
du pays depuis les années 1960, années qui ont vu le démantèlement des
maisons de commerce, du reste implantées surtout à Damas et à Alep.
Lʼun des aspects de la politique dirigiste syrienne a été la volonté
de développer une production industrielle de biens de consommation
courante bon marché, afin dʼéviter les importations coûteuses. Les usines
de production étant localisées essentiellement dans les grandes villes de
lʼintérieur, cʼest à Alep, Damas, Homs et Hama que les principaux grossistes
syriens ont pignon sur rue. En dehors des épiciers, la plupart des détaillants
que nous avons pu interroger déclarent en effet se fournir principalement à
Alep, Damas, Homs ou Hama en fonction des marchandises et de la qualité
quʼils recherchent.
Quant aux circuits de commercialisation des produits agricoles, même
au plus fort de lʼétatisation de lʼéconomie, la bourgeoisie citadine a toujours
conservé une emprise sur ce domaine. Le dysfonctionnement des institutions
publiques (la société des fruits et légumes et la Banque de lʼAgriculture)
et leur manque de moyens financiers sont en effet utilisés par le secteur
privé. Les avances sur récolte garantissent aux négociants citadins un
réseau dʼapprovisionnement et permettent de limiter la concurrence ; et à
partir de 1986, la création des sociétés dʼéconomie mixte dans lʼagriculture
et la fin des monopoles dʼÉtat sur les produits agricoles ont permis aux
négociants privés de dominer à nouveau ce secteur. Mais, à la différence
de la période pré-baathiste, lʼaire de drainage des productions agricoles
ne se confond plus avec celle de la propriété citadine, puisque la réforme
agraire a totalement supprimé lʼemprise foncière des villes. Si, avec la
modernisation des transports, les produits agricoles de la côte peuvent être
vendus dans toute la Syrie, les agriculteurs nʼhésitant pas à se rendre dans
les marchés de gros des métropoles (Alep, Homs et Damas) pour vendre
leur récolte à de meilleurs cours, dans la région côtière, lʼimportance de
la petite exploitation agricole et le maintien du système des avances sur
récolte ont nettement limité la concurrence des grandes villes.
Ainsi, comme par le passé, les négociants des villes côtières assurent leur
approvisionnement grâce à la pratique des avances sur récolte. Monsieur H.,
le principal grossiste en huile dʼolive de Tartous, prête quotidiennement de
lʼargent aux producteurs de la région qui le remboursent au moment de
la récolte. Les prêts varient de 1 000 à 100 000 livres syriennes ; au total,
chaque année, il avance plusieurs dizaines de millions de livres syriennes à
ses fournisseurs, mais en échange, il est assuré dʼobtenir leur huile dʼolive
à des prix fixés à lʼavance sans que ceux-ci ne subissent les effets de la
concurrence. Les paysans acceptent dʼêtre liés à une grande famille établie
depuis des générations, auprès de laquelle ils sont certains de trouver de

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94 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

lʼaide en cas de problème ; pour le patron, il en va de sa réputation et donc


de sa prospérité économique. Bien que la fortune de Monsieur H. se chiffre
en centaines de millions de livres syriennes et que son commerce soit des
plus prospères, il demeure dans le magasin que son père a ouvert en 1928,
et où presque rien nʼa changé : le comptoir et le coffre sont à la même
place depuis plus de soixante-dix ans, tout est poussiéreux et gras, le cuir
des fauteuils est usé. Monsieur H, le patron, est assis derrière son bureau,
en bras de chemise et sans cravate ; il refuse de moderniser son local et de
sʼenfermer dans un bureau au-dessus du magasin. Selon lui, les paysans
nʼauraient plus confiance en lui et, intimidés, ils hésiteraient à le solliciter
pour un prêt et à lui apporter leur huile49.
À la direction de la Société des fruits et légumes de Tartous, lʼambiance
est tout autre. Certes, le bâtiment est vétuste, mais cʼest plus par négligence
que pour mettre en confiance les agriculteurs. Le directeur est inaccessible
pour le commun des paysans, il demeure enfermé dans son bureau avec
tous les gadgets liés à sa fonction : magnétoscope, télévision, fax, air
conditionné, ordinateur encore sous couverture plastique, car il ne sait pas
lʼutiliser… La Société des fruits et légumes a le défaut majeur de ne régler
ses fournisseurs (les paysans) que six mois à un an après avoir emporté la
récolte et elle nʼavance pas dʼargent, puisque cela est du ressort de la Banque
de lʼagriculture – mais les prêts de cette dernière sont longs à obtenir.
Lattaquié et Tartous sont les deux principaux marchés de gros agricole
de la région côtière. Celui de Lattaquié est spécialisé dans les agrumes et
celui de Tartous dans le maraîchage. Ils nʼattirent que les agriculteurs de la
région côtière qui nʼont pas les moyens dʼaffréter des camions de plus de
deux tonnes. Car, au-delà de cette quantité, il est préférable de vendre sa
récolte dans les grandes villes de lʼintérieur, où les cours sont plus élevés,
et le déplacement permet de supprimer un intermédiaire. Banias, Jableh,
Safita et Haffeh possèdent des marchés de gros agricole, mais ils nʼattirent
que les paysans qui nʼont que de petites quantités à offrir, quʼil nʼest pas
assez rentable de transporter au chef-lieu de muhafaza. Il est significatif
que Dreykish, Sheikh Bader et Qardaha ne possèdent pas de marché de
gros ; ces villes nʼont en effet, par le passé, exercé aucune emprise sur leur
campagne environnante.
Il est impossible de fournir des statistiques sur la quantité ou sur la
valeur des produits agricoles commercialisés sur les marchés de gros
agricole. Seul le dénombrement des commerçants patentés sur chacun des
marchés permet dʼestimer leur importance : 71 à Lattaquié et 26 à Tartous

49
Sur ce négociant et son mode de fonctionnement, voir aussi deuxième partie,
p. 223-224.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 95

en 1998. Leur nombre a presque doublé depuis 1991, où ils nʼétaient que
40 à Lattaquié et une quinzaine à Tartous. À la même date, Mohammed
Al Dbiyat en dénombrait 140 à Homs et 90 à Hama. Ceci tend à prouver que
le rayonnement des marchés de gros de Lattaquié et de Tartous est limité,
en raison de la concurrence des villes de lʼintérieur : « Les spécialistes de
Homs et de Hama ne commercialisent pas seulement les produits de leur
région, mais aussi ceux de la région côtière.50 »
Au total, la faiblesse de Lattaquié pour le drainage des produits agricoles,
comme pour le commerce de gros en général, témoigne du caractère
périphérique de cette ville dans lʼespace syrien, malgré les investissements
massifs quʼy a consacrés lʼÉtat. La relative autonomie des principales villes
de la région (Tartous, Banias et même Jableh) vis-à-vis de ce qui devrait
être la métropole régionale sʼexplique par cette absence de services de
niveau supérieur, qui rend inutile le recours à Lattaquié. Lʼespace que nous
avons qualifié de « région côtière » nʼest pas polarisé par une ville-centre,
très excentrée du reste, mais par un chapelet de villes littorales donnant
à la région une structure polycentrique linéaire, selon le schéma mis en
évidence par Alain Reynaud à propos du Languedoc-Roussillon51.
Le volontarisme du régime baathiste a permis de décloisonner les cellules
spatiales, villes et villages fermés, qui se juxtaposaient dans la zone côtière.
La réforme agraire fut le premier acte de cette politique : dans un premier
temps, elle a privé les villes de la rente foncière et réduit leur emprise
sur la campagne, mais, rapidement, lʼenrichissement des campagnes, le
développement des migrations pendulaires et lʼinstallation de ruraux en
ville, à la suite dʼun exode rural massif qui sʼest prolongé jusquʼau début
des années 1980, ont contribué à ouvrir les villes sur les campagnes. Des
relations économiques nouvelles, commerciales et familiales, se sont
tissées et se sont superposées aux traditionnels liens clientélistes (nous
avons pu constater que ces derniers nʼavaient pas totalement disparu, dans
le commerce de lʼhuile dʼolive par exemple).
Dans la nouvelle organisation de lʼespace engendrée par les orientations
économiques et administratives de lʼÉtat baathiste, Lattaquié nʼa pas réussi
à sʼimposer comme métropole régionale. La création de la muhafaza
de Tartous a contribué à faire obstacle à lʼextension de lʼinfluence de
lʼancienne capitale de lʼÉtat des Alaouites sur le sud de la région côtière.
Les faiblesses économiques de Lattaquié dans le commerce de gros, la
production industrielle et le drainage des produits agricoles ne lui ont pas

50
AL DBIYAT 1995, p. 241.
51
REYNAUD 1995, p. 595.

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96 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

permis non plus de concurrencer efficacement lʼemprise croissante de


Homs, Alep et Damas sur la zone côtière. La position excentrée de la ville
fournirait certainement une première explication : Lattaquié est née du
commerce maritime et non de lʼexploitation de son arrière-pays immédiat ;
son site est typiquement celui des cités phéniciennes du Levant, telles Acre,
Tyr, Sidon, Beyrouth ou Byblos : une anse fermée au sud qui protège le
port de la dérive littorale.

La région côtière syrienne, une structure polycentrique linéaire

Jusquʼà la révolution baathiste, la région côtière était marquée par


un profond clivage entre la plaine et la montagne. Les villes régnaient
sur des territoires clos quʼelles exploitaient et dominaient sans que des
relations étroites ne les unissent, en raison de lʼopposition communautaire
qui opposait la ville sunnite à la campagne alaouite. Lʼarmature urbaine
formait un réseau dans le nord de la région avec à sa tête Lattaquié, que sa
position administrative et la puissance de sa bourgeoisie élevaient au rang
de métropole régionale. Mais son aire dʼinfluence ne dépassait pas Banias
au sud et les premiers contreforts du Jebel Ansariyeh et du Kosseir, où les
populations vivaient en semi-autarcie.
On lʼa vu, la réforme agraire qui a eu lieu en Syrie dans les années 1960
a libéré la paysannerie de la domination de lʼaristocratie foncière. Elle a
été la condition du développement agricole et régional. Lʼamélioration des
conditions de vie dans les campagnes et lʼaugmentation du niveau de vie ont
modifié les rapports ville-campagne. Les villes syriennes ne sont évidemment
plus les « kystes » que décrivait Jacques Weulersse. Dans la conclusion de sa
thèse, Mohammed Al Dbiyat peut ainsi affirmer à juste titre :
« Lʼisolement de la campagne a définitivement disparu […]. La valorisation
de lʼactivité et de la production agricoles pendant la dernière décennie
a détruit lʼéconomie de subsistance qui persistait encore. En outre, la
généralisation actuelle de lʼéconomie de marché a transformé les modes et
la fréquence des relations ville-campagne.52 »
Enfin, la création par lʼÉtat dʼindustries exigeantes en main-dʼœuvre
dans les villes littorales est caractéristique de la politique des pôles de
développement, conséquence du modèle de développement autocentré
adopté par le régime baathiste, comme dans dʼautres pays du Tiers
Monde. La finalité première de ces industries était de fournir du travail

52
AL DBIYAT 1995, p. 306.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 97

à la population rurale, nombreuse, de la région côtière. Au milieu du


XIXe siècle, la pression démographique contraignait la population du Jebel
Ansariyeh à émigrer vers les plaines périphériques, où elle travaillait dans
les exploitations agricoles. Dans les années 1950, lʼagriculture était saturée
en terme de main-dʼœuvre et les villes littorales nʼétaient pas en mesure de
fournir des emplois à la population rurale. Les créations massives dʼemplois
étatiques à partir des années 1960 réorientent les migrations vers les quatre
pôles littoraux.
Lattaquié, Jableh, Banias et Tartous sont devenus les centres de cellules
spatiales fonctionnelles. Elles exercent leur influence économique sur
lʼarrière-pays, orientent les flux et la dynamique démographique (solde
migratoire et croissance naturelle). Les zones rurales proches de ces villes
ont enregistré une forte croissance démographique par capitalisation de la
croissance naturelle, mais aussi un certain apport de lʼextérieur, tandis que
les villages éloignés, dont la population ne peut effectuer des migrations
pendulaires vers les pôles littoraux, déclinent du fait du départ de leurs
habitants (le Kosseir et la partie sommitale du Jebel Ansariyeh). Les petites
villes et les bourgs de montagne, qui étaient dotés dʼune relative autonomie
économique jusquʼau début des années 1960, fonctionnent désormais
comme de simples relais des villes littorales. Les investissements de lʼÉtat
dans les petites villes de montagne ont été trop faibles pour en faire de
véritables pôles de développement. Les créations dʼemplois dans le secteur
étatique (industrie ou administration) ont également été insuffisantes pour
résorber le sous-emploi local.
Ainsi, lʼévolution économique impulsée par lʼÉtat baathiste a abouti à
une intégration des espaces urbains et ruraux, sur le plan des communications
tout du moins. Dans la région côtière, elle a aboli la ségrégation spatiale
entre les alaouites et les autres communautés qui avaient accès aux villes.
Mais cette intégration spatiale suffit-elle à créer une région ? Une région
doit être structurée par un centre, ou tout du moins par un réseau urbain.
Or, Lattaquié nʼest pas la métropole de la région côtière, et il ne semble
pas quʼelle pourrait le devenir dans un futur proche. Tartous possède
un dynamisme démographique supérieur à celui de Lattaquié depuis
la construction de son port dans les années 1970 ; la ville est mieux
reliée à lʼintérieur de la Syrie que Lattaquié, que la médiocrité de ses
communications avec Alep et la Turquie place en situation de cul-de-sac53.
Dʼautre part, Jableh et Banias sont largement autonomes par rapport aux

53
La construction dʼautoroute entre Alep et Lattaquié fut interrompue en 1982, les travaux
reprirent en 1998, ils sont au ralenti depuis 2004 en raison dʼun différent entre lʼÉtat et la
société concessionnaire.

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98 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

chefs-lieux de muhafaza. Ces quatre villes nʼentretiennent pas de relations


fonctionnelles entre elles : cʼest donc une structure polycentrique linéaire
qui organise lʼespace régional (Fig. 27).
Or, une telle organisation polycentrique linéaire de la zone côtière ne
permet pas de qualifier celle-ci de région au sens dʼespace polarisé par un
centre54 ; et même sʼil est indéniable que la communauté alaouite donne
à cet espace une certaine cohésion territoriale, cela ne veut pas du tout
dire quʼil sʼen est suivi une organisation économique et sociale intégrée à
lʼéchelle de la région côtière.
La région côtière nʼexiste-t-elle pas en fonction de critères plus sociaux
quʼéconomiques ? Le polycentrisme et lʼinfluence économique des
métropoles de lʼintérieur ne sont pas en contradiction avec une définition
plus large de la région : « Un espace de cohérence et solidarité territoriales
issues des systèmes de production et de vie relationnelle.55 »

54
« Une région se définit dʼabord par rapport à son centre. » BRUNET 1990.
55
NONN 1991, p. 70.

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DÉSENCLAVEMENT, ÉQUIPEMENT, URBANISATION 99

Figure 27 : Une structuration régionale polycentrique linéaire.

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CHAPITRE III

UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE


ET PORTUAIRE LIMITÉE

Jusquʼau début des années 1970, les pays du Tiers Monde fonctionnaient
comme les périphéries du monde industrialisé : leur espace était organisé
dʼabord en fonction des besoins des centres du monde capitaliste (Europe
occidentale,Amérique du Nord et Japon). Les grandes villes du Tiers Monde
étaient essentiellement des centres de drainage des productions régionales
vers lʼextérieur. Milton Santos, lʼun des principaux théoriciens du sous-
développement, relève ainsi que « lʼabsence dʼintégration nationale dans
les pays du Tiers Monde favorisait plutôt une relation directe de chaque
sous-espace national avec les centres du système mondial.1 »
Pour sa part, la Syrie nouvellement indépendante hérite de nouvelles
frontières et dʼune organisation spatiale éclatée, comme la plupart des États
du Tiers Monde2. Dʼune part, les principales villes de la Syrie intérieure
(Damas, Alep, Homs et Hama) organisaient autour dʼelles des « sous-
espaces » directement reliés aux marchés extérieurs via les ports libanais.
Dʼautre part, les deux métropoles syriennes, Alep et Damas, rivalisaient
pour drainer les richesses du pays, et lʼorganisation des réseaux routier et
ferroviaire était caractéristique de cette bicéphalie, les directions est-ouest
primant sur les méridiennes (les axes nord-sud). Lʼorganisation coloniale du
Proche-Orient reposait, comme au Maghreb ou en Afrique, sur une relation
directe des régions économiques avec la métropole, qui « court-circuite »
la capitale administrative du territoire dépendant. La gestion politique de ce
territoire était conçue pour favoriser ou entériner les principes coloniaux :

1
SANTOS 1990.
2
À lʼimage de ce que décrit Pierre Signoles à propos de la Tunisie sous le protectorat
français : « Lʼespace tunisien fonctionnait comme une juxtaposition de sous-espaces, sans
interférences ni interrelations des uns avec les autres. » SIGNOLES 1985. La Tunisie était
divisée en trois sous-espaces – les arrière-pays de Tunis, Sousse et Sfax – qui entretenaient
plus de rapports avec la métropole quʼentre eux.

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102 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

une économie de traite et une politique de division (schématiquement, cela


se traduit par : diviser pour régner et sʼappuyer sur les minorités).
En réalité, lʼindépendance de la Syrie et sa conséquence, la séparation
dʼavec le Liban, ont compliqué les relations de la Syrie avec lʼextérieur
et même entre les différentes parties de son territoire. Dʼune part, elle
ne possédait pas de port de dimension internationale. Dʼautre part, les
principaux axes ferroviaires syriens débouchaient dans les ports libanais
(ligne Damas-Beyrouth et Homs-Tripoli) ou transitaient par le Liban (axe
Alep-Homs-Baalbek-Damas). Depuis la région côtière syrienne, il était
alors plus simple de rejoindre Damas via Beyrouth que dʼemprunter les
routes étroites et sinueuses du Akkar et du Qalamun syriens. À preuve, la
route Lattaquié-Homs traversait durant cinq kilomètres le territoire libanais
de Wadi Khaled (entre Jdaideh et Tel Kalakh).
Lʼune des priorités du régime baathiste a été dʼunifier les économies des
différents sous-espaces du pays : par la planification autoritaire, lʼobjectif
affiché a donc été le développement dʼun espace économique intégré.
Théoriquement en effet, la mise en place dʼun réseau de communication
moderne et une relative fermeture vis-à-vis de lʼétranger permettent de
spécialiser les sous-espaces dans les segments productifs pour lesquels ils
sont les plus performants dans le cadre dʼun marché national homogène.
Les sous-espaces peuvent donc devenir interdépendants, puisque lʼautarcie
disparaît : cette vision du processus dʼintégration économique est à la base
du mode de développement autocentré pratiqué dans nombre de pays du
Tiers Monde et, bien sûr, dans les pays communistes dʼEurope de lʼEst.
La Syrie baathiste nʼa donc pas choisi une voie originale, elle a suivi
lʼexemple de lʼÉgypte nassérienne, comme le souligne François Rivier :
« Une grande partie du programme économique et industriel appliqué
par le Baath arrivé au pouvoir nʼest quʼune transposition, parfois
caricaturale, des politiques en vigueur en Égypte : nationalisation, modalités
dʼorganisation du secteur public, planification.3 »
Quels ont réellement été, pour la Syrie, les effets de cette politique sur
lʼintégration territoriale nationale, en particulier celle de la région côtière ?
Théoriquement, le mode de développement autocentré ne pouvait que
favoriser la situation de débouché maritime naturel de cette région, puisque
lʼindépendance nationale exigeait que la Syrie dispose dʼinfrastructures
portuaires, au lieu dʼutiliser celles de ses voisins. En outre, il sʼest agi
de mettre en valeur toutes les ressources locales, dʼatteindre toutes les
populations du pays : une telle nécessité (politique) exigeait une dispersion

3
RIVIER 1982, p. 75.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 103

(pas toujours économiquement fondée) des industries sur lʼensemble du


territoire national, notamment dans les lointaines régions périphériques.
Lʼintégration économique a ainsi été considérée comme servant de
base à lʼintégration politique nationale, parfois au prix de choix spatio-
économiques aberrants.
Dans la période récente (depuis le début des années 1990), le régime
syrien a entrepris une libéralisation de lʼéconomie du pays : dʼabord timide,
celle-ci sʼaccélère avec la privatisation en 2002 dʼune partie du secteur
public industriel et lʼouverture du secteur bancaire au privé. Quelles ont
été les conséquences de la libéralisation économique sur la région côtière ?
Lʼaugmentation des échanges avec lʼextérieur valorise-t-elle la région ?
Les habitants de confession alaouite, en particulier, font-ils fructifier les
capitaux quʼils ont accumulés durant la période dʼéconomie planifiée ? Les
forces du marché sont-elles plus efficaces que le dirigisme économique
pour réaliser lʼintégration nationale – et en particulier lʼintégration de la
région côtière au reste du pays ? Tel est le cadre général des interrogations
auxquelles nous proposons de réfléchir.

Une fonction maritime récente et peu intégratrice

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les deux grands ports du Levant étaient Acre (au
sud) et Alexandrette (au nord), débouchés maritimes respectifs de Damas
et dʼAlep ; sur la côte libanaise, les ports de Tripoli et Saïda nʼavaient
quʼune importance secondaire4. Quant à Lattaquié, il nʼétait quʼun modeste
port, fréquenté surtout par des navires qui venaient embarquer les récoltes
de tabac fumigé produit dans la montagne alaouite : cette région côtière
syrienne était véritablement, à lʼépoque ottomane, une région périphérique,
en marge des grands courants commerciaux5. Lorsquʼun port moderne a été
construit à Beyrouth, à la fin du XIXe siècle6, il a progressivement attiré les
courants commerciaux au détriment du port dʼAcre (en Palestine) ; celui-ci
a été quasiment abandonné par les commerçants damascènes à la suite de
lʼétablissement du mandat britannique en Palestine et du mandat français
en Syrie et au Liban.
Ainsi, dès 1930, le port de Beyrouth drainait plus de 65 % des
marchandises des pays du Levant sous mandat français (Fig. 28) ; les

4
CHARLES-ROUX 1928, p. 80.
5
OWEN 1981, p. 378.
6
KASSIR 2003, p. 145.

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104 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Syriens sʼétaient détournés du port dʼAcre bien avant la guerre israélo-


arabe de 1948 et la constitution de lʼÉtat dʼIsraël.
Du côté de la Syrie du Nord, Alexandrette restait sous le Mandat français
le principal débouché maritime dʼAlep, bien que la nouvelle voie de chemin
de fer Alep-Tripoli-Beyrouth (achevée en 1903) détournât de plus en plus
les flux de cette région vers le Liban : la cession dʼAlexandrette à la Turquie
en 1939 nʼa fait quʼaccélérer un processus dʼabandon entamé dès la veille
de la première guerre mondiale. Sur la côte, Lattaquié a peu profité de
cette réorganisation des courants commerciaux en Syrie du Nord ; certes,
le trafic du port double entre 1938 et 1939, passant de 31 000 tonnes à
68 000 tonnes, mais il reste très en deçà du volume des activités portuaires
de Tripoli (180 000 tonnes) et Beyrouth (461 000 tonnes)7.

Figure 28 : Le trafic des ports du Levant


sous le Mandat français en 1930.

Source : Jacques Monicault, Le port de Beyrouth, 1936.

À la veille de la seconde guerre mondiale, le port de Lattaquié est à


lʼécart des flux commerciaux ; il nʼest pas relié à son arrière-pays potentiel
(la région dʼAlep) par la voie ferrée, il nʼa pas été modernisé. Tout contribue
à sa désaffection, ainsi que le relevait J. Weulersse :
« Les fonds ne permettent toujours lʼentrée que de très petits vapeurs ; la
plupart sont obligés, comme jadis, de mouiller au large et de procéder au
débarquement par mahonnes, ce qui est lent, coûteux, et parfois dangereux

7
MONICAULT 1936, p. 62

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 105

pour les marchandises tant soit peu fragiles. La passe est trop étroite et
pourtant mal défendue contre les coups de vent du nord-ouest. Un seul
de ceux-ci, en avril 1934, suffit pour couler en plein port plusieurs
goélettes.8 »
La rupture en 1950 de lʼunion douanière entre la Syrie et le Liban a
modifié la situation de Lattaquié. Les nouvelles taxes qui frappaient
désormais la circulation des marchandises et les tracasseries administratives
rendaient le port de Lattaquié plus attractif pour les commerçants syriens,
dʼautant plus que le gouvernement venait enfin de procéder à des travaux
dʼagrandissement et de modernisation (1950-1956). Le trafic du port
sʼen est aussitôt ressenti : il a atteint un million de tonnes en 1960, puis
deux millions en 1969 (Fig. 29). Mais « jusquʼaux récents événements [la
guerre civile commença en 1975] du Liban, et malgré les efforts syriens
en faveur des ports de Lattaquié, puis de Tartous, le principal port syrien
était Beyrouth9 ». Ce nʼest quʼavec la fermeture des ports libanais durant la
guerre civile, et la mise en service de nouvelles infrastructures portuaires
à Lattaquié et à Tartous, que la modeste ouverture maritime de la Syrie a
permis au pays dʼacquérir une importance portuaire de premier plan au
Levant.

Figure 29 : Trafic du port de Lattaquié (1939-1974).

Sources : Abdel Wahab Akkrad, Lʼunion économique syro-libanaise depuis 1944, Paris,
1952, p. 251 ; Gabriel Saadeh, Histoire de la muhafaza de Lattaquié, Lattaquié, 1962,
p. 155 ; Statistical Abstracts (1961-1971).

8
WEULERSSE 1940, p. 156.
9
CHATELUS 1980, p. 234.

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106 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Lattaquié et Tartous : deux ports censés porter et relayer lʼactivité


économique régionale et nationale

Le littoral syrien possède trois installations portuaires dʼéchanges


internationaux : le terminal pétrolier de Banias et les ports de marchandises
de Lattaquié et de Tartous. Si une étude détaillée du terminal de Banias offre
peu dʼintérêt (car lʼacheminement du pétrole est dépendant de conditions
qui sont moins techniques que politiques), la qualité des infrastructures
exerce en revanche une forte influence sur le volume et la nature des trafics
respectifs de Lattaquié et de Tartous.
Lʼavant-pays de la Syrie10 est constitué des États avec lesquels la Syrie
effectue ses échanges commerciaux par voie maritime. Actuellement,
lʼEurope de lʼEst vient toujours en tête avec plus du quart du tonnage,
bien que la Syrie ne possède plus de liens politiques privilégiés avec les
ex-pays communistes dʼEurope de lʼEst. Puis viennent les pays dʼEurope
du Sud (France, Italie, Espagne, Grèce), lʼAfrique et lʼEurope du Nord. En
raison de sa spécialisation dans les produits pondéreux, le port de Tartous
réalise la plus grande partie de son mouvement avec lʼEurope de lʼEst, où
la Syrie exporte du phosphate et du ciment. Elle importe du fer et du bois
de Roumanie et des pays de lʼex-URSS. Quant au port de Lattaquié, il est
plutôt orienté vers lʼAfrique et le Moyen-Orient, où la Syrie exporte des
céréales ; il réalise lʼessentiel de son mouvement avec les pays dʼEurope
du Sud et du Nord, qui fournissent à la Syrie des matières premières
industrielles, des produits alimentaires et des produits manufacturés11.
Si lʼavant-pays des ports syriens est théoriquement illimité (car la Syrie
ne subit pas dʼembargo comme lʼIrak ou Cuba), sa faible extension est
due au manque de dynamisme de lʼéconomie syrienne et à des options de
développement liées à des considérations plutôt idéologiques et de clientèle
quʼéconomiques, comme on pourra le constater.

10
Un port est une interface entre terre et mer, et par-delà entre deux espaces que lʼon définit
comme lʼavant-pays et lʼarrière-pays (ou hinterland). Lʼavant-pays est théoriquement
illimité, mais des facteurs politiques peuvent le limiter. Il peut sʼagir de facteurs externes
– un embargo, comme pour lʼIrak et Cuba – ou dʼune limitation volontaire, comme cʼétait
le cas des pays du COMECON. Lʼhinterland est plus limité, car le coût des transports
terrestres réduit lʼaire de drainage redistributive dʼun port. Dans le contexte moyen-
oriental, ce sont les frontières terrestres qui sont les principaux obstacles à lʼextension des
hinterlands.
11
THE OVERSEAS COASTAL AREA DEVELOPMENT INSTITUTE OF JAPAN 1995.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 107

Entre 1970 et 1994, il y a une parfaite adéquation entre le trafic des ports
syriens et lʼactivité économique du pays ; le trafic connaît une croissance
soutenue de 1970 à 1981, la période des grands travaux dʼinfrastructure et
la fermeture des ports libanais. Vers le milieu des années 1980, à cause de
la crise économique, le trafic décroît fortement avant de se redresser, grâce
à la politique dʼouverture économique engagée à partir de 1987. Au plan
régional cependant, les ports syriens ont perdu leur attractivité des années
1970, car les flux de marchandises en transit à destination des pays arabes
pétroliers se sont raréfiés. (Fig. 30).
En 1994, le transit à destination des pays du Moyen-Orient est en effet
très faible : il ne constitue que 3,1 % du mouvement des ports syriens12.
Le trafic de Lattaquié et de Tartous est essentiellement national ; dʼaprès
les données fournies par les ports de Lattaquié et de Tartous, Damas
commandite près de la moitié du trafic des marchandises (en dehors du
phosphate et des hydrocarbures), Alep 15 %, Lattaquié, Homs et Tartous
ont une importance à peu près équivalente avec environ 10 % du trafic
chacune13. Cependant, à Lattaquié et à Tartous, les commanditaires
officiels ne sont que des agents de sociétés de Damas, Alep ou Homs, ce
qui explique la relative importance de Lattaquié et de Tartous dans ces
statistiques. Lʼessentiel des marchandises officiellement commanditées
par des entrepreneurs de Lattaquié et de Tartous ne font que transiter par

Figure 30 : Le mouvement des ports de Lattaquié et de Tartous


entre 1970 et 2004 (en milliers de tonnes).

Sources : Statistical Abstracts (1971-2005).

12
Statistical Abstract 1995.
13
THE OVERSEAS COASTAL AREA DEVELOPMENT INSTITUTE OF JAPAN 1995.

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108 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 31 : Le transit international dans les ports syriens


(Lattaquié et Tartous) entre 1970 et 1996.

Source : Statistical Abstracts (1970-1997)

ces deux villes : elles ne sont pas transformées sur place ou redistribuées
depuis des entrepôts centraux.
Si le trafic de Damas se répartit de manière égale entre Tartous et Lattaquié,
celui de Homs transite davantage par Tartous (2/3 contre 1/3 à Lattaquié) ; les
trois quarts des marchandises qui proviennent dʼAlep ou qui sont destinées
à Alep transitent par le port de Lattaquié. Le fait que les Alépins préfèrent
le port de Lattaquié sʼexplique partiellement par sa proximité, car ce sont
finalement les facteurs humains qui jouent un rôle décisif dans le choix des
différents ports pour les entreprises privées. La complexité des procédures
de dédouanement oblige en effet les commanditaires à privilégier le port
où ils disposent de connaissances dans les milieux des transitaires et des
administrations douanières et portuaires. Selon les réseaux auxquels ils
appartiennent, les commerçants damascènes, alépins et homsiotes utilisent
plutôt Lattaquié ou plutôt Tartous. Les entreprises privées nʼhésitent pas à
faire transporter leurs marchandises 80 kilomètres de plus (la distance entre
Lattaquié et Tartous), car ce surcoût est négligeable en comparaison dʼune
immobilisation du fret durant plusieurs semaines dans lʼenceinte du port
et des pots-de-vin à verser pour obtenir ses marchandises. Un port étant
une interface entre deux pôles générateurs de flux de marchandises, de
lʼexistence et de lʼimportance des flux dépend lʼactivité du port, dans la
mesure où ce dernier fonctionne normalement. Les entraves techniques,
administratives et politiques sont des freins au développement portuaire, car
elles sont susceptibles dʼéloigner les flux vers des havres concurrents où le
transbordement des marchandises est plus rapide et moins coûteux. Les gains
de temps et dʼargent générés par la proximité peuvent être complètement
oblitérés par les opérations de transbordement. (Fig. 31, 32, 33).

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 109

Figure 32 : Répartition des marchandises transbordées


dans les ports syriens en 1994.

Figure 33 : La préférence portuaire


des principales villes syriennes en 1994.

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110 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

On lʼa vu, Lattaquié et Tartous ne sont pas des métropoles économiques :


ces deux villes ne disposent pas dʼaires de drainage propres qui suffiraient
à alimenter leurs installations portuaires. Le mouvement de leurs ports
est essentiellement généré par les besoins de lʼéconomie syrienne ;
contrairement à Beyrouth qui est à la fois un port, une métropole économique
et une capitale, Lattaquié et Tartous nʼexercent aucune influence sur le
volume et le type dʼactivité de leurs ports. Cela nʼa rien dʼétonnant : dans
un système politique aussi centralisé que celui de la Syrie, il nʼexiste pas de
pouvoir de commandement au niveau régional ; le système confère donc à
ces deux villes de Lattaquié et Tartous un simple rôle de synapse.

Lattaquié : un port mal conçu

Jacques Weulersse soulignait que ce nʼétait pas le port qui avait fait la
fortune de Lattaquié, mais le contraire : en effet, cʼest bien plus la situation
géographique favorable que les qualités nautiques du site qui explique la
fondation de Lattaquié, au IIIe siècle avant J.-C.14. La ville (qui commande
le passage entre la côte levantine et Chypre, distante de seulement
80 kilomètres) se trouve au débouché de la vallée du Nahr El Kebir
As Shemali, une des principales voies dʼaccès vers lʼintérieur du pays à
lʼépoque hellénistique ; jusquʼen 1928, où débutent de premiers travaux
dʼagrandissement, le port de Lattaquié était pratiquement resté dans le
même état que durant lʼAntiquité15.
Le port actuel de Lattaquié possède une capacité de sept millions de
tonnes. Il est le résultat de trois phases dʼagrandissement successives :
1 – La première a lieu durant le Mandat français, entre 1928 et 1932.
Si les môles nord et sud ont été fortifiés et le bassin dragué afin dʼobtenir
un tirant dʼeau de six mètres, ces travaux ne permettaient quʼaux petits
vapeurs de pénétrer dans le port. Par conséquent, comme par le passé, la
majorité des marchandises transitait par des barges.
2 – La deuxième phase de travaux a lieu entre 1950 et 1956, après la
rupture de lʼunion douanière avec le Liban : Lattaquié, avec une capacité
de deux millions de tonnes annuelles et des installations modernes, est
alors théoriquement en mesure de concurrencer Beyrouth.
3 – Dès le début des années 1970, le port de Lattaquié est saturé : à la
suite de la fermeture des ports libanais (en raison de la guerre), sa capacité

14
Cette création est le fait de Séleucos Nicator, roi de la dynastie hellénistique des Séleucides,
qui régna au IIIe siècle avant J.-C.
15
WEULERSSE 1940, p. 269.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 111

devient insuffisante pour répondre aux besoins croissants de lʼéconomie


syrienne et à lʼaugmentation du volume de marchandises en transit à
destination des pays pétroliers. Le ministère syrien des Transports choisit
dʼagrandir ce port sur son site originel, plutôt que de créer un nouveau port
au nord de la ville.
La conséquence de ces extensions est que les installations portuaires
sont cernées par le bâti urbain, et que le port ne dispose pas dʼespace
pour étendre ses quais et ses zones de stockage (silos à céréales, dépôts
dʼhydrocarbures…). La zone franche, qui aurait dû se situer à proximité
du port, se trouve ainsi « rejetée » dans la zone industrielle, laquelle est
implantée dans la vallée du Nahr El Kebir As Shemali : pour lʼatteindre,
il faut traverser tout Lattaquié ! Outre les problèmes de circulation, cela
pose des problèmes douaniers qui ne la rendent guère attractive ; les voies
de communication qui rejoignent le port traversent la ville, les nuisances
contrarient le développement touristique de la corniche sud, après que
lʼagrandissement du port a détruit lʼancienne corniche. Les camions
accèdent au port par la voirie urbaine, la rocade autoroutière nʼayant pu
être prolongée à travers le tissu urbain. Quant à la voie de chemin de fer,
elle se trouve dans une tranchée étroite, taillée dans le calcaire, qui ne
permet même pas le passage des conteneurs.

Le port de Tartous : des potentialités techniques supérieures à celles de


Lattaquié

Le port de Tartous a été construit entre 1968 et 1972 au nord de la ville,


avec une capacité annuelle de six millions de tonnes. Il a avant tout été
équipé pour le transbordement des marchandises en vrac : céréales, fer, bois,
charbon, hydrocarbures, et en particulier pour lʼexportation des phosphates
venant des exploitations de la Palmyrène. Rapidement, sa situation
géographique favorable au débouché de la trouée de Homs et la fermeture
des ports libanais font évoluer sa fonction. Les produits manufacturés
occupent une part croissante de son trafic et, dans les années 1970, il
devient un port de transit pour les marchandises importées et redistribuées
en direction des pays pétroliers du Golfe16. Sa création ex nihilo dans un
espace vierge lui donne des avantages certains sur Lattaquié. En premier
lieu, il dispose de vastes zones de stockage et dʼune zone franche accolée
au port. Cette dernière est beaucoup plus attractive que celle de Lattaquié,
car les marchandises peuvent y demeurer ou en être réexpédiées à travers

16
Statisticals Abstracts 1973-1982.

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112 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

le monde sans aucune formalité douanière, puisquʼelles ne traversent pas


le territoire syrien. Enfin, le port est facilement accessible par voie terrestre
grâce à une rocade autoroutière directe et une voie ferrée qui contournent
la ville au lieu de la traverser comme cʼest le cas à Lattaquié.
Les deux ports syriens de Lattaquié et de Tartous ont été développés
dans le but principal dʼassurer une indépendance économique à la Syrie ;
en deuxième lieu, il sʼagissait de capter le transit régional à destination des
pays pétroliers du golfe Persique, à lʼaide dʼinfrastructures routières dont
lʼÉtat baathiste a entrepris la construction. Il était donc indispensable de
relier les synapses portuaires au réseau routier national centré sur Damas.
Si lʼautoroute Lattaquié-Tartous-Homs, aujourdʼhui principale desserte
des deux ports syriens, est la colonne vertébrale de la région côtière
syrienne, elle est le second axe de Syrie après lʼautoroute Alep-Damas.
Hafez Al Assad lança en effet un vaste programme autoroutier syrien dans
les années 1970, avec pour premier objectif la modernisation de lʼaxe Alep-
Damas, lʼaxe principal du pays, afin de favoriser lʼextension de lʼinfluence
de la capitale vers le Nord. La branche autoroutière en direction des ports
complétait cet objectif.

Géopolitique et bureaucratie : lʼasphyxie des ports syriens

Depuis le début des années 1980, le mouvement des ports syriens est
quasi exclusivement composé dʼun fret national : les marchandises en
transit ne représentant que quelques pourcentages du trafic total. Cette
situation est paradoxale. Théoriquement en effet, le littoral syrien est le
seul débouché méditerranéen utilisable par les pays arabes du Golfe depuis
la paralysie des ports libanais (entre 1973 et 1991) et le boycott des ports
israéliens (1948). Ainsi, les conflits du Proche-Orient, au lieu de porter
préjudice à la fonction de transit des ports syriens, auraient plutôt dû
lʼencourager puisque ses principaux concurrents sur la côte levantine sont
hors-jeu. La Syrie baathiste nʼa-t-elle pas su profiter de cette opportunité
ou se refuse-t-elle à le faire ?

Lʼincapacité des ports syriens à maintenir un rôle régional de transit

La Syrie indépendante a toujours eu, avec lʼIrak Petroleum Company


(IPC), des relations conflictuelles à propos des oléoducs qui traversaient
son territoire et aboutissaient lʼun à Tripoli (en territoire libanais), lʼautre
à Banias.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 113

Le port de Banias avait, dans les années 1950 et 1960, une importance
primordiale pour les exportations de brut irakien. En 1960 par exemple,
50 % de la production irakienne transitaient par Banias, contre 20 % par
Tripoli, les 30 % restants étant évacués par Fao (sur le golfe Persique)
ou servant à la consommation domestique17. Forts du droit de veto quʼils
possédaient sur les exportations pétrolières irakiennes, les Syriens eurent
des exigences financières croissantes vis-à-vis de lʼIPC18 puis, après sa
nationalisation en 1972, à vis-à-vis de lʼÉtat irakien.
En 1976, les rivalités politiques syro-irakiennes conduisent la Syrie
à interrompre lʼécoulement du pétrole irakien (Fig. 34). Le pipeline
irako-syrien est réutilisé entre 1978 et 1981, mais la rupture des relations
diplomatiques entre les deux pays aboutit à sa fermeture. À partir de 1981,
les Irakiens évacuent le pétrole vers la Méditerranée grâce à un nouvel
oléoduc qui longe, en territoire turc, la frontière syrienne et débouche à
Dörtyol, port situé sur le golfe dʼAlexandrette. À la fin des années 1990, les
relations entre la Syrie et lʼIrak sʼaméliorent, dʼoù la remise en service de
lʼoléoduc Kirkouk-Banias ; en réalité, le pétrole irakien nʼest pas exporté
via la Syrie, mais consommé en Syrie, ce qui a permis à cette dernière
dʼexporter la majeure partie de sa production jusquʼen 2003 (intervention
américaine en Irak). La Syrie a commencé à produire du pétrole de façon
significative (500 000 barils par jours) à la fin des années 1980 grâce à
ses gisements dans le Nord-Est du pays. Actuellement, la stagnation de
la production syrienne, lʼarrêt des importations en provenance dʼIrak et
la croissance de la consommation interne limitent fortement la capacité
exportatrice du pays.
Les flux de marchandises en transit à destination de lʼIrak ont connu le
même sort que le transit du brut irakien débouchant à Banias : dès 1981,
les ports syriens sont fermés aux marchandises à destination de lʼIrak. Ces
dernières sont alors, jusquʼà lʼembargo de 1991, principalement débarquées
dans les ports turcs, puis acheminées jusquʼau nord de lʼIrak par une noria
de camions qui longeaient la frontière septentrionale de la Syrie. Le port
jordanien dʼAqaba et secondairement les ports saoudiens ont capté le reste
du transit à destination de lʼIrak. Durant la période dʼembargo sur lʼIrak
(1990-2003), les échanges entre la Syrie et lʼIrak sont devenus illégaux ;
avec lʼintervention américaine de 2003, lʼembargo a cessé et les relations
commerciales entre la Syrie et lʼIrak se sont paradoxalement normalisées,

ZEINATY 1969, p. 60.


17

OFFICE ARABE DE PRESSE ET DE COMMUNICATION, Études spéciales sur le conflit avec lʼIPC,
18

Damas, 1966 (en arabe), p. 43.

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114 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

même si la contrebande reste intense. Les camions irakiens affluent dans les
ports syriens, mais aucune information nʼest disponible quant à la quantité
et au type de marchandises transportées.
Quant au transit syrien à destination des autres pays arabes du Golfe,
il est quasi inexistant : le flux à destination des Émirats arabes unis sʼest
interrompu à la fin des années 1980 et nʼa pas repris. Le fret jordanien
sʼest récemment écroulé, alors que, de 1980 à 1994, il sʼétait maintenu
aux alentours de 100 000 tonnes par an, soit 3 % du mouvement des ports.
Les ports syriens avaient été construits dans le double objectif dʼassurer
lʼindépendance économique du pays et de capter une partie du fret à
destination des pays pétroliers, qui transitait dans les années 1960 par
Beyrouth. Mais lorsque les ports syriens acquièrent enfin la capacité de
rivaliser avec Beyrouth sur ce marché, les pays arabes du Golfe se sont
dotés eux-mêmes dʼinfrastructures portuaires performantes. Les ports
syriens sont dès lors irrémédiablement marginalisés, le coût élevé des
transactions qui sʼy opèrent et la mauvaise qualité des services offerts ne
faisant quʼaccélérer la tendance.

Figure 34 : Évolution et composition


du trafic pétrolier du terminal de Banias (1970-1995).

Source : Statistical Abstracts (1971-1996).

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 115

Le manque de compétitivité des ports syriens : un effet de la bureaucratie

Un rapport réalisé en 1995 par un bureau dʼétudes japonais souligne la


vétusté des ports syriens19. Ce rapport souligne le mauvais équipement des
deux ports aussi bien pour les opérations de chargement que de déchargement
des marchandises. Les céréales sont transportées par wagons ou camions
depuis leurs silos jusquʼaux cargos, et non par tuyaux. Les grues sont
insuffisamment mobiles, ce qui gêne en particulier le déchargement des
conteneurs. Les critiques du bureau dʼétudes japonais portent en particulier
sur le terminal à conteneurs du port de Lattaquié, qui nʼest plus fonctionnel.
Sa capacité de déchargement (dix conteneurs à lʼheure et par bateau) est
notoirement insuffisante, en raison de la croissance de ce type de trafic.
Au Moyen-Orient, le fret transporté par conteneurs a doublé entre 1982
et 1992 ; mais à Lattaquié, il nʼa augmenté que de 63 %. Lattaquié nʼest que
le onzième port des pays du Moyen-Orient pour le trafic de conteneurs20.
Lʼabsence de travaux de modernisation récents dans les ports syriens nʼa
fait que creuser lʼécart avec les autres ports du Moyen-Orient (Fig. 35).
La gestion bureaucratique des ports et les difficultés de dédouanement
des marchandises détournent les compagnies maritimes des ports syriens
pour leur fret en transit. En 1981, les compagnies maritimes privées furent
interdites au profit de la compagnie dʼÉtat, Ship Co, qui depuis lors est en
situation de monopole. Ship Co sʼoccupe du ravitaillement, du chargement
et du déchargement des navires. Les services de Ship Co sont extrêmement
chers, ce qui contribue à faire de Lattaquié et de Tartous deux des ports
les plus onéreux de la Méditerranée orientale. Si une loi protectionniste
nʼobligeait pas les marchandises empruntant la voie maritime au départ ou
à destination de la Syrie à utiliser les ports nationaux, il nʼy aurait guère
plus que le secteur public qui les utiliserait, et ce dʼautant plus que les pots-
de-vin, seul moyen dʼaccélérer les multiples opérations de transbordement
et de dédouanement, sont généralisés et très élevés.
Malgré des aménagements coûteux depuis les années 1970, le littoral
syrien ne possède donc quʼun trafic portuaire médiocre. Dans lʼhypothèse
de la libéralisation des échanges économiques de la région, les ports syriens
ne seront absolument pas compétitifs face aux autres ports du Levant. Il
faudrait, dès à présent, procéder à des réformes radicales dans la gestion et
la législation douanière et investir massivement dans leur modernisation,
mais cela paraît très improbable tant que lʼÉtat syrien sera réticent à
libéraliser lʼéconomie du pays.

19
THE OVERSEAS COASTAL AREA DEVELOPMENT INSTITUTE OF JAPAN 1995.
20
THE OVERSEAS COASTAL AREA DEVELOPMENT INSTITUTE OF JAPAN 1995.

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116 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 35 : Le fret maritime au Moyen-Orient.

Si lʼon ajoute à la corruption et à la paralysie administrative les problèmes


politiques de la Syrie avec ses voisins, il est compréhensible que, malgré la
situation dʼinterface quʼoccupe le pays entre lʼEurope et les pays pétroliers
du Golfe, les courants commerciaux lʼévitent. Jusquʼà lʼembargo de 1990
à lʼencontre de lʼIrak, les flux en provenance de ce pays étaient contraints
dʼemprunter les routes montagneuses du Sud-Est de la Turquie, alors que
la voie à travers le désert syrien et par la trouée de Homs aurait été plus
indiquée et plus commode pour relier Bagdad à la Méditerranée. Le pétrole
saoudien est également détourné de la côte levantine, vers lʼÉgypte, via

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 117

la mer Rouge21. Car la Syrie est considérée par la monarchie saoudienne


comme politiquement instable et, surtout, financièrement trop exigeante.
Outre la géopolitique régionale, frein à la valorisation de la fonction
portuaire du littoral syrien, cʼest dans la politique intérieure de la Syrie quʼil
faut rechercher le principal obstacle au développement des ports syriens.
Car le contrôle des synapses portuaires est un élément essentiel du système
de la ʻassabiyya au pouvoir. La bourgeoisie économique qui commerce
avec lʼétranger est obligée de rentrer dans des rapports dʼassociation avec
les membres de cette ʻassabiyya pour faire transiter sans difficulté les
marchandises par les ports syriens. Ces rapports créent des réseaux sociaux
qui unissent bourgeoisie économique (sunnite et chrétienne) et bourgeoisie
bureaucratique dominée par les alaouites.
Unique débouché portuaire de la Syrie, la région côtière est naturellement
parcourue par des flux commerciaux en provenance et à destination des
villes de lʼintérieur. Mais ses ports et leur activité sont étrangers à la région
côtière, puisque celle-ci ne contrôle en rien le trafic. Le transit international,
quant à lui, dépend quasi exclusivement des relations politiques de la Syrie
avec ses voisins. Les divergences politiques entre la Syrie et lʼIrak, dès les
années 1970, ont eu pour conséquence lʼinterruption du transit très lucratif
des marchandises irakiennes via la Syrie. Lʼintervention américaine en Irak
depuis 2003 a limité la reprise du trafic entre les deux pays. Dʼautre part,
pour leur équipement et leur modernisation, les ports syriens nʼont aucune
autonomie : les décisions et le financement dépendent complètement
de lʼÉtat. Quant aux bénéfices liés au transit des marchandises, ils sont
partagés entre la ʻassabiyya alaouite au pouvoir et la bourgeoisie sunnite.
Ces bénéfices induisent donc peu dʼactivités économiques dans la région, à
lʼexception dʼun modeste développement industriel privé à Lattaquié.
Au total, lʼintégration de la région côtière à lʼespace syrien nʼest même
pas ralentie par des ports qui la conduiraient à une certaine extraversion.
Ces ports ne sont pas non plus un facteur dʼintégration à lʼespace syrien,
puisquʼils sont quasi étrangers à leur région immédiate. Du moins ces
ports ont-ils permis lʼaccélération du désenclavement régional, grâce à la
construction de lʼautoroute Lattaquié-Tartous-Homs ; mais cette autoroute
nʼaurait-elle pas été réalisée, même en lʼabsence de ports sur le littoral,
en raison du lien politique privilégié entre la communauté alaouite et le
président Hafez Al Assad ?

21
Le Tapline, oléoduc construit entre 1947 et 1950, a acheminé du pétrole saoudien vers le
port de Saïda jusquʼen 1975. Il traversait la Jordanie et la Syrie.

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118 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Lʼéchec du volontarisme industriel de lʼÉtat

De 1963 jusquʼà la fin des années 1980, est-il besoin de le rappeler,


lʼéconomie syrienne était totalement encadrée par lʼÉtat. Cette étatisation
atteint son apogée vers 1980 ; à cette date, le secteur privé se réduisait
au commerce de détail, à lʼartisanat, au bâtiment et à la production
agricole. Dans lʼagriculture, les tentatives de dirigisme ayant échoué, les
agriculteurs étaient libres du choix de leurs cultures, mais lʼessentiel de la
commercialisation et de la transformation restait réservé au secteur public.
Ce système économique nʼétait pas comparable à celui mis en place par
les pays communistes dʼEurope de lʼEst ; il était plutôt un compromis
entre une économie « socialiste » et « contrôlée » dʼune part, et le recours
nécessaire aux capitaux extérieurs et au secteur privé dʼautre part. Selon le
président Hafez Al Assad, le secteur public et le secteur privé ne devaient
pas être concurrents, mais complémentaires22 – une belle formule pour
signifier au privé que ses espaces de liberté se limitent à ce que daigne lui
abandonner lʼÉtat, en fonction de lʼattitude de la bourgeoisie capitaliste23,
de lʼétat des aides extérieures et des difficultés ou non rencontrées par tel
ou tel segment du secteur public.
Cette emprise sur lʼéconomie représentait alors, du moins en principe, un
atout pour aménager le territoire syrien, le but affiché par le régime baathiste
étant de le rééquilibrer, notamment grâce au secteur public industriel. Ce
dernier était considéré comme un puissant facteur dʼintégration économique
des régions périphériques au centre, à condition quʼil valorise les ressources
locales (les produits primaires et la ressource humaine), quʼil provoque un
essaimage industriel local (théorie des industries industrialisantes24) et que
les entreprises soient complémentaires au plan national et non extraverties.
Le secteur public industriel possède également une mission dʼintégration
sociale, telle que la dissolution des clivages ethnico-confessionnels par un
travail en commun, ou bien encore celle de sortir les populations rurales

22
PERTHES 1995, p. 229.
23
En Syrie, il faut distinguer la bourgeoisie capitaliste de la bourgeoisie bureaucratique.
La première possède un capital et le fait travailler (commerce ou industrie). La seconde
est composée par les dirigeants du régime baathiste, les hauts fonctionnaires, les chefs
dʼentreprises publiques, etc. qui vivent des ressources de lʼÉtat ou qui profitent des bénéfices
de la bourgeoisie capitaliste par parasitisme.
24
Les théories sur le mode de développement auto-centré préconisent lʼimplantation
dʼindustries lourdes : sidérurgie, métallurgie, filature, textile, raffinage du pétrole, etc.,
capables de générer, en aval, le développement dʼindustries de biens dʼéquipement et de
consommation.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 119

de leur isolement. Mais ces buts généreux et universalistes ne doivent pas


faire oublier que les arrière-pensées politiques ne sont pas absentes : dans
le domaine social par exemple, intégrer les populations dans le secteur
étatique représente un moyen de mieux les contrôler. À lʼéchelle nationale,
le monopole de lʼÉtat sur lʼindustrie revient à contrôler la transformation
des ressources primaires, et par conséquent à accaparer la plus-value
dégagée par ce processus fondamental pour lʼéconomie dʼun pays. Enfin,
la distribution des implantations industrielles peut être motivée par des
considérations politiciennes – favoriser sa région dʼorigine, punir une ville
récalcitrante, etc. – pour les dirigeants syriens ; ce qui détourne nettement
le « projet industriel intégrateur » de sa finalité.

Un projet industriel intégrateur détourné de sa finalité politique

La bourgeoisie lattaquiote investissait peu dans lʼindustrie. La terre et


le négoce lui fournissaient lʼessentiel de ses revenus. Le développement
du port de Lattaquié dans les années 1950, source de profits et de capitaux,
était trop récent pour avoir pu générer des investissements industriels.
Lʼindustrialisation de la région côtière nʼa donc débuté réellement quʼavec
le régime baathiste. Les industries ont été principalement implantées dans
les quatre villes côtières, selon la théorie des pôles de développement.
Lʼoption choisie pour Lattaquié est lʼindustrie légère : textile, filature,
moteurs électriques, profilés dʼaluminium. Sa zone industrielle concentre
la moitié des emplois du secteur public industriel de la région côtière.
Entre 1965 et 1973, il y eut peu dʼimplantations industrielles dans la
région côtière : une usine de traitement des arachides à Tartous et une
centrale thermique à Banias. Dans tout le pays, seule une quinzaine de
nouvelles entreprises furent créées, essentiellement dans lʼagroalimentaire
et lʼénergie. Leurs effectifs se limitaient à quelques centaines dʼemployés.
La Syrie ne disposait pas en effet, comme cʼétait le cas alors de lʼAlgérie et
de lʼIrak, de ressources en hydrocarbures dont les exportations auraient été
susceptibles de financer son développement industriel. Celui-ci fut financé
grâce à lʼaide des pays arabes pétroliers entre 1973 et 198725.

25
La Syrie, en tant que pays de la ligne de front contre Israël, reçut en effet des pays
arabes pétroliers une aide financière substantielle. Cette aide, qui sʼélevait à 500 millions de
dollars par an entre 1973 et 1977, fut portée, au sommet de Bagdad en 1978, à 1,85 milliard
de dollars. Durant les trois premières années après le sommet, elle toucha lʼintégralité de
cette somme, puis le tiers jusquʼà son interruption en 1987.

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120 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Entre 1974 et 1985, le nombre dʼemployés du secteur industriel étatique


syrien double, passant de 55 000 à 103 000 salariés. Dans la région côtière,
il a été multiplié par 3,5 (environ 4 50026 en 1974 et 16 367 en 1985) grâce
à la création dʼune dizaine dʼentreprises, dont quatre de plus dʼun millier
de travailleurs : textile à Lattaquié (1 000 employés), raffinerie à Banias
(2 500 employés), filature à Jableh (2 000 employés) et cimenterie à Tartous
(2 000 employés). La ville de Lattaquié devient, par le nombre dʼemplois,
le troisième pôle dʼindustries publiques en Syrie (9 600 emplois), devant
Homs (8 000 emplois).
À partir du milieu des années 1980, la diminution de lʼaide arabe, puis
son interruption en 1987, ont provoqué le ralentissement puis lʼarrêt brutal
du programme dʼindustrialisation dans toute la Syrie.

Un secteur public industriel surreprésenté dans la région côtière

La région côtière syrienne regroupe en 1994 près de 20 % des emplois


du secteur public industriel, alors que sa population représente moins de
10 % de celle de la Syrie (Fig. 37). Elle est la seule région où le nombre
dʼemployés de ce secteur a augmenté entre 1985 et 1996 : 19 765 en 1985
contre 16 367 en 198527, tandis que dans le même temps il a diminué au
plan national (102 066 contre 103 32628) parce que, depuis une dizaine
dʼannées, le ministère de lʼIndustrie ne remplace pas les ouvriers qui
prennent leur retraite ou qui démissionnent. Les effectifs de lʼensemble du
secteur industriel étatique ont, pour cette raison, stagné entre 1985 et 1991.
La croissance des effectifs du secteur industriel étatique depuis 1991
est essentiellement le fait dʼembauches massives dans les secteurs de
lʼextraction (pétrole) et de la production énergétique : 7 000 emplois
entre 1993 et 1996.
En comparaison avec les autres régions syriennes (Alep, Damas, Syrie
centrale, Sud et Nord-Est), la région côtière est celle qui possède la plus
forte proportion dʼemployés du secteur industriel étatique (secteur public
industriel, production dʼénergie et industries dʼextraction) par rapport
à la population29 (Fig. 36) : 1,68 – ce chiffre la place devant la Syrie

26
La manufacture des Tabacs de Lattaquié employait les trois quarts dʼentre eux.
27
Rapports annuels du ministère de lʼIndustrie de la République arabe syrienne.
28
Statistical Abstract 1986 et 1997.
29
Nous ne disposons pas du nombre dʼemployés du secteur public industriel par muhafaza,
mais de données générales sur les employés de lʼindustrie étatique : secteur public industriel,
mines et production dʼénergie.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 121

Figure 36 : Les emplois dans le secteur public industriel


dans les villes de la région côtière.

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122 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

centrale (1,38) et Damas (1,30). Le ratio élevé de Damas sʼexplique par la


centralisation dont bénéficie la capitale, y compris en matière dʼindustries
publiques. Cʼest à Damas que se trouvent les sièges sociaux des fédérations
dʼindustries30, dont les employés sont inclus dans les statistiques officielles.
Le ratio du Nord-Est (muhafaza de Raqqa, Deir Ez Zor et Hassakeh)
– à savoir 0,81 – est gonflé par les employés de la Société syrienne des
pétroles, qui exploite les champs pétrolifères de Jezireh. À eux seuls, les
employés de cette société publique représentent plus de 60 % des employés
du secteur industriel étatique de cette région. Quant à Alep et Idlib, elles
sont particulièrement défavorisées, leur ratio – avec 0,58 – étant à peine
supérieur à celui de la région Sud (Deraa, Soueida et Quneitra) : 0,33.

Figure 37 : Comparaison entre le poids démographique des régions


et leur poids dans lʼemploi industriel étatique en 1994.

Source : Statistical Abstract 1996 et RGP 1994.

Dans le cadre dʼune volonté politique de développement des


périphéries, on pourrait concevoir objectivement que la région côtière ait
été favorisée pour les implantations dʼindustries publiques, ne serait-ce que
par rapport aux grandes villes « industrielles », comme Alep ou Damas. Il
faut pourtant exclure cette hypothèse, car les autres régions périphériques

30
Excepté la Fédération des industries du sucre, dont le siège est à Homs.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 123

(Nord-Est et muhafaza du Sud) nʼont guère bénéficié dʼindustries publiques.


Par ailleurs, Alep et Damas demeurent hégémoniques.
La présence des ports serait un second facteur de justification, en
particulier pour la cimenterie de Tartous, la filature de Jableh, les textiles
de Lattaquié et la raffinerie de Banias. Là encore, cette hypothèse nʼest pas
valable, car les entreprises en question nʼexportent que très partiellement
leurs productions et utilisent des matières premières syriennes.
Notons encore un point technique important : lʼimplantation de filatures
et dʼusines métallurgiques dans la plaine côtière est une erreur technique
en raison de la forte humidité qui y règne de mai à octobre. Les coûteux
systèmes dʼaération quʼil faut installer pour limiter les effets du climat ne
parviennent pas à diminuer lʼhumidité qui règne dans les ateliers. À lʼusine
de moteurs électriques de Lattaquié, cette humidité provoque rouille
et courts-circuits. À la filature de Jableh, les fils de coton se brisent en
cours de filage31, ce qui oblige les tisserands à arrêter les métiers pour les
reconstituer. La productivité et la qualité des filés sʼen ressentent. Il aurait
été plus souhaitable dʼinstaller la filature en montagne, puisquʼà partir de
200 m dʼaltitude, lʼhygrométrie est satisfaisante – et cela sans ventilation
– pour ce type de travail. Mais la théorie des pôles de développement
industriel a conduit les autorités à privilégier Jableh, tant il leur paraissait
inconcevable dʼinstaller une telle entreprise en montagne, où, pourtant, les
employés sont recrutés !
La localisation des industries relevant du secteur public correspond
clairement à la politique clientéliste de lʼÉtat syrien – comme le soulignaient,
en leur temps, Michel Seurat et Jean Hannoyer :
« Selon certains avis autorisés, ces implantations de nouvelles unités
de production auraient été directement décidées par quelques personnalités
éminentes au sein de lʼélite politique, de gré à gré avec les contractants
étrangers, le plus souvent en dehors de toute considération économique,
mais en fonction de critères purement politiques, communautaires ou de
clientèle.32 »
Le Commissariat dʼÉtat au Plan, créé en 1968, est théoriquement
lʼorgane exécutif en ce qui concerne le choix des nouvelles implantations
industrielles ; mais en pratique, les avis économiques et scientifiques quʼil
émet nʼont aucune influence. Il nʼest « chargé que dʼétudier lʼopportunité
économique de projets déjà en voie dʼexécution, sinon entièrement
exécutés.33 »

31
Passé un certain seuil dʼhygrométrie, les fibres de coton se déchirent.
32
HANNOYER et SEURAT 1979, p. 68.
33
Ibid.

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124 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

La résorption du sous-emploi rural par le secteur public industriel

Bien que la plupart des nouvelles entreprises publiques aient été


implantées dans les villes côtières, elles ont recruté la majorité de leur
personnel dans les campagnes. La place des ruraux parmi le personnel est
en effet massive, si lʼon observe le registre des employés de la centrale
thermique de Banias. En 1993 (date de notre enquête dans cette entreprise
publique), la centrale comptait 767 employés ; parmi les 638 dont nous
avons réussi à déterminer lʼorigine géographique, plus de 90 % (581)
étaient originaires des villages du Jebel Ansariyeh. Une partie dʼentre eux
se sont fixés à Banias, notamment dans la centaine de logements construits
pour les employés de la centrale sur le site même. Ils sont occupés par des
techniciens venus dʼautres régions syriennes et les employés originaires
de villages non desservis par les bus quotidiens de ramassage, comme
Burumaneh El Mashaigh (mantiqa de Sheikh Bader), Budi (nord-est de
Jableh), Bikrama (sud de Qardaha) et des villages de la mantiqa de Safita.
Comme pour la centrale thermique de Banias, toutes les entreprises
possèdent une zone de recrutement de main dʼœuvre déterminée par le
ministère de lʼIndustrie – une zone quotidiennement sillonnée par des bus
de ramassage. Le tissage et lʼusine de tabac de Lattaquié recrutent dans
les mantiqa de Lattaquié, Haffeh et Qardaha ; la filature de Jableh, dans
la mantiqa de Jableh et le sud de celle de Qardaha… Il nʼy a guère que
les zones de faible densité ou très éloignées des centres industriels qui
ne soient pas irriguées par les navettes des entreprises publiques : cʼest le
cas des nahya de Kessab, Rabia, Kansaba, Salma, Jubeh Burghal et Duir
Rislan. (Fig. 38).
Les créations dʼemplois dans le secteur étatique bénéficient en priorité
aux ruraux : lʼÉtat leur destine directement ces emplois. Le gonflement
des effectifs dans les entreprises publiques, dans les administrations, la
création de chefs-lieux administratifs sont, de manière générale, liés à une
volonté politique de résorber le sous-emploi rural. Cette volonté est ainsi
à lʼorigine de lʼimplantation de la plupart des industries du secteur public
de la région côtière. Lʼexemple de la cimenterie de Tartous, analysé par
Michel Seurat et Jean Hannoyer34, est tout à fait éloquent à cet égard :
« Se livrant à un rapide calcul économique, il [le journal Al Baath] en arrive
à mettre en doute la rentabilité économique dʼune entreprise qui, pour une
espérance de cinquante années de production de ciment, va nécessiter
lʼarrachage de 250 000 pieds dʼoliviers et lʼémigration des 30 000 habitants

34
HANNOYER et SEURAT 1979, p. 70.

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Figure 38 : Les zones de ramassage dʼemployés des principales industries


publiques de la région côtière en 1994.

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126 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

des villages avoisinants, menacés par lʼextension rapide des carrières de


craie qui alimentent la cimenterie. »
Mais lʼurgence de créer une importante industrie de main-dʼœuvre
(lʼentreprise emploie actuellement plus de 2 500 employés) dans la
muhafaza de Tartous était telle quʼelle a conduit les responsables à écarter
les problèmes dʼenvironnement et de rentabilité économique que soulevait
la réalisation de ce projet.

Le secteur public industriel : une mission dʼintégration politique et sociale

Après la seconde guerre mondiale, le courant idéologique dominant au


Moyen-Orient posait en principe que la structure ethnico-religieuse de la
société disparaîtrait avec un État centralisé et un développement économique
basé sur lʼindustrie. Le passage dʼune société rurale et agricole à une société
urbaine et industrielle était censé éliminer les solidarités traditionnelles, à
lʼimage de ce qui sʼétait produit en Occident avec la révolution industrielle.
Cette croyance en un développement inéluctable, pour peu que lʼÉtat
mène une politique volontariste qui pallie les défaillances du secteur privé,
était partagée par les deux écoles de pensée qui ont marqué la théorie du
développement : celle de la dépendance (néo-marxiste) et celle du retard
(libérale). Toutes deux pensaient que lʼindustrialisation était synonyme
de développement tant sur le plan économique que social. Ici, cʼest le
deuxième aspect qui nous intéresse.
Les entreprises du secteur public industriel possèdent une plus grande
diversité communautaire que celles du privé, qui sont en général mono-
communautaires35. À lʼusine de production dʼaluminium, nous trouvons
environ 75 % dʼalaouites, 20 % de sunnites et 5 % chrétiens36. Cette
répartition est plus ou moins conforme à la répartition communautaire de
la région côtière, mais en comparaison avec celle de lʼagglomération de
Lattaquié, les alaouites sont surreprésentés37. Le secteur public est plus
ouvert que le privé, car il est obligé dʼintégrer les nouveaux diplômés
de lʼUniversité, qui doivent cinq ans de travail à lʼÉtat. Par ailleurs, les
divers réseaux dʼinfluence qui sʼexercent sur les directions des entreprises,

35
Sur ce point, voir infra, p. 211-219.
36
Enquête personnelle effectuée à partir des patronymes et du lieu de naissance des
employés.
37
Il est difficile de donner un pourcentage exact de la population alaouite de Lattaquié ;
Alain Chouet lʼestime à 50 % en 1991 ; le pourcentage doit sʼélever à 60 % en incluant les
villages périphériques de la ville. CHOUET 1995.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 127

par lʼintermédiaire du parti Baath, du ministère de lʼIndustrie ou dʼautres


intervenants, permettent à des membres de toutes les communautés dʼy
trouver un travail. Dans le privé, ces réseaux sont inefficaces.
Le pourcentage de femmes travaillant dans le secteur public industriel
est plus élevé que dans le privé. Il est toutefois difficile, à lʼéchelle de la
région côtière, de comparer sur ce point les entreprises industrielles privées
et publiques. Les besoins en main-dʼœuvre féminine sont différents selon
les branches dʼactivité. À la Régie des tabacs, les femmes représentent
46,4 % des effectifs, 62,7 % à la filature de Jableh, mais seulement 13,2 %
à la cimenterie de Tartous, car le travail exige ici des travailleurs de
force. À lʼusine de chaussures Do Re Mi, les femmes sont 26,3 %, mais
seulement 8,5 % à lʼusine de boissons gazeuses Mandarine. Au total,
dans la région côtière, les femmes représentent 23 % (15 % en Syrie) des
employés du service public industriel, contre 9 % dans le privé (6 % en
Syrie). Indépendamment des branches dʼactivité et du secteur (public ou
privé), les femmes apparaissent donc mieux intégrées dans le monde du
travail dans la région côtière que dans le reste de la Syrie.
Plusieurs facteurs expliquent cette meilleure intégration des femmes
dans le secteur public industriel, en particulier dans la région côtière :
dʼabord, les femmes alaouites sont deux fois plus nombreuses à travailler
que les femmes de confession sunnite. Ensuite, la majorité des employés
des usines publiques de la région étant alaouites, la part des femmes y est
normalement plus élevée que dans le secteur privé, car les entrepreneurs
sunnites nʼembauchent quʼau sein de leur communauté. Enfin, dans le
contingent de nouveaux diplômés qui doivent cinq ans de service à lʼÉtat
se trouve un tiers de femmes38. Au total, lʼencadrement dans les usines
publiques est très féminisé, mais le machisme ambiant confine les femmes
dans des tâches administratives. Cʼest dʼailleurs lʼhyper-développement
de lʼadministration dans ces entreprises qui offre plus dʼopportunités
dʼemplois aux femmes ; le privé leur est moins accueillant.

Le fort déclin du secteur public industriel depuis 1986

Par lʼétablissement des plans quinquennaux, le régime baathiste


affirmait sa volonté dʼutiliser le secteur public industriel comme vecteur

38
À lʼUniversité de Lattaquié, les femmes représentent 50 % des étudiants, contre 25 %
dans les autres universités de Syrie. Dans les sections scientifiques, leur part tombe toutefois
à 30 %. Statistical Abstract 1997.

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128 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

dʼintégration économique des différentes régions syriennes. Dans ce but,


il fallait créer un tissu dʼindustries industrialisantes, complémentaires à
lʼéchelle nationale. Ces industries devaient valoriser en priorité les matières
premières locales. Le maintien du dogme du mode de développement
autocentré était pourtant anachronique dès la fin des années 1970, en
particulier après lʼéchec avéré de cette politique en Égypte. Après 1973,
lʼÉgypte de Sadate a en effet opté pour une large ouverture économique
afin de sʼinsérer dans les circuits de récupération de la rente pétrolière,
qui avait considérablement gonflé. Lʼargent des pays pétroliers associé
à la technologie occidentale et à une main-dʼœuvre bon marché devait
constituer la nouvelle base de lʼindustrie égyptienne. Mais la logique
syrienne était différente de celle de lʼÉgypte : « Elle était davantage basée
sur le surplus politico-militaire39 ». Cʼest que la situation de lʼéconomie
syrienne était meilleure que celle de lʼÉgypte, exsangue en 1973, mais,
surtout, que la bourgeoisie bureaucratique syrienne était beaucoup moins
tentée par lʼéconomie de marché que son homologue égyptienne.
En 1995, les industries du secteur public industriel, dépendantes du
ministère de lʼIndustrie40, ne contribuaient plus que pour 49 % du PIB de
la branche des industries de transformation, alors que, en 1965, leur part
représentait 75 % de ce même PIB. Le déclin du secteur public industriel
a débuté au milieu des années 1980, avec la crise budgétaire qui affecta
alors la Syrie. Le regain dʼinvestissements dans ce secteur après la guerre
du Golfe fut de courte durée. Il nʼétait destiné quʼà pallier certaines
carences, sans chercher à rendre à nouveau le secteur public hégémonique.
Les moyens financiers manquent au régime baathiste et la ʻassabiyya au
pouvoir, « derrière lʼécran de fumée du “socialisme arabe”, a opté pour la
libre entreprise et ses avantages.41 »

Une industrialisation déconnectée de lʼéconomie régionale

La principale ressource de la région côtière était, dans les années


1970, lʼagriculture. La réforme agraire et lʼirrigation avaient permis de
remplacer, dans la plaine côtière, les cultures sèches par des cultures
irriguées. Afin de valoriser les nouvelles spéculations agricoles, lʼÉtat
implanta une conserverie à Jableh en 1973. Cette usine, achetée clef en

39
RIVIER 1982, p. 118.
40
Ces chiffres ne concernent que les industries manufacturières. Lʼextraction pétrolière et
la production dʼélectricité dépendent de ministères différents.
41
KIENLE 1997 b, p. 17.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 129

main à la Bulgarie, est spécialisée dans la production de sauce tomate.


Mais sa capacité nʼa pas suivi lʼaugmentation de la production de tomates
dans la région. Alors quʼelle pouvait absorber 46 000 tonnes de tomates
par an, elle nʼen utilisait en réalité pas plus de 30 000 tonnes en 1994,
soit à peu près 20 % de la production régionale ou encore 6,5 % de la
production nationale. Lʼusine de conditionnement dʼarachides de Tartous
rencontre le même problème de sous-capacité. En 1993, elle nʼa produit
que 3 000 tonnes dʼarachides, soit 12 % de la production régionale et 11 %
de la production nationale. Or, lʼusine a théoriquement une capacité de
12 000 tonnes par an : sa productivité est donc extrêmement faible.
Le secteur public industriel a été incapable de répondre à lʼévolution
de lʼagriculture locale. La production dʼagrumes et de pommes sʼest
développée depuis 1990 jusquʼà atteindre une surproduction chronique42,
sans que lʼÉtat ne crée dʼunité de fabrication de jus de fruit. La production
dʼhuile dʼolive, la seconde richesse agricole de la région, est toujours
demeurée entre les mains dʼun secteur privé artisanal. Jusquʼà ces dernières
années, lʼhuile dʼolive syrienne était exportée brute et en vrac. Lʼabsence
dʼusines modernes de raffinage et dʼunités dʼembouteillage ne permettait
pas de réaliser de fortes plus-values.
Les grands complexes industriels de la région côtière (raffinerie de
Banias, cimenterie de Tartous, textile de Lattaquié et filature de Jableh)
sont isolés dans lʼenvironnement économique de la région côtière. Mais,
surtout, ils nʼont établi entre eux aucune complémentarité. La filière textile
en est un exemple caricatural. La filature de Jableh est équipée de métiers
anglais et allemands, alors que les machines de lʼunité textile de Lattaquié,
construite en 1975, sont tchèques. Cette dernière utilise des filés provenant
des filatures, équipée de matériel tchèque, dʼIdlib et dʼAlep, tandis que les
bobines de Jableh alimentent les tissages dʼAlep et de Damas ! La culture
du coton ayant disparu dans la région côtière depuis le début des années
1960, la filature est alimentée avec du coton de Jezireh. La filature et lʼunité
textile supplémentaire qui furent construites à Jableh et à Lattaquié en 1993
sont tout aussi peu complémentaires que les premières. Enfin, il nʼexiste
guère, dans la région côtière, dʼentreprises privées susceptibles dʼutiliser
leur production, comme cʼest le cas à Alep et à Damas.
La raffinerie de Banias nʼa, quant à elle, suscité aucun développement
industriel local : plasturgie ou huiles dérivées. En revanche, cette filière
est présente à Homs, où se trouve la deuxième raffinerie du pays. Les
tuyaux dʼirrigation en plastique que lʼagriculture de la région côtière

42
BALANCHE 1991, p. 64.

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130 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

consomme en grande quantité proviennent des villes de lʼintérieur. Seule


lʼusine dʼaluminium de Lattaquié est intégrée dans le tissu industriel local.
Elle a suscité la création de petites industries privées à Lattaquié même,
qui vendent leurs produits dans toute la Syrie (encadrement de fenêtres,
boîtiers, papier aluminium pour la cuisson).
Certes, les isolats industriels de la région côtière sont intégrés dans
une chaîne productive sur le plan national, à lʼexemple des combinats
soviétiques, au prix dʼune mobilité quasi systématique des matières
premières et des produits finis. Les responsables politiques qui ont décidé
de ces implantations ont négligé les coûts de transport des marchandises,
tout comme dans lʼex-URSS. Dans la situation rentière où se trouvait la
Syrie entre 1973 et 1984, le secteur public industriel nʼavait pour but que
de susciter une dépense dont allait se nourrir la bourgeoisie bureaucratique.
Lʼobjectif second consistait à élargir la base sociale du régime en embauchant
une pléthore dʼemployés. Les coûts de production des entreprises étatiques
nʼont jamais été un critère de localisation.

Les problèmes structurels du secteur public industriel révélés par la crise


financière de 1986

La crise financière de 1986 a profondément affecté les industries


étatiques. Elle a montré leurs difficultés à fonctionner sans une aide
massive de lʼÉtat. Faute de devises pour importer des matières premières
ou renouveler leur matériel, elles tournent au ralenti, certaines même
devant cesser complètement de fonctionner. Lʼusine de contreplaqué de
Lattaquié nʼa eu aucune production entre 1987 et 1990. La direction nʼa
fait aucun effort pour utiliser le bois syrien (cyprès et pins) et maintenir
par ce moyen une activité minimale. À lʼusine dʼaluminium, la production
a été divisée par quatre entre 1985 et 1987, lʼimportation dʼaluminium
ayant été interrompue. Pendant quatre ans, les ouvriers se sont contentés
de recycler des déchets dʼaluminium que fournissaient les artisans. Seule
la manufacture de tabacs de Lattaquié a réussi à maintenir sa production,
puisque la matière première était exclusivement syrienne ; cependant, en
raison de lʼimpossibilité de réparer les machines et dʼimporter filtres et
papier, la production de tabac à rouler a certes connu un certain essor, mais
celle des cigarettes a été divisée par deux.
Lʼensemble de ces observations montre à quel point la crise de 1986
a révélé les graves dysfonctionnements des industries publiques, en
particulier leurs difficultés à sʼadapter au marché du fait dʼune gestion trop
centralisée et bureaucratique. Les directeurs dʼusines sont tous des cadres
du parti Baath. Ils dirigent leurs entreprises sans réelles compétences

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 131

dans le domaine économique ou technique. Les entreprises publiques ne


sont pas autonomes vis-à-vis de leur ministère de tutelle ; elles doivent
demander une autorisation préalable pour leurs approvisionnements, les
contrats supérieurs à 200 000 livres syriennes (4 000 dollars), lʼembauche
des employés, etc. Ces entreprises, quand elles sont en concurrence avec
le secteur privé, sʼavèrent incapables de rivaliser, à moins de vendre
leurs produits en dessous des coûts de production, ce qui se pratique
couramment. Les entreprises dʼÉtat sont déficitaires, mais pourrait-il en
être autrement ? Comme dans lʼAlgérie « socialiste » des années 1970
et 1980, les entreprises sont un des lieux de négociation et de sauvegarde
des intérêts politiques du régime. Les conflits sont évités par le relâchement
de la discipline de travail43. Assurés de leur emploi, les cadres et les ouvriers
élaborent des stratégies individuelles de défense de leur pouvoir dʼachat à
lʼintérieur (logement, voiture de fonction, bons dʼessences) et à lʼextérieur
de lʼentreprise (travaux divers dans la mécanique, la maçonnerie, etc.).
Par conséquent, les employés ont une faible productivité, car ils préfèrent
préserver leur force de travail pour les travaux extérieurs.
Lʼexemple de la conserverie de Jableh, fleuron de lʼindustrie
agroalimentaire syrienne au début des années 1980, est, à ce propos,
éloquent. Son approvisionnement et la vente des produits dépendent des
plans de production établis par le ministère de lʼIndustrie. Lʼusine ne peut se
fournir quʼà des prix fixés par le même ministère, à un niveau généralement
très bas, alors que le marché des produits agricoles est libre. Elle possède
300 employés permanents, dont 230 à la production. Les ouvriers sont
inemployés six mois de lʼannée du fait de son activité saisonnière, mais ils
sont rémunérés. Cette pléthore de main-dʼœuvre empêche dʼautomatiser
certaines tâches, tel lʼétiquetage qui, encore manuel, occupe une trentaine
dʼemployés. Depuis que le secteur agroalimentaire a été ouvert au privé en
1987, cette conserverie, comme celles de Mzerib et de Mayaddin, fonctionne
au ralenti. Lʼencadrement de la conserverie, comme celui des autres usines
publiques, est démotivé par la centralisation et les dysfonctionnements du
système de décision.
La raréfaction des créations dʼemplois publics crée une forte concurrence
pour lʼobtention dʼun poste. Contrairement aux années 1970, durant
lesquelles les usines publiques étaient en sous-effectif44, les candidatures
sont désormais supérieures à lʼoffre. Depuis une dizaine dʼannées, il est
ainsi devenu nécessaire dʼêtre soutenu par un patron puissant pour entrer

43
LAHOUARI 1989.
44
HANNOYER et SEURAT, 1979, p. 98.

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132 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

dans une entreprise dʼÉtat. Dans le dernier complexe textile de Lattaquié,


90 % des employés embauchés en 199645 sont alaouites, ce qui est largement
supérieur à la part quʼils occupent dans les autres usines dʼÉtat construites
dans les années 1970. De jeunes cadres, appartenant au clan Assad, ont
été nommés à la direction de lʼentreprise, alors que les ingénieurs qui ont
installé les équipements avec les techniciens européens ont été relégués
à des postes subalternes ! Déjà, en 1974, le XVIIIe Congrès des syndicats
ouvriers déplorait le fait que « la désignation aux postes de commandement
du secteur public ne se fasse pas sur des critères objectifs, mais par
piston46 » ; or, depuis cette date, ce procédé nʼa fait que se renforcer.
La phase dʼéconomie dirigiste sʼest achevée sur un constat dʼéchec.
La crise économique des années 1980 a mis en évidence lʼabsence de
rentabilité économique dʼun secteur public industriel utilisé avant tout à
des fins politiques. Ce phénomène est comparable à ce qui sʼest produit
en Algérie, après la chute des cours du pétrole. Les industries publiques,
destinées à donner au pays son indépendance économique, étaient en
fait complètement dépendantes des importations et de la technologie
occidentale. Le manque de devises, dans les périodes critiques, les paralysa
complètement. Mais la gestion bureaucratique des entreprises publiques est
la principale cause de leur manque dʼadaptation au marché, en particulier
lorsque le secteur privé a été autorisé à les concurrencer. Plus généralement,
cʼest à la nature du régime syrien quʼest due la faillite du secteur public
industriel. Pour lʼéconomiste syrien Yassin Bou Ali, la responsabilité en
incombe à la petite bourgeoisie au pouvoir. Elle sʼest largement servi du
secteur public industriel pour réaliser son accumulation primitive. À notre
sens, cʼest surtout lʼutilisation du secteur public industriel à des fins de
légitimation politique qui a conduit ce dernier à la catastrophe.
Afin de développer et conforter son assise populaire, le régime
baathiste a développé une politique de redistribution sans contrepartie
productive, comme dans lʼAlgérie socialiste ou dans lʼArgentine de
Perón : « la redistribution sans contrepartie productive, qui consomme le
capital accumulé et multiplie les “ayants droit”, conduit à une situation
de blocage social et un appauvrissement progressif et à la dégradation du

45
La construction du complexe textile débuta en 1993. En 1996, la direction commença à
recruter des employés pour les premières chaînes de production qui devaient être mises en
service en 1997. Grâce à lʼaide dʼun employé, jʼai pu effectuer une enquête auprès des trois
quarts du personnel de lʼusine (143 sur 200). Dʼaprès leur lieu de naissance et leur nom de
famille, il a été possible dʼestimer leur confession.
46
Rapport du XVIIIe Congrès de lʼUnion des syndicats ouvriers, cité par HANNOYER et
SEURAT 1979, p. 68.

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UNE DYNAMIQUE INDUSTRIELLE ET PORTUAIRE LIMITÉE 133

tissu économique » ; une succession de crises politiques débouche dans les


années 1980 sur une quasi-banqueroute47.

Conclusion

Au milieu des années 1980, la région côtière semble intégrée à lʼéconomie


syrienne. Les ports, le terminal pétrolier, les industries publiques, le
dynamisme de lʼagriculture et le développement du tourisme la valorisent
davantage que les autres périphéries syriennes. En réalité, hormis le
secteur agricole, cette intégration économique à lʼespace syrien est une
illusion. Les ports ne sont que des annexes techniques des métropoles de
lʼintérieur. Le tourisme est monopolisé par la ʻassabiyya au pouvoir et son
avatar, la nouvelle bourgeoisie, qui par son comportement rentier étouffe
un réel développement du secteur touristique. Les investissements massifs
de lʼÉtat dans lʼindustrie nʼont pas créé dʼentraînement économique dans
la région, les usines publiques sont des « cathédrales dans le désert ». Le
seul point positif du secteur public industriel est de favoriser lʼintégration
sociale : dans les usines publiques, alaouites, sunnites et chrétiens sont en
effet mélangés, tandis que dans les entreprises privées, le recrutement est
beaucoup plus communautaire. Cependant, ce rôle dʼintégrateur social
du secteur public industriel nʼexiste que durant les périodes de prospérité
économique, car lorsque les subsides se font rares, la priorité est donnée
aux clients alaouites de la ʻassabiyya au pouvoir.

47
BRUNET 1990, p. 517.

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CONCLUSION

UNE PÉRIPHÉRIE DÉPENDANTE DE LʼÉTAT ET DÉLAISSÉE


DANS LʼESPACE ÉCONOMIQUE SYRIEN

Nous avons tenté de le montrer, le passage dʼun État faible à un État


centralisé et puissant sʼest traduit par un renforcement de son contrôle sur
lʼensemble du territoire national ; ce renforcement était destiné à affirmer
lʼexistence dʼun pouvoir qui se voulait désormais facteur dʼunification
spatiale48.
Ainsi, la réforme agraire des années 1960-1970 a détruit lʼancien système
socio-spatial de domination exclusive des villes sur la plaine côtière ; elle
a également rompu lʼisolement dans lequel étaient plongées les cellules
paysannes de la montagne. Désormais, les campagnes sont intégrées
à lʼéconomie nationale, à travers le marché pour les plus dynamiques
(plaine côtière et quelques terroirs de montagne) ou à travers le secteur
étatique pour la quasi-totalité du Jebel Ansariyeh. Les villes sont les points
dʼancrage de cette intégration, car elles constituent les relais de lʼÉtat sur
le territoire, comme le souligne Claude Chaline :
« Le fonctionnement de cette base économique [celle de la ville] est loin de
ne dépendre que de décisions locales. Ceci est particulièrement vrai dans le
monde arabe où, dans la plupart des états, le gouvernement central exerce un
pouvoir considérable, tant dans la détermination des objectifs économiques
généraux que dans la distribution même des investissements.49 »
Ce pouvoir de lʼÉtat sʼest toutefois amenuisé depuis la crise économique
du milieu des années 1980, puis avec la libéralisation économique des
années 1990, au point que les dynamiques locales parviennent, en certains
lieux, à reprendre le dessus.
Nous avons pu relever que tous les espaces confessionnels de cette
région nʼont pas été dissous et réintégrés dans de nouvelles formations

48
SIGNOLES 1985, p. 784.
49
CHALINE 1989, p. 55.

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136 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

socio-spatiales. Certes, ici comme ailleurs, lʼaire dʼinfluence économique


et politique des grandes métropoles du pays – telle Alep – a été brisée
au profit de Damas, mais dans les domaines tribal et confessionnel, lʼÉtat
sʼest efforcé de respecter leur territoire en traçant de nouvelles limites
administratives. La préservation des relais tribaux et communautaires est
une caractéristique de la Syrie, liée à la nature du régime baathiste, lequel,
malgré un discours universaliste et laïc, maintient un fonctionnement basé
sur les relations personnelles et communautaires.
Dʼun autre point de vue, bien que les muhafaza soient considérées comme
des collectivités locales, possédant un conseil élu au suffrage universel,
cʼest le représentant de lʼÉtat, le muhafez, qui continue à concentrer tous
les pouvoirs. Comment pourrait-il en être autrement, puisque lʼÉtat-nation
est le dogme de la Syrie ? Il est impensable pour le pouvoir de laisser se
créer des entités régionales qui seraient susceptibles de remettre en cause
lʼunité nationale et la prééminence de Damas.
Enfin, autre élément important, si la région côtière, en tant quʼespace
communautaire alaouite, ne possède pas de volonté régionaliste, cʼest
quʼelle sʼidentifie pleinement à lʼÉtat syrien. Une telle négation de
lʼéchelon régional par le pouvoir central conduit cependant à une absence de
hiérarchisation des centres urbains : on lʼa vu, entre le village et la capitale,
les relais intermédiaires (petites villes et grandes villes) sont souvent court-
circuités. Lʼirruption des moyens de transport modernes dans un espace en
cours de restructuration a désarticulé le réseau de bourgs et de petites villes
avec lʼespace rural. Quant à la création de la muhafaza de Tartous en 1967,
faite dans un souci de meilleur encadrement administratif et pour répondre
à une demande des élites alaouites locales, elle a surtout privé Lattaquié de
la possibilité de sʼaffirmer comme une métropole régionale ; pour la ville
de Lattaquié, cette fonction nʼétait pas acquise de fait car, à lʼévidence, ce
nʼest pas la simple hiérarchisation administrative qui peut créer un réseau
urbain.
Au total, deux éléments majeurs doivent être soulignés :
Dans les différents secteurs de lʼactivité économique comme dans les
espaces rural et urbain organisant la région côtière, nous nʼavons pas relevé
de processus ni une quelconque dynamique qui « correspondraient » à
lʼeffort politique et financier entrepris « dʼen haut », cʼest-à-dire depuis
Damas. La raison majeure en est claire, comme nous avons tenté de le
montrer : elle réside dans lʼabsence de ressources humaines locales et
alaouites sur lesquelles lʼÉtat (alaouite) aurait pu sʼappuyer pour relayer
ses actions de désenclavement et de développement de la région.
Le système du pouvoir baathiste, dans son mode de fonctionnement, a
pour but de tuer toute initiative privée quelque peu « autonome ». Dans la

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UNE PÉRIPHÉRIE DÉPENDANTE DE L'ÉTAT ET DÉLAISSÉE DANS L'ESPACE ÉCONOMIQUE 137

région côtière comme en Syrie, la communauté alaouite assistée fait face


une communauté sunnite syrienne qui tire profit de la nouvelle politique
de libéralisation économique enclenchée à la fin des années 1980. Même
sʼil sʼagit dʼune libéralisation sous contrôle, de nouveaux groupes sociaux
apparaissent, gravitant en dehors des cercles du pouvoir alaouite.

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SECONDE PARTIE

CONSTRUCTION ET UTILISATION
DE LA RÉGION ALAOUITE
PAR LE POUVOIR SYRIEN

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Partons de constats, des faits : telle que nous avons pu lʼobserver au
long de la première partie de cette étude, la politique volontariste de lʼÉtat
baathiste nʼest pas parvenue à intégrer la région côtière dans lʼespace
syrien autrement quʼen en faisant une annexe technique des grandes
villes de lʼintérieur (Damas, Alep, Homs et Hama). Et Lattaquié nʼa pas
réussi à devenir une métropole régionale, à la fois à cause de la faiblesse
relative de son pouvoir de commandement économique, en raison de la
division de la région côtière en deux muhafaza et du fait de la dispersion
des investissements publics dans les quatre villes littorales. Est-il besoin
de le rappeler, les villes de la région côtière ne sont pas organisées en
un véritable réseau urbain. Il nʼest cependant pas erroné ni impropre de
qualifier cet espace côtier de région car, par-delà le concept géographique
de région fonctionnelle (qui nʼest bien souvent réel que dans lʼesprit du
géographe1), il existe des facteurs de cohésion qui ont véritablement du
sens pour la population locale.
Il suffit de se rendre sur la côte syrienne pour constater combien
lʼatmosphère qui y règne contraste avec celle de la Syrie intérieure : à notre
sens, cette différence nʼa rien à voir avec la douceur du climat, elle est
uniquement liée à la société alaouite. De part et dʼautre du Jebel Ansariyeh
en effet, la population alaouite contribue à créer un espace homogène par
ses pratiques sociales et son mode de reproduction basé sur lʼagriculture
et la rente de lʼÉtat. Cette cohésion du territoire alaouite correspond assez
bien à lʼintéressante notion de région proposée par Henri Nonn : « La
région émerge en tant que solidarité et cohérence de différents territoires
issus de systèmes de production et de vie relationnelle.2 »
Selon Milton Santos, les constructions régionales dans les pays du
Tiers Monde sont souvent impulsées de lʼextérieur, par des forces et une
rationalité qui leur échappent3 : cet auteur fait référence aux régions créées
par lʼexploitation coloniale ou néocoloniale dans les pays du Sud. En

1
« Reste lʼambiguïté fondamentale de la région. En effet une contradiction majeure
la caractérise. Elle oppose sa conception objective et son vécu subjectif, sa réalité et sa
représentation. » DI MÉO 1998 a, p. 135.
2
NONN 1991, p. 68.

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142 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Amérique latine, les régions de plantations sont organisées à partir des


centres du capitalisme mondial, en fonction des besoins de ces derniers ;
la ville régionale nʼest quʼun simple point de drainage des productions
locales. Ce processus économique peut être transposé dans le domaine
politique : en effet, dans le cas de la région côtière syrienne, ce nʼest pas
une logique économique qui préside à la construction régionale, mais
une volonté politique qui met lʼéconomie à son service. La ʻassabiyya
au pouvoir fait bénéficier sa clientèle (alaouite) de la rente étatique sous
la forme de subsides et dʼinvestissements publics, le but étant pour cette
ʻassabiyya dʼassurer son hégémonie sur la communauté alaouite, condition
indispensable à son maintien à la tête de lʼÉtat syrien.
Le contrôle de la communauté alaouite passe par celui de son territoire.
Le territoire alaouite est centré sur le Jebel Ansariyeh et divisé en quatre
muhafaza. Les populations alaouites sont majoritaires dans celles de
Lattaquié et de Tartous. À Homs et Hama, elles sont minoritaires mais
concentrées dans les mantiqa de Masyaf, du Ghab et de Tell Kalagh.
Cet éclatement administratif est facilement compensé par le contrôle
de Damas, dont les chefs-lieux de muhafaza ne sont que de simples
relais. Lʼhétérogénéité communautaire du territoire alaouite est plus
problématique pour la ʻassabiyya au pouvoir. La puissance économique
des communautés sunnites citadines représente un contre-pouvoir face à
la ʻassabiyya alaouite. Les liens puissants que ces communautés possèdent
avec les métropoles sunnites de lʼintérieur (Damas, Alep, Homs et Hama)
freinent lʼappropriation du territoire par les alaouites. Ainsi, lʼorganisation
de cet espace alaouite et sa constitution en une éventuelle région ne relèvent
pas seulement dʼune dialectique local-central, mais de lʼaffrontement de
réseaux communautaires locaux. La constitution de cette région ou de ce
territoire alaouite sʼinscrit en fait dans un processus historique qui a débuté
au début du XXe siècle avec la création dʼun État alaouite par la France et
dans le contexte plus global de lʼévolution nationale des anciens territoires
appartenant à lʼEmpire ottoman4.
Le mode de développement appliqué à la Syrie, et en lʼoccurrence à la
région côtière, ne peut se détacher des conditions sociales locales. On le
sait, à partir de 1970, le régime baathiste est contrôlé par un clan alaouite
originaire du nord de la région côtière5. La ʻassabiyya des Assad sʼefforce
de clientéliser la communauté alaouite qui lui sert de soutien au niveau

3
SANTOS 1990.
4
CORM 1989.
5
VAN DAM 1996.

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CONSTRUCTION ET UTILISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 143

national pour contrôler la Syrie. La relation privilégiée entre le pouvoir et


la communauté alaouite est un facteur essentiel de la production du nouvel
espace régional. Lʼintégration régionale prend des allures de revanche
des campagnes alaouites sur les villes sunnites. Les clivages ancestraux
entre alaouites et sunnites sʼestompent à peine dans la nouvelle société
urbaine. Dans la région côtière, les alaouites sʼidentifient pleinement au
régime baathiste et sʼappuient sur lʼÉtat pour prendre le contrôle des villes.
Les sunnites en revanche demeurent dans lʼéconomie privée, lʼaccès aux
postes de direction dans lʼadministration ou lʼarmée leur étant difficile.
La libéralisation économique lancée dans les années 1990 réactive la
bourgeoisie industrielle et commerçante sunnite, tandis que la réduction
des moyens de lʼÉtat affaiblit la communauté alaouite qui nʼa pas réussi à
sʼintégrer dans le secteur privé citadin.
Lʼobjectif est de comprendre lʼorganisation de la région côtière syrienne
à partir du rapport entre la communauté alaouite et le pouvoir actuel.
On sʼattardera dʼabord sur le territoire alaouite proprement dit ; comment
les rapports avec le pouvoir influencent-ils son organisation ? (Chp. I).
Nous verrons ensuite quelle est la place des villes côtières au sein de la
région alaouite ; plus précisément, il sʼagira de comprendre comment les
populations alaouites, venues de la campagne, et les populations citadines
dʼorigine, essentiellement sunnites, rivalisent pour le contrôle de la ville.
Quelles sont les conséquences de cette rivalité sur le développement
économique des villes ? (Chp. II).
Il faudra enfin examiner lʼévolution globale de la région alaouite dans
le nouveau contexte de la libéralisation économique en cours, sachant que
les alaouites ont tendance à sʼappuyer sur lʼÉtat (mais un État affaibli) et
les sunnites sur un secteur privé en forte croissance depuis le début des
années 1990. (Chp. III).

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CHAPITRE I

LA COMMUNAUTÉ ALAOUITE ET SON TERRITOIRE


MODELÉS PAR LA ʻASSABIYYA AU POUVOIR

Afin de bien comprendre la profondeur de la relation des alaouites


à « leur » région et « leur » pouvoir central – une relation qui en fait
des obligés de la « dynastie » Assad plutôt que des partenaires –, il est
important dʼexpliciter le fonctionnement et le rôle central de la ʻassabiyya
au pouvoir en Syrie. La force des liens internes, particulièrement solides
et « centrés » sur la région alaouite, sʼexplique notamment par le fait que
la communauté alaouite syrienne nʼa pas de communautés « sœurs », en
dehors des quelques milliers de Libanais de confession alaouite, eux-
mêmes originaires du Jebel Ansariyeh. Son repère territorial originel et en
même temps unique est cette région montagneuse côtière.
Une ʻassabiyya est un réseau social particulier, dans lequel les liens
sont largement surdéterminés par lʼappartenance familiale, clanique ou
communautaire ; contrairement à dʼautres réseaux sociaux, les partis
politiques ou les syndicats professionnels par exemple, la solidarité entre
ses membres est préexistante à la mise en œuvre dʼun objectif justifiant la
création du groupe1.
« Lʼentrée dans le jeu politique amène des ʻassabiyya à tenir un discours
de lʼuniversel qui modifie en retour le fondement de leur légitimité, mais
introduit un décalage entre leur mode de recrutement et de perpétuation
qui demeure interne et leur discours politique2 » : le régime syrien est
parfaitement défini dans cette remarque dʼOlivier Roy, puisque, tout en
tenant un discours panarabe, laïc et socialiste, il attribue les postes clés du
régime aux membres alaouites de la ʻassabiyya, reléguant les non-alaouites
à des postes subalternes ou de façade. Sur un autre plan, le monopole
exercé par la ʻassabiyya des Assad sur lʼÉtat a permis un enrichissement
important de ses membres, au point que le détournement des ressources

1
ROY 1997.
2
ROY 1997.

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146 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

de lʼÉtat est devenu au fil des années lʼun des objectifs majeurs de cette
ʻassabiyya, même si lʼaction de Hafez Al Assad – et maintenant de son fils
– se situe au-delà des seuls intérêts financiers3.
Le réseau social qui lie la ʻassabiyya au pouvoir à la communauté
alaouite repose sur une multitude de liens construits ou hérités ; ces liens
peuvent être familiaux, tribaux, géographiques, baathistes, religieux,
militaires, amicaux, économiques, etc. Un tel réseau, ultra-dominant dans
la région côtière, a profondément réorganisé la société à travers la réforme
agraire, lʼétatisation de lʼéconomie, puis sa libéralisation encadrée (infitah).
Au long du règne de la « dynastie » Assad, ces trois vecteurs majeurs du
changement impulsé par la ʻassabiyya au pouvoir ont remodelé la société
syrienne ; ils ont également eu pour effet une profonde recomposition
spatiale de la région côtière.
En réalité, lʼespace communautaire alaouite ne se superpose pas
simplement et uniquement aux zones de peuplement alaouite : le terme
dʼ« espace communautaire » fait davantage référence à celui de territoire,
au sens dʼespace approprié, avec la conscience de cette appropriation.
Lʼextension du territoire alaouite sʼest en effet réalisée dans la période
récente, parallèlement à lʼascension des alaouites à la tête de lʼÉtat ; elle
sʼest affirmée plus particulièrement à partir du « régime rectificatif » de
Hafez Al Assad. La notion dʼappropriation varie bien sûr avec le temps :
un espace peuplé par des alaouites depuis quelques dizaines dʼannées nʼest
pas nécessairement considéré comme un territoire alaouite (cʼest le cas,
par exemple, de certains quartiers périphériques et des camps militaires
de Damas). Pour la première génération dʼalaouites venus de la région
côtière, cette installation était en effet vécue comme provisoire, comme
en témoigne le caractère sommaire des habitations ; mais lʼinstallation
prend un caractère définitif à mesure que grandit la génération née sur
place et que le régime perdure. Ainsi, les alaouites nés à Damas perdent
peu à peu leurs liens avec leurs villages dʼorigine et, à défaut de se fondre
dans la société damascène, commencent à territorialiser certains quartiers
périphériques de la capitale syrienne. Le même phénomène existe avec plus
dʼampleur dans les villes de la région côtière, ainsi quʼà Homs et à Hama.
Dans ces villes, la proximité avec le foyer dʼorigine de la communauté
et leur poids démographique rendent la territorialisation des alaouites
plus effective. Les alaouites nʼont cependant pas réussi à sʼemparer du

3
« En une vingtaine dʼannées, de 1973 à 1993, les dirigeants alaouites ont réussi a opérer
le transfert à leur profit de la richesse nationale quʼils gèrent soit directement, soit par
lʼintermédiaire dʼenfants ou dʼassociés. » CHOUET 1995.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 147

cœur économique de ces villes, toujours entre les mains de la bourgeoisie


traditionnelle essentiellement sunnite, même à Lattaquié. Il reste donc
difficile dʼinclure les villes côtières dans lʼespace communautaire alaouite –
espace communautaire au sens de « projection au sol, sur un espace donné,
des structures spécifiques dʼun groupe humain, qui incluent le mode de
découpage et de gestion de lʼespace et lʼaménagement de cet espace.4 »
Le territoire proprement alaouite, cʼest-à-dire modelé, peuplé et approprié
par cette communauté, se limite donc aux campagnes : Jebel Ansariyeh,
plaines littorale et intérieure. Le Jebel Ansariyeh est le foyer dʼorigine,
les plaines sont des extensions récentes de cet espace : bien que peuplées
dʼalaouites depuis plus dʼun siècle, elles ne sont devenues pleine propriété
de ces derniers que depuis la réforme agraire (1963-1969). Dans la région
côtière, on lʼa vu, la paysannerie alaouite a en effet bénéficié de la réforme
agraire qui a suivi lʼélimination du pouvoir de la bourgeoisie citadine ; en
outre, son appartenance aux réseaux du pouvoir lui procure divers avantages
(services publics, prêts, emplois publics, etc.). La puissance des réseaux
de la ʻassabiyya des Assad a marginalisé les autres réseaux alaouites, en
particulier ceux de lʼaristocratie terrienne, en même temps quʼelle nivelait
les différences historiques entre les confédérations et les tribus alaouites.
Désormais, le réseau majeur qui structure la communauté alaouite est
celui de la ʻassabiyya au pouvoir : faire partie dʼun tel réseau est une
garantie – la garantie – dʼaccès aux subsides de lʼÉtat. Cette recomposition
des structures internes de la communauté alaouite, parallèlement à la
recomposition en cours de lʼensemble de la société syrienne, bouleverse
évidemment lʼorganisation spatiale de lʼespace communautaire alaouite,
ainsi que nous proposons de lʼétudier maintenant.

Une communauté alaouite structurée, entretenue et asservie par


la ʻassabiyya au pouvoir

La ʻassabiyya des Assad ne correspond pas au sommet dʼun réseau


communautaire de relations : elle constitue plutôt le coeur dʼun faisceau
de réseaux de relations verticales et horizontales. Ainsi, le sentiment
communautaire alaouite, lʼappartenance au parti Baath, à lʼarmée, aux
associations économiques, etc. représentent les principaux réseaux sociaux
mobilisés par la ʻassabiyya au pouvoir. Et si la ʻassabiyya des Assad, la
communauté alaouite et lʼarmée constituent les trois cercles concentriques

4
BRUNET, FERRAS et THÉRY 1997, p. 480.

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148 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

du réseau majeur qui dirige la Syrie actuelle, cette ʻassabiyya entretient


également des relations avec dʼautres réseaux syriens, tels ceux de
la bourgeoisie capitaliste sunnite et chrétienne, détentrice du pouvoir
économique, ainsi quʼavec des réseaux extérieurs à la Syrie, tels ceux des
monarchies pétrolières bailleuses de fonds, dont la collaboration est vitale
pour la survie du régime.
Dans le cadre du système économique fermé du Jebel Ansariyeh et des
marais du Ghab, les alaouites ont conservé jusquʼau Mandat français leur
organisation tribale (qabila), contrairement aux populations des plaines
littorales ou de lʼintérieur. Mais, à la différence des tribus bédouines,
les tribus alaouites possèdent des contours flous et les liens du sol
sont aussi importants que ceux du sang. Jacques Weulersse définissait
lʼorganisation tribale alaouite comme « un agglomérat anarchique de clans
personnels, […] une somme de clientèles perpétuellement mouvantes ».
Cette absence de hiérarchisation sociale stricte de la communauté alaouite
rend théoriquement possible lʼascension de tout individu :
« En période de troubles, le courage, les qualités militaires lʼemportent ; ce
sont celles qui font le chef de bande heureux, et de chef de bande à bandit
il y a peu de différence : telle fut lʼorigine de beaucoup de grands chefs
alaouites. En temps de paix, la richesse assise et lʼhabileté diplomatique
jouent un plus grand rôle ; il faut se faire bien voir de la puissance
souveraine, quʼelle soit mamelouk ou turque, française ou damascène. 5 »
Cette analyse de Jacques Weulersse est saisissante, car ce nʼest autre
que le destin de Hafez Al Assad qui est ainsi dessiné. Fils dʼun petit notable
de la montagne, membre dʼun clan peu puissant et de lʼune des tribus les
moins considérées de la montagne, les Kalbyeh, il a réussi à accéder aux
plus hautes fonctions de lʼÉtat en se servant tour à tour de la force et de la
diplomatie.
Le succès de Hafez Al Assad a permis lʼascension de son clan au sein
de la société alaouite, au détriment des clans et tribus historiquement
dominants, tels les Haddadin et les Khayatin. Mais Hafez Al Assad nʼavait
pas pour objectif majeur la suprématie des Kalbyeh, même sʼil sʼest entouré
de ses proches aux postes clés du pouvoir ; au sein de la structure étatique
(bureaucratie, armée, secteur public), la proximité avec le président syrien
a en effet supplanté le mérite personnel. Les membres de sa famille, de son
clan, de sa communauté, disposent dʼun potentiel de liens sociaux supérieur
au reste de la population syrienne. Ce tableau est cependant à nuancer, si
lʼon se souvient que ce nʼest pas en sʼappuyant exclusivement sur son clan

5
WEULERSSE 1940, p. 333

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 149

que Hafez Al Assad aurait pu sʼemparer du pouvoir, le conserver pendant


trente ans et le transmettre à son fils. Il a tissé de multiples alliances avec
les autres tribus alaouites et les autres communautés, en utilisant les
institutions de lʼÉtat moderne et en mobilisant les structures traditionnelles
dʼencadrement de la société : telle est lʼexplication de la large assise des
Assad dans la population syrienne. Examinons de plus près les principaux
axes ou instruments de la domination de la communauté alaouite par le
clan au pouvoir : lʼarmée et le parti, la religion, la fonction publique, la
bureaucratie, la pauvreté.

Lʼarmée et le parti Baath : les premiers éléments dʼune forte assise


de la ʻassabiyya au pouvoir

Ces deux éléments sont, reliés lʼun à lʼautre, majeurs pour comprendre
la base sur laquelle sʼest développée la ʻassabiyya des Assad : si, en 1963,
on pouvait penser que cʼétait « simplement » le Baath qui avait pris le
pouvoir, lʼéviction très rapide des « pères fondateurs » du parti (Michel
Aflaq et Salah Al Din Bitar), dès 1966, à travers le « Mouvement du
26 février », témoigne de lʼhégémonie des militaires sur le régime. Et, à
travers les militaires et le parti, sʼaffirme la domination de la ʻassabiyya
alaouite de Hafez Al Assad.

Lʼarmée et les forces de police structurées par les réseaux alaouites

Les militaires sont privilégiés par le régime de Hafez Al Assad. La


carrière militaire fut et demeure un moyen de promotion sociale pour
les classes défavorisées et la petite bourgeoisie. Les salaires officiels
versés par lʼarmée sont moins importants que les divers avantages dont
bénéficient les militaires : voitures de fonction, logements, coopératives
dʼapprovisionnement… et, pour les gradés de rang supérieur, missions
à lʼétranger payées en devises. Les officiers responsables du complexe
militaro-industriel (usines dʼarmement, intendance, sociétés de construction
militaire) profitent de leur position pour obtenir de confortables
commissions sur les contrats ou détourner du matériel quʼils revendent
à leur profit. Lʼexemple le plus célèbre est celui du directeur général de
la société de construction militaire Milihouse (Asken Askeryeh en arabe),
qui détourna plusieurs centaines de millions de livres syriennes à la fin
des années 1980 en vendant pour son compte le matériel commandé par
sa société (fer, ciment, câbles électriques). Grâce à leur rôle clé au sein
du régime, les militaires bénéficient dʼune immunité complète qui leur

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150 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

permet de faire de la contrebande avec le Liban et de racketter le secteur


privé. Leurs interventions sont recherchées par tous pour débloquer un
dossier dans lʼadministration, obtenir un emploi dans la fonction publique,
etc. Cependant, il leur faut partager le pouvoir avec un autre corps de
lʼÉtat : les officiers des services de sécurité (mukhabarat), dont lʼaval est
obligatoire pour toute demande dʼautorisation officielle (obtention dʼun
passeport, dʼun fax, de cartes de séjour, de bourses dʼétudes à lʼétranger, de
licences dʼimportation, etc.), ce qui procure à ces derniers des ressources
illimitées.
Une analyse exhaustive de lʼorigine et de lʼappartenance communautaire
des principales figures des forces armées et de la sécurité intérieure qui
se sont succédé au pouvoir entre 1970 et 19976 révèle que 61,3 % dʼentre
eux sont alaouites et 35,5 % sunnites. Parmi les alaouites, la majorité
dʼentre eux est originaire de lʼarrière-pays de Jableh, le fief du clan Assad.
Ils constituent le cœur de la ʻassabiyya au pouvoir, par leur proximité
géographique, voire familiale, avec le président syrien, qui les a placés
à ces postes. Lʼimportance des alaouites dans les forces armées et dans
les services de sécurité pourrait se vérifier également dans les échelons
inférieurs, mais il nʼy a guère de statistiques disponibles ni dʼétudes
récentes sur cette question. Les observations empiriques laissent penser
que les alaouites sont majoritaires également parmi les hommes de troupe
et les simples agents de sécurité. Les camps militaires autour de Damas,
Homs et Hama sont peuplés quasi exclusivement par des familles alaouites.
Cependant, la réduction relative du poids de la communauté alaouite
en Syrie, du fait dʼune diminution de la fécondité plus rapide que dans
lʼensemble de la population depuis le début des années 1980, entame la
suprématie des alaouites dans lʼarmée, en ce qui concerne les hommes de
troupe tout du moins.
Dans les villages du Jebel Ansariyeh, il est fréquent quʼil y ait plus dʼun
militaire par famille : en réalité, cʼest là le résultat dʼun processus historique
commencé sous le Mandat français, période durant laquelle les alaouites
commencèrent à sʼengager massivement dans lʼarmée. Fidèle au vieil adage
colonial qui veut que la puissance coloniale sʼappuie préférentiellement
sur les minorités, la France a préféré intégrer dans lʼArmée du Levant
les membres des minorités – alaouites, druzes, chrétiens, ismaéliens et
Tcherkesses – plutôt que les Arabes sunnites quʼelle jugeait trop perméables
aux idées nationalistes. En 1945, les alaouites représentaient ainsi un tiers

6
BATATU 1999, p. 219.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 151

des effectifs de lʼArmée du Levant en Syrie et au Liban7 ; mais la grande


majorité de ces militaires étaient de simples soldats, car trop peu instruits
pour obtenir des postes plus importants.
Lʼengouement des alaouites, comme celui des autres minorités rurales
et périphériques, pour la carrière militaire a continué après lʼindépendance,
tant il est vrai que cette carrière représentait pour eux lʼune des rares
chances de promotion sociale dans une Syrie où le pouvoir et la richesse
étaient monopolisés par la bourgeoisie citadine sunnito-chrétienne – ainsi
que lʼanalyse Élizabeth Picard :
« Cʼest la communauté entière (familiale, villageoise, confessionnelle)
qui a poussé lʼadolescent vers lʼArmée, elle espère ainsi tout entière en
retirer les bénéfices afin de compenser les années durant lesquelles la Syrie
périphérique a été négligée par la bourgeoisie des agrovilles.8 »
Les alaouites sont devenus majoritaires dans lʼarmée syrienne dès
le milieu des années 1950 ; en 1955, un rapport de la sécurité intérieure
révélait que 65 % des sous-officiers étaient alaouites. En revanche, le corps
des officiers demeurait en majorité sunnite ; mais les purges successives qui
sʼabattent sur lʼarmée syrienne, entre 1945 et 1958, à la suite des différents
coups dʼÉtat orchestrés par des généraux sunnites, réduisent le nombre de
ces hauts gradés de confession sunnite et divisent ceux qui restent au profit
des militaires issus des communautés minoritaires qui se sont, pour leur
part, toujours tenus à lʼécart des luttes entre factions.
Le coup dʼÉtat du 8 mars 1963 amène au pouvoir une coalition
progressiste dominée par des officiers alaouites, druzes et ismaéliens ; par
la suite, le nombre dʼofficiers issus de ces minorités augmente sensiblement
dans lʼarmée, car les nouveaux leaders accélèrent la promotion au rang
dʼofficiers des membres de leur famille, clan ou région afin de renforcer leur
pouvoir. En outre, la moitié des sept cents officiers sunnites révoqués après
le 8 mars 1963 a été remplacée par des alaouites9. Les tentatives de putsch
avortées dʼofficiers sunnites10, puis lʼélimination des officiers druzes11

7
VAN DAM 1996, p. 4.
8
PICARD 1980 a.
9
VAN DAM 1996, p. 32.
10
Outre les tentatives des années 1960 pour renverser le régime baathiste, Michel Seurat
évoque la tentative de putsch, en 1973, dʼun groupe dʼofficiers et de sous-officiers nassériens
et baathistes pro-irakiens, mais surtout à une écrasante majorité sunnites. SEURAT 1980,
p. 136.
11
Nikolaos Van Dam consacre un chapitre complet de son ouvrage Struggle for power in
Syria à la purge des officiers druzes entre 1966 et 1968. Cette mesure eut pour conséquence
dʼécarter complètement la communauté druze du pouvoir. VAN DAM 1996, p. 48-61.

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152 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

et ismaéliens renforcent, au cours des années 1960 et 1970, le caractère


alaouite de lʼarmée syrienne.

Le parti Baath : une courroie de transmission du régime

Pour sa part, le parti Baath arabe socialiste est le parti dirigeant de la


Syrie, selon la Constitution syrienne. Mais il ne sʼagit pas officiellement
dʼun parti unique, puisquʼil cohabite au sein du Front national progressiste
avec six autres partis. Ces derniers ne sont que des faire-valoir car, même
sʼils sont représentés au Parlement et possèdent quelques ministères
secondaires12, leur propagande est limitée et il leur est interdit de recruter
à lʼuniversité et dans les forces armées. La création du Front national
progressiste par Hafez Al Assad en 1971 nʼétait destinée en réalité quʼà
compromettre toute lʼopposition en lʼassociant modestement au pouvoir et
à donner une certaine légitimité démocratique au régime13.
Le parti Baath comptait officiellement 1 008 243 membres en 1992
(dernier chiffre disponible), supporters et membres actifs confondus,
soit 14,5 % de la population syrienne de plus de 14 ans (lʼâge légal pour
adhérer aux jeunesses baathistes), contre seulement 65 398 membres
en 1971, soit 1,5 % de la population syrienne de plus de 14 ans. Depuis
1992, la proportion dʼadhérents parmi la population syrienne ne semble
pas avoir augmenté. Hafez Al Assad ne voulait pas dʼun parti de lʼélite
mais dʼun parti de masse. Quelques semaines après son coup dʼÉtat, il
déclare que « le parti ne sera pas celui de lʼélite comme certains lʼavaient
envisagé […], la Syrie ne doit pas appartenir aux baathistes seulement.14 »
De cette façon, le parti Baath englobe toutes les couches de la société
syrienne et dispose dʼune infrastructure ramifiée qui couvre lʼensemble du
territoire jusquʼaux plus petits villages. Cependant, pour les baathistes de la
première heure, le passage dʼun parti élitiste à un parti de masse a signifié
la perte dʼavantages matériels que procurait la carte du parti : si, dans les
années 1960 et au début des années 1970, il suffisait dʼêtre baathiste pour
obtenir une bourse dʼétude, une promotion dans lʼarmée, une embauche
dans lʼadministration, ce nʼétait déjà plus le cas dès les années 1980 et
cela lʼest encore moins à lʼheure actuelle. Lʼadhésion au Baath est une
condition dʼaccès à lʼadministration, en particulier lʼenseignement, mais
ce nʼest plus une distinction.

12
Les communistes dirigent en 2004 le ministère de lʼIrrigation et celui de lʼÉlectricité.
13
KIENLE 1991, p. 222.
14
Cité dans BATATU 1999, p. 179.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 153

Dans la constitution de la ʻassabiyya alaouite et de ses réseaux, le parti


Baath a joué, dans les années précédant la révolution de 1963, un rôle
complémentaire à celui de lʼarmée. Étudiant à Lattaquié, Hafez Al Assad
a adhéré au Baath en 1947, et la solidarité entre les baathistes a contribué
à forger son réseau social à lʼAcadémie militaire de Homs avec ses
coreligionnaires alaouites et des membres des autres communautés, tel le
sunnite Mustapha Tlass, très longtemps ministre de la Défense.

La ʻassabiyya au pouvoir sʼassure du soutien des religieux


alaouites

Le soutien des structures traditionnelles, en particulier religieuses, a


toujours constitué un élément essentiel du régime de Hafez Al Assad. À
mesure que se dissipait lʼécran de fumée du nationalisme arabe, le recours
à la religion devenait pour feu le président syrien, dénué de légitimité
démocratique, une nécessité croissante. Le poids de la religion dans la
société syrienne ne lui laissait dʼailleurs guère le choix. En janvier 1973, les
velléités de promulguer une Constitution dans laquelle il nʼétait pas stipulé
que la charia était la source principale du droit donnent lieu à de violentes
émeutes15. Le président syrien est alors obligé de rétablir la charia comme
inspiratrice du droit syrien et, en particulier, lʼarticle qui stipule que le chef
de lʼÉtat doit être musulman. La même année, Hafez Al Assad intervient
auprès de lʼiman chiite du Liban Musa Sadr, afin que les alaouites soient
reconnus comme musulmans16.
À lʼheure de lʼinfitah, la richesse de la nouvelle bourgeoisie sʼétale alors
que la misère gagne une société protégée jusquʼalors par des mesures de type
socialiste (soutien par subvention des denrées alimentaires, développement
de lʼemploi public, blocage des loyers…) : le régime baathiste a plus que
jamais besoin de la religion pour éviter les revendications sociales. Chaque
vendredi, le président syrien se rend dans une mosquée pour y faire sa

15
KRAMER 1990, p. 248.
16
Lors dʼune conférence publique, à laquelle assistaient des cheikhs alaouites venus de
Syrie, Musa Sadr nomma un alaouite mufti de Tripoli et du Nord-Liban. En échange de
cette reconnaissance, les 20 000 alaouites du Nord-Liban entrèrent sous sa juridiction
suprême. Cette mesure provoqua des émeutes dans la communauté alaouite de Tripoli, qui
refusait dʼêtre assimilée à la communauté chiite. Musa Sadr fut obligé de déclarer quʼil
ne sʼagissait pas dʼabsorber les alaouites, mais de leur offrir un service dont ils étaient
privés en raison de leur non-reconnaissance en tant que communauté par lʼÉtat libanais.
KRAMER 1991, p. 248.

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154 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

prière, laquelle est retransmise à la télévision ; et lors de toutes les fêtes


religieuses, les représentants des différentes communautés sont reçus au
palais présidentiel.
Hafez Al Assad a également instrumentalisé la religion au sein de sa
propre communauté, en en faisant un instrument de fédération des alaouites
autour de sa personne. Pour renforcer la cohésion communautaire, il suffit
dʼévoquer les persécutions passées dont ont été victimes les alaouites et
lʼexploitation quʼils ont subie de la part des grands propriétaires sunnites.
Mais cʼest dans la crainte du bain de sang promis si les alaouites perdaient
le pouvoir que le sentiment communautaire trouve le plus dʼéchos. Le
massacre des cadets alaouites de lʼÉcole militaire dʼAlep en 1979 et la
vague dʼattentats (perpétrés par les Frères musulmans) qui eut lieu contre
des personnalités alaouites entre 1979 et 1982 ont en effet renforcé la
cohésion de la communauté alaouite et sa fidélité au président Hafez
Al Assad, selon la formule : « Anta maʻa Assad, anta maʻa nafsak » (« Tu
es avec Assad, tu es avec toi-même »)17.
Ainsi, la ʻassabiyya au pouvoir sʼefforce dʼexercer son emprise sur la
communauté alaouite à travers les cadres religieux. Traditionnellement, les
cheikhs nʼétaient que des personnages de second plan dans la communauté ;
soumis aux chefs de tribu, ils devaient rester en dehors de la politique. À
quelques exceptions près, comme dans le cas de Sulayman Merched, le
religieux et le politique sont séparés chez les alaouites. Les cheikhs ne
sont pas désignés mais reconnus par la communauté pour leur honnêteté,
leur probité et leur connaissance de la religion. En général, ils exercent
une activité séculière : professeur, juge, agriculteur… et, par conséquent,
ils ont un mode de vie modeste qui contribue à leur aura, contrairement
aux membres de la ʻassabiyya, dont la vie fastueuse, la corruption et
lʼimmoralité sʼétalent au grand jour. Les cheikhs sont les intercesseurs
entre la divinité et les croyants, mais ils sont surtout les gardiens de la
doctrine alaouite et ceux qui transmettent le secret de la religion à travers
lʼinitiation. Le fait dʼappartenir au groupe des initiés est une distinction au
sein de la communauté alaouite : elle procure autorité et respectabilité et
engendre une solidarité entre les initiés. En contrepartie, les initiés doivent
une obéissance absolue à leur cheikh quʼils considèrent comme leur père
spirituel.
Hafez Al Assad était le président dʼhonneur du Conseil communautaire
des alaouites (Majles Al Mili)18. Ce conseil informel est composé de

17
SEURAT 1980, p. 94.
18
CHOUET 1995, p. 96.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 155

dix-huit membres cooptés parmi les cheikhs des différentes tribus. Son
rôle est de définir les grandes orientations de la communauté alaouite, au
moyen de réunions épisodiques. Lors de la révolte des Frères musulmans,
Hafez Al Assad a utilisé cet organe pour souder les alaouites face au danger
qui était censé les menacer. Passé cette période de trouble, le Majles
Al Mili, inféodé à Hafez Al Assad, ne semble plus guère jouer quʼun rôle
local de concertation pour les familles restées au pays19. Dʼailleurs, le
Majles Al Mili est court-circuité par une association (« jamayeh ») fondée
par Jamil Al Assad, le frère de Hafez Al Assad, et destinée à entretenir
la pratique religieuse dans la communauté alaouite : équipement de
mosquées, entretien et construction de ziara20, financement de pèlerinages
à La Mecque pour les cheikhs, etc.
Cependant, le pouvoir ne parvient pas à clientéliser totalement les
alaouites sur des bases religieuses : les alaouites fidèles à Sulayman
Merched notamment se distinguent de lʼessentiel de la communauté.

Les merchédites : une secte rebelle en cours dʼintégration au


pouvoir

À lʼorigine, les merchédites proviennent de villages au nord du Jebel


Ansariyeh entre Slunfeh, Mzeraa et Qardaha, dans la région la plus
déshéritée du Jebel, où les sources sont rares et peu abondantes, avec de
profonds wadis entaillant le relief karstique – ce qui renforce lʼisolement et
les rudes hivers. Qui sont donc les merchédites ? Ils constituent une secte
particulière au sein de la communauté alaouite, car ils croient en la prophétie
de Sulayman Merched. Jacques Weulersse, qui était contemporain de ce
personnage, a relaté son épopée dans le Pays des Alaouites :
« En 1923, Sulayman, âgé de 16-17 ans, nʼétait quʼun petit berger de
Jobet Borghal, cʼest-à-dire lʼétat le plus misérable du plus misérable du
pays de la Haute-Montagne Alaouite. Cʼest alors quʼil eut une maladie
grave qui faillit lʼemporter : il resta plusieurs heures sans connaissance.
Quand il revint à lui, il prétendit descendre du ciel, où lʼavait enlevé
Khoder, et commença à prophétiser. Prophéties communes à tous les
pays de lʼIslam : les temps étaient venus, la fin du monde était proche, le
Mahdi allait paraître. Lʼenthousiasme du jeune berger et son action sur les
fellahs attirèrent sur lui lʼattention des cheykhs de lʼendroit. Ils y virent

19
CHOUET 1995, p. 114.
20
Une ziara est un petit mausolée de personnage religieux où les alaouites se rendent en
pèlerinage.

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156 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

une occasion unique dʼaccroître leur prestige ; ils se mirent à diriger ses
divagations et lui firent faire des miracles.21 »
La secte merchédite prit rapidement de lʼampleur, elle fit de nombreux
adeptes parmi les paysans déshérités de la montagne, mais aussi dans les
plaines, en particulier là où lʼencadrement tribal et religieux était faible :
Sahel de Lattaquié, plateaux de Homs et de Hama. Lʼimportance numérique
des merchédites, à lʼheure actuelle, est difficile à estimer. Jacques
Weulersse avançait le chiffre de 40 000 merchédites22 sur un total de
243 000 alaouites en Syrie (gouvernement de Lattaquié et État de Syrie23),
soit environ un sixième de la population alaouite de Syrie. Si la proportion
des merchédites au sein de la population alaouite (entre 10 % et 15 % de la
population syrienne selon les estimations24) est restée la même que sous le
Mandat français, ils devraient être aujourdʼhui entre 280 000 et 420 000.
Cependant, leur part dans la population alaouite a pu décroître avec les
progrès de lʼinstruction, dans la mesure où lʼignorance des paysans était
le terreau du prosélytisme de Sulayman Merched. Il nʼen reste pas moins
que la doctrine a été partiellement éradiquée des campagnes où elle sʼétait
répandue durant le Mandat français ; en revanche, elle sʼest diffusée dans
les villes à la suite de lʼexode rural. La dispersion des merchédites rend la
secte plus difficile à combattre que lorsquʼelle était totalement concentrée
sur un territoire bien délimité.
Il faut souligner que les relations entre merchédites et autres alaouites ont
toujours été conflictuelles. Les premiers fustigent en effet les seconds, qui
refusent de croire que Sulayman Merched était un prophète, tandis que les
alaouites considèrent les merchédites comme des hérétiques. Les mariages
entre les deux groupes sont rarissimes, car les cheikhs alaouites refusent
de consacrer des unions avec des merchédites. Dʼune communauté ouverte
sous le Mandat français, les persécutions, lʼostracisme et les mariages
endogames ont fait une véritable tribu, dirigée par la famille Merched qui
se nomme elle-même Ghasasinah25. Le pouvoir du successeur de Sulayman
Merched est comparable à celui du Vieux de la Montagne sur la secte des

21
WEULERSSE 1940, p. 334.
22
WEULERSSE 1940, p. 336.
23
Excepté le sandjak dʼAlexandrette qui disposait dʼun statut dʼautonomie. Les alaouites
étaient estimés à 58 000 dans le sandjak mais, dʼaprès Jacques Weulersse, les idées
merchédites ne sʼy seraient pas développées.
24
18 millions dʼhabitants au recensement de 2004.
25
MUNIR MUSHABIK 1958, p. 561.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 157

Assassins26. Le président Chichakli avait fait assassiner le fils aîné de


Sulayman Merched, mais cela avait contribué à augmenter le prestige de la
famille ; les merchédites y voyaient un parallèle avec le martyre de Hussein,
le fils dʼAli, dont Sulayman Merched prétendait être la réincarnation. Une
solution aurait été dʼéliminer physiquement toute la famille Merched, une
pratique courante durant lʼépoque ottomane, mais très difficile à appliquer,
surtout au XXe siècle par un régime qui se voulait modernisateur. Plus
« techniquement », il était difficile de réaliser cet objectif, car, avec ses
treize épouses, Sulayman Merched avait eu une nombreuse descendance.
Mais surtout, cela nʼaurait sans doute pas permis de dissoudre la secte, car
quelquʼun aurait très bien pu se réclamer de la descendance de Sulayman
Merched (ce dernier avait à son actif de nombreux bâtards) ou prétendre
être sa réincarnation. La secte aurait ainsi facilement refait son unité. Le
gouvernement syrien préféra sʼattaquer aux racines du merchédisme :
lʼignorance et la misère. Ce fut le rôle du Centre de développement rural
de Jubeh Burghal, dont les médecins et les enseignants parcouraient les
villages merchédites dans le but dʼéradiquer la doctrine. Lʼattribution de
terres dans le Ghab aux paysans des villages merchédites du haut Jebel
Ansariyeh participa également de cette politique : en les diluant dans le
Ghab, avec de meilleures conditions de vie, lʼÉtat pensait en venir à bout.
Il semble cependant que dans le Ghab, la secte merchédite ait au contraire
connu une nouvelle vitalité27.
Quelle a été la politique du régime de Hafez Al Assad à lʼégard de la
« question merchédite » ? Il semble quʼelle ait été ambiguë : du fait de
son origine géographique, lʼex-président était personnellement concerné
par les populations merchédites. Les familles Merched et Assad étaient en
concurrence dans la même partie du Jebel Ansariyeh ; la querelle religieuse
se doublait donc dʼune opposition clanique. Une fois au pouvoir, Hafez
Al Assad sʼest efforcé de faire de la communauté alaouite un monolithe qui
lui serait fidèle, par un jeu dʼalliances subtiles avec les différentes tribus.

26
« Il existe dans la province de Tyr, dite encore Phénicie, et dans le diocèse de Tortose, un
peuple qui possède dix châteaux forts et des villages alentour, et qui compte environ 60 000
hommes ou plus, comme nous lʼavons souvent entendu dire […]. Le lien de soumission
et dʼobéissance qui unit ces gens à leur chef est si fort quʼil nʼy a pas de tâche si ardue,
difficile ou dangereuse que lʼun dʼentre eux nʼaccepte dʼentreprendre avec le plus grand
zèle à peine leur chef lʼa-t-il ordonné. » Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus
transmarinis gestarum XX, dans J.P. MIGNE, Patrologia, Paris, 1903, p. 810-811. Cité par
LEWIS 1982, p. 38.
27
Entretien avec Patrick Franck, islamologue allemand qui a entamé en 1990 un travail sur
les merchédites.

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158 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

La politique menée par le pouvoir à lʼencontre de la famille Merched


était destinée à faire disparaître son influence politique et économique :
dʼailleurs, la réforme agraire et diverses mesures de spoliation avaient
déjà réduit sa puissance économique. Le conflit atteignit son paroxysme
lorsque, au milieu des années 1980, le neveu du président Assad, Fawaz
Al Assad28, voulut sʼemparer de la magnifique villa de la famille Merched
dans le quartier de Ziraa à Lattaquié. Les mesures dʼintimidation ne
faisant pas céder les Merched, Fawaz voulut les expulser manu militari
avec ses hommes. Dʼaprès la rumeur publique, il semblerait que Hafez
Al Assad lʼen ait empêché in extremis, avant que lʼopération ne dégénère
en combat intra-communautaire29, car la famille Merched pouvait compter
sur le soutien sans faille de ses fidèles. Pour se venger, Fawaz Al Assad
fit construire, en face de la villa des Merched, une villa de douze étages,
dans le style néo-classique très ostentatoire quʼaffectionnent les nouveaux
riches, afin quʼelle lui fasse de lʼombre. Effectivement, au soleil couchant,
lʼombre de la villa de Fawaz recouvre celle des Merched !
Une politique de clientélisation traditionnelle a été mise en œuvre à
lʼégard des merchédites : allégeance contre équipements publics et emplois
dans le secteur étatique. Lʼex-fief de Sulayman Merched, Jubeh Burghal,
est devenu en 1994 le chef-lieu dʼune nahya, ce qui a permis de créer
une cinquantaine dʼemplois dans les services publics. Cette promotion est
directement liée à lʼintégration des habitants du village dans les réseaux
de la famille Assad. La majorité de la population active de Jubeh Burghal
travaille maintenant dans les administrations et les industries publiques
à Qardaha et à Lattaquié. La présence de quelques villas indique que le
village compte des officiers supérieurs dans la police et les services de
sécurité, une preuve supplémentaire de sa proximité avec les cercles de
pouvoir.
Les villages merchédites ont été modernisés : routes, écoles, lignes
téléphoniques… Les jeunes trouvent du travail dans les administrations,
voire dans les services de sécurité. Ils nʼont pas renoncé pour autant à leur
fidélité à la famille Merched, puisque les portraits de Sulayman Merched
continuent dʼorner les intérieurs. Ceci tendrait à prouver que cʼest la

28
Le fils de Jamil Al Assad était surnommé, dans les années 1980 le « gangster de
Lattaquié » : rackets, viols, assassinats, etc. qui lui étaient attribués défrayaient la chronique
locale.
29
En 1996, Jamil Al Assad fit détruire par ses hommes des ziara dans la plaine de Jableh
pour lutter contre les pratiques « païennes » des alaouites. Les villageois prirent les armes
pour se venger de ce sacrilège. Jamil Al Assad fut contraint par le président de quitter la
Syrie pendant quelques mois, le temps que les esprits se calment.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 159

secte en entier, et à sa tête la famille Merched, qui se serait rapprochée


du pouvoir. Pour Hafez Al Assad, il était intéressant de compter sur une
clientèle aussi fidèle, disposée à le servir jusquʼà la mort, pour peu que « le
fils de Dieu » lʼexige. Quant à la famille Merched, elle a compris que son
intérêt était de composer avec Hafez Al Assad si elle voulait conserver ses
intérêts matériels, tout comme la vieille aristocratie alaouite (les Kinj, les
Abbas, les Rislan, etc.) qui a fini par se rallier au régime. Longtemps isolé,
le pays merchédite devient une périphérie assistée, plus ou moins comme
le reste de la haute montagne alaouite.

Une bureaucratie inféodée à la ʻassabiyya des Assad grâce à un


recrutement communautaire

Les analyses consacrées à la nature du régime de Hafez Al Assad sont


quasi unanimes pour affirmer quʼil sʼagissait dʼune dictature extrêmement
personnalisée30. Cʼest sans doute moins le cas avec Bachar Al Assad,
qui doit composer avec les membres influents de sa ʻassabiyya dans la
mesure où celle-ci préexistait à son accession au pouvoir. Mais ce partage
du pouvoir entre plusieurs personnes ne remet pas en cause la pratique
institutionnelle héritée de la période de Hafez Al Assad.
Le Parlement exerce théoriquement le pouvoir législatif, mais ses
pouvoirs sont limités par la primauté absolue du président, qui peut mettre
son veto à toutes les propositions de lois émanant du Parlement. Mais il nʼa
jamais eu à le faire puisque, depuis 1980, aucune proposition de loi nʼest
venue de ce dernier : le Parlement nʼest quʼun forum de débats et un corps
consultatif où lʼon se contente de discuter de problèmes économiques le
plus souvent mineurs : « feux rouges à un certain carrefour de Damas,
débouchés pour des bouteilles de gaz comprimé à Alep, situation des
boulangeries à Qameshli31 ».
Au total, le gouvernement syrien nʼest quʼune façade supplémentaire
destinée à légitimer le régime, il est complètement inféodé au président :
« Les ministres en Syrie sont regardés comme des serviteurs civils, non
comme des figures politiques. Un ministre nʼagit pas selon sa propre
initiative, mais fait suivre une requête du président ou du Premier

30
« Le président en fait contrôle tout, il a un droit de veto informel […], il joue les
médiateurs entre les différents corps de lʼÉtat, les militaires ; il règle personnellement les
crises. » PERTHES 1995.
31
PERTHES 1995, p. 10.

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160 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

ministre32 ». Dʼailleurs, les alaouites ne sont pas surreprésentés dans les


cabinets ministériels ; la répartition des ministres par communauté est
conforme à celle de la population syrienne.
Le régime a nettement favorisé lʼentrée des alaouites dans le secteur
public. Dans les administrations centrales à Damas, en particulier, les
alaouites sont présents à tous les niveaux, du simple concierge au directeur.
Lors de la prise du pouvoir par le Baath, de nombreux villageois sont allés
en ville chercher du travail dans lʼadministration. Sans grande instruction,
ils ont occupé des postes inférieurs : gardiens, plantons ou petits
fonctionnaires. Leur travail principal consistait à renseigner le directeur et
les services de sécurité sur ce qui se passe dans les administrations. Dans
les années 1960, en effet, les alaouites étaient au sommet et au bas de
la bureaucratie, mais non au milieu. La généralisation de lʼenseignement
secondaire dans la région côtière33, puis la construction de lʼuniversité
de Lattaquié à la fin des années 1970 offrent à la ʻassabiyya alaouite un
réservoir de personnes qualifiées et fidèles pour alimenter tous les niveaux
de la fonction publique34.
Ainsi, lʼabsence de contre-pouvoir face à la ʻassabiyya alaouite
permet à cette dernière dʼexercer un contrôle absolu sur une machine
gouvernementale dont les rouages essentiels sont occupés par des
fidèles. Au sein de ce système, la hiérarchie est purement formelle : cʼest
lʼappartenance aux réseaux de la ʻassabiyya alaouite qui détermine le poids
de chacun des fonctionnaires.
Hafez Al Assad et les membres de sa ʻassabiyya ont profité de leur
position au sommet de lʼÉtat pour sʼimposer dans leur communauté, tout
en utilisant la solidarité communautaire pour sʼemparer de lʼÉtat et sʼy
maintenir. Le but de Hafez Al Assad était de faire de la communauté alaouite
un monolithe qui lui serait totalement fidèle, un « glacis de protection35 »
du régime, selon lʼexpression dʼEberhard Kienle. Cette volonté se heurte
à des résistances, en raison des clivages internes à la communauté et des
luttes entre membres de la ʻassabiyya alaouite, en particulier lʼopposition
que rencontre Hafez Al Assad au sein de sa propre famille dans la personne
de Rifaat Al Assad. Par ailleurs, lʼemprisonnement de Salah Jedid et de

32
KIENLE 1991, p. 220.
33
Un quart des écoles secondaires ouvertes en Syrie entre 1963 et 1970 le furent dans la
région côtière. DRYSDALE 1977, p. 198.
34
DRYSDALE 1977, p. 199.
35
KIENLE 1991, p. 218.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 161

Adel Naisseh36 par Hafez Al Assad vaut au « régime rectificatif », depuis


1970, lʼopposition des villages alaouites au nord-est de Lattaquié (Machqita
et Besnada, dʼoù ces deux personnalités étaient originaires). Beaucoup
dʼalaouites hostiles au régime sont rentrés dans des groupes clandestins,
tel le Parti communiste-bureau politique (al hizb al shuyuʻi-maktab siyasi)
de Ryad Turk37.

La fidélité à la ʻassabiyya au pouvoir : une garantie dʼaccéder aux


subsides de lʼÉtat

Le développement pléthorique de lʼadministration de lʼÉtat et la


construction dʼun puissant secteur public industriel sont les témoignages
les plus visibles du soutien financier du régime à la population alaouite.
Les équipements publics : écoles, routes, dispensaires… constituent lʼautre
volet dʼune aide appréciable, pour une population démunie, sans oublier
lʼimportance des micro-financements à travers le secteur bancaire public.

Un accès privilégié aux prêts de lʼÉtat

Le régime baathiste a significativement renforcé les moyens financiers de


la Banque agricole afin quʼelle puisse aider les agriculteurs à se moderniser
et à se libérer de la tutelle des usuriers. Il sʼagissait de briser les liens de
clientélisme qui existaient entre les notables traditionnels et les ruraux au
profit dʼun patronage politique dont le Baath serait le bénéficiaire. Depuis
1990, la Banque agricole a attribué annuellement entre 8 et 15 milliards de
livres syriennes38 (de 160 à 300 millions de dollars) de prêts aux agriculteurs,
ce qui équivaut à environ 10 % du produit intérieur brut de lʼagriculture39.
Durant la période 1995-1997, la Banque agricole était la deuxième banque
de Syrie par le montant de ses prêts, derrière la Banque de lʼimmobilier
mais devant la Banque du commerce (qui finance essentiellement le déficit

36
Partisan de Salah Jedid et secrétaire général de la branche du parti Baath de Lattaquié,
Adel Naisseh fut arrêté en 1970, relâché, puis de nouveau incarcéré entre 1972 et 1994.
VAN DAM 1996, p. 67.
37
Le Parti communiste-bureau politique est né en 1971 dʼune scission du Parti communiste
syrien dirigé par Khaled Bagdach. Ryad Turk reprochait à Khaled Bagdach, le chef du parti
depuis 1936, sa soumission à Moscou et sa volonté de répondre aux ouvertures de Hafez
Al Assad qui souhaitait intégrer le PCS dans le Front national progressiste.
38
Il sʼagit de livres syriennes constantes.
39
BUREAU CENTRAL DES STATISTIQUES, Statistical Abstract 1998, p. 531.

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162 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

des sociétés publiques) et la Banque de lʼindustrie, chargée de promouvoir


le développement industriel privé.
Les prêts de la Banque agricole sont de trois types : les prêts à long terme,
de plus de cinq ans (1 % du montant total) ; à moyen terme, entre un et cinq
ans (20 % du montant total) ; et à court terme, moins dʼun an (79 % du
montant total). Les prêts à court terme doivent permettre aux agriculteurs
de faire face aux frais de la récolte, à lʼachat de semences, etc. ; les prêts
à moyen terme sont destinés aux cultures arbustives et à lʼirrigation ; les
prêts à long terme financent de lourds travaux dʼinfrastructures, mais ce
sont plutôt des dons, car ils ne sont pratiquement jamais remboursés. Le
taux dʼintérêt de la Banque agricole, 2 % par an, est inférieur à lʼinflation.
En 1994, la région côtière avait reçu 40,4 % des prêts à moyen terme
distribués dans toute la Syrie et 51,1 % des prêts à long terme.
Évidemment, une fois le prêt obtenu, le paysan peut très bien détourner
lʼargent pour un autre usage que celui pour lequel il lʼa reçu. Dans le
Jebel Ansariyeh, les prêts à moyen ou long terme sont considérés par les
agriculteurs comme des dons de lʼÉtat. Prenons le cas de X, fonctionnaire et
agriculteur à Jubeh Burghal, un village du haut Jebel Ansariyeh. X a obtenu
un prêt de la Banque agricole de Qardaha pour planter des pommiers sur
un terrain caillouteux et non irrigué. En fait, les pommiers, plantés depuis
quatre ans, se mouraient sur ce champ stérile, mais monsieur X avait besoin
dʼargent pour agrandir sa maison. La Banque de crédit immobilier lui
avait déjà accordé un prêt quʼil remboursait par prélèvement automatique
sur son traitement : il ne pouvait donc plus sʼadresser à celle-ci ; cʼest
pourquoi il sʼest tourné vers la Banque agricole. Les ingénieurs agronomes
venus vérifier quʼil avait effectivement planté les arbres – condition pour
lʼobtention du versement de la deuxième partie du prêt – ne furent pas
dupes du subterfuge, mais leurs scrupules disparurent « en échange » dʼun
bakchich. Notre interlocuteur pense que la Banque agricole ne lui fera pas
de difficultés lorsquʼil avouera son impossibilité de rembourser le prêt, car
tous les paysans du village sont dans la même situation ; en outre, lʼun de
ses fils travaille dans les services de renseignements à Damas, ce qui lui
assure une certaine immunité.
Autre secteur dʼ« aide » : lʼimmobilier. Il est, depuis 1990, le premier
domaine subventionné par lʼÉtat à travers la Banque de crédit immobilier.
Entre 1995 et 1997, les crédits alloués à la construction privée participèrent
à hauteur de 27 % au produit intérieur de la construction immobilière
privée : 61 milliards de livres syriennes40 pour un PIB de 222 milliards de

40
BUREAU CENTRAL DES STATISTIQUES, Statistical Abstract 1998, p. 485.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 163

Figure 39 : Répartition des prêts agricoles à long et moyen termes,


par muhafaza, en 1994.

Source : Statistical Abstract 1995.

livres syriennes41. Nous nʼavons pas eu accès aux informations concernant


la ventilation des prêts par muhafaza, mais il est possible dʼévaluer leur
répartition géographique en étudiant la construction par coopératives
dʼhabitat, ces dernières captant lʼessentiel des crédits de la Banque de
crédit immobilier.
En Syrie, les particuliers qui désirent acquérir un logement peuvent
en effet mettre leurs fonds en commun au sein dʼune coopérative de
construction (« jamayeh sakanyeh »), qui achète le terrain et choisit un
entrepreneur privé pour construire un immeuble. Afin dʼencourager ce
genre dʼassociation, lʼÉtat offre aux coopératives de construction un prêt
à long terme, à très faible taux dʼintérêt, qui couvre la moitié du coût de
lʼimmeuble, dans la limite du budget annuel de Banque de crédit immobilier.
Pour la majorité des Syriens, les coopératives de construction sont le seul
moyen dʼacquérir un appartement et nombre de mariages sont suspendus
à la livraison de celui-ci. Par conséquent, les demandes de prêts sont
excessivement nombreuses et la Banque immobilière ne peut les satisfaire
toutes ; lʼattente est plus ou moins longue en fonction du « piston » que
les membres des jamayeh sakanyeh sont susceptibles dʼactiver auprès du

41
BUREAU CENTRAL DES STATISTIQUES, Statistical Abstract 1998, p. 509.

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164 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

pouvoir ou des cadres de la banque. Ainsi, entre 1980 et 199542, plus de


20 % de la surface subventionnée a été construite dans la région côtière.
À travers lʼexemple de la Banque agricole et de la Banque de crédit
immobilier, il est clair que la région côtière, et par conséquent les alaouites,
bénéficient en priorité des subsides de lʼÉtat.

Une embauche préférentielle dans le secteur étatique

La région côtière possède le plus fort taux dʼemplois étatiques de Syrie.


Une enquête de terrain réalisée en 1994 à Lattaquié nous a montré que les
alaouites sont nettement plus favorisés dans ce domaine que les chrétiens et
les sunnites. Et parmi les hommes citadins résidant dans la région côtière,
81 % des alaouites travaillent dans le secteur étatique, contre seulement 57 %
des chrétiens et 44 % des sunnites : cela indique clairement à quel point les
alaouites ont un accès privilégié aux emplois publics dans cette région. Les
résultats pour les femmes citadines résidant dans cette région montrent des
proportions semblables à celles des hommes : 35 % des femmes alaouites
travaillent dans le secteur étatique (65 % de notre échantillon nʼexercent
pas dʼactivité professionnelle), contre 23 % de femmes chrétiennes. Quant
aux femmes sunnites, seules 15 % dʼentre elles travaillent dans le secteur
public, aucune dans le privé et les autres (les 85 % restantes) nʼexercent
pas dʼactivité professionnelle. Notons quʼen Syrie, les femmes travaillent
très peu dans le secteur privé non agricole, car le fait dʼêtre soumise à des
chefs masculins est considéré comme dégradant ; par ailleurs, la lourdeur
des tâches ménagères permet difficilement aux femmes mariées dʼexercer
une activité dans le secteur privé matin et après-midi. En revanche, le
service de lʼÉtat (employée de bureau, personnel de santé ou enseignante)
est mieux accepté. Dʼune part, le salaire ne provient pas directement dʼun
autre homme que le mari ou le père (si la femme est célibataire) ; dʼautre
part, le temps de travail se limite à la matinée et exige peu dʼeffort (ce qui
laisse le temps à ces femmes de sʼoccuper du ménage).
Ainsi, pour sʼassurer de la fidélité de sa communauté, Hafez Al Assad a
eu recours aux relations clientélistes de forme traditionnelle, qui reposent
sur lʼéchange matériel. Le président syrien ne distribue pas ses propres
ressources, mais celles de lʼÉtat : il serait donc théoriquement préférable
de parler de « patronage politique » plutôt que de clientélisme43. Mais dans
le cas du régime syrien, régime de type néo-patrimonial, les ressources de

42
BUREAU CENTRAL DES STATISTIQUES, Statistical Abstracts (1996, 1991, 1986, 1981).
43
JOBERT 1983.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 165

la ʻassabiyya au pouvoir se confondent avec celles de lʼÉtat : il ne nous


paraît donc pas impropre dʼutiliser le terme de clientélisme, concernant
lʼattribution de prêts agricoles ou bien les embauches dans la fonction
publique pour des protégés du régime. Pour que la relation de clientèle
sʼinstaure, il faut que les alaouites soient demandeurs de subsides, ce qui
est le cas puisque le dénuement de lʼessentiel de la communauté créée les
conditions de cette clientélisation massive.

Figure 40 : La répartition des hommes actifs de Lattaquié dans les secteurs


agricole, étatique et privé par communauté.

Sources : enquête personnelle auprès des étudiants du Centre culturel arabe de Lattaquié
en 1994.

Le régime Assad se nourrit de la pauvreté des alaouites

Rappelons une évidence, mais une évidence majeure : le pouvoir


politique en Syrie nʼappartient pas aux alaouites, mais à des alaouites. La
nuance est de taille, car elle implique quʼil ne suffit pas dʼêtre alaouite
pour être proche du pouvoir et bénéficier dʼun traitement de faveur. Et au
cœur même du pouvoir, il se trouve des non-alaouites comme le ministre
de la Défense, Mustapha Tlass, prêts à jouer le rôle de « paravent ou
relais » (selon lʼexpression dʼAlain Chouet44), « au prix » de bien plus de
profits et dʼavantages tirés de lʼoccupation de leur poste que ceux auxquels
pourront jamais prétendre la majorité des alaouites (les militaires, petits
fonctionnaires, agriculteurs bénéficiaires de la réforme agraire…).
Autre élément majeur : les alaouites ne soutiennent pas le régime parce
que le président est alaouite. Au sein de la communauté alaouite, il existe

44
CHOUET 1995, p. 111.

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166 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

une opposition clanique, mais aussi politique, au régime. Certes, durant


la révolte des Frères musulmans entre 1979 et 1982, la communauté
alaouite a fait bloc derrière Hafez Al Assad, mais bien plus parce quʼelle
était une cible privilégiée des révoltés que par solidarité communautaire.
La solidarité communautaire entre la ʻassabiyya au pouvoir et lʼensemble
des alaouites nʼest pas automatique, elle a besoin dʼêtre mobilisée,
notamment sous lʼeffet dʼun danger. Hafez Al Assad a parfaitement su
agiter lʼépouvantail de la revanche des sunnites, au cas où « les alaouites »
perdraient le pouvoir. Cette crainte est-elle vraiment justifiée ? Ce nʼest pas
ici quʼil convient dʼen débattre ; ce qui compte, cʼest que dans lʼesprit des
alaouites, cette crainte devienne en elle-même un facteur de fidélité – cʼest
là un pilier constitutif des réseaux alaouites de la ʻassabiyya au pouvoir.
Or, cette crainte nʼa pas toujours été présente et elle sʼestompe à mesure
que la mémoire des événements de 1979-1982 sʼefface. En conséquence,
les relations clientélistes classiques reposant sur lʼéchange matériel tendent
à être dominantes dans la relation entre les alaouites et la ʻassabiyya au
pouvoir.
Nous lʼavons déjà montré, lʼamélioration des conditions de vie de la
paysannerie, grâce à la réforme agraire et à la politique de développement,
a concerné toute la Syrie et nʼest en aucun cas spécifique à la région
côtière. Dʼoù la nécessité de relativiser le statut « privilégié » que lʼon
attribue généralement à la communauté alaouite : tous les alaouites ne
roulent évidemment pas en Mercedes et tous ne possèdent pas des villas
ou appartements de luxe depuis lʼarrivée au pouvoir de Hafez Al Assad !
À Lattaquié, les femmes de ménage sont toujours, dans leur immense
majorité, des alaouites et la pauvreté nʼa pas été éradiquée des villages
de la montagne : est-ce à dire que la communauté alaouite ne tire pas de
profits matériels conséquents des relations clientélistes qui la lient à la
ʻassabiyya au pouvoir ?

Une nouvelle forme de pauvreté dans le Jebel Ansariyeh : la fonction


publique

Les voyageurs qui parcourent le Jebel Ansariyeh durant la première


moitié du XXe siècle décrivent les alaouites comme une population misérable,
durement soumise à lʼexploitation de leurs seigneurs ou des propriétaires
citadins. Une des conséquences de la misère qui touchait ces personnes
de confession alaouite était la location des jeunes filles à la bourgeoisie
citadine. Dans un pays musulman, il fallait être à la limite de la survie pour
accepter que sa fille soit domestique à domicile, car il est évident que cette
situation risquait de mettre à mal sa vertu.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 167

Or, à lʼheure actuelle, des jeunes filles alaouites de la montagne sont


toujours nombreuses à servir comme domestiques dans les familles
bourgeoises de Lattaquié ou de Tartous, et la plupart des femmes de ménage
de ces villes sont toujours alaouites. La misère nʼa donc pas été éradiquée
du Jebel Ansariyeh et la situation de beaucoup de familles alaouites des
quartiers périphériques de Lattaquié, Tartous, Banias et Jableh nʼest pas
particulièrement enviable. Les embauches massives dans un secteur public
hypertrophié permettent de limiter la pauvreté, si bien quʼelle semble moins
répandue quʼen Égypte. Mais la réduction des dépenses de lʼÉtat depuis
la crise du milieu des années 1980 et lʼouverture économique creusent à
nouveau des écarts de richesse, comme nous le verrons plus loin45.
Prenons lʼexemple dʼAli, fonctionnaire à la municipalité de Bikrama,
située au fond dʼune vallée étroite, à 10 kilomètres au sud de Qardaha. Ali
passe son temps de travail à siroter du matteh46 et à jouer aux cartes avec
ses collègues, tant leurs emplois sont indispensables au fonctionnement de
la municipalité ! Il a 35 ans, est célibataire et par conséquent habite chez ses
parents mais, de toute façon, son salaire mensuel de 4 000 livres syriennes
(80 dollars) ne lui permet pas de disposer dʼun logement indépendant. Sa
famille possède 10 donoum (un hectare) de terrasses dispersées, où elle
cultive du blé dur et un peu de tabac, uniquement pour la consommation
domestique. Son frère est militaire à Lattaquié, il réside toujours au
village, dans une pièce contiguë à la maison des parents car il vient de
se marier. Pour acheter une modeste chambre à coucher en contreplaqué,
offrir quelques bijoux à sa jeune épouse (elle a dix-huit ans et lui, trente-
deux) et payer la fête du mariage, la famille a dû emprunter 80 000 livres
syriennes (1 600 dollars) à la Banque de crédit populaire, car le jeune marié
ne parvient pas à épargner sur sa maigre solde de 3 200 livres syriennes
(64 dollars). Il sʼagit dʼun prêt élevé, que sa famille nʼa pu obtenir quʼen
usant du « piston » que leur procure leur appartenance à la clientèle directe
du clan présidentiel. Chaque mois, la banque prélève 1 000 livres syriennes
(20 dollars) sur le salaire du jeune marié et sur celui dʼAli, ce dernier ayant
dû se porter garant pour lʼobtention du prêt. Pour se marier à son tour,
Ali doit attendre que le prêt contracté pour les noces de son frère soit
remboursé, afin dʼemprunter à son tour la somme dʼargent nécessaire à son
propre mariage. Pour les habitants pauvres du Jebel Ansariyeh, la fonction

45
Voir infra, chp. III.
46
Le matteh est une herbe importée dʼArgentine (appelée là-bas maté) que lʼon consomme
sous la forme dʼinfusion. Elle est très répandue dans la montagne alaouite et dans le Jebel
Druze. Elle sʼappelle communément la « boisson des paresseux », car elle est le symbole
de la pauvreté et de lʼoisiveté.

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168 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

publique permet de minimiser les risques dʼune existence précaire, par un


salaire dérisoire mais régulier, une sécurité sociale minimale, lʼassurance
dʼune retraite et surtout la possibilité de contracter des prêts bancaires, en
particulier pour se marier. Dans la communauté alaouite, le mariage, la
maison, les meubles sont entièrement à la charge de lʼhomme. Un simple
fonctionnaire est rarement en mesure dʼéconomiser la somme nécessaire
et, par conséquent, lʼobtention dʼun prêt est la condition de son mariage.
Le régime baathiste, comme la plupart des autres régimes arabes, a tenté
de résorber la pauvreté, le plus souvent présentée comme une conséquence
de la période coloniale (Algérie) ou du régime bourgeois-féodal47 précédent
(Irak, Égypte). Par la rente directe48 ou indirecte49, il a été possible de financer
des programmes de développement (éducation, santé…), de réguler les
prix des biens et des services courants et dʼaugmenter considérablement le
volume de la bureaucratie50. La prospérité économique quʼa connue la Syrie
entre 1973 et le milieu des années 1980 a permis de masquer les inégalités
héritées et de favoriser la mobilité sociale des classes populaires. Mais
lʼascension sociale de ces dernières était fragile, car elle ne reposait que
sur la redistribution de la rente par lʼÉtat. La crise de lʼÉtat redistributeur
a entraîné une paupérisation des employés du secteur public, la condition
de fonctionnaire est devenue synonyme dʼindigence puisquʼavec un salaire
compris entre 2 000 livres syriennes (40 dollars) et 5 000 livres syriennes
(120 dollars)51 – en fin de carrière et pour les plus gradés –, il est impossible
de nourrir une famille.
Les agents de lʼÉtat nʼont de ce fait que deux solutions pour améliorer
leur ordinaire : exiger des commissions (bakchich) pour leurs services ou
chercher un second travail plus lucratif dans le privé. Toutefois, tous les
postes ne permettent pas dʼobtenir des commissions et il est difficile de
trouver un second emploi rémunérateur lorsquʼon réside dans une montagne
surpeuplée aux possibilités agricoles réduites.

47
Le terme de bourgeois-féodal peut paraître contradictoire. Il traduit en fait lʼalliance de la
bourgeoisie commerçante et des grands propriétaires fonciers.
48
La rente directe est le produit des exportations dʼhydrocarbures.
49
La rente indirecte provient des aides des pays arabes pétroliers à ceux qui sont dépourvus
de pétrole ou des remises des émigrés dans les pays pétroliers.
50
DESTREMAU 1997, p. 25.
51
Au change parallèle, un dollar sʼéchange contre une cinquantaine de livres syriennes.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 169

La situation de dépendance économique des alaouites, base du recrutement


des forces de répression du régime

La situation des pauvres en Syrie, et dans le Tiers Monde en général,


est comparable à celle que nous connaissions en Occident avant que la
révolution industrielle et la conquête des droits sociaux ne viennent détruire
les relations sociales héritées du Moyen Âge. À cette époque, le statut de
pauvre était considéré « moins comme une infériorité par rapport au riche
quʼune subordination au puissant52 » ; en Syrie « être pauvre, cʼest être
dépendant53 », cʼest accepter une tutelle en échange dʼun soutien matériel,
ce qui implique de rentrer dans la clientèle dʼun patron.
Prenons lʼexemple de Mohammed, jeune diplômé en droit de la Faculté
de Damas. Il est dʼorigine alaouite, de Lattaquié, où résident ses parents,
tous deux fonctionnaires. Il désire devenir officier de police. Ce serait
une excellente place, qui lui procurerait une voiture et un appartement de
fonction. Mohammed convoite surtout lʼappartement : il sait quʼil pourra
ainsi se marier rapidemen, tandis que sʼil se lance dans une carrière
dʼavocat, il devra attendre une dizaine dʼannées pour être en mesure de le
faire. Pour entrer à la Faculté de police, il doit passer un pseudo-concours,
mais surtout sʼassurer du soutien dʼun maximum de hauts responsables qui
interviendront auprès du ministre de lʼIntérieur pour quʼil soit admis. Son
père doit activer tous les réseaux possibles : le parti Baath, ses connaissances
de jeunesse, dont plusieurs sont devenus généraux et responsables des
mukhabarat (services de renseignements). Si Mohammed devient officier
de police, il sera lʼobligé de tout un aréopage de responsables que son père
a sollicités ; il ne pourra pas exercer son métier en toute impartialité. De
plus, à la moindre désobéissance, les privilèges de sa fonction, voiture et
appartement, pourraient lui être retirés. Mohammed, du fait du niveau social
de sa famille, ne peut guère être qualifié de pauvre, si lʼon sʼen tient au seul
critère des revenus, mais sa dépendance vis-à-vis de la ʻassabiyya au pouvoir,
sans laquelle son avenir est compromis, nʼen est pas moins extrême.
Lʼassistance dont la famille Assad fait bénéficier préférentiellement
les membres de sa communauté lui permet de disposer de serviteurs de
confiance et dʼune véritable garde prétorienne. Tous sont dʼautant plus
fidèlement dévoués quʼils sont matériellement dépendants du Prince.
Grâce à son emprise sur lʼÉtat, la ʻassabiyya alaouite a pu utiliser la
distribution des terres lors de la réforme agraire, lʼattribution des prêts
agricoles, les embauches dans le secteur public, la construction de routes,

52
MOLLAT 1978.
53
DESTREMAU 1997, p. 22.

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170 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

de barrages dʼirrigation, lʼélectrification, etc. pour élargir sa clientèle.


Chaque réalisation est inaugurée en grande pompe et une plaque est
apposée pour remercier le président Assad de sa générosité54. Toute la
communauté alaouite nʼa pas été clientélisée, car certains sʼy sont refusés
par opposition politique ou parce quʼils disposaient dʼune autonomie
matérielle. Ainsi, beaucoup de commerçants alaouites de Tartous, après une
période dʼémigration, au Liban ou outre-mer, qui leur a donné une certaine
autonomie matérielle, nʼont aucun lien de clientèle avec la ʻassabiyya
au pouvoir. Leurs intérêts économiques les rapprochent davantage de la
bourgeoisie sunnite et chrétienne de la ville. Ils subissent donc les mêmes
tracasseries bureaucratiques que celle-ci. Ce nʼest pas parce quʼils sont
alaouites quʼils bénéficient dʼun traitement de faveur, car pour cela il
faudrait quʼils acceptent de se placer sous la protection dʼun patron.
La dépendance économique dans laquelle se trouve la majeure partie
de la communauté alaouite vis-à-vis de la ʻassabiyya au pouvoir renforce
les structures tribales et ethniques, car cʼest par ce canal que transitent
subsides et emplois publics. Cette situation est semblable à ce que décrit
Alain Marie en Afrique subsaharienne :
« Fonctionnant jusquʼà présent selon un mode patrimonial de redistribution
clientéliste, lʼÉtat a contribué à maintenir les individus rivés à leurs attaches
communautaires, puisque cʼest par le canal des relations familiales,
claniques, tribales et ethniques que sʼoctroient aides financières, assistances
diverses, emplois, prébendes, passe-droits, interventions et faveurs qui,
dʼune manière ou dʼune autre, inscrivent les individus dans le système
social global.55 »
Lʼinconvénient de ce système mis en place par Hafez Al Assad réside
dans le fait quʼil fragilise son propre pouvoir – qui devrait être absolu –
sur la ʻassabiyya, car certains de ses membres se constituent à leur tour
des clientèles importantes qui concurrencent la tête du pouvoir. Ainsi, au
début des années 1980, Rifaat Al Assad avait réussi à se constituer une telle
clientèle quʼil menaçait directement son frère : il a dû quitter la Syrie. Cʼest
pour la même raison que Hafez Al Assad a limogé le « fidèle » Ali Duba56,

54
Une plaque a même été posée sur le mur de la mosquée des Omeyyades à Damas pour
remercier le président dʼavoir fait réparer un des murs.
55
MARIE 1995.
56
Eberhard Kienle souligne quʼAli Duba était devenu, au sein du groupe au pouvoir, le
« nouvel homme fort » après lʼéviction de Rifaat Al Assad (KIENLE 1991). Son réseau de
clients et sa position, à partir de 1974, à la tête des services de sécurité (mukhabarat) en
faisaient un adversaire potentiel de Bachar Al Assad. Aussi fut-il limogé en 1998 pour
corruption (selon BATATU 1999, p. 241).

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 171

le puissant chef des services de sécurité, car lʼextension de ses réseaux


représentait une menace pour la montée vers le pouvoir de Bachar, lʼactuel
président syrien.
Lʼappartenance communautaire constitue un lien social potentiellement
mobilisable, mais non automatique. Pour obtenir le soutien de la majorité
des alaouites, la ʻassabiyya au pouvoir doit utiliser le clientélisme classique :
fidélité contre avantages matériels. Le type dʼassistance (prêts bancaires,
emplois dans le secteur étatique, etc.) entretient la dépendance des
alaouites, car il les enferme dans des secteurs dʼactivités peu rémunérateurs
et déconnectés de lʼéconomie productive. Jusquʼà la fin des années 1980,
il semblait que ces mesures dʼassistance soient suffisantes pour résorber la
pauvreté (dans le sens matériel du terme), mais ce nʼétait quʼune illusion
provoquée par lʼétatisation de lʼéconomie syrienne. Lʼinfitah des années
1990 a réactivé un système économique générateur de profondes inégalités
sociales, dont la majorité des alaouites (fonctionnaires, militaires, petits
paysans…) sont les premières victimes. En 1980, lors dʼun discours devant
le Conseil de la communauté à Qardaha, Hafez Al Assad demandait à ses
coreligionnaires de ne plus être la « communauté du pourcentage57 » (vivre
sur lʼÉtat), mais de se lancer dans lʼéconomie privée, afin de contester
la prédominance économique des sunnites. Ceci illustre le décalage qui
peut exister entre le discours de Hafez et sa politique. Comment espère-t-il
encourager les alaouites à se lancer dans le secteur privé alors quʼil en a fait
des assistés pour conforter son pouvoir ?
Sur le papier, la construction dʼune société de type socialiste qui
permettrait de dissoudre les clivages ethniques et confessionnels a été
lʼun des objectifs du parti Baath : le Baath nʼa pas préconisé une égalité
absolue comme les partis marxistes, mais une égalité des chances et le
développement libre des ressources individuelles58. Dans la réalité, la
création dʼune société socialiste a-t-elle été pour les dirigeants syriens
(et pour le premier dʼentre eux) lʼobjectif central de leur politique de
développement ? Ne sʼagit-il pas plutôt dʼun moyen de mobiliser les
classes populaires et de détruire les bases économiques de la bourgeoisie
syrienne ? Dans les premières années du pouvoir (1963-1970), les dirigeants
baathistes semblent avoir hésité entre idéalisme et pragmatisme59 ; mais à
partir du « Mouvement de rectification », le pragmatisme, cʼest-à-dire le
recours au ressort communautaire, sʼest imposé.

57
CHOUET 1995.
58
CARRÉ 1980, p. 203.
59
CARRÉ 1980, p. 205.

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172 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Alain Chouet affirme que depuis son arrivée au pouvoir, Hafez


Al Assad sʼest attaché à modifier les structures de la société syrienne par
un rééquilibrage des pouvoirs au profit de sa communauté, mais aussi au
sein de sa communauté, de sa tribu60 :
« Loin de toute préoccupation doctrinaire ou dogmatique, sa démarche
est essentiellement méfiante et pragmatique. Elle vise à lʼétablissement
dʼune série dʼéquilibres successifs où sa position relative et celle de la
communauté sont sans cesse renforcées avec un minimum de visibilité. Il
sʼagit en fait dʼopérer une nouvelle donne politique et sociale inversant les
hiérarchies où les Kalbyeh deviendraient dominants chez les Alaouites, les
Alaouites dominants dans la société syrienne et la Syrie dominante dans
lʼensemble arabe.61 »
Le régime de Hafez Al Assad a sans aucun doute recomposé la société :
il a tenté de réduire les anciennes élites citadines et de promouvoir une
nouvelle bourgeoisie et des classes moyennes qui lui soient fidèles, mais en
aucun cas il nʼa cherché à réduire les inégalités sociales – cʼest précisément
là lʼun des ressorts de la fidélité des alaouites vis-à-vis de la ʻassabiyya au
pouvoir.
Au total, il est indiscutable que la pauvreté des alaouites garantit la
pérennité des réseaux de la ʻassabiyya au pouvoir et, dans une certaine
mesure, la survie même du régime. La ʻassabiyya au pouvoir, affaiblie par
la possession du mulk et les délices de la civilisation urbaine62, a besoin
de renouveler sa garde prétorienne dans les villages déshérités du Jebel
Ansariyeh et les quartiers périphériques des villes côtières !

60
Olivier Roy confirme cette opinion dans le cadre plus général de sa réflexion sur les
« groupes de solidarité » au Moyen-Orient et en Asie centrale : « Le groupe veut sʼemparer
de lʼÉtat tel quʼil existe, ce qui suppose le maintien de la société qui le sous-tend, même
recomposée : ce qui est en jeu, cʼest la hiérarchie des groupes de solidarité, lʼordre de leur
collaboration-soumission, mais il nʼy a pas de volonté de purification. » ROY 1997, p. 45.
61
CHOUET 1995, p. 101.
62
Ibn Khaldoun expliquait quʼune ʻassabiyya qui sʼest emparée du mulk (le pouvoir)
finissait par perdre sa combativité au contact de la civilisation urbaine. Elle était remplacée
par une autre ʻassabiyya venue de la montagne ou du désert qui avait une combativité
supérieure. La ʻassabiyya de Hafez Al Assad se trouve dans cette situation, après plus de
trente années de pouvoir : le luxe lʼa affaiblie et, excepté Hafez Al Assad, les barons du
régime sont ventripotents et vivent dans lʼopulence. CHEDDADI 1980.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 173

Les transferts de lʼÉtat au fondement de lʼorganisation socio-


spatiale du Jebel Ansariyeh

Le Jebel Ansariyeh nʼest pas peuplé en totalité par la communauté


alaouite. Il existe sur les périphéries du massif des zones sunnites (lʼAkkrad,
le Sahyun) ou chrétiennes (Rauda, Sauda, Wadi Nassar). Même au cœur de
la zone de peuplement alaouite, il se trouve des villages ismaéliens (très
localisés, comme Qadmus), sunnites (plus rares, tel Khawabi) et chrétiens
(assez répandus : Mzeraa, Aramu, etc.). Lʼensemble du Jebel Ansariyeh
nʼest pas inclus dans la région côtière, puisque sa retombée orientale
(mantiqa de Masyaf et de Tell Kalakh) relève administrativement et
économiquement des villes de Homs et Hama.
Depuis les années 1960, le Jebel Ansariyeh a bénéficié dʼinvestissements
publics massifs, dans le cadre du rééquilibrage des relations villes-
campagnes à lʼéchelle syrienne. La région côtière, et plus précisément
la zone de peuplement alaouite, en a particulièrement profité grâce à sa
proximité avec la ʻassabiyya au pouvoir. En fonction dʼune plus ou moins
bonne intégration des populations locales dans les réseaux de la ʻassabiyya
des Assad, les équipements publics sont inégalement répartis, car il existe
un lien direct entre la réorganisation interne de la communauté alaouite et
celle de son espace originel.

Qardaha, Sheikh Bader et Dreykish : des petites villes sous


perfusion

À la suite de la réorganisation du maillage administratif de la région


côtière entre 1967 et 1970, trois villages alaouites sont devenus des villes
(Qardaha, Sheikh Bader et Dreykish). Ce choix des villes promues chefs-
lieux a été avant tout suscité par leur bonne intégration dans les réseaux
du pouvoir, comme on a pu lʼobserver plus haut63. Sheikh Bader, 467
habitants en 1970, est le village de la tribu prestigieuse des Bechargas
(fédération des Mtawra)64 qui, outre le fait dʼavoir mené en 1919 la
première révolte syrienne (Sheikh Saleh El Ali) contre lʼoccupant français,
compte beaucoup dʼofficiers supérieurs dans lʼarmée syrienne. En ce qui
concerne Qardaha, le village dʼorigine de Hafez Al Assad, il nʼest point
besoin de longues explications pour comprendre les raisons réelles de

63
Voir première partie, chapitre I, notamment p. 47-49.
64
WEULERSSE 1940, p. 329-332.

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174 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

sa promotion administrative. Quant à Dreykish, la situation y est plus


nuancée. Ce centre constituait la plus importante agglomération alaouite
de la région côtière par le nombre de ses habitants dans les années 1960 ;
la population possédait un niveau dʼéducation élevé grâce à la présence
dʼun lycée et dʼune école dʼinstituteurs ; son souk était actif et le tourisme
avait commencé à sʼy développer dans les années 1960. Mais en Syrie,
lʼobjectivité de ces critères nʼest pas une référence absolue : en réalité, si
Dreykish a bénéficié dʼune sollicitude particulière, cʼest sans doute moins
du fait des militaires, peu nombreux parmi une population qui préférait
des carrières dans la fonction publique, que des cadres de lʼadministration
centrale ou du parti Baath.
La fonction commerciale inhérente au statut de ville nʼest guère
développée dans ces trois petites villes. Seule Dreykish possède une gamme
de commerces des plus étoffées, puisquʼon y trouve absolument tout, de
lʼépicerie jusquʼà la bijouterie. Cependant, depuis le début des années 1990,
le souk de Dreykish décline, tout comme ceux de Qardaha et de Sheikh
Bader. Prenons lʼexemple de X, qui tient un magasin dʼélectroménager à
Sheikh Bader depuis 1982. À la date de lʼentretien, en 1994, cela faisait
un an quʼil nʼavait pas vendu de réfrigérateur ni de machine à laver. Il
réussit à vendre un magnétophone par mois, du petit matériel électrique
et des ustensiles de cuisine ; charges déduites, son magasin ne lui rapporte
que 4 000 livres syriennes par mois, soit lʼéquivalent de son traitement de
fonctionnaire. Les faibles revenus quʼil tire de son magasin ne lui permettent
pas de démissionner du poste quʼil occupe dans une administration de
la ville. Sa gamme de produits et ses prix ne sont pas en cause. Cʼest
la médiocre situation économique de la région de Sheikh Bader qui est
responsable de cette atonie. La petite agriculture de montagne est faiblement
rémunératrice ; les pommiers, lʼélevage du ver à soie et le tabac sont les
seules spéculations lucratives. Surtout, lʼabsence de nouveaux chantiers
publics et la stagnation des salaires des fonctionnaires depuis le milieu des
années 1980 ont fortement réduit le pouvoir dʼachat de la clientèle locale.
La moitié des magasins qui avaient ouvert durant la période de prospérité
de lʼagglomération entre 1975 et 1985, grâce aux investissements de lʼÉtat
et au développement de lʼemploi public, ont fermé leurs portes. Leurs
propriétaires ont cessé toute activité ou se sont installés à Tartous. Par
ailleurs, Sheikh Bader est victime de la concurrence, en amont comme en
aval. Tous les villages de la mantiqa disposent désormais de commerces
de proximité (épicerie, vêtements, quincaillerie…) ; le développement

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 175

des moyens de transport, depuis une dizaine dʼannées, facilite lʼaccès à


Tartous, où la clientèle de Sheikh Bader effectue ses achats de produits
rares (électroménager, mobilier, bijoux…) et même courants (épicerie,
vêtements).
À Dreykish et à Qardaha, la situation nʼest pas aussi dramatique
quʼà Sheikh Bader, car la taille des agglomérations et de leurs zones de
chalandise leur permet de mieux résister à lʼattraction des villes littorales.
Les villageois qui viennent des campagnes à lʼest de Dreykish et de Qardaha
doivent sʼarrêter dans ces villes pour prendre un second bus à destination
des villes côtières, alors que les villages de lʼest de Sheikh Bader sont
reliés directement à Tartous par minibus. Dʼautre part, les emplois publics
sont plus nombreux à Dreykish et à Qardaha quʼà Sheikh Bader, qui ne
compte aucune unité du secteur public industriel.
Lʼévolution démographique de ces trois villes est cependant assez
comparable. Après avoir enregistré une forte croissance entre 1970
et 1981, période durant laquelle elles reçurent des équipements publics,
elles connaissent depuis lors une croissance plus faible, équivalente à
lʼaccroissement démographique de leur mantiqa, et un solde migratoire
négatif. Ceci suscite des doutes sur la réussite de cette urbanisation imposée
par le haut. Les investissements massifs affectés par lʼÉtat à ces trois villes
nʼencouragent pas les initiatives locales. Pour redynamiser sa ville, le
maire de Sheikh Bader demande au ministère de lʼIndustrie de créer une
usine : textile, traitement du ver à soie, métallurgie…, peu lui importe,
pourvu quʼelle crée des emplois. Il voudrait également que le ministère
du Tourisme construise un hôtel, comme à Dreykish, Qardaha et Safita.
À Qardaha, la population attend les subsides de la présidence : le nouvel
hôpital a permis de résorber le sous-emploi de la ville et de toute la mantiqa,
la construction dʼun lotissement de trois cent cinquante logements par la
société publique Asken Askerieh a employé des centaines dʼouvriers durant
plusieurs années, mais cela a complètement déprimé le marché privé de la
construction. Quant à Dreykish, la nationalisation de la fabrication de la
soie et lʼemprise de lʼÉtat sur le tourisme dans les années 1970 ont, du fait
dʼune gestion exclusivement bureaucratique, étouffé ces deux activités.
Lʼurbanisation par le haut nʼa pas ici engendré de dynamiques locales et
il semble plutôt quʼelle les ait étouffées. Car lʼÉtat, ou plus exactement la
ʻassabiyya au pouvoir, ne cherchait pas tant à susciter une urbanisation
par la promotion de ces agglomérations au rang de ville quʼà établir son
autorité sur le Jebel Ansariyeh.

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176 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Lʼagriculture nʼest plus la principale ressource des villages du Jebel


Ansariyeh

Les villages du Jebel Ansariyeh, quʼils soient du type habitat groupé ou


habitat dispersé, demeuraient, jusquʼen 1970, dans un archaïsme profond.
Les maisons étaient en pierre sèche, sans liant ni ciment, recouvertes de
terre quʼil fallait tasser après chaque pluie pour éviter les infiltrations. Toute
la famille et les animaux sʼentassaient le plus souvent dans la pièce unique,
obscure et enfumée. Les versants, terrassés depuis des générations, étaient
plantés de blé dur ou de tabac ; il y avait peu dʼarbres fruitiers, à peine
quelques oliviers et figuiers. Mais lʼessentiel du terroir était constitué de
champs mal défrichés, aux contours flous, qui se distinguaient difficilement
du maquis. La population vivait des maigres ressources de la terre quʼelle
complétait avec les revenus tirés de travaux saisonniers effectués dans les
plaines agricoles ou au Liban (moisson, cueillette des olives, travaux dans
le bâtiment…). La pression démographique et lʼinsuffisance des ressources
contraignaient les cadets de famille à quitter définitivement la montagne
pour devenir métayers dans les plaines ou, à partir des années 1940, à
grossir le prolétariat urbain.
À lʼheure actuelle, les villages de montagne ont complètement changé
dʼaspect : les maisons sont en béton, elles comptent plusieurs pièces, voire
deux étages. Lʼélectricité, lʼeau courante et le téléphone font partie des
équipements de base. Chaque village est accessible par une route asphaltée,
qui a remplacé les multiples sentiers quʼempruntaient les paysans. Grâce aux
prêts de lʼÉtat, les agriculteurs ont utilisé des bulldozers pour multiplier les
terrasses agricoles et investi dans les spéculations arboricoles. Le piémont
du Jebel Ansariyeh, jusque vers 500 mètres dʼaltitude, sʼest ainsi couvert
dʼoliviers et, plus haut, de pommiers ou dʼarbres produisant des fruits à
noyaux durs (pêches, cerises, abricots…). Le tabac, soutenu par la Régie
des tabacs, se maintient dans la haute montagne, mais il nʼest plus la seule
source de numéraire comme par le passé. En fait, lʼagriculture nʼassure plus
quʼune infime partie des revenus du Jebel Ansariyeh, et ce nʼest pas elle
qui a contribué à la modernisation de lʼhabitat, mais les transferts publics
(prêts divers, salaires de la fonction publique, du secteur public industriel,
soldes des militaires). Avant la révolution baathiste, les différences entre
les villages alaouites du Jebel Ansariyeh sʼexpliquaient par les conditions
naturelles et le statut du foncier ; aujourdʼhui, les contrastes sont fondés
sur leurs capacités à capter les subsides de lʼÉtat.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 177

Lʼarmée : source directe et indirecte de revenus des villages alaouites

Les villages déshérités de la haute montagne alaouite continuent de


fournir de forts contingents de militaires. Des familles entières sont parties
sʼinstaller dans les camps militaires de Damas et Homs ou dans le Golan…
Ceux qui nʼont pas réussi à obtenir un logement dans un camp pour leur
famille effectuent des aller et retour entre leur village et leur garnison.
Tel est le cas de A. A., habitant dʼun hameau perdu dans une gorge
entre Qardaha et Mzeraa. En 1992, date de lʼentretien, A. A. était militaire
depuis 22 ans. Issu dʼune famille pauvre de huit enfants, sachant à peine
lire et écrire, il était condamné à végéter dans son hameau ; aussi préféra-
t-il sʼengager dans lʼarmée à la suite de son service militaire. A. A a
commencé sa carrière dans le Golan, où il a participé à la guerre de 1973
et gagné ses premières épaulettes. Après quelques années en poste dans
le Golan, il fut muté à Damas, puis à Homs à partir de 1987. Il a réussi à
grouper son service sur trois jours, ce qui lui permet désormais de passer la
moitié de la semaine auprès de sa famille. Même sʼil obtenait gratuitement
un logement dans un camp militaire à Homs, il préférerait que sa famille
demeure au village, car sa solde de sous-officier ne lui permettrait pas de
la nourrir ; tandis quʼau village, ses six donoum (0,6 hectare) de terre et un
peu dʼélevage leur assurent le quotidien.
Beaucoup de familles de militaires vivent éclatées, car il nʼest pas facile
dʼobtenir un logement et les soldes sont insuffisantes pour vivre en ville.
Les villages de la partie septentrionale du haut Jebel Ansariyeh sont ceux
qui ont fourni les plus forts contingents de recrues pour lʼarmée syrienne.
Il sʼagit de la zone la plus pauvre et la plus sauvage de la montagne, où
la population a conservé une mentalité guerrière qui pousse toujours les
jeunes hommes vers lʼarmée. Cet attrait pour lʼarmée est évidemment
dʼautant plus justifié que leur proximité avec la ʻassabiyya au pouvoir
leur assure en général des promotions rapides et des avantages matériels
(voiture, logement, gratifications…).
Ain Et Tineh, fief du clan Kheir Bek65, est lʼexemple type de ces villages
de militaires. Lʼagglomération est située sur un éperon calcaire entre
Haffeh et Mzeraa, dont elle est séparée par deux profonds wadis. Le clan
Kheir Bek, membre de la confédération Kalbyeh, était connu à lʼépoque
ottomane pour ses razzias dans la plaine côtière et les villages sunnites du
Sahyun. Depuis ce perchoir, le regard domine le château de Salah Ad Din66,

65
CHOUET 1995, p. 109.
66
Il sʼagit du château de Saône (Sahyun en arabe), rebaptisé Salah Ad Din en 1953.

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178 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Haffeh et Lattaquié à lʼouest, tandis que, en direction du nord, il rencontre


le Jebel Akra. Lorsque les Ottomans se risquaient jusque-là, la population
se réfugiait plus haut dans la montagne, dʼoù elle était inexpugnable.
Durant le Mandat français, les Kheir Bek eurent les faveurs des autorités
coloniales qui leur ouvrirent les portes des Troupes spéciales du Levant. La
majeure partie de ceux qui sʼétaient engagés suivit lʼarmée française lors
de son retrait de Syrie en 1946. Ces émigrés ne conservèrent pratiquement
pas de lien avec leur village. Après lʼindépendance, les engagements dans
lʼarmée syrienne se poursuivirent. Le « patron » du village est Abdel
Al Ghani Ibrahim67, directeur de lʼAcadémie militaire de Homs, assistant
du ministre de la Défense et directeur des affaires politiques dans lʼarmée.
Proche de Hafez Al Assad, il appartient au troisième cercle du pouvoir, celui
des personnalités de confiance qui occupent des fonctions clés dʼexécution
ou de médiation dans des domaines jugés primordiaux par le président
pour lʼaboutissement de sa politique68. Depuis les années 1970, lʼascension
sociale des militaires dʼAin Et Tineh sʼest traduite par la construction de
villas. Au total, Ain Et Tineh compte une cinquantaine de villas appartenant
à des officiers de lʼarmée ou des services de sécurité. Lʼété, Ain Et Tineh
est une véritable station dʼestivage dʼofficiers alaouites. De nombreux
commerces et services ouvrent pour lʼoccasion : restaurant, salon de
coiffure pour dames… Grâce aux protections dans les milieux militaires
que lui procurent ses enfants qui ont réussi, le village est parfaitement
équipé en services publics. Il est devenu un chef-lieu de nahya en 1972, a
obtenu le téléphone automatique en 1978, lʼélectricité en 1980, et une route
directe le relie à Lattaquié depuis 1975, ce qui évite le détour jusque-là
obligé par Haffeh (chef-lieu de la mantiqa).
Lʼarmée ne procure pas seulement du travail à ceux qui embrassent la
carrière des armes, mais également à ceux qui demeurent au village. Par
lʼintermédiaire de leurs frères, cousins ou amis militaires, les villageois de
Ain Et Tineh bénéficient dʼemplois dans la fonction publique ou le secteur
public industriel. La promotion du village au rang de chef-lieu de nahya
a également créé un nombre non négligeable dʼemplois sur place. Enfin,
la construction de villas et les dépenses occasionnées par le séjour des
estivants alimentent lʼéconomie locale. Certes, les retraités de lʼarmée sont
pour lʼinstant encore peu nombreux, mais leur nombre devrait sʼaccroître
dans le futur ; il sʼagit surtout de sous-officiers ou dʼofficiers de faible

67
BATATU 1999, appendice.
68
CHOUET 1995, p. 110.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 179

rang, car les officiers supérieurs, qui disposent des plus hauts revenus,
demeurent à Damas et se contentent de revenir à la belle saison.

La promotion administrative : une rente financière

Si la promotion dʼun village au rang de chef-lieu de nahya suscite des


rivalités aiguës entre les agglomérations, ce nʼest pas tant pour une question
de prestige, ni pour disposer dʼune poste, dʼun lycée ou dʼun dispensaire
à proximité – car ces équipements sont aujourdʼhui présents dans presque
tous les villages –, mais pour les bénéfices économiques que la population
espère en retirer, en premier lieu les emplois dans les administrations
qui sont attachées à la fonction de chef-lieu. Cʼest par exemple le cas de
Tawahin, un village situé à une dizaine de kilomètres au nord de Qadmus.
Tawahin est un village situé à 900 mètres dʼaltitude, construit à flanc de
montagne, sur la ligne de sources née du contact des calcaires jurassique
et cénomanien du massif. Il fait partie des « villages de la soif » car en
automne, les sources qui alimentent le village connaissent un fort étiage ;
ses 3 000 habitants sont alors ravitaillés par camions-citernes. Le manque
dʼeau restreint considérablement les possibilités culturales, puisque même
les potagers sont difficiles à entretenir lʼété. Le tabac et les céréales sont
les cultures principales : lʼolivier ne supporte pas le froid qui règne en
hiver, les fruits à noyau dur et les pommes ne donnent que de médiocres
récoltes, faute dʼeau et dʼentretien. La majorité des actifs est occupée
dans le secteur public, lʼarmée et, surtout, les industries publiques et les
administrations à Banias. Jusquʼau début des années 1980, ces emplois ne
permettaient pas à la population de demeurer sur place, car les moyens de
transport entre la plaine côtière et Tawahin étaient rares. Lʼaugmentation
de la fréquence des minibus et la modernisation du réseau routier ont
rendu possible des migrations pendulaires vers Banias : il faut maintenant
seulement une heure et demie pour se rendre au chef-lieu de mantiqa. En
outre, la promotion de Tawahin au rang de chef-lieu de nahya a engendré
la création dʼune centaine dʼemplois publics : vingt au dispensaire, trois
au centre agricole, sept à la municipalité, deux à la poste, dix à lʼagence
dʼélectricité, quatre au bureau de lʼétat civil, six au poste de police, trente
au lycée… La plupart des fonctionnaires sont originaires de Tawahin et
des villages environnants. La dureté des conditions de vie et lʼéloignement
nʼincitent pas les fonctionnaires extérieurs à y demander un poste, car ils
dépenseraient la moitié de leur salaire dans les transports, aucun logement
de fonction nʼayant été prévu.
La création dʼemplois publics dans les villages de la haute montagne
semble être la solution retenue par lʼÉtat pour résorber le sous-emploi.

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180 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Les possibilités dʼaugmenter les effectifs sont théoriquement illimitées,


puisquʼil sʼagit pour lʼessentiel dʼemplois fictifs. Cependant, cette solution
ne fait que repousser le problème, car la croissance démographique est telle
quʼil faut sans cesse créer de nouveaux emplois publics. Jubeh Burghal,
Dalyeh, Sebbeh, Hamam Wasel, sont devenus des chefs-lieux de nahya sur
la base fictive de leur population enregistrée à lʼétat civil, deux à trois fois
plus nombreuse que la population effectivement résidente.

Une difficile émancipation économique de lʼÉtat

Tawahin et Ain Et Tineh sont deux exemples assez représentatifs car en


général, les villages du Jebel Ansariyeh dépendent à la fois de lʼarmée et
de lʼadministration. Lʼimportance des emplois administratifs dépend de la
plus ou moins bonne intégration de la localité villageoise dans les réseaux
de lʼarmée et de la sécurité intérieure, cʼest-à-dire de sa proximité avec
la ʻassabiyya au pouvoir. La pauvreté des alaouites du Jebel Ansariyeh
a favorisé leur engagement dans lʼarmée et derrière Hafez Al Assad ; en
retour, cela leur permet de bénéficier de la rente de lʼÉtat. Mais tous les
villages pauvres du Jebel Ansariyeh nʼont pas forcément suivi la même
voie ; les villages merchédites par exemple, longtemps en rupture avec
les autres alaouites et en particulier le clan Assad69, demeurent dans un
profond archaïsme.
À Tawahin et à Ain Et Tineh, les subsides de lʼÉtat prennent une
importance toute particulière, car les potentialités agricoles sont
extrêmement limitées en raison du manque dʼeau et de lʼaltitude. En
revanche, dans le sud du Jebel Ansariyeh et sur le piémont, les cultures
arbustives – il est vrai subventionnées par la Banque agricole – fournissent
des revenus appréciables à la population. Les activités commerciales et
artisanales se sont développées dans les villages et les bourgs du Jebel
Ansariyeh mais, là encore, leur dynamisme dépend du pouvoir dʼachat des
employés du secteur public. La seule activité qui pourrait permettre aux
villages du Jebel Ansariyeh dʼacquérir une certaine autonomie vis-à-vis de
lʼÉtat est le tourisme. La station dʼestivage de Slunfeh, située au nord de la
partie alaouite du Jebel Ansariyeh, connaît un succès croissant, comme en
témoignent les nouvelles constructions qui défigurent ce site magnifique.
Cependant, les villageois alaouites des environs en tirent peu de profit, en
dehors de quelques emplois dans le bâtiment. La plupart des restaurants,
des magasins et des agences de location dʼappartements appartiennent en

69
Sur ce point, voir supra, p. 155-159.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 181

effet à des Lattaquiotes ou à des Alépins qui recrutent leur personnel dans
leur ville dʼorigine.

Les remises des émigrés : une nouvelle ressource pour le Jebel Ansariyeh

Au cours des années 1970, le Jebel Ansariyeh a cessé dʼêtre une


importante (et ancienne) région dʼémigration en direction du Liban
et surtout de lʼAmérique du Sud ; si le Liban voisin nʼétait plus guère
attractif en raison de la guerre civile qui se déroulait sur son territoire,
le développement des emplois dans le secteur public, dont les alaouites
profitent largement, a tari les flux de départs outre-mer (et les flux potentiels
vers les pays du golfe Persique en plein boom pétrolier).
Une fois quʼun individu entre dans la fonction publique, dans lʼarmée
ou le secteur public industriel, il lui devient quasi impossible dʼémigrer
à lʼétranger, car les employés de lʼÉtat sont privés de passeport et ne
peuvent voyager quʼavec une autorisation spéciale. Il leur était également
impossible de démissionner jusquʼau début des années 1990 ; ce nʼest que
depuis la guerre du Golfe que la Syrie participe massivement à lʼappel de
main-dʼœuvre émanant des pétromonarchies. On estime quʼune centaine
de milliers de Syriens ont émigré dans les pays arabes du Golfe depuis
1991, essentiellement des ingénieurs, médecins, professeurs, secrétaires,
comptables, employés de commerce. Le Jebel Ansariyeh, contrairement
au Jebel Druze, participe peu à un mouvement migratoire qui concerne
principalement des couches urbaines déclassées par la crise. En outre, les
alaouites ne disposent pas de filières dʼémigration bien établies entre la
Syrie et les pays du Golfe, filières qui pourraient être utiles afin dʼobtenir
plus aisément des contrats de travail : ils émigrent donc surtout dans le
cadre dʼaccords officiels, dont ils ont connaissance en priorité grâce à leurs
relais au ministère des Affaires étrangères.
Depuis le retour de la paix au Liban, les migrations de travail ont repris
vers ce pays : dans la décennie 1990, le nombre dʼémigrés syriens est
estimé, selon diverses sources et en fonction des années, entre 500 000 et
1 000 00070. Avec le départ de lʼarmée syrienne du Liban en 2005, leur
nombre a décru provisoirement et, en 2006, les Syriens sont moins nombreux
quʼauparavant au Liban ; mais leur nombre dépend aussi des besoins de
lʼéconomie libanaise, indépendamment des problèmes politiques. Parmi
ces travailleurs, combien proviennent du Jebel Ansariyeh ? Quelle est la
part de la population des villages alaouites du Jebel Ansariyeh qui travaille

70
« La main-dʼœuvre syrienne : une périphérie politique », Al Nahar, 21 mars 2005.

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182 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

au Liban ? Aucune statistique ne permet de lʼétablir ; les enquêtes de


terrain peuvent simplement nous aider à comprendre le phénomène et son
importance économique pour ces villages de montagne.
À une trentaine de kilomètres à lʼest de Jableh, les villages de la nahya
de Hurf Mseitra sont un exemple significatif des relations de travail qui se
sont instaurées entre le Liban et le Jebel Ansariyeh. Sur le plateau de Hurf
Mseitra, situé à 800 mètres dʼaltitude, lʼagriculture se limitait au blé dur et
au tabac, car le vent hivernal qui balaie cette crête est extrêmement néfaste
pour les cultures arbustives. Les rares arbres fruitiers (pommiers, pruniers
et cerisiers) poussent à lʼabri des murs des maisons ou dans des combes
abritées. La rareté de lʼeau en été, comme cʼest le cas pour tous les villages
situés au contact du jurassique et du cénomanien, limite lʼirrigation et, par
conséquent, les rendements. Depuis la fin du siècle dernier, les hommes
émigrent temporairement au Liban, où ils travaillent comme tailleurs de
pierre, la spécialité du village. Les besoins liés à la reconstruction du Liban
ont ouvert dʼimmenses possibilités de travail pour les villageois. Lʼampleur
de lʼémigration est telle que trois minibus assurent quotidiennement
la liaison entre Hurf Mseitra et Beyrouth. Seuls les hommes travaillent
au Liban ; lorsquʼils sont employés sur un chantier, ils reviennent en
moyenne une fois par mois au village, pour voir leur famille et se ravitailler
(bourghoul, riz, huile dʼolive : ces produits sont deux à trois fois plus chers
au Liban quʼen Syrie).
La nahya comptait, en 1994, 6 242 habitants, soit une densité de
230 habitants/km2. À cette altitude, et eu égard à la faiblesse des ressources
agricoles, il sʼagit dʼune densité tout à fait exceptionnelle, qui ne peut
sʼexpliquer quʼen raison du travail à lʼextérieur. À Hurf Mseitra, plus de
la moitié des hommes adultes travailleraient au Liban, en permanence ou
occasionnellement, soit environ 800 individus, ce qui justifie les aller et
retour quotidiens des trois minibus.
A. D. est lʼun de ces émigrés temporaires ; à la date de lʼentretien, en
1998, il avait 24 ans et travaillait au Liban depuis 1996. Après son service
militaire, A. D. est parti naturellement travailler au Liban, comme son père
et son grand-père avant lui. Ayant acquis une certaine expérience dans la
taille des pierres, il est considéré comme un travailleur qualifié, ce qui lui
permet de gagner 20 dollars par jour, au lieu de 10 dollars pour un simple
manœuvre, mais il gagnerait 30 à 40 dollars sʼil était chef de chantier. Bien
que son salaire soit deux fois plus élevé quʼen Syrie, il ne lui suffit pas
pour vivre dans des conditions décentes au Liban ; ainsi, il loge sous une
tente ou dans des immeubles en ruines et se nourrit avec ce quʼil rapporte
du village, ses dépenses sur place se limitant au strict minimum (achat de
pain et de quelques fruits et légumes). Son but est dʼamasser un petit capital

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 183

afin de pouvoir construire une maison dans son village et se marier. Même
après avoir fondé une famille, il envisage de continuer à travailler au
Liban, car les possibilités dʼembauche sont faibles en Syrie et les salaires
insuffisants. Il ne sait pas ce quʼil pourrait entreprendre au village avec
un petit capital. Ouvrir un magasin ? Presque chaque famille possède son
épicerie. Investir dans lʼagriculture ? Le manque dʼeau en été et les hivers
rigoureux ne permettent pas dʼavoir de bonnes récoltes. Travailler dans
lʼadministration ? Son baccalauréat technique ne lui permettrait que de
gagner 2 500 livres syriennes par mois, soit deux jours et demi de son salaire
au Liban ! Peut-être intégrera-t-il la fonction publique, mais pas avant une
vingtaine dʼannées, quand ses futurs enfants seront en âge de travailler et
quʼil aura amassé suffisamment dʼargent pour assurer ses vieux jours.
Tous les jeunes hommes de Hurf Mseitra ne se débrouillent pas aussi
bien quʼA. D. ; beaucoup ne travaillent quʼoccasionnellement comme
manœuvres, pour à peine 10 dollars par jour. Néanmoins, le village connaît
une certaine prospérité, comme en témoigne lʼaspect des maisons : pierres
de taille, ferronnerie aux fenêtres et antennes paraboliques sur les toits.
Les commerces se sont multipliés : épiceries, magasins de vêtements et
même deux petites cafétérias où se retrouvent les jeunes du village. Les
magasins sont fournis en produits rapportés du Liban en contrebande :
jeans, coca cola, bananes, baskets Nike. La clientèle est exigeante. Dʼaprès
le jeune pharmacien du village, lorsque les villageois viennent chercher des
médicaments, ils demandent en priorité des produits « ajnabi » (étrangers),
car ils nʼont pas confiance dans les produits syriens et, surtout, ils ont les
moyens de payer, bien que les prix des produits importés soient trois à
quatre fois plus élevés que ceux des médicaments fabriqués en Syrie.
Dans le nord du Jebel Ansariyeh, Hurf Mseitra fait figure dʼexception
car, dans les autres villages alaouites, la population se contente des
emplois dans le secteur public que la ʻassabiyya au pouvoir offre à sa
petite clientèle. En outre, il nʼexiste pas, dans les villages alentour, de
spécialisation professionnelle du même type que celle de Hurf Mseitra,
susceptible dʼoffrir des débouchés au Liban. En revanche, dans le sud
du Jebel Ansariyeh, Hurf Mseitra ne serait pas une exception : les fortes
densités et la relative faiblesse des emplois publics y contraignent là aussi
les jeunes hommes qui ne poursuivent pas dʼétudes universitaires ou que
la famille ne peut doter dʼun capital de départ à travailler au Liban. Dans
de nombreux villages (Barqieh, Sebbeh, Husin Sulayman, etc.), cʼest près
de la moitié des hommes entre 20 et 40 ans qui travaillent dans ce pays.
Tout comme à Hurf Mseitra, les remises sont investies en priorité dans la
construction et dans la consommation au jour le jour, secondairement dans
lʼagriculture ou le petit commerce. Nous nʼavons noté aucun investissement

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184 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

dans lʼindustrie ou le tourisme, contrairement au Jebel Druze71 où lʼargent


des émigrés provoque lʼémergence dʼune strate de petites entreprises. Les
émigrés qui demeurent dans ces villages du sud du Jebel Ansariyeh ont
peu de chance de devenir entrepreneurs, car lʼinertie de la société rurale
et lʼabsence de potentialité régionales les maintiennent dans une attitude
consumériste et rentière. Ce nʼest pas le cas de ceux qui se sont installés
avec leur capital en ville, à Tartous en particulier, où ils parviennent assez
souvent à développer des activités productives.
Sur la base de nos observations sur le terrain, nous pouvons avancer que
les emplois dans lʼarmée, le secteur public (administration et industrie) et
les remises des émigrés sont les trois « registres » qui soutiennent, voire
permettent la continuation de la vie rurale du Jebel Ansariyeh. Ils évitent en
effet un délestage massif de cette montagne, mais maintiennent sa population
dans une situation de dépendance vis-à-vis de lʼÉtat employeur. Lʼémigration
au Liban témoigne, pour sa part, des limites du système clientéliste de la
ʻassabiyya au pouvoir qui nʼa plus les moyens financiers dʼintégrer les
nouveaux ayants droit dans ses réseaux. Et depuis les « événements » de
2005 au Liban et le retour dʼune grande partie des travailleurs syriens du
Liban, on peut se demander comment arrivent à se réinsérer, ou simplement
à survivre, ces milliers de personnes en charge de familles.
Les dynamiques spatiales dans le JebelAnsariyeh sont, bien évidemment,
fortement liées aux rapports que la population alaouite entretient avec la
ʻassabiyya au pouvoir, et, de ce fait, elles sont dépendantes de lʼévolution
du pouvoir politique dans la Syrie contemporaine. Ainsi, la diminution
des transferts publics en direction du Jebel Ansariyeh dans le cadre dʼun
désengagement de lʼÉtat de lʼéconomie remet en cause le contrat de
clientèle passé entre la communauté alaouite et la ʻassabiyya des Assad.
Cette dernière est cependant contrainte de maintenir son dispositif de
soutien vis-à-vis de la population alaouite du Jebel Ansariyeh, afin de
maintenir la solidarité communautaire. Encore faut-il quʼelle dispose, à
travers le patronage politique, de moyens suffisants pour alimenter un
nombre dʼayants droit toujours en augmentation.

La plaine côtière : le nouveau territoire alaouite

Tout comme le Jebel Ansariyeh, la partie rurale de la plaine côtière


nʼest pas peuplée intégralement par des alaouites, puisquʼil sʼy trouve des

71
ROUSSEL 1999.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 185

villages sunnites (Burj Islam, Arab El Mulk, Hamidyeh…) et chrétiens,


en particulier au sud de Banias et près de Tartous. Dans les années 1950,
le faire-valoir indirect y dominait, excepté dans les villages chrétiens et
sunnites, où les exploitants étaient le plus souvent propriétaires des terres.
Il existait également des petits propriétaires exploitants dans les villages
alaouites, mais le métayage était le mode le plus répandu. En raison du
mode dʼexploitation de la terre et de la structure foncière inégalitaire, les
densités de population étaient relativement faibles, comparées à celles du
Jebel Ansariyeh, du Akkar et du Sahel de Lattaquié (70 habitants/km2).
En réduisant lʼemprise de la bourgeoisie citadine sur la plaine côtière,
la réforme agraire a bouleversé lʼorganisation sociale et le régime de la
propriété. Le faire-valoir direct et les petites et moyennes exploitations
dominent désormais lʼespace agricole, ce qui a engendré des mutations
sans précédent des systèmes de culture : orangeraies et plasticulture sont
devenues les principales spéculations agricoles, au détriment des cultures
sèches. Mais les terres de la plaine côtière ne sont pas seulement convoitées
pour leur vocation agricole. La croissance urbaine dévore aussi les espaces
ruraux périphériques et le littoral attire les investissements touristiques.
La plaine côtière est redevenue, depuis le début des années 1990,
un enjeu foncier du fait de ces nouvelles potentialités, dans le domaine
touristique notamment. En outre, deux générations après la réforme agraire,
les inégalités sociales se sont reconstituées entre propriétaires et paysans
sans terre. La pression sur le sol et lʼévolution sociale apparaissent comme
la conséquence de lʼévolution des rapports entre la ʻassabiyya au pouvoir
et sa clientèle alaouite dʼune part, les autres groupes sociaux dʼautre part,
en particulier la nouvelle bourgeoisie et les anciennes élites citadines
réactivées par lʼouverture économique.

Le retour et lʼaccentuation des inégalités sociales

La réforme agraire de 1963 fut mise en œuvre par des militaires issus
de la petite bourgeoisie rurale qui prirent le pouvoir par un coup dʼÉtat
et non à la suite dʼune révolution paysanne. Par conséquent, les terres ne
furent pas mises en commun au sein de coopératives de production, mais
distribuées aux paysans. Lʼobjectif politique de la réforme agraire visait à
priver les marchands et les grands propriétaires citadins de leur clientèle
rurale. Grâce à la médiation des coopératives de services et des sociétés
dʼÉtat (Banque agricole, sociétés des fruits et légumes), les nouveaux
dirigeants syriens intégrèrent les bénéficiaires de la réforme agraire dans
le parti Baath et lʼUnion des paysans, formes modernes des réseaux
traditionnels de clientèle. Après deux générations, les inégalités sociales

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186 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

sont réapparues dans la plaine côtière, entre ces nouveaux propriétaires


bien intégrés aux réseaux de pouvoir et les paysans sans terre : alaouites
descendus des villages déshérités de la montagne, mais surtout non-
alaouites originaires de lʼintérieur de la Syrie.

Lʼappropriation de lʼespace agricole par la petite bourgeoisie rurale


alaouite – Les membres du commandement régional du Baath sont
généralement issus de la petite bourgeoisie rurale, originaire non pas de
la haute montagne alaouite, mais des villages du piémont et de la plaine
côtière. Plus tôt dans lʼhistoire, entre les grands propriétaires terriens
citadins et les masses paysannes, le Mandat français avait déjà souhaité
créer une classe de paysans moyens, susceptible de garantir la stabilité
politique des États du Levant, en particulier alaouite et druze, selon le
modèle issu de la Révolution française72. Pour cela, les États furent autorisés
à disposer de leur domaine privé (terres amiri73 et waqf) au profit des petits
exploitants. Dans lʼÉtat des Alaouites, cette politique fut appliquée avec
un zèle tout particulier, car les paysans étaient alaouites et le produit des
terres allait généralement aux fondations pieuses sunnites des villes. En
1929, le gouvernement de Lattaquié procéda même à lʼexpropriation de
plusieurs grands notables sunnites de Hama au profit des paysans alaouites
qui exploitaient leurs terres jusquʼalors74. Cette petite bourgeoisie disposait
de revenus suffisants pour envoyer ses enfants, les garçons tout du moins,
dans les nouvelles écoles fondées par le Mandat français, tel le lycée laïc de
Tartous. Entre 1945 et 1958, la petite bourgeoisie rurale fut bloquée dans son
ascension sociale par le retour au pouvoir des grands propriétaires terriens
et de la bourgeoisie industrialo-commerçante des villes. Or, entre 1945
et 1958, la part des exploitations moyennes passa de 33 à 35 % de la surface
agricole du pays. Exclus du pouvoir politique par la domination des partis
de lʼoligarchie et bloqués dans leur promotion économique, les éléments
de la petite bourgeoisie rurale sʼengouffrèrent dans lʼarmée et la fonction
publique, alimentant les partis révolutionnaires comme le Baath. Le coup
dʼÉtat des militaires baathiste en 1963 peut ainsi être interprété comme la

72
La vente des biens des émigrés et des biens du clergé durant la Révolution française ne
profita pas seulement à la bourgeoisie citadine, mais également à des petits propriétaires
ruraux. Cette classe de notables assura la stabilité des régimes conservateurs et préserva le
monde rural des mouvements sociaux urbains.
73
Les terres amiri sont les terres du Prince, cʼest-à-dire le domaine privé du Sultan.
74
WEULERSSE 1946, p. 197.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 187

victoire de la petite bourgeoisie contre la grande bourgeoisie. Grâce à sa


bonne intégration dans les rouages de lʼarmée et du parti Baath, cette petite
bourgeoisie profita des programmes de développement de lʼÉtat et des prêts
agricoles pour moderniser les exploitations agricoles quʼelle possédait.
M. est un ingénieur agronome qui exploite une propriété de 40 hectares
dans la plaine de Jableh : 20 hectares appartiennent à son père et il a
acquis le reste progressivement depuis 1990. Il dispose de 34 hectares
dʼagrumes, 4 hectares dʼoliviers et deux hectares de cultures de plein
champ sur lesquels il a installé des abris plastiques pour cultiver légumes
et bananes. La baisse des cours des agrumes durant la décennie 1990 a
obligé M. à commercialiser lui-même sa production, condition sine qua
non pour conserver une marge bénéficiaire satisfaisante. Après quelques
années dʼexpérience, il a acquis un local au marché de gros de Lattaquié
et est devenu grossiste, une activité jadis réservée aux citadins. Avant que
le père de M. ne sʼinstalle dans la plaine, il était un petit commerçant de
Qardaha. En 1980, il acquit pour une somme modique 20 hectares de terres,
dont les propriétaires citadins, une vieille famille chrétienne de Lattaquié,
cherchaient à se débarrasser, car ils ne parvenaient pas à en expulser les
occupants. Grâce à ses relations, le père parvint à faire libérer le terrain,
puis il profita des prêts de lʼÉtat et de la vente à bas prix dʼarbres fruitiers
pour créer une plantation dʼagrumes. La prospérité de son exploitation, ses
nouvelles activités commerçantes et sa bonne intégration dans les réseaux
du pouvoir lui confèrent le statut de notable à part entière. Les villageois lui
vendent leurs récoltes et viennent lui demander dʼintercéder en leur faveur
auprès de la bureaucratie. Baathiste convaincu, il nʼen est pas moins fier de
son identité alaouite : il porte un bracelet vert au poignet et arbore lʼépée
dʼAli autour du cou. Il voue une grande admiration à Hafez Al Assad et à
son fils.
Le poids politique de la petite bourgeoisie rurale de la plaine côtière est
considérable : de nombreux cadres du régime en sont issus, et elle est le relais
sur le terrain de la ʻassabiyya au pouvoir vis-à-vis du reste de la population
alaouite. La petite bourgeoisie rurale contraint le gouvernement syrien à
protéger le marché agricole à la fois par le contingentement des importations
de produits alimentaires et par lʼinterdiction dʼacheter à lʼétranger ce qui
peut être produit en Syrie. Ainsi, en 1996, sous la pression des producteurs
dʼagrumes de la région côtière, lʼÉtat a interdit lʼimportation de concentré
pour la fabrication de jus de fruits afin dʼobliger lʼindustrie locale à fabriquer
son propre concentré à base de fruits syriens. Les industriels ont vivement
protesté, car le concentré acheté en Turquie coûtait deux fois moins cher
que celui qui était fabriqué en Syrie – ce prix élevé sʼexpliquait par le fait
quʼil nʼy a pas en Syrie de plantations dʼoranges à jus, mais seulement

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188 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

dʼoranges de table, dont les fruits sont beaucoup plus onéreux à lʼachat.
Dʼautre part, il y a peu de grandes exploitations gérées rationnellement, et
susceptibles dʼassurer à cette industrie un approvisionnement régulier, de
qualité et à un prix qui permettrait de démocratiser la consommation.

Lʼexploitation dʼun nouveau prolétariat – La koulakisation de la


campagne de la plaine côtière implique lʼexistence dʼun prolétariat rural,
salarié par la petite bourgeoisie rurale. M. emploie ainsi en permanence
une dizaine dʼemployés, plus une vingtaine de personnes durant la récolte.
Les employés permanents sont des alaouites venus de la haute montagne
ou du Ghab ; quant aux saisonniers, ils proviennent de lʼintérieur de la
Syrie et sont sunnites. Les premiers vivent au rez-de-chaussée de la ferme
et dans une maison attenante, tandis que les saisonniers logent sous la
tente. Le salaire mensuel des employés permanents varie entre 2 000 et
4 000 livres syriennes en fonction de leur âge et de leur qualification, alors
que les saisonniers perçoivent environ 100 livres syriennes par jour pour
les femmes et 150 pour les hommes. Ils reçoivent en plus leur nourriture.
M. emploie rarement des hommes du village, car il en existe peu qui
accepteraient des salaires aussi bas pour des travaux de force, et il craint
quʼils ne revendiquent les terres sur lesquelles ils seraient employés. Même
si ses relations dans lʼarmée et la sécurité intérieure le mettent à lʼabri de ce
genre de problèmes, ce qui nʼétait pas le cas des propriétaires précédents, il
préfère ne pas prendre de risques inutiles.
M. est de plus en plus absent de sa ferme ; il réside désormais à
Lattaquié et passe beaucoup de temps au marché de gros. Aussi est-ce le
régisseur qui a la haute main sur les employés. De plus en plus, M. se
détache de lʼexploitation au profit de ses activités commerciales. Tous
ses frères résident à Lattaquié, et seule une sœur non mariée demeure
avec son père dans la ferme familiale. Dans quelques années, la ferme
ne sera plus pour lui quʼune résidence dʼété ou de week-end, où il ne se
rendra quʼépisodiquement pour surveiller les travaux. Aux alentours, de
nombreuses propriétés ont déjà connu cette évolution : après la disparition
des parents, les héritiers, le plus souvent officiers à Damas, ne reviennent
dans leur ferme que pour de courtes périodes et en confient la gestion à
des régisseurs. Le faire-valoir indirect et le prolétariat rural quʼavait tenté
dʼéradiquer la réforme agraire se reconstituent progressivement, au profit
cette fois de la petite bourgeoisie rurale.
Dans toute la plaine côtière, les travaux agricoles attirent plusieurs
dizaines de milliers de travailleurs saisonniers et dʼouvriers agricoles.
Cʼest dans la plaine du Akkar, en pleine mutation culturale, quʼils sont
les plus nombreux. Au moment où fut entreprise la division des grands

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 189

domaines, la faible densité de population, caractéristique de la région, a


permis dʼoffrir aux familles de métayers des lots dépassant les 10 hectares.
Lʼabsence dʼirrigation ne permettait, à lʼépoque, que des cultures sèches.
Depuis les années 1980, lʼirrigation a décuplé les capacités productives de
cette plaine, mais les plantations dʼagrumes, la plasticulture et les cultures
légumières en plein champ exigent une importante main-dʼœuvre salariée.
Nous lʼavons vu, cette dernière est indisponible sur place, dʼautant plus
que les propriétaires locaux ne veulent pas employer des alaouites de
lʼarrière-pays, parce quʼils pourraient revendiquer la possession des
terres. Les propriétaires font donc appel à des ouvriers agricoles sunnites
en provenance de lʼintérieur du pays, lesquels sont peu susceptibles de
sʼintégrer sur place et de disposer de relations politiques. Leur situation
est comparable à ce que décrivait Michael Gilsenan dans les années 1970
à propos de la paysannerie sans terre du Akkar libanais :
« Il nʼy a pas de villages à proprement parler, mais des agglomérations, faites
de matériel fragile, habitées par un sous-prolétariat qui est essentiellement
nomade par ses racines : aucune attache au sol où il est né, car rien ne lui
appartient.75 »
Les ouvriers agricoles sunnites qui travaillent actuellement dans leAkkar
syrien sʼagglomèrent dans de petits hameaux en marge des agglomérations
alaouites, constitués de maisons en parpaings ou de simples tentes, sans
électricité ni égouts ; leurs enfants ne sont pas scolarisés car, dès lʼâge
de six ans, ils aident leurs parents. Ils ne restent jamais plus de deux ans
dans le même endroit, car leurs employeurs les renvoient avant quʼils ne
prennent racine et commencent à investir dans leur logement ou cultivent
un lopin de terre – autre quʼun jardinet – pour leur propre compte.

La paupérisation des microfundiaires – Entre la petite bourgeoisie


rurale, cʼest-à-dire les propriétaires qui exploitent quelques hectares de
terre avec lʼaide dʼouvriers agricoles, et le prolétariat rural, venu de la
haute montagne alaouite ou de lʼintérieur de la Syrie, se trouve la classe
intermédiaire des petits propriétaires et des microfundiaires, cʼest-à-dire
ceux qui disposent de moins dʼun hectare et qui cultivent seuls leurs terres.
Autour de Banias, la taille moyenne des propriétés est faible, mais elle est
compensée par la forte productivité des cultures sous abris plastiques, ce
qui nʼest pas le cas des cultures légumières en plein champ et des agrumes

75
GILSENAN 1996, p. 38.

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190 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

– dont les prix se sont effondrés depuis dix ans – ou encore des cultures
sèches (oliviers et céréales).
Monsieur Y est un de ces microfundiaires dont la situation économique
est de plus en plus précaire. Ingénieur agronome au Centre agricole de
Qabo, il habite à proximité de son lieu de travail avec sa femme, sans
profession, et leurs trois enfants. Il a construit une maison avec lʼaide
de ses frères sur lʼexploitation de quatre donoum (0,4 hectare) de terre
quʼil possède. Ses quatre donoum de terre proviennent du partage des
16 donoum (1,6 hectare) de lʼexploitation paternelle entre lui et ses trois
frères. À lʼorigine, le père de Y était un métayer travaillant pour le compte
dʼun propriétaire sunnite de Jableh. Avec la réforme agraire, il obtint un
lot de 20 donoum, qui fut amputé de 4 donoum lors de la construction de
lʼautoroute Lattaquié-Damas en 1985. Les légumes quʼY cultive sur son
exploitation ne lui procurent quʼun maigre revenu, à savoir, malgré deux
récoltes annuelles, environ 30 000 livres syriennes par an, tous frais déduits.
Avec son salaire mensuel dʼingénieur agronome (3 500 livres syriennes), la
famille de Monsieur Y dispose dʼun revenu annuel dʼenviron 72 000 livres
syriennes. Les dépenses de nourriture sont réduites, puisquʼils cultivent
à peu près tout ce dont ils ont besoin et élèvent des poulets. Cela étant,
la situation de Monsieur Y nʼen reste pas moins plus enviable que celle
des fonctionnaires citadins qui doivent, avec le même salaire, acheter leur
nourriture et payer un loyer ; son pouvoir dʼachat ne cesse toutefois de se
dégrader : les prix de vente des produits agricoles diminuent et son salaire,
non réévalué, est rongé par lʼinflation. Une part croissante des agriculteurs
de la plaine côtière se trouve dans la même situation que Monsieur Y, à
mesure que la taille des exploitations issues de la réforme agraire se réduit
avec la croissance démographique. Par ailleurs, la libéralisation du marché
agricole a permis le retour des intermédiaires (samsar) qui confisquent la
majeure partie des profits des petits exploitants. Ces derniers ne possèdent
pas, comme les paysans moyens, de camionnettes qui leur permettraient de
vendre leurs produits directement sur les marchés de gros ; aussi doivent-
ils sʼen remettre aux samsar. Pour la génération des petits-enfants des
bénéficiaires de la réforme agraire, lʼagriculture ne constitue donc plus
une source, ni même un complément de revenus appréciable ; tout au plus
lʼexploitation paternelle permet-elle de disposer dʼun terrain à bâtir. Le
seul débouché de cette génération est le secteur étatique : administration,
service public industriel et armée.
La société agraire de la plaine côtière est tout aussi clientélisée par la
ʻassabiyya des Assad que celle du Jebel Ansariyeh, bien que la richesse
agricole de la plaine lui procure une autonomie financière, gage dʼautonomie
politique. La petite bourgeoisie rurale de la plaine constitue la classe

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 191

dʼorigine de la ʻassabiyya des Assad. La solidarité de classe y est en outre


renforcée par des liens familiaux. Mais sa richesse étant largement fondée
sur un travail salarié bon marché, elle a besoin dʼun régime qui garantisse
la paix sociale dans les campagnes. Quant aux petits propriétaires, à mesure
que leur situation économique se dégrade, la peur de rejoindre le prolétariat
rural les incite à rechercher leur sécurité dans les réseaux de clientèle de la
ʻassabiyya au pouvoir.

La maîtrise du foncier par lʼÉtat : une ressource lucrative pour les proches
du pouvoir

Dans les années 1950, la plaine côtière était convoitée pour sa richesse
agricole. Lʼagriculture y occupait alors près de 70 % de la population
active76 : la terre était à la fois un capital et un moyen de production. Nous
avons vu que la réforme agraire représentait pour le régime baathiste un
moyen de briser la puissance économique et politique des élites citadines.
La redistribution des terres a surtout profité aux paysans sans terre, mais
elle fut aussi le moyen pour la petite bourgeoisie rurale dʼétendre la surface
de ses exploitations, en particulier grâce à la location des terres placées
sous séquestre. En outre, les opérations de confiscation et de redistribution
firent lʼobjet de malversations qui profitèrent essentiellement à la petite
bourgeoisie rurale proche de la ʻassabiyya au pouvoir. À titre dʼexemple,
les Makhluf agrandirent sensiblement leurs domaines dans la plaine de
Jableh ; pour conserver une partie de ses terres, la famille Kinj offrit la
moitié de ses propriétés à Ali Duba en échange de sa protection77… Dans
la Ghouta de Damas, les familles hostiles au régime furent expropriées
sans ménagement, tandis que celles qui surent entrer dans les réseaux du
pouvoir préservèrent leurs biens.
La ʻassabiyya au pouvoir et ses clients utilisèrent les ressources légales
que leur fournit lʼÉtat pour accaparer des terres dans la région côtière.
La richesse agricole de ces dernières était, dans les années 1960, la
principale motivation de ceux qui tentaient de les posséder. Mais, depuis
les années 1970 et 1980, il sʼagit davantage de profiter de la spéculation
foncière liée à lʼextension urbaine et au tourisme.

76
BUREAU CENTRAL DES STATISTIQUES, Recensement général de la population 1960.
77
CHOUET 1995, p. 93-117.

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192 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

La petite bourgeoisie alaouite profite des spoliations foncières –


Lors de la réforme agraire, les grands propriétaires citadins préférèrent
abandonner à lʼÉtat les domaines éloignés des villes, difficilement
contrôlables, et conserver les terres qui se trouvaient à proximité des
villes. La forte croissance urbaine des années 1970 décupla le prix de ces
terrains mais, avant que leurs propriétaires nʼaient pu les vendre et réaliser
de confortables bénéfices, lʼÉtat les expropria. La loi n° 60 de 1979 permit
aux municipalités des chefs-lieux de muhafaza dʼexproprier les particuliers
pour les besoins urbanistiques de la ville. Les indemnités sont calculées sur
les mêmes bases que celles versées pour expropriation à la suite de travaux
routiers : 5,50 livres syriennes le mètre carré et 180 livres syriennes par
arbre fruitier arrivé à maturité, ce qui, dans une zone irriguée comme la
plaine côtière, équivaut à peine à 10 % du prix dʼun terrain agricole et 1 %
dʼun terrain à bâtir.
Monsieur A. est lʼhéritier dʼune ancienne famille de propriétaires fonciers
de Tartous. En 1958, sa famille possédait 2 000 hectares dans le Akkar et
autour de Tartous. Après la réforme agraire, son domaine foncier fut réduit
à 700 hectares ; son droit de propriété était officiellement reconnu sur les
700 hectares de terrain restant, mais, en pratique, la majeure partie était
occupée par des métayers devenus inexpulsables en raison de la protection
que leur accordait la loi sur les relations entre propriétaires fonciers et
exploitants. Dans les années 1970, les terres qui se trouvaient en périphérie
de Tartous prirent rapidement de la valeur avec la croissance de la ville.
Mais, alors que les offres des promoteurs immobiliers se multipliaient et
que la famille de Monsieur A. avait réussi à vendre certains terrains, en
indemnisant confortablement les anciens métayers pour quʼils acceptent
de partir, la municipalité de Tartous les expropria des 400 hectares quʼils
possédaient dans un rayon de trois kilomètres autour de la ville. Le processus
dʼattribution des terrains à des promoteurs immobiliers et aux jamayeh
sakanyeh permit alors aux employés de la municipalité de lʼépoque de
faire fortune. Monsieur A. cite lʼexemple dʼun terrain de 5 hectares situé à
proximité du nouveau jardin public de la ville, terrain dont il fut exproprié
en 1980 et pour lequel il reçut 275 000 livres syriennes (27 500 dollars à
lʼépoque) dʼindemnités ; en 1985, les lots viabilisés furent attribués à des
promoteurs pour environs 20 livres syriennes le mètre carré (2 dollars). En
1998, le mètre carré dans cette zone se négociait entre 30 000 et 60 000
livres syriennes (600 à 1 200 dollars), selon sa situation vis-à-vis de lʼavenue
centrale de Tartous. Certes, la ville sʼest étendue, la périphérie des années
1970 est devenue le péricentre aujourdʼhui et la présence du parc renchérit
les immeubles qui se trouvent autour de lui ; mais tout cela, Monsieur A. le
savait : il avait lui-même lʼintention de faire construire des immeubles sur

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 193

ce terrain en mobilisant les capitaux familiaux. La bureaucratie municipale


et la nouvelle bourgeoisie économique liées à la ʻassabiyya au pouvoir lʼen
ont empêché, non par souci de résoudre la crise du logement dans lʼintérêt
public, mais dans un but purement lucratif.
Lʼattribution des terrains par la municipalité donna en effet lieu à
des appels dʼoffre truqués, car les responsables municipaux étaient en
collusion avec les promoteurs. Les relations familiales, amicales et, bien
sûr, communautaires ont fonctionné à plein. À titre dʼexemple, on peut
citer deux anciens étudiants de la faculté dʼarchitecture, dont lʼun travaille
aux services techniques de la municipalité et lʼautre est devenu promoteur
immobilier ; leur amitié sʼest transformée en association. Ainsi A. M.,
le frère de M. qui exploite une propriété de 40 hectares dans la plaine
de Jableh78, est-il devenu promoteur immobilier. Il construit surtout des
immeubles pour le compte de jamayeh sakanyeh : ce sont des constructions
assez basiques, car ceux qui sʼassocient dans ces jamayeh sakanyeh ont des
moyens financiers limités, aussi préfèrent-ils investir dans la surface plutôt
que dans le standing. Quant à A. M., il est sollicité moins pour son talent de
constructeur que pour les relations politiques que lui procure son origine
familiale. Il obtient facilement des terrains de la municipalité et débloque
rapidement les prêts auxquels les jamayeh sakanyeh ont droit à la Banque
de crédit immobilier. Mais les relations ne suffisent pas : il lui faut verser
aussi des pots-de-vin à divers intermédiaires. En général, il évite dʼavancer
lui-même de lʼargent, préférant expliquer au conseil de la jamayeh
sakanyeh quʼil faudra construire un ou deux appartements supplémentaires
dans lʼimmeuble prévu, destinés à tel ou tel personnage influent qui le
ou les revendra ultérieurement. Le personnage influent a ainsi intérêt à
ce que lʼimmeuble soit terminé rapidement pour encaisser son pot-de-vin,
alors que si A. M. lui donnait directement de lʼargent, il nʼest pas sûr que
lʼintervention de ce personnage aurait la même efficacité.
Dans le secteur de lʼimmobilier, les perdants sont les anciens propriétaires
terriens dont les terres ont été spoliées et les ex-métayers expulsés sans
avoir été indemnisés de façon satisfaisante. Les membres des jamayeh
sakanyeh figurent parmi les bénéficiaires, dans la mesure où le terrain à
bâtir ne leur est pas vendu très cher et où ils reçoivent pour construire des
prêts de lʼÉtat presque sans intérêt. Mais ils sont également perdants, sur un
autre plan, car les pots-de-vin renchérissent le coût de la construction. Les
véritables bénéficiaires sont les promoteurs immobiliers et la bourgeoisie
bureaucratique, le plus souvent issus, dans la région côtière, de la petite
bourgeoisie rurale.

78
Supra, p. 187.

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194 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Les alaouites, partenaires obligés du développement touristique


balnéaire avec la « loi littoral » – Jusquʼen 1985, le tourisme était un
domaine réservé de lʼÉtat ; la loi du 31 août 1985 lʼouvrit au secteur privé
dans le cadre de sociétés dʼéconomie mixte. LʼÉtat fournit le terrain et
les investisseurs privés le capital, ce qui permet au premier de disposer
de 25 % des parts de la société et aux seconds de 75 %. Il est à noter que,
officiellement, lʼÉtat nʼa pas le droit de vote au Conseil dʼadministration.
Cette loi, comme la loi relative au secteur agroalimentaire (loi du 26 février
1986), fait suite aux résolutions prises par le VIIIe Congrès du parti Baath
de janvier 1986, qui appellent à une plus grande ouverture économique et
un assouplissement des contrôles79. À cette époque, le parti Baath nʼétait
déjà plus quʼune coquille vide, qui ne faisait quʼentériner la volonté du
président syrien. Mais pourquoi ce dernier offrit-il à ce moment-là le
tourisme au secteur privé ? La première hypothèse est que la Syrie avait
un besoin urgent de devises, du fait de la réduction de lʼaide arabe ; les
dirigeants syriens espéraient naïvement que le tourisme balnéaire et les
richesses archéologiques du pays attireraient des centaines de milliers de
touristes occidentaux, comme cʼétait le cas en Égypte. Pour parvenir à
ce but, ils estimaient nécessaire de confier le développement du secteur
touristique international à des investisseurs privés, car le secteur public
nʼétait pas en mesure de le faire, comme lʼexplique dans une interview
Othman Aidi, le directeur de la chaîne hôtelière Sham, lʼun des principaux
acteurs du tourisme en Syrie :
« Lorsque lʼÉtat a voulu construire la Cité sportive pour les grands Jeux
Méditerranéens de Lattaquié, “Milihouse” [lʼancienne plus grande entreprise
publique de Travaux Publics] a jeté lʼéponge ; jʼai mis les bouchées doubles
et terminé le tout en onze mois. […] LʼÉtat a alors compris quʼil fallait
compter avec le privé, car cʼest là quʼil y a de vrais bâtisseurs.80 »
Dʼaprès Othman Aidi, ce serait la carence du secteur public qui aurait
poussé lʼÉtat à créer un secteur mixte, prélude à la libéralisation des années
1990. Cependant, cette analyse néglige le rôle de la ʻassabiyya au pouvoir.
Volker Perthes souligne ainsi que les bénéficiaires de la loi n° 10 de 1991
furent essentiellement des éléments de la nouvelle bourgeoisie, associés
à la ʻassabiyya au pouvoir dans le cadre du « capitalisme des copains »
(« crony capitalism ») 81.

79
BAHOUT 1994.
80
BAHOUT 1994, p. 26.
81
PERTHES 1996, p. 57.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 195

Dans la région côtière, plusieurs zones littorales sont réservées par le


ministère du Tourisme, car susceptibles dʼaccueillir des projets touristiques
dʼenvergure. Les propriétaires ont été expropriés dans les années 1970
par mesure dʼutilité publique, pour des sommes symboliques, on lʼa vu :
5,50 livres syriennes le mètre carré et 180 livres syriennes par arbre fruitier
arrivé à maturité. En attendant que les lots soient attribués à des sociétés
dʼéconomie mixte, les propriétaires conservent la jouissance de leurs
terrains. Dans la baie de Ras El Bassit, au nord de la région côtière, lʼÉtat
est devenu propriétaire dʼune bande littorale de 2 kilomètres de large sur
12 kilomètres de long. Les anciens propriétaires continuent dʼy cultiver
leurs terres et, sur le littoral, ils ont construit des « paillotes » et des petits
magasins. Les autorités ferment les yeux, moyennant quelques bakchichs,
sur la prolifération de ces établissements sommaires, car ceux-ci seront
détruits lorsquʼun projet immobilier dʼenvergure sera lancé. La population
locale espère que ces projets ne verront jamais le jour, mais la crainte dʼêtre
chassée ne lʼencourage pas à investir dans des constructions durables qui
défigureraient moins le front de mer.
Bien que la baie de Ras El Bassit soit un cadre magnifique pour
développer le tourisme balnéaire – plages de sable basaltique, absence
de pollution, arrière-pays couvert de pinèdes, etc. –, ce sont les abords
dégradés et pollués des villes côtières qui ont les faveurs des investisseurs :
Ras Ibn Hani à Lattaquié, les calanques de Burj Islam, le littoral autour de
Tartous (Amrit Resort au sud et Ramel Zahbi au nord). Plus que le calme
et la verdure, cʼest lʼanimation que recherchent les estivants, en quasi-
totalité arabes et syriens, qui fréquentent la région côtière. Les principaux
entrepreneurs du secteur touristique sont OthmanAidi, propriétaire de lʼhôtel
Sham « Côte dʼAzur » à Lattaquié, Saheb Nahas, directeur de la société
Transtour, qui possède dans la région côtière un hôtel de luxe à Meshta
Helu et les lotissements touristiques Amrit Resort ; on peut leur adjoindre
un des fils de Rifaat Al Assad, propriétaire du plus luxueux restaurant de
Lattaquié (Siwar), dont la terrasse ne désemplit pas lʼété, et dʼun nouvel
hôtel-restaurant du même style, avec plage privée, situé à Burj Islam.
Quelques entrepreneurs locaux ont également investi dans le tourisme, tel
Abdel Razak Mansur, un ingénieur civil qui a fait fortune en construisant
le port de Tartous, aujourdʼhui sans doute lʼun des hommes dʼaffaires les
plus riches de Tartous. Tous ces acteurs, damascènes ou locaux, font partie
de la nouvelle bourgeoisie qui a prospéré à lʼombre de la ʻassabiyya au
pouvoir dans les années 1970 et 1980 et lui servent désormais de relais,
voire dʼhommes de paille dans lʼéconomie privée ou semi privée qui sʼest
développée en Syrie à la fin des années 1980. Le fait que des paysans
alaouites, souvent bénéficiaires de la réforme agraire, aient été spoliés

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196 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

de leurs terres ne dérange nullement les membres de cette ʻassabiyya au


pouvoir. Sʼils appartiennent à un réseau influent, patronné par un baron
du régime, eux ou leurs enfants obtiendront en compensation des emplois
dans les nouveaux complexes touristiques ou dans lʼadministration.
La ʻassabiyya au pouvoir, grâce au contrôle quʼelle exerce sur lʼÉtat
et à la mainmise quʼelle y maintient, dispose des terres qui représentent le
meilleur potentiel de valorisation économique. Durant les années 1960, elle
les a distribuées à sa clientèle rurale afin dʼasseoir sa légitimité politique.
Par la suite, les expropriations effectuées pas lʼÉtat ont contribué à
lʼémergence puis au renforcement de la nouvelle bourgeoisie, avec laquelle
la ʻassabiyya au pouvoir entretient des relations dʼaffaires. La plaine
côtière, dominée avant 1963 par les anciennes élites citadines sunnites
et chrétiennes, se trouve désormais entre les mains de la clientèle de la
ʻassabiyya au pouvoir. Il se trouve que, dans la région côtière, la clientèle
locale de celle-ci recouvre essentiellement la communauté alaouite, le
principal soutien militaire du régime. Mais la préférence communautaire
nʼest pas exclusive ; dans le tourisme, la plupart des investisseurs sont
des non-alaouites, qui bénéficient de la protection des barons alaouites du
régime et peuvent « travailler » sans problème dans le fief alaouite. Ils ne
remettent en effet nullement en cause la domination des alaouites dans
cette région, puisquʼils ne sont que de simples exécutants, choisis pour leur
compétence technique et leur soumission au pouvoir.
Aujourdʼhui, lʼespace communautaire alaouite nʼest plus centré sur le
Jebel Ansariyeh comme par le passé ; son centre de gravité a glissé et se
trouve désormais dans la plaine côtière, laquelle rassemble maintenant
une majorité de la population alaouite. Ces deux sous-espaces, le Jebel
Ansariyeh et la plaine côtière, sʼopposent économiquement : le premier
dépend essentiellement des transferts publics, alors que le second assure
à lui seul 20 % de la production agricole syrienne et connaît un fort
développement touristique et industriel à lʼinitiative des entrepreneurs
privés. Politiquement, le Jebel Ansariyeh nʼest plus lʼépicentre du pouvoir,
car les nouvelles élites de la communauté se trouvent à Damas et leurs
liens avec les villages se distendent avec le temps.

Conclusion

La nature « petite bourgeoise » de la ʻassabiyya au pouvoir et sa


politique économique en Syrie ont transformé la société alaouite. La petite
bourgeoisie rurale dont sont issus les membres de la ʻassabiyya des Assad

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 197

domine politiquement et économiquement la communauté alaouite. Celle-


ci se transforme en bourgeoisie bureaucratique (administrateurs, cadres du
parti Baath, officiers des services de sécurité, de lʼarmée, etc.) ou semi-
privée, dans le cadre du « capitalisme des copains82 » (entrepreneurs de
travaux publics, promoteurs immobiliers). Quant aux élites traditionnelles
de la communauté alaouite, cheikhs et ex-muqaddam83 (tels que les Kinj,
les Khayer et les Abbas), même si elles ne font pas partie de la ʻassabiyya
au pouvoir et ont perdu une grande partie de leur domaine foncier au
moment de la réforme agraire, elles ont néanmoins conservé un grand
prestige dans la communauté alaouite. Les familles dʼanciens métayers
oublient les affres que leur ont causées jadis les féodaux quand ils voient
le comportement des nouveaux maîtres du pays. Cependant, la faiblesse
de ses moyens financiers empêche lʼancienne « féodalité » alaouite de
concurrencer la ʻassabiyya au pouvoir, même au sein de la communauté
alaouite.
Le pouvoir politique exercé à lʼéchelle nationale par la ʻassabiyya
des Assad a profondément modifié lʼorganisation de la société alaouite.
Alain Chouet, dans son article « Lʼespace tribal alaouite à lʼépreuve du
pouvoir84 », a montré le nivellement des structures de pouvoir traditionnel
au sein de la communauté au profit dʼune re-hiérarchisation autour de la
ʻassabiyya des Assad.
« Les grands arbitrages et les grandes options de la communauté sont
maintenant le fait du Président et de lui seul. Ses stratégies dʼalliances
et dʼéquilibres ont nivelé les différences historiques entre les diverses
confédérations, les inégalités de statut entre les différentes tribus et leurs
composantes au point que le prestige dans la communauté ne se mesure
plus en terme dʼappartenance à tel ou tel clan historique mais en terme de
plus ou moins grande proximité avec la famille présidentielle.85 »
Les rapports du pouvoir central alaouite avec son core area sʼinscrivent
dans une relation centre-périphérie classique. Le centre utilise sa périphérie
pour se maintenir au pouvoir à Damas, en y puisant les membres des
forces de coercition et le personnel bureaucratique. Pour cela, il a besoin
de contrôler sa périphérie, afin dʼéviter quʼelle ne sʼautonomise. Il utilise
les transferts publics et distribue les faveurs politiques, mais il nʼhésite
pas à utiliser la coercition à lʼégard des alaouites qui sʼopposeraient à

82
GOBE 1997.
83
Le muqaddam est le représentant de la tribu ou de la fédération tribale.
84
CHOUET 1995.
85
CHOUET 1995, p. 114.

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198 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

son hégémonie. En tant que lieu de recrutement des cadres militaires et


politiques du régime, la périphérie exerce une rétroaction sur le centre. Le
pouvoir ne peut privatiser les entreprises publiques de la région côtière
car cela nuirait aux intérêts de sa clientèle locale. La politique agricole
syrienne doit tenir compte des exploitants alaouites de la plaine côtière,
qui sont le plus fidèle soutien du régime Assad. Nous avons vu que leurs
pressions firent interdire lʼimportation de concentré de jus de fruits ; ils
obtinrent également des indemnités lorsque les vergers dʼagrumes furent
dévastés par la tempête en 1997. Plus généralement, ils représentent un
frein efficace à lʼouverture du marché agricole aux produits étrangers.
Lʼex-« espace tribal alaouite », pour reprendre les termes dʼAlain
Chouet, est cependant loin dʼêtre homogène. Il sʼagit dʼune périphérie
divisée en plusieurs sous-espaces qui se hiérarchisent en fonction de
lʼutilisation quʼen fait la ʻassabiyya au pouvoir, de leur capacité à capter
les subsides de lʼÉtat et enfin du degré de rétroaction quʼils exercent sur le
centre. (Fig. 41).
Un premier sous-espace constitué par la plaine côtière, le Ghab et
les piémonts peut être qualifié de périphérie intégrée. Il sʼagit de la zone
de recrutement privilégiée des cadres du régime, militaires et civils. Ils
proviennent de la petite bourgeoisie rurale alaouite qui a soutenu le parti
Baath dès sa création et qui a largement profité de la réforme agraire. Cette
petite bourgeoisie alaouite utilise ses relations politiques pour détourner la
rente étatique et sʼimplanter dans les espaces urbains (les villes littorales et
Homs). Son poids politique et économique croissant lui permet dʼexercer
une rétroaction sur la ʻassabiyya au pouvoir. À la limite de cette situation, il
existe un type de sous-espace relié au centre par des liens plus profonds, car
il sʼagit des lieux dʼorigine de la famille Assad (Qardaha) et des membres
de leur ʻassabiyya : Laqbeh près de Masyaf, fief du clan Kheir Bek86,
Bustan Basha, fief de la belle-famille de Hafez Al Assad (les Makhluf)…
Cʼest dans ces villages que sont recrutés les fidèles adjoints et cooptés les
membres de la ʻassabiyya. On peut les qualifier de périphérie annexée,
de « district fédéral » du centre. La périphérie exploitée correspond aux
villages de montagne qui fournissent la garde prétorienne du régime : elle
nʼexerce aucune influence sur le centre, car elle nʼa aucune autonomie et
ses ressources économiques propres se limitent à la petite agriculture de

86
Mohammad Nassif, le chef du clan Kheir Bek, est chef de la sécurité intérieure et du
contre-espionnage. Presque tous les membres masculins de la famille sont des officiers
supérieurs. Il est à noter que cette famille contrôle également lʼOffice dʼirrigation du bassin
de lʼOronte, par lʼintermédiaire dʼAli Nassif, ce qui lui permet dʼexercer son influence sur
les alaouites du Ghab.

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COMMUNAUTÉ ET TERRITOIRE ALAOUITES MODELÉS PAR LE POUVOIR 199

Figure 41 : La région côtière dans lʼespace politique alaouite.

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200 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

montagne. Mais les chances de promotion et dʼenrichissement sont faibles


pour cette catégorie de militaires, car ils nʼont pas transité par des écoles
dʼofficiers, contrairement aux fils de notables du piémont, et manquent de
relations pour accéder aux grades supérieurs. Ce sous-espace recouvre la
haute montagne alaouite entre Slunfeh et Sheikh Bader. Le sud du Jebel
Ansariyeh est moins bien inséré dans les réseaux de la ʻassabiyya au pouvoir :
la proportion de militaires est moindre et les serviteurs civils occupent
des postes subalternes qui leur confèrent peu de crédits et de possibilités
dʼenrichissement. Il correspond à la périphérie assistée : sa population a
un faible poids économique et politique. De façon caractéristique, cette
zone compte peu dʼindustries publiques, lʼirrigation y est nettement en
retard par rapport au nord de la région et lʼabsence de créations dʼemplois
dans le secteur étatique y engendre une forte émigration de travail au
Liban. La périphérie délaissée est lʼéchelon le plus bas dans la hiérarchie
des sous-espaces. Elle concerne des zones rebelles à lʼhégémonie de la
famille Assad, comme certains villages du Sahel de Lattaquié – comme
Mashqita, le fief de lʼancien président Salah Jedid, ou encore Ain El Baida,
dʼoù proviennent de nombreux militants du mouvement communiste de
Ryad Turk87. Ces villages ne bénéficient pas des subsides de lʼÉtat et leurs
habitants nʼont que peu de chances dʼaccéder à des responsabilités dans le
secteur étatique.
Il est difficile de situer les communautés alaouites citadines globalement
dans les rapports centre-périphérie, en raison de la diversité des situations
individuelles. Certes, dans la campagne alaouite, les contrastes sociaux
font quʼau sein dʼun type de périphérie, on rencontre des villages ou des
individus qui ne correspondent pas au modèle global. Cependant, cʼest
la petite bourgeoisie rurale alaouite qui domine la plaine littorale et qui
influence les relations de cet espace avec le centre. Dans les villes pluri-
communautaires du littoral, les rapports avec le centre sont beaucoup plus
complexes. Les contrastes sociaux sont plus forts au sein de la population
urbaine (entrepreneurs privés, bourgeoisie bureaucratique, employés,
ouvriers, petits commerçants…) que rurale, ce qui ne permet pas de
qualifier les différents quartiers alaouites dʼassistés, intégrés, délaissés ou
exploités, comme nous pouvons le faire avec lʼespace rural. Mais surtout,
le réseau alaouite est en concurrence directe avec les réseaux économiques
privés, auxquels il dispute le contrôle de lʼespace urbain, dans les domaines
politique et économique.

87
Ce responsable de lʼopposition fut emprisonné entre 1980 et 2000.

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CHAPITRE II

LES VILLES CÔTIÈRES : UNE DYNAMIQUE SPATIALE ET


ÉCONOMIQUE DÉPENDANTE DE LEUR ARCHITECTURE
COMMUNAUTAIRE

Le communautaire est un facteur majeur du fonctionnement économique


et spatial des villes côtières syriennes : telle est lʼidée que nous voudrions
développer ici.
Dans la région côtière syrienne, le clivage territorial ville-campagne a
longtemps été renforcé par un clivage communautaire sunnite-alaouite1.
Les villes côtières à majorité sunnite qui dominaient la campagne sont
aujourdʼhui encerclées par cette campagne alaouite qui tente de les
conquérir. Privées de la rente agricole à la suite de la réforme agraire
(réalisée au cours des années 1960) et longtemps bridées dans lʼindustrie
et le commerce par le dirigisme économique (entre 1963 et le début de la
libéralisation économique en 1991), la bourgeoisie citadine et sa clientèle
ne peuvent survivre quʼen sʼappuyant sur leurs réseaux traditionnels avec
les autres villes syriennes et une certaine collaboration avec le régime
baathiste.
Au cours des années 1970-1980, la politique de développement menée
par le régime baathiste à lʼéchelle de la Syrie tout entière a réduit le
déséquilibre entre le rural et lʼurbain. Les ruraux ont intégré la ville à leur
territoire, à travers le travail (ils sont fonctionnaires) et la fréquentation
courante des services citadins ; lʼexode rural a amené en ville une masse de
ruraux qui a contribué à resserrer les liens entre les deux entités. Cependant,
si les néo-urbains côtoient les citadins dʼorigine, cela ne signifie pas quʼil y
ait intégration des deux groupes et par conséquent que leurs espaces soient
superposables ou que ces groupes occupent le même territoire.

1
« Le cloisonnement du pays en communautés religieuses et sociales hostiles aboutit à
accroître encore lʼopposition entre la ville et les campagnes voisines. Prenons lʼexemple
de trois villes syriennes types : Antioche, Hama et Lattaquié […]. Lattaquié présente un
cas plus paradoxal encore ; elle fut la capitale de lʼÉtat alaouite et pourtant elle ne comptait
pour ainsi dire pas dʼAlaouites en son sein […] et cependant tout le pays environnant était
exclusivement peuplé de fellahs alaouites. » WEULERSSE 1946, p. 87.

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202 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Dans son étude sur Antioche du début des années 19302, Jacques
Weulersse constatait que la diversité communautaire de cette agglomération
permettait difficilement de la qualifier de ville du fait dʼun fonctionnement
ségrégatif de lʼespace urbain. Selon cet auteur en effet, Antioche était plutôt
une juxtaposition de villes quʼune ville, car il lui manquait lʼunité politique
des villes « occidentales » ; chaque communauté vivait en autonomie dans
son quartier, structurée par des réseaux clientélistes et représentée dans
les municipalités par ses élites. Dans le Pays des Alaouites, J. Weulersse
applique une analyse similaire à Lattaquié, à la nuance près que la
communauté sunnite représentant les trois quarts de la population urbaine
dans cette ville, la capitale de lʼÉtat des Alaouites avait une plus forte
cohérence territoriale.
Si, plus dʼun demi-siècle après, il est nécessaire de revoir cette
conception de la ville orientale à la lumière des évolutions disciplinaires
de la géographie urbaine et des mutations socio-économiques, nous ne
pouvons rejeter complètement une telle conception « communautariste »
de la ville orientale au motif que les territoires du quotidien ne sont plus des
cellules closes construites autour des quartiers, mais se bâtissent selon un
réseau complexe de lieux et de territoires disséminés3. Fondamentalement,
cela ne remet pas en cause lʼidée que la ville orientale multicommunautaire
constitue non pas un territoire homogène, mais une juxtaposition de
territoires, parfois sécants – du fait précisément de la permanence des
structures communautaires dans la société urbaine.
Lʼétude de lʼorganisation sociale des villes côtières constitue donc,
nous semble-t-il, un préalable important pour comprendre leurs relations
avec lʼextérieur, car lʼharmonie ou la mésentente entre les communautés
explique largement lʼouverture ou la fermeture des villes, leur dynamisme
ou leur atonie économique. Nous proposons dʼétudier dʼabord le cas de
Lattaquié, qui par sa taille et son histoire nécessite une observation à part ;
nous verrons ensuite jusquʼà quel point les trois autres villes côtières
(Tartous, Jableh et Banias) présentent des situations contrastées du point de
vue communautaire, situations qui se répercutent sur leur développement.

2
WEULERSSE 1934.
3
DI MÉO 1998 a, p. 7.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 203

Lattaquié : un développement ralenti par lʼabsence de synergie


entre les communautés

Depuis la révolution baathiste (1963), deux groupes sociaux se disputent


le contrôle de Lattaquié : dʼune part les entrepreneurs privés, citadins de
souche, sunnites ou chrétiens, qui sʼappuient sur les populations citadines
de même confession ; dʼautre part la bourgeoisie bureaucratique, dʼorigine
rurale, principalement alaouite, mais aussi chrétienne et sunnite.
Pour les membres des deux réseaux, la ville est un enjeu à travers
son territoire, ses fonctions économiques et politiques ; et « cet enjeu se
manifeste à toutes les échelles, locale, régionale, nationale et, de plus en
plus, internationale, pour un nombre dʼacteurs sans cesse accru.4 »
Nous proposons pour notre part dʼétudier dans le cas de Lattaquié
lʼenjeu que représente cette ville pour les deux réseaux concurrents, celui
des entrepreneurs dʼorigine citadine et celui de la nouvelle bourgeoisie
bureaucratique dʼorigine rurale, à lʼéchelle locale et régionale. Nous
tenterons de répondre à deux questions principales : en premier
lieu, comment la communautarisation de lʼespace urbain se lit-elle ?
Deuxièmement, jusquʼà quel point cette communautarisation explique-t-elle
le développement urbain et lʼatonie économique de cette ville malgré ses
indéniables atouts ?

Un espace urbain territorialisé par les communautés

La ville du monde arabe ne peut plus être étudiée en tant quʼentité simple.
Pour Michel Seurat, qui reprend à ce propos le schéma de Lapidus5 :
« Dʼacteur sur la scène de lʼhistoricité, elle est devenue elle-même la
scène sur laquelle se produisent dʼautres acteurs sociaux qui nʼont plus de
spécificité urbaine : les confessions religieuses à Beyrouth ou la société
bureaucratique [Damas]6 ».
Lattaquié illustre parfaitement cette analyse, puisque deux acteurs
sociaux nouveaux, des membres de la communauté alaouite et les membres
de la bureaucratie, sʼefforcent de conquérir la ville. Cette intrusion
conjointe provoque un éclatement de la ville en territoires en cours de
constitution ou constitués sur des bases à la fois sociales, professionnelles

4
SIGNOLES 1999, p. 6.
5
LAPIDUS 1969.
6
SEURAT 1985, p. 47.

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204 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

et communautaires : une telle évolution se situe en opposition avec


lʼorganisation traditionnelle de la ville orientale.
Jusquʼau Mandat français, Lattaquié avait conservé une structure
communautaire stable, qui correspondait à lʼidéal-type de la ville
orientale : une majorité musulmane sunnite et une minorité chrétienne
(grecque orthodoxe ou grecque catholique). Les deux communautés
résidaient dans des quartiers distincts qui pouvaient être séparés par des
portes. Lʼorganisation sociale fondée sur le système du millet ainsi que
lʼinsécurité qui a régné jusquʼau début du XXe siècle dans la région côtière
expliquent quʼun tel regroupement des populations dans des quartiers
communautaires ait pu perdurer jusquʼau milieu du XXe siècle. La ville
était en outre « protégée » de la modernisation par son faible dynamisme
économique. Le facteur majeur qui a bouleversé la territorialité à Lattaquié
est bien lʼirruption des alaouites sur la scène nationale et urbaine.
Si lʼon se réfère à cette définition de la territorialité : « La notion de
territorialité recouvre deux contenus différents : dʼune part un attachement
à des lieux précis résultant dʼun long investissement matériel et mental […],
dʼautre part des principes dʼorganisation, quʼil sʼagisse dʼhabitat, de
hiérarchie sociale, de rapports avec les groupes voisins, qui modèlent le
territoire, mais peuvent être transférés dʼun lieu à lʼautre7 », on peut constater
quʼà Lattaquié, la territorialité des néo-urbains est en construction.
Elle résulte en effet du transfert du mode de vie rural dans un cadre
urbain, cependant que la territorialité des citadins dʼorigine se recompose.
Lʼarrivée massive des ruraux alaouites dans la ville, difficiles à intégrer
du fait dʼune forte endogamie communautaire, place par contrecoup les
citadins de souche sur la défensive. (Fig. 42).

Lʼomniprésence du marquage communautaire de lʼespace

Les voyageurs qui font étape à Lattaquié sont frappés par la tenue
vestimentaire des jeunes filles qui se promènent dans les quartiers
périphériques de la ville comme Ramel Shemali (« Sable du nord ») au
nord et Ziraa (« Agriculture ») à lʼest. Les chevelures flottent librement,
des vêtements courts et moulants mettent en valeur leurs corps. Une telle
tenue, pour ceux qui arrivent de Damas ou dʼAlep, ne peut que surprendre
car, dans les villes de lʼintérieur, les espaces de liberté vestimentaire sont
confinés à quelques quartiers centraux, généralement ceux à majorité
chrétienne. Dans les quartiers périphériques et populaires des métropoles
de lʼintérieur, le hijab (voile) et la melaya (cape) sont de rigueur.

7
RONCAYOLO 1990, p. 189.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 205

Figure 42 : La répartition des communautés à Lattaquié.

Amerikan

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206 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Dans le vieux quartier de Sleybeh, au cœur de Lattaquié, lʼatmosphère


est en revanche plus conforme à celle qui règne dans une ville arabe
traditionnelle. Les femmes sont vêtues selon la tradition musulmane ; on
nʼy trouve pas, à lʼheure de la promenade du soir, de groupes mixtes qui
flânent dans les rues, mais uniquement des groupes de chebab (jeunes
hommes) et des familles ; les femmes seules sont extrêmement rares.
Dʼautres signes distinctifs apparaissent entre les quartiers alaouites
et sunnites. À Sleybeh, on peut voir des cafés arabes traditionnels, des
hommes qui fument le narguilé sur le trottoir des estaminets où il nʼy a que
des boissons non alcoolisées, avec une salle réservée aux familles. Dans
les quartiers alaouites, les cafés masculins nʼexistent pas ; les estaminets
qui servent des boissons alcoolisées sont nombreux et aucune séparation
des sexes nʼy est pratiquée.
Lʼappartenance communautaire nʼest pas revendiquée ouvertement
par la population lattaquiote, du fait de lʼinterdiction officielle dʼy faire
référence, mais elle sʼexprime à travers des signes distinctifs, tel le soutien
à lʼun des deux clubs de football de la ville : Tishrin, le club des alaouites,
et Hatin, celui des sunnites. Leur seul nom témoigne de leur obédience
communautaire8 ; en outre, le drapeau de Tishrin est jaune (couleur des
alaouites) et rouge, celui de Hatin bleu et blanc, aux couleurs de Lattaquié.
Dans les quartiers alaouites, la population soutient Tishrin en arborant les
couleurs du club aux fenêtres et sur les murs et les enfants portent les
maillots du club. Dans les quartiers sunnites, ce sont les couleurs de Hatin
qui dominent.
Ce clivage confessionnel sʼest répandu dans la campagne : à Burj
Islam, Salma et Haffeh, la population soutient le club sunnite et ailleurs,
ce sont les drapeaux de Tishrin qui flottent sur les maisons. Les autorités
sont conscientes de lʼenjeu que représentent les rencontres entre les deux
équipes ; aussi évitent-elles de les faire sʼaffronter à Lattaquié. En 1990, la
dernière rencontre entre les deux équipes, qui eut lieu à Lattaquié même,
avait dégénéré en émeute à la sortie du stade, la victoire de Tishrin ayant
blessé la fierté du petit peuple sunnite de la ville. Cette émeute, unique
depuis la rébellion des Frères musulmans (1979-1982), exprimait une
volonté de défendre la gloire et lʼhonneur de la cité traditionnelle de
Lattaquié, personnifiée par Hatin.

8
Pour le club alaouite, la référence à Assad est claire, Tishrin évoquant la guerre
dʼoctobre 1973, mais aussi le coup dʼÉtat de novembre 1970. Quant à Hatin, cʼest le nom
de la plus grande victoire de Saladin sur les Croisés en 1187 (à lʼouest du lac de Tibériade) :
il fait donc référence à un passé islamique glorieux.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 207

Des indices sur le peuplement communautaire des quartiers (drapeaux


des équipes de football, tenues vestimentaires) ainsi que des informations
orales nous ont permis dʼétablir une cartographie de la répartition
communautaire à Lattaquié. Les quartiers alaouites se trouvent ainsi au nord
et à lʼest de la ville, en direction de la montagne alaouite dʼoù provient leur
population. Les quartiers sunnites sont à lʼouest ; ils se sont développés à
partir de la vieille ville en direction de la mer. Les sunnites dʼorigine rurale
se sont insérés dans les quartiers de Sleybeh, Sheikh Daher, dégradés et
abandonnés par leurs habitants dʼorigine. Ils se sont établis également
dans le Ramel Falestini (officiellement, il sʼagit du quartier dʼAl Quds,
mais la population le nomme « le Sable palestinien », car ses habitants
sont en majorité des réfugiés palestiniens), où les logements sont peu
onéreux. Les chrétiens restent dans leur quartier dʼorigine : leur nombre
sʼétant faiblement accru depuis lʼindépendance, il nʼy a pas eu de nouveau
quartier chrétien, et la population chrétienne sʼest peu installée dans les
quartiers des autres communautés.

La mixité communautaire déjà limitée se réduit depuis les années 1980

La mixité communautaire nʼexiste que dans des territoires restreints


qui possèdent en général un statut social supérieur à la moyenne (les
quartiers aisés et les quartiers de classe moyenne) ou une appartenance
professionnelle particulière. Y accéder est considéré par la population
alaouite comme le symbole de lʼintégration à la société urbaine.
La bourgeoisie lattaquiote, quelle que soit sa confession, préfère la
mixité communautaire à la promiscuité sociale. Seul Fawaz Al Assad, le
neveu de feu le président Hafez Al Assad, a construit sa demeure – une
villa de dix étages avec colonnades, dans le pur style des nouveaux riches
– au cœur du quartier alaouite de Ziraa, où il se présente comme le zaʻim
(le chef ou le patron).
La bourgeoisie lattaquiote est attirée par le front de mer. Dans les années
1960, le quartier Amerikan (« les Américains ») était le plus attractif : des
buildings de standing y ont été élevés à la place des anciennes villas de style
levantin bâties par la bourgeoisie chrétienne durant le Mandat. Le quartier
concentrait lʼessentiel des restaurants de luxe et des cabarets de la ville.
Son épicentre correspondait au casino construit durant le Mandat français,
où se retrouvait la bourgeoisie lattaquiote. Les écoles étrangères – école du
Carmel, école américaine (protestante) et école des Franciscains – étaient
également concentrées dans ce quartier. La présence de la communauté
chrétienne y créait une atmosphère de liberté et dʼouverture sur lʼOccident
qui tranchait avec celle qui régnait à Sleybeh.

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208 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Lʼagrandissement du port de Lattaquié à lʼest du quartier « des


Américains » a porté un coup fatal au développement de celui-ci, qui a
perdu très rapidement son attrait au profit du quartier de la Corniche sud,
devenu le lieu de résidence le plus prisé des classes aisées. À la pointe
de la presquʼîle, les nouveaux buildings possèdent une vue imprenable
sur la mer ; ce nouveau quartier est également beaucoup plus calme que
le quartier « des Américains », atteint par le brouhaha du centre-ville.
Les grands commerçants et industriels sunnites côtoient sur la nouvelle
corniche les généraux alaouites et les responsables politiques sunnites,
alaouites et chrétiens de la ville. La villa du muhafez (gouverneur de la
province) se trouve à proximité. Le restaurant du fils de Rifaat Al Assad,
Siwar, un néo-temple grec (marbres, colonnades, air conditionné et armée
de serveurs) avec de magnifiques terrasses fleuries descendant vers la mer,
est un haut lieu de la nouvelle sociabilité bourgeoise.
Martakla, Machra Al Awal, le sud de la rue Bagdad et Machru At Thani
sont des quartiers qui ont été construits dans les années 1950 et 1960 pour
loger la classe moyenne naissante, fonctionnaires et professions libérales,
des diverses communautés. Leurs immeubles possèdent quatre étages au
maximum et sont entourés dʼun jardin. Les avenues sont bordées dʼarbres
et les squares sont nombreux. Dans ces quartiers, les lieux de culte sont
assez rares car la population qui y résidait était relativement détachée
des solidarités organiques ; elle adhérait à lʼidéologie nationaliste arabe,
celle qui prône la dissolution des communautés confessionnelles dans la
communauté nationale.
Monsieur A. réside à Martakla depuis 1982 ; il est titulaire dʼun
doctorat obtenu en France et enseigne à lʼuniversité de Lattaquié. Ses
voisins exercent également des professions intellectuelles : professeurs,
avocats, médecins, cadres administratifs… et beaucoup dʼentre eux ont
fait des études à lʼétranger. Toutes les communautés sont représentées,
mais cela ne se remarque aucunement par la tenue vestimentaire : les
femmes sunnites ne sont pas voilées, toutes sont habillées à lʼoccidentale
et les pendentifs religieux sont discrets. Monsieur A. est sunnite, originaire
dʼAlep ; il a choisi dʼhabiter à Martakla parce que la pression sociale nʼy
était pas trop forte, le quartier étant peuplé par de nouveaux arrivants plus
ou moins acquis aux idées progressistes. Son statut de célibataire, lorsquʼil
sʼest installé à Lattaquié, ne choquait pas ses voisins, pas plus que les
visites féminines discrètes quʼil lui arrivait de recevoir avant son mariage.
Depuis quelques années, le quartier sʼest transformé, principalement en
raison de la baisse du pouvoir dʼachat des fonctionnaires et des professions
libérales. Dʼanciens résidents ont vendu leurs appartements ; avec lʼargent
de la vente, ils ont pu acquérir deux ou trois appartements en périphérie de

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 209

la ville, ce qui a permis à leurs fils de se marier. Ceux qui les ont remplacés
dans le quartier sont des commerçants, dʼanciens émigrés revenus du Golfe
ou encore des bureaucrates corrompus. Ces nouveaux habitants ne sont
pas le produit de lʼÉtat-nation syrien que la révolution baathiste voulait
construire, mais plutôt celui de la crise de lʼÉtat. Ils se côtoient mais
ne se fréquentent pas et les signes extérieurs de confessionnalisme sont
réapparus avec force. Cette population sʼinstalle à Martakla parce quʼil
sʼagit dʼun quartier résidentiel proche du centre et quʼil jouit encore dʼune
image prestigieuse. En outre, il est plus accessible que la Corniche sud ou
le quartier « des Américains », trop onéreux.
Ainsi, les territoires mixtes disparaissent progressivement au profit
de territoires communautaires. Les fonctionnaires déclassés rejoignent
les quartiers communautaires de la périphérie et des clôtures sʼélèvent
entre les habitants du quartier de Martakla. Un des signes de cette
communautarisation du quartier est lʼabsence de coopération pour la
gestion de la copropriété dans les immeubles, que ce soit pour les services
dʼentretien ou la rénovation des communs… Il est difficile dʼincriminer le
manque de moyens financiers, car les nouveaux arrivants sont beaucoup
plus riches que les précédents.

Le centre-ville (le souk), seul espace public de Lattaquié

En Occident, lʼespace public est ce qui sʼoppose à lʼespace privé : la


voirie, les jardins publics, les bâtiments publics, les rues, les places, etc.
Dans les villes arabes, la distinction se fait entre les espaces publics et les
espaces communautaires et domestiques. Définir lʼespace public revient
donc à suivre la limite des lieux de promenade des quartiers communautaires,
pour ne retenir que les espaces dont lʼaccès est permis à lʼensemble des
populations urbaines, y compris les néo-urbains des périphéries.
À Lattaquié, seul le souk central est fréquenté par les différentes
communautés. Il se situe entre le quartier « des Américains » (chrétien) et
ceux de Sheikh Daher (sunnite) et de Sleybeh (sunnite). Il réunit une gamme
complète de commerces pour ruraux et citadins de toutes conditions sociales.
À lʼouest, rue Bagdad et rue Henano, cʼest le domaine des commerces de
luxe : bijouterie, vêtements de marque occidentaux, parfumeries, etc. qui
sʼadressent plus particulièrement à une clientèle aisée. À lʼest, autour de la
place Ugarit, on trouve les produits de consommation courante : vêtements,
tissus, ustensiles de cuisine, électroménager… pour le petit peuple citadin.
Au nord, de part et dʼautre de la place Sheikh Daher que domine la statue
de Hafez Al Assad, les commerces sont surtout fréquentés par les ruraux
(matériel agricole, vêtements de médiocre qualité, demi-grossistes en

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210 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

épicerie, etc.) ; sʼy active une foule de commerçants ambulants illégaux,


dont la marchandise est périodiquement confisquée par la police. Les hôtels
borgnes de Sheikh Daher sont des lieux de prostitution et de trafics en tout
genre. Dans la rue, des racoleurs abordent les paysans naïfs qui débarquent
des minibus.
Outre sa fonction commerciale, le centre-ville possède également une
fonction de loisirs matérialisée par la promenade. Dans le centre, il sʼagit
dʼune promenade familiale ou de la promenade de jeunes garçons et filles
désireux dʼéchapper au contrôle social de leur quartier. Pour ces derniers,
lʼuniversité et ses périphéries représentent un espace public du même type.
Bien que nʼayant cours que deux heures par jour, les étudiants y passent
bien souvent leur journée, non pas à la bibliothèque, mais à flâner dans les
couloirs et les jardins, à la recherche de lʼâme sœur.
Au total, Lattaquié conserve une centralité marquée à travers son
centre-ville et lʼuniversité, même si les territoires communautaires
occupent désormais lʼessentiel de lʼespace urbain. Dʼun autre point de vue,
les stratégies résidentielles de regroupement confessionnel des habitants
de Lattaquié témoignent à la fois de la crise économique que vit le pays
(depuis le milieu des années 1980) et du caractère communautaire du
régime syrien : les néo-citadins mal intégrés et les citadins déclassés se
protègent en effet en recherchant la sécurité et la solidarité communautaires.
Faut-il analyser cette évolution de Lattaquié depuis deux décennies comme
le prélude à une implosion de la ville, comparable à ce qui sʼest passé à
Beyrouth durant la guerre, ou bien sʼagit-il là dʼun phénomène transitoire,
lié à des difficultés économiques chroniques ?

Une économie urbaine dominée par les communautés sunnite et


chrétienne

La ségrégation communautaire ne se manifeste pas seulement dans


lʼespace résidentiel, mais également dans lʼéconomie urbaine. Nous avons
constaté la faiblesse des alaouites dans le secteur privé secondaire et
tertiaire : cela ne signifie pas que tous les sunnites et les chrétiens soient
des entrepreneurs mais, plus exactement, que les alaouites nʼoccupent
quʼune place marginale dans la classe entrepreneuriale de Lattaquié, et par
conséquent dans le personnel des entreprises privées.
Cette situation témoigne de la résistance de la bourgeoisie sunnite et
chrétienne de Lattaquié face aux réseaux du pouvoir baathiste, dominés par
la petite bourgeoisie rurale alaouite. Les efforts de cette petite bourgeoisie

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 211

rurale pour éliminer le pouvoir politique concurrent que représentait la


bourgeoisie citadine a eu pour conséquence un profond renouvellement de
cette dernière.
En effet, si la bourgeoisie terrienne a totalement perdu ses assises avec la
réforme agraire, en revanche, la bourgeoisie commerçante a mieux résisté,
car elle a su profiter des failles de lʼétatisation de lʼéconomie syrienne et
des dysfonctionnements du secteur public. En revanche, à cette ancienne
bourgeoisie citadine sont venus sʼadjoindre de nouveaux entrepreneurs,
enrichis grâce à leur collaboration active avec lʼÉtat, en particulier dans
le secteur des travaux publics. Aussi faut-il distinguer la bourgeoisie
productive de la bourgeoisie improductive, pour ne pas dire parasitaire9.
Cette dernière vit de monopoles publics qui lui ont été attribués par
complaisance. Elle est composée de proches ou dʼhommes de paille de la
ʻassabiyya au pouvoir.
Une question reste centrale : pourquoi les alaouites ne parviennent-ils
pas à sʼintégrer dans le secteur économique privé de Lattaquié ?

La puissance des réseaux économiques sunnite et chrétien

Lattaquié, comme toutes les villes côtières, joue un rôle dʼinterface


entre la ville et la campagne, rôle induit par sa fonction de distribution.
Cette fonction est matérialisée par les commerces urbains de gros et de
détail. À la différence de Banias et de Jableh, une grande partie des activités
économiques de Lattaquié sont liées au réseau des villes syriennes de
lʼintérieur et non à ses seules activités avec son arrière-pays ; la présence
dʼun nouveau port de dimension internationale a notamment permis le
développement à Lattaquié dʼactivités très lucratives dans lʼimport-export,
le transport maritime et lʼindustrie.

Le transport maritime a résisté à la nationalisation – Le transport


maritime et ses activités annexes (transitaires, avocats des affaires maritimes,
etc.) sont devenus un secteur majeur de lʼéconomie lattaquiote dans les
années 1950. Lʼagrandissement du port et la rupture de lʼunion douanière
en 1950 avec le Liban ont par la suite détourné les flux de marchandises
vers Lattaquié, amenant brusquement des capitaux et des opportunités de

9
Michel Seurat qualifiait la bourgeoisie bureaucratique et les membres de la nouvelle
bourgeoisie qui gravitent autour dʼelle de classe « parasitaire » qui exerce son emprise
économique sur plusieurs secteurs dʼactivité : agriculture, commerce, spéculation
immobilière. SEURAT 1980, p. 124.

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212 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

travail alors que la cité vivait jusque-là principalement de la rente foncière.


Le transport maritime a connu des périodes particulièrement prospères
lors de la fermeture des ports libanais durant la guerre, de 1975 à 1991 ;
il y a aussi eu des années noires, comme à la suite de la nationalisation
des agences maritimes en 1980 au profit de la compagnie publique Ship
Co. Lʼhistoire de Monsieur D., lʼun des principaux agents maritimes de
Lattaquié, illustre parfaitement lʼévolution, en dents de scie, de cette
activité importante pour la ville.
Monsieur D. est issu dʼune vieille famille sunnite de Lattaquié dont les
membres étaient de grands propriétaires terriens et, par conséquent, des
commerçants de produits agricoles. Après des études secondaires chez les
Franciscains de Lattaquié, D. travaille entre 1948 et 1952 à la Compagnie
des asphaltes de Lattaquié10, avant de se lancer dans le transport maritime.
Lʼagrandissement du port ouvrait en effet de nouvelles perspectives à cette
activité, jusque-là secondaire à Lattaquié. Au début, il sʼest associé avec
un armateur grec de la ville (la communauté grecque disposait du quasi-
monopole de cette activité à Lattaquié). Après le départ de la communauté
grecque, lors de lʼUnion avec lʼÉgypte, il fonde sa propre compagnie
maritime.Aujourdʼhui, ses activités englobent le transport des marchandises,
les formalités douanières, les assurances. À lʼoccasion, il affrète également
des navires pour son propre compte. Dans les années 1970, ses affaires
prospèrent au gré des espaces de liberté que lʼÉtat concède au secteur privé
et en fonction des relations syro-irakiennes, Lattaquié étant le principal
débouché extérieur de lʼIrak.
En 1980, la nationalisation du transport maritime au profit de la société
Ship Co le contraint à cesser provisoirement son activité ; il nʼémigre pas
comme les membres dʼautres familles qui travaillaient dans lʼimport-export
et le transport maritime, mais se reconvertit dans le bâtiment en attendant
des jours meilleurs. Confiant dans lʼavenir du secteur privé en Syrie, il
envoie ses fils étudier le shipping aux USA et en Grande-Bretagne. À la
fin des années 1980, le transport maritime privé retrouve officieusement
une place, parce que lʼincompétence de Ship Co avait fini par paralyser
le mouvement du port de Lattaquié. Désormais, lʼagence maritime de
Monsieur D. a retrouvé sa prospérité. Officiellement, Ship Co possède
toujours le monopole, mais en réalité, elle laisse toute liberté dʼaction

10
Société fondée sous le Mandat français pour exploiter les gisements dʼasphalte de la
région de Kfarieh, sur la route dʼAlep au nord-est de Lattaquié. Elle a été nationalisée en
1945 et appartient toujours au secteur public industriel.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 213

aux nombreuses agences privées qui ont rouvert leurs portes à Lattaquié,
moyennant un intéressement aux bénéfices.

Lʼimport-export : une activité lucrative aux mains dʼun oligopole sunnite


et chrétien – Lʼimport-export sʼest développé à Lattaquié parallèlement au
transport maritime. Dans les années 1950, les Lattaquiotes ont dʼabord été
les agents des grandes sociétés dʼAlep et de Damas ; ils ont par la suite
fondé leurs propres sociétés. Aujourdʼhui, Lattaquié est la troisième ville
de Syrie pour le commerce international : elle se positionne après Damas et
Alep, mais devant Homs. Le secteur est largement dominé, dans tout le pays
et à Lattaquié, par les sunnites et les chrétiens, si lʼon excepte des familles
alaouites très proches du régime, tels les enfants de Jamil Al Assad11 et les
Makhluf12.
La principale société dʼimport-export de Lattaquié appartient à la famille
Jud, la première fortune de la ville. Lʼépopée de la famille a débuté en 1933
lorsque lʼaïeul, grossiste en épicerie, décide dʼimporter directement des
matières alimentaires (sucre, riz, farine) pour alimenter son commerce. La
maison Jud nʼa cessé de prospérer, jusquʼà lʼétatisation, à la fin des années
1960, du commerce extérieur par le régime baathiste. Au lieu de quitter la
Syrie pour le Liban comme beaucoup de grandes familles de commerçants,
la famille Jud investit ses capitaux dans lʼindustrie en partenariat avec des
Damascènes (fabrication des boissons gazeuses Crush) et des Alépins
(production de matériel électroménager sous licence italienne Pingouin).
La libéralisation économique des années 1990 a réactivé leur activité
dʼimport-export. Outre les matières alimentaires, ils se sont spécialisés
dans le bois et le fer importés des ex-pays socialistes dʼEurope de lʼEst.
Depuis la promulgation de la loi n° 10 en 1991, de nombreuses familles
de commerçants qui avaient quitté la Syrie à cause des mesures dʼétatisation
sont revenues sʼinstaller à Lattaquié. Avant cela, et durant une vingtaine
dʼannées, elles se sont déplacées au gré des opportunités de travail dans
les pays du Golfe persique, en Europe ou en Amérique du Nord. Elles
y ont renforcé leurs réseaux internationaux, ce qui a favorisé leur succès
commercial lorsquʼelles sont rentrées en Syrie.

11
Les membres de la famille Assad qui font de lʼimport-export se contentent de monopoles
dʼÉtat privatisés.
12
La mère de Bachar Al Assad est de la famille Makhluf. Cette famille prospère dans
lʼimport-export, le téléphone portable et diverses activités où elle se trouve en situation de
quasi-monopole.

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214 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Lʼindustrie privée : une création de la bourgeoisie capitaliste sunnite


et chrétienne – La faiblesse de lʼindustrie privée à Lattaquié sʼexplique par
lʼorigine, commerciale, des capitaux investis dans ce secteur. Si quelques
petites et moyennes industries (chaussures et prêt-à-porter) proviennent
de lʼartisanat, les grandes entreprises industrielles ont en effet toutes été
fondées par des familles commerçantes. Ainsi, la famille Jud a investi dans
lʼindustrie (boissons gazeuses Mandarine et électroménager Pingouin) à
cause des restrictions qui, dans les années 1970, touchaient le commerce
extérieur. Les établissements industriels privés qui ont été fondés à
Lattaquié dans les années 1990 appartiennent également à des familles
de commerçants sunnites. La diminution de la consommation intérieure
a contraint celles-ci à trouver des activités de substitution, comme cela
a été le cas pour la société dʼimport-export Zein, qui a investi dans une
usine de biscuits Bambi. Dʼautres entrepreneurs ont cherché à répondre
à un besoin extérieur, comme la famille Raai, qui a construit la première
usine dʼembouteillage dʼhuile dʼolive du pays, dont la production est
essentiellement destinée aux pays pétroliers du Golfe.
Une industrie en Syrie nʼest rentable que si son dirigeant est capable de
commercialiser lui-même la production, sans passer par des intermédiaires,
car ce sont les distributeurs qui accaparent généralement lʼessentiel des
bénéfices. Les artisans qui réussissent à accroître leurs activités jusquʼà
parvenir au stade industriel se trouvent rapidement en situation de blocage
sʼils ne disposent pas de solides compétences commerciales. Cela constitue
un handicap pour les artisans alaouites, qui ne peuvent guère créer leurs
propres circuits de distribution à lʼéchelle de la Syrie et doivent donc
sʼassocier avec des sunnites et des chrétiens. Or cette association est
difficile, moins en raison de la différence religieuse que de la méfiance
des distributeurs à lʼégard de personnes qui ont potentiellement un officier
des services de renseignements dans leur famille ou leur entourage. La
proximité avec le régime, vraie ou supposée, se révèle être pour les petits
entrepreneurs alaouites un handicap pour passer au stade de lʼindustrie,
contrairement aux autres communautés.

Le commerce de gros et de détail toujours aux mains des classes


citadines traditionnelles – Dans le commerce de gros et de détail, les
alaouites ont théoriquement plus de chance de sʼimposer que dans les
activités productives, parce quʼils peuvent y mobiliser plus aisément les
relations dont ils disposent avec lʼarrière-pays, où la population alaouite
est majoritaire. En réalité, le poids des alaouites dans le commerce est
bien inférieur à leur poids démographique à Lattaquié et dans la région

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 215

côtière : quʼil sʼagisse du commerce de gros ou du commerce de détail, ils


ne maîtrisent pas les filières dʼapprovisionnement.
Le commerce de gros, outre un fort capital de départ, exige de se procurer,
en utilisant un minimum dʼintermédiaires, les marchandises syriennes et
étrangères à distribuer afin dʼêtre compétitif sur le marché syrien. Pour
obtenir au meilleur prix des produits étrangers, il convient de travailler soi-
même dans lʼimport-export ou de sʼassocier à une personne qui travaille
déjà dans ce secteur. Or, on le sait, cʼest la bourgeoisie sunnite et chrétienne
qui domine lʼimport-export. Pour les produits syriens, le meilleur moyen
de les payer au prix le plus bas est de se les procurer à la source, cʼest-à-dire
directement dans les usines ; les grandes villes de lʼintérieur (Damas,
Alep, Homs, Hama) sont les principaux lieux de production des biens de
consommation. Les liens économiques qui unissent les bourgeoisies sunnite
et chrétienne des grandes villes syriennes aux membres de la bourgeoisie
(également sunnite et chrétienne) de Lattaquié permettent à ces derniers
dʼobtenir des marchandises à des prix plus compétitifs que les outsiders
alaouites qui tenteraient de pénétrer sur ce marché oligopolistique. En
revanche, pour les détaillants comme pour leurs clients, la loi du marché
règne et non plus la préférence communautaire.
Au total, la suprématie de lʼoligarchie sunnite et chrétienne est difficile
à entamer. Seule la nouvelle bourgeoisie alaouite, grâce à ses passe-
droits et à sa mainmise sur le secteur public industriel, serait en mesure
dʼinvestir le commerce de gros de Lattaquié mais, comme les produits des
industries du secteur public sont de mauvaise qualité, elle préfère sʼorienter
vers des activités plus lucratives et qui demandent moins dʼefforts et
dʼinvestissements, telles que le tourisme ou la vente de voitures grâce à
des monopoles dʼÉtat privatisés.
Concernant le commerce de détail, la plupart des boutiques du centre-
ville de Lattaquié appartiennent à des commerçants sunnites ou chrétiens ;
les commerçants alaouites sont repoussés en périphérie, parce que les
alaouites sont les « derniers arrivés » dans la ville et en raison de leur
faible tradition commerçante. Les pas de porte se transmettent bien sûr
de génération en génération au sein dʼune même famille, et leurs prix sont
prohibitifs : dix millions de livres syriennes pour un magasin de 5 mètres
de façade et dʼune superficie de 20 mètres carrés situé dans la rue Bagdad
(la principale artère commerçante de Lattaquié) ; et un million de livres
syriennes au minimum pour la moindre échoppe de 2 m2 dans les rues
adjacentes. Peu de commerçants alaouites disposent dʼun tel capital. Si
dans les « bonnes » années, celles de la prospérité économique (1974-
1985), les commerçants alaouites de Ramel Shemali ou de Ziraa pouvaient

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216 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

espérer accumuler un capital suffisant pour acquérir un local au centre-


ville, depuis la fin des années 1980, la dégradation du pouvoir dʼachat de
leur clientèle, essentiellement composée de petits fonctionnaires, a brisé
leurs illusions.

La faible intégration des alaouites à lʼéconomie urbaine : les causes ne sont


pas religieuses

Le religieux a-t-il été négligé par les géographes ? La réponse de Paul


Claval à cette question est affirmative :
« La religion pèse aussi sur la hiérarchie des genres de vie, et bloque
certaines évolutions. À travers les attitudes à lʼégard du travail, de la
richesse et de lʼaccumulation, cʼest toute la dynamique du développement
qui dépend de la foi partagée par les groupes.13 »
Si nous nous en tenons au dogme, il est clair que lʼascétisme préconisé
par la doctrine alaouite nʼencourage guère les activités lucratives. Le
grand commerce est ainsi particulièrement honni par les cheikhs alaouites
parce quʼil implique par nature le mensonge. Seul le petit commerce est
considéré comme licite à condition que le bénéfice ne dépasse pas ce qui
est juste nécessaire à la vie du commerçant. Un tel principe est-il vraiment
lʼémanation dʼun dogme religieux ou bien sʼagit-il plutôt dʼune haine
viscérale dʼune société paysanne à lʼencontre des commerçants citadins,
accusés dʼaccaparer le fruit de leur labeur en achetant les récoltes à vil
prix ?
Dans son ouvrage Islam et capitalisme, Maxime Rodinson a démontré
que les thèses orientalistes attribuant à lʼislam une pleine responsabilité
dans le sous-développement du monde musulman étaient fausses14. Si la
doctrine alaouite renferme des dogmes qui empêchent le développement
des forces productives, il nʼy a aucune raison pour quʼils ne soient pas
contournés.
En réalité, le principal handicap à lʼintégration des alaouites dans
lʼéconomie privée réside non pas dans la religion, mais dans leur isolement
séculaire lié à la volonté dʼéchapper aux persécutions. Leur insertion dans
les réseaux étatiques, après 1963, leur a permis de sortir de cet isolement,
mais au prix dʼun autre enfermement : lʼopprobre des sunnites nʼa pas cessé
et sʼest encore renforcé du fait de lʼamalgame entre le régime Assad et la
communauté alaouite… La réussite économique des alaouites en Amérique

13
CLAVAL 1992.
14
RODINSON 1966.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 217

du Sud, leur important dynamisme commercial à Tartous15 prouvent, sʼil


en était besoin, que leur faible part dans le secteur privé (exception faite de
lʼagriculture) à Lattaquié et plus généralement en Syrie est bien plus liée à
la structure de la société syrienne quʼà leurs dogmes religieux.
En Syrie, lʼabsence de protection juridique rend difficile la mobilisation
de fonds en dehors du cercle restreint de la famille et des connaissances
proches16. Par ailleurs, pour bénéficier de facilités de crédit, la réputation
familiale de probité compte plus que la crédibilité des projets. Aussi la
bourgeoisie traditionnelle (sunnite et chrétienne) syrienne, même mise à
mal par les nationalisations et la réforme agraire, possède-t-elle grâce à son
capital social plus de potentiel économique que les entrepreneurs issus des
classes populaires ou de la nouvelle bourgeoisie.
En conséquence, le premier facteur expliquant la faible participation
des alaouites à lʼéconomie urbaine relève de la structure propre du secteur
privé en Syrie. Lʼappartenance à une communauté considérée comme
hérétique par lʼislam sunnite est, bien sûr, un handicap supplémentaire.
La différence religieuse renforce en effet la méfiance générale envers tous
les nouveaux venus, comme lʼexpliquait Max Weber avec lʼexemple, resté
célèbre, dʼun fermier américain :
« Monsieur, je pense que chacun peut croire ou ne pas croire ce quʼil lui
plaît. Pourtant, si je rencontre un fermier ou un commerçant qui nʼappartient
à aucune Église, je ne lui fais pas crédit de 50 cents. Quʼest-ce qui pourrait
lʼinciter à me payer sʼil ne croit absolument à rien ?17 »
La plupart des sunnites considèrent les alaouites comme des athées ou
des impies (kafirin) et, par conséquent, ne leur accordent aucune confiance.
Ils craignent également de sʼassocier à des personnes susceptibles dʼêtre
en rapport étroit avec les services de sécurité : en Syrie, lʼamalgame entre
pouvoir politique et communauté alaouite est souvent instinctif.
Lʼendogamie communautaire est le troisième handicap qui freine lʼentrée
des alaouites dans le monde des entrepreneurs : les entrepreneurs recrutent
leurs employés de préférence dans leur famille et leur communauté. Les
entrepreneurs alaouites étant peu nombreux, les possibilités dʼemplois
dans le secteur privé et surtout dʼapprentissage pour les alaouites sont
réduites. Cʼest là une différence notable avec les chrétiens et les sunnites
dʼorigine rurale, puisque ceux-ci peuvent sʼinsérer dans les réseaux citadins

15
Voir infra, p. 220-222.
16
PEREZ 1994.
17
WEBER 1989, p. 233

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218 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

à travers des alliances matrimoniales ou grâce à lʼintervention des autorités


religieuses.
Les citadins de souche voient dans lʼarrivée massive dʼalaouites
à Lattaquié lʼexpression dʼune politique délibérée – une politique
dʼ« alaouitisation » – de la part du pouvoir central. Il sʼagit bien sûr dʼune
vision un peu caricaturale, puisquʼil nʼest pas tenu compte du processus
normal de lʼexode rural, ainsi que du différentiel de fécondité entre la ville
et la campagne.
Il faut cependant convenir dʼun point important : tant au niveau de la
communauté alaouite quʼà celui de la ʻassabiyya au pouvoir, il existe une
volonté dʼinvestir les villes côtières. Certes, un paysan du Jebel Ansariyeh
et un membre du clan Assad qui se rendent à Lattaquié ne sont pas animés
des mêmes motivations. Le premier est attiré par un emploi dans une
administration de la ville et désire profiter des services urbains ; le second
cherche avant tout (tel le frère de Hafez Al Assad, Jamil) à contrôler le port
grâce à sa milice privée afin de prélever des commissions sur lʼimport-
export. Mais le paysan alaouite peut avoir besoin de lʼaide dʼun membre
de la famille au pouvoir pour obtenir un emploi ou un logement, alors que
ce personnage puissant, en intervenant pour faire attribuer à sa clientèle
des emplois au port de Lattaquié (dockers, fonctionnaires, etc.), cherche en
premier lieu à en contrôler les activités et le fonctionnement. Une jonction
dʼintérêts ferait-elle donc se retrouver deux personnes dʼorigine alaouite
qui nʼont rien en commun, du paysan à lʼhomme du pouvoir, plus aisément
à Lattaquié quʼailleurs ?
En définitive, la ségrégation spatiale des communautés dʼune part, la
dichotomie entre un secteur étatique dominé par les alaouites et un secteur
privé aux mains de la bourgeoisie sunnite et chrétienne dʼautre part, sont
les deux handicaps majeurs pour lʼintégration des alaouites à Lattaquié.
En marge de la ville, tant du point de vue résidentiel quʼéconomique,
les alaouites ne peuvent en effet compter sur des liens de voisinage, le
travail ou lʼappartenance à une entité citadine commune pour créer des
réseaux transversaux, qui pourraient par exemple, à terme, casser la
stricte endogamie communautaire. Pour sa part, la bourgeoisie citadine
traditionnelle a tendance à tout faire pour éviter que des liens, même ténus,
avec la communauté alaouite ne se créent. Les contrastes dans lʼévolution
des quartiers, qui sʼaccentuent depuis lʼouverture économique de 1991,
illustrent nettement lʼabsence de liens transversaux à Lattaquié : les quartiers
sunnites et chrétiens embellissent (des plaques de marbre recouvrent les
bâtiments, les travaux dʼintérieur sont de plus en plus importants…), les
voitures privées sʼy multiplient, les produits étrangers abondent dans les

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 219

commerces, alors que les quartiers alaouites se dégradent à mesure que le


pouvoir dʼachat des fonctionnaires sʼamenuise.

Tartous, Jableh et Banias : un développement économique


tributaire des relations entre alaouites et sunnites

Tartous, Jableh et Banias ont connu une évolution générale assez


similaire à celle de Lattaquié sur le plan social : lʼexode rural a attiré
dans ces villes une importante population alaouite, avec en conséquence
les mêmes phénomènes de territorialisation communautaire et de
ségrégation dans lʼemploi. Comme à Lattaquié, les alaouites ont investi
le secteur étatique, les sunnites et les chrétiens travaillant dans le secteur
privé.
Le cadre général ainsi posé, chacune des trois villes a eu une évolution
spécifique, essentiellement en fonction des modalités et de lʼintensité de leur
intégration respective aux réseaux du pouvoir politique et économique.

Tartous : une croissance économique favorisée par la synergie entre


les réseaux communautaires

Tartous est la deuxième ville de la région côtière par sa population.


Si elle a été élevée au rang de chef-lieu de muhafaza en 1967, cʼest
surtout la présence dʼun port international qui la distingue des autres
villes secondaires de la région : cette infrastructure lui a en effet permis
de sʼintégrer au réseau urbain, à lʼexemple de Lattaquié. La construction
du deuxième port international de la Syrie à Tartous dans les années 1970
a bouleversé lʼéconomie urbaine. Jusque-là, Tartous nʼétait quʼune petite
ville terrienne, vivant de la rente foncière ; après la réforme agraire, elle
sʼétait recroquevillée sur le commerce avec son arrière-pays et sur sa
fonction administrative. La mise en service du port a créé de nouvelles
opportunités dans le transport maritime et lʼimport-export ; au débouché
de la trouée de Homs, Tartous jouit dʼune position géographique favorable
au sein de lʼespace syrien, contrairement à Lattaquié, mal reliée à Alep
pour des raisons essentiellement politiques. En outre, la zone franche de
Tartous, ouverte en 1974, est beaucoup plus fonctionnelle que celle de
Lattaquié ; elle attire de nombreux investisseurs. Les sociétés dʼimport-
export syriennes ont choisi dʼy installer leurs entrepôts de stockage, ce
qui contribue à nourrir le mouvement du port au détriment de Lattaquié.

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220 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

De simple agroville, Tartous est devenue une interface entre la Syrie et


le monde extérieur : une telle évolution a nettement contribué à modifier
la structure entrepreneuriale de la ville, son organisation sociale et,
par voie de conséquence la morphologie de lʼespace urbain sur le plan
communautaire.

Une classe dʼentrepreneurs hétérogène mais unie

Lʼemprise terrienne de Tartous était relativement limitée, les


propriétaires fonciers de la ville ne possédaient que de modestes domaines,
en comparaison de ceux des Saftiens et des Tripolitains (dont les vastes
propriétés sʼétendaient jusquʼaux portes de Tartous). Et pourtant, la réforme
agraire a été ressentie plus durement ici par la bourgeoisie citadine quʼà
Lattaquié, parce quʼil nʼy avait pas à Tartous dʼactivités de substitution.
Lʼélimination de lʼoligarchie sunnite et chrétienne traditionnelle a permis
lʼémergence dʼune nouvelle classe entrepreneuriale : dʼanciens émigrés
revenus dʼAmérique latine ou du Liban, des commerçants chrétiens
de Safita, des armateurs dʼArouad, des transitaires de Lattaquié et de
Homs appartenant à toutes les confessions. Au début des années 1970, la
situation de Tartous était comparable à celle de Tabqa, la ville du barrage
sur lʼEuphrate, qui attirait des entrepreneurs et des populations de toute la
Syrie du Nord.
Au sein de cette classe hybride et hétérogène, quel est le poids des clivages
communautaires ? Comment des réseaux transversaux parviennent-ils à se
constituer ?

Des entrepreneurs alaouites issus de lʼémigration – Le sud du Jebel


Ansariyeh possède un courant dʼémigration séculaire, comparable à celui
du Liban. Il sʼexplique par la pression démographique qui régnait dans
la montagne depuis le début du XIXe siècle et par la présence de villages
chrétiens dont la tradition migratoire outre-mer a été suivie par les
alaouites. Dès le milieu du XIXe siècle, les chrétiens avaient commencé à
émigrer outre-mer ; les missions chrétiennes disséminées dans les villages
chrétiens dispensaient un enseignement en français ou en anglais qui
favorisait lʼémigration internationale. Leurs voisins alaouites suivent leur
exemple et bénéficient de leurs filières dʼémigration.
Durant la période du Mandat français, les alaouites constituent des
contingents dʼémigrés supérieurs à ceux des chrétiens, au départ la
région côtière (muhafaza de Lattaquié et de Tartous) ; lʼAmérique du
Sud était leur principale destination outre-mer. Entre 1924 et 1936, lʼÉtat
des Alaouites fournit le quart des émigrants de la Syrie actuelle, alors

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 221

quʼils ne représentaient quʼenviron 10 % de la population totale18. Mais


lʼémigration outre-atlantique était de faible ampleur en comparaison du
nombre de départs à destination du Liban, une destination privilégiée par
ceux qui nʼavaient pas les moyens de sʼoffrir un passage pour lʼAmérique,
cʼest-à-dire la majorité des alaouites.
À lʼépoque, les mouvements de retour dʼAmérique latine sont peu
nombreux ; les chiffres de 1937 des autorités mandataires font état de
moins de 2 500 retours pour 15 000 départs entre 1924 et 193619. Après
cette date, il nʼexiste plus de données disponibles. En fait, les alaouites
auraient été les moins nombreux à revenir parmi lʼensemble des émigrants.
Ce nʼest pas faute dʼavoir réussi, leur succès dans le commerce et lʼindustrie
étant comparable à celui des autres Syro-libanais, mais plutôt en raison des
difficultés de leur réinsertion dans la société de départ. Les émigrés partis
en direction du Liban ont été plus nombreux à revenir, à cause de la guerre
civile qui a secoué ce pays. Ils ont eu des difficultés de réintégration dans la
société syrienne, non pas à cause des conditions précaires dans lesquelles
ils sont revenus mais (de même que les émigrés dʼAmérique latine) en
raison du blocage socio-économique dont ils ont été victimes : il leur a été
difficile de se faire une place dans le monde des entrepreneurs dominé par
les sunnites et les chrétiens, mais surtout, ils revenaient en Syrie dans une
période de dirigisme économique exacerbé. Leur acharnement a néanmoins
donné lieu à de belles réussites économiques, comme lʼillustre lʼexemple
de la famille K.
La famille K. est originaire dʼun village de montagne près de Dreykish
(30 kilomètres à lʼest de Tartous). Dans les années 1920, le père émigre
en Argentine, dʼoù il revient dans les années 1950 avec un petit capital
accumulé dans le commerce. Il ne retourne pas dans son village : il nʼy
possédait rien et le contrôle social exercé par les mashaikh (féodaux), les
élites politiques traditionnelles et les cheikhs (autorités religieuses) ne lui
aurait laissé aucune chance de réussite économique. Il préfère sʼinstaller à
Tartous, où il ouvre une quincaillerie. Le fait dʼavoir émigré en Amérique
latine créait un lien social qui transcendait les clivages communautaires :
il a ainsi pu se faire accepter par les autres commerçants chrétiens et
sunnites de Tartous, dont plusieurs étaient comme lui dʼanciens émigrés.

18
Entre 1924 et 1936, il y eut 54 000 départs de Syrie vers lʼoutre-mer, dont 15 000 en
provenance de lʼÉtat des Alaouites (la région côtière actuelle). NOUSS 1951, p. 265.
19
Sur 39 000 départs de lʼÉtat de Syrie (la Syrie actuelle moins le Jebel Druze et la
région côtière), il y eut 12 500 retours (32 %), contre seulement 2 500 retours pour les
15 000 émigrés au départ de lʼÉtat des Alaouites (17 %). NOUSS 1951, p. 272.

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222 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Ses enfants ont développé le commerce paternel (carrelage, robinetterie,


peinture, matériel sanitaire, etc.) et sont devenus les distributeurs pour
la région côtière de plusieurs industries damascènes de céramique et de
sociétés italiennes de robinetterie. Là encore, le réseau dʼanciens émigrés
en Amérique latine a contribué à leur succès, puisque la société damascène
auprès de laquelle ils se fournissent avait été fondée par une famille dont
lʼaïeul avait émigré en Amérique du Sud. En Amérique du Sud, le lien
communautaire sʼest estompé au profit dʼune solidarité syrienne au sens
large (la Syrie actuelle et le Liban), dʼune part en raison de lʼéloignement
de la terre natale et, dʼautre part, dʼune société dʼaccueil qui ne fonctionnait
pas selon un modèle communautaire fondé sur la religion, mais plutôt sur
la nationalité dʼorigine, au sens européen du terme.
De retour dans leur pays dʼorigine, les anciens émigrés choisissaient de
sʼinstaller en ville, soit parce quʼils refusaient de vivre sous le régime
féodal qui régnait dans leur village, soit parce quʼils ne possédaient pas de
terre. Tartous était la ville la plus proche de leur lieu dʼorigine, mais elle
était de petite taille ; Lattaquié aurait été plus indiquée pour faire prospérer
un commerce ou une entreprise industrielle. Mais, à Lattaquié, il était très
difficile pour les alaouites de se faire une place dans le souk : nous venons
de le voir, sunnites et chrétiens monopolisaient toute lʼactivité économique
de la ville, de lʼartisanat à lʼimport-export. Alors que dans les années 1950,
les alaouites représentaient moins de 10 % de la population de Lattaquié,
où ils résidaient essentiellement dans le quartier dʼhabitat spontané au nord
de la ville, à Ramel Shemali, et exerçaient des petits métiers (cireurs de
chaussures, domestiques, marchands de quatre saisons…) ou travaillaient
à lʼusine de tabac, à Tartous, la proportion dʼalaouites était plus élevée,
30 % de la population totale en 1945. Lʼemprise de la bourgeoisie sunnite
et chrétienne sur lʼéconomie urbaine était moins forte quʼà Lattaquié ; à
Tartous, elle a en outre été affaiblie par une réforme agraire qui lʼa privée de
son capital et de la majeure partie de ses revenus, puisquʼelle nʼavait guère
développé ses activités, ni dans le commerce local ni dans lʼimport-export.
Par conséquent, les entrepreneurs alaouites nʼont pas eu à subir, à Tartous,
une forte concurrence de la part la bourgeoisie sunnito-chrétienne.

Lʼancienne bourgeoisie sunnite et chrétienne réactivée par lʼouverture


économique – Quelques familles bourgeoises, celles qui avaient diversifié
leurs activités dans le commerce, ont réussi à refaire surface sur la scène
économique après lʼouverture économique de 1991. Elles nʼavaient
en réalité pas vraiment disparu, mais sʼétaient faites discrètes durant la
période précédente. Tel est le cas de H. qui, au cours de sa traversée du
désert (1963-1996), nʼa pas fait que préserver le capital familial.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 223

« Mon arrière-grand-père est venu à Tartous avec lʼarmée égyptienne


dʼIbrahim Pacha (1832-1841). Il demeura à Tartous et devint commerçant. Il
investit ses bénéfices dans la terre, mais, au lieu de se contenter du produit des
céréales, il fit planter des oliviers. Mon grand-père se consacra exclusivement
à lʼoléiculture et au commerce de lʼhuile dʼolive. Il commerçait dans tout le
Levant, exportant de lʼhuile dʼolive et important des produits alimentaires :
riz, sucre, farine, etc., en particulier dʼÉgypte. Mon père développa si bien
la société dʼimport-export de mon grand-père que, dans les années 1930,
il déménagea à Beyrouth pour surveiller ses affaires. Tartous était devenu
trop étroit pour lui, il nʼy avait pas de port et les communications avec
Beyrouth étaient difficiles. En 1956, mon père perdit une grande partie de
ses marchandises dans ses entrepôts de Port-Saïd (lors de lʼintervention
franco-anglaise à Suez en 1956) et, en 1958, la tentative de révolution
qui éclata au Liban lʼacheva. Il rentra à Tartous pour tenter de reconstituer
son capital avec lʼexportation de lʼhuile dʼolive. Mais lʼexportation de cette
denrée fut interdite en 1963 et il perdit les trois quarts de ses oliveraies avec
la réforme agraire. »
Lʼabsence de port obligeait en effet les familles tartousiennes qui
réussissaient dans le commerce à sʼinstaller à Tripoli ou à Beyrouth pour
faire fructifier leurs affaires. Lʼannée où le père de H. revint à Tartous
était marquée par le début de lʼémigration de la bourgeoisie syrienne
vers le Liban. Mais les mesures dʼétatisation économique décidées par la
République arabe unie (1958-1961) nʼont constitué que le prélude dʼune
politique plus radicale, celle qui fut appliquée à partir de la révolution
baathiste : lorsque la République arabe unie a été proclamée, le père de
H. était assez âgé et presque ruiné, ce qui ne lui faisait pas craindre outre
mesure le nassérisme. Cependant, la réforme agraire et la nationalisation du
commerce extérieur lʼempêchèrent de reconstituer rapidement son capital.
Ce sera lʼœuvre de son fils.
« Je suis né à Beyrouth. Jʼy ai fait toutes mes études secondaires au
collège des Apôtres de Jounieh. Jʼétais en classe avec Michel Aoun20. Puis
jʼai étudié le commerce à lʼUniversité arabe de Beyrouth. En 1970, je suis
revenu à Tartous pour travailler avec mon père dans le commerce de lʼhuile
dʼolive. Mais cette activité nʼétait guère lucrative. Jʼai profité du boom de la
construction à Tartous pour faire construire des immeubles sur les terrains
que nous avions conservés en périphérie de la ville et je les ai vendus. Les
autres propriétaires auraient dû faire la même chose, car la municipalité les

20
Michel Aoun est un général maronite de lʼarmée libanaise qui sʼopposa violemment aux
Syriens à la fin de la guerre civile libanaise (1989-1990). Après 14 ans dʼexil en France, il
est de retour au Liban en 2005 et préside actuellement le « Courant Patriotique Libre ».

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224 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

a expropriés en 1979. À la mort de mon père, jʼai repris le commerce de


lʼhuile dʼolive ; mes frères avaient dʼautres occupations, certains habitent
à lʼétranger. Jʼétais le seul à avoir travaillé avec mon père, je connaissais
parfaitement son réseau dʼintermédiaires dans les villages. Les paysans
avaient confiance en moi, ils savaient quʼils pouvaient mʼapporter leur huile,
que je ne trichais pas. En outre, je fonctionne comme une banque : toute
lʼannée, les paysans viennent me demander des avances sur leur récolte :
500 livres syriennes, 1 000 livres syriennes, 10 000 livres syriennes, ils
nʼarrivent pas à faire des économies. Je leur prête, ils me remboursent avec
la récolte. Pour cela, il faut quʼil y ait une confiance réciproque. Depuis des
générations, notre famille est connue, le magasin nʼa pas changé depuis
1930, cʼest le même coffre, le même comptoir que du temps de mon père.
Ils me voient directement, je ne suis pas enfermé dans un bureau climatisé,
tout cela leur donne confiance et ils mʼapportent leur huile. »
Le parcours de H. est assez représentatif de celui des descendants de
lʼancienne bourgeoisie. Il a effectué des études secondaires et universitaires
à lʼétranger, ce qui lui permet de traiter des affaires au plan international.
Durant les années de dirigisme économique, il a su profiter des carences
de lʼÉtat dans le commerce de gros et le bâtiment pour prospérer. Le
régime nʼa pas réussi à entamer son capital social parmi la paysannerie :
il a ainsi pu de maintenir son activité de grossiste. En outre, lʼintégration
de ses fournisseurs dans un réseau clientéliste le protège aujourdʼhui de la
concurrence. Dans le cas de H., la remarque de Roland Pérez – « lʼéconomie
au Levant est une économie de relation et non pas de transaction21 » – prend
tout son sens.
« En 1996, lʼexportation de lʼhuile dʼolive a de nouveau été autorisée,
jʼai exporté 100 tonnes en Italie, cela a très bien marché. En 1997, jʼai
envoyé plusieurs lots dans les pays du golfe Persique, en Égypte et en
Italie. Lʼhuile syrienne nʼest pas assez raffinée, elle ne procure quʼun faible
bénéfice. Avec mon oncle, nous avons investi dans une unité de raffinage
moderne et une usine dʼembouteillage de lʼhuile dʼolive, elles seront
opérationnelles cet été [1998]. Nous visons surtout les marchés étrangers,
car le faible pouvoir dʼachat des Syriens ne permet pas au marché dʼabsorber
des produits à forte valeur ajoutée. »
H. a tout de suite profité des opportunités offertes par lʼouverture
économique. Les réseaux extérieurs existaient, ils ont été naturellement
réactivés dès que le régime a lâché du lest en matière économique. La
dispersion des membres de sa famille à lʼétranger – un oncle vit entre

21
PÉREZ 1994.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 225

lʼEurope, les USA et la Syrie ; un frère réside en Italie et sa femme


libanaise compte également des parents à lʼétranger – favorise les transferts
dʼinformation vers Tartous. Le prestige qui sʼattache à son nom et son
réseau de clients locaux lui assurent un approvisionnement régulier dʼhuile
dʼolive et des protections dans lʼadministration. Il ne faut pas oublier que
les fonctionnaires alaouites de Tartous sont dʼorigine rurale et possèdent
eux aussi des oliveraies.
Le groupe des entrepreneurs est ainsi très hétérogène. Pour en présenter
toutes les composantes, il conviendrait encore de signaler les entrepreneurs
appartenant à la nouvelle bourgeoisie, mais ils sont peu nombreux dans
cette ville de 110 000 habitants. Le premier type est représenté par Ghuendi,
un petit fonctionnaire originaire de Hamam Wasel, près de Qadmus, qui
est devenu propriétaire dʼune des plus grandes compagnies de transport
de voyageurs – Al Kadmous – et qui est également vendeur de voitures à
lʼéchelle de la Syrie. Il nʼest en fait que lʼhomme de paille dʼun ou plusieurs
membres de la ʻassabiyya au pouvoir.
Le second type correspond à Mahmoud Abdel Razak, le constructeur
du port de Tartous : ingénieur civil de profession, cet homme est issu
dʼune vieille famille sunnite de Tartous, ralliée au régime. Ses activités
économiques sont multiformes : tourisme, import-export, etc. Il cumule les
charges officielles dont, notamment, celle de président de la Chambre de
commerce et dʼindustrie de la ville. Mahmoud Abdel Razak est bien intégré
dans la classe des entrepreneurs tartousiens. Les liens sociaux du président
de la Chambre de commerce sont multiformes et multicommunautaires ;
celui-ci se situe au cœur des cercles relationnels qui réunissent les
entrepreneurs tartousiens.
Au total, on le voit clairement, lʼexistence de réseaux transversaux
dans la classe capitaliste tartousienne assure la prospérité de la ville. Il
existe une adéquation entre réseaux locaux, nationaux et internationaux,
qui déborde les clivages communautaires. En outre, le fait que la majorité
des entrepreneurs soient des nouveaux venus, peu intégrés par conséquent
aux communautés locales, favorise la création de liens transcendant
lʼappartenance communautaire.

Le développement urbain favorisé par la relative cohésion sociale

Entre 1960 et 2004, la population de Tartous a été multipliée par sept


(110 000 habitants) et la surface urbaine a décuplé : parmi les villes de
lʼOuest de la Syrie, la croissance de Tartous est exceptionnelle. Si elle
est comparable à celle des villes-champignons du quart nord-est du pays,
comme Raqqa et Hassakeh, Tartous compte peu de quartiers dʼhabitat

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226 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

spontané (à la différence de ces dernières). La municipalité a réussi à


accompagner la croissance urbaine et même à la devancer, puisque la
ville compte aujourdʼhui un tiers de logements vacants et que son plan
dʼurbanisme est prévu pour une population de 200 000 habitants. Tartous
se développe de manière relativement harmonieuse, comparée à Lattaquié :
outre les facteurs historiques et les avantages du site, les bonnes relations
intercommunautaires en sont un élément explicatif important.
Depuis 1970, de vastes ensembles collectifs se sont étendus à lʼest de
la ville, suivant de longues avenues rectilignes. La construction du port au
nord de la ville, et non pas au centre-ville comme à Lattaquié, a favorisé
cette expansion en damier. À lʼheure actuelle, seule la moitié de la surface
urbanisable est réellement urbanisée : grâce à lʼamélioration des moyens
de transport, les ruraux qui travaillent à Tartous préfèrent en effet résider
dans leur village. (Fig. 43).
Les alaouites représentent plus de 80 % de la population de Tartous, les
sunnites formant la seconde communauté par le nombre dʼhabitants. Les
citadins dʼorigine ont été renforcés par un léger exode rural des quelques
villages sunnites (Hamidyeh, Khawabi et Zamrin) de lʼarrière-pays et
par lʼarrivée dʼhabitants dʼArouad trop à lʼétroit sur leur île. Parmi les
chrétiens, ceux qui sont originaires de Tartous sont minoritaires, lʼessentiel
de la communauté étant issue des nombreux villages chrétiens de lʼarrière-
pays.
La mixité résidentielle des communautés est de règle à Tartous, car les
chrétiens et les sunnites sont trop peu nombreux pour occuper de façon
quasi-exclusive des espaces assez vastes, que lʼon pourrait qualifier
de quartiers communautaires, du type de Sleybeh ou de lʼAmerikan à
Lattaquié : il sʼagit plutôt dʼîlots. La ville médiévale constitue le principal
îlot sunnite de Tartous. Dans cet endroit, on a plus lʼimpression de se
trouver dans la médina de Damas ou dʼAlep que dans la région côtière. Les
femmes se font rares et sont voilées. Sur la place centrale, une mosquée a
été construite récemment, les appels à la prière rythment la vie quotidienne,
alors que dans le reste de la ville, ils sont absents. Ce quartier est, du point
de vue de lʼhabitat, très dégradé et a perdu depuis le Mandat français sa
fonction commerciale. Les habitants qui en ont les moyens ont tendance à
lʼabandonner.
Les chrétiens ne sont pas, eux non plus, assez nombreux pour constituer
à Tartous un quartier à part entière ; si les églises sont des pôles dʼattraction
résidentielle, les rues qui les entourent ne sont pas entièrement habitées
par des chrétiens. La communauté chrétienne de Tartous a été soumise à
une forte émigration depuis le début du siècle sans être renforcée, dans la
même période, par une arrivée de réfugiés arméniens comme cela a été le

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 227

Figure 43 : La répartition des communautés à Tartous.

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228 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

cas à Lattaquié. Les véritables quartiers chrétiens de Tartous sont, en fait,


les villages périphériques : Khreibat (maronite), Bmalkyeh (orthodoxe),
Dwerta (orthodoxe), etc. En outre, la ville chrétienne de Safita apparaît
de plus en plus comme un satellite de Tartous, voire comme une banlieue,
puisque la majorité de sa population active travaille à Tartous.
Dans le reste de la ville, les alaouites dominent très largement. Dans
les quartiers pauvres, il règne une certaine homogénéité communautaire ;
mais les quartiers, ou plutôt les rues, où résident les classes moyennes et
supérieures sont mixtes. Les classes aisées privilégient le nord de lʼavenue
Thaura (« Révolution ») et les abords du parc central. Contrairement
à Lattaquié, la corniche nʼest pas un lieu très recherché, car le front de
mer est occupé ici par de vieux immeubles construits durant le Mandat.
Quant aux classes moyennes (petits commerçants, professions libérales et
bourgeoisie bureaucratique), elles résident au centre-ville et entre le sud de
la rue Thaura et la corniche orientale.
Le centre-ville de Tartous est multicommunautaire tant du point de vue
de sa fréquentation que de ses résidents. Dès le Mandat français, le centre-
ville a quitté la médina, dominée par la communauté sunnite, pour la
ville « moderne » où avaient été implantées les nouvelles administrations
(sérail, lycée laïc et établissements publics). Dans cet espace neutre, des
commerçants des diverses communautés sont venus sʼinstaller. La seule
ségrégation quʼon y trouvait nʼétait pas spatiale, mais professionnelle :
les chrétiens dominaient la bijouterie, les sunnites le prêt-à-porter pour
femmes, les alaouites lʼépicerie et les matériaux de construction. Les deux
tiers des commerçants du souk seraient aujourdʼhui alaouites ; nombre
dʼentre eux sont dʼanciens émigrés ou des descendants dʼémigrés revenus
du Liban ou dʼAmérique latine.
Tartous intéresse moins la ʻassabiyya au pouvoir que Lattaquié. La ville
a moins de sources de profits (le port est spécialisé dans les pondéreux, le
développement touristique est encore limité…) et elle se trouve loin de leur
fief : cʼest peut-être pour cela que la ville se développe harmonieusement !
Les alaouites y sont largement majoritaires et la communauté sunnite
nʼest pas assez nombreuse pour représenter un danger pour le régime.
Entre 1979 et 1982, la ville nʼa connu aucun trouble lié à la révolte des
Frères musulmans. Par conséquent, la municipalité de Tartous et, à travers
elle, les acteurs locaux, notables ou groupes sociaux, ont toujours disposé
dʼune grande marge de manœuvre par rapport à lʼÉtat, cʼest-à-dire la
ʻassabiyya au pouvoir. La majorité des cadres de la municipalité de Tartous
est issue de la petite bourgeoisie rurale alaouite ; ils ont les mêmes intérêts
que leurs homologues de Lattaquié mais, à la différence de ces derniers, ils
entretiennent des relations plus étroites avec le groupe des entrepreneurs.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 229

La petite taille de la ville y rend plus faciles les contacts quʼà Lattaquié ; et
surtout, les entrepreneurs alaouites sont nombreux.
La famille K., que nous avons évoquée précédemment22, appartient
ainsi à plusieurs cercles relationnels. Grâce à des mariages, elle possède
des liens forts avec la bourgeoisie bureaucratique alaouite ; son passage
en Amérique du Sud lui a permis de développer des relations avec des
entrepreneurs de toutes confessions, eux aussi issus de lʼémigration. La
présence de lʼun des membres de la famille au conseil de la Chambre de
commerce et dʼindustrie de la ville la met en contact avec des représentants
de lʼancienne bourgeoisie sunnite et chrétienne, et donc avec ceux de la
nouvelle bourgeoisie entrepreneuriale. Les réseaux auxquels appartient
la famille K. traversent les différentes communautés et les groupes
sociaux ; cela ne peut être que bénéfique pour ses activités, dans la
mesure où les réseaux les plus efficaces sont ceux qui associent tous les
types de bourgeoisie (bureaucratique, nouvelle et traditionnelle), par-delà
les clivages communautaires. À Tartous, cʼest le type de réseau le plus
fréquent, ce qui favorise le développement économique de la ville et un
urbanisme mieux accepté par la population, car plus concerté.
La comparaison entre Lattaquié et Tartous montre clairement que
lʼorganisationsocialeestunfacteurtoutaussidéterminantdansledynamisme
économique que la situation géographique au sein de lʼespace syrien. Mais
il existe également un lien entre ces deux facteurs : à Tartous, la fonction
de synapse portuaire a favorisé la création dʼune classe entrepreneuriale
multicommunautaire tandis quʼà Lattaquié, les entrepreneurs sont en
rivalité avec la bourgeoisie bureaucratique (lʼancienneté du port et la taille
de la ville leur permettent encore, en effet, dʼy disposer de réseaux étendus
et solides).

Le dynamisme de Jableh et lʼatonie de Banias contredisent les lois


mathématiques de lʼespace

Dans le domaine commercial, Jableh supplante largement Banias par


ses infrastructures et, surtout, lʼétendue de sa zone de chalandise. Il faut
noter que, bien que Jableh et Banias soient deux centres industriels, il nʼy a
guère de création industrielle privée dans ces deux villes. En effet, les unités
du secteur public ne génèrent aucun effet dʼentraînement dans la région.
Hormis les salaires que ces industries distribuent et les quelques contrats

22
Voir supra, p. 221.

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230 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

de maintenance ou de fournitures quʼelles passent avec des entrepreneurs


privés, elles nʼont guère dʼinfluence sur lʼéconomie régionale.
De manière générale, Banias et Jableh nʼattirant que des activités
banales, Jableh devrait être désavantagée par la proximité de Lattaquié,
tandis que Banias devrait être renforcée par la distance qui la sépare de
Lattaquié (40 km) et de Tartous (35 km). Or cʼest la situation inverse
qui prévaut : Jableh présente un dynamisme plus fort que Banias, et cela
ne sʼexplique que partiellement par la répartition du peuplement et des
richesses agricoles de la région. Certes, Jableh se trouve au centre dʼune
huerta alors que Banias est acculée au Jebel Ansariyeh. Si la plaine côtière
se réduit à quelques kilomètres de large au niveau de Banias, elle est en
réalité plus intensivement cultivée que la huerta de Jableh. Par ailleurs,
la population des arrière-pays de Banias et de Jableh est sensiblement la
même.
On pourrait trouver un facteur dʼexplication du contraste entre les deux
villes dans lʼantériorité de Jableh par rapport à Banias (cette dernière nʼest
réapparue quʼà la fin du XIXe siècle sur le site dʼune ville hellénistique, alors
que la vie urbaine nʼa jamais quitté lʼantique Gabala). En fait, lʼévolution
contrastée et atypique des deux villes sʼexplique surtout par la structure de
leurs réseaux sociaux respectifs.

Jableh : des réseaux sociaux entrecroisés

Jableh était une ville exclusivement terrienne qui prospérait au centre


de la vaste huerta qui porte son nom. Les terres appartenaient aux citadins,
en quasi-totalité musulmans sunnites, qui les confiaient à des métayers
alaouites. Il nʼexistait quʼun seul village sunnite dans la huerta. « Les villes
sont des corps enkystés dans la campagne23 » : cette affirmation de Jacques
Weulersse prenait toute sa valeur dans la huerta de Jableh, au temps du
Mandat français. Nulle part ailleurs dans la région côtière, lʼopposition
entre la ville sunnite, fermée aux ruraux, et la campagne alaouite nʼétait
aussi forte. La ville drainait les productions agricoles, mais les ruraux
nʼavaient pas accès aux rares productions citadines. Les alaouites étaient
indésirables dans la cité ; ils effectuaient leurs échanges par lʼintermédiaire
dʼun souk situé en lisière de la cité.
Durant le Mandat, de premières atteintes ont été portées au domaine foncier
de Jableh : le principal chef de tribu de la plaine, Ibrahim Kinj, muqaddam
de la fédération des Hadadin et président de lʼÉtat des Alaouites, sʼempare
de la majeure partie des terres waqf de la plaine. Les fondations pieuses de

23
WEULERSSE 1946.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 231

la ville ont de ce fait été privées dʼune part importante de leurs revenus, dʼoù
leur décadence. Ensuite, entre 1963 et 1969, la réforme agraire a privé cette
fois les citadins de leurs terres à la campagne. Certes, les expropriations
ont été limitées, parce que Jableh ne comptait que des petits propriétaires ;
mais ceux-ci nʼen ont pas moins été spoliés, puisque les métayers étaient
protégés contre lʼexpulsion. Lʼappauvrissement de la population citadine a
rapidement fait péricliter le commerce de Jableh : de nombreuses familles
commerçantes émigrent vers Lattaquié et Damas.
En 1947, les sunnites représentaient 90 % de la population de Jableh, les
chrétiens 3 % et les alaouites 7 %. Lʼexode rural a modifié cette structure
communautaire, puisque la campagne de Jableh est peuplée à plus de 99 %
dʼalaouites. Lʼémigration des ruraux vers Jableh est restée modérée jusque
dans les années 1960. La ville ne comptait encore que 10 668 habitants
en 1960, soit une croissance moyenne de 1,7 % par an entre 1947 et 1960
contre 4,6 % pour Lattaquié et 7,3 % pour Banias, qui double sa population
durant cette période. Ce nʼest quʼavec la création dʼentreprises publiques et
la construction dʼun port militaire que les ruraux commencent à sʼinstaller
massivement à Jableh. LʼÉtat favorise leur installation dans la ville en
construisant des ensembles collectifs ; lʼobjectif du régime baathiste était
de conquérir cette ville, dont la frange sunnite de la population lui était
défavorable. À partir de la fin des années 1980, les alaouites représentent
plus des deux tiers de la population de Jableh.
La ségrégation spatiale des communautés est plus importante à Jableh
quʼà Lattaquié. Une simple promenade dans la ville permet aisément de
voir la dichotomie entre les quartiers alaouites et sunnites. La vieille ville,
avec ses rues étroites et son souk traditionnel, est entièrement sunnite ; elle
ne compte pas moins de sept mosquées. Le quartier sud, qui est lʼextension
sunnite de la médina, possède quatre mosquées. Dans les quartiers alaouites,
au nord et à lʼest, deux emplacements ont été réservés pour des mosquées
mais, en 2003, aucune nʼavait encore été construite. La population alaouite
ne se rendant pas dans les mosquées, elle ne voit pas quel pourrait être
lʼintérêt de financer la construction de ces lieux de culte. (Fig. 44).
Dʼun point de vue fonctionnel, Jableh compte trois pôles commerciaux.
Le vieux souk de la médina est parfaitement conservé ; on y trouve toujours
les activités traditionnelles (comme la bijouterie), mais aussi des produits
modernes (lʼaudiovisuel, des baskets dʼimportation). Ce souk est fréquenté
par toutes les communautés et les deux sexes, même des groupes de jeunes
filles alaouites, ce qui est rare dans les souks dʼAlep ou de Damas. Les
jeunes filles alaouites nʼont pas besoin de traverser le dédale de ruelles
de la médina pour sʼy rendre, car cette dernière est coupée en deux par
une avenue qui rejoint la Corniche. Cette réorganisation de la voirie a

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232 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 44 : La répartition des communautés à Jableh.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 233

lʼavantage de rendre le vieux souk accessible aux alaouites par une voie
neutre, sans quoi ils sʼy rendraient beaucoup moins, en particulier les
femmes. Intégré dans le territoire sunnite, le vieux souk aurait dépéri, car
80 % de sa clientèle est dʼorigine rurale.
Depuis les années 1970, un deuxième pôle commercial est apparu
en dehors de la vieille ville, autour de la gare routière et des bâtiments
administratifs (la mantiqa et la municipalité). Cʼest le nouveau centre de
gravité de la ville, situé entre les quartiers alaouites (néo-citadins), sunnites
(citadins) et mixtes (citadins et néo-citadins aisés). Ses commerçants sont
en grande majorité sunnites ; comme à Lattaquié, les emplacements sont
chers et les alaouites de Jableh nʼont pas une tradition commerçante qui
leur permette de rivaliser avec les sunnites jabliotes versés dans le négoce
depuis des générations.
Un autre centre commercial, spécifiquement composé de commerçants
alaouites, sʼorganise ainsi plus à lʼest autour du carrefour constitué par le
périphérique et les routes de Qardaha et de Ain Sharqyeh. On trouve dans
ce souk (dʼune faible dynamique), des produits agricoles, de lʼépicerie, des
vêtements bon marché, essentiellement destinés à une clientèle rurale.

Banias : des réseaux sociaux segmentés

À la fin des années 1940, Banias était une petite ville administrative
endormie ; ses notables vivaient de la rente foncière ou exerçaient des
professions libérales. Le port nʼétait utilisé que pour le cabotage ; les bateaux
apportaient à Banias des pondéreux de Lattaquié ou Tripoli : ciment, bois,
etc. Au début des années 1950, la ville devient lʼun des terminaux pétroliers
des gisements de Kirkouk, grâce à lʼarrivée de lʼoléoduc de lʼIPC (Irak
Petroleum Company). Dans les années 1970, lʼÉtat décide dʼy implanter
une centrale thermique, achevée en 1976, et une raffinerie de pétrole, mise
en fonctionnement en 1979.
Entre 1947 et 1981, Banias est le réceptacle dʼun exode rural massif,
lié à lʼouverture de différents chantiers de construction puis à la création
dʼemplois dans la pétrochimie. Le maximum de croissance fut atteint dans
la période intercensitaire 1960-1970, avec 5 % de croissance moyenne
annuelle par an. La majorité des ruraux étaient alaouites, mais des flux
mineurs, venus des villages sunnites et chrétiens du sud de Banias, se
dirigent également vers elle. Les deux tiers de la population citadine
seraient alaouites, selon Alain Chouet24.

24
CHOUET 1995.

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234 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Un tel afflux de population et lʼactivité de la pétrochimie ne dynamisent


pas lʼéconomie de la ville de façon importante : la structure des activités
commerciales et de services de Banias rapproche cette localité du profil
économique des petites villes de montagne, plus que des autres villes
côtières. À Banias, le commerce alimentaire est le secteur commercial
dominant avec près de 50 % des établissements, alors quʼil ne représente
que 35 % des commerces de Jableh. Cette situation est caractéristique
dʼune ville et dʼun arrière-pays pour lesquels les salaires versés par
lʼÉtat constituent la principale ressource de la population. Lʼagriculture
de montagne – blé dur, oliviers et quelques spéculations fruitières – ne
fournit quʼun maigre complément ; seuls les agriculteurs qui pratiquent
une agriculture intensive dans lʼétroite plaine côtière (agrumes et, surtout,
tomates sous abris plastiques), possèdent un pouvoir dʼachat élevé. Mais
ils sont plus attirés par Jableh, Lattaquié et Tartous que par Banias, en
raison de la médiocrité de lʼinfrastructure commerciale de cette dernière.
À Banias (comme à Jableh), les différentes communautés possèdent
leurs quartiers respectifs : le sud est sunnite et le nord alaouite, mais il
nʼy a pas de quartier mixte (à lʼinverse de Jableh) ; en outre, la voirie à
Banias converge non pas vers le centre-ville, mais en deux points opposés
situés chacun au centre des quartiers communautaires. Ce réseau binaire de
communication traduit lʼexistence de deux villes, simplement collées lʼune
à lʼautre. Une simple promenade en ville suffit pour sʼen rendre compte :
en traversant la place centrale, où se dresse la grande mosquée, on change
dʼatmosphère. Au nord de la place centrale, les rues commerçantes sont
animées, les femmes ne portent pas de voile, les jeunes filles déambulent
avec nonchalance. Au sud de la place, dans la partie exclusivement sunnite
de la ville, le commerce est moins animé : les ruraux alaouites ne sʼy
rendent pas et les rares femmes dans la rue portent un voile. (Fig. 45).
La morphologie du quartier nord est typique des banlieues alaouites.
Il comporte de vastes ensembles de logements collectifs construits par
lʼAsken Askerieh, où sont logés des employés de la raffinerie, des militaires
et des fonctionnaires. Les rues sont larges et les terrains vagues nombreux,
car le bureau dʼurbanisme de la municipalité a vu trop grand. Le quartier
est bien pourvu en services publics : écoles, dispensaires, hôpital (en
construction depuis 1986), Centre culturel arabe (récemment achevé) ; de
nombreux emplacements ont été prévus pour des mosquées qui ne seront
jamais construites, faute de pratiquants.
Dans le quartier sud, la densité de lʼhabitat est plus élevée, puisquʼil
nʼy a pratiquement pas dʼespaces vides. Cette zone ne paraît pas
soumise à un quelconque aménagement de la part de la municipalité :
ruelles, impasses, beaucoup de rues ne sont pas asphaltées et des ateliers

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 235

Figure 45 : La répartition des communautés à Banias.

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236 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

artisanaux (mécanique, menuiserie, fabrique de blocs de ciment) sont


mélangés avec les habitations. Ce désintéressement est réciproque, car la
communauté sunnite qui occupe ce quartier ne souhaite aucune ingérence
de la « municipalité alaouite » sur son territoire.
La seconde différence entre le quartier alaouite et le quartier sunnite
réside dans la forme dʼhabitat proprement dite. Tandis que dans le premier,
les maisons sont entourées par des jardins ouverts sur lʼextérieur, dans le
second, de hauts murs cachent les jardins pour préserver lʼintimité de la
vie féminine. Cʼest pour la même raison que les volets sont toujours clos et
que les balcons ne servent quʼà sécher le linge et non à y prendre le frais.
Ainsi, nous sommes face à deux sociétés qui entretiennent des rapports
différents à lʼespace et préfèrent par conséquent mettre de la distance entre
elles pour éviter les heurts. Cette situation engendre une quasi-partition de
fait de la ville.

Le contraste entre lʼatonie de Banias et le dynamisme de Jableh : une question


communautaire

Outre la faiblesse des ressources locales et la crise du secteur public,


le cloisonnement communautaire qui caractérise Banias nous paraît être
le facteur dʼexplication majeur de lʼatonie économique de la ville et, par
conséquent, de sa faible croissance démographique évidente depuis que les
investissements publics ont cessé. Contrairement à Jableh, la communauté
sunnite de Banias est dʼorigine rurale ; elle entretient toujours des liens
étroits avec les villages du sud de la ville dont elle est originaire. Elle
nʼa pas été contrainte, comme cela a été le cas à Jableh, de sʼouvrir à
la communauté alaouite, puisque la clientèle sunnite lui suffisait pour
maintenir son activité économique. Jusque dans les années 1960, les
alaouites fréquentaient peu Banias, car ils préféraient effectuer leurs achats
dans les bourgs de montagne (Qadmus, Annazeh). Lorsque Banias est
devenue attractive, les commerçants alaouites et ismaéliens de ces deux
bourgs ont accompagné leur clientèle à Banias, si bien que les alaouites
continuèrent à les fréquenter au lieu de se rendre chez les commerçants
sunnites de la ville :
« Mon père était épicier à Qadmus. Dans les années 1950, le commerce
était prospère, les paysans venaient de toute la montagne pour échanger
leurs produits. Mais, avec la construction de la centrale et lʼamélioration
des transports, les gens étaient de plus en plus attirés par Banias. Qadmus
nʼest pas devenu une mantiqa, lʼhôpital25 a fermé, il y avait beaucoup

25
Il sʼagissait dʼun sanatorium.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 237

dʼémigration à Lattaquié, à Banias ou dans lʼarmée. Mon père est descendu


ouvrir une épicerie à Banias, puis il sʼest spécialisé dans la quincaillerie,
car tous les commerçants qui venaient de la montagne et même les
fonctionnaires ouvraient des épiceries. Ma clientèle est la même que celle
de mon père, je connais toutes les familles ; ils viennent ici parce quʼils ont
confiance et parce que je leur fais crédit.26 »
Le crédit est lʼatout des commerçants alaouites dans leurs relations avec
les sunnites. Commerçants et clients sont originaires du Jebel Ansariyeh, ils
se connaissent et savent quelle confiance mutuelle ils peuvent sʼaccorder.
En revanche, un commerçant qui ne connaît pas son client refusera de
lui faire crédit, car il nʼa aucune garantie dʼêtre remboursé. Or, dans une
région où le pouvoir dʼachat est faible, celui qui fait crédit est assuré de
disposer dʼune large clientèle. Lʼinconvénient de ce système est que le
commerçant est limité dans le renouvellement de son stock par lʼabsence
de liquidités et quʼil ne peut acheter que du matériel de médiocre qualité.
En conséquence, la clientèle la plus aisée de la plaine côtière se détourne de
Banias. Une autre conséquence est la communautarisation du commerce,
puisque les commerçants sunnites ont organisé le même système avec leurs
coreligionnaires.
Une analyse géographique classique se révèle insuffisante pour expliquer
pourquoi le cas de Jableh et de Banias va à lʼencontre de la théorie des
lieux centraux de Christaller27 ; cette analyse devrait absolument prendre
en compte le paramètre communautaire pour y parvenir. Lʼorganisation
transcommunautaire des réseaux économiques jabliotes assure à cette ville
un dynamisme supérieur à celui de Banias, ville où les acteurs économiques
sont rivés à leurs attaches communautaires. À Banias, le commerce alaouite
et le commerce sunnite ont chacun leur clientèle et leur aire de chalandise, ce
qui renforce la partition communautaire. Le caractère néo-citadin dominant de
la population de Banias serait-il responsable de ce clivage ? Il existe en effet
une relation entre la solidarité communautaire et les conditions économiques.
Dʼaprès les commerçants de Jableh, dans ce centre, la vente à crédit est
rare, les agriculteurs ont des revenus élevés, ce qui leur permet dʼacheter
comptant. La concurrence est en revanche plus forte entre commerçants, car
la préférence communautaire entre clients et commerçants étant faible, cʼest
la loi du marché qui domine. En revanche, à Banias, le fréquent recours au
crédit des fonctionnaires et des paysans du Jebel Ansariyeh limite leur choix
et réduit la concurrence entre commerçants.

26
Entretien réalisé en novembre 1997.
27
Le modèle du géographe allemand Christaller applique la loi de la gravitation à lʼespace
géographique. BRUNET 1990, p. 300.

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238 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Les villes secondaires se distinguent de Lattaquié par leur plus grande


distance vis-à-vis de la ʻassabiyya au pouvoir. Pour cette dernière, ces villes
sont dʼun moindre intérêt économique mais, surtout, elles ne représentent
pas un danger politique. Les rivalités entre la bourgeoisie économique et
la bourgeoisie bureaucratique y sont moins exacerbées quʼà Lattaquié. Au
lieu dʼêtre opposées, elles utilisent leur complémentarité.
À Tartous, les acteurs locaux ont su sʼentendre pour susciter une
évolution du trafic portuaire ; le port originellement destiné aux pondéreux
est devenu un port multifonctionnel, pour la plus grande prospérité de
la ville. Jableh bénéficie également de lʼintégration des acteurs locaux
au sein de réseaux transcommunautaires, lesquels assurent à la ville un
rayonnement local et des liens avec les réseaux politiques et économiques
nationaux. En revanche, à Banias, les deux principales communautés de
la ville nʼont pas réussi à unir leurs compétences. La forte présence dʼun
secteur public industriel sur lequel la communauté alaouite a trop tendance
à sʼappuyer constitue sans doute un frein à la recherche dʼune association
avec la communauté sunnite. Par ailleurs, alaouites et sunnites de Banias
sont dans leur grande majorité des néo-urbains ; les solidarités mécaniques
se maintiennent parmi eux au détriment des solidarités organiques28.
De manière générale, lʼorganisation sociale nʼest pas statique ; elle est
susceptible dʼune évolution dans le sens dʼune meilleure intégration au
sein de réseaux sociaux transcommunautaires ou bien de la désintégration
de ceux-ci. La crise du secteur public accentue les divisions sociales dans
les villes entre les alaouites dʼune part, en grande majorité dépendants de
ce secteur, et les sunnites dʼautre part, qui profitent de la libéralisation
de lʼéconomie. À Jableh par exemple, la stagnation du revenu agricole
commence à créer des tensions entre commerçants sunnites et alaouites.
Ces derniers voudraient que la gare routière soit déplacée du centre-ville
vers la périphérie, afin dʼaméliorer le drainage des ruraux, qui constituent
leur clientèle privilégiée, tandis que les commerçants du centre-ville, en
grande majorité sunnites, sont évidemment hostiles à ce transfert.

Conclusion

Les villes ne fonctionnent pas, du moins en général, comme des


creusets de lʼintégration ; chaque communauté y possède un territoire,

28
Selon Durkheim, la « solidarité mécanique » correspond au principe dʼidentité et la
« solidarité organique » sʼappuie sur le principe de complémentarité. DURKHEIM 1893.

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 239

où elle préserve ses habitudes sociales et sa cohésion. Les communautés


numériquement faibles, tels les chrétiens et les ismaéliens, ne possèdent
pas forcément de territoires définis par la proximité, mais des territoires
disjoints, ou des territoires en réseau. Ce principe dʼorganisation territoriale,
développé par Barry Wellman29 dans ses recherches sur les villes nord-
américaines, conduit à relativiser la notion de quartier mixte. Ce nʼest pas
parce quʼon est géographiquement proche des autres que lʼon entretient
des relations avec eux.
Cependant, la proximité est une condition plus favorable à la création
de relations que le cloisonnement communautaire qui règne dans la
campagne. Le peuplement pluri-communautaire des villes littorales fait
donc de celles-ci des lieux privilégiés où peuvent se nouer les réseaux
économiques et étatiques ; les réseaux transversaux ne peuvent cependant
sʼy constituer quʼà la condition quʼil y ait osmose entre les différentes
communautés urbaines.
Les figures 46 et 47 matérialisent les relations des communautés
qui composent les quatre villes littorales, entre elles dʼune part et avec
les réseaux étatiques et économiques de niveau national dʼautre part. À
Tartous et à Jableh, cette osmose est relativement bien réalisée, les alaouites
apportant leurs relations politiques aux agents économiques sunnites ou
chrétiens, en même temps quʼils sont également agents économiques
dans la mesure où une partie dʼentre eux dispose dʼun capital et dʼun
savoir-faire entrepreneurial. À Lattaquié, les alaouites ont une centralité
dʼintermédiarité, selon la terminologie de Linton Freedman30 : ils sont
faiblement connectés aux autres groupes, mais ils sont des intermédiaires
indispensables. À Banias, les relations entre les deux communautés sont
faibles, tant du point de vue économique que politique : alaouites et sunnites
se passent les uns des autres, ce qui explique le faible rayonnement de cette
ville sur la région côtière.
En Syrie, lʼétude de lʼorganisation sociale des villes est un préalable
pour comprendre leurs relations avec lʼextérieur. Les villes sont des
synapses entre les flux horizontaux qui relient le réseau des villes entre
elles et les flux verticaux qui relient chacune des villes aux villes plus

29
WELLMAN et LEIGHTON 1981.
30
Linton Freeman définit trois types de centralités. La centralité de degré qui consiste à
mesurer la centralité dʼun individu par son nombre de connexions aux autres. La centralité
de proximité qui consiste à juger de son degré de proximité vis-à-vis de tous les autres
individus du réseau. La centralité dʼintermédiarité : un individu peut fort bien nʼêtre que
faiblement connecté aux autres et pourtant être un intermédiaire indispensable dans les
échanges. Cité par DEGENNE et FORSÉ 1994.

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240 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 46 : Liens entre les communautés des villes littorales


et les réseaux étatiques.

petites et hiérarchiquement inférieures de sa zone de chalandise. À


lʼéchelle de la région côtière, seules Lattaquié, Jableh, Banias et Tartous
sont susceptibles de se situer à lʼintersection de ces réseaux verticaux et
horizontaux. Lattaquié et Tartous appartiennent à la catégorie de villes où
se structurent les relations socio-économiques régionales, ce qui en fait le
sommet de réseaux verticaux. Banias et Jableh sont, quant à elles, incluses
dans des réseaux verticaux, dominés par Tartous et Lattaquié, mais grâce à
leurs relations horizontales avec les grandes métropoles de lʼintérieur de la
Syrie (Alep, Homs, Hama, Damas), elles possèdent une relative autonomie
vis-à-vis des chefs-lieux de leur muhafaza. En revanche, les petites villes
(Qardaha, Haffeh, Sheikh Bader, Dreykish et Safita) demeurent enserrées
dans des relations verticales asymétriques qui réduisent leur autonomie

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LES VILLES CÔTIÈRES : LE POIDS DU FACTEUR COMMUNAUTAIRE 241

Figure 47 : Liens entre les communautés des villes littorales


et les réseaux économiques privés nationaux.

et, par conséquent, leur zone de chalandise. Lattaquié, Tartous, Jableh et


Banias sont les lieux où sʼinterconnectent les réseaux nationaux et locaux,
mais aussi différents réseaux locaux entre eux. Leur position nodale leur
confère une importance et des caractéristiques particulières qui en font des
entités originales au sein de la région côtière.

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CHAPITRE III

LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION


DE LA RÉGION ALAOUITE

Depuis le début des années 1990, des mesures de libéralisation


économique ont limité le dirigisme économique en Syrie. De toute
évidence, il ne sʼagit pas dʼun infitah1 à lʼégyptienne2 : lʼouverture syrienne
est lente et hésitante. Quinze ans après la loi n° 10 (1991), considérée
officiellement comme lʼacte fondateur de lʼouverture économique, il est
difficile de qualifier lʼéconomie syrienne de libérale : la livre syrienne
nʼest toujours pas convertible, le système bancaire privé émerge à peine
et de nombreuses contraintes continuent de peser sur lʼimport-export, sans
oublier tout un corpus de lois sur la défense de lʼéconomie socialiste qui
nʼa toujours pas été abrogé.
La liberté donnée au secteur privé est tout de même susceptible de
modifier la structure économique du pays et, par contrecoup, lʼorganisation
spatiale de la Syrie, à lʼimage de ce quʼa démontré Pierre Signoles à propos
de lʼespace tunisien :
« LʼÉtat, moteur essentiel de lʼéconomie et agent principal de lʼorganisation
spatiale, sʼétait efforcé dʼétablir la cohésion de lʼespace national en
gommant les héritages coloniaux. Les changements intervenus en 1970 ont
permis aux agents économiques privés (bourgeoisie nationale et sociétés
étrangères) de sʼexprimer avec vigueur, leur laissant toute liberté pour
œuvrer à remodeler le territoire en fonction de leurs intérêts dominants.3 »

1
Littéralement, il sʼagit de « lʼouverture » ; concrètement, ce terme indique une
revivification de lʼéconomie grâce à lʼintroduction de mesures libérales et à la suppression
du contrôle étatique.
2
En 1974, lʼÉgypte a rompu avec le dirigisme économique de Nasser. En promulguant
la loi n° 43, Anouar El Sadate ouvrit lʼÉgypte au capital étranger (arabe et occidental) et
entreprit de substituer graduellement le secteur privé à un secteur public omniprésent et
déficient.
3
SIGNOLES 1985, p. 935.

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244 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Cʼest la crise financière de 19864 qui a remis en cause la prééminence


du secteur public dans lʼéconomie syrienne : si, dans un premier temps,
les investissements privés se sont effondrés parallèlement à ceux du public
(parce quʼils dépendaient largement des dépenses de lʼÉtat), les mesures de
libéralisation économique ont permis au privé de se redresser rapidement
– cependant que le secteur public poursuivait son déclin.
Ainsi, depuis le début des années 1990, la Syrie se situe dans un
cadre économique nouveau, dans lequel lʼinitiative privée se substitue
progressivement au volontarisme étatique. Quelles sont les conséquences de
cette évolution économique sur lʼintégration de la région côtière ? Lʼinfitah
sʼaccompagne-t-il dʼune littoralisation accrue de lʼéconomie syrienne ?
Ou bien le retour du privé se traduit-il plutôt par une concentration des
investissements et de la croissance économique dans les grandes villes
de lʼintérieur au détriment des périphéries syriennes, la région côtière
comprise ? Avant dʼétudier lʼinfluence de cette nouvelle configuration des
acteurs économiques sur la région côtière, il est important dʼanalyser le
cheminement de la libéralisation économique en Syrie et les motivations
qui ont poussé le régime baathiste à abandonner le dirigisme économique.

Une conséquence de lʼinfitah de 1991 : la modification des réseaux


du pouvoir politique

Dès le milieu des années 1960, le régime baathiste avait totalement


pris le contrôle de lʼéconomie syrienne à travers la réforme agraire, les
nationalisations des entreprises industrielles en 1964-1965, lʼétatisation du
secteur des banques, des assurances, du commerce extérieur. Le but du
nouveau régime était de réduire radicalement lʼespace dʼune bourgeoisie
capitaliste rivale de son pouvoir en lui laissant très peu de marge,
notamment par le biais dʼune surenchère socialiste comparable à celle de
lʼÉgypte nassérienne. Le coup dʼÉtat de Hafez Al Assad en novembre 1970
a marqué la fin de cette politique de fuite en avant5, destinée à mobiliser les

4
Entre 1973 et 1986, la Syrie bénéficiait dʼaides financières massives des pays arabes
pétroliers. La réduction drastique de ces aides conjuguée à une augmentation graduelle des
dépenses au cours des années 1980 provoqua une crise budgétaire en 1986 qui mit lʼÉtat
syrien dans lʼincapacité de répondre à ses engagements internationaux et de financer son
programme de développement.
5
PICARD 1980 a, p. 180.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 245

masses populaires syriennes derrière un régime néo-baathiste6 (1966-1970)


jusque-là dominé par lʼaile gauche, voire gauchisante, du parti Baath.
En 1971, le régime du « Mouvement rectificatif » promulgue en effet
une amnistie pour ceux qui possédaient des capitaux « émigrés », mais le
résultat est en deçà des attentes : lʼamnistie nʼentraîne quʼun rapatriement
limité7. Le régime facilite alors lʼimportation dʼun grand nombre de
produits et promet des facilités de crédit aux petites entreprises privées.
Lʼouverture des comptes en devises étrangères est autorisée, sous certaines
conditions. Enfin, le régime garantit les investissements étrangers contre
toute mesure de spoliation ou de nationalisation8. Dans le cadre de cette
stratégie dʼouverture au capital étranger, sept zones franches industrielles
sont créées en 19719. Et à partir de 1973, la Syrie tente, comme lʼÉgypte,
la Jordanie et le Liban, de sʼinsérer dans les circuits de récupération de
la rente pétrolière, en attirant les capitaux et les investissements des pays
arabes pétroliers10.
La nouvelle politique impulsée par Hafez Al Assad nʼétait pas destinée
à rétablir la situation économique de la Syrie – une situation qui était loin
dʼêtre catastrophique, à la fin des années 1960 :
« Malgré toutes les restrictions, malgré des confiscations à la suite de
manifestations et de grèves des commerçants, et malgré ses propres
activités de boycottage et dʼexportation illégale de capitaux de retour, le
secteur privé ne semblait pas trop mal se débrouiller ; ceci même sous le
régime de Jadid avec sa rhétorique de socialisme scientifique, dʼunité de la
classe ouvrière et de parti dʼavant-garde.11 »
Entre 1966 et 1970, le PIB avait ainsi continué dʼaugmenter. Le
mouvement du port de Lattaquié nʼavait cessé de progresser alors que par la
suite, entre 1970 et 1973, il diminue. Ces quelques indicateurs permettent
de souligner que le secteur privé se portait mieux entre 1966 et 1970
quʼaprès les mesures dʼouverture de Hafez Al Assad. Et par ailleurs, la
nationalisation des agences maritimes privées en 1980 au profit de la
compagnie Ship Co prouve que la libéralisation économique nʼest pas un
dogme du régime et que les retours en arrière sont possibles, en fonction des
intérêts politiques. Avec lʼarrivée au pouvoir de Bachar Al Assad en 2000,

6
PICARD 1980 a, p. 164.
7
CHATELUS 1980, p. 249.
8
KIENLE 1991, p. 224.
9
CHATELUS 1980, p. 249.
10
RIVIER 1982, p. 113.
11
KIENLE 1991, p. 224.

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246 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

même si la tendance sur le long terme semble être à lʼouverture, avec


des accords dʼassociation entre la Syrie et lʼUnion européenne (paraphés
en 2004) ou lʼintégration de la Syrie dans le grand marché arabe (depuis le
1er janvier 2005), des mesures de type autoritaire sont toujours appliquées
(fermeture unilatérale de la frontière avec le Liban, interdictions sélectives
dʼimportation, procès attentés pour entrave à lʼéconomie socialiste…). Les
entrepreneurs vivent toujours dans la crainte dʼune mainmise de lʼÉtat sur
leur(s) société(s), preuve dʼun manque de confiance préjudiciable au climat
économique en Syrie12.
De façon générale, la libéralisation économique engagée par le
Mouvement rectificatif est analysée par Élizabeth Picard comme une
mesure politique destinée à élargir la base sociale de Hafez Al Assad. Mais
il ne sʼagissait pas de favoriser la bourgeoisie syrienne dans son ensemble :
« Si Hafez Al Assad a su jouer de la vieille opposition régionale entre Alep
et Damas pour donner au régime une base solide, il lui fallait se concilier,
ou du moins ne pas sʼaliéner, la classe marchande de Damas13. » Selon
Eberhard Kienle, lʼinfitah des années 1970 a permis lʼenrichissement des
membres du régime et la création dʼune nouvelle bourgeoisie liée à la
ʻassabiyya au pouvoir :
« Finalement, la reprivatisation partielle de lʼéconomie syrienne allait ouvrir
des possibilités immenses dʼenrichissement personnel à des dirigeants
politiques et à leurs acolytes, du simple fait quʼils étaient souverains dans le
refus ou dans lʼattribution, contre commissions, pots-de-vin et dessous-de-
table, de toutes sortes de licences et dʼautorisations requises par le secteur
privé.14 »
Entre les deux groupes, ʻassabiyya alaouite et nouvelle bourgeoisie
à dominante sunnite, des réseaux sociaux se sont constitués ; mais à la
différence dʼautres pays comme la Tunisie et lʼÉgypte, il nʼy a pas eu de
fusion, en raison de lʼendogamie communautaire et de la réticence de la
nouvelle bourgeoisie à lier complètement son destin à celui de la ʻassabiyya
au pouvoir. Lʼabsence dʼune classe militaro-capitaliste dirigeante est, à notre
sens, lʼune des causes majeures du retard de la libéralisation économique
en Syrie. Il fallut attendre la fin des années 1980, cʼest-à-dire que la Syrie

12
La situation syrienne est comparable à celle qui prévaut en Russie depuis lʼarrivée de
Vladimir Poutine au pouvoir. Lʼaffaire Ioukos, notamment, a fait jurisprudence pour les
entrepreneurs syriens. On peut citer le cas de Ryad Saif, patron de lʼindustrie textile à
Damas et opposant notoire au régime, qui vient de passer plusieurs années en prison (sorti
en décembre 2005) et dont la société a été confisquée par lʼÉtat.
13
BAHOUT 1994, p. 42.
14
KIENLE 1991, p. 226.

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soit exsangue, pour quʼune réelle politique de libéralisation économique


soit lancée.

Une nouvelle orientation économique depuis la crise financière de


1986

Dans son analyse de lʼéconomie syrienne durant la période 1973-


1979, Michel Chatelus montre la fragilité dʼune économie « dont les
investissements sont attendus de lʼextérieur pour environ 30 %15 ».
La politique de développement syrienne était très coûteuse et, surtout,
extrêmement dépendante des importations étrangères, pour lesquelles elle
recourait à un endettement cumulatif. En 1986, la crise financière a plongé
le pays dans le marasme :
« En 1986, le PIB diminua de 5 % en livres syriennes constantes, les
réserves de devises du pays tombèrent à 357 millions de dollars, soit moins
dʼun mois dʼimportation. Le gouvernement fut incapable de faire face à ses
obligations internationales [remboursement des intérêts de la dette]16 ».
Pour sortir de cette crise, le régime a été contraint de libérer le secteur
privé de ses entraves. Il le fait dʼabord timidement en 1986-1987, en
commençant par la création dʼun secteur dʼéconomie mixte dans le tourisme,
les transports et lʼagroalimentaire. Mais la médiocrité des résultats obtenus
lʼoblige à libéraliser davantage. À la différence de lʼouverture de 1970, le
deuxième infitah nʼest pas impulsé uniquement par des motifs politiques
dans la mesure où, entre 1986 et 1990, la Syrie était véritablement exsangue.
Les coupures dʼélectricité, les restrictions alimentaires, le chômage
technique dans le secteur public industriel, le sous-emploi croissant dans
la population… rendaient la situation sociale explosive – jusquʼà menacer
la survie du régime de Hafez Al Assad. Le régime prend alors le risque
dʼune libéralisation plus audacieuse, au risque dʼêtre ébranlé par la montée
de lʼancienne bourgeoisie capitaliste revitalisée :
« Comment introduire le marché libre, inciter les entreprises privées à
investir en maintenant la coordination et la supervision centrale nécessaires
pour éviter une augmentation du chômage et la réémergence du vieux
régime des riches marchands et des grands propriétaires ?17 »

15
CHATELUS 1980, p. 261.
16
SUKKAR 1996, p. 28.
17
HARIK et SULLIVAN 1992, p. 125.

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248 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

La promulgation de la loi n° 10, en mai 1991, est alors lʼacte fondateur


de la nouvelle politique économique syrienne. Sa nouveauté réside moins
dans ses dispositions (facilités dʼimportations, ouvertures de comptes en
devises, exemptions fiscales), qui rappellent celles prises en 1971, que
dans le climat de confiance instauré auprès des investisseurs privés18.
Lʼéconomiste syrien Nabil Sukkar19 relève ainsi que la chute du système
socialiste en Europe de lʼEst avait donné à la réforme un sens nouveau
et un caractère irréversible. La toute-puissance des USA obligeait en tout
état de cause la Syrie à entreprendre une mutation idéologique, qui ne
dérangeait aucunement la ʻassabiyya alaouite au pouvoir. Ayant réalisé
son « accumulation primitive », celle-ci était plus encline à se lancer dans
lʼéconomie de marché que vingt ans auparavant. En outre, lʼancienne
bourgeoisie capitaliste ne représentait plus une ennemie, mais un groupe
avec lequel des alliances de classe avaient fini par se constituer.

La ʻassabiyya alaouite et la bourgeoisie capitaliste sunnite : une


impossible fusion

Selon les hypothèses formulées par Eberhard Kienle20 et Joseph Bahout,


lʼinfitah syrien marque un rééquilibrage des relations dʼinterdépendance
entre la ʻassabiyya alaouite et la bourgeoisie capitaliste au profit de cette
dernière. Joseph Bahout envisage ainsi la possible dilution de la ʻassabiyya
alaouite dans les fastes et le luxe de lʼéconomie urbaine, conformément au
schéma défini par Ibn Khaldoun qui veut que la ʻassabiyya au pouvoir perde
son caractère militaire et violent après quelques décennies de résidence en
ville et dans le luxe21 :
« À lʼheure actuelle, les fils de militaires se sont établis dans les affaires et
font aujourdʼhui indéniablement plus partie de lʼestablishment mercantile
que de celui des casernes.22 »

18
BAHOUT 1994, p. 31.
19
SUKKAR 1996, p. 39.
20
« Il est difficile de déterminer de façon exacte le rapport de forces entre la bourgeoisie de
lʼinfîtah, dʼune part, et les officiers alaouites aux commandes de lʼÉtat, de lʼautre. De toute
façon, ce rapport de force nʼest jamais stable, mais change avec les indicateurs économiques,
tels que les estimations du régime quant au montant de devises ou de capitaux qui lui font
défaut. » KIENLE 1996, p. 232.
21
CHEDDADI 1980.
22
BAHOUT 1994, p. 71.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 249

Firas Tlass, le fils de lʼex-ministre de la Défense, est ainsi devenu le


président dʼun conglomérat, le groupe MAS, dont les activités vont de
lʼagroalimentaire à lʼimportation de divers biens de consommation. Il faut
souligner que lʼarmée syrienne demeure le principal débouché du groupe
MAS. Et si les enfants de Hafez Al Assad sont plus discrets dans leurs
affaires, mettant souvent en avant des hommes de paille, il est notoire que
Bachar Al Assad est le propriétaire de lʼune des deux agences dʼaffichage
publicitaire de Syrie, Mustaqbal, tandis que Kawalis, la seconde de ces
sociétés, est contrôlée par un autre membre de la famille Al Assad. Il est à
noter que ces deux sociétés ne se font nullement concurrence : la première
possède le monopole des panneaux lumineux au sol et sur les abribus, la
seconde occupe le créneau plus classique des affichages sur panneaux de
trois mètres sur quatre. Rami Makhluf, le cousin de Bachar Al Assad, est à
la tête dʼun véritable empire économique qui inclut le téléphone portable,
les duty free, lʼimportation de voitures…, des secteurs dans lequel il se
trouve en situation de quasi-monopole également.
Lʼinfitah serait ainsi la preuve dʼun nouveau rapprochement entre
la ʻassabiyya alaouite et la bourgeoisie capitaliste, rapprochement qui
dépasserait la simple protection. Si Joseph Bahout envisage même une
fusion économique et sociale (par des mariages notamment) entre les
deux groupes23, Eberhard Kienle est beaucoup plus réservé sur ce sujet :
« Les mariages entre personnes dʼobservances religieuses différentes
sont peu fréquents24 », écrit-il. Cette dernière opinion nous paraît la plus
fondée, en raison dʼune tradition orientale des mariages endogames qui
limite fortement ce type dʼunion ; dʼautre part, pas plus la bourgeoisie
traditionnelle que la nouvelle bourgeoisie nʼont envie de se compromettre
en unissant complètement leur destin à celui de la ʻassabiyya au pouvoir.
Un point important est à noter : la bourgeoisie capitaliste ne cherche
évidemment pas à élargir le champ des réformes économiques par le
biais dʼune action politique. Une telle démarche pourrait en effet sʼavérer
coûteuse face à une ʻassabiyya qui, par le passé, sʼest montrée des plus
violente vis-à-vis de ceux qui contestaient son pouvoir. Elle préfère se

23
« À terme donc, comme ailleurs en Égypte ou en Irak, on pourrait aller vers une fusion de
la bourgeoisie bureaucratique avec la nouvelle classe [la bourgeoisie de lʼinfitah] voire avec
ceux de lʼancienne bourgeoisie qui auraient accepté de jouer le jeu. » BAHOUT 1994, p. 73.
24
KIENLE 1997.

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250 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

servir des réseaux transversaux qui se sont construits entre le mulk 25 et le


souq26, comme lʼécrit Jean Leca :
« Le secteur privé, croissant à lʼombre de lʼÉtat et grâce au secteur public, a
certainement intérêt à améliorer sa marge de manœuvre économique […].
Mais pourquoi devrait-il pour cela entreprendre une action politique
ouverte, alors quʼil lʼobtient à moindre coût, en restant retranché dans
des politiques de palais, où les réseaux informels de solidarité familiale,
régionale, et communautaire sont au cœur du jeu ?27 »
Au total, si la proximité que les élites bourgeoises possèdent avec
le pouvoir préserve leurs positions oligopolistiques dans le contexte du
« capitalisme des copains28 », la collusion entre les deux groupes freine
une libéralisation économique plus audacieuse, dont pourraient profiter les
outsiders29 que sont les petits et moyens entrepreneurs. La libéralisation
économique, malgré ses limites, fait désormais du secteur privé le moteur
de lʼéconomie syrienne. À charge pour lui de résorber le chômage et de
développer le pays.

Faiblesse et stagnation du secteur privé dans la région côtiere

Lorsque le Baath est arrivé au pouvoir, la région côtière était peu urbanisée
et sous-industrialisée malgré sa fonction portuaire. Les nationalisations
des années 1960 détruisirent le début dʼindustrialisation privée et, par
la suite, le dirigisme économique empêcha le développement du secteur
privé non agricole. Les éléments les plus dynamiques de la bourgeoisie
citadine émigrèrent à lʼétranger, tant les possibilités dʼentreprendre étaient
devenues restreintes. Lʼouverture économique des années 1990 a vu revenir
une partie de ces entrepreneurs, y compris dans la région côtière, mais les
conditions de travail semblent peu favorables.
25
Le mulk est défini par Ibn Khaldoun comme une position noble et recherchée de tous,
qui réunit tous les biens de ce monde, les plaisirs du corps et les joies de lʼâme » ; il sʼagit
du pouvoir hégémonique absolu. Dʼaprès lʼauteur, toute ʻassabiyya a pour objectif ultime
lʼaccaparement du mulk. CHEDDADI 1980.
26
Le souq est, pour Ibn Khaldoun, constitué par les grands commerçants, groupe que nous
définissons aujourdʼhui comme la bourgeoisie capitaliste en y intégrant les industriels, ou
par le terme plus neutre de classe entrepreneuriale. Elle ne détient pas le pouvoir politique
qui est entre les mains, le plus souvent, dʼune ʻassabiyya tribale, mais elle dispose du pouvoir
économique. La prospérité des entrepreneurs dépend des rapports quʼils entretiennent
avec le mulk (le pouvoir politique) ; leur opposition à ce pouvoir peut conduire jusquʼà la
spoliation de leurs biens, mais leur soutien affirmé est récompensé par des bénéfices rapides
dus à la protection dont ils bénéficient en retour.
27
LECA 1988, p. 97.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 251

La faiblesse du secteur privé : trop dʼÉtat

La région côtière syrienne possède le même niveau dʼemplois dans le


secteur privé (20 % de la population en activité en 2004), hors agriculture,
que les périphéries du Sud et du Nord-Est de la Syrie. Cette faiblesse de
lʼemploi privé sʼexplique par lʼimportance du secteur étatique, chômage
déguisé en grande partie, mais aussi par la faiblesse des investissements dans
lʼindustrie et les services privés. Cette situation est tout à fait paradoxale eu
égard au taux dʼurbanisation, au niveau dʼéducation de la population et à la
fonction portuaire de Tartous et de Lattaquié.

LʼÉtat, premier employeur de la région côtière

Dʼaprès lʼenquête sur la population active de 2004, le secteur privé


emploierait 79 % de la population active syrienne contre 63 % en 1994.
Depuis le début des années 1990, le secteur privé a créé lʼessentiel des
nouveaux emplois en Syrie tandis que le nombre dʼemplois dans le secteur
public (forces armées comprises) a stagné. En 1994, le secteur privé
employait moins de 50 % des actifs dans la région côtière. Le recensement
de 2004 ne nous donne plus dʼindications quant à la distribution des emplois
entre le public et le privé. Nous pouvons néanmoins lʼestimer en utilisant
la distribution de la population par secteur dʼactivité. Les actifs occupés
dans le secteur étatique (administration générale, défense, enseignement,
services sociaux) représentent 64,5 % à Lattaquié et 39,3 % à Tartous, contre
une moyenne de 26,7 % au niveau national. La différence entre Tartous et
Lattaquié provient essentiellement du secteur de la défense, surreprésenté
à Lattaquié. Les muhafaza de Lattaquié et de Tartous possèdent les taux
dʼactivité dans le secteur privé les plus faibles de Syrie.
LʼÉtat nʼa procédé a aucune privatisation ni aucun licenciement massif
dans le secteur public industriel, mais il nʼa pas non plus créé de nouvelles
entreprises publiques. La dernière en date fut lʼusine textile de Lattaquié en
1992. Ce désengagement de lʼÉtat dans lʼéconomie provoque une montée
du chômage, en particulier dans les périphéries, puisque le secteur privé
ne crée pas suffisamment dʼemplois pour résorber le sous-emploi. La
région côtière possède ainsi les taux de chômage les plus élevés de Syrie
(Lattaquié : 22,4 %, Tartous : 20,9 %) derrière la muhafaza de Hassakeh

28
Les hommes dʼaffaires dépendent de politiques préférentielles leur octroyant des
monopoles ou des oligopoles. Les hommes politiques sont associés à la bourgeoisie
capitaliste par lʼintermédiaire de bureaux dʼétudes ou autres couvertures.
29
GOBE 1997.

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252 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

(26,5 %), soit près du double de la moyenne nationale (12,5 %). On peut
évidemment sʼinterroger sur la fiabilité de cette enquête qui place la Syrie à
peine au-dessus des pays dʼEurope pour le taux de chômage et qui semble
minorer le sous-emploi dans le pays : il est certain que le chômage est
sous-évalué en Syrie.
Pendant des décennies, lʼÉtat a absorbé les nouveaux actifs en créant
des emplois publics, véritable chômage déguisé. Les diplômés étaient
ainsi, jusquʼau milieu des années 1990, assurés de trouver du travail dans
le secteur public, puisque lʼÉtat avait obligation de leur trouver un travail.
Dans la montagne alaouite, la multiplication des chefs-lieux administratifs
participait à cette politique de création dʼemplois. Lʼarmée et les services
de sécurité étaient également des débouchés privilégiés pour les proches
du clan Assad. Le régime de Bachar Al Assad a rompu avec cette politique
dʼÉtat-providence et compte sur lʼinitiative privée pour réduire le chômage :
a-t-il les moyens de faire autrement ?

Une côte peu attractive pour les entreprises privées

Alep et Damas dominent le secteur industriel privé : 80 % des sociétés


industrielles privées y sont concentrées. Lattaquié, Tartous, Homs, Hama
et Idlib viennent ensuite. Mais les chiffres du recensement concernant
ces dernières muhafaza nous paraissent tronqués : sous-déclarations
massives ou erreurs durant le dépouillement ? Il est évident que Lattaquié
et Tartous ne sont pas les troisième et quatrième villes industrielles de
Syrie, devant Homs et Hama. La quatrième position de Tartous paraît
particulièrement usurpée, car il nʼexiste pas dans cette ville de vaste zone
industrielle en surface ou en sous-sol30 comme cʼest le cas à Lattaquié.
(Fig. 48, 49, 50, 51).
Les chiffres concernant les grandes entreprises (plus de quarante-
neuf employés) paraissent plus crédibles. Celles-ci sont effectivement
peu nombreuses dans la région côtière : 5,8 %, toutes dans la muhafaza
de Lattaquié. En revanche, Alep et Damas concentrent 82,2 % de ces
entreprises. Ces résultats confirment ceux du recensement de la population
active.
Tout comme pour lʼindustrie, les sociétés commerciales sont concentrées
à Damas et à Alep (84,1 %). Mais dans ce secteur, Damas domine ici
largement Alep : 53,8 % des sociétés contre 30,3 %. La muhafaza de
Lattaquié vient en troisième position. Il ne nous semble pas que cela soit une

30
Les caves du centre-ville de Lattaquié sont occupées par des ateliers industriels semi-
clandestins.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 253

Figure 48 : Répartition des entreprises industrielles privées de plus de


9 employés en Syrie.

Figure 49 : Répartition des entreprises industrielles privées de plus de


49 employés en Syrie.

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254 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 50 : Répartition des entreprises commerciales privées de plus


de 9 employés en Syrie.

Figure 51 : Répartition des entreprises commerciales privées de plus


de 49 employés en Syrie.

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erreur statistique, car la présence du port y génère une activité commerciale


intense. Précédemment, nous avons vu que Lattaquié était en troisième
position en Syrie pour le volume de marchandises commanditées. Tartous
apparaît très en retrait : cette faiblesse est une carence du port de Tartous
vis-à-vis de Lattaquié. Quant à Idlib et Hassakeh, qui apparaissent dans
le recensement des activités économiques comme des pôles commerciaux
majeurs, ces deux localités ne le doivent quʼau commerce de gros et non
pas à lʼimport-export.
Lʼimportance de Lattaquié et de Tartous dans le commerce de gros,
telle quʼelle apparaît dans les statistiques officielles, doit pour sa part
être nuancée. À la XLIIIIe Foire internationale de Damas, aucune société
étrangère ne possédait dʼagents exclusifs dans la région côtière. Sur les
vingt-six présents, vingt-quatre étaient damascènes et deux alépins, ce qui
laisse penser que la plupart des importateurs de la région côtière ne sont
que des intermédiaires travaillant pour le compte des sociétés installées
dans la capitale. Par ailleurs, les plus importantes maisons de commerce
(plus de quarante-neuf employés) se trouvent à Damas, Alep et Homs :
« À lʼéchelon national, le commerce de gros est le monopole des deux
capitales, Damas et Alep, surtout pour les produits importés : équipements
domestiques, électroménager, etc., car la majorité des agences dʼimport-
export privées y est basée.31 »

La région côtière profite peu de la libéralisation économique


de 1991

La loi n° 10 nʼest pas lʼélément fondateur de la libéralisation


économique syrienne, mais elle est une étape importante dans le processus
de réformes économiques entamé depuis la crise de 1986. Elle établit en
effet clairement le Code des investissements en Syrie32. Elle a instauré un
climat de confiance qui manquait lors du premier infitah des années 1970.

La loi n° 10 : symbole du nouvel infitah

La loi ne sʼapplique quʼaux projets dépassant dix millions de livres


syriennes dʼinvestissement et sʼinscrivant « dans le cadre des plans du

31
AL DBIYAT 1995, p. 244.
32
« Indéniablement cette loi constitue une avancée, ne serait-ce que parce quʼelle a lʼavantage
de regrouper plusieurs textes législatifs jusque-là dispersés ». BAHOUT 1994, p. 31.

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256 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

développement économique, social et politique de lʼÉtat33 ». En fait,


le gouvernement nʼa fixé aucun objectif sectoriel ou de localisation aux
investisseurs privés. Le préambule affirmant que les investissements privés
sʼinscrivent dans le cadre des plans de développement de lʼÉtat nʼest quʼune
clause de style destinée à ménager la susceptibilité des baathistes qui sont
hostiles à la libéralisation de lʼéconomie. Les projets doivent être agréés
par le Conseil supérieur de lʼInvestissement qui est composé des principaux
membres du gouvernement et présidé par le Premier ministre34. Le Conseil
contrôle théoriquement leur insertion dans les objectifs du gouvernement
et leur faisabilité. Mais la quasi-totalité des demandes est acceptée sans
quʼaucune étude sérieuse nʼait été réalisée. Lʼagrément permet de bénéficier
dʼexemptions de taxes : lʼimportation des moyens de production est libre
de droits de douanes ; les sociétés sont exemptées dʼimpôts durant cinq
ans ; et au bout de cinq ans, le capital étranger peut être rapatrié librement ;
si le projet échoue, ce rapatriement peut être effectif après six mois. Enfin,
les profits peuvent être transférés librement ainsi que 50 % des salaires des
expatriés et 100 % à la fin de leur contrat.
Entre mai 1991 et août 1996, période faste de lʼinfitah, 1 516 projets ont
été acceptés, ce qui représente un investissement envisagé de 358 milliards
de livres syriennes et la création dʼune centaine de milliers dʼemplois
directs. Une étude réalisée en 1996 par Hans Hopfinger35 indique que,
toutefois, seuls 224 projets ont effectivement été réalisés et 6 % des capitaux
réellement investis. Certes, les entrepreneurs disposent, selon la loi, de
cinq ans pour réaliser leur projet, mais beaucoup nʼavaient pris quʼune
simple option. Lʼabsence de nouvelles réformes économiques ainsi que la
dégradation de lʼéconomie syrienne depuis 1995 ont fortement ralenti les
investissements. Depuis cette date, les demandes dʼagrément ont chuté,
traduisant la crise de confiance des investisseurs.
Peu de projets touristiques et agricoles ont été déposés dans le cadre de
la loi n° 10, du fait de lʼexistence de décrets, promulgués en 1985 et 1986,
spécifiques à ces activités. La majorité des projets déposés entre 1991 et 1996
concerne les transports : 814 agréments et 23,9 % des investissements.
Vient ensuite lʼindustrie : 650 projets et 70 % des investissements. Dans
ce secteur, les activités les plus prisées sont les matériaux de construction

33
Article 1 de la loi n° 10 du 4 mai 1991, traduction effectuée par le Service commercial de
France à Damas, cité dans BAHOUT 1994, annexe II.
34
Article 5 de la loi n° 10 du 4 mai 1991, traduction effectuée par le Service commercial de
France à Damas, cité dans BAHOUT 1994, annexe II.
35
HOPFINGER 1997.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 257

(127 projets), lʼalimentaire (224 projets) et le textile (88 projets)36. Ce sont


ceux qui possèdent la plus faible intensité capitalistique et la rentabilité la
plus rapide. Leur attractivité confirme que les investisseurs nʼont quʼune
confiance limitée en lʼavenir politique du pays.

Une multitude de projets, mais peu de réalisations dans la région côtière

Seuls 6 % des projets agréés par le Conseil supérieur de lʼInvestissement


sont localisés dans la région côtière : quarante-neuf à Lattaquié, quarante
à Tartous et trois à Jableh37 ; les trois quarts des projets sont localisés à
Damas et à Alep. Et si Homs et Hama sont plus prisées que les villes de la
côte en nombre de projets, la région côtière est mieux placée en matière
dʼinvestissements (10,2 % du total). Tartous compte des projets qui exigent
des investissements dépassant le milliard de livres syriennes : raffinerie de
sucre (1,1 milliard de livres syriennes) et sociétés de transport maritime, en
particulier une compagnie libano-britannique dont lʼinvestissement prévu
est de 9 milliards de livres syriennes. Ainsi, la distribution spatiale des
projets nʼindique ni un rééquilibrage de lʼéconomie syrienne au profit des
périphéries, ni une tendance nette à la littoralisation.
La répartition sectorielle des projets nʼindique pas de changement dans
la structure économique régionale. La majorité de ces projets concerne le
secteur des transports, et cela est valable pour toutes les régions. Dans
la région côtière, les projets agroalimentaires sont relativement plus
nombreux quʼailleurs : 35 % contre 23 % au plan national. Ils répondent à
la demande de valorisation des produits agricoles par le conditionnement
et la transformation (jus de fruits, conserveries, embouteillage de lʼhuile
dʼolive…). La part des autres industries est particulièrement réduite : 19 %
à peine (chimie, textile, métallurgie, matériaux de construction), soit un taux
comparable à celui du quart nord-est et de la Syrie centrale. Alep et Damas
confirment leur prépondérance dans les industries de transformation.
Si les principaux projets (raffinerie de sucre, cimenterie…) nʼont pas
été réalisés, faute de capitaux, un certain nombre de projets de petite ou
moyenne envergure ont en revanche vu le jour : une usine dʼélectroménager
à Lattaquié (499 millions de livres syriennes), une usine de serviettes en
papier de la marque Mimosa à Jableh (304 millions de livres syriennes)
et, bien sûr, des sociétés de transport terrestre. Il sʼagit essentiellement
de projets financés par la bourgeoisie traditionnelle : familles Jud, Zein,

36
AL IMADY 1997.
37
Dépouillement personnel du Journal Officiel de la République arabe syrienne (1991-
1996).

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258 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Bazidu, Daniel… et des entrepreneurs de taille moyenne. Aucune société


étrangère nʼa ouvert ses portes dans la région côtière ; les seules qui se sont
installées en Syrie sont les multinationales Nestlé en 1995 et Bel en 2004
à Damas.
On le constate aisément : le poids du secteur public et la faiblesse de
la bourgeoisie locale constituent de sérieux freins au développement du
secteur privé dans la région côtière. Seule la fonction portuaire favorise les
activités de négoce susceptibles de générer des emplois tertiaires qualifiés
(interprètes, informaticiens…) et des investissements dans lʼindustrie.
Mais cela se limite à Lattaquié et à Tartous. Il sʼagit en outre uniquement
dʼinitiatives locales, les entrepreneurs extérieurs, syriens ou étrangers,
investissant peu dans la région côtière. Les entrepreneurs locaux ont,
quant à eux, tendance à investir de préférence leurs capitaux à Damas,
Homs ou Alep ; quant aux individus professionnellement qualifiés, ils vont
rechercher des emplois dans ces métropoles… à moins quʼils ne choisissent
dʼémigrer à lʼétranger.

Une périphérie répulsive pour la bourgeoisie capitaliste


syrienne

Le secteur privé obéit universellement à des objectifs de rentabilité


économique : si lʼÉtat syrien ne compense pas par des subventions
et des exemptions fiscales38 les désavantages comparatifs des régions
périphériques, lʼindustrie privée se concentrera naturellement dans les
métropoles économiques du pays. Pour ce qui est de la région côtière,
toutefois, la fonction portuaire peut partiellement compenser les handicaps
de sa situation périphérique ; mais, nous avons pu lʼobserver, la timide
intégration de la Syrie dans lʼéconomie mondiale depuis une dizaine
dʼannées nʼa suscité, ni à Lattaquié ni à Tartous, un développement
industriel comparable à celui qui est enregistré à Damas, Homs, Alep ou
même Hama. Le ratio régional du pourcentage dʼemplois créés sur celui de
la population régionale est inférieur à un. Le faible dynamisme du secteur
privé dans la région côtière relève indéniablement de causes économiques,
mais il ne faut négliger ni les problèmes politiques de la Syrie avec ses
voisins ni la complexité de la structure sociale de la région côtière.

38
Durant le printemps 1997, la concentration des investissements privés dans les grandes
villes de lʼintérieur a suscité un débat au Parlement syrien sur lʼopportunité de corriger ce
mouvement par des exemptions fiscales. Mais aucune loi nʼa été votée par la suite.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 259

Le comportement prédateur de la ʻassabiyya alaouite : un frein au


développement touristique de la région côtière

Activité peu importante jusquʼà la fin des années 1980, le tourisme


international sʼest rapidement développé en Syrie dans la décennie suivante
(années 1990), et les recettes en devises sont passées de 250 à 825 millions
de dollars entre 1987 et 1995. Certes, lʼécart avec lʼÉgypte est immense
(2,7 milliards de dollars de recettes issues du tourisme en Égypte en
1995, après un étiage de près de 1,3 milliard en 1993 et 1994 en raison
des attentats islamistes qui touchèrent le pays), mais la Syrie rejoignait
un autre important pays touristique arabe, la Jordanie (600 millions de
dollars en 1995) ; la reprise de lʼIntifada en Palestine en octobre 2000, puis
lʼintervention militaire américaine en Irak en mars 2003 et enfin lʼattentat
contre lʼancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri, en février 2005 ont
tour à tour contribué à interrompre la croissance prometteuse de ce secteur
économique.
Depuis le 11 septembre 2001, le tourisme a connu une profonde
mutation au Proche-Orient : les touristes américains et européens sont
moins nombreux, alors que le tourisme en provenance des pays du Golfe
est en augmentation. En outre, les problèmes politiques dus à lʼassassinat
de Rafic Hariri continuent de décourager les Occidentaux de se rendre en
Syrie alors que, paradoxalement, le tourisme arabe sʼest accru en 2005 dans
ce pays au détriment du Liban. La télévision syrienne donne des images
plus rassurantes du pays que les télévisions libanaises ne le font du Liban ;
une partie des touristes arabes qui se rendent dʼhabitude au Liban se sont
donc arrêtés en Syrie, une tendance que la guerre qui a frappé le Liban en
juillet-août 2006 a de grandes chances de renforcer.
Le déclin du tourisme occidental, qui est avant tout un tourisme culturel
(la richesse de lʼarchéologie syrienne est le principal facteur dʼattraction
des touristes occidentaux), se mesure par les nuitées hôtelières en forte
baisse et les entrées sur les sites archéologiques qui ont diminué de moitié
entre 1999 et 2003. Plus de 75 % des touristes proviennent désormais des
pays arabes. Le flux de Libanais sʼest interrompu depuis le printemps 2005 ;
ils sont remplacés en nombre et en revenus par les Arabes du Golfe.
Entre 2000 et 2004, les dépenses effectuées par les touristes arabes ont
augmenté de 35 %, alors que celles des Occidentaux ont stagné ; lʼannée
2004, les touristes arabes ont apporté 600 millions de dollars et les touristes
occidentaux 150 millions de dollars39.

39
THE OXFORD BUSINESS GROUP 2006.

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260 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

La région côtière, pour sa part, ne profite guère de la croissance


des recettes touristiques en Syrie, malgré une trilogie touristique
méditerranéenne avérée : activités balnéaires, estivage en montagne et
sites archéologiques.

Un tourisme international marginal

Dʼaprès les statistiques du ministère de lʼIntérieur, établies à partir des


nuitées en hôtel, la région côtière se classe au troisième rang des régions
touristiques, derrière Alep et Damas, avec 15 % des nuitées en 2003. Il
faut cependant nuancer ces résultats parce que le ministère de lʼIntérieur
ne tient pas compte des nuitées dans les bungalows, les appartements et les
campings, lesquels constituent pourtant plus des trois quarts des capacités
dʼhébergement de la région. Ceci est une particularité de la côte syrienne
en comparaison des autres zones touristiques (Alep, Damas, Palmyre, etc.)
où les lits dʼhôtel représentent la majorité des capacités dʼhébergement.
(Fig. 52, 53).
La région côtière est peu prisée par les touristes étrangers (8 % de
lʼensemble de leurs nuitées hôtelières en Syrie) ; ce ne sont pas les
capacités hôtelières qui font défaut, puisque la région est la deuxième de
Syrie, derrière Damas, en ce domaine et que 65 % de ses lits se trouvent
dans des hôtels 3, 4 ou 5 étoiles, les catégories privilégiées par les agences
de voyages étrangères. La plupart des groupes qui visitent Ras Shamra40 et
le Château de Salah Ad Din41 dorment à Alep, Homs ou Hama : la capacité
hôtelière nʼest donc pas en cause (les hôtels internationaux sont vides à
lʼintersaison, la période dʼaffluence des touristes étrangers en Syrie), et le
problème se situe plutôt dans la qualité du service hôtelier. De lʼavis des
guides touristiques en effet, le service à lʼhôtel Sham et à lʼhôtel Méridien
de Lattaquié est exécrable : les repas sont mal assurés (la cuisine de ces
hôtels tourne au ralenti en dehors de la période estivale), la propreté des
chambres est moyenne, etc. Or, la qualité de lʼhébergement est un facteur
majeur dans la préparation des circuits touristiques, en particulier lorsquʼil
sʼagit dʼun tourisme culturel.

40
Ras Shamra est le nom arabe dʼOugarit, le site archéologique où lʼon a découvert le
premier alphabet cunéiforme. Il se situe à une dizaine de kilomètres au nord de Lattaquié.
41
Le château de Salah Ad Din est proche de Haffeh.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 261

Figure 52 : Répartition des nuitées hôtelières en Syrie en 1995.

Figure 53 : La capacité hôtelière des différentes zones touristiques par


catégorie.

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262 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Les conséquences dʼune politique touristique incohérente

Depuis sa création en 1972, le ministère syrien du Tourisme a orienté sa


politique de développement en faveur du tourisme international, afin quʼil
devienne une source de devises pour le pays. La Syrie a suivi ainsi lʼexemple
dʼautres pays méditerranéens (tels lʼÉgypte, la Tunisie et le Maroc) mais,
nʼayant pas fait le choix dʼouvrir son économie, il lui a été difficile de
séduire les investisseurs étrangers tout en exigeant de conserver la maîtrise
totale du secteur touristique. Or, cʼest au prix dʼune forte dépendance vis-
à-vis des professionnels étrangers que les pays méditerranéens ont réussi
à développer le tourisme international dans les années 1970, comme le
montre lʼexemple de la Tunisie42.
Lʼespoir du ministère du Tourisme était de transformer le littoral syrien
en une vaste station balnéaire à lʼimage du littoral languedocien, valencien
ou roumain. Un plan préparé par un bureau dʼétudes français en 1974
– Omnium Technique OTH43 – prévoyait la construction de dix villages
balnéaires dʼune capacité totale de 130 000 à 190 000 lits. Si quelques
stations ont partiellement été réalisées dans les années 1980 – Ibn Hani au
nord de Lattaquié, Amrit au sud de Tartous –, les timides tentatives pour
attirer les touristes occidentaux en quête dʼun soleil précoce et bon marché
à Lattaquié se soldèrent par des échecs.
Au printemps 1986, une agence scandinave a envoyé des groupes en
pension complète à lʼhôtel Méridien de Lattaquié ; lʼaéroport de Lattaquié
a été mis aux normes internationales pour lʼoccasion, mais la pollution des
plages, la médiocrité du service et lʼinexistence des structures dʼanimation
ont découragé les agences de voyages de renouveler lʼexpérience.
Cet échec nʼa pas entamé lʼoptimisme du ministère du Tourisme,
qui pensait que les Jeux Méditerranéens de 1987, organisés à Lattaquié,
attireraient des dizaines de milliers de touristes sur le littoral syrien. Malgré
la crise financière dans laquelle le pays se trouvait alors, les infrastructures
sportives et hôtelières ont été achevées dans les délais44 ; tous les moyens
dʼhébergement ont été mobilisés pour accueillir les vagues de touristes
occidentaux qui (selon les prévisions du ministère) devaient affluer pour

42
SIGNOLES 1985, p. 798.
43
DE SLIZEWICZ 1992, p. 65.
44
Les travaux avaient été commencé par la société dʼÉtat Milihouse mais, un an avant
les Jeux, celle-ci informa la présidence quʼelle était incapable de terminer dans les délais.
Le président syrien fit alors appel à Othman Aidi, qui possédait un bureau dʼétudes de
travaux publics. En onze mois, ce dernier réussit à terminer le chantier, ce qui lui valut la
reconnaissance du président.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 263

assister à cet événement. Les hôtels et les agences de location reçoivent la


consigne de donner la préférence aux étrangers. À la veille de lʼouverture
des Jeux, constatant amèrement que la « propagande sioniste » avait
détourné les touristes de la Syrie, les autorités décrètent un congé spécial
pour les étudiants et les écoliers de Lattaquié afin quʼils remplissent les
gradins de la Cité sportive.
Les professionnels syriens du tourisme sont unanimes pour se plaindre
de lʼincapacité de leur ministère à promouvoir le tourisme en Syrie. La
recherche obsessionnelle de devises nʼa en effet dʼautre conséquence
que de rendre très coûteux les séjours en Syrie. Le ministère privilégie
les hôtels de luxe (climatisation, salle de bain, téléphone, piscine…) au
détriment des hôtels moyens45. Or, les hôtels du luxe ne sont accessibles
aux étrangers que moyennant un paiement en dollars, à un tarif fixé par le
ministère : en moyenne 100 dollars pour une chambre double en province
et 200 dollars à Damas. Les vols à destination de la Syrie sont aussi très
onéreux, car les autorités nʼont pas ouvert leur ciel aux vols charters46. Enfin,
une accumulation de mesures, comme la multiplication par vingt du prix
dʼentrée dans les musées et les sites archéologiques et le renchérissement
des visas, témoigne dʼun réel manque de cohérence dans la promotion du
tourisme syrien.
En 2005, le ministère du Tourisme a attribué cent cinquante permis de
construire pour des projets touristiques à des investisseurs étrangers, en
particulier des sociétés des pays arabes pétroliers. Avec lʼafflux de touristes
en provenance du golfe Persique, la capacité dʼhébergement est saturée en
été. Les projets immobiliers fleurissent à Damas, tel The Four Seasons, un
hotel de grand luxe ouvert en septembre 2005, propriété du prince saoudien
Walid Ben Talal. À Alep, un hôtel Hilton doit prochainement ouvrir ses
portes. Dans la région côtière, un projet de 200 millions de dollars financé
par une société dʼinvestissement de droit britannique, mais dirigée par un
citoyen saoudien, doit voir le jour à Tartous. Il sʼagit dʼune véritable cité
touristique, Antaradus, qui comptera un Yacht club, trois hôtels de luxe, une
centaine de villas, des restaurants et un centre commercial dʼune capacité
de deux cents boutiques. Les travaux ont commencé en 2005, ils devraient
sʼachever en 2008.
À Lattaquié, plusieurs permis de construire ont été délivrés en 2005,
mais les travaux sont en attente. Les diverses administrations qui ont un
droit de regard sur les terrains attribués aux investisseurs acceptent de

45
DESLIZEWICZ 1992, p. 140.
46
MIOSSEC 1995, p. 272.

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264 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

céder leurs droits (ministère de la Défense, ministère de lʼIrrigation…).


Beaucoup de projets touristiques commencés à la fin des années 1990 sont
arrêtés faute de capitaux et de confiance dans le retour sur investissement.
La situation particulière de Lattaquié la rend moins attractive que Tartous
pour les investisseurs, bien que la nature du site touristique soit plus
prometteuse.

Un environnement défavorable aux entreprises privées

« La population ne se saisit des ressources que par les informations, les


moyens de production et les capitaux dont elle dispose. Ces trois ensembles
de forces productives directes ou dérivées sont les leviers qui lui permettent
dʼagir. Sans eux, elle est démunie : cʼest le drame de bien des peuples
contemporains.47 »
La population de la région côtière est-elle dans une telle situation,
est-elle si « démunie » ? Est-ce lʼabsence de lʼun des éléments évoqués
ou les mauvaises relations entre eux qui handicapent son développement
économique ? Le cas du secteur touristique, tel que nous venons de le voir,
montre que la carence principale vient du pilotage du système. Une telle
carence est ressentie avec dʼautant plus dʼacuité dans la région côtière que
les acteurs politiques nationaux, membres de la ʻassabiyya au pouvoir, sont
également des acteurs régionaux.

Un capital régional faible et difficile à mobiliser

En Syrie, le système bancaire est complètement étatisé depuis 196048.


Les prêts que consent la Banque commerciale de Syrie aux entrepreneurs
sont trop faibles pour leur permettre de financer leurs projets. Le secteur
bancaire mobilise peu lʼépargne des Syriens : dʼune part les taux dʼintérêts
sont inférieurs à lʼinflation, dʼautre part son fonctionnement est trop
bureaucratique. La bourgeoisie place son argent au Liban ou dans les pays
occidentaux ; quant à lʼépargne populaire, elle est principalement investie
dans la pierre, le foncier ou lʼor. Des sociétés financières pyramidales, à
lʼimage de celles qui ont plongé lʼAlbanie dans le chaos en 1995, prospèrent

47
BRUNET 1990, p. 139.
48
Les banques privées sont autorisées en Syrie depuis 2004, mais leurs compétences se
limitent aux dépôts et aux transferts dʼargent. Elles ne sont pas autorisées à cette date à
prêter aux entreprises et aux particuliers.

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en Syrie. En 1991, à Lattaquié, un escroc offrait un taux dʼintérêt annuel


de 30 %, versé sous forme dʼune rente mensuelle, à ceux qui lui confiaient
leurs capitaux. En six mois, il a récolté plusieurs centaines de millions de
livres syriennes, puis il sʼest enfui au Canada. Ces sociétés pyramidales
apparaissent régulièrement dans toute la Syrie. En 1995, la faillite de la
Société Kulas et Aminu dʼAlep provoqua une émeute dans la ville, car
cette société avait drainé en deux ans des dizaines de milliards de livres
syriennes. Les épargnants floués nʼont eu aucun recours devant la justice,
car de telles pratiques sont interdites par la loi.
Lʼimpossibilité de faire appel à des crédits bancaires et de mobiliser des
fonds en dehors du cercle de la famille élargie rend le capital assez statique.
La région côtière ne peut compter que sur ses fonds propres pour développer
son secteur privé ; or ce capital est faible, Lattaquié et Tartous nʼayant
commencé à accumuler une base financière quʼaprès le développement de
leurs activités portuaires. Les services liés à lʼactivité portuaire procuraient
des bénéfices à la bourgeoisie locale qui les réinvestissait dans le commerce
et lʼindustrie.

Une région à la marge des réseaux dʼinformations économiques, techniques


et scientifiques

« Des travailleurs qui seraient dépourvus de la moindre information


ignoreraient toute ressource et lʼentropie serait parfaite ; lʼhypothèse est
évidemment absurde ; mais il est vrai que bien des sociétés locales nʼont
quʼune faible information sur les ressources de leur propre territoire, et les
moyens de les mettre en valeur.49 »
Le succès de toute activité économique est lié aux informations qui
permettent de valoriser le capital investi. Or, en Syrie, la connaissance
du marché, des circuits dʼapprovisionnement ou de distribution et lʼaccès
à la technologie ne sont pas aisés, en raison de lʼopacité des pratiques
économiques. Il est par conséquent indispensable aux entrepreneurs de
faire partie de réseaux informationnels, car lʼéconomie du Proche-Orient
est avant tout une « économie de relation qui se distingue de lʼéconomie de
transaction basée sur les mécanismes du marché et leur intériorisation dans
des organisations.50 »
Lʼémigration représente un moyen privilégié, via les réseaux
dʼentrepreneurs locaux, pour se connecter au marché mondial et bénéficier

49
BRUNET 1990, p. 139.
50
PÉREZ 1994. Voir supra, p. 224.

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266 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

des transferts de technologie. Les relais familiaux à lʼétranger ont en


effet permis de mettre à lʼabri le capital au moment où ont été adoptées
les mesures de nationalisation. Durant toute la période dʼétatisation de
lʼéconomie, la bourgeoisie lattaquiote avait tout simplement redéployé ses
activités économiques à lʼétranger. Cela a été particulièrement le cas des
agents maritimes : entre 1980 et 1991, ces derniers avaient transporté leurs
activités à Chypre ou dans le golfe Persique. Dès les premières mesures
de libéralisation économique, ils sont revenus travailler à Lattaquié ;
leur séjour à lʼétranger a renforcé leur puissance, grâce aux contacts et à
lʼexpérience de travail quʼils y ont acquis.
Il existe une certaine corrélation entre lʼimportance de lʼémigration
temporaire51 dans les muhafaza et le dynamisme de leur économie privée.
En lʼabsence de données précises sur lʼémigration syrienne, le pourcentage
dʼenfants syriens nés à lʼétranger en 1994, cʼest-à-dire inscrits par leurs
parents dans un consulat de Syrie à lʼétranger, constitue un bon indicateur,
car les familles qui effectuent cette démarche ont une volonté de retour
en Syrie – au contraire des syriaques52 de la muhafaza de Hassakeh et des
Arméniens, pour lesquels lʼémigration en Europe et en Amérique du Nord
est le plus souvent définitive. Il ressort de cette carte que la région côtière
compte peu dʼémigrés temporaires. Ce nʼest pas le cas des muhafaza de
lʼintérieur (Alep, Homs, Hama, Damas), qui sont économiquement les plus
dynamiques.

Lʼétouffement du secteur privé par le racket et lʼhégémonie de la ʻassabiyya


alaouite

La présence dʼune partie de la famille Assad à Lattaquié ne crée pas


un climat de confiance susceptible dʼattirer les investisseurs extérieurs.
De lʼavis dʼun entrepreneur local, « le problème confessionnel de
Lattaquié, la complexité des rapports avec le pouvoir rendent cette ville
peu attractive53 ». Il est de notoriété publique quʼun proche du Président
rackette les transitaires de la ville et prélève une taxe sur les camions qui
quittent le port54. Mais ces pratiques organisées et dûment tarifées sont
moins gênantes que les frasques de certains chebab (jeunes hommes) de
la ʻassabiyya qui infligent des avanies aux entrepreneurs, tels des beys
ottomans.

51
Il sʼagit dʼune émigration pour une ou plusieurs dizaines dʼannées.
52
Les syriaques sont une minorité chrétienne présente surtout dans le Nord-Est de la
Syrie.
53
Entretien réalisé en décembre 1996 auprès de J., homme dʼaffaires lattaquiote.
54
Entretien réalisé en décembre 1996 auprès de N., commerçant à Lattaquié.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 267

Les entrepreneurs lattaquiotes ne parviennent pas à sʼunir pour défendre


leurs intérêts. Dans les grandes villes de lʼintérieur, la bourgeoisie capitaliste,
par lʼintermédiaire des Chambres de commerce et dʼindustrie, intervient
auprès des autorités lorsque lʼadministration complique les procédures de
dédouanement ou tarde à délivrer un permis de construire. À Lattaquié, la
classe des entrepreneurs sunnites et chrétiens nʼest pas en mesure dʼexercer
une influence sur une bureaucratie dominée par des fonctionnaires
alaouites. Cette situation nʼa fait que sʼaggraver avec lʼélection, en 1993,
dʼun membre de la famille Assad à la tête de la Chambre de commerce et
dʼindustrie lattaquiote.
Les fonctionnaires lattaquiotes sont, de lʼavis général, beaucoup plus
tatillons que leurs homologues des autres villes syriennes. Cela tient
notammentàleuroriginealaouite,etdoncrurale,quilesrendparticulièrement
imperméables à toute culture entrepreneuriale. Le clivage communautaire
qui sépare la bureaucratie alaouite et le groupe des entrepreneurs sunnites
et chrétiens fait quʼil existe peu de réseaux transversaux entre les deux
groupes. La mercantilisation de la corruption atteint alors son apogée.
À Tartous, les entrepreneurs entretiennent de meilleurs rapports avec les
administrations, en raison de leur mixité communautaire. La coopération
entre la bureaucratie et les entrepreneurs nʼy est pas uniquement fondée sur
des rapports mercantiles, ce qui la rend plus efficace.

Conclusion

Depuis le début des années 1990, le secteur privé est redevenu le moteur
de lʼéconomie syrienne et par conséquent un acteur majeur de lʼespace.
La concentration de la croissance économique dans les métropoles de
lʼintérieur tend à reproduire le schéma centre-périphérie que les premiers
dirigeants baathistes avaient tenté de réduire. Dans le nouvel espace syrien
qui se profile, la région côtière ne profite pas de lʼatout que constituent
ses ports. La population alaouite ne possède pas un fort esprit dʼentreprise
du fait de son origine rurale et dʼun isolement séculaire, mais aussi parce
quʼelle est sclérosée par sa dépendance vis-à-vis du secteur étatique. Les
investissements privés venus du centre sont quasi nuls. Cʼest au contraire
la bourgeoisie sunnite locale qui a tendance à investir à Damas ou Alep :
la région côtière (unique fenêtre maritime du pays, rappelons-le) est
paradoxalement répulsive pour le secteur privé. (Fig. 54).
La région côtière fut longtemps une périphérie assistée par lʼÉtat. Il
semble quʼaujourdʼhui elle soit en voie dʼêtre délaissée par le régime
de Bachar Al Assad, qui ne possède pas la même proximité avec la

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268 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 54 : La région côtière dans lʼespace économique syrien.

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LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET PÉRIPHÉRISATION DE LA RÉGION ALAOUITE 269

communauté alaouite que son père. Or, durant des décennies, les transferts
publics massifs vers la région côtière ont développé des comportements
rentiers et parasitaires. Lʼinitiative privée fut donc découragée, lorsquʼelle
ne fut pas tout simplement entravée. La libéralisation de lʼéconomie et
le désengagement de lʼÉtat déstabilisent une économie et une population
locales incapables de saisir lʼampleur des mutations en cours. Lʼentrée de
la Syrie dans le GAFTA55, le 1er janvier 2005, a donné une accélération à la
mutation économique, puisque le pays se trouve désormais dans une zone
de libre-échange, en concurrence avec des pays possédant une économie
totalement libérale et moderne. Cela ne peut quʼaggraver le caractère
périphérique de la région côtière…

55
Greater Arab Free Trade Area.

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CONCLUSION

UNE PÉRIPHERIE INTÉGRÉE À LʼÉTAT


MAIS DÉLAISSÉE PAR LE SECTEUR PRIVÉ

Lʼutilisation traditionnelle du concept « centre-périphérie » en


géographie ne donnait pas lieu à une distinction entre centre politique et
centre économique, car il était communément admis que le pouvoir politique
nʼétait quʼune émanation de la classe économique dominante. Dans les
pays dʼéconomie libérale, le pouvoir politique, quʼil soit conservateur
ou social démocrate, est dominé par la bourgeoisie capitaliste. Dans les
pays communistes, la bourgeoisie bureaucratique sʼétait substituée à la
bourgeoisie capitaliste. Mais, à travers le capitalisme dʼÉtat, il y avait
également confusion du pouvoir politique et économique. Lʼexemple de la
Syrie montre que ce schéma doit être affiné. Il faut introduire les paramètres
politiques et sociaux dans les relations centre-périphérie. Si les capitaux du
centre économique ne sont pas investis dans la région côtière, cʼest en
raison de lʼhostilité quʼy rencontre la bourgeoisie sunnite de la part de la
communauté alaouite. Les investissements massifs de lʼÉtat dans la région
côtière sʼexpliquent également par la présence de la communauté alaouite,
que la ʻassabiyya au pouvoir se doit, en raison des liens clientélistes qui les
unissent, dʼassister.
Il faut dissocier le politique de lʼéconomique, mais aussi les
hiérarchiser. Dans la Syrie baathiste, le pouvoir politique domine le
pouvoir économique. Puisquʼil existe une relation dialectique entre les
deux, on peut même dire que lʼéconomique est une périphérie intégrée du
politique. La bourgeoisie capitaliste est intégrée au système de pouvoir à
travers les organismes représentatifs que sont les chambres de commerce
et dʼindustrie, mais surtout les « associations »1 entre ces membres et ceux
de la bourgeoisie bureaucratique. Cependant, dans la région côtière, la

1
En lʼabsence dʼÉtat de droit et du fait des blocages de la bureaucratie, tout entrepreneur
doit sʼassocier avec un membre de la bourgeoisie bureaucratique sʼil veut pouvoir prospérer.
Bien entendu, la protection dont il bénéficie est intéressée financièrement.

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272 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

collusion entre les deux groupes est faible : cʼest au plan national quʼelle
se produit. Lʼalliance entre le régime alaouite et la bourgeoisie damascène
mise en évidence par Michel Seurat est un fait avéré. En raison de son
hétérogénéité, la bourgeoisie capitaliste ne parvient pas à devenir un agent
de transformation du politique. Elle exerce une influence en tant quʼactrice
de lʼespace, à lʼéchelle locale comme à lʼéchelle nationale. Le moyen le
plus fréquemment utilisé est le gel des investissements, en cas de désaccord
avec la politique du régime baathiste.
Sur le plan spatial, il sʼavère que ni le dirigisme économique ni le
secteur privé ne parviennent à intégrer véritablement la région côtière
dans lʼespace syrien. Les ports demeurent des annexes techniques des
métropoles de lʼintérieur. Les industries publiques ne servent quʼà résorber
le sous-emploi rural et à procurer des sinécures aux fidèles du pouvoir. Les
objectifs de rentabilité économique et dʼintégration horizontale ou verticale
ne constituent nullement des priorités du régime à lʼégard dʼétablissements
dont on attend simplement des bénéfices politiques. Si le secteur privé
exerce une action plus concrète sur lʼéconomie, puisque lʼobjectif de
rentabilité économique est prioritaire pour lui, il ne participe pas plus que
le public à lʼintégration de la région côtière dans lʼespace syrien. Dʼune
part, le climat socio-politique de la région côtière nʼest guère favorable
aux entrepreneurs privés, dʼautre part, le privé a une tendance naturelle à
la concentration dans les grands centres, en lʼoccurrence les métropoles de
lʼintérieur, ce qui désavantage les régions périphériques telles que la région
côtière.
Pourtant, celle-ci dispose dʼatouts indéniables – ouverture maritime,
agriculture, tourisme – qui lui permettraient de devenir un espace intégré
au centre, à défaut dʼêtre elle-même un nouveau centre. En fait, le clivage
ancestral entre alaouites et sunnites, renforcé par lʼinstrumentalisation
quʼen fait la ʻassabiyya au pouvoir en Syrie, est le principal obstacle au
développement économique de la région côtière.
La relation qui unit la ʻassabiyya au pouvoir et la communauté alaouite
est une relation de dépendance. En échange du soutien politique que la
communauté lui apporte, la ʻassabiyya alaouite offre à ses coreligionnaires
une assistance économique. La majorité des alaouites ne reçoit que des
miettes de la rente étatique, miettes qui permettent simplement de survivre.
Seule une partie de la petite bourgeoisie, dont sont issus les membres de la
ʻassabiyya au pouvoir, sʼenrichit réellement. Son ascension sociale résulte
à la fois de lʼaccès aux postes de responsabilité dans la structure étatique et
de son intégration au système économique citadin : commerce, immobilier,
industrie. Mais nous avons vu quʼil était difficile aux alaouites dʼintégrer les
réseaux économiques privés, car ceux-ci sont dans les mains des anciennes

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UNE PÉRIPHÉRIE INTÉGRÉE À L'ÉTAT MAIS DÉLAISSÉ PAR LE SECTEUR PRIVÉ 273

élites citadines, autrement dit des sunnites et des chrétiens. Si, à Tartous, les
solidarités issues de lʼémigration transcendent ou permettent de transcender
les clivages communautaires, en revanche, à Lattaquié, les alaouites ne
parviennent pas à se faire accepter dans les réseaux économiques privés.
En fait, là encore, lʼatout majeur des entrepreneurs alaouites réside dans les
appuis quʼils possèdent au sein du pouvoir politique.
Lʼorganisation de la société syrienne offre aux alaouites peu de
possibilités pour sʼémanciper de la tutelle de la ʻassabiyya au pouvoir. Les
classes populaires ont besoin de sa protection pour survivre et la petite
bourgeoisie de son appui pour sʼélever socialement. Dans ce contexte, les
alaouites nʼont dʼautre solution, pour conserver leurs acquis politiques
et économiques, que de conserver ce pouvoir par la force. Ceci est
fondamental pour comprendre lʼorganisation spatiale de la région côtière.
Même si le but de la ʻassabiyya des Assad est de dominer lʼÉtat national,
cela nʼest pas incompatible avec la construction dʼun territoire alaouite où
la communauté serait en sécurité en cas de guerre civile. Cela nʼexprime
pas une volonté séparatiste de la part de la ʻassabiyya au pouvoir, ni de
la communauté alaouite dans son ensemble, mais la simple souscription
dʼune assurance-vie. Lʼexemple libanais est là pour leur rappeler que,
en cas de guerre civile, il est préférable de résider sur le territoire de sa
communauté.
Depuis la prise du pouvoir par le Baath, les alaouites ont adopté une
stratégie dʼextension territoriale de leur core area, centrée sur le Jebel
Ansariyeh. Elle sʼest traduite par lʼappropriation des plaines de la périphérie
du Jebel Ansariyeh – plaine côtière, Akkar et Ghab – et la tentative de
dominer les agrovilles qui les exploitaient auparavant. Jableh et Tartous
ont été facilement « alaouitisées », alors quʼà Lattaquié, la bourgeoisie
citadine a réussi à maintenir son pouvoir économique en redéployant ses
activités plutôt que de continuer à tirer simplement ses revenus de la rente
foncière. À la fin des années 1980, la dynamique de conquête des alaouites
sʼest ralentie en raison de la crise économique. Les difficultés financières
de lʼÉtat ont désarmé leurs principaux instruments de pénétration dans les
villes : le secteur public industriel et les sociétés publiques de services,
commerce et construction qui devaient se substituer complètement au
secteur privé. Ce dernier a été réactivé par la libéralisation partielle de
lʼéconomie syrienne depuis le début des années 1990, pour le plus grand
bénéfice de la bourgeoisie sunnite et chrétienne ainsi que de ses affidés
au sein du popolino citadin. Le transfert de la richesse nationale au profit
de la bourgeoisie bureaucratique alaouite sʼest interrompu. Les postes de
direction dans les sociétés publiques, dans lʼarmée, etc. ne sont désormais
plus les meilleurs moyens de sʼenrichir en Syrie. Ce sont les entrepreneurs

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274 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

privés, en particulier ceux qui travaillent en relation avec le marché


international, qui édifient les fortunes les plus remarquables.
La construction du territoire alaouite repose sur des bases relationnelles
et identitaires, ce qui correspond au processus de régionalisation défini par
Guy Di Méo :
« Il convient en premier lieu, que lʼespace régional possède les caractères
dʼun espace social, vécu et identitaire, découpé en fonction dʼune logique
organisationnelle, culturelle ou politique. Il faut en second lieu quʼil
constitue le champ symbolique dans lequel lʼindividu en déplacement
retrouve quelques-unes de ses valeurs essentielles, éprouve un sentiment
de connivence identitaire avec les personnes quʼil rencontre.2 »
La région alaouite est le produit de lʼunification dʼune société tribale
par la ʻassabiyya au pouvoir. Alain Chouet affirme que le nivellement
des cadres traditionnels laisse la communauté alaouite sans ressort face à
un éventuel retournement de situation3. Cependant, le fait dʼavoir nivelé
les élites traditionnelles donne plus de cohérence à la communauté. Elle
nʼest pas divisée par les réseaux clientélistes des zuʻama4, responsables
de lʼéchec des mobilisations communautaires des druzes ou des maronites
libanais avant la guerre civile5. Cette cohésion communautaire, largement
imposée par le haut, aboutit à une construction régionale reposant sur des
bases ethniques. Lʼendogamie communautaire favorise le sentiment de
connivence identitaire des alaouites de part et dʼautre du Jebel Ansariyeh
et des banlieues de Lattaquié à celles de Homs ou de Damas. La crise des
sentiments dʼappartenance nationale, parallèle à lʼeffritement de lʼidéologie
développementaliste, a renforcé le besoin de sécurité des alaouites et, par
conséquent, lʼéchelle intermédiaire entre le local et lʼÉtat-nation quʼest
la région. La région alaouite est privée de cadre administratif, mais cela
est sans importance, car les chefs-lieux de muhafaza (Lattaquié, Tartous,
Hama et Homs) dont dépendent ces différents sous-espaces ne sont que des
relais administratifs de son véritable centre, qui nʼest autre que Damas.
Damas est le véritable centre de la région alaouite (et non pas Lattaquié
ou Tartous, voire Qardaha), car cʼest dans la capitale syrienne que se trouvent

2
DI MÉO 1998 a, p. 133.
3
CHOUET 1995, p. 115.
4
Zuʻama est le pluriel de zaʻim, qui signifie le chef ou le patron.
5
« Cet équilibre dans lʼimpuissance empêcha lʼune ou lʼautre des communautés de mettre
la main sur lʼÉtat, son appareil et son pouvoir, de façon décisive et totale (ou totalisante
comme lʼont fait les Alaouites en Syrie). » BESSON 1990, p. 150.

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UNE PÉRIPHÉRIE INTÉGRÉE À L'ÉTAT MAIS DÉLAISSÉ PAR LE SECTEUR PRIVÉ 275

ses élites politiques et la source des transferts publics qui soutiennent son
économie. Les villes périphériques annexées ou en cours dʼannexion au
territoire alaouite ne sont que des relais plus ou moins utilisés par Damas
pour distribuer des revenus et des services à la population alaouite. Quant à
lʼaire de peuplement alaouite du Jebel Ansariyeh, le territoire historique de
la communauté, elle est marginalisée économiquement et politiquement :
elle nʼest plus que le référent identitaire et le réservoir de serviteurs
civils et de prétoriens quʼutilise la ʻassabiyya alaouite pour maintenir son
pouvoir en Syrie ; on peut la qualifier de périphérie exploitée et assistée.
Les plaines périphériques du Jebel Ansariyeh – plaine côtière, Akkar,
Ghab – constituent le nouveau territoire de la communauté alaouite : une
périphérie annexée et intégrée. Il sʼagit dʼune périphérie annexée parce que
les alaouites ne se sont approprié cet espace que depuis la réforme agraire
de 1963-1969, qui leur a donné, tout du moins à une partie dʼentre eux, la
propriété des terres. Elle est intégrée au centre (Damas), car elle exerce
une rétroaction sur ce dernier à travers la petite bourgeoisie rurale alaouite,
dans laquelle la région puise ses cadres.
Dans la partie occidentale de la région alaouite, les communautés
sunnites urbaines sont le principal obstacle à la construction territoriale
alaouite. Elles sont les points dʼappui de la bourgeoisie économique
syrienne et menacent la suprématie de la ʻassabiyya alaouite au cœur de son
propre territoire communautaire. Les chrétiens et les ismaéliens ne posent
pas le même problème, car la solidarité qui règne entre communautés
minoritaires permet de les intégrer dans la construction régionale alaouite.
De ce fait, les territoires chrétiens et ismaéliens du Jebel Ansariyeh et du
Kosseir sont intégrés sans être annexés. Leur constitution en tant que réduits
communautaires et lʼouverture de leurs réseaux sur lʼintérieur de la Syrie et
lʼétranger ne sont pas ressentis comme une menace pour la cohérence de la
région alaouite. En revanche, les territoires sunnites ruraux ne connaissent
pas le même traitement. En périphérie du territoire alaouite, la tendance à
lʼexclusion est nette : le pays turkmène est isolé, lʼAkkrad est rejeté vers
Alep. Les villages sunnites enclavés dans le territoire alaouite – Khawabi,
Sahyun, Hamidyeh – sont phagocytés. À leur encontre, il semble quʼil y ait
une stratégie de dévitalisation économique, avant la conquête ou lʼoubli,
sʼil sʼavère impossible de dissoudre les communautés locales. (Fig. 55).
La région côtière et Lattaquié en particulier sont en déclin économique
prononcé depuis que BacharAl Assad est arrivé au pouvoir. La libéralisation
économique profite à la capitale et, en second lieu, aux grandes villes de
lʼintérieur : Alep, Homs, Hama, au détriment des périphéries. Le nouveau
président syrien fréquente peu Lattaquié : les alaouites se plaignent de
le voir souvent à Alep et ne passer que quelques jours en été dans son

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276 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 55 : Organisation spatiale de la région alaouite.

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UNE PÉRIPHÉRIE INTÉGRÉE À L'ÉTAT MAIS DÉLAISSÉ PAR LE SECTEUR PRIVÉ 277

palais de Borj Islam (au nord de Lattaquié). Essaie-t-il de faire oublier son
appartenance à la communauté alaouite, de montrer quʼil est le président
de toute la Syrie et non pas le représentant dʼune ʻassabiyya ? Plus
simplement, Bachar Al Assad est né à Damas et a toujours vécu dans cette
ville, à lʼexception de dix-huit mois en Angleterre (1992-1994). Il se sent
peu dʼattaches avec Qardaha et la région alaouite en général. Ses proches
sont les enfants de la bourgeoisie damascène et non les militaires de la
montagne alaouite. Les enfants des barons alaouites du régime ont à peu
près le même profil : ils se sont « damascénisés ».
La réduction des moyens financiers de lʼÉtat et le manque de proximité
avec la nouvelle élite dirigeante à Damas affaiblissent la région côtière
syrienne. Les membres influents du clan Assad ont quitté Lattaquié et la
région pour la capitale syrienne où ils peuvent faire prospérer leurs capitaux
ou plutôt continuer à prélever une part des bénéfices de la bourgeoisie
économique. La gestion de la région est abandonnée aux « cousins
pauvres », toujours alaouites et de plus en plus alaouites (aux deux plans
du nombre et de lʼidentité), qui bloquent toute évolution de la région.

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GÉNÉRALE

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LE DÉLITEMENT DʼUNE INTÉGRATION NATIONALE
INACHEVÉE

Lʼintégration de la région côtière dans lʼespace syrien est un processus


multiforme (économique, politique et social) qui sʼinscrit dans le temps
long de lʼhistoire. Elle se place dans le cadre plus général de la formation
dʼun État-nation issu du découpage de lʼEmpire ottoman. Si nous nous
référons à lʼhistoire de lʼÉtat-nation1 en Europe, force est de constater que
la Syrie nʼest tout au plus en ce début de XXIe siècle quʼun État territorial2.
LʼÉtat syrien contrôle lʼensemble de son territoire, il nʼexiste pas de zones
qui échappent à son autorité, comme cela a pu être le cas dans le passé (la
steppe, le Djebel Ansariyeh ou le Djebel Druze) ; et lʼexistence dʼun réseau
routier extrêmement bien ramifié contribue à renforcer cette cohésion
territoriale.
Nous avons cependant pu constater, à travers lʼexemple de la région
côtière, que les appartenances communautaires priment sur la conscience
nationale. Malgré la stabilité des frontières depuis lʼindépendance et la
solidité apparente de lʼappareil dʼÉtat, le processus dʼintégration nationale
est donc inachevé.

Réseaux sociaux et clivages spatiaux

Lʼorganisation spatiale de la région côtière traduit les profonds clivages


communautaires tels que nous avons pu les lire, par exemple dans les
villes côtières. De manière presque caricaturale, les différents groupes

1
BADIE 1995.
2
Le maintien dans les consciences de facteurs de divisions (persécution des alaouites par
les sunnites, infériorité juridique des chrétiens, humiliation des sunnites par les alaouites
lors dʼopération de « dé-voilage » de femmes dans les années 1980, etc.), la primauté des
identités communautaires sur lʼidentité nationale et la nature de lʼÉtat Syrien, tout cela
fait quʼon ne peut parler « dʼÉtat-nation » en Syrie, mais dʼun État en tant quʼinstitution
organisant un territoire délimité par des frontières internationales. Voir BRAUD 1997.

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282 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

communautaires qui y résident considèrent « que leur capital spatial est


mieux valorisé par une association sélective à des objets sociaux particuliers
(certaines activités, certains groupes sociaux, certains équipements…)
plutôt quʼà la société comme totalité indifférenciée3 ». La situation la plus
« extrême » peut se voir à Lattaquié : la plupart des habitants de confession
alaouite travaillent dans le secteur étatique quʼils considèrent comme leur
propriété, tandis que les sunnites exercent une position dominante, pour ne
pas dire exclusive, sur le commerce et lʼindustrie.
Les attitudes exclusives entre communautés sont de diverses intensités
selon les lieux et les groupes sociaux, comme nous lʼavons montré en
comparant les réseaux dʼentrepreneurs à Tartous et à Lattaquié. Si Tartous
possède une économie dynamique, cʼest en raison des associations
dʼentrepreneurs pluri-communautaires plutôt que du soutien de lʼÉtat.
En revanche, Lattaquié, qui possède des « atouts en surnombre4 »
– port, industries, université, une riche plaine agricole, des plages, des
infrastructures et des équipements publics particulièrement développés –
se trouve dans une situation économique atone parce que la société locale
est incapable de prendre le relais des investissements de lʼÉtat. Dʼune part
le capital humain et financier est bridé par les clivages communautaires,
dʼautre part Lattaquié est abandonnée à des cousins de Bachar Al Assad
qui ont la mainmise sur les activités les plus lucratives.
Nous sommes au cœur du paradoxe socio-spatial syrien : logiquement,
tout devrait concourir à faire de Lattaquié lʼun des centres de lʼespace
syrien. Elle est la quatrième ville de Syrie par sa population et le principal
débouché maritime de la Syrie du Nord et même du Sud, mais nous avons
pu constater quʼelle nʼest en fait quʼune annexe technique des métropoles
de lʼintérieur, un modeste centre régional dont lʼinfluence ne dépasse guère
les limites de sa muhafaza.
La stricte division communautaire de la société lattaquiote et les rivalités
économiques entre la ʻassabiyya alaouite au pouvoir et la bourgeoisie
capitaliste locale sont responsables de lʼatonie économique de cette ville.
Depuis la révolution baathiste, les rivalités politico-économiques créent un
climat défavorable aux investissements privés. Les bénéfices sont réduits
tant pour la bourgeoisie capitaliste que pour la bourgeoisie bureaucratique.
Cette dernière accentue sa pression et décourage par conséquent les
entrepreneurs. Une telle situation est dangereuse à terme pour la cohabitation
entre communautés, les sunnites travaillant en grande majorité dans le

3
LÉVY 1994, p. 66.
4
LAVERGNE 1991.

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LE DÉLITEMENT D'UNE INTÉGRATION NATIONALE INACHEVÉE 283

secteur privé tandis que les alaouites sont quasi exclusivement employés
dans le secteur étatique. Lattaquié a déjà souffert de la rébellion des Frères
musulmans et de la répression qui lʼa suivie au début des années 1980.
Les querelles communautaires sont latentes, comme en témoignent les
mesures qui sont prises lorsque les deux équipes de football de la ville
– Tishrin et Hatin – se rencontrent. Lattaquié est le cœur de cette région
côtière : les conflits qui sous-tendent ou freinent sa dynamique rejaillissent
nécessairement sur le fonctionnement de la région.

Lʼespace est une production finalisée de la société

Ce sont les « lois de lʼespace » qui sont contingentes à lʼorganisation


sociale et non lʼinverse5. Avec une conception cartésienne de lʼespace
géographique, les acteurs spatiaux disparaissent au profit de processus
naturels désocialisés, voire déshumanisés et, dans le cas syrien,
décommunautarisés. Aussi exagéré que cela puisse sembler, lʼexemple
de la région côtière syrienne prouve quʼil est difficile de sʼémanciper des
structures communautaires pour analyser les processus spatiaux. Ainsi,
la fermeture de la région côtière par rapport à Alep nʼest pas le résultat
dʼune mise en équation mathématique du différentiel dʼattraction urbaine
entre Damas et Alep à lʼéchelle de la Syrie. La pseudo-barrière du Djebel
Ansariyeh est un argument fallacieux invoqué par les officiels pour
justifier lʼabsence dʼautoroute entre Lattaquié et Alep (la technique permet
aujourdʼhui de triompher de la plupart des obstacles naturels) : en vérité,
la méfiance du pouvoir alaouite vis-à-vis de la métropole sunnite du Nord
(qui a soutenu lʼopposition islamiste dans les années 1970-1980) ainsi que
lʼhostilité mutuelle entre les néo-citadins lattaquiotes dʼorigine alaouite
et les citadins sunnites dʼAlep constituent les principaux obstacles à un
rapprochement entre les deux villes.

Intégration nationale et désintégration sociale

Où en est lʼintégration nationale en Syrie après plus de quarante années


de régime baathiste ? Pour Roger Brunet, « lʼintégration dʼun espace se
mesure à la relation quʼentretiennent les sous-espaces entre eux ou par
lʼintermédiaire dʼun centre ». Au regard de cette définition, la Syrie paraît

5
LEFÈBVRE 1968.

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284 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

être un pays dont le territoire national est fonctionnel : le développement


des moyens de communication et la relative fermeture économique du pays
ont favorisé la création dʼun marché national unifié. Lʼintégrité territoriale
du pays nʼa pas été remise en cause par des velléités séparatistes et la
bicéphalie urbaine (Alep-Damas) a été supprimée. Cependant, nous ne
pensons pas que la Syrie soit véritablement un espace intégré. Si Damas
est effectivement le centre du pays et si, sur la base de critères fonctionnels
(administration et économie), on peut considérer la Syrie comme la grande
région de Damas, il faut souligner lʼabsence dʼintégration sociale, en
raison notamment de la division communautaire de la société syrienne.
Cependant, nous ne devons pas oublier la stratification sociale du pays : ce
nʼest pas parce que les individus nʼont pas de conscience de classe que ces
classes nʼexistent pas, dʼautant plus quʼen Syrie les écarts de richesse sont
énormes. Lʼorganisation verticale de la société syrienne est dʼune redoutable
efficacité pour bloquer toute ascension sociale et reproduire le pouvoir des
élites communautaires, qui sont également des élites économiques.
Ainsi, dans les années 1960, la petite bourgeoisie alaouite dʼorigine
rurale au pouvoir a surtout utilisé non pas le registre communautaire, mais
celui de la lutte des classes pour éliminer du pouvoir la bourgeoisie citadine
sunnito-chrétienne et les grandes familles de féodaux alaouites ou druzes
(grâce à la réforme agraire, elle a privé les grands propriétaires de leur
capital financier et de leur clientèle paysanne). Sa rapide transformation en
bourgeoisie bureaucratique et son train de vie ne lui permettent plus guère
aujourdʼhui dʼévoquer la lutte des classes pour mobiliser la population. La
lutte contre Israël est un thème qui a du mal à résister au temps, tout comme
la résistance à lʼimpérialisme américain. Il lui faut par conséquent jouer sur
la segmentation communautaire afin de diviser pour régner, selon le vieil
adage colonial. La majorité sunnite est la principale cible de la ʻassabiyya
alaouite. Les identités kurde, turkmène, tcherkesse, officiellement
combattues, sont réactivées en sous-main pour diviser la communauté
sunnite entre les Arabes et les autres. Par exemple, sous la présidence
de Hafez Al Assad, le grand mufti de Damas était constamment choisi
parmi les Kurdes ; façon habile de limiter son pouvoir, car tous les Arabes
sunnites ne reconnaissaient pas sa légitimité. Les confréries et les clivages
tribaux sont également instrumentalisés par le régime. Le conservatisme
social de Hafez Al Assad était en phase avec celui des élites religieuses et
tribales de la communauté sunnite qui craignent de perdre leur pouvoir sur
la société, ce qui est un risque évident dès lors que la Syrie sʼengage dans
la voie de la modernisation. Le régime utilise les mêmes procédés à lʼégard
des minorités confessionnelles : druzes, chrétiens, ismaéliens et alaouites.
De plus, il a réussi à persuader ces dernières que le retour au pouvoir de la

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LE DÉLITEMENT D'UNE INTÉGRATION NATIONALE INACHEVÉE 285

majorité sunnite conduirait inéluctablement à leur oppression, voire à leur


massacre.
Lʼensemble de ces craintes, fondées ou non, mais entretenues par le
régime, maintient et renforce la fragmentation de lʼespace national en une
multitude de territoires (quartiers, villages, pays ou régions identitaires)
reliés entre eux par des réseaux sociaux. Chaque Syrien évolue ainsi dans
deux dimensions : lʼespace de lʼÉtat syrien et celui de sa communauté.
Le premier est géographiquement continu, il est limité par des frontières
à lʼintérieur desquelles sʼexerce le pouvoir de coercition de lʼÉtat. Le
second est géographiquement discontinu, le territoire qui le constitue est
réticulé. Selon les communautés, il se limite à la Syrie ou déborde de son
cadre territorial. Le contrôle communautaire a pris le relais de la fonction
coercitive de lʼÉtat. Plutôt que de détruire les cadres communautaires, le
régime baathiste a préféré sʼappuyer sur eux.
Il est clair que lʼintégration nationale à des fins de contrôle politique a
empêché lʼémergence dʼun espace social syrien qui arriverait à dépasser
les différences confessionnelles, ethniques et claniques ; elle a encouragé
de fait la continuation dʼun fonctionnement social à base principalement
communautaire. Lʼintégration nʼest pas en effet considérée comme un but
par le régime syrien, mais comme un moyen de conserver ou de renforcer
son pouvoir. Un tel système de pouvoir est-il viable ? Peut-il y avoir
durablement intégration territoriale sans intégration sociale (et, bien sûr,
politique) ? Lʼintégration nationale reposait jusquʼau milieu des années
1980 sur le dirigisme économique, les investissements massifs de lʼÉtat,
lʼencadrement idéologique de la population et la coercition. Depuis le début
des années 1990, la libéralisation économique et la dégradation du niveau de
vie accentuent les clivages communautaires et les inégalités sociales. Cinq
années après le décès de Hafez Al Assad, le processus de désintégration
sociale ne semble pas enrayé. Le mariage de Bachar Al Assad avec une
sunnite, symbole dʼouverture de la ʻassabiyya alaouite à lʼégard de la
majorité sunnite, contraste avec un rejet de plus en plus net des alaouites
par la population syrienne. La territorialisation de la communauté alaouite
dans la région côtière a de plus en plus un aspect sécuritaire, qui nʼest pas
sans rappeler des processus ayant eu cours dans le Liban voisin.

Les communautés et le pouvoir

Longtemps reclus dans leur montagne, en marge du politique et de


lʼéconomie, les alaouites dans leur ensemble ont-ils eu dʼautre choix
que de soutenir le régime issu du coup dʼÉtat de 1963 pour obtenir une

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286 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

amélioration de leur condition ? Hafez Al Assad aurait-il pu se maintenir au


pouvoir sans un appui privilégié sur sa propre communauté ? Le mode de
développement engagé sous le parti Baath a permis une nette amélioration
des conditions de vie de la population, en particulier dans les périphéries et
les campagnes négligées par les régimes précédents. Un pouvoir tenu par la
bourgeoisie sunnite aurait-il eu la même attitude à lʼégard des périphéries
et des communautés minoritaires ?
Le dogme anti-communautariste du régime baathiste était-il destiné à
dissoudre toutes les identités confessionnelles et ethniques ? Ne sʼagissait-
il pas plus simplement de briser le potentiel de cohésion des sunnites pour
renforcer celui des alaouites et de permettre à ces derniers de profiter à
la fois de « lʼégalitarisme républicain arabe-syrien6 » et de la solidarité
communautaire ?
Ces questions nous renvoient à la problématique du fonctionnement de
lʼÉtat au Moyen-Orient, en particuliers au rapport des communautés au
pouvoir. Au Liban, la constitution de lʼÉtat repose sur le pacte national de
1943 (revu par les accords de Taëf en 1989), qui « organise » un partage
des pouvoirs entre les principales communautés du pays. En Syrie, la
majorité arabe sunnite nʼavait pas besoin de partager le pouvoir pour
unifier le pays, puisquʼelle est largement majoritaire ; mais historiquement,
son comportement hégémonique a conduit les communautés minoritaires
dans lʼopposition et au coup dʼÉtat de 1963. Nous avions certes, dans
ce processus, des oppositions de type petite bourgeoisie contre grande
bourgeoisie qui sʼapparentaient à une opposition de classes. Mais nʼest-ce
pas là une illusion dʼOccidental que dʼappliquer un schéma marxiste à une
société où les oppositions de classe ne sont pas perçues comme telles par
une population organisée selon des structures communautaires ? Michel
Aflaq, le grand théoricien du Baath, affirmait pourtant que le socialisme
devait permettre lʼunification des Arabes ; en Yougoslavie et en Union
soviétique, la même politique fut appliquée pour unifier des peuples
disparates qui prirent leur indépendance dès que le système et lʼidéologie
socialistes sʼécroulèrent.

Une évolution comparable à la Yougoslavie de lʼaprès-Tito

Les années 1990 marquent pour la Syrie la fin de lʼidéologie nationaliste


arabe et socialiste. La promotion sociale par lʼécole et lʼarmée que prônait

6
La Syrie se dénomme officiellement « République arabe syrienne »

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LE DÉLITEMENT D'UNE INTÉGRATION NATIONALE INACHEVÉE 287

le Baath, même si les corps de lʼÉtat étaient noyautés par les alaouites,
ne fonctionne plus. La distribution des terres aux paysans, le blocage des
loyers et un secteur public omnipotent avaient permis de contenter les
classes moyennes. Aujourdʼhui, lʼÉtat nʼa plus rien à distribuer et, pour
faire face à la crise du logement, il a même dû libérer les loyers. Enfin,
le pays ne peut plus compter sur lʼaide des pays arabes pétroliers pour
relancer son système économique grippé. Les problèmes communautaires
se multiplient depuis lʼarrivée de Bachar Al Assad au pouvoir : la répression
nʼest plus aussi sanglante que dans les années 1980, le pays nʼest plus tenu
par la même main de fer quʼà lʼépoque de Hafez Al Assad.
Si Bachar Al Assad a été placé au pouvoir par la ʻassabiyya alaouite,
créée par son père, pour garantir les intérêts de cette dernière, il était par
ailleurs le seul à pouvoir maintenir lʼunité du clan, par la légitimité de son
statut de fils aîné vivant7. Il ne peut donc pas engager le pays dans des
réformes qui pourraient contrecarrer les intérêts de sa ʻassabiyya. Mais
en même temps, le marasme économique entraîne des troubles croissants,
en particulier dans les périphéries délaissées par lʼÉtat. Seule lʼouverture
du pays permettrait de redynamiser lʼéconomie, au risque pour la
ʻassabiyya de perdre le pouvoir. Nous nous trouvons donc dans un schéma
comparable à celui de la Yougoslavie de lʼaprès-Tito. Le système mis en
place par Hafez Al Assad est en équilibre instable, mais il reste contrôlé
de lʼintérieur malgré les décennies de frustrations accumulées par la
population. Il aurait cependant du mal à résister à des pressions extérieures
(sanctions économiques, retrait des troupes syriennes du Liban, fermeture
de la frontière irakienne, contrôle de lʼeau de lʼEuphrate et du Ghabour
par la Turquie…) conjuguées avec une crise économique interne. Les
mesures actuelles de libéralisation économique ont comme souci majeur la
lutte contre un chômage massif que lʼÉtat nʼa plus les moyens de résorber
et qui représente une véritable menace pour le régime. Bachar Al Assad
parviendra-t-il à mettre un nouveau système de pouvoir en place ? Pourra-
t-il assurer la transition entre le « dirigisme économique » de son père et
le « capitalisme des copains » avec succès, cʼest-à-dire sans provoquer un
mécontentement social dont pourraient profiter ses ennemis pour le chasser
du pouvoir ?
Notre conclusion nʼest guère optimiste pour lʼavenir de la Syrie et
particulièrement pour les alaouites. Ces derniers nʼont pas dʼautre choix
que de soutenir le régime, malgré sa fragilité et ses erreurs. La chute du

7
Basel Al Assad, le frère aîné de Bachar et successeur officiel de Hafez Al Assad, est décédé
dans un accident de voiture en 1994.

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288 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

régime de Bachar Al Assad au profit de la bourgeoisie sunnite, dans un


schéma modéré, ou au profit de la mouvance islamiste sunnite, dans un
schéma radical, remettrait certainement en cause la forme de lʼappartenance
de la communauté alaouite à la Syrie et, par contrecoup, celle de la région
côtière.

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ANNEXES

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DOCUMENTS OFFICIELS CONSULTÉS
Sauf mention contraire, les documents suivants sont en arabe.

BUREAU CENTRAL DES STATISTIQUES


- Recensements généraux de la population (RGP) de 1960, 1970, 1981, 1994,
au niveau national et par muhafaza.
- Annuaires statistiques (Statistical Abstracts) de 1950 à 1998.
- Recensements agricoles des muhafaza de Lattaquié et de Tartous, Damas,
1984.
- Populations, familles et logements selon les divisons administratives :
muhafaza de Lattaquié et de Tartous, 1994.
- Recensements généraux des activités économiques (secteurs public, mixte et
privé), 1994.
CHAMBRE DE COMMERCE ET DʼINDUSTRIE DE DAMAS
- 1991 : Les entreprises privées et mixtes, 172 p.
CHAMBRE DE COMMERCE ET DʼINDUSTRIE DE LATTAQUIÉ
- 1995 : Commerce, Industry, Agriculture, Services, 550 p. (en anglais).

ÉTABLISSEMENT PUBLIC DES ZONES FRANCHES


- 1992 : Les opérations de régularisations dans les zones franches en Syrie,
Damas, 212 p.

GOUVERNEMENT DE LATTAQUIÉ
- 1933 : Répertoire alphabétique des villes, villages et hameaux, Lattaquié,
77 p.

MINISTÈRE DES AFFAIRES LOCALES


- 1971 : Lois des administrations locales, Damas, 148 p.
- 1995 : Lois des administrations locales : décret sur le fonctionnement interne
des conseils de mohafaza, Damas, 30 p.
- 1995 : Lois des administrations locales : décret sur le fonctionnement interne
des conseils municipaux, Damas, 24 p.
- 1971 : Lois des élections locales, Damas, 51 p.
- 1980 : Les divisions administratives dans la République arabe syrienne le
01/01/1980, Damas, 1020 p.
MINISTÈRE DES AFFAIRES SOCIALES
- 1993 : Enquête sur la population syrienne, Damas, 123 p.

MINISTÈRE DE LʼAGRICULTURE
- Annuaires statistiques de 1970 à 1994, au niveau national et pour les muhafaza
de Lattaquié et de Tartous.

MINISTÈRE DE LʼÉCONOMIE
- 1995 : Annuaire de la 43e Foire internationale de Damas, Damas, 535 p.

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298 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

MINISTÈRE DU TOURISME
- 1989 : Recueil des dispositions régissant lʼexploitation touristique, Damas,
94 p.
- 1995 : Syrie, guide des activités touristiques, Damas, 159 p.
OFFICE DE LA PRESSE ARABE
- 1964 : Bulletin de la Presse Arabe, Damas, n° 20.
- 1966 : Études spéciales sur le conflit avec lʼIPC, Damas, 142 p.

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INDEX GÉOGRAPHIQUE
Lʼindex répertorie les occurrences dans le texte courant et les notes, mais pas
dans les cartes et graphiques.

Acre 96, 103, 104 Bustan Basha 198


Ain Et Tineh 177 Byblos 96
Ain Sharqyeh 59, 60, 80, 233
Akkar 23, 29, 31, 63, 66, 67, 77, 102, Chypre 110, 266
185, 189, 192, 273, 275
Akkrad 29, 33, 34, 88, 105, 173, 275 Dahar Safra 77
Alep 5, 8, 22, 29, 32, 33, 38, 40, 41, Damsarkho 77, 86
53, 57, 58, 59, 60, 73, 89, 93, Deir Ez Zor 53, 122
96, 97, 101, 102, 103, 104, 107, Dörtyol 113
108, 112, 120, 122, 123, 129, Dreykish 22, 29, 30, 40, 44, 74, 78,
136, 141, 142, 154, 159, 204, 80, 81, 87, 88, 92, 94, 173, 174,
208, 212, 213, 215, 219, 226, 175, 221, 240
231, 240, 246, 252, 255, 257, Duir Rislan 124
258, 260, 263, 265, 266, 267, Dwerta 228
275, 283, 284
Alexandrette 22, 29, 32, 33, 36, 39, Égypte 5, 22, 52, 65, 66, 73, 102, 116,
103, 104, 113, 156 128, 167, 168, 194, 212, 223,
Algérie 119, 131, 132, 168 224, 243, 244, 245, 246, 249,
Al Hattan 59 259, 262
Amerikan 207, 226 Euphrate 53, 57, 73, 220, 287
Amrit 195, 262
Antioche 29, 44, 201, 202 Gabala 230
Aramu 88, 173 Ghab 36, 54, 57, 59, 60, 142, 148,
Arouad 29, 34, 74, 220, 226 157, 188, 198, 273, 275
Ghabour 287
Babanna 30, 44, 46, 88
Baer 33, 34, 63 Haffeh 30, 44, 46, 74, 78, 80, 81, 86,
Bagdad 116, 119, 208, 209, 215 87, 88, 92, 94, 124, 177, 178,
Bahlulyeh 31 206, 240, 260
Bassit 29, 33, 34, 63, 195 Hama 5, 29, 34, 41, 53, 58, 59, 60,
Bekaa 36 73, 88, 93, 95, 101, 141, 142,
Besnada 86, 161 146, 150, 156, 173, 186, 201,
Beyrouth 32, 36, 38, 96, 102, 103, 215, 240, 252, 257, 258, 260,
104, 105, 110, 114, 182, 203, 266, 274, 275
210, 223 Hamam Wasel 180, 225
Bikrama 124, 167 Hamidyeh 78, 185, 226, 275
Bmalkyeh 228 Harissun 77
Budi 124 Hassakeh 71, 122, 225, 251, 255, 266
Burj Islam 185, 195, 206 Hatin 88, 206, 283

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300 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Hauran 73, 74 Kosseir 29, 96, 97, 275


Henadyeh 31 Krach des Chevaliers 29
Himin 41
Hurf Msaitra 61 La Mecque 155
Hurf Mseitra 182, 183 Liban 15, 16, 23, 26, 28, 33, 36, 37,
38, 63, 65, 89, 102, 103, 104,
Idlib 40, 122, 129, 252 105, 110, 150, 153, 170, 176,
Irak 9, 106, 112, 113, 116, 117, 119, 181, 182, 183, 184, 200, 211,
168, 212, 233, 249, 259 213, 220, 221, 222, 223, 228,
245, 246, 259, 264, 285, 286,
Jableh 23, 26, 29, 30, 31, 46, 54, 56, 287
59, 67, 74, 76, 77, 78, 80, 87,
88, 89, 94, 95, 97, 98, 120, 123, Maroc 33, 262
124, 127, 128, 129, 131, 150, Marqab 23, 28, 47
158, 167, 182, 187, 190, 191, Martakla 208, 209
202, 211, 219, 229, 230, 231, Mashqita 45, 200
232, 233, 234, 236, 237, 238, Masyaf 29, 33, 54, 142, 173, 198
239, 241, 257, 273 Matawra 22, 60
Jebel Akra 178 Mayaddin 131
Jebel Ansariyeh 1, 4, 9, 13, 15, 22, Meshta Helu 44, 60, 63, 88, 195
23, 26, 28, 29, 31, 41, 44, 46, Mzeraa 44, 46, 63, 88, 155, 173, 177
47, 49, 53, 54, 57, 59, 60, 63, Mzerib 131
64, 72, 74, 76, 79, 80, 89, 96,
97, 141, 145, 147, 148, 150, Nahr El Hadad 61
155, 157, 162, 166, 167, 172,
173, 175, 176, 177, 180, 181, Oronte 53, 61, 198
182, 183, 184, 185, 190, 196,
200, 218, 220, 230, 237, 273, Palestine 9, 33, 103, 259
274, 275 Palmyrène 111
Jebel Druze 33, 37, 49, 73, 74, 167, Port-Saïd 223
181, 221
Jebel Zawyeh 57 Qabo 190
Jesser Shughur 29, 54, 57, 59 Qadmus 29, 44, 47, 87, 88, 173, 179,
Jezireh 38, 59, 71, 73, 122, 129 225, 236
Jubeh Burghal 49, 124, 157, 158, 162, Qardaha 7, 26, 29, 40, 41, 45, 60, 61,
180 63, 74, 78, 80, 81, 87, 88, 92,
94, 124, 155, 158, 162, 167,
Kansaba 34, 44, 46, 88, 124 171, 173, 174, 175, 177, 187,
Karto 78 198, 233, 240, 274, 277
Kessab 41, 56, 60, 63, 87, 88, 124 Qastal Maaf 44
Khawabi 28, 47, 173, 226, 275 Quneitra 122
Kherbeh El Maiz 41 Qutelbyeh 80
Khreibat 228
Kil Makhu 45 Ramel Falestini 207
Kirkouk 113, 233 Ramel Shemali 204, 215, 222

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INDEX GÉOGRAPHIQUE 301

Raqqa 53, 122, 225 Slunfeh 60, 63, 155, 180, 200
Rastan 7 Soueida 122
Ras Shamra 260
Rauda 41, 47, 88, 173 Tabqa 220
Rislan 124, 159 Tapline 117
Tawahin 179, 180
Safita 22, 23, 30, 31, 34, 63, 66, 67, Tel Kalakh 89, 102
74, 78, 80, 81, 86, 87, 88, 89, Thaura 228
92, 94, 124, 175, 220, 228, 240 Tishrin 88, 206, 283
Safsafeh 77, 78 Tortose 157
Sahyun 23, 29, 30, 44, 88, 92, 173, Tripoli 22, 23, 29, 32, 33, 34, 76, 89,
177, 178, 275 102, 103, 104, 112, 113, 153,
Salamyeh 53 223, 233
Salma 60, 88, 124, 206 Tunisie 101, 246, 262
Sauda 44, 47, 63, 88, 173 Turquie 36, 39, 97, 104, 116, 187,
Sebbeh 41, 86, 180, 183 287
Sheikh Bader 29, 36, 40, 45, 47, 48, Tyr 96, 157
54, 74, 78, 80, 81, 87, 88, 92,
94, 124, 173, 174, 175, 200, Wadi Khaled 102
240 Wadi Nassar 173
Sheikh Daher 207, 209, 210
Sidon 96 Zamrin 226
Sleybeh 206, 207, 209, 226 Ziraa 158, 204, 207, 215

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INDEX DES NOMS DE PERSONNES

Abbas (Jaber) 31, 38, 66, 159, 197 Haikel (famille) 66


Abdel Razak (Mahmoud) 195, 225 Hannoyer (Jean) 65, 123, 124, 131, 132
Abud Beik (famille) 66 Hariri (Rafic) 259
Aflaq (Michel) 61, 149, 286 Hinnebusch (Raymond) 65, 66, 67, 71
Aidi (Othman) 194, 195, 262
Al Assad (Hafez) 5, 41, 53, 58, 112, Ibn Khaldoun 172, 248, 250
117, 118, 155, 246 Ismael Bey 22
Al Assad (Jamil) 155, 158, 213, 218
Al Assad (Fawaz) 158, 207 Jabur (famille) 31
Al Dbiyat (Mohammed) 33, 95, 96, 255 Jedid (Salah) 41, 160, 161, 200
Al Maghribi (Muhammad) 26 Jud (famille) 92, 213, 214, 257
Arsuzi (Zaki) 61
Kalbyeh (clan) 26, 148, 172, 177
Bachar (Al Assad) 8, 9, 159, 170, 171, Khayatin (clan) 31, 148
213, 245, 249, 252, 267, 275, Khayer (famille) 197
277, 282, 285, 287, 288 Kheir Bek (clan) 177, 178, 198
Bagdach (Khaled) 161 Kienle (Eberhard) 128, 152, 160, 170,
Bahout (Joseph) 194, 246, 248, 249, 245, 246, 248, 249
255, 256 Kinj (Ibrahim) 37, 38, 159, 191, 197, 230
Bashur (famille) 31
Ben Talal (Walid) 263 Lapidus (I. M.) 203
Bitar (Salah Al Din) 61, 149 Leca (Jean) 250
Bou Ali (Yassin) 65, 132 Lefèbvre (Henri) 283
Le Gac (Daniel) 51
Catroux (Georges) 33 Lyautey (Louis-Hubert) 33
Chaline (Claude) 135
Chouet (Alain) 126, 146, 154, 155, Makhluf (famille) 191, 198, 213
165, 171, 172, 177, 178, 191, Makhluf (Rami) 249
197, 198, 233, 274 Mansur 66, 195
Cuinet (Vital) 23, 46, 290 Merched (Sulayman) 38, 154, 155,
156, 157, 158, 159
Di Méo (Guy) 141, 202, 274
Dresch (Jean) 33, 293 Nasser (Jamal) 65, 243
Drysdale (Alasdair) 15, 37, 51, 160 Nonn (Henri) 98, 141
Duba (Ali) 60, 170, 191
Dussaud (René) 22, 29 Perthes (Volker) 118, 159, 194
Picard (Élizabeth) 151, 244, 245, 246
Flandin (Émile) 33
Raai (famille) 214
Ghuendi 225 Rodinson (Maxime) 216
Gilsenan (Michael) 189 Roy (Olivier) 51, 145, 172

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304 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Sadate (Anouar Al) 128, 243 Turjman (famille) 66


Sadr (Musa) 153 Turk (Ryad) 161
Santos (Milton) 101, 141, 142
Séleucos Nicator 110 Volney (C. F.) 22, 26
Seurat (Michel) 59, 61, 123, 124, 131,
132, 151, 154, 203, 211, 272 Weber (Max) 217
Sheikh Saleh Al Ali 36 Wellman (Barry) 239
Signoles (Pierre) 52, 101, 135, 203, Weulersse (Jacques) 1, 22, 28, 31, 33,
243, 262 34, 36, 37, 45, 46, 52, 65, 68,
Sukkar (Nabil) 247, 248 73, 96, 104, 105, 110, 148, 155,
156, 173, 186, 201, 202, 230
Tlass (Mustapha) 7, 153, 165
Tlass (Firas) 249 Zein (famille) 214, 257

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TABLE DES FIGURES

Sauf indication contraire dans la légende, les cartes et graphiques sont de


lʼauteur.
Sur les abréviations utilisées pour les sources des cartes et graphiques, voir la
section « Documents officiels consultés », p. 297.

Figure 1 : La région côtière dans le territoire syrien............................................. 2


Figure 2 : Le relief de la région côtière syrienne .................................................. 3
Figure 3 : Lʼorganisation administrative des muhafaza de Lattaquié
et de Tartous en 2004................................................................................. 6
Figure 4 : La répartition des communautés confessionnelles et ethniques
au Liban et en Syrie sous le Mandat français .......................................... 16
Figure 5 : La répartition communautaire de la population dans la région
côtière syrienne en 1947 .......................................................................... 17
Figure 6 : Centre et périphéries dans la région côtière syrienne à la fin
de la période ottomane............................................................................. 18
Figure 7 : Centre et périphéries au Levant à la fin de la période ottomane ........ 19
Figure 8 : La région côtière dans le cadre administratif ottoman en 1888 ......... 24
Figure 9 : Le découpage administratif de la région côtière en 1888................... 25
Figure 10 : Schéma dʼorganisation spatiale de la région côtière syrienne
à la fin de la période ottomane................................................................. 27
Figure 11 : LʼÉtat des Alaouites sous le Mandat français ................................... 35
Figure 12a et b : Évolution du découpage administratif de la région côtière
entre 1960 et 2004 ..............................................................................42-43
Figure 13 : Évolution du découpage administratif de la région de
Sheikh Bader au XXe siècle....................................................................... 48
Figure 14 : Les principales infrastructures de transport en Syrie ....................... 54
Figure 15 : Le réseau routier de la région côtière syrienne................................. 55
Figure 16 : Le trafic des véhicules automobiles par axe routier en Syrie ........... 58
Figure 17 : Lʼanalphabétisme dans la région côtière syrienne en 1960 .............. 62
Figure 18 : Le réseau urbain de la région côtière syrienne en 2004 ................... 75
Figure 19 : Évolution de la croissance démographique moyenne annuelle
des villes de la région côtière. ................................................................. 79
Figure 20 : La densité de population par localité en 1994.................................. 82
Figure 21 : La densité de population par localité en 1960.................................. 83
Figure 22 : Lʼaccroissement démographique par localité entre
1981 et 1994 ............................................................................................ 84
Figure 23 : Lʼaccroissement de population entre 1960 et 1994 .......................... 85
Figure 24 : Les aires de chalandise dans la région côtière en 2000.................... 90
Figure 25 : Les aires de chalandise dans la région côtière en 1960.................... 91

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306 LA RÉGION ALAOUITE ET LE POUVOIR SYRIEN

Figure 26 : La distribution des grossistes dans les villes de la région


côtière en 1996......................................................................................... 92
Figure 27 : Une structuration régionale polycentrique linéaire .......................... 99
Figure 28 : Le trafic des ports du Levant sous le Mandat français en 1930 ..... 104
Figure 29 : Trafic du port de Lattaquié (1939-1974) ........................................ 105
Figure 30 : Le mouvement des ports de Lattaquié et de Tartous entre
1970 et 2004 (en milliers de tonnes) ..................................................... 107
Figure 31 : Le transit international dans les ports syriens
(Lattaquié et Tartous) entre 1970 et 1996.............................................. 108
Figure 32 : Répartition des marchandises transbordées dans les ports
syriens en 1994 ...................................................................................... 109
Figure 33 : La préférence portuaire des principales villes syriennes
en 1994 .................................................................................................. 109
Figure 34 : Évolution et composition du trafic pétrolier du terminal de
Banias (1970-1995) ............................................................................... 114
Figure 35 : Le fret maritime au Moyen-Orient ................................................. 116
Figure 36 : Les emplois dans le secteur public industriel dans les villes de
la région côtière ..................................................................................... 121
Figure 37 : Comparaison entre le poids démographique des régions et
leur poids dans lʼemploi industriel étatique en 1994............................. 122
Figure 38 : Les zones de ramassage dʼemployés des principales
industries publiques de la région côtière en 1994.................................. 125
Figure 39 : Répartition des prêts agricoles à long et moyen termes,
par muhafaza, en 1994........................................................................... 163
Figure 40 : La répartition des hommes actifs de Lattaquié dans les
secteurs agricole, étatique et privé par communauté............................. 165
Figure 41 : La région côtière dans lʼespace politique alaouite ......................... 199
Figure 42 : La répartition des communautés à Lattaquié.................................. 205
Figure 43 : La répartition des communautés à Tartous..................................... 227
Figure 44 : La répartition des communautés à Jableh....................................... 232
Figure 45 : La répartition des communautés à Banias...................................... 235
Figure 46 : Liens entre les communautés des villes littorales et les
réseaux étatiques.................................................................................... 240
Figure 47 : Liens entre les communautés des villes littorales et les
réseaux économiques privés nationaux ................................................. 241
Figure 48 : Répartition des entreprises industrielles privées de plus de
9 employés en Syrie............................................................................... 253
Figure 49 : Répartition des entreprises industrielles privées de plus de
49 employés en Syrie............................................................................. 253
Figure 50 : Répartition des entreprises commerciales privées de plus de
9 employés en Syrie.............................................................................. 254
Figure 51 : Répartition des entreprises commerciales privées de plus de
49 employés en Syrie............................................................................. 254
Figure 52 : Répartition des nuitées hôtelières en Syrie en 1995....................... 261

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TABLE DES FIGURES 307

Figure 53 : La capacité hôtelière des différentes zones touristiques


par catégorie .......................................................................................... 261
Figure 54 : La région côtière dans lʼespace économique syrien....................... 268
Figure 55 : Organisation spatiale de la région alaouite..................................... 276

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