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PIERRE COURCELLE

Membre de l’Institut
Professeur au Collège de France

LA CONSOLATION DE PHILOSOPHIE
DANS LA TRADITION LITTÉRAIRE

ANTÉCÉDENTS ET POSTÉRITÉ DE BOÈCE

ÉTUDES AUGUSTINIENNES
8, rue François-Ier
PARIS
1967
Publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique
NU NC COGNOSCO EX PARTE

TRENT UNIVERSITY
LIBRARY

Sur la couverture :

BOÈCE RÉDIGE SA ‘CONSOLATION’


C initial du chant i : “Carmina qui quondan studio florente peregi”

Oxford, Bodleian Library. Auct.F.6.5, fol. VII v°, s. XII med.

Dessin d’Étienne Courcelle


Digitized by the Internet Archive
in 2019 with funding from
Kahle/Austin Foundation

https://archive.org/details/laconsolationdepOOOOcour
LA CONSOLATION DE PHILOSOPHIE
DANS LA TRADITION LITTÉRAIRE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Les Lettres grecques en Occident, de Macrobe à Cassiodore. 2e éd., Paris, de Boccard, 1948,
1 vol. in-8°, xvi -f 440 pages.

Recherches sur les « Confessions » de saint Augustin. Paris, de Boccard, 1950, 1 vol. in-8°,
299 pages.

L’« Entretien » de Pascal et Sacy, ses sources et ses énigmes. Paris, Vrin, i960, 1 vol. in-8°,
183 pages.

Les « Confessions » de saint Augustin dans la tradition littéraire, antécédents et postérité. Paris,
Études Augustiniennes, 1963, 1 vol. in-8°, 746 pages, 62 planches.

Histoire littéraire des grandes invasions germaniques. 3 e édition augmentée et illustrée, Paris,
Études Augustiniennes, 1964, 1 vol. in-8°, 436 pages, 71 planches, dont plusieurs
doubles et une en couleurs.

Vita sancti Augustini imaginibus adornata. Manuscrit de Boston, Public Library, n° 1483,
s. xv, inédit (En collaboration avec Jeanne Courcelle). Paris, Études Augusti¬
niennes, 1964, 1 vol. in-8°, 256 pages, 109 planches, dont une en couleurs.

Iconographie de saint Augustin. Les cycles du XIVe siècle (En collaboration avec Jeanne
Courcelle). Paris, Études Augustiniennes, 1965,1 vol. in-8°, 253 pages, 110 planches,
dont une en couleurs.
L’APPARITION DE PHILOSOPHIE
Madrid, B.N., 10109, fol. 2 r°, s.xi/xii, inédite.
PIERRE COURCELLE
Membre de l’Institut
Professeur au Collège de France

LA CONSOLATION DE PHILOSOPHIE
DANS LA TRADITION LITTÉRAIRE

Antécédents et Postérité de Boèce

ÉTUDES AUGUSTINIENNES
8, rue François-Ier
PARIS
1967

Publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique


-• ^ c . L 3 C.. c.
INTRODUCTION

Boèce, depuis trois siècles, étonne les érudits. Est-il le premier scolastique,
théologien au gré de saint Thomas d’Aquin et martyr honoré longuement ?
Ou le dernier Romain, que la sagesse païenne console au seuil de la mort ?
Dès le Xe siècle, la Philosophie de Boèce inquiétait le commentateur Bovo
de Corvey, qui la jugeait suspecte 1. Au xvme siècle encore, Gervaise, en sens
inverse, expliquait naïvement que ce personnage de Philosophie consolatrice
est Jésus-Christ lui-même, auteur de la Révélation 2. Cette assertion ne résista
pas longtemps à la critique.
Le contraste entre les traités théologiques de Boèce et sa Consolation apparut
bientôt. Comment l’expliquer? En 1860 on s’accordait à rejeter les premiers.
Charles Jourdain concluait en ces termes un état de la question : « En résumé,
à prendre les ouvrages qui portent le nom de Boèce, ceux que le christianisme
a inspirés ne paraissent pas lui appartenir, et ceux qui paraissent authentiques
sont des œuvres purement profanes, d’où la pensée chrétienne est absente. J’au¬
rais pu insister sur ces différents points, si je ne les avais considérés comme à
peu près acquis à la critique3 ». Nitzsch, moins tranchant, admet à la même
date que Boèce ait pu être « chrétien de cœur », mais refuse aussi de le reconnaître
pour l’auteur des traités théologiques 4.
L’accord sur ce point était donc général entre érudits, quand YAnecdoton
Holderi, publié par Usener en 1877, montra leur commune erreur. C’est un
extrait de Cassiodore qui assure l’authenticité des œuvres théologiques de Boèce :
« Scripsit librum de sancta Trinitate et capita quaedam dogmatica et librum
contra Nestorium 5 ».
Les recherches ultérieures changèrent donc d’objet. Si Boèce n’est pas
chrétien seulement de nom, s’il est un théologien, comment la philosophie de

1. P. L., t. LXIV, col. 1239-1246; éd. Huygens, dans Sacris erudiri, t. VI, 1954,
P- 383*398-
2. F. Gervaise, Histoire de Boèce sénateur romain, Paris, 1715.
3. Ch. Jourdain, De l'origine des traditions sur le christianisme de Boèce, dans Mémoires
présentés par divers savants à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. VI, 1860, p. 336.
4. F. Nitzsch, Das System des Boethius, Berlin, 1860, p. 170-174.
5. H. Usener, Anecdoton Holderi, ein Beitrag zur Geschichte Roms in ostgothischer
Zeit, dans Festschrift zur Begriissung der XXXII. Versammlung deutscher Philologen und
Schidmànner zu Wiesbaden, Bonn, 1877, p. 4,1. 15.

> j-—

O’ i B
8 LA « CONSOLATION DE PHILOSOPHIE »

ses œuvres profanes peut-elle s’accorder avec sa théologie? C’est un examen


serré des œuvres mêmes et de leurs sources qui révélera sa pensée intime. Com¬
ment concevoir un tel examen pour la Consolation?
L’étude des sources est restée longtemps un travail de dissection, relative¬
ment aisé étant donné la facture classique de l’œuvre. Les vers, séparés arbitrai¬
rement de la prose où ils s’insèrent, furent analysés avec minutie. Peiper put
dresser un Index locorum quos Boetius ex Senecae tragoediis transtidit1. Hüttinger,
appliquant le même procédé aux principaux poètes païens (Horace, Virgile,
Ovide, Lucain, Stace, Tibulle) et chrétiens (Optatien, Prudence, Avit, Dra-
contius, Paulin de Noie, etc...) découvrit une foule de sources pour chaque
vers de Boèce, au point de conclure, un peu confus, qu’il ne savait décider, dans
ce fatras, quelles étaient les sources réelles 2. Dans le même temps, Usener avait
divisé la prose de Boèce en trois sections, la première originale, la seconde issue
d’un Protreptique aristotélicien, la troisième d’un ouvrage néo-platonicien, et
indiquait l’endroit exact des raccords entre ces imitations disparates 3. Sur ces
données, Stewart conclut que la Consolation était « entièrement artificielle4 »,
et Boissier : « On peut donc dire que Boèce n’a rien tiré de lui-même. Tout sans
exception lui vient des philosophes anciens 5 ».
Une vive réaction s’est dessinée par la suite contre ces excès. Rand, le pre¬
mier, s’avisa que la Consolation est un tout cohérent et composé, et préconisa
une recherche surtout philosophique tendant, une fois reconnus les éléments
dont s’est servi Boèce, à montrer l’originalité de sa synthèse 6. Une telle méthode
est restée celle de Galdi (si sévère pour les travaux de Hüttinger), Patch et Carton7.
Un retour aux errements antérieurs nous paraît être le propre des articles de
M. Sulowski sur les sources de la Consolation. Il met en regard toutes sortes de
passages de Boèce et de Calcidius sur n’importe quelle doctrine, et croit pouvoir
conclure d’un certain nombre d’analogies —- qui ne sont jamais des parallèles
textuels — que Boèce a pour source unique le commentaire perdu de Porphyre
sur le Tintée 8. Mais cette source unique, selon V. Schmidt-Kohl (p. 54), serait le
De regressu animae, perdu également.

1. R. Peiper, éd. de la Consolation, Leipzig, 1871, p. 228-233.


2. H. Hüttinger, Studia in Boethii carmina collata, Programm, Regensburg, 1902,
pars II, p. 23.
3. H. Usener, Vergessenes, dans Rheinisches Muséum, t. XXVIII, 1873, p. 398 et suiv.
4. H. F. Stewart, Boethius, an Essay, London, 1891, p. 106.
5. G. Boissier, Le christianisme de Boèce, dans Journal des savants, 1889, p. 454.
6. E.-K. Rand, On the Composition of Boethius ‘Consolatio Philosophiae', dans Harvard
Studies, t. XV, 1904, p. 1-28.
7. M. Galdi, De Boethii carminibus quid iudicandum sit, dans Athenaeum, t. VII, 1929,
P- 363-385 >
H. R. Patch, Fate in Beothius and the Neoplatonists, dans Spéculum, t. IV, 1929,
p. 62-72; R. Carton, Le christianisme et Vaugustinisme de Boèce, dans Mélanges augustiniens,
Paris, 1931, p. 243-329.
8. F. J. Sulowski, Les sources du ‘De consolatione Philosophiae’ de Boèce, dans
Sophia, t. XXV, i957> P- 76-85; The sources of Boethius' ‘De consolatione Philosophiae',
ibid., t. XXIX, 1961, p. 67-94- Le vice de méthode éclate dans les conclusions de l’article
INTRODUCTION 9

Il nous semble préférable de contrôler par des parallèles textuels les méthodes
d histoire doctrinale ; il est non moins dangereux d’affirmer d’emblée le christia¬
nisme de Boèce en disant qu’il n’a pas de pensée philosophique personnelle. Il
convient de sonder, pour chacune des doctrines principales exposées dans la
Consolation, quels en sont les inspirateurs et comment l’auteur transforme ses
sources. Alors seulement nous saurons si sa synthèse peut être d’un chrétien.
Gardons-nous de toute théorie de la source unique!
Plusieurs obstacles gênent une recherche ainsi conçue. Il convient d’abord
de ne pas se fier aux traducteurs * 1 : ils rendent souvent par des expressions
chrétiennes des termes qui appartiennent au vocabulaire commun des philo¬
sophes antiques. En latin même, la forme littéraire de la Consolation prête à
équivoque; il faut discerner ce qui est fiction poétique ou lieu commun rhéto¬
rique, et ce que Boèce prend à son compte et pense personnellement. Heureuse¬
ment lui-même vient à notre aide en marquant bien la gradation des arguments :
la partie positive et théorique de la Consolation ne commence qu’à la seconde
moitié du livre III ; c’est elle qui a été le moins étudiée au point de vue des sources,
sinon en ces dernières décennies; elle mérite pourtant de retenir particulière¬
ment l’attention.
Outre la recherche des sources antiques, une autre méthode d’approche
de Boèce consiste à observer comment sa pensée fut accueillie par les hommes
du Moyen Age : parfois avec méfiance, le plus souvent avec enthousiasme,
au point que l’influence de la Consolation fut égale ou supérieure à celle des chefs-
d’œuvre classiques. Le nombre des manuscrits qui nous conservent ce livre
atteste qu’il fut copié sans trêve du IXe au xve siècle dans tout l’Occident latin 2;
les mentions des anciens catalogues de monastères montrent qu’il exista bien
d’autres manuscrits, disparus aujourd’hui 3.
Le public lettré se dispute le livre : on le cite 4, on le traduit 5, on

en français : « Les expressions dont se servent nos auteurs pour discuter les mêmes questions
ne sont pas identiques. Parfois on a l’impression qu’ils emploient à dessein des termes
différents afin d’éviter le plagiarisme », et de l’article en anglais : “The main source, if not
the only one, of the ‘De consolatione’ is Porphyry’s Commentary on Timaens”.
1. Pour les nombreux passages de la Consolation que je cite en français, j’ai pu
m’aider, naturellement, des traducteurs les meilleurs, notamment O. Cottreau ou A. Boco-
gnano, mais sans me lier à aucun d’eux et en ayant toujours le texte latin sous les yeux.
2. Outre les manuscrits que décrivent les éditeurs successifs Peiper, Fortescue, Wein-
berger, Bieler, il en existe des centaines d’autres.
3. Cf. Max Manitius, Philologisches aus alten Bibliothekskatalogen, Frankfurt am
Main, 1892, p. 130-135, et Handschriften antiker Autoren in mittelalterlichen Bibliothekska¬
talogen, Leipzig, 1935, s. v. Boethius.
4. Les relevés de M. Manitius, Beitrâge zur Geschichte frühchristlicher Dichter im
Mittelalter, dans Sitzungsberichte der philosophisch-historischen Classe der kaiserlichen Akade-
mie der Wissenschaften in Wien, t. CXVII, 1888, Abh. XII, p. 24-26, et t. CXXI, 1890,
Abh. VII, p. 14-18, sont précieux, mais doivent être complétés, ne fût-ce que par les auteurs
qui citent les morceaux de prose de la Consolation.
5. Voir F. Fehlauer, Die englischen Uebersetzungen von Boethius ‘De consolatione
Philosophiae’, Diss. Kônigsberg, 1908; K.-H. Schmidt, Kônig Alfreds Boethius-Bearbeitung,
10 LA « CONSOLATION DE PHILOSOPHIE »

l’imite * 1, et toute une tradition iconographique se développe à son propos 2 3.


Ces faits sont très inégalement connus et l’ouvrage qui les résume, celui
de H.-R. Patch, The Tradition of Boethius, a Study of his Importance in médiéval
Culture s, reste forcément assez superficiel ; il est surtout une mise en forme litté¬
raire des listes que fournissait la vieille édition Peiper, et ne traite pas de l’icono¬
graphie. Loin de faire double emploi avec cet ouvrage, nous avons volontaire¬
ment limité le champ du nôtre. Par exemple, nous ne dirons rien du dévelop¬
pement de la légende de Boèce, considéré comme martyr de la foi; rien non plus
des traductions en langues diverses; car bon nombre de ces traductions —- les
françaises notamment — ont déjà fait l’objet depuis le livre de Patch de recherches
approfondies4; rien enfin des imitations, dans la mesure où il s’agirait d’une
influence diffuse et souvent contestable sur le genre de la consolation ou sur les
traités De contemptu mundi 5.
En revanche, il nous a paru possible et utile de scruter de plus près les cita¬
tions et imitations indubitables du fait de parallèles textuels; l’œuvre de Boèce
et son influence peuvent être étudiées selon une méthode analogue à celle que
nous nous sommes formée antérieurement à l’occasion des Confessions de saint
Augustin 6 ; cette méthode consiste à mener de pair deux enquêtes parallèles et
complémentaires relatives l’une aux textes, l’autre aux monuments figurés; car
les uns s’éclairent par les autres.
Il se trouve en effet que la Consolation — plus encore que les Confessions —
donna lieu à une illustration très abondante. Si la série des miniatures qui repré¬
sentent Boèce prisonnier a été publiée déjà par nos soins dans Y Histoire littéraire
des grandes invasions germaniques7, cette série mérite en outre d’être étudiée
du point de vue de son interlocutrice Philosophie, qui le console. Bien d’autres
séries se sont révélées au cours d’une enquête qui ne se flatte pas d’être exhaus¬
tive. Les résultats présents suffisent pourtant à fournir un tableau beaucoup

Gôttingen, 1934; K. Otten, Kônig Alfreds Boethius, Tübingen, 1964. De même, Notker en
vieil-allemand, et bien d autres par la suite. Sur Notker, voir ci-dessous, p. 270, n. 1.
1. Cf. A. Auer, Johannes von Dambach und die Trostbücher vom XI. bis zum XVI.
Jahrhundert, dans Beitràge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, t. XXVIi 1-2,
Münster, 1928; A. H. Krappe, Tzvo médiéval dérivatives of Boethius' De consolatione Philoso-
phiae, dans Leuvensche Bijdragen, t. XVIII, 1926.
2. Les premières indications à ce sujet, touchant les personnages de Philosophie et
de Fortune, se trouvent chez É. Mâle, L'art religieux du XIIIe siècle, 3e éd., Paris 1910
p. 113-116.
3. New York, 1935.
4. A. Thomas, Traductions françaises de la 'Consolatio Phüosophiae de Boèce dans
Histoire littéraire de la France, t. XXXVII, 2, 1938, p. 419-488. La dernière notice, posté¬
rieure a la mort d’Antoine Thomas, est l’œuvre de Mario Roques.
5. Sur ces traités, voir R. Bultot, La doctrine du mépris du monde. Le XIe siècle
Louvain, 1963.
6. P. Courcelle, Les Confessions’ de saint Augustin dans la tradition littéraire, antécé¬
dents et postérité, Paris, 1963.
7. 3e éd. augmentée et illustrée, Paris, 1964, p. 365-378, et pl. 37-51.
INTRODUCTION 11

plus précis des idées et des images que la Consolation a évoquées de génération
en génération, surtout du IXe au XIIe siècle, mais encore au XVe, notamment au
sujet des personnages de Philosophie et de Fortune. Nous avons même dû, vu
l’abondance des documents, procéder à un choix.
D’autre part, les renseignements les plus détaillés nous sont fournis par
les commentaires que la Consolation a suscités du IXe au XVe siècle; car elle fut
avant tout un texte classique, à l’occasion duquel était dispensé tout un ensei¬
gnement relatif à l’Antiquité. La plupart de ces commentaires sont encore inédits.
Sans doute quelques érudits — allemands surtout — se sont attelés de longue
date à ces difficiles recherches sur manuscrits; mais ils sont loin d’avoir épuisé
la question. Schepss est le seul qui, dans un « programme » très mince, ait abordé
directement le sujet1. Son travail est précieux, puisqu’il fournit la description
minutieuse d’un manuscrit de Maihingen, du Xe siècle, qui fut copié en partie
de la main de Froumund et contient deux commentaires de la Consolation. Au
reste, Schepss ne put identifier ni l’un ni l’autre de ces commentaires. Il se ren¬
dait compte que sa recherche n’aurait chance d’être fructueuse que si elle s’éten¬
dait à un grand nombre d’anciens manuscrits et, lors d’une courte mission à
Paris, il consulta les manuscrits de la Bibliothèque Nationale 2. Il eut le temps
de noter encore la parenté d’un des commentaires du manuscrit de Maihingen
avec la traduction du roi Alfred 3, mais mourut avant d’avoir utilisé ses notes
parisiennes.
Par la suite, la question ne fut plus abordée que de biais. Rand publia deux
commentaires sur les Opuscules théologiques de Boèce et signala que l’incipit
d’un manuscrit de Trêves attribue à Remi d’Auxerre un commentaire sur la
Consolation4. Quelques années plus tard Naumann, étudiant les sources du
Boèce de Notker, dut se préoccuper des commentaires latins de la Consolation 5.
Il examina le manuscrit de Trêves, admit l’attribution de son commentaire à
Remi et l’identifia avec l’un des deux commentaires du manuscrit de Maihingen.
Enfin il distingua dans divers manuscrits allemands des Xe et XIe siècles deux
commentaires sur la Consolation, l’un de Remi, l’autre anonyme : Notker emprunte
à l’un et à l’autre ou à l’une de leurs compilations.
Schepss, Rand et Naumann s’accordaient pour réclamer la prompte édition
de ces commentaires, et une édition critique de celui de Remi était annoncée
en 1914 dans les Quellen und Untersuchungen de Traube. Du fait de la grande

1. G. Schepss, Handschriftliche Studien zu Boethius ‘De consolatione Philosophiae ,


Progr. Würzburg, 1881.
2. G. Schepss, Geschichtliches ans Boethiushandschriften, dans Neues Archiv, t. XI,
1886, p. 123-141.
3. G. Schepss, Zu Konig Alfreds ‘Boethius1, dans Archiv für das Studium der neueren
Sprachen, t. XCIV, 1895, p. 149-160.
4. E. K. Rand, Johannes Scottus, München, 1906, p. 96.
5. H. Naumann, Notkers Boethius, Untersuchungen über Quellen und Stil, Strassburg,
1913, chap. I.
12 LA « CONSOLATION DE PHILOSOPHIE »

guerre, ce projet avorta L Seuls deux commentaires plus récents, l’un de Bovo
de Corvey1 2, l’autre d’Adalbold d’Utrecht3, sont édités et connus depuis long¬
temps; mais ils sont très courts, puisqu’ils ne portent que sur le chant 9 du
livre III de la Consolation. Deux autres commentaires sur ce chant 9 ont heureu¬
sement vu le jour depuis peu, et présentent un haut intérêt 4.
Mais la plupart des commentaires complets n’ont fait l’objet d’aucune étude,
si l’on excepte ceux de Guillaume de Conches et de Nicolas Triveth, dont Charles
Jourdain a fourni une description sommaire et publié quelques extraits 5. Cer¬
tains ont été publiés au XVe siècle, mais n’ont jamais été étudiés; d’autres sont
totalement inédits, d’autres totalement inconnus.
La seule tentative d’édition intégrale et d’étude critique d’un commen¬
taire complet sur la Consolation est le fait d’un Américain, M. Silk, qui a cru
découvrir dans un manuscrit anglais un commentaire de Jean Scot sur Boèce.
Nous verrons plus loin ce qu’il faut penser de cette identification 6.
Un premier fait nous frappe : malgré la tentative de Schepss, aucun des
plus anciens commentaires complets n’a été étudié d’après les manuscrits fran¬
çais; pourtant la Bibliothèque Nationale de Paris, à elle seule, ne possède pas
moins d’une douzaine de manuscrits des Xe et XIe siècles, où la Consolation soit
glosée ou commentée, sans compter une foule de manuscrits plus récents. Nous
avons spécialement étudié ce lot de manuscrits, en essayant de classer les com¬
mentaires, de distinguer les compilations des gloses primitives, enfin de dater,
localiser, identifier, si possible, ces gloses primitives. Une fois ce classement
opéré, nous avons cherché si les catalogues des bibliothèques provinciales ou

1. Quelques gloses de ce commentaire furent éditées par H. F. Stewart, A Comtnen-


tary by Remigius Autissiodorensis of the ‘De consolatione Philosophiae’ of Boethius, dans
Journal of theological Studies, t. XVII, 1915, p- 22-42, puis d’autres en appendice à l’éd.
Silk, dont il est parlé ci-dessous, n. 6, d’autres encore dans l’article de H. Silvestre, Le
commentaire inédit de Jean Scot Érigène au mètre 9 du Livre III du ‘De Consolatione
Philosophiae’ de Boèce, dans Revue d’histoire ecclésiastique, t. XLVII, 1952, p. 51-65. Peu
de chose, au total.
2. Éd. Mai, Classici Auctores, t. III, p. 332-345 (réimpr. par Migne, P. L., t. LXIV,
col. 1239-1246).
3. Éd. Moll, dans Kerkhistorisch Archief, t. III, 1862, p. 198-213. Ce commentaire,
comme le précédent, fut publié à nouveau en éd. critique par R. B. C. Huygens, Mittelal-
terliche Kommentare zum ‘O qui perpétua’, dans Sacris erudiri, t. VI, 1954, p. 373-426.
e 4- U. Silvestre, Le commentaire inédit de Jean Scot Érigène au mètre IX du Livre III
du De Consolatione Philosophiae de Boece, dans Revue d’histoire ecclésiastique, t. XLVII,
I952, p. 44-122; E. Jeauneau, Un commentaire inédit sur le chant ‘O qui perpétua’ de Boèce,
dans Rivista critica di storia délia filosofia, t. XIV, 1959, p. 60-80.
5. Charles Jourdain, Des commentaires inédits de Guillaume de Conches et de Nicolas
Traveth sur la Consolation de Boece, dans Notices et extraits de manuscrits, t. XX, II, 1862,
p. 40. Cf. J. M. Parent, La doctrine de la création dans l’école de Chartres, Paris, 1938,
(•Publications de l Institut d études médiévales d’Ottawa, vol. VIII), p. 122 et suiv., qui publie
également des extraits du commentaire de Guillaume de Conches.
6. E. T. Silk, Saeculi noni auctoris in Boetii Consolationem Philosophiae commentarius,
dans Papers and Monographs of the American Academy in Rome, t. IX, 1935. Voir ci-dessous
p. 250-251.
INTRODUCTION 13

étrangères fournissaient des indications suffisantes pour que nous puissions


ranger les gloses d’autres manuscrits parmi les familles déjà établies, ou discerner
de nouvelles gloses originales.
Sans doute, il aurait fallu parcourir l’Europe pour poursuivre jusqu’au bout
ce travail d’identification, et nous n’avons guère exploré que les bibliothèques
de France et d’Italie. De même que les érudits allemands qui ont étudié la ques¬
tion ignoraient les manuscrits français, de même nous n’avons pas eu sous les
yeux tous les manuscrits allemands qui sont, avec ceux de France, les plus anciens
et les plus intéressants. Du moins avons-nous pu nous faire une idée de leur
contenu grâce aux extraits, d’ailleurs trop fragmentaires à notre gré, que Schepss,
puis surtout Naumann ont publiés1. Enfin une visite aux bibliothèques d’Einsie-
deln, de Saint-Gall et d’Erfurt nous a fait connaître les meilleurs et les plus
utiles de ces manuscrits allemands.
Ce travail de classification et d’identification réserve encore d’autres diffi¬
cultés : deux commentaires distincts peuvent avoir même incipit; deux commen¬
taires qui ont même incipit et même explicit peuvent être l’un le commentaire
primitif, l’autre une compilation; le texte de chaque commentaire est lui-même
très peu sûr, car les copistes ont bien moins de respect encore du commentaire
que du texte commenté. Une édition critique de ces textes paraît très difficile.
Enfin, de plus en plus à mesure qu’on avance dans le temps, ces commentaires
se plagient les uns les autres, et telle glose du IXe siècle peut se retrouver intégra¬
lement dans un commentaire du xve. Ajoutons que les manuscrits hésitent entre
la forme de gloses discontinues sur le texte de Boèce ou d’un commentaire suivi
sans le texte de Boèce; les copistes passent d’une forme à l’autre sans précau¬
tions, d’où des erreurs, des oublis, des répétitions, des gloses déplacées, inter¬
verties ou abrégées faute de place. L’ordre de succession entre les gloses margi¬
nales et interlinéaires est parfois très difficile à retrouver.
Malgré toutes ces difficultés, une classification sûre nous semble possible
grâce à un précieux point de repère sis au centre de l’ouvrage : le fameux chant 9
du livre III, qui a particulièrement intéressé les commentateurs médiévaux.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le caractère philosophique de ce
chant facilite notre recherche; car tandis que telle glose mythologique ou philo¬
logique risque de passer intégralement d’un commentaire à l’autre, le moine
qui compose un commentaire n’accepte pas facilement telle pensée trop hardie
ou périmée du commentaire précédent qu’il utilise; il reproduit l’ancienne inter¬
prétation (sans jamais nommer sa source), mais ne se gêne pas pour la blâmer,
ce qui nous aidera puissamment à dresser la chronologie relative de ces commen¬
taires.
Une fois cette classification achevée, on devra se demander ce que ces com¬
mentaires nous enseignent.
On a dit que tous les commentaires médiévaux considèrent Boèce comme

I. Schepss, Handschriftliche Studien, p. 35-47; Naumann, Notkers Boethius, p. 34-59.


14 LA « CONSOLATION DE PHILOSOPHIE »

un philosophe chrétien h Est-ce vrai ? On a dit que « personne n’a reconnu dans
les œuvres de Boèce une source philosophique; aucun auteur médiéval n’a songé
à rapprocher Boèce d’une école quelconque : on l’a utilisé comme un point de
départ absolu 1 2 ». Est-ce vrai ? L’étude des diverses interprétations que reçut
l’œuvre de Boèce permettra de contrôler ces assertions trop catégoriques pour
être solidement fondées, puisque aucun travail n’existe encore sur le sujet 3.
Cette étude présente en outre un certain intérêt par elle-même; elle pour¬
rait être une minime addition au grand ouvrage de Duhem sur Le système du
monde ; en effet, le chant 9 du livre III, qui a manifestement passionné les hommes
du Moyen Age4, est un résumé des doctrines cosmologiques de Boèce ; par
suite, les nombreux commentaires dont il a fait l’objet renseignent aussi sur les
théories de leurs auteurs médiévaux ; il mérite à ce titre une attention particulière.
Enfin et surtout, cette étude permettra de savoir ce que ies chrétiens du Moyen
Age pouvaient penser des théories de la Consolation, issues, à ce qu’il nous
semble, de la dernière école païenne d’Alexandrie 5. En jugeant les réactions des
glossateurs devant les théories néo-platoniciennes les plus audacieuses de Boèce,
on s’apercevra que la question de savoir si la pensée de Boèce est ou non chrétienne,
s’est posée dès que les maîtres commencèrent de l’étudier. Si la Consolation fut
considérée très tôt comme un chef-d’œuvre littéraire, son autorité philosophique
a donné lieu, on le verra, aux plus âpres controverses et ne s’est pas imposée sans
peine 6.

1. Cf. R. Carton, L’augustinisme de Boèce, dans Mélanges augustiniens, Paris, 1931,


p. 243 et suiv.
2. R. Bonnaud, L’éducation scientifique de Boèce, dans Spéculum, t. IV, 1929, p. 205.
3. Du moins pour la Consolation. Les commentaires sur le De Trinitate sont moins
mal connus. Cf. W. Jansen, Der Kommentar des Clarembaldus von Arras zu Boethius de
Trinitate, dans Breslauer Studien zur historischen Théologie, t. VIII, 1926; J. M. Parent,
La doctrine de la création dans l’école de Chartres, publie le commentaire anonyme du Paris,
lat. 14489, où la Consolation est plusieurs fois citée (p. 184, 186, 194, éd. Parent).
4. Le manuscrit latin 6401 A de la Bibliothèque Nationale de Paris porte, en face du
chant 9 (fol. 45ro)> cette glose enthousiaste : « Summa totius philosophiae in his uersibus
continetur ».
5. Cf. P. Courcelle, Boece et l’école d’Alexandrie, dans Mélanges de l’École française
de Rome, t. LII, 1935* P- t85'223, article où sont envisagés aussi les commentaires dialec¬
tiques de Boèce.
6. Je ne saurais trop remercier les personnes qui m’ont aidé à élaborer le présent
ouvrage : au premier chef, Jeanne Courcelle-Ladmirant qui a rédigé de pair avec moi les
chapitres iconographiques; puis le R. P. Georges Folliet, directeur des « Études Augusti-
niennes », qui m a libéralement procuré les photographies et les planches dont j’avais besoin ;
enfin MM. Gonzalo Menendez-Pidal, F. Beckmann, G. Pfligersdorffer et W. Hôrmann,
qui m ont aidé avec une exquise courtoisie pour la recherche de tel ou tel monument
figuré.
PREMIÈRE PARTIE

Le personnage de Philosophie
(Livre Ier)
CHAPITRE PREMIER

La description de Philosophie par Boèce

La Consolation présente une alternance caractéristique de prose et de vers


qui se retrouvera chez maint imitateur. A quel genre se rattache cet usage ?
Boèce a certainement connu et utilisé Martianus Capella; ce rapprochement
est si naturel qu il s imposait déjà à l’auteur d’une notice sur Boèce, qui se trouve
en tête de très anciens manuscrits :
«... Hos libros per satiram edidit, imitatus uidelicet Martianum Felicem
Capellam, qui prius libros 'De nuptiis Philologiae et Mercurii’ eadem specie
poematis conscripserat1... »
Les recherches de Hüttinger semblent confirmer cette assertion en établis¬
sant, assez sûrement pour deux ou trois passages, des emprunts de Boèce à
Capella 2.
C’est donc au genre de la satire ancienne, ou satire Ménippée, dont Varron
présente, en latin, de libres adaptations, que Boèce doit ce mélange de prose et
de vers. Il a pu connaître ce genre aussi par YApocolocyntose de Sénèque et le
Satiricon de Pétrone, qu’il cite une fois 3. Enfin Boèce a pris à la satire l’usage
d’introduire des sentences ou proverbes grecs, à titre d’ornements, dans sa prose.
Au reste, Boèce doit peu au genre de la satire; car c’est lui-même qui a rendu cette
alternance de prose et de vers régulière; et il refuse une loi du genre, qui admettait
le cynisme et l’obscénité.
Est-ce à dire que la Consolation appartient vraiment au genre de la consolation
antique 4 ? On l’a souvent répété, et il n’est pas impossible que Boèce emprunte

1. Cf. l’éd. Peiper, Vitae Boeti, p. XXXI, et l’éd. Fortescue, Appendix, III, p. 178.
2. Cf. H. Hüttinger. op. cit., II, p. 1 et suiv. Ses rapprochements ne sont significatifs
que pour Cons. Ph., I, metr., 7, v. 21 ; III, metr. 9, v. 22, et III, metr. 12, v. 8, qui rappellent
respectivement trois poèmes de Capella (p. 54, 13; 79, 18; 481, 3 de l’éd. A. Dick, Leipzig
1925)-
3. Boèce, In Isagogen Porphyrii commenta, C. S. E. L., t. XLVIII, p. 132, 3.
4. Sur ce genre de la Consolation antique, cf. C. Buresch, Consolationum a Graecis
Romanisque scriptarum historia critica, dans Leipziger Studien znr klassischen Philologie,
t. IX, 1887, p. 1-17°, et P. Hartlich, De exhortationum a Graecis Romanisque scriptarum
historia et indole, ibid., t. XI, 1889, p. 207-336. Il est remarquable que ces deux auteurs ne
parlent qu’incidemment de Boèce.
18 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

maint argument, voire maint développement, à Sénèque. Ajoutons que la conver¬


sation entre Boèce et Philosophie prend très souvent le tour du dialogue socra¬
tique 1. Mais l’analogie reste superficielle : le Ménéxene, type de l’oraison funèbre,
VAxiochos, type de ces innombrables traités PEpi, tovOooç, consolent de la perte
d’un être cher en posant l’alternative : ou l’âme est immortelle, ou si elle est
mortelle, la mort ne la fait pas souffrir. Or ce n’est pas la pensée de la mort qui
afflige Boèce, mais l’expérience du mal qui règne dans le monde : Philosophie
le console de la vie. Notre Consolation s’apparenterait donc plutôt aux traités sur
l’exil qui, eux aussi, consolent des maux de la vie; on peut y rapporter toute la
partie, si pauvre de fond, où Philosophie énumère les biens passés et présents de
Boèce pour lui montrer que, tout compte fait, il n’est pas à plaindre. De fait, elle
ne s’apitoie guère sur son sort : « Nous avons, dit-elle, déjà gagné quelque chose,
si tu n’en es plus à trouver tout également intolérable dans ta destinée. Cependant
je ne puis supporter cette délicatesse qui te fait déplorer, avec tant d’amertume
et un tel désespoir, qu’il manque quelque-chose à ta félicité 2. » Philosophie est
pressée de consoler Boèce pour passer à des objets plus intéressants que les
malheurs particuliers; elle ne lui accorde la piètre consolation d’usage que pour
qu’il soit en état de l’écouter jusqu’au bout; car elle prétend l’élever jusqu’à Dieu,
source du vrai bien. Cette Consolation est en réalité, comme on l’a dit justement 3,
Un ITpOTp£7TTt.XOÇ £îç 0SOV.
Mais ce protreptique est présenté sous la forme très spéciale d’une révélation,
d’une apocalypse; par là même il diffère radicalement de Y Hortensias de Cicéron
et du IIpoTpsTmxoç d’Aristote, tels que nous pouvons les imaginer. Trop habitués
à l’allégorie par les œuvres du Moyen Age, nous sommes portés à n’attribuer
qu’une valeur de fantaisie à la mise en scène de Boèce. Usener lui-même la croyait
originale, sans doute à cause des traits personnels qui se trouvent dans le livre I :
Boèce y raconte ses malheurs, son procès, et Philosophie le console par l’exposé
des biens qui lui restent. Seul Klingner a entrevu que cette mise en scène était
au contraire, le fait d’un genre caractérisé 4 ; c’est ce que nous voudrions encore
mieux démontrer.
Qu’est-ce que cette mise en scène ? Boèce, couché, exhale sa douleur en un
chant que lui dictent les Muses. Tandis qu’il est plongé dans ses tristes réflexions,
une femme lui apparaît, qu’il ne reconnaît pas et dont il fait une description
étrange : cette femme est très âgée, mais d’une vigueur toute juvénile; sa taille
passe des proportions ordinaires du corps humain à une hauteur gigantesque
qui lui fait dominer le ciel ; sa robe est très ancienne et déchirée ; elle porte au bas
un PI, au haut un 0; enfin cette femme tient des livres et un sceptre. Elle congédie
durement les Muses, s’assied au bout du lit de Boèce et lui essuie les yeux d’un

1. Cf. F. Klingner, De Boethii Consolatione Philosophiae, p. 74-83.


2. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 4, 32, éd. L. Bieler, dans Corpus Christianorum, t. XCIV,
p. 24.
3. Rand, op. cit., p. 8.
4. F. Klingner, op. cit., p. 112 et suiv.
LA DESCRIPTION DE PHILOSOPHIE PAR BOÈCE 19

pan de sa robe. Alors seulement Boèce revoit la lumière, sort de sa prostration et


reconnaît Philosophie. Il lui confie ses malheurs; le pire, dit-il, c’est que « l’on
me croit coupable a cause de toi, et je donne l’impression d’avoir été porté aux
maléfices parce que je fus imbu de tes leçons et formé à ta discipline. Ainsi, ce
n est pas assez que mon culte pour toi ne me soit d’aucune utilité ; il faut encore
que les attaques dont je suis l’objet servent à te déchirer 1 ». Précisément Philosophie
est venue pour se justifier auprès de son disciple et le guérir en lui rappelant ce
qu il a oublié et en le conduisant à la vraie lumière. Sa consolation sera un vrai
cours de métaphysique.
Quels exemples la littérature fournit-elle de semblables révélations ? De tous
temps, depuis Y Iliade (surtout I, 194-202, où apparaît Athéna derrière Achille),
les révélations se rencontrent dans la littérature grecque; l’ancienne littérature
hébraïque en fournit aussi maint exemple. Mais c’est à la fin du 11e siècle que
l’apocalypse devient un genre caractérisé, en faveur chez les chrétiens comme chez
les païens 2. Nous ne retiendrons que les œuvres les plus proches de notre
Consolation. Le Poimandrès d’Hermès Trismégiste commence exactement comme
elle; l’auteur parle à la première personne; il dit que, plongé dans ses réflexions,
il avait ses sensations corporelles engourdies, quand lui apparut un être « d’une
taille immense, au-delà de toute mesure définissable », inconnu de lui. Cet être
dévoile son identité : il est Poimandrès, l’Intelligence souveraine. « A ces mots, il
changea d’aspect, et subitement tout s’ouvrit devant moi en un moment, et je vois
une vision sans limites, tout devenu lumière sereine et joyeuse... Alors Poimandrès :
« As-tu compris ce que signifie cette vision ? » Et moi : « Je le saurai », dis-je. —
Cette lumière, dit-il, c’est moi, Noûs, ton Dieu... Eh bien donc, fixe ton esprit sur
la lumière et apprends à connaître ceci 3. » Poimandrès engage avec Hermès
une conversation métaphysique, où il résout les questions que lui pose son inter¬
locuteur.
On peut trouver l’équivalent chez les chrétiens. Le Pasteur d’Hermas4
décrit une série de visions, plus concrètes que celles d’Hermès. Retenons notam¬
ment l’apparition de l’Église, sous forme d’une femme âgée, mais éblouissante.
Elle porte un livre à la main, et s’assied, comme dans la Consolation, auprès
d’Hermas accablé par ses malheurs, et qui ne la reconnaît pas. Enfin elle lui lit
une exhortation à la gloire de Dieu. Les visions sont si fréquentes dans le Pasteur
d’Hermas, qu’elles tendent déjà à devenir un simple procédé allégorique : ainsi
les trois vierges Synésis, Aletheia, Homonoia incarnent les vertus d’intelligence,
de vérité et de concorde.
Ce genre perd en valeur, mais reste en faveur au Ve siècle, où il semble s’être
uni à la satire : tel le De nuptiis Philologiae et Mercurii de Martianus Capella, qu’a

1. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 4, 128-132, p. n.


2. Sur ce genre, cf. Reitzenstein, Poimandrès, Leipzig, 1904.
3. Hermetica, trad. A.-J. Festugière, t. I, Paris, 1945, p. 7-9.
4. Hermas, Pasteur, II, 2, éd. R. Joly, dans Sources Chrétiennes, t. LUI, Paris, 1958,
p. 82 et n. 1; 88; 94-96.
20 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

connu Boèce. Il faut ajouter les Mitologiae de Fulgence, qui sont peut-être anté¬
rieures à Boèce. Le thème est le suivant : l’auteur cherche le repos et, s’étant
couché dans la campagne, invoque les Muses; trois femmes apparaissent, qu’il
reconnaît mal; l’une d’elle, Calliope, se nomme. La conversation s’engage :
l’auteur avoue à Calliope son désir d’exposer dans son livre le sens vrai des mythes;
Calliope lui conseille l’aide de Philosophie et d’Uranie, qu’elle lui présente en
ces termes : « Si tu les suis, elles te rendront promptement, de mortel, céleste
et te mêleront aux astres, non comme Néron par les louanges des poètes, mais
comme Platon par les raisons mystiques 1. » L’œuvre est d’ailleurs très faible, et
des étymologies fastidieuses remplacent l’interprétation symbolique des mythes
qui nous avait été promise. Mais si l’on songe que le premier livre des Mitolo¬
giae est un mélange de prose et de vers, que la forme du dialogue rappelle de très
près celle de la Consolation 2, qu’enfin les légendes des carmina de Boèce se
retrouvent dans les Fabnlae de Fulgence 3, on s’étonne qu’un rapprochement
si légitime n’ait jamais été mieux mis en valeur4, d’autant que les Muses
inspiratrices sont souvent figurées porteuses de livres. A la manière des Mitolo¬
giae, la Consolation se présente comme une révélation platonicienne sur la nature
de la divinité. Est-ce à dire que Boèce a imaginé d’après Fulgence la scène où
Philosophie expulse les Muses ? Le motif est beaucoup plus ancien, puisque, comme
nous le verrons5, il remonte à Platon lui-même; en tous cas, Boèce sait inter¬
préter les vieux mythes plus intelligemment que Fulgence. Retenons du moins
une similitude de goûts et de mise en scène bien curieuse; notons que ce Fabius
Planciades Fulgentius, aux préoccupations si païennes, était chrétien 6. Mais
retenons aussi que ce genre de l’apocalypse, auquel notre Consolation se rattache,
est toujours resté d’un christianisme suspect.
Qu’est-ce donc que Philosophie représente aux yeux de Boèce ? La chose n’est
pas claire, et il semble que Boèce lui-même ait varié dans son interprétation :

1. Fulgence, Mitol., éd. R. Helm, Leipzig, 1898, p. 14, 22 : « Quarum si sequax


fueris, celeri te raptu ex mortali caelestem efficient, astrisque te, non ut Neronem poeticis
iaudibus, sed ut Platonem misticis interserent rationibus »; cf. p. 15, 10 : «Ergo nunc de
deorum primum natura, unde tanta malae credulitatis lues stultis mentibus inoleuerit, edi-
camus ». Cf. M. Schanz, Geschichte der rômischen Literatur, t. IV, 2, p. 196 et suiv. Les éru¬
dits s’accordent pour faire vivre Fulgence avant le VIe siècle.
2. Chez Fulgence l’apparition est indiquée par le verbe : adstitit (p. 8, 16), chez Boèce
par : adstitisse (I, pr, 1, 2, p. 2). A l’apparition de Calliope, Fulgence s’est demandé : quaenam
esset (p. 8, 21), et Boèce à l’apparition de Philosophie : quaenam haec esset (I, pr. 1, 40, p. 3).
Enfin, noter chez les deux auteurs les expressions fréquentes : tum ego..., tum ilia..., pour
les demandes et réponses.
3. P. ex. Fabula Cad et Herculis, fabula Ulixis et Sirenarum, fabula Tantali, fabula
Orphei et Euridids se trouvent chez Fulgence; autant de légendes auxquelles Boèce fait
allusion; cf. III,pr. 12, 59, p. 61 : « Accepisti, inquit, in fabidis lacessentes caelum gigantas »;
III, metr. 12, 52, p. 64 : « Vos haec fabida respicit ».
4. Voir toutefois R. Helm, Der Bischof Fulgentius und der Mythograph, dans Rheinisches
Muséum, t. LIV, 1899, p. 120.
5. Voir ci-dessous, p. 36, n. 4.
6. Sur ce point, cf. Schanz, op. cit., t. IV, 2, p. 204.
LA DESCRIPTION DE PHILOSOPHIE PAR BOÈCE 21

Klingner, qui traite cette question dans le chapitre même où il admet la forme
apocalyptique de la Consolation, est tenté de prendre la Philosophie de Boèce pour
la sagesse divine elle-même, et de l’assimiler à l’Intelligence divine ou Poimandrès
qui est le Révélateur dans les livres hermétiques 1. Il est vrai que Boèce, lui aussi,
entraîné par la forme apocalyptique qu’il adoptait, a failli donner à Philosophie
le caractère de l’Intelligence divine; ainsi s’expliquent tous les traits que note
Klingner et qui se trouvent presque exclusivement au début de la Consolation :
Philosophie, par sa tête, pénètre au ciel; elle a tissé sa robe elle-même 2; elle est
descendue des régions supérieures 3; elle connaît dans les détails la vie de Boèce 4;
elle parle avec autorité, et Boèce la considère comme infaillible; enfin, comme
l’Intelligence divine d’Hermès Trismégiste, elle semble instruite du mystère de
Dieu et prête à le révéler; ainsi, comme Boèce lui demande vers quel but elle
l’emmène, elle répond : « Au bonheur vrai que ton esprit entrevoit bien comme
dans un songe, mais ne peut regarder en face, parce qu’il est fixé sur des appa¬
rences. — Je repris alors : Commence donc, je t’en supplie, et sans tarder montre
le moi tel qu’il est. — Soit, je vais te satisfaire, répondit-elle 5... » Ailleurs encore
Philosophie demande à Boèce : « Quel prix attacherais-tu à connaître le bien lui-
même ? — Un prix inestimable, répondis-je, puisque j’aurais en même temps le
bonheur de connaître Dieu, qui est le bien. — Soit, continua-t-elle, je te le révé¬
lerai avec la dernière évidence 6... » On s’attend à des visions étranges, à des
révélations inouïes, comme celles de Poimandrès, ou au moins à l’exposé de
mystères chrétiens comme la Trinité, selon que l’on qualifie, comme Klingner,
Philosophie, Sagesse de Dieu, ou, comme Gervaise, Verbe incarné. Or que pro¬
pose Philosophie ? Des arguments en forme, des syllogismes, des exempta, c’est-
à-dire le bagage habituel de tout homme qui raisonne ou démontre. Etait-il
besoin d’annoncer si pompeusement qu’elle allait nous faire voir Dieu ?
C’est donc une illusion de croire avec Klingner que Philosophie soit l’équiva¬
lent exact de l’Intelligence divine ou Ange de Dieu traditionnel dans les Apoca¬
lypses. Si Boèce hésite lui-même et nous laisse longtemps dans le doute sur ce
point, il montre enfin très explicitement que sa Philosophie représente la sagesse
humaine, telle que les plus grands philosophes l’ont portée à la perfection7. A
propos de la Providence universelle, elle déclare, en citant Homère : « Il m’est
difficile de parler de tous ces problèmes comme si j’étais Dieu (II., XII, 176).
Car il n’est pas plus permis à l’homme de comprendre par la pensée que d’expli¬
quer par la parole le mécanisme complet de l’œuvre divine. » Nul éditeur n’a
remarqué que cette dernière phrase est calquée sur le passage fameux du Timée 28 c,

1. F. Klingner, op. cit., p. 116 et suiv.


2. Boèce, Cons. Ph.,l,pr. 1, 10-15, p. 2.
3. Ibid., I, pr. 3, 7, p. 5. cf. Ovide, Métam. III, 101 : « Superas delapsa per aurasPallas
adest »j; Mart. Cap., De nupt., I, 39, p. 24, 12.
4. Ibid., II, pr. 4, 12 et suiv., p. 23.
5. Ibid., III, pr. 1, 15 et suiv., p. 37.
6. Ibid., III, pr. 11, 2 et suiv., p. 56.
7. Selon Abélard, ci-dessous, p. 54, n. 5, Boèce dialogue avec sa propre raison.
22 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

selon lequel découvrir l’auteur de l’univers est difficile, et l’exprimer impossible 1.


Plus loin, Philosophie reconnaît incidemment qu’elle n’est pas l’Intelligence
divine : « Si nous pouvions posséder le discernement de l’Intelligence comme
nous avons la raison en partage, de même que nous avons cru devoir placer l’imagi¬
nation et les sens au-dessous de la raison, de même nous trouverions très légitime
que la raison humaine s’inclinât devant l’Intelligence divine 2 ».
Ainsi, Philosophie est, aux yeux de Boèce, la sagesse humaine à son degré
de perfection; elle sait tout ce que l’homme a pu et peut apprendre par l’exercice
de la raison, mais cela seulement. Au reste, la ressemblance de la raison humaine
avec l’Intelligence divine ne doit pas nous étonner; car pour Boèce l’une reflète
l’autre : la vraie philosophie est, à ses yeux, ce que les hommes les plus sages
ont su reconnaître en eux de divin : « O toi, s’écrie-t-il, qui annonces la vraie
lumière, toutes les pensées que tu as prodiguées jusqu’à présent me sont apparues
d’une force invincible, tant à cause du reflet divin qu’elles portent en elles-
mêmes que des arguments dont tu les appuyais... » Voilà pourquoi elle touche
au ciel, pourquoi elle est descendue des régions supérieures, pourquoi elle est
infaillible, mais se contente, au lieu de révéler les mystères, d’argumenter par
syllogismes. Ainsi l’Athéna de Y Iliade représente cppov^cnç 3.
Quels sont donc pour Boèce, les vrais sages ? Philosophie elle-même l’a nourri
et armé de leurs doctrines. Elle vient au secours de Boèce parce qu’il est son fami¬
lier, « cet homme imprégné de l’enseignement des philosophes d’Élée et de l’Aca¬
démie 4 ». Il semble bien qu’au temps de Boèce les Éléates sont honorés surtout
comme fondateurs de la dialectique, sans que leurs théories aient laissé de souvenir
très précis; du moins Philosophie donnera-t-elle Zénon en exemple à Boèce 5,
et citera Parménide 6. Mais Platon surtout apparaît comme le philosophe par
excellence. Boèce et Philosophie rivalisent d’éloges sur son compte : Philosophie
le cite toujours comme son familier 7, recommande les maximes qu’elle-même
a formulées par sa bouche 8, prend soin de faire remarquer à Boèce que les théo¬
ries énoncées par elle concordent avec celles de Platon, comme si, même pour

1. Ibid., IV, pi. 6, 175, p. 83 : « Neque enim fas est homini cunctas diuinae operae
machinas uel ingenio comprehendere uel explicare sermone. » Cf. Cicéron, Tint., II, 5-6
p‘ 215’ V : “ Atque ilium quidem quasi parentem huius uniuersitatis inuenire
difficile est. et, cum ïam muenens, indicare in uulgus nef as »; Apulée, De deo Socratis, III
123, ed. Thomas, p. 9, 16 : « ...non posse penuria sermonis humani quauis orationé uel
modice comprehendi »; Lactance, De ira, XI, 11, C. S. E.L., t. XXVII p 97 5 • « Nec
mente comprehendi nec lingua exprimi possit »; De opificio Dei, I, 11, ibid., p. 6, 3 : « Cums
diuinam prouidentiam... nec sensu comprehendere nec uerbo enarrare possibile est. » Cf. É.
des Places, dâns C.R.A.I.y 1966, p. ^21 et suiv*
2. Ibid., Y, pr. 5, 41, p. 100.
3. Ibid., IV, pr. 1, 4) p 64. Cf. F. Buffière, Les mythes d’Homère, p. 280-282;
V. Schmidt-Kohl, Die neuplatonische Seelenlehre, p. 1-3.
4. Ibid., I, pr. 1, 33, p. 2. Cf. ci-dessous, p. 56.
5. Ibid., I, pr. 3, 27, p. 5-
6. Ibid., III, pr. 12, 90, p. 62.
7. Ibid., I, pr. 3, 15, p. 5.
8. Ibid., I, pr. 4, 15, p. 7.
LA DESCRIPTION DE PHILOSOPHIE PAR BOÈCE 23

elle, il était la suprême autorité 1. Boèce admet sans réserve cette autorité :
« J’abonde complètement dans le sens de Platon », dit-il 2. Bien plus, l’histoire
de la pensée humaine est divisée en deux périodes : celle qui précède Platon,
celle qui suit Platon; Philosophie n’a vraiment été honorée qu’en son temps et
par lui ; les sectes autres que la platonicienne sont considérées comme des hérésies :
« N’avons-nous pas eu chez les Anciens aussi, antérieurement au siècle de notre
cher Platon, à soutenir souvent de grandes luttes contre les assauts inconsi¬
dérés de la sottise ? Et du vivant de Platon, Socrate son maître n’a-t-il pas su, avec
mon assistance, triompher d’une mort injuste ? Depuis, la secte d’Epicure, celle
des Stoïciens, et les autres à leur suite, voulant, chacune à son profit, accaparer
l’héritage du philosophe et me tirant à eux comme leur part du butin, malgré
mes cris et ma résistance, déchirèrent la robe que je m’étais tissée de mes propres
mains; pour en avoir arraché des lambeaux, ils s’en allèrent, en s’imaginant que
je m’étais donnée toute à eux. Parce qu’en leurs mains se voyaient des débris de
ma robe, l’ignorance fut convaincue que ces philosophes étaient mes familiers;
égarée, la foule profane causa la perte de plusieurs d’entre eux 3 ». Ainsi Canius,
Sénèque, Soranus, ces célèbres Stoïciens dont la mort fut glorieuse, n’ont qu’un
mérite, c’est d’avoir pu être pris pour des disciples de la vraie Philosophie; mais
elle ne les reconnaît pas pour siens et, plus loin, ridiculisera la doctrine de la
sensation selon « ces vieillards très obscurs que produisit jadis le Portique 4 ».
Elle n’attaque pas moins Épicure, sa doctrine du souverain bien 5, et son école
qu’elle traite d’ « Epicureum uulgus 6 ». Aussi semble-t-il difficile que Boèce,
comme on l’a cru, désigne Épicure quand il agite « la question faite, non sans
raison par un de tes familiers : Si Dieu existe, d’où vient le mal, et d’où vient
le bien, s’il n’existe pas 7 ».
Faut-il donc dire que Platon seul est estimé de Philosophie? Elle dit aussi,
une fois : « Mon cher Aristote 8 », le cite à plusieurs reprises, mais parfois sous-
entend qu’elle n’est pas entièrement de son avis 9. Nous verrons plus loin ce
qu’elle lui emprunte réellement. Ajoutons le respect envers le pythagorisme,
que Boèce évoque pour protester de sa sainteté : « Il ne pouvait pas y avoir place
sous tes yeux pour un sacrilège. Chaque jour, en effet, tu infiltrais goutte à goutte
dans mes oreilles et dans mes pensées le maître-mot de Pythagore : ‘ Obéis à
Dieu 10 ’ ».

1. Ibid., III, pr. 9, 86, p. 51, et V, pr. 6, 51, p. 102.


2. Ibid., III, pr. 12, 1, p. 60.
3. Ibid., I, pr. 3, 15-26, p. 5-
4. Ibid., V, metr. 4, v. 1-2, p. 98-
5. Ibid., III, pr. 2, 42, p. 39-
6. Ibid., I, pr. 3, 19, p. 5-
7. Ibid., I, pr. 4, 9°, P- 9-
8. Ibid., V, pr. 1, 32, P- 89-
9. Ibid., V, pr. 6, 17, p. 101.
10. Ibid., I, pr. 4, 121, p. 10.
24 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Quelles autorités cite encore Philosophie ? Cicéron \ Lucain 1 2, mais il y a


un parti-pris très net de ne pas dépasser les grands auteurs classiques. Or Boèce
écrit au VIe siècle. Que de noms illustres il aurait pu citer depuis le temps de
Lucain! Par une décision très intéressante à noter, il omet systématiquement
tout ce qui est postérieur au Ier siècle; ni Plotin, ni Porphyre, ni saint Augustin,
ni tant d autres, ne sont mentionnés; pourtant Boèce devait les connaître; il
les cite dans ses autres ouvrages, et même a traduit Porphyre. Sont-ils donc
négligeables aux yeux de Philosophie ? Faut-il prendre au pied de la lettre la
condamnation des Stoïciens, Épicuriens et « tous les autres » (ceterique) 3 qui ont
déchiré la robe de Philosophie en essayant d’accaparer l’héritage du grand Platon ?
On serait tente de le croire. Philosophie avoue, en effet, que certains problèmes,
comme celui de la prescience divine, n’ont pas encore été résolus : « Ta récrimi¬
nation contre la Providence n’a rien de nouveau; déjà Cicéron dans son traité
De la divination a discuté ce problème longuement et avec force, et toi-même y
as consacré de nombreuses et patientes recherches. Mais, jusqu’à ce jour, aucun
de vous n’en a donné une solution suffisamment précise et ferme 4 ». Philosophie
serait donc plus que les philosophes, plus que la raison humaine, elle qui se pro¬
pose de résoudre un problème non encore élucidé ? Non pas, car voici son expli¬
cation : « Cette^ obscurité tient à ce que l’entendement humain, malgré son élan,
est impuissant à concevoir la simplicité de la prescience divine; si l’on pouvait se
la représenter en quelque manière, il ne subsisterait aucune incertitude 5 ». Encore
une fois, Philosophie nous déçoit si nous attendions d’elle plus que ce que la
raison révèle. Et par là se trouve expliqué son silence : elle ne peut, par sa nature
propre, dépasser le point de vue rationnel; quand Boèce lui demandera s’il y a
des châtiments après la mort, elle refusera de s’engager sur ce sujet 6. Il est donc
naturel qu elle ne cite pas l’Écriture, qu’elle ignore les théologiens. Que Boèce
soit chrétien ou non, toute allusion à l’Écriture ou aux théologiens aurait été
apiès qu il eut choisi ce personnage fictif de Philosophie, une faute de logique
et de goût. Son silence n’est pas une négation.
. Un pomt.reste obscur ■ Pourquoi Philosophie ne cite-t-elle jamais les philo¬
sophes postérieurs au Ier siècle ? Serait-ce parce que Boèce, voulant faire une
œuvre purement classique, admet par fiction que le dialogue a lieu à une haute
époque? Cette explication n’est pas valable; car sans compter les allusions non
équivoques a Theodonc et au malheur des temps, Philosophie n’hésite pas à
employer des paroles de Juvénal? (sans le nommer, il est vrai), et à citer très

1. Ibid., II,pr. 7, 26, p. 32.


2. Ibid., IV, pr. 6, 116, p. 82.
3. Ibid., I, pr. 3, 19, p. 5.
4. Ibid., V, pr. 4, 1, p. 95.
5. Ibid., V,pr. 4, 5, p. 95.
6. Ibid., IV, pr. 4, 68, p. 75.
7- Ibid., II, pr. 5, 90, p. 28 (Cf. Juvénal, Sat.,
X, 20-22). Juvénal commence d’écrire
à la fin du Ier siècle.
LA DESCRIPTION DE PHILOSOPHIE PAR BOÈCE 25

explicitement l’exemple de Papinien mis à mort par Caracalla x. Puisque Philo¬


sophie cite un fait qui s’est passé au début du IIIe siècle, et laisse voir qu’elle
connaît Juvénal, il faut donc admettre que son silence porte sur les philosophes
néo-platoniciens et chrétiens. C’est un mutisme volontaire; selon toute apparence,
Philosophie se tait sur les chrétiens, parce qu’elle est la raison humaine et ne peut
traiter des questions théologiques que soulève la Révélation. Elle ne cite pas les
Néo-platoniciens parce qu’elle est leur propre philosophie, dans ce qu’elle a de
commun à ces différents penseurs. Divers indices permettent dès maintenant
d’envisager tout ce que Boèce doit aux Néo-platoniciens. Sa culture philoso¬
phique est essentiellement une culture grecque. Or Bidez a montré ce que son
œuvre logique devait à Porphyre 1 2. Boèce n’a pu, historiquement, être initié aux
doctrines de Platon et d’Aristote qu’à travers le Néo-platonisme.
Cette démonstration tout extérieure est corroborée par ce que nous savons
déjà de sa philosophie. Elle est avant tout une philosophie éclectique puisqu’à
côté du grand Platon elle cite avec honneur Aristote et Pythagore ; c’est à ce trait
que Bonnaud reconnaît Boèce pour un néo-platonicien 3.
Il ne faut pas oublier que le réveil du Pythagorisme s’est fait surtout dans
les milieux néo-platoniciens 4 : les fragments pythagoriciens que Stobée nous a
conservés dans son florilège sont imprégnés de platonisme. A cette tendance se
rattache la Théologie arithmétique de Nicomaque de Gerasa, que Boèce imite
dans son De institutione arithmetica. Au Ve siècle encore, un des derniers Alexan¬
drins, Hiéroclès, compose un volumineux Commentaire sur les ‘Vers d’or’ des
Pythagoriciens.
De même, Aristote n’est nullement négligé par les Néo-platoniciens : « C’est
par exemple fort souvent, écrit Bréhier, la lecture d’un commentaire d’Aristote
qui sert de point de départ aux traités de Plotin (Ennéades, IV, 6); si bien que,
le péripatétisme disparaissant de nouveau comme école devant le grand succès
du platonisme, les commentaires d’Aristote continuent jusqu’à la fin de l’Anti¬
quité 5 ». Ainsi s’explique ce qui, dans la Consolation, semble proprement aristo¬
télicien ; par exemple quand Boèce distingue philosophie pratique et théorique 6,
il suit la division traditionnelle d’Aristote, mais ne fait en cela qu’imiter Por¬
phyre 7 ; du reste, Hiéroclès fonde sur cette distinction le plan de son Commen-

1. Ibid., III, pr. 5, 27, P- 45-


Boèce et Porphyre, dans Revue belge de philologie et d’histoire, t. II, 1923,
2. J. Bidez,
p. 189 et suiv.
3. R. Bonnaud, L’éducation scientifique de Boèce, dans Specidum, t. IV, 1929, p. 199-
206, notamment p. 201, n. 4.
4. E. Bréhier, Histoire de la philosophie, t. I, p. 440.
5. Ibid., t. I, p. 444.
6. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 1, 16, p. 2.
7. Boèce, In Isagogen Porphyrii commenta, C. S. E.L., t. XLVIII, p. 8, 1. Plus loin,
Boèce se range à l’avis de ceux qui ajoutent la logique, comme partie de la Philosophie :
« In his tribus, id est speculatiua, actiua atque rationali, philosophia consistit » (Ibid., p. 141,
G)-
26 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

taire sur les ‘Vers d’or' : « La philosophie pratique, dit-il, a le pouvoir d’engendrer
la vertu; la contemplative celui de nous donner la vérité... Il faut donc première¬
ment devenir homme et, seulement après, vouloir devenir dieu 1. » Au sens où
elle est prise par Boèce dans la Consolation, la division de la philosophie en deux
parties, avec les échelons intermédiaires qui permettent de passer de l’une à
l’autre, ressemble plus à celle d’Hiéroclès qu’à celle d’Aristote, et Fortescue a
pu, non sans quelque hardiesse, interpréter ces échelons par les règles pythago¬
riciennes grâce auxquelles l’homme peut monter de la vie pratique à la vie spécu¬
lative 2.
Plus curieuse encore est la définition de l’homme que propose Philosophie :
« Je voudrais, dit-elle, que tu répondes encore à cette question : Te souviens-tu
que tu es homme ? — Comment, dis-je, ne m’en souviendrais-je pas ? — Peux-tu
donc expliquer ce qu’est l’homme ? — Me demandes-tu par là si je sais que je
suis un animal raisonnable et mortel ? Je sais et je confesse que je le suis. Elle
reprit : Es-tu sûr que tu n’es rien d’autre ? — Rien. — A présent, reprit-elle,
je connais une autre cause, ou, pour mieux dire, la principale cause de ta maladie :
tu as cessé de savoir ce que tu es 3. » Voilà donc le prix que Philosophie attache
aux définitions logiques, telles que celle d’Aristote! La chose est d’autant plus
curieuse que Boèce, dans son commentaire sur 1 ’lsagoge, adoptait complètement
la dialectique aristotélicienne, définissant l’espèce par la synthèse du genre (animal)
et de la différence (raisonnable); bien plus, Philosophie elle-même emploie cette
méthode dialectique, puisqu’elle est la raison; or « la raison, dit-elle expressément,
donne cette définition générale qui lui est propre : l’homme est un animal à deux
pieds doué de raison 4 ». Dirons-nous que, dans le premier passage, Philosophie
reprochait seulement à la définition que Boèce donnait de l’homme, l’attribut :
mortel, puisqu’elle y substitue l’attribut : à deux pieds? Ce serait le seul moyen
de sauvegarder 1 absolue cohérence de la pensée de Boèce; mais cette explication
est insoutenable : Boèce, en disant que l’homme est mortel, ne veut pas nier
1 immortalité de 1 âme; Philosophie le reconnaît, puisqu’elle déclare, avant même
de 1 avoir consolé : « Je sais que je m’adresse à un homme imbu de l’idée et logi¬
quement convaincu que l’âme humaine n’est pas mortelle 5. » Avouons donc une
légère incohérence dans le personnage de Philosophie; elle ne doit pas étonner
puisque nous avons noté l’hésitation de Boèce à lui faire jouer le rôle de l’Intelli-

1. Hiérocles, Les vers d or, trad. Mario Meunier, Paris, 1925, p. 39 et 40, n. 1.
2. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 1, 18, p. 2 : « gradus quidam », et la note de l’éd. Fortescue,
P- 3- Nous ci oyons que ces échelons désignent plutôt les sciences du quadrivium; cf. Boèce,
Institutio arithmetica, éd. Friedlein, p. 9, 28 et suiv. : « PIoc igitur illud quadruuium est,
quo his uiandum sit, quibus excellentior animus a nobiscum procreatis sensibus ad intelli-
gentiae certiora perducitur. Sunt enim quidam gradus certaeque progressionum dimensiones,
quibus ascendi progredique possit, ut animi ilium oculum... demersum orbatumque corpo-
reis sensibus hae disciplinae rursus inluminent. »
3. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 6, 28, p. 15.
4. Ibid., V, pr. 4, 95, p. 97.
5. Ibid., Il, pr. 4, 81, p. 25.
LA DESCRIPTION DE PHILOSOPHIE PAR BOÈCE 27

gence divine, selon l’usage du genre apocalyptique, ou celui de la Raison humaine.


Il reste que Philosophie, au début de l’œuvre, considère une définition dialec¬
tique de l’homme comme très insuffisante à nous faire connaître notre propre
nature h Ce trait est d’une grande importance et montre quelle erreur nous ferions
en tenant Boèce, dans la Consolation, pour un simple logicien.
Cette remarque prend tout son prix du fait que le passage sur lequel elle
se fonde expose le plan de la Consolation entière, du moins le plan que Boèce
se proposait de suivre, même si en fait il ne l’a pas observé rigoureusement. Ce
plan n’est pas peu suggestif pour qui veut connaître la pensée de Boèce. Philo¬
sophie elle-même expose ce plan à son malade : « Parce que l’oubli de ce que tu
es a mis le trouble dans ton âme, tu t’es affligé de ton exil et de la confiscation de
tes biens. Parce que tu ignores la fin dernière des choses, tu crois à la puissance
et au bonheur des méchants et des impies. Parce que tu as oublié les lois qui
régissent le monde, tu t’imagines que toutes ces vicissitudes de la fortune vont à
la dérive, sans pilote. Causes majeures non seulement de maladie, mais de mort.
Pourtant, remercions-en l’auteur du salut, ta vraie nature ne t’a pas encore tout
à fait quitté 1 2. » Il s’agit donc d’une double conversion en trois étapes : connais¬
sance de soi-même (livre II), connaissance de la fin suprême (livres III et IV,
jusqu’à la prose 5), connaissance des lois qui régissent le monde (fin du livre IV
et livre V). Cette progression philosophique est habituelle et naturelle à ceux qui
admettent la préexistence des âmes : la vie présente est une léthargie3; rentrer
en soi-même est retrouver Dieu. Hermès, cherchant sa voie, n’en trouve pas
d’autre : « Mais dis-moi encore, comment irai-je à la vie, moi, demandai-je, ô
mon Noûs ? Car Dieu déclare : Que l’homme qui a l’intellect se reconnaisse
soi-même... Telle est la fin bienheureuse de ceux qui possèdent la connaissance
(yvwcnv) : devenir Dieu . 4 » On voit que, pour Hermès, cette’ connaissance de
soi-même est surtout intellectuelle. Au contraire, Hiéroclès et les Pythagoriciens,
plus fidèles à l’esprit de Platon chez lequel le « connais-toi toi-même » a surtout
un sens moral et est rapproché du « rien de trop 5 », en font une règle de vertu,

1. Noter que saint Augustin admettait cette définition : « Homo enim, sicut ueteres
definierunt, animal est rationale, mortale » {De Trinitate, VII, 4, J, P.L., t. XLII, 939).
2. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 6, 36-44, p. 15 : « Nam quoniam tui obliuione confunderis,
et exsulem te et exspoliatum propriis bonis esse doluisti ; quoniam uero quis sit rerum
finis ignoras, nequam homines atque nefarios potentes felicesque arbitraris ; quoniam uero
quibus gubernaculis mundus regatur oblitus es, has fortunarum uices aestimas sine rectore
fluitare : magnae non ad morbum modo, uerum ad interitum quoque causae. Sed sospitatis
auctori grates, quod te nondum totum natura destituit. »
3. Ibid., I, pr, 2, 10, p. 4 : « Lethargum patitur. » Voir ci-dessous, p. 57, n. 2.
4. Hermetica, trad. A.-J. Festugière, t. I, p. 14-16.
5. Platon, Protagoras 343 b et Charmide 164 d. Il semble même que, dans la bouche
de Socrate, le yvûGi asauxov était une maxime positiviste : commencer par se connaître
avant de se lancer dans la métaphysique (cf. Phèdre 230 a). Sur ces problèmes, cf. P. Cour-
celle, ‘Nosce te ipsum’ du Bas-Empire au Haut Moyen-Age, l’héritage profane et les dévelop¬
pements chrétiens, Settimana di studi del Centro itahano di studi sull alto JVIedioevo, t. IN,
Spoleto, 1962, p. 265-295. J’y reviendrai ailleurs.
28 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

dont la pratique permet seule la saine philosophie : « Toutes les bonnes dispo¬
sitions, dit Hiéroclès, naissent, comme d’une source, de ce premier principe :
‘Respecte-toi toi-même’. Et ce précepte est présumé dans celui-ci : ‘Connais-toi
toi-même’, qui doit servir de fondement et d’assise à toutes nos bonnes actions
et à toutes nos connaissances. D’où saurions-nous, en effet, qu’il faut modérer
nos passions et nous appliquer à connaître ce qui existe vraiment ? Sans ce com¬
mandement, nous serions dans un grand embarras ; nous ne saurions point d’abord
s il est possible aux hommes d’acquérir la science et la vertu, et si, ensuite, il
résulte pour eux quelque chose d’utile de cette acquisition 1. » De ces deux inter¬
prétations du rv<iï>0(, (TsauTov laquelle adopte Boèce ? C’est ce que révélera peut-
être l’examen des livres suivants de la Consolation. Mais il convient au préalable
d’examiner comment les hommes du Moyen Age, auteurs ou illustrateurs, ont
interprété le personnage boécien de Philosophie.

i. Hiéroclès, Les Vers d’or, trad. M. Meunier, p. 129


CHAPITRE II

Alcuin et la tradition littéraire du IXe au XIT siècle


sur Philosophie

La mise en scène de la Consolation, ce poème initial où Boèce prisonnier


exhale sa douleur, puis le dialogue qu’il engage avec le personnage de Philosophie
apparu à ses yeux, ont pour une large part assuré le succès de l’œuvre dès l’époque
carolingienne et pour plusieurs siècles. Nous pouvons analyser, presque ligne
par ligne, comment ces deux morceaux ont exercé une influence, pour quel motif
chaque lecteur s’y est attaché, ce qu’il en a retenu ou transformé.
Les quatre premiers vers sont cités tels quels par Waldram, moine de Saint-
Gaîl au IXe siècle, à propos des pleurs de Rachel, mère inconsolable dont parle la
Bible 1 :

Conuenit ecce mihi cuiusdam uoce profari


cui dolor, anxietas, meror et intus erat :
‘Carmina qui quondam studio florente peregi
flebilis, heu, mestos cogor inire modos.
Ecce mihi lacerae dictant scribenda Camenae
et ueris elegi fletibus ora rigant2’.

Ainsi, les quatre premiers vers de la Consolation paraissent à Waldram les


paroles qui peuvent le mieux exprimer la douleur. Jonas d’Orléans, en 834, puis
Froumund de Tegernsee s’en inspirent pour leurs propres chants 3. De même, en

1. Waldram, Carm., \lb, v. 5, dans Poetae Latini Aevi Carolini, t. IV, i, p. 310.
2. Boèce, Cons. Ph., I, carm., 1, 1, éd. L. Bieler, dans C. C., t. XCIV, p. 1.
3. Jonas d’Orléans, Epist. ad Pippinum Aquitaniae regem, M. G. H., Epist., t. V,
P- 353, v. 7 :
Qui quondam metricis ludebam promptus in odis,
Corpore nunc quasso nil nisi flere libet.
Froumund de Tegernsee, Carm., XXIV, 3, éd. F. Seiler, dans Zeitschrift für deutsche
Philologie, t. XIV, 1882, p. 422 :
Carmina concinimus, sed fletibus ora rigamus.
Voir aussi Landulf, G esta archiepisc. Mediolan., M. G. SS., t. VIII, p. 36 : « Exinde lacrymis
meis superhabundantibus cum sapiente quodam plangendo dicam : ‘Carmina qui quon-
30 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

984, le poème proféré par Boèce prisonnier est évoqué par Gautier de Spire
comme un morceau classique des plus remarquables * 1. Alain de Lille y puise la
définition même du mot carmen 2. Hugo de Trimberg citera encore, au XIIIe siècle,
le même passage comme garant de la gloire posthume de Boèce 3.
Un moine de Saint-Maixent, de la seconde moitié du IXe siècle, emprunte à
Boèce son incipit 4, tandis qu’Audradus modicus, élu archevêque de Sens en 847,
et Hrotsvitha, nonne de Gandersheim, reprennent à leur compte l’expression
« studio florente » 5. Saxo, ce poète anonyme qui célèbre les hauts faits de Charle¬
magne, brode sur les mêmes vers lorsqu’il en arrive à décrire l’année funeste de
la mort de l’empereur 6. L’illustre Paschase Radbert de Corbie reprend le « cogor
inire » non seulement à titre de cliché dans ses vers 7, mais aussi dans la Lettre-

dam...’ » et les Gesta archiepiscoporum Salisburgensium, De sancto Virgilio, 11, M. G. SS.,


t. XI, p. 92 (à propos d’un homme qui voit son fils tomber paralysé) : « Vir ergo prefatus
jHebilis heu moestos cogitur inire modos, et licet nimio dolore pre inopinato malo pene deficeret,
ex ratione sibi consulens, doctorem suum plebanum aduocauit. »
1. Gautier de Spire, Libellas scolasticus 99, éd. P. Vossen, Berlin, 1962, p. 39 :
Musa Seuerinum plorabat carcere clausum.
2. Alain de Lille, Distinctiones dictionum theologicarum, P. L., t. CCX, 732C : « Car¬
men dicitur oratio metrice scripta, unde Boetius : ‘Carmina qui quondam... inire modos’. »
3. Hugo de Trimberg, Registrum multorum auctorum, v. 259a, éd. K. Langosch,
Berlin, 1942, p. 170 : « Sequitur Boetius de Consolatione... Sicque sui nominis famam
dilatauit : « Carmina qui quondam... inire modos. »
4. Vita beati Leudegarii martyris 1, dans P. L. A. C., t. III, 1, p. 5 :
Carmina plura nitent studio florente per acta
quae ingenio clari composuere uiri.
5. Audradus Modicus, De fonte uitae 9, dans P. L. A. C., t. III, 1, p. 73 :
Cernebas miseros, studio florente monebas.
Hrotsvitha, Opéra, éd. Winterfeld, Berlin, 1902, p. 63, 11 :
Quo nutriret eum studio florente docendum.
Cf. Honorius Augustodunensis, De animae exsilio et patria, P. L., t. CLXXII, 1242 D :
Tu quoque studio fl or ens ignauos praecede
(Poème suivi d’un développement sur les arts libéraux.)
6. Saxo, Annales de gestis Caroli magni, anno 814, v. 1, dans P. L. A. C., t. IV, 1,
P- 55 :
Pangite iam lacerae carmen lugubre, Camene ;
dignus enim multis annus hic est lacrimis.
Ecce quater dénis ternisque prioribus annis
quid nisi prosperitas dicta fuit Caroli ?
Annua cum uariis ipsius gesta triumphis
tum placuit laeto connumerare stilo.
At modo lugentes obitum nos admonet ordo
et tempus tanti commemorare uiri.
Hi ueri plangunt elegi.
7. Radbert de Corbie, Egloga 56, dans P. L. A. C., t. III, 1, p. 47 :
O felix nimium, quos cogor inire dolores

Sed tu, mors male fida uenenis, parcere nescis


ulli nec nobis.
Ce male fida provient du v. 17 de Boèce.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 31

préface de son commentaire sur les Lamentations de Jérémie ; il en retient surtout


1 impression de dégoût de la vie, et s’applique à lui-même le vers 9 de Boèce,
îelatif au vieillissement subit qui vous fait devenir un autre homme 1. L’image
boécienne des cheveux blancs qui se déversent, en quelque sorte, sur la tête, appa¬
raît chez 1 auteur de 1 Ecbasis captiui2 et dans les propos de l’impératrice Adélaïde 3.
Le « cogor » de Boèce a frappé aussi le poète anonyme qui déplore la chute de
Jérusalem au temps des croisades4.
La seconde partie du poème initial de Boèce nourrit la réflexion de Hildebert
de Lavardin5 et Philippe de Harvengt : la mort est aveugle et sourde aux
souhaits des hommes ; elle frappe les uns en pleine prospérité, mais se détourne des
malheureux qui l’appellent 6. Les plus grands « spirituels » du xne siècle admirent
particulièrement la sentence finale :
Qui cecidit, stabili non erat ille gradu.

1. Radbert de Corbie, Epist. ad Odilmannum (peu après 845), dans M. G. H., Epist.
t. VI, 1, p. 136, 22 : « Multo cogor longoque confectus uitae tedio tristes lacrimarum inire
modos gemebundus, iam quia profecto meis praegrauata malis inopinate senectus non uocata
nenit. Quam dum inspicio, specie deformatus, aliéna perhorresco, eo quod me subito animo
non mutatus, quod fui non inuenio, euadere tamen nequeo, ilia decipiente quae admisi.
Vnde congelatus usu longiori durior effectus, nullis iam emolliri queo fletibus, quamuis
multis miseriarum mearum intus forisue premar doloribus. »
2. Ecbasis captiui 474, éd. E. Voigt, Strasbourg, 1875, P- 98 :
Iam tempestiui funduntur uertice cani.
3. Herzog Ernst, dans Zeitschrift fur deutsches Altertum, t. VII, 1849, p. 243, 32
(La reine vient d’apprendre que son fils est vieilli prématurément) : « Ad haec uerba in
lacrimas tune manifeste resoluta regina respondit : ‘Domine, intempestiui funduntur uertice
cani. Vnde hoc filio meo ? Venit enim properata malis inopina senectus et labor aetatem
iussit inesse suam’. »
4. Planctus de expugnatione Hierosolymae, éd. Du Méril, Poésies populaires latines anté¬
rieures au XIIIe siècle, Paris, 1843, p. 411 :
Heu uoce flebili cogor enarrare
facinus quod accidit nuper ultra mare.
5 Hildebert de Lavardin, De exsilio suo, v. 31, P. L., t. CLXXI, 1419 B, à propos
de la Fortune :
Ilia mihi quondam risu blandita sereno
mutauit uultus, nubila (v. 19) facta, suos.
6. Philippe de Harvengt, De silentio clericorum, VI, 83-84, P. L., t. CCIII, 1114-
1115 : « Félix autem iuxta quemdam philosophum mors hominum haberetur, si tersa lippi-
tudine paulo discretior haberetur, uidelicet ut et annis sese dulcibus non inferret, et moestis
uocata saepius uenire non differret. Vnde sicut felicium uoluntatibus non applaudit, sic
infelicium uota querula non exaudit, sed tam illis quam istis inuenitur grauius importuna,
dum indiscreto iudicio negat omnibus importuna. Nam sicut caeca, sic et surda est. Quae
enim in tabernaculis felicium odiosa frequentius conuersatur, fastu quodam uel negligentia
miserorum praesentiam auersatur, et eorum clamor uix huius auribus innotescit, sed ad eum
audiendum durius et seuerius obsurdescit. De qua et praedictus philosophus conqueritur :
Eheu (inquiens) quam surda miseras auertitur aura
et fientes oculos claudere saeua negat. »
Citation et paraphrase des v. 13-20 de Boèce. Les v. 13-14 sont remployés tels quels par
Albert de Stade, Troilus, V, 269-270, éd. Merzdorf, p. 140.
32 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Saint Bernard la cite dans un Sermon, à l’occasion de la chute de saint Pierre


reniant le Christ1. Pierre le Chantre y voit une mise en garde contre la présomption,
comme si cette sentence avait, sur le plan profane, une autorité non moindre
qu’un verset d’Écriture sur le plan religieux 2. Alain de Lille allègue le même vers
pour les définitions des mots casus et gradus 3.
Au XIIIe siècle Vincent de Beauvais, qui affirme l’utilité de la Consolation
pour tous les hommes en général 4, utilise ce poème pour illustrer plusieurs cha¬
pitres de ses Miroirs, notamment le chapitre sur la mort 5. Il cite d’affilée la
seconde moitié du poème pour introduire la leçon que dégage ensuite Philosophie,
à savoir que les sludia poétiques accoutument l’homme à sa maladie, bien loin
de lui apporter un remède véritable 6.
C’est surtout l’apparition subite de Philosophie à Boèce, telle qu’il la décrit
dans le morceau de prose suivant, qui a frappé les imaginations et fourni des vues
doctrinales. Dès la fin du VIe siècle, le mystérieux Virgile de Toulouse invoquait,
si je ne me trompe, l’autorité de Boèce au sujet des échelons qui ornent la robe
de Philosophie et mènent de la philosophie pratique à la théorétique. Virgile
déclare, en effet, que s’il commence par la première, quoiqu’elle soit la plus basse,

1. Bernard de Clairvaux, Sermo de diuersis XXIX, 4, P. L., t. CLXXXIII, 622B :


« Prudenter diligebat Petrus curri diceret : ‘Tecum paratus sum et in carcerem et in mortem
ire’ (Luc, XXII, 33), sed non diligebat fortiter, quoniam
Qui cecidit, stabili non erat ille gradu. »
2. Pierre le Chantre, Verbum abbreuiatum 114, P.L., t. CCV, 301 C : « Multi
animo patientes sunt, qui deficiunt tamen in ipso actu iniuriarum uidenturque prius
caruisse patientia. Vnde
Qui cecidit, stabili non erat ipse gradu.
Et ‘domus ista quae cecidit, non erat fundata supra firmam petram’ (Luc, VI, 48).
3. Alain de Lille, Distinctiones dictionum theologicarum, P.L., t. CCX, 734 A :
« Casus, proprie, fortunae a prosperitate in aduersitate, de quo Boetius in libro ‘De conso-
latione philosophiae’ :
Qui cecidit, stabili non erat ille gradu. »
Ibid., 805 B : « Gradus... dicitur status dignitatis, unde Boetius in libro ‘De consolatione
philosophiae’ :
Qui cecidit, stabilis non erat ille gradus (sic) ».
4. Vincent de Beauvais, Spéculum historiale, XXI, 15, Douai, 1624, t. IV, p. 823 :
« In carcere autem positus, quasi de graui gloriae ac rerum mutatione doleret, ut consola-
tionis medicinas tanto dolori non tam sibi quam aliis quaereret, librum edidit ‘De conso¬
latione philosophiae’, ostendens gloriam et dignitatem caeteraque terrena non uera bona,
sed nihil esse, et ideo nulli appetenda esse, nec de eorum amissione dolendum uel adeptione
gaudendum ».
5. Vincent de Beauvais, Spéculum naturale, XXXI, 107, t. I, p. 2378; cf. Spéculum
doctrinale, V, 117, t. II, p. 470 (où sont cités aussi les v. 13-14 du premier chant de Boèce);
IV, 85, p. 348 (où est cité le v. 22).
6. Vincent de Beauvais, Spéculum historiale, XXI, 16, t. IV, p. 823 : «Idem in libro
Consolationis philosophiae primo : Mors hominum felix... ille gradu (I, carm. 1, v. 13-22).
Studia poetarum infructuosis affectuum spinis uberem fructibus rationis segetem necant homi-
numque mentes assuefaciunt morbo, non libérant, quae dolores eius nullis Jouent remediis,
sed dulcibus insuper alunt uenenis, Sirenes usque in exitium dulces (I, pr. 1, 26-34, p. 2) ».
Puis Vincent poursuit l’analyse des proses suivantes de Boèce.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 33

c est par référence a un auteur qui lui sert de modèle 1. Cette pédagogie des éche¬
lons successifs reparaît au vme siècle dans le prologue de la Grammatica d’Alcuin ;
il désigne explicitement par ces échelons les sept arts libéraux.
Ce De grammatica d’Alcuin, que Keil n’a pas jugé bon de publier dans sa
grande édition des Grammatici Latini, n’a fait l’objet ni d’une édition critique 2
ni d études approfondies. Du moins n’ai-je pas trouvé dans les ouvrages généraux
ou spéciaux touchant ce prologue — fussent-ils excellents 3 —• un examen détaillé
des sources. Or ce prologue est digne de retenir l’attention; car il ne se rapporte
pas seulement à la grammaire, mais à toutes les disciplines, et porte parfois pour
titre, dans les manuscrits : Disputatio de uera philosophia 4. Alcuin y exprime des
vues d’envergure sur la valeur morale de la culture profane et son rapport avec
la culture sacrée. Il ne sera pas sans intérêt de découvrir les divers auteurs antiques
dont il s’inspire, alors que les éditeurs n’ont même pas enregistré toutes les réfé¬
rences bibliques. L’introduction d’Alcuin est en réalité, comme on va le voir, un

1. Virgile de Toulouse, Epitomae, I, éd. Huemer, Leipzig, 1886, p. 3, 10 : « Haec


sapientia biformis est, aetrea telleaque, hoc est humilis et sublimis : humilis quidem,
quae de humanis rebus tractat; sublimis uero quae ea, quae supra hominem sunt, internat
ac pandit. Nemo sane in hac me carpat pada, quod ueluti praeposterato telleam aetreae
ordine antetulerim, cum scandentium hic mos sit, ut ab inferioribus incipiant et ad superiora
scalatim perfendiant »; Cf. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 1, 16, p. 2 (à propos des vêtements
de Philosophie) : « Harum in extremo margine II Graecum, in supremo uero © legebatur
intextum atque in utrasque litteras in scalarum modum gradus insigniti uidebantur, quibus
ab inferiore ad superius elementum esset ascensus ».
2. Le t. CI de la Patrologia Latina de Migne, que je citerai, ne fait que reproduire
l’éd. Froben, parue à Ratisbonne en 1777. L’éd. H. Putschius, Grammaticae Latinae
auctores antiqui, Hanovre, 1605, col. 2075-2142, est encore plus ancienne.
3. B. Hauréau, Histoire de la philosophie scolastique, t. I, 1, Paris, 1872, p. 126-127;
A. Ebert, Allgemeine Literatur des Mittelalters im Abendland, t. II, 1880, p. 16 et suiv. ;
J.-J. Bâbler, Beitràge zu einer Geschichte der lat. Grammatik im Mittelalter, Halle, 1885,
p. 19 et suiv.; J. Frey, De Alcidni arte grammatica commentatio, Münster, 1886; C. J.
B. Gaskoin, Alcuin, his Life and his Work, London, 1904; M. Roger, L'enseignement des
Lettres d’Ausone à Alcuin, thèse, Paris, 1905, p. 336-349; W. Schmitz, Alcuins Ars gram¬
matica, Diss. Greifswald, Ratingen, 1908, p. 10-18; M. Manitius, Geschichte der lat.
Literatur des Mittelalters, t. I, München, 1911, p. 280-281; P. Lehmann, Cassiodorstu-
dien, VIII, dans Philologus, t. LXXIV, 1917, p. 363; H.-W. Fortgens, De paedagoog
Alcuin en zijn ‘Ars grammatica', dans Tijdschrift voor Geschiedenis, t. LX, 1947, p. 57-65;
E. -R. Curtius, Europaische Kultur und lateinisches Mittelalter, Bern, 1948; A. Klein-
clausz, Alcuin, dans Annales de V Université de Lyon, série III, Lettres, t. XV, Paris, 1948,
p. 47-68; E.-S. Duckett, Alcuin friend of Charlemagne, New York, 1951, p. m et suiv.;
M. W. L. Laistner, Thought andLetters in Western Europe, London-Ithaca, 1957; L. Wal-
lach, Alcuin and Charlemagne, Studies in Carolingian History and Literature, Ithaca-
New York, 1959; H. Hagen, Anecdota Bernensia, nouvelle éd. dans H. Keil, Gramma¬
tici Latini, t. VIII, Hildesheim, 1961, p. cclvii-cclix.
4. Par exemple, le manuscrit de Munich, lat. 6404, s. IX2, comme le signale
F. Brunhôlzl, Der Bildungsauftrag der Hofschule, dans Karl der Grosse, Lebenswerk und
Nachleben, t. II, Das geistige Leben, herausgegeben von B. Bischojf, Düsseldorf, 1965, p. 28-41.
Cet article tout récent est le seul qui attire l’attention sur ce prologue et prononce le nom
de Boèce comme source. Mais il est loin d’épuiser la question.
34 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

va-et-vient perpétuel, des sources profanes — principalement la Consolatio Philo-


sophiae de Boèce — à l’Ecriture sainte.
Seule Mlle d’Alverny a déjà examiné la préface du De gramrnatica d’Alcuin
par rapport aux sept disciplines; mais elle ne semble pas en avoir saisi toute la
nouveauté, peut-être parce qu’elle a négligé la Consolation comme source, au
profit du De nuptiis de Martianus Capella 1. Or Alcuin élabore ses vues en référant
constamment, non sans témérité, la substance philosophique de la Consolation
aux Ecritures chrétiennes.
La chose a peut-être échappé à Mlle d’Alverny parce qu’à ses yeux le person¬
nage boécien de Philosophie est déjà un personnage chrétien : « Il est tentant,
écrit-elle, d’interpréter dans le sens d’une authentique tradition patristique
l’allégorie de la Consolation de la Philosophie, que certains estiment dépourvue de
caractéristiques chrétiennes 2. » A l’en croire, même si ce personnage peut faire
songer à telle figure antique de Muse inspiratrice porteuse de livres, et même si
le El et le 0 qui ornent la robe de Philosophie suggèrent la division aristotélicienne
entre practica et theorica, Boèce présenterait pourtant ici, à la manière de Clé¬
ment d’Alexandrie, la sainte Sagesse du Christ-Logos; les échelons qui montent
d’une lettre à l’autre évoqueraient l’échelle de Jacob, symbole judéo-chrétien de
l’ascension de l’âme; le sceptre que Philosophie tient de la main gauche serait « le
signe du pouvoir souverain qui appartient à la Sagesse de l’Écriture ». Lorsque
Boèce cite le passage de la République de Platon selon qui le Sage est roi 3, son
attitude ne différerait pas de celle de Clément d’Alexandrie pour qui le Christ
est le seul vrai Sage et le seul vrai roi. La taille changeante de Philosophie, tantôt
de stature humaine tantôt touchant le ciel de la tête, s’expliquerait par référence
soit aux Proverbes, où il est dit que la Sagesse s’élève jusqu’aux sommets (VIII, 2),
mais se plaît dans la compagnie des hommes (VIII, 51), soit aux exégèses chré¬
tiennes de la croix cosmique, qui se dresse depuis la terre jusqu’aux deux. Si
Philosophie chasse les Muses profanes, ce serait parce qu’elle-même représente
sainte Sophie, c’est-à-dire la Sagesse divine par opposition à la sagesse profane.
Du reste, sur les représentations figurées « la sainte Sagesse a pris, au moins à
partir d’Alcuin, les caractéristiques de la sainte Philosophie de Boèce, qui portait
ainsi les libelli... Le sceptre, marque du pouvoir royal, s’épanouit en fleuron et
même en branche fleurie pour accentuer le sens christologique donné à cet

1. M.-T. d’Alverny, La Sagesse et ses sept filles. Recherches sur les allégories de la
philosophie et des arts libéraux du IXe au XIIe siecle, dans Mélanges dédiés à la mémoire
de Félix Grat, t. I, Paris, 1946, p. 245-278, notamment les premières pages qui parlent
d Alcuin. W. Schmitz, Alcuins Ars gramrnatica, Diss. Greifswald, Ratingen, 1908, p. 10-18,
analyse la préface de cet ouvrage, mais ne dit rien de Boèce comme source de cette préface!
Sur la représentation des arts liberaux, voir l’article très documenté de W. Hôrmann,
Problème einer Aldersbacher Handschrift (Clm 2599), dans Buch und Welt, Festschrift für
G. Hofmann, Wiesbaden, 1965, p. 335-389.
2. M.-T. d’Alverny, Le symbolisme de la Sagesse et le Christ de saint Dunstan, dans
The Bodleian Library Record, t. V, 1956, p. 232-244, notamment p. 236.
3. Texte cité ci-dessous, p. 61.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 35

emblème »; car cette branche fleurie désigne la uirga qui sort de la souche de
Jessé1 ». Or plusieurs éditeurs modernes, observe Mlle d’Alverny, ont cru décou¬
vrir diverses allusions à la Bible dans la Consolation. Elle conclut : « Du Ve au
XIIe siècle l’assimilation semble complète, et si la sainte Sagesse est multiforme,
elle ne représente qu’une vérité unique 2. » Et encore : « Guide vers la Theoria
divine, reine des Arts et des Sciences qui permettent d’y accéder, maîtresse aussi
des sciences morales et pratiques qui conduisent au bon gouvernement de soi-
même et de la société, la Philosophie, écartant d’elle les Muses profanes, apparut
comme un reflet de la sainte Sagesse à une époque où la culture, menacée par les
invasions barbares, fut considérée comme un trésor à défendre contre l’ignorance
et l’erreur 3. »
Que penser de telles vues ? Il faut concéder que, dès Clément d’Alexandrie
et même dès la première Épître aux Corinthiens (I, 24), le Christ fut considéré
comme Sagesse de Dieu. Mais est-il un seul détail, dans l’allégorie de Boèce, qui
suggère le christianisme ? L’unique référence scripturaire qui ait jamais été alléguée
à propos de notre prose est très contestable 4 * * * * * * II,. Non seulement la figure de femme

1. M.-T. d’Alverny, art. cité, p. 241, avec citation cl 'Isaïe, XI, 1 : « Egredietur uirga
de radice Iesse, et iîos de radice eius ascendet ».
2. Ibid.., p. 244.
3. M.-T. d’Alverny, Quelques aspects du symbolisme de la ‘sapiential chez les huma¬
nistes, dans Centro internazionale di studi umanistici. Roma. (V° Convegno internazionale
di studi umanistici, Oberhofen, settembre i960), Padova i960, p. 322; cf. ses Notes sur
Dante et la Sagesse, dans Revue des études italiennes, t. XI, 1965, p. 7-8.
4. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 1, 28, p. 2 (à propos des Muses-Sirènes qui empoison¬
nent l’homme) : « Hae sunt enim quae infructuosis affectuum spinis uberem fructibus
rationis segetem necant hominumque mentes assuefaciunt morbo, non libérant ». Seul
l’éditeur Bieler renvoie à la parabole du semeur (Matth., XIII, 22 : « Qui autem seminatus
est in spinis, hic est, qui uerbum audit, et sollicitudo saeculi istius et fallacia diuitiarum
suffocat uerbum, et sine fructu efficitur »; Marc, IV, 18-20 : « Et alii sunt qui in spinis
seminantur. Hi sunt qui uerbum audiunt. Et aerumna saeculi et deceptio diuitiarum et
circa reliqua concupiscentiae introeuntes suffocant uerbum, et sine fructu efficitur »).
Mais la comparaison entre les passions et un buisson d’épines se retrouve aussi bien en
dehors de toute allusion à ce passage d’évangile, p. ex. chez Augustin, Conf., II, 3, 6, 3,
éd. Labriolle, p. 33 : « Excesserunt caput meum uepres libidinum, et nulla erat eradicans
manus »; Prudence, Contra Symm., II, 1040, éd. Lavarenne, p. 193 :
Extirpamus enim sentos de pectore uepres,
ne uitiosa necent germen uitale flagella,
ne frugem segetemque animae spinosa malorum
inpediat sentix scelerum peccamine crebro.
cf. aussi Grégoire le Grand, Dial. II, 2, P. L., t. LXVI, 134 C.
La comparaison figure déjà chez un auteur païen comme Horace, Epist., I, 14, 4, éd. Ville-
neuve, p. 98 :
Certemus spinas animone ego fortius an tu
euellas agro.
II, 2, 212, p. 177 :
Quid te exempta iuuat spinis de pluribus una ?
W. Theiler, Antike und christliche Rückkehr zu Gott, dans Mullus, Festschrift
Th. Klauser, t. I, Münster, 1964, p. 360-361, met en doute même les trois références
bibliques que Fortescue, éd. cit., p. 204, présentait comme sûres.
36 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

porteuse de livres, la division entre El et 0 et la citation de la République de Platon,


mais tout le reste aussi, se réfère, je crois, à la littérature profane. L’apparition
subite d’une figure de stature indéterminée, humaine et surhumaine, ressortit
aux apocalypses gnostiques 1 ; les échelons qui élèvent du II au 0 sont ceux du
Banquet de Platon et de ses commentateurs, nullement ceux de l’échelle de Jacob 2.
Le sceptre de tous les souverains, dieux ou hommes, était depuis Homère une
baguette terminée par un fleuron 3 ; ce sceptre tenu de la main gauche, et les livres
tenus de la droite, correspondent à la division entre philosophie pratique (donc
politique) et philosophie théorétique. Le bannissement des Muses poétiques au
profit des Muses philosophiques est un motif qui remonte à la République de
Platon4. Et nous voyons même déjà, chez Sénèque, Philosophie approcher de

1. Voir ci-dessus, p. 19.


2. Platon, Conv. 211 c, éd. L. Robin, p. 70 : Toüxo yàp 84 servi xo ôp0â>ç stcI xà
spamxà lévai r) ô-x'àXXoo ayserOat, àpxofxsvov àrro xoSvSs tôv xaXcüv èxelvou ëvsxa toü xaXoü,
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È7UT7)8si)fi.aTa, xat xtvo tô>v £7UTr)8so[jt.àTCùv èni Ta xaXà [xa07)(j.axa, eax'àv àno xôv jj.a0Y]pLaxcov
éic'éxetvo xo [xà07)pta xeXeoxyjctt], o saxiv oùx àXXoo 9} aùxoü èxslvoo toü xaXoü [xà07](i.a, xal yv<5
aùxo xsXeuxwv o sem xaXov. Cf. Albinus, Epitome, VII, 3, éd. P. Louis, p. 43 : Tèv
àTOxvxcov 87)(Lioupyov ^tjxtjctojxev, (j.£xt.6vx£ç àixo xoôxcov xcôv fj.a07)(i.àxa)v ôaiiEp xtvoç Ô7toêà0paç
xal oxotxslcov. Plotin, Enn., I, 6, 1, 2, éd. Henry-Schwyzer, p. 105 : £7rt,êâ0pa aùxà>
Xpcip-Evot. Olympiodore, In Phaedonem, éd. Norvin, p. 121, 18 : (3a0piol xîjç àvoSou.
3. P. W., s. v. sceptrum; Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques
et romaines, s. v. sceptrum, col. 1116, fig. 6169 et suiv. Le fleuron en question est le plus
souvent de rose, de lis ou de lotus.
4. Platon, Resp., VIII, 548 b, éd. E. Chambry, p. 12 : 'Tuo (3laç 7T£Ti:atSsoa.£vot, 8ià
to xîjç àX7)0i.V7jç Mooaïjç xŸ)ç piExà Xoywv te xal çiXoaoqîlaç ŸjjxsXTjxsvat. xal TrpEcrêoxspwç yupivaa-
tlxtjv pt.ouai.xîiç xsxipi^xévai. X, 607 b, p. 102 : Elxoxcoç apa xote (III, 398 a, p. 110) aùxY]v
ex x^ç tcoXsoç àTC£axsXXop.£v xoiaûxrjv oSaav . 'O yàp Xôyoç rj[ixç, fjpEi (Contexte en 604 d sur
les lamentations relatives aux coups de Fortune). Cicéron, Tusc. II, 11, 27, éd. Fohlen,
p. 92 : « Sed uidesne, poetae quid mali adferant ? Lamentantis inducunt fortissimos
uiros, molliunt animos nostros, ita sunt deinde dulces, ut non legantur modo, sed etiam
ediscantur. Sic ad malam domesticam disciplinam uitamque umbratilem et delicatam
cum accesserunt etiam poetae, neruos omnis uirtutis elidunt. Recte igitur a Platone
eiciuntur ex ea ciuitate quam finxit ille, cum optimos mores et optimum rei publicae
statum exquireret. At uero nos, docti scilicet a Graecia, haec a pueritia legimus, edis-
cimus, hanc eruditionem liberalem et doctrinam putamus. Sed quid poetis irascimur ?
Virtutis magistri philosophi inuenti sunt, qui summum malum dolorem dicerent... »
(attaque contre Épicure); De re publica, IV, 5, éd. Müller, p. 356, 7 : « Ego uero eodem,
quo ille Homerus redimitum coronis et delibutum unguentis emittit ex ea urbe, quam
sibi ipse fingit » (fragment conservé par Nonius et dépourvu de contexte; le fragment 84 (91)
de VHortensius : « Ponendae sunt fides et tibiae », conservé aussi par Nonius, p. 313, 20,
ressortit sans doute à un développement de même type, comme l’a pensé H. Usener;
cf. M. Ruch, U Hortensius de Cicéron, histoire et reconstitution, Paris, 1958, p. 153); Sué¬
tone, Caligida 34, éd. H. Ailloud, t. III, p. 88 : « Cogitauit etiam de Homeri carminibus
abolendis : ‘Cur enim sibi non licere’, dicens, ‘quod Platoni licuisset qui eum e ciuitate
quam constituebat, eiecerit’ »; Tertullien, Ad nationes, II, 8, 11, C. C., t. I, p. 52, 9 :
« Criminatores deorum poetas eliminari Plato censuit, ipsum Homerum sane coronatum
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIC SIÈCLE 37

l’homme prisonnier pour le consoler en le détournant des pensées terrestres vers


le spectacle de l’ordre cosmique et des réalités divines \ ce qui est exactement la
mise en scène de la Consolation de Boèce. A supposer que Boèce fût chrétien de
cœur, il a pourtant voulu rester, pour cette mise en scène, sur un plan strictement
rationnel. Philosophie tisse son vêtement comme l’Athéna d’Homère* 1 2.
L’audace et l’originalité d’Alcuin éclatent d’autant mieux; car toutes les
remarques de Mlle d’Alverny n’en sont pas moins justes dès lors qu’elles s’appli¬
quent à Alcuin et à ses successeurs. Je crois pouvoir prouver, en effet, que l’intro¬
duction d’Alcuin aux disciplines philosophiques utilise constamment le texte de
la Consolation et l’interprète en fonction de la Révélation judéo-chrétienne.
Ce prologue se présente comme un entretien entre Alcuin et ses disciples,
dont l’un est le porte-parole de tous. Le disciple commence par rappeler le grand
principe qu’Alcuin répète souvent : Philosophie est la maîtresse (magistra) de
toutes les vertus et n’abandonne jamais celui qui la possède. Or c’est le titre même
que Boèce prisonnier décernait à Philosophie, et la promesse qu’elle lui donnait
en retour. Par suite, le disciple demande sans transition à connaître l’essentiel
de cette doctrine (magisterii), c’est-à-dire les échelons qui, selon cette prose i
du livre I de Boèce, permettent de monter jusqu’à la contemplation de Dieu; il
réclame la lumière qui, d’après le chant 3, dissipe les ténèbres morales et rend
vigueur à l’âme :

Boèce, Cons. Ph., I, pr. 3, 5-11, éd. Alcuin, Grammatica, P. L., t. CI,
L. Bieler, C. C., t. XCIV, p. 5 : 849 C :
Et quid, inquam, tu in has exsilii nos- DIS. Audiuimus, o doctissime magis-
tri solitudines, o omnium magistra uirtu- ter, saepius te dicentem quod philosophia
tum, supero cardine delapsa uenisti ? An esset omnium uirtutum magistra 3, et haec
ut tu quoque mecum rea falsis crimina- sola fuisset quae inter omnes saeculi

ciuitate pellendum »; Augustin, Civ. Dei, II, 14, 1, C. C., t. XLVII, p. 456 : « An forte
Graeco Platoni potius palma danda est, qui cum ratione formaret, qualis esse ciuitas
debeat, tamquam aduersarios ueritatis poetas censuit urbe pellendos. »
1. Sénèque, Epist., LXV, 16, éd. Préchac, p. m (à propos du corps-prison) : « Pre-
mente illo urguetur (animus), in uinculis est, nisi accessit Philosophia et ilium respirare
rerum naturae spectaculo iussit et a terrenis ad diuina dimisit »; cf. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 1,
42 p. 3 : « Tum ilia propius accedens in extrema lectuli mei parte consedit meumque intuens
uultum luctu grauem atque in humum deiectum his uersibus de nostrae mentis perturba-
tione conquesta est... » Le poème qui suit est relatif au spectacle de l’ordre cosmique.
Autres personnifications analogues de Philosophie chez Sénèque, Epist. XIV, 11, p. 55 :
« Ad Philosophiam ergo confugiendum est »; XVI, 5, p. 65 : « Philosophia nos tueri debet.
Haec adhortabitur, ut deo hbenter pareamus, ut fortunae contumaciter : haec docebit ut
deum sequaris, feras casum »; LIII, 7-8, p. 51 : « Grauis sopor somnia extinguit animumque
altius mergit, quam ut in ullo intellectu sui sit... Sola autem nos Philosophia excitabit, sola
somnum excutiet grauem »; CIII, 4, p. 156 : « In Philosophiam recede. Ilia te sinu suo
proteget, in huius sacrario eris aut tutus aut tutior ».
2. Voir ci-dessous, p. 56, n. 2.
3. Parallèle aperçu par Brunhôlzl, art. cité, p. 36-37, ainsi que le parallèle suivant
touchant les degrés qui permettent de monter à la contemplation. Sur l’origine de l’expres¬
sion, voir ci-dessous, p. 58, n. 4.
38 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

tionibus agiteris ? — An, inquit ilia, te, diuitias nunquam miserum se possiden-
alumne, desererem 1 nec sarcinam quam tem reliquisset.
mei nominis inuidia sustulisti commu-
nicato tecum labore partirer ? Atqui Phi-
losophiae fas non erat incomitatum relin-
quere iter innocentis. »

I, pr. i, 16-19, P- 2 (2 propos des vête¬ Incitasti nos, ut uere fatemur, his dic-
ments de Philosophie) : tis ad tam excellentis felicitatis indaga-
Harum in extremo margine II grae- tionem, scire cupientes quae esset huius
cum, in supremo uero 0 legebatur intex- magisterii summa uel quibus gradibus
tum atque in utrasque litteras in scalarum ascendi potuisset ad eam. Aetas enim
modum gradus quidam insigniti uide- nostra tenera est et te non dante dexteram
bantur, quibus ab inferiore ad superius sola surgere satis infirma est. Animi uero
elementum esset ascensus ». nostri naturam esse intelligimus in corde,
seu oculorum in capite. Oculi itaque si
splendore solis uel alia qualibet lucis
praesentia asperguntur, perspicacissime,
quidquid obtutibus occurrit, discernere
I, metr. 3, 1, p. 4 : ualent; caeterum sine lucis accessu in
Tune me discussa liquerunt nocte tenebris manere notissimum est. Sic
tenebrae animi uigor acceptabilis est sapientiae,
luminibusque prior rediit uigor. si erit qui eum illustrare incipiat. MAG.
Bene siquidem, filii, comparationem ocu¬
lorum et animi protulistis. Sed q u i
illuminât omnem hominem
uenientem in hune mundum
(Ioh., I, 9) illuminet mentes uestras, ut
in ea proficere ualeatis philosophia, quae
nunquam, ut dixistis, deserit possiden-
tem.

Juge-t-on ces parallèles peu sûrs? Les parallèles ci-dessous, en tous cas,
s’imposeront. Alcuin a répondu par une référence au prologue johannique (I, 9) : la
vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde est le Christ; lui seul
permet de faire des progrès dans la philosophie vraie, celle qui n’abandonne pas
l’homme qui la possède. Le disciple proteste qu’il n’ignore pas non plus la parole de
VÉpître de saint Jacques (I, 5) : « Ab eo postulandum est, qui dat affluenter et nulli
improperat. » Mais il se sait, dit-il, la tête dure comme un silex et sent le besoin d’un
maître humain qui fasse jaillir l’étincelle. Alcuin consent à fournir cet enseigne¬
ment, pourvu que le disciple cherche la voie de la Sagesse avec des sentiments

1. Cf. Radbert de Corbie, In Matth., IX, praef., P. L., t. CXX, 643 A : « Nunquam
digne satis laudari Philosophia potest, ... quia quos nutrierit a puero etiam in senectute non
deserit... Mox ut redii ad eam multum diuque male uexatus saecularium rerum curis, recognoui
ueram non esse uiam prioris uitae et lactare me coepit »; Boèce, Cons. Ph., I, pr. 2, 3,
p. 4 : « Nostro quondam lacté nutritus ». Voir ci-dessous, p. 49, n. 4; 63, n. î ; 187 n' 1'
190, n.3.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IX* AU XIU SIÈCLE 39

purs et non par désir d’acquérir les biens de Fortune; sinon il serait comme
1 homme ivre qui ne sait par quel sentier regagner sa demeure ; cette ivresse est,
selon le Phédon, celle de l’âme qui a chu du ciel, attirée par le corps et les objets
corporels 1. Ce tableau des faux biens qui mènent au faux bonheur est maintenant
emprunté aux proses 2 et 3 du Livre III de la Consolation :
üoÈCE,Cons.Ph.,\\\,pr.2, 40-48^. 39 : Alcuin, 850 B-C :
Habes igitur ante oculos propositam Est equidem facile uiam uobis demons-
fere formam felicitatis humanae : opes, trare sapientiae, si eam tantummodo
honores, potentiam, gloriam uoluptates. propter Deum, propter rerum scientiam,
Quae quidem sola considerans Epicurus propter puritatem animae, propter ueri-
consequenter sibi summum bonum uo- tatem cognoscendam, etiam et propter
luptatem esse constituit, quod cetera seipsam diligatis, et non propter huma-
omnia iucunditatem animo uideantur nam laudem uel honores saeculi uel etiam
afferre. Sed ad hominum studia reuertor, diuitiarum fallaces uoluptates, quae om¬
quorum animus etsi caligante memoria nia quanto plus amantur, tanto longius
tamen bonum suum repetit, sed uelut aberrare faciunt a uero scientiae lumine
ebrins domum quo tramite reuertatur, igno¬ ista quae rentes, uelut ebrius domum quo
rât. Num enim uidentur errare hi qui tramite reuertatur, ignorât 2.
nihilo indigere nituntur ?
III, pr. 2, 2-13, p. 38 :
Omnis mortalium cura quam multi-
plicium studiorum labor exercet diuerso
quidem calle procedit, sed ad unum
tamen beatitudinis finem nititur perue- DIS. Fatemur scilicet nos beatitudinem
nire... Liquet igitur esse beatitudinem amasse, sed si qua possit in hoc saeculo
statum bonorum omnium congregatione esse, ignoramus. MAG. Est enim menti¬
perfectum. Hune, uti diximus, diuerso bus hominum ueri boni naturaliter inserta
tramite mortales omnes conantur adi- cupiditas, sed ad falsa quaedam plurimos
pisci; est enim mentibus hominum ueri boni eorum deuius error abducit 3.
naturaliter inserta cupiditas, sed ad falsa
deuius error abducit.
Quorum quidem alii summum bonum Quorum quidem alii maximam félici¬
esse nihilo indigere credentes, ut diuitiis taient diuitiis abundare credunt, alii hono-

1. Cette métaphore me paraît remonter, en effet, à Platon, Phédon, 79 c, éd. L. Robin,


p. 37 : "EXxstoi Û7to tou crcôpiaTOç ziç xà oùSÉ7roTe xarà Taorà e^ovra, xal ccutt) ixXavcxTca xal
TapdcTTeroa xal eîXiyyLÔc toarcep pieOûouaa, a te toioi>tcov èçarcTopiéw). Cf. Albinus, Epitome,
XXV, 1, éd. P. Louis, Paris, 1945, p. 117 : 'PI '-JjoXf <hà [ièv toü ercôpiocToç npbç tco a’ia07}Tcp
yivopcevY) IXiyyiâ te xal TapdcTTETat. xai 0I0v ;jls0bec. Macrobe, Sonm., I, 12, 7, éd. Willis,
p. 49, 9 : « Plato notauit in Phaedone animam in corpus trahi noua ebrietate trepidantem,
uolens nouum potum materialis alluuionis intellegi, quo delibuta et grauata deducitur »;
Ambroise, De bono mortis, IX, 40, C. S. E. L., t. XXXII, 1, p. 737, 9 : « Caueamus ne
adglutinetur anima nostra huic corpori, ne commisceatur, ne inhaereat, ne trahatur a
corpore et tanquam ebria perturbationibus eius uacillet et fluitet ». Cf. ci-dessous, p. 157,
n. 3; 158.
2. Parallèle aperçu par Brunhôlzl, art. cité, p. 37. Mais il a rapporté longius aberrare
à Cons. Plu, I, pr. 5, 6, p. 13 : procul... aberrasti.
3. Parallèle aperçu par Brunhôlzl, art. cité, p. 36.
40 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

affluant, élaborant, alii uero bonum quod ribus gaudent, alii potentia congratulan-
sit dignissimum ueneratione iudicantes tur, alii uoluptatibus delectantur, alii lau-
adeptis honoribus reuerendi ciuibus suis dibus inhiant 1.
esse nituntur. Sunt qui summum bonum
in summa potentia esse constituant... At
quibus optimum quiddam claritas uide-
tur, hi uel belli uel pacis artibus gloriosum
nomen propagare festinant... Hi felicis-
simum putant uoluptate diffluere...

HI, pr- 2, 4°-43, P- 39 :


Habes igitur ante oculos propositam
fere formam felicitatis humanae : opes,
honores, potentiam, gloriam, uoluptates.
Quae quidem sola considérons Epicu- Ouae diligentius considerata tantis im-
rus consequenter sibi summum bonum plicantur calamitatibus, ut uix aliquid
uoluptatem esse constituit, quod cetera beatitudinis habere uideantur.
omnia iucunditatem animo uideantur
afferre.

3, 2-5, p. 41 :
Vos quoque, o terrena animalia, tenui Haec enim sibi sommantes ueram aliqui
licet imagine uestrum tamen principium felicitatem fore existimant, et dum eos ad
somniatis uerumque ilium beatitudinis uerum bonum naturalis intentio ducit, mul¬
finem licet minime perspicaci qualicum- tiplex tamen error propter ignorantiam
que tamen cogitatione prospicitis, eoque abducit.
nos ad uerum bonum naturalis ducit intentio
et ab eodem multiplex error abducit.

U, pr- 5, 89, p. 28 :
Si uitae huius callem uacuus uiator DIS. Quis sanum sapiens haec esse
intrasses, coram latrone cantares. transitoria ignorât? Tamen huius uitae
uiatorem horum abundantia adiuuari quis
nesciat ?

Le maître ajoute seulement, par rapport à Boèce, qu’un usage modéré de ces
biens est légitime, en vertu de 1 adage : « Ne quid nimis 2 », puis revient aussitôt

1. Parallèle aperçu par Brunhôlzl, art. cité, p. 37.


2. Sur le retour fréquent de cet adage chez Alcuin, cf. L. Wallach, Alcuin and Char¬
lemagne, Ithaca-New-York, 1959 , p. 69-70. D’après son Comm. in Eccles., P. L.,t. C, 694 D,
où l’adage est attribué à comicus quidam (Térence, Andr., I, 1, 61), Alcuin pourrait le
tenir de Jérôme, Epist. ad Demetriadem, CXXX, n, 1, éd. Labourt, t. VII, p. 182, 1 :
« Vnde et unus de septem sapientibus : ‘Ne quid, ait, nimis’. Quod tam célébré factum
est, ut comico quoque uersu expressum sit ». Cf. plus tard Jean de Salisbury, Polycr., I, 4,
éd. Webb, p. 34, 1 : « ...ut mandato comici acquiesças : ‘Ne quid nimis’ ». Autres exemples
de cette parole (attribuée tantôt à Chilon, tantôt à Solon, tantôt à Pittacus) chez A. Otto,
Die Sprichwôrter... der Rômer, 2e éd., Hildesheim, 1962, p. 243; M. C. Sutphen, A Collec¬
tion of latin Proverbs, Baltimore, 1902, p. 253.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 41

à Boèce pour dire que l’abondance doit être restreinte au besoin naturel b Mais,
réplique le disciple, l’art de se réfréner n’est loisible qu’aux parfaits; il demande
à Alcuin de le mener, par les voies de la raison divine, à cette perfection. Alcuin,
suivant maintenant surtout la prose 4 du Livre II de Boèce, éclate en imprécations
contre l’homme qui perd ses biens propres et cherche des biens étrangers, alors
que le bonheur terrestre est saupoudré d’amertumes. Mais il ajoute d’après la
Genèse que le vrai bien de l’homme est d’avoir été créé à l’image de Dieu :
Boèce, Cons. Ph., I, pr. 6, 30, p. 15 : Alcuin, 851 A-B :
Ouid igitur homo sit, poterisne proferre ? Ouid, homo, rationale animal, meliore
— Hocine interrogas, an esse me sciam parte immortalis1 2, tui conditoris imago
rationale animal atque mortale ? (cf. Gen. I, 26),

III, pr. 8, 5, p. 47 :
Pecuniamne congregare conaberis ?
II, pr. 4, 63-68, p. 24 : quid propria perdis, qidd aliéna petis,
Ouid igitur, 0 mortales, extra petitis cur infima quaeris et summa relinquis ?
intra uos positam félicitâtem ? Error uos DIS. Quae sunt propria uel quae aliéna ?
inscitiaque confundit. Ostendam breui- MAG. Aliéna sunt, quae extra quaerun-
ter tibi summae cardinem felicitatis. tur, ut diuitiarum congregatio; intra,
Estne aliquid tibi te ipso pretiosius ? sapientiae decus. Igitur tu, o homo, si
...Igitur si tid compos fueris, possidebis quod tui ipsius compos eris, possidebis quod nec
nec tu amittere umquam uelis nec fortuna umquam amittere dolebis nec ulla tibi
possit auferre. fortuna auferre ualebit. Ouid igitur, o
mortales, extra petitis, dum intra habetis
quod quaeritis ? DIS. Felicitatem quaeri-
mus. MAG. Bene quaeritis, si manen-
H, pr. 4, 57, p. 24 : tem quaeritis et non fugientem. Videtis
Quant multis amaritudinibus humanae quant multis amaritudinibus terrena féli¬
felicitatis dulcedo respersa est! citas aspersa est,

H» Pr- 4, 38, P- 24 :
Anxia enim res est humanorum condi-
cio bonorum, et quae uel numquam tota
proueniat uel numquam perpétua sub¬ quae nulli uel tota proueniet uel
sistât.

II» Pr- i> 35> P- r8 •'


An uero tu pretiosam aestimas abitu- fida permanet, quia nil non mutabile
ram felicitatem et cara tibi est fortuna nec praesentis uitae inueniri potest...
praesens manendi fida et cum discesserit
allatura maerorem.

1. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 5, 58, p. 27 : « Verumque illud est permultis eos indigere,
qui permulta possideant, contraque minimum qui abundantiam suam naturae necessitate,
non ambitus superfluitate metiantur »; Alcuin, Gramm., 850 D : « DIS. Vsque ad quem
finem eorum est, quae paulo ante numerasti, abundantia petenda ? — MAG. Quantum
nécessitas corporis exigit et quantum sapientiae expostulat studium ».
2. Parallèle aperçu par Brunhôlzl, art. cité, p. 38.
42 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Alcuin poursuit son exposé par divers exempla montrant le caractère fugace
des biens étrangers. Pour cela, il soude deux développements du Livre II de la
Consolation, issus l’un de la prose 7 sur le danger de chercher le renom dans les
commérages que les hommes tiennent sur votre compte, l’autre de la prose 5 :
dépenser, mieux que thésauriser, donne à l’argent son meilleur éclat et procure
la gloire; l’homme qui préfère les ornements extérieurs se ravale au-dessous de la
condition que lui a assignée le Père commun :
Boèce, Cons. Ph., II, pr. 7, 43, p. 33 : Alcuin, 851 C-852 A :
Vos uero immortalitatem uobis propa- Quid nos homines de nominis laude,
gare uidemini, cum futuri famam tem- de honoris dignitate, de diuitiarum
poris cogitatis. Quod si ad aeternitatis congregatione cogitatis? Legistis Croesi
infinita spatia pertractes, quid habes diuitias1 2, Alexandri famam, Pompeii
quod de nominis tui diuturnitate laete- honorem ? Et quid haec perituris prode-
ris ?... Vos autem nisi ad populares auras runt, dum quisque illorum immatura
inanesque rumores recte facere nescitis morte cum magno quaesitam labore cito
et relicta conscientiae uirtutisque praes- perdidit gloriam? Minuitque quodam-
tantia de alienis praemia sermunculis pos- modo propriae integritatem < con >
tulatis. scientiae2 qui ex alienis sibi sermunculis
laudem quaerit.
II, pr. 5, 6-16, p. 26 : Quid de diuitiis congregandis studetis,
Diuitiaene uel uestrae uel sui natura quae uel deserunt uel deseruntur, quae
pretiosae sunt ? Quid earum potius ? effundendo quam seruando melius nitent 3,
Aurumne ac uis congesta pecuniae ? siquidem auaritia odiosos, claros largitas
Atqui haec effundendo magis quam coacer- facit. Quarum abundantia nonnisi ex
uando melius nitent, siquidem auaritia aliorum indigentia congeritur. Quid hono¬
semper odiosos, claros largitas facit. res fomenta superbiae quaeritis ?
Quodsi manere apud quemque non
potest quod transfertur in alterum, tune
est pretiosa pecunia cum translata in
alios largiendi usu desinit possideri. At
eadem, si apud unum quanta est ubique
gentium congeratur, ceteros sui inopes
fecerit. Et uox quidem tota pariter mul-
torum replet auditum, uestrae uero
diuitiae nisi comminutae in plures tran¬
sire non possunt; quod cum factum est,
pauperes necesse est faciant quos relin-
quunt.

1. Cf. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 2, 29, p. 20 : (Fortune parle) « Nesciebas Croesum
îegem Lydorum Cyro paulo ante formidabilem mox deinde miserandum rogi flammis
traditum misso caelitus imbre defensum ? »
2. Le texte de Boèce me paraît imposer cette correction, au lieu des leçons : scientiae
ou iustitiae. Au surplus, le Paris, lat. 8319, fol. 86 r°, s. X, porte cette correction, faite
par une deuxième main d’époque carolingienne. Voir l’appendice III, ci-dessous, p. 373.
3. Le texte de Boèce recommande cette leçon des manuscrits, de préférence à ditant
Il faut peut-être lire, d’après Boèce, coaceruando, et non seruando.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 43

III, metr. 6, 2, p. 46 :
Vnus enim rerum Rater est, unus Nonne unus est omnium Pater?
cuncta ministrat.
II,pr. 5, 66-80, p. 28 :
Et alia quidem suis contenta sunt, Et cur iniuriam facitis conditori uestro
uos autem deo mente consimiles ab rebus peiora amando et meliora amittendo ?
infimis excellentis naturae ornamenta Ille genus humanum terrenis omnibus
captatis nec inteilegitis quantam condi- praestare uoluit, uos dignitatem uestram
tori aestro faciatis iniuriam. Ille genus Quanto
infra infima quaeque detruditis.
humanum terrenis omnibus praestare uoluit, melius est interius ornari, quam
exterius
uos dignitatem uestram infra infima quae- animam perpetuam splendore polire.
que detruditis... Quam uero late patet DIS. Quae sunt animae ornamenta per¬
uester hic error, qui ornari posse aliquid pétua ? MAG. Primo omnium sapientia,
ornamentis existimatis alienis! cui uos maxime studere cohortor.

Alcuin conclut ce développement par la parole de Salomon : « Les richesses


ne servent de rien au fou, car il ne peut acheter la sagesse » 1; il cite le verset que le
Psalmiste disait de Yahweh, mais l’applique à la Sagesse : « Elle élève l’homme
abaissé et retire du fumier le pauvre, pour le faire asseoir avec les princes 2. »
Sur l’effort qu’exige l’acquisition de la sagesse, il cite de pair avec tel verset de
YÉpître aux Hébreux l’aphorisme cicéronien rapporté par Julius Rufinianus et saint
Jérôme : « Les racines des belles-lettres sont amères, mais leurs fruits sont doux 3. »
Le disciple promet alors de suivre Alcuin comme les meilleurs disciples, dans
l’Athènes classique, ont suivi leur maître; son information sur ce point semble
provenir du traité de saint Jérôme Contre Jovinien 4. Alcuin revient à la première

1. Alcuin, Gramm., P.L., t. CI, 852 B, citant Prov., XVII, 16.


2. Ibid., avec citation du Ps. CXII, 7.
3. Alcuin, Gramm., P. L., t. CI, 852 C : « Nonne uetus prouerbium ‘radices litterarum
esse amaras, fructus autem dulces’ ? Igitur et noster orator in Epistula ad Hebraeos idem
probat : ‘Omnis quidem disciplina in praesenti non uidetur esse gaudii, sed moeroris,
postea uero pacatissimum fructum exercitatis in ea affert iustitiae (Hebr., XII, 11) ». Cf.
Iulius Rufinianus, De figuris sent., 19, éd. C. Halm, Rhetores Latini minores, Leipzig,
1863, p. 43, 30 : « Apud Tullium ‘litterarum radices amaras, fructus dulces’ »; Cicéron,
Fragm. incerta, I, 18, éd. Muller, p. 408; Jérôme, In Hierem. 1, 11, 12, C.S.E.L., t. LIX,
p. 12, 5 : « Vnde et uetus ilia sententia est : ‘Litterarum radices amarae, fructus dulces’ »,
cf. Epist. CVII, 1; CXXV, 12, 2.
4. Le passage d’Alcuin, tel qu’il est imprimé, contient plusieurs confusions, comme
il résulte de l’examen des sources :
Jérôme, Adv. Iouinianum, II, 14, P.L., Alcuin, Gramm., P. L., t. CI, 852 C-D :
t. XXIII, 304 B :
« Hic certe est Antisthenes qui, cum glo- « DIS. Duc, âge, quo libeat, sequimur liben-
riose docuisset rhetoricam audissetque So- ter... Fertur itaque, dum Diogenes magnus
cratem, dixisse fertur ad discipulos suos : ille philosophais omnes suos a se expulit
‘Abite et magistrum quaerite, ego enim iam discipulos dicens : ‘Ite, quaerite uobis magis¬
reperi’. Statimque uenditis quae habebat et trum, ego uero inueni mihi’, ei solus Plato
pub lice distributis, nihil sibi amplius quam adhaesit, et quadam die lutulentis pedibus
palliolum reseruauit... Huius Diogenes ille super exstructum magistri lectulum cucurrit
famosissimus sectator fuit, potentior rege assidere doctori, quem Diogenes baculo
44 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

prose de Boèce et assure agir conformément au précepte de saint Paul lorsqu’il


gradue son enseignement selon l’échelle des disciplines l. Le disciple, au nom de
la formule platonisante selon laquelle « les raisons sont le banquet des dieux »,
presse son maître de lui enseigner enfin quels sont ces degrés 2. Alcuin, tout en le

Alexandro et naturae uictor humanae. Nam ferire minitabatur ; cui puer inclinato capite
cum discipulorum Antisthenes nullum reci- respondit : ‘'Nullus est tam durus baculus,
peret et perseuerantem Diogenem remouere qui me a tuo segregare possit latere’. At si
non posset, nouissime claua minatus est, ille amore saecularis sapientiae flagrans,
nisi abiret. Cui ille subiecisse dicitur caput coelestis uero, quae ad uitam ducit perpe-
atque dixisse : ‘Nullus tani darus baculus tuam, ignarus, sic ardenter magistrum sequi
erit, qui me a tuo possit obsequio separare ». persistebat, quanto magis nos tua, magister,
Ibid., II, 9) P.L., t. XXIII, 298 B; « Sed ingredientem uel egredientem uestigia sequi
et ipse Plato, cum esset diues et toros eius debemus, qui non solum litterario nos
Diogenes lutatispedibus conculcaret, ut posset liberalium studiorum itinere ducere nosti,
uacare philosophiae elegit Academiam sed etiam meliores sophiae uias, quae ad
uillam ab urbe procul, non solum desertam uitam ducit aeternam, pandere poteris ? »
sed et pestilentem, ut cura et assiduitate (Le texte du Paris, lat. 3819, fol. 88 r°,
morborum libidinis impetus frangeretur ». porte : minabatur).

Sur ces anecdotes, voir déjà Diogène Laërce, Vitae, VI, 2, 2; Tertullien, Apol., XLVI,
12, éd. Waltzing, p. 97; De pallio 4; Porphyre, De abstinentia, I, 36.
1. Alcuin, Gramm., P.L., t. CI, 853 A : « In thesauros spiritalis deducat sapientiae
inqua diuinae ubertatis fonte inebriari (Cf. Ps. XXXV, 9) possitis, ut sit in uobis fons
aquae salientis in uitam aeternam (Cf. Joh., IV, 14). Sed quia Apostolo praecipiente legimus :
Omnia uestra honesta cum ordine fiant (/ Cor., XIV, 40), uos per
quosdam eruditionis gradus ab inferioribus ad superiora esse ducendos reor, donec pennae
uirtutum paulatim accrescant, quibus ad altiora puri aetheris spectamina uolantes dicere
ualeatis : Introduxit nos rex in cellaria sua, exsultabimus et
laetabimur in eis (Cant., I, 3) ».
2. Alcuin, Gramm., P.L., t. CI, 853 A-B : « DIS. Da dexteram, magister, et nos
aD humo impentiae eleua, et in gradus sophiae nos tecum constitue, in quibus te ex morum
digmtate, ex uerborum uentate saepius consistere agnouimus, quo te rerum ratio pul-
chernma ab meunte, ut audxuimus, aetate perduxit; et si poeticis licet aures accommodare
larÆS’^°blS no^ “congruum uidetur, quod asserunt, ‘epulas deorum esse rationes’
MAC. Venus, o filu, dicere potestis rationes esse angelorum cibum, animarum decorem,
quam epulas deorum. DIS. Quoquo modo haec dici debeant, primos precamur nobis
sapientiae ostendi gradus, ut Deo donante et te edocente ab inferioribus ad superiora peruenire
ualeamus ». De qui est l’assertion : « epulas deorum esse rationes » ? La métaphore est plato¬
nicienne. Dans le Tirnée 27 b, éd. Rivaud, p. 139, Socrate dit : TeXécoç te xai Xauitoêk
soixaavxairoXT^saeaiT^v xûv Xoycov êaxiàaiv. Dans le Phèdre, éd. Robin p 37-38 'l’âme
se repaît comme les dieux du spectacle du monde intelligible (247 a Satxoc xai èid
0OtV7)V- ,247A Ta °^a 0V™Ç teaaancvTj xaUa<rioc0eîaa). Dans le Banquet 203 b éd Robin
p. 54, les dieux, lors de la naissance d’Aphrodite, banquetaient avec Poros ivre de nectar
(•/jaTiüivTO 01 (ko, sSetTtv/jaav). Les commentateurs grecs ont rapproché et commenté
surtout les deux derniers passages. Cf. Maxime de Tyr, Philosophumena. IV, 4 c-d éd
Hobein, p. 44, 12 : OoSe yap IlXaroiva Wéov évTsxuxxxévai tco Aii tîvioxouvti xai cpepouévw
stu^txvoo apiaaxoç, axpaxiaç Oecov xaxà IvSsxa X6xooç XExoWév7)ç, oùSé y£ Saivuuévoïc
TOIÇ Oôotç^Aioç TOUÇ AçpoSiT7)ç ya^ouç, ôxe népoç xai Hsvia XaOovTc ÇuvriXGéTrv te xai
Epoxa aoxcov EyEvvrjaaxTiv. Plotin, Enn., III, 5, 8, 3,éd. Henry-Schwyzer, p. 33m X6yoç
Sè eXeyExo xcov Ttavxcov o IIopoç. III 5, 9, x, P- 331 : 'O oùv Idôpoç X6yop ûv xcov èv xco volxcô
xai vcp xai [xaXXov xsxugevoç xai olov auXcoGeip irspi ^uXxv av yévoixo xai èv ^ Tî S'civ
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 45

gourmandant doucement de se référer ainsi aux dieux païens au lieu de songer au


« pain des anges » (cf. Ps. lxxvii, 25), évoque la parole de Salomon : « La Sagesse
a bâti sa maison; elle a taillé ses sept colonnes »; il interprète ces colonnes comme
les sept dons de 1 Esprit-Saint, puis comme les sept arts libéraux qui ont permis
aux docteurs de 1 Église de vaincre les hérésiarques 1. Dans le prologue des Insti-

sit] Ta ayXaiagaTa auToü xai Ta xo a 9.7] g ara 7) ol Xoyoi oi na.p ’aÙTOü puévTsç; 'O(jlo0 Sè oi
Xoyoi o IIopoç, Y] ei>7Topt.a xai o ttXoütoç tcôv xaXcov, év éxcptxvaei ... 'O Sé Xoyoç voü
yevvrjfza. III, 5> 9> 37> P- 333 : Zwîjç Sè cpavsîcr^ç xal oüarjç àel év toïç oucnv saTcSaGat. oi Qeoi
XéyovTai «ç av év Totaé-r?) (xaxapiÔTYjTi ovreç. Cf. V, 8, 4, 2, p. 384. Proclus, De malorum,
subsistentia, XII, 7 (trad. par Guillaume de Moerbeka), éd. Boese, p. 192 : Et eufrosine
omnis et innocua uita et chorus uirtutum... utique talem animant ducunt ad superiorem
locum, ad epulationemque et fruitionem, (Phaedr., 247 a 8) et longe ab hiis que hic malis
non ut uincant etiam hec, sed ut cum diis ipsa ornantes secundum dikam ipse maneant
in diis »; XXIII, 7, p. 201 : « Sursum quidem enim ens ‘anima omnis meteoroporei (id
est alta petit) et omnem mundum dispensât’ {Phaedr., 246 c), entia speculans et cum diis
presidibus ad felicem et perfectissimam entis epulationem ascendens et que in ipsam respi-
cientia replens eo quod ibi nectare {Conv. 203 b) »; cf. In Tim., éd. Diehl, p. 18, 6; In
Parmen. I, éd. Cousin2, p. 629, 2. Ces vues platonisantes ont dû parvenir à Alcuin
à travers quelque intermédiaire chrétien tel qu’AMBROiSE, De bono mortis, V, 20, C. S. E. L.,
t. XXXII, 1, p. 722, 5 (à propos de Cant., V, 1) : « Cognoscamus quos fructus et cibos
epuletur Deus quibusue delectetur ...» 723, 2 : « Hos cibos dulcium utiliumque sermonum
(Xoy«v) epulandos sponsus proximis suis dicit; proximi autem sunt qui eum sequuntur et
nuptiis eius intersunt. Quo cibo et potu repleta anima — bibit enim unusquisque aquam
de suis uasis et de puteorum suorum fontibus — atque inebriata saeculo dormiebat, uigi-
labat Deo, et ideo, sicut posteriora docent, aperiri sibi Deus nerbum (Xoyov) eius ianuam
postulabat, ut eam suo repleret ingressu. Hinc ergo epulatores illi Platonici, hinc nectar
illud ex uino et melle prophetico, hinc somnus ille translatus est, hinc uita ilia perpétua
quam deos suos dixit epidari {Conv. 203 b), quia Christus est uita. Ideoque talium sermonum
(Xôycov) seminibus animae eius repletus est uenter atque ipsa exiuit in uerbo. Quae autem
exit anima seruitio isto et eleuat se a corpore uerbum sequitur » (Sur ce texte et sa source
plotinienne, cf. mon article Plotin et s. Ambroise, dans Revue de Philologie, t. LXXVI, 1950
p. 44-45); De sacramento regenerationis siae de philosophia, ap. Augustin, Contra Iulianum,
II, 6, 15, P. L., t. XLIV, 684 : « Ambrosius in eo ipso ‘De sacramento regenerationis siue
de philosophia’ libro suo : ‘Est, inquit, domus quam Sapientia aedificat’ {Prov., IX, 1),
et ‘mensa’ caelestibus referta, in qua iustus cibum diuinae uoluptatis epulatur, suauem
gratiae potum bibens, si perpetuorum meritorum uberi posteritate laetetur ». On notera
que ce dernier texte rapproche la métaphore platonicienne et le verset des Proverbes qui
suit immédiatement dans le prologue d’Alcuin. Le traité perdu d’Ambroise est peut-être
la source directe de l’aphorisme platonicien, tel que le rapporte Alcuin, et de tout le
contexte où la sagesse profane est mise en parallèle avec la sagesse du livre des Proverbes,
aliment plus solide (Noter chez Alcuin, 853 A et C, les références non signalées à Ioh., IV,
14 (fons aquae salientis in uitam aeternam) et Hebr., V, 12 (quibus lacté opus sit, non solido
cibo). L’allégorèse d’Ambroise, comparant la naissance du verbe à celle d’Érôs, est d’une
grande hardiesse.
1. Ibid., 853B-854A : « MAG. Legimus Salomone dicente, per quem ipsa se cecinit
Sapientia : Sapientia aedificauit sibi domum, excidit columnas
septem {Prov., IX, 1). Quae sententia, licet ad diuinam pertineat sapientiam, quae sibi
in utero uirginali domum, id est corpus, aedificauit, hanc et septem donis sancti Spiritus
confirmauit, uel Ecclesiam quae est domus Dei, eisdem donis illuminauit; tamen sapientia
liberalium litterarum septem columnis confirmatur; nec aliter ad perfectam quemlibet
46 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

tutiones saecularium litterarum, Cassiodore avait utilisé cette parole dans le même
sens, pour montrer la valeur mystique du nombre des sept arts * 1. Après tant de
précautions Alcuin en vient enfin à l’exposé touchant le premier de ces arts libé¬
raux : la grammaire.
Dans ses Lettres, Alcuin montre aussi combien il est nourri de la Consolation
et comment il la tire en un sens chrétien. Il lui emprunte non seulement divers
clichés littéraires 2, mais la doctrine qu’il propose à Charlemagne : maxime de
sagesse politique issue, à travers Boèce, de la République de Platon 3; définition
cicéronienne de la philosophie comme science des choses divines et humaines 4.
Dans sa Lettre à Gundrada sur l’âme il présente Charlemagne comme un nouveau

deducit scientiam, nisi his septem columnis uel etiam gradibus exaltetur... Diuina praeue-
niente etiam et perficiente gratia faciam quod rogastis uobisque ad uidendum ostendam
septem philosophiae gradus... DIS. Quod toties promisisti, septenos theorasticae disciplinae
gradus nobis ostende. MAG. Sunt igitur gradus, quos quaeritis (et utinam tam ardentes
sitis semper ad ascendendum quam curiosi modo estis ad uidendum!) : grammatica, rheto-
rica, dialectica, arithmetica, geometrica, musica et astrologia. Per hos enim philosophi sua
contriuerunt otia atque negotia. Iis namque consuîibus clariores effecti, iis regibus cele-
briores, iis uidelicet aeterna memoria laudabiles ; iis quoque sancti et catholici nostrae fidei
doctores et defensores omnibus haeresiarchis in contentionibus publicis semper superiores
exstiterunt. » Ces dernières paroles peuvent désigner Boèce, auteur des Opuscula theologica,
non moins bien que Jérôme ou Augustin. La double interprétation, par les dons de l’Esprit-
Saint et les arts libéraux, se retrouve sur la miniature du manuscrit de Sélestat 93, fol. 74r°,
du Xe siècle, où la Philosophie de Boèce est escortée d’un poème touchant les sept arts libé¬
raux et porte une échelle dont chaque échelon désigne un don de l’Esprit-Saint. Cf. mon
Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., Paris, 1964, p. 367-368 et
pl- 39-
1. Cassiodore, Inst., éd. Mynors, Oxford, 1937, p. 89, 17. P. Lehmann, Cassiodorstu-
dien, dans Erforschung des Mittelalters, t. Il, Stuttgart, 1959, p. 90-91, doute pourtant
qu’Alcuin ait suivi sur ce point Cassiodore. Mais ses raisons sont sans grande force, me
semble-t-il.
2. Alcuin, Epist. ad Paulinum Aquileiensem 86, éd. E. Dümmler, dans AI. G. H.,
Epistolae, t. IV, p. 128, 31 (entre 793 et 796) : « Durn feruentis Cancri igneus sol sidus
ascendit... (I, metr. 6, v. 2, p. 14) ; Epist. ad Carolum regem 149, p. 242, 11 (du 22 juillet 798) :
« Etsi uestrae mentis nobilissima stabilitas in una. eademque soliditatis arce perpetualiter
permaneat... (IV, pr. 6, 22-23, P- 79); Epist. ad Carolum imperatorem CCXL, p. 385, 25
(en 801) : « Ecce Flaccus effeto corpore... (I, metr. 1, v. 12, p. 1). »
3. Texte cité ci-dessous, p. 61.
4. Alcuin, Epist. ad Carolum imperatoremCCCWW, p. 466, 23 (entre 801 et 804) : « Sa-
pientia est, ut philosophi diffinierunt, diuinarum humanarumque rerum scientia »; cf. Boèce,
Cons. Ph. I, pr. 4, 9, p. 7 : « Mecum saepe residens de humanarum diuinarumque rerum
scientia disserebas », définition issue de Cicéron, Tusc. IV, 26, 57, éd. Fohlen, p. 84; De
officiis, II, 2, 5, éd. Muller, p. 58, 8; cf. Albinus, Epitome, I, 1, éd. P. Louis, p. 3 : Socpioc
S'ècmv è7UOT7][!.7] Osicov xocl àvGpcoTuvwv Trpaypàrwv. J. Fontaine, Isidore de Séville et la cul¬
ture classique dans l’Espagne wisigothique, t. II, p. 606, observe que la définition reparaît
chez Isidore et que celui-ci, contrairement à Cicéron, place la connaissance des « choses
humaines » avant celle des « choses divines » dans les Différences et le second livre des
Origines : « On peut en conclure, écrit-il, que la définition classique passe dans ces deux
textes d Isidore par la médiation de souvenirs augustiniens. » Ce pourrait être aussi bien
par la médiation de souvenirs boéciens, comme montre notre texte de la Consolation.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IX* AU XII* SIÈCLE 47

Salomon et conseille de l’imiter, selon les termes mêmes par lesquels Boèce clôt
son ouvrage, mais dans un contexte emprunté au Cantique des cantiques h Enfin,
dans une Lettre aux moines d’Hibernie, Alcuin revient sur les degrés de la Philo¬
sophie boécienne et ose présenter les sept disciplines comme le moyen nécessaire
pour monter jusqu’au faîte de la perfection évangélique 1 2. C’est pourquoi il a lui-
même poussé Charlemagne à propager dans l’Empire l’étude des arts libéraux 3.
Ainsi christianisée par Alcuin, la Philosophie boécienne allait régner sur les
imaginations et être agréée pour l’enseignement par la plupart des esprits, du IXe
au XIIe siècle. L’interprétation qui suit le plus nettement celle d’Alcuin nous
est offerte par Hucbald de Saint-Amand (f 930). Celui-ci, pour décrire les études
libérales de saint Lebuin, nous le montre — en termes issus de plusieurs versets
de la Sagesse, de Y Ecclésiastique et des Proverbes — demandant à Dieu la Sagesse,
et la voyant apparaître sur les sommets d’où elle s’entretient avec lui; cette appa¬
rition se confond à ses yeux avec l’apparition de Philosophie à Boèce, scène
qu’il cite longuement et littéralement; il conclut ces lignes de l’auteur profane
par le verset des Proverbes, qu’Alcuin avait déjà mis en vedette : « La Sagesse
a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes », c’est-à-dire les sept arts libéraux,
échelons indispensables pour monter jusqu’à elle 4.

1. Alcuin, Epist. ad Gundradam uirginem nobilem... de animae ratione CCCIX, p. 478, 10


(entre 801 et 804) : « O filiae Hierusalem, cernite Salomonem nostram in diademate fulgen-
tem sapientiae, imitamini mores illius nobilissimos, auersamini uitia, colite uirtutes ; magna
uobis incumbit, si dissimulare non uultis, optime uiuendi nécessitas (V, pr. 6, 152, p. 105),
dum apud eum cotidie conuersamini, in quo totius honestatis habetis exemplar, quatenus
per praesentis illius sacratissimos mores ad eius cum eodem peruenire mereamini praesen-
tiam, de quo ipsa cecinit Sapientia : ... (Cant., III, 9-10). » La source boécienne de ce pas¬
sage a été découverte par L. Wallach, Alcuin and Charlemagne, p. 66.
2. Alcuin, Epist. ad monachos Hibernienses CCLXXX, p. 437, 27 (entre 792 et 804) :
« Nec tamen saecularium litterarum contemnenda est scientia, sed quasi quoddam funda-
mentum tenerae infantium aetati tradenda est grammatica aliaeque philosophicae subtilitatis
disciplinae, quatenus quibusdam gradibus ad altissimum euangelicae perfectionis culmen
ascendere ualeant (I, pr. 1, 18, p. 2). »
3. L’Epistola generalis de Charlemagne, rédigée par Alcuin entre 786 et 800, dans
M. G. H., Capitularia regni Francorum, t. I, p. 80, 27, précise : « Ad pernoscenda studia
liberalium artium nostro etiam quos possumus inuitamus exemplo. » Sur Alcuin et les
arts libéraux, cf. A. Kleinclausz, Alcuin, dans Annales de V Université de Lyon, série 3,
fasc. 15, Paris, 1948, p. 50-70; E. S. Duckett, Alcuin, Ithaca-New York, 1951.
4. Hucbald de Saint-Amand, Vita s. Lebuini, P. L., t. CXXXII, 881A (à propos de
la prière de Lebuin : « Da mihi, Domine, sedium tuarum assistricem Sapientiam » (Sap., IX,
4) : « Haec eo saepius deprecante occurrit ei ipsa ‘quae circuit quaerens dignos se’ et ostendit
se illi hilariter (Sap., VI, 17), ‘et obuiauit illi quasi mater honorifîcata’ (Eccli., XV, 2),
‘stans in summis excelsisque uerticibus, in mediis semitis iuxta portas ciuitatis in ipsis
foribus’ (Prov., VIII, 2). Erat autem, ut iam ante nos per quemdam sui amatorem de ea
dictum est, ‘reuerendi admodum uultus... (Boèce, Cons. Ph., I, 1, 3-11, p. 2) ... frustrabatur
intuitum’. ‘Haec aedificauerat sibi domum ubi exciderat sibi columnas septem...’ (Prov.
IX, 1) ... Et ne quis forte putet, postposita rerum gestarum sérié, nos quaedam ueluti
fabulosa ac friuola, ut iste beatus uir ad notitiam semitarum sapientiae eiusque agnitionem
contenderit, commentatos esse, si sobrius lector uel auditor exstiterit, uolumus pro certo
48 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Bien d’autres auteurs jusqu’au XIIe siècle — hagiographes ou amateurs


d’allégories — allaient utiliser peu ou prou le même chapitre de la Consolation ;
la plupart se garderont de préciser, comme fait Hucbald, que cette « vision » n’a
rien d’un événement historique; ils la présenteront, au contraire, comme un
miracle survenu.
Dans la seconde moitié du IXe siècle, l’épitaphe anonyme d’Almanne félicite
ce nourrisson de Philosophie d’avoir passé par degrés de fl à 0, c’est-à-dire de la
philosophie pratique à la théorétique * 1. Heiric d’Auxerre peint à l’aide des mêmes
lettres grecques la culture philosophique préconisée par saint Germain 2. En
outre, les premières lignes de ce premier morceau de prose de Boèce ont procuré
à divers auteurs du IXe au XIIe siècle deux locutions frappantes qui expriment
l’une le mode de réflexion silencieuse avec soi-même 3, l’autre l’acte de la consigner
par l’office du stylet 4. Surtout, un Écossais qui rédige un poème en l’honneur de

nouerit haud aliter cuique inerrato uiandum esse, ut ipsius desiderabilem queat speciem
inspicere. Constat enim firmissime, quoniam quisquis praesignatos huiuscemodi progressio-
num gradus, quibus ad eam incedendum conscenditur, praetermiserit uestigare, et nullo modo
philosophandum esse. »
1. Anonyme, Epitaphium Almanni i, dans P. L. A. C., t. IV, 3, p. 1030 :
Hic iacet Almannus, Sophiae praeclarus alumnus

instituens a II transire ad 0 gradatim


sicque philosophicum purificare oculum.
Philosophie disait à Boèce, Cons. Ph., I, pr. 3, 8, p. 5 : « An, inquit ilia, te, alumne, dese-
rerem ? »
2. Heiric d’Auxerre, Vita s. Germani, II, 271, dans P. L. A. C., t. III, 2, p. 460 :
Instituit duplici régna ad caelestia quosque
ire uia. Sunt perfectae féliciter ambae,
ad caelum tendunt aequis processibus ambae,
laxius una uehens — haec esse canonica fertur —
ÜPAKTIKHN assueto iam dudum more fréquentât.
Altéra limitibus arta est hinc inde coactis
nec per plana uehit, molitur ad ardua semper.
Haec et apostolica est eademque ©EOPIKA tantum
secessu gaudens, secreto laeta perenni.
3. Wolfhere de Hildesheim (s. xi), Vita Godehardi episcopi, dans M. G., Scrip-
tores, t. XI, p. 168, 15 : l< Haec ego tacite mecum diutius reuoluendo eademque sagaci men¬
tis ingenio... perscrutando... » (Cf. Cons. Ph., I, pr. 1, 1, p. 2).
4. Ebo, Epist, XXX, éd. W. Bulst, Die altéré Wormser Briefsammlung, Weimar, 1949,
P- 554 • (< Hos equidem uersiculos cum... stili officio cere capacitati insculperem... »; LI,
Pj 88, 7 • (< Multa tibi scribenda subduxi stili mei officio, ut aptior mihi fieres ad roganda »;
Hrotsvitha, II, praef., éd. cit., p. 106, 17 : « Dictando mente tractaui et stili officio dési¬
gnant »; Eadmer de Canterbury, Historia nouorum in Anglia, prol., éd. Rulé, p. 1 : « Statui
ea, quae sub oculis uidi uel audiui, breuitati studendo, stili officio commemorare »; Pseudo-
Hildebert de Lavardin (Guillaume de Conches), Moralis philosophia de honesto et ntili,
praef., P.L., t. CLXXI, 1009A : « Ego expergefactus igitur officio stili audita désignons
msistere breuitati decreui » (Cf. Cons. Ph. I, pr. 1, 2, p. 2); Honorius Augustodunensis
Deammae exsiho et patria, P.L., t. CLXXII, 1241 D : « Hortaris me, optime uirorum’
quasi peritum locorum his uiam demonstrare ac uiciniora loca stylo designare, ne forte
longius a uia aberrantes regia in deuio retardentur. »
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 49

Gunthar, archevêque de Cologne (850-863), décrit d’après Boèce l’apparition


d une femme dont les yeux ardents voient à la fois les choses éthérées et les choses
terresties, elle touche le ciel de la tête et lui adresse la parole pour l’inviter à
célébrer Gunthar; elle est Philosophie et se réclame de sa double culture grecque
et latine L Elle se donne pour le porte-parole de la Vérité, selon les ordres de Dieu.
Or, sur deux manuscrits carolingiens de la Consolation qui remontent à un arché¬
type commun et dont l’un fut copié avant 993 par l’illustre Froumund de Tegernsee
sur un exemplaire du monastère Saint-Pantaléon de Cologne, la miniature-fron¬
tispice représente, au-dessus de Philosophie, le buste de la Sagesse de Dieu 1 2.
En 854, Ermenrich d’Ellwangen félicite l’abbé Grimold de Saint-Gall d’avoir
revêtu le vêtement de Philosophie, que celle-ci, selon Boèce, a tissé de ses mains;
ce vêtement signifie, aux jeux d’Ermenrich, les sept disciplines 3. Vers la même date
Radbert de Corbie, pour commenter le verset de saint Matthieu : « Personne ne
met une pièce neuve à un vieux vêtement, car elle emporte quelque chose du
vêtement et la déchirure en est pire », évoque le vêtement de Philosophie selon
Boèce : le Christ lui-même a voulu signifier, comme Boèce, que l’enseignement
de la sagesse est l’habit de l’âme, souillé et déchiré par les sectes 4.

1. Appendix ad Sedulium, Guntharii encomium 5, dans P.L.A. C., t. III, 1, p. 238


(Il s’agit de l’apparition d’une puella qui est Sophia) :
Ula procera nimis tangens a uertice caelum,
florida telluris dum graderetur, erat.
Lumina contulerat gemina radientia fronte,
quis uidet aetheria, rura mareque simul.
Ubera lactifera referebat pectore bina :
his pascit modicos, quos iubat, atque rudes.
Sic exorsa sua uerba pulcherrima uirgo,
cum gelidus sudor fuderat ossa mea :
‘Quid, miser, es trepidus ? Non sum fallentis imago,
sed per iussa Dei uera referre sinor.
Cognita Graiugenis sic sum, ueneranda Latinis :
utrisque merito signaque dupla ueho.
Inde Sophia uocor graece, sapientia Romae,
unus sed sensus nomina per uaria.’
Les nbera lactifera dont elle nourrit les apprentis-philosophes ont été suggérés par Boèce,
Cons. Pli., I, pr. 2, 3, p. 4 : « Nostro quondam lacté nutritus. »
2. Il s’agit des manuscrits de Maihingen I, 2, 40, 3, et de Sélestat 93 (98), fol. 74 r°.
Cf. mon Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., Paris, 1964, p. 366-368
et pl. 38-39.
3. Ermenrich d’Ellwangen, Epist. ad Grimoldum, éd. Dümmler, dans M. G. H.,
Epist., t. V, p. 536, 11 : « Interdum comico coturno, aliquando uero ueste septemplici, quam
Sophia sibi suis manïbus texuerat (1, pr. 1, 14, p. 2), indutus mirifice procedis, prêter hec
etiam gemmis omnium uirtutum adornatus. »
4. Radbert de Corbie, Expos, in Matth., V, 9, P. L., t. CXX, 379A (après l’an 851
et à propos du verset Matth., IX, 16) : « Sed et quidam de Philosophia dicunt sub specie
mulieris, quod habuerit uestes subtili artificio et indissolubili materia perfectas, quas ipsa suis
manïbus texuerat. Quarum species ferebat ac si fumosas imagines, quas caligo quaedam neglectae
uetustatis obduxerat ; habens in extremis deorsum II Graecum, quod significat practicam
uitam, in supremis uero © legebatur (I, pr. 1, 3-17, p. 2), theoricam uolens exprimere. Quibus
50 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Au Xe siècle, Hrotsvitha déclare humblement avoir cousu dans son œuvre,


pour suppléer à son inexpérience, quelques fils arrachés au vêtement de Philo¬
sophie * 1. Liudprand de Crémone se dit effrayé par ses détracteurs qui, selon la
parole de Boèce, n’ont qu’une parcelle du vêtement de Philosophie, mais croient
par présomption la posséder toute et lui reprochent d’écrire, sous prétexte que tout
est dit 2.
Gautier de Spire voit apparaître Philosophie sous les traits d’une femme dont
le vêtement est orné d’un II et d’un 0. La uetustas n’est plus, comme chez Boèce.
réservée au vêtement, mais appliquée à l’aspect général de la figure féminine 3
Car Boèce disait cette figure « inexhausti uigoris, quamuis ita aeui plena ut nullo
modo nostrae crederetur aetatis 4 ». Gautier déclare, pour son compte, que cette
femme, malgré sa uetustas, allaite trois filles 5. Elle ne vient plus s’asseoir au pied

aperte insinuât habitum animarum sapientiae doctrinam esse, licet traditiones hominum
eam commaculauerint. Quibus remotis ac si umbris patet lucis ueritas, quae nimirum non
potest admitti uestimento ueteri, ne peior obcaecatio fiat, si lux obscuretur in tenebris,
imo caligo earum rectius si clarescat in lucem. Verumtamen audis commissuram panni
rudis, non scissurae partem accipias, sed principium texturae. T une enim primum tela
regalis indumenti de Christi uellere texebatur, de uellere quod dabat Agnus qui tollit
peccata mundi ».
1. Hrotsvitha, II Epist. g, éd. Winterfeld, Berlin, 1902, p. 108, 15 : « Quapropter^
ne in me donum Dei annullaretur ob neglegentiam mei, si qua forte fila uel etiam floccos
de panniculis a ueste Philosophiae abruptis, euellere quiui, praefato opusculo inserere
curaui, quo uilitas meae inscientiae intermixtione nobilioris materiae illustraretur, et lar-
gitor ingenii tanto amplius in me iure laudaretur, quanto muliebris sensus tardior esse
creditur ».
2. Liudprand de Crémone, Antapodosis, éd. Dümmler, Hanovre, 1877, p. 3 : « Hae
siquidem res animum, ne id inciperem, deterruere meum : copia cuius sum penitus expers
dicendi, detrectatorum inuidia, qui supercilio tumentes, lectionis desides ac secundum
eruditi uiri sententiam Boetii philosophie uestis particulam habentes totamque se habere
putantes haec mihi sunt insultantes dicturi : ‘Tanta decessores nostri scriptitarunt, quod
multo amplius lectores quam lectiones déficient’. Illudque comicum garrient : ‘Nichil
dicetur, quod non fuerit dictum prius’ (Térence, Eun., prol., v. 41). »
3. Gautier de Spire, Libellus scolasticus 117, éd. cit., p. 40 :
Cernere erat quandam uultu pollente puellam,
Practica cui limbum pinxitque Oeorica péplum,
et licet effigiem macularet parua uetustas,
ipsa tamen ternas suspendit ab ubere natas.
Prestitit hec nobis imi subsellia lecti,
et postquam strato licuit discumbere cocco
procedunt sene turba comitante sorores
ingenui uultus non absque grauedine gestus.
La mention du lit a été suggérée par Boèce, Cons. Ph., I, pr. 1, 43, p. 3 : « In extrema lectuli
mei parte consedit ».
4. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 1, 5, p. 2. Sur l’apparition de Philosophie sous les traits
d’une femme altjung, cf. E. R. Curtius, Europàische Literatur und lateinisches Mittelalter,
Bern, 1948, p. 110-113.
5. Détail inspiré par Boèce, Cons. Ph., I,pr. 2, 2, p. 4, où Philosophie lui dit : « Tune
ille es, ait, qui nostro quondam lacté nutritus, nostris educatus alimentis, in uirilis animi
robur euaseras ? »
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 51

du lit de Boèce, mais offre un siège au bout de son lit à l’apprenti-philosophe;


puis une troupe de six sœurs avance vers eux l. Chez Anselme de Besate, trois
vierges très belles courent après lui, dont l’une est si longue qu’elle touche le ciel
de la tête : ce n est plus Philosophie, mais Dialectique 2. Un anonyme du XIe siècle
ose appliquer à saint Paul la description que Boèce faisait de Philosophie : il a
comme elle « le regard plus pénétrant que le commun des hommes 3 ».
La Philosophie de Boèce se reconnaît encore, au XIIe siècle, chez Baudri de
Bourgueil (1046-1130), avec ses yeux ardents et ses seins jaillissants; mais elle
siège sur un trône 4. Dans le De mundi uniuersitate de Bernard Silvestre voici main¬
tenant, non plus Philosophie, mais Physis, qui siège entre deux filles dénommées
Theorica et Practica 5. Il souligne, dans son Commentaire sur VÉnéide, le fait que,
d’après Boèce, Philosophie est d’une énergie sans atteinte 6 et d’une taille indé¬
terminée ; car tantôt elle effleure le ciel de la tête, tantôt s’abaisse à la stature
humaine : cela signifie, selon Bernard, que tantôt elle considère les objets célestes
et tantôt démontre ce qui est évident aux sens; Bernard a relié ce passage du
Livre I de la Consolation à celui du Livre V, où l’intelligence est définie comme
supérieure aux sens, à l’imagination et à la raison7. Selon lui, le tissu serré du

1. Selon l’éditeur P. Vossen, op. cit., p. 95-98, les trois allaitées correspondraient à
une division tripartite de la philosophie, tandis que les six sœurs seraient les arts libéraux
moins la grammaire. Je croirais plutôt : moins la dialectique, qui se confond avec Philo¬
sophie elle-même.
2. Anselme de Besate, Rhetormiachia, éd. K. Manitius, Weimar, 1958, p. 146, 13 :
« Ecce très uirgines formosissimas clamantes et dicentes nobis : £Cur nos, Anselme, deseris ?
Cur nos desolatos relinquis ?’ quarum una erat longissima, ut uideretur uertice ipsa pulsare
sidéra, que, ut post cognouimus, fuit Dialectica ».
3. Anonyme, Epist,, 48, dans Briefsammlungen der Zeit Heinrichs IV, éd. C. Erdmann
et N. Fickermann, M. G. H., Die Briefe der deutschen Kaiserzeit, t. V, Weimar, 1950, p. 95,
2 (à propos de s. Paul) : « Ipse ultra communem omnium magistrorum ualentiam (I, pr. 1, 4,
p. 2) ualere dicitur. »
4. Baudri de Bourgueil, Œuvres poétiques, v. 948, éd. Ph. Abrahams, Paris, 1926,
p. 221 :
Nam uelut in solio quaedam residebat imago
quae bene si noui Philosophia fuit.
Huic sua manabant fluido uelut ubera /acte,
uirgo quidem facie, fronte seuera tamen.
Stellantes oculos ut lumina uera putares.
Au v. 950, je suppose qu’il faut lire « manabant... /acte » et non « manebant .../acte » comme
il est imprimé dans cette édition.
5. Bernard Silvestre, De ?mundi uniuersitate, éd. Barach et Wrobel, Innsbrück,
1876, p. 6, 46 : « Physin inter duas filias, Theoricam et Practicam, residentem inueniunt. »
6. Bernard Silvestre, Commentum super sex libros Eneidos Virgilii, éd. Riedel,
Greifswald, 1924, p. 36, 12 : « Immane, quia inexhaustum. Quanto enim profundius Philo-
sophiam perscrutamur, tanto profundiorem agnoscimus. Vnde in Boetio dicitur ‘inexhausti
uigoris’. »
7. Ibid., p. 43, 26 : « Maior, quia humano more locuta fuerat, modo uero locutura erat
diuino, ideo uidebatur maior. Quemadmodum enim Boetius, dum Philosophiam describit,
dicit eam esse staturae ambiguae discretionis — nam nunc ad communem omnium ualentiam
se cohibet, nunc uero ad coelum puisât — ita et hoc loco de Sibilla intelligitur. Ad communem
52 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

vêtement de Philosophie désigne le lien étroit qui unit les différentes disci¬
plines h
Adélard de Bath nous peint, quant à lui, l’apparition de deux femmes qui
discutent : Philosophie et Philocosmie. La première a pour escorte les sept disci¬
plines, présentées comme sept vierges dont les têtes semblent former un tissu ;
car on ne peut apercevoir l’une sans voir aussi toutes les autres * 1 2. Les cinq com¬
pagnes de Philocosmie sont les divers biens de Fortune décrits par Boèce aux
Livres ÎI et III 3. Philosophie les qualifie dédaigneusement courtisanes porteuses

omnium ualentiam se cokibet Philosophia uel intelligentia, dum ea demonstrat quae sensibus
patent. Intelligentia enim, ut ait Boetius, omnia capit quae inferiores animi notiones, id
est sensus et imaginatio et ratio (cf. Cons. Ph., V, pr. 4, 7, p. 97). Cornmunis autem omnium
ualentia ideo dicitur sensus, quia omnibus cornmunis est animantibus. Coelum uero puisant
dum coelestia considérant »; 49, 11 : « Immanis, quia celestia tangit. »
1. Ibid., p. 40, 22 : « Rupes dicitur philosophia, non ipsa scientia, sed ipsa ars. Ideo
autem rupes philosophicae dicuntur artes, quia inrefragibiles sunt. Tantae namque inte-
gritatis sunt artes philosophicae, quia nulla earum est régula, quae falli possit. Vnde Boetius
ait uestes phitosophiae indissolubili natura factas. Euboicae autem dicuntur illae rupes quia
in Euboa, id est scientia, sunt. Pars Euboicae rupis, id est pars artium philosophicarum
est theorica, aîia pars practica. »
Cf. Jean de Salisbury, Entheticus, P. L., t. CXCIX, 974 D (à propos de Philosophie) :
« Pluie omnes artes famulae. »
2. Adélard de Bath, De eodem et diuerso, éd. H. Willner, dans Beitràge zur Geschichte
der Philosophie des Mittelalters, t. IV, 1, Münster, 1903, p. 5, 5 : « Itaque cum soli relectioni
sententiae illius operam darem, cunctis extra cessantibus, duas mulieres (I, pr. 1, 3, p. 2)
unam a dextra, aliam a sinistra et aspexi et admiratus sum. Erat autem dextra, quam uulgus
aspicere horreat philosophisque nunquam penitus innotescat. Vnde fit ut nec illi eam quae-
rant et hi auaesitam nunquam totam obtineant. Stabat haec undique septem stipata uirgi-
nibus, quarum faciès cum diuersae essent, ita tamen intertextae (I, pr. 1, 17, p. 2) erant,
ut nulla intuenti pateret, nisi cum omnes simul aspiceret. Sinistra uero ita uulgari allectioni
subiacebat, ut) et eam solam assequerentur. Sed et haec quinque pedisequis comitata
erat, quarum faciès cognoscere mihi pronum non erat. »
3. Ibid., p. S, 28 : « Sunt mihi pedisequae hae, quarum uni et primae ita a primis
annis nitor auri argentique uariaeque suppellectilis (II, pr. 5, 58, p. 27) successit, ut nulli
alii iam seruire sciant nisi ei, et cui ipsa arriserit. Sunt ei mille aedificia turrita patentia,
totidem subterranea. Nullis eorum angulus uacuus, quocumque uerteris te, diuersis mune-
ribus licet oculos pascas. Quid autem auro purius, quid argento formato habilius, quid
gemmarum distinctione (II, pr. 5, 27, p. 27) lucidius? Sed non mihi, immo oculis propriis
crede, qui et ideo singulis dati sunt, ut de his iudicarent. Deinde cui ista suppetit, ei nec
ubertas agrorum (II, pr. 5, 27, p. 27), nec copia pecorum, nec pictura pratorum, nec quic-
quid mortales animos ducere solet, deest. Idem potens, idem dignus, idem famosus, idem
uoluptatïbus plenissimus, idem philosophiae fortissimus dicitur (III, pr. 2, 41 et 64, p. 39). »
P. 8 : « Et est alia quae quodammodo huic obnoxia est, habens omnimodam in se digni-
tatem. Quae quicquid in toto mundo qualitercumque dignum est, id taie esse et ei tribuit
et ipsa efficit (II, pr. 6, 54, p. 31). » Puis viennent Fama et Iucunditas (III, pr. 2, 44, p. 39) :
« Huius subditae suntpulchritudo, uelocitas, ualetudo (III, pr. 2, 33, p. 39), alacritas ... Haec
auro ac gemmis ceterisque rerum formis insitire oculos iussit... Haec demum, ne qua
pars corporis uoluptati non seruiret, illecebros tactus toti superficiel corporis subtexit.
Vnde haud iniuste Epicurus, uir quidam et sapiens et nobis familiaris, summum bonum
definiens uoluptatem esse dixit (III, pr. 2, 41, p. 39). »
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 53

de poisons, épithète que la Philosophie de Boèce avait décochée aux Muses


poétiques h
Pierre de Compostelle préfère peindre, dans son De consolations rationis,
l’apparition d’une vierge dont les traits disent quelles insultes elle a subies de la
part des hommes. Elle lui reproche d’avoir près de lui des courtisanes de théâtre,
des Sirènes, dont le chant le mène à sa perte et lui a fait oublier les bienfaits de
Philosophie, alors qu’il a été élevé dans le giron de ses filles les bonnes disciplines;
elle les introduit aussitôt 1 2. Ces disciplines sont elles-mêmes, selon l’image de la
Philosophie boécienne et l’interprétation qu’en donnait Bernard Silvestre, des
êtres de taille indéterminée, au vêtement d’un tissu serré 3. Cette introduction
des disciplines, filles de Philosophie, est la scène qu’a figurée, au xie siècle, tel
illustrateur de la Consolation 4; leur nombre de trois correspond sans doute aux
trois premières : Grammaire, Rhétorique, Dialectique. D’autres miniaturistes
ont choisi de peindre le renvoi des Muses poétiques 5. Cette apostrophe de Philo¬
sophie contre les Sirènes, qui par la douceur de leur chant sèment la mort, se
retrouve, dans les textes, chez un poète du XIe siècle 6, mais surtout chez plusieurs

1. Ibid.., p. 9, 22 : « Hic ilia dextera in modestum turgorem elata : ‘Huncne etiam,


inquit, impudica, uenenis tuis mihi eripere conaris, dum faîlacias tuas et tegis nominibus
et uestis exemplis ?... Et ut me et ilium hoc infortunio liberem, prius ea, quibus in me inuecta
es, expendam; deinde locus erit, de tuis, quas laudauisti meretriculis (I, pr. i, 25-28, p. 2)
quid tenendum sit, paucis docere. »
2. Pierre de Compostelle, De consolatione rationis, éd. Soto, dans Beitrdge zur Ge-
schichte der Philosophie des Mittelalters, t. VIII, 4, Münster, 1912, p. 60, 20 : « Mox uero uix
ista sermonem (inierat et quedam alia (puella) immensa claritate corusca... faciem suam
uirginea composicione diuertens sibi illatam quodam modo loquebatur iniuriam et in
huiusmodi uerba prorumpens irata ait : « cQuid hic iste astant cenule meretrices adulacionis
artides, artifices figuli falsitatis, cordis aucupes imperiti, que sub hostili amicicia tanquam
Sirenes melodiam proferentes usqiie ad mortis perducunt excidium ?’ (Cons. Ph., I, pr. 1,
25, p. 2). Et ad me uultum conuertens proprium ait : ‘Cur a tui memoria mei sinis peri-
clinari noticiam, in quo mea munera me locuntur ? (Cf. Cons. Ph., I, pr. 2, 11, p. 4.) Sed
illud amiracione dignum, quod tu qui puellarum gremiis enutritus mearum (Cons. Ph., I,
pr. 2, 2, p. 4) in sensualitatis abissum miserabiliter procliueris’. Tune, ut fantastice delec-
tacionis turpes questus in obliuionem miterem, uirginum puellarum, quibus olim meas
moderabatur mesticias, in medium producit exercitum. » Passage suivi de poèmes prononcés
par Grammatica, Logica, Rhetorica. On retrouve des expressions boéciennes p. 64, 35
(lacté enutritus) et 73, 11 (cenule meretrices).
3. Ibid., p. 66, 2 : « Horum uero formam discrecionis ambiguë ad hominum noticiam
studiose mentis perduxit exercicium, quarum uestes subtili indisolidabique cum sorte arti-
ficio humani ingenii habitum hebiccabant (hebetabant ?), alia uero, quae uestis abscondebat
secrecior, meliora fore nullus ambigit. »
4. Cf. mon Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, p. 369-370 et pl. 40a.
5. Cf. Ibid., p. 366, 368, 375, pl. 37 b, 39, 49 a (sans compter le manuscrit de Bruxelles,
ci-dessous, p. 95 et pl. 59). Sur la pl. 40 b de mon Histoire littéraire, les Muses sont au
nombre de neuf, selon la tradition classique, y compris celles de la poésie.
6. Paris, lat. 3110, s. XI, fol. 59 v°, poème en vers léonins édité par M.-T. d’Alverny,
La Sagesse et ses sept filles, dans Mélanges F. Grat, 1.1, Paris, 1946, p. 275 :
Unica regina, specialis Viigo, supina
spes, septem natas non carne uiri generatas
54 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

épistoliers et prédicateurs des XIe et XIIe : Pierre Damien ], Philippe de Har-


vengt 2, Nicolas de Clairvaux 3, Pierre de Blois 4. Abélard, qui considère la Consola¬
tion comme un dialogue de Boèce avec sa propre raison 5, ne manque pas d’enre¬
gistrer cette condamnation de la poésie par Philosophie, et cite textuellement tout
le passage dans son Introductio ad theologiam 6. Alain de Lille, dans le De planctu

lactat per partes quas septem credimus artes


turbaque mammarum superatur lacté duarum
nec plus quam flamme didicerunt fallere mamme,
has ergo formosas credo satis et speciosas.
He uincunt dominas quiduis cantando marinas.

Ces dominae marinae qui chantent sont évidemment les Sirènes. Pour le lait, cf. Boèce,
Cons. Ph. I, pr. 2, 2, p. 4 : « Tune ille es, ait, qui nostro quondam lacté nutritus, nostris
educatus alimentis in uirilis animi robur euaseras ? » Cette dernière locution est reprise par
le Moine de Prüfening, Vita Ottonis episcopi Bambergensis, éd. A. Hofmeister, Leipzig,
1Ç28, p. 4; au XIe s. dans YAeltere Wormser Briefsammlung, éd. W. Bulst, Epist., XXII,
p. 22, 26 : « Cum puerum depositurus in uirilis aetatis robur euasero »; puis au XIIe s. par
Jean de Haute Seille, Dolopathos, éd. A. Hilka, Heidelberg, 1913, p. 4, 16, sous la forme :
« ad iuuentutis robur euadens. »
1. Pierre Damien, De perfectione monachi, 11, P. L., t. CXLV, 306 C, à propos des
moines amis de la culture profane : « Paruipendentes siquidem regulam Benedicti, regulis
gaudent uacare Donati. Hi porro fastidientes ecclesiasticae disciplinae peritiam et saecula-
ribus studiis inhiantes, quid aliud quam in fidei thalamo coniugem relinquere castam et
ad scenicas uidentur descendere prostitutas? »; cf. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 1, 25, p. 2 :
« Quis, inquit, has scenicas meretriculas ad hune aegrum permisit accedere ? » Il est piquant
de voir Pierre Damien utiliser Boèce, auteur profane, au moment même où il maudit la
culture profane.
2. Philippe de Harvengt, Epist., XIII, P. L., t. CCIII, 100 B : « Quia enim duo amici
ex eadem pendere anima perhibentur, cum uno inuicem diligenti affectu fortiter colligentur,
anima mea eo se uitaliter uiuere non credebat, quo te in huius saeculi pelago naufragoso
mortifera Sirenarum dideedo retinebat. »
3. Nicolas de Clairvaux, Sermo, P. L., t. CXLIV, 852 D : « Olim mihi Tullius dul-
cescebat, blandiebantur carmina poetarum, philosophi uerbis aureis insplendebant et
Sirenes usque in exitium dulces meum incantauerant intellectum »; Epist. ad Philippum
Leodiensem XXXIII, P.L., t. CXCVI, 1625 A : « Si has Sirenes usque in extremum dulces
audieris, longius abstraheris in uoraginem uoluptatum. »
4. Pierre de Blois, Epist. ad Petrum clericum CXL, P. L., t. CCVII, 418 B : « Verba
quidem lepida plerumque habet censura ciuilis, sed sunt folia sine fructu, nugae canorae
et Syrenes usque in exitium dulces. » Voir aussi Alain de Lille, Sermo, éd. d’Alvemy, dans
Mélanges André Piganiol, t. III, Paris, 1966, p. 1523 : « Qui sunt isti latrones in quos incidit
(Cf. Luc x, 30 et suiv.), nisi aftectus carnales, terrene uoluptates, mundane cupiditates, que
sunt tanquam Sirenes usque in exitium dulces ? »
5. Abélard, Expositio in Hexaemeron, VI, P. L., t. CLXXVIII, 760 C (à propos de
en., I, 26, où Dieu dit au pluriel : « Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem
nostram ») . « Quasi ergo aliquis secum loquens se et rationem suam quasi duo constituit
cum eam consulit, sicut Boetius in libro ‘De consolatione Philosophiae’ uel Augustinus
in libro Soliloquiorum. »
6. Abélard, Introductio ad theologiam II, P. L., t. CLXXVIII, 1183 A-B (cf. 1043 C) :
« Quid etiam Philosophia de poeticis aestimet Musis et quantum indignetur aliquem alutn-
nmn suum ad meretriculas illas unquam diuertere, in ipso aditu libri Boetii ‘De consolatione
îlosophiae diligenter exprimitur, ubi de ipsa ad consolandum philosophum accedente
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 55

Naturae, imagine comme Boèce une femme sans rien de falsifié, mais le vêtement
déchiré, qui lui apparaît au moment même où il est en train d’exhaler sa douleur
en vers élégiaques * 1. Comme chez Bernard Silvestre, cette femme est devenue :
Nature. Elle déplore toutefois, comme la Philosophie de Boèce, l’abîme où l’homme
peut tomber sous l’effet du désespoir2. Dans 1 ’Anticlaudianus (1182-1183), Alain
reprend dès le prologue l’expression boécienne relative à Philosophie qui touche le
ciel de la tête; mais il applique plaisamment cette expression à la présomption de
ses propres adversaires 3. Par la suite, il attribue à « Prudence » bien des traits que
Boèce avait décernés à « Philosophie » : tantôt elle touche le ciel de la tête et échappe
aux regards, tantôt elle se réduit à la taille humaine; elle n’a rien de falsifié; ses

et inspiciente Musas philosopho illi assistentes ipsemet ait philosophus... (Citation de


Cons. Ph., I, pr. 1, 23-38, p. 2-3). »
1. Alain de Lille, Deplanctu Naturae, pr. i,P.L., t. CCX, 432 A = éd. Th. Wright,
The anglo-latin satirical poets and epigrammatists of the twelfth century, t. II, London,
1872, p. 482 : « Cum haec elegiaca lamentabili eiulatione (modulatione) crebrius recenserem,
mulier ab impassibilis mundi penitiori dilapsa palatio {Cons. Ph., I, pr. 3, 7, p. 5), ad me
maturare uidebatur accessum. Cuius crinis non mendicata luce, sed propria scintillans,
non similitudinarie radiorum repraesentans effigiem, sed eorum claritate natiua naturam
praeueniens, in stellare corpus caput effîgiabat puellae... Superna non deserens, terrae
non dedignabatur osculo arridere... »; 437 D : « Tunica suarum partium passa dissidium,
suarum iniuriarum contumelias demonstrabat ».
2. Ibid., VI, 1, p. 482 = P. L., t. CCX, 460 D :
Heu, quam praecipitem passa ruinam
uirtus sub uitio uicta laborat!
La leçon adoptée dans la Patrologie : « Heu, quam praecipiti passu » se rapproche encore
plus du texte de Boèce, Cons. Ph., I, metr, 2, 1, p. 3 :
Heu, quam praecipiti mersa profundo
mens hebet et propria luce relicta
tendit in externas ire tenebras,
terrenis quotiens flatibus aucta
crescit in immensum noxia cura !
Ce passage avait été imité dès l’époque carolingienne par Saxo, Annales de gestis Caroli
magni, anno 799, v. 431, dans P. L. A. C., t. IV, 1, p. 41 :
O quam triste nefas mortalia pectora crebro
concipiunt, quam praecipiti summersa profundo
nequitiae !
Vulfini carmen de Marcello, v. 66, ibid., t. IV, 3, p. 967 :
Coepit in immensum crescere nempe dolor.
Anonyme, Versus ad Carolum caluum, III, 13, ibid., p. 1076 :
Alter in immensum crescens mihi crescere praestat.
Cf. Bernard Silvestre, Commentum super sex libros Eneidos Virgilii, p. 77, 11 : « Aquas,
quia mentes miserorum mergunt, ut mentem Boetii ...Ventos autem intelligimus duas
temporales fortunas, prosperitatem et aduersitatem, quia et cito ueniunt et item cito
transeuntes abeunt et naues ad diuersa rapiunt et mentes hominum per hoc mare naui-
gantes in naufragium uitiorum ducunt. Vnde Boetius terrenos flatus eos uocat ». Thomas
de Cîteaux, In Cant., XI, P. L., t. CCVI, 726, cite ces cinq vers de Boèce sur la cura
qui tourmente les hommes, et met ce précepte de philosophie en parallèle avec celui de
Jésus : « Nolite solliciti esse... » {Luc, XII, 22).
3. Alain de Lille, Anticlaudianus, prol., éd. R. Bossuat, Paris, 1955, p. 56 : « Huic
operi abrogare non présumant qui celum Philosophie uertice puisant ».
56 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

vêtements sont tous de fil fin, mais ont un air d’ancienneté et portent des déchirures.
Tandis que Philosophie tenait, chez Boèce, des livres dans sa main droite, un
sceptre de la gauche, Alain place dans la droite de Prudence une balance, visible¬
ment par référence au verset de la Sagesse (XI, 21) : « Omnia in mensura et numéro
et pondéré disposuisti1. » C’est à « Théologie » qu’Alain réserve le livre et le
sceptre; n’ayant sans doute pas saisi que le sceptre, dans la pensée de Boèce, cor¬
respond à la philosophie pratique, politique, il le prête à Théologie, à titre d’attribut
royal auquel il ajoute encore le diadème. Selon Alain, Théologie a son vêtement
tissé de la main de Dieu, tandis que la Philosophie de Boèce l’avait tissé de ses
propres mains 2. Il dédouble ainsi le personnage boécien en deux entités distinctes
dont l’une est soumise à l’autre 3, et assure la prééminence à Théologie.
En 1194, Henri de Settimello préfère aux noms de Philosophia ou Prudentia
celui de Phronesis qu’il emprunte à Martianus Capella4, tout en la décrivant d’après

1. Ibid., I, 300, p. 66 :
Nunc magis euadens caelestia uertice puisât,
nunc oculos frustrans caelestibus insidet, ad nos
nunc redit et nostra sese castigat habena.
Vestis eratfilo tenui contexta, colorem
non mentita suum, nulloque sophismate uisum
decipit, immo rubor natiuus inebriat ilium...
Sompniat hic rerum species pictura resultans,
quas tamen ex parte iubet expirare uetustas,
et forme ueteris uestigia pauca supersunt.
Sed tamen in partes uestem diffibuiat istam
in uariis scissura locis, lugere uidetur
uestis et illata sibimet conuicia flere.
Dextra manus librat trutinam que singula pensât
in numéro, forma, mensura, pondéré, causa.
Sur les emprunts à la Consolation, cf. R. Bossuat, éd. cit.. p. «
2. Ibid., V, 104, p. 126 :
Librum dextra gerit, sceptrum regale sinistra
gestat...
Llaucht eam uestis auro perfusa...
quam diuina manus et solers dextra Minerue
texuit, ut forme nobis exponit honestas.
La mention de Minerve, dans ce contexte christianisant, est pour le moins étrange : Pallas
apparaît chez Martianus Capella et figure, selon le commentaire de Remi d’Auxerre
a oagesse suprême; les miniaturistes la représentèrent volontiers; surtout, l’Athéna de
Uhade, V 735, identifiée a Phronesis, tisse ses propres vêtements (Cf. Proclus, In Tim
T ?'• l67> jaeta-dessus ,p.az;Sp. Apoll., Carm. XV, 126, éd. A. Loyen, p. „6
V’ Cîté Olympiodore, In Gorg., p. I29, 28, elle dissipe
le brouillard des yeux de Diomede, comme en I, pr. 2, 13, p. 4, celui des yeux de Boèce.
ai ,-3', r7';ett? !nn°Vat!°n de const;quence, voir les fines analyses de M.-T. d’Alverny
Alain de Lille et la Theologia, dans L homme devant Dieu, Mélanges Henri de Lubac t II’
Pans, 1964, p. 110-128, notamment p. 118-120. ’ ’
4- Martianus Capella, De nuptiis Mercurii et Philologiae, II, 114, éd. Dick p. 47
2J t' J Xemm secretum cubiculi repente Phronesis mater irrupit ». Alain de’lille’
Anticlaudianus, appelait déjà plus d’une fois Prudence : FronesL.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 57

Boèce . comme chez Boèce et dans le De planctu Naturae, l’apparition survient


au moment où 1 auteur déplorait sur le mode élégiaque sa triste condition et se
plaignait de Fortune h Phronèsis se dresse devant lui, de forme changeante,
tantôt touchant le ciel, tantôt la terre. Ses compagnes, que Boèce qualifiait Muses
philosophiques, sont les sept disciplines du trivium et du quadrivium, que
nous retrouverons autour d’elle sur les représentations figurées (PL 54, 56-57).
Comme chez Boèce elle s assied et s’exclame : « Que ta mens est aveuglée par les
objets extérieurs, hélas, comme tu souffres ! » Les coupes du Léthé que, dit-elle,
Henri a bues, ne font que transposer sur le mode poétique et sous forme d’apostro¬
phe la parole de Phdosophie : « Lethargum patitur. » Là où Philosophie déclarait
apporter médecine 1 2, Phronèsis renchérit en disant qu’aucun médecin, pas même
Hippocrate ou toute l’école de Salerne n’aurait pu guérir ce mal invétéré.

1. Henri de Settimello, De diuersitate Fortunae et Philosophiae consolatione, III, 1


P. L., t. CCIV, 855 D :
Cum mea lamentans elegiaca facta referrem
et cum Fortunae uerba inimica darem
ecce nitens proba, quae salomonior est Salomone,
ante meum mater lumen amoena stetit.
Quam faciès eleuat, uariat quam forma uicissim,
nunc coelum, nunc plus, nunc capit ilia solum.
Kanc Phronesim dictam septena cohors comitatur,
praebuit officium cuilibet ilia suum.
Prima fouet pueros; alia silogizat; amoenat
tertia colloquiis; perticat ilia solum;
haec abacum monstrat; alia philomenat et altum
erigit ad superos septima uirgo caput.
His praedicta dea sedit comitata deabus
et quasi compatiens ius patientis ait :
‘Quae lethaea tuus potauit pocula sensus ?
Quo tua dormitat mens peregrina loco ?
Certe caecus es et tua mens exorbitat idem ;
tantillum nescis quod schola docta dédit.
Heu, quantum pateris ! De sola mente dolesco
quod tuus hoc peregre tempore sensus abit.
Si foret hic Hypocras et tota medela Salerni,
morbida non uel sic mens tua sana foret.
Nam nequit antiquum medicina repellere morbum
quodque diu creuit durât in esse diu.
Au second vers, l’expression Fortunae uerba... darem provient de la Consolation, II, pr. 3,
30, p. 22.
2. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 2, 1, p. 4 : « Sed medicinae, inquit, tempus est quam que-
relae... Lethargum patitur, communem illusarum mentium morbum ». Sur la léthargie,
au sens médical ou philosophique, cf. W. Schmid, Philosophisches und medizinisches in
der Consolatio des Bosthius, dans Festschrift Bruno Snell, München, 1956, p. 113-144,
contredit par C. Wolf, Untersuchung zum Krankheitsbild in dem ersten Buch der ‘Consolatio
Philosophiae’ des Boethius, dans Rivistadi cultura classica e medioevale, t. VI, 1964, p. 213-
223. Voir aussi G. Banûmann, Melancholie und Musik. Ikonographische Studien, Kôln,
i960, p. 47-54; H. Flashar, Melancholie und Melancholiker in den medizinischen Theorien
der Antike, Berlin, 1966.
58 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Simund de Freine se plaît, comme Henri de Settimello, à décrire le cortège


des sept disciplines, tout en se gardant de substituer le nom de Phronèsis à celui
de Philosophie 1.
Brunetto Latini (1212-1294) mentionne, dans son Trésor, dame Philosophie
qui « croissoit quand il li plaisoit 2. » Au xive siècle, Dante, dans le Convivio, rend
grâces à Boèce de lui avoir révélé « questa donna gentilissima Philosophia 3 » et la
qualifie fille de Dieu, conformément aux commentateurs de la Consolation plus
qu’au texte original 4. Dans la ligne d’Alain de Lille, mais plus hardi encore, Jean
de Dambach substitue Théologie à Philosophie comme consolatrice; il étend à
tous les hommes en général les sentiments de stupeur de Boèce devant cette
apparition, au moment où, les yeux encore brouillés de larmes, il se dit incapable
d’identifier cette dame à l’autorité imposante, tant qu’elle ne se présente pas elle-
même directement à lui 5.

1. Simund de Freine, Le roman de Philosophie, v. 27, éd. J.-E. Matzke, Paris, 1909,
p. 2 ;
Pus si vient Philosophie
ki ad en sa compaignie
ses set filles de set parz
ceo est a saver les set arz.
2. Brunetto Latini, Li livres dou Trésor, éd. P. Chabaille, Paris, 1863, p. 3 : « Li un
en boivent plus et li autre mains, sans estanchier la fontaine. Por ce dit Boeces au livre
de sa Consolation qu’il la vit en semblance de dame, en tel habit et en si merveilleuse
puissance que ele croissoit quant il li plaisoit, tant que ses chiés montoit sor les estoiles
et ataignoit au ciel, et porvéoit amont et aval selonc droit et selonc vérité »; Tesoretto,
éd. B. Wiese, dans Zeitschrift für romanische Philologie, t. VII, 1883, p. 338, 29 : « Talor
tocchaua’l cielo ».
3. Dante, Il convivio, II, 15, 1, éd. G. Busnelli et G. Vandelli, t. I, Firenze, 1934,
p. 231, 1 : « Per le ragionate similitudini si puô vedere chi sono questi movitori a eu’ io
parlo, che sono di quello movitori, si corne Boezio e Tullio, li quali con la dolcezza di
loro sermone inviarono me, corne è detto di sopra, ne lo amore, cioè ne lo studio, di questa
donna gentilissima Filosofia, con li raggi de la Stella loro, la quale è la scrittura di quel! a ».
4. Ibid., II, 12, 9, p. 187, 5 : « E perché, si corne detto è, questa donna fu figlia di
Dio, regina di tutto, nobilissima e bellissima Filosofia, è da vedere chi furono questi
movitori, e questo terzo cielo ». Boèce, Cons. Ph., I, pr. 3, 6, p. 5, qualifie seulement Philo¬
sophie : « Omnium magistra uirtutum, supero cardine delapsa » et dit IV, pr. 1, 31, p. 65,
qu’elle a des ailes et peut les attacher à l’âme humaine en vue de son retour à la patrie
céleste. Isidore de Séville, Synon., II, 102, P.L., t. LXXXIII, 868 B, semble suivre
Boèce lorsque, dans un contexte emprunté à Cicéron, Tusc., V, 2, 5, p. 108, il glisse
une invocation à la philosophie comme « magistra uirtutis ». Mais en fait tous deux emprun¬
tent sans doute l’expression à Lactance, Inst., III, 13, 14, C. X. E. L., t. XIX, p. 215, 10.
Au contraire Bernard Silvestre, In Aen., p. 82, 14, cite explicitement le « magistra uirtu¬
tum » de Boèce. Cf. encore le texte de Worms, cité ci-dessous, p. 65, n. 3.
5. Jean de Dambach, Consolatio Theologiae, ap. A. Auer, Johannes von Dambach
and die Trostbücher vom XI. bis zum XVI. Jahrhundert, dans Beitràge zur Geschichte der
Philosophie des Mittelalters, t. XXVII, Münster, 1928, p. 67, décrit ainsi l’apparition de
'Phéologie aux hommes : « Qui quidem tristes, cum adhuc eorum parumper ab ea distantium
oculi mersi lacrymis caligarent nec possent dinoscere, quaenam esset domina ilia tantae auctori-
tatis tantaeque benignitatis, obstupuere uisuque in terrain desidentes (!), quidnam ulterius
pronuntiatura foret taciti exspectare coeperunt » (Cons. Ph., I, pr. 1, 39, p. 3).
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 59

Dans la suite de la Consolation, Philosophie rappelle les problèmes cosmo¬


logiques que Boèce agitait avant son abattement présent : quels nombres régis¬
sent le cours des astres, quels vents bouleversent la surface de la mer, pour quelles
causes le soleil se couche à l’ouest et se lève à l’est, quel Ttvsügo. anime le monde h
Ce programme de recherches est repris, d’après Boèce, au temps de l’empereur
Lothaire 1 2. De même, Walahfrid Strabon 3, puis Bernard Silvestre 4 empruntent
au discours de Philosophie les exemples mémorables de Sages persécutés : exil
d’Anaxagore, cigüe de Socrate, meurtres de Canius, Sénèque et Soranus. L’apos¬
trophe en grec de Philosophie à Boèce : « Es-tu comme un âne devant une lyre ? »
a frappé Cosmas de Prague qui la remploie dans sa Chronique en l’appliquant à
des personnages contemporains 5, tandis que Pierre de Celle, lui, se l’applique
humblement à soi-même 6.

1. Boèce, Cons. Ph., I, metr. 2, 10, p. 3 :


Et quaecumque uagos Stella recursus
exercet uarios flexa per orbes
comprensam numeris uictor habebat;
quin etiam causas unde sonora
flamina sollicitent aequora ponti,
quis noluat stabilem spiritus orbem
uel cur Hesperias sidus in undas
casurum rutilo surgat ab ortu.
2. [Sedulius Scottus], Carmina, III, 4, Hlotharii uersus, v. 9, dans P. L. A. C., t. III,
1, p. 234 (à propos de Sophia) :
Et quaecumque homines perquirunt arte magistra,
constituit, Caesar, iure tenenda tibi.
Astrorum retinens augusto in pectore legem
conscriptam numeris multimodisque notis,
nostrum praeterea quis uoluat spiritus orbem,
aequora sollicitent flamina quaeue maris,
uel cur Hesperias casurum sidus in undas
rursus ab Eoo surgat in arce poli.
Plus loin, le vers « India quos tremuit, seruiuit et idtima Thyle » provient de la Consolation,
III, metr., 5, v. 8 et suiv., p. 45.
3. Walahfrid Strabon, Carm. ad Lotharium, LXXVI, v. 71, P. LA. C., t. II, p. 415 :
« Fugit Anaxagoras, Socratem strauere uenena » (cf. Cons. Ph., I, pr., 3, 27, p. 5). Les tristes
nebulas du v. 6 proviennent de la ligne 1 de Boèce.
4. Bernard Silvestre, Commentum super sex libros Eneidos Virgilii, éd. G. Riedel,
Gryphiswaldae, 1924, p. 113, 15 : « Miseriae enim huius uitae plurimum philosophos
urgent, ut patet per Socratem Platonem Senecam Anaxagoram Canios Soranos, in quibus
sapientia ab ipsis est lacessita. » Abélard, Introd. ad theol., II, P.L., t. CLXXVIII, 1184 B,
préfère citer Yexemplum boécien du philosophe qui crache sa langue au tyran {Cons. Ph., II,
pr., 6, 23-26, p. 30).
5. Cosmas de Prague, Cronica Boemorum, II, 23, Berlin, 1923, p. 115, 26 : « Stans a
dextris Ottonis fratris ducis fortiter impingit latus eius dicens : « Quid stas ? An ovoç Xtipaç
{Cons. Ph., I, pr., 4, 1, p. 6) ? Quare non adiuuas fratrem tuum ? » Sur l’emploi de ce proverbe
chez les Latins depuis Varron, cf. A. Otto, Die Sprichworter... der Rômer, 2e éd. Hilde-
sheim, 1962, p. 41, et M. C. Sutphen, A collection of latin Proverbs, Baltimore, 1902, p. 13.
6. Pierre de Celle, Epist., CLXV, P. L., t. CCII, 608 C : « Mihi merito illud prouer-
bium ascribatur, quo dicitur ‘onos lyras’, id est asinus ad lyram. »
60 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Surtout, la pensée de Platon rapportée par Boèce, sur le bonheur des États
où les philosophes sont rois ou les rois philosophes, a suscité l’admiration générale.
Cette pensée, telle qu’elle est formulée par Boèce, remonte, semble-t-il, non à
la Lettre VII de Platon 1, mais au livre V de sa République : elle avait déjà frappé
toutes sortes d’auteurs grecs et latins, païens ou chrétiens 2 * * S.. Mais on remarquera
que Boèce la lie à un passage antérieur de la République, touchant le devoir impé¬
rieux, pour le philosophe, d’assumer la direction de l’État afin de ne pas la laisser
aux mains des mauvais citoyens :

1. Platon, Epist., VII, 326 b, éd. J. Souilhé, Paris, 1926, p. 30 : KaxôSv oùv où Xrjiçeiv rà
àv0pa>7uva yév7), uplv àv 7) to tmv çlXoctoçoüvtcov op0à>ç ys xal àXy)0cüç yévoç elç àp^àç sX07) ràç
TtoXiTixàç r) to tov Suvccctteuùvtcùv èv Taïç 716Xecnv ex tivoç piolpaç 0slaç ovtcûç 91X00097)07].
2. Aristote, Protrept., fragm. 5 a, éd. R. Walzer, Firenze, 1934, p. 29 (= fragm. 52
Rose) : IlàvTeç yàp ô(roXoyoüfi,ev 8ti §eï p.èv tov 07uou8aioTaTOV àpyeiv xal tov tt]v 9001V
xpaTiaTOV, tov Se vop.ov ap/ovra xal xùptov elvai povov. Philon d’Alexandrie, Vita Mosis,
I, 2, éd. Cohn-Wendland, t. IV, p. 200, 9 : Oaol yàp Tiveç oùx àito axorcoü, jxovœç av outo
Taç TtoXeiç STtiSoüvai 7tpoç to (üIXtiov, èàv < 7) > ol (îaaiXeïç 91X00097)0001'./ 7) ol 91X600901
(iaaiXeüocûoiv. ValÈRE-Maxime, Res gestae, VII, 2, ext. 4, éd. C. Kempf, p. 329, 1 : « Iam Pla-
tonis uerbis adstricta, sed sensu praeualens sententia, qui tum demum beatum terrarum
orbem futurumpraedicauit, cum aut sapientes regnare aut reges sapere coepissent »; Justin,
Apol., I, 3, 6, éd. Otto, dans Corpus apologetarum, 1.1, i,p. 10: OÜTOçyàp àv xal ol àp^ovTeç
xai 01 ap^opevoi àrcoXaùoisv toü àyaOou. ’TEcpT] yàp 71:00 xal tiç tôv 7raXatôv "Av p.7) ol àpyovrsç
91X00097)0001 xai ol àpxojrevoi, oùx av sïv) Taç TroXet-ç sùSaipiovTjaai. Albinus, Epitome,
XXXIV, 2, éd. P. Louis p. 169 : Où yàp tcots xaxôv Xyjiçeiv rà 7tpàypiaTa -à àvGpÔTuva, si pir\
01 91X000901 (BaoiXeùoeiav 7) ol Xeyopisvoi (iaoiXeïç à7ro tivoç 0elaç piolpaç ovtoç 9iXocro97]aeiav.
Apulée, De Platone et eius dogmate, II, 24, 257> éd. P. Thomas, p.129, 9 : « At enim
rem publicam negat (Plato) posse consistere, nisi is, qui imperitat, habeat sapientiae
studium, aut is ad imperandum deligatur, quem esse inter omnes sapientissimum
constat. )> Lactance, Inst., III, 21, 6, C. 5. E. L., t. XIX, p. 249, 4 : « At idem (Plato) dixit
beatas ciuitates futuras fuisse, si aut philosophi regnarent aut reges philosopharentur »
(Passage tiré sans doute du livre IV de la République de Cicéron, selon l’addendum de
1 éditeur Brandt, p. cxiv). Grégoire de Nazianze, Epist. ad Themistium, 24, éd. P. Gallay,
t. I, p. 32 (vers 1 an 367) : 2ù 8s toü aoü ÜXàTovoç (ieêalooov Xoyov, pid) TrpoTspov TtaùuaaBai
xaxôv Taç ttoXeiç sittovtoç 7tpiv àv ouvsXGt) 91X0009101 to 8ùvaa0ai, Aurelius Victor, Liber
de Caesaribus, XV, 3, éd. Pichlmayr, p. 94, 3 (à propos d’Antonin le Pieux) : « Adeo aequalis
probisque moribus, uti plane docuerit neque iugi pace ac longo otio absoluta ingénia cor-
rumpi, eoque demum fortunatas urbes fore, si régna sapientiae sint. » Julius Capitolinus,
Vita Marci Antonini, XXVII, 7, éd. Hohl, t. I, p. 71, 18 : « Sententia Platonis semper
in ore îllius fuit, florere ciuitates si aut philosophi imperarent aut imperantes philosopha¬
rentur », Prudence, Contra Symmachum, I, 30* éd. 1VI. Lavarenne, p. 137 :

Nimirum pulchre quidam doctissimus : ‘Esset


publica res, inquit, tune fortunata satis, si
uel reges sapèrent uel regnarent sapientes’.

S. Jérôme, In lonam, IV, P. L., t. XXV, 1143 A : « Vnde et Plato dicit felices fore res publi-
cas, si aut philosophi régnent aut reges philosophentur. »
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 61

Platon, République V, Cicéron, Ad Quintum Boèce, Cons. Ph., I, pr. 4,


473 d, éd. E. Chambry, fratrem I, i, 29, éd. 15, P- 7 :
p. 88 : L. -A. Constans, p. 212 (en
59 av. J.-C.) :

’Eàv (J.Y), tjv S'èyco, ^ ol « Atque ille quidem « Atqui tu hanc senten-
cpiXoaocpoi, PaaiXeuCTCdaiv èv princeps ingenii et doctri- tiam Platonis ore sanxisti
tccïç TcoXecnv rj oE (3aaiX% nae Plato tum denique fore beatas fore res publicas si
Te vüv Xeyèfxevoi xal Sovàcr- beatas res publicas putauit, eas uel studiosi sapientiae
TOCl ÇI,XoffOCp7)CTCOCU yvrjcucùç si aut docti ac sapientes regerent uel earum rectores
xe xal Exavcoç, xal toùto elç hommes eas regere coepis- studere sapientiae contigis-
tcxùtôv Çop7ïéa7), Siivapiç sent aut ii qui regerent set.
Te toXitixt) xal cpiXoaocpEa, omne suum studium in doc-
... oùx eoTî. xaxwv TtaüXa, trina et sapientia collo-
ü> œEXe FXauxwv, Tatç cassent. Hanc coniunctio-
TCôXeai, Soxû 8'oùSè tw nem uidelicet potestatis
âv0pcû7uvco yévet. et sapientiae saluti censuit
ciuitatibus esse posse. »

!» 347 c, p. 35 : De officiis I, 9, 28, éd.


M. Testard, p. 117-118 :

Aeï Sè auToïç àvàyxTjv « Itaque uidendum est ne Tu eiusdem uiri ore


•rpocrsïvai xal Ç-rçpuav, el non satis sit id quod apud hanc sapientibus capessen-
aéXXouGiv èOéXetv apj'eiv- Platonem in philosophos dae rei publicae necessa-
Ô0ev xivSuveûei to èxovTa dictum... Eos ne ad rem riam causam esse monuisti,
eicl to àp^eiv îévaio àXXà publicam quidem accessuros ne improbis flagitiosisque
[L7] dcvàyx7]v TepipLeveiv putant nisi coactos. » ciuibus urbium relicta gu-
alcrypov vevoptiaOai. Tâjç Sè bernacula pestem bonis ac
lyrçi-uaç peyEarT] to ÔtA II, 14, 51, éd. C. F. W. perniciem ferrent. »
tov7) p OTepou àpxecôai, Müller, p. 74, 4 :
èàv [X7] aÙTOÇ ê0éX7) ap^eov - « Nam quid est tam in-
•rçv SeEaavTsç poi cpaEvovTai, humanum quam eloquen-
ap/eiv, ÔTav ècp^cocnv, ol tiam a natura ad salutem
S7ueixeïç, xal tots ëp/ov- hominum et ad conserua-
tki. sttI to ap/eiv oùy cbç tionem datam ad bonorum
stc’ àya06v ti Eovtsç oùS’ â>ç pestem perniciemque conuer-
eÙTa07)(jovTeç èv aÔTW, tere ? »
àXX'cbç èVàvayxaïov xal
oûx ëxovTeç èauTÔv PeXtEo-
cuv eTUOTé^ai oùSè ôfxoEotç.

Boèce semble avoir trouvé les deux pensées de Platon rapprochées déjà
dans quelque ouvrage perdu de Cicéron : Y Hortensias, la Consolation ou le livre IV
de la République, par exemple. Car Cicéron mentionne la première dans une
Lettre à son frère Quintus; il fait allusion à la seconde au livre I du De officiis ;
62 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

enfin, la formulation que Boèce emploie pour celle-ci rappelle textuellement une
expression du livre II De officiis x.
Quoi qu’il en soit de la source précise, la pensée platonicienne rapportée
par Boèce allait être proposée constamment, à l’époque carolingienne, comme
maxime de gouvernement.
Moins de dix ans après la Consolation, une Lettre du roi ostrogoth Athalaric,
conservée par Cassiodore et sans doute rédigée par lui, présentait déjà Théodoric,
non comme le tyran que décrit Boèce, mais comme un homme curieux du cours
des astres et des secrets de la mer, bref comme « un philosophe sous la pourpre »
selon l’idéal défini par Platon 1 2. Cassiodore remployait peut-être ici, avec un
cynisme tranquille, les deux passages de la Consolation mentionnés ci-dessus,
l’un relatif aux recherches de Boèce, l’autre à la parole de Platon 3. Trois siècles
plus tard Alcuin loue Charlemagne, dans une Lettre de l’an 801, d’être un rector
sapiens, un souverain-philosophe selon le cœur de Platon; il emprunte manifes¬
tement cette maxime à Boèce et se contente d’ajouter que Charles est aussi un
prince pieux, dont la sapientia même est un don de la prédestination divine 4.
En 829 Walahfrid Strabon écrit à la cour de Louis-le-pieux un poème sur la statue
équestre de Théodoric, qui avait été transférée en 801 de Ravenne à Aix-la-
Chapelle; il dénonce comme Boèce la sottise du roi arien et persécuteur, et — à
l’inverse de Cassiodore — lui oppose le bonheur qu’un roi-philosophe pro¬
cure à l’Etat 5. Vers la même date Paschase Radbert, dans sa Vita Adalhardi,
cite textuellement d’après Boèce la parole de Platon; il se déchaîne contre les
courtisans qui, au début du règne de Louis-le-pieux, ont tout fait pour que ce

1. L. Alfonsi, Studi Boeziani, dans Aevum, t. XXV, 1951, p. 146, a déjà remarqué
un rapprochement textuel entre Boèce, Cons. Ph., IV, pr. 3, 58, p. 72 : « Ita fit ut qui pro-
bitate deserta homo esse desierit..., uertatur in beluam » et Cicéron, De officiis, III, 20, 82,
éd. Müller, p. 116, 11 : « Quid enim interest, utrum ex homine se conuertat quis in beluam
an hominis figura inmanitatem gérât beluae. »
2. Cassiodore, Variae, IX, 24, 8, M. G. H., Auct. ant., t. XII, p. 290, 19 : « Nam cum
esset publica cura uacuatus, sententias prudentium a tuis fabulis exigebat... Stellarum
cursus, maris sinus, fontium miracula rimator acutissimus inquirebat, ut rerum naturis
diligentius perscrutatis quidam purpuratus uideretur esse philosophus. »
3. Voir ci-dessus, p. 59, n. 1 et p. 61, les groupes « Stella recursus » et « aequora ponti ».
4. Alcuin, Epist. ad dominum regem, CCXXIX, M. G. H., Epist., t. V, p. 372 (bénis¬
sant Dieu d’avoir procuré à Charlemagne son élévation) : « ... quatenus totius caligo iniqui-
tatis, nebula peruersitatis, serenissimo sapientiae uestrae splendore discuteretur. Beata
gens, cui diuina clementia tam pium et prudentem praeuidebat rectorem. Félix populus,
qui sapiente et pio regitur principe; sicut in illo Platonico legitur prouerbio, dicentis ‘felicia
esse régna, si philosophi, id est amatores sapientiae, regnarent uel reges philosophiae stude-
rent’, quia nihil sapientiae in hoc mundo conparari poterit. Haec est enim quae humilem
exaltat et potentem gloriosum efficit. »
C’est donc à tort que P. Vossen, Der Libellus scolasticus des Walther von Speyer,
Berlin, 1962, p. 95, voit dans le texte ci-après de Walahfrid Strabon la première utilisation
carolingienne de la Consolation.
5. Walahfrid Strabon, De imagine Tetrici, XXIII, 256, P. L. A. C., t. II, p. 378 :
Nunc tandem creuit felix res publica, cum sat
et reges sapiunt simul et régnant sapientes.
Tetrice stulte, uale.
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IX* AU XIIe SIÈCLE 63

règne ne soit pas le gouvernement d’un souverain-philosophe 1. En 834, un poète


anonyme qui écrit non loin de Freising au temps où Louis-le-Germanique était
roi de Bavière, reprend à son compte la pensée de Platon et la développe en disant
que le roi-philosophe est une force pour son peuple et un artisan de paix 2. L’auteur
inconnu d’un traité dédié à Charles-le-Chauve fait grand cas des Anciens qui
ont découvert, préconisé et consigné par écrit cette maxime salutaire, c’est-à-dire
Platon et Boèce; il remercie la divinité d’avoir préposé Charles à la tête de l’État
et d’éclairer son intelligence des rayons de son amour, en sorte qu’il cherche la
vraie sagesse, celle que préconise aussi le Psalmiste 3. En 873 Heiric d’Auxerre,
auteur d’une Vie de saint Germain, la recommande au même souverain par des
compliments analogues : sa sagesse intérieure, dit-il, reflète la Beauté vraie; il
réforme les mœurs en dépit des résistances et montre par là quel est le bonheur
d’un État aux mains d’un roi-philosophe 4.

1. Radbert de Corbie, Vit a Adalhardi, 30, P. L., t. CXX, 1523 C : « Vnde et factum
est, cum imperator Carolus dum uitae fecisset extremum et Ludouicus proies eius Augustus
successisset in regnum, ut diaboli agente inuidia in eo ueritas prauorum rursus solitis
agitaretur insidiis. Nec nouum aliquid, quia apud improbos (I, pr. 4, 19 et 25, p. 7) semper
inimica ueritas fuisse comperitur et iustitia stultorum criminïbus lacerata (I, pr. 4, 128-132,
p. 11). Iam enim annosa peruersorum improbitas, iuxta illud Platonis ‘beatas et felices res
publicas’ esse ingemiscebat ‘si eas studiosi sapientiae regerent uel si earum redores studere
sapientiam contigisset’. Vnde dolo accensi atque inuidia excogitauerunt quomodo ac si
Danielem ex regis latere amouerent, ut iustitia ulterius non habendo defensorem statum
amitteret et iniquitas suis perempta fraudibus locum dominandi reciperet. »
2. Carmen de Timone comité et de miraculo fontis, v. 41, P. L. A. C., t. II, p. 122 :
Publica res tune est felix, quando inperat ille
qui sapit, aut certe qui régit ipse sapit.
Rex sapiens stabilimentum quia plebis habetur,
terra beata, régit quam bene rex sapiens.

Iuncta salus orbi multorum cum sapientum


consiliis et iam bella patrata silent.
3. Pseudo-Hincmar, De diuersa et multiplici animae ratione, praef., P. L., t. CXXV,
929 D : « Priscorum sententia est uirorum utilia semper quaerentium et posteritati inuenta
commendantium ‘felices fore res publicas, si eas aut sapientes regerent aut eas regentes sapien¬
tiae studerent’. Quam sententiam praecessores nostri fauorabiliter susceperunt, utiliter
dictam approbauerunt, et quia salubris uisa est, etiam et litteris posteritati cognoscendam
mandauerunt. Cui et nos fauemus et Deo gratias referimus, utpote qui te, o bone rex, et
nostrae rei publicae praefecit et menti ut ueram sapientiam perquireres radios sui amoris
infundit. Et quia tam nostra quam illorum sententia est, sapientis animum in inquisitione
summi boni semper debere uersari, dicente propheta : ‘Quaerite Dominum et confirma-
mini, quaerite faciem eius semper’ (Ps., CIV, 4), merito gratulamur te illas philosophiae
partes et colere, quae noscuntur ad arcem verae soliusque sapientiae tendere. »
4. Heiric d’Auxerre, Vitae s. Germani commendatio ad Karolum regem, P. L. A. C.,
t. III, 2, p. 428, 6 : « Quoties memoria replico altitudinem uestram sceptra paterna non
modo uirtute, consilio prudentiaque regere, uerum etiam non minore studio ex intimis
sapientiae speculis uerae pulchritudinis colores ducere hisque tempora perditis foedata
moribus informare, subinde in spes optimas erigor eiusque saepenumero, quae ante nos
dicta est, sententiae ueritate repungor ‘felicem fore rem publicam, si uel philosopharentur
reges uel philosophi regnarent’. Quanquam non insciens sim eam, quae nunc res publica
64 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Un siècle plus tard, la maxime platonicienne rapportée par Boèce n’est pas
oubliée. L’auteur de la Vie de la reine Mathilde, qui écrit probablement à Nordhau-
sen en 974, félicite l’empereur Otto II de ne pas se contenter du haut rang que
lui vaut son vaste empire, mais de jouir aussi de l’autorité que procure Philo¬
sophie; car il réalise la parole de l’auteur ancien touchant le souverain-philosophe;
cette fois l’historien recopie mot-à-mot ce passage du livre I de la Consolation
et le fait suivre aussitôt de la maxime du livre II : « La considération ne s’attache
pas aux vertus d’après la fonction, mais à la fonction d’après la vertu h »
Un remaniement de la Vie d’Adalard, composé à Corbie après 1051, com¬
porte sous une forme nouvelle la phrase de Radbert touchant les conseillers per¬
vers du début du règne de Louis-le-pieux, qui cherchèrent à ruiner le bonheur
de l’Etat* 1 2. Après 1073 Thierry de Tholey, dans sa Vie de Varchevêque Conrad de
Trêves, répète la parole de Platon pour sa dédicace à l’évêque Thierry de Verdun :
c’est maintenant cet évêque en qui il se réjouit de voir unies les qualités d’un
souverain : sagesse et justice 3. Benzo d’Alba, vers l’an 1088, félicite l’empereur
Henri IV de suivre la voie droite, puisqu’il converse quotidiennement avec Philo¬
sophie ; étant un empereur-philosophe, il ne peut que faire le bonheur de l’État 4.
Sigebert de Gembloux, dans sa Vie de Thierry, évêque de Metz, applique la parole de
Platon à l’heureuse époque d’Otton Ier, pleine d’évêques illustres et de philosophes
qui ont réformé l’État, restauré la paix des Églises et l’honneur de la religion 5.

dicitur, usque adeo uitiorum omnium proluuie obsoleuisse, ut de eius salute merito despe-
retur a pîuribus, quod nec uirtute subigi nec sapientia patitur moderari. »
1. Vit a Mathildis reginae prior, prologus, P.L., t. CLI, 1314 A : « Ergo, omnis elo-
quentiae praesul, quem non solum magni extollit sublimitas imperii, imo etiam philoso-
phiae fauet auctoritas, expleto iudicio cuiusdam dicentis beatum regimen fore si sapierdiae
studiosos rectores esse contigisset (I, pr. 4, 15, p. 7), ita fit ut non uirtutibus ex dignitate, sed
ex uirtute dignitatibus honor accedat (II, pr. 6, 10, p. 30). Igitur te huius operis, imperator
Otto, iudicem facimus, ut quae forte a nobis praetermissa uel uiciose dicta fuerint, sapien-
tium industriam addere uel mutare commendes. »
2. f ita Adalhardi posterior, V, 22, AASS, janvier, t. I, p. 114 • K Quorum annosa
peruersitas statim ‘relices esse res publicas’ ingemuit, eo scilicet quia iuxta Platonem rec¬
tores earum amplecti sapientiam uidit. »
3. Thierry de Tholey, Vit a Conradi archiepiscopi, prolog., P.L., t. CLIV, 1252 A :
« In quantum unum cum Deo estis, sapientia nobis et iustitia ab ipso facti estis : sapientia,
ut insipientiam corrigatis, iustitia ut aequa lance iusta et iniusta pensetis, ut ait philosophais
Plato beatas res publicas fore, si lias uel studiosi regerent sapientiae uel earum rectores studere
contigisset sapientiae. »
4. Benzo d’Alba, Ad Heinricum IV imperatorem, I, 1, MG. SS., t. XI, p. 600, 37 :
« Hoc est enim ire recta uia, uel semel in die loqui cum Phylosophya. Tune bene regitur
les puDlica, quando imperant phylosophi et phylosophantur imperatores. » Libellé très
proche du Pseudo-Isidore de Séville, Institutionum disciplinae, éd. A. E. Anspach, dans
Rheinisches Muséum, t. LXVII, 1912, p. 559 : “Praecipua Platonis ilia sententia : Tune
bene régi rem publicam, quando imperant philosopha et philosophantur imperatores”.
5. Sigebert de Gembloux, Vit a Deoderici episcopi Mettensis, 7, P. L., t. CLX, 700 B :
« Iure felicia dixerim Ottonis tempora, cum claris praesulibus et sapientibus uiris res
publica sit reformata, pax aecclesiarum restaurata, honestas religionis redintegrata. Erat
uidere et re ipsa probare uerum esse illud philosophi : ‘fortunatam esse rem publicam. si
uel reges sapèrent uel regnarent sapientes’. »
ALCUIN ET LA TRADITION LITTÉRAIRE DU IXe AU XIIe SIÈCLE 65

Enfin, Jean de Salisbury, dans son Policraticus, compare cette parole à plusieurs
versets sacrés favorables à la philosophie 1.
Le cas le plus curieux est celui de deux Lettres adressées à l’évêque Azecho
de Worms (1025-1044) par des clercs à ce point imprégnés de la Consolation,
qu ils utilisent chacun longuement le chapitre où figure la pensée de Platon.
L un s identifie à Boèce dénoncé calomnieusement. N’eût-il pas convenu,
selon la République de Platon, qu’il fût interrogé directement, qu’il eût passé
des aveux et tût convaincu d’une faute ? Tout son crime consiste à avoir couvert
la faute de ses elèves : si Philosophie a élu domicile dans l’âme de l’évêque, le
délateur doit être confondu 2.
Un autre clerc félicite l’évêque, au contraire, d’être l’un de ces gouvernants-
philosophes dont a parlé Boèce d’après Platon; la Providence l’a élevé à l’épiscopat
pour qu’il pût appliquer aux affaires publiques, comme fit Boèce, les leçons que
Philosophie lui avait données au temps où il vivait dans une retraite studieuse;
car cette maîtresse des vertus a élu domicile dans son âme 3 * * 6.
Comme on voit, ce passage de la Consolation, mis en vedette par Alcuin,
n’a pas fourni seulement un cliché littéraire presque obligatoire dans les dédi¬
caces aux grands de ce monde; il a stimulé la réflexion sur la forme du meilleur

1. Jean de Salisbury, Policraticus, 525 d, éd. Webb, Oxford, 1909, t. I, p. 256, 21 :


« Socrates... tune demum res publicas fore beatas asseruit, si eas philosophi regerent aut
redores studere sapientiae contigisset. Et (si tibi Socratis uidetur contempnenda auctoritas)
‘Per me, inquit Sapientia, reges régnant et conditores legum iusta decernunt...’ (Prov. VIII
15-21). »
2. Die altéré Wormser Briefsammlung, Epist., XXXVIII (peut-être de Ruothard, prieur
de Neuhausen), éd. B. Bulst, dans M. G. H., Die deutschen Geschichtsquellen des Mittelalters,
t. III, p. 72, 27 : « Num deceret — ad te, o Philologia, respicio — présentent de inposito
crimine percunctari, de confesso referri, conuictum iudicari (I, pr. 4, m, p. 10), iudicatum
referri ? deceret, inquis, immo id in Platonico seminario licet inuestigari. Delationis me,
normam sapientie tue, pater uerende, si recte perpendis, certo scio displi cuisse... Summam
culpe mee tue oculis prouidentie aperio : confessas sum (I, pr. 4, 62-67, p. 9), domine,
ministris tuis astantibus que deliquere adolescentuli me iussisse, facti eorum conscium
fuisse... Habes ergo me, si placet inuestigare, ita expurgatum ut aurum fornace probatum,
et menti tue Philosophia sibi sedem locauit, delatoris (I, pr. 5, 19-25, p. 13) sordebit falsitas,
cum exclusa erit ueritas. Nulli autem deest inuidia, nisi quem omnino deserit Fortuna. »
3. Ibid., Epist., LII (peut-être d’Ebo, maître de l’école de la cathédrale), p. 89, 13 :
« Gaudet et clerus maiori quodam exultacionis tripudio quoniam fruitur te rectore, qui stu-
diosus es sapientie. Boetiana namque consolatrix hanc sententiam Platonis sui ore sanxit :
‘Beatas res fore publicas, si eas uel studiosi sapientie regerent uel earum redores studere sapientie
contigisset. Ipsa uero eiusdem uiri ore hanc sapientïbus capessende rei publice necessariam
causant esse montât, ne inprobis flagitiosisque ciuibus urbium relicta gubernacula pestem bonis
ac perniciem cunctis afferrent’ (I, pr. 4, 15-21, p. 7). Rectoribus enim malis boni suspectiores
sunt quam mali. Hinc diuina prouidentia, cum te nostre rei publice regende necessarium
preuidisset, ad pastoralis cure apicem perduxit, ut quod inter sécréta otia didiceras, in actum
publice administrations transferres (I, pr. 4, 21-23, p. 7). Magistra itaque uirtutum (I, pr. 3,
6, p. 5 ; I, pr. 4, 65, p. 9) in te elegit sedem (I, pr. 4, 9, p. 7; I, pr. 5, 19, p. 13), ut in cunctis
actibus tuis illius uestigia sequi uidearis. » La suite est un exposé sur la doctrine des nombres
et de l’harmonie d’après VArithmétique et la Musique de Boèce.
66 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

gouvernement; chacun s’en est inspiré pour la conjoncture présente, en revi¬


vant en quelque sorte les péripéties qui furent celles mêmes de Boèce.

Alcuin avait eu plus d’influence encore pour la diffusion et la célébrité


du personnage boécien de Philosophie. Comme nous l’avons vu dans le détail,
le prologue de sa Grammaire, introduction aux études libérales, est une mise en
œuvre intelligente de plusieurs vues platoniciennes sur l’ivresse de l’âme ou le
festin des dieux, ainsi que d’un fragment cicéronien et de notices sur l’histoire
de l’enseignement à Athènes. Mais la trame générale des réflexions est inspirée
directement par Boèce. Alcuin doit à l’auteur de la Consolation l’essentiel de sa
doctrine sur l’aide morale que procure la philosophie et sur la valeur métaphy¬
sique des disciplines. D’après Boèce il juge nécessaire pour le disciple une puri¬
fication préalable, en sorte qu’il ne cherche pas l’instruction en vue d’acquérir
la gloire ou les autres biens de Fortune; le maître, lui, doit avoir des qualités
pédagogiques et savoir graduer l’enseignement.
Surtout, le souci constant d’Alcuin a été d’interpréter la Consolation — malgré
son aspect « laïc » —- en un sens chrétien; il l’éclaire sans cesse et la justifie par
des références aux saintes Ecritures; les disciplines ne sont légitimes à ses yeux
que dans la mesure où elles mènent à la sagesse chrétienne; bien plus, le person¬
nage boécien de Philosophie devient, sous sa plume, la Sagesse de Dieu elle-même.
Cette interprétation audacieuse — et que je crois erronée — a assuré le
succès de la Consolation jusqu’au xne siècle et même au-delà. Nous avons vu le
personnage boécien de Philosophie se dessiner en filigrane dans toutes sortes
de textes littéraires, tout en se transformant parfois avec le temps et selon la
pente doctrinale de chacun en « Théologie » ou en « Nature ». Il devait aussi,
comme nous l’allons voir, imposer une tradition iconographique 1 et susciter
dans les écoles à la fois des enthousiasmes et de très âpres controverses 2.

1. Voir ci-dessous, p. 77-99.


2. Voir ci-dessous, p. 275-332.
CHAPITRE III

Les images de Boèce et Philosophie

I. — Portraits de Boèce

La figure de Boèce a sûrement suscité très tôt l’admiration; car son portrait
se trouve fréquemment en tête de ses œuvres dès l’époque carolingienne et romane,
soit sous forme de « portrait d’auteur », soit en liaison avec d’autres personnages.
A cette époque on représente surtout l’intellectuel : arithméticien, musicien ou
théologien.
Le manuscrit de Cambridge, University Library I.i.3.12, fol. 1 r° et 61 v°,
du XIe siècle, qui contient d’affilée YInstitutio arithmetica et YInstitutio musica
de Boèce, nous montre successivement, en tête de chacune de ces œuvres, Boèce
arithméticien et Boèce « musicien », c’est-à-dire musicologue.
La première de ces miniatures est à comparer avec celle de Bamberg, que j’ai
déjà publiée dans Y Histoire littéraire des grandes invasions germaniques1, et qui
remonte au IXe siècle (PI. 1). Ici et là, la scène représentée illustre la Lettre-préface
de YInstitutio arithmetica, où Boèce expose qu’il entreprend, à la demande de
son beau-père Symmaque, un vaste programme d’études inspiré des Grecs, qui
embrasse tout le quadrivium et mènera des disciplines scientifiques — à com¬
mencer par l’arithmétique — aux disciplines littéraires couronnées par la philo¬
sophie 2.
Tandis que la peinture du Bambergensis est un chef-d’œuvre de l’École de
Tours destiné à Charles-le-Chauve et qui pourrait remonter à un archétype
antique, le dessin colorié de Cambridge est resté à l’état d’esquisse (PI. 2). Ici et là
se voient deux personnages en chlamyde, assis, mais tournés l’un vers l’autre;
sur le Bambergensis leur siège est une même banquette recouverte d’un coussin

1. P. Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., Paris,


1964, p. 365 et fig. 37 a. Cf. W. Kôhler, Karolingische Miniaturen, t. I, 1, Berlin, 1930,
p. 255 et pl. 90.
2. Boèce, Epist. ad Symmachum, en tête de son Institutio arithmetica, éd. G. Friedlein,
Leipzig, 1867, p. 5, 6; cf. p. 7, 25; 9, 28; et mes Lettres grecques en Occident, 2e éd., Paris,
1948, p. 260.
68 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

long pour chacun; sur le Cantabrigiensis leurs sièges sont distincts; seul le
siège de gauche porte un coussin long. Ici comme là, l’un des deux personnages
présente son livre à l’autre : leurs noms sont inscrits dans le Bambergensis — en
clair sur la raie de peinture foncée qui les domine — si bien que le sens de la scène
n’est pas douteux : Boèce présente son Arithmétique à son beau-père Symma-
que. Tandis que Boèce est à droite sur le Bambergensis, il figure à gauche sur le
Cantabrigiensis. Sur le Bambergensis les deux hommes portent chacun sur la tête
le même casque à plumet, et manient une canne. Sur le Cantabrigiensis ces cannes
sont absentes et, tandis que Boèce est coiffé d’un bonnet arrondi, Symmaque a
sur la tête une tiare oblongue terminée par une croix qui ne doit pas nous sur¬
prendre : car ce Symmaque du VIe siècle, arrière-petit-fils de l’illustre orateur
païen du même nom, est chrétien; peut-être même l’a-t-on confondu avec son
contemporain et homonyme, qui fut pape. La différence d’âge entre le beau-père et
son gendre est clairement marquée; Symmaque a près de lui, cette fois, un encrier,
et brandit un grattoir dans la main gauche. Ce détail s’explique sans peine; car
il correspond au texte de la Lettre-dédicace où Boèce déclare soumettre son
Arithmétique au jugement de son beau-père pour qu’il y mette la dernière main
en pratiquant au besoin des coupures h
Au XIIe siècle encore, Boèce apparaît comme « patron » de l’arithmétique,
lorsque les artistes en viennent à concevoir de vastes compositions où Philosophie
est figurée parmi les arts libéraux. Tel est le cas de la coupe de Horst, que je
décrirai plus loin parce que Boèce arithméticien n’y tient qu’une place de second
plan par rapport à Philosophie 1 2 3. De même, une série de représentations touchant
Philosophie et les arts libéraux se remarque sur un manuscrit des environs de
l’an 1200, originaire du monastère cistercien d’Aldersbach en Basse-Bavière
(Munich, lat. 2599, fol. 101 v°-i 11 r°) 3. L’artiste s’inspire à deux reprises de Boèce.
J’ai déjà publié, dans Y Histoire littéraire des grandes invasions germaniques 4, le
folio 106 v° où Philosophie console Boèce prisonnier. Le folio 102 v°, qui nous

1. Boèce, op. cit., p. 3, 10 : « Ea... ex Graecarum opulentia litterarum in Romaaae


orationis thesaurum sumpta conueximus. Ita enim mei quoque mihi operis ratio constabit,
si, quae ex sapientiae doctrinis elicui, sapientissimi iudicio conprobentur. Vides igitur,
ut tam magni laboris effectus tuum tantum spectet examen, nec in aures prodire publicas,
nisi doctae sententiae adstipulatione nitatur. In quo nihil mirum uideri debet, cum id opus,
quod sapientiae inuenta persequitur, non auctoris, sed alieno incumbit arbitrio ; suis quippe
instrumentis res rationis expenditur, cum iudicium cogitur subire prudentis... Tu enim
solus manum supremo operi inpones... Qua in re mihi alieni quoque iudicii lucra quae-
runtur, cum in utrarumque peritissimus litterarum possis Graiae orationis expertibus
quantum de nobis iudicare audeant, sola tantum pronuntiatione praescribere... Non igitur
ambigo, quin pro tua in me beneuolentia superuacua reseces, hiantia suppléas, errata
reprehendas, commode dicta mira animi alacritate suscipias. »
2. Voir ci-dessous, p. 79 et pl. 23-24.
3. Voir en dernier lieu l’excellente étude de W. Hôrmann, Problème einer Aidersbacher
Handschrift (Clm 2599), dans Buch und Welt, Festschrift fur Gustav Hofmann, Wiesbaden,
1965, P- 335-389-
4. 3e éd., Paris, 1964, p. 371-372 et pl. 42 a.
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 69

intéresse pour le moment, contient l’une des illustrations les plus harmonieuses
de ce manuscrit (PL 3). Deux hautes figures sont encadrées chacune par une
arcade simple; les minces colonnettes s’ornent de palmettes en guise de cha¬
piteaux et de bases; leurs fûts sont décorés d’un motif d’orfèvrerie; un mur bas,
percé de meurtrières, relie les bases. Sur les arcs non décorés se lisent les noms des
deux personnages : ARITMETICA à gauche, BOETIVS à droite.
Boèce jeune, mince, presque souriant, porte une chevelure et une barbe
bouclées, qui évoquent un archétype antique; son manteau orné de passementerie
enserre le corps jusqu’à mi-jambe; la robe qui s’en échappe tombe en plis nom¬
breux sur la cheville droite, tout en laissant découvert le mollet gauche. D’un geste
un peu précieux de la main droite, Boèce tient l’extrémité d’un phylactère en
forme d’arc, qui part de la main gauche d’Arithmétique et la caractérise : « Per me
cunctorum scitur virtus numerorum ». Ce phylactère ainsi disposé donne à l’image
son unité.
Arithmétique est une femme fière au maintien gracieux. Elle tourne légère¬
ment la tête vers Boèce, et marque par là encore qu’un rapport existe entre
les deux figures. Elle est vêtue d’une robe souple recouverte d’une tunique
courte et collante, aux manches évasées, qui souligne sa sveltesse juvénile. Un
manteau noué par-devant descend derrière elle et forme par ses plis variés et
arbitraires un fond mouvementé à toute la figure, ne laissant paraître que la
pointe des pieds. Arithmétique tient dans sa main droite le sceptre à fleuron qui
caractérise, d’habitude, selon l’iconographie boécienne, le personnage de Philoso¬
phie (notamment, sur ce manuscrit, au folio 106 v°). Un autre objet, pincé entre
le pouce et l’index de la même main, semble être une bourse pour les pierres à
calculer (calculi) 1. Une sorte de devise, en haut et à gauche de l’image, déclare :
Inuigila numerà, sic aritmeter eris.
Le peintre de ce manuscrit, où l’on voit de même Grammatica et Priscien,
Musica et Pythagore, Astronomia et Ptolémée, Dialectica et Aristote, Rhetorica
et Tullius, Geometria et Cassiodore, allie les souvenirs antiques au style roman
consistant à étirer les corps. On retiendra surtout l’apparence imprévue de Boèce
arithméticien, sous les traits d’un jeune intellectuel à l’expression malicieuse et
gaie.
Tout différent, le Boèce « musicien » qui apparaît en tête d’un tropaire de
l’école de Reichenau composé vers l’an mille (Bamberg, Staatsbibliothek, lit. 5
(E.d. v, g), fol. 3 r°, pl. 4) L Deux images de même type se font face et mettent
en valeur chacune un personnage que M. Messerer identifie avec toute apparence
de raison : au folio 2 v°, Jubal, « père de tous ceux qui jouent de la harpe et du
chalumeau » (Gen. iv, 21); au folio 3 r°, Boèce. Comme Jubal, celui-ci trône en
gloire dans une auréole au fond vert et au pourtour or, tel un dieu ou un saint.

1. W. Hôrmann, art. cit., p. 360, croit la voir dans l’autre main; à mon avis, cette
main porte seulement le phylactère et s’appuie sur une plaque de ceinture. Je doute égale¬
ment que le sceptre tienne lieu de radius mathematicus, comme pense M. Hôrmann. Il
symbolise surtout le caractère souverain de la science mathématique.
70 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Mais ni l’un ni l’autre n’ont un nimbe ou un vêtement ecclésiastique. Boèce


apparaît ici comme un laïc au visage jeune, à la chevelure noire abondante,
à l’air concentré. Contrairement à Jubal, il porte un livre qui le caractérise
comme théoricien de la musique. Les rayons qui s’échappent de sa « gloire »
viennent frapper les quinze personnages du registre inférieur, dont le nombre
correspond aux quindecim. toni de la théorie musicale. Quatorze des personnages
sont répartis en deux groupes de sept — entre lesquels se tient le maître de chœur 1 —
et lèvent la tête vers Boèce en « gloire ». La scène a été visiblement conçue
sur le modèle des scènes d’Ascension, où les Apôtres lèvent les yeux vers le Christ.
On ne devra pas s’étonner que l’iconographe attribue un tel prestige à Boèce
« musicien », car la musique est d’inspiration divine et nous verrons bientôt
Boèce théologien assis sur un arc-en-ciel 2. Face à Jubal qui représente la
musique biblique, pratique et instrumentale, le Boèce de notre tropaire est le patron
de la musique chrétienne, théorique et vocale.
Voici maintenant deux exemples de Boèce « musicien », figuré à titre de « por¬
trait d’auteur » en tête de son Institutio musica. L’image la plus ancienne et la
plus remarquable est celle du Vindobonensis 51, fol. 3 v°, du Xe siècle (PI. 5). Elle
allie grandeur et simplicité. La longue figure est assise dans un cadre formé de
deux séries de cercles concentriques insérés dans une bordure rectangulaire à
feuilles d’acanthe. Le personnage est « basculé » vers la gauche. Sa main droite,
affinée au bout d’un bras interminable, se pose sur le genou, tandis que la
gauche maintient un livre ouvert sur un pupitre portatif. Le visage est menu,
sans expression, encadre de cheveux longs. La beaute résidé dans les proportions
du corps très long, aminci encore par le vêtement vertical. Deux pieds d’une
étonnante finesse complètent cette image idéale d’aristocrate intellectuel. Un seul
detail caractérisé ici Boece comme musicologue ; son bonnet phrygien; car le
« mode phrygien » est le mode le plus ancien de la musique grecque 3.
Le Boèce « musicien » du Cantabrigiensis I.i, 3, 12, fol. 61 v°, est encadré,
au contraire, par des inscriptions explicatives (PL 6). L’attention se porte
d’abord sur le visage pensif, aux yeux immenses, au nez busqué, prolongé par
des moustaches et une courte barbe. La tête, surmontée d’une couronne en
forme de losange, s’incline légèrement pour prêter l’oreille. Boèce est vêtu comme
sur la miniature de Vienne, mais rejette en arrière sa chlamyde et libère ses avant-
bras en laissant voir sa robe somptueuse et chamarrée. Ses deux mains peuvent

1. Reproduction en couleurs chez H. Fischer, Mittelalterliche Miniaturen aus der


staatlichen Bibhothek Bamberg, t. II, Bamberg, 1929, pl. V; cf. W. Messerer, Zum Kai-
serbild des Aachener Ottonencodex, dans Nachrichten der Akademie der Wissenschaften in
Gôttmgen, 1959, p. 27-36, surtout 31-33.
2. On se demandera si ce maître, qui seul ne lève pas la tête vers Boèce en gloire et
dont les traits lui ressemblent étrangement, ne représente pas Boèce dans ses fonctions
terrestres.

„ 3'- Boece> In*t; mus-> éd Friedlein, p. 180, 16; 185, 6; 342, 13; 343, 10; 346, 23. Sur
tte image de Vienne cf. H. J. Hermann, Die deutschen romanischen Handschriften
Leipzig, 1926, p. 260-263 et fig. 153. 1 ’
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 71

ainsi effleurer la corde montée sur un cadre rigide qu’il tient sur ses genoux
écartés. L’inscription porte :
Consul et eximz'e scrutator phylosoph/'e,
ut uideat uocum discrimina per monochordzz«z,
iudicat aure son um percurrens indice neruwwz.
Or Boèce parle longuement, dans son Institutio musica, de l’usage du mono-
chordum L Trois autres musicologues aux attitudes variées figurent sur la même
page : Pythagore qui étudie les sons à coups de maillet 1 2, Platon et Nicomaque de
Gérasa 3. Ces deux derniers sont très fréquemment utilisés et cités dans l’ouvrage
de Boèce.
Voici vers l’an 1140 Boèce figuré en théologien sur le manuscrit de Melk 740
(1847), fol. 1 r° (PL 7). Cette image, placée en tête des Opuscules théologiques de
Boèce, représente le diacre Jean qui lui demande d’écrire ces Opuscules. 4
Chacun des deux est assis sous une arcade et sur un siège distincts. A gauche,
IOHANNES DIACONVS a un visage jeune et glabre; le geste des mains vers
la gauche et une sorte de recul vers le fond marquent une attitude déférente et
une importance moindre, en dépit du nimbe5. Jean est vêtu du costume liturgique :
l’on distingue à son bras gauche le manipule, et au bas de la robe les franges de
l’étole dépassent de la dalmatique. Jean s’adresse à BOETIVS CONSVL, comme
l’indique le phylactère qu’il tient de la main gauche :
De fidei eau sis permulta, pater, michi clauses
sensa tue mentis scripti patefac documentas.

1. Ibid., IV, 5, p. 314, 8 : « Sed iam tempus est, ad regularis monochordi diuisionem
uenire. De qua re illud est praedicendum, quod, siue in mensura nerui, siue in numeris
atque eorum proportione statuatur describenda diuisio, maius spatium chordae et maior
numeri multitudo sonos grauiores efficiet. At si fuerit nerui longitudo contractior et in
numeris non multa pluralitas acutiores noces edi necesse est »; cf. p. 219, 27; 300, 3 etc.
2. L’inscription : Pythagoras physicKS physieeque latentis arnicas
pondéra discerraf trutinans et dissona spernit ;
pulsans era probat quota queque proportio constat.
Cf. Boèce, Inst, mus., I, 10, p. 197, 25 : « Primus Pythagoras hoc modo repperit, qua pro¬
portione sibirnet haec sonorum concordia iungeretur. Et ut sit clarius quod dictum est,
sint uerbi gratia malleorum quattuor pondéra, quae subter scriptis numeris contineantur :
XII, VIIII, VIII, VI. Hi igitur mallei, qui XII et VI ponderibus uergebant, diapason in
duplo concinentiam personabant. »
3. L’inscription : Edocet ipsorum summus Plato phylosophorw»*
quomodo disparizu/z paritas sonat una sonorum.
Obuiat instant*' ratione Nichomacus illz.
Cf. Boèce, Inst, mus., I, 30-31, p. 221.
4. Sur la difficulté d’identifier ce Jean Diacre parmi beaucoup d’autres de même
époque, cf. H. Usener, Anecdoton Holderi, p. 26 et 48; E.-K. Rand, Der dem Boethius
zugeschriebene Traktat ‘De fi.de catholica’, dans Neue Jahrbücher für Philologie und Pâda-
gogik, t. XXVI, 1901, p. 444.
5. Ce nimbe lui est peut-être attribué parce qu’on l’identifie avec son contemporain
Jean I, considéré comme martyr de la foi.
72 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Sous l’arcade de droite, Boèce est figuré assis sur un arc-en-ciel, à la manière
du Créateur ou du Christ en gloire; sa face surmontée d’une petite tiare arrondie
est parfaitement symétrique; son corps et son vêtement respectent de même la
loi de frontalité; coiffure, pallium et manteau sont constellés de petites croix;
c’est une figure triomphale par rapport à celle de son voisin. Boèce semble bénir
de la main droite, et élève dans la gauche un livre ouvert qui apporte à Jean la
réponse et l’enseignement souhaités : « Sancta est | ueritas | et inse\para\bilis |
imitas | sal|uator|is ( ?)». Cette phrase applique au Christ, presque textuellement,
la thèse fondamentale du premier Opuscule de Boèce à Jean Diacre, où on lit à
propos des personnes de la sainte Trinité : « Vna igitur substantia trium nec sepa-
rari ullo modo aut disiungi potest1... Pater ueritas est, Filius ueritas est, Spiritus
sanctus ueritas est; Pater, Filius et Spiritus sanctus non très ueritates, sed una
ueritas est. Si igitur una in his substantia una est ueritas, necesse est ueritatem
substantialiter praedicari... Vnde apparet ea quae cum in singulis separatim dici
conuenit nec tamen in omnibus dici queunt, non substantialiter praedicari, sed
alio modo 2. »
Du second quart du XIIe siècle, 1 e Bodleianus, Auct. F. 6. 5, fol. VII v°, d’ori¬
gine anglaise, représente Boèce dans l’initiale C de Carmina, premier mot de la
Consolation (PI. 8) 3. Assis dans une chaire, tourné de profil vers la droite, il écrit
sur des tablettes; son visage vieilli, encadré d’une chevelure bouclée et d’une barbe
abondante, est méditatif. La scène représentée correspond à ce passage de la Conso¬
lation : « Haec dum mecum tacitus ipse reputarem querimoniamque lacrimabilem
stili officio signarem, astitisse mihi super uerticem uisa est mulier4. » Boèce
désespéré est en train de rédiger le chant initial de l’ouvrage.
Au XIIIe siècle les peintres ne varient guère la présentation de l’auteur. Dans
le manuscrit de Bruxelles, Bibliothèque royale, II, 1012, fol. 1 v°, le miniaturiste
de 1 abbaye Saint-Martin de Tournai assied Boèce sur une banquette, tourné
vers la droite où se trouve un livre ouvert représenté malhabilement sur un fin
pupitre (PI. 9). Le philosophe porte la main gauche à son visage, coiffé d’un
bonnet qui laisse passer sur le devant une mèche de cheveux. Selon la mode du
temps, le personnage est complété par un long phylactère qu’il tient de la main
droite et sur lequel se lit :
Quid me felicem tociens iactastis, amici ?
Qui cecidit, stabili non erat ille gradu 5.

Toujours dans le C de Carmina un miniaturiste italien de la fin du xme siècle


a tracé de Boèce une image rapide (Vatican, Rossiano 538, fol. 1 r°). En habit de

1. Boèce , Vtrum Pater et Filius et Spiritus sanctus de diuinitate substantialiter praedi-


centur, ed. R. Peiper, Leipzig, 1871, p. 165, 11.
2. Ibid., p. 165, 23.
3. Il porte une robe bleue avec un manteau rouge. Cf. T. S. R. Boase, English
romanesque Illumination, Oxford, 1951, fig. 2.
4. Boèce, Cons. Ph., I,pr. 1, 1, p. 2.
5. Ibid., I, metr. 1, 21, p. 1.
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 73

docteur : toque et cagoule bordée d’hermine, le philosophe maintient sur ses


genoux une immense écritoire où se distinguent l’encrier et les feuillets qu’il
est en train d’utiliser (PL io, fig. i).
En 1303 le miniaturiste du manuscrit de Rennes 593 (147), fol. 471 v°, n’a
pas accordé à la figure de Boèce beaucoup d’attention (PL 10, fig. 2). Assis dans
une chaire à dossier haut, la tête nue, le corps enveloppé d’une robe à capuchon,
l’écrivain compulse un livre placé devant lui et lève l’index droit. Assez insi¬
gnifiant aussi le buste de Boèce en train de lire, qui figure dans une initiale en
tête des livres I et II de la Consolation, sur le manuscrit de Vienne 84, fol. 1 r°
et 14 v°, originaire de Haute-Italie 1 et du milieu du xive siècle.
Les artistes de l’école florentine ont aimé, dès la première moitié du siècle,
décorer les initiales par des «portraits ». Le manuscrit de Florence, B. N.,Palat. 382,
constitue un exemple du genre. Il est embelli par des initiales simples et souples
qui allient les feuilles enroulées et les traits décoratifs. Ces initiales forment un
cadre à différents bustes de Boèce. Le miniaturiste a varié seulement le costume,
tantôt doctoral (fol. 25 r° et 61 v°, pi. 11, fig. 1 et 4), tantôt plus simple (fol. 44 r°,
pi. 11, fig. 3); parfois il anime l’image par un geste (fol. 10 r° et 25 r°, pi. 11,
fig. 2-3). A vrai dire il se soucie peu d’individualiser Boèce, car on retrouve
dans un manuscrit de Dante, de la collection Pierpont Morgan, qui est contempo¬
rain (Milan-Trivulziana Library 1080), les mêmes portraits cernés de feuilles,
enrichis d’or, et les mêmes visages rêveurs et interchangeables.
Cependant le premier folio de notre manuscrit de Florence porte une illus¬
tration plus caractérisée (PL 10, fig. 3). On voit une longue image de Boèce en
pied, porteur d’un livre dans la main gauche. Sur la bordure inférieure, une petite
miniature ronde encastrée représentait Boèce allongé que console Philosophie.
Malheureusement cette jolie scène a été gâtée par l’humidité.
Le folio 1 r° du manuscrit II. VI. 12 de la même bibliothèque ressortit aussi
à l’art florentin du xive siècle. La figure est plus expressive (Pl. 12, fig. 1);
Boèce présente son livre ouvert; ses traits chargés de souci, son regard pénétrant
conviennent au philosophe dans la détresse. Le quadrillage de son hermine aux
petites peaux cousues est peut-être destiné surtout à évoquer la grille de sa prison.
Toujours dans la même tradition, le peintre du Laurentianus, plut. 89 sup. 87,
fol. 3 r°, a fait de l’initiale un judas (PL 12, fig. 2). Derrière la grille aux larges
rectangles on voit Boèce, vieillard chauve, triste, sans apparat, qui tient des deux
mains un phylactère démuni d’écriture.
Voici maintenant son buste qui se détache sur un fond savamment grillagé;
car la grille diagonale claire ressort sur une seconde grille à carreaux (PL 13).
Cette belle image, qui date de 1393, se trouve à New York, Columbia University
Library, Plimpton 17, fol. 190 r°. Dans sa prison Boèce porte barrette et un haut
collet d’hermine. Ses deux mains aux longs doigts déliés semblent esquisser un
geste de protestation. Les traits aigus du visage, la moue des lèvres, les yeux pro-

1. H. J. Hermann, Die italienischen Handschriften des Dugento und Trecento, t. II,


Leipzig, 1929, p. 196-197 et pl. LXXXI, 1.
74 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

fonds aux sourcils froncés composent une physionomie personnelle et prenante. On


ne croirait plus qu’il s’agit d’une simple initiale historiée.
Les miniaturistes du XVe siècle ont donné de plus en plus d’importance au
décor; ils ont représenté de préférence Boèce dans une bibliothèque. C’est le cas
des manuscrits de Mâcon 95 fol. 1 r°; Paris, B. N., français 578, fol. 1 r°, et 812,
fol. 1 r°; Bibliothèque Sainte-Geneviève 1132, fol. 1 r° (PL 14, fig. 1-4). Le
philosophe est toujours assis devant un pupitre; mais celui-ci est devenu un meu¬
ble véritable, comportant plusieurs tablettes et des casiers où s’étagent des livres.
En longue robe, coiffé d’une calotte, Boèce lit ou écrit. La miniature s’est agrandie
et forme un petit tableau familier.
Trois jolies miniatures d’origine méridionale sont restées fidèles à l’initiale C
du texte latin. Celle du manuscrit de Marseille 727, fol. 1 r°, qui date de 1373,
est pleine de mouvement et d’originalité avec son personnage en marche, porteur
de livres et d’un béret d’étudiant en forme de « faluche ». Il semble sortir du texte
même (PI. 15, fig. 1).
La miniature du Bodleianus, Lat. class. d. 1, (30 056) fol. 4 r°, reprend la tra¬
dition romane : figure immobile assise devant un livre ouvert (PL 15, fig. 2).
La peinture du manuscrit de Metz 1203, fol. 1 r°, est très détaillée. Le beau
visage intelligent et nuancé d’amertume fait de cette image de Boèce un émouvant
portrait idéal (PL 15, fig. 3).
Une physionomie intelligente, à la tristesse contenue, se manifeste dans le
grand tableau du palais ducal d’Urbino, attribué longtemps à Giovanni Santi,
plus récemment a Pedro Berruguete 1. On retrouve chez ce personnage doctoral
du xve siècle la mise si frequente dans la série de nos miniatures antérieures :
Bonnet et revers d’hermine ennoblissent la robe. Les traits du visage sont très
détaillés, ainsi que les mains dont les doigts argumentent (PL 16).
A une époque encore plus tardive le dessin du manuscrit de Madrid 10194
et la gravure de l’édition Vallin (1671) s’inspirent, semble-t-il, du même buste
antique fort réaliste (PL 17, fig. 1-2 ), qui remonte peut-être à un archétype anti¬
que érigé à Rome en l’honneur de Boèce 2.
Alors que les artistes les plus anciens ont trace de Boèce une figure idéale :
arithméticien, musicien, théologien ou juste souffrant, il apparaît dans ces der¬
nières images avec des traits fortement individualisés.

1. Cf. Angelo-Maria Raggi, dans Bibliotheca Sanctorum, s. u. : Boezio


2. Selon Procope de Césarée, Bell. Goth., I, 2, p. 12, 20 et III, 20, p. 362-365, les biens
de bymmaque et Boece, confisqués par Théodoric, furent restitués à leur famille par Amala-
sonthe, et Rustxciana, fille du premier et veuve du second, obtint lors de l’occupation
byzantine que fussent renversées les statues de Théodoric. Il n’est pas impossible qu'un
buste ait ete enge alors a Rome en l’honneur de Boèce.
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 75

II. — Scènes de la vie de Boèce

A partir de la fin du xvie siècle, les artistes ont aimé représenter des scènes
historiques de la vie de Boèce, parfois sous forme de suites.
E-n 13^5» l’illustrateur italien (sans doute génois) du manuscrit de Glasgow,
University Library, Hunterian 374 (V. 1, 11), fol. 1 r°, montre Boèce dans l’ini¬
tiale C de Carmina, enseignant en costume de docteur (PI. 18, fig. 1). Il a le visage
jeune, la barbe et la moustache noires; il tient son livre ouvert sur un pupitre et
s’adresse à quatre auditeurs munis chacun d’un livre ouvert. Une telle scène est
restée exceptionnelle.
On trouve pourtant, aux xve et XVIe siècles, des exemplaires de la Consolation
illustrés comme des livres d’images. Tels le manuscrit français de Cambridge,
Trinity Hall 12, de l’an 1406, et l’incunable strasbourgeois de l’an 1501. L’image
se juxtapose au texte et illustre quantité de scènes particulières.
Le manuscrit de Cambridge comporte presque autant de surfaces peintes
que d’écriture. Le souci de l’illustrateur est moins de décorer le texte que de le
rendre intelligible, voire de le compléter. Ses scènes, encombrées de personnages
et d’accessoires, sont encore accompagnées d’inscriptions qui précisent souvent
les noms des personnages ou le lieu de la scène. Nous retenons seulement, pour
l’instant, quelques images qui ont trait directement à la vie de Boèce.
Celle du folio 11 r° représente la bibliothèque de Boèce, dessinée comme une
sorte de châsse, avec sa parure d’ivoire et de verre (PI. 18, fig. 2). Boèce lui-même
la rappelait pour évoquer avec regret son activité intellectuelle du temps de sa
prospérité 1. Sur les rayons, les volumes sont exposés comme des trésors. Dans sa
simplicité ce dessin est un des plus évocateurs du manuscrit.
De même le personnage de Philosophie, dans la Consolation, évoque l’heureux
jour où Boèce, au comble de sa gloire, a mené à la Curie ses deux fils consuls et a
prononcé le panégyrique du roi Théodoric 2. Cette scène est illustrée au folio 18 r° :
Boèce, debout entre ses deux fils, déclame devant des auditeurs assis, parmi lesquels
Théodoric, reconnaissable à sa couronne, lève la tête vers lui et applaudit (PI. 19,
fig. 1).

1. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 4, 7, p. 7 : « Haecine est bibliotheca, quam certissimam tibi
sedem nostris in laribus ipsa delegeras, in qua mecum saepe residens de humanarum
diuinarumque rerum scientia disserebas ? »; pr. 5, 17, p. 13 : « Non tam me loci huius quam
tua faciès mouet, nec bibliothecae potius comptes ebore ac uitro parietes quam tuae mentis
sedem requiro, in qua non libres, sed id quod libris pretium facit, librorum quondam
meorum sententias collocaui. »
2. Ibid., II, pr. 3, 23, p. 22 : « Poteritne illius memoria lucis quantalibet ingruentium
malorum mole deleri, cum duos pariter consules libères tuos domo prouehi sub frequentia
patrum, sub plebis alacritate uidisti, cum eisdem in Curia curules insidentibus tu regiae
laudis orator ingenii gloriam facundiaeque meruisti, cum in circo duorum médius consulum
circumfusae multitudinis exspectationem triumphali largitione satiasti ? »
76 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

Le même épisode est gravé dans l’édition de 1501, avec plus de majesté
(PI. 19, fig. 2) : Boèce au centre de la composition, à la droite de ses fils et suivi
du peuple, les mène au Capitole, figuré à l’arrière-plan ainsi que Rome monu¬
mentale. Le tableau est limité à l’avant-plan par l’enceinte de Rome, tandis que
des collines derrière le Tibre forment le fond. Une troupe conduite par des
joueurs de trompettes vient accueillir ce cortège. Le graveur a choisi cette scène
du Livre II comme frontispice de toute la Consolation ; il en a souligné la solennité
par la noblesse du décor architectural.
Voici, au contraire, les scènes tragiques de la vie politique de Boèce. Il
rappelle qu’il sut défendre son ami Paulinus contre les « chiens du Palais », c’est-
à-dire les courtisans de Théodoric qui voulaient dévorer sa fortune K L’imagier
du manuscrit de Cambridge a traduit cette scène de la manière la plus concrète,
au folio 7 v° : Boèce armé d’un gourdin tient tête à trois molosses aux crocs mena¬
çants qui s’acharnent contre Paulinus (PI. 20, fig. 1).
Puis Boèce, à Vérone, a intercédé auprès du roi ostrogoth en faveur de séna¬
teurs injustement inculpés, ce qui lui a valu sa condamnation à l’exil1 2. On le voit,
au folio 9 r°, défendant ainsi les sénateurs à genoux, mains liées, sous la menace
du bourreau; à droite, Boèce exilé à la campagne fait une lecture, accroupi sous
des arbres, au bord d’un fleuve (PL 20, fig. 2-3). Cette figuration de Boèce à la
campagne, et non dans un cachot, correspond aux données historiques, mais est
exceptionnelle. L’imagier avait d’ailleurs détaillé plus haut (fol. 3 r°-v°, 4 r°) la
scène de Boèce au cachot conversant avec Philosophie qui chasse les Muses poé¬
tiques.
Dans le manuscrit de Paris, B. N. français 1092, fol. 1 r°, du xve siècle, un
autre artiste s’est plu à détailler le jugement et la captivité de Boèce, de la
manière la plus dramatique (PI. 21). Au centre de l’image le philosophe, entre
deux gardes ceints de l’épée, est conduit mains liées devant Théodoric, recon¬
naissable à sa haute couronne. Celui-ci siège avec majesté, entre deux conseillers,
sur un trône couvert d’un drap d’or et surmonté d’un dais. Il est vêtu somp¬
tueusement d’une robe bleue brodée d’or et porte une large collerette d’hermine.
Son visage, envahi par les cheveux et la barbe à deux pointes, est levé vers Boèce.
auquel il s’adresse d’un air sévère; il rend sa sentence en pointant vers lui l’index
gauche. A droite, le buste de Boece condamné s’aperçoit à travers la grille d’un
judas; sa prison est une tour grise, munie d’un perron à quatre marches et sur¬
montée d’un dôme doré. Boèce dans son cachot est enveloppé d’une ample robe
rouge à capuchon et tient un livre ouvert. Toutes les figures de cette miniature

1. Ibid,., I, pr. 4, 40, p. 8 : « Paulinum consularem uirum, cuius opes Palatinae canes
ïam spe atque ambitione deuorassent, ab ipsis hiantium faucibus traxi. »
2. Ibid., 1, pr. 4, 96, p. 10 : « Meministi, inquam, Veronae cum rex auidus exitii com-
munis maiestatis cnmen in Albinum delatae ad cunctum senatus ordinem transferre moli-
retur, umuersi innocentiam senatus quanta mei periculi securitate defenderim Nunc
quingentis fere passuum milibus procul muti atque indefensi ob studium propensius in
senatum morti proscriptionique damnamur. »
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 77

somptueuse sont animées de façon singulière par les yeux, où ressort le blanc cru,
et par de longues mains inquiétantes. Le sol avec ses graminées, le ciel d’un bleu
violent avec de petits nuages d’or, donnent une unité aux deux épisodes. Tel autre
artiste devait aller plus loin encore dans le dramatique, puisqu’il a peint Boèce
décapité à la hache x.

III. — Représentations de Philosophie

L interlocutrice de Boèce ne pouvait manquer d’intéresser les imagiers.


La plus ancienne illustration de Philosophie, qui figure, isolée, dans un manus¬
crit de la Consolation, est due à la main d’un artiste anglais (PI. 22). Ce manus¬
crit, conservé à la Bibliothèque de Cambridge, Trinity College, 1179, date du
Xe siecle et fut écrit a Saint-Augustin de Cantorbéry. Le dessin à la plume,
rehaussé de vermillon, se trouve au folio 1 r° ; il occupe la page entière et n’est
pas encaaré. M. Wormald, qui l’a déjà publié, souligne le caractère antique du
personnage et l’influence stylistique de « l’École d’Ada », c’est-à-dire l’école de
la cour de Charlemagne 2.
L’artiste a pris des libertés avec le texte qu’il illustre. En dépit de la descrip¬
tion de Boèce, son personnage de Philosophie ne comporte ni échelle des disci¬
plines, ni n et 0, ni déchirures du vêtement. La figure est seulement de taille
surhumaine, et la dignité de son maintien, sa stature monumentale, l’ampleur de
ses draperies lui donnent la majesté d’une déesse. Cette figure, dit M. Wormald,
est empreinte d’une « dignité surnaturelle ». De ses bras symétriques elle tient
dans la main droite un livre ouvert, dans la gauche un sceptre surmonté d’une
palmette. Elle est debout et semble effleurer du pied le sol, indiqué par quelques
traits ondulés; les draperies de sa robe sont élégamment resserrées sur les chevilles.
Le manteau relevé sur les bras dessine un triangle à la manière d’une chasuble;
ses plis font saillir les épaules et les cuisses.
Philosophie ainsi conçue a-t-elle des ancêtres dans l’art carolingien ? Il existe,
sur une Bible du IXe siècle, une Sagesse, conçue à Tours peu après la mort d’Alcuin
et qui possède les mêmes caractéristiques : livre et sceptre 3 4. Une autre figure a
été peinte au IXe siècle dans la Bible de Grandval (Londres, B.M., Add. 10546,
fol. 262 v°), en tête des livres sapientiaux, dans l’initiale D i. Comme notre image
de Philosophie, celle de Sagesse est debout et voilée; elle tient un livre de la main
droite, et de la gauche une branche terminée par un fleuron; elle est nimbée,

1. Cf. P. Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., pl. 47 a
(Montpellier, École de médecine, 216, fol. 2 r°, s. XV).
2. F. Wormald, English drawings of the tenth and eleventh centuries, London, s. d.,
p. 27 et suiv., pl. 3.
3. W. Kôhler, Die karolingischen Miniaturen, t. II, Berlin, 1930, pl. 90.
4. Ibid., t. I, p. 386-387, pl. 1 ; cf. M.-T. d’Alverny, La Sagesse et ses sept filles, dans
Mélanges F. Grat, t. I, Paris, 1956, p. 256.
78 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

mais son apparence ne peut en aucune façon se comparer à l’apparition majestueuse


et solennelle de notre manuscrit de Boèce.
Une figure de Pallas, qui orne un manuscrit de Martianus Capella (Vienne 177,
fol. 14 r° x, est à mettre en parallèle avec la Philosophie du manuscrit de Cambridge
et date de la seconde moitié du Xe siècle. Sans doute, Pallas ne porte pas de livre
et s’avance courbée, armée d’une lance (début du Livre VI); mais sa taille
surhumaine, sa stature puissante, son expression solennelle peuvent rappeler
Philosophie. Nous avons observé déjà, dans les textes, que la Philosophie de
Boèce est souvent suivie des disciplines de Martianus Capella 1 2.
Un dessin du début du xne siècle, en partie caché par une tache, apparaît
en marge de la prose 1 de la Consolation, dans le manuscrit de Vienne 242, fol. 3 r°,
qui ressortit à l’école de Reichenau (PL 26, fig. 1) 3. A l’inverse des précédentes,
cette Philosophie s’inscrit dans la tradition figurée des manuscrits de Boèce, telle
qu’on peut l’observer déjà sur le manuscrit de Sélestat 93, fol. 74 r° 4. L’illustrateur
s’est appliqué à suivre le texte : Philosophie est vêtue d’un ample manteau au
drapé souple; ses pieds chaussés, vus de profil, indiquent bien le mouvement de
la marche vers la gauche. Entre le pouce et l’index gauches, elle tient un bouquet
de cinq tiges fleuries; la main droite se referme sur deux livres, selon le texte de
Boèce : « Et dextra quidem eius libellos, sceptrum uero sinistra gerebat 5. » Le
visage dessiné de face est posé de travers sur le cou ; un nimbe circulaire, cerné de
points, l’entoure. Le sceptre et les livres n’ont pas paru suffire pour que le lecteur
identifie la figure, et le dessinateur, comme celui de Sélestat, a plaqué sur le man¬
teau l’échelle décrite par Boèce; comme à Sélestat on reconnaît, entre le Fl delà
bordure inférieure et le 0 supérieur, des inscriptions correspondant aux diffé¬
rents échelons. Tandis qu’à Sélestat les échelons désignaient les sept dons de
l’Esprit-Saint, ils sont ici au nombre de quatre et correspondent aux vertus
cardinales : temperantia, fortitudo, iustitia, prudentia. L’échelle, tracée comme
une figure géométrique, n’épouse pas la forme du personnage. Cette formule
des degrés plaqués artificiellement se retrouve dans le manuscrit de Leipzig,
Universitâtsbibliothek, 1253, fol. 3 r°, mais cette fois avec les noms des arts
libéraux 6 (PI. 26, fig. 2), et dans la sculpture du xme siècle. A la
cathédrale de Laon, une échelle est appliquée contre Philosophie assise, tandis
qu’à Sens les lettres II et 0 forment la décoration de l’ourlet et de l’encolure

1. H. J. Hermann, Die frühmittelalterlichen Handschriften des Abendlandes, Leipzig,


1923, p. 183, fig. 125.
2. Voir ci-dessus, p. 52-53 et 56-57.
3. H. J. Hermann, Die deutschen romanischen Handschriften, Leipzig, 1926, p. 44.
4. Voir P. Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., Paris,
1964, pl- 39-
5. Boèce, Cons. Ph., ï,pr. 1, 21, p. 2.
6. Les couleurs sont décrites dans R. Rruck, Die Malereien in den Handschriften des
Konigreichs Sachsen, Dresden, 1906, p. 60-61 et fig. 47. Dans mon Histoire littéraire des
grandes invasions germaniques, 3e éd., Paris, 1964, p. 372 et pl. 42 b, j’ai déjà publié et
étudié le folio 2 v°, représentant Boèce prisonnier consolé par Philosophie.
LES IMAGES DE BOËCE ET PHILOSOPHIE 79

de sa robe L Les deux figures féminines sont assises et tiennent, l’une comme
1 autre, le sceptre dans la main gauche et le livre dans la droite.
Une composition très complexe est gravée sur une coupe de bronze du xne siè¬
cle, trouvée en 1854 dans des fouilles non loin du château de Horst près de Bür
en Westphalie; la coupe est actuellement propriété du comte Max de Fürsten-
berg à Angermund près Duisburg (PL 23-24). Une telle composition devait repa¬
raître, avec des variantes importantes, sur une image de YHortus deliciarum de
Herrade de Landsberg, fol. 32 r°, éd. A. Straub et G. Keller, pl. XI bis.
Au centre, philosophia est assise de face entre deux personnages barbus,
porteurs de phylactères et dénommés cocrates et plato. Elle porte une couronne
ornée de trois bustes dénommés ethica, phisica, logica 1 2. Cette composition est
manifestement inspirée de la Consolation de Boèce, puisque Philosophie soutient
à deux mains un phylactère où se lit : soli qvod <desid>erant facere possvnt
sapientes (IV, pr. 2, 123, p. 169), pensée que Boèce attribue expressément à
Platon, sans doute d’après le Gorgias 466 e.
Tout ce groupe est inclus dans une banderole circulaire où le graveur a
inscrit, avec de nombreuses fautes : se<p>tem per stv<dia> docet artes
PHIOLS<0>PHIA. <H>EC ELEMENTORVM SCR<VTAT>VR ET ABDITE RERVM.
Autour de ce cercle sont disposées six figures d’hommes barbus et assis,
porteurs de phylactères. A droite de chacun d’eux, une petite figure imberbe porte
un autre phylactère avec le nom de la science que le personnage barbu patronne.
Ce cycle figure, à partir du haut, Priscien pour la grammaire, Tullius pour la
rhétorique, Aristote pour la dialectique, Boèce pour l’arithmétique, Pythagore
pour la musique, Euclide pour la géométrie. Il est probable que l’astronomie
ou astrologie fait défaut, non par manque de place, mais par exclusion voulue.
Chaque personnage est escorté, en haut et à droite, d’un oiseau emblématique,
dont le nom est précisé. Celui qui escorte Boèce s’appelle : PICA3.
La banderole qui accompagne boeti<vs> arithméticien porte : nvmervs
est vnitatvm collect<i> o (Boèce, De arithmetica, I, 3, éd. Friedlein, p. 13, 11).
La définition de la géométrie est issue du traité boécien correspondant : p<r>in-
cip<i>vm mensvre pv[r]nctvm vocatvr (Ibid., p. 374, 1).
Sur le rebord extérieur de la coupe, une inscription mutilée précise : hec exer-
CICIA QVE MVNDI PHILO<SO>PHIA INVESTIGAVIT, INVESTIGA<TA> NOTAVIT,

1. É. Male, L’art religieux du XIIIe siècle en France, 7e éd., Paris, 1931, p. 89, fig. 45,
et p. 91, fig. 46. A Laon, il s’agit des voussures de la fenêtre gauche de la façade occidentale;
à Sens, il s’agit du portail occidental.
2. Cette coupe est classée et reproduite par J. Kôrner, Die Bau- undKunstdenkmdler
von Westfalen, t. XXXIX, Münster, 1929, p. 343-345. Elle a été étudiée sommairement par
A. Wormstall, Fine romanische Brotizeschüssel aus Westfalen, dans Zeitschrift für christliche
Kunst, t. X, 1897, p. 239-250; Josepha Weitzmann-Fiedler, Romanische Bronzeschalen mit
mythologischen Darstellungen. Ihre Beziehungen zur mittelalterlichen Schidliteratur und ihre
Zweckbestimmung, dans Zeitschrift für Kunstwissenschaft, t. X, 1956, p. 109-152; XI, 1957,
P- i-34-
3. L. Pressouyre, dans M.E.F.R., t. LXXVIII, 1966, p. 588, suppose sans motif
sérieux que ces oiseaux sont “ les doublets de la colombe du Saint Esprit ”.
80 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

<SCR> IPTO FIRMAVIT, ALVMNIS NISINVAVIT, QVOS <A>GITANT ANIMIS ( ?)


avre popvlaris. Malgré l’usure, il semble clair que ces deux derniers mots sont
empruntés aussi à la Consolation, où Philosophie déclaré « Vos autem nisi ad popu-
lares auras (cf. Virgile, Aen., VI, 816 ; Horace, Carm., III, 2, 20; Lucain, Phars.,
I, 132) inanesque rumores recte facere nescitis » (II, pr. 7, 56, p. 33).
Cette coupe montre l’influence hors de pair de la Consolation, à cette date,
sur la représentation de Philosophie et de la culture en general. Il est possible
qu’une série d’autres plats de même époque, mais dont les sujets mythologiques
touchent Orphée ou Hercule, s’inspirent des poèmes de notre Consolation (III,
metr. 12; IV, metr. 7).
En tous cas, sur l’image de YHortus deliciarum (PL 25), Philosophie réparait
avec la même couronne et la même phrase boécienne sur son phylactère, mais
précédée de : « Omnis sapientia a domino Deo est » (Eccli. I, 1). Elle a main¬
tenant sous ses pieds Socrate et Platon, ainsi que l’inscription qui figurait sur le
phylactère de Platon : natvram v<n>i<v>erse rei qveri docvit. Mais on
ne voit plus ici celle du phylactère de Socrate, que je propose de déchiffrer sur la
coupe : Sophistas inv<en>id <r>ation<e>se<t> ser <ati>onis beatvm
stvdi[c]o. Les arts libéraux sont représentés non plus par six hommes, mais par
sept femmes. L’inscription du bord est faite de deux inscriptions de la coupe,
mises bout à bout : « Hec exercicia que mundi philosophia investigavit, investigata
notavit, scripto firmavit et alumnis insinuavit. Septem per studia docet artes
Philosophia. Hec elementorum scrutatur et abdita rerum. » Il est clair que Herrade
christianise l’image de la coupe : elle a supprimé l’inscription relative à la philoso¬
phie rationnelle et ajouté le verset d’Écriture relatif à la Sagesse. En outre, au-
dessous de l’image, elle a représenté sous forme de merles les faux philosophes
inspirés par l’esprit immonde2 : poètes et magiciens.
Une représentation analogue de Philosophie reparaît sur le manuscrit de
Leipzig, 1253, fol. 83 v° (PI. 27). Sa couronne forme nimbe et est le point de départ
d’un schéma : phisica engendre les disciplines scientifiques; logica les littéraires,
elles-mêmes subdivisées ; ethica les vertus cardinales. Philosophie dit : « Scientiarum
ego mater omnium ». De telles représentations correspondent aux nombreux textes
d’auteurs littéraires qui imaginaient Philosophie suivie ou entourée de ses filles 1.
L’on retouve Philosophie, comme figure isolée, dans un manuscrit français
de la Consolation conservé à la Bibliothèque de Rennes 593 (147), fol. 473 v°, de
l’an 1303 (PL 29, fig. 3). Pour les fonds, les bordures, les visages sans modelé,
le peintre est encore dans la tradition des ateliers du siècle précédent; mais
au début du XIVe siècle Philosophie prend tout naturellement l’allure hanchée
des dames de l’époque; elle est enveloppée d’un long manteau qui cache ses
pieds; elle tient un sceptre dans sa main gauche; la droite dépourvue de livres
s’ouvre en un geste destiné à la persuasion. Sa figure gracieuse de consolatrice n’a
plus rien de l’apparition solennelle des représentations antérieures. Une autre

1. Voir ci-dessous, p. 50 et suiv. et pl. 54-57.


2. Cf. Grégoire le Grand, Dialogi II, 2, éd. V. Moricca, p. 78, 18.
LES IMAGES DE BOËCE ET PHILOSOPHIE 81

Philosophie, du milieu du XIVe siècle, figure en tête du livre III de la Consolation,


dans le manuscrit de Vienne 84, fol. 29 v°, originaire de Haute-Italie; mais c’est
une figure assez insignifiante h

IV. — Le dialogue entre Boèce et Philosophie

Les images de Philosophie seule sont très rares dans les manuscrits de la
Consolation. Les peintres ont préféré représenter la scène où Philosophie, au
chevet de Boèce prisonnier et malade, discute avec lui, debout le plus souvent.
Le décor d’intérieur, les personnages animés par la discussion rendaient plus
aisée une composition expressive. Nous avons déjà publié ailleurs plusieurs
images du Xe au xvne siècle où l’on voit Philosophie converser seule à seul avec
Boèce prisonnier 1 2. En voici d’autres non moins intéressantes.
La miniature initiale du manuscrit de Madrid, B. N., 10109, fol. 2 r°,
du XIe ou XIIe siècle salernitain (mon frontispice, et pl. 28), est d’une facture et
d’une qualité hors de pair. Son caractère idéaliste est remarquable : Philosophie
« apparaît » à Boèce, plutôt qu’elle ne converse. Ces deux personnages sont repré¬
sentés sous deux arcades qui rappellent celles des canons dans les évangéliaires.
La peinture des colonnettes imite le marbre veiné; les chapiteaux sont couverts
de feuilles luxuriantes. La somptuosité de la décoration tout en surface évoque
l’art des pavements arabes et fait contraste avec l’incertitude du dessin.
Le peintre a raccordé ces deux arcades à une architecture brillante, qui
occupe à elle seule le tiers de la page et figure la citadelle où Boèce est enfermé :
deux tours rondes et une sorte de donjon à loggia émergent de la ceinture de
remparts surmontés de créneaux et percés, à la partie inférieure, d’ouvertures
en arcades. Chaque pierre de taille de la citadelle est peinte, et l’aspect général
rappelle un émail cloisonné.
Ni les bases ni les chapiteaux ne sont à même hauteur; mais ce cadre irrégu¬
lier met d’autant mieux en valeur les deux personnages, peints avec légèreté
sur fond neutre. A droite Boèce est perché sur un haut tabouret très compliqué;
ses jambes croisées pendent au-dessus d’un pavement ou d’un tapis orné; armé
d’un calame et d’un grattoir il couvre d’écriture deux feuilles étalées largement
sur un pupitre; on lit : « Carmi|na bla|nda ia|<ctaui> 3 nunc non<n> |isi|mesta
|pla|cent». C’est un résumé du chant 1 de la Consolation.

Le philosophe, vêtu avec raffinement de jambières et d’une robe souple

1. H. J. Hermann, Die italienischen Handschriften des Dugento nnd Trecento, t. II,


pl. LXXXI, 2.
2. P. Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., pl. 38-39,
42 a et b.
3. Cf. Boèce, I, metr. 1, v. 1-2, p. 1; cf. v. 21 : « Quid me felicem totiens iactastis,
amici ? »
82 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

sous un manteau qui s’agrafe par-devant, est tête nue et lève le visage vers
l’apparition qui interrompt son travail.
Quant à Philosophie, peu d’images allient comme celle-ci la grâce à la majesté.
Vêtue d’une robe ample et légère qui marque à peine le corps très menu, elle étend
les bras, mettant en valeur les manches largement ouvertes, au long galon tom¬
bant. Son visage est simplement entouré d’un voile multicolore; ses traits idéa¬
lisés font contraste avec la physionomie réaliste de Boèce. Philosophie descend
du ciel et s’apprête à se poser sur un riche pavement largement étalé, analogue à
celui que l’on voyait à droite sur le sol; mais celui-ci est dessiné en hauteur comme
pour surélever la figure. Philosophie brandit de la main droite un long sceptre
terminé en losange, et deux livres de la gauche. Sur sa robe est peinte avec légè¬
reté, comme une broderie, l’échelle des degrés où l’on discerne les lettres symbo¬
liques Il et 0 aux extrémités. Cette miniature romane, empreinte de symbolisme,
annonce pourtant par son charme et son mouvement les représentations gothiques,
où l’entretien s’engagera.
Les miniaturistes des xive et xve siècles s’attachent à peindre le dialogue
entre Boèce et Philosophie, soit en tête de la Consolation, soit au début de ses
autres livres (PI. 30-47, 60-62, 75-78, 83-84, 129). Les deux interlocuteurs dis¬
cutent avec force gestes des mains.
En comparaison avec les miniatures romanes, qui sont à pleine page, l’image
devient alors un petit tableau réaliste où Boèce converse avec une dame parée
superbement. Au XIVe siècle, le fond est ornemental; au xve siècle c’est un pay¬
sage poétique et savant, ou une chambre détaillée avec application. Philosophie
est souvent représentée couronnée, mais dépourvue de sceptre; elle n’a plus
rien d’une apparition surnaturelle. La figure de Boèce varie peu : le plus souvent,
il porte une robe ample, un collet et un bonnet de docteur; seuls ses traits chan¬
gent, parfois jeunes, parfois d’un grand vieillard. Philosophie offre une grande
variété dans le costume, la coiffure, les ornements. Elle abandonne souvent
non seulement le sceptre, mais les autres attributs symboliques qui la caractéri¬
saient dans les miniatures anciennes. Il est rare que le peintre soit resté fidèle
au texte et rappelle les lettres n et 0, l’échelle des degrés, les déchirures de l’habit.
Parfois l’illustrateur supprime même le livre. En outre, les artistes ont aimé
alors représenter plusieurs moments de la discussion entre Boèce et Philosophie;
ils ont varié la mimique et le décor, même si les personnages ont l’air de conti¬
nuer leur dialogue d’un livre à l’autre.
Au recto et au verso du folio 473 du manuscrit de Rennes 593 (147), qui
date de l’an 1303 1, se répète l’image de Boèce allongé dans son lit (PI. 29, fig. 1-2).
Le miniaturiste a poussé le réalisme jusqu’à faire intervenir le médecin avant
l’arrivée de Philosophie. Au recto, celui-ci soulève une fiole pour examiner
par transparence l’urine du malade. Au verso, Philosophie portant son sceptre
de la main gauche semble arriver du ciel (supero de cardine delapsa 2), comme

1. Voir ci-dessus, p. 73.


2. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 3, 6, p. 5.
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 83

sur la miniature de Madrid 1. Elle se tient au-dessus de la tête de Boèce, un peu


comme une apparition, tandis que le malade a le regard perdu.
Le manuscrit de Montpellier, École de Médecine, 43, du début du xive siècle,
est originaire de Metz 2 (PL 30, fig. 1-2), et son illustration dénote un art très
vivant. Nous voyons au folio 2 v° Philosophie voilée, sans sceptre ni couronne,
mais portant peinte sur sa robe l’échelle très stylisée qui mène de P à Th. Cette
échelle n épouse pas la forme de la robe. Philosophie tient de la main gauche
deux gros livres à fermoirs. Elle avance, l’air apitoyé, vers Boèce assis sur une
couche drapée. Il est chevelu, barbu, enveloppé dans une cape à cagoule, coiffé
d une calotte, et pointe vers elle un index démesuré. Au folio 9 V0 —- l’instant
d après, croirait-on — Philosophie s’est assise, les deux gros livres dans son bras
droit; de la main gauche, elle soutient son visage d’un air compatissant. Boèce
lève de nouveau la main selon le geste de l’allocution. Rarement les artistes ont
donné à Philosophie une expression aussi humaine, et plus de mouvement à
I entretien. La bordure supérieure est faite d’étoiles parmi lesquelles figurent
le soleil et la lune; celle-ci semble elle-même considérer Boèce avec compassion.
Le manuscrit de Besançon 434, exécuté pour Charles V, est daté de 1372.
II contient plusieurs traités philosophiques et moraux3; parmi eux la Consola¬
tion est illustrée de quatre miniatures aux folios 300 v°, 308 v°, 314 r°, 321 r°
(PI- 3L fig- ï-4)- Les deux premières représentent Philosophie au chevet de
Boèce; on le voit d’abord de profil, allongé dans une couverture drapée autour
du lit, la tête enveloppée d’un bonnet de nuit noué par derrière. Il a le visage
creuse, le regard anxieux du malade. Philosophie, sans sceptre ni livre, mais
couronnée et décolletée, tend vers lui de la main gauche un index impérieux,
et d’un œil sévère lui reproche son abattement. Au folio 308 v°, Boèce est mainte¬
nant vêtu du costume doctoral à collet d’hermine; il porte une calotte sur des
cheveux bouclés; comme dans les miniatures suivantes, ses traits paraissent
rajeunis. Il s’est redressé pour entamer avec Philosophie un dialogue les yeux
dans les yeux. Celle-ci a revêtu un manteau somptueux. Au folio 314^, Philo¬
sophie vêtue du même manteau gesticule, assise au côté de Boèce sur une ban¬
quette de style gothique. Au folio 321 r°, elle sort d’une porte fortifiée qui indique
une ville ou un palais; elle avance vivement vers Boèce qui descend d’une colline
et tend les mains vers elle.
Exécutée d’une manière fruste, la figure de Philosophie paraît presque
calquée sur celle de la reine couronnée des Grandes chroniques de France (Paris,
B. Nfrançais 2813, fol. 265), manuscrit célèbre exécuté également pour Charles V.
Nos miniatures répètent l’encadrement, le fond décoratif, la stylisation des cheve-

1. Ci-dessus, p. 81.
2. Sur l’origine, cf. J. Porcher, Les manuscrits à peintures en France, du XIIIe au
XVIe siècle, Paris, 1955, p. 46.
3. Cf. V. A. Castan, Un manuscrit de la bibliothèque du roi de France Charles V, retrouvé
à Besançon, dans Mémoires de la Société d’émulation du Doubs, 1882, p. 201; L. Delisle,
Recherches sur la librairie de Charles V, t. I, Paris, 1907, p. 258.
84 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

lures, la manière de loger la pupille au coin intérieur de l’œil. L’illustrateur de


la Consolation fait seulement œuvre moins adroite.
Philosophie se montre sous la même apparence dans le manuscrit de Paris,
Bibliothèque de l’Institut de France, 264, du XIVe siècle (PI. 32, fig. 1-2). Au
folio 1 r°, où commence le Livre I, elle se tient debout, la couronne sur la tête, le
sceptre dans la main droite et trois livres sous le bras gauche. Elle arrive de la droite
vers le philosophe. Penché sur son pupitre où est ouvert un livre très large, Boèce
est vêtu d’un ample manteau à capuchon, à col et rabat d’hermine, et coiffé
d’une calotte. Devant sa chaire surmontée d’un dais, cinq autres livres s’étalent
à portée de sa main sur une table ronde. Les deux personnages en présence ne
dialoguent pas; tout se passe comme si l’apparition était tout intérieure. Au
contraire, au folio 54 r° qui ouvre le livre V, Philosophie parle à Boèce. Elle
s’est assise dans la haute chaire, soutient de la main gauche sur ses genoux un
gros livre fermé et s’adresse à Boèce assis devant elle, tête nue, les mains posées
à plat devant lui. La disproportion des deux personnages indique clairement
le caractère surhumain de Philosophie et de son enseignement.
La miniature initiale du manuscrit de Paris, B. N., français 1728, fol. 221 r°,
de la seconde moitié du xive siècle (PI. 32, fig. 3), est remarquable dans cette
série. D’abord son iconographie est archaïque. En effet Philosophie, bien qu’ha¬
billée comme une grande dame de l’époque, tient dans la main gauche un long
sceptre, et trois livres dans la droite; une suite d’anneaux dessinée sur le plastron
clair de sa robe est un rappel de l’échelle des degrés. Philosophie, qui n’est ni
couronnée ni décolletée, s’avance gravement vers Boèce assis sur une banquette.
Lui se penche vers un livre ouvert sur un pupitre ; son visage d’homme mûr exprime
beaucoup d’attention; il écrit de la main droite. Les deux personnages ne dialo¬
guent pas. On retrouve là un reflet de la conception symbolique : l’apparition
de Philosophie au moment où Boèce écrit le poème initial : « Carmina qui quon-
dam... ». La finesse d’exécution de la miniature, le modelé des visages, la souplesse
des corps, le fond de rinceaux sur le cadre de l’initiale rappellent le style du
manuscrit de Bruxelles, Bibliothèque Royale, 9553 L Ces lettrines, qu’on croirait
appartenir à un même manuscrit, proviennent vraisemblablement d’un atelier
commun.
Le manuscrit de Bruxelles, Bibliothèque Royale, 10220, fol. 3 r°, date du
second tiers du xive siècle (PI. 32, fig. 4). Sur un fond ornemental, les deux
figures se détachent, très maladroitement campées : les têtes sont énormes en pro¬
portion des corps. Philosophie, coiffée simplement d’une cornette, tient le sceptre
dans la main gauche et un livre dans la droite. Devant elle Boèce, représenté comme
un vieillard, tête nue, ouvre les bras.
Au début du xve siècle, le manuscrit de la Bodléienne, Douce, 298, d’origine
française, appartient encore à la tradition française du siècle précédent (PI. 33,

1. Cf. C. Gaspar et F. Lyna, Les principaux manuscrits à peintures de la Bibliothèque


royale de Belgique, Paris, 1937-1945, P- 335, pl. LXXI b.
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 85

fig. 1-2) 1. Le peintre groupe ses personnages à l’intérieur du cadre rigide, bien
détaché de la bordure marginale. Au début du Livre III (fol. 33 r°), Philosophie
couronnée s’avance, l’index tendu; la figure est gracieuse; la main gauche relève
l’ample robe à traîne; la coiffure rappelle celle du manuscrit de Besançon. Boèce
jeune, coiffé d’une calotte, vêtu d’un large manteau à col d’hermine, est assis dans
une chaire et répond, de l’index droit tendu, au geste de Philosophie. L’artiste a
peint à ses pieds un scribe qui tient des tablettes sur les genoux, sans doute pour
consigner l’entretien. Cette petite figure pittoresque de très jeune homme, avec
son chaperon à bavolet et son air naïf, est une exception dans la tradition figurée
de cette scène, et une pure invention de l’artiste. Au folio 53 v°, en tête du livre
suivant, ce petit personnage a disparu. Philosophie, munie cette fois de son sceptre
et vêtue d’une robe à manches-pagodes, esquisse un pas de retraite avec la grâce
coutumière à l’époque. Boèce continue la discussion, la main levée. Il travaille
devant un pupitre rond, avec un livre ouvert devant lui, un autre posé à plat sur
la tablette.
L’illustration du manuscrit de Londres, B. M., Royal 19 A IV, français aussi,
est de la même veine que la précédente, mais d’un miniaturiste moins averti
(PI. 34, fig. 1-2). Au folio 34 V0, c’est Philosophie assise dans la chaire qui feuillette
le livre ouvert : ses cheveux épars tombent sur ses épaules. Boèce est assis à ses
pieds. Au folio 47 v°, Boèce s’est levé et la discussion s’anime. En tête du Livre V,
Boèce et Philosophie sont face à face, debout sur un sol gazonné. Le miniaturiste
esquisse dans ces trois miniatures un fond de verdure qui s’étale au pied d’un
rocher plaqué maladroitement devant le quadrillage décoratif.
Le même style caractérise les illustrations du manuscrit de Paris, Bibliothèque
Sainte-Geneviève, 1132, fol. 8 v° (PI. 35, fig. 1). Un fond décoratif brillant d’or,
un sol gazonné et fleuri servent de décors aux deux personnages : Philosophie,
très jolie figure longue, à la tête menue tout entourée par le voile et la cornette,
vêtue d’un manteau richement doublé, ouvre les bras; Boèce, très jeune, tête nue,
en habit de docteur, lui répond par un geste semblable.
Une main moins habile a peint le folio 84 r° du manuscrit 95 de Mâcon (PL 35,
fig. 2). Philosophie apparaît dépourvue de tout caractère symbolique. Mais au
folio îoi v°, elle montre de la main gauche curieusement retournée le ciel figuré
par la lune dans le coin droit, à quoi fait pendant le soleil à gauche (PI. 35, fig. 3).
Ceci correspond au poème terminal du livre IV où elle dit que le ciel est la récom¬
pense du courage pour les hommes.
Le manuscrit de Londres, B. M., Add. 21602, également d’origine française,
date du second quart du XVe siècle. On retrouve Boèce et Philosophie en tête des
Livres III, IV et V, dans les attitudes variées de la discussion (PI. 36, fig. 1-3).
Au folio 41 r°, le peintre a dressé à droite un grand pupitre où sont disposés plu¬
sieurs livres. Philosophie a retrouvé sa couronne; elle semble repousser les argu¬
ments que Boèce développe, l’index tendu. Au folio 67 v°, elle tient un rouleau

1. F. Saxl et H. Meier, Handschriften in englischen Bibliotheken, t. I, London, 1953,


P- 357-
86 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

déroulé sur le bras gauche, tandis que sa main droite ébauche un geste réticent ;
Boèce, vu de profil, lève le menton d’un air audacieux; il rentre ses mains dans ses
manches. Au folio 94 v°, il les laisse tomber pour retenir les plis de sa robe. Son
visage penché est songeur. Philosophie s’est retournée, les mains levées, l’air
dominateur. L’artiste, beaucoup plus habile que l’auteur du manuscrit précédent,
a varié au maximum les expressions, et caractérisé les divers moments du dialogue.
Il a aussi campé ses personnages en plein air; pour la première fois nous voyons
Boèce et Philosophie évoluer à l’avant-plan d’un vrai paysage de collines et d’arbres,
qui donnent à l’illustration une couleur poétique.
L’auteur des cinq initiales historiées du manuscrit de New York, Pierpont
Morgan Library, 332, porte à l’extrême le procédé qui consiste à filmer, en quelque
sorte, le dialogue (PL 37, fig. 1-5). Ce manuscrit date de la première moitié du
XVe siècle et porte les armes d’Antoine de Bourgogne, ajoutées après coup. Si

l’initiale du folio 4 enferme l’image de Boèce étendu sur son lit à baldaquin, les
quatre suivantes ne varieront guère de décor. La technique de ces miniatures fait
penser à l’école flamande, ainsi que l’aspect des personnages et le décor lui-même.
Les figures se conforment au dessin de l’initiale, soit que le jambage d’un A forme
dossier (fol. 29), soit que les plis de la robe épousent la courbe d’un D (fol. 134 v°).
Boèce et Philosophie ne changeront pas de costume d’une initiale à l’autre. Le pre¬
mier est coiffé d’un chaperon à long bavolet et porte un manteau avec rabat d’her¬
mine et de larges manches bordées de fourrure. Philosophie est ici une reine cou¬
ronnée, mais vêtue sévèrement; elle porte guimpe et voile; son corps est recouvert
d’un ample vêtement qui ne laisse voir que les mains. Celles-ci mènent le dialo¬
gue : elles se lèvent, se croisent, écartent les doigts pour mieux argumenter; enfin,
elles tiennent ou lâchent un globe, et cet objet que nous voyons pour la première
fois comme attribut de Philosophie semble servir à sa démonstration, tour à tour
dans la main, sur les genoux, et enfin tendu à Boèce.
Une note sentimentale est introduite par la miniature du manuscrit de
Rouen, 3045 (PI. 38, fig. 1). D’origine française, ce manuscrit porte les armes
de Charles II de Lorraine, mort en 1431. Le folio 40 v° montre l’intérieur d’une
loggia ornée d’une tapisserie. Philosophie, souveraine couronnée, richement parée,
devient la nourrice émue de Boèce agenouille, et soutient de la main gauche son
sein découvert, selon la parole de la Consolation : « Respicio nutricem meam...
An, inquit ilia, te, alumne, desererem 1 ?» Le paysage de droite, mi-fantaisiste,
mi-réaliste, étonne pour 1 époque, et contribue à l’originalité de cette page pleine
de charme.
Vers 1 an 145® Boèce et Philosophie sont figures en médaillon, selon l’habitude
de l’école florentine, sur un manuscrit de New York, Public Library, Ricci, 17,
fol. 13 r° (PI. 38, fig. 2). Les deux figures en buste sont encadrées par l’initiale
C, à titie de « portraits » en tête de l’œuvre. Elles tiennent chacune un livre.

j Boèce> Cons. Ph., I, pr. 3, 3-9, p. 5 ; cf. I, pr. 2, 2, p. 4 : « Tune ille es, ait, qui nostro
quondam lacté nutritus, nostns educatus alimentis... ? »; II, pr. 4, 1, p. 23 : « Vera inquam
commémoras, o uirtutum omnium nutrix. » ’
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 87

Boèce très chevelu et barbu lève la tête vers Philosophie, qui est figurée simplement
comme une dame jeune et pensive, à la tête nue.
Dans le C initial du texte de la Consolation, sur le Vaticanus, palat. lat. 1740,
illustré en 1467 par Matteo Felice, Philosophie enveloppée dans un ample man¬
teau vole, avec son livre et son sceptre, au-dessus de Boèce assis sur un banc 1
(PL 38, fig. 3).
Le même personnage reparaît, habillé selon la manière des peintres flamands,
sur le manuscrit de l’Université d’Utrecht 1335, aux folios 86-87, puis 178-179
(PL 40-41). La composition revêt une grande solennité en dépit des détails
familiers très nombreux. Cette copie de la Consolation fut exécutée à Bruges par
un disciple de Loyset Liedet nommé Jac. Vilt, entre 1462 et 1466 2. Au folio 86-87
Boèce, en chemise et bonnet de nuit dans un vaste lit, fait triste figure. Devant
ce lit Philosophie, qui semble avancer, argumente des doigts. Elle est de haute
taille, voilée, le visage cerné par une guimpe. Elle ne porte pas de couronne; mais
son ample manteau révèle qui elle est, car on peut lire les lettres symboliques sur
la bordure : en bas une série de P, en haut une série de T. La scène est située dans
un intérieur compliqué, dont la perspective est plus ou moins réussie; à la symétrie
raide des carrelages s’oppose la grâce du paysage que l’on aperçoit par la fenêtre,
à gauche. Au folio 178-179, les deux personnages longs et minces se dressent face
à face. Boèce est coiffé d’un bonnet conique, et vêtu d’une robe aux lourds godrons :
c’est le vêtement habituel aux dignitaires de la cour de Bourgogne. La gesticulation
des doigts est extrêmement détaillée et presque symétrique : chaque personnage
pointe un index allongé vers la paume de l’autre main ouverte. Il faut remarquer
que le peintre exprime la discussion presque uniquement par ce jeu des doigts.
Toute la composition est immobile. Les personnages et l’intérieur gothique qui
leur sert de cadre sont peints dans une perspective en hauteur. La chambre à
coucher de Boèce est sévère, avec son lit à baldaquin; on aperçoit un livre à gauche
de la chaire qui tient lieu de fond.
Le manuscrit français noo-noi de la Bibliothèque Nationale de Paris est
illustré par un miniaturiste qui sacrifie l’esprit du texte à la mode du temps
(PL 39, fig. 1-2). N’étaient les noms inscrits sur le phylactère et sur le carrelage
(1 iox, fol. 3 v°, en tête du livre IV), on douterait de la gravité du sujet et de l’iden¬
tité des personnages. Philosophie, dépourvue de tout attribut symbolique, semble
danser pour faire valoir ses atours : hennin, voile et robe à large ceinture et à longue
traîne (PL 39, fig. 2). Au folio 41 v° du manuscrit 1100 (en tête du livre III) le décor
d’intérieur avec tenture, pupitre et livres, est remplacé par un paysage, mais les deux
personnages exécutent une gracieuse pantomine. Boèce lui-même y participe.
Une manière plus grave est le propre des très riches miniatures du manuscrit
de la Bodléienne, Douce, 352, en tête des livres II à V (PL 42, 1-2; 43, 1-2). Ici la

1. Tammaro de Marinis, La biblioteca napoletana dei re d’Aragonia, t. I, Milano,


1952, p. 157 et pl. 34. Ce manuscrit fut écrit à Naples.
2. F. Winkler, Die flâmische Buchmalerei, Leipzig, 1925, p. 200.
88 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

finesse de l’exécution, la somptuosité des costumes et des décors concourent pour


conférer aux personnages importance et solennité. Philosophie porte une riche
couronne sur sa coiffure à cornes, une robe enrichie de pierreries et un manteau
doublé d’hermine. Selon les tableaux Boèce apparaît en cagoule, ou porteur d’un
bonnet haut, ou tête nue. Aux folios 48 v° et 66 r° son manteau est fourré. Les
gestes des interlocuteurs n’ont rien d’outré, mais indiquent suffisamment différents
aspects d’une discussion. Philosophie acquiert une expression majestueuse par son
impassibilité. L’artiste s’est plu à lui donner une dame de compagnie, tantôt en
cornette, tantôt en hennin; cette suivante conforme son expression à celle de sa
maîtresse. Les paysages sont très soignés; on y remarque des châteaux, un
fleuve, des collines.
Aux environs de l’an 1470 des miniatures non moins grandes et précieuses,
entourées de bordures riches, se remarquent sur le manuscrit de Baltimore, Walters
Art Gallery W 310. Au début du livre III, fol. 37 r°, et du livre V, fol. 85 r° (PI. 46,
fig. 1), Boèce et Philosophie discutent à l’avant-plan d’un paysage de verdure
et d’eau, où se détachent un château-fort et des barques qui animent les lointains.
Boèce porte le costume habituel du docteur. Philosophie est coiffée d’une couronne
monumentale sur ses cheveux épars. Ce tableau serait morne sans la petite figure
qui s’engloutit à droite dans le fleuve. Que signifie cette figure ? Peut-être une chute
accidentelle, puisque le début du livre V roule sur le problème du hasard. Nous
ne proposons cette conjecture que sous toute réserve.
Le manuscrit français de Londres, B. M., Harley 4335-4339, qui se compose
de cinq volumes enluminés, et celui de Paris, B. N., latin 6643 se ressemblent
(PI. 44-45). Mais le premier fut écrit et décoré en 1476 \ le second achevé
en 1497 1 2. Ces deux manuscrits furent commandés pour des seigneurs dont les
blasons, non identifiés, sont peints dans les bordures des pages. L’un et l’autre
sont l’œuvre de miniaturistes hors de pair, en possession d’un art consommé.
Van Moé pense à un disciple de Bourdichon comme auteur du manuscrit de
Paris. Celui-ci est, en tout cas, d’un peintre qui recherche les difficultés de pers¬
pective et s attache a la finesse d’execution dans le rendu des paysages et des
lointains. Les similitudes de composition des deux manuscrits sont dignes de
remarque, notamment pour la miniature initiale. Selon Van Moé, qui ignore le
manuscrit de Londres, le personnage du folio 1 r°, lecteur assis à un haut pupitre
dans une riche bibliothèque, est le traducteur 3. Nous pensons, au contraire, qu’il
s’agit de Boèce lui-même. Sur l’image du manuscrit de Paris, l’intérieur est plus
varié; le peintre possède plus de ressources picturales que son devancier. Mais,
comme lui, il prend pour sujet principal de la page Boèce occupé à lire dans sa
bibliothèque, ici et la, 1 arriere-plan du tableau laisse voir comme dans un rêve
une autre scène . Philosophie au chevet de Boece malade. Le Boèce couché du

1. Saxl et Meier, op. rit., t. I, p. 165.


2. E. A. van MoÉ, Un manuscrit à peintures de la « Consolation philosophique » de Boèce
dans Les trésors des Bibliothèques de France, t. VI, Paris, 1936, p. 59-69.
3. Ibid., p. 63.
LES IMAGES DE BOËCE ET PHILOSOPHIE 89

manuscrit de Londres tient un livre ouvert, celui de Paris en a deux, posés à plat
près de lui. Sur le manuscrit de Paris, Philosophie porte un sceptre des deux mains,
contrairement à sa devancière.
Une exécution fruste et un dessin très maladroit caractérisent, au contraire,
le manuscrit de Paris, B. N., français 1099, fol. 42 r°; pourtant l’iconographie du
personnage de Philosophie mérite attention (PI. 46, fig. 2). Alors que les bons
peintres des images précédentes s’attachaient à représenter Philosophie comme une
dame à la mode, celui-ci reste plus proche du texte. Sans doute, il n’a rien compris
au II et au 0, qu’il reproduit de façon inintelligible; mais il a mis en évidence les
déchirures de la robe. Le fait est si rare, à cette date, qu’il vaut la peine de le signaler.
On goûtera le C initial, orné et historié, du manuscrit de Nice, 41, fol. 12 r°,
qui date de 1475- C’est une miniature italienne (PI. 46, fig. 3). Les figures minuscules
de Philosophie et Boèce, dessinées finement à la plume, prennent leur valeur par
la profondeur et la grâce du décor architectural qui sert de fond.
Le manuscrit de Paris, B. N., néerlandais 1, présente les illustrations les plus
riches et les plus célèbres. Cette copie flamande fut enluminée pour Louis de Bru¬
ges et terminée le 16 mars 1492. Les spécialistes s’accordent pour attribuer ces
peintures typiquement ganto-brugeoises à l’école d’Alexandre Bening1. Si le manus¬
crit fut étudié déjà du point de vue du style, l’iconographie proprement dite n’a
pas été scrutée. Le sujet est pourtant peu clair.
Le tableau du folio 12 v° est divisé en trois comme les volets d’un retable
(PI. 47). A gauche, Boèce travaille dans sa bibliothèque; à droite, Philosophie
porte une couronne sur ses cheveux épars, ainsi qu’une robe décolletée; elle
présente à Boèce un livre ouvert. Celui-ci est couché; un bonnet aux oreillettes
pendantes allonge son visage vieilli; un manteau ample dissimule son corps; un
capuchon enserre les épaules. La scène centrale surprend par son caractère excep¬
tionnel : Philosophie est assise sur une chaire aux bras évasés, au haut dossier
découpé. Elle est semblable à la figure du volet de droite, mais sa robe a glissé de
ses épaules et découvre entièrement les seins. La main gauche soutient l’un d’eux 2.
Deux personnages sont agenouillés de part et d’autre. On reconnaît Boèce à droite,
mais qui est le second? Il porte un chapeau et un collet d’hermine; son manteau
fendu laisse voir une robe soyeuse. Serait-ce n’importe quel lecteur de la Conso¬
lation ou Louis de Bruges lui-même, nourri des enseignements de Philosophie ?
Il faut remarquer que Boèce et Philosophie forment un ensemble, tandis que
Philosophie tourne légèrement la tête et abaisse les yeux vers la figure de gauche
comme vers un visiteur. Sur cette énigme se clôt notre série.

1. Cf. P. Durrieu, La miniature flamande, Bruxelles, 1921, p. 59 et pl. LIX; F. Wink-


ler, op. cit., p. 191.
2. Comme sur le manuscrit de Rouen, ci-dessus, p. 86.
90 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

V. — Boèce, Philosophie et les Muses

Nous groupons à part les images où l’illustration du livre I, suivant de près le


texte, compose un tableau plus complet : en plus de Philosophie, les Muses appa¬
raissent au chevet de Boèce. Ce sont des femmes élégantes, le plus souvent sans
attributs définis ; leur nombre varie : deux, trois, quatre, sept, neuf ; elles se tiennent
d’ordinaire côte à côte, au pied du lit. Quelques peintres ont voulu évoquer en
une scène animée Philosophie chassant les Muses poétiques; la plupart ont préféré
décrire les Muses philosophiques au service de leur maîtresse, et se les sont alors
représentées d’après les figures du quadrivium qui apparaissaient à l’état séparé,
dès le second quart du IXe siècle, en tête de Y Arithmétique de Boèce sur un admira¬
ble manuscrit tourangeau 1 (PI. 48).
Boèce et les Muses constituent parfois la seule illustration du manuscrit,
mais le plus souvent cette image forme un prologue ou une suite aux scènes où
Boèce et Philosophie discutent seul à seule.
Dans le manuscrit de Munich, lat. 15825, fol. 1 v°, du début du XIe siècle,
originaire de Saint-Pierre de Salzbourg 2, on trouve réunies en une seule les trois
scènes que Boèce décrit successivement : Philosophie apparaît; elle discute avec
Boèce malade; les Muses s’enfuient. Ce dessin nous offre un des plus anciens
exemples de l’illustration du premier Livre de la Consolation (PL 49).
L’artiste ordonne ses nombreux personnages au sein d’une architecture impo¬
sante et décorative; la feuille d’acanthe des chapiteaux est plaquée en surface.
A gauche et à droite deux tours, dont l’une est percée d’une porte haute, encadrent
les remparts d’une citadelle. La scène inférieure est limitée elle-même par des
tourelles d’angle et par un mur de faîte détaillé pierre par pierre : c’est la cellule
de Boèce. Au centre de la partie supérieure se détache la figure symbolique de
Philosophie; elle apparaît au-dessus de la prison; elle étend les bras, présente de
la main droite un livre ouvert, agite de la gauche un sceptre terminé par un fleuron
crucifère. Une échelle rigide à neuf degrés est dessinée à plat sur les plis du vête¬
ment, depuis 1 ourlet de la robe jusqu’aux épaules. L’échelon inférieur comporte
un El, et le supérieur un 0.
Au-dessous, on voit Boèce assis sur un lit, chevelu, barbu; il médite, la tête
appuyée sur la main gauche, et tend de la droite un stylet vers un livre ouvert, aux
pages blanches 3. Philosophie assise au pied du lit paraît faire un exposé, comme le

x. Manuscrit de Bamberg, Staatliche Bibliothek, class. 5 (HJ, IV, 12), fol. 9 v°, écrit
à Tours pour Charles le Chauve vers l’an 845. Cf. W. Kôhler, Die karolingischen Minia-
turen, Berlin, t. I, 1930, p. 255 et 401; II, 1933, p. 65 et pl. 90 b; Werdendes Abendland
n° 304; V. H. Elbern, Das erste Jahrtausend, Tafelband, Düsseldorf, 2e éd., 1962, pl. 257,
et Boèce, De arithmetica, éd. Friedlein, p. 5 et suiv.
2. G. Swarzenski, Die Salzburger Malerei, Leipzig, 1913, p. 94, n. 1.
3- CL Boece, Cons. Ph., I, pr. 1, 1, p. 2 : « Haec dum mecum tacitus ipse reputarem
querimoniamque lacrimabilem stili officio signarem... »
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 91

montre la mimique de ses mains. Par la porte sortent les Muses poétiques congé¬
diées 1, figures bizarrement dépourvues d’expression. On aperçoit au-dessus
d’elles l’esquisse d’une tête qui semble n’avoir aucune signification.
Si l’on compare cette illustration avec les premières miniatures représentant
Boèce prisonnier, que nous avons publiées ailleurs, on aperçoit une ressemblance
frappante entre notre manuscrit originaire de Salzbourg et les architectures féodales
du manuscrit de Vienne 2. Mais si l’on examine le style des personnages, notre
dessin se rapproche plutôt des miniatures de Maihingen et de Sélestat3. On observe
ici et là une même manière d’enserrer étroitement les figures dans les cadres archi¬
tecturaux, de plaquer l’échelle devant Philosophie sans que ce soit une broderie
du vêtement. Le sceptre est rigide et large comme sur le dessin du manuscrit de
Paris, B. N., lat. 6401, du XIe siècle4. Comme l’artiste du manuscrit de Sélestat
celui de Munich s’éloigne du style antique, mais représente des colonnes torses;
les drapés sont devenus géométriques, les gestes raides, le fond sans relief. Les
Muses ne sont plus dévêtues comme sur les manuscrits de Vienne et de Sélestat.
Avec le manuscrit de Besançon 434, fol. 294 v°, du xive siècle, on décou¬
vre une manière plus rapide de présenter la scène. Boèce et Philosophie n’ont pas
tellement changé depuis notre planche 40 a des Grandes Invasions germaniques,
si ce n’est que la Philosophie de Besançon porte couronne. Les Muses représentées
ici sont maintenant les Muses philosophiques, c’est-à-dire les arts. Celles du
quadrivium figuraient dès le IXe siècle, je l’ai dit, en tête de VArithmétique de
Boèce 5. Ici, au contraire, nous avons affaire aux Muses du trivium, comme sur
ma planche 40 a des Grandes Invasions; serrées au pied du lit, elles semblent,
avec leur souveraine, reprocher à Boèce sa léthargie (PL 50, fig. 1).
L’initiale C du livre I de la Consolation contient, dans le manuscrit
de Vienne 198, fol. 1 r°, d’origine lombarde et du début du xve siècle, une jolie
scène représentant Boèce, Philosophie et quatre Muses poétiques; cette miniature
est malheureusement très abîmée 6.
Le manuscrit de Londres, B. M., Royal 20 A XIX, est originaire de France
et date de 1420 environ; il contient aux folios 4 r° et 29 r° deux dessins à la plume
à peu près semblables (PI. 50, fig. 2-3). Dans la première image Philosophie
couronnée étend les mains et chasse deux Muses poétiques qui partent, l’air
penaud. Dans la seconde, Philosophie tient le sceptre de la main gauche et répète
son geste de la droite.
La première miniature du manuscrit de Rouen 3045, fol. 3 v°, décrit mainte-

1. Ibid., I, pr. 1, 34, p. 3 : « Secl abite potius, Sirenes usque in exitium dulces, meisque
eum Musis curandum sanandumque relinquite. »
2. P. Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., pl. 37 b.
3. Ibid., pl. 38-39.
4. Ibid., pl. 40 a.
5. Ci-dessus, p. 90.
6. H. J. Hermann, Die Handschriften und Inkunabeln der italienischen Renaissance, t. I,
Leipzig, 1930, p. 2-3 et pl. I.
92 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

nant les Muses philosophiques au nombre de quatre (PL 51, fig. 1). Boèce est
étendu à même le sol, sur une sorte de matelas; Philosophie s’avance, des livres
dans la main droite, le sceptre dans la gauche, la couronne sur la tête. L’auteur
de la miniature possède un style particulier; il immobilise les divers gestes de ses
personnages, si bien que l’ensemble prend l’aspect d’une pantomime jouée en
costumes variés devant la tapisserie du fond. Les escaliers, les portes accentuent
l’effet de théâtre. On retrouve à droite le paysage de la planche 38, fig. 1, qui
concilie dans une vision très poétique les rochers, les buissons et un ciel étoilé.
L’auteur de l’illustration du manuscrit de Paris, B. Nfrançais 1100, fol. 3 r°,
a traité la scène selon un parti-pris décoratif (PI. 51, fig. 2). On voit à gauche
Boèce, accablé de douleur, et Philosophie qui tend les bras vers lui pour le consoler.
Musique, Rhétorique et Poétique, rangées de gauche à droite, jouent respective¬
ment de la harpe, de la trompette et de la cithare. Malgré la place initiale de
cette miniature et la présence de Poetice, la scène ne représente pas, semble-t-il,
les Muses poétiques que Philosophie va chasser ; elle correspond mieux au passage
du livre II où Philosophie déclare : « Adsit igitur rhetoricae suadela dulcedinis...
cumque hac Musica laris nostri uernacula nunc leuiores nunc grauiores modos
succinat L » Le plus vraisemblable est qu’il a fondu ou confondu les deux
scènes.
Les Muses au chevet de Boèce apparaissent sur la page de titre du manuscrit
français de New York, Pierpont Morgan Library, 222, fol. 1 r° (PL 52). La
scene de droite montre 1 intérieur de la chambre de Boèce. Celui-ci est assis au
bord de son lit; derrière lui se devinent deux figures féminines. Philosophie
s’avance majestueusement au premier plan, tenant livre et sceptre. A titre excep¬
tionnel, le 0 et le II séparés par des échelons forment une broderie hor izontale en
travers de sa robe, dont un homme à mine patibulaire, derrière elle, a déchiré
subrepticement un lambeau “. L on peut admirer l’illustrateur qui a groupé en une
miniature harmonieuse la scene de dédicacé au roi et le récit imagé des premières
pages de la Consolation. La finesse des personnages et de la bordure marginale
dénote un artiste excellent.
Au folio 4 r°, cet artiste reprend la même scène pour lui donner l’allure d’un
fiontispice du livre I, et la complète comme pour un agrandissement photogra¬
phique (PL 53, fig. 1). Boèce, mains jointes, accueille humblement Philosophie,
suivie du même personnage que précédemment; mais celui-ci est maintenant

1. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 1, 19, p. 18.


2. Ibidem, I, pr. 3, 18, p. 5 (à propos de Platon) : « Cuius hereditatem cum
deinceps Epicureum uulgus ac Stoicum ceterique pro sua quisque parte raptum ire moli-
rentur meque reclamantem remtentemque uelut in partent praedae traherent uestem
quam meis texueram mambus disciderunt abreptisque ab ea panniculis totam’me sibi
cessisse credentes abiere... Quodsi nec Anaxagorae fugam nec Socraùs uenenum nec
Zenoms tormenta, quomam sunt peregrina, nouisti, at Camos, at Senecas at Soranos
quorum nec peruetusta nec incelebris memoria est, scire potuisti. »
LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 93

escorté de deux autres notables aux robes longues, aux traits durs : ce sont trois
philosophes; car chacun tient à la main un lambeau de la belle robe de Philosophie,
qu ils viennent de déchirer. Quatre Muses poétiques très élégantes et largement
décolletées sont groupées à droite; un joli paysage, à gauche, élargit et aère le
tableau.
La même scène exactement se répète sur le manuscrit de Paris, B. N., fran¬
çais 1098, fol. 2 v° (PL 53, fig. 2). Non seulement les détails allégoriques : déchi¬
rures de la robe, lambeaux d’étoffe aux mains des philosophes, mais aussi les moin¬
dres éléments du décor : tableau circulaire au-dessus du lit, frange de la courtine,
cheveux épars des Muses. L’auteur s’est contenté de prêter à Philosophie un hennin
surmonté d’une cornette monumentale, et de faire glisser au bas de la robe le galon
au II et au 0.
Une composition très différente sur le même thème se retrouve en tête du
livre III (PL 54, fig. 1). Ici l’auteur ne s’est plus inspiré directement du début
de la Consolation. Philosophie présente les arts libéraux — sous forme de figures
féminines — à Boèce qui lève la main gauche en signe d’accueil ou d’admiration.
En tête vient le trivium : Dans le manuscrit Pierpont Morgan, fol. 39 r°, Gram¬
maire, longue figure claire et voilée, tient un livre ouvert ; derrière elle, Rhétorique
écrit sur une feuille; puis Dialectique déploie un phylactère sur lequel on lit :
« Ergo, ergo ». Les figures du quadrivium leur font suite, nettement groupées :
On reconnaît Musique à la partition qu’elle tient devant elle ; Géométrie porte un
niveau avec un fil à plomb ; Astronomie montre le ciel de l’index droit et s’appuie
de la main gauche sur un astrolabe; Arithmétique, au dernier plan, tend un phylac¬
tère chargé de chiffres. Tous les attributs sont minutieusement dessinés, mais le
côté symbolique de la scène n’empêche pas le miniaturiste de composer son groupe
d’une manière exquise : costumes et attitudes variés, expression vivante des visages.
Le château-fort qui ferme à gauche la composition, le paysage d’eaux, de verdure
et de ciel qui s’étend derrière la terrasse, sont évocateurs. La poésie et le calme
du crépuscule conviennent à la sérénité de l’allégorie.
Personnages et symboles se retrouvent sur la miniature du Parisinus 1098,
fol. 40 v° (PI. 54, fig. 2). Le peintre a pourtant coupé fâcheusement le tableau
en deux par une colonne. Il précise l’instant de la scène, puisque Boèce dit à
Philosophie : « O souverain confort » {Cons. Ph., III, pr. 1, 3, p. 37). Grammaire
et Rhétorique sont aisément reconnaissables, mais ont interverti leur place et leurs
attributs. Dialectique est détachée d’elles, a un voile et prononce « Ergo, ergo »,
au lieu de porter un phylactère avec ces mots. Elle prend maintenant la tête
des figures du quadrivium. Celles-ci sont fidèlement copiées, jusque dans leurs
profils réalistes qui s’opposent à la beauté idéale de Philosophie et au visage
long et triste de Grammaire. Mais une équerre a remplacé le fil à plomb de Géomé¬
trie. Le croissant de lune est aussi reconnaissable, mais le paysage reste très
inférieur à son modèle.
Une inexpérience totale caractérise l’illustrateur du manuscrit de Paris, B. N.,
français 1099, fol. 9 r° (PI. 55, fig. 1). Deux Muses aux cheveux longs et aux
profils rustiques sont campées au pied du lit de Boèce. Philosophie est caractérisée
94 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

par sa robe aux énormes déchirures; mais les lettres symboliques sont complète¬
ment déformées.
Les manuscrits de Paris, B. N., latin 9323, fol. 1 r°, et français 1949, fol. 4 V0,
contiennent chacun l’image de Boèce couché, visité par les Muses et par Philo¬
sophie. Dans la miniature du premier (PI. 55, fig. 2), qui est plus grande et
plus soignée, Philosophie s’avance au premier plan, nantie de tous ses attributs.
Le P et le T1 de l’échelle des degrés forment sur sa robe deux anneaux décoratifs.
Deux Muses — sans doute les Muses poétiques —- s’en vont à son approche,
passent la porte sans hâte et se dirigent vers le joli jardin en bordure d’une abside,
qui forme le côté droit du tableau. Deux autres Muses, qui se tiennent au chevet
de Boèce, sont sans doute les Muses philosophiques qui les remplacent.
Les deux manuscrits dont nous avons comparé les premières pages 1, ceux de
Londres, B. M., Harley 4335, et Paris, B. N., latin 6643, présentent encore pour
cette scène une grande similitude (PI. 56-57). On voit au folio 24 r° du Parisinus,
comme au folio 27 r° de YHarleianus, un nombre inusité de femmes, massées
en arc de cercle au côté droit de l’image. Ici et là, le lit où gît Boèce est mis en
valeur devant un fond de draperie. Mais le personnage principal change d’allure.
Dans le manuscrit le plus ancien, Y Harleianus, Philosophie est une longue et mince
figure claire, debout à côté de livres posés à plat sur le lit; elle n’a ni sceptre ni
couronne et paraît une apparition irréelle que Boèce endormi ne regarde pas. Dans
le Parisinus, le peintre a soigneusement indiqué les déchirures de la robe dont le
brocart est parsemé de quantité de n et de©. Philosophie porte à deux mains un
long sceptre; une haute couronne ceint son front; son allure évoque cependant une
femme en chair et en os, comme ses sept suivantes qui figurent les arts libéraux. Le
peintre s’est probablement inspiré du manuscrit de Londres pour sa composition;
mais son esprit érudit et son mode de peinture n’ont pas conservé la poésie du modèle.
Les illustrations allemandes de la Consolation semblent plus rares que les
françaises. Le manuscrit de Berlin, Codices électorales (Rose, n° 1025), latinus
fol. 25, conservé aujourd’hui à la bibliothèque de Tübingen, date de 1485 et
contient cinq grandes miniatures, chacune en tête d’un des cinq Livres de la
Consolation, qu’accompagne le commentaire du Pseudo-Thomas d’Aquin. L’artiste
représente un intérieur, toujours le même, très austère : fenêtres grillagées, meu¬
bles rustiques. Boèce barbu, coiffé d’un chapeau, porte chaque fois le même man¬
teau à col de fourrure. Les gestes, les poses, les expressions, les costumes des divers
personnages sont empreints de raideur.
loute la fantaisie réside dans les phylactères interminables, aux sinuosités
baroques, qui s’enroulent jusque dans les marges où ils forment bordure. Chaque
scène est expliquée ainsi par un long extrait du texte de la Consolation, et l’ins¬
tant dépeint est on ne peut plus précis.
La première de ces miniatures se trouve au folio 86 v° (PI. 58). Dans une
mandorla au coin supérieur droit, Philosophie apparaît, nantie de tous ses

x. Voir ci-dessus, p. 88.


LES IMAGES DE BOÈCE ET PHILOSOPHIE 95

attributs allégoriques. Une inscription est disposée en guise d’échelle montant


du P au T le long de la robe; les échelons sont les divers arts libéraux; on lit,
semble-t-il :
gra<mmatica> loquitur
dia<lectica> uera docet
rhe<torica> uerba ministrat
mu<sica> canit
ari<thmetica> numerat
ge<ometria> pondérât
ast<ronomia> colit astra.
Philosophie reparaît au coin inférieur gauche, assise cette fois au pied du
lit de Boèce, sous forme d’une dame élégante au maintien strict, au front épilé
qu’enserre une résille surmontée d’une mince couronne. Elle n’a pas l’air d’apos¬
tropher les Muses alignées en face d’elle, de l’autre côté d’une table ronde;
pourtant le phylactère indique la teneur de son discours : « Quis, inquit, has
scenicas meretriculas ad hune egrum permisit accedere, que dolores eius non
modo fouerent <n>ullis remediis, verum dulcibus insuper alerent venenis ?
Abite pocius, Syrenes usque in exicium dulces meisque eum Musis curandum
relinquite » (I, pr. i, 25-27; 33-36, p. 2-3). Chacune des trois Muses discourt
également. La première dit :
Hic quondam celo liber aperto
suetus in ethereos ire meatus
cernebat rosei lumina solis (I, metr. 2, v. 6-8, p. 3).
La seconde déclare, la main sur le cœur :
Intempestiui funduntur vertice cani
et tremit effeto corpore laxa cutis (I, metr. 1, v. 11-12, p. 1).
La troisième s’exclame :
Mors hominum felix que se nec dulcibus annis
inserit et mestis sepe vocata venit (I, metr. 1, v. 13-14, p. 1).
Mais elles ne tardent pas à obéir à l’injonction de Philosophie, et on les revoit
l’instant d’après, en train de vider les lieux par la porte de droite.
Un miniaturiste de l’école ganto-brugeoise a préféré à l’allégorie froide
une scène animée et réaliste. On voit au folio 1 r° du manuscrit 10474 de Biblio¬
thèque royale de Bruxelles Philosophie brandissant son livre et son sceptre d’un
geste courroucé (PI. 59). Les Muses poétiques, au nombre de quatre, fuient à
reculons avec force gestes : deux d’entre elles joignent les mains comme pour
demander grâce. Philosophie porte la couronne; sa cape est doublée d’hermine;
à sa ceinture pend l’échelle des degrés, représentée comme une chaîne termi¬
née aux deux bouts par les lettres P et T; mais par erreur le P a été peint en
haut, le T en bas. Le visage de Boèce sous le bonnet de nuit paraît piteux.
Les miniatures les plus tardives ont été peintes à pleine page sur des folios
réservés de deux incunables jumeaux exécutés par l’illustre Antoine Vérard
pour Charles VIII. Ces incunables contiennent la traduction en prose et en vers
96 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

du commentaire de Regnier de Saint-Trond, sous le titre : « Grant Boece de Conso-


lacion nouuellement imprimé à Paris » en 1494. Us sont conservés à Paris, l’un
à la Bibliothèque Nationale, Réserve 488, l’autre au Musée du Petit Palais, collec¬
tion Dutuit, n° 114 h Les deux artistes ont utilisé les mêmes textes pour les
phylactères et reproduit les mêmes motifs iconographiques, sans pourtant se
plagier servilement. Mais ces peintures luxueuses, de format in-quarto, où l’or
luit sur les costumes, ne constituent pas un progrès artistique; leur contenu
psychologique déçoit. On note cependant à l’actif des auteurs un motif icono¬
graphique nouveau et frappant : au centre de chaque tableau Boèce, assis sur son
ht vu de face, est enchaîné à une colonne qui forme le centre du décor. Sur l’exem¬
plaire de la Bibliothèque Nationale, la fenêtre grillagée ajoute à la tristesse du heu.
Au folio 1 r°, Philosophie sans sceptre ni livre serre la main du philosophe
(PL 60-61). Sur l’exemplaire de la Bibliothèque Nationale, une Muse pose la main
gauche sur le bras de Boèce comme pour chercher à capter son attention. Sur
l’exemplaire du Petit Palais, les trois Muses gesticulent et font figure de mégères
plus que de séductrices. Le phylactère de Philosophie proclame : « Quis has
scenicas meretriculas ad hune egrum permisit accedere ? » (I, pr. 1, 25, p. 2), et
pourtant son visage reste très inexpressif.
Derrière Philosophie, trois amis de Boèce le regardent avec compassion, tandis
qu’il leur dit : « Quid me felicem tociens iactastis, amici ? » (I, metr. 1, v. 21, p. 1).
L’or brille sur les habits et les boiseries, mais les figures sont plates et n’ont
entre elles aucun lien autre que leur gesticulation.
Un ouvrage imprimé à Strasbourg en 1501 illustre la Consolation de bout
en bout. Dans le style anecdotique, mais vif et pittoresque, des graveurs rhénans
de l’époque, il évoque au début du Livre I Philosophie au chevet de Boèce (PL 62,
fig. 1 ). Celui-ci est étendu tout habillé sur son ht, et son visage appuyé contre
un immense oreiller à carreaux reflète la désolation. Philosophie, qui s’avance
vers lui voile au vent, porte un long sceptre dans la main gauche. Sa jupe est
ornée de raies transversales qui rappellent de loin l’échelle des degrés; car on
voit au bas et au haut un P et un T géants. Philosophie vient de chasser les Muses
poétiques qui s’en vont, l’air revêche. A l’aube du xvie siècle on retrouve ainsi
tous les éléments de l’image du XIe.
En regard de cette longue série, signalons quelques images exceptionnelles.
Telle l’image du manuscrit de Montpellier, École de Médecine, 43, fol. 2 r°,
du début du xive siècle, qui ne doit rien à la tradition iconographique. Boèce
est a demi etendu a droite, sous le firmament, et Philosophie a la même apparence
que sur les autres peintures du même manuscrit (PL 62, fig. 2), mais elle se
retourne et montre de l’index gauche à Boèce deux personnages qui la suivent;
ils portent un bonnet, de longs cheveux, des manteaux enveloppants, et des livres
dans le bras droit replié. L’illustrateur s’inspire ici du passage du Livre I, relatif
aux philosophes-martyrs 1 2 : il faut peut-être reconnaître Socrate à sa barbe en pointe.

1. E. Rahir, La collection Dutuit, livres et manuscrits, Paris, 1800, p c 2-ç 2


2. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 3, 25, p. 5.
LES IMAGES DE BOËCE ET PHILOSOPHIE 97

Nous avons déjà vu précédemment des philosophes qui déchiraient la robe de


Philosophie. Ici, au contraire, on sent qu’elle a pleine confiance en eux et les
propose pour guides.
Une illustration analogue, mais plus cocasse, nous est fournie par l’imagier
du manuscrit de Cambridge, Trinity Hall, 12, qui a voulu figurer sur un même
folio (6 r° et v°; pl. 63-64) toute la suite des propos de Philosophie : les sectes
qui ont déchiré sa tunique, les supplices infligés à Socrate, à Zénon d’Elée et
aux philosophes victimes de Néron. Au recto on voit en haut, dans la colonne
de droite, « Epigurus » et « Stoicus » déchirant la « tunica philosophie ». En bas
on aperçoit le « carcer Socratis ». Comme dit le traducteur français :

Le duc d’Athenes le fist prendre


et le fist en prison mourir.

L’image nous montre le « dux Atheniensis », muni d’un gourdin, en train


d’abattre successivement les disciples de Socrate qui viennent implorer la libé¬
ration de leur maître; l’arbre rappelle peut-être le platane fameux du Phèdre.
Une autre image présente « Zenon » en chemise, les mains liées, sur qui s’abat¬
tent les coups de matraques des bourreaux. Au verso, voici « Nero » assis sur un
trône; le sceptre en main, il fait décapiter par un « tortor » quatre « consules
Romani » aux yeux bandés; une tête a roulé déjà sur le sol. Un autre imagier nous
montre, sur le manuscrit de Toulouse 822, du XVe siècle, Néron qui, du haut
d’une tour, regarde Rome brûler (II, metr. 6, 1-2, p. 31 ; pl. 64, fig. 3) :

A Rome le feu mettre fait


et en un haut lieu se retrait,
dont a grant ioie regardoit
le feu qui la cité ardoit.

L’image la plus curieuse du manuscrit de Cambridge est celle de la colonne


de droite où l’on voit, selon le texte de Boèce x, la Raison ramenant ses troupes
dans sa citadelle, dénommée ici « turris refugii ». A chaque étage de cette tour
un visage contemplatif apparaît à la fenêtre. Des gardes armés de lances veillent
aux créneaux supérieurs. Au pied de la tour, les ennemis, c’est-à-dire les hommes
enfoncés dans la matière, sont en train de festoyer, munis de tous les faux biens
qu’ils ont pillés (Pl. 64, fig. 2).
Comme montrent les nombreuses planches que l’on vient d’étudier, le
Livre I est d’une importance hors de pair du point de vue iconographique, surtout

1. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 3, 33, p. 6 (à propos des méchants) : « Quorum quidem
tametsi est numerosus exercitus, spernendus tamen est, quoniam nullo duce regitur, sed
errore tantum temere ac passim lymphante raptatur. Qui si quando contra nos aciem
struens ualentior incubuerit, nostra quidem dux copias suas in arcetn contrahit, illi uero
circa diripiendas inutiles sarcinulas occupantur. At nos desuper irridemus uilissima rerum
quaeque rapientes securi totius furiosi tumultus eoque uallo muniti quo grassanti stultitiae
aspirare fas non sit. ». Cf. Grégoire le Grand, Mor. in lob, VII, 14, 17, P.L. t. LXXV,
775 A : “ In internae rationis arce ”.
98 LE PERSONNAGE DE PHILOSOPHIE

les premières pages. Ces planches seraient à confronter chaque fois avec toutes
celles qui représentent Boèce prisonnier de Théodoric, série que nous avons
publiée et analysée ailleurs h
Le personnage de Philosophie est l’image le plus volontiers répétée par les
illustrateurs de la Consolation, non seulement en tête du Livre I, mais souvent
en tête de chaque Livre. Du XIIe au XVIe siècle, Philosophie sert de frontispice
au manuscrit, et l’on peut suivre de planche en planche l’évolution plastique de
sa figure. Rarement elle est représentée seule, et seulement dans des manuscrits
antérieurs au début du xive siècle (PL 22; 26-27; 1 29> fig- 3)- D’ordinaire on
la voit au chevet de Boèce, parfois aussi parmi d’autres personnages. Si le
manuscrit contient une seule illustration, c’est d’habitude Philosophie auprès de
Boèce qui en forme le sujet; si chaque Livre a son frontispice particulier, on
retrouve dans les cinq images le même personnage, tel qu’il était fixé dès la
première. Les artistes d’époque romane mettent l’accent sur le caractère irréel,
abstrait, allégorique de l’apparition. Longtemps encore plusieurs peintres se
sentent contraints de respecter le texte, où Boèce décrit Philosophie avec une foule
d’attributs précis : sceptre, livres, échelle, robe déchirée, d’où une grande mono¬
tonie. Aussi certains ont-ils préféré un autre symbole : Philosophie nourrissant
Boèce de son lait (PL 38, fig. 1). Ou bien l’on a pris des libertés avec le texte.
Parfois l’on impose une couronne ou un nimbe à Philosophie pour accroître sa
majesté (PL 23-27; 31-33; etc.). Le plus souvent — au xve siècle surtout — on
supprime tout symbole pour prêter à Philosophie l’air câlin d’une consolatrice
(PL 60; 83-84) ou même l’allure enjôleuse d’une femme à la mode (PL 39).
Quant à Boèce, les artistes lui accordent, selon le cas, l’application ou la
finesse d’ouïe de l’arithméticien ou du musicologue (PL 1-6), l’autorité majes¬
tueuse du théologien (PL 7), l’air réfléchi du philosophe (Pl. 8) ou la mélancolie
du condamné à mort (PL 9). Le Boèce-philosophe, qui convenait le mieux en
tête de la Consolation, porte presque invariablement un costume de « docteur ».
L’on se plaît, aux xive et XVe siècles, à étaler autour de lui l’attirail du travailleur
intellectuel (PL 35, fig. 2), voire une bibliothèque entière (PL 45-47). Plus
rarement on cherche à reconstituer, sous forme de scènes historiques, les vicis¬
situdes de sa vie (PL 18-21). A titre exceptionnel apparaît enfin, au XVe siècle,
un paysage (PL 36; 43, fig. 1). Le brio de l’artiste ne réside souvent que
dans l’accord entre la figure du philosophe et le C initial qui l’encadre
(PL 8-13; 15).
La scène complète que suggère le début de la Consolation comporte en outre
les Muses; mais le texte laissait aux artistes le choix entre les Muses poétiques
et les Muses philosophiques. Dans le premier cas on a peint de jeunes personnes
aux attraits de courtisanes, pourvues au besoin d’instruments de musique (PL 51,
81). Dans le second cas les Muses correspondent aux arts libéraux sous
forme de sept femmes très dignes, reconnaissables à leurs attributs (PL 54)

1. Voir P. Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd.,


Paris, 1964, p. 365-378 et pl. 37-52.
LES IMAGES DE BOËCE ET PHILOSOPHIE 99

Les artistes les plus hardis ont aimé représenter Philosophie en pleine action,
chassant les courtisanes du chevet de Boèce (PI. 50, fig. 2, et 59).
Parmi tant d’images, beaucoup semblent négligées ou médiocres; beaucoup
d autres sont des réussites plastiques, mais froides. Quelques-unes, parmi les
plus anciennes, sont hors de pair : Sur le manuscrit de Vienne 51 apparaît dans
toute sa grandeur l’intellectuel qui se concentre (PI. 5). Les manuscrits de
Bruxelles et de Madrid décrivent de façon poignante, à travers Boèce, le
regret du bonheur perdu (Mon frontispice et pl. 9 et 28).
' .


DEUXIÈME PARTIE

Le personnage de Fortune et ses biens


(Livres II et III, 1-8)
CHAPITRE PREMIER

La description de Fortune par Boèce

Il vaut la peine d’examiner comment Boèce a ordonné le thème des biens


de fortune autour du personnage de Fortune, analogue, mais opposé au person¬
nage de Philosophie. Fortune, apparue dès le début du Livre I, est le personnage
principal des livres II et III, où elle fait figure surtout de déesse nocive, porteuse
de faux biens. Aux Livres IV et V, des développements sur la fortune reparaissent
d’un point de vue non plus mythologique ou allégorique, mais philosophique,
en rapport avec la Providence divine h L’ensemble fournit les éléments d’une
sorte de traité dirigé contre la Fortune.
Dans le poème liminaire du Livre I, Boèce maudit à la fois sa fortune passée,
aux biens glissants, qui n’était pas le bonheur, et son infortune présente : cette
captivité à quoi il préférerait la mort. Dès ce début il personnifie Fortune sous
les traits d’une femme au visage double 1 2. Philosophie, dans sa réponse, lui pro¬
pose en exemple l’impassibilité du Sage qui foule aux pieds le Fatum et reste
droit pour considérer l’une et l’autre Fortune3. Nullement convaincu par ces

1. Sur ce sujet, cf. H. R. Patch, The Tradition of the Goddess Fortuna in Roman Lite-
rature and in the transitional period, dans Smith College Studies in modem Languages, t. III,
1922, p. 190-195, et F aie in Boethius and the Neoplatonists, dans Spéculum, t. IV, 1929, p. 63.
Je ne pense pas que mon étude fasse double emploi avec la sienne.
2. Boèce, Cons. Ph., I, metr. 1, v. 17-22, éd. L. Bieler, dans C. C., t. XCIV,
1957, P- 1 :
Dum leuibus male fida bonis Fortuna faueret
paene caput tristis merserat hora meum;
nunc quia fallacem mutauit nubila uultum
protrahit ingratas impia uita moras.
Quid me felicem totiens iactastis, amici ?
Qui cecidit, stabili non erat ille gradu.

3. Ibid., I, metr. 4, v. 1-4, p. 6 :


Quisquis composito serenus aeuo
Fatum sub pedibus egit superbum
Fortunamque tuens utramque rectus
inuictum potuit tenere uultum...
104 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

paroles de Philosophie, Boèce captif décrit la cruauté de son infortune présente 1 :


il est exilé loin de sa bibliothèque, condamné pour avoir défendu des innocents,
tandis que les délateurs triomphent; Fortune n’a rougi ni de son innocence ni
de leur bassesse 2. Aucun de ses juges ne lui a même accordé pour circonstance
atténuante une erreur ou l’instabilité de la Fortune3. Le suprême fardeau, dans
son infortune présente, est que l’opinion publique elle-même le croit coupable 4.
Boèce poursuit par un poème indigné : le ciel seul est serein, mais sur terre la
Fortune glissante fait tourner le cours des choses; elle écrase l’innocent et met
le pervers sur le trône5; elle ballotte les pauvres hommes sur ses flots6 7.
Ces paroles de Boèce, fait observer Philosophie, partent d’un ressentiment
personnel contre la Fortune T. Croit-il donc que le monde entier soit le jouet
des hasards ? Il n’ose formuler un tel blasphème et nier la suprématie de la raison
divine8. Philosophie promet, en conséquence, de lui expliquer pourquoi le
monde semble aller à la dérive comme un jouet des caprices de Fortune 9.
Les Livres II et III sont consacrés à traiter cette aporie. Pour consoler Boèce
démoralisé par son présent revers de fortune, Philosophie lui rappelle d’abord
que, du temps de son élévation, il ne cessait de déclamer contre la Fortune 10.

1. Ibid., I, pr. 4, 5, p. 7 : « Anne adhuc eget ammonitione nec per se satis eminet Fortu-
nae in nos saeuientis asperitas ? »
2. Ibid., I, pr. 4, 59, p. 8 : « Itane nihil Fortunam puduit si minus accusatae innocentiae,
at accusantium uilitas ? »
3. Ibid., \, pr. 4, 105, p. 10 : « Eccuius umquam facinoris manifesta confessio ita
iudices habuit in seueritate concordes, ut non aliquos uel ipse ingenii error humani uel
Fortunae condicio cunctis mortalibus incerta summitteret ? »
4. Ibid., I, pr. 4, 138, p. ir : « Hoc tantum dixerim ultimam esse aduersae Fortunae
sarcinam quod, dum miseris aliquod crimen affingitur, quae perferunt meruisse creduntur.
5. Ibid., I, metr. 5, v. 28, p. 12 :
Nam cur tantas lubrica uersat
Fortuna uices ?
6. Ibid., v. 44, p. 12 :
Operis tanti pars non uilis
hommes quatimur Fortunae salo.
7. Ibid., I, pr. 5, 29, p. 13 : « Postremus aduersum Fortunam dolor incanduit. »
8. Ibid., I, pr. 6, 5, p. 14 : « Huncine, inquit, mundum temerariis agi fortuitisque
casibus putas an ullum credis ei regimen inesse rationis ? — Atqui, inquam, nullo existi-
mauerim modo, ut fortuita temeritate tam certa moueantur. »
9. Ibid., I, pr. 6, 40, p. 15 : « Quoniam uero, quibus gubernaculis mundus regatur,
oblitus es, has fortunarum uices aestimas sine rectore fluitare... Habemus maximum tuae
fomitem salutis ueram de mundi gubernatione sententiam, quod eam non casuum temeri-
tati, sed diuinae rationi subditam credis. »
10. Ibid., II, pr. i, 3, P- U'- «Fortunae prioris affectu desiderioque tabescis; ea tantum
animi tui, sicuti tu tibi fingis, mutata peruertit. Intellego multiformes illius prodigii fucos
et eo usque cum his, quos eludere nititur, blandissimam familiaritatem, dum intolerabili
dolore confundat, quos insperata reliquerit. Cuius si naturam, mores ac meritum reminis-
care, nec habuisse te in ea pulchrum aliquid nec amisisse cognosces; sed, ut arbitrer, haud
multum tibi haec in memoriam reuocare laborauerim. Solebas enim praesentem quoque,
blandientem quoque uirilibus incessere uerbis eamque de nostro adyto prolatis insectabare
sententiis. »
LA DESCRIPTION DE FORTUNE PAR BOËCE 105

Or ce revers de fortune n’est pas un avatar exceptionnel et personnel, puisque


le propre de Fortune est son caractère inconstant x. Savourer la Fortune présente
est ridicule, puisqu’elle s’apprête à fuir 1 2. S’en contrister quand elle est mauvaise
n’est pas moins absurde3. Une fois qu’on s’est abandonné à sa domination,
l’on ne peut s’y soustraire ni retenir l’élan de sa roue qui tourne 4. De sa main
orgueilleuse, Fortune renverse les rôles et se joue de nous, sourde aux gémisse¬
ments 5. Philosophie prête à Fortune, sous forme de prosopopée, une plaidoirie
où elle se défend contre le réquisitoire des hommes : puisque tous les biens qu’elle
leur concède, richesses, dignités, sont ses esclaves, sa propriété, elle a donc le
droit de les retirer quand bon lui semble6; loin d’être enchaînée par la convoi¬
tise des hommes, elle est libre de jouer continûment son jeu : faire tourner sa
roue d’un mouvement rapide 7. Suivent les exemplci historiques des monarques

1. Ibid., II, pr. i, 25, p. 18 : « Tu Fortunam putas erga te esse mutatam : erras. Hi
semper eius mores sunt, ista natura. Seruauit circa te propriam potius in ipsa sui muta-
bilitate constantiam; talis erat, cum blandiebatur, cum tibi falsae illecebris felicitatis allu-
deret. Deprehendisti caeci numinis ambiguos uultus. »
2. Ibid., II, pr. 1, 35, p. 18 : « An uero tu pretiosam aestimas abituram felicitatem et
cara tibi est Fortuna nec praesens manendi fida et, cum discesserit, allatura maerorem ? »
3. Ibid., II, pr. 1, 41, p. 18 : « Rerum exitus prudentia metitur; eademque in alterutro
mutabilitas nec formidandas Fortunae minas nec exoptandas facit esse blanditias. Postremo
aequo animo tolérés oportet quicquid intra Fortunae aream geritur, cum semel iugo eius
colla summiseris. »
4. Ibid., II, pr. 1, 51, p. 18 : « Fortunae te regendum dedisti, dominae moribus oportet
obtempères. Tu uero uoluentis rotae impetum retinere conaris ? At, omnium mortalium
stolidissime, si manere incipit, fors esse desistit. »
5. Ibid., II, metr. 1, v. 1-9, p. 19 :
Haec cum superba uerterit uices dextra
et aestuantis more fertur Euripi,
dudum tremendos saeua proterit reges
humilemque uicti subleuat fallax uultum.
Non ilia miseros audit aut curât fletus
ultroque gemitus, dura quos fecit, ridet.
Sic ilia ludit, sic suas probat uires
magnumque subitis monstrat ostentum, si quis
uisatur una stratus ac felix hora.
6. Ibid., II, pr. 2, 12, p. 19 : « Nunc mihi retrahere manum libet : habes gratiam uelut
usus alienis, non habes ius querelae tanquam prorsus tua perdideris. Quid igitur ingemiscis ?
Nulla tibi a nobis est allata uiolentia. Opes, honores ceteraque talium mei sunt iuris. Domi¬
nant famulae cognoscunt : mecum ueniunt, me abeunte discedunt. »
7. Ibid., II, pr. 2, 24, p. 20 : « Nos ad constantiam nostris moribus aliénant inexpleta
hominum cupiditas alligabit ? Haec nostra uis est, hune continuum ludum ludimus : rotam
uolubili orbe uersamus, infima summis, summa infimis mutare gaudentus. Ascende si
placet, sed ea lege, ne uti, cum ludicri mei ratio poscet, descendere iniuriant putes »; II,
pr. 1, 27, p. 18 : « Talis erat cum blandiebatur, cum tibi falsae illecebris felicitatis alluderet...
Si perfidiam perhorrescis,... abice perniciosa ludentem »; II, pr. 1, 5» P- J7 : <l Intellego multi¬
formes illius prodigii fucos et eo usque cum his quos eludere nititur, blandissimam familia-
ritatem, dum intolerabili dolore confundat quos insperata reliquerit. » (Sur le jeu de Fortune,
cf. Horace, Carm. II, 1, 3, éd. Villeneuve, p. 56; III, 29, 49, p. 146 : (< (Foroina) ludum inso-
lenteni ludere pertinax» ; Sénèque, Epist., LXXIV, 7> éd. Préchac, p. 39 . « Hanc enim ima-
106 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

déchus : Crésus, Persée, héros dont les tragédies déplorent à grands cris les
revers de fortune* 1. A l’école même, Boèce jeune n’a-t-il pas appris chez Homère
que, sur le seuil de Jupiter, se trouvent deux tonneaux, l’un chargé de biens,
l’autre de maux 2 ?
A cette prosopopée de Fortune, Boèce se contente de rétorquer qu’un tel
discours est rhétorique pure3. Philosophie lui rappelle alors en son nom propre
les faveurs exceptionnelles qu’il a obtenues autrefois de Fortune; or son infor¬
tune présente est non moins passagère que le fut sa fortune passée; de toute
façon la mort met un point final à toute fortune 4.
Mais le comble de l’infortune, répond Boèce, est d’avoir connu la fortune 5.
Philosophie lui réplique qu’il possède encore, grâce à Dieu, quelques biens de
Fortune, justement les plus précieux : la force et la santé pour lui et pour ses

ginem animo tuo propone : ludos facere Fortunam et in hune mortalium coetum honores,
diuitias, gratiam excutere »; Ad Polybium, XVI, 2, éd. Waltz, p. 118 : « Fortuna impotens!
quales ex humanis malis tibi ipsa ludos facis! »; De tranq. an., XI, 5, p. 94 : « Fortuna ilia’
quae sibi ludos facit. » Sénèque le Rhéteur, Controv., V, 1, 1, éd. Bornecque, p. 402 :
« Ludit suis Fortuna muneribus et quae dédit aufert, quae abstulit reddit. »)
1. Ibid., II, pr. 2, 33, p. 20 : « Quid tragoediarum clamor aliud deflet, nisi indiscreto
ictu Fortunam felicia régna uertentem ? ». (Dans mon article La culture antique de Remi
d Auxene, dans Latomus, t. VII, 1948, p. 251, j’ai signalé que Remi glose ce passage : <> In
Pacuuio legitur. » L. Alfonsi, Unframmento di Pacuvio? dans Dioniso, t. XIII, 1950, p. 3-6,
réfère ce passage au Teucer de Pacuvius, tandis que L. Bieler, éd. rit., p. 20, songe plutôt
à son Paulus. A mon avis actuel, Rémi ne connaît Pacuvius qu’à travers la Rhétorique à
Herennius (texte cité ci-dessous, p. 131, n. 4), où le passage de Pacuvius relatif à la Fortune
est cité sans titre et commenté par rapport au bouleversement des royaumes : « Nam hic
Pacuuius infirma ratione utitur, cum ait uerius esse, temeritate quam Fortuna res régi. Nam
utraque opinione philosophorum fieri potuit, ut is, qui rex fuisset, mendicus fieret. » La
phrase de Boèce : « Nesciebas Croesum regem Lydorum Cyro paulo ante formidabilem mox
deinde miserandum rogi flammis traditum misso caelitus imbre defensum ? » évoque de
près celle de Sénèque, De tranq. an., XI, 12, éd. R. Waltz, p. 96 : « Rex es : non ad Croesum
te mittam, qui rogum suum et escendit iussus et exstingui uidit, factus non regno tantum
etiam morti suae superstes. »)
2. Ibid., II, pr. 2, 35, p. 20 : « Nonne adulescentulus Suo 7116005, tov jaèv ëva xaxwv.
tov Ss êyspov eaov (Iliade, XXIV, 527) in louis limine iacere didicisti ? » Ces vers d’Homère
sont cites par Platon, Resp., II, p. 379 J, et Théodoret, Therap., V, 34-35 Autres réfé¬
rences dans l’apparat de l’éd. Bieler, p. 20. Cf. ci-dessous, p. 131 n^ 3- 14c n 6-
167; 281. J u’
3. Ibid., Il, pi. 3, 1, p. 21 : « His igitur si pro se tecum Fortuna loqueretur, quid pro-
tecto contra hisceres non haberes... Tum ego : ‘Speciosa quidem ista sunt, inquam obli-
taque rhetoricae ac musicae melle dulcedinis tum tantum, cum audiuntur, oblectant; sed
misens malorum altior sensus est.’ »
4. Ibid., Il, pr. 3, 30, p. 22 : « Dedisti, ut opinor, uerba Fortunae, dum te ilia demulcet,
dum te ut debcias suas fouet... Visne igitur cum Fortuna calculum ponere ? Nunc te primum
liuenti oculo praestrinxit... Quodsi idcirco te fortunatum esse non aestimas, quoniam quae
tune laeta uidebantur abierunt, non est quod te miserum putes, quoniam quae nunc cre-
duntur maesta praetereunt... Nam etsi rara est fortuitis manendi fides, ultimus tamen u.tae
dies mors quaedam bortunae est etiam manentis. »
5. Ibid II, pr. 4, 4 p. 23 : « Nam in omni aduersitate Fortunae infelicissimum est
genus infortunii fuisse felicem. »
LA DESCRIPTION DE FORTUNE PAR BOÈCE 107

proches l. Preuve que Fortune ‘ne les hait encore pas tous jusqu’au dernier’,
selon l’expression d’Enée invoquant Jupiter; car son beau-père et ses enfants sont
des ‘ancres’ qui le préservent de sombrer dans la tempête 2. Les humains ne
s’accommodent jamais de leur fortune parce qu’ils sont anxieux et insatiables;
les plus fortunés se sentent encore spoliés 3, et la douceur de leur bonheur est
éclaboussée d’amertumes4. Seule la maîtrise de soi n’est pas soumise à For¬
tune5; la vie conforme à la raison est le souverain bien, le seul que Fortune ne
puisse cueillir6; au contraire, le bonheur passager que procure Fortune est illu¬
soire, puisqu’il cesse de toute façon à la mort 7. Même si les biens de Fortune
n’étaient point passagers, ils restent toujours étrangers à la nature de l’homme

1. Ibid.., II, pr. 4, 7, p. 23 : « Si te hoc inane nomen fortuitae felicitatis mouet, quam
pluribus maximisque abundes, mecum repûtes licet. Igitur si, quod in omni fortunae tuae
censu pretiosissimum possidebas, id tibi diuinitus inlaesum adhuc inuiolatumque seruatur,
poterisne meliora quaeque retinens de infortunio iure causari ? »
2. Ibid., II, pr. 4, 25, p. 23 : « Nondum est ad unum omnes exosa Fortuna, nec tibi
nimium ualida tempestas incubuit, quando tenaces haerent ancorae quae nec praesentis
solamen nec futuri spem temporis abesse patiantur. — Et haereant, inquam, precor;
illis namque manentibus, utcumque se res habeant, enatabimus. Sed quantum ornamentis
nostris decesserit, uides ». (Cf. Virgile, Aen., V, 687, éd. Goelzer, p. 154 :

‘Iuppiter omnipotens, si nondum exosus ad unum


Troianos, si quid pietas antiqua labores
respicit humanos, da flammam euadere classi...’
Vix haec ediderat cum effusis imbribus atra
tempestas sine more fuerit.

La métaphore selon laquelle il faut plusieurs ancres pour assurer la stabilité morale remonte
à Sénèque, De remediis fortuitorum, XV, 2, éd. Haase, p. 456 : « Perdidi amicum... Quid
tu in tanta tempestate ad unam ancoram stabas ? » Le enatabimus rappelle le mot d’Aris-
tippe, ap. Diogène Laërce, VI, 1,6: ToiocÜTscpT] Setv ■KoizïaQu.i èçéSia, a xal vauayfiaavTi.
CTOYxoXu(i6f]<Tst. Cf. aussi Anthol. Iat., éd. Riese, t. I, 1, carm. 405 (attribué par Pithou
à Sénèque), p. 314 : « Crispe, meae uires laesarumque (lassarumque Ms.) ancora rerum ».)
3. Ibid., II, pr. 4, 45, p. 24 : « Idcirco nemo facile cum Fortunae suae condicione
concordat... Adeo perexigua sunt, quae fortunatissimis beatitudinis summam detrahunt ».
4. Ibid., II, pr. 4, 57, p. 24 : « Quam multis amaritudinibus humanae felicitatis dulcedo
respersa est. » (Analogie curieuse avec les expressions d’AUGUSTiN, Conf. I, 14, 23, 25, éd.
Labriolle, p. 20 : « ... ualentibus legibus tuis miscere salubres amaritudines reuocantes nos
ad te a iucunditate pestifera, qua recessimus a te »; surtout III, 1, 1, 20, p. 46 : « Quanto
felle mihi suauitatem illam et quam bonus aspersisti ! »; IV, 5, 10, 9, p. 73 : « Suauis fructus
de amaritudine uitae carpitur. »)
5. Ibid., II, pr. 4, 66, p. 25 : « Si tui compos fueris, possidebis quod nec tu amittere
umquam uelis nec Fortuna possit auferre. »
6. Ibid., II, pr. 4, 69, p. 25 : « Si beatitudo est summum naturae bonum ratione degentis
nec est summum bonum quod eripi ullo modo potest, quoniam praecellit id quod nequeat
auferri, manifestum est quin ad beatitudinem percipiendam Fortunae instabilitas aspirare
non possit. »
7. Ibid., II, pr. 4, 82, p. 25 : « Cumque clarum sit fortuitam felicitatem corporis morte
finiri, dubitari nequit, si haec afferre beatitudinem potest, quin omne mortalium genus
in miseriam mortis fine labatur. »
108 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

et superflus pour lui1. Les présents de Fortune ont moins de valeur que le corps 2 ;
ils affluent vers les pervers 3; c’est dire qu’à proprement parler ils n’ont, en eux-
mêmes, rien de bon 4.
Philosophie pousse plus loin sa démonstration : seule la Fortune contraire,
moins menteuse, peut être utile5. Tandis que la Fortune propice est volage
et débraillée, la Fortune contraire est austère, a une tunique serrée, est assagie
par l’expérience du malheur; loin de séduire, elle saisit l’homme de son croc,
lui procure même un bien véritable en écartant de lui ses faux amis 6.
Ranimé par cette démonstration, Boèce, au début du Livre III, se croit
capable désormais de résister aux coups de Fortune 7. Philosophie juge pourtant

1. Ibid., II, pr. 5, 2, p. 26 : « Age enim, si iam caduca et momentaria Fortunae dona
non essent, quid in eis est, quod aut uestrum umquam fieri queat aut non perspectum
consideratumque uilescat ?... Numquam tua faciet esse Fortuna, quae a te natura rerum fecit
aliéna... Si, quod naturae satis est, replere indigentiam uelis, nihil est quod Fortunae affluen-
tiam petas... Quid autem tanto Fortunae strepitu desideratis ?... Verumque iliud est per-
multis eos indigere, qui permulta possideant. » (Cette dernière phrase est peut-être une
allusion à Horace, Carm. III, 16, 42, éd. Villeneuve, p. 127 : (< Milita petentibus desunt
multa. »)
2. Ibid., II, pr. 6, 19, p. 30 : « Quo uero quisquam ius aliquod in quempiam nisi in
solum corpus et quod infra corpus est —- Fortunam loquor — possit exserere ? »
3. Ibid., II, pr. 6, 42, p. 31 : « Quod quidem de cunctis Fortunae muneribus dignius
existimari potest, quae ad împrobissimum quemque uberiora perueniunt. »
4’ Ibid., II, pr. 6, 59, p. 31 : « Postremo idem de tota concludere Fortuna licet, in qua
nihil expetendum, nihil natiuae bonitatis inesse manifestum est, quae nec se bonis semper
adiungit et bonos, quibus fuerit adiuncta, non efficit. »
5. Ibid., Il, pr. 8, 1, p. 35 : « Sed ne me inexorabile contra Fortunam gerere bellum
putes . est aliquando cum de hominibus fallax ilia nihil bene mereatur, tum scilicet cum
se aperit, cum frontem detegit moresque profitetur... Etenim plus hominibus reor aduersam
quam prosperam prodesse Fortunam. » (L’expression « contra Fortunam gerere bellum »
est du même ordre que celle de Cicéron, De senectute II, 5, éd. Wuilleumier, Paris, 1961,
p. 85 : « cum dis bellare ». Cf. A. Otto, Die Sprichwôrter... der Rômer, Hildesheim, 1962'.
p. 108.)
6. Ibid., II, pr. 8, 11, p. 35 : « Itaque illam uideas uentosam fiuentem suique semper
ignaram, hanc sobriam succinctamque et ipsius aduersitatis exercitatione prudentem.
Postremo felix a uero bono deuios blanditiis trahit, aduersa plerumque ad uera bona reduces
unco retrahit. An hoc inter minima aestimandum putas, quod amicorum tibi fidelium
mentes haec aspera, haec horribilis Fortuna detexit ? Haec tibi certos sodalium uultus
ambiguosque secreuit, discedens suos abstulit, tuos reliquit ? Quanti hoc integer et, ut
uidebaris tibi, fortunatus emisses ? » (La métaphore du croc ou crampon apparaît déjà, en
rapport avec la mauvaise fortune, chez Horace, Odes, I, 35, 17, éd. Villeneuve, p. 47,
juste avant un développement sur la fuite des faux amis :

Te semper anteit serua Nécessitas,


clauos trabalis et cuneos manu
gestans aena nec seuerus
nncus abest liquidumque plumbum.

Cf. SÉNÈQUE, Epist. LXXXII, 3. Pour la représentation figurée du croc, voir ci-dessous,
p. 146 et pl. 71.)
7- Ibid., III, Pr■ L 4> P- 37 • <( bu me... refouisti, adeo ut iam me posthac imparem
Tortunae ictibus esse non arbitrer. »
LA DESCRIPTION DE FORTUNE PAR BOÈCE 109

nécessaire, en ce livre, de revenir sur les faux biens et sur l’idée que les vrais
amis sont le fait, non de la Fortune, mais de la vertu 1.
Au Livre IV elle va maintenant démontrer qu’en dépit des apparences
l’infortune est toujours le partage des méchants 2. Car leur infortune est triple :
vouloir, pouvoir et parachever le crime3. La seule limite à cette infortune est
leur mort physique 4. Un autre allègement est que, par leur châtiment même, ils
participent à un bien 5. Boèce admet qu’il existe, en effet, une part de bien dans
les hasards de Fortune6; mais si Dieu est le dirigeant suprême et si le monde
n’est pas soumis uniquement aux caprices du hasard, Boèce s’étonne que l’on
voie le pervers parvenir à ses fins, l’homme de bien traité cruellement7. Philo¬
sophie répond que le problème des coups du hasard doit être envisagé de pair
avec les problèmes de la Providence, du Destin, de la prédestination et du libre
arbitre 8. La fortune de chaque homme est enserrée, tout comme ses actes, dans
un tissu de causes indissolubles issues de la Providence immuable 9. La richesse
même peut être concédée par un dessein providentiel à un homme qui, sans la
crainte de perdre sa fortune, se conduirait mal10. A proprement parler, toute

1. Ibid., III, pr. 2, 29, p. 39 : « Amicorum uero quod sanctissimum quidem genus est,
non in Fortuna, sed in uirtute numeratur »; III, pr. 5, 34, p. 45 : « An praesidio sunt amici,
quos non uirtus, sed Fortuna conciliât ? Sed quem félicitas amicum fecit, infortunium
faciet inimicum. » (Même opposition entre Fortuna et Virtus chez Plutarque, De fortuna
Romanorum, c. 1-4.)
2. Ibid., IV, pr. 1, 25, p. 65 : « Bonis felicia, malis semper infortunata contingere. »
3. Ibid., IV, pr. 4, 13, p. 73 : « Triplici infortunio necesse est urgueantur, quos uideas
scelus uelle, posse, perficere .»
4. Ibid., IV, pr. 4, 23, p. 73 : « Quos infelicissimos esse iudicarem, si non eorum mali-
tiam saltem mors extrema finiret; etenim si de prauitatis infortunio uera conclusimus,
infinitam liquet esse miseriam, quam esse constat aetemam. »
5. Ibid., IV, pr. 4, 51, p. 74 : « Nonne multo infelicior eo censendus est, cuius infor¬
tunium boni participatione releuatur ? »
6. Ibid., IV, pr. 5, 3, p. 77 : « Sed in hac ipsa fortuna populari non nihil boni maliue
inesse perpendo; neque enim sapientum quisquam exsul inops ignominiosusque esse malit
potius quam pollens opibus, honore reuerendus, potentia ualidus in sua permanens urbe
florere. »
7. Ibid., IV, pr. 5, 15, p. 77 : « Minus etenim mirarer, si misceri omnia fortuitis casibus
crederem. Nunc stuporem meum deus rector exaggerat. Qui cum saepe bonis iucunda,
malis aspera contraque bonis dura tribuat, malis optata concédât, nisi causa deprehenditur,
quid est quod a fortuitis casibus differre uideatur ? »
8. Ibid., IV, pr. 6, 9, p. 79 : « In hac enim de prouidentiae simplicitate, de fati sérié,
de repentinis casibus, de cognitione ac praedestinatione diuina, de arbitrii libertate quaen
solet. » (Cf. Pseudo-Plutarque, Defato 5 : 'EÇîjç 8s axer:xéov xal xà xaxà xo Trpoç xt, îrcSç
p.èv -xpoç xyjv -xpovotav f] elfrappiévY) ë^ei, tcwç 8è 7tpèç xyjv Tir/rp, xal to Ys ècp’ 7)|jÜv, xal xo
êvSsxopisvov xal Ôaa xotaüxa.)
9. Ibid., IV, pr. 6, 76, p. 80 : « (Sériés) haec actus etiam fortunasque hominum indis-
solubili causarum conexione constringit; quae cum ab immobilis prouidentiae proficiscatur
exordiis, ipsas quoque immutabiles esse necesse est. »
10. Ibid., IV, pr. 6, 153, p. 83 : « Huius morbo prouidentia collatae pecuniae remedio
medetur. Hic foedatam probris conscientiam spectans et se cum fortuna sua comparans
110 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

fortune est toujours bonne, dans la mesure où elle éprouve les bons ou corrige
les pervers * 1, en dépit du langage courant qui attribue à certains hommes la
mauvaise Fortune 2. Au vrai, tous les gens de bien ont une Fortune bonne, tous
les pervers une mauvaise 3. Le Sage ne doit donc pas s’irriter quand il est aux
prises avec la Fortune; il lutte contre toute fortune pour ne pas être écrasé par
la Fortune adverse ou corrompu par la Fortune favorable 4. Chacun a le pouvoir
de faire bon usage de la Fortune adverse, soit qu’elle l’éprouve, soit qu’elle le
corrige ou le punisse 5.
Un dernier problème est traité au Livre V, celui du hasard. En fait, le hasard
n’existe pas en tant qu’indépendant des causes ou de l’ordre divin6. Le mot
n’a de sens que si on le définit d’après Aristote : « un événement imprévu amené
par une rencontre de causes », par exemple la découverte d’un lingot d’or dans
un champ 7. Toutes choses fortuites sont soumises, malgré les apparences, aux
rênes du dieu providentiel 8.
L’exposé ci-dessus montre qu’à plusieurs reprises Boèce personnifie la

forsitan pertimescit ne, cuius ei iucundus usus est, sit tristis amissio ; mutabit igitur mores
ac, dum fortunam metuit amittere, nequitiam derelinquit. »
1. Ibid., IV, pr. 7, 2, p. 85 : « Omnem, inquit, bonam prorsus esse fortunam ... Cum
omnis fortuna uel iucunda uel aspera tum remunerandi exercendiue bonos, tum puniendi
corrigendiue improbos causa deferatur, omnis bona, quam uel iustam constat esse uel
utilem. »
2. Ibid., IV, pr. 7, 11, p. 86 : « Id hominum sermo communis usurpât, et quidem
crebro, quorundam malam esse fortunam. »
3. Ibid., IV, pr. 7,29, p. 86 : « Euenit eorum quidem, qui uel sunt uel in possessione uel
in prouectu uel in adeptione uirtutis, omnem quaecumque sit bonam, in improbitate uero
manentibus omnem pessimam esse fortunam. »
4. Ibid., IV, pr. 7, 34, p. 86 : « Vir sapiens moleste ferre non debet quotiens in for-
tunae certamen adducitur, ut uirum fortem non decet indignari quotiens increpuit bellicus
tumultus... Proelium cum omni fortuna animis acre consentis, ne uos aut tristis opprimât
aut iucunda corrumpat. »
5. Ibid., IV, pr. 7, 46, p. 87 : « In uestra enim situm manu, qualem uobis fortunam
formare malitis; omnis enim quae uidetur aspera, nisi aut exercet aut corrigit, punit. »
6. Ibid., V, pr. 1, 17, p. 88 : « Si quidem, inquit, aliquis euentum temerario motu
nullaque causarum conexione productum casum esse definiat, nihil omnino casum esse
confirmo et praeter subiectae rei significationem inanem prorsus uocem esse decemo :
quis enim cohercente in ordinem cuncta deo locus esse ullus temeritati reliquus potest ? »
7. Ibid., Y, pr. 1, 47, p. 89 : « Licet igitur definire casum esse inopinatum ex confluen-
tibus causis in his, quae ob aliquid geruntur, euentum. » (Voir la définition de Lactance,
ci-dessous, p. 135, n. 1. Cf. Pseudo-Plutarque, De fato 7 : To fiivxoi xaxà crug6e67]xôç’
ôxav g7] govov êv xoïç ëvsxâ tou ylyv/jxai, àXXà xal sv oîç V) Tcpoalpscjiç, tots 8y) xal to aim
TÛyrçç 7rpooayopsu£Tac olov to eupsïv ypucnov axebrTOVTec l'va çutsucjt)... Kaxà Sè xoùç cxtto
nXaTtùvoç, eyyiov eti 7tpocj(.ovTaç auxTjç tco Xoyco, ouxcoç dccpcopiaxai, 7) Tuy/], alxla xaxà
au[j.6£67]xoç tcôv SvExa tou ev toïç xaxa 7rpoaipscrtv. 'TirsiTa xal to à7rpovo7]Tov xal to dcSyjXov
àvOpcoTÛvco Xoyi.cjfi.cp TrpoaTiOéacn. Cf. Ci-dessous, p. 218.
8. Ibid., V, metr. 1, v. 11-12, p. 90 :

Sic, quae permissis fluitare uidetur habenis,


fors patitur frenos ipsaque lege méat.
LA DESCRIPTION DE FORTUNE PAR BOÈCE 111

Fortune. Il la représente aveugle 1 et sourde 2, au visage double 3, munie d’une


roue qu’elle fait tourner par jeu 4 ; il décrit même une fois la bonne et la mauvaise
Fortune comme deux femmes très différentes d’aspect, l’une débraillée, l’autre
au costume strict 5. Il nous reste à chercher d’où il tire ses amples développe¬
ments sur Fortune et ses biens, et comment lui-même a profondément trans¬
formé pour les siècles futurs une telle imagerie.

1. Voir ci-dessus, p. 105, n. 1.


2. Voir ci-dessus, p. 105, n. 5.
3. Voir ci-dessus, p. 103, n. 2; 105, n. 1.
4. Voir ci-dessus, p. 104, n. 5; 105, n. 4-5 et 7.
5. Voir ci-dessus, p. 108, n. 6.

v • : : »

.
CHAPITRE II

De la Fortune antique à la Fortune médiévale

I. — Quelques sources antiques de Boèce sur les biens de Fortune

Au livre I Boèce annonçait, on l’a vu 1, trois étapes : connaissance de soi-


même (livre II), connaissance de la fin des choses (Livre III, et jusqu’à IV, pr. 5),
connaissance des lois par lesquelles le monde est régi (fin du Livre IV et Livre V).
Cette progression générale était bien dans l’intention de Boèce, comme le mon¬
trent les fortes transitions de son livre fortement charpenté. Ainsi, tout le livre II
est un examen des biens de fortune, destiné à prouver que ces biens ne nous
touchent en rien, et qu’au lieu de les poursuivre nous ferions mieux de cher¬
cher à nous connaître; au contraire, au début du livre III, il est indiqué que
Philosophie va maintenant conduire Boèce à connaître la fin des choses : la vraie
félicite. Mais sa méthode est étrange : elle veut d’abord lui montrer le faux
bonheur pour qu’il voie mieux, par contraste, ce qu’est le bonheur vrai2. Par
suite, pour décrire le faux bonheur, elle va recommencer une revue des faux
biens et revenir plus d une fois sur ce qu’elle avait dit des biens de Fortune au
livre précédent. Sans doute, le point de vue est différent : il ne s’agit plus de
montrer que ces biens nous sont extérieurs, mais que la fin pour laquelle nous
recherchons chacun d’eux est une fin partielle, insuffisante à nous procurer le
bonheur total. En fait, si cette distinction apparaît par moments, Boèce n’a
pourtant pas su éviter de se répéter; une fois même il s’en est aperçu, sans d’ail¬
leurs s en inquiéter : « Comme je l’ai dit tout à l’heure, il y a nécessairement
un certain nombre de pays jusqu’où ne peut parvenir la renommée d’un indi¬
vidu 3 ». Aussi sommes-nous fondé à étudier sous une même rubrique tout
ce qui a trait aux biens de fortune, tant du point de vue des sources que de la
tradition postérieure.
Les érudits ont pris plaisir à détacher cet ensemble du reste de l’œuvre
et à le morceler d’après les sources qui auraient été suivies. Quand Bywater

1. Ci-dessus, p. 27.
2. Boèce, Cons. Ph., III, pr. 1, 20-22, p. 37.
3. Ibid., III, pr. 6, 13, p. 46, répétant II, pr. 7, 22-26, p. 32.
114 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

eut montré, d’après un passage parallèle de Jamblique, que la citation d’Aristote


faite au livre III devait être empruntée à son Protreptique perdu l, Usener se
crut autorisé à admettre ce Protreptique d’Aristote et Y Hortensias de Cicéron
comme sources directes ou indirectes de la majeure partie de la Consolation
(de II, pr. 4, 35, p. 24, à IV, pr. 6, 17, p. 79) 2. Rand, qui l’attaqua le premier,
se contenta de montrer qu’en tous cas s’y rencontraient aussi des touches origi¬
nales de Boèce, souvenirs personnels, idées romaines, et que son imitation n’était
pas aussi mécanique et servile qu’Usener l’avait supposée 3. Beaucoup plus hardi,
Müller restreignit l’étendue des passages empruntés à Aristote et Cicéron (de II,
pr. 5 à III, pr. 8), et voulut montrer ce que le début du Livre II devait à la Conso¬
lation à Apollonius, attribuée à Plutarque, et ce que devait à Platon la partie
qui traite de Dieu (de III, pr. 9 à IV, pr. 6) 4. Enfin Klingner, rompant avec ses
prédécesseurs, pense que le livre II est une diatribe cynico-stoïcienne, et le
livre III un morceau platonicien d’inspiration et de style; la pensée de Cicéron,
celle d’Aristote n’apparaîtraient qu’à l’endroit précis où ils sont cités (II, pr. 7;
III, pr. 8); au reste, après avoir distingué le Livre II stoïcien et le Livre III plato¬
nicien, Klingner admet enfin, non sans illogisme, que les arguments de la pre¬
mière partie du Livre III répètent ceux du Livre II 5. De nos jours, M. Alfonsi
accorde pourtant une place de premier ordre à l’influence de la tradition protrep¬
tique sur toute la Consolation 6.
Tant d’opinions contradictoires commandent la plus grande prudence
dans la recherche des sources et indiquent que nous avons affaire à des lieux
communs faciles à retrouver chez les auteurs les plus variés. Pourtant nous avons
déjà pris position sur un point en montrant que la première moitié du Livre III
(pr. 1 à 8) se rattachait plus à l’étude précédente des biens de fortune qu’à la
fin du livre, où il est traité du souverain Bien 7. Inversement nous pensons que
bien des anecdotes et exempta du Livre II sont du même type que ceux du
Livre I.
Comment Boèce se représente-t-il la Fortune et juge-t-il ses biens ? En quoi
consistent-ils ? Ils sont énumérés et étudiés à deux reprises, mais diffèrent quelque
peu d’une énumération à l’autre : ceux que Philosophie examine et critique au
Livre II sont la richesse (sous ses diverses formes : pierres précieuses, biens

1. J. Bywater, On a lost dialogue of Aristotle, dans The Journal of Philology, t. II,


1869, p. 55-69.
2. H. Usener, Vergessenes, dans Rheinisches Muséum, t. XXVIII, 1873, p. 398 et suiv.
3. E. K. Rand, art. cit., dans Harvard Studies in classical Philology, t. XV, 1904,
p. 1-28. Usener est critiqué aussi par P. Boyancé, Essai sur le ‘Songe de Scipion, thèse de
Paris, Limoges, 1936, p. 149.
4. G. A. Müller, Die Trostschrift des Boethius, Beitrag zu einer literarhistorischen
Ouellenuntersuchung, Diss. Giessen, Berlin, 1912, p. 26 et suiv.
5. Klingner, op. cit., p. 8-14 et 83. Il n’a pas vu, p. 36-37, que le mouvement de
conversion platonicienne formait la structure profonde de toute la Consolation.
6. L. Alfonsi, Studi Boeziani, dans Aevum, t. XXV, 1951, p. 210-222.
7. Voir ci-dessus, p. 113.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 115

fonciers, habits de luxe, domestiques), la dignité et la puissance, la renommée


et la gloire. Au Livre III nous retrouvons la richesse (étudiée beaucoup plus
sommairement), la dignité, la puissance (qui font l’objet de deux développe¬
ments séparés), enfin la gloire; mais il s’y ajoute tout un développement sur le
plaisir, et quelques lignes sur la beauté physique.
Ces deux études successives des biens de Fortune s’insèrent dans le plan
général de l’œuvre; la première a trait au « Connais-toi toi-même », la seconde
prépare la définition ultérieure du souverain Bien. Comment Boèce a-t-il présenté
ces études et à quel genre se rattachent-elles ? Il faut d’abord rejeter, avec Rand
et Klingner, l’hypothèse gratuite selon laquelle toute cette partie de l’œuvre
de Boèce serait une simple imitation ou traduction d’un ouvrage antérieur. Il
est trop facile, sur la foi de quelques fragments attestant que Y Hortensias de;
Cicéron et le Protreptique d’Aristote traitaient un sujet analogue, d’en inférer
que toute cette section du livre de Boèce les reproduit textuellement. Une telle
erreur de méthode, qui est celle d’Usener, s’explique par le désir de retrouver
le contenu des grandes œuvres perdues dans les ouvrages postérieurs qui ont
subsisté. A l’inverse, il paraît peu concluant et peu pratique de chercher unique¬
ment, avec Klingner, dans le style et la forme de développement, des indications
sur les sources 1 : par exemple, on trouve des prosopopées chez Sénèque et Télés ;
quand Philosophie console Boèce en lui rappelant ses joies passées et les joies
qui lui restent, elle imite le procédé de Sénèque cherchant à consoler Marcia
et Helvia; quand elle mentionne, à titre d’exempta, des morts héroïques et des
paroles célèbres, elle utilise encore un procédé de la diatribe cynico-stoïcienne.
Faut-il conclure, sur des ressemblances si générales, que cette partie de la Conso¬
lation de Boèce n’est qu’une diatribe cynico-stoïcienne ? Cette conclusion étonne
a priori puisque Philosophie, telle que Boèce la fait parler, juge très sévèrement
les Stoïciens et leurs doctrines 2. La conclusion de Klingner ne serait légitime
que si la Consolation, le Protreptique, la diatribe stoïcienne, étaient des genres
nettement distincts; or il n’en est rien. Par exemple, l’argument du néant de la
gloire pour une vie limitée dans l’espace et le temps, se retrouve presque sous
la même forme chez Sénèque3. Mais c’est à Cicéron que Boèce l’a emprunté
— directement ou non — puisque c’est lui qu’il cite 4. Il suffit d’avoir lu un
certain nombre de Consolations, tant grecques que latines, pour savoir combien
ce genre était artificiel et composite : les mêmes arguments, les mêmes exemples,
les mêmes anecdotes reparaissent chez les auteurs les plus divers. Ainsi s’explique
que tout le développement de cette partie de la Consolation ait pu se voir attri¬
buer par Usener, Müller, Klingner, des sources différentes. La plupart des
rapprochements proposés sont superficiels : simples lieux communs dont on
ignore la paternité. Il faut renoncer à faire le départ entre des ‘parties’ qui, chez

1. Klingner, op. cit., p. 12 et suiv.


2. Cf. ci-dessus, p. 23.
3. Sénèque, Consol. ad Marciam, XXI, 1-2, éd. R. Waltz, p. 42-43.
4. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 7, 26, p. 32.
116 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Boèce, seraient de traditions aristotélico-cicéronienne, et d’autres qui seraient de


tradition stoïcienne.
Sommes-nous donc condamnés à douter des sources précises qui ont inspiré
cette section de l’œuvre de Boèce ? En grande partie, assurément, puisque la
plupart de ces sources sont perdues. La seule enquête possible consiste à analyser
ce que Boèce lui-même nous dit de ses sources, et à chercher quels auteurs, au
VIe siècle, il risquait le mieux de connaître. Plutôt que d’établir des parallèles
d’idées entre des développements très généraux qui se retrouvent chez quantité
d’auteurs anciens, mieux vaut s’attacher à découvrir, ne fût-ce que pour de rares
passages, la source directe, que peut seul déceler un parallèle textuel.
Ainsi le passage du Livre II où Boèce dénonce la gloire comme bien de
Fortune et cite Cicéron, a déjà fait l’objet de controverses passionnées. La pre¬
mière idée fut de le rapporter au Songe de Scipion. Mais Usener \ repris ensuite
par Plasberg 1 2, discerna quelque différence entre ces deux textes, et proposa,
conformément à sa théorie générale, de référer la citation de Boèce à 1 ’Horten-
sius. Examinons donc ces textes à notre tour.

Cicéron, Somn. Scip. Macrobe, In Somn. Boèce, Cons. Ph., II, pr.
VI, 22, éd. A. Ronconi, Scip., II, 10, 3, éd. I. Willis, 7, 26-32, p. 32 :
Firenze, 1961, p. 53. Leipzig, 1963, p. 125, 3 :
« Ex his ipsis cultis no- « ... nullius uero gloriam « Aetate denique M. Tul-
tisque terris num aut tuum uel in illam totam partem lii, sicut ipse quodam loco
aut cuiusquam nostrum potuisse diffundi, si qui- significat, nondum Cau¬
nomen uel Caucasum dem Gangen transnare uel casum montem Romanae
hune, quem cernis, trans- transcendere Caucasum rei publicae fama trans-
cendere potuit uel ilium Romani nominis fama non cenderat, et erat tune adul-
Gangen transnatare ? Vel ualuit, spem, quam de ta, Parthis etiam ceterisque
quis in reliquis orientis propaganda late gloria ante id locorum gentibus for-
aut obeuntis solis ultimis oculos ponendo nostri or- midolosa. Videsne igitur
aut aquilonis austriue par- bis angustias amputauit, quam sit angusta, quam
tibus tuum nomen audiet ? uult et diuturnitatis aufer- compressa gloria, quam
Quibus amputatis, cernis re. » dilatare ac propagare labo-
profecto quantis in angus- ratis ? An ubi Romani nomi¬
tiis uestra se gloria dilatari nis transire fama nequit,
uelit. Ipsi autem qui de Romani hominis gloria
nobis loquuntur, quam progredietur ? »
loquentur diu ? »

Usener, uniquement parce que Boèce laisse tomber l’exemple du Gange,


niait que sa citation se référât au Songe de Scipion. Klingner n’a pas de peine à le

1. H. Usener, Vergessenes, dans Rheinisches Muséum, t. XXVIII, 1873, P- 402.


2. O. Plasberg, De M. Tullii Ciceronis Hortensio dialogo, Diss. Leipzig, 1892, p. 62.
Un compte rendu élogieux de ce livre fut fait par Usener lui-même dans Gottingische
gelehrte Anzeigen, t. CLIV, 1892, p. 377-389.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 117

réfuter sur ce pointx. Mais l’argument de Plasberg est beaucoup plus redoutable :
il fait remarquer que, dans le Songe de Scipion, Cicéron parle seulement de la renom¬
mée d’un individu, tandis que Boèce — contre la logique de tout son développe¬
ment qui traite aussi de la renommée individuelle, et comme contraint par sa
citation — parle de la gloire du peuple romain. Il semble attribuer à Cicéron lui-
même le développement sur la gloire du nom romain, et ajouter de son cru qua for¬
tiori la gloire d’un homme ne peut s’étendre au loin. La riposte de Klingner à
cet argument de Plasberg est très faible.
Il aurait fallu songer que Boèce interprétait le Songe de Scipion à travers le
commentaire de Macrobe. C’est le néo-platonicien Macrobe qui introduit l’idée
de la gloire du nom romain et dont Boèce reproduit mot-à-mot l’expression :
Romani nomims fama. Boèce ne prétend d’ailleurs pas citer exactement Cicéron
puisqu’il dit : sicut ipse... signiftcat (« comme Cicéron lui-même le laisse entendre »);
il emprunte à Macrobe ce raisonnement : Si la gloire du nom romain avait des
limites, combien plus limitée encore est la gloire de tout individu ! Ainsi, l’un des
plus forts arguments en faveur de la dépendance de Boèce à l’égard de Y Hortensias
tombe.
Justement nous savons que le Commentaire de Macrobe fit l’objet d’une
recension opérée simultanément par un de ses descendants (nommé Macrobe, lui
aussi) et par Symmaque, beau-père de Boèce 1 2. D’autre part, Boèce lui-même cite
explicitement cet ouvrage de Macrobe dans son In Isagogen, comme a noté Sche-
dler 3. Comme M. xMfonsi semble pourtant croire que notre parallèle textuel entre
Boèce et Macrobe porte sur un détail et est dépourvu de signification 4, il ne sera
pas inutile d’examiner de plus près le mode et l’ampleur de l’emprunt :

Macrobe, In somn. Scip. II, 9, 8, éd. Boèce, Consolatio Philosophiae, II,


Willis, p. 124, 8 : pr. 7, 4, p. 32 :
« Denique ueteres omnem habitabilem « Et ilia : Atqui hoc unum est quod
nostram extentae chlamydi similem esse praestantes quidem natura mentes sed
dixerunt. Item quia omnis terra, in qua nondum ad extremam manum virtutum

1. Klingner, op. cit., p. 9 et suiv.


2. Une souscription à la fin du Livre I, p. 94, porte : « Aurelius Memmius Symmachus
u. c. emendabam uel distinguebam meum Rauennae cum Macrobio Plotino Eudoxio u. c. ».
Cf. Schanz, Rom. Litt., t. IV, 2, p. 305 et 398.
3. Boèce, In Isagogen Porphyrii I, 11, C. S. E.L., t. XLVIII, p. 31, 19 : « Dicam
breuiter terminos me dixisse extremitates earum quae in geometria sunt figurarum, de incor-
poralitate uero quae circa terminos constat, si Macrobii Theodosii doctissimi uiri primum
librum, quem De somnio Scipionis composuit, in manibus sumpseris, plenius uberiusque
cognosces. » Les termes en italiques se retrouvent effectivement chez Macrobe, In Somn.,
L 5, 5, P- 15, 19 et suiv.
4. L. Alfonsi, Studi Boeziani, dans Aevum, t. XXV, 1951, p. 152 et 157. Il soutient,
quant à lui, dans la ligne d’E. Bignone, L’Aristotele perduto e la formazione filosofica di
Epicuro, t. I, Firenze, 1936, p. 239, la « dipendenza almeno ideale di Boezio... delle idee
del giovane Aristotele ». La restriction « almeno ideale » est prudente. Les vues d’Usener
sur le Protreptique d’Aristote considéré comme source de ce développement sur la gloire
sont contestées notamment par P. Boyancé, op. cit., p. 149-151.
118 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

et Oceanus est, ad quemuis caelestem perfectione perductas allicere possit,


circulum quasi centron PUNCTi obtinet gloriae scilicet cupido et optimorum in
locum, necessario de Oceano adiecit q u i rem publicam fama meritorum. Quae
tamen tanto nomine quam sit quam sit exilis et totius uacua ponderis
par u us uides. Nam licet apud nos sic considéra. Omnem terrae ambitum,
Atlanticum mare, licet magnum uocetur, sicuti astrologicis demonstrationibus ac-
de caelo tamen despicientibus non potest cepisti, AD CAELI spatium PUNCTI constat
magnum uideri cum ad caelum terra obtinere rationem, id est, ut, si AD
signum sit, quod diuidi non possit in caelestis globi magnitudinem confera-
partes. Ideo autem terrae breuitas tam tur, nihil spatii prorsus habere iudicetur.
diligenter adseritur, ut parui pendendum Huius igitur tam exiguae in mundo regio-
ambitum famae uir fortis intellegat, quae nis quarta fere portio est, sicut Ptolo-
in tam paruo magna esse non poterit. maeo probante didicisti, quae nobis
Quod doctrinae propositum non minus in cognitis animantibus incolatur. Huic
sequentibus apparebit :‘quin etiam quartae si quantum maria paludesque
si cupiat proies futur orum premunt quantumque siti uasta regio
hominum deinceps laudes distenditur cogitatione subtraxeris, uix
unius cuiusque nostrum ac¬ ANGUSTISSIMA INHABITANDI HOMINIBUS
ceptas a patribus posteris area relinquetur. In hoc igitur minimo
prodere, tamen propter elu- puncti quodam puncto circumsaepti
uiones exustionesque terra- atque conclusi de peruulganda fama, de
rum, quas accidere tempore proferendo nomine cogitatis, ut quid
certo necesse est, non modo habeat amplum magnificumque gloria
non aeternam sed ne diutur- tam angustis exiguisque limitibus ar-
nam quidem gloriam adsequi TATA ? Adde quod hoc ipsum breuis habi-
possumus.’ Virtutis fructum sa¬ taculi saeptum plures incolunt nationes
piens IN conscientia ponit, minus lingua, moribus, totius uitae ratione dis¬
perfectus in gloria, unde Scipio perfec- tantes, ad quas tum difficultate itinerum
tionem cupiens infundere nepoti, auctor tum loquendi diuersitate tum commercii
est Ut CONTENTUS CONSCIENTIAE PRAEMIO insolentia non modo fama hominum sin-
gloriam non requirat. In qua appetenda gulorum sed ne urbium quidem peruenire
quoniam duo sunt maxime quae praeop- queat. Aetate denique M. Tullii, sicut
tari possint, ut et quam latissime vage- ipse quodam loco significat, nondum
tur et quam diutissime perseueret, post- Caucasum montem Romanae rei publicae
quam superius de habitationis nostrae fama transcenderat et erat tune adulta,
angustiis disserendo totius terrae, quae Parthis etiam ceterisque id locorum gen-
AD CAELUM PUNCTI locum OBTINET, mini- tibus formidolosa. Videsne igitur quam
mam quandam docuit a nostri generis sit angusta, quam compressa gloria,
hominibus particulam possideri, nullius quam dilatare ac propagare laboratis ?
uero gloriam uel in illam totam partem An ubi Romani nominis transire fama
potuisse diffundi, si quidem Gangen nequit, Romani hominis gloria progre-
transnare uel transcendere Caucasum dietur ? Quid quod diuersarum gentium
Romani nominis fama non ualuit, spem
mores inter se atque instituta discordant,
quam de propaganda late gloria ante ut quod apud alios laude apud alios sup-
oculos ponendo nostri orbis angustias plicio dignum iudicetur? Quo fit ut, si
amputauit, uult et diuturnitatis au- quem famae praedicatio delectat, huic in
ferre, ut plene animo nepotis contemp- plurimos populos nomen proferre nullo
tum gloriae compos dissuasor insinuet. modo conducat. Erit igitur pervagata
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 119

inter suos gloria quisque contentus


et intra unius gentis terminos praeclara
ilia famae immortalitas coartabitur. Sed
quam multos clarissimos suis temporibus
uiros scriptorum inops deleuit obliuio!
Quanquam quid ipsa scripta proficiant,
Et ait nec in hac ipsa parte, in quam quae cum suis auctoribus premit longior
sapientis et fortis uiri nomen serpere atque obscura uetustas ? Vos uero im-
potest, AETERNITATEM NOMINIS pOSSe mortalitatem uobis propagare uidemini
durare, cum modo exustione, modo cum futuri famam temporis cogitatis.
eluuione terrarum diuturnitati rerum Quod si ad aeternitatis infinita spatia
intercédât occasus. Quod quale sit disse- pertractes, quid habes quod de NOMINIS
remus. In hac enim parte tractatus ilia tui diuturnitate laeteris ? Vnius etenim
quaestio latenter absoluitur, quae multo- mora momenti si decem milibus confe-
rum cogitationes de ambigenda mundi ratur annis, quoniam utrumque spatium
AETERNITATE sollicitât. » definitum est, minimam licet habet tamen
aliquam portionem; at hic ipse numerus
annorum eiusque quamlibet multiplex
ad interminabilem diuturnitatem ne com-
parari quidem potest. Etenim finitis ad
se inuicem fuerit quaedam, infiniti uero
atque finiti nulla umquam poterit esse
collatio. Ita fit ut quamlibet prolixi tem¬
poris fama, si cum inexhausta aeterni-
tate cogitetur, non parua sed plane
nulla esse uideatur. Vos autem nisi ad
populares auras inanesque rumores recte
facere nescitis et relicta conscientiae
virtutisque praestantia de alienis prae-
mia sermunculis postulatis. »

L’auteur de la Consolation déplore d’être captif et éloigné de sa bibliothèque


personnelle h L’on est donc en droit de me juger téméraire si je prétends qu’il a
devant lui, au moment où il rédige, le Songe de Scipion ou le commentaire de
Macrobe. Mais l’examen minutieux de ce parallèle impose, si je ne me trompe,
une telle conclusion.
Chez Boèce, le discours de Philosophie débute par des considérations morales
sur le fait que des esprits supérieurs (praestantes = praestantibus) sont attirés
(allicere — inlecebris) par la gloire que leur vaudront les services qu’ils ont rendus

i. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 4, 7, p. 7 : « Haecine est bibliotheca, quam certissimam tibi
sedem nostris in laribus ipsa delegeras, in qua mecum saepe residens de humanarum
diuinarumque rerum scientia disserebas ? » Philosophie répond, ibid. I, pr. 5, 17, p. 13 :
« Itaque non tam me loci huius quam tua faciès mouet, nec bibliothecae potius comptos
ebore ac uitro parietes quam tuae mentis sedem requiro, in qua non libros, sed id quod
libris pretium facit, librorum quondam meorum sententias collocaui. »
120 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

(optimorum... meritorum = bene meritis)1. Ces considérations morales n’interve¬


naient chez Cicéron et Macrobe qu’après le long développement sur les limites
spatiales ou temporelles de la gloire. Boèce a déplacé le paragraphe pour le mettre
en meilleur jour. Les mots cités jusqu’ici proviennent directement du texte cicé-
ronien, sans que Macrobe soit l’intermédiaire 2. Mais c’est d’après Macrobe que
Boèce introduit l’idée (d’origine plotinienne et porphyrienne 3) d’une hiérarchie
des vertus (virtutum perfectione = virtutis ... perfectus ... perfectionem) :
l’homme d’une vertu parfaite est encore supérieur à l’homme qui recherche la
gloire politique. Et il reviendra tout à la fin, toujours d’après Macrobe 4, sur la
récompense que constitue pour le Sage la prise de conscience de sa propre vertu
(CONSCIENTIAE VIRTUTISQUE... PRAEMIA = VIRTUTIS IN CONSCIENTIA; CONSCIENTIAE
PRAEMIO).

Boèce passe de la a 1 idee de 1 inanité de la renommée. Il suit maintenant, sans


aucun doute, Macrobe directement : la renommée est sans poids (fama... uacua

i. Cicéron, Somn. Macrobe, In somn. Scip. Boèce, Cons. Ph., II, pr.
Scip. VII, 25, p. 54 : II, io, 2, p. 124, 26 : 7, 4, P- 32 :
« Si reditum in hune « Virtutis fructum sa¬ « Et ilia : Atqui hoc
locum desperaueris, in quo piens in CONSCIENTIA po- unum est, quod praestantes
omnia sunt magnis et nit, minus perfectus in quidem natura mentes, sed
praestantibus uiris, quanti gloria. Vnde Scipio, per¬ nondum ad extremam ma-
tandem est ista hominum fectionem cupiens infun- num virtutum perfec¬
gloria, quae pertinere uix dere nepoti, auctor est ut tione perductas allicere
ad unius anni partem exi- contentus conscientiae possit, gloriae scilicet cu-
guam potest?... Nec in praemio gloriam non re- pido et optimorum in rem
praemiis humanis spem quirat. » publicam fama merito¬
posueris rerum tuarum : rum... »
suis te oportet inlecebris
7> 56, p. 33 : « Vos au-
ipsa uirtus trahat ad uerum
tem... relicta conscientiae
decus, quid de te alii lo-
virtutisque praestantia de
quantur, ipsi uideant, sed
alienis praemia sermun-
loquentur tamen... Ego
culis postulatis. »
uero, inquam, Africane,
siquidem bene meritis de
patria quasi limes ad caeli
aditum patet, ... tanto
praemio exposito enitar
multo uigilantius. »

2'En ^et les mots praestantes, allicere, meritorum, ne figurent pas dans le passage de
Macrobe ; celui-ci conserve, en revanche, du paragraphe cicéronien, les mots posueris
(= ponit) ; praemiis... praemio (= praemio).
r o Henry, Plotin et l Occident, p. 154-162, d’où il résulte que Macrobe, In somn.
1 ’ 3'11 (notamment I, 8, 4, p. 37, 18 : perfectae ad superiora ascensionis) suit le traité
Des vertus de Plotin, Enn. I, 2, et Porphyre, Sententiae XXXII, où le tIXcioç e2Wpym-
y-oç annonce le perfectus de Macrobe et Boèce.
4- Qui paraît lui-même se référer au fragm. 8 du livre VI (cité par lui, In somn. I, 4,
2, p. 13, 10) : « Sapientibus conscientia ipsa factorum egregiorum amplissimum uirtùtis
est praemium. »
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 121

ponderis — parui pendendum ambitum famae) ; toute la terre, comparée à l’éten¬


due du ciel, n’occupe qu’un point (omnem terrae ambitum1... ad caeli spatium 2
puncti constat obtinere rationem... ad caelestis globi magnitudinem — omnis
TERRA AD quemuis CAELESTEM circulum... PUNCTI OBTINET locum... ; MAGNUM...
ad caelum; ... ad caelum puncti locum obtinet). Les astrologicae demonstrationes
dont parle ici Boèce désignent donc essentiellement la série de démonstrations
mi-astronomiques, mi-géographiques, qui précédaient chez Macrobe et où il
décrivait les « zones 3 ». En revanche, l’allusion à l’enseignement que Boèce reçut
de Ptolémée n’a point d’équivalent chez Cicéron ni chez Macrobe : il doit s’agir
d’un souvenir personnel de Boèce qui, comme on sait, avait traduit lui-même
Ptolémée 4.
Boèce poursuit en généralisant, sous forme des maria qui couvrent une vaste
surface du globe, le mare Atlantique de Cicéron et Macrobe. Quant aux paludes
et à la siti uasta regio, c’est apparemment la transposition poétique 5 des uastae
solitudines de Cicéron. Les groupes « angustissima inhabitandi hominibus area »
et « gloria tam angustis... limitibus artata » reflètent, non directement Cicéron,
mais textuellement Macrobe : « habitationis nostrae angustiis » et « gloriam...
locis artam nec in ipsis angustiis6... »
Le développement sur la barrière que constituent entre les peuples les diffé¬
rences de langues, de mœurs, et l’absence de commerce, semble une amplification
boécienne de Cicéron 7 et se présente du reste sous forme d’une addition (adde),
issue peut-être du Livre I De re publica 8. La formule de gradation qui suit : « non
modo..., sed ne... quidem », répète littéralement celle du passage de Cicéron, cité
tel quel par Macrobe. Mais, tandis que chez eux l’objet de cette gradation était :
« Loin que la gloire soit éternelle, elle n’est même pas durable », Boèce dit : « Loin

1. Boèce paraît tirer ce mot de Macrobe qui, lui, l’appliquait à Vambitum famae (cf.
aussi In somn., II, 6, 2, p. n6, 16 : uniuersum ambitum).
2. Ce mot paraît issu de Macrobe, In somn. II, 6, i, p. n6, io : « De terrae ipsius
spatiis, quanta habitationi cesserint, quanta sint inculta referamus. »
3. Macrobe, In somn., II, 5-9, p. 110-124.
4. Cf. Cassiodore, Variae I, 45, 4 (Lettre de Théodoric à Boèce), M. G. H., Auct.
ant., t. XII, p. 40, 11 : « Translationibus enim tuis Pythagoras musicus, Ptolemaeus leguntur
Itali. »
5. Cf. Lucrèce, De rerum natura V, 202 : « uastaeque paludes et mare »; Virgile,
Aen., IV, 42 : « deserta siti regio ».
6. Macrobe, In Somn. II 10, 3, p. 124, 32; II, 11, 4, p. 128, 12.
7. Cicéron, Somn. VI, 20, p. 52 : « interruptos ita esse, ut nihil inter ipsos ab aliis ad
alios manare possit ». Macrobe glosait seulement, p. 115, 12 : « qualiter inter se hominum
généra sint diuisa, significat ».
8. Cicéron, De re publica I, 17, 26, éd. Müller, p. 283, 32 : « Quid porro aut praecla-
rum putet in rebus humanis, qui haec deorum régna perspexerit, aut diuturnum, qui
cognouerit quid sit aeternum, aut gloriosum, qui uiderit, quam parua sit terra, primum
uniuersa, deinde ea pars eius quam homines incolant, quamque nos in exigua eius parte
adfîxi, plurimis ignotissimi gentibus, speremus tamen nostrum nomen uolitare et uagari
latissime? » L. Alfonsi, art. cité, p. 156, note avec apparence de raison que ce « plurimis...
gentibus » semble correspondre aux « plares... nationes » de Boèce.
122 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

que la gloire d’un individu parvienne à l’étranger, même celle des cités n’y par¬
vient pas. » Il est donc ici d’une certaine indépendance vis-à-vis de ses sources.
Le paragraphe suivant est présenté, au contraire, comme une citation textuelle
de Cicéron : « sicut ipse quodam loco significat ». Cicéron aurait dit que, de son
temps, le renom de l’État romain n’avait pas encore franchi le Caucase, quoique
Rome fût alors redoutable aux peuples d’Orient, même aux Parthes. Rien de tel,
en réalité, chez Cicéron où il ne s’agit, on l’a vu, que de la gloire individuelle :
Scipion dit simplement à son petit-fils que le nom d’aucun Scipion n’a encore
franchi le Caucase 1. En dépit de sa référence à Cicéron, Boèce, on l’a vu, suit ici
manifestement Macrobe (Romani nominis... fama = Romani nominis fama),
qui, dans son commentaire, avait déjà tiré en ce sens la pensée de Cicéron 2.
Boèce rompt maintenant de nouveau le fil du développement cicéronien pour
revenir, sous forme d’une nouvelle ajoute par gradation rhétorique, au topos des
différences de mœurs entre les peuples : tel pays juge digne du supplice l’homme
qui passe pour un héros dans un autre pays 3. Dans la suite, tout en restant fidèle
au tour rhétorique issu de Cicéron 4, Boèce calque une fois de plus son développe¬
ment et ses expressions sur Macrobe. Tandis que Scipion parlait seulement du
vain désir qu’a la gloire de s’étendre, et ajoutait : « Parlera-t-on de nous longtemps
(diu) ? » Boèce schématise d’après Macrobe les deux points de vue, spatial et
temporel, et recourt aux mêmes mots ou groupes de mots que lui 5.
Il revient pourtant à Cicéron, tout à la fin, pour évoquer Vobliuio dont fait

1. J entends le nostrum au sens de « nous, Scipions ». Si même il signifiait : « nous,


Romains », il s agit dans la pensée de Cicéron du renom individuel des grands hommes,
non point du renom de Rome. Le plus curieux est que Boèce, Cons. Ph., III, pr. 6, 12,
p. 46 • K Sed cum, uti paulo ante disserui, plures gentes esse necesse sit, ad quas unius fama
hominis nequeatperuenire... » s’exprime comme s’il avait, au Livre II, parlé de gloire indi¬
viduelle seulement, et non de la gloire des États ; en fait, il avait alors précisé, II, 7, 22, p. 32 :
« Plures incolunt nationes... ad quas... non modo fama hominum singulorum, sed ne urbium
quidem peruenire queat ».
2. Celui-ci dit, au contraire, dans le Songe, VI, 22, p. 53 : « tuum aut cuiusquam nostrum
nomen », repris ensuite par : « tuum nomen ». Le tune adulta pourrait rappeler macrobe,
In somn. II, 10, 8, p. 126, 6 : « Roma iam adolescente. »
3. Cf. Montaigne, Apologie de Raymond Sebond, 6453 P., éd. Porteau, p. 232 :
« Quelle bonté est ce, que je voyois hyer en crédit, et demain ne l’estre plus; et que le traject
d une riviere faict crime ? Quelle vérité est ce, que ces montaignes bornent, mensonge au
monde qui se tient au-delà »; Pascal, Pensées, 294, p. 465 : « On ne voit rien de juste ou
d injuste qui ne change de qualité en changeant de climat... Plaisante justice qu’une rivière
borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »
4. Cicéron, ibid., p. 52-53 : « Vides habitari in terra..., cemis autem eandem terram...,
cerms profecto quantis in angustiis uestra se gloria dilatari uelit »; Boèce, ibid., p. 33 :
« Videsne îgitur quam sit angusta, quam compressa gloria, quam dilatare ac propagare
laboratis . » Noter, chez F un et Fautre, le passage de tu à vous.
5. Chez Macrobe : contentus conscientiae praemio; latissime vagetur et ... diutis-
sime; propaganda late gloria; diuturnitatis... aeternitatem nominis- cogita-
tiones... aeternitate. Chez Boèce : dilatare ac propagare; pervagata gloria...
contentus; nominis tui diuturnitate; aeternitate cogitetur.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 123

preuve la postérité 1. Il précise d’ailleurs par rapport à Cicéron — et sans doute en


songeant à la suite du développement macrobien 2 -— que cet oubli tient au défaut
de textes écrits, seul moyen de perpétuer le souvenir parmi les hommes.
Comme montre l’étude qui précède, Boèce ne peut ni avoir écrit cette page
de mémoire ni s’être référé à une source unique : il avait sous la main, dans sa rési¬
dence forcée 3, à la fois le Songe de Scipion et le commentaire de Macrobe, sans
doute liés déjà dans la tradition manuscrite 4, et s’en inspirait simultanément.
Il schématise la pensée cicéronienne à la manière de Macrobe et le suit jusque dans
ses contresens plus ou moins volontaires sur le texte du Songe ; bien plus, il adopte
les vues néo-platonisantes de Macrobe sur la hiérarchie des vertus et les met en
un relief particulier en bouleversant la composition à cet effet. Son originalité
consiste surtout dans l’utilisation rhétorique, et non philosophique, du dévelop¬
pement : il me paraît superflu d’invoquer le « jeune Aristote » pour rendre compte
de ces ajoutes boéciennes 5.
Outre nos deux commentaires conservés, d’autres exégèses scolaires furent
émises à l’occasion du Songe ; par exemple, tel développement où Boèce fournit
une formule de la musique des sphères à propos d’un passage du Songe 6, ne semble
remonter à aucun des deux commentaires conservés. Peut-être Boèce l’emprunte-
t-il à un commentaire perdu; mais je croirais plutôt qu’il a eu lui-même l’idée
d’appliquer l’échelle des notes grecques à ce passage latin 7.

1. Cicéron, ibid., VII, 25, p. 54 : « Sermo autem omnis ille... obliuione posteritatis
extinguitur »; Boèce, ibid., p. 33, 40 : « Sed quam multos clarissimos suis temporibus
uiros scriptorum inops deleuit obliuio ! »
2. Macrobe, In somn. II, 10, 8, p. 126, 3 : « Litterarum usus, quo solo memoriae fulcitur
aeternitas. »
3. Il ne s’agit pas d’une prison; cf. Boèce, Cons. Pli., I, pr. 5, 4, p. 13 : « longin-
quum... exsilium; ... procul a patria... pulsus; ... exsul »; II, pr. 4, 53, p. 24 : « Hic ipse
locus, quem tu exsilium uocas, incolentibus patria est. »
4. Tout naturellement il doit avoir eu en main la recension opérée par son beau-père
Symmaque, parvenue jusqu’à nous, et qui contient à la fois le Songe et le Commentaire
de Macrobe.
5. Si j’insiste sur le rapport immédiat et prolongé entre Boèce et Macrobe, je n’entends
pas, pour autant, nier que certaines des ajoutes personnelles de Boèce par rapport à cette
trame ne soient des lieux communs susceptibles de remonter indirectement au Protreptique
d’Aristote; il me semble, en revanche, tout à fait exclus que le ‘jeune Aristote’ soit sa
source directe ici.
6. Boèce, Institutio musica, I, 27, éd. Friedlein, Leipzig, 1867, p. 219, 12 : « Sed Marcus
Tullius contrarium ordinem facit. Nam in sexto libro ‘De re publica’ sic ait : ‘Et natura
fert, ut extrema ex altéra parte grauiter, ex altéra autem acute sonent. Quam ob causam
summus ille caeli stellifer cursus, cuius conuersio est concitatior, acuto et excitato mouetur
sono, grauissimo autem hic lunaris atque infimus. Nam terra nona inmobilis manens, una
sede semper haeret’ (§ 18, p. 51). His igitur Tullius Terram quasi ‘silentium’ ponit, scilicet
inmobilem. Post hanc qui proximus a silentio est, dat Lunae grauissimum sonum, ut sit
Luna proslambanomenos, Mercurius hypate hypaton, Venus parhypate hypaton, Soi
lichanos hypaton, Mars hypate meson, Iuppiter parhypate meson, Saturnus lichanos
meson, Caelum ultimun mese. »
7. Ce commentaire musical de Boèce, jugé original, mais insensé, par Th. Reinach,
124 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Boèce apporte, du reste, des correctifs à Macrobe. Dans le développement


relatif à la gloire, l’auteur du Songe de Scipion traite ensuite de la « grande année »,
et Macrobe, par de savants calculs, l’évalue à 15 000 années solaires b Ici Boèce,
dans sa Consolation, ne retient que l’idée, à laquelle il donne encore plus de force :
« Un seul instant, comparé à 10 000 années, n’y tient qu’une très petite place, mais
enfin en tient encore une, parce qu’il s’agit de deux laps de temps déterminés.
Mais il n’y a pas de comparaison possible entre ce nombre d’années, ou même
n’importe lequel de ses multiples, et la durée infinie * 1 2. » Irons-nous, parce que son
imitation n’est pas servile, imaginer que Boèce n’emprunte plus cette donnée au
Songe de Scipion ou à Macrobe, mais à un passage perdu de l’Hortensias? Cette
hypothèse d’Usener est d’autant moins recevable que, selon un passage de Y Horten¬
sias conservé par Tacite 3, Cicéron y évaluait la « grande année » à 12 954 années
solaires. Dirons-nous avec Müller 4 que Boèce a arrondi la somme sans s’attacher
au chiffre précis, comme fait l’auteur de la Consolation à Apollonius lorsqu’il écrit :
« Mille ans, dix mille ans ne sont, pour parler comme Simonide, qu’un point
imperceptible, ou plutôt la minime subdivision d’un point 5. » Sans doute, Boèce
emploie l’expression punctum... puncti, comme font du reste bien d’autres6. Je
croirais surtout que, s’il a rejeté le chiffre de Macrobe, c’est parce que, de son
temps et dans l’école de Proclus, la « grande année » était évaluée à dix mille ans 7.
Il utiliserait ici Macrobe en le modernisant et en l’adaptant aux théories platoni¬
ciennes plus récentes.
Nous voyons donc, par l’exemple de Macrobe, que Boèce ne copie pas servi¬
lement ses sources, mais aussi qu’entre Cicéron et lui il y a un intermédiaire 8.
A fortiori, sa citation d’Aristote, relative à Lyncée, si elle se réfère au Protreptique

La musique des sphères, dans Revue des Études grecques, t. XIII, 1900, p. 436-437, a été
défendu et expliqué par P. Boyancé, op. cit., p. 110-112.
1. Macrobe, In somn. Scip., II, n, 15, p. 130, 4.
2. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 7, 47-51, p. 33.
3. Tacite, Dial, de or., XVI, 7, éd. Goelzer, p. 41; Servius, In Aen., III 284 Cf
Usener, op. cit., p. 398.
4. Müller, op. cit., p. 42.
5. Plutarque, Consol. ad Apoll. XVII, ni C, éd. Didot, p. 133 : Tà yàp ^ÎXux xad -à
[j.upta, xara XxptoviSijv, et?) cmy^?) tiç Iotiv àopicnroç, piàXXov §s pioptciv il SpavuTaxov
OTiyfiîjç.

6. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 7, 18, p. 32 : « In hoc igitur minimo puncti quodam puncto
circumsaepti atque conclusi. » Cf. Sénèque, Epist., XLIX, 3, éd. Préchac, p. 29 : « Punctum
est quod uiuimus et adhuc puncto minus »; Léonidas de Tarente, dans Anthol Palat
VII, 472, v. 3, éd. P. Waltz, Paris, 1941, p. 57 :
T(,Ç [XOlpCC ^CûY]Ç 07ToX£t,TCSTGU, T) OOOV OC7GOV
crn.yfi.7) xai cmy(a7)ç et! il xaiJ-?)^o'r£pov;

7. P. Duhem, Le système du monde, t. I, p. 293; cf. P. Boyancé, Études sur le ‘Songe


de Scipion p. 166, n. 4 Déjà, il est vrai, Héraclite évaluait la « grande année >» à 10.800 ans
(Vorsokratiker, 8e ed. H. Diels, t. I, p. 147, 1-5).
8. Ajoutons que Boèce, Institutio musica, éd. Friedlein, p. 219, 12 et suiv cite textuel-
ement un passage de ce sixième Livre de la République de Cicéron; cf. Cicéron Resb
VI, 18 et Macrobe, In somn. Scip., II, 1, 8, p. 96, 16 et suiv.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 125

perdu, ne peut en provenir directement. Usener lui-même admettait entre eux


une série d’intermédiaires, dont l’un est forcément commun à Boèce et Jam-
blique, puisqu’on retrouve dans le Protreptique de Jamblique la phrase d’Aristote
que cite Boèce, mais sans le nom d’Aristote et très affadie 1. Quel est cet intermé¬
diaire ? On ne peut faire que des hypothèses, puisque, quel qu’il soit, il est perdu.
Les arguments d’Usener en faveur de YHortensius sont, nous l’avons vu, très
faibles. Même si YHortensius est un de ces intermédiaires, il ne peut être la seule
source pour tout cet ensemble, puisque bien des exemples et des anecdotes que cite
Boèce sont postérieurs à l’époque de Cicéron. De même, s’il est vrai, comme le
dit Klingner, que beaucoup des lieux communs et des anecdotes de Boèce se retrou¬
vent chez Sénèque, celui-ci n’est probablement pas l’intermédiaire cherché, puis¬
que nous pouvons vérifier dans ses diverses Consolations l’absence de la citation
d’Aristote et de la plupart des exemples allégués par Boèce. L’intermédiaire cher¬
ché a plus de chance d’être un Grec; car il est invraisemblable que Jamblique
emprunte son exemple à l’Hortensias de Cicéron, à Sénèque ou à tout autre écri¬
vain latin.
S’il est permis, après tant d’autres, d’émettre une hypothèse sur la source
principale à laquelle Boèce a puisé pour cette section de son œuvre, nous serions
tenté de désigner Plutarque. Ce rapprochement n’est d’ailleurs pas entièrement
nouveau, mais il nous semble qu’il n’a jamais été fait selon la méthode et avec
les réserves convenables.
Müller a bien montré l’existence de rapports entre la Consolation de Boèce
et la Consolation à Apollonius 2. Toutefois, il ne saisit jamais une dépendance directe
de 1’ une à l’autre; il limite la ressemblance des deux œuvres à une partie très res¬
treinte de notre Consolation (de II, pr. i kpr. 5), et conclut que les points de contact
entre Boèce et ce traité attribué à Plutarque attestent seulement l’influence com¬
mune de leur grand ancêtre Aristote3. Au contraire, il nous paraît possible de
suggérer qu’entre Plutarque et Boèce il y a plus que cette rencontre fortuite
d’auteurs traitant un même heu commun. Selon nous, Boèce a connu par Plutarque
plusieurs de ces lieux communs; il lui emprunte même bon nombre de ses exempla.
Peu nous importera, dans cette recherche, la distinction entre les œuvres authenti-

1. Jamblique, Protr., éd. Pistelli, p. 47, Boèce, Cons. Ph., III, pr. 8, 20, p. 48 :
13 :
El yàp Ttç èSvvocro pXÉTtetv èÇù xocQtxmp tov « Quodsi, ut Aristoteles ait, Lyncei oculis
Auyxéa cpaalv, ôç 8ià xwv xolycov écopa xal homines uterentur, ut eorum uisus obstan-
tcov SsvSpcov, Trox’av ISo^sv sïvat -uva ttjv 6cpt.v tia penetraret, nonne introspectis uisceribus
àvexxév, ôpwv èE, ol'cov auvéaT7)X£ xaxcov; illud Alcibiadis superficie pulcherrimum
corpus turpissimum uideretur ? »
Cf. aussi Jean Philopon, De aeternitate mundi, éd. Rabe, p. 151, 15, citant le vers d’ApoL-
lonius, Argon., I, 155, relatif à Lyncée, et H. Diels, Zu Aristoteles’ Protreptikos und Cicero’s
Hortensius, dans Archiv für Geschichte der Philosophie, t. I, 1888, p. 477-497.
2. Müller, op. cit., p. 25 et suiv. (Cf. aussi G. Schepss, Zu Boethius, dans Commen-
tationes Woelfflinianae, Leipzig, 1891, p. 280).
3. Ibid., p. 54.
126 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

ques de Plutarque et les œuvres que la critique moderne décerne à un Pseudo-


Plutarque; car cette distinction n’existait certainement pas du temps de Boèce
qui pouvait posséder soit un Corpus Plutarcheum soit un recueil d’extraits, y
compris des inauthentiques. Notons le procédé de développement qui leur est
commun : une accumulation d’anecdotes. Plutarque est resté pour les siècles sui¬
vants un immense réservoir d’anecdotes auquel Montaigne aussi devait, plus
tard, puiser son information sur l’Antiquité classique.
Un rapprochement qui n’a jamais été fait doit, dès l’abord, éveiller l’atten¬
tion : En son premier livre de la Consolation, Boèce cite à deux reprises l’exemple
d’un certain Julius Canius, éminent philosophe stoïcien x, qui, accusé d’avoir eu
connaissance d’un complot ourdi contre Caligula, lui répondit : Si je l’eusse su,
tu l’aurais ignoré 1 2 . Les commentateurs rapportent ce passage à un développement
du De tranquillitate animi de Sénèque, mais ce mot historique ne s’y trouve point.
Selon Waltz, éditeur de Sénèque, d’accord sur ce point avec le Pauly-Wissowa,
ce Canius ou Canus est totalement inconnu d’autre part 3. Une telle assertion est
inexacte, car un fragment de Georges le Syncelle, chroniqueur byzantin du vme siè¬
cle, nous assure que Plutarque, dans une œuvre perdue, parlait longuement de la
mort héroïque de ce Canus, et lui attribuait des miracles :
« (Caligula) fit aussi mourir Julius Canus, philosophe stoïcien, de qui les Grecs
racontent une chose incroyable et qui est, à mon sens, de pure invention. On rapporte
qu’allant au supplice de l’air le plus tranquille, il dit à Antiochus de Séleucie — un de
ses amis qui l’accompagnait — qu’il viendrait lui parler la nuit prochaine et lui ferait des
révélations très importantes. Il ajouta que Rectus, un autre de leurs amis, serait trois jours
plus tard mis à mort par Caligula. Cette double prédiction se réalisa : car Rectus fut tué
trois jours après, et Antiochus raconte que Julius Canus lui apparut comme il le lui
avait promis, discourut avec lui de 1 immortalité de l’âme et de la lumière éminemment
pure dans laquelle celle-ci se trouve après sa sortie du corps 4. Voilà ce que nous raconte
Plutarque de Chéronée 5. »

Ainsi, Sénèque n’est pas la source de Boèce pour cette anecdote. Nous savons
d’autre part que, dans une œuvre perdue, Plutarque ou un Pseudo-Plutarque consa¬
crait à la mort de Canus un long développement, beaucoup plus détaillé que celui
de Sénèque. Dans l’état actuel de notre information, la source la plus probable
de l’anecdote de Boèce est cet ouvrage — authentique ou non — de Plutarque, qui
survivait au temps de Boèce, au moins sous forme à'excerpta, puisque Georges le
Syncelle le connaît encore. Le même traité grec peut être l’intermédiaire cherché
entre Aristote d’une part, Jamblique et Boèce de l’autre.

1. Boèce, Cons. Ph., I, pr. 3, 28, p. 5.


2. Ibid., I, pr. 4, 81-84, P- 9-
3. SÉNÈQUE, De tranquillitate animi, XIV, 4-9, éd. R. Waltz, p. 100 et la note. Cf.
Pauly-Wissowa, Realencyclopâdie, s. u. : Julius (Canus).
4. Cf. Plutarque, Œuvres morales, trad. Bétolaud, t. V, Paris, 1870, p. 100.
5. Georges le Syncelle, Chronographia, éd. Niebuhr, dans Corpus scriptorum historiae
Byzantinae, p. 330 D.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 127

Ajoutons que l’anecdote, telle que le Syncelle nous l’a conservée, s’insérait
très bien, semble-t-il dans un protreptique plus ou moins platonisant. Or deux au
moins de ces protreptiques qu’on attribuait à Plutarque sont perdus aujourd’hui;
Hartlich proposait déjà d’y référer deux autres fragments de Plutarque conservés
par Stobée, l’un contre les richesses, l’autre contre la force physique, et constatait
la présence de développements parallèles chez Boèce h Sans tomber dans l’excès
que nous avons reproché à Usener, il est permis d’imaginer qu’un protreptique
perdu de Plutarque — peut-être, selon la suggestion de Hartlich, le IïpoTpe7mxèç
Tipoç veov ttXoucuov — contenait une série de développements contre les différents
biens de fortune, et que Boèce en a utilisé des lieux communs et plusieurs exempla.
La chose n’a rien d’invraisemblable en soi, car un autre Latin d’époque tardive,
Macrobe, a sûrement lu et utilisé dans son livre VII des Saturnales les Quaestiones
conuiuales de Plutarque 1 2. Mais ce n’est pas à dire que Boèce suive uniquement
une source grecque. Car nous l’avons vu, pour tel développement particulier sur
la gloire, recourir au Songe de Scipion et à Macrobe 3, et pour telle de ses méta¬
phores au De remediis fortuitorum de Sénèque 4.

IL — Les représentations antiques de Fortune

L’image qui devait, par la suite, tenter le plus les artistes, est Fortune et sa
roue. A quels textes et à quelles représentations figurées Boèce songeait-il ? En quoi
les a-t-il copiés ou transformés ?
Dès le Ve ou IVe siècle avant Jésus-Christ on trouve sur telle mosaïque une
roue associée à la fortune des hommes 5. Tyché, à laquelle les Latins identifièrent
Fortuna, est une pure abstraction; elle prit surtout une place importante à l’époque
hellénistique, lors des bouleversements politiques consécutifs à la mort d’Alexan¬
dre, tandis que déclinait la piété envers les dieux de l’Olympe 6. Nous la voyons
souvent, sur toute sorte de monuments figurés, en rapport avec une sphère ou une

1. Hartlich, op. cit., p. 312; cf. Stobée, Anthol., XCIII, 33, et LIII, 14 (Dübner,
Plutarchi fragmenta XXI et XXIV). M. Galdi, Saggi Boeziani, Pisa, 1938, p. 206-222,
prétend démontrer que Boèce dépend souvent de Plutarque; mais le travail est de seconde
main, et les rapprochements indiqués ne portent que sur des lieux communs vagues; de
même ses chapitres sur Boèce et Proclus (p. 131-148) et sur Boèce et Cassien (p. 223-229)
sont extrêmement faibles.
2. K. Ziegler, dans Pauly-Wissowa, Realencyclopàdie, s. u. : Plutarchos 2, col. 889
et 948.
3. Voir ci-dessus, p. 116-123.
4. Voir ci-dessus, p. 107, n. 2.
5. Cette roue à quatre rayons est accompagnée de l’inscription ’AyaOr) et publiée
dans American Journal of Archaeology, t. XXXVIII, 1934, p. 505, fïg 2. Cf. D. M. Robinson,
Excavations at Olynthus, t. XII, 1946, p. 327.
6. F. Cumont, Lux perpétua, Paris, 1949, p. 112.
128 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

roue. Tel bronze d’Herculanum conservé au Musée de Naples montre Fortune


debout sur un globe F Une pierre tombale de Caecilius Ferox, longtemps conservée
à la villa Albani, à Rome, et dont nous possédons un dessin, la montre debout
aussi, posant le pied sur une roue 1 2. Sur les monnaies, tantôt un globe se voit sous
le gouvernail de Fortune 3, tantôt une roue sous son siège 4 ou derrière son siège 5
ou à ses pieds 6 ou près d’elle à droite 7.
Dion Chrysostome 8 et l’auteur de la Cebetis tabula 9 expliquent de manière
concordante que la sphère (crcpaïpa) ou le globe (Al0oç CTxpoyyuXoç), sur quoi se
dressent les statues en pied de Fortune, signifient son instabilité, son caractère
changeant, puisqu’elle prend aux uns pour donner aux autres et pour leur retirer
ses biens ensuite. Plusieurs siècles avant Boèce10, la Cebetis tabula précise que For¬
tune est non seulement aveugle, mais sourde. Cette sphère sous les pieds de
Fortune est encore mentionnée par Galien 11 et par Eusèbe de Césarée 12.

1. F. de Clarac, Musée de sculpture antique et moderne, t. III, Paris, 1832, pl. 456,
n°837.
2. A. Doren, Fortuna im Mittelalter und in der Renaissance, dans Bibliothek Warburg,
Vortrâge, t. II, r, 1922-1923, Leipzig, 1924, pl. 1, fig. 4, d’après Huelsen, Rômische Antiken-
gàrten des XVI. Jahrhunderts, p. 13.
3. H. Cohen, Description historique des ... médailles impériales, Paris, 1859 et suiv.,
t. I, Vespasien 283; t. II, Hadrien 882; Antonin 597 et 95°- (De même sur un devant de
sarcophage, ap. Cumont, Recherches sur le symbolisme funéraire des Romains, Paris, 1942,
pl. III, 2).
4. Ibid., t. III, Septime-Sévère 154, 178, 183, 187-194, 197; Caracalla 89.
5. Ibid., t. IV, p. 230, pl. XI, Pacatien 5.
6. Ibid., t. V, p. 603, Galère Maximien 68.
7. Ibid., 64.
8. Dion Chrysostome, Oratio, LXIII (46), 7, éd. J. de Arnim, t. II, Berlin, 1962,
P- I47> 6 : Eyei 8 00 xaxüç ouSs xa xûv îtaXaicov aivlypiaxa rrsp! aùxrjv. 01 pisv yàp sic! Çupoü
eax7]<rav aux7]v, 01 8s em atpaipaç, 01 Ss 7t7)8aXi,ov s8coxav xpaxstv... To jxèv oùv üupov xo
aTcoxo^xov X7)ç euxuyiaç (j.7]vusi' Y) 8s 09 aïpa ôxi suxoXoç 7) pisxaooXT) aùxTjç écmv Iv xiVTjastyàp
xoyyavst. toxvxoxs ov xo 0eïov. To 8s 7i:7)8aXiov 8t)Xoï ôxi xugspvà xov xcov àv0pa>7rcov pîov 7] xùyr;.
DNV, 12, p. i59> ^ • Dpop yap xco 7roXXa pXotocp7]p.stv 81a Xoycov xaxà X7jp Tuy7]p sxt, xa!
TiXccarcci xai ypaçstç auxTjv XoiSopouaiv, 0! plv <i>ç piaivofjiévTjv xa! SiappUxouaav ypàqsovxsç,
01 8s stu crcpaipaç PeëTjxuïav, osç oux acrçaXüç où8s àxivSûvwç sp7)psi.apisv7]v, Ssov 7)p.aç aùxoùç
xoiouxouç 7rXaxxeiv xai ypaçsiv xouç s^ztcXtjxxiûç xal xaxcoç rcaai ypcopisvouç xa! pià Aia ye
oux S7U ccpaipaç, aXX en avotaç sax7)xoxaç, xal [7.75 jxàxTjv xyj Tu^t) [isp.cp£CT0at.
9. Cebetis tabula, \II, 1, ed. Prâchter, Leipzig, 1893, p. 6, 8 : 'TI 8s yuv7j èxs!v7] xiç
caxiv 7) cûCTTrsp XU9X7) xai p.at.vop.sv7) xiç slvai Soxoüoa xa! écrxTjxuïa enl X! 0ou xtvoç axpoyyûXou;
KaXeïxai [zsv, tcpr], Iu^t) ^ saxi 8s ou piovov xucpXi) xa! [xatvop.sv7], àXXà xa! xcùçtj... At,ô xal
xè aTjjxstov xaXwç p.7)vue!. ttjv cpucrtv auxTjç. — IIoïov xoüxo; scpTjv sya>. — "Oxi èni X!0ou
axpoyyûXou sax7)xey. — Fixa xt xoüxo^ cn]|za[vet; - Oùx àacpaX^ç oû8è (3sêa[a êaxiv f) nap’
aux^ç Soaiç. Bx7txcocreiç yap pisyaXai. xai axX7]pa! yîvovxai, ôxav xtç aûxT) TtiaxsûaT). Cf. R. Joly
Le ‘ Tableau de Cébès’ et la philosophie religieuse, dans Collection Latomus, t. LXI Bruxelles’
1963, P- 3°-
10. Voir ci-dessus, p. 105, n. 5.
11. Galien, Protrept. 2, éd. Kaibel, Berlin, 1894, P- 2 : O! TiaXaio!... xoïv ttoSolv
U7té0saav (3àai.v açaipiXTjv.
I2_- Eusèbe de Césarée, Praep. euang.,Yl, 8, 22, éd. Mras, 1.1, p. 235, 18 : 'Etc! ama ipaç
pso7)xuïav xt)v Tüj(7]v ëSsi^av.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 129

Artémidore nous parle d’un cylindre 4; sous Hadrien, Mésomédès, auteur


d un Hymne à Némésis, parle d’une roue (xpo^oç) qu’il met en rapport
avec la fortune des mortels, c’est-à-dire la chute de l’âme dans le monde
de la génération 2, selon une conception d’origine orphique sur le cycle des
temps et des métensomatoses 3, agréée par les Pythagoriciens 4 et Platoni-

1. Artémidore, Oneir., II, 37, éd. R. A. Pack, Leipzig, 1963, p. 172, 18 : Tuy/j 8è tj
[tev eutxuAivSpou eaxcôaa irovrjpa nixai Sia to xîjç füacrétoç è7Ux[vSuvov, tj Sè xo 7i:7]8àAiov xpa-
xouaa xiVTjaeiç Ttpoayopeûsi.
2. Mésomédès, Hymne a Némésis, v. 7-8, éd. C. Janus, Musici scriptores Graeci,
Leipzig, 1895, p. 470 :
‘Ytcoaov xpoyov <5caxaxov àaxt,67j
yapoTtà piepoTCCov axpecpexai, xôya.
Voir aussi, en rapport avec la Fortune, l’interprétation du supplice de la roue d’Ixion
par Macrobe, In somn. Scip., I, 10, 14, éd. Willis, p. 44, 12 : « Illos ‘radiis rotarum pendere
districtos (Aen., VI, 616-617), qui nihil consilio praeuidentes, nihil ratione modérantes
nihil uirtutibus explicantes, seque et actus omnes suos Fortunae permittentes, casibus
et fortuitis semper rotantur. »
3. Orphicorum fragmenta 224bi, 229-230, éd. O. Kern, Berlin, 1922, p. 241 et 244.
PROCLUS, In Remp., éd. Kroll, t. II, p. 339, 1 : ’ErceiO’ oxi xal sic, xà aÀAa Çcôoc pexâ6aaiç èazi
xtov Tœv àv0pco7uvwv, xal xoüxo SiappTjSrjv ’Opcpeéç àvaSiSàcrxsi, ÔTT/jvtxa av Siopl'ÇTjxav
oûvex’ àp.ei,6op,ÉV7) tJjuyTj xaxà xéxXa ypovoio
àv0pÔTrcov Çfe)oi.ci p.exepxexai aXXoOsv aXXoïç.
aXXoxe p.èv d’ïnnoç xoxe y [vexai,...
aXXoxs Sè ixpoêaxov, xoxe S’opveov alvov ISeaOai.,
aXXoxe S’a5 xtîveov xe 8ep,aç cpcovTj xs füapeta,
xal (Jiuypcùv ècplcov ep-xei, yévoç èv yOovl Sqrj.
In Tim., éd. Diehl, t. III, p. 296, 7 • Mla crcox7]p[a xîjç ijniyTjç «6x4 rrapà xoü STjpxoupyoü
Ttpoxelvexat xoü xùxXou xtjç yevéaecoç àxaXXàxxoucia xal xvjç ttoXX^ç TcXâv7jç xal xîjç àvTjv'oxei)
Çûiîjç, tj Tipoç xo voepov elSoç xtjç 4IUX^Ç àvaSpop.7) xal 7j cpuy/j tuxvxmv xwv ex xîjç yevéaetùç 7jp.1v
7rpoarcecpux6xcûv... Kai ô pèv (l'irxoç) sic, yeveaiv <5cyst. xtjv ijjuy/jv, ô Sè àrco yeveaecvç èm xô Ôv,
xal ô p.èv xov yevecnoopyov itepiayei, xûxXov, ô Sè xov voepov... Ilaaav Sè xtjv elç xtjv

eôSa[p.ova 7repiàyouaa Çcotjv àxo xtjç xspl xtjv yevecnv xXàvTjç, tjç ol rrap’ ’Opçeï xâ Aiovôaw
xal xyj Kopjrj xeXoûpevot. xuyelv euyovxai,
xûxXou x’av XtjÇai xal àvaixveiicrai xaxoxTjxoç.
Simplicius, De caelo, dans C. A. G., t. VII, p. 377> 14 • ’EvSeSeOîjvai... êv xco xrjç elp.ap-
pivTjç xal yevéaeœç xpoyôi.
Cf. Anaximène, ap. Aetius, II, 2, 4, éd. H. Diels, Die Fragmente der Vorsokratiker,
p. 93, 21 : 01 Sè xpoyou SIxtjv 7repi.St.veïcT0ai. (xov xocrpov).
4. Diogène Laèrce, Vita Pythag., VIII, 14, éd. Cobet, p. 208, 9 : IIpûxov xe çacn,
xooxov à7rocpTjvai, xtjv ipuX'0v *ùxXov àvàyxTjç àp.e[6ouaav àXXox' aXXoïç èvSe1a0ai <^cüoi,ç; Virgile,
Aen., VI, 745 :
Donec longa dies perfecto temporis orbe
concretam exemit labem...
Has omnis, ubi mille rotam uoluere per annos,
Lethaeum ad fluuium deus euocat agmine magno.
scilicet immemores supera ut conuexa reuisant
rursus et incipiant in corpora uelle reuerti.
Jérôme, Adv. Rufinum, III, 39, P. L., t. XXIII, 486B : « Audi quid apud Graecos Pythagoras
primus inuenerit : immortaies esse animas et de aliis corporibus transire in alia. Quod
quidem et Virgilius in sexto Aeneidos uoîumine sequens loquitur :
130 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

ciens 1, et toujours connue des Chrétiens, même de Sidoine Apollinaire 2. Or


Némésis fut très souvent identifiée avec Tyché à basse époque. L’auteur de
la Consolation à Apollonius applique cette roue qui tourne aux brusques chan-

Has omnes, ubi mille rotam uoluere per annos,


Lethaeum ad fluuium deus euocat agmine magno,
scilicet immemores supera ut conuexa reuisant
rursus et incipiant in corpora uelle reuerti.
Se primum fuisse Euphorbum, secundo Callidem (Aithalidem?), tertio Hermotimum, quarto
Pyrrhum, ad extremumPythagoram ; et post certos temporum circulos ea quae fuerant rursum
fieri nihilque in mundo uideri nouum...; et multa alia quae Plato in libris suis et maxime
in Phaedone Timaeoque prosequitur. »
i. Jamblique, De mysteriis, VIII, 6, éd. des Places, Paris, 1966, p. 199 (à propos des
deux âmes dont parlent les Hermetica) : 'PI [j.èv âno xAv xoapicûv sîç Tjpiôcç xa0Y)xouaa ^0^7]
xaîç irspioSoiç crovaxoXouGeï xAv xoapicùv, tj 8s txno xoü vot]xoü votjxcoç rcapoGaa xt]ç ysvscnoopYoü
xuxXrjaswç ÛTtspéysi xal xax’ aùx7]V 4 ts Xiiaiç ylyvsxai xtjç elpiapjjisvTjç xal 7) xpoç xoùç vo7)xoùç
0SOÙÇ àvoSoç. Augustin, Civ. Dei, X, 30, C. C., t. XLVII, p. 308, 53 : « Falso igitur a

quibusdam est Platonicis creditus quasi necessarius orbis ille ab eisdem abeundi et ad
eadem reuertendi (cf. Phédon 70c)... Porphyrii profecto est praeferenda sententia his, qui
animarum circidos alternante semper beatitate et miseria suspicati sunt »; Proclus, De
malorum subsistentia, XXIV, 23, éd. Boese, p. 203 (à propos de la chute des âmes) :
« uelut circulo adnascentia animabus »; In Remp., t. II, p. 221, 1 : ’Avcoxépco Se au xpsïç
àppsvco7tol SpaaxTjplouç izoïÿoeiç èn:i8eixvu[j.evoi xaxà mxvroc xov tt)ç yevsoscoç xûxXov. In Tim.,
t. I, p. 105, 6 : Ttjv yévscriv xaûx7)V xal X7)v ànAXeiav àXXtnç piv stti xoü oùpavou Gsaxsov, àXXct>ç
8s £7r! xAv svÛXmv éxsï ptsv 7) èvaXXayT) tôv oxTjpiàxcùv xal xlv7]aiç àel y(,yvop.év7) 7tpoü7ïàpyei
81’ èxeîvaç 8s xàç p.sxa6oXàç xal tj yévecnç xu6spvcoptsv7) tov éaux7)ç àveXixxsi xûxXov. ’Ev 8s
tA xûxXco xoûxcù tcots jj,sv aXXa, rroxè 8è aXXa xAv otoixsIcùv s-xixpaxeï. ... üâvxcov 8s îtapà
çixnv 8iaxi0ep.évcov oùSèv serai fj.6vip.ov, àcp’ o5 xal xoïç [rsxaSaXXopisvoiç xo àel Acraûxcoç
ÛTcàpxsiv Suvaxov, où8s ô xéxXoç aco07)asxai xîjç ysvsaswç. P. 228, 16 : “H xûxXw 7) yévsGiç,
7) sexi xô àsl ov. ’AXX' ours ex 'àxetpov rcpoïsvai 0ép.iç’ sx yàp èvoç xàvxa xal puâç àpXTjç- oüxe
xûxXcp 7) ysvsaiç, ïva pà) xà aùxà xpslxxco xal xe^Pw yiyvTjxai xal al'xia xal arroTeXéepiaxa.
Asîxsxai àpa àel slvai xo ov. T. III, p. 134, 10 : Kal yàp xà pexécopa xàvxa, 81’ Av ô xûxXoç
s7UxeXeïxai xtjç yevéaeoç, Aç psv àxo xaxpoç ûçlcxaxai, xuêepvAvxoç àva>0sv xtjv svuXov xàcrav
xal cpepopsvTjv oùalav, Aç 8è àxo [XTjxpoç xîjç yrjç. P. 242, 1 : Ilàvxa yàp aùxoiç ûxoxeixai xà
axoïxcicc xpoç xàç ysvvTjaeiç xAv GvtjxAv ^cùojv xal xov xuxXov àsl xX7jpoüffiv àxaécrxcùç xAv
yevscswv xal cpGlaewv.
2. Epistula s. Iacobi, III, 6 : OXoylÇooea xov xpoxov X7jç yevécrea>ç. Priscillien, Tract.
I, 31, C. S. E.L., t. XVIII, p. 26, 21 : « rotam geniturae »; Origène, In Ps., LXXVI, 19,
éd.Pitra, Anal.sacra, t. III, p. 109 : Tpoxov 8s xAv àvGpAxwv xov plov, Aç èx xoG ’IsÇsxitjX
eexi fxaOsïv. Sidoine Apollinaire, Epist. ad Lupum, VIII, n, 4, M. G. H., Anct. ant., t.
VIII, p. 140, 1 : « O nécessitas abiecta nascendi, uiuendi misera, dura moriendi! Ecce quo
rerum uolubilitatis humanae rota ducitur. » En sens inverse, les Manichéens supposent
qu’une roue (celle du zodiaque) permet la remontée des âmes (Cf. Hégémonius, Acta
Archelai, VIII, 5, éd. C. H. Beeson, dans G. C. S., t. XVI, Leipzig, 1906, p. 12, 26,, cité
par F. Cumont, La ‘roue à puiser les âmes’ du Manichéisme, dans Revue de l’histoire des
religions, t. LXXII, 1915, P- 384 • (< Filius Dei... machinam quandam concinnatam ad salu-
tem animarum, îd est rotam, statuit, habentem duodecim urceos; quae per hanc spheram
uertitur hauriens animas morientium. »
Cf. C. A. Lobeck, Aglaophamus, t. II, Regimonti Prussorum, 1829, p. 798; R. Eisler,
Orphisch-dionysische Mysieriengedanken in der christlichen Antike, dans Vortrage der Biblio-
thek Warburg 1922-1923, Berlin, 1925, p. 86-89.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 131

gements de condition sociale provoqués par Fortune 1. Nous voici tout près du
langage de Philosophie dans notre Consolation. On notera aussi que le passage
d’Homère cité en grec, dans le contexte de Boèce 2, sur les deux tonneaux
emplis 1 un de biens, l’autre de maux, se retrouve dans un discours de Dion
Chrysostome sur Fortune3.
Parmi les Latins, Pacuvius, dans une tragédie perdue, déclamait contre
"ortuna sous les pieds de qui, disait-il, certains philosophes décrivent un saxum
^ obosum, uolubile, tout à fait analogue au ÀlQoç orTpoyyûXoç de la Cebetis tabula.
auteur de la Rhétorique à Herennius a fait connaître et préservé ce fragment 4.
Cicéron mentionne la roue de Fortune (rota), qui tourne sans cesse et provoque
de brusques chutes sociales 5. Sa métaphore resta célèbre, comme prouvent les
railleries d’Aper dans le Dialogue des orateurs 6. Tibulle 7 et Horace, tel que l’inter-

i* Pseudo-Plutarque, Consolatio ad Apollonium 103F, éd. Bernardakis, 1.1, p. 252, 23


(à propos des hommes qui souhaitent les biens de Fortune et méprisent lems inférieurs) •
... OUX evQyoVevoi t6^xt)ç TéxrjçjXcttoctov xai dcgéêaiov, oùS' Sri paSioiç xà üi^Xà yivexai
xcoreiva, y.ai toc yGapiaXà TràXiv ûtJioGxai, xafç èÇupp67rotç psOiCTTàpteva xrjç Tu/y]ç ptsTagoXatç.
Z4xc.1v oùv sv agsêaioiç (BeSaLov xi, Xoyi,Çop.svwv èaxi Ttepi xwv Ttpayfiàxcùv oùx ôpGcoç-
ïpoxoG (yàp) 7repiaxeixovxoç, àXXoG' fjxépa
àijdç ôrrepOs yiyvsx’, àXXoG' fjxspa.
2. Ci-dessus, p. 106, n. 2.
3. D101^ Chrysostome, Oratio, LXIV, 26, p. 155, 14 : 'O Sè "Exxcop ïjxxviGin yvcouvi
juaxsucraç, ou xuxT) '
Aoiol yàp xs utGot, xaxaxsiaxat, èv Àioç ouSst,.
©rjCTaupol p.Èv siç àv0pw7rouç oûxoi rrapà esoïç • xa[Tteûst Ss aùxwv rrpoç xo sTugàXXov rj rùx'f] xai
pf]xopi xca axpax7)yw xai néwjri xai 7rXoucriM xai rTpsaSux^ xai vécu. Kpoiaco SlScùgl xpuaov...
4. Pacuvius, fragm. 37 (ap. Rhetorica ad Herennium, II, 23, 36), éd. Warmington
Harvard, 1936, p. 318 :
Fortunam insanam esse et caecam et brutam perhibent philosophi
saxoque illam instare in globoso praedicant uolubilei,
quia quo id saxum impulerit fors, eo cadere Fortunam autumant.
Caecam ob eam rem esse itérant, quia nil cernât, quo sese applicet;
insanam autem aiunt, quia atrox, incerta instabilisque sit,
brutam quia dignum atque indignum nequeat intemoscere.
Cf. Pline, Nat. hist., II, 7, 22; Ausone, Èpigr. XXXIII, 4, éd. Peiper, p. 324 : « Quid
rotulae insistis? - Stare loco nequeo ».
5. Cicéron, In Pisonem, X, 22, éd. Müller, t. III, p. 170, 33 : « Cum conlegae tui domus
cantu et cymbalis personaret cumque ipse nudus in conuiuio saltaret, in quo cum suum
ilium saltatorium uersaret orbem, ne tum quidem Fortunae rotam pertimescebat. »
6. Tacite, Dialogus de oratoribus, XXIII, 1, ed. Goelzer, p. 49 • (( Nolo inridere crotant
Fortunae’ {In Pis., X, 22) et ms uerrinum’ (Verr., II, 1, 47, i2i) et illud tertio quoque
sensu in omnibus orationibus pro sententia positum ‘esse uideatur’ ».
7. Tibulle, Elegiae, I, 5, 69, éd. Ponchont, p. 41 :
At tu, qui potior nunc es, mea furta timeto :
uersatur celeri Fors leuis orbe rotae.
Non frustra quidam iam nunc in limine perstat
sedulus ac crebro prospicit ac refugit
et simulât transire domum, mox deinde recurrit
solus et ante ipsas exscreat usque fores.
Nescio quid furtiuus amor parat. Vtere quaeso
dum licet : in liquida nam tibi linter aqua.
132 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

prête son commentateur le Pseudo-Acron 1, appliquent la roue de Fortune aux


amours changeantes d’une femme légère. Le fabuliste Phèdre compare la roue
de Fortune à celle d’Ixion 2. Ovide appelle sur Auguste la vengeance de Fortuna-
Némésis debout sur sa sphère 3. Il raille Maximus, favori d’Auguste, de ne pas
vouloir courir de risque et devenir compagnon de Fortune debout sur cette
sphère 4. L’Epicedion Drusi, qui est une consolation en vers du Ier siècle après
Jésus-Christ, parle comme Boèce 5 des mores de Fortune, et la dépeint juchée sur
une roue6. Sénèque le Tragique voit Fortune roulant les rois à bas de leur trône 7,

1. Horace, Carm., III, io, 9, éd. Villeneuve, p. 117 :


Ingratam Veneri pone superbiam,
ne currente rétro funis eat rota.

Pseudo-Acron, Scholia in Horatium uetustiora, éd. Keller, 1902, p. 262, commente :


« Nomine rotae fortunam dixit, id est ne uolubilitate rotae et tu amans contempnaris et ita
inflexu rotae laedaris. »
2. Phèdre, Fabnlae, Appendix, I, 5, 1, éd. Brenot, p. 90 :
Ixion qui uersari narratur rota
uolubilem Fortunam iactari docet.

3. Ovide, Tristes, V, 8, 7, éd. Ehwald-Levy, p. 131 :


Nec metuis dubio Fortunae stantis in orbe
numen et exosae uerba superba deae ?
Exiget, a, dignis ultrix Rhamnusia poenas !

Passibus ambiguia Fortuna uolubilis errât.


4. Ovide, Pontiques II, 3, 51, éd. Ripert, p. 278 :
Quo Fortuna magis saeuit, magis ipse resistis

Scilicet indignum, iuuenis carissime, ducis


te fieri comitem stantis in orbe deae :
Firmus es, et quoniam non sunt ea, qualia uelles,
uela regis quassae qualiacumque ratis,
quaeque ita concussa est, ut iam casura putetur,
restât adhuc umeris fulta ruina tuis.
IV, 3, 31, p. 362 :
Haec dea non stabili, quam sit leuis, orbe fatetur,
quem summum dubio sub pede semper habet.

5. Textes cités ci-dessus, p. 104, n. 10; 105, n. 1, 4 et 7; 108, n. 5.


6. Epicedion Drusi, v. 50, dans Poetae Latini minores, t. I, p. 105 :
Nempe per hos etiam Fortunae iniuria mores
régnât et incerta est hic quoque nixa rota.
Hic quoque sentitur, neu quid non improba carpat,
saeuit et iniustum ius sibi ubique facit.
Scilicet immunis si luctus una fuisset
Liuia, Fortunae régna minora forent!

7. Sénèque, Agamemnon, 71, éd. Herrmann, p. 51 :


...ut praecipites regum casus
Fortuna rotat.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 133

à la manière dont Clotho tourne son fuseau h Fronton 1 2 et Ammien Marcellin


mentionnent des représentations de Fortune munie d’ailes, d’un gouvernail,
d’une roue; comme montre le subdidit d’Ammien, qui identifie Fortuna avec
Adrastée, c’est-à-dire avec Némésis, cette roue est toujours, à ses yeux, la sphère
placée traditionnellement sous les pieds de la déesse; cette sphère, en roulant,
se joue des mortels, les élève ou les abaisse, au besoin par une mort prématurée3.
Dans un autre passage, Ammien précise que la roue de Fortune, en tournant,
vous fait passer dans une même journée de la victoire à la défaite 4, du succès à
l’adversité 5. De même, selon Arnobe le Jeune qui vit à Rome vers l’an 432, la
roue du hasard mène de la richesse à la pauvreté 6. En sens inverse, Ausone peint
la roue de Fortune produisant un heureux effet, en l’occurrence un mariage
assorti7.

1. Sénèque, Thyestes, 615 éd. Herrmann, p. 112 :


Nemo confidat nimium secundis,
nemo desperet meliora lassis :
miscet haec illis, prohibetque Clotho
stare fortunam; rotat omne fatum.
Nemo tam diuos habuit fauentes,
crastinum ut posset sibi polliceri :
res deus nostras celeri citatas
turbine uersat.
2. Fronton, De orationibus, éd. Naber, Leipzig, 1867, p. 157, 13 : « Dicendum de
fortuna aliquid ? Omnis ibi Fortunas Antiatis, Praenestinas respicientis, balnearum etiam
Fortunas omnis cum pennis, cum roteis, cum gubernaculis reperias ».
3. Ammien Marcellin, Res gestae, XIV, 11, 26, éd. Clark, Berlin, 1963, p. 36, 11
(à propos des empereurs Constantius et Gallus son fils, mort à vingt-neuf ans en 354) :
« Pinnas autem ideo illi fabulosa uetustas aptauit, ut adesse uelocitate uolucri cunctis
existimetur, et praetendere gubemaculum dédit eique subdidit rotam, ut uniuersitatem
regere per elementa discurrens omnia non ignoretur »; 29, p. 36, 24 : « Assumptus autem
in amplissimum fortunae fastigium, uersabilis eius motus expertus est, qui ludunt morta-
litatem, nunc euehentes quosdam in sidéra, nunc ad Cocyti profunda mergentes ». Sur
la roue, cf. ci-dessus, p. 129.
4. Ibid., XXVI, 8, 13, t. II, p. 411, 19 : « Ea uictoria ultra homines sese Procopius
efferens et ignorans quod quiuis beatus, uersa rota Fortunae, ante uesperum potest esse
miserrimus... » Cf. C.P.T. Naudé, Fortuna in Arnmianus Marcellus, dans Acta classica,
t. VII, 1964, p. 70-88.
5. Ibid., XXXI, 1, 1, p. 555, 1 : « Inter haec Fortunae uolucris rota, aduersa prosperis
semper alternans, Bellonam furiis in societatem adscitis armabat maestosque transtulit
ad Orientem euentus, quos aduentare praesagiorum fides clara monebat, et portentorum ».
6. Arnobe le jeune, Liber ad Gregoriam, 12, éd. G. Morin, Études, textes, découvertes,
t. I, Maredsous, 1913, p. 402, 15 : « Aduersi considerandi sunt casus, qui praecipiti rotatu
consuerunt reuolutare fortunam; ducatum exhibere soient ad alterum uolenti migrare
fortunae ».
7. Ausone, Parentalia, XXIV, 13, éd. Schenkl, dans M. G. H., Auct. ant., t. V, 2, p. 52 :
Aut iam Fortunae sic se uertigo rotabat,
ut pondus fatis tam bona uota darent.
Il peint aussi, mais sans mention de la roue, Fortune renversant les conditions sociales,
Epigr., 10, p. 255 : Fortuna numquam sistit in eodem statu,
semper mouetur, uariat ac mutât uices
et summa in imum uertit ac uersa erigit.
134 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Dans la ligne de ceux qui avaient identifié Fortuna et Némésis, Claudien,


le premier, peint la Fortune qui, au lieu de tenir son instabilité du globe sur lequel
elle se dresse, tourne elle-même sa roue par malveillance : fâchée de la démesure
des Wisigoths pillards des trésors grecs et romains, elle précipite de cette manière
Alaric dans le désastre de Pollentia, et ses Goths dans une pénurie subite h Avant
lui, Senèque avait décrit Fortune roulant les rois à bas de leur trône 1 2, et Ausone
avait peint, dans les mêmes termes, la vengeance de Némésis qui précipitait un
roi dans un désastre 3. Mais le flexit rotam de Claudien est une trouvaille origi¬
nale 4 ; elle annonce les expressions par lesquelles Boèce montre Fortune mettant
sa roue en branle 5 et l’homme cherchant vainement à arrêter ce branle 6. Chez
Boèce, Fortune ne donne plus, comme chez Sénèque, des jeux sous forme de distri¬
bution de cadeaux-surprises 7 ; son jeu consiste à tourner sa roue pour provoquer
des catastrophes.

1. Claudien, De bello Getico 631, dans M. G. H., Auct. ant., t. X, p. 282 :


Sed dea quae nimiis obstat Rhamnusia uotis
ingemuit flexitque rotam : domat aspera uictos
pauperies, unoque die Romana rependit
quidquid ter dénis acies amisimus annis.

Sur Némésis, déesse de Rhamnonte, cf. ci-dessus, p. 132, n. 3.


2. Texte cité ci-dessus, p. 132, n. 7.
3. Ausone, Epist. ad Paulinum Nolanum, XXV, 47, dans M. G. H., Auct ant t V 2
p. 191 : ’ ’
Grande aliquod uerbum nimirum diximus, ut se
inferret nimiis uindex Rhamnusia uotis ;
Arsacidae ut quondam regis non laeta triumphis
grandia uerba premens ultrix dea Medica belli
sistere Cecropidum in terris monumenta paranti
obstitit et Graio iam iam figenda tropaeo
ultro etiam uictis Nemesis stetit Attica Persis.

. 4- Toutefois, le poète tardif Claudius, Ad lunam, éd. Bahrens, dans Poetae Latini
minores, t. III, p. 164, 16, écrit :

Hue ades et nostris precibus dea blandior esto


Luciferisque iugis concordes siste iuuencas,
^ ut uoluat Fortuna rotam, qua prospéra currant.
Ce”poète est-il antérieur ou non à notre Claudien ?

5. lextes cités ci-dessus, p. 104, n. 5 : « uersat Fortuna uices »; 105, n. 5 • « superba


uertent uices dextra »; 105, n. 7 : « rotam uolubili orbe uersamus ».
6‘ Texte eue ci-dessus, p 105, n 4 : « Voluentis rotae impetum retinere conaris ? »
7- Voir Seneque, Epist., LXXIV, 7, texte cité ci-dessus, 105, n. 7, et la note de
1 éditeur, p. 39, n. 1.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 135

III. — La représentation de Fortune dans les textes médiévaux

Les autorités chrétiennes avaient interdit de croire à la déesse Fortune 1,


hésité à employer ce mot même 2, ou proscrit totalement son emploi 3. Pourtant
la Consolatio?i de Boèce allait accréditer dans le monde chrétien l’image de la
roue de Fortune, en la substituant à l’image antique. Cette influence directe peut
se démontrer à la fois par les textes et par l’iconographie de la Consolation.
L’on ne saurait garantir que Sedulius Scottus, au IXe siècle, tel clerc de
Worms et Foulque de Beauvais, au XIe, suivent précisément Boèce lorsqu’ils
peignent au moyen de la roue les vicissitudes des empires ou des individus 4.

1. Lactance, Inst., III, 28, 6, C. S. E. L., t. XIX, p. 264, 24 : « Credunt esse fortunam
quasi deam quandam res humanas uariis casibus illudentem, quia nesciunt unde sibi
bona et mala eueniant »; III, 29, 1, p. 267 ,16 : « Fortuna ergo per se nihil est..., siquidem
fortuna est accidentium rerum subitus atque inopinatus euentus ».
2. Augustin, Contra Acad., I, 1, 1, C. S. E. L., t. LXIII, p. 3, 17 : « Etenim fortasse
quae uulgo ‘fortuna’ nominatur, occulto quodam ordine regitur nihilque aliud in rebus
‘casum’ uocamus, nisi cuius ratio et causa sécréta est ». En fait, dans ses Dialogues de Cassi-
ciacum, Augustin se plie aux lois du genre et emploie souvent fortuna (Contra Acad., I,
U U P- 3» 11 et 4, 9! F 7> 20, P- 18, 10; II, 1, 1, p. 24, 2; III, 2, 2, p. 46, 14 et suiv. Cf. De
libero arbitrio, III, 2, 5> P- 333 : (< Fortunam... caecam effingere ac pingere consueuerunt ».)
3. Augustin, Retract. I, 1, 2, éd. Bardy, p. 275 : « Sed in eisdem tribus libris meis
non mihi placet toties me appellare fortunam, quamuis non aliquam deam uoluerim hoc
nomine intelligi, sed fortuitum rerum euentum uel in corporis nostri uel in externis bonis
aut malis. Vnde et ilia uerba sunt, quae nulla religio dicere prohibet : forte, forsan, forsitan,
fortasse, fortuito, quod tamen totum ad diuinam reuocandum est prouidentiam. FIoc
etiam ibi non tacui dicens... Dixi quidem hoc, uerumtamen paenitet me sic illic nommasse
fortunam, cum uideam homines habere in pessima consuetudine, ubi dici debet : ‘Hoc
Deus uoluit’, dicere : ‘Hoc uoluit fortuna’. »
4. Sedulius Scottus, De rectoribus christianis, V, 1, dans P. L. A. C., t. III, 1, p. 155 :
Ceu rotae cyclus celeri recursu
uoluitur, summas reprimitque ad ima
quas rotat partes rapidum per axem
mobilitate,

régna sic mundi trifidum per orbem


gloriae celsum stabilire culmen
nesciunt lapsum, sed habere norunt
aurea sceptra.

Die altéré Wormser Briefsammlung, Epist., II, éd. B. Bulst, p. 17, 17 : « Qui omnes quibus
modo despectus sum, si Fortuna rotam mutaret meque aliquo honore extolleret, ne altius
dicam super caput, uirgam potestatiuam siue aliter pastoralem in manus mihi Deus donaret,
quid dicam?... » Foulque de Beauvais, De nuptiis Christi et Ecclesiae, III, 346, éd. M. I.
Rousseau, dans Studies in médiéval Renaissance Latin language and Literature, t. XXII
Washington, i960, p. 62* :
Sic homo dum uiuit per tempora fluctuât alter
ut rota, nunc supra graditur, nunc uoluitur infra.
136 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Mais dès le début du xne siècle Honorius d’Augustodunum songe visiblement à


Boèce lorsqu’il mentionne les « philosophes » qui décrivent Fortune et sa roue ;
il interprète cette roue comme la gloire de ce monde K Cosmas de Prague 1 2, Hilde-
bert de Lavardin 3, Pierre de Celle 4, Jean de Haute Seille 5 utilisent cette image.
Otto de breising en tire une philosophie : le propre du Sage est de ne pas être
roulé par la roue de Fortune6. Un texte encore plus net est l’élégie de Henri de
Settimello, écrite dans la région de Florence en 1194. Le titre seul De diuersitate
Fortunae et Philosophiae consolatione décèle l’influence de notre Consolation.
Dans ses vers Henri allègue Boèce à titre d'exemption7. Comme Boèce avait décrit
l’apparition de Philosophie au début de la Consolation, Henri décrit dans les mêmes
termes Phronèsis qui lui apparaît 8. De même, les vers sur l’apparition de Fortune

1. Honorius d’Augustodunum, Spéculum Ecclesiae, Dom. XI post Pentecosten, P.L.,


t. CLXXII, 1057 C : « Scribunt itaque philosopha quod mulier rota innexa iugiter circum-
feratur, cuius caput nunc in alta erigatur nunc in ima demergatur. Rota haec quae uoluitur
est gloria huius mundi, quae iugiter circumfertur. Mulier rotae innexa est Fortuna gloriae
intexta. Huius caput aliquando sursum, aliquando fertur deorsum, quia plerique multo-
cies potentia et diuitiis exaltantur, saepe egestate et miseriis exalliantur. Dicunt etiam
quod quidam apud inferos damnatus per radios rotae sit diuaricatus, quae rota sine inter-
missione ab alto montis in ima uallis feratur et iterum alta repetens denuo relabatur... Is
qui in rotae uertigine de monte in ima praecipitatur est is qui de altitudine potestatis uel
diuitiarum in profundum baratri praeceps rotatur... » Suivent les exempta de Tantale et
rityus). L auteur s inspire de Boèce non seulement pour la roue de Fortune, mais pour
celle d Ixion, cf. Boèce, Cons. Ph., III, carm. 12, v. 34, p. 63 (à propos du Sage) :
Non Ixionium caput
uelox praecipitat rota
(Passage suivi des exemples de Tantale et Tityus). Sur la patrie et la date d’Honorius,
cf. Y. Lefèvre, L’Elucidarium et les Lucidaires, Paris, 1954, p. 214-222.
2. Cosmas de Prague, Cronica Boemorum, II, 10, éd. B. Bretholz, dans M. G. H.,
Script, rer. germ., n. s., Berlin, 1923, p. 97, 1 :
O fors Fortuna (Ter., Phorm. 741 )> nunquam es perpetuo bona
mstabilique rota magnates mergis in ima.
3. Hildebert de Lavardin, Carmina miscellanea, LXXVII, P. L., t. CLXXI, 1424 A :
Stante rota fortuna fauet; cadit haec, premit illam... Haec ludit uices uarias.
4. Pierre de Celle, Epist. ad Thomam canceliarium, CCCXXXV, P. L., t. CXC,
678 A : « Ipse ridet et irridet Fortunam cum inuersione rotae suae ».
5. Jean de Haute Seille, Dolopathos, éd. A. Hilka, Heidelberg, 1913, p. 46 15 •
Ipse uero in inferiori rote Fortune cantho uidens se positum... deliberauit patriam’relin-
quere ».
6. Otto de Freising, Chronica, I, prol., éd. A. Hofmeister, Berlin, i960, p. 10 :
<( Sapientis emm est ofïïciuni non more uolubilis votcie rotari ».
7- Henri de Settimello, De diuersitate Fortunae et Philosophiae consolatione, III,
49, P.L., t. CCIV, 857 C (= éd. Marigo, dans Scriptores Latini medii aeui Italici t i’
1926) :
Nonne meus Seuerinus inani iure peremptus
carcere Papiae non patienda tulit ?

®ur î. a4lfreur et date> ch M. Manitius, Geschichte der lateinischen Literatur des Mittelalters
t. III, München, 1931, p. 936-940.
8. Voir ci-dessus, p. 56-57.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 137

au visage double reprennent mot-à-mot le texte de Boèce h Ici et là, Fortune pro¬
nonce une prosopopée 1 2. Enfin, l’image de Fortune faisant tourner sa roue obsède
littéralement Henri de Settimello, à chaque livre : il se figure très précisément
cette roue comme une roue de moulin à eau qui moud les pauvres humains 3.
Les textes allemands anciens sur la roue de Fortune ont été réunis déjà par
Grimm 4. Plusieurs textes d’auteurs français ou écrivant en français montrent
mieux encore l’influence de Boèce. Au XIIe siècle, Simund de Freine décrit Fortune
tournant sa rouelle 5. Alain de Lille peint, dans son Anticlaudianus, Fortune qui
meut sans relâche sa roue, l’une de ses mains relayant l’autre; il évoque comme

1. Henri de Settimello, op. cit., I, 41, P. L., t. CCIV, 844 A :


Numinis ambiguos uultus deprendo. Nouercam
sentio Fortunam, quae modo mater erat.

Cette Fortuna nouerca est identifiée à Némésis de Rhamnonte en II, 3, 133, 195, comme
dans les textes d’Ovide, Claudien et Ausone cités ci-dessus, p. 132, n. 3; 134, n. 1 et 3).
Cf. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 1, 29, p. 18 :
Deprehendisti caeci numinis ambiguos uultus ?

2. Livre II d’Henri; II, pr. 2, p. 19-20 de Boèce.


3. Henri de Settimello, op. cit., I, 190, P.L., t. CCIV, 848 A :
Nunc hac, nunc illac, nunc sursum, nunc rotor infra
et modo uoluo caput, qua mihi parte pedes...
Sic rota mortales, sic aqua saeua rotam.
II, 17, P. L., t. CCIV, 849 C :
O deus, o quare subito Fortuna rotatu
cuncta molendinat mobiliore rota ?
II, 52, P. L., t. CCIV, 851 A :
Haec ait et sceleris (celerem) circinat ipsa rotam.
II, 108, P. L., t. CCIV, 852 C :
Sic opus est, ut te praecipitando rotem.
II, 217 et suiv., P. L., t. CCIV, 855 B et 856 B :
Non semper Marium nec semper saepe rotatum
uoluis Apollonium (Allusion au Roman d’Apollonius)....
Ni melius quam iura, scias, ignaua, rotatus
staret, quem gyras orbis in orbe tuo.
III, 135, P■ L., t. CCIV, 859 C :
Promouet iniustos Fortuna uolubilis, ut quos
scandere praecipites fecit ad ima rotet.
IV, 21, P.L., t. CCIV, 862 C :
Fortuna ridente gemas, plorante ioceris;
ipsa sit auspicium tempus in omne tuum.
Cuncta rotat Fortuna rota, qua cuncta rotantur ;
sic tenui magnus orbis in orbe périt.

4. J. Grimm, Deutsche Mythologie, t. II, Gütersloh, s. d., p. 723-724; cf. J. Sauer,


Symbolik der Kirchengebaude, Freiburg, 1902, p. 272-273.
5. Simund de Freine, Le roman de Philosophie, v. 309, p. 12 :
Le plus queinte desqu’il munte,
trébucher le feit a hunte
quant el turne sa ruele.
138 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Boèce l’exemple de Crésus 1, auquel il joint beaucoup d’autres. Au xme siècle,


le plus ancien traducteur français de Boèce, un bourguignon, s’intéresse à ce pas¬
sage, le seul qui soit orné d’une miniature 2. Adam le bossu, dans son Jeu de la
Feuillée écrit à Arras en 1276, applique à l’histoire locale l’allégorie de Fortune,
qui tourne maintenant sa roue pour provoquer l’ascension ou la chute des favoris
du comte d’Artois 3. Jean de Meun, qui a traduit en français toute la Consolation 4 5,
développe et exploite longuement, dans le Roman de la rose, les passages relatifs
à la roue J. Un curé anonyme, qui écrit en 1396, se dit en prison comme Boèce

1. Alain de Lille, Anticl., VIII, 48, éd. Bossuat, p. 174 :


Praecipitem mouet ilia rotam, motusque laborem
nulla quies claudit nec sistunt ocia motum.
Laeua manus succedit ei, fessaeque sorori
succurrit, motumque rotae uelocius urget.
Cuius turbo rapax, raptus celer, impetus anceps
inuoluens homines a lapsus turbine nullum
excipit, et cunctos fati ludibria ferre
cogit, et in uarios homines descendere casus.
Hos premit, hos releuat, hos deiicit, erigit illos.
Summa rotae dura Croesus habet, tenet infima Codrus... »
Cf. Boèce, Cons. Pli., II, pr. 1, 52, p. 18 : « uoluentis rotae impetum », et sur Crésus, ci-dessus
p. 106.
2. Vindob. lat. 2642, fol. 11 r° : « Ce est nostre force : nos sauom ioer a cest continuable
geu. Nos torneiom la roe par torneable roondece » Texte latin ci-dessus, p. 105, n. 7.
3. Adam le Bossu, Jeu de la jeuillée, v. 766, éd. E. Langlois, Paris, 1911, p. 34 ;
Dame, k’est che la ke je voi
en chele roe ? sont che gens ?
La réponse est qu’il s’agit de la roue de Fortune : elle élève l’un, puis déclique sa roue
pour le faire descendre.
4. V. L. Dedeck-Héry, Boethius’ De consolatione by Jean de Meun, dans Mediaeval
studies, t. XIV, 1952, p. 165-275, notamment p. 188-189 traduisant les textes de Boèce
cités ci-dessus, p. 105, n. 4 et 7 : « Te efforces tu a retenir le cours isnel de sa roe tour¬
nant?... Telle est nostre force; de ce jeu jouons nous continuelment; nous tournons une
roe par rondece toumable ».
5. Jean de Meun, Roman de la rose, v. 4861, éd. E. Langlois, t. II, Paris, 1920, p. 235 :
Quant sur sa roe les fait estre,
lors cuident estre si haut maistre,
e leur estaz si fers voeir,
qu’il n’en puissent jamais choeir...
Mais la contraire e la parverse,
quant de leur granz estaz les verse,
e les tombe, au tour de la roe,
dou somet envers en la boe...
Sur cette roue, cf. encore les v. 5350, 6856 et 5901, p. 275 :
Laisse li sa roe tourner,
qu el tourne ades senz séjourner,
e siet ou mileu corne avugle.

Le parallèle entre l’heureuse et la mauvaise Fortune est issu de la Consolation, texte cité
ci-dessus, p. 108, n. 6.
DE LA FORTUNE ANTIQUE A LA FORTUNE MÉDIÉVALE 139

et voit Fortune tourner une roue à huit rayons l. Christine de Pisan voit auprès
de Fortune Bonheur et Malheur qui tournent alternativement sa roue 2.
En Italie, Boccace commente Dante en citant explicitement notre passage de
Boèce sur Fortune et sa roue 3. Pétrarque reprend le texte de Flenri de Settimello
sur Fortune tournant sa roue4.
Outre le texte de Boèce et de ses nombreux commentateurs ou traducteurs 5,
les illustrateurs de la Consolation allaient être à l’origine de l’iconographie nou¬
velle de Fortune. Celle-ci devait se développer de façon prodigieuse jusqu’au
xvie siècle6.

1. Histoire littéraire de la France, t. XXXVI, p. 635, d’après un Livre de Fortune


anonyme contenu dans le Paris, lat., 12460, du xve siècle.
2. Christine de Pisan, Le Livre de la mutation de Fortune, v. 1951, éd. S. Solente,
Paris, 1959, p. 76 :
Sa roe près d’elle tenoit
qu’aulcune fois Meseur tournoit
et aucune fois retournée
estoit par Eür et menée.

3. Dante, Inferno, XV, 90, éd. Casella, Firenze, i960, p. 494 :


Non e nuova a li orecchi miei taie arra :
Perô giri Fortuna la sua rota
corne le piace, e ’l villan la sua marra.
Boccace, Commento sopra Dante, dans Opéré, t. XI, 156 : « Alcuni in forma d’una donna
dipingono questo nome di Fortuna, e fascianle gli occhi e fannole volgere una ruota,
siccome per Boezio, De consolatione, appare. »
4. Pétrarque, Canzoniere, CCCXXV, v. 106 :
Detto questo, alla sua volubile rota
si volse.
Cf. Henri de Settimello, op. cit., II, 52, ci-dessus, p. 137, n. 3.
5. Cf. A. Thomas, Traductions françaises de la ‘Consolatio Philosophiae’ de Boèce,
dans Histoire littéraire de la France, t. XXXVII, 1938, p. 419-488.
6. Voir par exemple L. Lalanne, Le livre de Fortune, recueil de 200 dessins inédits
de Jean Cousin, publié d’après le manuscrit original de la Bibliothèque de l’Institut, Paris,
1883; R. Van Marle, Iconographie de l’art profane au Moyen Age et à la Renaissance,
t. II, La Haye, 1932; J. Seznec, La survivance des dieux antiques, London, 1939, s.u. Fortuna;
F. Saxl et H. Meier, Handschriften in englischen Bibliotheken, t. I, London, 1953, p. 272
et pl. xiv.
t

'
CHAPITRE III

Les images de Boèce et Fortune

I. — Fortune et sa roue

Émile Mâle a déjà décelé dans Pœuvre de Boèce la source littéraire des roues
de Fortune sculptées à Saint-Zénon de Vérone, à Bâle, à Saint-Étienne de
Beauvais et à la cathédrale d’Amiens (PL 69-70); il publie aussi, à cette
occasion un dessin de YHortus deliciarum L On pense donc généralement
que l’iconographie de ce motif remonte au XIIe siècle. Il n’en est rien. Car le
manuscrit du Mont Cassin 189, fol. 74 r° (et v°), du XIe siècle, tout en confirmant
le rapport de cette iconographie avec Boèce, révèle que l’image médiévale de la
roue de Fortune remonte plus haut dans le temps (PL 65).
Ce folio inédit du Mont Cassin est une des plus belles interprétations de cette
allégorie ; il vient quelques pages après le De arithmetica de Boèce. Il semble donc
que cette image ou son archétype ornait primitivement la Consolation, sans doute
au Mont Cassin même. On sait que l’abbaye connut au XIe siècle, sous l’impulsion
de l’abbé Didier, une période artistique féconde et originale. Les manuscrits sont
alors ornés de dessins à la plume rehaussés de couleurs claires. En général, le dessin
aux contours un peu anguleux indique le modelé du corps sous les plis. La compo¬
sition est étudiée et rythmée. Cet art dénote, à côté des influences byzantines,
une survivance de l’art antique 1 2. Au folio 74 r°, le dessin est encadré d’inscrip¬
tions. Le centre de la composition est fortement marqué par la roue, qui forme
à elle seule un motif décoratif frappant. Elle est constituée de deux cercles concen¬
triques qui laissent le centre vide; on y lit, séparées par un trait horizontal, les

1. É. Male, U art religieux du XIIIe siècle en France, p. 95-96, fig. 47-48. La roue
de la cathédrale de Bâle est reproduite par A. Doren, Fortuna im Mittelalter und in der
Renaissance, dans Bibliothek Warburg, Vortràge 1922-19231 t. I, 4, Leipzig-Berlin, 1924»
pl. III, fig. 8; cf. V. Beyer, Rosaces et roues de Fortune à la fin de l’art roman et au début de
l’art gothique, dans Zeitschrift fiir schzoeizerische Archdologie und Kunstgeschichte, t. XXII,
1962 (Festschrift für Hans Reinhardt), p. 34-43.
2. P. Baldass, Disegni délia scuola Cassinese del tempo di Desiderio, dans Bollettino
d’arte, t. XXXVII, 1952, p. 102-114.
142 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

inscriptions Prospentas et en dessous Aduersitas, auxquelles correspondent, en


dehors de la roue, les inscriptions Fortunium pour le mouvement ascendant,
Nécessitas pour le mouvement descendant. Ce schéma semble suggéré par deux
développements de la Consolation sur Fortune 1. Entre les deux cercles sont tracés
trois rangs de dents de scie, alternativement claires et sombres, la pointe tournée
vers l’extérieur, qui tendent à faire virer le regard, et dont les plus petites suivent le
cercle intérieur de manière à approfondir la bordure et à donner un aspect bombé.
On reconnaît là, semble-t-il, l’influence de l’iconographie antique qui représen¬
tait Fortune sur un globe.
Le cercle extérieur est interrompu par quatre figures latérales. En haut,
les deux pieds posés sur la roue, se tient un roi, comme le confirme l’inscription :
Regno. L’artiste l’a doté d’une fière stature; son visage encadré par une barbe noire
en pointe est surmonté d’une haute couronne radiée; il porte la main droite à la
poitrine, et de la gauche tient la poignée d’une sorte de sceptre en forme de bident
tourné vers le bas. Sa robe finement plissée laisse voir en transparence des jambes
revêtues d un pantalon collant brodé d’etoiles comme son justeaucorps galonné.
Une longue écharpe jetée sur ses épaules vole à gauche et à droite en plis nom¬
breux, détaillés de manière arbitraire et décorative. En réalité, l’allégorie com¬
mence avec le personnage de gauche qui s’accroche à la roue et représente le
meme homme que précédemment, mais de taille plus petite, et non encore cou¬
ronné; celui-ci dit : Regnabo. A droite, le roi tombe sous la Fortune adverse;
il a perdu sa couronne et la plupart de ses vêtements ; il est entraîné par la roue
qui le précipite tête en bas, et dit : Regnaui. Enfin, tout au bas, faisant pendant à
la figure du souverain du haut, le roi n’a plus qu’un linge pendant à ses reins
pour dissimuler sa nudité; il lâche la roue qui le précipite vers l’extérieur, et
s’écrie : S uni sine regno.
Cette première image de la roue de Fortune est très explicite; mais en même
temps on y remarque la liberté et la vivacité du dessin, un souci d’équilibre des
ormes, et un sens décoratif très heureux. La tradition iconographique ultérieure
dérive de cette image des personnages qui encadrent la roue 2. Les quatre verbes :
Regnabo, regno, regnaui, sum sine regno se retrouvent jusqu’à la fin du xve siècle,
mais les images tardives perdront la légèreté et le mouvement de celles du Mont
Cassin.
Quelle peut être l’origine ? Ce roi au sommet du globe a-t-il une signification

1. Boèce, Cons. Pli., II, pr. 4, 2, p. 23 : « Ne mfitiari possumprosperitatis meae uelo-


cissimum cursum Sed hoc est quod recolentem uehementius coquit; nam in omni aduer-
sitate hortunae intelicissimum est genus infortunii fuisse felicem »; IV pr. 4 n p n% ■ « Tri
plici mfortumo necesse est urgueantur quos uideas scelus uelle, posse, perficére ». Le cré¬
mier développement ouvre de longues considérations sur Fortune.
2. Notamment la très belle miniature de la fin du xnF siècle qui figure en tête des
Carmvna Burana ed. A. Hilka et O. Schumann, t. I, 1, Heidelberg, 1930, pl. I; la peinture
murale de a cathédrale de Rochester en 1270, reproduite par T. Borenius et E. W. Tris-
tram, Enghsh médiéval Painting, Firenze et Paris, 1926, pl. 38.
LES IMAGES DE BOÈCE ET FORTUNE 143

précise ? Un secours pour l’interprétation nous est fourni par les deux vers qui
l’encadrent :
Stas pater in summo miserere iacentis in imo.
Ecce per alterutrum uadit conuersio rerum.

A ces vers correspondent ceux qui encadrent l’homme nu du bas :


O ridens animal sursum pete tribunal.
Ante diem morto patet hec mutatio sortis.

Ainsi, aux yeux du miniaturiste du Mont Cassin, le roi du haut est le Père
tout-puissant, c’est-à-dire la divinité, par opposition à l’homme pécheur et démuni
à l’heure de la mort. Mais une telle figure dessinée entre Fortunium et Nécessitas,
avec sa couronne radiée et son bident, n’a rien de chrétien; elle évoque bien
plutôt la mythologie antique. L’on peut songer à Dispater, puisque Dis, identifié
à Pluton, représente la richesse issue du sol, et la procure 1. Dis n’est d’ailleurs
lui-même que Jupiter Stygien 2. C’est surtout à Jupiter, père tout-puissant des
dieux et des hommes, qu’a dû songer l’iconographe antique; car le bident avec
lequel il précipite l’homme à l’abîme n’est autre que son foudre 3.

1. Platon, Cratyle 403 a, éd. L. Méridier, Paris, 1931, p. 80 : To 8è IIXoutw voç, toüto
p-èv xarà T7)v tou tXoûtou 86cn.v, otl èx ttjç yîjç xoctcùOev àvtsToa ô ttXoütoç, è7rcovo(i,àc0y).
Porphyre, Ilept. ày ocXparco v, fragm. 8, éd. J. Bidez, Vie de Porphyre, p. 14*, 3, ap. Eusère
de Césarée, Praep. euang., III, 11, 28, éd. Mras, dans G. C. S., t. XLIII, Berlin, 1954,
p. 140, 13 : Tt)ç 8' aù yscùpyixvjç oojtoü Suvdcpscoç, xa0' tjv ai Soasiç tou tXoutou, aûpSoXov ô
nxo ùtcù v. Cicéron, De natura deorum, II, 66, éd. Pease, p. 720 : « Terrena autem uis omnis
atque natura Diti patri dedicata est, qui diues, ut apud Graecos ITXoutcov, quia et recidunt
omnia in terras et oriuntur e terris »; Quintilien, Inst, or., I, 6, 34, éd. Radermacher
p. 45, 12 : « A contrariis aliqua sinemus trahi, ut... ‘Ditis’, quia minime diues »; Macrobe,
In somn. Scip., I, 11, 2-4, éd. Willis, p. 45, 16 : « Ideo hoc ignoratur a plurimis, cur eundem
mortis deum modo Ditem modo inmitem uocemus, cum per alteram, id est animalis
mortem absolui animam et ad ueras naturae dinitias atque ad propriam libertatem remitti
faustum nomen indicio sit... Inferos autem Platonici non in corporibus esse, id est non a
corporibus incipere dixerunt, sed certam mundi istius partem Ditis sedem, id est inferos,
uocauerunt »; Fulgence, Mitologiae, I, 5, éd. R. Helm, p. 20, 2 : « Quartum etiam Plutonem
dicunt terrarum praesulem — plutos enim Graece diuitiae dicuntur — solis terris credentes
diuitias deputari ». On notera qu’au verso de l’image du Mont-Cassin le dieu porte de
la main droite une branche.
2. Tacite, Hist., IV, 83, éd. Goelzer, p. 285, (à propos de Sinope) : « Nec procul
templum uetere inter accolas fama louis Ditis »; Claud. Donat, In Aen., IV, 638, éd.
Georgii, p. 412, 5 : « ‘Sacra loin Stygio’... Diti patri destinata sacra persoluam »; Lact.
Plac., In Stat. Theb., IV, 527, éd. Jahnke, p. 229, 23 : « Pythagoras dicit duo esse hemis-
phaeria, quibus proprios deos assignat. Et facit superioris regem Iouem et reginam Iunonem,
inferioris Ditem louent esse infernum, Proserpinam uero ‘Iunonem infernam’ (Aen., VI,
138) »; Ausone, Grammaticomastix, v. 16, M. G. H., Auct. ant., t. V, 2, p. 139 : « Diues
opum cur nomen habet loue de Stygio dis »; Adnotationes in Lucanum, I, 633, éd. Endt
p. 36, 19 : « Summum Iouem Ditem accipiamus ».
3. Schol. in Persium, II, 26, éd. O. Jahn, Leipzig, 1843 : « Locus secundo fulmine per-
cussus, quem calcari nefas est. Bidental ideo dicitur fulmen aut quod duos dentes habeat
aut in eo laco, ubi ceciderit, bidentes mactentur »; Porphyrion, In Horatii Artetn Poeticam,
144 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Au xiie siècle, Fortune apparaît sur le manuscrit du Glossaire de Salomon


de Constance, exécuté à Ratisbonne (Munich, lat. 13002, fol. 3 v°)L Nul doute
que cette composition très différente de la précédente n’ait sa source dans le
livre II de la Consolation (PL 66)* 1 2. A gauche cyrus rex persarum, assis sur
un trône devant un garde ou un bourreau à l’épée levée, prononce une sentence
contre cresus rex lidorum, porteur de couronne lui aussi, mais les mains
liées derrière le dos. Crésus est escorté d’oPULENTiA qui tient un phylactère où se
lit : sic ivvo.
A droite fortvna, sous forme d’une femme à deux têtes, se tient sur une
roue à la manière antique. Mais on lit sur le phylactère qu’elle porte la phrase de
la Consolation : rotam volvbili giro versamvs 3. Désormais Fortune apparaîtra
soit derrière une grande roue, soit à côté, et bientôt la fera tourner avec les mains.
Le manuscrit de Heiîigenkreuz 130, du XIIe siècle, s’ouvre au folio 1 v° sur
la représentation de la roue de Fortune (PL 67). Nous avons publié ailleurs le folio
5 r° où est figuré Boèce prisonnier conversant avec Philosophie4. On
s’étonne de la différence d’aspect entre les deux images. Si les habits, les cou¬
ronnes, les traits des visages dénotent une parenté, l’image de la roue de Fortune
semble plus fruste; ici, la composition relève du schéma, avec des inscriptions
en tous sens, un cadre tracé irrégulièrement. On verra pourtant, à l’analyse, que
l’illustrateur ne doit pas être accusé de négligence dans sa composition.
Cette image, plus rare à l’époque que celle de Boèce et Philosophie, doit
sans doute à sa nouveauté sa complication et son style embarrassé. Le dessinateur
suit le texte avec servilité et représente à nouveau l’épisode du revers de fortune
de Crésus : il dresse au centre la figure de Fortune couronnée, voilée, qui tient
sur son bras gauche replié un petit cresvs couronné. Une inscription précise :
FORTVNA DIRE calcat; car sous ses pieds Crésus — de grande taille cette fois —
tombe de tout son long dans un brasier en s’écriant :

Cur, Fortuna, malù me prenais subito tantis ?


Fortuna instabilù, cur me sic deicù?

471, éd. G. Meyer, p. 359, 8 : « Id quod louis fulmine percussum est bidental appellatur.
Hoc expian non potest. Errant autem qui putant ab agna dictum bidental ». Cf. H. Usener
Keraunos, dans Rheinisches Muséum, t. LX, 1905, p. 22 : « Ich finde die Benennung sehr
begieiflich. Wenn der Zweizack, bidens, dass heisst die Harpune, einmal rônaisches
Symbol des Blitzes war ».
1. L image que nous reproduisons ressortit a une ample allégorie dont la partie
gauche est judéo-chrétienne (Babylone, s. Jean); on trouvera le folio entier chez G Dehio
Geschichte der deutschen Kunst, t. I, 4e éd., p. 360-361, et R. Van Marle, Iconographie
de l’art profane au Moyen âge et à la Renaissance, La Haye, 1932, p. 182 et fig. 207.
2. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 2, 29, p. 20 : « Nesciebas Croesum regem Lydorum Cyro
paulo ante formidabilem, mox deinde miserandum rogi flammis traditum misso caelitus
imbre defensum ? »
3. Ibid., II, pr. 2, 26, p. 20. Le texte de Boèce porte en réalité orbe, et non gyro.
4. P. Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques 3e éd Paris
1964, fig. 40 b.
LES IMAGES DE BOÈCE ET FORTUNE 145

Au coin inférieur gauche, le mot probatio fait peut-être allusion à ce vers de la


Consolation : « Sic ilia ludit, sic suas probat uires 1 ». Une roue est dessinée de
manière réaliste devant Fortune, comme une roue de bois à huit gros rayons; elle
est vue en plan, sans aucun support. Une inscription indique : rote vertigo est
fortvne simi<lis>. modo ivvat, modo pessvmdat. Le modo iuuat rappelle le
sic iuuo de la miniature précédemment décrite.
De chaque côté monte et descend non pas Crésus, mais boetius lui-même,
qui s accroche à la jante, la tête nue, le visage inexpressif. Il s’élève à droite, mais
à gauche est précipité la tête la première. L’image entière est encadrée d’une
inscription qui part du milieu de la bordure supérieure et est un centon issu du
livre II de la Consolation : tv volventis rote impetvm retinere conaris ? stoli-
DISSIME HOMINVM, SI MANERE INCIPIT, FORS ESSE DESISTIT 2. ASCENDE SI PLACET,
SED EA LEGE, NE, VTI CVM LVDICRI MEI RATIO POSCET, DESCENDERE INIVRIAM PVTES 3

... FORTVNAM DOMINAM EXEGISTI, TE El REGENDVM TRADIDISTI. DOMINE TVE OPORTET

VT OBTEMPERES moribvs 4. Seule l’avant-dernière phrase ne semble pas issue de


Boèce et se déchiffre difficilement : fortune rotatvm timeas, a cvlmine casvm...
difficilis, facilis, servilis, humilis, secvra animo. Ce n’est plus la belle compo¬

sition du Mont-Cassin, lisible à première vue, mais une illustration tâtonnante,


œuvre d’un artiste moins inspiré. Seules les inscriptions la rendent intelligible.
Cette roue associée à l’image de Fortune se retrouvera pourtant indéfiniment par
la suite, non sans variantes, avec un bonheur inégal.
Nous citerons pour mémoire le dessin de YHortus deliciarum, du xne siècle
également, où la roue de Fortune est issue, selon toute vraisemblance, d’un
manuscrit de la Consolation 5. Cette image est composée avec un art plus assuré,
on y voit Fortune assise, manœuvrant elle-même un treuil sur lequel trône un
roi porteur de deux vases, un dans chaque main 6. Cinq petits personnages mon¬
tent à gauche, puis descendent à droite en perdant couronne et vêtements (PI. 68).
Cette illustration n’est sûrement pas à l’origine de celle de Heiligenkreuz.

1. Boèce, Cons. Ph., II, metr., i, v. 7, p. 19.


2. Ibid., II, pr. 1, 52, p. 18.
3. Ibid., II, pr. 2, 27, p. 20.
4. Ci.Ibid.,Il,pr. i,5i,p. 18. Je n’ai pu déchiffrer toute la phrase qui précède, la bordure
étant abîmée. Si je ne me trompe, cette phrase ne proviendrait pas de la Consolation.
5. Herrade de Landsberg, Hortus deliciarum, fol. 215 r°, éd. A. Straub et G. Keller,
Strasbourg, 1901, p. 42-43 et pl. LV bis. On notera les pièces d’or amoncelées dans le giron
du roi. Des inscriptions précisaient : « Sicut rota uolutatur, sic mundus instabili cursu
uariatur » et « Quod Fortuna fklem non seruat, circulus idem plane testatur, qui more
rotae uariatur ».
6. Sans doute Jupiter, comme sur la miniature du Mont-Cassin; car ces deux vases
semblent correspondre à la phrase de la Consolation, II, pr. 2, 35, p. 20 : « Nonne adulescen-
tulus 860 7U0ouç, tov pièv ëva xaxœv, tov 8s exepov sàcov in louis limine iacere didicisti ? ».
Cette citation de l’Iliade, XXIV, 527 a été répandue surtout par Platon, Resp., II, 379 d,
p. 84, qui présente d’ailleurs le fait comme absurde. Il en résulte que, par cette phrase,
Philosophie paraît faire allusion aux études platoniciennes de Boèce adolescent. La chose
n’a pas encore été remarquée, mais mérite de l’être. Voir ci-dessus, p. 106, n. 2, et ci-
dessous, p. 166-167.
146 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Au milieu du xme siècle l’iconographie de la roue de Fortune reste fort


libre. Dans le manuscrit de Vienne 2642, fol. 11 r°, un dessin à la plume, colorié
à l’aquarelle, orne la plus ancienne traduction française, œuvre d’un clerc bour¬
guignon (PI. 71) h La page est pleine de mouvement et d’imprévu, comme
chaque fois que l’artiste se livre à l’inspiration. Fortune est assise sur une sorte
de chaise curule, au milieu d’un cercle peint, les mains sur les genoux écartés. Ses
cheveux séparés en deux longues mèches retombent sur son visage, cachent les
yeux, passent sous les bras, et se terminent parallèlement aux gueules d’ani¬
maux fantastiques qui décorent les extrémités du siège. D’autres masses de che¬
veux sont enroulées en macarons sur les oreilles; tout cela est destiné à peindre
Fortune aveugle et sourde; son nez et son menton crochus achèvent de lui donner
l’apparence d’une sorcière. La partie inférieure du corps semble sortir du buste
et accentue l’aspect mythique du personnage.
Au sommet de la roue, un lion, roi des animaux, prend la place du person¬
nage couronné : lui-même porte couronne et retourne la tête. A gauche, un homme
imberbe, accroché à la roue par le bras 1 2, est entraîné vers le haut, les jambes
pendantes dans l’espace; à droite, le même personnage est rejeté par la roue,
tête en bas, et perd sa couronne; en dessous, un homme chevelu, barbu, est
couché, comme écrasé; il tient dans sa main gauche un volumen. Peut-être est-ce
la figure même du philosophe dans l’infortune. Le dessin est maladroit, les
couleurs bariolées : vêtements vert-clair, lion bleu-azur, roue rouge. Cette icono¬
graphie vivante et saisissante, mais fantaisiste, est restée sans lendemain.
Les miniaturistes du xive siècle ont rarement représenté la roue de Fortune.
De beaux manuscrits de la Consolation, à l’illustration abondante et variée, comme
ceux de Rennes (PL 10, fig. 2; 29, fig. 1-3), Besançon (PI. 31, fig. 1-4; 50, fig. 1),
Montpellier (PI. 30, fig. 1-2), ne contiennent aucune image de la roue de Fortune.
A la fin du siècle, les artistes reprennent le motif pour commenter le Livre II ;
on le retrouvera de plus en plus fréquemment au cours du xve siècle. Devenus
d’une grande habileté dans la représentation des objets, les peintres donnent à la
roue une apparence réaliste, souvent au détriment de sa signification allégorique.
Elle ne forme plus à elle seule la décoration de la page, comme dans les manus¬
crits plus anciens; elle devient un symbole parmi d’autres; l’artiste la place dans
un intérieur où Boèce et Philosophie sont représentés en conversation, ou encore

1. H. J. Hermann, Die romanischen Handschriften des Abendlandes, mit Ausnahme


der deutschen Handschriften, dans Beschreibendes Verzeichnis der illuminierten Handschriften
in Oesterreich, t. III, Leipzig, 1927, p. 37*38 et fig. 41. Hermann croit la miniature du Sud
de la France, tandis que Ch.-V. Langlois, La vie en France au Moyen âge, t. IV, Paris,
1928, p. 273, la juge « de style rhénan ». L’une et l’autre hypothèses sont peu vraisembla¬
bles puisque, comme l’a montré Antoine Thomas, Traductions françaises de la ‘Consolatio
Philosophiae de Boèce, dans Histoire littéraire de la France, t. XXXVII, 1938, p. 423-432,
cette traduction française est le fait d’un boui-guignon.
2. Cf. Boece, Cons. Ph., II, pr. 8, 15, p. 35 : « (Fortuna) aduersa plerumque ad uera
bona reduces unco retrahit ». Sur cette métaphore, voir ci-dessus, p. 108, n. 6.
LES IMAGES DE BOÈCE ET FORTUNE 147

à 1 arrière-plan d un paysage; rarement il allie avec bonheur cette roue trop


réelle à ses tableaux intimistes. De plus en plus grande, détaillée dans tous ses
éléments : moyeu, rayons, jante, bandage, souvent encastrée dans un treuil
comme la roue d un puits, elle se répète dès lors d’un manuscrit à l’autre sans
fantaisie. Le roi couronné est juché au-dessus; trois, quatre ou même six person¬
nages s accrochent à la roue plutôt qu’ils ne montent et descendent; un minia¬
turiste les a installés sur des sièges à dossiers hauts (PI. 78). La roue est
complétée par le personnage de Fortune, longue dame élégante, tantôt cou¬
ronnée, tantôt aveuglée par un bandeau; elle tend la roue devant elle ou la met
en branle. Quelques peintres lui ont prêté un visage double.
Dans la suite des miniatures que nous publions, choisies parmi les plus
typiques, nous relèverons seulement les traits particuliers qui dénotent des
qualités d’invention.
Le manuscrit de la Bibliothèque Royale de Bruxelles 10220, fol. 2 r°, res¬
sortit à l’art français de la première moitié du xive siècle. La roue est soutenue
par Fortune qui la fait tourner à bout de bras. Les trois personnages sont cou¬
ronnes; celui du dessus porte le sceptre. C’est une peinture très simplifiée, mais
qui garde encore du mouvement. Un observateur vêtu en moine déroule un
phylactère où se lit : « Boèce|de Con|soIa|tion| <I>Ie li|ure. » (PI. 72, fig. 1).
Une autre des rares roues de Fortune du xive siècle figure au folio 9 r°
du manuscrit de Paris, Bibliothèque de l’Institut de France, 264 (PL 72, fig. 2).
Comme on le verra souvent par la suite, Fortune se tient derrière la roue, les
bras appuyés sur deux rayons comme pour la faire tourner; un bandeau sur les
yeux, une haute couronne surmontant le front, elle est de stature surhumaine.
Au sommet de la roue, un roi barbu assis sur un trône soutient un globe de la
main gauche. A sa gauche et à sa droite un même homme, jeune et non couronné,
monte, puis dégringole. Enfin, sur le sol, un homme nu, couché sur le dos, a
la rigidité cadavérique.
L’unique miniature du manuscrit de Paris, B. N., français 577, fol. 1 r°,
est d’iconographie encore archaïque (PI. 72, fig. 3). Il s’agit d’un petit tableau
encadré par des baguettes bleu et or. Le fond est constitué par un damier
rose et or, décoré de blanc. Boèce porteur d’une petite calotte et d’une robe bleue
enveloppante est assis sur une chaire à pupitre. Pour écrire dans un livre ouvert
il tient le stylet dans la main droite, le grattoir dans la gauche. A sa droite Philo¬
sophie couronnée, vêtue aussi d’une longue robe bleue, croise les bras. A sa
gauche Fortune, couronnée également, est assise et présente à deux mains une
roue tout à fait ovale, à six rayons. L’artiste a juxtaposé ces trois figures sans
établir aucun lien entre elles.
La roue du manuscrit de Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 1132, fol. 2 r°,
du début du XVe siècle, est plus simplifiée encore : elle ne porte aucun person¬
nage. Fortune la présente à Boèce et Philosophie (PL 73, fig. 1).
Le manuscrit de la Bodléienne, Douce, 298, qui est contemporain, présente deux
fois Fortune (PL 73, fig. 2-3). Au folio 1 r° on la voit, à droite, converser avec
Philosophie qui siège sur un trône. Fortune se reconnaît à son second visage,
148 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

qu’on aperçoit sous forme d’un profil sombre juxtaposé au visage clair. Comme
l’image sert de frontispice à tout l’ouvrage, la partie gauche représente Boèce
et deux Muses poétiques. Au folio 13 v°, Fortune, les yeux bandés, manœuvre
une grande roue qui écrase le personnage tombé. Les figures symétriques, l’une
montante, l’autre descendante, donnent une impression animée qui souvent
ne se retrouvera plus dans les peintures suivantes.
L’auteur du folio 13 v° du manuscrit de Londres, B. M., Royal, 19 A IV,
de la même époque, ne semble pas se soucier de la signification de l’image. De
chaque côté du roi, trois personnages accrochés les uns aux autres forment une
roue humaine continue, sans que le passage de l’ascension à la chute soit aucune¬
ment rappelé (PL 74, fig. 1).
L’illustrateur du manuscrit français de Cambridge, Trinity Hall, 12, de
l’an 1406 environ, ne fait pas œuvre artistique, mais commente le texte par le
plus grand nombre d’images possible L Celles-ci sont hâtives, mais dues pourtant
à un pinceau vif qui cherche le pittoresque. Au folio 3 r°, la roue de Fortune,
tracée librement dans l’espace, laisse voir au travers des rayons Fortune cou¬
ronnée, assise derrière (PL 74, fig. 2). Au sommet, le roi, reconnaissable au
sceptre et à la couronne, se tient à cheval sur la jante. Le personnage que la roue
élève à droite est entièrement vêtu, mais non encore couronné; celui qu’elle fait
dévaler à gauche possède encore la couronne, mais est à demi-dévêtu. L’homme
du bas, entièrement nu, a lâché la roue et, tombé à la renverse, s’accroche à
un phylactère qui porte : « Sum sine regno ».
Le miniaturiste du manuscrit de Londres, B. M., Add. 21602, fol. 23 r°,
propose comme à son habitude une vision poétique, en tête du Livre II (PL 74,
fig. 3). Tandis que Philosophie et Boèce conversent au premier plan, Fortune
porteuse de la roue apparaît au loin sur les flots, à mi-corps comme une sirène.
Le manuscrit de Rouen 3045 surprend chaque fois par la composition de ses
scènes. Au folio 22 v° ne figure pas Fortune : Un treuil se détache dramatique¬
ment en plein ciel sur un rocher qui s’incurve (PL 75). Le personnage
tombé, en chemise, attire l’attention par la tache claire qui l’oppose à la couleur
sombre des autres.
Le manuscrit de Londres, B.M. Add. 10341, qui date du milieu du xve siècle,
offre au folio 31 v° une composition unique dans notre série de manuscrits d’ori¬
gine française (Pl. 76, fig. 1). Fortune, les yeux bandés, fait tourner au milieu
des flots une roue idéale. Les personnages minuscules glissent de la roue dans la
mer, où ils nagent; seul le roi échappe provisoirement à ce destin. Le miniaturiste
semble songer spécialement au vers de Boèce : « Hommes quatimur Fortunae
salo 1 2 ».
Dans le manuscrit de Douai 766, fol. 1 r°, la roue de Fortune est juxtaposée
au tableau de gauche où l’on voit Boèce consolé par les Muses poétiques au moment

1. F. Saxl et H. Meier, Handschriften in englischen Bibliotheken, London, 1953,


P- 432-437:
2. Boèce, Cons. Ph., I, metr. 5, 44, p. 12.
LES IMAGES DE BOÈCE ET FORTUNE 149

où entre Philosophie porteuse de sept livres, qui correspondent aux sept arts
libéraux (PL 76, fig. 2). La roue est agrémentée de phylactères sur lesquels on
retrouve les vieilles inscriptions du XIe siècle, telles quelles.
Ces inscriptions reparaissent à gauche sur la miniature du manuscrit de
Paris, B. Nfrançais 1100, fol. 23 v°. Un phylactère permet d’identifier chacun
des personnages, qu’une Fortune à l’air niais fait tourner à l’aide d’une manivelle
(PL 77, fig. 1). L’allégorie devient à peine intelligible, car les quatre person¬
nages, tous vêtus de même, portent chacun la couronne.
Dans le manuscrit de Mâcon 95, fol. 3 v°, le symbole est méconnu aussi
(PL 77, fig. 2). Le roi trône au sommet de la roue, mais trois hommes sem¬
blables épousent étroitement les contours du cercle, comme dans une ronde per¬
pétuelle. Cette roue rappelle surtout les initiales contemporaines, formées d’êtres
ou d’objets assemblés qui en dessinent les contours.
Le manuscrit de Paris, B. Nfrançais 809, de la seconde moitié du XVe siècle,
montre au folio 40 r° une interprétation imprévue (PL 78). L’image est
partagée en deux tableaux. Celui de gauche est seul traditionnel : Philosophie
console Boèce en prison; sur le seuil, Fortune au visage double appelle l’attention
du philosophe et lui montre la roue dressée dans le tableau de droite. Elle étend
les bras et sert ainsi de lien entre les deux scènes. Mais on ne voit plus ici la roue
tournante qui précipite le même homme de la puissance à l’adversité; trois person¬
nages sont assis sur des sièges à hauts dossiers, accrochés, de face, à la jante; le
quatrième personnage est installé entre les montants du support. On reconnaît
le roi au sommet, comme d’habitude; mais à gauche un bourgeois tient une bourse
pleine; à droite, un jeune homme se mire et porte de la main gauche un fruit,
semble-t-il : peut-être une grenade, symbole d’amour; en bas, un homme d’armes
tient une lance longue. Cette roue sert simplement de support aux biens de For¬
tune personnifiés : puissance, richesse, beauté, gloire militaire. L’artiste a voulu
fondre en une seule image les deux thèmes boéciens successifs : celui de la roue
et celui des biens de Fortune.
C’est un plaisir de retrouver l’illustrateur néerlandais du manuscrit
d’Utrecht 1335 L II a su donner vers 1462 à toutes ses peintures, en dépit de leur
minutie d’exécution, une gravité qui fait souvent défaut à son époque. Au folio 14-
15, l’image de la roue de Fortune surmonte le tableau où l’on voit le revers de
fortune de Boèce : trois juges lui apportent la sentence fatale (PL 79). La roue est
peinte en plein ciel; l’image du roi se détache sur fond d’étoiles. Des rayons conver¬
gent vers le personnage de Fortune aux yeux bandés, qui fait tourner la roue à pleins
bras; les vêtements volent, les mains s’accrochent. On retrouve ici la composition
animée des manuscrits romans. Le ciel est lui-même circulaire; des nuages le
bordent dans les écoinçons. L’allégorie reprend audace et vie.
Dans la seconde moitié du xve siècle on retrouve, pour le Livre II, les manus¬
crits étroitement apparentés de New York, Pierpont Morgan Library, 222, et

1. Voir ci-dessus, p. 87.


150 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Paris, B. N., français 1098 (PI. 80, fig. 1-2). L’iconographie est semblable, mais
le miniaturiste du Parisinus semble avoir compliqué les tableaux et ajouté une
inscription.
Aux folios 21 r° du manuscrit de New York, et 20 v° du manuscrit de Paris,
l’image est divisée en deux tableaux : à gauche, un intérieur où Philosophie parle
à Boèce; à droite, la roue de Fortune dressée devant un mur à créneaux; cette
roue est peinte de biais, sur un treuil aux montants obliques. Fortune, à droite,
porte une longue tresse sur le dos et tourne une manivelle; sa robe est garnie
d’hermines. Les fautes de perspective dans le dessin de la roue et de la manivelle
sont frappantes.
Au sommet de la roue trône le roi habituel; le personnage ascendant est un
gentilhomme en justeaucorps et chausses, avec des souliers à la poulaine et un
chapeau à plume ; le même se retrouve à droite, dévalant et affalé, la tête entre les
bras, quoiqu’il n’ait pas perdu sa couronne; tout en bas il tombe à la renverse et
son chapeau roule sur le sol. Il est clair que le peintre du Parisinus copie la minia¬
ture du manuscrit de New York; non seulement sa composition est moins bien
ordonnée, mais il a mal calculé ses dimensions, si bien que la tête du roi se trouve
coupée par la bordure du haut. Sur les deux miniatures figure à gauche la même
scène d intérieur : personnages et accessoires ; le feu flambe dans la cheminée
surmontée d’une statuette de la Vierge. Le miniaturiste du Parisinus a inscrit
en lettres d or au-dessus de Boèce : « Se ie t’y bien entendu. »
Le peintre allemand du manuscrit de Berlin, lat.fol. 25, voulait, au folio 107 r°,
illustrer le Livre II de la manière la plus précise (PI. 81). Pour la scène du bas
il s est inspiré de la première prose, où Philosophie déclare : « Adsit igitur
rhetoricae suadela dulcedinis, quae tum tantum recta calle procedit cum nostra
instituta non deserit, cumque hac Musica laris nostri uernacula nunc leuiores
nunc grauiores modos succinat » (II, pr. 1, 19, p. 18). Il nous montre donc Philo¬
sophie, Rhétorique et Musique s entretenant avec Boèce. Musique se contente
de jouer de 1 orgue portatif, mais les deux autres s’expriment au moyen de phy¬
lactères. Philosophie dit : « Si penitus egritudinis tue causas habitumque cognoui,
fortune prioris affectu desiderioque tabescis. Cuius si naturam, mores ac meritum
reminiscare, nec habuisse in ea pulcrum aliquid nec amisisse cognosces. Sed
tempus est haurire te aliquid ac degustare molle atque jocundum. Assit igitur
rethorice suadela dulcedinis... » (II, pr. 1, 2-19, p. 17, avec des coupures). Rhéto¬
rique déclaré . « Sapiencia sine eloquencia parum prodest. Eloquencia vero sine
sapiencia multum obest », phrase qui n est pas tiree de la Consolation. Boèce prête
l’oreille à ces propos.
Au-dessus, le peintre a soigneusement disposé trois petits tableaux, l’un ovale
entre deux rectangulaires, commentés chacun par un texte. Dans le médaillon
central se détache Fortune, les yeux bandés, le sceptre dans sa main droite ; elle
s appuie de la gauche sur une roue très petite où se distinguent pourtant trois
personnages, avec les inscriptions : « Regnabo. Regno. Regnaui. » A la périphérie
du médaillon court une inscription qui forme cadre : « Equo animo tol[l]eres
oportet quidquid intra fortune aream geritur, cum semel jugo eius colla submi-
LES IMAGES DE BOÊCE ET FORTUNE 151

seris » (II, pr. i, 43, p. 18). Le dernier mot est suivi du monogramme « SLY » ou
« LYS », signature probable d’un artiste nommé Sly ou Slyter ou Sluter ou Lys L
Dans le rectangle de gauche trois vaisseaux aux voiles gonflées sont commentés
par l’inscription : « Si ventis vêla committeres, non quo voluntas peteret, sed quo
flatus impelleret promoue[re]res » (II, pr. 1, 48, p. 18). Dans le rectangle de droite,
une main dessinée au-dessus de champs porteurs de moissons tient un phylactère
qui explique : « Si aruis semina crederes, feraces inter se annos sterilesque pensares.
Fortune te regendum dedisti, domine moribus oportet obtempères » (II, pr. 1, 49,
p. 18).
Notons l’originalité d’un tel mode d’illustration. Cet art intellectuel tranche
sur les usages des miniaturistes contemporains. De même, sur le manuscrit de
Paris, BSA., français 19137, fol. 1 r°, Boèce à son pupitre est figuré comme de taille
intermédiaire entre Fortune et les petits hommes qu’elle fait tournoyer (PL 82,
fig. 1).
La miniature du manuscrit de Paris, B. N., français 24307, fol. 35 v°, montre,
par contraste, que l’image de Fortune au double visage, actionnant une roue,
était familière aussi aux miniaturistes les moins habiles et les plus pressés (PI. 82,
fig. 2).
La page somptueuse du manuscrit ganto-brugeois de Paris, B. N., néerlan¬
dais 1, fol. 58 v°, est-elle une réussite ? L’artiste est rompu aux difficultés du métier;
il connaît les problèmes de perspective, l’art des drapés, la manière de faire valoir
la matière de chaque objet. En dépit de cette maîtrise ou à cause d’elle, il a réduit
le symbole aux dimensions d’un meuble installé dans une encoignure. Les
quatre personnages qui glissent autour de la roue ont l’air d’acrobates de kermesse
(PI. 85). Le peintre connaît pourtant la tradition, puisqu’il a inscrit sur les
phylactères et traduit en néerlandais les mots traditionnels depuis le temps lointain
du manuscrit du Mont Cassin.
Ce peintre flamand a été mieux inspiré par le personnage de Fortune, dressée
derrière la roue qu’elle manœuvre. Il lui donne un visage double aux yeux fermés,
au front haut et bombé, surmonté d’une coiffe de dentelle. Il l’a dotée de deux
ailes et rejoint ainsi la tradition de l’Antiquité 1 2. Cette figure prend un air étrange,
fou, hors la vie, qui convient parfaitement au sens de l’allégorie.
Les illustrateurs des deux exemplaires du temps de Charles VIII (Paris, B. N.,
Réserve 488, fol. XXXIX v°, et Musée du Petit Palais, collection Dutuit, n° 114)
se sont contentés, en tête du Livre II, de peindre Fortune à droite de Boèce (PI. 83-
84). Dans la miniature de la Bibliothèque Nationale, le peintre s’est souvenu du
double profil, qui se remarque sous le casque bleu et or; somptueusement
vêtue d’habits ornés d’hermine, Fortune lève la main droite, index tendu. Boèce
enchaîné sur son lit pleure, tandis que Philosophie le console par sa prosopopée
de Fortune, comme l’indique le phylactère : « Vellem autem pauca uerbis ipsius

1. Tous ces noms figurent chez E. BénÉzit, Dictionnaire critique et documentaire des
peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs, nouv. éd., Paris, 1948 et suiv.
2. Voir ci-dessus, p. 133, n. 3.
152 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

fortune » (II, pr. 2, 1, p. 19). Elle se penche vers lui et essuie avec un mouchoir
les larmes qui roulent sur les joues du philosophe. On voit combien cette image
sentimentale affadit le texte antique. Sur l’exemplaire du Petit Palais l’image
est encore plus fade : Fortune devient une figure banale, à l’air pincé. Philosophie,
avec son bizarre nimbe crucifère, tend son mouchoir pour des larmes qui ne
coulent pas.
Le graveur de l’édition de la Consolation imprimée à Strasbourg en 1501
et abondamment illustrée cherche à renouveler le sujet traditionnel (PL 86).
Au folio xxiii 1 v°, il accorde la plus grande place au paysage. On y découvre la
mer, des rochers, des blés, des architectures. A gauche, une nef est en proie aux
hasards des flots. A droite, Boèce s’avance au pas de promenade et montre de la
main gauche à Philosophie la roue de Fortune, comme si elle faisait partie des
éléments réels du paysage. Cette roue repose sur un gros pied de bois mouluré
et porte trois personnages seulement. Celui du haut est sans couronne et se sent
entraîné vers le bas. Les deux autres gisent au bas : l’un s’agrippe vainement à
la jante pour monter, l’autre est tombé à la renverse. L’impression de mouvement
perpétuel ressort de cette image, et la roue est exclusivement maléfique.

IL — Fortune et ses biens

Deux miniaturistes rrançais de la fin du XVe siècle ont préféré illustrer, non
le passage sur la roue de Fortune, mais d’autres développements de la Consolation
sur Fortune et ses biens. Ils en ont même tiré trois images qu’ils ont placées en
ete des livres II, III et IV dans les manuscrits de Londres, B. M., Harleianus 4336-
4338, et de Paris, B. N., lat. 6643, le second copiant le premier vingt ans plus tard,
comme nous l’avons déjà dit1. En tête des livres II et IV, Fortune attire d’emblée
le regard, au milieu du tableau, parce qu’elle est entièrement divisée en deux
moitiés, l’une claire, l’autre sombre, d’après le texte de Boèce qui parle plus d’une
fois de Fortune au visage double 2 et se plaît même, en un passage, à opposer et à
décrire longuement la bonne fortune et la Fortune adverse3. Sa robe est semée
d’une multitude de petites initiales F.
En tête du livre II, sa main gauche, qui est sombre, montre un groupe de
pauvres gens : père et mère angoissés, enfants en loques (PL 87). L’autre
main, en pleine lumière, désigne la famille nantie, aux habits somptueux, à la

1. Voir ci-dessus, p. 88.


2. Boece, Cons. Ph., II, pr. 1, 29, p. 18 : « Deprehendisti caeci numinis ambiguos
uultus », ci. I, metr. 1, 19, p. 1 : « Fallacem mutauit nubila uultum ».
3. Ibid.,,11, pr. 8, 6, p. 35 : « Plus hommibus reor aduersam quam prosperam prodesse
Tortunam; ilia emm semper specie felicitatis, cum uidetur blanda, mentitur, haec semper
uera est, cum se instabilem mutatione demonstrat... Itaque illam uideas uentosam fluentem
smque semper ignaram, hanc sobriam succmctamque et ipsius aduersitatis exercitatione
prudentem Cf'.1, metr’ 4’ 3> P- 6 : « Fortunamque tuens utramque rectus »; IV pr 7
4b P- 86 : « Proelium cum omni fortuna animis acre conseritis, ne uos aut tristis opprimât
punk»1"1^3 C°rrUmpat- °mnis enim cluae uidetur aspera, msi aut exercet aut œrngit,
LES IMAGES DE BOÈCE ET FORTUNE 153

mine hautaine. Pour accuser le contraste, le peintre accumule les signes de richesse :
large bourse et coffre à fermoir sur le sol, vaisselle précieuse sur une table. Comme
fond à cet étalement de richesse, un palais gothique flamboyant est détaillé avec
minutie dans YHarleianus 4336, fol. 1 v°; les pauvres viennent de la route qui
s’enfonce à droite le long des murailles inhospitalières du palais. Au premier plan
devisent les deux belles figures de Boèce et Philosophie, pleines de calme et de
dignité.
La miniature du Pansinus, lat. 6643, fol. 76 r°, est loin d’atteindre à la beauté
de celle de Y Harleianus (PI. 88). Les personnages ont changé de costume
et d’allure : les silhouettes sont plus courtes ; sur la tête de Fortune la couronne
remplace le hennin très haut, au voile tombant; les visages aux joues pleines, au
front bombé, sont plus réalistes. Il est pourtant difficile d’imaginer que l’auteur
de cette miniature n’ait pas eu sous les yeux la peinture précédente. Il a tout
reproduit : les attitudes des pauvres gens, le coffre et la bourse sous la table, les
gestes des mains de Fortune. Boèce et Philosophie passent à droite, non plus à
gauche, mais avec la même allure tranquille. Cependant, la composition est plus
encombrée ; le goût de l’allégorie paraît plus vif en ces dernières années du xve siè¬
cle. Le miniaturiste a ajouté derrière les pauvres une chaumière qui fait face au
château des riches; il a juché Fortune sur une roue posée à plat sur le sol. Comme
sur ses autres peintures du même manuscrit, il peint le vêtement de Philosophie
déchiré. Il faut admettre que la Consolation posait un problème d’illustration
difficile, pour que ce miniaturiste à l’art consommé n’ait pas renouvelé le sujet
et se montre à ce point dépendant d’un modèle de vingt ans plus ancien.
En tête du livre III (Harleianus 4337, fol. 2 r°; Paris., lat. 6643, fol. 140 r°;
pl. 89-90), les deux miniaturistes évoquent d’emblée le développement
de la Consolation relatif aux faux biens, qui incite en effet à l’illustration : « Habes
igitur ante oculos propositam fere formam felicitatis humanae : opes, honores,
potentiam, gloriam, uoluptates 1. » A gauche, Philosophie montre à Boèce la
scène que voici : au centre siège un magistrat ou un seigneur, dont les richesses
mal acquises ou excessives sont étalées à ses pieds dans un vase et des coupes;
à sa gauche, trois quémandeurs le saluent avec déférence; à sa droite, une famille
vient le supplier; à l’arrière-plan, au pied d’un immense rocher, une foule de
manants l’implorent de loin 2. Sur Y Harleianus l’artiste a pris soin de placer
ce seigneur sur une chaise curule, visiblement par référence au passage de la
Consolation : « Catullus licet in curuli Nonium sedentem strumam tamen appellat
(LU, 2). Videsne quantum malis dedecus adiciant dignitates ?... Inest enim dignitas
propria uirtuti, quam protinus in eos quibus fuerit adiuncta transfundit. Quod
quia populares facere nequeunt honores, liquet eos propriam dignitatis pulchri-

1. Ibid., III, pr. 2, 40, p. 39.


2. Ibid., III, pr. 2, 26, p. 38 : « In his igitur ceterisque talibus humanorum actuum
uotorumque uersatur intentio ueluti nobilitas, fauorque populans, quae uidentur quandam
claritudinem comparare, uxor ac liberi, quae iucunditatis gratia petuntur ».
154 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

tudinem non habere b » Il s’agit de montrer que les dignités ne vont pas forcément
de pair avec le bien moral. On voit en bas et à droite un homme qui creuse un trou
à l’aide d’une houe : c’est, semble-t-il, l’image d’un paysan dont les sueurs enrichis¬
sent le seigneur 1 2 ; sur le Parisinus le même épisode est placé à l’arrière-plan, à
gauche, où deux petits personnages creusent un trou.
L’allégorie se poursuit en tête du livre IV (Harleianus 4338, fol. 1 v°; Paris,
lat. 6643, fol. 227 r°; pl. 91-92). Philosophie et Boèce, à droite, contemplent
une scène dont le personnage central est Fortune, figurée mi-partie blanche, mi-
partie noire, comme en tête du livre II. A sa gauche, plusieurs personnes en riches
habits supplient la bonne Fortune. Mais les victimes de Fortune adverse gisent
à l’avant-plan sous forme de trois cadavres. Le miniaturiste du Parisinus précise
leur qualité : un homme d’armes à la cuirasse d’or, un bourgeois en robe longue
bordée de fourrure; entre eux un homme en robe courte, face contre terre, peut
être un homme du peuple. Dans Y Harleianus, au contraire, les trois gisants sem¬
blent tous en chemise. Le sens de ces allégories est clair : la mort met un terme
à toute fortune et rend les hommes égaux 3; car les biens de Fortune n’accompa¬
gnent pas le défunt 4.
L’auteur du manuscrit de Paris, B. N., français 809, fol. 51 r°, de même
époque, semble développer l’idée que nous avons trouvée dans le Parisinus, B. N.,
lat. 6643, fol. 76 r°; il a exprimé le contraste entre richesse et pauvreté d’une
manière encore plus schématique (Pl. 93, fig. 1). A gauche, Philosophie entraîne
Boèce hors de son cachot pour lui faire contempler un paysage désert : deux che¬
mins conduisent, l’un vers une chaumière en ruines, à droite, l’autre vers un palais
orné de statues et dont l’intérieur est meublé richement. Quelques arbres vive¬
ment dessinés au pinceau agrémentent cette allégorie moralisante.
Un flamand contemporain a composé, au contraire, un petit tableau de
genre en tête du livre III (Pl. 93, fig. 2). La miniature ganto-brugeoise du
manuscrit de Bruxelles, B. R., 10474, fol. 80 r°, représente à gauche Philo¬
sophie qui entraîne Boèce convalescent vers la contemplation des faux biens. Un
financier aligne sur une table des pièces d’or entre une bourse et un coffret à
bijoux; à sa droite un gentilhomme s’avance, faucon au poing; à sa gauche un
homme d’armes porte la main à l’épée. Philosophie, qui utilise son sceptre comme
une baguette pour une démonstration, instruit Boèce sur ces états de vie, symbole

1. Ibid., III, pr. 4, 6, p. 42. Cf. III, metr. 4, 6, p. 44 : « indecores curules ».


2. Voir ci-dessous, p. 235-236, la scène de la découverte d’un trésor. Mais ici une
telle scène n’aurait aucun sens.
3. Boece, Cons. Ph., II, pr. 3, 42, p. 22 : « Nam etsi rara est fortuitis manendi fides,
ultimus tamen uitae dies mors quaedam fortunae est etiam manentis »; II, pr. 4, 82, p. 25 :
« Cumque clarum sit fortuitam felicitatem corporis morte finiri, dubitari neq’uit,’si haec
afferre beatitudinem potest, quin omne mortalium genus in miseriam mortis fine labatur »;
IV, pr. 4, 23, P- 73 • (< Quos infelicissimos esse iudicarem, si non eorum malitiam saltem
mois extrema finiret, etemm si de prauitatis infortunio uera conclusimus, infinitam liquet
esse miseriam quam esse constat aeternam ».
4. Ibid., III, metr. 3, 6, p. 42 : « Defunctumque leues non comitantur opes ».
LES IMAGES DE BOÈCE ET FORTUNE 155

de la richesse, de la noblesse et de la gloire militaire 1. Au-dessus du paysage de


fond, Dieu le Père apparaît dans une gloire; il tient de la main gauche une sphère
surmontée d’une croix.
La richesse et les plaisirs sont figurés en tête du Livre III dans les deux
exemplaires du temps de Charles VIII (PL 95-96). Sur le folio LVIII r°
de 1 incunable de Paris, B. N., Réserve 488, Philosophie donne la main à Boèce
enchaîné, et maudit la gloire en disant : « Quam fallax sepe, quam turpis est »
(III, pr. 6, 1, p. 45). De chaque côté du lit, plusieurs personnages figurent richesse
et plaisir; l’un, en robe courte, compte des pièces d’or. Sur l’exemplaire de la
collection Dutuit le cupide est un homme d’âge mûr en robe longue; près de
ses pièces d’or il palpe des tissus précieux, visiblement par référence au para¬
graphe de la Consolation : « Iam uero pulchrum uariis fulgere uestibus putas »
(II, pr. 5, 41, p. 27). Dans l’un et l’autre tableau le voluptueux apparaît comme
un freluquet qui enlace et baise une jeune femme.
D’autres miniaturistes ont préféré figurer, en tête du Livre III, l’extirpa¬
tion des faux biens, qui était exprimée à cette place de la Consolation par plusieurs
métaphores agricoles.
Dans le manuscrit de Berlin, lat. fol. 25, folio 127 v° (PI. 94), la
scène principale montre Boèce assis devant un livre ouvert où se lit : « Jam can-
tum | ilia fi | nierat, | cum me | audien | di aui | dum stu | pentemque» (III, pr. 1,
1, P- 37)- Boèce déclare à Philosophie, au moyen d’un long phylactère :
« O, inquam, summum lassorum solamen animorum, quam tu me vel
sententiarum pondéré uel canendi eciam iocunditate refovisti! Remedia que
paulo ante acriora esse dicebas, non modo non perhorresco, sed audiendi auidus
vehementer effiagito » (III, pr. 1, 3-8, p. 37, avec une coupure). Philosophie
assise à son côté lui répond : « Talia sunt quippe que restant ut degustata quidem
mordeant, interi<u>s autem recepta dulcescant» (III,pr. 1, 11, p. 37). Elle pour¬
suit au moyen d’un autre phylactère :
Tu quoque falsa tuens bona prius
incipe colla jugo retrahere :
Vera dehinc animum subierint (III, metr. 1, 11-13, p. 38).
En haut et à droite on aperçoit dans un même médaillon trois scènes qui illus¬
trent le début du même mètre :
Qui serere ingenuum uolet agrum
libérât arua prius fruticibus,
falce rubos filicemque resecat,
ut noua fruge grauis Ceres eat.
Dulcior est apium mage labor
si malus ora prius sapor edat.

1. Ibid., III, pr. 2, 40, p. 39 : « Habes igitur ante oculos propositam fere formant feli-
citatis humanae : opes; honores, potentiam, gloriam, uoluptates... Diuitias, dignitates,
régna, gloriam uoluptatesque desiderant ». Cf. III, pr. 9, 1, p. 49 : « mendacis formamfeli-
citatis » ; in, metr. 9, 5, p. 52 : « summi forma boni »; III, pr. 10, 1, p. 52 : « perfecti boni
forma »; IV, pr. 1, 27, p. 65 : « uerae formam beatitudinis ».
156 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

Gratius astra nitent ubi Notus


desinit imbriferos dare sonos.
Lucifer ut tenebras pepulerit
pulchra dies roseos agit equos (III, metr. i, v. i-io, p. 37).

L’on voit donc deux hommes débroussailler à la faux un sol en friche; à leur
droite, un autre déguste du miel; au-dessus d’eux Lucifer se lève. Deux phylac¬
tères portent les vers 5-6 et 9-10, correspondant aux deux dernières scènes,
selon la méthode chère à ce peintre allemand.
La scène suggérée par les quatre premiers vers inspire seule, au contraire, deux
illustrateurs flamands (PL 97-98). Le beau manuscrit de Paris, B. N., néer¬
landais 1, fol. 116 v°, dont nous avons parlé à plusieurs reprises 1, montre à l’avant-
plan d’un paysage typiquement flamand trois paysans qui travaillent : le premier
conduit la charrue, le second sème, le troisième fauche les blés; les personnages,
les chevaux, l’instrument aratoire sont peints avec un grand souci du détail, qui
traduit de manière excessivement réaliste ce passage symbolique de la Consolation.
Ici Boèce, assis dans un large fauteuil, et Philosophie debout, son sceptre dans la
main droite, un livre ouvert devant elle, contemplent comme d’une loggia la
scène qui se déroule à leurs pieds.
Nous verrions volontiers dans cette illustration l’influence des calendriers
enluminés au début des livres d’heures et des bréviaires de l’époque. Familia¬
risé avec les scènes champêtres et les divers travaux des mois, le miniaturiste a
sans doute eu recours, pour illustrer une allégorie difficile, à une image toute
faite. Cette composition, qui paraît au premier abord originale, est au contraire
une solution de facilité.
La même image est reprise par l’auteur des miniatures qui furent peintes
sur folios réservés dans l’incunable de Paris, B. N., Réserve, 389, imprimé à Gand
en 1485 (PL 98). Ces miniatures paraissent postérieures à la date de
l’édition, au moins les trois dernières dont la finesse d’exécution, la luminosité,
1 éclat et l’harmonie des couleurs supportent la comparaison avec le fameux
Bréviaire Grimani 2.
Au folio XCIX r°, toutes les proportions sont respectées; Boèce et Philosophie
conversent; leurs attitudes, leurs visages paraissent empreints de spiritualité.
Boèce est assis, le visage encadré par une barbe et des cheveux soyeux, les yeux
grand ouverts et pleins de gravité; ses mains sont jointes pour la prière. Philosophie
a retrouvé ses attributs symboliques : une sorte de diadème tient lieu de couronne ;
elle porte de la main gauche le sceptre, de la droite le livre; l’échelle des degrés est
peinte sur sa robe et en épouse les plis ; les lettres P et T brodées apparaissent à
l’ourlet et à l’encolure; sur chacun des sept échelons se lisent en fines lettres
blanches les noms des arts libéraux.

1. Voir ci-dessus, p. 89 et 151.


2. P. Durrieu, La miniature flamande au temps de la cour de Bourgogne, Paris-Bruxelles
1921, p. 61-62 et pi. XLIX. ’ >
LES IMAGES DE BOÈCE ET FORTUNE 157
C est dans une échappée à gauche que l’on voit les travaux des champs :
labour, semailles, moisson, représentés avec une animation et un goût de la nature
pleins de charme et dignes des pages les plus poétiques de la miniature flamande
à cette époque.
Le graveur de 1 édition de Strasbourg de 1501, fol. xxxvi v°, s’est montré
plus prolixe pour représenter les biens de Fortune en tête du Livre II, prose 5
(PL 99, fig. 1). Philosophie montre à Boèce, figuré à droite, « l’amoncellement
de pièces de monnaie 1 2 » sur la table de l’homme riche; un mendiant en chemise
s approche et tend les mains avec convoitise. Un peu plus haut, deux hommes
semblent aussi tendre les mains. Mais a cette image banale, déjà rencontrée
plusieurs fois ", le peintre a voulu ajouter une autre : au centre de la scène un
sentier en zigzag mène a un roc, au-dessus duquel apparaît le buste du Christ
dans un nuage rayonnant. L’image suggère, par opposition aux faux biens, la
voie difficile par laquelle l’homme peut parvenir au souverain Bien 3.

D’après l’enquête que nous avons menée sur les manuscrits de la Consolation,
il est clair que l’image de Fortune a hanté les lecteurs; car les artistes l’ont peinte
non seulement en tête des Livres II et III, comme il était naturel, mais souvent
en frontispice (PL 76, fig. 2; 82, fig. 1). On s’est plu aussi à mettre en vedette
soit une scène où Philosophie console Boèce prisonnier en lui montrant la roue
de Fortune (PL 78), soit même la roue seule (PL 74, fig. 1).
En exprimant de façon concrète ce qui n’était chez Sénèque ou Claudien
qu’une métaphore vague, Boèce devint source d’une iconographie originale :
Fortune n’est plus désormais, comme dans l’Antiquité, une femme instable juchée
sur une sphère, mais une femme qui tourne une roue par malveillance : car elle
n’est pas moins nocive lorsqu’elle élève l’homme pour un instant que lorsqu’elle
le précipite.
Nous avons pu suivre de très près la formation de l’imagerie nouvelle. Le
schéma de la roue qui, en tournant, fait de l’homme un roi, puis le réduit au
dénuement et à la mort, apparut dès le XIe siècle au Mont Cassin (PL 65),
fit l’objet par la suite de toutes sortes de variantes touchant le nombre des phases,
et connut un succès durable, puisqu’il servit à illustrer non seulement la Consola-

1. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 5, 6, p. 26 : « Diuitiaene uel uestrae uel sui natura pretiosae
sunt ? Quid earum potius ? Aurumne ac uis congesta pecuniae ? Atqui haec effundendo
magis quam coaceruando melius nitent, si quidem auaritia semper odiosos, claros largitas
facit ...At eadem, si apud unum quanta est ubique gentium congeratur, ceteros sui
inopes fecerit ...O igitur angustas inopesque diuitias, quas nec habere totas pluribus licet
et ad quemlibet sine ceterorum paupertate non ueniunt ».
2. Voir ci-dessus, p. 152-153.
3. Boèce, Cons. Ph., III, pr. 2, 9, p. 38 : « Liquet igitur esse beatitudinem statum
bonorum omnium congregatione perfectum. Hune, uti diximus, diuerso tramite mortales
omnes conantur adipisci; est enim mentibus hominum ueri boni naturaliter inserta cupi-
ditas, sed ad falsa deuius error abducit... Sed ad hominum studia reuertor, quorum animus
etsi caligante memoria tamen bonum suum repetit, sed uelut ebrius domum quo tramite
reuertatur ignorât ».
158 LE PERSONNAGE DE FORTUNE ET SES BIENS

tion, mais aussi bien, au XIIIe siècle, les Carmina Burana 1 ou les roses des cathé¬
drales (PL 69-70), puis au xve VEstrif de Fortune et de Vertu de Martin Le
Franc, sur la miniature célèbre conservée au Musée Condé de Chantilly;
l’influence boécienne y est patente, car on retrouve, à côté de la roue, l’image de
l’homme qui s’entretient avec Philosophie, comme s’il s’agissait d’un frontispice
de notre Consolation*.
A travers le Glossaire de Salomon de Constance, le manuscrit de Heiligen-
kreuz et le Vindobonensis 2642, nous avons constaté les tâtonnements des icono¬
graphes, lorsqu’ils voulurent illustrer d’encore plus près ces pages de la Consola¬
tion. Les uns rappellent, en relation avec la roue, la brusque catastrophe de Crésus
(PL 66-67); le miniaturiste de Vienne, au XIIIe siècle, celui du manuscrit
néerlandais I de Paris, au xve, insistent sur l’aspect démentiel de la déesse malé¬
fique (PL 71 et 85). Fortune met la roue en branle tantôt en appuyant des deux
mains sur les rayons (Pl. 72-73), tantôt en tournant une manivelle (PL 77, fig. 1 ; 80).
Des peintres plus inventifs et plus audacieux ont préféré marier la volubilité de la
roue aux images de la mer inconstante et des Sirènes (PL 74, fig. 3; 76, fig. 1 ; 81).
Il s’agissait encore de décrire les biens de Fortune, que l’auteur antique vili¬
pende longuement. Quelques miniaturistes ont tenté, non sans peine ni mala¬
dresse, de montrer en une même scène cette roue et les états de vie ou les conditions
sociales (Paris, B. N., français 809; New York, Pierpont Morgan 222; Paris,
B. N., français 1098; pl., 78; 80). De plus avisés ont distingué les deux
images : celle de la roue en tête du Livre II, celle des biens de Fortune en tête
du Livre III.
Plusieurs formules se sont révélées viables. Les uns montrent seulement
divers types d’hommes fortunés, du fait de leurs fonctions (Bruxelles, B. R. 10474;
pl. 93, fig. 2). D’autres détaillent trois scènes : ils peignent d’abord une famille
pauvre en regard d’une famille riche, puis un seigneur puissant et immoral, enfin
toutes les inégalités sociales aplanies par la mort (Londres, B. M., Harl. 4336-
4338; Paris, B. N., lat. 6643; pl. 87-92). D’autres encore choisissent pour objet
de leur illustration le passage où Philosophie prêche le renoncement aux faux
biens par l’extirpation des passions (Berlin, lat. fol. 25, fol. 127 v°; Paris, B. N.,
néerl. 1, fol. 116 v°; Paris, B. N. Réserve 389, fol. 99 r°; pl. 94; 97-98).
Il faut reconnaître que Boèce a eu des qualités de metteur en scène peu com¬
munes; certains de ses développements semblent appeler une illustration1 2 3. Parfois
aussi l’artiste, de lui-même, fait preuve de beaucoup d’invention : tels le graveur
de l’édition de Strasbourg qui montre, en regard des faux biens, le sentier en
lacets qui mène au sommet où réside le souverain Bien (PL 99, fig. 1); tel
encore le dessinateur du manuscrit de Trinity Hall qui peint, d’après le Phédon
et Boèce (III, pr. 2, 47, p. 39), l’homme enivré par la matière et qui titube en
quête de sa demeure céleste4 (PL 99, fig. 2).

1. Voir ci-dessus, p. 142, n. 2.


2. R. Van Marle, Iconographie de l’art profane, fig. 223.
3. Voir ci-dessus, p. 155, n. 1.
4. Voir ci-dessus, p. 39 et n. 1; 157, n. 3.
TROISIÈME PARTIE

Le Souverain Bien et le Mal


(Livre III, pr. 9, à IV, metr. 4)
CHAPITRE PREMIER

Les doctrines de Boèce et leurs sources

Cette seconde partie de la Consolation est clairement délimitée par Boèce


lui-même : «Parce que tu ignores quelle est la fin dernière des choses, lui avait dit
Philosophie, tu crois à la puissance et au bonheur des méchants et des criminels h »
Au lieu d une consolation pratique, nous entendrons désormais un enseignement
doctrinal. Le ton et la méthode changent. Par suite il s’agit moins pour nous,
maintenant, de chercher les « sources » proprement dites utilisées par Boèce, que
d’évaluer sa doctrine pour apprendre à quelle philosophie elle se rattache.
La tâche est relativement aisée pour cette partie de la Consolation; car IJsener,
qui croyait voir là la suite de sa « section aristotélicienne », n’a guère été suivi;
Rand, Müller, Klingner, Sulowski, Schmidt-Kohl sont d’accord pour la consi¬
dérer comme d’origine platonicienne, et tel est aussi notre avis. On peut seulement
se demander si certains d’entre eux n’ont pas été trop loin dans ce sens. Klingner,
en particulier, a exagéré le rapport de forme entre l’entretien de Boèce avec Phi¬
losophie, et les dialogues platoniciens 1 2. Même si Boèce emploie des tours de Pla¬
ton, il semble oiseux de chercher l’endroit précis où il les aurait puisés; car, à
titre de procédés de style, ces tours montrent seulement que Boèce a lu du Pla¬
ton ; une ressemblance dans les termes ne prouve un emprunt proprement dit que
si les mêmes termes se retrouvent à propos des mêmes faits ou des mêmes idées.
Par exemple, Klingner rapproche le dernier chant du Livre III de Boèce, qui conte
le descente d’Orphée aux Enfers, du Livre VII de la République, où Platon expose
le mythe de la Caverne 3. Sans doute, Boèce interprète l’épisode orphique en un
sens platonisant, et par là s’expliquent plusieurs de ses expressions; mais de là à
dire que Boèce pensait au mythe de la caverne et y puisait précisément ces expres¬
sions, il y a loin.
D’une manière générale, Klingner a trop insisté sur le caractère proprement
socratique du Livre III, en l’opposant aux autres livres et surtout au Livre II
qu’il croit stoïcien. Or toute la première moitié du Livre III est de la même veine

1. Boèce, Cons. Ph. I, pr. 6, 39, p. 15.


2. Klingner, op. cit., p. 75 et suiv.
3. Ibid., p. 27.
162 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

que le Livre II; d’autre part, la forme socratique du dialogue n’est pas confinée
au Livre III x; enfin et surtout, le mouvement de conversion, qui s’explique par la
doctrine platonicienne de la réminiscence, fonde tout le plan de l’œuvre, et ce
Livre III n’en est qu’une étape.
Il nous semble que Müller avait fait preuve de plus de finesse en notant, au
contraire, qu’à l’intérieur de cette section nettement platonicienne quant au fond,
Boèce expose à plusieurs reprises ses théories platonisantes avec la dialectique
d’Aristote 1 2, telle qu’il l’avait employée dans ses Commentaires à VIsagoge de
Porphyre ou au Ilepl èp[X7)V£iaç : tantôt Philosophie pose une alternative et montre à
Boèce que, si la thèse est vraie, l’antithèse est fausse 3; tantôt elle suit « l’exemple
des géomètres qui, après la démonstration de leurs théorèmes, ont coutume d’en
faire sortir quelques conséquences qu’ils appellent des 7rop[ap,ocToc », et donne le
corollaire de son raisonnement, tout comme faisait Ammonius fils d’Hermias 4.
Enfin, si Boèce tarde à admettre ses conclusions, elle le rappelle à la raison en lui
faisant la théorie du syllogisme : « Quand on trouve pénible de se ranger à une
conclusion, il faut soit démontrer que les prémisses contenaient une erreur, soit
faire voir que, de l’enchaînement des propositions, ne découle pas forcément la
conclusion : autrement, quand on a accepté les prémisses, il n’y a plus de raison de
contester la conclusion 5 ». Ainsi, concurremment avec la méthode maïeutique, que
Klingner a suffisamment mise en évidence, Philosophie emploie une méthode déjà
scolastique, qui devait avoir une très longue fortune.
Quel est donc le fond d’une argumentation ainsi conduite ? L’étude de la
partie précédente de notre Consolation a généralement été faite moins du point
de vue de ses sources que pour démontrer le christianisme ou le paganisme de la
pensée de Boèce. Depuis le livre de Nitzsch, en particulier, on s’est efforcé de
dresser un « système de Boèce », dans lequel il répondrait à toute question méta¬
physique. Les deux adversaires Nitzsch et Hildebrand commencent chacun leur
analyse de la Consolation par : « Dieu, sa nature, ses preuves. » Mais il ne faut pas
oublier que cette œuvre, malgré son caractère doctrinal, n’est pas une somme
théologique : Boèce et Philosophie discutent, et l’une convainc l’autre. Sans doute,
on ne peut dire qu’il y ait deux doctrines qui s’affrontent, puisque Boèce tombe
toujours d’accord avec Philosophie. Il n’en reste pas moins que Philosophie traite
seulement un petit nombre de questions. Par exemple, nulle part Boèce ne nous
expose en forme ses preuves de l’existence de Dieu. Comment en serait-il autre-

1. Klingner, op. cit., p. 82, s’excuse lui-même, dans son chapitre sur le livre III, de ne
pouvoir étudier avec le même soin la forme socratique des livres IV et V. Notons spéciale¬
ment que la forme de dialogue socratique se retrouve en Cons. Ph. I, pr. 6 (où est exposé
le plan de l’œuvre) et IV, pr. 7.
2. Müller, op. cit., p. 25.
3. Boèce, Co7is. Ph., III, pr. 9, 1, p. 49, et IV, pr. 2, 5, p. 66.
4. Ibid., III, pr. 10, 69, p. 54. (Cf. Ammonius, De interpretatione, éd. Busse, dans C.A.G.
t. IV, 5, p. 248, 2; le terme 7r6pt.a(i.a, fréquent chez Proclus, In Tint, et dans les commen¬
taires d’Ammonius, ne se rencontre pas dans les œuvres logiques de Porphyre.)
5. Ibid., IV, pr. 4, 30, p. 74.
LES DOCTRINES DE BOËCE ET LEURS SOURCES 163

ment ? Philosophie n’a pas à lui démontrer Dieu, puisque, dès le début du livre,
alors qu il était abattu, Boèce n’a jamais songé à nier Dieu : « Je sais, disait-il,
que Dieu dirige l’ouvrage dont il est l’auteur ; jamais ne se lèvera le jour qui puisse
me détacher de cette vérité 1 ». Si, plus tard, il expose lui-même ses raisons à Phi¬
losophie et développe la preuve téléologique, c’est en trois lignes et tout à fait
incidemment 2. Car le Livre III lui-même n’a pas pour but de démontrer Dieu,
mais seulement comme il convient pour le désespéré qu’est Boèce — de prou-
vei qu il existe un Souverain Bien, lequel est ensuite identifié avec Dieu. Cette
remarque est d autant mieux justifiée que toute l’argumentation où l’on a voulu
voir une preuve de 1 existence de Dieu est précédée immédiatement du fameux
hymne néo-platonicien qui est déjà la prière d’un croyant à son Dieu.
Ce chant g du Livre III, substantiel et concis, est obscur et presque intradui¬
sible; dès le Moyen Age et le xvne siècle il a été un sujet de litige entre adversaires
et partisans du christianisme de Boèce. L’étude de ce chant a été magistralement
reprise par Klingner qui y consacre le quart de sa thèse 3; nous ne pouvons qu’expo¬
ser brièvement ses conclusions et les confirmer sur certains points.
Une première remarque — qui n’est pas neuve, puisque les commentateurs
médiévaux l’ont déjà faite — c’est que ce chant résume la première partie du
Timée. Nul ne met ce fait en doute, Boèce lui-même le suggère en citant expressé¬
ment un passage du Timée dans les dernières lignes de prose qui annoncent ce
chant. Mais Klingner, le premier, a précisé singulièrement cette assertion ; il a fait
observer que cet hymne était composé à la manière ancienne, antérieure à celle
de Prudence et de saint Ambroise, et qu’il comporte les trois parties traditionnelles :
£7uxX'/]cr£i,ç, àpeTocXoyla, eu yod; seule la partie centrale (vers 4 à 21) se réfère
franchement au Timée, tandis que les invocations du début et les prières finales
sont composites et renfermeraient quelques touches chrétiennes 4. Mais ces res¬
semblances de forme sont singulièrement difficiles à établir. Klingner lui-même
s’exprime sur ce point avec prudence; car les hymnes chrétiennes et néo-plato¬
niciennes se ressemblent étrangement 5. La partie la plus solide et la plus concluante
de son étude concerne les vers nettement issus du Timée. Car, comme il l’a montré
avec force, les trois parties de l’hymne correspondent aux trois étapes de la « conver¬
sion » néo-platonicienne : 7rpooSoç, eTucrTpocpY), àvoSoç6, et Boèce interprète,

1. Ibid., I, pr. 6, 8, p. 15 ; cf. ligne 23 :« Sais-tu d’où toutes les choses procèdent ? — Oui,
dis-je, de Dieu. »
2. Ibid., III, pr. 12, 18, p. 60..
3. Klingner, op. cit., p. 38-67.
4. En particulier le mouvement du v. 26 : « Tu namque serenum » serait chrétien;
cf. Klingner, op. cit., p. 60
5. Klingner, op. cit., p. 51, fait bien ressortir la difficulté à propos du v. 22. Ce vers :
« Da, pater, augustam menti conscendere sedem » doit-il évoquer celui de Tibérien : « Da,
pater, augustas ut possim noscere causas » ou celui de Martianus Capella : « Da, pater,
aetherios mentem conscendere coetus » ? Klingner ajoute que l’expression sedem vient
sûrement de Proclus.
6. Klingner, op. cit. p. 40, à compléter par W. Theiler, Antike und christliche
164 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

le Timée à l’aide du commentaire de Proclus. La conclusion de Klingner est très


nette : « L’hymne de Boèce, dit-il, ou du moins la partie que Vallin avait donnée
pour une èTuxopr) de la première partie du Timée, est en rapport étroit avec la phi¬
losophie, la mystique et les chants sacrés des Néo-platoniciens * 1. » La méthode
de Klingner, pour arriver à cette conclusion, consiste à montrer que tout ce qui,
dans ces vers, ne se réfère pas exactement au Timée, se retrouve dans le Commen¬
taire de Proclus. Par exemple, l’idée d’un dieu dépourvu d’envie parce qu’il ne
manque de rien, l’idée d’un dieu qui porte dans son entendement le monde et les
types d’après lesquels il crée, l’interprétation concrète de tout ce qui, chez Pla¬
ton, n’avait qu’une valeur de mythe ou de symbole, tout cela, selon Klingner, vient
de Proclus. Sa démonstration très serrée paraît concluante.
La seule objection possible est celle-ci : Sans doute, l’interprétation de Boèce
est néo-platonisante; mais est-ce Proclus lui-même qu’il suit pas à pas ? En parti¬
culier, Boèce, n’a-t-il pas simplement suivi des Platoniciens latins : la traduction
du Timée par Cicéron ou le De Platone et eius dogmate d’Apulée ou cette traduction
et ce commentaire plus récents de Calcidius, qui eurent tant de vogue jusqu’au
Moyen Age et à la Renaissance ? Nous avons fait la recherche, qui constitue une
contre-épreuve des assertions de Klingner. Or jamais les passages de la Consolation
et des autres œuvres de Boèce où le Timée est directement utilisé, ne reproduisent
dans les termes les passages correspondants des traductions de Cicéron ou de
Calcidius 2, ce qui infirme la thèse de Sulowski, selon lequel Boèce serait très

Rückkehr zu Gott, dans Mullus, Festschrift Th. Klauser, Munster, 1964, p. 358-364. Cf.
ci-dessous, p. 177-184 et 191-199.
1. Klingner, op. cit., p. 51.
2. Voici les seuls passages qui sembleraient infirmer cette thèse, parce que les expres¬
sions de Boèce ne diffèrent pas complètement de celles des traducteurs latins antérieurs :
i° Boèce, Cons. Ph. III, pr. 12, 93 et suiv., p. 62 : « Quodsi rationes quoque non extra
petitas, sed intra rei quam tractabamus ambitum collocatas agitauimus, nihil est quod
ammirere, cum Platone sanciente didiceris cognatos de quibus loquuntur rebus oportere
esse sermones » Cicéron, Tim. 7, éd. Müller, t. III, p. 215, 36 : « Omni orationi cum
iis rebus, de quibus explicat, uidetur esse cognatio. » Le seul point de contact est le
mot cuyyevetç de Platon, Tim. 29 b, traduit par cognatos-cognatio.
Cf. Boèce, Inst, arithm., éd. Friedlein, p. 126, 2 : « Et Plato quidem in Timaeo eiusdem
naturae et alterius nominat quicquid in mundo est... »; Cicéron, éd. cit., p. 220, 22 « quod
esset eiusdem naturae et quod alterius ».
Ces deux passages traduisent Platon, Tim. 35 a : r/jç te tccùtoü cpôaecoç... xal tt)ç tou srépoo.
2° Boèce, Cons. Ph. III, pr. 9, 86, p. 51 : « Sed cum, ut in Timaeo Platoni, inquit, nostro
placet, in minimis quoque rebus diuinum praesidium debeat implorari, quid nunc faciendum
censes, ut illius summi boni sedem repperire mereamur ? — Inuocandum, inquam, rerum
omnium patrem, quo praetermisso nullum rite fundatur exordium. — Recte, inquit;
ac simul ita modulata est... » Calcidius, Tim., éd. Waszink, p. 20, 6 : « Nam cum omnibus
mos sit et quasi quaedam religio, qui uel de maximis rebus uel de minimis acturi aliquid sunt,
precari ad auxilium diuinitatem, quanto nos aequius est... inuocare diuinam opem. » Ces
deux passages traduisent Platon, Tim. 27 c : ’Etù toxvtoç 6pu.ÿ xal apuxpoü xal [leyâXoo
7Tpây;j.aT0<; ...àvccyxr) Qsoüç te xal Oeàç èTUxaXoupivouç eû/eaOat (cité par Hermias
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 165

proche de Calcidius. Les expressions latines de Boèce serrent même parfois


le texte du Timée de plus près que la traduction de Calcidius, sorte de paraphrase.
En outre, il existe entre la Consolation et le commentaire de Proclus sur le
Timée, non seulement des parallèles d’idées, mais au moins une fois un parallèle
textuel :

Proclus, In Tim., éd. Diehl, 1.1, p. 378 Boèce, Cons. Ph., IV, pr. 3, 31, p. 71 :
18 :
« 'Oç fj àyaOosiSTjç aïpeatç éauxrjç ylyvsxai, « Si eut igitur probis probitas ipsa fit
xapjréç;, outcoç 7) [j.ox0r)pà éauxîjç tdoivy]. » praemium, ita improbis nequitia ipsa sup-
plicium est* 1. »

On se demandera pourtant si les emprunts de Boèce à Proclus sont toujours


directs ou si ce n’est pas plutôt son disciple Ammonius qui a conduit Boèce à citer
le Timée, comme les textes ci-dessous semblent l’indiquer :

Platon, Timée, Ammonius, De Boèce


29b : interpr., p. 152, 222 : De interpr., ed. sec. Cons. Ph.,III, pr.
p. 246, 20 : 12, 93, p. 62 :
« ôcpa XOOÇ Xo- « èrrel ô[xoEcoç oE Xoyoi « Orationes uerae « Quodsi rationes
youç, d>V7rép sIgiv èÇy)- àÀYjOsïç coffîrep xà sunt quemadmodum quoque non extra
yv)Tai, toÙtcov aÙTcov Tcpàyixaxa... » et res : hoc sumpsit petitas, sed intra rei
xal auyyevsTç oviraç. » P. 154, 16 : '« OOXOÙÇ (Aristoteles) a Pla- quam tractabamus
yàp àvàyxT] xo àXy)0èç tone, qui dixit simi- ambitum collocatas
zyziv xoùç Xoyooç, onsp liter se habere ora¬ agitauimus, nihil est
ô ’ApLaxoxéXTQç, tiones rebus et co- quod ammirere, cum
obç cpüaecùç xà gnatas quodammo- Platone sanciente di-
U7r' aùxwv a7]p.aw6pi.£- do esse in ipsa signi- diceris cognatos de
va npàypaxa, È7rsl xal ficatione. » quibus loquuntur
slalv è^yvjxal xwv Trpay- rebus oportere esse
p,àxcov ol Xoyot. xal sermones 2. »
8ià xouxo (aipioüvxat.
aùxwv X7]V cpôoiv, (bç
jvpo xoü ’ApiaxoxsXouç
ô nxàxcov rjpLÔiç èSESa-
Çev.»

d’Alexandrie, In Phaedr., éd. Couvreur, p. 48, 13 et 205, 30). Le passage correspondant


du Timée de Cicéron est perdu.
On avouera aisément que, pour des traductions d’un même texte grec, ces passages
latins ne se ressemblent guère ; comme les autres allusions de Boèce au Timée diffèrent encore
plus des passages correspondants de Cicéron et Calcidius, la thèse de Klingner, selon laquelle
Boèce aurait connu directement soit le Timée soit le Commentaire de Proclus, semble vrai¬
semblable. Voir toutefois ci-dessus, p. 22, n. 1, pour àSôvaxov traduit par nef as.
1. Rapprochement signalé déjà par W. Theiler, Porphyrios und Augustin, Halle, 1933,
P- 3i-
2. Voir ci-dessus, p. 164, n. 2.
166 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

Nous examinerons plus loin tout ce que les théories de Boèce —- sur la Pro¬
vidence en particulier — empruntent à Proclus h C’est encore à travers Proclus et
Ammonius et parmi leurs disciples que Boèce paraît avoir acquis sa culture litté¬
raire grecque.
Le vers de Parménide que cite Boèce au Livre III 1 2 :
üàvToOsv eùxuxAou ucpalpTjç èvaAlyxtov oyxco

se retrouve au moins trois fois utilisé par Proclus 3, et une autre fois, dans son
Commentaire sur le Timée, cité textuellement avec le nom de Parménide et un
contexte analogue à celui de Boèce4. Il est à croire que Boèce l’ait puisé à ce
commentaire du Timée.
Un peu plus loin Proclus cite le vers d’Homère :
’HsÀioç 6’ôçf toxvt’ scpopaç xal Tcàvx’ è7raxoust,ç5

qui se trouve également utilisé dans notre Consolation. Sans doute, le même
vers se rencontre encore ailleurs chez Proclus 6 7, dans les Vies de Pythagore par
Porphyre et Jamblique T, dans le commentaire d’Hermias sur le Phèdre 8, chez
Olympiodore 9, chez Synésius (sous la forme même qu’emploie Boèce : nàvT
Ècpopav xal toxvt’ £7raxoûsiv 10 11), enfin dans les Saturnales de Macrobe, auteur
latin 41. Mais il est au moins vraisemblable que Boèce l’a plutôt emprunté au
Commentaire sur le Timée. Le vers d’Homère cité par Boèce au Livre II : « Nonne
adulescentulus Suo 7U0ouç, tov p.èv sva xaxtov, tov Se ETEpov éàcov in louis limine

1. Klingner, op. cit., p. 73, a déjà noté que l’idée traduite dans ce passage de la Conso¬
lation par oportere (nécessité d’une parenté entre le discours et le sujet) ne vient ni du
Timée ni des traductions de Cicéron et Calcidius ; mais il la référait à Proclus In Tim
t. I, pp. 8, 9 et 340, 22.
2. Boèce, Cons. Ph., III, pr. 12, 91, p. 62; cf. Parménide, fragm. VIII, v. 43, éd.
Diels, Vorsokratiker, t. I, 1961, p. 238, 12, cité par Platon, Sophiste, 244 e.
• , PROCLUS> Theol. Platon. III, 20, éd. Portus, p. 155, etln Parmen. éd. V. Cousin, Opéra
médita, Paris, 1864, col. 1084 et 1129. Cf. aussi Simplicius, In Phys., p. 52, 23589,22* 126
22; 127, 31; 137, 16; 143, 6; 146, 30.
4. Proclus, In Tim. éd. Diehl, t. II, p. 69, 20.
5. Homère, Iliade, III, 277; cf. Proclus, In Tim,, t. II, p. 82, 8; Boèce, Cons. Ph. V
metr. 2, v. 1, p. 91, sous la forme :
IlavT etpopâv xal xavr’ sTiaxoïjeiv
puro clarum lumine Phoebum
melliflui canit oris Homerus.
6. Proclus, In Crat., éd. G. Pasquali, p. 37, 8.
7. Porphyre, Vita Pythag. 46, éd. Didot, p. 97, 48; Jamblique, Vita Pythag, XXXII
228, p. 74, 40.
8. Hermias, In Phaedr., éd. Couvreur, p. 68, 9.
9. Olympiodore, In Phaed., éd. Norvin, p. 26, 27.
10. Synésius, De regno, P.G. t. LXVI, 1100. Ce vers était même utilisé en magie
thérapeutique pour la guérison des yeux; cf. Marcellus de Bordeaux, De medicam., éd
lielmreich, p. 69, 25.
11. Macrobe, Saturn. I, 23, 9, éd. J. Willis, p. 125, 2.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 167

iacere didicisti ?»1 se retrouve trois fois chez Proclus 2, et encore chez Synésius
et Olympiodore3. Le adulescentulus... didicisti est révélateur : Boèce, comme la
plupart des hommes de son époque, ne connaissait plus guère les classiques anciens
que par des florilèges scolaires ou à travers des auteurs récents. Ce n’est pas un
hasard si presque toutes les citations grecques de Boèce se retrouvent chez un
homme comme Proclus, mais l’indice d’une école, d’une certaine formation
philosophique. Un autre vers d’Homère, interprété par Boèce comme une preuve
de la monarchie divine, était couramment interprété de même par les commen¬
tateurs alexandrins d’Aristote 4. Il est probable que la citation d’un excellentior
par Boèce 5 :
’ AvSpoç Sv) tepou Sépaç odOépeç oixoSopTjcrav

dont nul n’a encore retrouvé la source, est un des innombrables Oracida chaldaïca
ou Carmina orphica dont Proclus orne si fréquemment ses ouvrages. L’un d’eux
exprime une idée très voisine : « Quiconque, dit Proclus, par l’intelligence des
œuvres du Père, devient vénérable, échappe à l’aile fatale du sort6 ». Enfin, certains
termes même décèlent la parenté entre Boèce et Proclus : L’argumentation par
TïopmpLaxoc existe chez Proclus7; lorsque, dans son Institution arithmétique, Boèce
agite une question que Platon a déjà traitée in Timaei cosmopoeia 8, il ne prend même
pas la peine de latiniser une expression que Proclus emploie constamment dans son
Commentaire sur le Timée. Tout concorde, comme l’a très bien vu Klingner, pour
attester l’influence qu’ont exercée, sur la pensée de Boèce, Proclus et son Commen¬
taire sur le Timée.
Ajoutons que Raoul Carton lui-même, défenseur du christianisme et de
l’augustinisme de Boèce, admet cette influence; comme il le reconnaît, l’identi-

1. Homère, II. XXIV, 527, chez Boèce, Cons. Ph. II, pr. 2, 35, p. 20.
2. Proclus, In Remp., éd. Kroll. t. II, p. 96, 14; In Crat., éd. Pasquali, p. 51, 25;
De malorum subsistentia, XXXVI, 8, éd. H. Boese, p. 220. Vers cité déjà par Platon,
Resp. II, 379 d, p. 84, que reproduit Théodoret de Cyr, Therap., V, 34-35- Voir ci-dessus,
p. 106, n. 2.
3. Synésius, De prouidentia, P.G., t. LXVI, 1275; De insomniis, ïbid. 1298; Olym¬
piodore, In Gorgiant, éd. Norvin, p. 54» 9- H est vrai qu on le retrouve aussi chez Dion
Chrysostome; cf. ci-dessus, p. 131, n. 3.
4. Boèce, Cons. Ph. I, pr. 5, 10, p. 13 : E le, xoipavôç ècmv, s le, (îaaiXeiiç (cf. Iliade II, 204-
205); Aristote, Metaph. 1076 a 4; Ammonius, De interpr., éd. Busse, p. 96, 23 ; Olympio¬
dore, In Gorg., p. 202, 33 ; Philopon, Deaeternitatemundi, p. 88, 20 et 179, 21 ; Zachariasde
Mitylène, P. G., t. LXXXV, 1053 A.
5. Boèce, Cons. Ph. IV, pr. 6, 129, p. 82; cf. éd. Fortescue, p. 128, et la note. Onnotera
la présence d’un digamma devant IspoO.
6. Proclus, In Tim., t. III, p. 266, 19 (Or. chald. 54) et De Prouid. etfato 21, éd. Boese,
p. 130, 15.
7. Boèce, Cons. Ph. III, pr. 10, 70, p. 54; cf. le mot iropoapoc dans l’Index de l’éd.
Diehl de Proclus. Chez Ammonius, cf. ci-dessus, p. 162.
8. Boèce, Inst, arithm., éd. Friedlein, p. i49> 22 > cf. le mot xoap.07rou.oc dans 1 index
précité. Ce mot est un hapax en latin.
168 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

fication du Bien avec le Démiurge x, qui semblait chrétienne à Klingner, se retrouve


aussi dans le commentaire de Proclus, où Boèce a pu en puiser l’idée. Mais comme
I idée est également chrétienne, Carton voit dans cet emprunt à Proclus une « infor¬
mation discrète de la pensée païenne par la pensée chrétienne 1 2 ». Quoi qu’il en
soit, le chant 9 du Livre III, où figure cette identification, tout en fournissant une
synthèse très concise du système métaphysique de Boèce, n’est qu’un aperçu,
presque un intermède. L’argumentation, après cette pause, reprend. Les points
qui vont être développes permettent-ils de préciser l’impression générale qui se
dégage de cet hymne à la manière de Proclus ?
La progression générale de la pensée, au Livre III, est la suivante : Tout
homme cherche le bonheur (beatitudo) ; mais la plupart se trompent en croyant
le trouver dans un bien particulier : ni les richesses ne donnent la suffisance, ni
les pouvoirs la puissance, ni les honneurs l’honorabilité, ni la gloire la célébrité,
ni le plaisir la joie. « Le vrai bonheur est l’état parfait qui résulte de la réunion
de tous les biens 3 » ; il se confond avec le souverain Bien. Reste à savoir si le sou-
v erain Bien, ainsi défini, existe 4. Cette première étape du raisonnement est assez
difficile à situer par rapport aux grands systèmes philosophiques, et nul n’en a
donné de sources précises. Klingner insiste sur ce qu’il y a de platonicien dans la
forme, mais avoue que, sur ce point, la voie ouverte par Platon a été suivie aussi par
Aristote et ses successeurs, si bien qu’aucune conclusion très ferme n’est possible 5.
II a surtout montré que le procédé dialectique rappelait celui du Protagoras 6, dont
Socrate résume ainsi les grandes lignes :
« La question posée, si je ne me trompe, était celle-ci : ce qu’on appelle savoir,
sagesse, courage, justice et sainteté, sont-ce cinq noms différents pour une seule et même
chose; ou chacun de ces noms correspond-il à une réalité distincte, à un objet ayant son
caractère propre, et tel que l’un ne puisse être identifié avec l’autre ? A quoi tu m’as
répondu que ce n étaient pas là cinq noms pour une même chose, mais que chacun de
ces noms s appliquait à une chose distincte et que toute ces choses formaient les parties
différentes de la vertu, non pas à la façon des parties semblables d’une masse d’or qui
sont à la fois semblables entre elles et semblables à la masse qu’elles constituent, mais
comme les parties du visage, qui diffèrent à la fois du tout auquel elles appartiennent,
et, en même temps, les unes des autres, ayant chacune leur caractère propre 7 8 ».

Assurément Boèce emploie à propos des biens particuliers un raisonnement


analogue à celui de Socrate relatif aux vertus particulières; il reconnaît que ces
biens ont des noms différents, mais une essence commune : la bonitas 8 ; il précise

1. Boèce, Cons. Ph. III, metr. 9, v. 5, p. 52; cf. Klingner, op. cit., p. 43, et Carton,
op. cit., p. 279. ’
2. Carton, op. cit., p. 280.
3. Boèce, Cons. Ph. III, pr. 2, 10, p. 38.
4. Ibid. III, pr. 10, 4, p. 52.
5. Klingner, op. cit., p. 70, n. x, et 83, n. 13.
6. Ibid., p. 67 et suiv.
7. Platon, Protagoras 349 b-c, trad. A. Croiset, p. 70.
8. Boèce, Cons. Ph. III, pr. 10, 111, p. 55.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 169

que ces biens ne sont pas, en tant que biens, des parties distinctes comme les
membres d un corps, mais « se rapportent au Bien comme à leur tête 1 ». Le
îapprochement des deux passages n’en reste pas moins hasardeux, puisqu’ils
ne traitent pas le même sujet; il s’agit d’une simple analogie. De même, on pour¬
rait mettre en relief un passage de Plotin qui n’est certainement pas la source de
Boèce; mais la pensée, en opposition avec celle des Péripatéticiens, est très proche
de celle de Boèce :
« Si 1 on avait raison d’admettre que le bonheur consistât à ne pas souffrir, à ne pas
être malade, à éviter la malechance et les grandes infortunes, personne ne serait heureux
avec un sort contraire. Mais, si le bonheur est placé dans la possession du vrai Bien,
pourquoi 1 oublier ? Pourquoi, sans le prendre en considération, juger que l’homme
heureux recherche des biens qui ne sont pas des éléments du bonheur ? Un amas de
biens véritables et d’objets nécessaires à la vie (et même non nécessaires) que vous appelez
des biens, voilà le Bien pour vous; il faut alors chercher à se procurer toutes ces choses.
Mais si la fin des biens est une, s’il ne doit pas y avoir plusieurs fins (en ce cas on ne
rechercherait plus une fin, mais des fins), il faut prendre pour seule fin la fin dernière,
la plus précieuse, celle que l’âme s’efforce d’embrasser en elle seule 2. »

Pourtant la pensée de Boèce n’est pas spécifiquement platonicienne ou néo¬


platonicienne; ces développements du Livre III font plutôt penser au De finibus
de Cicéron ou aux traités de Sénèque et de saint Augustin De uita beata. Ces traités
commencent par poser que l’homme cherche la vie heureuse, puis montrent que
cette beatitudo ne réside pas dans les biens d’ici-bas et que le Sage seul est vrai¬
ment heureux. Il est très vraisemblable que Y Hortensias de Cicéron traitait un sujet
analogue, mais l’on ne saurait dire avec Usener qu’il soit la source de Boèce pour
cette partie de son œuvre; car des rapprochements ne sont possibles que pour les
fragments de VHortensius conservés dans le De beata uita d’Augustin. Par suite,
la source que suggèrent ces rapprochements serait le livre d’Augustin lui-même.
Cette remarque n’est pas nouvelle; déjà Boissier, sans entrer dans les détails,
avait signalé une ressemblance générale de notre Consolation avec les dialogues
de jeunesse d’Augustin : le Contra Academicos, le De beata uita, le De ordine 3.
R. Carton et E.-T. Silk ont repris et développé ces vues 4. Mais il y a plutôt ana¬
logie de point de vue entre Boèce et Augustin qu’emprunt visible de l’un à l’autre.
« C’est un fait capital pour l’intelligence de l’augustinisme, écrit M. Gilson,
que la sagesse, objet de la philosophie, se soit toujours confondue pour lui avec
la béatitude 5. » De même chez Boèce, et cela entre bien dans le cadre de son œuvre ;

1. Ibid., ligne 93.


2. Plotin, Enn. I, 4, 6, trad. Bréhier, t. I, p. 75, et les notes.
3. G. Boissier, Le christianisme de Boèce, dans Journal des Savants, 1889, p. 449 et
suiv.
4. R. Carton, Le christianisme et l’augustinisme de Boèce, dans Mélanges augustiniens,
Paris, 1931, p. 243-329; E. T. Silk, Boethius’s ‘Consolatio Philosophiae’ as a sequel to Augus¬
tine’ s Dialogues and Soliloquia, dans Harvard theological Review, t. XXXII, 1939, p. 19-39.
5. É. Gilson, Introduction à l’étude de saint Augustin, Paris, 1929, p. 1, et tout le
chapitre 1 : La béatitude.
170 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

car, pour le consoler, Philosophie ne peut mieux faire que de lui montrer l’iden¬
tité du bonheur avec le Dieu qui régit tout. Carton a noté cette position de Boèce
comme un trait caractéristique de son augustinisme, tout en avouant que cette
conception de la philosophie n’est pas propre à Augustin : « Elle est celle de Pla¬
ton, de Cicéron, des nouveaux platoniciens jusqu’au plus récent Ammonius, et
Boèce la doit donc à ces philosophes; mais aussi pourquoi, après ce qui vient d’être
dit sur le thème augustinien de Dieu-béatitude..., ne la devrait-il pas aussi à
saint Augustin 1... ? » A la vérité, nul n’a prouvé un emprunt précis, une dépen¬
dance directe de Boèce à Augustin 2. La suite de l’argumentation de Boèce est
également très proche et très éloignée d’Augustin. Après avoir montré que le
bonheur réside dans la possession du souverain Bien et avoir défini ce souverain
Bien, Philosophie veut démontrer qu’il existe. On a beaucoup discuté pour rame¬
ner ces preuves à des preuves classiques; mais ces discussions mêmes montrent
la difficulté d’un tel effort; car la pensée de Boèce semble complexe.
La première preuve est celle de l’existence du parfait par l’existence de
1 imparfait. Comment l’interpréter ? Dirons-nous que Boèce, comme M. Gilson
le montre pour Augustin 3, s’élève du sensible à l’intelligible ? Il y a du vrai, puis¬
que c est par la considération des faux biens que Philosophie élève Boèce jusqu’au
Bien parfait. Ou encore, est-ce en vertu d’une nécessité logique que l’esprit ne peut
penser 1 imparfait sans supposer le parfait ? Boèce le laisse entendre : « Ce que l’on
appelle imparfait, dit-il, n’est tenu pour tel que par suite d’un amoindrissement
du parfait. D’où il suit que si, dans n’importe quel domaine, un objet peut être
imparfait, il faut aussi de toute nécessité qu’il existe dans ce même domaine un
être parfait 4. » Mais nous nous trompons si nous croyons avoir là le fond de la
pensée de Boèce. Müller, le premier, a noté que sa preuve était plutôt platonicienne
qu aristotélicienne 5. Il faut ajouter qu’elle se fonde avant tout sur la cosmogonie
neo-platonicienne : « Enlevez la perfection, poursuit Boèce, et l’on ne pourra même
plus imaginer 1 origine de ce qui est réputé imparfait. Car la nature n’a pas com¬
mencé par l’amoindri et l’inachevé, mais procédant de types intacts et parfaits
elle glisse vers ces derniers etres qui sont épuisés 6. » Cette idée de déchéance
est non pas chrétienne, mais néo-platonicienne, comme l’a bien vu M. Theiier 7 ;
car il n est pas question de faute originelle; tous les êtres sensibles, et non pas
seulement les hommes, participent a cette déchéance. Telle est la conception sur
quoi se fonde la preuve de l’existence du souverain Bien.

1. Carton, art. cit., p. 312.


2. Même remarque pour le rapprochement que signale Klingner, op. cit., p. 71-72,
et qu admet Carton, art. cit. p. 310, n. 180, entre ce Livre III et les Confessions d’Augus¬
tin, II, 5 et 6.
3. Gilson, op. cit., p. 23-28.
4. Boèce, Cons. Ph. III, pr. 10, 8-12, p. 53.
5. Müller, op. cit., p. 33.
6. Boèce, Cons. Ph. III, pr. 10, 12-16, p. 53.
7. W. Theiler, Antike und. christliche Riickkehr zu Gott, dans Mullns, Festschrift
Th. Klauser, Münster, 1964, p. 356-361.
LES DOCTRINES de boèce et leurs sources 171

Même complexité dans la seconde preuve, relative à l’identité entre Dieu


et le bonheur 1 ; 1 argumentation est un peu tortueuse : Il est admis que le souverain
Bien est le bonheur; or le consentement universel assure que Dieu est bon; si
Dieu est bon, sa bonté ne peut, par définition, être surpassée; il est donc le souve¬
rain Bien; s’il est le souverain Bien, il est aussi le bonheur.
Il y a, en somme, deux syllogismes et deux preuves qui s’enchevêtrent.
Non seulement Boèce fait appel au consentement universel; mais l’idée que, si
Dieu est bon, il ne peut être que le souverain Bien, semble très proche de l’argu¬
ment ontologique -; enfin l’équation des trois termes : souverain Bien, bonheur,
Dieu, peut rappeler Augustin, et Boèce construit encore, avec ces trois termes, un
nouveau syllogisme pour confirmer sa preuve 3. Mais cette seconde preuve de Boèce
comme la première, semble étayée avant tout par la pensée néo-platonicienne :
« Quand la raison fournit la preuve que Dieu est le Bien, elle démontre en même
temps qu en lui le bien atteint la perfection. S’il en est autrement, Dieu ne pourra
être le premier de tous les êtres; car il y aura au-dessus de lui un être possédant
le bien parfait, et paraissant le précéder; car tout ce qui est parfait précède, de
toute évidence, ce^ qui est moins intact 1 2 3 4 5 6. » Cette idée de la dégradation des
êtres à partir de l’Être n’est pas augustinienne. Aussi, même si Boèce ne va pas
jusqu’au panthéisme °, sa pensée reste beaucoup plus imprégnée de néo-plato¬
nisme que celle d’Augustin.
La même conclusion se dégagera, croyons-nous, du morceau qui termine
l’exposé sur le souverain Bien, et dont nul n’a encore examiné les sources8.
Philosophie expose à Boèce que le Bien ne se distingue des faux biens que par son
unité. Dès lors, « puisque les objets de désirs, quand ils sont divers, ne sont pas
des biens, et qu’au contraire ils sont tels dès qu’ils ne font plus qu’un, ne leur
suffit-il pas, pour devenir des biens, d’acquérir l’unité7? » Tout être animé a un
principe d’unité qui lie son corps et son âme; tout corps a une unité de structure
et tend à la conserver sous peine de mort ; une plante même est une machine mer¬
veilleusement organisée. Tout objet inanimé tend aussi vers ce qui lui est propre;
par exemple, le feu, la terre, les corps durs, les fluides résistent à la destruction.

1. Carton, art. cit. p. 318, n. 211, semble admettre que toutes les preuves de Boèce
se rattachent à la preuve ontologique, et prête cette idée à Hildebrand, op. cit., qui dit tout
le contraire. Cf. aussi l’éd. Fortescue, p. 86, notes.
2. Boèce, Cons. Pli. III, pr. 10, 50-66, p. 54. Voici ce syllogisme : le bonheur et Dieu
sont chacun le souverain Bien; or il ne peut y avoir qu’un souverain Bien; donc Dieu est le
bonheur.
3. Boèce, Cons. Ph. III, pr. 10, 24-29, p. 53.
4. En particulier, lorsque Boèce précise (III, pr. 10, 35-44, p. 53) que Dieu n’a pas le
Bien, mais est le Bien, il s’agit là d’une idée chère à Augustin; cf. Gilson, op. cit., p. 280-
281.
5. Depuis Nitzsch, tout le monde admet le « théisme personnel » de Boèce. Cf. Cons.
Ph. III, pr. 10, 73-78, p. 54 (éd. Fortescue, p. 88 et la note).
6. Klingner, op. cit., p. 81, n’a fait de ce morceau (III, pr. 11) qu’une étude de forme,
très superficielle.
7. Boèce, Cons. Ph. III, pr. 11, 17-19, p. 57.
172 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

Chez les êtres animés le désir de durer provient, non d’une décision de la volonté,
mais d’une loi de la nature. Or « tout ce qui désire subsister et durer désire, par
là même, être un; en effet, sans l’unité, rien ne conservera l’existence... Mais
nous avons démontré que ce qui est un est identique au Bien... Tout tend donc au
Bien, que l’on peut dès lors définir : ce que tous les êtres désirent1 ».
Evidemment cette idée que même les corps inanimés sont foncièrement bons,
peut paraître étrange de la part de Boèce qui soutenait dans la prose io, nous l’avons
noté, l’idée de la déchéance des êtres à mesure qu’ils s’éloignent de Dieu et se rap¬
prochent de la matière. On pense à Augustin selon lequel tout ce que Dieu a fait
est bon, le corps lui-même ayant été créé pour sa bonté intrinsèque, non comme
une conséquence ou un châtiment du péché 2. Pourtant, ce n’est pas chez Augustin,
mais chez Plotin, dans son traité Du bonheur, que la question se trouve posée et
discutée dans des termes voisins de ceux qu’emploie Boèce.
Si, dit Plotin, le bonheur consiste, comme le veut Aristote, à bien vivre, à
accomplir sa fonction propre, à atteindre sa fin, il n’y a pas de raison, comme le fait
Aristote, de refuser le bonheur aux animaux autres que l’homme, ou, comme le font
les Stoïciens, de l’accorder aux animaux et de le refuser aux plantes3. Plotin, d’ail¬
leurs, ne cherche qu’à réduire à l’absurde la définition d’Aristote et à justifier
sa propre doctrine selon laquelle le bonheur est l’objet intelligible de la raison. La
pensée de Boèce s’oppose donc à celle de Plotin, en ce qu’il admet le bonheur des
plantes et même des objets inanimés dans la mesure où ils sont et tendent au bien.
La conception n’en rappelle pas moins Plotin. Dans le traité Du premier Bien,
celui-ci assure que tout être, y compris les àtjjiqox, a quelque chose de bien par le
seul fait d’être une unité et un être 4. Ici encore, comme dans tout ce qui concerne
le souverain Bien, Boèce peut paraître augustinien de tendance, mais pose et
traite les problèmes sur un plan strictement néo-platonicien. Leurs analogies
proviennent de leurs sources communes.
Il en va de même pour ce qui concerne le mal. Il est un peu superficiel d’écrire,
comme fait Klingner, que « les arguments par lesquels Boèce nie l’existence réelle
des méchants se rapportent a la doctrine des Néo-platoniciens qui cherchaient
d où vient le mal et lui déniaient la substantiahte 5 6. » Non seulement ces problèmes
sont très antérieurs à Plotin, mais le traité de Plotin Iïspl toü tlvoc xcd ttoQîv xà
xocxa a spécialement pour objet de démontrer que le mal n’est pas un attribut
inhérent a 1 ame, mais a une existence substantielle Lorsque Boèce prend soin

1. Ibid. III, pr. ii, 93-99, p. 59.


2. Cf. Gilson, op. cit., p. 64; par exemple, Augustin, De liera religione, XXXII, 60 :
« Quis non admonitus uideat, neque ullam speciem neque ullum omnino esse corpus, quod
non habeat unitatis qualecumque uestigium ? »; cf. De ordine II, 18, 48.
3. Plotin, Enn. I, 4.
4. Plotin, Enn. I, 7, 2, 1-5, éd. Henry-Schwyzer, p. 119.
5. Klingner, op. cit., p. 85.
6. Plotin, Enn., I, 8 (Cf. la notice sur ce traité dans l’éd. Bréhier, t. I, p 112) Sur
l’opposition entre Augustin et Plotin, cf. R. Jolivet, Le problème du mal chez saint Augustin,
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 173

de prouver, comme une conséquence de sa théorie du souverain Bien, que le mal


n’existe pas, puisque Dieu qui peut tout ne peut faire le mal* 1, ce n’est pas Platon,
comme croit Fortescue 2, mais plutôt l’Augustin des Confessions (VII, 12, 18)
qu’il rappelle. On s’étonne que Carton n’ait pas fait valoir l’analogie de point
de vue entre Boèce et Augustin pour confirmer sa thèse de l’augustinisme de
Boèce. Mais nulle part chez Augustin nous n’avons trouvé, comme preuve
de la non-substantialité du mal, l’argument de Boèce. De plus, Proclus lui-
même, sur cette question, est beaucoup plus proche d’Augustin que de Plotin;
pour conclure le long chapitre qu’il y consacre dans son Commentaire sur le
Timée, il déclare que, si le mal existe, il n’existe nulle part sans mélange de
bien; le mal est nécessaire, mais non absolu, et le Bien est la cause même de la
matière 3.
Enfin il est très vrai, comme dit Klingner4, qu’à partir de cette idée du néant
du mal, tout le développement de Boèce sur les méchants, c’est-à-dire la première
moitié du Livre IV, a nettement pour source le Gorgias de Platon. Disons plutôt
un commentaire néo-platonicien du Gorgias. Nous connaissons quatre commen¬
taires sur le Gorgias : ceux d’Eubulos, d’Hiéroclès — dont le cours oral fut rédigé
par son élève Théosébios — d’Ammonius et d’Olympiodore. Les trois premiers
sont perdus sans remède et l’on ignorerait même l’existence d’un commentaire
d’Ammonius, s’il n’était une fois mentionné expressément par Olympiodore 5 ;
du moins le commentaire d’Olympiodore peut-il donner une idée de celui de son
maître.
Au début du Livre IV, Philosophie expose le plan de son développement6.
Elle montrera successivement que les méchants sont impuissants, qu’ils sont punis,
qu’ils sont malheureux. De même, dans le Gorgias, Socrate montre à Polos d’abord
que le méchant n’est pas puissant, ensuite qu’il n’est pas heureux.
Philosophie pose en principe que l’acte humain n’a lieu que si le pouvoir
s’ajoute au vouloir; or tous les hommes veulent le bien, mais seuls les bons peuvent
l’atteindre; les méchants sont impuissants, puisque soit par ignorance du bien,
soit par l’aveuglement des passions, soit même par volonté du mal, ils manquent
d’atteindre le souverain Bien; leur seul pouvoir est de faire le mal; or le mal n’est

Paris, 1929, p. 89 et suiv., développé dans son Essai sur les rapports entre la pensée grecque
et la pensée chrétienne, Paris, 1931, deuxième partie.
1. Boèce, Cons. Ph., III, pr. 12, 68, p. 62.
2. Ibid., éd. Fortescue, note.
3. Proclus, In Tim. 30 a, p. 370 et suiv.; Salluste le philosophe, De diis et mundo,
XII, éd. Rochefort, Paris, i960, p. 17, qui semble dépendre de Julien, IloOev và xaxà, est
encore plus affirmatif. Cf. Jules Simon-Suisse, Du commentaire de Proclus sur le Timée
de Platon, Paris, 1839, p. 145-149; X. Beierwaltes, Proklos, Frankfurt am Main, 1965.
4. Klingner, op. cit., p. 85 et suiv.
5. Olympiodore, In Gorgiam, éd. Norvin, p. 183, 11 : « ‘O toIvov cpiAoaocpoç
’A[qi.ü)vi.oc; elirsv rjprïv è^YO’jjrsvo;... Cf. R. Beutler, Die Gorgiasscholien und Olympiodor, dans
Hermes, t. LXXIII, 1938, P- 388-39°-
6. Boèce, Cons. Ph., iV, pr. 1, 23-26, p. 65.
174 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

rien; donc leur pouvoir est nul. Tout cela n’est pas spécifiquement platonicien;
pourtant Philosophie place la conclusion de cette première partie sous l’invocation
de Platon : « De tous mes arguments, dit-elle, ... ressort la vérité de cette pensée
de Platon : seuls les sages peuvent faire ce qu’ils veulent (desiderent), tandis que
les méchants, s’ils peuvent donner cours à leurs caprices, ne peuvent satisfaire
leurs désirs 1. » C’est la pensée même que Socrate défend contre Polos : le tyran
dit-il, fait ce qu’il lui plaît, non ce qu’il veut 2. Or c’est bien au tyran que pense
aussi Boèce, lorsqu’il parle du méchant qui semble puissant : car tout son chant 2,
qui suit sa citation de Platon, montre que les tyrans ont eux-mêmes pour tyrans
leurs passions.
Boèce ne suit pas directement Platon, mais les interprétations néo-pla¬
toniciennes, lorsqu’il parle des récompenses et des châtiments : L’homme
de bien, dit-il, atteint le Bien, c’est-à-dire le bonheur; il devient Dieu. Le
méchant obtient le mal, c’est-à-dire perd l’être; il devient une bête. Boèce
reproduit l’opinion de Proclus et Olympiodore sur la métempsychose 3, lorsqu’il
précise que l’homme, tout en conservant figure humaine 4, se ravale par
son âme au niveau des bêtes. Il suit probablement sur ce point la source
directe d’Olympiodore, c’est-à-dire le commentaire d’Ammonius sur le
Gorgias.
De nouveau, les emprunts au Gorgias apparaissent très visibles, et Klingner
a raison de montrer, une fois de plus, l’inanité du rapprochement fait autrefois
par Plasberg entre telle page de Boèce et tel fragment de YHortensius 5. C’est le
Socrate du Gorgias qui fournit à Boèce son développement sur le malheur du
méchant, et tous les paradoxes qui permettent de soutenir cette thèse : le méchant
est malheureux6, d autant plus malheureux qu’il reste plus longtemps impuni7;
celui qui fait le mal est plus malheureux que celui qui le subit8; le rôle des
accusateurs et des avocats est ridicule, car le criminel est un malade qui
devrait réclamer lui-même ses remèdes 9. D’un bout à l’autre Boèce suit de
près l’argumentation de Platon; sa Philosophie joue le rôle de Socrate dans
le dialogue platonicien. Mais il introduit de temps à autre une touche néo¬
platonicienne, par exemple lorsqu’il demande à Philosophie : « Dis-moi, je

. Ibid. IV, pr. 2, 121-125, p. 69. Le terme desiderare, pour désigner la volonté de
bien évoqué semble-t-il, le regret de l’âme qui tend obscurément vers le souverain Bien
qu elle a perdu. Sur cette maxime dans l’art médiéval, cf. ci-dessus p 70
2. Platon, Gorgias 466 d-e, 467 a.

3. Proclus, In Tim., t. III, p. 295, 30; Olympiodore, In Phaed., p. 166 24 Cf ci-


dessous, p. 194-196. ’
4. Boèce, Cons. Ph. IV, pr. 3, 43, p. 71, et pr. 4, 2, p. 73.
5. Klingner, op. cit., p. 86 et n. 5.

6. Boèce Cons. Ph. IV, pr. 4, 1-14, p. 73 (cf. Gorgias 468 0470 c).
, . G' . .7'» ^gnes *5-63, p. 73-75 (cf. Gorgias 472 d-e et 476 a-478 e; Proclus De decem
dubitationibus, 52-53, éd. H. Boese, p. 82-85). ; ’ d
8. Ibid., ligne xoi, p. 76 (cf. Gorgias 4740476a).

9. Ibid, lignes 116-129, P- 76 (cf. Gorgias 480 «-48 ii).


LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 175

te prie, ne réserves-tu aucun supplice à l’âme après la mort ? — Si fait, et de


grands, dit-elle, les uns infligés avec une rigueur punitive, les autres avec une
clémence purificatrice. Mais je n’ai pas dessein d’en parler pour le moment1. »
D après ce passage, d anciens érudits imaginèrent que Boèce se réservait
d écrire une Consolation theologique après sa Consolation philosophique. Mais
le passage s explique plus simplement, si on le considère comme une indication
par laquelle Boèce suggère sa pensée à ce sujet, sans pour autant couper le fil
du développement emprunté au Gorgias. L’idée des deux sortes de châtiments
est tirée du mythe final du Gorgias 2, tel que le commentaient les Néo-plato¬
niciens; par souci de composition Boèce, qui suit de près le dialogue entre
Socrate et Polos, n a pas voulu l’interrompre par une longue digression
sur les peines de 1 autre vie. A la même place, Olympiodore interrompt son
développement en ces termes : n<ï>ç' -rotvov Xlyerai. cdoma y; utco yyjv xoAaatç',
sv tco quOcp [xa0y]cro£xs0a3 . C’est chez lui un simple renvoi au mythe final du
Gorgias, à propos duquel il reprend la question plus à fond, en des termes fort
proches de ceux qu’emploie Boèce. Celui-ci ne fait encore, sur ce point, que
suivre Ammonius, source d’Olympiodore.
Quant à savoir si Boèce mettait sous ces mots : « rigueur punitive, clémence
purificatrice », les idées chrétiennes d’enfer et de purgatoire, observons que
l’idée des sanctions d’outre-tombe, comme le reconnaissent Fortescue 4 et Carton 5,
n’est pas spécifiquement chrétienne; dans notre Consolation, elle porte non pas
la marque chrétienne, mais la marque platonicienne; toutefois Boèce, s’il était
chrétien, a fort bien pu soutenir de telles vues.
C’est la conclusion qui ressort de tout ce chapitre sur le souverain Bien et le
mal : les deux sources les plus apparentes sont le Timêe et le Gorgias, et il n’est pas
impossible que Boèce ait lu lui-même du Platon. Il le comprend pourtant à travers
les interprétations néo-platoniciennes, et il a eu probablement tels commentaires
de Proclus et d’Ammonius sous les yeux.
A coup sûr, la formation de Boèce est foncièrement hellénique et néo¬
platonicienne, mais il y a dans sa pensée une antinomie que nous n’avons

1. Ibid., lignes 66-69, P- 75-


2. Olympiodore, In Gorg. 524^, éd.
Norvin, p. 240, 17 : Boèce, Cons. Ph. IV, pr. 4, 65, p. 75 :

Ai [xèv giTpia 7)[rapT7)xoïai èx'oXiyov Nullane animarum supplicia post defunc-


5(povov xpivovrai, xai Aonràv xocOaipopt-evat tum morte corpus relinquis ? — Et magna
àvàyovxoa... Ai 8 k jiiyiaTa âfxapTTjaaeroa quidem, in qui t, quorum alla poenali
EÙ0i>ç sic, tov TàpTapov Tcéjurovrai àvrl acerbitate, alla uero purgatoria clementia
toü OSttov... ’Aei aÔToa xpivovrat. yi7)8êmTS exerceri puto; sed nunc de his disserere
xaOoapojxevat.. consilium non est.

3. Olympiodore, In Gorgiam, éd. Norvin, p. 119, 24.


4. Fortescue, op. cit., p. 116, note.
5. Carton, op. cit., p. 265; cf. p. 322-323, où Carton admet même que ce passage
soit purement platonicien.
176 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

pas encore résolue : d’une part l’idée d’une échelle des êtres, qui sont de plus
en plus dégradés et mauvais à mesure qu’ils s’éloignent de Dieu et s’enfoncent
dans la matière; d’autre part l’idée que tous les êtres sont foncièrement
bons et que seul le mal moral, issu du libre arbitre humain, existe dans la
nature.
Ce sont là deux principes irréductibles. Comment Boèce a-t-il pu les concilier ?
Nous ne le saurons qu’après avoir étudié sa conception des rapports de Dieu et
du monde. C’est la question capitale aux yeux de Boèce lui-même; peut-être
livrera-t-il enfin la clé de sa pensée.
CHAPITRE II

La prière de Philosophie dans les textes littéraires


jusqu’au XIT siècle

Dans un article récent M. Willy Theiler, complétant avec bonheur l’enquête


de Klingner, a mis en lumière tout ce que la prière de Philosophie, au chant 9
du Livre III, devait à la doctrine néo-platonicienne du retour de l’âme, telle que
Proclus l’exprime 1. Ajoutons que Philosophie prononce cette prière en se réfé¬
rant explicitement a un passage du Tiniêe (27 c), que Proclus avait longuement
commenté2. Elle veut montrer à Boèce, par cette prière, où siège le souverain Bien.
L’attention des lecteurs chrétiens ne pouvait manquer, au cours des siècles
suivants, d’être éveillée par une telle prière. On verra plus loin comment plusieurs
commentaires spéciaux furent écrits à son sujet, et quelles graves controverses
certains passages ont suscitées dans les écoles 3.
A l’époque du Haut Moyen Age le passage qui rencontra le plus d’écho
dans les textes littéraires est l’invocation finale, qui pouvait aisément passer pour
chrétienne :
Da, pater, augustam menti conscendere sedem,
da fontem lustrare boni, da luce reperta
in te conspicuos animi defigere uisus

Tu requies tranquilla piis, te cernere finis,


principium, uector, dux, semita, terminus idem. 4.

Dès le VIe siècle, Tiberianus la remploie, en inversant d’ailleurs le mouvement :


Tu solus, tu multus item, tu primus et idem
postremus mediusque simul mundoque superstans

Da, pater, augustas ut possim noscere causas 5.

1. W.
Theiler, Antike und christliche Riickkehr zu Gott, dans Mullus, Festschrift Th.
Klauser, Münster, 1964, p. 358-361.
2. Proclus, In Tint. 27c, éd. Diehl, t. I, p. 214, 8 à 222, 6. Cf. ci-dessus, p. 164, n. 2.
3. Voir ci-dessous, p. 275-331.
4. Boèce, Cons. Ph. III, metr. 9, v. 22-28, p. 52.
5. Tiberianus, Carm. IV, 7-8, et 28, éd. Bâhrens, PoetaeLatini minores, t. III, p. 267-268.
178 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

Au VIe siècle également, le comte Euclerus semble se référer à cette prière


lorsqu’il écrit :
Qua luce reperta
fas mihi sit populis reserata resoluere iura 1.

Au VIIe siècle Julien de Tolède, dans son commentaire sur le petit prophète
Nahum, cite expressément les vers 6 à 8 de notre prière, et conclut que l’ordre et
la beauté du monde attestent l’artisan divin 2. Le « Da, pater » reparaît au Xe siè¬
cle chez Gunzo de Novare, sous la forme :
Da, pater omnipotens, ueniam, da, posco, regressum 3.

Mais c’est surtout au XIIe siècle que la prière de Philosophie suscita la réflexion.
Les premiers vers de ce chant retiennent alors principalement l’attention. Déjà
Gunzo avait calqué sur eux son invocation à la divinité 4. Cosmas de Prague, dans
sa Chronique, reprend textuellement le vers i pour célébrer la paix survenue le
16 avril 1125 :
O qui perpétua mundum ratione gubernas,
quisnam speraret uel quisnam credere posset
quod pax hoc anno fieret sine sanguine magno 5.

Hermann de Tournai, dans son De incarnatione Christi, n’hésite pas à citer


avec éloge les huit premiers vers d’affilée, comme s’ils étaient prononcés par Boèce
lui-même, non par le personnage de Philosophie, et comme si le christianisme de
cette prière ne faisait pas de doute 6. Abélard, lui, n’ignore nullement la saveur
néo-platonicienne de ces vers, puisqu’il les met en rapport avec la doctrine de
Plotin et avec les vues néo-platonisantes, rapportées par Augustin au livre VII des
Confessions, sur le caractère permanent de la divinité soustraite à la mobilité et au

1. Anthologia Latina I, 2, éd. Bücheler-Riese, n° 789, p. 268.


2. Julien de Tolède, In Nahum 16, P.L., t. XCVI, 715B : «Niniue speciosa interpre-
tatur et de Deo atque mundo in quodam philosophorum legitur :
Tu cuncta superno
ducis ab exemplo, pulchrum pulcherrimus ipse
mundum mente gerens similique in imagine formans.
Si enim qms artificem cogitet et materiam, et ex ipsa creaturarum dissimilium copiam
atque in rebus ordinem diuinitus insitum et gratiam, possunt quidem per eius situm,
ordinem et ornatum Dei cognosci inuisibilia (cf. Rom. I, 20) ».
3. Gunzo de Novare, Epistola, éd. K. Manitius, Weimar, 1958, p. 56, 17.
4. Ibid., p. 56, 10 :
Conditor omnipotens rerum qui cuncta gubernas (v. 1)
quique soluta ligas (v. 10) et sparsa reducis in aequum.
Cf. dès le IXe siècle Angilbert, Carrn. V, 1, P.L.A.C., t. I, p. 365 :
Omnipotens dominus, qui celsa uel ima gubernas...
5. Cosmas de Prague, Cronica Boemorum, III, 60, éd. B. Bretholz, dans M.G.H., Script,
rer. German., n.s., Berlin, 1923, p. 238, 25.
6. Hermann de Tournai, De incarnatione Christi 2, P.L., t. CLXXX, 12D : « Nulla
necessitate, sed sola benignitate mundum creauit, sicut de eo nobilis ille consul Boetius
cecinit dicens : « O qui perpétua... mundum mente gerens. »
LA PRIÈRE DE PHILOSOPHIE DANS LES TEXTES LITTÉRAIRES 179

changement1, une en soi bien que diverse par ses effets ; car elle produit la diver¬
sité des choses dans la succession des temps 2. Son action ne signifie pourtant pas
qu elle change elle-même 3. Abélard met le même vers en regard du verset de VÉpître
de saint Jacques où il est dit que Dieu ne subit ni changement ni vicissitude 4.
Il rapproche aussi bien ce même vers du fameux « Mens agitat molem » de l'Enéide,
et 1 entend alors de 1 Esprit de Dieu qui fournit la vie et le mouvement, tout comme
l’Ame du monde selon les Platoniciens 5. Robert de Melun, disciple d’Abélard,
reprend la même citation touchant 1 immutabilité divine 6, et commente surtout

1. Abélard, Introd. ad theologiam, éd. V. Cousin, t. II, Paris, 1859, p. 87 (après une
citation d’AucusTiN, Conf. VII, 4, 6, 19 éd. Labriolle, p. 150) : « Vnde Macrobius, cum
îuxta Plotinum quatuor uirtutes Deo assignaret : ‘Fortitudo, inquit, illi est quod semper
idem est nec aliquando mutatur’ (Macrobe, In somn. Scip. I, 8, 10, éd. Willis, p. 39, 8).
Hoc est quod supra memoratus doctor et maximus Latinorum philosophus Boetius in
libro tertio De consolatione Philosophiae’ astruit his uerbis :
O qui perpétua mundum ratione gubernas,
terrarum caelique sator, qui tempus ab aeuo
ire iubes stabilisque manens das cuncta moueri.
Omne quippe quod uariatur, siue per alterationem et quamlibet rei mutationem motum
esse constat. »
2. Ibid., t. II, p. 39_4°: "Possumus et eumdem, hoc est incommutabilem eum in se dicere,
et diuersum quodammodo per effecta esse, cum non solum ipse quae diuersa sunt fecerit'
secundum quod superius dictum est, ex diuidua constare susbtantia, uerum etiam ea
per temporum successionem mutât, et narrat prout opportunum esse iudicat, iuxta illud
Boethii : ’Stabilisque manens dat cuncta moueri’ (Passage repris littéralement dans la
Theologia christiana, p. 381).
3. Ibid., t. II, p. 134 : « Cum ergo dicimus eum aliquid facere, dicere est iuxta eius uolun-
tatem aliquid contingere, ut in ipso nihil contingat, sed nouum aliquid, sicut in eius uolun-
tate fixum permanet, fiat. Vnde bene est illud philosophicum : « Stabilisque manens dat
cuncta moueri. »
4. Abélard, Theologia summi boni II, 14, éd. H. Ostlender, dans Beitrage zur Geschichte
dey Philos, des Mittelalters, t. XXXV, 2, p. 45>9 • * Sed nec in Deo ulla potestesse uariatio,
cum scriptum sit : ‘Apud quem non est transmutatio nec uicissitudinis obumbratio’ {lac.
I, 17). De quo etiam ille philosophus ait :
Qui tempus ab aeuo
ire iubet stabilisque manens das cuncta moueri. »
Rapprochement repris par Garnier de Langres, Sermo V, P.L., t. CCV, 602 : « Vnde
Iacobus : ‘Apud quem non est transmutatio nec uicissitudinis obumbratio’ {lac. I, 17).
Et alibi : ‘Stabilisque manens das cuncta moueri’. Non enim declinatur de loco ad locum,
qui ubique est. »
5. Abélard, Introd. ad theol., éd. V. Cousin, t. II, p. 52 : « Quod uero dictum est :
‘Mens agitat molem’ {Aen. VI, 727), hoc est totius mundanae fabricae quantitatem, quasi
cuncta in mundo uiuificet aut moueat, superius expositam Platonis sententiam prosequitur
de Spiritu Dei, quod scilicet cuncta optime disponit ‘...stabilisque manens dat cuncta
moueri’. Quam quidem agitationem animae Salomon quoque in Ecclesiaste diligenter
exprimens ait... {Eccle I, 5) ». Ce passage est repris littéralement dans la Theologia christiana,
P- 393-
6. Robert de Melun, Sententie, I, 2, éd. R.M. Martin, dans Spicilegium sacrum Lova-
niense, t. XXI, 1947, p. 264, 15 : « In Deum enim nulla uariatio cadit, et ideo nec motus
ullus ; nam ‘immobilis manens dat cuncta moueri’ ». Même citation au t. XXV, p. 310, 1.
180 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

les vers suivants où il est dit que Dieu œuvre par sa seule bonté, non pour se pro¬
curer un avantage ou éviter un inconvénient1.
Otto de Freising, dans ses Gesta Friderici imperatoris, rapporte le v. 2 de
Boèce au Timée 27 d, lu dans la traduction de Calcidius; de la prose suivante
de la Consolation, il cite aussi le passage où le Bien est identifié avec Dieu 2. Pierre
de Compostelle ne manque pas d’insérer, dans son De consolatione rationis, une
prière où il se souvient du début de notre chant3. Thomas de Cîteaux rappelle
d’après Boèce la stabilité de Dieu par rapport aux choses muables 4, et Gontier
de Citeaux met en relief l’accord des théologiens et des philosophes sur l’éternité
de Dieu; il choisit tout naturellement Boèce comme représentant des philosophes
et fait valoir les vers 2-3 de notre chant 9 : Dieu fait sortir le temps de l’éternité5.

1. Ibid., p. 273, 9 : « Dicitur, et uerum est, Deum sola bonitate ac uoluntate omnia
fecisse quia nulla externa causa eum impulit aliquid facere, id est nec causa alicuius incom-
modi uitandi, nec causa alicuius commodi adipiscendi, neque causa maioris incommodi
declinandi aut maioris commodi consequendi. Hec autem Philosophia confirmât dicens :
Quem non externe pepulerunt fingere cause
materiae fluitantis opus (v. 4-5). »
2. Otto de Freising, Gesta Friderici imperatoris I, 5, éd. G.H. Pertz, Hanovre, 1867,
p. 16 : « Natiuum, uelut natum aut genitum, descendens a gemino. Vnde Plato : ‘Est igitur,
ut mihi uidetur, in primis diuidendum quid sit quod semper est, carens generatione,
quid item quod gignitur nec est semper’ (Calcidius, In Tim., éd. Waszink, p. 20, 15).
Et Boetius :
... Qui tempus ab aeuo
ire iubes (v. 2-3).
...Diuinitas uero ab alio non est, ab alio ergo componi nequit. Vnde Boetius in tertio
libro ‘De consolatione’ : ‘Quod si natura quidem inest, sed ratione diuersum, cum de
rerum principe loquamur Deo, fingat qui potest, quis haec diuersa coniunxerit’ (Cons.
Ph. III, pr. 10, 44, p. 53). »
3. Pierre de Compostelle, De consolatione rationis, éd. B. Soto, dans Beitràge zur
Geschichte der Philosophie des Mittelalters, t. VIII, 4, Münster, 1912, p. 104, 6 :
Vita perhennis quam sine pennis dat Deus unus,
forma boni summi (v. 5-6) doni dans utile munus,
splendor, asilum, forma, sigillum, régula mundi,
orbis honestas, summa potestas, que redeundi
ad patriam dans ipse uiam...

atque decorem dans meliorem, singula formas


ex nichilo proprioque stilo uirtutis ab eno
cuncta gubernans (v. 1-2).
4. Thomas de Cîteaux, In Cant. VI, P.L., t. CCVI, 363D : « Deus... est solidus, id
est stabilis, cum caetera omnia sint mobilia. Vnde Boetius : ‘Stabilisque manens dat cuncta
moueri’.
5- Gontier de Cîteaux, De oratione, ieiunio et eleemosyna, 5, P.L., t. CCXII, 143C :
« Cuius rationis inspectu hoc nomen ad designandam interminabilis existentiae iugitatem
quae etiam aeternitas dici solet, tam a philosophis quam a catholicis transsumptum est.
A philosophis quidem, ut ait Boetius :
Terrarum caelique sator, qui tempus ab aeuo
ire iubes stabilisque manens das cuncta moueri.
A catholicis autem, quemadmodum ait filius Syrach, cum de coelestibus loqueretur :
‘Unusquisque non angustiabit proximum suum usque in aeuum’ (Eccli. XVI, 28) ».
LA PRIÈRE DE PHILOSOPHIE DANS LES TEXTES LITTÉRAIRES 181

D’après les mêmes vers, Jean de Salisbury assure que Dieu, dans sa simplicité,
est capable d’embrasser d’un coup d’œil le passé, le présent et le futur sans éprou¬
ver en soi-même le glissement des choses muables 1. Pierre le Mangeur établit
un rapport de concordance entre le vers sur la stabilité divine et le verset de la
Genèse selon lequel Dieu se reposa d’avoir créé : c’est donc qu’il se distingue de la
mutabilité de ses œuvres 2.
Du vers de Boèce, Garnier de Langres conclut surtout que rien n’est stable
dans le monde 3. Alain de Lille, dans son Contra haereticos, s’émerveille, à propos
de Boèce, que les philosophes eux-mêmes, y compris les païens, aient saisi à tra¬
vers la grandeur de l’univers la puissance de Dieu; la beauté du monde révèle la
sagesse divine, et l’ordre du monde la bonté divine 4. Alain fait remarquer, dans
ses Distinctiones, que le moueri est pris par Boèce au sens de uariari 5. Dans YAnti-
claudianus il remploie plusieurs fois — non sans originalité, d’ailleurs — la prière
de Philosophie 6 * 8 . D’autres poètes du XIIe siècle imitent aussi ces vers. Gautier

1. Jean de Salisbury, Policraticus 450a, éd. Webb, 1.1, Oxford, 1909, p. 123, 26 : «Porro
diuinae simplicitatis status longe alia conditio est. Ea quidem uno simplici et indiuiduo
aspectu, ut praedictum est, quae sunt, quae fuerunt et quae futura sunt, omnia contemplatur
nulloque rerum mutabilium lapsu mouetur, sed in seipsa semel et simul contuens uniuersa
subsistit immutabilis ‘stabilisque manens dat cuncta moueri’. »

2. Pierre le Mangeur, Historia scholastica Genesis, 11, P.L., t. CXCVIII, 1065B :


« Requieuit ab opéré in semet ipso, id est a mutabilitate operum eius immutabilis apparuit.
Nam ‘stabilis manens dat cuncta moueri’.
3. Garnier de Langres, Sermo XL, P.L., t. CCV, 825D : « Nihil in mundo stabile,
quia Deus ‘manens stabilis dat cuncta moueri’ ».
4. Alain de Lille, Contra haereticos, I, 7, P.L., t. CCX, 314B : « Auctoritatibus etiam
gentilium philosophorum errores praedicti confunduntur. Dixit enim Apostolus quod
‘per ea quae facta sunt inuisibilia Dei conspiciuntur’ (Rom. I, 20) a philosophis, quia
per rerum magnitudinem intellexerunt philosophi Dei potentiam, per rerum pulchritudinem
eiusdem sapientiam, per earumdem ordinem diuinam bonitatem. Vnde Plato de Deo
loquens : ‘Genitorem uniuersitatis tam inuenire difficile est quam inuentum digne profari’
(Calcidius, Tim. 28c, éd. Waszink, p. 21, 12)’. Boetius etiam in libro Consolationis ait :
O qui perpétua mundum ratione gubernas,
terrarum caelique sator ».
5. Alain de Lille, Distinctiones dictionum theologicarum, s. u. moueri, P.L., t. CCX,
865A : « ‘Moueri’ proprie dicitur ‘uariari’, unde Boetius : ‘Stabilisque manens das cuncta
moueri’ ».
6. Alain de Lille, Anticlaudianus, V, 131, éd. R. Bossuat, Paris, 1955, p. 127 : « Absque
uigore potens, sine motu cuncta gubernans (v. 1 et 3); V, 288, p. 132 :
Qui rerum species et mundi sensilis umbram
ducis ab exemplo (v. 7) mundi mentalis, eumdem
exterius pingens terrestris ymagine forme (v. 8).

Cf. VII, 289, p. 165 : «numerisque ligantur (v. 10) »; V, 303, p. 132 : « Dafontem(v. 23) ».
Les premières strophes de l’ode saphique du De planctu naturae semblent contenir aussi
quelques réminiscences de notre chant 9, comme croit G. Raynaud de Lage, Alain de Lille
poète du XIIe siècle, thèse, Paris, 1951, p. 106, n. 236. Dans le De arte praedicandi, P.L.
CCX, 155 B, Alain enclave les vers 4-6 dans une phrase empruntée à Sénèque, Epist. IX,
8, pour former une invocation à l’amour divin.
182 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

de Compiègne n’y emprunte que le groupe « manens stabilis 1 »; Walter Map


remploie le vers 3 tel quel, non sans parodie 2. Le théoricien Geoffroi de Vinsauf
ne s’intéresse au premier vers de Boèce que comme périphrase équivalant, à l’en
croire, au substantif : Dieu 3. Au xme siècle, les trois premiers vers du chant g
seront cités par Vincent de Beauvais, dans son Spéculum naturelle, pour l’illustra¬
tion du chapitre : « De triplici motore coeli secundum philosophos 4. » Albert le
Grand 5 et Alexandre de Halès 6 incluront aussi le début de cette prière dans leurs
Sommes théologiques.
Les vers 6 à 8 de la prière de Philosophie avaient, on l’a vu 7, retenu l’atten¬
tion de Julien de Tolède dès le vne siècle. Au xne, Isaac de l’Étoile met sur le
même plan l’autorité profane de Boèce, disant que Dieu très beau porte dans son
esprit la beaute du monde, et un verset d’Isaïe 8. Thomas de Citeaux cite le même
passage pour montrer ce qu’est la « beauté en acte » de la divinité 9. Selon Alain
de Lille, « le monde » désigne ici le monde archétype que porte la Sagesse de Dieu,
identique au Fils de Dieu 10. L’auteur des Acta beatae Christinae applique plus

1. Gautier de Compiegne, Otia de Machometo, dans Münchner Sitzungsberichte,


1903, p. 107 :
O pater omnipotens, qui uerbo cuncta creasti
quique creata regis cuncta manens stabilis.
2. Walter Map, De nugis curialium, V, 7 éd. M. R. James, Oxford, 1914, p. 253, 1 :
Hec est ilia cuntorum hera, que culpas
ignoscit, iustificat impium et non uult mortem
peccatorum nec sine causa eicit uenientem ad se
stabilisque manens dat cunta moueri.
3. Geoffroi de Vinsauf, Documentum de arte uersificandi II, 2, 12, 13, éd. E. Faral,
Les arts poétiques du XIIe et du XIIIe siècle, Paris, 19241 P- 273 : «Et notandum est quod
tria circumloquimur, scilicet sententiam uerbi, sententiam nominis et sententiam totius
orationis. [Nominis], ut Virgilius in praemisso exemplo (Aen. I, 1-3), et Boetius : ‘O qui
perpétua mundum ratione gubernas...’ (jusqu’à : moueri).
4. Vincent de Beauvais, Spec. nat. III, 23, t. V, p. 175; cf. Spec. hist., XXI, 18,
t. IV, p. 823 et suiv. ; I, 6, t. IV, 4 : « Deus... mouet et spiritum conditum per tempus sine
loco, mouet et corpus per tempus et locum ‘stabilisque manens dat cuncta moueri’.
5. Albert le Grand, Phys. IV, tract. 4, c. 4, éd. Borgnet, t. III, p. 349.
j G Alexandre de Halès, Summa, I, 9, XII membr. IX, art. 1, 4, t. I, p. 45 et 50. Sur
1 emploi des v. 4-6, voir le texte du xne s. cité par T. Gregory, Platonismo medievale,
p. 129.
7. Voir ci-dessus, p. 178.
8. Isaac de l Étoile, Sermo XXIII, P. L., t. CXCIV, 1765B : « In quo omnia ab aetemo,
quae facta sunt in tempore, ut ait quis de illo philosophus :
Pulchrum pulcherrimus ipse
mundum mente gerens.
Et alius : ‘Fecit quae futura sunt’ (Isaïe XLI. 4). »
9. Thomas de Cîteaux, In Cant. X, P. L., t. CCVI, 707D (à propos de « pulchritudo
in operatione ») : « De tertia Boetius :
Pulchrum pulcherrimus ipse
mundum mente gerens similique in imagine formans. »
10. Alain de Lille, Distinct, dict. theol., s. u. : mundus, P.L., t. CCX, 866B : « Mun-
LA PRIÈRE DE PHILOSOPHIE DANS LES TEXTES LITTÉRAIRES 183

spécialement ces vers à l’homme « fait à l’image de Dieu 1. » Saint Thomas d’Aquin
ne manquera pas, au XIIIe siècle, de commenter ce passage 2. Dante le rapproche
du passage du Livre I où il est dit que Dieu a mis Philosophie dans l’âme des Sages :
il en conclut que la mens rend l’homme semblable à Dieu 3.
Aux vers io et suivants de la Prière, il est dit que la divinité enchaîne les
éléments sous la loi des nombres. Ces vers inspirent à Garnier de Langres sa
théorie physique en rapport avec les vues des commentateurs boéciens sur les
syzygies; il considère que le feu, symbole de Dieu, et la terre, symbole de l’homme,
sont reliés entre eux par l’intermédiaire de l’âme qui est air 4. Alain de Lille,
assure que le lien en question est celui qui procure la vie 5.
Le paragraphe suivant de la Prière (v. 12-21), relatif à l’Ame du monde
et aux âmes qu’elle adapte à des chars et répand dans l’univers, devait, comme nous
le verrons6, susciter bien des réticences parmi les commentateurs à cause de
son relent de paganisme, sauf au sein de l’École de Chartres qui était elle-même
fortement imprégnée de néo-platonisme.
Au contraire, les invocations finales du chant 9 pouvaient plus aisément être
interprétées par référence à l’Écriture sainte. Un grand « spirituel » comme Jean
de Fécamp n’hésite pas à prier dans les termes mêmes de Boèce, et évoque à leur
propos le verset de la Sagesse selon lequel le corps appesantit l’âme7. Pour

dus... dicitur Sapientia Dei iuxta quam mundus factus est, quae a prophetis dicitur arche-
typus mundi, quasi principalis mundi figura, unde Boetius :
Pulchrum pulcherrimus ipse
mundum mente gerens. »
Cf. Pseudo-Anselne, De unitate, éd. Combes, p. 45.
x. Acta beatae Christinae Stumbelensis III, 5, 48, dans Acta sanctorum, Juin, t. IV,
338 : « In Deo nostram considero idealem similitudinem, et in nobis aduerto Dei imaginem,
secundum illud Boetii : ‘Mundum mente gerens similique in imagine formans’. »
2. Thomas d’Aquin, Comm. in lib. II Sentent., prol., éd. Vivès, t. VIII, p. 2.
3. Dante, Convivio, III 11, 17, éd. A. Pezard, Paris, 1965, p. 371, rapprochant III,
metr. 9, v. 8 « mundum mente gerens » de I, pr. 4, 23 p. 7 : « Tu mihi et qui te sapientium
mentibus inseruit deus. »
4. Garnier de Langres, Sermo XII, P. L., t. CCV, 655B : « Aqua cum aere conuenit,
quia mobilis, et cum terra, quia obtusa et impalpabilis, quae cum quibusdam ligantur nume-
ris, ut scriptum est : ‘Qui numeris elementa ligas’.
Sic et ilia duo extrema, Deus et homo, duobus mediis sunt unita et eisdem numeris ligata et
in eisdem elementis figurata. Quid enim obest, si per ignem Deum figuramus ? ‘Deus enim
noster ignis consumens est’ (Deut. IV, 24). Per terram uero de terra factum hominem,
per aerem uero animam, quia mundi animam aerem philosophi uocauerunt. »
5. Alain de Lille, Distinct, dict. theol., s. u. : ligare, P. L., t. CCX, 837 C : « Ligare...
notât uiuere, unde Boetius : ‘Qui numeris elementa ligas’ etc. »
6. Voir ci-dessous, p. 275-331.
7. Jean de Fécamp, Libellas, 6, P.L., t. CI, 1031 C : « Da menti coelestem conscendere
sedem, da fontem lustrare boni, da luce recepta in te conspicuos animi defigere uisus.
Et quoniam altéra pars sumus coeli, altéra terrae, unde ‘corpus, quod corrumpitur, ag-
grauat animam, et terrena inhabitatio deprimit sensum multa cogitantem’ (Sap. IX, 15),
dissice terrenae nebulas et pondéra molis
atque tuo, quaeso, splendore (III, metr. 9, 22-26, p. 52) illumina obscuram interioris hominis
184 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

Thomas de Citeaux, quand Philosophie demande à Dieu « Da fontem lustrare


boni », elle désigne la source de gloire qui se déverse du ciel1 ; ce « fons boni »
n’est autre, dit-il, que l’eau de Sagesse dont l’épouse du Cantique des cantiques
demande à boire2; quand Philosophie prie Dieu de dissiper le brouillard et le
fardeau de la masse terreuse, elle désigne par là le corps et stigmatise le concupis¬
cence charnelle, telle que la révèle l’épisode biblique des vieillards convoitant
Suzanne 3.
On ne s’étonnera pas, avec de tels antécédents, de voir Dante placer son
Paradis sous le signe du Te cernere finis boécien; il semble s’être assimilé très
intimement cette Prière et n’hésite pas à mettre le vers de Boèce sur le même plan
que le verset de saint Jean relatif à la vie éternelle 4.

faciem »; cf. Conf. theol. III, 7, éd. J. Leclercq, Paris, 1946, p. 146, 105 : « Dissice terrenae
nebulas et pondéra molis atque tuo subleua splendore sarcinam mortalitatis meae ».
r. Thomas de Citeaux, In Cant. II, P. L., t. CCVI, 155 A-B : « Très sunt fontes qui
effundunt nobis aquam de coelo : fons misericordiae, fons gratiae, fons gloriae... De tertio
Boetius :
Da, pater, augustam menti conscendere sedem,
da fontem lustrare boni. »
2. Ibid. XI, P. L., t. CCVI, 794 A : « Sponsa... aqua sapientiae uolebat se potari quando
dicebat : ‘Da fontem lustrare boni... te cernere finis’ (v. 22-27). »
3. Ibid. IV, P. L., t. CCVI, 212 A : « De presbyteris qui in Susanna carnis uoluptatem
implere quaerebant, dictum est : ‘Subuerterunt sensum suum ne uiderent coelum’ {Dan.
XIII, 9). Inde Boetius :
Dissice terrenae nebulas et pondéra molis
atque tuo splendore mica (v. 25-26). »
4. Dante, Epist. XIII (10), fin, éd. A. Pézard, Paris, 1965, p. 809; cf. Ioh. XVII, 3;
W. Kranz, Dante und Boethius, dans Romanische Forschungen, t. LXIII, 1951, p. 72-78.
CHAPITRE III

Les illustrations

I. — Boèce et Philosophie en prière (III, metr. 9)

Il était naturel que le chant 9 du Livre III, cette prière si pleine de substance
et tant de fois citée ou commentée, fît l’objet d’une illustration. Le plus ancien
exemple ne remonte pourtant pas, à notre connaissance, plus haut que le XIVe siècle.
Il s’agit du manuscrit de Vienne 84, fol. 41 v°, d’origine italienne h La mise en
scène est la suivante : le Christ, aisément reconnaissable à son nimbe crucifère
et à sa courte barbe, siège à l’intérieur de l’O initial du chant 9, qui forme mandorla
(PI. 101, fig. 1). Le pied droit posé sur le bas de cet O, le Christ lève la main droite
en signe de bénédiction, et tient un livre de la gauche. C’est le type traditionnel
du Christ enseignant. A sa droite, à l’extérieur de la « gloire », Boèce coiffé d’un
bonnet carré joint les mains et les tend en signe de prière.
On remarquera l’interprétation christianisante, alors que ce chant 9 est
essentiellement platonisant, prière adressée en réalité, non par Boèce au Christ,
mais par Philosophie à l’auteur de l’univers. Cette double confusion s’explique
sans peine. D’abord, comme nous l’avons montré 1 2, ce chant 9 et toute la Conso¬
lation furent le plus souvent interprétés, depuis Alcuin, en fonction des Écri¬
tures chrétiennes. De plus, dans le texte, le chant 9 est introduit de manière
ambiguë. Philosophie venait de rappeler à Boèce le précepte du Timée —- longue¬
ment commenté par Proclus 3 — selon lequel il convient, même dans les plus
humbles circonstances, d’implorer le secours divin; Boèce avait admis sans peine
que, pour découvrir où siège le souverain Bien, il faut d’abord invoquer le Père
de tous les êtres ; alors seulement Philosophie avait entonné son hymne à la divi¬
nité 4. Un artiste pouvait donc imaginer à volonté que la prière fût prononcée

1. Cf. H. J. Hermann, Die italienischen Handschriften des Dugento und Trecento,


t. II, Leipzig, 1929, p. 196-197 et pl. LXXXI, 3.
2. Voir ci-dessus, p. 37-58 et 177-184.
3. Proclus, In Tim. 27 c, éd. Diehl, t. I, p. 214, 8 à 222, 6.
4. Voir ci-dessus, p. 164, n. 2, et 177.
186 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

par l’un ou l’autre ou par les deux en chœur. Hermann de Tournai, on l’a vu, prêtait
déjà cette prière à Boèce, non à Philosophie 1.
Enfin, notre artiste a sans doute adopté pour modèle iconographique l’image
qui ornait depuis au moins deux siècles une prière antérieure de la Consolation.
Au chant 5 du livre I, c’est bien, selon le texte, Boèce, et non Philosophie, qui
prononce la prière. Or cette prière fut illustrée dès le XIIe siècle, comme montre
une image de la Bodléienne, Digby, 174, fol. 11 r° (PI. 100, fig. 1) 2. La mise en
scène est la même, mais les deux personnage occupent deux compartiments dis¬
tincts. Boèce se tient ici à la gauche du Christ, qui est reconnaissable non seule¬
ment au nimbe crucifère, mais à ses cinq plaies; celle du flanc se voit à travers
une déchirure de sa robe. Le Christ siège en majesté dans le compartiment le
plus large, au-dessous du soleil et de la lune, selon le texte même de la Consolation :
O stelliferi conditor orbis,
qui perpetuo nixus solio
rapido caelum turbine uersas
legemque pati sidéra cogis,
ut nunc pleno lucida cornu
totis fratris obuia flammis
condat stellas luna minores,
nunc obscuro pallida cornu
Phoebo propior lumina perdat 3.

Le globe qu’il maintient entre ses pieds correspond à la fin du chant, où il


est dit que Dieu gouverne aussi notre terre. Ici le Christ enseignant tend le livre
à Boèce agenouillé. Le dessin est maladroit, mais le mouvement des bras très
vivant.
Une illustration analogue reparaît au xve siècle, à propos du même chant 5,
sur le manuscrit de Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève 1132, fol. 7 v° (PI. 100,
fig. 2). Cette fois la divinité, en dépit du nimbe crucifère, semble porter les
traits de Dieu le Père, notamment une barbe très longue à deux pointes, ainsi qu’un
sceptre dans la main droite, le globe impérial dans la gauche. Le Père éternel
se penche affectueusement vers Boèce. Celui-ci, tête nue, vêtu d’un ample manteau
à capuchon, les traits fort jeunes, est agenouillé à même le gazon fleuri, qui tient
lieu de sol. Il tend ses mains jointes dans une attitude d’humilité.
La priere du chant 9 du Livre III est encore illustrée, comme sur le Vindo-
bonensis 84, par l’artiste du manuscrit de Cambridge, Trinity Hall, 12, fol. 44 v°,
qui travaillavers l’an 1406 (PL 101, fig. 3). Il nous montre, quant à lui, Philosophie
et Boèce face-à-face, agenouillés tous deux à même le sol. Philosophie a pris soin,
pour cette prière, de déposer son sceptre et son livre contre le talus; elle élève les
mains vers le ciel, figuré de façon conventionnelle par la lune et le soleil parmi

1. Voir ci-dessus, p. 178, n. 6.


2. Cf. M.-T. d’Alverny, Le symbolisme de la Sagesse et le Christ de saint Dunstan, dans
Bodleian Library Record, t. V, 1956, p. 232-244 et pl. XIII b.
3. Boèce, Cons. Ph., I, metr. 5, 1, p. n.
LES ILLUSTRATIONS 187

des nuages. On retrouve ici la manière franche et cursive habituelle à cet artiste.
Il faut reconnaître encore une illustration du chant 9, en tête du Livre III,
au folio 22 v° du manuscrit de Paris, Bibliothèque de l’Institut, 264, du xive siècle,
quoique la figuration soit très différente (PI. 101, fig. 2). Boèce et Philosophie,
avec la prestance qui leur est habituelle sur ce manuscrit, se tiennent debout
de part et d’autre d’une source qui jaillit abondamment d’un rocher; on aperçoit
deux poissons dans ses eaux bouillonnantes. Philosophie relève de la main gauche
sa longue robe pour qu’elle ne traîne pas dans l’eau, et montre de l’index droit
le firmament, où brillent soleil, lune, étoiles, au-dessus d’un fond décoratif.
Elle forme ainsi le lien entre les deux parties de l’allégorie et en indique le sens.
L’image illustre la fin de la prière du chant 9, qui est le sommet du livre III et
de toute la Consolation :
Oa fontem lustrare boni, da luce reperta
in te conspicuos animi defigere uisus;
dissice terrenae nebulas et pondéra molis
atque tuo splendore mica; tu namque serenum L
Cette tentative pour décrire le contenu de ce poème platonicien, si abstrait,
est digne de remarque, et unique à notre connaissance.
D’autres peintres du XVe siècle ont préféré placer plus ou moins arbitraire¬
ment une scène de prière en tête du Livre IV ou du Livre V.
L’excellent miniaturiste du manuscrit de New York, Pierpont Morgan Library
222, fol. 66 r°, ouvre le Livre IV par une image originale, qu’imite, comme pour
les autres Livres, l’illustrateur du manuscrit de Paris, B.Nfrançais 1098, fol. 71 v°
(PL 102, fig. 1-2).
La scène se passe dans un intérieur. Boèce au centre, assis sur un vaste divan,

1. Ibid., III, metr. 9, v. 22-26, p. 52. Cf. ci-dessus, p. 184. La métaphore néo-platoni¬
cienne de la Source du Bien est reprise en III, metr. 12, v. 1-2, p. 62 :
Félix, qui potuit boni
fontem uisere lucidum
felix qui potuit grauis
terrae soluere uincula.
Ces vers sont commentés par Radbert de Corbie, Vita Adalhardi, 84, P.L., t. CXX,
1550 A : « Ego, etsi felix fuit ille qui ficte potuit lucidum boni fontem uisere, et felix qui
potuit uincula grauis terrae soluere, feliciores nos qui possumus post te patrem talia et tam
sancta uota dirigere »; Jean de Salisbury, Policraticus, VII, 8, 652 c, éd. Webb, t. II,
p. 120, 10 : « Haec enim hominem beatum faciunt, si et uitiorum soluuntur uincida et
quasi quibusdam gradibus contemplationis lucidum et indeficientem fontem boni detur
inuisere »; Metalogicon, II, 1, 858 a, éd. Webb, Oxford, 1929, p. 61, 24 (après citation de
Virgile, Georg. II, 490 : « Felix qui potuit rerum cognoscere causas ») : « Et alius fide et
notitia ueritatis prestantior : ‘Félix qui potuit boni... soluere uincula’, ac si aliis uerbis
dicant, sed eodem sensu : Felix cui rerum collata est intelligentia ; quia quo familiarius
fluida et ad momentum transeuntia innotescunt, eo amplius apud mentem sui compotem
peritura uilescunt; nec iugo premitur uitiorum, quem de seruitute ueritas in libertatem
uendicat et educit. Impossibile enim est, ut diligat et colat uanitatem, quisquis ex toto
corde querit et amplectitur ueritatem ». On notera la hère allure d’une telle déclaration.
Voir ci-dessous, p. 191, n. 1.
188 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

semble argumenter devant un large cercle d’auditeurs qui affluent, aux traits
réalistes, aux postures variées. En réalité, comme montre l’inscription du Pari-
sinus : « O gowerneresse de vraie lumière », il invoque Philosophie et leur transmet
ses enseignements qui reflètent la lumière divine 1. De fait, le personnage féminin
de Philosophie, figuré à gauche, est le point de mire de tous les regards.
Le peintre du Parisinus a fâcheusement ajouté un auditeur en tenue de
voyageur, adossé à une colonne. La composition s’en trouve affaiblie, car Philo¬
sophie est ainsi coupée des autres personnages et son geste perd toute portée.
Vers l’an 1460, le décorateur du manuscrit de Londres, B.M., Add. 10341,
fol. 113 v°, a placé, sans aucun motif précis, la scène de prière en tête du Livre V,
non sans grandiloquence (PI. 103, fig. 1). Boèce et Philosophie sont assis face-à-
face. Le premier, sur un petit banc, a laissé sa lecture et croise les bras dans une
attitude recueillie. Philosophie, qui emplit à droite une chaire spacieuse, lit dans un
grand livre ouvert sur ses genoux, et inspire la prière de Boèce par un enseignement
autoritaire, comme montre son index droit levé; de la main gauche elle tient sur
l’épaule un sceptre au fleuron démesuré. Une cloison tripartite délimite la scène.
Au centre, juste au-dessus du livre de Boèce ouvert sur un haut pupitre, le peintre
a représenté la Trinité auréolée de langues de feu. Selon l’iconographie de l’époque,
trois figures identiques, toutes nimbées, siègent enveloppées dans un manteau
unique; celle du centre est le Christ, car elle tient un calice surmonté d’une hostie;
à ses côtés, les deux autres lèvent la main comme pour concélébrer. Le fond de la
« gloire » et du tableau est fait de figures d’anges peints en demi-teinte, serrés
les uns contre les autres. L’artiste a juxtaposé ici à l’entretien entre Philosophie
et Boèce une image cent fois reprise dans les livres d’heures contemporains.
Dans le manuscrit de Paris, B.N., français 1098, fol. 96 v°, du xve siècle,
l’image de Boèce en prière ouvre également le livre V (PL 103, fig. 2). Cette fois
il se découvre respectueusement pour adorer, selon l’enseignement de Philo¬
sophie, Dieu le Père qui porte la tiare pontificale et le globe impérial. La « gloire »
dans laquelle apparaît la divinité resplendit de rouge, de jaune et d’or, et fait
contraste avec la simplicité du paysage paisible d’eaux, de prés et d’architectures.
On voit que les artistes, pour peindre la prière de Boèce et Philosophie, ont
tantôt recouru à des formules toutes faites, tantôt inventé une mise en scène
originale. Il faut retenir surtout à cet égard, la curieuse miniature du manuscrit
de l’Institut.

IL — Les persécuteurs impunis (IV, pr. 1)

Ce sujet n’est traité que trois fois par les illustrateurs, toujours en tête du
Livre IV.
Le peintre du manuscrit de Berlin, lat.fol. 25, folio 156 r°, a imaginé en 1485

1. Boèce, Cons. Pli., IV, pr. 1, 4, p. 64 : « O, inquam, ueri praeuia luminis, quaeusque
adhuc tua fudit oratio, cum sui speculatione diuina tum tuis rationibus inuicta patue-
runt. »
LES ILLUSTRATIONS 189

une composition fort complexe; mais il l’éclaire en insérant dans l’image de longs
morceaux du texte boécien. En bas, deux phylactères géants, malaisément lisibles
en raison de leurs replis innombrables, expriment le sujet de l’entretien entre Boèce
et Philosophie (PL 106). Boèce dit : « O, inquam, veri previa luminis, que
usque adhuc fudit tua oratio cum sui speculacione diuina tum tuis racionibus
inuicta patuerunt. Sed ea ipsa est uel maxime (!) nostri causa meroris, quod cum
rerum bonus rector existât, vel esse omnino mala possint vel impunita pretereant »
(IV, pr. i, 4-10, avec une coupure).
Philosophie réplique : « Esset, inquit, infiniti stuporis omnibusque hor-
ribilius monstris si, uti tu estimas, in tanti velut patrisfamilias dispositissima
domo vilia vasa colerentur, pretios[issim]a sorderent » (IV, pr. 1, 17-20, p. 65).
L’entretien roule donc sur l’aporie principale traitée au Livre IV : Pourquoi
les méchants triomphent-ils ? Du reste, le livre ouvert posé devant Boèce laisse
apercevoir l’incipit de ce Livre IV : « Hec cum Philosophia dignitate ».
La partie supérieure du tableau commente en images les différents modes
de persécution des justes par les pervers. Au centre, un tyran entouré de ses conseil¬
lers rend ses sentences, que des bourreaux exécutent sous forme de supplices
variés. A gauche, un condamné est décapité; au centre, trois victimes gisent,
assommées à coups de hallebardes; à droite, une autre, à genoux mains jointes,
est poussée dans un fleuve d’où émergent les têtes d’autres noyés. Plus bas, des
paysans sont emmenés en captivité, précédés de leur bétail, et laissent derrière
eux leur église en flammes.
Mais au coin supérieur droit, bordé par un nuage, un ange proclame qu’en
ce lieu céleste règne le roi des rois :
Hic regum sceptrum dominus tenet
orbisque habenas temperat
et uolucrem cursum ( ! ) stabilis régit
rerum coruscus arbiter (IV, metr. 1, 19-22, p. 66).

L’altération de currurn en cursum paraît volontaire, parce que le char ailé,


dans la Consolation, rappelle de trop près celui du grand Jupiter b Au-dessus
d’un groupe d’élus, un autre phylactère exprime leur pensée :
Hec, inquam ( ! ), memini, patria est michi,
hinc ortus, hic sistam gradum {Ibid., v. 25-26).

Inquam est une altération ingénieuse pour dices. On voit combien cet artiste
est prolixe. Il a voulu faire tenir trop de choses en une seule image.
Les miniaturistes du temps de Charles VIII (Paris, B.N., Réserve 488,
fol. XCII v°, et Petit Palais, collection Dutuit, 114) ont choisi le même sujet, mais
le présentent sous une forme plus simple. De part et d’autre de Boèce enchaîné
sur son lit, des hommes d’armes casqués exercent leurs sévices; l’un joue de la
dague, deux autres assomment à coups de poings. Philosophie commente la scène
en disant : « Mali régnant et prosperantur » (PI. 104-105). D’une fenêtre

1. Platon, Phèdre , 246 e.


190 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

haute le Christ apparaît et proclame : « Beati qui persecutionem patiuntur propter


iusticiam » (Matth. V, io). Cette scène dramatique est moins froide que les autres
illustrations boéciennes des mêmes artistes.

III. — Les scènes mythologiques

Boèce s’est plu, notamment dans ses poèmes, à narrer des légendes antiques,
qu’il interprète d’ordinaire en un sens allégorique et moral. Un petit nombre
d’artistes ont été attirés par cet aspect mythologique.
Le plus remarquable, à cet égard est l’illustrateur du manuscrit de Paris,
B.N., lat. 11856, de la fin du xive siècle, exécuté pour Louis II d’Anjou (1384-
1417), prince humaniste et bibliophile h II a peint successivement, au Livre III,
la révolte des Géants et la descente d’Orphée aux Enfers; au Livre IV, l’épisode
d’Ulysse et Circé, puis le sacrifice d’Iphigénie, l’aveuglement de Polyphème et les
travaux d’Hercule; enfin au Livre V, la légende de Tirésias (PI. 107-116). Son
inspiration peut provenir parfois de manuscrits illustrés de Virgile, mais il fait
preuve aussi d’un talent personnel : composition animée, couleurs brillantes
et nuancées, modelé des corps, dessin habile des navires.
Au Livre III, Philosophie, pour convaincre Boèce que la force brutale ne
peut rien contre le ciel, rappelait la tentative des Géants qui furent refoulés par
le dieu suprême 1 2. Nous voyons sur l’image cinq Géants aux cheveux et à la barbe
hirsutes, gesticulant vainement parmi des rochers, et vaincus à demi déjà (PL 108,
fig. 2). Un petit personnage semble les narguer d’en haut, par-dessus une muraille.
Plus loin, Philosophie narre longuement la catabase d’Orphée pour conclure
que, comme il perdit Eurydice, de même tout homme qui regarde vers les Enfers
perd les biens supérieurs qu’il emporte 3. Ce chant fit l’objet de longs commentaires
mythologiques sur les Enfers païens; l’artiste a voulu l’illustrer en images au folio
82 r° et v°. Au recto, quatre scènes se succèdent de haut en bas; au verso, deux
autres encore. Orphée, reconnaissable à son chapeau très spécial et à l’instrument
dont il joue, se tient à gauche sur chaque scène, immobile en dépit de tous les
supplices infernaux qui se déroulent à sa vue; ses vêtements amples et souples
soulignent sa corpulence. Dès qu’il a franchi la porte infernale — dont le texte

1. Cf. W. Bradly, A Dictionary of Miniaturists..., t. I, London, 1899, p. 46.


2. Boèce, Cons. Ph., III, pr. 12, 59, p. 61 : « Accepisti, inquit, in fabulis lacessentes
caelum Gigantas; sed illos quoque, uti condignum fuit, benigna fortitudo disposuit. »
3. Ibid., III, metr. 12, 52, p. 64 :
Vos haec fabula respicit
quicumque in superum diem
mentem ducere quaeritis;
nam qui Tartareum in specus
uictus lumina flexerit,
quicquid praecipuum trahit
perdit dum uidet inferos.
Tout ce poème sur Orphée fut paraphrasé par Radbert, Vita Adalhardi, 84, P.L., t.
CXX, 1550. Cf. G. Mathon, Pascase Radbert et l’évolution de l’humanisme carolingien,
dans Corbie, abbaye royale, Lille, 1963, p. 144.
LES ILLUSTRATIONS 191

boécien ne parle d’ailleurs pas — il aperçoit un paysage de rochers chaotiques, où


des démons ailés et velus s’agitent autour d’hommes nus; l’un des démons amène
une âme d’en haut; un autre tire des humains avec une corde, tandis que des
noyés flottent sur le fleuve infernal; un autre encore suspend deux personnes à
un gibet, l’une par les pieds, l’autre par le cou. Les personnages se détachent sur
un fond bleu vif, orné d’une bordure faite de spirales fines : Orphée est peint
en rose, les démons en vert; des langues de feu rougeoyantes courent autour
des démons et des corps, et lèchent les pieds d’Orphée. Puis le voici qui apaise
Cerbère à la triple gueule, peint sur fond or et environné aussi de feux. Les trois
Furies, femmes nues et gesticulantes, pleurent en entendant sa mélodie; la roue
d’Ixion s’arrête; Tantale ne cherche plus à boire; le vautour cesse de dévorer le
foie de Tityus (PI. 107; 108, fig. 1).
Tout en suivant de près le texte de la Consolation, l’artiste s’est plus soucié
de mythologie antique que de l’interprétation boécienne.
Pourtant, la problématique générale de la Consolation est la problématique
néo-platonicienne de la chute des âmes et de leur retour à Dieu : Toutes choses
s’épuiseraient en s’éloignant de leur source, si la divinité n’enrayait ce mouvement
centrifuge et ne les retenait selon un ordre stable 1 * * * V, ; par opposition aux substances

1. Boèce, Cons. ph., IV, metr. 6, v. 40, p. 85 :


Nam nisi rectos reuocans itus
flexos iterum cogat in orbes,
quae nunc stabilis continet ordo
dissaepta suo fonte fatiscant.
V, pr. 3, 100, p. 94 : « Quare necesse erit humanum genus, uti paulo ante cantabas, dissaep-
tum atque disiunctum suo fonte fatiscere ». Sur la saveur néo-platonicienne du vocabulaire
cf. Macrobe, In somn. Scip. I, 13, 12, éd. Willis, p. 53, 32 : « Anima ergo ipsa non déficit
quippe quae immortalis atque perpétua est, sed impletis numeris corpus fatiscit » (suivi
d’Aen. VI, 545); Favonius Eulogius, In somn. Scip. XIX, 5-6, éd. Hôlder, p. 13, 34
(sur Aen. VI, 439) : « Terra enim nona est, ad quam Stix ilia protenditur : mystice ac
Platonica dictum esse sapientia non ignores. Nam poetica libertate inserit fontanae animae
a coelo usque in terras esse decursum. Nam sub pedibus summi Patris, qui dissaepit (hinc
dicitur m^ycua) Stix posita per omnes circulos fluit, imponens singulis uelut in curru auri-
gam, id est uitae substantiam, ex qua cuncta uiuentia originem sortiuntur et eidem soluta
redduntur. Manatque ilia per cunctos uolentes commisceri, quod ex natura sunt hiulci.
Interiectu sui uigoris separat et, quod mire Vergilius loquitur, ‘coercet’, ut sui generis
momenta conseruent »; Marius Victorinus, Adv. Arrium I, 32, 76, éd. Hadot, 1.1, p. 286 :
« In fontanam uitam, hoc est in Christum, et fontanam intellegentiam, hoc est in sanctum
Spiritum, resurgit resuscitata anima »; I, 52, 41, p. 354 : « Sensus, ab eo qui voüç est, poten-
tiam et fontanam et uniuersalem accipiens, iuxta motionem et intus et foris est »; I, 55, 19,
p. 360 : « Pater enim suae ipsius substantiae generator, et aliorum secundum uerticem
fontana est exsistentia »; IV, 6, 1, p. 514 : « Deus igitur quod est uiuere, quod summum,
primum, fontanewn, principaliter principale, tria ista genuit... »; Martianus Capella,
De nuptiis Mercurii et Philologiae, II, 205, éd. Dick. p. 77, 7 : « Quandam etiam fontanam
uirginem deprecatur, secundum Platonis quoque mysteria "Aroxl; xod Alç ÈTcéxsiva potes-
tates. » Sur la correction arbitraire du passage de Favonius Eulogius par l’éditeur van Wed-
dingen, dans Collection Latomus, t. XXVII, Bruxelles, 1957, p. 37, cf. mon c. r. dans Revue
des études latines, t. XXXVI, 1959, p. 359-361.
192 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

divines d’en haut, qui jouissent d’une immobilité totale 1, d’un jugement clair¬
voyant, d’un vouloir non corrompu, d’un pouvoir souverain dans la réalisation
de leurs souhaits, les âmes humaines ne se sont pas maintenues dans la contem¬
plation de l’Intelligence divine; elles ont glissé vers les corps, sont tombées dans
la prison de leurs membres terreux 2 ; au terme de leur chute, une fois adonnées

1. Boèce, Cons. Ph., III, pr. io, 14, p. 53 : « Neque enim ab deminutis inconsummatis-
que natura rerum cepit exordium, sed ab integris absolutisque procedens in haec extrema
atque effeta dilabitur »; III, pr. 12, 87, p. 62 : « Ea est enim diuinae forma substantiae, ut
neque in externa dilabatur nec in se extemum aliquid ipsa suscipiat, sed sicut de ea Par-
menides ait,
üàvToOev sùxùxXoo a<patp-/]ç êvaXlyxiov oyxcp

rerum orbem mobilem rotat dum se immobilem ipsa conseruat. » Le vers grec est le frag¬
ment de Parménide VIII, v. 43, éd. Diels, Vorsokratiker, t. I, 1961, p. 238, 12, cité par
Platon, Sophiste 244 e ; Boèce se réfère du reste aussitôt à Platon, Timée, 29 b. Sur les
citations de ce vers par les Néo-platoniciens, voir ci-dessus, p. 166. Pour le vocabulaire
platonisant du contexte boécien, cf. Apulée. De dogm. Plat., II, 16, 243, éd. Thomas,
p. 119, 15 : « Inrationabili errore distrahitur ignorans ueram pulchritudinem et corporis
effetam et eneruem et fluxam cutem deamans »; Augustin, Conf. X, 30, 42, 17, éd. Labriolle,
p. 271 (à propos de la glu et du flux de la concupiscence charnelle) : « Lugens in eo, quod
inconsummatus sum »; Tertullien, De anima LIII, 2, éd. Waszink, p. 71, 13 : « Paulatim
ac minutatim anima dilabitur »; Claudianus Mamertus, De statu animae I, 24, C.S.E.L.,
t. XI, p. 85, 12 : « Ilia namque, si in status pristini sublimitate mansisset, a quo sponte
dilapsa est, numquam contra spiritum caro... concupisset. » Quant au Timée 29 b, il est
cité d’après Boèce par Abélard, Theologia summi boni, éd. Ostlender, p. 51, 4 et 99, 10,
en dépit des références erronées d’Ostlender.
2. Boèce, Cons. Ph., II, pr. 7, 73, p. 34 : « Bene sibi mens conscia terreno carcere
resoluta caelum libéra petit », formule agréée par Jean de Fécamp, Libellus, I, 25, P. L.,
t. CI, 1043 D : « Félix anima quae terreno resoluta carcere libéra coelum petit »; Conf. theol.
III) 7> éd. J. Leclercq, p. 148, 179 : « Quando educes me de hoc carcere tenebroso (Cf.
Ps. CXLI, 8) ? ...Félix anima quae terreno resoluta carcere libéra caelum petit »; p. 154, 367 :
« Cernis animam quae libéra petit caelum ». Ajouter à mon article Tradition platonicienne et
traditions chrétiennes du corps-prison (Phédon, 62 b ; Cratyle, 400 c), dans Revue des études
latines, t. XLIII, 1965, p. 406-443, les textes suivants : Méthode d’Olympe, De resurrec-
tione, ap. Photius, Bibliotheca, cod. CCXXXIV, P. G., t. CIII, 1109 A : « "O-u où Seapùv
(pyjCTt. to a«fi.a tt]ç slvai, a>ç Qpiyevvjç «exo, oùSs Seajxco'riSaç xàç tjiuyàç [xal]7r<xpà xoü
Ttpoçyxoïj IepsfifooxaXeïcjOai, §tàxosva«piaaivaÙTàçTuyx<xv£t.v. Didyrie d’Alexandrie, De Trini-
tate, III, 1, P. G., t. XXXIX, 773 A : To pièv yàp aô(ia ÈvcctoxExXstafiév-jgv sxovaùxf)vsv soamô, àçèv
-nxpXôi <p p ou p iStà xôv ûXixajv toxGcôv àTropp^yvùa... Proclus,InRempublicam, éd. Kroll, 1.1, p.
85 ’ J :^r^01 'haESwvt. (62 b) to te sv àrcoppfjTOiç Xsyopisvov, ûç ëv xm 9 p 0 u p ci. èapsv oi av0pcû7toi,
alïfî T7) rrpeTTOuen) asêwv, xai xaç teXetixç [rapTopopEvoç..., a Sr] tt)ç aopfloXiXTÎç obravxa Oscoplaç èaxl
[XEaxà. Lactance, Inst., II, 8, 68, C.S.E.L., t. XIX, p. 141, 23 : « Terrenum adhuc animal
rerum caelestium perspectionem non capit, quia corpore quasi custodia saeptum
tenetur, quominus soluto ac libero sensu cernât omnia »; VII, 8, 6, p. 610, 1
(d’après Cicéron, Consolatio) : « Quod autem tenue atque suptile, id uero esse indiuiduum
ac domicilio corporis uelut carcere hberatum ad coelum et ad naturam suam peruolare.
Haec fere Platonis collecta breuiter »; Zénon de Vérone, I Tract. 16, De resurrectione,
P. L., t. XI, 371 A : « Nemo est enim tam uel ab istius mundi sapientiae gustu ieiunus,
qui audeat dicere animas cum corpore interire, coelestia cum terrenis absumi, praesertim
cum eorundem il le sapientissimus dicat hanc esse mortem, cum corpore animus tamquam
LES ILLUSTRATIONS 193

caicete clausus tenetur, illam esse ueram uitam, cum idem animus custodia carceris liberatus
a eum locum, unde uenerit, reuertatur. Si ergo hoc ille sensit, qui non nouerat Christum,
cur dubitet christianus, qui resurrectionem futuram et audit et sperat et repositam sibi
praesumit de Christo ? »; Jérôme, Contra Rufinum, I, 25, P. L., t. XXIII, 418 A : « Vel
certe quia in plurimis locis lectum est uinculum animae corpus hoc dici, quo quasi clauso
teneatur in carcere, dicimus propterea Paulum corporis nexibus coerceri nec reuerti »;
Augustin, Epist. ad Euodium CLXIV, 7, 20, C.S.E.L., t. XLIV, p. 539, 4 : « Ac per hoc,
quaecunque de anima opinio uera sit, quarum nullam temere adfirmare adhuc audeo nisi
tantum illam repudiare, qua creduntur animae pro meritis nescio quorum superiorum
actuum suorum singulae in singula corpora tamquam in carceres trudi, certe anima Christi
non solum immortalis... »; Epist. ad Hieronymum CLXVI, 5, 15, p. 567, 5 : « Illud uero,
quod in libro Aduersus Rufinum posuisti, quosdam huic sententiae calumniari, quod
Deum dare animas adulterinis conceptibus uideatur indignum, unde conantur adstruere
meritis gestae ante carnem uitae animas quasi ad ergastula huius modi iuste posse perduci
(Adv. Rufinum III, 28, P. L., t. XXIII, 478), non me mouet multa cogitantem, quibus haec
possit calumnia refutari »; Grégoire le Grand, Mor. in lob, VIII, 12, 40, P. L., t. LXXV,
825 B : « Ego autem, qui iam aeternitatis tuae libertatem desidero, cur adhuc meae carcere
corruptionis premor?... Vnde sanctus uir post insinuatum corruptionis suae carcerem,
ad quieta cordis spatia redire festinans, quia eamdem rixam et in intimis inuenit quam ab
exterioribus fugit, protinus subdit dicens... » (lob. VII, 13-14) »; Pseudo-Jean Scot, In
Boetii Cons. Ph. III, metr. 9, éd. H. Silvestre, dans Revue d’histoire ecclésiastique, t. XLVII,
1952, p. 64 : « Dum a corpore transeunt, quasi ex ergastulo liberantur et ad Deum tran-
seunt »; Pierre Damien, Epist. V, 3, P. L., t. CXLIV, 343 B : « O quam luctuosa, quam
lugubris est sera et infructuosa ilia poenitentia, cum peccatrix anima iam incipiens carnis
carcere, quo inclusa tenebatur, absolui, respicit post se, dirigit oculos ante se »; VI, 19,
P. L., t. CXLIV 400 D : « Quod si placet incomprehensibili tuae maiestatis arbitrio me in
huius carnis ergastulo diutius protrahi, da mihi, quaeso, potiorem amoris tui uim uel
uberiorem compunctionis gratiam »; Sermo XVII, P. L., t. CXLIV, 585 D (à propos du
martyr Vital) : « Hodie peracto studii sui cursu de ergastulo carnis uictor exiuit »; LXV,
P. L., t. CXLIV, 876 A (sur s. Barbatien) : « In ilia festiuitate Dominus exiuit de utero
Virginis, in ista uenerabilis eius famulus egressus est de ergastulo carnis »; Opusc. XIX, 5,
P. L., t. CXLV, 432 A : « Memini enim saepe me ita diuini amoris igné succensum, ut
optarem protinus claustra carnis effringere et quasi de coeno solutus et carceralibus tenebris
ad aeternitatis lumen medullitus anhelare »; L, 6, P. L., t. CXLV, 738 D : « De miserae
carnis ergastulo uiolenter euellitur, ut ad aeterna supplicia iam cum amaritudine pertra-
hatur »; Carmina et preces 223, P. L., t. CXLV, 978 A :
Aspernatur lutum carnis,
quo mersa prouoluitur,
et ut carcerali nexu
laetabunda soluitur.
226, P. L., t. CXLV, 981 A :
Claustra carnis praesto frangi
clausa quaerit anima :
gliscit, ambit, eluctatur
exsul frui patria.
Manegold de Lautenbach, Opusc. contra Wolfelmum, 1, P. L., t. CLV, 153 A (à propos
de Pythagore) : « ...ad hoc ultimum deueniret, ut qui ante fuerat homo, ad uiuificandum
quodlibet foedissimum corpus horribili carcere truderetur »; 22, P. L., t. CLV, 170 C
« Nihil aliud corpus quam carcerem et sepulcrum poenitentis animae aestimabant »; S. Ber¬
nard, Super Cantica sermo LXXXIII, 1, 1, éd. J. Leclercq, C. H. Talbot et H. M. Rochais,
Rome, 1958, p. 298, 13 (reproduit par Alcher, De spiritu et anima, 62, P. L., t. XL, 826) :
« Docuimus omnem animam, licet oneratam peccatis, uitiis irretitam, captam illecebris,
exsilio captiuam, corpore carceratam, luto haerentem, infixam limo, affîxam membris,
194 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

aux vices, elles perdent la raison qui était leur bien propre x. Boèce illustre cette
doctrine, au Livre IV, par son interprétation du mythe d’Ulysse et Circé, relatif
aux métensomatoses : l’homme adonné à une passion ou à un vice devient à propre¬
ment parler, par sa conduite, l’animal correspondant à cette passion ou à ce
vice * 1 2. Même sous cette forme morale, la doctrine de métensomatose avait été
repoussée expressément par Ambroise, Augustin et Hilaire d’Arles 3. Boèce n’a
cure d’une telle condamnation.

confixam curis... »; Alain de Lille, Sermo, éd. d’Alverny, dans Mélanges André Piganiol,
t. III, Paris, 1966, p. 1524 : « Cum tamen anima humani corporis ergastulum ingreditur, de
facili passionibus et carnis illecebris compatitur »; H. Walther, Lateinische Sprichworter
and Sentenzen des Mittelalters in alphabetischer Ordming, Gôttingen, 1963, p. 1269, n° 2342» t
Carcere damnetur licet hic, dum carne tenetur,
qui spernit corpus, libertatis fit alumnus;
J. du Bellay, L’Olive, CXIII :
Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si, pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?
On voit que la doctrine platonicienne du corps-prison reste vivante jusqu’au XVIe siècle,
même si l’origénisme est condamné de longue date.
1. Boèce, Cons. Ph., V, pr. 2, 12, p. 90 : « Nam supemis diuinisque substantiis et pers-
picax iudicium et incorrupta uoluntas et efficax optatorum praesto est potestas. Humanas
uero animas liberiores quidem esse necesse est cum se in mentis diuinae speculatione
conseruant, minus uero cum dilabuntur ad corpora, minusque etiam cum terrenis artibus
colligantur ; extrema uero est seruitus, cum uitiis deditae rationis propriae possessione ceci-
derunt. Nam ubi oculos a summae luce ueritatis ad inferiora et tenebrosa deiecerint, mox
inscitiae nube caligant, perniciosis turbantur aflfectibus, quibus accedendo consentiendoque
quam inuexere sibi adiuuant seruitutem et sunt quodam modo propria libertate captiuae. »
Sur le vocabulaire néo-platonisant, cf. Augustin, Civ. Dei XIII, 16, C. C., t. XLVIII,
P- 397) 34 (à propos de Cicéron, Timée, XI, 40, et contre Porphyre) : « Ecce deos Plato
dicit et corporis animaeque conligatione mortales, et tamen inmortales dei a quo facti sunt
uoluntate atque consilio. Si ergo animae poena est in qualicumque corpore conligari... »
2. Sur cette doctrine dans le néo-platonisme, cf. H. Dôrrie, Kontroversen um die
Seelenwanderung im kaiserzeitlichen Platonismus, dans Hermes, t. LXXXV, 1957, p. 414-
435; Porphyrios ‘Symmikta Zetemata , München », 1959, p. 149.
3. Ambroise, De excessu fratris II, 127, 1, C.S.E.L., t. LXXIII, p. 321 : «An uero
îllorum sententia placet, qui nostras animas, ubi ex hoc corpore emigrauennt, in corpora
ferarum uariarumque animantium transire commémorant ? At certe haec Circeis medica-
mentorum inlecebris composita esse ludibria poetarum ipsi philosophi disserere soient, nec
tam illos, qui perpessi ista simulentur, quam sensus erorum, qui ista confinxerint, uelut
Circeo poculo ferunt in uaria bestiarum monstra conuersos. Quid enim tam simile prodigii
quam homines credere in habitus ferarum potuisse mutari ? Quanto maioris est prodigii
gubernatricem hominis animam aduersam humano generi bestiarum suscipere naturam
capacemque rationis ad inrationabile animal posse transire, quam corporis effigies esse
mutatas? Vos ipsi haec destruitis, qui docetis; » Augustin, Sermo Frangipane I, 8, dans
Miscell. Agost., t. I, p. 176, 25 : « Victus cupiditate bestiarum, tanquam amisso homine
eris pecus, non quasi conuersus in naturam pecoris, sed in hominis forma habens simili-
tudinem pecoris »; Hilaire d’Arles, Sermo de uitas. Honorati, XVII, 25, éd. S. Cavallin,
Lund, 1952, p. 61 : « Stupenda et admirabilis permutatio : non Circeo, ut aiunt, poculo ex
hominibus feras, sed ex feris homines Christi uerbum tamquam dulcissimum poculum
LES ILLUSTRATIONS 195

Plusieurs artistes des xive et xve siècles se sont attachés à mettre en images
ce développement du Livre IV sur la métensomatose, où est relaté longuement
1 épisode d’Ulysse et Circé. Au folio 37 v° du manuscrit de Paris, Bibliothèque de
1 Institut, 264, du XIVe siècle, le lecteur croit d’abord reconnaître entête du Livre IV,
comme en tête des livres précédents, Philosophie couronnée conversant avec
Boèce (PL 108, fig. 3). Mais l’homme est sur une proue qui va toucher terre;
la reine du pays a quatre animaux derrière elle. La scène représentée est donc
1 arrivée d’Ulysse dans l’île de Circé, d’après le Livre IV, chant 3 :
Vêla Neritii ducis
et uagas pelago rates
Eurus appulit insulae,
pulchra qua residens dea
Solis édita semine
miscet hospitibus nouis
tacta carminé pocula* 1

Les animaux qui rôdent derrière elle dans des bosquets sont les visiteurs
qu elle a métamorphoses par ses incantations. Des deux listes qui encadrent ce
passage de Boèce, d’une part : loup, chien, renard, cerf, âne, oiseau, truie2,
d autre part : sanglier, lion, loup, tigre, porc 3, on peut identifier ici, semble-t-il,
le lion, le loup, le tigre et le sanglier, c’est-à-dire les animaux de la seconde liste.
En tous cas, le sujet de la scene ne saurait faire de doute. Car sur le manuscrit de
Paris, B.N., latin 11856, du xive siècle également, l’artiste décrit le même épisode,
avec plus de détail, sous forme de deux grandes et belles miniatures où brillent
de larges surfaces d’or (PL 109, fig. 1-2). Au folio 93 r°, l’embarcation d’Ulysse
lait voile vers l’île où Circé et quatre compagnes guettent les navigateurs. A
l’avant d’une grotte sise au milieu d’un paysage exotique, ces figures féminines
apparaissent, expressives, gracieuses, bien modelées sous leurs robes souples.
La composition est audacieuse pour l’époque et dénote un artiste de qualité :
la grande voile blanche, qui déborde sur la page de texte, forme comme un fond
pour le navire, où deux matelots lèvent les bras le long du mât. Entre le navire
et la grotte, les flots marins sont traités sous forme de belles ondulations. Le bleu

Honorato ministrante faciebat. » Cf. mes articles Témoins nouveaux de la ‘région de dissem¬
blance’ II. Le ‘lieu de dissemblance’ chez Proclus : Circé et les métensomatoses, dans Biblio¬
thèque de l École des Chartes, t. CXVIII, i960, p. 25-36; Anti-christian Arguments and Chris¬
tian Platonism : from Arnobius to St.Ambrose, dans The conflict between Paganismand Christ-
ianity in the fourth Century, Oxford, 1963, p. 161-166 et 183-192. Grégoire de Nysse,
De opificio hominis, 17, P. G., t. XLIV, 189 D, écrit pourtant encore d’après les Néo-Plato¬
niciens : "Qvxcoç yàp xxijvcoSï’ç éyévexo ô tt]v pocoST] toLt^v yévscrw xÿj çôasi TcapaSsÇâfievoç, Sià
xîjv irpoç xo uXwSeç poTrrçv. Voir aussi Ch. Picard, Ulysse et le moly, dans Revue archéologique,

t. XXIV, 1946, p. 156-157; Une scène d’inspiration antique méconnue, le mythe de Circé au
tympan du grand portail de Vézelay, dans Bulletin monumental, 1945, p. 213-229.
1. Boèce, Cons. Ph., IV, metr. 3, 1, p. 72.
2. Ibid., IV, pr. 350-58. p. 71 (Passage cité par Guillaume de Conches, Super
Platonem, éd. Jeauneau, Paris, 1965, p. 218).
3. Ibid., IV, metr. 3, 10-23, P- 72.
196 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

vif et le vert, qui tranchent sur l’or du fond, se marient aux couleurs dégradées
des vêtements féminins. L’histoire se poursuit au folio 93 v°, où l’on distingue
nettement deux scènes. A gauche, les compagnons d’Ulysse, étagés, s’apprêtent
à saisir la coupe magique que leur tend Circé, escortée de trois suivantes. A
droite, Ulysse et Circé conversent seul à seule ; elle ramène ses voiles autour d’elle ;
Ulysse l’accuse avec force, tandis qu’à leurs pieds les compagnons sont méta¬
morphosés en lion, tigre et sanglier.
Le manuscrit de Cambridge, Trinity Hall, 12, de l’an 1406, décompose
maintenant l’épisode en trois petits tableaux répartis au folio 60 r° et vivement
esquissés (PL 110, fig. 1-3). Dans la colonne de gauche, six arbres forment couronne
au-dessus de trois bêtes qui mangent du gland; ce sont les compagnons d’Ulysse
mués en porcs. L’image en haut à droite illustre la précaution d’Ulysse, précisée
par le texte :
Car il alla premièrement
parler au dieu de sapience
qui li osta celle apparence.
C’est Mercure aux ailles d’oisel,
par son mouvement très isnel.
Car il li donna la fleur blanche
qui toz maléfices estanche.

L’on voit donc, sur l’image, Ulysse suppliant Mercure qui lui donne le moly. Au-
dessous, Circé offre à boire et à manger à Ulysse, mais celui-ci repousse ses dons.
Car il ne vot boire ne mengier
chose qui le peüst changier.

La métensomatose est représentée de façon, non plus narrative, mais allégo¬


rique, au folio 67 r° du manuscrit de Paris, B.N., français 809, du xve siècle,
(PI. iii). On voit à l’extrême gauche Philosophie, longue figure féminine décol¬
letée, nimbée, vêtue d’une robe or, qui pose sa main sur l’épaule de Boèce et
lui explique la doctrine. Au centre, une femme analogue, nimbée aussi, mais en
vêtement bleu-roi, opère d’un grand geste la métamorphose d’un groupe d’hommes
en bêtes. Les hommes ne cachent pas leur effroi. Devant un paysage d’arbres, de
rochers et d’eaux, qui suggère une île, les sept victimes de Circé sont en ligne à sa
gauche : chacune porte maintenant sur son corps humain une tête d’animal : on
peut identifier cinq de ces animaux : lion, âne, chien, oiseau ■— figuré comme un
rapace — loup, ces derniers en costume de moine : chacun a une expression repous¬
sante. Cet artiste, moins épris de mythologie que les précédents, s’est attaché
surtout à rendre l’interprétation de Boèce : « Fuisse homines adhuc ipsa humani
corporis species ostentat » (IV, pr. 3, 43, p. 71). Les phylactères placés aux pieds
de Philosophie et Circé portent, en lettres or sur rouge : « PROVIDENCE »
et « PREDESTINACION ». Ces inscriptions conviennent à peu près à chacun
des deux personnages. Il est possible, néanmoins, qu’elles aient été mises là
par erreur et qu’elles aient été prévues, en réalité, pour une miniature en tête
du Livre V, qui traite justement de la providence et de la prédestination.
LES ILLUSTRATIONS 197

IV. — Les ailes et l’envol de l’ame (IV, metr. i)

L’image des ailes de l’âme, qui la libèrent de la prison du corps, remonte


au Phèdre de Platon, mais a été agréée aussi par les auteurs chrétiens 1. Boèce
la développe, en termes platoniciens, au chant i du Livre IV 2. Quelques minia¬
turistes inventifs se sont efforcés d’illustrer ce texte.
Le manuscrit de Montpellier, École de Médecine, 43, fol. 16 v°, originaire
de Metz, est le seul représentant de cette iconographie avant le XVe siècle (PL 119,
fig. 1). Philosophie, tenant toujours ses livres dans son bras droit replié, tend à
Boèce de la main gauche une paire d’ailes. Celles-ci, très stylisées et comme
échevelées, forment le centre et l’attrait de la composition.
Le miniaturiste du Bodleianus, Douce, 298, fol. 74 v°, montre Boèce muni
d’ailes aux épaules, et en costume de voyage (PI. 119, fig. 2). Philosophie, qui
l’entraîne vers un escarpement, désigne Dieu qui apparaît dans une auréole
de nuages, au coin supérieur droit. Selon le texte de la Consolation, Philosophie
montre, en effet, le chemin, sert de guide vers la patrie céleste 3.
L’auteur du manuscrit de Rouen 3045, du xve siècle, a consacré deux images
à cette illustration pour encadrer le Livre IV (PI. 121, fig. 2; 122). Sur le folio
68 v°, Philosophie tient à la main une paire d’ailes et en indique l’usage à Boèce
agenouillé, mains ouvertes. Au folio 94 r°, les ailes sont attachées aux épaules de
Boèce; il quitte le sol avec Philosophie, qui l’entraîne par la main dans l’espace.

1. Augustin, Conf. VIII, 7, 18, 7, éd. Labriolle, p. 191 : « Sarcina uanitatis... te adhuc
premit umerisque liberioribus pinnas recipiunt, qui neque ita in quaerendo adtriti sunt nec
decennio et amplius ista meditati. » Sur l’histoire profane et chrétienne de cette métaphore,
à partir du Phèdre 246 c et suiv., cf. mon article Flug, Flügel der Seele, dans Reallexikon
für Antike und Christentum (sous presse).
2. Boèce, Cons. Ph., IV, pr. 1, 31, p. 65 (Philosophie lui dit) : « Pennas etiam tuae
menti quibus se in altum tollere possit adfigam, ut perturbatione depulsa sospes in patriam
meo ductu, mea semita, meis etiam uehiculis reuertaris.
Sunt etenim pennae uolucres mihi
quae celsa conscendant poli;
quas sibi cum uelox mens induit
terras perosa despicit,
aeris immensi superat globum
nubesque postergum uidet
quique agili motu calet aetheris
transcendit ignis uerticem
donec in astriferas surgat domos.

3. Voir, dans le texte cité à la note précédente, les expressions : « meo ductu, me
semita ». Cf. ci-dessus, p. 39, l’expression : « uelut ebrius domum quo tramite reuertatur
ignorât » et mon article « Trames ueritatis ». La fortune patristique d'une métaphore platoni¬
cienne (Phédon 66 b), dans Mélanges offerts à Étienne Gilson, Toronto-Paris, 1959, p. 203-
210.
198 LE SOUVERAIN BIEN ET LE MAL

Au-dessus du ciel étoilé, Dieu s’apprête à les accueillir; il porte couronne, bénit de
la main droite et tient de la gauche le globe crucifère. Deux anges ailés montrent
la divinité à Boèce; de petites figures d’anges serrés les uns contre les autres joignent
les mains derrière la divinité. Placée à la fin du Livre IV, cette image en chris¬
tianise les deux derniers vers :

Et veez que cils vont requerre


le ciel, qui ont vaincu la terre1

Boèce lui-même avait décrit en termes platoniciens, au mètre i, le vol de


1 âme à travers les zones célestes jusqu’à la région hyperouranienne où siège la
divinité.
Les ailes de l’âme sont peintes aussi, en 1406, sur le manuscrit de Cambridge
Trinity Hall, 12, fol. 55 V0 (PI. 121, fig. 1). Alors que ce miniaturiste se montre
si souvent épris de pittoresque ou d’anecdotique, il a simplement tracé ici au
milieu de la colonne de texte deux ailes élancées, de la manière la plus suggestive.
Les peintres de 1 ecole flamande ont traite ce sujet, au contraire, avec un
souci descriptif qui ne laisse guère de part à l’imagination. L’illustrateur du manus¬
crit de Bruxelles, B.R., 10474, comme celui de Rouen, a encadré le Livre IV
par deux images (PI. 120, fig. 1-2). Au folio 130 r°, il montre d’abord Philosophie,
ailée elle-même, qui accroche deux grandes ailes aux épaules de Boèce encore
assis sur son lit. A gauche, un groupe de notables sous une pluie de roses figure
les gens de bien, tandis qu’à droite les pervers sont projetés à terre par une pluie
de pierres ou de grêle. Le récit se poursuit sur le folio 183 r°. Philosophie ailée
montre à Boèce une sorte de tapis volant : le chemin qui mène à Dieu et où montent
deux belles âmes sous forme de jolies femmes. A gauche, pour faire contraste,
Léviathan va engouffrer une réprouvée trop coquette.
Sur le manuscrit de Paris, B.N., néerlandais 1, fol. 212 v°, les deux scènes
sont unies en une seule image (PL 123), Philosophie, marquée des lettres P et T,
maintient bizarrement en équilibre sur son bras gauche un livre ouvert et
attache des deux mains deux hautes ailes aux épaules de Boèce assis; celui-ci
se retourne, l’air émerveillé. A droite, son âme s’élève dans l’espace, l’air angé-
lique, draperies au vent. Il passe entre le soleil et la lune et monte vers Dieu, qui est
coiffé d’une tiare, la main droite à la poitrine et un sceptre dans la gauche. Le minia¬
turiste a mis le meilleur de son art dans la paysage tranquille qui s’étend au-dessous
de l’allégorie. Il rend ainsi admirablement les beaux vers de la Consolation :
Quas sibi cum uelox mens induit,
terras perosa despicit 2.

1. Boèce, Cons. Ph., IV, rnetr. 7, 32, p. 88 :


Ite nunc, fortes, ubi celsa magni
ducit exempli uia. Cur inertes
terga nudatis ? Superata tellus
sidéra donat.
2. Ci-dessus, p. 197, n. 2.
LES ILLUSTRATIONS 199

La même mise en scène reparaît sur la peinture de l’incunable de Paris, B.N.,


Réserve, 389, fol. CXC r°. Boèce est maintenant muni de longues ailes écartées
et décoratives (PI. 124). L’artiste, fidèle à son style, peint l’allégorie de l’envol dans
une échappée à gauche. Dieu le Père bénit Boèce qui monte vers lui mains jointes,
en un vol plané miraculeux, tel un ange en robe claire.
Il est significatif de voir l’antique symbole platonicien remis en vogue à une
date si tardive.
QUATRIÈME PARTIE

Les rapports de Dieu et du monde


(Livre IV, pr. 5, à V, fin)
CHAPITRE PREMIER

Les doctrines de Boèce et leurs sources

Au point où nous en sommes, Boèce n’est pas encore consolé, car s’il sait
maintenant que Dieu est le souverain Bien, il lui reste à apprendre comment ce
Dieu peut gouverner un monde où les maux et les biens semblent distribués
au gré du hasard. Philosophie consacrera la fin de sa Consolation à traiter ce sujet
dont elle reconnaît l’importance capitale : « A ce problème, en effet, se rattachent
des questions de toutes sortes : simplicité de la Providence, chaîne du Destin,
coups du hasard, prescience de Dieu et sa prédestination, enfin le problème du
libre arbitre; questions dont tu apprécies toi-même tout le poids. Mais comme la
connaissance de ces questions fait partie de ta cure, je tâcherai, bien que limitée
par le temps, d’en donner quelque solution » x.
Il est possible de grouper ces questions sous trois chefs : Providence et Destin,
prescience et libre arbitre, perpétuité du monde. Il y a d’ailleurs unité réelle de
composition et de pensée; tous les érudits s’accordent pour appeler cette dernière
partie de la Consolation « section néo-platonicienne », même Rand1 2quiy découvre
une critique originale des doctrines néo-platoniciennes plutôt qu’un simple
emprunt à des sources.

I. — Providence et destin

On peut distinguer, dans l’exposé de la doctrine boécienne sur la Providence


et le Destin, une partie théorique et une partie morale. Les mots prouidentia et
fatum désignent, selon Boèce, deux aspects différents d’une même action divine.
La Providence, c’est l’acte simple par lequel Dieu embrasse d’un seul coup d’œil
l’infinité des êtres hors de l’espace et du temps; le Destin, au contraire, dépend
de la Providence 3 et règle par le détail tout ce qui se meut à travers l’espace et le
temps; il est l’agent d’exécution de la Providence, mais son ressort a des limites;

1. Boèce, Cons. Ph., IV, pr. 6, 9-15, p. 79.


2. Rand, art. cit., p. 18 et suiv.
3. Boèce, Cons. Ph., IV, pr. 6, 37, p. 79 : « Quae licet diuersa sint, alterum tamen
pendet ex altero ; ordo namque fatalis ex prouidentiae simplicitate procedit ».
204 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

car les êtres sis en dehors de l’espace et du temps ne dépendent pas de lui, mais
« fixés de façon stable au voisinage de la divinité première, ils dépassent l’ordre
de ce qui est mû par le Destin 1 ».
Où chercher les antécédents de cette doctrine ? Les traités sur la Providence
et le Destin abondent dans l’Antiquité. Mais très longtemps la question ne fut
pas posée comme Boèce la pose : Cicéron, dans son Defato, ne traite que le problème
du déterminisme et du libre arbitre; la diatribe de Sénèque De prouidentia ne
tend qu’à montrer la finalité partout, et est d’une grande faiblesse dialectique;
d’une manière générale, les Stoïciens, comme Fortescue le prouve avec force 2,
ne pensent pas à distinguer entre Providence et Destin. Cette distinction n’a de
sens que dans une philosophie néo-platonicienne qui établit une hiérarchie entre
les êtres. Plotin, qui examine en des traités séparés les questions relatives à la
Providence et au Destin, indique brièvement, mais clairement cette distinction :
« De toutes les choses se forme un être unique; et il n’y a qu’une seule providence;
à commencer par les choses inférieures, elle est d’abord le destin; en haut, elle
n’est que providence 3 ». Calcidius, dans son Commentaire sur le Timée, précise
que la providence est le principe de la loi divine, c’est-à-dire du destin : cette loi,
dit-il, est promulguée par la sagesse de l’intelligence divine pour le gouverne¬
ment de toutes choses : les choses divines et intelligibles ressortissent à la seule
providence; les choses naturelles et corporelles ressortissent au destin4. La plu¬
part des Néo-platoniciens ont tendance à multiplier les intermédiaires : Hiéro-
clès, dans son De prouidentia et fato, distinguait les êtres célestes, éthérés et
humains, et appelait destin toute action des êtres éthérés sur les hommes 5 ;
le pseudo-Plutarque, dans son De fato, va même jusqu’à distinguer trois provi¬
dences distinctes, en plus du destin; mais il ajoute, comme Boèce : « Seulement le
Destin est entièrement subordonné à la Providence, tandis que la Providence ne
1 est en aucune maniéré au Destin : je parle ici de la première et suprême Provi¬
dence 6. »
Boece semble faire allusion a de telles théories — dont nous n’avons énuméré
que quelques-unes — lorsqu’il indique les différents ministres du destin. Ce
passage a soulevé quantité de discussions :
« boit, dit Philosophie, que des esprits divins au service de la Providence accom¬
plissent le destin, soit que 1 Ame ou la nature entière fasse ce service, soit que les mouve¬
ments des astres dans le ciel, 1 action des anges, 1 adresse variée des démons — quelques-

1. Ibid., IV, pr. 6, 56, p. 80 : « Ea uero sunt quae primae propinqua diuinitati
stabiliter fixa fatalis ordinem mobilitatis excedunt ».
2. Fortescue, éd. cit., p. 165-168, appendix I : De prouidentia et fato
3. Plotin, Enn., III, 3, 5, trad. Bréhier, t. III, p. 55.
4. Calcidius, Comrn. in Tim., CLI, CLXXVII, CXLV, éd. Waszink, p. 187, 206,
1 ^3- Cf. F.-J. Sulowski, Les sources du De consolatione Philosophiae de Boèce, dans Sophia,
t. XXV, 1957, p. 83-84; The sources of Boethius’ De consolatione Philosophiae t XXIx'
1961, p. 85-87. ’
5. Hiéroclès, De prouidentia et fato, éd. Needham, Cambridge, 1709, p. 254.
6. Pseudo-Plutarque, De fato, 9, dans Œuvres Morales, trad. Bétolaud, t. III, p. 61.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 205

uns de ces agents ou eux tous — trament la chaîne du destin, il est sûr, du moins, que
la Providence est comme le moule immuable et unique des événements, tandis que le
destin est l’enchaînement muable et le déroulement temporel du plan dont la simplicité
divine a réglé l’exécution 1. »

On a voulu voir dans ces quelques lignes un signe certain du christianisme


de Boèce; selon Fortescue, le meilleur défenseur de cette thèse 2, elles montrent
que Boèce se soucie peu des intermédiaires néoplatoniciens; il conserve une seule
réalité, la volonté de Dieu sous son double aspect : providence-destin, tandis que,
pour Proclus, le lieu de la providence est les hénades intermédiaires entre l’Un
et l’Intelligence. Bien plus, les mots uirtus angelica, daemonum sollertia oppose¬
raient les anges, esprits bienveillants, aux démons, esprits malins, ce qui serait
spécifiquement chrétien; ainsi s’expliquerait la réserve de Boèce : «Quelques-uns
de ces agents ou eux tous ». Dans son esprit, de tous les intermédiaires néo-plato¬
niciens, il ne garderait que les anges et les démons, qui sont chrétiens.
Cette interprétation ingénieuse nous paraît solliciter le texte : le mot sollertia
a rarement le sens dépréciatif que Fortescue semble lui attribuer; et Boèce
l’applique ailleurs à la Providence elle-même3; le mot uirtus a évidemment ici
le sens de force, action. D’ailleurs on ne voit pas comment des esprits malins
pourraient ainsi, sans explications de Boèce, être présentés comme les agents au
service de la Providence divine. Ajoutons que le texte de Proclus cité par Fortes¬
cue 4 prouve tout le contraire de ce qu’il veut lui faire dire : « Ce nom d’anges,
dit Proclus, n’est pas étranger, ni propre à la seule théosophie barbare; mais
Platon aussi, dans le Cratyle, dit qu’Hermès et Iris sont les anges des dieux 5 ».
A supposer que cette « théosophie barbare » désigne les seuls Juifs et Chrétiens,
Proclus justement leur dénie le monopole du mot anges ; sans doute, il le prend
ici au sens de messagers, mais Boèce lui-même l’entend bien ainsi, puisqu’il s’agit
des intermédiaires entre la volonté divine et les hommes; les Chrétiens eux-
mêmes, à l’origine, ne l’entendaient pas autrement 6. Enfin — et c’est le plus
grave -— nous voyons Proclus se servir lui-même du mot anges précisément dans
un ouvrage sur la Providence : le De decem dubitationibus circa Prouidentiam,
juste à côté du mot démons : « Si, comme il a été dit, cet Un dont nous avons si
souvent parlé, connaît tout et ramène tout au Bien par la Providence, comment
peut-on dire que les anges et démons exercent la providence, ainsi que les héros
et les âmes qui gouvernent avec eux le monde 7 ? » Telle est la dixième aporie

1. Boèce, Cons. Ph., IV, pr. 6, 44-52, p. 80.


2. Fortescue, éd. cit., p. 124 et 167.
3. Boèce, Comm. in Isagogen, éd. Brandt, p. 9, 18 : « sollertia Prouidentiae ».
4. Fortescue, éd. cit., p. 124.
5. Proclus, In Cratylum, éd. G. Kroll, t. II, p. 255.
6. Cf. encore Augustin, Civ. Dei, IX, 19, 6; X, 1, 30, C. C., t. XLVII, p. 267 et 272.
7. Proclus, De decem dubitationibus circa prouidentiam, LXII, 2, éd. Boese, p. 102.
Cf. De malorum subsistentia, XIV-XVI, éd. cit., p. 194-196, où Proclus définit longuement
ce qu’il entend par ange et démon. Cf. aussi ce que dit, sur l’emploi des mots anges et démons,
le chrétien Calcidius, In Tim., CXXXII et suiv., éd. Waszink, p. 173 et suiv.
206 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

de Proclus sur la Providence; tout un chapitre est consacré à la résoudre. Or


la réponse de Proclus consiste à dire que Dieu, qui est l’Un et le Bien, pourvoit à
tout à la fois, tandis que les intermédiaires, anges et démons, exercent sa providence
partiellement, c est-à-dire dans le temps et l’espace. Telle est exactement la pensée
de Boèce, que nous retrouvons d’ailleurs, d’une manière générale, dans les trois
opuscules de Proclus sur la Providence : nulle part elle n’y apparaît comme
une hypostase intermediaire entre 1 Un et l’Intelligence; seul, le dieu suprême
en est la source. Proclus le dit en propres termes : « La Providence est Dieu
en soi ; le Destin est une chose divine, et non Dieu ; mais il dépend de la Provi¬
dence et en est comme une image h » Ainsi la théorie de Boèce sur la Providence
et le Destin semble reproduire exactement celle de Proclus; car les dérogations
d’origine chrétienne que Fortescue y croyait trouver ne sont rien de tel.
Les rapports entre Boece et Proclus, tels que M. Patch les a résumés * 2 3 —
sans d ailleurs se prononcer sur la question du christianisme — paraissent certains ;
mais 1 article de M. Patch a pour but de montrer une contamination de Proclus
et de Plotin dans la fameuse métaphore dite des sphères, par laquelle Boèce
exprime sa conception de la providence et du destin :
« De même, dit Boèce, qu’entre des cercles (orbium) concentriques tournant
autour d’un même axe, le plus intérieur se rapproche de l’unité du centre et constitue
lui-même une sorte d axe par rapport aux cercles extérieurs, tandis que celui qui occupe
la périphérie décrit un plus ample circuit et parcourt des espaces d’autant plus vastes
qu’il s’éloigne plus de l’indivisibilité du point central (et tout ce qui s’attache et s’unit
à ce cercle central tend forcément à l’unité et cesse de se disperser et de flotter), de même
plus un être s’éloigne de l’Intelligence première, plus il se trouve engagé dans les liens
du destin; plus au contraire il se rapproche de l’axe, plus il est libéré du destin; et s’il
adhéré à la fixité de l’Intelligence suprême, immobile à son tour il dépasse la nécessité
du destin. Donc ce que le raisonnement est à l’intelligence, ce que l’engendré est à
1 etre, le temps a l’éternité, le cercle (circulus) au point central, l’enchaînement mobile
du destin 1 est a 1 unité stable de la Providence ■*. »

L’article très touffu de M. Patch conclut que cette métaphore, qu’il appelle
« métaphore des sphères », est issue d’une contamination entre Proclus et Plotin;
à Proclus Boèce aurait emprunté l’image du mouvement circulaire du Destin, à
Plotin 1 idée de Dieu centre de l’univers, idée qui ne se trouve pas, selon M. Patch,
chez Proclus. Cette interprétation nous semble reposer sur une erreur : le mot
orbis qu’emploie Boèce ne désigne pas normalement une sphère; pour nous il
évoqué un globe, parce que nos idées sur la terre ont changé; mais orbis terrarum
évoqué, pour les Anciens, l’image d’un disque plat. Ce sens est ici d’autant plus

éd C Pr°uidentia etfat0> XIV- 9, P- i23. Cf. aussi In Platonis rem publicam,


ed. Cj. Kroll, t. II, p. 102, 10, et 291, 20.
2. H R. Patch, F aie in Boethius and the Neoplatonists, dans Spéculum, 1929, p 62-
72, Consolatio Philosophiae, IV, metr. 6, 23-24, ibid., t. VIII, 1933, p. 4’ NecJsitvin
Boethius and the Neoplatonists, ibid., t. X, 1935, p. 393-404.
3. Boèce, Corn. Ph., IV, pr. 6, 57-72, p. 80
LES DOCTRINES DE BOÊCE ET LEURS SOURCES 207

net que, Boece emploie, quelques lignes plus loin, le mot circulus 1 comme syno-
nyme d orbis. Des lors les references a Plotin, qu’indique M. Patch 1 2, ne sont pas
justifiées : car chez Plotin il s’agit du monde considéré comme une sphère close
dont 1 Ame est le centre. Ni l’idée, ni l’image ne sont celles de Boèce qui veut
expliquer seulement, par l’image du cercle et de son centre, le rapport de la Pro¬
vidence et du Destin, c’est-à-dire de l’unité divine et de la multiplicité des êtres
soumis a 1 espace et au temps. Or la même image appliquée à la même idée se
retrouve très exactement chez Proclus :
« Rien n’échappe à cet Un, soit pour ce qui est d’être, soit pour ce qui est d’être
connu. L’on dit bien, et avec raison, que tout le cercle est centralement dans le centre,
si du moins la cause est le centre, et le causé le cercle; et dans le nombre un se trouve
tout nombre à l’état de monade, pour la même raison. Or l’Un de la Providence contient
toutes choses bien mieux encore, s’il est vrai que l’Un est un, mieux encore qu’un
centre et une monade. De même donc que, si le centre avait la connaissance du cercle
(xôxXou), il aurait une connaissance absolument centrale, en même temps qu’une
hypostase, et ne se diviserait pas lui-même dans les parties d’un cercle, de même la
connaissance unificatrice de la Providence est, avec la même indivisibilité, la connais¬
sance de tous les divisés aussi bien que des choses les plus indivisibles et totales; et de
même que tout subsiste selon l’Un, de même tout connaît selon l’Un; la connaissance
n’est pas divisée par les choses connues, ni les choses connues, confondues par l’unifi¬
cation qu’opère la connaissance. Mais la connaissance, qui est une, comprend toute
l’infinité des connaissables 3. »

Ce texte est beaucoup plus proche de la pensée de Boèce que les textes de
Plotin4; s’il y a contamination dans la métaphore de Boèce, c’est qu’il a utilisé
de façon originale cette image du De decem dubitationibus en y reliant l’idée —
puisée dans le De prouidentia et fato du même Proclus — que le Destin règle les
êtres soumis à l’espace et au temps. Boèce systématise la pensée de Proclus, mais
n’emprunte à personne d’autre et ne la déforme pas. Tout au plus peut-on suppo¬
ser qu’il existe un intermédiaire entre Proclus et lui. Il nous semble inexact de
dire que Boèce, par souci religieux, aurait adapté au christianisme la théorie
néo-platonicienne; il faut dire plutôt que, dans ces traités de Proclus, quoique
celui-ci n’eût aucun souci chrétien, la doctrine néo-platonicienne était plus simple
et plus proche du christianisme que dans d’autres traités où il multiplie les inter¬
médiaires. C’est cette doctrine simplifiée qu’adopte Boèce.

1. Ibid., IV, pr. 6, 71, p. 80.


2. Patch, art. cit., p. 68, citant Plotin, Enn., II, 2, 1-2, et III, 2, 3.
3. Proclus, De decem dubitationibus, V, 24, p. 10-11. On s’étonne que Patch, qui
connaissait ce texte (il le cite en partie, p. 66, n. 2), ait pu soutenir que nulle part chez
Proclus on ne trouve l’image du point central de la Providence. Cf. Pseudo-Plutarque,
De fato, 3.
4. Il est vrai que Plotin, Enn., I, 7, 1 ; VI, 8, 18 et VI, 9, 8, emploie non la métaphore
des sphères, mais bien la métaphore des cercles et du point. Ces citations de Patch, art.
cit., p. 69-70, ont donc plus de valeur que les précédentes. Mais le texte de Proclus rend
suffisamment compte, à soi seul, de la métaphore de Boèce. En tout cas l’appartenance
néo-platonicienne n’est pas douteuse; cf. Carton, art. cit., p. 287 et suiv.
208 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

Un nouveau morceau dans le ton de la diatribe suit cet exposé doctrinal de


Boèce. Il montre, une fois de plus, que les biens et les maux ont toujours leur
utilité. Klingner assure que le ton de cette diatribe est stoïcien, et renvoie à un
traité de Titus de Bostra contre les Manichéens 1. Mais on n’y trouve guère que les
banalités habituelles aux innombrables traités anti-manichéens, et la pensée de
Boèce semble encore plus proche de celle de Proclus, lorsque celui-ci traite la
sixième aporie touchant la Providence : S’il y a une providence, pourquoi les
hommes de bien sont-ils affligés de maux, pourquoi les méchants triomphent-ils ?
Proclus répond, comme Boèce, que chacun de ces maux est toujours cause d’un
plus grand bien 2. Pourtant, ici, le rapprochement n’est pas littéral. Mieux vaut
avouer que l’on ne saura pas la source de ce passage tant que l’identité de Yexcellen-
tior — que Boèce cite ici — n’aura pas été découverte ; nous n’avons pas retrouvé
non plus les intermédiaires des citations d’Homère et de Lucain qui encadrent le
même passage; ce sont pourtant des aphorismes généraux, qui ont dû être souvent
répétés et que Boèce ne puise probablement pas au texte même. Signalons aussi,
pour mémoire, le rapprochement que Klingner a cru pouvoir établir entre le
chant qui suit ce morceau 3 et une page platonicienne du pseudo-Denys l’Aréopa-
gite. Rien de tout ceci n’est bien sûr.

II. — Prescience et libre arbitre

Très suggestif, au contraire, est le livre V, consacré presque exclusivement à


la question de la prescience divine et du libre arbitre. C’est la partie la plus riche
d’idées, mais aussi la plus obscure de la Consolation : Ici, en effet, nous voyons
deux thèses s’affronter, l’une, soutenue par Boèce, celle de l’antinomie entre
prescience divine et libre arbitre, l’autre soutenue par Philosophie, qui tend à
résoudre cette antinomie. Leurs arguments se répondent point par point. Mais
cette présentation successive des deux thèses n’est qu’un artifice littéraire, un
procédé d’exposition : la véritable pensée de Boèce, c’est la thèse de Philosophie.
Néanmoins, Boèce a sûrement eu un sentiment très vif de l’antinomie entre
prescience et libre arbitre, et nous verrons que les arguments placés dans sa
bouche, quoiqu’il les réfute ensuite par la bouche de Philosophie, lui étaient chers
et ne sont pas fiction pure. D’où une complexité fâcheuse, qui ajoute encore à
l’obscurité du texte.
Un premier point qui est sûr, c’est l’affirmation de notre libre arbitre. Sans
quoi, d’ailleurs, le problème traité au livre V ne se poserait même pas. L’homme
possède évidemment le libre arbitre, puisqu’il jouit de la raison, faculté de distin¬
guer ce qui est à rechercher et ce qui est à éviter; plus il sera affranchi de son

1. Klingner, op. cit., p. 89. Cf. Titus de Bostra, Contra Maniclmeos, P. G., t. XVIII
1145 et suiv.
2. Proclus, De decem dubitationibus, 32-42, p. 52-66.
3. Boèce, Cons. Ph., IV, metr. 6, p. 84-85. Cf. Klingner, op. cit., p. 91.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES
209

corps, plus il sera libre et semblable aux êtres divins; car il existe des degrés dans
la liberté . Boece tient tant au libre arbitre qu’il montre le danger de le nier : ce
serait anéantir la responsabilité humaine, faire de Dieu l’auteur du mal, abolir la
pnere et 1 esperance. Donc le libre arbitre existe ; mais alors, comment le concilier
avec la prescience divine ?
Certains ont proposé une solution que Boèce n’approuve pas : ils disent que
a Providence ne nécessite pas les événements, mais que les événements futurs
sont cause de la Providence 1 2.
Boèce fait deux objections. D’abord cette solution laisse subsister une antino¬
mie, meme s il était vrai que la Providence ne fût pas antérieure chronologique¬
ment, et donc cause des événements futurs. Si, lorsque je dis : « Quelqu’un est
assis », mon jugement est vrai, il est nécessaire que ce quelqu’un soit assis, quoique
mon jugement ne soit pas la cause pour laquelle il s’est assis. De même, la science
e Dieu étant certaine, tout ce qu’il sait être d’une certaine façon est forcément
de cette façon, même si la prescience de Dieu n’en est pas cause. Et le libre
arbitre est annihilé 3. De plus, les événements temporels ne peuvent être cause de
la prescience éternelle, car « de même que quand je sais qu’une chose est, il est
nécessaire qu’elle soit, de même quand je sais qu’une chose sera, elle sera néces¬
sairement 4 ». Autrement dit, la science de Dieu étant certaine et déterminée, le
possible et le contingent n’existent pas. Il faut nier soit la science de Dieu, soit
le libre arbitre 5.
Philosophie répond à ces objections. D’abord si, comme l’admet Boèce dans
sa première objection, la prescience n’est pas cause de l’événement futur, il n’y
a pas plus de raison de nier la contingence de cet événement que si la prescience
n’existait pas. Et la thèse que combat Boèce est sauve 6. Dira-t-on du moins que
la prescience est signe de la nécessité 7 ? Il faudrait alors démontrer au préalable
que tout arrive nécessairement. Mais un cocher qui conduit son char n’était pas
obligé de le conduire de telle façon, quoiqu’en fait je le voie conduire de cette
façon. « Donc les faits qui, au moment où ils s’accomplissent, ne sont pas nécessi¬
tés, sont, avant leur réalisation, à l’état de futur non nécessaire... Donc, même
connus à l’avance, leur réalisation est libre. Car de même que la science des faits
présents ne nécessite pas leur accomplissement, de même la prescience des faits
futurs ne les nécessite pas 8. »
Quelles indications Boèce donne-t-il sur les sources? La seule indication
précise est celle que fournit Philosophie avant de répondre aux objections de
Boèce : « La récrimination que tu émets contre la Providence n’est pas nouvelle ;

1. Ibid., V, pr. 2, p. 90.


2. Ibid., V, pr. 3, 77-102, p. 93-94-
3. Ibid., V, pr. 3, 15-20, p. 92.
4. Ibid., V, pr. 3, 47-49, p. 92.
5. Ibid., V, pr. 3, 50-76, p. 92-93.
6. Ibid., V, pr. 4, 11-24, P- 95*
7. Ibid., V, pr. 4, 24-26, p. 95.
8. Ibid., V. pr. 4, 47-55, p. 96.
210 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

déjà Cicéron, en traitant de la divination, a discuté la question avec force; et


toi-même y as consacré de longues et sérieuses recherches. Mais, jusqu’à ce jour,
aucun de vous n’en a donné une solution complètement satisfaisante, soit pour
la précision, soit pour la solidité 1 ». Faut-il déduire que les objections de Boèce
sont tirées du De diuinatione de Cicéron, et que tout le reste est original ?
Klingner2 pense, au contraire, que le nom de Cicéron n’est là qu’à titre
d’ornement. De fait, on rechercherait vainement les objections de Boèce dans le
De diuinatione de Cicéron, qui envisage la question sous un tout autre angle.
Klingner voit même dans ce fait la preuve que Boèce ne connaissait pas ce De
diuinatione, sinon d’après la critique qu’en fait saint Augustin au livre V de la
Cité de Dieu : « Dans son De diuinatione Cicéron n’hésite pas à se porter en
personne l’adversaire de la prescience » écrit Augustin 3 qui, aussitôt après avoir
nommé ce De diuinatione, attaque la thèse du De fato, mais sans le nommer.
Boèce aurait cru que la critique d’Augustin s’applique au seul De diuinatione,
et attribuerait par erreur à cet ouvrage la thèse que Cicéron soutient dans son
De fato. Cette conjecture de Klingner est intéressante; nous avons admis nous-
même, à propos de YHortensius, que Boèce ne l’avait connu, tout au plus, qu’à
travers Augustin4. Mais la chose est moins vraisemblable à propos du De
diuinatione; car cette œuvre — n’étant pas perdue, même de nos jours —
pouvait être entre les mains de Boèce; surtout, des rapprochements littéraux
empêchent de croire que Boèce ne l’ait jamais lue 5 ; on pourrait à la rigueur
supposer que, tout en l’ayant lue, Boèce se la soit surtout rappelée à travers
Augustin. Quoiqu’il en soit, une chose est sûre; quant au fond, Cicéron n’est
pas la source du dernier livre de la Consolation. De plus, Boèce ne traite pas cette
question de la prescience et du libre arbitre sous son aspect moral, comme fait
Augustin au livre III du De libero arbitrio, mais sous un aspect purement logique,
qui étonne d’ailleurs au premier abord. L’attitude de Boèce n’est, semble-t-il,
ni l’antique point de vue païen des traités sur la divination, ni le point de vue
des chrétiens qui insistent sur l’omnipotence de Dieu et sur la nécessité d’admettre
la liberté pour expliquer le mal.
Il faudrait d’abord savoir qui sont les hommes dont la thèse est discutée

1. Ibid., V, pr. 4, 1-5, p. 95.


2. Klingner, op. cit., p. 102 et suiv.
3. Augustin, Civ. Dei, Y, 9.
4. Voir ci-dessus, p. 169.
5. Il s’agit surtout du rapprochement signalé par Rand, art. cit., p. 17, entre Boèce,
Cons. Ph., IV, pr. 6, 18, p. 79 : « Tune uelut ab alio orsa principio ita disseruit » et Cicéron,
De diuin, II, 49, 101 : « Tum ego rursus quasi ab alio principio sum exorsus dicere ».
De plus, la citation d’Ennius par Boèce, De interpretatione, éd. Meiser, t. II, p. 82,
11 et 14, et De diuisione, P. L., t. LXIV, 878 : « Aio te, Aeacida, Romanos uincere posse »
est issue de Cicéron, De diuin. II, 56, 116.
Boèce peut avoir connu, en outre, le De diuinatione à travers la réfutation d’AuGUS-
tin, Civ. Dei, V, 9, éd. Dombart, p. 203, 14 : « In libris de diuinatione ex se ipso apertissime
oppugnat (Cicero) praescientiam futurorum », et le mot distribuit fait penser au De diuina¬
tione, I, 55, 125.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 211

entre Boèce et Philosophie. Klingner propose trois noms : Origène, Chrysostome,


Jerôme1; mais chez le premier seul nous avons trouvé, au lieu d’une simple
remarque en passant, un corps de doctrine qui ressemble à celui auquel Boèce
ait allusion. Il faut dire, selon Origène, non que la prescience est cause des événe¬
ments, mais — malgré le paradoxe apparent — que le futur est la cause qui
détermine la prescience à son égard; le futur arrivera sans doute, mais aurait pu
armer autrement qu il n arrive : « On peut prêter à la prescience divine ces
paroles . Il peut arriver qu un tel fasse telle chose, mais aussi le contraire; quant à
moi, encore que 1 un et 1 autre cas soient possibles, je sais que l’un des deux
arrivera 2. » Ainsi, Dieu prévoit comme certaine l’impossibilité pour un homme
de s envoler dans les airs, puisqu’il n’a pas d’ailes, mais comme possible la conduite
vertueuse ou perverse de cet homme3; donc la prescience ne nécessite pas ce qui
est su ; de même les astres sont les signes, non les causes des choses 4.
Voila peut-être 1 un des penseurs que mentionne Boèce : « Certains disent
que, si une chose va arriver, ce n’est pas parce que la Providence l’a vue comme
future, tout au contraire, disent-ils, c’est parce qu’elle est future qu’elle ne peut
échapper à la Providence divine; ainsi, la nécessité est inversée, car il n’est pas
nécessaire que ce qui est prévu arrive, mais il est nécessaire que ce qui est futur
soit prévu 5. » Mais précisément, Boèce n’adopte pas cette théorie, parce qu’il ne
pose pas le problème sur le même plan. Pour Origene, comme pour les exégètes
ou théologiens chrétiens, il s’agit d’expliquer les prophéties des Écritures; en
particulier, l’exemple qui revient toujours est la trahison de Judas : il convient
de montrer que Judas est responsable, quoique sa trahison ait été prédite; il ne
faudrait pas croire, dit Origène 6, que cet événement fût nécessaire, parce qu’il
était prevu. Plus tard, avec Augustin, les mêmes problèmes reparaissent, mais
envisagés du point de vue de la Grâce. Toujours il s’agit de savoir quelle est la
cause de l’acte : la volonté divine ou la nôtre?
Boèce n’envisage pas le problème ainsi : « Comme si vraiment la question
était de savoir quelle chose est cause de l’autre : la prescience est-elle cause de la
nécessité des événements, ou la nécessité des événements est-elle cause de la
providence! Quant à nous, nous allons tâcher de démontrer — quel que soit
l’ordre des causes — que l’événement des choses prévues est nécessaire, même
si la prescience ne semble pas imposer aux événements la nécessité de se pro¬
duire 7. » En somme, le problème intéresse Boèce sous son aspect logique, non
sous son aspect physique, ce qui n’étonnera plus quand nous saurons ses sources.

1. Klingner, op. cit., p. 97, n. 6.


2. Origène, op. Eusèbe, Praep. euang., VI, 11, 46, éd. Mras, p. 353 = P. G., t. XXI,
492 AB.
3. Ibid., col. 492 C-D.
4. Ibid., col. 495 C (cf. 489 B).
5. Boèce, Cons. Ph., V, pr. 3, 17-22, p. 92.
6. Origène, op. cit., col. 492 A.
7. Boèce, Cons. Pli., V, pr. 3, 22-28, p. 92.
212 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

En effet, il se fonde en réalité sur le chapitre ix du traité d’Aristote ITspl éppvjveLaç


et du commentaire que lui-même y a consacré. Ce chapitre de pure logique
traite Des propositions contingentes relatives à l’avenir. Pour les choses indivi¬
duelles et qui sont à venir, dit Aristote, si toute affirmation ou négation est fausse
ou vraie, il s’ensuit que, de toute nécessité, tout est ou n’est pas. Il développe
longuement les conséquences désastreuses de cette théorie : négation du hasard
et du libre arbitre. Et il termine en niant lui-même cette absolue nécessité: « Sans
doute, ce qui est, est nécessairement, quand il est; ce qui n’est pas, n’est nécessai¬
rement pas, quand il n’est pas. Mais tout ce qui existe ne doit pas nécessairement
exister, tout ce qui n’existe pas ne doit pas nécessairement ne pas exister; car ce
n’est pas la même chose de dire que tout ce qui est, quand il est, est nécessaire¬
ment, et de dire simplement qu’il est nécessairement; de même pour ce qui n’est
pas 1 ».
La progression est la même dans le livre V de la Consolation : Boèce démontre
l’antinomie logique entre prescience et libre arbitre en disant que ce qui est connu
de science certaine existe nécessairement. Philosophie lui réplique en distin¬
guant deux sortes de nécessités.
L’adaptation du chapitre d’Aristote aux arguments de notre Livre V se
comprend parfaitement si nous nous reportons au commentaire de Boèce sur
ce chapitre, c’est-à-dire à la troisième partie de ses Commentarii in librurn Aris-
totelis De interpretatione, dans leur seconde édition 2. Boèce y déclare que trois
écoles se disputent sur les causes des événements. Tout arrive-t-il par nécessité,
ou y a-t-il place pour le hasard et le libre arbitre ? Les Épicuriens pensent que
tout arrive par hasard; les Stoïciens, au contraire, que tout arrive par nécessité;
le hasard, ajoutent-ils, est une pure ignorance de notre part, et le libre arbitre
n’est qu’une impulsion de notre nature propre.
Boèce se range à l’avis des troisièmes : « Les Péripatéticiens, dont Aristote
est le chef, assurent avec beaucoup d’autorité et par un raisonnement très clair
que les événements sont soumis au hasard, au libre arbitre et à la nécessité. Ils
prouvent que le hasard existe assurément dans les choses physiques. » Suit
l’exemple classique de l’homme qui trouve un trésor en creusant un trou pour
y faire une plantation 3.
Ce développement se retrouve presque mot-à-mot dans la Consolation ; nous
en suggérerons bientôt la source 4. Un passage du pseudo-Plutarque dans son De
fato peut dès maintenant nous orienter : « Quelques anciens (il entend par là
les Stoïciens) ont défini le hasard : une cause qui échappe à la prévision et au
raisonnement humain. Mais les Platoniciens, dont les méditations ont pénétré
plus avant, le définissent : Cause accidentelle de ce qui arrive dans les choses faites

1. Aristote, Ilepl êpp.7)ve[aç, 9 (trad. Barthélemy Saint-Hilaire, Logique d’Aristote,


Paris, 1844, t. I, p. 165-172. Cf. la traduction latine de Boèce lui-même).
2. Éd. C. Meiser, t. II, Leipzig, 1880, p. 185-250, en particulier, p. 224 et suiv.
3. Ibid., p. 193-194.
4. Voir ci-dessous, p. 218-219.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 213

avec intention et libre arbitre L » C’est presque exactement la définition que donne
Boèce; pourtant, dans son Commentaire, il se qualifie lui-même péripatéticien.
Il est curieux de saisir sur le vif cette confusion voulue entre Platoniciens et
Péripatéticiens ; c’est un trait caractéristique, chez plusieurs Néo-platoniciens,
d’avoir voulu montrer l’harmonie des doctrines d’Aristote et de Platon; Boèce
est de ceux-là.
Notons encore un rapprochement entre Boèce et Alexandre d’Aphrodise,
sur la question du hasard : « A en croire nos adversaires, dit Alexandre, il est
également impossible que quelque chose soit sans cause et que quelque chose se
fasse de rien 1 2. » A première vue, Boèce semble beaucoup plus proche de ces
Stoïciens qu’Alexandre met en cause : « Rien ne naît de rien, dit Boèce, est une
pensée juste que jamais un Ancien n’a contestée, bien qu’ils aient formulé ce
principe, non à propos des causes efficientes, mais comme base de leur raison¬
nement sur la nature, à propos de la matière 3. » Par suite, Boèce nie que rien ait
été fait sans cause, et rejette le hasard, si l’on entend par là un fait sans cause.
L’opposition entre Alexandre et Boèce est pourtant plus apparente que réelle.
Car, à propos du trésor, Alexandre admet que cette découverte a une cause acci¬
dentelle, bien qu’elle n’ait pas une cause propre et essentielle 4. Pour Boèce aussi
le hasard, quoiqu’il ne soit pas sans cause, existe pourtant comme hasard, puisqu’il
est issu d’une « coïncidence de causes 5 ». La suite du Commentaire de Boèce nous
indique également les sources de sa théorie du libre arbitre, telle qu’il la professe
dans la Consolation 6. Les Stoïciens prétendent que le libre arbitre d’un être, c’est
l’impulsion de sa nature propre. Mais alors, tous les animaux, et même les êtres
inanimés jouiraient du libre arbitre. Contre les Stoïciens, Boèce fait du libre
arbitre l’apanage de la raison; il le définit « liberum nobis de uoluntate iudicium 7 »
et déclare suivre en cela les Péripatéticiens. Enfin et surtout, Boèce oppose aux
Stoïciens, pour qui le possible est relatif au sujet qui peut, l’idée péripatéticienne
qui place le possible dans la nature même 8. A la lumière de ces idées sur le pos¬
sible et le nécessaire, telles qu’elles sont exposées dans le Commentaire sur le
IIspl èpp,7)veiaç, nous pourrons comprendre la solution boécienne de l’antinomie
entre prescience et libre arbitre.
Une première solution, issue également d’Aristote, avait été proposée par
Alexandre d’Aphrodise : « Si prévoir les choses à venir, c’est les connaître telles
qu’elles sont (car prévoir est autre chose que faire), il est évident que prévoir
les possibles, c’est les prévoir en tant que possibles. Ce n’est plus, en effet, parler

1. Pseudo-Plutarque, De fato, VII, éd. Bernardakis des Moralia, t. III, p. 476, 8.


2. Alexandre d’Aphrodise, De fato, XXII, éd. Orelli, p. 71.
3. Boèce, Cons. Ph., V, pr. 1, 22-26, p. 89.
4. Alexandre d’Aphrodise, De fato, XXIV, p. 194, 18; trad. Guillaume de Moer-
beke, éd. Thillet, p. 91, 44.
5. Boèce, Cons. Ph., V, pr. 1, 48, p. 89.
6. Ibid., V, pr. 2, p. 90.
7. Boèce, De interpretatione, éd. Meiser, t. II, p. 196, 14.
8. Ibid., p. 197.
214 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

de prévision, que parler du possible comme de quelque chose qui doit nécessai¬
rement être. Les dieux eux-mêmes auront donc la prévision des possibles en
tant que possibles; d’où il suit qu’une telle prévision n’entraînera nullement la
nécessité de ce qui sera prévu. Et c’est bien ainsi que nous comprenons qu’on
annonce l’avenir 1. »
Boèce n’admet pas cette solution qui lui semble attentatoire à la majesté divine :
« Si Dieu estime que les événements seront ce qu’ils sont, de telle sorte qu’il
sache seulement qu’ils peuvent soit arriver, soit ne pas arriver, quelle est donc
cette prescience qui ne saisit rien de sûr ni de fixe 2 ? »
Quelle solution Boèce propose-t-il lui-même au problème du possible et
du nécessaire? Longtemps il la fait attendre; car autant ses objections sont fortes,
autant la réponse de Philosophie est obscure et embrouillée. Il semble même que
la question ait été abandonnée, puisque Philosophie, passant du point de vue
logique au point de vue chronologique, parle de l’éternité et du temps; mais tout
à la fin de l’œuvre, comme si c’était la question capitale et mal résolue, elle reprend
le point de vue logique : « Si tu viens à me dire : ce que Dieu voit comme prêt à
arriver ne peut pas ne pas arriver, et ce qui ne peut pas ne pas arriver arrive de
par la nécessité, et que tu m’imposes ce mot : nécessité, je t’avouerai qu’elle est bien
une réalité, mais qui n’est guère accessible qu’à un esprit habitué à la spéculation
du divin 3 4 ». Elle consent enfin à analyser ce concept de nécessité, et son analyse
est exactement la même que dans le Commentaire sur le Ilepl épp.7)vscaç, 4 : « Il
y a, ait-elle, deux sortes de nécessité, l’une absolue (par exemple : que tous les
hommes soient mortels), l’autre conditionnelle (par exemple qu’un homme
marche, si vous savez qu’il marche) 5... Mais, diras-tu, qu’importe que les événe¬
ments ne soient pas nécessaires absolument, puisqu’ils arriveront de toute façon
grâce à cette condition, qui équivaut à une nécessité, que Dieu les connaît ? Il
importe pourtant, comme le démontre l’exemple que je citais tout à l’heure, celui
du soleil qui se lève et de l’homme qui marche : les deux faits, au moment où ils
ont lieu, ne peuvent pas ne pas avoir lieu ; mais il y a cette différence que le pre¬
mier, avant d avoir lieu, était d ordre necessaire, l’autre non. De même, ce qui
est présent pour Dieu se produira sans aucun doute; mais tel fait provient de
nécessité, tel autre du libre pouvoir de ses auteurs 6. »
Cette solution par le distinguo entre les deux nécessités se retrouve intégra¬
lement dans le Commentaire de Boèce, y compris les exemples du mouvement
du soleil et du mouvement de l’homme. Qu’on ne nous reproche pas de
faire de Boèce la source de Boèce; ce rapprochement montre comment il

1. Alexandre d’Aphrodise, De fato, XXX, p. 201; trad. Guillaume de Moerbeke


éd. Thillet, p. 97, 62.
2. Boèce, Cons. Ph., V, pr. 3, 63-66, p. 93. (Cf. Klingner, op. cit., p. 98.)
3. Ibid., V, pr. 6, 84-88, p. 103.
4. Boèce, De interpretatione, p. 241 et suiv.
5. Boèce, Cons. Ph., V, pr. 6, 91-94, p. 103.
6. Ibid., Y,pr. 6, 110-118, p. 104.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 215

a été amené à traiter cet ordre de questions : en commentant Aristote. Le


Stagyrite et ses commentateurs antérieurs au VIe siècle sont donc les sources
de Boèce.
Est-il possible de préciser davantage ? Proclus traite à plusieurs reprises ces
questions, et sa solution est la même que celle de Boèce; mais il proclame que
cette solution est purement platonicienne, tandis que Boèce, en l’adoptant, n’a
pas honte de la dire péripatéticienne : « Selon les uns, écrit Proclus, il est faux que
Dieu sache tout de façon déterminée; mais lui-même est indéterminé en ce qui
concerne les événements indéterminés (ceci pour sauver le contingent); d’autres,
attribuant à Dieu une connaissance déterminée, ont admis la nécessité dans tous
les événements. Voilà les hérésies des Péripatéticiens et des Stoïciens. Mais
Platon et quiconque est son ami affirment que Dieu sait le futur de façon détermi¬
née et que les choses futures arrivent selon leur nature propre, celles-ci de façon
déterminée, celles-là de façon indéterminée 1 ». Comme Proclus, Boèce blâme
autant la théorie d’Alexandre d’Aphrodise que celle des Stoïciens ; mais il se garde
de maudire les Péripatéticiens en la personne d’Alexandre; car lui-même se pro¬
clame péripatéticien, bien que sa théorie soit la théorie platonicienne selon le gré
de Proclus. Encore une fois apparaît ce désir d’unir Platon et Aristote en les inter¬
prétant, désir très naturel chez un néo-platonicien qui a passé sa vie à commenter
Aristote.
Ce n’est donc pas, cette fois, les traités de Proclus sur la Providence qui nous
semblent la source — ou du moins la seule source — de Boèce. S’il a été amené
à traiter ces questions, c’est directement, par l’étude des commentaires sur
Aristote.
Développant une suggestion ancienne 2, je crois pouvoir montrer qu’il pose
les problèmes et les résout à la lumière du commentaire d’Ammonius, fils d’Her-
mias, sur ce chapitre du De interpretatione.
Boèce, comme Ammonius, commence par poser l’omniscience de Dieu,
plus puissante que la lumière du soleil, puisqu’elle ne laisse rien dans l’ombre 3.
Mais si l’on admet l’omniscience divine, comment le futur peut-il être contin¬
gent ? Le hasard et le libre arbitre ne sont-ils pas abolis ? Cette question de logique
pure est traitée par Ammonius dans son commentaire sur le De interpretatione1,
Boèce, lui, ne fait que l’effleurer dans son commentaire; au contraire dans la
Consolation, il va la traiter dans toute son ampleur, et toujours d’après Ammonius.4

1. Proclus, De Prouidentia et fato, 63, 1, éd. Boese, p. 168 et suiv., et De decem


dubitationibus, II, 6, p. 10 et suiv.
2. Klingner, op. cit., p. ni,ne fait que reprendre une vue exprimée déjà par Orelli,
De fato qnae supersunt, Turici, 1824, p. 335, dans une note qui concerne un passage d’Am¬
monius.
3. Boèce, Cons. ph., V, metr. 2, 1, p. 91; V, pr. 6, 87, p. 103 et suiv. Cf. Ammonius,
De interpr., p. 132, 25 et 133, 34.
4. Boèce, De interpr. ed. sec., p. 232, 10 : « Sed haec maiora sunt quam ut nunc digne
pertractari queant », annonçant pour plus tard le développement qui sera réalisé dans la
Consolation.
216 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

Ammonius combat ceux qui, comme Alexandre d’Aphrodise1, éludent


la difficulté en disant que les dieux eux-mêmes ont une connaissance indéfinie
du futur et prévoient les possibles en tant que possibles2; ils en donnent pour
preuve la forme ambiguë sous laquelle les dieux rendent généralement leurs
oracles, mais Ammonius les réfute sur ce point3; Boèce, comme Ammonius,
expose, puis repousse leurs théories 4.
est vrai que Boece semble aussi repousser expressément la solution
proposée par Ammonius :
Ammonius 5 : Boèce 6 * :
« Koù où vopdÇeiv cm dcvayxodav ëÇsi, « Neque enim illam probo rationem
tt]v ëx6acav a Xéyopev èvSsxofjLsva Sià to qua se quidam credunt hune quaestionis
ùtto Gscov ywcoCTxeaOoa wpcafisvcoç' où yàp nodum posse dissoluere. Aiunt enim non
Scotc yivcùaxoucnv aùvà ol 0eot, Stà touto ideo quid esse euenturum, quoniam id
àvayxauoç èxê^asTat., àXX’èxreiST) «pùcnv prouidentia futurum esse prospexerit,
syovra evSs}(0[xév7)v xal à|i,(p£6oXov irépap sed e contrario potius, quoniam quid
éÇsc toxvtcoç r\ toïov r) toîov, Sià toüto futurum est, id diuinam prouidentiam
xoùç 0soùç slSsvat, àvayxaïov ôiccoç êx6tj- latere non posse eoque modo necessa-
osrat,. »
rium hoc in contrariam relabi partem.
Neque enim necesse esse contingere
quae prouidentur, sed necesse esse quae
futura sunt prouideri. »

Mais telle n est pas la vraie pensée de Boèce, car Philosophie, après lui avoir
montré que cette solution est la bonne 1, va lui répondre par les paroles mêmes
d Ammonius qui suivent immédiatement le passage cité :
Ammonius 8 :
Boèce 9 :
« Kat, s cm to ocuto Ty; pièv tpücsi, Tyj
« Respondebo namque idem futurum,
saoToü èvSe/opisvov, tt) 8s yvciaei tmv
cum ad diuinam notionem refertur, ne-
0scûv oùxsti àopuTTOv, àXX’ (iptopcevov »
cessarium, cum uero in sua natura
perpenditur, liberum prorsus atque ab-
solutum uideri. »

C’est donc une analyse plus poussée du mode de connaissance divin qui
permet de résoudre cette antinomie apparente. Ammonius et Boèce démontrent

1. Alexandre d’Aphrodise, De fato, éd. Bruns, dans C. A. G., suppl II 2 o ->ot


13 et suiv.

2. Ammonius, De interpr., dans C.A.G., t. IV, 5, p. 132, 12.


3. Ibid., p. 137, 13 suiv.

4- Boèce, De interpr ed. sec., p. 225, 1 et suiv.; Cons. ph., V, pr. 6, 60 et suiv p q->
5. Ammonius, op. cit., p. 136, 25 et suiv. ’ P' 93‘
6. Boèce, Cons. ph., V, pr. 3, 15, p. 9I.

cacemputes!.^)’ 4’ P‘ 95 ' “ Quaer° enim CUr illam soluentium rationem minus effi-

8. Ammonius, op. cit., p. 137, x.


9. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6,’88, p. 103.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 217

longuement que la connaissance est relative au sujet qui connaît1; si Dieu est
1 éternel présent, il peut connaître de façon déterminée l’événement des futurs
contingents :

Ammonius 2 : Boèce 3 :
« ToOXCOV OÛV oÜtMÇ è^OVTCùV, p7)XS0V XOOÇ « Quoniam igitur omne iudicium se-
0souç ytvwaxsiv p,sv Tcàvxa xà yEyovoxa xal cundum sui naturam quae sibi subiecta
Tà ovxa xal xà èaojxsva y) (xsXXovxa xov sunt comprehendit, est autem Deo sem-
0SOÏÇ TCpOCTTJXOVTa TpOTTOV, XOÜXO Sé ZGTl [uSl. per aeternus ac praesentarius status,
xal ù>pia[j.évf] xal àjj.£xa6X7)xcp yvAas!., scientia quoque eius omnem temporis
S(.07T£p xal XCVV èvSE/OplÉVMV 7rEpt,£tX7]cp£Vat. supergressa motionem in suae manet
tt]v eI'Stjcuv. » simplicitate praesentiae infinitaque
praeteriti ac futuri spatia complectens
omnia quasi iam gerantur in sua sim-
plici cognitione considérât. »

Dira-t-on encore que l’omniscience divine détruit le libre arbitre en rendant


les événements nécessaires ? Ammonius et Boèce résolvent l’aporie en distinguant
deux sortes de nécessité :

Ammonius 4 : De interpr.5 : Consolation 6 :


« A ittà v EÎvai tô àvay- « Duplex modus neces- « Duae sunt etenim né¬
xatov, xà ptirv xo à-rrXcoç xal sitatis ostenditur : unus cessitâtes, simplex una, ue-
xuplcoç Xsyopisvov, ôxsp ècrxl qui cum alicuius acciden- luti quod necesse est omnes
xo <xsl ümxpxov xq> Ù7toxs(,- tis necessitate proponitur, homines esse mortales, al¬
ptévcp oûSè ucpEoxavat x&>plç alter qui simplici praedi- téra condicionis, ut si ali-
aüxoü Suva[i.£va> (xoü àsl catione profertur, ut cum quem ambulare scias, eum
r\ioi xaxà xov aTCipov xpo- dicimus solem moueri ne- ambulare necesse est.
vov Xafxêavoptivou hti xcov cesse est..., altéra uero quae Quod enim quisque nouit,
daSlcov, olov ôxav XsytopiEv cum conditione dicitur talis id esse aliter ac notum est
èÇ àvdyxTjç xi.vst<70a& xov est : ut cum dicimus Socra- nequit, sed haec condicio
7]Xiov... r) ëcoç av ûmxpxji tem sedere necesse est, cum minime secum illam sim¬
Û7i:oxElpLsvov, ôbç ôxav eÏttco- sedet, et non sedere ne- plicem trahit. Hanc enim
pisv àvdcyxyjç xoSs xo 7tùp cesse est, cum non sedet... necessitatem non propria
0£pp.àv sîvai 7] xov EtoxpdxTjv sed ista cum conditione facit natura, sed condi¬
Çcoov slvai), xo 8s où xoioüxov, quae proponitur nécessitas cionis adiectio; nulla enim
àXXà [lexà [isv 7TpoS(.opiap.oü non illam simplicem secum nécessitas cogit incedere
xoü scoç av fj xo xaxriyopoü- trahit (non enim quicum- uoluntate gradientem,
(XSVOV 07TO xoü Xsyovxoç oü- que sedet simpliciter eum quamuis eum tum cum

1. Ibid., Y, pr. 4, 66, p. 96; 101, p. 97; V, pr. 6, 2, p. 101; 53, p. 102. Cf. Ammonius,
op. cit., p. 135, 14 et suiv. ; Klingner, op. cit., p. 106 et suiv., a déjà noté ce rapprochement,
mais pense que la source de Boèce est Jamblique, non Ammonius.
2. Ammonius, op. cit., p. 136, 1.
3. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 53, p. 102.
4. Ammonius, op. cit., p. 153, 13 et suiv.
5. Boèce, De interpr. ed. sec., p. 241, 1 et suiv.
6. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 91, p. 103.
218 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

t<ùç aùxo ïyziv àXr,0süov, sedere necesse est, sed graditur incedere neces-
&t-rXwç 8k o'jxstl, eÏts daSiov cum adiectione ea quae sarium sit. »
sÏt) to ÛTroxsqjLsvov, site est : tune cum sedet). »
<p0apTOV to yàp èÇ àvàyx7)ç...
xaOéÇeaOaiasï) (iaSiÇeiv,
scoç <5cv ti toÔtojv ÔTtràpXT)
aoi àXi)0Éç, àTcXwç 8è ouxsti. »

On le voit : non seulement les commentaires d’Ammonius et de Boèce sont


parallèles, mais l’argumentation de Boèce dans le dernier livre de sa Consolation
est empruntée au commentaire d’Ammonius sur le De interpretatione ; une fois
même, il l’a cité expressément, mais sans vouloir livrer le nom de l’auteur, sous
la forme vague : « quidam... aiant1 ».
Il y a plus : les développements du cinquième livre de la Consolation qui
n’ont pas d’équivalent dans le commentaire d’Ammonius sur le De interpreta¬
tione dérivent, je crois, du commentaire d’Ammonius sur la Physique.
Qu’on examine le parallèle suivant entre les deux œuvres de Boèce :
Comm. de interpr. 2 : Consolation 3 4 :
« Peripatetici enim, quorum Aris- « Aristoteles meus id, inquit, in
toteles princeps est... casum quidem Physicis et breui et ueri propinqua
esse in Physicis probant : ... quotiens ratione defmiuit... Quotiens, ait, aliquid
aliud quiddam euenit per actionem quae cuiuspiam rei gratia geritur aliudque
geritur quam speratur, illud euenisse quibusdam de causis quam quod inten-
casu Peripatetica probat auctoritas; si debatur obtingit, casus uocatur : ut si
quis enim terram fodiens uel scrobem quis colendi agri causa fodiens humum
demittens agri cultus causa thesaurum defossi auri pondus inueniat. Hoc igitur
reperiat, casu ille thésaurus inuentus fortuitu quidem creditur accidisse, ue-
est, non sine aliqua quidem actione rum non de nihilo est; nam proprias
(terra enim fossa est, cum thésaurus causas habet, quarum inprouisus inopi-
inuentus est), sed non ilia erat agentis natusque concursus casum uidetur ope-
intentio, ut thésaurus inueniretur... » ratus. Nam nisi cultor agri humum
foderet, nisi eo loci pecuniam suam
depositor obruisset, aurum non esset
inuentum... »

Il serait vain de chercher dans les lignes de la Consolation une citation précise
de la Physique d’Aristote, puisque, dans le commentaire sur le De interpretatione,
Boèce attribue cette définition du hasard aux commentaires péripatéticiens. De
fait, s’il est vrai qu’Aristote traite la question du hasard dans sa Physiquei,

1. Le rapprochement qui a été fait entre le texte d’Ammonius et celui de Boèce


dispense de s’attarder à l’opinion de Klingner, De cons. ph., p. 97, n. 6, selon laquelle ces
quidam désigneraient Origene, Chrysostome et Jerôme. Voir ci-dessus, p. 211.
2. Éd. Meiser, ed. sec., p. 193, 26 et suiv.
3. Boèce, Cons. ph., V, pr. 1, 33, p. 89.
4. Aristote, Physique, II, 4-5. Boèce renvoie encore expressément à ce passage dans
ses Comm. in Top. Cic., P. L., t. LXIV, 1152 C et suiv.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 219

l’exemple du pot d’or ne se trouve que dans la Métaphysique, au chapitre de


l'accident (to (Tupêeë-yjxoç) 1. L’union des deux passages est le fait des com¬
mentateurs d’Alexandrie et apparaît dans les commentaires de Philopon et de
Simplicius sur la Physique d’Aristote 2. Dès lors, sachant que ces commentaires
dérivent tous deux du commentaire perdu d’Ammonius sur la Physique, sachant,
d’autre part, que Boèce lui-même, antérieurement à la seconde édition de son
commentaire De interpretatione, avait écrit un commentaire sur la Physique 3,
est-il trop hardi de présumer que ce commentaire perdu de Boèce utilisait le
commentaire perdu d’Ammonius4 * *, et que les deux passages cités en proviennent ?
Un complément de preuve nous est fourni par un passage antérieur où Boèce
exprime sa pensée profonde sur la Fortune : toute Fortune est bonne; même
celle que l’on croit mauvaise est un bien en ce qu’elle procure correction ou
châtiment. Cette pensée coïncide littéralement avec le commentaire de Simplicius
sur la Physique :

Simplicius, In Phys. II, 6, 198 a 5, Boèce, Cons. Ph. IV, pr. 7, 2, p. 85 •


dans C.A.G., t. IX, p. 361, 1 :
Kal ëaTi (i-èv nacra Tû^7] àya0f). « Omnem, inquit, bonam prorsus esse
Kal yàp Ÿ) nacra teùÇiç àya0oü tivoç ècmv. Fortunam... Cum omnis Fortuna uel
Où yàp ünéaT7) ri xaxov üno tou 0eoü. iucunda uel aspera tum remunerandi
Tûv 8è àyaOcüv Ta piv èaTt. npoyjyoüpeva, exercendiue bonos, tum puniendi corri-
nà Sè xoXaaTixà 7; Tiptopà, ànsp xaï gendiue improbos causa deferatur, omnis
xaxà Xéyeiv el0icrp£0a. Kal Sià toüto xai bona quam uel iastam constat esse uel
tÙ)(V)v tï)v pèv àyaOvjv èvopàÇopev, 'plie, utilem. »
tou t oyzïv tcov npo7]youpévwv àyaOwv
atTta êcTi, ty]V 8è xaxyjv, rjtlç xoXàcrecoç
7] Tipwpiaç ï)pà.ç napaaxeuàÇet tuyzG.

Boèce, on l’a vu, ne fait que suivre Ammonius lorsqu’il déclare qu’un même
fait, nécessaire par rapport à la connaissance divine, peut être néanmoins libre
et indépendant par sa nature propre. Mais il se montre original lorsqu’il ajoute :
« C’est comme les objets sensibles : rapportés à la raison, ils ont un caractère géné-

1. Aristote, Métaphysique, IV, 30, p. 1025 a 16.


2. Philopon, In Phys., éd. Viteili, dans C. A. G., t. XVI, p. 276, 18; Simplicius, In
Phys., éd. Diels, dans C. A. G., t. IX, p. 337, 25 et suiv. Cf. déjà Alexandre d’Aphrodise,
De fato, 8, éd. J. Bruns, Supplementum Aristotelicum, II, 2, 8, Berlin, 1892, p. 172, 259,
traduit par Guillaume se Moerbeke, éd. P. Thillet, Paris, 1963, p. 72, 57.
3. Cf. Brandt, Entstehungszeit..., p. 237.
4. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 89-91 et 119-120, p. 103-104; Ammonius, op. cit.,
p. 136, 12-15. Cf. la phrase suivante d’Ammonius : « Car forcément ils savent de
façon indivisible les divisibles, de façon une les multiples, de façon éternelle les choses
temporelles et de façon inengendrée les choses engendrées. » Et Boèce, Cons. ph., IV, pr. 6,
69-72, p. 80 : « Ce que le raisonnement est à l’intellect, l’engendré à ce qui est, le temps à
l’éternité, le cercle au centre, l’enchaînement du destin l’est à l’unité stable de la provi¬
dence ». Cf. aussi le passage de Proclus De prouidentia 64-65, éd. Boese, p. 168.
220 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

ral, mais, en soi, un caractère particulier 1 ». On reconnaît à cette comparaison


le commentateur de Porphyre.
Même originalité dans la classification des modes de connaissance. Boèce
insiste longuement sur ce point parce qu’il va lui servir à résoudre la question de
la prescience et du libre arbitre. Il existe, selon Boèce 2, quatre modes de connais¬
sance : la sensation, qui est propre aux animaux immobiles; l’imagination, propre
aux animaux mobiles; la raison, propre à l’homme; l’intelligence, propre aux êtres
divins. Cette classification, assurément, n’est pas augustinienne, et Carton le
reconnaît3. Nous croyons d’autant plus volontiers à son origine aristotélicienne
qu’on retrouve cette classification ébauchée au début du commentaire de Boèce
nepl ÉppQvdocç4, précisément à propos d’un texte du IIspi (J/uyyjç d’Aristote,
dont Fortescue faisait déjà la source de cette classification 5. Mais il serait exagéré
de dire qu’Aristote admettait une distinction aussi tranchée des modes de connais¬
sance et surtout attribuait chacun à chaque espèce d’être. Ce travail de précision
croissante est assurément l’œuvre des commentateurs tardifs. Proclus, lui, dis¬
tingue cinq modes de connaissance et les attribue tous à l’homme 6. Nous croi¬
rions volontiers, jusqu’à preuve du contraire, que Boèce a lui-même établi cette
classification, d’après Aristote, mais surtout en s’aidant de ses travaux sur VIntro¬
duction aux Catégories de Porphyre, dont on reconnaît jusqu’aux procédés d’expo¬
sition : « L’homme lui-même, dit Boèce, est vu différemment par les sens, l’imagi¬
nation, la raison, l’intelligence : les sens, en effet, ne se prononcent que sur la
forme imposée à une matière donnée; l’imagination n’envisage que la forme,
abstraction faite de la matière ; la raison, qui dépassé ce stade, saisit les caractères
communs a tous les individus et considéré l’espece d’un point de vue universel;
l’intelligence enfin, qui voit les choses de plus haut, dépasse la sphère de l’universel
et aperçoit, par la seule pénétration de la pensee, la simplicité de l’essence 7. »
Boèce ajoute que le mode de connaissance supérieur est toujours plus compréhensif
que celui qui lui est immédiatement inferieur. Enfin — et ceci est le plus caracté¬
ristique — il assimile le problème du nominalisme et du réalisme, qu’il semble
prévoir très clairement, au problème de la prescience et du libre arbitre : « Il
s ensuit que le derniei mode de cognition l’emporte sur les autres puisque, par sa
nature même, il assimile non seulement les connaissances de son domaine, mais
encore celles qui relèvent des autres modes. Qu’adviendrait-il donc si les sens
et 1 imagination, entrant en conflit avec le raisonnement, déniaient tout caractère
général à ce que la raison croit apercevoir, et disaient que ce qui relève des sens

1. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 120-122, p. 104.


2. Ibid., V, pr. 4; metr. 4 et pr. 5.
3.Carton, art. cit., p. 313 et suiv., contrairement à Klingner, où. citn. 108
4.Éd. Meiser, t. II, p. 27-28.
5.Aristote, De anima, III, 3, 426 b 6. Cf. Fortescue, éd. cit., p. 150 note
6.Proclus, De Prouidentia et fato, 25-32, éd. Boese, p. 134-140. Cf. J. s'imon où.
at., p. 136-137, qui montre pourtant que, dans son Commentaire sur le Timée Proclus
distingue : voüç, Xoyoç,86Ça, aïu07)aiç.
7. Boèce, Cons. ph., V, pr. 4, 73-80, p. 97.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 221
ou de 1 imagination n est pas universel?... Le cas est le même quand la raison
humaine ne croit pas que 1 intelligence divine voie l’avenir autrement qu’elle-
même le connaît1. »
Ce rapprochement des deux grands problèmes est d’une puissante originalité.
Mais il ne faudrait pas croire que l’argument de la subjectivité de la connaissance,
qui sous-tend cette solution, soit propre a Boèce. Nous voyons, ici encore, Boèce
prendre nommément parti contre les Stoïciens2 et leur doctrine de la table rase.
Une fois de plus, comme Klingner l’a déjà senti 3, Boèce a pour source les Néo¬
platoniciens : Chez Proclus 4, chez Ammonius 5, on retrouve très exactement cette
idée de la subjectivité de la connaissance, appliquée à la solution de l’antinomie
entre prescience et libre arbitre. Nous suivons même Klingner lorsqu’il conjec¬
ture que l’auteur de cette solution (qui est d’ailleurs plutôt une fin de non rece¬
voir) serait Jamblique, puisque Ammonius lui attribue formellement la paternité
de cette théorie 6. Ainsi, deux des solutions que Boèce propose à l’antinomie
entre prescience et libre arbitre laissent facilement apercevoir leurs sources :
la première, par la distinction des deux nécessités, tire son origine des commen¬
taires d’Ammonius sur Aristote; la seconde, par la subjectivité de la connaissance,
est nettement encore néo-platonicienne. Carton exagère quand il écrit : « La
question de la prescience divine se pose, pour Boèce, à propos de la Providence, et
elle pose, avec la question du hasard, la question du libre arbitre; mais elle est
tout entière traitée et résolue avec, comme facteurs, les idées de temps et d’éter¬
nité, et cette conduite de la question et cette solution sont augustiniennes 7. »
Il est exact seulement que Boèce envisage aussi la question du point de vue du
temps et de l’éternité. Cette solution nous intéresse particulièrement, parce
qu’elle touche à la doctrine de la perpétuité du monde. Mais rien n’avertit que
Boèce y ait attaché une importance spéciale. Il ne conserve même pas pour la fin
cette troisième solution, puisque — nous l’avons dit — il revient à l’extrême fin
de son livre, comme par un repentir, sur le problème de la nécessité.

III. — La perpétuité du monde

Il n’en reste pas moins que la doctrine de la perpétuité du monde est pour
nous capitale; car, si l’on en croit Bréhier, l’éternité du monde est le critère
grâce auquel se discernent les philosophes païens ou chrétiens 8. Le lien par lequel

1. Ibid., V, pr. 5, 17-37, P- 99-


2. Ibid., V, metr. 4, v. 1 et suiv., p. 98.
3. Klingner, op. cit., p. 106 et suiv.
4. Proclus, De decem dubitationibus, II, 6-8, éd. Boese, p. 10-16.
5. Ammonius, op. cit., éd. Busse, p. 135-137.
6. Ammonius, op. cit., p. 135, 14.
7. Carton, art. cit., p. 310.
8. Bréhier, op. cit., t. I, fasc. 2, p. 486 et suiv.; cf. p. 442 : « ... L’interprétation
contraire, celle de l’éternité du monde, finit par s’imposer complètement, sauf aux penseurs
chrétiens qui utilisent le Timée »; La philosophie de Plotin, p. 36.
222 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

ce problème est rattaché à celui de la prescience, dans la Consolation, apparaît


très ténu : « Puisque, dit Philosophie, toute connaissance dépend non de l’objet
connu, mais de la nature du sujet qui saisit, examinons maintenant, dans la
mesure du permis, quel est l’état de la substance divine pour pouvoir du même
coup nous faire une idée de ce qu’est sa science 1. » On croirait que la Consolation
va finir sur ce développement suprême, et l’on s’étonne de voir ensuite qu’il est
seulement une parenthèse après laquelle reviendront les considérations logiques
sur la nécessité. Du moins cette rapide parenthèse nous fait-elle connaître quelle
est la théorie fondamentale de Boèce sur Dieu et la matière.
Sans démontrer l’éternité de Dieu autrement que par le consentement univer¬
sel, Boèce s’attache à distinguer de l’infinitude temporelle cette éternité :
« L’éternité est la possession à la fois totale et parfaite d’une vie sans limites, comme
il apparaît plus clairement par la comparaison avec les choses temporelles. Car tout ce
qui vit dans le temps s’achemine, à travers le présent, du passé vers l’avenir; et il n’est
pas d’être établi dans le temps qui puisse embrasser à la fois tout le cours de son existence.
Il ne saisit pas encore la journée de demain, et hier est déjà perdu pour lui. Votre vie
d’aujourd’hui ne dépasse pas le moment présent, mobile et passager. Ainsi les choses
qui sont soumises à la loi du temps, même si elles n’ont, comme Aristote le croit du
monde, ni commencement ni fin, et si elles prolongent leur existence dans l’infini du
temps, ne sont pas encore telles qu’on ait le droit de les dire éternelles... Aussi est-ce à
tort que certains philosophes, lorsqu’ils entendent dire que, selon Platon, ce monde n’a pas
de commencement dans le temps et n’aura pas de fin, pensent que c’est rendre le monde
créé coéternel à son créateur; car autre chose est d’être mené à travers une existence sans
limites, ce qui, d’après Platon, est le fait du monde, autre chose d’embrasser à la fois
tout le présent d’une existence sans limites, ce qui est manifestement le propre de
l’intelligence divine. Dieu doit paraître antérieur à la création non par une quantité
de temps, mais plutôt par le caractère de simplicité de sa nature 2. »

Pour conclure, Boèce, loin d’affirmer l’éternité du monde, définit l’état propre
du monde par rapport à l’état de Dieu : « Donc, si nous voulons user de mots
convenant à leur objet, nous dirions à la suite de Platon que Dieu est éternel,
mais que le monde est perpétuel 3. »
Malgré la difficulté du sujet qu’il traite, Boèce expose sa doctrine avec
la plus grande clarté, mais reste malheureusement fort laconique. Notons en
premier lieu qu’à strictement parler Boèce nie l’éternité du monde. Si donc,
comme dit Bréhier, l’éternité du monde est un « dogme fondamental » des philo¬
sophes païens, si « les Néo-platoniciens, de Porphyre à Proclus, ne se lassent pas
de répéter contre la création le même argument : la production du monde est un
résultat nécessaire, et par conséquent éternel, de la nature de Dieu 4 », Boèce, qui
reseive 1 eternite a Dieu seul, serait assurément chrétien. Carton n’a pas manqué

1. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 1-5, p. 100-101.


2. Ibid., V, pr. 6, 8 et suiv., p. 101-102.
3. Ibid., V, pr. 6, 50-52, p. 102.
4. Bréhier, op. cit., t. I, p. 467.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 223

de faire ressortir toute la gravité de cette remarque 1 : selon lui, Boèce abandonne
le dualisme des philosophes païens pour adopter la doctrine chrétienne de la
création : il appelle Dieu conditor, pater, fons et origo reruvi ; les choses procèdent
de lui, sont par rapport à lui ce que l’engendré est à l’être 2; une fois même, Boèce
emploie le verbe creare, véritable « lapsus chrétien 3 ». Dieu n’est plus seulement
un démiurge organisant la matière qui lui coexistait éternellement. Boèce prend
soin de montrer que sa théorie ne rend pas le monde coéternel à Dieu; l’obédience
chrétienne serait manifeste.
Il y a une part de vrai dans ces affirmations, et nous croyons volontiers,
encore que la chose ne soit guère explicite, au christianisme foncier de Boèce. De
même qu’il avait annihilé le mal comme substance, de même il annihile, semble-t-il,
la matière comme principe incréé du monde. Mais l’affirmation globale de Bréhier
est-elle absolument vraie, et toute une école de philosophes païens ne s’était-elle
pas déjà ralliée au monisme ? Par exemple, Plutarque a écrit un traité pour montrer
que, selon Platon, le monde est engendré; ce mot engendrer semble désigner plus
qu’un démiurge organisant la matière. Or, ce serait une erreur de le croire;
le même Plutarque ajoute que, selon Platon, sans doute le monde a été engendré
par le dieu, mais la matière, de laquelle le monde a été engendré, n’est pas engen¬
drée; elle a toujours été soumise au démiurge; car la genèse ne se fait pas à partir
du néant, mais à partir de ce qui est inorganisé 4. Peu à peu, chez les Néo-platoni¬
ciens, prévaut l’idée moniste que la manière n’est pas un principe indépendant
de Dieu. Selon Salluste-le-philosophe, le monde n’est ni fait, ni engendré, ni
corruptible, et pourtant il n’existe que par la bonté de Dieu et n’est éternel que
parce que cette bonté même est éternelle 5.
Proclus et son école s’opposent plus nettement encore au dualisme. De la
négation du dualisme moral, Proclus aboutit, par une logique interne, à la négation
du dualisme physique. Tel est le processus qui apparaît à la lecture de son De malo-
rum subsistentia : il n’y a pas de premier mal — c’est-à-dire de mal absolu —
comme il y a un premier bien; l’âme n’est pas devenue mauvaise pour être tombée
dans un corps; au contraire, elle est tombée dans le corps parce qu’elle a péché;
il ne faut pas croire que la matière est le mal en soi, car « ni le corps, ni la matière
ne sont le mal, puisqu’ils sont engendrés par Dieu 6. » Avec d’importantes variantes,

1. Carton, op. cit., p. 277 et suiv.


2. Boèce, Cons. ph., IV, pr. 6, 70, p. 80.
3. Ibid., III, pr. 11, 87, p. 58; cf. Carton, art. cit., p. 256 et suiv. En fait, creare n’est
pas exclusivement chrétien, même si l’idée de création ex nihilo s’est imposée à partir du
récit biblique de la Genèse. Cf. le « nil posse creari de nihilo » de Lucrèce, De remm natnra,
I, 156.
4. Plutarque, De anirnae procreatione, 5, éd. Dübner, Moralia, col. 1240-1241.
Cf. Fortescue, éd. cit., p. 170, n. 4; J. Baudry, Le problème de l’origine et de l'éternité du
monde dans la philosophie grecque, de Platon à T ère chrétienne, Paris, 1931, notamment
la conclusion.
5. Salluste, De diis et mundo, VII, 1-5, éd. G. Rochefort, Paris, i960, p. 11.
6. Proclus, De malorum subsistentia, X, 35, 12, éd. Boese, p. 218-219. Cf. Berger,
op. cit., p. 110. C’est nettement Plotin qu’attaque Proclus, op. cit., X, 30, 6, p. 210-211.
224 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

nous retrouvons la même négation de la matière, comme principe d’être, chez les
disciples de Proclus. Ammonius, fils d’Hermias, déclare dans son Commentaire
sur le ITepl èpp/yjvefaç que « les dieux produisent tout dans le monde, étant
causes des choses perpétuelles et causes premières des choses engendrées x.
Enfin Hiéroclès, dès le Ve siècle, soutenait dans son traité De Prouidentia exacte¬
ment la thèse de la création « ex nihilo », qu’il attribue d’ailleurs à Platon; il blâme
« certains Platoniciens qui ne croient pas que Dieu avait assez, pour produire
le monde, de sa propre sagesse et de sa propre puissance, mais disent qu’il n’a
pu créer qu’avec le secours de la matière inengendrée et de la nature non créée
par lui »; car, dit-il, dans leur hypothèse, « ce ne serait pas un bien pour la matière
de recevoir l’ordre, si du moins elle était inengendrée non seulement quant au
temps, mais encore quant à la cause 1 2. »
Parce que nous admettons comme Carton, le monisme foncier de Boèce —
monisme physique et monisme moral — n’allons pas attribuer à sa conception
de l’origine du monde une nuance spécifiquement chrétienne. Peut-être est-ce
sous une influence judéo-chrétienne inconsciemment subie que les derniers Néo¬
platoniciens ont tendu à annihiler le mal et la matière comme principes distincts
du Bien; en tous cas, par rapport à leur conception, celle de Boèce n’est ni
plus, ni moins chrétienne; la preuve, c’est qu’il admet la perpétuité du monde.
On conçoit mal, en effet, comment Fortescue peut admirer la sagacité de
notre philosophe « qui n’affirme pas la perpétuité du monde, parce qu’il est
chrétien, et ne la nie pas parce que le raisonnement philosophique est impuissant
à la nier 3 ». Boèce pouvait-il montrer plus explicitement son adhésion à la théorie
de la perpétuité qu’en concluant : « Disons donc, à la suite de Platon, que Dieu est
éternel et que le monde est perpétuel4 » ? Bien plus, la même vue se retrouve dans
un traité théologique, son De Trinitate, où il distingue la sempiternité tempo¬
relle « qui selon les philosophes peut être attribuée au ciel et aux autres corps
immortels 5 », et l’éternité divine qui est un présent sans écoulement. C’est qu’une
fois la création admise, il reste encore à déterminer si cette création a eu lieu dans
le temps. Macrobe exprimait très clairement cette distinction dans son Commen¬
taire sur le ‘ Songe de Scipion : « La philosophie, dit-il, garantit que le monde a
toujours existé, Dieu l’ayant créé, mais non dans le temps 6. » Il faut donc examiner
ce que Boèce entend par perpétuité, de qui il tient la distinction entre éternité
et perpétuité, et ce que cette théorie nous apprend sur son compte.
Notons d’abord que Macrobe et Calcidius emploient les mots éternité et

1. Ammonius, op. cit., p. 136, 61-0 (C’est àïSuav que je traduis par « perpétuelles »,
et non par « éternelles »; la suite expliquera pourquoi).
2. Hiéroclès, De Prouidentia, éd. Needham, Cantabrigiae, 1709, p. 246 et suiv.
Cf. J. Simon, Histoire de l’école d’Alexandrie, p. 589.
3. Fortescue, éd. cit., p. 172; cf. p. xli.
4. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 50-52, p. 102.
5. Boèce, De Trinitate, IV, éd. Peiper, p. 158, 64.
6. Macrobe, In somm. Scip., II, 10, 9, ed. Willis, p. 126, 10 (C’est précisément le
chapitre auquel Boèce a emprunté l’exemple du Caucase, cf. ci-dessus, p. 118).
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 225

perpétuité comme synonymes \ et ne distinguent pas davantage les deux idées.


Aucun des deux n’est donc la source de Boèce. Où trouvons-nous cette distinc¬
tion affirmée, développée, démontrée ? Une fois de plus chez Proclus, dans son
Commentaire sur le Timée. C’est une grave erreur de dire — sans préciser — que
Proclus admet l’éternité du monde. L’erreur vient de ce que nous traduisons par
éternel le mot àtSioç qu’emploie Proclus en parlant du monde; mais précisé¬
ment il entend par àtSioç ce que Boèce entend par perpetuus opposé à aeternus.
Pour Proclus, comme écrit Berger, « le monde est éternel; ... mais son éternité
n’est pas celle que nous avons attribuée aux intelligibles et qui se manifeste tout
entière à la fois : le monde est dans le temps; mais nous l’appelons éternel parce
qu’il est infini. Le temps est pour l’univers sensible ce qu’est l’éternité pour le
paradigme intelligible. Il est donc fort différent d’être simplement éternel (oddmov)
ou de durer toujours avec le temps (octSiov). Aristote a fait quelquefois cette
confusion étrange, et lui-même avait pourtant distingué l’Éternité de l’Intelli¬
gence de cette durée sans bornes qu’il attribuait au ciel et aux mouvements
célestes. La langue elle-même indique cette différence : le mot toujours (àei)
entre dans les deux expressions; mais la terminaison n’est pas la même dans l’une
et l’autre : àïSioTYjç marque la perpétuité dans le temps; aîoov est simplement
l’Éternité, l’Éternité immobile, Ttapà to àel elvai 1 2. » On ne saurait mieux dire,
et certains passages de Proclus témoignent spécialement de sa parenté avec
Boèce :
« ’Asi, écrit Proclus, désigne l’éternité (aîcoviov) immuable et invariable
quant a sa substance...; tel est àel : ce qui n’a pas simplement l’immutabilité,
mais aussi l’éternité en partage; car l’àel temporel est une chose, et l’éternité
est une autre; l’une étant toute à la fois, l’autre parallèle à toute la suite du temps
et infinie; l’une dans le présent, l’autre dans la durée, une durée qui n’a pas de
cesse et qui devient toujours 3. » Cette fausse éternité, qui s’appelle ài'SioTïjç et
qui est dans la durée, s’oppose à l’éternité vraie, à l’éternel présent, comme la
perpetuitas ou sempiternitas s’oppose, chez Boèce, à l’éternité de Dieu. Enfin cette
théorie, comme chez Boèce, est donnée pour une théorie platonicienne à laquelle
il faut accommoder celle d’Aristote : « Platon dit que... l’univers est engendré,
car composé par essence; il n’enlève donc pas l’àïSt.oTrçç à l’univers, comme
croient certains à la suite d’Aristote ; la preuve est facile à voir : il dit que le temps
est né avec le ciel; si donc le temps est àtSioç, le ciel est aussi àt&toç; tandis que,
si l’univers a un commencement temporel, le temps aussi aura un commence¬
ment temporel, ce qui est tout à fait impossible 4. »

1. Macrobe, op. cit., II, n, 4, p. 128, 12-13; Calcidius, In Tim., CCCXII, éd.
Waszink, p. 311, 10.
2. Berger, op. cit., p. 73.
3. Proclus, In Tim., 73 c, éd. Diehl, 1.1, p. 238, 1.
4. Ibid., 87, p. 286, 19. Le point de départ de la théorie de Proclus est naturellement
le Timée 37 d, qu’il commente. Platon y dit que le monde engendré est une imitation
mobile de l’éternité.
226 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

Proclus et Boèce pensent donc l’un et l’autre que, même si le monde est
engendré ou créé, cette genèse ou création implique seulement que le monde n’a
pas sa raison d’être en lui-même; mais ils repoussent l’idée d’une création dans
le temps : la durée du monde est infinie, comme le temps lui-même.
Le point de départ de la discussion est la phrase du Timée où Platon déclare
que le monde est engendré, mais ajoute qu’il est né avec le temps. Proclus nous
apprend, dans son commentaire sur le Timée 1, que les Néo-platoniciens n’étaient
pas d’accord pour l’interprétation de ce passage : Plutarque, Atticus et beaucoup
d’autres considéraient cette genèse comme temporelle; mais Plotin, Porphyre^
Jamblique, auxquels se rallie Proclus, veulent que Platon n’ait cru qu’à une
genèse causale, non à une genèse temporelle du monde : Platon dit que le monde
est engendré, parce qu’il a une cause, mais ne croit pas qu’il soit né dans le temps;
il lui attribue, au contraire, une infinie durée 2. i\u reste, Proclus distingue soigneu¬
sement cette infinie durée (àïSioTrjç) qu’il attribue à l’univers, de l’éternité divine
(a’iumov) qui est hors du temps. 3
Boèce, à plusieurs reprises, touche cette question et précise peu à peu sa
doctrine et son vocabulaire : dans le commentaire sur Ylsagoge, il emploie perpe-
tuitas et aeternitas comme synonymes 4 ; dans le commentaire sur le De interpre-
tatione, il applique les épithètes sempiternus et immortalis aux corps célestes, et
déclare suivre en cela les Péripatéticiens 5 ; dans les Opuscules théologiques, il
distingue déjà la sempiternitas ou durée infinie qui, selon les philosophes, peut
se dire du ciel et des autres corps immortels, de Y aeternitas divine qui est hors
de la durée 6; enfin la Consolation reprend et développe longuement la distinction
entre la durée infinie ou perpétuité, qui est l’apanage du monde, et l’éternité
qui est réservée à Dieu 7.
La théorie de Boèce semble bien dériver de celle de Proclus, mais sa citation
d’Aristote nous avertit qu’il y a entre eux comme intermédiaire un commentaire
sur la Physique ou le De coelo. Quel est cet intermédiaire ? Nous allons pouvoir le
préciser très exactement grâce au passage où Boèce combat, comme le Pseudo-
Denys, ceux qui critiquent cette théorie : « Vnde non recte quidam qui, cum audiunt
uisum Platoni mundum hune nec habuisse initium temporis nec habiturum esse defectum,

1. Proclus, In Tim., éd. Diehi, t. I, p. 276, 30 et suiv.


2. Ibid., p. 286, 20 et suiv.
3. Ibid., p. 238, 15.
4. Boèce, In Isag., éd. Brandt, p. 257, 6. Cf. E.-K. Rand, Der dern Boethius zuge-
schriebene Traktat de fide catholica, dans Jalirb. für classische Philologie, Suppl. XXVI,
1901, p. 438 : Anmerkung über die Chronologie der Werke des Boethius.
5. Boece, De interpr. ed. sec., p. 412, 6 et 4J4> 19- Cf. l’index au mot sempiternel =
rà afôia.
6. Boèce, Opusc. theol., éd. Peiper, p. 158, 60 et suiv.
7. Boece, Cons. ph., V, pr. 6, 17 et 50, p. 101-102. Notons que le traducteur byzantin
de la Consolation, Maxime Planude, confirme l’équivalence des termes chez Proclus et
Boèce, puisqu’il a traduit aetermim par odoviov et perpetuum par dùSiov (éd. Bétant,
p. 114).
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 227

hoc modo conditori conditum mundum fieri coaeternum putantl. » Qui sont ces qui¬
dam? On pense d’abord au gros traité de Jean Philopon Karà tüv üpéxXou Ttepi.
<xïS(.6ttjtoç xocrgou è7uxeipy)p.àTCüv. Le principal argument de Philopon contre Pro-
dus est, en effet, qu il rend le monde coeternel (ouvodSioç) à Dieu, ce qui est
attentatoire à la majesté divine et contraire à la pensée de Platon, selon lequel le
monde est engendré 2. Il va sans dire que ce reproche est injuste, puisque Proclus
se garde bien d’employer le mot aruvahhoç et distingue soigneusement l’àïSioTYjç
temporelle du monde et l’aîcôv divin. On serait donc tenté de croire que Boèce s’en
prend ici a Philopon, si 1 on ne savait que le traite de Philopon fut écrit à Alexandrie
en 529, cinq ans après la mort de Boèce 3.
Un précieux document permet, par bonheur, de connaître la source de Boèce
et le personnage auquel s’adressent ses critiques : c’est le traité de Zacharias de
Mitylène intitule Apifzcovioç" ôti ou ouvcaSioç tw 0£(o ô xoCTgoç, àXXà S7][xioupY7]goc
ccjtou TUYxàvsi. Ce curieux libelle reproduit une discussion que le chrétien
Zacharias fit éclater au cours d Ammonius d’Alexandrie, en 486, alors qu’Ammonius
expliquait la Physique d’Aristote 4. A propos d’un passage de la Physique concer¬
nant le ciel, Ammonius avait développe la thèse de la perpétuité du monde, dirigée
contre les chrétiens; Zacharias, alors, le prend à partie, engage une longue
discussion, et finit, dit-il, par mettre de son côté la plupart des élèves d’Ammonius.
Il ne faudrait pas croire que tout est historique dans ce récit; l’intention apolo¬
gétique y est trop évidente; de plus, Cumont a montré que Zacharias n’hésitait
pas à mettre dans la bouche d’Ammonius des phrases textuelles de Philon le
Juif 5; il utilise aussi pour sa réfutation le traité d’Énée de Gaza 6. D’une façon
générale, il prend Ammonius comme le type des maîtres païens selon qui le
monde n’a pas un commencement temporel, et il traite la question dans toute
son ampleur. Mais sur les circonstances dans lesquelles s’est engagé le débat,
Zacharias donne des renseignements trop précis et qui cadrent trop bien avec ce
que nous savons de sa vie, pour que l’anecdote ne soit pas historique. Du reste,

1. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 28, p. 101. Cf. Pseudo-Denys, De diuinis nominibus,
X, 3, P. G., t. III, 946 A : Mt) xpTjvai ÛTTovoetv xà Xsyopeva aiama xaxà toüto xal
uovcuSia slvat. 0s<ü tco xpô aîcovcov, dit Hiérothée.
2. Philopon, De aeternitate mundi, éd. Rabe, p. 14, 10. Cf. l’index au mot auvodStoç.
Klingner, De cons. ph., p. 108 et suiv., croyait que ces quidam désignaient saint Augustin.
3. Ibid., p. xn et 597, 14.
4. Cf. Zacharias, Ammonius, dans P. G., t. LXXXV, col. 1028 A-B et 1057 B. La
date de 486 est obtenue par le calcul suivant : Zacharias est censé instruire un jeune étudiant
à Béryte lorsqu’il lui narre la discussion qu’il a eue l’an passé (col. 1021 C : xépucn) avec
Ammonius, récemment installé à Alexandrie (coi. 1020 A). Or Ammonius est venu
d’Athènes à Alexandrie en 485, à la mort de Proclus, et Zacharias est arrivé au plus tard
à Béryte en octobre 487 (Sur ce point, voir M. A. Kugener, La compilation historique de
Pseudo-Zacharie le rétheur, dans Revue de l’Orient chrétien, t. V, 1900, p. 205). La discussion
ayant eu lieu l’été (col. 1028 B), il ne peut s’agir que de l’été 486, ou peut-être 487.
5. Philon, De aeternitate mundi, éd. Cumont, Berlin, 1891, p. xii et suiv.
6. Cf. Démosthène Roussos, Tpeïç raÇoâot, Constantinople, 1893, p. 50 et 52
et suiv.
228 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

nous pouvons vérifier qu’Ammonius soutenait, en effet, la perpétuité du monde.


Non seulement il est naturel que ce disciple de Proclus ait repris exactement les
théories de son maître, dont il suivait encore les cours à Athènes l’année précé¬
dente, mais une phrase de son commentaire sur le De interpretatione, où il appelle
les dieux « tôv plv da'Stcov oùcncov amouç..., twv 8s yevvi)TÜv 7tpoamouç 1 »,
confirme qu’il appliquait le terme àtSioç aux choses célestes. Enfin et surtout, nous
pouvons nous faire une idée très précise de ce que contenait le commentaire
d’Ammonius sur la Physique par le commentaire de Simplicius qui le plagie. Or
le passage de la Physique où Aristote critique Platon d’avoir écrit que le monde et
le ciel étaient engendrés, fait chez Simplicius l’objet d’un long développement : il
s’efforce de prouver qu’Aristote et Platon, s’ils diffèrent dans les termes, sont
d’accord pour penser que le monde a une cause, mais qu’il est infini dans le temps :
une fois de plus est reprise la distinction entre àtSioç et oddmoç 2. Nous pouvons être
sûrs que le commentaire d’Ammonius, au même endroit, contenait un développement
analogue qui fut le point de départ de sa discussion avec Zacharias. Mais comme
Philopon pour Proclus, Zacharias déforme sans vergogne la pensée d’Ammonius
et lui fait soutenir la théorie de la coéternité : « rsysvyjaOa!. pèv Xéyouv (tov cûpavov),
xax ’amav 8k povov, auvodSiov slvoa tû 7t£7toi7}x6Tt,, xal oùx àv 7ïot£ (p0a.pyjvat
toSe to rcav3 ». C’est contre ce reproche de rendre le monde coéternel à Dieu
que proteste Boèce. Quoique chrétien, il reprend très exactement la théorie
d’Ammonius qui parut si dangereuse à ses élèves chrétiens Zacharias et Philopon,
mais qu’admet le Pseudo-Denys :
Ammonius 4 : Boèce 5 :
« Et yàp èv Xpovco yéyovs toSs to ttov, xal « Neque Deus conditis rebus anti-
SeuTspov èan tou A7](juoupyoG, où ry) quior uideri debet temporis quantitate,
(toGto yàp xai, fjpstç auvop.oXoyoop.ev), sed simplicis potius proprietate na-
àXXà tü xpôvw, wç éx psTapeXeiaç ô ©eoç turae. »
sttI tt)v toÙtou Syjptoupyiav oSsùaaç çat-
veTai. »

Ainsi le cinquième livre de la Consolation s’inspire tout entier des commen¬


taires d’Ammonius sur le De interpretatione et la Physique, qui étaient déjà la
source des commentaires correspondants de Boèce 6. Il permet de déterminer la
place exacte de Boèce dans l’école d’Alexandrie.
Je crois donc possible de préciser le milieu sous l’influence duquel s’est

1. Ammonius, De interpr., p. 136, 4.


2. Simplicius, In Phys., éd. Diels, dans C. A. G., t. X, p. 1154 et 1155, notamment
1. 13); commentant Aristote, Physique, p. 251 b 17. Boèce, on l’a vu, cherche également
à montrer l’accord d’Aristote et de Platon; Zacharias, au contraire, dans sa discussion
contre Ammonius, met en relief leur désaccord fondamental (col. 1108 A).
3. Zacharias, op. cit., col. 1022 B.
4. Ammonius, In Phys., ap. Zacharias, op. cit., col. 1032 A.
5. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 34, p. 101.
6. Cf. aussi T. Gregory, Platonismo medievale, p. 72-92.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 229

développée la pensée de Boèce : il fait peu de cas des traducteurs et commenta¬


teurs latins qui l’ont précédé; s’il les a connus, il ne les a guère utilisés; le fait
qu’il substitue sa propre traduction de Ylsagoge à celle de Marius Victorinus est
significatif. En ce sens, Boèce a le droit de dire qu’il apporte quelque chose de
neuf au monde latin. Il en est fier; il se rend compte, lui qui sait le grec, qu’il
travaille pour un monde qui commence à l’ignorer.
En revanche, par rapport aux commentateurs grecs, il fait figure, non de
novateur, mais de disciple fidèle et d’imitateur consciencieux. Il n’est qu’un
numéro dans la série des commentateurs qui, depuis Porphyre, se sont préoccupés
de mettre Aristote à la portée d’un public étendu. Il a connu directement plu¬
sieurs commentaires d’Aristote, et il les cite; c’est même par ses seules citations
qu’un grand nombre sont connus. Mais, alors qu’il ne cite pas les plus récents,
l’examen des sources grecques de Boèce montre que, par leur méthode comme
par leur contenu, ce sont eux que les commentaires de Boèce utilisent le plus :
ils s’inspirent nettement des commentaires d’Ammonius et portent la marque
de son école alexandrine, souvent sous forme d’emprunts littéraux. Les vers
grecs que Boèce cite dans la Consolation indiquent une culture littéraire issue
de l’école d’Ammonius; et les théories les plus chères au cœur de Boèce, celles
qu’il réserve pour le dernier livre de la Coîisolation, celles aussi qui touchent aux
plus graves problèmes de la philosophie et de la foi, il les tient encore d’Ammonius ;
bien plus, lui chrétien, il n’hésite pas à mentionner jusque dans ses Opuscules
théologiques et à adopter pour son compte la doctrine de la perpétuité du monde,
professée par le païen Ammonius, mais ardemment combattue par ses élèves
chrétiens Zacharias et Philopon.
Le grand argument de Philopon contre Proclus est celui que saint Augustin
avait développé déjà : La doctrine de l’éternité du monde rend la créature égale
au créateur, ce qui est inadmissible pour un chrétien, d’autant que le terme
co-éternel ne s’applique qu’aux personnes de la Trinité. « Pour expliquer la
doctrine de Platon, écrivait Augustin, les Platoniciens ont imaginé de dire qu’il
ne s’agit pas d’un commencement de temps, mais d’un commencement de cause h »
Il attaquait cette conception du temps sans commencement, et traitait la question
surtout du point de vue de l’antériorité de l’âme au corps et en visant Origène,
qui avait admis cette antériorité 1 2 : « Quant à ceux, écrit Augustin, qui, tout en
avançant que le monde est l’ouvrage de Dieu, ne veulent pas lui reconnaître
un commencement de durée, mais un simple commencement de création, ce
qui aboutirait à dire, d’une façon presque inintelligible que le monde a toujours
été fait, ils semblent, il est vrai, mettre par là Dieu à couvert d’une témérité fortuite
et nous empêcher de croire qu’il ne lui soit venu tout d’un coup quelque-chose
à l’esprit qu’il n’avait pas auparavant, c’est-à-dire une volonté nouvelle de créer
le monde, lui qui est incapable de tout changement; mais je ne vois pas comment

1. Augustin, Civ. Del, X, 31, 12, C. C., t. XLVII, p. 309.


2. Ibid., XI, 23, 13 et 32, C. C., t. XLVIII, p. 341-342-
230 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

cette opinion peut subsister à d’autres égards et surtout à l’égard de l’âme. Soutien¬
dront-ils qu’elle est coéternelle à Dieu 1 ? » Qu’il s’agisse de l’Ame du monde,
qu’il s’agisse des anges ou des âmes humaines, la question se pose. Pour Augus¬
tin, comme le note très bien M. Gilson, « le concept de créature coéternelle est
impossible et contradictoire, car il suppose l’attribution d’un mode de durée
homogène à des modes d’être hétérogènes 2 »; les créatures ont un commence¬
ment dans le temps, car le temps lui-même a eu un commencement et n’est pas
infini.
Est-ce aussi à Augustin, comme l’a cru Carton 3 d’après Klingner 4, que Boèce
fait allusion lorsqu’il se défend de rendre le monde coéternel à Dieu ? De toute
façon, il refuse d’adopter la thèse augustinienne selon laquelle le monde a été
créé dans le temps, qui lui-même a un commencement. Pour Boèce, le Monde
est perpétuel, le temps est infini. Il est pour le moins étrange que le passage de la
Consolation où l’allusion à Augustin serait, croit-on, le plus apparente, s’oppose à
la pensée du Père de l’Église. Cette référence, à supposer qu’elle soit augusti¬
nienne, ne prouverait nullement l’augustinisme de Boèce, au contraire. Est-ce
à dire que Boèce n’était pas chrétien, parce qu’il soutenait la théorie de la perpé¬
tuité du monde? Assurément il ne l’était pas selon la ligne d’Augustin; mais le
fait même qu’il se défende du grief de rendre le monde coéternel à Dieu peut être
une marque de son christianisme, un christianisme qui rappellerait surtout les
hardiesses platonisantes d’Origène. N’oublions pas que Boèce admet la préexis¬
tence des âmes. Ce christianisme audacieux, fortement teinté d’hellénisme, ne
doit pas étonner de la part d’un philosophe qui a passé sa vie à commenter Aristote
et à étudier Platon. Il fait songer à Calcidius, que M. Sulowski a tenté de démontrer
pour source 5. Même si cette démonstration ne convainc pas, il faut dire que
Calcidius, dans son Commentaire sur le Timée, tout en déclarant ouvertement
son appartenance chrétienne, contrairement au Boèce de la Consolation, professe
des théories voisines de celles de Boèce ou même plus hardies encore : « Le monde
sensible est 1 œuvre de Dieu, dit-il; son origine est donc causale et non tempo¬
relle. Ainsi le monde sensible qui, bien que corporel, a été fait et institué par Dieu,
est éternel 6. » Il n hésite pas a employer le mot éternel, là où Boèce préfère perpé¬
tuel.Inversement il emploie le mot perpetuitas à propos de la théorie d’Aristote :
« Aristote dit que le monde, qui n’a pas été engendré et ne périra pas, a reçu de la

1. Ibid., XI, 4, 27, p. 324.


2. Gilson, op. cit., p. 247 et suiv.; cf. Augustin, Civ. Dei, XI, 6; XII, 17 etc...
3. Carton, op. cit., p. 316 et suiv.
4. Klingner, op. cit., p. 108 et suiv.
5. Notamment sur la perpétuité; cf. Sulowski, art. cit., dans Sophia, t. XXIX, 1961,
p. 91-92. J accoiderais volontiers a M. Sulowski que les analogies relevées entre Boèce
et Calcidius s expliquent par une influence commune de Porphyre, In Timaeum, sur l’un
et 1 autre; mais il faut admettre en outre, en ce qui regarde Boèce, des intermédiaires plus
proches de lui dans le temps. A. R. Sodano, éd. des fragments de Porphyre, In Tim.,
Napoli, 1964, est peut-être, au contraire, prudent à l’excès en n’utilisant jamais Boèce
6. Calcidius, In Tim., XXIII, éd. Waszink, p. 74, 18.
LES DOCTRINES DE BOÈCE ET LEURS SOURCES 231

divine providence la perpétuité. Son idée étant très célèbre et suffisamment


appropriée à l’examen de la doctrine de Platon, il ne faut pas la passer sous
silence 1. » Plus téméraire que Boèce, Calcidius, après avoir déclaré que « les
Hébreux affirment la genèse de la matière 2 », n’hésite pas à développer les argu¬
ments qui embarrassaient tant Augustin : Si le temps a un commencement,
c’est qu’il y avait un autre temps auparavant; si la création est temporelle, Dieu
est donc soumis à la loi du temps et du changement 3. Cet exemple d’un Platoni¬
cien d’Occident accommodant son christianisme à la philosophie peut aider à
comprendre le cas de Boèce. Celui-ci étudie les rapports de Dieu et de l’homme
sur un plan strictement philosophique. Il adopte, du néo-platonisme, ce qui
est le plus proche du christianisme, c’est-à-dire certaines vues de Proclus et
de son école. Nous n’avons donc nullement l’intention, pour avoir montré tout
ce qui avait été faussement attribué à une influence chrétienne sur Boèce, de
nier le christianisme de Boèce. Les diverses écoles du haut Moyen Âge chrétien
devaient discuter ardemment sur un cas si ambigu.

1. Ibid., CCLXXXIII, p. 286, 6.


2. Ibid., CCLXXVI, p. 280, 1.
3. Ibid., CCLXXVI et CCCVI.
»

'
CHAPITRE II

Les illustrations

I. — Les scènes mythologiques

La quatrième partie de la Consolation étant très abstraite, plusieurs illustra¬


teurs ont cherché leur inspiration, non dans l’objet des discussions entre Philo¬
sophie et Boèce, mais dans les épisodes mythologiques, surtout ceux que Boèce
mentionne au chant 7 du Livre IV pour montrer que chaque homme construit
sa propre Fortune. Au malheur d’Agamemnon qui sacrifia par faiblesse sa fille
Iphigénie, il oppose la vaillance d’Hercule qui sut triompher de toutes ses épreuves.
Dès le xive siècle, l’illustrateur du manuscrit de Paris, Bibliothèque de l’Insti¬
tut, 264, peignit l’épisode d’Hercule combattant les Centaures (PL 112, fig. 1),
selon le vers 17 de ce chant :
Ille Centauros domuit superbos.

Le combat se passe au milieu des flots. Hercule vient de décocher une flèche
qui s’est fichée dans le bras d’un Centaure. A vrai dire, le miniaturiste ne s’est
pas montré à la hauteur de son sujet; car le Centaure barbu reste dépourvu
d’expression; le jeune archer n’a pas un air de héros; le fond décoratif de l’image
souligne son caractère artificiel.
Au contraire l’illustrateur du manuscrit de Paris, B. N., lat, 11856, qui
comme on l’a déjà vu 1, ne retient systématiquement de la Consolation que les
fables païennes, suit pas à pas ce chant 7 depuis le début, mais se révèle comme
un talent créateur. Sur fond or, il peint avec beaucoup de sens du mouvement une
série de scènes qui décorent les pages somptueusement; les images prennent
même plus d’importance que le texte, entouré déjà de commentaires.
Au folio 110 r° (PI. 112, fig. 2-4), un premier tableau sis à gauche nous
montre, de gauche à droite, un bateau de la flotte grecque d’Agamemnon près
d’une côte, puis à terre Agamemnon égorgeant sa fille pour obtenir des
vents favorables (v. 1-7). Cette scène se passe devant Artémis, idole représentée
comme un saint juché sur une stele dans une niche gothique, 1 idole esquisse
un geste de bénédiction en réponse aux prières des compagnons du roi

1. Ci-des3us, p. 190.
234 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

exprimées par les uns à partir du bateau, par les autres au pied de la stèle.
Les deux tableaux suivants du même registre illustrent d’une manière aussi
fruste l’épisode d’Ulysse et Polyphème (v. 8-12). Le géant Polyphème, debout
dans son antre, tient dans ses bras plusieurs compagnons d’Ulysse qu’il s’apprête
a de\orer. Sur le tableau de droite, voici maintenant Ulysse qui transperce l’œil
de Polyphème abattu à terre devant son antre. L’artiste a donné libre cours à
son goût du mouvement et des paysages fantastiques.
Les registres suivants sont mieux ordonnés. Au folio 110 v° (PI. 113, fig. 1-3),
nous trouvons six tableaux, répartis deux par deux sur trois bandes. Hercule,
torse nu, velu et casqué, porte une abondante barbe noire qui lui donne l’air
résolu, une peau de lion ceint ses reins, et une sorte de cape de toréador, partant
de ses épaules, vole derrière lui en épousant ses divers mouvements. Le fond
des tableaux est bleu vif, comme ciselé de rinceaux blancs, à la mode italienne.
Maniant tour à tour 1 arc et la massue, Hercule dompte les Centaures en deux
tableaux, puis arrache au lion de Némée sa dépouille, transperce de flèches les
oiseaux du lac Stymphale qui ravissaient aux hommes leur nourriture, cueille
les pommes du jardin des Hesperides gardé par un dragon et va les présenter,
genou à terre, au roi Eurysthée.
Sur le folio ,111 n°-v° (PL 114-115), voici de haut en bas le héros qui enchaîne
Cerbère avec 1 aide des dieux, vainc Diomède couché sous ses juments, fait
périr par le feu 1 hydre de Lerne, dont les têtes se dressent au-dessus des flammes.
Le combat avec Acheloüs est figuré en trois épisodes, au centre desquels on aper¬
çoit la figure de Déjanire qu’Hercule lui ravit. Au verso, sur le registre du haut,
Hercule terrasse Antée; puis Cacus dérobe les bœufs du héros qui assouvit sa
colère en l’assommant; au bas de la page, un petit tableau très réussi montre le
sanglier d’Erymanthe subjugué sur le sol, tandis qu’Hercule lève le bras pour lui
porter le coup fatal.
Au folio 112 r°, Hercule soutient le ciel et les planètes sans effort, au côté
d Atlas qu’il va suppléer et qui lâche déjà son fardeau (PL 116, fig 1) Nous
avons là un artiste non seulement expert en mythologie, mais attentif à en expri¬
mer les détails de façon concrète.
Le même miniaturiste s’est encore appliqué à peindre la légende de Tirésias,
à propos du passage où Boèce rapporte son oracle ridicule (V, pr. 3, 6^, p. 0-).
Cette légende est détaillée en deux registres, au folio 118 r° (PI 116 fig 2-3)
Sur chacun d’eux l’illustrateur a dressé deux serpents enlacés pour l’accou¬
plement Sur le registre du haut, Tirésias, à gauche, s’apprête à les attaquer-
a droite il est change en femme. Au registre du dessous, la même femme ren¬
contre a nouveau ces mêmes serpents enlacés, les menace et reprend son sexe
anterieur. A ce moment, Tirésias à genoux remercie les dieux, qui le bénissent
du ciel . Rien de^ tel, en réalité, dans le passage de Boèce qui donne prétexte à
ce cours de mythologie.

1. Sur cette légende et sur les oracles de Ti


résias, cf. P. Grimal, Dictionnaire de mytho-
logie grecque et romaine,Paris, 1951, p. 459.
LES ILLUSTRATIONS 235

Dans le manuscrit français de la Bibliothèque municipale de Toulouse, 822,


un autre miniaturiste du xve siècle, extrêmement prolixe, mais moins expert et
rarement original, a décoré également le Livre IV à l’aide des « travaux » d’Hercule
(PL 117, fig. 1-4). Voici, entre autres tableaux, Hercule face au lion de Némée.
Il est vêtu comme un homme du commun, d’un sarrau et de chausses. Son profil
au nez retroussé et l’air câlin de la bête ne conviennent guère à un épisode épique,
et le pré fleuri où pousse un petit arbre est un paysage fort peu désertique. Le
« vasselage » suivant nous montre, dans le même paysage verdoyant, le héros
revêtu de la peau du lion et tirant à l’arc sur les oiseaux du Stymphale. Plus loin,
voici l’épisode du jardin des Hespérides, où le monstre prend tout de même un
air menaçant. Plus loin encore, voici Hercule qui assomme Cacus; le pré fleuri
et l’air stupide conviennent mieux, cette fois, aux bœufs de Cacus que précédem¬
ment au lion de Némée !
Dans les premières années du xvie siècle , le graveur d’une édition strasbour¬
geoise dont nous avons déjà parlé 1 réunit et même entrelace en un seul tableau
toutes les prouesses d’Hercule (PI. 118). Au folio cix v°, le héros est figuré à
droite, armé d’une hallebarde, et commence de terrasser tous ses adversaires. A
gauche, Philosophie commente à Boèce ces divers exploits.

IL — Le hasard : découverte d’un trésor (V, pr. 1)

Quantité de miniaturistes ont retenu, pour le mettre en tête du livre V, le


développement relatif au hasard, surtout l’exemple classique de la découverte
d’un pot plein de pièces d’or 2.
L’illustrateur du manuscrit de Londres, B. M., Iiarley, 4339, fol. 2 r°, de la
seconde moitié du xve siècle, traduit cet épisode avec sa simplicité et sa poésie
habituelles (PL 127). Philosophie et Boèce occupent la partie principale de
l’image, figures claires et paisibles qui ressortent sur les fonds de boiseries et
de courtines. Au-dessous, dans un joli paysage, un agriculteur a lâché la houe
avec laquelle il creusait une tranchée, et tire à deux mains une jarre pleine de
pièces. Deux autres jarres semblables sont alignées déjà sur le rebord de la tranchée.
Sur le manuscrit de Paris, B. N., lat. 6643, fol. 303 r°, le miniaturiste a repris
ce thème, mais l’a quelque peu transposé (PL 128). On retrouve son person¬
nage habituel de Philosophie, avec la couronne, le sceptre et les déchirures
de la robe. Elle se penche avec animation vers Boèce allongé, vêtu en docteur pour
la première fois sur ce manuscrit. C’est dans une échappée à gauche que le
peintre représente, au pied d’un arbre, le paysan qui a laissé sa houe et soulève
une jarre, la seconde qu’il ait découverte.

1. Voir ci-dessus, p. 76 et 96.


2. Boèce, Cons. ph., V, pr. 1, 34, p. 89 : « Quotiens, ait, aliquid cuiuspiam rei gratia
geritur aliudque quibusdam de causis quam quod intendebatur obtingit, casus uocatur,
ut si quis colendi agri causa fodiens humum defossi auri pondus inueniat ».
236 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

Même motif sur le manuscrit de Berlin, lat., fol. 25, fol. 179 r° (PI. 129).
Fidèle à sa méthode habituelle, le peintre « ouvre » une vision dans la partie
supérieure de la cellule où Boèce et Philosophie conversent au moyen de
phylactères, de part et d’autre d’une table ronde. Boèce dit : « Recta quidem,
inquam, exhortacio tuaque prorsus auctoritate dignissima, sed quod tu dudum
de prouidentia questionem implicatam (sic !) esse dixisti re experior. Quero enim
an esse aliquid omnino et quidnam esse casum arbitrere (V, pr. 1, 2-6, p. 88). Philo¬
sophie répond : « Si aliquis euentum temerario motu nullaque causarum connex-
tione (sic ! ) productum casum esse diffiniat (sic!), nichil omnino casum esse con-
firmo. Quis enim cohercente in ordinem cuncta Deo locus esse ullus temeritati
reliquus potest ? » (V, pr. 1, 16-22, p. 88, avec une coupure). Sur les feuillets
ouverts devant eux on lit deux fois l’incipit du livre V : « Dixerat oracionisque ».
Au-dessus d’eux un paysan bêche, et vient de découvrir un coffret. Derrière
lui s étend un paysage ou le peintre a voulu assembler des rochers, un château
fort, une boucle de fleuve ou quatre lourdes nefs semblent s’acheminer vers
la mer. Le phylactère qui cerne le coin supérieur droit explique :
« Fors patitur frenos ipsaque lege méat » (V, metr. 1, 12, p. 90).
Le miniaturiste flamand du manuscrit de Paris, B. N., néerlandais 1, fol. 318
v°, reste fidele a ses hautes architectures habituelles et à ses personnages
d aspect théâtral (PI. 130)- Ici, la decouverte du trésor tient la place la plus impor¬
tante dans 1 image. Deux terrassiers, dont le costume est très minutieusement
décrit, armés chacun d’une bêche défoncent un pavement dans la rue d’une
ville . des pièces d or apparaissent au fond du trou. D’une chambre surélevée
comme une scene, Philosophie montre de son sceptre à Boèce assis près d’elle
les tâcherons en train de faire leur découverte. Sa robe aux deux lettres P et T
inscrites sur 1 ourlet et à l’encolure, avec l’échelle des degrés suggérée plutôt
que dessinee, aident le lecteur a identiner ce personnage.
La peinture collée sur l’incunable de Paris, B. N., Réserve, 389,
fol. cclxxxv r°, représente aussi Philosophie instruisant Boèce. A gauche, à
l’avant-plan d’un charmant paysage vallonné, un agriculteur fouille le sol qui
recèle des pièces d’or (PI. 131).

III. — La prescience divine (V, pr. 6)

En tête du Livre V, on ne s’étonne pas de trouver, dans le manuscrit de Paris,


B. N., français 809, fol. 82 r°, une illustration originale, comme il est fréquent
dans ce manuscrit K Le sujet est unique en son genre, à notre connaissance
(PI. 132) : « Prescience diurne » est figurée comme une dame dans un belvé¬
dère, elle regarde évoluer les humains et voit à l’avance, comme si c’était du

1. Voir ci-dessus, p. 149.


LES ILLUSTRATIONS 237

présent, leurs rencontres futures. En réalité, les personnages qu’elle voit ne


sont autres que Boèce et Philosophie, reconnaissable à son nimbe h Leur ren¬
contre a lieu au détour d’un chemin, parmi des collines aux arbres minuscules.
Ce paysage tout symbolique convient au sujet. Le miniaturiste a très probable¬
ment été incité à cette création par ce passage de la Consolation : « Itaque si
praeuidentiam pensare uelis qua cuncta dinoscit, non esse praescientiam quasi
futuri, sed scientiam numquam deficientis instantiae rectius aestimabis. Ynde
non praeuidentia sed prouidentia potius dicitur, quod porro a rebus inhmis consti-
tuta quasi ab excelso rerum cacumine cuncta prospiciat 1 2. »

IV. -— La variété des êtres animés (V, metr. 5)

Le miniaturiste de l’incunable de Paris, B. N., Réserve, 488, et celui du manus¬


crit du musée du Petit Palais, collection Dutuit, 114, ont préféré pour thème
d’illustration le chant 5 (PL 125-126). Au folio cxxvn r° de l’incunable,
quatorze animaux disposés autour du lit de Boèce illustrent ces mots du phylac¬
tère de Philosophie :
« Quam uariis terra animalia permeant figuris » (V, metr. 5, 1, p. 100).
On voit une chèvre et un cheval blancs, un bœuf rouge, un lion et une
chimère or. Deux chimères arrivent de la droite, tandis que cinq oiseaux s’aper¬
çoivent dans l’encadrement de la fenêtre ouverte. Un personnage à genoux, mains
jointes, correspond peut-être à la fin du même chant :

Qui recto caelum uultu petis exserisque frontem,


in sublime feras animum quoque, ne grauata pessum
inferior sidat mens corpore celsius leuato 3.

Le même personnage est debout, mains jointes, sur la miniature du Petit


Palais; il porte à sa ceinture une aumônière sur laquelle se lisent les lettres I. B.
Ces initiales désigneraient, selon Mély, le nom de l’auteur : « Bien que nous
soyons là en présence d’un exemplaire royal et que la miniature ait coûté un écu,
dit-il, nous ne nous sentons pas autorisé à rapprocher de Bourdichon ce mono¬
gramme 4. » De fait, les peintures de cet incunable ne dénotent pas, malgré leur
caractère luxueux, un artiste de premier plan, et l’identité de l’auteur reste in¬
connue.

1. Même nimbe, sur le même manuscrit, pour Philosophie et Circé, ci-dessus p. 196
et pl. m.
2. Boèce, Cons. ph., V, pr. 6, 59, p. 102; cf. IV, pr. 6, 107, p. 81, à propos de Dieu :
« Qui cum ex alta prouidentiae spécula respexit, quid unicuique conueniat agnoscit ».
3. Ibid., V, metr. 5, 13-15, p. 100.
4. F. de Mély, Les Primitifs et leurs signatures, t. I, Les miniaturistes, Paris, 1913,
p. 316.
238 LES RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE

On remarquera que les chaînes de Boèce et la grille de la fenêtre, qui figu¬


raient toujours, sur ces deux exemplaires, en tête des premiers livres, ont disparu.
Cette représentation qui combine les éléments descriptifs et les éléments allégo¬
riques est la seule de son genre, à notre connaissance. On voit que tout miniatu¬
riste a dû faire effort pour découvrir à ce Livre V l’illustration convenable. Comme
ce livre se prêtait mal à l’illustration, chaque artiste a fait preuve d’invention
personnelle. Par suite, l’illustration du Livre V, si réduite soit-elle, offre beaucoup
de variété.
CINQUIÈME PARTIE

Controverses d’écoles
autour de la 'Consolation’
CHAPITRE PREMIER

Identification des commentaires carolingiens


(ixe-xe siècles)

I. —-Le commentaire de Remi d’Auxerre

Le commentaire qui, jusqu’à une époque récente, était tenu pour le plus
ancien doit être étudié avant ceux qui sont moins connus. Rand avait signalé
que le manuscrit 1093 de Trêves, du XIe siècle, porte au folio 115 v° : Incipit
EXPOSITIO IN LIBRO BOETII DE CONSOLATIONE PHYLOSOPHIAE REMIGII AUTISIO-
dorensis magistri 1. Naumann étudia ce commentaire, rédigé sous forme de
gloses marginales et interlinéaires, avec l’espoir d’y trouver une source de Notker.
Il découvrit ainsi au folio 146 v°, à propos d’une citation grecque altérée dans le
texte de Boèce (III, pr. 12, 91, p. 62), la glose suivante : « Secundum commentum
Remigii explanatio Graeci uersus deest, quia penitus corruptus est 2. »
Naumann montra que ces gloses sont identiques, pour le fond, avec celles du
manuscrit de Munich 19452 (Y) et avec le commentaire suivi du manuscrit de
Maihingen (K), que Schepss avait étudiés déjà; mais elles sont souvent plus
nombreuses et plus développées. Les manuscrits 179 de Berne et 242 de Vienne
ont des gloses de même origine, mais bien plus abrégées encore, et qui portent
seulement sur le début du texte de la Consolation. Or nous avons pu vérifier
—- par les extraits qu’en donnent Schepss, Naumann et Stewart — qu’à la Biblio¬
thèque Nationale ces gloses se retrouvent au moins dans dix manuscrits des Xe et
XIe siècles qui n’ont jamais été étudiés 3.

1. Rand, op. cit., p. 96.


2. Naumann, op. cit., p. 2.
3. Cf. notre table des manuscrits, ci-dessous p. 405 et suiv. Nous citerons toujours
le commentaire de Remi d’après le Parisinus, B.N., lat. 15090. Il porte, f° 12 v°, le mot
Ainardus, etf° 26 r° la mention : Ainardus mefecit. Une mention du f° 89 montre qu’il
contenait primitivement Perse. C’est donc l’exemplaire d’Ainard de Saint-Evre que men¬
tionne le catalogue de Toul : « Boetius cumPersio Ainardi » (Becker 68). Dans les pages qui
suivront, le sigleMs. désigne, en principe, un Parisinus, B.N., latinus.
242 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA CONSOLATION ‘ ’

Il semble étrange que, de tant de manuscrits, seul celui de Trêves, qui n’est
pourtant pas le plus ancien, ait conservé le nom de Remi. Naumann a bien senti
la nécessité de justifier cette attribution par des preuves internes. Il a donc cherché
des passages communs à notre commentaire et aux œuvres qui sont sûrement de
Remi. La méthode est bonne, mais les exemples que donne Naumann sont chacun
fort peu probants et ne commencent à fournir de preuve que par leur masse. Il
semble dangereux, en effet, d’attribuer ce commentaire à Remi simplement parce
que les étymologies qu’il contient se retrouvent souvent dans les œuvres sûres
de Remi : ces étymologies n’étaient pas personnelles à l’auteur, mais viennent
d’Isidore, où les allaient puiser tous les auteurs du temps. L’explication des noms
de Boèce ne constitue pas non plus, quoi qu’en dise Naumann 1, une méthode
propre à Remi, puisque le commentaire de Jean Scot, imprimé par Rand, use du
même procédé2. Enfin, des idées philosophiques comme celles que cite Naumann3:
le soleil est un principe de vie, le monde se compose de quatre éléments, deux
lourds et deux subtils, étaient alors lieux communs et ne suffisent pas à justifier
l’attribution du commentaire à Remi. L’étude attentive des textes aurait pourtant
fourni à Naumann les rapprochements cruciaux que voici :

Comm. sur Boèce (II pr. 3, 33, p. 22). Comm. de R.emi sur Y Art Mineur
— Paris, lat. 15090, f° 21 r° : de Donat (éd. Fox, p. 13) :
« Calculum etiam antiqui numerum « Antiqui enim nescientes numerare,
dicebant et nigris in aduersitate, can- sua tempora suosque dies ex lapillis
didis uero in prosperitate utebantur. numerabant in prosperitate candidis,
Hinc Persius : « Hune, Macrine, diem in aduersitate nigris. Hinc et Persius :
numera meliore lapillo. » « Hune, Macrine, diem numera meliore
lapillo. »
V, metr. 1, x, p. 90. — Ms. 15090, Comm. de Remi sur Sedulius, éd.
f° 75 r° : Huemer, dans C.S.E.L. t. X, p. 327,
8 :
« Achaemenia ipsa est Chaldea, uocata « Cuius Achaemeniam rabies accen¬
ita a quodam crudelissimo rege de quo derat iram plus fornace sua. » Achaeme-
in Sedulio legitur : « Cuius Achaemeniam nius, rex Parthorum, fuit tanti furoris
rabies accenderat iram plus furore suo. » ut, si semel irasceretur, nullo modo
Non enim poterat ira eius placari nisi placari posset, quousque XII homines
sanguine humano ». immolarentur ».
IV, pr. 6, 66, p. 80. — Ms. 15090, Ibid., p. 335, 28 :
f° 60 v° : « Potestas, scilicet angelica et archan-
« Nam sancti aliquando in hac fragili gelica. Nec mirum si diabolus, qui
carne positi, fati seriem transcendunt spiritus est, potuit omnia régna mundi
ad tempus. Beatissimus Benedictus pater Christo ostendere, cum beatus Benedic¬
noster, quando simul totum mundum tus in corpore adhuc positus potuit

1. Naumann, op. cit., p. 11.


2. Rand, op. cit., p. 30.
3. Naumann, op. cit., p. 12.
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 243

conspexit, diuino spiritu ultra omnem aspicere totum mundum, non quia
naturam rerum subleuatus est... » mundus breuiatus sit, sed mens eius
per contemplationis est gratiam dilatata. »
III, rnetr. 9, 14, p. 52. — Ms. 15090, Ibid., p. 342, 21 :
f° 43 v° :
« Per consona membra. Harmonica « Et reuocata suis adtemperat organa neruis,
enim disciplina corpus humanum com- id est coaptat; organum uocat officia
positum est. Hinc Sedulius : « Et reno- membrorum ; nostrum enim corpus quasi
cata sms adtemperat organa neruis. » ex officio musicae artis constat, quia
Dum enim sanum est corpus, ilia conso- sicut musica ars foris fidibus tempe-
nat harmonia; statim autem ut dissen¬ ratur, ita corpus aequalitate elemento-
tit, aegrotat corpus ». rum... »
I, pr. 4, 124, p. xo. — Ms. 15090, f°
12 r° : Comm. de Remi sur la Genèse, P.L.,
« Consimilem Deo facérés, id est ratio- t. CXXXI, 57) :
nalem, non aequalem, id est sanctum « Ad imaginem et similitudinem suam.
et iustum, ad cuius imaginem conditi Imago dicta quasi imitago. Distat inter
sumus. Et imago quidem Dei nobis imaginem et similitudinem. Imago est
est in intellectu et in mentis rationa- in ratione et in immortalitate; similitudo
bilitate, similitudo est in morum pro- uero in morum castitate et iustifica-
bitate et animae puritate. » tione. Similitudinem itaque peccando
II, pr. 5, 67, p.28. — Le ms. de Gotha perdidit, imaginem non amisit. Nec
contient sur ce passage une glose qui audiendi sunt qui dicunt hominem in
renvoie évidemment à la glose ci-contre corpore Dei imaginem habere. Hanc
du Commentaire sur la Genèse. Peiper l’a enim potius cum animalibus commu-
imprimée, p. xxxxn, sans faire le rappro¬ nem habemus, quia quomodo ea quin-
chement. que sensus corporis habent, ita et nos.
III, metr. 9, 13, p. 52. — Ms. 8039, In anima quippe imaginem Dei habe¬
f° 63 v° : « Mediam animam. Prudentiori- mus. Quod Deus in maiori mundo,
bus autem uidetur hoc loco potius hoc anima in corpore nostro operatur.
animam rationabilem debere intelligi, Vnde et microcosmos graece uocatur,
quae magnam concordiam habet cum id est minor mundus. »
mundo. Unde et homo graece micro-
cosmus dicitur, id est minor mundus ».
IV, metr. 3, 18, p. 72. — Ms. 15090, Extraits du Comm. de Remi sur
f° 60 r° : Martianus Capella, édités par Schulte 1 :
« Alitis autem addidit propter peta- P. 10 : « Volatilem uirgam caduceum
sum, id est alatum calciamentum cum dicit... et dicitur caduceus eo quod
quo depingitur. Peto enim graece, latine cadere faciat lites... ; uirgam... dicitur
uolo dicitur. Ipse enim est deus elo- habere Mercurius, quia sermo facundiae
quentiae, propter cuius uelocitatem cum recto rationis tramite... procedere debet...
alatis calciamentis pingitur, siue ideo Petasus dicitur alatum calciamentum
quia cursor deorum dicitur. Fert enim Mercurii, quia fïngitur propter eius

x. K. Schulte, Das Verhàltnis von Notkers ‘De nuptiis Philologiae et Mercurii’ zum
Kommentar des Remigius Autissiodorensis, Diss. Münster, 1911. Voir l’éd. critique de Remi
d’AuxERRE, Commentum in Martianum Capellam, éd. Cora E. Lutz, Leiden, 1962-1966.
244 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA 1CONSOLATION'

caduceum, id est uirgam serpentibus sideris uelocitatem... Peto graece volo. »


inligatam, propter rectitudinem ser-
monis seu ad lites dirimendas ».
III, metr. 9, 6, p. 52. — Ms. 15090, P. 33 : « Est enim mundus aeternus
f° 43 r° : et intellectualis, ilia uidelicet primordialis
« Vel etiam formarn dicit illud exem- causa, quae in mente Dei semper fuit,
plar et rationem quae erat in mente Dei, quam Plato ideam uocat. Ad cuius
ad cuius similitudinem post mundus similitudinem mundus iste uisibilis for-
factus est. Et rationem uocat Plato matus est.
ideas, id est formas... Beatus uero Quam ideam... exemplum uocant,
Iohannes ipsam rationem et disposi- quoniam erant omnia in mente Dei
tionem Dei, quam Plato ideas uocat, antequam fièrent ».
uitam nominat, quae antequam mundus
fieret in mente Dei erat... »
III, metr. 9, 10, p. 52. — Ms. 15090, P. 45 : « Ignis enim cum aqua coniungi
fo 43 ro . non potest... Rursus aer cum terra...
« Ignis et aqua contraria sunt, quia coniungi non potest ».
ignis calidus et siccus est, aqua frigida
et humida... »

De tels rapprochements ne s’expliquent que si l’auteur du commentaire sur


Boece est bien Remi : on l’y voit utiliser ses commentaires antérieurs, répéter pres¬
que dans les mêmes termes les théories qui lui étaient chères, telle la distinction
entre imago et similitudo. Si l’on ajoute que les exemples donnés par Naumann
d’étymologies communes à notre commentaire et aux autres œuvres de Remi
pourraient être multipliés à volonté, le doute n’est plus permis : l’attribution du
commentaire à Remi par le manuscrit de Trêves est valable malgré le silence de
tous les autres manuscrits 1.

II. — Remi et le second Mythographe

Le commentaire de Remi sur Boèce est une compilation de gloses philolo¬


giques, mythologiques, philosophiques.
Les gloses mythologiques sont pour notre recherche très instructives. Schepss
avait déjà noté leur parenté avec les Mythographes du Vatican, mais sans en tirer
aucune conclusion, puisqu il ne pouvait identifier ni le Commentaire de Remi,
ni les Mythographes. Or les recherches ont avancé depuis le temps de Schepss :
d’une part nous savons que le commentaire sur Boèce est bien de Remi; d’autre

1. Schepss faisait donc fausse route, dans Archiv für dasStudium der neueren Sprachen,
t. XCIV, 1895, p. 159, lorsqu il voulait utiliser la donnée du manuscrit de Paris, lat. 8308
f° 43 v° : Ansiy, pour retrouver l’auteur de ce commentaire. Ce mot n’indique pas l’auteur
du commentaire sur Boèce, qui précède, mais l’auteur du paragraphe qui suit; c’est une
citation de saint Ambroise : An(bro)siy.
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 245

part Manitius, sans connaître notre commentaire, croit pouvoir affirmer que le
deuxième Mythographe est Remil. Schanz, au contraire, d’accord avec Kese-
ling, spécialiste de la question, juge cette attribution prématurée 2. De fait, les
rapprochements indiqués par Manitius ne sont pas très probants. La clé de l’énigme
ne va-t-elle pas être fournie par une étude comparative entre les données mytho¬
logiques si nombreuses du Commentaire de Remi et celles des Mythographes ?
Remarquons d’abord que le troisième Mythographe et notre Commentaire
sont indépendants l’un de l’autre. Ce Mythographe ne cite sous le nom de Remi
que des passages tirés du Commentaire sur Martianus Capella. De plus, l’âge
même des manuscrits indique l’antériorité du Commentaire sur Boèce par rapport
au troisième Mythographe; celui-ci n’a donc rien à nous apprendre.
Les deux premiers Mythographes présentent, au contraire, des données
communes avec ce Commentaire, et nous avons dû examiner de près leurs rapports,
pour aboutir aux conclusions suivantes :
Certaines données du premier Mythographe, qui ne se retrouvent pas dans
le second, sont reproduites presque textuellement par le Commentaire de Remi
sur Boèce, telles les notices sur Regulus et Denys le tyran 3.
D’autres notices sont reproduites plus fidèlement par le Commentaire de
Remi que par le second Mythographe, entre autres celles sur Ixion, Antée et les
fils de Saturne 4.
Mais bien souvent une même notice de Remi ne concorde qu’avec le premier
Mythographe pour certains détails, et qu’avec le second Mythographe pour d’autres
détails 5. Enfin, il est des cas où les données de Remi ne concordent qu’avec le
second Mythographe, quoique le premier ait déjà traité le même sujet, mais d’une
façon différente 6.
Comme on voit, la question n’est pas simple, et l’on pourrait désespérer de
la résoudre en retrouvant la chronologie des trois œuvres, si le Commentaire sur
Boèce ne présentait un point de repère très précieux, sous forme des deux gloses
suivantes :
Remi sur Boèce, Cons. Commentaire sur Stace, Mythographe II, 165 :
Ph., II, metr. 2, 6, p. 21 Thébaïde, II, 1165 :
(Ms. 15090, f° 20 r°) :
Pleno copia cornu fabu- Oeneus, Tydei pater, Oeneus, Parthaonis fi-
lam tangit : Achelous, cuius Deianira filia a multis lius, Tydei pater, rex Aeto-
cum ob pellicem suam in coniugium exoptata pro- liae, filiam nomine Deia-

1. Manitius, Geschichte der lateinischen Literatur des Mittelalters, t. II, 2, p. 656 et


suiv.
2. Schanz, Geschichte der rômischen Litteratur, t. IV, 2, p. 242 et suiv.
3. Myth. I, 219, 218, éd. G-H. Bode, Scriptores rerum mythicarum, Cellis, 1834.
Cf. ms. 15090, f° 27 v° et f° 37 v°.
4. Myth. I, 14, 55, 102. Cf. ms. 15090, f° 53 r°, f° 73 v° et f° 53 r°.
5. Sur Crésus, cf. ms. 15090. f° 19 v°, et Myth. I, 196; II, 190. Sur les Harpyes, cf. ms.
15090, f° 73 r°, et Myth. I, 56 et II, 13.
6. Sur Cacus, cf. ms. 15090, f° 73 v°, et Myth. II, 153, contre Myth. I, 66.
246 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA ‘CONSOLATION’

Deianiram dimicaret cum cis; pro qua Hercules et niram habuit, a multis
Hercule, palaestrizandi Achetons, Aetoliae amnis, in coniugium exoptatam.
certamen aggressus, uerte- certasse dicuntur. Deiani¬ Quam cum Hercules et
bat se in diuersa monstra, ram ergo, Oenei et Altheae Achelous, Aetoliae amnis,
et primum uertit in dra- filiam, uno tempore in con- uno tempore peterent, acce-
conem, deinde in fluuium, iugium petebant Hercules perunt legem ab Oeneo,
ad ultimum uersus est et Achelous, acceptaque lege ut qui uirtute superasset,
in taurum. Hercules au- ab Oeneo, ut qui uirtute Deianiram duceret. Igitur
tem dicens se etiam tau- superasset, Deianiram duce- egressi ad certamen, cum
ros domuisse, cornu illius ret, congressi in certamine, superaretur Achelous ab
fregit. Quod descendens cum superaretur Achelous Hercule, mutatur initio in
ad infernum Cerberum ab Hercule, in diuersas iuuenem, mox in draconem,
rapturus, secum tulit. Illud mutatus estfiguras. » tertio in taurum quem her¬
postea Nymphae omnibus In Theb. IV, 106 : cules AMPLEXUS RELUC-
bonis repleuerunt, datum- « ... cum uinceretur Ache¬ TANTEM, CORNU QUOD IM-
que est Copiae, quae est lous, mutatus est initio PLICAVERAT BRACHIIS, fre¬
ministra Fortunae. Hoc in iuuenem, mox in dra- git. Quod Fortunae fertur
ideo fingitur, quoniam For- conem, tertio in fluuium, consecrasse, cum quo ille
tuna ditissima est omnium qui per Aetoliam fluens Copiam dicitur fecisse.
et diuites multos facit. labitur in Arcadiam1, Tune Nymphae Naides,
Cum pleno cornu dicit < ad ultimum conuertit FILIAE FLUMINIS, EFFECE-
quoniam, sicut cornu car- se in taurum. Hercules RUNT, UT ID QUOD EREP-
nem excedit et super- autem dicens se etiam TUM ERAT, AUTUMNALIBUS
crescit, ita et diuitiae foris tauros domuisse, cornu COPIIS REPLERETUR. Vnde
stipant hominem. In cornu illius fregit. Quod descen¬ dicitur : « Pleno copia
etiam uirtus est animalium dens ad inferos Cerberum cornu », quoniam sicut cornu
et Fortunae uires in diui- rapturus, secum tulit. Illud carnem supercrescit, ita diui¬
tiis constant, quibus Nymphae omnibus bonis tiae foris stipant hominem.
multos ad se pertrahit ». repleuerunt, datumque est In cornu est uirtus anima¬
IV, metr. 7, 23, p. 87. Copiae, quae est ministra lium, et Fortunae uires
-Ms. 15090, f° 73 v° : Fortunae. Vnde in Boethio in diuitiis constant... »
« Achetons fluuius cer- legitur : « Pleno copia cor¬
tans cum Hercule prop- nu ». Hoc ideo fingitur,
ter uirginem Deianiram, quoniam, sicut cornu car-
in figuras uertebatur nem exuberat et supercres-
uarias. Tandem conuer- cit, ita et diidtiae foris
sus in taurum, cornu illius stipant hominem. In cornu
Hercules apprehendens illi etiam uirtus est animalium
infregit et in fluuium com- et Fortunae uires in diuitiis
pulit. Illud autem cornu sunt, quibus multos ad
postea Nymphae omnibus se pertrahit > ».
impleuerunt bonis. Hinc
supra legitur : « Pleno
copia cornu ».

1. Le meilleur ms. M porte encore une phrase qui se laisse aisément restituer comme
la source de la phrase : « Quod Fortunae... dicitur fecisse » dans le second Mythographe
Les autres manuscrits l’ont remplacée par la longue interpolation qui suit. '
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 247

La comparaison des trois textes conduit aux résultats suivants : le texte du


second Mythographe ne peut être la source de Remi, puisqu’il cite le passage même
de Boèce avec le contexte de Remi ; sauf les mots du début, qui viennent du premier
Mythographe 1, et les lignes imprimées en petites capitales, qui sont tirées d’une
fable de Lactantius Placidus 2, toute la notice du second Mythographe reproduit
mot-à-mot les deux gloses du commentaire sur la Thébdide de Stace, accrues de
l’interpolation 3. Ces deux gloses sur la Thébaïde sont également la source de Remi,
mais l’interpolation ne peut être que l’œuvre de Remi cherchant dans son commen¬
taire sur Boèce à fournir une interprétation morale de la fable antique. Pour nous,
il n’y a pas de doute : Remi, auteur du commentaire sur Boèce, est aussi l’auteur
des interpolations du commentaire sur Stace, et c’est lui le second Mythographe.
Ne nous étonnons plus de voir bien des gloses mythologiques sur Boèce, quoi¬
qu’elles aient pour source le premier Mythographe, annoncer le texte du second
par maint détail : c’est qu’il préparait sa mythologie au moment où il composait
son commentaire sur Boèce; les différentes gloses sur Achetons nous montrent
même exactement comment il procède et, pour ainsi dire, comment il fait des
fiches : il commente Boèce à l’aide du premier Mythographe, des Narrationes
fabularum de Lactantius Placidus et du commentaire sur Stace attribué à ce même
Lactantius Placidus. Mais en même temps, il interpole dans ce commentaire sur
Stace la glose qu’il vient de composer sur Boèce. Nous en avons d’autres exemples 4.
Enfin, à l’aide du premier Mythographe, des deux œuvres de Lactantius Placidus,
de l’interpolation tirée de son propre commentaire sur Boèce, Remi établit ingé¬
nieusement sa notice mythologique — qui n’a pas un mot dont nous ignorions la
source — en essayant de lui donner une certaine unité. Sa préoccupation constante
est de faire œuvre originale par rapport au premier Mythographe, comme Keseling
l’avait fort bien noté sans savoir que le second Mythographe était Remi 5. Telle
glose du commentaire sur Boèce montre bien ce souci de Remi : à propos de l’his¬
toire d’Iphigénie, il reproduit la notice du premier Mythographe, annoncée par :
« Ad historiam recurrendum est », mais ajoute : « Quod et Vergilius meminit
ita : ‘ Sanguine placastis uentos et uirgine caesa.’ Hujus rei et Ouidius meminit. »
Cette mention n’est autre chose qu’un renvoi au commentaire de Servius sur ce
vers de Virgile; de fait, le second Mythographe (c’est-à-dire la Mythologie de Remi)
a pour source immédiate le commentaire de Servius sur ce vers, et non plus

1. Myth., I, 58. . ,.
2. Lactantius Placidus, Narrationes fabularum Ouidianarum, appendice à 1 éd. H.
Magnus d’Ovide, Metam., Berlin-Leipzig, 1914, P- 679, 18-21.
3. Lactantius Placidus, Commentarius in Statii Tliebaida, éd. R. Jahnke de Stace,
t. III, 1898. . . ,
4. L’interpolation du Comm. in Stat. Theb. VIII, 286, copie la glose sur Achaemenia
que nous avons citée ci-dessus p. 242. De même, sur futile, cf. In Stat. VIII, 297, et ms. 15090,
f° 38 v°, tiré de Servius, In Aen, XI, 339.
5. F. Keseling, De Mythographi secundi fontibus, Halis, 1908. Cf. Bursian, Jahres-
berichte, t. CXXXIX, p. 133.
248 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA ‘CONSOLATION’

la notice du premier Mythographe qui est beaucoup moins fidèle à Servius 1.


Il est inutile de multiplier les exemples; nous tenons pour acquis ces deux
faits : Remi est à la lois l’auteur du commentaire sur Boèce, des interpolations au
commentaire sur Stace et de la Mythologie dite du second Mythographe; il prépa¬
rait cette Mythologie tandis qu’il commentait Boèce. Peut-être même est-ce
la difficulté de commenter les nombreux chants mythologiques de la Consolation
avec le seul secours du premier Mythographe, qui l’amena à entreprendre une
compilation nouvelle et plus complète.

III. — Reivii et Jean Scot

Si nous avons mis en relief l’authenticité certaine du commentaire de Remi


sur la Consolation, c est que ses gloses philosophiques vont nous permettre d’exa¬
miner si l’attribution à Jean Scot de plusieurs commentaires sur Boèce est fondée.
Rand, le premier, ayant découvert un commentaire carolingien sur les Opuscula
sacra de Boèce, conservé en deux rédactions, tenta d’établir que Jean Scot était
l’auteur de la rédaction longue, portant sur les traités I, II, III, V de l’édition
Peiper, et Remi 1 auteur de la rédaction abrégée qui plagie la première, mais
commente en outre le traité IV 2. Ces attributions furent admises jusqu’au jour
où dom Cappuyns, reprenant l’examen de la tradition manuscrite, indiqua que
la rédaction longue comportait un commentaire complet des cinq opuscules de
Boèce, comme la rédaction abrégée; les gloses sur le quatrième opuscule sont du
même auteur que les gloses des quatre autres; cet auteur, selon Cappuyns, est
Remi d’Auxerre, et non Jean Scot, comme croyait Rand; quant à la seconde rédac¬
tion, elle est l’œuvre d’un abréviateur postérieur, disciple de Remi 3.
Devant ces critiques, Rand admit que la rédaction longue comprenait peut-
etre aussi le quatrième traité, mais maintint qu’elle était l’œuvre de Jean Scot_
ou du moins la rédaction d’un de ses cours — bien supérieure aux capacités de
Remi, et que Remi était l’auteur de la rédaction abrégée 4. Il annonça au surplus
que ses conclusions allaient être confirmées par la publication prochaine d’un
commentaire de Jean Scot sur la Consolation que venait de découvrir un de ses
eleves. Sans entrer dans le détail de cette discussion, nous prendrons, nettement
parti, grâce au commentaire de Remi sur la Consolation. Il se trouve, en effet, que
mece dans la Consolation, touche parfois les mêmes points que traitent ses Opus¬
cules theologiques. Nous pouvons donc déterminer, aux passages concordants des
eux recensions du commentaire sur les Opuscula, celle qui se rapproche le plus du

1. Cf. Sf.rvius In Aen. II, 1x6, et ms. 15090, f° 73 r'


t-0
avec les Myth. I, 20, et II, 202.
2. E. K. Rand, Johannes Scottus, passim.
,, ,3' ,M- Cappuyns, Le plus ancien commentaire des « Opuscula sacra » et son origine dans
Recherches de théologie ancienne et médiévale, t. III, 1931, p. 237-272. ’
r !'• E',iK‘ IiAND> The suPposed Commentary of John the Scot on the Opuscula sacra of
Boethius, dans Revue neoscolastique de philosophie, t. XXXVI, 1934, p. 67-77 '
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 249

commentaire de Remi sur la Consolation. Le parallèle est facile, puisque Rand a


publié la recension longue et que nous disposons, pour la recension abrégée, des
manuscrits latins 2788 et 12949 de Bibliothèque Nationale. Voici ces
rapprochements.

Recension longue : Remi : Recension abrégée :


(In Opusc. I, éd. Peiper, (In Cons. Ph. V, pr. 6, (In Opusc. I, éd. Peiper,
p. 158, 6o;Rand, p. 42,25) : 17, p. 101. — Ms. 15090, p. 158,60. —Ms. 2788, f° 5
f° 85 r°) : r°) :
« Quod. Aristoteles in « Aristoteles dicit hune « Semper. Sempiternitas
Analiticis suis et ceteri mundum semper fuisse est quod sine fine et initio
philosophi dixerunt ele- semperque mansurum sine per tempus labitur, sicut
menta fuisse aeterna... temporis initio. Quod ue- sunt sidéra et coelum quae
Semper. Sempiternitas rum utique est. « Deus enim sine temporis initio condita
est quod sine fine et initio dixit et facta sunt », hoc sunt. Aeternitas uero est
per tempus labitur, sicut est : Pater ex se ipse Filium quae... »
sunt sidéra et coelum, genuit, per quem omnia
quae sine temporis initio fecit; et sicut Filius ante
condita sunt. Vnde Psal- omnia saecula genitus est,
mista ait : « Dixit et facta sic mundus per ipsum
sunt », id est genuit Filium ante tempus factus est.
per quem simul omnia cre- Nec putandum est fuisse
ata sunt. Neque enim ali- aliquod spatium temporis
quod temporis spatium in¬ inter genitum Filium et
terfuit inter generationem mundum creatum, prae-
Filii et creationem mundi, sertim cum nullum tempus
quia generatio Filii creatio adhuc esset. »
fuit mundi. Aeternitas uero
est quae... »

(In Opusc. III, éd. Pei¬ (In Cons. Ph. III, pr. 10, (In Opusc. III, éd. Pei,
per, p. 168, 1; Rand, 21, P- 53- — Ms. i5°9°> per,p. 168, 1. — Ms. 12949
p. 50, 6) : f° 44 v°) : f° 57 r°) :
« Ebdomadibus, id est « Duae sunt conceptio- Ce ms., ainsi que le
conceptionibus. Concep- nes animi, quas Graeci ms. 2788, ne reproduit
tiones animi Graeci duobus ebdomadas dicunt. Ebdo que la première de ces glo¬
nominibus appellant, id enim concipio. Hinc ebdo- ses de la recension longue,
est Entimema et Ebdoma- mas dicitur conceptio. Al¬ plus une addition sans
das... Ebdomades uero di- téra communis est, altéra rapport avec nos gloses sur
cuntur a uerbo Graeco quod specialis. Communis est la Consolation-, cf. Rand,
est ebdo, id est concipio... quae a non sapientibus op. cit., p. 88).
(P. 51, 7) Communis. Diffi- concipitur : ut si iungan-
nitio conceptionis et stulti tur aequalia aequalibus,
et sapientis... Si duobus. par numerus pari, duo duo¬
Verbi gratia : quaterna- bus; quod enim quattuor
rius aequalis est quater- sunt, notissimum est. Spe¬
nario... Quae tamen. Ex cialis uero, quae a paucis
ilia général! conceptione et tantum peritis cognosci-
250 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA ‘CONSOLATION’

quae communis dicitur ue- tur, ut uoluere coelum non


nit haec quae specialis dici omnibus notum est, sep-
potest, quia doctorum est tem quoque esse planetas ».
tantum ».

(In Opusc. V, éd. Pei- (In Cons. Ph. III, metr. 9, (In Opusc. V, éd. Peiper,
per, p. 191, 22; Rand, 18, p. 52. — Ms. 15090, p. 191, 21. — Aïs. 2788,
p. 6i, 30) : f° 43 v°. Cf. Remi, In f° 13 v°) :
Genesim, P. L., t. CXXXI
60 C) :
« Pecudum uitae. Pecu- « Attamen prudentiori- « Aliae inrationales, ut
des uitalem tantummodo bus aliter uidetur, qui equus, bos et caetera;
animam liabent. Ideo ergo animas rationales homi- scilicet ut pecudes quas
dicit : pecudum uitae. Nam num, spiritus intellegunt, Graeci zoa uocant, ani¬
et Graeci distincte pronun- uitas uero minores pecù- mam uero hominis psicen
tiant ea animalia quae sine dum animas. uocant. »
ratione sunt et ea quae Duae enim sunt animae :
ratione uigent, siquidem rationalis quae est homi-
animalia inrationabilia zoa num et uitalis quae est
vocant, ab eo quod est zoe, animalium. Vnde, quia
id est uita, eo quod tantum tantum ad usum uitae ani¬
uitalem habeant animam. mam habent, graece zoa
Hinc et zodiacus uocatur dicuntur. Zoe enim graece
signifer circulus quod ani¬ uita dicitur. Hinc quidam
malia dicitur habere. Ani¬ uolunt zodiacum ilium cir-
mam uero hominis ratio- culum signiferum dici,
nalem psicen uocant. » quod animalia habet tau-
rum, leonem et reliqua... »

Ces rapprochements sont décisifs : le commentaire de Remi sur la Consolation


est infiniment plus proche de la recension longue que de la recension abrégée. Le
retour des mêmes idées dans les mêmes termes montre à l’évidence que la recen¬
sion longue est du même auteur que le commentaire sur la Consolation-, cet auteur
est Remi d’Auxerre. Nos rapprochements viennent donc confirmer d’une façon
éclatante la thèse de Cappuyns contre Rand; c’est à tort, croyons-nous, que
Rand a publié cette recension sous le nom de Jean Scot; elle est en réalité de Remi.
Des lors, la these fondamentale du livre de P.and, la prétendue conversion de
Jean Scot après sa condamnation, est une pure légende, puisque le texte qui
justifiait cette thèse, le commentaire sur les Opuscv.la, n’est pas de Jean Scot, mais
de Remi.
Faut-il croire que M. Silk rende quelque valeur aux thèses de Rand en publiant
un commentaire sur la Consolation qu’il attribue à Jean Scot1 ? Ou cette attribution

1. E. T. Silk, Saeculi iioni auctoris in Boetii consolationem philosopliiae commentarius,


dans Paper s and Monographs 0} the American Academy in Rome, t. IX, 1935. Alalgré
ce titre prudent, AI. Silk consacre le plus clair de son introduction à démontrer que l’auteur
est Jean Scot (p. xxvii-xl).
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 251

n’est-elle pas mieux fondée ? La question se pose presque dans les mêmes termes
que pour le commentaire sur les Opuscula.
J’ai montré ailleurs 1 la façon arbitraire dont M. Silk, pour des raisons ortho¬
graphiques, fait remonter au IXe siècle la rédaction originale de ce commentaire
dont les manuscrits connus ne remontent pas au-delà du xne. Or ce commen¬
taire reproduit en grande partie celui dont M. Silk admet avec nous l’attribution à
Remi, mais avec plusieurs additions. Silk y voit la preuve que Remi a plagié Jean
Scot en l’abrégeant. En est-il ainsi ? Silk a pris pour point de comparaison le chant
9 du Livre III de Boèce, qui est à la vérité le seul endroit où son commentaire
présente de sérieuses additions par rapport à celui de Remi 2. Mais il n’a pas pris
garde que ces additions étaient tirées du commentaire composé par Adalbold
d’Utrecht vers l’an mille3.
Les pages 169, 175-176, 178, 187-190 de son édition en viennent tout entières,
ainsi que la plupart des autres interpolations. Veut-on une preuve immédiate de
ce caractère de compilation tardive et maladroite? La figure de la page 169 est
issue du commentaire d’Adalbold, celle de la page 173 du commentaire de Remi.
On s’étonne que M. Silk ne s’en soit pas aperçu : il a pris ainsi pour une œuvre ori¬
ginale de Jean Scot une compilation du XIIe siècle, où le texte d’Adalbold s’unit sans
art à une paraphrase banale du texte de Remi. De fait, tous les passages de ce
commentaire que Silk rapproche de passages érigéniens se retrouvent, à quelques
mots près, dans le commentaire de Remi 4, et ne font pas partie des additions
originales du compilateur. Ces rapprochements sont valables, mais ils prouvent
simplement que Remi était imprégné de la pensée érigénienne quand il composa
son commentaire. Nous verrons l’explication de ce fait par la suite.
Mes vues sur cette question ont été d’ordinaire agréées 5. M. Silk lui-même a
concédé que Jean Scot n’était pas l’auteur de ce Commentaire, comme il l’avait
cru; mais il prétendit prouver que ce commentaire était pourtant carolingien, anté¬
rieur à Adalbold 6. Sur ce point aussi, M. l’abbé Mathon le réfuta de façon détaillée,
et l’on s’accorde aujourd’hui pour voir dans ce Commentaire une compilation du
XIIe siècle, probablement postérieure à Guillaume de Conches 7.

1. P. Courcelle, Compte rendu de Silk, dans Le Moyen Age, t. XLVI, 1937, p. 74'75-
2. Silk, op. cit., p. 305-311.
3. Ëd. R. B. C. Huygens, dans Sacris erudiri, t. VI, 1954, p- 404-426.
4. Le texte cité p. xxvm est de Remi, éd. Silk, p. 342.
xxix est de Remi, ms. 15090 f° 50 v°
xxx est de Remi, ms. 15090, f° 78 v°
xxxi, xxxvi, xli est de Remi, éd. Silk, p. 332-333.
5. H. Silvestre, Le commentaire inédit de Jean Scot Érigéne au mètre 9 du livre III
du « De consolatione Philosophiae » de Boèce, dans Revue d’histoire ecclésiastique, t. XLVII,
1952, p. 45; R. B. C. Huygens, Mittelalterliche Kommentare zum « O qui perpétua », dans
Sacris erudiri, t. VI, 1954, p. 407-409. Cf. aussi M. Cappuyns, dans Bidletin de théologie
ancienne et médiévale, t. III, 1937-1940, p. 84-85, n° 169.
6. E. T. Silk, Pseudo-Johannes, Adalbold of Utrecht and the early Commentaries on
Boethius, dans Mediaeval and Renaissance Studies, t. III, 1954, p. 1-40.
7. G. Mathon, Le commentaire du Pseudo-Érigène sur la « Consolatio Philosophiae »
252 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA CONSOLATION ‘ ’

Dans le même temps, M. Silvestre publiait, d’après un manuscrit de Bruxelles,


un autre Commentaire, portant sur le seul chant 9 du livre III de la Consolation, et y
voyait une œuvre de Jean Scoth Dom Cappuyns, spécialiste de Jean Scot, jugeait
aussitôt que, pour cette attribution, « M. Silvestre ne dispose... d’aucun argument
ni littéraire ni doctrinal qui puisse être retenu » * 2. M. Silvestre se rétracta sur ce
point : ce Commentaire, écrit-il, « est antérieur au Commentaire correspondant de
Remi; il en est la source principale, il lui est supérieur sans conteste, il est plus
« érigénien » d’esprit, mais il n’est probablement pas de Scot; j’aurai bientôt
1 occasion de m’expliquer là-dessus » 3. Dix ans ont passé depuis cette déclaration,
et 1 on attend toujours l’explication annoncée; il semble donc impossible de se
prononcer de façon définitive à son sujet. Disons du moins qu’il nous paraît
superflu de réfuter l’attribution à Jean Scot, attribution visiblement trop enthou¬
siaste, puisque M. Silvestre lui-même l’a vite abandonnée. Mais que penser
de son nouveau point de vue ? J’admets volontiers, pour ma part, que ce Commen¬
taire est « erigénien » d esprit, et parfois plus nourri et plus intelligent que celui
de Remi. Est-ce à dire qu’il lui soit antérieur ? Dom Cappuyns, sans préciser ses
raisons, pense pour sa part que ces gloses « s’insèrent tout naturellement dans
la série des recensions des xe-xie siècles dépendant de Remi d’Auxerre » 4. On peut
souvent se demander, a la vérité, lequel des deux Commentaires est antérieur
à 1 autre. Mais j incline à partager le point de vue de dom Cappuyns en raison de
quelques cas privilégiés. On saisit mal, en effet, l’opposition tranchée que M. Sil-
\estre a introduite entre « haut-commentaire » et « bas-commentaire »5 6; chacun
des deux commentaires a ses faiblesses ; mais celui du Bruxellensis présente souvent
1 allure d un développement oiseux par rapport au Commentaire plus concis
de Remi On ne saisit pas non plus pourquoi, dans les cas de double interpré¬
tation qui se remarquent aussi bien dans le Commentaire du Bruxellensis que
dans celui de Remi M. Silvestre a décidé que « dans le cas du Bruxellensis
la réféience ne visait pas du tout nécessairement des Comment aria in Consola -

de Boèce, dans Recherches de théologie ancienne et médiévale, t. XXII, 1955, p. 213-2^7;


H. Silvestre, A propos^ de nouvelles éditions de Commentaires à la « Consolation » de Boèce,
dans Scriptorium. t. IX, 1955, p. 281; E. Garin, Compte rendu de l’article de Mathon
dans Rivista critica di storia délia jilosofia, t. XI, 1956, p. 381-382 ; T. Gregory, Platonismo
medievale, Roma, 1958, p. 1, n. 2. Cf. M. Cappuyns, dans Bulletin de théologie ancienne
et medievale, t. VII, p. 657, n° 2512; celui-ci, d’accord pour le reste avec G. Mathon
émet seulement un doute sur cette postériorité.
1. Silvestre,art. cité, p. 44-122.
2. Cappuyns, art. cité, p. 657, n° 2510.
3. H. Silvestre, Les commentaires carolingiens sur Prudence, dans Sacris erudiri t. IX
I957> P- 75 : <( Note additionneUe ».
4. Cappuyns, art. cité, p. 657, n° 2510.
5. Silvestre, art. cité, p. 68.
6. p. 51, là où Remi dit seulement : « Ipse est enim uerbum Dei, filius Dei, sermo Dei,
ratio Dei et sapientia », le Bruxellensis enchaîne : « ...sermo Dei, manus Dei. Ratio : sapien-
tia. Vnde, ubi nos habemus : « In principio erat Verbum », Graeci enim habent « logos »
quod et rationem et uerbum et sapientiam sonat ».
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS

tionem Philosophiae antérieurs, mais qu’il en était tout autrement pour les réfé¬
rences rémigiennes » F Surtout, 1 on voit une fois Remi employer des noms pro¬
pres et des mots précis, là où le Commentaire du Bruxellensis substitue des pluriels
de généralisation et un mot vague :

Remi, éd. Silvestre, p. 53-54 : Bruxellensis, éd. Silvestre, p. 54 :


« Ipsam rationem uocat Plato ideas « Quod uocant Grect philosophi ydeas,
uel formas. Sicut enim artifex arcam id est formas, nostri autem Latini uitam
facturus uel domum prius figuram illius appellant, taie in euangelio legimus :
in mente praeuidet, ad cuius similitu- « Quod factum est, in ipso uita erat »
dinem post opus facit, ita Deus formam (loh. 3-4)... Sicut enim artifex aliquod
huius mundi semper in ratione sua opus facturus, prius figuram eius imagi-
habuit antequam ilium faceret ad ean- natur in mente sua, ad cuius similitu¬
dem similitudinem. Beatus uero Iohan- dinem postea illud opus faciat, ita et
nes ipsam rationem et dispositionem Dei, Deus formam huius mundi semper in
quam Plato ideas uocat, uitam nominat ratione sua habuit ».
(loh., I, 4). »

Il me paraît clair que le plagiaire se révèle, lorsqu’il substitue aliquod opus


aux mots arcam... uel domum, et plus encore lorsqu’il substitue Greci à Plato, et
Latini a Iohannes 1 2. Tandis que 1 opposition de Remi entre Plato et lohannes offre
un sens, l’opposition entre Graeci et Latini en est dénuée, puisque Jean l’Évan¬
géliste n’est nullement un Latin 3.
Quoi qu’il en soit de ce problème précis, il faut nier de toute façon l’attri¬
bution à Jean Scot des commentaires sur les Opuscula et la Consolation publiés
par Rand et M. Silk, et du commentaire sur le chant 9 publié par M. Silvestre.
Peut-on encore croire, au moins, à l’existence d’un commentaire perdu de
Jean Scot sur la Consolation? Les indices sont bien faibles : cette Vita tertia de
l’édition Peiper, qui contient un prologue à la Consolation et porte dans le seul
manuscrit de Florence la mention : « Verba Iohannis Scoti incipiunt » 4, et cette
notice retrouvée par Manitius dans un catalogue de Fulda du xvie siècle : « Ioannis
super Boetium de sancta Trinitate » 5. Ajoutons qu’un examen rapide des œuvres de
Jean Scot ne nous a pas révélé qu’il utilisât jamais la Consolation. Nous pensons
donc avec dom Cappuyns que les indices qui nous restent ne méritent guère
créance, et l’érigénianisme des commentaires de Remi sur Boèce s’explique suffi-

1. Silvestre, art. cité, p. 117.


2. Ibid., p. 62 et n. 5, le commentateur reproduit de même, sans nom d’auteur, une
pensée que Remi, dans ses Commentaires sur la Genèse et sur les Opuscula de Boèce, cite
sous le nom de s. Jérôme.
3. Ibid., p. 76, je conçois mal pourquoi Silvestre écrit de Remi : « Absurdités : Où va-
t-on chercher que saint Jean nomme vie la raison de Dieu ? » Car Jean écrit en toutes lettres,
à propos du Logos : OStoç fjv èv àpxfl Tcpoç tov ©eov. ’Ev aÛT<â 'C, a> 4 Tjv.
4. Laur. LXXVIII, 19, f° 3 v°, s. xn. Cf. Peiper, éd. cit., p. xxix-xxxii, et Rand,
op. cit., p. 11-12 et 96.
5. Cappuyns, dans R.T.A.M., t. III, 1931, p. 261, n. 64.
254 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA ‘CONSOLATION’

samment, comme nous allons le voir, sans qu’il soit necessaire d invoquer tel
commentaire perdu de Jean Scot.

IV. — Date du commentaire de Remi

En effet, nous ne sommes plus d’accord avec dom Cappuyns en ce qui


concerne la date du commentaire de Remi sur les Opuscula. Voici comment il
s’y prend pour déterminer cette date : « Relatant le rejet du Filioque par les Grecs
de son temps, dit-il, notre glossateur s’exprime ainsi : Haec autem heresis nuper
orta est, tempore scilicet Nicolai papae... Praedictus enim papa Bulgros qui sunt
Graecis uicini, misso episcopo Formoso, conuertit ad fidem Christi... Quam rem refert
ipse papa in epistolis quas per Gallias mittens Graecos utpote hereticos damnauit.
Nicolas mourut en 867 et Formose, tristement célèbre, devint pape en 891. C’est
donc entre ces deux dates que fut composé le Commentum »1.
Ce raisonnement, que dom Cappuyns emprunte d’ailleurs à Schepss, est
fort juste en ce qui concerne le terminus a quo, mais vicieux pour le terminus ad
quem. Assurément le commentaire est postérieur au 23 octobre 867, date de la
lettre de Nicolas Ier à Hincmar à laquelle il fait allusion2. Mais pourquoi serait-il
antérieur à l’élévation de Formose au pontificat ? Le misso episcopo Formoso de
Remi est tout aussi exact après l’élévation pontificale ou même après la mort de
Formose qu’avant, et Remi n’avait aucune raison, à ce point de son récit, d’indi¬
quer que Formose était devenu pape par la suite; la meilleure preuve, c’est qu’un
catalogue d’hérésies bien postérieur à la mort de Formose reproduit ce passage
sans y rien changer3. La date de 891 comme terminus ad quem est donc sans
valeur, et le commentaire de Remi peut être postérieur à cette date; mais il ne
doit pas être beaucoup postérieur, puisque Remi, à la date où il écrivait, pouvait
encore dire que le schisme s’était produit récemment (nuper). Le passage cité
ne nous permet donc pas, comme croyaient Schepss et Cappuyns, de dater le
commentaire sur les Opuscula.
Nous croyons pourtant possible de dater, non seulement ce commentaire,
mais encore les deux autres œuvres de Remi dont nous nous sommes occupé :
le commentaire sur la Consolation et la Mythologie dite du second Mythographe.
Mais en l’absence de témoignages sûrs, la seule méthode valable consistera à
établir d’abord une chronologie relative des œuvres de Remi, en confrontant
les différents passages où il se répète : tâche très ardue, puisque bon nombre des
œuvres de Remi sont encore inédites; mais la méthode est fructueuse; voici,
notamment, un exemple frappant, qui montre la progression de la pensée de Remi
autour d’une parole de saint Paul 4 :

1. Cappuyns, art. cit., p. 262.


2. Cf. Schepss, dans Neues Archiv, t. XI, 1885, p. 129.
3. Cf. Schepss, ibid., et Cappuyns, art. cit., p. 262, n. 65.
4. Épître aux Philippiens, IV, 7.
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 255

Comm.in Sedul., éd. Huemer, p. 337, n :

« Deus tamen ultra usiam est, et ideo secundum humanam intelligentiam


nihii est, quia omnem exsuperat intellectum, ut ait Apostolus : Pax Dei quae exsu-
perat omnem sensum ».

Comm. in Mart. Cap., éd. Lutz, t. I, p. 204, 1 :

« Ad hoc pertinet quod Apostolus dicit : Pax Dei quae exsuperat omnem sensum,
id est non solum humanum, sed etiam angelicum intellectum ».
Comm. in Cons. Ph. (Ms. 15090, f° 78, sur Cons. Ph. V, pr. 3, 96, îp. 94) :
« Inaccessae luci. Cum beato Paulo apostolo concordat dicente : Qui habitat lucem
inaccessibilem. Quod ideo dicitur, quia nullus intellectus penetrare eam sufficit
sicuti est. Hinc idem Apostolus alibi : Pax Dei quae exsuperat omnem sensum,
id est humanum et angelicum ».
Comm. in Opusc. IV, éd. Rand, p. 106, 1, sur] Opuscula, éd. Peiper, p. 185,
257 :
« Coniemplationem, quia nulla creatura angelica seu humana potuit aut pote-
rit uidere Dominum sicuti est. Unde dicitur : Pax Dei quae exsuperat omnem sen¬
sum. Quod autem Apostolus ait : Videbimus eum sicuti est, non pro aequalitate,
sed pro aliqua similitudine ponitur ibi1 : Sicuti est uidebimus eum, id est sicut sese
uideri a creatura permittet ».
L’ordre dans lequel nous citons ces gloses nous semble l’ordre naturel dans
lequel la pensée de Remi a dû se développer : elle s’attache à la phrase de 1 ’Épître
aux Philippiens, puis la confirme par une autre parole de saint Paul, enfin résout
l’apparente contradiction entre ce passage de saint Paul et celui de saint Jean.
Sans doute, il faut apporter la plus grande prudence dans l’interprétation
chronologique de pareils rapprochements. Ils vont pourtant nous permettre
d’assigner une date au moins probable aux trois œuvres de Remi que nous venons
d’étudier.
Le commentaire de Remi sur la Co7isolation n’est pas une œuvre de jeunesse,
puisqu’il utilise une foule de commentaires antérieurs, notamment les commen¬
taires sur Donat, Sedulius et sur la Genèse, comme nous l’avons montré 1 2, et
puisqu’inversement on ne trouve aucune citation de Boèce dans ces premiers
commentaires 3.
Le commentaire sur la Consolation ne doit donc pas appartenir à l’époque
où Remi subissait l’influence d’Heiric d’Auxerre et était avant tout un philologue
et un humaniste. Au contraire ce commentaire, qui a une portée philosophique,
dénote, comme le commentaire sur les Opuscula, l’influence directe de l’œuvre de
Jean Scot, au point que des érudits avertis comme Rand et Silk ont pu s’y tromper,

1. I Jean, III, 2.
2. Ci-dessus, p. 242-243.
3. Cf. pourtant, dans le Comm. in Disticha Catonis, une citation de Cons. Ph. III,
metr. 5, v. 2, p. 45 (Münch. Mus. II, 112.)
256 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA ‘CONSOLATION’

et les prendre pour des œuvres de Jean Scot. Comment expliquer cette emprise
subite de la pensée de Scot sur l’esprit de Remi ? C’est, croyons-nous, qu’il a
entrepris le commentaire sur la Consolation fort peu de temps après avoir fini
de^commenter Martianus Capella; nous avons déjà noté plus haut1 quelques-uns
des très nombreux passages que le commentaire sur la Consolation empruntait
au commentaire sur Martianus Capella; par exemple, la glose sur Mercure et son
caducée, que nous avons citée, est évidemment tirée du commentaire sur les Noces
de Mercure et de Philologie, dont elle résume plusieurs gloses. Or ce commentaire
de Remi sur Martianus Capella est lui-même un plagiat d’un commentaire de
Jean Scot sur le même auteur, comme Hauréau l’a signalé 2 et comme l’examen
du manuscrit latin 12960 de la Bibliothèque Nationale nous l’a confirmé. Du
commentaire de Jean Scot viennent donc, par l’intermédiaire du commentaire
de Remi sur Martianus Capella, les si nombreux développements néo-platoniciens
et érigéniens qui se rencontrent dans nos commentaires sur Boèce.
Cette indication est précieuse, car la date du commentaire de Remi sur
Martianus Capella est connue; nous la savons par le biographe du plus illustre
élève de Remi, Odon, futur abbé de Cluny, qui, nous dit-on, suivit ces cours :
« Deinde apud Parisium dialectica musicaque a Remigio, doctissimo uiro,
est instructus », et plus loin : « His diebus abiit Parisius ibique dialecticam s. Augus-
tini Deodato filio suo missam perlegit et Martianum in liheralibus artibus fréquenter
lectitauit ; praeceptorem quippe in his omnibus habuit Remigium; quo peracto
Turonicam remeauit » 3.
Or Remi n’a pas dû quitter Reims pour Paris avant l’an 900, date de la mort
de l’archevêque Foulque de Reims 4. D’autre part le voyage d’Odon doit se placer
entre l’année 898, date à laquelle il entre à Saint-Martin de Tours, et l’année 903,
date de 1 incendie du monastère, sur lequel Odon composa un sermon 5. Le cours
de Remi sur Martianus Capella aurait donc eu lieu en 901-902. Ce n’est pas tout;
la Vie d Odon nous apprend encore qu’a la meme epoque Remi professait un cours
sur la Dialectique d Augustin. Quel peut être ce cours ? Sur la suggestion de dom
Cappuyns 6, nous nous sommes reporté aux gloses sur la Dialectique que contient
le manuscrit latin 12949 de Bibliothèque Nationale; Hauréau les attribuait bien
légèrement à Heiric, parce que le commentaire suivant, qui est celui d’Heiric
sur les Catégories, porte la mention : « Heiricus magister Remigii has glossas
fecit » 7. Il concluait de cette mention que toutes les gloses contenues dans ce
manuscrit devaient etre d Heiric. Raisonnement singulièrement hasardeux !

1. Ci-dessus, p. 243-244.
2. Hauréau, Commentaire de Jean Scot Érigène sur Martianus Capella, dans Notices
et extraits, t. XX, 1862, 2, p. 5 et suiv.
3. Vita Odonis Clun. scripta a Ioanne monacho, I, 3 et I, 19. Texte cité par Manitius
Gesch., t. II, 2, p. 25.
4. Cf. Manitius, op. cit., t. II, 1, p. 505.
5. Cf. Manitius, op. cit., t. II, 2, p. 24.
6. Cappuyns, art. cit., p. 270, n. 78.
7. Fol. 25 v°. Cf. Hauréau, De la philosophie scolastique, Paris, 1850, p. 135 et suiv.
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 257

L assertion d Hauréau ne garde aucune valeur, puisque nous savons aujourd’hui


que le dernier commentaire contenu dans ce manuscrit est le commentaire de
Remi sur les Opuscula de Boece, rédigé sous sa forme abrégée h Le copiste du
manuscrit doit donc être un disciple de Remi, et les gloses sur la Dialectique
d Augustin ont autant de chances d’être de Remi que d’Heiric. Plusieurs indices
confirment cette hypothèse :
Elles donnent d Aurehus la même étymologie que Remi dans son commen¬
taire des Opuscules :

Ms. 12949, 12 r° Rand, op. cit., p. 30,4.


« Aurelius uocatur dompnus Augus- « Aurelius dicitur ab aura, id est a
tinus ab aura, id est a splendore, id est claritate, quam pro sapientia et nobilitate
fauore populari ». meruerat. Aura enim dicitur splendor... »

Elles connaissent l’Augustin, archevêque de Cantorbéry, comme le connaît


Remi dans son commentaire sur les Opuscules :
Ms. 12949, 12 r°- Rand, op. cit, p. 105, 25 :
« Episcopi. Segregat eum ab alio Augus- « Nam et beatus Augustinus Debo-
tino qui fuit doctor in Anglis ». racensis episcopus (Deboracus enim
metropolis est Britanniae)... »

Enfin et surtout, ces prétendues gloses d’Heiric reproduisent textuellement


un passage de Remi sur Martianus Capella, lui-même inspiré de Jean Scot 1 2 :
Ms. 12949, f° 12 r°- Remi, In Mart. Cap. IV, éd. C.E. Lutz,
« Dia, quando per iota scribitur, t. II, p. 9,3 :
significat de uel ex praepositionem; « Dialectica enim interpretatur de
quando uero per y, significat duo, sicut dictione... Dia id est de; lexis dictio
est dyalogus. Dialectica autem proprie interpretatur. Dia vero, quando per i
de dictione... Secundum uero Iohannem scribitur, de uel ex significat; cum uero
Scottum est dialectica quaedam fuga per y scribitur, duo ». i (
et insecutio... »

Nous tenons donc pour acquis, grâce au texte de la Vie d’Odon, que Remi,
vers 901-902, composa, en même temps que le commentaire sur Martianus Capella,
ces gloses sur la Dialectique d’Augustin que contient le Paris, lat. 12949.
Or, de même que le commentaire de Remi sur la Consolation nous semblait
postérieur au commentaire sur Martianus Capella, de même il doit être postérieur
aux gloses sur la Dialectique, qu’il utilise :
Remi, In Dialecticam Remi, In Cons. Ph.
(Ms. 12949, f° 12 v°) : (Ms. 15090, f° 50 v°) :
« ... dicitur Deus a Graeco, quod est « Graece autem dicitur Deus theos,
theos, conuersa t in d. ©EOC autem quia theoro dicitur uideo et Deus

1. Cf. Rand, art. cit., p. 98, ms. C, et Cappuyns, art. cit., p. 239 et 242, ms. c.
2. Hauréau aurait dû s’étonner de ce rapprochement, qu’il a noté dans son article
déjà cité : Commentaire de Jean Scot Erigène, p. 8-9.
258 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA ‘CONSOLATION’

uel a uerbo theo, id est curro (inde cuncta uidet. Théo quoque graece dici-
est : Velociter currit), uel a theoro, id tur curro; hinc Deus dici potest, quod
est uideo, inde dicitur Deus uidens ». cuncta percurrat... »

La source de cette étymologie est sûrement, comme l’indiquait déjà Hau-


réau \ un long passage du De diuisione naturae de Jean Scot, mais le passage du
commentaire sur la Dialectique est plus proche du texte de Scot, dont il reproduit
la citation de l’Écriture : Velociter currit sermo eius 1 2; Remi a donc commente la
Dialectique avant la Consolation.
Ajoutons que le commentaire sur les Opuscules ne peut être antérieur au séjour
de Remi à Reims, puisqu’il cite la lettre de Nicolas Ier à Hincmar, que Remi n’a
pu consulter qu’aux archives archiépiscopales de Reims, où elle devait être conser¬
vée. De plus, la Mythologie dite du second Mythographe doit être postérieure au
commentaire sur Martianus, qu’elle utilise souvent3. Pour toutes ces raisons, nous
croyons pouvoir préciser que le commentaire sur la Consolation, le commentaire
sur les Opuscules, et la Mythologie sont les dernières œuvres de Remi, postérieures
aux commentaires sur la Dialectique et sur Martianus Capella.
Puisque Remi est mort en 908, ces trois œuvres datent de 902 à 908. Elles
ont dû être écrites à Paris, peu après le séjour d’Odon, et l’on peut même se
demander si Odon n’aurait pas connu au moins le commentaire sur la Consola¬
tion 4.

1. Haurêau, De la philosophie scolastique, p. 136.


2. Jean Scot, De div. nat., P. L., t. CXXII, 452 C.
3. Cf. les renvois mis par Manitius au bas des extraits qu’il a publiés du Commen¬
taire sur Martianus, dans Didaskaleion, t. II, 1913, p. 43-88.
4. Odon cite plusieurs fois la Consolation de Boèce :
a) D’abord dans son De musica qui, s’il est authentique, pourrait bien s’inspirer d’un
cours de Remi sur le De musica de Boèce, ou de son cours sur Martianus (cf.
P. L., t. CXXXIII, 779 B, citant Cons. Ph. IV, metr 7, 1-3, p. 87).
b) Puis dans ses Collationes {Ibid., col. 613 D, citant Cons. Ph., II, pr. 5, 41, p. 27),
et encore au passage suivant :

Boèce, Cons. Ph. III, pr. 8, 20, p. 48 : Odon, Coll. 556 B :


« Quod si, ut Aristoteles ait, Lyncei « Nam si uiderent homines hoc quod
oculis homines uterentur, ut eorum uisus subtus pellem est, sicut lynces in Boetia
obstantia penetraret, nonne introspectis cernere interiora feruntur, mulieres uidere
uisceribus illud Alcibiadis superficie pul- nausearent ».
cherrimum corpus turpissimum uidere-
tur » ?

L’erreur de Manitius est plaisante (t. II, p. 22 et note) : trompé par les éditeurs, il
n’a pas vu qu’il fallait lire Boetio et a vainement cherché la source de ce passage d’Odon
chez les naturalistes anciens, comme s’il s’agissait de Béotie.
Or Odon semble bien suivre le commentaire de Remi qui glose ainsi le passage de
Boèce : « Alcibiades nomen mulieris formosae; quidam dicunt matrem fuisse Herculis... »
(Ms. 15090, f° 40 r°). Dira-t-on que cette erreur était courante au Moyen Age? Pourtant
le seul commentaire ancien de la Consolation qu’Odon aurait pu connaître, à part celui de
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 259

Peut-on préciser encore la chronologie des trois œuvres que nous croyons
les dernières de Remi ? Il semble que le Commentaire sur la Consolation et
le Commentaire sur les Opuscules de Boèce aient été composés de front : en effet,
pour les gloses qui leur sont communes, le plus fréquemment c’est la glose sur les
Opuscules qui semble tirée du commentaire sur la Consolation 3; mais une fois
au moins c’est l’inverse, car la glose sur les Ebdomades qui se trouve au commen¬
taire sur la Consolation résume nettement quatre gloses du commentaire sur les
Opuscules * 1 2. Quant à la Mythologie dite du second Mythographe, elle est une
compilation de toutes les gloses mythologiques dont Remi avait muni ses
nombreux commentaires, en particulier ses commentaires sur Martianus et Boèce :
travail de longue haleine, elle n’a pu être achevée, nous l’avons montré 3, qu’après
le commentaire sur la Consolation, qu’elle utilise; elle semble donc être la dernière
œuvre de Remi; peut-être même est-ce parce qu’il la laissa imparfaite à sa mort,
que son disciple Albéric, dit le troisième Mythographe, en fit encore un remanie¬
ment.

V. — Antériorité du commentaire anonyme de Saint-Gall

Notre commentaire de Remi sur la Consolation a eu une influence considé¬


rable au Moyen Age, comme en témoigne le nombre des manuscrits qui le conser¬
vent et des commentaires qui s’en inspirent. Mais avant d’étudier cette influence,
une question se pose : l’œuvre de Remi est-elle originale ou bien utilise-t-elle
des commentaires antérieurs sur la Consolation? Cette question n’a jamais été
qu’effleurée, mais elle est terriblement complexe. Schepss, le premier, avait dis¬
tingué dans le manuscrit de Maihingen deux commentaires différents : l’un que
nous savons maintenant être de Remi, l’autre qui a des points de contact avec le
premier et qui lui serait un peu postérieur; Schepss admet même que les deux

Remi, ne la commet pas, mais glose : « Aliquis pulcherrimus » (Ms. S, cité par Schepss,
Handschriftliche Studien, p. 45). Nous reviendrons sur ce commentaire, p. 263.
c) Enfin, dans YOccupatio d’Odon, L. VI, v. 956, éd. Swoboda, p. 147 : « Rarus Achime-
nia seuus licet infurit ira », il pourrait y avoir une réminiscence de la glose de Remi sur
Boèce que nous avons citée ci-dessus, p. 242. Néanmoins, ces indices ne nous semblent pas
décisifs.
1. Telle la glose sur éternité et sempiternité, citée plus haut, p. 249; elle doit être tirée
du commentaire sur la Consolation et avoir été citée de mémoire, car la référence aux Analy¬
tiques, que donne Remi, est fausse (Rand, op. cit., p. 6, n. 2). La glose sur pecudum uita
citée plus haut, p. 23, mélange une glose du commentaire sur la Consolation et une autre
du commentaire sur la Genèse (D’ailleurs Cappuyns montre bien, p. 267 et suiv., tout ce que
le commentaire sur les Opuscules doit au commentaire sur la Genèse, ce qui confirme encore
la date tardive que nous lui avons assignée). Enfin la glose « Sibi tamen. Fecit Deus mundum
nulla coactus necessitate, sed propter solam bonitatem suam naturaliter insitam » (Rand,
op. cit., p. 100, 20) s’inspire de la glose sur le chant 9, v. 4 du livre III de la Consolation.
2. Cf. ci-dessus, p. 249.
3. Cf. ci-dessus, p. 248.
260 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA 1CONSOLATION’

commentaires puissent être contemporains, s’ils ont puisé tous deux à une source
commune plus ancienne x. Naumann remarque que ce commentaire n’est conservé
à l’état pur dans aucun des manuscrits qu’il a examinés après Schepss; il est
toujours en compilation avec le commentaire de Remi 1 2. Ces compilations sont
d’ailleurs indépendantes les unes des autres et la proportion des gloses empruntées
à l’un ou l’autre commentaire varie au gré du compilateur; enfin, chaque compi¬
lateur insère quelques gloses personnelles. Il faut donc, selon Naumann, pour
reconstituer le commentaire anonyme primitif, conserver les données communes
aux manuscrits Sch, T, S, et en retrancher celles qui viennent de Remi. Par cette
méthode il apparaîtrait que le manuscrit S (Sangallensis 845) représente l’état
le plus pur et le moins abrégé du commentaire anonyme; mais il est aussi une
compilation, puisque, sur le chant 9 du livre III, il contient d’affilée, quoiqu’écrits
d’une seule main, le commentaire anonyme et celui de Remi. Naumann pense
que le commentaire anonyme a pour auteur un Allemand, puisque les huit manus¬
crits où il le retrouve sont des manuscrits allemands; mais il ne donne aucune
indication sur la date où ce commentaire fut composé.
Nous avons cherché si ce commentaire anonyme était antérieur ou non à
Remi. La question semble insoluble, s’il est vrai, comme le dit Naumann, que le
commentaire anonyme n’est jamais conservé à l’état pur. Faut-il dire que ce
commentaire n’a jamais existé à l’état pur, qu’il plagie Remi et par conséquent
lui est postérieur ? Naumann observe déjà que c’est peu probable, puisque toutes
ces compilations sont indépendantes les unes des autres 3. Mais il y a plus : une
visite aux bibliothèques de Saint-Gall et Einsiedeln nous a révélé que Naumann
en avait étudié très superficiellement les manuscrits : le manuscrit 845 de Saint-
Gall et le manuscrit 179 d’Einsiedeln contiennent le commentaire anonyme à
l’état pur et sous forme, non de gloses, mais de commentaire suivi; le chant 9
du livre III a seul reçu, en plus du commentaire anonyme, le commentaire de
Remi ; mais ces deux commentaires se suivent et restent très nettement distincts ;
enfin, la valeur spéciale que Naumann attribue au manuscrit de Saint-Gall n’est
nullement justifiée : ce manuscrit, qui est mutilé de la fin, n’est qu’une copie
directe, quelquefois fautive, du manuscrit 179 d’Einsiedeln qui, lui, n’est pas
mutilé. Ajoutons que Naumann ignore deux manuscrits français, les manuscrits 377
de Metz (xie siècle) et 13953 de Paris (x® siècle), que Schepss avait pourtant déjà
signalés, dans un article obscur, comme apparentés au commentaire anonyme 4.
Sans doute, le manuscrit de Metz ne contient que quelques pages du commentaire
anonyme, mais celui de Paris le contient tout entier, à l’état pur, quoique abrégé,
sans aucune contamination des gloses de Remi. Il est donc certain que le commen¬
taire anonyme a été composé sans le secours du commentaire de Remi, et s’il se

1. Schepss, Handschriftliche Studien, p. 35.


2. Naumann, Notkers Boethius, p. 14-23.
3. Naumann, op. cit. p. 15.
4. Schepss, Geschichtlich.es aus Boethiushandschriften, dans N eues Archiv, t. II, 1886,
p. 127, n. 4.
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 261

trouve souvent compilé avec lui dans les manuscrits des Xe et XIe siècles, cela ne
prouve nullement qu’il lui soit postérieur.
Il faut donc recourir à d’autres méthodes pour savoir lequel des deux commen¬
taires est antérieur à l’autre et lequel utilise l’autre. Nous avons cherché si le
contenu même de chaque commentaire ne décèle pas l’utilisation de commentaires
antérieurs. Or Remi nous dit en propres termes qu’il a eu sous les yeux plusieurs
manuscrits de la Consolation, et il propose diverses interprétations selon la leçon
adoptée ; en voici des exemples :
Ms. 1509°) f° 11 v° (I> Pr• 4> I]t4> P- 10) : « O meritos. Ironice et negatiue
loquitur, et est exclamatio cum indignatione... Sin autem lectum fuerit merito,
ut quidam codices habent, erit sensus dolentis atque admirantis taliter : O nemi-
nem illorum merito, id est iuste, posse conuinci de simili crimine quo me accusa-
uerunt » 1.
Ms. 15090, f° 75 r° (V, pr. 1, 41, p. 89) : « Eo loci. Vna pars orationis est
aduerbium, scilicet loci; inuenitur et eo loco; utrumque tamen potest intelligi ».
(Le manuscrit K de Schepss porte, au contraire : « Eo loco. In quibusdam codicibus
inuenitur eo loci; tune autem erit una pars aduerbium, scilicet loci; utrumque
tamen similiter potest intelligi » 2.
Déjà, donc, il est probable que Remi a utilisé plusieurs gloses sur la Conso¬
lation, puisqu’il a eu sous les yeux plusieurs manuscrits de la Consolation et que
ces manuscrits portent presque toujours des gloses marginales. D’ailleurs, cette
méthode est habituelle à Remi, comme Manitius l’a bien montré pour son
commentaire sur Martianus Capella, qui compile les commentaires antérieurs de
Dunchad et Jean Scot3. Mais il y a plus : Remi lui-même, en plusieurs endroits,
fait une allusion directe à des interprétations antérieures sur tel passage de la
Consolation :
Ms. 15090 f° 30 r° (II, pr. 7, 73, p. 34; cf. Schepss, p. 44) : « Mens conscia.
Praecipua uirtus est et maximum praemium bona conscientia. Quidam autem
ex hoc loco colligunt infernum corporeum non esse, nec uermes in eo corporeos,
sed mente propria, id est conscientia, cruciari dicunt...; sed nos ignem corporeum
et uermes corporales esse in eo omnimodo credimus... »
Ms. 15090, f° 66 r° (IV, pr. 6, 45, p. 80; cf. Schepss, p. 46) : « Hoc in loco
quidam conati sunt Boetium reprehendere quasi haereticum, dicentes ilium mathe-
maticam sectari et docere omnia sub fato stellarum fieri. Sed sciendum quia, ubi
plura succincte et comprehensiue memorantur, ignoratur quid debeat eligi... ».
Schepss remarquait déjà que le commentaire anonyme, dans les manuscrits
Sch, S, T, portait : « Hic magis philosophice quam catholice loquitur », et que

x. L’anonyme dit : « O merito. Interiectio dolentis, quia ex senatu sub tali crimine
nemo ei similis uidebatur » (Ms. 845 de Saint-Gall, p. 44).
2. Schepss, Handschriftliche Studien, p. 47.
3. M. Manitius, Zur karolingischen Literatur, dans Neues Archiv, t. XXXVI, 1910,
p, 43-75. Cf. Dunchad, Glossae in Martianum, éd, C. E. Lutz, Lancaster, 1944; Jean
Scot, Annotationes in Marcianum, éd. C. E. Lutz, Cambridge Mass., 1939-
262 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA ‘CONSOLATION’

Remi semblait y faire allusion; pourtant, il refusait l’antériorité à ce commentaire,


sous prétexte qu’il est plus substantiel que celui de Remi1.
Une pareille appréciation est forcément subjective et ne mérite guère créance;
notre impression, à la lecture des deux commentaires, fut tout autre, et elle devait
être confirmée par la comparaison de certains passages; ces rapprochements
prouvent, croyons-nous, que Remi a connu et utilisé le commentaire anonyme.

Sur Boèce, Cons. Ph., III, metr. 9, 13, p. 52 :


Anonyme Remi
Ms. d’Einsiedeln 179, p. 186 : Paris, lat. 8039, fol. 63 v° 2 :
« Tu triplicis, id est solis qui lucet, fouet, « Tu triplicis mediam naturae... Philo¬
incendit, uel coeli, terrae ac maris. sophi animam mundi solem esse dixe-
Maxima mundi anima, quae omnem runt... Hic itaque sol triplicis naturae
mundum mouet, triplicis naturae est, est : habet enim essse, habet calere,
id est rationabilis, concupiscibilis, iras- habet et splendescere. Sol enim médius
cibilis... Mediam animant dicit solem est inter planetas... Media dicitur anima,
qui inter coelum et terram uidetur spa- non quod a meditullio corporis, id est
tium trahere... Vnde uocabulum trahit ab umbilico, sit porrecta, sed quia
quod anima sit media, quia philosophi in corde sedes illius est proprie, ubi,
affirmant quod anima cor maxime com- est pontificium uitae... Iste ergo minor
plectatur, quod per medietatem corporis mundus habet animam triplicis natu¬
infixum esse liquet et ipsi cogitationes rae : est enim irascibilis, concupiscibilis,
inhaerent. Non minus uero sol pro rationabilis... ».
anima accipitur quia medietatem uidetur
possidere... »

On voit la méthode de Remi qui, sur chaque phrase de l’anonyme, greffe


un long développement. Le parallèle suivant est encore plus significatif.

Sur Boèce, Cons. Ph., III, metr. 9, 18, p. 52 :


Anonyme Remi
Paris, lat. 13953, f° 36 r° : Paris, lat. 15090, f° 43 v° :
« Tu causis animas paribus, id est « Tu causis animas paribus uitasque
angelis; paribus dicit quia consimiles minores provehis... Diuerso modo diuersi
Deo sunt in sua forma quae illis data in hoc sentiunt. Quidam ita intelligunt,
est; uitas minores, id est homines qui ut animas dicant angelicos spiritus,
minore uita utuntur in praesenti statu uitas uero minores homines, quos paribus
quam angeli faciant. Prouehis : producis; causis produxit, dum eos rationabiles
leuibus : facilibus; sublimes, scilicet condidit; sent que, id est immittit angeîos
animas, curribus aptans : gentili more in coelum, homines in terrain, aptans
loquitur, non quod illae animae in curri¬ sublimes animas leuibus curribus, id est
bus eant, sed propter leuitatem uel sublimi contemplationi ad consideranda
facilitatem dicit naturae earum; unde coelestia. Alii animas leuibus doctos et

1. Schepss, op. cit., p. 32-35.


2. Le Paris, lat. 15090 omet cette glose faute de place.
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 263

currus pro motu positos accipimus. sapientes intelligunt, uitas minores stul-
In coelum, id est angelos, terram, id est tos... Attamen prudentioribus aliter uide-
homines; seris, infigens animas ». tur, qui animas rationales hominum
spiritus intelligunt, uitas uero minores
pecudum animas... »

Ce rapprochement est capital pour la question qui nous occupe : l’antériorité


de l’anonyme par rapport à Remi est manifeste; Remi reproduit presque mot-
à-mot l’interprétation de l’anonyme sur ce vers de Boèce, mais y ajoute deux autres
interprétations, issues sans doute, elles aussi, de commentaires antérieurs, et
adopte la dernière. Cette utilisation de l’anonyme par Remi apparaîtrait donc
comme intelligente et non servile. Remi est plus complet; son commentaire n’a
pas cette allure de simple paraphrase qu’adopte si souvent l’anonyme.
Celui-ci nous intéresse pourtant à plus d’un titre. L’anonyme cite mot-à-
mot les ouvrages qu’il utilise et, contrairement à Remi, indique souvent le nom
de l’auteur auquel il emprunte sa glose : telle sa glose sur Platon, tirée d’Augustin ],
ses gloses sur unio et echinus, tirées d’Isidore 1 2, sa glose sur les chaises curules,
tirée de Servius 3. Il lui arrive de citer incidemment Hésiode 4, Lucilius et Plaute 5.
Il semble savoir le grec un peu moins mal que Remi. Est-ce à dire, comme Schepss
et Naumann l’assurent, que ce commentaire anonyme a plus de portée que celui
de Remi ? Beaucoup de gloses dénotent au contraire une profonde ignorance,
par exemple :
« Regulus, proprium nomen cuiusdam Romani » 6.
<c Euripides, philosophus graecus »7.
« Catoni, id est Platoni » 8.
« Euripi, illius fluuii » 9.

Nous sommes persuadé que sa glose « Alcibiades, aliquis pulcherrimus 10 »


procède aussi d’une ignorance totale sur Alcibiade; Remi, au contraire, bien plus
savant, explique longuement quelle femme est Alcibiade11 ; pour une fois l’érudit
erre encore plus que l’ignare!
Muni de ces maigres données, nous avons essayé de découvrir quel pouvait
être l’auteur de ce commentaire anonyme. Voici l’ordre de ces recherches :

1. Paris, lat. 13953, f° 26 v°.


2. Ibid., f° 34 r° et 35r°.
3. Ibid., f° 30 v°.
4. Ms. S, p. 78.
5. Ibid., p. 217.
6. Paris, lat. 13953, f° 32r°.
7. Ibid., f° 34 v°.
8. Ms. S, p. 227.
9. Ibid. p. 74.
10. Ibid., p. 142.
11. Paris, lat. 15090, f° 40 r°, glose citée ci-dessus, p. 258. n. 4.
264 CONTROVERSES D’ÉCOLES AUTOUR DE LA 1CONSOLATION’

VI. — Remi et le commentaire sur Prudence

Notre manuscrit parisien, qu’ignorait Naumann, n’infirme nullement l’ori¬


gine allemande qu’il attribuait au commentaire anonyme. En effet, quoique issu
du fonds de Saint-Germain des Prés, le Paris, lat. 13953 porte mainte glose en
vieux-haut-allemand, traduisant des mots du texte de Boèce 1. D’autre part,
le commentaire anonyme est conservé encore aujourd’hui, en tout ou en partie,
à l’état pur ou en compilation, dans trois manuscrits de Saint-Gall et quatre
manuscrits de 1 abbaye voisine d’Einsiedeln 2. On sait aussi que Saint-Gall fut
un grand centre d études sur Boece3 et que, dès l’année 872, la bibliothèque conte¬
nait deux exemplaires de la Consolation 4. Il n’est donc pas invraisemblable que
notre commentaire anonyme ait été composé à Saint-Gall même, où Notker
l’utilisera encore, en compilation avec Remi d’Auxerre.
Or, dans le Pans. lat. 13953, ce commentaire suit immédiatement des gloses
sur Prudence, attribuées a Ison, l’ecolâtre de Saint-Gall mort en 871. D’autre
part, un commentaire anonyme sur Prudence, plagiant Ison, a été édité par Bur-
nam et attribué par lui à Remi d’Auxerre 5. Mainte glose se retrouve à la fois
dans le commentaire d’Ison et dans les commentaires de Remi sur Prudence et
Boèce. Ne pouvait-on supposer que les deux commentaires du manuscrit 13953 :
le commentaire sur Prudence et le commentaire anonyme sur Boèce, étaient d’Ison,'
et que Remi avait composé d’après eux ses deux commentaires sur Prudence et
Boèce ? Ou tout ceci n était-il qu’un jeu de coïncidences sans valeur ? Une recherche
plus critique devait abattre cet échafaudage de probabilités. Il repose en effet sur
1 attribution à Ison de gloses sur Prudence. Que vaut cette attribution ? Elle est
communément admise, mais Manitius adopte sur ce point une curieuse attitude :
au premier tome de son Histoire de la littérature latine, il affirme cette attribution
sans la discuter6; au second tome il semble attribuer à Ison les mêmes gloses
que, quatre pages plus loin, il attribue comme Burnam à Remi 7; enfin, au dernier
tome, il pense que le commentaire sur Prudence n’est pas d’Ison, mais de l’entou¬
rage de Remi8. Nulle part, d’ailleurs, il ne donne les motifs de ses revirements;
on ne se rend même pas bien compte s’il admet ou non l’existence de deux com¬
mentaires distincts.

1. Entre autres : f° 31 v° fidelibus, holden; f° 33 mtentio, indaht; f° 34 r° struma


uitium in gutture est chelc; etc... ^ ’
2. Voir notre classement, ci-dessous p. 403 et suiv.
3. Sur ce point, voir l’éd. Peiper, p. lxi.

P 4; Ét PfIPER’ P- XI-,et Ratpert, Casus S. Galli, dans M.G.IL. in f°, t. II, p. 72 4c ■


“ Boetnn V lion philosophie consolationis in uolum. I. Item alii V in altero uolumîne »

ValelÉ»J"Z7;É°° 'e anmy,“ m' P'UdmCe ^ 1‘ ma"mCHt 413 *


6. M. Manitius, op. cit., t. I, p. 354.
7. Ibid., t. II, p. 804 et 808.
8. Ibid., t. III, p. 1062.
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 265

Nous avons vainement cherché pourquoi des gloses sur Prudence ont tou¬
jours été attribuées à Ison. L’auteur de la notice sur Ison dans Y Histoire Littéraire de
la France 1 ne doute pas de cette attribution ancienne. Il renvoie à l’édition de
Weitzius qui contient déjà ces gloses avec cette attribution.
Nous nous sommes reporté à cette ancienne édition 2 : Weitzius y publie en effet
ces gloses, précédées de cette simple notice : « Isonis magistri glossae veteres ex
codd. Caroli Widmani et Jacobi Bongarsii studiose excerptae ». Nulle autre explica¬
tion. Sans doute, s’il les a attribuées à Ison, c’est en vertu d’une tradition ancienne,
ou parce qu’un de ses manuscrits portait ce nom. Mais que vaut cette tradition
ou cette mention de manuscrit? Notre manuscrit 13953 porte bien, lui aussi, la
mention : « Vide glossas Isonis magistri ad Prudentium », mais cette mention n’a
aucune valeur; elle date du XVIIe siècle et semble bien n’être qu’un renvoi à l’édi¬
tion de Weitzius lui-même 3. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette attri¬
bution à Ison semble incontrôlable. Elle n’est même pas probable puisque Ekke-
hart IV, qui parle en détail de l’enseignement d’Ison dans ses Casus S. Galli,
ne souffle mot de son prétendu commentaire sur Prudence 4.
Il y a plus. Telle glose, imprimée sous le nom d’Ison, ne semble pas pouvoir
être de lui :
« Regestum uocatur liber continens memorias aliorum librorum et epistolas
in unum collectas; et dictum regestum quasi iterum gestum. Ioannes Scotus
registron dicebat » 5.
Cet imparfait implique que Jean Scot était mort à l’époque où cette glose
fut écrite; elle ne peut donc être d’Ison, qui est mort près de dix ans avant Jean
Scot. Au contraire, cette glose est très vraisemblable de la part de Remi d’Auxerre,
et elle se retrouve mot-à-mot dans le commentaire que lui attribue Burnam 6.
Bien plus, ce même commentaire contient une autre glose analogue sur Jean
Scot, qui, elle, ne se retrouve pas dans le commentaire attribué à Ison :
« Parapsis... Iohannes autem Scotus dicebat parobsis a parandis obsoniis... » 7.
Comment expliquer ce fait ? Selon nous les prétendues gloses d’Ison ne sont
qu’un abrégé du commentaire édité par Burnam et attribué par lui à Remi. Il n’y
a jamais eu qu’un seul commentaire, malgré les quelques variantes des différents
manuscrits : ce commentaire se trouve à l’état le plus complet dans le manuscrit
de Valenciennes édité par Burnam, et à l’état abrégé dans notre manuscrit
13953 et dans ceux dont s’est servi Weitzius; ce commentaire est bien de Remi
d’Auxerre, comme Burnam et Manitius le pensaient sans en avoir une preuve

1. T. V, 1740, p. 401. Cf. P. L., t. LIX, 577.


2. Aurelivs Prudentivs Clemens, Opéra noviter ad msc. fidem recensita a M.
Johanne Weitzio, Hanoviae, 1613, t. II, p. 771 et suiv.
3. Paris, lat.13953, f° 1 r°.
4. M. G. H. in f°, t. II, p. 70 et suiv.
5. Pseudo-Ison, In Peristephanon, XI, 1131, P. L., t. LX, 529.
6. Burnam, op. cit., p. 220.
7. Ibid., p. 104 {In Psychomachiam 532).
266 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA CONSOLATION ‘ ’

décisive 1. En effet, mainte glose de ce commentaire sur Prudence se retrouve


presque textuellement dans notre commentaire de Remi sur Boèce, qui doit être
à peu près contemporain; en voici quelques exemples :

Sur prudence : Sur Boèce :

Éd. Burnam,p. 81 (Hamart. 828) : Ms. 15090, f° 30 r° (Schepss, p. 44) :


« Perpetuis. Quidam dicunt uermes « Mens conscia. Praecipua uirtus est et
in igneis fluminibus inferni uiuere non maximum praemium bona conscientia.
posse, sed beatus Augustinus hoc non Quidam autem ex hoc loco colligunt
esse dubitandum dicit, cum etiam uermes infernum corporeum non esse nec uermes
habeantur in aquis calidis thermarum, in eo corporeos, sed mente propria,
quorum natura est ut, si foras fuerint id est conscientia, cruciari dicunt... Sed
producti, cite moriantur. Salamandra nos ignem corporeum et uermes cor-
quoque serpens in mediis flammis sine porales esse in eo omnimodo credimus;
dolore et consummatione uiuit, et non sunt enim quaedam animalia in igné
solum non moritur, sed etiam incendium uiuentia, sicut salamandrae quas ignis
extinguit ». non laedit ».
Éd. Burnam, p. 80 (Hamart., 802) : Ms. 15090, f° 66ro (Schepss, p. 46) :
« Contra mathematicos loquitur, qui « Hoc in loco quidam conati sunt Boetium
dicunt omnium hominum mores, actus reprehendere quasi haereticum, dicentes
et euentus secundum constellationem ilium mathematicam sectari et docere
fieri et sub qualicumque signo fuerit omnia sub fato stellarum fieri. Sed scien-
natus, illius naturam hominem habere dum quia, ubi plura succincte et compre-
confirmant; sed mentiuntur ». hensiue memorantur, ignoratur quid
debeat eligi... »
Éd. Burnam, p. 126 (I adv. Symma- Ms. 15090, f° 47r0 :
chum, 196) : « Asilum locus refugii est : « Asilum est locus refugii a quo non
cum enim Romulus adhuc esset pauper, licebat confugientem extrahere... Rettulit
fecit sibi asilum, ut illuc omnes rei confu- autem primo Romulus Romam illud,
gerent et ex illis auxilium caperet ». ut confugientes sibi sociaret, qui cum
eo Vrbem aedificarent ».
Éd. Burnam, p. 179 (II adv. Sym- Ms. 8039, fe 63 v° : « Prudentioribus
machum, 992 ; : « Maiori mundo minorera autem uidetur hoc loco potius animam
comparât, id est corpus humanum, unde rationabilem debere intelligi, quae ma-
et microcosmus homo dicitur, id est gnam concordiam habet cum mundo.
minor mundus ». Ynde et homo graece microcosmus
dicitur, id est minor mundus ».
Éd. Burnam, p. 166 (II adv. Symma- Ms. 15090, f° 30 v° :
chum, v. 558) : « Fabricius consul fuit « Iste Fabricius consul Romanorum,
Romanorum pauperrimus quidem, sed qui Sabinorum principibus multum auri
sua paupertate laudabilis : nam Romani, pondus Romanis pro pace deferentibus

1. Manitius, op. cit., t. II, p. 808. Cf. aussi la glose de Remi sur Martianus Capella :
" Heus uocantis aduerbium est. Johannes Scottus liens : ubi es resoluebat » {Paris, lat. 8674,
fü 27, cité par Hauréau, art. cit. p. 6).
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 267

cum bellum contra Sabinos agere dispo- respondisse fertur « Romanos aurum nolle
nerent, legati illorum Romam uenerunt habere, sed habentibus aurum imperare ».
et multa auri pondéra secum pro pace
ferentes solum ilium in domo de uase
fictili comedentem repererunt. Quibus
aurum sibi dare uolentibus ille respon-
dit : Romani nolunt aurum habere, sed
aurum habentibus imperare. »

Le commentaire sur Prudence contient aussi une glose sur la Fortune qui
s’apparente nettement à celles que nous avons déjà trouvées dans d’autres com¬
mentaires de Remi1 :
« Fortuna depingitur in dextra manu cornu ferre plénum omnibus bonis :
Hercules enim fertur habuisse proelium cum Centauro, et abstraxit cornu illi,
quod postea Nymphae accipientes omnibus bonis repleuerunt; et inde, ubicumque
uoluerint, potestatem habent largiendi » 2.
Enfin ce commentaire contient une glose sur Boèce ; or cette glose ne concorde
pas avec l’anonyme 3, mais avec Remi :
« Amniadum id est Amnii familiae. Amnias dux nobilis Romanorum a quo
« soboles Amniadum », unde et Boetius fuit dictus Anicius, quod fuerit inuictus.
Fertur enim quia ipse ante alios proceres ad baptismum properauit, de cuius stirpe
fuit Boetius » 4.
Pour toutes ces raisons, nous nous croyons autorisé à conclure qu’il n’a jamais
existé deux commentaires distincts, l’un d’Ison, l’autre de Remi, sur Prudence.
Le commentaire complet est de Remi d’Auxerre, et les gloses prétendues d’Ison
n’en sont qu’un abrégé. Il ne nous reste donc aucune raison d’attribuer à Ison le
commentaire anonyme sur Boèce. Néanmoins ce commentaire anonyme pourrait
bien être issu de Saint-Gall, où Notker l’utilisera encore, un siècle environ après
sa composition.

VIL —■ Remi et les commentaires d’Asser et d’Alfred

Une autre méthode peut nous aider dans notre recherche : l’étude des rapports
entre nos commentaires latins et trois œuvres en langue vulgaire : le Boèce d’Alfred,
le Boèce de Notker et le Boèce provençal.
La comparaison du Boèce d’Alfred avec nos commentaires latins est parti¬
culièrement suggestive. Schepss, le premier, a signalé des rapprochements entre

1. Ci-dessus, p. 245-246.
2. Burnam, éd. cit., p. 126 (/ adv. Symm., v. 205).
3. « Anius proprium nomen regis insulae Delos, unde Anicius figuratum nomen...
{Sangallensis 845, p. 5).
4. Burnam, éd. cit., p. 138 (I adv. Symm. 551).
268 CONTROVERSES D'ÉCOLES AUTOUR DE LA ‘CONSOLATION

le commentaire latin des manuscrits KY et l’œuvre anglo-saxonne1. Ce commentaire


n’était-il pas la source d’Alfred, et par conséquent l’œuvre d’Asser dont Guil¬
laume de Malmesbury parle en ces termes : .
« Hic sensum librorum Boethii de Consolatione planionbus uerbis enodauit,
quos rex ipse in Anglicam linguam uertit ». Et ailleurs : « Asseois... non usque-
quaque contemnendae scientiae fuit, qui librum Boethii De consolatione Philoso-
phiae planioribus uerbis elucidauit labore illis diebus necessario, nostris ridicu o.
Sed enim iussu regis factum est, ut leuius ab eodem in Anglicum transferretur
sermonem » 2 3. _ .,
Schepss n’osa affirmer que le commentaire des manuscrits A Y tut iœu\re
d’Asser; car, dit-il, ce commentaire est beaucoup plus qu’une édition in usum
delphini comme l’était celle d’Asser, au dire de Guillaume de Malmesbury .
Schepss avait vu juste, puisque les érudits postérieurs devaient déterminer avec
certitude que le commentaire des manuscrits KY était l’œuvre de Remi. Mais il
ajoute qu’Asser lui-même dut utiliser ce commentaire plus ancien. Cette suppo¬
sition est invraisemblable a priori : c’est admettre que, d’un commentaire sérieux
et abondant, Asser n’aurait su tirer qu’une maigre paraphrase du texte de
Boèce, œuvre déjà ridicule aux yeux de Guillaume de Alalmesbury. De plus,
nous savons maintenant que ce commentaire est l’œuvre de Remi, et j’ai déter¬
miné que c’était une œuvre de sa vieillesse, qui ne doit pas être antérieure à 1 an
900. Il est donc plus récent que les commentaires d’Asser et d’Alfred.
Dès lors, comment expliquer les rapprochements qu’ont signalés Schepps,
puis Schmidt 4, entre Alfred et le commentaire des manuscrits KY ? Nous sommes
réduit aux hypothèses, et notre ignorance de l’anglo-saxon n’était pas de nature à
faciliter la recherche. Notons pourtant que les rapprochements de Schepps
ne sont pas tous également probants : le passage d’Alfred sur l’âme tripartite,
par exemple, a son équivalent aussi bien dans le commentaire anonyme que dans
celui de Remi 5; il est très vraisemblable qu’Asser l’ait puisé chez l’anonyme, d où
Remi l’a tiré également. En effet, d’une manière générale, l’anonyme semble très
proche de l’œuvre d’Asser, telle que nous pouvons l’imaginer d’après les paroles
de Guillaume de Malmesbury : une paraphrase, plutôt qu’un véritable commen¬
taire, les mots difficiles étant expliqués par leurs synonymes, quelquefois même
traduits en langue vulgaire. Il est donc très possible qu’Asser ait connu et imité
notre commentaire anonyme de Saint-Gall6.

1. Schepss, Zu Kônig Alfreds « Boethius », dans Arcliiv fiir das Studium der neueren
Sprachen, t. XCIV, 1895, p. 159-160.
2. Guillaume de Malmesbury, Gesta regum Angl. II, 122, et Gesta Pontificum AngL,
II, 248 (cité par Schepss).
3. Schepss, Zu Kônig Alfreds « Boethius », p. 158.
4. Heinz Schmidt, Kônig Alfreds Boethius-Bearbeitung, Diss. Gôttingen, 1934,
passim.
5. Voir ci-dessus, p. 262.
6. Schepss, Zu Kônig Alfreds « Boethius », p. 157, signale un rapprochement entre
un passage du commentaire anonyme et un passage des chants anglo-saxons sur Boèce
IDENTIFICATION DES COMMENTAIRES CAROLINGIENS 269

D autre part, Remi peut avoir eu Asser pour source, s’il écrit vers 901-902,
c est-à-dire une dizaine d’années après Asser; nous avons vu, en effet, que son
commentaire présentait tous les caractères d’une compilation * 1. La seule diffi¬
culté, c est qu il ait connu l’œuvre d’Asser si peu de temps après sa composition;
mais les rapports entre l’Angleterre et la France étaient déjà fréquents : le moine
français Grimbal, devenu collègue d’Asser et confident d’Alfred, était, comme
Remi, un protégé de l’archevêque Foulque de Reims : il put servir d’intermédiaire
entre Asser et Remi2.
Nous proposons donc — sous toute réserve, d’ailleurs — la généalogie sui¬
vante entre les premiers commentaires de la Consolation :

Anonyme de Saint-Gall

Asser (v. 895)

Alfred (v. 897-901)


Remi (v. 901-902).

VIII. — Le commentaire du Vaticanus latinus 3363

Or un autre commentaire, forcément antérieur à Remi, nous est conservé