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LA REMISE EN QUESTION DU ROMAN TRADITIONNEL :

ANDRÉ GIDE (1869-1951)

Au début, André Gide se ressent profondément de l’influence de Mallarmé (que Gide


fréquentait) et de l’esthétique symboliste. En témoignent les recueils de vers Les Cahiers
d’André Walter (1891), Le traité du Narcisse (1891) et Le Voyage d’Urien (1893), marqués par
la vision symboliste du monde, où l’art reste la valeur suprême. Les Cahiers d’André Walter est
écrit sous le signe de Narcisse. André Walter, l’alter ego de Gide, est un héros en train d’écrire
un livre, son journal, où il parle de soi-même, s’autoanalyse, se met en scène. Le traité du
Narcisse reprend ce thème, qu’il accompagne d’un autre, celui de l’impuissance créatrice, de
l’incapacité d’écrire, de la menace de la stérilité (thème à la mode qui devient une obsession de
Gide). Il y a lieu de remarquer à ce sujet le paradoxe gidien, le contraste évident entre son
angoisse provoquée par le fantasme de la stérilité, et l’ampleur de son œuvre, sa fécondité
littéraire remarquable. Le titre du livre Le Voyage d’Urien cache un jeu de mots significatif : le
voyage du RIEN. Le rien est un thème mallarméen de prédilection. L’obsession du néant, du
vide correspond à cette paralysie, à ce blocage que l’écrivain ressent devant la feuille blanche.
Les thèmes et les complexes de Gide apparaissent de très jeune, l’œuvre ultérieure ne faisant
que les développer.
L’auteur manifeste un désir et une préoccupation particulière de rechercher sa propre
image. Il écrit un vaste Journal (publié entre 1939-1950), qu’il tient pratiquement toute sa vie,
une œuvre qui devient son miroir, puisqu’il s’y regarde et reflète infatigablement. Le journal est
devenu une pratique très fréquente dans la littérature moderne, mais s’est imposé comme genre
littéraire à l’époque romantique (les journaux de Stendhal, un écrivain aussi obsédé par cette
recherche du moi, celui d’un écrivain suisse, Amiel, celui des frères Goncourt). Cette vogue
s’explique surtout par l’intérêt du public pour l’intimité des écrivains. Pour l’auteur, le journal
représente d’abord un lieu de réflexion, de méditation sur tous les thèmes : religion, morale,
artistique, politique. Pour Gide et les autres écrivains, le journal permet de noter des impressions
de lecture, c’est une occasion de commenter les lectures. Le journal a même une valeur
thérapeutique : il aide à dépasser les moments difficiles, les angoisses, les crises morales,
sentimentales, à guérir de ses “maladies”, de ses crises spirituelles. Le journal permet de se
libérer, de se défouler. Dans le cas des écrivains, le journal aide à dépasser les périodes
d’impuissance, de stérilité créatrice. Le fait de noter quotidiennement quelque chose
d’insignifiant dans le journal donne à l’écrivain l’illusion/la consolation d’avoir réalisé un
travail d’écriture. C’est une façon d’exorciser le vide. Pour Gide, le journal est une soupape, un
moyen de se sauver par l’écriture, même banale. Certains considèrent son journal comme son
chef d’œuvre. Il est un métatexte de l’œuvre, doublant et explicitant celle-ci. Le journal de Gide
peut être pris pour un laboratoire de création, miroir où l’on voit la conception de certaines
œuvres. Il est complété par d’autres textes à caractère personnel, formant ensemble ce que
Philippe Lejeune (Le Pacte autobiographique) appelle un espace autobiographique : Si le
grain ne meurt (1926), des journaux de voyage – Voyage au Congo (1927), Retour d’U.R.S.S.
(1936) -, les correspondances avec P. Valéry, R.-M. du Gard. Cet ensemble nous permet de
retrouver la personnalité de Gide dans ces images disparates et kaléidoscopiques.
Gide a été un enfant hypersensible, entouré exclusivement de femmes (orphelin de père
à 11 ans). Il a grandi dans une famille de la haute bourgeoisie protestante et dans une
atmosphère puritaine. Le voyage en Tunisie (1893-1895) se révèle libérateur: parti pour s’y
soigner de la tuberculose, il en revient libéré de toutes contraintes et désireux de vivre
pleinement. Il épouse en 1895 sa cousine, Madeleine Rondeaux, à qui il s’est voué depuis l’âge
de 15 ans, d’une profonde affection qui ne sera jamais de l’amour. Dans l’autobiographie Si le
grain ne meurt, l’écrivain retrace sa formation intellectuelle et avoue en toute franchise la nature
marginale de sa sexualité. La liberté, avant d’être une notion discutée par les existentialistes
français, a été une idée extrêmement poursuivie par toute la vie de Gide. L’écrivain a toujours
aspiré à préserver l’indépendance de l’individu : sa liberté d’action et sa liberté d’expression. Le
gidisme consiste justement en ce bouleversement de l’ordre admis initialement, de la norme, de
la convention comme frein. Cette liberté suppose une perpétuelle situation de changement,
d’infidélité. La constance ne vaut que par son élément négatif, l’inconstance, fidélité dans l’idée
d’infidélité. Gide parle de son hésitation perpétuelle entre la sécurité et l’affranchissement, la
révolte. Son journal dévoile et obscurcit simultanément sa personnalité, continuellement exhibée
et travestie dans une infinité de masques.