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PSYCHANALYSE ET THÉOLOGIE

D’une rencontre historiquement ratée au malaise actuel de la culture

Laurent Lemoine

S.E.R. | « Études »

2016/5 Mai | pages 63 à 74


ISSN 0014-1941
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religion et s p i ri t ualit é

PSYCHANALYSE ET THÉOLOGIE
D’une rencontre historiquement ratée
au malaise actuel de la culture
Laurent LEMOINE

Le dialogue entre psychanalyse et théologie était fécond dans


les années 1960-1980. Mais on peut se demander si la ren-
contre a réellement eu lieu, tant on observe aujourd’hui une
méfiance réciproque au profit soit d’un laïcisme intransigeant,
soit d’un fondamentalisme religieux. Ce dialogue n’était pas
sans ambiguïté, des deux côtés. Pourtant, ne serait-il pas profi-
table de tenter aujourd’hui de le renouer ?

Contre une évidence

I l y a quelques décennies, on parlait beaucoup de dialogue entre foi


chrétienne et psychanalyse. Je voudrais dans ces lignes prendre le
contre-pied de la doxa de la seconde moitié du siècle dernier concernant
la prétendue fécondité de ce dialogue, quitte à revendiquer une posture
quelque peu iconoclaste. Nombreux alors étaient les auteurs, tant dans
le champ théologique imprégné de sciences humaines que dans celui de
la recherche psychanalytique, qui tentèrent le pari de cette improbable,
voire explosive rencontre. Maurice Bellet, Marc Oraison, Louis Beir-
naert, Albert Plé, Christian Duquoc, Jacques Pohier, Antoine Vergote,
Denis Vasse, Jean-François Catalan, et bien d’autres, furent de ces pion-
niers. Ces auteurs ont investi la Bible1, les dogmes chrétiens comme
l’Incarnation ou la Rédemption
Dominicain, psychanalyste.
relues à travers le conflit œdi-

1. Moïse et les entrelacs de sa culpabilité préœdipienne, par exemple, ou, dans le Nouveau
Testament, la famille de Jésus lui-même ou les angoisses de l’apôtre Paul dont Freud faisait le
vrai propagateur de la foi chrétienne.

Études - Mai 2016 - n°4227 63


pien2, la spiritualité3, la vie morale dans ses actes humains concrets ou
pré-humains (précédant l’engagement de notre responsabilité) comme
les passions, etc. Autant de domaines soumis à l’aide de la grille de lec-
ture proposée par les thèses et les méthodes de la psychanalyse assu-
mant plus ou moins un risque de réductionnisme. Il fallait « baptiser
Freud », comme Thomas d’Aquin avait baptisé Aristote. Une gageure.
Même si les bases théoriques du dialogue ne furent pas simples,
on a coutume de considérer que d’incontestables résultats concrets
émergèrent. Or, je n’en suis pas sûr du tout. N’est-ce pas le propre de
toute rencontre que de rater ? Jacques Lacan en était convaincu.
Les quelques axes de réflexion que je propose autour du dialogue
foi/psychanalyse fonctionnent comme une illustration ou un prisme :
il conviendrait d’élargir ce questionnement limité à l’ensemble du


dialogue foi/sciences humaines
En fait de dialogue, n’en est-on ou sociales. Il avait bien débuté


pas resté à l’ébauche ? dans l’immédiat après-concile-
Vatican-II dans de nombreux
domaines : psychologie, sociologie, linguistique, anthropologie. Un
diagnostic de panne est souvent porté aujourd’hui, à la mesure du
reflux des ventes de livres en sciences humaines dans beaucoup de nos
librairies… Ne se prive-t-on pas de clés de lecture indispensables ?
En ce qui concerne le dialogue foi/psychanalyse dans sa spécifi-
cité, posons-nous la question suivante : en fait de dialogue, n’en est-on
pas resté à l’ébauche ? Notons, par exemple, un aspect trop peu évo-
qué : si les théologiens se sont penchés sur la psychanalyse, qu’en est-il
en retour de l’intérêt des psychanalystes pour la théologie ? À moins
de voir la théologie uniquement comme l’expression la plus rationali-
sée de la névrose obsessionnelle de l’humanité ! Bref, un symptôme…
Jacques Lacan estimait que « les vrais catholiques sont inanalysables »4
et, de fait, la psychanalyse a eu tôt fait de ranger la religion du côté de
la vaine lutte contre la peur de mourir. La cause est entendue. Le
cadavre du Père est dans le placard. Il en sort parfois, tel un fantôme,
pour hanter les nuits de l’enfant qui sommeille en tout adulte.

2. Pour les catholiques, Marie comme vierge et mère a beaucoup intéressé ou le Père considéré
dans sa toute-puissance mais, en réalité, père castré. Voir, de nos jours, Gérard Pommier, Féminin,
révolution sans fin, Pauvert, 2016.
3. Que l’on songe aux extases de Thérèse d’Avila ou à l’anorexie de Catherine de Sienne, à Angèle
de Foligno ou… Henri Suso, car la mystique est féminine, quoique concernant des hommes et des
femmes !
4. J. Lacan, Le triomphe de la religion. Précédé de Discours aux catholiques, Seuil, 2005.

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Sous l’impulsion du pape François, l’Église catholique a vécu un


Synode sur la famille en deux phases. Parmi les experts, évêques et/ou
théologiens, j’ai été stupéfait de constater à quel point l’apport psycha-
nalytique qui avait imprégné – et seulement imprégné ? – la culture
européenne durant le siècle dernier était en voie de disparition. Com-
ment renouveler la question de l’acte moral sans faire appel à la psy-
chanalyse qui, de fait, avait totalement bouleversé la compréhension
de ce que Freud nommait Psychopathologie de la vie quotidienne ?
Lorsqu’on réfléchit sur notre engagement moral, peut-on passer sous
silence les motivations inconscientes de notre agir ?
Dès lors, on tente de réinventer dans de pénibles tâtonnements
conceptuels ce que le fondateur de la psychanalyse a mis plusieurs
dizaines d’années à peaufiner. Il en résulte une impression de gâchis
ou, si l’on veut rester professionnel, d’oubli culturel à interroger avec
la même détermination que dans la trajectoire d’une cure… Mais
n’est-il pas dans l’air du temps que de tourner le dos à l’histoire et aux
humanités classiques au profit de l’évaluation rentable ? Finalement,
ni Freud ni La princesse de Clèves ne serviraient à comprendre l’amour
humain ? Pourtant, l’histoire comme les lettres pourraient avantageu-
sement définir le cadre d’un nouvel humanisme. L’esprit, le cœur ou
les entrailles de l’homme, pour prolonger le vocabulaire biblique, ne
s’identifient pas aux dysfonctionnements des circuits neuronaux !
Il est probable que, dans l’Église catholique, la réouverture du
chantier métaphysique sous les pontificats de Jean  Paul  II et de
Benoît XVI ne fut pas étrangère à l’éviction progressive des sciences
de l’homme du champ de la réflexion. Elles furent plus ou moins sus-
pectées d’agent du relativisme, au risque de confondre capacité de
relativiser, ce que procure en effet l’étude de l’histoire, avec relati-
visme ou subjectivisme.
Seule la mystique s’en tire mieux sans doute aux yeux des psycha-
nalystes – nous l’avons évoqué – à cause de ses accointances avec
l’amour extatique, mis en exergue par Jacques Lacan à la suite de
Pierre Rousselot5. La mystique semble s’être affranchie des croyances
dogmatiques et des institutions répressives, ce qui l’assimile plus dif-
ficilement à l’aliénation d’un « credo quia absurdum »6.

5. P. Rousselot, Pour l’histoire du problème de l’amour au Moyen Âge, Vrin, 1981.


6. « Je [le] crois parce que c’est absurde », apocryphe de Tertullien repris par Freud dans L’avenir
d’une illusion, Cerf, 2012, traduction et commentaire par Paul-Laurent Assoun et Claire Gillie.

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Il me semble juste d’affirmer aussitôt que le renouvellement laca-
nien de la psychanalyse côtoie l’arsenal notionnel de la théologie
catholique, comme l’atteste le Nom-du-Père… qui est aux cieux7 !
D’aucuns, récemment encore, ont remarqué les dérives religieuses de
certaines institutions psychanalytiques8. L’hypothèse de la psychana-
lyse, comme version sécularisée de traditions religieuses soumises à
l’épure du soupçon freudien puis lacanien, n’est pas dépourvue d’in-
térêt : certes, on ne se confesse plus, on n’avoue plus, mais on dit ce qui
vient à l’idée ou à l’esprit, si l’on n’a pas peur de réveiller par ce dernier
terme de vieux souvenirs… de religion, mais n’est-ce pas le but d’une
cure, non plus d’âmes, mais analytique… ?
Si le mot «  salut  » est par trop connoté de valences religieuses,
celui de « guérison » peut s’y substituer commodément de nos jours
dans une version plus séculière9. Il évoque un espace intramondain
sans transcendance, le rendant ainsi capable de devenir le point de
convergence des personnes en mal-être psychique de toutes espèces et
en quête de solutions tangibles, lorsque la solution fait le malheur de
la question. La religion qui fait retour (ce qui ne doit étonner per-
sonne, puisque le propre de la religion est précisément de faire retour10)
donne des solutions en donnant un sens. Or, c’est là que la « religion
psychanalytique » va commencer à diverger radicalement. La psycha-
nalyse n’obture ni ne sature de sens ou de solutions. Elle ne gave pas :
elle ouvre sur un accès possible à un désir toujours singulier pour peu
que le sujet s’en saisisse au cours de son analyse, surtout si le désir en
question – c’est le cas de le dire – a comme condition intrinsèque
d’existence de renoncer à posséder ou à recouvrer l’objet perdu, cet
objet qui manquera à jamais, la mère, par exemple.
Que le désir soit toujours singulier est peut-être la découverte qui
déclasse le plus la psychanalyse à l’heure actuelle, à savoir celle du
retour conjoint – j’allais dire naturellement conjoint – du religieux et
du communautaire, tant le social et le politique ont déçu11.

7. Lacan construit sur la base de la métaphore du Nom-du-Père son enseignement sur les psy-
choses. Voir J. Lacan, Le séminaire, III, Les psychoses, 1955-1956, Seuil, 1981.
8. Cf. Sébastien Dupont, L’autodestruction du mouvement psychanalytique, Gallimard, 2014.
9. On le constate aisément dans nos librairies habituelles en parcourant les espaces en angle de
mur qui courent de « spiritualité » ou « religion » à « bien-être », « santé », voire « nutrition ». La troi-
sième génération des thérapies comportementales et cognitives, dites scientifiques, a récemment
intégré en son sein les techniques de pleine conscience et de méditation venues d’Extrême-Orient,
si peu évaluables par la science…
10. Entretien oral avec le psychanalyste Paul-Laurent Assoun.
11. Voir Fethi Benslama, L’idéal et la cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation, Lignes,
2015, p. 17.

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Le chemin parcouru

En ce qui concerne le dialogue entre religion chrétienne et psy-


chanalyse, plusieurs séquences se suivent et ne se ressemblent pas. Je
les rappelle et les type succinctement avant, et afin, d’en venir au
contexte actuel et à ses enjeux.
C’est tout d’abord, le contexte de la Vienne de Freud faite, comme
l’Angleterre victorienne, de puritanismes névrotiques divers et variés.
Déclenchant la guerre aux conflits intrapsychiques, les thèses et
méthodes du navire freudien devaient éperonner les névroses de tout
acabit, principalement hystériques et obsessionnelles. C’était l’époque
subversive de la psychanalyse selon laquelle l’enfant est possiblement
un pervers polymorphe et la culture un surmoi de substitution aux
refoulements sexuels du même enfant devenu un adulte à l’ambition
démesurément rationnelle. Le prétendu pansexualisme freudien devait
choquer et humilier l’Occident sûr de lui et attaché in fine à ses souf-
frances. C’était aussi l’époque de la religion comme névrose obsession-
nelle de l’humanité et nostalgie (ou désir) du père (Vatersehnsucht).
Freud étudiait alors ce qu’il connaissait le mieux, sa judéité, à défaut de
son judaïsme. Sur l’islam, Freud est discret. Il ne connaît guère. Ceci
posé, notons que le fondateur de la psychanalyse est un « penseur des
Lumières »12 et que c’est bien ainsi qu’il démasque les caricatures du
religieux. Curieusement, l’Église catholique ne condamne pas la psy-
chanalyse, alors qu’elle a condamné d’autres doctrines.
Deuxième séquence : ce qui a été tenu à l’écart lors de son éclosion
est adopté ou adapté. En d’autres termes, la psychanalyse, d’abord
redoutée, déclenche étonnamment un véritable engouement pour
ceux-là mêmes qui avaient de bonnes raisons de la craindre, disons les
« religieux », pour choisir ce terme englobant. Thèses et méthodes de
la psychanalyse ont plusieurs points d’impact donnant, à mon sens,
l’illusion d’un avenir de la psychanalyse intégrée ou acclimatée en
théologie, pour ne pas dire annexée à la doctrine sacrée. La psychana-
lyse se fait science auxiliaire de la théologie comme, à l’époque de
Thomas d’Aquin, la philosophie était la « servante » de la théologie.
Prenons un exemple encore non évoqué dans ces lignes. Dans un
traité de théologie des sacrements qui en son temps a beaucoup

12. Voir Élisabeth Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Seuil, 2014, pp. 269 sqq.

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compté13, le père Louis-Marie Chauvet, alors professeur à l’Institut
catholique de Paris, rappelait que la personne humaine est choisie
avant que de choisir, et parlée avant que de parler. Ici, l’intégration des
découvertes psychanalytiques est évidente : l’inconscient lacanien,
structuré comme un langage, influe sur ce que les catholiques peuvent
dire et vivre en termes de vie sacramentelle. Sur le plan moral, les
conséquences sont énormes ou, du moins, auraient pu l’être : nous
sommes agis par nos motivations inconscientes avant que d’agir dans
un comportement rationnel et responsable. Nous étions au bord de
l’abîme : « Hic Rhodus, hic salta. »14 Mais qui a vraiment osé sauter ?
Toute une production théologique, ou considérée comme telle, s’est
illustrée sur le thème de la rencontre entre foi et psychanalyse, formu-
lant des travaux de grande qualité. Je ne mentionne ici que le jésuite et
psychanalyste Louis Beirnaert dont les thèses d’une étonnante proxi-
mité avec celles de Lacan étaient susceptibles de bouleverser l’organi-
sation rationnelle et traditionnelle du savoir théologique sur le terrain
éthico-moral15.
Broutilles, en réalité ! Ces théologiens spécialement intéressés par
les disciplines encore récentes qu’étaient la psychologie, la linguis-
tique, la sociologie, l’ethnopsychiatrie, ou que sais-je encore, restèrent
un peu en marge car difficilement assimilables en théologie spécula-
tive. Il s’est agi plutôt de pasteurs cantonnés à l’écoute, bref, sous-esti-
més, des minores, aurait-on dit au temps de la scolastique médiévale.
Pire : à leur manière, des tenants de la « nouvelle théologie » fustigée
par le père Réginald Garrigou-Lagrange qui leur reprochait de faire la
part trop belle à la critique historique de la religion. Qu’en dirait le
pape François aujourd’hui, lui qui appelait récemment les théologiens
du monde entier à une plus grande unité de la réflexion théologique
couplée au bien des âmes ? Ajoutons, pour donner les bonnes clés de
lecture de cette période, que nous vivions alors les pleins effets de la
déchristianisation : théologie de la mort de Dieu, chrétiens comme
« levain dans la pâte », architecture sacrée underground, liturgie inté-
grant les éléments les plus triviaux d’une vie qui n’en finissait pas
d’être quotidienne, etc. Freud, Piaget, de Saussure, Foucault et Bar-
thes prenaient le relais d’une métaphysique dont on avait trop vite
13. Louis-Marie Chauvet, Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chré-
tienne, Cerf, coll. « Cogitatio Fidei » n° 66, 1987.
14. « Voici Rhodes ! Saute ! »
15. Voir L. Beirnaert, Aux frontières de l’acte analytique. La Bible, saint Ignace, Freud et Lacan,
Seuil, 1987.

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prophétisé la fin… Car la troisième séquence était en train de voir le


jour. Chassez le religieux par la porte et il reviendra par la fenêtre ! Le
XXIe  siècle semble confirmer l’étrange prédiction de Malraux : le
siècle dans lequel nous vivons serait bien un siècle religieux qui aurait
beaucoup de mal à cohabiter avec la sécularisation toujours massive.
Lacan craignait déjà que les progrès de la science n’aboutissent « à un
retour de son passé funeste »16, entendons celui de Dieu.
En pleine troisième séquence, depuis en gros le début de ce nou-
veau siècle, nous ne pouvons plus simplement considérer que, si un
sujet termine son analyse en ayant conservé sa croyance religieuse,
c’est qu’il devra refaire une tranche d’analyse ! Si soupçon il doit y
avoir, il ne doit pas tourner à l’alibi ou au mot d’ordre, un peu comme
le silence de l’analyste qui pouvait aisément le protéger de toute inter-
vention par trop risquée… Les psychanalystes auraient-ils sous-éva-
lué la fonction « salutaire » de la croyance17, forts qu’ils étaient de ce
qui constituait peut-être finalement une autre croyance, quasi idéolo-
gique, à savoir celle de l’athéisme psychanalytique, qu’il faudrait sans
doute affiner en évoquant un processus d’«  athéisation  » à l’œuvre
dans toute cure, quel que soit le devenir de la croyance en Dieu18… ?

Comment sortir de la tempête actuelle ?

Le religieux qui ferait retour ne serait pas si religieux que cela, à en


croire Olivier Roy : les jeunes djihadistes ignorent les racines histo-
riques et culturelles de leur religion19, ce qui, paradoxalement, contri-
bue à créer plus facilement une cohérence de sens, un faisceau qui, sur
le plan des croyances, tend vers la transcendance de l’Un et, sur le
plan politico-religieux, vers la théocratie. Est-ce du religieux qui
revient en boomerang ou un ultime sursaut qui accuse encore l’ex-
tinction du religieux, sa sortie définitive de la scène ?

16. J. Lacan, Télévision (1973-1974) dans Autres écrits, Seuil, 2001, p. 534.
17. Croire est nécessaire pour vivre. Ce n’est pas d’abord ni seulement une question de religion mais
bien une composante incontournable du psychisme.
18. En termes plus simples : la psychanalyse conduirait inévitablement à ne plus croire en Dieu.
Si Freud se disait lui-même athée, il s’est passionnément intéressé aux processus de croyances
religieuses qu’ils présentaient comme illusoires et dangereuses, sans qu’il soit possible pour autant
d’affirmer leur fausseté ou leur inutilité.
19. La sainte ignorance, Seuil. Voir aussi Patrick Boucheron, « Ce que peut l’histoire » dans Le Monde
des 2, 3 et 4 janvier 2016, pp. 12-13.

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Le religieux qui ferait retour se cogne, en fait, à la sécularisation
durable qui l’a précédé et qui, pour lui faire face, prend le visage non
moins déformant du laïcisme. En d’autres termes, fanatisme versus
laïcisme, ou encore fanatisme religieux versus fanatisme laïciste.
Gérald Darmanin, maire LR de Tourcoing, vient, par exemple, d’affir-
mer que « le religieux hystérise la vie politique » actuelle20. La contro-
verse passionnelle sur les crèches en est une autre illustration.
Les croyants « religieux » ou « athées » – car ce sont bien deux
croyances – auraient avantage à se tourner vers une entreprise « salu-
taire » de sortie de la duperie, caractéristique de toute croyance accep-
tée pour elle-même : elle est vraie parce que j’y crois et, comme j’y
crois, elle est vraie. La version apodictique de la croyance est une
aporie théorique, déjà, mais bien pire, humaine et existentielle. Elle
fait le lit de tous les « -ismes » qui nous menacent aujourd’hui21. Les
religieux – théologiens, pasteurs, etc. – ne profiteront de la psychana-
lyse que s’ils acceptent de prendre au sérieux cette discipline.
La psychanalyse apparaît comme un outil possible, alors qu’il est
parfois de bon ton de dénoncer son « inefficacité », faute d’évaluation.
Mais qui va oser évaluer l’évaluation ? Les psychanalystes d’au-
jourd’hui sont tout à fait en mesure de rénover et d’évaluer leurs
approches : ainsi, sur la possibilité de « déradicaliser » les djihadistes,
ont-ils des ambitions réalistes et prudentes22.
Entre psychanalystes et religieux, il faut donc mutuellement se
prendre au sérieux en commençant par faire connaissance, puis ne
pas vouloir allonger l’adversaire sur le lit de Procuste ! En prenant un
peu de recul mais sans chercher à superposer, constatons qu’entre
ceux qui se disent croyants dans la société française d’aujourd’hui et
ceux qui se disent non-croyants, le problème est en gros le même :
ignorance, voire soupçon ou accusation réciproque. Le fanatisme de
Daech justifie ainsi des attitudes à nouveau puissamment hostiles à la
présence du religieux dans l’espace public. De même, certaines valeurs
dites « républicaines », assénées avec une détermination sans faille par
l’État, peuvent-elles donner prétexte aux religieux les plus sévères à
des réclusions communautaristes qui abîment la cohésion et l’unité

20. On mettra en avant aussi les efforts d’hommes politiques comme l’ancien ministre UMP Frédéric
Lefebvre pour oser énoncer le respect dû aux croyances dans l’espace public de la laïcité.
21. Voir F. Benslama, L’idéal et la cruauté…, op. cit., p. 8.
22. Voir Richard Rechtman, « Remarques sur la démobilisation des retournants du Djihad » dans
L’idéal et la cruauté…, op. cit., pp. 175-190.

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nationales. Des exemples me viennent où, dans certains milieux reli-


gieux enclos pour ne pas dire forclos, aucun psychanalyste freudien
ou lacanien ne sera invité pour participer à un colloque ou une table
ronde sur les recompositions des familles contemporaines23 : pas de
loup dans la bergerie ou alors montrez patte blanche ! Réciproque-
ment, aucun religieux ne sera invité dans un colloque entre psychana-
lystes sur la religion… Pourtant, avec des prérequis et des conclusions
contrastées, des intellectuels comme Olivier Roy, Jean-Marc Ferry,
Gilles Kepel ou encore, de façon très différente, Pierre Manent24
convergent pour souligner l’opportunité d’une décrispation sur les
modalités de présence du religieux dans la société et la culture laïques
du XXIe siècle.
Ceux qui s’inquiètent de la perte de repères des jeunes désocialisés,
déculturés, « dé-moralisés », à tous les sens de ce mot – et on trouve de
ces inquiets chez les psychanalystes comme chez les religieux – devraient
provoquer le plus souvent possible les situations inattendues où une
personne rencontre une autre personne, même au sein de divergences
parfois patentes, ce que la tradition philosophique nommait le dialogue
et la tradition démocratique, le débat. C’est un bien tellement rare dans
une société où internet nous dispense de rencontrer tellement de
monde… Sauf à bénéficier des offres pléthoriques de Daech !
En ce qui concerne psychanalyse et religion, l’expression utilisée
plus haut – «  faire connaissance  » – peut sembler excessive : le dia-
logue n’avait-il pas débuté dans les années 1950 ? Pensons à Françoise
Dolto qui publiait régulièrement dans la revue Études carmélitaines !
Les ordres religieux anciens ont suscité des vocations… pour la psy-
chanalyse : jésuites surtout, mais aussi dominicains, carmes, sans
oublier le clergé séculier. Nous héritons de très nombreux livres
savants ou grand public, de non moins nombreuses collaborations
concrètes en termes d’accompagnements des personnes en souffrance
psychique, de compagnonnages de vie entre psychanalystes et clercs,
bien loin des précompréhensions stériles et des condamnations réci-
proques, en termes d’aide au discernement et aux études des futurs
prêtres et religieux ou religieuses, et tout cela durant environ quarante
ans, si ce n’est plus, dans la discrétion quand elle est requise ou, au
contraire, avec pignon sur rue.

23. Faisant perdurer le soupçon d’origine des chrétiens, par exemple, sur la psychanalyse : « Faites
une analyse et vous allez perdre la foi et divorcer ! »
24. Voir P. Manent, Situation de la France, DDB, 2015.

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Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? À l’image de la perte d’audience,
toute relative, et en même temps à ne pas sous-estimer, de la psycha-
nalyse dans le champ thérapeutique et culturel, plus personne, ou
presque, ne sait encore ce qu’est le bon vieil Œdipe du professeur
Freud. Ma remarque vaut, notamment, pour les milieux théologiques
qui autrefois témoignaient d’une véritable curiosité intellectuelle pour
ce qu’ils ne connaissaient pas encore. Je donne l’exemple tout simple
du complexe d’Œdipe, mesurant toutes les caricatures et approxima-
tions dont ce concept freudien a été l’objet à l’heure du tout-psychana-
lytique. On croyait savoir ce dont il s’agissait en demandant à un
interlocuteur pris en défaut : « Tu n’as pas résolu ton Œdipe ! »
Du côté des recherches neuroscientifiques, sur la question deve-
nue très actuelle des émotions, ne peut-on observer des reprises a pos-
teriori opérées aujourd’hui d’hypothèses que Freud avait déjà formu-
lées selon, bien sûr, l’état des sciences de son temps ? Pourtant, on
prend grand soin, si j’ose dire, de ne pas nommer l’inconscient freu-
dien pour ne pas contrecarrer la médecine par les preuves… Seuls
François Ansermet et quelques autres acclimatent le dialogue de
champs que l’on croit hétérogènes25.
Du côté des « religieux », on s’épargnerait bien des prolégomènes,
par exemple sur la question de l’acte moral ou sur celle très controver-
sée des bouleversements contemporains de la famille, si l’on tenait
enfin pour acquis quelques repères de base fournis par Freud ou pro-
longés par Lacan ou encore l’école anglaise. Un exemple : aujourd’hui
le père fait défaut, nous dit-on, et non sans raison. Mais le père a tou-
jours fait défaut : les psychanalystes depuis Freud mettaient en scène
comment, au XIXe siècle, le père faisait défaut à sa manière de l’époque,
différente de la nôtre, sans doute. Sans même évoquer l’adage romain :
« Mater certissima, pater incertus. »26 Il est dans la nature de la figure
paternelle que de décliner. Ceci devrait adoucir les petites musiques
ou les trompettes tonitruantes du déclinisme. La vie morale est onto-
logiquement marquée, pourrait-on dire, par le conflit : au commence-
ment étaient le chaos et le conflit psychique ! Et pas seulement dans les
débuts mais aussi au cours de toute la vie. Toute une vie, l’enfant se
cache sous le masque de l’adulte : « Homo larvatus prodeo. »27 Cessons
donc une fois pour toutes de promouvoir un illusoire progressisme

25. Voir les activités de la fondation Agalma en Suisse : www.agalma.ch


26. « La mère est très certaine, le père incertain. »
27. « L’homme avance masqué. »

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éthique vectorisé par les vertus chrétiennes ! Une vie morale ne fonc-
tionne pas ainsi. Les heurts abondent, les régressions sont parfois
nécessaires et même la célébrissime différence des sexes ne bétonne


rien, sauf à la faire muter en
nouveau dogme de la vie psy- Tout se passe comme si,
chique. Aucune amitié solide et aujourd’hui, nous étions condamnés
durable ne se construit sans à enfoncer des portes ouvertes


homosexualité toujours pré- bien avant nous
sente chez l’adulte et la virilité
n’est certainement pas un privilège masculin. Nul besoin de militer
pour l’inquiétante théorie du genre pour cela : il suffit d’écouter ce qui
se vit dans nos familles, ô combien naturelles !
En fait, tout se passe comme si, aujourd’hui, nous étions condam-
nés à enfoncer des portes ouvertes bien avant nous. Deux maux
extrêmes nous menacent et redoutable sera leur entre-choc. Point de
choc des civilisations ici, mais bien un entre-choc de paradigmes
culturels. D’un côté, les interminables conséquences de la sécularisa-
tion à laquelle la psychanalyse a amplement contribué. Nous avons
affaire pour ce premier pôle à une méconnaissance délibérée du fait
religieux, alors même que nous prenons en pleine face le « retour du
religieux  », à savoir, de l’irrationnel idéologiquement coupé de ses
racines historiques. Un laïcisme outrancier nous plonge la tête sous
l’eau. De l’autre, précisément, ce nouveau phénomène religieux qui
veut en découdre avec la mollesse, voire la perversité de l’époque pré-
sente. Dans sa version soft, on plaide pour la réouverture du dossier
métaphysique ou le retour aux grands mythes structurants. Entre les
deux, ceux qu’on n’attendait plus car personne, nous dit-on, ne les lit
plus : l’Université et, notamment, les sciences humaines ou les disci-
plines trop vite classées comme telles28, dont la psychanalyse. Il existe
bien une position tierce, si l’on veut bien la laisser exister autrement
qu’en période de crise et d’état d’urgence où psychanalystes, sociolo-
gues et historiens, voire théologiens spécialistes de l’islam, se pressent
sur les plateaux de télévision ! Il n’est jamais trop tard pour com-
prendre et, donc, pour écouter ceux qui, au temps des invocations du
politiquement correct, sont taxés d’«  intellectualisme  ». Dans le cas
contraire, c’est la « médiacrature » qui nous guette.

28. Ces disciplines sont déclassées tant dans l’édition que dans l’éducation : les sciences humaines
ne se vendent pas bien, dit-on, et on a avantage à formater notre jeunesse selon les diktats de l’effi-
cacité entrepreunariale, alors que la culture de l’honnête homme serait a minima urgente.

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Dans l’immédiat après-Concile, un dialogue entre psychanalyse
et « religieux » avait commencé. Il a abouti à des résultats partiels. Les
deux menaces décrites dans ce rapide exposé pourraient conduire à le
reprendre car, paradoxalement, religieux et sans religions, mais les
uns comme les autres réticents aux morales closes, se trouvent seuls
en capacité d’ouvrir et d’explorer un espace de rencontre qui peut être
bénéfique à la fois à la société civile et aux croyants dans le cadre pré-
cis de la loi de 1905.
Là où la mondialisation provoque sa cohorte d’anonymats et
d’angoisses personnelles ou collectives, le pape François invite à « sor-
tir des sacristies ». Il milite, quoiqu’il lui en coûte, en faveur d’un infa-
tigable dialogue avec ceux qui ne pensent ou ne vivent pas comme les
catholiques le conçoivent ordinairement. Apologie de la rencontre
garante de l’accès à la différence, donc.

Laurent LEMOINE

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