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Le fonctionnalisme d’André Martinet

par Colette FEUILLARD

| Presses Universitaires de France | La linguistique

2001/1 - 37
ISSN 0075-966X | ISBN 9782130520474 | pages 5 à 20

Pour citer cet article :


— FEUILLARD ., Le fonctionnalisme d’André Martinet, La linguistique 2001/1, 37, p. 5-20.

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LE FONCTIONNALISME
D’ANDRÉ MARTINET
par Colette FEUILLARD
Université René-Descartes - Paris V

Bien que plusieurs mouvements linguistiques se réclament à


l’heure actuelle du fonctionnalisme, ce fut André Martinet qui en
a été l’initiateur, développant un courant de pensée original, fort
éloigné des points de vue présentés récemment, entre autres par
Bresnan ou Dik.
Issu du structuralisme européen élaboré notamment par
Saussure et par Troubetzkoy, son point de vue ne saurait se
comprendre sans être replacé dans le contexte historique dont il
émanait. Fidèles aux préoccupations de l’époque, les recherches
de Martinet ont d’abord porté sur l’indo-européen et sur la pho-
nologie, mais elles se sont très vite élargies à des problèmes de
linguistique générale, avec toujours comme souci premier de
rendre compte de la spécificité et de la diversité des langues
examinées. C’est ce respect des faits linguistiques qui l’a amené,
sans doute, à se méfier des généralisations hâtives et des formali-
sations excessives.
Certains, de ce fait, préfèrent voir dans le fonctionnalisme un
mouvement de pensée plutôt qu’une théorie, au sens strict du
terme, d’autant que les divers domaines d’étude ont été progres-
sivement envisagés. Martinet, en effet, n’a pas proposé un
« modèle » général de description des langues à l’instar de
Chomsky. Pourtant, lorsqu’on examine les différents éléments
constitutifs de la linguistique fonctionnelle, il apparaît très claire-
ment que le fonctionnalisme doit être considéré comme une
théorie, même si celle-ci n’a jamais été présentée dans son
ensemble par Martinet lui-même.

La Linguistique, vol. 37, fasc. 1/2001


6 Colette Feuillard

GÉNÉRALITÉ

La perspective adoptée s’est voulue d’emblée généraliste, mais


non universaliste. En effet les concepts posés, telles les notions de
phonèmes, monèmes, ainsi que les démarches d’analyse utilisées
comme la commutation, étaient susceptibles de s’appliquer à
n’importe quelle langue, sans pour autant présupposer l’existence
d’unités et de classes identiques d’une langue à l’autre. Martinet
reconnaissait le fait que les langues mettaient en jeu les mêmes
principes de fonctionnement, relations de dépendance, d’oppo-
sition, de complémentarité, de hiérarchie entre les unités, mais le
recours à des modalités de réalisation différentes selon les sys-
tèmes (opposition voyelles ouvertes / voyelles fermées, voyelles
longues / voyelles brèves, utilisation de la position, de cas, de pré-
positions ou de postpositions pour l’indication des relations syn-
taxiques, avec des degrés de fréquence différents, etc.), témoignait
de la spécificité de chacun d’eux.
Néanmoins, le fait de concevoir la langue comme « un instru-
ment de communication doublement articulé et de manifestation
vocale »1 pourrait être interprété aujourd’hui comme un universel.
En réalité, il s’agit d’une stipulation. Or, « stipuler qu’une langue
ou qu’une phrase est ceci ou cela ne veut pas dire qu’il existe, à
titre de réalité perceptible ou dans l’absolu, des objets qui corres-
pondent nécessairement, totalement et exclusivement, aux dési-
gnations “langue” ou “phrase”, mais que par convention... nous
nous abstiendrons d’utiliser les termes en cause là où ne figurent
pas les traits que nous retenons » 2. En d’autres termes, la double
articulation devrait être considérée comme un axiome théorique,
servant à définir la langue, objet d’étude de la linguistique, ce qui
permet à celle-ci, en tant que discipline, d’acquérir son autonomie.

PERTINENCE COMMUNICATIVE

Une fois l’objet constitué, il convenait de choisir un point de


vue, c’est-à-dire une pertinence, afin de prétendre à une démarche
scientifique. La pertinence retenue a été la pertinence communica-

1. André Martinet, Éléments de linguistique générale, Paris, Armand Colin, 1970 (1 re éd.,
1960), p. 20.
2. André Martinet, Syntaxe générale, Paris, Armand Colin, 1985, p. 9-10.
Le fonctionnalisme d’André Martinet 7

tive, qui répond elle aussi à une « stipulation dont la justification


s’impose lorsqu’on examine comment les langues fonctionnent et
comment elles changent pour s’adapter à la variété des besoins
communicatifs des communautés humaines »3.
Opter pour la communication ne signifie nullement marginali-
ser les autres fonctions de la langue, à savoir le fait qu’elle serve de
support à la pensée, les fonctions expressive, poétique, etc. C’était,
me semble-t-il, choisir la fonction la plus « englobante », dans la
mesure où elle présuppose à des degrés divers la présence de tou-
tes les autres, mettre l’accent sur l’échange, c’est-à-dire l’inter-
action entre locuteur et interlocuteur, et non uniquement sur le
locuteur, accorder d’une certaine manière la priorité au sens par
rapport à la forme, bien que les deux se présupposent, enfin consi-
dérer explicitement que la langue, tout en nécessitant la stabilité
pour assurer la communication, n’est pas un système figé, mais
qu’elle bouge en permanence, la communication exigeant une
adaptation constante à la situation, ce qui a amené Martinet à
dépasser la dichotomie diachronie / synchronie établie par Saus-
sure et à poser le concept de synchronie dynamique, qui permet
de rendre compte des langues dans leur fonctionnement.
En outre, toute communication implique une transmission
d’information, même si l’on ne saurait la réduire à cette seule
fonction. Or, pour qu’il y ait information, il faut que les éléments
s’opposent les uns aux autres, ce qui entraîne un choix de la part
du locuteur ; mais cela ne signifie nullement qu’il s’agit d’un
choix conscient ; ce choix est lié à la valeur du message à trans-
mettre, et concerne aussi bien les phonèmes que les monèmes.
Pertinence, opposition, choix sont des notions corrélatives qui
s’impliquent respectivement : toute unité linguistique présuppose
un choix entre des éléments qui s’opposent, et c’est en cela
qu’elle est pertinente du point de vue de la communication.

COMPOSANTES DE LA LANGUE

Ce principe de pertinence est fondamental, car il permet


d’une part de dégager les unités de la langue et de les différencier
des variantes, qui ne renvoient qu’à des formes différentes d’une

3. André Martinet, Syntaxe générale, 1985, p. 10.


8 Colette Feuillard

même unité, d’autre part de spécifier ces différents éléments en


fonction du rôle qu’ils jouent dans l’acte de communication.
Ainsi, les sons [R] et [r], différents sur le plan physique,
puisque [R] est une uvulaire, alors que [r] est une alvéolaire, cor -
respondent cependant à une seule et même unité en français,
étant donné que le sens véhiculé par rampe est le même, que le
terme soit réalisé [Rãp] « rampe » ou [rãp] « rampe ». De
manière analogue, qui et que ne doivent pas être identifiés comme
deux pronoms relatifs, mais comme un seul, qui revêt la forme
qui quand il est sujet, la personne qui vient, et la forme que lorsqu’il
est objet, la personne que j’ai rencontrée. [R] et [r] sont des variantes,
également appelées allophones, du phonème /R/, tout comme
qui et que sont des variantes ou, allomorphes, du monème pro-
nom relatif.
Le principe de pertinence permet encore de dissocier les élé-
ments formels qui correspondent à des unités constitutives du sys-
tème de ceux qui sont imposés par des contraintes linguistiques,
mais qui n’apportent aucune information, d’où leur non-intégra -
tion en tant qu’unités dans la langue. L’exemple classique est le
genre 4, tributaire du choix de l’unité lexicale : lune ne peut être
que féminin en français, la lune, tandis que ce terme est masculin
en allemand, der Mond, ce qui illustre le caractère arbitraire de
cette entité.
C’est encore en référence à la pertinence communicative que
les unités linguistiques acquièrent leur spécificité, les phonèmes
exercent une fonction distinctive : ils n’ont pas de sens en eux-
mêmes, mais différencient formellement des unités qui s’opposent
sémantiquement, comme /l/ et /s/ dans /lup/ « loupe » et
/sup/ « soupe » ; les monèmes assument une fonction significa-
tive, car ils sont directement porteurs de sens, cf. /taR/ « tard ».
Cette prise en compte du sens à tous les niveaux de l’analyse
est essentielle dans la théorie fonctionnelle et résulte du choix ini-
tial de la pertinence communicative, comme point de vue définis -
sant l’objet. Ce choix explique aussi que Martinet ait renoncé
au concept de morphème au bénéfice de celui de monème pour
désigner l’unité significative minimum. Selon Bloomfield, le mor-
phème est une forme linguistique simple « qui ne possède pas de
ressemblance phonétique et sémantique partielle avec une autre

4. À distinguer du sexe, un ami, une amie.


Le fonctionnalisme d’André Martinet 9

forme »5. Il est « une combinaison fixe d’unités de signal, les pho-
nèmes... (et) a une signification constante et définie, différente de la
signification de toute autre forme linguistique de la même
langue »6. Toutefois, alors qu’il est possible de décrire un mor-
phème en phonèmes, « on ne peut analyser son sens dans les limi-
tes de notre science »7. Pour Martinet, en revanche, le monème est
une unité significative minimum dont on « ne postule nullement
qu’il se manifeste toujours et nécessairement comme un segment
distinct de l’énoncé, mais qu’il corresponde, dans l’énoncé, à une
différence formelle »8. Martinet et Bloomfield accordent donc une
priorité inverse au sens et à la forme, ce qui conduit à deux analy-
ses différentes de ran, par exemple. Bloomfield considère qu’il n’y a
qu’un morphème, la forme [ran] étant un alternant phonétique,
appelé aujourd’hui allomorphe, de la forme de base [r ∧ n]. Mar-
tinet, au contraire, dégage deux monèmes, le « prétérit », par rap-
prochement avec sang « chantait », qui grâce à la voyelle [a] pro-
duit un même effet de sens et par opposition à run, et « court » par
similitude avec run, une fois le prétérit supprimé. Dans les Éléments
de linguistique générale, il reprend cependant le concept de morphème
pour différencier les monèmes grammaticaux des monèmes lexi-
caux ou lexèmes, conformément à une certaine tradition gramma-
ticale. Mais très vite, il a été amené à l’abandonner pour éviter
toute ambiguïté9, préférant ne parler que de monème grammati-
cal, lorsque cela était nécessaire.

La double articulation
La pertinence communicative se réalise donc à travers une
pertinence distinctive assurée par les phonèmes, qui ont une
forme constituée de traits distinctifs, mais qui n’ont pas de sens,
et une pertinence significative assumée par les monèmes, doués
d’une valeur significative supportée par des éléments formels qui
ne sont pas toujours isolables dans l’énoncé, comme en témoigne
l’amalgame du réunissant les monèmes de indiquant la prove-
nance et le « défini » dans il revient du cinéma.

5. Léonard Bloomfield, Le langage, Paris, Payot, 1970 (1re éd. 1933), p. 153.
6. Léonard Bloomfield, Le langage, 1970 (1re éd. 1933), p. 150.
7. Léonard Bloomfield, Le langage, 1970 (1re éd. 1933), p. 153.
8. André Martinet, Syntaxe générale, 1985, p. 30.
9. André Martinet, Syntaxe générale, 1985, p. 28.
10 Colette Feuillard

Certaines combinaisons de monèmes fonctionnent comme de


simples monèmes, et s’intègrent à une classe d’unités au même
titre que les monèmes eux-mêmes ; on les appelle des synthèmes.
Ils correspondent à des dérivés et à des composés.
La pertinence communicative fonde la double articulation,
laquelle implique une solidarité fonctionnelle entre phonèmes et
monèmes, puisque la fonction distinctive ne peut s’exercer que
dans la réalisation de la fonction significative, et que celle-ci
nécessite un support formel pour se manifester. C’est à cette
interdépendance entre des unités de fonctions différentes que
renvoie la notion de double articulation, et non simplement au
fait que les unités se combinent entre elles.

Tons, place de l’accent, intonation

Aux phonèmes et aux monèmes s’ajoutent d’autres éléments,


capables, eux aussi, de participer à la fonction de communica-
tion. C’est notamment le cas des tons, de la place de l’accent et
de l’intonation. Ces éléments sont cependant de nature différente,
puisqu’ils font intervenir la prosodie, et ne peuvent se manifester
sans le support des phonèmes et des signifiants. D’autre part, les
tons font partie intégrante des phonèmes, puisque les éléments
qu’ils affectent ne deviennent distinctifs qu’associés à un ton par -
ticulier. Ils se trouvent, de ce fait, insérés dans la double articula-
tion. Il n’en va pas de même, en revanche, de la place de l’ac-
cent, bien qu’elle puisse exercer dans certaines langues une
fonction distinctive, ni de l’intonation, susceptible d’avoir une
fonction significative, comme lorsqu’elle exprime l’interrogation.
Si Martinet n’a pas mentionné les faits prosodiques dans la
définition de la double articulation, il me semble que c’est pour
des raisons de cohérence et de rigueur scientifique et non pour
les marginaliser. En effet, ils n’ont ni la même nature, ni le même
fonctionnement que les phonèmes et les monèmes : la place de
l’accent et l’intonation se surajoutent aux phonèmes et aux
monèmes ; ils exigent leur présence pour fonctionner. De plus,
l’intonation n’assume pas de manière systématique une fonction
significative ; quant au rôle de la place de l’accent, il varie d’une
langue à l’autre et n’est pas nécessairement pertinent.
Les unités, se combinant entre elles pour former des énoncés,
entretiennent différents types de relation :
Le fonctionnalisme d’André Martinet 11

Relations de succession
Elles peuvent être de nature différente selon les unités concer-
nées d’une part, et au sein d’un même type d’unités d’autre part ;
certaines sont relativement libres, d’autres sont imposées, et peu-
vent obéir à une simple contrainte formelle sans que le sens soit
concerné, ou répondre à la fonction de communication, soit en
jouant un rôle distinctif, soit en différenciant des fonctions syn-
taxiques, ce qui entraîne nécessairement une incidence sur le
plan sémantique.
Liberté de position
La stabilité de la communication devant être assurée pour
que le message soit identifié, elle ne concerne que les monèmes et
ne peut intervenir que si certaines conditions sont remplies ; il
importe en particulier que les relations des monèmes qui jouis-
sent d’une certaine liberté de position avec d’autres monèmes de
l’énoncé soient identifiables par le sens des monèmes eux-mêmes,
comme c’est le cas pour les autonomes du type hier dans il est
arrivé hier à huit heures, il est arrivé à huit heures hier, ou par la pré-
sence de monèmes fonctionnels, cas ou prépositions.
Si le changement de position n’entraîne pas toujours de
modification notable du sens, comme le montrent les exemples
précédents ou des segments tels que c’est un étrange personnage, c’est
un personnage étrange, il arrive cependant qu’une place différente
s’accompagne d’un changement de visée communicative, ce qui a
nécessairement des répercussions sur le sens : ainsi, dans hier, il est
allé à la chasse et il est allé à la chasse hier, la position initiale de hier
permet de le poser comme un élément thématique, connu de
l’interlocuteur, alors que la position finale lui confère un rôle rhé-
matique. On peut alors se demander si hier, dans ce contexte,
bénéficie réellement d’une liberté de position, compte tenu de la
valeur informative à attribuer au message.
Contrainte formelle non pertinente
La langue impose souvent aux unités une position déterminée
dans la chaîne parlée, sans que leur place respective contribue,
en tant que telle, au sens. Il en va des phonèmes comme des
monèmes, même si la position des unités de deuxième articula-
tion est plus fréquemment utilisée pour assurer la communica-
12 Colette Feuillard

tion, comme nous le verrons ci-dessous. Ainsi dans le signifiant


/puRtã/, chacun des phonèmes a une place fixe, non permutable
avec celle d’un autre phonème. De manière analogue le monème
défini doit précéder obligatoirement soir dans le soir. Mais la posi-
tion de chacune de ces unités n’apporte aucune information.
Position pertinente
Pour des raisons d’économie, néanmoins, les langues utilisent
la position à des fins de communication ; cela évite d’augmenter
le nombre des unités tant sur le plan paradigmatique, notamment
pour les phonèmes, que sur l’axe syntagmatique où la position
peut servir d’indicateur de relation syntaxique au même titre
qu’un monème fonctionnel. Si l’on prend les phonèmes /t/, /i/,
/R/, chacun d’eux est en mesure d’occuper une place différente
par rapport aux autres, ce qui permet d’obtenir plusieurs signi-
fiants auxquels est associé un signifié particulier, /tRi/ « tri »,
/Rit/ « rite », /tiR/ « tir ». La position exerce alors un rôle ana -
logue aux phonèmes, à savoir une fonction distinctive. En ce qui
concerne les monèmes, il lui arrive de signaler la relation de
dépendance syntaxique qui s’instaure entre les unités : en fran-
çais, vraiment détermine pas dans il n’est vraiment pas sérieux ; inverse-
ment, pas se rattache à vraiment dans il n’est pas vraiment sérieux. Les
fonctions sujet et objet sont également identifiées à partir de la
place que prennent les monèmes Pierre et Marie vis-à-vis de admire
dans Pierre admire Marie, l’antéposition notant la fonction sujet, et
la postposition la fonction objet. Bien qu’elle ne soit pas directe-
ment significative, la position participe à la signification à travers
l’indication des fonctions.

Relations syntaxiques

Contrairement aux précédentes, les relations syntaxiques qui


correspondent aux rapports de dépendance fonctionnelle entre
les monèmes n’affectent que les unités de première articulation et
impliquent entre elles un rapport de hiérarchie : dans il est arrivé
trop tard, trop est hiérarchiquement et syntaxiquement dépendant
de tard, puisque, sans la présence de tard, trop ne pourrait être
inséré dans la phrase. Le noyau supérieur de la hiérarchie au sein
de la phrase est appelé arbitrairement prédicat, cf. arrive. Inverse-
ment, les phonèmes établissent entre eux à l’intérieur du signi-
Le fonctionnalisme d’André Martinet 13

fiant des rapports d’égalité, comme nous l’avons vu dans les


exemples ci-dessus.
Bien que la nature hiérarchique des relations syntaxiques
repose sur une stipulation, celle-ci découle de l’observation des
faits. Il paraît, en effet, peu probable qu’une langue ait recours
uniquement au sens des monèmes en présence, à l’exclusion de la
position ou d’un indicateur de fonction, pour exprimer les rela-
tions qu’ils entretiennent dans l’énoncé, compte tenu du coût lin-
guistique et cognitif que cela représenterait, chaque nouvelle rela-
tion devant être alors exprimé par un nouveau monème.
Les rapports syntaxiques participent au sens du message au
même titre que les monèmes, mais ils le font de façon différente
selon la nature de la relation qui est en jeu. La combinaison de
certaines classes, en effet, peut n’impliquer qu’un type de rapport,
alors que d’autres en admettent plusieurs. Un article, par exemple,
ne peut que déterminer le nom auquel il se rattache, cf. la nuit. Il
en va de même lorsqu’un nom dépend d’un autre nom, soit direc-
tement, soit indirectement par l’intermédiaire d’un monème fonc-
tionnel. Dans une maison dortoir et le jardin du voisin, dortoir et voisin
sont les déterminants respectifs de maison et jardin. La relation elle-
même, n’étant pas susceptible de se différencier d’un autre type de
relation entre les unités concernées, n’a pas en soi de valeur signifi-
cative. Elle permet simplement la spécification de l’élément noyau.
En revanche, la relation qui s’instaure entre un verbe et un nom
est susceptible de varier. Dans il apprécie le soir et il apprécie le repos le
soir, soir est en rapport de dépendance avec apprécie, mais bien qu’il
soit subordonné dans les deux cas à ce dernier, il entretient avec
lui une relation différente, et la valeur significative qui en résulte
n’est pas la même. On considère que soir assume une fonction syn-
taxique objet dans il apprécie le soir et une fonction temporelle dans
il apprécie le repos le soir. Dans le premier cas, soir constitue l’élément
sur lequel porte l’appréciation, alors que dans le deuxième, il
renvoie au cadre temporel dans lequel elle s’inscrit. La relation
syntaxique produit ici un effet de sens particulier, celui des monè-
mes n’ayant pas changé.

Fonctions syntaxiques
Elles correspondent donc aux relations syntaxiques variables
qui s’établissent entre certaines classes, toutes ne les admettant
14 Colette Feuillard

pas. Plus précisément, elles caractérisent le rôle spécifique dévolu


à l’un des termes de la relation par rapport à l’autre. Ainsi, la
fonction sujet désigne le rôle particulier que joue un monème à
l’égard de l’élément avec lequel il entre en relation, rôle qui
consiste, en français, à autoriser ce dernier à fonctionner comme
prédicat. Part seul ne peut être noyau de phrase, il exige la pré-
sence d’une unité telle que Pierre pour le devenir ; au terme de la
relation Pierre exerce la fonction sujet et le rôle de prédicat est
dévolu à part.
Toute fonction syntaxique présuppose un choix entre plusieurs
relations possibles pour une unité donnée vis-à-vis du monème
auquel il est relié. D’autre part, elle ne doit pas être assimilée au
monème fonctionnel qui l’introduit. Un même monème fonction-
nel, en, peut marquer différentes fonctions, une fonction tempo-
relle, en mars, il pleut, une fonction locative, en Italie, il fait beau, etc. ;
inversement, une fonction déterminée peut être exprimée par dif-
férents monèmes fonctionnels, comme la fonction locative, il habite
en Bretagne, il habite dans le Pas-de-Calais, il habite sur la Côte d’Azur.
Les fonctions syntaxiques sont dissociées en fonctions obliga-
toire, spécifiques et non spécifiques. Mais cette distinction passe
assez souvent inaperçue, en raison, sans doute, d’une formulation
relativement peu « maniable », si on la compare à la dichotomie
actants/circonstants proposée par Tesnière10. Les deux analyses
se rejoignent, en effet, sans pour autant se superposer. Les actants
incluent l’élément qui correspond traditionnellement à la fonction
sujet, alors que cette dernière, en français, est analysée par Marti-
net comme une fonction obligatoire et s’oppose en cela aux fonc-
tions spécifiques et non spécifiques, considérées comme non
nécessaires sur le plan syntaxique, puisqu’elles n’interviennent pas
dans la mise en fonction du prédicat, élément indispensable à
l’établissement de la communication.
L’opposition entre fonctions obligatoire11, spécifiques, non
spécifiques ne fait pas intervenir le sens, les fonctions spécifiques
comme les fonctions non spécifiques pouvant être ou non néces-
sairement exprimées. Contrairement à la distinction actants/cir-
constants fondée sur la prise en compte du sens et des classes, elle

10. Lucien Tesnière, Éléments de syntaxe structurale, Paris, Klincksieck, 1969 (1 re éd.,
1959).
11. Si, en français, il n’y a qu’une fonction obligatoire sur le plan syntaxique, on peut
très bien concevoir que certaines langues en réclament plusieurs.
Le fonctionnalisme d’André Martinet 15

repose exclusivement sur des critères relationnels : la fonction


obligatoire se différencie des deux autres par la nécessité de sa
présence. Les fonctions spécifiques et les fonctions non spécifiques
s’opposent entre elles par leurs compatibilités ; les premières ne
peuvent affecter que certains éléments d’une classe, comme les
fonctions objet ou dative, qui ne sont admises que par quelques
verbes ; les secondes sont acceptées par l’ensemble des unités,
telles les fonctions locatives, temporelles, modale, etc.

Rôles sémantiques

Cette notion n’est pas exploitée par Martinet lui-même.


Néanmoins, elle s’intègre tout à fait dans le cadre théorique géné-
ral, et permet de bien mettre en évidence le rôle que jouent les
fonctions syntaxiques dans la construction du sens.
Ces rôles sémantiques résultent de la combinaison de certains
traits de sens inhérents aux monèmes en présence et de la valeur
significative qui découle de la fonction, comme le montre la
commutation de chacun des éléments de la relation au sein
d’une phrase. Par exemple, enfant est agent dans l’enfant ouvre la
porte, parce que enfant possède le sème « humain », ouvre le
trait « action », et que le monème enfant exerce la fonction sujet.
Il devient expériment dans l’enfant reconnaît la porte, reconnaît n’im-
pliquant aucune action sur la porte. Enfin, il est objet sémantique
dans le passant reconnaît l’enfant, car il n’assume plus la fonction
sujet. Si l’on remplace enfant par clé, la clé ouvre la porte, clé est ana-
lysé comme un instrument, puisque, étant inanimé, cet élément
ne peut exercer seul une action.
Les rôles sémantiques se greffent donc sur les fonctions syn-
taxiques, mais alors que celles-ci concernent les monèmes en tant
qu’entités relationnelles, les rôles sémantiques mettent en jeu cer-
tains effets de sens des différentes composantes de la relation, le
monème qui exerce la fonction, celui à l’égard duquel elle est
assumée, et la fonction elle-même.

Classes
Contrairement aux catégories du discours, fondées sur des
propriétés sémantiques, et susceptibles, de ce fait, de se retrouver
d’une langue à l’autre, les classes sont définies, dans l’optique fonc-
16 Colette Feuillard

tionnelle, de manière interne, à l’aide de critères relationnels, plus


précisément à partir de l’ensemble des relations de dépendance
que les monèmes sont en mesure d’entretenir entre eux, les com-
patibilités, et des rapports d’exclusion qu’ils impliquent ; l’article et
le nombre ont les mêmes compatibilités en français, puisqu’ils
déterminent le nom et lui seul, mais comme ils ne s’excluent pas,
ils appartiennent à deux classes différentes. En ce qui concerne les
unités lexicales, d’autres caractéristiques peuvent intervenir, tels
que les rôles syntaxiques, qui permettent de spécifier le fonctionne-
ment d’une classe, le verbe étant, par exemple, spécialisé dans le
rôle prédicatif, et l’adjectif ou l’adverbe, exclus de la fonction sujet,
abstraction faite du discours métalinguistique.
Toujours en référence au principe de pertinence, une hié-
rarchie s’établit donc entre les différents critères qui permettent
de définir une notion ; la démarche consiste d’abord à prendre
en compte les caractéristiques définitoires les plus générales,
applicables à tous les monèmes avant de présenter des proprié-
tés plus particulières qui ne touchent qu’un ensemble d’unités,
surtout s’il s’agit de considérations essentiellement descriptives.
Ainsi caractérisées, les classes sont spécifiques d’une langue
donnée, et si certaines peuvent se retrouver d’une langue à
l’autre, elles auront généralement des propriétés qui pourront se
recouper, mais qui ne seront pas totalement superposables.

C OMPOSANTES DE LA LINGUISTIQUE

Elles ont été délimitées en fonction de la spécificité de cha-


cune des parties constitutives de la langue.

La phonologie
Elle regroupe l’étude des phonèmes, ou phonématique, et
celle de l’intonation, des tons et de la place de l’accent.
Les faits prosodiques dépassent largement le cadre de la pho-
nologie. Cependant, ils y sont rattachés dans la mesure où ils
contribuent à assurer la fonction de communication. L’in-
tonation, néanmoins, se distingue des tons et de la place de
l’accent du fait de sa valeur significative, qui aurait dû justifier un
regroupement avec les monèmes. Toutefois, l’on peut supposer
que Martinet a choisi cette solution en raison des propriétés de
Le fonctionnalisme d’André Martinet 17

l’intonation, qui, comme l’accent, fait intervenir la courbe mélo-


dique. De plus, il considère qu’elle n’est pas analysable en unités
distinctives contrairement aux signifiants des monèmes.

L’étude des monèmes, que l’on pourrait appeler monématique


par analogie avec la phonématique
Elle consiste à établir l’inventaire des monèmes d’une langue,
et à les répartir dans des classes en fonction de leur comporte-
ment syntaxique, comme nous l’avons vu précédemment. L’ana-
lyse des monèmes et des synthèmes lexicaux en tant qu’unités
significatives relève du lexique, et celle des monèmes grammati-
caux de la grammaire. Celle-ci regroupe, en outre, l’établisse-
ment des classes, la synthématique dans la mesure où elle exa-
mine les règles de formation des synthèmes et la syntaxe,
domaines qui ont pour caractéristiques communes le caractère
limité de l’inventaire des éléments examinés. Toutefois, chacune
de ces composantes a sa spécificité propre.

La synthématique
Elle étudie les synthèmes et leurs règles de formation, les dif-
férents types d’affixation pour les dérivés, et les diverses structures
qui apparaissent dans les composés.

La syntaxe
Elle a pour objectif de spécifier les rapports de dépendance et
les fonctions que les monèmes peuvent assumer dans un énoncé
donné. On y intègre actuellement l’examen des rôles sémanti-
ques, qui résultent entre autres des fonctions.

Phonologie, monématique, synthématique et syntaxe sont des


disciplines autonomes, qui ont respectivement pour objet d’étude
les unités distinctives, les unités significatives (monèmes pour la
monématique, synthèmes pour la synthématique) et les liens qui
s’établissent entre les monèmes. La position est prise en compte
en phonologie lorsqu’elle est distinctive, et en syntaxe quand elle
oppose des fonctions.

La morphologie et l’axiologie, en revanche, sont des discipli-


nes transversales, qui ne concernent que les unités de première
18 Colette Feuillard

articulation, la première sur le plan de la forme, la deuxième au


niveau du sens. De ce fait, elles interviennent aussi bien en moné -
matique qu’en synthématique et en syntaxe.
La morphologie
Il s’agit exclusivement de l’étude de la forme, et plus précisé-
ment de l’ensemble des faits formels non pertinents de la première
articulation ainsi que de leurs conditions d’apparition. Elle a pour
unité d’analyse non seulement les variantes de signifiant des monè-
mes lexicaux et grammaticaux, mais aussi les variantes de forme
des fonctions et la position lorsqu’elle est non pertinente.
Elle n’intervient dans la combinatoire des monèmes, qu’il
s’agisse de ce qu’on appelle traditionnellement les flexions, ou
dans la constitution des synthèmes, que si cette combinaison
entraîne des changements de forme des monèmes en présence :
ainsi, l’unité grammaticale passé simple peut être i(s), u(s), ai, etc.,
selon les verbes et les personnes avec lesquelles ces derniers se
combinent, je finis, je crus, je pensai. De même, le verbe peut varier
en fonction des monèmes temporels et des personnes qui l’af -
fectent, dormir se manifeste sous la forme dor(s) au présent, à la
première personne, et dorm(ais) à l’imparfait. En revanche, la
relation de détermination du passé simple ou de l’imparfait au
verbe, tout comme celle de la personne, ressortit à la syntaxe. Ne
sont prises en compte en morphologie que les conséquences for-
melles de cette mise en relation.
De même, la possibilité pour vert de recevoir un affixe, cf. ver-
tement, relève de la synthématique, en l’occurrence des processus
de construction des dérivés, alors que le remplacement de t dans
vert par d dans verdure relève de la morphologie.
Les fonctions peuvent aussi changer de forme et de position
dans la phrase ; la fonction indirecte marquée par de dans il se sou-
vient de son dernier voyage ne l’est plus dans il se souvient qu’elle avait
refusé. Le substitut pronominal de l’expansion reste, néanmoins,
identique, confirmant ainsi qu’il s’agit de la même fonction, il s’en
souvient. La forme en du pronom est non seulement déterminée par
la fonction de ce dernier, mais également par le caractère inanimé
de l’expansion. Un complément de type humain aurait exigé un
pronom tonique, il se souvient de lui. L’emploi de en s’accompagne
d’un changement de position de la fonction indirecte de, qui est
alors antéposée et non plus postposée au prédicat.
Le fonctionnalisme d’André Martinet 19

La morphologie, tout en ayant un objet propre, la forme, se


trouve ainsi répartie dans plusieurs domaines, la monématique, la
synthématique et la syntaxe, du fait qu’elle concerne leurs unités
respectives, mais elle est distincte de celles-ci par son objectif.

L’axiologie
Elle étudie la valeur significative des monèmes, c’est-à-dire les
traits constitutifs du signifié, ou sèmes, des unités lexicales et
grammaticales, ainsi que les effets de sens que sont susceptibles
de produire les fonctions syntaxiques. Mais, sur ce dernier point,
tous les fonctionnalistes ne sont pas d’accord. Certains estiment
que l’on attribue aux fonctions des valeurs qui, en réalité, relè-
vent des rôles sémantiques. Cependant, même s’il est particulière-
ment malaisé de préciser cette valeur, il semble difficile de faire
abstraction de la participation de la fonction à la signification
exprimée par la relation, les traits des monèmes n’étant pas à eux
seuls suffisants pour la caractériser, sinon, il n’y aurait aucune
raison d’assigner un rôle sémantique différent à Pierre et à Paul
dans Pierre bat Paul.

Au terme de cette étude, il apparaît clairement que le fonc-


tionnalisme de Martinet doit être posé comme une théorie, si l’on
estime, comme Gilles Gaston Granger, que le rôle de celle-ci est :
1 / « d’unifier un champ de connaissance, qu’elle rend d’une cer-
taine manière homogène, en introduisant l’utilisation géné-
rique des mêmes concepts ou des mêmes grandes catégories
de concepts ;
2 / « ... d’ouvrir des points de vue nouveaux sur les connaissances
qu’elle rassemble, de fournir les instruments d’une manipula-
tion conceptuelle ou matérielle, d’autoriser des déductions ;
3 / « ... de fonder un ensemble de connaissances, ... (c’est-à-dire)
de formuler explicitement quelques principes ou propositions
primitives, constitués en un corps saisissable dans son
ensemble, apparemment non contradictoire et justifiable par
une argumentation provisoirement convaincante »12.

12. Gilles-Gaston Granger, Langages et épistémologie, Paris, Klincksieck, 1979, p. 196-197.


20 Colette Feuillard

En effet, au fil des recherches, ce sont toujours les mêmes


principes qui ont présidé à l’analyse. Fondé sur le postulat, déduit
de l’observation des faits, que la langue assumait la fonction de
communication, il en est résulté le principe de pertinence com-
municative, sur lequel reposent la définition de l’objet d’étude, la
langue, doublement articulée, la caractérisation des unités et de
la structure interne du système en fonction du rôle spécifique
assumé par chaque type d’éléments dans la communication, et
l’établissement des différents domaines de la discipline en réfé-
rence à la fonction propre des unités constitutives de la langue.
C’est également le principe de pertinence qui fonde la
démarche d’analyse, aussi bien dans la sélection des critères que
dans la hiérarchie qui s’établit entre eux, puisque ce sont ceux
qui ont servi à définir les unités qui interviennent en priorité pour
les spécifier. En particulier, les phonèmes et les traits dont ils se
composent sont analysés à partir d’oppositions distinctives, le
signifié des monèmes à l’aide d’oppositions significatives, les rap-
ports de dépendance, les fonctions syntaxiques et les classes en
référence à des considérations relationnelles, et non sémantiques.
Ce faisant, il dicte les regroupements et les exclusions au sein
d’un système particulier et d’un champ d’étude déterminé.
Le fonctionnalisme répond ainsi aux exigences de rigueur,
de cohérence et au souci d’unification des données qu’implique
toute théorie. Par ailleurs, il inclut dans ses perspectives une
approche dynamique, à peine évoquée, bien qu’elle soit l’une des
préoccupations majeures de Martinet, ainsi qu’une dimension
explicative grâce, notamment, au principe d’économie 13.
Certains domaines peuvent paraître avoir été négligés,
comme le texte, l’énonciation ou la pragmatique. Si, effective-
ment, ils n’ont pas été abordés en tant que tels par Martinet,
l’approche fonctionnelle ne les exclut pas et, comme le montre-
ront certaines communications qui vont suivre, ils peuvent parfai-
tement être intégrés, preuve de l’ouverture et de la vitalité de la
théorie.

13. André Martinet, Économie des changements phonétiques, Berne, A. Francke, 1955.