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GUERRE ASYMÉTRIQUE

La guerre asymétrique I
La guerre asymétrique est extrêmement difficile à
comprendre. Pourtant, depuis le 11 septembre 2001,
nous sommes plongés dans un conflit asymétrique
illustrant la remise en cause des principes classiques
de Clausewitz. Si la guerre est la continuation de la
politique par d’autres moyens, la victoire
opérationnelle ne garantit plus le succès stratégique
et politique.

Essai de définition

La guerre symétrique oppose, en général, des adversaires


disposant de moyens, infrastructures et formation
comparables. Il s’agit des conflits conventionnels où les
combattants recourent à des logiques similaires et
poursuivent des objectifs de même nature. La symétrie
d’un conflit n’exclut cependant pas une dissymétrie dans
les moyens employés ou dans la perception même du
conflit. Le conflit symétrique se caractérise par la
recherche de la supériorité.

Les conflits asymétriques opposent des adversaires aux


logiques différentes. Les moyens humains, logistiques et
économiques traduisent une profonde disparité et les
objectifs poursuivis sont rarement de même nature. Dans
le conflit symétrique, de type clausewitzien, la victoire
militaire est la condition de la réalisation de l’objectif
politique. En revanche, dans le conflit asymétrique c’est
1
rarement le cas.

Les guerres d’Algérie, du Vietnam ou en Afghanistan


(2001) voire en Irak (2003) illustrent que le succès
opérationnel ou tactique ne conduit pas, dans un conflit
asymétrique, au succès stratégique et politique.

Comprendre l’asymétrie

La guerre asymétrique n’est pas fondamentalement


nouvelle. Néanmoins, la disparition du Pacte de Varsovie
conduit les armées des deux anciens blocs antagonistes à
devoir définir de nouveaux critère de recours à la force
armée dans un contexte géopolitique et géostratégique
changeant.

C’est en 1995, que la «Joint Publication 1 » décrivant la


doctrine de l’armée américaine considère l’asymétrie dans
une logique non-conventionnelle :

«Les affrontements asymétriques sont des batailles entre


des forces dissemblables. Ces affrontements peuvent être
extrêmement létaux, particulièrement si la force attaquée
n’est pas prête à se défendre contre la menace.»

Cette définition porte essentiellement sur les capacités et


non pas sur la nature même de l’asymétrie. C’est un
rapport du Congrès, en 1997, qui offre une première
approche de l’asymétrie en tant que mode conflictuel
alternatif :

«Nous pouvons estimer que nos ennemis et adversaires


2
futurs ont tiré les leçons de la guerre du Golfe. Il est
improbable qu’ils cherchent à nous affronter avec des
formations blindées massives, une supériorité aérienne et
une flotte de haute mer, domaines dans lesquels les Etats-
Unis jouissent d’une supériorité massive. En revanche, ils
peuvent trouver de nouveaux moyens d’attaquer nos
intérêts, nos forces et nos citoyens. Ils chercheront des
méthodes pour mettre en adéquation leurs forces et nos
faiblesses.»

Il est intéressant de noter que la supériorité


conventionnelle américaine n’est pas remise en cause, du
moins à moyen terme, et que seules des stratégies
latérales peuvent mettre en difficulté les Etats-Unis. En
revanche, l’asymétrie reste limitée à une compensation de
la dissymétrie des forces conventionnelles.

On peut ainsi lire, dans la «Doctrine interarmées d’emploi


des forces en opérations» :

«Les conflits dissymétriques mettent en opposition des


forces armées conventionnelles ou non, de structures, de
volumes, d’équipements et technologies et/ou de doctrine
différents. Les buts sont d’ordre et de nature assez
proches, les objectifs politiques et militaires s’affrontent.
[…] A la symétrie ou la dissymétrie des conflits s’ajoute
une possibilité d’asymétrie par impossibilité d’identifier les
caractéristiques d’un adversaire ou des parties en
présence. La comparaison, par exemple des rapports de
force, est alors impossible et perturbe le processus
décisionnel par difficulté à appréhender la complexité de
l’engagement. Cette asymétrie est cruciale quand il est
impossible de comprendre la logique d’un décideur au
comportement aléatoire, ou n’obéissant pas aux règles
3
éthiques et morales occidentales.»

La dissymétrie est une notion facilement compréhensible


en revanche l’asymétrie reste une notion aux contours
assez imprécis. On la confond d’ailleurs assez facilement
avec les stratégies dites indirectes or ces dernières visent
des objectifs conventionnels grâce à des moyens non
nécessairement militaires. L’asymétrie recherche d’autres
objectifs, ainsi selon la Joint Strategy Review de 1999 :

«Les approches asymétriques sont des tentatives pour


contourner ou affaiblir les forces, tout en exploitant les
faiblesses américaines en usant de méthodes qui diffèrent
de manière significative des méthodes auxquelles
s’attendent les Etats-Unis….Les approches asymétriques
cherchent généralement un impact psychologique, comme
un choc ou la désorientation, qui affecte l’initiative, la
volonté ou la liberté d’action d’un adversaire. Les
approches asymétriques emploient souvent des tactiques,
armes ou technologies non-traditionnelles et innovatrices,
et peuvent être appliquées à tous les niveaux de guerre –
stratégique, opératif et tactique – et à travers tout le
spectre des actions militaires.»

Cette définition ne donne aucun élément de réflexion sur la


substance même de l’asymétrie ce n’est qu’en 2000, dans
la Joint Vision 2000, que l’on a une première évaluation de
l’asymétrie même :

«Les méthodes et objectifs asymétriques d’un adversaire


sont souvent plus importants que le déséquilibre
technologique relatif, et l’impact psychologique d’une
attaque peut dépasser le dommage physique effectif.»

4
On dépasse la notion de différentiel technologique pour
prendre en compte l’impact psychologique d’un acte
asymétrique, pour autant on reste limité à la notion même
de capacité d’action. Cela s’explique par le fait que la
vision américaine de la puissance est avant toute chose
une affaire de capacités technologiques.

On se retrouve dans une situation paradoxale où


l’asymétrie serait un «mal nécessaire» lié aux facultés de
contournement moral des règles humanitaires et visant à
pallier le différentiel technologique qui caractérise la
puissance occidentale.

On en reste à des définitions qui font de l’asymétrie


l’absence de symétrie ce qui relève de la tautologie mais
en plus on suppose que l’asymétrie recherche avant toute
chose à frapper le point faible de l’adversaire. Or on ne
peut que constater que c’est le propre de toute action
militaire.

En fait l’objectif stratégique explique la nature profonde de


la symétrie et de l’asymétrie. La première recherche la
victoire par destruction de l’adversaire tandis que la
seconde recherche l’effondrement d’un système. Les
américains ont sans doute vaincu les viet-congs sur le plan
tactique et opérationnel mais l’offensive du Têt a démontré
que la guerre serait longue et coûteuse et qu’elle
n’entamerait pas la détermination des vietnamiens. Ce
faisant, le système qui soutenait faiblement les forces
américaines dans le Sud-Est asiatique s’est effondré.

L’asymétrie se comprend dans l’objectif stratégique


poursuivi.

5
Mandarin et samouraï
Le professeur Pierre Fayard analyse, pour notre
webzine, les figures du samouraï et du mandarin
dans les cultures stratégiques du Japon et de la
Chine. Une première prise de contact avec
l'environnement stratégique asiatique.
LE MANDARIN ET LE SAMOURAÏ
Figures emblématiques des cultures stratégiques chinoise
et japonaise
Au-delà du cliché, les figures du mandarin et du samouraï
représentent des emblèmes des cultures stratégiques
traditionnelles de la Chine continentale et du Japon
insulaire. Elles distinguent entre d’une part le lettré,
politique serviteur de l’Etat et qui gagne son rang du fait
d’un mérite acquis par l’étude et l’intrigue, et d’autre part
le guerrier à la dévotion absolue au clan, et plus
particulièrement à son chef, et dont la résolution n’a
d’autre limite que la mort. Le premier a le souci du temps
long et du maintien des équilibres pour assurer la
pérennité de l’Etat quand l’autre ne compte que sur son
engagement plein et entier dans le présent. Par son
raisonnement global et son souci du long terme, la culture
du mandarin est stratégique alors que celle du samouraï
excelle d’abord dans le tactique et l’opérationnel.
Une culture de la stratégie résulte du comment une
collectivité humaine s’institue en temps qu’acteur dans son
environnement et dans sa relation avec l’altérité, puis
s’efforce d’assurer sa sécurité, sa pérennité et au-delà son
développement. Plus tacite qu’explicite, elle est
spontanément mobilisée en cas de crise, de changement
ou d’impératif d’adaptation. Le critère physique constitue
un premier champ de contrainte à partir duquel elle se
6
constitue. L’espace n’a pas les mêmes effets selon qu’il se
traduit sous une forme enclavée, une plaine ouverte ou un
archipel. Dans un monde global et ouvert où se multiplient
les interactions entre acteurs différents, la conscience et
l’explicitation de la particularité de sa propre culture de la
stratégie et de celle des autres s’imposent. Or, si la
distance d’avec sa propre culture est malaisée, la prise en
compte de celles des autres en favorise la révélation par
contraste. Contre toute forme de surdité et de cécité à
l’égard des autres et de soi-même, c’est là une condition
de l’efficacité dans la relation mais aussi d’enrichissement.
Le principe du recul stratégique est fondé sur cette vision
de la diversité des cultures et sur la possibilité d’analyser
les modes d’action des peuples et leurs comportements
stratégiques à partir des éléments de continuité de leur
histoire .
CHINE
Une pensée stratégique continentale soucieuse de long
terme
La culture stratégique de la Chine traditionnelle est
marquée par les caractères physiques et la démographie
d’un pays vaste dont l’histoire compte plusieurs
millénaires. Très tôt, elle dut composer avec la question du
nombre par rapport aux ressources disponibles. Economie
et harmonie s’y révèlent comme deux principes clefs. La
bonne gestion des ressources pour soi et leur destruction
chez l’autre, s’il est un opposant, représentent des
préoccupations centrales. L’histoire de l’administration de
l’Empire du Milieu tourne autour de la conquête et de la
préservation de l’Etat en temps qu’unité qui fonctionne.
L’art de durer est au cœur de cette culture au point que les
Chinois surent transformer le temps en espace en
retournant des défaites militaires en victoires par le biais
d’une sinisation des contrées d’origine de ses conquérants
7
mongols puis mandchous. La rareté relative des biens
contraste avec une grande habilité à utiliser le temps.
A l’image du jeu d’origine chinoise, le wei chi, plus connu
sous son appellation japonaise de jeu de go, la maîtrise du
territoire est synonyme de vie en Chine. La sécurité de la
création, du maintien ou de l’expansion des territoires
dépend avant tout de la solidité et de la fiabilité des
communications internes entre ses éléments constitutifs.
Les relations sont plus importantes que les composantes
elles-mêmes. Pour Sun Tzu, la qualité des liens entre le
général et ses troupes ou entre le prince et ses sujets est
la meilleure des garanties de l’invincibilité. Mao Tsé Toung
ne fit que reproduire cette recommandation lorsqu’il
écrivait qu’avec le peuple tout est possible, mais que sans
son appui on est irrémédiablement condamné à terme. Les
intermédiaires constituent des articulations essentielles,
des éléments pivots de la stabilité ou de la déstabilisation.
Pour s’assurer de l’invincibilité, le stratège s’attache à
mettre en place un tissu de relations légitimes et
ritualisées qui structure un ensemble cohérent et réactif.
L’invincibilité ne dépend pas prioritairement de
l’accumulation de moyens offensifs et défensifs, mais de la
confiance qui unit un pouvoir, reconnu comme juste et
légitime, avec ses sujets. Faute de quoi, ceux qui
prétendent détenir la force ne sont en définitif que des
tigres en papier selon les termes de Mao Tsé Toung. Une
fois l’invincibilité acquise au moyen de l’harmonie
intérieure et de l’excellence de l’administration, les erreurs
adverses offrent des opportunités de gains ou de victoires.
Plus les relations entre les composantes de l’édifice social
adverse sont défectueuses et plus il gaspille ses
ressources, plus l’avantage du stratège vertueux s’affirme.
Car en Chine, la vertu est stratégique !

8
La philosophie du yin et du yang qui voit le monde comme
une transformation perpétuelle forme le soubassement de
la culture de la stratégie de la Chine traditionnelle. De
l’interaction constante de ces deux principes opposés et
complémentaires résulte un changement incessant dont il
convient de distinguer les prémices afin de s’y adapter
pour en tirer profit. Or, ce n’est pas le fort en muscles qui
est le mieux à même d’interpréter les signes ténus des
modifications en cours ou à venir, mais bien plutôt le sage,
l’homme de vertu et de connaissance qui temporise et agit
à propos. L’intelligence du réel et des mutations en cours
permet de gérer et d’agir à bon escient. Connaissant le
sens des flux, c’est en les épousant que, paradoxalement,
le stratège les dirige par synergie et coïncidence . En les
accompagnant, il se fait l’allié de plus fort que lui et cette
soumission peut révéler une domination paradoxale et peu
visible.
Ce même souci de l’économie fait dire à Sun Tzu que les
armes sont des instruments de mauvais augure auxquels
on ne doit recourir qu’en toute dernière limite, car
l’affrontement est coûteux, hasardeux et destructif. Une
contrée soumise par la force est plus difficilement
contrôlable et le bénéfice en est moindre. Vaincre le
ressentiment, le désir de vengeance, effacer les douleurs…
tout cela est contraire à l’économie. C’est pourquoi la
meilleure des stratégies ne cherche pas l’affrontement
direct avec les troupes adverses ou l’assaut des places
fortes, mais s’attaque aux plans de l’adversaire ! Le
stratège qui parvient à percer les intentions de son
adversaire et à en développer la connaissance a presque
déjà partie gagnée. On mesure la différence avec le grand
classique occidental de la stratégie, De la guerre de Carl
von Clausewitz, qui recommande d’annihiler en priorité la
force adverse afin de mettre l’autre en situation de ne plus
9
pouvoir se défendre et de lui dicter ainsi sa volonté. A
l’inverse en Chine, la subtilité, voire la sensibilité, font la
différence pour apprécier qualitativement le mode de
fonctionnement de l’esprit adverse. L’accumulation ou
l’engagement de moyens matériels n’intervient que dans
un second temps.
Comme le sage, le stratège idéal est sans volonté, sans
dispositions fixes et sans credo coulé dans le bronze. C’est,
au contraire, sur l’image de l’eau qu’il règle son
comportement. L’élément liquide n’a pas de forme
déterminée, et il emprunte celle de ce qui le contient ou du
terrain sur lequel il se trouve. Dans un vase il est vase,
dans une cuvette il est cuvette, sur une surface plate il
s’étale, dans la chaleur il est vapeur, dans le froid intense
il devient glace, givre ou gelée, sur un relief accidenté ou
dans une déclivité il est farouche… C’est en s’adaptant aux
conditions changeantes que l’eau demeure ce qu’elle est,
ainsi doit-il en être de l’art de la guerre selon Sun Tzu, ou
véritable caméléon selon Clausewitz. Mais l’eau est aussi
potentielle du fait de la gravité. C’est pourquoi l’art du
stratège consiste à en tirer le maximum d’effet par un
travail de configuration des situations.
Le stratège n’attend pas la victoire de ses soldats mais du
contexte dans lequel il les place. Force ou faiblesse,
courage ou couardise ne sont pas des qualités définitives,
mais découlent des situations qui rendent forts et
courageux ou l’inverse. C’est de la qualité d’un rapport de
situation que découle la décision bien plus que d’un
rapport numérique de forces. Manipulatrice de situations,
la culture stratégique de la Chine ancienne incline à tirer
profit des potentiels inscrits dans les situations en les
combinant avec des desseins à long terme. Il s’agit d’une
culture stratégique d’inspiration indirecte qui privilégie
l’action en fonction plutôt qu’a priori et en force.
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JAPON
Rythme et résolution : une culture marquée par le tactique
et l’opérationnel
Le Japon est un archipel éloigné du continent par une mer
difficile et ses ressources naturelles comme son espace
pour vivre et cultiver sont très limités. Si le fléau de
l’inondation représente le plus grand danger en Chine, ici
l’activité sismique des volcans, des tremblements de terre
et des tsunamis modèlent une nature violente. Unifié, il se
tourna vers la conquête extérieure après avoir largement
importé de Chine et de Corée jusqu’au grand classique de
l’art de la guerre de Sun Tsu. Le Japon est un
transformateur qui a toujours nipponisé, souvent en les
améliorant, les apports et les acquisitions externes. Dans
ce pays pauvre en ressources naturelles, on apprend très
tôt l’interdépendance aux enfants. Ils ne sont rien sans le
groupe et ils doivent s’y dévouer en donnant le meilleur
d’eux-mêmes sans économiser leur peine. Les ressources
humaines sont à la base de la survie et du développement
de cet archipel qui singulièrement ne se considère ni d’Asie
ni d’Occident, mais… japonais !
Depuis des siècles, ce dont ce peuple ne dispose pas en
termes d’espace, il se le procure dans le temps au moyen
de cette capacité à agir notamment dans la précision de
microrythmes. Puisque l’étroitesse spatiale prive de
marges de manœuvre, la solution consiste à s’en procurer
dans le temps au moyen de l’anticipation fondée sur la
connaissance et l’excellence pratique. La sensibilité aux
conditions s’y traduit dans l’éducation de l’intuition qui
donne à ressentir en amont des phénomènes manifestes.
Cette perspicacité permet à un acteur, individuel ou
collectif, de se positionner et d’inscrire son action dans cet
espace-futur encore libre d’occupation et avec le bénéfice
énergétique de la justesse. « La pensée stratégique de
11
l’Anticipation est prospective. Elle agit sur le changement
et permet de restructurer la disposition des forces par la
création de nouvelles armes (l’innovation), ou de nouveaux
principes d’organisation (le maillage) et de renforcer la
cohésion du groupe et la détermination des hommes par la
création de nouvelles valeurs ».
La recherche de la maîtrise des flux et des relations
découle de la réalité d’une nature insulaire où l’espace
maritime incarne à la fois une protection et une
vulnérabilité. Pour le Japon, la maîtrise de l’espace
intermédiaire qui le sépare du continent est stratégique et
sa relation physique avec l’altérité suppose une double
rupture de charge : à l’embarquement et au
débarquement. Cet impératif logistique suppose
l’excellence dans la maîtrise des milieux et des moyens de
la communication tout comme de l’information. Le
renseignement et les réseaux sont stratégiques pour
l’intelligence des conditions et des circonstances autant en
défensif qu’en offensif, car il y va d’un intérêt vital. Un
autre effet de l’insularité repose dans la claire distinction
entre ceux qui se situent d’une part ou de l’autre de la mer
: les Japonais d’une part, l’ensemble des autres d’autre
part. Il se développe chez les insulaires qui nomadisent sur
les mers une mentalité souvent prédatrice à l’égard des
sédentaires du continent que l’on divise pour accentuer
leur vulnérabilité.
Par son origine dans la voie du guerrier (budo), la culture
stratégique japonaise diffère de la culture stratégique
chinoise plus politique et pour laquelle la durée et
l’investissement minimum dominent. Ici, la culture
stratégique se traduit dans une philosophie de l’action
dans laquelle la subjectivité et le dévouement constituent
des valeurs premières. « La philosophie du Hagakuré fait
de l’action le moyen le plus efficace d’échapper aux limites
12
du moi pour se plonger dans une unité plus vaste ».
Traduction dans les faits plus qu’épreuve de vérité, le
combat manifeste en plein jour qui doit vivre et qui doit
disparaître. Il révèle qui est en harmonie avec
l’environnement et qui n’a pas su lire ses conditions et ne
s’y est pas adapté en conséquence. Pour Yamamoto , le
guerrier placé devant le dilemme extrême de la vie ou de
la mort, qui songe en priorité à se sauver, ne mobilisera
jamais la totalité de ses moyens. Ce souci fatal de
l’économie, non seulement n’est pas pardonnable, mais en
sus racornit l’action et la capacité opérationnelle. A
l’inverse, penser à mourir est la condition de l’engagement
total, du plus grand rendement et du dépassement de ses
propres limites. Comme les Chinois, les Japonais sont à
l’école perpétuelle des conditions changeantes qui
s’imposent à eux et qui leur donnent l’opportunité de
développer leur do, leur voie. L’entraînement sans relâche
éduque la sensibilité au point de la rendre parfaite.
La notion de rythme est au centre de cette culture
stratégique qui recommande de le distinguer en toutes
choses et optimise ainsi l’usage de l’espace. Le rythme est
aussi ce qui unit le collectif, y assure l’harmonie et la
coordination opérationnelle. « Il faut savoir distinguer
entre le rythme ascensionnel et le rythme décadent (…) Il
faut tout d’abord connaître le rythme concordant, puis
comprendre quel est le rythme discordant. Il faut savoir
distinguer le rythme qui sied bien, le rythme à saisir selon
l’occasion et le rythme contrariant ; tous les rythmes qu’ils
soient larges ou étroits, lents ou rapides sont
caractéristiques de la tactique. Tout particulièrement, si
l’on ne saisit pas le rythme contrariant, la tactique ne sera
pas sur des bases solides ». Musashi recommande le
rythme vide, né de l’intelligence et qui se manifeste
comme inattendu par l’ennemi. Pour saisir le rythme de
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l’autre, on développe une aptitude à se mettre
complètement à sa place et à vaincre ses intentions au
moment même de leur naissance ! « Ayez la volonté de
traverser le courant critique dans les moments de crise (…)
Une fois le courant critique dépassé, on fait naître des
points faibles chez l’adversaire, on prend l’initiative et on
atteint une grosse partie de la victoire ». Cette volonté
d’engagement permanent et sans compter manque parfois
de mesure stratégique et politique, en conduisant dans des
implications non raisonnées et au-delà de l’acceptable par
l’environnement.
On s’égarerait à considérer qu’une culture de la stratégie
est déterministe. Indicative de tendances et de
comportements spontanés, elle permet de penser l’analyse
et l’action à partir de points de vue différents et d’enrichir
ainsi sa propre panoplie stratégique. Dans le cas de la
Chine et du Japon, le temps joue un rôle prépondérant et
cela rend les cultures stratégiques de ces pays
particulièrement actuelles du fait de la prépondérance de
la dimension temporelle sur la dimension spatiale dans le
chantier stratégique de ce début de siècle.
L’image de l’eau et des grands fleuves des intentions en
actes des Chinois est préfigurée par des ruissellements
imperceptibles difficilement contrôlables.
Le feu de la voie japonaise du guerrier, quant à lui, est
toujours précédé d’une maturation lente pour acquérir le
consentement et l’énergie de chacun , puis, le cap étant
donné, l’engagement opérationnel est redoutable car il ne
reste plus d’espace au doute ralentisseur.
Texte paru dans AGIR, Revue Générale de Stratégie, n°
14, printemps 2003
L'auteur :

Pierre Fayard est professeur à l'Institut de la


14
Communication et des nouvelles Technologies à
l'Université de Poitiers, en charge de l'équipe de recherche
de cet institut.
Il publiera, prochainement, un ouvrage consacré à la
culture stratégique chinoise.
Notes :
1 Bernard Nadoulek, L’intelligence stratégique.
2 Voir Yi Jing, Le livre des changements.
3 Voir François Jullien, Traité de l’efficacité.
4 Bernard Nadoulek, op.cit.
5 Yukio Mishima.
6 Hagakuré
7 Idem.
8 Nous avons eu l’occasion de mettre en relief cette
pratique dans le concept japonais de technoglobalisme et
les programmes qui s’ensuivirent. Pressé par les
Occidentaux d’ouvrir son marché et d’assurer,
financièrement, ses responsabilités de grande puissance
économique au niveau international, le Japon menacé par
un techno-nationalisme qui aurait gelé et freiné les
échanges scientifiques, technologiques et commerciaux
dont il dépendait, développa cette initiative du
technoglobalisme qui prit de court les intentions agressives
et contraignantes des Occidentaux en les plaçant devant
les cornes d’un dilemme dans l’acceptation du Général
Sherman. Soit les Occidentaux collaboraient à des
programmes internationaux volontaires en vue de
contribuer à la solution des problèmes majeurs de la
planète : le non-développement et la pollution, et… ils
maintenaient ouverts leurs marchés et mettaient à
disposition leurs capacités de recherche et développement.
Ou bien, il refusaient et se dénonçaient aux yeux de
l’ensemble des pays « en voie » de développement comme
de fichus hypocrites qui refusaient d’accorder leurs paroles
15
et déclarations d’intention en faveur du développement…
et leurs actes. Sur ce sujet, voir la thèse de Nicolas Moinet
(bibliographie) et les articles que nous avons publiés
ensemble (idem).
9 Voir le nemawashi.
conseils bibliographiques
Bibliographie :
- Pierre Fayard, La maîtrise de l’interaction - L’information
et la communication dans la stratégie, Zéro Heure Editions
Culturelle, Paris, 2000.
- Pierre Fayard, Comprendre et appliquer Sun Tzu -
Sagesse de la culture stratégique chinoise, Ed. Dunod,
Paris 2004 (à paraître).
- François Jullien, Traité de l’efficacité, Grasset, Paris,
1996.
- Yukio Mishima, Le Japon moderne et l'éthique samouraï,
la voie du Hagakuré, Arcades Gallimard, Paris, 1985.
- Miyamoto Mushashi, Ecrit sur les cinq roues,
Maisonneuve - Larose, Paris, 1985.
- Bernard Nadoulek, L'Intelligence Stratégique, CPE
Aditech, 1991.
- Sun Tzu, L’art de la guerre (traduit et présenté par Jean
Lévy), Pluriel, Paris, 2000.
Comprendre :
MANIFESTE DOCTRINAL
(…)
Des choses se passent aux quatre coins du monde.
L’important : tenir le centre.
Le sage saisit l’important.
Les quatre orients répondent.
Calme, inactif, il attend
Qu’on vienne le servir.
Tous les êtres que l’univers recèle
Par leur clarté à son obscurité se décèlent.
16
Fonctionnaires de droite, fonctionnaires de gauche,
A vos postes !
Il ouvre sa porte et devant eux se poste.
(…)
Han-Fei-Tse, Le Tao du Prince.
MANIPULATION VERSUS PERSUASION
Se conformer à l’autre pour le dominer
(…) Ce point est crucial dans le rapport de parole comme
en stratégie : je me conforme à l’autre, mais pour le
dominer ; voire on pourrait dire, en rendant le propos
exclusif : c’est seulement en m’adaptant à sa disposition,
et donc d’une certaine façon en commençant par m’y
soumettre, que je peux être sûr de le diriger. A la fois être
certain de le pouvoir et savoir comment m’y prendre. Ou,
pour rendre ce sens plus incisif encore, et de façon à en
pousser à bout le paradoxe : je le suis pour le conduire
(pour, c’est-à-dire en mesure de).(…)
Nous voilà loin, du coup, d’un certain mythe européen,
démiurgique et par suite héroïque, du pur pouvoir de
commencement. Etre le premier, entreprendre, engager :
la solitude et l’investissement d’un sujet, toujours le risque
et la dépense. La jubilation aussi, sans doute, et la
fascination de l’inconnu – mais alors on perd de vue
l’efficacité, pour basculer dans une autre logique : celle du
désir et d’une dépense effrontée. Car, si c’est bien
l’efficacité qu’on a en vue, il s’avère beaucoup plus
rentable d’ « accompagner » le réel, comme ne cessent de
le dire la sagesse et la stratégie chinoises, et de se
conduire en conséquence. En conséquence, c’est-à-dire en
en « suivant » la donne pour pouvoir, en s’y con-formant,
en profiter.
François Jullien, Traité de l’efficacité, pp. 190-191
Une évolution vers la guérilla conventionnelle au
Moyen-Orient ?
17
20 octobre 2003 — Plusieurs faits remarquables, ces
derniers jours, pourraient indiquer une évolution générale
des actes de violence arabes, anti-américains et anti-
israéliens, vers une action plus conventionnelle de guérilla
de résistance classique et organisée. Cette évolution se
conjugue avec une pression accrue imposée aux deux
armées (US et Tsahal), des attaques directes contre les
soldats, dont l’explication peut être double, — et d’ailleurs
se complétant :
 Une meilleure organisation des guérillas et des forces
qui les composent, avec un aspect plus militaire,
notamment dans les objectifs et dans la coordination des
actions.
 Probablement, un certain recul de la crainte des
capacités des forces adverses (US et Tsahal). Soumises au
test de la réalité de la “guerre asymétrique”, les forces US
et israéliennes si vantées s’avèrent, — plus ou moins selon
l’une ou l’autre de ces forces, — vulnérables, inefficaces,
brutales (et là aussi, inefficaces) dans leurs actions.
Une embuscade palestinienne contre un convoi israélien a
coûté la vie à trois soldats israéliens. Quelques heures plus
tôt, une attaque du même type avait eu lieu en Irak,
succédant à d’autres du même type. Dans tous ces cas, on
retrouve le schéma habituel des guérillas où l’armée
étrangère, ou bien l’armée prépondérante, ne s’est pas du
tout intégrée dans le théâtre d’opération et reste une
“armée d’occupation”. Le déplacement de ces forces en
convois très protégés est l’une des caractéristiques de ces
situations. La protection est grande en apparence, mais
ces convois évoluent sans couverture, dans des territoires
plutôt hostiles (hostilité marquant la situation générale
qu’on décrit) et sont nécessairement sur la défensive. Ils

18
font des cibles idéales. Quelques mots d’un article de The
Independent résument la situation.

« The US army in Iraq appears to be road bound, sending


vehicles on patrol which are proving vulnerable to attacks
by RPGs and bombs concealed in or beside the road.
» A foreign military observer who saw the aftermath of a
bomb attack on a US convoy on the road west of Baghdad
on Saturday which killed one US soldier noted that “it was
very professionally staged with the middle vehicle in the
convoy exactly targeted.” »

Cette évolution rejoint le constat courant des guerres de


guérilla : si l’“armée d’occupation” ne progresse pas, si elle
ne s’intègre pas dans la population en cherchant à s’y faire
des alliés, elle régresse dans ses positions tactiques parce
que l’adversaire se renforce et améliore ses propres
tactiques contre-offensives. Si l’on ajoute, dans le cas
américain (et le cas israélien pourrait suivre), des
problèmes de moral des forces absolument
catastrophiques (la fragilité des forces américaines est à
cet égard un facteur constant à considérer), l’enfermement
des forces, leur maintien sur la défensive, leur refus
grandissant de contact avec la population ne cessent
d’aggraver le problème. La fameuse thèse américaine qui a
servi de philosophie au Pentagone pour l’après-guerre,
— « to win minds and hearts », — est aussi vieille que la
technique de la guérilla. C’était la fameuse consigne
d’“évoluer comme un poisson dans l’eau” dans la
population donnée à chaque guérilléro selon Mao Tsé-
toung, et qui avait été retournée par les officiers français
de retour d’Indochine pour la guerre d’Algérie.
(La guerre d’Algérie fut effectivement gagnée militairement
par les Français, contrairement à l’interprétation
19
intellectuelle et anglo-saxonne classique. L’indépendance
fut donnée à l’Algérie sur volonté politique alors que
l’année 1960 avait vu une déroute générale des forces de
l’ALN sur tous les fronts importants. L’armée française
avait gagné la “bataille des coeurs et des esprits”, que les
raisons soient bonnes ou mauvaises. Le pouvoir politique
prit une autre décision que ce que lui suggérait le sort de
la bataille. C’est un autre débat, ce n’est certainement pas
celui de l’efficacité de la contre-guérilla dans ce cas.)
Ces divers incidents soulèvent deux questions :
 Y a-t-il réellement une amélioration de fond,
structurelle et tactique, de l’organisation de la résistance
arabe en cours ? Pour l’Irak, beaucoup d’indications le font
penser. Pour la question palestinienne, c’est plus incertain.
 Y a-t-il coordination entre les actions irakiennes et
palestiniennes quant à cette éventuelle amélioration des
tactiques et de l’efficacité ?
Pour l’instant, les enseignements nous semblent devoir
être cantonnés plutôt du côté des forces américaines et
israéliennes. Ils marquent l’échec général des grosses
armées puissantes et de haute technologie, mais aussi
lourdes et peu adaptables. Les deux armées en cause
semblent particulièrement marquées à cet égard. Les
Américains ont oublié leurs “bonnes” résolutions du temps
de l’Afghanistan, au profit des forces spéciales, et
retombent de plus en plus dans les structures lourdes,
blindées, cuirassées, etc. Cela correspond à l’évolution du
facteur psychologique avec la “mentalité forteresse” que
les Américains transportent avec eux, même en position
offensive.
Les Israéliens ne sont pas mieux lotis. Ils se sont
extraordinairement “américanisés” ces 25 dernières
années. Tsahal est devenue une armée très puissante et
très sophistiquée pour des conflits dont personne ne veut
20
plus ; et une armée particulièrement inadaptée pour les
“conflits asymétriques”. Il y a un cheminement parallèle
inquiétant entre Américains et Israéliens, au niveau des
forces armées, qui conduit au gaspillage pour des
équipements inutiles, à des politiques d’une inutile
brutalité qui accroissent l’opposition, et finalement à
l’échec. Tout cela est à l’image de la psychologie sommaire
des dirigeants des deux pays.
Un signe à propos de la situation, c’est les pressions
renouvelées des alliés des Américains en Irak, le Conseil
de gouvernement établi par les Américains, dont le
président en exercice Allawi demande de toute urgence
que l’armée de Saddam soit reformée et prenne en charge
la sécurité à la place des forces américaines. Persuadés
qu’eux seuls peuvent résoudre le conflit, — toujours la
psychologie sommaire, — les dirigeants US font un accueil
glacial à la proposition (« The U.S. government has had
little success enlisting significant foreign military help in
Iraq, but a well-placed official of the occupation authority
reacted coolly Sunday to Allawi's position. »). Le résultat
général est indiqué par un article du Christian Science
Monitor qui signale un accroissement général de l’hostilité
arabe au Moyen-Orient aux USA et à la présence US. Cela
suit la confiance grandissante de la résistance,
accompagnant le discrédit en cours des capacités militaires
US présentées comme invincibles et dont le comportement
de l’U.S. Army fait la démonstration inverse. A cet égard,
l’Irak pourrait ouvrir la voie aux Palestiniens, dans leurs
appréciations des capacités de Tsahal, dont la perception
dans la guérilla va suivre la même évolution.
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21
L’Algérie de John Foster Dulles & Histoire d'historien
— Rubriques Analyse, Volume 22, n012 & 13, 10 &
25 mars 2007
Date de publication : 07/04/2007 - Rubrique : de
defensa
L’Algérie de John Foster Dulles
Petite leçon d'histoire bien actuelle malgré qu'on y
parle de l'Algérie, de la IVème République et de De
Gaulle, de Foster Dulles et de Ike. La psychologie
américaniste en scène, comme argument central de
l'Histoire.
Nous nous attachons à un livre de l'historien américain
Irwin M. Wall, Les États-Unis et la guerre d'Algérie
(éditions Soleb, septembre 2006 en traduction française
avec un ajout exclusif de l'auteur, version originale publiée
en 2000). Wall est un des spécialistes américains de
l'histoire française, et, plus précisément des relations entre
France et USA (sa période de prédilection est la IVème
République et les débuts de la Vème). Il observe dans
l'ajout exclusif qu'il a donné à l'édition française: «[L]es
Américains étudient la France plus que quiconque, peut-
être autant voire plus que les Français eux-mêmes.»
Nous avions lu, in illo tempore, un autre important travail
de Wall: L'influence américaine sur la politique française,
1945-1954 (Balland, 1989). Ici ou là, nous y ferons
allusion.
Pourquoi ce livre (ces deux livres)? Manifestement,
l'édition française, faite en 2006 pour un livre datant de
2000, se veut comme un clin d'oeil. Il y a un parallèle à
faire entre l'attitude française vis-à-vis des USA dans
l'affaire irakienne et l'attitude des USA vis-à-vis de la
France dans l'affaire algérienne. Wall n'en disconvient pas
implicitement, réduisant l'analogie à Irak-2003 versus
Suez-1956.
22
Ce n'est pas la voie qui nous intéresse. Selon nous, il n'y a
pas d'analogie possible, sinon sentimentale, entre deux
situations où les partenaires auraient une position inversée
alors qu'ils sont ces puissances si différentes. Disons que
l'analogie est trompeuse et la faire c'est faire une
tromperie, volontairement ou pas. Ce n'est pas un procès,
c'est un constat.
Au contraire, il y a beaucoup à apprendre de la politique
US vis-à-vis de la crise algérienne et de la France plongée
dans la crise algérienne. Il y a aussi un enseignement
considérable dans les visions réciproques (américaine et
française) des relations entre les deux pays, et dans leurs
façons de voir si différentes. C'est une appréciation
historique que nous offrons, qui a incontestablement une
grande actualité par le biais évident de sa permanence.
Toute véritable appréciation historique a cette dimension
de permanence, ou bien son intérêt est temporaire et
sporadique.
L'activisme US dans la guerre d'Algérie: l'effet d'une
politique, d'une conception du monde radicale et de
ses certitudes
Sans aucun doute, l'un des grands apports du livre est
l'image qu'il donne de la puissance, de la constance et de
l'insistance de l'intérêt US pour la crise algérienne. C'est
une découverte, tant on avait à l'esprit que la crise
algérienne était d'abord une “crise française” (pour la
France) qui avait accessoirement et épisodiquement
intéressé l'Amérique. Ce n'est pas le cas. L'affaire
algérienne fut aussitôt interprétée par Washington comme
une bataille essentielle dans la vision américaniste du
monde durant la Guerre froide; également, comme un
épisode essentiel dans ses rapports avec la France.
Un des paradoxes de départ est exposé involontairement
en une seule phrase de l'introduction du livre (par le
23
professeur Georges-Henri Soutou): «Outre leur
anticolonialisme traditionnel, et la conviction que le conflit
en Algérie, à la différence de celui d'Indochine, relève
d'une autre catégorie que la guerre froide et donc ne
justifie pas un soutien automatique à la politique française,
tout au long de leur crise leur politique est dictée par la
conviction que la guerre d'Algérie compromet la
participation effective de la France à l'Otan et risque de
pousser l'Afrique du Nord dans les bras de Moscou.» La
guerre d'Algérie n'est pas vue comme un événement de la
Guerre froide et, pourtant, les deux effets négatifs qu'on
en craint ont à voir directement avec la Guerre froide.
Peut-être est-ce leur “anticolonialisme traditionnel” qui
explique ce qui est à nos yeux une contradiction des USA
interférant considérablement sur la perception du
problème.
Au contraire, l'obsession de la guerre froide est
constamment présente, et c'est l'une des causes de
l'intérêt US pour la crise. Foster Dulles, le secrétaire d'État
de Eisenhower, ne vit que dans l'obsession de
l'élargissement du conflit, souvent dans une mesure bien
irréaliste et qui laisse rêveur. Lorsqu'il explique
l'intervention US constante, Wall rapporte le «scénario
cauchemardesque» qui semble constamment à l'esprit de
Dulles: «[L]a politique menée par la France conduisait
nécessairement à entraîner dans un conflit sans issue les
voisins de l'Algérie, la Tunisie d'abord et ensuite le Maroc
et la Libye. La France allait bientôt se trouver en guerre
avec l'Afrique du Nord tout entière, soutenue par Nasser et
d'autres États arabes, lesquels seraient armés et financés
par l'URSS et le communisme international.»
Parallèlement, on nous explique, par exemple, que la
Tunisie qui vient d'avoir son indépendance, tente de
trouver des armes pour équiper son premier régiment de
24
3.000 hommes et que l'ALN algérienne règne dans le pays
en absolue maîtresse. Cela invite à se demander, pour ce
cas qui équivaut aux autres mentionnés, comment les
Français auraient pu déclencher un conflit avec une Tunisie
qui n'avait aucune existence de puissance réelle.
Cette hystérie ne cessera pas. Wall nous rapporte, sans le
moindre commentaire impliquant une appréciation un peu
étonnée ou une observation critique, que, le 7 novembre
1960, le National Security Council du président Eisehower
mentionne au cours d'une réunion sa crainte d'une
implication de l'OTAN en Algérie «dans l'éventualité d'une
intervention, dans le nord de l'Algérie, d'unités de forces
armées soviétiques organisées et identifiables». Cette
obsession extraordinaire, relevant de la bande dessinée de
l'époque maccarthyste, marque effectivement
l'appréciation sans cesse excédée des Américains à
l'encontre de la prétention française à résister pour
conserver un territoire dont on a peine à se souvenir qu'il
fait alors partie intégrante du territoire français. Les
Américains pensent, dès 1954, comme nous le rappelle
Soutou, que «la France ne peut gagner la guerre et [que]
l'Algérie deviendra tôt ou tard indépendante». Cette
conviction est si grande qu'on a bientôt l'impression, de
plus en plus confirmée tout au long du livre, que les USA
font effectivement tout pour que l'Algérie devienne
indépendante, que ce sont eux qui ont joué le rôle
principal dans cette affaire où Moscou n'a rien à voir. Le
soutien diplomatique de Washington au FLN, à l'ONU, au
département d'État du républicain Dulles, au Congrès où
Kennedy fit un discours mémorable en 1957, dans les
capitales étrangères, fut constant et fondamental. Ainsi les
USA peuvent assurer aux Français qu'ils ne peuvent
gagner la guerre, de science certaine puisqu'ils sont les
principaux soutiens diplomatiques et politiques du FLN.
25
C'est un autre enseignement précieux du livre. Les USA
ont, pour une part principale, assuré les fondements de
l'indépendance de l'Algérie.
Une grande explication est offerte. Face au danger
soviétique que les Français ne comprennent pas, seul
l'anticolonialisme naturel de l'Amérique fait l'affaire.
Curieux argument, alors que les Français tentent de
convaincre Washington que l'Occident est en danger dans
les djebels algériens. Seuls les Américains savent
distinguer le danger communiste et y répondre avec la
finesse qui importe. Ce sera l'obsession anticolonialiste.
(En attendant, Wall passe en un mot très rapide sur cette
Algérie devenue indépendante en 1962 grâce à l'habileté
de Washinton à écarter la main-mise communiste, et se
retrouvant en 1965, avec Boumedienne, socialiste,
tiersmondiste et amie de Che Guevara, et amie de Moscou
cela va sans dire.)
Le poids de la vertu anticolonialiste de l'Amérique est
considérable dans la politique de Washington, jusqu'à être
déterminant. Ce n'est pas sa puissance qui donne à
Washington le “droit” de chapitrer interminablement Paris,
mais sa vertu anticolonialiste. C'est elle qui permet aux
Américains de mieux “comprendre” la crise et d'être à
même de lui donner l'issue qui importe. (Curiosité
historique: l'Amérique est, paraît-il, la première “colonie” à
s'être libérée, donc avec un titre de propriété de la vertu
anticolonialiste. Voire. L'analogie avec l'Algérie est
intéressante. Les insurgents américains de 1776 n'ont rien
à voir avec les Arabes d'Algérie: ce sont les “pieds-noirs”
de l'Amérique qui se révoltent contre la mère-patrie. Les
vrais Arabes de l'Amérique, ce sont les Indiens. C'est avec
le traitement global infligé par les Américains immigrants
aux Indiens comparé au traitement infligé par les pieds-
noirs aux Arabes qu'on peut établir une analogie
26
intéressante. Les évolutions démographiques respectives
des deux populations indigènes sont peut-être une
indication plus intéressante des vertus respectives que les
discours à ce propos. Là devrait être la source du brevet
d'anticolonialisme.)
Une intervention américaniste marquée par une
seule attitude: le refus de considérer l'existence de
la souveraineté française
Répartissons bien les critiques. Le procès de la “France
colonialiste” a été fait, fait et refait ad nauseam. Les
vilenies françaises sont exposées en place publique,
amplifiées extraordinairement, démonisées dans une orgie
de repentance bien dans l'air du temps, au vu et au su de
tout le monde, d'ailleurs à l'initiative des intellectuels
français, sans la moindre restriction. Ce n'est certainement
pas sur ce point que porte l'intérêt du livre, bien que les
Américains ne manquent pas de froncer les sourcils devant
les comportements des Français. Il s'agit ici de découvrir le
fondement de l'attitude américaniste, du procès
américaniste fait contre la France dans cette affaire. Ce
procès est permanent dans le récit historique de Wall,
implicite et explicite à la fois. Il est fondé moins sur les
faits, quels que soient ces faits, que sur une conviction
fondamentale du juge, — et c'est le point capital pour
nous. Il s'agit, comme on dit, d'une “question de principe”,
— et ce livre prétendument de “science historique” est fait
pour juger et condamner, et certainement pas pour
instruire et comprendre. (Et le juge qui incarne ces
principes au nom desquels on condamne au bout du
compte, ce sont les USA, sans le moindre doute.)
Wall mentionne souvent la chose (la “question des
principes”), en passant et comme allant de soi, sous
différentes formes. On comprend rapidement qu'il accepte
cette thèse implicite qu'on décrit ici comme évidente, plus
27
encore, qu'il l'accepte presque inconsciemment comme la
description d'une vérité indiscutable. Un passage sur la fin
du livre, très marquant parce qu'il ne met pas de Français
en scène, éclairera notre argument et les effets immenses
de cette situation psychologique par le biais d'une
description précise du rôle des Américains dans cette
affaire. Wall rapporte une visite du chancelier Konrad
Adenauer (très proche de De Gaulle, contre les USA, dans
l'affaire algérienne), à Washington le 12 avril 1961.
«Quant à l'Algérie, c'était l'attitude des États-Unis à l'ONU
qui, pour lui, était responsable de l'échec de la France
dans ses relations avec ce pays [l'Algérie] et, [fit observer
Adenauer], il [Adenauer] ne pouvait pas le leur pardonner.
Deux ans plus tôt, les rebelles étaient prêts à signer un
accord de paix et ils l'auraient fait s'ils n'avaient pas eu le
soutien de Washington. A l'époque, il avait abordé le sujet
avec Eisenhower qui lui avait répondu qu'autrefois les
Américains avaient été aussi un peuple colonisé et qu'ils
ne pouvaient pas se désintéresser de l'Algérie. Le
chancelier ne pouvait comprendre cela ni suivre les
Américains là-dessus.»
Nous voyons aussitôt que le procès permanent est si
tranché d'avance qu'on ne devrait même pas parler de
procès. Le juge a fait sa conviction, il est conviction lui-
même. Le cas politique n'a aucun intérêt à être débattu, il
s'efface devant la nature de la chose. La conviction
américaniste, relayée par la puissance de ce pays si habile
à transmuter la force en droit, est par avance que l'Algérie
existe souverainement dès l'origine, que cette existence
est usurpée par la France avec le crime atroce du
colonialisme. La seule chose que peuvent faire les USA
pour leur allié français qu'ils aiment bien, qui est une
bonne chose par essence puisqu'il s'agit des USA, est
d'aménager d'une façon acceptable la marche inéluctable
28
vers l'indépendance de l'Algérie. La souveraineté française
sur le territoire algérien est absolument niée. C'est un
artefact d'une psychologie malade, la psychologie française
qui est ici la principale cible (cible des américanistes et des
intellectuels français). Cette approche est intéressante
parce qu'en menant le débat sur ce point (l'Algérie avant
1954 et même jusqu'en 1962, souveraineté française ou
pas?), elle met en évidence que la question principale de la
crise algérienne est moins le colonialisme considéré
comme problème historique central que la question
historique centrale de la souveraineté confrontée à
l'épisode historique circonstanciel du colonialisme.
A cet égard, un passage du côté des intellectuels français
fera l'affaire, en nous confirmant qu'il y a identité de vue
entre les Américains, qu'il s'agisse de l'équipe Eisenhower-
Dulles ou de l'équipe Kennedy-Rusk, et les intellectuels
français, de la gauche marxiste au libéralisme américaniste
selon les époques, qui mènent la charge jusqu'à
aujourd'hui. (Wall s'y réfère quand il le faut, avec un
enthousiasme qui en dit long.) Dans le livre référence de
l'étude historique vertueuse de la “question algérienne”, La
Guerre d'Algérie, 1954-2004 la fin de l'amnésie, livre
rassemblant une équipe d'historiens nécessairement
compétents sous la direction de Mohammed Harbi et
Benjamin Stora, cette question de la nation algérienne, —
ou du “fait national algérien” pour dire plus vertueusement
et éviter l'accusation incroyable de nationalisme, — est
partout présente comme une ombre. Effectivement, elle
est évoquée par les deux auteurs dans des termes
catégoriques, puisqu'elle suscite le seul interdit de cette
somme libérale: «Un souci de pluralisme anime ce volume,
dont chaque contribution n'engage, bien évidemment, que
son auteur. Mais nous devons nous distancier du texte de
Mohand Hamoumou et Abderhamen Moumen sur les
29
harkis, dont l'analyse se fonde sur la négation du fait
national algérien.» Pourtant les quelques remarques de
Harbi sur l'Algérie d'avant 1954 ne sont pas
encourageantes. En 1830 (lors du débarquement français
en Algérie), «les notions de peuple, de souveraineté du
peuple, de nation et de culture nationale sont étrangères à
l'esprit des populations.» Cela rejoint le «J’ai visité les
cimetières algériens, je n’y ai trouvé aucune trace d’une
nation algérienne» de Ferhat Abbas en 1936.
Le fait n'est pas indifférent parce qu'il fonde la légitimité
historique, et la souveraineté. Au-delà, il justifie les
violences de certains et autorise à qualifier d'“exactions”
celles des autres. Le FLN ne fut pas moins avare que
l'armée française des unes comme des autres. S'il n'est
pas soutenu par la légitimité historique de la souveraineté?
Les révolutionnaires diront que la souveraineté s'acquiert
dans la juste lutte. Tout au plus, elle se confirme, si l'on
retrouve la légitimité historique, sinon la lutte n'a rien de
juste par elle-même. A cette lumière, par quoi est justifié
le soutien constant des USA aux rebelles algériens? D'un
autre côté et toujours à la lumière de l'histoire, ce soutien
US entache la cause du combat des rebelles d'ombres
suspectes.
Un jugement sur de Gaulle appuyé sur
l'incompréhension de ses buts et de sa démarche
Or il s'avère que toute la croisade US faite au nom de la
justice, et dont on comprend évidemment qu'elle doit
trouver sa justification dans la légitimité historique de la
souveraineté et de la nation (algériennes), pour que la
justice soit réelle et non une usurpation de la chose, se fait
pour partie en face d'un homme dont la quête
obsessionnelle est celle de la souveraineté. La
confrontation est intéressante et éclairante.

30
C'est là qu'éclate l'incompréhension de Wall pour de Gaulle
et pour le principe de souveraineté, ce qui achève de
mettre en cause la validité de ses conclusions générales
puisqu'en effet le soutien américaniste à l'insurrection
algérienne est fondé sur la légitimité de ce combat (la
souveraineté de la nation algérienne qui en est sortie).
D'ailleurs, — et l'on gardera ce point à l'esprit pour une
future réflexion sur le travail de l'historien, — la conception
de Wall est naturellement, par nature doit-on insister, celle
d'un américaniste et, plus généralement, d'un moderniste
(voire d'un postmoderniste). Elle définit la souveraineté
selon le résultat de la politique et à la condition sine qua
non que cette politique et son résultat soient moraux. Les
tentations de distorsion de l'Histoire sont par conséquent
infinies.
Wall, comme les américanistes, ne comprend pas que la
souveraineté c'est exister (librement, — pour ce cas, par la
réalisation d'une politique libre, indépendante, —
souveraine) et non obtenir certaines choses par le moyen
d'une politique qui force selon la morale. La souveraineté
concerne l'identité de soi-même et non la force qui, en
affirmant une soi-disant identité, contraint celle des autres.
Ce livre nous montre une fois de plus qu'en traitant ce
problème de la souveraineté d'une façon critique chez un
autre, les américanistes découvrent involontairement la
réalité du problème que cette définition leur pose à eux-
mêmes, et dont ils commencent à peine à mesurer la
profondeur puisque leur force défaillante ne peut plus
masquer la chose.
Constamment, Wall confond les moyens et les fins, dans
une démarche habituelle à l'esprit américaniste. Il fait des
résultats de la politique indépendante de De Gaulle l'enjeu
de l'affirmation de la souveraineté, alors que c'est cette
politique elle-même et son indépendance, quelles que
31
soient ses variations tactiques, qui confortent l’affirmation
souveraineté. Bien peu à son aise dans la compréhension
de son sujet et trop empressé à réduire ce sujet, Wall ne
recule pas devant la contradiction formelle d'une page à
l'autre. On en donnera ici un exemple frappant, mais cette
contradiction est partout présente.
• Page 297, il écrit: «Si 1962 est une année décisive, c'est
qu'elle consacre l'échec des grandes manoeuvres
gaulliennes visant à réorganiser le monde de manière que
la France y occupe un nouveau rang, et qui supposaient, à
la base, une Algérie étroitement associée, — soumise, en
fait, — à la France dans une relation néo-coloniale.» Il
s'agit donc d'un constat d'échec, puisque la thèse de Wall
à cet instant était que de Gaulle voulait garder l'Algérie
associée à la France (“soumise”), et que cela servirait à
restaurer le rang de la France et, par conséquent, sa
souveraineté; et que cela n'a pas réussi... Donc, la
souveraineté n'est pas restaurée?
• Page 301, il écrit: «Son objectif principal en revenant au
pouvoir était de doter la France de nouvelles institutions.
S'il pouvait faire que l'Algérie reste française, il le ferait; si
elle devait être un obstacle à ses projets, alors il
chercherait une autre solution.» Là (p.297), l'abandon de
l'Algérie marque l'échec d'une politique de restauration de
la souveraineté française, ici (p.301) il est, selon les
circonstances et dans ce cas au contraire du précédent, le
nécessaire sacrifice pour poursuivre par une autre voie
l'entreprise de restauration de la souveraineté française.
Mais on le comprend. Pour la conception américaniste,
l'identité, la souveraineté, l'indépendance sont les fruits
d'une politique, les fruits des circonstances. Elles sont une
conquête, par la force et par la morale, qui se fait au
détriment nécessairement d'un autre (nation, ethnie, etc.).
Pour l'esprit français, et de Gaulle en premier, la
32
souveraineté est un état d'esprit, une psychologie trempée
à la transcendance de l'identité de soi, et l'indépendance
en est le produit naturel qui va de soi. Cette mésentente
des conceptions éclate dans la question du “directoire”
(participation de la France au “directoire” anglo-saxon
USA-UK établi de facto, au sein et même en-dehors de
l'OTAN, après l'échec de Suez de 1956), dont Wall fait
grand cas en tentant d'en réviser la signification. De Gaulle
avait demandé cette participation dès septembre 1958 et il
devait, en 1961, constater l'échec de sa démarche. Wall
critique cette exigence de De Gaulle, en remarquant: «On
a du mal à voir en tout cela le modèle de monde
multipolaire que la plupart des auteurs portent
généralement au crédit de De Gaulle. Il suffisait que les
Américains l'acceptent comme membre du “directoire” des
Occidentaux pour l'empêcher de prendre ses distances et
pour que l'Ouest reste intact dans ce qui devait toujours
être, du seul fait de la puissance américaine, un monde
bipolaire.»
La première réaction qu'on a est évidemment celle-ci: mais
pourquoi n'ont-ils pas pris de Gaulle dans leur “directoire”
puisque c'était ainsi le neutraliser, selon Wall? La réponse
tombe sous le sens. Au contraire de ce qu'avance Wall, ce
n'était pas du tout le neutraliser. Le Français de Gaulle au
sein du “directoire” aurait été intenable, exigeant,
autonome... Il eût été souverain, dans un “directoire”
devenu bien sûr, du fait même de sa seule présence,
multipolaire. Le contraire des Britanniques, soumis à la
baguette depuis l'échec de Suez.
La souveraineté est une question d'esprit et d'identité, pas
de position politique, ni même de force. La “puissance
américaine” n'aurait en rien contraint de Gaulle à suivre les
consignes, comme elle n'y était pas parvenue en 1942-45.
(«...De Gaulle ne demandait pas, il réclamait, mieux il
33
exigeait ... Cette tactique, curieusement, avait été payante
pendant la Seconde guerre mondiale, où l'agressivité de
son comportement semblait être inversement
proportionnelle à la puissance réelle de la France». Le
“curieusement”, qui est tellement de trop, mesure
l'incompréhension de Wall.) Mais quelque chose de tout à
fait inconscient, ainsi que les craintes de leur vanité, firent
que les américanistes se doutèrent de quelque chose, et
c'est pourquoi ils n'ont pas pris de Gaulle dans leur
“directoire”.
La question de la souveraineté est la clef de la
tragédie politique de notre temps, y compris du
“colonialisme”
La critique de De Gaulle est la principale démarche de ce
livre plus que la critique du colonialisme (ou bien faut-il
faire de De Gaulle un colonialiste? Sans doute, par
opposition à un Foster Dulles qui, lui, n'est que vertueux).
Elle rejoint “curieusement” (sic) la critique des années
1960 des anti-gaullistes de droite, comme celle de Jacques
Laurent, — mais avec infiniment plus de talent pour
Laurent, — dans son Mauriac sous de Gaulle. C'est dire
qu'elle date un peu et qu'elle est absolument paradoxale
puisque l'anti-gaullisme de Laurent se faisait au nom de la
défense de l'Algérie française. Cette critique consiste à
reprocher à de Gaulle de n'avoir pas accompli certaines
des ambitions qui lui sont prêtées, c'est-à-dire de n'être
pas puissant et “souverain” selon les conceptions
américanistes.
Cette critique conduit à la remarque plus générale, qui
semble un enseignement important à sortir de la lecture
très critique de ce livre, que la question de la souveraineté
dépasse tout, que la crise du colonialisme qui est soulevée
aussi pour ce cas de l'Algérie est moins un drame moral
spécifique qu'une tragédie de la souveraineté. Si ce
34
constat apparaît si fortement à ce propos, c'est que les
USA, dans leur action, posent pour eux-mêmes la question
de la souveraineté et que la France (puis de Gaulle) y
répond d'une façon toute différente.
La question de la souveraineté est essentielle parce que
c'est la question de l'existence. Dans ce cas, on la voit
dénaturée par la conception moraliste des USA, qui préfère
la cantonner sur une vision déformée et partisane du
“colonialisme”. L'Algérie garde des traces des erreurs trop
faciles de ses premiers chefs. Aller chercher le soutien des
USA, avec leur conception faussée de la souveraineté,
c'était entacher au départ ce concept. Ils auraient dû
prendre exemple sur de Gaulle et s'inspirer de la France.

Histoire d’historien
Toujours le livre d'Irving M. Wall (“Les Etats-Unis et
la guerre d'Algérie”) — cette fois par rapport aux
conceptions et au fonctionnement du mêétier
d'historien dans nos temps postmodernes
Le livre d'Irving M. Wall (Les Etats-Unis et la guerre
d'Algérie), dont on a présenté dans notre précédent
numéro (Analyse, 10 mars 2007) une analyse (très)
critique du contenu, constitue une bonne base pour
étendre notre appréciation (très) critique à la méthode du
travail historique. Wall nous offre une démarche historique
caractéristique de son époque, accordée aux conceptions
actuelles de la méthodologie scientifique. Le travail est
minutieux, très référencé et varié, à l'image de la
multitude de sources auxquelles le chercheur a accès. Par
exemple, on laisse souvent, — ou l'on semble laisser les
opinions et analyses contradictoires les unes contre les
autres, les unes à côté des les autres, sans souci d'imposer
d'une façon arbitraire un ordre qui viendrait du jugement
35
de l'auteur. Le souci semble être celui de la reconstruction
de la réalité telle qu'elle fut, — ou telle qu'on affirme
implicitement qu'elle fut.
Il s'agit plus d'un “chercheur” que d'un historien au sens
classique du terme, un “savant de l'histoire” plus qu'un
artiste ou un poète de l'histoire. L'approche se veut très
scientifique, très rationnelle. L'agrément de la lecture,
voire l'“originalité” de la forme, qui peut exister d'une
façon appuyée et très plaisante à la lecture, est
directement fonction de la variété des sources et nullement
selon le goût de l'auteur. C'est un territoire universitaire
bien plus que littéraire, et dans le sens où le territoire
universitaire s'oppose au territoire littéraire. L'intuition y a
peu de place, à moins qu'elle ne soit au service de la
recherche. Le sujet est borné dans le temps et dans
l'espace jusqu'à être cloisonné pour le bien de la chose. Le
commentaire s'affirme structuré, lui aussi appuyé sur des
faits qu'on estime démontrés ou, dans tous les cas,
reconstitués avec la plus grande fidélité possible.
Objectivité, enfin, — voilà le maître-mot. Plus que
d'objectivité, d'ailleurs, on devrait parler d'une
objectivation de l'Histoire. La reconstruction de l'Histoire,
si elle prétend retrouver la réalité historique, ne manque
pas d'être arrangée de façon à ce qu'un certain ordre
réponde à la raison qu'on y cherche, — et qu'on y
retrouve. C'est une méthode très moderniste, au sens
idéologique du mot. Ici apparaît évidemment le sens
(vraiment très) critique de notre démarche.
Le cloisonnement du sujet permet paradoxalement
d'imposer des affirmations générales extrêmement
partisanes
Le “savant de l'Histoire” juge qu'il évolue dans un cadre
général admis et qui va de soi. Il s'y réfère “en passant”,
par des allusions ou par l'emploi de stéréotypes qui ne
36
sont aucunement mis en question, mais au contraire tenus
pour des évidences par tous. C'est l'acte du conformisme
général porté au niveau du fondement implicite de la
démarche. Le cadre général ainsi évoqué allusivement
semble accessoire; il se révèle en fait essentiel pour
influencer implicitement tout le sens de l'étude spécifique.
Le cloisonnement ainsi effectué, qui semblerait être un
acte d'objectivation, s'avère en réalité être une source
constante d'influence.
Venons-en au sujet traité par Wall. Il ne s'agit pas de
l'histoire de l'“Algérie française” devenant indépendante,
avec ses divers épisodes, ses drames, ses tragédies, mais
bien de l'action des USA dans la guerre d'Algérie. La
question de l'Algérie française y est donc évoquée souvent
mais accessoirement, sans tentative d'analyse. Le
jugement est donc regroupé sous la forme de l'emploi
d'expressions, voire de mots. Insistons sur l'exemple de
l'emploi du mot “colon” pour désigner les Français
d'Algérie. Le sens conceptuel de ce mot est bien connu. Il
s'agit d'un expatrié ayant bénéficié de la spoliation des
indigènes de leurs terres. Il s'agit d'un agriculteur dont la
fortune est bâtie sur une infamie originelle indiscutable et
sans rémission: «En 1954 au début de la guerre, il y avait
là-bas environ un million de colons d'origine européenne,
minorité privilégiée par rapport à la masse des huit
millions et demi de musulmans, en grande partie privés de
terre et pauvres.»
Le terme revient systématiquement car les “colons” sont
partout. Ce sont eux qui accueillent bruyamment Guy
Mollet à Alger le 6 février 1956: «Mais Guy Mollet fut
accueilli là-bas à coups de tomates et d'oeufs pourris par
des colons en état d'émeute.» Ce sont eux encore qui
soutiennent le putsch d'avril 1961: «... la deuxième
rébellion contre de Gaulle qui éclata en Algérie le 20 avril
37
[1961], menée cette fois par certains éléments de l'armée
auxquels les colons apportèrent leur soutien.» Ce sont eux
qui forment l'OAS: «...un retard qui permit aux colons de
mettre en place l'OAS et à celle-ci de mener une
campagne terroriste d'une violence et d'une férocité
presque inouïes.» (Pourquoi “presque”? Ces monstres
méritent “inouïe” tout court, monsieur Wall.) Cela est-il
sérieux de parler de ''colons'' dans un pays qui regroupait
plus des deux tiers de sa population européenne dans des
villes populeuses, où prédominaient des populations
ouvrières et artisanes? On sait que l'activisme citadin de
l'Algérie française, la manifestation de février 1956 autant
que le putsch et l'OAS, fut, du côté civil, le fait des milieux
populaires (y compris une “OAS juive”), ces jusqu'au-
boutistes qui n'avaient rien à perdre. Le stéréotype
mensonger de Wall est répété sans explication puisqu'il
s'agit d'un thème hors-sujet.
Ces termes renvoient à la simple image propagandiste de
l'époque telle qu'elle s'est fixée dans l'histoire racontée à
partir des nécessités idéologiques. Ce type d'emploi,
extrêmement vieillot et contrastant avec la puissance et la
nouveauté du matériel sorti des archives et formant le
sujet principal, se retrouve dans des remarques
parcellaires sur d'autres sujets, aussi déformés et
renvoyant à la propagande de l'époque. Par exemple,
lorsque Wall écrit que de Gaulle, en développant le
nucléaire, a sacrifié les capacités conventionnelles de
l'armée française comme on le voit aujourd'hui. Monsieur
Wall, les événements actuels nous montrent l'inverse,
point final.
Un autre aspect de cette “méthode” est la constante
critique de l'atomisation et du désordre régnant dans les
gouvernements français successifs de la IVème
République, et même chez de Gaulle à partir de 1958. Les
38
commentaires abondent, dits également comme allant de
soi, comme l'on relève un fait d'évidence. Par exemple
celui-ci, p.94: «L'incapacité de Guy Mollet à démentir ce
qu'il savait être faux renforça à Washington l'image d'un
gouvernement français en pleine désorganisation, dont
certains ministres, en l'occurrence ceux qui étaient
chargés de la Défense et de l'Algérie, menaient leur propre
politique, indépendamment d'un Président du Conseil
incapable de les en empêcher.» Le propos n'est pas ici de
réhabiliter le fonctionnement des gouvernements de la
IVè. Il nous importe plus d'observer que cela est écrit
d'une manière magistrale, comme un maître (le
gouvernement US, dont Wall devient naturellement le
représentant) fait la leçon à un élève (le gouvernement
français) du haut de sa vertu évidente, — manifestée
autant par la justesse de sa position que par sa cohésion,
son efficacité, l'illumination technique et morale de son
action. Que vaut cette vertu?
La situation du gouvernement américaniste dans les
années 1950 est bien connue. Elle est parcourue de
tendances souvent férocement concurrentes et
contradictoires. Wall ne nous le cache d'ailleurs pas,
désignant des groupes pro- et anti-français, faisant un
long portrait de Robert Murphy, cet anti-français acharné
qui oriente la politique US selon ce qu'il lui plaît et bien au-
delà, sinon parfois contre les consignes. Les départements
ont eux aussi des politiques différentes. Les militaires ne
sont pas en reste. On connaît l'épisode MacArthur de la
guerre de Corée, qui nous conduisit au bord de la guerre
nucléaire. On connaît moins celui du général LeMay,
régnant en maître sur le Strategic Air Command et
manigançant de son propre chef des provocations pour un
affrontement nucléaire avec l'URSS, à l'insu du pouvoir
politique. On se rappelle Eisenhower, humilié par
39
Krouchtchev à la conférence de Paris en mai 1960, pour la
destruction d'un U-2 alors qu'il ignorait que les vols
d'espionnage de la CIA au-dessus de l'URSS se
poursuivaient.
Il y a une évidence implicite dans le propos de Wall. Ici (le
cas de la France), c'est le désordre d'un pouvoir politique
faible et impuissant. Là (les Etats-Unis), il va sans dire que
c'est la saine pluralité d'un pouvoir démocratique assez
vertueux pour se permettre de laisser s'exprimer des
tendances (de bonne taille parfois: une guerre nucléaire
par escroquerie!). Il va sans dire mais cela mérite d'être
dit: dans le cas américaniste, l'évidence de la vertu écrase
tout. L'évidence implicite ne laisse aucun choix au lecteur.
Les faits importent moins que l'évidence de la vertu. Il
s'agit du cas fondamental et remarquable de l'objectivation
de la vertu américaniste.
L'essentiel de la méthode: l'objectivation du propos
par l'affirmation objective de la vertu
Ainsi en arrive-t-on prestement à la remarque étrange
que, dans cette méthodologie qui s'affiche objective et
scientifique, le cadre annexe est traité comme tel mais
joue pourtant un rôle fondamental. Il est traité comme tel
lorsqu'il s'agit de l'expliciter; en réalité, on ne l'explicite
pas et il est laissé au niveau des “on-dit”. On déduirait de
cette piètre importance qui lui est assignée que ce cadre
annexe ne joue aucun rôle dans la démonstration du sujet
spécifique et cloisonné qui est traité. Mais non, on
découvre rapidement qu'il tient un rôle d'influence
complètement fondamental. C'est lui qui est le moteur de
l'objectivation qui constitue l'ambition essentielle de la
méthode. A partir de l'impression générale très vague mais
très puissante qu'il distille, l'orientation, la compréhension,
la saveur même de l'étude fouillée du sujet fractionné sont
complètement bouleversées dans le sens qui, supposons-
40
nous, doit importer au “savant-historien”, — et il s'agit
sans aucun doute d'un sens idéologique. Toute l'orientation
de l'étude dépend d'une perception absolument
approximative, du niveau de la réputation et rien de plus,
comme si l'on donnait comme axiome de base: “Il va sans
dire que l'Amérique est vertueuse, et son gouvernement
idem”.
Ce cadre général présente la vertu américaniste comme
une sorte de donnée fondamentale du propos,
indiscutable, évidente. D'une façon naturelle, “objective”
dit-on aussitôt et justement, le récit est conduit à vitupérer
avec constance le comportement du gouvernement
français, décrit comme un désordre indigne et lamentable.
Au contraire, le comportement du gouvernement US, qui
est à peu près similaire dans ses effets, est décrit, sans
commentaire nécessaire tant l'approbation se goûte dans
le ton lui-même que suscite l'esquisse du cadre général
comme on l'a vue, comme exemplaire, riche, plein d'une
pluralité nécessaire, démocratique, sérieuse et féconde à la
fois.
Certes, il n'y a aucune vertu particulière à trouver dans le
comportement du gouvernement français dans cette
période et dans ces circonstances. Cela nous permet
d'ajouter qu'il n'y a pas non plus lieu à s'étendre dans la
louange de l'action du gouvernement américaniste, qui
s'ébat dans l'hypocrisie, dans le double langage, dans le
mensonge et dans l'ignorance de ses diverses politiques.
Qu'importe, on dirait que le ton est donné, comme l'on
donne le “la”. L'effet est verrouillé et le lecteur pressé ou
mal informé garde l'impression générale, très “globalement
positive” (pour les USA) comme disait l'autre, d'une
administration US se battant avec alacrité, avec ardeur et
sagesse, contre une organisation française (le
gouvernement, les monstrueux “colons”, l'armée
41
indisciplinée et félonne, etc.) stupide, fourbe, raciste,
hystérique et privée de toute raison, détestable et
rétrograde. L'impression n'est pas donnée par l'argument,
par le fait, par la plaidoirie ni par rien de cette sorte, mais
par la méthode d'objectivation qu'on a tentée de décrire.
Elle est donnée, pourrait-on dire, “en toute vertu”
d'objectivité.
... Laquelle vertu (du gouvernement US et du reste), en
réalité n'en est pas une selon le sens commun, comme le
serait le produit d'un jugement, d'une inclination, d'un
parti-pris qui peut être honorable et ainsi de suite. La dite
vertu est, au contraire, un élément objectif du récit. C'est
à ce point qu'il ne faut pas s'en tenir à l'appréciation
sarcastique ou vitupérante. Au contraire, on touche à
l'essentiel du propos et au fondement de la méthode. Cette
perception d'une vertu objective de l'acteur principal du
récit est un point absolument fondamental, qui explique
par ailleurs l'espèce d'innocence de la démarche, — encore
une fois ce caractère de l'“allant de soi” et du “va sans
dire”.
La complexité de la démarche, son efficacité aussi, et
éventuellement sa fragilité lorsqu'on en a mis à jour le
mécanisme, c'est le rôle que tient cet argument de la vertu
du gouvernement US, et de l'américanisme en général.
D'ailleurs et justement, ce n'est pas un argument. La vertu
américaniste est un facteur fondamental de l'objectivation
du récit, et non pas le contraire. Elle n'est pas objectivée
par le récit mais elle objective elle-même le récit. C'est
dire si cette vertu va de soi et qu'elle va objectivement de
soi puisqu'elle constitue la pierre angulaire de toute
l'objectivation du récit; au fait, elle est l'un des
constituants fondamentaux, — horreur, que disons-nous là
en fait de restriction! — “the” constituant fondamental de

42
la matière même de l'américanisme, comme le lait dans la
constitution de la matière-fromage.
Ainsi, en constatant comme nous le faisons la vertu du
gouvernement US, nous ne faisons pas un compliment à ce
gouvernement, nous ne l'applaudissons pas, — non, nous
mentionnons un fait et rien de plus, — et rien de moins,
non plus. Mettre cette structuration de la matière-
américaniste, voire de la matière-humanité en cause, c'est
d'abord une obscénité de la pensée “qui va de soi”. C'est
également, pour en revenir à la méthode, mettre tout le
récit en cause au nom d'un fait qui ne tiendrait dans ce
même récit qu'une place qu'on a vue en apparence
accessoire (“le cadre général”). Cela revient à menacer
absurdement de destruction une architecture solide,
charpentée, fondée sur une multitude de sources
parfaitement valables (vertueuses?), et qui s'avère
exemplaire et indubitable, qui justifie la méthode de
l'histoire comme matière scientifique. Qui le ferait s'il
n'était pas impliqué dans une enquête dans le but précis
de démonter les mécanismes de la démarche? L'absurdité
de cette démarche à ceux qui n'en comprennent pas l'objet
essentiel en fait justice. Nous ne mettons rien en cause du
principal, cette remarquable étude fondée sur un travail
minutieux et une multitude de sources inédites, garantes
d'objectivité, donc nous acquiesçons à l'objectivité du
récit; dont la vertu objective de l'américanisation va de soi
puisqu'elle occupe la place de pierre angulaire qu'on sait.
La sacralisation objective du récit entraîne nécessairement
celle de ses composants, et en premier évidemment, celle
de sa pierre angulaire, — et, au-delà, le sacralisation
objectivée de l'américanisme. La vertu US, la juste morale
américaniste, est donc un facteur à la fois primal et
objectif. Puisqu'on y est, et pour clore le propos sur ce
point, on peut aussi bien parler de modernisme que
43
d'américanisme, c'est la même chose. L'histoire, si elle
veut être objective, c'est-à-dire scientifique, ne peut être
qu'américaniste ou/et moderniste.
Puisque l'“objectivation” scientifique de l'Histoire
est une dissimulation de plus, autant revenir à
l'Histoire prophétique
A la page 431 de L'influence américaine sur la politique
française — 1945-1954 (son premier livre, de 1985, sur les
relations France-USA), Irwin M. Wall écrit, à propos du
comportement du gouvernement US vis-à-vis des autres
gouvernements: «Comprenons qu'aux yeux des
Américains un gouvernement n'était énergique et décidé
que lorsqu'il prenait les décisions que Washington
désirait.» Voilà qui est clair et qui nous éclaire à propos
des condamnations du gouvernement français (signalées
plus haut) que Wall, bon messager, nous rapporte à partir
du jugement de Washington. Les gouvernements français
étaient de toutes les façons exécrables parce qu'ils
n'étaient pas au garde-à-vous devant Washington.
Irwin M. Wall faisant évidemment un travail objectif
d'universitaire américaniste, comment concilier cette
approche partisane du comportement français, jusqu'à la
reconnaître implicitement ici et là comme dans cette
citation, avec la nécessité d'objectivité qui doit caractériser
son travail? Comment, sinon en proclamant le
gouvernement US vertueux et en “objectivant” cette
vertu? Comme on l'a vu, voilà qui est fait. Nous savons
pourtant que cela ne suffit pas. Nous-mêmes, en
contestant la vertu US et en démontrant le bien-fondé de
cette contestation, nous ne détruisons pas nécessairement
cette vertu mais, au moins, nous la relativisons. Est-ce à
dire que nous la privons de son objectivation? Non,
semblent pourtant dire Wall et, avec lui, tant d'autres
auteurs US qui vous parlent de l'exceptionnalité
44
américaniste, et d'autres encore, non-US, français
notamment, plus US que les US, plus américanistes que
les américanistes... Que faire, alors, devant une telle
contradiction?
On ne peut qu'accepter cet état de chose, cette affirmation
impérative de Wall et des autres, y compris d'une
“objectivation” selon leurs conceptions américanistes, mais
alors nous leur retirons l'étiquette de la caractéristique
d'objectivité scientifique. Wall fait de l'Histoire partisane
et, s'il l'objective, c'est alors qu'il a inventé une nouvelle
catégorie de la pensée: le parti-pris objectif ou
l'objectivation partisane. Rien de tout cela ne nous
surprend vraiment car ces caractéristiques, pour être
américanistes, n'en sont pas moins modernistes et
retrouvées chez tous nos grands intellectuels du domaine.
Cette approche nous conduit à mettre en cause une
méthodologie et la méthode qu'elle prétend servir,
notamment et expressément dans ce cas pour l'Histoire. Il
ne s'agit pas de science ni de science historique. Il s'agit
d'histoire tout court, c'est-à-dire une étude du passé
établie dans des bornes précises et selon un point de vue
non moins précis. Ce point de vue peut prétendre à
l'objectivité, mais il reste un point de vue. C'est alors que
la tâche implicite mais principale du chercheur-savant le
mal nommé revient à montrer plutôt que démontrer, à
imposer comme une évidence allant de soi et
indémontrable parce qu'il est inutile de démontrer, que ce
point de vue est une sorte d'attitude objective tant il est
puissant et appuyé sur des évidences historiques
magnifiques et qui emportent l'adhésion.
Nous acceptons ici, à de defensa, la forme de cette
démarche qui réduit l'objectivation à un outil au lieu de la
sacralisation qu'elle prétend être. Relativisation pour
relativisation, allons-y, — et alors, nous la revendiquons
45
pour nous-mêmes, et que le meilleur gagne. Nous posons
alors la question: à quoi sert cette tentative de tromperie
grossière, de tenter d'habiller d'apparat scientifique une
démarche qui ne l'est manifestement pas? Mais la réponse
est évidente. Il n'y a pas de recherche d'utilité mais un
combat qui, au travers du récit de l'histoire, poursuit une
bataille idéologique en cours. Ainsi les choses sont-elles
plus claires et nous libérons-nous de nos chaînes, — cette
obsession de l'objectivité scientifique qui n'est plus à cette
lumière une vertu de l'intelligence humaine mais le
sommet indépassable de la manipulation et de la
dissimulation.
Jouons franc-jeu. A cette hypocrisie si caractéristique du
modernisme, de l'américanisme et des conceptions anglo-
saxonnes, nous préférons l'affirmation engagée de ce que
la tradition française désigne en général comme la veine
de “la philosophie de l'Histoire” et qui pourrait être aussi
nommée, et nous préférons infiniment cette expression, —
l'“Histoire prophétique”.
Le moment est venu où nous pouvons envisager de telles
sortes de ruptures. Nous vivons une époque de rupture de
la civilisation, voire de la forme mentale de l'activité
humaine. Voilà une proposition relevant de l'Histoire
prophétique, où la psychologie prophétique de l'historien
joue un rôle essentiel.
Il est temps pour ceux qui en ont le goût, de retrouver la
veine de l'Histoire prophétique d'école française ou
d'inspiration française. Elle ne se caractérise pas
essentiellement par son sens politique particulier ou par
l'orientation idéologique quelconque qu'elle adopte (car
elle a évidemment ceci ou cela). Elle se caractérise par la
force spirituelle qu'elle met dans l'appréciation de
l'Histoire. Elle concerne aussi bien Michelet, Joseph de
Maistre que Chateaubriand. Pour mieux fixer notre propos,
46
nous proposons une description de Chateaubriand,
historien prophétique et transcendantal, selon cette
description qu'en fait le philosophe Manuel de Diéguez
(lettre personnelle à l'auteur, août 2004 — et cette citation
faite pour illustrer de façon éloquente notre démarche,
mais n'impliquant en rien que Diéguez endosse ou non
notre propos, — il s'agit d'une citation complètement
neutre à cet égard, dans un style magnifique éclairant le
sens de notre démarche): «Chateaubriand enseigne à
transfigurer l’histoire et, dans la foulée, de s’y installer en
démiurge. Du coup, il en orchestre le rythme orphique ; du
coup, il en reconstitue le cours sur le mode biblique ; du
coup, il nous pose la question : “Qu’est-ce qu’un poète ?”
Il s’en explique: c’est “un cerveau de glace dans une âme
de feu”. Le cerveau de glace est celui qui donne la
distance, qui fait le tri, qui élague, qui distingue l’essentiel
de l’anecdotique, mais avant tout celui qui sait que le
matériau du biographe n’est pas “ce qui est arrivé”, mais
ce qui sort transfiguré des cornues du poète.
Chateaubriand donne l’illusion de se poser en souverain de
l’histoire du monde. Dans sa Vie de Rancé il ira jusqu'à
écrire : “Je ne suis plus que le temps”. Deux géants
paraissent se partager le destin des nations : Napoléon et
lui-même.»
De la relativisation inévitable de l'histoire: de l'échec
de la méthode scientiste à la nécessité du
prophétisme
Contrairement aux apparences dont on pourrait juger cette
analyse farcie, nous n'avons certainement pas voulu
mettre Wall en cause d'une façon personnelle. Il a fait son
travail et l'a bien fait. Cela signifie qu'il l'a fait
conformément à une Méthode (la majuscule s'impose à
cause de l'aspect systématique du travail, car les Wall sont

47
aussi nombreux qu'il y a de sujets parcellaires et
cloisonnés traités avec minutie dans le sens décrit ici).
Il s'agit de la Méthode de l'américanisme ou, plus
largement dite, la Méthode moderniste. Elle use et, — peu
à peu à mesure que cette Méthode a été portée à son
extrême, — abuse de l'usage de la plus grande hypocrisie
qu'ait conçue l'esprit libéré de l'homme: transformer cette
liberté du jugement en une affirmation de vertu qui
objective le produit de l'esprit et rend ce produit spécifique
invulnérable à toute critique. Pour rendre la critique
efficace, c'est la Méthode elle-même qu'il faut attaquer et
dénoncer. C'est ce que nous avons essayé de faire et Wall
nous a servi obligeamment d'outil. Qu'il en soit remercié et
qu'il pardonne la vigueur de certains propos qui ne le
visaient évidemment pas.
Répétons-le: l'époque de rupture que nous vivons permet
d'envisager de telles audaces. Elle permet de concevoir
l'audace de proposer d'en (re)venir à une conception
prophétique de l'Histoire où l'inspiration, l'illumination de la
psychologie joueraient un rôle important qui, à certains
moments-clefs de synthèse ou de compréhension,
deviendrait simplement essentiel. Face à cela,
l'objectivation du monde n'a plus à nous opposer qu'une
filouterie, une tromperie, une entourloupette intellectuelle
dont nous apprécions chaque jour, en Irak, dans la
cohésion des sociétés, dans le sens moral et la dignité des
ambitions des êtres, dans la dégradation de notre cadre de
vie, dans la manipulation systématique de la réalité, les
effets extraordinaires du nihilisme achevé dans la
civilisation occidentale, — décidément mortelle (la
civilisation) comme disait Paul Valéry.

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DIX ANS APRÈS OSLO : LA STRATÉGIE DE « GUERRE
POPULAIRE » DE L’OLP ET LA RIPOSTE INADÉQUATE
D’ISRAËL
Joel S. Fishman 1-15 Septembre 2003
Jéusalem Center for Public Affairs Traduction :
Jean-Pierre Bensimon
©Objectif-info.com pour la traduction
Méconnaissance de la stratégie de l’ennemi
Les leçons des mouvements de libération
socialisants
La guerre du peuple : les opérations militaires
subordonnées au politique
L’arrière plan historique de la guerre populaire
La guerre populaire et sa doctrine opérationnelle
Les procédés tactiques courants de la guerre
populaire
En quoi les Palestiniens mènent une « guerre
populaire »
La réponse d’Israël à la « guerre populaire »
Oslo a donné aux Palestiniens une base territoriale
Annexe : La pensée stratégique de Stefan T. Possony
Notes
• Israël et l’OLP se sont affrontés selon des modèles
stratégiques complètement différents.
• Depuis la fin des années soixante, l’OLP a adopté un
modèle stratégique, celui de la «guerre du peuple» qu’elle
a continué d’appliquer, dans son action, même après la
signature des accords d’Oslo en 1993.
• Selon le modèle de « guerre du peuple » emprunté à la
tradition marxiste léniniste chinoise et vietnamienne, le
conflit est mené simultanément sur les champs politiques
et militaires. Cependant, pour des guérillas en situation
d’infériorité militaire, l’aspect politique est le plus
49
important, et particulièrement la délégitimation de
l’adversaire et la division de sa société.
• Avant 1993, Israël donnait généralement une réponse
militaire et non politique à la menace terroriste de l’OLP.
Après 1993, quand l’OLP¨a « renoncé » au terrorisme,
Israël a fait confiance au leadership palestinien et ignoré
les indices montrant que l’OLP était encore engagée dans
une stratégie de guerre (incitation à la violence,
répugnance de l’OLP à remplir ses engagements , votes à
l’ONU, livres scolaires). Les gouvernements israéliens
déploraient a posteriori la persistance de ces
manifestations bellicistes sans en identifier les causes.
• Les traditions de l’establishment israélien mettent
indûment l’accent sur une approche étroitement militaire
au détriment de l’approche politique, qui rend Israël
particulièrement vulnérable à une stratégie globale fondée
sur la mystification de l’adversaire. Les responsables
politiques israéliens doivent revoir les hypothèses sur
lesquelles ils ont fondé leur stratégie politique et militaire
des dix dernières années.
Méconnaissance de la stratégie de l’ennemi
Ce qui est d’une importance capitale, c’est de s’en prendre
à la stratégie de l’ennemi.
L’Art de la guerre Sun Tse1
Le 13 septembre 1993, le premier ministre Yitzak Rabin et
le président Yasser Arafat se serrèrent la main sur la
pelouse de la Maison Blanche. Shimon Peres pour le
gouvernement d’Israël, et Mahmoud Abbas (Abou Mazen)
pour l’OLP signèrent la Déclaration de Principes (DP)
paraphée par le président Clinton, le secrétaire d’Etat
Christopher et le ministre russe des Affaites étrangères
Kozyrev. La Déclaration de Principes devait lancer un
processus de paix entre l’Etat d’Israël et l’OLP. Dix ans ont
passé depuis cet évènement porteur d’espoir, et Israël
50
compte 1080 morts : 256 de la signature de la DP à
septembre 2000 et 824 de septembre 2000 au 1° juin
2003. 2 En proportion, cela représenterait pour les EU des
pertes d’environ 49 000 citoyens. Pour Israël, le coût
humain de l’aventure d’Oslo a dépassé celui de la Guerre
d’Usure sur le canal de Suez (1968-1970). L’état de guerre
prolongé a porté des coups dévastateurs à l’économie
d’Israël. Il a scellé pour toujours de nombreux destins
individuels et aggravé les tensions sociales. Tout cela nous
oblige à nous poser des questions fondamentales. Pour
s’être engagé dans ce processus, Israël va-t-il mieux ou
moins bien? A-t-il essuyé un échec politique ? Si nous
n’avons pas la paix, qu’est-ce que nous avons à la place et
où tout cela nous mène-t-il ?
Les déboires d’Israël proviennent de son incapacité à
comprendre les buts stratégiques de l’ennemi, ses moyens
et ses méthodes. Il est évident, rétrospectivement, que le
leadership israélien a gravement sous estimé la
détermination et la conviction de l’adversaire. Plusieurs
dirigeants palestiniens, s’exprimant ouvertement et en
public, avaient déclaré qu’ils s’engageaient dans le
processus de paix, de mauvaise grace.3 Un exemple
suffira. Le défunt Faysal Husseini, présenté naïvement par
les média comme un « palestinien modéré », soutenait
dans une interview au journal égyptien pro nasserien Al
Arabi, le 24 juin 2001, que les accords d’Oslo étaient un «
cheval de Troie », conçu pour mystifier l’adversaire. Il
disait tout à fait clairement que l’OLP avait passé ces
accords pour prendre pied sur la terre d’Israël, d’où elle
pourrait lancer une guerre de guérilla capable de détruire
l’Etat juif et de le remplacer par une Palestine arabe. A
cette occasion, Husseini reformulait de façon cohérente la
stratégie des étapes que l’OLP avait adoptée en 1974. Ce
programme, connu sous le nom de « Stratégie des Étapes
51
» était basé sur l’implantation d’un État palestinien sur une
fraction quelconque du territoire qui pourrait être
disponible, si nécessaire, à l’issue d’une négociation 4.
« Vous m'invitez à parler de ce que nous appelons nos
buts « stratégiques » où nos objectifs « politiques », où
nos objectifs échelonnés dans le temps. [l’auteur insiste
sur ce point]. Les buts « stratégiques » sont les objectifs
les plus « élevés », les objectifs « à long terme », ou
encore les « objectifs irrévocables » qui sont enracinés sur
les solides principes et sur les droits historiques des
peuples arabes. Les objectifs « politiques », eux, sont
définis sur une échelle de temps, qui prend en
considération [les contraintes] de la situation
internationale, le rapport des forces, nos propres aptitudes
et d’autres paramètres qui « varient » d’une période à
l’autre.
« Quand nous demandons aux forces et aux groupes
palestiniens de considérer les accords d’Oslo et les autres
accords comme des engagements « provisoires », où des
objectifs d’étape, cela signifie que nous précipitons les
israéliens dans un guet-apens, que nous les mystifions
[l’auteur insiste sur ce point].
« Notre but ultime est [toujours] la libération de toute la
Palestine historique, de la rivière [le Jourdain] à la mer
[Méditerranée], même si il faudra le payer par un conflit
pendant mille ans ou sur de nombreuses générations.5 «
Nous n’avons aucunement l’intention de devenir des
‘’partenaires pour la paix’’ ou de bons ‘’voisins’’ ».
Il est remarquable que cette proclamation ouverte d’une
entreprise de duperie n’ait pas provoqué une sérieuse
discussion en Israël, ni un changement radical de la
stratégie du pays. D’un coté les responsables politiques
israéliens, faute de prendre de telles déclarations au pied
de la lettre, ont fait la politique de l’autruche. De l’autre, le
52
mode de fonctionnement de l’A.P. a été présenté comme la
raison des discours de ce genre. Or, l’A.P. n’est pas une
organisation démocratique mais plutôt un état totalitaire
en gestation.6 Hanna Arendt a écrit qu’une des marques
de ce type de régime, est de ne pas hésiter à exprimer
ouvertement ses véritables objectifs tout en fonctionnant,
à maints égards, comme une société secrète.7
En dépit d’évènements troublants, comme des bombes
dans des autobus ou la poursuite de l’incitation à la haine
des Juifs, on considérait majoritairement qu’en signant la
Déclaration de Principes de 1993, l’OLP était entrée dans
une ère nouvelle, marquée par l’abandon de la terreur et
l’édification d’un État. Les dirigeants israéliens et
américains ne pouvaient pas tirer les leçons des
manifestations périodiques du terrorisme, car ils les
considéraient comme des catastrophes naturelles, des
ouragans ou des tremblements de terre, contre lesquels on
ne peut rien faire. Nul ne peut reconnaître formellement la
« dérangeante réalité » du terrorisme, sans remettre en
question le « processus de paix » dans son ensemble. Si
l’on veut prendre en compte la réalité, on doit adopter des
orientations incompatibles avec le statu quo. C’est parce
que les certitudes inébranlables du « politiquement correct
» sont la règle, qu’on n’osa pas soutenir en public
l’hypothèse que ces actes de terrorisme et de violence,
perpétrés contre la société et la population civile d’Israël,
étaient au coeur de la stratégie palestinienne, qu’ils étaient
la règle plutôt que l’exception.
A l’époque de ce qu’elle définissait comme la phase de
«Libération Totale» (1969–1974), l’OLP avait trouvé sa
place au sein des mouvements de libération anti
colonialistes d’inspiration socialiste. 8 Comme l’a montré
Barry Dubin, l’OLP désirait lancer une « guerre populaire »,
sur le modèle des guérillas marxistes-léninistes de Chine,
53
de Cuba, et du Vietnam. Lubin décrivit les objectifs de la
guerre populaire et la façon dont l’OLP comprenait ses buts
stratégiques à cette époque. Les citations suivantes sont
remarquablement cohérentes avec les analyses de Faysal
Husseini développées plus haut.
« La cible de l’OLP en Israël, n’était pas simplement la
mise en place d’un gouvernement, mais le peuple lui-
même. Ainsi, puisque l’OLP était en guerre contre une
société – et non pas l’armée ou l’occupation qui a suivi
1967 -, tous les aspects et tous les membres de la société
israélienne devenaient des cibles légitimes. Le but de l’OLP
« n’est pas d’imposer notre volonté à l’ennemi » expliquait
le magazine Filastin al-Thawra en 1968, « mais de le
détruire pour prendre sa place…non pas soumettre
l’ennemi mais le détruire »9
Les leçons des mouvements de libération
socialisants
L’OLP prenait exemple sur les autres mouvements de
libération dans l’intention de trouver des alliés, de
l’expertise et des armes, surtout dans le camp socialiste.
Les expériences de la Chine, de Cuba et du Vietnam
revêtirent une importance particulière. L’OLP s’inspira
aussi de l’expérience révolutionnaire de l’Algérie dont elle
reçut des conseils avisés quand elle lui présenta son
projet. 10 Avant la consultation des Algériens, le thème
principal de la propagande palestinienne était « jeter les
Juifs à la mer ». Les Algériens conseillèrent d’employer une
autre terminologie et de mettre en avant des thèmes de
propagande nouveaux. Bien que l’armée française ait
gagné sa guerre contre l’Algérie, « la victoire algérienne
sur la France fut, pour une bonne part le résultat de
l’opinion publique, en France même et dans la plupart des
pays de l’OTAN. L’opinion fut retournée contre la présence
de la France en Algérie à l’issue d’une campagne de
54
propagande terriblement habile menée par le FLN ».11 On
a là un exemple d’utilisation efficace de la propagande,
comme outil de guerre politique (qui ressemble beaucoup
au modèle vietnamien présenté par la suite). Après la
guerre des 6 jours, Mohamed Yazid, qui fut ministre de
l’information dans deux gouvernements algériens à
l’époque de la guerre (1958-1962), enseignait les règles
suivantes aux architectes de la propagande palestinienne :
« Finissez-en avec l’argument selon lequel Israël est un
petit État donc l’existence est menacée par les États
arabes, et avec votre façon de réduire le problème
palestinien à un simple problème de réfugiés ; présentez
plutôt la lutte palestinienne comme une lutte de libération
comme les autres.
« Cessez de donner l’impression … que dans la lutte entre
les Palestiniens et les Sionistes, les Sionistes sont les
opprimés. A présent, ce sont les Arabes qui sont opprimés
et victimes dans leur existence, parce qu’ils ne sont pas
seulement confrontés aux Sionistes, mais aussi au monde
impérialiste.12
Dans les années 70 et 80, l’état major de l’OLP tissa des
liens étroits avec l’Union Soviétique et les pays du bloc de
l’Est, comme la République Démocratique d’Allemagne et
la Roumanie.13 Les relations entre l’OLP et l’Union
Soviétique furent de nature un peu différente, du fait de la
volonté de Moscou de pénétrer dans la région et d’y
accroître son influence.14 Bien que les relations entre l’OLP
et l’URSS aient été établies dans les années 60, il fallut
attendre 1974 pour que l’OLP ouvre une représentation à
Moscou. En contrepartie de son aide, l’OLP s’aligna sur
Moscou, en allant jusqu’à approuver publiquement, bien
plus tard, l’invasion de l’Afghanistan en 1979.15 De
nombreux palestiniens reçurent un entraînement militaire,
apprirent l’espionnage et furent endoctrinés dans des pays
55
communistes. Mahmoud Abbas (Abou Mazen) en est un
exemple fameux. C’est l’Université du Monde Oriental de
Moscou qui décerna son doctorat à l’actuel Premier
Ministre de l’A.P., en 1982.17 Il n’est pas possible de
décrire avec précision le type de formation que chaque
individu a pu recevoir dans les pays socialistes, mais les
militants concernés ont tiré de cette expérience collective
un doctrine militaire commune, qu’ils continuent à
partager.
En 1970, alors que les relations avec l’Union soviétique «
étaient devenues distantes et empreintes de suspicion », la
Chine et le Vietnam « allongèrent le bras » en direction de
l’OLP. Yasser Arafat et Abou Ayad furent invités à faire une
visite discrète. Zou En Laï (Chou En Laï) les reçut et leur
donna l’appui total de son pays. Au Vietnam, où ils
restèrent deux semaines, leur hôte fut le général Vo
Nguyen Giap (né en 1912), le grand maître de la guerre
révolutionnaire de sa génération. On raconte que Abou
Ayad demanda aux vietnamiens pourquoi l’opinion
publique occidentale tenait la lutte armée des palestiniens
pour du terrorisme, alors que la lutte du Vietnam
recueillait, elle, louanges et soutiens.
En guise de réponse, les vietnamiens conseillèrent à l’OLP
de se fixer des objectifs par étapes, de dissimuler leurs
véritables buts selon la stratégie de mystification de
l’adversaire, et de se donner une apparence de
modération.19 Ils enseignèrent aussi aux Palestiniens les
méthodes de manipulation des nouveaux média
américains.20 Giap tança Arafat. « Combattez avec toutes
les méthodes susceptibles d’aboutir à la victoire… Si c’est
la guerre classique, faites la. Si vous ne pouvez pas
vaincre avec la guerre classique, ne l’engagez pas. La
bonne méthode, c’est la méthode qui conduit à la victoire.
Nous combattons par des moyens politiques et militaires,
56
en mobilisant les appuis extérieurs. » 21 En quelques
mots, le général Giap avait décrit l’essentiel de la guerre
du peuple.
Ce ne fut pas la seule visite de Palestiniens de haut niveau
au Nord Vietnam. En 1964, avant qu’il ne se transforme en
OLP, le Fatah envoya Abou Jihad, qui devait prendre la
tête des opérations militaires, en Chine et au Nord
Vietnam, où il étudia les tactiques de la guerre de guérilla.
Ce dernier a attesté que ces séjours avaient mis en cause
ses certitudes en matière militaire acquises depuis des
années, tant et si bien qu’il devint par la suite, l’apôtre de
la « guerre populaire de libération ».22 On soulignera que
le Fatah traduisit les écrits du général Giap en Arabe, mais
aussi les œuvre de Mao et de Che Guevara. 23 De même,
le FPLP, qui adhèrera aussi à l’OLP, mettait déjà, dans les
années 60, les écrits de Mao et de Giap dans les
programmes de formation militaire des fedayin,.24
La guerre du peuple : les opérations militaires
subordonnées au politique
Selon le très influent stratège américain, Stefan Possony,
une guerre populaire est un « choc de sociétés » qui inclut
des dimensions politiques et militaires, avec des phases
violentes et non violentes. Possony eut à l’époque une
grande influence sur le président Ronald Reagan parce qu’il
découvrit en quoi consistait la vulnérabilité stratégique de
l’Union soviétique et comment on pouvait l’exploiter (voir
Annexe). Sa clairvoyance fut d’analyser « la ‘’guerre
populaire’’ comme un conflit politique, comportant des
opérations militaires subordonnées au politique » 25
Les moyens et les méthodes d’une guerre populaire sont
probablement les plus adaptées dans un conflit
asymétrique, où un mouvement insurrectionnel ne peut
pas affronter directement un adversaire militairement
supérieur. Il est d’une importance décisive que les
57
responsables politiques israéliens en comprennent les
principes et la doctrine opérationnelle, parce que c’est ce
type de guerre que l’A.P. a engagé contre Israël. La
signature des accords d’Oslo n’a pas mis un terme à la
violence palestinienne passée mais ils ont plutôt démontré
la continuité de ses objectifs, de ses modes de pensée et
de sa tactique. Dans ce débat sur la guerre du peuple, il
faudra accorder une attention toute particulière à
l’évaluation, de part et d’autre, des forces et des faiblesses
relatives.26
L’arrière plan historique de la guerre populaire
Pour comprendre la nature de la guerre du peuple, il est
indispensable d’en rappeler l’origine et l’évolution. La
théorie de la guerre populaire constitue la base de la
doctrine militaire soviétique à laquelle les stratèges
asiatiques ont ajouté leurs propres apports. La victoire des
communistes chinois sur les nationalistes et la naissance
de la République Populaire de Chine résultent, en dernière
analyse, d’une application réussie de cette doctrine. La
génération suivante, celle du général Vo Nguyen Giap, qui
a vaincu les français et les américains, y a introduit
certains développements.
Harriet Fast Scott et William F. Scott ont étudié la théorie
militaire soviétique (marxiste-léniniste) et sa terminologie
originale.27 Ce corps de pensée fournit un cadre
idéologique qui réunit en un tout les principaux objectifs
politiques et leurs conditions militaires de réalisation. Dans
la théorie soviétique, la catégorie conceptuelle la plus
large, appelée « doctrine », est le fondement idéologique à
partir duquel sont définies les politiques et leur mise en
œuvre.28 Bien que ce système de pensée ait été appliqué
dès le début des années 20, il est encore à la base de sa
doctrine militaire, même après que l’Union soviétique soit
devenue une superpuissance dotée d’un grand arsenal
58
conventionnel et nucléaire. Même si le communisme
soviétique n’est plus aujourd’hui une force à l’échelle
mondiale, la filiation de sa doctrine militaire est bel et bien
vivante. La doctrine militaire soviétique unifiée, qui bâtie
sous l’influence de la pensée militaire allemande, 29 se
développe dans deux directions : politique et militaire, le
politique ayant la priorité sur le militaire. Son principal
objectif politique, on doit le répéter, était la victoire du
communisme sur le capitalisme.
Quand, dans les années 20, l’Union soviétique exporta sa
doctrine militaire, elle se proposait de mobiliser le soutien
du prolétariat urbain. Cette approche n’était pas judicieuse
pour la Chine où ce groupe social était peu nombreux. Le
gouvernement nationaliste (KMT – Kuomintang), avait
l’avantage d’une armée conventionnelle bien entraînée
(avec des conseillers allemands). Il était en général
capable de tenir les villes importantes. Après avoir essuyé
des pertes sérieuses dans le Hounan, en août et
septembre 1930, Mao Tse-Tung prit « l’unique décision
réellement vitale dans l’histoire du parti communiste
chinois ». Il s’affranchit de la ligne tracée par Moscou pour
une approche nouvelle.30 Étant incapable d’affronter ses
adversaires par des moyens conventionnels, Mao Tse-tung
résolut de mobiliser les paysans, transporta la guerre dans
les campagnes et empêcha la destruction de ses forces en
pratiquant la mobilité et la retraite tactique.
Mao était partisan de la guerre prolongée « parce qu’il n’y
avait pas d’autres moyens dignes de confiance d’épuiser
un adversaire plus puissant » 31 Ici, la dimension humaine
devient capitale. Une bonne stratégie et une bonne
tactique compenseraient une relative faiblesse, et les
initiatives d’un général talentueux pourraient faire pencher
la balance. A l’opposé, on a tendance à mesurer en
Occident l’avantage militaire en termes de moyens
59
matériels et de puissance de feu, lesquels ne sont pas
toujours des indicateurs fiables de la puissance
effective.32 Lin Piao (1907-1971), qui fut jusqu’à sa mort
le successeur désigné de Mao, développa par la suite le
concept de guerre du peuple en se faisant l’avocat de
l’application de ses principes à l’échelle de la planète, à
savoir l’encerclement des pays capitalistes par les
campagnes du monde. Dans ce schéma, l’Amérique du
nord et l’Europe de l’Ouest représentaient les villes du
monde, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique Latine, les
campagnes du monde.33
Les Vietnamiens, surtout à l’époque du général Giap,
agissaient dans la tradition de la guerre de guérilla, mais
en plus pragmatique. Giap ne souscrivait pas
automatiquement à l’approche chinoise, ni à l’obligation
idéologique de l’appliquer.34 Dans une interview portant
sur l’histoire de la libération du Vietnam, il déclara que la
guerre de guérilla n’était qu’un aspect de la guerre du
peuple. Selon son interprétation personnelle, « une guerre
populaire se définit par une stratégie qui n’est pas réduite
à sa dimension militaire. On peut trouver toujours une
expression synthétique de la stratégie. Notre stratégie
était à la fois militaire, politique, économique et
diplomatique, bien que la composante militaire soit la plus
importante » 35
Une des innovations de Giap touchait à la manipulation des
nouveaux média occidentaux pour retourner, à son profit,
la liberté et la vulnérabilité des sociétés ouvertes
démocratiques. Il comprit que l’impact des évènements,
vus à travers le prisme des média, pouvait être décisif. Par
exemple, en 1954, les français perdirent seulement 4 % de
leurs forces à Dien Bien Phu. Cependant, le choc de ce
revers en France métropolitaine – sans rapport avec
l’événement lui-même- anéantit le soutien du pays à
60
l’effort de guerre français.36 Bien que l’offensive du Tet ait
été une défaite du Vietcong et le taux de pertes
américaines relativement faible, la manipulation des média
eut un impact stratégique très comparable à celui de Dien
Bien Phu. 37 Plus tard, le général Giap utilisa de façon
experte la télévision (avec l’aide enthousiaste de ses
partisans américains) pour miner le soutien de l’opinion à
la guerre de Vietnam. Il déclarait : « En 1968, j’ai compris
que je ne pourrais pas vaincre les 500 000 hommes des
troupes américaines qui étaient déployées au Vietnam ; je
serais incapable de couler la 7ième Flotte et ses centaines
d’avions, mais je parviendrais à introduire dans les foyers
des américains, des images qui leur donneraient l’envie de
stopper cette guerre ».38
Dans cet aperçu de la pensée militaire marxiste-léniniste,
nous avons souligné la priorité du politique sur la doctrine
militaire. Comme on l’a dit plus haut, le principal objectif
du système qui produit ce type de guerre est d’assurer la
victoire du capitalisme sur le communisme. Cependant, en
1988, l’Union Soviétique décida officiellement de modifier
son image publique et de dissimuler ses principaux
objectifs politiques. On ne devait plus parler de « lutte des
classes ». A la place, une nouvelle formule élégante et
trompeuse devrait s’imposer pour désigner la même
chose : « la lutte pour la paix »39.
La guerre populaire et sa doctrine opérationnelle
En 1970, Stefan Possony énonça de la façon suivante les
caractéristiques de la guerre populaire : 40
• La guerre populaire est une révolution de longue durée.
Sa durée inévitable est exploitée par la guérilla pour
anéantir l’adversaire, politiquement, moralement et
économiquement. 41 …. L’objectif pratique de la guerre de
guérilla est de créer le chaos dans le pays cible et de le
rendre ingouvernable.
61
• Le concept clé d’une guerre populaire est l’édification
d’un double pouvoir grâce à la guérilla. Un double pouvoir
signifie qu’il existe deux instances de pouvoir,
d’institutions, d’autorités et de gouvernement,
fonctionnant côte à côte de façon concurrente.
• La transition du pouvoir du gouvernement 1 au
gouvernement 2 est acquise par le transfert de la
souveraineté sur la population, du gouvernement pré
existant vers le pouvoir émergeant, ce qui lui confère
instantanément sa légitimité. Cette transition est
constitutive du processus révolutionnaire.
• La victoire signifie que le nouveau gouvernement a
triomphé. La défaite signifie que l’un des deux pouvoirs
(ou régime) disparaît [l’auteur souligne ce point]. Le
transfert de souveraineté dépend dans une bonne mesure
du succès des opérations violentes de la guérilla.42
Les procédés tactiques courants de cette guerre
comportent :
1. L’utilisation de la propagande pour priver l’ennemi de sa
légitimité et de ses soutiens extérieurs…La propagande,
surtout si elle s’accompagne de conquêtes, est la principale
méthode par laquelle la légitimité est transférée à la
nouvelle élite au pouvoir. 43 Dans ce cadre, la propagande
a un but particulier : « Comme la guerre fait rage durant
des années, mais qu’elle surgit et disparaît de l’actualité
périodiquement, l’opinion publique doit être conditionnée à
croire que la victoire des rebelles est inéluctable. » 44
2. La destruction de l’économie de l’ennemi.
3. La promotion de l’anti-militarisme et l’encouragement
des désertions et des mutineries dans l’armée. 45
4. L’utilisation du terrorisme de masse comme moyen
psychologique pour affaiblir les forces morales de l’armée
et renforcer la guérilla. 46

62
5. La collecte de renseignements et la privation de
l’ennemi de ses sources d’information. 47
Au-delà de ces procédés tactiques, un groupe
révolutionnaire doit obéir à quelques principes de base : 1)
ne pas être détruit ; 2) être en mesure de peser sur le
rythme des affrontements et 3) sécuriser certains
sanctuaires et garder son potentiel de mobilité. Le but
principal d’une force rebelle, qu’elle utilise la violence ou
non, est d’éviter l’annihilation, et pour cela, elle doit
dissimuler son organisation, ses concentrations de forces
et ses moyens de combat. Les rebelles ne recherchent pas
des résultats immédiats ; ils cherchent à survivre et à
croître sur le long terme – qu’on doit évaluer en décennies.
48 Pour ce qui concerne le rythme du combat, « la guerre
connaît des avancées et des reculs. La conduite
stratégique des hostilités est plus efficace quand on alterne
les phases, - escalade et désescalade, diversions
nombreuses, changements de cible -, et quand on utilise à
fond la dissimulation et la propagande. » 49
En quoi les Palestiniens mènent une « guerre
populaire »
Le conflit actuel avec les Palestiniens présente les
caractéristiques fondamentales d’une guerre populaire.
C’est un aspect de la stratégie des étapes. Conçue sur le
long terme, cette méthode se propose d’infliger une défaite
à Israël en démoralisant ses citoyens, en réduisant sa
capacité de combat, en attaquant ses arrières (la société
civile), en détruisant son économie et en provoquant des
affrontements intérieurs, le tout, finalement, pour
désintégrer son moral et sa cohésion interne. Il faut donc
analyser les divers effets de la guerre du peuple sur la
société israélienne, et la capacité de celle-ci à résister à ce
type d’insurrection.

63
L’utilisation de la guerre économique pour
provoquer la faillite de l’adversaire
Si les difficultés attestant la détresse économique d’Israël
sont étalées tous les jours dans l’actualité, on a trop peu
conscience que ces difficultés ne proviennent qu’en partie
de la crise économique mondiale ou des erreurs de
politique économique, mais qu’elles sont plutôt l’effet
d’une entreprise délibérée. Des rapports récents mettent
en garde contre un effondrement du système de santé,
tandis que le nombre de chômeurs augmente. Il y a dix
ans, on pensait que le « processus de paix » produirait des
interdépendances économiques qui ouvriraient la voie à un
avenir de paix et de prospérité. La violence palestinienne
qui a débuté en septembre 2000 a eu de sérieuses
conséquences économiques, avec des fermetures
d’entreprises, un quasi effondrement du tourisme, et la
ruine de projets d’investissement conjoints qui devaient
fournir des moyens d’existence aux salariés palestiniens.50
Terrorisme et mobilisation intérieure
Selon Possony, « le terrorisme vient en second dans les
modes opératoires de la guérilla. Le terrorisme sélectif
porte des coups aux muscles, aux nerfs et au cerveau de
l’ennemi. Terroriser la population civile, dans sa masse,
permet d’obtenir des collaborations, des appuis et de
profiter d’un flux de nouvelles recrues. La terreur de masse
est un procédé psychologique qui affaiblit les forces et le
moral de l’ennemi, mais qui fortifie la guérilla. » 51
Lors de la mise en œuvre des accords d’Oslo dans les
années 90, les Israéliens déploraient souvent les
incitations à la violence des média palestiniens et la haine
d’Israël qui suintait des manuels scolaires palestiniens.
Dans l’optique de la « guerre populaire », l’incitation des
média et des manuels scolaires à la violence sont des
instruments pour mobiliser la société palestinienne dans
64
une guerre de longue durée et la préparer aux sacrifices
prévisibles. Les incitations palestiniennes à la violence et
les manuels scolaires étaient donc la preuve que le
leadership palestinien engageait un conflit sur la durée,
qu’on n’avait pas affaire à une péripétie du processus de
paix.
Dans les faits, le processus de paix ne mit pas fin au
terrorisme. Selon le porte parole de l’armée israélienne,
entre septembre 2000 et la fin du mois de juin 2003, il y a
eu 18 000 actions terroristes (y compris les actions qui ont
échoué), soit en moyenne 18 opérations par jour. Si les
cargaisons d’armes illégales capturées lors de
l’arraisonnement du Santorini et du Karine A et d’autres
envois d’armes étaient parvenus à leurs destinataires, les
Palestiniens auraient été capables de neutraliser les tanks
et certains type d’avions de combat, relayant ainsi la
menace sous laquelle le Hezbollah a placé le nord d’Israël.
53 Ce scénario du pire donne une idée concrète de la
guerre qui a été épargnée aux Israéliens. Alors que les
forces de guérilla sont capables de remporter des victoires
décisives même avec des moyens de basse technologie et
elles en ont effectivement remporté, 54 il faut voir que les
capacités technologiques de l’A.P. se sont régulièrement
améliorées.
Dans cette stratégie, la construction d’une armée
conventionnelle est l’étape qui suit la guerre de guérilla. La
guerre populaire a commencé en Chine et au Vietnam par
des opérations de guérilla, mais ce sont des armées
conventionnelles qui ont terminé le travail. La stratégie des
étapes de l’OLP de 1974 prévoyait qu’à l’étape finale, les
États arabes se rassembleraient en une vaste coalition
d’armées conventionnelles qui attaquerait Israël et lui
infligerait une défaite. Il y eut une répétition de ce
scénario quelques années plus tard. En 1982, avant la
65
guerre du Liban, l’OLP organisa ses unités en formations
régulières dans le sud du Liban. C’était le signe qu’elle
était prête à passer de la guérilla à une organisation
militaire conventionnelle 55 Les formations palestiniennes
étaient intégrées à une coalition du Front de l’Est, avec la
Jordanie, la Syrie et l’Irak. Des années 90 à aujourd’hui,
les actualités télévisées montrent que l’A.P. a formé une
armée, cette fois sous le prétexte de construire une force
pour combattre le terrorisme. Les Palestiniens admettent
qu’ils ont 39 000 policiers, soit bien plus que la limite de
30 000 qui avait été fixée, et il est probable que leur
nombre réel soit bien plus élevé. Le commandant de la
police palestinienne en Cisjordanie est Hadj Ismail, celui-la
même qui dirigeait les troupes de l’OLP dans le sud du
Liban au début des années 80. Les Américains et les
Européens ont financé l’armement de l’A.P., la CIA a fourni
l’entraînement, et, en définitive, le tout a été utilisé contre
Israël et le sera encore demain, pour le compte de la
guerre populaire palestinienne. (De ce point de vue, on
doit avoir à l’esprit que les américains ont eux-mêmes
entraîné les combattants islamiques en Afghanistan).
Propagande
La délégitimation d’Israël a été le thème central de la
propagande palestinienne dans les instances
internationales, comme les Nations Unies. Cela a
commencé avec le premier discours de Yasser Arafat à
l’assemblée générale de l’ONU en 1974, au moment de la
campagne pour l’adoption de la résolution scélérate, « Le
sionisme est un racisme ». Comme on l’a dit plus haut, le
but du combat par la propagande est le transfert de la
légitimité de l’Etat d’Israël à l’Etat palestinien, sous le nom
de processus de « substitution ». Effectivement, dans ce
premier discours à l’ONU, Arafat attaqua
systématiquement la légitimité d’Israël décrit comme une
66
« entité » raciste, fondée sur « les concepts impérialiste et
colonialiste ». Il s’étendit ensuite de façon interminable sur
la légitimité de l’OLP.
Tout cela rappelle un combat beaucoup plus ancien auquel
le peuple juif a été confronté. Les pères de l’Eglise
développèrent le concept de « substitution », le « Nouvel
Israël » remplaçant « le Vieil Israël ». Selon leurs
enseignements le peuple juif et sa religion étaient à
présent obsolètes et son Alliance abrogée. 56 L’ « Alliance
de la Palestine », dont le but est de remplacer l’Etat juif,
est une façon haineuse d’actualiser le principe de
substitution. Paradoxalement, alors que les Eglises
Protestante et Catholique ont désormais rejeté le principe
de substitution et l’antisémitisme, les agitateurs
palestiniens et leurs partisans se repaissent avidement de
la culture de l’adversaire. La fabrication par les Palestiniens
d’une version contrefaite de l’histoire, qu’il s’agisse de
l’histoire ancienne ou plus récente, pour s’approprier la
légitimité qui revient de droit au peuple juif, est une
extension du concept de substitution. 57
Il était déjà évident en 1993, que l’OLP allait continuer sa
guerre politique pour délégitimer Israël, sans tenir compte
des accords passés entre les deux parties. Dans les trois
mois qui suivirent la signature de la Déclaration de
Principes, en 1993, l’OLP relançait son offensive contre
Israël à l’Assemblée générale des Nations Unies, avec près
de vingt résolutions anti israéliennes. Pour ceux qui
poursuivaient une stratégie de guerre du peuple, les
négociations n’étaient qu’une autre façon de poursuivre la
guerre et non une chance d’aboutir à un rapprochement
des deux peuples. Cette tendance se matérialisa à la
conférence des Nations Unies contre le racisme à Durban
(septembre 2001). Le principe de substitution joua un
grand rôle dans la tentative des Palestiniens de délégitimer
67
Israël en prenant sa place dans la référence à l’holocauste.
Dans ce scénario, les Palestiniens souffriraient, sous la
domination israélienne, d’une oppression de type nazi. 58
Anti-militarisme
Les mouvements pour la paix sont une expression légitime
de l’opinion dans toutes les sociétés démocratiques. Le
mouvement israélien pour la paix témoignait d’un intérêt
béat pour l’OLP. Cependant, du coté palestinien, on voyait
l’autre partie d’une façon bien différente. Tandis que les
mouvements israéliens cherchaient à ouvrir un véritable
dialogue pour explorer les voies d’un règlement du conflit,
les leaders palestiniens admirent à de nombreuses reprises
qu’ils attendaient de ces mouvements un renfort, pour
répandre l’anti militarisme et diviser la société de leurs
adversaires israéliens. Mahmoud Abbas tenait le discours
suivant aux Arabes israéliens après le déclenchement de la
violence palestinienne : « Si vous voulez nous aider,
fournissez nous [l’A.P.] des ressources et [faites] des
manifestations pacifistes avec les mouvements pour la paix
israéliens.59
Obtenir des renseignements et priver l’ennemi de
sources d’information
Dans la conduite de la guerre populaire, un groupe rebelle
doit se doter de très bons moyens de renseignement si il
veut agir efficacement. L’OLP a fait preuve d’une grande
ingéniosité pour réunir des renseignements et comprendre
de façon approfondie les subtilités de la société
israélienne.60 Elle a utilisé les services des politiciens
arabes israéliens, comme Ahmad Tibi, qui devint conseiller
de Yasser Arafat. Les dirigeants de l’OLP nouèrent des liens
étroits avec les ONG israéliennes et d’anciens responsables
israéliens des secteurs civil et militaire. A de nombreuses
reprises, les dirigeants de l’OLP reçurent des conseils de
ces israéliens sur la meilleure façon de traiter avec les
68
gouvernements d’Israël. En même temps, ils traitaient de
façon impitoyable les Palestiniens suspects de «
collaboration » qui étaient fréquemment exécutés, lynchés
en public, par des factions comme les Tanzim, pour faire
des exemples.
Zones de contestation de l’Autorité publique
L’A.P. tenta de saper la souveraineté israélienne par la
mise en place d’instances concurrentes de l’Autorité
publique, surtout dans zones urbaines et les villes de
Galilée, territoires sous pleine souveraineté israélienne. 61
De nombreuses cités de ces zones sont désormais
dangereuses pour les Juifs et pour des raisons de sécurité,
les services d’Etat ne peuvent souvent pas fonctionner. 62
La vague de constructions illégales à Jérusalem, organisée
en partie par l’A.P. avec le secours des Saoudiens pour
couvrir les frais de justice des contrevenants, est une
tentative du même ordre.63 Jusqu’à sa fermeture par le
gouvernement israélien, la Maison de l’Orient servait
quasiment de mairie de l’A.P. dans l’Est de Jérusalem, avec
une sorte d’immunité et un service de sécurité propre. Elle
donnait à l’A.P. une présence semi officielle où des
personnalités étrangères étaient reçues, et elle servait de
base pour l’entretien de relations avec les sympathisants
israéliens.
Construction de sanctuaires et gains de mobilité
Les Forces de Défense d’Israël ont fait des efforts
considérables pour empêcher l’ennemi de bâtir des
sanctuaires et de gagner en mobilité opérationnelle. Ainsi
la fermeture de l’aéroport Dahaniya et du port de Gaza,
l’édification d’une barrière de sécurité, la réduction du
nombre de sauf-conduits pour les dignitaires palestiniens,
comme l’utilisation sur une grande échelle de barrages
routiers, ont été et demeurent déterminants pour la
sécurité d’Israël. Ces mesures défensives qui ne sont pas
69
sans dommages pour la population civile, devenaient
indispensables à partir du moment où les dirigeants
palestiniens ne remplissaient pas leurs obligations.
La réponse d’Israël à la « guerre populaire »
Si Israël a remarquablement fait face au défi militaire, ses
résultats en matière politique ont été médiocres. Israël n’a
pas de tradition politique d’excellence dans la conduite des
affaires de l’Etat, ni dans le domaine des affaires
étrangères, et il s’est souvent conformé à l’aphorisme de
Moshe Dayan : « Israël n’a pas de politique étrangère. Il a
seulement une politique de défense ». 64
Malheureusement, ses ennemis ont tiré parti de cette
carence. La faiblesse la plus grave est l’absence de buts
politiques bien définis et de talents politique à la hauteur
des capacités militaires. Cette situation provient en partie
de l’idée révolue qui veut que la sécurité soit d’abord une
question militaire. Alors que l’OLP engageait la lutte selon
le modèle de la guerre populaire, en donnant la priorité à
la lutte politique contre Israël à travers ses campagnes
terroristes, la riposte israélienne demeura exclusivement
militaire jusqu’à la signature des accords d’Oslo en 1993.
Après 1993, le gouvernement israélien s’enticha de l’OLP
parce qu’elle déclara qu’elle renonçait au terrorisme, alors
qu’elle était encore engagée dans son programme politique
de guerre contre l’Etat d’Israël.
Pendant les deux décennies qui précédèrent Oslo, l’OLP,
avec l’assistance de politiciens socialistes comme le
président autrichien Bruno Kreisky, s’efforça avec
persévérance d’acquérir tous les attributs de la
respectabilité politique. Le 13 novembre 1974, Yasser
Arafat fit son discours à l’ONU, et en juillet 1979, Kreisky
le reçut à Vienne comme un chef d’Etat. En décembre
1988, Kreisky organisa pour Arafat, avec le soutien tacite
du département d’Etat américain, une réunion avec les
70
dirigeants Juifs américains à Stockholm. 65 Après 1993,
Arafat devint un hôte régulier du Bureau Ovale et en
décembre 1994, il reçut le prix Nobel de la Paix avec
Yitzhak Rabin et Shimon Peres. En même temps, le
prestige d’Israël paraissait s’améliorer dans le monde
entier, ce qui s’avéra être seulement temporaire. Au
moment où l’OLP choisit d’enfermer le processus de
négociation dans une impasse, la position diplomatique
d’Israël s’effondra, tandis que les Palestiniens
accumulaient les succès.
Dans le même temps, la position politique d’Israël fut
affaiblie par deux handicaps qu’il s’infligea lui-même : la
décision de cesser de défendre la cause d’Israël à
l’étranger et la réduction de ses relations traditionnelles
avec la diaspora. Une décennie auparavant, le ministre des
affaires étrangères Shimon Peres avait officiellement
décidé de mettre un terme à la politique d’information
qu’Israël aurait du avoir.66 Israël réduisit alors ses
maigres dépenses d’information tandis que les Palestiniens
faisaient un usage efficace des savoir-faire remarquables
qu’ils avaient acquis depuis des années. Saisissant cette
opportunité, ils intensifièrent leurs efforts avec agressivité
pour anéantir la légitimité d’Israël par la propagande,
entendue comme « un instrument politique de la guerre »
En outre, le processus d’Oslo conduisit à refuser le soutien
de la diaspora juive. L’idée que la diaspora n’était plus
importante pour Israël s’imposa, comme l’auteur israélien
A.B. Yehoshua le dit vertement à des Juifs américains : «
Nous n’avons pas besoin de vous ». 67 De la même façon,
le Dr Yossi Beilin du ministère des affaires étrangères
déclara à un public américain : « Vous désirez que je
vienne en tendant la main et que je vous dise que nous
avons besoin d’argent pour les pauvres gens. Israël est un
pays riche. Je suis désolé de vous le dire » 68 Ce
71
changement d’attitude, empreint de mépris, sapait un des
piliers traditionnels du soutien à l’Etat juif. Presque dix ans
plus tard, le professeur Steven Windmueller décrivait les
effets de ce programme de liquidation.
A la suite des accords d’Oslo, une réalité nouvelle prit de
l’importance. Des organisations communautaires et
civiques juives entreprirent le démantèlement des
structures institutionnelles qui s’adonnaient
traditionnellement à la défense de la cause d’Israël. Les
effets de ces changements structurels du milieu des
années 90 peuvent être mieux appréhendés, si on les
replace dans le contexte d’une génération entière de
jeunes juifs américains incapables de défendre
efficacement la cause d’Israël auprès de leurs pairs. Il y a
pire, si c’est possible : la réduction du niveau
d’engagement de cette génération de Juifs américains, de
moins en moins désireux de considérer Israël comme une
composante de leur identité juive et comme l’objet de leur
commune responsabilité.69
Une explication supplémentaire de la faiblesse politique
d’Israël réside dans la surreprésentation des anciens
généraux dans l’appareil de décision politique. Parmi eux,
beaucoup n’ont jamais eu l’expérience d’une
administration civile, des affaires, de l’université et n’ont
jamais acquis les compétences, les connaissances,
l’expérience, le niveau d’exercice des responsabilités requis
pour des dirigeants politiques. Ayant passé leur vie adulte
à faire la guerre, ces généraux retraités tentent
désespérément de terminer leur carrière en hommes de la
paix. Certains d’entre eux ont pris des initiatives
personnelles, sans recueillir l’avis de personnalités
politiques chevronnées. Il leur est aussi arrivé de faire
preuve de mépris pour les procédures démocratiques.

72
Quand ils négociaient avec les Palestiniens, les dirigeants
politiques israéliens focalisaient strictement leur attention,
sur les aspects militaires de la menace à laquelle ils
avaient à faire face, comme le démantèlement des
infrastructures terroristes ou la collecte des armes à feu
illégales. Ce faisant, les dirigeants israéliens ne
répondaient pas au défi que l’A.P. continuait de poser avec
sa stratégie des étapes. Les renseignements militaires
israéliens lançaient périodiquement des avertissements sur
le refus d’Arafat de démanteler le Hamas et le Jihad
islamique. Mais, jusqu’au début de 2001, toute
interrogation sur l’intention de l’OLP de conclure une
véritable paix était tenue pour une opinion marginale. (Au
contraire de 1974 où on attaquait l’OLP pour sa théorie des
étapes accusée de rechercher l’élimination d’Israël). 70
Tout au long de la décennie écoulée, le grand espoir des
responsables politiques israéliens était de parvenir à un
règlement avec les Palestiniens, à tout prix, de préférer
une « mauvaise paix » à une « bonne guerre », même au
prix de « pénibles sacrifices ». 71 Il semblait qu’ils avaient
attribué à tout règlement, quel qu’il soit, les vertus d’une
panacée. Par la suite, la politique israélienne, fondée sur
des improvisations de court terme, ne prit pas en compte
l’éventualité d’une « guerre prolongée » au moment où la
théorie de la guerre populaire faisait un usage calculé et
habile du facteur temps. En conséquence, dix ans plus
tard, le capital économique et humain d’Israël a été réduit
alors que l’ennemi augmentait sa puissance politique et
militaire. En suivant cette politique, Israël perdit des
positions favorables, renonça à de nombreuses initiatives
pour d’autres, moins favorables, tandis qu’Arafat et son
organisation suivaient un plan précis et démontraient la
cohérence de leur entreprise. 72 Dans ce contexte, Hanna
Arendt apporte un éclairage de grande valeur :
73
« Dans ses rapports avec les systèmes totalitaires, un des
principaux handicaps du reste du monde, c’est d’ignorer la
nature du système, donc de penser, d’une part que
l’énormité de ses mensonges le conduit à sa la perte, et de
l’autre, qu’il est possible de prendre le Guide au mot et de
le forcer à aller dans le bon sens, quelles qu’aient été ses
intentions initiales. Malheureusement, le système
totalitaire est immunisé contre un tel scénario et
l’ingéniosité de son organisation lui permet de s’affranchir
de la réalité quand ses mensonges sont mis à jour ou
quand il est acculé à ne plus pouvoir démentir ses faux-
semblants.73
Le rôle des États-unis, dans la situation difficile où se
trouve Israël, mérite d’être évoqué. Tout au début de la
présidence de Bush, juste après la fin de l’administration
Clinton, Barry Rubin, présentait la politique américaine
comme neutre dans le court terme mais, incapable à plus
longue échéance de faire avancer la cause de la paix et de
la stabilité dans la région :
Pour ce qui est de sa stratégie à long terme dans la région,
on peut dire que les États-unis se sont tenus à un rôle de
médiateurs pour des accords de paix, en dépit des preuves
innombrables que de tels accords ne pouvaient pas aboutir
dans un avenir prévisible (et, si jamais ils sont conclus, on
ne peut pas imaginer qu’ils soient respectés par les
dirigeants avec lesquels Israël négocie actuellement). 74
La politique américaine de condamnation du « cycle de
violence », de proclamations d’ « impartialité » et de «
pression sur les deux parties » est un compromis moral.
Cela revient à répandre des illusions seulement
nécessaires pour conserver le processus en marche. Bien
qu’on ne le reconnaisse jamais en public, le prix de cette
approche, c’est la tolérance d’un « niveau acceptable » de
victimes civiles israéliennes du terrorisme. Le principal
74
bénéficiaire de cette politique est l’A.P., et non Israël, pour
la raison simple qu’elle engrange les bénéfices d’une
présentation truquée. Cela rappelle l’époque où les États-
unis pressaient Israël d’accepter les violations égyptiennes
de l’accord d’armistice, quand l’Égypte mettait en batterie
des rampes de lancement de missiles à proximité du canal
de Suez, après la guerre d’usure, en 1970.
L’administration américaine a suivi le même chemin avec
les Palestiniens à l’époque d’Oslo.75
Oslo a donné aux Palestiniens une base territoriale
Nous adaptons les expériences des autres peuples aux
particularités de notre propre situation. La topographie
n’est pas la même, ici, qu’en Algérie ou au Vietnam. Nous
ne pourrions pas ignorer les limites qui nous sont imposées
par les conditions naturelles, militaires et matérielles mais
nous pouvons les surmonter et nous le ferons si nous
adaptons notre stratégie.
Yasser Arafat, fin des années 60 76
Depuis sa naissance et pendant la phase de « Libération
Totale » (1969-1974), l’OLP n’avait pas la faculté de lancer
une guerre de guérilla soutenue contre Israël. Le principal
résultat des accords d’Oslo fut de donner à l’OLP une base
territoriale permettant d’entamer une telle guerre, faite
pour servir ses objectifs stratégiques. « La victoire, dans
cette lutte », il faut le répéter, « signifie que l’un ou l’autre
des deux pouvoirs s’impose. La défaite, c’est que l’un ou
l’autre des deux pouvoirs disparaît » 77
L’analyse de la situation actuelle rend indispensable le
réexamen des hypothèses de base de la politique
israélienne. Le fait qu’Israël est confronté à une guerre
populaire signifie qu’il n’y a pas de « processus de paix »
dans le sens que l’on donne habituellement à cette
formule, ni un véritable règlement en perspective. Il n’y a
pas d’accord à conclure. A la place, toutes les conditions
75
d’une guerre prolongée sur des décennies ont été réunies
dans le but d’affaiblir l’Etat juif avant de le détruire. Les
négociations et les temporisations sont avant tout des
tactiques subordonnées aux objectifs fondamentaux, et
des moyens de prendre le contrôle de territoires sans livrer
combat. 78 Comme l’a écrit David Makovsky, les
conséquences de ce genre de rencontres diplomatiques,
comme les négociations de Taba, ont été d’accroître pour
Israël, le coût d’un règlement dans une négociation
ultérieure. Cela s’appelle « accroître la base de concessions
» 79 Les négociations fournissent aussi à l’autre coté
l’opportunité de consolider ses gains et un surcroît de
légitimité pour obtenu la compagnie de partenaires
respectables.
En vertu de cette analyse, les responsables politiques
israéliens ont gravement sous estimé la détermination et
les capacités de l’ennemi et ils ont donné trop
d’importance au facteur matériel dans l’analyse du rapport
des forces. Si on prend en compte la stratégie de
l’adversaire et son intégration des doctrines politiques et
militaires dans un tout, l’avantage d’Israël se réduit
singulièrement. Si Israël veut assurer sa survie, il doit
infliger une défaite à la stratégie de l’ennemi et à sa guerre
du peuple. En particulier, il est urgent de réévaluer la
menace à laquelle fait face Israël et d’empêcher l’ennemi
d’accroître sa puissance et de déployer sa stratégie. Israël
doit relever le défi en énonçant sa propre doctrine, avec
des objectifs politiques et militaires définis et échelonnés.
Certains d’entre eux devront être : 1) assurer la survie de
l’Etat d’Israël comme Etat juif et protéger ses citoyens ; 2)
défendre activement la légitimité de cet Etat, et 3) achever
la processus d’intégration de l’Etat juif dans le monde
démocratique
Annexe : La pensée stratégique de Stefan T. Possony
76
Ce texte s’est largement appuyé sur les écrits de Stefen T.
Possony (1913-1995), auteur peu connu, mais stratège
américain extrêmement importants. Né à Vienne en 1913,
il obtint son doctorat d’histoire et d’économie en 1930. Il
s’installa à Paris en 1938, l’année de la publication de son
premier ouvrage d’importance, « La guerre de demain ». Il
travailla comme conseiller en guerre psychologique au
ministère français des Affaires Étrangères et comme
conseiller auprès de l’armée française. Des unités de la
Gestapo le capturèrent au moment de la chute de Paris,
mais il s’évada rapidement, traversa les Pyrénées et arriva
aux États-unis en 1940. Il travailla d’abord à l’université de
Princeton, aux cotés d’Einstein, à l’Institut des Études
Avancées. Possony étudia de nombreux problèmes
significatifs du XXème siècle, le communisme, la guerre
psychologique, la détermination des cibles stratégiques. 80
Lors du second conflit mondial, il était convaincu que le
nazisme serait écrasé et que le communisme serait le
problème suivant. Il joua un rôle clé dans l’entreprise de
manipulation de l’empereur Hiro Hito pour qu’il accepte la
capitulation du Japon, contre l’avis de la caste militaire de
l’impérialisme japonais. Alors qu’il était directeur des
études internationales et professeur associé à l’institut
Hoover de l’université de Stanford depuis 1961, il imagina
les systèmes spatiaux de défense anti missiles et
l’utilisation des armes à énergie activée depuis l’espace. Il
retint ainsi l’attention de celui qui était alors le Gouverneur
de Californie, Ronald Reagan. Ce dernier adopta ses
concepts stratégiques quand il fut élu président, en 1980.
(Possony et Jerry Pournelle, un auteur de science fiction,
sont co auteurs de La stratégie de la technologie qui
inspira directement l’Initiative de Défense Stratégique. 81)
Un des élèves de Possony, Richard Allen, devint le
Conseiller National à la Sécurité de Reagan en 1981. Il
77
servit de lien entre Possony et la Maison Blanche. 82 (Le
chef d’Etat Major de la Maison Blanche et ancien Secrétaire
d’Etat Alexander M. Haig Jr était un autre ancien élève de
Possony.) Le président Reagan adopta les théories de
Possony basées sur l’utilisation de la supériorité
technologique occidentale pour remporter la victoire dans
la guerre froide.83 Les autres idées de Possony sont
facilement reconnaissables dans la stratégie de
déconstruction de l’Union Soviétique de l’administration
Reagan.84 Son analyse de la guerre insurrectionnelle et de
la doctrine militaire communiste a été d’une grande utilité
pour ce texte.

L’auteur exprime ses remerciements à : Gregory


Copley (Defense and Foreign Affairs Publications, the
International Strategic Studies Association, Washington,
D.C.); Cecil B. Currey (Lutz, Florida); Rivkah Duker
Fishman; Manfred Gerstenfeld; Raanan Gissin (Prime
Minister's Office); Amnon Lord; Zvi Marom; Moshe Yegar;
Jerry Pournelle (Los Angeles); Michelle Ben-Ami, Librarian,
American Jewish Committee, Jerusalem; l’état major du
Centre Culturel américain à Jérusalem; et à Linda Wheeler,
Reference Librarian, Hoover Institution (Stanford,
California).

Notes
1 Sun Tzu, Art of War, Samuel B. Griffith, tr. and ed. (New
York: Oxford University Press, 1963), p. 77.
2. http://www.mfa.gov.il/mfa/go.asp?MFAH0cc40.
Between September 29, 2000, and June 1, 2003, Magen
David Adom treated a total of 5,456 casualties as follows:
688 killed, 478 severely injured, 685 moderately, and
3,605 lightly injured, among them 11 MDA staff members;
http://www.mfa.gov.il/mfa/go.asp?MFAH0ia50.
78
3. E.g., Arafat's speech of May 10, 1994, in a
Johannesburg mosque. Yossi Melman, "Don't Confuse Us
with the Facts," Haaretz, August 16, 2002. Also, Yael
Yehoshua, "Abu-Mazen: A Political Profile," MEMRI Special
Report 16 (April 30, 2003).
4. Yossef Bodansky, Arafat's "Peace Process," ACPR Policy
Paper 18 (1977):4.
5. http://memri.org/bin/articles.cgi?
Page=archives&Area=sd&ID=SP23601.
6. L’A.P. n’a pas tenu d’élections générales depuis 1996.
L’accord intérimaire israélo-palestinien sur la Rive
Occidentale et la bande de Gaza, signé à Washington le 28
septembre 1995, prévoit au Chapitre I, Article III,
Paragraphe 4 : « Le Conseil et le Président de l’Exécutif du
Conseil doivent être élus pour une période transitoire qui
ne dépassera pas 5 années, à compter de l’accord Gaza
Jericho du 4 mai 1994. » On doit noter qu’en janvier 1996,
Arafat fut élu avec 87,3% des voix, ce qui est exactement
le même score que celui du parti communiste polonais en
janvier 1947. Après sa prise de pouvoir en 1959, Fidel
Castro promit aussi des élections démocratiques dans les
trois ans.
7. Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, 2nd ed.
(New York: Meridian Books, 1959), p. 378.
8. Hussam Mohammad, "PLO Strategy: From Total
Liberation to Coexistence"; http:/pij.org/site/vhome.htm?
g=a&aid=4282. Voir also Gerard Chaliand, The Palestinian
Resistance, trans. Michael Perl (Harmondsworth: Penguin,
1972).
9. Barry Rubin, Revolution until Victory? The Politics and
History of the PLO (Cambridge, Mass.: H.U.P., 1994), p.
24.
10. Raphael Danziger, "Algeria and the Palestinian
Organizations," in The Palestinians and the Middle East
79
Conflict, Gabriel Ben-Dor, ed., (Tel Aviv: Turtledove,
1979), p. 348.
11. Ibid.
12. Ibid., pp. 364-365. Voir particularly the subsection,
"Some Diplomatic and Propaganda Techniques," of Richard
Pipe's chapter, "Some Operational Principles of Soviet
Foreign Policy," in M. Confino and S. Shamir, The USSR
and the Middle East (Jerusalem: Israel Universities Press,
1973), pp, 18-20.
13. Voir Baruch Hazan, "Involvement by Proxy: Eastern
Europe and the PLO, 1971-1975," ibid., pp. 321-40.
14. Voir Ion Mihai Pacepa, "The Arafat I Know," Wall Street
Journal, January 10, 2002.
15. Neil C. Livingston and David Halevy, Inside the PLO
(New York: Morrow, 1990), p. 141.
16. Yuval Arnon-Ohana, The PLO: Portrait of an
Organization (Hebrew) (Tel Aviv, 1985), p.
107.”Muhammad A-Sha’ar, représentant de l’A.P.à Moscou,
déclarait en Février 1981, ‘plusieurs centaines d’officiers
palestiniens du rang de commandants de division, sont
diplômés des académies militaires soviétiques’ »
17. Voir "Palestinian Leader: Number of Jewish Victims in
the Holocaust Might be 'Even Less Than a Million...',"
MEMRI Inquiry and Analysis Series 95, May 30, 2002;
http:memri.org/bin/opener.cgi?
Page=archives&ID=IA9502.
18. Abu Iyad [Salah Khalaf] with Eric Rouleau, My Home,
My Land, trans. Linda Butler Koseoglu (New York: Times
Books, 1978), pp. 65-67.
19. Ibid., 69, and Yossef Bodansky, "Arafat's 'Peace
Process,'" p. 4. In June 1974, the PLO adopted the "Phases
Program/PhasedPlan" in a series of resolutions at a
meeting of the Palestine National Council held in Cairo.
Bernard Lewis, "The Palestinians and the PLO; A Historical
80
Approach," Commentary 59 (January 1975):45, 48.
20. Abu-Iyad, p. 69, as quoted by Yossef Bodansky, p. 4.
21. Al-Dustur (Amman, Jordan), April 14, 1970, quoted by
Cecil B. Currey, Victory at Any Cost; The Genius of Viet
Nam's Gen. Vo Nguyen Giap (Washington: Brassey's,
1997), p. 277. Voir also Joseph Farah, "Vietnam All Over
Again in Mideast?" WorldNetDaily, December 17, 2002;
http://worldnetdaily.com/news/article.asp?
ARTICLE_ID=30025.
22. Voir le début de Khalil al-Wazir in Guy Bechor, ed., The
PLO Lexicon (Tel Aviv: Ministry of Defense, 1991), p. 90.
Voir also "Biography of Khalil al-Wazir (Abu Jihad),"
Encyclopedia of the Palestinians, Philip Mattar, ed. (New
York: Facts on File, 2000).
23. Y. Harkabi, "Al Fatah's Doctrine," in The Israel-Arab
Reader: A Documentary History of the Middle East Conflict,
Walter Laqueur and Barry Rubin, eds. (New York: Penguin
Books, 1991), p. 395.
24. Chaliand, The Palestinian Resistance, p. 158.
25. Stefan T. Possony, People's War; The Art of Combining
Partisan-Military, Psycho-Social, and Political Conquest
Techniques (Taipei: World Anti-Communist League, 1970),
p. 85 [Hereinafter, P.W.].
26. Voir Sun Tzu, Art of War, p. 84, "Offensive Strategy,"
verset 31:”Je dis, par conséquent: ‘Connais ton ennemi et
connais toi toi-même et tu pourras engager cent batailles
sans crainte’ »
27. Harriet Fast Scott and William F. Scott, eds., The
Soviet Art of War; Doctrine, Strategy and Tactics (Boulder,
Colo.: Westview Press, 1982. For a modern and recent
history of the Soviet Union, see Mikhail Heller and Alexandr
Nekrich, Utopia in Power; The History of the Soviet Union
from 1917 to the Present, trans. Phylis B. Carlos (New
York: Summit Books, 1986).
81
28. Marshal A. A. Grechko a donné une définition de la
doctrine militaire, « le système officiel de concepts d’un
Etat donné et de ses forces armées sur la nature de la
guerre, sur la façon de la conduire et sur la préparation à
la guerre du pays et de l’armée » Scott, Soviet Art of War,
p. 4.
29. Mikhail V. Frunze (1885-1925), qui devint chef d’état
major de l’Armée Rouge en Mai 1924, a présenté la
doctrine militaire unifiée dans une publication éditée pour
la première fois en juin 1921. Scott rapporte qu’il a été
très influencé par les écrits des généraux allemands Paul
von Hindenburg et Erich Ludendorff, ibid., p. 28. Voir
aussi, "Some Soviet Techniques of Negotiation," in Philip E.
Mosely, The Kremlin in World Politics; Studies in Soviet
Policy and Action (New York: Vintage, 1960), p. 40. Mosely
écrivait en 1951: “Grace à Lenine et Staline, la pensée
soviétique a pleinement intégré le principe de Clausewitz
selon lequel la puissance de la nation et des alliances
fortes déterminent l’efficacité de la politique nationale en
temps de paix, et en temps de guerre, on ne doit jamais
perdre de vue les but politiques pour lesquels les hostilités
ont été engagées. »
30. Mao Tse-tung on Guerilla Warfare, trans and ed.,
Samuel B. Griffith (New York: Praeger, 1961), p. 16-17,
and Art of War, p. 47. Mao and Chu Teh, with whom he
founded the Red Chinese Army, made this decision
together.
31. Stefan T. Possony, A Century of Conflict (Chicago:
Regnery, 1953), p. 235. With regard to this principle, Mao
drew on the thinking of Mikhail V. Frunze and Mikhail N.
Tukhachevsky, Marshal of the Soviet Union (1882-1945).
32. Scott, Soviet Art of War, p. ix.
33. "Lin Piao on "Strategy and Tactics of a People's War"
(1965), in Martin Ebon, The Life and Writings of China's
82
New Ruler; Lin Piao (New York: Stein and Day, 1970), pp.
228-29. On peut trouver ce passage dans le discours clé
de Lin Piao sur la politique, “Longue vie à la guerre
populaire” (1965) Sun Tzu a écrit : « Attaquer les villes est
la pire des politiques. Il faut attaquer les villes si on n’a
pas d’autre choix » Art of War, p. 78. Voir aussi Conor
Cruise O'Brien's comments on Lin Piao, On the Eve of the
Millenium; The Future of Democracy Through an Age of
Unreason (New York: Free Press, 1994), p. 138.
34. Currey, Giap, pp. 319-21. For historical background,
see Ho Chi Minh, "The Party's Military Work among the
Peasants; Revolutionary Guerilla Methods," in Armed
Insurrection, A. Neuberg [pseud.], ed. (New York: St.
Martin's 1970), pp. 255-71. This title was first published in
1928 as Der bewaffnete Aufstand.
35. "Interview with Vo Nyugen Giap, Viet Minh
Commander,"
http://www.pbs.org/wgbh/peoplescentury/episodes/guerill
awars/giaptrasnscript/html.
36. Currey, Giap, p. 204.
37.”Quand il était à Hanoi, Abou Ayad reçut aussi une
formation sur l’impact stratégique de l’offensive du Tet en
1968, une importante défaite militaire du Vietcong et du
Nord Vietnam qui fut transformée en une victoire
stratégique majeure par la manipulation habile des media
et de l’opinion publique occidentale et en particulier
américaine » Yossef Bodansky, "Arafat's 'Peace Process,'"
p. 4.
38. Raanan Gissin, "Low Intensity Conflict with High
Resolution: Can We Win?" Justice 31 (March 2002):15-16.
39. David Binder, "Soviet and Allies Shift on Doctrine,"
New York Times, May 25, 1988.
40. Stefan T. Possony, People's War.
41. Ibid., p. 86.
83
42. Ibid., pp. 87-88.”Dans ce sens, une guerre du peuple
est moins une prise de pouvoir que la construction d’un
pouvoir révolutionnaire et l’affaiblissement progressif,
peut-être la destruction des forces contre révolutionnaires,
an particulier de sa puissance armée » " (ibid., p. 39).
43. Ibid., p. 44. For background information on the subject
of propaganda, see E. H. Carr, "Propaganda in
International Politics," Oxford Pamphlets on World Affairs
16 (Oxford: Clarendon, 1939); and Philip M. Taylor,
"Propaganda from Thucydides to Thatcher,"
http://www.leeds.ac.uk/ics/arts-pt1.htm.
44. P.W., p. 44.
45. Anti-militarism includes breaches of military discipline,
disobedience, desertion, and mutiny, ibid., p. 34.
46. Ibid., p. 21. Voir Richard Pipes, "Some Operational
Principles of Soviet Foreign Policy," pp. 13-15.
47. Ibid., p. 22.
48. Stefan T. Possony, Waking up the Giant (New
Rochelle: Arlington House, 1974), pp. 679-80. “Tous les
principes directeurs des opérations militaires dérivent d’un
principe de base: tout faire pour préserver ses forces et
détruire celles de l’ennemi “ Selected Works of Mao Tse-
tung, vol. 2 (Peking: Foreign Languages Press, 1967), p.
81.
49. P.W., p. 45.
50. Amos Harel, "Major General Yaakov Orr," Haaretz, July
13, 2001. Voir J. S. Fishman, "The Broken Promise of the
Democratic Peace: Israel and the Palestinian Authority,"
Jerusalem Viewpoints 477, May 1, 2002.
51. P.W., p. 21.”La propagande est une partie intégrante
de la ‘guerre psychologique’, mais la terreur l’est
davantage encore. La terreur continue d’être utilisée par
les régimes totalitaires, même quand leurs buts
psychologiques sont atteints, ce qui fait sin horreur car elle
84
s’applique à une population totalement éteinte…La
propagande, en d’autres termes, est un des instruments
du totalitarisme, peut-être le plus important dans ses
rapports avec le monde extérieur ; la terreur, au contraire,
est l’essence profonde de cette forme de gouvernement."
Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, p. 344.
52. "Zochrim et Mitchell Techilah?" ["Remember Mitchell at
the Start?"] Mekor Rishon, June 27, 2003 (Hebrew).
53. Dans les années d’Oslo, la direction palestinienne était
en infraction avec les clauses militaires des accords
intérimaires, en tentant d’importer des armes comme le
lance roquettes SA-7, des missiles anti aériens et en
construisant des roquettes Kassam. Le cargo rempli
d’armes, le Karine A, contenait une tonne et demi
d’explosif C4 de très grande puissance, des mortiers à
longue portée (120 mm), et des roquette Katyuska de 20
km de portée (122 mm). Dore Gold, "Defensible Borders
for Israel," Jerusalem Viewpoints 500 (June 15-July 1,
2003).
54.” Pour le reste de sa vie, Giap rira d’une plaisanterie
qu’Ho Chi Minh avait faite sur les résultats de la bataille. ‘A
Dien Bien Phu, gloussait Ho, Giap n’a pas perdu un seul
tank, ni un avion'" Currey, Giap, p. 204.
55.”Dans les quatre années qui conduisirent à la guerre de
1982 [au Liban], l’OLP renforça ses troupes du sud en
nombre et en armement et les transforma en quelque
chose de proche d’une armée régulière." Rashid Khalidi,
Under Siege: PLO Decision-Making During the 1982 War
(New York: Columbia University Press, 1986).
56. Pour une definition de la substitution, voir James
Carroll, Constantine's Sword; the Church and the Jews
(Boston: Houghton Mifflin, 2000), p. 633, n. 1.
57. Sur l’enseignement antisémite des chefs des chrétiens
palestiniens, voir Yitzhak Sergio Minerbi, "Palestinian
85
Christians Ignite Religious Controversy" (Hebrew), Kivunim
Hadashim 8 (April, 2003):70-82.
58. Anne Bayefsky, "Terrorism and Racism: The Aftermath
of Durban," Jerusalem Viewpoints 468 (December 16,
2001).
59. "Abu Mazen in Gaza: Stop the Armed Operations,"
MEMRI, Special Dispatch 449, December 2002.
60. A titre d’exemple des activités de la Paix Maintenant
dans l’observation et l’information sur les implantations
juives, voir Aviv Lavie, "No Mountain Too High," Haaretz
Magazine, June 20, 2002, pp. 8-11.
61. Voir, par exemple, Etgar Lefkovits, "Five Held for
Trying to Reestablish Jerusalem PA Security Force,"
Jerusalem Post, August 19, 2003.
62. Moshe Katz, "It is Also Dangerous Here," Mekor
Rishon, Yoman Shevi'i, July 4, 2003 (Hebrew).
63. Justus Reid Weiner, "The Global Epidemic of Illegal
Building and Demolitions: Implications for Jerusalem,"
Jerusalem Viewpoints 498 (May 15, 2008).
64. Conor Cruise O'Brien, The Siege (New York: Simon &
Schuster, 1986), p. 508.
65. Sten Anderson révéla le rôle de Kreisky qui détourna la
politique suédoise en faveur de l’OLP dès la fin de 1974 et
entraîna les Juifs américains dans des conversations avec
Arafat. Moshe Yegar, Neutral Policy - Theory versus
Practice; Swedish-Israeli Relations (Jerusalem: W.J.C.,
1993), pp. 153-54.
66. Yoram Hazony, The Jewish State; The Struggle for
Israel's Soul (New York: Basic Books, 2000), p. 66.
67. Jerusalem Post, April 5, 1996, cité par Steven T.
Rosenthal, Irreconcilable Differences? (Hanover: Brandeis,
2001), p. 175.
68. Washington Post, February 20, 1994, cité par
Rosenthal, ibid.
86
69. Steven Windmueller, "September 11: Its Implications
for American Jewry," Jerusalem Viewpoints 492 (February
16, 2003). Un des résultats du processus décrit plus haut,
fut que de nombreux jeunes juifs, doués un sens aigu de la
justice sociale, idéalistes, mais privés de références
d’identification ont été des proies faciles pour les groupes
pro palestiniens qui en avaient fait les cibles de leur
recrutement.
70. Lt. Col. Jonathan D. Halevi, "Understanding the
Breakdown of Israeli-Palestinian Negotiations," Jerusalem
Viewpoints 486, September 15-October 1, 2002. Dans la
version originale en hébreu de cet article, qui parut dans le
journal des questions militaires de l’armée Maarahhot 383
de mai 2002, il est indiqué que cette analyse a été faite
sur la base d’un document de l’armée intitulé « L’autre
point de vue » que l‘auteur avait écrit en août 2001.
71. A l’opposé, Harold Nicolson, écrivain et diplomate,
membre de la délégation britannique à Paris après la
première guerre mondiale, écrivait : « une mauvaise paix
est une paix qui ne résout rien. Nous devons bien voir
cela, et donc, à l’issue de cette guerre, nous ne devons pas
signer une mauvaise paix. Nous devons apprendre de
l’expérience passée. « Pourquoi l’Angleterre est en guerre
» (Harmondsworth: Penguin, 1940), p. 113.
72. ”Dans un tourbillon de voyages diplomatiques, après
camp David, Arafat s’arrêta à Djakarta le 16 août 2000, où
le président Abdurrahman Wahid le pressa de mettre un
terme au conflit avec Israël. Sa réponse ? ‘Arafat me
confia que dans cent ans, Israël aurait disparu. Pourquoi
devrais-je me presser de le reconnaître ?’‘’. Yediot
Ahronot, May 10, 2002, as cited by David Makovsky, "Taba
Mythchief," The National Interest (Spring 2003):128.
73. Hannah Arendt, Origins of Totalitarianism, p. 384.
74. Barry Rubin, "From One U.S. Administration to the
87
Next; Similarities and Differences in the Push for Arab-
Israeli Peace," AJC Israel/Mideast Briefing (July 3, 2001).
75. Dr. Steven Plaut, "The Third Worst Middle East War,"
(November 27, 2003);
http.//chronwatch.com/features/contentDisplay.asp?
aid=961.
76. Danziger, "Algeria and the Palestinian Organizations,"
p. 348.
77. P.W., pp. 87-88.
78. « Ce type de négociations ne sont pas déclenchées par
les révolutionnaires, pour parvenir à des arrangements
amicaux avec leurs rivaux. Les révolutions font rarement
des compromis, et quand elles en font, c’est pour servir
leurs desseins stratégiques. Les négociations sont donc
engagées dans le double but de gagner du temps pour
consolider des positions (militaires, politiques, sociales,
économiques) ou pour user, frustrer et accabler les
adversaires » Griffith, Mao Tse-tung on Guerilla Warfare,
Introduction, p. 16.
79. David Makovsky, "Taba Mythchief," pp. 119-29.
80. « Son travail sur la question des cibles stratégiques
était d’avant-garde. Avant lui, presque tout ce qui
concerne la définition des cibles dans la guerre aérienne
était considéré comme relevant de la tactique. » . "Stefan
Possony; Pioneered Air War Strategy in WWII," Los
Angeles Times, May 3, 1995.
81. « La politique de défense américaine de l’époque se
réduisait à la dissuasion par la mise en œuvre de moyens
offensifs écrasants qui devaient faire réfléchir deux fois
plutôt qu’une les deux cotés avant leur engagement. Elle
était appelée justement, ‘destruction mutuelle assurée’
(MAD). Possony avança que cette stratégie n’était pas
assez souple. Il écrivait : ‘Pour se tenir aux avant postes
de la guerre technologique, les États-unis doivent arrêter
88
de véritables option propres à leur assurer la survie.’ Bien
que la technologie ait déjà été employée à un certain
niveau, Possony introduisit la perspective d’une stratégie
anti missiles, avec des laser de haute énergie tirés à partir
de satellites militaires, des systèmes radar en orbite pour
la détection précoce de la menace, et une batterie de
leurres pour lesquels on avait pris du retard » "Stefan
Possony" (obit.), The Times, May 2, 1995.
82. Personal communication, Jerry Pournelle, May 18,
2003.
83. Martin Walker, "Dark Dreamer of Star Wars; Stefan
Possony" (obit.), Guardian, May 5, 1995.
84. See, for example: Peter Schweizer, Victory; The
Reagan Administration's Secret Strategy that Hastened the
Collapse of the Soviet Union (New York: Atlantic Monthly
Press, 1994).
Le Dr. Joel Fishman est membre associé du «
Jerusalem Center for Public Affairs ». Cet essai
contient un certain nombre de conclusions de son
sujet de recherche, la Démocratie en Israël, conduit
sous les auspices du Centre.

La guerre limitée
La guerre limitée est apparue dans l’Italie de la
Renaissance et au XVIIIème siècle. Elle suppose un
engagement limité de la force en vue de l’obtention
d’un avantage politique précis. Il s’agit, en quelque
sorte de minimiser les coûts induits par la guerre en
vue d’un résultat précis. Les récentes évolutions de
la guerre remettent, peut-être, en cause la validité
du concept.

89
Renaissance du concept au XIXème siècle

Le concept de guerre limitée est revenu à l’honneur au


lendemain de la seconde guerre mondiale, exemple même
de la guerre totale. Il s’agit d’une renaissance puisque
certaines caractéristiques de la guerre limitée sont visibles
dans l’Italie de la Renaissance et en Europe au XVIIIème
siècle. L’objectif de la guerre explique son caractère limité.
Il s’agit de remporter une victoire permettant d’exiger une
compensation. L’affaiblissement de l’adversaire, et non son
anéantissement, permet de remporter une victoire
politique majeure.

Les guerres de Bismarck répondent à ce critère. Après


avoir vaincu les autrichiens à Sadowa, en 1866, les
troupes prussiennes pouvaient prendre Vienne mais
Bismarck refusa cette logique de montée aux extrêmes. Il
préférait préserver l’avenir et n’humiliant pas les
autrichiens et en restant fidèle à l’objectif premier de la
guerre : la reconnaissance de la primauté prussienne en
Allemagne. De même, en 1870, la Prusse bat la France
mais Bismarck se contente de faire proclamer l’unité de
l’Empire allemand, d’une indemnité de guerre et de
l’annexion de l’Alasace-Lorraine car par ailleurs la France
est isolée diplomatiquement et son système de défense
durablement affaibli.

La guerre limitée ne suppose pas nécessairement un


emploi limité de la force. Sadowa et Sedan illustrent des
batailles décisives où les Prussiens obtiennent
l’anéantissement militaire de leurs adversaires.
90
Après 1945

La première et la seconde guerres mondiales sont des


guerres totales. Après 1945, les conflits limités retrouvent
toute leur pertinence : Guerre de Corée, conflits liés à la
décolonisation, Indochine et Vietnam, Afghanistan.

Ces conflits restent circonscrits géographiquement ne


faisant pas appel à u engagement massif. En Algérie et au
Vietnam, aux côtés des armes professionnelles, on fit
appel au contingent. La France enregistra la disparition de
28.000 hommes et les Etats-Unis de 45.000 des pertes
sans aucune comparaison possible avec celles des guerres
totales.

La mobilisation économique est des plus limitée et le


contrôle de l’information peut être strict à un instant précis
mais ne s’exerce pas de façon permanente.

Toutes les guerres limitées de la seconde moitié du XXème


siècle n’ont pas donné lieu à une capitulation sans
conditions. Elles se sont achevées toutes par des traités ou
des armistices. La puissance militaire dominante ne perd
pas la guerre, sauf la France en Indochine, mais elle quitte
le combat par lassitude et ayant acquis la certitude qu’il lui
serait impossible de vaincre comme les Etats-Unis au
Vietnam et l’URSS en Afghanistan.

Ambiguïté du concept

91
La guerre limitée n’est pas perçue de la même façon par
les belligérants. La puissance dominante considère, en
général, que la guerre qu’elle conduit est limitée tandis
que les forces dominées pratiquent, bien souvent, une
guerre totale.

En Indochine, la France conduit une guerre limitée tandis


que le Vietminh, adoptant les préceptes de Mao, rentre
dans une logique de guerre totale organisant les zones
sous son contrôle afin de soutenir son effort de guerre. De
même, lors de la guerre du Vietnam, les Etats-Unis sont
dans une logique de guerre limitée, tandis que le Nord,
mobilisant l’ensemble de ses ressources et soutenu par la
Chine et l’URSS, adopte une stratégie de guerre totale.
Même constat en Algérie entre 1954 et 1962. Ces trois
conflits dégénérant en guerre civile car les Français et les
Américains essaieront de mettre sur pied des armées
nationales qui ne survivent pas sans le soutien actif de la
puissance dominante.

Les conflits du Moyen-Orient sont des guerres de basse


intensité puisque limités géographiquement, ne concernant
qu’un nombre limité de nations et ne mobilisant pas
l’ensemble des ressources de celles-ci. Mais là aussi on
retrouve l’ambiguïté du concept. Pour les pays arabes, les
guerres de 1956, 1967 et 1973 sont totales, à l’image de
celle de 1948, elles visent l’anéantissement et la
disparition d’Israël. Pour l’Etat hébreu, l’affrontement est
sans aucun doute total puisque il met en jeu sa survie
mais militairement il demeure limité.

Le nouveau débat
92
La guerre froide et la puissance de feu nucléaire, ouvrent
une nouvelle ère de débat entre les partisans de la guerre
totale et ceux de la guerre limitée. Guerre totale dans la
mise en place de la stratégie des représailles massives
visant directement la destruction des populations civiles de
l’adversaire ainsi que ses potentiels économiques et
militaires. Guerre limitée avec la stratégie de la riposte
graduée.

Les évolutions récentes (Guerres en Irak de 1991 et 2003,


guerre du Kosovo de 1999 et guerre d’Afghanistan 2001)
montrent un nouveau visage de la guerre limitée.
Essentiellement high tech, elle repose sur le concept de
«zéro morts» et une utilisation intensive de l’arme
aérienne. Les succès semblent probants néanmoins, on
peut se demander si la perception des populations et des
opposants militaires n’est pas différente. Même si les
pertes humaines sont des plus limitées, l’effet de
grossissement médiatique et une stratégie de
communication asymétrique font que les populations ont
l’impression de vivre une guerre totale d’autant plus
redoutable que les armes sont précises et dévastatrices. Il
est alors possible que la guerre limitée, telle que nous
l’avons connue depuis le XVIIIème siècle, ne soit plus un
concept opérationnel car les résultats politiques ne sont
pas à la hauteur de l’engagement réalisé.
Lire aussi :

«On the doctrine of limited war» Lund University Press


1993
«La guerre limitée» dossier Stratégique n°54 1992
93
Machiavel
Présenté comme le père de l’amoralisme en
politique, peu de gens savent que Machiavel a été
aussi un grand penseur militaire. Certes, ses œuvres
militaires paraissent aujourd’hui quelque peu
dépassées mais il reste le premier a avoir posé
clairement l’articulation entre le politique et le
militaire dans l’Europe moderne de la Renaissance.
Un enseignement reprit avec succès par Clausewitz
quelques 300 ans plus tard.

Né dans une famille modeste, Nicolas Machiavel est


l’exemple même du self made man. Après de solides
études humanistes, il entre au service de la République de
Florence en 1498, après la chute de Savonarole. Il gravit
un certain nombre d’échelons et se voit confier de
nombreuses missions diplomatiques tout en entamant sa
réflexion sur la conduite des affaires publiques. Après ses
échecs militaires pour reprendre la ville de Pise, en 1500 et
1505, Machiavel se voit confier la tâche de mettre sur pied
une milice de citoyens.

Le diplomate florentin a en effet tirer comme conséquence


logique que le recours à des troupes de mercenaires ne
suffit plus dans le monde de la Renaissance. Machiavel met
en place une Ordinanza composée essentiellement de
fantassins commandés par des officiers florentins aguerrie
par un entraînement strict et à la cohésion fondée sur le
patriotisme.

Cette armée permanente allait contre l’idéal républicain de


94
la ville puisque elle représentait un danger pour les
citoyens, aussi fallait-il assure la rotation des charges
d’officier. Ces troupes sont défaites en 1512 par les
armées coalisées de l’Espagne et du Pape. Machiavel
tombe en disgrâce et se consacre à la rédaction de son
œuvre : Le Prince, le discours sur la décade de Tite-Live,
Histoires florentines et L’art de la guerre.

Machiavel cherche à faire de l’art de la guerre non pas un


savoir-faire mais bien une science répondant à des règles
universelles. C e texte présente d’évidentes faiblesses,
méconnaissance du rôle de l’artillerie ou minimisation du
rôle des finances, mais la pensée stratégique de Machiavel
ne peut être évaluée sur le seul texte qui lui consacre
explicitement.

D’une part, l’Art de la guerre n’est pas le simple fruit d’une


réflexion théorique et s’appuie sur l’expérience pratique de
l’Ordinanza. Ensuite, le rôle accordé à cette milice peut
paraître excessif mais de nombreux auteurs en font autant
à la même époque. Enfin, le plus important se trouve peut
être dans l’articulation nouvelle que l’auteur pose comme
fondement de toute réflexion entre le politique et le
militaire.

L’époque de Machiavel voit une évolution importante se


dessiner. L’enjeu de la guerre n’est plus la simple conquête
de territoires mais aussi et surtout la survie même de
l’Etat. Les rivalités guerrières de l’Italie du XVème et
XVIème siècles soulignent l’inadaptation des structures
républicaines des principautés italiennes.

La guerre est un instrument politique car désormais la


guerre n’est plus aux frontières de l’Etat elle peut venir
95
aussi de l’intérieur même. L’homme politique doit donc
savoir quand, comment et pourquoi conduire la guerre,
l’homme d’Etat est aussi un stratège.

Pour Machiavel, Florence doit savoir gérer le présent en


regardant vers l’avenir et non pas en glorifiant un passé, à
ses yeux, plus que douteux. Il s’agit de créer les conditions
mêmes de l’adhésion populaire par la mise en place
d’institutions nouvelles représentatives de toutes les
couches sociales. La réforme est indispensable pour
assurer la survie même de la République.

Les recommandations militaires et stratégiques de


Machiavel sont liées au postulat d’un lien étroit existant
entre le politique et le militaire, d’autant plus que
traditionnellement à Florence la toge commandait l’épée.

L’infanterie est au centre du dispositif de Machiavel car


seule elle incarne, sur le modèle romain, la levée des
citoyens luttant pour la survie de leur patrie. Ces soldats
ne sont pas des mercenaires, certes ils ne disposent pas
nécessairement du savoir-faire technique mais leur idéal
doit leur permettre de se sublimer au combat.

Selon Machiavel la guerre ne révèle pas uniquement la


qualité des équipements ou la valeur des soldats elle met
aussi en lumière la volonté de combattre des troupes et
donc leur adhésion à un modèle politique que la guerre
menace. Cette exaltation de l’infanterie conduit Machiavel
à refuser toute supériorité à l’artillerie et à méconnaître le
rôle de l’argent.

Au niveau tactique, Machiavel croit à l’action destructrice


d’une armée solidaire constituée de fantassins citoyens. Il
96
croit en la vertu de l’offensive et rejette toute tactique
purement attentive, tout comme au niveau social il croit
dans la réforme radicale. La conquête est donc le moteur
essentiel de la République.

Selon Machiavel, dans une République, les bonnes lois, les


bonnes armes et les vertus citoyennes sont
interdépendantes et le rapprochement entre les institutions
sociales et celles militaires devrait servir de socle aux
nouvelles institutions républicaines qu’il appelle de ses
vœux. La politique, par essence dynamique, ne peut faire
abstraction d’une vision stratégique.

Machiavel favorise donc une rupture profonde avec la


vision militaire du Moyen-Age en délaissant la guerre
d’usure au profit de la guerre d’offensive. Il ne faut pas
croire que Machiavel ignore la dimension éthique de ce
combat. Au contraire, l’idéal républicain donne un souffle
au citoyen. Le réalisme de l’auteur s’efface au profit d’un
idéalisme républicain où la guerre sert des objectifs
politiques. Machiavel annonce Clausewitz et le stratégiste
prussien reconnût sa dette intellectuelle envers le maître
florentin.
Clausewitz KO debout

Certes, il s'est passé bien des choses depuis ce 11


septembre 2002 qui marque le véritable début du XXIe
siècle et les débuts véritables de la présidence du
mirobolant GW Bush. L'une d'entre elles est la plus
extraordinaire que l'esprit d'un stratège puisse imaginer:
aujourd'hui, à la guerre, l'ennemi n'a plus aucune
importance, — plus aucune!
D'abord, proposons une audace révisionniste (très vilain terme...).
Contrairement à ce qui fut un peu vite affirmé dans notre époque

97
où tout va trop vite, le XXIe siècle n'a commencé que fort
récemment.
 La vision “classique” (très vilain terme...) de l'interprétation de
nos libéraux postmodernes, de Fukuyama aux ex-“nouveaux
philosophes” français, c'est que le XXe siècle, commencé en 1914,
s'achève en 1989, dans le fracas du Mur qui tombe.... Le « court
XXe siècle », comme écrit Eric J. Hobsbawn en sous-titre de son
livre L'âge des extrêmes, — tout en observant qu'il ne fut pas
“court” en fait de massacres et d'extermination. Cette
classification est d'autant plus compréhensible que Hobsbawn est
un marxiste et que 1989 marque le crépuscule du marxisme
comme force temporelle constituée. Bref, tout le monde s'y
entend, les vainqueurs (libéraux post-modernes) comme les
vaincus (marxistes), pour boucler le XXe siècle en novembre
1989. Cela conduit à une implication évidente : le XXIe siècle
commence en novembre 1989 et la période 1989-2001 enchaîne
naturellement sur le temps “post-9/11”, à la fois comme une
période matricielle et préparatrice de ce nouveau temps.
 Au contraire, nous proposerions l'idée que le XXIe siècle
commence le 11 septembre 2001. L'événement nous semble
justifier ce classement, à la lumière de ses effets ; et ce
classement a l'avantage de ne pas rompre la période avant 1989
et après 1989, tant nous jugeons qu'il y une continuité de
développement et de conception de la puissance US,
essentiellement à partir des dernières années 1970 (“seconde
Guerre froide”) et surtout à partir de la présidence Reagan.
Certes, cette période 1981-2001 est préparatoire de 9/11, mais
un peu comme l'est 1989-2001 dans l'autre classification. Surtout,
il y a rupture de substance avec 9/11.
C'est de cette rupture de substance que nous voulons parler ici.
Nous voulons aborder le principal sujet de la période, dans tous
les esprits et chez tous les planificateurs: la guerre et les
changements extrêmement profonds qui l'ont transformée dès le
11 septembre 2001.

Le principal événement du XXe siècle est soudain


transformé en non-événement, — entre la Guerre froide, la
transition de l'époque Clinton et 9/11
98
La guerre est, par son ampleur destructrice, sa capacité de
nuisance déstabilisatrice, le principal événement de ce soi-disant
“court XXe siècle”. Que ce soit la Grande Guerre, qui épuisa
l'Europe et bouleversa l'ordre des puissances dynastiques et
impériales européennes en permettant l'apparition de l'acteur
américain et l'émergence de la subversion communiste; que ce
soit la Seconde Guerre mondiale, qui acheva la liquidation des
puissances européennes au profit des USA et déclencha la
décolonisation; que ce soit la Guerre froide, qui paralysa les
relations internationales et permit à la mécanique de l'armement
d'imposer la terreur de l'anéantissement. Entre les guerres ou
parallèlement à ces guerres, d'autres formes de conflit
développaient les liquidations de masse, avec toutes les formes de
déstabilisation qui en découlent. On peut avancer l'idée que la
mécanisation de la guerre, par l'ampleur des destructions qu'elle
autorise, a permis au quantitatif en toutes choses de supplanter le
qualitatif. C'est le caractère même du “court XXe siècle”.
Le paroxysme de cette importance essentielle de la guerre
mécanique, parvenu quasiment au stade de l'automatisme, fut
atteint avec le caractère central de la Guerre froide, illustré
notamment par la crise de Cuba: on y voit les deux adversaires
désignés se battre “côte à côte” pour tenter de repousser la
marche semblant inéluctable vers l'anéantissement réciproque.
Nous pourrions ainsi avancer l'hypothèse que “court XXe siècle”,
au lieu d'être le siècle des idéologies, fut encore plus celui de
l'invasion de la mécanisation et de l'automatisme de la guerre.
L'effet principal de ces phénomènes fut une transformation des
psychologies. Le principe fameux de Clausewitz de la guerre
comme “continuation de la politique par un autre moyen” se
transforma et devint la guerre comme “liquidation de la politique
par tous les moyens”, — la politique, dans ce cas, dans le sens le
plus large, impliquant finalement toute forme de vie organisée. La
crise des euromissiles de 1979-83 et les protestations contre la
guerre nucléaire, symbolisées et portées par le succès du film
télévisé The Day After (1981), indiquent le paroxysme de la crise
psychologique à cet égard. Parallèlement, les progrès des armes
conventionnelles, avec leurs considérables capacités de
destruction, prétendument faites pour écarter l'impossibilité de
99
faire la guerre avec le nucléaire,avait abouti en fait à son contraire
: le caractère “impensable” de la guerre nucléaire s'était étendu à
la guerre conventionnelle de haut niveau, retrouvant la perception
née de la Grande Guerre qu'un conflit conventionnel pouvait
effectivement recéler ce même caractère de catastrophe
humanitaire menaçant l'équilibre d'une civilisation.
C'est cette psychologie transformée qui, en 1989-91, crut à
l'apparition d'une nouvelle époque. La chronologie qu'on a
esquissée rend bien mieux compte des phénomènes qu'on décrit.
Selon notre approche, c'est bien au tournant de la fin des années
1970 et du début des années 1980, quand la “seconde Guerre
froide” (à partir de 1976-77) réintroduisit la possibilité d'une
guerre au plus haut niveau qui semblait avoir été neutralisée
depuis la crise de Cuba, que cette perception de la “guerre
impossible” (plus encore que la “guerre impensable” des analystes
en stratégie nucléaire) toucha le public. Les dirigeants en prirent
très rapidement conscience. La période dite de la “Soviet War
Scare”, avec des menaces de déclenchement de conflit autour de
1983-84, acheva de “discréditer” le concept de guerre comme
étant devenu un enchaînement automatique pouvant déboucher
sur une guerre réciproque d'anéantissement contre le gré des
protagonistes. L'activisme de Gorbatchev dans le domaine du
désarmement, à partir de 1985-86, est largement basé sur ce
sentiment. La popularité internationale du dirigeant soviétique
dans les années 1986-89 est accordé à la perception qu'il
répondait, avec ses idées de désarmement, à une attente
générale du public. On voit bien que le “discrédit” du concept de
guerre n'a rien à voir avec la chute de l'Union soviétique, mais
qu'il la précède très largement.
Si l'on accepte cette logique, on pourrait avancer que la guerre du
Golfe (1990-91), avec son caractère de grande guerre
conventionnelle classique, est une tentative pour “sauver” le
concept de guerre du discrédit qui n'a cessé de l'accabler tout au
long du soi-disant “court XXe siècle”. Déjà, dès ce conflit, apparaît
pourtant une caractéristique de la nouvelle époque: la crise des
effectifs, sous diverses sortes de pression dont l'une des plus
importantes est la décision politique générale, non concertée, de
ne plus recourir à la conscription pour alimenter les unités
100
engagées dans des conflits, puis, dans nombre de cas, l'abandon
de la conscription. L'argument employé est significatif et doit faire
s'interroger sur le “sort” de la guerre: on ne craint plus des
attaques massives contre le territoire national et, par conséquent,
la conscription, dont le principe est né dans les premières guerres
nationales pures (autour de la Révolution française), ne se justifie
plus. On pourrait également interpréter une décision de
Gorbatchev de réduire unilatéralement les forces soviétiques en
Centre-Europe de 200.000 hommes, à la fin de 1988, comme un
acte allant dans ce même sens du retrait des effectifs des
situations de guerre, ou de risque de guerre.
Les “guerres” qui suivent (après celle du Golfe), les premiers
conflits “post-modernes” (“conflits de la 4è Génération”), se
caractérisent par l'emploi d'effectifs réduits (mais, bien entendu,
hautement professionnalisés). Il s'agit des divers conflits des
Balkans où les unités régulières présentes (celles des pays non
parties dans la guerre, intervenant sous le drapeau ONU) évoluent
au niveau des bataillons ou des régiments au plus et ont des
tâches diverses, civiles autant que militaires; les parties en conflit,
elles, s'apparentent à des ensembles disparates, mélanges de
reliquat d'armées régulières, de bandes irrégulières, de
maquisards plus ou moins accointés avec des trafics divers, etc.
La transition des années 1990 (époque Clinton) montre
effectivement une évolution vers une situation inédite. La “guerre”
n'est plus vraiment la guerre ; elle n'est pas déclarée, elle est
devenue, par essence, insaisissable et, même, indéfinissable.

La guerre civile de l'ex-Yougoslavie décrit une confusion


étonnante de la “guerre post-moderne” : on ne sait plus
vraiment qui est l'ennemi...
On pourrait dire des guerres de l'ex-Yougoslavie des années 1990
qu'il s'agit de conflits civils, voire locaux, classiques, que les
puissances cherchent à contenir sans s'y impliquer. Non
seulement on pourrait le dire mais c'est ce qui fut dit en général,
pourtant sans en exprimer toutes les implications.
Un trait particulièrement intéressant de ces conflits est la question
de savoir qui “fait” la guerre, en ce sens de savoir qui la déclenche
et qui l'emporte, — en un mot, qui est le “maître de la guerre”. On
101
peut avancer l'hypothèse, sinon le constat que les Occidentaux et
les Russes tiennent ce rôle fondamental, beaucoup plus que les
véritables “combattants”. En 1990, contrairement à certaines
réécritures de l'Histoire qui veulent présenter l'Europe comme
impuissante à cette époque, c'est au contraire l'Europe dans l'état
où elle se trouvait qui assume l'essentiel de la responsabilité. Les
premiers engagements en Slovénie, fin juin 1990, pouvaient être
aisément contenus par des forces européennes. Français, Belges
et Allemands s'y étaient apprêtés, en proposant une intervention
d'un contingent pouvant aller jusqu'à 15.000 hommes sous le
drapeau UEO. Ce furent les Britanniques (ceux qui donneront plus
tard des leçons d'interventionnisme) et les Néerlandais qui, début
octobre, bloquèrent définitivement cette initiative au sein de
l'UEO. Pour ces deux pays, intervenir en Europe sans la
participation américaine était quelque chose d'impensable. On
comprend à cette lumière que le principal problème de
l'aggravation de la guerre de l'ex-Yougoslavie n'est ni les
ambitions panserbes de Milosevic, ni les manigances des
musulmans de Bosnie, mais, bien entendu, la sinistre comédie
européenne des relations transatlantiques.
Tous les actes décisifs de cette guerre furent également le fait des
Occidentaux, — que ce soit l'aggravation du conflit en Bosnie, à
cause des manoeuvres américaines sabotant les processus de paix
ONU (en fait, processus européens) au profit des musulmans
bosniaques ; que ce soit l'intervention de 1995, d'abord le fait des
Français en mai-juillet, puis des Américains (avec l'OTAN comme
cache-sexe) récupérant la mise en août-septembre, jusqu'au
montage de l'accord de Dayton. Quant au conflit général de l'ex-
Yougoslavie, on sait comment il se termina, par une “guerre”
manigancée de bout en bout par les Occidentaux, spécialement
par les Américains, et sur la fin avec l'aide des Russes faisant
céder Milosevic, sans que jamais on puisse parler de véritable
”guerre” puisque sans la moindre intervention terrestre à cet
égard.
Voila donc ce que devient la guerre. Nous aurions fortement
tendance à avouer notre réticence à continuer à employer le
terme de “guerre”. Techniquement, tout cela peut encore faire
illusion et les militaires, qui craignent beaucoup les incertitudes de
102
l'après-Guerre froide s'y emploient. Ils ne sont pas vraiment
convaincants.
Cette période particulière, que nous voudrions définir comme
charnière entre la période (commencée en 1976-81) qu'elle
achève et celle qui commence le 11 septembre 2001, introduit un
autre phénomène du plus grand intérêt. Ayant proposé
l'hypothèse que les vrais acteurs de la guerre sont les Occidentaux
(avec les Russes dans cette circonstance) plus que les bandes sur
le terrain, on la complétera par le constat que se pose alors la
question de l'“ennemi”; en d'autres termes, l'hypothèse se résume
à la question de savoir qui est l'ennemi...
Tout au long des divers épisodes des conflits de l'ex-Yougoslavie,
les opinions et les élites occidentales se déchirèrent sur le point de
savoir qui devait être considéré comme l'ennemi. La question se
posa avec la Slovénie, face à l'armée fédérale (yougoslave); elle
se posa avec le conflit bosniaque, où l'ennemi pouvait être les
Serbes bosniaques, les bosniaque musulmans, voir les Croates qui
jouèrent également un rôle; elle se posa encore avec ce qu'il est
coutume de désigner comme “la guerre du Kosovo”, où l'ennemi
pouvait être les Serbes, avec d'ailleurs diverses nuances chez les
Serbes (divers nationalistes, ex-communistes, démocrates, etc),
où il pouvait être également les Kosovars musulmans et
albanophones, où il pouvait être les Albanais eux-mêmes. On
ajoutera également des conflits et affrontements périphériques à
cette “guerre du Kosovo”, au Monténégro, en Macédoine, etc. La
complexité de cette affaire, typique du conflit ex-yougoslave, ne
doit pas nous effrayer. Seul importe ici le constat de la difficulté
d'identifier l'ennemi.
Si l'on continue à accepter l'hypothèse des puissances
occidentales comme véritables acteurs de la guerre et si l'on y
ajoute la difficulté de déterminer l'“ennemi”, on s'apercevra que
des notions aussi anciennes que les guerres nationales, telle la
notion de “trahison”, n'ont plus guère de fondement. Au nom de la
nation et des intérêts de la nation, il n'est plus possible de
déterminer que telle ou telle attitude correspond à une trahison
punissable de la peine suprême (la mort) dans la plupart des
codes pénaux. On vit ainsi dans nombre de pays occidentaux,
notamment en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis, les
103
élites se déchirer au propos de savoir qui l'on devait soutenir. La
“guerre du Kosovo” (mais celle de Bosnie aussi, dans une moindre
mesurer) est un exemple particulièrement remarquable. L'ennemi
était-il le Serbe malgré qu'il fût désigné comme tel par les
autorités des nations coalisées? On pouvait avancer le contraire et
organiser une aide concrète, voire des actions de résistance à
l'attaque occidentale, sans pour autant parler de trahison, et sans
être inquiété à cet égard.
Corollaire de ces divers points que nous rappelons ici, la “guerre
du Kosovo” fut aussi l'occasion d'une innovation. En préliminaire à
l'attaque, la secrétaire d'État américaine Madeleine Albright
affirma, le 15 février 1999, qu'il était justifié de tenir pour nulle et
non avenue la question de la souveraineté dans le cas de la
Serbie. Albright annonçait que, dans certains cas, dont seules
certaines puissances, et même une seule puissance (les USA bien
sûr) pouvai(en)t être juge(s), la souveraineté ne constituait plus
un obstacle à une intervention extérieure. Comme monsieur
Jourdain avec la prose, Albright faisait de l'attaque préventive
sans le savoir, — dans tous les cas, sans le dire.

Certes, l'attaque du 11 septembre 2001 vint comme une


surprise extraordinaire, — mais le moins qu'on puisse dire,
considérée dans la perspective qui précéda, c'est que la
surprise était préparée...
Ce qui précède, que nous avons volontairement placé dans une
cohérence et une perspective nouvelles qui va directement des
années 1976-81 jusqu'à septembre 2001, permet d'éclairer
différemment les événements qui ont suivi l'attaque du 11
septembre 2001. Il ne fait aucun doute que celle-ci sera retenue
comme la borne historique d'une nouvelle époque, celle qui
marque le début du “vrai XXIe siècle”. Par contre, on ne peut
parler de “rupture”, comme font les Américains qui affectionnent
de confondre l'Histoire tout court avec leur propre histoire. Les
racines du post-9/11 sont bien présentes et même prolifèrent
dans la période précédente, celle qui court depuis les années
1976-81.
Lors du débat Kerry-Bush du 30 septembre, le candidat démocrate
a eu un mot remarquable, dont la signification va bien plus loin
104
qu'il ne croit lui-même sans doute. Parlant de l'attaque contre
l'Irak en “réponse” à l'attaque du 11 septembre 2001, il a
remarqué : « [It was] like Roosevelt invading Mexico in response
to Pearl Harbor. » C'est non seulement vrai mais, encore, ce n'est
pas nécessairement une erreur... Nous voulons dire par là que
l'image est juste mais qu'il n'est du tout assuré pour autant qu'elle
décrive une erreur complète. Nous sommes vraiment dans une
époque de “grande Guerre” contre on ne sait plus qui, une
“grande Guerre” sans ennemi. Les conditions des années 1990 qui
portaient sur des conflits mineurs se sont transformées quant à
l'importance des conflits et la nature nouvelle des conflits s'est
confirmée et s'est même radicalisée. L'apparition du terrorisme
comme ennemi principal introduit un facteur décisif dans ce sens,
celui qui nous manquait encore dans les années 1990, sans aucun
doute; plus encore avec le terrorisme “globalisé”, aux
revendications incertaines, sans base nationales clairement
identifiée, “organisé” dans des organisations dont la
caractéristique principale est à l'image du reste (qui peut dire ce
qu'est réellement Al Qaïda? Si Ben Laden existe encore ou s'il
existe vraiment, et quel rôle joue-t-il, etc?). Cela fait
qu'effectivement, aujourd'hui une proportion respectable
d'Américains (autour de 40%) croit que Saddam Hussein a
participé à l'attaque du 11 septembre 2001: il s'agit moins d'un
mensonge ou d'une réaction d'ignorance que l'effet d'une
confusion générale, entretenue certes, mais existante d'elle-même
dès l'origine, et évidemment résumée par cette étrange question:
l'ennemi existe-t-il encore?
La situation actuelle est d'autant plus pathétique qu'il y a une
“guerre” par la volonté des hommes (« We are at war »
s'exclament stupidement tous les dirigeants de l'establishment US
après l'attaque du 11 septembre). La guerre a été déclenchée le
11 septembre, et encore la “plus grande guerre de tous les temps”
à entendre certains, mais il n'y a pas d'ennemi clairement
identifié, ou simplement identifié, — sinon des entités renvoyant à
des incertitudes et à des phantasmes (le terrorisme, l'islamisme
radical, les musulmans, etc). On mène des campagnes militaires
superbes (19 mars-9 avril 2003 en Irak) aboutissant à des
situations catastrophiques. Des termes étranges naissent,
105
caractérisés par la contradiction jusqu'à l'absurde (« catastrophic
success », définition de la campagne irakienne par son vainqueur
de mars-avril 2003, le général Tommy Franks).
La réalité se mesure en actions destructrices, en ruines et en
victimes incompréhensibles (essentiellement civiles), en pratiques
de plus en plus barbares (tortures, attitudes arbitraires), en
comportements rhétoriques insensés (présence générale du
mensonge, prépondérance de l'image sommaire sur l'explication
intelligible, construction de mondes artificiels par le virtualisme),
en attitudes complètement conformistes (référence constante aux
interprétations officielles dont on sait par ailleurs le caractère
substantiellement mensonger). La guerre a perdu sa cohérence
historique, sa fonction régulatrice de renouvellement des
situations politiquement bloquées qui étaient sa seule justification
acceptable. Clausewitz est KO debout.

Bien entendu, la situation actuelle du monde, une situation


complètement absurde, est le reflet d'une crise bloquée,
dont les effets ne peuvent plus s'exprimer en un
renouvellement novateur
Il ne faut pas s'étonner de l'absence d'ennemi, ni de la perte de la
fonction régulatrice de la guerre (la guerre n'est plus “la
continuation de la politique...”, elle est devenue la destruction de
la politique par tous les moyens). Il s'agit d'un point
particulièrement spectaculaire d'une situation générale qui a sa
cohérence intérieure, sa logique propre.
La destruction de la guerre par absence d'ennemi,— sa castration
en un sens, transformant un événement historique malheureux et
cruel mais éventuellement novateur en un désordre anti-
historique sans but ni justification, n'est pas un événement isolé
et incompréhensible. On ne fait ici qu'explorer une facette de plus
d'une situation générale qu'on peut caractériser comme une crise
de civilisation d'une ampleur considérable.
On connaît bien désormais les caractéristiques de cette crise de
civilisation. En nous appuyant notamment sur des remarques de
l'historien des civilisations, le Britannique Arnold Toynbee (voir
notre Analyse, Volume 17 n°20 du 10 juillet 2002), nous
développons l'idée que notre civilisation est parvenue à un degré
106
de blocage qui affecte l'espèce en entier, et l'Histoire par
conséquence, — ce serait “l'Histoire bloquée” plus que “la fin de
l'Histoire”. Toynbee a émis l'idée qu'il existe une sorte de
continuité dans le défilement des différentes civilisations, l'une,
déclinante, le cédant à l'autre, en plein essor, et la seconde
reprenant en quelque sorte le flambeau de la première là où il a
été abandonné.
Manifestement, notre civilisation a posé le flambeau par terre, si
l'on accepte l'idée que l'image de “flambeau” représente la
capacité d'une évolution civilisationnelle équilibrée, avec une
évolution parallèle du progrès matériel et du sens spirituel. Notre
civilisation, elle, a commencé à égarer ce parallélisme à partir du
XVIIIe siècle, avec le progrès matériel en pleine accélération et le
sens spirituel en pleine décadence. Il est en effet difficile de faire
accepter l'idée que notre époque, avec son idéal réduit à une
morale sclérosée soumise à un conformisme absolu de l'esprit, et
maintenue à force malgré ses conséquences catastrophiques dans
la réalité sur la vie sociale des hommes et sur leur niveau de
culture, présente à l'homme un sens spirituel acceptable.
Aujourd'hui, il ne semble guère y avoir de choix qu'entre
différentes sortes de nihilisme, — principalement le nihilisme de
l'extrémisme intégriste (musulman, chrétien, laïc, etc) et le
nihilisme du mercantilisme américaniste, de loin le plus dangereux
et le plus mortifère. Notre civilisation est un échec et elle
demanderait à être remplacée, comme le veut la thèse de
Toynbee. Mais cela est impossible parce que, à côté de ce blocage
du sens, on trouve une puissance technologique inouïe, qui
interdit à toute autre force de civilisation de se manifester par les
moyens habituels. (Personne ne peut reprendre le flambeau que
nous avons posé à terre.) De là toutes les tensions internes à
notre civilisation, notamment entre des conceptions européennes
et américanistes, parce qu'il apparaît en effet qu'une modification,
voire une rupture de notre civilisation bloquée, notamment pour
permettre un déblocage, ne peut plus venir que de l'intérieur de
cette civilisation.
C'est évidemment dans ce contexte le plus large possible que
nous inscrivons nos remarques sur l'évolution du concept de
“guerre”. De façon très logique, la “guerre” souffre aujourd'hui
107
des mêmes maux que notre civilisation. Derrière une rhétorique
pompeuse et sclérosée par un conformisme de fer, elle n'a plus
aucun sens dans la réalité, par incapacité d'identifier un “ennemi”,
par conséquent par incapacité de faire naître des conditions
nouvelles d'un ordre satisfaisant. Nul n'ignore, sauf les
appréciations officielles, que les conflits de la fausse guerre de
l'ex-Yougoslavie ont débouché sur de fausses paix, qui ne font
qu'entretenir des situations de chaos larvées où se développent
toutes les situations possibles de déstructuration. Comme
l'Histoire et comme la civilisation elle-même, la guerre est,
aujourd'hui, bloquée.
Théoriciens chinois I
La réflexion stratégique chinoise est d’une
étonnante richesse. Cela s’explique essentiellement
par le rôle joué par la langue vecteur de
transmission culturel unique depuis plus de 2.500
ans. La Chine, imprégné de confucianisme, a
toujours élevé l’idéal du bon gouvernement, règne
de la vertu, en l’opposant à la guerre. Néanmoins,
l’approche de la guerre a toujours été placée sous le
sceau du réalisme, du pragmatisme et d’une
incroyable flexibilité théorique.

Des textes de synthése

Les premiers textes théoriques datent de la période des 7


royaumes combattants (452-222 av JC) époque où les
royaumes se combattaient sans cesse et disparaissaient
progressivement sous la coupe des plus puissants d’entre
eux. La guerre incessante donna lieu au développement de
nombreuses écoles stratégiques qui se nourrissaient de
réflexions philosophiques donnant naissance à une pensée
108
d’une grande richesse.

Les recueils de pensées stratégiques ont fait l’objet de


commentaires qui viennent enrichir et compléter ces
textes. Cette richesses théorique s’est transformée en un
académisme de plus en plus formel perdant ainsi de sa
vitalité intellectuelle. Mao alla jusqu’à nier toute influence
de Sun Zi sur ses écrits militaires alors qu’il avait été un
grand admirateur de l’œuvre «Le roman des trois
royaumes» ou sont rapportés les exploits militaires de Cao
Cao premier commentateur de Sun Zi.

Le reproche d’un excessif académisme ne doit pas faire


oublier que ces textes constituent l’essentiel de la culture
stratégique chinoise dans une approche synthétisant des
sources militaires, stratégiques, confucianistes, légales et
taoïstes.

Difficile attribution des textes

La réflexion stratégique chinoise est moins le fait d’auteurs


que de l’évolution des textes au cours des époques.
L’attribution à un auteur n’a d’autre but que renforcer le
prestige du texte et donc son autorité en l’attribuant à une
grande lignée intellectuelle. Les textes restent difficilement
datables et leur attribution fait, le plus souvent, l’objet de
réelles controverses. Les textes les plus anciens sont ainsi
des compilations mises en formes autour de
l’enseignement, souvent oral, d’un stratège. Des
compilations travaillées tout le long des âges et qui ont été
souvent complétées de commentaires non différenciés du
texte original qui sont donc devenus, avec le temps, une
109
partie intégrante de l’œuvre.

Les œuvres nous sont aussi parvenues sur des supports


d’une grande fragilité faisant l’objet d’ordonnancements
différents suivant les époques. Néanmoins, les principaux
textes stratégiques datent des époques les plus troublées,
celles où la guerre représentait un enjeu majeur pour
l’Etat.

Les sept classiques de l’art militaire

L’ensemble des textes fondamentaux stratégiques chinois


est regroupé sous l’appellation des «Sept classiques de
l’art militaire» (Wu jing qi shu). Six de ces textes ont été
composés entre le IVème et me Ier siècle avant Jésus
Christ. Le dernier date de l’époque Tang ou Song et
précède la compilation définitive de Zhu Fu, demandée par
l’empereur Shen Zong (Dynastie Song) en 1078 à
l’occasion de la création de la première école impériale
militaire.

Ces textes ont en commun de justifier le recours à la force


dès lors que la survie de l’Etat est en jeu, pour rétablir
l’ordre voire pour se débarrasser d’un mauvais souverain.
Le recours à la guerre n’est qu’une option parmi la gamme
des possibilités offertes à l’Etat. La puissance de celui-ci ne
saurait se résumer à la seule force militaire.

Enfin, la stratégie indirecte fondée sur les stratagèmes, la


diplomatie, l’économie ou la ruse est valorisée car elle
permet de remporter des succès pour un coût minimum.

110
L’art de la Guerre de Sun Zi

Premier de ces 7 classiques, l’Art de la Guerre fait l’objet


de controverses sur sa datation et son attribution. Quel
rôle à joué réellement Sun Zi ? Stratège, conseiller ou
fondateur d’une école de pensée ? La guerre dès cette
époque, celle des royaumes combattants, a déjà changé
de nature on à laissé le combat ne concernant que les
nobles pour une guerre de masses supposant des
opérations longues et une logistique maîtrisée.

L’étude de Sun Zi présente la guerre comme une donnée


essentielle à maîtriser pour assurer la survie de l’Etat mais
n’élude pas l’analyse du coût humain, économique ou
moral de celle-ci.

Le militaire bénéficie, dans la vision de Sun Zi, d’une


certaine autonomie par rapport au politique une fois que ce
dernier à décider de recourir à la guerre. Mais le militaire
ne doit pas se contenter de la force brute pour remporter
le succès. Il est essentiel, y compris en bravant les
interdits moraux, de disposer du renseignement fiable qui
permet de prendre des décisions optimisant la conduite de
la guerre.

L’œuvre de Wu Qi

La vie de Wu Qi est mieux connue que celle de Sun Zi.


Chef de guerre réputé, il offrit ses services à différents
monarques et mourut assassiné. Son œuvre, dont
l’attribution soulève débat, est imprégnée de
111
confucianisme et établit une typologie des guerres justes
et celles injustes. L’ouvrage s’intéresse aussi aux aspects
juridiques et logistiques de la guerre.

Le sima fa

Composé autour du IXème ou VIIIème siècle avant notre


ère, spn attribution reste inconnue. Cet ouvrage pourrait
être la compilation des enseignements et notes de
plusieurs ministres de la guerre des rois de Jing. L’ouvrage
traite de stratégie et de conduite de la guerre mais
s’attache aussi à l’étude des règles juridiques
indispensables au bon gouvernement facteur essentiel de
la puissance de l’Etat.

Le Weiliao Zi

L’ouvrage est attribué à Wei Liao mais fait l’objet d’une


controverse. L’apport essentiel réside dans la place que
l’œuvre accorde au facteur humain et au rejet des
pratiques de divination qualifiées de superstition.

Les trois stratégies

Il s’agit d’un ouvrage composé sous la dynastie Han mais


dont l’auteur est inconnu. L’auteur insiste tout
particulièrement sur les complémentaires comme mou-dur
ou fort faible qui illustrent la complémentarité devant être
112
respectée dans le gouvernement entre le militaire et la
vertu.

Les six enseignements secrets

Les six enseignements secrets est attribué à Tai Gong qui


aurait conseillé les rois Wen et Wu de la dynastie Zhou qui
renversèrent les monarques de la dynastie corrompue des
Shang. En fait, l’exemple sert de fondement historique au
principe autorisant le recours à la force et la rébellion pour
renverser un roi afin que la vertu triomphe.

Tai Gong regroupe à la fois des éléments de stratégie


militaire et civile visant la conquête du pouvoir ce qui
suppose le soutien du peuple, des ressources et la mise en
place, préalablement, de structures administratives
alternatives.

Dans cette stratégie de conquête du pouvoir, Tai Gong


recommande de recourir à tous les moyens militaires,
diplomatiques et économiques en employant toutes les
stratégies, ruses et stratagèmes.

Le dialogue entre l’empereur Tang et Li Weigong

L’ouvrage fait partie des sept classiques mais date du VIII-


Xèmes siècles de notre ère. L’ouvrage se présente comme
u dialogue entre deux hommes ayant une grande
expérience des choses militaires et réévaluant les
enseignements traditionnels à la lumière de leurs
113
expériences. Bien que cet ouvrage soit postérieurs aux 6
premiers il conserve une grande continuité intellectuelle
puisque les techniques militaires ont assez peu évolué et
que l’auteur met l’accent sur la mobilité, la vitesse et les
stratégies indirectes.

Théoriciens chinois II
Après la période des Royaumes Combattants la
réflexion stratégique chinoise est entrée dans une
phase très académique au cours de laquelle les
auteurs se sont essentiellement concentrés sur un
travail de commentaire des textes existants et
d’évaluation à la lumière des enseignements
historiques. Les stratèges chinois ne s’écartaient
donc guère de la compilation des sept classiques.

L’ouvre postérieure aux 7 classiques

Les sept classiques de la littérature stratégique chinoise


sont complétés par deux autres textes découverts
tardivement : le Sun Bin bing fa et le Mozi. Le texte de
Sun Bin a été découvert en 1972 dans une tombe de la
période Han. Cao Cao ne le mentionne pas ce qui en fait
un texte certes intéressant mais peu considéré par ses
contemporains.

Praticien et stratège, Sun Bin reprend l’essentiel de


l’enseignement de Sun Zu tout en le développant
notamment sur les questions relevant du siège des villes.
Mo Din auquel on attribue le Mozi, était un philosophe
114
prônant l’amour universel qui reposait sur l’obligation faite
aux forts de protéger les faibles. Selon lui, les Etats forts
ont l’obligation morale de protéger les Etats faibles tout
comme le souverain doit protéger les citoyens en
développant les techniques défensives. Le Mozi est le seul
ouvrage de la fin de l’époque des Royaumes Combattants
qui traite de manière approfondie des techniques de
défense d’une cité assiégée et des machines de guerre.

Une production académique peu novatrice

Après la dynastie Han, au cours de la période des Trois


Royaumes, deux généraux seront considérés comme de
grands stratèges :Cao Cao et Zhu Geliang. Cao Cao a
composé un commentaire de Sun Zu et Geliang des
synthèses des écrits classiques à la lumière de son
expériences pratique.

La réflexion stratégique chinoise produit par la suite un


nombre impressionnant de textes mais peu sont
réellement novateurs. Les textes s’écartent rarement des
sept classiques de l’art militaire et plus spécialement de
celui de Sun Zu. Les ouvrages les plus intéressants sont
ceux qui traitent d’un point précis et essaient d’apporter
une solution nous renseignant ainsi sur les techniques de
l’art de la guerre. Tous ces ouvrages sont plus des
manuels et n’ont pas de véritable vision stratégique
puisque ils se réfèrent tous aux sept classiques.

Les dynasties Tang et Song sont des périodes de


production de faible valeur. Il s’agit de manuels,
d’imitations ou de rééditions des classiques. La dynastie
115
Song encourageant la parution des ouvrages classiques et
permettant la compilation officielle des sept classiques de
la stratégie chinoise. Que ce soit le Hu qiang jing de Xu
Dong (976) ou le Wu jing zong yao (1044) de Ceng
Gongliang ces ouvrages bien que de grande valeur
reprennent l’essentiel de l’enseignement classique en
l’adaptant et en y apportant des éclairages modernes.

Le renouveau de l’ère Ming et Qing

Les dynasties Ming et Qing sont des périodes de renouveau


intellectuel dans l’art de la guerre. Certes l’enseignement
militaire se fonde toujours sur les sept classiques mais
deux thèmes nouveaux apparaissent : l’étude des armes à
feu occidentales, d’une part, et, d’autre part, le
développement d’une réflexion stratégique maritime liée à
la présence de pirates le long des côtes chinoises.

Cette époque est dominée par les ouvrages de Qi Jiguang


et l’ouvrage connu sous le titre de «36 stratagèmes». Les
«36 stratagèmes» dont l’auteur est inconnu se présente
comme un ouvrage de maximes brèves qui à partir des
figures du Livre des mutations proposent une série de
stratagèmes applicables à l’art militaire.

L’influence de la théorie du yin et du yang imprègne toute


la réflexion stratégique chinoise se concrétisant par un
mode de raisonnement binaire unissant deux pôles d’un
même binôme conceptuel le premier étant l’ombre (yin) le
deuxième la lumière (yang).

Dans l’art militaire cela se traduit par l’importance


116
accordée à la relation unissant la force et la souplesse, la
courbe et le droit ou l’attaque et la défense.
Thucydide : père du réalisme
Auteur d’un seul livre, la Guerre du Péloponnèse,
Thucydide est considéré comme un philosophe
politique, cependant il n’étudie les systèmes
politiques que pour essayer de dégager les causes
expliquant la guerre de 27 ans opposant Athènes à
Sparte. Son étude prétend atteindre un universel
grâce à une explication réaliste présentée comme
une acquisition éternelle.

Un choc sans précédent : une école de réflexion

Thucydide écrit dès le début des hostilités car il présent


que les deux adversaires, au faîte de leur puissance
comme en témoignent les sacrifices endurés, s’opposeront
dans une guerre que l’on qualifierait, aujourd’hui, de
totale. Une impression accentuée par le style même de
l’auteur dépouillé, rigoureux et rapportant, tel un
journaliste, les faits et discours.

L’auteur relate les faits, cela conduit les lecteurs à prendre


éventuellement parti, mais lui même s’abstient de tout
jugement de valeurs non qu’il soit indifférent à ce qu’il voit
mais parcequ’il souhaite rester aussi fidèle que possible à
la réalité se transformant ainsi en éducateur politique. Les
faits doivent permettre de porter un jugement, ce que
l’auteur souhaite avant tout c’est développer une faculté
de jugement chez son lecteur qui puisse ensuite l’exercer
dans d’autres circonstances.
117
Les conséquences des actes et décisions ne sont évalués
que par la suite et le lecteur doit en dégager la
signification ainsi que la sagesse politique qui s’impose.
Thucydide relate les prises de positions politiques des
acteurs de cette guerre sans autre souci que de souligner,
par son absence de jugement, les incohérences des
orateurs et des contenus politiques qu’ils défendent.

De la sorte, les lecteurs se forgent leur propre avis en


fonction de leur expérience personnelle et de la
compréhension des événements qui est la leur.

La principale cause de la guerre : l’excès de puissance

Thucydide considère que la cause la plus profonde de la


guerre est la trop grande puissance d’Athènes qui contraint
Sparte à lui déclarer la guerre. Néanmoins, l’auteur
s’attache à évoquer les causes officielles afin que les
lecteurs puissent conclure eux aussi à une guerre pour
excès de puissance.

La première cause est celle de l’aide fournie par Athènes à


Corcyre, colonie de Corinthe, et qui violait la trêve conclue
entre l’alliance spartiate et celle athénienne. Effectivement,
l’importance de la flotte de Corcyre, son positionnement
stratégique entre la Grèce et l’Italie justifiait qu’Athènes
brise tout espoir de Corinthe d’annexer la ville.

Par ailleurs, les pressions exercées par Athènes sur Potidée


précipitèrent le conflit. Corinthe accusant Athènes d’avoir
brisé la trêve trouvait l’appui naturel de Sparte. Les
118
Corinthiens accusèrent les Athéniens de vouloir asservir la
Grèce, Sparte et ses alliés risque donc de perdre toute
liberté.

Les craintes de Sparte

Si la guerre est votée c’est moins à cause des craintes des


alliés de Sparte que de celles de cette dernière. En effet,
elle souhaite contrer la toute puissance d’Athènes qu’elle
n’a pas été en mesure de contrer. L’empire athénien est la
résultante de cette défaillance et donc la guerre est un
correcteur des erreurs politiques de Sparte.

Corinthe apparaît donc comme autant une ville en révolte


contre la toute puissance d’Athènes mais aussi comme la
ville dirigeant une fronde contre la politique laxiste de
Sparte à l’encontre de l’expansionnisme athénien.

Analyse renforcée par le fait que l’alliance défensive entre


Athènes et Corcyre n’était pas explicitement interdite par
la trêve et que la dureté d’Athènes à l’égard de Potidée n’a
jamais été évoquée par Corinthe. Au surplus, Athènes
proposa rapidement de soumettre tous les différents à une
autorité supérieure et contraignante destinée à arbitrer,
proposition rejetée par Sparte. Le roi spartiate Archidamos
reconnut lui même que la guerre était illégale car on ne
peut faire de guerre à une ville demandant un arbitrage.

Néanmoins, Thucydide se garde bien de toute


condamnation car selon lui le vrai motif est avant tout
politique : l’excès de puissance athénienne. Un motif qui
n’excuse pas l’attitude de Sparte mais l’explique.
119
Argumentaire athénien

Les Athéniens essayèrent de justifier l’existence de leur


empire. Le besoin d’inspirer la crainte, de tirer des profits
et le désir d’honneurs justifiaient la politique conduite qui
répondait plus à des contraintes pesant sur Athènes qu’à
un désir d’étendre son pouvoir.

Au surplus, les Athéniens firent valoir que depuis toujours


des empires existaient et que le plus fort dominait le plus
faible et qu’aucun argument de justice ne pouvait
empêcher cet état de faits. Un argumentaire d’autant plus
surprenant qu’il contredisait l’image d’Athènes.

D’une part, une telle arrogance ne pouvait être le fait que


d’une grande puissance. Cependant, dans le même temps,
cette puissance demandait qu’on la laisse profiter de son
empire en toute quiétude. Ainsi, si l’empire athénien était
suffisamment grand pour inspirer la crainte il ne l’était pas
assez pour dissuader Sparte.
D’autre part, au moment même où Athènes propose un
arbitrage, son argumentaire, en faveur de la loi du plus
fort s’exerçant au détriment de tout droit, vient saper le
bien fondé de sa proposition en donnant l’impression
qu’Athènes ne respecterait aucun jugement contraire à la
défense de ses intérêts.

A l’intérieur, Périclès explique que l’empire est un mal


nécessaire car s’il est injuste moralement il serait
dangereux de s’en défaire. Par ailleurs, les avantages
matériels de l’empire sont tels qu’il faut se battre pour les
120
défendre. Athènes exerce sa force sans pudeur car la
justice ne peut être de mise qu’entre acteurs ayant le
même pouvoir de contraindre.

Victoire de la justice ?

La défaite athénienne est-elle justifiée ? La justice est-elle


rendue par la victoire de Sparte et la destruction des
prétentions impériales athéniennes ? Rien n’est moins sûr
puisque la victoire acquise, Sparte se révèle rapidement
tout aussi impérialiste que la ville vaincue comme l’atteste
la traitement particulièrement rude réservé à la ville de
Platées.

Les hommes eux-mêmes s’affranchirent des contraintes de


la loi allant jusqu’à déclencher des guerres civiles comme à
Corcyre. L’absence de justice n’est pas pour Thucydide une
caractéristique de la guerre du Péloponnèse, il note que
son sort est le même au cours de toutes les guerres. Cela
s’explique par la nature propre de l’homme dès lors les
guerres futures connaîtront le même sort car la nature
humaine saura toujours contourner les obstacles élevés
par la justice et la loi.

Pour Athènes, nous l’avons déjà souligné, la justice devait


s’effacer devant la force qui commande que le fort domine
le faible. A ce titre, la défaite athénienne confirme la
justesse des thèses défendues par la ville de Périclès tout
en renforçant l’amertume de l’absence de tout espoir de
justice.

121
Poursuite de l’intérêt propre : au nom de la justice

Athènes souhaite annexer Mélos et les chefs athéniens


argumentent que cette annexion est naturelle car imposée
par une contrainte et que la justice, pouvant exister
qu’entre égaux en puissance, les Méliens n’ont d’autre
choix que de se soumettre. La thèse athénienne admet
que le bien commun peut ne pas exister ou plus
exactement qu’il peut s’avérer impossible, dans certaines
situations, de trouver une coïncidence des intérêts
opposés.

Un intérêt propre qui est indissociable, pour les Athéniens,


de la quête de la justice. L’empire est une contrainte mais
dont le fondement est la poursuite de l’idéal de justice
animant la ville. La noblesse des objectifs découle de la
représentation que les Athéniens se font de leurs objectifs
politiques et des risques qu’ils acceptent de prendre pour
se doter de leur empire.

Le texte de Thucydide reste encore aujourd’hui d’une


extraordinaire richesse. La vision réaliste de l’auteur est
sans doute la meilleure formation pour toute personne
souhaitant comprendre les questions internationales avec
une vision claire et non déformée par des considérations
morales habillant trop souvent des calculs sans aucune
noblesse. L’actualité internationale nous invite à une
redécouverte de ce texte qui pourrait éclairer bien des
situations présentes et à venir.
Géopolitique française I

122
Dès Montesquieu, Turgot ou Quesnay on retrouve
des éléments de réflexion de politique géographique.
Pour autant, un des premiers a conduire une
réflexion géopolitique en France est Charles
Maurras. Figure controversée du nationalisme
monarchique, antisémite notoire, qui appuie ses
analyses sur une vision réaliste devant prouver
l’incapacité de la République que la guerre de 1914-
1918 vint contredire avec éclat.
Le moment Maurras

Charles Maurras réunit dans un ouvrage, «Kiel Tanger»


paru en 1912, quelques uns de ses textes publiés dans
l’Action Française entre 1895 et 1912. L’auteur, royaliste
et nationaliste convaincu, s’interroge sur la possibilité pour
la République de conduire une politique étrangère et
militaire cohérente, c’est à dire capable d’accomplir la
«Revanche» contre l’Allemagne ayant annexé, en 1870,
l’Alsace et la Lorraine. Dans ces années marquées par
l’Affaire Dreyfus, l’armée symbolise l’union nationale et la
cohésion de la France contre l’ennemi de toujours :
l’Allemagne.

La France a rompu son isolement diplomatique en 1893 en


signant une alliance avec la Russie. Maurras note, non
sans raison et finesse, que le kaiser, bien que petit fils de
la Reine Victoria, n’en nourrit pas moins de sombres
dessins à l’encontre de la Grande Bretagne et qu’il exerce
un ascendant manifeste sur le Tsar Nicolas II. Ainsi, la
France croyant rompre son isolement diplomatique se
retrouverait à la traîne de la politique européenne
allemande visant l’encerclement diplomatique du
123
Royaume-Uni.

Un rapprochement qui permet à la République de se lancer


dans l’entreprise coloniale en Afrique à corps perdu
détournant l’opinion de l’obsession de la ligne bleue des
Vosges et consolidant ainsi les positions de l’Allemagne. La
révision du procès Dreyfus, que Maurras regrette à cause
de son anti-sémitisme, vient briser cet élan. Alors que la
mission Congo-Nil semblait sur le point de réussir, l’affaire
de Fachoda remet tout en cause parce que le pouvoir
politique se détourne de cet objectif sur fond de
«L’Affaire».

L’Allemagne étant impliquée dans l’affaire qui a valu la


condamnation injuste de Dreyfus, la France ne peut plus
poursuivre sa politique africaine trop favorable, par
ailleurs, aux visées allemandes en Europe.

Le renversement de l’Alliance

Alors qu’en 1895, Guillaume II avait édifié un axe Berlin-


Saint-Petersbourg-Paris sur l’alliance franco-russe de
1893, le futur Edouard VII propose un renversement de
celle-ci au détriment de l’Allemagne. Au Nil promis par le
Keiser à la France, le Prince de Galles propose, au
contraire, le Rhin et le Maroc.

Néanmoins, en 1905, la réalité de cette alliance est très


affaiblie par le désastre militaire subit par la Russie contre
le Japon. La même année, Guillaume II se posant en
défenseur de l’Islam au cours d’un cérémonial quelque peu
comique, débarque à Tanger pour y assurer le sultan du
124
soutien de l’Allemagne championne de son indépendance.
Le rapprochement franco-allemand esquissé dix ans
auparavant a vécu.

Mesurant les risques de cette «bravade» de son cousin,


Edouard VII accélère le mouvement en se rapprochant du
Japon et de la Russie et en soutenant la politique française
au Maroc.

Selon Maurras, la France a été humiliée puisque


instrumentalisée par Londres et Berlin. Certes l’entente
cordiale apporte des avantages politiques mais la
République s’est montrée incapable de conduire une
politique étrangère indépendante puisque pour apaiser
l’Allemagne elle sacrifie le ministre des Affaires
étrangères : Delcassé.

Maurras critique une République qui selon lui oublie son


histoire récente, au profit des passions démocratiques,
rompant toute continuité et faisant de sa diplomatie un
instrument aux mains des intérêts étrangers.

Prévenir les événements ?

Maurras en appelle à Démosthène pour souligner que la


République est incapable de prévenir les événements :

«Athéniens, il ne faut pas se laisser commander par les


événements, mais les prévenir : comme un général
marche, si j’ose dire, à la tête des événements ; en sorte
qu’ils n’attendent pas les événements pour savoir quelle
mesure ils ont à prendre, mais les mesures qu’ils ont
125
prises amènent les événements.»

Un sentiment qui se retrouve dans la presse de l’époque


lorsque René Pinon écrit, dans le Temps à propos du livre
«Le mystère d’Agadir» de André Tardieu, «Il y a dans le
muystère d’Agadir une phrase qui revient à plusieurs
reprises […] «Au lieu de mener les événements, la
diplomatie française se laissa mener par eux»».

L’inconstance de la diplomatie française, selon Maurras,


conduit à l’inadéquation des moyens de la puissance :

«Trois mois après le départ de Hanoteaux en septembre


1898 on découvrit subitement que nous cherchions la
confrontation avec Londres sans qu’on eût pris des
précautions navales qu’impliquait une telle éventualité.»

Le revirement diplomatique amorcé en 1898, changeait la


perspective de la menace en la transférant de la mer sur le
continent européen et là aussi, selon Maurras, l’armée
française n’était pas préparée à une telle éventualité. Les
guerres parlementaires sont, pour Maurras le monarchiste
autoritaire, le symbole même de l’affaiblissement de la
France face à l’efficience prussienne de Guillaume II.

En fait, pour Maurras l’inefficacité diplomatique de la


République est moins imputable à son caractère
parlementaire qu’à la profonde instabilité de celui-ci.
Maurras considère aussi que la politique pro-allemande
aurait sans doute été poursuivie avec une monarchie
capable d’ajourner son désir de revanche pour atteindre
l’objectif d’un affaiblissement durable de l’Angleterre. En
fait, il fallait rester fidèle à la tradition de «cheminement à
l’Est» de la France, en clair revenir à une politique réaliste
126
comme l’avait conduite Richelieu en son temps.

Enfin, Maurras souligne que la politique étrangère ne


pourrait être conduite de manière stable à cause des
influences étrangères qui déstabiliseraient le système
politique même grâce à ses jeux politiciens :

«Le gouvernement qui fait vaciller à son gré, je ne dis pas


l’armement, mais la simple velléité de nous armer, ce
gouvernement n’est pas celui de la France. Aucun roi ne
règne sur nous à Paris, mais cela n’empêche pas qu’on soit
gouverné par un roi et que la République affranchie de nos
Capétiens est en fait, la sujette docile du Hohenzollern.
Sous la main de l’empereur-roi, notre République
ressemble aux ludions qui montent et descendent dans le
bocal selon les coups de pouce imprimés par le caprice du
physicien sur la membrane supérieure.»

La République est aussi affaiblie par les partis politiques


qui poursuivent des intérêts propres parfois au détriment
même de l’intérêt de la France. L’opinion exerçant un rôle
prépondérant dans une République, la politique étrangère
est sujette aux caprices du peuple quand bien même ces
derniers seraient opposés à l’intérêt de la France. Après
toout, au cours des XVI et XVIIème siècles, les rois de
France recherchèrent l’alliance des Ottomans et des
protestants contre des rois catholiques alors même que les
Français étaient majoritairement catholiques.

L’œuvre de Maurras est essentielle et critiquable.


Essentielle car elle pose un jalon géopolitique fondamental
pour les penseurs français qui peuvent désormais
s’appuyer sur une analyse soulignant l’importance de la
géographie dans toute politique étrangère et le besoin de
127
réalisme et de continuité de cette dernière. Critiquable car
l’obsession anti-démocratique de Maurras le conduit à
imputer des fautes à la Républiques sans prendre la peine
de démontrer que la monarchie aurait évité ces pièges. En
d’autres termes, si le lien entre le système politique
interne et la politique étrangère est parfaitement analysé
et compris de façon réaliste et pragmatique, les
conclusions sur les échecs de la République relèvent du
procès idéologique et d’un a priori anti-républicain quasi
primaire.
GUERRE POPULAIRE DE L’OLP - RÉPONSE INADÉQUATE D’ISRAËL, J.
FISHMAN

02/11/2003
DIX ANS APRES OSLO : LA STRATEGIE DE "GUERRE POPULAIRE" DE L’OLP
ET LA RIPOSTE INADEQUATE D’ISRAËL

THE JERUSALEM CENTER FOR PUBLIC AFFAIRS

JERUSALEM VIEWPOINTS

NO. 503, 1-15 SEPTEMBRE 2003

[L’ÉTUDE REPRODUITE ICI EST D’UNE IMPORTANCE CAPITALE POUR


COMPRENDRE LA NATURE ET LES PÉRIPÉTIES DU CONFLIT PALESTINO-
ISRAÉLIEN. CE POINT DE VUE ORIGINAL EST RESTÉ JUSQU’ALORS CONFINÉ
AU MILIEU ÉTROIT DES EXPERTS. IL EST, D’AILLEURS RADICALEMENT
CONTESTÉ, SURTOUT CHEZ LES PARTISANS DE LA BONNE FOI DE
L’AUTORITÉ PALESTINIENNE - OU À TOUT LE MOINS DE LA NÉCESSITÉ
INÉLUCTABLE POUR ISRAËL D’EN PASSER PAR LA MAJORITÉ DE SES
EXIGENCES. PERSUADÉS QUE FINIRA PAR ÉMERGER UNE DIRECTION
PALESTINIENNE ’RAISONNABLE’ AVEC LAQUELLE IL SERA POSSIBLE DE
REPRENDRE UNE NÉGOCIATION ’À L’OCCIDENTALE’, DANS LE STYLE : "LA
PAIX CONTRE LES TERRITOIRES", LES ADVERSAIRES DE LA THÈSE DE
FISHMAN, PRÉFÈRENT LA REJETER EN BLOC, PLUTÔT QUE D’EXAMINER
SÉRIEUSEMENT LA COHÉRENCE DU PROCESSUS DONT ELLE DÉVOILE, DE
MANIÈRE CONVAINCANTE, L’IDÉOLOGIE ET LE MODUS OPERANDI, QU’IL
EST POSSIBLE DE RECOUPER PAR L’EXAMEN DES FAITS SUR LE TERRAIN ET
L’ÉVALUATION DU DÉLITEMENT DE L’IMAGE D’ISRAËL DANS L’OPINION
INTERNATIONALE. MON ESPOIR EST QUE LA DIFFUSION VULGARISÉE DES
128
IDÉES MAÎTRESSES CONTENUES DANS CETTE ÉTUDE SERVIRA DE
MATÉRIAU DE RÉFÉRENCE POUR EXPLIQUER LA POSITION D’ISRAËL ET
CONTRER LA STRATÉGIE PALESTININENNE DE DÉSTABILISATION ET DE
SUBVERSION, QUI VISE À ÉPUISER ET À DÉCOURAGER ISRAËL ET LES JUIFS
QUI LE SOUTIENNENT ET À DRESSER LES GOUVERNEMENTS ET LES
OPINIONS PUBLIQUES DU MONDE CONTRE CE PEUPLE EN BUTTE À
L’HOSTILITÉ MORTELLE DU MONDE ARABE. IL FAUT LIRE CETTE ÉTUDE ET
EN TIRER LES LEÇONS POUR UNE HASBARAH ET UN MILITANTISME
INTELLIGENTS ET EFFICACES, DONT LE BUT PRINCIPAL DOIT ÊTRE DE
FAIRE COMPRENDRE À QUICONQUE N’EST PAS DE MAUVAISE FOI QUE
TELLE EST BIEN LA STRATÉGIE DES ENNEMIS D’ISRAËL ET QUE, SI NOUS NE
PRENONS PAS AU SÉRIEUX LA MENACE MORTELLE QU’ELLE CONSTITUE,
ISRAËL RISQUE - HAS WEHALILAH! - DE DISPARAÎTRE, AU MOINS EN TANT
QU’ETAT JUIF SOUVERAIN. JE VEUX ÊTRE CLAIR : IL NE S’AGIT PAS POUR
NOUS D’ENTREPRENDRE UNE CROISADE CONTRE UN PEUPLE QUI ASPIRE À
UN ETAT QUI LUI SOIT PROPRE, MAIS DE TOUT METTRE EN OEUVRE POUR
EMPÊCHER SES DIRIGEANTS ET LES MOUVEMENTS SÉDITIEUX ET
TERRORISTES QUI SE SONT DÉVELOPPÉS EN SON SEIN DE SUBSTITUER LEUR
SOUVERAINETÉ NATIONALE À CELLE DE L’ETAT JUIF SUR LA TOTALITÉ DE
LA PALESTINE-ISRAËL. SI J. FISHMAN ET LES AUTEURS DONT IL S’EST
INSPIRÉ ONT RAISON - ET JE PENSE PERSONNELLEMENT QUE C’EST LE CAS
-, IL EST PLUS QU’URGENT QUE TOUS LES JUIFS DU MONDE - SECONDÉS,
ÉVENTUELLEMENT PAR LEURS AMIS NON-JUIFS, ET TOUT SPÉCIALEMENT
LES CHRÉTIENS À QUI ISRAËL EST CHER - SE MOBILISENT POUR METTRE EN
OEUVRE UNE CAMPAGNE DE SENSIBILISATION TOUS AZYMUTS, POUR
EMPÊCHER QUE NE S’ACTUALISE LE SCÉNARIO-CATASTROPHE, DONT CE
TEXTE MONTRE QU’IL EST PRÉVISIBLE ET QU’IL SERAIT IRRESPONSABLE
DE NE PAS EN EMPÊCHER LA RÉALISATION, PAR TOUS LES MOYENS À
NOTRE DISPOSITION. A LIRE DONC, SOIGNEUSEMENT, ET À DIFFUSER
MASSIVEMENT. MENAHEM MACINA.]

[NOTA: POUR CELLES ET CEUX QUI N’ONT PAS LE COURAGE DE LIRE CE


LONG DOCUMENT (C’EST DOMMAGE !) JE RECOMMANDE CHAUDEMENT
L’ARTICLE DE J.-P. BENSIMON, "COMPRENDRE LA GUERRE D’ARAFAT", QUI
REPREND L’ESSENTIEL DE LA THÈSE DE J. FISHMAN, EN QUELQUES PAGES.]

TRADUCTION FRANÇAISE RÉVISÉE ET CORRIGÉE PAR MENAHEM MACINA.


• ISRAËL ET L’OLP SE SONT AFFRONTÉS SELON DES MODÈLES
STRATÉGIQUES COMPLÈTEMENT DIFFÉRENTS.
• DEPUIS LA FIN DES ANNÉES SOIXANTE, L’OLP A ADOPTÉ UN MODÈLE
STRATÉGIQUE, CELUI DE LA «GUERRE POPULAIRE», QU’ELLE A CONTINUÉ
D’APPLIQUER, MÊME APRÈS LA SIGNATURE DES ACCORDS D’OSLO EN
1993.
• SELON LE MODÈLE DE «GUERRE POPULAIRE» EMPRUNTÉ À LA TRADITION
MARXISTE LÉNINISTE CHINOISE ET VIETNAMIENNE, LE CONFLIT EST
MENÉ SIMULTANÉMENT SUR LES TERRAINS POLITIQUE ET MILITAIRE.
129
CEPENDANT, POUR DES GUÉRILLAS EN SITUATION D’INFÉRIORITÉ
MILITAIRE, L’ASPECT POLITIQUE EST LE PLUS IMPORTANT, ET
PARTICULIÈREMENT LA DÉLÉGITIMATION DE L’ADVERSAIRE ET LA
DIVISION DE SA SOCIÉTÉ.
• AVANT 1993, ISRAËL DONNAIT GÉNÉRALEMENT UNE RÉPONSE MILITAIRE
ET NON POLITIQUE À LA MENACE TERRORISTE DE L’OLP. APRÈS 1993,
QUAND L’OLP A «RENONCÉ» AU TERRORISME, ISRAËL A FAIT CONFIANCE
AU LEADERSHIP PALESTINIEN ET IGNORÉ LES INDICES MONTRANT QUE
L’OLP ÉTAIT ENCORE ENGAGÉE DANS UNE STRATÉGIE DE GUERRE
(INCITATION À LA VIOLENCE, RÉPUGNANCE DE L’OLP À REMPLIR SES
ENGAGEMENTS, VOTES À L’ONU, LIVRES SCOLAIRES). LES
GOUVERNEMENTS ISRAÉLIENS DÉPLORAIENT, A POSTERIORI, LA
PERSISTANCE DE CES MANIFESTATIONS BELLICISTES SANS EN IDENTIFIER
LES CAUSES.
• LES TRADITIONS DE L’ESTABLISHMENT ISRAÉLIEN METTENT INDÛMENT
L’ACCENT SUR UNE APPROCHE ÉTROITEMENT MILITAIRE, AU DÉTRIMENT
DE L’APPROCHE POLITIQUE, QUI REND ISRAËL PARTICULIÈREMENT
VULNÉRABLE À UNE STRATÉGIE GLOBALE FONDÉE SUR LA
MYSTIFICATION DE L’ADVERSAIRE. LES RESPONSABLES POLITIQUES
ISRAÉLIENS DOIVENT REVOIR LES HYPOTHÈSES SUR LESQUELLES ILS ONT
FONDÉ LEUR STRATÉGIE POLITIQUE ET MILITAIRE DES DIX DERNIÈRES
ANNÉES.

MÉCONNAISSANCE DE LA STRATÉGIE DE L’ENNEMI

"CE QUI EST D’UNE IMPORTANCE CAPITALE, C’EST DE S’EN PRENDRE À LA


STRATÉGIE DE L’ENNEMI."
SUN TSE, L’ART DE LA GUERRE (1).

LE 13 SEPTEMBRE 1993, LE PREMIER MINISTRE YITZAK RABIN ET LE PRÉSIDENT


YASSER ARAFAT SE SERRÈRENT LA MAIN SUR LA PELOUSE DE LA MAISON
BLANCHE. SHIMON PERES, POUR LE GOUVERNEMENT D’ISRAËL, ET MAHMOUD
ABBAS (ABOU MAZEN), POUR L’OLP, SIGNÈRENT LA DÉCLARATION DE
PRINCIPES (DP) PARAPHÉE PAR LE PRÉSIDENT CLINTON, LE SECRÉTAIRE D’ETAT
CHRISTOPHER ET LE MINISTRE RUSSE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, KOZYREV.
LA DÉCLARATION DE PRINCIPES DEVAIT LANCER UN PROCESSUS DE PAIX
ENTRE L’ETAT D’ISRAËL ET L’OLP. DIX ANS ONT PASSÉ DEPUIS CET
ÉVÈNEMENT PORTEUR D’ESPOIR, ET ISRAËL COMPTE 1080 MORTS : 256, DE LA
SIGNATURE DE LA DP À SEPTEMBRE 2000, ET 824, DE SEPTEMBRE 2000 AU 1ER
JUIN 2003 (2). PROPORTIONNELLEMENT, CELA REPRÉSENTERAIT, POUR LES
ETATS-UNIS, DES PERTES D’ENVIRON 49.000 CITOYENS. POUR ISRAËL, LE COÛT
HUMAIN DE L’AVENTURE D’OSLO A DÉPASSÉ CELUI DE LA GUERRE D’USURE
SUR LE CANAL DE SUEZ (1968-1970). L’ÉTAT DE GUERRE PROLONGÉ A PORTÉ
DES COUPS DÉVASTATEURS À L’ÉCONOMIE D’ISRAËL. IL A SCELLÉ POUR
TOUJOURS DE NOMBREUX DESTINS INDIVIDUELS ET AGGRAVÉ LES TENSIONS
130
SOCIALES. TOUT CELA NOUS OBLIGE À NOUS POSER DES QUESTIONS
FONDAMENTALES. POUR S’ÊTRE ENGAGÉ DANS CE PROCESSUS, ISRAËL VA-T-IL
MIEUX OU MOINS BIEN? A-T-IL ESSUYÉ UN ÉCHEC POLITIQUE ? SI NOUS
N’AVONS PAS LA PAIX, QU’AVONS-NOUS À LA PLACE ET OÙ TOUT CELA NOUS
MÈNE-T-IL ?

LES DÉBOIRES D’ISRAËL PROVIENNENT DE SON INCAPACITÉ À COMPRENDRE


LES BUTS STRATÉGIQUES DE L’ENNEMI, SES MOYENS ET SES MÉTHODES. IL EST
ÉVIDENT, RÉTROSPECTIVEMENT, QUE LE LEADERSHIP ISRAÉLIEN A
GRAVEMENT SOUS-ESTIMÉ LA DÉTERMINATION ET LA CONVICTION DE
L’ADVERSAIRE. PLUSIEURS DIRIGEANTS PALESTINIENS, S’EXPRIMANT
OUVERTEMENT ET EN PUBLIC, AVAIENT DÉCLARÉ QU’ILS S’ENGAGEAIENT
DANS LE PROCESSUS DE PAIX, DE MAUVAISE GRÂCE (3). UN EXEMPLE SUFFIRA.
LE DÉFUNT FAYSAL HUSSEINI, PRÉSENTÉ NAÏVEMENT PAR LES MÉDIAS COMME
UN «PALESTINIEN MODÉRÉ», SOUTENAIT, DANS UNE INTERVIEW AU JOURNAL
ÉGYPTIEN PRO-NASSÉRIEN AL ARABI, LE 24 JUIN 2001, QUE LES ACCORDS D’OSLO
ÉTAIENT UN «CHEVAL DE TROIE», CONÇU POUR MYSTIFIER L’ADVERSAIRE. IL
DISAIT TOUT À FAIT CLAIREMENT QUE L’OLP AVAIT PASSÉ CES ACCORDS POUR
PRENDRE PIED SUR LA TERRE D’ISRAËL, D’OÙ ELLE POURRAIT INITIER UNE
LUTTE DE GUÉRILLA CAPABLE DE DÉTRUIRE L’ETAT JUIF ET DE LE REMPLACER
PAR UNE PALESTINE ARABE. A CETTE OCCASION, HUSSEINI REFORMULAIT, DE
MANIÈRE COHÉRENTE, LA POLITIQUE DES ÉTAPES, QUE L’OLP AVAIT ADOPTÉE
EN 1974. CE PROGRAMME, CONNU SOUS LE NOM DE «STRATÉGIE DES ETAPES»,
ÉTAIT BASÉ SUR L’IMPLANTATION D’UN ETAT PALESTINIEN SUR UNE
FRACTION QUELCONQUE DU TERRITOIRE QUI DEVIENDRAIT DISPONIBLE, SI
NÉCESSAIRE, À L’ISSUE D’UNE NÉGOCIATION (4).

«VOUS M’INVITEZ À PARLER DE CE QUE NOUS APPELONS NOS BUTS


’STRATÉGIQUES’, OU NOS OBJECTIFS ’POLITIQUES’, OU NOS OBJECTIFS
ÉCHELONNÉS DANS LE TEMPS. [L’AUTEUR INSISTE SUR CE POINT]. LES BUTS
’STRATÉGIQUES’ SONT LES OBJECTIFS LES PLUS ’ÉLEVÉS’, LES OBJECTIFS ’À
LONG TERME’, OU ENCORE LES ’OBJECTIFS IRRÉVOCABLES’, QUI SONT
ENRACINÉS SUR LES SOLIDES PRINCIPES ET LES DROITS HISTORIQUES DES
PEUPLES ARABES. LES OBJECTIFS ’POLITIQUES’, EUX, SONT DÉFINIS SUR UNE
ÉCHELLE DE TEMPS QUI PREND EN CONSIDÉRATION [LES CONTRAINTES] DE LA
SITUATION INTERNATIONALE, LE RAPPORT DES FORCES, NOS PROPRES
APTITUDES ET D’AUTRES PARAMÈTRES QUI «VARIENT» D’UNE PÉRIODE À
L’AUTRE.
QUAND NOUS DEMANDONS AUX FORCES ET AUX GROUPES PALESTINIENS DE
CONSIDÉRER LES ACCORDS D’OSLO ET LES AUTRES ACCORDS COMME DES
ENGAGEMENTS ’PROVISOIRES’, OU DES OBJECTIFS D’ÉTAPE, CELA SIGNIFIE QUE
NOUS PRÉCIPITONS LES ISRAÉLIENS DANS UN GUET-APENS, QUE NOUS LES
MYSTIFIONS [L’AUTEUR INSISTE SUR CE POINT].
NOTRE BUT ULTIME EST [TOUJOURS] LA LIBÉRATION DE TOUTE LA PALESTINE
HISTORIQUE, DU FLEUVE [LE JOURDAIN] À LA MER [MÉDITERRANÉE], MÊME SI
CELA SIGNIFIE QUE LE CONFLIT DURERA UN DEUXIÈME MILLIER D’ANNÉES, OU
131
DE NOMBREUSES GÉNÉRATIONS (5).

IL NE FAUT PAS VOIR LÀ LA MOINDRE INTENTION DE DEVENIR DES


’PARTENAIRES POUR LA PAIX’, NI DE BONS ’VOISINS’.

IL EST REMARQUABLE QUE LA PROCLAMATION OUVERTE DE CE TRAQUENARD


N’AIT PAS PROVOQUÉ UNE SÉRIEUSE DISCUSSION EN ISRAËL, NI UN
CHANGEMENT RADICAL DE LA STRATÉGIE DU PAYS. D’UN CÔTÉ, LES
RESPONSABLES POLITIQUES ISRAÉLIENS, FAUTE DE PRENDRE DE TELLES
DÉCLARATIONS AU PIED DE LA LETTRE, ONT PRATIQUÉ LA POLITIQUE DE
L’AUTRUCHE. DE L’AUTRE, ON A INVOQUÉ LE MODE DE FONCTIONNEMENT DE
L’AUTORITÉ PALESTINIENNE [CI-APRÈS AP] POUR EXPLIQUER UN DISCOURS DE
CE GENRE. OR, L’ AP N’EST PAS UNE ORGANISATION DÉMOCRATIQUE MAIS
PLUTÔT UN ÉTAT TOTALITAIRE EN GESTATION (6). HANNA ARENDT A ÉCRIT
QU’UNE DES MARQUES DE CE TYPE DE RÉGIME EST DE NE PAS HÉSITER À
EXPRIMER OUVERTEMENT SES VÉRITABLES OBJECTIFS TOUT EN
FONCTIONNANT, À MAINTS ÉGARDS, COMME UNE SOCIÉTÉ SECRÈTE (7).

EN DÉPIT D’ÉVÈNEMENTS TROUBLANTS, COMME DES BOMBES DANS DES


AUTOBUS, OU LA POURSUITE DE L’INCITATION À LA HAINE DES JUIFS, ON
CONSIDÉRAIT MAJORITAIREMENT QU’EN SIGNANT LA DÉCLARATION DE
PRINCIPES DE 1993, L’OLP ÉTAIT ENTRÉE DANS UNE ÈRE NOUVELLE, MARQUÉE
PAR L’ABANDON DE LA TERREUR ET L’ÉDIFICATION D’UN ETAT. LES
DIRIGEANTS ISRAÉLIENS ET AMÉRICAINS NE POUVAIENT PAS TIRER LES
LEÇONS DES MANIFESTATIONS PÉRIODIQUES DU TERRORISME, CAR ILS LES
CONSIDÉRAIENT COMME DES CATASTROPHES NATURELLES, DES OURAGANS
OU DES TREMBLEMENTS DE TERRE, CONTRE LESQUELS PERSONNE NE PEUT
RIEN FAIRE. NUL NE PEUT RECONNAÎTRE FORMELLEMENT LA "DÉRANGEANTE
RÉALITÉ" DU TERRORISME, SANS REMETTRE EN QUESTION LE "PROCESSUS DE
PAIX" DANS SON ENSEMBLE. SI L’ON VEUT PRENDRE EN COMPTE LA RÉALITÉ,
ON DOIT ADOPTER DES ORIENTATIONS INCOMPATIBLES AVEC LE STATU QUO.
C’EST PARCE QUE LES CERTITUDES INÉBRANLABLES DU "POLITIQUEMENT
CORRECT" SONT LA RÈGLE, QUE L’ON N’OSA PAS SOUTENIR EN PUBLIC
L’HYPOTHÈSE QUE CES ACTES DE TERRORISME ET DE VIOLENCE, PERPÉTRÉS
CONTRE LA SOCIÉTÉ ET LA POPULATION CIVILE D’ISRAËL, ÉTAIENT AU COEUR
DE LA STRATÉGIE PALESTINIENNE, QU’ILS ÉTAIENT LA RÈGLE PLUTÔT QUE
L’EXCEPTION.

A L’ÉPOQUE DE CE QU’ELLE DÉFINISSAIT COMME LA PHASE DE "LIBÉRATION


TOTALE" (1969–1974), L’OLP AVAIT TROUVÉ SA PLACE AU SEIN DES
MOUVEMENTS DE LIBÉRATION ANTI-COLONIALISTES D’INSPIRATION
SOCIALISTE (8) COMME L’A MONTRÉ BARRY RUBIN, L’OLP DÉSIRAIT LANCER
UNE "GUERRE POPULAIRE", SUR LE MODÈLE DES GUÉRILLAS MARXISTES-
LÉNINISTES DE CHINE, DE CUBA, ET DU VIETNAM. RUBIN A DÉCRIT LES
OBJECTIFS DE LA GUERRE POPULAIRE ET LA FAÇON DONT L’OLP COMPRENAIT
SES BUTS STRATÉGIQUES À CETTE ÉPOQUE. LES CITATIONS SUIVANTES SONT
132
REMARQUABLEMENT COHÉRENTES AVEC LES ANALYSES DE FAYSAL HUSSEINI
ÉVOQUÉES, PLUS HAUT.

«L’OBJECTIF DE L’OLP EN ISRAËL, N’ÉTAIT PAS SIMPLEMENT LA MISE EN PLACE


D’UN GOUVERNEMENT, MAIS LE PEUPLE LUI-MÊME. AINSI, PUISQUE L’OLP
ÉTAIT EN GUERRE CONTRE UNE SOCIÉTÉ – ET NON PAS L’ARMÉE OU
L’OCCUPATION QUI A SUIVI 1967 -, TOUS LES ASPECTS ET TOUS LES MEMBRES
DE LA SOCIÉTÉ ISRAÉLIENNE DEVENAIENT DES CIBLES LÉGITIMES. LE BUT DE
L’OLP "N’EST PAS D’IMPOSER NOTRE VOLONTÉ À L’ENNEMI", EXPLIQUAIT LE
MAGAZINE FILASTIN AL-THAWRA, EN 1968, "MAIS DE LE DÉTRUIRE POUR
PRENDRE SA PLACE… NON PAS SOUMETTRE L’ENNEMI, MAIS LE DÉTRUIRE".»
(9)

LES LEÇONS DES MOUVEMENTS DE LIBÉRATION SOCIALISANTS

L’OLP PRENAIT EXEMPLE SUR LES AUTRES MOUVEMENTS DE LIBÉRATION


DANS L’INTENTION DE TROUVER DES ALLIÉS ET D’OBTENIR DE L’EXPERTISE ET
DES ARMES, SURTOUT DANS LE CAMP SOCIALISTE. LES EXPÉRIENCES DE LA
CHINE, DE CUBA ET DU VIETNAM REVÊTAIENT UNE IMPORTANCE
PARTICULIÈRE. L’OLP S’INSPIRA AUSSI DE L’EXPÉRIENCE RÉVOLUTIONNAIRE
DE L’ALGÉRIE, DONT ELLE REÇUT DES CONSEILS AVISÉS QUAND ELLE LUI
PRÉSENTA SON PROJET (10). AVANT LA CONSULTATION DES ALGÉRIENS, LE
THÈME PRINCIPAL DE LA PROPAGANDE PALESTINIENNE ÉTAIT "JETER LES JUIFS
À LA MER". LES ALGÉRIENS CONSEILLÈRENT D’EMPLOYER UNE AUTRE
TERMINOLOGIE ET DE METTRE EN AVANT DE NOUVEAUX THÈMES DE
PROPAGANDE. BIEN QUE L’ARMÉE FRANÇAISE AIT GAGNÉ SA GUERRE CONTRE
L’ALGÉRIE, "LA VICTOIRE ALGÉRIENNE SUR LA FRANCE FUT, POUR UNE BONNE
PART LE RÉSULTAT DE L’OPINION PUBLIQUE, EN FRANCE MÊME, ET DANS LA
PLUPART DES PAYS DE L’OTAN. L’OPINION FUT RETOURNÉE CONTRE LA
PRÉSENCE DE LA FRANCE EN ALGÉRIE, À L’ISSUE D’UNE CAMPAGNE DE
PROPAGANDE TERRIBLEMENT HABILE MENÉE PAR LE FLN". (11) ON A LÀ UN
EXEMPLE D’UTILISATION EFFICACE DE LA PROPAGANDE COMME OUTIL DE
GUERRE POLITIQUE (QUI RESSEMBLE BEAUCOUP AU MODÈLE VIETNAMIEN
PRÉSENTÉ PAR LA SUITE). APRÈS LA GUERRE DES SIX JOURS, MOHAMED YAZID,
QUI FUT MINISTRE DE L’INFORMATION DANS DEUX GOUVERNEMENTS
ALGÉRIENS À L’ÉPOQUE DE LA GUERRE (1958-1962), ENSEIGNAIT LES RÈGLES
SUIVANTES AUX ARCHITECTES DE LA PROPAGANDE PALESTINIENNE :

"FINISSEZ-EN AVEC L’ARGUMENT SELON LEQUEL ISRAËL EST UN PETIT ETAT


DONT L’EXISTENCE EST MENACÉE PAR LES ETATS ARABES, ET AVEC VOTRE
FAÇON DE RÉDUIRE LE PROBLÈME PALESTINIEN À UN SIMPLE PROBLÈME DE
RÉFUGIÉS ; PRÉSENTEZ PLUTÔT LA LUTTE PALESTINIENNE COMME UNE LUTTE
DE LIBÉRATION COMME LES AUTRES. CESSEZ DE DONNER L’IMPRESSION […]
QUE, DANS LA LUTTE ENTRE LES PALESTINIENS ET LES SIONISTES, LES
SIONISTES SONT LES OPPRIMÉS. A PRÉSENT, CE SONT LES ARABES QUI SONT
133
OPPRIMÉS ET VICTIMES DANS LEUR EXISTENCE, PARCE QU’ILS NE SONT PAS
SEULEMENT CONFRONTÉS AUX SIONISTES, MAIS AUSSI AU MONDE
IMPÉRIALISTE." (12).

DANS LES ANNÉES 70 ET 80, L’ÉTAT-MAJOR DE L’OLP TISSA DES LIENS ÉTROITS
AVEC L’UNION SOVIÉTIQUE ET LES PAYS DU BLOC DE L’EST, COMME LA
RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE D’ALLEMAGNE ET LA ROUMANIE (13). LES
RELATIONS ENTRE L’OLP ET L’UNION SOVIÉTIQUE FURENT DE NATURE UN PEU
DIFFÉRENTE, DU FAIT DE LA VOLONTÉ DE MOSCOU DE PÉNÉTRER DANS LA
RÉGION ET D’Y ACCROÎTRE SON INFLUENCE (14). BIEN QUE LES RELATIONS
ENTRE L’OLP ET L’URSS AIENT ÉTÉ ÉTABLIES DANS LES ANNÉES 60, IL FALLUT
ATTENDRE 1974 POUR QUE L’OLP OUVRE UNE REPRÉSENTATION À MOSCOU. EN
CONTREPARTIE DE SON AIDE, L’OLP S’ALIGNA SUR MOSCOU, JUSQU’À
APPROUVER PUBLIQUEMENT, BIEN PLUS TARD, L’INVASION DE
L’AFGHANISTAN, EN 1979 (15). DE NOMBREUX PALESTINIENS REÇURENT UN
ENTRAÎNEMENT MILITAIRE, APPRIRENT L’ESPIONNAGE ET FURENT
ENDOCTRINÉS DANS DES PAYS COMMUNISTES. MAHMOUD ABBAS (ABOU
MAZEN) EN EST UN EXEMPLE FAMEUX. C’EST L’UNIVERSITÉ DU MONDE
ORIENTAL DE MOSCOU QUI, EN 1982, DÉCERNA SON DOCTORAT À [CELUI QUI
ALLAIT DEVENIR] PREMIER MINISTRE DE L’AP (17). IL N’EST PAS POSSIBLE DE
DÉCRIRE AVEC PRÉCISION LE TYPE DE FORMATION QUE CHAQUE INDIVIDU A
PU RECEVOIR DANS LES PAYS SOCIALISTES, MAIS LES MILITANTS CONCERNÉS
ONT TIRÉ DE CETTE EXPÉRIENCE COLLECTIVE UNE DOCTRINE MILITAIRE
COMMUNE, DONT ILS CONTINUENT À S’INSPIRER.

EN 1970, ALORS QUE LES RELATIONS AVEC L’UNION SOVIÉTIQUE "ÉTAIENT


DEVENUES DISTANTES ET EMPREINTES DE SUSPICION", LA CHINE ET LE
VIETNAM TENDIRENT LA MAIN À L’OLP. YASSER ARAFAT ET ABOU AYAD
FURENT INVITÉS À Y FAIRE UNE VISITE DISCRÈTE. ZOU EN LAÏ (CHOU EN LAÏ)
LES REÇUT ET LEUR ACCORDA L’APPUI TOTAL DE SON PAYS. AU VIETNAM, OÙ
ILS RESTÈRENT DEUX SEMAINES, LEUR HÔTE FUT LE GÉNÉRAL VO NGUYEN
GIAP (NÉ EN 1912), LE GRAND MAÎTRE DE LA GUERRE RÉVOLUTIONNAIRE DE SA
GÉNÉRATION. ON RACONTE QUE ABOU AYAD DEMANDA AUX VIETNAMIENS
POURQUOI L’OPINION PUBLIQUE OCCIDENTALE TENAIT LA LUTTE ARMÉE DES
PALESTINIENS POUR DU TERRORISME, ALORS QUE LA LUTTE DU VIETNAM
RECUEILLAIT, ELLE, LOUANGES ET SOUTIENS. EN GUISE DE RÉPONSE, LES
VIETNAMIENS CONSEILLÈRENT À L’OLP DE SE FIXER DES OBJECTIFS PAR
ÉTAPES, DE DISSIMULER LEURS VÉRITABLES BUTS SELON LA STRATÉGIE DE
MYSTIFICATION DE L’ADVERSAIRE, ET DE SE DONNER UNE APPARENCE DE
MODÉRATION (19). ILS ENSEIGNÈRENT AUSSI AUX PALESTINIENS LES
MÉTHODES DE MANIPULATION DES NOUVEAUX MÉDIAS AMÉRICAINS (20). GIAP
TANÇA ARAFAT. "COMBATTEZ AVEC TOUTES LES MÉTHODES SUSCEPTIBLES
D’ABOUTIR À LA VICTOIRE… SI C’EST LA GUERRE CLASSIQUE, FAITES-LA. SI
VOUS NE POUVEZ PAS VAINCRE AVEC LA GUERRE CLASSIQUE, NE L’ENGAGEZ
PAS. LA BONNE MÉTHODE, C’EST LA MÉTHODE QUI CONDUIT À LA VICTOIRE.
NOUS COMBATTONS PAR DES MOYENS POLITIQUES ET MILITAIRES, EN
134
MOBILISANT LES APPUIS EXTÉRIEURS" (21). EN QUELQUES MOTS, LE GÉNÉRAL
GIAP AVAIT DÉCRIT L’ESSENTIEL DE LA GUERRE POPULAIRE.

CE NE FUT PAS LA SEULE VISITE DE PALESTINIENS DE HAUT NIVEAU AU NORD-


VIETNAM. EN 1964, AVANT QU’IL NE SE TRANSFORME EN OLP, LE FATAH
ENVOYA ABOU JIHAD, QUI DEVAIT PRENDRE LA TÊTE DES OPÉRATIONS
MILITAIRES, EN CHINE ET AU NORD-VIETNAM, OÙ IL ÉTUDIA LES TACTIQUES
DU COMBAT DE GUÉRILLA. ABOU JIHAD A ATTESTÉ QUE CES SÉJOURS AVAIENT
REMIS EN CAUSE SES CERTITUDES EN MATIÈRE MILITAIRE, ACQUISES DEPUIS
DES ANNÉES, TANT ET SI BIEN QU’IL DEVINT, PAR LA SUITE, L’APÔTRE DE LA
"GUERRE POPULAIRE DE LIBÉRATION" (22). ON SOULIGNERA QUE LE FATAH
TRADUISIT EN ARABE LES ÉCRITS DU GÉNÉRAL GIAP, MAIS AUSSI LES ŒUVRES
DE MAO ET DE CHE GUEVARA (23). DE MÊME, LE FPLP, QUI ADHÈRERA AUSSI À
L’OLP, INTRODUISAIT DÉJÀ, DANS LES ANNÉES 60, LES ÉCRITS DE MAO ET DE
GIAP DANS LES PROGRAMMES DE FORMATION MILITAIRE DES FEDAYIN (24).

LA GUERRE DU PEUPLE : LES OPÉRATIONS MILITAIRES SUBORDONNÉES AU


POLITIQUE

SELON LE TRÈS INFLUENT STRATÈGE AMÉRICAIN, STEFAN POSSONY, UNE


GUERRE POPULAIRE EST UN "CHOC DE SOCIÉTÉS", QUI INCLUT LES DIMENSIONS
POLITIQUE ET MILITAIRE, AVEC DES PHASES VIOLENTES ET NON VIOLENTES.
POSSONY EUT, À L’ÉPOQUE, UNE GRANDE INFLUENCE SUR LE PRÉSIDENT
RONALD REAGAN, PARCE QU’IL DÉCOUVRIT EN QUOI CONSISTAIT LA
VULNÉRABILITÉ STRATÉGIQUE DE L’UNION SOVIÉTIQUE ET COMMENT ON
POUVAIT L’EXPLOITER (VOIR ANNEXE). SA CLAIRVOYANCE FUT D’ANALYSER
"LA GUERRE POPULAIRE COMME UN CONFLIT POLITIQUE, COMPORTANT DES
OPÉRATIONS MILITAIRES SUBORDONNÉES AU POLITIQUE (25).

LES MOYENS ET LES MÉTHODES D’UNE GUERRE POPULAIRE SONT


PROBABLEMENT LES PLUS ADAPTÉES DANS UN CONFLIT ASYMÉTRIQUE, OÙ UN
MOUVEMENT INSURRECTIONNEL NE PEUT PAS AFFRONTER DIRECTEMENT UN
ADVERSAIRE MILITAIREMENT SUPÉRIEUR. IL EST D’UNE IMPORTANCE
DÉCISIVE QUE LES RESPONSABLES POLITIQUES ISRAÉLIENS EN COMPRENNENT
LES PRINCIPES ET LA DOCTRINE OPÉRATIONNELLE, PARCE QUE C’EST CE TYPE
DE GUERRE QUE L’AP A ENGAGÉ CONTRE ISRAËL. LA SIGNATURE DES ACCORDS
D’OSLO N’A PAS MIS UN TERME À LA VIOLENCE PALESTINIENNE PASSÉE, MAIS
A PLUTÔT DÉMONTRÉ LA CONTINUITÉ DES OBJECTIFS DE L’AP, DE SES MODES
DE PENSÉE ET DE SA TACTIQUE. DANS CE DÉBAT SUR LA GUERRE DU PEUPLE, IL
FAUDRA ACCORDER UNE ATTENTION TOUTE PARTICULIÈRE À L’ÉVALUATION,
DE PART ET D’AUTRE, DES FORCES ET DES FAIBLESSES RELATIVES (26).

L’ARRIÈRE PLAN HISTORIQUE DE LA GUERRE POPULAIRE

135
POUR COMPRENDRE LA NATURE DE LA GUERRE DU PEUPLE, IL EST
INDISPENSABLE D’EN RAPPELER L’ORIGINE ET L’ÉVOLUTION. LA THÉORIE DE
LA GUERRE POPULAIRE CONSTITUE LA BASE DE LA DOCTRINE MILITAIRE
SOVIÉTIQUE, À LAQUELLE LES STRATÈGES ASIATIQUES ONT AJOUTÉ LEURS
PROPRES APPORTS. LA VICTOIRE DES COMMUNISTES CHINOIS SUR LES
NATIONALISTES ET LA NAISSANCE DE LA RÉPUBLIQUE POPULAIRE DE CHINE
RÉSULTENT, EN DERNIÈRE ANALYSE, D’UNE APPLICATION RÉUSSIE DE CETTE
DOCTRINE. LA GÉNÉRATION SUIVANTE, CELLE DU GÉNÉRAL VO NGUYEN GIAP,
QUI A VAINCU LES FRANÇAIS ET LES AMÉRICAINS, Y A INTRODUIT CERTAINS
DÉVELOPPEMENTS.

HARRIET FAST SCOTT ET WILLIAM F. SCOTT ONT ÉTUDIÉ LA THÉORIE


MILITAIRE SOVIÉTIQUE (MARXISTE-LÉNINISTE) ET SA TERMINOLOGIE
ORIGINALE (27). CE CORPS DE PENSÉE FOURNIT UN CADRE IDÉOLOGIQUE QUI
RÉUNIT EN UN TOUT LES PRINCIPAUX OBJECTIFS POLITIQUES ET LEURS
CONDITIONS MILITAIRES DE RÉALISATION. DANS LA THÉORIE SOVIÉTIQUE, LA
CATÉGORIE CONCEPTUELLE LA PLUS LARGE, APPELÉE "DOCTRINE", EST LE
FONDEMENT IDÉOLOGIQUE À PARTIR DUQUEL SONT DÉFINIES LES POLITIQUES
ET LEUR MISE EN ŒUVRE (28). BIEN QUE CE SYSTÈME DE PENSÉE AIT ÉTÉ
APPLIQUÉ DÈS LE DÉBUT DES ANNÉES 20, IL EST ENCORE À LA BASE DE SA
DOCTRINE MILITAIRE, MÊME APRÈS QUE L’UNION SOVIÉTIQUE SOIT DEVENUE
UNE SUPERPUISSANCE DOTÉE D’UN GRAND ARSENAL CONVENTIONNEL ET
NUCLÉAIRE. MÊME SI LE COMMUNISME SOVIÉTIQUE N’EST PLUS, AUJOURD’HUI,
UNE FORCE À L’ÉCHELLE MONDIALE, LA FILIATION DE SA DOCTRINE MILITAIRE
EST BEL ET BIEN VIVANTE. LA DOCTRINE MILITAIRE SOVIÉTIQUE UNIFIÉE,
ÉLABORÉE SOUS L’INFLUENCE DE LA PENSÉE MILITAIRE ALLEMANDE (29), SE
DÉVELOPPE DANS DEUX DIRECTIONS : POLITIQUE ET MILITAIRE, LE POLITIQUE
AYANT LA PRIORITÉ SUR LE MILITAIRE. SON PRINCIPAL OBJECTIF POLITIQUE,
ON DOIT LE RÉPÉTER, ÉTAIT LA VICTOIRE DU COMMUNISME SUR LE
CAPITALISME.

QUAND, DANS LES ANNÉES 20, L’UNION SOVIÉTIQUE EXPORTA SA DOCTRINE


MILITAIRE, ELLE SE PROPOSAIT DE MOBILISER LE SOUTIEN DU PROLÉTARIAT
URBAIN. CETTE APPROCHE N’ÉTAIT PAS JUDICIEUSE POUR LA CHINE OÙ CE
GROUPE SOCIAL ÉTAIT PEU NOMBREUX. LE GOUVERNEMENT NATIONALISTE
(KMT – KUOMINTANG) AVAIT L’AVANTAGE D’UNE ARMÉE CONVENTIONNELLE
BIEN ENTRAÎNÉE (AVEC DES CONSEILLERS ALLEMANDS). IL ÉTAIT EN GÉNÉRAL
CAPABLE DE TENIR LES VILLES IMPORTANTES. APRÈS AVOIR ESSUYÉ DES
PERTES SÉRIEUSES DANS LE HOUNAN, EN AOÛT ET SEPTEMBRE 1930, MAO TSE-
TUNG PRIT "L’UNIQUE DÉCISION RÉELLEMENT VITALE DANS L’HISTOIRE DU
PARTI COMMUNISTE CHINOIS". IL S’AFFRANCHIT DE LA LIGNE TRACÉE PAR
MOSCOU POUR ADOPTER UNE APPROCHE NOUVELLE (30). ETANT INCAPABLE
D’AFFRONTER SES ADVERSAIRES PAR DES MOYENS CONVENTIONNELS, MAO
TSE-TUNG RÉSOLUT DE MOBILISER LES PAYSANS, TRANSPORTA LA GUERRE
DANS LES CAMPAGNES ET EMPÊCHA LA DESTRUCTION DE SES FORCES PAR LA
MOBILITÉ ET LA RETRAITE TACTIQUE.
136
MAO ÉTAIT PARTISAN DE LA GUERRE PROLONGÉE "PARCE QU’IL N’Y AVAIT PAS
D’AUTRES MOYENS DIGNES DE CONFIANCE D’ÉPUISER UN ADVERSAIRE PLUS
PUISSANT" (31). ICI, LA DIMENSION HUMAINE DEVIENT CAPITALE. UNE BONNE
STRATÉGIE ET UNE BONNE TACTIQUE COMPENSERAIENT UNE RELATIVE
FAIBLESSE, ET LES INITIATIVES D’UN GÉNÉRAL TALENTUEUX POURRAIENT
FAIRE PENCHER LA BALANCE. A L’OPPOSÉ, ON A TENDANCE À MESURER, EN
OCCIDENT, L’AVANTAGE MILITAIRE EN TERMES DE MOYENS MATÉRIELS ET DE
PUISSANCE DE FEU, LESQUELS NE SONT PAS TOUJOURS DES INDICATEURS
FIABLES DE LA PUISSANCE EFFECTIVE (32). LIN PIAO (1907-1971), QUI FUT,
JUSQU’À SA MORT, LE SUCCESSEUR DÉSIGNÉ DE MAO, DÉVELOPPA, PAR LA
SUITE, LE CONCEPT DE GUERRE DU PEUPLE ET PROPOSA L’APPLICATION DE SES
PRINCIPES À L’ÉCHELLE DE LA PLANÈTE, À SAVOIR L’ENCERCLEMENT DES
PAYS CAPITALISTES PAR LES CAMPAGNES DU MONDE. DANS CE SCHÉMA,
L’AMÉRIQUE DU NORD ET L’EUROPE DE L’OUEST REPRÉSENTAIENT LES VILLES
DU MONDE, L’ASIE, L’AFRIQUE ET L’AMÉRIQUE LATINE, LES CAMPAGNES DU
MONDE (33).

LES VIETNAMIENS, SURTOUT À L’ÉPOQUE DU GÉNÉRAL GIAP, AGISSAIENT


DANS LA TRADITION DU COMBAT DE GUÉRILLA, MAIS EN PLUS PRAGMATIQUE.
GIAP NE SOUSCRIVAIT PAS AUTOMATIQUEMENT À L’APPROCHE CHINOISE, NI À
L’OBLIGATION IDÉOLOGIQUE DE LUI OBÉIR (34). DANS UNE INTERVIEW
PORTANT SUR L’HISTOIRE DE LA LIBÉRATION DU VIETNAM, IL DÉCLARA QUE
LE COMBAT DE GUÉRILLA N’ÉTAIT QU’UN ASPECT DE LA GUERRE DU PEUPLE.
SELON SON INTERPRÉTATION PERSONNELLE, "UNE GUERRE POPULAIRE SE
DÉFINIT PAR UNE STRATÉGIE QUI N’EST PAS RÉDUITE À SA DIMENSION
MILITAIRE. ON PEUT TOUJOURS TROUVER UNE EXPRESSION SYNTHÉTIQUE DE
LA STRATÉGIE. NOTRE STRATÉGIE ÉTAIT À LA FOIS MILITAIRE, POLITIQUE,
ÉCONOMIQUE ET DIPLOMATIQUE, BIEN QUE LA COMPOSANTE MILITAIRE FÛT
LA PLUS IMPORTANTE" (35).

UNE DES INNOVATIONS DE GIAP AVAIT TRAIT À LA MANIPULATION DES


NOUVEAUX MÉDIAS OCCIDENTAUX, POUR RETOURNER, À SON PROFIT, LA
LIBERTÉ ET LA VULNÉRABILITÉ DES SOCIÉTÉS OUVERTES DÉMOCRATIQUES. IL
COMPRIT QUE L’IMPACT DES ÉVÉNEMENTS, VUS À TRAVERS LE PRISME DES
MÉDIA, POUVAIT JOUER UN RÔLE DÉCISIF. PAR EXEMPLE, EN 1954, LES
FRANÇAIS PERDIRENT SEULEMENT 4 % DE LEURS FORCES À DIEN BIEN PHU.
CEPENDANT, LE CHOC DE CE REVERS EN FRANCE MÉTROPOLITAINE – SANS
RAPPORT AVEC L’ÉVÉNEMENT LUI-MÊME - ANÉANTIT LE SOUTIEN DU PAYS À
L’EFFORT DE GUERRE FRANÇAIS (36). BIEN QUE L’OFFENSIVE DU TET SE SOIT
CONCLUE PAR UNE DÉFAITE DU VIETCONG ET UN TAUX DE PERTES
AMÉRICAINES RELATIVEMENT FAIBLE, LA MANIPULATION DES MÉDIAS EUT UN
IMPACT STRATÉGIQUE TRÈS COMPARABLE À CELUI DE DIEN BIEN PHU (37).
PLUS TARD, LE GÉNÉRAL GIAP UTILISA, DE FAÇON EXPERTE, LA TÉLÉVISION
(AVEC L’AIDE ENTHOUSIASTE DE SES PARTISANS AMÉRICAINS) POUR MINER LE
SOUTIEN DE L’OPINION À LA GUERRE DU VIETNAM. IL DÉCLARAIT : "EN 1968,
137
J’AI COMPRIS QUE JE NE POURRAIS PAS VAINCRE LES 500.000 HOMMES DES
TROUPES AMÉRICAINES QUI ÉTAIENT DÉPLOYÉES AU VIETNAM ; JE SERAIS
INCAPABLE DE COULER LA 7ÈME FLOTTE ET SES CENTAINES D’AVIONS, MAIS JE
PARVIENDRAIS À INTRODUIRE DANS LES FOYERS DES AMÉRICAINS, DES
IMAGES QUI LEUR DONNERAIENT L’ENVIE FOLLE DE METTRE FIN À CETTE
GUERRE" (38).

DANS CET APERÇU DE LA PENSÉE MILITAIRE MARXISTE-LÉNINISTE, NOUS


AVONS SOULIGNÉ LA PRIORITÉ DU POLITIQUE SUR LA DOCTRINE MILITAIRE.
COMME ON L’A DIT PLUS HAUT, LE PRINCIPAL OBJECTIF DU SYSTÈME QUI
PRODUIT CE TYPE DE GUERRE EST D’ASSURER LA VICTOIRE DU CAPITALISME
SUR LE COMMUNISME. CEPENDANT, EN 1988, L’UNION SOVIÉTIQUE DÉCIDA
OFFICIELLEMENT DE MODIFIER SON IMAGE PUBLIQUE ET DE DISSIMULER SES
PRINCIPAUX OBJECTIFS POLITIQUES. ON NE DEVAIT PLUS PARLER DE "LUTTE
DES CLASSES" ; À SA PLACE, UNE NOUVELLE FORMULE, ÉLÉGANTE ET
TROMPEUSE, DEVRAIT S’IMPOSER POUR DÉSIGNER LA MÊME CHOSE : "LA
LUTTE POUR LA PAIX" (39).

LA GUERRE POPULAIRE ET SA DOCTRINE OPÉRATIONNELLE

EN 1970, STEFAN POSSONY ÉNONÇA LES CARACTÉRISTIQUES DE LA GUERRE


POPULAIRE, EN CES TERMES (40) :
• LA GUERRE POPULAIRE EST UNE RÉVOLUTION DE LONGUE DURÉE. SA
DURÉE INÉVITABLE EST EXPLOITÉE PAR LA GUÉRILLA POUR ANÉANTIR
L’ADVERSAIRE, POLITIQUEMENT, MORALEMENT ET ÉCONOMIQUEMENT
(41)… L’OBJECTIF PRATIQUE DU COMBAT DE GUÉRILLA EST DE CRÉER LE
CHAOS DANS LE PAYS-CIBLE ET DE LE RENDRE INGOUVERNABLE.
• LE CONCEPT-CLÉ D’UNE GUERRE POPULAIRE EST L’ÉDIFICATION D’UN
DOUBLE POUVOIR GRÂCE À LA GUÉRILLA. UN DOUBLE POUVOIR SIGNIFIE
QU’IL EXISTE DEUX INSTANCES DE POUVOIR, D’INSTITUTIONS,
D’AUTORITÉS ET DE GOUVERNEMENT, FONCTIONNANT CÔTE À CÔTE DE
FAÇON CONCURRENTE.
• LA TRANSITION DU POUVOIR DU GOUVERNEMENT 1 AU GOUVERNEMENT
2 S’OPÈRE PAR LE TRANSFERT DE LA SOUVERAINETÉ SUR LA
POPULATION, DU GOUVERNEMENT PRÉEXISTANT VERS LE POUVOIR
ÉMERGEANT, CE QUI LUI CONFÈRE INSTANTANÉMENT LA LÉGITIMITÉ.
CETTE TRANSITION EST CONSTITUTIVE DU PROCESSUS
RÉVOLUTIONNAIRE.
• LA VICTOIRE SIGNIFIE QUE LE NOUVEAU GOUVERNEMENT A TRIOMPHÉ. LA
DÉFAITE SIGNIFIE QUE L’UN DES DEUX POUVOIRS (OU RÉGIME) DISPARAÎT
[L’AUTEUR SOULIGNE CE POINT]. LE TRANSFERT DE SOUVERAINETÉ
DÉPEND, DANS UNE LARGE MESURE, DU SUCCÈS DES OPÉRATIONS
VIOLENTES DE LA GUÉRILLA (42).
LES PROCÉDÉS TACTIQUES COURANTS DE CETTE GUERRE COMPORTENT :

138
1. L’UTILISATION DE LA PROPAGANDE POUR PRIVER L’ENNEMI DE SA
LÉGITIMITÉ ET DE SES SOUTIENS EXTÉRIEURS… LA PROPAGANDE, SURTOUT
SI ELLE S’ACCOMPAGNE DE CONQUÊTES, EST LA PRINCIPALE MÉTHODE PAR
LAQUELLE LA LÉGITIMITÉ EST TRANSFÉRÉE À LA NOUVELLE ÉLITE AU
POUVOIR (43). DANS CE CADRE, LA PROPAGANDE A UN BUT PARTICULIER :
"COMME LA GUERRE FAIT RAGE DURANT DES ANNÉES, MAIS QU’ELLE
SURGIT ET DISPARAÎT DE L’ACTUALITÉ PÉRIODIQUEMENT, L’OPINION
PUBLIQUE DOIT ÊTRE CONDITIONNÉE À CROIRE QUE LA VICTOIRE DES
REBELLES EST INÉLUCTABLE" (44).
2. LA DESTRUCTION DE L’ÉCONOMIE DE L’ENNEMI.
3. LA PROMOTION DE L’ANTIMILITARISME, L’ENCOURAGEMENT DES
DÉSERTIONS ET DES MUTINERIES DANS L’ARMÉE (45).
4. L’UTILISATION DU TERRORISME DE MASSE COMME MOYEN
PSYCHOLOGIQUE POUR AFFAIBLIR LES FORCES MORALES DE L’ARMÉE ET
RENFORCER LA GUÉRILLA (46).
5. LA COLLECTE DE RENSEIGNEMENTS ET DES ACTIONS CONSISTANT À
PRIVER L’ENNEMI DE SES SOURCES D’INFORMATION (47).
AU-DELÀ DE CES PROCÉDÉS TACTIQUES, UN GROUPE RÉVOLUTIONNAIRE DOIT
OBÉIR À QUELQUES PRINCIPES DE BASE : 1) NE PAS ÊTRE DÉTRUIT ; 2) ÊTRE EN
MESURE DE PESER SUR LE RYTHME DES AFFRONTEMENTS ; 3) SÉCURISER
CERTAINS SANCTUAIRES ET GARDER SON POTENTIEL DE MOBILITÉ. LE BUT
PRINCIPAL D’UNE FORCE REBELLE, QU’ELLE UTILISE LA VIOLENCE OU NON,
EST D’ÉVITER L’ANNIHILATION, ET, POUR CELA, ELLE DOIT DISSIMULER SON
ORGANISATION, SES CONCENTRATIONS DE FORCES ET SES MOYENS DE
COMBAT. LES REBELLES NE RECHERCHENT PAS DES RÉSULTATS IMMÉDIATS ;
ILS CHERCHENT À SURVIVRE ET À SE DÉVELOPPER SUR LE LONG TERME –
QU’ON DOIT ÉVALUER EN DÉCENNIES (48). EN CE QUI CONCERNE LE RYTHME
DU COMBAT, "LA GUERRE CONNAÎT DES AVANCÉES ET DES RECULS. LA
CONDUITE STRATÉGIQUE DES HOSTILITÉS EST PLUS EFFICACE QUAND ON
ALTERNE LES PHASES, - ESCALADE ET DÉSESCALADE, DIVERSIONS
NOMBREUSES, CHANGEMENTS DE CIBLE -, ET QUAND ON UTILISE À FOND LA
DISSIMULATION ET LA PROPAGANDE" (49).

EN QUOI LES PALESTINIENS MÈNENT-ILS UNE "GUERRE POPULAIRE" ?

LE CONFLIT ACTUEL AVEC LES PALESTINIENS PRÉSENTE LES


CARACTÉRISTIQUES FONDAMENTALES D’UNE GUERRE POPULAIRE. C’EST UN
ASPECT DE LA STRATÉGIE DES ÉTAPES. CONÇUE SUR LE LONG TERME, CETTE
MÉTHODE SE PROPOSE D’INFLIGER UNE DÉFAITE À ISRAËL. DÉMORALISER SES
CITOYENS, RÉDUIRE SA CAPACITÉ DE COMBAT, ATTAQUER SES ARRIÈRES (LA
SOCIÉTÉ CIVILE), DÉTRUIRE SON ÉCONOMIE, PROVOQUER DES
AFFRONTEMENTS INTÉRIEURS, EN SONT LES INGRÉDIENTS, LE TOUT
CONVERGEANT DANS LA DÉSINTÉGRATION DE SON MORAL ET DE SA COHÉSION
INTERNE. IL FAUT DONC ANALYSER LES DIVERS EFFETS DE LA GUERRE DU
PEUPLE SUR LA SOCIÉTÉ ISRAÉLIENNE, ET LA CAPACITÉ DE CELLE-CI À
139
RÉSISTER À CE TYPE D’INSURRECTION.

L’UTILISATION DE LA GUERRE ÉCONOMIQUE POUR PROVOQUER LA


FAILLITE DE L’ADVERSAIRE

SI LES DIFFICULTÉS ATTESTANT LA DÉTRESSE ÉCONOMIQUE D’ISRAËL SONT


ÉTALÉES TOUS LES JOURS DANS L’ACTUALITÉ, ON A TROP PEU CONSCIENCE
QUE CES DIFFICULTÉS NE PROVIENNENT QU’EN PARTIE DE LA CRISE
ÉCONOMIQUE MONDIALE, OU DES ERREURS DE POLITIQUE ÉCONOMIQUE, MAIS
QU’ELLES SONT PLUTÔT L’EFFET D’UNE VOLONTÉ DÉLIBÉRÉE. DES RAPPORTS
RÉCENTS METTENT EN GARDE CONTRE UN EFFONDREMENT DU SYSTÈME DE
SANTÉ, TANDIS QUE LE NOMBRE DE CHÔMEURS AUGMENTE. IL Y A DIX ANS, ON
PENSAIT QUE LE "PROCESSUS DE PAIX" PRODUIRAIT DES INTERDÉPENDANCES
ÉCONOMIQUES [ENTRE PALESTINIENS ET ISRAÉLIENS] QUI OUVRIRAIENT LA
VOIE À UN AVENIR DE PAIX ET DE PROSPÉRITÉ. LA VIOLENCE PALESTINIENNE,
QUI A DÉBUTÉ EN SEPTEMBRE 2000, A EU DE SÉRIEUSES CONSÉQUENCES
ÉCONOMIQUES, AVEC DES FERMETURES D’ENTREPRISES, UN QUASI-
EFFONDREMENT DU TOURISME, ET LA RUINE DE PROJETS D’INVESTISSEMENT
CONJOINTS, QUI DEVAIENT FOURNIR DES MOYENS D’EXISTENCE AUX SALARIÉS
PALESTINIENS (50).

TERRORISME ET MOBILISATION INTÉRIEURE

SELON POSSONY, "LE TERRORISME VIENT EN SECOND DANS LES MODES


OPÉRATOIRES DE LA GUÉRILLA. LE TERRORISME SÉLECTIF PORTE DES COUPS
AUX MUSCLES, AUX NERFS ET AU CERVEAU DE L’ENNEMI. TERRORISER LA
POPULATION CIVILE, DANS SA MASSE, PERMET D’OBTENIR DES
COLLABORATIONS, DES APPUIS ET DE PROFITER D’UN FLUX DE NOUVELLES
RECRUES. LA TERREUR DE MASSE EST UN PROCÉDÉ PSYCHOLOGIQUE QUI
AFFAIBLIT LES FORCES ET LE MORAL DE L’ENNEMI, MAIS QUI FORTIFIE LA
GUÉRILLA" (51).

LORS DE LA MISE EN ŒUVRE DES ACCORDS D’OSLO, DANS LES ANNÉES 90, LES
ISRAÉLIENS DÉPLORAIENT SOUVENT LES INCITATIONS À LA VIOLENCE DES
MÉDIAS PALESTINIENS ET LA HAINE D’ISRAËL QUI SUINTAIT DES MANUELS
SCOLAIRES PALESTINIENS. DANS L’OPTIQUE DE LA "GUERRE POPULAIRE",
L’INCITATION DES MÉDIAS ET DES MANUELS SCOLAIRES À LA VIOLENCE SONT
DES ARMES POUR MOBILISER LA SOCIÉTÉ PALESTINIENNE DANS UNE GUERRE
DE LONGUE DURÉE ET LA PRÉPARER AUX SACRIFICES PRÉVISIBLES. LES
INCITATIONS PALESTINIENNES À LA VIOLENCE ET LES MANUELS SCOLAIRES
ÉTAIENT DONC LA PREUVE QUE LE LEADERSHIP PALESTINIEN ENGAGEAIT UN
CONFLIT SUR LA DURÉE ET QUE L’ON N’AVAIT PAS AFFAIRE À UNE PÉRIPÉTIE
DU PROCESSUS DE PAIX.

140
DE FAIT, LE PROCESSUS DE PAIX NE MIT PAS FIN AU TERRORISME. SELON LE
PORTE-PAROLE DE L’ARMÉE ISRAÉLIENNE, ENTRE SEPTEMBRE 2000 ET LA FIN
DU MOIS DE JUIN 2003, IL Y A EU 18.000 ACTIONS TERRORISTES (Y COMPRIS
CELLES QUI ONT ÉCHOUÉ), SOIT, EN MOYENNE, 18 OPÉRATIONS PAR JOUR. SI
LES CARGAISONS D’ARMES ILLÉGALES CAPTURÉES LORS DE
L’ARRAISONNEMENT DU SANTORINI ET DU KARINE A ET D’AUTRES ENVOIS
D’ARMES ÉTAIENT PARVENUS À LEURS DESTINATAIRES, LES PALESTINIENS
AURAIENT ÉTÉ CAPABLES DE NEUTRALISER LES TANKS ET CERTAINS TYPES
D’AVIONS DE COMBAT, RELAYANT AINSI LA MENACE SOUS LAQUELLE LE
HEZBOLLAH A PLACÉ LE NORD D’ISRAËL (53). CE SCÉNARIO DU PIRE DONNE
UNE IDÉE CONCRÈTE DE LA GUERRE QUI A ÉTÉ ÉPARGNÉE AUX ISRAÉLIENS.
ALORS QUE LES FORCES DE GUÉRILLA SONT CAPABLES DE REMPORTER DES
VICTOIRES DÉCISIVES, MÊME AVEC DES MOYENS DE BASSE TECHNOLOGIE - ET
ELLES EN ONT EFFECTIVEMENT REMPORTÉ (54) - IL FAUT VOIR QUE LES
CAPACITÉS TECHNOLOGIQUES DE L’AP SE SONT RÉGULIÈREMENT AMÉLIORÉES.

DANS CETTE STRATÉGIE, LA CONSTRUCTION D’UNE ARMÉE


CONVENTIONNELLE EST L’ÉTAPE QUI SUIT LA GUERRE DE GUÉRILLA. LA
GUERRE POPULAIRE A COMMENCÉ EN CHINE ET AU VIETNAM PAR DES
OPÉRATIONS DE GUÉRILLA, MAIS CE SONT DES ARMÉES CONVENTIONNELLES
QUI ONT TERMINÉ LE TRAVAIL. LA STRATÉGIE DES ÉTAPES DE L’OLP DE 1974
PRÉVOYAIT QU’À L’ÉTAPE FINALE, LES ETATS ARABES SE RASSEMBLERAIENT
EN UNE VASTE COALITION D’ARMÉES CONVENTIONNELLES, QUI ATTAQUERAIT
ISRAËL ET LUI INFLIGERAIT UNE DÉFAITE. IL Y EUT UNE RÉPÉTITION DE CE
SCÉNARIO, QUELQUES ANNÉES PLUS TARD. EN 1982, AVANT LA GUERRE DU
LIBAN, L’OLP ORGANISA SES UNITÉS EN FORMATIONS RÉGULIÈRES DANS LE
SUD DE CE PAYS. C’ÉTAIT LE SIGNE QU’ELLE ÉTAIT PRÊTE À PASSER DE LA
GUÉRILLA À UNE ORGANISATION MILITAIRE CONVENTIONNELLE (55). LES
FORMATIONS PALESTINIENNES ÉTAIENT INTÉGRÉES À UNE COALITION DU
FRONT DE L’EST, AVEC LA JORDANIE, LA SYRIE ET L’IRAK. DES ANNÉES 90 À
AUJOURD’HUI, LES ACTUALITÉS TÉLÉVISÉES MONTRENT QUE L’AP A FORMÉ
UNE ARMÉE, CETTE FOIS SOUS LE PRÉTEXTE DE CONSTRUIRE UNE FORCE POUR
COMBATTRE LE TERRORISME. LES PALESTINIENS ADMETTENT QU’ILS ONT
39.000 POLICIERS, SOIT BIEN PLUS QUE LA LIMITE DE 30.000 QUI AVAIT ÉTÉ
FIXÉE, ET IL EST PROBABLE QUE LEUR NOMBRE RÉEL EST BIEN PLUS ÉLEVÉ. LE
COMMANDANT DE LA POLICE PALESTINIENNE EN CISJORDANIE EST HADJ
ISMAIL, CELUI-LÀ MÊME QUI DIRIGEAIT LES TROUPES DE L’OLP DANS LE SUD
DU LIBAN, AU DÉBUT DES ANNÉES 80. LES AMÉRICAINS ET LES EUROPÉENS ONT
FINANCÉ L’ARMEMENT DE L’AP, LA CIA A FOURNI L’ENTRAÎNEMENT, ET, EN
DÉFINITIVE, LE TOUT A ÉTÉ UTILISÉ CONTRE ISRAËL ET LE SERA ENCORE
DEMAIN, POUR LE COMPTE DE LA GUERRE POPULAIRE PALESTINIENNE. (DE CE
POINT DE VUE, ON DOIT AVOIR À L’ESPRIT QUE LES AMÉRICAINS ONT EUX-
MÊMES ENTRAÎNÉ LES COMBATTANTS ISLAMIQUES, EN AFGHANISTAN).

141
PROPAGANDE

LA DÉLÉGITIMATION D’ISRAËL A ÉTÉ LE THÈME CENTRAL DE LA PROPAGANDE


PALESTINIENNE DANS LES INSTANCES INTERNATIONALES, COMME LES
NATIONS UNIES. CELA A COMMENCÉ AVEC LE PREMIER DISCOURS DE YASSER
ARAFAT À L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE L’ONU EN 1974, AU MOMENT DE LA
CAMPAGNE POUR L’ADOPTION DE LA RÉSOLUTION SCÉLÉRATE, "LE SIONISME
EST UN RACISME". COMME ON L’A DIT PLUS HAUT, LE BUT DU COMBAT PAR LA
PROPAGANDE EST LE TRANSFERT DE LA LÉGITIMITÉ DE L’ETAT D’ISRAËL À
L’ETAT PALESTINIEN, SOUS LE NOM DE PROCESSUS DE "SUBSTITUTION".
EFFECTIVEMENT, DANS CE PREMIER DISCOURS À L’ONU, ARAFAT ATTAQUA
SYSTÉMATIQUEMENT LA LÉGITIMITÉ D’ISRAËL DÉCRIT COMME UNE "ENTITÉ"
RACISTE, FONDÉE SUR "LES CONCEPTS IMPÉRIALISTE ET COLONIALISTE". IL
S’ÉTENDIT ENSUITE DE FAÇON INTERMINABLE SUR LA LÉGITIMITÉ DE L’OLP.

TOUT CELA RAPPELLE UN COMBAT BEAUCOUP PLUS ANCIEN AUQUEL LE


PEUPLE JUIF A ÉTÉ CONFRONTÉ. LES PÈRES DE L’EGLISE DÉVELOPPÈRENT LE
CONCEPT DE "SUBSTITUTION", LE "NOUVEL ISRAËL" REMPLAÇANT LE "VIEIL
ISRAËL". SELON LEURS ENSEIGNEMENTS, LE PEUPLE JUIF – AINSI QUE SA
RELIGION - ÉTAIT À PRÉSENT OBSOLÈTE, ET SON ALLIANCE ABROGÉE (56).
L’"ALLIANCE DE LA PALESTINE", DONT LE BUT EST DE REMPLACER L’ETAT
JUIF, EST UNE FORMULATION HAINEUSE POUR ACTUALISER LE PRINCIPE DE
SUBSTITUTION. PARADOXALEMENT, ALORS QUE LES EGLISES PROTESTANTE ET
CATHOLIQUE ONT DÉSORMAIS REJETÉ LE PRINCIPE DE SUBSTITUTION ET
L’ANTISÉMITISME, LES AGITATEURS PALESTINIENS ET LEURS PARTISANS SE
REPAISSENT AVIDEMENT DE LA CULTURE DE L’ADVERSAIRE. LA FABRICATION
PAR LES PALESTINIENS D’UNE VERSION CONTREFAITE DE L’HISTOIRE, QU’IL
S’AGISSE DE L’HISTOIRE ANCIENNE OU PLUS RÉCENTE, POUR S’APPROPRIER LA
LÉGITIMITÉ QUI REVIENT DE DROIT AU PEUPLE JUIF, EST UNE EXTENSION DU
CONCEPT DE SUBSTITUTION (57).

IL ÉTAIT DÉJÀ ÉVIDENT, EN 1993, QUE L’OLP ALLAIT CONTINUER SA GUERRE


POLITIQUE POUR DÉLÉGITIMER ISRAËL, SANS TENIR COMPTE DES ACCORDS
PASSÉS ENTRE LES DEUX PARTIES. DANS LES TROIS MOIS QUI SUIVIRENT LA
SIGNATURE DE LA DÉCLARATION DE PRINCIPES, EN 1993, L’OLP RELANÇAIT
SON OFFENSIVE CONTRE ISRAËL À L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES NATIONS
UNIES, AVEC PRÈS DE VINGT RÉSOLUTIONS ANTI-ISRAÉLIENNES. POUR CEUX
QUI MENAIENT UNE STRATÉGIE DE GUERRE DU PEUPLE, LES NÉGOCIATIONS
N’ÉTAIENT QU’UNE AUTRE FAÇON DE POURSUIVRE LA GUERRE ET NON UNE
CHANCE D’ABOUTIR À UN RAPPROCHEMENT DES DEUX PEUPLES. CETTE
TENDANCE SE MATÉRIALISA À LA CONFÉRENCE DES NATIONS UNIES CONTRE
LE RACISME, À DURBAN (SEPTEMBRE 2001). LE PRINCIPE DE SUBSTITUTION
JOUA UN GRAND RÔLE DANS LA TENTATIVE DES PALESTINIENS DE
DÉLÉGITIMER ISRAËL EN PRENANT SA PLACE DANS LA RÉFÉRENCE À
L’HOLOCAUSTE. DANS CE SCÉNARIO, LES PALESTINIENS SOUFFRIRAIENT, SOUS
LA DOMINATION ISRAÉLIENNE, D’UNE OPPRESSION DE TYPE NAZI (58).
142
ANTIMILITARISME

LES MOUVEMENTS POUR LA PAIX SONT UNE EXPRESSION LÉGITIME DE


L’OPINION DANS TOUTES LES SOCIÉTÉS DÉMOCRATIQUES. LE MOUVEMENT
ISRAÉLIEN POUR LA PAIX TÉMOIGNAIT D’UN INTÉRÊT BÉAT POUR L’OLP.
CEPENDANT, DU COTÉ PALESTINIEN, ON VOYAIT L’AUTRE PARTIE D’UNE
FAÇON BIEN DIFFÉRENTE. TANDIS QUE LES MOUVEMENTS ISRAÉLIENS
CHERCHAIENT À OUVRIR UN VÉRITABLE DIALOGUE POUR EXPLORER LES
VOIES D’UN RÈGLEMENT DU CONFLIT, LES LEADERS PALESTINIENS ADMIRENT,
À DE NOMBREUSES REPRISES, QU’ILS ATTENDAIENT DE CES MOUVEMENTS UN
RENFORT, POUR RÉPANDRE L’ANTIMILITARISME ET DIVISER LA SOCIÉTÉ DE
LEURS ADVERSAIRES ISRAÉLIENS. MAHMOUD ABBAS TENAIT LE DISCOURS
SUIVANT AUX ARABES ISRAÉLIENS, APRÈS LE DÉCLENCHEMENT DE LA
VIOLENCE PALESTINIENNE : "SI VOUS VOULEZ NOUS AIDER, FOURNISSEZ-NOUS
[À L’AP] DES RESSOURCES ET [FAITES] DES MANIFESTATIONS PACIFISTES AVEC
LES MOUVEMENTS POUR LA PAIX ISRAÉLIENS" (59).

OBTENIR DES RENSEIGNEMENTS ET PRIVER L’ENNEMI DE SOURCES


D’INFORMATION

DANS LA CONDUITE DE LA GUERRE POPULAIRE, UN GROUPE REBELLE DOIT SE


DOTER DE TRÈS BONS MOYENS DE RENSEIGNEMENT S’IL VEUT AGIR
EFFICACEMENT. L’OLP A FAIT PREUVE D’UNE GRANDE INGÉNIOSITÉ POUR
RÉUNIR DES RENSEIGNEMENTS ET COMPRENDRE DE FAÇON APPROFONDIE LES
SUBTILITÉS DE LA SOCIÉTÉ ISRAÉLIENNE (60). ELLE A UTILISÉ LES SERVICES
DES POLITICIENS ARABES ISRAÉLIENS, COMME AHMAD TIBI, QUI DEVINT
CONSEILLER DE YASSER ARAFAT. LES DIRIGEANTS DE L’OLP NOUÈRENT DES
LIENS ÉTROITS AVEC LES ONG ISRAÉLIENNES ET D’ANCIENS RESPONSABLES
ISRAÉLIENS DES SECTEURS CIVIL ET MILITAIRE. A DE NOMBREUSES REPRISES,
LES DIRIGEANTS DE L’OLP REÇURENT DES CONSEILS DE CES ISRAÉLIENS SUR
LA MEILLEURE FAÇON DE TRAITER AVEC LES GOUVERNEMENTS D’ISRAËL. EN
MÊME TEMPS, ILS AGISSAIENT DE FAÇON IMPITOYABLE AVEC LES
PALESTINIENS SUSPECTS DE "COLLABORATION", QUI ÉTAIENT FRÉQUEMMENT
EXÉCUTÉS, LYNCHÉS EN PUBLIC, PAR DES FACTIONS COMME LE TANZIM, POUR
FAIRE DES EXEMPLES.

ZONES DE CONTESTATION DE L’AUTORITÉ PUBLIQUE

L’A.P. TENTA DE SAPER LA SOUVERAINETÉ ISRAÉLIENNE PAR LA MISE EN


PLACE D’INSTANCES CONCURRENTES DE L’AUTORITÉ PUBLIQUE, SURTOUT
DANS LES ZONES URBAINES ET LES VILLES DE GALILÉE, TERRITOIRES SOUS
ENTIÈRE SOUVERAINETÉ ISRAÉLIENNE (61). DE NOMBREUSES CITÉS DE CES
143
ZONES SONT DÉSORMAIS DANGEREUSES POUR LES JUIFS, ET, POUR DES
RAISONS DE SÉCURITÉ, LES SERVICES DE L’ETAT NE PEUVENT SOUVENT PAS
FONCTIONNER (62). A JÉRUSALEM, LA VAGUE DE CONSTRUCTIONS ILLÉGALES,
ORGANISÉE EN PARTIE PAR L’AP, AVEC LE SECOURS DES SAOUDIENS POUR
COUVRIR LES FRAIS DE JUSTICE DES CONTREVENANTS, EST UNE TENTATIVE DU
MÊME ORDRE (63). JUSQU’À SA FERMETURE PAR LE GOUVERNEMENT
ISRAÉLIEN, LA MAISON DE L’ORIENT SERVAIT QUASIMENT DE MAIRIE DE L’AP
À JÉRUSALEM-EST, AVEC UNE SORTE D’IMMUNITÉ ET UN SERVICE DE SÉCURITÉ
PROPRE. ELLE CONFÉRAIT À L’AP UNE PRÉSENCE SEMI-OFFICIELLE, DES
PERSONNALITÉS ÉTRANGÈRES Y ÉTAIENT REÇUES, ET ELLE SERVAIT DE BASE À
L’ENTRETIEN DE RELATIONS AVEC LES SYMPATHISANTS ISRAÉLIENS.

CONSTRUCTION DE SANCTUAIRES ET GAINS DE MOBILITÉ

LES FORCES DE DÉFENSE D’ISRAËL ONT FAIT DES EFFORTS CONSIDÉRABLES


POUR EMPÊCHER L’ENNEMI DE BÂTIR DES ’SANCTUAIRES’ ET DE GAGNER EN
MOBILITÉ OPÉRATIONNELLE. AINSI, LA FERMETURE DE L’AÉROPORT DE
DAHANIYA ET DU PORT DE GAZA, L’ÉDIFICATION D’UNE BARRIÈRE DE
SÉCURITÉ, LA RÉDUCTION DU NOMBRE DE SAUF-CONDUITS POUR LES
DIGNITAIRES PALESTINIENS, COMME L’UTILISATION, À UNE GRANDE ÉCHELLE,
DE BARRAGES ROUTIERS, ONT ÉTÉ ET DEMEURENT DÉTERMINANTS POUR LA
SÉCURITÉ D’ISRAËL. CES MESURES DÉFENSIVES - QUI NE SONT PAS SANS
DOMMAGES POUR LA POPULATION CIVILE - DEVENAIENT INDISPENSABLES À
PARTIR DU MOMENT OÙ LES DIRIGEANTS PALESTINIENS NE REMPLISSAIENT
PAS LEURS OBLIGATIONS.

LA RÉPONSE D’ISRAËL À LA "GUERRE POPULAIRE"

SI ISRAËL A REMARQUABLEMENT FAIT FACE AU DÉFI MILITAIRE, SES


RÉSULTATS EN MATIÈRE POLITIQUE ONT ÉTÉ MÉDIOCRES. ISRAËL N’A PAS DE
TRADITION POLITIQUE D’EXCELLENCE DANS LA CONDUITE DES AFFAIRES DE
L’ETAT, NI DANS LE DOMAINE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, ET IL S’EST
SOUVENT CONFORMÉ À L’APHORISME DE MOSHE DAYAN : "ISRAËL N’A PAS DE
POLITIQUE ÉTRANGÈRE, IL A SEULEMENT UNE POLITIQUE DE DÉFENSE" (64).
MALHEUREUSEMENT, SES ENNEMIS ONT TIRÉ PARTI DE CETTE CARENCE. LA
FAIBLESSE LA PLUS GRAVE EST L’ABSENCE DE BUTS POLITIQUES BIEN DÉFINIS
ET DE TALENTS POLITIQUES À LA HAUTEUR DES CAPACITÉS MILITAIRES. CETTE
SITUATION PROVIENT, EN PARTIE, DE L’IDÉE RÉVOLUE QUI VEUT QUE LA
SÉCURITÉ SOIT D’ABORD UNE QUESTION MILITAIRE. ALORS QUE L’OLP
ENGAGEAIT LA LUTTE SELON LE MODÈLE DE LA GUERRE POPULAIRE, EN
DONNANT LA PRIORITÉ À LA LUTTE POLITIQUE CONTRE ISRAËL À TRAVERS SES
CAMPAGNES TERRORISTES, LA RIPOSTE ISRAÉLIENNE DEMEURA
EXCLUSIVEMENT MILITAIRE JUSQU’À LA SIGNATURE DES ACCORDS D’OSLO EN
1993. APRÈS 1993, LE GOUVERNEMENT ISRAÉLIEN S’ENTICHA DE L’OLP, PARCE
144
QU’ELLE AVAIT DÉCLARÉ QU’ELLE RENONÇAIT AU TERRORISME, ALORS
QU’ELLE NE FAISAIT QUE METTRE EN PRATIQUE SON PROGRAMME POLITIQUE
DE GUERRE CONTRE L’ETAT D’ISRAËL.

PENDANT LES DEUX DÉCENNIES QUI PRÉCÉDÈRENT OSLO, L’OLP, AVEC


L’ASSISTANCE DE POLITICIENS SOCIALISTES COMME LE PRÉSIDENT
AUTRICHIEN, BRUNO KREISKY, S’EFFORÇA, AVEC PERSÉVÉRANCE, D’ACQUÉRIR
TOUS LES ATTRIBUTS DE LA RESPECTABILITÉ POLITIQUE. LE 13 NOVEMBRE
1974, YASSER ARAFAT FIT SON DISCOURS À L’ONU, ET EN JUILLET 1979,
KREISKY LE REÇUT À VIENNE COMME UN CHEF D’ETAT. EN DÉCEMBRE 1988,
KREISKY ORGANISA POUR ARAFAT, AVEC LE SOUTIEN TACITE DU
DÉPARTEMENT D’ETAT AMÉRICAIN, UNE RÉUNION AVEC LES DIRIGEANTS JUIFS
AMÉRICAINS À STOCKHOLM (65). APRÈS 1993, ARAFAT DEVINT UN HÔTE
RÉGULIER DU BUREAU OVALE, ET, EN DÉCEMBRE 1994, IL REÇUT LE PRIX
NOBEL DE LA PAIX AVEC YITZHAK RABIN ET SHIMON PERES. EN MÊME TEMPS,
LE PRESTIGE D’ISRAËL PARAISSAIT S’AMÉLIORER DANS LE MONDE ENTIER, CE
QUI S’AVÉRA ÊTRE SEULEMENT TEMPORAIRE. AU MOMENT OÙ L’OLP CHOISIT
D’ENFERMER LE PROCESSUS DE NÉGOCIATION DANS UNE IMPASSE, LA
POSITION DIPLOMATIQUE D’ISRAËL S’EFFONDRA, ET LES PALESTINIENS
MULTIPLIÈRENT LES SUCCÈS.

DANS LE MÊME TEMPS, LA POSITION POLITIQUE D’ISRAËL FUT AFFAIBLIE PAR


DEUX HANDICAPS, QU’IL S’INFLIGEA LUI-MÊME : LA DÉCISION DE CESSER DE
DÉFENDRE LA CAUSE D’ISRAËL À L’ÉTRANGER ET LA RÉDUCTION DE SES
RELATIONS TRADITIONNELLES AVEC LA DIASPORA. UNE DÉCENNIE
AUPARAVANT, LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES SHIMON PERES AVAIT
OFFICIELLEMENT DÉCIDÉ DE METTRE UN TERME À LA POLITIQUE
D’INFORMATION QU’ISRAËL AURAIT DU AVOIR (66). ISRAËL RÉDUISIT ALORS
SES MAIGRES DÉPENSES D’INFORMATION TANDIS QUE LES PALESTINIENS
FAISAIENT UN USAGE EFFICACE DES SAVOIR-FAIRE REMARQUABLES QU’ILS
AVAIENT ACQUIS DEPUIS DES ANNÉES. SAISISSANT CETTE OPPORTUNITÉ, ILS
INTENSIFIÈRENT LEURS EFFORTS AVEC AGRESSIVITÉ POUR ANÉANTIR LA
LÉGITIMITÉ D’ISRAËL PAR LA PROPAGANDE, ENTENDUE COMME "UN
INSTRUMENT POLITIQUE DE LA GUERRE".

EN OUTRE, LE PROCESSUS D’OSLO CONDUISIT À REFUSER LE SOUTIEN DE LA


DIASPORA JUIVE. L’IDÉE QUE LA DIASPORA N’ÉTAIT PLUS IMPORTANTE POUR
ISRAËL S’IMPOSA, COMME L’AUTEUR ISRAÉLIEN, A.B. YEHOSHUA, LE DIT
VERTEMENT À DES JUIFS AMÉRICAINS : "NOUS N’AVONS PAS BESOIN DE VOUS"
(67). DE LA MÊME MANIÈRE, LE DR YOSSI BEILIN, DU MINISTÈRE DES AFFAIRES
ÉTRANGÈRES, DÉCLARA À UN PUBLIC AMÉRICAIN : "VOUS DÉSIREZ QUE JE
VIENNE EN TENDANT LA MAIN ET QUE JE VOUS DISE QUE NOUS AVONS BESOIN
D’ARGENT POUR LES PAUVRES GENS. ISRAËL EST UN PAYS RICHE. JE SUIS
DÉSOLÉ DE VOUS LE DIRE" (68). CE CHANGEMENT D’ATTITUDE, EMPREINT DE
MÉPRIS, SAPAIT UN DES PILIERS TRADITIONNELS DU SOUTIEN À L’ETAT JUIF.
PRESQUE DIX ANS PLUS TARD, LE PROFESSEUR STEVEN WINDMUELLER
145
DÉCRIVAIT LES EFFETS DE CE PROGRAMME DE LIQUIDATION.

"A LA SUITE DES ACCORDS D’OSLO, UNE RÉALITÉ NOUVELLE PRIT DE


L’IMPORTANCE. DES ORGANISATIONS COMMUNAUTAIRES ET CIVIQUES JUIVES
ENTREPRIRENT LE DÉMANTÈLEMENT DES STRUCTURES INSTITUTIONNELLES
QUI S’ADONNAIENT TRADITIONNELLEMENT À LA DÉFENSE DE LA CAUSE
D’ISRAËL. LES EFFETS DE CES CHANGEMENTS STRUCTURELS DU MILIEU DES
ANNÉES 90 PEUVENT ÊTRE MIEUX COMPRIS, SI ON LES REPLACE DANS LE
CONTEXTE OÙ UNE GÉNÉRATION ENTIÈRE DE JEUNES JUIFS AMÉRICAINS SE
TROUVE INCAPABLE DE DÉFENDRE EFFICACEMENT LA CAUSE D’ISRAËL
AUPRÈS DE LEURS PAIRS. IL Y A PIRE, SI C’EST POSSIBLE : LA RÉDUCTION DU
NIVEAU D’ENGAGEMENT DE CETTE GÉNÉRATION DE JUIFS AMÉRICAINS, DE
MOINS EN MOINS DÉSIREUSE DE CONSIDÉRER ISRAËL COMME UNE
COMPOSANTE DE SON IDENTITÉ JUIVE ET COMME L’OBJET D’UNE COMMUNE
RESPONSABILITÉ (69).

UNE EXPLICATION SUPPLÉMENTAIRE DE LA FAIBLESSE POLITIQUE D’ISRAËL


RÉSIDE DANS LA SURREPRÉSENTATION DES ANCIENS GÉNÉRAUX DANS
L’APPAREIL DE DÉCISION POLITIQUE. PARMI EUX, BEAUCOUP N’ONT JAMAIS EU
L’EXPÉRIENCE D’UNE ADMINISTRATION CIVILE, DES AFFAIRES, DE
L’UNIVERSITÉ ET N’ONT JAMAIS ACQUIS LES COMPÉTENCES, LES
CONNAISSANCES, L’EXPÉRIENCE, LE NIVEAU D’EXERCICE DES
RESPONSABILITÉS, REQUIS POUR DES DIRIGEANTS POLITIQUES. AYANT PASSÉ
LEUR VIE ADULTE À FAIRE LA GUERRE, CES GÉNÉRAUX RETRAITÉS TENTENT
DÉSESPÉRÉMENT DE TERMINER LEUR CARRIÈRE EN HOMMES DE PAIX.
CERTAINS D’ENTRE EUX ONT PRIS DES INITIATIVES PERSONNELLES, SANS
RECUEILLIR L’AVIS DE PERSONNALITÉS POLITIQUES CHEVRONNÉES. IL LEUR
EST AUSSI ARRIVÉ DE FAIRE PREUVE DE MÉPRIS POUR LES PROCÉDURES
DÉMOCRATIQUES.

QUAND ILS NÉGOCIAIENT AVEC LES PALESTINIENS, LES DIRIGEANTS


POLITIQUES ISRAÉLIENS FOCALISAIENT STRICTEMENT LEUR ATTENTION SUR
LES ASPECTS MILITAIRES DE LA MENACE À LAQUELLE ILS AVAIENT À FAIRE
FACE, COMME LE DÉMANTÈLEMENT DES INFRASTRUCTURES TERRORISTES, OU
LA COLLECTE DES ARMES À FEU ILLÉGALES. CE FAISANT, LES DIRIGEANTS
ISRAÉLIENS NE RÉPONDAIENT PAS AU DÉFI QUE L’AP CONTINUAIT DE POSER
AVEC SA STRATÉGIE DES ÉTAPES. LES RENSEIGNEMENTS MILITAIRES
ISRAÉLIENS LANÇAIENT PÉRIODIQUEMENT DES AVERTISSEMENTS SUR LE
REFUS D’ARAFAT DE DÉMANTELER LE HAMAS ET LE JIHAD ISLAMIQUE. MAIS,
JUSQU’AU DÉBUT DE 2001, TOUTE INTERROGATION SUR L’INTENTION DE L’OLP
DE CONCLURE UNE VÉRITABLE PAIX ÉTAIT TENUE POUR UNE OPINION
MARGINALE. (AU CONTRAIRE DE 1974 ; OÙ ON ATTAQUAIT L’OLP POUR SA
THÉORIE DES ÉTAPES, ACCUSÉE DE RECHERCHER L’ÉLIMINATION D’ISRAËL)
(70).

TOUT AU LONG DE LA DÉCENNIE ÉCOULÉE, LE GRAND ESPOIR DES


146
RESPONSABLES POLITIQUES ISRAÉLIENS A ÉTÉ DE PARVENIR À UN RÈGLEMENT
AVEC LES PALESTINIENS, À TOUT PRIX, DE PRÉFÉRER UNE "MAUVAISE PAIX" À
UNE "BONNE GUERRE", MÊME AU PRIX DE "PÉNIBLES SACRIFICES" (71). IL
SEMBLAIT QU’ILS AVAIENT ATTRIBUÉ À TOUT RÈGLEMENT, QUEL QU’IL SOIT,
LES VERTUS D’UNE PANACÉE. PAR LA SUITE, LA POLITIQUE ISRAÉLIENNE,
FAITE D’IMPROVISATIONS À COURT TERME, NE PRIT PAS EN COMPTE
L’ÉVENTUALITÉ D’UNE "GUERRE PROLONGÉE", AU MOMENT OÙ LA THÉORIE DE
LA GUERRE POPULAIRE FAISAIT UN USAGE CALCULÉ ET HABILE DU FACTEUR
TEMPS. EN CONSÉQUENCE, DIX ANS PLUS TARD, LE CAPITAL ÉCONOMIQUE ET
HUMAIN D’ISRAËL S’EST TROUVÉ RÉDUIT, ALORS QUE L’ENNEMI AUGMENTAIT
SA PUISSANCE POLITIQUE ET MILITAIRE. EN SUIVANT CETTE POLITIQUE,
ISRAËL PERDIT DES POSITIONS FAVORABLES, RENONÇA À DE NOMBREUSES
INITIATIVES POUR D’AUTRES, MOINS FAVORABLES, TANDIS QU’ARAFAT ET SON
ORGANISATION SUIVAIENT UN PLAN PRÉCIS ET DÉMONTRAIENT LA
COHÉRENCE DE LEUR ENTREPRISE (72). DANS CE CONTEXTE, HANNA ARENDT
APPORTE UN ÉCLAIRAGE DE GRANDE VALEUR :

"DANS SES RAPPORTS AVEC LES SYSTÈMES TOTALITAIRES, UN DES PRINCIPAUX


HANDICAPS DU RESTE DU MONDE, C’EST D’IGNORER LA NATURE DU SYSTÈME,
DONC DE PENSER, D’UNE PART, QUE L’ÉNORMITÉ DE SES MENSONGES LE
CONDUIT À SA PERTE, ET DE L’AUTRE, QU’IL EST POSSIBLE DE PRENDRE LE
GUIDE AU MOT ET DE LE FORCER À ALLER DANS LE BON SENS, QUELLES
QU’AIENT ÉTÉ SES INTENTIONS INITIALES. MALHEUREUSEMENT, LE SYSTÈME
TOTALITAIRE EST IMMUNISÉ CONTRE UN TEL SCÉNARIO ET L’INGÉNIOSITÉ DE
SON ORGANISATION LUI PERMET DE S’AFFRANCHIR DE LA RÉALITÉ QUAND SES
MENSONGES SONT MIS AU JOUR, OU QUAND IL EST ACCULÉ À NE PLUS
POUVOIR DÉMENTIR SES FAUX-SEMBLANTS" (73).

LE RÔLE DES ÉTATS-UNIS, DANS LA SITUATION DIFFICILE OÙ SE TROUVE


ISRAËL, MÉRITE D’ÊTRE ÉVOQUÉ. TOUT AU DÉBUT DE LA PRÉSIDENCE DE BUSH,
JUSTE APRÈS LA FIN DE L’ADMINISTRATION CLINTON, BARRY RUBIN,
PRÉSENTAIT LA POLITIQUE AMÉRICAINE COMME NEUTRE DANS LE COURT
TERME MAIS, INCAPABLE À PLUS LONGUE ÉCHÉANCE DE FAIRE AVANCER LA
CAUSE DE LA PAIX ET DE LA STABILITÉ DANS LA RÉGION :

"POUR CE QUI EST DE SA STRATÉGIE À LONG TERME DANS LA RÉGION, ON PEUT


DIRE QUE LES ÉTATS-UNIS S’EN SONT TENUS À UN RÔLE DE MÉDIATEURS POUR
DES ACCORDS DE PAIX, EN DÉPIT DES PREUVES INNOMBRABLES QUE DE TELS
ACCORDS NE POUVAIENT PAS ABOUTIR DANS UN AVENIR PRÉVISIBLE (ET, SI
JAMAIS ILS SONT CONCLUS, ON NE PEUT PAS IMAGINER QU’ILS SOIENT
RESPECTÉS PAR LES DIRIGEANTS AVEC LESQUELS ISRAËL NÉGOCIE
ACTUELLEMENT)" (74).

LA POLITIQUE AMÉRICAINE DE CONDAMNATION DU "CYCLE DE VIOLENCE", DE


PROCLAMATIONS D’"IMPARTIALITÉ" ET DE "PRESSION SUR LES DEUX PARTIES"
EST UNE COMPROMISSION MORALE. ELLE CONSISTE À RÉPANDRE DES
147
CONFUSIONS, SEULEMENT NÉCESSAIRES POUR CONSERVER LE PROCESSUS EN
MARCHE. BIEN QU’ON NE LE RECONNAISSE JAMAIS EN PUBLIC, LE PRIX DE
CETTE APPROCHE, C’EST LA TOLÉRANCE D’UN "NIVEAU ACCEPTABLE" DE
VICTIMES CIVILES ISRAÉLIENNES DU TERRORISME. LE PRINCIPAL
BÉNÉFICIAIRE DE CETTE POLITIQUE EST L’AP, ET NON ISRAËL, POUR LA SIMPLE
RAISON QU’ELLE ENGRANGE LES BÉNÉFICES D’UNE PRÉSENTATION TRUQUÉE.
CELA RAPPELLE L’ÉPOQUE OÙ LES ÉTATS-UNIS PRESSAIENT ISRAËL
D’ACCEPTER LES VIOLATIONS ÉGYPTIENNES DE L’ACCORD D’ARMISTICE,
QUAND L’EGYPTE METTAIT EN BATTERIE DES RAMPES DE LANCEMENT DE
MISSILES À PROXIMITÉ DU CANAL DE SUEZ, APRÈS LA GUERRE D’USURE, EN
1970. L’ADMINISTRATION AMÉRICAINE A SUIVI LE MÊME CHEMIN AVEC LES
PALESTINIENS, À L’ÉPOQUE D’OSLO (75).

OSLO A DONNÉ AUX PALESTINIENS UNE BASE TERRITORIALE

"NOUS ADAPTONS LES EXPÉRIENCES DES AUTRES PEUPLES AUX PARTICULARITÉS


DE NOTRE PROPRE SITUATION. LA TOPOGRAPHIE N’EST PAS LA MÊME, ICI, QU’EN
ALGÉRIE OU AU VIETNAM. NOUS NE POURRIONS PAS IGNORER LES LIMITES QUI
NOUS SONT IMPOSÉES PAR LES CONDITIONS NATURELLES, MILITAIRES ET
MATÉRIELLES MAIS NOUS POUVONS LES SURMONTER ET NOUS LE FERONS SI NOUS
ADAPTONS NOTRE STRATÉGIE".
YASSER ARAFAT, FIN DES ANNÉES 60 (76).

DEPUIS SA NAISSANCE ET PENDANT LA PHASE DE "LIBÉRATION TOTALE" (1969-


1974), L’OLP N’AVAIT PAS LA FACULTÉ DE LANCER UN COMBAT DE GUÉRILLA
SOUTENU CONTRE ISRAËL. LE PRINCIPAL RÉSULTAT DES ACCORDS D’OSLO FUT
DE DONNER À L’OLP UNE BASE TERRITORIALE PERMETTANT D’ENTAMER UNE
TELLE GUERRE, FAITE POUR SERVIR SES OBJECTIFS STRATÉGIQUES. "LA
VICTOIRE, DANS CETTE LUTTE", IL FAUT LE RÉPÉTER, "SIGNIFIE QUE L’UN OU
L’AUTRE DES DEUX POUVOIRS S’IMPOSE. LA DÉFAITE, C’EST QUAND L’UN OU
L’AUTRE DES DEUX POUVOIRS DISPARAÎT" (77).

L’ANALYSE DE LA SITUATION ACTUELLE REND INDISPENSABLE LE RÉEXAMEN


DES HYPOTHÈSES DE BASE DE LA POLITIQUE ISRAÉLIENNE. LE FAIT QU’ISRAËL
EST CONFRONTÉ À UNE GUERRE POPULAIRE SIGNIFIE QU’IL N’Y A PAS DE
"PROCESSUS DE PAIX", DANS LE SENS QUE L’ON DONNE HABITUELLEMENT À
CETTE FORMULE, NI UN VÉRITABLE RÈGLEMENT EN PERSPECTIVE. IL N’Y A PAS
D’ACCORD À CONCLURE. AU LIEU DE CELA, TOUTES LES CONDITIONS D’UNE
GUERRE PROLONGÉE SUR DES DÉCENNIES ONT ÉTÉ RÉUNIES DANS LE BUT
D’AFFAIBLIR L’ETAT JUIF AVANT DE LE DÉTRUIRE. LES NÉGOCIATIONS ET LES
TEMPORISATIONS SONT AVANT TOUT DES TACTIQUES SUBORDONNÉES AUX
OBJECTIFS FONDAMENTAUX, ET DES MOYENS DE PRENDRE LE CONTRÔLE DE
TERRITOIRES SANS LIVRER COMBAT (78). COMME L’A ÉCRIT DAVID
MAKOVSKY, LES CONSÉQUENCES DE CE GENRE DE RENCONTRES
DIPLOMATIQUES, COMME LES NÉGOCIATIONS DE TABA, ONT ÉTÉ D’ACCROÎTRE,
148
POUR ISRAËL, LE COÛT D’UN RÈGLEMENT DANS UNE NÉGOCIATION
ULTÉRIEURE. CELA S’APPELLE "ACCROÎTRE LA BASE DE CONCESSIONS" (79).
LES NÉGOCIATIONS FOURNISSENT AUSSI À L’AUTRE PARTIE L’OPPORTUNITÉ DE
CONSOLIDER SES GAINS ET UN SURCROÎT DE LÉGITIMITÉ POUR AVOIR OBTENU
LA COMPAGNIE DE PARTENAIRES RESPECTABLES.

EN VERTU DE CETTE ANALYSE, LES RESPONSABLES POLITIQUES ISRAÉLIENS


ONT GRAVEMENT SOUS-ESTIMÉ LA DÉTERMINATION ET LES CAPACITÉS DE
L’ENNEMI ET ILS ONT DONNÉ TROP D’IMPORTANCE AU FACTEUR MATÉRIEL
DANS L’ANALYSE DU RAPPORT DES FORCES. SI L’ON PREND EN COMPTE LA
STRATÉGIE DE L’ADVERSAIRE ET SON INTÉGRATION DES DOCTRINES
POLITIQUES ET MILITAIRES DANS UN TOUT, L’AVANTAGE D’ISRAËL SE RÉDUIT
SINGULIÈREMENT. SI ISRAËL VEUT ASSURER SA SURVIE, IL DOIT INFLIGER UNE
DÉFAITE À LA STRATÉGIE DE L’ENNEMI ET À SA GUERRE POPULAIRE. EN
PARTICULIER, IL EST URGENT DE RÉÉVALUER LA MENACE À LAQUELLE FAIT
FACE ISRAËL ET D’EMPÊCHER L’ENNEMI D’ACCROÎTRE SA PUISSANCE ET DE
DÉPLOYER SA STRATÉGIE. ISRAËL DOIT RELEVER LE DÉFI EN ÉNONÇANT SA
PROPRE DOCTRINE, AVEC DES OBJECTIFS POLITIQUES ET MILITAIRES DÉFINIS
ET ÉCHELONNÉS. CERTAINS D’ENTRE EUX DEVRONT ÊTRE : 1) ASSURER LA
SURVIE DE L’ETAT D’ISRAËL COMME ETAT JUIF ET PROTÉGER SES CITOYENS ; 2)
DÉFENDRE ACTIVEMENT LA LÉGITIMITÉ DE CET ETAT ; 3) ACHEVER LA
PROCESSUS D’INTÉGRATION DE L’ETAT JUIF DANS LE MONDE DÉMOCRATIQUE.

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ANNEXE : LA PENSÉE STRATÉGIQUE DE STEFAN T. POSSONY

CE TEXTE S’EST LARGEMENT APPUYÉ SUR LES ÉCRITS DE STEFEN T. POSSONY


(1913-1995), AUTEUR PEU CONNU, MAIS STRATÈGE AMÉRICAIN EXTRÊMEMENT
IMPORTANT. NÉ À VIENNE EN 1913, IL OBTINT SON DOCTORAT D’HISTOIRE ET
D’ÉCONOMIE EN 1930. IL S’INSTALLA À PARIS EN 1938, L’ANNÉE DE LA
PUBLICATION DE SON PREMIER OUVRAGE D’IMPORTANCE, LA GUERRE DE
DEMAIN. IL TRAVAILLA COMME CONSEILLER EN GUERRE PSYCHOLOGIQUE AU
MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ETRANGÈRES ET COMME CONSEILLER
AUPRÈS DE L’ARMÉE FRANÇAISE. DES UNITÉS DE LA GESTAPO LE
CAPTURÈRENT AU MOMENT DE LA CHUTE DE PARIS, MAIS IL S’ÉVADA
RAPIDEMENT, TRAVERSA LES PYRÉNÉES ET ARRIVA AUX ÉTATS-UNIS EN 1940.
IL TRAVAILLA D’ABORD À L’UNIVERSITÉ DE PRINCETON, AUX CÔTÉS
D’EINSTEIN, À L’INSTITUT DES ETUDES AVANCÉES. POSSONY ÉTUDIA DE
NOMBREUX PROBLÈMES SIGNIFICATIFS DU XXE SIÈCLE : LE COMMUNISME, LA
GUERRE PSYCHOLOGIQUE, LA DÉTERMINATION DES CIBLES STRATÉGIQUES
(80). LORS DU SECOND CONFLIT MONDIAL, IL ÉTAIT CONVAINCU QUE LE
NAZISME SERAIT ÉCRASÉ ET QUE LE COMMUNISME SERAIT LE PROBLÈME
SUIVANT. IL JOUA UN RÔLE-CLÉ DANS L’ENTREPRISE DE MANIPULATION DE
L’EMPEREUR HIRO HITO, POUR QU’IL ACCEPTE LA CAPITULATION DU JAPON
CONTRE L’AVIS DE LA CASTE MILITAIRE DE L’IMPÉRIALISME JAPONAIS.
149
LORSQU’IL ÉTAIT DIRECTEUR DES ÉTUDES INTERNATIONALES ET PROFESSEUR
ASSOCIÉ À L’INSTITUT HOOVER, DE L’UNIVERSITÉ DE STANFORD (À PARTIR DE
1961), IL IMAGINA LES SYSTÈMES SPATIAUX DE DÉFENSE ANTI-MISSILES ET
L’UTILISATION DES ARMES À ÉNERGIE ACTIVÉE DEPUIS L’ESPACE. IL RETINT
AINSI L’ATTENTION DE CELUI QUI ÉTAIT, ALORS, LE GOUVERNEUR DE
CALIFORNIE, RONALD REAGAN. CE DERNIER ADOPTA SES CONCEPTS
STRATÉGIQUES QUAND IL FUT ÉLU PRÉSIDENT, EN 1980. (POSSONY ET JERRY
POURNELLE, UN AUTEUR DE SCIENCE-FICTION, SONT CO-AUTEURS DE LA
STRATÉGIE DE LA TECHNOLOGIE, QUI INSPIRA DIRECTEMENT L’INITIATIVE DE
DÉFENSE STRATÉGIQUE (81). L’UN DES ÉLÈVES DE POSSONY, RICHARD ALLEN,
DEVINT LE CONSEILLER NATIONAL À LA SÉCURITÉ, SOUS REAGAN, EN 1981. IL
SERVIT DE LIEN ENTRE POSSONY ET LA MAISON BLANCHE (82). (LE CHEF
D’ETAT MAJOR DE LA MAISON BLANCHE ET ANCIEN SECRÉTAIRE D’ETAT
ALEXANDER M. HAIG JR FUT UN AUTRE ANCIEN ÉLÈVE DE POSSONY.) LE
PRÉSIDENT REAGAN ADOPTA LES THÉORIES DE POSSONY, BASÉES SUR
L’UTILISATION DE LA SUPÉRIORITÉ TECHNOLOGIQUE OCCIDENTALE POUR
REMPORTER LA VICTOIRE DANS LA GUERRE FROIDE (83). LES AUTRES IDÉES DE
POSSONY SONT FACILEMENT IDENTIFIABLES DANS LA STRATÉGIE DE
DÉCONSTRUCTION DE L’UNION SOVIÉTIQUE DE L’ADMINISTRATION REAGAN
(84). SON ANALYSE DE LA GUERRE INSURRECTIONNELLE ET DE LA DOCTRINE
MILITAIRE COMMUNISTE A ÉTÉ D’UNE GRANDE UTILITÉ POUR CE TEXTE.

LA CHINE ET LA PROCHAINE GUERRE


Yves BATAILLE

Il est beaucoup question de la Chine depuis quelques temps,


pour en dire du bien ou du mal ou tout simplement évaluer sa
place dans le concert des nations et son poids actuel et à venir
dans la nouvelle distribution des forces de la planète. Ce qui
est sûr c’est que la Chine n’est pas une puissance négligeable
et qu’elle ne laisse personne indifférent. Grande puissance du
Nouveau Siècle, la Chine inquiète les Etats-Unis, interpelle
l’Europe et a déjà esquissé une alliance géopolitique avec la
Russie.

Plus que bien d’autres pays dans l’univers la Chine n’échappe pas aux
clichés. Les militaires occidentaux et européens qui l’observent ne
peuvent l’évoquer sans citation à la clef de Sun Tzu, une certaine
droite ne peut en parler sans s’effrayer du sempiternel « péril jaune »,
une certaine gauche à la traîne des Américains sans rappeler
obligatoirement Tienanmen et les droits de l’homme, enfin une
campagne de presse récurrente cherche à convaincre l’opinion qu’en
150
inondant le marché de produits à bas prix les Chinois sont un danger
pour « notre économie ». Pourtant les uns et les autres sont bien
contents de vendre à ce pays que l’Occident houspille et ménage à la
fois car « China is too big », (Henry Kissinger) les marchandises les
plus diverses. Cela va des produits de haute technologie, comme les
avions de transport, à la vente du savoir faire dans le domaine viticole.
Ayant hérité des capacités allemandes de brassage au temps des
Concessions - à l’origine la bière Tsingtao est allemande -, les
Chinois s’affairent maintenant avec les Français à la fabrication du vin.
Et la modernité va de pair avec la tradition retrouvée. En Chine la
moitié des téléphones mobiles en usage, un marché énorme de 500
millions d’unités sont des Nokiamalgré la production nationale de
plusieurs modèles. Cet engouement pour la marque finnoise explique
la présence permanente sur le tarmac de l’aéroport futuriste de Pékin
d’un avion de la Finnair.

Dans le secteur de l’automobile toutes les grandes marques mondiales


se bousculent sur un marché en pleine expansion, facilité par un
réseau de routes et d’autoroutes ultra-moderne. Signe de réussite
sociale les véhicules hauts de gamme allemands (Mercedez, BMW,
Audi) et américains (Chrysler, General Motors) sont très prisés,
comme ceux de toutes catégories des pays voisins, la Corée et le
Japon. Le parc automobile chinois, qui se développe à une vitesse
vertigineuse et comprend aussi des véhicules de fabrication chinoise a
fait la part belle, ces dernières années, à Citroën qui s’est vu attribuer
le quasi monopole des taxis. (Il n’est pas sûr que le choix du modèle
ait été très pertinent mais ceci est une autre histoire). Les maisons de
mode et fabricants de parfums de luxe comme les répliques de grands
restaurants français et européens ont investi les lieux, à la satisfaction
générale des masses laborieuses qui les voient tandis que le Chinois
de base va faire ses courses chez Carrefour, les grands magasins
chinois n’en existant pas moins, qui sont les plus achalandés d’Asie et
font pièce à ceux de Tokyo et de Séoul. Enfin les principales sociétés
industrielles et commerciales du monde se doivent d’avoir un bureau à
Pékin ou Shangai.

A l’accusation d’envahir les pays occidentaux et européens avec leurs


chemises à bas prix et leurs tongs à trois sous le ministre chinois du
commerce extérieur a rétorqué que pour acheter un seul Airbus A380
il lui fallait vendre 800 millions de chemises. En réalité les clients
européens sont bien contents de trouver des vêtements et toutes
151
sortes d’objets utiles à des prix intéressants et ceux qui se plaignent
de la concurrence déloyale sont les premiers à aller faire fabriquer
leurs vêtements à l’extérieur par des travailleurs sous payés. On
admet bien les délocalisations préjudiciables aux travailleurs
européens comme aux pauvres bougres sous payés des pays « en
développement » : pas de code du travail, pas de sécurité sociale, pas
de syndicats de défense, rien. Alors pourquoi la Chine n’exporterait-
elle pas ses produits bon marché ? Les Chinois qui produisent des
marchandises à faible valeur ajoutée ont su préserver leur intérêt et
taillent des croupières à leurs concurrents jusque dans les ateliers de
confection qu’ils ont monté en Europe à travers leur vaillante
diaspora. C’est la vraie raison d’une campagne de presse aussi
injuste qu’obscène à leur encontre, le désarroi d’une concurrence
battue sur son terrain traditionnel d’exploitation des travailleurs
indigènes où que ce soit. La grande force des Chinois est de travailler
entre eux. Et pour eux.

Quand on leur parle de pollution les Chinois rétorquent production.


Ils ont beau jeu de rappeler l’absence de précaution écologique qui a
caractérisé l’essor des grands pays industriels, alors que tout le monde
sait qu’aujourd’hui même les Etats-Unis sont les premiers pollueurs de
la planète. Leur préoccupation n’est pas non plus l’urbanisation à
outrance dénoncée par certains comme un mal qui fait reculer les
cultures alors qu’elle permet de loger de larges masses, ni ces
brigades de travail qui partent à l’usine en chantant, cette incroyable
militarisation de la force de travail qui est une force par la joie: elle
permet les cadences élevées et les capacités d’exportation que l’on
sait. Avoir un travail en Chine est considéré comme un privilège et
explique que les Chinois soient heureux de travailler. Non la
préoccupation principale des Chinois est bien de renforcer l’industrie et
d’augmenter la production en respectant les règles de l’Organisation
Mondiale du commerce (OMC) au sein de laquelle le pays a été
admis en décembre 2001, mais sur une base de réciprocité. Les règles
doivent être valables pour tout le monde. La Chine n’est pas coupable
d’avoir une main d’œuvre nombreuse motivée, bon marché et de plus
en qualifiée.

Pour les Chinois les Guerres de l’Opium si caractéristiques de


l’hypocrisie et de l’arrogance de l’impérialisme britannique dont les
Etats-Unis sont aujourd’hui aux yeux du monde les grossiers
continuateurs, sont terminées depuis longtemps. Le traitement
152
inéquitable des nations, qui était l’apanage des puissances anglo-
saxonnes et occidentales, est révolu. Une telle affirmation nationale
d’un pays qui vient du fond des âges pose un problème évidant à ceux
qui ont programmé l’abolition des nations et le règne de substitution
de l’objet et de la marchandise. Avec la Chine il est démontré que
l’industrie et le commerce ne sont pas une fin en soi comme dans les
pays du capitalisme libéral et du cosmopolitisme débridé mais un
moyen d’ asseoir sa puissance dans le concert des nations. Renouant
avec l’idée nationale - certains diront impériale - la Chine lance un
pavé dévastateur dans la mare glauque du mondialisme. C’est
ce qui lui est reproché.

Au dehors les Etats-Unis veulent continuer à lui interdire la vente d’


armes et de matériels sensibles, redoutant une Chine performante,
industrialisée, nucléaire et spatiale susceptible de remettre en cause
leur domination planétaire. C’est pourquoi Washington exerce une
pression constante sur ses « alliés » pour maintenir l’embargo sur les
armes à destination de Pékin sous prétexte de non respect des droits
de l’homme depuis les événements photographiés de la place
Tienanmen en 1989. On voulait faire croire que les Chinois aspiraient à
la démocratie.

Au dedans la Chine travaille au renforcement de son armée, l’Armée


Populaire de Libération (APL) et ses dirigeants s’appuient sur un
outil vital sans lequel le pays risquerait de se défaire ou de sombrer
dans l’anarchie, le Parti Communiste Chinois (PCC), héritier
historique de la Guerre Populaire de Libération de Mao Tse Toung. En
effet si l’élément chinois Han est majoritaire sur le territoire de la
République Populaire de Chine, le pays n’en comporte pas moins de 53
minorités avec lesquelles il faut compter, d’autant que ces minorités
vivent sur de vastes espaces peu habités comme le Xinjiang ou le
Tibet. Ces espaces confèrent à la Chine une dimension continentale
qu’elle perdrait si elle devait être confinée à la bande côtière la plus
peuplée entre la Mongolie et l’île de Hainan. La direction politique
chinoise est parfaitement au courant des plans séparatistes visant ces
deux régions et aussi de ceux, moins connus, visant comme hier la
Mandchourie. Avec le territoire autonome de Hong-Kong où les
Britanniques ont laissé des serviteurs, ces régions sont les cibles d’une
subversion occidentale du même type que celle qui a démantelé la
Yougoslavie. Mais il n’est pas facile de pénétrer l’intérieur chinois et les
émules de George Soros, toutes ces « associations humanitaires » et
153
autres « charitable trusts » qui sont depuis peu dénoncées en Russie
et en Biélorussie…ont le plus grand mal à y évoluer et à vendre leur
salade.

L’Ours et le Dragon et le Précédent Serbe

Au dehors la Chine cherche à renforcer ses liens avec la Russie en


Eurasie pour assurer ses arrières et éviter d’être poignardée dans le
dos en Asie Centrale. C’est la fonction de l’Organisation de
Coopération de Shanghaï (OCS) qui regroupe outre la Chine et la
Russie, le Kazakhstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et la Kirghizie (1).
La deuxième préoccupation de la Chine au dehors est la quête
d’approvisionnement en énergie (pétrole et gaz) indispensable à son
développement rapide car sa production propre est insuffisante face
aux besoins. Dans ce but la diplomatie chinoise a multiplié les contacts
avec des pays producteurs de pétrole comme le Venezuela, l’Iran ou le
Gabon. La Chine s’intéresse aussi vivement à l’expérience concluante
du « pétrole vert » brésilien. Au Pakistan la Chine a participé au côté
du gouvernement d’Islamabad avec lequel elle a toujours eu de bons
rapports pour avoir une voie de passage vers l’Océan Indien, à la
construction d’un nouveau port et au développement du terminal
pétrolier de Gwadar au Balouchistan. En Extrême Orient des accords
russo-chinois doivent l’assurer d’un approvisionnement en
hydrocarbures en provenance de Russie en direction de la Mandchourie
et de la côte du Pacifique.

D’aucuns, régulièrement, spéculent sur un danger chinois pour


l’Europe et pour l’Eurasie qui pourrait se concrétiser par exemple par
l’invasion des terres sous peuplées de Sibérie. C’est le thème de
L’Ours et le Dragon, l’un des livres du théoricien de la nouvelle
guerre froide à l’âge de la guerre de l’information (et des étoiles) Tom
Clancy. Désireux de voler les mines d’or et les gisements de pétrole
du sous-sol sibérien les Chinois déclenchent une guerre éclair contre la
Russie qui n’a pas d’autre solution – après avoir été affaiblie par les
oligarques - que de faire appel à l’US Army pour contenir l’attaque
chinoise. Cette fiction publiée en 2000 serait risible s’il n’y avait pas
dans ce scénario le rêve à peine secret de bien des responsables états-
uniens : faire s’entrebattre les cibles (directement ou par proxys)
avant de les attaquer, profiter de l’anéantissement mutuel des rares
puissances en devenir capables de leur faire de l’ombre. Cette fiction,
dont le but premier était - est - de créer un climat favorable au mythe
154
du danger chinois, supposait les dirigeants de Pékin suffisamment
stupides pour se suicider et entraîner au suicide leur pays, et sous
estimait de manière bien légère, c’est-à-dire américaine, la fierté de la
Russie et les capacités de renouveau de son Armée. Elle répondait
aussi, sans doute, à l’inquiétude grandissante des stratèges du
Pentagone concernant la mise en œuvre des plans d’encerclement, de
division et d’attaque élaborés ces dernières décennies aussi bien
contre la Russie que contre la Chine et prévoyant un « conflit majeur »
avec cette dernière avant qu’elle ne devienne « trop forte ».

Malheureusement pour les stratèges d’outre Atlantique, non seulement


les événements géopolitiques de ces dernières années en Eurasie ne
vont pas dans le sens souhaité mais encore ils se sont très clairement
orientés dans un sens opposé à leur désir, vers la création d’un Bloc
géopolitique défensif fondé sur l’entente et la coopération politico-
militaire des deux puissances en cause. Créée l’année 2000 à
l’initiative du Président russe Vladimir Poutine et de son homologue
chinois Jiang Zemin (remplacé depuis par Hu Jintao, Jiang restant «
aux affaires » à la tête de la Commission militaire centrale)
l’Organisation de Coopération de Shanghai, l’OCS, en est la
manifestation concrète la plus conséquente et la plus opérationnelle
puisque le 21 novembre dernier les Etats-Unis ont évacué la base
militaire Ouzbèque de Khanabad installée en 2001 à la faveur de la
croisade antiterroriste US. Le 5 juillet l’OCS avait invité les pays de la
« coalition antiterroriste » à démanteler les bases militaires situées sur
les territoires des pays membres et à déguerpir. En 2005 on a vu se
dérouler des manœuvres conjointes russo-chinoises sur l’ancienne «
ligne rouge » du fleuve Oussouri, qui faillit naguère provoquer un
conflit entre les deux pays. Outre l’objectif à court terme du
démantèlement des bases américaines en Asie Centrale la
collaboration entre Moscou et Pékin s’est manifestée aussi pour contrer
la tentative de « révolution colorée » survenue en Kirghizie comme
toutes les tentatives « oranges » faites ailleurs.

Au pays des «36 Stratagèmes» on n’est pas resté inactif dans le


domaine de l’analyse et de la prospective, surtout depuis l’agression
de l’OTAN contre la République Fédérale de Yougoslavie (RFY), la
Serbie actuelle, en 1999, conduite par les Etats-Unis et 18 de leurs «
alliés ». Le démantèlement de l’ancienne Yougoslavie et la guerre faite
aux Serbes qui en constituaient le noyau principal ont soigneusement
été étudiés à Pékin qui durant toutes les phases du conflit, aussi bien
155
lors de la guerre de faible intensité que pendant les bombardements, a
entretenu sur le terrain des observateurs attentifs.

A Pékin Zhang Zhaodong est l’auteur de 3 livres publiés en 1999 et


ayant un rapport avec l’agression de l’OTAN: dans son premier,Qui
Gagnera la Prochaine Guerre ? (2) cet ancien officier de marine
professeur à l’Université Chinoise de Défense Nationale explique un
peu à la manière de Avin et Heidi Toffler (3) que désormais la
menace principale vient des airs. L’avenir est aux missiles, aux armes
à laser, aux engins furtifs. Selon Zhang le principal théâtre des
opérations pour la Chine devrait être l’Océan Pacifique. Zhang met
l’accent sur l’importance du contrôle des îles comme autant de bases
solides pour l’arme aérienne. La Chine doit se préparer à cette
nouvelle forme de guerre en développant sa puissance industrielle. Il
faut miser non sur la quantité (comme avant) mais sur la qualité des
matériels et des troupes. Zhang prône la mise sur pieds d’un
commandement militaire interarmes unifié et l’imbrication de la
recherche civile et militaire. Comme aux Etats-Unis

Dans son deuxième livre A Quand la Guerre Contre nous ? (4)


Zhang étudie la fameuse doctrine de Révolution dans les Affaires
Militaires (RAM) qui détermine depuis la première guerre du Golfe le
comportement américain. C’est le domaine du C4ISR (Command,
Control, Communications, Computers, Information, Monitoring
& Reconnaissance) , celui de l’Infoguerre et de l’informatisation
des équipements mobiles. Face à un tel assaut de technologie il est
toutefois nécessaire de ne pas perdre le contact avec les réalités
(comme le montrent les dérives virtualistes américaines) et si
l’analyste chinois appelle à la modernisation de l’Armée Populaire de
Libération, l’APL, il prône en même temps la réinsertion du soldat dans
la société. Le soldat chinois ne doit plus être isolé mais se trouver à
l’aise au sein de son peuple. Zhang souhaite un soldat qui puisse avoir
accès aux technologies de pointe de l’américain mais qui se conduise
comme le résistant irakien d’aujourd’hui, un soldat «comme un
poisson dans l’eau». Une façon de joindre les enseignements de la
guerre révolutionnaire de Mao aux préoccupations philosophiques de «
L’Homme et la Technique», la conjugaison de ces deux éléments
faisant naître l’invincible combattant du futur. Il ne sera pas
Américain.

156
Qui Sera la Prochaine Cible(5) , le troisième livre, tire directement
les leçons de la « Guerre du Kossovo ». Zhang évoque l’usage intensif
par l’Armée Serbe (VJ) de leurres destinés à la « déception » des yeux
et des oreilles sophistiquées de l’agresseur, comme les chars, les
radars et les ponts en plastique ou en bois. Depuis la plus haute
antiquité l’art du camouflage est considéré comme un art de la guerre
à part entière, mais il est un peu oublié par les adeptes de Robocop ,
de la Panoptique et autre Total Information Awareness (TIA), qui
ne jurent que par la sophistication des armes de science fiction. A
l’opposé du virtualisme engendré par la technique, l’homme est
capable de tirer parti des enseignements de la guerre cognitive et
d’utiliser des armes non militaires.

Durant cette guerre où l’Armée Serbe a compensé son manque de


moyens matériels et surtout leur vétusté voire leur caractère
obsolète(6) par un florilège d’astuces et de bricolages, on a bidouillé
radars et batteries de défense anti-aérienne, monté ces radars
(quelques uns de fabrication tchèque) sur de vieux camions
soviétiques qui, une fois les avions ennemis « accrochés »,
déclenchaient la riposte de la Défense anti-aérienne (PVO) et
changeaient immédiatement de position. Ainsi, avec une PVO rustique
à base de missiles Sam-6 à la portée accrue, à la munition tirée en
salves et éclatant à haute altitude, on a contraint l’ennemi à descendre
le moins possible au-dessous de 5000 mètres de peur d’être abattu, ce
qui devait nuire à l’efficacité des tirs. Les pilotes français fourvoyés
dans cette galère ont déclaré à leur retour être sortis d’une véritable «
fournaise ». Dans le même temps de simples guetteurs postés sur les
crêtes montagneuses signalaient l’arrivée des missiles. Par ce même
procédé de tirs en salves on a détruit le quart des missiles de
croisières à 1 million de dollars tirés depuis la mer Adriatique, et
abattu le fameux avion « invisible » F-117 dont la composition du
revêtement ultra-secret au coût de recherche exorbitant et qui avait
exigé des années de recherche n’a pas été perdue pour tout le
monde…

On a testé discrètement des systèmes nouveaux qui avaient la


particularité d’éblouir les pilotes d’aéronefs et certains ont parlé
d’armes laser. On a détourné la fonction de routes pour en faire des
pistes d’atterrissage inattendues. On a protégé avions et hélicoptères
dans de profonds et hermétiques abris souterrains. On est intervenu
sur les fréquences radio de l’agresseur pour connaître à l’avance ses
157
actions, brouiller certains messages ou se substituer aux interlocuteurs
en utilisant des spécialistes des écoles de langues. On a effectué une
rotation permanente des troupes et leur fragmentation en petites
unités mobiles, ce qui a permis de réduire au maximum les pertes
d’une Armée qui s’est jouée de l’ennemi avec maestria, inaugurant sur
une grande échelle ce que l’on appelle aujourd’hui la « guerre
asymétrique ». On a monté des opérations de commando en Bosnie
où les Forces Spéciales Serbes appuyées par des éléments de
l’Armée de la Republika Srpska et déguisées en troupes de l’OTAN ont
détruit un certain nombre d’appareils sur le chemin du retour aux
environs de Bjielina, de Tuzla et de Pale.

L’OTAN avait annoncé qu’elle règlerait l’affaire serbe en 5-6 jours. Il lui
fallut 3 mois et l’épuisement de ses stocks de missiles pour arriver à
un « accord » avec Slobodan Milosevic. Là-dessus Zhang n’est pas
tendre pour la direction russe de l’époque (Eltsine) qu’il accuse d’avoir
lâché les Serbes en refusant de livrer les batteries de missiles S-300
qui auraient pu être dévastateurs pour l’OTAN, puis par la mission
Tchernomyrdine (qui devait agir comme un VRP occidental). D’où un
doute qui s’est un peu estompé depuis l’accès aux affaires de Vladimir
Poutine, mais un doute subsistant en forme de question récurrente
dans la bouche des dirigeants chinois: « Est-ce que la Russie sera
capable de contenir les Etats-Unis dans les prochaines 20
années ? ».

Zhang ne manque pas non plus de relever les différences de


conceptions entre la France, l’Allemagne et les Etats-Unis, notant que
sous l’impulsion de Washington la doctrine de l’OTAN est passée pour
son cinquantième anniversaire d’une position jusqu’alors défensive à
une position « préventive », d’une position militaire à une position
politico-militaire. Faisant mine de se demander pourquoi les Etats-Unis
ont insulté la Chine en bombardant son ambassade belgradoise, Zhang
évoque une improbable volonté de montrer sa force là où il faut plutôt
y voir une volonté de punir un Etat qui aide l’ennemi, un Etat qui teste
de nouveaux systèmes de défense et en définitive un Etat qui a fait
plus pour défendre la Serbie que la slave et orthodoxe Russie. Il est
vrai qu’en défendant les Serbes les Chinois se préparaient à se
défendre eux-mêmes. On ne pouvait en attendre autant d’Eltsisne et
de sa bande d’oligarques.

158
Sur le plan politique, traduisant la position de la direction de Pékin,
Zhang fait une différence entre la première « Guerre du Golfe » et ce
que l’on a appelé la « Guerre du Kossovo » (dans les deux cas on
devrait dire l’agression contre l’Irak et l’agression contre la
Serbie) : la première, bien qu’illégitime, faisait suite à l’invasion du
Koweït, un Etat membre des Nations Unies. L’agression des mêmes
contre la Serbie n’avait, elle, ni légalité ni légitimité et était par
conséquent « totalement injustifiée ». La position de Zhang reflète la
position du Gouvernement Chinois. Le prétexte du Kossovo est un
précédent susceptible d’être appliqué plus tard à la Chine, l’affaire
yougoslave à travers le démantèlement territorial d’un pays souverain,
le soutien aux séparatismes de républiques et régions autonomes,
notamment en Bosnie et au Kossovo transformés par la diplomatie
coercitive et la force armée en « Etats » ou en passe de l’être,
pourraient bien un jour ou l’autre viser le Tibet ou le Xinjiang que
certains appellent le « Turkestan Oriental»…

La synthèse turco-islamiste ou néo-pantouraniste vise en effet


encore plus la Chine que la Russie. Sur ces questions d’actualité, les
livres de Zhang et les articles de la presse militaire pékinoise en
attestent, les Chinois ont pris conscience de la menace pour eux-
mêmes en observant la destruction méthodique de la Yougoslavie et ils
se préparent à défendre avec détermination et finesse une Chine
menacée des mêmes périls.

La Guerre Sans Limite

Zhang Zhaozhong n’est pas le seul à avoir abordé ces questions. La


même année, Qiao Liang et Wang Xiangsui , deux officiers
supérieurs de l’APL (Armée de l’Air) publiaient Unrestricted Warfare
(7) (La Guerre Sans Règle), un livre qui devait faire du bruit aux Etats-
Unis. Constatant eux aussi l’écart militaire entre la Chine et les Etats-
Unis et avançant que la guerre avec ces derniers est prévisible, les
auteurs en concluent que pour vaincre, la Chine devra mener une «
guerre sans frontière et sans limite ». Tous les moyens seront
bons, les règles du droit international sur lequel elles prétendent
s’appuyer n’étant pas respectées par les puissances occidentales, ou
seulement quand ça les arrange. L’Occident ne se gênant pas non plus
pour violer lois et principes imposé aux autres. Principaux visés, les
Etats-Unis. La Chine doit en tirer les conclusions adéquates.

159
L’accent est mis sur la fuite en avant de Washington dans la volonté de
se munir des armes de la RAM (Révolution dans les Affaires
Militaires ) à un coût exorbitant. Ils suggèrent ce qui a été annoncé
par un Emmanuel Todd dans Après l’Empire (8), la possibilité que
les Etats-Unis finissent comme l’Union Soviétique, par un effondrement
économique dû à des dépenses excessives, le retour de bâton des
guerres extérieures et le développement de troubles intérieurs, «
l’effondrement de l’Amérique sous le poids de la décadence et
du cosmopolitisme », pour reprendre la formule d’un responsable
chinois cité par un analyste français. Oubliée depuis la deuxième
guerre contre l’Irak, les Etats-Unis arborent encore en 1999 la doctrine
du zéro mort qui, selon Qiao et Wang, constitue leur point faible. La
Chine peut supporter des pertes massives et sacrifier une partie de sa
population « à millions », disait il n’y a pas longtemps encore un
général chinois, mais pas l’Amérique.

On constate aujourd’hui combien ces propos sont de mise au moment


où le chiffre annoncé des pertes US en Irak commence à avoir un
impact dévastateur aux Etats-Unis même et à mettre en difficulté les
responsables de la guerre. Même si depuis le coup du 11 septembre
2001 cette doctrine du zéro mort a été abandonnée en prévision des
pertes des guerres programmées bien avant en Afghanistan, en Irak…

Ayant relevé l’importance des « actions militaires non guerrières »


pour Washington Qiao et Wang notent que les théoriciens US ont
oublié les « actions de guerre non militaires » qui caractérisent la
guerre sans règle. En fait ils ne les ont pas oubliées mais ils les
subissent (quand ils ne les provoquent pas eux-mêmes) et cela porte
chez eux d’autres noms comme guérilla ou terrorisme.

Présentée comme un danger, la Chine voudrait avoir d’autres


préoccupations que la guerre. Simplement pour assurer la paix elle
doit être prête à cette éventualité qui est pour ses militaires une
certitude. Avec 1 milliard 250 millions de « bouches à nourrir »,
terme employé par Pékin pour désigner ses citoyens, une répartition
de la majorité de sa population près des côtes du Pacifique, une
surface cultivable et une production agricole limitées, un gros besoin
d’importer des céréales, 20 villes de plus de 5 millions d’habitants, une
population qui atteindra son point culminant en 2010 (pour,
selon les démographes, vieillir ensuite rapidement ), des besoins
énergétiques grimpants nécessaires à sa croissance, des minorités
160
ethniques et religieuses à la loyauté douteuse dans des zones
géopolitiquement vitales comme le Xinjiang où se trouvent les centres
d’expérimentation nucléaires et les bases de lancement des fusées, ou
le Tibet source des cours d’eau et protection naturelle de sa grande
masse continentale face au sous continent indien, la Chine préférerait
se passer d’un conflit majeur avec les Etats-Unis et leurs « alliés ». S’il
en reste à ces derniers lorsque le gong sonnera..

Pour ce qui est de ses atouts la Chine bénéficie d’une main d’œuvre
abondante, laborieuse, bon marché et de plus en plus qualifiée, d’une
claire conscience par une direction politique ferme héritée des
enseignements de Mao des enjeux géopolitiques présents et à venir,
d’un patriotisme sans faille qui empêche les Occidentaux d’introduire
les chevaux de Troie de leurs ONG , enfin d’un élément important
dont on parle finalement peu, représenté par la fermeture de son
espace aux entreprises d’usure occidentales (les banques
étrangères). Les Chinois, qui se réservent le monopole du maniement
de l’argent, ont accroché leur monnaie au dollar, acheté une grande
quantité de bons du trésor américain et font commerce avec tout le
monde, les Etats-Unis, l’Europe et tous les autres en se servant au
maximum de leurs rivalités pour en tirer les meilleurs avantages.
Exemple de cette stratégie lors de la courte visite de Georges W Bush
à Pékin fin novembre, qualifiée simplement de « constructive », la
promesse d’achat de 70 Boeings au moment où Airbus Industrie
essaie d’accroître son volume sur le marché chinois. Petite punition-
pression de Pékin sur une Europe réticente à lever l’embargo US sur
les armes, alors que la France et l’Allemagne bien considérées en
Chine le souhaiteraient contre l’avis du représentant de l’Europe
américaine, José Manuel Barroso . (9) Mais la tenue à Pékin des
Jeux Olympiques de 2008 suivie de l’Exposition mondiale de
Shangai en 2010, deux succès qui relèguent au second plan les
tergiversation de l’Europe inféodée, fait un peu oublier les obstacles et
réjouit le cœur des Chinois, un peuple festif toujours en train de rire et
de chanter. Années 2010, années décisives…

Les experts du Pentagone estiment que la Chine devrait atteindre un


niveau de puissance susceptible de nuire à leur hégémonie à partir de
2010. Le temps presse donc pour tous ceux qui veulent déstabiliser la
Chine « avant qu’il ne soit trop tard ».

161
La Chine a effectué « un effort de réarmement et d’accroissement
massif de sa puissance militaire, supérieur à celui de
l’Allemagne entre 1933 et 1940 et à celui des USA après Pearl
Harbor , écrivait en mars 2001 Gérald Fouchet dans article
documenté ( Vers une Nouvelle Guerre Froide Chine-USA ).
Insistant sur le fait que le problème de Taïwan ne serait pas
nécessairement la cause de l’affrontement, cet analyste optait pour un
conflit majeur Chine-USA pour le contrôle du Pacifique. La Chine
n’accroît pas ses effectifs terrestres. Elle développe sa flotte et son
arme aérienne. Elle améliore son potentiel balistique: « Les Chinois
se préparent donc bien à un conflit de type « post-moderne »
centré sur la guerre électronique, les missiles, les avions, les
sous-marins et les satellites, un conflit qui aurait
inévitablement un aspect (partiellement) nucléaire ». Mais sans
oublier ce sur quoi ont insisté les auteurs chinois évoqués, le facteur
humain et la motivation patriotique du soldat qui fait défaut à la
troupe états-unienne. Et un Ludovic Woets fait remarquer avec
pertinence qu’en définitive pour le pouvoir chinois « l’important n’est
pas le contrôle économique mais le contrôle politique est moral
».

Le Grand Echiquier

Ce consultant auprès du Ministère Français de la Défense envisage


deux possibilités : «La désintégration de la Chine est un des
scénarios couramment évoqués. Dans une étude récente des
experts sinologues américains estimaient que l’éclatement de
la Chine était l’issue la plus probable, reprenant la thèse émise
en 1994 par un fils de haut dignitaire chinois dans La Chine vue
par le Troisième Œil qui prophétisait pour son pays un
éclatement à la yougoslave » (Scénarios pour la Chine,
Stategic Road , Paris février 2001). Selon Woets «L’autre « grand
» scénario consiste en la montée de tensions nationalistes
engendrées par un excès de confiance de la Chine ». Autrement
dit un conflit avec des voisins. Les frictions régionales ne manquent
pas en effet et on se souvient de la guerre avec le Vietnam en 1979,
mais il y a aussi, en dehors du cas particulier de Taiwan protégé par
les Etats-Unis, le Japon, la Corée, les Philippines, la Malaisie etc. A
plusieurs reprises on a frisé le conflit armé à propos de petites îles ou
atolls avec ces pays.

162
Comparant l’ouverture au monde de la Chine à l’ère Meiji au Japon
Woets voit dans la « modernisation » de l’Armée Chinoise l’outil d’une
stratégie de puissance d’un grand pays longtemps « diminué et
humilié ». En se dotant de l’instrument nécessaire à sa renaissance la
Chine veut retrouver sa « centralité »(Empire du Milieu)

S’essayant à la prospective Woets esquisse ainsi la politique de la


Chine par rapport à ses voisins et en mer de Chine que Pékin appelle «
notre espace vital» :

• Elle exigera la réunification avec Taiwan, après Hong-Kong (1997) et


Macao(1999).

• Elle parrainera la réunification de la Corée détachée des Etats-Unis.

• Elle fera en sorte de contenir le Japon, « adversaire potentiel » et


seul rival dans la région. La rivalité avec l’Inde et des « intérêts
fortement concurrents » pourrait déclencher des « conflits indirects ».

• « Pour nombre de penseurs, la prochaine « grande guerre »


se déroulera autour du triangle Chine-Inde-Pakistan», triangle
nucléaire.

• Tournée vers le Sud-Est Asiatique et l’Océan Pacifique la Chine ne


s’en préoccupe pas moins, évidemment, de ce qui se passe derrière
son dos. Elle « craint que l’Asie Centrale ne devienne une zone à
risque pour elle». C’est une raison de la bonne entente avec la
Russie.

Professeur à l’Ecole de Guerre Française, Aymeric Chauprade


confirme l’intérêt porté par les Etats-Unis à l’émergence chinoise.
DansLa Chine est l’Objet Central de la Géopolitique
Américaine(10) Chauprade remarque : «L’analyse de la littérature
stratégique américaine postérieure à la chute de l’URSS, autant
que les déclarations des dirigeants, montre le défi chinois est
la priorité de la pensée géopolitique américaine. Cette priorité
n’a pas disparu du seul fait des événements du 11 septembre
2001». Et d’énumérer pour sa part les intentions probables de
Washington pour entraver l’essor chinois :

• Contrôle des besoins en énergie.

163
• Encerclement par un réseau d’alliances.

• Neutralisation de sa capacité nucléaire.

• Subversion intérieure par le soutien aux séparatismes.

En envahissant l’Irak en 2003 les Etats-Unis ont bloqué l’accès au


pétrole. S’ils renversaient le régime en place en Iran ils auraient
définitivement coupé cet accès au Proche Orient qui caractérisait
l’essentiel de la zone d’approvisionnement de Pékin. Le soutien à l’Iran
est dans l’intérêt commun de la Russie et la Chine, la Russie cherchant
avant tout à empêcher l’apparition d’un nouveau satellite de
Washington sur le bord de la mer Caspienne. Soulignant que «depuis
1999, les Etats-Unis consolident leurs relations avec l’Inde
(comme le fait aussi Israël qui coopère de plus en plus avec les
Indiens sur le plan militaire), puissance nucléaire comme le
Pakistan, mais surtout formidable contrepoids naturel à la
Chine», Chauprade résume le problème posé par ces deux pays. Le
Pakistan qui a toujours eu de bonnes relations géopolitiques avec la
Chine. L’Inde abritant le Dalai Lama, pays avec lequel elle a un lourd
contentieux territorial sur les contreforts de l’Himalahya et qui mène
un jeu de balance entre Washington et Moscou : «Si demain le
Pakistan ne fait plus partie du nouveau « Pacte de Bagdad »
que l’Amérique cherche à construire mais d’un bloc islamique
hostile à Washington et Tel-Aviv, alors l’Inde sera son
remplaçant évident». Et là la géopolitique de Moscou consiste à se
poser en médiateur actif entre New Delhi et Pékin et à promouvoir une
bonne entente entre les deux grands rivaux asiatiques au grand dam
des Américains.

En Extrême Orient l’encerclement de la Chine s’appuie sur un


dispositif ancien hérité de la guerre froide et comprenant le Japon, la
Corée du Sud, Taiwan, les Philippines. Washington courtise le Vietnam
et cherche à renverser la « junte birmane » discrètement soutenue par
Pékin. Enfin la Mongolie qui a reçu la visite d’émissaires de l’OTAN
vient objectivement compléter ce dispositif d’encerclement . On
comprend bien que la Chine veuille surveiller ce qui se passe dans son
dos en Asie Centrale, et cela elle ne peut le faire qu’avec la Russie.

Où l’on s’aperçoit que la hantise de certains d’une invasion de la


Sibérie vide de Russes par les prolifiques Chinois – le Nouveau Péril
Jaune - n’est pas envisagée pour le moment par les analystes sérieux,
164
et même dans la « fenêtre d’opportunité stratégique » chinoise ( la
période 2010-2020). Ce qui écarte politiquement le concept
inapproprié d’ « Eurosibérie», bloc fédéraliste ethnique soi disant
homogène et alliance mystique avec le Japon, l’Inde et le Dalaï Lama…
On reviendra plutôt à une conception classique de la géopolitique et
des relations internationale exprimée naguère par le visionnaire
Jacques Bainvillequi comparait entre les deux guerres la position du
Japon en Asie à celle de l’archipel britannique en Europe. Introduire la
dynamique chinoise dans le concept géopolitique autrement plus
ample et décisif d’Eurasie , c’est permettre le rassemblement
pragmatique des forces vives de l’Europe et de la Russie pour
promouvoir, en bon entente avec le nouvel « Empire du Milieu »,
l’émergence d’un nouveau bloc de puissance et de liberté dans un
nouveau monde multipolaire . La Chine a besoin de l’Europe pour
faire contrepoids aux Etats-Unis et l’Europe occupée a besoin de la
Chine pour se libérer.

Seule puissance hégémonique du moment et qui veut le rester,


inquiète des prétentions chinoises sur le Pacifique et de la conception
d’un grand bloc continental eurasiatique de l’Atlantique au
Pacifique, l’Amérique ne l’entend évidemment pas ainsi et tentera tout
pour empêcher l’émergence de nouveaux pôles de puissance dans ce
qu’elle considère comme son nouveau Far East, son aire d’expansion
naturelle, la terre promise de ses financiers et de ses marchands. A
plus ou moins long terme cela signifie la Guerre. C’est pourquoi pour
les dirigeants éclairés de l’aire continentale qui accéderont aux
pouvoirs et pour les militants des mouvements de type nouveau
voulant changer radicalement la donne, la bataille décisive de
libération nationale revêt une dimension eurasiatique et est déjà
inscrite en lettres de sang sur le Grand Echiquier.

[Cet article a été publié dans Eurasia, revue de géopolitique italienne


couplée avec le site Internet Eurasia-rivista.org]

---------------------------- ------------

(1) Des pays appartenant à l’OCS appartiennent aussi à


l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), une
structure créée par la Russie pour faire pièce à l’OTAN et qui regroupe
l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Tadjikitan et la Kirghizie.

(2) Pékin, China Youth Press, mars 1999


165
(3) Paris, Guerre et Contre-Guerre, Survivre au XXI° Siècle,
Fayard, 1993

(4) Pékin, PLA Publishing House, juillet 1999

(5) Pékin, China Youth Press, septembre 1999

(6) un matériel d’origine yougoslave mais aussi soviétique et français

(7) Pékin, PLA Publishing House, février 1999

(8) Paris,Gallimard, 2002

(9) Début décembre, en visite en France, le premier ministre chinois


Wen Jiabaosignait en présence de son homologue français
Dominique de Villepinun contrat d’achat de 150 Airbus A320.
D’autres gros contrats étaient aussi annoncés, dans le domaine des
transports ferroviaires et de l’industrie électronucléaire et pétrolière
(implantation de Total en Chine).

« UNE NOUVELLE ÉPOQUE DE GUERRES IRRÉGULIÈRES? »

ALLOCUTION PRONONCÉE DEVANT LE CORPS


PROFESSORAL ET LES ÉLÈVES-OFFICIERS DU COLLÈGE
MILITAIRE ROYAL, À KINGSTON, EN ONTARIO

LE 4 FÉVRIER 2004

C’est une salle étonnante où donner une conférence. Si l’on


regarde les initiales gravées au plafond, les peintures et les
insignes sur les murs, on se rappelle que le Canada n’est pas un
pays neuf. C’est une expérience, une longue expérience. La
réussite du Canada réside dans son aptitude à poursuivre cette
expérience. C’est un des aspects fondamentaux qui distinguent le
Canada des autres pays.

Du point de vue militaire, nous avons une longue tradition. Cette


salle est une conceptualisation de notre participation à la Première
Guerre mondiale. Toute cette grandeur, toute cette tragédie sont
remarquablement rassemblées ici. Pourrions-nous reproduire une
salle de ce genre pour décrire notre expérience militaire des 50
166
dernières années? Je ne le sais pas. Je ne crois pas que nous nous
voyons d’une façon aussi singulière. Ce que nous faisons
maintenant, et ce que nous imaginons que nous faisons, est
complexe et se prête mal à la conceptualisation.

Pourtant, cela pourrait et devrait être conceptualisé. Seulement, il


faut d’abord accepter l’idée que nous avons agi délibérément.

C’est ce dont je vais traiter ce soir.

C’est un grand honneur de prendre la parole à l’occasion de la


Conférence J. D. Young. C’est aussi un honneur particulier de
présenter cette conférence dans cette salle où la présence de
Arthur Currie est palpable. J’ai toujours pensé que Arthur Currie
était un grand général. Il a été un grand général lors d’une guerre
qui a donné mauvaise réputation aux généraux. Il a été l’un des
rares généraux alliés à sortir de cette guerre mondiale avec une
réputation intéressante et sans tache. Bien d’autres commandants
auraient mieux fait de passer leur temps à faire autre chose. Mais
c’est là le sujet d’une autre conférence.

J. D. Young a été tué le jour du débarquement, le jour J. Mon


père, qui était alors un jeune capitaine des Royal Winnipeg Rifles,
faisait partie de la première vague qui a débarqué ce jour-là. Il a
eu la chance de franchir la plage indemne, mais son régiment et
deux autres régiments ont subi de lourdes pertes aux mains des
SS, 36 heures plus tard.

La plupart des soldats canadiens n’avaient jamais combattu et se


sont retrouvés sur la plage à ce moment crucial de l’histoire du
monde. Au cours des événements fulgurants de la semaine
suivante, ils perdraient nombre de leurs meilleurs amis.

Mon père est resté dans les forces armées après la guerre, et j’ai
donc été élevé dans des bases militaires au Canada. [...] J’ai été
élevé au milieu de vétérans du débarquement, de la campagne
d’Europe et de celle d’Italie, entre autres. C’était un groupe très
particulier d’officiers de l’armée, de l’aviation et de la marine qui
avaient tous participé à la longue campagne que fut la Seconde
Guerre mondiale. Leur expérience, comme celle des anciens
167
combattants de la Première Guerre mondiale, était très différente
de l’expérience morcelée et pourtant intense des soldats
d’aujourd’hui. Il est probable que votre expérience militaire à
vous, élèves-officiers qui êtes dans cette salle, ressemblera
beaucoup plus à celle des militaires du dernier quart de siècle qu’à
celle des combattants des deux guerres mondiales. Cependant, on
ne peut évidemment pas en être certain.

Vous avez la chance de vous préparer à devenir officiers.


Seulement, vous devez savoir que vous ne vous préparez pas à un
travail. Vous n’aurez pas un travail pendant les 20 ou 30
prochaines années. Vous aurez une vie. Vous aurez une vocation.
Comme nous vivons dans un pays qui a une petite force armée,
vous aurez l’impression que tout le monde a un emploi ou est
sans emploi, tandis que vous n’êtes ni dans l’une ni dans l’autre
de ces situations. Vous serez extrêmement employés mais pas
d’une manière que la plupart des gens comprennent.

Il y a quelques jours, à Kaboul, le caporal Murphy a été tué lors de


l’explosion d’une mine antipersonnel et le lieutenant Feyko est
gravement blessé. Si le caporal Murphy est mort et si le lieutenant
Feyko est gravement blessé, c’est justement parce qu’ils avaient
une vocation et non un travail. Ce qu’ils ont fait, ce qu’ils font et
ce que vous ferez n’ont rien à voir avec un travail de neuf heures
à dix-sept heures, pas plus qu’avec des semaines de cinq jours et
de quarante heures. Il n’y aura pas, comme dans la vie civile, de
temps libre. Il n’y aura pas de vie normale. Ce n’est pas censé
être une vie normale.

Vous aurez une famille, des enfants, de l’amour, du bonheur et


des malheurs, mais votre mode de vie ne sera pas ce que la
plupart des autres citoyens canadiens jugent une vie normale.
Vous aurez une vie très particulière. Elle comprendra des liens
d’amitié et de camaraderie qui sont à la fois désuets et
postmodernes. Il n’y a pas d’autre façon d’organiser sa vie dans
les forces militaires. Si vous ne cultivez pas entre vous un sens
aigu de l’amitié, vous ne parviendrez pas à vivre la vie des forces
armées. Vous ne parviendrez pas à faire ce que les forces armées
canadiennes vous demanderont de faire au cours d’une existence
168
de service et de dévouement. L’amitié est l’une des vérités
éternelles de toutes les forces armées solides. Elle comporte
quelque chose qu’un emploi normal ne peut pas comporter : le fait
que vous aurez tous la vie des autres entre vos mains.

Depuis quatre ans et demi, depuis que Adrienne Clarkson a été


nommée gouverneure générale et commandante en chef, j’ai eu la
chance d’observer les forces canadiennes dans des circonstances
différentes et dans bien des endroits au Canada, mais aussi au
Kosovo, en Bosnie, sur des frégates dans le golfe Persique et à
Kaboul il y a quelques semaines. Je les ai souvent observées dans
le Grand Nord, quand nous nous rendons d’une petite
communauté isolée à une autre, transportés par de jeunes pilotes
de la force aérienne dans ce merveilleux avion qu’est le Twin
Otter. Quand nous sommes dans l’Arctique, je pars en patrouille
avec les Rangers le plus souvent possible. Je reparlerai d’eux à la
fin de la présente allocution.

Si l’on tient compte de la taille réduite de nos forces armées, ce


que nous réalisons aujourd’hui est remarquable. Nous sommes
présents dans une dizaine de régions du monde. Dans certaines
d’entre elles, nous sommes en grand nombre. Nous y faisons face
à la guerre irrégulière. Depuis 50 ans, la guerre irrégulière est la
forme d’activité militaire dominante dans le monde. La principale
stratégie qui est utilisée depuis longtemps dans le monde n’a
presque rien en commun avec la guerre mobile des chars
d’assaut, avec les bombardements de précision ou avec les armes
de destruction massive. Depuis 50 ans, la guerre, c’est la guerre
irrégulière. Et les forces armées canadiennes passent le plus clair
de leur temps sur le terrain à tenter de faire face à cette réalité
stratégique.

Notre effectif militaire est peu nombreux. Nos engagements sont


nombreux, relativement à notre taille. L’expérience de ceux qui
font partie de nos forces est donc très intense. L’un des
avantages, mais l’une des causes de tension, qu’entraîne le fait
d’être peu nombreux et d’avoir de nombreux engagements est
que vous serez continuellement envoyés à l’étranger. Je rencontre
souvent des officiers et des sous-officiers d’une vingtaine d’années
169
qui ont deux, trois ou quatre décorations. Nous avons une force
militaire composée de jeunes officiers et sous-officiers qui
possèdent une expérience remarquable.

À ce propos, je pense qu’il faut se méfier de ceux qui, dans les


coulisses, prétendent défendre nos forces armées, mais passent le
plus clair de leur temps à insinuer que ces forces sont tellement
mal équipées qu’elles sont incapables de faire leur travail. Certes,
il y a du matériel à changer. Toutefois, dans l’ensemble, nos
forces armées ont beaucoup de bon matériel. C’est l’une des
raisons pour lesquelles elles peuvent faire du si bon travail dans
des régions comme l’Afghanistan. N’oubliez pas qu’à Kaboul la
situation est extrêmement instable. Pourtant, le nombre
d’incidents et de victimes est étonnamment peu élevé par rapport
à celui des autres armées qui font face à des situations tout aussi
instables.

Ce sur quoi je veux revenir, c’est que nos forces armées sont
actuellement parmi les plus chevronnées du monde. Quand vous
aurez 30 ans, vous aurez plus d’expérience de la guerre que ne
l’ont eue en 20 ou 30 ans les officiers de la période qui a suivi la
Seconde Guerre mondiale. Ces derniers ont lutté contre un
phénomène complexe et frustrant, appelé la guerre froide. Ils
étaient en Allemagne et non en Bosnie. La plupart d’entre eux
n’ont pas été confrontés à des situations de guerre irrégulière
extrêmement difficiles, très différentes les unes des autres, mais
se succédant rapidement.

J’ai observé les opérations de nos militaires à partir d’une fabrique


de pain et d’une fabrique de tapis abandonnées, nos deux
principaux camps en Bosnie, à partir des deux remarquables
camps modèles que nous avons construits à Kaboul, et de bien
d’autres endroits. J’affirme sans hésiter que nos forces armées
sont non seulement chevronnées mais aussi impressionnantes.
Pour être plus précis, je dirais qu’elles sont composées de
personnes très intelligentes et instruites, qui semblent gérer des
situations délicates et tendues avec beaucoup de calme et
d’assurance.

170
Quand la gouverneure générale et moi étions à Kaboul au Nouvel
An, cette année, j’ai demandé si je pouvais partir en patrouille le
31 décembre. Bien des gens ont tenté de m’en dissuader, vous
vous en doutez. Le général Leslie a alors déclaré que, en
définitive, il aimerait y aller, lui aussi. Cela a réglé la question, et
nous sommes partis tous les deux passer une partie de la nuit
étendus dans la boue dans une tempête de neige au sommet
d’une montagne. Je dois avouer que ce moment passé avec ce
peloton est la meilleure Saint-Sylvestre dont je me souvienne. La
patrouille était bien entendu dirigée par un lieutenant d’environ 23
ans.

Étendu dans la boue, là-haut, sur une des collines qui dominent
Kaboul, je ne cessais de penser qu’il était extraordinaire qu’à son
âge, en plus de nous avoir sur les bras, le général Leslie et moi,
ce jeune homme soit responsable d’un aussi grand nombre de vies
humaines, dans une situation aussi difficile, dans un lieu où notre
stratégie et nos tactiques sont si bonnes que nous avons perdu
peu d’hommes malgré des conditions extrêmement dangereuses
et incertaines. Après tout, à Kaboul, les conditions sont sans doute
potentiellement plus dangereuses et incertaines qu’en Irak. Au
moins, en Irak, il y a des structures sociales, éducatives et
politiques sur lesquelles on peut s’appuyer. En Afghanistan, la
situation pourrait beaucoup plus facilement devenir anarchique.
Les risques continueront à être élevés, mais nous faisons bien
notre travail. Le Royal Canadian Regiment se retire et un autre
régiment remarquable, le 22e, prend la relève. Ses membres
feront aussi leur travail calmement, professionnellement et avec
sagacité.

Les pressions exercées sur nos forces armées à cause de leur


effectif réduit ont donc aussi amené tous les militaires à acquérir
une expérience et des compétences multiples. Vous, élèves-
officiers, serez des spécialistes quand vous quitterez ce collège,
mais, d’ici une dizaine d’années, vous ne vous percevrez plus de
manière aussi étroite. Vous aurez une multitude de compétences,
car une armée de la taille de la nôtre ne peut se permettre d’avoir
des gens qui se voient de façon monolithique. Vous apprendrez

171
graduellement à faire beaucoup de choses, même si on continue à
vous décrire officiellement d’une manière plus monolithique.

Une autre conséquence intéressante de notre petite taille est le


haut niveau d’éducation des membres de nos forces armées.
Notre corps d’officiers est peu à peu devenu l’un de ceux qui
possèdent la meilleure formation du monde, et de plus en plus
d’officiers sont titulaires d’une maîtrise ou d’un doctorat. C’est
l’aboutissement des programmes d’éducation à long terme
qu’offre le Collège militaire royal. Nos sous-officiers sont
également parmi les mieux formés de toutes les armées du
monde. Quand j’étais enfant, il était extrêmement rare que
quelqu’un qui n’était pas officier ait un diplôme universitaire.
Maintenant, c’est plus courant. Pourquoi? Parce que les Canadiens
préfèrent se comporter comme s’ils vivaient dans une société
essentiellement égalitaire. Fondamentalement, selon notre
mythologie, nous appartenons tous à la classe moyenne. D’un
point de vue plus pragmatique, chacun d’entre nous doit se servir
de son intelligence de la manière la plus pratique possible, car
nous n’avons pas trois personnes pour accomplir trois tâches
différentes.

Certains d’entre vous seront peut-être étonnés de m’entendre


évoquer la tradition égalitaire du Canada, dans cette salle et dans
ce cadre militaire. Après tout, s’il y a une institution qui rejette en
apparence l’idée d’égalitarisme, c’est bien l’institution militaire. Je
ne crois cependant pas que ce soit si clair que ça. Les forces
armées ont évidemment soigneusement édifié une structure
pyramidale. Pourtant, dès la Première Guerre mondiale, le modus
operandi des forces armées canadiennes causait constamment des
tensions par rapport aux traditions européennes, notamment
celles de la Grande-Bretagne, de la France et des États-Unis. Nos
liens étroits avec la tradition britannique, qui était proche de la
tradition française, nous ont sans doute empêchés pendant des
décennies d’appliquer notre stratégie et nos tactiques d’une
manière qui s’inscrivait mieux dans les habitudes canadiennes. Les
traditions britannique, française et américaine sont profondément

172
ancrées dans un système de classes, car il s’agit de sociétés qui
sont intrinsèquement basées sur la stratification sociale.

Arthur Currie était très clair à ce sujet. Son armée et lui


s’estimaient plus égalitaires que les autres. Currie a parlé du
genre de discipline qui régnait dans les armées européennes et
américaine. Il a remarqué qu’elle était « totalement étrangère »
aux Canadiens qui « n’étaient pas habitués à manifester du
respect et de la déférence à l’égard de quelqu’un qui ne pouvait
pas se tenir droit sur ses jambes sans l’aide artificielle de sa
richesse ou de ses titres ».

La richesse, le titre, le rang et même l’éducation ne vous seront


d’aucun secours si personne n’estime que vous méritez cette
déférence. Cela ne signifie pas que les forces armées n’ont pas
besoin de discipline. Seulement, le fonctionnement des forces
militaires canadiennes est légèrement différent. Certes, nous
avons des grades comme toutes les armées, et c’est essentiel.
Cependant, il y a aussi actuellement un débat intéressant qui
gagnerait à être analysé plus ouvertement et de manière plus
intellectuelle et qu’il faudrait encourager parce que cette approche
égalitaire plus flexible nous permet de tirer davantage parti de
notre petit nombre.

Photo de l’Unité de photographie de la BFC de Kingston


KN2004-020-042, de Steven McQuaid
Son Excellence John Ralston Saul s’addresse aux étudiants, au
corps enseignant et aux militaires dans le Hall Currie, au CMR.
173
Vous devrez donc faire preuve d’un leadership très éclairé, car
votre grade et votre éducation seront au service de votre autorité,
mais n’en seront pas les garants. Un leadership éclairé exige
notamment de réfléchir à la stratégie, quel que soit votre champ
de spécialisation.

J’ai dit au commencement que je voulais démontrer que, d’un


point de vue stratégique, les forces canadiennes avaient agi d’une
manière délibérée pendant les 50 dernières années. Au cœur de
cette résolution réside la réalité de la guerre dans le monde
actuel. Il ne s’agit pas d’armées imposantes. Il ne s’agit pas
d’équipement imposant. Il ne s’agit pas de victoires classiques,
décisives, où l’ennemi est défait et admet sa défaite et où les deux
parties concluent ensuite un accord, tel qu’un traité de paix. Ce
n’est pas dans un monde comme cela que nous vivons
aujourd’hui. Je suis presque certain que nous ne vivrons pas dans
un monde pareil durant des décennies. Je suis sûr que vos
carrières se dérouleront à une époque où les armées imposantes,
le matériel imposant et les victoires décisives seront rares et pas
tellement utiles.

Nous venons d’être témoins de deux impressionnantes victoires


classiques dues à un armement important, en Afghanistan et en
Irak. Il s’agissait essentiellement de deux guerres occidentales du
XXe siècle. Grâce à la technologie de pointe, les armées ont géré
assez rapidement des situations complexes et, dans le cas de
l’Irak, la situation a été maîtrisée très rapidement. Cela a donné
l’illusion de la rapidité et de la flexibilité stratégiques. Cette
rapidité et cette flexibilité stratégiques apparentes semblaient
rappeler les grandes stratégies de Basil Liddell Hart, basées sur
l’utilisation des chars d’assaut au milieu du XXe siècle.

D’après moi, la vraie guerre a commencé quand ces guerres


traditionnelles se sont terminées.

Sun Tzu, que vous avez certainement tous lu, a écrit : « Une
petite armée n’est que du butin pour une armée plus puissante. »
Autrement dit, si vous êtes une petite armée et qu’une grosse
armée vient vers vous, vous vous écartez. Vous vous volatilisez.
174
Vous disparaissez. Quand elle est passée, vous refaites surface et
vous recommencez à vous battre selon vos propres règles. De ce
point de vue, l’art de la guerre n’a guère changé depuis 2 000
ans.

Les événements de la fin du XIXe siècle et de la première moitié


du XXe siècle semblaient indiquer que les petites armées ne
pourraient pas se volatiliser. Devant la puissance sophistiquée, sur
les plans militaire et administratif, de la civilisation occidentale,
elles devraient céder et se dissoudre. Cela semblait être la leçon à
tirer de l’expérience impériale, des deux guerres mondiales et des
structures de pouvoir de l’après-guerre.

Or cela est très différent de ce qui se produit de plus en plus


depuis 1960. La réalité de la guerre, c’est désormais la guerre
irrégulière. Les petites armées se volatilisent le cas échéant, mais
elles ne cèdent et ne disparaissent pas. De notre point de vue,
c’est-à-dire de votre point de vue, nous sommes très bien placés
dans une situation pareille. Pourquoi? Parce que l’expérience
acquise par les forces armées canadiennes depuis la Seconde
Guerre mondiale a permis d’adapter, d’acquérir et d’appliquer peu
à peu un savoir-faire de plus en plus grand en matière de guerre
irrégulière.

Il y a 50 ans, vous le savez, nous avons inventé ce qu’on appelle


le maintien de la paix. Cela s’est transformé graduellement en ce
qu’on appelle le rétablissement de la paix qui, à son tour, s’est
transformé en quelque chose qui n’a pas encore vraiment de nom
et qui consiste à faire face à la guerre irrégulière. Appelons cela
un savoir-faire en matière de guerre irrégulière. Après tout, notre
rôle n’est plus seulement de nous interposer entre des forces
adverses ou de réagir à leurs actions. Nous adoptons plus souvent
une approche dynamique quand nous tentons d’établir les
paramètres qui définiront les rapports entre les parties adverses.
Souvent, nous sommes effectivement en action.

Ce savoir-faire est plus qu’une spécialité, c’est une stratégie. Nos


forces armées ont mis au point une stratégie pour faire face à la
guerre irrégulière sans jamais dire que c’est ce qu’elles ont fait.
175
Elles l’ont fait, vous l’avez fait, exprès. Nous ne le faisons pas
accidentellement ou temporairement, en attendant le retour à la
normalité, celle de files de chars d’assaut traversant de vastes
plaines désertes.

Nous avons une manière très particulière de nous engager dans la


guerre irrégulière. Quand je me rends là où les forces armées
canadiennes mènent des opérations, je constate que nous ne
gérons pas la situation de la même façon que d’autres armées.
Quand on analyse la façon dont les différentes armées abordent la
guerre irrégulière, il est assez évident qu’elles le font de manières
très diverses. Notre stratégie se trouve apparemment à un pôle,
celle de nos grands amis américains, au pôle opposé.

Je voudrais réitérer ma thèse. Il est ici question de stratégie. C’est


en partie le résultat d’une longue expérience. Il n’y a rien
d’accidentel ou de temporaire dans cette affaire. Toutefois,
comme nous n’avons jamais admis que nos engagements dans la
guerre irrégulière représentaient la fonction centrale de nos forces
armées, cette stratégie n’est pas le résultat de débats intenses au
Collège militaire royal ou dans nos écoles d’état-major. Elle a été
mise au point presque de bouche à oreille au sein de régiments,
d’escadrons, de groupes, de structures de commandement. Elle a
été mise au point sur le tas. Nos militaires ont vu les problèmes et
les ont réglés sur le plan tactique. D’une manière ou d’une autre,
l’accumulation de ces tactiques a fini par équivaloir à une
stratégie. Étant donné la nature presque souterraine de cette
évolution, c’est un miracle que nous ayons si bien réussi et que
nous ayons abouti à quelque chose de suffisamment cohérent
pour être qualifié de stratégie.

Ce qui m’étonne, c’est que nous continuons, dans nos


interventions publiques et dans nos cours universitaires, à traiter
cette stratégie comme si elle n’était qu’une distraction temporaire,
un à-côté, en attendant le retour à la véritable guerre. Nous
continuons à en parler comme si c’était par hasard que nous
avions été chargés de ces types de missions. Et nous craignons
qu’elles ne nous éloignent des véritables activités des véritables
officiers et des véritables armées.
176
En fait, cette stratégie et ces activités représentent un choix
extrêmement intéressant et positif pour une petite armée. Cela
nous permet de prendre la direction d’opérations militaires
internationales au lieu de nous contenter d’être l’auxiliaire d’un
dirigeant, de quelqu’un qui a une grosse armée et des talents d’un
autre type.

Qu’est-ce que tout cela signifie? Méfiez-vous du faux débat selon


lequel il y aurait, d’un côté, une véritable guerre et une stratégie
classique et, de l’autre, un intermède qui n’est pas véritablement
la guerre et qui ne requiert donc pas vraiment de stratégie. D’une
manière excessivement simpliste, cet intermède est décrit comme
une approche réactive passive, généralement qualifiée de
maintien de la paix. Une division aussi artificielle semble indiquer
qu’il faut choisir entre la véritable guerre, qui est offensive, et
diverses formes du maintien de la paix, qui sont défensives. Ce
type d’analyse n’a rien à voir avec la réalité et ravale notre
aptitude à faire face à des réalités stratégiques au rang d’une
illusion manichéenne, comme si la guerre se réduisait à une bonne
ou à une mauvaise stratégie. C’est la bonne vieille déformation de
la réalité, celle du bien et du mal. Or nous ne sommes pas dans
une situation manichéenne. Pas du tout. Bien au contraire, la
situation dans laquelle nous nous trouvons est aux antipodes du
manichéisme.

Au cours des 50 dernières années, certains des meilleurs


théoriciens de la guerre ont tenté d’appliquer la théorie du chaos à
la guerre mobile, dans une optique postmoderne. En matière de
norme stratégique, le glissement qui s’est opéré vers la guerre
irrégulière à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle donne à
la théorie du chaos sa vraie signification militaire et à la
complexité un sens bien plus large.

Sur le plan militaire, le véritable débat pendant les deux ou trois


prochaines décennies portera sur la manière d’aborder cette
complexité croissante. Non pas tant la complexité de l’armement
que celle des forces et des méthodes, celle des communautés.
Cela exigera une approche de plus en plus élaborée, nuancée et

177
diversifiée à l’égard de la guerre irrégulière. C’est là que se situe
le véritable débat.

La guerre irrégulière est une stratégie spécifique en soi. C’est


aussi un terme qui a fini par englober toute une série de moyens :
la guérilla, la guerre asymétrique, l’insurrection, la contre-
insurrection, le terrorisme, la résistance, les guerres de libération,
les combats dans la jungle, les mouvements clandestins, le
recours aux forces spéciales. Même l’espionnage, qui est devenu
l’obsession du monde contemporain, a sa place sur cette liste.
Tous ces moyens, aussi différents soient-ils, relèvent de la guerre
irrégulière.

Première remarque : on ne peut pas retirer un mot de la liste et


dire : « Je ne veux parler que de la guérilla » ou « Ce soir, nous
parlerons de la guerre asymétrique ou irrégulière » ou « Nous
parlerons uniquement du terrorisme » ou encore « Nous allons
mener une guerre contre le terrorisme », comme si cela pouvait
se faire isolément. Tout cela est lié et fait partie d’un ensemble
historique et militaire.

Deuxième remarque : comme pour les stratégies classiques du


XXe siècle, certaines méthodes de la guerre irrégulière seront
utilisées par des gens mal intentionnés et d’autres, par des gens
héroïques défendant des valeurs morales. Il est très difficile
d’associer une stratégie à une position éthique. Ce n’est pas ainsi
que la guerre fonctionne. Cela ne changera rien à la réalité de dire
que ceux qui refusent d’appliquer les méthodes et les stratégies
classiques se comportent en quelque sorte de façon déshonorante.
C’est peut-être vrai. Mais peut-être adoptent-ils tout simplement
une stratégie qui s’avérera efficace dans leur cas. Comment
distinguer ceux qui sont fondamentalement mauvais et ceux qui
ne le sont pas? Ce n’est pas en se basant sur leurs méthodes mais
sur leur véritable personnalité et sur leurs objectifs.

Si nous voulons tirer le meilleur parti de la remarquable


expérience des forces canadiennes, il faudra parler et débattre de
la guerre irrégulière et l’enseigner de manière intensive au Collège
militaire royal et dans nos écoles d’état-major. Je ne dis pas qu’il
178
faut abandonner tout le reste; je dis que la guerre irrégulière
devrait constituer le cœur de ce que vous apprenez ici parce que
ce phénomène stratégique ne disparaîtra pas de sitôt. Il sera au
centre de votre vie militaire dès que vous quitterez ce collège.

J’aimerais replacer cela dans un contexte historique. Tout en tirant


le meilleur parti de la technologie de pointe, nous devons nous
assurer que ce que j’appelle le complexe d’Omdurman n’a pas une
incidence sur la stratégie moderne. Vous vous souvenez de la
fameuse dernière charge dans le désert de la cavalerie du Mahdi,
en 1898. Le complexe d’Omdurman consiste à s’attendre à ce
qu’une imposante armée du tiers-monde surgisse soudain du
désert et fonce vers vous pour se faire faucher par un armement
moderne. À certains égards, notre rêve actuel, contrairement au
rêve de l’époque de la Seconde Guerre mondiale, de voir des files
de chars ultra-perfectionnés avancer sur le sol des pays en voie
de développement est une version inversée du complexe
d’Omdurman. Les bombes intelligentes sont l’équivalent
postmoderne du complexe d’Omdurman. Je le répète, plus nous
ferons une fixation sur la technologie de pointe et dépendrons
d’elle, plus la guerre irrégulière prendra de l’importance et
utilisera des méthodes non traditionnelles et technologiquement
rudimentaires.

Vous allez peut-être penser que ce que je vais dire est un truisme,
mais les truismes ont parfois leur raison d’être dans un discours
comme celui-ci. La guerre irrégulière, c’est l’incertitude. C’est l’art
d’apprendre à faire face à l’incertitude. C’est accepter que
l’incertitude est normale. Dans tout cela, la technologie de pointe
est extrêmement importante. Toutes les dimensions de cette
technologie sont importantes. Nos connaissances en la matière
peuvent nous aider à aborder certains aspects de la guerre
irrégulière. Elles peuvent représenter un avantage pour nos forces
armées, ce qui est d’ailleurs le cas. Cependant, il ne faut jamais
oublier que l’un des objectifs principaux de la guerre irrégulière,
telle qu’elle est menée par ceux qui ont des forces moindres, est
justement d’esquiver les effets de la technologie de pointe. Ces
forces disparaissent quand des chars traversent les plaines, je l’ai

179
dit. En général, elles tentent de rester hors de portée de toute
technologie avancée. Elles tentent de se servir de moyens
tellement peu technologiques que ceux qui disposent d’une
technologie de pointe ne les voient pas venir. Vous comprendrez
sans peine ce que je veux dire si vous pensez aux moyens utilisés
par les terroristes et par diverses formes de guérilla, de résistance
ou de lutte clandestine. Les événements des 45 dernières années
prouvent qu’éviter la technologie de pointe est une stratégie qui
connaît un succès surprenant. Même si l’on remonte à certaines
des premières formes de guerre irrégulière moderne utilisées par
toutes sortes de dirigeants et de groupes pendant la Seconde
Guerre mondiale, depuis Orde Wingate jusqu’aux divers
mouvements de résistance, on constate le potentiel militaire de
l’approche technologiquement rudimentaire.

Nos forces armées disposent en général d’un très bon armement,


et c’est tant mieux. Pour ne prendre qu’un exemple, les Coyotes
sont remarquables. Cet équipement perfectionné est très utile.
Néanmoins, le type de guerre auquel nous participerons au cours
des prochaines décennies se caractérisera par l’incertitude, par
des approches et des attaques utilisant des moyens
technologiquement rudimentaires ou par l’utilisation inusitée et
fort peu technique d’un matériel perfectionné. Il s’agit donc, et il
s’agira, de faire face à des menaces plus ou moins graves
survenant à n’importe quel moment.

Photo de l’Unité de photographie de la BFC Kingston KN2004-


020-037, de Steven McQuaid

180
Oui, l’univers numérique est important; il l’est, du moins, dans la
mesure où il est utilisé dans le cadre du concept d’incer-titude.
Nous devons éviter de laisser la confiance qu’inspire la technologie
de pointe nous amener insidieusement à avoir une foi aveugle
dans les stratégies modernes. La technologie peut certes rendre
possibles d’étonnantes avancées tactiques, mais elle peut aussi
engendrer un état d’esprit qui, dans l’histoire de la guerre, a
parfois été catastrophique. Cet état d’esprit, cette foi dans les
solutions techniques est demeurée étonnamment stable durant
des décennies. Pour parler sans ambages, on peut établir un lien
très court et très direct entre les hypothèses méthodologiques
fondamentales de l’état-major très averti de la Première Guerre
mondiale et celles des états-majors occidentaux d’aujourd’hui, qui
sont fondées sur la technologie la plus perfectionnée. Dans les
deux cas, on peut finir par croire que toutes les guerres seront
gagnées de manière abstraite grâce à l’utilisation appropriée d’un
certain équipement. Si nous ne nous montrons pas circonspects,
la séduction de la technologie peut nous déséquilibrer à la fois sur
les plans physique et méthodologique. La vitesse théorique de la
technologie peut en fait émousser notre capacité de réflexion et
nous amener à agir de manière confuse et imprévisible. N’oubliez
pas que les structures fondamentales de la technologie restent
linéaires, tandis que le génie fondamental de la guerre irrégulière,
et celui de tous les grands généraux, ne l’est pas.

Chaque génération de penseurs stratégiques apporte des idées


intéressantes mais aussi une doctrine qui semble plus intéres-
sante qu’elle ne l’est en réalité. Le concept d’interopérabilité est
fascinant ou c’est peut-être un concept fascinant. Cela dépend de
l’optique dans laquelle il est conçu. Il me semble qu’il est
particulièrement intéressant s’il est mis au point dans une
perspective technique. En revanche, s’il est conçu dans une
optique stratégique, nous courons le risque d’épouser la logique
ultime de l’état-major de la Première Guerre mondiale, qui était
convaincu de pouvoir gagner la guerre à partir de l’arrière. Les
officiers d’état-major de la Première Guerre mondiale ont été les
premiers à présenter la théorie postmoderne selon laquelle il était
possible de prendre des décisions en s’appuyant sur des cartes
181
géographiques et sans bien saisir la réalité du champ de bataille et
des intervenants. Autrement dit, il était possible de gérer la
guerre à partir d’un endroit autre que celui où la guerre se
déroulait.

De nos jours, la réalité est que la guerre n’a jamais été aussi peu
délimitée, n’a jamais été aussi peu susceptible d’être menée
comme une partie de football, à partir des lignes de touche, ou
par télécommande, à partir d’un lieu central. Adopter une
approche centralisée au lieu de faire un usage utilitaire de la
technologie, c’est peut-être céder à la plus dangereuse des
tentations de l’illusion technologique. Adopter une approche
centralisée peut en fait donner à ceux qui connaissent et
pratiquent la guerre irrégulière l’avantage stratégique qu’ils
recherchent.

Les données sont également importantes. Cependant, ici encore, il


faut se méfier. Nous nous sommes fréquemment rendu compte,
au cours des dernières années, qu’il est extrêmement difficile
d’attribuer un sens aux données. Pourquoi? Pour la simple raison
qu’elles sont de plus en plus nombreuses. Que faire de tant de
données? Comment les traiter? Comment déterminer ce qu’elles
veulent vraiment dire et le faire à temps pour prendre des
mesures? Après tout, l’ennemi ou les ennemis, visibles ou
invisibles, disposent peut-être de si peu de données et de moyens
technologiques qu’ils peuvent frapper comme l’éclair. Voilà ce qui
laisse si perplexes les experts en technologie de pointe. Ils sont
collés à leurs machines et à leurs données quand l’ennemi
apparaît soudain, comme s’il venait de nulle part. Ce n’est pas
nulle part. C’est le monde réel de la technologie rudimentaire ou
l’utilisation rudimentaire mais efficace de la haute technologie.

Comment faire pour saisir ce que signifient ces tonnes de


données? Si vous ne pouvez les traiter, ou plutôt si vous ne
pouvez les traiter à temps, elles ne sont qu’une masse informe.
Plus on en sait, plus on risque d’être déconcerté. Les données
pourraient même empêcher de faire ce qui est intelligent et
stratégiquement approprié.

182
Ce que nous constatons depuis quelques années en Occident, c’est
que plus nous avons de données, plus nous avons de personnes
qui les traitent, plus il est difficile d’élaborer une stratégie. Nous
pouvons même imaginer qu’il serait plus facile de faire face à la
guerre irrégulière si nous disposions de moins de données et de
moins de personnel et si nous comprenions beaucoup mieux les
cultures, l’histoire politique et communautaire, la religion et les
idées.

Autrement dit, l’instinct, qui est si crucial en matière de guerre


irrégulière, est utile quand il est une manifestation de la
compréhension. Il faut aussi, évidemment, une connaissance et
une compréhension approfondies des tactiques et des stratégies
militaires locales et régionales, celles du passé aussi bien que
celles du présent.

Je vais le dire autrement. Il serait plus facile de traiter les


données si elles étaient obtenues dans un contexte où la pensée
et le principe d’incertitude, et par conséquent une éducation très
poussée, avaient eu la primauté. Ce genre de préparation
intellectuelle forme des gens susceptibles de saisir la signification
essentielle des données bien plus rapidement que ceux dont
l’approche est plus technique.

Quand on jette un regard sur l’histoire des grands dirigeants


militaires, on s’aperçoit que l’une des qualités qu’ils ont en
commun est qu’ils peuvent comprimer le temps en pensant d’une
manière conceptuelle et non linéaire. Il y aussi, bien sûr, le talent.
Appelons-le un certain type d’intelligence. Les grands généraux ne
se « font » pas tout seuls, pas plus que les grands peintres.
Cependant, une partie de leur talent peut provenir de la richesse
de l’éducation que nombre d’entre eux ont reçue ou qu’ils se sont
donnée. Par ailleurs, dans la plupart des cas, ces grands généraux
ont continué à lire beaucoup, à s’intéresser à de nombreux
domaines et à débattre avec ardeur durant toute leur vie. Il n’y a
pas un seul grand général qui me vienne à l’esprit qui ait été
d’abord et avant tout préoccupé par la technologie, par les
données, par les structures administratives ou même par les
affaires purement militaires.
183
Si nous devenons exagérément obsédés par les données comme
solution ultime, nous décourageons en fait la réflexion et la
compréhension. Les données ne nous aident pas à réfléchir pour
faire face à l’incertitude.

La thèse que je défends ici, c’est que la technologie de pointe, les


systèmes techniques complexes et les données sont absolument
essentiels aux tâches que vous devez accomplir, à condition qu’ils
ne soient que des instruments de la pensée. Je crois que nous les
utilisons fort bien en tant qu’outils. Toutefois, la confusion causée
par le rapport entre la pensée et la technologie constitue un
danger. Donner à la technologie un rôle plus important que celui
d’un simple outil relève du romantisme, le romantisme de la haute
technologie considérée comme l’ultime stratégie postmoderne.

Si nous laissons les choses aller jusque-là, nous perdrons de vue


la dimension chaotique du type de guerre qui a cours de nos
jours. J’ai parlé de la théorie du chaos. La guerre a toujours été
synonyme de chaos, mais la tension entre la guerre classique du
XXe siècle et la guerre irrégulière ouvre peut-être la perspective de
guerres encore plus chaotiques que ce que nous connaissons
depuis longtemps. Ce sont là des signes indiquant que nous
sommes près de faire fausse route.

Je vais vous donner le plus simple des exemples : le langage que


nous utilisons. Qu’est-ce qu’une guerre sans victime? Je lis ou
j’entends dire régulièrement qu’un soldat a été blessé ou est mort,
comme s’il cela était dû à un accident de la circulation et non à
l’explosion d’une mine antipersonnel. Ce ne sont pas des victimes
d’accident. Ils ont été touchés. Ils ont été tués. Si nous ne
pouvons pas faire la différence entre un conflit armé et un
accident de la circulation, il sera alors bien difficile d’expliquer à la
population civile quels sont les enjeux.

Le danger inhérent d’un langage qui crée une distance entre la


population et la réalité de la guerre, c’est que cela laisse tout le
monde au dépourvu devant la réalité de la guerre irrégulière.
Aujourd’hui, par exemple, les pertes causées par la guerre
risquent beaucoup plus d’être provoquées par un camion, un vélo
184
ou une personne cachée au coin d’une rue que par une arme
perfectionnée. C’est là une des grandes complexités de la guerre
irrégulière : elle est tellement simple. Même la tragédie du 11
septembre comportait un engagement humain rudimentaire. Les
terroristes se sont tout simplement servis d’avions de ligne, qu’ils
ont détournés et lancés contre des immeubles. Ce n’était pas de la
technologie de pointe, ce n’était pas complexe. C’était peut-être la
première fois que cela se produisait, mais c’était à la fois très
archaïque et très original. C’est ce qui est profondément troublant.

La guerre irrégulière se fait délibérément à l’échelle humaine,


dans la mesure où elle est souvent menée par quelques
personnes. Et, je le répète, dans la plupart des cas, elle s’appuie
délibérément sur une technologie rudimentaire. Cela ne veut pas
dire que nous ne pouvons pas avoir recours, entre autres, à une
technologie de pointe pour y faire face. Seulement, il faut éviter
de se faire des illusions sur les victoires remportées par la
technologie.

J’insiste sur tout cela parce que le monde occidental a eu


beaucoup de mal à accepter l’idée que la guerre irrégulière a pris
de plus en plus d’importance au cours des 200 dernières années.
Des stratèges intéressants n’ont cessé d’apparaître et de parler
des différents types de guerre mobile et irrégulière, de l’effet de
surprise et de l’incertitude. Tout aussi régulièrement, les officiers
supérieurs et leur organisation se sont saisis de ces théories de la
mobilité et de l’incertitude et les ont transformées en leur donnant
des caractéristiques de prévisibilité, de solidité, de certitude et
d’ampleur. Cela a donné des résultats désastreux tels que la
Première Guerre mondiale. Ou encore, cela a embrouillé bien des
situations qui auraient pu être beaucoup moins compliquées. Telle
est l’histoire, le drame de la stratégie au cours des deux derniers
siècles.

Les grands généraux ont toujours été dans une certaine mesure
des spécialistes de la guerre irrégulière. Les piètres généraux ont
la plupart du temps été des experts en vastes stratégies
intégrées, conçues d’un point de vue abstrait. Les grands

185
généraux sont capables d’accepter le fait que les êtres humains ne
pourront pas prévenir ce qui arrivera.

Je vais revenir un instant sur la façon dont nous percevons la


guerre irrégulière et dont nous en parlons. On a beaucoup parlé
de cette guerre d’un point de vue stratégique mais aussi d’un
point de vue éthique et même moral. On peut retracer les origines
de la guerre irrégulière moderne en une ligne ininterrompue qui
remonte aux environs de 1870.

Nous avons toujours eu tendance à confondre les conceptions


occidentales traditionnelles de la masculinité et de la guerre et à
nous empresser d’appliquer des valeurs morales à la stratégie de
la partie adverse. Souvenez-vous de la dignité et des valeurs que
s’imposaient les chevaliers français à la bataille d’Agincourt, par
opposition à ce qui était, d’après la morale de l’époque, le
comportement sournois et vil des plébéiens anglais qui se
glissaient sous les chevaux des chevaliers pour poignarder le
ventre vulnérable de ces animaux.

Il y a bien sûr des cas qui posent un véritable problème d’éthique,


voire de morale. Toutefois, nous devons être prudents quand nous
prenons position sur les plans moral et éthique. D’abord, nous
devons déterminer si nous nous adressons à nous-mêmes ou aux
autres, car, si nous nous adressons aux autres et s’il y a la
moindre faille dans notre position éthique ou morale, tenter
d’appliquer notre point de vue aux autres affaiblira notre position
dans l’esprit des non-Occidentaux. Ensuite, dans les cas où il ne
s’agit pas clairement d’éthique ou de morale, il n’est guère utile
d’adopter un point de vue moralisateur et de qualifier les actions
de la partie adverse d’indignes d’un homme, de sournoises,
d’injustes et ainsi de suite. Quelle que soit la réalité, c’est sur le
plan stratégique qu’il faudra la confronter.

En 1842, les Britanniques ont subi leur première grande défaite en


Afghanistan, où ils ont perdu environ 13 000 soldats lors d’une
retraite désastreuse. L’épouse de l’un des généraux, Lady Sale,
qui avait été faite prisonnière et avait ainsi survécu, a pu observer
les Afghans de près. « Jusqu’à ce qu’ils aient commencé à tirer, on
186
aurait pu croire qu’il n’y avait là aucun homme. Ils étaient cachés
derrière des rochers et des pierres [...]. Ils semblaient viser tout
particulièrement les officiers. » Ils ont fort bien réussi.

Le général Gambiez, un remarquable général français de la


Seconde Guerre mondiale, a dit des Boers, quand ils se battaient
contre les Britanniques : « Les Boers, comme ils n’avaient pas lu
Clausewitz, ont essayé toutes les méthodes indirectes. »

Les Britanniques superpatriotiques portaient à l’époque toutes


sortes de jugements moraux sur les Boers et sur leurs méthodes
sournoises et rustres. Cela n’a guère servi à dissimuler leur
invention du camp de concentration moderne et la mort de
nombreux Boers, des femmes et des enfants détenus dans ces
camps. Cependant, le fait est que les Boers n’avaient pas suivi les
conseils de Clausewitz. Ils n’avaient probablement même pas
entendu parler de lui. En conséquence, ils ont battu les
Britanniques. Quant aux Britanniques, ils avaient lu Clausewitz et
ils ont perdu. C’est à ce type de réalité que nous sommes
aujourd’hui confrontés. La condamnation morale n’est pas une
stratégie. Ce qui doit nous préoccuper, c’est la façon dont nous
réagirons à une incertitude militaire prolongée.

Paradoxalement, bien que nous ayons du mal à accepter le fait


que la guerre irrégulière est le type prédominant de guerre
moderne, cette tendance se dessine depuis très longtemps. Le
marquis de Bourcet, en 1764, dans ses Principes de la guerre en
montagne, a très clairement indiqué la voie dans laquelle nous
nous engagerions. Le comte de Guibert, en 1773, dans son Essai
général de tactique, a démontré qu’il était possible de déplacer
des soldats, des armées et de l’équipement beaucoup plus
rapidement et d’une manière bien plus flexible. Il a mis en place
l’essentiel de ce que Basil Liddell Hart transformerait en stratégie
flexible ou en stratégie des chars d’assaut dans les années 1930.

Au XXe siècle, de nombreux et fascinants stratèges ont tenté les


uns après les autres de convaincre les sphères d’influence,
notamment le personnel des quartiers généraux, de l’importance
de faire face à la guerre irrégulière. Je me souviens que mon père,
187
quand il était étudiant au Collège d’état-major de Kingston au
début des années 1950, avait écrit un essai sur Orde Wingate, qui
n’était pas populaire à l’époque et n’est pas à la mode non plus de
nos jours. Néanmoins, Orde Wingate, Mao Tse-Tung, les généraux
Calvert et Briggs en Malaisie ou le général Giap au Vietnam, pour
n’en nommer que quelques-uns, ont démontré que l’on pouvait
gagner des guerres et des batailles sans avoir lu Clausewitz. C’est
en partie une plaisanterie. En partie seulement.

En adoptant un comportement inattendu, déconcertant, en ne


faisant pas ce qu’on est censé faire, on peut saisir la puissance de
la guerre irrégulière. Certains jugeront peut-être que ce
comportement n’est pas professionnel. En revanche, on aura de
bonnes chances de gagner ou de réussir sa mission militaire.

Nous connaissons tous l’histoire du terrorisme. Elle n’a pas


commencé il y a trois ans. On peut sans trop se tromper
considérer que le terrorisme moderne est né soit lors de la
Commune en France, en 1870, ou en Russie, en 1878, année où a
commencé une série d’assassinats politiques. La première victoire
est survenue quand le tsar Alexandre II a été assassiné, en 1881.
Ensuite, il y a eu la montée de l’anarchisme en France et en
Allemagne, puis dans toute l’Europe. Les anarchistes ont réussi à
assassiner plus d’une vingtaine de rois, de premiers ministres et
de présidents avant la Première Guerre mondiale. Toute l’Europe
vivait dans l’attente de l’assassinat par balle ou par bombe d’une
autre personnalité.

On constate, en remontant jusqu’aux années 1870, que la guerre


irrégulière, dans presque toutes ses manifestations, y compris le
terrorisme et la guérilla, est menée par les fils et les filles de la
classe moyenne ou de la tranche supérieure de la classe
moyenne. Le leadership n’est presque jamais assumé par les
classes paysannes ou ouvrières ou par la tranche inférieure de la
classe moyenne. Les mouvements issus des couches les plus
pauvres de la société sont différents. La guerre irrégulière est une
méthode stratégique conçue par des personnes très instruites.
Voilà qui en dit long sur le défi que cela représente pour ceux qui
sont leurs cibles. D’une part, c’est une guerre consciemment et
188
volontairement peu technologique et même simpliste dans ses
méthodes; d’autre part, elle est menée par des êtres avertis,
instruits. Il n’y a là rien de nouveau ou d’étrange. On ne peut pas
attribuer à ce fait de valeur morale ou éthique. Il en a toujours été
ainsi. Cette question a fait couler beaucoup d’encre en
philosophie, en histoire et en littérature. Lisez ce qu’en dit Camus.
Il a exposé tout cela très clairement à diverses reprises dans ses
pièces et ses essais.

On a beaucoup parlé, ces trois dernières années, des causes du


terrorisme. En réalité, il aurait fallu parler des causes de la guerre
irrégulière. On utilise souvent le terme cause première.
L’argument avancé est que le terrorisme est la conséquence de la
pauvreté et du mécontentement. Le contre-argument est que les
dirigeants terroristes ne sont ni pauvres ni manifestement
mécontents. Le concept de cause première est donc trop
simpliste.

Photo de l’Unité de photographie de la BFC de Kingston


KN2004-020-009, de Steven McQuaid
John Ralston Saul plaisante avec des élèves-officiers et des
cadres lors de sa visite au CMR.

D’une façon générale, la guerre irrégulière moderne est une


réaction du XIXe siècle, puis du XXe siècle et maintenant du XXIe
siècle à l’industrialisation, à la mécanisation et à la technologie.
Ceux qui ne peuvent contrer ces opposants mécanisés et
technologiques s’écartent simplement de leur chemin. Les
membres de la classe moyenne qui sont insatisfaits peuvent alors
intervenir à partir de lieux où la pauvreté et la dégradation sociale
provoquent des troubles. Ils forment peut-être la classe moyenne
189
de ces sociétés. Ils transmettent peut-être leur mécontentement
d’une couche sociale à une autre. Les sociétés dont la gestion ne
satisfait pas l’ensemble des citoyens deviennent, cela se conçoit,
des bouillons de culture pour toute forme de guerre irrégulière.

Depuis les 150 dernières années, bien des pays ont connu le
terrorisme moderne sur leur territoire. L’un des pays qui l’a subi
de la manière la plus intense et pendant la plus longue période est
les États-Unis. Leurs guerres avec les Amérindiens ont nécessité
une forme de guerre irrégulière dans les deux camps. Leur guerre
de Sécession présentait de nombreuses formes de guerre
irrégulière. En fait, la plus grande préoccupation pendant les mois
qui ont précédé la fin de cette guerre civile était qu’elle risquait de
se transformer en une guerre totalement irrégulière, menée par
des sections étonnamment imposantes de l’armée des États
confédérés.

Puis, dans les derniers jours de cette guerre, un président


américain a été assassiné pour la première fois. La mort de
Lincoln, due à un acte terroriste, a été suivie de celle de
nombreux autres présidents et leaders politiques.

Pendant les 100 ans qui ont suivi la guerre de Sécession, il y a eu


environ 4 000 lynchages illégaux et 4 000 lynchages
techniquement légaux. Autrement dit, il y a eu en 100 ans 8 000
actes terroristes d’un type particulier visant un seul groupe dans
la société.

Pendant toute cette période, l’Europe et, dans une certaine


mesure, l’Amérique du Nord ont subi la montée d’abord des
bolcheviques, puis des fascistes, dont les activités militaires
s’appuyaient sur des principes de guerre irrégulière.

À partir des années 1960 a commencé une vague inattendue de


terrorisme qui n’a jamais cessé. Certains d’entre vous auront
entendu parler des Brigades rouges et de la bande de Baader-
Meinhof. Il y a eu une foule de groupes de ce genre. Aujourd’hui,
il y a encore un conflit irrégulier dans le Pays basque espagnol, qui
a causé la mort de 800 personnes pendant les dernières
190
décennies. L’armée républicaine irlandaise et son équivalent du
côté protestant ont fait plusieurs milliers de morts en Irlande. En
Corse, un département français, environ 500 bombes explosent
chaque année. En Italie, il y a eu 2 498 attaques terroristes rien
qu’en 1978.

Plus récemment, en 1995, à Oklahoma City, aux États-Unis, 165


personnes ont été tuées et 850 ont été blessées à la suite de
l’explosion d’une bombe terroriste. Vous vous souvenez aussi de
Waco. Il y a maintenant des milices armées dans presque tous les
États américains.

En 2002, il y a eu 2 738 morts causées par le terrorisme et des


attaques terroristes dans le monde. Ce ne sont pas mes chiffres,
et je ne m’en porte pas garant. Ce sont cependant des statistiques
utilisées régulièrement par diverses agences analysant l’ère du
terrorisme. D’après moi, ces chiffres sont ridiculement bas, entre
autres parce qu’on n’a pas cru bon de tenir compte de ce qui se
passe, par exemple, en Afrique. À mon avis, on pourrait ajouter
un zéro. De 1968 à 2000, il y a eu 14 000 attaques terroristes qui
ont causé 10 000 morts dans le monde. De 1980 à 1999, aux
États-Unis, il y a eu 457 attaques terroristes, dont 135 d’origine
internationale.

Voilà ce qui se passe dans le monde actuel. Vous constaterez que,


dans cette liste très courte et très sommaire, je n’ai pas parlé de
la dizaine d’endroits où les forces armées canadiennes servent
dans des situations de guerre irrégulière. Je n’ai pas inclus non
plus les dizaines d’autres endroits où d’autres forces armées
servent dans des conflits irréguliers.

Les gouvernements américain, français et britannique et, plus


tard, le gouvernement de l’Union soviétique ont considérablement
aggravé la dégradation de l’ordre à partir de 1961, année où ils
ont décidé qu’ils pourraient couvrir le coût du matériel nécessaire
à leurs armées en vendant de vastes quantités d’armements sur le
marché international. Pour la première fois dans l’histoire de la
civilisation, des gouvernements ont décidé de financer leur
armement en vendant des armes à des gens qui n’étaient pas
191
choisis comme clients parce qu’ils étaient de proches alliés. Ces
clients pouvaient être des joueurs alliés ou neutres sur l’échiquier
international. Ils pouvaient être, comme dans le cas de l’Irak, des
ennemis potentiels. Le critère de vente était d’abord de faire une
bonne affaire commerciale.

L’armement est devenu très rapidement la marchandise


industrielle internationale la plus importante. Tout cela à une
époque où notre civilisation prétendait continuellement être en
paix.

Le monde occidental et l’Union soviétique ont donc inondé la


planète d’armements. D’autres pays comme le Brésil, l’Inde et le
Pakistan n’ont pas tardé à se rendre compte qu’ils pourraient très
facilement participer à ce marché, d’abord dans le créneau
inférieur, celui des chars d’assaut, des fusils et des mines
terrestres, qui est le plus rentable. Ils se sont donc lancés dans le
commerce international des armes et ils ont profité d’un filon qui
était longtemps resté aux mains des fabricants occidentaux. Puis
ils sont passés à la fabrication et à la vente d’armes plus
complexes.

À partir de ce moment-là, plus personne n’a pu contrôler le


marché international des armes. Même si on s’imaginait encore,
comme on le faisait en 1961, que l’on pouvait vraiment faire de
l’argent en vendant des armes à l’étranger, ce curieux argument
économique devenait de moins en moins réaliste. Le fait essentiel
est que les nations ont graduellement, consciemment et
délibérément inondé le monde d’armes bon marché. Plus la
quantité d’armes disponibles augmentait, plus il y avait de crises
dans le monde. Tandis que nous continuions à parler des dangers
de l’inflation financière, nous étions en train de provoquer une
inflation beaucoup plus dangereuse : celle du matériel de guerre.
Maintenant, nous nous demandons pourquoi les groupes raciaux
et religieux semblent si facilement se battre entre eux au lieu de
se parler, comportement que nous qualifions de démocratique.
Comme par hasard, nous oublions que nous avons inondé d’armes
leurs régions. Pour ceux qui ont toujours une position extrémiste,

192
le combat est désormais bien plus facile et bien plus économique
que le dialogue.

Au début des années 1960, il y avait deux ou trois guerres dans le


monde. Aujourd’hui, il y a de 30 à 50 conflits. Ce nombre a
augmenté en fonction de l’augmentation des ventes d’armes. Le
fait que ce chiffre soit imprécis correspond au flou de la définition
qu’on donne de la guerre. L’inflation de l’armement est
proportionnelle à celle des guerres.

Je vais vous donner d’autres statistiques plus ou moins précises.


Elles concernent le nombre de victimes de conflits,
quotidiennement, dans le monde actuel. Au fil des ans, j’ai étudié
toutes sortes de statistiques et j’ai tenté d’établir une moyenne
afin de parvenir à un chiffre qui, même inexact, donne un ordre
de grandeur. Ces chiffres indiquent que, au cours des 20 ou 25
dernières années, le nombre quotidien de victimes dans le monde
a été d’environ 1 000 soldats et 5 000 civils. Les victimes civiles
sont la conséquence directe ou indirecte de conflits militaires.

Je me souviens d’avoir écrit en 1992 que nous vivions dans une


économie de guerre permanente. C’est toujours vrai. La situation
a un peu changé, mais elle continue à être généralisée et
extrêmement problématique.

Revenons maintenant au Canada. Nous avons une petite armée.


Les petites armées doivent choisir leur champ d’action. Nous
sommes des spécialistes de la guerre irrégulière. Nous avons une
énorme expérience dans ce domaine. Cela ne veut pas dire que
nous ne devrions pas nous entraîner pour toutes sortes d’autres
éventualités militaires ou être conscients de leur existence. Cela
ne signifie pas qu’il faut réduire notre champ d’action. Je parle
simplement de notre expérience et de notre savoir-faire.

Nous sommes des experts en guerre irrégulière, et il se trouve


que la guerre contemporaine est avant tout la guerre irrégulière.
Nous sommes donc extrêmement bien placés du point de vue
stratégique.

193
Notre ami et notre allié le plus proche compte 355 000 soldats à
l’étranger. Je crois que le budget de l’armement des États-Unis
représente environ 40 % du budget de l’armement du monde.

Sur le plan pratique, les États-Unis n’ont pas vraiment besoin des
quelques soldats et des quelques armes que nous pourrions leur
fournir dans les situations où ils se trouvent. Notre absence ne les
empêchera pas de faire ce qu’ils veulent. Notre présence ne les
amènera pas à changer de méthodes. Et nous ne transformerons
pas le monde en adoptant des stratégies qui sont essentiellement
des copies de celles de notre grand ami.

En revanche, si nous faisons bien ce que nous faisons et ce en


quoi nous sommes spécialisés (en fait, ce que nous avons inventé,
dans une certaine mesure, ou du moins ce pourquoi nous avons
mis au point une approche particulière), nous nous rendons un
grand service et nous rendons un grand service à notre voisin,
aux alliances et au monde.

Selon moi, il faut absolument parler et débattre de cette stratégie.


Cela ne peut pas se faire tranquillement, dans un quartier général
ou un autre ou entre quelques officiers qui proposeront ensuite de
modifier l’approche militaire canadienne. C’est quelque chose dont
on doit parler et débattre sérieusement dans toutes les sphères et
dans tous les lieux où les citoyens s’intéressent aux engagements
militaires du Canada.

Je vais maintenant répéter ce que j’ai dit il y a quelques instants


et ce dont j’ai aussi parlé lors de mon allocution au Collège d’état-
major à Toronto, il y a quelques mois. Sur la ligne représentant
les manières d’aborder la guerre irrégulière (environ 30 armées
modernes figurent sur cette ligne), la méthode canadienne se
trouve à un pôle et la méthode américaine, à l’autre pôle. Quand
j’ai dit cela au Collège d’état-major, où beaucoup d’officiers
participent à un échange, tout le monde dans la salle a acquiescé,
ce qui est révélateur. La méthode canadienne est la suivante : nos
militaires sortent de leur véhicule, parlent à la population,
essaient d’organiser des choses, font coopérer les civils et les
militaires, tissent des liens. C’est aussi une approche très
194
intensive qui inclut un plus grand nombre de patrouilles pénétrant
plus avant dans des zones que d’autres jugent peut-être
périphériques et qui cherche un juste milieu entre les relations
humaines et les activités de préparation militaire. C’est une
approche très compliquée et très dangereuse. Il faut beaucoup de
subtilité et une grande intelligence. Une ténacité intelligente, en
quelque sorte.

La méthode américaine repose sur grande quantité d’équipement,


ce qui n’a rien d’étonnant. Cela semble créer un engrenage : le
nombre d’endroits où les soldats peuvent se rendre est limité, et
les soldats ont tendance à rester auprès de leur équipement. Il ne
s’agit nullement d’une critique. La plupart des militaires
américains seraient d’accord avec cette analyse. Ce sont là deux
démarches opposées et, entre les deux, il y a celles de divers
autres pays. La méthode des Britanniques a tendance à
ressembler de plus en plus à la nôtre, à la suite de leur expérience
en Irlande du Nord. Celle des Français rappelle un peu la nôtre
mais pas autant que celle des Britanniques.

Nous avons donc adopté un style qui nous est propre. L’autre jour,
je posais des questions peu après qu’un de nos soldats a été tué
et que d’autres ont été blessés et j’ai été scandalisé de me rendre
compte que les Canadiens se demandaient : « En parlant aux
Afghans, ne les attirons-nous pas inutilement vers nous? N’est-ce
pas inutilement dangereux? »

Eh bien, oui! Nous parlons avec les gens. C’est notre stratégie.
Elle est justement de ne pas rester à l’intérieur de nos véhicules
ou de ne pas être continuellement dans les véhicules les plus
blindés. Elle est de nous rendre dans les communautés et sur le
territoire de la manière la plus irrégulière possible et d’entrer en
contact avec la population. Celle-ci doit avoir confiance en nous
parce que nous donnons l’impression d’être une force militaire
efficace et que nous voulons nous engager auprès d’elle. Elle se
fie donc à nous pour la protéger contre ceux qui cherchent
l’instabilité.

195
Il s’ensuit que la guerre irrégulière devrait être au centre de
l’éducation que tous les élèves-officiers du Collège militaire royal
reçoivent, quel que soit leur champ de spécialisation. La stratégie
moderne est souvent considérée comme le résultat très
technologique de la guerre menée avec des chars d’assaut. Les
chars jouent un rôle, certes, mais la stratégie moderne est trop
souvent perçue comme l’application des théories de Liddell Hart,
qui étaient axées sur la rapidité et la flexibilité des déploiements.

Or, vous savez, la flexibilité n’est pas toujours synonyme de


rapidité. La flexibilité et la rapidité vont souvent de pair. On peut
cependant aussi les utiliser de manière tout à fait indépendante
l’une de l’autre. Parfois la rapidité est capitale. Parfois elle
constitue un obstacle. Guerre et paix de Tolstoï est l’une des plus
importantes méditations sur la société et sur la stratégie militaire
mais aussi sur la nature de la flexibilité et de la rapidité. Dans ce
roman, Kutuzov, le commandant russe que tout le monde, à
commencer par le tsar, pousse à contre-attaquer l’ennemi, à agir
plus rapidement pour libérer la Russie des troupes étrangères, dit
ceci : « Ils doivent se rendre compte que nous avons tout à
perdre en prenant l’offensive. La patience et le temps sont mes
deux alliés. »

La patience et le temps jouent en faveur de ceux qui s’engagent


dans la guerre irrégulière. Ils peuvent aussi jouer en faveur de
ceux qui tentent de faire face à la guerre irrégulière.

Au Canada et au sein de nos forces armées, nous parlons


beaucoup d’encourager l’excellence. L’excellence signifie
encourager l’innovation. L’innovation, toutefois, n’est qu’en partie
une question de technologie. L’innovation, en fait, c’est se poser
des questions. C’est vivre dans l’incertitude et le doute. C’est
remettre en question les règles établies, les façons consacrées de
faire les choses. C’est une remise en question quotidienne. En un
sens, c’est se lever chaque matin et poser des questions.

Tolstoï a comparé les méthodes de Kutuzov à celles de Napoléon


en disant : « Tout cela était une entorse aux règles. Comme s’il y

196
avait des règles pour tuer les gens. » Il a écrit cela il y a 150 ans
pour parler de ce qui s’était passé 50 ans plus tôt.

La technologie peut donc être un outil pratique quand on se pose


des questions et qu’on fait face à l’incertitude, mais elle peut aussi
être utilisée pour renforcer les règles et la conformité.

En voici un exemple : l’engouement pour les présentations à l’aide


de PowerPoint, qui sont extrêmement populaires dans l’armée. Ce
logiciel semble structurer parfaitement n’importe quelle
présentation. Cependant, ces présentations sont faites pour
décourager la réflexion, l’interrogation et le doute. Elles sont faites
pour détourner l’attention de l’auditoire de ce que la personne dit.
Cette personne parle; elle montre quelque chose. Ceux qui
écoutent ne peuvent pas vraiment écouter et sûrement pas se
poser des questions, car on leur dit de suivre le cheminement
linéaire des points présentés à l’écran. La personne qui parle
détourne donc l’attention des auditeurs vers quelque chose qu’elle
présente comme quoi? La vérité? Un schéma enfantin qu’il faut
suivre? Les présentations PowerPoint empêchent la réflexion et
l’interrogation et donnent l’impression que quelque chose qui tient
de la certitude vient d’être dit.

Je vois que vous riez tous. Je m’y attendais un peu.

J’aimerais parler d’un résultat très positif de notre expérience


militaire récente; un résultat dont on parle rarement. Peut-être
est-ce parce qu’il ne semble pas assez passionnant.

Depuis notre déploiement en Somalie, nous avons commencé à


édifier une théorie du camp idéal à partir duquel nous pourrions
mener nos actions dans un théâtre de guerre irrégulière. Pour des
raisons pratiques, nous avons rapidement commencé à travailler
sur place. Le camp Julien, à Kaboul, en est un remarquable
exemple.

Un camp peut-il être important pour la stratégie militaire? Les


Romains, pour leur part, le croyaient. En fait, si j’avais à comparer
nos camps avec autre chose, ce serait avec le castrum romain.
Pourquoi? Parce que les Romains menaient leurs opérations dans
197
des régions constamment instables, loin de chez eux. C’est
pourquoi ils ont conçu des camps qui offraient du calme, de la
sécurité et de la stabilité dans des conditions irrégulières. Notre
approche, comme la leur, est de nous occuper notamment de la
structure matérielle du camp mais aussi de son fonctionnement
dans les moindres détails, y compris les menus.

Je crois que la réussite de nos camps est l’une des raisons pour
lesquelles nos militaires ont pu intervenir aussi intensément ces
dernières années.

La thèse que je défends aujourd’hui est que nous avons réussi à


créer une stratégie sans vraiment nous avouer que nous l’avions
fait et que nous l’avons fait délibérément, intentionnellement.
Pourtant, nous ne considérons pas encore notre façon d’aborder la
guerre irrégulière comme une stratégie.

Je vais conclure en abordant deux questions précises et liées. Il se


trouve que notre stratégie internationale cadre parfaitement avec
notre obligation de veiller sur notre territoire. Je ne parle pas de
défendre notre territoire d’une manière désuète en y massant des
forces pour repousser une éventuelle invasion. Je parle de notre
aptitude à être présents et efficaces sur notre territoire et
capables de répondre aux besoins nationaux. La caractéristique
moins concrète mais fondamentale de ce phénomène est que les
étrangers comme les Canadiens doivent se rendre compte que
nous sommes bien présents sur notre territoire. Vous n’êtes pas
sans savoir que la plus grande partie de notre territoire n’est pas
située au sud. Elle n’est pas à la frontière américaine. Elle se
trouve dans le Nord.

Notre façon de veiller sur ce territoire pourrait être une heureuse


combinaison de technologie de pointe et de technologie
rudimentaire. Nous disposons, par exemple, de nouvelles mesures
en matière de sûreté maritime, une initiative très intéressante qui,
sur papier, semble très impressionnante. Je suis sûr que vous êtes
presque tous au courant de cela. Toutefois, en examinant le
document de près, on se rend compte que ces mesures sont
axées sur le Sud. Le Canada est le pays qui a le plus long littoral
198
du monde : 243 772 kilomètres de côtes. Il compte également
250 ports, et les nouvelles mesures en matière de sûreté maritime
s’appliquent aux ports, dont très peu sont situés dans le Nord.

Pourtant, il faut que nous soyons très présents dans le Nord de


notre pays, sinon nous laissons un véritable vide, à la fois sociétal
et géopolitique. Nous avons une toute petite partie de nos forces
armées professionnelles dans le Nord. J’ai rencontré la plupart de
ces militaires, et ils sont très heureux d’y être. Vous devriez vous
empresser d’obtenir une affectation dans le Nord. C’est l’un des
endroits les plus attachants pour les jeunes officiers. C’est une
expérience passionnante à leurs yeux, et je pense que les officiers
qui sont là-bas prennent vraiment plaisir à accomplir leurs tâches
dans l’Arctique.

Il y a aussi des Rangers canadiens dans tout le Nord. C’est une


force de réserve composée en grande partie, mais pas
entièrement, d’Inuits et de membres des Premières Nations. Il y a
164 patrouilles divisées en cinq groupes militaires, soit un peu
plus de 4 000 Rangers. Ce que font les Rangers sur le plan
technologique est extrêmement rudimentaire, et cela est très peu
coûteux. Nous obtenons beaucoup de choses à très bon marché.
Nous pourrions obtenir beaucoup plus pour un montant
extrêmement modique.

Photo de l’Unité de photographie de la BFC Kingston KN2004-


020-023, de Steven McQuaid
John Ralston Saul au CMR, lors de la table ronde qui a suivi son
allocution.

199
Je vais maintenant appliquer cette situation à la vôtre. Si nous
voulons véritablement donner un sens à notre pays, la carrière
d’un jeune officier devrait inclure au moins une affectation dans le
Nord canadien. J’estime qu’une telle affectation devrait avoir lieu
entre le moment où l’on quitte le Collège militaire royal ou l’un
des lieux d’accès au corps des officiers et celui où l’on entre au
Collège d’état-major des capitaines au fort Frontenac ou son
équivalent. Quand je parle de la carrière d’un jeune officier, je me
réfère à chacun d’entre vous.

Je ne parle pas d’un bref détour exotique dans votre carrière. Pour
que cette expérience ait un véritable effet sur votre connaissance
de votre pays, elle devrait durer au moins un an. Il faudra ce
temps-là pour que vous commenciez à acquérir vraiment un sens
des lieux, des conséquences que peuvent avoir notre géographie,
notre climat et les gens qui vivent dans le Grand Nord. Pourquoi
est-ce important? Parce que, pour que nos forces armées soient
effectivement présentes dans le Nord et pour que tous les
Canadiens et les étrangers se rendent compte que nos forces sont
bien présentes dans le Nord, vous devez comprendre ce que peut
signifier ce concept stratégique : être effectivement présent.
Qu’on sente une présence réelle.

Comment y parvenir? Ma réponse est simple. Comment pouvez-


vous, pouvons-nous, le savoir si nous n’y sommes même pas? Si
nous ne cherchons même pas à comprendre? Ou bien si nous n’y
sommes qu’en nombre tellement restreint que cette expérience ne
devient pas le sujet d’un large débat, issu de l’expérience de nos
militaires?

J’ai dit plus tôt que notre rôle dans le Nord était lié à nos
expériences irrégulières à l’étranger. Non qu’il y ait des conflits
dans le Nord. Il n’y en a absolument pas. Seulement, pour
survivre dans un climat si extrême et sur un territoire aussi rude
et étendu qui abrite une population si restreinte, il faut adopter
des méthodes non traditionnelles, recourir à un équipement
technologiquement rudimentaire, utiliser un équipement
technologiquement perfectionné de manière rudimentaire et,

200
d’une façon générale, utiliser un équipement perfectionné comme
mécanisme de soutien conceptuel.

Je voudrais ajouter quelque chose d’évident. Sauf si nous voulons


coloniser le Nord, notre présence ne saurait être efficace s’il n’y
avait pas d’officiers d’origine nordique au sein de notre corps
d’officiers, y compris des Inuits. La Gendarmerie royale du Canada
a fini par le comprendre : elle compte aujourd’hui dans ses rangs
un pourcentage croissant d’officiers inuits et issus des Premières
Nations. Les militaires devraient faire la même chose. C’est la
réalité canadienne. C’est une réalité positive. Cela manifeste la
compréhension de notre géographie, autrement dit, la
compréhension de notre réalité stratégique.

Revenons à votre future affectation dans le Nord. J’aimerais


qu’une chose soit claire. Les Rangers n’ont pas vraiment besoin de
votre leadership. Ils savent ce qu’ils font. En revanche, il serait
très intéressant que des sous-lieutenants et des lieutenants
soutiennent et forment des patrouilles de Rangers. Vous pourriez
dans une certaine mesure les aider du point de vue technologique,
mais ce serait fondamentalement pour vous une expérience
d’apprentissage. Ce serait une étonnante occasion de voir
comment les choses se font ou peuvent se faire dans la partie la
plus vaste du territoire canadien. Ce serait aussi une expérience
très dure, dont vous apprécieriez chaque minute.

Certains d’entre vous rétorqueront probablement qu’ils sont


ingénieurs. Justement. Les méthodes irrégulières exigent
constamment de concevoir le matériel le plus approprié, à savoir,
je le répète, du matériel technologiquement rudimentaire, assez
solide et flexible pour répondre à des besoins non traditionnels;
du matériel perfectionné assez utile et flexible pour être utilisé de
manière simple dans des conditions irrégulières; du matériel
perfectionné dont on peut se servir sans avoir à s’adresser à des
personnes qui sont loin et ne connaissent pas la situation dans
laquelle on se trouve; du matériel permettant de conceptualiser la
réalité sur le terrain. Tout cela s’applique parfaitement au Nord. Je
pourrais vous donner une longue liste du matériel le plus
rudimentaire qui n’a pas été conçu en fonction de la rude réalité
201
du territoire nordique. Ainsi, les motoneiges ont été conçues en
fonction de pistes bien aménagées, et leur moteur n’est pas fait
pour des températures constantes de 60 degrés au-dessous de
zéro, sans garage ni source de chaleur à proximité. Même les
pare-brise ne sont pas adaptés au facteur de refroidissement
éolien du Nord. On pourrait en dire autant de l’équipement de
communication et même des lunettes protectrices.

La deuxième question précise que je veux aborder est celle de


l’éducation, de la réflexion et de la manière d’intégrer celles-ci à
une stratégie et à la réalité. Cela fait des années que je parle de
ce sujet avec tous ceux qui veulent bien m’écouter, et cet endroit
est parfait pour y revenir. L’une des mesures les plus
intéressantes que nous pourrions prendre, sans coût additionnel,
serait d’envoyer des professeurs du Collège militaire royal,
militaires et civils, auprès de nos troupes qui sont en mission à
l’étranger.

Je pense qu’à Kaboul, en Bosnie, sur nos frégates, il devrait


toujours y avoir au moins un professeur du Collège en résidence.
Chacun devrait y passer un minimum de deux mois. À mon avis,
l’idéal, ce serait trois mois, soit une demi-affectation. Il faudrait
que ces professeurs restent assez longtemps pour ne pas se
contenter d’être de passage et de dispenser des trésors de
sagesse. Ils devraient rester assez longtemps pour comprendre ce
que sont la vie normale d’un officier canadien et l’activité
principale des forces armées canadiennes.

En définitive, peu après votre départ d’ici, vous vous rendrez dans
des endroits comme Kaboul et prendrez les mesures qui
s’imposent. Ce que nous devons faire, c’est aider nos
établissements éducatifs à comprendre cette réalité. Les jeunes
officiers y gagneraient beaucoup s’ils avaient des professeurs sur
le terrain. Les professeurs y gagneraient encore plus, de même
que leur approche pédagogique, s’ils étaient exposés à la vie
quotidienne des forces armées.

Que feraient ces professeurs lorsqu’ils séjourneraient avec nos


militaires? Sur le plan purement pratique, ils constitueraient sur
202
place une merveilleuse ressource pour l’enseignement à distance.
C’est très bien d’avoir accès à des systèmes d’apprentissage à
distance, mais vous découvrirez tous à quel point il est difficile
d’en tirer profit quand il n’y a personne près de vous pour
répondre à vos questions, vous conseiller et vous encourager.
L’éducation n’est pas simplement un processus abstrait qui aboutit
à un diplôme. Fondamentalement, elle n’a pas de visée utilitaire.

Du point de vue de la véritable éducation, ce serait merveilleux


d’avoir à vos côtés un professeur chevronné avec qui vous
pourriez parler de ce que vous faites.

D’un point de vue moins prosaïque, ces professeurs pourraient


planifier des conférences, des séries de cours et des séances de
travail dont l’horaire serait variable, car les soldats sont
constamment en patrouille et ne peuvent donc pas suivre un
horaire scolaire régulier.

Je pense que, en revenant dans ce collège, les professeurs


envisageraient de remanier un certain nombre de cours et se
demanderaient de quelle manière leurs cours pourraient refléter
leur expérience, quelle que soit la discipline enseignée. Un
problème survenu à Kaboul serait posé dans un cours de génie
mécanique pour la simple raison que le professeur a vu comment
les théories universitaires pouvaient s’appliquer aux réalités de la
guerre irrégulière. Cela ne veut pas dire qu’un enseignement de
base et une approche théorique sont inutiles. Cela signifie
simplement que ces outils pédagogiques se rattacheraient à une
réalité plus vaste d’une manière novatrice et enrichissante.

Ce qui est peut-être le plus intéressant, c’est que, à leur retour,


ces professeurs s’intéresseraient au débat sur la stratégie du
Canada et des forces armées canadiennes. Ils se trouveraient
soudain au cœur du débat sur la guerre irrégulière. Ils
analyseraient cette question sous l’angle d’une stratégie délibérée.
Ce collège est sûrement le premier endroit où débattre de ce
sujet. J’estime que le débat devrait se poursuivre dans les collèges
d’état-major. Il devrait néanmoins commencer ici.

203
Tout cela inciterait les officiers et les sous-officiers à réfléchir
continuellement aux conséquences de leurs activités quotidiennes,
sur les plans stratégique et tactique.

Cette démarche plus délibérée, plus consciente pourrait aider


considérablement nos forces armées à retenir les jeunes officiers
dans leurs rangs. Pourquoi? Parce que cela permettrait aux jeunes
officiers de mieux comprendre leurs fonctions. Cela maintiendrait
leur enthousiasme pour les forces.

Vous savez tous que de jeunes officiers quittent les forces pour
poursuivre une autre carrière, ce qui pose problème. Cela semble
se produire surtout entre les rangs de capitaine et de major, juste
au moment où les officiers ont consacré une grande partie de leur
vie à acquérir un grand savoir-faire. À ce stade, le Canada a fait
un investissement considérable. Or, tout à coup, ces officiers
partent. Nous perdons alors, et ils perdent aussi, cet
investissement. Il est donc impératif de stimuler continuellement
ces jeunes gens pour qu’ils veuillent rester dans les forces. Le
débat intellectuel intense sur l’aspect délibéré de la stratégie de
nos forces armées est au cœur de cette question.

J’aimerais terminer sur une évidence. Il a toujours été vrai que la


stratégie, la tactique et la réalité militaire reposent sur un
mélange d’expérience, de rigueur et de flexibilité intellectuelles et,
par conséquent, de rigueur opérationnelle, d’imagination et, je le
répète, de flexibilité. Excusez-moi de vous rappeler que l’histoire
est très claire à ce sujet. L’un des éléments essentiels de ce
mélange d’expérience, de rigueur et de flexibilité intellectuelles est
la lecture. Il faut lire constamment. Lire des romans. Lire des
ouvrages philosophiques. Lire des ouvrages historiques. Lire des
livres de mathématiques. Lire des livres de géographie. La lecture
est le miroir qui nous permet de propulser notre pensée. La
conversation et la discussion sont essentielles, mais il faut leur
fournir une base intellectuelle de plus en plus large. Il faut trouver
le point névralgique ou le juste milieu entre la parole et la lecture,
entre l’oral et l’écrit.

204
Cependant, si vous consacrez votre vie aux présentations
PowerPoint, c’est-à-dire si vous dépendez des méthodes
administratives, vous trouverez de plus en plus difficile de vous
poser constamment des questions sur l’engagement militaire. Or,
ce dont nous aurons besoin, c’est de cette longue réflexion sur
l’engagement militaire, qui, conjuguée à l’expérience, vous
permettra d’agir et de réagir avec flexibilité, rapidement ou
posément, selon la situation.

Lire et réfléchir. Lire davantage et réfléchir davantage. Votre vie


d’officier vous épanouira; elle sera stimulante si elle s’accompagne
d’un débat constant avec vous-même et avec les autres, d’un
débat constant à l’intérieur du corps d’officiers, de lectures
continuelles et d’appronfondissement de vos connaissances pour
le plaisir, pour la stimulation et aussi pour tout remettre en
question.

Une formation technique est absolument capitale. Cette université


possède des connaissances et un savoir-faire techniques
remarquables, et je sais qu’un grand nombre d’entre vous suit des
études dans ce domaine. C’est merveilleux. Vous aurez besoin de
toutes ces connaissances techniques. J’émettrai toutefois deux
mises en garde. D’abord, les officiers responsables des principales
découvertes techniques des 100 dernières années avaient en
général une excellente éducation. Liddell Hart en est un bon
exemple. Ensuite, une formation technique n’est pas plus
essentielle à une carrière militaire que ne le sont la stratégie,
l’histoire, la philosophie, la littérature et toutes les sciences
sociales. Tout cela vous amènera à faire face à toutes les
stratégies qui seront élaborées au cours des prochaines
décennies. Cela vous donnera également ce qu’il faut pour
aborder la principale réalité actuelle : la guerre irrégulière. Il n’y a
pas d’autre stratégie qui reflète aussi bien la réalité sociétale et
historique.

J’ai commencé par dire que ce n’est pas un travail que vous aurez.
Vous servirez votre pays. C’est un mode de vie et une vocation
qui vous attendent. Je vous ai parlé de la manière dont vous
saisirez de plus en plus, au fil des ans, la signification de cette vie
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si inhabituelle, si particulière. C’est celle que vous avez choisie.
Les motivations de certains d’entre vous ont peut-être d’abord été
multiples : une éducation bon marché, la curiosité, l’incertitude
devant l’avenir. Tout cela est normal. Nous sommes des êtres
complexes. Nous avons tous de multiples motivations. Seulement,
à ce stade, votre décision, qui était au début en partie
accidentelle, sera devenue délibérée.

Afin de mener à bien ce que vous décidez de faire, vous devez


être de plus en plus persévérants. De plus, au cœur de la décision
informée que vous avez maintenant prise réside l’acquisition d’un
sentiment d’appartenance, d’une appartenance réelle et à long
terme à cette remarquable communauté sur laquelle vous avez
arrêté votre choix.

Les 36 stratagèmes
"L’Art de la Guerre" de Sun Tzu
"Les 36 stratagèmes" (Le Rocher, 2003)
"La Guerre révolutionnaire" de Mao Tsé-Toung
"La Guerre hors limites" de Qiao Liang et Wang Xiangsui
Si la Chine a le mieux théorisé la stratégie indirecte et asymétrique,
l’importance des "procédés obliques" dans la victoire a également été saisie
très tôt par les Européens, comme en témoignent le concept de mètis chez
les Grecs, la "Poliorcétique" d’Enée le Tacticien ou encore "Les
Stratagèmes" du consul romain Sextus Julius Frontinus, inspirateur de
"L’Art de la Guerre" de Machiavel…
Voir à ce sujet Victor Davis Hanson ("Le modèle occidental de la guerre",
Les Belles Lettres, 1990) et Michael Howard ("War in European History",
Oxford University Press, 1976, traduit par "La guerre dans l’histoire de
l’Occident" aux éditions Fayard, coll. Pluriel, 1990).

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