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La log iq ue et l’ép istémolog ie

La science, l’intuition et l’art d’inventer

Xavier Verley

Philopsis : Revue numérique


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Pour Platon la science impliquait un apprentissage, une recherche,


d’où le paradoxe : la science supposait savoir et ignorance ;
« Quel beau sujet de dispute sophistique tu nous apportes là ! C’est la
théorie selon laquelle on ne peut chercher ni ce qu’on connaît ni ce qu’on ne
connaît pas : ce qu’on connaît, parce que, le connaissant, on n’a pas besoin
de le chercher ; ce qu’on ne connaît pas, parce qu’on ne sait même pas ce
qu’on doit chercher. » 1

Ainsi la science implique un certain rapport du connu à l’inconnu qui


rend possible soit le scepticisme qui réduit l’inconnu à l’inconnaissable, soit
le dogmatisme qui proclame que l’inconnu est connaissable :
« Voilà le problème, cherches-en la solution. Tu peux la trouver par le
pur raisonnement. Jamais, en effet, mathématicien ne sera réduit à dire :
« Ignorabimus » 2.
1
Platon, Ménon, 80 e.
2
D. Hilbert, Sur les problèmes futurs des mathématiques, « Compte rendu du
deuxième congrès international des mathématiciens tenu à Paris du 6 au 12 Août,
1900 », Paris, Gauthier Villars, 1902.
A la fin de Naturerkennen und Logik, « Naturwissenschaften » 1930, p. 387, Hilbert
était revenu de ce qu’il appelle l’insensé Ignorabimus (« törichten Ignorabimus »)
de Du Bois-Reymond « Nous devons savoir, alors nous saurons » disait Hilbert (Wir
müssen wissen, wir werden wissen).

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 1


© Delagrave Édition 2006, Xavier Verley
Dans La science et l’hypothèse, Poincaré donne l’impression de
pencher du côté sceptique ; ne parle-t-il pas de principes qui ne sont que des
hypothèses révisables, de définitions, d’axiomes qui ne sont que des
conventions déguisées ? On reste étonné qu’un savant d’une telle envergure
puisse poursuivre des recherches alors qu’il serait sceptique. Ni sceptique, ni
dogmatique. Alors que cherche-t-il dans la science ? À la différence des
scientistes de l’époque qui rêvaient de voir leur science éliminer toutes les
autres sciences et remplacer la philosophie par une sorte de science des
sciences dont ils prétendaient détenir le secret, Poincaré retient du savoir sa
puissance d’invention. Il s’oppose autant à ceux qui figent la science dans
des principes immuables qu’à ceux qui réduisent la science à une simple
langue construite sur des conventions (Le Roy) :
« Douter de tout ou tout croire, ce sont deux solutions également
commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir »3.
Savoir, c’est inventer mais inventer est-ce simplement découvrir,
reconnaître quelque chose qui était déjà là ? La question de l’invention,
souvent posée par ce mathématicien féru de physique, est-elle une question
interne à la science ou une question externe posée par le philosophe, le
psychologue ou même le sociologue ?
Nous voudrions montrer comment l’invention, si importante aux yeux
de Leibniz, autre savant philosophe, relève d’un art irréductible à la
description des conditions de genèse de la connaissance mais d’une forme
particulière d’imagination qui guide l’intelligence non par son pouvoir de
représentation mais par sa puissance d’ordre et de simplification4.

1 - L’invention et l’intuition

L’art d’inventer, dont parle si souvent Leibniz, commence par des


classifications, des inventaires à partir d’une langue ou caractéristique
universelle pour permettre l’analyse du savoir et remonter ensuite du connu
à l’inconnu comme cela se fait en algèbre. Ainsi l’analyse rend possible le
passage du savoir donné à ce qui en rend raison et la synthèse intervient pour
démontrer que la vérité découverte s’accorde avec les vérités ou lois
connues. L’invention suppose un rapport du connu à l’inconnu, du voir et du
prévoir pour constituer le savoir. La reconnaissance de ce que l’on cherche
implique un certain rapport de l’analyse et de la synthèse, de ce qu’on
appelle aussi l’intuition et de la démonstration. Pour savoir il faut
comprendre le lien qui unit vision et prévision, intuition et déduction. Ce lien

3
Poincaré : La science et l’hypothèse (SH), Introduction, Champs Flammarion, p.
24. Pour les autres ouvrages de l’auteur, nous utiliserons les abréviations suivantes.
Science et méthode (SM), Flammarion, 1916 ; La valeur de la science (VS) Champs
Flammarion, Dernières pensées (DP) , Flammarion, 1963.
4
Poincaré adhère sans réserve au principe d’« économie de la pensée » de Mach.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 2


© Delagrave Édition 2006, Xavier Verley
est-il de nature logique ou bien provient-il du pouvoir originairement
synthétique de l’esprit ?
Avec Kant, le problème passe du plan de l’analyse logique du savoir
formulé dans une langue caractéristique au plan transcendantal distinct à la
fois de l’analyse psychologique des empiristes et de l’analyse métaphysique
qui fonde la vérité en Dieu. La perspective critique prise sur la science
suppose qu’elle n’est possible qu’à partir d’un esprit qui est à la fois
spontanéité quand il conçoit et réceptivité quand il intuitionne. L’invention
qui se manifeste dans le progrès de la science suppose un art, caché dans les
profondeurs de l’âme humaine, qui met en relation les concepts et les
intuitions. Si la science progresse alors que la métaphysique stagne, cela ne
vient pas d’un pouvoir de vision intellectuelle propre à l’esprit qui connaît
mais simplement parce que, par les intuitions, l’esprit s’ouvre à la
multiplicité et par les concepts l’esprit peut unifier la diversité provenant de
la sensibilité. Ainsi l’esprit dispose d’un pouvoir de synthèse a priori qui
rend compte des progrès de la science. L’existence de jugements
synthétiques a priori révèlent que le prédicat ou concept appliqué au sujet est
irréductible à un rapport d’inhérence ou d’identité et, par voie de
conséquence, la synthèse étant l’opération primitive de l’esprit connaissant,
l’analyse n’est plus qu’un acte dérivé. La vérité de tels jugements ne peut se
prouver par des méthodes logiques mais simplement par le verdict de
l’expérience, étant entendu que c’est l’esprit qui interroge comme le fait le
président d’un tribunal pour faire parler la nature. Si l’esprit invente et
construit de nouvelles vérités, c’est en raison de cette dualité entre activité et
passivité, spontanéité et réceptivité qui s’accordent grâce au pouvoir
producteur et reproducteur de l’imagination transcendantale quand elle
schématise.
De Leibniz à Kant, le problème de l’invention se déplace et passe de
la constitution d’une méthode d’analyse logique à une méthode critique qui
fonde le pouvoir d’invention de la science sur une conception
transcendantale de l’esprit, fondée sur le pouvoir a priori de représenter des
formes et des concepts. Quel rapport y a-t-il entre la question de l’art
d’inventer et l’épistémologie ?
Toute l’œuvre épistémologique de Poincaré montre que pour lui aussi
la science pose le problème de l’invention mais il donne à ce terme un sens
différent de celui admis par les philosophes qui le pensent souvent en termes
de rapport de la vérité connue à la vérité inconnue et supposent soit un
pouvoir métaphysique de vision des choses, soit un pouvoir psychologique
de reconnaissance de la vérité, soit un pouvoir logique de déduction à partir
d’une langue et d’un calcul construits par l’esprit. La science n’est pas en
mesure de proposer un critère pour démarquer les vérités connues des vérités
inconnues puisqu’il semble qu’aucun des principes, postulats ou axiomes qui
fonde la géométrie ou la mécanique, ne soit à l’abri de révisions. Si
l’invention commence par les inventaires, ceux-ci ne permettent que de
classer les faits, les lois sans pouvoir parvenir à l’unité d’une théorie.
Poincaré a analysé le problème de l’invention dans les sciences
mathématiques sans supposer aucun de ces pouvoir. La science ne peut pas

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 3


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plus se fier à la psychologie qui nous fait connaître le monde des sensations
qu’à la logique qui prétend tout démontrer. La géométrie qui est une science
se fonde-t-elle sur l’intuition ?
On pourrait penser que ce philosophe qui aime la géométrie pour son
esprit de finesse y trouve une intuition sui generis a défaut d’être a priori. Or
il n’en est rien. L’intuition est liée chez lui au pouvoir d’imaginer, de feindre
qui permet de penser des possibilités inaccessibles à toute imagination
soucieuse de voir d’abord pour juger et décider. Avant l’avènement des
géométries non euclidiennes, on croyait que la géométrie euclidienne était
plus naturelle et s’ajustait à notre expérience par une sorte d’harmonie
préétablie. Frege croyait se débarrasser du problème en recourant au principe
logique du tiers exclu : si la géométrie euclidienne est vraie, une géométrie
non euclidienne ne peut être que fausse car si le vrai est vrai, le non vrai est
faux. Mais ces nouvelles géométries embarrassent autant les mathématiciens
que les philosophes. Dans La Science et l’hypothèse, Poincaré pose le
problème en se demandant si l’espace et la géométrie proviennent de
l’expérience. Au lieu de concevoir l’expérience à partir d’une intuition
sensible, il transforme l’expérience dont se réclamait l’empirisme
traditionnel en une « expérience de pensée ». Ce n’est plus l’intuition mais
l’imagination qui vient au secours de la pensée en supposant un monde
possible comme arrière-plan au monde réel. Avant même d’exposer les
problèmes relatifs aux rapports de l’espace et de la géométrie, Poincaré
imagine un monde dans lequel des êtres auraient appris à vivre et à se
représenter les choses à partir d’une géométrie très différente de la nôtre :
« Commençons par un petit paradoxe. Des êtres dont l’esprit serait fait
comme le nôtre et qui auraient les mêmes sens que nous, mais qui n’auraient
reçu aucune éducation préalable, pourraient recevoir d’un monde extérieur
convenablement choisi des impressions telles qu’ils seraient amenés à
construire une géométrie autre que celle d’Euclide et à localiser les
phénomènes de ce monde extérieur dans un espace non euclidien ou même
dans un espace à quatre dimensions.
Pour nous dont l’éducation a été faite par notre monde actuel, si nous
étions brusquement transportés dans ce monde nouveau, nous n’aurions pas
de difficulté à en rapporter les phénomènes à notre espace euclidien.
Inversement, si ces êtres étaient transportés chez nous, ils seraient amenés à
rapporter nos phénomènes à l’espace euclidien. » 5

Au monde euclidien nous substituons par la pensée un monde


sphérique dans lequel la température est maximum au centre et diminue
quand on s’en éloigne. L’imagination remplace la perception par une
expérience de pensée qui permet de se mettre à distance de l’intuition,
rendant celle-ci contingente et la transformant en simple habitude. Alors que
dans notre monde les solides peuvent être considérés comme invariables
malgré des variations irrégulières et accidentelles, dans ce monde ils seraient

5
SH, 77.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 4


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déformés par des différences de température et les habitants deviendraient de
plus en plus petits au fur et à mesure qu’ils s’éloigneraient du centre :
« S’ils fondent une géométrie, ce ne sera pas comme la nôtre, l’étude
des mouvements de nos solides invariables ; ce sera celle des changements
de position qu’ils auront ainsi distingués, et qui ne sont autres que les
« déplacements non euclidiens », ce sera la géométrie non euclidienne. » 6

Cette expérience de pensée qui consiste à feindre un monde paradoxal


en nous éloignant de nos habitudes mentales, sert de prémisse à une sorte de
raisonnement par l’absurde : si d’une hypothèse paradoxale s’ensuivent des
conséquences non contradictoires, l’hypothèse demeure parfaitement
acceptable. Une telle expérience n’est pas un simple substitut de l’intuition
qui permettrait par la méthode de variation imaginaire d’abstraire un
invariant ou essence mais elle sert d’auxiliaire au raisonnement en
permettant de vérifier la cohérence des possibles feints par l’imagination7.
Aussi peut-il conclure, contrairement à l’esprit de la philosophie
transcendantale, que la géométrie euclidienne ne peut se fonder sur une
aucune intuition a priori dans la mesure où elle est relative aux propriétés
physiques du monde.
La géométrie euclidienne repose donc sur de simples hypothèses ou
axiomes qui n’ont pas le caractère d’universalité et de nécessité qu’on
accorde aux jugements apodictiques. Parmi ces hypothèses figure le fameux
postulat d’Euclide : « Par un point pris hors d’une droite, il ne passe qu’une
parallèle à cette droite ». La démonstration directe de ce postulat s’est
heurtée à tant d’obstacles qu’on s’est résolu à suivre la démonstration
indirecte par l’absurde. La surprise est venue du fait qu’en supposant qu’il
n’y avait aucune parallèle ou qu’il y en avait en nombre infini, aucune
contradiction n’est apparue. Ainsi sont nées les géométries non euclidiennes,
les unes concevant l’espace avec une courbure positive, les autres avec une
courbure négative. Beltrami a montré qu’on pouvait traduire les termes de la
géométrie non euclidienne en ceux de la géométrie euclidienne.
La géométrie ne peut donc plus être comprise par le bas, en partant de
l’intuition ou de l’expérience, mais par le haut en adoptant des axiomes8.

6
SH, 91
7
Poincaré n’a pas besoin de réifier les possibles (abstraction métaphysique)
puisqu’il réduit l’existence mathématique à la non contradiction.
8
« Si l’espace géométrique était un cadre imposé à chacune de nos représentations,
considérée individuellement, il serait impossible de se représenter une image
dépouillée de ce cadre, et nous ne pourrions rien changer à notre géométrie. Mais il
n’en est pas ainsi, la géométrie n’est que le résumé des lois suivant lesquelles se
succèdent ces images. Rien n’empêche alors d’imaginer une série de
représentations, de tout point semblables à nos représentations ordinaires, mais se
succédant d’après des lois différentes de celles auxquelles nous sommes
accoutumés. On conçoit alors que des êtres dont l’éducation se ferait dans un milieu
où ces lois seraient ainsi bouleversées pourraient avoir une géométrie différente de
la nôtre. » SH, 88.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 5


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Mais comment faut-il concevoir ces axiomes qu’invoquait déjà Euclide ?
Pour Poincaré ce sont de simples propositions indémontrables, qui figurent
au début des livres de géométrie. Faut-il abandonner Euclide et rejoindre
l’axiomatisation de cette science entreprise par Hilbert ? Pour ce dernier, les
axiomes ne sont que des définitions implicites qui permettent de déterminer
une variété d’espace et par suite une géométrie, parmi la multiplicité des
espaces possibles. Il envisage même la possibilité de géométries non
archimédiennes qui n’admettent pas l’axiome d’Archimède. Celui-ci stipule
qu’étant données deux longueurs inégales de même espèce, A > B, il existe
un nombre entier n suffisamment grand pour que multiplié par B, ce nombre
atteigne une grandeur supérieure à A. Entre les points d’une droite non
archimédienne s’intercalent une infinité d’autres points. Les axiomes qui
fondent la géométrie ne proviennent ni d’une mystérieuse intuition, ni de
jugements synthétiques a priori puisque nous pouvons imaginer des axiomes
qui engendrent des géométries compatibles avec d’autres expériences de
pensée. Ils ne peuvent non plus être simplement dérivés de l’expérience qui
peut rendre compte de la genèse de la géométrie sans que cela permette de
dire que la géométrie soit une science expérimentale :
Si elle était expérimentale, elle ne serait qu’approximative. Et quelle
approximation grossière ! La géométrie ne serait que l’étude des
mouvements des solides ; mais elle ne s’occupe pas en réalité des solides
naturels, elle a pour objet certains solides idéaux, absolument invariables,
qui n’en sont qu’une image simplifiée et lointaine. La notion de ces corps
idéaux est tirée de toutes pièces de notre esprit et l’expérience n’est qu’une
occasion qui nous engage à l’en faire sortir. Ce qui est l’objet de la
géométrie, c’est l’étude d’un « groupe particulier ; mais le concept général
de groupe préexiste dans notre esprit au moins en puissance. Il s’impose à
nous, non comme forme de notre sensibilité, mais comme forme de notre
entendement.9

Quand il s’agit de rendre compte de la possibilité de la géométrie, on


invoque une sorte d’expérience propre de l’espace qu’on nomme l’intuition
sensible a priori. Mais ce terme auquel se réfère souvent Poincaré n’a pas le
sens que lui donnent les philosophes. Chez Kant l’intuition renvoie à une
représentation immédiate, a priori, d’une forme qui s’applique à un contenu
appréhendé par les sens. Loin de croire qu’il puisse y avoir des formes a
priori de la sensibilité, l’auteur de La science et l’hypothèse pense que
l’intuition ne peut nous faire connaître des formes. L’espace ne préexiste pas
à la perception des choses ; comme Leibniz et Mach, Poincaré défend une
théorie relativiste de l’espace, entendant par là qu’il faut que soient données
des choses pour qu’on puisse ensuite définir les relations entre elles ; on ne
peut concevoir l’espace « comme un cadre tout préparé à nos sensations et
représentations » 10. Ainsi à l’espace comme forme subjective absolue (Kant),
il oppose une théorie relativiste de l’espace qui présuppose que nous n’avons

9
SH, 93.
10
SH, 77.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 6


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d’intuition ni de la ligne droite, ni de la distance. De telles intuitions relèvent
de l’illusion :
« Il n’y a pas d’intuition directe de la grandeur, avons-nous dit, et
nous ne pouvons atteindre que le rapport de cette grandeur à nos instruments
de mesure. Nous n’aurions donc pas pu construire l’espace si nous n’avions
eu un instrument pour le mesurer ; eh bien, cet instrument auquel nous
rapportons tout, celui dont nous nous servons instinctivement, c’est notre
propre corps. C’est par rapport à notre corps que nous situons les objets
extérieurs, et les seules relations spatiales de ces objets que nous puissions
nous représenter, ce sont leurs relations avec notre corps. C’est notre corps
qui nous sert, pour ainsi dire, de système d’axes de coordonnées. » 11
Ainsi ce que Poincaré appelle intuition n’a pas de rapport avec ce que
les philosophes nomment par ce terme ; ni connaissance d’une vérité
évidente, ni appréhension ou connaissance instantanée de relations,
l’intuition s’apparente plus à l’instinct et aux sensations qu’à une vision. La
soi disant intuition de l’espace ne peut fonder une géométrie car l’espace
provient autant de la vue que du toucher ou des muscles, ce qui implique
qu’on distingue l’espace représentatif, lié aux sens, de l’espace de la
géométrie. À l’opposition kantienne spontanéité et réceptivité des
représentations, Poincaré oppose l’aspect sensitif et involontaire à l’aspect
moteur qui provient des mouvements du corps et des muscles répondant aux
informations sensorielles. Une conception naturaliste de l’espace remplace la
conception transcendantale fondée sur la puissance de synthèse a priori qui
se manifeste déjà au niveau de la sensibilité. Chez Poincaré, l’imagination
qui invente n’a plus cette fonction spontanée de production car la
représentation n’est plus qu’une reproduction de la sensation qui comprend
le moment de la réceptivité sensorielle conjugué à celui de la réponse
motrice. Mais comment s’effectue l’invention ?
Il n’est plus possible alors de soutenir que le pouvoir d’invention de la
science repose sur l’intuition. Entre le corps qui sert de système naturel
d’axes de coordonnées et l’espace géométrique il y a toute la différence qui
sépare le vécu entendu comme ensemble de sensations avec leur réactions
musculaires et le conçu entendu comme savoir des lois qui permettent de
comprendre la succession des sensations. La science ne peut compter
simplement sur l’expérience pour garantir le passage de l’un à l’autre. La
géométrie apparaît quand, pour suppléer à l’imprécision et l’approximation
de l’expérience, on pose des axiomes et des conventions pour rendre raison
de l’observation et des faits. Si l’intuition est privée du pouvoir d’inventer à
partir de synthèses a priori, l’esprit dispose du pouvoir d’inventer par la
liberté de choisir parmi toutes les conventions ou possibilités de
l’imagination celles qui sont les plus simples et les plus commodes. La
science progresse moins par un pouvoir de synthétiser que par un pouvoir de
choix de l’esprit qui s’ouvre à des mondes possibles (espaces des géométries
non euclidiennes, non archimédiennes, géométrie non arguésienne, non

11
SM, 104

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 7


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pascalienne12) par un pouvoir d’imaginer consistant à substituer au vécu des
sensations, des conventions ou des symboles.
L’achèvement du processus imaginatif qui ouvre la pensée à la
combinaison et au choix des possibles s’achève dans la constitution d’un
système symbolique qui remplace les entités possibles par des symboles et
dont la consistance vient de leur cohérence. S’agissant de comprendre le
« nombre incommensurable » ou irrationnel, Poincaré renvoie à Dedekind
qui le considère comme un symbole et rompt avec la tradition qui le réduit
au schème de la quantité (Kant). Privé de toute relation à une intuition qui
remplirait son contenu, le symbole, tel que l’entend Poincaré, s’applique à
des possibles dont la cohésion provient de leur non contradiction. Tels les
possibles leibniziens, les possibles associés aux symboles tendent vers
l’existence :
« En résumé, l’esprit a la faculté de créer des symboles, et c’est ainsi
qu’il a construit le continu mathématique, qui n’est qu’un système particulier
de symboles. Sa puissance n’est limitée que par la nécessité d’éviter toute
contradiction ; mais l’esprit n’en use que si l’expérience lui en fournit une
raison.
Dans le cas qui nous occupe, cette raison était la notion du continu
physique, tirée des données brutes des sens. Mais cette notion conduit à une
série de contradictions dont il faut s’affranchir successivement. C’est ainsi
que nous sommes conduits à imaginer un système de symboles de plus en
plus compliqué. Celui auquel nous nous arrêterons est non seulement exempt
de contradiction interne, il en était déjà ainsi à toutes les étapes que nous
avons franchies, mais il n’est pas non plus en contradiction avec diverses
propositions intuitives et qui sont tirées de notions empiriques plus ou moins
élaborées. » 13

Ainsi la science mathématique ne peut justifier ni une conception


transcendantale de la connaissance à la manière de Kant ou de Husserl, ni
une conception platonicienne, fondée sur le caractère idéal des objets
mathématiques car ceux-ci dépendent de définitions et de conventions
traduites par des symboles. Pour Poincaré l’intuition mathématique ne peut
être comprise que dans un cadre naturaliste14. L’invention requiert
essentiellement l’imagination, non pas l’imagination psychologique qui
engendre l’imaginaire mais l’imagination logique qui consiste à étendre le
champ du possible et à s’assurer à chaque étape de sa non contradiction.
Cette imagination, substitut de l’intuition et de l’instinct, peut-elle jouer un
rôle médiateur dans la nécessité d’accorder la démonstration que réclame les
logiciens et l’intuition que revendiquent les géomètres ?

12
DP, Les fondements de géométrie, p. 161/185.
13
SH, 55
14
Ne parle-t-il pas d’un travail inconscient à propos de l’invention mathématique ?
SM, 53 sqq.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 8


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Dans La valeur de la science15, Poincaré part de l’opposition de deux
sortes de mathématiciens, les analystes préoccupés de logique et les
géomètres qui recourent à l’intuition. Les premiers, soucieux de rigueur et de
certitude, mettent l’accent sur la nécessité de prouver en décomposant la
démonstration en un certain nombre d’opérations élémentaires et les
seconds, impatients d’atteindre le but, voient l’unité qui les rassemble :
« Le logicien décompose pour ainsi dire chaque démonstration en un
très grand nombre d’opérations élémentaires ; quand on aura examiné ces
opérations les unes après les autres et qu’on aura constaté que chacune
d’elles est correcte, croira-t-on avoir compris le véritable sens de la
démonstration ? » 16
Pourtant l’opposition logique/intuition ne se réduit pas à l’opposition
stérilité (de la logique) / fécondité (de l’intuition) puisque Poincaré reconnaît
qu’il y a des inventeurs aussi en analyse.
« Ainsi, la logique et l’intuition ont chacune leur rôle nécessaire.
Toutes deux sont indispensables. La logique qui peut seule donner la
certitude est l’instrument de la démonstration : l’intuition est l’instrument de
l’invention. »17

Ainsi l’intuition qui guide le mathématicien est comparable à celle du


joueur car elle implique autant la conjonction ou combinaison des coups que
la disjonction qui isole un coup pour le mettre en rapport avec les autres
coup possibles. La métaphore du jeu d’échecs18, si souvent utilisée, montre
la possibilité d’accorder l’intuition géométrique et la démonstration logique
dans la mesure où l’une comme l’autre présupposent l’appréhension de
l’ordre entendu autant comme principe de classification que de succession
dans une suite :
« Une démonstration mathématique n'est pas une simple juxtaposition
de syllogismes, ce sont des syllogismes placés dans un certain ordre, et
l'ordre dans lequel ces éléments sont placés est beaucoup plus important que
ne le sont ces éléments eux-mêmes. Si j'ai le sentiment, l'intuition pour ainsi
dire de cet ordre, de façon à apercevoir d'un coup d'œil l'ensemble du
raisonnement, je ne dois plus craindre d'oublier l'un des éléments, chacun

15
VS, ch. 1, Intuition et logique en mathématique.
16
VS, p. 36.
17
Id., p. 37.
18
Dans la question du fondement des mathématiques, la référence au jeu d’échecs,
présente chez beaucoup de logiciens ou mathématiciens (Hilbert et Carnap) justifie
la réduction au formalisme. Poincaré montre que même dans le jeu d’échecs les
coups ne résultent pas d’une déduction logique mais d’une appréhension des
relations entre les différents coups par une sorte de choix. Dans les fondements
axiomatiques de la théorie des ensembles, l’axiome de choix (Zermelo), qui a un
sens différent de celui que lui donne Poincaré, a suscité des controverses. Brouwer
développe aussi l’idée de suite de choix ; voir Jean Largeault, Intuition et
intuitionisme, ch. V, « Le second acte de l’intuitionisme et les principes de
l’analyse », p. 111.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 9


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d'eux viendra se placer de lui-même dans le cadre qui lui est préparé, et sans
que j'aie à faire aucun effort de mémoire. » 19
Si l’invention vient de l’intuition, celle-ci n’appréhende aucune vérité
ou essence mais seulement un ordre ou une classification à la fois interne
concernant les éléments de l’ensemble et externe dans la mesure où il
concerne l’ensemble comme distinct de ses éléments.

2 - Généralité et générativité de l’invention

a) La relation du général au particulier

La conception positiviste (Duhem) et néopositiviste de la science (


Carnap) a contribué à réduire le problème de l’invention ou de la découverte
scientifique à une question étrangère à la science. Si tout ce qui est
scientifique doit pouvoir se formuler logiquement, l’invention relève d’un
« art caché » plus proche de la psychologie et de son alliée la métaphysique
que de la science20. De Duhem à Popper, les épistémologues s’accordent
pour considérer la question de l’invention comme une pseudo question dans
la mesure où l’inconnu recherché implique l’appel à l’intuition. Le pouvoir
d’invention se réduit alors au pouvoir de déduire des conséquences à partir
d’hypothèses ou d’axiomes. La déduction logique au moyen de règles
(règles de substitution et du modus ponens) rend possible le passage du
connu (axiomes, définitions, hypothèses) à l’inconnu (les conséquences)
grâce à la relation de conséquence immédiate qui lie une proposition
antécédente à une proposition conséquente.
Mais dans le domaine des mathématiques où l’infini sourd de toute
part, peut-on réduire l’invention à la déduction logique pour aller des
principes aux conséquences ? L’enjeu de cette question est important
puisqu’il pose d’abord le problème du sens du logicisme : peut-on réduire les
concepts et la déduction mathématique à des concepts et à une déduction
logiques sans nier le pouvoir d’invention propre à toute science et aussi à
l’arithmétique ? Mais il pose aussi le problème du finitisme, à savoir le
rapport du fini à l’infini.
« La possibilité même de la science mathématique semble une
contradiction insoluble. Si cette science n’est déductive qu’en apparence,
d’où lui vient cette parfaite rigueur que personne ne songe à mettre en
doute ? Si, au contraire, toutes les propositions qu’elle énonce peuvent se
tirer les unes des autres par les règles de la logique formelle, comment la
mathématique ne se réduit-elle pas à une immense tautologie ? Le
syllogisme ne peut rien nous apprendre d’essentiellement nouveau et, si tout
devait sortir du principe d’identité, tout devrait aussi pouvoir s’y ramener.

19
SM, 47.
20
Jacques Hadamard pose bien le problème du rapport de l’invention et de la
découverte dans l’Introduction à l’Essai sur la psychologie de l’invention dans le
domaine mathématique.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 10


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Admettra-t-on donc que les énoncés de tous ces théorèmes qui remplissent
tant de volumes ne soient que des manières détournées de dire que A est
A ? » 21

Qu’en est-il du logicisme ? Poincaré s’est opposé aux thèses logicistes


soutenues à l’époque par Couturat et Russell qui croient pouvoir réduire
l’arithmétique, devenue science fondamentale (arithmétisation de l’analyse),
à des principes logiques (définitions et axiomes). Frege22 a montré comment
le concept de nombre pouvait être défini en terme de classe d’équivalence
(équinuméricité) et Russell, dans les Principia mathematica, comment la
déduction mathématique pouvait se réduire à une déduction logique. Pour
Poincaré, le logicisme ignore certains aspects du raisonnement
mathématique et confond la « vérification » qui correspond à l’opération
logique qu’on nomme instanciation23 et qui n’est finalement qu’une
exemplification, de la véritable démonstration qui invente la solution :
« La vérification diffère précisément de la véritable démonstration,
parce qu’elle est purement analytique et parce qu’elle est stérile. Elle est
stérile parce que la conclusion n’est que la traduction des prémisses dans un
autre langage. La démonstration véritable est féconde au contraire parce que
la conclusion y est en un sens plus générale que les prémisses. »24

Ceux que Poincaré nommera ultérieurement, avec une pointe d’ironie,


« les logisticiens » ignorent le rôle de la généralisation et mettent l’accent
sur le rapport exclusif du général au particulier dans la démonstration
mathématique. Poincaré montre que la définition des opérations les plus
élémentaires de l’arithmétique, telles que l’addition et la multiplication,
implique qu’on définisse l’opération par deux équations (définitions
récursives), l’une s’appliquant à un nombre de base, 1, et l’autre au nombre
n qui généralise l’opération à un nombre quelconque. La généralité de la
seconde équation implique qu’on peut obtenir une infinité d’instances quand
on prend des nombres particuliers comme 2, 3 etc. La définition purement
logiciste de l’arithmétique ne tient pas compte de ce passage du particulier
(le nombre de base 1) au général ( n) n’importe quel nombre).
Mais Poincaré ne s’en tient pas aux définitions ; il remet en cause
l’analyse du raisonnement mathématique en montrant que très souvent la
démonstration mathématique procède par récurrence. La démarche consiste
à partir d’une base, 0 ou 1 et à montrer que si le théorème est vrai pour n  1,
il est vrai de n. Par suite on peut dire que le théorème est vrai quelque soit n.
21
SH, 31.
22
Voir Frege, Les fondements de l’arithmétique.
23
L’instanciation consiste en logique des prédicats à remplacer dans une formule
une variable par une constante. L’énoncé « Tous les hommes (H) sont mortels (M)»
est traduit par la formule x H(x)  M(x) ; l’instancitation consiste à décapiter le
quantificateur x et à remplacer la variable x par une constante a qui désigne un
individu ; la formule devient : Ha  Ma. Cf. Logique symbolique, Xavier Verley,
Ellipses, 1999.
24
Poincaré, SH, p. 33/4.

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Ainsi la raison de la critique du logicisme par Poincaré ne se fait pas, comme
on le dit souvent, parce qu’il oppose l’intuition comme fonction de
découverte à la logique réduite à la déduction. Il reste sur le terrain des
logisticiens en situant le problème de l’invention au niveau de la
généralisation. La thèse logiciste ne peut être soutenue que si on admet que
la démonstration mathématique repose sur le principe d’identité et le
principe de non contradiction qui impliquent que la conclusion ne dépasse ni
ne contredise la portée des prémisses. En analysant le rôle du raisonnement
par récurrence et de l’induction complète en mathématique, Poincaré montre
que la déduction mathématique est irréductible à une déduction logique et
par suite il est vain de vouloir définir logiquement le nombre entier qui, tel le
concept de groupe, ne peut être que l’objet d’une intuition pure.
Saisir ce qu’il y a d’essentiel dans le nombre, c’est savoir que tout
nombre a un successeur immédiat. Les logisticiens prétendent que la
définition du nombre entier s’identifie au principe d’induction complète dans
la mesure où l’essentiel du nombre est l’idée de succession. Poincaré montre
qu’il n’est pas possible de définir le nombre sans cercle vicieux et par suite
ce qui est essentiel dans le nombre ne peut être donné dans la définition :
« Les définitions du nombre sont très nombreuses et très diverses ; je
renonce à énumérer même les noms de leurs auteurs. Nous ne devons pas
nous étonner qu'il y en ait tant. Si l'une d'elles était satisfaisante, on n'en
donnerait plus de nouvelle. Si chaque nouveau philosophe qui s'est occupé
de cette question a cru devoir en inventer une autre, c'est qu'il n'était pas
satisfait de celles de ses devanciers, et s'il n'en était pas satisfait, c'est qu'il
croyait y apercevoir une pétition de principe.
J'ai toujours éprouvé, en lisant les écrits consacrés à ce problème, un
profond sentiment de malaise ; je m'attendais toujours à me heurter à une
pétition de principe et, quand je ne l'apercevais pas tout de suite, j'avais la
crainte d'avoir mal regardé.
C'est qu'il est impossible de donner une définition sans énoncer une
phrase, et difficile d'énoncer une phrase sans y mettre un nom de nombre, ou
au moins le mot plusieurs, ou au moins un mot au pluriel. Et alors la pente
est glissante et à chaque instant on risque de tomber dans la pétition de
principe ». « On n’a pas à définir le nombre entier ; en revanche, on définit
d’ordinaire les opérations sur les nombres entiers… » 25
L’appel à l’intuition vient de ce qu’il existe toujours de
l’indéfinissable et de l’indémontrable et, pour penser un contenu sans risquer
la régression à l’infini, il faut bien fixer la pensée à un commencement sans
savoir a priori s’il est vrai ou faux :
« On ne peut tout démontrer et on ne peut tout définir ; et il faudra
toujours emprunter à l’intuition… » 26

25
SM, 165/6, SM, 141.
26
SM, 138/9.

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b) La relation du fini à l’infini

Pour Poincaré, le logicisme repose sur une conception erronée de la


généralisation. Alors que les logisticiens insistent sur le caractère essentiel
de la déduction, l’auteur de La science et l’hypothèse retient leur caractère
inductif et par suite ne voit pas de raison d’établir une coupure entre sciences
formelles (logique et mathématique) et science du réel (physique, biologie,
etc.) à la manière des néopositivistes. Mais la critique de la généralisation
mathématique implique aussi une relation du fini à l’infini tant dans les
définitions que dans les démonstrations. Dans la mesure où le raisonnement
par récurrence est un inférence qui lie un nombre de base à n’importe quel
nombre, l’inférence inductive implique bien le passage du fini à l’infini :
« Le caractère essentiel du raisonnement par récurrence c’est qu’il
contient, condensés pour ainsi dire en une formule unique, une infinité de
syllogismes. »27

Ainsi le problème de l’invention en mathématique pose aussi la


question de la relation de la générativité et de la généralité. Bien qu’elle soit
une extension et une extrapolation, l’invention mathématique ne peut se
fonder sur un pouvoir de synthèse a priori dévolu à l’esprit mais seulement
sur un pouvoir de généralisation. La pensée avance en passant de la partie ou
élément à l’ensemble sachant qu’au départ il n’y pas d’élément sans
ensemble. La généralisation qui permet d’inventer risquerait de tomber dans
le cercle vicieux et la stérilité si elle n’impliquait pas aussi le passage du fini
à l’infini. Mais en quel sens peut-on parler de l’infini ?
Poincaré pose en principe qu’il n’est possible de raisonner que sur des
objets qu’on peut définir en un nombre fini de mots. Or une définition n’est
rien d’autre qu’une classification qui répartit les objets en deux groupes
distincts, ceux qui satisfont la définition et ceux qui n’y satisfont pas. Placer
un nombre dans un ensemble suppose la permanence du principe de
classification. Les phrases servant à définir les éléments d’un ensemble fini
peuvent être numérotées et restent en nombre fini puisqu’on peut leur
associer un nombre entier. Mais s’il faut définir les points de l’espace (infini
non dénombrable qui a la puissance du continu), aucun nombre entier ne
pourra l’exprimer car le nombre des points de l’espace est plus grand que
celui des entiers.
S’agissant des théorèmes concernant des nombres infinis, leur
vérification ne peut porter que sur un nombre fini de cas :
« Mais comme les vérifications ne peuvent porter que sur des nombres
finis, il s’ensuit que tout théorème sur les nombres infinis ou surtout sur ce
qu’on appelle ensembles infinis, ou cardinaux transfinis, ou ordinaux
transfinis, etc., etc., ne peut être qu’une façon abrégée d’énoncer des
propositions sur les nombres finis. S’il en est autrement, ce théorème ne
sera pas vérifiable, et s’il n’est pas vérifiable, il n’aura pas de sens. »28

27
Id., p. 38/9.
28
DP, 30/1

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L’intervention de l’infini dans les propositions mathématiques
(définitions et démonstrations) suppose ce qu’on appelle le finitisme étant
entendu que ce qui est fini se reconnaît au fait qu’il peut être modifié quand
on lui ajoute une unité. Un tel point de vue s’oppose autant à l’idée
métaphysique de l’infini (Descartes, Spinoza, Leibniz) qu’à la théorie
ensembliste du transfini qui suppose l’intelligibilité et l’antériorité de l’infini
sur le fini. L’usage du mot « tous » dans les définitions ne pose pas de
problèmes quand il s’agit d’un ensemble fini d’objets mais quand ceux-ci
sont en nombre infini il faudrait admettre l’existence de tous ces objets
antérieurement à leur définition. Poincaré rejette donc l’idée cantorienne
d’un infini actuel et considère que la vérité des propositions mathématiques
ne peut être prouvée que de manière finie. Le finitisme de Poincaré repose
sur l’idée que fini est synonyme de discursif ou mieux d’énumérable. La
généralisation qui fonde à la fois la démonstration mathématique (induction
complète) et l’intuition géométrique doit toujours être réductible à une
énumération exprimable par des nombres entiers.

3 - L’invention dans les sciences physiques :

hypothèse, convention et expérience

Il semble donc que dans les mathématiques l’invention de théorèmes


soit due à l’intuition qu’il faudrait concevoir non pas comme une vision mais
plutôt comme une induction ou encore comme le pouvoir de prolonger
l’expérience par l’imagination. Si les sens ne sont pas mis en cause dans les
mathématiques, il n’en va pas de même dans les sciences de la nature où
intervient l’observation ; quel rôle joue l’expérience et dans quelle mesure
elle contribue à l’invention de nouvelles théories ou à l’adoption de
nouveaux principes ?
La physique mathématique comprend une partie abstraite, formée de
principes, et une partie concrète composée de faits et de lois ; cette partie, la
base de la théorie, provient de l’expérience. Ainsi la mécanique classique
reflète ce double aspect ; tantôt on la considère comme une science
déductive, un chapitre particulier des mathématiques (comme la mécanique
analytique de Lagrange), ou comme une science inductive, expérimentale.
En supposant qu’elle soit une science expérimentale, peut-on conclure que
ses grands principes dérivent de l’expérience ? Toute expérience n’est pas
également bonne pour la science ; les faits intéressants sont ceux qui se
répètent car ils servent à découvrir des analogies dans des circonstances
différentes. Dans une perspective transcendantale, l’expérience est
déterminée par des conditions a priori, universelles et nécessaires mais dans
la perspective naturaliste de Poincaré l’expérience se caractérise par son
incomplétude d’où la nécessité de généraliser pour inventer lois et
principes :
« Si timide que l’on soit, il faut bien que l’on interpole ; l’expérience
ne nous donne qu’un certain nombre de points isolés il faut les réunir par un

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trait continu ; c’est là une véritable généralisation. Mais on fait plus, la
courbe que l’on tracera passera entre les points observés et près de ces
points ; elle ne passera pas par ces points eux-mêmes. Ainsi on ne se borne
pas à généraliser l’expérience, on la corrige ; et le physicien qui voudrait
s’abstenir de ces corrections et se contenter vraiment de l’expérience toute
nue serait forcé d’énoncer des lois bien extraordinaires. »29
L’induction qui joue un rôle en mathématique (induction complète)
suffit-elle à confirmer la généralité des lois ? Poincaré remarque que les
traités de mécanique ne distinguent pas nettement expérience et
raisonnement mathématique, ce qui est convention et hypothèse. Il y est
question d’espace absolu, de temps absolu, de géométrie euclidienne qu’on
ne peut considérer comme des conditions a priori s’imposant à
l’expérience : ce sont de simples conventions ou des définitions déguisées.
Analysant le principe d’inertie et la loi d’accélération, Poincaré refuse le
dilemme « vérité a priori » ou « fait expérimental » et pencherait pour une
sorte de généralisation naturelle.
Conformément à sa méthode, il fait appel à une fiction ou expérience
de pensée pour montrer que cette loi n’est ni nécessaire, ni universelle car
d’autres lois seraient compatibles avec le principe de raison suffisante. Le
principe d’inertie qui dit que le mouvement d’un corps qui n’est soumis à
aucune force est rectiligne et uniforme, n’est qu’un cas particulier d’un
principe beaucoup plus général qu’on peut formuler ainsi : l’accélération
d’un corps ne dépend que de la position de ce corps, des corps voisins et de
leurs vitesses. La fiction de Poincaré consiste à se demander ce qu’il
adviendrait si, au lieu de considérer la vitesse invariante, on supposait que ce
soit la position ou l’accélération qui ne changent pas. La substitution de la
loi généralisée d’accélération à la loi classique n’en changerait pas la
signification et serait tout simplement une traduction en d’autres termes de la
loi particulière. Vérifiée expérimentalement sur quelques cas particuliers,
elle peut être généralisée sans craindre qu’une expérience nouvelle ne vienne
l’infirmer. Mais à partir d’un certain degré de généralisation, l’expérience ne
peut plus confirmer ou infirmer.
Si on considère la loi fondamentale de la dynamique, elle stipule que
la force est égale au produit de la masse par l’accélération. Qu’est-ce que la
force ? la masse ? l’accélération ? Pour certains la masse est le produit du
volume par la densité (Newton) ; pour d’autres la force est la cause qui
produit le mouvement ; pour d’autres l’accélération est égale à la force qui
agit sur un corps divisée par sa masse. Il est difficile de voir comment ces
trois concepts, interdépendants, pourraient être dérivés de l’expérience.
Définir la force comme ce qui cause le mouvement d’un corps n’apprend
rien sur le mouvement. La définition de la force doit permettre de déterminer
dans quels cas des forces sont égales : l’égalité peut être vérifiée soit par
l’équilibre des poids des corps sur les plateaux d’une balance, soit par
l’opposition de deux forces qui s’annulent mais dans ce cas la définition de
l’égalité fait intervenir le principe de l’égalité de l’action et de la réaction :

29
SH, 159.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 15


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« Nous voici donc, pour reconnaître l’égalité de deux forces, en
possession de deux règles : égalité de deux forces qui se font équilibre ;
égalité de l’action et de la réaction. Mais, nous l’avons vu plus haut, ces
deux règles sont insuffisantes ; nous sommes obligés de recourir à une
troisième règle et d’admettre que certaines forces comme, par exemple, le
poids d’un corps, sont constantes en grandeur et en direction. Mais cette
troisième règle, je l’ai dit, est une loi expérimentale ; elle n’est
qu’approximativement vraie ; elle est une mauvaise définition. »30
Si on veut comprendre la force à partir de l’intuition qu’on en en a, il
ne reste qu’à l’enraciner dans l’effort mais le physicien, qui souvent prépare
le travail de l’ingénieur, substitue la mesure à l’intuition pour rendre possible
le calcul et la prévision. Ce qui reste alors de la force quand on lui ôte sa
composante anthropomorphique n’est qu’un symbole :
« Mais il y a plus : cette notion d’effort ne nous fait pas connaître la
véritable nature de la force ; elle se réduit en définitive à un souvenir de
sensations musculaires, et on ne soutiendra pas que le soleil éprouve une
sensation musculaire quand il attire la terre. Tout ce qu’on peut y chercher,
c’est un symbole, moins précis et moins commode que les flèches dont se
servent les géomètres, mais tout aussi éloigné de la réalité. » 31

La définition de la masse pose des problèmes semblables. Quand on


veut définir l’accélération et les masses de deux corps, on suppose que ces
corps ne reçoivent l’accélération d’aucun autre corps. Il faut décomposer
l’accélération en composantes. On peut aussi comprendre la masse en
adoptant la loi de la gravitation qui dit que l’attraction de deux corps est
proportionnelle à leur masse et inversement proportionnelle au carré de leur
distance. En fin de compte la masse se réduit à un coefficient qu’il est
commode d’introduire dans les calculs :
« Nous pourrions refaire toute la mécanique en attribuant à toutes les
masses des valeurs différentes. Cette mécanique nouvelle ne serait en
contradiction ni avec l’expérience, ni avec les principes généraux de la
dynamique (principe de l’inertie, proportionnalité des forces aux masses et
aux accélérations, égalité de l’action et de la réaction, mouvement rectiligne
et uniforme du centre de gravité, principe des aires). Seulement les équations
de cette mécanique nouvelle seraient moins simples.» 32

Ainsi, si les principes des sciences physiques ne peuvent être que


partiellement confirmés par l’expérience, la science risque d’être le produit
d’une simple construction symbolique de l’esprit et l’expérience est moins
une condition de possibilité que l’occasion d’établir un lien avec le donné
« Les principes de la dynamique nous apparaissent d’abord comme
des vérités expérimentales ; mais nous avons été obligés de nous en servir
comme définitions. C’est par définition que la force est égale au produit de

30
SH, p. 120.
31
SH, 125
32
SH, p. 123.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 16


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la masse par l’accélération ; voilà un principe qui est désormais placé hors
de l’atteinte d’aucune expérience ultérieure. C’est de même par définition
que l’action est égale à la réaction. Mais dira-t-on, ces principes invérifiables
sont absolument vides de toute signification ; l’expérience ne peut les
contredire ; mais ils ne peuvent rien nous apprendre d’utile ; à quoi bon alors
étudier la dynamique.» 33

L’inférence conduisant des vérités expérimentales aux définitions ne


posent problème que si on cherche à y retrouver une relation modale
identifiant expérimental à nécessaire et définition à contingent. Mais la
référence à des conventions n’implique pas l’arbitraire car dans la science
les définitions sont assujetties à la condition de cohérence. Que ce soit à la
base (expérience) ou au sommet (les principes), la science implique un
choix, rendu nécessaire par l’indétermination ou la surdétermination des
données qui exclut les catégories jumelles de la nécessité et de la vérité. A
l’incomplétude de l’expérience correspond alors l’incomplétude des
principes et le travail de la science consiste plutôt à ajuster indéfiniment
l’une à l’autre. Cette conception de la science n’est pas éloignée de celle des
néopositivistes du cercle de Vienne : dans un apologue bien connu, Neurath
montre qu’il n’y a pas de donné ou de tabula rasa dans l’expérience et par
suite la science ne peut être qu’une reconstruction perpétuelle :
« Nous sommes tels des navigateurs obligés de reconstruire leur
bateau en haute mer, sans jamais pouvoir le démonter dans un dock et le
rebâtir à neuf avec de meilleurs pièces. »34
A la différence des néopositivistes viennois, Poincaré ne réduit pas les
propositions de la science à de simples énoncés qu’on transforme par des
procédures logiques appropriées et il accorde une importance essentielle au
problème de l’invention dans la science. Ni réalisme, ni empirisme, ni
nominalisme, l’inconnu que recherche la science se situe dans une relation
mobile, fluctuante entre le pouvoir de combinaison propre à l’imagination
qui prospecte grâce aux expériences de pensée et à la nécessité de choisir
parmi tous les possibles.

4 - La science, l’invention et la vérité

Puisque la science invente en posant des principes, en choisissant des


définitions, nous devons nous demander si une telle invention, détachée du
pouvoir subjectif d’effectuer des synthèses a priori, ne risque pas de devenir
une projection de l’imagination. Inventer serait-ce « construire » ? Poincaré
recourt à l’idée de construction sans lui donner le sens kantien. Construire
pour lui c’est combiner pour analyser et découvrir des relations entre
éléments qui n’apparaissaient pas au niveau des éléments :

33
SH, p. 123.
34
Otto Neurath, « Énoncés protocolaires » in Manifeste du Cercle de Vienne et
autres essais, Sous la direction de Antonia Soulez, p. 223

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 17


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« Les mathématiciens procèdent donc « par construction », ils
« construisent » des combinaisons de plus en plus compliquées. Revenant
ensuite par l’analyse de ces combinaisons, de ces ensembles, pour ainsi dire
à leurs éléments primitifs, ils aperçoivent les rapports de ces éléments et en
déduisent les rapports des ensembles eux-mêmes. C’est donc par une
démarche purement analytique, mais ce n’est pas pourtant une marche du
général au particulier, car les ensembles ne sauraient évidemment être
regardés comme plus particuliers que leurs éléments. »35
Si la science résultait d’une invention en quel sens pourrait-on dire
que ses axiomes, principes et lois sont vrais ? L’inférence qui conduit du
donné au construit va-t-elle du vrai au vrai ? La généralisation à l’œuvre
dans toute science, mathématique comprise, n’implique pas la certitude et
l’infaillibilité car elle est plus proche de l’induction que de la déduction
logique. Poincaré sait que l’induction, complète ou non, implique une
certaine indétermination des principes et une incomplétude de l’expérience
ce qui rend problématique l’application du prédicat vrai tant au niveau de
l’expérience qu’au niveau de la théorie ; on ne peut dire ni qu’un fait, ni
qu’une loi, ni qu’un principe ou une définition sont vrais car ils n’ont de sens
qu’à l’intérieur d’une théorie mais, attendu que celle-ci est toujours
incomplète, on ne peut non plus lui appliquer le prédicat « vrai ». D’où la
nécessité de substituer le prédicat « commode »36. En soulignant
l’importance des conventions et affirmant que les axiomes de la géométrie
euclidienne sont simplement plus commodes, Poincaré n’adopte pas une
position pragmatiste ou sceptique mais il montre le caractère problématique
de l’idée de vérité appliquée aux mathématiques et à la physique. Qu’on
parte de l’expérience et de l’observation, des principes et des axiomes, il y a
toujours un choix justifié par la nécessité de simplifier et de retrouver une
harmonie entre l’expérience et la théorie. Là où il y a choix, il ne peut être
question que de commodité et non de vérité. Au lieu de dire que lois et
principes sont vrais, on aurait pu dire qu’ils sont probables. Mais ce terme
défini dans le cadre du calcul des probabilités, renvoie lui aussi à des
conventions :
« Pour entreprendre un calcul quelconque de probabilité, et même
pour que ce calcul ait un sens, il faut admettre, comme point de départ, une
hypothèse ou une convention qui comporte toujours une part d’arbitraire.
Dans le choix de cette convention nous ne pouvons être guidés que par le
principe de raison suffisante. » 37

En rappelant l’importance des conventions, Poincaré montre que ni


l’expérience, ni les principes ou lois n’ont de caractère contraignant. La
généralisation qui fonde l’invention scientifique implique une relation du
simple au complexe mais où est le simple ? Les empiristes croient que la

35
SH, p. 43.
36
Mêmes les logiciens se méfient de ce terme ; la peur des antinomies (du menteur
par exemple) les conduit à le remplacer par « analytique » (Carnap).
37
SH, 213.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 18


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base est simple alors que les idéalistes prétendent que ce sont les principes
posés par l’esprit ; des deux côtés on croit pouvoir décider de ce qui est
simple et complexe et on proclame que la science marche vers l’unité et la
simplicité. Lucide, Poincaré constate la vanité d’un tel schéma :
« Dans les phénomènes connus eux-mêmes, où nos sens grossiers
nous montraient l’uniformité, nous apercevons des détails de jour en jour
plus variés ; ce que nous croyions simple redevient complexe et la science
paraît marcher vers la variété et la complication. » 38
Si Poincaré se pose le problème de la « valeur » de la science, cela
vient de ce qu’il ne part pas d’une idée a priori fondée sur l’idée de vérité et
d’évidence. Si on admet que la science progresse, on ne peut plus fonder ce
progrès sur l’idée empiriste de la généralisation ou sur une conception
transcendantale du savoir qui réduit l’esprit à la simple forme d’un « je
pense ». Irréductible à une inférence qui va du simple au complexe, du
particulier au général, du fini à l’infini, la généralisation ne peut être
assimilée à une inférence linéaire car il dépend du savant de décider où
s’arrêtent le fini et le simple. Mais il ne dispose d’aucun critère de
démarcation. De même que Gödel découvre l’indécidabilité des systèmes
formels et remet en question le projet d’une fondement logique des
mathématique, Poincaré découvre l’indécidabilité tant au niveau de
l’expérience que des principes. Même si la science doit renoncer à l’idée de
vérité nécessaire, elle est irréductible à l’opinion versatile ou à la fantaisie
d’une imagination débridée car si l’expérience ne suffit pas à donner les
prémisses d’une conclusion vraie, elle est l’occasion de tirer de nouvelles
présomptions. Si l’invention est essentielle à la science, elle ne peut s’auto
fonder dans une nécessité propre à la raison humaine qui disposerait du
pouvoir logique de démontrer. Pour se comprendre, la science doit revenir à
son histoire :
« Tout ce que nous pouvons faire, c’est d’observer la science
d’aujourd’hui et de la comparer à celle d’hier. De cet examen nous pourrons
sans doute tirer quelques présomptions. » 39

38
SH, 183.
39
SH, 183.

Épistémologie – La science, l’intuition et l’art d’inventer 19


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