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18, 1996, pp, 131-155, Recherches

sur la
Philosophie
et le
Langage

Socrate, poète et rhapsode.


Quelques remarques sur l' Ion

Marie-Laurence DESCLOS

D ans sa Notice introductive à I'Ion dans la Collection des


Universités de France', Louis Méridier constate, pour s'en éton-
ner, que notre dialogue« ne touche qu' accessoirement à ce qui est la
fonction essentielle du rhapsode : la récitation des poèmes homé-
riques. Ion se flatte aussi de commenter Homère, et des' en acquitter
avec plus d'abondance et d'éclat que personne ». Et d'ajouter, quelques
lignes plus loin, partageant l'incrédulité de Schleiermacher2 sur ce
point : « ce genre d'activité peut-il être attribué à un rhapsode? ».
L' interprétation de Dümmler et de Stahlin3, selon laquelle, derrière Ion,
se serait Antisthène et son exégèse allégorique d'Homère qui seraient
visés, lui semble séduisante mais peu convaincante. Car alors comment
expliquer que, pas une fois dans I' Ion, il ne soit question d' im6voux,
ce « sens caché » que les exégètes se font fort de révéler4 ? Méridier
en arrive à la conclusion qu' « en réalité la discussion [ ... ] vise [ ... ]
surtout la poésie » et le poète lui-même auquel Platon n'aurait pas

1. Platon, Œuvres complètes, tome v - l' partie, CUF, Les Belles Lettres, Paris,
1978 (l ' éd. 1931), pp. 9-10 de la Notice.
2. Schleiermacher, Platons Werke , Berlin, G. Reimer, 1804, r.J, p. 309.
3. F. Dümmler, Antisthellica, diss. Gustav Fock, Leipzig, 1882, pp. 30 sqq.;
F. Sthahlin, Die Stellung der Poesie in der platonischen Philosophie, München,
Beck, 1901, pp. 30 sqq.
4. Id., ibid., pp. 10-11. Cf Platon, République 11, 378 d ; Xénophon, Ballquet
III, 5-6. Sur la vrr6vow et son rapport à l'exégèse allégorique, voir Jean Pépin,
Mythe et allégorie. Les origines grecques et les co1Ztestatio11s judéo-chrétiennes,
Aubier Montaigne, Paris, 1958, pp. 85-87 ; Franco Montanari, « Hyponoia e alle-
goria » in Studi offerti a Anna Maria Quartiroli e Domenico Mag11i1Zo. Storia e
filologia classica, filologia e storia della letteratura moderna, storia del'arte,
scuola et societa, Corno New Press, 1987, pp. 11-19.
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« voulu s'en prendre directement » 5• Si je partage l'étonnement de cuteur qui a accordé trop facilement une prémisse dont il n'a pas
Méridier, il n'en est pas de même en ce qui concerne ses conclusions. perçu toutes les implications 10 • Je vois donc là un indicateur textuel
Le rhapsode d'Ephèse, apprend-on dès les premières lignes du permettant, avant toute analyse préalable, de faire l'hypothèse que
dialogue6, vient à Athènes pour participer aux fêtes des Panathénées. l'un des nœuds théoriques du dialogue réside dans l'articulation
Il arrive d'Epidaure, où il a remporté la victoire dans le concours épµT)veûç-pai/)lf)ô6ç, et que l'on ne pourra en mesurer l'importance
organisé en l'honneur d' Asclépios. Jusque là, rien que de très connu: philosophique qu'en dépassant la lecture historienne qui, de Félix
les témoignages, en effet, sont nombreux, qui attestent l'existence de Buffière à Monique Canto, en donne la même justification : les
tels concours où s'affrontent, selon le mot de Jesper Svenbro7, ces morceaux choisis - les morceaux cousus - par Ion et ses semblables
« récitateurs professionnels » d'Homère et d'Hésiode que sont les auraient dérouté un public peu familier du monde et de la langue
rhapsodes8• Mais le texte n'en reste pas là. Après avoir félicité Ion pour homériques, mettant le récitant dans l'obligation d'expliquer, de
son succès, Socrate expose ce qui, à ses yeux, l'explique - ou devrait épµ"f}veûetv, telle expression ou tel fait de société, qui n 'étaient plus
l'expliquer: d'Homère, Ion ne se contente pas de connaître les vers; directement compréhensibles". Une telle lecture a le bon sens pour
il en connaît aussi à fond la pensée (r~v ôtcxvowv éxµav0avetv, µ~ elle, mais elle ne trouve curieusement aucune confirmation dans les
µ6vov ni ËTrrJ). Et d'ajouter : « Car on ne saurait être rhapsode si textes ou dans l'étymologie.
l'on ne comprenait ce que dit le poète. Le rhapsode, en effet, doit être Le rhapsode est en effet celui qui va de ville en ville, de jeux en
l'interprète de la pensée du poète auprès des auditeurs ( rov patplf)ÔOV jeux - ce que confirme le prologue de l' Ion - pour chanter des
épµ"f}via ôel rou rrotr/TOU ri'jç ôwvoiaç y{yveu0at roîç morceaux détachés del' Ilipde et del' Odyssée, mais aussi des œuvres
âxoûovCTt) » 9 • Voici donc, pour la première fois affirmée clairement d'autres poètes, comme Archiloque et Hésiode 12• Aussi bien est-ce
dans notre dialogue, la fonction herméneutique du rhapsode. Mais, pour cela qu'on l'appelle rhapsode : il est celui qui coud ensemble
contrairement à ce que soutient Méridier, ce n'est pas Ion qui, le [pai/)at] des morceaux du chant épique [âotô~v] '3. Par ailleurs, même
premier, revendique le statut de épµT)veûç: c'est Socrate qui le lui
10. Je pense à Cratyle qui, lorsqu'il accepte la définition socratique du nom
impose ou qui, du moins, le lui suggère, !'Ephésien se contentant de
comme µ.iµ,nµ.a ( Cratyle 423 b 9), admet sans le savoir que, pour être tel, le nom,
l'accepter sans méfiance. Or le procédé est assez courant dans les plus jamais ne saurait être juste, du moins si l'on donne à cette justesse nomi-
Dialogues : il préfigure toujours une issue déceptive pour l'interlo- nale le sens qu'il lui donne lui-même: être un double fidèle de la chose nommée
et, partant, un moyen d'accès privilégié pour la connaissance du modèle (432 b-
d). Par cette simple acceptation, Cratyle condamne sans appel une transparence
5. Id., ibid. , pp. 13-17. onomastique qu'il croyait garantir. Le procédé est le même dans le P rotagoras,
6. Ion 530 a 1 - b 4. où l' Abdéritain, à accepter de se vouloir médecin, s'enferme par avance dans la
7. Jesper Svenbro, La parole et le marbre. Aux origines de la poétique catégorie infamante du commerçant. Catégorie infamante, non parce que le
grecque, Lund, Studentlitteratur, 1976, p. 77. commerçant, qui joue le rôle d'intermédiaire entre l'artisan et l'usager, ne sert
8. Cf Héraclite, frgt. B 42 O.K. (Diogène Laërce, IX, 1) ; Hymnes homé- à rien, mais parce qu' il ne possède aucune science d' usage. Sur ce point, cf
riques VI, 19-20; Hérodote, v, 67, 4-5; Platon, Hipparque 228 b; Isocrate, Marie-Laurence Desclos, « Autour du Protagoras : Socrate médecin et la figure
Panégyrique 159 ; Lycurgue, Contre Léocrate 102 ; Diogène Laërce, 1, 57. Sur de Prométhée», Quaderni di Storia, 36, 1992, pp. 105-140.
tous ces points voir, entre autres, W. Schmid et O. Stahlin, Geschichte der grie- 11. Voir, par exemple, Félix Buffière, Les mythes d 'Homère et la pensée
chischen Literatur, vol. 1, 1 : « Die griechische Literatur vor der attischen grecque, Paris, Les Belles Lettres, 1956, p. 125 ; Rudolf Pfeiffer, History of
Hegemonie », Beck, München, 1929, pp. 156-157; A. Lesky, Geschichte der Classical Scholarship /rom the beginnillg ta the e!ld of the hellenistic age, Oxford,
griechischen Literatur, Francke, Bern, 1957, p. 24 ; R. Pfeiffer, History of clas- Clarendon Press, 1968, pp. 11-12; J. Svenbro, op. cit., p. 82; Georges Gusdorf,
sical scholarship /rom the beginning ta the end of the hellenistic age, Oxford, Les origines de l'herméneutique, Paris, Payot, 1988, pp. 27-28 ; Platon, Ion,
Clarendon Press, 1968, pp. 8-9 ; J. Svenbro, op. cit., pp. 77-83 ; Luc Brisson, traduction inédite, introduction et notes par Monique Canto, Paris, Flammarion,
Platon, les mots et les mythes, Paris, Maspero, 1982, pp. 62-63 ; Gregory Nagy, 1989, pp. 13, 35-37.
Pindar's Homer. The Lyric Possession of an Epic Past, Baltimore and London, 12. lon 531 a 2.
The Johns Hopkins University Press, 1990, pp. 21-22, 28, 54, 136-137. 13. Cf Pierre Chantraine, Dictiollnaire étymologique de la langue grecque.
9./on530b 10-c4. Histoire des mots, Paris, Klincksieck, 1968, tome 2 (A-.Q), p. 969, s. v. patj;<pô6ç.
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chez des auteurs où l' un et l'autre mots sont bien attestés, paq;<pô6ç vrr6vota est le nom que les Anciens donnaient à ce qu'au premier
et ipµrivt:vçne sont jamais associés. Ils ne le sont d'ailleurs pas plus siècle de notre ère on appellera une âililriyop{a" . C'est, sans doute,
chez Platon, si ce n'est, justement, dans notre dialogue. Quelle est donc un des éléments qui ont amené Buffière et Svenbro à ne lui recon-
cette ipµrivrnwci) rixvri que Socrate prête à celui qui apparaît comme naître qu ' une ipµrivda de second ordre. Mais alors, comment notre
« le meilleur rhapsode de la Grèce » 14 ? Quelle peut bien être la fonc- rhapsode peut-il alléguer une quelconque supériorité sur Métrodore
tion de cette attribution en forme d'hapax? Quel en est l'enjeu ? de Lampsaque, Stésimbrotos de Thasos et Glaucon 18 ? Je crois qu'il
faut, pour pouvoir répondre à cette question, être attentif aux mots
qu'utilise !' Ephésien lorsqu'il prononce son propre éyxwµwv: sa
1. L'herméneutique entre expression et interprétation. supériorité affichée est d'ordre esthétique, ou, pour reprendre une
Il convient, en premier lieu, de distinguer la « technique hermé- distinction platonicienne, elle concerne non ce qui doit être dit
neutique » que Socrate prête à Ion, de l'exégèse allégorique 15, et cela (ilt:xriov), mais la manière dont on doit le dire (wç ilt:xriov) 19 • Il
pour des raisons qui, prisent isolément, ne sauraient véritablement sait, mieux que tout autre, « dire les plus belles choses » (xaililu,ra
emporter l'adhésion, mais qui, conjointes, prennent un poids tout ili yt:tv), « exprimer de belles et nombreuses pensées» (t:lrrt:lv rroililaç
différent. Il y a d'abord, bien entendu, l'absence de vrr6vota, qui xal xailaç ôtavo{aç) sur Homère. Son talent tient en une phrase : « j 'ai
conduisait Méridier à rejeter l'hypothèse antisthénienne de Dümmler su parer Homère avec art» (t:Ù xt:x6aµT)xa rov "OµT)pov) 20• De telles
et Stahlin : Ion, qui n'est pourtant pas avare de compliments sur la
pratique de son art, ne prétend jamais dévoiler le sens « sous- 16. Cette traduction en forme de glose du mot urr6voia en rend bien la
entendu » 16 des poèmes homériques. Or, on le sait depuis Plutarque, signification puisque, comme le fait remarquer Jean Pépin, op. cit., p. 85, « confor-
mément à l'étymologie, l'urr6voia [u,ro-voeiv] désigne l' enseignement théo-
rique dont on "pense" qu'il est "sous" le revêtement imagé ». De fait, avant d'être
le « sens caché » [covert meaning ] l' urr6vow est le soupçon, la conjecture, la
Cf Hési ode frgt 357.2 Merkelbach-West; Pindare, Néméennes 2, 2. Sur l'im- supposition [suspicion, conjecl!tre, guess], c'est-à-dire non pas seulement ce qui
possibilité de confondre l'aède et le rhapsode, c'est-à-dire l'improvisateur et le a été dissimulé, mais aussi la pensée que quelque chose a p u être dissimulé. Cf
récitateur, cf J. Svenbro, op. cit. , pp. 44-45, et son analyse d'Hérodote v, 67. Chantraine, op. cit., tome 2 (A-.Q) , p. 756, s. v. v6oç, et LSJ , s. v. urr6vow, p. 1890.
D'après Svenbro, si Clisthène de Sicyone est obligé de « faire taire les récitateurs », 17. Plutarque, De audiendis poetis, 4. 19 E, éd. W.R. Patton des Moralia,
c'est parce que ces derniers, prisonniers de l'immobilité d'un texte écrit, sont inca- tome 1, p. 38, 20-22, Lipsiae, Tubner, 1935. Sur la notion d' â,U l]yopfa, cf Jean
pables de s'adapter à la situation politique, c'est-à-dire à leur auditoire, comme Pépin, op. cit., pp. 87-92.
les aèdes improvisateurs savaient le faire. Andrew Ford,« The classical definition 18. Sur l'activité exégétique de Métrodore de Lampsaque et de Stésimbrotos
of PA IJl{lf/.JIA », Classical Philology, 89 ( 1988), pp. 300-307, ne partage pas ce de Thasos, cf. N. J. Richardson, « Homeric Professors in the Age of the Sophists »,
point de vue. D'après lui, paifJi/)ôfa et pacpi/)ô6ç renvoient à un certain type d'in- Proceedings of the Cambridge Philological Society, N.S., 21 , 1975, pp. 65-81 ;
terprétation (« la présentation publique en solo d'un texte poétique sans accom- sur Glaucon, de Rhégion: cf Aristotele, La poetica, con introd., comm. e app. crit.
pagnement musical »), et non à une claire distinction entre aèdes créateurs et di A. Rostagni, Torino, Chiantore, 1927, p. 112 (en référence à Poet. 25, 1461 b 1);
rhapsodes imitateurs, qu 'il serait parfaitement injustifié d'attribuer à l'époque de Téos : cf H. Flashar, Der Dialog Ion ais Zeugnis platonischer Philosophie,
archaïque (cf pp. 301,303). Néanmoins, Ford ne dit pas qu'il en a toujours été Berlin Akad.-Verlag, 1958, p. 35 et n° 5, ainsi que Poetica preplatonica.
ainsi. Rien n'interdit de penser qu'à l' époque classique l' interprétation rhapso- Testimonianze eframmenti, a cura di G. Lanata, Firenze, La Nuova Italia, 1964,
dique, lorsqu'elle concerne non les propres œuvres du rhapsode mais celle d'autres pp. 279-281 (en référence à Rhét. Ill, 1, 1403 b 26).
poètes, ne se soit accompagnée de cette incapacité à improviser à laquelle renver- 19. République III, 392 c 7-8.
rait le texte d'Hérodote analysé par Svenbro. 20. Ion 530 c 8 - d 8. Sur x6uµ oç et xouµeiv désignant, dans le vocabu-
14. Ton 541 b 2, 7. laire technique de la poésie, le moment de la composition, lequel est indisso-
15. Voir, entre autres, F. Buffière, op. cit. ; Jean Pépin, Mythe et allégorie. ciable, pour le poète épique, de l' opération de remémoration, cf R. Velardi,
Les o rigines grecques et les contestations judéo-chrétienne, Paris, Aub ier Entlwusiasmàs. Possessione rituale e teoria della comunicazione poetica in
Montaigne, 1958; Pierre Lévêque, Aurea catena Homeri. Une étude sur l'allé- Platone, Roma, Edizioni del Ateneo, 1989, pp. 20-23, et B. Gentili, Poesia e
gorie grecque, Annales Littéraires de l'Université de Besançon, vol. 27, Paris, pubblico ne/la Grecia antica. Da Omero al V secolo, Roma e Bari, Laterza, 1984,
Les Belles Lettres, 1959. pour qui « sous l'aspect[ ... ] de la composition toute œuvre poétique représen-
Marie-Laurence Desclos Socrate, poète e t rhapsode .. . 137
136

affirmations prennent tout leur relief lorsqu'on les compare avec le la rectitude des dits d'Homère21 en matière de courses de chevaux, de
propos socratique qui les précède de peu : « vous êtes tenus par votre médecine, de navigation, de pêche, de divination ou de gardiennage
des animaux. Après avoir écarté d' une phrase la épµT}vda rhapso-
art (rfi n:xvp) d'être toujours parés sur votre personne (ro a-<Jµa
,œxoa-µija-0at âd), et de vous montrer aussi beaux que possible
dique, Socrate tourne maintenant résolument le dos à la ipµT}vE:La
(xaÀÀforotç </)a{vea-fJai) » 21 • Si le rhapsode est spécialiste, ce n'est
allégorique 28, dégageant ainsi en creux un espace théorique pour un
ipµT}veuç qui ne soit ni rhapsode - tout au moins dans le sens que Ion
que de la belle apparence, et il y a transparence parfaite de son corps
prête à ce mot - ni exégète. Se trouve par là-même rendue possible
à sa parole comme il se doit pour qui a profession d'interprète ... au
une redéfinition, non seulement de la épµT}vda, à laquelle on pouvait
sens théâtral ou musical du terme 22 • La« mise en discours» se réduit
s'attendre, mais également de la rhapsodie, l'un et l'autre termes
ici à une pure et simple « mise en forme », qui concerne à la fois, et
c'est tout un, ce qui est proféré et celui qui le profère. Pour le dire clai- étant, comme on le sait, associés dès les premières lignes de notre
dialogue .
rement, de la richesse, pour ne pas dire de l'ambiguïté, sémantique
de É:.pµT}vda, Ion, si l'on en croit Socrate, n'a retenu qu ' une seule
acception, celle qui dit l'expression et ses qualités, le style 23 • Voilà le
2. L'ion: un âywv entre deux rhapsodes.
terrain sur lequel il entend rivaliser victorieusement avec les« gram- Cette entreprise de redéfinition trouve, me semble-t-il, son point
mairiens », les théoriciens de la rhétorique, les philosophes, et les de départ dans la réappropriation de la figure du rhapsode par Socrate.
Après avoir, une deuxième fois, refusé de céder aux charmes des
sophistes24. Un terrain sur lequel, précisément, Socrate refuse de le
beaux accents de l'Ephésien 29, Socrate reprend à nouveaux frais la
suivre, opposant une fin de non-recevoir à l'impatiente proposition de
question de la source de son talent. Ion, a-t-il déjà affirmé, est « inca-
!'Ephésien : « j e prendrais le temps de t' écou'ter une autre fois » 25 • Mais
il ne s'engagera pas pour autant sur celui de l'exégèse allégorique: pa~l~ de p~rler d' Homère en vertu d' un art ou d'une science (dxvo
xat E:Tfl<TTTJ/1,1]) » , car, si tel était le cas, cet art ou cette science lui
aucune des questions qu'il soumet à la prétendue perspicacité de son
interlocuteur ne porte, en effet, sur les r6rrot du genre. En lieu et permettraient de faire preuve d'une égale compétence en ce qui
concerne Hésiode et Archiloque. Or il n'en est rien3°. Dépourvu de toute
place des habituelles allégories physiques ou morales, auxquelles la
TÉXVTJ dans le domaine qui est le sien, il est de surcroît impuissant à
République et le Phèdre font allusion 26, nous sommes en présence
juger du bien-dire homérique rrepi rexvwv, au sujet des autres arts.
d'une interrogation portant sur la compétence du rhapsode à juger de
« Dans l' Ion », selon le mot d' Henri Joly, « la technicité des arts et
la non-technicité aédique se font en quelque sorte opposition » 31 • Tout
tait un univers lingui stique (x6a-µoç hrtwv) élaboré et construit harmonieuse- c_ela est bien connu: je ne m'y arrêterai donc pas. Le procédé socra-
men t » (p. 67, cit. par Velardi p. 21). D'après Velardi, par l'emploi du verbe tique, en revanche, mérite attention.
xoaµ.E:iv, Ion ferait allusion « à l'organi sation de son spectacle homérique »
(p. 23), c'est-à-dire à l'alternance réglée de récitations et de commentaires. Du
point de vue de Socrate, il en va tout autrement. 27. Ion 537 c 1-2 : rà ErrTJ eïn: ôp0CJç ÀÉyet "OµT)poç ei.'re µrj ; 538 c 4 :
2 1. Ion 530 b 6-8.
ei.'re ôp0<Jç ÀÉyet "OµTJpoç efre µrj.
28. Que Socrate distingue l' une et l' autre, la belle expression et l' inter-
22. On comprend mieux, ainsi, l'assoc iation du rhapsode et de l' acteur: Ion
532 d 7, 535 b-d.
prétation, c'est ce dont témoigne notre dialogue en 533 b 7 -c 3 : c'est à celui
23. Sur cette richesse sémantique, cf l'article de Jean Pépin,
q~i est cap~ble d' i(TJyeïa0m de juger si Ion d' Ephèse eù pat{l1pôei. L'exégète est
« L' hermé neutique ancienne. Les mots et les idées », Poétique. Revue de théo-
mis en pos111on d'usager capable, parce qu'il connaît le modèle, de porter juge-
rie et d'analyse littéraires, 23, 1975, pp. 291-300. ment sur le travail de ce com merçant qu'est le rhapsode.
29. Ion 536 d 8 - e 1.
24. Sur ces allégoristes, parmi lesquels il faut compter, outre Métrodore,
30. Ion 532 a - 533 c.
Stésimbrotos et Glaucon, Théagène de Rhégium, Anaxagore, Démocrite, Prodicos,
Antisthène et Diogène le Cynique, cf Félix Buffière, op. cil., pp. 101-105, 125- . 31. Henri Joly, Le renversement platonicien. Logos, Episteme, Polis, Paris,
136, 275-276 ; et Jean Pépin, op. cil., pp. 95-111.
Vrin, 1980, p. 229 n. 133 ; je préférerais, pour ma part, parler de non-technicité
rhapsodique. Il convien t de se reporter à l' ensemble des pages 2 19-232 sur
25. Ion 530 d 10.
« Homère et le modèle du demiourgos » ; vo ir également René Schaerer,
26. République li, 378 d ; Phèdre 229 c - 230 a.
140 Marie-Laurence Desclos Socrate, poète e t rhapsode ... 141

C'est à Socrate, par conséquent, qu'il reviendra désormais de coudre parents de Dion les propos que celui-ci tiendrait s'il était encore
47
ensemble les vers d' Homère, apparaissant ainsi sous les traits du rhap- vivant ; dans le Théétète, la ipµT}vda prend place entre !'opiner et
so de42, et l'emportant du même coup dans l' àywv qui l'oppose à 8
le connaître' , et dans la République, entre l'âme et les objets quis' of-
!'Ephésien. Nous assistons, en effet, à une redéfinition de la rhapso- frent aux sens49 •
die: une rhapsodie du « côté gauche», pratiquée par Ion, qui renvoie Première remarque : le ipµT}VE.ÛÇ est un intermédiaire, il assure
uniquement à la capacité de « coudre ensemble » par la récitation le passage, il met en communication ce qui, sans lui, ne communi-
des fragments de poèmes ; et une rhapsodie du « côté droit »'3, en querait pas ; et il est, à ce titre, sous le double patronage d ' Erôs et
50
laquelle excelle Socrate, qui dénote cette fois la capacité à choisir ce ~'Hermès , auquel, selon la tradition, il emprunte son nom, « en un
qui doit être récité. En d'autres termes, dans cette« récitation de Jeu de la pensée plus obligeant que la rigueur de la science » 5' . Un
morceaux choisis» qu'est la rhapsodie, l'accent est mis sur le choi- He,r_mès do~t Jean-Pierre Vernant a montré, dans un article déjà ancien,
sir, non sur le réciter, lequel est second par rapport à lui, comme Ion qu 11 régnait sur« le dehors, l' ouverture, la mobilité, le contact avec
peut l' être par rapport à Socrate. l'autre que soi» et que, ce faisant, il garantissait la « possibilité de
transition et de passage de n'importe quel point à un autre »52 • Au
3. Socrate, rhapsode et herméneute. sens fort du mot, le ipµTJVE.Ûç est traducteur, ce qui explique l'une
S'étant substitué à Ion dans le rôle du rhapsode, Socrate doit de ses fonctio ns, mais non la seule : celle de truchementn.
maintenant, conformément à la définition qu'il en donnait dès les Deuxième remarque: étant dans l'entre-deux (µe ra(û), au milieu
51
premières lignes de notre dialogue, se montrer également meilleur (iv µéa<p ) - et, de ce point de vue, ce n'est sans doute pas un hasard
herméneute. Or on ne sait toujours rien de la ipµT}vda socratique, si si la date dramatique del' Ion situe l'entretien entre deux fêtes, celle
ce n' est ce qu'elle n'est pas: ni exégèse, ni pure et simple énoncia- d 'Asclépios et les Panathénées, entre deux villes, Epidaure et Athènes55
tion, ni interprétation au sens musical ou théâtral du terme. Qu'en
est-il donc dans les autres dialogues ? Le Banquet nous apprend que
pour être ipµT}vE.Ûç il faut être µE.ra(û, dans l'entre-deux'', ce que
47. Lettre vm, 355 a 1-5.
confirment toutes les attestations du mot et de ses dérivés. Dans le 48. Théétète 209 a 1-5.
Banquet, dans le Politique, et dans l' Epinomis, le ipµTJVE.ÛÇ assure 49. République VII, 524 a 6 - b 5.
la médiation entre les dieux et les hommes'5 ; dans le livre x des Lois, 50. Banquer 202 d 8 - 203 a 8 ; Cratyle 407 e I - 408 a 2.
c'est un discours, sorte de proclamation (rrpoayôpE.Vcnç), qui assure 51. M. Heidegger, Acheminemenl vers la parole, traduit de ! 'ail. par
cette fonction entre les prescriptions légales et ceux qui seraient tentés J. Beaufre_t, W. Brokmeier et F. Fédier, Paris, Gallimard, 1976 (le éd. ail. 1959),
de les violer; au livre XII, ce sont les Gardiens, qui s'entremettent entre P: 115. Il 1mp?rte peu que les philologues ne partagent pas ce point de vue (cf.
le Beau et le Bien et ceux qui ne connaissent pas leur véritable nature' 6 ; Pierre Chantraine). Ce qui compte, c'est qu'il ait été celui des Grecs. Cf Jean Pépin,
art. cil., pp. 296-299.
dans la Lettre v m, c'est Platon lui-même, qui transmet aux amis et aux
, 52. Jean-Pierre Vernant,« Hestia-Hermès. Sur l'expression religieuse de
1 espace et du mouvement chez les Grecs » (1963), repris dan s Myrlte el pensée
42. Cf. Ion 538 c 2-3, d 1-3, 539 a 1 - b 1, b 4-1. chez les Grecs. É!ud~s de psychologie hislorique, Paris, Maspero, 1974, pp. 124-
43. Celle-là même qui trouve grâce aux yeux des vieillards de la cité des 170 et, plus part1cuhèrement, les pages 126-129 (citation p. 128). Voir égale-
Magnètes : « Mais qu'un rhapsode récite comme il faut (xaÀwç ôtan0ivra) me~t Laurence Kahn, Hermès passe, ou les ambiguïtés de la commtmicalion,
l'Iliade, l'Odyssée ou quelqu'un des poèmes d'Hésiode, et, nous, les vieillards, Pans, Maspero, 1978 .
nous pourrions bien, sur cette agréable audition, le déclarer largement vain- 53. Cf le Philèbe 16 a 3.
queur » (Lois 11, 658 d). Cf Dink C. Baltzly, « Plato and the New Rhapsody », 54. Banquer 202 d 8, e 1, e 5-6.
Ancien/ Philosophy , 12, 1992, pp. 29-52. 55. On pourrait m'objecter que l'entretien doit, sans doute, se dérouler à
44. Bwique/ 202 d 8 - e 2. A~h-ènes,_fon venant_partic~per aux Panathénées, et Socrate ne quittant jamais la
45. Banquet 202 d 8 - 203 a 8 ; Politique 290 c 4-6 ; Epitwmis 984 e 1-4, Cite. Mais Je ne crois pas indifférent que, précisément, « aucune indication ne
985 a 5-b 4. [soit]_ donnée quant au lieu de la rencontre entre Ion et Socrate» (Monique Canto,
46. Lois x, 907 d 5-9 ; XII, 966 a 5 - b 8. op. Ctt., p. 26).
142 Marie-Laurence Desclos Socrate, poète e t rhapsode ... 143

- l'herméneute a pour fonction de relier le Tout avec lui-mêmes6, à la 7), xp{vetv (538 d 5, 539 d 3), axorreîv (538 e 5, 539 d 2, e 4),
façon dont le moyen terme relie entre eux les extrêmes d' une propo- yiyvwaxetv (538 a 8, b 3, 540 a 4, 7, b 2, 7, c 2, 7, d l, 3, e 2, 10, 11),
sition. Pour le dire autrement, il doit établir un pont ( lîiarrop8µevet v) lîwxp{veiv (538 e 2,539 e 4). En tout, vingt quatre occurrences en
entre une parole originairement proférée et son ultime destinataire. deux pages. Autrement dit, il n'a ni la science de l'usager, ni la compé-
On retrouve l' image de la chaîne de fer unissant sans rupture le dernier tence des gens de métiers, ce qui n'étonne guère pour qui, comme le
de ses maillons à la pierre de Magnésies7 • sophiste, n 'a statut que de commerçant. Ce faisant, sa prétention à
Troisième remarque : parce que sa tâche première est d' exprime,; ÉpµT}vevetv apparaît pour ce qu'elle est: une prétention usurpée. Il
en donnant pleinement à ce terme le« caractère d'extraversion »s8 est de ceux qui« savent seulement ce qui est dit, mais ignorent si cela
qui est le sien, le véritable herméneute doit véritablement connaître est vrai »62 : le devin, le héraut, le truchement. En un mot, tous ceux
( ovrwç eilîiva.i) ce qu'il doit expliciter. Telles sont donc les deux qui reçoivent d'une pensée autre ce qu'ils n'ont point conçu eux-
conditions qu'il doit remplir : savoir (tvvoeiv), et savoir exposer mêmes. Il en est ainsi du poète qui n'est que le porte-parole du dieu
(tvfü:ixvvva.i) à d'autres ce qu ' il sait59 • Ce dont, d'ailleurs, l' Ion n'a qui le possède, et du rhapsode qui, à son tour, porte, de cités et cités,
jamais fait mystère : pour être rhapsode, il faut connaître à fond la parole du poète inspiré63 • Dès lors il me semble que la question
(ixµav8aveiv) la pensée du poète, car comment pourrait-on en être soulevée par la tpµT}ve{a est la suivante : comment restituer une
l'interprète (i;pµ'f)via) auprès des auditeurs si on ne comprenait pas parole originaire sans en faire une parole morte, c'est-à-dire une parole
(µTJ avvdrJ) ce qu'il dit? Où l'on voit que l'expression dérive d'une qui ne parle pas, ou qui ne parle plus, à celui-là même qui la profère ?
connaissance qui la précède et qui la rend possible60• Où l'on voit Ce n' est pas dans l'ion que nous trouverons la réponse à cette
également - comme le laissait déjà présager le jeu, précédemment question, mais dans l'Apologie. Je fais ici référence à ce passage fort
signalé, sur ces deux façons de dire que sont <f!pa(etv et iliyeiv- que connu où Socrate explique à ses juges ce qui l 'a amené à aller de par
la i;pµT}veîa n'est pas simple énonciation, mais explicitation. la ville pour interroger ceux qui, à leur propre yeux et aux yeux de
Or qu'en est-il d' Ion? Je soulignais précédemment61 l'incapa- leurs concitoyens, avaient réputation de sagesse. Parcours semblable
cité de l'Ephésien à trancher sur la justesse des affirmations d'Homère à celui de l 'aède et du rhapsode, puisqu'il s' agit de rreptïivat64, à ceci
rrepi rixvwv. Je ne reviendrai pas sur tout ce qui a pu en être dit. Je près que, conformément à l'habitude socratique, il a lieu intramuros.
voudrai simplement attirer l'attention sur la nature de cette incapa- Le dieu qui est à Delphes, interrogé par Chéréphon, a répondu par la
cité. A très peu de chose près, on retrouve les mêmes verbes qui, dans bouche de la Pythie que nul n'était plus savant que Socrate. Or qu'elle
la République ou les Lois, servent à établir les conditions de possi- est l'attitude de ce dernier face à cet oracle ? Il s'interroge : « Que
bilité d'une tpµT}veîa autorisée: ôiaytyvwaxetv (538 c 5, e 4,540 e 6, peut bien vouloir dire le dieu ? Quel sens peut bien avoir cette énigme?
( ri rrore iliyet o 8eoç xal ri rrore aivfrrerat) ». Il aurait pu se
contenter de l'énoncé oraculaire. Il aurait pu, aussi, demander à des
56. Banquet 202 e 6-7 : r:o rràv avr:à avr:<ïJ (vvfü;ôfo0at.
57. Cf. R. Velardi, op. cil., n. 17 p. 51 et p. 113. devins professionnels de l'interpréter pour lui. Ce que ce morceau
58. Jean Pépin, art. cit., p. 291. d'autobiographie nous apprend est tout autre.
59. Lois XII, 966 a-b. Les qualités herméneutiques, dont les Gardiens des
Lois doivent faire preuve, sont étroitement dépendantes d'un connaître préa-
lab le : yvwar:iov (a 7), ôtavoûa0at (a 8-9), ivvoeiv (b l ), dô{;vat (b 6),
xp{vovr:aç (b 7). De même, si les Ép(lTJVé:Ïat de la sensation sont éîr:orrot, c'est 62. Epinomis 975 c 6-7.
parce que le Àoyta(lOÇ (la réflexion qui calcule), et la v6T]atç (l'intelligence) ne 63. De ce point de vue il n'est pas indifférent que le poète et son rhapsode
s'y sont pas encore appliquées. Elles cesseront de l'être lorsque l'une et l'autre soient cantonnés dans le champ du pur ÀiYf:tV. Cf Monique Canto, op. cil., p. 156,
les auront examinées (imaxom;iv), République VII, 524 b 1-5. n. 97 à Ion 536 e: « Dans le texte grec c'est le même verbe légei qui est utilisé
60. Cf M. Heidegger, op. cit., p. 115 à propos du ÉpflT]Vf:Uf:tV dans l' Ion : pour Homère et pour Ion».
« Ce qui est herméneutique veut dire non pas d'abord interpréter, mais avant cela 64. Voir, par exemple, Apologie 23 b 4: Socrate nepwJv; Ion 541 b 11 :
même : porter annonce et apporter connaissance ». le rhapsode TI€pttwv r:o[ç "EÀÀT]at; République VIII, 568 c 3 : les poètes tragiques
61. Cf. supra p. 53. n€ptt6vŒç n oÀf:lÇ; République x, 600 d 6 : Homère et Hésiode rr€ptt6vr:aç.
144 Marie-Laurence Desclos Socrate, poète et rhapsode ... 145

Nous lisons le récit d'une quête ((rirTJatç, t(fraatç, ëpevva) 65 dialogue: en deux mots, son exercice de la philosophie73 • Nous sommes
qui soumet véritablement le Tt iliyet di vin à un contre-interrogatoire loin de ceux qui, certes, parlent bien et beaucoup, mais qui ne savent
ro
(iiliyçlJV µavreîov, âviileyxroç ~ µavrg {a)66 , le dialogue avec pas ce qu'ils disent: il s' agit, ici, des poètes, des prophètes et des
les hommes n' étant qu'un moment du dialogue avec le dieu 67 • Il s'agit devins74 • L' Epinomis15 parlera, de façon plus générale, de épµT}vevnxry
d'expliquer (ôetxvvvai, tvôetxvvvat) 68 ; pour expliquer, de rixvTJ. Là encore, il suffit de peu de mots pour distinguer ces deux
comprendre (µav0âvetv) 69 ; et pour comprendre d'examiner « techniques herméneutiques », dont l' une seulement mérite son nom:
(ôtaaxorreîv, axom;iv) 10 tout ce qui, chez les hommes, passe pour alors que le poète est possédé (xarixea0at) par le dieu, Socrate est
sagesse. Remarquons cependant que ce qu'il s'agit de comprendre, c'est à son service (ilarpda) 16• Or ce service est un service actif, comme
moins le sens de l'oracle, lequel sera donné de surcroît, que l 'exis- le montre l'usage du verbe axorrilJ-<J, et la fréquence du préverbe ôtâ.11.
tence d'un sens et sa mécompréhension première. De la même façon, Ce dieu, nous le savons, c'est Apollon. Et c'est sous le signe
ce qu 'il s'agit d'expliquer, ce sont moins les mots de la Pythie, que d'Apollon qu 'est placée la vie de Socrate, du moment de sa naissance
l'attitude qu'il convient d'adopter en leur présence (eupiaxet v, à celui de sa mort. Ainsi apprend-on de Diogène Laërce que Socrate
(TJreiv), laquelle s'identifie totalement à une axiq;tç qui est d'abord est né le 6 du mois Thargélion, jour où débutent les Thargélies, qui
axiq;tç de soi et des autres. On retrouve l'opposition, soulignée par sont dédiées au dieu de Delphes 78 • C' es t un oracle delphique qu i,
Victor Goldschmidt1 1 entre µaveâvlJ, eupiaxlJ et ( TJr<J. A ceci près comme nous l'avons vu, est à l'origine de la pratique socratique de
que la connaissance transmise par« celui qui sait à celui qui s'en- la philosophie, mais aussi de son exercice continué: « Pour ce qui est
quiert » concerne la nécessité de eupiaxetv et de (rJreîv : la néces- de moi », lit-on dans l' Apologie, « je vous le déclare, si je procède à
sité de épµT}vevet v. Voilà pourquoi Socrate, lors même qu'il a livré
son interprétation de la parole apollinienne, peut déclarer : « encore 73. 21 c 6 (ôtai\Ey6µEvoç), 22 b 4 (ôtT)pwrwv). Sur ces « travaux », qui
maintenant (ën xai vùv) je cherche et j'interroge ((rJTW xai peuvent aussi être ceux du philosophe, cf Nicole Loraux, « Héraclès. Le héros,
son bras, son destin», in Yves Bonnefoy (sous la dir. de), Dictionnaire des mytho-
ipevv<J) »12 Au début de ce parcours, qui nous est présenté comme étant logies. Paris, Flammarion, 198 1, tome 1, pp. 492-498, et, du même auteur,« Po11os.
celui de la vie de Socrate, l'énonciation d'un oracle ; à son terme, son Sur quelques difficultés de la peine comme nom du travail », Annali del'lstit11to
explicitation. De l'une à l'autre, il y a ce long cheminement, comparé orientale di Napoli, 4, 1982.
aux Travaux d' Héraclès, où le fils de Sophronisque interroge et 74. 22b 7 - c 3.
75. Epinomis 975 c 5.
76. Apologie 23 c 1.
65. Apologie 21 b 8, 22 e 6, 23 b 5. 77. Sur le verbe axorréw-CJ, cf André Prévot, « Verbes grecs relatifs à la
66. 21 c 2, 22 a 8. Cf. Pierre Chantraine, op. cit., tome 1 (A-K), p. 334, s. v. vision et noms de l'œil », Revue de philologie, 1935, pp. 239-246: « la racine
O.iyxw, rappelle que« l'usage dialectique » est « issu de l'usage des tribunaux (* spek-) exprime proprement non la vision, mais l'observation attenti ve. [... ]
«chercher à réfuter (par des questions notamment), faire subir un contre-inter- L'idée de but à atteindre domine tout le groupe grec de axérrroµat ». Notons que
rogatoire» », I' fi\Eyxoç étant nommément le «contre-interrogatoire». l'adjectif dfoxorroç, « qui atteint le but, qui vise bien», est un épithète d'Hermès
67. Cf. 2 1 b 8 - c 3 : « J'allai trouver un des hommes qui passent pour (lliade XX IV, 24,109; Odyssée 1, 38) et d'Apollon (Hérodote, v. 61) ; sur le
savants, certain que je pourrais là, ou nulle part, contrôler 1' oracle et ensuite lui préverbe ôta qui marque « la continuité dans l'effort», cf Jean Humbert, Syntaxe
dire nettement (ârroipawJv): "Voilà quelqu'un qui est plus savant que moi, et toi, grecque, Paris, Klincksieck, 1986 (l' éd. 1945), p. 335. Voilà qui est à mettre en
tu m'as proclamé plus savant"». relation avec la déclaration socratique de !'Apologie 22 a 7 : son enquête fut
68.2 1 c9,23b7. « comme un cycle de travaux que j'acco mplissais» (/,ja11Ep rr6vovç nvàç
69.22b5. rrovoüvroç).
70. 2 ] C 3, 5, 2) e 6. 78. Diogène Laërce, Il , 5. Jacques Derrida, quant à lui, voit, dans cette date
71. Victor Goldschmidt, Essai sur le« Cratyle ». Contribution à l'histoire de naissance, qui correspond très exactement au moment où est célébrée lacéré-
de la pensée de Platon, Paris, Vrin-Reprise, 1981 ( )' éd. 1940), p. 171 n. 2. mon ie d'exclusion des boucs émissaires (<papµaxot) , la preuve que Socrate doit
72. Apologie 23 b 4-5. Socrate incarne au plus haut point ce type particu- être considéré comme un « pharmakos de l'intérieur ». Cf « La pharmacie de
lier de « connaissance» qui consiste, selon le mot de Martin Heidegger, op. cit., Platon » ( 1968), repris dans La dissémi11atio11, Paris, Seuil, 1972, pp. 146-153,
p. 11 5, à« prêter l'oreille à une annonce». et dans l'édition du Phèdre par Luc Brisson, Paris, Flammarion, 1989, pp. 336-342.
146 Marie-Laurence Desclos Socrate, poète et rhapsode ... 147

cet examen, c'est que le dieu me l'a prescrit, par oracles, par songes, des dieux parmi les hommes, les entretiens socratiques n'étant, finale-
de toutes les manières enfin, dont, justement, il est possible à un ment, qu'un moment transitoire permettant d'instaurer une relation
homme de connaître le lot que lui attribue la divinité (0da µ,oipa), dialogique entre les uns et les autres85 • L'interprète chamaré et haut
et quoi qu'il lui soit prescrit de faire » 79 • Enfin, il est jugé, empri- en couleur a laissé la place à l'homme démonique (ôaiµ6vwç avrjp)
sonné et exécuté pendant les Délia, fêtes apolliniennes qui se dérou- dépeint par Diotime.
lent au mois Hiéros, le procès ayant commencé le lendemain du On pourrait en rester là, considérant avec Méridier que, finale-
couronnement de la poupe du navire transportant la théorie athénienne ment, c'est bien le poète - entendons: le poète non-philosophe - qui
à Délos, et l'exécution ayant eu lieu à son retour80 • est visé dans ce dialogue. Je ne peux cependant m'empêcher de m'in-
Qu' il existe un lien étroit entre Socrate et Apollon, c'est ce qui terroger sur cet étrange détour, et sur cette non moins étrange pusil-
est bien connu de tous, et dont on trouve maintes traces dans les lanimité qui empêcherait Platon de mener une attaque frontale contre
dialogues. Mais en faisant ce constat, on néglige trop souvent ce que Homère et les siens. Au fond, quel est le véritable sujet del' Ion? Sur
dit, de façon pourtant fort claire, 1'Apologie81 • En vertu de cette rela- quoi Socrate, d'un bout à l'autre de sa discussion avec l'Ephésien, nous
tion privilégiée, Socrate, comme le poète inspiré, bénéficie d'un don force-t-il à réfléchir ? Sur une série de relations, sur leur nature, sur
divin, d'une 0da µoipa. Mais à la différence du poète inspiré, ce leurs conditions de possibilité, mais aussi sur leurs effets lorsque ce
don ne consiste pas à être privé de sa raison82 : il est incitation à s'en sont des relations manquées. Or, me semble-t-il, cette réflexion sur
servir plus et mieux encore. C'est ainsi qu'il honorera et imitera autant le fait même de la relation dépasse, et de loin, la mise à la question
qu'il est possible le dieu de Sagesse dont son âme a suivi le cortège 83 • de la rhapsodie et, à travers elle, de la poésie inspirée.
Dans une certaine mesure, et parce qu'elle procède directement du dieu,
la parole philosophique est donc aédique. Voilà pourquoi le philo- 4. Chaîne de fer ou chaîne d'or?
sophe peut, à de nombreuses reprises, se dire, ou se faire, poète. Mais Je me souviens qu'il y a quelques années, alors que j'assistais
elle ne l'est que dans une certaine mesure seulement, l'active recherche au Séminaire qu'elle donnait à l'E.H.E.s.s., Nicole Loraux, réfléchis-
de l'herméneute s'étant substituée à la passivité, et à la méconnais- sant pour en montrer les failles, sur la« traduction autorisée», « depuis
sance, de l'aède saisi par le dieu. Denys d'Halicarnasse», de tel passage del' Histoire de la Guerre du
A l'issue de cette rapide analyse, il apparaît que le philosophe Péloponnèse86, nous déclara qu'il y avait toujours un enseignement à
est tout à la fois poète et rhapsode : poète, parce qu'à travers lui passe tirer des «erreurs» de la tradition. Et elle incita les jeunes chercheurs
la parole du dieu ; rhapsode, parce que ce passage n'est pas pure et que nous étions à constamment nous demander si ces « ei:reurs »
simple énonciation. Il s'accompagne d'un examen et d'une recherche n'étaient pas dues au texte lui-même, si elles n'étaient pas, comme on
du sens de ce qui est dit. Il rend ainsi possible le séjour (17 oµiMa) 84 dit en jargonnant un peu, un« effet de texte». Je crois qu'il en est de
même en ce qui concerne notre dialogue. On ne peut nier la présence
79. Apologie 33 c 4-7.
du poète inspiré. On ne peut pas nier non plus celle des allégoristes,
80 Phédon 58 a-c ; Criton 43 c-d. et de leurs écrits, ou celle des rhapsodes et de leurs explications d'un
81. Monique Dixsaut constitue une exception à cette règle, bien qu'elle texte devenu « hiéroglyphique » 87 pour des Grecs du rve siècle.
n'instaure pas de relations entre la 0da µolpa du philosophe et celle du poète.
Cf Le naturel philosophe. Essai sur les Dialogues de Platon, Paris, Vrin-Les
Belles Lettres, 1985, pp. 66 et 98. 85. Phèdre 203 a 2-6: par cette nature intermédiaire qu'est la nature démo-
82. Cf Lois IV, 719 c 3-4: « oTTOLTJT~Ç oûx lµ<fipov forfv ». nique est rendu possible l'entretien des dieux avec les hommes (~ ô1aÀexroç
83. Phèdre 252 d 1-3. 0eoiç rrpàç àv0pwrrovç).
84 Je préfère traduire 0µ1?.ia par « séjour » plutôt que par « relation ». Il 86. Thucydide, m, 82. 4. Cf. Nicole Loraux, « Thucydide et la sédition
convient en effet de remarquer qu'une telle« relation», dont Chantraine nous dit dans les mots », Quaderni di Storia, 23, 1986, pp. 95-134 ; citation p. 102.
qu'elle peut être sexuelle autant que discursive, militaire autant que touristique, 87. J'emprunte cette expression à Jesper Svenbro, op. cit., p. 82: « Les rhap-
n'est possible que parce que l'on« se trouve avec» (0µ1Mw-cJ}. Cf. Dictionnaire sodes ont fait p~rler Homère et Hésiode devant un public que les deux aèdes
étymologique de la langue grecque, tome 2, (A -il), s. v. 0µ1Àoç, pp. 797-798. n'ont jamais connu. Devenus hiéroglyphes sociaux à cause de cet acte de chirur-
148 Marie-Laurence Desclos Socrate, poète et rhapsode ... 149

Seulement, on s'est en général contenté de mettre l'accent sur l'un ou reste plus alors que la répétition, maintes fois effectuée, de ce qui en
l'autre élément, aboutissant ainsi à des lectures de l' Ion qui, malgré une occasion par lui s'est dit. Qu'en est-il cependant, pour ces
leurs différences, restent fondamentalement semblables. Dialogue multiples et anonymes répétitions 93, du sens de ce qui a été ainsi
essentiellement polémique, il aurait pour but, selon les commenta- signifié ? Ce que révèle le dieu continue-t-il à faire signe dans la
teurs, de pourfendre les poètes, qui ne font entendre de beaux chants mécanicité de la récitation ? Quelle est la fonction du rhapsode lors-
que lorsqu'ils sont possédés par un dieu ; les allégoristes, qui veulent qu'un poème est« dans toutes les bouches»? Ou, pour le dire autre-
sauver les poètes du délit d'impiété en postulant l'existence d'un ment, peut-on faire l'économie del' étape de la« transmission», inter-
« sens sous-entendu » disant tout autre chose ; les rhapsodes, qui ne médiaire entre l'étape de la« production» (le poète) et celle de la
parlent bien d'Homère ou d'Hésiode qu'en raison d'une possession «consommation» (le public)94 ?Autant de questions qui ne s'inscri-
seconde, les poètes étant aux rhapsodes ce que les dieux sont aux vent pas seulement dans le cadre d'une « théorie de la communica-
poètes, et inversement. Quant à son enjeu, il serait soit philosophique: tion poétique », selon le mot de Velardi, mais dans celui, plus vaste,
exaltation d'une « excellence qui ne se réalise que dans une nature d'une réflexion sur les conditions de reproduction et de réception de
animée par l'intelligence » 88 ; soit païdeutique : rejet d'un modèle toute parole lorsque s'est tu celui qui la proférait. Or, je crois que
éducatif par nature inapproprié à l' esprit d'un enfant, bien incapable l'un des enseignements de l' Ion concerne le caractère illusoire de
d'en saisir l'enseignement caché89. Rien de tout ceci n'est faux, mais toute entreprise de réitération fidèle : parce qu'elle ne porte que sur
à s'en tenir là, on néglige un aspect essentiel de l'entretien de Socrate des mots ; parce qu'elle implique un choix - celui-là même qu'ef-
avec !'Ephésien : la relation à une parole originaire, et la qualité de fectue Socrate dans ses citations homériques - parce que, surtout,
sa transmission, que celle-ci soit orale ou écrite. elle n'est plus porteuse de sens, étant dans l'incapacité d'adapter cette
Il s'agit d'abord, bien entendu, de la parole du dieu : parole véhi- parole à un auditoire ou, tout au moins, à un auditeur, auquel elle
culée plus que véritablement transmise, par quoi quelque chose est n'était pas destinée 95 • A l'inverse, la É:pµT)vda philosophique, parce
signifié. Il s'agit, également, de la parole du poète dans sa singula- qu'elle s'attache à la pensée plus qu'aux mots, parce qu'elle est inci-
rité : parole singulière (Homère, Hésiode et Archiloque « parlent bien tation à la recherche du sens, parce qu'elle interroge et examine, sauve
des mêmes choses, mais non de la même façon » 90), mais aussi rela- l'esprit contre la lettre. Or c'est justement lorsque l'esprit doit s' in-
tion singulière (qui unit le rhapsode au poète qui le possède et à nul carner dans la lettre que s'impose avec le plus de force la nécessité
autre). Il s'agit enfin, je crois, de la parole socratique elle-même. de s'interroger sur les conditions de sa sauvegarde, qu'il s'agisse de
Plusieurs éléments me semblent militer en faveur de cette lecture.
Je pense, en premier lieu, au propos de Tynnichos de Chalcis
93. Cf. Ion 534 d 7 : ràv rrcwJva ôv mivreç çiôovat.
rapporté par Socrate : son péan est une « invention des Muses », un 94. R. Velardi montre de façon convaincante que le phénomène poétique
dfp"f}µa Motaiiv91 • Lui même n'est, selon l'image des Lois, qu' « une considéré dans sa globalité intègre, aux côtés de ses implications psychologiques
fontaine qui s'empresse de laisser couler toute l'eau qui lui vient »92• et sociales, ce qu'il appelle Je « circuit production/transmission/consommation »,
Que la source se tarisse, et voilà le poète voué à l'infécondité. Il ne op. cit., p. 45 et suivantes. Dans le cas de Tynnichos, c'est le stade de la trans-
mission qui fait défaut.
95. Adaptation que théorise le Phèdre: il n'est pas de psychagogie possible
gie qui les a séparés de leurs auteurs, les chants des aèdes ont désormais exigé pour un discours qui, s'adressant à tous, n'est destiné à personne (271 d - 272 b).
la réflexion critique, l'exégèse, l'interprétation». En ce sens la ipµT}vda rhapsodique, telle qu'elle est conçue par Buffière et
88. Monique Dixsaut, op. cit., p. 66. d'autres, pourrait avoir pour fonction de signaler l'inadaptabilité de toute parole
89. Cf par exemple W.G. Verdenius, « L' Ion de Platon», Mnemosyne, 11, figée dans sa réitération mécanique. Que ce problème soit au cœur du rapport
1942, pp. 233-262; J.O. Moore,« Limitation and Design in Plato's Ion», Pacifie qu'entretiennent la « voix socratique » et le « texte platonicien », pour reprendre
Coast Philology, 8, 1973, pp. 45-51. les termes de Pascal Nottet (cf infra n. 115), et de la difficile « transmission »
90. Ion 532 a 8. de l'une par l'autre, c'est ce que j'ai essayé de montrer dans un article à paraître :
91 Ion 534 e 1. « Le temps de la succession dans le Parménide de Platon» in C. Darbo-Peschanski
92. Lois IV, 719 c 4-5. (éd.), Co~structions du temps en Grèce ancienne.
150 Marie-Laurence Desclos Socrate, poète et rhapsode ... 15 1

la fixation textuelle des poèmes homériques ou de la« mise en écrit» dans notre dialogue99 • Il se trouve par conséquent dans l'incapacité
de la parole socratique96• Sans doute est-ce pour cela que le dialogue d'expliciter le sens de ce qu'il profère à celui qui l'écoute : d' « ense-
est d'entrée de jeu placé sous le signe d' Asclépios91 • Pour le dire clai- mencer » les âmes, selon l'expression du Phèdre. Or, qui prétendrait
rement, l'entreprise platonicienne ne risque+elle pas de transformer se faire le récitateur de Socrate courrait le même risque, sauf à faire
tout lecteur des Dialogues en rhapsode, en savant d'illusion du philosophe son propre rhapsode, c'est-à-dire le seul herméneute
(ôo(ôuo<fioç), ignorant (ayvwµwv) de ce qu'il répète lors même qu'il véritablement autorisé parce que le seul à « connaître à fond sa
se croit très sage ( rroÀ vyvwµwv) 98 ? J'ai bien conscience de toucher pensée »'00 • Ainsi s'explique en partie, me semble-t-il, la structure de
ici à un serpent de mer de l'histoire de la philosophie en reprenant après tant de prologues qui mettent directement Socrate en scène, à la façon
tant d'autres la question du rapport de l'écrit platonicien à la parole dont la poésie dramatique met en scène ses personnages : Socrate
socratique. Aussi bien ne prétendrai-je pas dire sur ce point des choses dialoguant, ou Socrate se racontant en train de dialoguer' 0 ' . Quant
définitives. Il me semble néanmoins que l' Ion permet de verser de aux autres prologues, qui introduisent le dialogue par le récit d'un
nouvelles pièces au dossier en tant qu'il constitue, comme je l'an- témoin oculaire, ou par la production d'un texte écrit restituant la
nonçais précédemment, une pensée de la relation. totalité de tel ou tel entretien, tous restent en prise directe sur le
Dans le premier cas, celui de la récitation rhapsodique, nous « premier parlant», la chaîne qui le relie au destinataire ultime n'étant
sommes en présence de la restitution littérale de la parole du dieu ainsi jamais rompue 102 • Ce souci du dernier maillon, clairement
véhiculée par l'aède : l'énonciation continuée du uijµa di vin. Dans exprimé dans l' Ion 103, tient à la nature même de l'activité rhapso-
le second cas, celui des Dialogues, nous lisons une autobiographie : dique du philosophe. S'il est vrai qu'un bon rhapsode se doit aussi
le récit d'une vie passée à chercher le sens de ce uijµa. Dans les deux d'être un bon herméneute, sa fonction première sera de faciliter
cas, le rhapsode et Socrate sont confrontés à un énoncé oraculaire, mais l'échange entre le destinateur et le destinataire, de servir de relais
alors que le premier se contente d'une ipµrivda représentative, le entre! 'un et l'autre, ôuxrrop0µevetv n'étant qu'une autre dénomina-
second opte pour une ipµrivda interrogative. Le rapport de Socrate tion pour dire épµT)vt:vetv 104 • Que l'écrit puisse contribuer à cefaire-
à l'oracle delphique est marqué par le savoir de la mécompréhension passer, qu'il puisse faciliter l'échange, c'est ce dont témoigne le récit,
de cet énoncé oraculaire, savoir fondateur de l'herméneutique philo- fait par Euclide, des modalités de fixation de l'entretien entre Socrate
sophique dont je rappelais un peu plus haut les grandes lignes. Le et Théétète, validant ainsi, par contrecoup, l'entreprise platonicienne.
rhapsode, en revanche, se caractérise par la mécompréhension de son Mais il est vrai qu'alors, par une fiction qui n'est pas indifférente, la
non-savoir, comme en témoigne les quelques biographèmes présents voix de Socrate ne s'était pas encore tue. Passage remarquable en ce
qu'il prend en considération le rôle joué par Socrate lui-même dans
l'élaboration d'un texte qui lui survivra, qui lui survit déjà: le prologue

96. On sait par Xénophon qu'à l'époque historique les poèmes d'Homère 99. Ion 530 c-d, 532 b-c, 533 d.
avaient été fixés par écrit, certains commentateurs voyant dans cette fixation 100. Ion 530 b 10 - c 1.
textuelle la cause de l'incapacité rhapsodique à improviser, c'est-à-dire à recom- 101. A savoir dix sept dialogues et l' Apologie, sur les vingt huit ouvrages,
poser le chant récité en fonction des attentes de l'auditoire. Cf. Mémorables dont l'authenticité ne fait aucun doute, que compte le corpus platonicien. Cf.
IV, 2, 8-10 : parmi tous les écrits (Tà ypaµ,µ,arn) que possède Euthydèmos Marie-Laurence Desclos, « La fonction des prologues. Faire l'histoire de Socrate »,
figurent Tà 'Oµ,rjpov fori. Voir Jesper Svenbro, op. cit., pp. 44-45, et Gregory Nagy, Recherches sur la philosophie et le langage, 14, 1992, pp. 15-29.
op. cil., pp. 53-55. 102. J'emprunte cette expression de« premier parlant » à Clémence
97. Je fais mienne l'interprétation de Nicole Loraux, qui voit dans la dédi- Ramnoux, Vocabulaire et structure de pensée archaïque chez Héraclite, Paris, Les
cace d'un coq au dieu médecin (Phédon 118 a) un remerciement pour !'aide accor- Belles Lettres, 1959, p. 219.
dée dans cette entreprise de la plus haute importance : « sauver de la mort le 103. Ion 535 e 8.
logos - voire assurer son immortalité ». Cf. « Donc Socrate est immortel », Le 104. Banquet 202 e 2-3. Je crois qu'il faut ici donner à xa{ une nuance
Temps de la Réflexion, 3, 1982, pp. 19-46, citation p. 38 n. 35. explicative: ipµriw;üov xal ôtmrop8µ,eûov, exprimer c'est-à-dire faire passer.
98. Phèdre 275 b 1-2. J'emprunte à Léon Robin sa traduction de ôo(ôc,ocpoç. Sur ces notions de« relais» et d' «échange», cf. Jean Pépin, art. cit., p. 299.
152 Marie-Laurence Desclos Socrate, poète et rhapsode ... 153

y insiste, qui rappelle la mort du fils de Sophronisque et annonce ne participait pas encore à l'échange. J'y vois la preuve que l' ârrarrj
celle, imminente, de Théétète 105 • Se trouve ainsi inscrite, au cœur « s'accommode » à chacun, que la parole par écrit est construite de
même du dialogue, la question de la « mise en écrit » de la parole telle sorte que le piège puisse varier, puisse tenir compte de la diver-
socratique pour assurer sa survie auprès de qui voudra à nouveau sité des intervenants c'est-à-dire, aussi, de la diversité des lecteurs
l'écouter. Cette « mise en écrit », cependant, transmet sans dévoiler potentiels. Ainsi s'expliquerait que ce piège, qui «s'accommode»
une parole qui, sans afficher son obscurité, reste parole cachée, essen- d'abord à Gorgias n'ait aucun effet sur Polos, puis« s'accommodant»
tiellement mécomprise, capable, parce qu'elle semble claire à l'oreille à Polos, ne puisse rien sur Calliclès, lequel sera le dernier à tomber
qui ne sait pas sa propre surdité, de repousser celui auquel le signe dans ses rêts 111 • Etre un bon herméneute consiste donc tout autant à
n'est pas, ou n'est pas encore, destiné1° 6 • Dans cette perspective, l' Ion rendre le passage possible, qu'à l'interdire, et, sur ce point aussi, on
inaugure un procédé qui sera de multiples fois réutilisé dans les peut, avec Monique Canto, « reconnaître» à l'ion« la valeur d'un
dialogues ultérieurs, et qui consiste à faire de l'écrit une ârran7 101 programme contenant l'exposé schématique d'un développement
redoublant dans le fond ce qu'esquisse déjà la forme dialogique : philosophique ultérieur » 112•
l'auto-désignation de son auditoire. 'Arrarrj sélective, qui dote la Je voudrais, pour en finir, revenir sur ]'Apologie et sur ce qu'on
parole écrite d'une faculté qui jusqu'alors n'appartenait qu'au monde a appelé l' inscience socratique, laquelle « permet d'apprendre d'un
del' oralité: « savoir parler aussi bien que se taire devant qui il faut», autre ou de soi-même» et, par là, devient« la condition d' une acti-
et cela en vertu de la connaissance non seulement du sujet traité, mais vité divine, le philosopher » 113 • Or il me semble qu'on n'a pas été
aussi de ceux auxquels elle est destinée 108• « Pour qui suit la même suffisamment attentif au fait que l'affirmation socratique de son propre
piste », la parole écrite sera « trésor de remémorations », invitation non-savoir apparaît dans un « récit de vie», un de ces rares moments,
au voyage de nouveaux et véritables dialogues. A la pérennité de dans les Dialogues, où Socrate se livre à un exercice explicitement auto-
l'écrit ne sera plus associé le silence figé d'une parole morte. Pour tout biographique. Il faut également insister sur la nature de ce non-savoir,
autre, l' ârrarrj, en embuscade dans le texte, remplira sa fonction, lequel est, d'abord, non-savoir de soi. Enfin, on ne s'est pas
qu'il s'agisse du rhapsode de l'ion, ignorant la portée de l'associa- suffisamment avisé que ce non-savoir cède la place au savoir - savoir
tion épµrJvdç-patfJ<pé36ç, qu'il s'agisse du lecteur « égaré » du del' inscience - au terme de cette narration, qui permet à Socrate de
Ménexène 109, ou des Gorgias, Polos et autres Calliclès, entraînés là saisir à la fois le sens de l'oracle et le sens de soi, en entendant par
où ils ne voulaient pas aller par d'imperceptibles glissements 110 • Le là à la fois le sens de ce qu'il sait, et de ce qu'il fait. Affirmation de
Gorgias, justement, me semble particulièrement représentatif de cette l' « existence présumée » d'un sens « qui n'est pas immédiatement
façon de procéder. On a dès longtemps remarqué que l'aveuglement donné» - celui de l'énoncé oraculaire-, « constitution de soi», c'est-
de l'interlocuteur de Socrate faisait pendant à la lucidité de celui qui à-dire « compréhension de soi » - la cro<J>{a de Socrate est connais-
sance de son absence de cro<J>{a - « compréhension de soi » conçue
105. Théétète 142 c 5-6 et 142 b 1. comme une« narration de soi » qui n'est que la mise en récit des
106. Tel est précisément l'un des principaux défauts de l'écrit: « une fois rapports qu'il entretient avec lui-même et avec les autres, qu'il entre-
écrit, chaque discours s'en va rouler de tous côtés, pareillement auprès des gens tient avec lui-même par la relation entretenue avec les autres, tel est
qui s'y connaissent, comme, aussi bien, près de ceux auxquels il ne convient l'essentiel de ce passage de !'Apologie (20 c-23 c). Quant aux mots
nullement; il ignore à quelles gens il doit ou ne doit pas s'adresser» (Phèdre
pour le dire, ils sont tous, ou presque tous, empruntés à David Carr
275 d 9 -e 3).
107 On retrouve la psychagogie et Je Phèdre (261 e - 262 b), qui associe dans son analyse de ce que Dilthey, Heidegger, Gadamer ou Ricœur
de façon insistante ârranj et maîtrise de 1' accommodation.
I 08. On reconnaît là les linéaments de ce qui, dans le Phèdre (269 c - 111. Sur cette notion d'« accommodation», cf. Jacques Brunschwig,
272 b), deviendra la rhétorique philosophique. « Diegesis et mimesis dans l'œuvre de Platon», Revue des Études Grecques, 77,
109. Cf Nicole Loraux, « Socrate, contrepoison de l'oraison funèbre. Enjeu 1974.
et signification du Ménexène », Antiquité Classique, 43, 1974, p. 21 O. 112. Monique Canto, op. cil., p. 55.
110. Cf. supra note 10. 113. Monique Dixsaut, op. cit., pp. 56-57.
154 Marie-Laurence Desclos Socrate, poète et rhapsode ... 155

entendent par« compréhension herméneutique »114. Que cette surpre- delà Platon, font remonter à Hermès, dieu passeur s' il en fût, hermé-
nante rencontre témoigne que !'Apologie doit sans doute être consi- neute, messager et, ce qui est tout un, grand trompeur en paroles 116 •
dérée comme le lieu de « naissance du paradigme herméneutique »,
Marie-Laurence DESCLOS
pour reprendre le titre d'un ouvrage co-édité par André Laks et Ada
Uni versité Pierre Mendès-France - Grenoble 11.
Neschke11 5, n'est pas ce qui, aujourd'hui, retiendra mon attention. En
revanche, je mettrai l'accent sur cette représentation du philosopher
comme Épµ.T}vE:Ù1. Non pas cette i pµ.T}vda seconde, qui est celle des
rhapsodes ; non pas celle des allégoristes, qui prend fin lorsque la
physique ou l'éthique se sont substituées au mythe, mais une épµ.T}vE:Îa
dont« l'acte est d'être en puissance», une Épµ.T}vda pour qui le sens
n'est jamais définitivement saisi, la quête du sens devenant elle-même
le sens à saisir, comme en témoigne le passage autobiographique de
!'Apologie. C'est ainsi, me semble-t-il, qu'est le plus efficacement
écarté le risque d'une rhapsodie du côté gauche pour celui qui écrit
non des irrT} mais un f3{oç: car alors, les Dialogues passeront pour ce
qu'ils sont, un aijµ.a que le paradigme socratique nous incite à exami-
ner et à interroger, faisant de chaque philosophe un herméneute. A la
chaîne de fer qui, selon le mot de Pierre Lévêque, nous met en présence
d'une« progressive dégradation[ ... ] d'un maillon à l'autre» s'est
substituée une chaîne d'or, semblable à celle dont Proclus, Grégoire
de Naziance et Michel Psellos prétendent qu'elle unit Socrate à
Apollon ; semblable à celle, également, que les néoplatoniciens, par

116. Cf Pierre Lévêque, op. cit., pp. 41-44, 67-68. Voir également, à la
p. 75, le commentaire de Bidez (Catalogue des manuscrits alchimiques grecs, VI,
pp. 144 et 148) à un court extrait du traité de Proclus Sur l'art hiératique chez
les Grecs, cité par P. Lévêque. li y est question des ces chaînes qui, unissant
« dans une étroite connexion ascendante et descendante certains êtres détermi-
nés », « produisent des sortes de prières, la véritable prière étant 1111 rapproche-
114. David Carr, « Épistémologie et ontologie du récit » in Paul Ricœur. ment et une assimilation de l'être inférieur avec le die11 directeur et le patron de
Les Métamorphoses de la raison herméneutique, sous la direction de Jean Greisch la série ». Comment ne pas penser à ces « hommes démoniques » qui servent
et Richard Kearney, Paris, Cerf, 1991, pp. 205-2 14. d'intermédiaires entre les dieux et les hommes, entre les hommes et les dieux
115. André Laks etAda Nesc hke (éds.), La 11aissa11ce du paradigme hermé- (Banquet 202 d-e)? Comment ne pas penser au constat du Phèdre (252 d): « en
neutique. Schleiermacher, Humboldt, Boeckh, Droyse11, Cahiers de Philologie, Série rapport avec chacun des dieux dont chacun fut le choreute, c'est à honorer ce dieu-
Apparat critique, Presses Universitaires de Lille, n° 10, 1990. Une rencontre qui là, à l'imiter le plus complètement possible que se passe la vie » ? Notons enfin
n' est, en fait, pas si surprenante, compte tenu de l'importance de Platon chez les la présence d' une « chaîne d'or» identifiée au soleil dans le Théétète 153 c-d.
premiers théoriciens de l' herméneutique, comme le montre cet ouvrage (voir tout Pour une lecture différente de ce passage, cf Jean Greisch, « Le cercle et l'el-
particulièrement les chapitres 2 et 3). Cf également Pascal Nottet, lipse. Le statut de l'herméneutique de Platon à Schleiermacher », Revue des
« L'herméneutique et le soupçon : un passage par Socrate », Cahiers Sciences philosophiques et théologiques, 73, 1989, pp. 161-184, et surtout le
lntematio11aux d11 Symbolisme, 51-52, 1985, pp. 89- 102 qui déclare, p. 90, que § 2 : « La chaîne sacrée : une préfiguration platonicienne du "cercle herméneu-
« la séquence où se trouvent ordonnés la voix socratique, le texte platonicien et tique" (Platon, Io11 533 d - 536 b) », pp. 171-178. Notons enfin l' article de Giovanni
toute la tradition qu' ils inaugurent ensemble finit par constituer pour nous la Lombardo,« Un'antica metafora dell'intertestualità: la pietra di Eraclea (Platon,
mise en page par excellence de la question herméneutique ». Io11533 d-e; 535 e - 536 b) », Heliko11, 31 -32, 1991 -1992, pp. 201 -243.