Vous êtes sur la page 1sur 116

O

M Le magazine du Monde n o 425. Supplément au Monde n o 23275/2000 C 81975


SAMEDI 9 NOVEMBRE 2019. Ne peut être vendu séparément.
Disponible en France métropolitaine, Belgique et Luxembourg.

De “Charlie” aux gilets jaunes


LA CRISE
EXISTENTIELLE
françois halard. exposition de 30 photos extraites du livre L’Intime photographié, librairie yvon Lamber t (paris 3 e ) du 5 novembre au 1 er décembre. shop.y von-lamber t.com

polaroid de la cuadra san cristóbal, construite par l’architecte Luis barragán à Mexico.

CARTE BLANCHE À François Halard.


Au gré de ses voyAges, Le photogrAphe frAnçAis dévoiLe des intérieurs
insoLites. “M” Lui ouvre sA cArte bLAnche jusqu’Au 21 déceMbre.

7
Au programme “C’est dur à vivre pour les Collègues : « baqueux », confrontés à la violence des quartiers.
un jour, on est encensés comme des dieux vivants et, le Cette violence est justement au cœur des Misérables, de
lendemain, on nous crache à la gueule. » Cette phrase Ladj Ly. Événement de la rentrée, désigné pour repré-
siffle comme une gifle. Elle est prononcée par un com- senter la France aux prochains Oscars, ce premier film
mandant en police-secours. Et elle ne peut pas mieux d’un cinéaste de 39 ans est l’occasion pour Clémentine
dire la cruauté de la situation que connaissent les forces Goldszal de raconter l’aventure du collectif Kourtrajmé,
de l’ordre dans la France du xxie siècle. Portés aux nues dont fait partie Ly. Monté il y a vingt-cinq ans entre les
au moment des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hy- quartiers populaires de Paris et sa banlieue, sans le péri-
per Cacher en 2015, vilipendés aujourd’hui après les phérique comme barrière, il réunit une grande diversité
violences qui ont émaillé les défilés des « gilets jaunes », de garçons, de tous les milieux sociaux, qui ont appris
cible directe du terrorisme, les policiers traversent une sur le tas à faire ce qui les passionnait : du cinéma. Ce
grave crise de confiance. Confiance en eux-mêmes, sur- mouvement est un bel exemple de l’énergie de la
tout… Ils sont fatigués, dégoûtés, apeurés parfois. C’est culture urbaine du rap, du graffiti et de l’image dont
ce que racontent les fonctionnaires qu’a rencontrés sont aussi issus les cinéastes Kim Chapiron et Romain
Nicolas Chapuis, le spécialiste de ces questions au Gavras, le journaliste Mouloud Achour, le chef Bertrand
Monde, dans l’enquête qu’il a menée pour M, un an tout Grébaut ou encore les acteurs Alexis Manenti et Olivier
juste après le début de la crise des « gilets jaunes ». Le Barthélémy, avec comme compagnons de route, des
même témoin dit aussi : « On n’est plus en mesure d’as- stars comme Vincent Cassel ou Mathieu Kassovitz. Ce
surer la sécurité des Français, et ça, il y a des collègues qui frappe à la lecture de ce papier, c’est la fraternité et
qui ne le supportent plus.» l’humour de cette bande où les fils de bourgeois et ceux
Dans l’excellent article de Nicolas Chapuis, il est aussi qui venaient de milieux modestes ont grandi ensemble,
question de la BAC, la brigade anticriminalité, dont le se serrant les coudes, fiers les uns des autres. C’est une
terrain d’action principal est la banlieue. Certains belle histoire. Une fable ? Un fantasme, plutôt. Existe-
policiers des autres sections les accusent – pour se t-il encore, dans la France fracturée de 2019, des aven-
dédouaner ? – d’être à l’origine des dérapages constatés tures comme celle de Kourtrajmé ?
ces derniers mois lors des manifestations. Eux, les Marie-Pierre LANNELONGUE

8
Montre Sweet Alhambra
Or jaune Guilloché, nacre gold
et diamants.

Haute Joaillerie, place Vendôme depuis 1906

Boutique en ligne www.vancleefarpels.com - +33 1 70 70 02 63


Le sommaire

la semaine le magazine
18 Entre-soi 32 À titre personnel 43 La fierté perdue de la police plus grosses vendeuse
Les gars de l’IA. Benoît Collombat, grand nationale. Quatre ans après de livres en France, mais
reporter qui a enquêté sur l’attentat contre Charlie, reste totalement ignorée
19 En e-sport, l’Union
l’affaire Robert Boulin. où elles furent applaudies, des critiques et des listes
européenne fait la force.
les forces de l’ordre traversent de prix littéraires.
34 Il est comme ça
22 Les citernes de Porto Velho, une crise existentielle.
Thierry Breton. 64 La petite famille du cinéma.
allégorie du patrimoine Meurtres, vague de suicides
Dans les années 1990, une
brésilien. 36 C’est peut-être et violences policières font
bande de potes passionnée
Paul Lehr pour M Le magazine du Monde. Ricardo Nagaoka.
un détail pour vous… vaciller l’institution.
24 Sur Twitter, l’humour sans de cinéma forment le collectif
Collectif Kour trajmé. Archives personnelles Jana Gross
À la préfecture de
limite de « The Irish Border ». 52 À vos marks. Après la Kourtrajmé. Ladj Ly fait partie
Seine-Saint-Denis.
chute du mur de Berlin, de ces autodidactes. Son film,
26 Qui est vraiment ?
38 La première fois que le 9 novembre 1989, Les Misérables, primé à
Ricky Strauss.
“Le Monde” à écrit le gouvernement Cannes, sort le 20 novembre.
28 Les caves se rebiffent. Roman Polanski. ouest-allemand a remis
70 PORTFOLIO
100 deutschemarks
40 La série Les exilés de Portland.
30 Débat de soirée à chaque citoyen de l’Est
Martine au pas de charge. Le photographe Ricardo
Faut-il en finir avec les en signe de bienvenue.
Nagaoka est allé à la
énormes navires de croisière ?
58 Françoise Bourdin, la rencontre des Afro-
reconnaissance des ventes. Américains chassés de leur
La romancière est l’une des quartier par la gentrification.
le goût
79 SebastiAn, prince électro. 90 Birkenstock, 106 Traitement de saveur
pointure de la mode. Agité de la feuille.
84 Fétiche.
À brut pourpoint. 92 À l’origine 107 Le haut du panier
Parkas venues. Le kombu.
85 Librement inspiré.
Motif artistique. 94 L’esprit du lieu 108 C’est le bouquet
Moustache, Fleur de raison.
86 Variations
les défriseurs de design.
Mécanique des fluides. 110 Avis recommandés La couverture
98 Making of a été réalisée
87 Élément de langage 112 Jeux par Paul Lehr
La rage au corps.
Les heures vagabondes. pour M Le magazine
114 Le goût de… du Monde.
100 Chemin faisant
88 D’où ça sort ? Vanessa Seward.
La nouvelle voie
Le 7e art au musée.
de Montréal.
89 Le sens du détail
102 Carte sur table
La boîte à vices
Comptoir tranchant.
de Jonathan Adler.
103 Sur tous vos écrans
Le dernier voyage
d’Orson Welles.
104 Sans filtre. #traveladdict.

11
DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION_
Marie-Pierre LANNELONGUE

DIRECTEUR DE LA CRÉATION_
Jean-Baptiste TALBOURDET-NAPOLEONE

RÉDACTION EN CHEf ADJOINTE_


Grégoire BISEAU, Agnès GAUTHERON, Clément GHyS
DIRECTRICE DE LA MODE_
Suzanne kOLLER
RÉDACTRICE EN CHEf TECHNIqUE_
Anne HAzARD

RÉDACTION Samuel BLUMENfELD, zineb DRyEf, Philippe RIDET, vanessa SCHNEIDER, Laurent TELO.
Style-mode_Chloé AEBERHARDT (cheffe adjointe Style) et Caroline ROUSSEAU
(cheffe adjointe Mode), fiona kHALIfA (coordinatrice Mode)
Chroniqueurs_Marc BEAUGÉ, Carine BIzET, Guillemette fAURE, Philippe RIDET
Assistantes_Christine DOREAU, Marie-france WILLAUME

DÉPARTEMENT vISUEL Photo_Lucy CONTICELLO et Laurence LAGRANGE (direction),


Hélène BÉNARD-CHIzARI, françoise DUTECH, federica ROSSI. Avec Soizic LANDAIS.
Graphisme_Audrey RAvELLI (cheffe de studio) et Marielle vANDAMME (adjointe).
Avec Aurélie BERT et Camille DURAND.
Photogravure_fadi fAyED, Philippe LAURE. Avec yaniv BENAïM.

ÉDITION Stéphanie GRIN, Julien GUINTARD (chefs adjoints) et Paula RAvAUX (adjointe numérique).
Boris BASTIDE, Béatrice BOISSERIE, Nadir CHOUGAR, Agnès RASTOUIL.
Avec Safia BOUDA, Alice CAREL, Geneviève CAUX, Anouk DELPORT, Guillaume fALOURD,
Joël MÉTREAU, Mahalia ROUILLy et Margaux vELIkONIA.
Révision_Jean-Luc fAvREAU (chef de section), Adélaïde DUCREUX-PICON.
Avec Arnaud DUBOIS, vanessa fRANçOIS et Dominique MARTEL.

PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE, DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : Louis DREyfUS


DIRECTEUR DU “MONDE”, DIRECTEUR DÉLÉGUÉ DE LA PUBLICATION,
MEMBRE DU DIRECTOIRE : Jérôme fENOGLIO
DIRECTEUR DE LA RÉDACTION : Luc BRONNER
DIRECTRICE DÉLÉGUÉE À L’ORGANISATION DES RÉDACTIONS : françoise TOvO
DIRECTION ADJOINTE DE LA RÉDACTION : Philippe BROUSSARD, Alexis DELCAMBRE,
Benoît HOPqUIN, franck JOHANNèS, Caroline MONNOT, Cécile PRIEUR
DIRECTRICE DES RESSOURCES HUMAINES : Émilie CONTE
SECRÉTAIRE GÉNÉRALE DE LA RÉDACTION : Christine LAGET

Documentation : Sébastien CARGANICO (chef de service), Muriel GODEAU et vincent NOUvET / Infographie : Le Monde / Directeur de la diffusion et de la production : Hervé BONNAUD / fabrication : Xavier LOTH
(directeur), Jean-Marc MOREAU (chef de fabrication), Alex MONNET / Directeur du développement numérique : Julien LAROCHE-JOUBERT / Directeur informatique groupe : José BOLUfER / Responsable
informatique éditoriale : Emmanuel GRIvEAU / Informatique éditoriale : Samy CHÉRIfI, Christian CLERC, Igor fLAMAIN, Aurélie PELLOUX, Pascal RIGUEL / DIffUSION ET PROMOTION_Responsable des ventes
france international : Sabine GUDE / Responsable commercial international : Saveria COLOSIMO MORIN / Directrice des abonnements : Pascale LATOUR / Abonnements : abojournalpapier@lemonde.fr; De france,
32-89 (0,30 €/min + prix appel) ; De l’étranger (33) 1-76-26-32-89 / PROMOTION ET COMMUNICATION : Brigitte BILLIARD, Marianne BREDARD, Marlène GODET et Élisabeth TRETIACk / Directeur des produits
dérivés : Hervé LAvERGNE / Responsable de la logistique : Philippe BASMAISON / Modification de service, réassorts pour marchands de journaux : 0 805 05 01 47 / M PUBLICITÉ_Présidente : Laurence BONICALzI
BRIDIER / Directrices déléguées : Michaëlle GOffAUX, Tél. 01-57-28-38-98 (michaëlle.goffaux @mpublicite.fr) et valérie LAfONT, Tél. 01-57-28-39-21 (valerie.lafont@mpublicite.fr) / Directeur délégué - activités
digitales opérations spéciales :vincent SALINI / 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13 / Tél. : 01-57-28-20-00/25-61 / Courriel des lecteurs : mediateur@lemonde.fr / Courriel des abonnements : abojournal-
papier@lemonde.fr / M Le magazine du Monde est édité par la Société éditrice du Monde (SA). Imprimé en france : Maury imprimeur SA, 45330 Malesherbes. Ce numéro comprend un encart « Restaurant du
cœur » destiné aux abonnés édition nationale et kisoques Ile-de-france, france métropolitaine.
Origine du papier : Italie. Taux de fibres recyclées : 0%. Ce magazine est imprimé chez Maury certifié PEfC. Eutrophisation : PTot = 0.018kg/tonne de papier. Dépôt légal à parution. ISSN 0395-2037
Commission paritaire 0712C81975. Agrément CPPAP : 2000 C 81975. Distribution Presstalis. Routage france routage.

12
1 – nicolas chaPuis est reporter au service société 3 – Tommaso BonavenTura est auteur photo-
du Monde, où il couvre la rubrique police. «Jamais graphe. Réputé pour ses travaux documentaires, il
cette institution n’a été autant sur le gril qu’en cette travaille depuis deux ans sur la chute du mur de
année 2019, où la question de ses méthodes est deve- Berlin. Il a rencontré de nombreux ex-citoyens de
nue un sujet central dans l’actualité. Elle représente RDA qui ont vécu ce moment historique. Le fil
l’ordre mais, quand on côtoie ses agents de près, on rouge de sa recherche est un récit polyphonique
ressent une grande fragilité. J’ai voulu raconter cette autour du Begrüßungsgeld, l’«argent de bienvenue»
crise de l’intérieur, en donnant la parole à tous ces offert par la RFA aux habitants de l’Est. Ce sont
policiers qui n’ont pas le droit de la prendre.» P. 43 quelques-uns de ces témoignages qui ont nourri le
récit de Thomas Saintourens. Son projet est actuel-
lement exposé à Turin et recueilli dans le livre
100 DM, aux éditions Silvana. P. 52

2 – Paul lehr est un photographe berlinois. Formé 4 – Thomas sainTourens, journaliste, a recueilli à
dans les écoles d’arts décoratifs de Hanovre et de Berlin les témoignages de citoyens est-allemands
Paris, il exerce en France depuis 2016. Son travail, ayant reçu, en novembre 1989, les 100 deutsche-
publié dans The Wall Street Journal, GQ ou Regain, marks offerts par la RFA en marge de la réunifica-
oscille entre portraits, mode et séries documen- tion. «Cet avant-goût de la société de consommation,
taires. Pour M, il s’est rendu à l’École nationale de associé à la remise en question d’un régime politique,
police de Montbéliard. «Les journées là-bas, c’était demeure, trente ans plus tard, un chamboulement
comme s’immerger dans un grand jeu de rôle. Les per- intime. L’évocation de l’achat d’un simple objet
sonnages étaient des policiers, des terroristes, des (Walkman, tee-shirt, billet de concert…) réveille des
fonctionnaires, des civils. J’ai eu le sentiment d’être souvenirs d’une grande précision, et des questionne-
dans un monde parallèle, où l’on ne teste que les ments puissants – toujours en suspens – sur le sens de
situations extrêmes du monde réel.» P. 43 la vie.» P. 52

Ils ont participé à ce numéro.


Le Monde. Paul Lehr. Thomas Saintourens. Tommaso Bonaventura

1 2 3 4

13
5 – cléMentine Goldszal, journaliste indépen-
dante, collabore régulièrement à M. Pour ce
numéro, elle a rencontré les membres du collectif
Kourtrajmé, qui fit émerger, dans les années 1990,
une nouvelle génération de réalisateurs, comédiens
et artistes, comme Kim Chapiron, Romain Gavras,
JR ou Ladj Ly, Prix du jury au dernier Festival de
Cannes pour son film Les Misérables. « Par son
aspect militant, collectif et viral, l’histoire de ce
groupe incarne une certaine modernité et tonicité
du cinéma français.» P. 64

6 – Vanessa schneider est grand reporter à M et 7 – Marion Berrin est photographe. Elle signe
écrivaine. Elle s’est intéressée à l’une des plus impor- cette semaine les portraits de l’écrivaine Françoise
tantes vendeuses de livres en France, Françoise Bourdin. Après des études en littérature anglaise et
Bourdin. «Alors que le prix Goncourt a été attribué à en sciences politiques à Aix-en-Provence, elle a inté-
Jean-Paul Dubois et le Renaudot à Sylvain Tesson, j’ai gré l’École du Louvre à Paris. Travaillant exclusive-
voulu aller à la rencontre de cette auteure aux ment en argentique, elle collabore régulièrement à
47 romans et aux 15 millions d’exemplaires vendus AD Magazine et T : The New York Times Style
que le milieu littéraire ignore. Le cas de Françoise Magazine. P. 58
Bourdin,dont le nom n’a jamais figuré sur aucune liste
de prix et dont les livres ne sont quasiment jamais
chroniqués par la presse, illustre un certain mépris
pour la littérature populaire.» P. 58

Elles ont participé à ce numéro.

Clémentine Goldszal. Le Monde. Marion Berrin

5 6 7

14
MHD SAS, 105 Bvd de la Mission Marchand, 92400 Courbevoie – B 337 080 055 RCS Nanterre

Le Belvedere est un palais symbolique de Pologne, berceau de Belvedere vodka. Ce sont le terroir polonais et
le seigle de Dankowskie qui donnent à notre vodka son goût et son caractère uniques.

L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ, À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.


Pour envoyer vos photographies de M :
www.lemonde.fr/lemdelasemaine
Pour nous écrire : mediateur@lemonde.fr
ou M Le magazine du Monde, courrier
des lecteurs, 80, bd Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13.

Le M de la semaine.
bernard reinteau

« depuis les quais de la gare de lyon-saint-exupéry, à Colombier-saugnieu. » Bernard ReinteAu

16
20h
37°45’56.749’’ Nord
25°29’13.035’’ Ouest

L’essentiel des Açores par la Mer


Grotte de lave de Furna Ruim, lacs vert et bleu des « sept cités », anciennes fortifications de
Angra do Heroismo et vignobles de Pico, tous deux classés au patrimoine mondial de l’Unesco...
Embarquez pour une croisière inédite à la découverte des paysages époustouflants des Açores et
laissez-vous surprendre par la richesse du patrimoine historique et naturel de six îles de l’archipel.
Équipage français, gastronomie, mouillages inaccessibles aux grands navires : à bord d’un superbe
yacht à taille humaine, vivez des instants de voyage rares et authentiques avec le privilège de se
réveiller chaque matin sur une nouvelle île.
PONANT, accédez par la Mer aux trésors de la Terre.

Ponta Delgada - Ponta Delgada (Açores)


Avril 2020 : 2 départs, à partir de 3 670 € (1)

Contactez votre agent de voyage ou appelez le 09 77 41 47 97 www.ponant.com

(1) Tarif Ponant Bonus par personne sur la base d’une occupation
double, sujet à évolution, taxes portuaires incluses. Plus d’informations
dans la rubrique « Nos mentions légales » sur www.ponant.com. Droits
réservés PONANT. Document et photos non contractuels. Crédit photos :
© PONANT - Philip Plisson - Christophe Dugied / Alamy.
ENTRE-SOI Les gars de L’Ia.
à la rencontre Des experts De l’intelligence artificielle réunis à paris pour un forum.

Texte Guillemette FAuRE

Tous les milieux ont leurs imposteurs et institution. Si quelqu’un porte un K-way ni régulés ni évalués.» « Le piège sur ces
ceux qui tentent de les démasquer. ou une barbe hirsute, c’est probable- questions, c’est l’argument de la concur-
Rares sont ceux où cette chasse est aussi ment un puits de science, comme Marc rence, se dire “oui, il y a des problèmes
présente que le milieu de l’intelligence Schoenauer, directeur de recherche à éthiques, mais si on ne le fait pas, les
artificielle (IA). Bidon ou non ? La ques- l’Inria. Si quelqu’un porte une araignée Chinois le feront…”» « On s’occupe trop
tion se pose d’autant plus fréquemment à la boutonnière, c’est probablement des tuyaux mais pas assez de la struc-
que chaque jour que Dieu fait, un col- Cédric Villani, qui n’a jamais travaillé ture du pouvoir.» «Même nous, ici, dans
loque ou une conférence sur le sujet se dans le secteur mais que ses anciens cette communauté, on a nos biais, par
tient quelque part. Et, quand des cher- confrères en mathématiques connais- exemple dans la façon dont on parle de
cheurs en IA se retrouvent, une grande sent pour ses travaux sur le transport la Chine.» « Si vous restez sur des rails,
partie de leur attention va à chercher à optimal. Et si quelqu’un porte un col vous ne réussirez pas. Personne ne réus-
mesurer à qui ils ont affaire. «Vous tra- romain, c’est le frère Éric Salobir, un sit en restant sur les rails. » « On rai-
vaillez dans quel labo ? » «Avec qui ? » dominicain qui dirige un think tank sonne comme des ingénieurs en se
«Avec untel, mais je croyais qu’il ne s’in- catholique s’intéressant à la tech. demandant comment régler tel ou tel
téressait pas à l’intelligence artificielle De temps en temps, quelqu’un est problème de l’intelligence artificielle,
face aux émotions…» «Si, si, maintenant, quelqu’une. «Les conférences sur l’intelli- mais on ne réfléchit pas au-delà. Quel
il s’y intéresse…» Récemment, un jour- gence artificielle sont un des rares endroits est l’impact social qui va avec le senti-
naliste ayant contribué à un numéro de où la file d’attente pour les toilettes est ment de perdre le pouvoir sur le monde
Sciences et Avenir consacré au sujet plus longue côté hommes que côté qui nous entoure ? »
tweetait : « Un numéro garanti 100 % femmes», m’a fait remarquer une cher-
sans Laurent Alexandre [entrepreneur cheuse alors que nous nous lavions les Leurs poncifs
et personnalité médiatique] ni Idriss mains. La « crise de la diversité», selon Il faut encourager l’intelligence artifi-
Aberkane [chercheur et consultant]», et l’expression de Kate Crawford, profes- cielle, mais une IA responsable. Il faut
était instantanément retweeté par seure à l’université de New York, fait par- être vigilant. Mais il faut l’encourager.
d’autres passionnés. tie des sujets qui tracasse le secteur. Mais il faut être vigilant.
La semaine dernière, la crème de la « Quatre-vingt-dix pour cent des profs
recherche était rassemblée au Global d’intelligence artificielle sont des hommes. Leurs questions existentieLLes
Forum on AI for Humanity à Paris. Ce n’est pas un problème technique, c’est Où va-t-on trouver des profs de maths
Quand ces scientifiques parlent d’ave- une industrie qui reproduit une percep- pour les universités maintenant que
nir, la fracture ne se situe pas entre ceux tion biaisée du monde…» La chercheuse tous les étudiants en maths se font
s’exclamant que « c’est génial » et ceux Laurence Devillers voudrait qu’on lui financer leur thèse par des grandes
évoquant des dystopies dans lesquelles explique pourquoi les assistants vocaux entreprises ? Quand la respectée Kate
des machines prennent le contrôle sur ont tous des voix de femmes et s’appel- Crawford, de l’université de New York,
les humains, mais entre ceux redoutant lent Alexa, Sophia ou Samantha. travaille aussi pour Microsoft, quand
les dégâts d’une IA forte qui tourne mal Être spécialiste de l’IA n’empêche pas Joëlle Pineau, professeure à l’université
(vision Bill Gates) et ceux craignant les d’avoir un comportement d’humain. En McGill, consacre l’essentiel de son
dégâts causés par une IA pas si sophis- conférence, les chercheurs aussi sont en temps à Facebook, peut-on reprocher
tiquée (celle de maintenant) mise entre retard le dernier jour, répondent à leurs aux meilleurs d’aller travailler pour des
les mains de n’importe qui sans trans- e-mails pendant les discours des géants du privé qui leur donnent tous
parence ni contrôle. « Y réfléchir n’est ministres et prennent trop de viennoi- les moyens ? Quel impact cela va-t-il
pas une question d’éthique mais de sécu- series aux pauses-café. avoir sur la recherche en IA?
rité, un peu comme pour la construction
des ponts », indiquait Stuart Russell, comment iLs parLent Leur graaL
auteur de Human Compatible: Artificial « Comment un système d’intelligence Enchaîner une grande école, un excel-
Intelligence and the Problem of Control artificielle peut-il éviter de faire du tort lent master en machine learning de type
(Viking, non traduit) et professeur à s’il ne sait pas ce qui fait du tort ? » MVA, une thèse en IA dans un bon labo-
l’université de Berkeley. « Amazon a mis deux ans à se rendre ratoire et atterrir avec un salaire prodi-
compte que, si son système d’analyse des gieux chez Google ou Facebook.
à quoi on Les reconnaît CV ne faisait remonter que des CV mas-
Si quelqu’un porte un costume impec- culins, c’est parce qu’ils avaient mis en La faute de goût
cable, c’est sans doute celui qui a été référence d’embauches réussies les pre- Nommer la conférence Global Forum
propulsé responsable de l’intelligence mières embauches, des hommes à on AI for Humanity et se rendre compte
artificielle dans un ministère ou une 80 %.» « Les assistants vocaux ne sont qu’il n’y a ni Africains ni Chinois.

18
la sEmainE

L’équipe G2
Esports (à droite)
a remporté la finale
européenne
de League of
Legends en 2017.
Elle retrouvera
l’AccorHotels Arena
de Paris pour la
finale mondiale
dimanche.

En E-sport, l’union EuropéEnnE Leur fondateur est espagnoL, leur meilleur joueur
croate, leur effectif majoritairement scandinave et, dimanche
fait la forcE. 10 novembre, ils disputeront la finale des championnats du
L’équipe G2 Esports représente le monde 2019 de League of Legends à l’AccorHotels Arena
de Paris, à… domicile. Pour quiconque s’intéresse au sport
Vieux Continent pour la finale mondiale de traditionnel, c’est à n’y rien comprendre. Et pourtant. Pour
“League of Legends”, dimanche, à Paris, face tous ses fans, l’équipe G2 Esports ne représente ni une ville
Stéphane Caillet/Panoramic

ni un pays, mais bien un continent entier : l’Europe. Pour s’en


à des adversaires chinois. De quoi susciter convaincre, il faut voir les messages de soutien qui ont afflué
un sentiment europhile… le temps d’une partie. sur les réseaux sociaux, dimanche dernier, lors de sa quali­
fication en demi­finales face aux triples champions du monde
sud­coréens de SK Telecom T1. « Bonjour. Me llamo Europa.
Texte William AudureAu Alla ! », s’enthousiasmait un joueur allemand ; « Dieu est
la semaine

mort, et c’est l’Europe qui l’a fait tom- un Britannique, un Bulgare, un Danois, un Noi. Et, bien que rivales, elles s’encouragent
ber », s’exclamait un Français. Des Italiens, Slovène et deux Suédois, tandis que Splyce, les unes les autres, à l’image du message
des Britanniques, des Norvégiens, tous éliminée comme elle en quarts de finale, appuyé posté dimanche dernier par Fnatic :
étaient derrière la formation, qui elle-même réunit un Danois, un Hongrois, un Norvégien, « [Chaque drapeau] a son héritage, son
en jouait. « Europe, ceci est votre équipe, et deux Roumains et un Tchèque. « Parfois il n’y contexte, son peuple. De la Norvège à l’Italie,
ceci est votre maillot », clamait en avant-match a pas assez de talents dans un pays », explique de l’Irlande à la Grèce, regarder chacun
la dernière des trois structures privées issues avec fatalisme Charles Lapassat, dit « Noi », apporte une émotion unique. Mais qu’est-ce
du Vieux Continent (accessoirement dans commentateur des mondiaux sur O’Gaming, qui réunit cette riche histoire ? L’Europe.
un Tweet suggérant d’acheter ledit maillot). son diffuseur francophone officiel. Gagnez pour nous tous, G2 Esports. »
« Dans l’e-sport, et particulièrement dans Alors, les fans de League of Legends ont Cela ressemblerait presque à un message
League of Legends, beaucoup de nationalités appris à encourager l’Europe. D’abord parce politique, alors que l’Union européenne n’en
sont mélangées dans la plupart des équipes, que le Vieux Continent a presque toujours a toujours pas fini avec le Brexit.
témoigne Charly Guillard, dit “Djoko”, qui a été le Petit Poucet du tournoi. « Pendant long- Il ne faut pourtant pas s’y tromper. Si Djoko
lui-même des coéquipiers grec et finlandais temps, s’il y avait de la rivalité, c’était entre y voit une manière de promouvoir « un monde
au sein de l’équipe championne de France, l’Europe et l’Amérique du Nord. On se battait meilleur », cette Europemania festive prend
LDLC. C’est ce qui fait la puissance de moins pour gagner que pour éviter la dernière bien soin de ne pas se confondre avec une
l’Europe. On ne retrouve pas ça dans les place, rappelle Rémy Chanson, fondateur europhilie plus politique. « Ce n’est pas parce
autres régions. » De quoi faire rêver Ursula de l’équipe ArmaTeam et auteur du Guide de que des gens ont une vraie identité euro-
von der Leyen, la nouvelle présidente de l’e-sport. On ne retrouve pas ce sentiment péenne aux Mondiaux de League of Legends
la Commission européenne. ailleurs, à part peut-être sur la scène Call qu’ils voteront pro-européen aux élections »,
Le circuit de League of Legends, jeu vidéo of Duty, parce que les équipes européennes prévient Rémy Chanson.
de conquête territoriale par équipes de cinq sont habituées à se faire massacrer par les « L’e-sport et la politique, ce sont deux choses
qui est au cœur de l’écosystème e-sport équipes américaines. » différentes, se justifie Djoko. Quand tu es
et à l’origine de son boom, s’est en effet Fnatic, en 2011, a bien gagné la toute pre- un joueur professionnel ou une star, tu ne peux
organisé autour de cinq grandes fédérations : mière édition des Mondiaux, mais les puis- pas afficher tes opinions politiques de peur de
la Chine, la Corée du Sud, Taïwan, l’Amérique santes écuries asiatiques n’y participaient te faire attaquer. C’est pour cela qu’on essaie
du Nord (États-Unis et Canada) et, la plus pas encore. Depuis, c’est la disette absolue. de rester le plus neutre possible. » Malgré tout,
hétérogène, l’Europe. Alors, chaque fois qu’une équipe européenne que Robert Schuman se rassure, il existerait
Alors qu’en Asie, où l’e-sport est profondé- se hisse en demies, toutes les autres se chez les fans, précise Rémy Chanson, « et c’est
ment ancré depuis deux décennies, réunir rangent derrière elle, à la manière des une spécificité, un attachement à l’Europe ».
une équipe nationale avec des joueurs locaux nations de l’hémisphère Nord en rugby. Par ailleurs, cette europhilie e-sportive n’em-
compétitifs ne pose aucun souci, il en va « C’est la maison, on va tout faire pour leur pêche pas des ancrages locaux subtils. G2,
autrement chez nous. Résultat : Fnatic, envoyer des ondes positives, et si ça les fait qui a été fondé par un joueur espagnol parti-
autre équipe européenne, finaliste l’an passé, gagner, tant mieux ! », se réjouit Djoko, culièrement charismatique, Carlos « ocelote »
compte aujourd’hui dans ses rangs un Belge, qui soutiendra G2 Esports dimanche. Rodríguez, jouait ainsi en terrain conquis lors
Cette « Europemania » est des demi-finales, qui se sont déroulées à
d’autant plus prononcée que, Madrid. Et, bien que basée à Londres, Fnatic
depuis l’accession surprise en a de son côté la réputation d’être l’équipe
finale de Fnatic, l’an passé, les chouchou du public tricolore, parce que
joueurs européens semblent deux des meilleurs joueurs français ont porté
avoir remisé leurs complexes. son maillot, sOAZ et YellOwStaR.
G2 Esports, qui a survolé Les sirènes d’un tournoi par nation se font
la saison régulière en rem- également régulièrement entendre. « Dans
portant toutes les compé- le cas de League of Legends, on n’aurait
titions intermédiaires, partira aucun intérêt à casser la dynamique en place.
même favorite face aux Mais pourquoi pas aux Jeux olympiques, avec
Chinois de FunPlus Phœnix, une équipe de France [l’e-sport n’est pas
une première. encore reconnu discipline olympique] ?
« Où que Fnatic et G2 aillent, C’est envisageable et les gens seraient très
elles seront massivement contents, c’est un format qui marche », relève
soutenues par les suppor- Noi, tout en citant le cas d’Overwatch, jeu
teurs européens », résume de tir qui a été structuré autour d’équipes
nationales, non sans un certain succès.
D’autres équipes tentent de conserver dans
leurs effectifs des joueurs nationaux, comme
En haut, malgré
des équipes
la team Vitality en France, moins pour des
transnationales, raisons sentimentales que stratégiques.
les supporteurs « Jouer sur le patriotisme, c’est toujours un
(ici, à Paris, en 2017)
n’oublient pas ressort efficace en termes d’audience pour
de défendre se créer une communauté, décrypte Noi. Mais
Stéphane Caillet/Panoramic

les joueurs de on ne gagne pas forcément en compétitivité. »


leurs pays.
Vitality a d’ailleurs échoué à se qualifier pour
Ci-contre, les Mondiaux. Alors, dimanche 10 novembre,
le Croate Luka le public de l’AccorHotels Arena encoura-
Perkovic, dit « PerkZ »,
star de l’équipe gera son équipe – celle qui court de
G2 Esports. l’Atlantique à l’Oural.
la semaine

Les réservoirs Pourtant, le trio est aujourd’hui Três Marias pourraient s’effon-
d’eau de Porto menacé de disparition. drer. La cause de cette drama-
Velho furent
érigés en 1910, Érigées entre 1910 et 1912, ces tique usure ? Selon les autorités,
en même temps trois sœurs sont vieilles comme il s’agirait tout simplement…
que cette ville Porto Velho, bâties sur les rives de l’urine.
de l’ouest
amazonien. boueuses du grand Rio Madeira L’urine ? « La place où se situent
pour servir de point de départ au les trois réservoirs est un lieu
chemin de fer Madeira-Mamoré, populaire et festif, c’est ici que
inauguré à la même époque. Cette passe le carnaval. Les gens
folie sur rail de 360 kilomètres boivent trop et se servent du
traverse la forêt vierge jusqu’à monument comme de latrines…,
la frontière bolivienne. En plein s’excuserait presque Euzebio
boom du caoutchouc, il y avait Lopes Novais, sous-secrétaire
urgence à désenclaver la zone, chargé du tourisme de la ville,
située à 3 000 kilomètres de rappelant que la majorité des
l’océan Atlantique. L’entreprise Porto-Velhenses respecte le
est menée tambour battant par patrimoine et connaît l’impor-
un consortium américain, contre tance des citernes. »
toute raison : durant les six années Une grande rénovation s’impose.
de chantier, 21 000 travailleurs Mais dans un Brésil plongé dans
furent employés pour construire le marasme économique, le coût
ce « chemin de fer de la mort ». du chantier est jugé dissuasif.
Plus de 1 500 y laissèrent la vie, « Il y en a pour près de 1 million
emportés par les fièvres tropicales. de réis (225 000 euros), explique
La ville de Porto Velho est alors M. Lopes Novais. Comme le bâti-
une company town, sous adminis- ment est classé au patrimoine
tration directe de l’entreprise national, il a besoin de soins
Madeira-Mamoré Railway. particuliers. »
Le plan urbain est en damier, Pas sûr que Brasília y aille de
les services publics sont privés, sa poche. Depuis l’arrivée au
l’alcool est interdit. Dans cette pouvoir du président d’extrême
« Babel posée en pleine forêt droite Jair Bolsonaro, le ministère
vierge », selon l’expression de la culture a été tout simple-
des historiens français Laurent ment dissous, relégué à un sous-
Vidal et Martine Droulers, qui ont secrétariat du nébuleux ministère
consacré un chapitre à l’histoire de la citoyenneté, dont dépend
de la cité dans La Ville au Brésil aujourd’hui l’Institut du patri-
(xviiie-xxe siècles) : naissances, moine historique et artistique
les citernes de Porto Velho, renaissances (Les Indes savantes, brésilien. Selon le quotidien
allégorie du Patrimoine brésilien. 2008), s’installent des milliers
d’ouvriers du rail, de 23 nationali-
Folha de S. Paulo, ce dernier subi-
rait en outre une véritable purge
Vestiges du passé industriel de l’ouest du Brésil, tés différentes. Il faut les alimen- politique, doublée d’une saignée.
les Três Marias sont mises en péril par les fêtards, ter en eau. D’où les Três Marias,
fabriquées en kit aux États-Unis
Le budget du ministère consacré
à la préservation du patrimoine
qui ont pris la mauvaise habitude de se soulager et remontées au milieu de historique pourrait en effet chuter
à leurs pieds. Et par le désintérêt de Jair Bolsonaro l’Amazonie.
L’âge d’or de Porto Velho ne dure
en 2020 de… 71 % ! Soit un
effondrement de 230 à 66 mil-
pour la sauvegarde des monuments historiques. pas. Dans cette ville aujourd’hui lions de réis (52 à 15 millions
décrépite de 500 000 habitants, d’euros environ). Dans un pays
Texte Bruno Meyerfeld
l’élevage a depuis longtemps meurtri par l’incendie du Musée
remplacé la culture de l’hévéa. La historique national du Brésil, à
route s’est substituée au chemin Rio de Janeiro, en sep-
de fer, abandonné en 1972. Et les tembre 2018, la nouvelle a de
réservoirs ne sont plus utilisés quoi donner des sueurs froides
De loin, on croirait surnomme affectueusement, depuis les années 1950. Témoin aux conservateurs du patrimoine
apercevoir des géants à quatre sont devenues au fil du temps silencieux d’une grande aventure d’un bout à l’autre du pays,
pattes. Vite, on se rassure : le symbole de cette ville, capitale tropicale, ils ont néanmoins notamment ceux chargés des
les trois réservoirs d’eau de de l’État de Rondônia, dans trouvé une nouvelle vocation, 15 sites culturels classés à
Porto Velho sont inoffensifs. le sud-ouest de la forêt ama- touristique celle-là. Depuis l’Unesco. La liste des monuments
Ces imposantes citernes de métal, zonienne. Illuminées les soirs quelques années, la corrosion a en attente de rénovation est lon-
à la forme cylindrique, coiffée d’un de fête, visibles de tous, elles sérieusement grignoté leurs gue, et tout le monde ne pourra
petit chapeau de fer, ont même sont présentes partout : sur les pieds. Des poutres ont rouillé, des pas être secouru… Du haut de
des airs plutôt sympathiques. tee-shirts, les cartes postales, bouts de métal se sont détachés. leur colline, les Trois Marie de
Photo12/Alamy

Perchées sur les hauteurs les poubelles, au fronton des Fin 2018, en urgence, la munici- Porto Velho devront attendre. Les
de Porto Velho, les Três Marias administrations et des hôtels, palité a réalisé un audit. travaux, prévus pour 2019, ont été
(« Trois Marie »), comme on les jusque sur la bannière de la cité. Conclusion : si rien n’est fait, les ajournés à 2020. Au mieux.

22
la semaine

Le compte Twitter
@BorderIrish
représente la
frontière nord-
irlandaise comme
un éléphant que
personne ne veut
voir ou comme
une étendue
d’herbe en
apparence
inoffensive qui
menace de
dévorer Boris
Johnson.

sur TwiTTer, l’humour sans limiTe de “The irish Border”.


Une frontière vivante et sarcastique, surtout à l’encontre de Boris Johnson…
Les Monty Python n’auraient pas renié le compte @BorderIrish qui s’exprime
sur le Brexit au nom de la ligne, presque invisible, qui sépare les deux Irlandes.

Texte Julien MarsaulT civile. Bon nombre d’habitants de l’île Sans cesse, @BorderIrish rappelle avec sar-
d’Émeraude, notamment ceux vivant près de casme les politiques à la raison, et notamment
“C’est une sorte de Catharsis.” la frontière, se sont sentis jusqu’ici ignorés, les brexiters, souvent prompts à déformer la
Comme des milliers d’autres internautes, Katy voire méprisés, par le pouvoir britannique. réalité. Son créateur voit ainsi dans l’humour un
Hayward, professeure de sociologie à la Comme s’il était possible de trouver une moyen d’apaiser la colère, de ridiculiser les
Queen’s University de Belfast, se délecte solution magique du jour au lendemain ou, idées de ses opposants mais aussi de créer de
chaque jour des saillies du compte Twitter tout simplement, de faire l’impasse sur le la solidarité, d’éduquer et d’informer : « Je ne
@BorderIrish. Créé en février 2018, celui-ci problème. C’est de cette manière qu’a sais pas si j’y parviens, mais c’est ce que je peux
donne une voix humaine aux 499 kilomètres longtemps été perçue la frontière irlandaise : espérer de mieux. Et même si cela ne touche
qui forment la frontière irlandaise : une infra- « an elephant in the room » (« un éléphant réellement qu’une personne de temps en
structure géographique invisible, source d’ef- dans la pièce »). Une métaphore anglaise temps. » @BorderIrish permet aussi à certains
froyables maux de tête à Westminster comme pour décrire quelque chose d’évident, journalistes et diplomates de sortir du cadre
à Bruxelles. Car c’est évidemment en réaction mais que l’on refuse de voir. des sempiternelles explications, négociations
au casse-tête du Brexit que ce compte, désor- Le créateur anonyme du compte et suppositions géopolitiques. « J’interagis avec
mais suivi par plus de 100 000 personnes @BorderIrish a donc décidé de lui donner une eux et discute même parfois avec certains en
dont le premier ministre irlandais, Leo âme, s’inspirant de comptes Twitter comme privé. Ils apprécient le fait de pouvoir rire de leur
Varadkar, a été créé en février 2018. celui de la rivière néo-zélandaise Whanganui, travail, car ça doit être très éprouvant d’être
À chaque péripétie, la frontière y va de son qui s’est vue accorder, en mars 2017, le statut impliqué dans le Brexit au quotidien. »
Tweet moqueur. Le 19 octobre, alors que le légal de personnalité juridique. Tour à tour, la « @BorderIrish réagit toujours rapidement à
premier ministre britannique semble réticent frontière irlandaise prend la forme d’un l’actualité, avec intelligence et humour. C’est
à demander un délai supplémentaire à l’Union pachyderme ou d’une étendue d’herbe à la une contribution bienvenue, estime Katy
européenne : « Tu veux que je te l’écrive, ta personnalité bien trempée et au discours Hayward, qui fait partie de ces intellectuels
petite lettre, Boris ? » Ou lors de l’annonce teinté d’expressions typiquement irlandaises. bien décidés à offrir un regard juste et éclairé
récente d’une possible frontière en mer Très vite, @BorderIrish a réussi à maîtriser sur les conséquences du Brexit. C’est aussi
d’Irlande, @BorderIrish de poster un montage les codes et le rythme de Twitter : créant une manière très irlandaise de répondre à
d’une étendue d’herbe accompagnée de… d’ingénieux jeux de mots, dialogues et méta- quelque chose qui nous touche
brassards au bord d’une piscine. Symbolisant phores en 280 caractères, souvent ponctués profondément. »
par l’absurde la complexité à mettre en œuvre de délicieuses allitérations. Comme lorsqu’il Si @BorderIrish est aussi intarissable sur le
une telle décision. Le compte satirique vient répondait (encore) à un Tweet de Boris sujet, c’est surtout parce que l’homme sait de
même de voir sa prose rassemblée sous la Johnson insistant sur une sortie le quoi il parle. Comme celui-ci le dévoilait dans
forme d’un livre, I Am the Border, So I Am (aux 31 octobre : « Yer bum’s a plum ! » (« Ton cul un entretien accordé au magazine Usbek Captures d’écran du compte @BorderIrish sur Twitter

éditions HarperCollins), paru ce 31 octobre, est une prune ! », expression nord-irlandaise & Rica en 2018, « la seule chose que je peux
jour supposé de la mise en œuvre du Brexit, pour signifier que son interlocuteur raconte dire c’est ce que je vis sur l’île et que je suis
désormais reportée au 31 janvier 2020. n’importe quoi). The Guardian a d’ailleurs irlandais. J’ai vécu les “Troubles” [la période
Depuis l’accord de paix de 1998, ni soldat ni comparé sa plume à un mélange de réfé- de guerre civile qui s’est terminée avec l’ac-
poste de douane pour surveiller la frontière rences de la culture anglaise que sont Father cord de paix de 1998] et c’est quelque chose
entre l’Irlande du Nord et la République Ted, les Monty Python ou Oscar Wilde. Malgré d’important pour moi. » Un état d’esprit par-
d’Irlande. Chacun la traverse désormais le succès de sa création, l’homme, qui a tagé par des dizaines de milliers d’autres
comme bon lui semble, pour se rendre au tra- répondu à nos questions par mail, souhaite citoyens de l’île, encore incertains de l’avenir
vail ou aller faire ses courses. Mais la menace rester dans l’ombre, par timidité mais aussi qui leur sera réservé à l’issue des prochaines
d’un Brexit dur ou d’un « no deal » a tout bou- par souci artistique : « Si tout le monde savait élections législatives britanniques du
leversé, ravivant les souvenirs de la guerre qui j’étais, la fiction serait brisée. » 12 décembre.

24
la semaine

L’homme qui fait trembLer La SVoD


Les espoirs de Disney reposent sur lui.
À la tête du marketing et de la stratégie de
contenu, Ricky Strauss, 52 ans, prépare
depuis plus d’un an l’irruption de la Walt
Disney Company dans l’univers de la vidéo
à la demande (SVOD). Objectif : concurrencer
Netflix et, depuis le 1er novembre, Apple. Une
diversification nécessaire pour le numéro
un mondial du cinéma, qui voit de plus en plus
de jeunes renoncer au câble, et les géants
technologiques envahir Hollywood.

un Vieux routier Du cinéma


Le milieu du cinéma a été surpris de sa nomi-
nation à la tête de Disney+, en juin 2018.
Né à Harrison (État de New York), diplômé
de l’université du Vermont, Ricky Strauss
n’est pas connu pour son caractère flam-
boyant. Mais c’est une valeur sûre : après
avoir fait ses classes à Columbia Pictures
et à Sony Pictures, il a dirigé dès 2005
Participant Media, où il a coproduit des films
oscarisés (La Couleur des sentiments
et le documentaire Une vérité qui dérange).
Parmi ses faits d’armes chez Disney, où
il est arrivé en tant que directeur marketing
en 2012 : Black Panther, Star Wars, le réveil
de la force et Vice-Versa.

un roi De La communication
Pour le lancement de Disney+, Ricky Strauss
a mobilisé les filiales du groupe : de la chaîne
ABC, dont les présentateurs météo et les ani-
mateurs vanteront la plateforme dans leurs
programmes, au parc Disney World et aux
réseaux sociaux des vedettes maison (Tinker
Bell, la fée Clochette, compte plus de 9 millions
d’amis sur Facebook). Il a fait réaliser une com-
pilation de vingt secondes d’images des films
ou séries accessibles sur Disney+ : le film,
posté sur YouTube, dure plus de trois heures.

un commerciaL SenSibLe
Ricky Strauss est un homme de style, un
passionné de design. Sa demeure du Sunset
Strip est remplie de références au monde
du cinéma. Ce commercial a « un instinct pour
la création », déclare Kevin Feige, le président
des studios Marvel. On le dit aussi diplomate.
Il aura besoin de son sens du consensus
pour recruter les talents et faire collaborer
les différentes unités de l’empire Disney.

Qui est vraiment Ricky


Strauss.
Matt Winkelmeyer/AFP/getty Images

À LA TêTe De DISNeY+, LA PLATeFORMe De VIDÉO À LA DeMANDe LANCÉe


Le 12 NOVeMBRe AUx ÉTATS-UNIS, IL A POUR MISSION De TAILLeR DeS
CROUPIèReS À LA CONCURReNCe. SeS ARMeS : UN LARge CATALOgUe
texte Corine Lesnes ACCeSSIBLe POUR 7 DOLLARS… SOIT MOINS CHeR qUe NeTFLIx.

26
la semaine

C’est un vaudeville en plein Cœur du bordelais bordelaise composée de Thierry, le patriarche – disparu en
que vivent deux familles voisines de viticulteurs renommés. 2010 – Marie-France, la mère, et leurs quatre filles, Laure d’Ara-
Situés sur les terres ô combien emblématiques de Saint-Émilion, mon, Hortense, Claire et Blandine, est une habituée des tribu-
les châteaux Figeac et Cormeil-Figeac Magnan se côtoient naux. Si Thierry Manoncourt a légué 51 % de la société familiale
depuis le xixe siècle. La famille Manoncourt, propriétaire du à sa fille Laure et à son époux en 2005, la gestion du château est
château de Figeac possède le domaine depuis 1892. Quant au assez vite contestée par le reste de la fratrie. Au décès du
grand-père de Richard Moreaud, propriétaire de Cormeil-Figeac patriarche, les choses ne s’arrangent pas. Pire, en 2012, Château
Magnan, il acquit son domaine en 1940. Au départ, le nom de Figeac rate la plus haute distinction du classement des saint-
Figeac était celui d’un village sur lequel réside l’ensemble de émilion. Rapidement, Laure et son époux Éric de Sauvan d’Ara-
ces domaines viticoles, les parcelles ayant été séparées à la fin mon sont écartés du trône. L’aînée lance alors une série de pro-
du xixe siècle. D’un côté, le Château Figeac et ses 41 hectares cès pour contester la diminution de ses droits. Depuis, c’est une
de vignes, réparties autour d’un château du xixe siècle, produit véritable guerre ouverte : au total, Laure a lancé six procédures
l’un de ses vins réputés, un premier grand cru classé B, avec contre sa mère et ses sœurs, qu’elle a toutes perdues.
une production de 120 000 bouteilles par an. Prix de son Comme si cette guérilla judiciaire intestine ne suffisait pas,
millésime 2013 : environ 190 euros. À 500 mètres de là, le Château Figeac se met également à assigner en justice ses
le Château Cormeil-Figeac Magnan s’étend sur 25 hectares voisins : Alain Château, propriétaire du Château Yon-Figeac
et produit 110 000 bouteilles de trois grands crus. depuis 1985, ou encore l’ex-champion de ski acrobatique Jean
Fourchette de prix : entre 21 et 25 euros. Dutruilh et son Château Croix Figeac, tous ont dû abandonner
Entre les deux domaines voisins, la courtoisie n’est plus de mise leur marque. En 2012, c’est au tour du château Cormeil-Figeac
depuis sept ans. En 2012, Château Figeac décide d’assigner son Magnan. « Pendant plus d’un siècle, on a coexisté tranquillement
voisin pour l’utilisation du nom « Figeac ». Selon Me Fauchoux, sans aucune acrimonie réciproque et tout d’un coup, en 2012,
avocat du Château Figeac, cette procédure avait pour but de juste au moment de la sortie de la révision du classement de
« faire annuler pour déceptivité, c’est-à-dire tromperie, deux de saint-émilion, on a reçu de la part d’un huissier une ordonnance
ses marques. Le Château Figeac considérait que l’utilisation de qui nous disait que Figeac ne voulait pas partager le nom de
celles-ci pouvait laisser penser que les vins Château Cormeil- Figeac et contestait la légitimité de Cormeil-Figeac », explique
Figeac et Magnan-Figeac auraient un lien direct ou indirect avec Richard Moreaud, dont le domaine est aujourd’hui géré par ses
le vin ou le domaine du Château Figeac, alors que ce n’est pas le enfants, Victor et Coraline. Pendant six ans, l’affaire n’avance
cas. » Il faut dire que la famille Manoncourt, une grande famille pas. En 2016, une décision de justice du tribunal de Bordeaux
a renvoyé dos à dos les deux propriétés. Mais, contrairement à
ses voisins, Richard Moreaud ne compte pas plier devant la
famille Manoncourt, qu’il connaît très bien. En 1988, il recevait
le diplôme universitaire d’aptitude à la dégustation de l’institut

Les caves se rebiffent. d’œnologie de Bordeaux aux côtés… d’Hortense Manoncourt.


Pour justifier sa guérilla, le Château Figeac a plaidé que son
C’est la lutte ouverte sur les terres de Saint-Émilion. nom était crucial dans la commercialisation de ses vins.
« Le Château Figeac, comme n’importe quelle entreprise, a
Deux familles se disputent, depuis sept ans, à coups de sa marque à défendre, celle-ci est importante dans sa stratégie
procès et d’ordonnances d’huissiers, le droit d’apposer puisqu’elle lui permet de lutter notamment contre la contrefa-
çon », explique Me Fauchoux. Et d’ajouter : « Il s’agit, dans ce
l’appellation Figeac sur leurs bouteilles. combat judiciaire, d’éviter que le consommateur soit trompé.
Évidemment, on comprend que des domaines qui ne sont pas
Texte Claire Mayer
au bénéfice de l’appellation premier grand cru classé aient un
intérêt de créer un lien avec la star de l’appellation. C’est ce qui
Figeac est le
s’est passé de notre point de vue. » La famille Moreaud, quant à
théâtre d’une elle, s’appuie sur sa légitimité historique, « plus que centenaire
guérilla entre sur le privilège du tènement », avec des « actes notariés de 1878
deux vignobles
historiques du
nous situant bien sur celui de Figeac, et entièrement, pas une
Bordelais. parcelle ou quelques ares », explique Me Lampre, avocate des
Moreaud. Me Fauchoux n’est évidemment pas de cet avis. Selon
lui, l’affaire a été engagée « sur la base d’un examen très méticu-
leux, de documents historiques, cadastres y compris, parfois
rédigés en vieux français, qui montraient, selon nous, que les
domaines de Cormeil et Magnan n’étaient pas situés sur l’ancien
domaine de Figeac, ce qui posait alors des problèmes en droit
des marques et de la consommation ». Klein Stéphane/PhotoPQR/Sud Ouest/Ma xppp

Manifestement, la justice n’a pas été convaincue. Le 29 octobre


dernier, elle conforte la famille Moreaud en jugeant que les
marques Cormeil-Figeac et Magnan-Figeac ne sont pas « décep-
tives ». « La cour a été très claire sur la reconnaissance des droits
historiques de mes clients », se félicite Me Lampre, qui espère
bien avoir obtenu là une victoire définitive. Rien n’est moins sûr.
Tout en regrettant cette décision, Me Fauchoux va examiner dans
les prochains jours « la possibilité d’un pourvoi en cassation ». Et
de déclarer que « le Château Figeac entend aujourd’hui consa-
crer toute son énergie à porter plus haut encore la qualité du vin
Château Figeac ». Tout un programme.

28
L’Allemagne : Un moteur pour
dynamiser votre activité.

Chaque entreprise en Allemagne est la pièce d’un moteur


économique très performant. Assemblé avec précision, créati-
vité et fiabilité. Une puissance qui attire les investissements
les plus innovants. Vous souhaitez en faire partie ? Nous vous
donnons les clés. germanyworks.fr
la semaine

débat de soirée Faut-il en Finir avec les énormes


navires de croisière ?
La compagnie suisse msc cruises doit inaugurer, Le 9 novembre à Hambourg, Le paquebot géant
“msc grandiosa”, Long de 331 mètres et construit par Les cHantiers de L’atLantique. une foLie ?
ces queLques arguments vous inviteront à embarquer. ou à rester à quai. texte Grégoire biseaU

Le Contre- Le Contre- Le Contre-


argument éCoLo argument éCono- argument
Certes, le paquebot mique et soCiaL touristique
pollue. mais il faut quel secteur français qui peut s’offrir, une
raison garder. peut se prévaloir fois dans sa vie, un
D’abord, le secteur d’une renommée lever de soleil sur le
des transports n’est mondiale ? il faudrait stromboli ou une arri-
que le deuxième être maso pour tuer vée au couchant dans
contributeur mondial l’industrie hexagonale la baie de Dubrovnik ?
d’émissions de Co2 du paquebot. Pour Les fortunés proprié-
(autour de 24 %) répondre à un carnet taires d’un bateau…
derrière celui de la de commandes qui n’a ou ceux qui voyagent
production d’énergie, jamais été aussi bien en paquebot. Car, en
selon l’agence rempli (14 paquebots basse saison, pour
internationale de à livrer avant fin moins de 400 euros la
l’énergie. ensuite, 2026), les Chantiers semaine, en pension
la part du transport de l’atlantique ont complète, vous
maritime est faible embauché près de pouvez vous payer
(11 %) comparée à 1 000 personnes en une croisière en
celle de la route six ans. aujourd’hui, méditerranée. La
(74 %). enfin, ce sont un peu plus de démocratisation de ce
quand on sait que 6 000 personnes (dont tourisme de masse est
les croisières ne 3 000 sous-traitants) une réalité mondiale :
représentent que 1 % qui travaillent sur ce de 2007 à 2017, le
du transport maritime site de saint-nazaire nombre de passagers
mondial, on conclut où a été construit a augmenté de 60 %
que l’avenir de le plus grand paque- pour atteindre 26 mil-
la planète ne dépend bot du monde, lions. rien qu’en
pas d’une petite le Symphony of the France, leur nombre
L’argument éCoLo d’encourager un L’argument balade en Seas (362 mètres, a doublé pour flirter
Ces barres d’im- dumping social touristique méditerranée. 6 000 passagers). avec les 600 000.
meubles flottantes mondialisé. La plupart Le simple fait que ces
sont des catastrophes des paquebots navi- poubelles géantes
écologiques. selon un guent en effet sous fragilisent les fonda-
rapport de France des pavillons de tions de Venise devrait
nature environnement, complaisance suffire à les interdire
un navire moyen émet (Bahamas, Panama, jusqu’à la nuit des
par jour l’équivalent Bermudes…) qui ont temps. L’industrie de
d’un million de voi- le suprême avantage la croisière bon mar-
tures en particules de ne pas être très ché est en train de
fines. rien qu’à regardant en matière transformer de nom-
marseille, l’ensemble de législation sociale. breuses villes du bas-
des paquebots qui y résultat : les 2 000 sin méditerranéen en
font escale seraient, membres d’équipage escales d’un immense
d’après une étude de de ces géants des parc à thème : en plein
transport & mers (principalement été, il est tout simple-
environnement, des Philippins, ment impossible de
responsables de 10 % Pakistanais, visiter Dubrovnik,
de la pollution indonésiens, Cagliari ou Palerme
atmosphérique. indiens…) sont sans être englouti par
embauchés dans ces paquets de tou-
L’argument des conditions (temps ristes, guidés à l’aide
éConomique de travail, salaires…) d’oreillettes et de la
et soCiaL très largement en couleur du bob de leur
L’industrie des croisié- deçà des minima accompagnateur. un
ristes n’en finit pas européens. cauchemar éveillé.

30
la semaine

à titre personnel Benoît CollomBat, grand reporter à radio FranCe,


49 ans, dont 17 à enquêter sur l’aFFaire roBert Boulin.
Il y a quarante ans, le mInIstre du travaIl de valéry GIscard d’estaInG étaIt retrouvé
mort dans la forêt de rambouIllet. suIcIde ou crIme polItIque ? dans une lettre ouverte
adressée à emmanuel macron, des journalIstes réclament l’ouverture des archIves
des servIces de renseIGnement sur cette affaIre d’état jamaIs élucIdée.
propos recueillis par laurent telo

Pour moi, l’affaire Robert Boulin a vraiment


commencé en 2002, au domicile parisien d’un colosse.
Chez Olivier Guichard, un baron du gaullisme.
Ce jour-là, ce grand gaillard très impressionnant exemple, la famille Boulin m’a raconté qu’un
accepte de me recevoir pour me dire : « Mais proche du RPR en lien avec l’administration
bien sûr ! Robert Boulin a été assassiné, c’est américaine avait débarqué chez eux, quelques
un secret de Polichinelle ! » Et il a ajouté : « Je jours avant la mort du ministre. « C’est terrible,
ne sais pas jusqu’où vous pourrez aller…» En avait-il dit à la famille. J’ai été prévenu par la
2002, je commençais à peine à travailler sur CIA. Robert va être assassiné ! » J’ai réussi à
l’affaire. Après ce rendez-vous, j’y ai consacré des recueillir son témoignage et à confirmer que
heures et des heures d’enquête. Que je prenais la CIA détenait bien un dossier sur l’affaire.
souvent sur mon temps libre. Ça a débouché Il y a eu d’autres révélations de cet ordre. Et,
sur plusieurs séries de reportages sur France en 2015, une nouvelle instruction est ouverte.
Inter, sur un livre (Un homme à abattre, Fayard, Mais je ne me suis jamais pris pour un policier
2007), une bande dessinée (Cher pays de notre ou un juge d’instruction. J’ai plutôt eu envie
enfance, Futuropolis, 2015), un documentaire… d’y mettre de la raison, du labeur pour trouver
Cette affaire est un labyrinthe. Je ne voudrais des preuves. Et garder la bonne distance. Pour
pas donner l’impression d’être monomaniaque ; moi, ce n’est pas un combat comme cela peut
j’ai essayé de ne pas être happé même si je m’y l’être pour Fabienne Boulin, sa fille, et pour les
replonge régulièrement. Quand on tire un fil, confrères des années 1980 qui, eux, ont eu à
ça devient passionnant. Avec, aussi, le risque de subir des pressions. Mon souci, c’est la volonté de
s’y perdre, car chaque fil amène une nouvelle comprendre et de transmettre. De savoir ce qu’il
histoire. Ce qui m’a vite fasciné, c’est que nous s’est réellement passé ce 30 octobre 1979. Cette
sommes à la fin des années 1970, à un moment lettre ouverte, dans laquelle nous demandons
de bascule, où on assiste à la mondialisation des l’ouverture des archives des services de
marchés et où le politique perd du terrain sur le renseignement, c’est une interpellation citoyenne,
pouvoir économique. L’affaire Boulin, c’est une car l’affaire Boulin, c’est l’affaire de tous. Ce n’est
clé de compréhension d’une époque que j’ai pas seulement une affaire judiciaire ou politique,
qualifiée d’« années de plomb de la République c’est une affaire qui s’inscrit dans notre histoire
française », durant lesquelles la violence politique contemporaine. Est-ce que l’État
ou syndicale était très présente. En 2003, j’avais veut savoir la vérité ? Est-ce qu’il
eu l’impression d’être allé au bout… Puis j’ai tiré veut donner les moyens à la justice
d’autres fils… De nouveaux témoignages… Par d’aller au bout ?
32
UNIQLO EUROPE LTD, SUCCURSALE FRANÇAISE DE LA SOCIÉTÉ DE DROIT ANGLAIS AU CAPITAL DE 40.000.000£, 151 RUE ST HONORE 75001 PARIS, 794 759 001 RCS PARIS. / *Vêtements à vivre. / Tissu extérieur : 100% polyester; Rembourrage : 90% duvet, 10% plumes.

DOUDOUNE HYBRIDE, L’INVENTION D’UNE SILHOUETTE CONTEMPORAINE.


Structure
La Doudoune Hybride fait son apparition sur les portants UNIQLO, poussant toujours plus loin l’idée légère
Tissu
d’un vêtement taillé pour toutes les aventures. À la genèse de sa création, UNIQLO s’est inspiré isolant
d’Ayumu Hirano, double médaillé olympique de half-pipe, prodige et ambassadeur UNIQLO depuis
2018. C’est en observant le jeune champion, son besoin de légèreté mais aussi son besoin de bouger
sans entrave, que la marque parvient à cette nouvelle prouesse : un modèle hautement technique
ayant un style parfait.

NOUVEAU DÉFI HIGH TECH.


C’est avec Toray Industries, son fidèle partenaire de recherche qu’UNIQLO développe un tissu DUVET PREMIUM. REMBOURRAGE LÉGER.
isolant ultra ingénieux. Un juste dosage de duvet et de plumes premium permet d’optimiser la Une structure hybride avec double protection anti-froid.
chaleur autour des zones clé (cou, dos, poitrine et ventre), tandis que celles plus sujettes aux Un rembourrage léger qui permet de bouger facilement.
frottements (épaules, manches et côtés) sont allégées. Le tout apporte une liberté de mouvement
et une sensation de légèreté. Une Doudoune Hybride à l’allure oversized très urbaine, qui combine
confort, légèreté et résistance.

UNIQLO.COM Doudoune Hybride à partir de 99,90 €


la semaine

Il est comme ça Thierry Breton.


des fonds de l’Union. En attendant, il a démis-
sionné de cette société et a promis de liquider
les quelque 500 000 actions qu’il détient
pour une valeur de 34 millions d’euros. Bref,
il est chaud patate…
On en entend déjà certains maugréer. Quoi ?
Encore un privilégié. Toujours les mêmes
qu’on voit partout ! À 64 ans, quel besoin
éprouve l’ancien diplômé de l’école d’ingé-
nieurs Supélec et ancien ministre des finances
de Jacques Chirac, de 2005 à 2007, de s’offrir
des prolongations à Bruxelles pour un salaire
de 250 000 euros par an ? « Les cadors on
les r’trouve aux belles places, nickel », chantait
déjà Alain Souchon en 1988.
Il faut dire que Thierry Breton, en plus de ses
qualités, a des amis. Il part parfois en vacances
avec le milliardaire Bernard Arnault – entre
ingénieurs, on se comprend –, ou avec
François Baroin, qu’il conseillait discrètement
quand ce dernier était à Bercy. Il est membre
du Siècle, le club des élites françaises, et a
aussi fréquenté les mêmes réunions de
parents d’élèves qu’Isabelle Huppert, dans
une école chic de Paris… Il a de bonnes rela-
tions avec presque tout le monde en politique
et dans le CAC 40, sauf avec Nicolas Sarkozy,
qui n’a pas voulu le garder à son poste de
ministre des finances… Il a enseigné à
Harvard et fréquente Macron depuis 2010,
date à laquelle le futur président, alors jeune
banquier chez Rothschild, s’est occupé du
rachat d’une société pour le compte d’Atos.
Thierry Breton passe pour visionnaire depuis
qu’il a mis sur pied le Futuroscope de Poitiers,
et écrit des ouvrages d’anticipation dans les-
quels il prévoyait une guerre numérique entre
les États-Unis et l’URSS (Softwar, Robert
En général, quand on lE voit Laffont, 1984) et l’essoufflement de la bulle
arrivEr, c’est mauvais signe. Bull en 1993, informatique (La Fin des illusions, Plon, 1992).
Thomson Multimédia en 1997 – qu’Alain Pas mal ! Bref, c’est le genre de type qui se
Juppé était prêt à brader pour « un franc sym- balade dans le futur les mains dans les poches,
bolique » –, France Télécom en 2002, jusqu’à un peu comme Marcel Proust arpentait le
la société informatique Atos en 2008… Autant passé. Il en connaît tous les recoins. Du coup,
d’entreprises mal en point que Thierry Breton, rien ne l’inquiète. Quand un journaliste des
l’homme qui se peigne avec « les pattes de Échos lui demande, en 2019, si les systèmes
son réveil » (vieille expression ringardisée par de sécurité informatique sont vraiment fiables,
le progrès technologique), est parvenu à il répond : « Ce n’est pas pire que lorsque
relancer. Que la France l’ait désigné pour l’on traversait jadis la forêt de Sherwood et que
occuper le poste de commissaire européen le voyageur était à la merci de bandes de bri-
à la politique industrielle, au numérique, gands. » Cool, Thierry… Sinon, il voyage avec
à l’espace et à la défense (on en passe) en dit une valise pleine de livres de physique, résout
long sur l’idée qu’Emmanuel Macron se fait des équations pour se détendre, se lève à
de la santé de notre continent politique. Il 4 h 30, sans même avoir les yeux qui piquent.
doit désormais attendre que les eurodéputés Après quoi, une heure de sport en écoutant
entérinent sa nomination et évaluent un des cours de physique quantique et hop !
texte Philippe RIdet possible conflit d’intérêts entre ses nouvelles il est d’attaque. Et vous voudriez qu’on se
Illustration damien cuyPeRs fonctions et les anciennes, Atos ayant reçu passe d’un type pareil ?

34
L A DA N S E D U S A B L E - M E R Z O U G AT - 2 0 0 8 - B R U N O AV E I L L A N
la semaine

C’est peut-être
un détail pour vous... mais pas pour marc beaugé.

Le 31 octobre, Les stars du gouvernement étaient à La préfecture de


seine-saint-denis pour dévoiLer Leur pLan de sauvetage du département
Le pLus pauvre de france. aLors ? La photo en dit pLus qu’un Long discours.

1. EffEt dE manchE. 2. fautE dE piEd. 3. droit dE rEgard. 4. cour d’assisEs. 5. sac dE nœuds.
c’est un grand jour pour disons les choses avec il se passe quelque chose pendant qu’édouard Julien denormandie est
la seine-saint-denis. franchise. si Jean-michel entre nicole belloubet, philippe se tient droit visiblement empêtré
entouré de ministres blanquer, ministre de la ministre de la justice, comme la justice, Jean- avec sa cravate et son col
de premier plan, édouard l’éducation, a un problème et Jean-michel blanquer. michel blanquer et nicole de chemise. alors, que
philippe est venu présen- avec le port du voile, nous mais quoi ? Les deux belloubet, de même que doit-il faire pour qu’une
ter à bobigny un plan de en avons un avec le port de ministres échangent-ils Julien denormandie telle situation ne se repro-
sauvetage pour le 93. au ses chaussures. pourquoi ? un regard complice (ministre chargé de la ville duise pas ? d’abord opter
programme, recrutement d’abord, parce que leur en buvant les paroles de et du logement), pour le nœud le plus
de policiers, renforcement couleur cognac trahit une leur patron ? ou nicole christophe castaner simple et le plus rapide à
des contrôles de loge- double soumission à la belloubet, mise en cause (intérieur) ou agnès buzyn faire, le four-in-hand, en
ments insalubres, instau- tendance et au mauvais par Le Canard enchaîné (santé), sont assis sur des assumant qu’il ne soit pas
ration d’une prime pour goût. ensuite parce que les pour une note confiden- chaises en plastique dont totalement symétrique.
les fonctionnaires restant plis de marche saignant tielle prévoyant l’adapta- la parenté avec l’iconique ensuite, choisir des cols
sur place cinq ans… bref, leur cou-de-pied illustrent tion des postes de juges Louis ghost de philippe de chemise suffisamment
puisque demain tout ira une négligence coupable. d’instruction en fonction du starck apparaît évidente longs pour passer sous le
mieux, soyons légers. et de toute évidence, Jean- résultat des municipales, – même si quelques col de la veste. voilà notre
notons que, dans sa riche michel blanquer ne met cherche-t-elle le réconfort détails indiquent qu’il ne plan de sauvetage à nous.
collection de boutons de pas d’embauchoirs dans dans les yeux de son s’agit pas d’originaux. espérons qu’il soit aussi
manchettes, le premier ses chaussures le soir, collègue ? à moins qu’il mais que le personnel de efficace que l’autre.
gilles rolle-pool/sipa

ministre a choisi une paire ce qui constitue pourtant le ne faille bêtement privilé- la préfecture s’occupant
d’ancres marines. pas bête niveau d’entretien minimal gier la thèse d’un coup de la déco se rassure :
pour un sauvetage. exigible. conclusion ? de foudre ? aucune piste avec le plan de sauvetage,
Le trouble à l’ordre public n’est à exclure. les achats extravagants
est ici manifeste. seront bientôt possibles.

36
la semaine

Peut-on encore regarder les œuvres de Le 9 août 1969, l’horreur quitte les films de longtemps l’enjeu d’un procès qui n’est plus
roman Polanski uniquement Pour ce Polanski pour faire irruption dans sa vie. Son véritablement le sien et il a décidé de rejoindre
qu’elles sont : des films ? L’exercice est épouse, l’actrice Sharon Tate, est assassinée son pays d’adoption : la France. » Les archives
d’autant plus difficile que le dernier long- par les groupies fanatiques de Charles du journal ne témoignent alors d’aucune réac-
métrage du réalisateur, J’accuse, en salle le Manson. Elle était enceinte de huit mois. tion hostile. Au contraire, quand, six ans plus
13 novembre, s’attaque à l’affaire Dreyfus. Rosemary’s Baby est encore dans toutes les tard, le cinéaste publie Roman, son autobiogra-
Tout parallèle entre le sort du capitaine juif, têtes, les spéculations malsaines vont bon phie dans laquelle il revient sur l’affaire, Edgar
victime d’une erreur judiciaire, et celui du train. « L’hypothèse du crime rituel, avancée Reichmann, collaborateur régulier du journal,
cinéaste, toujours poursuivi aux États-Unis non sans complaisance par les commentateurs prend fait et cause pour lui : « Polanski a payé
pour avoir violé une jeune fille de 13 ans il y a californiens, qui voulaient voir un rapport entre cher une réussite fulgurante dans le cinéma. Sa
plus de quarante ans, n’a rien de fortuit. Au le quintuple crime de Bel-Air [quatre autres vie privée, suite d’extases et de hasards malheu-
contraire. Roman Polanski assume l’écho. personnes ont été tuées cette nuit-là] et cer- reux, est brisée. L’Amérique libérale, puritaine,
Se plonger dans les archives du Monde consa- tains films de Roman Polanski, a été rejetée par où il est mal vu d’être célèbre, libertin et polac à
crées au cinéaste, c’est non seulement faire un la police », clarifie le journal le 12 août 1969, la fois, le rejette comme un malfaiteur. » Un sou-
voyage dans le temps mais aussi dans une non sans évoquer l’univers du cinéaste. tien qui, loin d’être isolé, reflète assez bien le
autre société. Le réalisateur n’a pas 30 ans Autre fait divers, autre ton, le 14 mars 1977 : positionnement du journal de l’époque. « Les
quand le journal le cite pour la première fois, le « Roman Polanski a été arrêté le vendredi ligues de vertu [américaines] ont déjà visé, dans
11 décembre 1962, pour Les Mammifères, 11 mars, à Los Angeles, pour avoir violé une leur vie privée, Jack Nicholson ou Roman
primé par le festival du court-métrage à Tours. jeune fille de 13 ans. » Dès le lendemain, le Polanski, accusé d’avoir abusé d’une mineure »,
Et Yvonne Baby pointe « l’humour cruel » du quotidien parle d’« affaire Polanski » tout en écrit Le Monde en 1991. Ce n’est qu’avec l’inter-
cinéaste et son « sens aigu de l’imprévu et de soulignant que si elle « a fait sensation dans les pellation du cinéaste à Zurich en sep-
l’invention ». Celle qui deviendra la première salons et les bars d’Hollywood, “la presse tembre 2009 qu’on commence à entrevoir des
femme chef de service au Monde salue américaine reste très discrète”, nous précise tiraillements au sein du journal, au point que le
« au-delà de la morale et des conventions, notre correspondant à New York ». Dans les médiateur s’en saisit le 10 octobre 2009 :
la lutte élémentaire, instinctive pour la vie, mois qui suivent l’interpellation du réalisateur, « Faut-il soutenir Roman Polanski, rattrapé par
la tendance au parasitisme et à l’égotisme, l’affaire est traitée façon dépêche. « Le la justice après trente ans de cavale dorée et
le goût du despotisme et de la persécution ». cinéaste hollywoodien Roman Polanski féconde ? » Une interrogation à laquelle
Tout le cinéma de Polanski est déjà résumé là. – Français d’origine polonaise –, accusé de répond alors Michel Guerrin, chef du service
Les films qui suivront seront encensés. fourniture de drogue à une mineure, de viol culture : « C’est un sujet sur lequel chacun a
Morceaux choisis : « On peut ne pas aimer après usage forcé de drogue, de sodomie, de une opinion, connotée par sa propre histoire.
Répulsion. On ne peut pas nier le grand talent sexualité orale (…), s’est reconnu coupable de Nous sommes très partagés. Nous avons suivi
de son jeune réalisateur » (Jean de Baroncelli, “relations sexuelles illicites avec une mineure”. le climat. Au départ, le climat était celui de la
10 janvier 1966). « Cul-de-sac est un film très De ce fait, les autres chefs d’accusation – qui surprise et de la défense de Polanski. Il y a eu
inconfortable. Mais le talent dérange tou- peuvent entraîner des peines allant de dix ans un virage dont nous rendons compte. » « Tel
jours » (le même, le 6 décembre 1966, Cul-de- de prison à la réclusion perpétuelle – tom- n’est pas l’avis des lecteurs qui ont vu dans nos
Sac a décroché l’Ours d’or à Berlin quelques bent », explique-t-on dans Le Monde du pages un parti pris pro-Polanski », lui oppose le
mois plus tôt). « Et voilà qu’aujourd’hui Roman 10 août 1977. C’est avec la même neutralité médiateur. Et de trancher : « Nos lecteurs, de
Polanski s’affirme définitivement comme un que le journal publie le 11 février 1978 la fait, n’ont pas tout à fait tort. Il suffit d’un mot de
des tout premiers réalisateurs de sa généra- déclaration de l’avocat Georges Kiejman justi- trop, voire de points de suspension inutiles
tion, en nous offrant avec Rosemary’s Baby fiant la fuite de son client en France : « Épuisé (“un mandat d’arrêt émis en... 1978”), pour
un (…) chef-d’œuvre. (…) Hitchcock n’aurait par une année d’incertitude sur son sort et exprimer un sentiment entre les lignes et sortir
pas fait mieux (et je me demande même si, en déçu par l’abandon des promesses judiciaires de la neutralité voulue. »
l’occurrence, il eût fait aussi bien !) » formelles faites à son avocat et à lui-même,
(Baroncelli toujours, le 5 novembre 1968). Roman Polanski s’est refusé à être plus Texte Agnès GAuTheron

Le 11 décembre 1962, LA première fois que “Le monde” A écriT

Roman
Polanski
38
la semaine

lA SÉRIE MarSEIllE, la guErrE Du trônE. ÉPISODE


MartInE au PaS DE chargE.
Texte Gilles ROF

PRéCéDEMMENT… LE COLLECTIF DU dévoile le premier volet de son programme Et puis, Jean-Claude Gaudin peut encore
5 NOVEMBRE S’APPRêTE À RENDRE hOMMAGE municipal, consacré à la mère des batailles : rendre de précieux services. En début de
AUx VICTIMES DES EFFONDREMENTS DE LA la sécurité. À sa droite, l’élue couve des yeux semaine, le vice-président honoraire du Sénat
RUE D’AUBAGNE. CERTAINS DE SES MEMBRES l’imposant général de gendarmerie à la est allé expliquer à Christian Jacob, nouveau
ONT LANCé LE PACTE DéMOCRATIqUE, UN retraite David Galtier. « Une plus-value sécuri- président des Républicains, pourquoi l’investi-
MOUVEMENT CITOYEN APPELANT LES MAR- taire fantastique », assure-t-elle. Entre l’élue ture à Marseille devait revenir à sa protégée.
SEILLAIS, NOTAMMENT CEUx DES qUARTIERS et le militaire, le courant passe. En 2015, la « Car le partage de pouvoir entre métropole
POPULAIRES, À POSTULER À L’éLECTION. présidente du département a négocié un pro- et mairie, cela finit toujours mal », prédit-il.
gramme de rénovation des casernes de gen- Dans le camp de Bruno Gilles, on a pris cela
Le cLiché a fait Le tour de darmerie dans les Bouches-du-Rhône, pour comme un mauvais présage.
MarseiLLe. On y voit Martine Vassal, la prési- le plus grand plaisir du général, alors en poste Une rencontre de conciliation se tiendra
dente de la métropole Aix-Marseille- dans la région Sud. Trois ans plus tard, le très au siège des Républicains, mercredi
Provence, hilare sur une estrade, brandissant haut gradé a accepté, « pour Martine et pour 13 novembre. Dernier espoir de mettre un
haut un pistolet. La photographie date du Marseille », de se lancer en politique. « J’ai pré- terme à la guerre avant le couperet de la com-
dimanche 27 octobre, lors de la course venu mes ministres de tutelle, Laurent Nuñez mission nationale d’investiture. Martine Vassal
pédestre Marseille-Cassis dont l’élue, candi- et Florence Parly », assure-t-il. Le général viendra sans pistolet mais avec Jean-Claude
date pour succéder au maire LR Jean-Claude Galtier, « originaire du quartier des Olives, Gaudin et la députée Valérie Boyer, sa porte-
Gaudin, donne le départ. Les réseaux sociaux dans le 13e arrondissement de Marseille », parole nationale. Bruno Gilles, lui, espère
l’ont immédiatement détournée, affublée de la pourrait monter au front face au sénateur l’aide de son ami Renaud Muselier, président
légende parfaite : « Il est où, Bruno ? » Rassemblement national Stéphane Ravier de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et
« Bruno », c’est Bruno Gilles, l’autre prétendant dans son fief du 7e secteur. « Si on ne relève premier pourfendeur du bilan Gaudin. « C’est
Les Républicains aux municipales de 2020. pas les défis quand on est général, on ne les bien que l’on soit tous là, comme ça tout sera
Entre les deux « amis », partenaires de la majo- relève jamais… », se rengorge-t-il. Devant mis sur la table », prévient ce dernier, qui est
rité municipale sortante depuis près de lui, la coque de son portable arbore l’affiche aussi conseiller politique de Christian Jacob.
vingt ans, on tire désormais à vue. Le séna- du Gendarme de Saint-Tropez. Dimanche 3 novembre, après la bénédiction
teur, 58 ans, est le seul dans son camp à oser Face aux journalistes, Martine Vassal n’aime des animaux organisée à la cathédrale de la
résister à l’ambition bulldozer de Martine pas les questions qui sortent des rails. « Ce Major, puis une Marseillaise enflammée,
Vassal, qui, après avoir conquis le conseil matin, on déroule le programme », répète- chantée avec des enfants et les candidats
départemental en 2015, puis s’être vu céder la t-elle, comme un mantra de communicant. Sa La République en marche (LRM) Yvon
métropole par Jean-Claude Gaudin en 2018, position sur le voile dans les sorties scolaires ? Berland et Saïd Ahamada, lors d’une grande
vise désormais le triplé, avec la mairie. « On ne « C’est un sujet national, recentrons-nous sur journée sportive, Martine Vassal a décrété
peut pas tout avoir », répète inlassablement le local. » Son avis sur le bilan de Jean-Claude unilatéralement « une suspension provisoire
Bruno Gilles, comme pour se convaincre que Gaudin, dont elle est l’une des principales de la campagne électorale ». « C’est un temps
sa vorace adversaire finira par accepter sa adjointes depuis 2001 ? « Regardez un peu de commémoration. J’espère d’ailleurs que les
proposition : à elle la métropole, à lui la mairie. devant ! », tance-t-elle, en appuyant son doigt autres candidats feront de même », a-t-elle
Assise dans une brasserie du centre-ville, sur le bout de son nez. Martine Vassal ne prévenu, à deux jours de la date anniversaire
jeudi 31 octobre, l’intéressée tord le cou à souhaite pas critiquer le maire sortant. « Ce des effondrements de la rue d’Aubagne.
toute idée de partage : « Métropole et mairie, n’est pas la même génération », glisse-t-elle Comme en novembre 2018, où elle avait
c’est la même élection. » Derrière elle, un avec tendresse. Leurs liens sont anciens. À gardé longtemps le silence, la présidente de la
kakémono bleu azur siglé « Martine Vassal Mazargues, leur quartier d’origine commun, métropole laisse le maire de Marseille seul
2020 » affiche la couleur. Ongles carmin, che- les grands-parents de Martine étaient amis face à la marée des récriminations et au poids
misier gris tacheté façon léopard, veste de avec les parents de Jean-Claude. En 2001, de son bilan désastreux en matière d’habitat
tailleur épaisse rehaussée de sequins multico- c’est lui qui a proposé à la cheffe d’entreprise indigne. La veille, les équipes de la candidate
lores, la candidate, 57 ans, a l’élégance de rejoindre ses listes. « À l’époque, j’en avais Vassal ont pris soin de couvrir le quartier
sérieuse des bourgeoises marseillaises. Et les assez de voter. Pierre, Paul ou Jacques, c’était Noailles d’affiches de campagne. En prévision
traits tirés par son cumul d’activités. « Je ne pareil pour moi », dit-elle. Elle venait de vivre la des reportages qui ne manqueront pas d’y
fais plus de jogging. On m’a diagnostiqué une liquidation de la bonneterie familiale, spéciali- être tournés le 5 novembre.
fissure du ménisque », regrette-t-elle. sée dans les sous-vêtements militaires, qu’elle
Ce matin, c’est la candidate qui parle. Elle dirigeait après ses études de commerce. (À suivre)

40
© GETTY IMAGES / Markus Renner
À l’École nationale de
police de Montbéliard
(Doubs), le 15 octobre
LE MAGAZINE
(toutes les photos
illustrant cet article
proviennent de ce
reportage).

La fierté perdue de la police nationale.


janvier 2015, une france m eurtrie par les attentats terroristes fête ses forces
de l’ordre. quatre ans et un hiver de “gilets jaunes” plus tard, l’am biance n’est plus à
la gratitude. débat sur les violences policières, dénigrem ent sur les réseaux sociaux,
vague de suicides, m eurtres de policiers, attaque à la préfecture de paris… c’est
une crise existentielle qui ébranle aujourd’hui steve, stéphane, clém ence ou éric.
et, à travers eux, toute une institution. Texte Nicolas Chapuis — photos paul LEhR

43
De gauche à droite
et de haut en bas,
une chambre de l’internat
des garçons. Les élèves
s’entraînant à marcher
en rang. Un entraînement
d’art martial.
l e m ag a zine

Héros ou salaud ? Nous en étions là, manifestants ont été remisées au rayon des curio- gueule. Le malaise n’a jamais été aussi fort qu’au-
c’est-à-dire pas bien loin de nos réflexions, sités. Sur les murs de la capitale, chaque lende- jourd’hui, témoigne Fabrice*, commandant en
quand la lourde carcasse du CRS s’est glissée, main de défilé des « gilets jaunes », les services de police-secours, intarissable quand il s’agit de son
avec une surprenante agilité, sur la banquette la mairie s’affairent à effacer les tags « Tout le métier. On parle du maintien de l’ordre, du terro-
défraîchie d’une brasserie vaguement engour- monde déteste la police » ou autre «ACAB » (acro- risme… Mais c’est toute la police qui est en danger,
die : nous étions à Calais (Pas-de-Calais) au mois nyme de « All cops are bastards », « tous les flics celle de la sécurité publique, l’immense majorité des
d’octobre et il bruinait. Steve s’est doucement sont des bâtards »). Au crépuscule d’une année flics du quotidien, qui sont dans les commissariats.
gondolé. « On est juste des hommes, on fait notre qui aura connu le plus long et violent épisode de Aujourd’hui, on n’est plus en mesure d’assurer la
boulot », a-t-il pouffé. Le rire discret de ceux qui maintien de l’ordre de l’histoire contemporaine, sécurité des Français, et ça, il y a des collègues qui
n’ont pas besoin d’en faire trop pour en impo- la police nationale paraît plus ébranlée que ne le supportent pas. » Christian*, un ancien qui a
ser. Le gaillard de 36 ans avait même délaissé jamais, secouée par l’âpre débat sur les violences quitté récemment la maison, résume le sentiment
l’uniforme pour l’occasion, troquant la « tenue policières, par une nouvelle vague de suicides de latent : « On est passé d’un extrême à l’autre.
Robocop » contre un jeans et un pull à capuche fonctionnaires et par une profonde crise sociale En 2015, il y avait un danger et on était le bouclier
sans âge. Héros ou salaud, tout le monde a droit et morale. Et, comme si ce n’était pas assez, elle qui protège la population. En 2019, c’est la popula-
à une journée de repos. affronte désormais son pire cauchemar : le tion qui était dehors et on était le bouclier qui pro-
L’homme se souvient parfaitement de la pre- spectre d’une menace terroriste issue de ses tégeait les institutions.»
mière fois où il a endossé le costume de sauveur. propres rangs. L’attaque de la Préfecture de police Il faut revenir à ces jours de janvier et de
C’était en 2015, le 11 janvier pour être précis, et la de Paris, perpétrée jeudi 3 octobre 2019 par un novembre 2015 pour mesurer le monde qui nous
photo avait fait le tour de la planète. On y voyait agent administratif de la direction du renseigne- sépare de cette époque pourtant pas si lointaine.
un enseignant, la soixantaine, lunettes et cha- ment, qui a coûté la vie à quatre personnes, en La plupart des fonctionnaires se rappellent avec
peau vissé sur la tête, claquer la bise à un fonc- plus de l’assaillant, abattu par un gardien de la émotion ces manifestations. Abdoulaye Kanté,
tionnaire antillais, Steve donc. Un manifestant et paix, a porté un coup dur à l’institution, sommée l’un des rares à accepter de témoigner en son
un policier avaient fraternisé dans les rues de une nouvelle fois de rapidement évoluer au risque nom propre, n’a pas à chercher bien loin pour
Paris, au milieu d’une manifestation monstre à la de voir la paranoïa la gangrener. faire resurgir les images. Attablé à une brasserie
mémoire des morts des attentats de Charlie Au sein de sa compagnie, qui alterne les mis- de Nanterre (Hauts-de-Seine), il convoque ses
Hebdo et de l’Hyper Cacher, dont trois membres sions de sécurisation – à Calais notamment – et souvenirs dans un sourire : « C’est bizarre de dire
des forces de l’ordre : Franck Brinsolaro, le garde les week-ends de manifestation, Steve regarde ça mais, après les attentats, il y avait une fierté,
du corps de Charb, Ahmed Merabet, gardien de tout ça de loin. Engagé à 24 ans, après des études une fierté bleu-blanc-rouge d’avoir fait le job. Je
la paix, et Clarissa Jean-Philippe, policière muni- d’architecture, l’homme a tout de suite voulu travaillais en police judiciaire en Seine-Saint-
cipale. L’image réchauffait le cœur d’une nation faire partie de la maison CRS, une entité un peu Denis et, là-bas aussi, on était applaudis. C’était
transie et nombreux y voyaient le symbole parfait à part, au fonctionnement similaire à celui des indescriptible, on était dans la manifestation le
de « l’esprit du 11-Janvier ». militaires, et qui protège davantage ses agents. 11 janvier, les gens pleuraient, c’était un moment
Steve avait reçu des appels du monde entier Les primes viennent compenser les dures jour- d’union. Il y avait comme un effet “Coupe du
pour le féliciter. De New York, de Londres et, nées, et les heures supplémentaires non payées, monde 98” : on est tous ensemble, on met tout de
bien sûr, de Martinique, où l’on avait reconnu, qui s’accumulent pour les autres, sont au côté. » Les jours heureux n’ont pas pour autant
avec surprise, l’enfant timide du pays. « Tu contraire réglées rubis sur l’ongle pour les CRS. effacé les tristes journées. Le brigadier de 41 ans
embrasses les hommes maintenant ? » l’avait titillé « Ce sont les seuls qui n’ont même pas besoin de raconte le 13 novembre, l’attaque au Stade de
un vieil oncle. En se remémorant ce moment, négocier, aucun pouvoir ne prendra le risque France, puis la fouille dans les décombres d’un
Steve sourit, un poil embarrassé. « C’était bizarre, qu’ils lèvent le pied », s’esclaffe un haut gradé. sordide immeuble de marchand de sommeil,
on n’a jamais le droit à des félicitations pour ce Steve restera-t-il pour autant policier toute sa après l’assaut du RAID contre Abdelhamid
qu’on fait ; en plus, je suis réservé, je me méfiais vie ? Petite moue circonspecte : « Je suis aussi Abaaoud, l’instigateur des attentats, le
un peu, je ne m’attendais pas à ce que quelqu’un capable de construire des maisons.» 18 novembre à Saint-Denis. « C’est nous qui avons
vienne nous dire merci », lâche-t-il. Ses collègues Les nombreux agents issus du rang que nous été chargés des constatations, personne ne voulait
non plus, qui se sont prudemment écartés, le avons longuement interrogés racontent tous la y aller, ça menaçait de s’effondrer. On a tout
laissant en première ligne. Depuis, ils l’appellent crise existentielle que traverse l’institution, en des retourné pendant plusieurs jours, j’ai ramassé la
« Big bisou » pour le chambrer. termes souvent crus. « C’est dur à vivre pour les cervelle des terroristes à la main… C’est aussi ça le
Vue de 2019, la scène paraît étrangement collègues : un jour, on est encensés comme des boulot.» Stéphane*, commandant divisionnaire
anachronique. Les embrassades entre flics et dieux vivants, et, le lendemain, on nous crache à la aux premières loges en 2015, remonte également
le fil de cette année qui l’a conduit à quitter pour
un temps la police nationale : « Quand ça a pété
en janvier, je me suis retrouvé dans le tourbillon.
Je suis en salle de crise et j’apprends que ça a tiré
à côté de la porte de Châtillon, là où je laisse mes
enfants à l’école. Je ne peux même pas appeler,
mon téléphone ne capte pas. Les gens ne se rendent
pas compte mais, quand on est policier, on fait
passer les autres avant soi. La marche des prési-
dents, le 11 janvier, c’était un truc de fou à organi-
ser. C’est vrai que c’était un beau moment, mais ça
n’a pas duré. » Il respire un grand coup puis
“C’est dur à vivre pour les collègues : un jour, on est encensés enchaîne d’un trait. « Après les attentats du
13 novembre, je craque. Moi aussi, je me radicalise
comme des dieux vivants et, le lendemain, on nous crache à sur mes positions. Je me rends compte qu’on est
la gueule. Le malaise n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui.” défaillants, qu’on ne peut pas gérer ça. La vérité,
c’est qu’après ça il n’y a eu aucune bascule, les gou-
Fabrice*, commandant en police-secours vernements n’ont rien fait. Si un truc comme

45
l e m ag a zine

ça arrive à nouveau, on n’est toujours


pas prêts. On ment quand on dit aux Français
“Beaucoup de policiers
qu’on peut les protéger.» ont peur aujourd’hui,
De tous nos entretiens, on retient que quelque
chose s’est fissuré ces dernières années. S’il fallait
notamment pour leurs
retenir un point de rupture, beaucoup de poli- enfants. Avant, être fils
ciers le situeraient quelque part en 2016, au
confluent des trois épreuves traversées par l’ins-
de flic, ça donnait un statut
titution à cette époque-là. La loi travail d’abord, dans la cour de récré.
avec ses manifestations qui dégénèrent. « Il y a eu
un virage avec la loi El Khomri : l’agression contre
Aujourd’hui, on leur
les forces de l’ordre est devenue le commun de l’ac- demande de le cacher.”
tion, argue Pascal, l’un des grands patrons. Dans éric Morvan, directeur général
les années 1970, il y avait une grande violence, de la police nationale

mais elle était canalisée et idéologisée. Quand on


sifflait la fin du match, c’était clair. Aujourd’hui
il y a une légitimité à contester le policier à cause dans la police n’a jamais été aussi élevé depuis partagé – que la justice est trop laxiste avec les
de sa supposée violence.» Le 18 mai, une voiture 1996, année noire avec ses 71 décès. À la fin du jeunes des quartiers sensibles. La Mobilisation
de service, avec deux agents à son bord, est incen- mois d’octobre 2019, 54 policiers s’étaient déjà des policiers en colère (MPC), qui bouscule la hié-
diée par plusieurs individus à l’aide d’un fumi- suicidés, soit 19 de plus que sur l’ensemble de rarchie et l’assise des syndicats établis, émerge
gène, quai de Valmy, à Paris. Le fonctionnaire au l’année 2018. Faut-il pour autant établir un lien sur les braises de cette affaire. Pour la première
volant sort du véhicule et fait face à un homme direct avec l’autorisation de ramener son arme à fois depuis longtemps, des policiers manifestent
cagoulé qui lui porte des coups violents. Avec sa la maison ? « On fait un métier difficile, alors, leur mécontentement en défilant, notamment
collègue, ils finissent par prendre la fuite, laissant quand on rentre chez soi le soir, qu’on a des idées sur les Champs-Élysées. Et depuis, les guets-
l’habitacle qui s’embrase derrière eux. noires et que l’arme est juste là… C’est stupide, apens ont continué, comme tout récemment à
L’affrontement, filmé par plusieurs caméras ama- cette autorisation, ça détruit des vies, mais on ne Chanteloup-les-Vignes et à Mantes-la-Jolie.
teurs, provoque la consternation et tourne en reviendra pas dessus parce que personne n’aura le « La vérité, c’est que quand le mouvement des
boucle sur toutes les chaînes d’info en continu. À courage de prendre ce risque », assure Philippe*, “gilets jaunes” arrive, la police est déjà gravement
l’époque, le choc est profond. Depuis, le public un commissaire divisionnaire fataliste. Au sein de malade, il y a des conditions de travail dégradées,
s’est accoutumé à sa dose hebdomadaire d’images la hiérarchie, le sujet est mis sous le boisseau : la les millions d’heures sup qui ne sont pas payées.
incendiaires. En regardant en arrière, la hiérarchie pression mise par les organisations syndicales C’était sûr que ça allait craquer », assure Sophie*,
policière estime que l’épisode de contestation de interdit tout retour en arrière. « Magnanville, c’est gardienne de la paix croisée à la « marche de la
la loi travail était une étape annonciatrice, qui une fracture. À partir de là, la sécurité personnelle colère policière », le 2 octobre dernier. Le
portait en elle tous les germes de la violence du des agents est devenue la priorité absolue, estime ministre de l’intérieur Christophe Castaner s’est
mouvement des « gilets jaunes ». Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Centre bien engagé sur la question des moyens –
Un mois après le quai de Valmy, l’institution est à de recherche sociologique sur le droit et les ins- 3,5 millions d’heures supplémentaires (sur les
nouveau traumatisée, par le terrorisme cette fois- titutions pénales. Tenez, prenez ces policiers dans quelque 50 millions cumulées) doivent être
ci, et de manière presque intime. À Magnanville la rue.» Du doigt, il désigne trois fonctionnaires, réglées d’ici la fin de l’année et 10 000 postes de
(Yvelines), le 13 juin, Jean-Baptiste Salvaing, com- holster à la cuisse, gilets « tactiques » saillants, qui policiers et gendarmes sont promis avant la fin
mandant de police, et Jessica Schneider, adjointe patrouillent dans une rue du quartier du quinquennat. Mais les agents ont le plus sou-
administrative, sont assassinés à l’arme blanche à Montparnasse à Paris. «Aujourd’hui, le policier du vent l’impression d’écoper l’eau pour maintenir
leur domicile, devant leur fils de 3 ans et demi. Le quotidien est muni d’un équipement qui aurait été le rafiot à flot. La jeune policière, originaire de
meurtrier, Larossi Abballa, qui se revendique de réservé au RAID il y a vingt ans. Ça complique l’est de la France, s’est engagée après l’attaque
l’organisation État islamique, est abattu par le forcément le rapport avec la population.» de la rédaction de Charlie Hebdo. « Ce qui est sûr,

2016
RAID quelques minutes plus tard. À ce jour, l’en- c’est qu’il y a un très grand décalage entre l’idée
quête n’a pas réussi à déterminer précisément toujours, le 8 octobre. À nou- qu’on se fait du boulot et la réalité du terrain »,
comment le terroriste s’est procuré l’adresse du veau des véhicules de police lâche-t-elle. Quand on lui demande si elle refe-
couple de fonctionnaires. L’attaque est un élec- sont attaqués, à Viry-Châtillon rait le même choix aujourd’hui, après une année
trochoc. « Magnanville, c’est la peur dans ce (Essonne) cette fois-ci. Un à enchaîner les week-ends de « gilets jaunes »,
qu’elle a de plus insidieux. Vous imaginez ? Être groupe d’une dizaine de jeunes s’en prend à deux elle oppose un grand silence. « Le mouvement
effrayé quand on rentre chez soi, c’est l’hor- voitures en surveillance, à coups de barre de fer des “gilets jaunes” nous a fait très mal, concède
reur… », confie Clémence*, capitaine dans le et de cocktails molotov. Deux fonctionnaires sont Éric Morvan. La police a payé le prix fort d’une
même département. Un tabou tombe dans la gravement brûlés. La scène a tout du guet-apens remise en cause plus généralisée des fondements
police : l’arrêté qui autorisait les agents à rentrer organisé, avec des policiers ciblés. Nombreux de l’ordre républicain.»
chez eux avec leur arme de service, uniquement sont ceux qui habitent en banlieue parisienne à À la contestation sociale s’ajoute le débat, abrasif,
dans le cadre de l’état d’urgence, est prolongé craindre désormais pour leur sécurité person- sur la question des violences policières. Accolés,
indéfiniment. Une mesure réclamée de longue nelle. La plupart des agents rencontrés font les deux mots ont le pouvoir de cabrer n’im-
date par les puissants syndicats de la maison. désormais profil bas quant à leur profession. « La porte quel policier. Et ce malgré les multiples
Dans les rangs, les avis sont plus partagés. fierté d’être policier au sein de la cité a disparu, personnes éborgnées, les mutilations avérées et
Nombreux sont ceux qui, comme Clémence, ont constate amèrement Éric Morvan, le directeur les nombreux cas de dérapages étayés. Au sein
ramené leur Sig Sauer chez eux au début, avant général de la police nationale. Beaucoup d’entre de l’institution, chacun sa façon d’en parler.
de renoncer : « J’ai des enfants, je ne veux pas eux ont peur aujourd’hui, notamment pour leurs Florilège. Le déni : « Je réfute totalement
avoir d’arme chez moi, il doit y avoir des bar- enfants. Avant, être fils de flic, ça donnait un statut le terme. » (Brigitte Jullien, patronne de
rières entre la maison et le boulot.» dans la cour de récré. Aujourd’hui, on leur l’inspection générale de la police nationale) ;
La mesure est même accusée d’avoir des effets demande de le cacher. » Au sein de la police l’euphémisme : « Je n’aime pas l’idée derrière ces
dévastateurs, alors que le nombre de suicides explose également le sentiment – déjà largement termes, qui peut laisser penser (suite page 51)

46
Exercice
d’intervention en
espace confiné.
Simulation de neutralisation d’un terroriste.
l e m ag a zine

De gauche à droite et de
haut en bas, obstacle d’un
“parcours du combattant”.
Lors d’un entraînement
d’arrestation. Exercices
de tirs à balles réelles.
Exercice de neutralisation.

49
De gauche à droite et
de haut en bas, exercice
de menottage à plusieurs.
Tenue d’arme en position
de sécurité. Résultats
de l’exercice de tir.
Dans la cour de l’école,
des élèves se rendent
aux salles de classe
l e m ag a zine

(suite de la page 46) q u e l a v i o l e n c e e s t Un changement d’époque dont les camions population française ? Assis à son bureau de la
consubstantielle à l’action de la police : quand il seraient les vitrines. Plusieurs interlocuteurs nous Direction générale de la police nationale, place
y a des dérives, les comportements inadaptés sont ont incités à faire le tour d’une compagnie en sta- Beauvau, Éric Morvan, peu prolixe dans les
sanctionnés ou le seront au terme des enquêtes tionnement pour compter les agents plongés médias, prend un peu de recul et choisit précau-
judiciaires. » (Éric Morvan, directeur général de dans leur téléphone. Résultat du sondage in situ, tionneusement ses mots. « Les fonctionnaires
la police nationale) ; le relativisme : « Il y en a qui réalisé sur un échantillon non représentatif d’une ont été très sensibles aux marques d’affection des
ne sont pas très bien câblés, mais faut voir ce que grosse dizaine de cars de CRS garés aux abords de Français en 2015, mais ils savent aussi qu’il faut
les gars ont pris dans la gueule pendant un an, la place de la République, à Paris : quatre fonc- prendre de la distance. Globalement, la police
franchement je ne les juge pas. » (Didier, com- tionnaires sur cinq collés à leur smartphone. garde une bonne image auprès de 75 % de la
missaire en police judiciaire) ; le scepticisme : «Avant, c’était un lieu de sociabilisation, on jouait population et, dans ces moments extrêmes, cette
« Je ne dis pas qu’il n’y a rien eu, mais des collè­ aux cartes, on discutait ; maintenant, c’est moins majorité silencieuse exprime son soutien. Le reste
gues qui visent délibérément la tête, quand convivial, c’est un peu chacun pour sa gueule, sur du temps, on est face à la minorité agissante, ces
même… Je n’y crois pas. » (Stéphane*, comman- son portable. Franchement, les journées sont de 25 % qui doivent nous préoccuper. » Des bons
dant divisionnaire) ; l’optimisme : « Il y a des plus en plus longues », confie Arnaud*, quinze chiffres, qui ont tout de même légèrement
mecs chez nous qui ont le tonfa facile, qui sont en années de pied de grue au compteur, qui trouve fléchi cette année. « Si on voulait qualifier le sen­
dehors des clous déontologiquement, mais, hon­ que, « certes, tout le monde est policier, mais il n’y timent de la majorité de la population à l’égard
nêtement, l’administration fait en sorte de les a plus beaucoup de flics ». des forces de l’ordre, je parlerais d’une “indiffé­
rence bienveillante”, analyse Mathieu Zagrodzki.
La plupart des gens n’ont jamais eu affaire à la
police de leur vie, ils sont républicains et consi­
dèrent qu’elle protège les institutions. Ils se disent
qu’on en a besoin, qu’ils font un job difficile,
“La plupart des gens n’ont jamais eu affaire à la police de qu’ils se font jeter des cailloux… En revanche,
chez ceux qui ont eu affaire d’une façon ou d’une
leur vie, ils sont républicains et considèrent qu’elle protège autre aux forces de l’ordre, chez les minorités, ou
les institutions. Ils se disent qu’on en a besoin, qu’ils font chez les populations qui vivent dans un habitat
social dégradé, on constate que l’image de la
un job difficile, qu’ils se font jeter des cailloux... En revanche, police est moins bonne. »

AffAble
chez ceux qui ont eu affaire d’une façon ou d’une autre commissaire
aux forces de l’ordre […], l’image de la police est moins bonne.” en sûreté
mathieu zagrodzki, chercheur territoriale,
Jean* n’est
dégager. » (Abdoulaye Kanté, gardien de la Autre effet de bord de ce changement, l’exposi- pas franchement optimiste pour les semaines
paix) ; et enfin la position la plus répandue, le tion aux réseaux sociaux, dont tout le monde et années à venir. Autour d’un café, il tente
rejet de la responsabilité sur les autres unités : convient qu’il vaudrait mieux les délaisser mais de tracer une perspective : « La grande question,
« Le maintien de l’ordre, c’est un métier, on a mis dont pas grand monde n’arrive à se détourner. Si c’est la perte de sens du métier. Après 2015, l’anti­
des armes dans les mains de gens qui ne savaient Facebook était déjà largement utilisé à des fins terrorisme a occupé tout l’espace. On a collé des
pas s’en servir. » (Arnaud, CRS). personnelles, de plus en plus de policiers inves- flics partout pour garder un tas d’endroits, à com­
La thèse est en vogue depuis quelques mois : les tissent Twitter, sous pseudonyme la plupart du mencer par la porte des commissariats. Quinze
dérapages seraient ainsi l’apanage des équi- temps. Ils y conversent entre eux, se jettent dans jours après l’attentat, tout le monde est mobilisé ;
pages de la BAC, la brigade anticriminalité, plus la grande mêlée du débat sur les violences quinze mois après, c’est plus compliqué. Mais la
habitués aux émeutes urbaines dans les policières, polémiquent à tout va, tentent de tension n’est jamais retombée. Il y a eu
banlieues qu’à la gestion des manifestations. défendre avec plus ou moins de réussite la grande Magnanville, puis l’attaque du fourgon de police
« C’est des conneries, maugrée Stéphane*, l’un maison. Pour quel coût personnel ? Abdoulaye sur les Champs­Élysées [le 20 avril 2017], qui a
des responsables du maintien de l’ordre au sein Kanté, qui devise sur Twitter à visage découvert, coûté la vie à Xavier Jugelé… On ne cesse de
de la Préfecture de police de Paris. Depuis que alerte ses collègues sur le miroir déformant reprendre des octaves. Là­dessus, on a la loi tra­
Macron a dit que les blessures des “gilets jaunes” qu’offre l’application de micro-blogging : « Si on vail, puis les “gilets jaunes”. Après “l’antiterro”,
étaient inacceptables, ça balance en interne, tout s’arrête aux réseaux sociaux, alors, oui, les gens c’est le maintien de l’ordre qui a contaminé toute
le monde a décidé que c’était la faute des nous détestent et ça peut nous toucher. Mais il faut la police. En décembre dernier, à la suite du sac­
“baqueux”, alors qu’ils n’ont pas été pires ou se rendre compte que cette détestation est arti­ cage de l’Arc de triomphe, on était à 100 % de
meilleurs que les autres. La solidarité se perd, ficielle. Il y a beaucoup d’instrumentalisation, mobilisation ! Forcément, il y a eu des aberra­
maintenant c’est chacun pour soi. » On ne notamment sur Twitter, qui est devenu un tribunal tions : on a de tels besoins qu’on fait faire à des
mesure pas l’ampleur du malaise policier si on public. Il faut se déconnecter. Dans la vraie vie, la policiers des missions qui ne sont pas leur cœur
ne saisit pas la tension générationnelle au sein population continue de nous solliciter et de nous de métier. On en est là, en 2019, et ce n’est pas
de la maison. Le réflexe conservateur du « c’était soutenir. » Pour le chercheur Mathieu Zagrodzki, près de s’arrêter.» Pour conclure, on a posé deux
mieux avant » n’est jamais bien loin quand on lui-même actif sur les réseaux, le fonctionnement questions à Steve, Stéphane, Clémence et les
cuisine un ancien poulet sur l’évolution du de ces sites favorise les positions extrêmes. autres. On s’est enquis de savoir s’ils étaient
métier. « Il y a une crise existentielle parce que « Sur Twitter, il y a des flics et leurs partisans toujours fiers d’être policiers. Après avoir
les flics d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier, qui expliquent que tout va bien, que tout est génial réfléchi, tous ont acquiescé. Puis on leur a
assure Serge*, expérimenté commissaire géné- dans le meilleur des mondes. Et il y a les anti, demandé s’ils recommanderaient à leurs enfants
ral. Il y a vingt ans, on entrait pour servir la qui pensent qu’on a la pire police du monde. d’emprunter le même tracé. La plupart des
République, prêt à sacrifier sa vie personnelle, on Entre les deux, il y a peu de place pour la nuance, réponses ont fusé : « Jamais ! »
était là pour relever le drapeau. Aujourd’hui, pour une critique raisonnée.»
c’est beaucoup plus individualiste, les jeunes pen­ Quelle trace ont pu laisser ces quatre années * Les prénoms ont été modifiés
sent à eux avant de penser à l’uniforme.» sur la popularité de la police au sein de la à La demande des personnes interrogées.

51
l e m ag a zine

Les rares photographies sépia figeant l’événement n’ont pas expérience dont le succès aura pris de court les trésoriers du gouvernement
la valeur iconique des images du mur de Berlin éventré à coups de burin chrétien-démocrate de Helmut Kohl.
ou émietté à la force des phalanges. Ces clichés de files d’attente serpentant Martin Köpke, alors guichetier junior de 22 ans, fut réquisitionné d’urgence
sur les trottoirs de Berlin-Ouest devant l’entrée d’agences bancaires témoi- à l’agence de la Sparkasse de Wannsee. Un local assailli en ce matin du
gnent pourtant d’une révolution aussi douce que puissante. Une révolution 10 novembre 1989, en raison de sa situation d’enclave accolée à la popu-
de porte-monnaie. Le versant mercantile de l’ouverture des frontières de leuse Potsdam. « J’ai remonté une file ininterrompue de centaines de per-
l’Allemagne de l’Est, décrétée, avec effet immédiat, le jeudi 9 novembre sonnes, se souvient Martin Köpke. Puis, j’ai passé la journée à tamponner des
1989, à 18 h 57, lors de la conférence de presse funambulesque de Günter visas et remettre les billets, sans avoir le temps d’échanger un mot. Sauf avec
Schabowski, chargé de communication du Politburo. cet homme qui me demanda ma bouteille de Coca – pourtant vide – posée
Les silhouettes de ces clichés sont celles de familles qui ont à peine franchi sur ma table… » Des rives de la mer Baltique jusqu’aux montagnes bava-
les postes-frontières. Quelques instants plus tard, chacun fera tamponner roises, chaque localité sera mobilisée – parfois jour et nuit – pour dédom-
son document d’identité en échange d’un billet bleuté de 100 deutsche- mager ces « Ossies » supposés indigents, voire rustres et bas du front.
marks, la monnaie de l’Ouest, – l’équivalent, en pouvoir d’achat, d’environ Une fois le billet en main, survient le choc des rayons des magasins
82 euros aujourd’hui. Ces « Ossies » feront ainsi valoir leur premier droit de débordant de couleurs et de nouveautés. «Aller à l’Ouest, c’était comme
citoyen après celui d’aller et venir : consommer. Bénéficier du arriver sur une autre planète », résume l’écrivain Martin Jankowski. Il était
Begrüßungsgeld – l’« argent de bienvenue » – en guise d’introduction alors militant anticommuniste, chanteur de rock underground mais aussi
ludique au capitalisme. Le concept est le nom d’un programme introduit jeune père au foyer. « J’ai choisi des couches Pampers. Pour moi, c’était ça,
dès 1969, appliqué jusque-là selon des règles strictes. le vrai luxe. » Trente ans plus tard, les emplettes du Begrüßungsgeld ali-
« Le Begrüßungsgeld est une révolution pacifique, sans révolutionnaires. Elle mentent une nostalgie tenace.
peut paraître anecdotique mais aura marqué durablement le processus de réu- Les chaussures de sport, les jouets, les accessoires de ménage, les
nification, jusqu’à la psychologie des bénéficiaires», analyse l’historien Sören Walkmans ou encore les cassettes audio en constituent les best-sellers.
Marotz, directeur de la collection du Musée de la RDA, à Berlin. Il enfile des Mais ce don n’était pas sans contrepartie. Il enclenche un changement
gants blancs et manipule précautionneusement l’une des reliques extraites de paradigme économique, signe l’arrêt de mort d’une idéologie au pou-
des archives : un Walkman dont il semble faire l’article pour une émission de voir. « À l’euphorie du moment ont bientôt succédé de profondes remises
télé-achat. Ce fut son premier investissement personnel côté Ouest. en question, estime Gisela Lippman, 74 ans, ancienne fonctionnaire au
« On estime que près de 16 millions de citoyens de l’Est sont venus réclamer Parlement de l’Est. Ce “cadeau’’, c’était la bienvenue dans un monde où
leur argent [presque la population totale], soit un total de 1,8 milliard de l’argent est au centre de l’existence. »
deutschemarks [certains l’ont récupéré plusieurs fois, et la Bavière offrait Neuf mois plus tard, le 1er juillet 1990, le deutschemark triomphant devient
140 deutschemarks par personne…], ce qui représentait alors 1 % du PIB de monnaie unique, jusqu’à la frontière polonaise. Au vertige de la liberté des
la RFA », précise Sören Marotz. Les files d’attente se forment d’abord devant jours d’automne s’instille le traumatisme de la fin des illusions, du renie-
toutes les banques de Berlin-Ouest. En particulier les succursales de la ment d’un modèle de société précipitamment englouti. Le billet bleuté de
Sparkasse. Cette enseigne réconfortante, également déployée à l’Est, y dis- bienvenue, avant-goût doux-amer de la société d’abondance, a aussi valeur
tribuera près de 80 % du pactole jusqu’au 29 décembre 1989, fin d’une de ticket vers l’inconnu.

Un simple billet bleu. Moins spectaculaires que les images de la


chute du Mur, le 9 novembre 1989, les 100 deutschemarks remis
par le gouvernement ouest-allemand en signe de bienvenue
à chaque citoyen de l’Est ont profondément marqué chacun de
ceux qui les ont reçus. Comme un ticket d’entrée pour un tour
de manège dans la société de consommation.

À VOS
MARKS.
Texte Thomas SAINTOURENS
Photos Tommaso BONAVENTURA
Le 9 novembre 1989,
Jana Gross (ci-dessus)
traverse l’Oberbaumbrücke,
le pont qui enjambe la
Spree, pour se rendre
à Berlin-Ouest. Elle a
utilisé une partie des
100 deutschemarks de
bienvenue pour s’offrir
un billet du concert de
Tina Turner quelques mois
plus tard. Elle s’y rendra
en Trabant (ci-dessous en
1990).

Tina Turner et les Monty Python.


Lorsque Tina Turner annonce en 1989 l’on a dégringolé directement vers les premiers tellement ri, et je me suis dit : “C’est aussi ça, l’Ouest,
une tournée d’adieu européenne – The Farewell rangs… Le concert a commencé, comme dans un pas seulement un système politique.’’À la fin du film,
Tour –, Jana Gross se dit que jamais elle ne verra rêve.» Jana ne se souvient plus des chansons, ni de j’étais tellement déboussolée que j’ai oublié mon sac
son idole. Cette jeune femme métisse de 26 ans, la tenue de scène de la vedette, ni de rien d’autre, à main dans la salle. Ce fut la fin de mes 100 deuts-
dont le père, malien, était venu à Berlin-Est le en vérité. Tout juste des bleus sur les bras le lende- chemarks », se souvient Jana, qui travaille
temps de ses études avant de repartir aussitôt, main, tant ils s’étaient pincés pour y croire. aujourd’hui comme monteuse pour le bureau de
écoutait à fond dans son Walkman la voix rugis- Jana Gross avait déjà amorcé la transition, du côté la RAI à Berlin.
sante de la diva noire américaine lors de ses trajets de la culture pop, en travaillant pour l’émission Mais l’horizon de Jana était plus lointain encore
de S-Bahn quotidiens. Tina Turner la mettait pour adolescents « Elf99 ». Un programme télé à que Fribourg ou le Waldbühne. C’est sur la terre
«dans son monde», comme si elle la protégeait des succès qui n’éludait ni la sexualité, ni la politique rouge du Mali, dans le cercle de Bougouni, qu’elle
regards en coin et des messes basses. ou les voyages. Les décibels des groupes occiden- accomplira une autre forme de réunification,
Une fois le Mur tombé, une fois les 100 deutsche- taux, déjà, transperçaient le rideau de fer et colo- plus intime celle-là. «Au départ, j’avais peur de
marks empochés, elle découvre qu’il reste une nisaient les ondes. Lorsque Bruce Springsteen joua ne pas avoir le droit de rentrer si je quittais l’Alle-
poignée de places pour le spectacle, prévu en le 19 juillet 1988 au vélodrome de Weissensee à magne », confie-t-elle. Mais Jana voulait plus que
mai 1990 au Waldbühne, la fameuse arène de Berlin-Est, Jana était là, petite fourmi parmi les tout retrouver son père. Lui qui la laissa seule
plein air de Berlin-Ouest, à quelques pas du Stade 160 000 fans agglutinés devant le récital du avec sa mère, sans laisser de trace. Elle passera
olympique. À 40 deutschemarks le ticket, le «Boss». Mais Tina Turner au Waldbühne, c’était sa un mois avec lui et son « autre famille » à
cadeau de bienvenue de Jana Gross sera donc, sans révolution à elle. Bougouni, avant de retourner à Berlin. «À l’Ouest,
hésitation, un show de la tigresse du Tennessee. Il restait donc 60 deutschemarks dans la cagnotte dans le S-Bahn, personne ne me dévisageait plus »,
Archive personnelle

« Mon plan de Berlin était vierge du côté Ouest du de Jana. Avec une autre collègue, elle a poussé plus raconte-t-elle. Et même si Tina Turner a depuis
Mur. Je me suis mise en volant de ma Trabant vert loin encore côté Ouest. Jusqu’à Fribourg. Un multiplié les tournées d’adieu, Jana n’a plus
grenouille, et mon collègue me guidait en criant “à cinéma. À l’affiche : La Vie de Brian, l’irrévéren- ressenti le besoin de retourner voir son idole, de
droite, à gauche, à droite’’, jusqu’au Waldbühne, où cieux chef-d’œuvre des Monty Python. «J’ai ri, j’ai peur d’abîmer son souvenir.

53
l e m ag a zine

Un combi pour partir


en tournée.
Thomas Rigger patiente les jambes
croisées, sur un canapé de skai rouge, devant un
portrait de Honecker en majesté et quatre hor-
loges seventies indiquant l’heure à Pékin,
Moscou, Berlin et La Havane. Il aurait presque
l’air d’un retraité renfrogné, avec son polo ajusté
et ses lunettes rectangulaires. Mais lorsqu’il lève
sa solide carcasse, un imposant trousseau de clés
tintinnabule dans sa main droite. L’homme est le
concierge de L’Ostel, une auberge de jeunesse du
centre de Berlin au style garanti ex-RDA, fondée
par son fils.
Avant cette reconversion, ce grand-père de
74 ans avait la belle vie, lui-même le reconnaît.
Voyages, rencontres, festins… L’argent de bienve-
nue n’émoustilla guère celui qui avait déjà eu
l’occasion de dépenser des francs, des roubles,
des yuans avant 1989… Thomas Rigger n’était ni
diplomate ni ingénieur nucléaire. Thomas Rigger
était clown. Un clown acrobate, spécialiste du
rouleau, au sein du duo vedette Walter et Tommy,
qui faisait la grandeur du cirque de la RDA hors
de ses frontières.
Le concierge taciturne descend dans le petit
jardin au bord de la Spree, ouvre un album de Le 9 novembre 1989, Walter et Tommy jouent à Thomas Rigger, autrefois
photos. Les clichés de cabrioles et de travestisse- Halle. Chapeaux rouges, chaussures géantes et clown et acrobate
(en haut, le duo Walter
ments, légendés au feutre doré, racontent deux visages poudrés. « Ce jour-là, le Monsieur Loyal, et Tommy sur scène
décennies de performances. Son visage s’anime d’ordinaire si austère, a enjoint les spectateurs à la fin des années 1970),
enfin, ses traits se plissent, il esquisse des mimes. d’allumer la télévision et la radio à peine rentrés dans l’hôtel ostalgique
ouvert par son fils à
« Ici avec le cirque Jean-Richard, là sous les chez eux.» Les artistes se sont débarbouillés, ils Berlin. Il a économisé
palmiers de La Havane… Les enfants nous ont enfilé leurs habits de ville, et foncé à Berlin les 100 deutschemarks
suivaient, ma femme était l’infirmière de la troupe, pour participer à la fête. reçus afin de remplacer
sa vieille voiture et s’offrir
on jouait, on visitait.» Sécurité sociale, agence de « Moi, je n’étais pas pressé d’obtenir cet argent de un combi Passat.
Tommaso Bonaventura. Archive personnelle

placement… les artistes de sa trempe, bien que bienvenue. J’avais déjà ramené des objets de mes
soumis au strict contrôle du régime, étaient voyages, des jeans et d’autres choses. Mais ma voi-
chouchoutés. ture – une vieille Wartburg – méritait d’être rem-
Petit à petit, le clown observe la déliquescence placée, alors j’ai économisé pour m’acheter un
du régime au travers des visages d’enfants dans combi Passat à 2 500 deutschemarks. » De quoi
le public. Il passe sa main devant son visage, reprendre la route pour poursuivre, à son
mime les joues creusées et l’œil triste de ces bam- compte, sa tournée perpétuelle. Jusqu’à ses
bins des faubourgs industrieux rongés par la pol- adieux à la scène, en 1997, et ce dernier rôle à
lution. « Ils n’arrivaient même plus à rire », se contre-emploi, de gardien pince-sans-rire de
souvient, l’air grave, l’ancien clown Tommy. l’« Ostalgie ».

54
Un Walkman et
veulent nous droguer, c’est sûr…’’ On a mangé la
crêpe et on s’est rendu compte que nos peurs

une leçon d’économie.


étaient infondées.»
Le Walkman remballé, ce sont les 60 deutsche-
marks restants, soigneusement conservés dans
Elle trône là, au milieu du réfrigérateur, une boîte de biscuits de Noël, qui accompagnent
si rouge et si luisante. La canette de Coca-Cola. l’adolescence du blondinet. Il thésaurise pour les
Celle de l’Ouest. « Maman l’a rapportée en 1988 coups durs de la famille. De temps en temps, son
d’un voyage de l’autre côté du Mur, à l’occasion père vient y piocher quelques sous, puis le rem-
d’un enterrement dans sa famille », se rappelle bourse avec de généreux intérêts. « Espèce de
Torsten Bahrke. Il a alors 9 ans, lorsqu’il se Picsou ! », le chambrera son grand frère.
recueille, avec un copain, devant le frigo ouvert. La famille s’adapte tant bien que mal au nouveau
Torsten avait entendu ce « pschitt » que font les monde. Sa mère poursuit sa carrière, son père
canettes dans les publicités durant des vacances trime un peu. « Quand j’ai dit que je voulais faire
en Yougoslavie. Les deux compères se poussent des études d’économie, ils ont eu peur », raconte
du coude, ils ne peuvent résister. « Juste pour le Torsten. Il sera admis à l’université Humboldt, où
Ancien « pionnier » dans les
bruit, pour la sensation.» Ils goûtent à l’interdit des professeurs étrangers lui dévoileront les Jeunesses communistes,
effervescent, puis, décontenancés, reposent la engrenages de l’économie de marché. Torsten Bahrke avait 10 ans
canette à moitié vide dans le frigo familial. Gare Aujourd’hui, l’ex-petit pionnier du PC travaille et rêvait d’un Walkman au
moment de la chute du Mur.
au retour des parents. pour la multinationale General Electric. Cela Ses études d’économie l’ont
Torsten Bahrke, gaillard blond débonnaire d’au- déconcerte un rien ses parents. Lui-même en pleinement converti au
jourd’hui 40 ans, se souvient de ce Coca tenta- sourit. « Je suis un acheteur, précise-t-il, je joue système capitaliste. Il est
désormais acheteur pour la
teur comme s’il l’avait siroté la veille. « Ma mère avec de l’argent virtuel. On me paie bien car je sais multinationale General
m’a un peu grondé, elle avait prévu que la famille bien dépenser les sous.» Electric.
au complet puisse boire la canette ensemble, et je
ne savais pas que cela pouvait s’éventer.»
Chez les Bahrke, on est des purs « Ossies ».
Maman professeur de natation et de géographie ;
papa ingénieur-électricien. Torsten est engagé
comme « pionnier » dans les Jeunesses commu-
nistes. Mais le délitement progressif du régime
questionne, la crainte du lendemain fait monter
l’angoisse. Alors on se raccroche au Mur. « Mon
horizon », comme le dit Torsten. Jusqu’à ce qu’il
s’écroule. Et les premiers billets atterrissent dans
son porte-monnaie.
« Je voulais un Walkman. Je trouvais ça super cool.
À l’époque, j’écoutais en boucle Jason Donovan et
Kylie Minogue (leur duo romantique, Especially
for you, est alors un hit international). Mais les
écouteurs me faisaient mal ; j’ai dû l’utiliser deux
ou trois fois à peine. » La surprise fut autre, en
cette première incursion côté Ouest. «Avec mon
grand frère, on avait grandi dans la propagande :
on croyait que c’était un monde rempli d’arnaques
et de dangers… Alors quand deux Turcs nous ont
offert une crêpe au coin d’une rue, on s’est dit “ils

“ On crOyait que l’Ouest


était un mOnde rempli
d’arnaques et de
dangers… alOrs quand
deux turcs nOus Ont
Offert une crêpe au cOin
d’une rue, On s’est dit
‘ils veulent nOus
drOguer, c’est sûr…’.”
TorsTen Bahrke
l e m ag a zine

“Soudain, un camion de nettoyage a déboulé


à toute allure, faiSant fuir deS trottoirS
quelqueS clochardS cachéS SouS deS cartonS.
Je me SuiS dit : ‘alorS c’eSt donc ça,
le capitaliSme !’” Gesine wilke

Les ombres d’un monde ville, tout me semblait de plastique, je ressentais le

multicolore.
besoin de tout toucher.»
Les Wilke ont récupéré leurs 100 deutschemarks
chacun, sur une table installée pour l’occasion, où
La famille Wilke a pris la route à 2 heures étaient aussi disposés quelques régimes de
du matin, plein ouest, le long de la Baltique. En bananes à l’intention des visiteurs. « On était les
cette nuit froide de décembre 1989, le père, tech- stupides de l’Est, des citoyens de seconde zone sup-
nicien dans la construction, la mère, psychiatre, et posés affamés. J’avais un peu honte au fond de
Gesine, 13 ans, espoir national du tir à la carabine, moi, mais j’étais fière de ne pas toucher aux
doublent la file de Trabant congestionnant bananes. » Son père s’offre une caisse à outils
Lübeck, la première ville après la frontière. Voici flambant neuve. Sa mère, elle, préfère garder le
donc Kiel, l’agglomération suivante, encore endor- billet en cas de coup dur.
mie. Les rues sont silencieuses, les devantures Saturés d’émotions, les parents veulent quitter les
baissées. « Soudain, un camion de nettoyage a lieux au plus vite. Il y a trop à voir, trop à acheter.
déboulé à toute allure, faisant fuir des trottoirs Gesine, dont toutes les copines sportives arbo-
quelques clochards cachés sous des cartons. Je me raient déjà des baskets montantes, choisira en
suis dit : “Alors, c’est donc ça le capitalisme!”» vitesse un tee-shirt délavé turquoise, une paire de
Gesine Wilke n’a pas accompli les espoirs de son tennis basses et des lunettes de soleil fantaisie. Le
club du Dynamo. L’athlète, camarade de Franziska style américain, où ce qui s’en approche.
Van Almsick et d’autres héroïnes du régime pro- « Nous sommes rentrés à l’Est et notre village m’a
grammées pour gagner, raconte son histoire, paru si gris et si vide…» Les mois suivants, l’école
trente ans plus tard, affalée sur la banquette d’un de tir est démantelée et deux margoulins de
bar du quartier de Kreuzberg, où elle a un temps l’Ouest embobinent son père dans un projet de
travaillé dans le milieu associatif LGBT. Casquette construction véreux. «Avant, il faisait affaire avec
de base-ball vissée sur ses cheveux courts, combi- une poignée de main et une bouteille de vodka. Eux
naison de jogging bordeaux, elle n’a plus touché lui ont fait signer des papiers qu’il ne comprenait
une carabine depuis la réunification. pas, lui promettant de l’argent facile. Cela nous a
Une fois passé le « chasse-clochard », les rideaux ruinés… Aujourd’hui encore, il s’en remet à peine.»
de fer se sont levés, les lumières se sont allumées, Gesine a récemment débuté une formation d’ébé-
et un monde multicolore est apparu à la famille niste. Mais comme si le petit matin brumeux de
Son père s’est offert une Wilke. « On s’est mis à déambuler devant les Kiel ne devait jamais la lâcher, elle ne cesse de
caisse à outils, sa mère a
choisi d’économiser, Gesine vitrines et je me suis arrêtée devant ce que je croyais repenser à ces biographies « coupées en deux »,
Tommaso Bonaventura. Archive personnelle

Wilke, elle, (ci-contre, être un magasin de bonbons. Waouh ! Je n’avais cette «prison commode» du communisme. Avant
aujourd’hui) s’est offert des jamais rien vu de tel. Puis j’ai compris qu’il s’agis- de partir, en guise d’au revoir, elle chuchote :
chaussures de sport et
des vêtements (dont ce tee- sait d’une pharmacie. Mais pourquoi fabriquer des « C’est une histoire de migration immobile. Voir un
shirt, ci-dessus, en 1989). médicaments de toutes les couleurs ? Dans cette pays disparaître sans bouger.»

« 100 marks - Berlin 2019 », de Tommaso BonavenTura, exposiTion à Camera (CenTre iTalien
pour la phoToGraphie) jusqu’au 6 janvier 2020 à Turin. Camera.To

57
l e m ag a zine

Françoise
Bourdin chez elle
à Port-Mort,
en Normandie,
le 15 octobre.
l e m ag a zine

Françoise Bourdin,
la reconnaissance
des ventes.
moins connue qu’un marc levy ou qu’un guillaum e m usso,
elle se hisse com m e eux parm i les plus gros vendeurs de livres
français. françoise bourdin, 67 ans et 47 romans, est pourtant
totalem ent ignorée d’un m ilieu qui n’a que faire de la littérature
populaire. avec le tem ps, l’écrivaine s’est fait une raison,
consolée par son phénoménal succès auprès du grand public.

Texte Vanessa Schneider


Photos Marion Berrin

le Goncourt pour Jean-paul Dubois , un renaudot Les prix, pourtant, ne passeront pas par elle. Son nom n’a jamais
surprise pour Sylvain Tesson, qui ne figurait pas sur la liste des figuré sur aucune liste, pas même celle du Prix Maison de la presse,
finalistes, le Grand Prix de l’Académie française pour le multiprimé où ses romans s’écoulent par palettes entières. nul trophée ne
Laurent Binet… Alors que, jusqu’au 14 novembre, la grande distri- trône sur la cheminée de la maison qu’elle a rachetée il y a dix-huit
bution des prix littéraires électrise le Tout-Paris des lettres et des ans à l’historien André castelot. « J’aurais bien aimé être récompen-
médias, Françoise Bourdin joue avec ses chiens. Loin des tracta- sée, ça m’aurait touchée », lâche en souriant cette blonde aux che-
tions secrètes entre éditeurs, des rumeurs et des pressions, des veux courts, aux traits secs, à la silhouette filiforme et au regard
doux espoirs et des folles déceptions, elle continue à se lever à timide. Loin de toute rentrée littéraire, elle sort un nouveau livre
l’aube dans sa maison de Port-Mort, près de Gaillon, en normandie, à chaque printemps : « C’est une bonne période, en prévision des
prend sa douche, s’habille, et s’installe devant son ordinateur pour vacances, le moment où les gens ont le temps de lire. Septembre, c’est
écrire un nouveau chapitre de son roman en cours, deux heures la rentrée scolaire qui coûte cher et l’hiver, ils doivent payer leurs
d’écriture le matin (trois pages), trois heures l’après-midi pour impôts », explique-t-elle, pragmatique. Pour le dernier, le second
relire et peaufiner, les courses, le jardin, à l’abri des éclats d’un tome d’une mini-saga qui a pour cadre un parc animalier, elle s’est
monde pour lequel elle n’existe pas. rendue sur le plateau de « Soir 3 ». Ça lui a fait plaisir. car d’habi-
À 67 ans, elle en est pourtant à son quarante-septième livre, des tude, elle n’est jamais invitée nulle part.
histoires de famille et d’amour qui finissent bien en général. Avec dans le maigre dossier regroupant les articles de presse qui lui sont
un total de plus de 15 millions d’exemplaires vendus. Un chiffre consacrés, le premier date de 2008 dans Paris-Normandie. elle
à faire mourir d’envie n’importe quel auteur. c’est simple, si l’on publiait déjà depuis quinze ans à un rythme effréné. Quelques
s’amusait à cumuler les ventes des lauréats des plus prestigieuses journaux se sont bien intéressés à son cas, toujours pour raconter
récompenses littéraires sur dix ans, elle serait encore en tête. Ses cette « best-selleuse que personne ne connaît ». elle est souvent
phénoménaux succès de librairie la placent année après année décrite comme « discrète ». Ça l’agace : « Je ne suis pas discrète du
dans les dix plus gros vendeurs de livres français, aux côtés de tout, je n’ai jamais refusé une interview ! C’est juste que personne ne
Marc Levy et Guillaume Musso. 80 000 grands formats en me sollicite…» Avec cet article, c’est la première fois que Le Monde
moyenne par an, des éditions de poche par millions, des traduc- lui consacre un portrait. Ses livres ne sont qu’exceptionnellement
tions en douze langues. Françoise Bourdin est la reine du club chroniqués par la presse, et surtout dans les quotidiens des régions
France Loisirs, la star des bibliothèques municipales où ses où se déroulent ses histoires. Au début, ça lui faisait de la peine.
ouvrages figurent parmi les plus empruntés. « Longtemps je me suis dit : “je préférerais un mauvais article

59
l e m ag a zine

à ce néant”. ça me rendait triste que les journalistes n’aient Gamine, elle ne manifeste pas de goût particulier pour les études.
même pas envie d’ouvrir le livre, de tourner la première page pour En revanche, elle dévore des classiques, Bazin, Troyat, Druon et
voir à quoi ça ressemble, et puis je m’y suis habituée.» Mauriac, raffole des histoires de familles : « En les lisant je me disais
Son éditrice Céline Thoulouze, directrice éditoriale chez Belfond, que la nôtre n’était pas le pire ! » Elle a surtout une passion : le
contourne l’indifférence des médias en organisant des campagnes cheval. Elle monte dès qu’elle peut, devient l’une des premières
publicitaires de masse, sur les ondes ou en affiches quatre par trois femmes jockey, arpente les paddocks jusqu’à en mordre la pous-
dans les RER ou les gares, celles que peuvent voir ou entendre ses sière. Elle a 16 ans lorsque son fiancé, cavalier émérite, se tue sous
lecteurs, qui entrent plus facilement dans un hypermarché que ses yeux lors d’une compétition à Bâle. Après le drame, elle se met
dans une librairie indépendante. La seule fois où Françoise à écrire une histoire de jeune fille passionnée de cheval intitulée
Bourdin a été conviée dans l’émission de Laurent Ruquier, ça ne Les Soleils mouillés (1972). Les éditions Julliard l’éditent à 19 ans.
s’est pas très bien passé. Alors que l’on se moquait de son absence Elle en écrit un deuxième dans la foulée, De vagues herbes jaunes
de style, elle avait répondu poliment : « Si vous voulez dire que je (Julliard, 1973) qui sera adapté à la télévision par Josée Dayan. Puis
ne suis pas Giono ou Simenon, c’est certain.» se lasse, délaisse l’écriture pour la sécurité, épouse un ami d’en-
Depuis quelques années, elle ne s’embarrasse même plus d’envoyer fance devenu médecin.
ses livres dans les rédactions : « Pourquoi dépenser de l’argent pour Elle s’installe à la campagne avec lui, ils ont deux petites filles. Loin
rien ? » Ce « mépris pour la littérature populaire », elle s’en étonne des fracas de son enfance, elle mène une vie tranquille de femme
encore : «Plaire au plus grand nombre, c’est ce que tous les auteurs au foyer. Quand elle décide de reprendre sa carrière d’écrivain
veulent, non ? Plaire n’est pas forcément suspect. Et le plus grand vingt ans plus tard, après son divorce, ça ne se passe pas comme
nombre n’a pas forcément mauvais goût.» Un autre truc l’énerve : prévu : ses manuscrits n’intéressent plus personne. Elle persiste,
« On me dit que je vends tellement que je n’ai pas besoin de prix ou envoie ses textes par la poste, essuie une quinzaine de refus avant
du soutien de la presse, mais Amélie Nothomb non plus, dans ce d’être, en 1991, publiée simultanément par Denoël (Mano a mano)
cas ! » « C’est vrai qu’elle, avec son grand chapeau et son look, elle et les Éditions de la Table ronde (Sang et or). En 1994, elle rejoint
s’est créé un personnage…», ajoute-t-elle pensive. À l’inverse d’une Belfond et sa carrière décolle.
Amélie Nothomb, on ne croisera jamais Françoise Bourdin à Saint- « Des histoires qui vous ressemblent », résume l’éditeur sur son site
Germain-des-Prés. « Je m’en fiche de me faire voir, je veux être lue. Internet. Dans ses romans, les hommes sont beaux, – même si elle
Et si c’est pour boire du champagne, j’en ai du meilleur chez moi », leur « ajoute toujours un petit défaut pour les humaniser, une cica-
pointe celle qui ne se refuse jamais une petite coupette. trice ou une paire de lunettes » –, les femmes sont parfaites, coura-
Elle ne connaît personne dans le milieu littéraire, « ni auteurs, ni geuses et douces, elles travaillent et sont indépendantes. « Parfois
critiques, ni jurés, ni éditeurs ». Elle regarde avec méfiance « ce club mes héroïnes me fatiguent, sourit l’auteure. Mais je ne peux pas les
privé qui tourne autour de lui-même, ces critiques qui sont égale- rendre antipathiques, qui voudrait s’identifier à une mégère? » Tous
ment auteurs, cette foutaise qu’est la rentrée littéraire où l’on juge ses romans sont fabriqués selon la même recette : un personnage,
600 livres alors qu’on en a lu 30, ces prix donnés à des livres que une famille, un univers professionnel, une région. Et bien sûr, un
personne ne lit ». Elle pas plus que les autres. Les romans français happy end car elle s’est donné pour mission de « faire passer un
ne l’intéressent guère. Elle préfère se coucher avec un bon Stephen bon moment » à ses lecteurs.
King, à l’écart des paillettes et des bruissements de la ville. Ses personnages ont des métiers qui portent à la rêverie – marins,

SeS
vendangeurs, libraires –, mais chacun peut s’identifier à eux. Ils
livres ne figurent pas dans les bibliothèques des salons ont parfois des fins de mois difficiles, ont du mal à payer leurs
parisiens, chez les lettrés et les bourgeois. Paradoxe, c’est crédits ou leurs factures d’électricité, sans être dans la misère : pas
de ce monde-là que vient cette fille de chanteurs lyriques question de coller le bourdon à qui que ce soit. Ses héros affron-
vedettes, Roger Bourdin et Géori Boué. Le couple, qui vit dans un tent des divorces, des deuils, des dépressions, mais ils s’en sortent.
hôtel particulier à Neuilly, mène grand train entre deux voyages. Les livres de Françoise Bourdin, c’est la vraie vie en mieux. Ses
Une drôle d’enfance avec des parents souvent absents, absorbés par romans collent aux problématiques sociétales du moment : le der-
leurs carrières et leurs tournées, une sœur adorée et une tante qui nier pose la question de la souffrance animale. Celui d’avant avait
joue la mère de substitution, une maison aux allures de décor de pour cadre une copropriété et ses inévitables bisbilles. Le prochain
théâtre avec des costumes d’opéra partout, chapeaux à plumes, aura pour toile de fond les déserts médicaux.
pelisses brodées de sequins et volumineuses perruques.
De ses premières années, elle garde le souvenir d’une ambiance
baroque et fantasque, de photos dans des revues qui ne ressem-
blent en rien à leur vie quotidienne : « Sur l’une d’elles ma mère
posait à nos côtés dans la cuisine avec une casserole à la main,
c’était du cinéma ! » Est-ce de là que lui vient son goût pour les
histoires ? Ou peut-être plutôt du cataclysme de ce soir de Noël
quand sa mère planta mari et fillettes sans un mot. « Elle nous avait
laissé un caniche sous le sapin en guise de cadeau. J’avais 8 ans, ma
sœur m’a dit : “Maman est partie.” Comme je n’y croyais pas, elle m’a
emmenée devant son dressing : il n’y avait plus un seul vêtement,
seuls les cintres pendaient dans le vide.»
À partir de ce jour, plus rien n’a été comme avant. « Mon père n’a
plus jamais été gai. » Ses cachets s’espacent tandis que la mère
continue de vibrer sous les vivats : « On avait l’impression que les Ses personnages ont parfois des fins
lumières de la fête s’étaient éteintes de notre côté. » La mère réap-
paraît de temps à autre, fait descendre ses filles au café d’en bas le
de mois difficile, du mal à payer leurs
temps d’un chocolat chaud et repart un quart d’heure plus tard, crédits ou leurs factures d’électricité,
tornade insaisissable. Françoise Bourdin a mis des années à
s’avouer qu’elle avait été abandonnée. Pas rancunière, elle s’est
sans être dans la misère : pas question
occupée de sa mère les dernières années de sa vie. de coller le bourdon à qui que ce soit.
60
GALEC – 26 Quai Marcel Boyer – 94200 Ivry-sur-Seine, 642 007 991 RCS Créteil.

PAR LES ROUTES


de Sylvain Prudhomme
(Gallimard)

Créés il y a 10 ans, les Prix Landerneau des Espaces Culturels E.Leclerc accompagnent l’actualité
littéraire tout au long de l’année. Pour le Prix des Lecteurs 2019, le jury de lecteurs des Espaces
Culturels E.Leclerc, présidé par Philippe Besson, aux côtés de Michel-Édouard Leclerc,
a récompensé « Par les routes » de Sylvain Prudhomme.
“Plaire au plus grand nombre,
c’est ce que tous les auteurs Auparavant, il lui arrivait de voyager : en Écosse, une fois, pour le
besoin d’un roman, un séjour dans le sud de la France… Mais avec
veulent, non ? Plaire n’est Internet, plus la peine de se déplacer. « Il suffit d’aller sur Google
pas forcément suspect. Maps pour décrire une région», reconnaît-elle. Pareil pour les univers
professionnels, toutes les informations dont elle a besoin sont à por-
Et le plus grand nombre n’a tée de clic. Elle a eu un deuxième mari qu’elle a quitté lui aussi il y a
pas forcément mauvais goût.” bien longtemps et elle se dit contente de faire ce qu’il lui plaît sans
avoir de comptes à rendre à personne.
Le week-end, ses deux filles (l’une est notaire, l’autre travaille à la
radio) et ses petits-enfants viennent lui rendre visite. Elle ne fait
que deux ou trois salons littéraires par an, pas davantage : « Je suis
un peu sauvage. » De temps à autre, elle se rend à Paris où elle
loue un pied-à-terre. Elle y prend ses rendez-vous médicaux,
passe chez son éditeur, voit quelques amis et rentre dare-dare
dans sa campagne. Françoise Bourdin n’est pas du genre à claquer
ses droits d’auteur dans des voyages ou des bijoux. L’argent de ses
Des résonances avec l’actualité, mais sans trompette ni livres, elle l’a investi dans sa grande maison et dans des assu-
grosse caisse. « Je n’ai pas de message à délivrer, il ne faut pas se rances vie pour ses filles.

EllE
prendre pour ce qu’on n’est pas.» Elle s’attache également à ne pas
enquiquiner le lecteur avec des descriptions interminables : en semble loin la jeune fille d’autrefois qui carburait à
quelques phrases, le décor est posé. « Les premières pages sont l’adrénaline et aux sensations fortes, avec au moins
décisives, il faut que ça soit facile, que le lecteur sache immédiate- la même vitalité que Sagan. « Galoper sans casque,
ment où il est et quels sont les personnages.» Pareil pour les senti- sentir le vent brûler son visage, entendre le martèlement des sabots,
ments. Un homme tombe amoureux de la femme de son frère, il n’y a pas d’émotion plus intense », se souvient pourtant la cava-
l’affaire est expédiée en un dîner et deux paragraphes. lière. Elle tirait à la carabine (calibre .22) et adorait la vitesse, au
Marion Berrin pour M Le magazine du Monde

Pas le temps de bâiller avec Françoise qui n’est pas du genre à être point qu’elle raconte aujourd’hui sa vie à travers des cylindrées qui
paralysée par l’angoisse de la page blanche (« J’ai une imagination l’ont rendue heureuse : une Triumph Spitfire, une Volvo V40
très fertile.») De temps en temps, elle s’autorise un « pas de côté », – « une vraie petite bombe » –, quelques Alfa Romeo, une Range
un roman qui finit mal (Comme un frère, 1997), de la transgression Rover. Elle s’est assagie, s’est acheté une Hyundai car « ça ne sert
avec l’histoire d’un mari qui quitte sa femme pour un homme plus à rien d’avoir une Porsche, on n’a plus le droit de rouler vite »,
(Objet de toutes les convoitises, 2003). Elle a bien observé un petit regrette-t-elle. Pour fêter ses vingt ans chez Belfond, son patron
fléchissement des ventes quand elle déroute ses lectrices (80 % de d’alors lui a fait le plus beau des cadeaux : une journée sur un
ses lecteurs sont des femmes), mais juge cette liberté « néces- circuit au volant d’une voiture dotée d’un moteur de 570 chevaux.
saire » : « Je ne veux pas être enfermée dans une mécanique, sinon je L’Express en a fait un reportage. Elle en a tiré un roman qui se
perdrais du plaisir à écrire et mes lecteurs à me lire.» déroule dans le milieu des courses automobiles.

62
ENTREZ DANS L’HISTOIRE
© Sinawi Medine

MÉDECINS DU MONDE
ET LÉGUEZ VOTRE HUMANITÉ.
LEGS • DONATIONS • ASSURANCES-VIE Demandez notre brochure.
Oui, je souhaite recevoir gratuitement et en toute confidentialité votre documentation À retourner sous enveloppe
sur les legs, donations et assurances-vie. non affranchie à :
Nom : Adresse : Médecins du Monde
Service Legs
Prénom :
Libre réponse n°30601
Téléphone : CP : 75884 Paris CEDEX 18
E-mail : Ville : Ou connectez-vous sur
legs.medecinsdumonde.org
Catherine Bienvenu, responsable des relations avec les testateurs,
© Audrey Saulem

est à votre disposition pour écouter et échanger sur votre projet,


MDM19 APB

par téléphone au 01 44 92 14 42 ou par mail : legs@medecinsdumonde.net

Les informations recueillies sur ce formulaire vont faire l’objet d’un traitement informatique par Médecins du Monde et ses éventuels
sous-traitants, destinées à des fins de gestion interne, conformément aux réglementations française et européenne en vigueur. Vous
196030

pouvez vous opposer à ce traitement et disposez d’un droit d’accès et de portabilité, de suppression, de rectification et de limitation
des données en contactant le service legs, donations et assurances-vie par téléphone au 0 800 014 014. Vous avez toujours aussi la
possibilité d’introduire une réclamation auprès de la CNIL.
Des membres du collectif
Kourtrajmé, à Paris, en 2002.
En haut, Alexandre Gavras, le frère
de Romain (en soutane, à gauche),
Olivier Barthélémy (au centre,
en parka rouge), Vincent Cassel
(au centre, en cuir noir), Ladj Ly
(à droite, en blouson noir). Au milieu,
Oxmo Puccino (en veste en jean),
Bertrand Grébaut (avec le casque
de moto), Christian Chapiron
Archives Kour trajmé

(à droite, en soutane). Au premier


plan : Romain Gavras (à gauche,
bras levé), Alexis Manenti (bonnet
bleu, bord rouge), Tarubi (un
des acteurs de Sheitan, avec les
écouteurs), Kim Chapiron (en rouge).
l e m ag a zine

la petite
famille
du cinéma. Texte Clémentine Goldszal

Dans les années 1990, une bande de potes se forme sur la base d’une
passion commune : le cinéma. Un art que ces enfants de la balle ou
de la banlieue parisienne apprennent en autodidactes, et qu’ils pratiquent
au sein d’un collectif, Kourtrajmé. De documentaires en courts-métrages
et en clips, ces petits frères de Vincent Cassel et Mathieu Kassovitz se sont
imposés dans le paysage. Jusqu’à conduire certains d’entre eux à Cannes,
tel Ladj Ly, primé pour “Les Misérables”, en salle le 20 novembre.
65
Ce merCredi 15 mai, Ladj Ly n’est pas producteur de l’émission « Clique », sur Canal+ ; puis on s’est tous retrouvés dans sa chambre à
venu seuL. En ce deuxième jour du Festival de l’artiste JR ; le réalisateur et acteur Mathieu manger des club sandwiches. »
Cannes, le cinéaste de 39 ans monte les marches Kassovitz, les comédiens Vincent Cassel et Olivier À quinze dans une chambre, comme il y a vingt-
du Palais avec l’équipe des Misérables, son premier Barthélémy ; le rappeur Oxmo Puccino… cinq ans, quand ils faisaient leurs premiers pas,
long-métrage, présenté en compétition. Devant Devant ce groupe d’amis pour la plupart bientôt non pas sur les bancs de La Fémis ou dans une
les photographes, le réalisateur pose entouré des quadragénaires, un nom est apparu sur les salle de la Cinémathèque, mais dans la cage d’es-
producteurs et des acteurs du film, une plongée lèvres des connaisseurs : Kourtrajmé (court- calier bariolée d’un immeuble de quatre étages
dans le quotidien de trois agents de la brigade métrage en verlan), le nom d’un collectif de du 20e arrondissement parisien. C’est là, près de
anticriminalité de Montfermeil, en Seine-Saint- cinéastes né dans les années 1990. Une forma- la porte de Montreuil, que tous se retrouvaient,
Denis. Quelques mètres plus loin, s’apprêtant à tion comme le hip-hop en regorge, aux contours fils d’artistes, enfants de la balle biberonnés à la
fouler à son tour le tapis rouge, sa bande de vagues, qui a accueilli des dizaines de membres, contre-culture, et copains des classes populaires
copains patiente, costumes noirs, lunettes de soleil mais dont le noyau dur était présent sur les venus de toute l’île-de-France. Au sein de ce bâti-
et sourires radieux. En rang d’oignons, puis tassés marches cannoises. À l’image de Ladj Ly, habi- ment discret vit Christian Chapiron, alias Kiki
comme dans une mêlée pour quelques selfies, on tué des plateaux, auteur de documentaires, qui Picasso, graphiste, peintre et agitateur de l’un-
remarque : Kim Chapiron, réalisateur, photo- repartira quelques jours plus tard auréolé d’un derground artistique des années 1970 avec son
graphe et musicien (il a signé avec son groupe prix du jury. « On était hyper contents pour Ladj, collectif, Bazooka, qui publie des images irrévé-
Pink Noise la musique des Misérables) ; Romain mais aussi tellement heureux d’être entre nous, rencieuses dans Actuel ou Libération. Il a élevé ici
Gavras, cinéaste et clippeur ; Toumani Sangaré, lui se souvient Mouloud Achour. Le soir du prix, on son fils Kim et ses deux filles, Mai Lan et Mai Thu.
aussi réalisateur ; Mouloud Achour, journaliste et est allés faire des politesses pendant une heure, L’appartement du premier est un temps occupé
Ci-contre, de gauche
à droite, les acteurs
Olivier Barthélémy
et Nicolas Le Phat
Tan, et le réalisateur
Ladj Ly sur le
tournage de
Sheitan (la photo
est de l’artiste JR,
lui-même membre
de Kourtrajmé).

Ci-dessous, le
15 mai, à Cannes,
la bande de copains
de Ladj Ly (dont
Mathieu Kassovitz,
JR, Mouloud Achour,
Kim Chapiron,
Romain Gavras,
Toumani Sangaré).
Le réalisateur y
présentait son film
Les Misérables.
l e m ag a zine

par Alexandre Gavras, fils du réalisateur rencontré Kim, je devais avoir 8 ans, se souvient de la voie ferrée ». Il deviendra un réalisateur
Costa-Gavras et de la productrice Michèle Ray- Ladj Ly. Aux Bosquets, où j’ai grandi, tout le vedette avec Métisse (1993) et surtout La Haine
Gavras, aujourd’hui producteur. Son petit frère monde connaît sa tante Marie-Christine ; c’était un (1995), avec Cassel. Les deux millions d’entrées
Romain y passe les week-ends, avant d’emmé- peu l’assistante sociale de la cité. Quand Kim et en France ont ouvert la voie à une génération née
nager au deuxième. Au quatrième vivait Chantal moi on a été trop grands pour le centre de loisirs, dans la culture rap, l’autorisant symboliquement
Rémy, monteuse et productrice pour la télévi- on a commencé à se connecter sur Paris.» à faire des films. Aussi, quand Cassel accepte,
sion, puis son fils Mathieu Kassovitz. Ils ont 18 ans. Ils ne sont pas originaires des en 2002, la proposition de Kim Chapiron de jouer
« Cet immeuble, qui était à l’époque un peu au mêmes milieux, mais la question des différences dans un court-métrage, « ça nous a tout d’un coup
milieu de nulle part, c’est toute notre jeunesse, se sociales ne se pose pas, toujours gommées par donné un peu de crédibilité », selon Romain
souvient Romain Gavras, qui évoque les heures l’amitié, les enfances passées ensemble et l’envie Gavras. Les Frères Wanted est le résultat d’un
passées avec Kim Chapiron et son copain d’école de faire du cinéma. Voilà quelques années que week-end de tournage « complètement à l’ar-
Toumani Sangaré. Quand on a commencé à faire Kim, Romain et Toumani tournent à leurs heures rache », du propre aveu de son réalisateur : « J’ai
des petits films, on s’en servait comme décor. » perdues des courts-métrages, avec un camés- appelé Ladj et ses potes de Monftermeil, Olivier
D’autant que, dans un loft du rez-de-chaussée cope hi8. L’esthétique est artisanale : images syn- Barthélémy, qui jouait dans tous nos films, et
habite Chris Marker, immense réalisateur à la copées, montage hypertonique, punchlines à fort Tarubi, un ami capoeiriste… » Le pitch est som-
réputation de reclus. « On le croisait souvent, potentiel, intrigues rudimentaires… Les vidéos, maire : « Ladj est en difficulté parce qu’il a volé les
ajoute Romain Gavras. Du coup, Kim et moi, on a qui dépassent rarement les dix minutes, sont cendres d’un grand maître. Vincent et Barth lui
regardé le film Sans soleil (1983) très tôt. Même si montées sur deux magnétoscopes, puis transfé- viennent en aide.» Quelques semaines plus tard,
on était des petits cons, ça nous a ouverts, l’air de rées sur des cassettes VHS que le trio distribue Cassel accorde à Chapiron deux heures de plus
pour tourner un raccord. Ainsi naît La Barbichette,
“Sur lES tournagES, tout lE mondE faiSait tout. un sketch de moins de cinq minutes, diffusé par
JE mE SuiS rEtrouvé accESSoiriStE SanS Savoir le jeune site Internet du collectif et des DVD dis-
tribués ici et là, qui propulse Kourtrajmé dans
cE qu’était un accESSoiriStE, J’ai appElé dES mEcS l’aventure de la viralité avant l’heure.
avEc dES têtES marrantES SanS Savoir quE JE faiSaiS La démocratisation de la vidéo puis l’arrivée du
numérique offrent une visibilité inespérée. « Ils
du caSting, trouvé dES fringuES SanS Savoir ont eu la chance d’arriver au moment où l’audio-
quE c’était du StyliSmE… minE dE riEn, J’ai touché visuel se démocratisait, analyse Christian
Chapiron. Kim et Romain ont eu à portée de main
touS lES métiErS du cinéma SanS JamaiS fairE les premières caméras pas chères de très bonne
d’écolE.” ladj ly, réalisateur
qualité. Le son était bon, les logiciels de post-pro-
duction et de montage, facilement piratables… »
C’est d’ailleurs lui qui avait rapporté à son fils, au
début des années 1990, un fish eye du Chinatown
de Los Angeles. Cet objectif grand angle, qui
filme à 180 degrés et courbe les contours de
l’image, devient la marque de fabrique des pro-
ductions Kourtrajmé. « Spike Jonze l’utilisait aux
États-Unis dans ses vidéos de skateboard, mais on
a été parmi les premiers à en avoir un en France,
raconte Kim Chapiron. Ça a donné à tout ce qu’on
faisait un côté “cinoche”.» « On arrivait avec des
rien, à une certaine idée de la poésie des images.» gratuitement à qui veut bien les prendre. Elles films courts, urbains, avec nos gueules à nous… Ça
Le cinéaste (« le sage », pour Kim Chapiron) sont estampillées « Kourtrajmé », personne de la a marqué les esprits, ajoute Ladj Ly. Et comme on
assure la tutelle spirituelle ; la bande-son, bande ne se souvenant de l’année exacte de nais- avait créé notre propre chaîne de production, de
hip-hop, est fournie par la collection de vinyles sance du label – un flou qui concerne aussi le fabrication et de distribution, on n’avait besoin de
de Christian Chapiron. nombre de membres que le collectif tentaculaire personne.» Quand Kim Chapiron réalise en 2003

En
a comportés. En tout cas, le nom est déposé en le clip de Pour ceux, morceau du collectif
1997, Mouloud Achour est un association loi de 1901. Le bac en poche, Kim Mafia K’1 Fry, le site Internet de Kourtrajmé
jeune homme de 17 ans, qui Chapiron, apprenti graphiste, dessine les explose. L’année précédente déjà, le webmaster
rêve de devenir journaliste. Il jaquettes des VHS. Quelques années plus tôt, un attitré de l’équipe avait eu l’idée d’une « bonne
rencontre le trio Gavras- ami graffeur de Romain Gavras (Bertrand vanne » : « On avait mis le numéro du FN sur
Chapiron-Sangaré. « Quand j’ai Grébaut, aujourd’hui chef du restaurant parisien notre site, rigole Mouloud Achour. On a fait péter
débarqué et que j’ai découvert le travail de Kiki Septime) a mis au point un logo. Leur recette ? leur standard ! » Romain Gavras compare cette
Picasso, son engagement politique, Kim qui dessi- Un sens de l’humour potache et provocateur. Et liberté avec celle de la Nouvelle Vague, rendue
nait des pénis géants sur les murs, je me suis dit une dose d’esbroufe bien ordonnée. « Dès le possible par l’invention de caméras à la pellicule
que j’étais chez les oufs, confie-t-il. Mais c’était début, ils ont compris qu’il fallait jouer sur la pro- plus sensible, qui ont permis de sortir des stu-
cool, à cet âge, d’avoir un endroit à Paris où on pagande massive : même si on n’a rien, on fait dios pour tourner dans la rue, en lumière natu-
pouvait tous atterrir.» «Tous », c’est aussi Olivier croire aux autres qu’on est déjà puissants, raconte relle. « La technologie a le pouvoir de dicter les
Barthélémy, copain d’école de Kim et Toumani, Christian Chapiron. Pendant des années, courants, théorise-t-il. Quand une invention se
Alexis Manenti (l’un des rôles principaux des Kourtrajmé, c’était juste des gamins dans leur cage démocratise, on ne raconte plus les mêmes his-
Misérables), camarade de collège de Romain d’escalier qui faisaient semblant.» toires, et la grammaire change.»
Gavras, qui vit alors dans le 5e arrondissement, et Les gamins ont deux modèles : Mathieu Kassovitz Sur les tournages, l’improvisation règne. «Tout le
JR. Syspeo/Sipa

bien sûr Ladj Ly. Celui-ci vient de Montfermeil, en et Vincent Cassel. Quand il était adolescent, son monde faisait tout, raconte Ladj Ly. Je me suis
Seine-Saint-Denis, où habite une partie de la voisin Christian Chapiron avait prêté à Kassovitz retrouvé accessoiriste sans savoir ce qu’était un
famille maternelle de Kim Chapiron. « Quand j’ai une caméra pour qu’il aille « faire joujou du côté accessoiriste, j’ai appelé des mecs avec des

67
l e m ag a zine

têtes marrantes sans savoir que je faisais du quand même à Cannes une avant-première et une Romain voyageait beaucoup, Kim venait de finir
casting, trouvé des fringues sans savoir que c’était fête fastueuse. La monteuse des Misérables, Flora le tournage de Dog Pound, son deuxième film,
du stylisme… Mine de rien, j’ai touché tous les Volpelière, les rencontre l’année suivante. les premiers enfants étaient nés… On se voyait
métiers du cinéma sans jamais faire d’école.» À « En 2006, Vincent Cassel était maître de cérémo- un peu moins. Ça a remis au premier plan ce truc
19 ans, il s’achète sa première caméra et n’a, nie à Cannes, et Canal+ avait demandé à Kim de de Kourtrajmé : ne faire des choses qu’avec des
depuis, jamais arrêté de filmer. « Dès qu’il se pas- filmer les coulisses de sa préparation. Je me suis gens qui m’inspirent et que j’aime. Faire croquer
sait un truc – et aux Bosquets, il se passe tout le retrouvée embarquée avec eux, cinq jours ensemble la clique, quoi. »
temps quelque chose – je filmais. S’il ne se passait à travailler comme des acharnés dans une suite du Aussi, tout reste en famille. Les spectateurs avertis
rien, je filmais mes potes.» Martinez. » Elle découvre alors l’abondance de repéreront dans Les Misérables Kim Chapiron (tra-
En 2005, quand les émeutes éclatent à Clichy- rushes, caractéristique du collectif : « Comme vesti), Romain Gavras (barbu) ou Mouloud Achour
sous-Bois après la mort de Zyed et Bouna, deux l’idée, dans tout ce qu’ils font, c’est de capter une (à la télé). Romain Gavras explique ainsi cette ami-
adolescents électrocutés dans un transformateur humeur, ils filment tout, un truc dans la rue qui les tié de plusieurs décennies : « On est restés potes
électrique alors qu’ils tentaient d’échapper à un fait marrer, un mec avec une bonne tête...» parce qu’il n’y a jamais eu d’argent en jeu. À
contrôle de police, Ladj Ly est aux premières Avec les années, chacun poursuit sa propre car- l’époque, les revenus des DVD, des tee-shirts ser-
loges. Il en tire l’année suivante 365 jours à rière. Romain Gavras cachetonne dans la pub de vaient à financer les tournées en province ou les
Clichy-Montfermeil, un documentaire à vif qui luxe (pour Dior notamment), cartonne avec ses projets suivants…Au fil des ans, on a tous fait notre
contribue à le faire connaître. D’entrée de jeu,
son quotidien dans la cité injecte à son travail une “Montrer nos visages, nos accents, nos fautes
dimension plus frontalement politique que les
délires nourris de surréalisme et d’absurde de ses
De français, nos éclairs De génie, nos coups De
amis parisiens, pourtant pas moins engagés. « Il colère et notre folie, Montrer qu’on est capables
y a toujours eu quelque chose de militant dans
notre démarche, assure Kim Chapiron. Le père de
D’être siMpleMent Des artistes, ça, c’est politique.”
MouLoud achour, journaListe et producteur
Romain avec ses films, mon père avec son collectif
Bazooka... Ma grand-mère maternelle, elle, était
une grande figure du Parti communiste vietna-
mien. Elle a connu dix ans de maquis, trois ans de
torture… Nous sommes tous les produits de ces ten-
sions et de ces histoires. » Même son de cloche
chez Mouloud Achour : « Montrer nos visages, nos
accents, nos fautes de français, nos éclairs de
génie, nos coups de colère et notre folie, montrer
qu’on est capables d’être simplement des artistes,
ça, c’est politique.»
Ils rêvent de cinéma. Ils doivent donc aller à
Cannes. En 2002, pour promouvoir leur premier
DVD, qui regroupe soixante heures de courts-
métrages, docu-fictions et documentaires, la
bande met le cap au sud. « On est partis en voi-
ture à cinq ou six. On s’est dit qu’on irait faire de
la promo, donner des DVD aux “restas”, se sou-
vient Ladj Ly. On a collé des affiches partout,
réussi à squatter une salle pour faire une projec- clips pour Justice, Kanye West ou MIA, et a mar- business à côté, et ça a permis à Kourtrajmé de
tion… La première nuit, on a dormi sur la plage, qué les esprits avec son deuxième film, Le monde rester un truc pur.» Prochaine aventure d’enver-
mais la deuxième, Thomas Langmann [le produc- est à toi (sélectionné en 2018 à la Quinzaine des gure : le développement de l’école Kourtrajmé,
teur], qui nous aimait bien parce qu’on était un réalisateurs). Kim Chapiron prépare son qua- ouverte par Ladj Ly en 2018, à Montfermeil, qui
peu foufous, nous a filé sa suite au Martinez. trième film. Mouloud Achour est devenu une forme des jeunes aux métiers du cinéma. Dans les
Grave erreur ! On est resté trois jours et on a laissé figure du journalisme pour les jeunes générations années qui viennent, l’école a vocation à se
une note de 15 000 euros de room service.» avec son émission « Clique » et sa boîte de pro- déployer, et même à se délocaliser, pour intégrer
duction. Il vient de boucler le tournage de son Le Conservatoire, un projet auquel travaillent

Dans
les années qui suivent, la premier long-métrage, Les Méchants, dont Ladj depuis des années Ladj Ly et Mouloud Achour.
descente à Cannes devient Ly est coproducteur (où la petite sœur de Kim Situé à Noisy-le-Sec (où ce dernier a grandi), le
une tradition. Vincent Chapiron, Mai Thu, déjà embauchée sur Les lieu, actuellement en travaux, formera également
Cassel les introduit dans les soirées en les présen- Misérables, est costumière). Après avoir réalisé aux professions du journalisme et des médias, et
tant comme « l’avenir du cinéma français ». Très des clips pour des rappeurs français, Toumani abritera un restaurant imaginé par le chef Jean
vite, ils n’ont plus besoin de lui pour entrer en Sangaré s’est installé au Mali (le pays natal de son Imbert. « Kourtrajmé, c’est comme une grande
Collectif Kour trajmé. Ber trand Trichet. Sipa

boîte. De courts-métrages en clips et en documen- père), il y a près de vingt ans. Il y réalise des docu- famille, résume Alexis Manenti. Il y a le tonton
taires, la viralité a fait son office et attiré l’attention mentaires, a créé en 2016 une série, Taxi Tigui, et pervers, le frère qui a fait de la prison, le cousin
des producteurs. En 2005, Kim Chapiron est, à vient de sortir son premier film, Nogochi, dans adopté, la petite sœur chelou… » « Comme dans
25 ans, le premier à faire le grand saut vers le long- lequel Alexis Manenti tient le rôle principal. toutes les familles, ajoute Kim Chapiron, il y a ceux
métrage avec Sheitan, mi-film d’horreur, mi-teen L’esprit d’équipe est toujours là. D’autant que avec qui on va faire des pique-niques tous les
movie, qui voit une bande d’adolescents se faire certaines blessures restent vives. En 2011, DJ week-ends et ceux qu’on voit aux mariages et aux
trucider par un tueur désaxé dans une maison iso- Mehdi, membre du collectif, meurt dans un enterrements. Mais c’est une famille qui date, des
lée. À l’affiche, Vincent Cassel, Ladj Ly, Olivier accident à son domicile. « À cette époque, tout potes de trente ans.»
Barthélémy, Leïla Bekhti… Le film a beau ne figu- le monde s’était un peu éloigné, raconte Mouloud
rer dans aucune sélection, le distributeur organise Achour. J’étais à fond dans le “Grand Journal”, “Les MisérabLes”, de Ladj Ly, en saLLe Le 20 noveMbre.

68
Ci-dessus, de gauche à
droite, Ladj Ly, Kim
Chapiron, Romain Gavras
et Nizar Ben Fatma (qui
joue dans Les Misérables),
en 2004. Ci-contre, Leïla
Bekhti et Nicolas Le Phat
Tan, acteurs de Sheitan,
de Kim Chapiron. En haut,
à droite, sur le ticket,
Toumani Sangaré en
photo. à droite, des
membres du collectif
(dont Toumani Sangaré,
crâne rasé, Kim Chapiron
et Romain Gavras) devant
une photo de Ladj Ly
signée JR, à Monfermeil.
Ci-dessous, Romain
Gavras devant son propre
graff, au Trocadéro,
en 2001. En bas, à droite,
à Cannes, en 2005, pour
Sheitan, Kim Chapiron
(le réalisateur, agenouillé,
à g.), Toumani Sangaré
(caméscope à la main),
Mouloud Achour (chemise
rose), Romain Gavras
(barbu), Vincent Cassel
(au centre), Olivier
Barthélémy (au fond,
lunettes de soleil) et
Ladj Ly (à droite).
70
Les exiLés
Le PortfoLio

Photos Ricardo Nagaoka


Texte Stéphanie Le BaRS

de PortLand. Dans cet Oregon qui a longtemps banni les Noirs, les Afro-Américains
étaient cantonnés à un quartier de la plus grande ville de l’état. Mais de
là aussi, ils doivent partir, chassés non plus par la loi mais par une forte
et rapide hausse des loyers. Pendant deux ans, le photographe Ricardo
Nagaoka a suivi cette population déracinée, dressant les portraits de ceux
qui, plus encore que leurs maisons, ont perdu une part d’eux-mêmes.
le portfolio

Dan s l’amérique contemporaine, la du xxe siècle et une communauté suprémaciste des étrangers : « On leur fait comprendre que leur
ville de Portland, dans l’État de l’Oregon, est s’y est développée jusque dans les années 1990. place n’est pas vraiment là. Or, même si leurs rues
réputée pour son progressisme, sa scène cultu- Nourri de ce contexte particulier, Ricardo étaient aussi frappées par la drogue ou la violence
relle ou encore son engagement pour l’environ- Nagaoka a suivi pendant deux ans la population des gangs, c’était le seul endroit dont ils pouvaient
nement. Mais le photographe Ricardo Nagaoka de ce quartier. Celle-ci a été contrainte, du fait de dire : c’est chez moi.» Mais le photographe, lui-
montre un tout autre versant de la réalité. Il s’in- la hausse des prix du logement, de l’absence de même déraciné du Paraguay au Canada, puis aux
téresse à la communauté afro-américaine de la protection des locataires et de la gentrification de États-Unis, a préféré s’arrêter sur les visages plu-
ville, à son histoire, dans toute sa complexité. la ville, d’abandonner les maisons aux promo- tôt que sur les habitations perdues. « Lorsqu’on
Lui qui est né au Paraguay de parents japonais teurs. « Ce phénomène existe dans d’autres villes perd sa maison, ce n’est pas la perte physique des
et a fait de l’Oregon son port d’attache décrit le des États-Unis, mais ici il est particulièrement pièces que nous ressentons, mais les souvenirs et
quartier historique de la population noire, au rapide. Certaines familles ont vu leur loyer aug- l’identité que nous avons forgés dans ces lieux. Je
nord-est de Portland, et la façon dont cette menter de 300 à 500 dollars par mois pendant un ne voulais pas que tous ces gens soient réduits à
petite communauté – seulement 6 % des an », explique le photographe. Dans les portraits des statistiques, mais qu’ils puissent raconter leur
quelque 600 000 habitants – est marquée par le qui peuplent ce projet – et futur livre –, intitulé histoire. » Les clichés s’arrêtent toutefois sur
passé suprémaciste blanc de la ville. Eden within Eden, titre emprunté à un ouvrage quelques endroits parmi les plus emblématiques
Lors de la création de l’État en 1859, la Consti- de James J. Kopp consacré aux utopies qui ont vu du quartier et de la « vie d’avant » : l’église bap-
tution interdisait aux Noirs ne résidant pas déjà le jour dans cet État, Nagaoka a saisi « la tristesse tiste, qui fut l’un des premiers lieux de culte afro-
sur place de rejoindre l’Oregon, en faisant ainsi le et la frustration » des habitants. Ici, même les américain de la ville et vit naître le mouvement
seul État « white only » de l’Union. Au fil des enfants semblent avoir remisé leur sourire. «À local pour les droits civiques, le parc où les habi-
décennies, la ségrégation s’y est ancrée : l’État n’a l’origine, on a forcé ces gens à vivre ensemble dans tants se retrouvent en famille. Nagaoka
Ricardo Nagaoka

ratifié le quinzième amendement de la certaines parties de la ville ; ils y ont construit leur témoigne : « Même déplacés à l’autre bout de la
Constitution américaine – introduit en 1870, il a maison, leur monde, et aujourd’hui, on les force à ville, ils reviennent à l’église le dimanche pour
donné le droit de vote aux hommes noirs –, en partir, à se disperser dans des zones périphé- retrouver le sens de leur communauté, ou dans le
qu’en 1959 ; le Ku Klux Klan y a prospéré au début riques ». Ceux qui restent sont regardés comme parc où ils ont joué étant enfants.»
Ricardo Nagaoka

73
74
Ricardo Nagaoka
Ricardo Nagaoka

le portfolio
76
Ricardo Nagaoka
Ricardo Nagaoka

le portfolio
présentent

LE SALON DES MBA & EXECUTIVE MASTERS

23 NOVEMBRE 2019

Les meilleurs programmes de MBA, Executive Masters...


1 heure de Master Class animée par Audencia
Des conférences animées par Le Monde et les écoles

INFOS & INSCRIPTIONS : MBAFAIR-LEMONDE.COM

PALAIS BRONGNIART - PLACE DE LA BOURSE - PARIS


LE GOÛT

L’artiste chez
lui, à Paris,
le 27 septembre.

SebaStian,
prince électro.
Il est l’une des têtes d’affIche de l’électro françaIse. après des
collaboratIons avec charlotte gaInsbourg ou frank ocean, le dj,
Texte Stéphane DaveT com posIteur et producteur de 38 ans sort “thIrst”, son deuxIèm e
Photos James TOLICH album en solo, quI faIt la part belle à la rêverIe et à la sensualIté.

79
Le goût
L’as des ordinateurs, né à Boulogne-Billancourt, a pris goût aux
rencontres. Avec les années, ce poulain de l’écurie Ed Banger (le
label discographique de Justice ou Breakbot) a multiplié les ponts
vers d’autres artistes : remix de Daft Punk, des Beastie Boys,
Woodkid, Uffie ; musiques des films Steak de Quentin Dupieux
(2007), Notre jour viendra (2010) et Le monde est à toi (2018) de
Romain Gavras ; bande-son du défilé printemps-été 2020 pour
Qui trop embrasse, mal étreint. Après avoir tendre- Saint Laurent… Pour autant, si ces expériences ont contribué à
ment bécoté son double sur la pochette de son premier album, faire de lui une des têtes d’affiche de l’électro française – et un
Total, en 2011, SebastiAn lui file une raclée sur celle du nouveau, artisan de son succès dans le monde entier –, sa carrière solo a
James Tolich pour M Le magazine du Monde. Postproduction Sheriff

Thirst. Photographiées et trafiquées avec ironie par Jean-Baptiste dépendu d’autres rencontres, plus décisives encore.
Mondino, les deux images s’amusent, à huit ans d’écart, de la sur- Comme celle de Frank Ocean, chanteur californien issu du collectif
chauffe narcissique menaçant les artistes à l’ère des réseaux sociaux. hip-hop Odd Future, dont les expérimentations et l’intimisme à vif
« En quelques années, la célébration de soi a dégénéré en quelque ont bousculé l’univers des musiques urbaines. En 2012, son pre-
chose de lourd et malsain», constate le musicien et producteur fran- mier album, Channel Orange, avait «scotché» SebastiAn. «Quelques
çais de 38 ans à l’humour pince-sans-rire. Si le bisou du premier mois après, je reçois un appel surprise par Skype », se souvient le
disque était contredit par une violence musicale, la castagne mise Parisien d’origine serbe. « Frank Ocean, que je n’avais jamais ren-
en scène sur la pochette de Thirst ne laisse rien deviner de la sen- contré, me demande : “Tu peux être là demain ? – Où ? – À Los
sualité et des élans romantiques qui l’habitent. Plus lancinants que Angeles.”» Tous frais payés, il file en Californie et commence à
survoltés, les nouveaux morceaux de Sébastien Akchoté – long- participer aux projets de la star atypique du R’n’B américain.
temps réputé pour sa façon de secouer les tympans – s’humanisent, « Jamais je n’avais perçu autant de liberté dans un processus artis-
en laissant plus de place aux rêveries et aux voix d’invités : les néo- tique », insiste celui qui échangera ainsi pendant trois ans avec
soul singers américains Mayer Hawthorne, Sunni Colon, Gallant ou Frank Ocean pour son album Blonde (2016). « Il pouvait appeler
Syd, les rockeurs excentriques des Sparks, le rappeur canadien qui il voulait et tout essayer, en n’étant jamais bloqué par des for-
Allan Kingdom ou l’Irano-Hollandaise Sevdaliza. mats, ni obsédé par l’idée de tube. Cela m’a beaucoup apporté.»

81
Le goût

“à mes débuts, j’avais avec les ordinateurs la


même approche que les ados pouvaient avoir
avec une guitare à l’époque du punk. L’énergie
et l’impulsivité comptaient plus que la finition.”

Autre étape cruciale de l’évolution musicale du DJ aux basses Le créneau instrumental étant occupé par son virtuose de frère,
vrombissantes et aux ambiances ténébreuses, sa rencontre avec l’adolescent s’affirme avec l’aide des machines. «C’était l’époque où
Charlotte Gainsbourg, qui, en 2013, lui confie la réalisation artis- les outils électroniques se démocratisaient, remarque SebastiAn.
tique de son album Rest. «Au départ, elle m’a sollicité pour pro- L’ordinateur m’a permis d’aller explorer des territoires différents.» À
duire des morceaux électro et rentre-dedans », se souvient 15 ans, ce fan de DJ Premier (du duo américain Gang Starr) fréquente
SebastiAn. L’entente n’est pas immédiate. « J’insistais pour qu’elle d’abord le milieu hip-hop, en se heurtant à la frilosité des rappeurs
chante en français, mais elle refusait. La disparition de sa sœur Kate français face à l’électro. Admirateur de la techno cérébrale du label
Barry, cette même année, a fait vriller le projet. » Rest se trans- Warp (Aphex Twin, Autechre, LFO…) et en aucun cas night-clubbeur,
forme alors en un disque de deuil et d’affirmation de soi, dans SebastiAn se forme sur le tard à la culture des dancefloors grâce à sa
lequel la fille de Serge Gainsbourg et Jane Birkin prend la plume rencontre avec Pedro Winter, fondateur de Ed Banger, label rénova-
et le micro pour se démasquer en français. « En écrivant des teur de la French Touch dont il devient l’un des piliers. « On avait
choses aussi personnelles sur sa famille, elle ne pouvait plus se avec les ordinateurs la même approche que les ados pouvaient avoir
camoufler derrière l’anglais », analyse le producteur-compositeur avec une guitare à l’époque du punk, se rappelle-t-il. L’énergie et
qui, loin de se contenter des sons électro, intégrera l’ADN gains- l’impulsivité comptaient plus que la finition.»
bourien pour le réinventer avec un sens cinématographique du Conciliant désormais tensions robotiques et raffinement musical,
drame, du groove et de la majesté pop. le producteur livre-t-il un peu de lui-même dans un disque dont
Bidouillages aventureux pour Frank Ocean ou mélodies structu- les textes et le chant sont confiés à d’autres ? « Je n’ai pas l’impres-
James Tolich pour M Le magazine du Monde

rées pour Charlotte Gainsbourg, celui dont les live et les sets de DJ sion de créer des œuvres pour parler de moi », assure le pudique
continuent d’avoir la puissance de turbines n’hésite pas à sortir de esthète. Le sombre instrumental du morceau Beograd semble
sa zone de confort. Un goût du risque inculqué très tôt par un frère pourtant résonner d’une histoire familiale. « Belgrade évoque mon
de treize ans son aîné, le guitariste Noël Akchoté, figure du jazz enfance », admet SebastiAn qui, après sa naissance en France, a
contemporain et des musiques improvisées. «Alors que je n’avais vécu avec sa mère dans la capitale de l’ex-Yougoslavie, avant de
que 12 ans, il m’emmenait dans des festivals comme les Instants quitter la Serbie sous la menace de la guerre. « J’adore cette ville et
Chavirés, à Montreuil, écouter des musiques expérimentales et ren- ses habitants, ce mélange d’architectures austro-hongroise et com-
contrer des artistes rétifs à toutes les conventions », se souvient muniste, de romantisme et de brutalisme. Inconsciemment, cela res-
Sébastien Akchoté qui, très jeune, sympathise et collabore ainsi sort sans doute dans ma musique.»
avec le performeur radical Jean-Louis Costes. “ThirsT”, de SebaStian (ed banger/becauSe).

82
Fauteuil Block
Chair, de Jonas
Lutz, édité par
La Chance,
2 064 €.
lachance.paris

FéTiCHE à brut pourpoint. Le design et l’architecture se sont toujours nourris mutuellement. Les archi-
tectes adorent créer leurs propres collections de mobilier et les designers s’inspirent des bâtiments qui les entourent pour dessiner des
meubles. C’est le cas de Jonas Lutz, un Finlandais installé à Rotterdam. Fasciné par l’architecture de sa ville d’adoption, entièrement
reconstruite après la guerre, et par ses bâtiments imposants déclinant béton rugueux et lignes rigoureuses, il a puisé dans ce langage
pour dessiner sa Block Chair. « Je ne suis pas parti d’un bâtiment en particulier : c’est plutôt l’esprit général du brutalisme qui m’intéresse
et que j’ai traduit ici par des formes massives », explique-t-il. Ainsi est né ce fauteuil, que l’éditeur La Chance a repéré alors que ce n’était
qu’un prototype en bois, exposé sur le stand du designer au Salon du meuble de Milan. L’entreprise parisienne y a ajouté sa touche de
fantaisie : un dossier recouvert de tissu – glamour ou strict – et des pieds en acier ou laiton. Des finitions qui donnent une physionomie
très différente à la chaise, et démontrent l’étendue du travail qu’accomplissent main dans la main éditeur et designer avant la sortie
d’un meuble. Texte Marie GoDFRAin – Photo PAUL & HEnRiETTE
Le goût

LIbrEMEnt InSpIré Motif artistique.


La créatrice de mode angeLa m issoni a imaginé pour
sa coLLection hom m e un Luxueux puLL autom naL
qui puise ses form es et ses teintes dans une scuLpture
de L’artiste suédo-chiLien anton aLvarez.

Réputée pouR ses mailles gRa- inspirée, tant leur relief me fait penser au
phiques de grande qualité et sa large tricotage de la maille. » En période de
palette de couleurs, la maison lombarde création, Angela Missoni a épinglé dans
Missoni entretient depuis longtemps des son bureau des images de ces œuvres
liens étroits avec le milieu de l’art. « J’aime abstraites. De l’une d’elles, baptisée
mettre en lumière les artistes avec lesquels 2905181626 et qui marie blanc, bleu pro-
j’échange et qui me nourrissent, c’est fond et orange vif, elle a tiré un très beau
comme un vent frais électrisant », assure pull pour homme. « J’ai insisté sur les
Angela Missoni, qui présente la ligne motifs tricotés et rebrodés qui serpentent,
masculine qu’elle supervise dans un en écho à l’aspect tridimensionnel de la
showroom transformé en galerie d’expo- sculpture, et retravaillé les teintes de bleu
sition. Le style de sa collection d’automne et d’orangé à ma façon pour y trouver ma
rappelle les sculptures du Suédo-Chilien propre harmonie », détaille-t-elle. Si
Anton Alvarez : « Je suis son travail depuis Alvarez fabrique ses œuvres avec une
longtemps et me suis même offert, il y a machine à extruder qu’il a lui-même ima-
cinq ans, l’un de ses meubles couverts de ginée, le vêtement, lui, a été confectionné
fils colorés, un banc que j’ai toujours à la à la main, en Italie. V. pé.
maison. Ses sculptures allongées en céra- Pull Missoni, en laine, alPaga et Mohair,
mique et ciment m’ont profondément Prix sur deMande. Missoni.coM

têtE CHErCHEUSE éternel Masculin.


Federico curradi ne ressemble à personne, et surtout pas à un créateur de mode. « La mode ?
Je n’aime pas ce mot, grimace-t-il. Elle dure tout juste six mois. Exactement le contraire de ce que
je cherche à faire : des vêtements pour hommes avec une longue espérance de vie. » il sort cet
Missoni. Anton Alvarez. Brett Lloyd. Amit Israeli

automne sa première collection pour la maison rochas (groupe interparfums) qui, à son contact,
adopte une nouvelle silhouette : surchemise à taches de peinture, cardigan en laine, chemise rive
gauche, long manteau… « J’ai puisé l’attitude nonchalante dans le livre love on the left Bank,
d’Ed van der Elsken, et le choix des teintes dans l’œuvre de Modigliani. » l’ensemble a beau être
emprunté à un imaginaire parisien, le quadragénaire habite dans la campagne, près de Florence,
où il a grandi et étudié l’art, avant d’entrer chez angelo, un tailleur familial. « J’y suis allé par
nécessité. Ce tailleur à l’ancienne faisait des vestes fabriquées main. Je n’avais jamais songé
à fabriquer des vêtements, mais cela m’a paru vite évident. » son talent l’entraîne chez ermanno
scervino, roberto cavalli et dunhill. aujourd’hui, il redynamise rochas. « La nature et le calme
me font aller vers des formes simples », explique-t-il. loin du brouhaha de la mode. V. pé.
rochas.coM

85
Pichet pêche Structure H119,
Jonathan Reynaud, 50 €. jonathan-
reynaud-design-ceramique.fr
Pichet vert Foekje Fleur, Home Autour
du monde, 69,50 €. bensimon.com
Pichet bleu Tub Jug, Atelier BL119,
Muuto,79 €. muuto.co
Pichet blanc The Tank, Selab +
Alessandro Zambelli, Seletti, 99 €.
seletti.it

VARIATIONS Mécanique des fluides.


Fini les formes extravagantes et les matières étincelantes ! En 2019, les designers puisent des formes dans les archétypes du quotidien,
qu’ils détournent en objets poétiques fabriqués avec des matériaux naturels. Comme un pied de nez à l’industrie, qui s’évertue à singer
la main de l’homme avec des tasses, assiettes et autres objets à l’imperfection standardisée, Foekje Fleur jette son dévolu sur le bidon
de lessive (Home Autour du monde), et Selab + Alessandro Zambelli imagine une carafe en porcelaine blanche délicate inspirée d’un
bidon d’essence (The Tank, Seletti). Le pichet en céramique des designers stéphanois Atelier BL119 est inspiré de l’arrosoir, tandis que
Jonathan Reynaud va plus loin dans cette démarche avec des pichets (Structure H119) qui mettent en exergue les traces – exagérées –
du moulage industriel. Jouant à fond la confusion entre artisanat et industrie, il les fabrique dans son atelier de Vallauris, la cité tradi-
tionnelle de potiers du sud de la France. Texte Marie GODFRAIN — Photo PAUL & HENRIETTE
le goût

Les heures vagabondes.


ÉLÉMEnt DE LAngAgE Sur la plupart deS montreS analo-
giqueS, les aiguilles font le tour d’un cadran
ponctué de chiffres. L’une désigne les heures,
l’autre, plus longue, les minutes. Mais il existe
une autre façon, plus complexe, de lire l’heure,
qui concerne un autre type de montres analo-
Cette Com pliCation horlogère m ise au point giques et convoque ce que l’on appelle les
au XVii e sièCle réinVente la façon de lire l’heure heures vagabondes. Présentes dès le xviie siècle,
sur un Cadran. petite et grande aiguilles sont celles-ci n’ont rien d’irrégulier ni d’irrationnel.
rem plaCées par un jeu de disques. Elles sont tout aussi fiables que les autres, juste
d’une configuration inhabituelle.
Regroupés sur un carrousel rotatif, trois disques
se répartissent les chiffres de 1 à 12 et défilent le
long d’un arc de cercle gradué, qui porte la
minuterie. Ce trajet dure soixante minutes et
mesure 120 degrés. Ainsi, quand le disque
affichant 3 est en face de la graduation 45, il est
4 heures moins le quart. C’est donc le chiffre
des heures qui sert d’aiguille des minutes… et il
n’y a pas d’aiguille des heures. Les disques se
succèdent. Quand celui de 10 heures est à la
60e minute, le suivant, affichant 11 heures, com-
mence à défiler. Quelque part le long de leur
parcours, là où ils ne servent pas, les disques
font un quart de tour, mettant en place le chiffre
suivant. C’est une valse lente, rare et d’une vraie
noblesse horlogère. David ChokRon
Ur werk. Arnold & Son. Gorilla

De gauche à droite, montre Urwerk UR-210 CP, boîte en titane et acier traité DLC, avec décor Clou de Paris, de 43,8 x 53,6 mm. Mouvement à remontage automatique
avec heures vagabondes sur cubes rotatifs. Prix sur demande. urwerk.com
Montre Arnold & Son Golden Wheel, boîte en or rouge de 44 mm. Mouvement à remontage automatique avec heures vagabondes. Prix sur demande. arnoldandson.com
Montre Gorilla Drift Elise, boîte en carbone forgé, aluminium et céramique, de 44 x 48,5 mm. Mouvement à remontage automatique avec heures vagabondes. 2 850 €.
gorillawatches.ch

87
le goût

Matisse, eisenstein,
Chaplin… les relations
entre CinéMa et beaux-
arts sont à l’honneur
Cet autoM ne dans
quatre expositions.
un Mélange à suCCès,
pourtant diffiCile à
iM poser il y a enCore
quelques années.

d’où ça sort ? Le 7e art au MUSÉE. texte roxana aZIMI

« Cinématisse » au musée matisse de Païni, « presque tous les créateurs du xxe siècle ont
Nice, « L’œil extatique. sergueï Eisenstein, été obsédés par le cinéma ». Le prisme cinémato-
cinéaste à la croisée des arts » au Centre graphique offre d’ailleurs un regard neuf sur les
Pompidou-Metz, « art et cinéma : les liaisons artistes qu’on croit trop bien connaître. Prenez le
heureuses » au Musée des beaux-arts de rouen, cas d’Henri Matisse. son œuvre a été explorée
« Charlie Chaplin dans l’œil des avant-gardes » au sous toutes ses coutures, face à Picasso, face à ses
Musée d’arts de Nantes… Cet automne, les maîtres, notamment Gustave Moreau, face au
musées français se sont donné le mot pour célé- jazz… on le sait moins, le peintre niçois fut un
brer les noces de la peinture et du cinéma. Un cinéphile assidu, qui consignait dans ses agendas
empressement d’autant plus inédit que le sep- les films qui l’avaient impressionné. Il a ainsi
tième art n’a pas toujours eu droit de cité dans les adoré La Règle du jeu de renoir, fut conquis par
institutions culturelles. Militant de la première l’apparente simplicité du Cirque de Chaplin, s’est
heure du rapprochement des deux champs, le passionné pour Murnau. « Lorsque je fais un
(1) Vue de l’exposition « Cinématisse », à Nice. (2) Peinture commissaire dominique Païni se souvient encore tableau, je regarde la nature, dira-t-il en 1949. Elle
de Mimmo Rotella au Musée des Beaux-Arts à Rouen.

Cinémathèque Française. Centre Pompidou-Metz/Jacqueline Trichard. Centre Pompidou/MNAM-CCI/Dist. RMN-


(3) Charlie Chaplin par Marc Chagall à Nantes. (4) Vue de de la frilosité des conservateurs, inquiets que est trop compliquée, alors je ferme les yeux et je
l’exposition Eisenstein au Centre Pompidou-Metz. l’image en mouvement ne souffle la vedette aux vois mon tableau, comme sur un écran.»
objets d’art inanimés. Les spécialistes du cinéma Inversement, les cinéastes aussi sont perméables
n’étaient guère plus chauds, arguant qu’on ne à d’autres créations, à commencer par Eisenstein
pouvait hacher en extraits des films destinés à qui, en 1940, remarquait que « la méthode du
être regardés en salle dans leur intégralité. Le cinéma est comme un verre grossissant rendant
succès populaire de l’exposition « Hitchcock et visible la méthode de chacun des arts ». son travail
l’art : coïncidences fatales » au Centre Pompidou fut longtemps jugé sous le seul angle idéolo-
en 2001 a toutefois ouvert une brèche. Pour la gique. C’est oublier que le réalisateur de La Grève
première fois en France, un réalisateur partageait et du Cuirassé Potemkine n’était pas un apparat-
l’affiche avec les œuvres de dalí, Munch, Hopper chik. Pour créer un langage nouveau, il a tout
ou Klee. depuis, cinémathèques et musées ont digéré, les avant-gardes de son temps comme les
joué cette carte pluridisciplinaire pour renouve- gravures de Piranèse et de Jacques Callot ou les

Grand Palais/Philippe Migeat. Succession Henri Matisse


ler leur public vieillissant. avec d’autant plus de sculptures de Michel-ange. Une érudition tous
facilité que les supports numériques permettent azimuts que seule une exposition – et non une
désormais de manipuler les films et de les com- simple rétrospective de films – pouvait pleine-
parer avec d’autres types d’œuvres. sans oublier ment éclairer.
qu’il est souvent plus aisé et moins coûteux de « L’œiL extatique. SergueÏ eiSenStein, cinéaSte
négocier les droits d’un extrait de film que d’em- à La croiSée deS artS », juSqu’au 24 février au
centre PoMPidou-MetZ. centrePoMPidou-MetZ.fr
prunter un tableau… « cinéMatiSSe », juSqu’au 5 janvier au MuSée MatiSSe.
Pour ada ackerman, cocommissaire de l’exposi- MuSee-MatiSSe-nice.org
tion « Eisenstein », la mixtion du cinéma et des « artS et cinéMa : LeS LiaiSonS heureuSeS », juSqu’au
beaux-arts participe surtout « d’une révision de la 10 février au MuSée deS Beaux-artS de rouen.
MBrouen.fr
hiérarchie des arts » et d’une volonté de « plonger
« charLie chaPLin danS L’œiL deS avant-gardeS »,
dans le cerveau des artistes au plus près de ce qui juSqu’au 3 février au MuSée d’artS de nanteS.
les intéresse ». Et, comme le martèle dominique MuSeedartSdenanteS.nanteSMetroPoLe.fr

88
le sens du détail La boîte à VICES de Jonathan Adler. texte Marie Godfrain

Designer star de la scène américaine,


l’extravagant Jonathan Adler conçoit des
meubles et des objets colorés, pop, régressifs
et sans tabou. Pour sa dernière collection,
baptisée « Vice », il détourne les codes
des drogues récréatives, dont il est beaucoup
question dans son pays – à ce jour, 33 États
américains ont légalisé la consommation
de marijuana. Coussins, vide-poches, urnes
et assiettes sont ainsi estampillés des mots
« weed », « ganja », « hash », voire « LSD » pour
cette boîte au look flashy, qui s’inspire de la
confiserie et du psychédélisme. Complice des
« vices » de ses compatriotes, Jonathan Adler
les invite à y déposer des bonbons ou des
psychotropes en exposant, avec la mention
« LSD », ce qu’ils gardent d’ordinaire caché.
L’Américain est loin d’être le seul designer
à jouer avec l’imaginaire des drogues. Les
bougies parfumées au cannabis se multiplient
(mais sans THC, le principal produit actif),
la marque italienne Seletti propose des
assiettes décorées d’un tapis de feuilles
de marijuana, et l’artiste David Shrigley
a édité un duo salière-moulin à poivre griffé
des mots « heroin » et « cocain ». Une façon
de prendre à rebours les leçons de vie mièvres
et lénifiantes qui se multiplient sur les coussins,
Jonathan Adler

mugs et autres objets décoratifs.


Pot en céramique « LSD », De Jonathan aDLer. 107 €. JonathanaDLer.com
le goût

Birkenstock,
pointure de la mode.
au com ble de la ringardise hier, au faîte de la tendance
aujourd’hui… en presque trente ans, la sandale birkenstock
a m is le monde du style à ses pieds. sans renier ses
fondam entaux : un confort inégalé et un chic discutable.

Texte Gonzague DUPLEIx pour rappeler que ces clients-là ne sont pas de dans l’imaginaire des créateurs. Le monde du
Illustration Jean-Michel TIxIER ces badauds qui paradent en nu-pieds depuis luxe s’y est mis. Marc Jacobs, en 1993, Narciso
cet été dans le Marais. Car voilà, c’est l’un des Rodriguez et Paco Rabanne, en 1997, Jean Paul
derniers snobismes de l’époque : porter des Gaultier, Phoebe Philo pour la maison Celine,
Birkenstock. Comme Bret Easton Ellis quand il en 2013, Alexander Wang, la même année, la
reçoit la presse sur son canapé ou Anselm Kiefer mettent en bonne place dans leurs défilés. En
lors du vernissage de son exposition au Louvre. 2019, les grandes pointures du circuit – Stefano
Pour choquer ? Non, pour dérouter. Car la Pilati, Rick Owens, Proenza Schouler ou
simple évocation de cette marque patrony- Valentino – lancent des collections capsules.
mique suffit à renvoyer dos à dos les surinten- Modeste face au succès, la marque cède à la
dants du chic, les partisans de la rigueur et les tentation de moderniser son image et claironne
progressistes du style adeptes du confort. sa date de création à qui veut y voir un gage
Cantonnée à des communautés hippies, apa- d’autorité : 1774, sous le règne de Frédéric II le
nage du pèlerin allemand, la Birkenstock s’est Grand, roi de Prusse, et sa femme, Élisabeth-
longtemps tenue à la place que la bonne société Christine de Brunswick-Wolfenbüttel-Bevern.
Cela pourrait CommenCer Comme lui assignait dans les années 1960. Et c’est en Aujourd’hui, malgré son âge avancé, la
une devinette : quel est le point commun entre symbole de la négligence, en synonyme d’un Birkenstock s’inscrit dans l’air du temps : elle va
Grace Coddington, figure du monde de la mode, mauvais goût achevé, en parangon du baba dans le sens du rapprochement avec la nature et
longtemps styliste à Vogue US, Thomas Südhof, cool, de l’écolo, du sans-gêne, qu’elle a ensuite le vœu pieux d’une consommation mondiale
Prix Nobel de physiologie ou médecine en 2013, traversé les années 1970 et 1980. éthique, durable et maîtrisée. Les modèles en cuir
et l’actrice française Luna Picoli-Truffaut ? Heureusement, trois jeunes Anglaises vont se pen- au tannage végétal contribuent, du reste, à véhi-
Réponse : des chaussures orthopédiques alle- cher sur son cas. En juillet 1990, les lecteurs du culer cette idée. Car, si la sandalette peut à la
mandes. Birkenstock, la firme aux 27 millions de magazine culturel britannique d’avant-garde rigueur faire le moine, elle ne fait pas pour autant
paires vendues en 2018, les fait tous poser pour The Face découvrent avec sidération Kate Moss, le saint ni n’ouvre les portes du paradis. Rien de
une campagne publicitaire. Et ils ne sont pas les 16 ans et demi, paumée au milieu de nulle part, tel en effet que de sauver les apparences quand
seuls. Devant l’objectif du photographe anglais adossée à un mur couvert de moisissures, tirant son bilan carbone effraie, et que les Birkenstock
Jack Davison, d’autres personnalités de la mode, sur un vieux mégot, modèle Arizona (à double servent plus à partir en week-end à bord de son
comme Terry et Tricia Jones, couple fondateur du boucle) aux pieds. La série, en noir et blanc, est SUV qu’à cultiver les fruits d’une vie meilleure au
magazine anglais i-D, ou le photographe améri- signée Corinne Day, le stylisme, Melanie Ward. La fond d’un jardin partagé en permaculture.
cain Ryan McGinley, posent avec leurs propres chaussure, accessoire de mode des plus statu- Si, officiellement, escarpins et richelieus à bout
claquettes aux pieds. taires, policée, toujours bien lacée, entretenue, droit, golf ou fleuris demeurent les chaussures
La marque, jusqu’ici peu portée sur la communi- cirée, dégringole de son piédestal. Aux antipodes du pouvoir dans la finance et la politique, les
cation, apporte les preuves de l’attachement de de ce que l’on croyait jusque-là, une nouvelle nu-pieds ont de beaux jours devant eux. Jeff
ces personnalités à leurs mules d’Outre-Rhin, esthétique voit le jour et la chaussure de curé fait Bezos en porte l’été à Saint-Tropez et Steve
en y associant une nature morte du modèle porté son entrée parmi les indispensables de mode. Jobs, lui, n’avait pas attendu Kate Moss pour se
et usé, témoignage d’années de complicité. Elle Ainsi, le fameux « touriste allemand » d’hier et sa mettre aux Birkenstock. Quant à Mark
pousse même le vice jusqu’à préciser, en légende panoplie bermuda-chemisette-Birkenstock- Zuckerberg, il a bâti son empire en claquettes
de la photo, la date d’achat des sandales, comme chaussettes-appareil photo a rejoint Kate Moss de piscine.

91
le goûT

1 3

À L’ORIgInE PARKAS venues.


TouTes les Tendances onT une hisToire. “M” s’aM use à en
Pendant des années, à l’époque où il
accordait des interviews, Michel Houellebecq est
apparu invariablement vêtu d’une parka, bleue ou
kaki, dotée d’une capuche ou d’un col en fourrure.
reMonTer le fil. ceTTe seMaine, la parka, qui a survécu Son modèle de prédilection, la Camel Legend, aux
à la Toundra de l’arcTique auTanT qu’à TouTes les Modes. poches multiples – «sans doute la plus belle parka
jamais fabriquée », comme il l’écrit dans La Carte
et le Territoire –, n’aura, à son grand dam, « vécu
qu’une saison…», sa fabrication se voyant brutale-
ment interrompue. Avant d’être littéraire, la parka
est surtout fonctionnelle et nous vient de temps
Texte Sophie ABRIAT plus anciens. Les Inuits de la toundra du nunavut
Photos Théophile MOTTELET auraient créé un premier modèle. Taillé dans de
Stylisme Laëtitia LEPORCQ la peau de phoque ou de caribou pour résister
4

(1) Parka Andrew


en coton, intérieur
ouatiné, Balibaris,
495 €. balibaris.com

(2) Parka Rideau


en tissu technique,
Canada Goose, 795 €.
canadagoose.com

(3) Parka en coton


doublé, Sandro, 595 €,
fr.sandro-paris.com 5

(4) Parka en nylon,


Yves Salomon,
1 400 €. yves-
salomon.com

(5) Parka Ally en


polyester, Fusalp,
895 €. fusalp.com

(6) Parka en polyester


et gabardine, Pyrenex,
730 €. pyrenex.com

(7) Parka en laine


imprimée chevrons,
imperméable et
coupe-vent, Herno,
1 100 €. herno.it

6 7

au froid, muni de fentes latérales, il s’enfilait par la de montagne, comme l’alpinisme. Rembourrée, dans les années 1990, plébiscitée par les rappeurs,
tête. Les jours de grésil ou d’embruns, les Inuits en dès les années 1940, en duvet, elle est confection- qui mettent sur le devant de la scène des marques
revêtaient une version imperméable : fabriquée née en coton, puis en Nylon et en Gore-Tex dans comme The North Face, Canada Goose ou
dans un matériau pour le moins étonnant – des les années 1980. Mais elle a aussi une histoire mili- Carhartt. La Copeland d’Aigle et son logo 1853
intestins de baleine, d’otarie ou de morse –, celle- taire : les soldats, surtout américains, la portent sur brodé sur la manche débarquent en ville à la fin du
ci apportait également une protection contre les leurs vêtements de combat, afin de se protéger des xxe siècle. Pendant dix ans, elle est l’alliée des
mauvais esprits lors de fêtes rituelles. En décembre intempéries. L’un des modèles les plus connus, la cadres dynamiques en costume-cravate qui – dans
1911, l’explorateur norvégien Roald Amundsen est M51, dite «Fishtail Parka» (au dos découpé en W, des versions marine, rouge, jaune ou blanche –
le premier à atteindre le pôle Sud, vêtu d’un comme une queue de poisson), est développé au défient sportivement le vent et la pluie sur… le
modèle en fourrure très enveloppant, parfaite début des années 1950 et porté lors de la guerre parvis de la Défense. La décennie suivante, les
réplique de celui des Inuits. Son concurrent, de Corée. Elle devient un produit de mode lorsque maisons de luxe contribuent à faire oublier défini-
l’Anglais Robert Falcon Scott, bien moins équipé, les mods s’en emparent pour se déplacer sur leur tivement son passé fonctionnel, la propulsant
est retrouvé quelques mois plus tard mort de Vespa, faisant leur shopping dans les surplus de sur les podiums homme comme femme, doublée
froid… La parka est adoptée ensuite pour les sports l’armée ; puis elle intègre le vestiaire hip-hop de fourrure… de préférence synthétique.

93
le goût

Page de gauche,
sur l’estrade : la
chaise Bold de
Big-Game ; la
lampe Olo et
miroir Zodiac de
Jean-Baptiste
Fastrez ; le
fauteuil Gavotte
de François
Azambourg.
Au plafond, le
rail orange d’En
Bande organisée.

Ci-contre,
l’entrée de la
boutique, rue
Beaurepaire,
Paris 10 e, et de
gauche à droite,
Massimiliano
Iorio et Stéphane
Arriubergé, le
duo Moustache,
avec la lampe
TGV d’Ionna
Vautrin au
premier plan.

L’eSPRIT Du LIeu Moustache, les défriseurs de design.


c’est rue beaurepaire, entre le canal saint-martin et répu-
blique, à paris, quartier authentique, mais non passéiste, que le
duo d’éditeurs moustache, massim iliano iorio et stéphane
arriubergé, a ouvert sa boutique. podium, niches, rail de grand
huit au plafond, leur beau repaire déco est à l’image de leur
sélection de mobilier et objets : iconoclaste.

Texte Marie GoDfRAIN


Photos Marion BeRRIN

Q u ’ i l s e m b l e lo i n , l e t e m p s o ù ‘‘progressiste’’. Même lorsqu’elle ne connaît pas,


chaque boutique de Paris était différente, où l’on elle est curieuse et sans nostalgie, contrairement à
n’hésitait pas à traverser la ville pour un seul celle de certains quartiers, qui subissent un poids
magasin… Aujourd’hui, les grandes chaînes de du passé considérable et où une offre comme la
mode et de décoration déroulent les mêmes nôtre serait moins pertinente.» Le tandem franco-
vitrines partout dans la capitale, mais de rares italien présente dans cet espace tous les objets de
zones préservées résistent comme le quartier sa collection iconoclaste, de la lampe imaginée
Beaurepaire. Nichées dans le 10e arrondissement, par Ionna Vautrin pour le TGV (2017), à la chaise
entre la place de la République et le canal Saint- Bold à l’assise percée (2009), en passant par un
Martin, ces quelques rues luttent contre l’unifor- miroir dont le cadre, composé de deux boudins
misation avec l’insolence d’un célèbre village oblongs en céramique, imite la forme d’un
gaulois. La boulangerie biologique Du pain et des Zodiac (Zodiac, 2019).
idées attire tout Paris, et les enseignes singulières Avec Moustache, les designers peuvent innover,
se multiplient, tels le concept store streetwear livrer des pièces personnelles, inattendues,
The Next Door et la boutique Moustache. comme le vase composé d’un ensemble de petits
À l’occasion de son 10e anniversaire, Moustache, vases Allpa, Qucha et Pacha de Jean-Baptiste
éditeur français de mobilier et d’objets décoratifs, fastrez, que d’autres maisons d’édition ont
fondé par Massimiliano Iorio et Stéphane refusé. Quant aux références ayant connu un suc-
Arriubergé, vient d’ouvrir sa première boutique cès commercial modeste, elles sont, elles aussi,
au 17 de la rue Beaurepaire. Pour ce dernier, exposées, mais uniquement produites sur com-
le choix de ce quartier sonnait comme une mande. « Nous les laissons en collection car, pour
évidence : « La population des environs est nous, elles ont un sens, elles participent à

95
Le goût

l’identité de Moustache », défend


Massimiliano Iorio. L’aménagement de cette bou-
tique de tout juste 50 mètres carrés, toute en
longueur, a été confié au duo de décoratrices et
designers En Bande organisée, composé de
Pauline Deltour et Gwenaëlle Girard. « Le brief
était clair, on voulait réunir dans ce lieu trois
concepts qui nous tiennent à cœur : la grotte, parce
que ses parois sont pleines de niches creusées dans
la roche ; l’architecture sportive, comme le podium,
parce qu’elle permet de focaliser l’attention sur un
point précis, et le grand huit », explique Stéphane
Arriubergé. Le grand huit ? « Le roller coaster
nous a toujours fascinés. C’est une structure simple
et complexe qui se monte et se démonte en
quelques jours, un enchevêtrement de métal qui
promet un voyage court mais intense, et arrache
les émotions de ses passagers à la manière d’un
bandit. La plupart du temps, le magasin est un
espace statique, sans surprise. S’inspirer du roller
coaster, c’était une manière d’assurer le change-
ment, d’éviter l’enracinement.»
Sur cette base, Pauline Deltour et Gwenaëlle
Girard ont eu carte blanche. Elles ont intégré au
plafond un système de rails orange, auxquels
elles ont suspendu une étagère qui peut coulisser
de la « grotte » en forme d’arche, à l’entrée du
magasin, au podium, tout au fond. Les fonda-
teurs de Moustache voulaient « un concept clair »,
de façon à faciliter l’appréhension des objets par
les visiteurs. « Compliqués à décrire, nos produits
ne sont pas toujours compréhensibles au premier
coup d’œil, explique Stéphane Arriubergé. On
peut par exemple avoir quelques doutes lorsqu’on
découvre la chaise Bold formée de deux boudins
de mousse. Tant que l’on n’est pas assis dessus, on
ne peut pas imaginer à quel point elle est confor-
table. Idem avec le miroir Zodiac, un peu déstabi-
lisant, avec son cadre dont on se demande d’em-
blée dans quelle matière il est fabriqué. Il nous
semblait donc utile et nécessaire que les gens
entrent en contact physiquement avec eux, dans
un cadre à la fois fort et humble. » De haut en bas
et de gauche à
La boutique propose également une série d’ob- droite : vase Allpa
jets design pointus, chinés au fil des années,
Autour de la boutique.
de Jean-Baptiste
comme une rare lampe Diamant des frères Fastrez.
Bouroullec ou des sujets en céramique bleu ciel Vases en
du designer italien Ettore Sottsass. Quel que céramique bleue Du pain centre le verre volé
soit son budget, on peut ressortir avec un d’Ettore Sottsass et Des iDées commercial Depuis 2000, ce bistrot-
et miroir Zodiac
cadeau – « à partir de 1 euro avec une gomme ! », blanc de Jean- Dans sa petite boulange- Cette boutique multi- cave à vin sert des vins
clame Massimiliano Iorio. « Notre sélection Baptiste Fastrez. rie à l’ancienne, l’autodi- marque de vêtements nature avec des plats et
intègre également des objets de marques qui col- Verres de
dacte Christophe responsables est assiettes qui rendent
laborent avec les mêmes designers que nous, Konstantin Grcic Vasseur a créé le « pain l’un des piliers du joliment hommage aux
comme les couverts Alessi, les verres Nude d’Inga et plateau des amis », au léger goût quartier. Hommes et traditions, tout en s’en
perforé, Hay.
Sempé, ou encore les brosses de Ionna Vautrin de châtaigne et à la mie femmes peuvent y trou- jouant (coquillages au jus
pour Andrée Jardin. » Ils ont même créé une Tabouret Bold, dense, qui a fait son ver un vestiaire de qua- de yuzu ; friture d’anguille
minicollection, « Replica », composée de du trio Big-Game. succès. On se presse lité, principalement fabri- jaune et ricotta tandoori ;
répliques d’objets rares ou anciens (tels un plu- aussi pour l’escargot qué en Europe (Veja, boudin noir grillé et purée
mier en bronze chinois du xviiie siècle), qu’ils chocolat-pistache, AMI, Officine Générale, de pommes de terre).
scannent, moulent et reproduisent dans un une merveille de Saint James…). À rebours des adresses
autre matériau. Un ensemble hétéroclite, à viennoiserie. 2, rue De marseille, paris 10 e. « concept » du quartier.
l’image de cette maison qui peut s’enorgueillir 34, rue Yves-touDic, paris centrecommercial.cc 67, rue De lancrY, paris 10 e.
d’être guidée par sa seule liberté. 10 e. DupainetDesiDees.com leverrevole.fr

96
Utagawa Kunisada (1786 - 1864) Hayari sô, Le Type populaire série Tôsei sanjûni sô, Physionomie de trente-deux types dans le monde moderne (détail), 1821-1822,
signé Gototei Kunisada ga, Editeur Nishinomiya Shinroku (Gangetsudô) nishiki-e, oban horizontal , 38,2 x 27 cm, Collection Georges Leskowicz, Photo : © Christian Moutarde

Avec le soutien de
#MaitresduJapon
le goût

making of

La rage au CORPS.
Pour concevoir « Soulève-
m ent », Solo de danSe révolté,
tatiana julien a mêlé leS
référenceS, convoquant
Krum P, voguing, diScourS
d’andré malraux et chanSonS
de mylène farm er.

C’est un volCan qui explose. avec aussi de la Macarena. Elle s’est emballée pour la interprètes professionnels et quarante amateurs.
Soulèvement, son nouveau solo, la danseuse et chanson Désenchantée (1991) de mylène farmer, « Je sortais de deux ans de performances dans des
chorégraphe Tatiana Julien, 30 ans, ne se fait pas succès affolant qui s’est vendu à plus de musées en Europe, dont le Louvre et la National
prier : elle attaque, elle fonce. «J’ai créé cette pièce 1300000 exemplaires. «C’est un clin d’œil, glisse- Gallery de Londres, où j’ai été invitée dans le cadre
dans un seul élan, explique-t-elle. J’ai ressenti un t-elle, puisque je parle de l’héritage post-Mai 68 de l’opération “Dancing Museums”, s’exclame-t-
désir fort de me révolter, comme une femme qui mais aussi des politiques culturelles utopiques sous elle. J’y ai retrouvé le goût d’un geste qui peut
porte des sacs trop lourds et qui tout d’un coup a Malraux puis Lang. Par ailleurs, parmi les pop stars, changer chaque personne au plus profond de son
envie de se libérer. Je sors enfin d’un cadre qui m’en- cette chanteuse est une figure exemplaire pour les être. J’ai aussi renoué avec la danse comme terrain
fermait et j’assume qui je suis.» Pour muscler ce jet personnes gays et lesbiennes, puisqu’elle a travaillé de jeu, pur plaisir.» Ce qu’elle entend bien convo-
rageur, celle qui a créé en 2011 sa compagnie, sur sa masculinité aussi en tant que femme.» quer dans son nouveau spectacle. « La danse est
C’interscribo, et compte six pièces à son actif, a Déployé sur un podium dans un dispositif bi-fron- un moyen de gagner sa liberté, affirme-t-elle. De
mêlé les influences et les inspirations. Elle s’est tal (le public est installé de part et d’autre de la résister aussi. Elle contamine les gens, et le soulè-
appuyée sur albert Camus et son essai L’Homme scène), Soulèvement est un tournant pour la jeune vement peut devenir une fête.»
révolté. « L’art doit questionner la vie humaine et chorégraphe. il marque une rupture nette avec « Soulèvement », de et avec tatiana Julien,
être garant de sa dignité, glisse-t-elle. Avec la docu- des spectacles plus formels, nourris d’expression- du 22 au 27 novembre, théâtre national
de chaillot, 1, place du trocadéro, pariS 16 e,
mentariste Catherine Jivora, j’ai compilé de nom- nisme. Passée par le Conservatoire national supé- theatre-chaillot.fr
breux textes et des voix évoquant l’art, comme rieur de musique et de danse de Paris puis l’uni-
celles de Camus, de Jack Lang, d’André Malraux, de versité Paris 8, interprète pour Thomas Lebrun,
Gilles Deleuze, de Patti Smith… J’ai aussi glissé des olivia grandville et Boris Charmatz, elle est sélec-
sons récoltés pendant des manifestations.» tionnée en 2010 pour le concours Danse Élargie
Her vé Goluza

Physiquement, elle s’est emparée des gestuelles avec sa première pièce, La Mort & L’Extase.
offensives du krump et du voguing, du jeu vidéo Soulèvement fait suite à Turbulence, création in
Fortnite, de postures de corps en rébellion, mais situ pour le château de Vincennes, avec dix Texte Rosita BoissEau

98
La Fondation BNP PARIBAS présente
en partenariat avec l’Opéra National de Bordeaux

Bordeaux
13 nov. > 7 déc. 2019
10 festival
e

CONCERTS À L’AUDITORIUM DE L’OPÉRA


13/11 • Hiromi
16/11 • Bruce Brubaker & Max Cooper
17/11 • Benedek Horváth
21/11 • Nelson Goerner /
Orchestre National Bordeaux Aquitaine
23/11 • Grigory Sokolov
25/11 • Philippe Bianconi & John Gade /
Chœur de l’Opéra National de Bordeaux
29/11 • Monty Alexander Trio
4/12 • Arcadi Volodos
6/12 • Ivo Pogorelich
7/12 • Jacky Terrasson Trio
Notre numéro de licence: 2-1057888

AUTRES LIEUX
18/11 • Nicolas Gardel & Rémi Panossian
20/11 • Marie -Ange Nguci
28/11 • Célia Oneto Bensaïd
© Axel Arno - libre de droit

RÉSERVATIONS
Auditorium de l’opéra
05 56 00 85 95
opera-bordeaux.com

espritdupiano.fr
le Goût

ChEMIN FAISANT

La nouvelle voie de MontréaL.


Texte Pauline WEBEr Dans le quartier De Griffintown, la rue notre-Dam e mène
Illustration L’Atelier à D’anciennes usines transformées en Galeries D’art
CArToGrAPhIK et à Des restaurants tenDance aux m enus alléchants.

y aller 1 — saveurs méditerranéennes chez sophie 4 — “diner” haut de gamme chez Foiegwa
En avion : A/R Paris- Formée à l’Institut Paul-Bocuse, la chef québécoise Avec sa carte élaborée par le chef Jérémie Falissard,
Montréal à partir de Sophie Tabet a fait ses armes à l’Astrance et au originaire du sud de la France, ce diner revisité
365 € avec Air Transat, Dal Pescatore, en Italie. Elle y a rencontré son mari som- propose des plats du marché réconfortants, comme les
possibilité de connexion melier, Marco Marangi, avec qui elle a ouvert une spaghettis montés au beurre et truffe noire, les
TGV vers 18 villes fran- première table au Liban, d’où elle est originaire. En 2013, fameuses côtes levées ou les saint-jacques enrobées de
çaises. Des vols au départ le couple pose ses valises à Montréal et crée Chez Sophie, guanciale… Le week-end, le restaurant est pris d’assaut
de Bordeaux, Lyon, un restaurant sobre et chaleureux, aménagé dans une à l’heure du brunch. Mention spéciale aux œufs à la
Marseille, Nantes, Nice ancienne échoppe d’antiquités. Parmi les spécialités aux coque et à ses mouillettes façon croque-monsieur.
et Toulouse sont aussi accents méditerranéens : les ravioles au homard, l’œuf au Pour les noctambules, le Atwater Cocktail Club, caché
disponibles en saison parmesan et au jambon de Parme, la tartine de moelle à l’arrière, permet de reprendre des forces dans une
estivale, à partir de 360 €. ou le ris de veau croustillant. La carte change au gré des ambiance plus festive.
airtransat.com saisons et des approvisionnements au marché Atwater, 3001, Rue NotRe-Dame ouest.
situé à deux pas. À l’arrivée des beaux jours, la terrasse foiegwa.com

où dormir ? extérieure est un havre de paix. Menu dégustation 58 €


Au Sonder, un appart et plat à partir de 30 € (hors taxes et service). 5 — lectures variées à saint-henri Books
hôtel à la décoration 1974, Rue NotRe-Dame ouest. Dans cette librairie indépendante ouverte par le
soignée, où l’on se sent chezsophiemoNtReal.com propriétaire du Cordova, un bar à tapas à l’angle de la
comme à la maison rue, on trouve un vaste choix de romans, de récits, de
grâce à de nombreuses 2 — virée arty à la galerie arsenal recueils de poésie et de livres pour enfants, en anglais
commodités (cuisine Dans une ancienne usine à bateaux de plus de comme en français. Les âmes sensibles à la jolie pape-
équipée, machine à laver, 7 500 mètres carrés, cet espace fait la part belle à l’art terie, aux petits objets design et aux illustrations enca-
balcon privé). À partir contemporain canadien et international. Il abrite égale- drées seront également comblées. Baigné de lumière
de 114 € la nuit ment le showroom de la marque de mode UNTTLD et et agrémenté de plantes en tout genre, l’espace invite
(possibilité de loger la galerie Division, qui représente notamment les à la lecture dans ses fauteuils accueillants.
jusqu’à six personnes). artistes Chloé Wise et Wanda Koop. Afin de favoriser 516, Rue théRieN.
400, rue Richmond. l’interaction avec le public, des rendez-vous sont orga- saiNtheNRibooks.com
sonder.com nisés chaque semaine dans le cadre des Mardis cultu-
rels. Pour les adeptes de yoga, des cours sont régulière- 6 — “orange is the new look” chez atelier new régime
ment organisés au milieu des expositions. Très en vogue à Montréal, ce label de streetwear a été
2020, Rue william. créé par deux frères, Gildas et Koku Awuye, qui culti-
aRseNalcoNtempoRaRy.com vent une certaine part de mystère, à l’image de leur
boutique, que l’on ne remarque pas forcément de
3 — musique éclectique au théâtre corona l’extérieur. Entièrement recouverte de peinture orange
Menacé d’abandon pendant des décennies, cet ancien – la couleur signature de la marque – et éclairée de
temple des films muets, qui a fait le faste du Montréal néons blancs très futuristes, elle laisse place à des vête-
des années 1920, a su renaître de ses cendres en préser- ments qui, bien que coupés sur des hommes, se veulent
vant son charme d’antan. De style cabaret avec ses unisexes. Porté par des éléments visuels très forts à
grands balcons et ses plafonds peints, la salle de spec- base de motifs et de slogans, leur style audacieux et
tacle intimiste accueille une programmation musicale irrévérencieux ne laisse pas indifférent.
éclectique, de Mika, Lily Allen, Billie Eilish, Pierre 4632, Rue NotRe-Dame ouest.
Lapointe à Cut Copy, La Femme ou Toro Y Moi. Le sym- atelieRNewRegime.com
bole le plus évident du bouillonnement du quartier.
2490, Rue NotRe-Dame ouest.
theatRecoRoNa.ca

101
CARTE SUR TABLE

PAV YLLON

8, avenue Dutuit, Paris 8e.


Ouvert tous les jours de midi à 15 heures
et de 18 h 30 à 23 heures.
yannick-alleno.com

Comptoir TRANCHANT.
Texte Marie ALINE

LA PROMESSE L’ÉPREUVE DU RÉEL


Selon le dossier de presse du restau- Les graviers de la cour du Pavillon Ledoyen crissent sous les pas hâtifs des gour-
rant, ouvert en octobre : mets endimanchés. Yannick Alléno a voulu offrir à ses clients un lieu où, accoudés
– Situé dans le Pavillon Ledoyen, au bar, ils pourraient découvrir la gastronomie décontractée. Une quinzaine de
navire amiral de Yannick Alléno, qui personnes travaillent devant et derrière le comptoir pour le bien-être d’une ving-
abrite déjà Alléno Paris (trois étoiles) taine de convives. Il est plaisant de prendre place sur les hauts tabourets rem-
et le comptoir à sushis L’Abysse (une bourrés sans avoir à jouer des coudes. L’aide d’un serveur est cependant requise
étoile), ce nouveau restaurant a été pour s’asseoir et se lever, car les assises, lourdes, et leurs pieds empêtrés dans les
pensé pour « une clientèle désirant poils de moquette retiennent tout mouvement de fuite. Cela tombe bien, ce n’est
que la cuisine s’ingénie à faire que pas prévu. Quoique : le chef Yannick Alléno tient des propos misérables sur les L’ADDITION
l’ordinaire soit excellent et que l’ex- femmes (« L’ADN des femmes, c’est d’enfanter », a-t-il déclaré lors d’un colloque Menu déjeuner, 98 €.
cellent paraisse familier ». mi-septembre) et a été accusé par une enquête de France info en 2015 de coups Menus dégustation, 145 €,
– Il est consacré à la « gastronomie et harcèlement par d’anciens employés. Des faits contestés par le chef. 5 plats, et 235 €, 7 plats.
de comptoir », avec un bar de Ce midi, la cuisine ouverte est bien calme. Soigné par deux femmes, un À la carte, autour de 130 €.
15 mètres de long donnant sur la émincé de saint-pierre limpide est présenté sur le comptoir. Des graines de
cuisine ouverte, où « le ballet des tapioca à la fois croquantes et légèrement visqueuses viennent rappeler la L’INCONTOURNABLE
cuisiniers » mènerait une « grande duplicité de la chair ferme et pourtant fondante du poisson. L’huile de livèche L’émincé de saint-pierre,
transformation ». joue avec l’acidulé de la fraise de fin de saison en brunoise et la fraîcheur du extraction de tomate
– La cuisine est « minute » ; « l’in- céleri, lui-même souligné par une extraction de tomate et céleri. La ligne est et céleri, tapioca, huile de
fluence française » s’y mêle à droite, tranchante et enchanteresse. A contrario, la soupe d’épinards se perd persil et de livèche, bru-
« d’autres traditions culinaires ». dans une vulgarité nappée de beurre demi-sel, dans lequel a rôti un champi- noise de céleri et fraise.
gnon de paris. Il flotte près d’une tombée d’épinards de Viroflay. Trop acide
et trop gras. Les montagnes russes ne sont pas finies. Des côtelettes d’agneau LA SENTENCE
simplement grillées et le foie de la bête cuit au lait de cardamome, puis pané Yannick Alléno reste
Sébastien Veronese. Nicolas Lobbestael

de curry et de citron noir d’Iran, sont allongés sur le pied de l’animal, travaillé à la pointe de ce qui définit
comme une gelée avec de la tomate, de l’échalote et de la citronnelle. Alors la haute gastronomie fran-
que le rendez-vous s’annonçait exotique, la surprise vient de la familiarité çaise. Ce qui n’empêchera
gustative de ce mélange, au demeurant saisissant. Seul bémol : des tempuras pas les gourmets les plus
de champignons et leur sauce, servis comme accompagnement, emmènent éclairés de le boycotter.
vers une contrée beaucoup trop extrême-orientale pour être judicieuse. Enfin,
le parfait glacé au café et la crème de pistaches salées incarnent cette ligne
ténue sur laquelle se tient Yannick Alléno. Ça peut passer comme ça peut
casser. Et là, ça passe.

102
Le goût

Orson Welles
joue les entremetteurs
dans Le Voyage des
damnés, de Stuart
Rosenberg, en 1976.
Ici, en compagnie
de Laura Gemser
et Victor Spinetti.

SUR TOUS vOS ÉCRANS Le dernier voyage d’Orson WELLES. Texte Samuel BLUMENFELD

1976. Aux ÉtAts-un is, OrsOn Welles est devenu une incombent, la caméra dissimule autant que possible sa corpulence,
figure publique, un monument à sa propre personne. Il déjeune tous son cigare ne le quitte jamais. Welles a écrit ses dialogues et déve-
les jours, en compagnie d’un atroce petit chien baptisé Kiki, à Ma loppe sa philosophie : « La seule chose certaine à La Havane est le
maison, un restaurant situé sur Melrose Avenue, à Los Angeles. Il est cigare. » «À Cuba, on trouve des bananes, des cigares et des putes.
Intercontinental Film Productions (London) Ltd 1976. All rights reser ved. Licensed by ITV Studios Global Enter tainment. Ar twork © 2019 Universal Studios. All Rights Reser ved

assis, forcément assis, contraint par ses 160 kilos, qui nécessitent la Nous sommes pauvres, on vend ce qu’on a.» Le réalisateur apparaît
confection d’habits sur mesure. Le diabète et un cœur affaibli l’ont en compagnie d’une sublime et plantureuse créature qui a les traits
obligé à arrêter l’alcool, autrefois un carburant. Il a envisagé un de Laura Gemser, italienne d’origine indonésienne, star de films éro-
régime, des médicaments, une opération chirurgicale pour retirer ce tiques, en particulier dans Black Emanuelle. Nous sommes en 1976,
gras, mais son corps affaibli ne pourrait endurer de tels traitements. Welles mourra en 1985 : ce Voyage des damnés est aussi le sien.
Les histoires les plus absurdes circulent au sujet du réalisateur de Le Voyage des damnés (2 h 38), de Stuart roSenberg,
Citizen Kane, comme celle où, incapable de sortir d’une voiture en édité danS un coffret dVd et blu-ray par elephant filmS.
raison de son volume disproportionné, il aurait fallu découper le
véhicule pour lui permettre de s’en extraire.
Orson Welles fait aussi du cinéma. Il travaille toujours sur The Other
Side of the Wind. Il lui reste encore à tourner des scènes, à en monter
d’autres, à régler des problèmes juridiques et contractuels pour, au
final, laisser un film inachevé, diffusé en 2018 par Netflix, dans une
version que son auteur n’a, et pour cause, jamais supervisée, et qui
s’avère, en l’état, un naufrage artistique. Devant la caméra, Welles se
montre plus actif que jamais. À la télévision, au « Tonight Show » ou
au « Merv Griffin Show ». Il prête sa voix à de nombreux documen-
taires, à condition de ne pas avoir à les regarder. Il parle aux ani-
maux, dans le cadre du « Muppet Show». Il poursuit aussi sa carrière
d’acteur, dans Le Voyage des damnés, de Stuart Rosenberg.
La mode est alors aux films catastrophes, avec cette pléiade de stars
exhibées par les producteurs comme autant de quartiers de noblesse.
L’Aventure du Poséidon est sorti en 1972, La Tour infernale en 1974.
Le Voyage des damnés raconte une catastrophe, elle bien authen-
tique, le trajet de Berlin à La Havane du Saint-Louis en mai 1939, avec
à son bord 963 passagers allemands juifs auxquels Cuba, puis les
États-Unis refuseront d’accorder le droit d’asile, au risque de les
abandonner à leurs futurs bourreaux nazis, avant qu’ils ne soient
finalement accueillis par la France, la Belgique, la Grande-Bretagne
et les Pays-Bas. Orson Welles se trouve noyé au milieu d’autres
vedettes, Faye Dunaway, James Mason, José Ferrer, Oskar Werner.
Son rôle est improbable : il est cubain, s’appelle José Estedes, incarne
un vague entremetteur entre l’agence juive et le gouvernement du
dictateur Batista afin de permettre à plus de 900 juifs d’obtenir leur
titre de séjour. Welles reste assis dans les trois scènes qui lui
Le goût

sans filtre #traveladdict. Les accros d’Instagram ne cessent de mettre


en scène Leur vIe à coups de hashtags et
de seLfIes, Lançant La tendance (ou pas).
cette semaIne, Les serIaL gLobe-trotteurs.

Instagram est le paradIs des addIctIons a priori


avouables sur la place publique (chocolat plutôt que triolisme,
donc) et de préférence légales. il y a ainsi 15,4 millions d’occur-
rences du #traveladdict employés par les fiers accros au voyage.
là, il y a de tout : moult clichés niais (couchers de soleil en pagaille)
et beaucoup trop d’idées plus que douteuses (le selfie mode à
auschwitz…). On y apprend également que le voyage est une
addiction à risques, avec plusieurs niveaux de danger. au niveau 1,
on trouve les gens qui se baignent tout habillés. Bon, ils vont ruiner
un vêtement fragile et se fâcher avec la personne à laquelle ils l’ont
emprunté. Plus sèche, l’option « photo sur le dos au milieu d’un
musée » permet de faire de beaux plans sur les plafonds des galeries
du Vatican, par exemple. et puis le ridicule ne tue pas, cela se
saurait. en revanche, les gardiens ne sont pas contents. et non,
« sciocchina », en italien, n’est pas un surnom mignon… au niveau 2,
les rencontres animalières et exotiques. la joie de papoter avec un
éléphant ou de nourrir une girafe en direct ? Cela n’a pas de prix.
Oui, mais il en a ras la trompe, l’éléphant, des débiles qui lui parlent
comme à un bébé alors qu’il a dépassé le quintal depuis longtemps.
la girafe ? elle n’en peut plus de ces friandises sèches qu’on lui tend
à longueur de journée pour qu’elle tourne la tête vers l’objectif.
Un coup de boule ou un coup de dent, ce sera au choix. Poser dans
un cadre toxique, près d’un lac très très bleu, par exemple, compte
encore comme un acte de #traveladdict niveau 2. À condition de ne
pas s’y baigner. le niveau 3 est aussi appelé le niveau « faits divers »,
car c’est dans ces pages que finissent souvent les #traveladdict qui
l’atteignent. Dans cette catégorie, il y a l’option potache en quête
du pari le plus absurde, et c’est beaucoup de travail. Jouer à
se lancer une balle au milieu d’un saut en parachute et se filmer,
par exemple : oui, en effet, il fallait y penser, avoir le temps et
être très motivé. le classique de ce niveau, c’est la photo « même
pas peur !» : on prend la pose sur une rambarde étroite (la figure
de yoga est en option) ou très près du bord d’une falaise (sur un
rebord de fenêtre au rez-de-chaussée, cela ne compte pas) et,
texte Carine Bizet là, forcément, ça dérape… littéralement. sinon, un bon canapé
illustration aline zalkO et « national Geographic » à la télévision c’est bien aussi, hein.

VU sUr le net Intérieur en VERT.


Ouverte il y a un an, la quincaillerie bordelaise Coutume est
spécialisée dans les objets du quotidien durables : gourdes,
boîtes à bento, boules à thé, pailles en Inox, shampooings
solides, produits d’entretien écologiques (savon noir, cire
d’abeille…) et boîtes de conservation en verre. Tout le matériel
nécessaire, en somme, pour une maison zéro déchet et zéro rejet
de produits chimiques. Depuis le mois d’octobre, ces produits
sont proposés sur un site ergonomique jalonné de photos lumi-
neuses, loin de l’imagerie morose – presque punitive – des bou-
Miss ETC

tiques biologiques. Marie GODfrain


COuTumesTOre.COm

104
LE GUIDE QUI PAIE SES ADDITIONS (ET QUI LE PROUVE SUR LEFOODING.COM)

— GUIDE FRANCE 2020 800 RESTAURANTS DE GENRE —


PARIS,
MARSEILLE,
LYON, TOULOUSE,
NICE, NANTES,

9, €90
STRASBOURG, **
BORDEAUX,
LILLE, ARLES,
IQUE
SAINT-OUEN, **ÉDITIO
N CLASS
SÈTE, BIARRITZ,
ETC.

2020
et les pieds dans quel plat ?
on m
+ GUIDES
Chambres de style
h
E ng
lis Suisse 2020
in
Bars d’auteur
s
tip
th
wi

illustration : Michel Tolmer

SORTIE NATIONALE LE 7 NOVEMBRE


LE GOÛT

TRAITEMENT DE SAVEUR Agité de la FEUILLE.


CONSULTANT ET CHEF DE PROJET EN GASTRONOM IE, THOMAS GRUNBERG A LA SALADE
TRAVAILLÉ DANS LA RESTAURATION AVANT DE SE LANCER DANS L’ÉVÉNEM ENTIEL EN TROIS
CULINAIRE : DU FESTIVAL OM NIVORE À WE LOVE GREEN, IL M ET L’ÉTHIQUE DÉCLINAISONS
ÉCOLOGIQUE ET GOURMANDE AU CENTRE DE LA SCÈNE. CE BON VIVANT N’AIM E DE THOMAS
RIEN TANT QU’UNE SALADE VERTE BIEN ASSAISONNÉE. GRUNBERG.

POUR 4 PERSONNES.

SALADE VERTE À L’AIL.


1 laitue feuille de chêne
électronique, j’étais surexcité. J’ai postulé dans rouge, 1 gousse d’ail, 2 c. à s.
de vinaigre de vin rouge,
des restaurants, histoire d’avoir un revenu, et j’ai 5 c. à s. d’huile d’olive bien
fini par travailler en salle, au Cercle, où Pierre verte, sel et poivre noir.
Sang Boyer était chef. Effeuiller, laver et essorer la
salade. Écraser l’ail en purée
Après une année très festive, je suis rentré en en frottant la gousse sur les
France pour suivre l’école hôtelière Vatel, à dents d’une fourchette ou un
gratte-gingembre (pas de
Nîmes, pendant trois ans. C’est un établissement presse-ail). Dans le fond du
des plus classiques, assez ennuyeux et conven- saladier, mélanger l’ail et le
tionnel, encore englué dans les principes de la vinaigre. Attendre deux
minutes, puis ajouter le sel,
restauration des années 1980, mais j’y ai beau- l’huile et le poivre. Poser les
coup appris. Lorsque j’ai assisté à mon premier feuilles de salade dessus, et
festival Omnivore à Paris, j’ai pris une claque remuer juste avant de servir.
énorme : ça parlait jeune cuisine, service décom- SALADE D’HIVER.
plexé, chefs créatifs et globe-trotteurs. Cela m’a ½ radicchio rouge et
ouvert les yeux sur la nouvelle scène culinaire en ½ radicchio précoce,
quelques feuilles de persil
France et dans le monde, et j’ai immédiatement frais, 50 g de parmesan
postulé pour y travailler. Avec Omnivore, j’ai finement râpé, 6 c. à s. d’huile
voyagé, goûté à des plats extraordinaires, rencon- de tournesol, 5 c. à s. de
vinaigre de cidre, sel, poivre
tré des myriades de gens, et j’ai su que c’était
Texte Camille LABRO noir fumé.
dans ce domaine que je voulais évoluer. Je me Effeuiller, laver et essorer
Photos Julie BALAGUÉ
suis mis à mon compte, j’ai créé des événements les salades. Dans un bol,
mélanger le vinaigre et le
croisant la gastronomie et la musique (mes deux parmesan, ajouter l’huile, le
mondes), j’ai monté une agence d’événements et poivre et un peu de sel. La
“LA SALADE, C’EST DANS MON ADN. Je suis né et j’ai grandi de conseils culinaires, puis une autre. Je fais tou- texture doit être celle d’une
crème (si besoin, ajouter du
à Aix-en-Provence et, toute mon enfance, il n’y a pas eu un repas jours beaucoup la fête. Mais, quoi qu’il arrive, il parmesan). Dans un grand
familial sans un grand bol de salade verte au milieu de la table. me faut ma salade quotidienne. Même s’il est saladier, mélanger les feuilles
C’était chez nous un élément essentiel du dîner : une belle salade 3 heures du matin… c’est ma drogue.” de radicchio avec la sauce
et parsemer de feuilles de
– feuille de chêne, batavia ou romaine, par exemple – avec une persil ciselées.
vinaigrette bien relevée : ail, vinaigre de vin rouge, huile d’olive,
sel, poivre, et basta. On fouettait la sauce dans le fond du saladier, SALADE D’HERBES.
2 poignées de feuilles de
on posait la salade par-dessus et on attendait la dernière minute roquette, 5 branches de
pour tout remuer. Mon père avait ce geste faussement altruiste où menthe fraîche, 5 branches
de coriandre fraîche,
il mélangeait puis servait tout le monde avant lui, pour se garder 5 branches de persil plat,
le plus de feuilles à la fin. On pouvait en manger des plâtrées, et on 1 cébette, 2 artichauts
se battait pour saucer les dernières gouttes de vinaigrette au fond poivrade, 1,5 citron, huile
d’olive extra vierge, sel,
du plat. Certains mangent la salade en entrée ou entre deux plats, poivre.
mais nous, c’était à la fin du repas, souvent en guise de dessert. Laver et essorer la roquette
C’était une purge, un rince-gosier, et j’ai toujours adoré ça. et les herbes. Effeuiller
grossièrement les aromates,
Gamin, j’étais le cancre du fond de la classe, et c’est un peu par tailler la cébette dans la
hasard, ou plutôt par chance, que je suis arrivé dans le milieu de longueur. Préparer les
la restauration. Enfin, ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard : artichauts : retirer les feuilles
extérieures, couper la pointe
ma mère était médecin, elle rentrait souvent tard le soir et, très supérieure, parer puis tailler
jeune, j’ai commencé à préparer le dîner. Mais je n’aurais jamais en tranches fines. Réserver
pensé travailler dans le secteur. Quand j’ai (miraculeusement) les lamelles d’artichauts dans
un bol d’eau citronnée (pour
obtenu mon bac, je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. éviter l’oxydation). Dans un
J’ai tenté la fac de droit, j’ai tenu une semaine. Puis je suis parti à saladier, mélanger la salade,
Londres… C’était il y a dix ans, la ville vivait une ébullition culinaire les herbes, la cébette et les
artichauts bien égouttés.
intense, très en avance en termes de richesse culturelle et gastro- Ajouter l’huile, le jus d’un
nomique. Moi qui aimais la cuisine, la fête et la musique citron entier, sel et poivre.

106
le haut du panier Le kombu. texte Camille laBrO — illustration patrick pleutin

La dénomination « algues » naturellement et commence à


recouvre quantité d’êtres vivants, être cultivée. Le kombu royal est
marins pour la plupart. Les biolo- en général récolté de mars à mai,
gistes les distinguent souvent et le kombu breton plutôt de mai
en fonction de leur couleur : les à septembre.
algues bleues, comme la spiru-
line, qui appartiennent aux bacté- SeS uSageS
ries, les algues vertes ou rouges, Croquante, salée et légèrement
considérées comme des plantes, sucrée à la fois, le kombu est
ou encore les algues brunes, riche en iode, en vitamines, en
classées dans le règne minéraux (fer, calcium, phos-
des Chromista, proche des cham- phore, potassium) et en gluta-
pignons. Appartenant à cette der- mate de sodium, un acide aminé
nière catégorie, le kombu désigne qui rehausse le goût des mets et
plusieurs types de laminaires, donne la saveur umami.
notamment le kombu royal Au Japon, il est considéré comme
(Saccharina latissima), aux larges source de bonheur, de santé
lanières brunes, et le kombu et de longévité. C’est notamment
breton (Laminaria digitata), la base du bouillon dashi et de la
aux longues lanières couleur vert fameuse soupe miso.
olive, semblables à du Le kombu est aussi une aide
caoutchouc. culinaire, qui permet d’accélérer
la cuisson des légumes secs
SeS appellationS et légumineuses et qui rend
Konbu, ouarle, laminaire flexible, ces derniers plus digestes.
kombu royal, fouet des sorcières, Aux Apothicaires, à Lyon,
baudrier de Neptune. le kombu assaisonne la crème
de burrata et la seiche grillée,
Sa SaiSon tandis que l’étonnant dessert
Originaire d’Asie, largement agrume-kombu d’Alain Ducasse
produite au Japon, cette algue est l’un des plats signatures
se trouve aujourd’hui également de son restaurant au Plaza
en Bretagne, où elle pousse Athénée.
Le goût

texte John tebbs


Composition simone GooCh
Photo Jo Metson sCott

C’est le bouquet Fleurs de RAISON.


Ces derniers temps, les amateurs de bouquets se soucient de plus en plus de la provenance des fleurs qui les
composent. et de même que les gourmets s’interrogent sur l’origine des produits et parlent de denrées durables,
nous nous intéressons aux « fleurs durables ». Cette préoccupation, apparue aux États-unis il y a cinq ans environ,
s’est étendue depuis à l’europe. Comme avec les fruits exotiques, nous nous sommes habitués à disposer d’une
multitude de fleurs fraîches issues du monde entier, en oubliant l’existence des saisons. Nous sommes aujourd’hui
habitués à trouver chez le fleuriste des roses ou des pivoines tout au long de l’année. D’une certaine façon, cette
consommation de « fleurs rapides » (comme on parle de restauration rapide) est pure folie.
Traduction Agnès Rastouil

Choisir des fleurs durables signifie respecter les saisons, mais aussi le climat, le terrain, les espèces qui poussent
bien dans un endroit donné, la diversité – la culture industrielle se concentre, en général sur les quelques variétés
dont on sait qu’elles vont faire un tabac. De ma propre expérience, ces fleurs responsables, quand elles sont cou-
pées, possèdent une durée de vie moins longue que celle des fleurs d’usine, mais cela ne doit pas freiner l’achat.
elles sont le fruit du travail passionné de cultivateurs et de fleuristes soucieux de libérer ce secteur de l’homogé-
néisation. Afin de retrouver ce plaisir simple d’apprécier les fleurs du jardin.

108
Avis recommandés.
Courant alternatif

Des clichés de Guibert


seront sans doute
exposés pour le week-
end parisien de la
photographie, dont
Somme de la mode l’événement majeur
À peine publiée, cette longue et est Paris Photo, du 7
exaltante plongée dans l’histoire
du vêtement est déjà surnommée
au 10 novembre. Des
la « Bible de la mode ». Cet foires « parallèles » font
ouvrage collectif, sous la direction
d’Olivier Saillard, ancien directeur
aussi leur chemin. Le
du Musée Galliera aujourd’hui salon « a ppr oc he »,
directeur artistique de J. M. Amours argentiques s’ouvre à l’hôtel
Weston, alliant rigueur et exhaus- Hervé Guibert n’a que très peu écrit
tivité, fait preuve d’une grande sur la mode, mais ses textes sur le particulier Le Molière,
originalité dans le choix de ses
sujets. Au détour des
sujet (publiés notamment dans Le
Monde) sont chéris des connaisseurs.
rue de Richelieu. Selon
1 280 pages, sans illustration, on sur la couverture, on distingue les les organisatrices,
découvre une radioscopie de la
figure du grand couturier. Tout
contours d’une silhouette derrière la
paroi vitrée d’une douche, comme
il s’agit d’un « salon
est passé au crible : ses mains, sa une invitation à pénétrer un terri- marchand conçu
mère, son sens de la fête – et en toire intime. Celui de l’amitié parta-
comme une exposition ».
expos, beaux livres, bonnes adresses… 7 idées pour une semaine

particulier celui de Paul Poiret ; gée entre l’écrivain français et le pho-


on y apprend qu’un soir de 1912, tographe allemand Hans Georg Pour cette troisième
ses 300 invités boiront pas moins
de 900 litres de champagne –,
berger. baptisé Un amour photogra-
phique, ce livre rassemble 145 tirages
édition, quinze artistes
ses superstitions, ses chiens, son inédits en noir et blanc, où le pre- explorant les limites du
chat, etc., un lexique poétique des
tissus, un texte consacré à l’ourlet
mier se laisse saisir par le second,
depuis leur rencontre en 1978 jusqu’à
travail photographique
(« l’un des champs de bataille la mort de Guibert en 1991. les sont mis à l’honneur.
de l’émancipation féminine au
xxe siècle »), un autre aux liens
images témoignent d’un temps heu-
reux, mais aussi, plus tard, du déclin,
L’un attaque une
avec la BD… Les 300 dernières de la maladie qui gagne. on mesure image avec un marteau
pages sont consacrées à une
anthologie de la mode : extraits
ici à quel point l’écrivain, qui a tant
joué avec le récit de lui-même et s’est
(Jonny Briggs), quand
de romans, d’essais, de traités, quelquefois impudiquement mis en d’autres détruisent
de poèmes, de Montaigne à
Mallarmé en passant par Marcel
scène dans ses propres photos, avait
autorisé un autre à le suivre et le
une photographie,
Proust, Colette et Oscar Wilde, regarder. une façon de découvrir un comme pour souligner
montrant le rôle actif de la mode
dans la littérature. Non pas une,
contrechamp, où, souvent, Guibert
fixe l’objectif bien droit et aime
sa fragilité (Florian
donc, mais de multiples histoires s’étendre sur des lits. entre l’érotique Pugnaire & David
de mode. sophie abriaT et le morbide. valentin péreZ
Raffini). Clément GHYs
Helena Kadji

Le Bouquin de La mode, sous un amour photographique,


la direction d’olivier saillard, roBert Hans GeorG BerGer, éd. MicHel offprint.orG
laffont, « Bouquins », 32 €. de Maule, « Beau-livre », 58 €. approcHe.paris
le goût

blancs de poulet
Il n’a pas la même
dimension symbolique
en Turquie, mais il
existe quand même : le
poulet rôti. En France,
le plat, consensuel
et simple à préparer,
reste une tradition du
M eublé pour l’hiver
dimanche midi dans de
Cet automne, l’éditeur nombreuses familles.
de meubles Knoll, Pour le dynamiser, il
propose chez le suffit de l’accompagner
distributeur RBC une d’un peu d’audace.
exposition des pièces On peut s’inspirer de
Néons réalistes dessinées par Eero
Trop lisse, banal, léché, trop aca- la Vénétie et opter
démique : lancé dans les Saarinen et Ludwig Mies pour le prosecco de
années 1970, l’hyperréalisme
américain a longtemps eu mau-
van der Rohe. Sous la Nino Franco, l’un
vaise presse. L’exposition de verrière du showroom des vignerons les
Robert Cottingham, l’un de ses
principaux représentants,
parisien, Knoll a installé plus reconnus de son
jusqu’au 21 décembre à la galerie 45 chaises et tables, appellation. Les notes
Georges-Philippe et Nathalie
Vallois, révèle pourtant un art
ainsi que des images Le plein de Bosphore ultra-fruitées de ce
moins simple qu’il n’y paraît. d’archives et des En Turquie, Musa Dagdeviren est
une star. Dans ses trois restaurants blanc frais redonneront
L’étiquette photo-réalisme déplaît
à cet octogénaire qui ne reproduit
photographies. (toujours bondés) d’Istanbul, il
des ailes au poulet.
pas servilement les photos d’en- Cet accrochage revient redonne leurs lettres de noblesse
aux spécialités anatoliennes tradi- Une autre solution :
seignes vernaculaires et de néons
publicitaires des années 1930-
sur l’histoire de tionnelles : brochettes de viande,
le sauternes bio du
1940, mais découpe, déconstruit, la Barcelona, un fauteuil taboulé de persil au zaatar frais…
riz aux pignons, raisins et amandes,
Château Guiraud, dont
recadre et modifie l’échelle et le
sens des lettrines, intensifie la
imaginé pour le pavillon 550 de ses meilleures recettes les saveurs de fruits
couleur en gommant tout défaut allemand de l’Exposition beau
paraissent aujourd’hui dans un
livre publié chez Phaidon. Les confits permettront
et trace de vieillissement. À écra-
ser à ce point le réel, ses froides
internationale de cuisiniers de toutes obédiences et
au côté rôti du poulet
peintures en deviennent presque Barcelone de 1929 par leur de tous niveaux devraient y trouver
bonheur : d’élégants picto- de s’exprimer vers des
irréelles et muettes, plus désen-
chantées que nostalgiques, à
Mies van der Rohe et grammes signalent les recettes sans
notes profondes.
l’image des compositions de son fabriqué par Knoll sans laitier
gluten, végétariennes, sans produit
ou qui nécessitent « moins Laure GAsPAROTTO
grand modèle, Edward Hopper.
Roxana AZIMI
interruption depuis les de 30 minutes » ou « moins de cinq domaine nino FRanCo, pRoseCCo

« RobeRt Cottingham, FiCtions in the années 1950. Marie GODFRAIN ingrédients ». Original et pratique.
Chloé AEBERHARDT.
RustiCo tReviso, spumante, 15 €.
ideal-vino.FR, tél. : 01-56-74-14-90.
spaCe between », jusqu’au 21 déCembRe, Knoll the oRiginal design. RbC lab, 40,
33-36, Rue de seine, paRis 6 e, galeRie- Rue violet, paRis 15 e. RbCmobilieR.Com, « Turquie. Le Livre de cuisine », de musa Château guiRaud 2012, sauteRnes.
vallois.Com jusqu’au 20 déCembRe. dagdeviRen. phaidon. 512 pages, 45 €. pRix : 59 €- tél. : 05-56-76-61-01.

111
jeux

Mots croisés
Philippe duPuis
grille n o 425 Sudoku
Yan georget
n o 425 - difficile

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15
Compléter toute
i la grille avec des
chiffres allant de 1
à 9. Chacun ne doit
ii être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
iii par colonne et par
carré de neuf cases.

iV

Vi

Solution de la grille
Vii précédente

Viii

iX

X
Bridge n o 425
Fédération Française de bridge
Xi

Xii

Xiii

XiV

XV

Horizontalement i résiste au temps qui passe. n’ont pas résisté au temps qui passe. ii très
proche. entraîne vers les fonds. iii Longueur d’un grand pas. disciple de socrate, auteur de
l’Anabase. iV édifieras en plein centre. Personnel. dans la cour. a apporté un supplément de
repos. V anneau en Cordage. des champignons et des algues qui s’accrochent. note. Vi en jaune
sur les bornes. bien dégagé. Moment d’hésitation. Vii nous invite à visiter le Louvre et orsay.
Joli coup sur le court. Viii Volubile et colorée. Pour aller plus haut et plus loin. iX Couteau des
sables. Malmènent. X Possessif. Le thulium. Prophète biblique. dans les comptes de l’entre-
prise. Xi Préposition. bosse dur. de même nature. Xii Pose des mots dans les airs. arménienne
en turquie. Xiii ne percera plus. Ficelle militaire. XiV sur la portée. grand oiseau disparu.
sortie. XV Passent beaucoup trop de temps dans leur fauteuil.
Verticalement 1 redonne de la rigidité. 2 Mesure de masse chez les anglo-saxons. Plume
du Corbeau. 3 gras herbages. sous le sabot d’un cheval. n’est pas à sa place dans la main.
4 Court flagelle. Facile à résoudre. 5 très fatiguée. trois points sur quatre. appréciées pleines
mais pas bourrées. 6 incrustation d’émail. belle allure pour la monture. 7 Préposition.
rapprocher solidement. représentation symbolique. 8 détestait avec force. doublé romain.
accord d’en bas. 9 super nana. Fait appel. a trahi tout le monde. 10 Prête pour prendre la pose.
Facilitera les glissements. 11 attaquée dans l’angle. Mesure d’ailleurs. installe dans un fauteuil.
12 Petit haut. suit le vu de près. son école a accueilli Parménide et Zénon. très salé. 13 affluent
du rhin en allemagne. Marqué par le grand air. Province de la Chine du nord.
14 Pâtés en ville. bavardage souvent malveillant. Cité d’abraham. 15 débordements
sensibles.
solution de la grille no 424
Horizontalement i Perfectionniste. ii épouseur. iodées. iii rich. imitateurs. iV icare. udr. reine. V Perec. Liège.
Lin. Vi andropause. rt. Vii té. Primo. Posai. Viii Fleur. roide. iX talonnés. Psi. Cl. X inapte. Cee. gril. Xi Cami. sven.
élide. Xii ans. olt. tie. Xiii éon. avilissante. XiV nidification. on. XV stériliseraient.
Verticalement 1 Péripatéticiens. 2 épicène. ana. oit. 3 rocard. Flamande. 4 Führer. Lopin. ir. 5 es. écopent.
crédit photo

safi. 6 Cei. Prunes. Vil. 7 tumulaire. Voici. 8 iridium. scellas. 9 trésor. entité. 10 nia. gé. ope. sir. 11 notre. Pis.
etsoa (aoste). 12 idée. Modigliani. 13 seuil. se. rien. 14 ternira. Cid. ton. 15 essentiellement.

112
Publicité Commerciale

robe ZEBREE*
citysides DAN
Pour célébrer les fêtes de fin d’année,
LAURENT-PERRIER propose un
nouveau rituel de service donnant
au flacon iconique de la Cuvée Rosé
Depuis 1946, l’emblématique mocassin SEBAGO, nommé
un éclat singulier : une robe or rose
« Dan » en référence à l’un des fondateurs de la marque, est
aux zébrures entrelacées tels les
fabriqué en cuir pleine fleur pour durer dans le temps. Cousu
arômes frais de fruits rouges, où se
à la main avec le plus grand savoir-faire, ce modèle classique
mêlent framboise, cerise et groseille.
offre solidité, souplesse
Cet écrin sublimera à chaque occasion
et imperméabilité. La
le service du vin. Disponible en
gamme Citysides, dont
exclusivité chez Nicolas à partir de
il fait partie, consacre
mi-octobre. Prix de vente recommandé
le patrimoine de la
de l’édition limitée de la Cuvée Rosé
Nouvelle-Angleterre à
LP : 80 € TTC.
travers son authenticité
@laurentperrierrose et la qualité supérieure
de sa fabrication.
Mocassin DAN, 199€
www.sebago.fr

version FULL BLACK


Animée par un mouvement automatique, cette Classics Index Automatique Heart Beat de
FRÉDÉRIQUE CONSTANT affiche un boîtier en acier inoxydable poli de 40 mm paré
de PVD titane noir. Guilloché en son centre, le cadran révèle une ouverture à 12 h dévoilant
le mouvement perpétuel de l’échappement, tandis que le fond transparent rend visible le ca-
libre. Montée sur un bracelet de cuir sport noir, cette montre est vendue avec un bracelet
supplémentaire Nato noir. Disponible exclusivement en France. 1 350 €. Tél points de vente :
01 48 87 23 23. Vente en ligne sur
www.frederiqueconstant.com

mort SUBITE * clin d’ŒIL


Cette année, KOMONO fête son
MORT SUBITE LAMBIC GUEUZE est un subtil assem- dixième anniversaire, à travers
blage de lambics jeunes et de lambics vieillis 3 ans en fûts le lancement d’une collection
de chêne. Elégante avec sa robe blonde aux reflets bronze capsule en édition limitée. Clin
et sa belle mousse blanc cassé, Lambic Gueuze mêle une d’œil à l’un des premiers succès
douce acidité à des saveurs boisées et fruitées de pommes de la marque, la série Print,
cidrées. À l’image de la gamme de lambics Mort Subite, dont les tissus imprimés appor-
mix parfait entre tradition et modernité, Lambic Gueuze taient une touche hype aux
est brassée avec passion et selon un savoir-faire cente- lunettes, la collection est à la
naire, perpétué par la créativité de Bruno Reinders, le fois un hommage au passé mais
maître brasseur. Disponible en grandes surfaces et cafés aussi l’aboutissement d’une
hôtels restaurants. quête constante de l’innovation.
Biere-mortsubite.fr www.komono.com

Page réalisée par Mpublicité 01 57 28 39 27


* L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
LE goûT DE…

Vanessa
Seward.
La créatrice de mode signe cet autom ne
une coLLaboration avec La redoute.
son styLe, chic et fém inin, doit beaucoup à
L’éLégance fantasque et avant-gardiste de sa
mère, ici avec des am ies dans Les années 1950.

“Cette photo vient des albums de famille de ma mère. Elle est


là, avec le maillot de bain bustier à petits carreaux [en bas, à gauche], au
milieu de ses amies, sur une plage de Pinamar, en Argentine. Cela m’évoque
le documentaire La Traversée du désir dans lequel on demandait à Arielle
Dombasle : « Quel a été votre premier désir ? » Moi, j’aurais répondu : « Être
belle…» Et je tiens ça de ma mère. Le plus frappant, et formateur, a été pour
moi l’importance qu’elle donnait à l’apparence. J’aurais pu prendre le
contre-pied de tout cela, car la société argentine dans laquelle elle évoluait
quand j’étais petite n’était pas très moderne par rapport aux femmes. Mais
il m’en reste vraiment quelque chose. J’ai vu très tôt que paraître à son
avantage, de façon parfois obsédante, confère un pouvoir immense. Tout
mon travail, une fois adulte, a été de faire de cette certitude quelque chose
de moderne, d’essayer d’être pertinente dans l’équation quotidienne qui
consiste à être à la fois belle et libre.
Évidemment, ma mère était d’une grande beauté et avait une garde-robe
géniale dans une chambre consacrée à cela ! Je passais des heures dans ce
cabinet de magie qui métamorphosait les femmes. Avec mes deux sœurs
aînées, nous étions dingues d’admiration pour notre mère, qui était tou-
jours à la pointe de la nouveauté. Dans les années 1970, elle se musclait,
avec les électrodes Slendertone sur le corps, pendant qu’on regardait un
film ! Elle avait aussi un style très avant-gardiste, fantaisiste, chic mais pas
classique. Car elle fabriquait elle-même pas mal de choses comme ses cein-
tures ou ses chapeaux avec voilette. Elle adorait se faire remarquer. Le pire
pour elle aurait été qu’on ne la voie pas. Elle n’était pas gênée par ce qui
semblait “mauvais genre” : elle craignait davantage ce qui pouvait ne pas
lui aller. Elle ne voulait pas être la bourgeoise, la femme de diplomate dans
un Buenos Aires d’après-guerre cosmopolite et huppé. Elle voulait être plus
que ça. Comme l’actrice de sa propre vie. Moi évidemment, à côté, j’étais
comme la fille dans la série Absolutely Fabulous. Timide.
Dans les albums de famille, il y a plein d’autres images qui montrent mes
grands-parents en Inde ou en Chine. Ils ont toujours une allure incroyable,
cheveux crantés, petit foulard de gaucho et chandail douillet… Parce qu’ils
sont en voyage, leurs vêtements sont confortables. Ils sont à l’aise. Ma mère,
qui avait besoin d’être rassurée, parvenait à l’être grâce à ses vêtements. J’ai
la même attitude dans ma vie personnelle, et dans mon travail. Cette his-
toire que je raconte dans mes collections, être une femme, séduisante mais
pas trop sexy ni trop modeuse. D’être bien dans ses fringues, de rester cré-
dible, de se sentir soutenue. Le confort, le réconfort, tout ça… C’est pour
avoir et donner confiance.” Propos recueillis par Caroline RouSSEAu Archive personnelle Vanessa Seward

RetRouvez
le podcast “le goût
de M” suR leMonde.fR
et suR toutes
les platefoRMes.
invité : pieRRe HaRdy.

114
MODERNITÉ :
MODE ET ÉTERNITÉ
ON NE S’EN LASSE PAS !
POUR LE MEILLEUR, LE MÉTISSAGE BOIS BRUT ET FERRONERIE CONTINUE D’INSPIRER
LE MADE IN FRANCE. LIGNES CONTEMPORAINES, MATÉRIAUX NOBLES ET FINITIONS
SOIGNÉES S’EXPOSENT AU REGARD ET
AU TOUCHER SUR 700 M2.

CONDITIONS
EXCEPTIONNELLES
EN MAGASINS !

© Paris 15e • 7j/7 • M° Boucicaut • P. gratuit • CANAPÉS, LITERIE, MOBILIER : 3 000 M2 D’ENVIES !
147 rue Saint-Charles, 01 45 75 02 81 Canapés, literie, armoires lits, gain de place, dressings :
63 rue de la Convention, 01 45 77 80 40 toutes nos adresses sur www.topper.fr
Photographie retouchée

L’Ame du Voyage
louisvuitton.com