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10

la
nouvelle
critique

Roland Weyl La tentation du lascisme
Pierre Juquin
André Malraux, ministre
Ajoy Ghosh Le paradoxe de Nehru
Jean Marcenac Yvonne Mottet et le réel

REGARDS
SUR
L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Jean-Marc Aucuy Evolution du cinAnta (11)


Jacqueline Autrusseau Théatre d'essai
Annick et André Libérati « Roses à crédit »
Jean Gacon Sur la 2' guerre mondiale

HOMMAGE A HENRI .WALLON


Boris Taslitzky Philippe Mafrieu

revue mensuelle
juil.-aoút 1959- lle année 108
la nouvelle critique
revue du marxisme militant

Comité de rédaetion

Directeur politique
Guy BESSE
Jacques ARNAULT
Jean-Marie AUZIAS, Lyon
Redartenr en diel
Jacques ARNAULT
(;uy BESSE
Jacques CHAMBAZ Rinlarteur en chef ad joint
Henri CLAUDE Andre GISSELBRECHT
Francis COHEN
Serrf,taire de rédaction
Pierre DAIX
Jean ROLLIN
Roland DESNE
Marcel EGRETAUD
Jean FREVILLE REDACTION, A DMINISTRATION
Louis FRUHLING, Strasbourg ET SERVICE, ABONNEMENTS
Andre GISSELBRECHT 95-97, lid de Sebastopol, Paris (2,.)
Francols HINCKER Ti? LEPHONE
Jesus IBAROLA, Grenoble GUT. 51-95
Jean KANAPA
lean-Mare LI BLOND COMPTE CHEQUE POSTA!,
Paris 6956-23
Jeanne LEVY
Francois LURCAT ABONNEMENTS France Etrang
Jean MARCENAC
Fr. Fr.
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1 an (10 no. ) .... 2.200 2.501)
Antoine PELLETIER
3 mols (3 m") .... 700 ; Pas
Andre RADIGUET
d'abon-
Jean ROMAN 6 mola (5 n.^) .... 1.150 'nement
ilnin ROUX (Pour tont ellangement d'adresse,
Luden SEVE, Marseille envoyer la derniere étiquette et
30 fr. en timbres.)
Jean SURET-CANALE
Boris TASLITZKY VENTE AUX LIBRAIRES
Guy TISSIER 24, tue Racine, Paris (6.)
Michel VERRET, Nantes
VF:NTE AUX ORGANISATIONS
Roland WEYL C.D.L.P., 142, 13d Diderot, Paris

NOUS ne nous presentons pas au monde en doorinaires atme


un prineipe nouveau : voici la verite, c'est ici qu'il
taut Lo in
gl'noux. Mais nous rattachons lt otre crifiellee ei la
critique de la
politique, ei prise ele parti en politique, done ù des laues reelles
l'y identijions, KARL MARX.
74.4^A 6%g1-2,4-1 U 12.. L.

Le Comité de rédaction de la nouvelle critique adresse


ä Henri Wallon, ä l'occasion de son 80 anniversaire, ses
vceux respectueux et fraternels.
8
WALLOIN
11' L'OHIEN'FATION I.A PSYCHOLOGIE

1,11 a " 1 1, """ 1 " 1 ".111 I v


l ii 1920 I 'e". l impie oil II ele ui Wal leen, un ii-luir de la
gtie . t. rele atel tet en 1 ro vate et sur leri uuifiuiiiii iIiíiiiiii hs, pi 'y
I de reine in mi riel ro el i ve • rriree li reeri jeme, de In reciten . ' in
petyrkeeltegie i ? liiIiu , Ir n I ei lo I leigint i iluuut !Chut
011 111111 I hintnn ri In lit 'bromee sume ilittiguul ? rte
la psy eliee•Idi y si ° I ogie• e . 1 In imyele un I ? Pite re lees 'irrite ilern
hrtuviiuix filetee rie . lee el le . e I n uuluiuuisiuuu 11r infiel ? l)iu, 1 . 1 . 1.1 le rivn-
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He roen iiiiltiuitulttgit 1 utus ele semi l ene, iuìuuiila aiguua: it propon
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den vir i tieei 'fleten In pie i loso pl e iet n li:gtee . ree II la pnye1l(1-
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En1 re Mides ven it1t1iitaitiimiis, I 'unr de c elles q u Ifen ri
Wu lIumi situiliguii arre Ir plum de forre ist re. I Ir du mourement
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I t'1111Mil 1011M 11'1111,1. 1 n ' 111 . 111111 11 l' le 111111111 1 n 11 y1411111' m,tiit 1i.tiius
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fr fi., h. ! mellare Ir mii .jr1 p ponr 1'1 1 ' 1111:111. Kiorn l'une
el l'a ti( rr, ii n'optima' n I elinemir i I fnul t ron vr r nun
f 11.111 o ri ginnlr ni I 'fin tritt volm re re l'rirMurnirill dr
lii preinvr. t tritt la ni iir r dato.' I 'runr ni lar des nitii iirinm
par irmipirlIrn Ir nujet nr prijen rr ä ngi r, plr n'uy cliitiugr-
rrmrnts 'u uiiiliiit inenir inne y 1.11)01144r
I 'at entr, ri'muril ion, Ir 1- 11-',111' 1,11111e11111 . 11I mIr le ll is al l
riirr a d'es, en mente trrnpii q 'i I npintr non griite. Ir nu jet
itut gil aun umtiiiafii mil i ilr non (irgan inmr, ii n'il prourr en
laut que atiimmrityit., ronsrientr. 'roma, I 'origine d'uno
reprodurt ion mlii re'rl fIrviend In roimainanni•r.
Si ilruri on m'a I +odie it non! igner Ira eunfl n'erg
pita tpt'i I y rni I Ir y ved r, 1 . 4111C1Itle 1111, errtitinr 11,1V141/1111/11VNIII,
forren prriminruirn. I In sutil Ir imruilint I 'inv &venir.
l li t mon y eintui I ou a u &mil., mli rri i
elorrnmatat V II C011111111111 . 111111 si on Ira ronsidrie
f1111:1111 M111111111r, llana isinfral al Miel nionamil a imrs. Mnia
reme ]. il y a plutaingr, mil l'olenr ry al ion dr 1 'mitayo imita, permrt
PHILIPPE MALRIEU

de découvrir les ligues principales de cette genèse, ainsi que


son déterminisme essentiel, qui semble comporter trois sortes
de facteurs.
Le premier d'entre eux réside dans les divers milieux de
vie du sujet. L'analyse des circonstances où se développe
chacune des activités antagonistes permet de saisir les condi-
tions immédiates de leurs transformations. Si le milieu physi-
que commande en grande Partie l'allure des activités sensori-
motrices, c'est le milieu social qui favorise le développement
de la vie rationnelle. Quant à la pensée, elle exige pour se
déployer un milieu technique, linguistique, culturel. Entre
les comportements et les divers milieux auxquels jis répon-
dent, il s'agit toujours d'un lien d'interdépendance, d'une
construction réciproque.
Mais, il est vrai, le comportement dépend aussi des struc-
tures physiologiques : c'est l'équipement héréditaire constitué
Par la totalité de l'organisme, mais tout particulièrement par
le système nerveux, qui règle, dans une grande mesure, l'avéne-
ment des réactions psychologiques : marche, langage, affects,
pensée. Un troisième aspect du déterminisme psychologique
se trouve enfin dans l'histoire du sujet, dans la succession des
événements de sa vie, qui ont fixé certaines attitudes, cer-
taines dispositions.
Entre ces trois séries d'influences, les échanges sant la
règle. L'élaboration des milieux sociaux dépend évidemment
des structures physiologiq-ues, mais la réciproq-ue est vraie
une perturbation dans la vie sociale peut détériorer l'équilibre
nerveux. L'histoire du sujet dépend de celui-ci comme de celle-
lä et dans une certaine mesure contribue à les remodeler. La
vie psychologique est tissée de ces échanges, elle réside dans
l'effort du sujet pour assurer l'ajustement réciproq-ue des
instances de son étre, pour surmonter les conflits qui s'élèvent
inévitablement entre elles.
On le voit bien chez Penfant, sollicité par sa croissance,
sa famille, ses camarades, son travail scolaire. II n'est pas mo-
delé par ces influences diverses, il les intériorise, ii essaye tour
ii tour les instruments que chacun des milieux lui permet de
construire. Ii commence par le faire mal, il assimile des
situations diverses, il traite les choses comme des personnes,
les idées comme des choses. Les échecs l'obligent à différen-
cier ses conduites, à les assouplir... Cela est vrai de l'adulte
comme de l'enfant; lä se trouve l'objet de la psychologie :
HENRI ' LLON
TEA 5

c'est le « drame » dont parlait Politzer, celui qu'étudie aussi


le romancier, confrère et rival du psychologue.

La fécondité de ces vues, dont on volt d'emblée l'accord


avec la méthode marxiste, s'est révélée, non seulement dans
l'étude des progrès de l'enfant, mais dans la façon d'aborder
les problèmes fondamentaux de la psychologie.
Celui de la conscience en premier heu.
Le point de départ d'Ilenri Wallon dans l'étude de cette
question se trouve dans la description des grands types de
la vie consciente, tels que les révèle l'observation de l'enfant,
normal ou déficient. (Remarquons ce parti-pris de positivité,
le refus constant chez lui, de s'en tenir à l'analyse des notions.
Henri Wallon est philosophe, mais sa philosophie est nourrie
de faits, de faits qu'il analyse avec une étonnante richesse,
paree qu'il les confronte toujours avec ceux qu'il a puisés dans
des domaines voisins.) Dans l'Enlant Turbulent (1924) sont
ainsi décrits les caractères de la conscience émotionnelle,
de la conscience sensitive, de la conscience objective, de la
conscience intentionnelle, leurs relations réciproques, leur
fondement organique et les activités d'ensemble mi elles se
déploient.
Cette description est matérialiste. Elle n'est possible que
par la considération des niveaux du système nerveux qui
sont mis en jeu dans l'exercice de chaque forme d'activité
consciente. Elle tourne le dos à l'introspection, incapable
d'ailleurs d'opérer les différenciations que permet la psycho-
logie comparée. Ce matérialisme a été mal compris par
certains psychiatres, qui ont cru qu'Henri Wallon plaçait
la conscience « dans » le cerveau. Jis l'ont acensé de rendre
impensable le devenir, ils lui ont opposé que l'organisme
ne pouvait contenir en lui la richesse de la vie psychologi-
que, et qu'il fallait pour la comprendre faire appel au
dynamisme des pulsions inconscientes.
Préjugé du substantialisme : pour comprendre la cons-
cience, ces auteurs, influencés par la psychanalyse, estiment
qu'il faut la faire sortir de quelque chose qui lui ressemble,
d'un psychisme inconscient qui récèle en lui, potentielle.
ment, les caractères du psychisme conscient. Ils ne peu.
vent admettre que le devenir introduise des réactions (luan.
PHILIPPE MALRIELI

tativement nauvekies, ils veulent que la consciente preexiste


elle-rnéme. Alois que la conscience — l'etude de l'émotion
le montre clairement — surgit au moment oü l'organisme
se trouve placé dans des situations qui provoquent son ebran-
lement total; elle est synonyme, pour ainsi dire, de cet
ebranlement, de cette erise des automatismes anciens. Dès
lora la conscience n'est pas réduite ä n'étre que l'expression
de ses conditions organiques, comme le voudrait, par exem-
ple, la théorie mécaniste de la fusion de l'objectif et du
subjectif ä laquelle a. souvent pensé Pavlov. Paree qu'elle
correspond ä un type d'acticm nouveau du vivant, paree
qu'elle ne fair qu'un avec eette aetion, la ennseiettee consti-
tue un palier original des comportements psychologiques.
Et cela se marqrre dans le fair qu'elle modale ses propres
conditions, fe milieu et rorgimisme qui l'ont fait apparaitre.
De Wallon on peut dire ce qu'il declarait de Marx et
d'Eng,els :ii n'est pas « de ces auteurs qui font boto marché
de la conseienee n pense comme eux que c'est une date
datos Phistoire des hommes que la prise de conseience de
cette histoire, eile-Mime condition Je son orientation.
Le proMeme de l'origine de la pensee, entre thème majeur
Je la philosophie occidentale, a été abordé per Henri Wallon
daue de nombreux travaux. De ¡'Acte a la Pensie, paro en
pleine guerre, en 1942, comme une affirmation de confianee
en la raison, montre notamment eomment la reproduc-
tion . des ehoses par le sujet change avec ben divers aspeets
de la vie socirde. Sensori-motrice dans la perception, elle
devient symbole avec la pensee mythique, signe et peusee
diseursive avec le développement du langage, des techni-
ques, des seienees. D'une étape it la suivante, il y a une
orienration nonvelle. Ainsi de l'intelligence pratique ä l'in-
telligence diseursive, de la saisie intuitive des situations
la decouverte réflechie des relations, des idées. lei sont
poses des fondements d'uue critique génétique, qui au heu
de mager le sensible scrus des categories donnees a priori
— fussent-elles en devenir — moutre lenr construetion dans
les divers types de Pactivité sociale.
Lt c'est aussi le tlikrue des rapport& de la société et de
la personne — si étroitement lié ä celui de la liberté —
qui trouve dan la psycholagie génétique l'oceasion de se
1 Hatfttali,ele duileetique et psychologie, Editions Sociales, Paris,
/946, p. 16 et 17.
HEN R1 FF ALLON

renouveler 2. Il n'y a pes à poser la société comme une


liebte toute faite : on voit la sociabidité se faeonner, d'a'bord
dans les émotions, qui par leurs mimiques créent une forme
inferieure de langage, pida dans les irnitations et les Wann-
laeres; par lis le sujet, en jouant des actes devant autrui, le
fait participer non seulement a son etat affeetif mais encore
à ses projets et à ses pensees. Mais ii n'y a pss non plus
prendre le rnoi comme un donné immédiat. La conscience
de soi s'elabore au travers des relations avec autrui. Déjit
la conscience de mon corps ne peut se former que par le
detour de la perception du corps d'autrui. La conseienee
du moi s'elabore au travers d'une serie de fusions avec
autrui, suivies d'autant de dissociations. 11 y a d'abord syn-
eretisme, indistinction entre l'autre et moi, puis centration
sur soi, opposition ä antrui. Ces échanges entre l'autre et
le moi sont la eondition première du progres et de la libé-
ration. L'homme n'existe que par autrui.

***

La eonseience, la société, la pensée, la personne : ei


Henri Wallon a orienti ses études sur l'enfant vers ces
problernes, c'est sans doute paree qu'il y etait naturellernent
conduit par ses reeherches psyehiatriques comme par la prati-
que médicale. Mais c'est aussi paree qu'il tronvait dans l'ana-
lyse génétique le moyen de démystifier ces notions, de les
épurer des préjugés substantialiees qui empechc-nt les hommes
de se connaitre, et font devier lenr aetion vers des fins
illusoires, au détriment de l'homrne.
Car on ne pent separer 90/1 ceuvre de l'élan ratienatiste
qui animait, au debut du siècle, Ire disciple de Frédérie
Rauh dans sa lutte pour Dreyfus, pour la vérité. U rappe-
fair, en 1932, ce crti'était eet attacheinent intangible à la
raison. Pour les antidreyfusards, disait- il, « la eulpabilité
de Dieyfus devait se mestirer ä son utiiité. Ce pragmatisme
politique n'a pas manqué de faire érole chez les dreyfusards
victorieux, comme l'attestent les efforts de laures pour lern
rappeler, jusqu'au jour de sa mort, les príncipes au nom
desquels jis avaient eombattu ensemble; lui n'avait pas
compris qu'une foja obtenn le résultat souhaité, il n'y a
plus qu'à récuser les idées utilisées », des lors qu'elles
2 a Les origines du caractäre chez l'entaut o, Encyclop4die fratepoiss,
tome VIII, La Vie meutale.
PHILIPPE MALRIEU

deviennent genantes 3. Cet honneur de la raison a _toujours


guide Henri Wallon dans ses prises de position politiquee.
Mais c'est lui aussi qui Pa orienté vers la recherche scienti-
fique, indispensable ä qui veut libérer la pensée : le ratio-
nalisme ne peut etre que scientifique.
En un sens, on peut dire en effet que la psychologie
d'Henri Wallon est opposée ä cette 'philosophie notionnelle,
éclectique, qui s'attache ä « faire la revue des principales
opinions qui ont été émises..., ä concilier leurs points de
vue, ou ä la refuter les unes par les nutres au nom du sens
commun »4• Henri Wallon part, non pas des notions, mais
des problemes réels, tels que les faits, et bien souvent la
pratique, les posent ä nous.
Ces problèmes, ii les éclaire alors par la méthode compa-
rative. Un fait ne prend toute sa signification que s'il est
confronte ä d'autres faits, pris dans des domaines voisins.
Entre le normal et le pathologique, l'enfant et le primitif,
l'animal et l'homme, Henri Wallon se plait ä établir des
rapprochements imprévus. Non pas pour identifier les divers
domaines, mais plutat pour souligner les dissemblances, car
elles permettent la découverte de conditions insoupçonnées.
La comparaison mène ä la dialectique. Les faits ainsi
éclairés, il sera possible de decouvrir les relations récipro-
ques qu'ils soutiennent : « Le seul problème utile est de se
demander, en présence de chaque comportement, les condi-
tions de base qui le rendent possible, et quelles relations
il rend possibles, puis Pinfluence de ces relations sur la
situation subjective et objective, sur l'individu et le milieu.
Par exemple, chez l'homme, l'influence reciproque de sa
constitution fonctionnelle et de la civilisation » 5.
est possible, également, entre ces relations réciproques,
de mettre en évidence l'existence des antagonismes et des
totalités qui les integrent : « Toute differenciation entraine
une différenciation complementairem Tout avènement d'une
fonction nouvelle entrame le remaniement des fonctions
antérieurement existantes... » Mais pour assurer l'harmonisa-
tion des fonctions speeionsees, une fonction de coordination
devient necessaire 6. Les recherches de nombreux physio-
3 e Psychologie et Technique o, dans A la luntib.e du nrarxisme,
Paris, 1935, p. 139.
4 Ibidem, p. 130.
5 Les Origines de la Pensde chez Venfant, Paris, PUF., 1945,
tome 11, p. 436.
6 Lea Origines du caractere chez 1' enfant, p. 117.
HENRI W ALLON 9

logistes, de Jackson à Monakow, l'ont démontré sur le plan


du systéme nerveux. Il n'en va pas autrement dans la vie
psychologique.
Ainsi, de méme que le rationalisme d'Henri Wallon
débouchait dans la recherehe scientifique, de méine celle-ei
l'a-t-elle conduit au matérialisme dialectique, sans qu'il
apparaisse jamais comme extérieur la recherche :ii n'est
pas un moule dans lequel les faits seraient eontraints de se
loger, mais une méthode de découverte.
***

La psychologie d'Henri Wallon montre tout ce que l'étude


des comportements individuels peut devoir à l'étude des
processus sociaux sur lesquels porte la pensée marxiste. Et
c'est justice, car la compréhension de l'ensemble doit éclairer
les éléments. Il se pourrait qu'en retour la psychologie enri-
chisse sur certains points la pensée marxiste : elle ouvre
en effet la voie it une étude moléculaire des transformations
sociales.
Dans le passage d'une structure sociale i une autre, le
psychologue qui se laissera guider, comme Wallon, par le
souci d'étudier les échanges entre les instruments physiolo-
giques et la culture, va pouvoir atteindre les proeessus
sociaux ìI l'instant de leur naissance Ii considérera par
exemple : le caractére conflictuel des tendances, désirs,
attitudes, dont les unes retiennent l'individu dans les ancien-
nes structures, tandis que les autres l'orientent vers des
transformations sociales; le niveau : concret, symbolique,
conceptuel, dialectique, des représentations que le sujet se
donne de la situation dans laquelle ii vil; les expériences
qu'il réalise, les engagements qu'il contracte, ses succés, ses
échees et les sentiments qui en découlent.
Faute d'une teile étude, la compréhension des événements
sociaux ne serait pas moins incompléte que celle de l'indi-
vidu si on se bornait à l'étudier dans sa solitude. Engels ne
l'avait-il pas indiqué, lorsqu'il présentait l'événement histo-
rique comme la résultante d'un grand nombre de volontés
individuelles qui se contrecarrent ? « Du feit, disait-il, que
les diverses volontés, dont chaeune veut ce à quoi la poussent
sa constitution matérielle et les circonstances extérieures,
économiques en derniére instance..., n'arrivent pas à ce
qu'elles veulent, mais se fondent en une moyenne générale,
tu

en une resultante eormaune, on n'a pas le droh de conchire


qu'elle sont egales it zero, (Lettre ä J. Bloch, du 21 septem-
bre 1890.) C'est dans des sujets (par millions) que s'affron-
tont les besos de l'organisme et les aspiratioas de l'etre
aocial_ Ces conflits, pris un ä un, ne mont pari la 3aurce de
ICevolution. soeiale : en un sens, ile en sollt la consequence.
Mais revolution soekle passe par kur intermediaire. C'est
la, psychologie, a. it la charniere des sciences de la nature
et des scienees de l'hounne a, d'explorer ces relations cum-
ion de ces « volontes a, de ces motivations et
plexes, la format
de ces opinions dont ehneune eontribue ü faire l'histoire.
II etait impossible d'envisager eette etude tant que la
paychelogie restait entlarraasee duna la masse des prejuges
(tue lui avaient legues, et la seience de Pinne, et le tueca-
nisme, bot aussi substantialiste, et les habittides de zuereelle-
akut et de decoupage encourages par les techniques du
laboratoire. Ileari Wallon est au premier rang de eeux qui
lutient pour delivrer la payehologie. 11 le fait avee la 'deine
camacienee das services qu'elle peu! rendre : « Elle West
ni la petlagogie, ni la 'florale, ni la politique, ni la teeltni-
qae des me tiers, ni l'organisation tlu travail, ni la medeeine
na la physiologie. Mais en relation avee tou s ces seeteura,
elle doit etudier et faire valoir les besoins et lea possibilita
de Humme et de cheque sujet en partieulier.»T.
La psychologie est en effet la science de l'integration des
fonetions daus la totalite de la personne. Elle est indispen-
sahle au x marxistes, s'ils tont leur le souei de Marx et
¿'Engels eux-miflues, dont Ileuri Walton disait en 1946
a C'cat vera l'intlividu que tetad leur souei, c'est it cheque
individu en taut qu'intlividu qu'ils vouluieut rendre la libre
daposition totale de sa nature, faire conquerir son pouvoir
total d'initiative et de comprehenaion. Leur realisme
funde sur a".
En orientant la psyellologie, grace ä sa reflexion marxista,
vers son malm seit•ntifiqut • , er' n'est pw.; seulement ä la
payehologit • qu'llenri Wall un rand service, mais uussi it ceux
qui teuvrent pour la vraie liberte des hommes, des individus.

Philippe MALRIEU.

7 n Nur In up,lelfirltt do In pelycliologio a, Tu Roiso pi, 15, p. 5.


Moterintitme dulechtina et psynhologie, p. 17.
ENTRETIEN AVEC IIENRI WALLON

GUY BESSE. — Je pensais poser comme première quee-


tion comment et sous quelle influenee notre ami Ilenri
Wallon a-t.il été amem• ä elioisir la psychologie ? II est ä la
charnière de deux sièeles de psychologie. Quelle a té sur
vous l'influenee de psycholcagues emulo Dumas, Ribot,
Nageotie, Janet ?

FIEMO WALLON. — Mon aignillage vers la payehologie


s 'et fait indépendamment de tatue influenee extérieure.
Quand j'ai été en rapport avee Dumaa, Nageotte, Innet, j'etnia
déjä orienté vera la pnyellologie. Si je me reporte au x années
de eltoix, ve fut plutid une dimposition générnle, une attitude.
La payehologie a eommenoé par tre, pour moi, une queration
de goitt, de euriosité personnelle pour les motifs, les mirarms
d'agir de ceux qui vous entourent. II m'arrive traouvent, encare
maintenant, d'extraire un mot d'une conversation, de •'enra-
gistre r sans aavoir eneore pourquoi.
Quanti je suis entré it l'Ecole Normale, j'étais decidé à faire
de la psythologie. C't •st au (matra de ma 2' ou 3" nnnée, que
j'ai pris rol:~ avee Dutuas, qui exerea ume influenoe par
moi. C'était un esprit très emitir, très intelligent. 11 était
ral ; ainsi il n'a formulé inmune exigenee personaelle sur
ma tltèse.
En ce qui eoneerne Rilmt, je n'ai pas en de rapports directa
ayer lui. Je PM val une fois ii m'a tIonné un livre potra- que
j'en mude compte ; je ne Psi pas fait et après, je n'ai plus
jamais osé me priaenter
12 ENTRETIEN

Pour Janet, j'avais d'abord une prévention contre lui ; dont


je suis totalement revenu. C'est un des grands hommes de la
psychologie francaise. Ii m'avait semblé qu'il enjolivait ses
observations. En réalité, dans chaque observation, ii mettait
le résultat de toute son expérience scientifique ; c'est pour-
quoi ii semble parfois dépasser le cadre de l'observat ion qu'il
publie. Il a fait une ceuvre magnifique de synthèse et de
elassement des qualités intellectuelles, c'est un des plus
féconds psychologues. Quant à Nageotte, c'est peut-ètre celui
qui je dois le plus, celui qui m'a le plus influencé ; ce n'était
pourtant pas un psychologue, mais un histologiste ; ce qui
prouve qu'un psychologue peut atre influencé par des disci-
plines voisines de la sienne. Il m'a appris à voir les transposi-
tions nécessaires d'un dornaine à l'autre, de la matière ner-
veuse aux phénomènes psychologiques. J'ai été son assistant
la Salpétrière, où je travaillais de la facon la plus libre,
sans obligations. C'est la que j'ai vu tout ce qu'on peut
tirer de l'observation des anomalies motrices des enfants,
par exemple.
J'insiste : l'influence majeure sur un psychologue est sou-
vent celle de quelqu'un à caté de sa discipline. Nageotte m'a
ouvert des horizons biologiques : des structures nerveuses
qu'il interprétait, je suis passé aux structures intellectuelles,
sans établir d'ailleurs de lien de mécanisation entre les deux.
A l'Ecole Normale, j'ai subi l'influence de Rauh ;
est mort jeune, vers 50 ans. Il était tras idéaliste, mais ii avait
des sympathies pour le socialisme. avait un sens très aigu
de la réalité morale vécue. Il m'a appris le sentiment immé-
diat de la réalité, le contact direct de la réalité. Mais pas un
contact intuitif ; ii accordait une grande importance it la
morale. Son livre L'expérience monde est un chef-d'ceuvre
de clairvoyance et de pénétration.
Naturellement j'ai été influencé par Lévy-Bruhl, qui fut
mon professeur de Khágne à Louis-le-Grand. Depuis je devais
toujours rester en rapport avec lui. C'était l'homme le plus
intelligent, l'esprit le plus agile qu'on puisse voir. Il m'a
ouvert des horizons sur des civilisations autres que la natre,
et m'a poussé vers des points de vue comparatifs.

LILIANE LURÇAT. — Dans votre ceuvre, vous hez cons-


tamment le développement psychologique de l'enfant au
milieu dans lequel il vit. Vous montrez ainsi qu'il se déter-
13
AVEC HENRI W ALLON

mine physiologiquement et socialement. Vous montrez qu'il


existe une continuité du physiologique au social. Cela suppose
sans doute qu'une formation philosophique est nécessaire,
non pas pour l'étude des mécanismes dans leur détail, mais
pour en faire la synthèse ?

HENRI WALLON. — Une formation philosophique est


éminement désirable. Personnellement, je dois une très
grande reconnaissance à mon professeur de philosophie pour
le baccalauréat. C'était un homme dont nous avions souvent
le gmit de rire, car ii paraissait systématique et élémentaire,
mais depuis je me suis souvent référé à l'esprit de ce qu'il
disait. II avait déterminé avec beaucoup de netteté les diffé-
rentes positions philosophiques : celles du rationalisme, de
l'empirisme, de l'idéalisme. Et les distinctions qu'il faisait,
je les ai retrouvées très exactement dans tout le cours de
mon expérience. A tous les psychologues (et aux autres)
serait utile de connaitre les différentes positions de l'esprit
humain vis-à-vis des grands prohlèmes. Par exemple, Platon,
q-ui montre l'articulation de l'idée et du rationalisme aux
mythes. C'est un carrefour. De méme, Descartes est un autre
carrefour; ii présentait tonte une série de tendances qu'il
n'arriva pas à concilier, bien qu'il füt très systématique. II a
donné Heu à toute une diversité d'opinions : rationalistes,
mécanistes, expérimentalistes. Seul me semble-t-il, le matéria-
liste dialectique peut permettre de faire la synthèse de ces
différents points de vue.

LILIANE LURÇAT. — Avez-vous eu recours à la philo-


sophie dans vos recherches ?

HENRI WALLON. — C'est très difficile de s'analyser soi-


méme. On applique ces choses sans s'en douter, et c'est après
coup qu'on s'aperçoit qu'on a agi sous teile ou teile influence,
avec teile ou teile méthode.

LILIANE LURÇAT. — Concevez-vous un enseignement


des méthodes philosophiques pour aborder les problèmes
des différents domaines des sciences de l'homme ?
14 ENTRETIEN

HENRI WALLON. — Je crois que Penseignernent de la


philesophie, à la fin du second degré et au début Suite-
rieur peut itre utile, si on le dicharge de mute érudition.
II faut y voir simplement des pnints de repere; on s'apereoit
sur pièces, sur l'oeuvre de certains philosophes, des positions
qu'on peut prendre sur le réel, c'est très important. Mais en
purgeant l'enseignernent de la philosophie de toute extrava-
gance mystique. Bien qu'en puisse faire la part du mysticisme,
historiquement. J'ai beaueoup étudié Platon et Descartes. Ce
(Ire j'y ai vu, ce sont des prises de position de l'esprit vis-à-
vis du réel. Pisten peut très bien faire comprendre Pstfittide
idéaliste.

GUY HESSE- — Comprendre ces diverses altitudes, c'est


là un point très important. Quand Descartes a pubLié les
Méditations, ii s'est heurté aux objections de Gassendi et
1:Jobbes, qui malgré les moyerts scientifiques réduits de cette
époque prenaient des positions très inatérialistes, eontre l'idea-
lisme cartésien. C'est un exemple de l'utilité de la philoso-
phie- Gassendi {comme d'ailleurs Descartes, mais d'une taute
nutre faeon) est un ancétre du matérialisme moderne.

HENRI WALLON. — Descartes parait très clair, mais


l'approfondir on s'apereoit qu'il y a chez lui toute une
série d'ambiguités, ce qui en fait un auteur très fécond.
Dans le Traité des passions, que j'ai particulièrement relu
ces dernières années, il y a une psychologie existentialiste,
en méme temps que du mécanisme. Il y a de l'existentialisme
dans le cogito : la pensée est ramenée à l'existence. Son
cogito lui donne en méme temps les bis de l'esprit : c'est
un idéalisme scientifique. Et ce passage sur la volonté de
l'homme qui fait sa dignité, héritage de Duns Scot, est "à l'ori-
gine du volontarisme. Ce n'est pas du déterminisme, au sens
scientifiq-ue du mot, c'est un libre arbitre souverain.

GUY HESSE. — Oui, i4 montre comrnent ii faut frsbord


suivre le courant de la passion, taut elle est forte; et pufs,
peu à peu la volonté se mobilise et « reuverse la vapeur n.
AVEC ITENR1 W ALLON

HENRI WALLON. — Chez Rauh, il y avait un pest de


cela : toute-pui,ssance de la volonté et de la conscience, de
l'intuition conscience, « immédiateté ».

FRANCIS COHEN. — Liliane Lurçat faisait allusion


cette hostilité à la philosophie, qui se répand dans toutes
les sciences. C'est une ehose très it la mode, et bien inq-nié-
tante.

HENRI WALLON. — 11 faut montrer que la philosophie


existe méme quand on croit qu'elle n'existe pas. 11 y a dans
le positivisme une philosophie d'abstention, mais c'est une
philosophie tom de méme, qui ouvre la porte au mysticisme,
Ti y a une superstition chi fait, du procede, qui est &j'a- une
philosophie. « Dire qu'il ne faut pas philosopher, c'est
philosopher. » Ii faut connaitre les diverses positions de
l'esprit sur les méthodes, sur l'expérience et savoir les discer-
ner.

GUY BESSE. — Sous prétexte de refuser tont postulat,


le chercheur se refuse le moyen de critiq-uer ses propres
thodes. Sans vouloir rappeler des débats ou il y eut le
meilleur et le pire, si on se reporte a la discussion sur les
tests des chereheurs ne voyaient pas que certains tests postu-
lent une certaine eonfiguration de /a vie mentale. (7>n peut
les utiliser, mais en ayant conscience de ces postulats.

HENRI WALLON. — La superstition du fait, la supersti-


tion des méthodes, des procedes, empéchent la critique. Le
positivisme constitue le fait en absolu. Jamais on n'a vu une
époque oui sont faites autant d'enquites sur l'opinion. On ne
croit plus qu'au probable et non au démontrable.

FRANCOIS LURÇAT. — Je voulais vous demander si


la psychologie, en étudiant la genèse de certains concepts,
peut aider le physieien à critiquer ces m'emes concepts. Ceux
d'espace et de temps, par exemple. Pendant longtemps la
physique les a utilises de façon naive, non critique. Quand
16 ENTRETIEN

Einstein, pour arriver ä la relativité restreinte, a analysé ces


concepts, quand il a critiqué les notions de temps absolu
et d'espace absolu, en s'aidant de l'analyse des procédés de
mesure des durées et des distances, on a décrété que son
oeuvre justifiait la philosophie opérationaliste.

HENRI WALLON. — L'espace n'est pas une donnée en


soi. C'est une acquisition, une construetion par l'enfant.
Malheureusement, elle se fait très tät : on ne peut en suivre
les étapes. Mais on peut trouver les eomposantes de l'espace.
Nous vivons dans un espace essentiellement visuel. Car
tous nos systèmes de référence sont dans le monde visuel.
La vue est une fonction très polyvalente. C'est aussi le sens
le plus précis. Mais il y a des notions plus primitives, plus
générales, plus universelles que la vue : la pression, les
phénomenes vestibulaires.
II y a une expérience très curieuse. Des Américains ont
éleve des chimpanzés dans l'obscurité absolue. Remis ä la
lumière au bout de quelques mois, jis n'arrivaient pas ä
se servir de leurs yeux, car jis n'avaient pas appris ä établir
les connexions nécessaires. Il est un äge of' s'établissent les
connexions. Quand on a dépassé Páge sensible, les connexions
ne se font plus. Ceci démontre que nous avons ä eonstruire
notre espace, que l'espace visuel n'est pas une donnée primi-
tive rnais une acquisition. Nous avons seulement un système
de référence sur leq-uel nous projetons l'objet. Cela ne siznifie
pas que « l'espace n'existe pas n. Nous faisons ces syntheses
paree que nous nous adaptons ä une chose reelle. La repré-
sentation de l'espace suppose des connexions entre les diffé-
rents domaines de la sensibilité.

GUY HESSE. — C'est très important. Car les phénomé-


nologues, en particulier Merleau-Ponty, utilisent certaines
données scientifiques. Mais en fait, jis nient la réalité de
l'espace.

HENRI WALLON. — C'est paree que les objets sont


que nous avons ces représentations. L'espace vide et incolore,
réceptacle des choses, est une notion abstraite. Chez Descartes,
AVEC HENRI W ALLON 17

avec ses tourbillons, il y a une intuition générale de l'espace


l'espace est plein.

GUY BESSE. — Mais pour Descartes, l'espace et le mouve-


ment sont extérieurs l'un ii l'autre. Vos travaux montrent
qu'on ne peut les séparer.

BORIS TASLITZKY. — C'est la deuxième foja que je


viens chez vous. J'ai la déplorable habitude de regarder ce
qu'il y a sur les murs, avant, pour comprendre ceux qui
vivent lä. Chez vous, il y a une véritable collection Wallon
dessins et aquarelles de Renoir, Signac, Marquet, Matisse,
Jongkind, Camoin, Jean Marchand... Dans votre maison se
rencontrent deux formes de sensibilité réputées differentes,
celle des scientifiques et celle des artistes. Je n'ai jamais cru
q-u'il s'agissait de différences organiques mais de spécificités
diverses; de formes d'expression, de moules différents, dans
lesquels se coule la pensée en mouvement. Qu'en pensez-
vous ? Avez-vous personnellement connu les artistes dont vous
possédez les ceuvres ?

HENRI WALLON. — J'ai très bien connu plusieurs pein-


tres, par exemple Marquet, Signac, Marchand. Signac était
un homme d'une haute culture, il s'intéressait beaucoup ä
Stendhal sur qui il préparait méme un livre. II était d'une
grande sensibilité, d'homme et non seulement d'artiste.
donnait son coeur... C'était aussi un boute-en-train. Je me
souviens l'avoir entendu chanter (Si on peut dire) des chan-
sons de Bobino. Une fois ma femme avait été ä l'Hätel Drouot
pour la vente de la collection Octave Mirbeau. Ma femme
montait les enchères un peu au-delä de ce qu'elle aurait
La reconnaissant, Signac s'écria : « Mätine, c'est vous qui
faites monter ! » A quelque temps de lä, ä diner, ii lui dit
« Ce tableau, si vous le voulez, je vous le laisse six mois en
pension. »
Un jour il nous montrait des aquarelles récentes, ä George
Besson et moi. Désignant un paquet d'aquarelles « Ca, on
n'y tauche pas, nous dit-il, c'est Monet qui me les a ache-
tées. » II était très ému, il y avait dans sa voix une sorte d'ac-
cent filial.
ENTRETIEIV
18

BORIS TASLITZKY. — On a fait beancoup de littéra-


ture, tiré trop de théories hasardeuses sur le génie plastique
des enfants. Pensez-vous qu'ils ont conscience de la valeur
artistique de ce qu'ils peignent ou dessinent ?

HENRI WALLON. — Non, jis n'en ont pas conscience. lis


s'intéressent aux objets. La &marche des enfants et celle
des peintres sont inverses. Pourquoi le dessin de l'enfant,
partir d'un certain äge, devient-il banal ? La fonction de
renfant est de ressembler Padulie, de se banaliser, d'adopter
les procédés de l'adulte. Au contraire, l'artiste cherche l'ins-
piration dans la nouveaute. II essaie de se défaire de son
temps.

BORIS TASLITZKY. — Comment se fait-il qu'un enfant


ne présentant pas de dons plastiques particulièrement écla-
tants se sente vers 14-15 ans attire" par I'expression plastique ?
La science a-t-elle étudié cette évolution ?

HENRI WALLON. — 14-15 ans, c'est l'époque cruciale


où apparait la vraie vocation. Bonnard, dans son atelier, avait
une brauche de fleurs faite par un enfant. C'est une ren-
contre. La prise de conscience du dessin en tant que repré-
sentation du monde extérieur ne peut pas venir avant l'äge
de la puberté.
A propos de votre première question : il y a une grande
parenté entre l'artiste et le savant. Le savant a besoin de
beaueoup plus d'imagination qu'on ne le suppose. 11 a besoin
de remanier la réalité pour la comprendre. L'artiste a besoiu
de la désartieuler pour l'affirmer à sa faeon.
Mantel, parlant d'Hadamard, disait : Quand on l'écoute
parler de mathématiques, on a l'impression d'entrer dans
une cathédrale. »

LILIANE LURCAT. — Dans votre article sur la caracti-


riologie, paru dans La Vie Mentale, vous disiez que la néces-
sité subsiste d'utiliser des formes d'observation oi l'intuition,
le sens esthétique, le flair expérimental gardent l'initiative. »
AFEC itENRI W ALLON 19

HENRI WALLON. — Oui, les Raids dans l'imaginaire que


fait le psychologue sont sans doute moins périlleux que ,oeux
du mathématicien ou du physicien, mais il a besoin lui
aussi de se représenter les choses. Celui qui s'interdit d'ima-
giner ne déeouvre rien, ii ne fait qu'ajouter quelques brins
d'herbe à la pelouse.
Ce qui in.% guidé vers la psychologie, c'est le goiit que
j'eus très töt de saisir mimen/ les gens vivent et sentent.
Quand je vois un cas, j'essaie de me représenter les raisons
et les motifs des réactions correspondantes, ii s'agit de com-
prendre; MI1113 il n'y a pas de compréhension sans imagina-
tion. Imaginer est le premier devoir; le second c'est de
verifier la légitimité de ses imaginations par la comparaison
rigoureuse avec l'objet en question.

FRANCIS COHEN. — Dans son existenee M. Wallon pour-


rait-il nous dire qu'est-ce qui a déterminé sa pxopre activité
seciale et politique ? Comment, et à quel moment, les préoc-
eupations humaines, seciales et politiques et les préoccupa-
tions scientifiques se sont-elles rejointes ?

HENRI WALLON. — C'est une question très intéressante,


qui va au eceur du sujet. Je disais tout l'heure que ma
détermination vers la psychologie n'était pas la conséquenee
d'un enseignement queiconque, mais d'au.tre ehose. Je dois
ma Lantille d'avoir été elevé dans une atmosphère républi-
caine et démocratique. Un de mes premiers souvenirs, c'est
la mort de Vietor Hugo. J'avais 8 IX ans. Après diner, mon
père nous lut des fragments des Chittiments. Ça m'a beaueoup
¡nippe.. Le lendemain matin., mon pere nous a emmenés en
fiacre, mon frère et moi, la maison mortuaire. Victor Hugo
était contre les tyrans, expliqua mon père. Cela encore m'a
beaucoup frappé.
Un second souvenir concerne le boulangisme. Mon père,
vn soir d'élection, m'emmena voir le dépouillement. Le ean-
didat opposé it Bcrulanger s'appelait Jacques. J'ai vu mon
père blémir de plus en plus à l'annonee des résultats.
L'affaire Dreyfus. Je faisais mon service lt Rouen et je
venais presque tous les dimanches à Paris. Le samedi soir,
mon père m'attendait à la gare et me mettait au courant du
20 ENTRETIEN

procès en rentrant it la maison. J'étais très démocrate et n'ai


jamais cessé de l'étre.

FRANCIS COHEN. — Si je puise dans les souvenirs de


mon enfance, à laquelle vous avez été mélé, vous étiez pour
moi un des chainons vivants avec le passé : votre parenté
avec le fameux « amendement Wallon »; un des premiers liens
dont j'ai eu conscience entre l'histoire apprise et les hommes.
J'ai aussi été très impressionné, adolescent, quand j'ai appris
que vous, savant, vous aviez participé it la campagne pour la
hP Internationale.

Henri WALLON. — Mon grand-père* était un catholique


très libéral. II avait été l'élève de Michelet. Michelet l'avait
désigné pour lui succéder quand ii fut relevé de sa chaire.
II entra dans la vie politique par l'abolition de l'esclavage
ii avait été un des secrétaires de la commission présidée par
Schoelcher. Ii hit député de la Guadeloupe, puis député du
Nord. Catholique, ii fut contre la loi Falloux. II dérnissionna
quand on exclut la Montagne de l'Assemblée. 11 déclara dans
sa lettre qu'élu du suffrage universel, ii ne pouvait eontinuer
è siéger quand celui-ci était violé. Pendant tout l'Empire,
se tint à l'écart. II mit ses deux fils Sainte-Barbe, l'école
des protestataires. Vers la fin de sa vie, il inclina vers la
droite ii cause de la Commune.
La III° Internationale ? J'avais adhéré au Parti socialiste
avant la première guerre mondiale. J'en étais sorti peu avant
1914; l'électoralisme triomphant me répugnait. C'est l'époque
oui je rencontrai votre père, Marcel Cohen, aux grands mee-
tings que tenaient Jaurès, Pressensé. J'ai marché d'accord
avec le Parti eommuniste, comme sympathisant jusqu'en
1942. En 1942 j'ai donné mon adhésion.

FRANCIS COHEN. — Me permettez-vous de rappeler cette


période ? Je venais régulièrement vous voir votre laho-
ratoire, « faire la liaison », comme nous disions. La Situation
était difficile. Politzer et Solomon avaient été fusillés. Votre
détermination fut abra, pour le petit nombre de ceux qui la
• Auteur de l'amendernent qui GIheida en 1875 du régime républicain
de l'Etat. (N.D.L.R.)
AVEC HENRI WALLON 21
31111111311111311131111".111W
7

connurent aussitat, un grand eneouragement et, je peux le


. dire, une vraie joie.

HENRI WALLON. — J 'ai fait campagne pour Padhésion


la III° Internationale sans "Are du Parti. J'ai eu des activités
liées ii celles du Parti communiste, notamment au moment de
la guerre d'Espagne.

GUY HESSE. — Quelle était l'atmosphère chez les intel-


lectuels de vos amis au moment de la Revolution d'octobre ?

HENRI WALLON. — Nous etions presque tous très curieux


et très favorables cette Revolution. Nous suivions passionné-
ment les événements. L'adhésion ìi la III° Internationale,
nous l'avons considérée presque comme un triomphe person-
nel, sans eire du Parti.

FRANCIS COHEN. — 11 serait très important pour les


nouvelles générations de parler du Cercle de la Russie Neuve,
des choses très clairement expliquées dans la préface de
A la lumière du marxisme : le désir que vous aviez, vous
et certainement nombre d'hommes de aciences, de prendre
contaet de plus près avec la science soviétique, et des investi-
gations auxquelles cela vous a conduit, tant sur le condition-
nement social et idéologique du travail scientifique que sur
le materialisme dialectique, avec comme conséquence le
réexamen critique de votre propre domaine de recherches.

HENRI WALLON. — Nous etions très favorablement dis-


posés envers la Revolution soviétique. En 1931, j'eus l'occasion
d'aller š Moscou pour un Congrès de psychotechniciens. Nous
avons été frappes, ma femme et 11113i, du spectacle de la rue,
de l'aspect de confiance qu'il y avait dans la population.
En rentrant, j'ai été invité, avec Piéron et Laugier, à rendre
compte de mes impressions au Cercle de la Russie Neuve,
dirige par Mme Duchene. II était constitue avec des gens
comme Francis Jourdain, pour développer des idées non
defavorables it l'U.R.S.S., pour essayer de dire la vérite. On
22 ENTRETIEN

me demanda de faire partie du Cerote. Puis on eut l'idee


d'organiser un cercle d'études scientifiques. Nel113 firmes un
certain nombre, dont Prenant, Mineur, Friedmann, Parain,
Marcel Cohen, Labérenne, Baby... Le programme était
s'initier au marxisme, le eomprendre au point de vise seienti-
fique; voir, ehacun dans sa discipline, ee pouvait en
retenir pour ses reeherches. Il y mil d'abord des coloques
restreints, puis des conférences publiques, puis les deux
livres A /a lamiere du marxisme. Cela fut interrompu par
la guerre, les fiches d'adhérents furent détruites par précau-
tion au aiège du tercie.

GUY BESSE. — Ces deux tomes ont eu une très grande


influence sur les hommes ma génération.

HENRI WALLON. — Mes exemplaires ont été oonfisquée


par la Gestapo lors de la perquisition qu'elle fit ici.

GUY BESSE. — C'est en 1942 que fut publié l'un de vos


livres les plus importante : De Pacte à la pensee.

HENRI WALLON. — Mon cours était interdit, et le livre


venait de sortir. Les nazis avaient fondé une librairie, place
de la Sorbonne, et mon livre était en devanture...

FRANCIS COHEN. — Ori, vous vous amusiez, je m'en


souviene, du fait que ce livre au contenn si manifestement
marxiste, faisait son chemin au nez et à la barbe des nazis.

FRANCOIS LURCAT. — Permettez-moi une dernière


queetion. Beaucoup de philosophes peneent que le dévelop-
pearient actuel atteint par la seienee est tel qu'une synthèse du
savoir, de type eneyelopédique, n'est plus pos:Tibie it notre
epoque. C'est selon cinc une eonséquence de la spécialisation
tres pouesie qui est aujourd'hui néeessaire pour un scientifi-
que. Oppenheirner, par exemple, disait récerament que la
Boticas nième de synthèse repose sur une coneeption erronèe
de la nature de la eonnaissanee : « Le global n'aura paz de
AVEC RENRI W ALLON 23

aignification ou deviendra dogmatique. » Les mimes pensent


en general que le degre d'abstraction qu'ont atteint aujour-
d'hui la plupart des branehes de la seience rend impossible
la transrnission de celles-ci aux grandes masses de la popu-
lation. lis pensent que la science devient, et deviendra, de
moins en rnoins accessible. Qu'en pensez-vous ?

HENRI WALLON. — Je suis d'un avis eontraire à eelni


d'Oppenheimer. Langevin expliquait que si on prend la scienee
en faisant son histoire, an voit la raison des dioses, mi voit
les prohlèmes qui se posent, et leur unité fondamentale.
faut faire la distinction entre le teehnicien qui se borne ä
certamen déeouvertes particulières et celui qui s'efforee de
comprendre les lois de l'existence. II serait dangereux de
prendre pour définitive l'opinion d'Oppenheimer. Ca rappel-
lerait la spécialisation imaginée par A. Huxley : chaque indi-
vidu deviendrait le représentant d'une fonction spéciale. Ce
serait la mort de la science que de rompre les relations qui
existent entre les différentes scienees.
On peut essayer de comprendre son époque, ce qui impli-
que en particulier de comprendre la science et les techniques.
On peut comprendre les problèmes de cheque science, son
pourquoi, son comment, ses méthodes. Comprendre, ce n'est
pas creer. Mais c'est fournir à cenx qui font avaneer la science
le substrat humain qui permet le progrès. Les scienees, comme
les tuiles d'un toit, se recouvrent partiellement, se chevan-
chent, ce qui permet au spécialiste d'une science de com.
prendre des branches voisines. Ainsi, tout ä l'heure, Francois
Lurcat disait qu'il y a des analogies entre la conquéte de
l'espace par l'enfant et par le physieien. C'est sans doute tont
fait différent, l'enfant a une compréhension primitive;
l'abstraction mathématique est tout nutre, mais cela montre
des problèmes, des abstractions, de m'eme type ä des niveaux
différents de la scienee, de la pratique.

FRANÇOIS LURCAT. — Et sur la capacité d'acceder ä


l'abstraction ?

HENRI WALLON. — L'alistraction est un mot trornpeur.


II y a l'abstraetion dans les mathematiques et la physique :
24 ENTRETIEN

ici ii faut tenir compte d'un matériel intellectuel particulier,


avec lequel jI faut étre familiarisé le plus tit possible. Il y
a des familles de physiciens, comme il y a des familles de
musiciens. Le matériel intellectuel fourni ä l'enfant est très
important.

FRANÇOIS LURÇAT. -- Dans votre contribution au


recueil A la lumière du marxisme, publié avant la guerre,
vous montriez l'importance du milieu technique, dans lequel
l'enfant baigne depuis sa naissance.

HENRI WALLON. — L'enfant ne repasse pas par toutes


les étapes des générations passées. Les connexions que fait
l'enfant sont en fonction du milieu technique et domestique
oü ii baigne.

CUY BESSE. — Ce que dit Oppenheimer est peut-étre


vrai pour l'individu. Mais comme disait Gramsci, c'est l'huma-
nité qui est philosophe.

HENRI WALLON. — Oui : ea crée un climat particulier.


Chaque individu bénéficie du reflet de Pélaboration collective
du savoir de son époque. II en peut résulter qu'on soit tenté
d'homogénéiser les individus, par exemple certaine psycho-
logie américaine de nos jours tend ä étre celle de l'individu
quelconque. Avec les tests, on fait des moyennes, des corréla-
tions : on abolit l'individu et on lui attribue tont ce qui est
une création des moyennes, de la etatistique. On läche l'indi-
vidu avant de l'avoir abordé. C'est une psychologie de vocabu-
laire et non une psyehologie des personnes.

LILIANE LURÇAT. — Et la psychanalyse ?

HENRI WALLON. — La psychanalyse réduit tout ä un


mime procesen», ä un mime complexe : tout se ramène au
pasmé de l'individu et aux préludes de la eivilisation. Pour
Freud, tout se fait par un retour à l'état primitif; la vie va
AVEC RENIO WALLON 25

vers la mort. Cependant Freud a ouvert des voies fécondes.


Il a combattu la motivation consciente et par là il a élargi
le domaine de la psychologie.

CUY BESSE. — Une question me préoccupe : daus la


détermination des aptitudes, par exemple, n'y a-t-il pas un
abus de la psychométrie ?

HENRI WALLON. — En psyehologie industrielle, il est


normal de faire de la psychométrie car ii s'agit de déterminer
des conditions de travail générales, et non individuelles. Mais
il y a abus de la psychométrie pour la détermination des apti-
tudes individuelles, comme données une foja pour tontee.

CUY BESSE. — Nous aurions encore bien des questions


vous poser, dans bien des domaines; mais comment espérer
épuiser en quelques moments ce que vous pouvez nous appren-
dre ? Laissez-nous vous remercier avec reconnaissance pour
tout ce que vous nous avez livré de votre expérience irrem-
plaçahle de savant, de penseur et d'homme d'action.

Le portrait du Professeur Wallon, dessine par Boris Taslitzky,


que nous reproduisons en page 1 de notre numéro, a fait l'objet
dune lithographie originale tirée sur les presses de l'lmprinserie
!Simula ti 200 exemplaires numirotsis et signés par l'asacar. Cette
lithographie (format 50 cm x 30 cm) est en vente si la librairie
Revine, 24, rue Revine (Paris-6°) au prix de 1.000 kanes. Par
correspondance, s'adresser si la Nouvelle Critique, 95, 97, boule-
vard de Sébastopol, Paris (2°). Envoi franco : 1.100 franca.
C.C.P. Paris : 6956-23.
APERÇUS SUR L'ENSEIGNEMENT PRIVE
EN FRANCE

INTRODUCTION

Un chanoine de combat, le chanoine Claude Roffat,


aumanier national des enseignants catholiques, partait en
guerre dans Le Monde du 27 mai contre les enseignants chré-
tiens qui se posaient la question de savoir si une école
« chrétienne » était véritablement indispensable et s'il ne
vaudrait pas mieux, pour l'Eglise, abandonner les táches
purement scolaires pour « consacrer tous ses efforts à l'édu-
cation religieuse ». Notre chanoine de conclure en battant
le rappel de tous les catholiques afin qu'ils s'enrident plus
résolument, « armés d'une ardente patience », sous la ban-
nière conquérante de l'enseignement chrétien.
Quelques jours plus tard, un enseignant catholique du
second degre public, M. Natanson, proposait un compro.
mis : en échange de la renonciation aux subventions pour
l'école privée, serait offerte à l'Eglise la possibilité de don-
ner dans toutes les écoles publiques un enseignement reli-
gieux « dans des conditions d'horaires qui lui permettent
d'etre efficace ».
Dans Le Monde du 19 juin, le Révérend Pere Pierre
Dabosville, aumiinier national de l'Union des Catholiques
de l'enseignement publie (le chanoine Roffat est aumemier
national des Enseignants catholiques de l'enseignement
privé) intervenait alors pour proposer une apparence de
« troisième veje ».
Partons des faits, demande le Pere Dabosville
1. « La persistance et le développement de Penseigne-
ment privé catholique est le plus aveuglant de ces faits.»
27
EN FR A NCE

2. La honne volonte de l'Eglise serait le deuxième fai r:


« L'Eglise ne s'est pas contentée de tolérer (souligné par
nous) la présence d'éleves chrétiens dane renseignement
public. Elle l'a aceeptée en fant puisqu'elle a multiplié sang
ritieence, surtom depuis 1945, les aumerwiers dans les
blissements ou auprès d'eux.» Mais, poursuit le Père Dabos-
ville, rEghse ras ité payée de retour, et la place faite
par l'enseignement public ä ces aumZiniers a été jusqu'à
ce jour insuffisame...
3. Dans le premier degré, « on ne laisse pas (le jeudi)
torrjours et partout libre pour l'enseignentent religieux.»
Cene situation, regrette le Père Dabosvilie a restrehrt la
valeur positive de la définition : rieole laique, i gele de
totes.»
4. Le Père Dabosville recormait les mérites de réeale
laique « Des chrétiens, infiniment nombreux, sein sortis
de son sein et non pes grice ä elle, certes, mais par la
poseibilit qu'elle a laissée ä rEglise et aux familles d'assu-
mer teure responsabilités.» Mais pour aussitöt rentrer au
bercail Péeole publique ne remplace pas réeole ehre.-
flenne...
5. Le Père Dabosville ne pense pas que la solution seit
cependant dans roctro4 d'une subvention globale n rensei-
gnement prive; paree que, explique-t-d, « demander des
seibventions importantes, e'est introduire rinspection des
maitres dans les dasses, la virifieation de la comptabilité,
le regard vigilant de eelui (IM paie sur rensemble de
recole »; ce qui, en en cemviendra, jette au moins quelques
suspieions sur les itabliesements
Les propositions du Pere DabcFsville sonn alors les @ui-
vantes : a) Création d'un enseignement confessionnel
convetitionné » : tel établissement privé serait reconnu
comme d'intérét gineral et pris en charge par l'Etat. Il se
pourrait alors que lä serait supprimée une éeole publique,
lä une école privée. Lä « récole chrettienne subsisterait
Beule, eile devrait repondre ä certaines eonditions de tole-
rance (..) pour les enfants non chrétiens (...) Lä où récole
publique subsisterait seule, des garantiee parallèles doivent
étre données aux catholiques ».
b) Les internats prives sei-nur subventionnés.
c) L'enseignement privi ne rencencera pas cependant ä
creer de nouvemrx établissements. Une école privée nouvelle
25 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

pourra étre créée it la demande d'un certain nombre de


familles...
d) La question de l'installation des aumóneries dans
les établissements scolaires (sans rien omettre : « horaires,
usage des ehepelles, bureau de l'aumenier, auxiliaires
laie««) et de l'enseignement religieux (« fonctionnement
des catéchismes dans les villes et les campagnes ») devra
Are réglée.
e) Les ceuvres para-scolaires privées seront subvention-
nées.
i) Enfin, pour couronner l'ensemble, pourrait étre insti-
tué un « ministère de l'enseignement privé qui recevrait
«es ressources de l'Etat. »
On voit que le projet est d'importance. Si nous nous
sommes arrétés aussi longtemps sur cette « solution con-
crète » du Pere Dabosville, c'est qu'elle est la plus com-
plète qui au t été publiée; qu'elle semble bien etre eelle sur
laquelle la hiérarehie catholiq-ue livrera bataille : sur
laquelle elle peut rassembler, pense-t-elle, le maximum
d'allies. Trop demander nuirait... Par rapport aux demandes
des ultras, elle peut apparaitre comme une solution de conci-
liation.
Il y a beaucoup à dire sur les « faits » du Pere Dabos-
ville. On pourrait lui faire observer, comme à M. Natanson,
que le congé du jeudi fut précisément créé pour permettre
aux familles de faire donner, hors des locaux scolaires,
l'enseignement religieux de leur choix. Que cette répartition
du temps et du heu soit jugée inefficaee pour les catho-
liq-ues, nous nous contenterons d'en conclure ou bien
l'inefficacité de l'enseignement religieux donné par les gens
d'Eglise, ou au peu d'empressement des parents à user
effieacement du jeudi pour cet enseignement.
Ce que cherche l'Eglise eatholique, par la voix du cha-
noine Roffat, par celle de M. Natanson aussi bien que par
celle du Père Dabosville, ce sont les conditions optima,
dans la société française teile qu'elle se transforme, pour
la direction de conseience des enfants sans, contre ou
malgré les parents.
Nous nous trouvons bien devant eette entreprise que
dénonçait jadis le dirigeant socialiste beige Emile Vander-
velde en ces termes : « Désormais, il n'y a plus que deux
espèces d'écoles : les écoles d'Eglise entretenues par l'Etat
et les écoles d'Etat dominées par l'Eglise. »
EN FRANCE 29

L'Eglise n'a pas renoncé, elle « tolère », puis elle


« accepte » — pour reprendre les expressions du Père
Dabosville — ce qu'elle n'est pas en mesure d'empécher.
Dès qu'elle pense les conditions favorables, elle repart de
l'avant. Pour la doctrine, tout est donné par la distinction
du « Syllabus » entre la « thèse » et l'« hypothèse » —
c'est-it-dire l'exigence maxima, l'idéal, et le compromis forcé,
la réalité. Pour les forces politiques qui permettent de
passer de la seconde la première, elles sont fournies par
le mouvement de l'histoire. Constatons que ce sont toujours les
grandes difficultés nationales qui fournissent ces occasions
l'Eglise...

Nous entendons bien l'argument : « Il n'y a pas un


nombre de places suffisant dans les établissements d'ensei-
gnement public. Si les établissements privés fermaient leurs
portes, ce fait créerait pour le pays des difficultés insur-
montables. » C'est à voir de plus près...
En réalité, ce n'est pas le souci de scolarisation de tous
lesenfants qui anime la hiérarchie catholique dans ses
menées pour obtenir la prise en charge par l'Etat de tout
ou partie des frais de fonctionnement de l'enseignement
privé.
L'enseignement privé catholique souffre de difficultés
financières incontestables : dans certaines régions, l'évolu-
tion économique a porté un coup it ses sources financières.
La dotation (bátiment et rente) de tel propriétaire ter-
rien, qui permettait, it l'origine, de faire vivre une école
privée, n'a plus, avec les dévaluations successives, qu'une
faible valeur d'appoint. Telle entreprise industrielle —
devenue marginale — n'est plus en mesure de subventionner
l'école « libre » qu'elle avait instituée, etc... Par suite de
l'évolution des conditions économiques et politiques, la
paysannerie n'a plus it l'égard de l'Eglise la « générosité
d 'an tan.
Incontestablement, l'Eglise a un absolu besoin d'une
aide importante pour seulement garder les établissements
qu'elle contréle.
Ce besoin matériel correspond, nous le verrons, it un
besoin politique de la bourgeoisie francaise : la vie moderne
appelle le développement et l'élargissement des connais-
L'ENSEIGNEMENT PRIVE

sanees. (Par exemple : le patronat n'est plus centre la eulture


genérale ches les apprentis). Mais il est capital que ce déve-
loppentent et cet élargissement restent enfermes dan» une
idéologie qui en limite ou annuk les dieta.

Mais quel est done cet enseignement privé que le nouveau


régime se propose ainsi de suhventionner et pour lequel
envisagerait de denaander, pata l'heure, cent milliards au
pays ?
Ces « Aperçus sur Penseignement privé » veulent com-
mencer à répondre à cette question.
Malgré la discrétion calculée qui entoure tout ce qui
touehe à Penseignement privé, nous tenterons d'examiner
successivement
— les effectifs comparé» des différents ordres d'enseigne-
ment, publie et privé (premier degré, second degré,
supérieur, technique);
leur répartition géographique;
— la place de I'enseignement confessionnel catholique dans
Penseignement privé;
le reerutement des éleves de Penseignement privé;
— l'origine, les titres universitaires des maitres dans les
différents ordres d'enseignement privé;
les résultats de Penseignement publie et de l'enseigne-
ment privé pour les divers examens qui jalonnent la
scolarité;
l'évolution de eette situation.
En conclusion, nous essaierons de dégager quelques idées
générales sur Pentreprise devant laq-uelle se tronve placée
la nation. avec référence aux exemples (red noria sont offérts
alsacien, beige, etc.
NOWS ne mécontraissons pas le earaetère f-ragmentaire de
ces élérnents. Nous souhaitons vivement que nos keteurs
nous aident à compléter la documentation ici rassemblée,
en vue d'une puhlieation plus importante qui pourrait étre
faite ultérieurement ici ou ailleurs. Dan» une certaine mesure,
ce qui va suivre devrait done étre considéré comme un cadre
de recherche.'
• None remercione virreinent torre ceno qui noria ont aidés à rossembler,
en unminimnm do temps va l'urg,ence — lea élémente ici présentée.
EN FRANCE 31

IMPORTANCE RELATIVE
DE L'ENSEIGNEMENT PUBLIC ET PRIVE EN FRANCE
(ANNEE SCOLAIRE 1957-1958)

Premier degré.

Etablissements. — Les établissements d'enseignement pu-


blic sont au nombre de 78.503. Ceux de renseignement
privé de 10.667; soit 11,2% de l'ensemble (tableau 1). On
notera
a) le très faible nombre d'écoles maternelles privées (215
seulement eontre 5.107 écoles maternelles publiques);
b) le déséquilibre, dans renseignement privé, entre le
nombre d'écoles de garçons (3.1-05) et de filies (6.079);
c) le faible nombre d'écoles mixtes de l'enseignement
privé (1.098 contre 21.848 dans l'enseignement public).
1. — NOMBRE DES ETABLISSEMENTS DU PREMIER DEGRE

TYPES Ml BOOLES euee‘goemeut Euxeignemeat


Public Privi

(COLES MATERNELLES 5 107 ' 215

avec C.C. / 593 459


4 " i.. sana C.C. 23 875 2 646
aux
Carçons Total 25 468 5 105

893 / 180
Spéclalas c.C.
(COLES aux sana C.C. 24 531 4 899
PRIMAIRES
FM.. Total 25 420 6 079
(L(MENTAIRES
ä 1 ollas, 19 670 • 399
m ,„ ,„ A plualeurs classes 2 178 699

1
. Total 2 6 848 1 098

TOTAL DES (COLES PRIMAIRES (L(MERTAIRES 72 780 10 497

Perfec )Ionnement :170 42


flelo elr 299 33
(COLES 211—temps et selsorml4rea 89
DIVERSES Autrea 98 91

TOTAL (COLES DIVERSES 656 170

TOTAL da(RAL 0E5 (COLES 7 8 503 10 667

Classes. — Si on examine le nombre de classes actives,


196.017 dépendent de l'enseignement public et 35.739 de
l'enseignement privé (tableau 2). Le pourcentage de 11,2 0/0
de l'ensemble pour les étcrbiissements passe à 15,5e0 pour
1

32 VENSEIGNEMENT PRIVE

2. - NOMBRE DE CLASSES ACTIVES (PREMIER DEGRE)

CEASSES Buseig Ilbeeigueeest


Public Priv6

CLASSES MATERNFLUS
17 442 1154

ClASSES ENFANTINES
7 163 4 550

ClASSES PRIMAIRES (LEMENTAIRES


154 644 25 928

EnseIgnemen1 phndrel Al 415 3 533


nselpnemen1 Industriel 982 39
CLASSES DE nselonemen1 com8erclä1 673 94
COUPS nseignemen1 egrIcole p u eCneper 417 u7
CCM PL 1fmENT0IRES Secflom, technlpse4 re00nnue4 per E.T.
255 136
TOTAL CLASSES C.C. 13 145 4 151

Perfectlormement 1 905 194


Pr4eppren1Iss494 323
CLASSES 3
( nseigne...111 mensper (en debcre C.C)
DIVERSES des 306 72
*0 Ir,, ,,,..
1 089 1119
TOTAL ClASSES DIVERSES 3 623 419
7 0 7 A L 196 017 35 739

3. - EFFECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT PUBLIC (PREMIER DEGRE)

ELEVES INSCRITS
Clanes, Coure cm Secticee Total dee
Garçon@ Fillee 01( 4ee

CLASSES MA TERNELLE5 372 864 351 716 724 580

CLASSES et SECTIONS ENFANTINES 192 163 180 410 372 573

Sections préperaloIres 4481 165 016 626 897 791


Cour, dienenleire, 780 883 708 253 1 089 1 36
CLASSES Cours moyens 732 753 685 953 1 4 18 706
PRIMAIRES Cours supdrieurs 57 775 58 561 116 336
.(16ENTAIRES Clesses de fin d'etudes 303 620 283 605 587 225

TOTAL DES CLASSES PRIMA16E5 2 356 196 2 152 998 4 509 199

CLASSES D'ENSEIGNEMENT MeNAGER PERMANENT - 6 7011 6 704

CLA SSES DE PERFECTIONNEMENT 18 508 12 681 31 189

CLASSES DIVERSES 10 650 7 137 17 787

2 950 381 2 711 6 46


TOTAL DES iLEVES 5 662 027
5 662 027
33
EN FRANCE

4. — EFFECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT PRIVE (PREMIER DEGRE)

ELEVES INSCRITS Total des


Classes, Cours ou Sections Elbves
Garcons Filles

11 664 12 376 24 040


CLASSES MATERNELLES

86 466 100 010 186 476


CLASSES et SECTIONS ENFANTINES

Sectlons préparatolres 67 429 87 732 155 161

ours effinentaire s 101 489 140 483 24 1 972

Coors Moyens 102 752 139 022 241 774


CLASSES
PRIMAIRES Coors SupérIeurs 24 152 32 233 56 385

ELEMENTAIRES Ciasses de fin d'études 36 380 49 836 86 216

TOTAL DES CLASSES PRIMAIRES 332 202 449 306 781 508

CLASSES D'ENSEIGNEMENT MENAGER PERMANENT 70 2 138 2 208

1 563 1 298 2 861


CLASSES DE PERFECTIONNEMENT

474 U16 890


CLASSES DIVERSES

432 439 565 544


TOTAL 0E5 ELEVES 997 983
997 983

les classes (ceci en raison du faible nombre d'établissements


une seule classe dans l'enseignement privé).
E leves. — L'enseignement public (1" degré) compte
5.662.027 élèves dans les classes maternelles et primaires
élémentaires (tableau 3) et 350.995 élèves dans les cours
complémentaires (158.693 garçons et 192.302 fi)les).
L'enseignement privé compte respectivement 997.983 élè-
ves (tablean 4) et 93.226 élèves (33.359 garçons et 59.907
filles).
Au total, l'enseignement public scolarisait dans le 1" de-
gré (année 1957-1958) 6.013.000 élèves; l'enseignement privé
scolarisait 1.091.000 élèves (soit environ 15 Vo de l'ensemble
des enfants scolarisables). En 1958-1959, les chiffres seraient
respectivement de 6.330.000 et 1.103.000.
Répartition géographique des effectifs. — 11 n'est pas
possible, faute de place, de donner ici les effectifs de l'en-
34 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

seignement privé et public, département par départernent.


Notons seulement le pourcentage des élèves fréquentant les
établissernents d'enseignement privé du 17 degré par rapport
à l'ensemble des élèves scolarisés dans le premier degré.
Moins de 5 3/4 : Oise, Aisne, Ardennes, Meuse, Haute-
Marne, Cöte-d'Or, Yonne, Indre, Creuse, Haute-Vienne, Cor-
reze, Dordogne, Ande, Hautes-Alpes, Moselle, Seine.
De 5 à 9,9 % : Pas-de-Calais, Somme, Seine-Inférieure,
Eure, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Marne, Aube, Meurthe-
et-Moselle, Vosges, Haute-Sa6ne, Haut-Rhin, Bas-Rhin, Jura,
Eure, Loir-et-Cher, Cher, Nièvre, Saime-et-Loire, Allier, Cha.
rentes, Charente-Maritime, Gironde, Landes, Lot-et-Garonne,
Gers, Haute-Garonne, Ariège, Pyrénées-Orientales, Bouches-
du-Rhane, Var, Basses-Alpes, Alpes-Maritimes, Savoie.
De 1 à 19,9 % : Nord, Manche, Calvados, Orne, Sarthe,
Indre-et-Loire, Vienne, Basses-Pyrénées, Hautes-Pyrénées,
Tarn-et-Garonne, Tarn, Hérault, Gard, Vaucluse, DrOme,
Isère, Ain, Haute-Savoie, Doubs, Puy-de-Dóme, Cantal, Lot,
Loiret.
De 20 à 49,9 °A : Finistère, Cótes-du-Nord, Mayenne,
Deux-Sevres, Aveyron, Lozère, Haute-Loire, Loire, Ardèche,
Rhente.
50 Wo et plus : Morbihan, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique,
Maine-et-Loire, Vendée.
Notons que sur les 781.508 élèves fréquentant les classes
élémentaires, 302.106 frequentent les écoles des départements
de l'Académie de Reunes (COtes-du-Nord, Finistère, Ille-et-
Vilaine, Loire-Atlantique, Maine-et-Loire, Mayenne, Morbi-
han) et la Vendée.
Si on ajoute les effectifs de l'enseignement privé du dépar-
tement de la Seine (47.907 élèves dans les classes correspon-
dantes) oü l'enseignement privé n'accueille pourtant pas 5 %
des enfants scolarisables, le pourcentage pour ces seize dépar-
tements est alors de 56,5 %.
Notons eependant, sans attendre, que là oü l'implantation
de l'enseignement privé est la plus importante, les écoles
publiques sont bin d'étre utilisées à plein. Ainsi, en Mayenne,
pour 1.001 postes d'instituteurs, on compte, dans l'enseigne-
ment public, 26.306 élèves, soit 26 élèves par classe. Nombre
de ces 1.001 classes pourraient sans aucun doute recevoir des
EN FRANCE 35

effeetifs sensiblement plus importants. Dans le Maine-et-Loire,


selon la Fédération des ceuvres laiques, l'école publique
compte 28.000 places disponibles, soit la moitié des effectifs
de l'école privée.
Une étude menee à bien par la section départementale du
Syndicat national des Instituteurs dans le département du
Rhöne (département à forte densité d'établissements d'ensei-
gnement privé), démontre aussi que pour suppléer 1 la carente
éventuelle de l'enseignement privé (pour le cas oü serait
réalisée la « menace » brandie par la hierarchie catholique)
ii suffirait, pour recevoir les 5.782 enfants fréquentant (dans
les communes de moins de 2.000 habitants) les 226 classes
« privées », de 153 postes nouveaux d'instituteurs publics.
Or, fait observer cette section syndicale, depuis quatre années
ont dü étre crees dans le Rhéne 700 postes nouveaux
« publics », «fin d'accueillir l'afflux d'enfants (les effectifs
de l'Enseignement public dans ce département, sont passés de
105.610 eleves en 1954 1 124.363 eleves en 1958 ; ceux de
l'enseignement privé diminuant de 30.402 à 29.416). Le nom-
bre de postes « publics » crees fut en moyenne de 175
postes par an.

Second degré.

Le nombre des établissements d'enseignement privé du


second degré est tres supérieur à celui des établissements
d'enseignement public : 1.637 pour le premier et 886 pour
le second (année 1956-1957). Mais ces ehiffres sont sans
grande signification : il existe à cöté d'établissements prives
importants (en general confessionnels), une multitude de cours
ou institutions prives ne comprenant que quelques dizaines
d 'eleves.
Ce qui doit retenir l'attention, ce sont les effectifs de l'un
et l'autre enseignement et l'évolution de ces effectifs.
C'est ce que nous avons rassemblé dans un tableau ci-après.
On notera que l'enseignement privé, qui groupait 45 'Yo
des effectifs du second degre en 1946-1947, ne groupe plus que
39 Vo de ces effectifs en 1956-1957 (effectifs globaux).
II faut souligner que, lee classes primaires annexées aux
établissements secondaires de l'enseignement public étant en
36 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

STATISTIQUE RETROSPECTIVE DU NOMBRE DES ELEVES


DE L'ENSEIGNEMENT DU SECOND DEGRE

Classes primaires
Classes secondaires Sections techniques Totaux
Annies
scolaires Privé PublIc Prive Public Prive Public

1945-46 323.292 394.054


1946-47 321.951 392.407
1947-48 319.525 404.847
1948-49 308.971 397.067
1949-50 313.329 412.279
1950-51 189.330 335.992 138.981 110.123 328.311 433.414
1951.52 186.669 353.086 154,216 103.204 340.885 456.290
1952-53 190.796 375.352 170.517 107.520 361.313 483.052
1953-54 196.639 398.197 176.292 131.682 372.931 529.879
1954-55 206.885 428.632 184.307 135.507 391.192 563.139
1955-56 217.118 460.403 191.096 135.762 408.214 596.265
1956-57 225.928 504.914 197.546 136.999 423.474 641.013
1957.58 569.659 89.798 659.457

voie de disparition, les chiffres donnant la to alité des inscrits


dans les établissements du second degré ne rendent pas
compte de l'évolution réelle à l'intérieur de cet ordre d'en-
seignement.
Ainsi, pour les seules classes secondaires, le pourcentage
représenté par l'enseignement privé est tombé de 36 % (année
1951) ii 3Ø% (année 1956-1957).
Répartition géographique. - Comme pour l'enseignement
du premier degré, la fréquentation des établissements prives
de second degré vare selon les régions. Elle est au-dessus du
pourcentage national en Vendée (65,5 'A), dans le Morbihan
(57,1 %), les Cótes-du-Nord, la Mayenne, le Maine-et-Loire,
la Lozère et la Haute-Loire (50 à 57 %), le Finistère, l'Ille-
et-Vilaine, la Loire-Atlantique, la Sarthe, l'Orne, la Manche,
l'Ardèche, l'Aveyron et l'Oise (43,5 0/o et 50 %).

L'Enseignement technique.

Selon des données ministérielles, l'enseignement technique


privé compterait (1959) 951 établissements et 138.000 élèves
- compte non tenu des effectifs des cours professionnels
municipaux et des cours professionnels prives qui reçoivent
surtout des jeunes gens en formation artisanale (apprentis-
37
EN FRANCE

sage eher un artisan. avec obligation de quelques cours


professionnels un jour par semaine ; ces effectifs se monte-
raient à 136.000 apprentis environ).
L'enseignement technique public correspondant compte
1.146 établissements et 340.000 élèves.
Nous disons, pour ce qui concerne l'enseignement privé,
« compterait», car l'enseignement privé revendique un
nombre bien plus considérable d'élèves. Et comme ii reven-
dique aussi des subventions, les chiffres avancés par lui doivent
"are pris en considération.
Ainsi, la publication patronale L'Usine Nouvelle de juin
1958 donne les chiff res de 496.000 élèves fréquentant des éta-
blissements privés (écoles privées laïques ou confessionnelles
— écoles privées gérées par les entreprises ou organismes
privés — cours professionnels de promotion et perfectionne-
ment).
Ces effectifs se répartiraient ainsi entre écoles et cours

Ecoles Cours
Publie Privé Public Privé

Niveau C.A.P. ou exa•


meo de fin d'apprentis-
sage (E.F.A.) 173.000 115.000 305.000

Niveau supérieur au C.A.P. 149.000 37.000 39.000

Ainsi, sur le plan des écoles ii temps complet, l'enseigne-


ment privé représenterait 32 % des élèves scolarisés. Mais il
détiendrait la totalité des effectifs sur le plan des cours. On
notera la différence entre les chiffres donnés par le ministère
de l'Education nationale (136.000 élèves des cours) et ceux
donnés par le patronat (344.000).
Notons enfin que le nombre de métiers nécessitant une
formation méthodique sont au nombre de 417. Sur ces 417
métiers, 127 seulement sont enseignés dans les établissements
publics, tandis que 358 sont enseignés dans les établissements
privés.
Dans 30 % des métiers, seul Penseignement privé donne la
formation professionnelle. Sur 123.000 diplómes délivrés par
l'enseignement technique en 1955, 52 °/o le sont par l'enseigne-
ment privé (toujours selon la source : L'Usine Nouvelle).
38 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Enseignement supérieur.

A cüté des établissements d'enseignement supérieur public


(universités et grandes écoles) existent certains établissements
düs à !'initiative privée. Depuis 1875, en effet, tout Franeais
igé de vingt-cinq ans peut, s'il n'a pas été frappé d'incapacité,
ouvrir un établissement d'enseignement supérieur privé.
Parmi ces établissements privés, il en est de caractère
confessionnel : facultés privées ou grands séminaires; et
d'autres qui n'ont pas ce caractère et qui sont des établisse-
ments techniques : écoles dentaires, écoles de Hautes Etudes
commerciales, ou instituts à caractère scientifique.

STATISTIQUE DU NOMBRE DES ETUDIANTS


DES FACULTES LIBRES (NIVEAU UNIVERSITAIRE)

ACADEMIES ETABLISSEMENT 1956-57

Ecole de Chirurgie Dentoire et Stomatologie,


Paris, boulevard Voltaire. 101
Ecole Dentaire de Paris, rue de Lo Tour-
d'Auvergne. 630
Ecole Odontologique, Paris, rue Garancière. 914
Ecole Spéciale d'Architecture (R). 377
Ecole des Hautes Etudes Commerciales (R). 782
Ecole de Haut Enseignement Commercial pour
PARIS jeunes filles (R). 363
Ecole Polytechnique Féminine (R). 400
Ecote Spéciale des Travaux publics (R). 619
Ecole Supérieure d'Electricité (R). 562
Ecole Violet (R). 236
Ecole Ampere (R). 708
Ecole Bréguet (R). »
Ecole Charliot (R). »
Ecole Dentaire de Marseille. 229
AIX Ecole d'Ingénieurs de Marseille. 162
Ecole . d'Electricité Industrielle, Marseille. 207
Institut Catholique d'Arts et Métiers. 230
LILLE Institut hndustriel du Nord (R). 227
Institut des Hautes Etudes Industrielles (R). 246
LYON Ecole Dentaire - Lyon. 272
Institut Catholique d'Arts et Métiers. 375
RENNES Ecole de Chirurgie Dentoire - Rennes. 161
Institut d'Odontologie - Nantes. 89
STRASBOURG Ecole Supérieure de Chimie - Mulhouse (R). 98
(R) = Etablissement reconnu par l 'Etat.

EN FRANCE 39

STATISTIQUE DU NOMBRE DES ETUDIANTS DES SEMIN AIRES


ET ECOLES SUPERIEURES DE THEOLOGIE CATHOLIQUES

ACADEMIES 1937-38 1944-45 1949-50 1954-55 1956-57

PARIS » » 2 087 (1) 1 367 »


AIX 242 227 172 137 118
ALGER 97 — 23 28 26
BESANÇON . — — — — —
BORDEAUX .. 304 309 348 340 278
CAEN 829 334 315 386 337
CLERMONT 379 300 » »
DIJON 185 184 162 218 214
GRENOBLE .. • 510 558 398 » y
LILLE 834 698 572 »
LYON 420 504 442 276 297
MONTPELLIER. 236 232 237 (1) » »
NANCY 392 321 234 203
POITIERS 442 512 353 317 406
RENNES 1 646 1 581 1 500 » »
STRASBOURG — — — — —
TOULOUSE 462 479 333 304 252
TOTAUX . , . » y 7 763 Y »

Chiffres de 1948-49.

Tous ces établissements prives ont un caractère commun;


si certains peuvent delivrer des inscriptions en vue des grades
d'Etat, aucun n'est habilité it faire passer les examens condui-
sant ä ces grades. L'Etat a reservé à ses Facultes le monopole
de la collation des grades.
Pour cette raison, le plus grand nombre des élèves de l'en-
seignement supérieur privé figure aussi dans les relevés statis-
tiques concernant les universités publiques.
Pour l'année 1958-1959, les effectifs releves sont les sui-
vants
— Enseignement supérieur public : 206.000 inscrita;
— Enseignement supérieur privé : 10.000 inscrits
dont 8.400 inscrits dans l'enseignement public, mais compte
non tenu de 8.000 étudiants des séminaires et écoles aupé-
rieures de théologie catholique 1 (voir le tablean).
1. Lee chiffree sant donnes par IVI. Le Grill, Inspeeteur general,
Directeur des Affaires générales au Cahinet du ministre de l'Education
nationale, darle la Revue inilitaire d'information, avril 1959.
Dans ce méme numero Consacre l'Enseignement français, le porte-parole
de l'enseignement catholique reveridique une place plus grande pour l'eneei-
40 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

EVOLUTION

Ces éléments statistiques seraient incomplets si n'était


notée l'évolution des effectifs des deux enseignements au cours
de ces dernières années.
Cette évolution donne des éléments de réponse, en effet,
ä la question posée : savoir si l'enseignement privé joue bien
le rede qu'il affirme e- ire le sien dans la scolarisation du pays
cette part suit-elle l'évolution de la scolarisation, augmente-
t-elle ou diminue-t-elle ?
Une étude comparative de la population scolaire ägée de 3
ä 19 ans (enseignement supérieur exclus) dans l'enseignement
public et privé, en 1950-51 et 1957-58, montre que la scolarisa-
tion des nouveaux élèvls est effectuée, pour l'essentiel, par
l'Enseignement public.

Population
Population scolaire de Enseignement Enseignement
de 3 5 19 ans 3 5 19 ans Public Privé

1950-51 10.250.000 6.314.000 4.982.000 1.332.000


1957-58 11.628.000 8.543.000 6.980.000 1.563.000

Si l'on examine les taux de scolarité, c'est-à-dire le rapport


de la population scolaire ä la population totale, on remarque
que ce taux de scolarité, qui était de 61,6 V° en 1950-51 s'est
élevé ä 73.5 0/o en 1957-58, soit une augmentation absolue du
taux de scolarisation de 11,9 0/0 et une augmentation relative
de 19,3 %.
La part de l'enseignement public était en 1950-51 de
48,6 %. Elle est en 1957-58 de 60,0 0/o, soit une augmentation
absolue du taux de scolarisation de 11,4 0/o et une augmen-
tation relative de 23,5 %.
La part de l'enseignement privé était en 1950-51 de 13,1 Vo
et en 1957-58 de 13,5 °/o, soit une augmentation absolue du
taux de scolarisation de 0,5 % et une augmentation relative de
3,8 0/0.

gnement supérieur privé. II écrit avec ambiguité (p. 84) : « L'enseignement


eupérieur recoit dans les universités catholiquee et dans les grandes écolee
ou institute libres, de 25.000 5 30.000 éléves.
EN FRANCE 41

L'élévation absolue du taux de scolarisation de la Popu-


lation de 3 à 19 ans est done due pour sa presque totalité
(96,5 %) à l'accrois'sement des effectifs de l'enseignement
public.
De 1951 i1 1958, l'enseignement public a scolarisé 2 millions
d'enfants nouveaux; l'enseignement privé : 231.000. L'en-
seignement public a scolarisé en 7 ans plus d'enfants (2 mil-
lions) que n'en compte l'enseignement privé (1.560.000).

ENSEIGNEMENT PRIVE CATHOLIQUE

Premier degré.

L'enseignement privé confessionnel catholique contri&


l'essentiel de l'enseignement privé du 1" degre.
Ainsi, pour Pannée 1957-1958, l'enseignement confession-
nel catholique revendique 1.079.421 eleves sur les 1.091.000
eleves recensés.

Second degré.

Dans l'enseignement du second degré, la proportion est


moindre : 387.158 'eleves sur 443.000 eleves inscrits dans les
établissements prives; 56.000 eleves environ fréquenteraient
done les établissements prives du second degré non catho-
ligues.

Enteignement technique.

Dans l'enseignement technique privé, on compterait 74.000


élèves frequentant des établissements eatholiq-ues, et 56.000
eleves, les autres établissements prives non catholiques.

Enseignement rupérieur.

Enfin, dans l'enseignement supérieur, nous avons vu que


les étudiants des facultes privées fréquentaient dans leur
quasi totalité des établissements catholiques.
Le problème de l'enseignement privé est done pour
l'essentiel un problème de l'enseignement catholique.

42 L'ENS. EIGNEMENT PRIVE

LES MAITRES DE L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Leur nombre.

Il n'existe pas de statistiques d'ensemble du personnel


de l'enseignement privé.
Une statistique récente, qui concerne Penseignement privé
eatholique, fournit cependant les renseignements suivants

Ecclésias• Reh- Rehi-


gieux gieuses Laies 1.0790e q Total
ligues

Enseignement
du 1" degré 709 2.466 11.765 4.383 20.527 39.850
Enseignement
second degré 4.809 2.002 5.120 3.879 10.148 25.958
Enseignement
technique et
tamilial 188 409 2.211 1.068 2.272 6.151
Enseignement
agricole et tné-
nager 201 189 1.286 341 716 2.733
Total 5.907 5.066 20.385 9.671 33.663 74.692

Remarquons que les ecclésiastiques enseignent essentiel


lement dans le second degré; que les non laica constituen
près de la moitié des maitres de cet enseignement; que le
personnel féminin constitue 73 Vo du personnel enseignant.
Indiquons que l'on observe par ailleurs un recul de la
part assurée par les ecclésiastiques et les religieux. Ce recul
est &j'a souligné par l'évolution des inscriptions dans les
séminaires .
Le personnel religieux se renouvelle difficilement. Ainsi,
bien que l'Alsace et la Moselle soient dotées d'un statut
spécial sur legue' nous aurons à revenir, les quelques dé-
ments suivants permettent de donner un aperçu des diffi-
cultés rencontrées par la hiérarchie catholique, en ce qui
concerne le personnel enseignant non laic.
Bas-R hin. — Au 1" janvier 1959, les 483 soeurs en service
dans les établissements scolaires de ce département (326 de
la Congrégation de la Providence de Ribeauvillé et 157 de
Ja Providenee de Saint-Jean de Bassel) comptent : une sceur
de 82 ans, douze de plus de 75 ans, quarante-neuf de plus
de 70 ans, cent-dix de plus de 65 ans, cent einquante et une
43
EN FRANCE

de plus de 60 ans, cent quatre-vingt-deux de plus de


55 ans.
L'äge moyen des sceurs dans les écoles maternelles (61 sceurs)
est de 50 ans et 6 mois; dans les classes primaires (422
sceurs) de 49 ans et 3 mois.
Dans le département de la Moselle, la situation est iden-
tique : 80 sceurs de plus de 65 ans sur 333 sceurs enseignantes.

Leurs titres.

Enseignement du 1" degré. — Alors qu'en principe les


deux baccalauréats et le certificat d'aptitude pédagogique
(C.A.P.) sont exigés pour l'enseignement public, ii n'en est
pas de méme dans l'enseignement privé.
Le brevet de capacité minimum exigé dans l'enseigne-
ment du 1" degré est le brevet élémentaire. Encore qu'il
existe de nombreuses dérogations. Ainsi, il est parfois fait
recours ä des « moniteurs » ou « monitrices » sans diplómes
qui peuvent légalement « enseigner », ä condition que la
classe dans laquelle exerce le moniteur communique par
une porte ouverte (ou entrebäillée) avec la classe du maitre
diplómé.
II n'existe pas de statistiques d'ensemble des diplömes des
maitres de l'enseignement privé. A litre d'exemple, voici
des statistiques intéressant les instituteurs et institutrices
titulaires privés de trois départements : Vienne, Mayenne et
Vendée.
.e: • V
'1> *2
o - 2• 0
•-. re d. t e 0. f:4
c..) .o 0 ,......
`'
a. 1;', ., < ' < P. < g4 .4 Z' g..i .-4 .,
, t. 8 ';, •-• c.") A' 6:1 6Z
C n 2
--. = ' oi ,5

Vienne .. 267 10 17 27 34 223 27


Mayenne. 633 25 41 15 505 85
Vendee .. 1.338 94 1.074 28

Par comparaison, les titres des membres de l'enseigne


ment public du département de la Vienne se répartissent
ainsi (année 1956-57)

Vienne .. 1 1290 1 1.290 I 738 1 421 1 0 1 86 1


1
44 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Enseignement du second degre. — Tout citoyen jouissant


de ses droits civiques peut ouvrir un établissement privé
du second degré. 11 doit étre titulaire du baccalauréat.
n'est pas exigé de titre pour les professeurs. Il est evident
cependant que l'enseignement serait impossible sans maitres
pourvus de qualification. Lä non plus il n'existe pas de
statistiques d'ensemble. Nous prendrons done un exemple,
eelui du Finistere, département où l'enseignement privé du
second degré arrive, quant au nombre d'élèves, presque
égalité avec l'enseignement public.

a) Pro fesseurs des établissements habilités à recevoir des


boursiers (e'est-ä-dire dont le personnel compte au minimum
50 Wo de professeurs titulaires d'une licence d'enseignement
ou assimilés).
Ces établissements reçoivent 3.564 garçons et 3.218 filles
dans les classes secondaires et 1.353 garçons et 1.447 filles
dans les classes primaires annexées.

Classes secondaires :
Agrégation 1 (physique)
Licenee d'enseignement 138
Lieence libre 12
Baccalauréat 115
Brevet supérieur 16
Brevet élémentaire, diplèmes étrangers ou
sans diplèmes 49

Classes primaires annexées :


Baccalauréat 12
Brevet supérieur 2
Brevet élémentaire 53
Diplómes étrangers, sans diplómes 16

b) Professeurs des établissements non habilités à recevoir


des boursiers (fréquentés par 91 garçons et 913 filles — 593
garçons et 1.576 filles étant inscrits dans les classes primaires
annexées).
45
EN FRANCE

Classes secondaires :

Agrégation O
Licence d'enseignement 22
Licence libre 1
Baccalauréat 44
Brevet supérieur 11
Brevet élémentaire 8

Classes primaires :

Baccalauréat 13
Brevet supérieur 1
Brevet élémentaire 40
Salas diplinne 11

On notera que les établissements du Finistère de la caté-


gorie a (habilités à recevoir des boursiers) sont bin de com-
porter, dans leur ensemble, les 50 °/o de professeurs licenciés
d'enseignement requis par la loi (on dénombre, en effet, 139
licenciés pour 331 postes). En réalité, il est demandé à ces
établissements de « tendre » à les atteindre...
Un sondage effectué à Paris et en province donne les
poureentages nationaux suivants que l'on peut tenir pour
proches de la réalité sur le plan national
Licence d'enseignement 40 0/0
Licence libre 10 Wo
Baccalauréat et Brevet supérieur 35 %
Brevet élémentaire et sans dipläme de 10 à 15 °/o
Les professeurs agrégés sont très peu nombreux. Un cer-
tain nombre d'entre eux sont d'ailleurs « prétés » par l'Ensei-
gnement public, à certains établissements d'enseignement
privé, essentiellement S. Paris. (Nous y reviendrons.)
L'examen détaillé de la liste des établissements « habi-
lités » à recevoir des boursiers serait plein d'enseignements.
Dans le département du Nord, on compte seulement onze
établissements privés « habilités » à recevoir des boursiers,
pour soixante-huit établissements secondaires privés déclarés.
En ce qui concerne l'Académie de Paris, on relève dans
le Guide de l'Enseignement privé, trente-deux établissements
46 L'ENSEIGNEMENT PRIV E

« habilités» parmi les 359 établissements secondaires prives


que compte l'Académie (soit 18 sur 188 dan» la Seine; 7 sur
87 en Seine-et-Oise; 1 sur 25 en Seine-et-Marne; 1 sur 24 dans
le Loiret; aucun sur 3 dama le Luir-et-Cher; 1 sur 13 dans
la Marne; 1 sur 7 en Eure-et-Loir; aucun sur 12 dans
l'Oise).
Il est vrai que eertains établissements comportant à notre
connaissance le personnel qualifie requis pour 'eire habilités
recevoir des boursiers nationaux, n'ont pas juge utile de
figurer sur eet annuaire avec la mention « habilité ». C'est
le cas, par exemple, de Sainte-Croix de Neuilly, de Sainte-
Geneviève de Versailles ou de Notre-Dame de Bury en Seine-
et-Oise, etc...
Ces établissements catholiques ne désirent pas, semble-t-il,
recevoir les enfants des petites gens, méme chrétiens. Nous
n'avons pu determiner le nombre de ces établissements. S'ils
étaient nombreux, cela ne ferait que mieux souligner le
caractère canzmercial (un boursier ne rapporte pas) et de
classe de ces établissements d'enseignement secondaire prive
(on ne mélange pas les boursiers nationaux et les fils de la
bonne société !).

Les reustta gs nur examens.

Cette situation n'est pas sans répereussions sur les résul-


tats aux examens de renseignement tant du 1" que du second
degré.
On trouvera ci-après des éléments statistiques interessant
les divers examens qui jalonnent la scolarite entrée en 6°,
certificat d'études, brevet élémentaire, brevet d'études du
premier cycle (B.E.P.C.), baccalauréat.
On notera la constance des résultats inférieurs obtenus
par l'enseignement privé. A une seule exception : le brevet
élementaire. La raison en est que, le brevet élémentaire
étant le brevet minimum de capacité exigé pour l'enseigne-
ment dans un établissement privé du premier degré, un nom-
bre relativement important des élèves de l'enseignement prive
sont diriges vers cet examen, tandis que renseignement public
«'oriente essentiellement vers le B.E.P.C. Ainsi, dans raea-
démie de Resines, on a compte, pour le brevet élémentaire
(1957) six candidata de Penseignement publie et 831 candi-
dats de renseignement prive (dont 725 filles).
47
EN FRANCE

Notons enf in que pour obtenir de « meilleurs résultats »,


il est courant, dans l'enseignement privé, de faire presente?
par les lamilles, les élèves faibles qui pourraient faire baisser
notablement les pourcentages de succès. De ce fait, les statis-
tiques pour ce qui concerne l'enseignement privé sont passi-
bles de contestation.
D'autant que les chiffres ci-dessous ne donnent que le
pourcentage des candidats admis par rapport aux candidats
inscrits ; non par rapport au nombre d'élèves fréquentant les
établissements. Le contri& est difficile pour le 1 degré : il
est en effet malaisé de « suivre » un élève des classes pri-
maires : il peut s'orienter vers Pentrée en 6e , le certificat
d'études, etc...
Mais le contróle est possible pour le second degré. Nous
y reviendrons done à propos des résultats au baccalauréat
nous pourrons alors formuler des remarques importantes.

ENTREE EN SIXIEME — ANNEE 1956


(Pourcentage des éteves reçua, par rapport aux candidats inscrita)
ira session r session
Garçons Filles Garçons Filles
Ecoles primaires publi-
ques 69,9 73,2 52.1 51,4
Classes primaires des ly-
cées et colléges publica . 72,7 75,3 54,1 56,6
Ecoles primaiies privées . 50,9 54,4 40,7 51,0

CERTIFICAT D'ETUDES PRIMAIRES — SESSION DE 1957

NOMBRE DE CAN010ATS

de 1
655(10 (5661 de 1015E161185€M1 E/15E116U
CAND1DATS des 06881047S
PUBLIC PRIVE

G8f(0,15 Fi /les Gsrcons Filies Garcons Filies.

167 665 149 359 32 855 34 016 200 520 183 375
Inscrita

Présents 16 6 706 147 217 32 292 33 5 35 196 998 180 652

1311 630 125 699 24 3 28 26 567 158 958 152 266


admiselbles
139 037 125 185 2 5 113 26 9 10 158 150 151 595
4dmis

POURCEMTAGE des ADMIS


par rapport aus Inscrits 79,9 S 23.9 3 23,3 3 77,6 % 78,8 3 52,6 1
48 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

BREVET ELEMENTAIRE - SESSION DE 1957

NOMBRE DE CANDIDATO

de I . ENSEICNE — de U .5E104E — ENSEMBLE d.


SESSIONS CANDIDATO
- mEaT p881 10 MEAR PRIVE CANDIDATS

Oercons Pilles Gercons Filies Cercene illles

Inscrita 3 04 505 595 3 000 899 3 5 05

5. Presents 226 448 5 06 2 760 732 3 208

SE5S1ON 40ulssIbl 54 182 186 / 116 240 1 298

82,16 52 166 179 1 046 231 1 212

InscrIts 75 212 219 1 359 294 1 571

2. Presents 62 184 185 1 216 247 1 400

SESSION A8mI80IC1 19 61 66 042 85 503

Adela 19 57 61 419 BO 476

TOTAL des ADMIS aux 2 SESSIONS 71 22 3 220 1 465 311 1 688

POURCENTACE des ADMIS 04 0 2 SESSIONS


S o POO S t aum inscrits A la 1 . Session 23.68 20.2 1 00, 3 % 48,8 I 30.61 m18,4 e

BREVET D'ETUDES DU PREMIER CYCLE (B.E.P.C. - 1957)

NOMBRE DE CANDIDATO

de I . ENSEIGME — de l' ENSEIGNE — ENSEMBLE dot
SESSIONS 0 AN 2 I 0 AT5
MEMT PUBLIC MENT PRIVE CAMDIDATS

Cercene Filies Cercene Filies Cercons FIlles

Inscrita 47 864 55 58 2 19 675 19 712 67 539 75 296


15 Préeent4 47 032 56820 1971M 19 341 66 250 74 161
5E55104 AdoelasWeit 23 457 29 976 8 420 9 232 31 877 39 208
Admla 22 017 27 980 7 476 8 055 28093 36 035

InscrIts 17 105 20 202 7 259 7 981 24 364 28 183


20 Prdaenta 15 621 18 667 6 560 7 315 22 181 25 982
SESSION AdnIsalbl 6 607 9 198 2 882 3 650 9 489 12 848
Adm14 6 470 8 928 2 693 3 439 9 163 12 367

TOTAL dee ADMIS aux 2 5E55I0N5 23087 36 908 10 169 11 194 38 656 00 407

POURCENTACE des 40/115 eue 2 SESSIONS


P e r re pp ort lea 16,0,164 8 la 1 5 Sesaian 59,5 1 66,4 1 51,7 1 50. 3 % 57.2 1 64 ,2 s
EN FRANCE 49

EXAMEN DU BACCALAUREAT (1957-1958)


Resultats suivant l'origine des candidato
%
Origine Inserits Admis des adeeis

Enseignement (1 partie 69 645 43.806 62,9


public 12' partie 53.675 36.811 68,6

Enseignement il. partie 26.967 13.393 49,6


privé r partie 13.335 8.626 64,7

Présentés (1" partie 5.177 1.306 25,2


individuellement 2' partie 6.485 2.241 34,5

Examinons abro une « promotion » d'élèves. Suivons, par


exemple, les enfants entres ensemble en 6', dans l'enseigne-
ment public et datos l'enseignement privé. Mis ii part les redou-
blants, ce seront les m'emes élèves suivis pendant 7 années.
Nous possédons sur ces années (1950-1957) des éléments sta-
tistiques satisfaisants.

Enseignement Enseignement
Année scolaire Classes privé public

1950-51 Inscrito en 6' 38.412 58.161


1951-52 0 5' 35.818 56.093
1952-53 » 4' 32.734 54.040
1953-54 » 3' 30.113 52.653
1954-55 u 2' 23.357 52.495
1955-56 )) V° 24.047 52.961
1956-57 Inscrito en classes
terminales 12.462 46.684

Quelles conclusions peut-on tirer de ces éléments statis-


tiques ?
1° L'enseignement privé perd un nombre considerable
d'élèves en cours de scolarité. De la classe de sixième à celle de
première la chute des effectifs est de 37,4 % (contre 8,9 %
dans l'enseignement public).
2° Un certain nombre d'élèves quittent l'enseignement
privé pour l'enseignement public en cours de scolarité; en
SO
L'ENSE1GNEMENT PRIVE
particulier après la première partie du baccalauréat (Pensei-
gnement privé présentant surtout des élèves dans la série phi-
losophie — 7.778 candidats en philosophie pour 13.335 élèves
présentés en 1958).
3° L'enseiknement privé qui comptait, pour cette « pronto-
tion », 39,8 % des élèves scolarisés en 6", n'en compte plus que
31 % en première et 20,1 % en classes terminales...
Ce phénomène n'est pas aecidentel : la « promotion » sui-
vante (entrée en 6 0 en 1951) dénombrera 36.920 élèves privés
en 6 0 et 23.846 en première ; soit, respectivement, 38 °/o et
30 °/o des effectifs globaux. (Chiffres correspondants dans
l'enseignement public : 60.533 élèves et 55.459 élèves.) Au
baccalauréat 2° partie, pour la méme « promotion », l'ensei-
gnement privé dénombrera seulement 18,9 % des élèves admis
(soit 8.626 — compte tenu des redoublants).
Les statistiques ci-dessus concernant le baccalauréat (68,6 0/o
dans l'enseignement public, 64,7 0/0 dans l'enseignement privé)
ne rendaient évidemment pas compte de cette situation...

QUI FREQUENTE LES ETABLISSEMENTS


D'ENSE1GNEMENT PRIVE?

Enseignement du 100 degré. — A l'examen des statistiques


concernant l'enseignement privé du 1" degré, une première
constatation s'impose. Si, en effet, dans les classes mater-
nelles les garçons (1957-58) sont ä peine moins nombreux
que les filles (on note méme, en 1956-57 : 10.444 garçons et
9.888 filles), la disproportion s'accroit dès que commence
l'enseignement proprement dit. Dans les classes primaires de
l'enseignement privé, on compte en effet (1957) 332.202 gar-
çons et 449.306 filles.
Dans le second «legré, les mémes constatations sont ä
faire. Les chiffres 1956-57 sont les suivants
Enseignement privé
204.912 garçons et 218.562 filles = 423.474.
Enseignement public
326.444 garçons et 314.569 flies -= 641.013.
Si on soustrait les effectifs des classes primaires annexées
aux établissements du second degré, les chiffres varient cepen-
dant ainsi
Enseignement privé
123.736 garçons et 115.728 filles -= 239.464.

EN FR ARCE 51

Enseignement publie
273.057 garçons et 268.512 fines = 541.569.

On pourrait done faire remarquer que les parents


ligues, au nom de qui assure parler la hiérarchie, usent davan-
tage du « droit des familles » ä l'égard de leurs filles que
de leurs garçons ! Que ce « droit des familles » ä l'égard des
filles s'exerce essentielleruent dans les classes primaires. Au-
trement dit : que les parents catholiques seraient plus sou-
cieux de l'éducation elirétienne des filles que de celle des gar-
çons, et plus soucieux de cene des enfants de moins de douze
ans que des adoleseents, etc. Ce qui serait évidemment leur
faire injure : un « choix » utilisé de teile sorte est une néga-
tion de Pidée de « choix ».
Ces chiffres montrent qu'en réalité, pour ce qui est des
classes maternelles, les chefs de famille envoient leurs enfants
en has lige — et en particulier les garçons, plus diffieiles ä
garder au foyer — ä la « garderie » la plus proche (qu'elle
soit privée ou non). A partir des classes d'enseignement, les
chefs de famille, là Mi existent deux établissements, envoient
de préférence les garçons ä l'école publique et les filles ä
l'école privée. Il y a lä un aspeet de « concession » aux auto-
rités religieuses, concession soutenue aussi par une concep-
tion réactionnaire du réle de la femme dans la vie sociale
(femme ii l'église et au foyer, se suffisant d'un enseigne-
ment au rabais).
Encere faudrait-il que les parents seient « libres)) d'en-
voyer ou non leurs enfants ä l'école publique. Et c'est lä
qu'éclate l'hypoerisie de la hiérarchie catholique qui sait
pourtant parfaitement bien comment elle recrute ses
éléves.

Régions agricoles.

Qn eonnait la concentration giographique de Penseigne-


ment eonfessionnel dans les départements de l'Ouest. Les
quelques notations qui suivent proviennent d'une bréve
enquite effectuée it dessein dans une région « moyenne »,
l'antagonisme entre les deux enseignements n'est pas aigu
la région limitrophe de la Vienne et de l'Indre-et-Loire.
52 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

A Lilette-Buxeuil, l'école privée fut relativement florissante tant


qu'elle était tenue par des soeurs qui étaient en mème temps
mières : elles rendaient a des services n ; les paysans ehez qui
elles donnaient des soma ne pouvaient leur refuser leurs enfants,
on peut dire qu'elles les a retenaient s dès lene naissance...
Depuis, les sceurs étant parties, la classe est tenue par une insti-
tutriee a laïque o. L'école privée périclite et c'est tout juste si elle
rassemble encore dix élèves (des filies). D'autant plus qu'une
deuxième classe a été ouverte ä l'école publique et que l'institutriee
a fait effort pour aectleillir.les enfants a quatre ans.
A la Haye-Descartes, l'école privée locale (distincte de l'école
privée d'usine des Papeteries Mame) est fréquentée par des
paysans de tout niveau social : ce sont les plus e fanatiques »,
les s indécrottables », dit quelqu'un, les habitués assidus des pro.
cessions et fètes patronales. Jadis, les commereants y envoyaient
leurs enfants : plus maintenant. Quelques cultivateurs envoient
par prineipe leurs garçons ä l'école laique ; certains envoient leurs
enfants ä l'école privée avant l'äge scolaire, mais ä six ans ils
les font entrer ä l'école publique.
A Bossé-sur-Claise, peu d'enfants du pays vont à l'école
privée; les parents qui y restent attachés sont originaires ou de
départements plus *S l'Ouest, ou de l'Est (suite de l'exode de
1940) : ou Vendéens, ou Mosellans.

Si l'appartenance de classe des parents n'est pas très mar-


quée au village ou à la petite ville, ii eonvient cependant de se
demander qui entretient l'école privée. Reprenons notre
exemple régional
A Barrou, l'école privée vient de fermer : le comte de La
Poize, qui la soutenait de ses deniers, s'étant miné a revendu
son domaine ä M. Lemaigre-Dubreuil, des Huiles Lesieur, qui n'a
pas jugé utile d'entretenir une école de campagne. Néanmoins le
local de l'école privée est toujours inoccupé. II parait qu'on
attend...
A Lilette-Buxeuil, c'est aussi le chätelain qui avait fondé
l'école privée, elle recevait les enfants des cultivateurs qui avaient
affaire, de près ou de bin a au ehäteau a. Le chätelain visitait
parfois l'école. Des parents sen trouvaient flattés...

On peut généraliser : dans beaueoup d'endroits, lä oh il


ne s'agit pas d'une école d'usine, c'est le hobereau local qui
soutient im bout de bras l'école privée. Elle meurt de mort
naturelle lorsque l'école publique a les moyens d'absorber
tous les enfants et de satisfaire pédagogiquement les parents.
ne faut done pas exclure de l'analyse l'examen des rap.
ports de propriété. Comment expliquer que dans certains
EN FRANCE 53

départements de l'Ouest on n'aille pas à Pécole publique,


bien qu'elle soit gratuite ? Il est faux de dire, comme on
l'entend eneore : « beaucoup, quels que soient leurs reve-
nus, s'imaginent naivement qu'un enseignement gratuit est un
enseignement de has étage, et qu'un enseignement eher est un
enseignement de qualité ». Leurs pensées ii cet égard dépen-
dent beaucoup de leurs revenus. On s'aperçoit dans ces
départements que l'enseignement privé recrute soit chez les
métayers, soit chez les petits paysans dans la mesure on jis
dépendent des gros.
En d'autres termes : quand il n'y a pas de choix véri-
table — contrairement à ce « libre choix » dont il est si sou-
vent question dans le Pacte Scolaire belge, aux yeux de cer-
tains exerfeisire —, ce sont des pressions de toutes sortes,
qui s'exercent sur les parents pour qu'ils envoient leurs
enfants à l'école privée. Pressions économiques et pressions
religieuses. La fréquentation du catéchisme et la possibilité
de faire la communion solennelle restent un élément de pres.
«ion important, sans compter la peur de se voir refuser les
sacrements, peur de l'enfer et des feux du ciel !

Regions industrielles.

Il n'existe pas de statistique dénombrant les établissements


privés d'enseignement du premier degré annexés aux entre.
prises industrielles. Ces établissements sont pourtant nom-
breux, bien que peu connus du grand publie.
Constatons que lorsque le patronat juge nieesssire d'entre-
tenir des écoles privées, c'est à l'Eglise catholique qu'il en
confie la direction de conscience.
A Jceuf (Meurthe-et-Moselle), M. de Wendel a confié aux
frères Maristes le soin d'enseigner datiä ses établissements
scolaires. Les écoles privées de De Wendel comptent cinquante-
deux classes, face aux q-uatorze classes de l'enseignement
public... Les livres y sont d'auteurs catholiq-ues ; la prière
est de tradition à chaque entrée et à chaque sortie de
classe. M. de Wendel, il est vrai, en a dispensé les enfants
juifs...
mutile de dire que les écoles de Wendel sont fréquentées
par les enfants des ouvriers des usines appartenant à la
Société et que leur liberté de choix est restreinte... La muni-
eipalité de Jceuf (elle aussi « de Wendel ») vote chaque année
53 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

cent mille francs de subvention pour les « enfants indigents


fréquentant l'école privée ». Ces cent mille francs sont d'ail-
leurs consacrés à rachat de livres.
Notons alors que l'organisation syndicale à Jceuf est la
plus faible de tout le bassin sidérurgique de Briey-Longwy et
que les ouvriers sont les plus mal payés de tout le bassin lor-
rain. M. de Wendel récupère sur les salaires de ses ouvriers
ce que lui coíitent ses écoles. M. Schneider, du Creusot, a jugé
bon, lui aussi, d'avoir ses écoles; le catéchisme est enseigné
dans les locaux scolaires. Les frais de scolarisation d'un fils
d'ouvrier sont retenus sur le bulletin de paye du père.
La campagne menée par l'Eglise « au nom de la liberté
des parents » aboutirai sinsi à faire subventionner par la
nation les écoles que le patronat utilise pour surexploiter son
personnel...

Un enseignement de nasse.

Quand il y a choix, c'est la pure et simple appartenance de


classe qui décide en faveur de l'enseignement privé.
Ce qui apparait bien plus clairement dans le secondaire.
Sans doute y a-t-il là aussi, comme pour les garderies, un
aspect de commodité.
Une des raisons de succès relatif de renseignernent secon-
daire privé réside dans le fait que l'enseignement privé est
pourvu d'internats dont ne dispose pas suffisamment Pensei-
gnement publie. Il y a, dans le second degré, non seulement
un plus fort pourcentage d'internes dans l'enseignement privé
que dans l'enseignement public, rnais la eonstatation est aussi
vraie en valeur absolue. En 1956-1957, on compte 124.522
internes « privés » et 114.909 internes « publics ».
Entre les deux années considérées reffectif des internes
des établissements publics a cependant grandi plus vite que
celui des établissements prives. La question des internats est
incontestablement une question primordiale pour le dévelop-
pement de l'enseignement public (Voir tableau page sui-
vante.)
Mais revenons à l'aspect de classe de l'enseignement privé.
On a souligné, en effet, qu'il eomprend cinquante mille
élèves « non-confessionnels », abra que dans le primaire
privé, la quasi totalité des élèves sont de parents catholiques
et suivent renseignement religieux : ce qui prouve que lors-
EN FRANCE 55

EVOLUTION ET COMPARAISON DES EFFECTIFS D'INTERNES


DANS LES ETABLISSEMENTS SECONDAIRES •
PUBLICS • * ET PRIVES DE 1951-52 A 1956-57

Effeetif total des Etablissements Eflectifs d'internes
Publics Privés Ensemble Publica Privés Ensemble

1951-52 463.085 340.885 803.970 82.309 103.915 186.234

1956-57 650.253 423.474 1.073.727 114.909 124.522 239.431

CLASSES SECONDAIRES SEULEMENT

Effeetifs des classes secondaires Effectifs d'internes des classes


secondaire
Publiques Privées Ensemble Publiques Privées Ensemble

1951-52 357.653 186.669 544.322 75.079 80.618 155.697

1956-57 511.110 225.928 737.038 98.980 94.996 193.976

qu'un enseignement d'un certain niveau est nécessaire à l'as


eension sociale, le caractère de classe importe plus que la
conviction religieuse.
Nous ne parlerons que des grands établissements parisiens
précisément ceux qui ont la plus grande réputation, ceux
la bourgeoisie recrute ses grands commis. De Gaulle est sorti
de Stanislas, Sainte-Geneviève de Versailles est une pépi-
nière de polytechniciens, Sainte-Croix de Neuilly a formé
nombre de chefs d'industrie et de diplomates...
Première constatation : les intéréts de la foi chrétienne
passent après ceux de la caste. Ce qui importe à la bourgeoi-
sie qui envoie ses fils dans ces séminaires « laiques », c'est
qu'ils y reçoivent une éducation en vase clos qui les melle à
Pabri du eommun, et une éducation qui laisse en eux, comme
une marque indélébile, la conscience d'appartenir à une
• En comprenant lee classes eecondairee, les sectione techniquee et les
elfteees primairee annexéee.
•• Pole les Atebliesemeute publico, les chiffres'indiqués comportent ceux
des départementé d'outre-mer.
56 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

élite dirigeante ; ce sont des établissements oü l'élève se


sent dès l'äge de douze ans appelé ä des responsabilités dans
l'appareil dirigeant. D'oü l'importance fondamentale de
l'Association (ou Amicale) des anciens élèves : phénomène
caractéristique de tout l'enseignement secondaire et supérieur
privé. C'est elle, en effet, qui maintient l'esprit de corps. Un
regard sur les bulletins de ces associations suffit ä s'en con-
vaincre (par ex. : Entre nous, de Saint-Louis de Gonzague).
Ce qui importe, c'est qu'un anejen élève soit devenu mem-
bre d'un conseil d'administration ou du conseil municipal,
et non pas tellement qu'il continue ä faire ses Piques ; ce
sera un « catholique sociologique ». L'essentiel est qu'il soit
sorti de « notre maison », et qu'il y reste la vie entière, par
l'esprit... et la réussite sociale ; qu'il demeure constamment
reconnaissant, par exemple, à la « marque » Stanislas.
C'est cette marque que veut avant tout laisser la direc-
tion, beaucoup plus qu'un solide bagage d'éducation chré-
tienne. L'enseignement religieux occupe en effet beaucoup
momo de place qu'on ne l'imagine. Mojos par exemple que
dans l'enseignement primaire public en Alsace (cinq heures
par sernaine). A Stanislas, par exemple, l'enseignement reli-
gieux (distinct des exercices religieux : messe deux foja par
semaine, prière avant d'entrer en classe, retraites, etc.), bien
qu'il soit la première matière à figurer au palmarès, ne com-
porte que deux heures par semaine. De façon générale,
il y
a moins d'instruction religieuse dans les grands établissements
d'enseignement privé que dans les petits, dans le secondaire
que dans le primaire. C'est dire que le mot d'ordre « jI faut
une religion pour le peuple » n'est pas moins en honneur
aujourd'hui que du temps de Thiers et de Falloux.

L'Etat bienveillarzt.

Ajoutons que ces établissements reçoivent une aide de


l'Etat sous des formes diverses. D'abord une aide matérielle.
Extrait du Bulletin du college Sévigné (La eje
au collège,
en 1952-53) :e Gräce aux conseils et ä l'aide efficace de Monsieur
l'1nspecteur géneral Peechard 2, nous avons pu mettre sur pied

2. Le Coneeil d'administration
du collège Sévigné (qui n'eat pas c16-
rical, ayant été fundé par dea protestante
contre lee institutions catholiques) comprend.— pour lea filles —
un inspecteur général de l'en-
seignement eecondaire.
EN FRANCE 57

une préparation au C.A.P.E.S. de Sciences physiques... La selle de


physique a été aménagée cet effet pendant les vacances et une
importante allocation de matériel nous a été attribuée par le
Ministére de l'Education nationale...

Mais aussi parfois une aide en personnel.


L'Etat « prète » ses maitres à certains grands établissements
privés, tout en continuant ti en assurer seul la rémunération.
A Saint-Louis-de-Gonzague, les deux premières classiques sont
dirigées par des agrégés du secondaire — et les résultats sont
remarquables : 90 0/o de reçus, au prix d'un devoir chaque
semaine et d'un intensif réseau de « colles ». A Stanislas, les
professeurs de seconde sont des agrégés de l'enseignement
public. lis ont à faire le méme travail que dans un lycée,
mais les succès au baccalauréat sont attribués à Stanislas —
« Soeiété Anonyme Immobilière » dont le Directeur, Mol'.
seigneur Majecaze, recrute des employés oü bon Fui semble,
done aussi chez ceux de l'Etat. Toute la seconde administra-
tion de Stanislas, c'est-à-dire les classes de préparation aux
grandes écoles, considérées comme une annexe du Lycée Saint-
Louis, est pour la plus grande partie laïque : le censeur est
détaché de Saint-Louis, les professeurs sont des agrégés des
lycées, mais les « préfets » sont des ecclésiastiques... et le
directeur reste Monseigneur Majecaze. Quant aux succès flux
concours d'entrée à Normale ou à l'X, jis sont li aussi attri-
bués sans vergogne it Stanislas...
Ainsi lorsqu'un établissement religieux veut, en raison de
sa clientele, donner un enseignement valable, fait appel
aux maitres de l'Etat. Par des artifiees divers, l'Etat continua
de les payer 2 bis,

... Es les industriela.

Quand ce n'est pas l'Etat qui aide, c'est la grande indus-


trie. Témoin ce placard de remerciement dans Entre nous,
bulletin de liaison de Saint-Louis de Gonzague

2 bis. Ainei tel agrégé de lettres enseignait encore réceinment au collége


Stanielas eoue couvert des Relations culturelles avec l'étranger mio t. la
dieposition d'un collége de Montréal (Canada) qui se trouvait 8tre une
succureale du collége Stanielas de Paris, i/ exerçait à Paris I
58 L'ENSE1GNEMENT PRIVE

Le nouveau laboratoire de sciences nature lies

L'état des finances s'avéra lamentablement inadéquat. Ii fei-


Mit faire campagne ! On s'adressa lt Pindustrie. la formation des
futurs cadres entre dans seit préoccupations, et, ä la lecture du
hilan de nos éléves reçus aux grandes écoles, elle se laissa aima-
blement persuader de l'opportunité de son intervention. None
tenons h remereier nommément tous ceux qui ont été les premiers
ä comprendre les raisons de notre appel et h participer ä Péqui-
pement du nouveau laboratoire : Société Gervais, Les Grands Mou-
lins de Paris, Société Rhhne-Poulene..., etc...

Si Pon passe au aupérieur, la situation n'est pas différente.


Prenons l'importante Faculté catholique de Lille. II n'est
que de consulter la page de réclames de son bulletin trimes-
triel In fide ad acientiam : parmi les « établissements
recommandés » figurent en bonne place Motte et Dewavrin,
les granda filateurs, ensemble ou separes. Ou de consulter
le carnet mondain : les avis de mariages, naissances ou décès
des anciens élèves de Saint-Louis de Gonzague, Stanislas ou
des Facultés eatholiques de Lille comportent un nombre extra-
ordinaire de noms it particule, chevaliers ou chevaliers d'in-
dustrie. Autre exemple : le directeur de Pecole des Hautes
Etudes Industrielles (catholique) de Lille, le Chanoine Menet,
est le frère d'un grand industriel du Nord.
Les facultes catholiques ont pour mission de fournir au
patronat et it l'appareil d'Etat des cadres « Ars » dont la
bourgeoisie a besoin.

Les a auxiliaires o de la Faculté.

Mais le supérieur libre n'est pas seulement catholique.


Sans paner des innombrables cours, institutions et autres
boites ä bachot, il y a tout un réseau, parallele aux univer-
sités, d'organismes de préparation aux examens d'Etat de
Penseignement superieur : lieence, C.A.P.E.S., agrégation,
etc... Ceci pose un problème different. Dans tout cela en
effet, il est fort peu question d'éducation chrétienne ; ni
méme la plupart du temps d'une ideologie quelconque. II est
question seulement de faire des affaires. D'autant que Pen-
seignement s'y dünne en majorité par correspondance, ce
qui est plus expeditif et permet de jouir de l'impunité :
EN FRANCE 59

ei le client est mécontent et ne veut plus payer, qu'il s'en


aille, d'autres le remplaceront, jamais ii ne pourra y avoir
de contróle des « services » rendus.
Le problème est done iei celui de la responsabilité des pou.
voirs publics dans le délabrement de l'enseignement supérieur.
C'est paree qu'il a volontairement privé celui . ei de maitres
et de locaux suffisants que certains étudiants s'adressent
ces officines. De par la carence de l'Etat, un particulier sans
culture, mais possédant quelques millions au départ, peut y
faire fortune. C'est de plus une entreprise de corruption pour
certains professeurs de lycées ou assistants de faculté, ä qui
on ne peut décemment jeter la pierre, puisqu'ils y trouvent
un complément de salaire de plus en plus nécessaire.
C'est le cas pour le C.U.D.E.S. (Centre Universitaire d'En-
seignement Supérieur), le plus « sérieux » de ces organismes,
puisqu'il emploie des membres de Penseignement supérieur
et les paie bien. Il est subventionné ä la fois par les Cours
Fidès et par la maison d'éditions Bordas, qui contrOle égale-
ment les « Cours Universitaires de France » (secondeire).
Le directeur, Puniversaire-homme d'affaires Denis Huisman,
possède également l'Ecole supérieure d'orientation (pour les
filles) et l'I.D.E.S. (Institut d'Enseignement Supérieur).
Circulaire de la « Direction Technique du C.U.D.E.S. n, 14 bis,
rue Mouton.Duvernet, Paris (149, sur les honoraires des prolesseurs:
Messieurs les Profesaeurs sont priés de bien vouloir nous
communiquer avant le l er octohre leur numero de C.C.P. avec
l'indieation du nom des éléves inscrita avec les avis d'inscription
de lcurs étudiants. Le ri•glement des copies se faisant
ment et non point à /a copie, ii est mutile de reporter les notes
seul le nom de l'étudiant inserit importe. Le tarif des copies des
étudiants est : cinq rento franca pour mute dissertation, qu'elle
soit littéraire, historique, philosophique, philologique, geogra-
phique, etc... ainsi que pour physique et question de cours de
mathématiques, physique, chimie, hiologie (animale ou végétale)
— noit : trois mille francs de forfait.

On pourrait également citer l'Ecole Universelle, oü l'on


voit des non licenciés corriger des copies de préparation ä
l'agrégation. Citer également ces « Centres » oü les établisse-
ments libres envoient chaque année les copies des élèves de
leurs grandes dasses, afin qu'il puisse étre jugé du niveau
entre les divers établissements libres d'une part, mais aussi
entre eux et l'enseignement d'Etat d'autre part. Les copies
60 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

sont corrigées ä la chaine par des étudiants — des Normaliens


par exemple — qui y trouvent un gagne-pain aussi maigre que
facile.

L'exploitation da personnel.

Revenons au personnel de l'enseignement privé.


Les maitres que reerute l'Eglise, par les relations du pres-
bytère, sont souvent des femmes plus ou moins ägées, sans
qualifieation spéciale, souvent abondamment « chahutées » (y
compris et surtout aux heures de catéchisme), durement
exploitées.
Il y a de plus en plus pénurie de curés, et par conséquent
de curés enseignants ; aspect entre d'autres d'un phénomène
sur lequel se penche plus partieulièrement, nous dit-on, le
nouveau pape Jean XXIII : la déchristianisation et le tarjase -
ment des voeations.
Autrement dit, l'Eglise n'a plus le personnel sullisant pour
encadrer la jeunesse ; alors, elle appelle l'Etat en renfort.
L'Etat a besoin de l'Eglise pour domestiquer les esprits dé»
la maternelle, mais l'Eglise peut de moins en moins suffire
la tiche.
L'Eglise chante misère. Ses maitres aussi
peu sant syndiqués) ! La différence est que,(en privé ; très
eux n'ont que
trop de raisons de le faire, alors que l'Eglise a l'hypocrisie
d'apitoyer l'opinion publique sur une situation qu'elle per-
pétue elle-méme.
Les chiffres coneernant la ventilation des crédito Barangé
sont prohants. Sur 28 milliards, ä peine un tiers va aux trai-
tements des maitres. Les deux autres tiers alimentent la poli-
tique de Prestige, de « présence » de l'Eglise : c'est-à-dire
qu'ils vont au matériel, et surtout aux constructions neuves, sur
lesquelles l'enseignement libre ne lésine pas. En fait, c'est le
culte lui-nte'me qui est subventionné, et qui risque de l'étre
beaucoup plus largement dernain : on ne peut oublier
effet que, selon la doctrine chrétienne, l'école confession- en
nelle est Partie intégrante de la vie de l'Eglise. Ici, c'est
l'exemple alsaeien (voir plus bin) qu'on voudrait généraliser.
La misère des enseignants privés n'est que trop réelle. L'ins-
tituteur de R... (Indre-et-Loire) rapporte eomment l'institutrice
EN FRANCE 61

privée du village vint un jour, en évitant de se faire voir, luí


confier quel dénuement matériel, et aussi quelles brimades et
vexations elle endurait, en lui demandant toutefois de s'enga-
ger sur l'honneur ä ne pas profiter de son depart, qu'elle avait
résolu, pour soustraire les élèves de l'école q-u'elle quittait.
Les syndiqués chretiens de l'enseignement privé (jis ne sont
pas nombreux : on ne revendique pas contre les représentants de
Dieu sur terre...) écrivaient récemment dans leur bulletin, sous la
plume de M. Mazerolle : « Le momo que l'on puisse dice est que
les fonda Barangé ont été très imparfaitement utilises, surtout dans
l'enseignement confessionnel. En dépit de nos démarches auprès du
ministère du Travail, peu d'instituteurs reçoivent le salaire mini-
mum, la moyenne étant en province de 18.000 hanes°. Dans tel
diocèse, les crédito sont affeetés pour 30 % ja l'amélioration des
traitements, pour 30 V» ä la diminution des frais de seolarité, et
pour 40 'V» aux bazoins de l'école. Les enquetes que nous merions
auprès des préfets n'aboutissent pm la plupart du temps. Nous
avons demandé aux Associations de Parents de verser direetement
le produit des allocations aux maitres ; mais, dans bien des cas,
les diocèses creent une rajase centrale et redistribuent les fondo ä
leur guise. De plus, nous sommes dans un domaine ob le syn-
dicalisme n'est pas ä l'honneur...
Et ces syndiqués chritiens de faire appel ä la chanté chré-
tienne de leurs employeurs, dont les fins apparaissent cien momo
que transcendantes : « Plaignons, plaignons, écrivent-ils encone
dans le méme bulletin, ceux qui z'imaginent qu'ils peuvent so
retrancher derrière leur mission apostolique pour se placer au-
dessus des lois humaines. Prions pour qu'ils ressent de s'exposer
au péché d'orgueil... Qu'ils n'oublient pas que la position de
l'Eglise en face du problème social a été définie depuis le Ponti-
ficat de Léon XIII par les encycliques qui renferment une véri-
table charle du travail. Pour elles, le salaire vital, le juste salaire
est le salaire qui permet au travailleur de vivre décemment et de
faire vivre les ajeno. Messieurs les Directeurs et Supérieurs des
Collèges religieux, pourriez-vous affirmer que vous donnez
jours un juste salaire au personnel que vous employez ? Pourriez-
vous aussi jurer devant Dieu et devant les hommes que vous
respeetez tous le droit syndical ? »

Que le syndicalisme ne soit pas à l'honneur dans l'ensei-


gnement privé, c'est l'évidence rué. me : ce personnel, en
grande majorité docile, soumis, c'est celui dont r'éve l'Etat
hourgeois lui-méme pour ses maitres. Un professeur de l'en-
8. On a des ehiffree pour 1954 : les inetituteurs débutant b Paris per-
cevaient dans lee écoles catholiques 4.700 franca de mojos que daos les
institutions privées laiquee (17.850 contre 20.000) ; et il y avait déjä
la loi Barangé...
L'ENSEIGNEMENT PRIVE

seignement publie, prété » par le ministère de l'Educa-


tion nationale au Collège Stanislee, nous rapportait eomment
un professeur de l'établissement, un pritre, était venu le voir
pour lui confier l'initiative d'un mouvement revendicatif
contre un »bus de pouvoir de la direction...
Ces enseignants sont en effet entièrement entre les mains
de la direction diocésaine. IL« n'avancent pas financièrement
dans la hiérarchie. Dans le secondaire, leur avancement est
uniquement fonction du nombre de leeons partieulières qu'ils
donnent et de leur notoriété auprès des parents. A Stanislas,
par exemple, ii vient bien de temps en temps un inspec-
teur (agrégé) : mais d'une part sa visite est de pure cour-
toisie, destinée à persuader les parents que Penseignement est
chiment contrielé ; et d'autre part elle n'influe aucunement
sur l'avancement du professeur, qui n'a done aucune raison
de redouter l'inspection.
Que ce soit l'Eglise qui emploie directement, ou un
industriel qui emploie des maitres dans son école d'usine, ou
un marehand de soupe sans religion qui fait tourner une
« boite» avec une « élite de professeurs », le but poursuivi
est le mAme et il est scandaleux : on dispensera l'employeur
de payer convenablement son personnel ; l'E tat s'en
chargera.
On mesure dé» lora toute la saveur de cet extrait d'une
allocution du Cardinal Liénart parue dans la Semaine reli-
gieuse du diocese de Lille du 15 décembre 1957 : « Mécontents
juste titre d'étre ignorés des pouvoirs publics, et, paree
qu'ils appartiennent it l'enseignement libre, d'avoir une pro-
fession qui n'est pas garantie, ces maitres oft convenu, pour
attirer l'attention, de faire une grève. C'est leur droit, et
ils ont eu raison de le faire. Mais il est quand mème regret-
table pour nous de recourir it de tels moyens pour nous
faire entendre... »
Quant aux diptiimes, les statistiques qu'on a lues plus
haut appellent quelques remarques complémentaires.
D'abord, l'Eglise continue it faire croire ä ses fidèles que
les diphimes de ses maitres, done le niveau de l'enseignement
confessionnel, sont à égalité avec l'enseignement publie.
On comprend le mécontentement des maitres de ces écoles,
qui possédent !es mérnes diplinnes, remplissent la méme fonc-
tion d'éducation que les autres ; pourquoi sont-ils frappés
d'ostracisme le jour of, ils préferent exercer daue des Cooles
EN FRANCE 63

chrétietmes ? e (Mgr Liénart, dang Sernaine religieuse de Lille,


decembre 1957.)

Ce que veut l'Eglise, c'est faire payer au mieux sea


maitres par PEtat. Le précédent est lä, tout récent : cette fois,
c'est la Belgique, où le Pacte Scolaire (article 23) prévoit
que les maitres de l'enseignement privé seront rémunérés par
l'Etat dans les m'émes conditions que eeux de Penseignement
d'Etat, des dispositions spéciales étant prévues (article 24)
pour les personnels religieux (séculiers et réguliers) suivant
le niveau de Penseignement (60 0/0 de la rétribution d'un mem-
bre lahme).
Généralement, dann les écoles privées, les prètres sont
diplómés, mais jis forment de plus en plus une minorité. Les
congrégations enseignantes sollt peu nombreuses. Le gros du
personnel est constitué par un prolétariat ä qui le seul
saeretnent du baptème donne droit ìi une exploitation renfor-
cée. C'est Jean Guéhenno qui écrit dann Le Figaro (12 mai
1959) : « Les titres des maitres, dans le plus graud nombre
des écoles privées, étaient si notoirement insuffisants qu'il
était le plus souvent impossible de les admettre au bénéfice
de la loi Barangé. »

Le nivellement par le Gas.

Mais ce serait fausser la réalité que d'en envisager seule-


ment ce cöté. Si l'on prend le seeondaire, on s'apereoit que
le nombre des licenciés dann Penseignement privé tend ä éga-
ler celui des licenciés dann Penseignement publie. L'enieigne.
ment privé peut arguer d'un eertain niveau dans la mesure
et au moment méme où celui de l'enseignement publie
s'abaisse. C'est que le principal danger ne vient pas de l'en-
seignement privé en lui-méme, mais de la dégradation et de
la dévalorisation de l'enseignement d'Etat. Or, la situation
ne fait que s'aggraver sous le régime gaulliste : au heu de
reeruter massivement des licenciés, le gouvernement a laissé
cette année 60 % des nouveaux emplois vacants jis seront
pourvus au petit bonheur, par les titulaires de la licence
« libre », la licence au rabais.
Les élèves de l'I.P.E.S. se voient pratiquement interdire le
préparation de Pagrégation : enseignant comme certifiés,
jis coiitent meins eher. L'enseignement public est envahi par
64 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

des jeunes gens empöchés de continuer leurs études paree


qu'on leur confie prématurément des postes, avec un salaire
diminué tenant heu de la bourse qui devrait leur 'are
donnée, soit pour faire des études normales en vue du profes-
sorat, soit pour devenir instituteurs avec un diplöme plus
sérieux que le B.E.P.C.
Autre phénomène grave : l'appel grandissant aux
« contractuels » de l'industrie, voire de l'armée, et autres
« personnalités culturelles » ; demain, ce sera celles du
clergé. On en vient à baptiser professeur tout ce que l'on a
sous la main.
Or, la question est très grave et jugera un régime ; elle
permettra de savoir si son intention est bien de sauver des
bonnes volontés en détresse matérielle. Car les crédits exigés
associations de parents d'élèves catholiques (A.P.E.L.)
par les
— cent milliards — sont supérieurs à ceux qui manquent
l'enseignement public.
C'est donc l'Etat bourgeois qui, par le sabotage organisé
de longue date de son propre enseignement, a permis à Pen-
seignement privé de demander avec quelque semblant de
justification « Pintégration ». Or, cette intégration est aujour-
d'hui grandement facilitée gríice au nivellement croissant
des diplömes : par le has.

Les manuets.

Mais aussi gráce it l'assimilation des manuels. Le temps


n'est plus oil les deux enseignements rivaux s'ignitraient
farouehement. II s'est opéré depuis des années une compé-
nétration que l'examen des livres rend extrömement sen-
sible. Ce sont de plus en plus les mémes manuels qui servent
dans les deux enseignements ; Passimilation étant cepen-
dant plus poussée dans le secondaire que dans le primaire.
II ne nous parait pas nécessaire d'insister longuement
sur le contenu des manuels du premier degré. De nombreux
exemples ont Até donnés.
Nous retiendrons celui-ci qui nous apparait caractéris-
tique de la conception qu'a l'Eglise de l'histoire et de la
formation civique. C'est un manuel très répandu. Bien malin
celui qui prouverait une différence de fond avec la pensée
des colonels psychologues ou avec celle, par exemple, des
phalangistes espagnols (voir notre numéro 104 sur l'Espagne).
EN FRANCE 65

HISTOIRE DE FRANCE

Cours Moyen et Supérieur

Librairie Générale
77, rue de Vaugirard, PARIS (6.)

TOURS PARIS
A. MAME et FILS J. DE GIGORD
Editeurs roe Cassette, 15

Page 101
CE QUE FUT LA RENAISSANCE

Mais eertains disciples enthousiastes des anciens ne gardèrent


aucune mesure. A force d'admirer le style des auteurs anciens,
plusieurs écrivains adoptèrent leurs idies fausses, et oublièrent
l'esprit chrétien jusqu'a vanter les moeurs corronipues du paga-
nisme. Cette déviation du mouvement artistique eut les plus
funestes conséquences.
La réforme protestante, l'impiété du XVIII ° siècle et les
pires doctrines révolutionnaires s'y trouvaient en germe.

Page 109
LA REFORME

Devenus nombreux, les calvinistes concurent le projet de


faire de la France une nation hérétique. Pour atteindre ce but,
le pouvoir leur était indispensable. lis prirent les armes pour le
conquérir et appelèrent mime Pétranger ìi leur seeours. C'est ainsi
qu'ils furent la cause des guerres civiles et de religion.

Page 235
ROUSSEAU

Son livre intitulé Emile renferme ses rè'veries sur l'éducation


des enfants. On y trouve, à caté de quelques vues sensies, une
foule d'idées chimériques ou fausses.
Dans le Con trat social, Rousseau combattit avec tant de vio-
lence Forganisation de la société, que Voltaire l'appelait un fon
enragé. II prétendait détruire le despotisme, il ne fit que le
déplacer en l'enlevant au prince pour l'attribuer è la majorité
du peuple.
Rousseau eilt une immense influence. Les plus fougueux
démagogues de 1793 s'inspirèrent de ses idées. et imitèrent son
éloquence déelamatoire. Le Contrat social, en partieulier, contribua
aux excès de la Révolution.
8
66 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Page 264
VENDEE
De mutes les résistances que reneontra la Révolution, la plus
courageuse fut cene de la Vendée. Peuple religieux et fier, les
Vendéens vivaient heureux, en bonne intelligenee avec leurs sei-
gneurs et leurs prétres. Les premiers excés de la Révolution frois-
sérent leurs times; la mort de Louis XVI et l'enlévement de leurs
curés mirent le comble ä leur indignation. Le 10 mars 1893, avait
heu le tirage au sort ä Saint-Florent : plutilt que daher défendre
la Convention, les conscrits se mutinérent, chassérent les gendarmes
et mirent ä kur tac un voiturier colporteur de laine, appelé
Cathelineau. En peu de temps, tute la Vendée prit les armes.
Nommé général en chef par les nobles comme par les paysans,
Cathelineau montra autant d'habileté que de bravoure; aprés
plusieurs vietoires, ii tomba mortellement blessé ä l'attaque de
Nantes. C'était une perle irréparable pour la cause vendéenne.

Page 391
LA SOC1ETE CONTEMPORAINE

La société ne retrouvera la sécurité dont elle a besoin que


par la pratique de la religion, le respect de la justice et de la
saMe liberté. Léon XIII, dans son encyclique sur la condition
des ouvriers, a donné la véritable solution de la question sociale.
Le grand pape y trace dune main súre la conduite ä suivre pour
ramener une cordiale entente entre les patrons et les ouvriers.

Page 428
LOIS LAIQUES
On appelle ainsi les lois antireligieuses et antichrétiennes
votées sous la III. République.
La loi de 1882 supprimait tout enseignement religieux
l'école.
La loi de 1884 autorisait le divorce.
Les lois de 1901 et 1904 interdisaient l'enseignement aux
congréganistes et ordonnaient leur expulsion et la confiscation
de leurs biens.
La loi de 1905 abrogeait le Concordat et séparait ainsi les
Eglises de l'Etat; eelle de 1908 confisquait les édifices de culte
et les biens de l'Eglise.

Page 434
LE CHRISTIANISME RESTE
LA GRANDE ECOLE DE MORALE

Toute civilisation matérielle porte en elle-méme un germe de


mort, paree quelle ne fait qu'aiguiser les convoitises. II faut
un idéal de chanté pour assurer la paix psi-mi les hommes...
EN FRANCE 67

Ou bien l'humanité demandera à toutes les institutions d'ordre


une aide contre les puissances révolutionnaires, ou bien elle
tombera dans des convulsions, dont la malheureuse Russie nous
fournit un spectacle aussi lamentable qu'alarmant.
Pour dompter le désordre, ii faut une autorité qui parle aux
ames, qui enseigne le respect de la sie et du bien d'autrui, la
chanté fraternelle, la nécessité du travail et de l'épargne. Sans
elle, la Révolution emportera notre civilisation, comme les Barbares
emportérent celles de Borne et d'Athenes.
La civilisation eontemporaine s'écroulera 801113 la poussée de
l'armée des prolétaires égarés, si la religion catholique ne réussit
pas à reconquérir et ä civiliser de nouveau l'ame populaire, qui,
dans beaucoup de payo, retourne à la barbarie antique. Plus que
jamais, on peut redire le mot de samt Pierre au sujet du Christ
« II n'est de salut dans aucun autre nom, rar il ny a pas d'autre
nom sous le riel par lequel nous devions itre sauvés.

Dans le secondaire, on observe par contre deux mouve-


ments paralleles : de libéralisation de l'enseignement confes-
sionnel, et de cléricalisation de l'enseignement public. C'est
à l'adresse de la clientèle bourgeoise que cléricalisme et
laïcisme célèbrent leur réconciliation.
Dans ses manuels, Penseignement privé atténue son
obscurantisme en s'incorporant le matériel scientifique de
Penseignement public, en y ajoutant simplement quelques
commentaires « à lui», afin qu'il ne soit pas tiré de la
science des conséquences dangereuses pour le conservatisme
social. Dans le meme temps, l'enseignement public aban-
donne progressivement son rationalisme militant, pour se
rendre acceptable par la hiérarchie catholique. On voit se
répéter, au terme d'une sourde mais continuelle évolution
qui date des lendemains de la Libération, l'alliance de classe
de Thiers le voltairien et de Montalembert le calotin, dont
Marx résumait ainsi (dans La Lutte des Classes en France
et Le 18 Brumaire) le fondement et le principe, encore vala-
bles aujourd'hui : « Les armes qu'une des fractions bour-
geoises avaient distribuées parmi le peuple contra l'autre
dans leur lutte réciproque pour la suprématie, ne fallait-il
pas les reprendre au peuple dès lora qu'il se dressait face
leur dictature conjuguée ?... Jis comprenaient que leur domi-
nation eommune imposait l'unification des moyens d'oppres-
sion des deux époques, qu'il fallait compléter et renforcer
les moyens d'asservissement de la monarchie de juillet par
ceux de la Restauration. »
L'ENSEIGNEMENT PRIVE
68

C'est ainsi que de plus en plus les éditeurs demandent aux


auteurs que les manuels de l'enseignement public soient
conçus de teile façon qu'ils puissent étre utilisés également
par l'enseignement privé.
Par ailleurs, des agrégés des lycées de l'Etat sont sollicités
de composer des manuels pour les Editions catholiques,
« L'Ecole », « Spes », « Je sers ».
Les catalogues de plusieurs maisons d'édition réputées
laiques comportent une ou plusieurs pages consacrées à ces
manuels destines à l'enseignement libre.
Voici par exemple la derniére page du catalogue de la maison
Belin :
Programme d'instruction religieuse de l'enseignement du 20
degré — Collection u Notre foi et notre Vie
Manuels d'enseignement religieux publiés sous la direction
de M. l'Abbé Pierre Desrumaux, docteur en théologie, licencié
ésdettres, dipliimé de l'Ecole des Hautes Etudes, Vice-recteur de
l'Institut eatholique de Paris.
Nouveautés : La vM nouvelle. Morale chrétienne pour les
classes de jeunes filles (classe de 30).

On a lä une illustration concrète de ce que serait la natio-


nalisation style 1959, teile que Pentendent les clericaux.
Autant qu'on puisse juger, c'est Hatier qui a donne le
signal de la cléricalisation progressive des grandes maisons
d'édition scolaire. Le temps n'est plus, du moins dans le
secondaire. oit en histoire de la littersture ce qui était dit
de Bossuet ou de Pascal (par exemple dans le Manuel de
Brunschwicg) était inacceptable par le professeur congré-
ganiste. Ce qui en est dit dans le manuel récent, et si joliment
présenté, de Lagarde et Michard ne peut en rien
Le mouvement, ici, semble avoir été amorce par le manuel de
Desgranges.
Mais il y a plus grave. Voici un manuel tont neuf, Décou-
verte du latin, pour les élèves de 60 des lycées, par Beaugrand,
Laguerre et Simon. Alors que jusqu'à ces derniers temps un
tel manuel comportait, après les exercices de grammaire, des
textes tirés de l'Epitomae, on a intercalé cette fois, entre les
deux, des pages sur l'Orient qui commencent par l'Ancien
Testament et par le récit de la Genèse, et le texte sacre est pré-
senté comme « le seul document que l'on possède sur cette

EN FRANCE 69

période » (sic) — done comme de la science abra que


quelques pages plus bin, les théogonies grecques sont données
pour ce qu'elles sont : des légendes.

La foi o» ¡'argent ?

L'enseignement privé fonctionne pour lui.même, pour sa


propre conservation, il est à soi-mème sa propre fin. Il faut
done examiner aussi sa rentabilité, problème qui n'existe pas
dans Penseignement publie. En voici quelques aspects, com-
muns dans la plupart des cas aux établissements confession-
nels et non confessionnels ; jis montrent que le but dernier
de l'enseignement privé n'est pas toujours de former l'esprit
des élèves, mais bien souvent de les garder.
1. Les examens semestriels sont multipliés; de méme que
les « colles ». Ceei pour donner aux parents l'impression que
les élèves travaillent, qu'ils »oft « suivis », que les progrès
sont constamment contrölés — en dernière analyse, pour
garder le « client ». A Stanislas, par exemple, les examens
semestriels (avec écrit et oral) ne servent aucunement d'in-
dication pour le passage dans la classe supérieure, car un élève
de Stanislas ne redouble jamais. Il n'y a pas de conseil de
classe, sinon des réunions auxquelles ne participent que les
ecelésiastiques, sous la présidence du directeur ; les notes
et appréciations des professeurs ne sont jamais communiquées
directement aux parents : tout est réélaboré par le censeur 4,
tout passe par la voie hiérarchique. Il est bien connu que dans
les bulletins de notes de Penseignement privé, l'élève est cons.
tamment &ciaré en progrés ; au besoin, une note brillante en
instruction religieuse ou en conduite générale rétablit une
moyenne par ailleurs compromise.
2) Dans beaucoup de cours privés seeondaires, sont orga-
nisés chaque trimestre (dans certains établissements, tous les
mois) des sortes « d'examens blanes)) qui sont, assure-t-on
aux parents, corrigés au dehors par des « professeurs pian-
fié» » de l'enseignement public ; en fait, les copies sont
envoyées it des officines spécialisées qui les eentralisent et les
distribuent à des correcteurs engagés par elles. L'une de ces
officines, située Paris, me de Tournon, reçoit ainsi de tontee
les régions de France plusieurs milliers de copies par mois.
4. Un censeur coiffs un groupe de trole divisions (division : ensemble
des classes de 4. , ou 2. ...) ; à chaque division eet preposé un préfet ».
70
L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Quant aux « professeurs » correcteurs, ce sont en réalité des


étudiants : des professeurs exigeraient une rémunération
décente, alors que les étudiants sont contraints par l'insuffi-
sance de leurs ressources d'accepter des sommes dérisoires
(trente francs la copie dans le meilleur des cas). Leur
employeur les invite lui-méme a bäcler les corrections. L'un
d'eux tenait ce propos ä un étudiant-correcteur : « N'y pas-
sez pas trop de temps, ii faut que la chose soit rentable pour
vous aussi », et il préchait lui-méme d'exemple en corrigeant
les jours de presse cinquante copies ä l'heure, quelle qu'en
füt la matière...
On peut se demander d'ailleurs ä quoi est dü cet usage, en
vigueur méme dans des établissements jouissant d'une cer-
taine réputation, tel le Collège de Bury. Les bons Pères deute-
raient-ils eux-mémes du niveau de leur enseignement ?
La plupart du temps, ces « examens » sont envoyes
ensuite directement aux parents, les copies ne sont ni
revues ni corrigées en classe; l'essentiel est d'alimenter en
notes, feuilles de notes, relevés de notes, moyennes et classe-
ment les familles avides de « résultats ».

Les méthodes d'enseignement.

Dans le primaire, certains parents sont impressionnés, çà et


lä, par le fait que les élèves de l'école privée ont appris ä
lire plus tät : en réalité, les résultats sont acquis par des
moyens mécaniques, non formateurs de Pintelligence, en tout
cas prématurément. Mais il s'agit d'obtenir du rendement pour
gagner des pratiques. Dans le secondaire, les exercices les plus
propres ä développer la réflexion et l'esprit d'examen : la
rédaction et Pexplication de textes, sont le plus souvent négli-
gés au profit de ceux qui font appel ä la mémoire pure ou ä
des mécanismes subalternes : exerdees d'application, comptes
rendus de lectures. Dans les grandes classes du secondaire, la
méthode, si décriée dan» Penseignement public, du bachotage
est intensément appliquée. Elle offre le grand avantage, entre
autres choses, d'exclure toute discussion d'idées. L'obsession
de la réussite ä l'examen d'Etat prime toute autre considé-
ration. A tel point que les Jesuites, soucieux de pédagogie,
font dans le bulletin de Saint-Louis de Gonzague Entre Nous,
un début d'autocritique ä ce sujet, par la bouche de leurs
élèves : on sait, lä aussi, manier les formes démocratiques...
EN FRANCE 71

Les résultats, nous l'avons vu, sont toujours notablement


inférieurs it ceux de l'enseignement public. Cela n'empèche
pas qu'ils puissent itre brillante dans tel ou tel établissement.
Mais au prix de certaines pratiques eurieuses, comme on va
le voir.
Certains établissements « infléchissent » ainsi les résultats
tela qu'ils apparaissent dans les statistiques. Dans les classes
de préparation au baccalauréat, les élèves sont répartis, sui-
vant leur force, en plusieurs sections : faibles, moyens,
forts... On ne présente que les forts, d'oil des pourcentages
de succès spectaculaires. II y a toujours ainsi une ou deux
classes de 1" « sacrifiées ». A Stanislas, on parle couramment
du a ghetto » ; les classes de 1" portent des couleurs diffe-
rentes selon leur niveau moyen respecta ; il y a des classes
« ostensibles » et des classes maudites. Les Pères tenant
conserver des générations toujours homogènes, eeux qui étaient
ensemble en 60 devant arriver ensemble en 1", celui qui nor-
malement devrait redoubler la seconde tombe en réalité dans
le « ghetto »...
Ii arrive aussi qu'on se débarrasse, avant la 1, des élèves
faibles risquant de compromettre la moyenne des recus : les
caneres vont alors grossir (sans examen d'entrée) les queues de
classe de 1"' de Penseignement secondaire d'Etat...

L'esprit de Fertseignement privé.

Cependant, quelles que soient les méthodes et quels que


soient les résultats, le problème essentiel n'est pas lä : le
problème essentiel est l'esprit dans lequel cet enseignement
est donné.
Parfois, dans leur nitiveté, les élèves vont au del', mani-
festement, de ce que les Pères ont voulu. Témoin cette anee-
dote racontée par un professeur du Lycée Fénelon qui avait
recu dans sa classe de 1" plusieurs élèves de l'enseignement
privé. Ayant donné it la classe un devoir sur Voltaire, elle
constata que les dites élèves l'avaient toutes rédigé sur le
mème modèle : une première partie diffamant Voltaire,
monstre d'impiété, mort en mangeant ses excréments... ; une
seconde partie glorifiant Voltaire, homme de génie ayant
ilustré son siècle. Ces jeunes filies se croyaient obligées de
faire une première Partie pour avoir leur salut et une seeonde
pour avoir le bae...
L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Mais de façon plus générale, l'esprit qui est développé


par Penseignement privé est un esprit de soumission à l'ordre
établi; de mépris du peuple (on y enseigne couramment que
la Sécurité sociale l'a plongé dans la paresse et Palcoolis-
me..); de flagornerie devant le chef. C'est un esprit monar-
chique, pour qui la France a été faite par les rois, mais
sürement pas par la Convention. C'est l'esprit qu'il convient
de répandre pour courber tonte une nation devant le pouvoir
personnel.
Discours de distribution des prix par le Professeur Albert Porte-
vi, membre de l'Institut, it Saint-Louis de Gonzugue, en 1953
« Un deuxirme conseil est de ne pas s'abandonner à rette critique
perpétuelle qui constitue le theme de la majorité des conversations
courantes : il y a au fond de chaque homnne un juge, un insper-
teur, un contróleur qui ne s'ignore pas et ne demande qu'à inter-
venir. Lorsque dans la guerre 1914 . 1918, il y cut š créer de>
fabriques d'armements, détruites ou inexistantes, tous ceux qui
proposaient leurs services demandaient étre dans le contröle,
abra fallait des producteurs. Cela n'a rien qui doive sur.
prendre, car critique et contröle sont l'attitude la plus aisée et ls
plus répandue en pays latin, attitude stérilisante, apanage de la
banalité et des esprits vulgaires...

Ce qui doit done avant tont retenir notre attention, ce


n'est pas que bourrage et bachotage soient les deux mamelles
de l'enseignement privé, mais quelle sorte d'hommes
forme.
Nous emprunterons quelques extraits à une étude de notre
camarade Lucien Sève intitulée « Une mystifieation : le
génie pédagogique de l'Eglise catholique ». Après avoir longue-
ment cité les jugements aneiens de Diderot, d'Alembert, Four-
croy, Victor Cousin, Jules Simon et Paul Bert, sur la péda-
gogie des Jésuites, il tire quelques conclusions pour Pac-
tualité : « Il y a une légende dont le pouvoir de séduction et
d'illusion est encore bin d'étre dissipée pour toutes les famil-
les françaises : celle de l'Eglise catholique « institutrice du
genre humain », celle des Jésuites, modèle inégalable de tout
éducateur, avec un millénaire de traditions enseignantes. Lea
Papes eux.mémes orehestrent cette légende, tel Pie XI écri-
vant sa fameuse encyclique de 1929, Divini illius magis-
tri : « Jusque dans le lointain moyen-áge, où étaient si nom-
breux (on a été jusqu'à dire trop nombreux) les monastères,
les couvents, les églises, les collégiales, les ehapitres de cathé.
EN FRANCE 73

drale et autres chapitres, il y avait près de chacune de ces ins-


titutions un foyer scolaire, foyer d'instruction et d'éducation
chrétienne, à quoi ii faut ajouter toutes les Universités, répan-
dues dans tout le pays, toujours par l'initiative et sous la
garde du Saint-Siège et de l'Eglise. Ce spectacle magnifique,
qu'aujourd'hui nous voyons mieux paree qu'il est plus proche
de nous et plus grandiose, comme le comportent les eonditions
de notre siècle, fut le spectacle de tous les temps, et ceux
qui étudient et confrontent entre eux les événements restent
émerveillés de ce que l'Eglise a su faire dans cet ordre de
choses... »
« Mais il serait mal venu que la réaction eléricale conti-
nue, aux yeux des pères de famille honnétes, à pereevoir
l'usufruit moral d'un passé pédagogique qui est en réalité
par excellence ce contre quoi s'est progressivement formée
toute la pédagogie moderne (la publication de l'Emile
coincide chronologiquement avec l'expulsion des Jésuites).
Eneore faut-il ajouter qu'à la veille de la Révolution, les
collèges religieux étaient de bin, dans l'ensemble du système
éducatif catholique, la part la moins mauvaise, et on jugera
par lä ce que pouvaient étre les institutions d'enseignement
primaire. l'hagiographie a done tort d'auréoler l'école
catholique d'aujourd'hui d'une prétendue tradition inesti-
mable et de nous renvoyer à l'ancien régime comme à l'époque
hAnie où l'Eglise avait le champ libre pour faire la preuve
de son génie pédagogique.
...« Victor Cousin qu'on ne suspectera pas d'anticléri-
ealisme, écrit de l'enseignement des JAsuites : « Leur sys-
tème de discipline était radicalement vicieux... Appuyant
la chaire au confessionnal et étendant sur tout le collège
le réseau d'une polke mystérieuse dont les élèves étaient
souvent les instruments. » Tous eeux qui ont analysé la
pédagogie jésuite le soulignent : elle ne vise pas u former
des consciences droites, mais des ichines souples. Et Miche-
let, dans son cours de 1843 au Collège de France, déclarait
« Le Jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses
habitudes de l'écolier rapporteur, une fois transportés du
eollège et du couvent dan» la Société entière, quel hideux
spectaele ! » Quant is Paul Bert, il démontrait avec un
abondant dossier que les pires aberrations morales que
Pascal avait combattues ehez les Jésuites dans ses Provin-
ciales, étaient toujours enseignées dans l'Acole privée sous
la III" République.

74 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

« „Sans aucun doute, au niveau d'études monographi-


ques, on rencontre bien des inégalités. Il est possible aujour-
d'hui, comme sous l'Ancien Régime, de découvrir dans le sys-
tème catholique d'enseignernent des maitres, et aussi des
écoles et collèges qui ne mériteraient pas des jugements
aussi sévères. Mais nous devons porter une appréciation
d'ensemble sur une tradition et des principes : non seule-
ment l'Eglise catholique n'apparait pas, au terme de Pen-
quite, comme l'institutrice des nations modernes, mais au
contraire les nations modernes ne se sont donné le système
éducatif dont elles avaient besoin que dans la mesure oü
elles ont pris sur toute la ligne le contre-pied de la tradi-
tion cléricale. Dans un pays comme le tu':4re, bon nombre
des faiblesses ou des travers qui subsistent dans l'école
publique tiennent au fait que la bourgeoisie dirigeante, de
plus en plus soucieuse, de la Révolution à nos jours, et par
peur du peuple, de se ménager des compromis avec la
réaction cléricale, n'a pas rnené résolument et jusqu'au bout
la lutte pour une laicité complète.
« L'Eglise catholique, qui n'a jamais dédaigné de
tendre la main en criant misère, tout en étant l'une des plus
grandes puissances finaneières du monde, a toujours cherché,
et souvent réussi, depuis le début du XIX' siècle, c'est-à-dire
depuis la création de l'Université impériale, à proposer aux
familles un enseignement moins eher que l'enseignement
public. La est à eoup sür l'une des causes essentielles de
l'audience que l'école catholique a su conq-uérir jusque
dans les couches les plus pauvres de la population. Sous la
première Restauration, après avoir ouvert des petits sémi-
naires, en principe pour former de futurs prètres, en réalité
pour attirer dans ces écoles le maximum d'enfants, l'Eglise
catholique obtint aisément du gouvernement ultra d'énormes
subsides financiers. La tactique, proprement jésuitique, qui
consiste à réclamer — et l'orientation réactionnaire du
gouvernement aidant, à obtenir — de l'Etat une aide finan-
cière pour mieux le concurrencer sur le plan scolaire, cette
tactique ne date donc pas d'aujourd'hui. Au derneurant,
caté d'une école à bas prix pour les masses, l'Eglise a toujours
eu l'habileté de tenir des établissements chers pour les riches,
leur cherté ne jouant plus ici le rale d'obstacle mais de
garantie sociale...
EN FRANCE 75

LES « SOLUTIONS »

Un précurseur de demain : le College Stanislas.

Mais la menace qui pèse sur l'enseignement n'est pas en


l'air. Il y a des modéles dans la réalité que la réaction cléri-
cale voudrait bien voir généralisés.
L'exemple déjà cité de Stanislas est particulièrement signi-
ficatif. Voici un grand établissement d'enseignement privé
dont les classes de préparation aux grandes écoles sont prises
en charge par l'Etat. L'administration, distincte de celle des
classes allant jusqu'au baccalauréat, est laïque (sauf les
« préfets »), mais le direeteur est, pour cette administration
comme pour l'autre un prélat. L'enseignement est donné par
des agrégés de l'Université ; mais ce n'est pas le collège qui les
paie, c'est l'Etat ; comme s'ils travaillaient pour lui.
Autrement dit, l'Etat paje, mais les prètres dirigent spiri-
tuellement. N'est-ce pas là la préfiguration, en clair, dans un
cas particulier, de ce que la droite voudrait imposer dan» le
paye ? Certains libéraux voudraient financer l'enseignement
privé, mais en le contrólant. L'exemple cité répond : L'E glise
prend l'argent, mais garde le contrae.

L'école en Alsace et en Moselle.

Mais il y a surtout l'exemple alsacien et l'exemple belge


(eher aux modérés du M.R.P.).
Pourquoi éclairer la situation scolaire en Alsace ? D'abord
paree qu'elle est généralement ignorée du public français : les
Français ne savent presque rien du système scolaire spécial
en vigueur dan» une des régions les plus importantes de
France.
Ensuite, paree qu'elle démontre comment en use l'Eglise
dès qu'on lui laisse des latitudes : ce n'est pas la liberté
qu'elle veut, c'est le monopole.
On sait que l'Alsace et la Moselle vivent toujours sous le
régime du Concordat (1801-1802) et non sous celui de la sépa-
ration de l'Eglise et de l'Etat. Mais le Concordat ne régit pas
directement l'organisation scolaire : celle- ei est régie... par la
loi Falloux ; complétée par un ensemble de textes français
et allemands d'avant et après 1870. En vertu de la loi du
17 octobre 1919, le droit local, tel qu'il existait en matière

-

76 L'ENSEIGNEMENT PR1VE

d'enseignement confessionnel du 1" degré et d'enseignement


religieux pour le 2 degré, reste en vigueur.
En Alsace, l'Eglise (catholique ou protestante) n'a guère
besoin d'avoir des écoles ä elle : toutes sont publiques, il n'y
a que des écoles d'Etat. Rares sont les établissements inté-
gralement religieux, tel le collège épiscopal de Strasbourg
jis n'existent que dans le seeondaire. L'Eglise est assez
confortablement installée dans le primaire pour se passer
d'écoles proprement confessionnelles. Les écoles dites
« congréganistes », parce que le personnel (féminin) qui y
enseigne est congréganiste, sont en fait des écoles publiques
(oä le personnel congréganiste a droit au logement gratuit ou
ä défaut ä une indemniti de logement) ; seules les mater-
nelles sont en principe laiques. Un instituteur rationaliste de
Paris doit done se dire que s'il habitait un village alsacien
population catholique, il devrait, lui aussi, envoyer ses enfants
« chez les sceurs » : mais l'expression, on le voit, n'a pas la
méme signification en Alssee et dans les départements « de
l'intérieur ».
Première caractéristique : l'enseignement de la religion
fait partie des programmes of ficiels (comme en Belgique). La
religion est partout. La mention de la confession figure sur
tous les bulletins et carnets de notes ; sur les demandes d'en-
trée ä l'Ecole Normale. Les feuilles de demande de poste pour
les enseignants sont de couleurs différentes selon la confession
du maitre postulant. Les parents qui n'appartiennent ii aueune
des deux confessions — protestants et catholiques — doivent
demander une dispense d'enseignement religieux pour leurs
enfants : ainsi ils doivent demander par écrit. non pas le droit
de faire donner une instruction religieuse ä leurs enfants,
mais celui de ne point leur en faire donner ! Mime si les
parents portent en face de la rubrique « religion » mentionnée
sur la fiche d'inscription la mention « athée », la dispense ne
va pas de soi, une demande spéciale doit étre déposée dans
les quinze jours (parfois moins) suivant la rentrée. Les insti-
tuteurs laïques, eux, doivent demander une dispense d'ensei-
gnement religieux.
Les heures d'enseignement religieux sont au nombre de
trois par semaine. Depuis qu'en vertu de la « petite réforme »
Billières les devoirs doivent itre faits ä Pécole, l'enseigne-
ment religieux comporte une demi-heure d'exereices écrits
l'enseignement religieux s'en trouve ainsi matérialisé.
EN FRANCE 77

Extrait dun texte de la Ligue française de FEnseignement de


Strasbourg. Note ii Fattention de Monsieur Finspeeteur d'Aeadé-
mie — 3 decembre 1956 : « Le 1.0. du 29 novembre 1956 vient de
publier un arrété de Monsieur le Ministre de l'Education nationale
supprimant les devoirs du soir pour les élèves des conca élémen-
taire et moyen et réorganisant les horaires de façon ä inclure dans
l'emploi du temps hebdomadaire cinq heures consacrées aux
devoirs. L'application de rette partie de la « petite réforme s,
qui sera sans doute aisée dans le reste du pays, semble rencontrer
certaines difficultés en Alsace et en Moselle. Elles proviennent du
fait que nous avons, en Alsace et en Moselle, un horaire spécial
eomprenant trois heure .; d'éducation morale et religieuse. Ces trois
heures avaient été obtenues de la façon suivante : le temps consa-
cré outre-Vosges ä Eenseignement de la morale (une heure un
quart) avait été majoré d'une heure trois-quarts — temps prélevé
sur trois matières jugées accessoires : un quart d'heure sur l'écri-
ture, une demi-heure sur le dessin et le travail manuel; quant
aux activités dirigées, elles avaient été purement et simplement
rayées de l'emploi du temps... L'horaire spécial d'Alsace et Moselle
ayant été obtenu par des c om pressions d'horaire, il est clair que
dans certaines matières il sera extrémement diffieile d'en faire
de nouvelles... Comment dégager une heure sur les activités diri-
gées qui ne figurent méme plus à notre emploi du temps ?
Comment au cours moyen enlever une heure un quart ä l'écriture
abra que Ion ne dispose plus que d'une acule heure ? Comment
admettre que pour les enfants de 7 ä 9 ans le temps consacré au
dessin et au travail manuel ne soit plus que dune demi-heure,
et, ce qui serait plus désastreux encore, que ces mémes enfants
ne disposent plus par semaine, que de trois-quarts d'heure pour
les exercices décriture ?... Tenant compte de Eopinion de cer-
tains qui affirment que l'on ne saurait, en Alsace et Masche,
« toucher it l'enseignement religieux u, nous proposons un horaire
dans lequel, tont en maintenant les trois heures d'éducation
morale et religieuse, le temps consacré aux diverses matières
d'enseignement serait rigoureusement identique ä celui figurant
sur les horaires du récent arrété... En tenant eompte du fait que
l'enseignement du français est amputé de trois-quarts d'heure,
ne resterait, par rapport aux horaires actuels, que desix heures
un quart pour les exerdees d'application. Des instituteurs ehe-
vronnés »st constaté que la grande majorité des élèves entrant
dosis la classe de fin d'étude ne sont pas en mesure de s'exprimer
eonvenablement par écrit ; dosis nos régions de l'Est, cela est
encore plus vrai que partout ailleurs. Or, chacun estimern sans
dojite que des exereices &ras sont aussi nicessaires en ealcul.
On se demande done avec inquiétude, quelle sera, en fait, l'am-
pleur de la réduction dont souffrira l'enseignement du fran-
çais si, pol' e l'ensemble des disciplines fondamentales, les exer-
78 VENSEIGNEMENT PRIVE

cien d'application sont ramenés à deux heures un quart par


semaine, gort à peine ‚inc demi-heure par jour...

Récemment, les instituteurs des classes prirnaires des


lycées et collèges ont reçu des directives leur ordonnant d'en-
seigner la religion, abra que précédemment c'était des abbés
qui s'en ehargenient ; eeux qui refusent sont tenus de four-.
nir des explications... Un vceu du Conseil général du Ras-
Rhin sur Penseignement ä donner aux futurs instituteurs dans
les écoles normales tranche cette année la question, longtemps
pendante, du choix entre morale laique et morale chrétienne
aueun des élèves des E.N. ne sera dispensé d'enseignement
religieux.
Par contre, la morale laïque est dénoncée comme l'Anté-
christ. Le fait nurquant de eette année, c'est l'autorisation
obtenue par le Syndicat national des Instituteurs d'organiser,
une fois par an (à la veille des vacances de Piques), une
« conférenee départementale de morale laïque » destinée aux
instituteufs et institutrices de la mime façon qu'il existe en
Alsace et en Moselle une conférence annuelle de morale chré-
tienne. On jugera de l'atmosphère régnant en Alsace par ces
quelques extraits de la presse locale, d'obédience M.R.P.,
réagissant ä eette innovation
Le Nouveau Rhin français, du 6 avril 1959 : On se rap.
pelle certaines aventures bien humiliantes pour les laicards
d'avant-guerre, mais Mut en n'abandonnant rien du but final, on
a changé depuis 1915 de méthode. On cherche à abattre par ei
par III une bréche dans ce statut abhorré, dans l'espoir que, par
leur nombre, ces breches, fussent-elles en soi insignifiantes, fini-
raient par faire s'écrouler notre ecole confessionnelle. Cambien de
ces attaques n'ont-elles pas dù itre repoussées lea quinte der-
aires années ? Qu'on se rappelle par exemple les diffieultés
énormes qu'avaient à surmonter les autofites religieuses pour faire
aceepter le principe de l'enseignement religieux dann le technique.
Qui done mine rette lutte continue eontre notre erole ? lis ne
sont pes tris nombreux, mais d'autant plus actifs, et à leur tete se
trouve une poignée de meneura du Syndicat national des Insti-
tuteurs. Leur derniere trouvaille : des conferencea de morale...
Ces. net et bien clair les conférenees de morales du S.N.I.
doivent faire éeher aux conférences de pédagogie religieuse orga-
nisées par la direction dincésaine de l'enseignement, ellet doivent
heitre en breche le statut scolaire propre aux trois, départements
de l'Est, qui oralorient étroitement édueation religieuse et morale.
D'ailleurs, San« son fondement religieux. que reste-t-il de la
EN FRANCE 79

morale ? Si on élimine Dieu et ses commandemcnts, avec quoi


étayera-t-on les principes de la justiee, de la générosité ? Une
morale sana Dieu ? Ce n'es! pas valable, cela ne signifie cien.
Pour les meneurs du S.N.I. cela signifie cependant une victoire
sur l'école confessionnelle et l'Alsace ne permettra pas que le
S.N.I. remporte une vietoire pareille. l'Alsace obré.
tienne, qui tient ä son école chrétienne, a la promesse du gou-
vemement. Au sacre de Monseigneur Schmitt, Evique de IVIetz,
M. Pelletier, atore ministre de l'Intérieur, avait déelaré officielle-
ment : e J'affirme hautement qu'aujourd'hui emule demain
ne peut étre touché au régime concordataire en Alsoce et Lor-
reine. C'est Mi que j'ai vu eomment se nouent si parfaitement le
spirituel et le temporel. Par lettre datée du 12 septembre 1958, le
général de Gaulle avnit afirmé aux autoritéa religieuscs catho-
ligues, protestantes et israélites que la nouvelle Constitution ne
saurait avoir aucune ineidence sur le statut spécial des départe-
ments d'Alance et de Moselle en ce qui concerne le culte et les
écoles.» Fortes de ces promesses, nos populations sauront s'oppo-
ser ä l'entreprise du Syndicat national dee Instituteurs, coup de
Jarnac spécialetnent étudié, longuement ruroiné et patiemment
mis au point pour faire totnber notre statut ecolaire et rendre
possible la Inicisation dont nous ne voulons pus.»

Comme l'enseignement religieux est donné en classe, les


incidente sont nombreux. Aujourd'hui encore, il arrive
qu'ayant it définir ce qu'est un folien, à propos des Gaulois,
l'institutrice congréganiste désigne du doigt dans la classe le
fila d'un athée...

Deuxième caractéristique : c'est la eituation inférieure


et incommode des instituteurs litigues au milieu de leurs col-
lègues religieux. Dans la plupart des petites communes, un
instituteur laïque nc peut pratiquement pas enseigner paree
que le conseil municipal — généralement M.R.P. — s'oppose
it sa nomination, ou lui refuse le bois nécessaire pour se chauf-
fer... Mais la situation est surtout pénible pour les institu-
trices ; elles sont généralement reléguées dans les petits vil-
lages ; les sceurs accaparent les écoles it plusieurs classes,
c'est-à-dire celles des localités importantes. Il existe un cer-
tain nombre d'établissements qui, tout en étant officielle-
ment « congréganistes », comptent dans leur personnel plu-
sieurs institutrices litigues ; ces écoles sont toujours dirigées
par des sceurs. Un ménage catholique méme trouvera difficile-
ment un poste double, les écoles de filles étant monopolisées
par ces sceurs.
80 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Non seulement les congréganistes enseignent rigoureuse-


ment au méme titre que les laiques, mais jis bénéficient, en
plus, de privilèges. Les sceurs touchent leur traitement intégral
prafiquement jusqu'à 80 ans (lorsqu'elles atteignent cet áge
évidemment, mais elles en approchent souvent), n'étant pas
soumises à la législation sur la retraite, fixée pour les institu-
teurs à 55 aus. Cette prolongation des la fonction est source
de profit supplémentaire pour l'ordre dont elles dépendent 5.
Troisième coraméristique : c'est la funeste et ruineuse
rivalité entre les confessions catholique et protestante Tú'
revient pratiquement à détourner la population, comme c'est
le cas en Allemagne de l'Ouest, d'al t res grands problèmes
vitaux.
Dans la pratique un instituteur isradite aura beaucoup de
difficultés ä enseigner. Aussi, eertains demandent-ils leur
« exeat » (autorisation d'émigrer dans un département « de l'in-
térieur »). On aboutit d'autre part is rette absurdité que beau-
coup de eommunes, au lieu de regrouper tous les enfants, pos.
sèdent plusieurs &eles ronlessionnelles (e'est le cae, par exemple,
de 6 cornmunes de l'arrondissement de Wissemhourg) ; ailleurs,
y a deux écoles catholiques : une pour les filles, une pone les
gareons (on connait l'aversion tenace de l'Eglise polir la gémi-
nation scolaire).
Dans la situation des enseignants, la rivalité des confessions
aboutit ä des absurdité d'un entre genre, comme l'attestent res
deux anecdotes
Un ménage d'instituteurs protestants exercent daus deux
nasses uniques protestantes, done deux villages distants de six
kilomètres. Le collègue du man, qui a une nasse unique catho.
ligue, voit ses effeetifs monter ä 72 élèves ; la création d'une
nouvelle clame catholique est décidée. La femme de l'instituteur
protestant pose sa candidature pour rette nouvelle classe eatholique
afin de rejoindre son mani (en précisant bien que son collègue
catholique ferait les eours de religion). Elle n'est pos nommée, la
classe reste fermée : ii ne faut pos qu'une institutriee pro-
testante enseigne le calcul et l'alphabet ä de petits catholiques...
Un instituteur qui veut changer -de départernent doit permu.
ter oven un collègue de ce département. Deux institutrices pro.
testantes demandent à permuter entre le Haut.Rhin et le Bas.
Rhin. On répond è la première que la mutation est acceptée en

5. Les Sceurs de Ribeauvillé et Saint-Jean de Baseel sortent dune


Dote Normale ä Ribeauville — tenue par une congrégation ots Ion entre
aprAs avoir fast son noviciat avec le diplóme d'Etat (c'est-k-dire : les
denn bam, plus une anule d'application, plus le CAP.). Depuis 1945, les
enseignante congréganistes devant &re pourvus des diplennee obligatoiree, les
Eeoles Normales congréganistes reeolvent des crédits correspondant ä ceno
reçus par les antros Ecoles Normales.
EN FRANCE 81

principe, mais qu'en attendant une vacance de poste protestant,


faudrait qu'elle reste provisoirement dans le Bas-Rhin ; or,
y a une vaeance a protestante o dans une petite ville du Haut-
Rhin; si l'institutrice n'était vigoureusement intervenue, on se
proposait de faire croire aux parents d'élèves protestants de eette
rifle que personne n'avait demandé le poste...

Les enseignants alsaciens estiment que la seule multiplica-


tion des écples inter-confessionnelles, où les enfants seraient
groupés en classes homogènes, serait déjà un progrès. Stras-
bourg est la seule ville où les écoles sont demeurées inter-
confessionnelles ; hors de Strasbourg, toute école d'Etat est
ou catholique ou protestante. Il y a quelques écoles inter.
confessionnelles, dénuées d'existence légale ; mais les proles.
tants y sont tout aussi hostiles que les catholiques : lä où jis
sont en minorité, jis oft des réactions de minorité, mais lä
oò jis sont en majorité, jis font preuve du méme esprit de
domination que les catholiques...
• Les écoles primaires (catholiques et protestantes) sollt fré-
quentées par les enfants des paysans et des ouvriers ; mais la
bourgeoisie envoie en général ses enfants d'äge primaire
dans les classes primaires homogènes du collège : elle recon-
nait la supériorité d'un enseignement basé sur des classes
homogènes, mais recommande la division confessionnelle pour
les enfants du peuple.
Programmes et niveaux de l'enseignement sont identiques,.
que le personnel soit ltarme ou religieux ; mais l'esprit dans
lequel certains veulent l'orienter — des rudiments pour le
peuple — est suffisamment défini par cette proposition du
député Klock et de ses collègues M.R.P. au Conseil général
du Bas-Rhin, datant de novembre 1956
o Considérant que le projet aetuel de réforme d'enseignement
prévoit le report ä 16, puis 1 18 ans, de la limite de l'obligation
seolaire,
Considérant que l'extension de la scolarité de 13 1 14 ans n'a
pss donné pour résultat une amélioration sensible des connais-
sances de base de la plus grande partie des jeunes gens et jeunes
filles ; qu'une teile amélioration serait mieux réalisée par une
réforme des programmes, actuellement surchargés, que par la
prolongation de la durée de scolarité obligatoire
o Le Conseil général émet le vceu que pour l'instant la fin
de la seolarité primaire élémentaire soit maintenue 1 räge de
14 ans et que le ministère de l'Education nationale procède avant
tout 1 une réforme des programmes scolaires de manière ä ee
L'ENSEIGNEMENT PRIVE
82

que l'Ecole primaire puisse assurer sa mission essentielle en don-


nant aux enfants une instrution de base solide et durable en leur
apprenant ä lire, ä écrire et ä calculer.

En 1950 l'Ecole Normale nationale d'apprentissage de


Strasbourg fut fermée. Non pour des raisons pédagogiques...
Voici comment l'organe du S.N.E.T. commente rette décision
de fermeture : On ne connait pas assez ä r« iutérieur a les
méfaits de la loi Falloux encore en vigueur en Alsace, où l'ensei-
gnement, notamment dans le 1er degre et les ecoles normales
primaires, reste confessionnel. L'E.N.N.A. de Strasbourg était le
seul établissement laïque ä former des enseignants dans les dépar.
tements recouvrés. fl favorisait le développement des établissements
d'enseignement technique qui jusque-lä avaient à peu pres échappe
ä l'influence cléricale ; ii avait par ailleurs organisé un grand
internat laique 6, destiné non seulement ä recevoir les eleves
de son centre d'application, mais encore ceux d'autres établis-
sements d'enseignernent technique de la ville. Des privilèges éta-
blis étaient ainsi menaces et l'exemple pouvait eire contagieux.
On a d'abord attaqué VE.N.N.A. en diffamant son enseignement,
ses maitres, ses dirigeants 7, on a feit courir le bruit absurde
qu'elle etait un foyer d'agitation politique. Aussi la décision de
la Commission des économies a-1-eile été considérée par la réac-
tion cléricale de la région comme providentielle; que VE.N.N.A.
de Strasbourg ait été choisie comme victime, ä l'instigation des
hommes de l'Eveché, ne fait aucun doute; l'attitude du puis-
sant groupe des deputés M.R.P. d'Alsace-Lorraine en est la
preuve ; d'ailleurs les lang-ues se sont déliees depuis on ne
pouvait défendre rette école, mais on esperait la rouvrir plus
tard avec d'autres administrateurs et d'autres maitres.

Cet exemple illustre cette réputation d'insatiabilité qui


caractérise l'Eglise. Notons d'ailleurs que, lorsqu'elle le peut,
l'Eglise catholique se taille la part du lion. A preuve rel
étonnant tableau des indices des traitements payés par l'Etat
aux ministres et employés des cultes en Alsace et en Moselle.
Les enseignants pourront faire d'utiles rapprochements avec
leur propre indice de traitement...
6. II faut noter quell Alsace, non seulement les établissemente femi-
nine, majo encare les lycées de garoons, sont privés d'internat au béné-
fice des internste confeseionnele.
7. Le refus d'ensbaucher les jeunes gene anciens élévee de ces centres
pourvue du C.A.P. est encare fréquent en Aleare, eurtout ä Strasbourg,
dass de nombreuees corporatione : « Vous Mes ancien éléve d'un Centre
d'apprentiseage ? Je regrette, mais je ne anis pee autoriee ä voue
embaucher.
EN FRANCE 83

INDICES DE TRAITEMENT
(CULTES D'ALSACE ET DE LORRAINE)

t) 1° Cutte catholique

Evéque 600
Vieaire général des évéchés 350
Secrétaires généraux des évéchés 285-350
Chanoine 340
Aumönier des prisons 240.360
Secrétaire des évichés 220-315
Curé 220-315
Desservant 185-300
Administrateur paroissial 185-300
Chapelain 150 •
Vicaire et vicaire auxiliaire 135-185
Prétres étrangers 135
Expéditionnaire des évéchés 130-230
Garçons de bureau des évéchés 110.145

2° Cutte protestant

Président du directoire de l'Eglise de la confession


d'Augsbourg 450
Amminier des prisons 240-360
Pasteur 200.340 .
Pasteur en mission à Paris 200.340
Secrétaire du directoire et de la comrnission synodale 230-315
Pasteur auxiliaire 150-250
Président de la commission synodale de l'Eglise Réformée. 220
Expéditionnaire du directoire et de rEglise Réformée 220
Expéditionnaire du directoire et de la commission synodale 130-230
Vicaire 135-185 -
Pasteur vicaire 135-185
Garçons de bureau . 110-145

3° Cutte israélite

Grand rabbin 315.375


Aumönier des prisons 240.360
Rabbi° 200-310
Secrétaire dei consistoires à Strasbourg 150
Ministre officiant du ruhe israélite 135
Seerétaire des eonsistoires à Metz et à Colmar 125
81 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

L'exemple beige.

Mais c'est surtout le nouveau Pacte Scolaire belge, contre-


signé par les socialistes, qui risque de se voir imité en France,
c'est celui qui a le plus de chances, en raison du rapport actuel
des forces dans le pays, de servir de modele aux entreprises
de la réaction. En voiei les dispositions essentielles
1 0 II sera accordé aux écoles eonfessionnelles des crédits au
prorata de leurs élèves : 750 frances beiges par an et par
élève pour les écoles gardiennes (maternelles) ; 1.000 francs
pour les écoles primaires ; 3.500 francs pour les écoles
moyennes (secondaires). Conséquence aisérnent prévisible : la
ehasse éhontée à l'élève. Les socialistes affirment fallacieuse-
ment que si les instituteurs laiques s'avèrent it la hauteur de
leur täche, jis l'emporteront dans la « libre » compétition et
draineront la majorité des élèves on sait pourtant bien que
dans un village ou un quartier le curé passe le plus clair de
son temps à aller trouver les familles pour les persuader d'en-
voyer leurs enfants š l'école privée...
2° — L'enseignement privé reste libre dans son organisa-
tion et dans sa strueture (article 5) ; il reçoit done de l'argent,
mais reste entièrement maitre de l'emploi qui en est fait.
3" — La religion figure dans les horaires de Penseigne-
ment officiel (article 8).
40 — L'Etat est tenu d'organiser lui. ménte le pluralismo
(article 9) : L'Etat subventionne les établissements et sec -
tions d'établissement répondant aux normes légales et organi-
sées par les provinces, les comtnunes et les personnes privées.
Le droit des parents de choisir le type d'éducation de leurs
enfants implique la possibilité de disposer ä une distanee rai-
sonnable d'une école correspondant à leur choix. »
L'Etat est obligé, pour respecter le droit des minorités, it
la demande d'un nombre déterminé de parents qui ne treu-
vent pas à distanee raisonnable une école de leur ehoix, sui-
vant le cas
— d'ouvrir une école d'Etat ou une section d'école d'Etat,
ou d'assumer les frais de transport vers une teile école ou
seetion
— d'admettre aux subventions une école libre existante,
eonfessionnelle ou autre.
Commentant ces dispositions, le Secrétaire général de la
Fédération de PEducation nationale, George Lauré, écrit
« Nous pouvons Aue étonnés qu'un journal du matin aut pu
EN FRANCE 85

annoncer le vote intervenu à Bruxelles, sous le titre « En Bel-


gique la guerre scolaire est terminée » quand le méme Journal
est ä nos cötés quand il s'agit du problème français. » Ce
journal qui indigne tant la F.E N. n'est autre que Le Popu-
laire. Alors qu'en Belgique le principal article du programme
socialiste était de tous temps la lutte contre les « calotins »,
on mesure, ä l'acceptation par eux du Pacte Seolaire, la soli-
dité des convictions laïques de la social-démocratie.

CONCLUSION

Essayons, en conclusion, de rassembler les arguments des


defenseurs (ou plutöt des agresseurs) de Pécole privée.
1° L'école privée assumerait une « part de service public »
de l'Education nationale. En fait
— L'école privée n'est pas une école participant loyale.
ment et dans un esprit de libre émulation ä Péducation
commune des Français : c'est une école missionnaire, une
école de combat. La hierarchie l'a toujours considérée, et la
considere plus encore maintenant ä cause de la rareté des
vocations religieuses, comme une pépinière de prétres d'une
Part, de militants d'Action Catholique d'autre part. A eet
égard, les déclarations officielles abondent. Corollaire : l'im-
portance enorme que l'Eglise attache ä Péducation post et
périscolaire. « 11 faut les orienter, des la sortie de Pécole,
vers un mouvement de jeunesse spécialisé », echt, par exem-
ple, le cardinal Feltin dans Construire (bulletin de liaison du
Cartel pour la liberté de l'enseignement du diocese de Lille).
— La situation existante, particulièrement dans les dépar-
tements de l'Ouest, dement formellement la these du service
public, «clon laquelle Pécole privee suppléerait et épaulerait
l'école publique lä crit elle vient ä défaillir. Dans l'Ouest oä
l'école privée est florissante, Pécole publique le serait aussi,
si était assurée aux parents la liberté d'y envoyer leurs
enfants; elle est souvent lä, disponible, prète ä accueillir les
élèves, mais vidée par les pressions conjuguées de la eure,
du ehäteau et de l'usine.
Inversement, dans les regions oit l'Acole publique est
insuffisante, l'école privée l'est aussi, ou meme elle n'existe
tout simplement pas.
2° La hierarchie catholique aurait le souei de travailler
ä l'unité nationale; ses motifs seraient patriotiques.
86 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

On peut répondre, avec Jean Guehenno, dans Le Figaro


« Pour assurer « l'unité nationale » on voudrait qu'il y ait
en France trois sortes d'écoles : les écoles publiques (on ne
parle pas encore de les supprimer...), un « secteur commun »
dont l'Etat paierait les frais, pour lequel ii paierait des
maitres, mais dont le privé garderait toute l'administration,
en y réglant à son gré la distribution du savoir; enfin un
secteur tout it fait privé, invisible et impénétrable it l'Etat.
Voilà qui est bien ! Vive l'unité nationale 1 » C'est ce que,
avec quelques variantes, propose le R.P. Dabosville.
3° L'enseignement se caractériserait par un haut niveau
pédagogique : nous avons vu comment — dans le secondaire
en particulier — cet enseignement perdrait ses effectifs en
cours de scolarité.
4° La hiérarchie catholique ne dernanderait que le libre
usage de « la liberté ». C'est ignorer le dogme catholique
selon le dogme, l'Eglise a le devoir d'instruire tous les bapti-
sés. L'Eglise n'a jamais renoncé à s'assurer le contriile de
l'enseignement tout entier.

1917. — Le droit Canon : L'enfant ne doit pas vivre auprés


de personnes don< on se demande si elles ne feront pas eourir de
risques ä son salut.
« La formation de la J eunesse, en quelque école que ce soit,
est soumise ä l'autorité et ä l'inspection de l'Eglise... (Code de
Droit Canonique de 1917, Canon 1381).
1929. — L'Encyclique de Pie XI o Divini alias Magistri a (13
dicembre 1929) : o L'école dite neutre ou lahme d'on est exclue
la religion, est contraire aux premiers principes de l'éducation. Une
Mtkation de ce genre est d'ailleurs pratiquement irréalisable,
car, en fait, elle devient irreligieuse. La fréquentation des écoles
non-catholiques doit étre interdite aux enfants catholiques.
1925. — Déclaration commune des cardinaux et archeve'ques
de France (mors 1925) : a Les bis de lakité ne sont pas des bis;
elles n'ont de la boj que le nom, un nom usurpé. Elles ne sont que
des corruptions de la loi, des violences plutid que des bis, dit
St-Thomas. u
1944. — Cette doctrine a-t-elle été abandonnée ? o Lorsque,
présentant ä l'Assemblée Constituante en 1944 le rapport de la
Commission des Finances pour la suppression des subventions aux
écoles confessionnelles, j'ai cité ces textes, je me suis perrnis
d'affirmer que personne ne pouvait se flauer que la hiérarchie
eeelésiastique eilt renoncé is se prétendre acule dépositaire de la
mission de contréler Pengeignemeid. Ce joura, j'ai, non pas
certes provoqué mes collégues partisana de la subvention, mais du
EN FRANCE
87

moins je les ei mis au pied du mur : Je ne m'attends pas, leur


ai-je dit, ä ce que personne parmi vous affirrne que l'Eglise a
renoncé a cene prétention o. Seul un silence prudent et total ma
répondu. Aucune riposte, aucune interruption n'est consignée au
Journal Officiel a (Georges Cogniot).
1959. — Une doctrine constante et bien définie. a fine note
sur la doctrine de l'Eglise en matière scolaire vient d'étre publiée
par la eommission d'études doctrinales pour l'action pastorale
du
diocese de Lille. Elle rappelle que l'Eglise a en ce dortleine une
doctrine constante et bien définie et que rien n'autorise ä pré-
tendre que, dans les conjonctures présentes, elle ne s'applique pas
entièrement ä la France. En voici un résumé des points essentiels
Les parents, dono l'ordre de la loi naturelle, sont respon-
sables de l'éducation de leurs enfants et ont le devoir trés grave
de kur transmettre la foi et de leur assurer une éducation
ehre'.
tienne conforme aux directives de l'Eglise.
L'Eglise, dans l'ordre surnaturel, est responsable de l'éducation
chrétienne de tous les baptisés. La mission des parents et la
mission de l'Eglise étant directement d'origine divine, ne peuvent
étre entravées par l'Etat.
II est juste que l'Etat accorde des subsides aux écoles ehre-
nennes en raison des services quelle« rendent ä la communauté.
II est normal que l'Eglise ait ses écoles non seulernent pour
l'enseignement religieux proprement dit, mais aussi pour l'ensei-
gnement profane.
Il est normal que les enfants de familles catholiques soient
elevés dans des écoles eatholiques.
L'Eglise n'est pas opposée au principe d'un enseignement public
et ne méconnait pas sa valeur. Elle rend hommage aux maitres
chrétiens qui en font partie et ä Paeuvre accomplissent.
Elle se préoecupe aussi d'assurer un service d'aumemerie satisfai-
sant et un enseignement religieux de qualité
1 ses élèves catho-
liques. Mais elle maintient que l'école neutre n'est pas une
solution satisfaisante pour les enfants chrétiens.
(Le Monde, 26 mars 1959.)

La droite réactionnaire alliée é. la hiérarchie catholique


n'a ainsi rien abjuré, bien au contraire, de la célébre formule
de Louis Veuillot : « Je vous réclame au nom de vos principes
la liberté que je vous refuse au nom des miens. »
Revenons encore une fois, pour illustrer cette remarque,
au régime en vigueur en Alsace et Moselle; toujours it propos
de nette revendication bien modeste du Syndicat
teurs du Bas-Rhin : l'organisation d'une conférence des institu-
annuelle
de morale civique. Le document suivant est le texte d'un
vceu récent (12° 104), déposé par le groupe M.R.P.
général du Bas-Rhin. du Conseil
88 L'ENSEIGNEMENT PRIVE

Maintien des « conlérenees de pédagogie religieuse »


dons IAcademie de Strasbourg
Considérant que l'enseignement primaire en Alsace est tou-
jours régi par la loi française du 15 mars 1850, appelée loi Falloux,
qui fut abrogée dans les départements d'outre-Vosges par la loi
du 28 mars 1882, done en l'absence de l'Alsace et du département
de la Moselle;
considérant que ce n'est que par cene demière loi qui fut sub-
stituée dans les départements d'outre-Vosges à « l'instruction morale
et religieuse » prévue jusqu'alors au programrne des écoles iran.
çaises, o l'instruction morale et eivique o, ce qui a conduit, en un
moment of; l'Alsace était séparée de la France, à la laicité de
l'enseignement;
considérant qu'il est normal et conforme au respect des cons-
ciences que les parents, détachés de tonte croyance, puissent
dispenser leurs enfants, élèves d'une école confessionnelle, de
l'enseignement religieux, que ces enfants bénéficient d'une o ins-
truction morde et eivique o indispensable à leur formation
humaine, et que ceux des maitres qui se chargent de cet ensei-
gnement reçoivent eux-mérnes la formation qui leur permettra de
remplir leur mission;
mais considérant qu'il est absolument impossible d'accepter
qu'en face des « conférences de péclagogie religieuse o dont
l'existence se justifie dans le régiine scolaire en vigueur, soit
instituées, pour la généralité du corps enseignant, des o confé-
rences de morale civique » — done de morale étrangère à toute
croyance religieuse;
considérant quil ne saurait en aucun cas étre question de
créer une sorte d'équivalence entre ces deux sorteo de « confé-
rences pédagogiques o;
la création de o conférences de morste o pour tout le corps
enseignant tendant incontestablement à substituer, par les voies
détournées, l'école neutre à l'école confessionnelle dans notre
région;
Le Conseil Général émet le vceu que les o conférences de
pédagogie religieuse » soient maintenues, comme par le passé
pour l'ensemble du corps enseignant de l'Académie de Strasbourg
et qu'il ne soit en aueun cas question de les remplacer ou de leur
substituer des o conférenees de morale o qui ne trouvent aucune
justification dans le régime scolaire en vigueur dans les trois
départements recouvrés. (Mai 1959.)
Ainsi, méme une conférence de morde civique par an,
pour des membres du personnel enseignant — des adultes,
pas des enfants ! — les représentants de l'Eglise catholique
au Conseil général du Bas-Rhin ne peuvent la tolérer. Tous
les instituteurs, nfème ceux qui ne croient pas, doivent étre
soumis ä l'obligation de la conférence relig-ieuse.
EN FRANCE 89

Nous sommes bien en face d'une offensive. Elle vient de


bin. Elle a été miirement préparée : d'une part déprécia-
tion de l'enseignement public sur tous les plans, d'autre part
manceuvres de rapprochement de la part de l'enseignement
privé, air « bon apótre » de l'Eglise. Sourdine mème sur le
dogme...
Cette lente approche a été possible derrière le rideau de
fumée de l'anticommunisme. Le rideau aujourd'hui se déchire.
Des eompromis vont étre proposés. Au nom de la doctrine
du « moindre mal », ii se trouvera, soyons-en siirs, des «
ques » pour inviter les Français céder. Nous ne transigerons
pas sur ce vieux principe de bon sens condensé en ces termes
« L'insti tuteur dans son école ; le curé dans son église ».
Le seul problème de Penseignement français, c'est celui
de la mise à disposition des parents d'un enseignement de
qualité, laique et gratuit (pour étre ouvert à tous) eapable
de ifecevoir la totalité des enfants seolarisables. C'est celui
qu'il faut résoudre. II n'est pas au-dessus des forces de la
nation. Encore une fois, nous avons noté que l'enseignement
public français a scolarisé en Sept années plus el'élèves nou-
veaux que n'en compte la totalité de l'enseignement privé.
Le Comité national d'Action lahme a proposé une solu-
tion sous la forme d'un projet de nationalisation de l'ensei-
gnement. II ne nous semble pas nécessaire de le rappeler ici.
Le Bureau politique du Parti eommuniste français a
suggéré d'apporter à ce texte quelques amendernents afin
qu'il soit impossible de porter atteinte, sous quelque forme
que ce soit, à ces deux principes fondamentaux : fonds publics
au seul enseignement public, contriele de la nation sur Pensei-
gnernent.
Ces aperçus sur Penseignement privé n'ont alors d'autre
atnbition que de donner à nos lecteurs quelques moyens sup-
plémentaires pour faire prévaloir autour d'eux ce point
de vue. Nous souhaitons, qu'en retour, ils nous apportent leur
concours.

Eléments rassemblés et calnmein'es par


Jacques Arnault et André Gisselbrecht.
LA TENTATION FASCISTE

12 juin 1959, 8 heures du matin le gouvernement est


contraint de capituler sur les trois mille francs de la Sécurité
sociale. Les masses sont done assez fortes pour tenir ce gou-
vernement en échec ? Après les élections municipales,
pas le revirement, le « hon bout » de la corde dont il
suffit maintenant d'aider au tranquille dévidage ?
Et qui done parlait de danger fasciste ?
12 juin 1959, 18 heures : le gouvernement iéquisitionne
les cherninots. Ce gouvernement est done décidé à tenir tete
à l'action de masses et à user de la manière forte ?
Qui done parlait du reeul de la menace fasciste ?
13 juin 1959, 8 heures du matin : l'ordre de grève est
maintenu, tandis que se développe le mouvement de solidarité
syndicale pour défendre le droit de grève. Qui sera le plus
fort, de la volonté des masses ou de eelle du gouvernement ?
— Mais dites-moi, ce n'est pas la première fois qu'un gou-
vernement à reeours à la réquisition pour tenter de faire
échec au droit de grève.
— Certes, mais ce qui est nouveau, c'est le pouvoir per-
sonnet qui procure à ce gouvernement des moyens supplé-
mentaires.
— Mais il ne les utilise pas.
— II les a mis en place.
— Mais, bin de les utiliser, il recule sur les trois mille
francs.
— Sans doute. Mais bin de satisfaire les revendications
élémentaires des cheminots, ii menace.
LA TENTATION FASCISTE 91

— Mais finalement, s'il a jugé préférable de céder sur


les trois mille francs, ne jugera-t-il pas préférable aussi de
céder aux cheminots ?
— Pourquoi ne céderait-il pas tout de suite it une Assem-
blée constituante ? Vous eroyez à l'obligeance de ces gens
qui auraient fait le 13 mai pour reconnaitre que, décidément,
ce n'est pas cela que le peuple voulait; qui, loyalement
proposeraient de retourner à leurs occupations antérieures
en s'excusant de nous avoir dérangés ?
— Voudriez-vous dire cependant que le le fascisme soit
inévitable ?
HIER, hier ä peine, le fascisme pouvait sembler avoir
la voie libre : des institutions nouvelles accordant au gouver-
nement tous les pouvoirs, 80 % des suffrages en faveur du
chef de ce gouvernement et des nouvelles institutions, les
élections législatives que l'on sait, une classe ouvrière qui, au
moment le plus décisif, s'était avérée tragiquement divisée...
Ce peuple mûr, disait-on, pour toutes les servitudes...
AUJOURD'HUI, on se rassure : « Voyez comme le peuple
s'est ressaisi, comme le gouvernement en est réduit ä com-
poser. Plus va se renforcer Popposition au régime et it son
ceuvre de rnisère, plus le spectre du fascisme va s'éloigner. »
Et si c'était le contraire ?

Il se vérifie que ce peuple n'était pas aussi disposé à se


faire tondre et museler que certains l'avaient pensé. L'une
des caractéristiques les plus significatives du nouveau régime
est la tristesse de sa naissanee on ne bätit pas sur la rési-
gnation, en contrepoids de laquelle les klaxons des Champs-
Elysées ne pouvaient tenir heu d'enthousiasme.
Déjà les eonditions mimes d'éclatement et de déroulement
des événements de mai 1958 vérifiaient combien le reeours
des monopoles à la violence témoigne de leur recul et de
leur crainte, de ce que leur isolement ne leur permet plus
de gouverner par les moyens de la démocratie formelle.
La contradiction s'est poursuivie entre la mise en place
d'un appareil constitutionnel et législatif dictatorial et le souci
évident de gagner du temps sous le signe de la « neutralité »
et de « l'arbitrage ». Mais le coup d'Etat ayant eu pour cause
fondamentale la volonté des monopoles de poursuivre une
politique profitable pour eux, et par lä méme, catastrophique
92 ROLAND WEYL

pour la nation, les échéances politiques qu'ils se proposaient,


avec le 13 mai, de reculer ou d'éviter, ne font que se rappro.
eher et s'aggraver. Elles accélèrent leur isolernent et rappro-
chent le moment où ils seront contraints à la rupture ouverte,
tout en les obligeant davantage encore à ruser, c'est-à-dire en
leur rendant cette rupture plus difficile paree que devant se
produire dans des conditions de plus grand isolement.

Ceux qui avaient glissé dans l'urne un bulletin « oui »


avaient pu se désintéresser des données de principe de la
démocratie et ne pas voir dans le changement d'institutions
autre chose que la simple réforme qu'on leur disait faire au
nom de l'efficacité. Cela ne signifiait pas qu'ils déposaient
dans la méme urne une renonciation au droit d'ètre malades,
de nourrir leur famille, une renonciation à leurs droits d'an-
ciens combattants, une acceptation de la hausse des prix, du
chiimage, des trente mois de service militaire, et, en méme
temps, un engagement à ne jamais se plaindre...
Lorsque vient le moment de se défendre, paree que l'on
est touché, se pose inévitablement la question du droit de se
défendre, et celle de la nécessité, commune à tous ä travers
le cas d'un seul. de défendre le droit de se défendre. C'est
alors que se vérifie combien est ancrée dans les moeurs, dans
la formation psychique d'un peuple, cette conscience de ces
droits, cette volonté résolue de les défendre, dès que l'expé-
rienec lui a permis de réaliser ä quoi répondait concrètement
leur contestation.
Nous avons ainsi vu les résultats des élections municipales;
mais aussi, dès avant, la grève (victorieuse) des rnarins-
pAcheurs qui ne voulaient pas du canot Bombard... Nous
avons vn surtout la puissance du rnouvement pour les trois
mille francs et eelle de la protestation des ancieus combat.
tants les difficultés du gouvernement au Sénat...
Un gouvernement qui ne peut pas changer de politique à
mojos de n'étre plus lui-méme, est alors aceulé à la nécessité
de tout faire pour se mettre à l'abri de l'intervention popu-
laire... en la supprimant... Typique est, à cet égard, l'attitude
de ce Parlement qui se retire le peu de possibilités qui lui
étaient laissées d'émettre des votes, qui s'interdit de recevoir
des délégations et se fabrique des alibis pour ne pas rendre
de comptes.
II n'est done pas exagéré de dire que c'est précisément ä
LA TENTATION FASCISTE 93

mesure que se renforce et s'élargit la resistance des masses.


que grandit la tentation fasciste.
Les faits sont d'ailleurs lä pour le démontrer : la réquisi-
tion fut-elle brandie contre les cheminots ou les travailleurs
de la R.A.T.P. lora de leur grève précédente ? Et n'est -ce
pas au moment où l'idée de la négociation en Algérie fait
des progrès indiscutables qu'interviennent suecessivement l'as-
sassinat de Maitre Ould Aoudia et les propositions de loi
Biaggi-La Malène ?
Cependant, si le gouvernement tient les leviers de com-
mande, la fonction publique, c'est-à-dire une part importante
de l'appareil d'Etat, fait au moins preuve d'une certaine
réserve. II manque aussi Padhésion des masses. On ne réussit
pas, deux foja en vingt ans, Pexpérience de la Legion des
combattants et des délégues cantonaux ä la propagande...
Surtout quand la politique concentrationniste des monopoles
oblige le gouvernement ä s'attaquer ä toutes les couches de
la petite et moyenne bourgeoisie. Ces couches épargnées,
voire privilégiées dans le passé, sont peu ä peu toliehees et
font l'expérience, non pas de leur force, mais de leur fai-
blesse et du mepris dans lequel elles sont tenues par le nou-
veau pouvoir; elles font en méme temps l'experience de ce
que la condition de leur force est dans cette alliance, si peu
souhaitée, mais en definitive indispensable, avec la classe
ouvrière; alliance seule capable d'opposer aux monopoles une
force suffisante.
C'est done une veritable competition qui se trouve enga-
gée entre un gouvernement pris entre ses necessités et ses
possibilités (nécessité de manceuvrer et possibilite de manoeu-
vrer, nécessité de recourir ì la violence et possibilité de le
faire), et un peuple qui se trouve lui-meme devant la nécessité
de lutter paree qu'il ne peut pas aceepter le sort qui lui est
fait, qui voit ehaque jour ses possibilités grandir ä cet egard,
mais qui, de ce fait méme, se voit devant la nécessité egale-
ment de defendre son droit de se defendre, done de renforcer
ses possibilités de tenir en échee toute tentative fasciste.
La question une fois de plus est done de savoir dans quelle
mesure la elasse ouvrière, et autour d'elle toutes les eouches
de la population atteintes par la politique gouvernementale,
finiront par se renforcer assez vite pour que, au moment
l'opposition serait tellement forte que les moyens ordinaires
de gouvernement ne suffiraient plus, elle soit suffisamment
puissante pour l'empecher de recourir ä la force.
Si le ehangement du rapport des forces fait qu'il petit itre
avantageux dans certains cas, pour le gouvernement, d'ouvrir
une brèche sur un point faible du front d'opposition, il est
plus vrai que jamais de dire qu'il n'y a pas de faseisme
possible sans isoler les communistes. L'opposition qui continue
dans son stérile antieommunisme contribue à scier la branche
sur laquelle elle prend appui.
Le problème consiste alors u sauver les apparences de la
légalité en légalisant, et en faisant admettre par l'opposition,
l'exclusion des communistes du bénéfice de eette légalité.
Mais Pexpérience des travailleurs s'est développée à
l'épreuve des illusions qui s'effilochent et des issues qui se
cherchent.
II reste que, pour barrer la route au faseisme, ii faut que
cette expérience, eette vérification de la nocivité du régime
soit eelle de lo nation tout entière; de tous ceux qui sont
touchés et qui luttent ou cherchent le chemin de la lutte.
Jusque là, le danger fasciste n'est pes seulement réel;
grandit tous les jours paree que les hommes de ce régime,
les intéréts qu'ils servent, n'ayant pas d'autre issue et sachant
quel est pour eux l'enjeu, ne peuvent pas ne pas en venir au
reeours terroriste, méme si les conditions en sont pour eux
hasardeuses, plutót que de se démettre. Impopulaire ou non,
ii faudrait alors compter avec la force d'intimidation de la
terreur, et avec le prix que coüterait la poursuite nécessaire
de la kitte.
Mais cette issue lt aussi peut leur étre fermée, à la double
condition que, dans notre effort, nous ne sous-estimions ni
sa gravité, ni les possibilités de Pécarter. Qu'en contribuant à
ce que, partout et dans tous les domaines, se fasse à temps et
à mesure qu'inévitablement s'aggravera l'affrontement, la
vérification de la nécessité absolue de Punion, de Paction
unie pour le pain, la paix, pour la eulture, mais aussi et en
méme temps pour le droit de défendre le pain, la paix et la
eulture, nous fassions de la lucidité et de la décision de notre
parti une réalité irresistible de la nation tout entière. Quelle
forme abra prendra la &mute du pouvoir des monopoles ?
Ceei, de nouveau, serait prophétie. Disons, pour l'heure, qu'à
ehaque jour suffit sa peine.
Roland WEYL.
MALRAUX MINISTRE •

Cene puissance sauvage »...


La Voie Royale.

L'angoisse nait, chez Malraux, de la conscience de l'ab-


surde. L'homme est limité, conditionné, par un donné auq-uel
ii lui est impossible d'échapper : la mort d'abord, mais aussi
la faiblesse physique, la souffrance, la séparation.
Devant la mort, les personnages de Malraux découvrent
la vie, et que la vie n'a pas de sens. Dans La Voie Royale
« Vous savez aussi bien que moi que la vie n'a aucun sens.
La mort est là, eomprenez-vous comme... comme l'irréfutable
preuve de Pabsurdité de la vie... Ce qui pèse sur moi c'est
— eomment dire ? — ma condition d'homme, que je vieil-
Esse, que cette ehose atroce : le temps se développe en moi,
comme un cancer, irrévocablement... »
Dans un artiele sur Rouault, en 1927 : « La mort donne
à la vie une eouleur partieulière — ce qui suffit; elle ne tend
pas à la lamentation, mais à l'absurde. »
Dans la conclusion des Noyers de l'Altenburg : « Une fois
de plus Pascal me revient à la mémoire : « Qu'on s'imagine
un grand nombre d'homines dans les chaines, et tous condam-
nes ii mort, dont les uns étant chaque jour égorgés it la vue
des autres, eeux qui restent voient leur propre condition dans
celle de leurs semblables... C'est l'image de la condition des
hommes... » Peut-ètre l'angoisse est-elle toujours la plus forte;
peut-ètre est-elle empoisonnée dès l'origine, la joie qui fut
donnée au seul animal qui sache qu'elle n'est pas éternelle... »
Mort individuelle. Mort collective : les sociétés, les eivi-
lisations sont éphérnères. La dernière page des Voix du Silence
• La prerniere partie de cet article a par« dans le n• 106 de La Nourelle
Critique.
PIERRE JUQUIN

prévoit ce jour proche oü la forét ou le désert recouvriront


Florence et Paris : « L'Eternel de la Solitude n'est pas moins
vainqueur des r'éves que des armées, et les hommes n'ignorent
guère tout cela, depuis qu'ils existent et savent qu'ils doivent
mourir. » Cette pensée cataclysmique est la négation de Pidée
du progrès. Toutes les civilisations, comme Phomme mortelles,
s'équivalent dans la perspective planétaire d'une angoissante
« sérénité géologique ».
Autre expression de l'angoisse, que nous avons déjà notée
la hantise de l'atroce, la torture, une complaisance presque
obsessionnelle ä décrire des supplices comme la flagellation
ou les yeux crevés.
Dan» son essai Mise au net, Roger Ikor a poussé très
bin la critique de cette espèce de rnorne acharnement avec
lequel Malraux multiplie les scènes d'horreur. « J'accuse, dit
le romaneier des Eaux mMées, Malraux d'avoir présenté la
torture i ses lecteurs comme un simple fait quasi scientifique,
auquel ils étaient forcés de souscrire dans le contexte histo-
riqüe de l'époque... De Chine en Allemagne, d'Allemagne en
Espagne, la torture approchait, nous encadrait, et Malraux,
ii tout coup, soulignait sa progression... Je ne sens dans Mal-
raux aucune révolte intime contre la torture. Aucun de ses
romans ne me rend la torture haissable en elle-rnéme. II la
traite comme un mal, assurément, mais surtout comme un fait
d'expérience humaine, parmi d'autres, aussi naturel et pas
plus monstrueux, par exemple, que la mort... »
Ikor touche le fond du problème. La souffrance, comme
la mort, est un test de l'absurde : l'une et l'autre rendent la
vie dérisoire, mais l'une et l'autre font inéluctablement Partie
de la condition humaine. La meilleure preuve, c'est que
Malraux, souvent, pour mieux démontrer, « en rajoute »
par exemple, dan» le récit de la prise de Shanghai par les
ouvriers de Chou En-lai. Par le m'éme processus de généralisa-
tion dans l'abstrait, Garine considère la misère sociale des
Chinois comme un simple aspect de Pabsurde condition méta-
physique de Phomme.
Une autre expérience d'oü nait l'angoisse est celle de la
séparation. L'homme est coupé it la fois du cosmos, oü
apparait comme une dissonance, et d'autrui, qui lui derneure
impénétrable. La solitude existe partout, méme dans Pamour.
On a remarqué ä juste titre qu'il n'y a, dans toute Poeuvre de
Malraux, que deux couples véritables : Kyo et May, Kassner
et Anna. L'expérience de l'amour ches ses personnages res-
MALRAUX MINISTRE 97

semble le plus souvent ä celle de Perken dans La Voie Royale:


« Malgré la eontraction des commissures des lèvres, ce corps
affolé de soi-méme s'éloignait de lui sans espoir; jamais,
jamais il ne connaitrait les sensations de cene femme, jamais
ii ne trouverait dans cette frénésie qui le secouait autre chose
que la pire des séparations... »
Plus généralement l'expérience de l'incommunicable
résulte de l'acceptation préalable de l'irrationnel. Perken dit
ä propos de Grabot, dont il ignore le sort : « Il est beaucoup
plus séparé du monde que vous ou moi paree qu'il n'a pas
d'espoir, méme informe, et que le goüt de l'espoir, aussi affai.
bli qu'il soit, relie ä l'univers... »
Le méme refus du rationnel conduit Perken ä étre « séparé
de ceux pour qui existent raison et vérités. »
L'agnosticisme est l'expression intellectuelle de l'absur-
dité métaphysique. Chaeun veut donner une signification ä
l'existence humaine. Il n'y a pas de valeurs universelles, mais
seulement des vérités particulières, inconciliables (comme les
styles successifs présentés dans Les Voix du Silence), mais
toutes également valables, dans la mesure oü l'on sait qu'elles
n'ont d'autre fondement qu'une tentative désespérée pour
conjurer l'angoisse et donner un sens ä notre néant.
Mime quand il s'engage dans la lutte contre les fascistes
hitlériens, Malraux tient ä laisser entendre qu'il aurait pu
choisir le camp opposé « II est d'autres altitudes humaines »,
écrit-il dans la préface du Temps du Mépris.
Quel sceptieisme redoutable que celui du personnage de
L'Espoir qui ne voit, dans l'organisation de la lutte révolu-
tionnaire, qu'une mobilisation méthodique de mythes apo-
calyptiques : « Les mythes sur lesquels nous vivons sont
contradictoires pacifisme et nécessité de défense, organisa-
tion et mythes chrétiens, efficacité et justiee, et Sinai de suite.
Nous devons les ordonner, transformer notre Apocalypse en
armée ou crever. C'est tout. »
Nous lisons déjà dans La Condition Humaine : « Les idées
ne doivent pas étre pensées, mais vécues. »
Au niveau de eet irrationalisme sceptique, Malraux opère
le passage ä l'action : la conversion du pessimisme en volonté
de puissance. Par la volonté de puissance, l'homme répond ä
l'absurde. Le champ d'application en est ä la fois l'amour
et l'action, ii sera plus tard l'art.
Dans Patnour, l'homme cherche surtout la possession; ä
l'acte érotique se méle non l'idée d'un impossible échange,
4
PIERRE JUQUIN
98

mais eelle d'une eontrainte. Ecoutons Ferral dans La Condi-


tion Humaine : « Son plaisir jaillissait de ce qu'il se mit
la place de l'autre, c'était elair, de Pautre contrainte, con-
trainte par ini. En somme, ii ne couchait jamais qu'avec lui-
mérne, mais ii ne pouvait y parvenir qu'à la condition de
n'étre pas seul... Oui, sa volonté de puissance n'atteignait
jamais son objet, ne vivait que de le renouveler, mais n'eút-il
de sa vie possédé qu'une seule femme, ii avait possédé,
possederait ii travers eette Chinoise qui l'attendait, la seule
ehose dont il füt avide : lui-rnéme. II lui fallait les yeux
des autres pour se voir, les sens d'une autre pour se sentir. »
Se révéler ii soi-méme dans la sexualité, devenir autre ponr
prendre de soi une conseience aiguè et se réaliser en se dépas-
sant : la femme n'est qu'un instrument de possession et
l'arnour « un moyen de notre propre révélation ». Comme le
dit Malraux dans sa préface ii L'Amant de Lady Chatterley
« II s'agit d'etre homme le plus possible.»
L'action n'a pas d'autre sens. Dans les premiers romans de
Malraux elle revét un aspect beaucoup plus négatif que
positif. Elle est un refus, un défi à l'absurde, un moyen pour
l'homme de nier son néant, d'exoreiser son angoisse par l'in-
tensité de la vie. Il n'y a g-uère de différence entre Paction
ainsi entendue et les paradis artifieiels de l'opium, de l'éro-
tisme ou de l'irnagination : ce sont des formes de divertisse-
ment au sens pasealien. L'action révolutionnaire apparait
plus comme une fuite que comme une poursuite : aussi le
combattant de la Chine rouge Garine s'apparente-t-il étroite-
ment au conquerant impérialiste Perken.
Perken avoue : « Je voulais. Une force militaire, d'abord.
Grossière, mais rapidement transformable. Et attendre le
eonflit inévitable par ici, soit entre colonisateurs et colonisés,
soit entre colonisateurs seulement. Alors, le jeu pourrait étre
joué. Exister dans un grand nombre d'hommes, et peut-étre
pour longtemps. Je veux laisser une cicatrice sur eette carte.
Puisque je dois jouer contre ma mort, j'aime mieux jouer
avec vingt tribus qu'avec un enfant... Je voulais cela eomme
mon pere voulait la propriété de son voisin, comme je veux
des femmes.. »
Claude Vannee, autre aventurier, pillard d'ceuvres d'art,
eherehe aussi dans Paction « sa libération de I'état humain »
« La soumission à l'ordre de l'homme sans enfants et sans
dieu est la plus profonde des soumissions à la mort; done,
chercher ses armes où ne les cherchent pas les autres : ce que
M.H.R.,11/X MIN1STRE 99

doit exiger d'abord de lui-meme celui qui se sait separe, c'est


le courage. Que faire du cadavre des idées qui dominaient la
conduite des hommes lorsqu'ils croyaient leur existence utile
ii quelque salut, que faire des paroles de cenx qui veulent
sountettre leur vie à un modele, ces autres cadavres ? L'ab-
sence de finalité donnée la vie est devenue une condition
de l'action...»
Et Garine : « De la puissance, ii ne souhaitait ni argent,
ni consideration, ni respect; rien qu'elle-meme. Si, repris par
un besoin pueril de reverie, il revait à elle, c'était de façon
presque physique... Une sorte dé crispation, de force tendue,
d'attente. L'image ridicule de l'animal ramasse, pret à bondir,
l'obsédait. Et il finissait par considerer l'exercice de la puis-
sance comme un soulagement, comme une delivrance...
Garine lui-meme medite. « Vivre dans un monde absurde
ou vivre dans un autre... Pas de force, méme pas de vraie vie
sans la certitude, sans la hantise de la vanité du monde...
On ne se riefend qu'en creant... » Ni le but, ni le risque n'ont
d'irnportance « Ma vie ne m'interesse pas (dit ailleurs
Garine). C'est clair, c'est net, c'est forrnel. Je veux — tu
entends ? — une certaine forme de la puissance, et je l'ob-
tiendrai ou tant pis pour
Après les echecs de Perken et Garine, Malraux s'efforce de
surmonter le stade premier de la révolte, de rompre la soli-
tude de l'insurgé en dépassant l'individualisme dans la fra-
ternité de combat. Mais, méme ii cette étape, la révolution est
beaucoup plus une action con tre qu'une lutte pour.
Gisors dit de son disciple Tchen dans La Condition
Humaine : « Il n'aspire ii aucune gloire, aucun bonheur.
Capable de vaincre, mais non de vivre dans sa victoire, que
peut-il appeler, sinon la mort ? Saus doute peut-il lui donner
le sens que d'autres donnent la vie. Mourir le plus haut
possible. Ame d'ambitieux, assez beide, assez separee des
hommes ou assez malade pour mepriser tous les objets de
son ambition et son ambition meme... »
Tous les pouvoirs de l'homme servent cene volonte de
domination qui defie la condition humaine. A la question de
Gisors : « Qu'entendez-vous par Uiwelligertee ? », Ferral
répond : « La possession des moyens de contraindre les choses
ou les hommes ». Ce meme Ferral, chef d'un puissant groupe
financier qui propose à Chang Kai-shek l'appui du capita-
lisme franco-chinois pour dissocier le Kuo-Min-Tang des com-
munistes, pose cette question oü le sentiment de l'absurde et
101 1 PIERRE JUQUIN

l'agnosticisme se rejoignent dans la négation de tout idéal


« Ne trouvez-vous pas d'une stupidité caractéristique de l'es-
péce humaine qu'un homme qui n'a qu'une vie puisse la
perdre pour une idée ?...»
Non que Ferral on Tchen ou Gisors incarnent plus parti-
culièrement la pensée de Malraux. Simplement les mimes
thérnes reviennent «ans cesse, représentés par des personnages
trés différents. Ecoutons encore Gisors : « ...les homrnes sont
peut-itre indifférents au pouvoir... Ce qui les fascine dans
cette rdée, voyez-vous, ce n'est pas le pouvoir réel, c'est l'illu-
sion du bon plaisir. Le pouvoir du roi, c'est de gouverner,
n'est•ce pas ? Mais l'homme n'a pas envie de gouverner :
a envie de contraindre... D'étre plus qu'homme, dans un
monde d'hornmes. Echapper ä la condition humaine... Non
pas puissant : tout-puissant. La maladie chimérique, dont la
volonté de puissance n'est que la justification intellectuelle,
c'est la volonté de déité : tout homme rive d'étre dieu. »
On aspire ä la puissance pour se donner l'illusion d'étre
comme l'on se pense : éternel. Dan» la version théätrale de
La Condition Humaine, dont une adaptation par Thierry
Maulnier a été jouée au Théätre Hébertot en 1954, Malraux
reprend les mimes thémes : « ...Et je pense au jour oä rien
ne restera de cette civilisation qui s'écroule — ni de la nitre.
Mais il y aura encore des itres humains qui accepteront de
perdre la vie, pour l'idée qu'ils se font de ce que pensent étre
les hommes. Pour quelque chose dont le progrés est la cari-
cature, et qui est aussi vieux que la découverte du feu. Disons,
si vous voulez : ce par quoi l'homme échappe au destin. »
Mime quand l'action a un but, ce but n'est done toujours
qu'une illusion qui aide l'homme ä se délivrer du destin.
n'y a pas de progrés, mais, sous le masque d'illusions succes-
sives, l'éternel recommencement d'un rnime effort de négation
du néant.
Quel portrait de révolutionnaire Malraux va-t-il tracer sur
cette base ? 11 serait aisé de montrer en Garine l'anarchiste
révolté, un homme dévoré du désir du pouvoir pour le pou-
voir. Eeoutons-le poser le probléme social « Je ne tiens pas
la société pour . mauvaise, pour susceptible d'itre améliorée,
je la tiens pour absurde... Qu'ou la transforme, cene société,
ne m'intéresse pas. Ce n'est pas l'absence de justice en elle
qui m'atteint, mais quelque chose de plus profond, l'impossi-
bilité de donner ä une forme sociale, quelle qu'elle soit, mon
adhésion. Je suis asocial, comme je suis athée, et de la mime
façon. »
MALRAUX MINISTRE
101

La révolution, pour Garine, n'est qu'une « grande action


queleonque ». Usé par la maladie, éloigné du peuple, isolé
jusque dans le conseil des commissaires, se référant à Trotsky,
il s'oppose constamment à la théorie et à la pratique du
marxisme. « Garine ne croit qu'it Pénergie. Ji n'est pas anti-
marxiste, mais le marxisme n'est nullement pour lui un
« socialisme seientifique », c'est une méthode d'organisation
des passions ouvrières, un moyen de reeruter ches les ouvriers
des troupes de ohne. »
D'oir Pirnportance accordée par Malraux, jusque dans
L'Espoir, à l'action individuelle, au terrorisme, à Panar-
chisme.. A propos de Borodine, Garine s'écrie avec fureur
« Il est dominé de nouveau par l'insupportable mentalité
bolchévique. par une exaltation stupide de la discipline. »
Méme dans L'Espoir, où cette question de la discipline est
érigée en problème philosophique, l'action révolutionnaire
n'a pas complètement perdu son caractère d'activisme
« Manuel regardait se déployer les feux des miliciens; le
soir tombant donnait une vanité infinie Péternel effort dem
hommes qu'enveloppait peu à peu Pombre indifférente de
la terre... »
L'essentiel reste eeci le militant dont Malraux trace le
portrait est un révolutionnaire abstrait. Abstrait, paree que
posé hors de tout enntexte historique réel, non pas en termes
de lutte de classes, mais en termes métaphysiques. Méme
si, dan» la fraternité virile de l'engagement révolutionnaire,
l'action individuelle des débuts est dépassée, le rapport fon-
damental reste le rapport avec soi-rnéme. Quand Malraux
embrasse une cause, c'est pour en retirer des satisfactions
subjectives : pour se prouver ä lui-méme ce dont il est capa.
ble, y compris qu'il est capable de surmonter son individua-
lisme. Les anciens idéaux sont morts : ii faut remplacer Dieu
par un autre appui pour l'homme; Malraux pense, un
temps,
que cet appui sera PHistoire. La rév-olution, c'est done trouver
un idéal, donner un sens ri la vie, c'est un recours eontre
Pangoisse métaphysiq-ue.
Dès 1934, Ilya Ehrenbourg formulait d'expresses réserves
sur ce type de révolutionnaire abstrait.°
Les héros de Malraux sont des romantiques de l'action, des
intellectuels, des individualistes. Ils rechereheut plus leur
accornplissement personnel que la construction d'une société
6. Gide•Muuriac-Malrauz...
102 PIERRE JUWEN

nouvelle. lis se comportent en professionnels de la révolution,


qui veulent le plus souvent faire le bonheur des peuples de gré
en de force. Ce qui explique cette Chine presque sans Chinois,
eette Espagne avec si peu d'Espagnols. Claude Mauriac écrit
non «ans raison : « Les Conquérants sont, beaucoup plus que
l'histoire de la révolte du peuple chinois contre ses oppres-
seurs, celle d'un hornme contre sa condition. » 7 Malraux lui-
mérne semble souscrire à ce jugement en écrivant dans la
postrare des Conquérants (édition de la Pléiade) : « Ce livre
n'appartient que bien superficiellement à l'Histoire. S'il a
aurnagé, ce n'est pas pour avoir peint tels épisodes de la révo-
lution chinoise, c'est pour avoir montré un type de héros en
qui s'unissent l'aptitude à l'action, la culture et la lucidité. »
Lucidité » : ce mot n'enveloppe-t-il pas ici un mühen-
tique cynisme ? Garine est cynique, qui avoue qu'il est « indif-
ferent aux systèmes » et que la masse ne représente pour lui
q-u'une matière première à travailler, le point d'application
de son effort d'affirmation individuelle A certains
moments, j'avais voulu tailler tout ça comme du bois ». Mais
meme dans L'Espoir qui marque un net progres vers une com-
préhension du mouvement des masses, la « lucidite » consiste
encere à considérer la foule comme un troupeau informe que
des chefs hautains et solitaires doivent conduire en utilisant
aes passions. De « l'illusion lyrique » « l'espoir », il y a tou-
jours cette volonte de faire pour étre soi-méme plutat que de
faire pour atteindre le but. Le fondement de cette « lucidité »
est toujours le refus de croire à la valeur d'un ideal, quel
qu'il seit. Si l'espoir est bien « la plus grande force de la
révolution », il se paie d'une illusion : « On dirait que le
eombat, l'Apocalypse, l'espoir sont des appeaux dont se sert
la guerre pour prendre les hommes. Après tout, la syphilis
eommence par l'amour. Le combat fait partie de la comédie
que presq-ue tout homme se joue à soi-meme, et il engage
Phomme dans la guerre comme presque toutes nos comédies
nous engagent dans la vie... »
D'oü cette appréciation sur les communistes : « lis ont
toutes les venus de l'action — et celles-là seules. Mais, en ce
moment c'est d'action qu'il s'agit...» Le Parti n'est pas le
support d'un idéal mais trouve comme l'action sa propre fin
en lui-meme. En ce sens, Malraux pense pouvoir mettre sur
le meine plan le Parti fasciste et le Parti communiste : « Au

7. Cl. Mauriac, Malraux ou le mal du hdros, p. 163.


MALRAUX MINISTRE

début de la guerre, les phalangistes sincères mouraient en


eriant : Vive l'Espagne ! Mais plus tard : Vivent les phs-
langes !... Etes-vous sür que, parmi vos aviateurs, le type du
communiste qui au début est mort en criant : Vive le prolé-
tariat ! ou Vive le communisme ! ne cric pas aujourd'hui,
dans les mimes circonstances : Vive le Parti !... »
Après L'Espoir, Les Noyers de l'Altenburg marquent un
retour en arrière, notamment dans la définition de rapport
entre l'individu et les masses. Déjà Garine avouait :e ..Je
n'aime pas les hommes. Je n'aime pas mime les pauvres
gens, le peuple; ceux en somme pour qui je vais combattre-
Ce qui est bien certain c'est que je n'ai qu'un dégoin hainenx
pour la bourgeoisie dont je sors. Mais quant aux autres, je
sais si bien q-u'ils deviendraient abjects, des Tue nous aurions
triomplaé ensemble... y
Manuel se sentait envahi par une solitude d'äme toujours
plus grande ä mesure que ses responsabilités augmentaient
« 11 n'est pas un des échelons que j'ai gravis dans le sens
d'une efficacité plus grande, d'un eommandement meilleur,
qui ne m'écarte davantage des hommes. Je suis chaque jonr
un peu moins humain. »
Dans Les Noyers de l'Altenburg Malraux oppose les intel-
leetuels (« les intellectuels sont une race ») au peuple, dont
Ulme contient les traits permanents de l'homme primitif
« Ce n'est neu, monsieur, c'est l'inconscient...», pense-t-il
au spectacle des milliers d'hommes de toutes les couchee
du peuple enfermés dans un camp de prisonniers. Cette
« foule hagarde..., c'est le moyen-äge.» Et cette conclusion
« J'ai cru connaitre plus que ma culture paree que j'avais
rencontré les foules militantes d'une foi, religieuse ou poli-
tique; je sais . maintenant qu'un intellectuel n'est pas eelni
ä qui les livres sont nécessaires mais tont hornme dont une
idée, si élémentaire soit-elle, engage et ordonne la vie. Ceux
q-ui m'entourent, eux, vivent au jour le jour depuis dea
millenaires.»
La construction du type de révolutionnaire métaphysique
qu'est le heros malruxien aboutit done à cette opposition
très simple : les élites qui pensent et la masse. Gakan Picon
observe : « La foule rencontrée est celle qui entoure le héros
tragique et qu'il domine du haut de sa grandeur solitaire, non
point eelle avec qui Pon comrnunie par l'amour... Hanté par
la fraternité virile, Malraux l'est sans doute dans la mesure
oü elle lui échappe... Le peuple n'apparait jamais que devant
104 PIERRE JUQUIN

une conscience individuelle, douloureusement et orgueilleuse-


ment séparée... Bien plus qu'une eommunion du heros et du
peuple, il y a, dans les livres de l'époque révolutionnaire, une
exaltation du héros sur le mythe du peuple... »8
Sam doute est-il temps de remettre sous les yeux de l'au-
teur cette phrase qu'il plaçait dans la bouche de Manuel
« Un homme actif et pessimiste à la foja, c'est ou ce sera un
faseiste, sauf s'il a une fidélité derrière lui ». Pour le type
de heros métaphysique que présente Malraux, deux possi-
bilités restent, en effet, ouvertes q-uand ii s'agit d'entrer dans
la pratique : ou bien il réussira, dans la lutte aux cötés du
prolétariat, à depasser effectivement son individualisme, à
rejeter toute attitude philosophique bourgeoise, y compris
celle qui conduit à cette espece de communisme nietzschien;
ou bien ii ne sortira pas du cercle trace et ne quittera ainsi
jamais les positions de la bourgeoisie. Teile est l'équivoque
qui permet à Malraux d'écrire La Voie Royale après Les
Conquérants et de faire dire à Garine, le révolutionnaire qui
quitte la Chine rouge : « Où diable voudrais-tu done aller ?
— En Angleterre. Maintenant je sais ce qu'est l'Empire. Une
tenace, une constante violenee. Dinger. Determinen Con-
traindre. La vie est là... » Telle est l'explication à la foja de
la vie de Malraux et de son influence contradictoire. Teile
est la raison pour laquelle, après avoir participé au combat
antifasciste, Malraux a pu s'engager dans un parti et nne
action qui lui valaient, des 1948, ce jugement d'Albert
Beguin : « Malraux n'est pas un ambitieux vulgaire. II est,
en un sens, le seul authentique fasciste français. »

Avril 1959. André Malraux siège toujours dans le minis-


tère désigné par le général de Gaulle, aujourd'hui président
de la République. Après avoir occupé diverses fonctions,
porte le titre de ministre d'Etat. Le décret n° 59.612 du
3 février 1959 lui a transféré les attrihutions précédemment
dévolues au ministre de l'Education nationale en ce qui con-
cerne la direction des arts et des lettres, la direetion de Farchi-
tecture, la direction des archives de France, les éléments des
services du haut-commissariat à la jeunesse et aux sports char-

8. Op. eit, p. 45.


MALRAUX MINISTRE 105

ges des activités culturelles. Le décret transfère également


au ministre d'Etat « les attributions précédemment dévolues
au ministre de l'Industrie et du Commerce en ce qui concerne
le centre national de la cinématographie ».
Métaphore ? Non, choix !
Après la deuxième- guerre mondiale, le type de héros mal-
ruxien est &passé. Les combats contre le fascisme ont fait
triompher un type de héros positif qui, s'il mourait, savait
pour quoi c'était. Les eombattants de la Résistance ne
criaient pas « Vive le Parti ! », mais « Adieu, et que vive la
France ! » et « Je vais préparer, tout à l'heure, des lende-
mains qui chantent ». Ou, comme Julien Hapiot, dirigeant de
la Jeunesse Communiste, anejen combattant des Brigades
Internationales, grièvement hiesse' sur l'Ebre, organisateur
des F.T.P. de la région du Nord, torturé et fusillé : « Dans
la lutte que mènent actuellement le peuple et la jeunesse de
France, j'ai conscience d'avoir posé ma brique à l'édification
d'une société nouvelle qui libérera socialement notre pays. »
Pourquoi Malraux n'a-t-il rien écrit sur la Résistance ?
Plus encore. Les perspectives d'un monde nouveau appa-
raissent avec une teile clarté qu'il n'est plus possible de ne
pas voir une forme de société meilleure se dessiner dans les
lointains. La Chine de 1959 n'aurait que faire des Garine et
les Tchen devraient changer. Nous pensons à ce texte de
Simone de Beauvoir : « En Chine, aujourd'hui, rien n'est
contingent, chaque chose tire son sens de l'avenir qui leur est
commun à toutes, le présent se définit par le passé qu'il
dépasse et les nouveautés qu'il annonce : on le dénaturerait
si on le considérait comme arrété. II n'est qu'une étape de
cette « longue marche)) qui achemine pacifiquement la Chine
de la révolution dérnocratique à la révolution socialiste... C'est
seulement quand on le saisit dans son devenir que ce pays
apparait sous un jour véritable : ni paradis, ni infernale
fourmilière: mais une région bien tcrrestre, où des hommes
qui viennent de briser le cycle sans espoir d'une existence
animale luttent durement pour édifier un monde humain. »
Bonne expression d'un optimisme qui voit dans l'histoire
hutnaine non une succession incohérente de moments ne
dépendant pas nécessairement les uns des autres, mais un
progrès.
9. S. de Beauvoir : PriMe d'inaérer pour La Longue Marche, Esern
sur la Chine, 1957.
106 PIERRE JUQUIN

II ne reste plus d'emploi pour les tenants de l'action pour


l'action que les guerres coloniales, terrain privilegié des tor-
tures et des attentats. Garine serait-il devenu para ? Peut-
itre est-ce le sens de eet éloge de Malraux flux parachutistes
a Vous etes les chevaliers des temps modernes »...
Mais Malraux a sans doute perçu le changement intervenu.
Lui qui a commeneé, en 1933, ä participer flux reunions et
manifestations du Parti eommuniste, puis s'est éloigné entre
Munich et la guerre, sans jamais avoir donné son adhésion,
nous le trouvons, des la fondation du R.P.F., membre diri-
geant de ce parti. C'est qu'à eette époque, la situation
aYant évolué, il n'est plus possible de rester nietzschien sans
rompre ahsolument avec la marche de l'humanité vers l'ave-
nir socialiste. N'ayant jatnais brisé avec la pensée bourgeoise,
Malraux, par sa conversion gaulliste, ne se renie pas, rnais
renie ses camarades et les valeurs pour lesquelles il a pu leur
donner l'illusion qu'il se battait. Car enfin, combien de com-
battants des Brigades Internationales ont-ils, comme Malraux
ministre, reçu, le 25 decembre 1958, les felieitations et les
eneouragements du général Franco ? Et qui est ce Pompidou,
éditeur et commentateur des Pages choisies de Malraux clas-
aique, sinon le directeur de la banque Rothschild ?

Les premières conséquences du changement de régime


opere le 1" juin 1958 en demontrent la noeivité pour la
nation, en partieulier pour son developpement culturel. Ce
qu'André Malraux, entre le 1" juin et le 28 septembre, a, au
nom du gouvernement, promis — paix en Algerie, construc-
tion massive de logements, fin des tortures et de la repression,
essor de l'education et de la recherche... — n'a pas été réalisé
ou était meme irrealisable dans le eadre politique trace par
le nouveau pouvoir.
En appelant tous les intelleetuels ä s'unir pour contrihuer
an vaste mouvement popuhtire qui pellt seul imposer un chan-
gement authentique, nous ne les appelons pas à combattre
un homme, mais une politique nefaste que cet homme a
ehnisi de représenter.
En eritiquant une métaphysique qui voudrait justifier
Pinjustifiable regression, nous affirmons que ni la torture ni
la misère sociale, ni les guerres ne sont ineluctables; nous
opposons notre confiance rationnelle et raisonnable dans la
MALRAUX MINISTRE 107

possibilité d'une authentique démocratie, qui, sans devoir


sacrifier au bonheur collectif la diversité des possibles indivi-
duels, permettrait ä l'ensemble des citoyens de progresser
dans un horizon humain élargi et ä la France de retrouver
son visage de grande nation libre et pacifique. Nous avons
conscience en cela de continuer la tradition française et euro-
péenne des lumières et de l'humanisme. Nous avons la certi-
tude qu'une fois encore dans notre histoire cette confiance
et cette continuation peuvent former le lien qui unira en un
méme combat les esprits les plus divers.

Pierre JUQUIN.
LE PARADOXE DE NEHRU

En mettant aux voix, it la 64° Session du Congrès National,


une résolution sur la planification, Sri Nehru a déclaré que
« L'Inde doit s'engager dans la seule et unique voie de la
planification socialiste afin de remédier au mal chronique
qu'est la pauvreté ».
Cette déclaration combative fut faite devant une assemblée
majestueuse dont les membres étaient en assez forte propor-
tion des hommes d'affaires, des propriétaires, leurs alliés et
leurs amis. Un grand nombre d'entre eux s'opposaient ouver-
tement ä toute limitation des propriétés foncières, ä l'exten-
sion du secteur public et mime ä l'intervention de l'Etat
dans le commerce des grains. Néanmoins, après que les
amendements eussent Aé retirés ou rejetés, la résolution fin
adoptée i l'unanimité.
La raison n'en est pas seulement la nature inoffensive de
la résolution, mais aussi l'exposé que fit Sri Nehru de sa
conception du socialisme. II désarma tont ä fait ses adversaires
et calma leurs craintes. Selon les rapports de presse, « le
premier ministre rappela aux délégués que l'essence du socia-
lisme voulait qu'il n'y eüt pas trop de fluctuations... »
déclara que « mérne les pays capitalistes les plus importants
s'engagent lentement dans la voie du socialisme... De nom-
breux pays capitalistes ont accepté Pidéal de bien-itre... Tout
ce que nous appelons le socialisme a gagné mirne les pays
capitalistes. A tout prendre, mime dans ces pays-lä, l'idée se
fait jour qu'il devrait exister une société sans classes réduisant
au minimum possible Pinégalité des revenus. Mime en Amé-
riete, Popinion qu'il devrait y avoir une société sans classes
PARADOXE DE NEHRU

gagne du terrain. Lette expression « société sans classes » est


une expression communiste, mais les Américains l'utilisent
néanmoins et disent qu'il ne devrait pas y avoir de différence
de classes che» eux. Cette expression a été adoptée aussi en
Amérique, bien qu'il y ait de nombreuses différences entre la
société américaine et la société communiste ».

Querelle de mots?

Toujours sebo la presse, M. Nehru a déclaré qu'il n'enten-


dait pas par Ui qu'il n'y eilt aucune différence entre la philo-
sophie socialiste et la philosophie capitaliste. « Il y a une
différence certaine. Je ne le nie pas. Mais je maintiens que
cette différence diminue de plus en plus et que les deux sys-
tètnes et les deux philosophies se rapprochent; nous devrions
tirer parti de tout ce qui nous semble bon ». Ces formules
étonnantes, si elles avaient été employées par quelqu'un
d'autre, seraient ridicules. Venant de Sri Nehru, elles ne peu.
vent itre rejetées ü la légère.
Les pays capitalistes s'engagent lentement dan» la voie du
socialisme. II s'agit de s'entendre sur les termes. L'est vrai
méme de l'Amérique, le pays qui présente le contraste le
plus renversant entre la richesse de quelques-uns et la pau-
vreté de tous les autres, le pays oü l'économie est dans l'étau
de la récession, oü le nombre de chameurs enregistrés dépasse
quatre millions, oü plus de 60 °/o du budget proposé (77 bil-
lions de dollars) doivent étre dépensés en besoins militaires
pour maintenir et étendre la domination des impérialistes
américains sur le plus grand nombre possible de nations et
pour activer la préparation d'une guerre mondiale; la France
de De Gaulle qui a tué la démocratie parlementaire, qui pour
soutenir l'intérét des gros capitalistes impose de nouveaux
fardeaux au peuple francais au nom de l'austérité et qui s'ef-
force de noyer dans le sang le soulèvement du peuple algé-
rien; la Grande-Bretagne impérialiste qui reste it ce jour la
plus grande pnissanee eoloniale du monde, tous ces pays,
peut-ètre sans s'en rendre compte eux-mérnes, se transforment
lentement en pays socialistes ! Que • les millionnaires du
Congrés, les gros capitalistes et les propriétaires ne s'effraient
pas de ce que tonte distinctinn entre capitalisme et socialisme
est en tram de s'effacer.
11 y a une petite part de vérite, bien sür, dan» les asser-
tions de Sri Nehru. L'idée du socialisme, l'idée d'une société
110 AJOY GHOSH

sans classes, ont atteint une teile force que méme les ennemis
du sociali,me doivent compter avee elles. Lis sont obligés de
camoufler leurs buts, de masquer par de pieuses paroles la
laideur hideuse du capitalisme et de le décrire eornme un
Systeme en train de se transforrner, en train de devenir quel-
que chose de différent, petit à petit, sans douleurs. lis veulent
eacher les réalités de la domination de classe et écarter les
masses du combat. Leurs discours sur la société sans classes
ont pour but de détourner les masses du seul chernin qui
puisse mener à une telle société. Cela fait partie, essentielle.
ment partie, de leur lutte coatre le socialisme. Chose étrange,
Sri Nehru ne le voit pas.

Le mersisme dépassé n.

Après avoir expliqué ce qu'il entend par socialisme, Sri


Nehru a pensé nécessaire de dire quelques mots du marxisme.
« Marx, admet-il, était un grand penseur et il a brillamment
contribué à l'évolution de la pensée humaine. Mais Marx
écrivait à une époque dont les conditions étaient très diffé-
rentes de celles d'aujourd'hui. Il est mutile, par conséquent,
de répéter les slogans de ces jours passés ou méme de se fier
à des livres écrits en Europe voilà longtemps. Nous devons
prendre conseienee de nos propres conditions et du monde
dan» lequel nous nous trouvons.»
Juste une semaine avant que Sri Nehru fasse ce discours,
dan» lequel il a répété pour la nième fois sa thèse favorite
sur le caractère suranné du marxisme, la scienee avait connu
l'un des triomphes les plus spectaculaires de toute son his-
toire : une fusée spatiale, faite des mains de l'homme, avait
sillonné le del; elle avait échappé à l'attraction terrestre,
laissé la lune bin derrière elle et elle était entrée dans le
système solaire pour devenir une nouvelle planète, réalisant
ainsi l'un des réves les plus anejen» de Phomme. Et cette
victoire prodigieuse de la seience et de la technique a ité
remportée précisément dan» le pays oit le marxisme « dé.
passé » a enregistré son premier triomphe.
De méme, quelques semaines auparavant, l'Union sovié-
tique avait publié son plan septennal qui, sur les bases du
progrès dCjà réalisé, ouvrait des perspectives stupéfiantes. Le
temps n'est plus ois méme les pires ennemis de l'Union
soviétique pouvaient ridiculiser ces perspectives comme autant
111
PARADOXE DE NEHRU

d'utopies. lis ont v-u ce que le marxisme « dépassé » pouvait


acoomplir en moins de 40 ans dans un pays autrefois arriéré,
Et au moment méme oft se tenait la session du CongrA's
de Nagpur, quand Sri Nehru s'efforçait de convaincre ses
collègues que le second plan quinquennal n'avait pas été
très ambitieux, on apprenait le dépassement triomphal des
objectifs que la République populaire de Chine s'était assi-
gnés pour 1958. Les principales productions de l'industrie
et de l'agriculture ont doublé en moins d'un an — nutre
preuve du earactère « dépassé » du marxisme.
Pour Sri Nehru, tout ceci ne signifie pas grand-chose en
termes de philosophie élémentaire. Pas davantage le fait très
important que le Parti communiste indien, qui selon Nehru
ne fait que répéter « des slogans dépassés », s'est, malgré tous
les efforts faits pour le discréditer et le supprimer, affirmé
puissamment dans la vie politique de notre pays, qu'il conduit
le gouvernement de l'Etat de Kérala, qu'il est le grand parti
de l'opposition au parlement indien et qu'il est considéré par
un nombre toujours croissant de gens dans tous les Etats
comme le symbole de leurs espoirs et de leurs aspirations.

Des prédietions vérifiées.

- Puisque Sri Nehru s'intéresse vivement à l'histoire, qu'il


considère calmement ce qui est advenu dans le monde
depuis une centaine d'années. Faisant une analyse pénétrante
des différents stades de l'histoire humaine. Marx et Engels, •
dans le Man geste communiste, affirmaient en 1848 : « La
bourgeoisie, par conséquent, produit avant tout ses propres
fossoyeurs; sa chute et la victoire du prolétariat sont l'une et
l'autre inévitables ». En 1913, Lénine proclamait : « Le capi-
talisme a triomphé dans le monde entier; mais son triomphe
n'est que le prélude du triomphe du travail sur le capital. »
Nombreux furent ceux qui ridiculisèrent ces prédictions. Le
socialisme leur semblait une chimère, la victoire du Travail
sur le Capital Tut réve fou qu'on ne pourrait réaliser. Les
seigneiirs du monde capitaliste qui disposent de tout le pou-
voir d'Etat et sant aidés par leurs idéologues, s'efforcent d'ef-
facer de l'esprit des hommes les enseignements de Marx.
A peine 46 ans se sont écoulés depuis que Lénine a écrit
ces mots. Et dans eette période, l'histoire a vu des transforma-
tions qu'elle n'avait jamais vues auparavant. Aujourd'hui, le
marxisme-léninisme n'est pas seulement une idéologie, pas
112 AJOY GHOSH

seulement un mouvement. Il a triomphé de façon complète et


irrévocable dans des pays qui, voilà seulement quelques décen-
nies, étaient régis par les capitalistes et les propriétaires. Sur
un tiers du glohe, les masses travailleuses sont maitresses de
leur destinée. Elles progressent dans tous les domaines une
allure que les savants économistes de la bourgeoisie pensaient
inaccessible; le temps est proche oir le monde socialiste lais-
sera bin derrière lui les pays les plus développés du monde
capitaliste, en ce concerne la production par habitant.
Dans les années qui suivirent la Révolution d'Octobre, on
demandait couramment : combien de temps encore le socia-
lisme tiendra-t-il le pouvoir dans le pays oii il a triomphé ?
Aujourd'hui, personne ne pose cene question; aujourd'hui,
un nouveau problèrne est posé : combien de temps le capi-
talisme peut-il se maintenir dans les pays où il détient encore
le pouvoir ? Teile est la transformation profonde qui est sur-
venue en moins de 40 ans.
Bien plus. Ce monde socialiste se dresse comme le plus
puissant bastion de la paix et de la liberté, et ji a déjoué,
de nombreuses reprises, les plans des fauteurs d'une nou-
velle eonflagration mondiale. Dans maint pays rd' le capita-
lisme impose encore sa domination, les partis communistes
sont devenus très puissants; le nombre global des adhérents
des divers partis communistes s'élevait en 1938 à trois mil-
lions; ii dépasse aujourd'hui 33 millions. La déclaration
des 12 partis, qui devait par la suite unifier la politique et
Pidéologie des partis communistes, a enregistré le progrès
accompli par l'humanité tout entière.
Jamais dans l'histoire humaine un mouvement n'a rem-
porté de victoire aussi impétueuse contre de tels obstacles
et en si peu de temps.

Nehru et o rapproche seientifique o.

Sri Nehru pense que le marxisme est dépassé. S'est-il


jamais soucié, cependant, de se poner la question : comment
et pourquoi se fait-il que cette idéologie dépassée au t rem-
porté des vietoires aussi impétueuses à notre époque ? Com.
ment et pourquoi se fait-il que de toutes les doctrines qui
ont été proposées depuis un siècle, le marxisme et le marxisme
seul ait résisté à l'épreuve, se fortifiant et triomphant dans
différents pays ? Comment expliquer l'avance du marxisme ?
PARADOXE DE NEHRU 113

Sri Nehru dira peut-etre qu'il a déjà répondu à cette


question dans son article « L'approche élementaire »
affirme que « le communisme vient dans le sillage de la désil-
lusion » de méme que la religion, et qu'« ii offre une certaine
foi et une certaine discipline », comblant ainsi « dans une
certaine mesure », « un vide ». C'est lit, cependant, user de
faux-fuyants. Meme si l'on admet que Sri Nehru est dans le
vrai, la question demeure : pourquoi le communisme seul ?
Pourquoi pas les autres doctrines ? Pourquoi est-ce elles qui
n'ont pu s'irnposer it l'esprit des hommes avec la merne force
que le communisme ? Pourquoi est-ce elles qui ont perdu du
terrain ?
A plusieurs reprises, Sri Nehru a demandé au peuple d'ac-
quérir une mentalité scientifique, d'aborder scientifiquement
les problèmes, d'abandonner les modes irrationnels de pensée.
S'est-il jamais demandé si sa propre manière d'aborder les
phénomenes les plus prodigieux de l'histoire — prise du
pouvoir sur un tiers du globe par les classes travailleuses sous
la conduite de partis inspirés et guidés par les prineipes du
marxisme-léninisme, avance irrésistible du mouvement com-
muniste mondial — était rationnelle et scientifique ?

Toute-puissanle paree que vraie.

Que l'on soit d'accord ou non avec le marxisme, on ne


peut plus nier qu'il soit devenu la force la plus efficace de
l'histoire. Ii faut par conséquent poser la question : d'oir
vient la puissanee et la vitalité du marxisme ? Lénine a
toujours répondu ainsi à cette question : « la doctrine
marxiste est toute puissante paree qu'elle est vraie. »
Le triomphe du marxisme n'est pas fortuit. Le marxisme a
triomphé, ii triomphe et il triomphera toujours paree qu'il
répond à la question première de notre époque : le passage
du capitalisme au socialisme. Le contenu majeur de notre
époque réside dans ce passage.
Le problème dominant auquel la société humaine a dú
faire face a changé aux différents moments de l'histoire et les
représentants les plus doués de la société se sont toujours
efforces de repondre aux problèmes spécifiques qui se posaient
à leur milieu. Comment Sri Nehru voit-il le problème majeur
d'aujourd'hui ?
Commentant « le paradoxe tragique du siècle du spoutnik
et de l'atome », Sri Nehru echt dans son article « L'approche
AJOY
114

élémentaire », : « Rien n'est si remarquable que la conquAte


progressive on la compréhension du monde physique par
l'esprit humain d'aujourd'hui et ce processus se poursuit ä -
une allure très rapide. L'homme n'est plus une victime des
circonstances extérieures, tout au moins dans une larga
mesure. Mais tandis qu'est conq-uis le monde extérieur, se
développe concuremment l'étrange spectacle d'une dissolution
de la filme morale et du contröle de soi chez l'homme en
general. Ii conquiert le monde physique sans parvenir ä se
conquerir lui-méme ».
Sri Dhebar a développé la mérne idée dans son disconrs
d'ouverture, ä la session du Congrès de Nagpur. Après avoir
parlé de l'avance prodigieuse que l'homme a réalisée dans le
domaine de la science et de la technique, ii gémit : « L'étre
humain a montre qu'il était capable de prendre des risques
monis dans tous les domaines, mais non en ce qui concerne la
confiance réciproq-ue, la bonne volonté, la coopération et la
sympathie. II s'ensuit que les cceurs sont souillés par la jalou-
sie et la haine; souillés aussi l'atmosphère de' paix par les
menaces de destruction totale, et l'air par les gaz nocifs libérés
par la fission destructive de l'atome et les bombes nucléaires ».
On trouve dans ces paroles de Sri Nehru et de Sri Dhebar
un effort — vain, il est vrai — pour mehre le doigt sur le
problème majeur qui s'est présenté ä la société ä l'époque du
capitalisme. Le « paradoxe tragique » dont parle Sri Nehru ne
date pas d'aujourd'hui. Ce paradoxe s'est présenté ä l'homme
voilä plus d'un siècle, quand le capitalisme était déjà en plein
essor et que la bourgeoisie s'était emparée du pouvoir dans
les pays développés. La cause n'en était pas, alors ni aujour-
d'hui. « une dissolution de la {ihre morale et du contride de
soi chez l'homme en général ». C'est le paradoxe de la « domi-
nation du produit sur le producteur », caractéristique de la
société capitaliste.
Min d'éclaireir ce point, il faut dire ici quelques mots de
la lutte que l'homme a engagée avec la nature depuis qu'il
est sorti du stade animal.

La lug te de l'hornme avec la nature.

A l'homme primitif engagé dans la lutte pour la vie, la


nature semblait un objet de mystère et de terreur... L'homme
apparaissait entouré de forces dont il était le jouet et sur
lesquelles ii n'avait aucun contröle. 11 ignorait d'oü venaient
PARADOXE DE NEHRU 115

la mort et la dévastation qui le frappaient sous forme d'inon-


dations, de sicheresses, d'incendies de foréts et de maladies.
Les dieux qu'il inventa et adora étaient avant tont la personni-
fication des forces naturelles qu'il implorait et auxquelles
faisait des offrandes. Mais l'homrne ne se contenta pas de cela.
Il fit plus. Il lutta sans reläche contre les forces de la nature
et s'efforça de les maitriser. II apprit par exemple ä faire du
feu, ä creuser des abreuvoirs, ä combattre la séeheresse, ä se
défendre contre les bittet sauvages au moyen d'épieux, d'arcs
et de flèches, ä soulager les malades gräce à certaines plantes,
etc...
De nombreux siècles se sont écoulés depuis lors, siècles au
cours desquels l'homme a pris une influence toujours crois-
sante sur les forces naturelles. II a domestiqué l'électricité,
a inventé des moyens de transport rapides, il a vaincu de
nombreuses maladies. Tout eeei, il l'a accompli en découvrant
les /ois qui régissent la nature et en appliquant ces bis pour
son propre bénéfice. Le progrès fut notamment rapide ä
l'époque du capitalisme.
Mais l'avance de la civilisation humaine s'est accompa-
gnée de la division de la société en classes et de l'exploitation
impitoyable des masses par la classe dominante. La société
eapitaliste, qui représentait un progrès gigantesque dans tous
les domaines, n'a pas fait exception ä eette règle. Au contraire,
l'exploitation des classes opprimées et la lutte entre elles et
leurs oppresseurs ont connu une nouvelle intensité tritt aigué.
D'autre part, malgré le progrès accompli par la seience et
la technique, la majorité de l'humanité, méme aujourd'hui,
reste plongée dans la pauvreté, la saleté et l'ignorance. Méme
en Amérique, pays de splendeur fabuleuse, oit le niveau de
vie général est le plus haut du monde capitaliste, les condi-
tions n'ont pas changé depuis 1949, date ä laquelle le prési-
dent Truman disait dans son message au Congrès : « Nos pay-
sans doivent encore faire face ä un avenir incertain et un
trop grand nombre d'entre eux ne reçoivent pas les bénéfices
de la civilisation moderne. Certaines de nos ressourees natio-
nales sont gaspillées. Nous manquons énormément de force
éleetrique, bien qu'ayant en abondance les moyens de déve-
lopper cette force. Cinq millions de familles vivent eneore
dans des taudis, proies révées des incendies. Trois millions
de farnilles partagent leur logement avec d'autres familles.
Notre santé est tritt en retard sur les progrès de la science
médicale. Les soins médicaux nécessaires sont si élevés qu'ils
sont inaceessibles it la majorité de nos concitoyens. »
AJOY CflOSII

Le progrès accompli par la science et la teehnique n'est


pas encore employé dans son entier pour le bénéfice de
l'homme, pour son épanouissement matériel, culturel et spi-
rituel. Bien plus, la société capitaliste, si elle a enregistré des
triomphes impressionnants sur les forces naturelles, a mis
aussi en pleine lumière des problèmes qui, d'un eertain point
de vue, ne sont pes moins mystérieux et terrifiants que ceux
posés ä Phomme flux premiers temps de son histoire. Ces pro-
blèmes d'alors continuent ä se poser ä la inajorité des hommes
d'aujourd'hui parce que le capitalisme règne encore sur la
plus grande partie du globe.
L'un de ces problèmes est la surproduction. Voilä trois
décades, la crise économique frappa le monde avec la fureur
d'un cyclone. Des millions d'étres humains mouraient de faim
dans tous les pays, non parce que la nourriture manquait, mais,
alléguait-on, paree qu'il y en avait trop. « La pauvreté au
sein de l'abondance » devint proverbe. Les (laines de produc-
tion ralentirent, jetant à la rue des millions de travailleurs.
Le faseisme montra sa face hideuse dans de noinbreux pays;
son effort pour conquérir le monde amena la guerre la plus
dévastatrice de l'histoire. Et aujourd'hui, avant méme que le
monde se soit complètement relevé des ruines causées par
cette guerre, une autre guerre se dessine, semble-t-il, ä Phori-
zon. Tels ces prècheurs des jours anciens qui annonçaient la
proximité du jugement dernier, de nombreux savants d'aujour-
d'hui prédisent — tort — Panéantissement du monde lors
d'un prochain cataclysme atomique. L'homme semble n'avoir
conquis la nature que pour devenir la victime impuisgante
de nouvelles forces : crises économiques, guerres, dévastations
provoquées par lui-méme. Ayant dompté les forces naturelles,
il semblc irnpuissant devant les forces qu'il a créées
II est incapable d'utiliser ces forces pour son profit exclusif
et entier.

Marx a explique; le paradoxe.

C'est ce que Sri Nehru entend quand ii dit que l'homme


conquiert le monde physique sans parvenir u se conquérir
lui-mème. Mais suffit-il pour expliquer eeci, de se référer nm(
instinets mauvais de Phomme, ä « la dissolution de la (*ihre
morale et du contrèle de soi » ? Une teile exidivation, quels
qu'en puissent are le mérites, ne brille mArernent Inas par
Poriginalité. Bien avant Sri Nehru, des raormateurs moeinux
PARADOXE DE NEHRU 117

et des précheurs de l'Eglise avaient donné eette explieation.


La différence est que les meilleurs d'entre eux ne condam-
naient pas l'homme en génieral. lis eondamnaient les riches
et s'efforçaient de les persuader de l'iminoralité de leur Posi-
tion. Ce par quoi jis essayaient de changer la société.
Marx et Engels allérent plus au fond des choses. lis com-
prirent que si l'homme peilt se rendre maitre des forces de
la nature en cherchant ä saisir les lois qui régissent cette
nature, il peut aussi agir sur la société en découvrant les lois
qui régissent les forces sociales. Marx et Engels découvrirent
ces lois. lis découvrirent les bis générales qui ont déterminé
le développement de l'humanité et les bis spécifiques de la
société capitaliste.
Le paradoxe que Sri Nehru, déconcerté, eherehe ä expli-
quer en termes de morale, a été résolu voilä longtemps par
Marx et Engels. Frédérie Engels écrivait duna son livre Socia-
lisme scientilique et socialisme oto pique : « Les forces qui
agissent dans la société s'exereent de la méme façon que les
forces qui agissent dans la nature : elles paraissent aveugles,
violentes, destructrices, tant que nous ne les comprenons patt
et que nous n'en tenons pss compte. Mais quand leur méca-
nisme est connu et compris, leur direction et leurs effets, leur
soumission progressive ä notre volonté et leur utilisation en
vue de la réalisation de nos bitte ne dépendent plus que de
nous. Ceci est surtout vrai des puissantes forces productives
de notre temps. Tant que nous refuserons ohstinément de
comprendre lettr nature -- et le systérne de production capi;
taliste et ses défenseurs s'efforeent de faire échouer cette
tentative ces forces agiront rnalgré nous, eontre nous et
nous domineront... Mais une fois PRitlieel par les mama des
produeteurs travaillant associés, ces maitresses démoniaques
peuvent se transformer en servantes zelees. E'est tonte la
différence entre la fierte e destructrice de l'éleetricité d'un éclair
et l'éleetricité domptée du télégraphe ou d'un are voltaïque,
la différence entre l'incendie et le feu au Service de l'homme.
Une teile transformat ion des forces produetives Wanjourd'Inti,
selon lehr nature, ä présent enfin connue, prépare l'élimina-
tion de la production anarellique et la substitution d'une pro-
duction sociale Pelon les lu• soins de la socieie dans soll enseea-
hle et de ehaque individu. o Dans une soriete ainsi fortnée,
de nonvelles perspertives s'ouvrent it Elionnue. Ahora eesse
la doinination du produit sur le produetenr. La bitte indi-
viduelle pour la vie prend fin. Et ä ce inoment, Eliot lllll e,
dans une certaine mesure, se spare definitiverneut du rminde
11.8 AJOY

animal, il abandonne les conditions de la vie animale pour


atteindre des eonditions de vie vraiment humaines. Les condi-
tions Texistence proprement humaines, qui jusqu'iei eint
domine Ehomme, passent alors sous le contrale et la domi-
nation de celui-ci qui, pour la première fois, devient le maitre
veritable et conscient de la nature, paree que et pour autant
qu'il est devenu le maitre de sa propre socialisation. Les bis
de ses activites sociales, qui jusqu'ici lui sortt apparues
comme des bis naturelles étrangères à lui et dominatrices,
seront alors appliquées par l'hornme en pleine connaissance
de cause et seront de ce fait dominées par lui. C'est seule-
ment à partir de ce moment que les forces sociales mises en
mouvement par les hommes auront presque toujours. et dans
une proportion toujours eroissante, les effets voulus. Du
royaume de la nécessité, Ehumanité s'élance alors dans celui
de la liberté. » Avec la fin de la société capitaliste et Uinstau-
ration universelle du socialisme, Ehomrne sera également
libéré de la menace obsédante de la guerre. Une nouvelle
societé verra le jour, « dont la regle internationale sera
la Paix, car le législateur national sera partout le meine
le travail ».
On peut affirmer sans crainte d'erreur que jamais un
philosophe n'a dépeint les perspectives ouvertes à Phomme
avec une teile hardiesse, une teile clairvoyance, une teile pré-
cision scientifique. La grandeur morale et spirituelle des
fondateurs du socialisme moderne, leur foi illimitée dans les
destinées humaines, leier humanisme profond prennent un
relief saisissant et eonstituent une refutation impressionnante
des calomniateurs jamais lassés d'alléguer que le marxisme
ignore les valeurs spirituelles.

La solution marxiste.

Sri Nehru ne nie pas les maux de la société de classes.


« Le problème, dit-il, est de se débarrasser de cette société
et d'aboutir à une société sans classes. » C'est précisément
ce problème que Marx et Engels ont abordé. lis savaient que
la táche ne eonsiste pas seulement en la simple compréhen-
Sinn des bis du développement de la société et des caracté-
ristiques de la société capitaliste, pas seulement en la défi-
nition de la société socialiste. La täche consiste aussi à montrer
le chemin qui mène au socialisme. Le capitalisme n'est pas
seulement moralement répugnant, comme tonte société de
PARADOXE DE NEHRU 119

classes, mais ii devient aussi historiquement archaique. Ines-


pable de contreder efficaeement et de faire plein usage des
gigantesques forces de production qu'il a libérées, ii doit
laisser la place à un système meilleur. Mais cette transition
ne peut avoir heu sans une lutte aigué, car nulle classe ne
quitte la scène de l'histoire sans y étre contrainte. Le passage
au socialisme, disent Marx et Engels, est impossible sans une
révolution, sans la prise du pouvoir par une nouvelle classe.
Staline a écrit : « Contrairement aux bis des scienees
naturelles, ei: la déeouverte et l'application d'une lot nou-
velle procèdent plus ou moins uniformément, la découverte
et l'application d'une loi nouvelle en économie, paree qu'elle
agil sur les forces déclinantes de la société, rencontre de loor
part une résistance des plus farouches. Une force, une force
sociale capable de surmonter cette résistanee est done néces-
saire. u (Problemes économiques du socialismo en U.R.S.S.)
C'est pourquoi le développement social, le passage d'une
société à une autre, empruntent le ehemin de la lutte des
classes, le chemin de la révolution. C'était valable autrefois,
ça l'est encore aujourd'hui. La conquéte du pouvoir par les
travailleurs dirigés par la classe ouvrière, teile est la Beule
voie, nous enseignent Marx et Engels, vers l'instauration d'une
société socialiste et vers le communisme. Les découvertes
retentissantes formulées par Marx et Engels ont fait sortir
le socialisme du regne de Putopie et elles lui ont donné un
caraetère scientifique. Suivant les enseignements de Marx,
Engels, Lénine, développés ensuite par Staline et d'autres
marxistes, les travailleurs ont conquis le pouvoir sur un tiers
du globe, jis ont mis fin à la dorntbation du producteur par
le produit, jis ont banni les crises économiques, l'exploitation
de l'homme par l'homme, l'oppression coloniale, la diseri-
mination raciale, jis ont réalisé dans les dornaines matériel,
eulturel et spirituel des progrès encore jamais vus dans le
monde. La marche triomphante vers le communisme a com-
meneé. L'histoire complète des cent dernières années prouve
assez la vérité des enseigneraents du marxisme. Le marxisme
est devenu la force la plus puissante de notre temps paree
qu'il apporte la seule réponse valable au problème fonda-
mental de notre époque.
Marx et Engels ne furent pas les premiers ii réver d'une
société sans elasses, mais ils furent les premiers à montrer
pourquoi le passage à une teile société était devenu une
possibilite pratique à l'époque du capitalismo et comment
ce passage pouvait s'aecomplit. Leurs enseignements ne sont
12( AJOY GHOSH

pas dépasses, jis sont au contraire plus que jamais valables.


Les bis qu'ils ont découvertes continuent à exercer leur
influence. Les traits fondamentaux de la société capitaliste
qu'ils ont dévoilés sont encore les mimes que de leur temps.
Ces fondements ne peuvent changer tant que subsiste le
capitalisme. Ceux qui, comme Sri Nehru, parlent d'une évo-
lution du capitalisme vers le socialisme ignorent ces vérités
profondes.
lis ignorent cette vérité que si le but essentiel du capi-
talisme est de tirer le profit maximum des masses pour l'en-
richissement de quelques-uns, le but essentiel du socialisme est
de satisfaire les besoins toujours croissants du peuple. lis
ignorent cene vérité que si le capitalisme décline, le socialisme
est la force grandissante de notre temps. lis ignorent le
contraste entre deux mondes différents, entre deux sociétés
différentes. Avant tout, jis ignorent cette vérité que le seul
moyen de mettre fin au capitalisme et d'instaurer le socia-
lisme est la révolution qui met le pouvoir aux majos des
travailleurs.
La révolution, cependant, n'implique pas nécessairement
la violence et la guerre civile. A plusieurs reprises, nous
avons traité cette question et nous n'avons pas l'intention
d'y revenir ici. L'épouvantail de la violence est agité par
ceux qui dissimulent la violence reelle du système capita.
liste et qui s'efforcent de maintenir les masses à l'écart de
la lutte pour le socialisme. Le gouvernement indien, on le
sait, ne fait pas exception à la règle.
Voilà longtemps, parlant de la situation en Inde, Sri
Nehru disait : « II est evident qu'il y a dans ce pays de
graves conflits nés d'intérets opposes, et toute boj, toute poli-
tique favorisant l'un de ces intérits peut étre néfaste à tel
autre... La politique de l'autruche qui ferme les yeux devant
la réalité, qui refuse de tenir compte de tel conflit ou de tel
désordre, conflit ou désordre qui non seulement existent,
mais touchent aux intéréts vitaux de la société, cette politique
ne va pas changer comme par enchantement la réalité en
mirage ni supprimer les eonflits et les troubles. Pour un poli-
ticien ou un homrne d'action, une teile politique ne mène
qu'au désastre. )) (Oh va l'Inde ?)
Sri Nehru dira-t-il que ses paroles ne sont plus valables
aujourd'hui ? Les lunes des masses qu'il voit d'un inauvais
oeil et que son gouvernement essaie de supprimer, ne sont-elles
pas une conséquence direete du conflit déjà existant ? L'atti-
tude qu'adopte Sri Nehru à l'égard de ces luttes n'est-elle pas
PARADOXE DE NEHRU 121

une aide apportée aux intérits ennemis du socialisme et


male d'une réforme démocratique ?
Notre Parti a toujours déclaré et il déclare encore une fois,
qu'il est possible en Inde de réaliser le passage au socialisme
par des voies pacifiques et nous ferons tout ce que nous pour-
rons pour faire de cette possibilité une réalité. Ceci ne peut
avoir heu sans la participation des masses à la lutte. En outre,
le passage au socialisme par des voies pacifiques exige le
maintien et l'expansion de la démocratie. C'est pourquoi
notre Parti lutte pour renforcer la démocratie dans tous les
domaines. Les événements qui se sont produits récemment
dans plusieurs pays devraient prouver à Sri Nehru que la
menace antidétnocratique ne vient pas des communistes, mais
de leurs adversaires déclarés. Ce sont eux qui, pour maintenir
la domination de classe de la bourgeoisie et des propriétaires
fonciers, dénoncent aujourd'hui avec Ja plus grande vigueur la
démocratie parlementaire.
D'ailleurs, Sri Nehru peut-il affirmer que le parti qu'il
dirige n'aura jamais recours à des méthodes antidémocra-
tiques et qu'il n'ira pas mème jusqu'à la violation de l'esprit
de la Constitution indienne dont ce parti est l'auteur, pour
contrecarrer la marche du peuple vers la démocratie et le
socialisme ? L'attitude adoptée par le Parti du Congrès envers
le gouvernement de Kérala ne permet pas d'avoir une teile
certitude. L'incitation ouverte faite aux fonctionnaires de ne
pas obeir aux ordres du gouvernement constitutionnellement
établi, la discrimination flagrante envers l'Etat de Kérala en
de nombreux domaines. le refus notamment de fournir les
denrées nécessaires à cet Etat nettement déficitaire : tout
ceci, en contradiction manifeste avec ce qui fut fait dans le
passé quand le Congrès gouvernait Kérala, est-il en parfait
accord avec des professions de foi démocratiques ? Une teile
attitude peut-elle se justifier moralement ?
La diatribe de Sri Nehru contre le marxisme n'empèchera
pas les communistes indiens de redoubler leurs efforts pour
répandre les enseignements du socialisme parmi les masses.
lis savent que le futur appartient au communisme. Ils savent
que dans le communisme et dans le communisme seul l'his-
toire verra la pleine réalisation des nobles idées de liberté,
égalité, fraternité. •
Ajoy GHOSH.
• Cet article de Ajoy Gtiosh, secrétaire général du Parti communiste de
l'Inde, a été extrait de New Age (février 1959), revue mensuelle de ce parti.
11 a été traduit par Gérard Cartier.
YVONNE MOTTET, LA FEMME ET LE REEL

La critique d'art, je l'avoue, me semble parfois bien déri-


soire. Devant une toile le plus souvent, je n'ai guére envie
que d'ouvrir l'ceil. Que d'autres se chargent d'ouvrir l'esprit
à celui qui peint! Au nom de quoi, d'ailleurs, m'instaurerais-je
professeur-juré ? Le mot fameux de Diderot à Cochin : « Si
je savais faire ce que tu fais, je ferais bien autre chose
n'est plus de notre temps. Avec lui, ce qui s'affirme, beau-
coup plus qu'une exigence d'élargissement, d'approfondisse.
ment de l'art, c'est ce jeune orgueil, cette belle fougue d'alors,
chez l'homme de lettres, soudain conscient d'étre devenn et
recannu maitre à penser. On ne le peut comprendre au vrai,
d'ailleurs, ce mot, que prononcé avec l'accent d'un siede
oii l'artiste, peintre, graveur, sculpteur, était encore mal
dégagé de Partisan. Mais nous ne sommes plus au XVIII'.
L'ingénieur des ames, jI serait risible de continuer à l'imagi-
ner seulement sous les traits de Pécrivain. La main au pinceau,
désormais, vaut la main à la plume. Je n'ai qu'à lever la téte
de sur cette page oü j'écris pour deviner, à l'horizon de ma
fenetre, dans un immense bätiment là-bas qui marie les
aplats de couleurs à l'élan des verticales, un décor qui doit
tout à Fernand Léger. Plus que d'aucun livre ou de toute
chanson, c'est peut-étre de ces murs-là qu'est tributaire la
sensibilité à venir dans le quartier. Et je vais mal oir est
l'esprit qui pourrait aujourd'hui prétendre ii guider la main
de Picasso... L'art de peindre est devenu majeur. II faut que
la critique en prenne son parti et renonee à la vieille suffi.
saure. Mais en revanche il faut aussi que le peintre soit
YVONNE MOTTET 123

la hauteur de ce crédit que nous l ui faisons. Briser les


tables oü s'inscrit la hikarchie ancienne des arts, proclamer
comme le fait finalement notre temps, que ce qui est bon
vaut ce qui est bon, introduire la démocratie et l'égalité, la
parité entre les créateurs, cesser de privilégier un genre ou
un moyen d'expression, cela doit avoir pour corollaire une
sévérité neuve. Le relativisme évarigélique n'est plus de mise
en critique et c'en est fini que chacun puisse étre jugé selon
sa loi. Au niveau oü nous plaçons désormais le peintre,
relève de la loi commune et j'ai le droit de le juger, non sur
ce qu'il fait, mais sur ce dit; non sur ses moyens,
comme on juge les élèves, mais sur ce qu'il m'enseigne, comme
on juge les maitres. Et tonte critique qui ne porte pas d'abord
sur le contenu n'est finalernent que divertissement ou mépris.

On me dit que l'exposition, l'admirable exposition


d'Yvonne Mottet à la Galerie Wildenstein est une des plus
visitées qui soient par les peintres. Je m'en réjouis, mais m'en
étonne, tant la vue de cet ensemble me parait peu propre
à provoquer ce qu'on nomme des conversations d'atelier.
« Parier peinture » à son sujet me semble aussi hors de pro-
pos que parler grammaire devant un livre de Colette. La
sempiternelle dissertation sur les moyens, toute cette philo-
sophie de la parole peinte, sans quoi, parait-il, ii n'est pas
de critique sérieuse, pourquoi m'en encombrerais-je avec ce
peintre ? Elle parle ma langue, la langue de tons, et nous
entrons dans ses toiles sans apprentissage ni précautions.
L'idiome universel, l'oeil l'entend d'emblée devant cette
cenvre, par la vertu d'un dessin proche de la perfection, par
une maitrise et une domination de la couleur telle qu'il y
faut presque regarder à deux fois pour s'apercevoir qu'Yvonne
Mottet pratique le ton local. Cette langue n'est pas toujours
parfaite, dira-t-on, il arrive parfois à Yvonne Mottet de
remplir son dessin avec la couleur, au heu de dessiner par
elle ? Peut-ètre... Mais c'est querelle de style que cela. Après
tout, qu'est le dessin en peinture, sinon la preuve du dessein,
le signe et le fil du sens ? Qu'il transparaisse çà ou là, ne me
gène pas davantage que de rencontrer, chez l'écrivain une
phrase dont la trame n'est pas constamment recouverte par le
mot propre. L'essentiel est que le sens y soit. Une pensée vétue
à la diable, en tont cas pas toujours tirée à quatre épingles,
121 JEAN MARCENAC

une houche insoueieuse de la minutie du fard, mais dont le


« Bonjour ! » éclate, vais-je m'en offusquer ? Allons, soyons
sérieux : préfère-t-on Huysmans ii Stendhal ? Je laisse done
les peintres à leur querelle. Qu'ils disputent entre eux si
Yvonne Mottet est audacieuse ou prudente, qu'ils reprennent
devant ses toiles réternel débat du dessin et de la couleur.
C'est leur affaire »'il faut tout cela pour préparer le festin du
regard et du cceur. Moi, je me mets ä table, et je me souhaite
bon appétit, un appétit balzacien.

Pourquoi balzacien, demandera-t-on ? C'est à cause de


Baudelaire; et je prie pour la permission ici d'un peu Ion-
guement eiter. Je tire le passage de ce compte rendu de l'Expo-
sition universelle de 1855, où l'on rencontre de si belles
sottises contre le progrès, mais en revanche ceci, qui rachète
tout : « Assez d'autres parleront le jargon de l'atelier et se
feront valoir au détriment des artistes. L'érudition me parait
dan» beaucoup de cas puérile et peu démonstrative de sa
nature. Il me serait trop facile de disserter subtilement sur
la emnposition symétrique ou équilibrée, sur la pondération
des tons, sur le ton ehaud et le ton froid, etc... 0 vanité ! Je
préfère parler au nom du sentiment, de la morale et du
plaisir. respère que q-uelques personnes, savantes sans pédan-
tisme, trouveront mon ignoranee de bon galt (...). On raconte
que Balzac (...) se trouvant un jour en face d'un beau tableau,
un tablea»» d'hiver, tout mélancolique et chargé de frimas,
elairsemé de cabanes et de paysans chétifs — après avoir
contemplé une maisonnette d'oü montait une maigre fumée,
s'écria : « Que c'est beau ! Mais que font-ils dan» eette
eabane ? Que pensent-ils, quels sont leurs ehagrins ? Les
récoltes ont-elles été bonnes ? lis ont sans doute des échéances
ä payer ? » (...) Rira bien qui voudra de M. de Balzac.
J'ignore quel est le peintre qui a eu l'honneur de faire
vibrer, conjecturer et s'inquiéter l'äme du grand romancier,
mais je pense qu'il nous a donné ainsi, avec son adorable
naiveté une excellente leçon de critique. »

Me voiei ä l'aise pour dire que ce que j'aime par-dessus


tout chez Yvonne Mottet, c'est de nous enseigner que le regard
YVONNE MOTTET 125

féminin est irremplaçable et qu'à l'oublier, nous laissons de


Até une dimension de l'univers. Celles qu'Auguste Comte
nommait si curieusement « le sexe affectif », nous croyons
leur faire la part assez belle avec le respect, l'amour, l'éga-
lité. Nous avons bonne conscience à ce sujet quand nous avons
déclaré d'une femme qu'elle est un grand homme, et taut
ramené à l'échelle masculine. De temps en temps cependant
ii survient un talent, un génie proprement féminin, Colette
encore, tenez, dont on est toujours tenté de parler à propos
d'Yvonne Mottet, et nous sentons bien que tous nos compli-
ments au masculin sont bin du compte, que Colette affecte
sa qualité de grand écrivain d'un indice féminin essentiel et
irréductible — ou Suzanne Valadon sa qualité de grand
peintre. On ferait bien d'y regarder d'un peu près, sur cette
question du rble de la femme dans l'art. On ne s'en tirera
pas avec les vieilles formules idéalistes, aussi bien parées
s oient -elles. La muse, comme on dit... Cessons de dire, et
voyons mieux. II m'est arrivé d'écrire, à propos d'un grand
écrivain qui est une grande inspiratrice, qu'il ne faudrait
tout de méme pas que les yeux d'Elsa nous fassent oublier les
yeux d'Elsa Triolet. Et Aragon, si on l'entend bien, depuis
fort longtemps, ne répéte pas autre chose que ceci : la vertu
de la femme, ce n'est pas d'étre aimée, ou d'étre chantée,
c'est d'étre, et de nous apporter par sa façon d'étre, si nous
atteignons au respect de cette façon d'étre (ce qui est moins
aisé qu'on ne croit), le véritable élargissement de notre itre
propre, un élan qui va bien au-delà de la fraternité. Rimbaud,
dans la lettre fameuse, dite du Voyant, a définitivement donné
à tout cela sa formule « Quand sera brisé l'infini‘ servage.
de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme
— jusqu'ici abominable — lui ayant donné son renvoi,
elle sera pote, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu !
Ses mondes d'idées différeront-ils des nótres ? Elle trouvera
des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses;
nous les prendrons, nous les comprendrons. »
C'est à cette compréhension de ce que signifie le monde
pour la femme que nous convie d'abord la peinture d'Yvonne
Mottet. Je suis à peu près sür que lorsqu'on se penchera sur
cette époque déchirante et déchirée qui est la nótre, sur ce
temps merveilleux que nous croyons anarchique paree que
chacun y est à la recherche de son ordre propre, cette ère
°à semble faire défaut le langage unanime des grandes è res,
paree que les vocables imposés ont fait leur temps, que le
126 JEAN MARCENAC

noir y veut enfin parler comme un negre, et non comme


l'ombre du blanc, l'homme jeune, comme un jeune homme
et non comme une ébauche de l'adulte. et la femme par
sa propre bouche, et non comme un écho de l'homme, je suis
ä peu près slr, dis-je, que parmi les signes décisifs qui auront
présidé ii la naissanee de cene symphonie ä venir oü chantera
enfin la diversité humaine, la nombreuse beaute, on retien-
dra la peinture d'Yvonne Monet.

Oh ! certes ce n'est point qu'elle comble Pattente de


Rimbaud, qu'elle reponde à cet illustre souci d'aller au-delä
des apparences actuelles, tel ii s'exprime dans la stupéfiante
injonction du poème a Theodore de Banville
« Trouve des fleurs qui soient des chaises.
A propos de fleurs, Yvonne Mottet n'entreprend de nous
parler que de fleurs, ä propos de chaises, de chaises acule -
ment. Ce n'est pas ä elle qu'il faut aller demander cette
leçon que Picasso dispense ä notre époque, et que taut de
pions agiles redisent après ce maitre, en la vidant, hélas ! de
ce prodigieux instinct de révolte contre ce qui est, de cette
passion du possible, de cene fureur allegre et prométhéenne
toujours en alerte de découverte. Yvonne Monet ne met pas
le monde en question, elle le met ä la question. Plus que
d'invention, il s'agit d'inventaire. La part du refus, che» elle,
n'est que ce qu'elle est chez tout artiste, et depuis toujours,
dans la mesure oi l'art est choix, préférence, oü la compo-
sition, par exemple signifie déjà, mème ches celui qui se
contente d'un cadrage comme le photographe, substitution
ä l'ordre du donne d'un ordre inventé. Mais l'ceil le plus
humble en fait autant, et voir, en ce sens, c'est l'enfance
de peindre, puisqu'on commence ä dire non en pereevant.
L'audace d'Yvonne Mottet ne doit pas ètre cherchée ainsi
dans sa polémique contre le réel. Dans ce domaine, j'en veis
mille qui la dépassent de leurs grimaees, de leur désinvolture,
de leur façon d'en user ä leur aise avec ce qui est. Son courage,
quant it moi, je n'irai pas le prendre oü beaucoup voudront
le trouver, et il m'iniporte assez peu qu'elle mette du vert
ou du rouge lä oü j'attendais du jaune ou du bleu. J'ai déjà
dit que cette traduetion était si bien faite, si süre et respee-
YVONNE MOTTET 127

tueuse des rapports, d'ailleurs, que j'ai cru étre devant


ginal... Laissons done cela, comme nous laisserons aux labo-
ratoires de psyehologie toute cette dangereuse philosophie
de la couleur, qu'on pourrait tenter à son propos. Ce qu'il
y a de grand, et probablement de très grand chez Yvonne
Mottet, je suis pret à en décider sur reproduction, en noir
et blaue, comme ii suffit pour les maitres. Et qu'on me
laisse tranquille avec tout ce remuement d'entrailles par la
couleur, qu'on cesse de m'agiter sous le nez ces capes de
toréador. Ici, avant tont, c'est a cosa mentale », et je ne
demande pas qu'on me provoque, qu'on m'irrite ou qu'on
me beree. On ne m'en fera pas voir de toutes les couleurs
j'entends qu'on me parle, non comme ü une bete brute,
mais comme ii un homme.

Le recensement du monde que fait pour moi Yvonne


Mottet, voiln done ce qui me touche dans son ceuvre. Bien
peu de peintres savent aujourd'hui, comme elle, inc rassurer
sur mon sort, et sur mon lot. Le mot de Goethe : « Oui, c'est
un monde, et c'est ton monde ! », c'est sans amertume enfin
que je le reprends devant ces toiles qui me montrent ma
riehesse. On a prononcé ii son propos bien des grands noms,
tenté des rapproehements que justifie ii coup sür la facture,
évoqué Van Gogh, Watteau, Bonnard, Matisse. C'est un autre
nom que j'ai en tete, un autre rapprochement que j'oserai, et -
rien ne le legitime celui-là, sinon ce mystère dont je risque
ici timidement Papproche, et qui fait que les artistes les plus
opposes dans leurs moyens produisent pourtant en nous des
sentiments identiques. Pourquoi, en allant de toile en toile,
ai-je done ainsi en moi le souvenir de ce Chardin dont visi-
blement Yvonne Mottet se soucie et se souvient si peu ?
Peut-etre simplement paree qu'en son siècle oü se percevait
l'instabilité et le desarroi, Chardin avait choisi de donner
son cceur au perdurable, ä ce qui serait sauf, ii ce bouquet
qui surnagerait sur les eaux du déluge, à cet instant éternel
de la lumière sur un euivre. Cet instinct de conservation en
nous stiere', cette protestation contre le desastre et la mort,
eette permanente ressource de l'émerveillement, l'homme
peut-itre les a laisses s'étioler en lui, pour opposer à ce qui
le nie une stratégie plus ambitieuse, à la mesure des pouvoirs
se découvrait sur le monde. « 11 est temps d'etre les
128 JEAN MARCENAC

rnaitres ! », le cri d'Apollinaire qui donne son ihn et son


sens à l'aventure cubiste, ce cri-lä, je n'y puis rien, c'est un
cri d'homme. On n'a peut-étre pas assez fait cette simple
remarque, touchant les grands peintres femmes de notre
siècle, que ce qui les apparente, ce qui crée par-delä la dispa-
rité des moyens et la diversité des appartenances une véritable
lignée de la peinture féminine en France, c'est d'abord une
fidélité exemplaire, inconditionnée, aux ines et aux choses.
A-t-on bien vu que de Berthe Morizot ä Suzanne Valadon,
tous les grands peintres femmes ont consacré sans faille leur
ceuvre à une défense et ä une illustration de la réalité ? Peut-
on citer un seul enbiste de qualité qui seit une femme ? Tont
se passe cornrne si l'art de peindre n'avait attiré les femmes
qu'au moment précisément on leur présence et leur génie
propre s'y avéraient nécessaires pour faire contrepoids ii ce
risque de dégradation du réel, ce danger d'utopie que com-
portait la tentative picturale moderne. Nous vérifierons ainsi
en peinture que bien bin d'étre uniquement cet intercesseur
de l'imaginaire que l'idéalisme nous présente complaisam-
ment depuis des siécles, bien bin d'étre seulement, selon la
formule baudelairienne, l'étre qui projette « le plus de
lumière et d'ombre dans nos réves », la femme, lorsqu'elle
cesse d'étre la nymphe Echo, le rniroir par nous irnmobilisé
qui nous renvoie nos images multipliées, lorsqu'elle parle
enfin par elle-méme, la femme nous contraint au riet.
Si l'on me demandan maintenant davantage que ce que
j'ai essayé de faire dans ces pages, qui est seulernent de
constater cene vocation réaliste de la fernme à l'occasion d'un
grand exemple, je pense qu'il n'y aurait nulle peine à en
rendre compte, comme on dit : sur la base des principes.
L'actuelle solidarité de la femme et du réel ne doit guère
comporter plus de rnystères que l'identique solidarité du
prolétariat et du réel, et la formule de Hebel est ici la cié
« La femme et le travailleur ont ceci de commun : ils sont
tous deux des opprimés. » Certes, ce que j'avance lä n'est
qu'heuristique, et ne prétend qu'à indiquer une direetion de
recherche. La preuve n'est pas dans l'hypothèse, et avant de
parler ferme, ii faudrait accumuler les faits, reprendre, sur
tous les plans oir peut jouer le reflet, une analyse à celle
que Lafargue nous a donnée ä propos des chansons de
mariage. Sans doute y trouverait-on ce parallélisme que j'invo-
que, vérifiable au cours d'une longue prise de conscience, et
pourrait-on conclure du ré:alisme de la femme, comme de
YVONNE MOTTET 129

celui du travailleur bien autre ehose que ce qu'il signifie


dans le seul domaine où on l'envisage. Et en ce sens, dans
la peinture d'Yvonne Mottet je vois beaueoup plus qu'une
affirmation de réalisme artistique, beaueoup plus qu'une
eourageuse position ä contre-courant : j'y découvre une des
preuves de la volonté d'émancipation féminine.

Certains trouveront sans doute que je prends des chemins


bien malaisés pour dire qu'Yvonne Mottet est un peintre
réaliste, et qu'il en est d'autres qu'elle, qui sont des hommes,
et que j'auiais bien mieux fait, au heu d'ébaucher cette
théorie d'une spécificité du réalisme féminin, de me contenter
de saluer dans cette exposition un grand moment, un éclatant
jaillissement de ce courant réaliste, rivière souterraine de
la peinture d'aujourd'hui, dont il suffit qu'elle surgisse dans
le désert du non-dire pour qu'on voie qu'elle est la seule
eau vive. Non. Car faisant ainsi, j'aurais mélé et eonfondu
deux choses bien differentes : ce long apprentissage du réel
que doit faire l'homme, et cet instinet qui fait que jamais
la femme ne s'en éloigne.
Je sais aussi fort bien ce qui devrait se dire sur tel ou
tel tableau d'Yvonne Mottet. Cet étonnant chien noir au fau-
teuil, par exemple, oü le peintre a résolu, comme en se jouant,
un des plus durs problèmes que pose la peinture :
gration sans hiatus du personnage vivant dans la teile... Ou
son portrait de .l'Arlequin, beau comme un Watteau. Encore
qu'ici j'en arriverais vite, j'imagine, à quitter Panalyse des
moyens pour demander leur aide ä des mots qui font se héris-
ser les habiles : cceur, tendresse, sympathie. De méme pour-
rais-je longuement parler de la qualité de la matière chez elle,
de ce travail de la päte, vrai style du peintre, qui fait que le
moindre morceau d'une toile de Bonnard est déjà un Bonnard.
Ou insister sur le fait qu'elle soit un des rares peintres
d'aujourd'hui ä pouvoir se risquer dans les grands formats
sans que s'arnenuise sa peinture. Mais encore un coup lä
n'est point mon propos. On lui doit une autre admiration
que de détailler mot ä mot sa façon. Et la seule toile d'elle
dont je veuille parler, c'est eelle qui dit le plus, cette
immense toile oü on peut la voir, courbée dans son atelier,
au milieu des choses qu'elle peilt, avec un tahleau en train
sur le chevalet — et ce n'est pas du tout l'artiste et son
5
130

modele, ce n'est pas Courbet dans l'atelier, ce n'est rien


d'autre qu'une femme qui cherche ce q-u'elle va pouvoir
ajouter à ce qui l'entoure pour qu'il y ait un peu plus de
lumière, un peu plus de doueeur, un peu plus de joie. Et c'est
une des images les plus belles et les plus complètes que je
connaisse de la femme, le lien le plus solide que nous ayons
avec ce monde.

Le jour du vernissage, au milieu de la foule des ama-


teurs, des curieux, des speeislistes, des mondains, je regar-
dais Yvonne Monet. Blessée à la jambe, elle ne pouvait faire
ce que font toujours les peintres, ce jour.lä, accompagnant
l'un ou l'autre devant les toiles, faisant les honneurs de leur
ceuvre comme d'une maison. Infiniment douce et fragile, elle
restait assise sur sa chaise, au eceur de cet été de sa pein-
ture, de ces flammes de joie, de cette pleine lumière dont elle
était la souree, et les gens s'approchaient pour la saluer,
comme quelque secrete et modeste divinité du bonheur et
de la vie : ä quelque malheureux hasard d'échelle ou d'es.
calier favorable au symbole nous devions ainsi cette Cybèle
modelee ä Tanagra. Je ne la connaissais point. Je suis alle
me présenter et lui serrer la main, avec un compliment
banal. Mais quoi ? Pouvais-je lui dire eombien je pensais ä
l'un des plus beaux poemes d'Eluard
« Je fis un feu, l'azur m'ayant abandonné,
Un feu pour etre son ami,
Un feu pour m'introduire dans la nuit d'hiver,
Un feu pour vivre mieux.
Je lui donnai ce que le jour m'avait donné
Les forets, les buissons, les champs de ble, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs elés,
Les inseetes, les fleurs, les fourrures, les fetes...
Pouvais-je lui dire combien elle enseigne que la femme
n'est pas celle qui garde, mais celle qui construit le foyer ?
Ces chosesdä ne se disent pas sans impudeur. Mais ellea
s'écrivent, comme j'ai tenté de le faire.

Jean MARCENAC.
ACTUALITES

THEATRE

ESSAIS ET REUSSITES

L'Exception et la règle de Brecht, au Theiltre de Lutice.


Henri IV (I r. et 2° parties), de Shakespeare, au Th&itre Montparnasse.

Loro de sa récente conférence de presse, André Malraux a annoncé la


création de deux « théittres d'essai ». L'un sera confié ä Jean Vilar, déjà
directeur du T.N.P., l'autre ä Albert Camus. Une salle est attribuée ä
Vilar, aucun crédit n'est encore prévu. Quant ä l'exacte définition du
« thatre d'essai », les prophètes gouvernementaux sont muets sur ce
point. Si le ministre de la Culture a l'intention de donner ainsi droit
de cité aus jeunes metteurs en seine (mais dans ce cas, pourquoi Vilar
et Camus ?) désireux de faire connaitre des ceuvres nouvelles et de
rompre avec les routines thatrales, réjouissgps-nous. Car jusqu'ä présent,
dans ce domaine, « essai » a souvent signifié expérience précaire tentée
la sauvette. On est méme arrivé ä trouver normal et presque souhaitable
que ces « essais » soient des échecs, ou, pour mieux dire, de redoutables
« succès d'estime ».
Or, voici que sans attendre les miracles annoncés, la Compagnie
de
Villeurbanne, invitée par un thatre parisien, vient de remettre en cause
par sa réussite matérielle des notions depuis longtemps admises. Roger
Planchon, qui n'a jamais pu jusqu'ä présent, obtenir pour sa troupe le
statut d'un Centre dramatique de province, qui a monté des spectacles
coüteux avec un budget continuellement improvisé et gräce aux modestes
exigences de ses camarades, apparait brusquement comme le
metteur en
scène français, digne de nos plus grandes scènes nationales —ii n'en
demande pas tant l'homme sans qui le payo ne saurait vivre ! Il est vrai
que taut ces enthousiasme est provoqué par la représentation, non d'une
pièce contemporaine, mais du Henri IV de Shakespeare. Nous allons
y revenir.
Jean-Marie Serreau ä qui l'on doit la découverte de bien des ceuvres
contemporaines, poursuit les efforts qu'il a entrepris depuis de Ion.
132 JACQUELINE AUTRUSSEAU

guem nnnées. Avec moins de suceis. Pourquoi ? Abra que Planchon,


contraireinent ä bien des metteurs en scène « d'avant-garde a,
a
compris qu'on ne peut faire admettre une entreprise hardie qu'en la
réalisant avec le maximum de perfection et de rigueur, Jean-Marie
Serreau, me s'est installé au contraire dans le monde,
Je ne rode s'il
tres inconfortable pourtant, (le Pi-peu-pres et de l'inachevé.
aurait ()kenn cet hiver un succes plus grand en montant de foçon
plus
un
juste l'Exception et la Regle de Brecht — le théätre est toujours
commerce bien hasardeux tnais il est certain qu'une piece comme
celle-11 ne peut pes attirer et convaincre un granel nombre de spectateurs
si le metteur en seigre Ini öte ce qui feit sa force,
ä savoir lo précision
de la pensée.

L'Exceptivo et la regle a eté accueillie avec bienveillance rette


année pur la critique bourgeoise, qui ne s'y intéressa guere lorsque
Serreau la monta au Thatre de Poche en 1949. Brecht était abra quasi-
inconnu en France ; on savait qu'il avait collaboré avec Kurt Weilt et
Pabst pour L'Opéra de quat'som. Ceux, dont je sois, qui ont decou-
vert gräee 1 Serreau l'existence dune ceuvre aussi considerable, ne pou-
vaient se defendre d'un certain attendrissement en allant revoir L'Excep..
tion. Mais ayant cu l'occasion de voir depuis quelques pieces de Brecht
representées par le Berliner Ensemble, de les lire en français, d'appren-
drc comment Brecht concevait le theitre t , nous aurions aimé que
Serreau en profität pour refléchir davantage et s'interroger sur sa mise
en scene. 11 ne Pa pas fait ; nous aurons abra regret 1 dice que
ce qui était nouveauté en 1949, apparnit aujourd'hui, dans une certaine
mesure, ressassement.
On connait le taljet de L'Exception et la Regle, pièce didactique
echte en 1930. Un riehe marchand à la reeherche de pétrole
se dirige
vers Ourga en compagnie d'un coolie et d'un guide. Le guide est syn.
dique, le coolie ne Test paff: Craignant la mauvaise influence du premier
sur le second, il le congedie, et reste sen! dans le désert avec un coolie
inaltrain et craintif. Le guide, avant de quitter son camarade, lui •
remis une gourde d'eau. « Tiene, lui dit.iI, prenda rette gourde en
réserve, cache-la. Si vous vom perdez, il te prendra särement la
flenne. » Le trajet devient chaque jour plus penible, et le marchand,
peu ä peu, se met 1 craindre le coolie : si celui-ci allait se venger
(en
plein desert, bin de tonte police) des injustices subies ? Le coolie, lui,
s'inquiete : la gourde d'eau donnée par le guide ne risque-t-elle pas de
Ini attirer des désagréments ? « S'il nous trouvent, rnoi avec une gourde
pleine et lui 1 demi mort de soif, ils me feront un proees. » (II a tort,
car en réalite le marehand a egalement une gourde secrete.) Voyant le
marchand épuisc, il s'approche de Ini, la gourde 1 la mein. Mais il fait
nuit, le marchand prend la gourde pour une pierre, se eroit menace, tire.
Le coolie est abattu.

1. Cf. Thédtre Populaire, no 11 et Europe, ninnt,ro de janvier 1957.


4CTUALITES 133

Le cadavre est découvert, et le marehand accusé du meurtre. Ne pou.


vant nier, ii plaide la légitime défense et évoque la pierre menaçante.
Mais le guide a trouvé pries du coolie mort la gourde pleine, et la montee
au juge comme preuve de l'innocence du coolie. Désarroi du morchand.
Aussitit te juge rétablit la situation : le coolie se serait approché de son
maure pour lui donner ä boire ? C'est absurde, puisque ce coolie ne
pouvait logiquement que hei r le marchand ; et le morehand, connaissant
bien les raisons de rette hume, ne pouvait que se eentir menacé -- de
inime les policiers ont toutes les raisons de tirer sur des manifestante.
puisque ceux.ei devraient normalement ee jeter sur eux et les masseerer.
Done, lo marehand était en état de légitime défense, et mérite
l'acquit tement.
Ainsi racontée, la pièce apparait comme une parabole démontrant
qu'un prolétaire ne peut rien contre la justice bourgeoise. C'eet ainsi
que la grande presse s'est empressée de conclure (remplaçant d'ailleurs
prolétaire o por « hemme u et « justice bourgeoise u par « justiee
tout court. Or une pièce didactique est destinée ä aider les travailleurs
dans leur lutte, ii les éclairer, non ä les décourager. Brecht ne se
contente pas de montrer une Situation, il demande qu'on en tire un
enseignement. Au début et ä la fin de la pièce, les acteurs s'adressent
directement au spectateur, le priant de « déceler l'inexplicable sous le
familier u, de « découvrir l'insolite sous le quotidien o. Oh est done eet
insolite ? Dans le fall qu'un exploiteur peut tuer son exploité sonst
itre inquiéte par une justice de classe ? Brecht n'en est pes ä démon-
trer de telles évidencee. II n'en est pas non plus ä expliquer qu'un
prolétaire ne doit pes itre bon pour son patron. C'est pourtant ce que
semble vouloir prouver la pièce teile que l'a montée Serreau. Et la
démonstration devient alors incompréhensible, car le eoolie, on l'u vu,
n'apporte pes sa gourde par bonté, mais par peur. Et si le jugo fonde son
argumentation Nur la probléinatique bonté du eoolie, c'est qu'il a besoin de
rette idée absurde pone arriver ä so conclusion absurde. Quelqu'un- •
bien-suecombé ä la « tentation de la bonté u, mais ee n'est pas le coolie,
eyeat le guide. Le responsable de la mort du coolie n'est pas pas plus
que dlabitude - la société bourgeoise, qui ne feit qu'accomplir sa
fonetion, mais le guide qui, en donnant une gourde att coolie, l'a privé
de l'ovantoge que pouvait lui proeurer sa situation : se trouvant seul avec
son maitre dans le déeert, le eoolie pouvait et devait revendiquer par la
forre l'eau qui lui était due ;ii aurait ainsi gagné une bataille. « Défiez-
volle du moindre geste, simple en apparenee u, disent les aeteurs en
guise d'avertissement. Le geste le plus simple n'est-il pos pone un tre-
vailleur, d'adoucir la condition d'un travailleur plus défavorieé ? Non,
répond Brecht, rar cet adoucissement proo isoire Pempichera de se libérer.
Le guide a commis la mitne bitte que le « jeune enmarado de la
Dt.n eision 2 (entre pièce didactique de la mime époque), qui au liest de
pousser les coches it exiger des brodequins, leur facilite la marche pieds
nus. Seulement dang la Meision, le jetine enmarado est condarnné
explicitement par les révolutionnoires, Blues que Brecht laisse au :Tee-

2. Thddlre de Brecht, tome VIT, L'Arrho, editour.


JACQUELINE AUTRUSSEAU

la laute du guide,
tateur de L'Exception et la Régle le soin de comprendre
qui en créant une exception, a renforcé la regle.
Mais si l'on na pes saisi cela, et si Fon veut voir dono le guide un
syndicaliste parfaitement conscient, détenteur de la vérité, la pièce n'est
plus qu'une vague satire attendrissante et entièrement négative. J.-M. Ser.
reau na pas évité l'écueil, confiant au guide le soin de présenter et de
a méchant », et non
conclure la pièce. Dès loro, le marchand devient le
et
plus ce qu'il doit itre, c'est-ä-dire un simple représentant de sa classe ;
le coolie, prolétaire défavorisé, majo dont les raisonnements, au niveau de
conscience qui lui est prété, se tiennent de façon impeecable, devient
l'éternelle victime innocente d'une fatalité.
A l'intérieur de cette conception fausse, peut-on reprocher ä tel acteur
ses allures de croquemitaine fantaisiste, ä tel autre ses mines sournoises
de juge corrompu (corrompu par quoi ? Ii fait très scrupuleusement son
desoir de classe). Peut-on diplorer que le coolie geigne ou déclame au
lieu de parler sur le ton de bon sens qui lui est naturel, et que le
guide prenne au sérieux sa dignité de redresseur de torts ? De tonte
façon, le spectateur qui n'a pas lu la pièce sort du thatre sans l'avoir
comprise. Et c'est dominage.

Planchon a choisi Shakespeare. Non qu'il se cantonne complaisamment


dono le rajeunissement des classiques, puisqu'il a créé Les Coréens, Paolo
Sé-
Paoli, et qu'il a été le premier en France ä monter la Bonne Arne de
Tehouan. Mais il semble que ces ceuvres nouvelles l'aient aidé ä aborder
plus lucidement celles du passé. Après avoir, comme tous les jeunes met-
teurs en seine, donné quelques représentations fort conventionnelles de
pièces élizabéthaines — je me souviens de TEdouard II de Marlowe
ii a abordé le public de Villeurbanne avec cet Henri IV que Paris voit
enfin.
Paris — le o Paris n qui-se-tient-au-courant — attendait la troupe de
Planches avec une curiosité non dépourvue de méfiance. Certes, des
critiques parisiens — et J.-J. Gautier en personne ! — avaient apprécié
ce spectacle, mais n'était-ce pas par une indulgence bien comprehen-
Ahle vis-à-vis d'un jeune provincial méritant ? II fallait voir...
Ceux qui connaissaient le travail de Planchon, et en particulier sa
mise en seine de Henri IV, s'attendaient ä le voir soulever bien des pro-
testations : était-ce done cela, Shakesperare ? Etait-ce done avec cette
désinvolture qu'on abordait les chefs-d'reuvre ? En feit, les choses se
aont passées tout autrement. Planchon a si délibérément rompu avec les
poncifs admis par le monde théätral et littéraire, que les plus éminents
représentants de la a culture o n'ont pes eu de prise l leur fallait ou
risquer le ridicule, ou crier au génie. Ce qu'ils ont feit. Tant mieux.
C'est qu'ils se trouvaient non devant des innovations, mais devant une
réelle rénovation. Planchon n'a pas changé Shakespeare, il la pris ä son
compte pour le présenter ä son public. H n'a pas pris a des libertés
il a trouvé la vraie liberté intellectuelle sans laquelle la reprise d'une
ceuvre ancienne ne sera jamais qu'une inutile exhumation. Relisant la
ACTUALITES 135

piece après l'avoir vue, on a le Sentiment que la mise en scène est ici, en
méme temps q-u'un travail tres précis de e régisseur e, la création dime
ceuvre réelle, dont le texte n'est pas plus qu'un des éléments principaux.
Dire que Planchon a e modernisé » la pièce serait donner une idée
fausse de la dimarche effectuée. D'aucuns se Hont étonnés de'mir citer
dans le programme un fragment de l'Enfance d'un chef ; c'est, ä mon
sens, qu'ils n'ont pas compris ä quel point, pour Planchon — et pone
tous ceux qui travaillent avec lui — la culture est chose vivante, et
quel contact immédiat s'opère entre eux et toute ceuvre écrite qui les
inthemse. lis ne se sant pas demandé ä quoi l'on pouvait bien comparer
l'évolution du prinee de Gelles ; jis ont vu très direetement un rap-
port de situation entre le prince shakespearien q-ui devient digne de sa
clame. Un spectateur ouvrier de Villeurbanne, après avoir assisté au
spectacle, aurait résumé ainsi l'histoire Un fils ä papa qui fait la nace
asee les voyous, avant de devenir un patron comme tous les patrons. n Et
si le speetateur a pu donner si simplement cette interprétation, c'est que le
spectacle la Ini a très simplement donnée ä voir.
Planchon a pris de la pièce le contenu vivant : le conflit, et en a
rejeté ce qui, pour un spectateur du XX ° siècle, a perdu tonte vraie
signification : la majeste de ce conflit. Dès lors, le roi d'Angleterre
est un chef d'Etal autoritaire, et ne garde de son caractère sehe que les
rapports — bons ou mauvais — d'ordre politique qu'il entretient avec le
haut clergé. Les rebelles sont des nobles ambitieux, avides d'un pouvoir
dont la légitimité leur importe peu ; et les considérations
ques de Falsta ff , le dévoyé, n'ont pas plus d'importance que les propes
tenus par n'importe q-uel oisif impertinent et malin, prei ä devenir
sil le faut le meilleur soutien du pouvoir établi (Falstaff recrute des
soldats paar defendre la cause du rai). Tout cela est bel et bien dass la
pièce, et Planchon ne le souligne pas, ne le caricature pas, ii le montre
et, le montrant, ii ernpèche taute fallacieuse identification. La scène de
la bataille est ä cet égard caractéristique : cene bataille — dont dépen-
dra, non comme Shakespeare le croyait peut-itre, le sort de l'Angleterre,
mais celui d'un coi — n'émeut pas : elle amuse et elle irrite. Elle amuse
paree qu'aucune des deux causes n'est banne ni grave ; elle irrite paree
que son résultat concret sera la mort de petites gens pour qui le règne
d'un Richard est tout aussi catastrophique que celui d'un Henri. Mime
chose pour la scène de la forèt, au eours de laquelle le jeune prinee de
Lancaster feit tomber dans un piège l'archeveque d'York et ses complices
comment serait-on tenté de prendre pacti pone le preiet retocs et goinfre
ou pour le prince e tricheur ? Seuls les soldats des rebelles pourchassés
en coulisse par les troupes royales, ont une réalité.
Les quelques modifications importantes apportées ä la eonstruction de
la pièce sont, en fait, motivées de l'intérieur. Elles concernent notamment
l'évolution du prinee de Galles. Shakespeare présente celui-ci comme
double e au départ. Aucun doute n'est permis, lorsque le prince se livre
a sei facéties et à sei; debauches, sur son royal destin. C'est que Shakes-
peare lui prite une a nature o dans laquelle cohabitent grandeur et bas-
sesse. Pour Planchon, il ny a pas de nature, mais une situation étant
JACQUELINE AUTRUSSEAU
136

prince, Henry peut dépenser beaucoup et se permettre tonteo les


extra-
vaganees ; étant prince, ii reconnaitra le moment oü ii lui faut renoncer
régner sur la pegre des tavernes pour regner sur celle des chäteaux.
Planchon a de la sorte été eonduit ä e refaire o la scène
de soumission
du prince. Lit ui' Shakespeare montre d'emblée le fils soumis — antes
aspect du débauché vn ä la scène précédente — Planchon montre le
majo par
changement, et le motive. 11 le motive non par la psychologie,
un geste purement théätral : le prinee, devant les courtisans, se sou-
du
met de façon machinale, quasi-rituelle (il suggère un instant l'image
et se
confessionnal en répétant à mi-voix les formules qu'on lui souffle),
soumet réellement — ou plutät s'identifie — ä son père lorsque celui-ci
a créé la situation physique propice : le double fauteuil oü prennent
place le pere et le fils suscite immédiatement l'atmosphère d'intimité
tules les histoires
buche, de complicité animale, daus laquelle se règlent
fils, dont la
d'héritage. Et Henri IV remettant l'épée ä son voyou de
satisfaction enfantine et canaille ¡Ilumine le visage, n'est neu d'autre
qu'un colonel baroudeur décorant le « para o ä la forte tete.
Tout cela, Planchon l'a rendu parfaitement clair gräce ä
de multiples
annoncent
moyens. Les textes projetés sur un écran entre les tableaux
a—
et commentent l'action de teile manière que le public non o averti
le vrai — ne peut à aucun moment egarer son attention, et que le faste
qu'il y a
déployé dans le tablean suivant ne roque plus de masquer ce
comprendre. Les propos birohrnes sont toujours accompagnés
de gestes
quotidiens et significatifs : la noble Mvolte de Percy, par
exemple, perd
beaucoup de sa noblesse lorsque le ténébreux chevalier déclame ses
grand-peine
tirades en se faisant habiller par un domestique, qui le mit ä
dans ses évolutions. Et le partage des terres, conclu avant le combat par les
rebelles, devient grotesq-ue lorsque la discussion a lieu autour d'une
table de banquet ; l'Angleterre — qui pourtant contient un certain
nombre d'Anglais — n'étant plus autre chose qu'un meto de ehoix.
Cette conception coherente et exemplaire de la pièce s'impose ä tel
point que Fon a du mal ä discemer tont d'abord les réussites
de detail,
et aussi les rares réserves qu'appelle la réalisation. J'en ferai pourtant
quelques-unes.
me
La scène oü l'archeveque d'York décide d'abandonner les conjurés
parait discutable. Que Planchon alt voulu souligner le caractère
o tem-
que
porellement o calculateur de Fecclésiastique, est d'autant plus
juste
le räle politique du personnage se développe dans la seconde partie
de
la pièce. Mais il a o étoffé o assez artificiellement le tablean en pretant
la compréhension
l'évéque un ridicule anecdotique qui n'ajoute cien ä
du rede et frise le saerilege enfantin salis grande portée. 11
y a lä une
recherche de l'effet pone l'effet — et une réminiscence criante et tout
extérieure de Galileo Galilei — qui s'inscrit mal dans le spectacle.
Je ne suis pas säre non plus que Rene Allio — qui a réalisé avec
le maximum d'intelligence et de talent ce que devrait etre tout décor : un
élément inséparable de la pièce — alt en raison de figuren les lieux
de
l'action par des maquettes posées sur le devant de la scène. Fort jolies
en
elles-memes, ces maquettes (est-ce leur taille ? est-ce leur place dans
l'exiguité du théätre Montparnasse ?) ne sont jamais tont ä fast intégrées
ACTUALlTES 137

au spectacle et lui apportent un élément « décoratif » sans fonction reelle.


Faut-il suggerer ä Claude Lochy, responsable d'un impeccable montage
musical, toujours parfaitement motivé, d'examiner si la musique n'a paz
tendance à empiéter un peu trop sur les débuts de scène ? Quant au texte,
peut-etre aurait-il gagné 1 *eire véritablement récrit ; on sent trop parfois
que le comédien s'est « débrouillé » pour rendre prononeable une tra-
duction trop littéraire ; ce qui ne va pas sans quelques vulgarités et
platitudes.
Enfin, on a beaucoup parlé des interprètes. Qu'on puisse regretter
certaines insuffisances, c'est evident. Mais je crois que si Falstaff — que
beaucoup ont loué — est ä ce point réussi, c'est que Jean Bouise travaille
depuis des années avec Planchon, et que son intelligence du rele a été
acquise dans ce travail commun. On peut imaginer un autre acteur créant
un excellent Falstaff, on ne peut imaginer un autre acteur que Jean
Bouise intégrant Falstaff ä cette mise en seino.M. Autrement dit, il me
semble que si la distribution est inegale, c'est que le metteur en scène
n'a pas encore eu le temps — ou pas encore vu la nécessité — de faire
travailler chaque acteur non seulement en fonction d'un ensemble, maje
avec le souci de développer les possibilités de chacun. La manière dont
ii entend montrer une pièce exige une technique que lui seul peut trouver
et faire trouver.
Pour cela, comme pone le reste, il faut du temps. 11 faut aussi de
l'argent, car un tel travail ne peut s'accomplir que dans la sécurité. 11
n'est pas normal que la troupe soit chaque soir ä la merci du malaise
d'un comedien — aucun n'est doublé — ou d'un accroc de la bande magni-
tique — pas de double non plus !
Monsieur Malraux a donné le signal des applaudissements parisiens,
aucun problème matériel ne devrait done plus se posee. Il est vrai qu'alors
d'autres se poseront peut-etre, car Planchon jusqu'ä ce jour ne s'est mi»
au service que du théätre et de son public.

Jacqueline AUTRUSSEAU.

ERRATUM. — C'est par erreur que don« le n° 107 de la Nouvelle


Critique, p. 145, Otto Grotewohl est qualifié de « vice.présivient du
Conseil n. Otto Grotewohl est en eilet président du Conseil des Ministres
de la République Déntocratiqu,e Allemande.
138 JEAN-MARC AUCUY

CINEMA

EVOLUTION DU CINEMA FRANÇAIS (suite)

Claude Bernard Aubert, Frangois Trutlaut, AMin Resnais

I n'est pes mutile de revenir sur la a Nouvelle Vague ». Aucun


doute n'est permis ont raison ceux qui proclament qu'elle n'existe pas,
II n'y a pas de jeune cinema, ni revolution, ni d'avant-garde,
ni école.
Pas de lignes esthetiques communes. Leur seul dénominateur : le goht
pour les appareils à sous, le ping-pong eher à Adamov. Traduisez
pour la liberté dans le choix et le traitement du sujet.
C'est exprimé en termes de génération que le phénomene se découvre
dass sa veritable perspective. On saisit des l'abord qu'il est trop fit
pour
definir, nasser, étiqueter, dresser le hilan d'un exereice qui s'ouvre.
est à la source d'un fleuve, ne de vingt ruisseaux divers.
11 ne tend nullement à bouleverser le système de production capi-
taliste, mais seulement à rénover la routine commerciale dans laq-uelle
ji s'était enlisé. Cette aspiration definit et limite une évolution
par
laquelle des auteurs neufs, avec leur coneeption genérale et leurs idées
personnelles, un esprit commun peut-itre, la tite et le coeur de chacun,
tous les éléments constants et divers de la création artistique à un moment
donné, eherchent simplement à s'exprimer. 11 ne peut itre question pour
l'art de tuer l'industrie puisq-ue le cinématographe est industrie. Une
eertaine tendanee de Part ne peut done en l'état de notre societé que
s'introduire dans le circuit industriel, non sans heurts et sans luttea, et
sa vietoire ne saurait étre qu'une intégration aux normes de la produe-
tion. Le combat consiste à assouplir, à infléchir dass le sens et pour lea
besoins des problèmes traités et de l'expression recherchée, les habitudes
de ce système dominé par le producteur et son souei de satisfaire l'idée
qu'il se fait des gohts du public.
Si ce courant apparait soudain si fort, s'épanouit dun coup, c'est bien
paree qu'il est celui d'une génération. Le nombre fait la force. Avant
de se peser, les témoignages se comptent. En quelques mojo, après les
deux Chabrol, Louis Malle, Franju, Jean Rouch, Chris Marker, nous
avons vu apparaitre en mime temps ou suceessivement dans les plus
grandes salles : Des fern mes disparaissent, et Un témoin dans la vil le,
second et troisième film de Molinaro ; Toi le venin, troisième film de
Hossein (deux vieux routiers déjà) ; La Grande Muraille, premier long
métrage de Mennegoz ; Les Dragueurs, premier film de Jean-Pierre
Moeky ; Goha, premier long métrage de Jacq-ues Baratier, et première
eo-production franco-tunisienne ; Les tripes au soleil, second film de
Claude-Bernard Aubert enfin, après les révélations de Cannes, Les
quatre cents coups, seeonde ceuvre de François Truffaut ; Orpheu negro,
second film de Marcel Camus, et Hiroshima, mon amour, premier long
ACTU ALITES 139

métrage d'Alain Resnais. Et, aux ceités des réalisateurs, se présente une
équipe correspondante de scénaristes-dialoguistes : Jean-Charles Pichon,
Louis Sapin, Louise de Vilmorin, Marcel Moussy, Paul Gegauff, Margue-
rite Duras, Claude Accursi.
Cette énumération suffit à établir la diversité fondamentale de « la
Vague a. Jean-Daniel Pollet qui vient de finir La ligue de mire a 23 ans.
Franju a 47 ans. Les uns ont été assistants (Camus, Vadim), d'autres
réalisateurs de court-métrage (Franju, Resnais, Baratier), d'autres criti-
ques (Chabrol, Truffaut), Rouch est ethnologue, Reichenbach est voya-
geur, Main Gheerbrant (Ces hommes qu'on appelle sauvages) est poète,
Hossein, comédien. Chacun a son style, sa personnalité, des idées qui le
préoccupent, des sujets qui le touchent, sa vision de soi, des itres et
des choses.
Peut-on leur chercher des ligues communes ? On sait que, à l'issue
du colloque qu'ils ont tenu à La Napoule, en marge du Festival de
Cannes, la plupart d'entre eux ont proclamé « un accord total sur le
fond et un désaccord total sur le detail s. Le fond, ce sont des formules
nécessairement vagues et passe-partout, qui traduisent néanmoins une
attitude cohérente, essentielle comme une déclaration des devoirs dann
l'évolution dont ils sont les artisans : « envie de faire des films et non
pas une carrière », « liberté de chacun de faire des films comme
l'entend », salut aus ainés, incarnés, loes du colloque, par Rosselini.
Ce salut ne saurait étre assez souligné car il est souvent méconnu.
Rice ne serait plus faux que le grief fait à rette génération de tirer un
trait sur le passé. Elle se caractérise au contraire par une culture et un
culte du cinéma recueilli dans les cinémathèques et les cinés-clubs. C'est
en marinant devant l'écran que sant nés chez elle la eonscience du
cinéma comme art du temps, le goüt puis le besoin de s'exprimer par lui
élément commun, nouveau, et non négligeable, de rette cohorte qui
part, dans l'ceuvre à accomplir, de celle réalisée par ceux qui Pont
précédée. On dit trop que la culture ne vaut que par ce qui reste quand
on a taut oublié, par ce vernis, plutót cette manne plus ou momo visible.
Belle formule bien fausse. Nul n'oublie, dans tous les domaines, les
ceuvres qui Font particulièrement marqué. Elles ne se bornent pas à
enrichir, elle ensemencent, elles tracent les voies. Dans une première
période, que l'on peilt qualifier critique, l'esprit justifie ses enthou-
siasmes, fait un choix, construit sur son goüt une ligue esthétique qui
atteint souvent au parti-pris, car son culte implique autant de refus et
de condamnations. Puls, lorsque le sens créateur se découvre, l'esprit
se détache des autres pour se consaerer it soi, ii ce qu'il peut porter de
résonances et d'images. Mais les influences ne sont jamais pour autant
abolies. Ii se passe rette étrange alehimie qui va des sources à la création
personnelle, à l'éclosion d'un auteur. Cette culture féconde est une
constante universelle des arts adultes.

La personnalité de la nouvelle génération se déploie à partir d'un héri-


tage reeonnu : arsenal des découvertes techniques et des recherches

1
JEAN-MARC AUCUY
/40

formelles qui ont assoupli les problemes d'écriture ; religion des ell.
ments, souvent contradictoires, constitutifs de la notion d'auteur, puisés
taut aussi bien dono ce quelle reime que, par contraste, dans ce qu'elle
rejette ; dynanaisme, ambition, liberté des grands du muet, de Murnau
Stroheim, puissance et souplesse du cinema américain, profusion de
Renoir (La Règle du jeu est une bible), sineérité des purs (Bunuel)
révolte des rnaudits (Vigo), mais tempérée par un réalisrne psychologique
er social, et compliquée par le sens de l'ambiguité et du secret (Hitchcock,
Rosselini, Welles), d'on l'horreur maladive de l'histoire trop bien fabri-
quée, du dialogue o étincelant a qu'il ne faudrait surtout pas confondre
avec le mépris de l'objet, du thème, le taut dominé par les quantle;
indéfinissables de toute forme achevée, telles que la figuration poétique
ou le simple élan qui tauche, et dont le total accomplissement se trouve
dans un seul nom : Charles Chaplin, qui est taut le cinema, comme
Shakespeare est tout le thatre.
Ainsi Truffaut a-t-il pu tenter de cerner le eceur de la vague a Les
jeune.s réalisateurs sont plus préoccupés par ce qui se passe sur l'écren
que par la teehnique. lis attachent une grande importance aux person-
nages et aux sujeto de leurs films. He ont un plus grand respect du public,
et l'idée un peu naiv e que ce qui les intéresse doit intéresser les
spectateurs...
Ce dernier aspect, d'un progressisme élémentaire, apparait pourtant
esseutiel dans l'évolution. Le train de plaisir de la- production francaise
dominante s'était enlisé dans l'aneedote, le vaudeville, la physiologie, le
romanesque sous-alimenté, ir la remorque des hantises commerciales. L'ar-
gentier faisait le public à l'image de ses préoccupations. Pour s'adresser
au plus grand nombre, il fallait, selon lui, étre intellectuelle-
ment faible. Il y avait ià un cercle vicieux spécifiquement réactiormaire
eontre lequel une réaction était ineluctable — le temps que se forme et
parvienne à s'exprimer une génération issue de ce public mésestimé dont
taute une partie, en constante augirlentetim, prenait conscience de cette
frustration et manifestait son insatisfaction et ses exigences en se refugiant
¿ano les salles spécialisées.
J'ai souligné l'étendue, la diversité de la vague. Les influences, l'ému-
lation sant des lora naturelles à l'intérieur. La cristallisation ches les
meilleurs jene au bénéfice de ceux qui suivent — de très bin ou d'assez
pries. Ainsi l'évolution s'accentue chaque jour. Le cercle se renverse.
Témoin cet aveu assez touchant de Molinaro ìs La Napoule : o J'avoue
qu'avant que Truffaut ou Chabrol ne fassent leurs films, j'hésitais
porter à l'écran le peu que je pouvais savoir de la vie, ou à raconter des
histoires qui m'avaient personnellement touché (...). Je erais que, sans
Lux, nous aurions, nous qui sommes arrivés par la voie ordinaire, continué
rester des fonctionnaires du cinema. C'est maintenant, parre qu'il y a eu
leurs films que j'ai mai-mime une petite chance pour que mon prochain
ne soit pas un navet. n
Cet aveu va très lein sur l'horizon du mouvement. II n'y a pas de
nouvelle vague, pas de manifeste, cien de révolutionnaire, aucun engage-
gement subversif. Seulement la conscience plus exigeante d'un art, le Senti-
ment des devoirs et des droits de l'auteur, son hesoin d'une expression, d'un
ACTUALITES 141

vocabulaire personnel, son ambition, sa responsabilité, toutes notions tres


ordinaires, mais quelque peu laissées sous le manteau du cinema, et reprises
en main ä l'échéance dune génération qui a joué son art sur le crédit
fait au public et qui parait bien avoir déjä gagné. Tout est dit, maia tout
reste toujours ä dire pour qui porte quelque chose en soi et le livre avee
la prétention de redéeouvrir et de réinventer ä chaque bis tont le ciné-
matographe. Mais oui, et eette prétention lä aura réanimé le cinema
français.
Sil fallait la qualifier d'un mot, je dirais que cette génération est
humaniste. Pour bienfier d'un exemple la portée universelle de ses
valeurs, je soulignerai qu'un film aussi profondément sensible, mais diffi-
cile, qu'Hiroshima, mon amour, na pas été presenté officiellement ä
Cannes, en raison de la crainte d'une opposition américaine qui ne s'est
jamais mangestee, et a pu finalement itre projeté paree que l'Union
Soviétique a retiré un de ses Hirns pour lui faire place. De tels détails
traduisent bien une émouvante harmonie. Notre monde terrible a beaoin
de tendres soma pour Phomme, l'art lui of fre ce refuge, et c'est aussi le
Bern; de l'évolution du cinema soviétique.
Pour finir rette mise au point, ouvrons encore l'éventail : rette gen&
ration qui veut parler de soi, et qui s'adresse ä tous, est ouverte ä tous les
criateurs de bonne foi et volonté, et sa réussite doit profiter aux nom-
breux ainés qui ont su se préserver, et je pense particulièrement ä ceux
qui, depuis des années, ont si peu abdiqué qu'ils ne sont pour ainsi
dire plus parvenus ä s'exprimer, et se sont enfermés dans une solitude
un peu triste, mime pas amère — je pense ä des hommes comme
Daquin et Grérnillon, que nul n'a le droit d'oublier.

Ces idées sont fort incomplètes. II faudrait encore, il laudes situer ce


mouvernent par rapport aux untres pays, aux autres sources, aun untres
moyens d'expression, et bcaucoup plus largement ä révolution générale
de l'homme et des systèmes. Je les crois utiles, c'est-ä-dire propres ä
préciser et 1 renforcer tout ce qu'il y a de bon dans ce mouvement; ä
le maintenir dans une voie seine et authentique; 1 le mettre en garde
montee une absorption dans a l'expérience n, la facilité et la routine
économiques quil eondamne, mais que son succès attire comme le
fromage du corbeau; ä veiller au triple aspeet humaniste de son inspira.
tion, dignité de l'auteur, estime du publie, respect du personnage et
scrupule dans la peinture de sa condition. Mais dans l'instant, ces idées
ne sont pas venus toutes seulea, ou seulement d'une vague solidarité,
d'une euphorique sympathie pour la génération de mon äge. Elles sont
le produit de la vision de ses films, aussi bien les meilleurs (Coito et meme
Les Dragueurs), les Chabrol et le Franju dont il a de' été parlé in,
ceux dont je n'ai pas le loisir de parier (Moi un Noir, La Grunde
Muraille, les courts métrages d'Agnès Varda et Orpheu Négro) que les
troia films qu'il convient maintenant, après une synthèse qui cot déjä
une critique générale, d'analyser brievement avec le Mime souci d'en
142 JEAN-MARC AUCUY

retirer les éléments les plus féconds pour l'évolution dont ils sont
des images essentiellement differentes.

Les tripes au soleil sont un grand coup de poing au visage du racisme.


Tu tends l'autre joue ? Alors je me detourne, je te montre des fesses,
nues car ii fait chaud là-bas. Regarde les petits garçons, le blanc et le
noir, comme jis jouent gentiment au football avec une vieille tete de
squelette. Au-dessus d'eux, les papas et les mamans jouent au lynchage,
pourquoi ? C'est bete comme les guerres, on ne sait pas trop. Le para-
chutiste déchu, pleurant sa jambe articulée, s'est épanehé sur le sein
d'une jeune négresse belle comme le jour. L'engrenage aussitöt se
déclenche, avec la complieité toutefois du scénariste qui fait donner
au para une raclée fraternelle afin que les blanes croient que ce sont
les noirs qui... Les rues se vident, les armes se chargent et l'incendie
s'allume. Le curé-pasteur preche comme Zarathoustra dans le désert. Un
vieux blanc et un vieux noir y sont partis justement régler leurs eomptes,
ils retrouveront le fleuve que la ville avait perdu voici quelques années...
Préeisons bien : ii s'agit de tenter de restituer l'impression que
laisse le film. Parodique au début, épique en chemira, utopique ia la fin,
allégorique par l'abstraction de Cicada, communaute indéterminée, réaliste
par ses décors, prodigue d'effets et de symboles, exprimant Pérotisme
par les yeux, le défi par la chair ou par les os, l'amitie par les
entrailles d'un poisson, toujours ambitieux, généreux, Les tripes au soleil
est une sorte de mille-pattes qu'on a envie de caresser comme un cocker.
C'est lUbu enehaltla, c'est-à-dire la partie manquée d'Ubu-Roi, mais
toujours de Jarry, toujours precieuse. Ce film en noir et blanc sur les
blancs et les noirs est haut en couleurs, par les teintes violentes des
belles intentions traduite,s en plant' choca désordonnés, mais percutants,
par les notes aigues du chant-scat de Christiane I.egrand, par la violente
spontanéité des acteurs noirs contrastant avec la composition penible des
comédiens blancs au point qu'on a l'impression que ce desequilibre est
prémédité, dans la ligne d'une apologie des opprimes, par le pouvoir
ensorcelant des séquences réussies, notamment les scènes de foule, lorsque
Bernard Aubert se laisse emporter, trouve le ton, le rythme, la chaleur
du soleil, et oublie en un instant d'unité les éléments épars de tout ce
qu'il veut dire.
Et puis, après le premier film de guerre français, (Patrouille de choc),
Claude•Bernard Auben nous donne le premier film français, à ma
connaissance, axé directement contre le racisme colonialiste, son engre-
nage, sa betise et sa misère. C'est tres important, et plus encore au vu
des difficultis qu'il a suseitées. Des commentaires papelards uni avance
que l'échee du traitement émoussait l'efficacité du theme. A mon sens,
rien n'est plus faux : le message est là dans tute sa verdeur, c'est un
vrai massaere. Et les censeurs ne s'y eint pas trompis. Le film a failli
'Are interdit complètement, et l'a été en fin de compte pose baute
projection hors de la matropole.
ACTU AMTES 143

II ne devrait pourtant pas y avoir de problèmes raciales ou colonia-


listes en France oü l'on vient justement de tout resoudre dans s une
communauté librement acceptée et oü l'on termine la pacification d'une
province qui tut seulement agitée de quelques soubresauts... Une ceuvre
dénonçant abstraitement un racisme indéterminé dans l'espace ne pour-
rait done que manifester cet humanisme bien dans la ligue de notre
mission éternelle, et contribuer à le faire triompher ? Pas du tout.
Elle gene, semble-t-il, froisse lea images d'Epinal de nos duègnes, elle
pourrait troubler la sérénité des colones, armer peut-etre dans les
peuples associés 'Idee qu'ils sollt opprimés. Jis ne verront done pas
Les tripes au soleil. L'étranger non plus. Nous nous le sommes garde
la rigueur posar Image interne. C'est pourquoi ii /out voir Les tripes
au soleil. Les films maudits sont un bain de jouvence.

Les quatre cents coups sont la découverte de l'adolescence par un


cinema adulte pratique par un jeune débutant de 28 ans. L'histoire est
tout aussi banale, le thème aussi profond que dans Le beim Serge ou
La tae contre les murs, ou dans Chaplin : la solitude d'un garçon de
13 ans qui n'est ni bien ni mal traité, qui n'est pas traité, que nul
ne s'attache à comprendre. II se referme en lui-meme et sort dans la
rue. Il drague, lui aussi, non pas des filles, mais la vie, quelque chose
de tiede et d'indistinct. Que peut-il faire d'autre que o des betises o qui
apparaissent sans gravité pour peu qu'on ait fréquenté le tribunal pour
enfants oü ii aboutit ? Ses parents ne veulent plus de lui. II est done
voué au Centre de rééducation d'oü ii s'enfuit pour découvrir la mer.
Sujet ideal posar un film facile, touchant, remuant rette matière sensi-
bilisée de l'enfance, dans la ligne des Jeux interdits, des Chiens perdus,
des Anges aux figures sales. Sujet très difficile. Et c'est pourquoi la
réussite de Truffaut, affirmée par une rare unanimité de la critique et
du publie, n'est pas à souligner.
On peut énumérer en style télégraphique les qualités de rette ceuvre
qui coule aisément et que Fon reçoit avec un constant plaisir : simplicité,
matease et variété du ton, scrupule des détails, sincérité, réserve, tous
elements contribuant au réalisrne poétique qui est la marque du film.
Mais je l'ai défini o découverte de l'adolescence par un cinema
adulte o. II s'agit d'explorer un monde très dos dont Truffaut n'est pas
si bin et auquel il reste attaché paree qu'il fut lui-meme un peu ce
petit personnage recroquevillé. Pour simplifier, je dirais que la décou-
verte de l'enfance se cherche par la vision de tout ce qui est exterieur
l'enfant, et que cette recherche est adulte dans tout ce qui tient à la
peinture du personnage lui-meme. Ii fallait d'une part faire revivir la
vision adolescente du monde, montrer Paris, la rue, la nuit, les parents,
l'école, le copain, le curé, dons une certaine mesure avec les yeux
d'Antoine, largement ouverts comme l'écran du dyaliscope; mais d'autre
part, et c'était encore plus malaisé, restituer la profondeur d'Antoine, le
mystère de tout un réseau de réactions, de gestes, de silences, d'absences
144 JEAN•MARC AUCUY

de sourire, de retenues, et d'abandons. 11 ne suffisait pas de trouver un


interprète idéal, ii fallait encore lutter contre lui pour qu'il exprime
naturellement sa vérité. Contrairement ä ce que Ion croit, un enfant
spontané est ä mon sm» bin d'étre toujours naturel, et l'erreur de
René Clément par exemple dans leus interdits ne isst-eile pas de chercher
ä restituer autant que possible la spontanéité de l'enfant, ce qui aboutit
ä une impression de cabotinage ? L'effort de Truffaut a été inverse
amencr Jean-Pierre Léaud à improviser comme un adulte, brimer l'inter-
prétation en remodelant le personnage de l'intérieur, en le mettant
en condition. C'est done une quite au second degré tendant à heiser la
spontanéité de l'enfant aeteur pour trouver la vérité du personnage
et l'exprimer naturellement.
Ce contraste, exagéré pour les besoins de l'analyse, correspond au
double aspect essentiel du film : la vision enfantine donne tout le caté
allègre, varié, aéré, parsemé de gags, de trouvailles insolites. Par contre,
Truffaut a consacré ä Antoine une ferveur pudique qui explique que
Les quatre cents coups ne prennent pas ä la gorge, male laissent une
impression délicate et profonde. S'y ajoute un troisième aspect que
j'appelerai celui des complaisances qu'il s'est offertes : le manège, le
guignol, les pigeons aux ChampsElysées, le professeur qui perd ses
élèves, et méme la séquence de la psychologue, explication bien super.
flue d'Antoine, majo qui n'en est pas moins l'une des plus extraordinaires.
La préoccupation de Truffaut, comme celle de Chabrol, est avant tout
psychologique et poétique. Pourtant, comme dans Le beau Serge, le
contexte social est primordial. Tout repose sur lui. D'abord la solitude
d'Antoine, qu'aucun instinct particulier ne prédispose à ce qu'il est
convenu d'appeler la délinquance, est un pur produit de la société.
II faut done la eonstruire et l'expliquer, l'habiller d'éléments exterieurs,
de froideur, de détachement, d'incompréhension — et non pas de mots,
de notions abstraites qu'il n'est pas possible de posee a priori : d'une
étude attentive de tout ce qui entoure Antoine et eompose son existence.
C'était très difficile, et l'on pourrait se demander si Truffaut n'a pas
réduit la portée de son reuvre en forçant un peu la note des travers et
des enrenees particulières it un certain nombre de personnes, au détri.
ment de vices objectifs plus larges, mais non moins réels et dramatiques,
tenant au système social lui . méme. La preuve en est dans une eertaine
discordance de ton, entre la famille, dont les trai go, malgré la modéra•
tiros des touches, sont cernés sous un jour e rnélodramatique a et l'école
présentée de façon franchernent caricaturale. Que le mari ait endossi
une paternité qui n'était pas la sienne, que la mère ne tienne pas
na maison, trompe son man, découche, rencontre Antoine avec son
Rh, au point qu'il invente sa mort pour excuser une absence, que les
parents abdiquent et se débarrassent du gosse ä la première peccadille,
que la famille de l'autre garçon soit constituée par une mere alcoolique,
un père joueur et une collection de chato, que l'école soit un instituteur
vicieux et injuste, un second instituteur groiesque et un professeur de
gymnastique qui si-me les enfants ä chaque porte cochere, c'est trop
et ce n'est pas assez. Certes, on pourrait répondre que ces éléments
sont rassemblés dans le cadre de la vision du monde par l'enfant qui
ACTUALITES 145

est l'objet mame du film, l'accent mis aus l'aneedotique. 11 n'en


reste pas mojos que Truffaut aurait peut-ètre pu élargir et approfondir
les données sociologiques de la situation.
Par contre, une foja celle-ei posée, les rouages glissent parfaitement
sebo la perspective de la « douceur terrible » dont Hiroschima, mon
amour est la plus merveilleuse illustration : plus une situation est
terrible, mojos il est besoin d'insister. Ainsi les scènes neutres du com-
missariat, du juge des enfants, du centre, coupées par la séquence poéti-
que du fourgon cellulaire oü une larme — la acule — se devine sur la
joue d'Antoine it la vague lumière du néon de Paris la nuit, donnent-
elles un son particulièrement juste, conforme d'ailleurs à l'optique d'un
enfant complètement dépassé par les événements. Le commissaire, le juge
Boot machinalement humains. 11 n'y a rien à découvrir, pas méme
apprécier, aueun choix à faire. Ils ne comptent pes. Antoine a vagabondé,
a volé. Ses parents ne veulent plus de lui. Une acule solution : le camp
de rééducation. C'est automatique. A treize ans, pour n'avoir rien fait
d'autre que d'Arc moralement abandonne, on l'enferme dans l'univers
désesperant de la détention des mineurs, oü ion ne peut trouver que
plus de solitude, d'arbitraire, moins de compréhension et de justice.
II est coupé de toute la chaleur indispensable aux sources de la vie. Et
ny a pas d'autre solution que de s'évader, et courir interminablement
pour essayer de trouver un instant par soi-meme quelque chose dessen-
lieb, comme de découvrir la mer quand on ne la jamais vue. Si Antoine
doit étre sauvé, il l'aura feit tout seul envers et contre tous.

II est impossible de se limiter à quelques lignes pour parler de rette


ceuvre exceptionnelle qu'est Hiroschima, mon antour. Aussi bien, il sera
temps encore d'y revenir dans dix ans. Et il n'est pes vain d'y réfléchir
beaucoup, et de la revoir. Je ne Ini vue que deux foja ; ce n'est pss
assez pour trier les richesses quelle nous prodigue. Aussi voudrais-je me
bonner it une Borte de guide pratique pone la vision d'Hiroshima.
Ce film n'est pes, comme on la dit, en avance sur le einéma. II est
en dehors du reste, il est unique. C'est une ceuvre incontestablement diffi-
eile dans la mesure oü Fon peut espérer que son rayonnement dépassera
un succès de chapelle. Non quelle soit absconse ou littéraire — mais du
simple fait que le spectateur doive suivre le poème sur plusieurs plans,
plan des images de Resnais et plan du texte de Marguerite Duras dont
les valeurs sont distinctes, mais s'additionnent, plan du temps et de
l'espace brisés pour retrouver la vérité, le sens de la mémoire ou de
l'oubli. Elle envoiite certains d'emblée, zehnte d'autres, mais ii faut de
toutes façons « ay accrocher » pour mériter les valeurs qu'elle nous
donne. N'en est -il pas ainsi dans bien des domaines de Part Y Je ne
pense pas méme à la fréquentation des neuvres poétiques ou musicales,
mais par exemple ä la pénétration ardue dans certains mondes recréés,
Proust, Joyce, Faulkner, Pavese; tout près de nous La semaine sainte ou
¡van le terrible. Une foja l'effort accompli, le résultat est immense. Une
146 JEAN.MARC Al/CUY

imotion multiple nait, se prolonge, et renait à la Beule évocation du fitze,


qui fait resurgir pele-mile l'écho des voix, des repliques simples on
mystérieuses, l'exploration du Heu, l'enlacement des corps et surtout
répaisseur des visages amoureusement cernés.
L'ceuvre a une valeur d'universalité empreinte de cette attitude
progressiste qui ne s'en prend pes aux hommes, mais allx systimes,
la mécanique déboussolée. Elle ne stigmanse pes remploi de la bombe
atomique par les Américains, mais l'horreur atomique tout court, nee
de ce que la science politique de l'homme est mille fois moins développée
que so science physique, et exprimée avec la distance brechtienne
souvenir oll du film dans le film. Elle n'a pas la portée excessivement
individualiste qui voudrait dire, par une interprétation trop étroite
du pont jeté entre Hiroshima et Nevera : il est aussi grave pour l'huma-
nite de tondre une filie à la Liberation que de lancer la bombe. Le
message est autrement profond de s'énoncer l'horreur de la guerre
est absolue et ne se traduit pas seulement par deux cent mille morta
en neuf secondes, mais aussi par un pauvre amour rendu impossible et
maudit.
La forme est commandée par ces liens du géneral et du passé qui se
tissent dans le particulier et dans le présent. Le thème principal est
sans aucun doute axé sur le röle de la mémoire : oublie-t-on ? Se
souvient-on ? Faut-il oublier ou se souvenir ? Qu'est ce que l'oubli sinon
une façon détachée, impersonnelle de se souvenir ?
La première partie est Hiroshima 1945 resurgi entre les amants de
1958. La Française découvre cette horreur que le Japonais veut oublier.
Dans la secunde partie, le Japonais s'attache à reconstituer le drame
de Nevers enfoui en elle ; mais extirper, raconter un souvenir,
r'est-ce pas justement le signe de l'oubli ? Mais abra, et c'est
la troisième partie, tout n'est-il pes possible de nouveau, et l'amour
sodillerneut impossible ne peut-il recommencer entre deux étres libres ?
C'est le sens de la quite du Japonais suivant la Française dont Resnais
s'attache à traduire le mouvement intérieur déchiré entre le passé et le
présent, entre le désir et l'experience. La leçon est diffuse comme la
pensée. A coup sür on ne peut survivre sans oublier les épreuves sinon
o le monde deviendrait rapidement irrespirable u. Mais, si ron est libre
de choisir, si l'on peut 8e déterminer, à la lumière justement de la
méisaoire, à quoi bou recommencer un amour impossible, une épreuve
nouvelle puisque justement on l'oubliera, on l'oublie déjà ?
Tout serait à approfondir dans ce poème dialectique de la mémoire,
mais aussi dono la liberté d'un choix dirigé par les impératifs de
rexpérience et de la vie sociale, dans l'extinction des feux de l'enfance
et de l'amour, dans cet éclatement à Foccasion d'un amour qui ne peut
plus itre que de reneontre, et joue comme une soupape pour cristalliser,
remettre en question les fondements meines de rare et le cours de
l'existence.

Jean-Marc AUCUY.
1 ACTUALITES 147

LES LIVRES

ROSES A CREDIT »*

é Ce petit roman, conte ou récit — comme v010


voulez. u
Elsa TRIOLET.

Si c'est un conte de fee, c'est la fée elle-meme qui eonte. Nous


voulons dire que l'auteur ne se laisse pas entrainer par son récit
sau t il va et, de rats en roses, de roses en rats, nous y mène implaca-
blement. Le style est précis. Les images sont pures. Le récit rigoureux
comme celui du Chaperon Rouge. Sil fallait utiliser la classification
d'Eluard, nous rangerions sans hésiter ce livre sous la rubrique Poesie
Intentionnelle. Souhaitons que l'intelligence ne déconcerte pas trop.
N'égare pas non plus et n'empeche pas de voir que le récit n'est pas
simplement un récit, que les phrases ne racontent pas, n'expliquent pas
seulement, majo qu'elles mettent au monde des etres tyranniques et terri-
blement présents. II s'agit d'une ineantation.
v II s'agit ici...» dit Aragon dans un de ses admirables commentaires,

é II s'agit ici d'une toute autre sorte de naissance


...cette parturition contre moi
sort ce peuple dans notre maison qui s'installe
Et en voilà un qui s'assied au pied du lit
Qui pese et respire...»

Tons ces personnages sont ondoyants et divers. La mère, son sourire,


et rette vie livrée aux vents. La coiffeuse charitable et croyante. Le
coiffeur, un eonteur oriental parfaitement heureux dans un harem:
Monsieur Donelle majestueux et sage parle de roses en érudit ; ii mena
ce propos une conversation au cours de laquelle l'auteur — peut-etre
est.ce IS le privilège d'un écrivain réaliste ? — rend a ce symbole, la
rose, tont son parfum.
Sur ce fond, mais erst un fond la Vinci, se détaehent évidemment
Martine et Daniel.
Martine est une de ces grandes filles qui ont l'éclat de la perle et
les gestes du vent. Elle vient d'un monde naiv et miserable.
est issu d'une vieille famille de rosiéristes. Une espèce de
noblesse.
Pour luir la masure de son enfance elle a rompu définitivement avec
sa famille.
II est Penfant terrible, le progressiste qui croit en la science. Un
Bernard Palissy qui rinne bien de mettre tout le monde sur la paille,
majo dont le pere est fier malgré tout et que seerètement ii protège.

Ed. Gallimard.
148 ANNICK ET ANDRE LIBERATI

son appar-
Elle, se couvre de dettes pour meubler le plus mal possible
tement. Elle est frénétique et sauvage. Elle n'a qu'un amour : l'homme
le paradis
qu'elle a épousé. Une philosophie, la netteté. Un paradis,
américain. Elle est la proie du crédit qui met ce mirage à sa portée.
Lui, a l'expérience héréditaire du superflu, du divertissement. Son
pult est épuré. Il a la simplicité des riches. Séduit un
moment par le
mystère de cette sauvageonne, il est surpris puis horrifié de ne trouver
en
elle qu'une petite bourgeoise qu'il aura toutes les raisons d'abandonner
pour une rosiériste américaine.
la chauve-
Lises cette page admirable, la folie de Martine, quand
souris bat des ailes dans la chambre et qu'un monde vacille.
ce mobi-
Daniel n'a pas compris, n'a peut-itre pas voulu comprendre
de toutes choses.
hier de mauvais goin comme un voile jeté sur le néant
Momo les gens set de culture, moins ce sont des
intellectuels, et plus
facilement ils perdent la tète. Les fous, les folles hantent les villages,
les innocents,
les campagnes, c'est lit-bas que Fon rencontre les possédés,
les sorcières et sorciers. Des superstitions, ils se
font un cercle de feu
moins pro-
pour se protiger des loups du mystère... Martine était bien
tégée que Daniel eontre l'inquiétude métaphysique (...) c'était une femme
cernée par les loups du mystère. Pour ne pas périr de peur, ii lui fallait
une vie seulement humaine. Elle n'avait pas les plombs de
sécurité que
donne une certaine, une pas trop grande culture, quelques connaissances
explicatives auxquelles ion croit dur comme fer, et qui sont les supers-
titions du X X . siècle...

Puisque c'est un conte, nous sommes-nous dit, imitons Perrault. Et nous


avons été tentés de tirer une moralité de tout cela.
Qui veut échapper seul aux rate de la misère...
forcé.
Mais n'est-il pes toujours vain de remplacer par quelques idées
ment fades, par quelques phrases mortes tout ce qui est nuance, sourire,
indignation secrète et générosité ?
Nous avons été tentés aussi — et nous avons, avouons-le, cédé it la
tentation — de prendre résolument le parti de Martine en nous rappe-
last — avions-nous besoin de nous justifier ? — le goin de Maiakowski
pour la propreté, ce galt qui semble avoir égaré les auteurs de cette
falsification de La Punaise à l'Atelier, et cette profession de fui d'Anto-
nin Blond : o ...nous avons besoin de l'ordre, de la propreté, du neuf,
du bien lavé, nettoyé, balayé, astiqué, ratissé.
Nous avons été tentés enfin, sacrifiant peut-ètre à cette conception
mesquine de la justice qui veut qu'on abaisse l'un pone élever l'autre,
d'accabler Daniel. Par exemple de Ini faire dire avec Charles Cros
o ...Tu paieras et moi
J'achèterai de fraiches roses.

Nous allions étre injustes. L'auteur nous a empèchés de l'étre. II est


en effet un de ces écrivains réalistes qui nous apprennent à
juger les
ACTUALITES 149

hommes sans les accabler. « La chanté ne voit pas le mal », disait un


sage. En ce temps-là les sages étaient nécessairement aveugles. Un excès
de lucidité les aveuglait. De cet aveuglement, dans rette nuit obscure,
naissaient les plus belles ceuvres.
Aujourd'hui, nous semble-t-il, la lucidité n'aveugle pas. Elle donne
au contraire une vue juste des cboses. L'écrivain d'aujourd'hui, l'écri-
vain réaliste voit le mal et le dépasse.

Annick et André LIBERATI.

LA SECONDE GUERRE MONDIALE « A L'ORDRE DU JOUR »

En France, de l'avis de tous les libraires, la « littérature historique


se vend bien I Après les grands moyens de « conditionnement » (presse,
radio, télévision), c'est elle probablement qui modèle le plus l'opinion
publique par les rapprochements avec Pactualité qu'elle suggère, les ensei-
gnements implicites qu'elle contient. La bourgeoisie ne l'ignore pas, pre-
nant grand soin de surveiller et d'orienter le marché du livre
toire. Une critique bienveillante répartit abra louange et bläme, ombres
e lumières au mieux de ses désirs.
C'est ainsi que, depuis quelques années, la bibliographie de Phis-
toire de la secunde guerre mondiale se gonfle démesurément. Les Alémoires
des protagonistes du drame se multiplient. Les premiers documents dar.
chives sont exhumés et publiés. Aux essais journalistiques et polémiques
parfois brillants peuvent succéder les premières tentatives de synthese
sérieuses. Dans notre pays méme, la Revue d'histoire de la deuxiMne
guerre moncliale poursuit une besogne pleine d'intérit quoique d'iné-
gale tenue.
Or voici que Recherches internationales à la lumière du marxisme
publie en quelques mois deux reeueils (ses nurnéros 9-10 et 12) qui
constituent, on s'en aperçoit à première vue, une contribution de pre-
mier plan à Pélaboration de cette histoire de la seconde guerre
mondiale.
A ce jour, c'est une véritable eonspiration du silence qui a été
organisie autour de ces deux ouvrages. Mieux, ce silence n'est brisé çà et
là que par de maigres articles qui déclarent péremptoirement les docu-
ment tendancieux et, plus encore, argument non sans portée dans un tel
domaine, les études profondément monotones et ennuyeuses...
Le tour est-il joué ? L'universitaire à qui, en 1957, le Congrès inter-
national de Berguenstadt offrit comme a document de qualité excep-
tionnelle » un disque reproduisant le témoignage de Georges Bonnet sur
les années 1938-39, se contentera-t-il en contrepartie des quelques ligues
pleines de fatuité méprisante par lesquelles M. Latreille s'imagine écarter
150 JEAN GACON

l'apport marxiste-léniniste ? 1 Le eurieux qui devore les souvenirs des


diplornates et des généraux oceidentaux, soient anglo-saxons, [ran.
eais ou allemands, se laissera-t-il imposer une sorte de veto quand
s'agit de térnoignages soviétiques ?
Prenant d'abord ces deux numéros de Recherche» Internationales par
lene aspen t le plus exterieur, ce qui frappe c'est qu'ils sont suscep-
tibles d'intéresser également deux catégories de lecteurs : les spécialistes
et le public le plus large. Pone les uns et les autres, jis risquent d'étre
des révélations et des sources de vérité. Risque est le mot exact ; la cons-
piration du silence et du mépris est organisée pour neutraliser ce ris-
que. A chaeun d'en prendre conscience et justement de le courir I
Que redoutent done tant ceux qui suscitent le black . out ou organisent
le torpillage ? D'abord que s'évanouissent des préjugés. Il est, n'est-ce
pas, bien entendu que, devant le problème de la guerre, le marxiste s'en
tient ä des simplismes sur « le capitalisme fauteur de guerre u et le réle
des « marehands de canons » ! Des le premier anhele du cahier n• 9-10,
cette caricature s'effondre. Derevianko et Procktor citent Lenine : a Les
guerres sont quelque chose d'extrèmement bigarré, divers et complexe.
On ne peut les aborder avec une formule générale, standard.
Et ils partent de cet axiome pour une analyse extremement nuancée
du caractère de la seconde guerre mondiale qui fut « incomparablement
plus complexe que la première » par la variété des forces de classe et des
forera politiqueo mises en (rinne. Elle commenca comme une guerre
entre impérialismes rivaux pour devenir, au fur et ä mesure de 'Inter-
vention des masses populaires, une guerre antifasciste de libération.
II ne s'agit pes lä dune these aventurée a priori, mais de conclu.
Amts patiemment élaborées, fruits de multiples discussions parmi les his-
toriens soviétiques, répondant aussi aux préoccupations des marxistes de
tous les pays'. Elle nuance singulièrement ce que disait Staline, dans son
célebre discours aux électeurs de sa circonscription le 9 février 1946 sur le
earactere antifaseiste et libérateur pris « des le début » par la seconde
guerre mondiale. Dans chaque payo, ce « début » doit étre entendu diffe-
remment, selon les objectifs poursuivis par les gouvernants, l'intensité de
la menace faseiste et le rele joué par le peuple en lutte contre la servitude.
En France, la « driile de guerre » n'a été qu'un nouvel aspect de la
politique munichoise. Le compromis tenté jusqu'au septembre 1939 avec
Hitler par la diplomatie anglaise de l' « apaisement », trainant dans
son sillage les gouvernants franeais, ayant finalement échoué, les hostilités
déelenchées contre l'Allemagne après l'agression en Pologne ne furent que
le paravent de préparatifs antisovietiques et de persécutions anticommu-
nistes. Et la guerre ne changera de sens que lorsque Hitler, réalisant le
plan avoué de Mein Kampf. decida d'en finir vraiment d'abord ä

1. Le Monde, 7 avril 1959.


2. Lettre 1 Inessa Armand da 19 janvier 1917; Cahiers du Comm-
nieme, 1960, p. 93.
3. Voir par exemple a Queetione et réponeee a, une miee au point da
Victor Joannés sur le caractére de la 2o guerre mondiale Cahiem du Commu-
nisme, 1949, p. 391.
ACTUALITES 151

l'Ouest, avec la France. D'emblée, le Parti communiste français, appe.


lant ä la défense de Paris puis ä la Résistance, fast au premier rang de
la lutte pour la liberté et l'indépendance.
De tont cela M. Latreille demande « des preuves o. A-t-il en eonnais-
sance de la publication des German Documents sur cette période ? 4 On y
voit Hitler décider d' « en finir dune facon ou d'une autre avec la
Pologne o fin juillet 1939, c'est-ä-dire bien avant que les Soviétiques aient
accepté la moindre ébauche de négociation pour un pacte de non-agres-
sion. La simple chronologie des bits rnontre qu'il n'y a en aucune rela.
tion de cause ä effet entre le traité soviéto-allemand du 23 aoüt et Pentrée
des troupes allemandes en Pologne. Par contre Hitler a espéré longtemps
que les Anglo-Français céderaient sans combattre à toutes ses exigences,
comme jis l'avaient feit, un an plus töt ä Munich.
Selon la Meine source, le 28 aoüt, Likus du bureau Ribbentrop rap.
porte un propos attribué ii Sir Samuel Hoare qui est, par avance, une
airser bonne définition de la dride de guerre : « Bien que nous ne puis-
sions plus, dans ces circonstances, éviter de déclarer la guerre, on peut
toujours satislaire è une déclaration de guerre, sans tout risquer immé-
diatement. » Le démenti tardif et platonique du diplomate anglais, devenu
Lord Templewood, ne ehange cien ä la résonance d'une phrase qui défi-
nit Pipoque et que les récentes notices nécrologiques de cet apötre de
l'apaisement se sont bien gardées de rappeler...
Mais, 1 qui sollicite avec une pointe d'ironie a des preuves nouvelles ir
de la « duplicité des gouvemements capitalistes le n 4 12 de Recherches
Internationales en apporte. II s'agit de la sténographie des pourparlers
rnilitaires de Moscou entre missions soviétique, anglaise et française au
cours de ce mime mois d'aoüt 1939. On y constate avec stupéfaction, non
seulement (ce qu'on savait déjä par les documents du Foreign Office) que
l'amiral anglais Drax est arrivé sans aucun pouvoir, mais encore que
celui-ci et le général français Doumenc, tont en n'apportant pas le
moindre plan de coordination avec l'Armée Rouge, sont contraints d'user.
des subterfuges les plus puérils pour retarder le moment de consulter la
Pologne sur les possibilités d'action de cette armée 1 travers son territoire.
Comme Beek répond par un refus trop attendu que Londres n'a rico fait
pone fléchir, les pourparlers rnilitaires denlisérent.
Ainsi s'éclairent les données, passablement enchevitrées par Pantiso-
viétisme, de la situation diplomatique en aoüt 1939 : Chamberlain utilise
les pourparlers militaires de Moscou comme un moyen de pression sur
Hitler au eours des contacts secrets anglo-allemands établis en vue d'un
nouveau partage du monde ; les Archives Dirksen et les révélations du
suédois Dahlerus nous ont déjà fourni sur ces contacts des aperçus sug-
gestifs. Le traité soviéto-allemand de non-agression du 23 solt est sorti
de l'échee des pourparlers militaires anglo-franco-soviétiques.
Il est presque comique de lire sous la plume de M. Bernard Féron
dans Le Monde diplomatique : « II s'agit d'un preces-verbal soviétique qui
donne le beeil röle aux représentants du gouvernement de Moscou. La dis-

4. Série D, Vol. VI et VII, Londres, 1956.


152 JEAN GACON

cussion est prèsentée de teile sorte que la responsabilité du pacte germano.


sovietique incombe finalement aux Anglo-Franeais o. Un « proces-verbal »
n'est pas une « presentation ». Mais, de tautet faeons, il est parfaitement
recoupé par le « rapport Doumenc » (dont l'original brüte' en 1940, hit
rétabli par son auteur dans Correfour du 21 mai 1947) et par les documents
du Foreign Office (tome VI, publié en 1953). Ce sont justement les leitet
franeais ou anglais qui n'ont ni l'ampleur, ni la sicheresse du document
brut ; jis estompent ä leur gre certains faits ; jis ne pouvaient cependant
pas en cachee la signification profonde que la lecture des proees-verbaux
rend éclatante.

Celui qui s'en tient au compte rendu de M. Latreille peut s'ima-


giner que les historiens sovietiques Derevianko et Procktor ont écrit ce
non-sens malveillant pour les heros dc la hataille aérienne d'Angleterre
de l'été 1940 : la lutte change de caractère quand s'accentue la menace
fasciste, « après la défaite de la France et de l'Angleterre ». M. Latreille
souligne d'un a sic o vengeur, pour nous rappeler qu'en 1940 l'Angleterre
resta invaincue ! On pourrait discuter des motifs•de l'ajournement sine die
de Popération « Lion-de-mer » (invasion de l'Angleterre) puisqu'il est
prouvé aujourd'hui que dès le 27 aonit 1940 Hitler donnait la priorité ä
l'opération Barberousse (guerre contre l'U.R.S.S.) et considerait le bom-
bardement des Iles britanniques poursuivi intensivement en septembre
comme une manceuvre d'intimidation susceptible de ranimer le zèle muni-
chois de Hoare, Halifax et du clan de Cliveden, en vue de la conclusion
d'un armistice.
Mais, si Pon se reporte ä Recherches Internationales, on s'aper-
goit que Derevianko et Procktor n'ont pas écrit ce que leur préte M. La-
treille ! lis ont simplement écrit lorsque la France et l'Angleterre
eurent subi une première deleite importante», ce qui, dans le contexte
se rapporte évidemment au desastre de Dunkerque et it ses suites dont
nul n'a jamais nié — hélas ! — la portée, des deux ciltés du Channel !
Que penser alors du « sic » de l'historien M. Latreille ?
Il y a plus grave. Une pièce maitresse du it. 9-10 de Recherches Inter-
nationales est assurement constituée par les rapports encore inédits
adressés ä Heydrich — alors chef de la police du Reich — au début
de 1941 par les services en France de la Gestapo. Ces textes, dont des
photocopies démontrent Pauthenticite, se trouvent ä l'Institut du marxisme-
léninisme de Berlin-Est. lis prouvent qu'aux yeux memes de l'occupant, le
Parti communiste franeitis était, des le début de 1941, l'élément essentiel
de la Résistance et que la police de Vichy partageait ce point de vise
He montrent également que déjè Paction du Parti communiste franeais
vise à regrouper les masses populaires pour l'action et ä préparer la
lutte armée contre les nazis. M. Latreille a-t-il fermé les yeux ou étour-
diment gante ces vingt pages décisives, lui qui, lä encore sollicite d'o innres

5. Le Monde diplomatique, mai 1959.


ACTUALlTES 153

preuves o pour effacer ses « souvenirs du moment o° et les calomnies


de Tasca-Rossi baptisées par lui « documents o?
On ne s'étonne plus quand M. Latreille considère que les défenseurs
de Moscou et de Léningrad (de remarquables articles de Recherches Inter-
nationales, no 9-10, évoquent leur contribution capitale à l'issue de la
guerre ), héroiques certes, ont « conjuré la défaite o tandis qu'une colonne
plus bin le maréchal Von Manstein est qualifié de « stratège aux
aspirations géniales o dont les succès ä l'Est furent giichés par la
« démence » d'Adolf Hitler qui jeta l'Allemagne dono une impasse poli-
tique et ne sut jamais s'en remettre ä un bon état-major. L'anticommu-
nisme de M. Latreille conduit Phistoire, constatons-le, ä priter la main
ä la réédition, au sujet de la seconde guerre mondiale, de la légende
du coup de poignard dans le dos de la Wehrmacht et ä réhabiliter les
forces du militarisme allemand. Contentons-nous de noter que ceci ne
peut que faeiliter la täche des artisans du nouvel axe Bonn-Paris...
D'ailleurs, la défaite hitlérienne ä l'Est semble pour M. Latreille
avoir une autre cause majeure : la bataille des océano et les fournitures
d'artnes anglo-américaines ä l'U.R.S.S. par Mourmansk, le Pacifique ou
le Golfe Persique ! Et de citer les effarantes évaluations ä ce sujet de
l'amiral Lepotier'. Signalons que les critiques soviétiques les ont estimées
d'une exagération variant entre 30 Wo et 100 % l Et ajoutons que les
batailles gigantesques du front oriental furent si destructrices que les
Américains eux-mémes jugérent alors que leurs fournitures représentaient
moins de 4 Wo du matériel détruit en combat.

Mais n'est-ce pas l'ampleur méme de ce combat qu'il s'agit aujour-


d'hui de mettre en doute ? A cet escamotage, répond l'article de Stern,
qui analyse notamment les prétendus « tournants de la guerre » que
Ion cherche ä opposer au 22 juin 1941 ou ä Stalingrad : exagération
de la portée de la bataille d'El-Alarnein, voire de l'invention du radar !...
Dans le méme recueil is° 9-10 de Recherches Internationales, on trouvera
encore, dass cette perspective, une étude décisive de Maiski sur le
problème du « second front n indéfiniment ajourné ä l'instigation de
W. Churchill qui aurait voulu frapper « le has-ventre vulnérable de
l'Europe », les Balkans ; après avoir laissé s'épuiser le plus
longtemps possible les forces vives des peuples de l'U.R.S.S. supportant
tout le fardeau de la guerre terrestre, il s'agissait d'étendre le plus
loin vers l'Est la sphère d'influence anglaise. Ces calculs déjà révélés
notamment pas Elliott Roosevelt' et Ralph Ingersoll°, et surtout par
Henry Stirnson" sont ä nouveau mis ä nu par Maiski qui en diagnostique

6. Souvenirs du moment ?... II en est aussi qui évoquent la Réeistance


communiste en 1940 II taut lire Ceux qui vment, de Jean Laffitte (RéMi-
tion EFE., 1958.)
7. Les Russes en Amdrique, Ed. Fayard.
8. Ehott Roosevelt, Al 071 pére ma dit, Fayard, 1947.
9. Ralph Ingersoll, Ultra Secrel, la Jeune Parque, 1947.
10. H.L. Stimson et Me Georges Bundy, On active Service in Pesco
and War, New-York, 1948.
154 JEAN GACON

les meines de classe, tout en montrant les contradietions mineures entre


Royaume-Uni et U.S.A.
Que ni ces calculs sournois, ni ces divergences n'aient brisé la coali-
tion antihitlérienne, qui était voulue par les peuples et finit par vaincre,
est aussi plein d'enseig,nements. Les petites manceuvres contre la paix et
la coexistence pacifique peuvent kre pareillement déjouées par la vigi-
lance des peuples. Par delit la différence des situations à quinze ou
vingt années de distance, il y a une permanence des intrigues impéria-
listes. C'est qu'a part une aile gauche hie aux forces progressistes, les
artisans du complot eontre Hitler, le 20 juillet 1944, groupés autour de
Carl Goerdeler, voulaient une révolution de palais pour discuter, une
fois de plus, un arrangement honorable avec les Anglos-Saxons, dans
Pintérét des monopoles allemands. Cette réconciliation contra l'U.R.S.S.
qu'évoque une étude de Mme Gorochkova, a failli se faire dès 1944.
Elle est nouée maintenant en faveur des revanchards de Bonn; mais
le refus des peuples peut arrker à temps la tragique et prévisible issue
d'une croisade antisoviétique dont révaient déjà et les Munichois, et les
temporisateurs de la « drüle de guerreo, et les o pan-européens » du
groupe Goerdeler...
II était inévitable qu'une teile évocation d'un passé proche débouche
dans les plus brülantes préoccupations du présent. C'est pourquoi
peut sembler passablement oiseux de se demander quelle part d'o oppor-
tunité », de o choix du moment » il y a dans la publication à Moscou du
sténogramme des entretiens de Gaulle.Staline de 1944 que reprend avec
d'autres documenta le no 12 de Recherches Internationales.
II s'agit ineontestablement d'histoire. A Téhéran en 1943, les Anglo-
Américains étudiaient le démembrement de l'Allemagne en cirtq petits
Etats et il fallait que Staline rappelle que les Hitler passent et que le
peuple allemand demeure. A fautomne 1944 le plan Morgenthau visait
k faire de l'Allemagne o un pays de champs et de pfiturages ». A Moscou,
de Gaulle parlait d'annexer è la France la rive gauche du libio. Tout
eeci na pas empiché les membres de ce o bloc occidental a dont de
Gaulle et Bidault niaient alors la gestation, de miser très vite sur la
remilitarisation de l'Allemagne de Bonn !
C'est done qu'à d. té de ce qui appartient à l'histoire, les pièces
publiées sur les conversations qui précédèrent la conclusion du traité
franco-soviétique d'amitié et d'assistance mutuelle de 1944 peuvent encore
aider à la compréhension du problème allemand de 1959. Il est, par
suite, superflu et puéril de s'appliquer à chercher comme M. Féron s'il
s'agit de la part de l'U.R.S.S. d'une dénonciation des o vrais Sentiments »
de De Gaulle à 'Intention d'Adenauer ou d'une tentative pour éveiller
ehe« de Gaulle la nostalgie de 1944 ! Pour nous Français, ces textes
rappellent bien plutét quelques données fondamentales de ce que
de Gaulle appelait o la nature des choses »...
De méme qu'aujourd'hui, nous y voyons de Gaulle reconnaitre en
paroles la ligue Oder-Neisse, mais rechigner à considérer le gouverne.
ACTUA LITES 155

ment de la Pologne populaire comme pleinement souverain "...II


eondamne la politique absurde du Colonel Beck en 1938-39; mais ii faut
que Staline lui explique ce que hat l'action criminelle de Bor-Komorovski
déclenchant prématurément Pinsurrection de Varsovie ". Ii n'est pas
douteux que Staline parlait ä qui ne pouvait guère entendre : face aux
représentants authentiques de la résistance populaire, de Gaulle, par
esprit de raste et parallélisme de destinées, se sentait solidaire des
exilia coupM de leurs nations et comme eux jouet d'intérits économiques
et politiques considerables, solution de rechange pour des possidants
aux abois...
Mais alors, justement, la « nature des choses » &ah la plus forte.
On mesure certes le contraste entre les réticences des Anglo-Saxons (qui,
malgré l'avis contraire du gouvernement soviétique, refusaient ä la
France Pentrée dans la commission consultative européenne, quitte ä
faire croire ensuite « confidentiellement » ä son représentant que ce refus
venait de l'U.R.S.S. !) et la pleine loyauté de la diplomatie de l'Etat
socialiste. II semble bien, d'entre part, que de Gaulle, chargeant l'Angle-
terre « jamais pressée d'intervenir en cas de conflit » et avec qui tant de
points de frictions — sebo lui — subsistaient, refusa le pacte tripartite
anglo-franco-soviétique et préféra le pacte franco-soviétique, avec le
secret espoir de mesurer une politique de bascule et de jouer un temps
Moscou eontre Londres.
Ces vaines jongleries ne doivent pas masquer l'essentiel. Les entretiens
de Gaulle-Staline révèlent une commune conscience du péril mortel que
pouvait étre une renaissance du militarisme allemand et la commune
volonté de l'empécher par une solide alliance. Le traité paraphé en
1944 fui revisé par Georges Bidault dès 1947. En 1954 encore, Soustelle
accusait vertueusement les artisans de la C.E.D. de le traiter en « ehiffon
de papier » ! Aujourd'hui, la diplomatie française tisse avec Bonn mille
liens on elle perd taute liberté d'action. On comprend que des études
historiques qui établissent la continuité des intrigues et des trahisons de
la bourgeoisie francaise de Munich 1938 ä Genève 1959 ne lui plaisent
pas et qu'elle tente d'en paralyser la diffusion. La riposte se definid
d'elle-méme : les faire massivement connaitre.
Jean GACON.

11. On eonge l'incroyable affaire récente de la bibliothèque polonaiee


de Parle que ion prétend maintenir tous le contróle dm emigrée.
12. Le n. 9-10 de Recherche« Internationales contient une très deute
étude de Harziuki sur les circonstances qui préludèrent ä cette ineurrection.
REVUE DE PRESSE

Nous tenons à remercier ici nos confrires de la presse de gauche,


voire de la presse libérale, qui ont bit litiére de tout esprit partisan
pour rendre compte de documents certes sensationnels, mais publiés
par nos soins. II s'agit en particulier de notre dernier numéro, qui
apportait sur des questions quotidiennement traitées par cette presse
— celles de l'armée et de la guerre d'Algérie — des points de von neu /5
et originaux. II s'agit aussi des documents versés à l'histoire de notre
temps par Recherches Internationales dans son N° 12 : le texte des entre-
tiens militaires anglo-franco-soviétiques damit 1939 et celui des entre-
nein de Gaulle-Staline de 1944.

Gest ainsi que nous Urans dons ce journal du soir, connu pour
Pétendue de son information et son objectivité

Le Monde, juin 1959.

De mime, deux hebdomadaires qui n'entendent laisser passer aucun


document humain, aucun point de roe neuf, aucune révélation busto-
riggte sans les signaler et les commenter, s'expriment dans ces termes

L'Express, juin 1959

On ;losem, il est vrai, cene réserve formulée par France-Observateur

France-Observateur, juin 1959.

Merci encore it nos confréres, incapables, ramme on le voit, de se plier


ir une consigne de silence, (Feit nenne.

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numéroté de 1 ir 5.000, imprimé en trois couleurs et illustré
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mentation unique, sur les musiques populaires et savantes de la
Hongrie, sur Liszt, Erkel, Kodaly et Bartok, ainsi que sur les
musiciens hongrois vivant en France.
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B. Szabolcsi La musique des tziganes.
A. Molnar Passé et présent de la musique de chambre
hongroise.
Fasang L'enseignement de la musique en Hongrie.
Jean Vigué Aspects ineonnus de Franz Liszt.
Henil Potiron François Erkel.
Szöllisy Zoltan Kodaly.
B. Szabolcsi Bartok et le Mandarin Merveilleux.
Karpati Les recherches de Bartok en Afrique du Nord.
José Bruyr Operettes françaises, viennoises et hongroises.
Arthur Hoérée Tibor Harsanyi.
Serge Moreux Joseph Kosma.
Etc., etc.

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mais aussi paree qu'il avait compris ce que signifient ces décou-
vertes pour l'avenir de Phomme. 11 acceptait pleinement la respon-
sabilité sociale des scientifiques pour empècher que les découvertes
de la science soient détournées à des Lins de destruction et pour
sauvegarder la paja, afin que ces dons de la seience puissent servir
au biemétre des hommes.
Les textes réunis dans ce recueil donnent l'expression des divers
aspects de son ceuvre. On y trouve les textes originaux des commu-
nications sur ses grandes découvertes coneernant la radio-activité
et, dans des apereus plus généraux, ce qu'il pensait de la marche
et de l'avenir des aciences. On y trouve aussi certaines de ses
interventions aux Congrès du Parti Communiste Franeais, au
Front National, ainsi que quelques-unes des grandes idées qu'il
exprimait au sein du Mouvement Mondial de la Paja, dont il hat
l'un des fondateurs et le Président. Enfin, quelques textes communs
rappellent combien Lot féconde la collaboration de Frédérie et
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WALLON 11
Jacques ARNAULT et André GISSELBRECHT : Aperçus sur l'ensei-
gnement privé en France 26
Roland WEYL : La tentation fasciste 90
Pierre JUQUIN : André Malraux, ministre (II) 95
Ajoy GHOSH : Le paradoxe de Nehru 108
Jean MARCENAC : Yvonne Mottet, la femme et le réel 122

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Annick et André LIBERATI : Roses ä crédit o 147
Jean GACON : La seconde guerre mondiale ä l'ordre du jour 149
Revue de presse 156

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Le message de SEKOU TOURE au IV Congres des
Noirs, n° 106.

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