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la

nouvelle
critique
L'UNIVERSITE ET L'AVENIR DE LA NATION
par J. Orcel, L. Barrabé, E. Tersen, F. Séclet-Riou,
J. Chambaz, B. Gulon.

r
D Pierre Klotz Les médecins et la santé
Roland Desné 103 décrets sur la culture

Michel Simon
Les rocines sociales de la social-démocratie
dans le département du Nord


Pierrette Le Corre
Itinéraire de Graham Greene
Roger V. Henri La connaissance de l'Univers
André Gisselbrecht « Les Séquestrés d'Altona »
Jean Massin « Le Dernier des Justes»

ACTUALITES
Les Idées, le Cinéma, les Livres, par P. Juquin,
J.-M. Aucuy, M. Moissonnier, L. Séve.

revue mensuelle
décembre 1959 - lle année 111
la nouvelle critique
revue du marxisme militant

Comité de rédaction Directeur politique


Guy BESSE
Jacques ARNAULT
Rédacteur en chef
Jean-Marie AUZIAS, Lyon
Jacques ARNAULT
Guy BESSE
Jacques CHAMBAZ Rédacteur en ehe! adjoint
Henri CLAUDE Andre GISSELBRECHT
Francis COHEN Secrétaire de rédaction
Pierre DAIX Jean ROLLIN
Roland DESNE
Marcel EGRETAUD REDACTION, ADMINISTRATION
Jean FREVILLE
Louis FRUHLING, Strasbourg
ET SERVICE ABONNEMENTS
95-97, Bd de Sebastopol, Paris (2,)
Andre GISSELBRECHT
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François LURCAT ABONNEMENTS France Etrang.
Jean MARCENAC Fr. Fr.
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Antoine PELLETIER 3 mois (3 n.. ) .... 700, Pas
Andre RADIGUET d'abon-
Jean ROLLIN 6 mois (5 no. ) .... 1.150 nement
Alain ROUX (Pour tout changement d'adresse,
envoyer la derniäre étiquette et
Luden SEVE, Marseille 30 fr. en timbres.)
Jean SURET-CANALE
Boris TASLITZKY ENTE AUX LIBRAIRES
Guy TISSIER 24, rue Racine, Paris (6n1
Michel VERRET, Nantes ENTE AU X ORGANISAT IONS
Roland WEYL C.D.L.P., 142, Bd Diderot, Paris

Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec


un príncipe nouveau : voici la vérité, c'est ici qu'il laut tomber
genoux. Mais nous rattachons notre critique ti la critique de la
politique, à la prise de porti en politique, done à des luttes réelles
et l'y identifions. KARL MARX.
LES FORCES EXISTENT

De la reconnaissance du principe de l'autodétermination


des Algériens annonce du voyage de Khrouchtchev. en un
peu plus d'un an de pouvoir personnel, les choses prennent
une tournure que l'on eiit difficilement imaginée teile. Et
l'attentiste de s'ébaudir. D'ailleurs les communistes le disent
« les contradictions de la bourgeoisie... », « ses intérits supé-
rieurs... », « le renforcement du camp socialiste...». Au bord
de se demander s'il n'aurait pas dri voter « oui » avecles
autres, l'attentiste se tranquillise : pourquoi ne pas laisier
faire le temps qui travaille si bien ?
L'esprit chagrin, lui, n'a jamais été aussi inquiet : le pou-
voir personnel ne peut pas faire de bonne politique; et s'il
fait une politique qui va dans le sens que Phomme de pro-
grès souhaite, alors peste soit de la bonne politique — et
peste soit des communistes qui, en soulignant ce qui va dans
le sens du progrès, contribuent de toute kur autorité ì ren-
torcer ce pouvoir !
C'est que le premier, comme pour le second, ne conçoivent
pas de possibilité d'expliquer et d'apprécier les changements
qui s'opèrent sous nos yeux autrement qu'en les
compte des mérites personnels des individus qui lesmettant au
négocient.
Certes, ò l'allure oü évoluent les rapports politiques au
stade actuel de la crise générale du capitalisme, il y a quel-
que mérite à identifier les problèmes qui nous sont posés
mesure qu'ils apparaissent.
Une partie des couches qui, le plus sincèrement, se rési-
gnent ò ralliance avec le prolétariat, n'a pas renoncé ii la
1
2 ROLAND WEYL

vieille gageure d'échapper aux nécessités de l'action : l'hypo-


thèse d'un régime autoritaire bourgeois qui se révèlerait dif-
férent de ce qu'ils avaient légitimement craint, les délivre
de la réalité.
Autre forme de divine surprise : tout ne deviendrait-il
pas plus simple. si l'on pouvait penser que le régime, ayant
reçu la révélation de la vérité, s'était converti au progrès
social, et s'il ne restait plus maintenant qu'à le laisser avancer
ci mesure que sa bonne volonté et sa clairvoyance léveraient
les obstacles : aujourd'hui, Pautodétermination succédant
l'« Algérie française », l'émulation dans les échanges Est-Ouest
faisant suite à la bouderie des premiers signes de détente.
Pourquoi ramende honorable ne se poursuivrait-elle pas ?
Et pourquoi ne pas y croire ? Le gouvernement n'est-il pas
revenu, en taut ou partie, sur sa décision concernant les
anciens combattants, les sursis, la sécurité sociale, Algérie,
les rapports Est-Ouest ?
11 n'est pourtant pas contestable qu'il ne s'agit pas
d'une reconnaissance d'injustices ou de bévues commises,
mais de mises en échec successives dues aussi ix la résistance
tont& active, tantiit passive du peuple français.
II est de bon ton de faire fi de cette résistance paar la
raison qu'elle ne se traduirait pas toujours dans des mani-
festations spectaculaires, et si l'on concède le caractère de
recul sous la poussée des masses sur l'af faire des trois mille
francs, on voudrait isoler cet exemple et lui dénier pour l'en-
s-emble de la politique française une valeur démonstrative.
N'est-ce pourtant pas à l'épreuve de tests comme
que le gouvernement et le pouvoir ont pris la mesure de
leur propre efficacité et de la prudence qui leur commandait
de ne rien entreprendre dans aucun ¿amaine qu'en fonction
de leur capacité d'imposer ?
Sans doute ont joué les succès de la politique de paix de
l'Union soviétique; nzais peut-on, sans sous-estimer la portée
de ces su,ccès eux-ntimes, ne les consiziérer qu'en raison de
leur influence directe sur l'échec de la politique d'isolement
de la diplomatie française à Pheure de la détente, et ne pas
prendre en considération son impopularité dons Popinion
française conquise à la détente qui s'opérait au-delii de ses
f rontières ?
Et n'est-il pas vrai que si le gouvernement en est vertu
en moins de deux mois à passer de l'exaltation du splendide
isolement is la compétition dans le rapprochement. est-ce
seulement parce que cet isolement ne lui était plus possible
LES FORCES EXISTENT 3

sur le plan international ou bien au.ssi paree que l'opinion


française ne morden' » pas?
N'est-il pas vrai que le passage en moins d'un an de
l'exigence de la capitulation sans conditions à la reconnais-
sance du principe de reutodetermination ne peut pas seule-
ment s'expliquer par le besoin qu'a la bourgeoisie imperia-
liste d'en terminer ? (Elle a d'abord tenté d'en terminer
autrement.) Si aujourcl'hui d'autres ouvertures se precisent,
n'est-ce pas, d'une part, en raison de la force de résistance
d'un peuple colonise et aussi du désir du peuple français
de rechercher une issue négociée ?
Est-il contestable, en effet, que dons le mime temps oft
Khrouchtchev est invite en France, le representant de la
France à l'O.N.U. déclare faire fi du vmu de l'Assemblee
génerale sur les expériences atomiques et ref use de sieger
l'occasion du debat sur l'Algérie; que dans le meme temps
ob de Gaulle proclame son désir de voir respecter la fron-
tière Oder-Neisse, il affirme une solidarité totale avec
Adenauer qui la refuse ?
Les changements politiques, mime limites, auxquels nous
assistons, scort d'une très grande portée, mais darus la mesure
seulement ob Von prend garde (comme font les communistes,
et c'est la raison pour laquelle ils ne les sous-estiment pas)
de ne pos les apprécier en termes de confiance ou de banne
volonté, amis comme le témoignage d'un rapport de brees.
V °Hä. il est vrai, un re gime dont le sort mérite rellexion.
11 fallait en finir avec ces Français « ingouvernables ». 11
fallait prevenir, pendant qu'il en etait temps encore, les
changements qui se dessinaient et qui eussent apporte une
solution négociée en Algerie, une politique française de
detente et le cortege de pro gres démocratiques et sociaux
que ce changement d'orientation eût necessairement
Et en moins d'un an voller les memes, de Mollet à Pinay,
rassemblis autour de De Gaulle, ramenes au problème pre-
cédent. Ne de la resignation et non de l'enthousiasme. voici
le regime confronte avec la déception et le scepticisme de
ceux que ces mesures ne concernent pas directement et avec
le refus de ceux qu'elles concernent. Un an a suffi pour
démontrer que, au stade actuel de l'expérience des masses
en France, dans le contexte international que nous connais-
sons. les décrets ne suffisent plus à qui n'a pas les moyens
de les appliquer; et que leur application n'est pas seulement
une affaire de coercition, mais aussi d'adhésion, au moins
ROLAND WEYL

d'une partie importante des masses, et que, sans cette adhé-


sion, la coercition sur l'autre partie, du moins par les voies
égales, relève du domaine de l'utopie.
Alors se pose ti nouveau et avec la force accrue d'une
expérience enrichie, la question de savoir comment en sortir.
Lorsqu'on voit comment au sein de l'actuelle Assemblée,
la poussée des anciens combattants provoque des remous jus-
qu'au sein du groupe U.N.R., comment éclate en n'Ame temps
le caractère illusoire du Parlement et de ce qu'il en coüte
de n'en avoir pas un atare, on imagine aisément, is la condi-
tion de ne pas se risquer à en dessiner le processus &iris
ses détails, comment l'obligation d'imposer le changement de
politique dont les actuels ébranlements sont la promesse,
imposera comme une nécessité objective à toas ceux qui
auront intérét ti ces changements, de réaliser ensemble,
concrètement, une démocratie nouvelle qui trouvera sa vigueur
et l'el ficacité de ses formes dans la nécessité qui s'imposera
elle de lutter pour triompher. Elle ne sera plus celle de
la IV République, non pas seulement par choix, mais paree
que les conditions qui la détermineront, par la force des
choses, ne seront plus les mémes.
Un an seulement; et sans se bercer car les
premiers signes de changement ne sont pas le gage d'un
renon,cement de l'adversaire, mais au contraire la promesse
de son exaspération (voir les tentatives de regroupement
fasciste Bidault-Soustelle), quelle richesse d'expérience et
de vérification ! Ce peuple que Pon disait prét à tules les
abdications, à toutes les soumissions, qui ne renonce pas
délendre ses droits, qui ne salue dans les initiatives du pou-
voir personnel que celles qui lui conviennent paree que ce
sont celles qu'il voulait, et qui garde sa liberté de combattre
dans le m'Ame temps, celles dont il ne veut pas. Ce faisant,
déjà, et quelles que soient encore ses illusions sur ce pouvoir,
ne prend-il pas date pour la reconquite de son droit à déter-
miner son propre avenir ?
Alors, les ¡orces populaires nécessaires ti un renouveau
existent. Qu'attendent les !orces de gauche ? La droite n'est
forte, c'est le cas de le dire, que de I' absence d'organisation
de la gauche. Et en France, pas de gauche forte sans le coopé-
ration avec le Parti eommuniste. Toute l'expérience de ces
dernières années ne montre-t-elle pas à l'évidence le gaspillage
considérable d'efforts que représentent toutes les tentatives
5
LES FORCES EXISTENT

de criation de groupements, comités, revues, de toutes natures,


qui veulent ignorer le Porti communiste comme tel ?
La coopération, à la base, sur des points limités (secante
sociale, anciens combattants, sursis) a déjà montré son effi-
cacité. Elle doit s'étendre au plus töt et s'organiser.
Que ce solt dans le domaine de la Santé, de l'Université,
de la Culture, dont nous abordons dans ce numéro quelques
aspects, les téches u résoudre sont immenses si la France veut
se mettre au rythme des temps nouveaux.
Pour les résoudre, il laut d'une part l'unité des rangs de
la (lasse duvrière, et d'abord Faction commune des tra-
vailleurs communistes et socialistes (Michel Simon apporte
ici, sur ce point, des éléments d'appréciation qui nous sem-
blent très importants).
II laut aussi la coopération des intellectuels de gaucho
la clarté idéologique en est la condition; André Gisselbrecht
le confirme ig pro pos des Séquestrés d'Altona.
C'est la fierté des communistes de pouvoir se dire qu'ils
sont pour quelque chose dans les changements intervenus.
Dans la mesure oü lis s'ef forcent à la fois, à chaque pas du
chemin, de prendre date et de montrer, sans concession de
principe, les termes de la bataille d'ensemble; mais aussi
dans la mesure oü ils s'assignent dons la vio de tous les
jours, la tciche d'aider les uns et les autres, partout oh
se trouvent, et au fur et it mesure que les problèmes se
posent, sur quelque point de detail que ce soit, ix faire leur
expérience, et ci en faire sentir le poids au pouvoir.
De la, ils tirent l'enseignement que c'est dans cette voie
qu'il laut persévérer :ò mesure que les problèmes se posent,
s'emparer de chaque succès, de chaque progrès, non pas paar
prophétiser sur l'inévitable constance du progres, mais pour
que chocan vérifie le poids de sa propre intervention, et la
nécessité — en ménte temps que le profit — de l'accentua-
tion de son ef fort et de sa pesée, partout, toujours, sur les
petites questions et sur les plus importantes, pour forger dons
la résistance aux forces du passé, les forces d'un inéluctable
avenir.

Roland WEYL.
LES MEDECINS ET LA SANTE

Récemment se sont tenues Saint-Ouen deux journées d'études


consacrées aux proLlemes de la santé en France. Plosieurs cen-
taines de médecins communistes, dentistes, pharmaeiens, adminis-
trateurs, membres du personnel de santé participerent à ces travaux.
Le D r Pierre Klotz, Professeur au College de Médecine des
hipitaux de Paris, fut chargé, la fin des journées, de faire
le bilan des discussions engagées au sein des diverses commissions
de travail. C'est le texte de cette intervention du Dr Pierre Klotz
que nous sommes heureux de publier ici.

Ces journées sont placees essentiellement sous le signe


du droit à la santé de la population et non pas bien entendu
sous le signe des revendications des médecins; le probleme
qui nous occupe, c'est le droit de chacun à la santé, c'est
la lutte contre l'inégalité encore trop criante devant la
maladie. Bosquet nous rappelait dans son rapport introduetif
que deux tiers des Franceis sont encore privés des moyens
matériels de diagnostic et de traitement et que Paris effectue
40 0/o des dépenses totales d'examens de laboratoire et 35%
des dépenses de soma dentaires et radiologiques. II disait
encore que le nombre des médecins par rapport it la popu-
lation vare en proportion inverse des besoins médicaux
c'est-à-dire, une fois de plus, et nous le savions déjà, qu'il
n'y a pas pléthore médicale mais seulement mauvaise répar-
tition des médecins.
Il m'a semblé que les deux éléments fondamentaux qui
coloraient tous nos débats étaient tout d'abord un premier
probleme, énorme, qui domine toutes les discussions, le pro.
bléme des crédits; ces crédits ridicules accordés it la Santé
LES MEDECINS 7

Publique dans notre pays : 2 % du budget de l'Etat; et, un


deuxième problème également très important, qui est celni
de la mentalité médicale, encore dominée par une coneeption
tout à fait démodée, tout à fait archaique, de Porganisation
de la médecine aussi bien sur le plan hospitalier que sur
le plan de la recherche, de l'enseignement ou de la médecine
praticienne.
Tous nos efforts, done, doivent tendre vers une médecine
rénovée, assurant la gratuité ou la quasi gratuité de tous les
actes médicaux et établissant enfin cette fameuse égalité
devant la maladie que nous voulons voir apparaitre.

L'exereice en elientile de vine.


Nous allons prendre les chapitres les uns après les autres,
en commencant par le plus important — en tout cae par le
nombre des médecins qui s'y intéressent — le problème de
l'exercice en elientèle de ville. Les médecins francais dans
leur ensemble, et pas seulement les médecins communistes,
ont pris conscience de l'impossibilité d'exercer seuls actuel-
lement leur métier de facon artisanale dans leur cabinet.
Constamment, ils ont besoin de faire appel à des centres de
diagnostic, it des examens de laboratoire; jis doivent souvent
confier le malade it Phópital et hésitent it le faire de peur
de « perdre le malade »; devant ces diverses nécessités, le
médecin ne se sent plus it son aise dans sa fonetion artisanale.
Si les médecins eontinuent à défendre ce qu'ils appellent leur
liberté, nous savons très bien que rette liberté est très rela-
tive; nona savons très bien en particulier que le médecin
pratieien est esclave de ses malades dans une certaine mesure,
qu'il est bridé dans ses prescriptions par les impératifs de
la mode, dans son désir d'examen de laboratoire, par les
arrière-pensées du malade, et surtout qu'il ne peut pas faire,
comme il le désirerait, un séjour prolongé it l'Université
quelques années après son installation pour apprendre les
derniers perfeetionnements; ceci lui est totalement interdit
par les rivalités de elientèle; ii ne peut pas quitter la sienne.
Enfin, il se plaint aussi de ne pas avoir de liens suffisants
avec la médecine hospitalière.
Done, le travail du médecin praticien est aetuellement
asees difficile malgré une situation matérielle convenable.
Et, personnellement, nous restons fidèles avec les propositiorut
que nous faisons depuis de nombreuses années; c'est-it-dire
8 H.-PIERRE IfiDTZ

que, pour nous, le paiement ä l'acte dégrade, pourrit les


rapports médicaux. Supprimer les rapports d'argent entre
malades et médecins reste l'idée directrice de toute organi-
sation de l'exercice médica! en clientèle de ville.
Cependant, je crois que nous avons tous été d'accord pour
dire qu'il était impossible de fonctionnariser le corps médi-
ca! tout entier: par ailleurs, ce n'était probablement pas
souhaitable dans les conditions actuelles. Lorsque l'Etat a une
structure et une politique antisociale, la médecine étatisée
risque fort d'étre une médecine antisociale, c'est-à-dire une
médecine pas assez pourvue de crédits et où les choscs seront
peut-étre orientées dans un esprit de rentabilité, de produc-
tivité, de récupérabilité des travailleurs, etc. Done, il ne saurait
itre question actuellement, dans notre société, de proposer
une fonctionnarisation des médecins praticiens. Que peut
done faire le médecin praticien communiste ? II doit lutter
pour l'abrogation des ordonnances de 1958 et lutter avec
ceux qui luttent dans ce sens; il doit enfin agir pour le rem-
boursement effectif, ä 80 %, de la valeur réelle des actes
rnédicaux, après convention passée avec la Sécurité Sociale.
Du cöté de la Sécurité Sociale, on nous a dit , de facon tout
fait formelle, que cene valeur des actes médicaux pouvait
'Are réellement discutée sur des bases nouvelles, et que si
la Sécurité Sociale avait souvent des difficultés pour ajuster
ses tarifs sur ceux des syndicats médicaux, c'est fondamen-
talement, et nous devons insister là-dessus, paree que les
crédits de la Sécurité Sociale étaient détournés par l'Etat
ou ne rentraient pas régulièrement; en un mot qu'il n'y a
pas d'opposition de principe, bien au contraire, entre la posi-
tion de la Sécurité Sociale et les revendications des médeeins
quand celles-ei sont justifiées.

Les centres de sante.

Dans le domaine de la médecine de ville, 130118 poussons


la création des centres de santé; nous avons été unanimes
dans ce sens pour conclure que ces centres de diagnostic et
de traitement constituent une étape, un progrès vers une
médecine mieux organisée. Ces centres peuvent ètre des cabi-
neta de groupe, mais il est priférable qu'ils soient des centres
syndicalistes, ou municipaux, ou mutualistes; ou encole des
centres gérés par la Sécurité Sociale. Comme on y a insisté
fortement, la médecine d'équipe n'est pas nécessairement une
LES MEDEC1NS 9

médecine de qualité. Il est bien évident que dans ces centres,


ii faut veiller à la bonne Organisation technique et seien-
tifique. La quasi totalité d'entre nous insistent pour réclamer
de ne pas avoir plus de dix malades à leur consultation pour
une vacation de deux heures. C'est un grand maximum; et
certains médecins sont méme arrives à obtenir mieux et avoir
seulement sept ou huit malades. Je crois que c'est fonda-
mental non pas dans l'intérét du médecin, mais j'y insiste
fortement, dans l'intérét du malade; c'est pourquoi sur ce
point nous devons discuter, quelquefois méme lutter, avec
une administration qui pourra étre amie mais cependant
en désaccord avec nous sur ce principe d'organisation; nous
ne devrons pas céder sur ce point qui est fondamental si
nous voulons que cette médecine, que nous préconisons, reste
une médecine de qualité et que le malade se sente là comme
s'il était dans le cabinet de son médecin traitant, avec la
méme ambiance, avec la méme confianee, et les possibilités
techniques en plus.
La médecine d'équipe, si elle n'est pas nécessairement
une médecine de qualité, mais elle doit l'étre, n'est pas non
plus nécessairement une médecine progressiste, et nous nous
somrnes accordés pour considérer que tout dépend de son
contenu social; c'est pourquoi les cabinets de groupe peuvent
étre ou ne pas étre des formes de progres; tont dépend du
principe qui les gouverne : tout est-il fait dans l'intérét des
malades, ou non ? II est clair que dans tous ces centres de
diagnostie, il faut supprimer le paiement direct du malade
au médecin, et méme plus généralement le gain à l'acte;
toute la marche de l'établissement doit étre orientée dans
l'intérét des usagers, en faisant aux médecins une situation
digne et honorable.
Les conclusions de la commission des médecins de dispen-
saires sont formelles sur deux points. Le premier : l'équipe
doit assurer les soma à domicile; cela est peut-étre diffirile
réaliser dans les formes actuelles de l'exerciee de la méde-
eine, mais enfin des exemples ont montré que c'était possible.
Le deuxiéme : il doit y avoir participation des médecins à
la direction des centres de santé. Sur ce point, qui est si
important, qui sera peut-étre discute" à nouveau, je voudrais,
pour dégager ma responsabilité personnelle, lire la conelu-
sion de la commission des médecins de dispensaires. Elle
réclame « la partieipation des médecins à la direction des
centres de santé, selon des modalités à préciser; les médecins
doivent étre à méme de conseiller, en ce qui concerne Pinn-
H.-PIERRE KLOTZ
10

s , le fonction-
trumentatio n , l'équipeme nt, les aménagement
nement et les perspectives générales. lis ne doivent pas are
considérés comme des employés salariés ».
Pour terminer avec cette médecine dite colleetive, nom-
de
a réjouis,
breux camarades nous ont montré, et ceci nous
qu'id était possible de maintenir dans ces centres le fameux
« colloque singulier » dont il ne faut pas tellement Tire, qui
est tout de méme très important; qu'il était possible de garder
dans ces centres à la fonction médicale sa singularité qui
s'exprime depuis toujours dans une confiance qui va d'un
homme it un autre homme.

Lee heipitaux.

Si ces données sont fondamentales, nous allons maintenant


aborder trois problèmes qui me sernblent au moins aussi
importants, qui touchent directement à la grandeur de notre
pays, dont les communistes sont les réels défenseurs, c'est-à-
dire le problème des hópitaux, le problème de la recherche et
le problème de l'enseignement.
Le problème des hópitaux est tout à hit d'actualité, vous
le savez bien, puisqu'une semaine journalistique vient d'étre
consacrée à ce thème. Nous évoquerons d'abord l'höpital,
v-u sous l'angle d'un centre de soins. Il y a une série d'idées-
forces qui sont presque des lapalissades, des évidences. Pas
d'humanisation possible des hópitaux sans modification des
locaux; on ne peut plus supporter l'existence de ces salles
eommunes où sont alignés trente malades les uns à elite' des
autres; les uns gémissent, les autres rient, d'autres meurent;
toute solution architecturale maintenant la salle commune
doit étre écartée formellement . Je pense que les protestations
ne sont pas assez grandes, aussi bien des usagers que des
médecins, et des administrateurs . Tant que persistent les
salles communes — et il y a encore au moins deux tiers des
malades parisiens qui sont hospitalisés de cene manière
n des hibpitaux
tout ce qu'on pourra écrire sur l'humanisatio
n'est que poudre aux yeux.
Un nutre problème, évident lui aussi, c'est la nécessité
d'une augmentation du personnel médica!. Là, les gens sont
moins persuadés. En fait, il est nécessaire d'augmenter le
nombre des externes, le nombre des internes, le nombre des
chefs de service. Il y a un malthusianism e tout à fait ridiculey
tous les échelons; il saute aux yeux quand on sait qu'il
11
LES MEDEC1NS

a q-uelquefois quatre-vingts ou cent candidats de valeur pour


dix places de médecins-adjoints ou de médecins-chefs
de
services des höpitaux, et si ce malthusianisme existe, c'est
paree qu'une résistance s'organise pour la defense du titre,
et chacun sait que la raison en est que ce titre donne dans
la jungle des rivalités de clientèle des avantages précieux.
Mais nous, qui cherchons Pintérét genéral, nous devons
absolument affirmer qu'il n'y a pas assez de médecins dans
les höpitaux ä tous les échelons et TIM faut en augmenter
le nombre.
Ce qui est vrai pour les médecins est beaucoup plus impor-
tant encore pour le personnel infirmier. La situation du per-
sonne infirrnier est tout ä fait dramatique; elle est catas-
trophique. Il est meme impensable que l'Assistance publique
de Paris ne se penche pas de plus près sur ce problèrne.
Vous savez que les normes sont d'une infirmière pour dix
malades; actuellement, les infirmières ont ä s'occuper de
vingt, trente malades, et quelquefois plus. Il manque huit
mille infirmières, sans compter l'insuffisance nurnérique ega-
lement criante des « servants » ou agents hospitaliers. II n'y
a pas d'humanisation possible des hópitaux sans humanisa-
tion des conditions de vie du personnel infirmier. Quand
une infirmière nous écrit qu'elle a tout juste le temps de
parlen ä un malade au moment oir elle prend sa température,
et que dans le reste de la journée, elle est prise par ses täches
pratiques et qu'il lui arrive meme d'étre obligée de faire des
travaux de ménage par manque de personnel servant, daus
ces conditions, on ne peut pas réclamer de ce personnel une
attitude plus humaine qu'il n'a; l'humanisation des höpitaux
exige bien l'humanisation des conditions de vie du personnel
infirmier. Et cela n'est pas seulement un problème de salaire;
c'est évidemment un problème de salaire et les syndicats s'en
occupent, mais c'est aussi un problème de tracasseries admi-
nistratives; trop souvent, on ne tient pas compte de leurs
préférences dans le choix des services, dans Porganisation
des gardes du dimanche, dans leur orientation vers le travail
de jour ou de nuit; ii y a lä toute une serie d'éléments dont
il faut tenir compte et ces tracasseries, ce surcroit de travail
entrainent non seulement des demissions individuelles, mais
très souvent des demissions brutales très importantes, presque
collectives; c'est ainsi qu'on a vu ä un dernier concours
d'entrée une vingtaine d'infirmières de l'A.P. qui demission-
nèrent le jour de leur nomination en payant le dédit qu'elles
doivent it PAssistance publique. Cette hémorragie est catas-
H.-PIERRE KLOTZ
12

trophique; la situation ne fait que s'aggraver; il y a là un


problème crucial dont nous devons nous occuper.
Toujours dans le domaine des hapitaux, Pensemble des
participants a été d'accord pour considérer que le plein
ternps était une nécessité absolue. Ii n'est pas utile d'insister,
nous somines tous d'accord, et depuis de nombreuses années,
zur ce point. Nous avons d'ailleurs convaincu depuis ces
années un grand nombre de médecins. Il est clair pour celui
qui fréquente les hépitaux, comme médecin ou comme malade,
que si le matin c'est une ruche, l'après-midi c'est un désert;
il n'y a presque pas d'infirmières, ou très peu, une infir-
mière pour quarante malades, et il y a eneore moins de
médecins : un interne de garde dans tont l'hépital, sans
compter celui qui feit sa contre . visite dans chaque service.
Tout est endormi, c'est l'hibernation et la vie active ne
reprendra que le lendemain matin.
Ce fonctionnement est parfaitement illogique; il est coit-
teux, nuisible pour le malade qui attend pendant des jours,
huit jours et plus, des examens de lahoratoires ou des radios.
Tout ceci doit évidemtnent disparaitre mais nécessite des
crédits.
Un problème particulier sur lequel je voudrais insister est
eelui de Penseignement feit à l'hépital, car c'est un problème
très difficile. II y a une contradietion qui est dans l'essence
méme de la fonction hospitalière. Cette contradiction est dans
l'obligation de her les nécessités de l'enseignement et le
respect dit aux malades. Les nécessités de l'enseignement sont
impérieuses, je voudrais vous en persuader; elles ont été con-
sacrées récemment par une décision des hospitaliers qui se sont
réunis en un Collège de médecine qui donne l'enseignement
clinique. II est elair que dans l'intérét des malades, dans
l'intérit de tous, cet enseignement clinique doit étre donné ;
les médecins doivent étre cliniquement qualifiés. Par conse-
quent, cette nécessité de Penseignement ne peut étre rejetée,
II faut la concilier avec les égards dus aux malades et c'est
possible, c'est réalisable à condition de supprimer ces die-
cussions ouvertes au lit du malade, ces grandes visites dans
les salles communes; il est facile de faire venir les malades
pour les examiner dans une pièce réservée, de les renvoyer
leur lit et de ne commencer la discussion commune qu'après
kur départ. D'ailleurs les méthodes modernes de films, de
prises de vues, de projections, et peut-étre un jour de télé-
vision, faciliteront cette éducation elinique; mais il y a
prohlème qui ne doit pes nous échapper : concilier les
LES MEDECINS 13

nécessités de l'enseignement et les nécessités des égards dus


aux malades.
Une autre question a été soulevée égalernent : celle de
la clinique ouverte; ii vaudrait mieux dice « entrouverte ».
Cette clinique entrouverte, c'est-à-dire ce fameux 5 Wo de lits
qui est laissé pour sa clientèle privée au médecin qui aceepte
de prendre ä Phäpital une fonction ä plein temps. En prin-
eipe nous sommes tous contre le principe de la clinique
ouverte ou entrouverte, paree qu'elle fait une distinetion
entre deux types de malades, le malade « tout cburant » et
le client privé du patron, ou de l'assistant; done distinction
qui laisse supposer, en rnettant les choses au pire, mais tout
peut se voir, des différences de traitement, d'alimentation,
etc., et cela est possible.
D'autre part, surtout, nos camarades du personnel infir-.
mier nous ont fait remarquer qu'il y avait lii une surcharge
pour un personnel qui est déjà insuffisant numériquement et
surmené. Pour toutes ces raisons, nous considérons que le
principe de la clinique ouverte est mauvais. Mais dans l'état
actuel des ehoses je crois que l'ensemble des participants de
la commission hospitalière se sont mis d'accord pour consi-
dérer que, de faeon transitionnelle, et de façon réaliste,
faut tenir compte des desiderata des médecins pour les attirer
dans ce plein temps hospitalier, et qu'ainsi on peut Aue
amené ä aceepter ce pourcentage de 5 % de lits réservés ä
la clientèle privée dans certaines circonstances et ä condition
que des mesures soient prises pour que cette décision ne crée
pas une surcharge pour le personnel infirmier.
Toujours sur le plan de Pheipital, certains participants
estiment qu'il faudrait associer les usagers ä la gestion des
häpitaux. Je crois que c'est un fait important qui me parait
devoir aller dans le sens d'une amélioration du fonctionne-
ment hospitalier.
Pour terminer, je voudrais dire qu'il inc semble que Phapi-
tal devrait devenir un jour le centre responsable en totalité
de la santé d'un secteur. Je voudrais donner un petit exemple:
j'ai vu dans une grande ville chinoise un hópital qui avait la
responsabilité de la santé de trois mille habitants de son
secteur; et eette responsabilité ii l'avait totalement les
médecins de Phiwital allaient soigner les gens chez eux,
ceux-ci venaient pour se faire hospitaliser qUand ils étaient
très malades et retrouvaient le médecin auquel ils étaient
habitués et enfin, les médecins allaient à domicile pour voir
les bien portants et faire la prévention, Péducation, etc.
H.-P1ERRE KLOTZ
14

Ceci avait tras fortement impressionné les professeurs qui


étaient mes compagnons de voyage; c'est certainement une
tendanee vers laquelle on devrait s'orienter dans le devenir
des hópitaux.

Le recherche médicale.

Le problème des chereheurs est fondamental. Vous savez


qu'il y a en France une insuffisance numérique criante de
chereheurs. Elle est tellement alarmante que mème les pou-
voirs publica s'en sont émus et qu'on en est ù eompter les
Prix Nobel qu'on n'a pas cus ou q-u'on n'aura pas. Il n'y a
pas de chercheurs. Et nos camarades de la commission de la
recherehe donnent comme explications les trois faits suivants.
Premièrement, pas de crédits. Encore moins que pour le
reste. Et dans ce tont petit crédit Recordé ä la Santé publique,
la part des chereheurs est infime. Un deuxième point : pas
d'organisation. Pour l'utilisation des maigres crédits, c'est
l'anarchie complete; chaeun essaie de se débrouiller. Et enfin
un troisième point qui me semble le plus important : il n'y
a pas de earrière de chercheur; le métier de chercheur
n'existe pas.
Je vais vous donner un exemple : j'ai un anejen interne,
q-ui a une trentaine d'années; il est non seulement anejen
interne des höpitaux mais aussi licencié ès sciences. II vonlait
entrer dans la recherche. Comme ii avait été mon interne, il
m'a demandé de l'aider. J'ai écrit trois lettres ä trois pro-
fesseurs qui jouent un r8le influent dans ces commissions
chargées de distribuer les crédits de recherche; gräce pent-
are à ces lettres, il a obtenu une situation. Et j'ai reeu an
mot de chacun de ces professeurs pour me dire combien
avait été heureux de soutenir un de mes candidats, comme
si tout cela était fait pour moi, et non pour la reeherche
(alors que ce chercheur allait dans un autre lahoratoire).
Done c'est en quelque sorte une mesure de faveur qui lui a
ouvert les portes de la recherche et le poste qu'il oceupe est
un poste de stagiaire de recherche, qui lui vaut royalement
une attribution de 55.000 franca par mois, peut-ètre un peu
plus, disons 60.000 franca avec les ä-catés. Voilä la situation
du chereheur et voilä comment on entre dans la Recherche
médicale en France.
Vous voyez que c'est une situation absolument catastro-
phique. 11 y a plus grave. Il n'y a pas de métier de chereheur,
LES Al EDECINS 15

il n'y a pas de dignité dans la carrière de chereheur, car


n'y a pas de perspectives d'avenir; le chereheur ne peut pas
devenir un chef de service dans son domaine, c'est-à-dire
un homme qui a son indépendance, son autorité sur le méme
plan qu'un enseignant ou qu'un hospitalier. II faut done
créer absolument la carrière de chercheur pour l'isoler des
nutres carrières; c'est fondamental. Et si l'on crée cette
carrière de ehercheur, alors il y aura reerutement, alors
y aura des demandes. Une petite historiette : en passant der-
nièrement par Prague, il m'a été raconté que l'on avait tout
récemment diminué le salaire des chercheurs paree qu'il y
avait trop de demandes; il devenait nécessaire d'obliger les
étudiants ä aller dans les polycliniques. Voyez, c'est le monde
renversé, c'est magnifique : tout le monde veut étre cher-
cheur, paree que c'est la profession la plus honorée, la plus
digne.
Ii faut en somme isoler eomplètement la carrière de
chereheur de eelle d'enseignant, de eelle de thérapeute;
faut supprimer ce mandarinat qui règle tout et votre commis-
sion d'études propose plusieurs choses. Elle propose premiè-
rement la création d'un organisme central qu'on pourrait
appeler « Commissariat ä la recherche » ou « Ministre de la
recherche », qui serait un commissariat vraiment effieace,
c'est-ä-dire avec des crédits et complètement indépendant, ä
la fois de la Santé publique et de l'Enseignement. Ce com.
missariat coordonnerait, contriderait, planifierait la recherche,
distribuerait les crédits et supprimerait cette anarehie. Son
comité directeur serait composé de délégués élus par l'en-
semble des chercheurs; il faudrait un système très souple avec
grandes possibilités d'échanges entre eet organisme et les
ministères de la Santé et de l'Education nationale. C'est
ainsi, par exemple, que si un chercheur désire, après plu-
sieurs années de carrière, quand il n'a plus d'idées de
recherehes, un chan«ement de poste, il devrait pouvoir étre
muté dans un poste de thérapeute ou d'enseignant. La com.
mission demande d'autre part, comme objeetif éloigné, que
soient créés des instituts de recherche spécialisés comme on
en fait dans tous les pays socialistes, et aussi en Amérique,
instituts comportant chaque département : clinique, sciences
fondamentales, chirurgie, etc., mais centrés sur un problème.
Ces instituts de recherche devraient &re indépendants des
hapitaux de soma et des facultés d'enseignement.
Ces objeetifs sont très valables; dans l'état actuel des
choses, la commission sait trés bien que tout ceci n'est pas
16 11.-PIERRE KLOTZ

réalisable immédiatement faute de crédits, ni le commissariat,


ni les instituts, ce qui ne nous empéche pas de les réclamer
et de les inscrire dans notre programme de rénovation de
la Santé publique; rnais il est des revendications actuelles
minima; il existe des unités de recherche, elles sont dissé-
minées un peu partout; qu'on les aide; qu'on assure le recru-
tement des chercheurs, en exigeant un statut du chercheur
médical et une dignité de la profession de chercheur.

L'enseignement

Nous disions plus haut que l'on manque de chercheurs,


et comment l'on en devient un. Ceci nous amène à envisager
un autre problème qui est celui de Penseignernent de la
médecine. Nous n'allons pas entrer dans le détail de cette
discussion, mais néanmoins, il m'a été demandé d'en parler,
en particulier par les participants de la commission de la
recherche et de la commission hospitalière.
Ce n'est pas iei le heu de discuter un ä un les divers
paragraphes du projet Debré, ou de tous autres projets;
nous voulons seulement affirmer un certain nombre d'idées
générales sur lesquelles nous nous sornmes mis d'accord au
cours de ces journées d'étude.
II faut premièrement assurer une démocratisation de l'en-
seignement et du recrutement médical; c'est dire que le pré-
salaire reste bien entendu une revendication primordiale.
(Et cette démocratisation de Penseignement supérieur n'est
pas un tout en soi ; elle fait partie de tout un ensemble, car
ii est frappant de voir qu'à Paris il n'y a pas assez de lycées
et que les enfants des ouvriers habituellement ne vont pas
au lycée mais rejoignent les écoles complémentaires ä la
sortie de Pécole eommunale; ainsi jis sont conduits vers un
brevet qui ne leur permet pas l'accès ä l'enseignement
supérieur.)
Dans cette démocratisation de la médecine, qui est fon-
damentale pour la transformation de la mentalité médicale,
je veux dire de la mentalité des médecins, ii faudra que Pon
veille ä ne pas commettre d'erreurs. Dans quelques pays de
démocratie populaire des erreurs avaient été commises ii ce
point de vue. Les dirigeants de ces pays pensent, à l'expérience,
qu'il faut éviter une espèce de démocratisation forcée. Des
étudiants avaient été affectés ä des postes paree qu'ils étaient
enfants d'ouvriers et bien qu'ils soient moins compétents que,
LES MEDECINS 17

par exemple, un enfant de la classe bourgeoise. Autant ii est


absolument juste — et lä ce n'est pas seulement mon opinion
que je vous donne, mais aussi celle des camarades de ces
pays — de préférer ä qualité égale un enfant venant de
la classe ouvrière puisqu'on veut assurer le renouvellement
et la démocratisation de la médecine, autant au contraire un
favoritisme mal placé sur des sujets qui ne le méritent pas a
conduit ä des résultats mauvais. Car on a fait de ces sujeta
des espèces de « petits profiteurs » qui croient que tout leur
est dü et donnent ä leur poste de très mauvais résultats.
faut done faire très attention dans ce domaine de la dérno-
cratisation des études médicales et rester dans des limites
nuancées et intelligentes. Bien entendu, nous n'en sommes
pas, en France, à la méme étape...
Le deuxième point est la nécessité d'augrnenter considéra-
blement le nombre des enseignants. Chacun sait qu'il y a une
insuffisance criante des enseignants. 11 suffit d'aller un jour
dans un amphithatre pour s'en rendre compte; on l'a dit,
on l'a répété partout, c'est une vérité pour nous comme pour
les autres branches de Penseignement supérieur. Mors que
dans les pays, j'allais dire civilises, il y a un enseignant, un
moniteur pour dix ä douze étudiants, chez nous la proportion
est cinq ä dix foja plus faible.
Il y a une mentalité des enseignants qui est complètement
ä changer, car les enseignants des facultés de médecine n'ont
presque tous, actuellement, qu'une idée en téte : éliminer le
plus possible de candidats. Et jis sont ravis quand il ont
un pourcentage de 60 % et plus d'échecs. Ceci est un non-sens
absolu; et puisque tout ä l'heure nous parlions de la Chine,
le professeur Fauvert qui participait ä cette mission médicale
en Chine a été vraiment transporté d'admiration quand on
lui expliquait que le moniteur ou le professeur qui avait la
charge d'un petit groupe d'étudiants, faisait tont ce qu'il pou-
vait pour les amener tous ä la réussite, car c'était lä son
objectif et non de les décourager et de les éliminer progres-
sivement. Ii semble extraordinaire qu'il faille rappeler des
notions de pédagogie aussi élémentaire, bien connues en ins-
truction primaire, ä savoir que la mission d'un enseignant
est de conduire le plus de gens possible vers l'acquisition des
vormaissanees et le succès.
La lutte contre cet esprit de malthusianisme qui vise ä
éliminer le plus possible d'étudiants, est la troisième donnée
générale ä prendre en considération dans toute réforme de
Penseignement.
18 1-1:PIERBE KLOTZ

D'autres point ont été envisagés, mais on entre déjà dans


le détail. Nos camarades pensent qu'il devrait y avoir un tronc
eommun d'études de cinq ans et après ces cinq ans se ferait
la divergence, les uns se dirigeant vers la polyclinique ou la
médecine praticienne, les autres vers l'internat et la médecine
hospitalière, les autres vers la recherche.
Je crois que dans ces détails on peut retenir une reven-
dication q-ui a toujours été la nötre et qui est reprise dans
les projets actuels, en particulier dans le projet Debré, la
suppression de l'externat, ou plus exactement son extension
tous; c'est-à-dire la nécessité de transformer tout étudiant
en médecine en un « faisant fonetion » d'externe, de manière
ce que chacun apprenne réellement son métier de médecin
Phópital.
Et eeci m'arnène à dire un mot du système de coneours
désuet et dangereux dans lequel nous vivons; système qui
implique un i ge avancé un bachotage ridicule, qui tue la
curiosité et le goiit pour la recherehe, qui introduit l'esprit
de sournission, sans parler des facteurs de diserimination
raciale ou autre; c'est un système absolument stupide et il
est certain que nous sommes it peu près un des derniers pays
garder ce mode de sélection pour les carrières hospitalières
ou universitaire que veulent aborder des hommes de trente-
cinq ans. Le concours de l'internat doit probablement étre
maintenu avec augmentation du pourcentage des reçus, mais
au-delä de l'internat la sélection doit se faire sur les titres et
travaux. En U.R.S.S., dans les pays de démocratie populaire,
en Amériq-ue, on a eomplètement abandonné le système des
concours qui eonduit à un bachotage permanent, oü la réussite
devient une fin en soi au heu d'étre un moyen.
Pour les autres problèmes, je serai bref. Nous sommes
d'accord pour dire que les trusts pharmaceutiques devraient
itre nationalisés; on a signalé ici que le capital d'un trust
pharmaceutique était passé de 160.000 francs en 1948
300 millions actuellement La nationalisat ion des trusts serait
une source de crédits importante pour l'organisation de la
défense de la Santé publique.
Enfin nous avons toujours considéré que le Conseil de
l'Ordre était un organisme archaique; d'autant plus qu'il est
élu sans programme, et généralement par 25 % de l'électorat
médical... Les sy-ndicats sont lä pour assurer le travail que ne
fait pas le Conseil de l'Ordre et c'est dans les syndieats que
nous devons défendre nos positions.
CES MEDECINS 19

Des théropeutes.

Comment conclure ?
Nous considérons que le droit à la santé est un droit pri-
mordial; nous devons tendre vers la gratuité de la médecine,
et pour rendre ce droit à la santé plus effectif nous devons
mettre en avant un certain nombre d'idées-forces.
La première c'est qu'on ne peut rien faire sans argent et
qu'il faut des crédits, toujours des crédits, pour les luipitaux,
les centres de diagnostics, les centres d'enseignement, etc.
La deuxième, c'est que la Sécurité sociale n'est pas contre
nous, mais avec nous, et que le boycottage de la Sécurité
sociale par les organismes officiels la place en difficulté
lorsqu'elle doit discuter avec nous de nos conventions collec-
tives, et en particulier du remboursement du ticket C; nous
devons lutter pour ce remboursement à 80 %.
Nous devons lutter aussi contre le malthusianisme médical:
il y a actuellement en France un médecin pour mille ou
onze cents habitants; en Union Soviétique il y a un médecin
pour cinq cents habitants. C'est la norme vers laquelle on
doit tendre; c'est une question de répartition, il n'y a
pléthore que dans les grandes villes.
Nous devons agir également contre l'esprit d'anarchie et
contre le mandarinat en réclamant une organisation, une pla-
nification, en particulier de la recherche. Nous devons dès
maintenant veiller à la préparation des futurs cadres; nous
devons savoir que les médecins ne sont pas seulement des
distributeurs de médicaments, et le malade n'est pas seule-
ment entre leurs mains un instrument passif sur lequel ils
exercent leur art de guérir. Le médecin, qu'il le veuille ou
non, qu'il mit psychiatre ou non, est le confident de son
mala de.
Je voudrais terminer sur cette nécessité du colloque
singulier et de la formation psychologique et sociale du
médecin. II serait nécessaire que dans nos Facultés déjà on
veille à ce problème. La formation psychologique et sociale
du médecin est fondamentale pour que dans les structures
nouvelles que nous arriverons à créer, tout se passe pour le
mieux, car ii ne suffit pas que les hópitaux soient magni-
fiques, qu'il y ait suffisamment de médecins, et de personnel,
ii faut encore que le médecin soit au plein sens du terme un
médecin, c'est-à-dire un homme persuadé que la psyehologie
de son malade, que ses conditions de vie, que ses conditions
20

d'habitation retentissent profondément sur sa santé et que,


par conséquent, tout cela c'est de la médecine. J'al entendu
dire un jour par un médecin cultivé : « La vie privée
de mes
malades ne me regarde pas; cela ne concerne que l'assistante
sociale ou le curé. » C'est impensable qu'un
médecin puisse
s'exprimer ainsi. C'est un problème fondamental pour nous
médecins que de ne pas ignorer aucune de ces données
si nous
voulons vraiment remplir, complétemela, notre röle
thérapeute.
de

Dr H.-Pierre KLOTZ.

UN ABONNEMENT D'UN AN A
LA NOUVELLE CRITIQUE
CONSTITUE AUSSI UN CADEAU DE QUALITE
A FAIRE A UN AMI
L'UNIVERSITE ET L'AVENIR DE LA NATION

J. Chambaz. — La baisse du niveau des connaissances des


élèves est, depuis quelque temps, très souvent invoquée.
Cette baisse sert de prétexte ä de nombreuses réformes
(vacances, baccalauréat, etc.). Elle a servi it justifier des
mesures récentes de earactère malthusianiste dans l'enseigne-
ment supérieur.
Y a-t-il effectivement beisse du niveau des connaissances
des élèves ? Si oui, comment se manifeste-t-elle ? A quoi
est-elle due ? Comment devons-nous l'aborder ?
Tons ceux qui sont réunis ici ont une déjà long,ue expé-
rience de la fonction enseignante : Jean Orcel, professeur
au Museum, Louis Barrabé, professeur i la Sorbonne, Emile
Tersen, professeur de première supérieure, Fernande Seelet-
Riou, inspectriee de l'enseignement primaire et professeur
d'Ecole Normale d'Institutrices, Bernard Gulon, instituteur:
pour ce qui me concerne, Yenseigne dans le second degré.
Voilä done les questions posées. Est-il possible d'apporter
des éléments de réponse ?

L. Barrabé. — Je considère qu'il n'y a pas de baisse


du niveau d'étude de l'enseignement supérieur, tont au moins
en ce qui coneerne les étudiants au niveau du deuxième
cycle, c'est-à-dire de la licence. En effet, l'enseignement du
premier cycle, c'est-à-dire de « propédeutique » dont la durée
pour la moyenne des étudiants est de deux ans, entrame
indiscutablement Paccès ä un niveau de eulture bien supé-
rieur à celui du baccalauréat tel qu'il existait ä une époque
oü la propédeutique n'était pas obligatoire, c'est-à-dire avant
22 ENTRETIEN

1948; la plupart des étudiants, en sciences naturelles tout au


moins, s'attaquaient alors directement à la préparation de la
licence.
Enseignant depuis trente ans, il m'a été possible d'appré-
cier eette différence de niveau, bien que la plupart des étu-
diants qui fréquentent mon laboratoire aient obtenu plusieurs
certificats de licence au préalable. La plupart d'entre eux sont
titulaires du S.P.C.N., mais un assez grand nombre du M.P.C.
et leur culture en physique et en chimie u l'heure actuelle
kur permet d'approfondir leurs études beaucoup plus faci-
lement que leurs devanciers n'ayant pas préparé une propé-
deutiq-ue. Il me parait par suite difficile d'expliquer l'impres-
sion de plusieurs collègues qui jugent particulièrement bas
le niveau de la grande majorité de leurs élèves. Tous, cepen-
daut, out obtenu un certificat de propédeutique avant de
commencer la préparation d'une licence.
J. Orcel. — Pour confirmer ce que vient de dire mon
collègue, je rapporterai une réflexion de Joliot-Curie, peu de
temps avant sa mort. En ce qui coneerne la physique
nucléaire, Joliot estimait que dans le domaine de ses recher-
ches et de son enseignement, il n'y avait pas de baisse de
niveau des études et des connaissances des élèves et il consi-
dérait que, dans ce domaine, nous formions des cadres
solides pour l'avenir. Je erois que cela se confirme actuelle-
ment encore pour tous les groupes d'étudiants et de eher-
cheurs qui gravitent autour et dans le laboratoire de physique
nucléaire d'Orsay. Par contre, dans d'autres secteurs de la
recherehe, il y a peut-itre des faiblesses.

E. Tersen. — Je crois qu'il faudrait situer dans le temps


cene question du niveau des connaissances. J'ai été frappé
un jour par la réflexion d'un président de jury. II reprochait
ä un candidat avec une véhémence et une indignation sin-
cères de ne pas connaitre tel livre majeur; ii s'arréta brus-
quetnent et dit : « Mais, au feit, quand j'avais leur äge,
je ne le connaissais pas non plus ! n
Voilä quinze ans que je suis professeur de première supé-
rieure et je ne puis pas dire que j'ai constaté une baisse de
niveau; le niveau était bas au lendemain de la Libération
pour des raisons inhérentes è la situation, mais depuis, les
choses se sont améliorées.
Dans ma discipline comme dans la plupart des disciplines,
ii faut tenir compte d'un certain nombre d'éléments : il y
L'UNIVERSITE 23

la variation du contenu de notre enseignement. Autrefois,


on faisait une histoire d'événements (je suis historien); on y
a ajouté depuis une histoire économique, sociale, des cultures.
On tend réaliser ce qu'on appelle l'histoire totale. Cela
represente pour les élèves une somme d'acquisitions très
considérable. Je suis parfois étonné : nous n'aurions pas,
autrefois, obtenu des exposés d'ordre économico-social tels
que ceux que nous obtenons maintenant. Je crois aussi qu'une
des raisons de l'apparente bajase de niveau des connaissances
résulte de ce que, pour les jeunes générations, des quantités
de curiosités nouvelles se posent it un rythme très rapide.
11 y a par ailleurs une tendance plus grande it la spécia-
lisation.
En ce qui concerne plus généralement la culture, ii fau-
drait aussi tenir compte de l'origine sociale des nouveaux
élèves. 11 fut un temps (fin du XIX et début du XX') oil
l'accès ä la culture supérieure était la continuation d'une
pénétration progressive de la culture qui se faisait par l'en-
seignement primaire puis se poursuivait par le secondaire;
par l'action de la famille aussi; accédaient ä l'enseignement
supérieur les enfants des couches supérieures de la societé
ou de la moyenne, et, exceptionnellement, de la petite bour-
geoisie. Actuellement, nous avons quantité d'élèves qui sont
issus de milieux sociaux relativement modestes, et qui ne
trouvent pas dans leur famille un soutien culturel; jis sont
seuls et se font seuls. Cette espèce d'accumulation naturelle
de connaissances que donnaient les conversations avec les
parents, avec les amis, l'usage de la bibliothèque familiale,
toutes ces choses-lä que nous avons pu connaitre, jis les
connaissent difficilernent. C'est d'ailleurs, je pense, une
période transitoire.
J. Chambaz. — Ceux qui mettent en avant la baisse du
niveau des connaissances justifient leur position par le pour-
centage des échecs aux examens; jis arguent aussi du fait
que nombre d'élèves du second degré ou d'étudiants ne ter-
minent pas leurs études; pour en conclure que l'Université
souffrirait de l'extension sociale du recrutement de l'ensei-
gnement secondaire et de Penseignement supérieur.
F. Seelet-Riou. — En ce qui concerne les chiffres officiels
sur le taux de scolarisation, ii faut faire une remarque. On
parle de 45 % au-delä de 14 ans; mais des statistiques plus
précises montrent que c'est 45 % de 14 ä 15 ans; après la
2 4 ENTRETIEN

quinzième année, beaucoup d'enfants s'éloignent d'une ma-


nière défnitive de l'école; non pas tellement pour des raisons
d'insuccès scolaires que pour les besoins matériels financiera
de la famille.
Sebo le rapport Billières, 85 % des enfants entrés en
sixième sont issus des familles des cadres, fonctionnaires et
professions libérales; 45 1/4 pour les petits fonctionnaires,
employés et contremaitres; 30 % pour les cornmerçants et
artisans; 20 % chez les ouvriers d'industrie et 12 % chez les
ouvriers agricoles. Ce pourcentage montre évidemment que
l'avenir scolaire de l'enfant est encore déterminé essentielle.
ment par son niveau social.
Je crois que lorsqu'on parle de la baisse de niveau des
connaissances, il y a une grande place faite à la subjectivité.
J'ai fréquenté beaueoup de classes, et chaque année au mois
d'octobre j'entendais les lamentations des maitres et des
maitresses qui disaient : « C'est -plus mauvais que l'année
dernière. » En réalité, jis avaient surtout gardé le souvenir
de ce que leur classe précédente était en fin d'année.
B. Gulon. — A propos de la scolarisation, notons qu'à
Saint-Denis. pour une population de 80.000 habitants, il n'y
a que 200 enfants qui vont dans l'enseignement secondaire.
fl pourrait sembler y avoir une contradiction entre ce que
je vais dire et ce qu'a dit M. Barrahé. C'est que les étudiants
de M. Barrabé ont au mojos 20 ans. lis not commencé
leur scolarité en 1945. La baisse du niveau s'est, semble-t-il,
exprimée progressivement surtout à partir de 1950 dans
Penseignement primaire. La baisse du niveau dans Penseigne-
ment primaire est difficilement discutable. Il y a certes les
facteurs déjà dits, à savoir la sollicitation de l'attention des
élèves dans toutes sorteo de directions : le rythme des évé-
nements, le cinéma, la radio, la télévision, les bandes des-
sinées. Mais eeci ne peut mut expliquer.
Je erois que dans l'enseignement primaire il y a une
bajase de niveau dt, certes, ii la non-adaptation des pro-
grammes aux sollicitations de la vie moderne; mais pour une
large part du fait des maitres eux-m8mes, de la formation
pédagogique qu'ils ont reçue (ou plutöt qu'ils n'ont pas
reçue); des conditions de travail qui leur sont inaposées.
Quand je dis que les élèves sont faibles, iba le sont réelle-
ment dans les matières de base : le caleul, la simple table
de multiplication, la dictée dont il faut réduire de plus en
plus la longueur, les rédactions, etc. Abra d'oii cela provient.
L'UNIVERSITE 25

ii ? A mon sens essentiellement de la détérioration progres-


sive du niveau professionnel du corps enseignant. De plus
en plus le nombre des remplaçants augmente. Certains rem-
plaçants restent quinze jours, trois semaines, un mois et s'en
vont. J'ai vu le cas d'un remplaçant arrive it 8 h. 30 et démis-
sionnaire ä 10 heures : ii s'est affolé devant les q-uarante
enfants dont il ne savait que faire.
J. Chambaz. — Méme exemple, dans le secondaire, ayer
des contractuels un colonel d'artillerie en retraite démis-
sionne après trois heures de présence !
B. Gulon. — Sur 1.000 remplaçants embauchés cette année
dans la Seine, 200 ne se sont pas presentes en classe; bous
les ans des remplaçants démissionnent. lis sont venus lä par
hesoin de gagner leur vie, tout en continuant leurs études;
au bout d'un certain temps jis voient que c'est impossible.
Ceux qui restent doivent ahandonner leurs etudes — parfois
superieures. lis essaient de bien faire et voudraient apprendre
le métier, mais on ne leur en donne pas les moyens. L'an
dernier, dans la Seine, 120 remplaçants seulement (80 filles
et 40 garçons) ont pu aller ä l'Ecole Normale pour recevoir
une formation professionnelle. Or jis sont 3.500. Oil font-ih:
kur experience ? Eh bien, sur le tas. Dans une classe de
trente élèves on trouve souvent, ä la fin de l'année, une
quinzaine d'élèves qui ne savent pas lire. On voit des choses
stupéfiantes. J'ai vu un cours préparatoire avec des jeunes
filles pleines de honne volonté mais qui s'escrimaient
apprendre des tnultiplications ä deux chiffres aux enfants qui
ne comprenaient évidemment neu.
F. Seclet-Riou. — Les Ecoles Normales d'Instituteurs,
dans l'ensemble, arrivent ä contenir 18.000 élèves pour les
quatre années d'études. Or ii faudrait cheque annee environ
15 à 20.000 instituteurs, c'est-à-dire que la capacité des E.N.
est sensiblement inferieure aux hesoins. Mais le drame s'ag-
grave encore. A l'heure actuelle, dans les écoles normales
memes, on manque de professeurs; non seulement de profes-
seurs pour les disciplines que j'appellerai genérales, mais
aussi de przdesseurs charges plus particulièrement de la for-
mation pédagogique. On manque aussi d'écoles annexes.
J. Chambaz. — Nous pouvons nous demander alors si la
question n'a pas eté mal posee et si le véritable problème
n'est pas celui-ci : l'Université est-elle en état, aujourd'hui.
26 ENTRETIEN

de donner un enseignement correct à l'ensemble des enfants


scolarisés à chaque niveau de Penseignement ?
L. Barrabé. — Il y a certainement trop d'étudiants pour
les loeaux dont nous disposons, mais je pense que ce
n'est pas la raison de la campagne entreprise par certains
collègues.
Une évaluation très précise des besoins actuels et futurs
de la France en scientifiques pour les diverses disciplines
pourrait seule mettre en évidence si les effectifs aetuels d'étu-
diants sollt ou non pléthoriques. Or il est évident, en ce
qui concerne les besoins de l'enseignement secondaire, que
les chiffres officiels sont trop faibles; les classes sollt sur-
chargées et beaucoup de professeurs actuels sont des délég-ués
ne possédant pas les diplömes exigés par les statuts. Les
besoins de Penseignement supérieur et du Centre national de
la Recherche seientifique n'entrent pas en ligne de compte
dans la plupart des statistiques officielles et cependant ils
sont bin d'étre négligeables.
Enfin, la plupart des étudiants orientés vers les scienees
appliquées se destinent à une carrière dans des services publies
et semi-publics, hors de l'enseignement, et dans l'industrie
privée. Les offres de situations dans ces secteurs subissent de
grandes fluctuations et par suite sont difficiles à évaluer.
Cependant, à la suite d'enquétes faites ces dernières années,
le gouvernement a entrepris une campagne de recrutement
faisant état d'une insuffisance des effectifs des étudiants
scientifiques de nos Facultés. Des circulaires nous ont été
adressées pour nous demander de prendre des dispositions
pour doubler ou tripler si possible le nombre de nos élèves
dans un très court délai. Cette campagne a certainement joué
un röle dans l'augmentation des effectifs d'étudiants que nous
observons, superposant ses effets à eeux d'un accroissement
du taux de seolarisation, normal pour Penseignement supé-
rieur.
II est mal venu de reprocher aux étudiants de s'étre laissés
eonvaincre par une publicité officielle puis de prendre des
mesures pour les ernpécher de poursuivre leurs études. Méme
si nous considérons qu'il y a pléthore d'étudiants, nous devons
chercher à les orienter au mieux de leurs intéréts. Cette
année, nous constatons d'ailleurs une légère baisse des effec.
tifs, de Fordre de 10 % environ, et qui devrait rassurer les
partisans du renforcement des barrages à l'entrée de Pensei-
gnement supérieur. Il est vrai que cette diminution du nombre
L'UNWERSITE 27

des étudiants doit étre due essentiellement à la réduction des


sursis d'une part et d'autre part ä ce que la dernière pro-
motion dans les Facultés eorrespond assez exactement à la
classe la plus creuse, c'est-à-dire à celle des jeunes gens nés
en 1940, au moment où le taux de naissance a été le plus
faible.

E. Tersen. — Je erois que nous sommes entrés au coeur


de la contradiction. Si j'ai bien compris, d'une part il y a
une augmentation résultant de causes naturelles et irréfu-
tables du nombre des étudiants et il y a, d'autre part, une
conception d'un eertain nombre de dirigeants et d'organi-
sateurs de l'Université qui tendrait à réduire le nombre de
ces étudiants. Je erais que tout cela résume l'explication
d'une conception sociale a priori qui, depuis longtemps
d'ailleurs existe dans notre enseignement et c'est une concep-
tion à la fois sociale et utilitaire. Quand Napoléon a jeté les
bases de l'enseignement secondaire — c'est le premier chez
nous qui l'ait fait — ii ne pensait pas du tout à élever
le niveau de culture et à parier les intéressés au plus haut
niveau possible; ii pensait seulement it s'assurer un recrute-
ment de fonctionnaires, rien d'autre. Et quand la bourgeoisie
qui l'a mené au pouvoir l'a éliminé, elle a toujours gardé
son système — il est typique de constater que l'Université
napoléonienne n'a pas été détruite par les régimes suivants —
et elle a fait du baccalauréat une preuve, un certificat de
culture, de bonne éducation et de niveau social. Le jour oü,
précisément par Faction à la fois des éléments démogra-
phiques et du progrés des conceptions démocratiques, on s'est
aperçu que le nombre des élèves dans le secondaire, le
nombre des bacheliers augmentaient, cela a posé un problème.
La bourgeoisie parvenue, à ce moment -Ui, a songé rétahlir
le système de la porte étroite, non seulement le rétablir
mais si je eomprends bien ii le renforcer, c'est-à-dire au lieu
de ménager des avenues au savoir, d'établir des barrages. Je
crois que l'explication de fond, c'est qu'elle est amenée
penser que le jour oü le savoir serait également réparti, elle
sera obligée de partager ses pouvoirs, à abandonner ses
privilèges.

L. Barrabi. — Nous devons en effet prévoir que le nombre


d'étudiants doublera presque en 1963; malheureusement, les
pouv oirs publics qui le savent aussi bien que nous n'ont pas
pris les mesures indispensables pour faire face à eette aug.
28 ENTRETIEN

mentation massive. C'est en effet seulement en 1963 que les


nouvelles constructions destinées à recevoir les effectifs sco-
laires actuels de l'enseignement supérieur seront achevées,
Paris tout au moins.
En fat, plusieurs facteurs interviennent dans Paccroisse-
ment du nombre d'étudiants qui se poursuit régulièrement
depuis le début du siècle. Jusqu'ici, le plus important a été
le relèvernent progressif du taux de scolarité dans Penseigne-
ment supérieur. Ce taux s'adapte approximativement aux
hesoins du pays en cadres dans tous les domaines, et par suite,
ii affeete toutes les branches de l'Université. Puis ii doit
etre tenu compte ces dernières années des conséquences de
Pappel pour le recrutement des étudiants scientifiques que
je signalais il y a un instant. C'est certainement lui qui a
entramé, pour les scienees seulement, l'accroissement excep-
tionnel du taux de scolarité qui semble avoir surpris à la
fois le corps enseignant et les pouvoirs publics eux-memes qui
en étaient les responsables.
Enfin, l'indice demographique qui n'a pas varié sensible-
ment depuis un demi-siècle — si ce n'est dans un sens négatif,
comme conséquence directe des guerres — a joué un Ale
déterminant successivement dans Paccroissement des effectifs
scolaires des enseignements primaire puis secondaire, depuis
une dizaine d'années, et affectera l'enseignement supérieur
en 1963 comme nous l'avons vu. Le taux de scolarité conti-
nuera-t-il de s'élever pendant les années qui viennent, cumu-
laut son rede avec celui des autres facteurs de croissance des
effectifs scolaires de nos Facultés ? C'est vraisemblable, et
cependant il n'en est pas tenu compte dans les statistiques
officielles. Dans Paffirmative, le nombre de nos étudiants
devrait normalement doubler dans les années 1963.
Cette année, il est vrai, nous observons un léger recul
dans le nombre d'étudiants inscrits dans les Facultés, mais
est certainement dü en partie à la réduction des sursis mili-
taires. De plus, la publicité en faveur des études scientifiques
a cessé et c'est tont juste si nous n'assistons pas depuis quel-
ques mois à une publicité inverse. Il ne faut done pas s'illu-
sionner trop vite sur la signification et la duree probable du
léger fléchissement actuel des effectifs scolaires de l'Université.
II reste à examiner comment seront accueillies les promo-
tions futures d'étudiants. Les mesures préconisées récemment
et adoptées en partie pour freiner le recrutement, notamment
en renforçant les barrages — par exemple la propédeutique
Pentrée de Penseignement supérieur — peuvent faire craindre
UUNIVERSITE 29

une tendance eher certains ìi s'opposer par tous les moyens


lt la répercussion de la vague démographique sur l'enseigne-
ment supérieur.
Cependant, l'accroissement de population adulte de la
France qui résultera dans quelques annies de l'augmentation
des naissances depuis 1944, exigera au minimum un accrois-
sement proportionnel des cadres. Ceci sans tenir compte des
besoins nouveaux créés par les modifications économiques et
sociales du pays qu'on doit prévoir.
11 n'apparait done pas possible d'hésiter entre les deux
solutions qui se présentent à nous porir faire face à la crois-
sance massive du nombre d'étudiants de l'enseignement supé-
rieur. La mithode des barrages est à rejeter totalement et seul
Faménagement des Facultés en vue de recevoir les nouveaux
eljectifs dans de bonnes conditions est raisonnable.

J. Chambaz. — Les besoins immédiats de l'industrie exi-


gent le développement de certains secteurs de la Recherche
' t la forrnation des ingénieurs et des technicieus nécessaires.
e
Le danger c'est que les milieux dirigeants tentent d'y répondre
en sacrifiant d'autres secteurs de l'enseignement ou de la
culture. On sait comment, au moment où s'est posé le pro-
blème de la rétribution des chercheurs du C.N.R.S., l'idée a
été un temps avancée de donner une surprime aux chercheurs
des sciences de la nature aux dépens des chercheurs des
sciences humaines. Ou encore on voulait faire un choix entre
les sciences naturelles elle-mémes, certaines étant considé-
rées comme immédiatement « rentables », d'autres « désinté-
ressées ». Autant le développement de certaines hranches de
la recherche fondamentale eorrespond à des besoins ohjectifs,
y compris d'ailleurs au développement de la nation elle-méme
dans la période actuelle, autant un tel choix est dangereux.
Le développement scientifique et culturel est un. On ne peut
privilégier tel ou tel secteur aux dépens des autres. De ce
point de vue, l'exemple des Etats-Unis est très significatif.
Pendant longtemps la situation de l'Université américaine
nous fut présentée comme la solution à nos maux, entre
autres paree qu'elle permettait l'apport de erédits venus
directement des milieux industriels. Nous assistons préeisé-
ment aux Etats-Unis it une critique générale de cette Orga-
nisation qui compromet le développement seientifique par la
recherche du profit immédiat et les contraintes matérielles
et morales qu'elle impose. Le progrès décisif de toute une
série de branches de la recherche fondamentale avec leurs
ENTRETIEN

applications pratiques, fournit des arguments nouveaux pour


montrer qu'il ne peut pas y avoir de développement indé-
pendant ou privilegié de teile ou teile branche de la culture
ou de la recherche. En définitive, ou bien nous arriverons
imposer de meilleures conditions pour l'ensemble de l'Uni-
versité, à tous les ordres d'enseignement, ou bien l'ensemble
de l'Université se dégradera plus encore aux dépens de l'in-
térit bien eompris de notre pays.

J. Oreel. — Certainement, cette question est de la plus


haute importance et il y a des raisons d'ordre general et
particulier concernant la nécessité de développer bous les
secteurs de la reeherche en mime temps. Cette nécessité est
dans l'essence mime des choses, car elle découle de l'unité
fondamentale des processus naturels, dont la science n'est
que le reflet sans cesse perfectible. Par conséquent, pour pro-
gr-esser, pour avoir une action de plus en plus grande sur
la nature, il faut développer taus les secteurs de la recherche,
et il est surprenant qu'on soit sans cesse obligé de rappeler
ectte évidence. Mais it l'heure actuelle, deux situations se
présentent : ou bien certains secteurs ont été negligés pone
des raisons diverses, indépendantes des questions de profit
immédiat, simplement par absenee de vues genérales dans
l'organisation de la recherche, ou bien certains secteurs ont
été au eontraire exagérément développés pour satisf aire des
besoins immédiats de certaines industries. Dans les deux cas,
l'equilibre doit itre rétabli dans le sens de l'harmonie gené-
rale du développement scientifique et de l'économie natio-
nale. Cette idee est déjà ancienne, et les savants les plus
clairvoyants du dix-neuvièrne siècle l'exprimaient déjà. J'ai
sous les yeux un texte d'Alexandre de Humboldt qui le
démontre. Il est extrait de son grand ouvrage : Le Cosmos,
essai d'une deseription physique du monde (1845). Permet-
tez-moi de vous en lire ce court passage « Avec la richesse
des observations a augmenté aussi de nos jours la connaissanee
de plus en plus intime de la connexité des phénomènes. ce
qui dans le cercle plus étroit de notre horizon, a paru long.
temps inexplicable, a été éclairé souvent et inopinement par
des recherches faites ä de grandes distances.»
Je crois que, dans cette réflexion, se trouve exprimée deja
la question de la necessité d'un développement egal de tons
les secteurs de la reeherche, puisqu'il y a « connexité des
phénomènes », interdépendance des phénomènes, rapports
mutnels entre eux. Par conséquent, c'est une nécessité de
L'UNWERSITE 31

développer également tous les secteurs, non seulement dans


les scienees de la nature mais aussi dans les scienees humaines,
et partieulièrement en philosophie des sciences (méthodolo-
gie et théorie de la connaissance), paree que, de plus en plus,
nous aurons à modifier nos méthodes de pensée pour les
mettre en rapport avec l'essor grandiose que donnent actuelle-
ment à la science les grandes découvertes et en particulier
les découvertes récentes.
Je pourrais développer encore cette intervention, mais je
crois qu'il est mieux de solliciter les observations de nos
collègues présents.
L. Barrabi. — Il est en effet indispensable de développer
la recherche seientifique dans tous les domaines, male les
plus éloignés a priori des secteurs économiquement rentables.
De nouveaux et nomhreux chercheurs devront, dans toutes les
disciplines, étre recrutés à cette fin dans un bref avenir.
Cependant, les étudiants susceptibles d'étre enrolés dans la
recherche scientifique ne constitueront pendant longtemps
qu'une fraction très réduite des effectifs scolaires de nos
facultés. Il est done important de déterminer quels emplois
en dehors de ceux de l'enseignement et du C.N.R.S. pourront
étre offerts aux étudiants licenciés, docteurs de 30 cycle,
voire méme docteurs és sciences et és lettres formes dans
nos universités.
La difficulté de procurer des situations valables à tous
leurs étudiants est certainement une des raisons essentielles
pour lesquelles certains de nos collègues font une politique
que l'on qualifie volontiers de inalthusianiste.
Mais y a-t-il vraiment une récession dans les situations
offenes aux étudiants sortant de l'université ? Ce n'est cer-
tainement pas exact dans certaines disciplines, notamment en
physique et en chimie. Par contre, dans d'autres branches,
notamment en géologie, c'est-à-dire dans ma spécialité, il est
généralement affirmé qu'on observe actuellement une sérieuse
récession. Un examen un peu serré de cette question pourra
nous permettre de voir ce qu'il en est en réalité. Je donne
done eette branche à titre d'exemple; elle montre en méme
temps la liaison entre les problèmes de l'Université et la
politique générale.
En premier heu la réduction de l'embauche dans les
sociétés de recherche de pétrole est indiscutable depuis
un an ou deux. Mais c'est là un phénomène très artificiel.
Paree qu'on a trouvé des gisements nouveaux importants en
32
ENTRE TIEN

Mo yen-Orient, puis au
Sahara, les grands trusts internationaux
essentiellement americains, ont jugé fallait arreter, ou
tout au moins freiner les recherches, afin d'éviter
une baisse
des cours mondiaux. Aussitöt, toutes les sociétés pétrolières,
y compris les sociétés franeaises, ont arrété presque totalement
le recrutement des géolog-ues et l'Institut Franeais du Pétrole
a réduit au tiers à peu près le nombre des élèves de l'Ecole
Nationale Supérieure du Pétrole.
de prospection g e En meme temps, les sociétés
sont les trusts etophysique, dont les principaux employeurs
c ompagnies p étrolières, out dü ralentir
con sidérablement leur activité et
c onsidérable pour les g é il en est résulté un chömage
ophysiciens. La France a été par-
ticulièrement touchée par cette politique et la Société Gene-
rale de Prospection Geophysique a dú licencier cent ein-
quante de ses techniciens, ainsi qu'on
a pu le lire dans
la presse.
Mais une teile situation ne saurait
bien des années; la découverte très se prolonger pendant
vr aisemblable dans un
bref avenir de nouveaux gisements très importants de pétrole
dans des pays où la
prospection est plus active que jamais,
notarnment en U.R.S.S. et
Pabaissement des en Chine, aura vite fait d'entrainer
d'obliger les trustscours mondiaux des produits pétroliers et
internationaux à reprendre des recherches
actives nécessitant l'embauchage d'un grand nombre de géo-
logues et de geophysiciens.
Une autre cause de recession sur les besoins en géologues
s'est Lit sentir en
le changement France depuis quelques années : c'est
de
certains sont devenus régime des territoires d'outre-mer dont
in dépendants, alors que d'autres
restaient dans la C
p rospections dans ces ommunauté. Bien entendu, Putilité des
pays n'a pas cesse, mais l 'Administra-
tion franeaise a
re organisation arrété tout recrutement en attendant une
des services qui se fait longuement attendre.
Il en est aussi resulté, d'autre part, que beaucoup d'anciens
géologues desorientés ont cherche d'autres situations. Cette
carence de l'Administration franeaise n'a cependant
pas
arrété le recrutement des géologues par les pays d'outre-
mer, mais ii s'est fait dans des conditions telles que ce sont
surtout les etrangers qui ont été nolnmés,
des Hollandais, des Suisses et des Allemands.pri ncipalement
Le Bureau Minier de
O.M.), qui ne se trouvait pas la France d'Outre-Mer (B.1VI.I.F.
tés ad ministratives
en présence des rnemes difficul-
que les Services Géologiques de la France
d'Outre-mer, n'en a pas
moins recruté plus de géologues

1. UNIVERSITE 33

étrangers que de géologues français au cours de ces der-


nières années, et la plupart de ses chefs de service dans les
territoires de la Communauté sont des étrangers !
Qu'on ne vienne pas nous parler de manque d'emplois
pour nos géologues dans ces eonditions. Ii n'est peut-étre pas
mutile de souligner les conséquences ficheuses qui peuvent
résulter d'une teile politique pour l'avenir culturel et écono-
mique français dans des pays qui, dans quelques années,
bénéficieront d'une autonomie totale. Dans un tres eourt
délai, plusieurs dizaines de postes de géologues vacants dans
la Communauté, devront étre pourvus; ii faut souhaiter que
de nouvelles entraves administratives ne viennent pas empé-
eher les géologues français d'y exercer leur savoir au moment
où nos démobilisés à la recherche de situations seront
disponibles.
Enfin, le fait mArne que certains pays étrangers trouvent
la possibilité de placer leurs géologues dans des pays voisins
qui ne sont pas tous sous-développés, nous montre la voie
suivre pour trouver des emplois à nos géolog-ues si les Rela-
tions Culturelles veulent bien s'en préoccuper.
Je pense vous avoir convaincus qu'au moins en géologie
la recession dont on parle beaucoup est imaginaire. Actuelle-
ment, je n'ai connaissance d'aucune demande d'emploi non
satisfaite, alors que je trouve difficilement des candidats
pour des postes récemment offerts. Il n'en est pas de mérne,
semble-t-il, pour les biologistes qui sont particulièrement nom-
breux actuellement parmi les étudiants en sciences. Pour faire
face à une teile situation, sans avoir recours à des barrages
qui risquent de repousser d'excellents éléments, peut-étre
serait-il possible de créer des certificats de biologie appliouée
plus ou moins spécialisés et qui permettraient de satisfaire
aux besoins de bien des services de recherches puhlics ou
privés, tout en offrant des débouchés à de nombreux étu-
diants, actuellement considérés comme importuns.
J. Chambaz. — La Faculté des Lettres ne manque certes
pas de débouchés, puisque pratiquement elle forme des gens
qui enseigneront, et on en a besoin. Ce qui n'empéche que
le malthusianisme s'y exerce. Je veux parler, par exemple,
des postes d'agrégation non pourvus en raison du niveau
de eonnaissance « insuffisant » des candidats...
E. Tersen. — Je n'arrive pas à réaliser l'état d'esprit
de quelqu'un qui fait passer un concours et qui, tout d'un
2
34
ENTRETIEN

coup, dit que le niveau n'est pas suffisant... II faut prendre


les choses comme elles sollt, un concours c'est pour prendre
la tite de la liste... Pour 45 postes mis au concours, on
s'arrite au 40° et on essaie de faire croire qu'entre le 40'
et le 41 0 il y aurait un abime, ce qui, dans un concours
comme l'agrégation coté au quart de point, est inadmissible.
Le 40' sera agrégé et professera dans un lycée et le 41'
sera Capessien » et professera, lui aussi, souvent dans un
lycée avec les mimes responsabilités, les mimes élèves. mais
avec davantage d'heures de service et un rnoindre traitement...
J. Chantbaz. — La crise de l'Université n'est pas nou-
velle. Elle existait &ja avant 1939, malgré certains efforts
faits au moment du Front populaire. A la Libération, la
revendication d'une refonte totale des structures de FUni-
versité, pour l'adapter aux besoins de la nation, était una-
nime. Rien n'a été fait pratiquernent. Deux élémehts nou-
veaux ont aggravé cette situation : l'afflux des étudiants,
pour des raisons qui ne dépendent ni de nous ni du gou-
vernement, et Paccélération, l'élargissement du champ des
connaissances humaines. Cette situation place l'ensemble du
corps enseignant français devant des problèmes et des contra-
dictions de plus en plus aigus. Que faire ? Ou bien céder
au désespoir et dire qu'il faut « réduire » le nombre des
élèves et des étudiants aux possibilités de l'Université: ou
bien poursuivre l'action pour obtenir l'adaptation de l'Uni-
versité aux besoins de la nation ? Le budget de l'Education
Nationale en 1938, qui était &Ja un budget singulièrement
dévalorisé par rapport à l'effort qu'avaient consenti les classes
dirigeantes en France au début de la III° République, repré-
sentait encore 4 0/a du produit national. Aujourd'hui, ce
budget tourne autour de 2 °A ! C'est la que réside le choix.
E. Tersen. — Je voudrais vous poser une question qui
va vous paraitre presque offensante : est-ce que la conviction
du corps enseignant n'a pas elle-mime diminué ? Cette ardeur
par laquelle les enseignants se trouvaient les promoteurs
d'un monde nouveau (je pense aux instituteurs d'avant 1914)
et croyaient qu'ils allaient bätir avec Penseignement une
société nouvelle. Est-ce que les échecs subis et les deux
guerres n'ont pas contribué à miner cette volonté ? On rejoint
d'ailleurs un autre problème : est-ce que la manière infá-
mante dont l'Université est traitée, pas seulement dans ses
programmes, mais dans ses maitres et dans les traitements
L'UNWERSITE 35

qu'on leur alloue, est-ce que cela — car les questions mate-
rielles comptent aussi — n'a pas contribué à diminuer l'ar-
deur combative chez un certain nombre d'entre eux ?

J. Chambaz. — Ce que vous dites, qu'autrefois pour


ceux qui enseignaient, leur enseignement se placait dans un
contexte politique different, est tout à fait juste. Cette convic-
tion a disparu. A se battre continuellement dann les diffi-
cultés de toutes sortes, ii peut arriver à un enseignant soit
de dire :ii vaut mieux garder trente élèves que je vais
bien faire travailler, quant aux nutres qu'ils se débrouillent;
ou bien d'accepter la situation et laisser faire.

E. Tersen. — On est dann une situation difficile. Il y a


une desaffection et je crois que Fon peut dire, sans crainte
de s'avancer qu'elle est très nette. Cela provoque des inquié-
tudes et des hésitations.

J. Chambaz. Incontestahlement il y a désaffection.


Mais, sous cette amertume, sous cette desaffection, il y a
aussi une prise de conscience. Nombre d'universitaires,
aujourd'hui à la suite de leur expérience, comprennent que
l'éducation ne suffit pas à transformer la société et qu'à
l'inverse, c'est la société qui determine le système d'éduca-
tion. Ils ont done une conscience beaucoup plus grande de
la nécessité d'associer la lutte pour l'Université et la culture
aux luttes démocratiques générales. En France, toutes les
périodes de développement de l'Université ont coincide avec
l'avancée des forces populaires et démocratiques. Au con-
traire, taut recul de ces forces s'est traduit par une aggra-
vation de la situation de l'Université. Mais peut-étre pour-
rions-nous revenir, pour conclure, à notre question du début
Faut-il adapter l'Université aux besoins de la nation ou
limiter les besoins de la nation aux possibilités de l'Uni-
versite ?

J. Orce!. — 11 faut adapter l'Université aux besoins


urgents de la nation. A une époque où se développent de
grandioses transformations dues pour une bonne part a l'essor
considerable de la recherche scientifique et technique, c'est
une question fondamentale. Nous pourrons peut-ètre conclure
cet entretien dans ce sens. On n'a plus suffisamment
consciencc de la notion d'effort collectif ni de l'organisation
36 ENTRET1EN

de cet effort, qui était une des préoccupations essentielles


de Joliot. Elle est à la base de ses magnifiques réussites
dans le domaine de la recherche et dans celui du combat
p- our la paix.
« Les peuples qui ne prennent pas une part active au
mouNement industriel, disait encore Alexandre de Humboldt,
au choix et à la préparation des matières premières, aux
applications heureuses de la mécanique et de la chimie,
chez lesquels cette activité ne pénètre pas toutes les classes
de la société, doivent insensiblement déchoir de la prospérité
qu'ils avaient acquise, l'appauvrissement est d'autant plus
rapide que des Etats limitrophes rajeunissent davantage leurs
forces par l'heureuse influence des sciences sur les arts.»
Cette idée, exprimée en 1845, est exactement applicable
actuellement au cas de notre pays. Car nous sommes dans
une compétition qui s'accentue, d'autant plus que le progrès
se développe suivant une loi d'allure exponentielle. Cet essor
du progrès impose done une adaptation constante de la pensée
et de l'action aux efforts collectifs nouveaux qu'il exige,
et nous devons dès maintenant agir selon des perspectives
inconnues jusqu'alors. Nous devons apprendre à penser à
une échelle grandiose, à élargir et à intensifier nos mouve-
ments de pensée. Il nous faut rechercher des formes de pensée
nouvelles, et d'aspirations communes à tous permettant d'ac-
croitre harmonieusement nos possibilités d'action sur la base
de nouvelles techniques étroitement liées aux aspects nova-
teurs de la pensée théorique. Ii faut savoir plus, penser plus
et mieux qualitativement et quantitativement, pour pouvoir
plus. Par conséquent, pour faire face à ces nécessités impé-
rieuses en évolution constante, ii faut que les maitres de
l'enseignement à tous les degrés, dispensateurs qualifiés de
la culture, aient la conscience très claire de cette accélération
du progrès pour l'inculquer à leurs élèves. Nous parlions
tout u l'heure d'une certaine désaffection des maitres qui
n'avaient plus confianee dans l'efficacité de leur mission.
Je crois qu'il faut réveiller cette confiance, précisément en
leur donnant les possibilités d'agir, et il faut envisager ces
moyens une échelle considérable, d'autant plus que nous
sommes dès maintenant en arrière par rapport aux autres
nations, dans des proportions dont on peut très bien évaluer
les ordres de grandeur approximatifs. Par exemple, il y a
trois fois plus d'ingénieurs et de chercheurs en U.R.S.S.
qu'aux Etats-Unis par téte d'habitants, et six fois plus qu'en
France et en Italie.

1
L'UNIVERSITE

II nous faut tenir compte de ces proportions pour former


les professeurs, chercheurs, ingénieurs et techniciens, capables
de faire avancer tous les domaines de la scienee et de la
technique, y compris le domaine des sciences humaines, et
de l'histoire en partieulier. Le développement de reffort
colleetif suppose une diffusion, sans entraves d'aucune sorte,
des informations particulières et générales. Ii nécessite notam-
ment une meilleure connaissance des langues étrangères, pour
que chacun puisse tirer le maximum de profit des rencontres
internationales, colloques, congrès, symposium, qui eux aussi
se développent selon des formes de plus en plus variées dont
l'étude est d'ailleurs ä poursuivre.
Pour l'histoire, ii faut absolument que les seientifiques
comprennent la nécessité de situer leurs recherches partieu-
lières non seulement dans leur domaine propre, mais par
rapport it l'histoire du développement de la science dans son
ensemble, et par référence également à l'histoire de l'écono-
mie générale des sociétés. Sans cette préoccupation, leur
activité risque de prendre un caractère routinier qui heim,
le progrès.
Pour conclure, nous devons done insister sur la nécessiti
inéluctable pour chacun d'acquérir une culture générale
etendue, et comme corollaire à l'échelon international, de
eontribuer largement au développement des échanges culturels
avec les autres pays. Dans eette täehe immense, qui incombe
essentiellement ä l'Université, nous placons notre plus doux
espoir en notre jeunesse étudiante, et nous lui faisons
eonfiance. Mais il faut sans tarder lui donner les moyens
d'acquérir un haut niveau de connaissance.
25 novembre 1959

JUSOU'AU lor MARS, TA NOUVET,LE CRITIQUE VOUS OFFRE


DES CONDITIONS EXCEPTIONNELLES D'ABONNEMENT
OU REABONNEMENT

1
LES 103 DECRETS DU MINISTRE DE LA CULTURE
DE L'ESTHETIQUE AU MINISTRE

Lorsque Malraux prit place dans le gouvernement issu


du 13 Mai, Paris-Journal s'interrogea : « II y a trois Malraux
un romancier, un politique, un esthète. On ignore encore
lequel devient ministre de l'Inforrnation. » L'homme, assu-
rait-on, était intelligent. Il connaissait les secrets de la créa-
tion artistique et l'importance de l'art dans la vie des
hommes. Sa compétence était prouvée par de gros volumes.
II tenait son pouvoir d'un gouvernement fort. N'avait-il pas
sa disposition tous les rnoyens de l'expansion culturelle
souhaitée ?
Ministre, André Malraux a parlé d'abondance. Mais ses
initiatives dans le domaine du théätre, du cinéma ou des
ans plastiques oft déçu. Doit-on attendre encore ? L'auteur
des Voix du silence préparerait-il dans le secret du cabinet
quelque réforme inotiie et bienfaisante ? Dans le nouveau
régime, André Malraux est l'esprit; de Gaulle la puissance
l'alliance de la plume et du bouclier. « La jeunesse occiden-
tale a besoin de se souvenir que... l'homme mit au service
de l'esprit les lances qui arrètèrent Xerxès. » Cette parole sur
l'Acropole, Malraux s'estime qualifié pour nous l'adresser.
lo3 DECRETS 39

Point n'est besoin d'entendre le grec. Chez nous, les lances


sont bien en main. Mais au service de l'esprit ? Cene pré-
tention mérite d'étre examinée.

C'est une exigence progressiste de vouloir substituer


la force, au « maintien de l'ordre », l'intelligence et le
savoir. On a voulu VOir dans la vie de Malraux une évolution
qui l'aurait conduit de la lutte prolétarienne à l'investiga-
tion de Phéritage plastique universel. Quelques-uns, à gauche,
se sont laissés prendre à l'apparence. France-Observateur,
rendant compte le 5 décembre 1957 de la Métamorphose des
Dieux, invitait, par la plume de Maurice Nadeau, à appré-
cier en Malraux « sa vue, d'une évidence révolutionnaire ».
Son intelligence, ajoutait-il, « possède un eminent pouvoir de
contagion, elle ouvre l'esprit du lecteur, suscite chez luí
une faculté de cornpréhension à la naissance de laquelle on
assiste, émerveillé et qui diffère du suivisme auquel nous
condamnent souvent tant d'autres intelligences brillantes. »
Ce meine livre — le dernier publie par Malraux — eut
l'avantage d'une « avant-première » remarquée dans
l'Express : « La pudeur. Voilà. C'est la pudeur bien plus
que la morgue qui semble le tenir à distance.» (Françoise
Giroud.)
Aux yeux d'intellectuels démocrates, Malraux pouvait
apparaitre comme l'homme cherchant dans le monde de
l'esprit et de l'art — monde eher à tout intellectuel —
la vérité qu'il n'avait pas pu — ou pas voulu — trouver
dan» la pratique révolutionnaire. Malraux, en 1957, dans
son bureau : « ii évolue dans l'essentiel » (id.) L'« Essen-
tiel » ? C'est la pensée pure, souveraine, oü l'on se meut
sans référence au réel.
En se fondant sur l'étude des ceuvres d'art, Malraux veut
« suggérer le monde de vérité, au regard duquel toute réalité
humaine n'est qu'apparence » (id.). Suggestion confortable
propre à séduire ceux qui aiment penser aux valeurs uni-
verselles mais qui répugnent à les vérifier, à les éprouver
dans la lutte. Malraux, dira-t-on, n'a jamais en l'exclusivité
d'un tel idéalisme. Sans doute. Mais cene évasion hora du
réel « apparent », ii la propose au terme (provisoire en
1957) d'une action politique spectaculaire. Et cette action,
doree par la légende, semble garantir la méditation du
solitaire qui se repose. Son « titre de grand aventurier... plus
40 ROLAND DESNE

que tout nutre devrait faire réver les hommes de lettres


propres ä concevoir l'action plutät qu'ä l'accomplir ». (id.)
Et l'on vante en Malraux l'aptitude u agir : « Lorsqu'un
souci, une volonté d'efficacité permanente se loge dann son
corps nerveux et dann une pensée dont tous les mécanismes
sont totalement maitrisés, l'homme n'est plus qu'un are
tendu. »
La présentation de Malraux aux intellectuels s'effectuait
done en deux temps : 1° Intellectuels, ii pense comme vous;
2° ii agira pour vous.

Ce livre, la lifétontorphose des Dieux, était-il done de


nature ä provoquer une telle admiration envers son auteur ?
n'apportait qu'une confirmation et une illustration aux
thèses développées, plusieurs années auparavant dann les
trois volumen de la Psychologie de l'Art (1949-1950) '. La
formule changeait un peu : au heu d'essais exposant des
considérations sur la conservation des ceuvres, leur création,
et enfin kur signification générale, l'auteur de la Métamor-
phose des Dieux, s'astreint reueeer, historiquement, la
naissanee des cruvres plastiques depuis les origines au senil
de la Renaissance. Il se défend d'étre historien, comme
se défend d'étre esthéticien l'histoire de l'art n'est que
l'occasion d'une longue méditation sur des oeuvres choisies
du point de vue de l'amateur cultivé d'aujourd'hui.
Malraux propone ä ses contemporains de s'absorber dann
la contemplation des oeuvres du passé. Invitation qui parait
relever de l'humanisme : d'une part, affirine-t-il, les ceuvres
sont les seuls vestiges des civilisations disparues; elles cons-
tituent une éternité visible, palpable, qui prouve notre
grandeur. Mais en tant qu'oeuvres d'autres hommes, elles
sont aussi moyen de dépasser notre solitude en accédant
la vaste fraternité des hommes dann le temps et dann l'espace.
Ou plutät hors du temps et de l'espace. Car Malraux, s'il
seit éblouir par quelques formulations oä sernble s'insinuer
un Inunanisme diffus (« Si l'homme n'avait pas opposé
l'apparenee ses successifs mondes de vérité, ii ne serait pas
devenu rationaliste, ii serait devenu singe. Et l'artiste a créé
les imagen de vérité comme l'homme a créé les dieux et
1. Cea troje livres, édits par Skire, furent ensuite fondue en un
aeul volume saue le titre Lea vais du ailence (N.R.F.).
103 DECRETS 41

le monde qu'ils éclairent ») 2, ii prend bien soin de ne pas


briser la solitude de son lecteur. Mais de la meubler «Ire-
ment. Sous couleur de grandeur et d'affranchissement, Mal-
raux eoupe la pensée de ses attaches avec le monde. De
deux façons. Par sa méthode d'investigation qui arrache
l'histoire les ceuvres d'art pour les présenter, déracinées,
péle-méle, au spectateur d'aujourd'hui. Par sa conception de
la création esthétique l'artiste ne doit rien à la vie, it son
temps, ä son peuple. Il entre en art comme on entre dans
les ordres et il exerce son pouvoir démiurgique ä 'Imitation
des artistes qui l'ont précédé. Ces thèses « d'une évidence
révolutionnaire », pour Maurice Nadeau, qui s'y connait,
essaient d'adapter ä la sensibilité des intellectuels d'Occident
de vieux thèmes idéalistes qu'on pourrait ainsi résumer
l'esprit est tout puissant et n'a de comptes it rendre qu'à
lui-méme.
L'art est un hon terrain pour cette exploitation, surtout
depuis l'après-guerre. La technique de la reproduction a
multiplié les images séduisantes d'ceuvres de tous temps et
de tous pays. Ajoutez ä cette diffusion les ichauges d'un
musée à l'autre, les voyages plus faciles qu'autrefois pour
cette catégorie sociale où se recrutent lecteurs et admirateurs
de Malraux.
Une première réponse ä cette curiosité esthétique renou-
velée avait été donnée, avant-guerre, par Ehe Faure dans
son Esprit des Formes. Mais E. Faure soulignait le rapport
étroit entre les eivilisations et les formes d'art qui en sont
issues. II mettait au compte des hommes et non pas au
service d'un dieu caché la variété des créations artistiques
Une solidarité universelle unit tous les gestes et tules
les images des hommes non seulement dans l'espace mais
surtout dans le temps. » 3 Malraux, s'il emprunte beaucoup
ä Faure, s'oppose ä lui. II lui apporte la contradiction un peu
ä la façon dont l'évolution politique de Malraux trahit la
mémoire d'E. Faure, président des a Amis de l'Espagne »,
mort en 1937, juste après avoir protesté contre la politique
de non-intervention.
Malraux, en art, restaure le primat de l'esprit sur la ria-
lité sociale. A la fois pour rejeter tute explication ration-
nelle (et il a tät fait d'exécuter Taine et Marx confondus)
et pour que la société actuelle échappe aux interrogations
2. La metamorphose des Dieux. Introduetion.
3. L'esprit des formes, Edition du Club des Libraires, 1957, p. 13.
ROLAND DESNE
42

réelles de ses lecteurs. René Huyghe, présentant la Mitamor-


phose des Dieux dan» l'hebdomadaire Art», voyait dan» ce
livre le reflet d'une « angoisse » moderne. « Le sacré, dont
parle tellement notre époque parce qu'elle pätit d'avoir voulu
éliminer les révélations d'ordre religieux, qui, de tout temps,
ont perrnis à l'homme d'accepter sa « condition humaine »,
Malraux le trouve présent, actif, sans l'art et c'est par Part
qu'il cherche ä nous le restituer. » 4

En effet, la quéte de Malraux est bien celle d'un absolu


mal défini, d'un « domaine confus » oü les apparences se fon-
deraient en vérité, tout simplement « quelque chose » éternisé
par l'artiste. « Cet au-delä n'est pas seulement un concept
dan» lequel l'idée d'infini engendre un absolu métaphysique.
L'Inde nous enseigne chaque jour qu'il peut étre un état
de conscience. »5
Ce « domaine confus », la contemplation artistique n'en
livre la dé qu'à quelques-uns. On n'a pas assez souligné chez
Malraux cette limitation, ce détournement du plaisir esthé-
tique au profit d'un petit nombre, cette restriction fonda-
mentale : « Dan» la prison dont parle Pascal, les hommes
sont parvenus ä tirer d'eux-mémes une réponse qui envahit,
si j'ose dire, d'immortalité, ceux qui en sont dignes.» Ce
propos des Noyers de l'Altenburg, son dernier roman, mais
aussi la première ébauche de la Psychologie de l'Art, se trou-
vera confirmé par la suite, ä plusieurs reprises. « Le fait
nouveau, c'est que les artistes ne parlent plus ni ä tous ni
it une classe, mais ä une collectivité délinie par l'acceptation
de ¡euro valeurs. » 8 Phrase ambigué : ii semble que l'au-
teur constate simplement un fait : l'isolement de l'artiste
parmi ses contemporains. Mais jamais, Malraux n'envisage
d'autre voie pour l'art moderne. II admet, et ses essais justi-
fient, qu'un petit nombre soit seulement convié ä la table
des dieux métamorphosés : « Les hommes pour qui l'art
existe — auxquels on donne encore le singulier nom d'ama-
teurs paree que notre eivilisation n'a pas trouvé le leur —
ne s'unissent point par leur raffinement ni par leur éclectisme
mais par leur reconnaissance du mystérieux pouvoir... » (La

4. Arta, 20-26 novembre 1957.


5. La métamorphose des Dieux. (Tntroduction).
6. La création artistique (Skira), 1950, p. 125.
103 DECRETS 4.3

Métamorphose des Dieux, 1957). « Le Widre [monde de Part]


est un Olympe oü tous les dieux, toutes les civilisationa
s'adressent à tous les hornmes qui entendent le langage de
l'art (comme les sciences à tous ceux qui entendent le leur)»
Fallacieuse assimilation que celle-ci. La science qui
requiert la compétence spécialisée des chercheurs et des réali-
sateurs permet de maitriser la nature pour le profit de tous les
hommes. La création artistique, si elle exige aussi le labeur
qualifié d'individus formés à une discipline particulière, peut
et doit produire pour tous les chefs-d'ceuvre qui reflètent l'ac-
tivité et la pensée des hommes. Dans la perspective d'un
humanisme véritable, la science et l'art sont solidaires, car
jis tendent, par des voies différentes, à doter l'humanité de
biens universels. Mais, on le voit, ce n'est pas cette univer-
salité qui intéresse Malraux 7 b is : au contraire, il érige en
dogme l'isolement du savant dans son laboratoire, la solitude
de l'artiste dans son atelier ou celle de l'amateur devant ses
collections. Au-delà de la création (scientifique ou artistique)
il y a les hommes. Malraux reste toujours en deçà.
suffisait done de lire attentivement, avec esprit critique,
les écrits sur l'art de Malraux en 1957 (comme avant) pour
se garder de toute illusion sur la participation prochaine de
Malraux au pouvoir de la « V° République » 8 . Et l'on s'étonne
que Maurice Nadeau ait pu conclure son éloge de la
Métamorphose des Dieux par ces mots : « Ii n'est pas beau-
coup d'auteurs qu'on peut remercier de nous faire un aussi
royal eadeau. » C'était le langage anticipé d'un président sud-
américain recevant la Légion d'Honneur des mama de notre
ministre en tournée...

Ministre, Malraux peut tirer parti de la réputation de


eulture et d'intelligence que lui ont valu ses écrits sur l'art.
Mais une politique culturelle honnètement et systématique-
ment fondie sur de pareils ouvrages surprendrait quelque
7. Les mots soulignés le sollt par nace, comme dans les citations
précédentes.
7 bis. A la diffArence d'Elie Faure.
8. Notons que la Neurelle Critique s'est tonjoint; efforcée d'eatimer
Fcenvre esthétinne de Malraux ä ea vraie mesure. Voir en particulier
N.C. la.• 31 (déc. 1951), 67 (juillet .zmät 1955), 93 (Pvrier 1958) et leg
récente artielee de P. Tuquin, Malraux ministre, ne• 106 et 108.
ROLAND DESNR

peu. On imagine mal, au XX° siècle, un ministre de la Culture,


en France, n'ayant d'attention avouée et de soins que pour
une minorité d'amateurs inities au « mystérieux pouvoir ».
Aussi, juché sur l'Acropole illuminée, Malraux assure : « Le
problème politique majeur c'est de concilier la justice sociale
et la liberté, le problèrne culturel majeur de rendre acces-
aibles les plus grandes oeuvres au plus grand nombre
d'hommes. »9
Admettons — encore que la naissance d'ceuvres nouvelles
pose un problème aussi « majeur » que la connaissance des
teuvres anciennes.
Notre ministre adopte-t-il une ligne d'action conforme
ä ce propos de messager volubile ? Ce qu'il a fait relève-t-il
de l'idéologie malthusienne de ses écrits sur l'art ou bien
d'un généreux et soudain dévouement ä la cause de l'art
pour tous ?
Depuis le 3 février 1959, date du décret relatif aux attri-
butions du nouveau ministre d'Etat jusqu'au 30 septembre,
103 décrets et arrétés oft été pris par ses soins; et la série
continue... Dans cette masse de décisions, temoignage d'acti-
vité intense, on chercherait en vain des mesures susceptibles
d'apporter une aide réelle aux créateurs et au public.
Le passif de la bourgeoisie francaise, dans ce domaine,
est lourd. L'institution d'un ministère de la Culture se justi-
fie pleinement en son principe : regrouper dans une méme
administration tout ce qui relève de la culture nationale. On
ne saurait se plaindre, en bonne logique, que le cinéma soit
soustrait au ministère de l'Industrie pour devenir la préoccu-
pation du ministre de la Culture au méme titre que les Arts
et les Lettres. Mais pareille réorganisation, satisfaisante
pour l'esprit, n'a de sens que si elle permet d'aider effective-
ment au développement de la culture. Malraux le veut-il, le
peut-il ? La culture peut-elle s'épanouir dans son départe-
ment quand dans le département voisin de l'Education natio-
nale, elle s'atrophie ? Si méme Malraux obtenait quelques
erédits pour ces manifestations spectaculaires qu'il se plait
annoncer — Sophocle au Rond-Point de la Défense ! —
la misère de l'Education nationale, le manque de maitres, de
classes et de laboratoires n'en subsisterait pas moins. Au
mieux, la culture selon Malraux sera une culture pour bou-
tique-témoin. Avec (ou sans) le nouveau ministre, le régime

9. Le Monde, 30 mai 1959.


103 DECRETS 45

gaulliste oblige ä dresser un procès-verbal de carence. Le


général a le droit de ne pas aimer le mot '°. 11 nous faut
bien constater le fait.
Si l'on examine la première centaine d'arräts et de)
décrets pris par le nouveau ministre, on n'y trouve aucune
initiative propre ä stimuler Pactivité artistique. Beaucoup
de promotions dans la Légion d'Honneur, de nombreuses
nominations à des postes divers, mais pratiquement la culture
ne se porte pas mieux qu'auparavant.
Malraux est intervenu par troje fois — pas davantage —
dans le domaine du théätre et du cinéma. Le 15 avril en
procédant aux nominations des administrateurs de la Core-i-
die Française et ä la réunion des théitres nationaux. Le 18
juin par un décret relatif au soutien de l'Etat ä l'industrie
cinématographique. Enfin le 22 aoiit en modifiant le régime
administratif de la Comédie Française.
Ce dernier décret est révélateur des méthodes dù pouvoir
personnel. On peut se réjouir de l'attribution d'un théätre
ä Jean-Louis Barrault. Mais ceci est-il expansion ou rétrécis-
sement des moyens culturels ? « Première conséquence de
cette décision, l'effectif du personnel technique ouvrier, titu-
faire ou non, passe de 113 ä 38 et pour ceux que l'on se
propose de réengager, c'est la perte de tous les avantages
acquis, ancienneté, caisse de retraite, etc. Toutes ces déci-
sions ont été prises sans que les services ministériels aient
prévu leurs conséquences sociales. »" Le bouleversement du
mode d'exploitation des salles nationales oblige méme le
nouvel administrateur général de la Comédie Française ä
manifester quelque inquiétude pour l'avenir du thatre con-
temporain.
La situation se présente-t-elle mieux dans les théätres
lyriques ? Si l'on justifie ( !) le licenciement du personnel
de la Comédie Française par la séparation radicale des deux
salles (Richelieu et Odéon) on prévoit une réduction ana-
logue du personnel par... la fusion des deux autres scènes
(Opéra et Opéra-Comique). Des avantages obtenus non sans
mal sous la IV. République par les travailleurs des théätres

10. On se souvient de la lettre de De Gaulle au président de l'U.N.E.F.,


l'an dernier. Carence : terme de pratique. Manque absolu. Procée-verbal
de carence, procée-verbal qui constate (...) qu'un débiteur est sans
ressource. (Lettré, Dictionnaire.)
11. Conférence de presse de Jean Mourier, secrétaire général de la
Fédération nationale du Spectacle, 5 octobre 1959.
46 ROLAND DESNE

lyriques sont remis en cause. Grave pour l'avenir de notre


Opéra est cette eompression envisagée du personnel artis-
tique dont le tableau ci-dessous donne une idée

Ejfectifs Avant Malraux Après

Troupe des artistes du chant 90 40


Masse orchestrale (exécutants) 178 150
Masse chorale (exécutants) 152 120

Mais cette mutilation des théätres parisiens servirait-elle


la décentralisation artistique ? Le thatre en province se por-
tait mal sous la IV° République. Il y a deux ans, Marseille
réduisait ä 8 mois l'activité de la troupe théätrale qui,
auparavant, était engagée un an. Avignon supprimait sa saison
lyrique. Que se passe-t-il aujourd'hui ? Peut-on en juger par
l'exemple de Montpellier où, le 4 mai 1959, le maire-adjoint
chargé du thatre faisait la déclaration suivante au conseil
municipal ? : « Au moment oä M. le Ministre procède dan s
un vaste mouvement ä la réorganisation des théätres natio-
naux, nous avons pensé que nous devions aussi, sur le plan
local, nous pencher sur les divers problèmes du théätre et
envisager une réorganisation complète de son exploitation
dans le eadre national.
« Pour la saison prochaine, ii n'est cependant pas possible
de procéder ä une réforme radieale en raison de nombreux
engagements qui ont été pris par la direction. Aussi vous pro-
posons-nous de faire de la saison prochaine une saison de
transition qui permettra de réaliser une économie impor-
tante sur la subvention de la ville tout en préparant les
esprits ä une réforme qui apportera au thatre un souffle nou-
veau résultant d'une conception nouvelle.
« Pour réaliser le maximum d'économie, nous vous pro-
posons les réforrnes suivantes
1" Réduction de la saison lyrique ä deux mois.
« Pour des raisons d'ordre artistique et pour utiliser le
plus possible les engagements déjà signés la Saison lyrique
s'étendra du mercredi 4 novembre 1959 au dimanche 3 jan-
vier 1960.
2° Suppression des concerts, dont la formule actuelle uti-
lisant l'orchestre de Montpellier dirigé par des chefs d'or-
chestre venant de l'extérieur et l'audition de solistes ne
correspond plus au goüt de la masse des mélomanes de notre
103 DECRETS 47

ville et greve le budget de la Regie municipale des spee-


tacles.
« Ces concerts seront remplacés par la production de
quelques formations orchestrales étrangères qui auront sur
lé public l'attrait d'un spectacle nouveau en méme temps
qu'elles donneront l'assurance d'une présentation parfaite.
3° Réduction du nombre des musiciens qui seront tous
engagés pour deux mois alors que 16 musiciens, pour la plu-
part des professeurs au Conservatoire de notre ville, étaient
engages pour 6 mois et 28 pour 4 mois.
« L'orchestre se composera de 32 musiciens.
4 0 Réduction du cadre des chocurs de 31 it 26 choristes.
5° Réduction du nombre d'operas et d'opéras.comiques
qui entrainent le plus grand déficit, mais en tenant compte
pour la Saison prochaine des artistes engsges.»
Montpellier ne constitue pas un phénomene isolé. A
Nantes, le conseil municipal estime que si l'Etat n'accorde
pas les subventions demandées, le théátre de la ville risque
de disparaitre.
Le pouvoir gaulliste ne relève pas la situation laissée par
le régirue antérieur. 11 la dégrade encore.

Le cinema échappe-t-il ii cette appréciation ? L'industrie


einématographique mérite un soin particulier. Les sommes
eonsidérables dépensées pour la création d'un film ne sont
recouvrées (éventuellement) qu'après une exploitation com-
znerciale compleze et soumise it la concurrenee étrangère.
Deux moyens s'offrent au gouvernement pour asseoir l'indus-
trie du cinema français sur une base solide acceptable.
1 0 Le plan de Reforme du Conseil économique (1954)
unanimement approuvé par tous les professionnels du cinema,
patronaux et salariés et par les responsables gouvernementaux
d'alors. 11 prévoyait une réforme radicale de structure et
aurait constitué la Charte du Cinema français. Mais il ne
fut jamais appliqui.
2° A défaut de ce plan d'ensemble, élaborer des « lois
d'aide » comme celles de 1948 et de 1953 votees par le Parle.
ment après de vigoureuses campagnes parmi les milieux
du
cinema et le public. Ces lois d'aide ont prouvé leur efficacité
sans entamer le budget de l'Etat : elles n'étaient qu'un
moyen de répartir, pour la production des films, les sommcs
apportées par la masse des spectateura.
ROLAND DESNE

Production annuelle de films français

1954* 1955 1956 1957 1958 1959


98 110 129 142 126 110 **

L'avènement du nouveau régime politique a coincidé avec


la fin de l'aide prévue par la loi de 1953. Le gouvernement
pouvait alors opter pour l'une des deux solutions : adopter
enfin le plan de reforme du Conseil éconornique ou bien
renouveler la loi d'aide. Malraux a innové. Par le décret
du 18 juin appelé souvent — mais à tort — « la nouvelle
loi ( !) d'aide », une manceuvre se dessine, inquietante. Il
suffit de lire l'exposé des motifs : « Le présent projet de
décret a pour objet d'instaurer un ensemble de mesures tran-
sitoires assez souples pour éviter un trop grand bouleverse-
ment du régime actuel, mais assez radicales cependant pour
permettre rapidement la suppression de taut soutien finan-
cien Il désire redonner à l'industrie cinématographique fran-
çaise, par des moyens nouveaux et temporaires, la vitalité
qui lui sera nécessaire pour affronter la concurrence que ne
manquera pas de provoquer l'application progressive des dis-
positions du marché commun. »
Le lecteur a pu remarquer, plus haut, dans la déclaration
du maire-adjoint de Montpellier, qu'on invitait les artistes
étrangers plutöt que d'aider les artistes français. Malraux,
qui disserte volontiers sur la mission assignée à la France
dans l'ordre de l'esprit, prépare à la culture française un
destin bien étriqué. Qu'on juge dans quelle situation morale
et économique se trouverait placé désormais l'art français
du film livré au Marché commun de la petite Europe.
La publication du Centre européen de la Culture (Genève),
Actualités europeennes, a fait paraitre en mai-juin 1959 (done
l'époque du décret approuvé par Malraux 12 ) une étude au
titre comminatoire : « La création d'une communauté euro-
péenne du cinéma s'impose » et oit l'on peut lire : « Juri-
diquement parlant, un rapprochement des systèmes anglo.

1954 tut une année de eri ge mamo& par l'expiration de la premier()


loi d'aide (1948). Une reconduction de la lo) d'aide tut votée par le Parle-
ment anrée une vigoureuse campagne.
Eetimation probable sur ces 110 filme, 51 sont des co-productions
eoit 40 ‘,/,. pourcentage jamais atteint.
12. Signé également par M. Debré et A. Pinay.
103 DECRETS 49

saxon et germano-latin n'est pas impossible et permettrait,


par exemple, dans l'intérét bien compris de tous les produc-
teurs et exploitants, de trouver une définition valable des
criteres de civisme et de moralité auxquels serait subordonné
l'octroi des autorisations de tournage et des permis d'exploi-
tation, ou encore d'uniformiser les conditions de nantisse-
ment des films.»
Quant aux perspectives économiques, elles se dégagent
clairement dans le tableau ci-dessous

Salles Spectateurs Recettes hrutes Product ion


Millions Films
Allemagne fed. (1957) 6.577 801 1 milliard DM 106
France (1957) 5.732 411 54,8 « FF 142
Italie (1957) 10.600 758 112,8 « LIR 121
Belgique (1955) 1.600 107 1,6 « FB 5
Pays. Bas (1957) 541 65,5 79 millions fl. 3
Luxembourg . (1956) 46 4,6 65 « FL —
(Source : Service de Documentation du Centre National de la Cinema-
tographie Française.)

Livré ä la concurrence allemande, que deviendra le cinéma


français ? Peut-on croire que la « nouvelle loi d'aide » lui
donne les forces suffisantes ? En réalité ce n'est pas le einéma
qui bénéficiera du décret, mais le ministre des Finances.
Celui-ci encaissera une part croissante des recettes provenant
de l'exploitation des films sans en faire retour ä la pro-
duction : 15 % en 1960, 30 % en 1961 et le pourcentage aug-
menterait jusqu'en 1967. La répartition des sommes non pré-
levées se fera par des préts ou par des subventions. Celles-ei
seront accordées selon le sujet du film, les procédés de pro-
duction, etc., la décision étant laissée ä un comité spécialisé
du Fonds de développement économique et social. Ce méme
Fonds qui s'occupe aussi du réseau routier et de l'industrie
hételière...
Paradoxalement, le nouveau régime place le cinéma sous
la responsabilité d'un ministre de la Culture mais en fait,
le soumet, plus étroitement que jamais, aux décisions du
ministre des Finances.
« En somme, pouvait conclure L. Schlosberg, le cinéma
français se trouve pris et coincé entre les deux mächoires
so ROLAND DESNE

d'une pince, l'une qui est le crédit orienté et distribué par


le F.D.E.S. — préts ou avances —; l'autre, une pré-censure
dont le rede sera tenu par le Comité de Direction de la
brauche « einéma » du F.D.E.S.»"

André Malraux s'est-il mieux préoccupé du sort des arts


plastiques ? Ii semblerait que ce domaine lui soit particulié-
rement eher et familier. L'homme qui ressent taut d'émotion
devant un Bouddha du vieux temps se désintéresserait-il des
conditions dans lesquelles travaillent les artistes francais
d'aujourd'hui ? Posons quelques questions.
Malraux a-t-il pris — ou manifesté le désir de prendre —
quelque mesure tendant à auacher les artistes francais à
la contrainte des marchands de tableaux ?"
A-t-il étendu le domaine d'application de la loi du 1 %
qui demeure la seule forme efficace et tolérante d'aide aux
artistes ?
A-t-on annoncé la construction d'ateliers pour les artistes
francais ? On évalue à 75 % le nombre des peintres dépour-
vus d'ateliers.
Toutefois, le ministre de la Culture, il est vrai, n'est pas
resté inactif : la Biennale parisienne d'art contemporain est
le type méme de manifestation qu'on est en droit d'attendre
d'un ministre du Rayonnement : quarante pays du monde
invités à envoyer it Paris des ceuvres de jeunes artistes (entre
20 et 35 ans). Et l'ensemble admirablement présenté dans
les salles du Musée d'Art moderne de la Ville ".
Cette premiére biennale fui une débauehe d'art abstrait;
elle eut pour effet de convertir Malraux à eette forme d'art
dont jamais il n'avait fait mention dans ses écrits : l'abstrac-
tion. « L'initiative est passée du cöté non figuratif, c'est un
13. Papport présenté le 20 septembre 1959 ä la réunion de la
branche Cinéma de la Fel deration nationale du Spectacle. roor l'essen-
nous sommes redevables de narre documentation lt ce rapport.
14. En prendra . t-il jamais ? L'art qui succéde ä celui qu'achetaietat
lee aristocrates n'est pas celni qu'achétent les bourgeois. C'eet celui que
n'acliéte personne » (La Psychologie de l'Art, II. La création artiatique).
A. quo' hon, dann ce cas, e l inquiéter des marchando ?
15. Cette loi accorde etw le prix de la constrnction des bätiments
•eolairee un poureentage de 1 5, pulir des travaux de décoration (nein-
turee murales, mosaique, sculpture, etc.). Elle est insuftisante et devrait
ätre a p pliouée ä tonte construction de bätiments publico. Par une loi
analogue. le lIfesigue accorde 8 %.
16. Du 2 au 25 octobre 1059. Voir dem; le n o 110 de la NC., Jean
Rollin : Art abatrait, art offieiel ?
103 DECRETS 51

fait... La peinture a découvert sa liberté, et elle ne reviendra


pas en arrière. » "
Ce langage, dans une certaine mesure, est nouveau. Mal-
raux, dans ses livres sur l'art, ne se soucie aucunement des
ceuvres ahstraites. Impossible de prétendre que le rnouvement
non-figuratif date de son ministère. C'est en 1910 que Kan-
dinsky donne, avec une aquarelle, la première ceuvre abstraite.
Depuis, l'histoire de la nouvelle tendance a été longue et
sinueuse. Quand Malraux publie son premier ouvrage, l'abs-
traction est un fait. Qu'il n'ait pas voulu en tenir compte
alors, c'était son dreit. Mais en edelraut aujourd'hui les
vertus de rinformel, ii renie l'une des orientations de son
ceuvre.
Malraux, dans tous ses écrits, s'est attaché ä l'étude de
l'art figuratif. Et les thèses qu'il développe supposent,
quelque degré, une figuration de la réalité. Tout simplement
pour pouvoir prouver que l'art opère une transfiguration.
S'il s'en prend au réalisme, ce n'est pas en lui opposant une
autre forme d'art, mais en proposant une interprétation
idéaliste — irréaliste — de chefs-d'ceuvre figuratifs. D'oä sa
prédilection pour Vermeer, La Tour, Goya... Tous les exem-
ples qu'il choisit tendent ä montrer que l'artiste s'empare
des images que lui suggère le monde réel, « l'apparence »,
pour leur infuser la gräce esthétique qui leur assure Peter-
nité. Nombreuses sont les formules qui impliquent cette dia-
lectique entre l'« apparence » (image de la vie) et la « vérité »
(création esthétique). Ainsi, l'artiste égyptien « fonde l'appa-
rence en vérité ». « Les rellets de l'apparence mortelle, mais
aussi ceux d'un autre monde. » « Le dialogue de l'art avec
l'apparence. » " Veut-on une autre preuve de l'intérét exclu-
sif du critique pour ce « dialogue » ? Jamais Malraux n'a
écrit sur l'architecture ou sur la musique, formes d'art aux-
quelles les abstraits se réfèrent pour fonder leur démarche
en théorie.
Comment apprécier le retournement de Malraux ministre ?
Logiquement, la grande exposition qu'on attendait de l'in-
venteur du Musée imaginaire serait celle des chefs-d'ceuvre
de tous les temps, groupés par affinités formelles dans une
salle aussi nue que possible

17. Lee Monde, 6 octobre 1959.


18. AUtamorphose des Dieux (Introduction). Souligné par DOW3.
52 ROLAND DESNE

II faut tenir compte à la fois de la personnalité du ministre


et de la nature mème de l'abstraction.
Emile Henriot, un jour, a su trouver une mot très heureux
pour définir Malraux : « Au fond, il est un joueur, le
Joueur. » " Douze ans plus tard, à propos de cette biennale,
précisément, Malraux, devenu ministre, apporte, dans les
colonnes du möme journal, une indiscutable confirmation
au jugement du critique littéraire : « Au fond, dans cette
Biennale de jeunes, il y a un jeu dont vous sentez bien la
limite. Un jeu qu'il ne faut pas détruire car en et comment
le remplacerait-on ? On a lancé un cerf-volant en l'air, l'inté-
ressant est que tout le monde s'est mis à courir après. »
Ce ministère de la Culture, peut-ètre n'est-il, après tout,
qu'un ministère du Cerf-Volant ? Oui et non. Malraux ne
découvre pas ingénument l'abstraction. Le refus de la réalité
par quoi on caractérise l'abstration sert toute idéologie de
fuite. C'est un aspect de l'Irrationnel où Malraux nous invite
à entre'. 21 • « II y a dans l'inconscient collectif des forces mys-
térieuses très profondes. Rien n'interdit de concevoir un art
qui s'efforcerait en quelque sorte de récupérer ces données
pour les projeter plastiquement sur la toile. »20 Qu'on nous
permette de douter des résultats de cette curieuse thérapeu.
tique picturale. En tout cas, ce n'est pas, pour un régime,
signe de santé et d'équilibre qu'un ministre — et le plus
intelligent ! — invoque à tout propos les « forces mysté-
rieuses » de l'inconscient. Et ce n'est pas davantage servir la
culture française dan» le respect de tules ses tendances. En
intervenant de façon aussi catégorique en faveur de l'art
abstrait, forme contestée de l'art modernen, le ministre abuse
du pouvoir qui lui est confié. Ses propos contribuent à ren-
foreer la pression exercée par certains marchands de tableaux
sur de jeunes artistes qui préféreront peindre une toile
abstraite qu'on leur achètera plutöt qu'une ceuvre figurative
qui ne trouvera point d'acquéreur. Il est significatif que
beaucoup de peintres ressentent les appréciations du ministre
de la culture sur la Biennale comme une manifestation d'in-
tolérance préjudiciable à la liberté des créateurs.

19. E. Henriot, Le Monde, 28 adit 1947.


20. Le Monde, 6 octobre 1959.
21. Déclaration ä la Gazette de Lausanne None sommes entrés
dans Firrationnel; c'est Firrationnel qui eauvera la France. s
22. None nona bornerons ä rappeler la véhémente protestation de
Claude Roger-Marx dan g; Le Figaro littdraire, au lendemain de l'inaugura-
tion de la Biennale et le réceni procäs gagn4 par le peintre Lorjou contre
le critique Dorival.
103 DECRETS 53

La « merveilleuse intelligence » de Malraux ne peut pas


servir un quelconque renouveau de notre culture nationale.
La bourgeoisie dirigeante ne le permettrait pas. Ce qu'elle
attend d'André Malraux ? Une caution intellectuelle et « révo-
lutionnaire » au nouveau régime. On préte le cinéma ä ce
ministre de la Culture, mais c'est pour le donner ä la finanre
européenne. On le nomme responsable de la culture en
France, mais on le charge, pour première mission, d'aller
quémander en Amérique du Sud le soutien diplomatique à
une politique algérienne peu profitable ä l'essor culturel
d'un cöté de la Méditerranée comme de l'autre.
Le ,nouveau ministre n'a vraiment ä son actif personnel
que ce récital gaulliste dan» les capitales sud-américaines
Officiellement, et sebo ses propres termes, Malraux assignait
ä sa tournée l'objectif suivant : « Rechercher la forme ä
donner à la coopération [entre la France et les pays visités}
aun de créer une culture occidentale qui ne soit ni russe
américaine. » Ce ne serait done ici qu'élargir ä l'Amérique
du Sud la vieille notion de civilisation européenne héritée de
la IV" République. Qu'il y ait entre la France et les autres
pays latins des affinités culturelles particulières, on ne saurait
le contester. Aussi bien qu'avec la Roumanie. En admettant
qu'une politique d'échanges avec l'Amérique du Sud soit
théoriquement heureuse, il reste ä établir pratiquement le
plan utile gu'on est en droit d'attendre de l'homme qui vient
ä Buenos-Ayres dire avec le ton du médium qui fait tourner
les tables : « J'appelle le monde latin ä sa vocation. » Hélas,
ce jour-lä, la capitale argentine était paralysée par la grève;
il y régnait, selon le correspondant du Monde, « un calme
rnorne ».
Ses hötes ont-ils cru que Malraux apportait dans ses baga-
ges de quoi « resserrer davantage les liens d'amitié » unis-
sant leur pays ä la France ? Peut-étre. C'est le sens, en tout
cas, d'un décret pris spécialement par le gouvernement
argentin pour louer bien haut les qualités du visiteur, « l'une
des personnes les plus illustres de France ». On n'a pas
ménagé les honneurs ä l'envoyé du général : ici, la Croix
du Sud, lä l'Ordre de Mai, ailleurs la Grand Croix du Soleil
du Pérou : « Merci ä vous, Péruviens ! »

23. Du 23 weit au 13 eeptembre :Brégil, Pérou, Chili, Argentine,


64 ROLAND DESNE

Mais le ministre brésilien des Affaires étrangères ne peut


qu'exprimer sa déception : « Le Brésil est désireux de res-
serrer davantage ses relations avec la France mais sur un
plan plus positif que celui des simples déclarations d'admi-
ration et de respect envers la culture et l'intelligence han-
caise. » 24 Déception analogue en Argentine.
C'est done pour établir la bonne réputation du chef de la
V" République (« Le général de Gaulle n'est pas fasciste, la
preuve est que je suis avec lui et j'ai quatorze blessures au
service de la liberté... »), que Malraux a franchi l'océan et
non pas pour adresser à Brasilia le « Salut, capitale intré-
pide... » 25. De facon plus particulière, c'est pour solliciter le
soutien des pays visités dans le vote à ¡'O.N.U. sur le pro-
blème algérien. Notons alors que la plupart des pays d'Orient
et d'Extréme-Orient visités par André Malraux en 1958
n'avaient pas apporté à la France leur soutien devant l'O.
N.U.: qu'en novembre 1959, trois des cinq pays d'Amérique
latine visité» refusent de suivre la France dan» sa politique
atomique...

A ceux qui conservent encore quelques illusions sur la


portée des méditations sur l'art, la politique culturelle d'André
Malraux sonnera creux. Ministre sans scrupule, l'homme n'a
pas de principes, sinon ceux d'un gouvernement bourgeois
jaloux de son absolutisme. II a parlé; il parlera encore.
Grand voyageur, il parcourra le monde : « Ministre du
Verbe », a-t-on dit. « Mais il va si vite qu'on a parfois peine
ti le suivre dans ses références à lui-mérne, à ses écrits ~&
rieurs, à ce qu'il a peut-ètre, à l'état de projet, dans l'idée. »
Cette remarque d'Emile Henriot, appliquée à l'auteur de la
Métamorphose des Dieux m, caractérise encore mieux le
ministre. Mais sait-il seulement « ce qu'il a peut-ètre (bonne
prudenee du critique) à l'état de projet, dan» l'idée » ? Ne
déclarait-il pas, tout récemment, à propos de la Biennale
« Que les prophètes nous laissent en paix. On ne peut pro-
phétiser qu'à l'intérieur du rationnel. Or, le génie passe
par d'autres voies. » Le ministère de Malraux, c'est du génie
24. Le Monde, loe septernbre 1959.
25. On remaronera chez Malraux. comme chez de Ose% (e Merci,
Strasbourg, a), l'habitude de tronver dan» la ville, pereonnifiée, un inter-.
loceteur ä leer taille. Sans (lente est-ce paree quilo se prennent pour la
Dation (e la France al quilo estiment pouvoir palier aux villea.
26. Le Monde, t La vie littéraire a, 18 déDembre 1957.
103 DECRETS .55

la promesse toujours recommencée. Il est douteux qu'elle


soit tenue. Si Malraux était alié quelquefois chercher son
pain chez le boulanger, ii aurait pu méditer, en termes de
circonstances, devant la pancarte : « Crédit est mort, les
mauvais payeurs l'out tué.
Roland DESNÉ.

REPANDRE ET ENRICIFIIR LE MARXISME, C'EST LE BUT


QUE S'ASS1GNE LA IVOUV ELLE CRITIQUE
CONTRIBUTION A L'ETUDE DES RACINES SOCIALES
DE LA SOCIAL-DEMOCRATIE

Le réformisme, notamment dans sa version molletiste,


constitue parfois un scandale intellectuel pour la « gauche
éclairée » et aussi pour des communistes... Comment des
ouvriers peuvent-ils voter pour la S.F.I.O. ? Et de se voiler
la face, d'invoquer tantót la disparition de la classe ouvrière,
tantöt les erreurs des communistes, tantöt les « possibilités »
du capitalisme. De là aussi certaines légèretés quant aux pro-
blèmes de Punité ouvrière. Nous voudrions, en consacrant
notre analyse à la région du Nord, montrer que le reformisme
influence encore une fraction importante du prolétariat de
notre pays. Nous voudrions aussi esquisser une explication
de cette donnée de fait qu'il ne sert à rien d'éluder ou de
déplorer. Car il faut bien que le réformisme, y compris dans
sa version molletiste, soit possible, puisqu'il est riel...
Nous ne prétendons nullement traiter ici du reformisme
dans son ensemble. L'analyse marxiste ne consiste pas à géné-
raliser sans précaution teile corrélation, teile série causale,
mises en évidence dans un cas particulier. Non que nous
doutions de la portée générale des lignes qui vont suivre.
Mais seules des ¿ludes concretes permettront de mesurer le
degré de cette généralité. Qu'on ne cherche done ici qu'une
¿bauche de description, qu'une tentative d'explication de
la puissance du reformisme dans la region du Nord; qu'on
n'y voie qu'un essai de contribution à l'étude du problème
infiniment complexe des racines de classe de la social-démo-
cratie*.
Cet article de Michel Simon feit partie de l'ensemble d'étudea conea.
crées par la Nouvelle Critique ä la eocial-dknocretie (raneeise. Voir Jean
Montiel. • Itinéraire do IVrolletime (n e 1011 Michel Verret, Le Hfor-
mieme l'épreuve e (no 102) ; Jean Montiel, e Notes eur l'U.G.S. » (n o 110).
LA SOCIAL-DEMOCRATIE ST

S.EJ.O. et tecteur « tertiaire


On considère souvent que la S.F.I.O. n'est plus un parti
ouvrier, mais un parti petit-bourgeois, dont la clientèle prin-
cipale se recrute dans les eouches bénéficiant, peu ou prou,
d'une relative prospérité. C'est, en un sens, la conclusion de
Rimbert ' : « Parti de salariés, s'appuyant sur des salariés.
Parmi ces salariés, aussi bien pour les adhérents que pour
le milieu social, dominent nettement les fonctionnaires, les
ouvriers ä statuts et d'industries secondaires, et les employés. »
Et selon la revue Sondages 2, le Parti socialiste s'appuierait
surtout « sur cette nouvelle catégorie de salariés qui se déve-
loppent avec Pextension du « secteur tertiaire » et qu'on
appelle parfois les « cols blanes» (ernployés et surtout form-
tionv aires, etc.) ». Il est indéniable que le réforrnisme
influence largement les couches sociales précitées : les élec-
tions professionnelles en font foi. Encore faut-il se rnéfier
d'un schéma qui vouerait nécessairement les « nouvelles
classes moyennes » au réformisme, et qui, prévoyant la dimi-
nution de poids relatif du prolétariat par rapport it ces
couches, ferait du social-démocratisme la vérité de dernain.
Remarquons d'abord que lä on il est puissant, le réformisme
dispose toujours d'une influence importante soit dans la
classe ouvrière (Nord, Pas-de-Calais, Bouches-du-Rhöne,
Ardennes), soit dans la paysannerie (Haute-Vienne, Landes,
Aude, etc.). Quand cette base fait défaut, comme dans la
Seine, en Haute-Marne, etc., la social-démocratie tendant
s'appuyer sur les seuls employés, fonctionnaires, travailleurs
ä statut, cesse de jouer un röle de premier plan. Bien plus
ces couches sociales elles-mémes tendent ä lui échapper, au
profit de la droite (notamment du M.R.P.) ou du Parti com-
muniste et elle cesse d'exercer sur elles une influence exclu-
sive. Si done le schéma de Rimbert (généralement admis,
répétons-le, par la plupart des spécialistes) est au premier
abord théoriquement vraisemblable, s'il est suggéré par l'ex-
périence de la vie politique parisienne, s'il n'est pas absolu-
ment inexact pour les régions en la social-démocratie est
laible, il est it notre sens errone pour les régions rin elle
reste puissante, notamment pour la région du Nord. De ce
fait, il ne donne pas une idée juste de ce que représente la
social-démocratie dans notre pays.
1. Conclusion de son étude intime dans Partis politiques et clasees
sociales en France, Cahiers de la Fondation nationale des Sciencea poli-
tiquee, n. 74, p. 207, 1955.
2. Citée par Rimbert, o. c., p. 209.
58 MICHEL SIMON

Reprenons les chiffres mimes dont se sert Rimbert. Rim-


bert compare la liste des départements ayant le plus fort
pourcentage de voix socialistes, et la liste de ceux ayant le plus
fort pourcentage de population industrielle s. Il constate que
les six départements à fort pourcentage socialiste ne figurent
mime pas sur la liste des départements à. fort pourcentage
industriel et que quatorze départements à population indus-
trielle ne figurent pas sur la liste des forts pourcentages
socialistes. Cette discordance est certes significative. Encore
faut-il remarquer que sur 3.180.000 suffrages, la S.F.I.O. en
obtient 720.000, soit un peu moins du quart, dans cinq dépar-
Zements industriels (Nord, Pas-de-Calais, Bouches-du-Rhöne,
Ardennes, Somme) ne reprr: sentant que le dixième du corps
électoral de la France entière. Voilà qui permet déjà de
nuancer certaines appréciations : la S.F.I.O., si elle n'est pas
puissante dans lautes les regions industrielles, si elle a
effectivement cessé d'influencer la majorité de la elasse
ouvrière, doit une partie importante de sa force à son implan-
tation dans eertaines concentrations prolétariennes.
Si l'on examine maintenant l'ensemble Nord-Pas-de-Calais,
Pon est bien obligé d'admettre que la S.F.I.O. y tient l'essen-
tiel de sa puissance des suffrages ouvriers. Quelques chiffres
le démontrent.
Pour l'ensemble Nord-Pas-de-Calais, la S.F.I.O. obtient,
3.
Di, partements avant le plus fort Ddpartements ayant le plus fort
pourcentage de Population industrielle poureentage de vom x socialistes
Nord 60,9 Haute-Vienne 32,1
Pas . de•Calais 55,9 Landes 31,5
Belfert 54.3 Ande 30,9
Meurthe-et-Moselle 63,7 Ariee 29,9
Seine-et-Oise 51,6 Basses-Alpes 27,8
Loire 51,4 Var 25,2
Bhöne 50,2 Pas-de -Calais 25,1
Moselle 99,3 Nord 23,8
Seine 98,7 A r denne g 23,2
Hant-Shin 47.2 Flante-Garonne 22,7
Seine-Maritime 47,2 Crense 22
Bouches-du- Rhdne 40 Gironde 21,8
Oise 45.9 Summe 21,8
Ardennes 45,4 Cantal 215,
Vosees 44.9 C5te-d'Or 20,7
Doubs 42,7 Avevron 20,8
Anbe 41,6 Delix-Sbvres 20,3
Seine-et-Marne 40 Bonehes-du • Rhdne 20,2
Summe 39.6 Gard 20,1
Bas-Rhin 38,7 Donbs 20
L'étude datant de 1955, les ehiffres out vieilli, mala lee indiestions reg
anona souligné les départements se retrouvant sur-tesvalb.Nou
les deux listes.
LA SOCIAL-DEMOCRATIE 5.9

sur 1.818.000 suffrages exprimés, 535.000 voix, soit plus de


29,5 °/o. Le Parti communiste, 514.000, soit 28,8 °A (moyennes
nationales : 19,92 et 25,59 0/o). Sur 1.354.000 personnes
actives, on compte dans la • meine région, 554.000 ouvriers et
145.000 ouvrières (employés non compris), soit au total
699.000 personnes; 58 % (hommes) et 36 % (femmes) de
la population active sont ouvriers ou ouvrières d'usine
(moyenne nationale : 40 et 22 %). En revanche, le secteur
tertiaire occupe 289.700 personnes, soit 21,15 V° de la popu-
lation active, contre 24,6 Vo sur le plan national.
Ces chiffres révèlent à l'évidence
1. que le Parti communiste et le Parti socialiste doivent
au Nord une partie importante de leur poids daus la vie
nationale, part proportionnellement plus grande pour la
S.F.I.O.;
2. que dans cette région l'un et l'autre partis tirent l'es-
sentiel de leur force d'un prolétariat industriel exception-
nellernent nombreux et concentré;
3. qu'à supposer méme, ce qui est exclu, que tous les
électeurs communistes soient ouvriers, aetifs ou non, plu-
sieurs centaines de milliers d'ouvriers votent socialiste;
4. que l'influence socialiste ne tient nullement à l'impor-
tance du secteur tertiaire.
On remarquera à ce propos que dans la Seine, oit le secteur
tertiaire est bien plus important et la classe ouvrière moins
nombreuse en pourcentage que dans le Nord kia, la S.F.I.O.
est relativement faible et le Parti communiste plus fort que
partout ailleurs.
Ce qui confirme nos doutes, quant à la vocation méca-
niquement reformiste ou néo-réformiste des travailleurs de
ce secteur.

Communisme et misère.

Une deuxième thèse est souvent répandue par les


mistes. Elle va dans le méme sens que la première : la misère
3 bis.
Parts nun parées des régions du Nord et de la Seine dans l'ensemble français
(en ok par rapport ä la France entire)
Seine Nord
Population active 8,2 % (1 .48 .70
Secteur tertiaire 23,37 % 5,74) %
MICHEL SIMON
60

et l'ignorance engendreraient le communisme, le bien-ètre


et la réflexion, au contraire, le « socialisme démocratique ».
A preuve, les révolutions russe et chinoise (pays arriérés),
l'heureuse évolution suédoise, britannique ou américaine
(pays avancés). L'insistance des communistes à rappeler la
loi de la paupérisation, leur refus de collaborer au a pla-
nisme » capitaliste, proviendraient de leur peur de voir la
démocratie devenant de plus en plus sociale, leur ravir leur
clientèle.
Sans nous attarder à rappeler qu'aucune des réforrnes
arrachées par les travailleurs n'aurait été possible sang la
lutte de ces derniers, dirigés par les communistes, examinons
les faits.
On se référera à nouveau aux résultats du 2 janvier 1956,
qui donnent une idée approximative des forces en présence
1. Nous comparerons en premier heu les départements
du Nord* et la Seine, du double point de vue de la réparti-
tion des forces politiques, et du niveau de vie.
a) De sondages effectués dans la Seine 5, après les élec-
tions de 1956, ii ressort que sur dix ouvriers participant au
scrutin, sept votent communiste, un socialiste, deux pour les
autres listes. Sans avoir pu encore aboutir à des résultats
aussi précis, nous pouvons affirmer que dans le Nord, une
fraction très importante du prolétariat vote soeialiste, et
dann certains secteurs, comme Roubaix, Tourcoing, Lille et
une partie de leur banlieue, vraisemblablement la majorité.
b) Or, les salaires 6 distribués dans le Nord sont de
15 à 20 % inférieurs à ceux pratiqués dans la Seine, générale-
ment inférieurs méme, à industries équivalentes, à la moyenne
nationale. Les prix alimentaires apparaissent plus élevés à
Lille qu'à Paris; la part de l'alimentation dans le budget
familial relativement plus importante. On sait d'autre part
l'état de l'urbanisme à Lille, les courées, les taudis surpeu-
plés encore très nombreux. L'influence social-démocrate dans
le Nord ne s'explique done nullement par la prospérité d'ou.
4. None considérerons désormais le Nord, indépendamment du Pos-de-
Calais.
5. Cf. « Lee élections du 2 janvier 1956 «, Cahiers de la Fondation
nationale des Sciences politiqucs, n. 82 (Colin), p. 273.
6. Eronomie et Polltique, 37-38. aoht 1957, p. 10-31, H. Courval
« La rlasse ouvriére laus la région du Nord o.
LA SOCIAGDEMOCRATIE 61

vriers q-ualifiés 7, ni par une plus grande diffusion de la


culture (la proportion de jeunes entrant dans la production
ä 14 ans est très supérieure à la moyenne nationale, celle de
ceux qui poursuivent leur scolarité très inférieure
2. Nous examinerons maintenant, de façon globale, la
situation dans le Nord, secteur par secteur
Nord I Nord II Nord III
Cireonaeription Dunkerque Lille, Roubaix Valenciennea
Flandre Toureoing Cambrai, Douai

Inserits 161.013 570.639 556.965

23.979 114.015 181.593


P.C.F. 17 ./o 22,4 % 37,4°4
1 élu 2 aus 4 dun

47.614 160.044 114.601


S.F.I.O. 33,7 oh 31,5 % 23,6 I.
2 eins 4 élus 3 Alus

Nous envisagerons successivement l'Ouest (Nord I, Flan


dre et Dunkerque), l'Est (Nord III, Valenciennes, Douai
7. En % de la population ouvriére de chaque eexe
Itégion du Nord France entiere
Ouvriers qualifiés, contremaftres, porions et
1:1 F ii F
spéciaf. des mines 43 34 48 42
Ouvrters spécialisée, mineure, abatteurs 30 51 29 39
Manceuvres, aides-mineurs 23,5 11 19 16
Apprent is 3,5 4 4 3
C.E.R.E.S., avril 1956, d'après Lantacker et Nistri, c Peuplement et
population active de la région du Nord e, p. 61.
8. Idem, p. 48. Lee auteure ajoutent : e On peut dire que dass la
Beien du Nord, sane tenir compte de ragriculture, 25 ä 30 % dee
jeunes gens sont directement engagés dass la vis active dés 14 ans, avec un
niveau d'instruction trés limité, puisque la statistique des centres deppren-
tiesage de l'industrie textile du Nord prouve que a sie 100 adolescente
entrés dana ces centres, 30 ont le certificat d'étudee primairee, 10 'tont
totalement ou presque Riefttee, 60 évoluent entre les deux extrémes a.
0.c., p. 49. Ces chiffres confirment l'impression de faible niveau culturel
que laisse une population qui lit peu, e exprime sonvent malaieément, et
tend ä faire confiance ä une minorité de cadres éduquée. On retiendra
pour la suite le faible niveau d'instruction de la main-dkeuvre textile.
Notons escore que rette inculture de masse affecte également la petite
bourgeoisie (faiblesse de renseignement eecondaire et des coure complé-
mentaires, liée ä l'absence de dAbouchée, notamment féminine, dane le
secteur tertiaire, et ä la prédotninance du textile et de rinduetrio lourde).
6 2 MICHEL SIMOIV

Denain, Maubeuge, Avesnes) et le centre (Lille, Roubaix,


Tourcoing, Armentières).
A. Nord I, port de Dunkerque et Flandre : Arrière-pays
agricole (pays flamand). Port industrie! de Dunkerque (doc-
kers, constructions navales). C'est lä que la supériorité socia-
liste est manifeste, Pécart pour le pourcentage communiste
par rapport ä la moyenne nationale, maximum.
L'examen détaillé révèle que communistes et socialistes
doivent surtout leurs voix ä Dunkerque (64 % des suffrages
communistes, près de 50 °/o des suffrages socialistes), bien
que l'agglomération dunkerquoise ne représente que 48 %
du corps électoral de la circonscription. Mais il montre aussi
que la S.F.I.O. « tient » bien mieux, dans les petites localités,
lä oü la classe ouvrière est faible et dispersée, que le Parti
communiste dont l'essentiel des forces vient du prolétariat
du port, dockers et métallos.
C'est lä un fait relativement constant : dans ceux des dépar-
tements, assez rares, oü la S.F.I.O. dépasse encore le P.C.,
la réaction est souvent très puissante comme dans l'Aveyron
ou le Morbihan. Presque toujours (comme dans la Loire-
Atlantique ou le Morbihan encore), le P.C. est, soit plus
fort, soit résiste mieux lä oü la « gauche », dans l'ensemble,
reste forte, c'est-à-dire dans les centres importants. Au con-
traire, la S.F.I.O. totalise d'assez nombreuses voix dispersées
dans les centres ruraux au milieu d'un alectorat massivement
réactionnaire, comme c'est le cas de la Flandre catholique.
Concluons : sans négliger l'audience socialiste dans le
prolétariat de Dunkerque méme, il apparait que plus dimi-
nue le poids relatij de la dass« ouvrière, plus s'accroit dans
rettedernière rinfluence du réformisme. A quoi ii convient
d'ajouter que les électeurs socialistes, dans les petits centres,
tont souvent des éléments des couches moyennes (instituteurs,
postiers, professions libérales, etc.).
B. Nord III, Arrondissement de Douai, Valenciennes,
Cambrai : Ici, supériorité marquée du Parti communiste
(37,4 % eontre 23,6 % ä la S.F.I.0.). Supériorité massive des
deux partis pris ensemble (61 %).
s'agit d'une cireonscription extrémement prolétarienne,
où sont groupés les mines (bassin de Douai-Valeneiennes),
l'essentiel de la sidérurgie, la plus grosse partie de la métal-
lurgie. Prolétariat combatif, concentré, dont la majorité est
LA SOCIAL-DEMOCRAME 63

gaguée à Pidéologie révolutionnaire, mais oü les traditions


réformistes, quoique minoritaires, demeurent vivaces.
C. Nord II, Lille, Roubaix, Tourcoing : Dans cette cir-
conseription, prépondérance socialiste (31,5 % contre 22,4 0/o
au Parti communiste). Majorité (53,9 %) aux deux irania
pris ensemble, la droite restant puissante.
A part Lille, oü les activités économiques sont plus
variées, ii s'agit de cités prolétariennes, groupant 70 % des
165.000 travailleurs du textile, ainsi qu'un nombre impor-
tant de métallurgistes, sans parles de multiples industries
annexes. Si l'on superpose la carte électorale et celle des loca-
lisations industrielles, la corrélation saute aux yeux, entre la
puissance de la S.F.1.0. et la prédominance textile.
Or, les schémas traditionnels sont doublement mis en
défaut ici. D'abord, paree que ce prolétariat, en majorité
reformiste, est le plus concentré de toute la région du Nord.
D'autre part, il est aussi le plus exploité. Les salaires y
sont les plus bas, nettement inférieurs à ceux pratiqués dans
la sidérurgie, la métallurgie ou les mines'. La eomparaison
entre le deuxièrne et le troisième secteur du Nord confirme
ce que suggérait la comparaison globale de la région avec
la Seine : schématiquement, on peut résumer nos constata-
tions en disant que le maximum de reformisme coincide avec
le maximum d'exploitation.
Mais ici se posent quelques questions théoriques.

Qu'est-ce que re aristocratie e ouvriere ?

Comment concilies en effet les conclusions que nous


dietent les chiffres, avec ce que nous croyons savoir de
l'essence du reformisme ? Et notamment, avec la thèse bien
connue de Lénine, selon laquelle l'opportunisme est orga-
niquement lié avec la possibilité, pour l'impérialisme, de
distribuer des « aumilnes » à certaines categories de tra-
vailleurs ? On sait en effet que pour Lénine, le monopole
permet le surprofit; par la, « la bourgeoisie d'une « grande a
puissance impérialiste peut economiquement aeheter les cou-
ches supérieures de « ses » ouvriers »" qui se constituent dé.
9. Economie et Politique, 1.c., p. 18.
10. Lénine, l'Impdrialisme et la scissiott du socialiamt, Editions
tanguea étranüres, Moscou, 1959, p. 19.
MICHEL SIMON

lors en « aristocratie ouvrière ». Ainsi s'explique la corréla-


tion, effectivement indiscutable, entre rimpérialisme et le
réformisme. L'extreme faiblesse des partis « socialistes » dans
les pays dépendants, la faiblesse relative de l'esprit révo-
lutionnaire dans les prolétariats des capitalismes « domi-
nants », Grande-Bretagne et surtout U.S.A., le déclin paral-
lèle, depuis 1930, de l'impérialisme et du réformisme fran•
çais, rattestent suffisamment.
Mais, de toute évidence, il y a autre chose dans le phéno-
mène social-démocrate en France et dans le Nord particuliè-
rement. Parler d'un prolétariat « acheté » dans sa masse,
par les aumönes patronales, est, nous l'avons vu, objective-
ment faux; mais c'est de plus pratiquement dangereux car
cette condamnation moralisante du réformisme alimente les
attitudes sectaires. Aussi convient-il de bien entendre Lénine.
Qu'est-ce, en réalité, que l'aristocratie ouvrière ? Lénine,
après Engels, désigne par ce terme cette couche constituée
par les « ouvriers-ministres, ouvriers-députés, ouvriers-mem-
bres des comités de l'industrie de guerre, ouvriers-fonction-
naires, ouvriers organisés en des unions étroitement corpora-
tives, employés, etc. »" qui se partagent (inégalement !) les
« aumönes » capitalistes. 11 ajoute " — ce qui permet de
serrer de plus près l'analyse : « Sur la base économique
indiquée (le surprofit monopoliste, M.S.) les institutions poli-
tiques du capitalisme moderne — la presse, le Parlement, les
syndicats, les congrès, etc. — ont créé pour les ouvriers et
les employés réformistes et patriotes, respectueux et bien
sages, des privilèges et des aumönes politiques », des « siné-
eures lucratives et de tout repos ».
Ces textes, que nous nous excusons de rappeler, éclairent
singulièrement notre propos. lis valent entièrement pour la
région du Nord; mais ils n'expliquent pas, et ne prétendent
pas expliquer, rintégralité du phénomène social-démocrate.
Ce que Lénine cherche en effet à éclairer, c'est avant
tout la corruption, la trahison des appareils soeistdill/0-
erstes et avant tout dans les sphères dirigeantes. Cette corrup-
tion est, sauf exceptions, extrimement profonde dans la
région du Nord. Non seulement les « ténors » comme Mollet,
Laurent, Thomas, Provo, mais d'autres encore, députés-
maires, sénateurs-maires, « dirigeants » syndicalistes (souvent
dotés en sinécures dans les divers « conseils économiques »
11. Ibid, p. 19.
12. Ibid., p. 20.
LA SOCIAL-DEMOCRAT1E 65

ou « casés » dans l'appareil du secteur nationalise) en sont


de tristes illustrations. La vieille implantation municipale
de la S.F.I.O. favorise, nous le verrons, ce processus, en mul-
tipliant les prébendes obtenues, et surtout convoitées. De
meme, le patronat s'ingenie, ici comme ailleurs, à opposer
les cadres et la maitrise (contremaitres, porions, etc.) aux
ouvriers. C'est cette « couche privilegiée » d'ouvriers qui
soutient directement les chefs droitiers. Et sans doute, les
limites de l'« aristocratie ouvrière » sont-elles malaisées à
tracer ". Ce qui est sür, c'est qu'elle constitue, dans le
Nord, une faible minorité de l'électorat socialiste "; mais
en elle se recrutent bien des petits cadres et des fideles de la
S.F.I.O., et en ce sens, les analyses de Lénine conservent
toute leur actualite.
On ne trouvera done pas ici d'analvse détaillée de la struc-
ture de l'appareil socialiste. Elle ne nous apporterait rien de
très nouveau. Ici comme ailleurs ", si l'on trouve encore
d'assez nombreux ouvriers à la base (mais jis ne viennent
guère aux assemblées des sections, au moins dans les grandes
villes, laissant le champ libre aux fonetionnaires du Parti
et aux eléments petits-bourgeois), à mesure qu'on s'élève
dan» la hiérarchie, la proportion diminue jusqu'à la quasi
nullite ". La raison en est, comme le note Pierre Rimbert ",
que « le Parti soeisliste ne possède pas d'écoles de cadres »,
et ne forme plus, depuls pratiquement la scission de Tours,
de eadres ouvriers. Toutefois, cela ne saurait faire oublier
que dans le Nord, particulièrement dans les petites localites
ouvrières, les proletaires constituent très souvent la majorite
des adherents et en tout cas des électeurs socialistes. On
trouve nombre d'ouvriers socialistes dans les conseils muni-
cipaux, les multiples associations dominées par la S.F.I.O., les
sections des localités industrielles. C'est là une première ori-
ginalité : une direction petite-bourgeoise, mais une base
souvent encore proletarienne.

13. On Weitere 6 considérer les éboueurs, les concierges d'écoles, etc. et


autres emplovés municipaux de Lille, par exemple, eouvent socialistes,
comme faisani partie de la dite aristocratie.
14. Contrairement, sass doute, ä ce qui se passe dans la Seine par
exemple.
1 5. Cf. Recherrhex internationales. n° 11, « Impasses social-démocrates
p. 86, sur la social-démocratie allemande.
16. Sur vingt-quatre candidats S.F.I.O., en 1956. on comptait deux
anciens ouvriers; sur neuf députés, un seul; ein députés communistes
sur sept étaient d'anciens ouvriers, et au moins sece candidats sur
vingt-quatre.
17. 0.c., p. 201.
3
66 MICHEL SIMON

Une seconde originalité réside dans la puissante rami-


fication de l'appareil social-démocrate. Inexistant it l'entre-
prise (et les syndicats F.O. sont bin de représenter une
force comparable à la S.F.I.O."), le Parti socialiste s'appuie
sur de nombreuses municipalités, sur ses sections, et surtout
domine ces multiples organisations (Amicales laïques, asso-
ciations sportives ou musicales, comités d'entraide de quar-
tiers, aneiens combattants, comités des fétes, etc.) si typiques
d'une région où chaeun appartient souvent it cinq ou six asso-
eiations. On a parlé de quadrillage : le mot n'est pas
excessif.
Ainsi s'explique un troisième caraefère, apparemment
paradoxal : le cynisme avec lequel les dirigeants social-démo-
erstes, dans le Nord et le Pas-de-Calais, ont pu jusqu'ici
pratiquer la collaboration de classes. C'est que l'influence
qu'ils conservent encore dans certaines couches de la classe
ouvrière exprime ici, plus qu'ailleurs, le pouvoir idéolo-
gique et politique de la bourgeoisie, sa mainmise sur les
consciences, car la social-démocratie dans cette région,
constitue non pas un élément secondaire, d'appoint, mais
la pieee maitresse de ce « système largement ramifié, métho-
diquement organisé, solidement outillé, de flatteries, de men-
songes, d'escroqueries, de jongleries " » indispensable it une
bourgeoisie numériquement faible, en face d'un prolétariat
plus concentré que nulle part ailleurs en France. Sans les
Provo, Mollet, Laurent, la domination bourgeoise serait quasi.
impossible. Et la force du Parti communiste est telle, le pro-
létariat à ce point puissant que les dirigeants socialistes ne
peuvent plus se permettre de jouer à la lutte des classes, sans
risquer de perdre le contróle du mouvement. 11 leur faut
tout prix maintenir la classe ouvrière divisée et soumise,
dans une région où la domination bourgeoise repose d'abord
sur leurs épaules.

Les rocines historiques.


Ce n'est pas de gaieté de cceur que la bourgeoisie a
recours au social-démocratisme. Elle préfère régner par
elle-méme. Mais les faits sont les plus forts. Dès la fin du
siècle dernier, le patronat n'a pu empécher une classe ouvrière
18. En eorte qu'une trbs forte prorortion d'ouvriere qui votent loca-
lement tung ebete, votent C.G.T. it l'usine.
19. Lénine, o. c., p. 20.
LA SOCIAL-DEMOCRATIE 67

exceptionnellement nombreuse et concentrée, surtout pour


l'époque, de se donner une puissante organisation indé-
pendante. Dés 1892, Lille élisait Lafargue. De nombreuses
mairies, dont Roubaix, tombaient aux mains du Parti soeia-
liste. Guesde avait su former une pléiade de militants. Les
cités textiles devenaient les citadelles du parti ouvrier. Les
habitudes de discipline et d'organisation guesdistes, con-
formes au tempérarnent du Nord (et sans doute faut-il invo-
quer ici de très aneiennes traditions municipales) sont restées
vivaces, aussi bien dans le Parti socialiste que dans le Parti
communiste. Que le socialisme se soit implanté dans le Nord
sous sa forme la plus révolutionnaire d'alors, sur les posi.
tions de Guesde et Lafargue, n'a rico d'étonnant dans une
région oii les oppositions de classes sont des plus tranchées,
oü les couches moyennes sont relativement plus faibles qu'ail-
leurs, oü la masse de la population est constituée par le
prolétariat industriel. Rien de commun ici ni avec Paris, ni
avec ce Sud-Ouest eher à Jaurès, oü le prolétariat baignait
dans un milieu de vieille démocratie paysanne. Point de
permanence ici du terroir : le Nord est le pur produit du
capitalisme, et le monde rural, enclavé dans un univers indus-
triel, n'a d'existence autonome que dans les Flandres.
Mais jusqu'en 1914, cette puissance du mouvement ouvrier
n'était, pour la bourgeoisie, alarmante qu'en apparenee. Car
déjà, dans le guesdisme, perraient les traits essentiels de
l'opportunisme : mépris de l'action deE masses, tendresse
pour la phrase révolutionnaire, orientation exclusivement
électoraliste et rnunicipale. De plus, sur le plan national
méme, l'opportunisme devenait dominant. De sorte que, dés
avant 1914, si la social-démocratie était solidement implan-
tée dans le Nord on elle avait à son actif de solides réa-
lisations en faveur des travailleurs (municipalités et mouve-
ment coopératif), elle se bornait souvent, quant au reste, à
des attaques verbales eontre la bourgeoisie. Vingt ans de
mairie ou de députation avaient déjà calmé bien des fureurs.
Le röle dévolu à la social-démocratie s'explique par la
préeocité et la profondeur extraordinaire de cette implan-
tation.
Car, après 1917 et 1921, la puissance du mouvement
ouvrier représente pour la bourgeoisie un danger mortel si
le « bolchévisme » en prend la direetion. Or, ii n'est pas
question de revenir en arrière, d'abolir quarante ans d'or-
ganisation ouvrière. De lit cette conjonction entre Poppor-
tunisme des chefs social-démocrates et le paternalisme dont
68 MICHEL SIMON

le patronat du Nord, dès la fin du siècle, a pris Pinitiative


ii s'agit de faire front commun contre le « bolchévisme ».
Mais d'un autre côté, la scission de Tours a provoqué dans le
prolétariat des sentiments contradictoires. Paree qu'ils avaient
peut-ètre leur actif plus de réalisations qu'ailleurs, plus
qu'ailleurs les dirigeants socialistes tenaient ici leurs troupes
en main. Pour beaucoup d'ouvriers, surtout dans les vieux
bastions socialistes comme Lille, Roubaix et Tourcoing, le
communisnee apparaissait comme une scission et une scission
inspirée de l'étranger, perpétrée par des minoritaires 20 . Les
travailleurs étaient conscients du coup porté par la division à
la classe ouvrière; une partie d'entre eux réagirent violem-
ment contre les communistes 20 b,e . Ce drame, qui déchira le
prolétariat du Nord, a laissé des traces profondes. Il a divisé
les travailleurs en deux clans eiparis oh rancceurs et préven-
tions se sont transmises aux gén . '. rations nouvelles. Il n'y a
guère ici de « terres vierges » uolitiques, mais une population
depuis longtemps avertie, fidèle de longue date, et souvent
par familles entières, à son journal, son parti, ses options.
Situation très différente donc de celle de régions où le
mouvement ouvrier s'est organisé après 1917. La pénétration
de l'opportunisme est très ancienne ici, dont le guesdisme
n'a pas su préserver la classe ouvrière. Jusqu'en 1921, et
depuis 1921, pour bien des travailleurs, la S.F.I.O., c'est le
parti des ouvriers. Et de fait, la social-démocratie peut reven-
diquer un certain nombre de réalisations, avant tout muni-
cipales, que l'Etat bourgeois et le patronat, consciente de
l'urgence du péril, ont favorisées. Qu'on le veuille ou non,
pour bien des travailleurs, Salengro, « Roger », c'est celui
qui a construit des écoles, des logements, qui a arraché aux
taudis non pas tous les travailleurs, hélas ! mais un certain
nombre d'entre eux, et avant tout des socialistes. Socialistes
encore, les ouvriers qui oft trouvé un emploi à la mairie,
dans les écoles, aux abattoirs. Et si une politique de classe
ne pouvait étre pratiquée sur le plan national, s'il fallait
bien passer des compromis avec les partis du centre ou de
droite, la faute en incombait aux communistes, dont l'esprit
scissioniste, inspiré du dehors, rendait la classe ouvrière
impuissante à mener jusqu'au bout sa propre politique !
Augustin Laurent et le quotidien socialiste à grand tirage
Nord-Matin, restent fidèles à cette argumentation, qui fut
20. Le Nord et la Haute-Vienne se décidérent en majorité centre
l'adhéaion ä la lilo Internationale.
00 bis. Cf. Nuance Thorez, Pils du peuple.
SOCIAL-DENIOCRATIE 611
LA

eelle de Blum à Tours, comme du Parti socialiste entre les


deux guerres 21 . Ce n'est point par hasard si les dirigeants
socialistes désignent les comrnunistes par le vieux terme de
« bolchéviks », ni s'ils opposent à Punité d'action une unité
organique conçue comme un retour dans « la vieille maison
11 n'est pas jusqu'au détail de leur polémique anticommu-
niste qui ne soit significatif; utilisant tout l'arsenal classique
de ce genre de propagande, ils l'adaptent aux sentiments
profonds du prolétariat du Nord : esprit de classe (L'U.R.
S.S., paradis d'une caste hureaucratique, bagne des ouvriers),
sens démocratique et republicanisme (la dictature). sentiments
laïques (le eommunisme, religion d'Etat), patriotisme (agents
de Moscou). Mais pourquoi, se demandera-t-on, une teile
idéologie, diffusée dans tout le pays, rencontre-t-elle, ici
bien plus qu'ailleurs, Padhésion plus ou moins complète de
larges couches de travailleurs ? C'est que dans cette régicia
la social-démocratie et ses hommes disposent encore, nous
Pavons vu, d'un important capital de confiance, et réussis-
sent eneore en partie à rejeter sur les communistes la respon-
sabilité du malheur de la classe ouvrière. La fidélité —
ébranlée — des ouvriers socialistes vis-à-vis de leur parti,
leur hostilité — très atténuée, et qui se mue progressivement
en collaboration plus ou moins méfiante — à l'encontre des
communistes, ne signifient pas à leurs yeux, trahison de
leur classe, ni soutien de la bourgeoisie : c'est en un seine
une manifestation de conscience de elasse, mais d'une cons-
cience de classe mystifiée. Dans Pattachement désolé qu'ils
conservent pour un parti dont jis discernent les tares, lee
ouvriers socialistes mettent souvent le meilleur d'eux-memes,
leur dévouement et leur fermeté de prolétaires.

Le municipalisme et ses bases.

Mais eette pression du social-démoeratisme, aspeet prin-


cipal de la pression bourgeoise sur la classe ouvrière, s'exerce
21. Voiei eomment une broehure sorialiste e-plinue la er:ssion
L'année 1920... trouva Parti sorialiste) aver 179.787 adhérents. Cette
prosnérité ne devait nas diirer longtenips... Mearon donna ä ses norte-
parole an sein de nutre Parti (*ordre de se séparer... La grosse inaiorite
du Parti snivit le inot (Fordre moseovite... La minorité resta Bilege 9. Is
vieille mnison et s'errin lova ä la remettre en Mat. Elle y Hinssit. Tandia
que le Parti rornmuniste vovait sea effertifs je dénart baisser. entre
Parti se dévelopna aver une remarquable rapiclité. a Chanitre intitulé
e La eeission coramnniste j ans Le Porti xociali g le, nar Paul Faure et
J.-R. 8éverae. secrétaires du Parti soelaliste OPIO., Librairie popa-
aire, Paris, 1936.
70 MICHEL SIMON

dans tout le département, sur toutes les corporations. L'an-


cienneté de l'implantation socialiste permet de comprendre
pourquoi la domination idéologique de la bourgeoisie devait
nécessairement prendre la forme du réformisme. Eucore
faut-il expliquer rinégale importance de cette domination.
C'est dans la région de Lille, Roubaix et Tourcoing, nous
l'avons dit, que cette puissance du réformisme s'affirme
davantage; et la caractéristique de cette agglomération, c'est
le poids relatif de l'industrie textile. Il est d'autres facteurs
sans doute : nombre des petites entreprises, importance du
secteur eommercial, et, à Lille, du secteur tertiaire (employés,
fonctionnaires, etc.) dans son ensemble. Mais ces derniers
traits ne sont pas originaux; on les retrouverait dans la plu-
part des agglomérations urbaines. On ne saurait non plus
incriminer la « mentalité » de l'ouvrier du Nord : les métal-
lurgistes de la région lilloise, précisement, sont un modele
de eonscience révolutionnaire et de combativité. Mais ils sont
autour de 30.000 dans la région de Lille, Roubaix et Tour-
coing, contre 115.000 salariés du textile, et méme 190.000, si
l'on y ajoute la plaine de la Lys. En retirant environ 12.000
travailleurs venant d'autres régions, il reste que les ouvriers
du textile constituent la plus importante corporation.
Ce n'est pas que, dans le passé, au temps de Guesde, ce
proletariat n'ait été partieulièrernent combatif et révolu-
tionnaire. Mais il convient de remarquer, d'abord, la quali-
fication relativement plus faible de l'ouvrier du textile; le
grand nombre d'entreprises petites ou moyennes, dirigées par
un patronat familial, exceptionnellement habite dans le pater-
nalisme, très organisé. très au fait des méthodes modernes
de direction des entreprises, très près de son personnel: sur-
tont la prédominance du personnel féminin (plus de 70%),
le personnel masculin constituant une couche supérieure,
mieux rémunérée. 11 faut aussi considérer l'évolution générale
d'une branche dont l'äge d'or '2 se situe au daut du siècle.
La Stagnation relative de la produetion, cette médiocrité
chronique jointe à la concentration, à la modernisation et
it raccélération des eadenees, a eu pour effet, rien qu'entre
1951 et 1957 — et le mouvement s'est poursuivi — d'éliminer
15.( 00 travailleurs de la produefirm.
II y a depuis longtemps, dans la région, une importante
réserve de main-d'oeuvre non qualifiée, à quoi s'ajoute la
22. René Gendarme, La Haian du Nord, Eaaai d'analyse konomique,
A. Col», p. 238-250.
LA SOCIAL-DEMOCRATIE 71

pression de deux groupes, les frontaliers d'une part, les


ouvrières amenées depuis le Pays Noir, d'autre part. Tons
ces facteurs expliquent en partie la relative faiblesse du
mouvement syndical dans le textile, le recul devant le combat
l'entreprise, l'acceptation apparente des bas salaires et des
cadences exténuantes.
Plus généralement, dans la région lilloise et en dehors
meine du textile, il existe des couches importantes de tra-
vailleurs peu qualifiés, peu payés, dont beaucoup tombent
dans un état voisin de l'indigence. C'est ainsi que les usines
textiles jadis nombreuses dans certains quartiers de Lille
meine, ont émigré vers la périphérie, tandis que la popula-
tion restait sur place, se rabattant sur des « petits métiers »
— ramonage, brocante, « bricolages » divers — et tombant
fréquemment au niveau du lumpen-prolétariat. Tel est notam-
ment le cas du quartier Saint-Sauveur, oü Salengro, entre les
deux guerres, recrutait les hommes de main qui imposaient
physiquement sa loi. Dans la mesure où le Parti communiste
les défend, ces couches se tournent peu à peu vers lui. Mais
les réflexes réformistes restent très vivaces (individualisme,
opportunisme politique) dans des secteurs oü l'influenee de
l'ancien maire socialiste fut, par bien des aspects, un phéno-
mène de « clientèle » et oü le niveau de conscience politique
reste souvent très bas.
Il est frappant, une fois de plus, de eonstater q-u'en
dehors des quartiers bourgeois, les secteurs de Lille oii la
S.F.I.O. domine le plus nettement, sont nettement ceux oü
la misère, le chipmage permanent, l'instabilité familiale sont
les plus importants. Le Parti communiste obtient au con-
traire ses plus forts pourcentages dans les secteurs comme
Fives oü les métallurgistes et plus généralement le pro-
létariat industriel proprement dit, dominent, oü le niveau de
vie est relativement plus élevé, les enfants mieux tenus, les
gens mieux mis et mojos mal logés, le train de vie apparem-
ment plus bourgeois. C'est que sur des travailleurs privés
de tonte perspective de combat, l'idéologie réformiste de
compromis et de concession a bien plus de prise. Impossible
de lutter ! II faut pactiser, louvoyer ! De là, l'importance
du municipalisme. On espere toujours étre esse, obtenir le
logement, l'aide convoités. Le Parti socialiste, c'est un pou-
voir « de gauche » officiel, favorable aux ouvriers, pourvu
qu'ils soient raisonnables, patients, « honnétes » et « patrio-
tes ». L'esprit de respectahilité bourgeoise pénètre aisément
cette fraction la mojos éclairée de la classe ouvrière. L'esprit
tr2 MICHEL SIMON

de docilité aussi. Le révolutionnaire sait non seulement se


faire respecter du patron, rnais aussi, à l'occasion, étre cri-
tique vis-à-vis de ses dirigeants; il en exige le respect,
entend qu'on l'écoute. II faut voir au contraire quelle iné-
galité, quelle atmosphère de caserne règnent dans la S.F.I.O.,
sur quel ton les dirigeants, férus de leur importance, distri-
buent ordres, louanges et blimes aux simples militants". La
vérité réformiste vient d'en haut : le militant n'ose penser
par lui-mérne, il delegue ce soin aux « chefs » (cette expres-
sion est celle-là méme qu'emploient les ouvriers socialistes,
pour désigner leurs dirigeants — et les mitres). La discipline
guesdiste s'est dégradée en caporalisme borne.

Au terme de cet essai d'analyse, on devra, selon nous,


eesser de s'étonner de la correlation constatée entre l'in-
fluence de masse du réformisrne, et le degre de misère, de
degradation physique et morale des travailleurs. L'exemple
des cités textiles nous montre à quel état se trouve réduite
une classe ouvrière privée de direction révolutionnaire, four-
voy ee dans la collaboration de classe. La force du Parti et
de la C.G.T. dans des corporations relativement mieux
payées, au contraire, exprime et en méme temps détermine
Paptitude au combat de cette partie du prolétariat, sa capa-
cité de se défendre quotidiennernent sur les petites comme
sur les grandes ehoses, son art de mener méthodiquement
la kitte, en prenant le moins de coups possible, et en impo-
sant, chaque fois qu'elle le peut, sa volonté au patronat.
II eonvient done d'étre prudent, lorsqu'on manie le con-
cept d'aristocratie ouvrière. Jamais, n'en déplaise aux faux
aals, les marxistes, y compris en France, n'en oft développé
une eonception simpliste. Le problème n'est pas ici de déter-
miner le niveau de vie absolu de telle couche d'ouvriers; ii
se peut qu'un contremaitre en Haute-Marne gagne la moitié
du salaire d'un ouvrier parisien et que celui-ci soit commu-
23. L'incult ure, et souvent la lächete, la corruption macule, jointes 11
Lt eatisfaction bornée de soi-märne, qui caracterisent la majorité des diri-
geeinte réformistes, vaudraient ä elles seules une et ncle. Quant ä I 'arri-
vieme... Lulle des places et non lutt e dae eia wes y. disent eou %teilt les
travailleurs. Maie le plus grave, c 'est que pour bien des ouvriere sucia-
lisies. cet arrivisme est, somme taute, légitime. L'iseue individuelle est
la seule peneable, la eeule qu 'ils puissent imaginer : il ny a rien
d'irmnoral ä vouloir araliorer son sort, s'élever dan» la suri/ t/ y Eje
aocial-democratisme, en ce sens, ne fa it qu'exprimer, avec l'individualisme
eoncurrentiel, I 'essence de la eociété bourgeoise.
LA SOCIAL-DEMOCRATIE 73

niste, eelui-là réformiste, voire U.N.R. D'une part, en effet,


dans une région déterminée, le petit cadre sera d'abord sen-
sible à sa diffèrence d'avec la masse de ses anciens camarades,
devenus ses subordonnés. D'autre part, tout dépend de la
façon dont tel ou tel avantage est obtenu, par la lutte
ou la servilité, ou l'astuce individuelle. L'aristocratie
ouvrière, c'est précisément cette catégorie de travailleurs,
souvent intelligents et volontaires, que le patronat parvient
à s'attacher, réussissant à en faire ses auxiliaires, quand
d'autres mettent leurs capacités au service de leur classe, et
la mènent au combat. Une corporation comme celle des
métallurgistes ou des mineurs ne constitue nullement, par
rapport aux ouvriers textiles, une « aristocratie ouvrière » au
sens péjoratif oü l'entendait Lénine; mais c'est bien dan» les
corporations comme celles-Ui, et la plupart du temps parmi
les ouvriers les plus qualifiés, que se recrutent, au moins
dans le Nord, la majorité des dirigeants du prolétariat.
II faudrait, pour que l'analyse fiìt mojos incomplète,
examiner de plus près les composantes non prolétariennes
du réformisme, notamment les instituteurs, fonctionnaires,
ouvriers à statut, mais aussi les petits commerçants, les arti-
sans, les cafetiers aussi, dont le Ale est grand dans les quar-
tiers de Lille. Toutes ces couches intermédiaires constituent
une fraction notable de l'électorat, et plus encore de l'appa-
reil socialiste. Elles réagissent différemment aux événements,
et notamment au problème de l'unité. L'instituteur réfor-
miste est moins anticommuniste que le contremaitre F.O.,
Partisan moins sensible aux revendications que le cheminot
socialiste. De Ui, les différenciations à l'intérieur du Parti
socialiste, les « tendances », l'inégale rapidité dans la Prise
de conscience d'un changement nécessaire. Mais en un sens,
une teile analyse eilt débordé notre propos, qui était d'exa-
miner la situation originale du Nord et, à ce propos, les
bases ouvrières du réformisme. Nous réservons pour une
autre étude l'examen du comportement réformiste des cou-
ches moyennes, paysannerie comprise.

Le fondement de l'unité.

II reste qu'il y a, dans les différentes couches sociales


qui cornmunient dan» le réformisme et en constituent la
base populaire, un fonds commun de convictions et d'atti-
tudes. Le refus du communisme, certes, c'est-à-dire de la lutte

74
MICHEL SIMOIV

révolutionnaire, de la discipline, des sacrifices impli-


que, de son implacable rig-ueur. Et sans doute est-ce l'aspect
qui nous frappe d'abord, nous communistes. Mais c'est
oublier qu'il y a mille faeons de n'etre pas communiste.
Dire que le reformisme exprime la puissance idéologique de
la bourgeoisie dans le prolétariat, c'est vrai; mais le cleri-
calisme, le fascisme, l'exprimeraient encore bien davantage.
Le reformisme, c'est la conscience soeisliste pervertie; mais
par lä meme, il atteste à sa manière la puissance de
¡Ideo-
logie de la classe ouvrière, sa force d'attraction, et aussi les
aspirations des masses populaires ä plus de justice et de
bonheur. Le fondement de l'unité est lä. C'est de la société
des hornmes, non de la gräce de Dien, que socialistes et com-
munistes attendent le salut; ce n'est pas au cid, mais sur
la terre, qu'ils veulent l'obtenir; ils sont, avant tout, poli-
tiques. Sans doute, les socialistes ne voient-ils pas clairement
les moyens de parvenir au but souhaité; sans cela jis seraient
communistes. Mais ils ont le sentiment très vif, sans cela
ils ne seraient pas socialistes, de la solidarité des « petits
contre les « gros », de la nécessité pour le peuple de defendre
son niveau de vie et ses libertés, de lutter contre l'inégalité
sociale. Tous désirent un régime sans exploiteurs et sans
crise, rationnellement organisé, dans l'intérét des travailleurs.
Sans doute faut-il plus pour devenir communiste. ne
suf fit pas de subir l'exploitation. 11 en faut aussi comprendre
clairement le mécanisme et avoir foi dans la lutte. Ce n'est
pas un hasard si ce sont les fractions les plus conscientes, les
plus combatives de la classe ouvrière, celles qui sont capa-
bles de porter au patronat les coups les plus durs, qui consti-
tuent la force principale du communisme. Ce sont elles, et
le parti qu'elles ont forge, qui constituent dans les hits
l'avant-garde dirigeante. Le communisme exprime la force de
la elasse ouvrière et le sentiment qu'elle a de cette force;
le reformisme, sa faiblesse et son impuissance. Sans doute la
bourgeoisie utilise-t-elle celui-ci pour maintenir son regne;
mais qu'elle sois contrainte de s'appuyer sur lui est aussi le
signe de sa propre faiblesse. C'est en un sens la preuve qu'on
peut endormir ou dévoyer, mais non abolir l'énergie révolu-
tionnaire du prolétariat. A un moment oit, dans notre pays,
la majorité des prolétaires échappent au réformisme, quand
la vie impose toujours davantage l'action unie des tra-
vailleurs, la bourgeoisie a raison de redouter le jour
communistes et socialistes auront réalisé ä nouveau ¡'imité
victorieuse de la classe ouvrière. La rapidité et la profondeur
LA SOCIAL-DEMOCRATIE 75

de eette évolution prévisible dépendent de facteurs que nous


ne pouvions analyser ici en détail.
Id encore, en effet, notre étude reste fragmentaire et
renvoie ä une réflexion plus large. Peut-étre avons-nous con-
tribué ä rendre plus clair l'aspect essentiel du reformisme;
savoir qu'il exprime la faiblesse, la démission, générale-
ment progressive et toujours inconsciente, de la classe
ouvrière, la perversion de sa conscience de classe, son recul
devant la täche historique qu'elle doit nécessairement accom-
plir, comme dit Marx, conformément ä son essence. Nous
avons aussi essayé de comprendre pourquoi teile fraction de
la classe ouvrière cédait, Alten que teile autre, ä la pression
économique, politique, idéologique de la bourgeoisie. Mais il
est clair que tout dépend, en dernière analyse, de l'impor-
tance de cette pression, et de la contre-pression qu'exerce
la classe ouvrière, entrainée par son noyau révolutionnaire,
dirigée par ses organisations et son Parti. Aucune corpora-
tron, aucune région, ne sont fatalement vouées au réfor-
misme. Mais certains groupes, simplement y succombent plus
facilement. Ce qui compte, en dernier ressort, c'est le rapport
des forces entre la classe ouvrière et l'impérialisme, ä l'échelle
nationale et internationale. Lit se révèle la limite de toute
monographie, de tout micro-sociologisme. C'est seulement
l'analyse du mouvement d'ensemble de la société capitaliste,
jointe ä l'étude des caractéristiques particulières de tel ou
tel groupe historico-économique, qui permet d'accéder ä
l'intelligence du réformisme, d'évaluer son importance et
l'avenir qui s'ouvre devant lui. De ce point de vue, l'inégal
développement des impérialismes, l'évolution du rapport des
forces entre socialisme et capitalisme, sont des facteurs déter-
minants. La puissance éconornique, militaire, politique, le
rayonnement idéologique des Etats-Unis, au lendemain de la
deuxième guerre mondiale, ont considérablement aidé ä
consolider un réformisme alors fortement ébranlé, et qui n'a
pu, bin s'en faut, refaire la totalité du terrain perdu. L'in-
déniable mais fragile expansion de ces dernières années,
Papparenee d'autonornie retrouvée par l'impérialisme fran-
çais, sont allés dans le mime sens. Mais Päpreté de la lutte
des monopoles entre eux, leurs efforts pour obtenir le profit
maximum, leur nécessaire orientation vers une politique de
réaction ouverte dans tous les domaines, out joué en sens
contraire. Elles ont mis ä l'ordre du jour, pour toutes les
couches de salariés et de producteurs, la nécessité de la lutte,
done de l'union. Ce mouvement ne peut que s'accentuer.
r6

D'une part, paree que l'évolution de la conjoneture dans


notre paye signifie la fin de toute « stabilité »; elle indique
une tendance à mettre toujours plus gravement en
question,
avee les structures économiques « traditionnelles », les condi-
tions de vie, de travail et d'emploi des travailleurs. done aussi
ieurs libertés et leurs droits. D'autre part, paree que la
detente qui s'amoree, les progrès accélérés des pays du socia-
lisme face au marasme capitaliste annoncent que, sur le plan
idéologique aussi, le rapport des forces va se modifier très
rapidement aux dépens de l'idéologie bourgeoise et du
réformisme, au profit de l'idéologie révolutionnaire et du
proletariat.
Si Pon revient au présent, it la prose du travail quoti-
dien, les progrès de l'unité dans la région du Nord sont
cenes eneore bien modestes. Par rapport aux quinze années
écoulées, jis revétent néanmoins sine très grosse importance.
C'est un fait nouveau qu'aux dernières élections municipales,
et dans les consultations partielles, de nombreux aecords
»oient intervenus entre les deux partis; plus encore, qu'une
partie très importante des suffrages socialistes se soit, au
second tour, reportée sur le candidat communiste mieux
placé. Sans doute, cette évolution, si elle marque un début
de rupture avec la pratique réformiste, n'implique pas encore
un desaveu du réformisme comme tel. Mais si notre analyse
est exacte, on comprendra mieux peut-étre l'importance de
l'action unie de la classe ouvrière. L'unité, pour le proléta-
riat, c'est sa puissance : lorsque, surmontant sa division,
obtient la plus minime victoire, ii fait un pas vers sa libé-
ration du social-démocratistne, forme « ouvrière » de Pidéo-
Ingle bourgeoise de soumission à l'ordre établi. Il est certes
nécessaire de dénoncer les attitudes néfastes des dirigeants
socialistes; mais on n'extirpe pas le social-dérnocratisme de
la classe ouvrière par la seule déclamation, füt-elle vertueuse.
faut savoir entramen les travailleurs ä lutter et à vainere.
Michel SIMON.

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ITINERAIRE DE GRAHAM GREENE

Graham Greene a bénéficié en France dans les années


d'après guerre d'une publicité exceptionnelle. Cette publicité
fut axée sur le caractère catholique de son reuvre. Le fait
peut paraitre curieux s'agissant d'un écrivain britannique.
Sans doute Charles Morgan et G.K. Chesterton ont reçu chez
nous un accueil publicitaire particulier mais pas ä la mesure
du « lancement » de Graham Greene. Pourquoi ? Ces pages
se proposent de mettre en lumière les raisons d'un tel fait
et de soulever en mème temps un certain nombre de pro-
blèmes : en particulier celui de la « liberté » de l'écrivain
en régime capitaliste.
Il va sans dire que les remarques qui suivent portent
essentiellement sur les conditions dans lesquelles l'oeuvre de
Graham Greene a été écrite, sa portée et son utilisation, et
non sur les motifs personnels de l'écrivain, dont les eontem-
porains sont très difficilement juges.

En France comme en Grande-Bretagne, c'est avec La puis-


sance et la gloire que Greene a été véritablement lancé. Si
quelques-uns de ses livres avaient été traduits auparavant,
c'est autour de La puissance et la gloire que s'orchestra toute
la propagande en faveur du « Mauriac anglais ». Le roman
a figuré au programme de l'agrégation et, fait plus sur-
prenant, fut publié sous une forme abrégée dans une série
destinée aux élèves d'anglais des lycées ! Cet abrégé contient
certes une introduction oä le jeune lecteur est mis en garde
78 PIERRETTE LE CORRE

contre le manque d'objectivité de Greene, mais en l'absence


de precisions ii demeurera persuade (l'auteur de ces lignes
en a fait l'experience) que dans un coin du Mexique les
communistes au pouvoir traquent et massacrent les prétres,
avec l'aide de policiers du type nazi... Traduit et lance en
France en 1948, La puissance et /a gloire a été, reste encore
un merveilleux instrument de guerre froide.
Or, quels sont les faits ? En 1938, le gouvernement liberal
bourgeois de Cardenas, s'était efforcé de donner satisfaction
aux revendications les plus impérieuses des ouvriers du
pétrole. Les puits de pétrole appartenaient ä des sociétés
étrangères, surtout americaines. Ces sociétés, habituées depuis
toujours ä faire et defaire les gouvernements mexicains, se
refusaient ä appliquer les bis sociales mexicaines. Pousse
par une campagne energigue des syndicats, le gouvernement
Cardenas décida d'exproprier les compagnies pétrolières.
Des que s'amores la lutte entre le gouvernement Cardenas
et les concessionnaires etrangers, s'engagea dans tous les pays
capitalistes une campagne de presse antimexicaine effrénée.
On découvrit alars la misère des Indiens; on découvrit
aussi qu'il avait sevi, au Mexique, depuis un certain temps,
une vague d'anticléricalisme violent et que le prédécesseur
de Cardenas, Callès, avait pris des mesures anticatholiques
très poussées. Certes, Cardenas les avait partiellement rap-
portées ou atténuées, mais qu'importe ! On découvrit aussi
que dans quelques Etats du Sud (les plus miserables) des
aventuriers s'étaient emparés du pouvoir. Exploitant le cou-
rant anticlerical de certaines couches de la population, ils
avaient ordonné la fermeture des églises et interdit ou marie
les pretres. C'était le cas de l'Etat de Tabasco oü sevissait
un chef de bande nommé Garrido Canabal qui, pour faire
« révolutionnaire », avait appelé ses partisans les « chemises
rouges ». Ce chef local était en lutte rontre le gouvernement
mexicain et venait de fuir au Costa-Rica.
M. Greene, journaliste-romancier catholique, ayant des
liens étroits avec les milieux ultra-reactionnaires qui gra-
vitent autour du Tablet (journal catholique d'extreme-droite)
fin envoyé au Mexique et « commissionné » pour écrire un
livre sur la « situation religieuse »'. Ce livre, Routes sans bis,
parut l'année suivante. Adroitement écrit dans un style jour-
1. Note de Greene mir la 8. edition de Rostet soss lois. f+i re ene
dit Matthews, biographe de Grobem Greene. est esset, on avait fait
miroiter ä Greene la promeese, lamais realisée, dun e chaire dan« une
univeralte catholique des Etatm-Unie.
GRARAM GREENE 79

nalistique, il se présente comme rceuvre d'un écrivain catho-


firme que préoccupent essentiellement les problèmes religieux.
En fait, les allusions à la nationalisation des pétroles n'y
manquent pas, sur un théme connu : « Ces pauvres gens, jis
ne se rendent pas compte. c'est leur ruine, jis ne pourront
les exploiter, déjà leurs finances dégringolent, etc. » Et puis,
ici et là, des allusions au socialisme, au bolchévisme, à la
Russie, en général sans rapport avec les faits dierits 2. Ainsi
s'établira dans l'esprit du lecteur l'idée que le Mexique est
aux mains des communistes. Et pensant peut-étre à ceux
qu'un tel destin ne plongerait pas dans l'effroi, Greene
ajoute : les milieux ouvriers et travaillistes se font des illu-
sions, Cardenas est fasciste, ii vend son pétrole à l'Italie et
à l'Espagne...
Certes, de tout temps des romanciers ont écrit des livres
de voyages qui reflétaient plus leurs préjugés que la réalité.
Mais il ne s'agit pas de cela : le livre de Greene est
le prolongement concerté d'une campagne de presse calom-
nieuse déclenchée à l'instigation des trusts pétroliers anglo-
américains. Il a été commandé, dirigé, par ceux qui ont payé
le voyage de l'auteur et conduit ses pas. Un fait mérite en
particulier d'étre signalé : le seul homme politique mexicain
que Greene interviewe est le chef de bande rebelle Cedillo,
par qui il fut reçu et hébergé. Greene nous le présente comme
une sorte de propriétaire féodal, bonasse et inoffensif, qui
aurait sur le gouvernement légal l'avantage de considérer
l'Eglise catholique comme nécessaire au peuple. Cedillo était
en réalité soutenu par l'Allemagne nazie et ses troupes orga-
nisies par le baron Von Merck 3.
La puissance et la gloire, dont l'idée lui vint au Mexique
méme, mais qui parut Pannée après le récit de voyages, fut
écrit dans le méme état d'esprit : plus encore que le repor-
tage tenu à un minimum de pricisions, il donne l'impression
que le Mexique entier est aux mama de bandes rouges et
d'un régime de terreur policière. Le roman se situe à l'époque
du dictateur local Garrido Canabal, mais son nom ici ne
parait pas et rien ne vient suggérer que l'Etat de Tabasco
ichappe en q-uoi que ce soit à l'autorité du gouvernement
fédéral; l'épisode du gangster américain recherché par tous
les polieiers mexicains et arrété par la polke locale erée
méme l'impression inverse. Le thème familier aux lecteurs
2. Graham Greene raronte mAme un rave oh il aurait vu Staline...
8. Voir E.E. Rieh : Dgcouvertes au Mexique.

80 PIERRETTE LE CORRE

de Bernanos du pritre pécheur et martyr enrobe en fait,


sinon en théorie, une opération politique : dénigrer une
nation qui cherche à échapper à la domination d'un des plus
puissants trusts mondiaux. Mais le roman, comme le livre
de voyages, parurent trop tard pour les compagnies pétro-
lières... La nationalisation s'était faite plus vite qu'on ne le
pensait (Greene le constate d'ailleurs avec amertume).
Munich puis la guerre détournèrent l'attention. Les routes
sans bis n'eurent en 1939 pas plus de suecès que les innom-
brables voyages romances dont sont amateurs les lecteurs
britanniques. La puissance et la gloire parut en 1940. Le
livre bénéficia de la vague d'antieommunisme et d'antisovié-
tisme qui sévit de septembre 1939 à l'année 1941. L'Anglais
moyen qui lit les livres que son journal du dimanche ou
les hebdomadaires sérieux lui recommandent, ou encore son
club, apprit qu'il venait de sortir des presses un très grand
roman. humain, religieux, pas politique du tout (voyez méme
avec quelle compréhension l'auteur décrit ce méchant petit
polieier communiste ! 4 ): ii apprit qu'id avait reçu le prix
Hawthorden, se considéra obligé de le lire, le lut, le trouva
peut-étre un peu écceurant, n'osa pas en critiquer l'aspect
catholique par crainte d'are intolérant, et en absorba le venin
anticommuniste sans s'en douter.
Une nouvelle vague de publicité se déclenchera en faveur
du livre et de l'auteur, au moment de la guerre froide. En
France, elle sera orchestrée sur le thème du Mauriac an4ais.
A partir de ce moment, Greene est commenté, expliqué,
disséqué, loué et presque béatifié. Que des esprits honnkes
se soient laissé entrainer à faire chorus, c'est certain; Porches-
tration n'en est pas moins visible, centrée sur l'aspect catho-
ligue et mauriacien, les ressorts politiques jamais soulevés.
Que Greene en aut Até conscient ou pas, le livre qui servit
it le sacrer grand écrivain ne fut que le prolongement d'une
campagne de presse intéressée.

C'est là que se pose le problème de la liberté de l'écri-


vain. Le cas de Greene n'est pas isolé; il y aura quelques
4. On retrouve le méme raisonnement duna le livre de Jacquee
Madaule sur Graham Greene. Madaule dit bien que Greene ne donne
pus une image valable des militante communistes, maie parle néanmoine
du lieutenant de police comme d'un communiete (p. 235), maie qui ne
eerait pas trop outré puieque sensible ä la pitié.
GRAHAM GREENE 81

années plus tard celui d'Orwell qui se mettra au service de


la propagande la plus sordide. Il y eut, ä un moindre degré,
Huxley. Mais leur réputation d'écrivains était déjä établie.
Avec Greene la fabrication du « grand écrivain » est beaucoup
plus sensible. Le développement économique de la Grande-
Bretagne a rendu certains phénomènes très nets. L'un d'eux
est la monopolisation massive et presque totale des movens
de diffusion et d'information littéraire. L'accaparement total
de la presse quotidienne et hebdomadaire par quelques
chaines de journaux date du début du siècle. Moins speeta-
culaire et moins rapide, l'édition a suivi. En mème temps
a disparu ce mécénat particulier que représentaient dans
l'Angleterre victorienne des éditeurs cultivés, désireux de
s'entourer d'écrivains, de penseurs, d'erudits, prèts ä encou-
rager les jeunes talents, méme lorsque ceux-ci — ce fut le
cas des Bront — devaient choquer les conventions de
répoque. Aujourd'hui, l'édition n'est plus qu'une branche
du grand capitalisme et les mèmes intérits sont représentés
ä ses conseils d'administrations qu'à ceux des banques et des
usines. Les rapports entre écrivains et appareil d'édition
changent. On lance un livre comme on lance le coca-cola ou
une vedette de cinéma : cocktails aux journalistes mondains
et à des personnalités en vue, petits ragots, etc. Le succès
dépend en fin de compte plus de l'habileté du lancement que
de la qualité de rceuvre. Procédés déjà rodés : le succès
de Greene témoigne d'un stade supérieur : celui oü les inté-
ras de l'édition et du grand capitalisme sont si bien imbri-
qués que l'appareil de lancement est contrölé directement et
obéit aux consignes avec une rapidité et une unanimité qui
donnent au grand public l'illusion du succès. 11 devient alors
possible non seulement d'empècher, limiter ou retarder la
diffusion d'ceuvres progressistes, de gonfler une ceuvre mé-
diocre et venimeuse, mais aussi de « lancer » un écrivain,
après l'avoir « fabriqué ».

Fabriqué !... Faisons un retour en arrière. Le jeune Gra.


ham Greene débuta dan» le journalisme en 1927. Son père
était directeur d'une école secondaire pour fils de la très
haute bourgeoisie, au sortir de laquelle Graham obtint une
5. Voir par exemple l'introduction de Snmerset Maugham son
ä roman
Calcesand ale, où ces procklée (tont äprement décrite.
PIERRETTE LE CORRE

bourse d'études pour Paristocratique Université d'Oxford.


trouvait done avoir été élevé sur un pied de grand luxe
et de préjugés de classe, sans avoir derrière lui la fortune
paternelle de ses condisciples. Adolescence difficile, entre-
mélée d'aventures gidiennes et d'un séjour chez un psycha-
naliste; années de faculté tapageuses et si Fon en croit son
biographe Matthews°, marquées du désir de se distineuer
tout prix, de faire de l'argent par tous les moyens, d'une
nostalgie de l'aventure ou des petits profits des services
secreta.
Le journalisme n'était pour lui qu'un gagne-pain tempo-
raire. Ii voulait faire carrière littéraire. Pendant ses loisirs
de rédacteur au Times, il fabrique des romans. N'imaginons
pas un jeune homme que tourmente le démon d'écrire et
qui cherche ä s'exprimer. Non. Le premier livre de Greene
est une extraordinaire accumulation de tous les trucs recom-
mandés par les manuels du parfait écrivain, les cours par
correspondance (« Devenez écrivain, assurez-vous un bon
revenu, suivez les cours par correspondance de l'Institut X...,
eonfiez-lui le placement de vos manuscrits ») : commeneer
le récit brusquement, le terminer de façon inattendue, ména-
ger des « suspense », introdnire des types euirs, un relent de
freudisme, des situations scabreuses, etc. L'application intel-
ligente de ces recettes garantit le placement du livre. Ce
genre de littérature se bäcle en quelques mois (la machine
fabriquer des romans commence ä tourner en 1926-27 et
le troisième roman mis sur pied, premier accepté, parait
en 1929 !). L'homme et lui-méme accumule les ficelles du
roman policier pour la elientèle maseuline et celles du mélo-
drame prétentieux pour leurs compagnes. L'écrivain « libre
d'un pays « libre)) ne se voit pas, bien tuir, imposer des
thèmes ä la pointe du couteau. Mais une situation est créée,
où celui qui veut vivre de es plume doit abdiquer entre les
mama des monopoles de Pédition et de la publicité. II ne
s'agit plus comme autrefois de quelques tabous que le roman-
cier tournait ingénieusement, mais d'un attirail de techniques,
de motifs et de sujets. Devenir écrivain, c'est apprendre
disposer ce matériel. Le romancier est un étalagiste qui met
en valeur des produits de série.
bt -IViatthewe : Hon ami, Graham Greene (Deoelde de Bronwere, 1957).
Livre bizarre, qui se présente cmlimo une interview interminable et
peut difficilement avoir eté publié sane Faccord de Greene, au mojes
en ce qui est présenté eimime venant de lui. Entrecoupé d'ailleurs de
longues digressione du journaliate Matthewe, qui feraient rrnire h un
ladein superfidel que Greene a dit dea chusca qu'il n'a pae ditas.
GRAII AM GREENE 83

De 1929 à 1940, Greene sort en moyenne un livre par an.


Tons du méme genre. Ca se vend; des livres qu'on lit dans
le train, dans le métro, le soir, le dimanche, fabriqués comme
les reportages des journaux a sensation avec une petite dose
de psychanalyse qui fait sérieux. Les mimes personnages y
apparaissent : agent secret, grand bourgeois alcoolique, prosti-
tuée ou femme facile, quelques industriels écceurants, tous
juifs; les mimes techniques se reproduisent, les mimes thèmes
obligatoires. Tous ces procédés, qui dans le premier roman
ressemblaient à un canular d'étudiant, sont maintenant rodés.
L'homme ne peut plus écrire autrement : la machine a fabri-
qué un écrivain sa manière.
Aujourd'hui, la machine est assez forte, assez organisée
pour exiger plus du romancier, son salarié, exiger des themes
direetement politiques, faire de l'écrivain un préposé sa
propagande.
Ce deuxième stade, Greene le franchit avec L'Orient-
Express. (II avait failli renoneer à faire carrière d'écrivain
professionnel, paree que ses trois premiers livres ne lui assu-
raient pas un revenu suffisant.) II écrivit alors L'Orient.
Express, très vite, en vue d'une adaptation einématogra-
phique. Tous les procédés des livres précédents, plus quel-
ques trucs einématographiques. Mais — c'est un point qu'au-
cun des biographes de Greene ne soulève jamais — ii innove
et se distingue des précédents par l'adjonetion de themes
politiques, de ces thèmes d'une anarchie hypoerite : le raté
du livre, le D Czinner, est cette foja un révolutionnaire rate 7;
raté paree que c'est un petit intellectuel borné qui a l'ineptie
de eroire en la révolution et se misse fusiller bitement, tout
seul. Cela se passe dans un pays slave... Bon suecs, commer-
cialement parlant. A partir de ce moment-là, Greene sera
écrivain professionnel et exploitera inlassablement la tech-
nique, les histoires, les types recommandés et... le petit thème
koestlerien.
En huit ans, six romans de ce type. C'est un champ de
batadle est une grossière et enfantine ealomnie antieommu-
niste. On y voit un traminot communiste qui assassine un
agent de polke, n'est pas défendu par les autres communistes

7. Le raté est devenu un théme preiinne obligatoire ei Ion vent,


en Angleterre, faire figure de e grand b krivain. Voir l'étude dr O'Fao-
lain : Le Ums disparu... et tona les romans distingeth des dernibree trente
annbee. Les Ures sympathiques du catliolioue Cronin, lui valent entre
lautres d'kre relégué . au rang d'écrivain facile.
84 PIERRETTE LE CORRE

occupés ä faire des discours ou autre chose, le plus beau


discoureur étant un intellectuel d'äge muh qui se préoccupe
surtout d'attirer dans sa gareonnière de grand luxe les petites
ouvrières qui viennent aux reunions du Parti pour y rencon-
trer des hommes, etc. Après quoi Greene devient plus nuancé
c'était l'époque de la guerre d'Espagne, une vague montante
portait les jeunes écrivains britanniques vers la critique socia-
liste, on était mal vu ä défendre le capitalisme. Les trois
romans suivants seront aussi désespérants, mais avec un petit
air gauchiste : on y voit l'industriel Kroh (Kreuger, dit-on)
qui fait des promesses aux ouvriers avec Pintention de
ne pas les tenir, le fabriquant de canons qui fait assassiner
un ministre socialiste de l'Europe centrale pour déclencher
une guerre et faire remonter ses actions, ou encore des
rnaitres de mines qui livrent du charbon ä des nationalistes
fascistes sous le couvert de la Hollande. Mais ce Kroh est
un brave homme au fond, obligé de finasser, les marchands
de canons et maitres de mines sont... juifs; quant ä leurs
adversaires ouvriers ou intellectuels, jis sont idiots, pitoyables,
veules. Hans L'agent secret (il s'agit de la guerre d'Espagne)
les mineurs anglais, sourds aux supplications de l'« agent »
des républicains, acceptent d'extraire du charbon pour les
franquistes. La révolution est trahie par les »iens. Pire encore,
en poursuivant »es contacts (dans des conditions grand-guigno-
lesques), le pauvre révolutionnaire cause la mort d'une
enfant. C'est le thème des mains sales, et inutilement sales.

Reste un point essentiel. Comment les thèmes catholiques


sont-ils venus s'agréger ä cet arsenal antiouvrier, ceci dans
un pays essentiellement protestant et oit l'instauration du
protestantisme coincide avec la prise du pouvoir par la bour-
geoisie ?
Une parenthèse rapide s'impose. La haute bourgeoisie bri-
tannique fut jadis un soutien fervent de l'Eglise anglicane,
ce juste milieu (via media) qui lui avait permis de faire
l'union nationale contre la féodalité sans trop affranchir le
peuple. Aujourd'hui elle a remplacé la noblesse féodale (en
annexant ses litres et autres colifichets historiques) et n'a
plus peur du peuple. Le libéralisme relatif de l'Eglise angli-
cane lui apparait une source de dangers. La masse anglaise
demeure protestante et antipapiste. La structure de l'Eglise
anglicane rend difficile ä la hiérarchie le musèlement mème
GRAHAM GREENE 85

des ecclesiastiques acquis aux idées progressistes. Le catho-


licisme apparait plus sür, moins capable de perversion. Dès
le milieu du siècle dernier, lorsque l'Angleterre était secouée
par le mouvement chartiste et que des pasteurs latitudinaires
(Kingsley, Maurice) paraissaient, bien it tort d'ailleurs, preter
la main aux ouvriers, on vit des hommes comme Newman
aller au catholicisme par terreur panique 8. Néantnoins, ce
furent des exceptions. Mais au XX' siècle et dans les trente
dernières annies en particulier, les conversions se sont multi-
pliées dans la très haute bourgeoisie, et, plus important que
les conversions, l'appui considérable donné par des hornmes
d'affaires non catholiques à une religion qui leur parait un
plus sür outil contre-révolutionnaire que le protestantisme,
meine « haute-Eglise », tout en évitant de heurter de front
le sentiment national et en s'efforc:ant certes de maintenir
la puissance et les privileges de l'Eglise établie. Le catholi-
cisme ou Pallianee avec le catholicisme — devient l'arme
idéologique prónée dans le très haut monde britannique.
Citons simplement Lord Halifax, ministre de Chamberlain,
dont la responsabilité dans Munich est connue, mais moins
eonnu le rüle qu'il joue dans un mouvement pour le retour
de l'Eglise anglicane ii l'Eglise catholique.
Nous ne sommes pas très bin de Greene. Celui-ci, au
sortir de l'Université, s'était fait recevoir dans l'Eglise catho-
lique. Ii ne s'agissait pas, il l'a dit lui-mème, d'une conver-
sion: le catholieisme lui parut simplement bors de sa rapide
instruction comme intellectuellement acceptable, le change-
ment de religion étant rendu nécessaire par son prochain
mariage avec une catholique pratiquante.
Mais comme nous venons de le voir, cette démarehe allait
dans le sens de l'évolution de la haute bourgeoisie. L'intelli-
gentsia conservatrice se tournait alors de plus en plus vers
le catholicisme — dans un pays oü le protestantisme est la
norme, cela fait avant-garde, tout en étant sür et distingue.
Si nul ne s'étonnera qu'en France Fiktion Française ait
manifeste un catholicisme chouan, il est beaucoup plus frap-
pant qu'en Angleterre protestante le journal le plus ultra-
conservateur, le plus violemment et haineusement anticom-
muniste soit un journal d'intellectuels catholiques, le Tobtet.
Par ailleurs, la hierarchie catholique et plus encore les ordres
directement contralés par le Vatiean (les Jesuites en par.
8. L'idée dominante de Newton dans son Apologie, c'est le langer du
libéralisme, aussi bien politique que religieux.
86 PIERRETTE LE CORRE

tieulier) ont dirigé leurs efforts vers une pénétration adroite


de l'intelligence britannique. En analyser les divers aspects
depasse les limites de cet article, mais ii faut en signaler
quelques-uns qui se rencontreront par la suite dans l'ceuvre
de Greene. D'abord habituer les milieux intellectuels ä consi-
dérer le catholicisme comme une religion de gentlemen, et
ici le roman joue un röle considérable en présentant au public
des catholiques très anglais d'allure : les romans polieiers
de Chesterton dont le détective était un prétre eatholique ont
déjà joué ce röle, quant à Greene, depuis Le rocher de
Brighton jusqu'ä Qui perd gagne (amusette parue en 1955),
la proportion de catholiques dans ses romans sera sans rap-
ports avec leur proportion en Grande-Bretagne; sa première
pièce de theätre ne comportera meine qu'un personnage non
catholique. Deuxième stade plus récent : familiariser les
Anglais avec certains aspects de la doctrine catholique, ceux
auxquels l'aile droite de l'Eglise anglieane s'était montrée le
plus permeable (confession, caractère sacramentel de la pré-
trise, indissolubilité du mariage) ou qui pouvaient se greller
sur les vieilles traditions puritaines (hantise de la damnation,
crainte du péché impardonnable) : on reconnait lä tous les
thèmes de Greene du jour où ii commencera ä lire certains
livres sur la doctrine catholique et en entreméler ses romans.
Coneurremment et grice aux comptes rendus de presse aujour-
d'hui toujours respectueux, on s'efforce de faire accepter des
theses historiques souvent effarantes, par exemple sur le
XVI° siècle anglais : Greene ne participera pas directement
ä cet effort, mais dans ses romans, et surtout dans ses livres
de voyages, on retrouve ça et lä quelques-uns de ces thèmes
(allusion par exemple ä Campion, jésuite envoyé en Angle-
terre par Rome, exécuté comme traitre sous Elisabeth, et qui
fait l'objet d'une beatification); ces allusions rapides sont
faites sur un ton de certitude tranquille, comme ä des faits
qu'aucun homme cultivé ne saurait mettre en doute. II ne
s'agit pas de simple coincidence : Greene écrira une préface
pour un des livres du R.P. Devlin, spécialiste, sous le nom
moins embarrassant de Christopher Devlin, de cene vulga-
risation historique equivoque.
Cependant, les premières fabrications de Greene ne se
distinguent pas de celles d'un auekomme littérateur anglais.
Avant le succès relatif de L'Orient-Express, Greene aurait
essayé de rentrer au Catholic Herald et mi lui aurait fait
comprendre qu'il n'y serait pas dans son élément. 11 semble
avoir été considéré comme un étranger dans les milieux catho-
GRAHAM GREENE 87

ligues anglais. On voit ensuite apparaitre dans ses romana


de petites fioritures catholiques, tres artificielles au début
dans C'est un champ de bataille un ouvrier communiste est
catholique; dans Tueur å gages le gangster disserte sur la
confession; son livre de voyages en Afrique comporte sans la
moindre nécessité logique le récit de son entrée dans l'Eglise
catholique. Mais c'est seulernent avec un reman de la serie
noire, Le rocher de Brighton, que Greene conquiert ses galons
d'écrivain catholique d'un genre un peu particulier. Ce livre
commencé pour le cinema dans la plus pure tradition du
film de gangster, Greene eut l'idee de le corser en faisant
de son jeune heros dévoye un catholique hante par l'idee du
peché de la chair et prenant un plaisir diabolique ä insinuer
la la petite filie catholique qu'il a épousée civilement, l'idee
qu'elle vit dans le peché et se damne pour lui. Greene avait,
semble-t-il, fait un effort pour assimiler la théologie catho-
ligue de la gräce, ou du moins son vocabulaire.
Done, en 1939, les impératifs commerciaux, politiques, reli-
gieux qui dominent l'édition britannique, se retrouvaient,
fait assez rare, sous la méme plume. Professionnel du /Timan,
ce petit auteur n'était qu'un complexe de themes et de tech-
niques rentables, le prolongement direct des colonnes hai-
neuses et chouannes' du Tablet, du gmit du sensationnel des
journaux ä grand tirage, de l'insinuation plus distinguée des
organes conservateurs. La puissance et la gloire en fut l'expres-
sion la plus parfaite : les trucs du roman ä sensation pour
le grand public, la calomnie koestlerienne diserte, le theme
théologique ä la foja désespérant et distingue voilant l'en-
semhle. L'appareil publicitaire put abra lancer son écrivain
en Grande-Bretagne et ä l'étranger, en orchestrant une for-
midable offensive de puhlicité littéraire

L'histoire pourrait s'arriter lä; elle parait presque s'ar-


réter lä. Pendant plusieurs années Greene va publier des
ceuvres du m'eme genre : technique du roman à sensation,
thèmes discretement anticommunistes (le trafiquant de péni-
cilline qui se sauve dans le secteur soviétique dans Le troj-
sième homme, ainsi que la sentinelle sovietique de type

9. L'opération na complUement rénesi pues France. En Angleterre,


migré un battage considérable, le public na été qu'ä moitié convaincu,
l'opinion la plus répandue voit dans Greene un écrivain honorable,
adroit surtout, mate sane plus.
88 PIERRETTE LE CORRE

mongol ») et, accessoire ou de premier plan, la propa-


gande catholique toujours centrée sur le thème du péché et
de la gräce, théologie d'évasion (pourquoi lutter pour la
justice puisque le pécheur est peut-itre plus près du salut
que les autres ?). Les procédés littéraires sont les mémes.
Et cependant N'y a-t-il pas, diront eertains, un juste
retour des choses ? Mais n'est-ce pas un procédé dialectique
plutöt, dont on peut tirer espoir pour une partie de la litté-
rature d'inspiration bourgeoise ? Les maitres de Greene ont
joué un jeu dangereux. On ne proclame pas un homme grand
écrivain ä travers toute l'Europe et toute l'Amérique sans
que lui-mérne se prenne au jeu. Assuré d'un revenu plus
sérieux, Greene n'a plus besoin du truc qui plait aux corn-
manditaires; saeré Mauriac anglais, Greene cherche ä étre
le Mauriac anglais, le romancier catholique par excellence.
Ce souci nouveau perce nettement ä travers La fin d'une
Liaison. livre mediocre, déséquilibré, tiraillé entre les habi-
tudes prises et un effort de profondeur religieuse. C'est le
seul roman qui soit essentiellement catholique. Deux pièces
de thatre, très faibles d'ailleurs, sont du méme genre. Quoi-
que célébré comme roman eatholique, Le fond du probliune
marque plutöt un retour ä la technique du roman polieier
avant tout, le thème catholique ne servant que de ficelle pré-
tentieuse pour élaborer cette variante du crime parfait qu'est
le suicide parfait. Mais si les préjugés réactionnaires abon-
deut, la calomnie politique directe est absente et l'impression
demeure que l'écrivain prend son propre personnage au
sérieux.
La critique fut flatteuse, respectueuse, mais dans l'en-
semble beaucoup moins délirante que pour La puissanee et
la gloire. Ces livres très réactionnaires, très catholiques, ne
servaient plus ä un but immédiat de guerre froide. Certains
non-catholiques se plaignirent qu'il y avait abus de théologie,
d'autres, catholiques cette foja, prirent la théologie trop an
sérieux et la passèrent au crible. Le fossé semble s'étre creusé
peu it peu entre le nouveau « grand écrivain » et ceux qui
l'avaient mis en selle. Une amusette, parue en 1955, Qui perd
gagne (Loser takes all) sans personnages eatholiques et sans
portée politique directe, semble tnarquer le désir de s'évader
du servage qui, le succès venu, parait beaucoup plus dur.
Au cours de ces années 50, deux expériences mettent
Greene dans une situation curieuse. La première est bur-
lesque. Appelé ä se rendre aux Etats-Unis pour y reeevoir
un prix littéraire catholique, Graham Greene se voit refuser,
GRAFI AM GREENE

mais oui, son visa paree que ex-communiste, c'est-à-dire posar


une velléité d'adhésion au Parti communiste britannique,
trente ans plus teil la. finira par l'obtenir, pour un temps
tris court, et reviendra des Etats-Unis en dénonçant la chasse
aux sorcières. La chose ne manque pas de sei.
II était alors correspondant de presse en Indochine. Les
journalistes américains tenaient le haut du payé ä Saigon.
Greene, qui avait fait la guerre dans les services de ren-
seignements britanniques", se rend compte que les services
secrets américains travaillent ä créer une troisième force qui
livrerait aux Etats-Unis le contrede du Viet-Nam et, pour ce
faire, aident et subventionnent des groupes de hrigands, n'hé-
sitant pas ä faire exécuter par ceux-ci des attentats terro-
ristes, que l'on essayera d'attribuer aus communistes. Saura-
t-on jamais si Greene a regrettJ• d'avoir si bien propage
autr-fois les inepties anticommunistes, ou fui -il simplement
éclairé sur eet aspect précis de l'impérialisme, ayant de ses
propres yeux vu le sang cyniquement versé ? Le résultat c'est
Un A mérienin bien tranquille, le professionnel se donnant
des vacances d'écrivain eatholique ou d'écrivassier politique
pour fustiger l'effroyable gächis humain, le mépris de la vie,
des profiteurs de la sale guerre. Certes . Greene ne eesse pas
d'hrr Greene — il y a toujours un assassinat dont la trame
sera lenternent dém'élée, ii y a le polieier métaphysicien,
l'homme entre deux ages Idesé, la eourtisane,
seine de maison dose, toutes les ficelles du roman sen-
sation que Greene avait trop bien assimilées dans le temps
ou ii fabriquait du roman ä la semaine. Mais tont reri tra-
versé d'un vent de pitié humaine, qui n'est plus l'élégance
passagère destinée ä donner le change ".
Greene — teile est l'emprise sur son romancier de la
maehine qui le conttaile — appellera prudemment son roman
un divertissement. Peu s'y sont laissé prendre, car ii ne peut
y avoir divertissement qu'au sens on, dans une période on

10. Greene, étudiant, nurait (, té pendant enehutes semaines randidat


au P.C. de G.-B. Eanrit d'aventure ou 'anular Ce cand I dnt neu
sérienx ne semble patt avoir été accepté ramme adhérent et sen livres
ultérieurs trabtstellt une ignorance grossibre du communisme et mAme de
tonte ortranisation ouvrit,re.
11. L'hostilité de l'Tntellicence Pervice envera sa rivale américaine
a pu rendre Greene plus farilernent tunde.
l. Comparer le anrsant d'indignation devant la femme vietnamienne
tuée oven non enfant dans une région oh on e russe r et le motif froide-
mert anlandet de In fem m e indIenne. tinns La Pui.e.saure et la Glo ; ,., oui
eherehe en vnin enterrer son enfant en teere sainte. oh la mori' de
l'enfant est fatalité, le seul crime le /Tritt; d'une coneolatiou religieuse.
90 PIERRETTE LE CORRE

le roman tend à n'étre qu'un instrument de demobilisation,


une ceuvre ne sera consacrée roman que si le heros succombe,
physiquement ou moralement. C'est en fait le plus travaillé
de ses romans : le récit entremele le passé et le présent
avec un soin raffiné, ce qui malgré le poncif du crime mysté-
rieux, brise la construction rectalinéaire de la recherche ou
de la poursuite du criminel. A l'étude mélodramatique d'un
personnage simpliste, qui ne nous intéresse que dans la
mesure oà il est traqué, se substitue l'étude serrée de l'évo-
lution d'un individu très ordinaire, lente, hésitante, mélée
de regrets, de craintes. On peut comparer avec le heros sché-
matique de La puissance et la gloire qui n'est pas un per-
sonnage mais un theme (homme déchu, prétre consacre).
Et pas de theme catholique; pas de thème politique ì la
Koestler. Greene passe des insinuations traditionnelles sifzna-
lées plus haut à un effort d'objectivité. Cet effort d'objecti-
vite mène le journaliste à des constatations de plus en plus
genantes pour les mythes qu'il a propages précédemment
mythe des instigateurs communistes terrorisant des indigènes.
« Jis ne veulent pas du communisme », dit l'Américain des
paysans vietnamiens qu'il ne connait pas, et le journaliste
anglais qui lui les connait, réplique : « Jis veulent as oir
assez de riz. lis ne veulent pas qu'on leur tire dessus. ¡la
veulent que demain soit pareil à aujourd'hui. lis ne veulent
pas toujours nous voir, nous autres Blaues, en train de leur
dire ce qu'ils veulent.» Le terrorisme c'est l'armée française
qui le pratique, les services secrets américains qui l'orga-
nisent, avec l'appui de la grande presse qui refuse de publier
les reportages honneies de son correspondant pour leur substi-
tuer les habituelles calomnies anticommunistes. On ne peut
s'empecher de s'interroger : si Greene, alors peu connu, avait
appliqué la meme franchise lors de son voyage au Mexique.
aurait-il reçu la consecration qui lui permet ici de dire avec
certaines précautions ce qu'il a vu ? Premier aspect du
dilemme que pose le cas Greene. Ajoutons que taut que
Greene utilisait les petits themes fielleux de la presse capi-
taliste, on nous le présentait comme un écrivain essentielle-
ment et noblement religieux, au-dessus de la mélée; des qu'il
fit ceuvre d'observateur honnete, le mot politique fut pro-
nonce. Lui-méme d'ailleurs, tant qu'il sen t directement les
slogans capitalistes, prend l'attitude, la pose de l'écrivain
au-dessus de la mélée, se faisant consciemment ou non l'écho
du sophisme bourgeois selon lequel calomnier tout ce qui
est communiste, progressiste, ouvrier, est si normal que ce
GRAHAM GREENE 91

n'est pas faire de la politique, tandis que dire la vérité sur


le monde capitaliste et les luttes ouvrières ou celles dea
peuples opprimés, c'est étre un vulgaire écrivain engage.
a Tat ou tard, est-il dit dans Un Américain bien tranquille,
ii faut prendre parti si l'on veut rester humain. » Déclara-
tion courageuse, étant donné l'ambiance oü vit Greene, mais
qui ne reflète que la moitié du problèrne, car celui qui écrit
ces lignes a dù d'abord se libérer, étant déjà engagé, engage
du caté de l'argent, de la calomnie et des exploiteurs.
L'écrivain bourgeois qui arrive à se libérer, meme
lement et peut-itre accidentellement, des impératifs de la
propagande capitaliste, a de bien meilleures chances d'ètre
un écrivain au sens propre. Voyez Greene : Un Américain
bien tranquille. vit d'une réalite sans commune mesure avec
les romans précédents : mAme des personnages éculés comme
le comrnissaire de police prennent un certain relief humain.
Si le lieutenant de police de La puissanee et la gloire sortait
tout droit des histoires de loups-garous-de-la-guépéou, il est
ici possible de croire au lamentable Vigot, engage tristement
dans un triste métier. Meme l'histoire de concubinage avec
la courtisane Phuong revet par moments un aspect de ten-
dresse et ne finit pas dan» l'écceurement de la luxure.
Greene se serait-il converti à un ideal plus humain ?
Cesserait-il de travailler pour ses patrons ? Non, puisque
deux ans après, dans une très mediocre pièce de the'itre,
le Potting Shed, 011 retrouve tous les thèmes catholiques ou
auf res, sous leur forme la plus artificielle (le mauvais prètre,
l'athée miraculé, le psychanaliste, la fillette odieusement pré-
coce, etc.). Non, puisque Greene voulut excuser son roman
le plus honriete et le meilleur en le présentant comme un
divertissement. Non, puisque ce roman ne se passe pas
Chypre, au Kenya, ou en Indonésie, mais dan» une colonie
française (un certain chauvinisme britannique explique le
succès fait par la presse britannique à ce roman). Non, puis-
qu'il a publie depuis une Anthologie du parfait espion (un
des thèmes les plus particulièrement anglais parmi ceux
qu'encourage l'appareil de presse bourgeois). Oui, puisqu'il
vient de récidiver généreusement avec Notre homme la
Havane, mise en boite échevelée, mordante, de tous les themes
traités précédemment : les services secrets britanniques, l'en-
seignement donné aux filles dans les couvents anglais et
meme les psychoses forestalliennes des dirigeants de l'Intelli-
gence Service. Ainsi, tout se passe en fait cornme si Greene
était pris dans un réseau de contradictions violentes : conti-
92

nuer a travailler pour ceux qui l'ont lancé, c'est-à-dire traiter


les thèmes bien vus, exploiter le personnage qui lui a valu
son lancement; ou bien s'affirmer comme écrivain, c'est-
décrire la réalité teile qu'elle est, avec tout ce qui
s'oppose aux consignes reçues ou suggérées. D'un cóté, l'appui
des milieux dirigeants, le revenu assuré, de l'autre la possi-
bilité de devenir un véritable écrivain.
Tel est le dilemme de Pécrivain à ce stade du régime
eapitaliste. La grande réussite n'est possible qu'avec l'appui
de l'appareil de presse et de librairie des monopoles. S'y
soumettre c'est se demettre des plus nobles ambitions de
Pécrivain. Celui-ci n'est plus libre de choisir ses thèmes, son
écriture, en fonetion du but qu'il s'est assigné ni méme de
s'assigner un but. 11 doit « livrer » la marchandise qui est
demandée par l'immense, monolithique appareil d'édition et
de publicité bourgeois. Pas de diffusion assuree aux contre-
venants. Dans la mesure nù une presse ouvriére et proeres-
siste ne parvient pas ii enfoncer un coin suffisant dang cet
appareil écrasant, se créent, pour une part, les conditions
d'un recul littersire pour le pays en question 13. Le regime
qui ironise sur le romancier « engagé » lorserue celui-ei est
engagé sur des positions pro gressistes, c'est celui qui impuse
aujourdlui ii ses écrivains l'asservissement le plus complet
et dan» la forme et dans le fond, véritabl- carean de tech-
niques, de types, de thémes, tous directement ou indirecte.
ment politiques et dont il est difficile, pour ne pas dire
impossible de se libérer complètement lorsqu'on les a pra-
tiqués pendant des années. Combien d'autres Graham Greene
s'enfoncent vers le méme serva ge... Combien peu arriveront
comme lui à s'en libérer partiellement...
Pierrette LE CORRE.

13. On entend dennie münze ans les Anglais se plaindre de ne plus


avoir d'écrivain c majeur

UN ABONNEMENT DUN AN A LA NOUVELLE CRITIQUE


CONSTITUE AUSSI UN CADEAU DE QUALITE A FAIRE A UN AMI
ANTOINE WATTEAU
LE PRECURSEUR ENTRAVE*

Watteau fut, avant tout, un dessinateur. Caylus parle de


ses calepins et raconte que, lorsque l'artiste entreprenait un
tableau, ii ne faisait pas d'esquisse d'ensemble, mais se ser-
vait de son recueil de dessins d'après nature. Paul Mantz
et d'autres montrèrent plus tard qu'il fut un dessinateur
remarquable, mais on n'a jamais beaucoup insisté sur le
contraste qui apparait entre la précision, le réalisme de ces
dessins et Pidéalisation de ses toiles. Ce n'est pourtant pas
chose nouvelle que l'artiste soit obligé de masquer l'expres-
sion de sa pensée, surtout de telles époques. Caylus note, .
d'ailleurs, qu'il avait une ambition qui le poussait à « envi-
sager Part beaucoup plus haut qu'il le pratiquait». Qu'est-ce
dire sinon qu'il ne lui était pas matériellement possible
de réaliser son ambition ?
Le Catalogue complet de rceuvre dessinie de Watteau'
vient nous donner là . dessus des lumières considérables. II
montre, en effet, que Watteau n'a, pour ainsi dire, pas peint
un tableau sans en tirer les élérnents et les personnages de
ses dessins. On y voit, sinon tous les composants de ses
toiles connues (car beaucoup de ses dessins — et aussi de
ses toiles — ont disparu au cours des siècles), du mojos
un assez grand nombre pour itre certain que Watteau
peignait d'après ses dessins, réalistes. II lui est arrivé de
* Voir la premiére partie de cet article dane le
CritIque. na 110 de la Nouvelle
I. Etabh par granda spécialistes, K.T.
(St« de reproductions de deesins anciens Parker et J. Mat h ey
et modernes, chez de Nohéle,
libraire), ii comporte deux volumes essentiels à la connaissance de
Watteau.
94 RENAUD DE JOUVENEL

transposer un dessin tel quel dans une toile sans se donner


la peine d'y rien changer. Ce curieux procédé arrive meme
it y créer sinon un déséquilibre, du moins une étrangeté,
comme, par exemple, dans Les Deux Cousines où il y a, d'une
part, un couple d'amoureux plus ou mojos occupés à se dire
des amabilités et, au centre, bien plantee, de dos, une
femrne ä l'ample véture, le cou droit, les cheveux relevés
et la téte coiffee d'un chapeau à plumet, beaucoup mieux
dessinée, plus poussée que le couple. Elle vient d'un dessin
(que nous connaissons) et, si l'on cache le couple de la
main — essayez le stratagème ! — elle devient le veritable
sujet, le seul. Mais le tableau aurait-il plu s'il n'avait com-
porté que eette fernme solitaire et statuesque plantée devant
la nature ? De meine Antiope, cette belle étude de nu, eút-elle
plu (ou n'eüt-elle pas choqué en tant que nu) si elle avait
éte seule sur la toile ? A ne considérer qu'elle, que ce nu
magnifique ä la chair pleine et rose, d'une tranquille robus-
tesse, admirablement dessine et peint du visage aux mèches
blondes jusqu'aux doigts de pieds delicats, nullement chi-
mérique, on jurerait que le Jupiter n'a été ajoute que pour
mythologiser cette impudeur. Quant au pretexte mäle, qui
n'est d'ailleurs qu'une vulgaire satire au gofit du jour, il a, lui
aussi, été précédé d'une admirable étude, ä la mine de
plomb rehaussée de sanguine, celle d'un homme musclé,
penché en avant. Puis Watteau a accentué le sourire du
modele (dont il a fait toute une série de dessins) qui devient
rictus, lui a fait pousser des comes et voilä le tour joué.
L'Indiscret est, également, un tableau ä personnage ajouté.
Gageons que, ä son début, il y avait seulement, dans ce
décor d'ombrages profonds, cette jeune fileuse de laine,
petite paysanne au gai minois, et que Watteau crut bon,
pour se mettre en regle avec la demande, d'y placer cet
homme, joueur de pipeau, dont le huste apparait en contre-
bas. Cachez ce buste pour juger de l'effet.
Cette petite cuisine picturale est parfaitement détectable
gräce aux dessins dont nous avons maintenant le recueil.
Que le dessin original soit transposé tel que!, qu'il soit
simple croquis et n'ait été qu'une Suggestion en vue de la
coinposition (voire de plusieurs), ce qui nous importe, c'est
le contraste evident entre le souci de verité des dessins et le
traitement plus apprité des toiles. 11 n'est pas question de
nier qu'il s'agit de deux techniques differentes ayant chacune
leurs exigences, mais, différence de technique mise à part,
ii est de fait qu'on ie retrouve pas dans la peinture la mime
ANTOINE FF ATTEAU
95

vérité que dans le dessin si, par contre, on y retrouve la


mime délicatesse de sentiment. Pourquoi ? Peut-étre, tout
simplement, paree que ce réalisme eilt choqué et que le
peintre a, plus ou moins consciemment bien sür, senti qu'il
devait pactiser avec les exigences de la commande, en parti-
culier celles des marchands, tels Mariette (qui n'aimera ni
Fragonard, ni Greuze, ni Chardin, trop indépendants pour
son goüt), Sirois, Gersaint.
Nombre de biographes ont tenu à voir ceux-ci sous un
jour flatteur et pensent qu'ils auraient beaucoup aidé le
peintre. La preuve en serait qu'il habita à plusieurs reprises
chez eux. L'argument est faible, car Watteau mourut quasi.
ment dans la misère et ne cessa de chereher à habiter seul,
sans y parvenir souvent. Il est bien plus probable qu'il passa
SS courte vie de tubereuleux
à travailler pour les marchands
(ou pour de riches amateurs comme Crozat, Richard Mead,
Jean de Julienne) selon leurs recommandations et qu'il
fit, pour leur plaire, des concessions qui se traduisaient
justement par le contraste dont nous parlons entre dessins
et toiles.
On a rarement eoutume de parler de réalisme à propos
de Watteau et pourtant ii n'est pas d'autre mot qui convienne
à nombre de ses ceuvres. Edmond Pilon a écrit, à juste titre
« On n'a pas assez fait voir cette rusticité d'un nombre
important de dessins de Watteau; on n'a pas montré assez
la part d'observation que contiennent ces petites pages
finement étudiées, concues avec une vérité frappante et qui
sont de la veine de Callot, des Le Nain, de celle qui donnera
plus tard à Chardin tout son ceuvre. Tout ce qui plaira dans
l'avenir, au déclin du siècle, eertaines bergeries de Boucher,
ces types fixes d'une fine pointe par Augustin de Saint-
Aubin, les petits marchands d'ceufs et de gfiteaux de Moreau
le Jeune, les minuscules personnages d'Eisen, tels crieurs
de
café, de ciseaux et couteaux, de vendeurs de verjus dans les
rues de Jeaurat et de Duplessis-Berteaux auront été intro-
duits par Watteau dans les arts. Ses paysages avec cours
d'eau, fabriques et clochers de campagne, telles de ses
peintures comme le Savoyard de l'Errnitage, comme la
Fileuse, nombre de dessins du genre du
Rémouleur. du
Araraicher, du Vieux marchand de fruits,
maintes
semblables à la vieille femme à la boite et au biton sanguines
du
British Museum, mais surtout le Recueil de
figures sont d'irrécusables témoignages de ces différentes
études aux-
quelle Watteau... revenait toujours... »
96 REN AUD DE JOUVENEL

11 y a, également, au British Museum, entre autres des-


eins, des visages d'enfants noirs 2 aux trois crayons qui ne
sont pas sans rappeler l'admirable toile pleine d'humanité
de Rubens, mais en plus triste; une Etude de baigneuse
qui, n'était la chaise du XVII' siècle sur laquelle la femme
à demi-nue est assise, parait échappée d'un carnet de dessins
de Degas, une Métairie qui est un chef-d'reuvre d'observa-
tion, et quantité d'autres études prouvant son goilt pour les
attitudes « en mouvement », sa science du drapé, son pen-
chant pour la campagne.
Watteau traite aussi la scène familière. C'est le cas, par
exemple, de L'Occupation selon ceuvre singulièrement
differente des « galanteries ». C'est un véritable symbole
de la recherche de Watteau dans ce sens et l'atmosphère y
est assez proche de celle de l'intimisme hollandais. La
grand-mère file, la jeune femme coud, assise de guingois
sur un large fauteuil Louis XIII et deux enfants s'amusent
auprès d'une table qui supporte vase, bouteille, carafe, etc.
On ne saurait nier le caractère roturier de la scène qui
annonce incontestablement Chardin.
On peut également remarquer que la nature reprend sou-
vent ses droits sur l'apprét dans certaines toiles « galantes ».
Témoins le pavsage du fond dans Les Plaisirs du bed, les
deux belles va.ches eurieusement installées dans L'Enléve-
ment d'Europe, les scènes rustiques situées aux environs de
Paris, telles Le Marais, L'Abreuvoir, où tout est pris sur le
vif, la Vue de Vincennes (gravée par Boucher) d'un charme
indicible avec ses vaches qu'on trait, les fermières et leurs
enfants, le paysage du fond, compositions dont rien d'apprété
ne vient déranger la paisible harmonie naturelle, ou Le
Retour de Guinguette. Voyez un Bal champAtre. situé dans
un paysage sinon vrai, du moins vraisemblable avec ses
maisons à clochetons sur la hauteur, des vestiges gothiques,
des toits fumant. Le paysage tient ici une telle place qu'on
se demande si le peintre n'a pas adjoint la scène placée en
contre-bas du village. Le Catalogue de son ceuvre dessiné.
dont nous avons parlé, cite soixante-quinze paysages d'après
des maitres étrangers, en grande partie italiens, et trente-
sept d'après nature, dans des stvles différents, plus ou mojos
libres, mais marquant tous le ¡Aus grand souci de véracité.
Nous sommes done certains que Watteau aimait le paysage
2. II y en a huit autres, au cabinet de deesins du Louvre, dune down-
vante douceur (crayou noir, eanguine, traces de lavis).
ANTOINE WATTEAU
9'7

pour lui-méme en un temps où ii n'était, chez nous, qu'un


décor. C'est pourquoi nous pensons u'il lui est arrivé de
peindre des paysages pour eux-mémes tout en y plaçant des
personnages, mais ceux-ci sont une concession, un rite. Ce
sont, notarnznent, La Chute d'Eau et La Ruine, et il est visible
que le grand paysage de L'"ile enchantée
est peint pour lui-
méme, pour ne pas citer les quelques tolles ou gravures
entièrement consacrées au paysage, notamment un Paysage
des environs de Paris d'une hardiesse quasi impressionniste.
Voyez eneore, dans un autre genre, le Savoyard pauvre-
ment vitu, debout et souriant un peu hébété, avec sa mar-
motte et sa Bitte de l'Ermitage, planté devant un
traité de façon très moderne, presque impressionniste paysage
aussi
c'est le personnage tel qu'il l'a vu et que
en dessin. L'église existe, elle aussi, par
l'on retrouve
ailleurs, en dessin.
Il est done évident que, eonstruisant son tableau, pour une
raison inconnue Watteau a réuni ces deux éléments aupara.
vant disparates. Paul Mantz a bien raison de dire : «
Watteau
réaliste pourrait étre le sujet d'une étude qui n'a jamais
été faite. »
En dehors de quantité de tites de femmes, d'enfants,
de
différents personnages qui relèvent tous du réalisrne,
existe aussi des seines populaires, par exemple une
esquisse
la sanguine représentant un cornptoir de frivolités, qui
a pu servir à la composition de la partie droite
de L'Enseigne
de Gersaint et, dans un genre à part,
une sorte de charge,
Chez le Coiffeur (Cabinet de dessins
du Louvre) oü il nous •
parait que le personnage qu'on rase au centre de la scène
(car c'en est une encore) est l'éternel Gilles, doucement
ahuri, ou son sosie.

Nous constaterons if nouveau ce EIOUCi du réel à propos


des Scènes mnilitaires.On se souvient que Watteau en vendit
une à Sirois avant d'aller passer quelque temps à Valen-
ciennes. Nous en connaissons une douzaine, en comptant
celles gravées im Londres par Baron, dont eertaines sont
contestées mais, en ce domaine, nombre de contestations
sont aussi contestables que quelques attributions. N'avons-
nous pas d'ailleurs vingt dessins oü nous reeonnaissons des
personnages qu'il utilise dans neuf toiles connues de cette
8. Toujoura darte le catalogue Parker-Mathey.

4
98 REN AUD DE JOUVENEL

serie (dont certaines contestées alors que les dessins sont


authentifies !) et ces vingt dessins ne sont que ce qui nous
est parvenu, ce que nous connaissons comme inventorié.
Aussi bien l'important est-il l'existence de ces Scènes
militaires. D'aucuns s'étonnent que le peintre n'ait vu que
les à-detés de la guerre, qu'il n'en ait point peint les
horreurs. A chacun son époque et Watteau ne pouvait eire
Goya. Au temps des grandes compositions des van der Meulen,
des dithyrambes guerriers des peintres officiels, de la dicta-
ture de Le Brun, Watteau est déjà bien avancé de peindre
une armée défaite : c'est la première fois depuis longtemps
qu'on ose un tel outrage. « ...les soldats que Watteau nous
montre en marche et au repos dans un camp ne sont pas
des guerriers romains de l'Ecole de Versailles; ce sont les
fantassins de l'armée française teile qu'elle était à Malpla-
quet, teile qu'elle allait étre à Denain. Ces petits soldats
ne sortent pas des galeries italiennes, ils sont pris la nature
vivante, ils ont été vus et dessines d'après le vif et ils ont
le mouvement assoupli, l'allure libre que peuvent seuls
connaitre les artistes armes d'un crayon loyal. »'
Que Watteau ait été capable d'une telle rupture aveo
l'art officiel et enseigne, en ce début de siècle, est tout
simplement révolutionnaire.

Singeries, chinoiseries et autres travaux décoratifs mis


à part, reeuvre de Watteau peut se répartir en Figures de
différents caractères, en scènes militaires, dont nous avons
parlé, en tableaux et dessins de scènes populaires et fami-
lières épars le long de sa vie; en Fétes galantes, terme géné-
rique couvrant bien des sujets qui n'ont rien de galant au
sens actuel de ce mot, en scènes de comédie et de théátre
où se distingue le grand Gilles et en quelques exceptions
qui lui donnent tout son sens.
Le renom de Watteau vient surtout de ce qu'il a été le
peintre de ce qu'on nomme les Fètes galantes. Le fait n'est
pas niable encore qu'elles soient bin de constituer la majorité
de son ceuvre. G. Séailles a note le goüt de l'époque pour les
pastorales et cité le succès de L'Issé du sieur de Lamotte-
Houdard pour expliquer le renoncement de Watteau à sei)
scènes militaires. 11 n'y renonce pas vraiment pusqu'elles
4. Paul Mantz,
ANTOINE WATTEAU 99

s'étalent sur de nombreuses années, mais ii fut incontes-


tablement amene, pour subsister, à peindre au got du
jour tout en ne se livrant à aucun excès comparable à ceux
de ses modèles dans la vie. « Les soupers du Régent sont de
sales débauches oi le plaisir tourne à la rage de s'enca-
nailler. Emportees par un vent de folie, les héroines du
temps sont des bites gloutonnes — la Parabère, la 'Duchesse
de Berry, la fille et les maitresses du Regent — qui s'em-
plissent de nourriture à déborder, boivent jusqu'à la lourde
ivresse, lançant dans leurs hoquets les chansons et les propos
de corps de garde. » 5 Watteau ne saurait ignorer ce qui
se passe et peut-itre mime a-t-il vu des seines de ce genre
dan» les pares ct les jardins, voire chez Crozat, mais il se
garde de dépasser le badinage et, s'il fait des concessions,
elles ne vont pas bin.
Quel personnage mysterieux ! Plus on voit de ses tableaux,
plus on a l'impression qu'ils sont poses, qu'il ne croit pas
Ä la sincerité de ses personnages, qu'il les peint jouant la
vie comme on joue au théätre, que tout cela est une farce
aimable qu'il ne peut prendre au serieux. De toutes les Fétes
galantes, la plus célèbre est L'Embarquement pour Cythere.
Mantz écrit qu'elle « reste une des plus glorieuses victoires
de la liberté contre la routine » sur le plan pictural, que
« ce merveilleux tableau résume la révolution que Watteau
a entreprise et qu'il a eu l'honneur d'accomplir » et que
« c'est une source inedite où s'enivrera tout un siècle ».
C'est aussi une image très caractéristique de la fuite devani
la réalité, de la poursuite du rive de bonheur utopique que
le XVIII` siècle illustrera égalernent en littersture.
La signification utopique de cette tolle nous parait d'ail-
leurs soulignée par l'imprécision mime des lieux vers les-
quels les invités, dispersés, très partagés, s'embarquent,
lieux noyés dans une brume bleuätre oü transparaissent ä
peine des escarpements alpestres (venus d'Italie).
On sait que Watteau en peignit deux, considérant son
tableau de réception ä l'Académie comme une esquiase.
reprit plusieurs fois le sujet, le meublant différemment.
C'était d'ailleurs pratique courante que de copier ses propres
aeuvres ä succès, d'en faire des variantes. Si l'on ajoute ä
cela que d'autres vous copiaient pour les marchands de
tableaux et que les graveurs trouvaient normal' d'ajouter
6. G-. Séailles.
6. Ils l'ont trouvé jusqu'ä nos jours.
100 RENAUD DE JOUVENEL

ou de retrancher à votre ceuvre, on se fera une idée de la


difficulté d'authentifier les ceuvres de peintres qui n'ont pas
pris la précaution de les signer et de les dater explieitement.
Mantz écrit que la lumière qui colore les toiles de
Watteau est ehose nouvelle « car les finesses de la lumière
ne préoccupaient pas beaucoup les maitres de la vieil-
!esse de Louis XIV. Watteau fit réfléchir ses contemporains
en milant la question du rayon à celle du modelé et, en pro-
posant cette association des deux éléments, ii raisonne comme
devait le faire Corrège ». Nous en sommes d'accord et saisi-
rons l'occasion pour remarquer à quel point les couleurs du
siècle lui sont particulières. Elles ont un aspect arti-
ficiel. Chez Watteau, à eine' de vétements rose, bleu, blaue,
etc. exacts, il y a des ciels et des paysages exagérément
feuille morte, émeraude ou utilisant tute la gamme du
roux automnal. 11 y a, si l'on veut, une influence du temps
jusq-ue sur la couleur.

Watteau a peint peu de portraits. Ce n'était pas son


genre. 11 n'eüt vraisemblablement pas aimé avoir à sup-
porter l'humeur et les exigences d'enjolivement d'un com-
manditaire. On ne le voit jamais chercher à courtiser les
grands, à s'introduire à la Cour. S'il a fait le portrait du
père Pater, c'est peut-étre en reeonnaissance de quelque
conseil reçu à Valenciennes en sa jeunesse, en souvenir du
passé en quelque sorte. II est de fait qu'il y a mis tout son
cceur et que eette toile est exeeptionnelle dans son ceuvre,
en ce sens que c'est un veritable portrait alors que, géné-
ralement, il incorpore son modèle à quelque scène, le place
dans un environnement bocager. Ici, le peintre est sorti de sa
manière habituelle et nous montre un Pater perruqué au
visage creusé, au grand nez busqué, aux sourcils froncés,
aux lèvres fines serrées, tendu par la réflexion, une veritable
étude de caractère. On comprend que cette exception ait
dérouté maint commentateur. Elle semble indiquer que Wat-
teau eüt pu eire un bon portraitiste, s'il en avait eu le goüt.
11 a fait d'autres portraits, mais différents, plus formels
celui d'Antoine de la Roque montrant sa jambe cassée du
doigt (mais entouré de nymphes et d'un satyre pour itre en
règle avec les conventions), du frère Blaise, feuillant, de son
ami de Julienne et il a utilisé ses amis et connaissances dans
ses tableaux, mais peut-itre sur leur demande ou bien pour
travailler ses compositions d'après nature. L'Indifferent et
ANTOINE W ATTEAU 101

La Finette ont été poses par Marie-Louise et Pierre-Henri


Sirois, leur pere est reconnaissable dan g Les Habits sont
italiens, dans un Mezzetin, Mme Gersaint a posé pour le
Retour de Chasse, le gros Vleughels enturbanné se voit dans
les Fétes vénitiennes, M. de Bougy jouant de la viole dans le
Concert champétre, mais ce ne sont pas de veritables por-
traits et l'esprit de la composition prime sur l'exactitude des
traits. Peut-etre, au surplus, sont-ce là des commandes des
Sirois, des Gersaint et autres, tout comme le pseudo-portrait
de de la Roque est une ceuvre de eomplaisanee.
Les diverses compositions cytheriennes, les Proposition3
embarrassantes et autres coquetteries dirons-nous, les Assem-
blée dans un parc et les Conversations pastorales, toute cette
eategorie de tableaux est une suite de variations sur un
theme it la mode, de variations colorées, deliestes, basees
sur la réalité, la vue meme de seenes semblables, mais de
variations oit l'artiste, puisant dans ses dessins et jouant des
couleurs, se borne peut-étre à n'étre que le séduisant illus-
trateur des mueurs qu'on lui demande d'étre.
Il y a une exception dans ces tableaux légers, c'est
La Toilette de la collection Wallace de Londres. Cette « nudité
fort crue », au dire de Boeher (mais la Diane et l'Antiope,
isolées, ne le seraient-elles pas aussi ?) et qui passe it ses
yeux pour la maitresse d'un fermier général est un ehef-
d'ceuvre de modelé, de vérité et de couleur. Ici, le peintre
ne parait pas du tout embarrassé, ni retenu par la pudi-
bonderie ou la eonvention et l'ceuvre y gagne grandement
en expression.
II a peint quelques paysages, eomme nous l'avons dit
non sans souligner qu'il leur attachait plus d'importanee
que ses contemporains. C'est la Bièvre surtout qui l'inspire
et les environs immédiats du Petit Paris d'alors dont ii ne
depasse guère les limites.
Il a peint quelques scènes de comédie et de théátre et
mélé assez souvent des personnages de comédie à des scènes
galantes, abra qu'il est peu probable que e'ait été une
coutume du temps. Nous n'en avons, en tout cas, pas entendu
parler. Saus vouloir en tirer des conclusions trop hardies,
jI nous semble que cela souligne l'aspect de farce qu'il donne
à de telles compositions.
11 y a un personnage qui revient dans de nombreuses
toiles et dessins, comme un eire genant et gené au milieu
de la comédie de la vie, c'est le Gilles. Le grand Gilles du
Louvre est tout blanc, tout seul, face au monde, ahuri et
102 RENAUD DE JOUVENEL

réveur. Les personnages en huste que Watteau a placés en


contrebas, comme pour souligner la prépondérance de Gules,
nous paraissent une fois de plus ajoutés, pour les besoins de
la cause, de la mode, par convention pour tont dire. Ceux de
droite, au nombre de trois, n'ont vraiment rien à faire dans
le tableau et sont là pour le meubler, selon un code que
d'autres observeront aussi, Lancret par exemple. Le Pierrot
costumé de noir de gauche qui parait arriver juché sur un
äne est étrange, lui aussi, mais au moins son sourire gogue-
nard et Pceil facétieux du baudet ajoutent-ils à l'isolement
du Gilles. Ce personnage revient souvent dans les composi-
tions de Watteau, il est presque toujours mystérieux, candide
et isolé au milieu de ses amis ou de ses camarades de
scène. Qu'il se nomme Gilles ou Pierrot ou qu'il soit ano-
nyme, ce personnage d'hurluberlu en désaceord avec le
milieu où il se trouve, semble bien une hantise. II est tou-
jours hasardeux de faire des hypothèses, surtout dans le cas
d'un artiste aussi silencieux, aussi discret que le fut Watteau,
mais on ne peut s'empécher de penser qu'il s'est dépeint
ainsi, qu'il se voyait ainsi. Regardons encone ce Lorgneur,
qui ne lorgne neu du tout et accorde sa guitare pour
chanter les amours des autres, n'exprime-t-il pas le senti-
ment profond, lui aussi, de eet artiste que ehacun nous a
représenté taciturne et n'avait-il pas mille raisons de l'étre ?
En dépit de ses Fétes galantes, Watteau ne se sentait
pas en accord avec son époque. Lui qui a déjà peint ses
Scènes militaires, véritables défis la peinture de gloriole
militaire en vogue, va montrer le fond méme de sa pensée en
deux toiles qui ne sont pas, comme le Gilles, passives, mais
des manifestations ouvertes d'anticonformisme. Ce sont Le
Départ des Comédiens italiens et PEnseigne de Gersaint.

Le Départ des Comédiens italiens — Au mois de mai 1697,


les comédiens italiens, qui étaient restés fidèles à leur art
caricatural et critique, avaient imaginé de jouer une pièce
dirigée contre la bigoterie de Mme de Maintenon, La Musse
Prude. Saint-Simon, historiographe du moment et peintre du
déclin des mceurs, écrit alors à ce propos : « Le Roi chassa
fort précipitamment toute la troupe des Comédiens Italiens
et n'en voulut pas d'autres », et la Princesse Palatine nous
explique que c'était paree qu'ils s'étaient obstinés « contre les
ANTOINE WATTEAU 103

conseils it jouer La Musse Hypocrite où ils représentaient


la vieille guenipe de la façon la plus dride ».
Après l'arrivée de la nouvelle troupe italienne en juin
1716, Watteau représente Le Départ des Comédiens italiens7.
Comment décrit-il la scène ? Celle-ci se déroule dans une
me pavée de Paris entre deux rangées de maisons. Aux
fenétres de celle de gauche (mais la gravure a peut-étre
inversé la composition !), des curieux perruqués regardent.
Au mur de celle de droite, on affiche l'Edit du Roi. Au
centre, une femme richement habillée a un grand geste des
bras navré; une autre, plus bourgeoise, s'en va en pleurant.
Autour, les acteurs chassés réagissent chacun ä sa façon.
Pierrot s'est jeté ä genoux la face contre le sol, sur le
trottoir, singeant l'adoration. Arlequin fait une courbette et
parait dire : « Que voulez-vous qu'on y fasse ? » D'autres
se détournent, pleins de tristesse, d'étonnement, d'incompré-
hension ou de malice. A l'extréme-droite, devant un enfant
porteur de gäteaux, on voit, de dos, un personnage ä la
longue perruque qui marque, d'une main levée sa surprise
devant l'Edit qu'on appose. Ainsi, chaque acteur de la
troupe s'exprime selon le caractère connu de son personnage
et divers représentants de l'opinion publique expriment
leur désapprobation de la décision royale. On ne saurait
done faire fi de la siguification politiq-ue de cette composi-
tion, d'autant que Watteau fut le seul ä traiter le sujet et
qu'il va aller encore plus bin dan» la manifestation de son
anticonformisme.
L'Enseigne de Gersaint — C'est au cours de son dernier
séjour chez le marchand de ce nom que Watteau peint
cette toile. « C'est le seul ouvrage qui ait un peu aiguisé
son amour-propre; ii ne fit point de difficulté pour me
l'avouer », écrit Gersaint qui ne se rend absolument pas
compte que son höte dut se moquer de lui, car qu'est cet
aveu, sinon celui que, sa vie durant, il n'a guère peint
selon son cceur ! Et, pourtant, Gersaint n'accrocha pas le
tableau au dehors, dit-on, mais le laissa ä l'intérieur. En le
voyant, cut -il confusément le Sentiment que Watteau était
alié un peu bin dans l'irrévérence et la prudenee l'empor-
ta-t-elle sur la fierte' du marchand ? Et pourquoi, après
quinze jours, vend-il son enseigne ä Claude Gluck, cousin
de M. de Jullienne ?

7. None n'en avone que la gravure.


104 RENAUD DE JOUVENEL

Aragon considère ce tableau comme « à la foja un mani-


feste et un testament ». Il a d'abord remarqué une étrangeté
« Le premier plan de la toile, dans toute sa largeur, est tenu
par quatre rangs de grands pavés. Dans la rue, devant la
boutique de Gersaint. Encore soulignés de porter tout à
gauche une bette de paille, et tout à droite un ehien, qu'on
dit emprunté à un tahleau de Rubens, qui s'épuce. Cette
assise de toute la composition est singulière; pour moi, elle
souligne l'intention didactique du peintre, la leçon qu'il
lègue à l'avenir.» Puis ii attire l'attention sur les tableaux
représentés, des tableaux différents. « Différents par le sujet,
la manière, l'école. Des portraits de Velasquez aux seines
paysannes de Le Nain, d'une Nativité italienne à une nature
morte flamande... Comment cela a-t-il échappé aux critiques
que cette diversité et l'intérit légèrement ironique qu'y
prend Watteau ont nécessairement le caractère d'une critique
systématique de la peinture et des peintres qui l'ont précédé ?
Mime le fait que, comme par une moquerie particulière.
Watteau ait placé une toile de lui ou une allusion à une
toile de lui, justernent choisie aux antipodes de ce qui est
Watteau pour la postérité, ce Pénitent blanc qu'il était en
droit de penser qu'on ne lui attribuerait pas dan» l'avenir.
Si vous ajoutez à cela Pirrévérencieuse manière de faire
emballer dan» la caisse, précisément le plus célèbre portrait
du Roi Soleil, par Le Brun, qui est présenté en travers et
cela juste cinq ans après la mort de Louis XIV, comment ne
comprendrait-on pas que L'Enseigne est pour Watteau l'occa-
sion de faire le procès de la peinture, de la conception abra
admise de la peinture ? » Aragon souligne avec raison que
Watteau « est le grand initiateur des peintres du XVIII' siècle,
que c'est lui qui invente à Porée de cette extraordinaire
époque où le monde va tourner sur ses gonds, les thèmes
nouveaux et la poésie nouvelle qui règneront jusqu'à la
chute de la Bastille et dont ib ne faudra pas moins que
tous les Grecs et tous les Romains de David pour faire
un instant °uhfier le bal capricieux ? » Nous somrnes avec
lui on ne peut plus d'accord que la peinture de Watteau,
« c'est la rupture avec le sujet académique tel qu'il s'est
fige au soleil de Versailles... un démenti de la jeunesse à
Mme de Maintenon et à la bigoterie des dernières années du
grand siècle ».
Signalons, avant de terminer, deux ceuvres également
exceptionnelles chez notre peintre, bien que de moindre
envergure : Le Départ pour les Iles et le Docteur Misaubin.
ANTOINE WATTEAU 105

La première est une gravure étrange, au titre ambigu.


Trois femmes, l'une jeune et assez bien vètue, une autre
plus grande et assez laide et une de type paysan sont tirées
ou poussées par une vieille hideuse et paraissant une pour-
voyeuse de filles, par un soldat et un abbé à collet vers un
homme au sourire engageant, les bras ouverts, derrière
lequel se profilent un soldat, le fusil sur l'épaule, et un
autre à cheval. Est-ce un départ pour les iles, et lesquelles,
ou une arrestation de Blies par des exempts ? C'est l'unique
fois, à notre connaissance, que ce sujet est traité par
Watteau.
L'autre est le seul dessin caricatural de Watteau. La
perruque et le costume, le personnage maigre et moliéresq-ue,
un elystère sous le bras, tout est dessiné avec beaucoup de
verve et de nerf. Rien n'est comparable à ce dessin chez
Watteau.

On peut vraiment dire (irre Watteau est l'homme dont


toute la peinture française du XVIII siècle va, plus ou
moins, découler. Qui done n'aurait pas de dettes envers Ini ?
Ni Lancret, « ce virtuose de la fadeur » ° qu'il a connu et à
qui il conseillait de se « former sur la nature inéme»°; ni
Pater, son élève, qui affadira la leçon reçue; ni Boucher qui,
après avoir gravé nombre de ses Figures de différents earae-
tires, produira des croquis parisiens qui les rappellent et
n'oubliera jaznais tout à fait le chernin de cette école; ni
J.-F. de Troy, ou Charles Coypel ou Eisen ou van Loo, qui
lui paieront tribut, ni Fragonard, qui copiera les Fatigues
et les Délassements de la guerre au daut de sa carrière et
dont l'art n'est pas concevable hon la démarche de son amé.
Et, pourtant, Watteau sombra vite dans l'oubli et le
mépris. On ne le comprit plus. Ni Voltaire, ni Diderot ne
Papprécieront, ce qui n'est pas surprenant étant donné leurs
conceptions et leur earactère entier, leur irnmersion com-
plète dans leur époque et c'est Sinai que, pendant les deux
derniers tiers du XVIII° siècle, puis sous la Revolution et
l'Empire, nombre de ses toiles émigrèrent, allant en Angle-
terre, chez le roi de Prusse (qui fit acheter l'Enseigne) ou
chez le Tsar. II fallut attendre les Goncourt, à la fin du
8. E. Pilo», op. cit.
9. Gersaint.
106

siècle dernier, póur qu'on lui rende hommage et notre


temps pour qu'on entreprenne de l'étudier en profondeur.
Il est mutile de se demander ce qu'il aurait produit s'il
avait vécu le temps moyen imparti aux hommes du XVIII'
siècle, ce genre de spéculation étant simplement stupide,
mais ii n'est pas interdit de réver, d'imaginer, au milieu de
l'effervescence du milieu du siècle, de sa fermentation intel-
lectuelle prodigieuse, ce qu'eüt réalisé l'homme dont la vie
se termine sur l'Enseigne de Gersaint et de penser qu'elle
aurait pu étre un lever de rideau.
Renaud de JOUVENEL.

A NOTRE EPOQUE, UN HOMME CULTIVE


NE PEUT SE DISPENSER DE CONNAITRE
LA NOUVELLE CRITIQUE
LA CONNAISSANCE DE L'UNIVERS

Le lancement des spoutniks et des fusées soviétiques a fait


Bahre d'importantes questions.
L'intérét pour les problèrnes de la connaissance de l'Uni-
vers s'est profondément développé. Chacun veut savoir quel
est l'état de nos connaissances en astrophysique, la science
des phénomènes physiques de l'Univers, quelles sont les
rnéthodes de cette science et en quoi la physique du Cosmos
peut-elle ètre utile à l'homme. Chacun veut savoir aussi ce
que nous ont appris les spoutniks et les fusées et quelles
perspectives jis ouvrent ä la science et ä l'amélioration
la vie humaine. de
Mais cliacun s'interroge également sur les raisons pro.
fondes des succès soviétiques. Pourquoi l'astrophysique,
science qui exige la connaissance des disciplines les plus
modernes et en apparence parfois les plus abstraites de
la
physique moderne, est-elle une science si avancée en U.R.S.S.?
En quoi une position matérialiste rigoureuse peut-elle aider
les savants soviétiques ?
Personne enfin ne peut s'empécher d'établir le rapport
entre ces succès de la science et de la technique
et son régime socialiste, tout entier orienté versdelel'U.R.S.S.
progrès
humain. C'est dire le très grand intérét du cahier que
Recherches I nternationales offre ii point
mos » et qui contient une série d'exposésnominé sur « le Cos-
sur les conceptions
modernes de l'origine, de l'évolution et
l'Univers. de l'exploration de
L08 ROGER V. HENRI

L'intérét de la connaissanee de ¡'Univers.

Le profane est parfois étonné de voir ä quel point sont


développées les connaissances actuelles sur l'Univers et, en
effet, l'astronomie et l'astrophysique, scienees qui ont respec-
tivement pour objet Pétude des mouvements de l'Univers et
son étude physique, peuvent servir de merveilleux exemples
prouvant les possibilités remarquables de l'intelligence
humaine, les aptitudes de l'homme ä comprendre et u utiliser
les lois de la nature.
Jamais jI ne sera possible de savoir de quoi se cornposent
les etoiles, osait dire Auguste Comte, et beaucoup de philo-
sophes contemporains ont eux aussi voulu limiter l'objet de
la science. Mais ii devient impossible d'enchainer Prométhee,
et ceux qui essayent de nos jours sont régulièrement accables
par le ridicule peu de temps après 1
Quelques années après la déclaration péremptoire de
Comte, la théorie de l'atome de Niels Bohr voyait le jour,
puis la theorie quontique de la lumière, et il devenait pos-
sible d'interpréter les spectres optiques de la lumière du
Soleil et des étoiles. La methode la plus puissante de l'astro-
physique était trouvée : on savait diehiffrer les messages
envoyés de toute les profondeure de l'Univers.
Ainsi, par Pidentification des rajes speetrales on peut
eonnaitre ä la foja la eornposition ehimique du Soleil et des
étoiles, mais aussi leur structure physique, et le pauvre
Auguste Comte serait sans doute assez surpris d'apprendre
que nous connaissons mieux la eomposition du Soleil que
eelle du sous-sol terrestre 1
Nous ne pouvons développer ici tout ce que l'étude de
la hunière nous venant de l'espace, ¿lude étendue aux ondes
radio depuis vingt ans par la radioastronomie, nous a appris
sur la structure de l'Univers. Si les étoiles different peu par
leur composition chimique, elles se earactérisent par une
exträme diversité quant à leur masse, leur taille et leur etat
physique. Certaines étoiles geantes sont plusieurs milliers de
fois plus grandes que le Soleil, d'autres plusieurs centaines
de foja plus petites. Certaines sont des centaines de milliers
de fois plus lumineuses que le Soleil, d'autre des eentaines
de milliers de foja moine.
Gräce au progres des instruments, on repera des objets
de plus en plus éloignés, on évalua de mieux en mieux les
distances des étoiles et on découvrit Sinai que le Soleil fait
partie d'un gigantesque groupe de centaines de milliards
L'UNIVERS 109

d'étoiles, la Galaxie, énorme agglomération aplatie dont la


Voie Lactée est le profil découpé sur le cid. A cöté des
étoiles, dans le pretendu « vide » interstellaire, on découvrit
des régions gazeuses plus denses, les nébuleuses qui réémettent
ou réfléchissent la lumière des étoiles proches. Puis, en 1923,
bien plus bin que les 200.000 années-lumière, dimension de
notre Galaxie, on découvrit d'autres galaxies comparables
la mitre : l'espace est peuplée de galaxies comme notre
Galaxie est peuplée d'étoiles.
Mais on ne peut se contenter de considérer l'Univers
comme une accumulation hétéroclite d'objets. A rintérieur
des étoiles, l'hydrogène se transforme irréversiblement
en
hélium. D'autre part, si l'on groupe les étoiles d'après leurs
principales caractéristiques physiques, celles -ci se classent
en
familles. La conjonction de ces deux ordres de faits montre
qu'une des täches de l'astrophysique est de trouver le chemin
Avolutif des étoiles : quelle est la vie d'une étoile, comment,
avec l'äge, se modifient les processus internes, modifications
qui entrainent les changements de strueture externe que nous
pouvons observer.
Nous reviendrons plus bin sur ces problèmes de l'origine
et de révolution des étoiles, car jis posent d'importantes
questions de méthode et ii est du plus grand intérit de savoir
comment ils doivent 'Are abordés d'un point de vue maté-
rialiste.
En effet, la cosmogonie, on science de l'origine et de
révo-
lution du monde, a éte: longtemps dominée par les tendanees
idéalistes. Profitant de ce qu'en ce domaine la vérification
des hypotheses est souvent bin d'étre immédiate, profitant
souvent de la pauvreté ou du manque total d'observations,
les idealistes ont donné libre cours ä leurs spéculations,
et
l'on a vu naitre des cosmogonies tont à fait fantaisistes ou
direetement inspirées par des idées religieuses n'ayant aucun
rapport avec la réalité.
On peut dire que rattitude matérialiste est d'autant plus
diffieile u appliquer que les phénomènes deviennent plus
complexes et plus difficiles ä observer. Mais, par ailleurs,
c'est précisément parco qu'une position matérialiste doit ètre
conséquente jusqu'au bout que rétude de rastrophysique
revét d'un poim ile vue gnoséologique une teile importarme.
Mais rétude physique de l'Univers présente un nutre
inté-
rèt eonsidérable. La première Arme qui frappe celui qui
aborde les problèmes di rastrophysique est mim; conteste
ritendite et la variété des phénomènes physiques que eette
110 ROGER V. HENRI

scienee cherche à résoudre. Les objets de son étude varient


de l'infiniment petit des processus atomiques et nucléaires
it Pinfiniment grand des galaxies et de la structure de l'Uni-
Vers. Aussi, la connaissance de l'Univers est-elle en liaison
avec la plupart des domaines de la physique moderne. D'une
part, elle s'aide des résultats de la physique et, d'autre part,
elle aide bien souvent celle-ei.
L'aide de la physique s'est traduite de façon particulière-
ment manifeste au début de ce siècle avec la naissance de la
théorie de Bohr et de la théorie quantique. Mais l'Univers
est aussi un gigantesque et splendide laboratoire. L'astrophy-
sique a ä sa disposition un nombre inépuisable de labora-
toires — les étoiles, les nébuleuses, le milieu interstellaire,
etc., etc., oä un nombre infini de conditions physiques diffé-
rentes sont réalisées, comme par exemple les densités très
faibles des nébuleuses ou les états de dissociation complète
des alomes dans les profondeurs des étoiles.
Si l'avantage du laboratoire terrestre est d'offrir ä Phomme
la possibilité d'expérimenter, c'est-à-dire de modifier à son
gré certaines conditions de son expérience, l'avantage de
l'astrophysicien est précisément dans le grand nombre de
laboratoires différents oü ii peut faire des observations. De
plus, le champ de variations des eonditions physiques, comme
la température, est infiniment plus étendu que celui des
températures accessibles en laboratoire. Dans une étoile, par
exemple, la matière peilt se trouver dans un état et dans
des conditions de température et de pression impossibles ou
difficiles ä Hanser en laboratoire.
On seit, par exemple, qu'un important domaine de la
physique actuelle, la physique des plasmas, concerne les
milieux fortement ionisés, composés d'électrons et d'atomes
ayant perdu leurs électrons, milieux dont les propriétés sont
particulièrement importantes pour notre connaissance de la
structure de la matière.
Or, aux b aules températures régnant dans les étoiles, la
matière stellaire se trouve ä l'état de plasma, si bien que
la physique des plasmas a commencé par étre un objet
d'étude des astrophysiciens, et leurs travaux aident mein-
tenant tous ceux qui étudient en laboratoire les milieux
fortement ionisés.
Souvent, également, l'aide de Pastrophysique au physicien
est encore plus immédiate et Pon voit des physiciens, théori-
ciens de la structure de la matière, faire appel ä l'observa .
L'UNIVERS 111

tion astrophysique pour rechercher des confirmations experi-


mentales des théories quantiques les plus abstraites.
L'étude physique de l'Univers ne cherche done pas seule-
ment des réponses ä la question « De quoi se compose l'Uni-
vers, eomment naissent et évoluent les objets celestes ? »,
elle contribue de plus ä résoudre l'autre question « Qu'est-ce
que la matière ? ».

Le rae de la théorie
et tolde dune position matérialiste rigoureuse.

Toute l'histoire de l'astronomie et de l'astrophysique


atteste de façon remarquable le relle de la theorie dans le
progres scientifique. Certes, celui-ci est aussi conditionné par
les progres des moyens d'observation, comme la découverte
par Galilée en 1610 de la lunette astronomique, ou de nos
jours la découverte de la radioastronomie, mais ii ne suffit
pas d'accumuler de façon empirique des faits d'observation,
ii faut que ces faits servent ä déceler les bis des phénomenes
naturels étudies. Cette exigence est d'autant plus impérieuse,
que jusqu'a une date récente l'astronomie n'était pas ce
qu'on peut appeler une seience expérimentale l'homme ne
pouvait intervenir dans le Cosmos qu'il étudiait.
Pour établir une theorie scientifique, il faut commencer
par faire des hypotheses et il est nécessaire que celles-ei
soient confirmées par les faits d'observation. Les progres de
Pastronomie sont une longue suite de luttes entre Pidéalisme
et le matérialisme. Les idéalistes et l'Eglise, toujours plus
pressés de chercher dans la nature de prétendues confirma.
tions de leurs postulats ou de l'existence de Dieu que de
trouver une explication rationnelle des faits, séparent plus
ou moins eonsciemment la recherche théorique souvent ainsi
réduite ä la spéculation la plus gratuite, et l'observation
conçue alors d'un point de vue empirique tout ä fait terre
terre.
On peut réduire ä deux idees générales les sources de
Pidéalisme qui ont contrarié les progres de Pastrophysique
le créationisme et l'anthropomorphisme. Ces deux idees d'ins-
piration religieuse ont d'ailleurs un rapport entre elles: l'Uni-
vers devait are né un jour et devra mourir, puisqu'il en
est ainsi de l'homme. Mais P anthropomorphisme attribue de
plus un riele tout à fait privilegié ä l'homme dans l'Univers
et à la Terre habitée par Phomme.
112 ROGER V. HENRI

Quand Copernic affirme que ce n'est pas le Soleil q-ui


tourne autour de la Terre, mais la Terre q-ui tourne autour du
Soleil, l'Eglise se déchaine contre lui, et quand peu après
Galilée donne d'incontestables preuves expérimentales de
l'héliocentrisme, il est condamné par le Saint Office.
Le créationisme a, jusqu'ä une date assez récente. conta-
miné la cosmogonie, science de l'origine et de l'évolution du
monde. D'inspiration religieuse, il s'est appuyé sur une concep-
tion primaire et mécaniste de la causalité d'après laquelle
effets et causes forment une longue chaine linéaire à laquelle
ji fallait trouver un commencement : le miracle de la création
de la matière à partir du néant. Le créationisme s'appuyait
aussi sur une séparation métaphysique entre matière et
mouvernent : la matière naturellement à l'état statique devait
avoir reçu « l'impulsion première » pour se mettre en mou-
vement. On salt que la découverte de la « fuite » de l'ensemble
des galaxies qui nous entourent, donné naissance à des
cosmogonies tout à fait spéculatives d'inspiration créationiste.
Si les galaxies s'éloignent les unes des nutres, on peut penser
qu'elles ont toutes été concentrées en un point il y a quelques
milliards d'années. Un petit calcul simple donne alors ce que
serait la date de la naissance de l'Univers. Par ailleurs,
Einstein établissait à peu près à la mérne époque les bases
d'une théorie générale de l'Univers. Cet effort génial de syn-
thèse a pour but de traduire l'évolution de l'Univers considéré
comme un tont par des équations, dites équations de la
gravitation, mais le danger d'une ambition aussi vaste est
de sim-plifier abusivement les propriétés essentielles de
l'Univers, pour pouvoir le rnettre en équation, car les solu-
tions mérnes de l'équation dépendent de la structure de
l'espace ä laquelle on l'applique et en particulier des masses
qu'il contient.
Aussi, se basant sur une répartition homogène des galaxies
dans l'espace, ce qui est infirrné par l'expérience, certains
cosmogonistes en déduisaient que l'Univers était fini et cal-
culaient mame son rayon.
Malheureusement pour ces théoriciens peu scrupuleux, les
contradictions entre ces modèles d'Univers et les faits d'obser-
vation ne tardèrent pas à devenir évidentes, puisque plusieurs
objets célestes avaient un äge bien supérieur ä l'äge attribué
ä l'Univers d'après l'époque de la prétendue création, et que
d'autre part on découvrit des galaxies bien plus éloignées que
la distance du rayon attribué à cet Univers fini.
L'UN1VERS
113

Dans son article « La Méthode en Cosmogonie », Ambart-


soumian, traitant du rible de la théorie dans la ,recherche
astrophysique, souligne it la fois Putilité et les insuffisanees
des « modeles théoriques » comme
le modèle
générale de l'Univers. Après avoir critiqué lesd'une theorie
basées soit sur un créationisme a priori, soit sur spéculations
des concep.
tions fausses, comme la répartition
homogne des
A mbartsoumian écrit : « Ceci ne signifie nullernentgalaxies,
reeherche de certaines solutions formelles des que la
la gravitation d'Einstein, dans certaines conditions équations de
idéales,
imaginaires, n'aurait aucune raison d'are. Il n'en n'est rien.
Le tout est d'apprécier comme ii faut
la signification de ces
solutions... Les propriétés des solutions des
équations de la
gravitation devront trouver leur reflet dans les particularités
de la métagalaxie. L'une de
celles-ci sera
l'ensemble des galaxies qui nous entourent »l'expansion de
Teile est exprimée tres clairement l'attitude matérialiste
devant les problèmes théoriques posés par
galaxies. Cette position implique que le l'expansion des
conscience de la complexité des savant ait pleine
il est beaucoup plus difficile d'en phénomènes astronomiques
tielles que de construire des petitscomprendre les bis essen-
« mod el es» simplifiés it
l'usage des catéchismes.
L'attitude matérialiste en cosmogonie a
progrès considérables dans le monde entier.d'ailleurs fait des
On lira avec le
plus grand intérét les
blèmes de l'origine et nombreuses pages consacrées aux pro-
de l'évolution des étoiles : il est
maintenant établi qu'il existe des étoiles de tous 'riges," et
en partieulier des
assoeiations d'étoiles jeunes, l'étude des
mouvements des étoiles dans ces
connaitre leur ii ge. On peut done assoeiations permettant de
observer et étudier des
étoiles ü différents stades d'évolution et assister
naissance ?2 leur
Nous sornmes done très bin des
d'après lesquelles tous les corps célestes conceptions
seraient nés
idéalistes
dann leur état définitif, à partir d'un coup deensemble,
magique. La eosmogonie est devenue ainsi baguette
oü le nombre des problèmes une véritable science
grand que le nombre des à résoudre est beaucoup plus
bases vé
problèmes résolus, rnais oü les
ritablement seientifiques sont désormais posées.
Depuis ces dernières dizaines d'années, écrit eneore Ambart-
1.Recherches Int ernationales, no 14-15, p. 31.
2. Voir notamment
man done Recherche« Inlee artielee de Featienkov, Am barteoumian et
ternatonales, no 14-15. Rehala
114 ROGER Y. HENRI

soumian, c'est la conception correcte, matérialiste, qui


triomphe dans la cosmogonie scieutifique. Elle présuppose
la réalité objective du monde astronomique extérieur à
nous, la richesse et la variété de ses manifestations et le
caractère inépuisable de ses propriétés d'oü résulte la multi-
plicité des modes d'évolution des systèmes cosmiques aux
divers échelons de leur hiérarchie. Si nous reculons devant
la profonde diversité des phénomènes de l'Univers et cher-
chons à y voir une manifestation de quelque chose de sur-
naturel et d'inconnaissable, nous ne serons jamais conduits
qu'à la stagnation de nos connaissances. Une conception du
monde strictement scientifique, comme l'est la philosophie
marxiste, le matérialisme dialectique, peut seule donner une
perspective claire et assurer une voie féconde à la connais-
sanee humaine » 3.
Et. en effet, toute l'histoire de l'astrophysique moderne
confirme cette vérité du matérialisme dialectique : le monde
est connaissable et la raison humaine capable de pénétrer
de plus en plus profondément ses secrets et de découvrir ses
bis. Dans la démarche de la connaissance l'aide d'une
conception du monde, donc d'une philosophie, est indispen-
sable, et le matérialisme dialectique est aujourd'hui la philo-
sophie qui inspire consciemment ou non tous ceux qui font
progresser la recherche.

L'are des spoutniks et des expériences dans le Cosmos.

Pour tous ceux qui s'intéressent à la physique de l'Univers,


le lancement des premiers spoutniks restera une grande date
celle à partir de laquelle l'astrophysique est devenue une
science expérimentale.
Jusqu'à une date récente, la seule expérimentation pos-
sible concernant les objets célestes était celle à laquelle on
se livrait en analysant les météores, masses de métaux venues
des profondeurs de l'espace interplanétaire, qui tombent sur
la Terre. Par ailleurs, peu après la dernière guerre mondiale,
un premier pas fut fait dan» la vom e expérimentale lorsqu'on
envoya par radar un signal radio qui fut renvoyé par la
Lune.
Pour qu'une science devienne expérimentale, il faut que
le savant ait la possibilité d'intervenir dans le milieu qu'il
3. lbidem, p. 38-39.
L'UNIVERS 115

étudie afin d'en modifier certains aspects. Avec les fusées et


les spoutniks, l'homme peut maintenant intervenir directement
dans le Cosmos, domaine que les idéalistes réservaient pour-
tant, il y a peu de temps encore, aux spéculations et à la
religion, quand ce n'était pas aux superstitions de l'astrologie.
Comme un physicien qui envoie une décharge électrique
dans un gaz, l'astrophysicien envoie aujourd'hui un nuage
de sodium dans le milieu interplanétaire, et de Pétude de
ce nuage ii peut déduire d'importantes propriétés de ce milieu.
On imagine le nombre illimité d'expériences que l'on va
pouvoir faire désormais, et dans un avenir immédiat, dans
la très haute atmosphère et dans les régions séparant le
Soleil et la Terre. Ces recherches seront d'un intérit consi-
dérabte et le plus souvent d'un intérét pratique certain, car
pour ne citer que deux exemples, la prévision du temps est
conditionnée par la connaissance de la haute atmosphère, et
d'autre part les relations entre le Soleil et la Terre, mieux
connues par l'étude du milieu intermédiaire, affectent
grand nombre de phénomènes atmosphériques.
Par ailleurs, gräce aux fusées et aux spoutniks, le savant
va pouvoir s'affranchir de Patmosphère terrestre qui gine
et limite considérablement ses observations. Comme on sait,
Patrnosphère absorbe la plus grande partie du rayonnement
qui nous vient des astres. De tonte la gamme des ondes,
depuis les rayons gamma et les rayons X, ultra-courtes, jus-
qu'aux ondes radio de plusieurs kilomètres, l'atmosphère ne
laisse passer que la toute petite zone dite optique, du violet
à l'infra-rouge, et certaines ondes radio centimétriques et
métriques — celles du domaine de la radioastronomie. P-our
les astrophysiciens qui tirent la plupart des renseignements
sur l'Univers de l'analyse de la lumière, on imagine aisément
la q-uantité d'informations supplémentaires considérables
qu'ils peuvent attendre des observations faites au-dessus de
l'atmosphère, ou par exemple sur la Lune qui serait un
emplacement rivé pour un observatoire puisque, comme on
sait, notre satellite est dépourvu d'atmosphère.
est impossible de développer ici tous les précieux ren-
seignements que nous ont déjà apportés les fusées et satellites
artificiels. Le lecteur soucieux de se faire une opinion précise
sur la question est invité se reporter au rapport de A.N.
Nesmeianov à l'Académie des Sciences.
Comment ne pas se sentir enthousiastes devant les bril-
lantes perspectives ouvertes par les spoutniks, perspectives
d'une connaissance plus grande et surtout eneore plus rapide
116 ROGER Y. HENRI

des phénomènes physiques de l'Univers, perspectives aussi


d'un bien-itre plus grand pour l'humanité ?
Prenons le seul exemple de l'étude de l'ionosphère, couche
de matière ionisée située dan s la haute atmosphère. Du point
de vue théorique, l'étude de cette couche est susceptible de
faire progresser la physique atomique, done nos connaissances
sur la structure de la matière. Du point de vue directement
pratique, on saut que c'est parce que cette couche réfléchit
les ondes radio qu'il est possible d'entendre à Paris un poste
émetteur situé en n'importe quel point du globe. Cette
retransmission, comme on sait, est bin d'étre parfaite, et les
ondes métriques de la télévision ne sont pas réfléchies par
Pionosphère et doivent étre retransmises par des relais. Sait-on
qu'il suffira de quatre spoutniks fixes par rapport à la Terre
pour assurer en tout point du globe la réception de n'importe
quelle émission de radio ou de télévision ? Se doute-t-on qu'à
caté des perspectives plus ambitieuses pour demain, il existe
toute une série de perspectives pratiques pour aujourd'hui ?
Si la photo de la face cachée de la Lune présente un
intérét certain, le plus extraordinaire, le plus important sans
doute est d'avoir pu la prendre. Cette performance ouvre
à elle seule des perspectives innombrables pour la science,
celles du pouvoir s'approcher d'un objet céleste comme la
Lune ou le Soleil et de transmettre sur Terre des informa.
tions résultant d'observations directes, , du rayonnement pri-
maire du Soleil, du rayonnement cosmique, d'éventuels
champs magnétiques, etc.
En créant les satellites artificiels, l'homme n'a-t-il pas
montré qu'il avait déjà décelé quantité de bis de la nature
et qu'il était capable de les utiliser à son profit ? N'est-ce pss
là le fondement méme de la vraie liberté ?

La supériorité du régime socialiste.

A la tribune du XXI` Congrés du Parti communiste de


l'Union soviétique, Pacadémicien A.N. Nesmeianov déclarait*:
L'Académie des sciences de l'U.R.S.S. et le Ministère de
l'enseignement supérieur de l'U.R.S.S. ont déterminé les prin-
cipales orientations seientifiques en partant, premièrement,
des conditions d'une progression rapide dans Pétude des bis
4. Voir de trCs larges estraite de ce rapoort dane Recherches Inter.
nationales, no 14-15, p. 193-219.
L'UNIVERS 117

de la nature et de l'élaboration de méthodes nouvelles d'une


teile étude. Rien ne peut faire avancer la science et la tech-
nique aussi rapidement, d'une façon véritablement révolu-
tionnaire, que la découverte d'un phénomène nouveau ou
d'une loi nouvelle de la nature. Deuxièmement, ces tendances
sont orientées en vue d'utiliser dans l'économie nationale les
phénomènes &Ja eonnus des bis de la nature, pour créer de
nouveaux processus technologiques, de nouvelles machines, de
nouveaux appareils, de nouvelles voies pour conquérir la
nature... »5
Ces quelques lignes donnent le secret des succès sovie-
tiques : participation des meilleurs savants du pays s la
planification scientifique et économique, primauté reconnue
it la recherche fondamentale, développement de la science et
de la technique pour l'équipement énergétique du pays.
Joliot-Curie, qui luttait dans notre pays pour faire triompher
de telles conceptions, répétait constamment combien ii impor-
tait d'augmenter les crédits de l'enseignement et ceux de la
recherehe fondamentale. Ces investissements, s'ils ne sont pas
rentables immediatement, sont ceux qui permettent les résul-
tats les plus durables au bout de quelques annies. Après le
lancement des premiers spoutniks, analysant les raisons des
exploits soviétiques, .Joliot remarquait : « Au début. il y a
eu une période de formation des cadres scientifiques, de
eréation d'une base materielle scientifique, et la courbe s'est
élevée d'une façon relativement lente. Puis elle a commencé
s'élever de plus en plus vite et à un certain moment elle
a monté d'une façon inouïe. C'est la la loi de développement
de la société nouvelle... » 6 Alors que dans nos pays capi-
talistes, où il y a bon nombre de savants de génie, les crédits
sont alloués par l'Etat le plus souvent en fonction des intérets
immédiats des trusts, alors qu'on y est toujours plus préoccupé
de sauver la face pour aujourd'hui que de batir pour demain,
l'Etat socialiste a fait et continue de faire ses investissements
en fonction de progrès futurs toujours plus grands. C'est ce
que traduisent en particulier ces quelques chiffres donnés par
Khrouchtchev sur l'enseignement supérieur : « De 1959 it
1965, les écoles supérieures forrneront 2 300 000 spécialistes
eontre 1 700 000 au cours des années précédentes. En 1965, le
nombre total des specialistes possédant une instruction supé-

5. Le XXI. Congrh du POUS.. Recueil de documents édité par les


Cahiers du communisme, p. 291.
6. Frédéric Joliot-Ctirie, Textes choisis, Editions Socialee, 1959, p. 258.
118

rieure dépassera 4 500 000, c'est-ä-dire qu'il augmentera de


1,5 fois par rapport ä 1958.»
Les exploits soviétiques impliquent également un haut
degré de développement des mathématiques et de la physique
théorique, et sont bin d'étre une simple réussite techno-
logique. Mais jis impliquent aussi une coordination parfaite
entre des seeteurs aussi différents de la recherche que le sont
la ehimie des hautes températures, l'électronique, Eastro-
physique et bien d'autres.
Cet effort collectif, contrarié aux Etats-Unis par les diver-
gences entre intéréts privés et par la eommercialisation des
brevets, n'est vraiment possible que lä oü il existe un enthou-
siasme ä Eiehelle de la nation, une économie hasée sur la
propriété collective des moyens de production et permettant
eette eollaboration remarquable entre secteurs tout ä feit
différents de la technique.
Avec le lancement des spoutniks et des fusées, l'U.R.S.S.
a certes montré aux attardés de la guerre froide qu'elle n'avait
rien ä craindre de leurs menaces, mais elle a surtout montré
ä ceux qui n'en étaient pas encore convaincus, la supériorité
incontestable du régime socialiste. II est eertain, par exemple,
que la cause de la &teilte internationale actuelle est le progrès
considérable de l'U.R.S.S.: de Khrouchtehev ä Ambartsoumian
— pour ne citer que lui —, de tous les Gavants ä tous les
travailleurs soviétiques, tout un peuple uni travaille pour
les plus nobles aspirations de l'homme. Leurs succès dan»
tous les domaines de la technique et des sciences ne permettent
plus de douter de la victoire du socialisme dan» la compétition
pacifique avec le capitalisme.

Roger V. HENRI.

JUSQU'AU 1," MARS, LA NOUVELLE CRITIQUE VOUS OFFRE


DES CONDITIONS EXCEPTIONNELLES D'ABONNEMENT
OU REABONNEMENT
A PROPOS DES SEQUESTRES D'ALTONA

En faisant représenter, après quelques années d'absence


au théätre, Les Séquestrés d'Altorta, Jean-Paul Sartre a le
méme mérite que Rossellini avec Le Général Della Royere
reparler de la guerre et du faseisme en 1959, quinze ans
après, abra qu'il y a une majorité officielle peur enterrer
ces ehoses, et que la tragédie subventionnée par Malraux se
trouverait beaucoup mieux située, au gré de celui-ci, dans
la Grèce antique...
Sartre ne croit pas ä la nature humaine éternelle. Avec
ses forces ä lui, sa lucidité, ii veut contribuer
changer les hommes et la société. Au théätre aussi, done.
Autrement dit, par un thatre qui montre comment- les
hommes deviennent ce qu'ils sont, et comment jis peuvent
défaire ce qu'ils ont fait, comment jis peuvent sortir d'une
impasse où jis se sont mis. Que faut-il pour y parvenir ?
D'abord, ii travers les nuances et les subtilités, une idée
claire, une idée-foree. Seule la présence d'une teile idée peut
hanter le public une foja qu'il a quitté le heu du spectacle,
agir sur lui au point de transformer (à la limite) sa mentalité
acquise, ses routines et ses réflexes de pensée. Si cela n'est
pas, ji pourra se satisfaire de s'étre cru, pendant trois heures,
intelligent avec un auteur intelligent; ii ne le sera pas devenu
pour autant. Or, deux spectateurs sur trois, au sortir des
Séquestrés d'Altona, n'y ont vu — ji vous le diront — qu'un
grave débat sur la « condition humaine ».
Sartre entend bien situer et dater le débat, gager la Psy-
chologie sur la sociologie; mais le spectateur qui ne s'atten-
120 ANDRE GISSELBRECHT

dait pas d'avance ä trouver exposé un problème « social » —


d'aujourd'hui — ne l'y aura pas trouvé. II n'aura pas saisi
le propos de l'auteur, compris ce qu'il a « voulu dire ».
Qu'est-ce qui se dégage, en effet, de la pièce ? Est-ce d'étre
bourgeois et fils de bourgeois qui est pénible, voire tragique,
diffieile ä vivre, voire invivable ? Ou est-ce de vivre SOUB
le règne de la bourgeoisie ? Le capitalisme est-il tragique.
ou inhumain ? Et inhumain surtout pour lui — ou surtout
pour les autres ? Faudra-t-il, après le suicide des von Gerlach,
les 'pleurer, comme les critiques « romantiques » du capita.
lisme versaient une larme sur la passion courtoise et l'honneur
féodal ?
Dans cette atmosphère truquée de fin de monde, oh
Frantz, par son appel aux Siècles, voudrait entrainer tout le
monde, est-ce la bourgeoisie qui meurt, ou l'humanisme ?
Qu'est-ce qu'il faut erier, I'« horreur de vivre » tout court
(la « chienne de vie » dont Sartre parle souvent) ou l'horreur
de vivre dans ces conditions ? Qu'est-ce qu'il peut bien leur
« expliquer », Frantz, ä ses Grabes, les juges du XXX' siècle.
ces crabes qui « ne comprennent rien » — sinon qu'il est
difficile de vivre et de choisir ä notre époque, et qu'on
rhoisit toujours le Mal ? Nous voilä bien sortis de l'ornière...
Ce Frantz est-il notre ennetni ou notre frère, surtout l'un
ou surtout l'autre ? Est-il essentiellement responsable ou
seulement « la fatalité de son siècle » ? Et le « goAt de notre
siècle », est-ce celui de la barbarie ? Ce Frantz qui a vu
l'horreur humaine en face, puisqu'il a torturé, a-t-il, par son
expérience fondamentale, un privilège d'authenticité par rap-
port aux « belles innes » wilsoniennes, aux « innocents », aux
« médiocres », « envoyés des puissances occupantes » (les.
quelles?) ? Ce Frantz qui dit « des baises », qui délire pour
se soulager de sa culpabilité, est-ce qu'il n'inspire pas, malgré
tout, un trouble respect ? Est-ce qu'un jeune bourgeois est
surtout victime — « vietime de se formation familiale » —
ou surtout bourreau ? Ou n'y a-t-il ni victimes ni bourreaux ?
(Et serait-il possible que Sartre alors retombe par un détour
au niveau de Camus, c'est-ä.dire... de la « belle Imme » ?)
Questions d'importance ! Le héros est un jeune; les actes,
du moins, dont le souvenir le cloitre dan» une chamhre murée,
il les a commis dans sa jeunesse; et la jeunesse revendique
l'innocence paree qu'elle n'est pas ficelli •, pes profiteuse,
paree qu'elle croit it ce qu'elle feit ou à ce qu'on Ini fait
LES SEQUESTRES D'ALTONA 121

faire. Or, voici que Sartre (dans une interview récente 1)


reproche aux communistes de ne pas offrir d'issue ä la jeu-
nesse. Est-ce que Les Sinistrés d' Ahorn; en font entrevoir une ?
Est-ce qu'elle aide les jettnes d'aujourd'hui c'est ä eux
qu'il faut apprendre ce que fut le nazisme — lt y voir clair ?
La réponse est préte. Le théistre, dira Jean-Paul Sartre,
n'a pas ä donner la s.olution toute faite. Et de se réclamer
de Brecht, qui eìt été bien étonné de se voir cité pour la
défense des Séquestrés d'Altono. Fort bien ! Mais Brecht,
s'il ne conclut pas, a donné au préalable au spectateur de
q-uoi conclure ä sa place. Il n'ernbrouille pas les fils sous
prétexte de n'oublier, par équité, aucune face de la réalité.
Puisque de taute façon, dit Sartre, le public eollabore aves
l'auteur pour faire la pièce, c'est-ä . dire pour en déterminer
le sens, autant vaut lui donner d'avance les indications néees-
saires, le mettre sur la voie : c'est ce que faisait Brecht.
Mais c'est ce que Sartre ne fait pas ! Le « réalisme critique
de Brecht exclut tout confusionnisme; ii ne montre pas ce
qui viendra demain, mais il suggère que la société actuelle
est intolérahle, pour tota le monde; quant aux hommes de
demain, qui surmonteront l'inhumain, il y a cent moyens de
les entrevoir sans qu'il en paraisse un seul sur la scène...
Le réalisine ne consiste pas ä situer Huis-elos, qui ne se
passe en aueun temps ni aueun payo, dans l'Allemagne
d'Adenauer. 11 n'y a plus de réalistne ñ la mesure de untre
temps ¡ums matérialisme. C'est dire que les problèmes ne sont
plus essentiellement des problèmes de conereienee (Bien on
Mal ? Liberté ott Prédestination ?). Le grand théitre, aujour-
d'hui, est matérialiste ou ii n'est pas du grand théitre. Or
ici les réalités historiques massives se dissolvent dans les
motivations individuelles. Qu'est-ce que le faseisme pour
Frantz ? Une occasion pour un fils it papa d'étre enfin
« soi-mème », de vouloir lui-ntème ce qu'il feit. de prendre
des responsahilités, et de redevenir un chef o en ayant droit
de vie ou de mort (par la guerre) sur des populations
entières. Que devient dans taut cela ce qui fait l'essenee
historique du fascisme : Panticommunisme, l'antimémitisme ?

I. « Apri\s la guerre de 1918, los jounos avaiont trouvi, des ddbauchAs


i Inris I 'art , danis la iii tOrature, dana la politique, daue los partia rla VOI -
l colla ires. A sjouril tullí ls nonut, 111111(4 par Ir oir' rl itude, ile oo eavent 'kor
faire, ir . ord nueun 1 1 0 eilaatem a ehauge. Après la promiere
guerre la lluebae él oll 011 rn'volrrl ion aujourd olle est nur une poflaien
do consorvii oil, rOarl ur,rurruture. Eieer au dass un Porti voninne-
niste aigudie entre« daris iii parti pelitique vonservaluta'. s (Alessogern)
122 ANDRE GISSELBRECHT

Société et individu n'ont, chez Sartre, que des rapports d'exté-


riorité; il y a d'abord une subjectivité (Frantz, conscience
puritaine, condottiere « florentin » en mal d'emploi...), et
ensuite une réalité objective qui est la société. Un jour se
produit la rencontre, rencontre fortuite, et c'est le fascisme.
Y a-t-il progres de ce point de vue, depuis L'Enfance d'un
Chef ? Frantz, avec de telles prémisses psychologiques, aurait
fort bien pu devenir autre chose qu'un officier nazi. Le débat,
finalement, n'est qu'entre lui et lui il est tout intérieur;
ou entre lui et son père : c'est une querelle de famille.
Tout se passe ici comme s'il n'y avait de problèmes que
bourgeois. A cet égard, aucun grand écrivain de notre temps
ne ressemble plus ä Sartre que Thomas Mann : pour lui
aussi la bourgeoisie avait bien assez ä faire avec soi-mème,
sans s'occuper de ce qui n'était pas elle; pour lui aussi
s'agissait de sauver le bourgeois de la ruine de ses valeurs
morales; et ce que montrent Les Séquestrés d'Altona, c'est
bien que la bourgeoisie ne peut plus vivre ses principes;
qu'il y a divorce irrémédiable, mortel, entre son « arame
spirituel » et sa pratique. Avant tute chose, le bourgeois se
détruit lui-mème (comme dans Les Buddenbrooks de Thomas
Mann, lorsque la philosophie de Schopenhauer brise chez len
cadets la vitalité et la bonne conscience des ainés).
Mais voilä... Le malheur, c'est qu'il détruit surtout les
autres. Sartre le dit bien au passage : « Un jeu pour gosses
de riches. Avec danger de mort, bien sür, Etuis pour le
partenaire... » Seulement, ce n'est pas l'impression générale
qu'on retire de la p,ièce. Le mallieur, c'est que les capita-
listes, dans la réalité, ne se suicident pas : en tant que capi-
talistes, évidernment, car par ailleurs, comme l'écrivait
M. Thiers (« De la Propriété »), ils ont leurs misères comme
vous et moi; c'est qu'ils ne s'expulseront pas d'eux-mémes
d'un monde qui les rejette, par un dernier sursaut d'orgueil,
comme dans la pièce; rnais quil faudra les pousser dehors.
Aussi n'est-il pas vrai que seuls les bourgeois soient intAres-
sants; car ceux qui font quelque chose et ne pensent pas trop
In mort, ce sont les gens du peuple bis ; et comme ils ne
méditent guère et ne parlent guère psychologie, « ii suffit
qu'ils vivent »; c'est ce que Sartre répliquait jadis ii Gide
qui lui reprochait de ne mettre en scène que des personnages
aussi intelligents que leur auteur. C'était peut - ètre vrai au
siècle dernier; mais aujourd'hui les simples gens sont en tiers
1 bis. L'inverae eemblant Stre, dane la pibee, la einition des bourgeoie.
« LES SEQUESTRES D'ALTONA 123

dans les débats intérieurs des bourgeois; Sartre ne veut mon-


trer, comme dirait Goethe, que le « petit Monde »; mais de
nos jours ii n'est pas de eloitre bourgeois où le souffle du
« grand Monde » ne pénètre de quelque façon. Il est possible
d'ouvrir une perspective tont en braquant le projecteur sur
la décomposition interne du monde qui vit sous des lambris;
preuve les romans d'Aragon ou, en Allemagne, Les Morts
restent jeunes d'Anna Seghers; ä preuve enfin Thomas Mann,
qui, parti pour restaurer la bourgeoisie dans sa dignité, fut
attiré par la patrie de Tolstoi...
Ce qu'il faut aussi, ù ce théätre, c'est de la « distanciation».
Sartre pense y arriver de deux façons : en situant en Alle.
magne, dans le « problème allemand », quelque chose qui
nous concerne tous; et en montrant vivante, sous nos yeux,
une société déjà morte, jugée par le tribunal du XXX' siècle.
Le premier procédé « réserve la part du mythe »; le second
brise avec ce qui est de toujours pour montrer ce qui change,
ce qui meint. « Ce qui m'intéresse, moi, c'est ce qui change.
Hélas ! Pourquoi, ici eneore, emboiter le pas à Brecht (voir
l'interview ä L'Express) abra qu'on lui tourne le dos ?
Sartre sait parier de Brecht avec beaucoup de profondeur;
mais quant à suivre ses traces ? Ce qui ne lui est d'ailleurs
pas demandé; mais abra, quel besoin éprouve-t-il de se
placer sous son patronage ?
« ...Que le public voie, du dehors, notre siècle, cotnme
une chose étrange, en témoin » : voilä ce que Sartre désire
avec Les Séquestrés d'Altona; or, c'est l'A.B.C. du théätre
« épique ». Mais qu'est-ce qui, dan» sa pièce, peut bien rap-
peler l'entreprise brechtienne ? Les retours en arrière ? Les
« scènes-souvenirs » (dont il est dit qu'elles doivent étre
jouées « avec une sorte de recul, de distanciation »...)? Sartre
ernploie le procédé comme un procédé : quelque chose d'ha-
bituel en 1959, au cinéma comme au thatre, une chose («Tui
se fait », et le metteur en scène n'a tenté aueun effet, pas
tnéme d'éclairage, pour donner un sens à cette « distancia-
tion » — laquelle n'est plus rien d'autre que le recul dans
le temps, ce qui est, on l'avouera, banal... Abra, elle est dans
l'éloignement mythique, la part de fantastique qui sauve du
réalisme it ras de terre ? S'il en est ainsi, M. François Darbon
a bien mal réussi, car il nous ramène par sa mise en scène
au réalisme le plus plat ! S'il faut choisir, le spectateur pré-
fère le grenier de Frantz avec ses coquilles d'huitres, pour ne
plus voir le mobilier de commissaire-priseur du a dessous ».
Abra, la « distanciation », c'est done l'Allemagne ? L'Alle.
124 ANDRE GISSELBRECAT

magne qu'on voit, là oü ii faudrait penser « Algérie » ? Quel


beau sujet c'eíit été, de fait : un officier du bled « recon-
verti » qui ne peut supporter la vue d'une France prospère
avec une Algérie indépendante Mais comment le reconnaitre
ici, si on n'est pas dans le secret des salles de rédaction ?
En fait, le problème traité est de ceux « qui se poseront
toujours »: à la base, il y a une situation « existentielle »,
qui peut se greffer sur n'importe quelle situation historique.
Si bien que l'Allemagne est à la fois un prétexte laissant
transparaitre un problème général, et un écran opaque qui
masque cette généralité. La situation, en d'autres termes, est
à la fois pas assez et trop allemande. Pas assez : le jeu de
Ledoux indique un petit-bourgeois français, et non un patri.
cien allemand, avec son orgueil et son genre partieulier de
grandeur. Trop combien de spectateurs français compren-
nent les allusions à Luther, à la « bonne áme » hégélienne ?...
Le problème allemand exposé en cinquante répliques, cela
n'évoque-t-il pas le lecteur infatigable de romans et d'essais ?
« La faute à Luther)) ? Voir Meinecke, Vermeil, Lucien
Febvre 2. Le conflit entre le moralisme protestant (« d'abord
sauver sa couseience ») et la survie nationale (« d'abord,
l'Entreprise Allemagne ») : voir Max Weber. Le passage du
capitaliste allemand comme « chef)) au capitaliste comme
rouage de la machine industrielle, le passage de la « tenue »
prussienne à l'angoisse ? Voir Thomas et Henrich Mann,
Les Buddenbrooks 3 et Le Sujet. La répugnance des barons
de l'acier pour la « plèbe » nazie ? Voir les Ernst Jünger
et von Salomon. La bourgeoisie devenue une volonté de puis-
sanee sans point d'application, Entreprise dont la succession
n'est plus assurée, des hornrnes (des chefs) sans emploi et
des emplois sans hommes ? C'est un aspect du drame alle-
mand: mais pourquoi en écraser ici un sujet qui est tout
autre ? Abra que le langage est cent fois français, que
Serge Reggiani joue tout (admirablement), sauf un officier
allemand...
Quant à montrer des hommes ce qui change avec les
sociétés, ce n'est pas paree qu'un enterré vif de 1959 dia-
2. Notons que c'eet ausei par e la ¡ante k Luther » que le m'emir
Niemaller — un grand bourgeois — fut, lui, dans la Réeistance...
3. hfontrer comment, dans les familles bourgeoises, les « bonnes habi.
tudes » reetent lorsque l'esprit a disparu, comment les gestes eurvivent
ä l'effondrement de la foi, c'est le eujet des Buddenbrooks ; on y volt
précisément la Bible anceetrale lk oh on ne penas depuis longtemps que
bilans. Le premier Acte des Séquestrds, c'est un peu lee cent premieree
pagee des Buddenbrooks.
« LES SEQUESTRES D'ALTONA 125

logue avec le tribunal inconnu du XXX' siècle que le specta-


teur a l'impression, pour ne pas dire la convietion, (tue le
monde ehange, l'homme changeant le monde et le monde
changeant l'homme. Sartre a manqué lä ce qu'il a mieux
réussi dans d'autres pièces. Jamais le problème ne fut moins
« distancé », la campagne de Russie de 1943 est beaucoup
trop proche encore, on a le nez collé sur ce morceau
d'Histoire qui est ä peine entré dans l'Histoire. Sartre a-t-il
vraiment pensé égaler quelque Cercle de craie caucasien ?
Ce qui coupe court enfin ä toute « distanciation », ä tout
« effet d'étrangeté » — c'est le tragique. Si on fait corps avec
les fantasmes de Frantz, on ne peut voir son cas (à savoir
avec son « éducation », le seul acte libre, voulu, qu'il ait
commis l'a mis au ban de l'humanité) it la manière d'un
ethnologue considérant les moeurs curieuses et barbares d'une
société abolie. Sartre avait ici une ressouree : son metteur
en scène — car il y a des indications comiques dans le texte.
Si le comique, le grotesque avaient été étoffés aux dépens
du tragique, si le sociologique, parallèlement, l'avait Aé aux
dépens du psychologique, peut-étre la mise en scène aurait-
elle « dégagé » quelque chose qui approchät des ambitions
déclarées de l'auteur; car aujourd'hui une pièce de dénon-
ciation entièrement tragique recéle obligatoirement une part,
non de mythe, mais de mystification.
Un entre moment de la pièce efit été également gagné it étre
sorti avec grand intérét : c'est celui oü Johanna, après avoir
vainement tenté de soulever ce noeud de vipères de l'intérieur
et de « délirer à deux » avec son beau-frère, part sur la pointe
des pieds, mais emmenant son man, abandonnant cette bour.
geoisie.l ji son ignominie et ä sa folie (la folie ne valant
pas mieux que l'ignominie), osant étre une simple femme,
« ni forte ni faible », osant vivre, enfin. Malheureusement,
cette victoire de la santé et du bon sens, rare ehez Sartre
qu'on se rappelle la sortie d'Oreste dans Les Mouches,
eelle de Götz, celle de Hugo dans Les Mains sales... —
passe inapercue, recouverte par la fin ehronologique : deux
cadavres, la montée ä l'étage d'une petite sotte qui n'a rico
compris et va prendre la relève, et la bande magnétique qui
poursuit dans l'éternité le délire de justification. Quelle peur,
chez Sartre, de l'issue positive !
Choquerait-on Sartre en disant qu'il n'a jamais vraiment
réfléchi aux moyens propres du théätre? II ne voit pas de rai-
son, modifiant ses idées, de modifier sa dramaturgie (laquelle
ANDRE GISSELBRECHT
126

est on ne peut plus traditionnelle). Mais peut-on faire l'un


Les Séquestrés d'Altona sont un drame
sans Faatre ? Or,
bourgeois; l'enveloppe — la forme théätrale — n'est pas
de Cure! : c'est
si éloignée de Dumas fils ou de François
l'histoire de famille. Thatralement, Les Séquestrés évoquent
une carcasse vide, périmée, qui survit ä
l'actualité profonde
du sujet. En termes extensifs, c'est du Boulevard. Avec des
personnages bavards qui n'agissent que par le langage, qui
ne savent que faire de leur corps, qui se trainent, en discou-
rant, de fauteuil en fauteuil; des costumes sans signification
(pourquoi les ferrtmes ont-elles des robes de cocktail ?); un
décor laid sous prétexte, sans doute, que la réalité l'est —
alors que le théätre se doit de créer des ob jets d'art drama-a
tiques, des images belles. Où est ici l'art du theätre ? Il
été surabondamment prouve que le Boulevard s'accommode
on ne peut mieux de la métaphysique; le theätre matéria-
liste, non.
Relisant bis ce que Sartre pense du théätre populaire,
et comparant ä ce qu'il bit ou laisse faire, on se demande
s'il pourra longtemps supporter la contradiction, ou s'il
reviendra au thatre. II pense, 1 0 que « le théätre popu-
laire ne peut pas étre un thatre psychologique », 2 qu'il
faut revenir à la grande tradition théätrale d'avant l'époque
bourgeoise, 30 qu'il faut écrire pour le peuple. Comme
est lucide, ii signale que dans Le Diable et le Bon Dieu
le public bourgeois a tout naturellement retrouvé « son pro-
blème : le problème politique ». Je ne sais ce que le public
d'Anouilh, voire de Marcel Achard — puisque Sartre a voulu
« un grand theätre, un grand public », et pas une salle
d'avant-garde -- aura trouvé dans Les Séquestrés d'Altona,
sinon l'illusion d'avoir pensé un moment par procuration;
mais ä coup sir, Sartre laisse plus que jamais le bourgeois
juge du bourgeois. C'est bien une affaire de famille.
Jean-Paul Sartre a toujours considéré le thatre comme un
exutoire ä une surabondance d'idées. La réussite n'est venue
que lorsque l'idée était unique : Huis.clos, ou lorsqu'il
avait le minimum de philosophie : La p... respectueuse. Or,
prendre dix problémes — ici la mort, l'amour, la beaute, la
responsabilité, les rapports père-fils 4, etc. — attribuer ä cha-
cun son contingent de repliques, et mélanger, cela ne fait pas
3 bis. Par exemple dans l'interview donnée 6 Theeltre Populaire.
4. Et jusqu'a une psychanalyse du cinéma et de la atar, style Edgar
Morin...
« LES SEQUESTRES D'ALTONA n 127

ä sol seul du thatre. Les Séquestrés d'Altona fourmillent


de possibilités dramatiques pourtant, d'idées : l'idée du
caveau ouvert sur un univers nauseabond en trajo de pourrir;
l'idée de la séquestration, chätiment immanent d'un claustro-
phobe; celle de la succession : la pièce n'est que le règle-
ment par le père de sa succession, en six mois de « sursis »;
celle de la confrontation avec le fils, qui est en meine temps
la minute de vérite et le moment où on fait les comptes
(« j'arrete le compte et je fais l'addition »). Mais rien de
tout cela, sauf les retrouvailles, n'est réalisé dramatiquement;
pire, l'attention du spectateur est retenue par des ficelles
d'intrigue qui, pour Sartre, sont évidemment de troisième
importance : Johanna montera-t-elle chez Frantz, couchera-
t-elle avec lui, saura-t-il la vérité ?
Interrogé sur la question : pourquoi avoir choisi le drame
plutót que le roman ? Sartre n'a pas, ä mon sens, donné
de réponse convaincante. La veritable, n'est-elle pas que le
théätre, seul, permet d'imposer ses idees ä un groupe de
séquestres, volontaires, s'entend, qui s'appellent les specta-
teurs ? Le malheur, en la circonstance, c'est que la pièce
n'est pas jouée; un comble : elle semble plus scénique ä
la lecture... Or, il est vain d'esperer que ce qui n'a pas porté
sur les sens au théätre fera son chemin ä la relecture : une
pièce court sa chance en une soirée, c'est la dure loi du
theátre. Mille idées profondes n'y peuvent rien.
Les Séquestrés d'Altona sont une « rentrée », mais c'est
une rentrée philosophique. Le philosophe perce partout,
il tient ses personnages au bout de fils qui sont ses idées,
les thèmes sartriens. vient que ces personnages, mal-
gré leur insertion historique precise, sont foncièrement
abstraits? En premier heu, tout est expliqué plus que
montré. L'auteur donne, avec le fait, le commentaire, la
moralité. Exemple : « Cette famille a perdu ses raisons
de vivre, mais elle a garde ses bonnes habitudes. » C'est
spécialement Johanna qui joue ce róle, parce qu'elle instruit
le procès de la famille et que la pièce consiste pour moitie
dans sa découverte progressive du jeu captateur du père. En
second lieu, les personnages de Sartre n'ont jamais tant appar-
tenu ä leur auteur; la logique de leur développement n'est
pas la leur, c'est celle des idées de Sartre. Avant l'officier
nazi qui ne fut pas nazi, on reconnait le personnage saz-
trien : c'est lui, on le connait, le bätard, l'« irrécupérable »;
il y a d'abord lui, et ensuite notre époque, d'oü plusieurs
128 ANDRE GISSELBRECHT

conséquences curieuses : on entendra des formules qui ne


peuvent étre pleinement saisies que pour qui connait
L'Etre et le Néant (« la femme, piège ä beauté », « des
bateaux, ça jastifte ? », « vous avez été ma cause et mon
destin jusqu'au hont », et tant d'autres). On verra des
jeux de scène qui ne sont que les équivalents matériels des
idées : pour figurer le désir de Frantz d'arreter le temps
l'instant d'innocence, de la défaite et de la ruine, Sartre
le fera casser sa montre; pour figurer que les hommes d'apres-
demain figeront nos actes, notre earactère dan» une essence
étemelle (il était cela...) on branehe « en direct » un magné-
tophone...5 D'autres formules ne sont que de la philosophie
imagee : « ils ont déplié ta vie », « nous vivons en résidence
surveillée »6. Certains symboles sont si intellectuels que le
speetateur non averti ne peut les saisir : tels les erabes,
images de la liberté solidifiée en chose, en conerétion miné-
rale, identiques aux vitres, où paroles et actes s'imprintent
sous forme definitive et irrévocable.
II y a aussi, non moins curieuses, genantes, les reitetions
excessives du philosophe qui veut, au théätre, se faire par-.
donner et ouhlier. Une phobie de la tirade (sauf deux ou
trois de Frantz assez reussies) qui est antiréaliste : on
se soulage parfois, tont naturellement, par la tirade. Un clia-
logue-mitrailleuse, des répliques d'une briéveté forcée; des
jeux de scène surprenants, pour « faire thatre » : les
rnédailles en chocolat. Ou des plaisanteries destinées š « faire
concret ». Des mots de thatre, de philosophe, qui font sourire
(« Je ne suis pas un vieillard d'avenir... »), ou de boulevar-
dier : « Je vais comparer... » Un ensemble tout de eérébra-
lité, des personnages en état de constante agressivité, la guerre
de tous contre tous, sans une plage d'abandon, tules griffes
dehors; le mot méme d'amour est un coup de pistolet. « On
ne peut émouvoir, dit Sartre, qu'avec de vrais problèmes ».
Emouvoir ? On voudrait bien etre ému; on a beau se dire
« non-aristotélicien », comme Brecht, le beau théätre a pour
ressorts, jusqu'à nouvel ordre, la crainte et la pitié. Sartre
ne frappe qu'à la téte, et encore frappe-t-il, pour faire vrai-
ment mouche, trop de coups ä la fois.

5. A la mode comme technique moderne des e peroles gelées : voir


La Pille Rose-Marie, Lea Liaisons dangereuses...
6. Il y a également jeu sur la mort veritable et la mort civile de Frantz,
nur la 6 résidence eurveillée a et Fezietence solle le regard des autree.
« LES SEQUESTRES IYALTONA » 129

Que reste-t-il done ? Des idées, des idées. En abondance,


en vrac. Beaucoup sont ä la limite des nätres, lä oi elles
peuvent aussi bien verser dans l'idéalisme; ä la limite de
la lucidité supréme et de la eonfusion nouvelle. C'est ce qu'II
reste it examiner. Les Séquestrés d'Altona marquent-ils le
triomphe de l'Existentialisme ou son dépassement ?
André GISSELBRECHT.
(A suivre.)

REPANDRE ET ENRICHIR LE MARXISME, C'EST LE BUT


QUE S'ASSIGNE LA NOUVELLE CRITIQUE
ACTUALITES

CHRONIQUE DES IDEES

FREDERIC JOLIOT-CURIE
OU LE PROBABLE

Malgré ses découvertes et ses inventions, une partie de l'humanité


du XX° siècle est inquiète : cette angoisse est-elle la prescience
d'une extinction de l'espèce ? L'homme n'aurait-il pas d'avenir ? A
cette question, lean Orce!, — dans un article publié sur Frédéric
lohnt-Curie au moment oit ¡'Académie des Sciences de ¡'U.R.S.S.
baptise du nom de ce savant franceis l'un des cretères photogra-
phie par le MAS. —, nous aide à trouver les éléments d'une
réponse mentiste*. Les relexions qui vont suivre s'en inspirent
largement.
Que tu brilles enfin, terme pur de sa course I a
Paul VALERY.

Maintenant, sur une viste demi-sphère, l'inconnu est delimité,


dénombré, nommé. Pie Tsiolkovsky, Monts Lomonossov, Cratere Joliot-
Curie : l'espace exploré consacre la gloire de ces existenees humaines
qui furent en route vers une entre vie.
Ainsi se renouvelle le réve antique de l'apothéose — César devenant
étoile. Ces noms fixés seront, aus descendants des hommes amuele,
comme le eaillou qu'un savant ramasse et qui, dans le creus de sa main,
fui park d'un äge de la Terre.
— Qu'en savez-vous ?
Il est vrai. Mais nous pereevons la lumière d'étoiles mortes. Méme
si notre langage devenait incompréhensible, m'eme si l'humanité, con-

a Sean Cruel. darla La Pensad, oct. 1959, numero epe-cial nur FrAdéric
foliot-Curie.
ACTUALITES 131

trainte pone assurer sa eonservation d'emigser sur une planète d'une


étoile lointaine quittait ce monde solaire, mime alosa Feruvre dea hommes
d'aueourd'hui, ¿tape necee:seise dans l'effort de l'espece pour le progrès,
aurvivrait dans ses prolongements.
Ce qu'aura ¿té Joliot, ce qu'auront ¿té — miesen : ce qu'auront !Me
les hommes de ce temps — aura construit ce que seront les hommes
de demain. Par l'ceuvre, ils vivent. lis sont indéfiniment actuels. Que
d'aventures, de songes, d'inventions, d'erreurs, de combate., de raisons, de
souffrances, de joies pour etre ce que devient l'humanité
L'éternité, disait Joliot, n'esteelle pas la anille vivante et percep-
tible qui relie jusqu'ä nous les ehoses et les ¿tres qui se firent et
vécurent sur rette teere ? •
Mourir ? — interroge Aragon dans l'epilogue de La Semaine
Sainte. Qu'estece que cela signifie done mourir ? On ne meurt pas, puis-
qu'il y a les autres. Et ce qu'on a pensé, cru, aimé, si fortement, si
passionnement, reverdit avec ceux qui viennent, ces enfants dont le cospe
et rime grandissent, se font ä leur tour sensibles 1 l'air du printemps,
la bonté, ä la douceur des soles.
Au terme de sa vie . Goethe, scientifique et poète, considérant
totalité de l'existant, y découvrait le Cosmos au sens gree : ordre et
beaute. Sa confiance en la science fondait ä ses yeux la loi moral; car
le vrai est raison de vivre et principe d'action feconde

Anean etre ne peut ialsimer au Néant.


En bous Iéternité poursuit son mouvement,
»ans tEtre avec bonheur maintiens ton existence.
L'Eire est éternité; car ii y a des tors
Preservant a :limeis les tirantes richesses
Doni le Tout s'es* paré.

Minara et deviens : l'individu, s'il reconnait la continuité indifini-


ment mouvante du cosmos et de rhumanité, accepte la mort non comme
une fin, mass comme une continuation de la vie.
• L'un de nous est parti, écrivait Frederic Joliot-Curie après la mort
d'hiele. Je partirai ì mon tour, mais notre täche est achevée si nono
anona pu, avant de disparaitre, formen des gens qui nous remplaceront,
qui poursuivront l'ceuvre entreprise.
Ainsi, le rationalisme moderne renouvellm-il, par la pensée et daos
la predique, l'ethique de la plus haute tradition.

Le passé m'a revele la construction de l'Avenir.–


Pierre TEILHARD DE CHARDIN, CEuvres, V, 13.

Dann l'ordre des savants, on ne voit personne au-dessme de Joliot-


Carie. Nul ne fut plus perspicace, plus lumineux, plus universel. Nul
n'altea plus de raison it plus d'audace, plus de modestie ele plus de
noblesse. II a gardé une eonfiance entiese dann le pouvoir Ilumina de
132 PIERRE JUQUIN

connaissance. En participant ä l'effort collectif des hommes pour le pro-


gres, il a lié la pensée ä l'action.
L'année 1959 est celle du eentenaire de l'ouvrage de Darwin, L'origine
des es peces par voie de séleetion naturelle. Le darwinisme a cessé d'étre
une explication théorique universelle du monde des etres vivants. Mais
ii donna un elan aux seienees de la vie, en apportant un faisceau de
preuves it la these de l'évolution des especes. Buffon ou Goethe avaient
entrevu le transformisme; Lainarek en avait developpe Pidée. Mais
Goethe lot raffle par les savants, ses contemporains; les travaux de
Lamarek furent, de son vivant, éclipsés par la gloire de Cuvier. II n'y a
done guère plus de cent ans que l'homme a reeonnu qu'il existe une
genese des espèces vivantes, et que l'humanité, bin d'étre juxtaposée
au reste du monde vivant, forme le dernier en date dea rameaux qu'il
a poussés.
Aujourd'hui l'idee de l'évolution organique est admise. Est-ce à dice
que nous ne soyons pas tris ignorants au sujet des etres vivants ? Nous
sommes réduits pour leur étude ä l'observation d'un seul spécimen,
/a vie sur Terre (limitation spatiale), ce a ras ii n'ayant probablement
pas atteint son plein développement (limilation temporelle).
Néanmoins, les phénomènes de sédimentation et de fossilisation
fournissent une base ä la connaissance de l'evolution organique. C'est
ainsi que nos connaissances sur la genese humaine ont été précisées par
l'exploration des depäts dun anejen lar qui, depuis le début de l'époque
quaternaire, recouvrait, au Tanganyika, une surface aujourd'hui déser-
tique. « Pendant plus de Sept cent mille ans ce lar a été soumis ä des
fluctuations cycliques de niveau et d'extension, liées aux importantes
variations climatiques de la période quaternaire. Des depias sédimen-
taires s'y sont accumulés et l'ont cornhle progressivement, enfouissant,
avec des ossements d'animaux sauvages qui vivaient sur ses bords, les
outillages de pierre des populations humaines riveraines suecessives. Ces
dépäts ont été, à une époque relativement récente (quelques dizaines de
millénaires), profondément entaillés par le réseau hydrographique actuel
et ils apparaissent maintenant en coupe sur près de cent cinquante mètres
d'épaisseur, au flaue des profonde ravinements de la gorge d'Oldoway.
L'étude des depäts a permis de reconnaitre la suceession complete
des formations géologiques quaternaires, la sueeession des faunes corres-
pondantes, la surnession des outillages lithiques en place, c'est .à-dire des
industries préhistoriques caraetéristiques des stades évolutifs de l'homo.
Le philosophe médile sur la relation entre Feire vivant et ce milieu
nature] qui, après avoir été son berceau, lui irrt de sépulture.
Dans ce gisement paléontologique viennent d'étre découverts les restes
d'un des plus anciens artisans de l'« äge de pierre o. Cette découverte
confirme la localisation du « berceau de l'humanite o en Afrique. Elle
précise la chronologie de Panthropogenèse.
A ce sujet, ii eonvient de formaler une observation sur laquelle
insistait Joliot. Nos enfants s'émerveillent d'un conte où une princesse
dort cent ans. Pompéi a été ensevelie en 79 de notre ere : cela fait

1. Profeseeur C. Arambourg, Le Figaro littéraire.


ACTUALIT ES 133

soixante générations — et nous appelnns cela l'Antiquité ! Mais cent


einquante metres de terrain au Tanganyika immobilisent sous nos yeux
Sept cent mille ans 1 évolution hurnaine !
Ce rapproehement nous fait prendre conscience d'un changement
d'ordre. La seience, selon qu'elle considère la vie individuelle, le dévelop-
pement historique, 1 volution organique ou la forrnation de l'univers,
bit se référer ä des échelles de temps de plus en plus grandes. L'histo-
rien dispute pour fixer ä un siede pres les dehuts de la prerniere
dynastie babylonienne, et cela Ini parait constituer le maximum de l'im-
précision. Le géologue « saue » l'áge de la Terre entre les deux bornes
inférieure et supérienre de tesis milliards et cinq milliards d'années.
L'unité choisie par l'historien le plus imprécis est dix millions de fois
plus petite que rette unité géologique. Quelle gymnastique l'esprit bit-il
accomplis pour passer du raisonnement quotidien ou historique au rai-
sonnement biologique ou glologique ! Mais seul ce rapport ä une erhelle
de temps géologique ou hiologique des transformations de l'humanité
que nous pouvons vivre ou connaitre avec une précision historique per-
met de les sauer. II s'en dégage deux conelusions principales.
1° L'évolution est un progrès. Relisons Diderot sur l'interprétation
de la nature ou Goethe sur le granit mime sous une forme eneore
confine, l'idée d'évolution a enthousiasmé les philosophes en apportant
sudle justification seientifique ä l'optimisme. Pour nous tenir ä l'évolution
organique, nous constatons que « les organismes, issus de sourees peo
nombreuses, ont acquis une complexité qui est allée en croissant au cours
des äges par acquisition d'organes de mieux en mieux adaptés ir des
fonctions précises. o Complication, done perfectionnement. Or, litre le
mojos parfait est aussi le plus anejen. Qu'est-ce alors que l'Homme,
sinon « le dernier produit de la nature qui se depasse toujours Et
eet Homme ne dimmobilise pas dass une forme dose, mais etre évoltv
ti/, donc perfectible, s'ouvre vers un progres pratiquement indéfini.
Que reste-il dans rette perspective des philosophies o occidentales o .du
déclin au de l'éternel retour ?
Faisons un pas de plus. Les premiers hommes « artisans o remontent
Sept ou huit cents millénaires. L'homme « savant o actuel a pris nais-
sance il y a quarante mille ans. Notre perspective historique ne depasse
guere six mille ans. Mais l'évolution entiere de l'humanité représente,
par rapport aux einq cent millions d'années des temps fossiliféres, un
dd instantané o de l'ordre du 1/1000°. D'on cette conclusion
2° L'homme est le nouveau-ne de la nature; son progrbs ne fait que
commenver. Diderot avait eu rette intuition. Joliot écrit « Ce simple
ealcul fait apparaitre l'extreme jeunesse de l'humanité pensante, et peut
expliquer dans une certaine mesure les lautes qu'elle a commises et
qu'helas ! elle eommet encore. o A deux cents générations de la pré.
histoire, ä momo d un million d'années du premier homme veritable,
l'humanité en est ä ses premiers balbutiernents.
— Gigantesque extrapolatiqn...

2. 11. et G. 'Pernier, La Torre, Encyclopédie de la Pléiade.


3. Goethe, Wtnekelmann, 1805.
134 PIERRE JUQUIN

Si le seienee • ,lévoil à l'homme une immensité en arriitze de lui,


idee n'indique qu'une nutre immensité ne a'ouvre pm( llevad t lui. La sir
probable d'un ramean vivant de dimennions rnoyennes se ehifire par
disaines de millions d'al:lace. Plus géniralement, la durée probable (Ir
la vie eur notre planea tinturad etre évaluée it des millar, ole milliarde
d'aneas. Den esp?ire, disparaiement, mais ole& espices vivantes emerieures
se forment
— Une question denorure : l'évolution orgenique pentelle aller phu
bin ? Ne n'est -elle pes arrietie en ruluninent dans l'Homo:u ?
Les Munir, afrieninen nona rivelent, muillon par maillon, une ehainr
lieolntive par ',muelle la vie progresa de redi gan prionitif Ellomo
sapiens. Et, sil efl vrni que u depuis In préhistoire jusqu'Oil non jotas
Eintervalle de teonpe trop restreint pote qu'une évolution sensible
de nota me-o-animen:: ole penar nit pu se prooduire et que, il y • quel-
qua erootainen de gire: ratio/no !Intime e: bid organiquement peto different
de re qu'il est aujourd'hui e (Jalint), — du moinio eonstatonemous dan»
evite conde perioole un areroinnement prooligieux den moyenm d'artion de
l'Inmunda sur le monde mntériel. Or, l'évolution des 6tre valonen rémulte
de l'addition sur de longevo duries d'une nuereolgion d'infintes Modifica.
timos élémentaires. Le 'domé peluda in i l'avenir.
A ee polio ole Ealodyme tui doute se présente 1 l'enprit.
La dure d'un plan neptennal, 6Ievant de 60 % la produrtion icono(
enique de l'Immanité nur 1 . 6° ole la 'l'erre, aprésenle I '100.600«
duna houlie depnie lino premiers bommem ole l'Oldoway, l 100.01)0 omr
de Pivohttion organill o? passe, une frartion encere plus intime du
développement 'mur de la vio. Unni rette pereertive qui la rícluit
peiir. Parejura hurnoine a-helle un sens?
L'espere humaine eompand netnellement plueieurs
vidu.. Qui dome lillt Pnetion ole domine millierdieme partir de l'houna.
nité nInflue sur le ¡orugas d'ensemble ? Et m'unid, avoquer en donde
rutina de notre artion, e'ent ignorer le carneare epéeifique de l'evo-olla(
tion Inomaine. Au polint de vine omatoonique, l'honoro: oliffere peu de,
entres grande primates : ',clon les criares ordinaires de la elauifieation
enologique, Non grooupe repanente une pelitos ronquee dann lee emires
de la '7st:4o/efigie. L'homme patinan', quelque jrune qu'il owit, oreupe
une plaer pro: pondérenle parmi les nutres vivents. Son torigindlité anide
Jans un double pouvoir de conmemore et de volonté grite euquel, ¡n'Al-
pino:051 rumio/dé, In direetion, l'effet des (orees de le nalure, ii peilt,
camine dit Engels dann l'Anti-Niihring. les transformer a de maitressee
démoninquesmu, arvantea doeilee u. Depuis qu'un (le sea ancitres a vil
jadia en lui l'étineelle: qui devait lui permettre de transforme/ un enillon
en outd ou en arme en le taillant, l'homme est devenu le eral etre
eatudole de oundifier lea eireonstances exarieures par au volont6 rifléehie.

-1. Nona ii'abordo,. pan dan» ces rolen-irguen It prol n Pone d'unn unidifiea.
Con brinuplo pouvunt intervenir duna nolro ora i1110 HOIlLire ; contraironiord
ano negal rutilo almolueri n le ou len slivilunr sovh'I u l ul O envi
'munid In poamibilin, mor l'Inmune de n'eviider lierm do mon nvolkne, Nona
Il ' o.runitIon. pan la flunation ate re0110111,,a ennrgeni) ulos, nur jeäll
lirio) rdonline lem condumio!. de Julia ludido cité, p. 20 el Sois.).
ACTU 41,1TES 135

Pouvant asir toujourtz plus effieseement !Mn la nature et la wie, l'homme


porsetle, ahrolument reut ‚laus le ehetrip do nutre expérienee, un pouvoir
eroirsant de meditier conseiernment zum evolution. S'il cal vrai que
l'homme est la Zero de l'évolution, en« aurtout au 911t111 que Ii. nature
parvient en Ini ä la eonreienee d'elle-merue. C'est pourquoi l'avenir
de rezipier lt lllll eine dépend non reulernen( des forres naturelles, man,
rund dr eette forte redchie l'aetivité de l'élernent1111M711 n 111.

Paul Langevin voyait déjä dann reue eoneeption ivolutionniste


l'arsine done a morale appuyée sur Ire re gnha g s de la avienen a. Cette
morale etahlit une sol ¡titirité étroite entre les générationn tmeeersives,
man cuasi entre l'individu et la eolleetivité, puisque eltaeun de nous
n'est qu'un des ekelente de rette trausmission et que l'extraordinaire
reetil du passe einnine l'extroordinaire etendue de l'avenir tont que, au
forol, flau, (sons !es mernes aseendants et totem les minner deseen-
(K n 113

danta... L'avenir Ile l'espeee de t iend de Inri ion wohinleire, Phornme cal
lui amed tut etemeid important dans la znamhe du monde iP Ainsi, la
reiencee f ie.i .eIle rette mortzle qu'illustrent les eoneeptionn et la wie de
Frederie Jehot-Curie.

o Vainrre s'appuie etw la fraternité..


Paul ELUARD.
L'examen de plusieurs loir du progrés humnin préeire non remarques.
Le premier enntetere de Pevolution organique ent rirreversibilite. A
quelque point de vue qu'on se ¡ihtee, la ligue genérale impuls le proto-
pfitsuite esst progressive nudgre °erlahier ondulat ions. Prntiquement, Amt
sur rette loi que le geologue s'aippuie pinn etablir une eichene st roh.
gro duque. Sous rémerve que nulle entasirophe detruise notre lignée,
en petzt enoneer rette loi, qui részune les definitiona prieidentes
La progr;•11 l.Ilrn Ofl eßt globalemord irreverüble.
L'applieation au monde biologique des erhellet, de tempez géologiques
• eonduit it 1m, netion de taus den volution. Dann un méme tempa geolo-
gique, des organismes evoluent wes !ltpilleturnt, d'autres prerque par.
Pour llll litunaine, elle seit un rythine neeelene. De zneme que sur
l'érhiquier en, doublant dans ehmute rase le nombre de grains de INIC, en
arrive rapidement ä de& ordres de grandeur presque ininnighieblex, le
Laux d'evolution de II nemble ereitre eumme une fonetion expo-
nentielle.
Si la notion . 11t01111 . reinonte ii l'Antiquilé, ii talkt — rappelnit
111

Jolint — attendre zilus de singt sieeles pilar qu'elle s'ilevät au rang


ditypethere reientitiqlle, et e'ert neuleinent verr 1 .9011 qu'en prou que
la matiere it une stnletztre distenlinue. Une nuit nueli longue Werftnla
entre l'experienee de Thnles stur l'attraetion des rerpr ligers per l'andtre
freite et la premiere repétition et extension de celle-ei au dix-huitieme
▪ Or, tolehmen dizainer d'annier etw suffi, eines eer
pour que la seieure der ahornes et teile. de Peileekirdie eettnieurent le

5. Conkreme pronom.:1k au Oroutze Frateruol de Mneeignenton, Del.


136 PIERRE JUQUIN

développement dont les applications retentissent sur notre vie. L'an-


née 1959 marque le cinquantième anniversaire de la traversée de la
Manche par Bleriot : il a fallu attendre des milliers d'années pour que
l'homme pst réaliser son réve de voler dans Pair comme les oiseaux.
Or, en 1959, deux ans après avoir lancé pour la première foja un pro-
jeetile qui ne retombe pes, l'homme peut faire quince à un appareil
le champ d'action de l'attraction terrestre pour le diriger vers la Zone
d'attraction d'autre corps de son système solaire; déjà les états-majors
réduisent les programmes d'aviation militaire. L'échelle mime de l'expé-
rimentation scientifique croit constamment : l'accélérateur de panieules
du C.E.R.N. correspond à une ichelle d'expérimentation mille fois plus
grande que dans la période on Frédéric et leine Joliot-Curie reeurent
le prix Nobel de chimie, — il y a vingt.cinq ans. La consommation
d'énergie, Pampletir et la vitesse des cominunications, l'extension a
l'échelle planétaire des connaissanees et des problèmes dans tous les
domaines ne se différencient pas momo des progras antérieurs par leur
rapidité accrue. Résumons-nous : /e progres hum.ain croft comme une
fonction exponentielle.
Mais ce progres irreversible et accéléré est-il orienté ? Peut . on dès
maintenant distinguer en lui des ligues de force qui permettent de pré-
voir l'évolution prochaine de l'homme ? II semble qu'on puisse recon-
naitre au moins deux bis
1° Le progrès humain tend vers la maitrise de taut le .41 par
la raison.
2 0 Le progrès humain tend vers l'association toujours plus
différencies.
En pénétrant, ainsi que le voulait Descartes, les « secrets de fabri-
eation o de la nature, l'homme devient comme maitre du monde matériel.
Par l'élargissement et l'approfondissement de ses connaissances, l'huma-
nité se réalise elle .inéme sebo sa loi spécifique.
Mais cene gigantesque entreprise ne peut itre menée à bien que par
des groupes humains toujours plus vastes. A l'époque des ehercheurs
isolés a succédé, au dix-neuviime siècle, le temps des laboratoires. Aujour-
dlui, la rnéthode scientifique requiert un champ d'application toujours
plus large; dans la liaison et la fécondation réciproque de toutes les
branches du savoir et de la technique, les expériences doivent itre multi-
pliées pour accumuler les observations et les mesures, exploiter vite et
complètement toutes les idées, ouvrir d'innombrables fenitres sur rin-
eronnie; il faut en mime temps mettre en ordre les découvertes et lea
généraliser par la théorie, tout en multipliant les hypothases suscep-
tibles dengendrer de nouvelles conquites. La connaissanee devient Pceuvre
d'un nombre croissant de cerveaux : au stade auquel nous parvenons,
elle devient l'oeuvre des nations, et mime de l'humanité entiere.
La biologie nous permet de préciser cene loi. Ce qui permet Pappe-
rition de formes nouvelles et plus hautes de la sie, c'est, nous Pavons
su, l'association et l'entraide des individus ennstilnes par la différencia-
tion progressive d'éléments primitivement identiques. Ainsi l'humanité
tend-elle à se o soeiaheer » en se différenciant. Par ce double mouvement,
ACTUALITES 137

qui accroit sa maitrise rationnelle sur le monde matériel, elle progresar


Vers une libération plus eomplète.
La biologie nous rappelle aussi la loi d'effort que nous avons déjà
reconnue : Le pro grès humain est conditionné par l'effort de l'humanité
pour faire agir ses lois.
Formulons, pour conclure, une hypothèse. — La guerre, dont la
puissance dévastatrice augmente elle aussi comme une fonction expo-
nentielle, peut mettre en danger la survie méme de l'humanité. La
pollution de Patmosphère, les carentes sanitaires menacent en santé.
L'avancement rapide des connaissances nécessite le développement d'une
libre recherche dotée de puissants moyens d'action et stimulée par la
cireulation des hommes et des idées sur la planète. II nécessite une
péclagogie adaptée et généralisée permettant la plus efficaee participation
la recherche commune du plus grand nombre de cerveaux. II nécessite,
en conséquence, une libération matérielle aussi complète que possible
de tous les hommes.
Il est nécessaire d'empieher que la science, détournée pour des
intérets particuliers, ne dévie vers des buts susceptibles d'engendrer une
eatastrophe et d'organiser l'effort collectif de tous les hommes pour le
progrès. L'établissement de la paix et une démocratisation toujours plus
profonde des sociétés humaines, développant au maximum l'initiative
créatrice de tous les citoyens, sant done, plus encare que de nobles
aspirations, des conditions du progrès de l'humanité.
a Il faut tenir compte — remarquait Joliot après le lancement du
premier spoutnik — (...) du fait qu'en U.R.S.S. le peuple taut entier
se livre à un travail gigantesque et comprend que la libération de
l'homme, l'élévation véritahle du bien-étre des hommes exigent des
efforts gigantesques dans le domaine de la seienee et de la technique.
Bien plus, il faut tenir compte (...) de la a courbe du développement
de la science et de la technique soviétique a au eours des dernières
décennies (...). Au début, il y a eu une période de formation des cadres
scientifiques, de criation duce base matérielle scientifique, et la courbe
s'est élevée done façon relativement lente. Puls elle a commencé
s'élever de plus en plus vite et à un certain moment elle a monté d'une
façon inouie. C'est HI la loi de développement de la SOCiéié nouvelle...
Les voies mémes du développement de la scienee et de la technique
dans les pays socialistes se différenciant de celles des autres pays.
Cette remarque inspire notre hypothèse : la loi de développement
de la société et de l'économie socialistes est la acule loi de développement
social et économique qui s'harmonise dialectiquement avec la loi expo-
nentielle du progrès humain. Les prochaines années vèrifieront cette
hypothèse si elles voient s'al firmer le dépassement des payo capitalistes
par ¡'U.R.S.S.

Pierre JUQUIN.

UN ABONNEMENT D'UN AN A LA NOUVELLE CRITIQUE


CONSTITUE AUSSI UN CADEAU DE QUALITE A FAIRE A UN AMI
138 JEAN-MARC AUCLIY

CINEMA

CINEMA D'AUTEUR

Le Visage de Bergman, North by Northecest de Hitchcock


Les Cendres et le Diamant de Wajda

11 n'y a ni crime ni delit, ni hasard ni paradoxe ä rapproeher deux


auteurs aussi opposés que Bergman et Hitchcock. Le o philosophe a sui-
dois, squelettique et tourmenté, est tout proche du conteur américain,
obese et obsédé.
D'abord par la magie d'un langage personnel, ce pouvoir de fasei-
nation esthétique qui fait d'eux des hypnotiseurs. Que Bergman traite
les sujeta de son cceur et qu'Hitcheock tourne n'importe quelle histoire
ne change rien im la marque que chacun imprime ä son oeuvre.
Le voisinage est beauroup plus profond par une application striete
du principe des vates communicants. Bergman est un penseur, égaré
en lui-meme, secroche ses paraboles et interrogations sur l'homme,
mi, raune, la sie, la mort, Dien, la conscienee, la nostalgie du temps
qui passe, etc., comme ä autant de cordes commandant le toesin de
sa métaphysique. Mais riznage est de chair, une question n'est pas
photogénique lorsque personne n'est I pour y répondre et le public
momo que personne, qui ne se sent guere concerné par les brumes soli-
taires de eet esprit nordique rencoigné dans sa tour d'ivoire. Le pouvoir
de Bergman est partout ailleurs que dans o ses idées a, et il le sait
d'ailleurs tres bien, et c'est sans doute ce qu'il a voulu gentiment nous
confirmer avec Le Visage, et c'est cene préméditation, cette distance,
done cet esclavage ä l'égard de sa pensée (distance qui n'intéresse que
hü), qui a empeche le reste de s'épanouir et explique l'échec cif, Visage.
Ce reste, son secret, mais qui n'en est pas un paree qu'il n'y a pes
de seeret, est de faire ceuvre poétique ä partir des éléments concrets
que fournit la nature, — c'est-à-dire des objeto et des corps qu'il
agite, éclaire, enchevetre, immobilise au service d'une recherche passion-
nee de o rythmes. d'impressions, d'atmospheres, de tensions, de diffé-
rence de tons, et de parfums (...), d'états d'émotions et de carac
¿psi, done moniere os: d'une autre, me paraissent présenter de-ters
l'intéret o. II s'agit d'agir non sur l'esprit débranché du spectatenr, mais
sur son imagination, son illusion en éveil, de faire sourdre le merveilleux
de la matiere, de creuser l'épaisseur des masques, de tourner autour
l'affüt de leur vérité (laquelle ? la reponse aux questions ?). Un art
poétique tient toujours de la tauromachie.
Soyons Keas. Les films impurs de Bergman, reus que l'on a appelés
o essais ésotérisrues a, construits et tirés au cordeau d'une
(Le septième Sceau, Le Visage) ou de plusieurs idées-forces (La Prison)
ACTUALITES 139

sont les moins heureux, les plus lointains, hormis eertains fielairs
la magie passe, et qui sont particulièrement absents daus Le Visage. Et
mut naturellement ses ceuvres les plus importantes sant les autres, celles
oü ii s'est laissé aller ä une inspiration plus linéaire et temporelle, et ei)
s'expriment les dons les plus extrémes qui vont du réalisme ì l'insolite
en passant par la psychologie et la fantaisie. D'ailleurs, quelle est la
sonne d'inspiration la plus riehe ? Rico d'autre que l'amour, toujours
l'amour : sordide avec Monika, tragique et déchu dans La Nult des
Forains, étrange et baroque avec Réves de Femmes et Sourires d'une
nur( d'été, nostalgique avec Somarlek, conjugal dans L'Attente des
Fesnnies, maternel dans Au seuil de la vie, jamais superbe ou triomphal,
toujours mort-né, boitillant, miroir aus alouettes, mais brillant méme par
son absence, comme dans Les Fraises sauvages, ce hilan d'une vie oia,
par maligne d'amour, tout est mon et solitude ».
Bergman, puritain torturé et trop lucide, qui ne seas marie lui-méme
qu'à cyuarante et un ans, est eet oiseau fasciné qui san si bien faire de
nous autant d'oiseaux fascinés gräce notamrnent ä son incomparable
cutte du comédien. On touehe ici à l'un des éléments essentiels à tonte
création einématographique, trop souvent négligé par la critique soucieuse
de promotion intellectuelle. o La proximité du visage humain, dit Berg-
man, est eertainement la noblesse et la caractéristique du film.• Pas
seulement le visage, le corps tont entier plastique de Chaplin ou de
Fred Astaire, démarche d'Henry Fonda ou de Gary Cooper, et les corps
de femme (Vadim) et l'art du geste exact elles les comédiens soviétiques.
II s'ensuit que l'aeteur est notre instrument le plus pricieux et que
caméra West que le médiateur de cet instrument.»
Hans Fceuvre de Bergman, le film qui porte justement ce titre,
Le Visage, apparait bien comme une parenthèse de l'auteur s'interrogeant
sur ses hesites. Sous le paradoxe du sorcier-charlatan, la parabais est
claire : tout sorcier, tont Christ qu'il puisse itre, l'homme ne peal aut..
circe dans la société, s'exprimer et triompher que par Fillusion du
eharlatanesque. Bergman sorcier fait son autocritique sur le pstklos. Et
curietasement, l'échee tient non mojes elairernent ä ce que ce film daist
le thime sacrifie l'absolu ä l'apparenee est manqué par l'apparence, par
une insuffisance de magie, par la faildesse des eontre-points formels qui
rappelten' fächeusement d'autres réussites antérieures, notamment Les Soa.-
rices et La Nuit des Forains.

Pour Hitchcock, la démarche est inverse. Si c'est Musset que je cherche


dans Nietzsche, je sois ä l'affilt de Freud chez la comtesse de Ségerr,
recherehe justifiée d'abord par le goiit de la contradiction, ensuite par la
nature du einéma, art du spectacle et non point terrain de méditation. Un
essai, rillnstration d'une thèse abstreite sera toujours émoussée an vaudra
par ses artifices. (Je paraphrase ineonsciemment le sujet mime du Visage).
Mais des flammes d'ineonnu et d'obsession, ces phénomènes inséparables
de l'artiste, passent en points d'orgue alano les ceuvres les plus diverses,
mime lorsque lenco auteurs — comme c'est le cas pour Bergman et
Hitchcock — st situent llana la catégorie individuellste et égocentrique„
140 JEAN-MARC AUCUY

en marge des terres d'élection du plus grand cinima de Griff ith


Wajda, c'est-à-dire des thèmes dérivés du conditionnement social et
humain, avec, sinon un engagement, au moins un sentiment de respon-
sabilité.
Je n'ai ni le loisir ni le goin immodéré daborder à la a métaphy-
sique hitchcockienne n. Mais il est indispensable, connaissant l'existence
de tonte une série d'arriere-plans, de partir soi-méme à leur découverte,
au travers de la jubilation profonde que procurent l'intelligence et le
raffinement constants de ce maitre fabuliste. Cene exploration explique,
unifie, enrichit une ceuvre qui apparait tont aussi bien bigarrée et rocam-
bolesque (Notorious, La Main au Collet. L'Homme qui en savait trop,
Les trente-neuf Marches, Mais qui a tué Harry ?) que rigoureuse et
dépouillée (La Corde, La Loi du Silence, Eaux Coupable), aussi bien
trépidante (tous les o films itinéraires auxquels se rattache North
by Northwest) qu'immobile (Fenitre na' Cour, Crime pailait, Une Femme
disparait), aussi bien mécanique et artificielle (la plupart des a pell-
rices a) que psychologique (Vertigo, L'Ombre d'un Doute, Soupqons).
L'énumération par groupes paralléles et contraires pourrait se poursuivre
longtemps. La classification n'est jamais que relative, sinon arbitraire.
Elle pose en tout cas la diversité fondamentale de rette muvre
neuse. Mais son unité ? Sa perfection méme et sa continuité appellent la
notion d'unité et ne se conçoivent pas sans cercle qui la délimite, &ans
fils qui la tissent.
On aperçoit d'abord les fils concrets, non des procédés, mais des
goíits on des dégoins, des tics, des prédilections qui deviennent des
thèmes. Par exemple, dans North by Northwest, ouvrage de détente, qui
n'apporte ríen par lui-mime, mais au contraire reprend et améliore tonte
une série d'éléments précédemment utilisés. Se retrouvent l'amour des
ixeins et l'horreur des avions; les lunettes, ces filtres; le yertige, l'an-
goisse du vide et du déséquilibre; des héros qui ne sont jamais des
personnages, mais des types (femme idéale, homme filiforme, comédiens
interchangeables), agis plus qu'ils n'agissent; Putilisation réaliste d'un
paysage et d'un décor de luxe, et plus largement le culte du détail vrai
d'autant plus poussé que la situation est plus irréelle; un souci de plaire
au public qui touche ä la morale. Si Hitchcock a fait avec North
by Northwest une sorte de remake de 5 5 colonne, c'est notamment pone
réparer un contresens dans la fin du premier film où ii avait mis en
danger le méchant dont le public savait ne pouvait pas itre sauvé,
et non pas les bims dont il s'agit de savoir cominent ils pourront reue.
Voili quelques-uns des fils qni tissent une toile dont les caractires
extérieurs sant la cohérence, l'exactitude et le modernisme. Or, à nute'.
neue de ce cadre extrémement proche, et en fonction méme de sa proxi-
mité, va pouvoir se tramer l'une des mythologies les plus abstranes qui
se puisse concevoir. Le mythe d'Hitchcock est non point taut l'absurde
que l'invraisemblable, et Yarbitraire it la portée de tous, non par désin-
volture et fantaisie, mais par système, par logique, par raison. Dans ce
monde si vrai, l'invraisemblable est la vérité profonde. II s'agit de la
dégager par une fiction qui dépasse la réalité. Rico n'est posé, rico n'est
sür, tout peut itre à taut instant remis en question, jusqu'à la person.
ACTUALITES 141

nahte mime du heros qui se trouve déplacee, desaxée aus yeux des
autres sinon de lui-mime et doit partir à sa reconquéte. D'oi, compte
tenu de la logique de cet invraisemblable, le principe nécessaire d'nue
machination, engrenage ou guet-apens, dont la cause, au sens juridique
du terme, variera selon le groupe du film et a pu autoriser une sorte
de classification par le fond : elle sera soit une creation née des hasards
au des lois de l'existence (les films-clés : La Loi du SHersee, La Corde
et Eaux Coupable), soit une maehinerie montée par un des personnages
(les polieiers), soit une invention pure de l'auteur (les films légers).
Avec North by Northwest, qui se rattache 1 la derniere categorie,
l'illustration est frappante. Theme : un homme ordinaire (qui subvient
aux besoins d'une mère, de deux ex-épouses et de plusieurs barmen) est
enlevé par un negociant en secrets d'Etat qui le prend pour un autre
nomme Kaplan. Pendant taut le film, Gary Grant est traqué par la
police en taut que lui-mime, et poursuivi par l'espion en taut que
Kaplan. II part done à la reeherche de Kaplan, mais Kaplan n'existe
pas. Et il finira par reprendre le Töle de eet agent imaginaire du contre-
espionnage americain... Ainsi mis ä nu, le fil est tout proche de Vertigo,
Pceuvre précedente, infiniment plus fouillée, oü intervenait l'amour fou
Stewart, detective, surveillait la femme blonde de son client, laquelle
tombait d'un clocher. Mais ce n'est pas elle qu'il avait suivie, et aimée,
c'était une autre. II retrouvait une femme brune qui ressemblait 1 la
victime, qui ne pouvait pas reue, bien sir, rnais qui était l'autre, ce
double qu'il avait suivi et aime. Point capital : cet imbroglio insense
etait dénoué par nous des le milieu du film. Le heros restait seul avec
ses questions qui entrainaient, au cours d'une fin vraiment extraordinaire,
la mort du double dans des circonstances qui correspondaient ì Fappo-
renee de la première chute.
Les prolongements ambigus de semblables themes ne sant pas ä
souligner. Jis apportent ä l'ceuvre d'Hitcheock ce sans quoi sa qualité,
sa continuité et son succès méme seraient non pas telleinent injustifiés
qu'inexplicables : or, tout est toujours dann Hitchcock, sinon justifié,
du moina expliqué...
Le parallele Hitchcock-Bergman peut se cristalliser en un syllogisme.
These : Bergman penseur nous retient par sa poesie. Antithese
d'Hitchcock conteur, nous retenons l'horizon diffus d'un invraisemblable
plus vrai que nature. La synthèse est difficile, car si les extrimes se
rejoignent, si tout est dans taut (et vice-versa...), ce tout-lä n'est pas
complet, il n'y manque pas bin de l'essentiel.

Quoi done ? Ce que Wajda nous apporte sur un plat un peu trop
doré : quelque chose qui tient ä la chaleur communicative des banquets,
un banquet polonais qui chauffe Les Cendres et les Diamants de sea
lueurs päles et de son alcool blanc. Banquet du peuple et de l'histoire
an y fete la libération du joug allemand, la victoire de l'insurrection,
mais aussi la promotion anticipée d'un maire qui se croit déjä ministre
et se fait done appeler a Monsieur le Ministre ». Autour, les cendres
142 JEAN-MARC AUCUY

fument — les cendres du diamant. La direction de la résistance inté- 1


rieure à l'oecupation, celle qui a vécu l'insoutenable Kanal, était en
partir constituée de noyaux militaires et aristocratiques qui n'aceeptent
pas le nouveau pouvoir et se consument en une lutte de partisana d'an-
tant plus crispé.: quelle parait sane espoir et qu as oft conscience que
leur masque et leurs soubresauts sont déjà ceux de la mort. Le film est
flistoire de l'un d'entre cus, et, en quelque sorte ä travers lui, leur
5,
réhabilitation. Propos noble et juste : quinze ans oft passé, il est bon
de s'attacher saisir les erreurs, les souffrances des vaincus, lorsque
oeux-li étaient fils de la mime patrie fragile et survoltée. Comme il est
impossible d'oublier les erreurs ou les cruautés inexpiables (Destin
d'un Homme et, de Pologne, La vraie Fin de la Guerre de Kawalerowies
qui dirige le groupe de production K.A.D.R. auquel appartient Wajda).
Cette guerre-lä est deux bis intérieure, par l'évolution exemplaire
du jeune partisan en blouson sombre et lunettes noires. Les lunettes
d'Hiteheock. »out toujours lä, mais le mot héros retrouve une épaisseur
fatale. Chargé d'exéeuter un homme, le secrétaire du parti pour la
région, ii exleutera sa mi.ssion. Au debut, dans la routine et la facilité
des mitraillettes trop longtemps amies. Mais la paix entre-ene distille ses
parfums, ii goate un amour merveilleux, ii frise l'amitil pour sa vietime.
S'il va jusqu'au bout, c'est par tous les barbarismes du héros, l'engre-
nage de l'orgueil, la lauste fidélité it un idéal dont il a perdu le sens.
Alors toutes illusions &chirles, son acte se situe sous le signe, non du
sacrifiee, mais du désespoir, et &lonche sur sa propre mort. Mais il ne
Paccepte pas, car toujours « ils aiment la vie a, ce diamant, et toujours
les cendres de la mort vous rqcouvrent comme un impat atroce.
Sous le lyrisme baroque un peu surchargé de fumées, de corbeaux,
de Christ la déle en has, malgré un tempérament tragique qui préfére
la nuit des égouts aus lumières de la ville, la sincérité totale de Wajda
— qui &late ruieux lorsqu'on a pu la comparer ä un film cauteleux
comme Deux Hommes et une Armoire — confère au témoin torturé de
compréhension la .qualité de messager. L'espérance s'inserit a contrario
en la vie qui vaut la peine puisque la mort est atroce, en l'amour
sauveur, en la vérité bonne ä dire, en la communauté paree que la
solitude rime avec le contraire de l'espoir.

lean-Marc AUCUY.

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ACTUALITES 143

LES LIVRES

LE DERNIER DES JUSTES»

Si j'en erois ¿'Expresa du 19 novembre, M. Jean Giono, de l'Académie


Goncourt, aurait déelaré : a Je n'aime pas le Dernier des Justes. Le
problème posé par le livre ne m'intéresse pas. Il est plus du domaine
du journalisme que de la littérature.» C'est bien paree que M. Jean
Giono n'est pas encore le seul en France que n'intéresse pas a ce fait
divers anachronique : l'extermination méthodique de six millions de
Juifs par les hitlériens; c'est bien aussi paree que vient de paraitre
une nouvelle édition du Petit Larousse oir est proposée du mot Anti.
sémitisme la définition suivante : a Doctrine de ceux qui sent opposis
it Vinfluence des hüls st; c'est bien encare paree que d'autres signes
d'une recrudescence de Pantisémitisme apparaissent actuellement que
nous devons nous réjouir infiniment de voir le Prix Goncourt 1959
décerné au Dernier des Justes, et avec un éclat tont particulier.
Mais ce n'est pas paree qu'il a reeu le Prix Goncourt que ce livre,
sitöt publié, a suscité tant d'émotions et de ferveurs, obtenn Mir un tel
succès de librairie. C'est paree qu'il est un très grand livre. De ceux,
assez rares, qui sont ir la fois capables d'infliger au lecteur une commo-
tion affective presque intolérable et de stimuler sa réflexion en une Irak
de q-uestions de première importance.
Bien sür, si Schwarz-Bart ne s'était pas révélé, du premier coup,
eomme un romancier authentique et comme un écrivain dont on n'oublie
plus l'intonation personnelle (et c'est cela, pone moi, bien écrire, plus
qu'are un styliste), son livre n'aurait pas trouvé la plane audience.
Ce qui m'intéresse bien plus, c'est ce dont Le Dernier des Justes est plein.
De q-uoi ? De sang, de larmes, de tortures, d'humiliations ? Bien aür,
mais surtout, mais plus encere, du pouvoir qu'ont en des hommes de
demeurer des hommes, quand la conspiration de la/Es bourreaux voulait
d'abord les réduire à étre des chiens.
Un tel pouvoir, le livre de Schwarz-Bart n'en apporte pas la révéla-
tion des communistes. De Gramsci et de Fucik à Gabriel Péri et ä
Henri Alleg, pour ne citer que les premiers qui me viennent au hasard
de la plume, le mouvernent ouvrier international a dü, si quotidienne-
ment presque, si obscurément daca la plupart des cas, en fournir la
démonstration depuis plus d'un siècle 1 Mais justement, nos héros, ignorés
ou célèbres, se distinguaient par une conscience politique et humaine
trupérieure; ils étaient sonremis, dans les pires conditions, par la certi-
tude que le combat continuait, ce combat qu'ils avaient ehoisi ou accepté
avec tous Beis risq-ues, ce combat qui se terminerait, an bout du compte.
jis en étaient sas, par la victoire de tenis camarades.
144 JEAN MASSIN

Mais ici, Ernie Lévy, « le dernier des justes a, et tonte rette rom.
ruunauté dont ii veut assumer le drame, dont Schwarz-Bart nous dépeint
le relief de chaque physionomie avec une brülante tendresse, quelle
conscience politique peut les aider ä tenir bon ? Quel sens du combat
peut les dresser face aux bourreaux ? Quelle aurore de futures victoires
peut illurniner d'avance l'abjection de leur présent ? Naturellement,
l'auteur aurait pu choisir d'autres personnages, plus conscients, plus actifs,
plus « engagés e; ii aurait pu écrire un tnut autre roman, et il l'aurait
pu d'autant mieux qu'André Schwarz-Bart, combattant volontaire dans
la Résistance, ne s'identifie pas du tout avec Ernie Lévy, interne volon-
taire au camp de Draney. Nous n'aurions le droit de lui reprocher ses
personnages que si la réalité historique ne lui en avait pas fourni des
milliers et des millions de semblables; or, nous savons bien qu'elle les
a fournis. Pourquoi est-ce ceux qu'il a choisis pour son premier livre ?
»ans l'interview qu'il a donnée ò l'Express, il nous le bisse deviner
« Je sentais le besoin de montrer que ces choses pouvaient ètre telles
qu'elles nous apparaissent aujourd'hui ä la lumière des témoignages de
rescapés, et que pourtant elles étaient a sauvées a dans Pinstant 'Werne
oit elles se produisaient : paree que, pour l'essentiel, les Juifs, dans des
eonditions inhumaines étaient restés des hommes.
II est un petit mot, dans rette déclaration, — le mot a sauvées
qui rend un son assez mystique et ouvre la porte ä plus d'une équivoque.
Mais ce serait passer ä caté du vrai sujet de ce liare que de nous laisser
obnubiler par ce seul mot, comme l'interlocuteur anonyme de l'Express
qui bondit aussitèt : « Est-ce que ce n'est pas, demande-t-il, le vieux
thème de la communion des saints ? a Et Schwarz.Bart de lui rétorquer
« Ce thème n'est peut-étre que le thème encore plus ancien de la com-
munion des hommes. II ne faut pas se laisser aveugler par le langage. u
Restons-en done ä l'humain, comme l'auteur nous y invite lui-méme.
Dass la Bible, il est un passage oü l'Eternel fait manger ä Ezéehiel
un livre dans lequel « étaient écrites des complaintes avec des gémisse-
ments et des hélas ! e. Et ce liare devient, daue la bouche du prophète,
« comme du miel pour la doueeur e. J'ai éprouvé quelque ehose d'ana-
logue, ä mesure que je tentais de « manger u Le Dernier des Justes —
et il faut avouer qu'il se laisse malaisément digérer, étant plutat du
genre des eoups de pning assénés au diaphragme, que du genre accou-
tumé de nos friandises littéraires. On voudrait s'arrèter de le lire, et
on ne peilt pas — c'est pourquoi c'est un tres grand livre; on voudrait,
pour se soulager, pouvoir pleurer du sang comme Ernie Lévy lui-mérne,
et on sait en méme temps, comme Ernie ne eesse de le savoir, l'absolue
inefficacité des larrnes. »'York ä Stillenstadt, avec les ancitres d'Ernie;
de Stillenstadt it Paris, puis it Draney, puis it Auschwitz avec Ernie lui-
mème, on n'en peut plus d'accompagner le Juif Errant sur rette route
de sang et de torture, que je ne voudrais pour rien au monde appeler
un chemin de croix, nommer d'une expression chrétienne alors que des
chrétiens y tinrent, tunt de siècles, le ride des bourreaux. Et, le livre
fermé, on demeure un moment hébété sous l'horreur. Une horreur que
le don du romancier nous rend bien plus vivante que Paccurnulation des
documents historiques. Mais une horreur inscrite dans l'histoire. Schwarz-

ACTUALITES
145

Bart aurait pu ne pas écrire Bon livre; ii n'y en aurait pas mojos
six nüllions d'hommes, de femmes et d'enfants assassinés.
Pour cela, pour ceta seulement, Le Dernier des Justes viendrait
son heure. Je sois bien qu'il n'y a, en France, de Dunkerque ä Taman-
rasset, ni chambres ä gaz ni fours crématoires. Mais il ne nous est plus
possible de jouer les Pharisiens en affectant de croire que le nazisme
est un phénomene proprement allemand — comme si déjä nous avions
pu ouhlier ä si bon compte nos Xavier Vallat et nos Darquier de Pellepoix
du temps de Vichy. (Et je reproche it Schwarz-Bart d'avoir plus d'une
fois écrit y les Allemando », lä oit il fallait écrire « les fascistes »; Ernst
Thaehnann, Bertholdt Brecht et Thoman Mann étaient, eux aussi, des
Allemands.) « ¡ei, c'est la Gestapo », hurlait it Henri Allog un de (es
tortionnaires. L'horreur que nous laisse au creur Le Dernier de, Justes
en une horreur salutaire si elle nous rend intolérants de tont ce qui
l'évoque ou la prolonge duna la suite actuelle et future de l'histoire.
Mais ensuite vient le miel dazu( la bouche du prophète. Je veux dire
cc témoignage que voulait donner Schwarz-Bart et qu'il a réussi ä faire
passer : dans des conditions inhurnaines «, antihumaines méme, Ernie
Lévy et les ‚iens sont « restés des hommes ». D'horreur en horreur, ils
n'ont rien perdu de leur cceur; ils n'ont ni durei ni pourri. Cela, c'est
une bien plus grande victoire pour Memme, pour nous tous, que les
exploits des héros de Saint-Exupéry se trainant héroiquement ä travers
les Andes. Et cela n'a rien ä voir avec les formes ou les résidus de
mystification religieuse qui enveloppent rette victoire.
Nous avons souvent — et avec raison — fait notre devise des mots
de Gorki : a L'homme, cela sonne fier !a Ce qu'Ernie Lévy nous affirme
au-delit des paroles, c'est que l'homme, cela sonne bon, cela sonne tendre.
Quels étranges communistes nous serions, si la bonté et la tendresse
cessaient d'étre ä nos yeux, et ä travers les inévitables duretés de non
luttes, l'oxygène sans lequel tout humain perit d'asplexie 1
Les entimentateure, de Schwarz-Bart ont déjà longuement epilogué
sur eertaines phrames des personnuges de son livre; par exemple : y Si
Dien n'existe pas, oi( va tonte souffrance ? Elle se perd.» C'est le genre
de question qui n'offre aucun sens pour un marxiste. Mais nous n'avons
pas aehevé notre töehe de marxistes quand nous avons denonce le non.
sens d'une question formulée en termes religieux. Ce serait un peu trop
tant qu'il y aura de la souffranee dans la vie des hommes.
« Ce qu'il y Iwan en Lénine d'exceptionnellement grand, notait Gorki,
c'était précisément ce sentiment d'hostilité implacable, inextinguible,
envers les souffranees humaines, son ardente convietion que les malheurs
ne sont pas le fondement indispensable (le l'existence, mais une laideur
que les hommes doivent et peuvent balayer.» Au sortir du livre de
Schwarz-Bart, il est indispensable de revenir ä ce texte capital et de
réaffirmer que notre lache Ost de balayer de l'existence les malheurs
qui affligent la vio humaine. Tout aussi indispensable de rappeler que
la souffranee n'est pas pour nous une ahstraetion idéale et universelle,
et qu'on ne souffre pas de méme ä Billaneourt et it Boulogne. II n'en
reste pas moins, et il serait pueril de le nier, que la meilleure organi.
JEAN 1WASSIN
146

sation économique et sociale de l'humanité laissera subsister un résidu


considérable de souffranees de divers ordres, et que
l'histoire humaine
de
en se poursuivant engendrera meme sans doute de nouvelles façons
souffrir. Rien ne nous dispense done de poser, ä notre tour, la question
d'un usage dialectique de la douleur : Puisque Dieu n'existe
pas, quel
doit itre le meilleur comportement ä l'égard des souffrances
que nous
n'aurons pas encore U élimiuer. Comment les empécher de
détruire ou
d'avilir ceux qu'elles affectent ? Et comment un homme qui souffre
peut-il utiliser sa souffrance pour vivre au maximum, non au rabais ?

A cette question, Le Dernier des Justes n'apporte aucune lumière.


rigoureusement, ä en
Mais du mojos ii nous oblige it la posee plus
réponses. II serait
ehercher plus méthodiquement, plus gravement les
frivole de croire que l'éthique marxiste a eu le temps,
en cent dix ans,
de traiter ä fond tous les problémes. Le livre de Schwarz-Bart doit itre
pour nous le bienvenu paree qu'il nous redit le poids humain
de telles
angoisses dass l'histoire. Et nous pouvons, du moins, dégager
son témoi-
guage des formulations et des motivations mystiques qui l'embuent
les pires souffranees peuvent secsbier les hommes sans détruire lenr
ereur et sans tarir en eux s le lait de l'humaine tendresse ».
A nous
d'aller plus bin.
Dans tout ce qui précide, j'ai omis d'insister sur
un détail. Un
détail insignifiant pour tout idéaliste. Un détail qui a son importance
et tous ses
quand méme : Le Dernier des Justes est le livre d'un Juif
personnages importants sont des Juifs. Et ce témoignage sur le
pouvoir
qu'a rhomme de rester homrne dann des conditions inhumaines, jI est
tont ä fait convenable qu'il nous soit donné par un Juif sur des Juifs.

Schwarz-Bart a raconté lui-méme que, dans une premiére version


de
son roman, il avait limité son récit ä notre temps. Et puis, ajoute-t-il,
je me suis aperçu progressivement que, pour saisir un personnage juif,
il fallait faire intervenir une autre dimension, une dimeusion historique.
Ainsi en est-il venu i3 nous dice pour corameneer l'épopée légendaire
que
des Lévy. De Yom Tov Lévy qui se donna la mort ä York, plutöt
d'apostasier. De Salomon Lévy, qui fut brülé vif ä Paris par
ordre
de Saint-Louis, pour avoir refuté de voir en lésus le Messie qui fait
régner la paix sur la teere. De Manassé Lévy, qui fut poignardé ä
Londres pour avoir défendu victorieusement ses coreligionnaires accusés
de sacrilége. D'Isra0 Lévy, qui fui souffleté par le comte de Toulouse
vif'a Séville.
et en mourut de honte. De Mathatias Lévy, qui hit brUlé
De Joachim Lévy, qui fut vendu comme esclave au Portugal. De Heim
Lévy, qui y fui brülé. D'Ephraim Lévy, qui fut lapidé ä Kassel.
De
Jonathan Lévy, qui fot pendo ä Polotzk. De Jacob Lévy, qui fut haché
par les Cosaques ä Kiev. La acule invention de Schwarz-Bart est, ici,
d'avoir concentré taut de martyres dans l'unique lignée dynastique des
Lévy. Autrement, ii n'a co qu'ä puiser daus l'inépuisable martyrologue
d'Israa : toute l'histoire de la vieille Europe ruisselle de sang juif. On
ne tronverait peut-itre nulle part d'exemple historique d'une aussi
longue, plus que millénaire continuité daza l'oppression et la perséeution
d'un gronpe humain. Pendant plus de mille ans, la chrétienté a Imité
ACTU ALITES

les Inifs comme des chiens, quand elle ne lene offrait pas le ehoix
entre le bapteme et le massacre. Parqués, insultes, spoliés, egorgés, les
Juifs refusant de se renier dans leur écrasante majorité sont restes des
}Rommee dans des conditions inhumaines. Cette dignité millinaire dana
un entetement hérnique, on eomprend qu'elle constitue une tradition
riehe d'un humanisme exeeptionnel. Et cette tradition a revitu une
signification eapitale pour ceux de ses héritiers legitimes qui ont vu
se déchainer contre eux la démence froide, la volonté exterminatrice
du navisme. Quelles que soient les formes et les motivations religieuses,
qu'une teile tradition a pu présenter dans le passé, et aujourd'hui encore
en maint endroit, elle constitue l'un des granda trésors que tute l'huma-
täte' doit &seinliier et faire fructifier.
C'est pourquoi nous nous devions d'abord de ealuer le litre de
Schwarz-Bart. II pose encore bien des problemes, sur lesquels nous devons
réfléchir, sang partager toujours les vues qu'il nous suggere, et qui n'ont
pas attendu ea publication pour s'imposer de façon brillante : la signi-
fication de l'antisémitisme au XX' siede, et l'interprétation du fait
historique juif aujourd'hui et autrefois. Problemes qu'on ne peut traiter
cursivement ä propos d'un livre et sur lesquels nous nous proposons
de revenir.
Jean MASSIN.

QUATRE LIVRES D'HISTOIRE

ALBERT BAYET, flistoire de la libre pensée. (PUF., Collection


Que sais-je ? o, n° 848, 1959, 128 pages.)

Cent pages d'un historique dont la densité et l'interet sont inverse-


ment proportionnels à la proximité des périodes étudiées — ainsi
trente pages sur la libre pensée dans le monde gree et romain contre
dix, extremement superfieielles, sur le XIX' siede ! — pour abmaie
en eonclusion aus theses déjà soutenues par l'auteur il y a pres de
deux ans dans Laicité XX' sayle : une théorie a sociologique • de la
verité qui n'est autre que le relativisme, et qui aceorde une part de
vérité aussi bien ä la religion qu'ä la science, cautionne une conception
éclectique de la liberté de pensée autour de laquelle on propose une
récomiliation française.
Pendant qu'Albert Flayet preche ainsi la a réconciliation française.,
tonte la vie publique est cléricalisée ä outrance : c'est la rieteneilintim
du loup et du mouton. Certes, on reut discuter le bien-fonde d'une
libre pensée de combat et surtout dune libre pensée bourgeoisement
mensongère, ce dont Fauteur ne parle pas. Mais faire eroire à une
victoire possible de la libre pensée sane combat, c'e.st une tromperie.
Peut-itre le mot est-il trop faible !
Lucien SEVE.
148 MAURICE MOISSONNIER

Abel FERRY, Les carnets secrets d'Abel Ferry (1914-1918) (Grasset).

Ces notes d'Abel Ferry (neveu de Jules Ferry) dans leur décousu,
leur style heurté et — parfois — leur franehise abrupte resteront un
témoignage utile sur la guerre 1914-1918.
En 1915, sous-secrétaire d'Etat aus Affaires étrangères do gouverne-
ment Viviani, le jeune parlementaire suit de près les écceurants marchan-
dages impérialistes qui accompagnent le déroulement des opérations
militaires. II participe aux o discussions de bazar avant Fachat a à pro.
pos des Balkans, discussions qui se poursuivent en attendant le moment
on a chacun sera payé selon son mérite, la Triple Entente distribuant
les prix ». Au passage, il remarque placidement que a les généraux
anglais, en Afrique centrale, ont bon appétit », et il rapporte les
manceuvres de l'Italie, de la Roumanie ou du Japon décidés, dans cette
frénétique compétition, ä défendre lene part du gäteau... Aucune condam-
nation de ces procédés sous la plume d'un homme qui a épousé totale-
ment les doctrines de feu son oncle... Mais on ne lui en demande
pas tant
II ne faut pas non plus chercher dans l'ouvrage une critique de fond
sur le grand crime dont sont victimes les peuples d Europe, car l'auteur
est capable de s'enthousiasmer pour n la grande poésie de cette guerre »;
cependant, entre le front on il est lieutenant et le Parlement on, en
tant que &Tinte' il est membre de la commission de l'armée, ii seit voir
et réfléehir. On lira avec intérét son précieux téraceignage sur l'impéritie
meurtrière de l'état-major général et la tentation permanente du cesa.
neme q-ui anime l'armée de métier.
Sang doute est-ce quand elles évoquent les hommes de la social.
démocratie que les pages des Carnets deviennent les plus passionnantes.
Avec un brin de cynisme, Abel Ferry espose clairement sa position
ii pense qu'il faut savoir les utiliser et explique dans les couloirs
Palais-Bourbon q-u'eu égard aus services rendes il faut u passer quelques
peccadilles aus socialistes ».
Cette attitude ne l'empiche d'ailleurs pas de décrire avec nee férocité
teintée d'ironie, la faillite de la seconde Internationale gangrenée par
le ministérialisme et l'opportunisme.
Dans l'ensemble, un commentaire involontaire mais bienvenu des
théses de Lénine...

E. JELOUBOVSKAIA, La chute du Second Empire et la naissance de


la IW République en France (Editions en langues étrangères.
Moscou, 1959.)

An premier abord, l'étude de Wonboyskais se distingue par des


qualités qu'apprécient ä la foja les spécialistes et le grand public. Le
sérieux et Fampleur de la documentation (ä la mesure d'un livre qui
ne compte pas mojes de 687 pages) suscitent d'emblée l'intérét. La vaste
ACTUALITES 149

bibliographie utilisée par l'auteur a été exploitée à fond; on y trouve


(notes les sources manuscrites et imprimies que réclame un travail de
haute valeur, mais à &Ute des pieces d'archives eonnues, ò eilte des
ouvrages qu'on a coutume de citer sur un tel sujet, ii faut noter l'appa-
rition de documents inédits en partie ou en totalité : études de Marx,
d'Engels ou de Lenine, articles de la presse russe et allemande des
années 1867-1870, pièces d'archives de l'Institut du marxisme-léninisme.
Désormais, les historiens qui voudront écrire valablement sur cette période
ne pourront ignorer cette bibliographie.
Une autre qualité essentielle de l'ouvrage réside dans son caractère
exhaustif. Rien n'est négligé. Le complexe des données &outnnietes,
sociales, politiques, militaires est dominé avec une parfaite
chaque événement s'éclaire et peu à peu le lecteur perçoit Feinhaine-
ment fatal qui eonduit à l'effondrement du régime imperial. Cette largeur
de vues daris l'analyse se double d'une largeur de vues sur le plan
géographique. Jéloubovskaia a su éviter lécueil °à butent beaucoup
d'historiens français : elle sait détacher quand jI le faut ses regards de
Paris et donner à la province la place qui lui revient. On notera avec
intérét réserve à Lyon, oi le mouvement démocratique et prolé-
tarien s'affirme avec puissance, une attention particulière. (A ce propos,
il faut souhaiter que M. Latreille — l'éminent critique spécialisé du
Monde — lise ce livre avec tont le soin requis : d'une part, ii pourrait,
dans un compte rendu objectif, dissiper les inquiétudes qu'a pu laisser
sur son serieux un récent feuilleton concernant l'historiographie sovié-
tique ., d'autre part ii trouverait, au gré de sa lecture, quelques docu-
ments susceptibles de modifier les appréciations erronées que Pon relève
ici et là dans son tome III de l'histoire de Lyon...)
Mais le livre de l'historienne soviétique apporte sur la période étu-
diée autre ehose que des sources nouvelles, ii donne aux faits un Mai-
rage original paree qu'une mithode d'analyse assez inhabitnelle a été
utilisée.
Jéloubovskaia ne se contente pas — à la manière des auteure a clas-
siques s — d'étudier révolution économique (démarche inévitable s'agis-
sant du Second Empire !), elle lie à celle-ei l'étude de l'évolution des
rapports de classes et, dans un chapitre capital, démontre qu'à l'essor
de l'économie correspond une dégradation du niveau de ne dea masses
laborieuses, une aggravation de leur paupérisation relative et ahsolue.
Sa documentation souvent inédite, son analyse pénétrante qui multiplie
les roes nouvelles sur ce phénomene, lui permettent sur ce point majeur
de nier le bien-fondé des jugements portés par les Levasseur, Legoyt,
Lavergne (et méme Duveau) concluant à une amélioration 00 à une
stabilisation de la condition ouvrière sous le regime imperial.
A partir de là, on comprend mieux la renaissance du mnuvement
ouvrier marquée par les greves de 1869, le déferlement des réuniorui
publiques et les progres spectaculaires de la Premiere Internationale.

1. Il s'agit du feuilleton du Monde sur le n. 9-10 de Rechereltes Inter-


nationales (La deuxime guerre mondiale). Voir ä. ce propos l'article
Jean Gacon dane le 00 108 de la Nouvelle Critique.
158 MAURICE MOISSONIVIER

Danormais, les organisations prolétariennea pèsent de plus en plus lourd


dans la an politique de la nation et c'est pourquoi l'auteur développe
son Mode selon deux ligues paralleles : celle de Neeintina générale
de la situation et celle de l'évolution au sein de l'Internationale. La
represe d'activité de l'opposition bourgeoise, l'apparition eher lee répte
blicains du courant radical, si elles s'expliquent en partir par les diffi-
eultés iconomiques et les &Item en politique exterieure, sont dues aus i
eette poukuée du mouvernent ouvrier. Mais l'opposition bourgeoise tant
libérale que radicale poursuit des huta fondamentalement differente de
ceux que propose l'Internationale. Jéloubovskaia montre abra que, plus
approche la chute de l'Empire, plus s'approfondit le (ossi entre bou,-
genis et prolétaires, tandis que s'estompent les contradietions entre
raux et radicaux, voire entre partisans de l'Empire et républimins. Cene
tendance s'accentue Ion des élections de 1869, puis lors du plébiracite,
pues entre le 7 et le 9 Limit 1870 après les premières défaites de la
guerre; en En de compte, c'est leur corps défendant que lee républi-
caine — y compris Gambetta — proelament la République : ils le tont
pressés par les ouvriers parisiens paree que c'est le seul moyen d'éviter
un mouvement populaire qu'ila ne contrélent plus. (Cet aspeet des ehoses
ne fui pas évoqué — et pour mause ! — Ion du lannement ä grand
qmmarie de la République gaulliste le 4 septembre 1958...)
lea premiers jours du kk gouvernement de la défense nationale e
Meer n isse le cheminement qui va conduire la la Comtnune. Le nouveau
pouvoir Re méfie des ouvriers et freine leur armement, tandie lause
en place les fonctionnaires d'autorité dévoués à ['Empire. Tont comme
les honulkes du régime déchu qui utilisaient un patriotisme de façade
au nom duquel ils frappaient les militante ouvriers, Trochu et les Biene
invoquent la nécessité de faire face dans l'union à la menam prussienne
pour paralyser la poussée révolutionnaire des masses. Un moment, les
travailleurs parisiens tombent dans le piège, mais ile se reprennent, lea
yeux s'ouvrent sur les agissements du o gouvernement de la défeetion
nationale a et la lutte se radicalise. A la mi-septembre de je on se bat
devant les affiches rouges du Comité central des ringt arrondisaements
qui préconisent des mesures de défense cffectives et d'inspiration
cratiques. Aussi, ii n'est nullement besoin de recourir — pone expliquer
les événernents de mars 71 — ia des faeteurs exceptionnels (eomme les
rigueun du siège) ou fantaisistes (comme Feicoolharne ou — selon
M. Duveau — la douceur du printemps). Les conditions du eonflit sont,
en effet, réalisées avant le 4 septembre, les contradictions ne feront que
se développer it la faveur des événéments militairea Faut-il souligner que
cette ematribution ii l'analyse seientifique des causes de la Commune
n'est pauk le moindre mérite de Fouvrage de Jéloubovskaia 1'

8. Notone dass Quesfions (njstone, tome TI, Editione de la Notmeile


Critiqua, un importaM article de la mArne hietorienne nur lea Woemeute
3évolutionnaires en France du 7 au 9 aoht 1870.
ACTUALJTES 151

JEAN GIMPEL, Les beitisseurs de eathadrales. (a Le temps qui conrt


Editions du Senil.)

« L'histoire des techniques est une discipline récente, et peu d'histo-


riens se sont eneore penchés sur les problèmes passionnants sou-
lève. Cette histoire est différente de eelle des seienees, qui a été plus
étudiée; malheureusement, l'histoire des scienees est, pour la connais.
sanee du passé, d'un intérét plus limité, car peu de sociétés ont coram
la scienee, abra que t ules, sans exception, ont connu la teehnique.)
Auteur de ces remarques, M. Jean Gimpel mériterait déjä notre
attention, mein il feit plus : dumm une breve et substantielle étude,
éclaire de façon nouvelle l'aspect technique de cette « eroisode des
qui, dans l'Occident médiéval, marque la période 1050-1350.
L'auteur n'isole pas son sujet de l'évolution générole de la civilisa-
tion, il démontre au contraire que l'essor des techniques est toujours
plus impétueux au eones de la phase ascendante d'une forme sociale
ainsi Pactivité des bitisseurs de cathédrales coincide.t.elle avee le moment
oh le Moyen Age eonnait dons tous les domaines un plein épanouissement.
Le réle social de la eathédrale est au passage parfaiternent mis en
lumière Heu de distraction, salle de réunion, earrefour pittoresque oh
la publieité dans lea vitraux du déambulatoire sollicite l'attention de la
foule en faveur de tel ou tel corps de métier, l'église est bin d'étre
seulement un sanetuaire, c'est réellement la maison commune.
Dono eet ouvrage attachant, M. Gimpel fait justice de quelques
legendes. Ainsi le róle du travail bénévole qui, selon certains auteurs
aurait été décisif, est remis ä une place plus modeste; ainsi l'action des
moines kitisseurs dont l'importanee fut exagérée, se trouve justement
réduite. L'image d'Epinal d'un Moyen Age figé, immobile, eilt bien
entendu fort malmenée au profit dune vision plus dynamique — c'est-
ä-dire plus exacte — des ehoses.

L'apport des Arabes slice ii qui les arehitectes peuvent utiliser
(transmises sous forme de reeettes) les notions géométriques indispen.
sables, est souligne comme il le faut... « apport souvent mésestimé qui
a permis l'épanouissement du Moyen Age 1, et favorise plus tard le démar-
rage de la Renaissance.
Une affirmation, pourtant, est contestable :ii semhle inconcevable
ä M. Gimpel que l'on pujase employer le terme d'artisan pour les hommes
qui mireilt au point les moulins ä eau capables d'actionner des engrenages
eomme ceux du Bazacle, près de Toulouse. C'est oublier qu'il y a dans
le mot untre ehose qu'un contenu technique, mais encore un contenu
social. De nos jours eneore un artisan peut utiliser l'électrieité et suppri-
mer pour une bonne part le travail manuel, il n'en reste pes mojos
un artisan qui conserve sa mentalité partieulière.

Maurice MOISSONN1ER.
LE COSMOS
Origine — Evolution — Exploration
(Recherches Internationales, n° 1445)

SOMMAIRE

I. Origine et évolution de l'Univers


P. LABERENNE (France) : Présentation.
V. FESSENKOV (U.R.S.S.) : Progrès récents de la connaissance
de l'Univers.
V. AMBARTSOUMIAN (U.R.S.S.) : La méthode en cosmogonie.
V. AMBARTSOUMIAN (U.R.S.S.) : L'origine des étoiles.
E. SCHATZMAN (France) : L'astrophysique aujourd'hui.
O. SCHMIDT (U.R.S.S.) : Les théories de ¡'origine de la Terre.
G. IDLIS (U.R.S.S.) : Le minen interstellaire.
H. FATALIEV (U.R.S.S.) : Le vide existe-t-il ?
S. MELIOUKHINE (U.R.S.S.): Les formes de la matiere cosmique.
1. PEREL (U.R.S.S.) : Matérialisme et idealisme dans la cosmo-
logie contemporaine.
W. HOLLITSCHER (Autriche) : Le monde, réalité ou Yue de
l'esprit ?
D. BLOKHINTSEV (U.R.S.S.) : Monde microscopique et monde
macroscopique.

2. Exploration de l'Univers

Premiers résultats de l'exploration de l'espace cosmique par les


satellites artificiels et la premiere fusée spatiale sovietiques.
C. STANIOUKOVITCH, B. LIAPOUNOV (U.R.S.S.) : Le vol cos.
migue par fusées atomiques, ioniques et photoniques.
V. MLIKOVSKY, V. BUML, B. VALNICEK (Tchécoslovaquie)
La première fusée cosmique soviétique.
F. CHIFRINE (U.R.S.S.) : Les spoutniks et la religion.
Comment a été photographié l'envers de la Lune.

En vente dono les librairies et les kiosques


Distribué par
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ACTUALITES 153

LETTRES DE LECTEURS

(D'un correspondant de Lyon)

QUE PENSENT LES JEUNES MEDECINS-OFFICIERS ?

J'ai lu avec intérét le compte rendu du Carrefour National organisé


Chaillot par l'U.N.O.R.
Je voudrais simplement apporter un élément d'appréciation tont
l'armée est le siege de contradietions extraordinaires. II s'agit lit, en
effet, d'ohservations que j'ai pu faire au cours d'un récent peloton
d'élives officiers de réserve médecins. Le peloton comptait 286 éléves
répartis en plusieurs groupes.
Durant rette période sont survenus des événements importants qui
ont fortement orienté les préoccupations pères de deus enfants main-
tenus six mojo de plus, suppression des sursis, voyage de N. Khroncht-
eher, Lunik III, discours de De Gaulle (16 septembre).
Dons ¡'ensemble, ces réactions ont été très antigouvernementales.
Tont d'abord, hostilité très grande à la guerre d'Algérie. Complète en
ce qui concerne les formes de rette guerre, les tortures en partieulier.
Le probléme était d'autant plus sensible pour les médeeins que, pn.,
une fois en troje mois, n'a A é fait un sen! cours sur les conventions
de Genève ! Les prétextes fournis par les officiers instrueteurs, suivant
lesquels la guerre d'Algérie n'est pas une vraie guerre, et que les
elauses de la convention n'ont pas à y itre appliquées, ont donné heu
ii des heurts entre E.O.R. et instructeurs. Le départ pour l'Algérie d'un
contingent d'infirrniers comme soldats chargés d'exécuter toutes !es opé-
rations de soldats, et en plus du ramassage éventuel des blessés a été
très vivement critiqué.
On compte comme des exceptions ceux qui croient possible une
victoire sur le plan militaire; l'idée qu'il s'agit d'un mouvement natio-
nal a gagné beaucoup de terrain en quelques mojo; Pidée de la négo-
ciation directe était défendue par beaucoup et ceci indépendamment de
l'opinion d'ensemble sur le F.L.N. Par contre, les opinions divergeaient
quant è la solution gaulliste, surtout après le discours du 16 septembre.
Le voyage de a K e aux U.S.A. a ¿té passionnément suivi; le ‚elan
de désarmement a soulevé plusieurs diseussions. A propos du I,unik et
de la bombe gaulliste, Pamertume était le plus souvent observie. La
politique sociale gouvernementale était peu eritiquée. Lea perspectives
d'avenir nahes ou presque.
Une étude statistique a été tentée. Les résultats sont très incompleta;
il est parfois diffieile de dégager des opinions politiqueo pas toujours
trea nettes dans l'esnrit de leurs auteurs : elles sont souvent nIns
nuancées qu'ici et plus partielles. Cependant ces chiffres peuvent itre
pris en considération :
154 LETTRE.N

groupe : 4 pone l'indépendance immédiate en Algérie; 3 plut8t


favorables à l'indépendanee, en tout cas pour négocier; 8 sang avis
precio, mais hostiles à la guerre; 2 seulement pour la guerre jusqu'au
bout. Enthousiasme pour le voyage de it K a et Lunik HI.
20 groupe : 6 pour l'indépendanee et contre de Gaulle sur tous les
plans; 9 sans opinion tris nette, mais penchant pour la négociation,
tout en croyant que le F.L.N. n'est pes représentatif; 3 seulement contre
l'indépendance. Tons tres attentifs aux relations Est-Ouest.
30 groupe : 5 pour l'indépendance; 5 font confiance encore apees
le discours du 16 septembre en pensant que l'indépendanee est an bout.
5 colonialistes ultras. Tons, 18 encore, ont suivi avec beaucoup d'atten-
tion le voyage de u K
4. groupe : 9 pour l'indépendance; 13 impressionnés par de Gaulle,
mais par l'aspect a autodétermination 2 Algérois o européens o anti-
ultra : pour une solution négociée, mais n'ont pes eonfianee en
de Gaulle; 9 contre la négociation (sur 7 Algérois, 3 étaient de gauche,
fascistes). Tous ont suivi avec grand intérit le voyage de a K a et
Lunik III.
• groupe : 8 ont rote u oui o, rnais 6 le regrettent; 1 faseiste
conscient. Mimes remarques que précédemment sur le voyage de a K

D'autres événements ont confirmé une orientation mm ganche teile


qu'elle apparait dass les résultats statistiques partida ci-dessus.
Le 17 sollt, la prolongation du temps de service pour les pires de
deux enfants. a été connue : l'émotion fast WCs grande. La loi sur
les sursis souleva aussi une grande émotion. Dons les cooles sur le
riglement militaire, quelques explications violentes ont provoqué la
eolére du lieutenant-instructeur (d'action psychologique ?) qui en était
ebargé. 11 faut souligner que ces cmlee n'ont en aucune prise.
Deux manifestations ont en heu pour l'amélioration de la nourri-
ture avec cris, slogans et bruits de fourchettes... L'amélioration fut
obtenue.
Lonique les affectations ont été connues, sur les 220 médecins non
exemptés, 200 étaient envoyés en Algérie dix jours plus tard (mime
proportion eher les dentistes). L'état d'esprit tut tel que le colonel
commandant le stage crut nécessaire de eonvoquer les E.O.R.. Ho furent
réunis sous la surveillanee d'un capitaine, d'un lieutenant et de tenis
sous-lieutenants, des sergents. Le colonel fast accueilli des son entrée
par des cris hostiles, des sifflements, des chansons, qui se sollt prolongées
un long moment pendant lequel il ne put parier. Apres une derni-
heure de discours, ii quitta la solle dans un silence ahsolu- Seuls deux
E.0.11 applandirent, mais les tutees les firent taire. Tonte la stille rat
restée muelle, glaciale, sans un murmure.
Le 'endemain, damas la mime salle, furent proclamés les résultats du
concome des E.O.R. Lorsque le colonel, aecompagné d'un autre colonel
de Paris, du capitaine et de deux lieutenants, entra, tourt les aspirants,
apris s'étre concertés, sont restés debout et ont entonné /a Marseillaise.
Au lieu de se mettre au u garde-it-vous a, le colonel qui en nennt perfid .
LETTRES 155

tement compris le sens, s'est mis ä hurler, bleme et fou de rage.


La Marseillaise a encore continué un instant. Puis, dans un silence
total, a été lu le pa lm eres. La salle, toujours silencieuse, eiest vidée.
A l'expérience, il m'apparait done que les Carrel aura de PU.N.O.R.
ne sont pas représentatifs de tous les offieiers de réserve. Loin de
Il y a la une menace s'appuyant sur un ¿norme bluff. Aux officiere de
réserve cependant de faire en sorte que les deux ressent. II est important,
ä la foja, de ne pas se laisser intimider et d'agir.
L R.

LES THEMES DE LA REVUE

(De Michel D., rae Albert-Martin, Rennes)


Si vous me permettez quelques remarques, je vous dirai que la
formule ä therne vers laquelle semble s'orienter la NC. me sernble bonne.
Ceci pour deux raisons.
D'abord, une raison o commerciale n. En tant que correspondant je
puis vous date que nette formule rend plus facile la diffusion.
je n'ai pes reussi ä vendre, 1 ce jour, tous les numéros 109; pourtant
le sommaire est tres riehe (j'ai beaucoup apprécié, en particulier, l'étude
de lean Snret-Canale sur la Guinée qui est 1 ma connaissance la nteilleure
¿lude publiée en France, sur ce sujet, jusqu'à ce jour). Par contre, je
1:1'8VitiS ets aneurt mal diffuser 1 0 numéros sur FEnseignentent privé, et
qui plus est, des camarades étudiants m'en ont demandé ces joure-ci.
De mime, posar le numero 108 (Les ()Meiers), je trouve facilement
audience, comme pour le numérn 110 d'ailleurs.
Maintenant, si Ion quitte le domaine o commercial n, la NC. centrée
sur un theme, me semble, du point de vue de la diffusion des idées,
une bonne formule. Voiei pourquoi : nous allons tenter, rette année,
Rennes, de menee ans pied un cycle de conférences placées anno
l'égide de l'U.E.C. et des Amis de la NC. Les litres proposés an
numero 100 pour les mois 1 venir constituent un bon choix pone lea
themes de nos conférences. Les conférenees, ehoisies en rapport avee les
themes de la NC., inciteront lest étudiants 1 o potasser u eux.mérnes <es
questions, et inversement, ä mieux essayer de comprendre, lora dune
conférence, ce qu'ils asaron! tu. Dans la période actuelle, oit il faul
donner beaucoup de ses forces dans le combat d'idées, eet aspect de
la question me semble important (en me plaeant, bien entendu, du
point de vue o formation de la culture des etudiants o, car it ne s'agit
pas de restreindre la vie actuelle ä nos problèmes étudiants).
Je vous précise, par ailleurs, que le burcau de ville de
Rennes, est intéressé par la diffusion de la NC. paree que la ristnurne
de 50 francs sur chaque numéro lui revient pour assurer quelques
ressourees (bien modiquea) ans cercles.
LA VIE DE LA REVUE

LES CONFERENCES DE LA NOUVELLE CRITIQUE

A l'occasion de la Rencontre Nationale de la Jeunesse, la revue


a apporté son concours aux cercles de I Union des Etudiants commu-
nistes et au seeteur lycée des Jeunesses Communistes, pone Forganisation
de conférences-débats, tant à Paris qu'en province.

A Paris

— 12 novembre : Marxisme et religion avec Gilbert Mury (seclenz


lycée).
— 13 novembre : L'ingénieur et les relations humaine avec R. Honet,
inginieur (Cercle de l'Ecole des Mines).
— 18 novembre La coexistence pacifique, avec Francis Cohen (Cercle
d'Histoire).
— 20 novembre : Riologie et Marxisme, avec Pierre Boiteau (Cercle des
Sciences naturelles).
— 21 novembre : Situation des étudiants en sciences, avec Francis
Cohen (Cercle des Sciences naturelles).
— 21 novembre : a p o ix en Aleérie est-elle possible ? avec Jacques
Amault (Cercle de Math. Géné.).
Deux conceptions de la culture cultureprison ou culturefieuve,
avec Cuy Besse (Cercle E.N. Saint-Cloud).
I es principes marxistes-léninistes d'organisation, avec Jacques
Chambaz (secteur
— 25 novembre : André Malraux, écrivain, avec Pierre Juquin (Cerele
Propédeutique-Lettres).
— 26 novembre : Les aspects nouveaux du probléme colonial, avec
Marcel Piquemal (secteur lycée).
— 26 novembre : L'Art et la ne sociale, avec Jean Rollin (seetenr
lycée ).

En province

— NANCY, le 18 novembre : La Weite, par Cuy Besse.


— CLERMONT-FERRAND, 24 novembre : Problemes actuels de bi
jeunesse, par Pierre Juquin.
— LIMOGES, 28 novembre : Marxisme et religion, par Gilben Mury.
LA VlE DE LA REVUE

NOS COLLABORATEURS

* Jeanne LEVY, membre de notre Comité de Rédaction, • fait, le


5 novembre dernier dans le grand amphithatre de la Faculté de
Médecine, son cours inaugural de professeur titulaire de pharmacologie
ehimique à la Faculté de Médecine de Paris.
* Jean MASSIN vient de publier, en eollaboration avec Brigitte Massin,
un remarq-uable ouvrage sur Mozart, au Club Français du Livre.
* Emite TERSEN a publié, dans la méme collection, un Napoléon
dont nona ne saurions trop recommander la lecture.
* Lueien SEVE a remis it la revue le manuscrit d'un ouvrage composé
de deux monis.
Lénine, philosophe commanisie
Sur o La somme et le reste » d'Henri Lelebvre.
Cet ouvrage sera publie dans la Collection « Les Essais de la Nounelle
Critique n, sous le titre : La Di) férence.

NOTRE NOUVELLE PRESENTATION

Par suite de circonstances indépendantes de notre volonté, la nouvelle


présentation de la revue, annoncée dans notre numero 110, subira quelque
retard. Cependant, le numero du Pr janvier 1960, intitulé La Cidture
olgérienne, sera presenté sous couverture spéciale.

ERRATA
Plusieurs errata ont été releves dans le dernier numero de la revue
(u° 110). Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs. Les plus impor-
tants sont les suivants
Page 2. — Entretien sur le sens de Phistoire. Le texte de la pace 2
et la suite, page 3, est de Claude Duché (C.D.) et non de Jacques
Árnault (LA.) dont le texte de présentation de l'entretien s'arréte au
has de la page 1.
Page 3. — Lire ainsi la deuxième ligue : « ...livrés au bruit des
machines et au piétinement des masses. »
Page 3. — De la nécessité d'un Parti communiste, Cuy Besse. Lire
ainsi, ligne 21 : « Voilà pourquoi la fusion de l'activité démocratique
de la classe ouvrière avec le démocratisme (et non : le dogmatisme)
des autres clames et groupes affaiblirait la vigueur du mouvement démo-
cratique, affaiblirait la lutte politique, la rendrait moins résolue. En
revanche, l'affirmation de la classe ouvrière comme teile, en tant que
combattant d'avant-garde pour les institutions démocratiques, renforcera
le mouvement democratique, etc.»
Page 68. — Les lntellectuels et le mouvemeni ouvrier, A. Gisselbreeht.
Lire ainsi la douxiime ligne : « Lorsqu'on lui fait observer que teile
de ses idees coincide anee celles de tel nutre, qu'il considere par ailleurs
eomme son ennemi...»
158 LA VIE DE LA REVUE

UN NOEL ET UN ETE EXTRAORDINAIRES...

Pour vous-mime, ou ponr vos eadeaux de fin d'année, le Nouvelk


Critique vous offre un mierosillon 45 tours.
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la Nouvelle Critique.
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jours qui suivront sa réception, à moins que vous ne vouliez le faire
adresser par nos soins un ami. Vous attendrez ensuite le P r avril
qui vom apprendra (peut-atre) que vous ates l'heureux bénéficiaire d'un
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offrons, de plus, un microsillon super-45 tours à choisir dans la mame
liste, s'ils nous transmettent 5 abonnements. Un grand rnierosillon 33 tours
s'ido nous transmetteut 10 abonnements Nous les remercions d'avance.

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64 poges de documents et commentaires
sur l'enseignernent privé en France
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I. - MOZART : L'enlevement oc séroil. Air de Belmont et d'OsmIn.
Orchestre d'Etat de Berlin (Dir. Von Zallinger).
2. - MOZART L'en evement au sérail. Air de Blondine. Duo de Blondine
et d'Osmin. Orchestre d'Eta) de Ber.in (Dir. Von Zollinger).
3. - MOZART : Titus (ouverture). Cosi fan hätte (ouverture). Ensemble
d'Etot de Berlin (Dir. Von zaiiinaer).
4. - Abert LORTZING Der WE dsschuts (ouverture). Zor und Zimmer-
mann (ouverture). Orchestre rodio-symphonique de Leipzig (Dir. Otto
Dobridt).
5. - Franz SCHUBERT : Impromptu en lo bémol (op. 90). Moment musical
en fa mineu ( on:, 94) (au piano Siegt reid Stockigt).
6. - Jean -Marie LECLAIR Sonate en ré maieur pour violen et piano
(vio'on D. Oistrokh; piano N. Wo!ter).
7. - Robert SCHUMANN : Phantoesiestaecke (op. 28). L'elseau proebete
(op. )32) (au piano Dietern Zechlin).
8. - PROKOFIEF Fugitive (op. 22). — DEBUSSY : Arpeggio In. 11)
(au piano : Emi'e Guillels).
9. - BEETHOVEN : Sonate peor piano en mi bemol majeur (op. 812 ) .
JAll
10. - Hommage 21 Sydney BECHET : Les olgnons, Petit, Peu', Si tu vois
rna mère, Dons les rues d'Antibes, por l'orchestre Michel Attenoux.
FLAMENCO
11. - Mologueno et Soleo co (guitare) par Pepé de Almeria.

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Abonnement I an : 2.200 fr.; 6 mois : 1.150 fr.; 3 mois : 700 fr.
(I) Souligner le mode de réglement que vgl.d., avez choisi.

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vecu et milité Marx et Engels, des détails précieux qui, pour
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SOMMA IRE

Roland WEYL : Les forces existent 1


D r H.-Pierre KLOTZ : Les médecins et la santé 6
Louis BARRABE, Jacques CHAMBAZ, Bernard GULON, Jean
ORCEL, Fernande SECLET-RIOU, Emile TERSEN : L'Univer-
sité et l'avenir de la nation 21
Roland DESNE : Les 103 décrets du ministre de la culture
(De l'esthétique au ministre)
Michel SIMON : Contribution it l'étude des meines sociales de
la social-démocratie 56
Pierrette LE CORRE : Itinéraire de Graham Greene 76
Renaud de JOUVENEL : Antoine Watteau, le précurseur entravé 93
Roger V. HENRI : La connaissance de l'univers 107
André GISSEMECHT : A propos des Séquestrés de PAltona 119

ACTUA LITES

Pierre JUQUIN : Frédéric Joliot-Curie ou le probable 130


Jean-Marc AUCUY : Cinéma d'auteur 138
Jean MASSIN : Le Dernier des Justes 143
Lucien SEVE, Miurice MOISSONNIER : Quatre livres d'histoire 147
Lettres de leeteurs 152
La vie de la revue 156

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Si dans cene dernig re période vous aves reçu une carte
osta e illustrée attirant votre attention sur le présent avis, cela
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celui de la Nouvelle Critique) est donc la solution la plus simple
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Notre prochain sommaire

LA CUUURE ALGERIENNE

* Les sources de la culture algérienne.

* Colonisation et culture.

* Panorama de la littérature algérienne de longue


Grobe.

* Panorama de la littérature algérienne de langue


françoise.

* La musique, le thatre, l'architecture, les arts


plostiques.

* Anthologie de textes anciens et modernes (poé-


sies, contes, nouvelles).

* Témoignages d'hommes de culture algériens, etc.

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24, rue Stéphenson, Paris (XVIII.). 250 fr.
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