Vous êtes sur la page 1sur 168

la

nouvelle
critique

PARTI OUVRIER
ET

MONDE MODERNE
Y a-t-il un sens de l'histoire?
Lo closse ouvrière existe-t-elle?
Faut-il encore parti communiste?
un

Que peuvent faire les intellectuels?

ACTUALITES
Philosophie, Arts, Littérature,
Cinéma, Thatre, Idées.

revue mensuelle
novembre 1959-11 e arm& 110
la nouvelle critique
revue du marxisme militant

Comité de rédaction Directeur politique


Guy BESSE
Jacques ARNAULT
Jean-Marie AUZIAS, Lyon Rédacteur en Met
Guy BESSE Jacques ARNAULT
Jacques CHAMBAZ Rédacteur en chef ad joint
Denn CLAUDE Andre GISSELBRECHT
Francis COHEN
Secrétaire de rédaction
Pierre DAIX
Jean ROLLIN
Roland DESNE
Marcel EGRETAUD
Jean ERE VOLLE REDACTION, ADMINISTRATION
Louis FRUHLING, Stra-sbourg ET SERVICE ABONNEMENTS
Andre GISSELBRECHT 95-97, Bd de Sebastopol, Paris (2.)
François HINCKER TELEPHONE
Jesus IBAROLA, Grenoble GUT. 51-95
Jean KANAPA
Jean-Mare LEBLOND COMPTE CHEQUE POSTAL
Jeanne LEVY Paris 6956-23
Franeois LURCAT ABONNEMENTS France Etrang.
Jean MARCENAC
Jacques MILE1AU, Lille Fr. Fr.
1 an (10 no. ) •... 2.200 2.500
Antoine PELLETIER
3 mols (3 no. ) .... 700; Pss
Andre RADIGUET
( d'abon-
Jean ROLLIN 6 mols (5 no• ) .... 1.150 nement
Alai ROUX (Pour tout changement d'adresse,
Lucien SEVE, Marseille envoyer la derniere etiquette et
30 fr. en timbres.)
Jean SURET-CANALE
Boris TASLITZKY VENTE AUX LIBRA ¡RES
Guy TISSIER 24, ruc Raeine, Paris (6°)
Michel VERRET, Nantes
Roland WEYL
VENTE AUX ORGANISATIONS
C.D.L.P., 142, Etd Diderot, Paris

Nous ne nous présentons pas au monde en doctrina ires


un principe avec
nouveau : voici la vérité, c'est ici qu'il laut tomber
genoux. ,Vais nous rattachons notre critique it la critique de
politique, ci la prise de parti en politique, /a
done à des luttes réelles
et l'y identilions. KARL MARX.
Y A-T-IL UN SENS DE L'HISTOIRE ?
(Entretiens)

J.A. — Depuis le moment oii nous inscrivions ä notre


programme ce thème : « Parti ouvrier et monde moderne »,
des faits nouveaux sont intervenus. Nous parlions, il y a
dix jours encore de notre monde fini, limité. Aujourd'hui
le monde sensible s'agrandit, et ä quelles dimensions! Le plus
important ne fut pas que Colomb partit ä la découverte de
l'Amérique, mais qu'il en revint ! Aujourd'hui avec Lunik III
un nouveau monde apparait ti /a portée de l'homme et ce
monde, contrairement ä l'ancien, est géographiquement infini,
inépuisable. Une conscienee nouvelle, unitaire, des rapports
entre les hommes va naitre.
La rencontre Khrouchtchev-Eisenhower a contribué, sur
un autre plan sans dorrte — mais qui rejoint le premier
ä modifier la conseience de ces rapports. 11 faut avouer que
pour un Américain moyen ce doit itre beaucoup ä la fois,
la sensibilité soudaine du monde interstellaire et celle du
monde cornmuniste en la personne de Nikita Khrouchtchev.
Devant ce monde en transformation les idées, les interro-
gations sont nombreuses. Nous pouvons déceler trois lignes
qui caractérisent grosso modo les attitudes de nos contempo-
rains : une ligne conservatrice, qui s'exprime dans la peur
de l'avenir, le pessimisme, le manque de confiance dans
l'homrne. Une ligne con quérante : on dresse des plans d'ave-
nir, voilä l'homme de demain. Une ligne médiane — qui
n'est peut-étre d'ailleurs qu'une variante de la première, qui
voudrait bien ä la fois garder et conquérir...
• Jacques Arnault (JA.), Claude Duché (C.D.), Andre Gieselbrecht
(A.G.), Jacquee Chanlaz (J.C.), Pierre Juquin (P.J.).
1
ENTRETIEN
2

En ce qui concerne la première attitude, ii faut souligner


son aspect purement defensif : défense craintive du passé plus
que du présent, qui reflète un double désarroi : on a cessé
d'avoir confiance dans le dynamisme des valeurs dites occi-
dentales, on a cessé d'avoir bonne conscience en face du
socialisme.
Ii n'est question que de maintien, de sauvegarde, de
« réduit du monde libre ». Ce sont lä des airs aneiens, depuis
la découverte du caractère périssable, historique, des valeurs,
depuis Valéry. Mais ce langage recouvre de moins en moins
de choses : ces valeurs occidentales, il faudrait peut-ètre dire
en quoi elles consistent, difinir et évaluer leur contenu. La
dernière mystification intellectuelle de la droite est celle du
langage : ce vétement de mots pourrait bien n'étre qu'illu-
sion. Qui osera dire, comme dans le conte d'Andersen
L'empereur est tout nu » ?
Que l'on parle des principes fondamentaux de la démo-
eratie, de la liberté précieuse . et précaire, ou de « mode de
vie occidental », le point d'achoppement c'est la définition
d'un nouvel humanisme — du mode de vie de l'homme. Et
cela méme si l'on regarde vers les idéologues de la ligne
médiane, qui se veulent réalistes et confiants. Un exemple
entre cent : la difficulté des sociologues et économistes non
marxistes ä intégrer la notion de travail dans une perspec-
tive dynamique de l'évolution humaine. Un récent numéro
d'Esprit consacré au loisir, oppose dans la plupart de ses
articles travail et loisir comme deux termes antithétiques.
Le problème pour eux n'est pas de restituer au travail sa
valeur humanisante, mais d'aménager le loisir comme valeur-
refuge.
Ce n'est lä qu'un cas particulier de la problématique
moderne du progrès. L'antinomie progrès matériel-huma-
nisme, posée au départ, ne se résoud que par une fuite dans
ces régions de l'äme qui sont fief de la pensée libre « occi-
dentale et chretienne ». Je pense ä un ancien texte de
Fourastié, toujours actuel dans son orientation : Ce n'est
encore qu'une poignée d'hommes qui constate la limite des
succès de l'industrialisation et devine que l'essence rare du
progrès humain a besoin, pour vivre et se développer, d'un
entre terrain que les serres artificielles de jardiniers passés
en vingt ans de la barbarie ä la technique. »l

1. Fourastié : «Machnlerne et individualitées, revue Hommes et Mondes,


novembre 1951.
LE SENS DE L'HISTOIRE a

Ainsi entre l'Asie et le Nouveau Monde, livrés au bruit


des machines et au prélèvement des masses, l'Europe vient
proposer ses reposoirs, son terroir nourri du suc des siècles,
et l'elixir précieux de sa culture. Mais que devient l'opti-
misme, si ce n'est un acte de foi, quand la sagesse bourgeoise
nous convie ainsi à la méditation morose de sa gloire defunte,
sous l'eeil des barbares nouveaux ?
A.G. — 11 serait intéressant de montrer que la défense
par la bourgeoisie de ces valeurs, a été une suite de retraites
mesure que ces valeurs apparaissaient réalisées par le monde
soeialiste. Par exemple, il y a dix ans, le Congrès pour la
liberté de la culture dirige par Aron, de Rougemont, les
fédéralistes, etc., avait mis en avant l'idee de la liberté.
C'était du temps où l'Union sovietique apparaissait grossière-
ment soumise à un régime policier, oui chacun pouvait étre
arrété à l'heure du laitier... A partir du moment où il fui
établi que l'habeas corpus était respecte en U.R.S.S., il ne
hit plus question de la liberté; on se replia sur le terrain,
disons, de la vie intérieure; non plus de la liberté civique,
mais de la liberté de faire n'importe quoi. 11 devint patent
que s'était développée en U.R.S.S. une certaine prospérité.
Bien mieux, chacun reconnut bientöt que l'U.R.S.S. avait
atteint un niveau culturel stupéfiant. A ce moment-là, s'in-
troduisit un grand desarroi dans la pensée « occidentale ».
Qu'est-ce qui restait à pröner que l'U.R.S.S. n'ait realisé
ou ne soit en passe de réaliser (et (lans ce pays quand on
annonce à l'avance, on ne bluffe pas) ? On en est là aujour-
d'hui. Les idéologues occidentaux se réservent toujours une
marge irreductible d'originalite par rapport à l'U.R.S.S.,
mais cela devient mystique, purement déclaratif; on affirme
encore, mais le terrain se derobe...
C.D. — Ce qui les conduit à ne plus pouvoir vivre que
de références, de valeurs indexées sur les progres du socia-
lisme... Et la défense cherche ä se camoufler sous l'offensive.
Un premier temps fut la condamnation de l'U.R.S.S. au nom
d'une idee bourgeoise du travail — ce qui était dangereux.
On assiste maintenant, par un détour plus habile, à sa con-
damnation au nom des valeurs m'emes du socialisme, aux-
quelles celle-ci serait infidèle. Car ils ne peuvent rejeter
en bloc le socialisme qui englobe et dépasse les anciennes
valeurs de la bourgeoisie montante, sans ruiner du meme
eoup leurs dernières justifications idéologiques.
4 ENTRETIEN

J.C. — La derniüre valeur qu'ild vont défendre, c'est


socialisme lui.mteme.

J.A. — Ce qu'ilm appellent plutíit « le socialismo du


XX" siecle », le socialisme « moderne ». Le socialistne sovitS-
tique nerait un socialisme moyenägeux. C'ent pourtant celui
qui sous. tend la ligne conquérante dont nous parlionn : une
grande ateiurance sur l'avenir : « Voici oü, dan Sept ano,
en se ro le niveau materiel et eulturel de In société, voici oü
nous en sernos dann di x aun, cte.»

C.D. -- IJn aspect me frappe : c'est la distanee entre le


langage du socialisme et l'atare; nos conservateurs rainon•
nent en termes partiels, car ii n'agit de défendre un ntonde
clon; le progrits de la technique, ä partir de certamen formes
sociales, conduit ä un langage universel. Les perspectives com-
tttttt tintes sont ä Vechelle cosmique; les communistes parlent
un langage qui enveloppe toute l'empéce humnine nécensaire-
ment. Meme la coexistence ent depassée dann le langage
employé. Les problümes sont necessairement poses, ä ce
titade de la technique et des rapports soeinux, en des termes
qui depassent tous les conflits anterieurs.

J.C. — L'appreciation que portait récemment I.iptnann


sur la competition pacifique souligne l'opposition entre les
deux ideologien : Khrouchteltev, éterivent-ids, represente uno
societe qui ouvre de largos permpt•ctives dann tous les domaines,
tandis que le monde dit libre n'est mente plus tiÜr de ce
qu'il doit defendre et n'a d'autre ideal ä proponer que la
conservation de ce qui existe. Ce pessintisme ntet en relief
le ettractüre eonquerant de l'itleologie con:u:uniste.

J.A. — L'adhi: sion de Mendi!s. Franee nu'P.S.A. est


sentative Ilion.: de ce que nous nvons appeh; : la troisiente
ligne. ('(Mt d'abord, prenons-en ¡tete, une reconmaissance de
la vertu da: socialistne I

J.C. — Bien sin I Ce courant ne renforee dann la mesure


mente oü In competition s'amplifie et tourne en liveur du
conununisme. Certains, 1• 011111111' Maurici Duverger, conçoivent
ainsi l'avenir : le monde eapindiste emprunternit au monde
soeialiste mes techniquen de planifieution, uf im d'obtenir une
expansion eeonontique r. t. gtilii• re; le monde somitulisle emprun-
ternit nu monde eapitalimte ses te:Amigues de u (V.o:un:ratio
SENS DE L'HISTOME S

politique ». A eette contlition In paix sernit garantie. Le (live-


loppement historique co mini mai ji Unnifiention du monde
par une abolition des (ld.krenees entre len deux systanes.
Teile est la !tose de ce que eertains prCsentent aujourd'hui
entume In philosophie nouvelle de notre temps.

-- Ces hommes &tont foreCs, eux cuasi, par l'exemple


du nocialisme, de parler un langage univermel. Seulement,
comme jis ne vetilt• nt pas parier lo langage universel du
socialisme, tel qu'il se fait, ils en Nont réduits diefinir d'une
façon tris vague les perspectives de ce qu'ils appellent pour
le moment le socialisme du NN siede : socialismo nouveau,
en effet, puittque le prolaariat ne maurnit Ctre une elnizse
dirigeante; sneinlistne qui ne peilt nnitre qu'en Occident,
puisque e'est lii tt title la socialisation progressive des rap-
ports de produetion Inisse nux libe rtts permonnelles une chance
de salut » (Raymond Aron, Les guerres en chaine, 1951.)

A.G. — En meme temps eette orientation ne va min sann


pessimisme. Ce pessimisme s'expritunit dCjit all moment ois
la hourgeoisie impulsnit le progrCs. II reparait ntaintenant
que l'initintive est passte au prolanrint. L'Itomme sera il
Innet; dans tute course tiveugli• pour le progrits mati• riel : la
production poetr la produetion. Ott dentande akut que cene
production s'appitie Nur un fondernent spirituel, qu'elle nit
un prolongement et des obje p tifs spirituels, ce qui est une
fui te. puisque (la 155 le matte temps, on dnit bien reeonnattre
maintenant que In sociat; savii". ticeue — unna la mean re
c'est elle qui est Prise entume rdt4ence, ne dt4t• loppe pila
du tont In produetion pour la prodnetion, mnis ',mir la satt>
faetion maximi' des hesoins salis re•+se ernietsauds de l'Inuna-
nitt;i pour (Urdoppel tontes les virtualitts de l'are humain.
le /welltaue d'enseiNnentent, et en partialliier la mimt, en mute
(1Hinitive et en g1111111 de la, polyteelinimation en U.R.S.S. a
(Vmontrit que tel etait bien le Init lt llllll miste que se propose
la soeiat.; moviaique. Si lijen que les jaanintlt •s idCalistee
Nur le a suppk ment Tante o reprendre le tunt de
Bemann) donner a la o ,x0eiei tii industrielle. » — e'eat
le ternitt tv". ni; rii i tte SOIIM 11 ` 1111el 0/1 vent englober les deux typest
fondatnentaux et opplisea de sociaí• s a untre tpoque - appa-
raissent parfaitement antiehroniques.

3.C. — !Vitakurs, la eontre-enreuve existe. Les prorre:'


seientitiques et eulturels de l'U.R.S.S. ont conduit une mirie
6 ENTRETIEIV

d'hommes responsables, aux Etats-Unis, à s'interroger sur les


causes de leur retard en certains domaines essentiels. lis ont
été ainsi conduits à critiquer l'organisation des universités
américaines, étroitement soumises aux trusts, et à s'élever
contre la subordination de la recherche fondamentale et
l'absence de liberté qui en résultaient. En définitive, jis ont
illustré la contradiction qui existe entre l'essor de la culture
et de la science et les contraintes inévitables que leur impose
un régime soumis au profit.
A.G. — Précisons cependant que l'optimisme communiste
n'est pas un optimisme béat. Prenons l'exemple de la Chine,
dont le rythme de développement est précisément stupéfiant
(il n'y a pas d'autre fondement, d'ailleurs, à ce « péril
jaune » qui est devenu aujourd'hui le dernier bastion de
l'idéologie de la peur — voir Suzanne Labin...); les Chinois,
done, n'ont pas manqué de faire observer qu'il y aurait pen-
dant encore très longtemps des paresseux, des voleurs, des
gens cupides. Mais ce qui distingue la société communiste
de la société capitaliste, c'est qu'elle porte en son sein les
moyens de faire reculer progressivement toutes ces zones
d'ombre de la nature humaine; it long terme, sans doute,
avec des à-coups, et parfois des régressions, mais en tout cas
selon une ligne générale ascendante.
P.J. — La troisième ligne est d'ailleurs assez proche de
la première. II »'agil dans les deux cas de se conserver et
de se prolonger, d'une facon non statique cette fois, mais
enfin, ii s'agit de se prolonger. A cet égard, ii faudrait
signaler l'importance du mouvement réformiste qui se déve-
loppe dans tonte l'Europe oceidentale comme une vague. La
première manifestation en fut le nouveau programme du
Parti socialiste autrichien; puis vint le nouveau programme
travailliste; et aujourd'hui c'est le nouveau prograrnme (en
discussion) de la S.P.D.: enfin, le Groupe d'études doctrinales
du Parti socialiste présidé par Jules Moch.
A.G. — Ii faut souligner aussi l'abus des termes et l'in-
compréhension des réalités qui se font jour dans l'idéologie,
disons, pour simplifier, mendèsiste. Nous irions vers l'uni-
formisation des régirnes selon le principe des vasca commu-
niquants : l'U.R.S.S. devient un peu une dérnocratie bour-
geoise et le capitalisme devient un peu plus planifié. C'est
méconnaitre à la foja ce qu'est la planification et la démo-
LE SENS DE L'HISTOIRE 7

cratie; l'Union soviétique n'a pas attendu les lendemains du


XX° Congrès pour étre une démocratie; ce qui se fait main-
tenant n'est que Pélargissement et l'accomplissement de ce
qui s'était déjà préparé; ii ne s'agit pas, aujourd'hui, de
rétablir la démocratie bourgeoise, au sens où l'entend
Duverger par exemple, c'est-à-dire le rétablissement, pour
étre elair, des partis politiques représentant des classes anta-
gonistes. fl s'agit de faire que les masses soient véritablement
en possession de leur destin, qu'elles décident de ce qui les
intéresse de façon vitale. Quant ii la planification, ce n'est
pas une série d'ajustements « techniques » comme semble
l'indiquer Mendès-France; mais ce ne peut étre que la consé-
quence de la prise du pouvoir par les travailleurs, ce qui
suppose un changement dans les rapports de classes, un
changement dans les rapports de forces; mais c'est précisé-
ment ce dont les socialistes « modernes » ne veulent pas
entendre parler. lis appellent de leurs vceux un socialisme
sans hégémonie du prolétariat qui est l'éternel rève de la
petite bourgeoisie. Le rève d'aujourd'hui reprend vigueur
dans la mesure oü cette petite bourgeoisie se sent talonnée
et mise au pied du mur par la démocratie socialiste, la vraie,
c'est-à-dire celle des pays socialistes. Ceci dit, je crois qu'il
y a une perspective à donner la petite bourgeoisie elle-
mérne, dans le cadre de l'effort du monde socialiste. Le
Parti communiste a ainsi raison de dire à ceux qui, en France,
représentent effectivement, mème s'ils ne l'avouent pas, les
classes moyennes : « Vous avez développer un programme
des classes moyennes, elles ne sont pas condamnées à la pure
et simple disparition ni au désespoir idéologique; mais
n'essayez pas de faire croire, et de vous faire croire à vons-
märtes, que votre mission serait de mordre sur une partie
de la classe ouvrière et d'enlever une partie de sa « eilen-
tèle » au Parti communiste; ce n'est pas votre destination.
Vous avez une destination toute trouvée. Convenez devant
vous-mèmes et devant l'opinion publique de ce que vous
étes, et it ce moment, il y aura un bond en avant possible.
C'est votre refus des réalités qui fige, qui immobilise la
situation française. »
J.A. — II faut arriver alors à cette constatation que nom-
breux sont ceux qui viennent aujourd'hui à Pidée du socia-
lisme, non š partir de l'étude théorique, mais à partir de
la constatation des faits; en retour, si je puis dire, une
Partie de la gauche propose ahora une adaptation qui veut
1 EIVTRETIEIV

ignorer les principes marxistes-léninistes, pour ne retenir


que Papparence des choses.
A.G. — M. Mendès-France, d'ailleurs, suit la ligne qui
était la sienne du temps où ii n'avait pas encore donné son
adhésion formelle au socialisme. Le mendesisme se présentait
abra comme un brain-trust qui résoudrait tous les problèmes
politiques par des moyens techniques. Aujourd'hui le socia.
lisme serait lui aussi un procédé technique. Ce procédé tech.
Dique a été efficace dans le régime socialiste. Pourquoi ne
pourrait-on pas le détacher de son contexte et l'employer
dans une société qui lui est directement contraire ?
J.A. — En parlant des differentes lignes de pensées face
à la réalité actuelle, nous venons d'aborder cette réalité
méme. Ces idées, en effet, ne sont pas nées ex nihilo. Elles
sont nées à partir du moment on le rythme du développe-
ment des pays socialistes a été tel que ces pava ont été en
passe de rattraper les pays capitalistes les plus avancés.
faudrait d'ailleurs étre plus précis. Les économistes et les
idéologues bourgeois admettaient que, par un effort sur-
humain, et par l'esclavage, pour tout dire, l'U.R.S.S. pour-
rait un jour devenir un pays industrialisé. L'U.R.S.S.,
disait-on, est un grand pays, qui ressemble à l'Amérique
du XIX siècle, son rythme de développement correspond au
rythme américain. Les Soviétiques en sont à l'ere des pian.
niers (cette idée, d'ailleurs, avait été formulée après celle
suivant laquelle l'U.R.S.S. devait s'effondrer !). Enfin, ce
n'était pas une question de capitalisme et de socialisme
Rien ne dit que, sans le socialisme, l'U.R.S.S. n'aurait pas
été au méme point, etc. » Oit ça ne va plus, c'est à partir
du moment où il y a dépassement. Le dépassement a mis
non seulement en cause la quiétude dans laquelle on enten-
dait se complaire mais bouleversé toutes les données que
Pon prétendait scientifiquement étahlies.
J.C. — On peut meme parler de panique. Ainsi Gazier,
dans le Populaire du 30 septembre, souligne que le rythme
d'accroissement de la production en Union sovietique n'est
pas tellement important, puisqu'il n'est que de 8 1/4: qu'à
eertaines périodes de leur histoire, les pays capitalistes ont
atteint des rythmes de développement égaux; seulement,
dit-il, l'aspect maintenant dramatique, c'est que ce rythme
en Union soviétique est un rythme régulier, alors que dans
LE SENS DE L'HISTOIRE

les pays capitalistes il n'a jamais ae. régulier. Prenant


l'exemple de la France, en admettant que se maintienne le
rythme de l'économie française (4% par an), cela signifie-
rait qu'en 1980, la production industrielle par tete d'habitant
en U.R.S.S. sera supérieure de deux fois ii la production
industrielle en France par tete d'habitant ! Chacun, ajoute-
t-il, peut mesurer les conséquences sociales et politiques d'une
telle disproportion. On a rarernent vu reconnaitre avee autant
de elarté, par des dirigeants social .démocrates, cette pro-
gression du socialisme.
J.A. — Je précise que M. Mendes-France répete mot pour
mot le Populaire « Nous voulons, nous, que les pouvoirs
publies aient la responsabilité de ne jamais laisser gaspiller
aucun moyen de production de richesse, qu'ils ne se résignent
pas à la erise et à la sous-production, de teile sorte que la
eroissance movenne soit supérieure, et de beaucoup, ii ces
3 ou 4 % qu'ils nous offrent; c'est au double de ce rvthme
de croissance qu'on doit arriver, c'est les 8 % sovtettques.
Ces hauts et ces has, ces accidents, c'est la planificatioa
(souligné par lui) qui doit permettre d'en faire l'écono-
mie. » Comme quoi cela confirme ce que nous disions à
l'instant: c'est sur la base des succès de l'économie
tique qu'est nee cette idéologie.
Peut-etre faudra-t-il souligner le fait que le capitalisme
aussi s'est développé, ce qui, nous dit-on, serait contraire
aux thèses léninistes sur l'impérialisme et sur les monopoles.
San» entrer dans le detail, je voudrais rappeler ce que Lion
Lavallée avait, il y a un an, suggéré sur ce point : « L'unité
dialectique que représente la compétition des deux systèmes
peut faire surgir une question : l'essor scientifique et tech-
nique en U.R.S.S. n'a-t-il pas une certaine influenee stimula-
trice sur le divelo p pement de ces mimes branches, par
exemple, aux Etats-Unis ?» Et il poursuivait : « On connait
la these de Lénine sebo laquelle le monopole crée une ten-
dance it la stagnation et u la décomposition. En particulier,
le monopole conduit au eloisonnement des recherches, à la
non. exploitation temporaire des découvertes afin de preser-.
ver les investissements non amortis dans les techniques peri-
mées, etc. Cependant, comme il n'y a jamais eu de super-
monopoles ni de surimpérialisme, le progrès scientifioue et
technicrue s'e q t toniours finalement frayé un ehemin. L'appa-
rition de l'U.R.S.S. n'a pas eu tont de suite d'influenee sur
cette situation, it cause de son retard initial. Mais, depuis
10 ENTREVEN

ces dernières années, peut-on penser que la politique genérale


des monopoles peut retarder autant que par le passé l'exploi-
tation de teile ou teile invention, par exemple l'utilisation
pacifique de l'énergie atomique, alors que l'U.R.S.S. fait
dans ce domaine le maximurn compatible avec le niveau
atteint par la connaissance scientifique ? » (La Nouvelle
Critique, n° 97.)

A.G. — L'idee vaut qu'on s'y arrete à condition de pré-


ciser : il reste, après comme avant, l'idee que le développe-
ment de l'économie capitaliste se trouve face ä des contra-
dictions insolubles qui la mèneront finalement à sa ruine.
J.A. — Ce que ne conteste d'ailleurs pas M. Mendès-
France, puisqu'il affirme qu'il adhère au socialisme paree
que la société capitaliste n'est pas en mesure d'assurer les
besoins de la société.
Résumons done. Première base de ces ideologies : les
succés de l'économie socialiste; deuxième base : la stagna-
tion relative de Peconomie capitaliste; troisième base : la
place prise par les peuples coloniaux dans la vie mondiale.
Le mépris dans lequel les idéologues occidentaux tenaient
les peuples coloniaux, les empécha de voir ce que signifie-
rait l'accession de ces pays ii l'indépendance. Les faits sont
assez éclatants pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'y attar-
der. Soulig,nons toutefois combien fut vérifiée la prévision
léniniste sur la place que prendraient tôt ou tard ces peuples
dans l'avenir du monde.
P.J. — II faudrait éventuellement montrer que ce pro-
blème ne se pose pas essentiellement en termes techniques,
mais politiques. (CL : Le plan de Constantine.)
C.D. — Et aussi : la tentative de faire endosser par l'hu-
manité tout entière les maux engendres par l'impérialisme
« Soviétiques et Capitalistes, entendons-nous devant les dan-
gers des « nationalismes » coloniaux. En definitive, ne som-
mes-nous pas tous des Blancs ?... »
J.A. — Venon g-en alors ìi la quatrième base des idéolo-
gies actuelles : l'apparition de l'opinion publique comme
force politique croissante. Dans Esprit d'octobre, Jean-Marie
Domenach note ä propos de la rencontre Nixon-Khrouchtehev
l'exposition américaine de Moscou : « Nous assistions a la
LE SENS DE L'HISTOIRE 11

première réunion électorale publique et contradietoire du


monde unifié. » La formule est tout à fait heureuse. La poli-
tique, et c'est réjouissant, n'est plus la seule affaire des
états-majors. La diplomatie est descendue sur la place publi-
que. II faudrait souligner le caractère novateur du voyage de
Nixon en U.R.S.S., plutót de la façon dont les dirigeants et
les peuples soviétiques l'ont accueilli, et du voyage de
Khrouchtchev aux Etats-Unis. Par la volonté du mouvement
communiste, les masses populaires sont appelées à juger.
C'est une conquéte extraordinaire. (A cette oceasion, ii serait
peut-itre bon de s'arréter à un autre aspect de ces questions,
en rapport avee les progrès de la télévision, de la radio,
de la presse, des moyens de communication qui peuvent étre
mis en ceuvre. D'une part, la diplomatie des masses n'était
pa» possible tant qu'il n'y avait pas de moyens de diffusion
de masse rapide. D'autre part, que devient un député de
type traditionnel dan» tout cela ? Du point de vue de la
démocratie et des formes de la démocratie, il y a là matière
à réflexion.)
Cette prise en mains par les masses de leur propre avenir
s'exprime, y compris en France. Nous sommes dans une situa-
tion oit il n'y a pas de Parlement, c'est-à-dire pas d'inter-
médiaire entre les masses et le pouvoir, et pourtant ce pou-
voir doit tenir compte de la volonté de ces masses. Cette
volonté, aujourd'hui, finit toujours par se frayer un chemin.
C'est un fait qui mérite réflexion.

A.G. — Les rencontres Khrouchtchev-peuple américain


ont donné aux entretiens américains un eontenu que vraisem-
blablement à l'origine on n'était pas décidé, du ciité amé-
ricain, à y mettre. Je crois que le phénomène le plus sieni-
ficatif a été l'apparition de Khrouchtchev à la télévision
lorsqu'il a fait cette leçon de communisme au publie améri-
cain. Ce qu'il y a de plus frappant, dan» les conditions du
monde moderne et qu'a montré ce vo y age, c'est, pour
employer les termes de Marx (ou de Heeel), que l'Etat
deseend au niveau de la société civile. Khrouchtehev est
venu montrer ce qu'était le communisme et &baute ce
qu'était le système social soviétique, et très secondairement
de la puissanee d'un Etat; ce qui d'ailleurs disqualifie tous
ceux qui voudraient voir la coexistence sous la forme de
l'équilibre de puissanee entre Etats. Ceux .là en sont restés
à l'époque de la diplomatio de cabinet.
112 ENTRETIEN

J.C. — Les éléments conscients de la bourgeoisie se ren-


dent compte de cette puissance nouvelle de l'opinion
publique. C'est pourquoi, tout it la fois, les idéologues de
la bourgeoisie multiplient leurs tentatives tout en doutant
parfois de leur capacité d'influencer durablement l'opinion.
11 leur arrive alors de faire appel aux dirigeants et théori-
eiens communistes : comme les choses seraient plus faciles
a'ils acceptaient de reconnaitre que les régimes, socialiste
et capitaliste, ne sont pas des étapes successives et nécessaires
de l'histoire, mais des modalités d'une méme société techni.
nenne De telles réflexions ne respirent pas un très grand
optimisme. Elles se sont aussi exprimées dans les commen-
taires de la presse, sur le voyage de Khrouchtchev aux
U.S.A. Ii lui fut reproché tantét un exposé par trop élémen-
taire du communisme, tantút de ne pas avoir respeeté les
re'gles du jeu en faisant un exposé de marxisme devaut l'opi.
Mou publique américaine.
P.J. — Je reviens sur ce qui était dit tout à l'heure
propos de la suppression de la démocratie parlementaire en
France. Ce fut fait sur l'initiative des grands monopoles qui
souhaitaient réaliser une nutre forme de gouvernement : un
gouvernement technocratique. Le Parlement génait l'appli.
eation des décisions jugées nécessaires sur le plan indus-
trie!, etc. La bourgeoisie française a voulu un système auto.
ritaire dans lequel les décisions techniques seraient prises
par une équipe spécialisée, comme on dirige un conseil
d'administration de grande société. Les causes fondamentales
de l'échec qui se dessIne précisément en France, c'est le fait
que la technique politique, économique ou autre, descend,
notre époque, au niveau de l'initiative des larges masses. La
bourgeoisie est prise dans une contradiction : la technocratie
est en voie de dessiner son échec. Cela ne veut pas dire que
ne qui la remplacera sera l'ancienne démocratie parlemen-
taire; mais il y aura à coup súr une démocratie où l'initia-
tive des masses, dans tous les domaines, y compris méme la
technique économique, se dessinera de plus en plus. A cet
égard, on peut signaler que le développement méme du pro-
gris, l'automation, etc., permettront l'initiative des grandes
masses, au heu de concentrer l'initiative technique dans les
mains d'une petite équipe. On 8e trouve en présence, et c'est
précisément l'un des points sur lesquels d'aucuns achoppent
it propos de la démocratie politique, d'une situation qui
dépasse la forme de la démocratie parlementaire qui a mar.
LE SENS DE L'HISTOIRE 13

qué un progrès historique dans un temps donné, mais qui


est absolument débordée par rapport à la démocratie réelle
qui existe déjà.
J.A. — Ce qui vient d'étre dit pourrait servir de tran-
sition : le monde actuel exprime done un enorme progrès
dans tous les domaines. On l'a vu dans le domaine de la
démocratie, au sens de la participation, ou de la volonté des
masses, de participer it l'examen de leurs propres problèmes
et la satisfaction de leurs propres besoins. Dans le domaine
économique : l'augmentation considérable à l'échelle mon-
diale, de la capacité de produetion des biens matériels et
culturels. Nous devons nous débarrasser, pour juger du pro-
grès, de notre mentalité d'Européen de l'Ouest. Le progrés,
c'est à l'échelle planétaire que nous devons le juger. C'est
un immense enrichissement humain et matériel que repré-
sente, par exemple, la conquéte de la liberté par les peuples
coloniaux. L'humanité est incomparablement plus riche
aujourd'hui qu'il y a trente ans et it tous les points de vue
économique, social, culturel, politique, etc. Et ce dernier
aspect du progres peut étre le plus considérable : la possi-
bilité aujourd'hui d'écarter la violence comme moyen de
règlement des différents; c'est la plus grande conquéte de
notre temps.
A.G. C'est cela qui est important : le progrès se déve-
loppe simultanément sur tous les plans, en liaison les uns
avec les autres. A l'intérieur de chaque homme : épanouisse-
ment de la personnalité et de toutes ses virtualités. Dans le
cadre de chaque nation : les masses profondes du pays inter-
viennent de plus en plus dans les décisions; dans l'ensemble
de l'humanité : épanouissement des virtualités de tous les
peuples, paree que dans cette perspective il n'y aura plus
de pays sous-développés. Idée de l'épanouissement -total de
l'humanité : c'est ici qu'on retrouverait l'idée de la conquite
de l'espace, teile qu'elle a été posée tout l'heure.
C.D. — Il y a cependant ceux qui nient le progrès, hantés
par les plaies de leur propre système, et que les meilleurs
portent dans leur flanc... Ainsi l'Algérie, la torture... D'ou
notamment un certain seepticisme universitaire, qui se devine
dans les sujeta proposés ici et lit à la réflexion des jeunes
gens. Ainsi, pour l'examen d'entrée en faculté des sciences,
on demandait, en 1958, de commenter la phrase célèbre :
it ENTRETIEN

Le progrès des sciences et des arts n'a rien ajouté ä notre


veritable félicité. » En 1957, pour l'entrée ä Polytechnique,
une question plus perfide : « La loi du développement de
l'humanité est-elle le progrès ou le ehangement ? »
L'Académie des sciences morales et politiques entendait
récemment une communication sur le thème : « La civilisation
du travail condamnera-t-elle l'homme ä perdre son äme ? »
Raymond Aron déclarait en septembre en Suisse, devant
un aréopage d'idéologues oecidentaux : « Le résultat du
progrès de la science et du raisonnement scientifique, n'est-il
pss de reléguer dans le domaine de la déraison persistante
la chose qui nous concerne le plus, c'est-ä-dire la définition
et le choix de Pessentiel, de la vie valable, de la société
valable ? »
J.A. — L'idée de progrès a évidemment un contenu de
classe. Ce que le peuple guinéen considère comme un grand
progrès (la possibilité de disposer de lui-méme) n'est pas
considéré comme tel par M. Aron. Nous laisserons done nos
conservateurs à leur conception du progrés pour nous atta-
eher ä celle qui nait de Pactivité et des besoins humains
assurer au plus grand nombre, et chaque jour davantage,
« le pain, la paix, la liberté ».
Quel fut alors le moteur des progrès enregistrés ? Sur
ce point, il fut un temps oü nous avions besoin de faire appel
aux données théoriques : nous devions démontrer théorique-
ment la supériorité du socialisme; avec les difficultés que
cela représente en ce sens qu'on peut ä l'infini débattre des
idées. Aujourd'hui, il suffit pour une large part de décrire.
Quel fut le moteur du progrès en U.R.S.S. ? En Chine ?
Dans le monde socialiste ? Est-ce contestable que le motive -
ment comrnuniste depuis quinze ans, en particulier, pousse
l'ensemble du monde ?
Ne serait-il pas possible d'établir des parallèles, ä condi-
tion de comparer ce qui est comparable ? Ainsi, l'U.R.S.S.
et les U.S.A. : en trente ans, qui, malgré les guerres subies,
fit le plus de progrès ? De la Chine et de l'Inde, qui
prend une avance foudroyante dans tous les domaines ? En
Europe, si on prend des pays comparables, c'est-ä-dire Bulga
d'une part, et Grèce de l'autre, qui a le plus-retAlbani,
progressé sur tous les plans ?
P.J. — Ou encore, la D.D.R. et l'Allemagne de l'Ouest.
LE SENS DE L'HISTOIRE 15

C.D. — « Que serait ce monde », écrivait naguère Georges


Bataille, « si l'U.R.S.S. n'était pas lä pour l'éveiller, le mettre
ä l'épreuve et le contraindre de changer ? »
J.A. — Oui. 11 n'est pas ici seulement question de la
technique. Mais encore de Faccession des peuples coloniaux
ä l'indépendance, des progrès de l'opinion publique, de la
participation des masses ä la vie politique, du mouvement
mondial de la paix. Le moteur du progrès, ainsi pris au sens
le plus large, nous le localisons dans l'action, directe ou indi-
recte, de la classe ouvrière dirigée par des partis de type
marxiste-léniniste. II faudrait mettre en évidence comment le
mouvement eommuniste fut l'animateur véritable du dévelop-
pement social ä l'échelle mondiale.
J.C. — Une autre comparaison semble nécessaire pour
convaincre ceux qui contestent eette idée : c'est la compa-
raison entre les pays où les partis social-démocrates qui
sont au pouvoir et ceux que dirigent les partis marxistes-
léninistes.
Par exemple, la Suède. Du point de vue des eonditions
objectives, elle a bénéficié d'une série de facteurs extréme-
ment favorables, ne serait-ce que sa longue neutralité depuis
la fin de l'empire napoléonien. Or, lä encore, la supériorité du
communisme éclate. La Suède ne se distingue en rien, fonda-
mentalement, des autres pays capitalistes développés que nous
avons pris comme exemple. L'exemple des travaillistes serait
également instructif. Non seulement lorsqu'ils avaient le pou-
voir, jis n'ont rien changé fondamentalement, en Angleterre,
mais kur politique de eonciliation de plus en plus ouverte
l'égard de l'idéologie bourgeoise et de la politique des
classes dirigeantes anglaises parait bien ä l'origine des der-
niers résultats électoraux. La presse conservatrice en Ancle-
terre s'offre le luxe de souligner cet aspect des dioses. Elle
insiste sur la erise des partis social-démocrates et la met en
parallèle avec l'abandon par les travaillistes de leurs posi.
tions « philosophiques ». C'est une eonclusion (fue n'avaient,
me semble-t-il, pas prévue Bevan, Nenni et Mendes-France
lors de leurs entretiens.
C.D. — Nous sommes d'autant plus en droit de procéder
ä ces comparaisons — avec toute la rigueur nécessaire —
que les nutres ne s'en privent pas; c'est milme le cadre de
certaines argumentations qui entendent démontrer que la
16 ENTRETIEN

réussite des pays socialistes ou capitalistes est indépendante


de leurs structures sociales, des rapports de production; elle
serait liée au contröle de certains « pöles de développement e,
la disposition de richesses naturelles et aussi, sans doute,
la coexistenee compétitive qui entrame confrontations, cor-
rections, rajustements... Un des économistes français les plus
en vue, François Perroux, écrit ä ce propos : « L'Ouest et
l'Est n'ont pas édifié leur économie d'après les systèmes
opposés du Marché et du Plan (...) deux ensembles luttent
en utilisant des atouts, leurs ressources naturelles et démo-
graphiques, qui Wollt pas de rapport direct avec les systèmes.
Dans cette lutte, jis assouplissent, et mème abandonnent assez
¡cura systèmes pour que ces derniers jusqu'iei surmontent bien
leurs crises théoriques.» (F. Perroux, La coexistence paci-
fique, p. 179.)
P.J. — A propos de la comparaison avec les pays scandi-
naves dirigés par la social-démocratie, on pourrait souligner
que la question du progrès ne se réduit pas à l'économie,
mais s'exprime aussi dans la vie sociale, individuelle et psy-
ehologique des individus. On pourrait regarder, à propos d'un
paye comme la Sude, les statistiques des suicides, leurs
causes, la erice de la jeunesse, les problèmes moraux, etc.
C.D. — Encore une foja, l'aspect culturel — élévation du
niveau intellectuel et diffusion de la culture — me parait ici
essentiel. II y a dans les paye socialistes un dynamisme intel-
lectuel tel que, quels que soient les péchés dont d'aucuns les
chargent, l'accumulation culturelle à la base ne peut pas ne
pas les transformer. L'analyse et la condamnation du « culte
de la personnalité » marquent à cet égard, sur le plan des
conseienees, un mouvement irréversible. On pourrait mettre
en parallèle la stagnation culturelle des masses américaines,
Wist de léthargie intelleetuelle d'une civilisation axée sur
Pidée de confort.
J.A. — II ne serait alors pes superflu d'insister sur le
fait que les progrès importante n'ont été enregistrés que dans
les pays et sous la poussée des pari qui ont reconnu le röle
dirigeant de la classe ouvrière. Si nous en sommes là, c'est
paree qu'il y a eu 1917 et toute l'expérience du mouvement
ouvrier.
C.D. — Certains de nos socialistes modernes ont bien
retenu que le socialisme « c'est les soviets plus l'électrifica-
Si vous vous obonnez
Si vous vous reabonnez

ENTRE LE 1" NOVEMBRE 1959 EI LE 1" MARS 1960

la nouvelle critique
VOUS OFFRE

UN MICROSILLON SUPER 45 TOURS


au choix

ET
por tiroge au sort

UN SEJOUR
DE 10 JOURS
EN

UNION SOVIETIQUE
tous nos abonneurs
nous offrons

Pour 5 abonnements
un microsillon super 45 tours
choisir dans la liste ci-jointe

Pour 10 abonnements
un grand microsillon 33 tours au choix de
l'abonneur en fin de campagne d'abonnement

La liste en sera communiquée ultérieurement.

BULLETIN D'ABONNEMENT
Nom Prénom
Adresse
Département
Je souscris un abonnement de à la Nouvelle
Critique ei compter du N°
Je vous adresse la somme de par un
règlement : C.C.P. - Mandat - Chèque z.
Je choisis par ordre de préférence le disque n° ou
le disque n°
Adressez ce bulletin à la Nouvelle Critique, 95-97, boulevard
Sébastopol, Paris-2° C.C.P. 6956.23 Paris.
Abonnement 1 an, 2.200 fr.; 6 mois, 1.150 fr.; 3 mois, 700 fr.
Etranger : 1 an, 2.500 fr.
(11 Souligner le mode de reglement que vous avez choisi.
Cette année
dans le cadre de la campagne d'abonnement à

la nouvelle critique
II sera procédé entre toutes les personnes qui auront
contracte entre le 1" novembre et le 1" mors
un abonnement ou réabonnement d'un an meme anticipe
au tirage au sort

d'un cadeau exceptionnel

UN SHOUR GRATUIT
DE 10 JOUIRS
EN

UNION SOVIETIQUE
En raison des nouvelles règlementations législatives, seuls les abonnés
résidant en France peuvent bénéficier de ces avantages.
D our un abonnement d'un on
our un réobonnement d'un an (méme anticipé)

LA NOUVELLE CRITIQUE
vex4 ollix.

UN MICROSILLON SUPER 45 tours


votre choix

d'une grande qualité


d'une remorquable interprétation ovec les plus gronds orchestres

DE LA GRANDE MUSIQUE
1. - MOZART : L'enlévement ou sérail. Air de Belmont et d'Osmin. Orchestre
d'Etat de Berlin (Dir. Von Zallinger).
2. - MOZART : L'enlévement au sérail. Air de Blondine. Duo de Blondine
et d'Osmin. Orchestre d'Etat de Berlin (Dir. Von Zallinger).
3. - MOZART : Titus (ouverture). Cosi fan tutte (ouverture). Ensemble
d'Etat de Berlin (Dir. Von Zollinger).
4. - Albert LORTZING : Der Wildsschutz (ouverture). Zar und Zimmermann
(ouverture). Orchestre rodio-symphonique de Leipzig (Dir. Otto Dobridt).
5. - Franz SCHUBERT : Impromptu en lo bémol (op. 90). Moment musical
en fa mineur (op. 94) (au piano : Seigfreid Stockigt).
6. - Jean-Marie LECLAIR : Sonare en ré majeur pour violon et piano
(violon : D. Oistrkh; piano : N. Walter).
7. - Robert SCHUMANN : Phontaesiestuecke (op. 28). L'oiseou prophète
(op. 82) (au piano : Dietern Zechlin).
8. - PROKOFIEF : Fugitiva (op. 22). — DEBUSSY : Arpeggio (n. 11)
(au piano : Emile Guillels).
9. - BEETHOVEN : Sonate pour piano en mi bémol majeur (op. 812).
JAll
10. - Hommage ò Sydney BECHET : Les oignons, Petite fleur, Si tu vom s
ma mire, Dann les rues d'Antibes, por l'orchestre Michel Attenoux.
FLAMENCO
11. - Malaguena et Soleares (guitore) par Pepe de Almeria.

ATTENTION. -- Le nombre de disques étant limité dans choque catégorie, nous


vous conseillons d'effectuer le plus rapidement possible votre abonnement ou
réabonnement. Les envois seront effectués en fin de mois.
LE SENS DE L'HISTOIRE 17

tion ». lis voudraient garder l'électrification et se dispenser


des soviets...
J.A. — Absolument. Et en France, le socialisme sans les
communistes. Ceci dit, ces progrès considérables creent de
nouvelles possibilités. La pratique du mouvement ouvrier a
enrichi ses principes d'action. On doit examiner quelles sont
les possibilités qui sont ainsi ouvertes à partir du moment
oè le socialisme s'impose dans la conscience d'un plus grand
nombre de gens.
J.C. — On pourrait d'abord retenir Pidée que les pre-
miers pays qui se sont engagés sur la voie capitaliste (lorsque
le problème qui se posait à la société était celui du passage
de la féodalité au capitalisme) ont rapidement dépassé les
pays de type féodal; les pays de type féodal ont fait un
certain nombre de tentatives, mais aucun d'eux, tarn qu'il
est resté féodal, n'a rattrapé un pays qui en était déjà au
stade capitaliste. II a dü d'abord faire sa révolution bour-
geoise. Ce rappel historique n'est pas mutile, ne serait-ce que
pour marquer Pirréversibilité du processus. Il y eut aussi
des représentants du monde féodal qui restèrent jusqu'au
baut prisonniers de son idéologie. Mais d'autres, après avoir
lutté contre le capitalisme — c'est le cas de Chateaubriand
— ont cherché une voie de eonciliation entre Pidéologie féo-
dale et Pidéologie bourgeoise. Cette voie fut trouvée, mais
sur le dos du mouvement ouvrier qui eommençait ü s'affir-.
mer d'une façon indépendante dans la société capitaliste.
A.G. — Je reviens un peu en arrière, è propos de la nou-
velle situation : pendant longtemps, dans l'opinion publique,
on considérait la révolution essentiellement comme destruc-
trice, une expropriation; chacun est conduit à constater
aujourd'hui qu'elle a engendré une accumulation de richesses
et qu'elle a construit pour tout le monde, y compris pour
ceux uni la redoutaient.
L'idée done du changement s'imposera de plus en plus.
La lutte pour la paix et pour ce cum Lénine appelait a les
tiches démocratiques générales », à Pintérieur de chaque pays,
bin d'ajourner le changement révolutionnaire (comme l'ont
voulu croire certains doetrinaires, Pierre Hervé, Lukaes;
c'est ce que voudrait aussi nous faire eroire Raymond Aron),
a, au contraire, introduit des modifieations profondes dans
le rapport des forces, à l'échelle nationale et à Péchelle inter-

18 ENTREVEN

nationale. C'est done un facteur révolutionnaire. La révolu-


tion par la paix : ii suffit de voir comment les impérialismes
rivaux, dès qu'ils sont tentés d'appuyer sur un bouton pour
s'en sortir, sont immédiatement pris à la gorge par l'opinion
publique internationale s'appuyant sur la force du camp
socialiste; cela introduit un ehangement fondamental dans le
rapport des forces internationales.

J.C. — En tout cas, la facon dont eertains peuples eolo-


niaux ont conquis leur indépendance souligne le ehangement
du rapport de forces it l'échelle internationale et ses consé-
quences déjà perceptibles sur le rile de la violence. Ainsi,
l'Inde a pu devenir indépendante sans reeourir ä la guerre
libératrice; de mime, cet exemple est sans doute encore
plus frappant, la Guinée. Dans l'un ou l'autre cas, on ne
saurait évidemment négliger le róle qu'ont joué la lutte du
peuple chinois et du peuple algérien. Mais il demeure que,
pour la première fois, des peuples se sont affranehis de leurs
liens sans que les puissances impérialistes aient pu tenter
d'y faire obstacle par une guerre de reconquite eoloniale.
Dans l'été 1958, la situation au Moyen-Orient et l'échec des
entreprises militaires dirigées contre l'Irak apportent une
démonstration de mime nature.

P.J. — Ce changement dans le rapport des forces seil


d'ailleurs de prétexte à des hommes aussi différents que
Mauriac, Sartre, Aron, pour accuser les partis communistes
de eonservatisme (Sartre le dit encore aujourd'hui dans un
article du journal italien conservateur Messaggero). Si conser-
vatisme signifie que nous continuons à attribuer leur pleine
valeur aux principes marxistes-léninistes tant que l'impéria-
lisme et la division de la société en classes demeurent, nous
sommes en effet des conservateurs... Mais il semble bien que
ces hommes donnent au mot une signification arnbig,ui : ils
laissent entendre en mime temps que les communistes
auraient abandonné leur idéal révolutionnaire; que nous
nous serions « embourgeoisés » paree que nous ne concevons
pas la révolution selon l'idée schématique, anarchiste, qu'ils
s'en font...

J.A. ¡la ne sont pas les seuls ä confondre « embour-


geoisement » et insertion du mouvement ouvrier révolution-
naire dans la vie nationale.
LE SENS DE L'HISTO1RE 19

J.C. — La révolution dont André Philip dit qu'elle est


dépassée, c'est le grand soir tel que le concevaient les cou-
rants dogmatiques de la seconde Internationale qui ont fait
finalement faillite en 1914 et dont les héritiers se retrouvent
dans les partis social-démocrates actuels. La conception de
la révolution qu'ils critiquent, lorsqu'ils disent que notre
conception de la Révolution est entièrement périmée, ou serait
entièrement périmée, ce n'est à aucun moment la conception
du léninisme, c'est la conception du marxisme figé, dogma-
tique de Kautsky qui a finalement glissé au réformisine; ou
alors la conception anarcho-syndicaliste, teile que pouvait la
manifester en France un homme comme Jouhaux qui lui
aussi a finalement glissé au réformisme.
C.D. — La révolution fascine, éblouit un eertain nombre
de groupuscules ou d'intellectuels de gauche. La paix, la
laicité, la république, la démocratie, ce sont là vessies pour
le peuple. Nous, c'est la révolution ou rien. On ne peut tran-
siger. Et la révolution, c'est tonte la révolution d'un coup
le communisme pour demain; c'est-ii-dire la fin de toute
aliénation, de tout conflit, de la division du travail, la dispa-
rition de l'Etat; peut-étre mème, car se glissent ici et lä
des riveries petites-bourgeoises, la Prise au tas et la com-
munauté des femmes; mais c'est surtout le moment révolu-
tionnaire, la négation incarnée, l'éternel saisi dans l'instant,
une secousse cosmique.
Comme cette révolution n'est pas pour aujourd'hui —
ni pour demain, ni pour hier —, ii s'ensuit plusieurs consé-
quences admirables
1. On vitupère l'U.R.S.S. et les communistes responsables
d'une dévaluation, d'une prosaisation de la révolution.
2. On s'installe avec bonne conscience, sinon avec sise,
dans la société bourgeoise, cadavre à terme.
3. On affiche un pessimisme radical sur l'histoire et son
sens, sur les sociétés et l'homme.
J.A. — Je voudrais done revenir aux conditions actuelles
de la lutte pour le socialisme. II y a deux voies, à notre
époque, par lesquelles chemine vers la conscience la néces-
sité du socialisme : l'étude théorique, la vertu de l'exemple
(expérience du capitalisme et expérience du socialisme). Marx
a beaucoup insisté sur eette vertu de l'exemple dans le déve-
loppement social. Au XVIII' et au XIX' siècles, les exemples
20 ENTRETIEN

anglais et français ont joué un grand röte dans l'évolution


des pays d'Europe.
Aujourd'hui, non seulement la partie la plus avancée de
la classe ouvrière, rnais la classe ouvrière dans son ensemble
et les autres couches sociales les plus nombreuses peuvent
prendre conscienee de la valeur d'exemple du socialisme. Le
consentement à la société socialiste peut s'élargir. D'autant
que, dans le méme temps, l'incapacité du capitalisme ä élever
le niveau matériel et culturel de la société au niveau des
possibilités modernes éclate. Par exemple, ici en France
état des hópitaux, rentrée universitaire, hausse des prix, etc.
Nous avions parfois des difficultés, il y a vingt ans, à faire
admettre cette notion. Aujourd'hui elle éclate à chaque pas
je lisais hier en allant au Musium : v Le musée du duc
d'Orléans est fermé jusqu'à l'obtention des crédits nécesaaires
ä son fonctionnement !
La possibilité du passage pacifique grandit done en consé-
quence. Les formes que peut prendre alors l'hégémonie du
prolétariat (la direction reconnue au prolétariat dans le pro-
cessus de transformation) peuvent différer; elles différeront
«ans aucun doute des formes de la dictature du prolétariat
en U.R.S.S., premier pays s'engageant sur la voie du socia.
lisme dans des conditions historiques particulières; elles dif-
féreront de celles des démocraties populaires, comme de celles
de la Chine qui différèrent elles-mémes dans leurs manifesta.
tions de celles de l'U.R.S.S. Ajoutons, d'ailleurs, que l'expé-
rience des pays socialistes (succès et difficultés) est aujour-
d'hui l'acquis de tout le mouvernent progressiste. Mais elles
ne peuvent différer que dans la mesure ()i. t le röte dévolu
la classe ouvrière et son Porti dans le processus de traust or-
mation sera reconnu. C'est-à-dire à condition de ne pas mas-
quer les principes essentiels : le socialisme c'est l'appropria-
tion sociale des .grands moyens de production et d'échange;
eette transformation des rapport« sociaux n'est possible que
sous la direction du Parti ouvrier. Elle ne s'accomplit pas
par d'autres voies. Nous n'avons pas le droit de laisser croire
qu'il puisse en ètre autrement.

A.G. — L'idée que la dictature du prolétariat pouvait


n'étre qu'une forme de contrainte, de violence pure et simple,
a longtemps détourné les gens du socialisme. Mais plus la
base matérielle de la société soeialiste s'affermit, plus les
täehes de direction des partis communistes dans les pays capi-
talistes se multiplient, et plus clairement apparait ce qu'est
LE SENS DE L'HISTOIRE ti

en réalité la dictature du prolétariat : la violence ä l'égard


des classes exploiteuses, plus Passentiment, Padhésion des
nutres couehes de la population. Aujourd'hui, il est de plus
en plus possible de conquérir et de garder le pouvoir nutre-
ment que par la coercition : paree que le socialisme n'est
pas une vue idéologique et un mode de vie qu'il faudrait,
de gré ou de force, préférer ä d'autres, comme on
un plat un autre, mais tout simplement le seul moyen
d'« en sortir — que la société capitaliste actuelle dessine
elle mente par son vide. Les debuts de l'exemple soviétique
ont pu induire en erreur des hommes de bonne foi; aujour-
d'hui, tout dans les régimes socialistes, installes ou ä venir,
les rapproche de la seconde formule, la formule « &ve-
loppée » : la direction consentie.
J.A. — Ce sont lä les aspects intérieurs. Je ne veux pas
faire dire aux rapprochements plus qu'ils ne disent, mais
en 1916 Lénine écrivait ceci : « La dictature du prolétariat
comme acule classe révolutionnaire jusqu'au bout est indis-
pensable pour renverser la bourgeoisie et repousser les ten-
tatives contre-révolutionnaires. (...) Mais il est incontestable
que dans certains cas, à titre exceptionnel, par exemple dann
quelque petit Etat après qu'un grand Etat voisin aurait déjà
accompli la Révolution socialiste, ii serait possible que la
bourgeoisie abandonne pacifiquement le pouvoir, si elle se
convainc de l'inutilité de la résistance et préfère sauver ea
tete. n
Cette remarque peut etre retenue ici, dans la mesure oti
elle fonde l'interdépendance des facteurs nationaux et inter-
nationaux dans les problèmes des formes de la dictature du
prolétariat dans un pays donne. Ces facteurs internationaux
(existence non pas seulement d'un grand Etat socialiste, mais
d'un camp mondial du socialisme — difficulté accrue pour
l'impérialisme d'avoir recours it la guerre pour empicher
les changements sociaux dans un pays donne, etc.) sont des
Clemente qui entrent en ligne de compte lorsque l'on veut
situer les chances d'une voie parlementaire et pacifique au
ocialisine it notre époque. Cette remarque n'exclut pas, bien
sür, le problème de la direction du processus du changement,
ni la nécessité de la lutte interne pour y parvenir. Pas plus
que la nécessité de « la destruction de la vieille machine d'Etat
— appareil militaire et policier, haute administration, etc. —
et son remplacement par un autre appareil, un appareil
formé avec les forces populaires n (Maurice Thorez - Congrès
22 ENTRETIEN

d'Ivry). Disons que de nos jours, à voir le rede que jouent


la haute société militaire, la polke, le corps des grands com-
mis de l'Etat, la nécessité de les mettre hors d'état de nuire
et de comploter contre la République et de les remplacer
par des forces saines et dévouées au peuple, est certainement
comprise d'un plus grand nombre...
A.G. — Ce qui frappe précisément dans les développe-
ments « néo » de Mendés-France, c'est qu'il laisse à une sorte
d'évolution mécanique le soin de faire avancer les choses.
Et la lutte des hommes ? Pour lui, la coexistence aussi
est un système d'équilibre. Pas du tout ! C'est une lulle;
la lutte pacifique, mais la lutte entre le capitalisme et
le socialisme; et précisément, ce que notre « socialisme
du XX' siécle » voudrait effacer des esprits, c'est que
cette lutte est toujours le moteur du progrès, après comme
avant les Spoutniks, après comme avant les défis de Khroucht-
chev au niveau de vie américain.
J.A. — II faudra bien préciser : le lecteur pourrait étre
amené, en nous lisant, à penser que nous considérerions
comme notre adversaire principal M. Mendés-France et le
« socialisme moderne ». Non, bien súr; le fait que nous discu-
tions des thèses de M. Mendès-France se place dans le cadre
des rapports d'alliance contre l'impérialisme et le capita-
lisme, puisqu'il semble bien que sur ce point capital, « la
nécessité du socialisme », notre critique est identique.
Nous discutons de ces thèses paree que nous les pensons
fausses et qu'elles sont une source des difficultés et des mal-
entendus que nous rencontrons pour organiser l'opposition
démocratique en France. Ceci dit, peut-étre pourrions-nous
arriter là nos réflexions ? 11 restera alors à nous interroger
sur la réalité de la classe ouvrière en 1959 et de la lutte
de classe subséquente, à montrer que le Parti communiste
français n'est pas une création arbitraire à la merci de théo-
riciens réformateurs, mais le produit des nécessités historiques
tant dans son existence que dans ses principes d'organisation.
Enfin, à définir la place des intelleetuels dans le combat pour
l'avenir tel que nous l'avons esquissé. C'est ce que feront,
dans des textes particuliers, André Barjonet, Guy Besse et
André Gisselbrecht. Michel Simon et Jean Montiel de leur
cöté examineront ce que sont les autres partis et formations
se réclarnant du mouvement ouvrier : Michel Simon dans
une étude sur la social-démocratie dans le département du
LE SENS DE L'HISTOIRE 23

Nord, que nous publierons en décembre, et Jean Montiel dans


ses « Notes sur PU.G.S. »
Ainsi, nous nous étions réunis pour parler de ce que
devrait contenir une étude sur « le monde moderne ». Pour-
quoi ne livrerions-nous pas nos réflexions telles quelles au
lecteur ? Cette forme le conduira peut-itre à prendre plus
facilement sa place dans notre échange d'idées... Il y
est convié.
REALITE DE LA CLASSE OUVRIERE

L'année qui s'achive a vu une prolifération vraiment


étonnante d'articles en tous genres sur la classe ouvrière. Se
fondant de facon plus ou moins licite sur certains travaux
sociologiq-ues antérieurs 1 — eux-mémes parfois contestables
mais presque toujours sérieux — la plupart de ces articles'
ont diveloppé les thèmes suivants
a) La classe ouvrière ne progresse plus;
b) La qualification ouvrière ne cesse de diminuer;
e) La rémunération sociale remplace le salaire indivi-
duel;
d) Les modes de vie ouvriers et bourgeois se rappro-
chent de jour en jour;
e) A vrai dire, il y a moins aujourd'hui une classe
ouvrière qu'une classe « salariale ». Quant au prolétariat,
il serait aujourd'hui représenté par les « Nord-Africains »;
I) Pour d'autres « théoriciens », c'est Pexistence mime
des classes sociales en général — et pas seulement de la
classe ouvrière — faut mettre en cause : divers substi-
tuts tels que « secteurs » économiques ou mime « atmo-
sphires » socio-psychologiques ont été proposés à cet effet.
1. Nous pensons. notamment, aux travaux de Friedmann. Tonraine et
des nombreux chercheurs de l'Institut des Sciences eocialee du Travail de
l'Univereité de Paris ou du C.N.E.S.
2. Par exemple, les articles les plus récents de Toureine. lorsqu'il
philosophe sur la classe ouvriére, lee a analyses s de Jules Moch, Andr6
Philin, Serge Mallet.
3. Neue n'exagérone rien : voir le numéro de mai 1959 de la Revue
eoeialiste.
LA CLASSE OUVRIERE 25

Toutes ces études récentes ont une caractéristique com-


mune : elles situent sur le meme plan l'évolution des forces
productives (progrès technique et rationalisation) et celle
des rapports sociaux de production (propriété des moyens
de production, place respective des hommes par rapport it
cette propriété).
Enfin, la conclusion explicite ou implicite de ces ana-
lyses est que le Parti communiste français n'a plus rien de
marxiste, le marxisme étant, par ailleurs, &passé*.
A ce sujet, rappelons qu'il y a maintenant soixante ans
que le marxisme est dépassé c'est en 1899, en effet,
que Bernstein publia son livre sur le socialisme, oü il montra,
en particulier, que la theorie marxiste de la valeur en était
dépourvue, qu'il n'y avait pas paupérisation — méme relative
— mais enrichissement absolu, que la concentration capi.
taliste n'existait pas, non plus que l'antagonisme des classes
sociales et qu'en conséquence, la Revolution n'était ni souhai-
table, ni nécessaire.
Ce serait un jeu tentant que de mettre nos modernes
sociologues en face de citations des grands ancitres du révi-
sionnisme, tels que Bernstein, Boéhm-Bawerk, Hilferding et
bien d'autres. On y découvrirait une monotonie dans la
reprise sempiternelle d'arguments scientifiques oü la selérose
intelleetuelle atteint un tel degré qu'il n'est pas impossible,
après tout, que la mauvaise foi caractérisée ne rejoigne ici .
une certaine candeur dans l'ignorance la plus manifeste de
Péconomie politique ! Mais ce jeu, on en convient, ne saurait
suffire.
L'existence de classes sociales distinctes au sein d'un
meine type de société s'est depuis fort longtemps imposée
tous ceux qui, par l'usage d'une réflexion philosophique
saine et l'observation scrupuleuse des faits, ne s'en laissaient
pas conter sur l'identité des intéréts de chacun et de la cité
ou de la nation considérées dans l'abstrait et de façon intem-
porelle.
Déjà Thucydide voyait claireinent que, dans une révolu-
tion (politique), « la question essentielle était celle du trans-
fert de la propriété ».
On connait également la célèbre apostrophe de Tiberius
Gracchus, déclarant à propos des paysans de son temps ruinés
par l'extension de la grande propriété esclavagiste : « Les
bétes sauvages qui sont répandues dans l'Italie ont kure
9. P. Fougeyrollae (Le marxisme en question) et bien d'autree I
26 ANDRE BARJONET

tanieres et leurs repaires oit elles peuvent se retirer et ceux


qui combattent pour la defense de l'Italie n'y ont que la
lumiere et l'air qu'ils respirent : sans maison, sans asile, jis
errent au hasard avec leurs femmes et leurs enfants. Les
généraux les trompent quand ils les exhortent à combattre
pour leurs tombeaux et pour leurs temples. En est-il un seul
parmi un si grand nombre qui ait un autel domestique et un
tombeau où reposent ses ancetres ? Ils ne combattent et ne
meurent que pour entretenir le luxe et l'opulence d'autrui
on les appelle les maitres de l'univers et ils n'ont pas en pro-
priété une miette de terre » Et l'on songe irrésistiblement à
Marx : « Les prolétaires n'ont pas de patrie. On ne peut
leur ravir ce qu'ils n'ont pas ».
Mais si la reconnaissance de classes sociales distinctes et
mime antagonistes s'était imposée à de nombreux auteurs
(historiens et philosophes en particulier) bien avant Marx,
c'est à lui que revient le mérite décisif d'avoir établi le
premier de façon scientifique les definitions essentielles d'une
classe en fonction du Ale qu'elle joue dans la production
sociale.

Mais, avant d'en revenir à Marx, examinons d'abord les


principales autres tentatives possibles de elassification sociale.
Ici, une remarque préjudicielle s'impose : pour qu'une clas-
sification sociale queleonque puisse étre qualifiée de seien-
tifique, il ne suffit pas qu'elle soit serieuse (le classement
social de tous les Français ayant un revenu mensuel compris
entre 30.000 et 40.000 francs est sérieux; le classement
des Français par types biologiques ne l'est pas socialement),
ii faut aussi qu'il permette de comprendre et d'expliquer
dans son mouvement le mécanisme de la société.
C'est dire, d'emblée, que n'auront guere de chances d'itre
retenues les elassifications se limitant aux analogies, aux
ressemblances superficielles.
La principale de ces analogies est eelle de la richesse ou,
si Fon préfere, des revenus. Bien souvent encore, ce critere
est tenu pour essentiel.
Certes, il est bin d'étre négligeable, mais il n'est pas
explieatif et peut mime aboutir à masquer des différences
fondamentales. La « richesse » d'un grand médecin, d'un
artiste célèbre, n'est pas — nous le sentons fort bien — de
LA CLASSE OUTRIERE 27

méme nature que celle d'un capitaliste industriel ou d'un


banquier. Inversement, la pauvreté d'un manoeuvre agricole
ou d'une jeune ouvrière du textile ne correspond nullement
la méme réalité sociale que la pauvreté d'un religieux
ou celle d'un clochard...
Naturellernent, l'identité des revenus peut avoir pour
conséquence une certaine uniformisation du mode de vie
et personne ne songe à contester que les « riches » vivent
de façon très différente que les malheureux. Mais, ici encore,
ce critere n'a pas de valeur explicative : un ouvrier agricole
et le moyen paysan qui l'emploie ont assez souvent des
conditions de travail et de vie comparables.
Mais, méme quand jis mangent à la méme table, leurs
rapports se situent sur un plan très different : c'est le pre-
mier qui travaille pour le second et non Finverse. lis tra-
vaillent la méme matière (la terre), jis n'appartiennent pas
la méme classe sociale.
La nature du travail permettrait-elle de définir les
classes ? Sans doute, la division entre travail manuel et
intellectuel est d'une grande importance. Mais un ingenieur
de fabrication peut très bien ne pas travailler de ses mains
doit-on, pour autant. le mettre dans la méme classe que
le président directeur général d'une société anonyme ou
qu'un grand propriétaire foncier ?
La réponse marxiste à ces questions est autrement riehe I
En définissant les classes sociales par rapport à la propriété
des moyens de production et par rapport au róle qu'elles
jouent respectivement dans la production, Marx et Engels
nous out légué une méthode très fine d'analyse scientifique
qui permet toujours d'aller au cceur des problèmes, sans
nous laisser jamais abuser par les apparences plus ou meins
fallacieuses.
Considérons un manceuvre algérien musulman travaillant
durement pour un maigre salaire dans une fonderie, un
tractoriste moyennement payé dans une grosse ferme de
PAisne et un ouvrier électronicien très qualifie dans une
usine d'ordinateurs ii ne fait aucun doute que le mode de
vie, les conditions de travail et les préoccupations de ces
trois travailleurs seront sensiblement différents. Leurs
croyances religieuses et leurs opinions politiques seront peut-
étre mime opposées.
Et cependant, le bon sens vrai et l'analyse 'économique
sérieuse nous montrent bien que ces travailleurs ne peuvent
vivre qu'à la condition sine qua non de vendre au jour le
19 ANDRE RARJONE7'

jour leur force de travail au patron qui les embauche. Que


celui-ei se présente sous les traits d'un campagnard jovial,
d'un industriel ascétique ou d'un anonyme conseil d'admi-
nistration ne change rien ä l'affaire. Les premiers n'existent
que dans la mesure où les seconds achètent cette force de
travail qui, faute des moyens de production, ne peut étre
une richesse » qu'une fois aliénée.
Bien entendu le progrès technique — si important par
ailleurs — ne change rien it cela. Par exemple, le travailleur
soviétique d'une usine mal équipée et en retard sur le plan
peut avoir des conditions de travail inférieures à celles de
teile ou telle usine capitaliste d'avant-garde : sur le plan
social, par contre, ce travailleur soviétique n'en a pas moins
une avance incomparable (au sens littéral) sur son camarade
de l'usine-pilote capitaliste. Son salaire constitue le prix de
son travail (en quantité et en qualité) et non de sa force
de travail. 11 ne se vend plus au détail en vendant celle-ei
et les valeurs supplémentaires créées par son travail profitent
ä l'ensemble de la société (composée de travailleurs comme
lui) et non ä une classe exploiteuse. L'intérét personnel et
Pintérét social ne font qu'un.
En régime capitaliste, par contre, le travail d'un techni-
cien de l'électronique est mieux payé et plus agréable que
eelui d'un docker, mais cela ne modifie pas en quoi que ce
soit leurs liens de dépendance à l'égard du capital. Quand
le mécanicien d'une locomotive ä vapeur abandonne celle-ei
pour une moderne B.ß., sa « condition prolétarienue » n'est
pas transformée pour autant.
Mais alors, ne manquent pas d'objecter les adversaires
du marxisme (qui, ä cette occasion, montrent qu'ils sont
tous, au fond, des partisans de l'idéalisme philosophique)
ei, malgré une prétendue appartenance de classe commune,
le mode de vie et la facon de penser des hommes peuvent
différer, c'est qu'en réalité la classe « en soi » n'existe pas
vrairnent : seule compte la classe « pour soi ». Si les ouvriers
n'ont pas conscience de constituer la classe ouvrière, celle-ei
n'est finalement qu'une vaine abstraction, vide de tout con-
tenu concret.
A cet « argument », on pourrait, peut-ètre, se contenter de
répondre, en matérialiste, que le paléontologiste n'a nul
besoin de se soucier de la conscience qu'avaient ou non
d'eux-rtièmes les grands sauriens de l'ére secondaire pour
établir leur existence et aussi (sans jeu de mot) pour les
elasser » de facon très précise.
LA CLASSE OUVRIERE 29

Mais nous pensons qu'il faut aller plus bin dans la


réponse. Car ce que nous pouvons faire ä propos du diplo-
docus ou du brontosaure, nous n'avons pas vraiment le droit
de le faire ä propos des hommes. Bien súr, on peut (et dans
certains cas on doit) séparer, pour la commodité de l'analyse,
le caractère objectif d'une classe sociale de son aspect sub-
jectif, mais en réalité, l'un et l'autre sont indiscutablement
liés.
Oui, un ouvtier peut se moquer éperdument de la poli-
tique, adhérer ä un parti fasciste ou se croire Passocié du
patron. Les ouvriers, dans leur masse, en taut que classe,
ne le peuvent pas.
Pourquoi ? Paree qu'en vendant leur force de travail,
les ouvriers ne vendent pas une marchandise inerte, mais
une marchandise vivante qui fait partie intégrante de leur
personnalité. II s'agit lä d'une telle aliénation fondamentale
qu'il est socialement impossible que les ouvriers, dans leur
masse, en tant que classe, n'en ressentent pas le poids, n'en
aient pas — ä des degrés divers — conscience.
Griffuelhes disait que « ce qui manque le plus à l'ouvrier,
c'est la science de son malheur » :ii ne disait pas, comme on
le croit souvent, la « conscience » de son malheur. En règle
générale, les ouvriers savent très bien qu'ils constituent une
classe, celle des exploités, celle de ceux dont « le travail
fait vivre les autres. Ce qui manque encore trop souvent, c'est,
en effet, la science du combat qui en découle (nécessité d'un
parti politique distinct pour la classe ouvrière, etc.).
Mais cette science, indispensable pour transformer le
monde, n'est pas nécessaire pour fonder la classe : celle-ei
n'existe pas seulement en soi, elle existe bien pour soi.
Pourquoi encore ? Paree que, tout simplement, ce sont
bien, en dernière analyse (de façon médiate, non mécanique)
les conditions matérielles qui déterminent la conscience sociale
et non rinverse.
A ce sujet, l'affaire des « prares ouvriers » apporte an
marxisme une confirmation éclatante.
Car enfin, ces pridres destinés ii évangéliser les « ban-
lieues rouges » n'avaient certainement pas été désignés au
hasard ! On doit nièMe imaginer qu'ils avaient été choisis
en fonction de convictions sincères et solides, d'un dévoue-
ment de tous les instants et d'une préparation adéquate : or,
il a suffi de quelques années de travail effectif en usine pour
que la conscience de classe prolétarienne s'empare de la
30 ANDRE BARJONET

plupart de ces hommes et les fasse effectivement lutter en


commun avec les autres ouvriers.
Au moment on certains « socialistes » s'ingénient labo-
rieusement à nier les classes, le pape Jean XXIII repond
« ...le travail en usine ou mérne dans des entreprises moins
importantes expose peu ii peu le prètre ìì subir l'influence du
milieu. Le « pritre au travail » ne se trouve pes seulement
plongé dans une atmosphère matérialisée, néfaste pour sa vie
spirituelle et souvent mème dangereuse pour sa chasteté,
il est aussi amené comme malgré lui é penser comme ses
camarades de travail dans le domaine syndical et social et
prendre part à leurs revendications : redoutable engrenage
qui le mene rapidement à partici per à la lutte des dasses.»
(Les mots soulignés le sont par nous. — A.B.)

Mais, comme disait Engels, « la preuve du pudding, c'est


qu'on le menge n.
La preuve véritable de la réalité de toute chose, c'est
l'action. La preuve de la classe ouvrière l'inverse du
pudding) c'est qu'elle ne se Misse pas manger, c'est qu'elle
agit, qu'elle lutte, qu'elle se bat.
II est de bon ton, dans certains milieux, de se plaindre
du manque de combativité » de la classe ouvrière. On a
déjà dit dans cette revue (*) que la grève n'était qu'une
expression de la lutte ouvrière; qu'il y avait de multiples
lautres formes tenant compte du développement des forces
produetives. Acceptons cependant ce critère.
Si nous considérons une période comme celle du premier
semestre 1959 oü, de toute évidence, les conditions de lutte
sont particulièrement difficiles, que voyons-nous ? Les sta-
tistiques officielles du ministère du Travail répondent : de
janvier ii juin de eette année, 3.743 établissements industriels
ont été affeetés par des grèves auxquelles ont participé de
façon active 454.900 ouvriers, et qui ont entramé « la perte »
de 1.570.400 journies de travail ! II s'agit là, répétons-le,
d'une statistique offieielle qui porte uniquement sur les grèves
caractérisées et non sur les débrayages ou autres formes pos-
sibles de l'action ouvrière.
Les renseignernents de source syndicale en notre possession
• s Entretien sur la situation des ouvriers de l'automobile », NC.,
/I. 101.
LA CLASSE OUVRIERE 31

nous permettent de mieux saisir cette réalité de la lutte quo-


tidienne des travailleurs. Par exemple, de mars à aoüt 1959
dans la métallurgie, si 12 grèves de 24 heures se sont ter-
minées sans succès, il n'en a pas été de méme pour edles
d'une durée supérieure : 3 succès sur 13 grèves de 2 jours,
4 succès sur 7 grèves de 8 jours, 2 succès pour une grève
de 15 jours et une autre de 21 jours. Quand on connait de
près l'insuffisance tragique des réserves financières de l'écra-
gante majorité des ouvriers, on peut dire ä coup sür que des
grèves de 8 jours et plus constituent des preuves eertaines
de combativité. Ces exemples ne sont pas isolés : toujours
pour la mérne période 51 succès dans le bätiment, 15 succès
dans l'industrie (pourtant en crise) des cuirs et peaux,
9 succès dans l'industrie, également en crise, de l'habillement
(dont un succès important avec la conclusion d'une conven-
tion collective nationale), une vingtaine d'excellents résultats
dans l'industrie chimique, autant dans celle du livre, etc.
Dans certains secteurs tels que celui de l'éclairage et des
forces motrices ou encore des chemins de fer, ou des P.T.T.,
la combativité des travailleurs se situe ä un niveau très élevé
et le « calme » actuel risque bien de précéder des actions
de grande envergure si le gouvernement persiste dans son
attitude négative.
A l'étranger, dans des pays oü, nous assurait-on, la lutte
des classes n'existe plus depuis longtemps, la période récente
a été marquée par un réveil spectaculaire de l'activité reven-
dicative de la classe ouvrière : grève violente des mineurs
beiges du Borinage, marche sur Bonn des mineurs de la Ruhr,
grève des dockers, et, surtout, grève sans précédent des sidé-
rurgistes américains.
Ainsi, c'est dans l'action, violente ou relativement paisible,
mais dans l'action que se forge en permanence la réalité
ouvrière et la conscience de classe des ouvriers. L'exemple
des grèves américaines montre que contre cette réalité fonda.
mentale des classes et de l'opposition des classes toutes les
tentatives du réformisme et tous les dollars de Wall-Street
finissent toujours par échouer*.

Examinons done, maintenant quelques aspects plus parti-


culiers du développement récent de la classe ouvrière.
• On notera l'évolution de la durh des grAes des sidhurgistes amen-
cama — 1946 : 28 jours; 1940 : 49 jours; 1952 : 68 jours; 1956 : 34 joure;
1959 : 103 jours.
32 ANDRE BARJONET

Une question sur laquelle des éclaircissements doivent


étre fournis est celle de la Stagnation des effectifs ouvriers
et avec, en parallele, la progression des « tertiaires » (employés
de bureau, fonctionnaires, membres des
professions liberales,
etc.) chers à Colin Clark et Fourastié
Tont d'abord, il est certain que la classe ouvrière,
en
France, n'a pratiquement pas progressé au
cours du
demi-siècle. Ce phénomène est en liaison directe avec dernierle mal-
thusianisrne économique de la grande
et, plus spécialement, avec la politiquebourgeoisie capitaliste
colonialiste. 11 ne se
retrouve pas dans d'autres pays capitalistes avances tels que,
par exemple, l'Allemagne et les Etats-Unis. Mais,
Part, la prétendue loi de décroissance du d'autre
daire » (industrie de transformations) s'écroule secteur « secon-
dès
procède à un examen interne du secteur industriel. que ron
Par exemple, nous constatons bien
à 1954, le nombre de travailleurs du qu'en France, de 1906
textile a resressé de
904.000 lt 632.000 (de 4,36 % de la population active
à 3,06 %),
mais, pendant ce temps, le nombre de travailleurs occupés
dans la métallurgie est passé de 931.000 à
1.928.000 (de
4.49 Vo à 9,33 % de la population active), celui
des
leurs de la chimie de 99.000 à 316.000 (0,58 °/0 it travail.
1,53 %),
celui des ouvriers du batiment et des travaux
774.000 it 1.358.000 (de 3,74 % it 6,57 °/0). publica de
Ainsi il n'y a aucune loi de diminution,
du secteur industriel; il y a, chose touteméme relative,
industries qui se developpent, d'autres qui naissent naturelle, des
et d'autres
qui meurent !

5. 14. Fouraetie a fait beaucoup de mal, au coure


de la dernihre
décennie, en eernant la confusion dann les esprita an sujet du progree tech-
nique qu'il ne situe jamais dans son contexte social. II a ainsi apporth
une aide anpréciable au patronat dans ea campagne de productivite.
exemple permet d'apprécier le sérieux de ses theses. En 1947, Up
il oubliait
lan g la petite collection e Que saie-je ? » un livre intitulé La civihsation
de 1960, dann laquelle il presentait sons
gräce ä la productivité, eerait le un jour quasiddyllique ce qui.
monde de 1960. En 1953 (il ne restait
plus que shpt ans avant la date fatidique et la realité n'avait pas confirme
*es previsions) M. Fourastie rééditait sane vergogne le lahme livre 801.
le titre La civilisation da 1975 1...
Pratiquement rette Achfirm est identique ä la preeedente,
foia — quelques lignes de l'introduction. En 1947, M. Fourastié sauf — tonte-
a La France n'est plus dass le peloton ecrivait
de tete; elle devra pour eeulement
maintenir un rang compatible avec son indépendance
rable effort de travail et d'épargne. accomplir un considé-
En 1953, rette pimple est devenue : La France n'eat plus dane le
peloton de téte; elle devra, pour eeulement maintenir son
natum intellectuelle, accomplir un considérable effort de travailrang de vieille
(p. 8 dans les deux éditions)... et d'épargne
LA CLASSE OUVRIERE 33

De plus, dans le cas où est enregistrée une diminution


des effectifs ouvriers, l'évolution technique n'est pas toujours
seule en cause : en ce qui concerne, par exemple, les indus-
tries textiles, la diminution constatee ne provient pas Beule-
ment du progrès technique, mais aussi de la réduction du
pouvoir d'achat des masses. C'est ainsi qu'aux Etats-Unis oir,
dans l'ensemble, le pouvoir d'achat ouvrier est supérieur
celui de la France, l'industrie textile qui employait 621.000
travailleurs en 1910 en occupe encore actuellement, malgré
une légère diminution récente, 1.057.000.
Peut-étre faut-il encore aller plus bin. La classe ouvrière,
nous l'avons dit, c'est la classe des hommes qui, dépourvus
de toute propriété sur les moyens de production, sont con-
traints de vendre leur force de travail, eréatrice de valeurs
nouvelles, it l'employeur capitalista.
Mais la « force de travail » ne se limite pas ä son aspect
musculaire plus ou moins grossièrement mesurable au dyna-
momètre. La force de travail, nous dit Marx, c'est « l'en-
sernble des facultés physiques et intellectuelles qui existent
dans le corps d'un hornme, dans sa personnalité vivante et
qu'il doit mettre en mouvement pour produire des eiloses
utiles »8.
De ce point de vue, il est incontestable que les techniciens
et les ingénieurs employés directement dans la production
appartiennent ä la classe ouvrière et non aux prétendues
« classes moyennes » et aux « tertiaires ».
Un avocat et un ingénieur ont, en général, le mérne mode
de vie : jis ne remplissent nullement la méme fonction éco-
nomique. Les « honoraires » de l'avocat ou du médecin sont
des revenus dérivés provenant soit de la plus-value capitaliste,
soit des salaires ouvriers, mais toujours créés par le travail
de la classe ouvrière. Le « traitement » d'un ingénieur n'est
futtre qu'un salaire : c'est le prix qui rémunère la force de
travail (complexe) d'un producteur.
Peut-étre n'avons-nous pas attaché assez d'importance
dans le passé ä cet aspeet de la question et nous sommes-
nous ainsi laissés entrainer sur le terrain de l'adversaire
nous avons de la Sorte, et en un certain seile, sous-estimé
l'importance de la classe ouvrière trop facilement assirnilée
par nous aux seuls travailleurs manuels.

6. N. Marx, Economie politique et Philosophie, euvres philosophiques,


tome VI, Coetes, 1925.
2
34 ANDRE BARJONET

Cela ne veut naturellement pas dire que les ingénieurs


soient des « ouvriers comme les autres » : Pimportance de
leur rérnunération (relativement aux salaires de la masse des
ouvriers), les fonctions de commandement qu'ils exercent sott-
vent (et qu'il n'est pas toujours possible de distinguer des
fonctions créatrices) et les relations souvent très proches qu'ils
entretiennent nécessairement avec le patronat, font en sorte
que, dans de trop nombreuses circonstances, jis ne se placent
pes sur les positions de la classe ouvrière. C'est pourquoi,
dans ce cas précis, ii convient de tenir compte, en plus de
la définition fondamentale des classes sociales, des considéra-
tions particulières aux revenus, aux modes de vie, etc. Sur le
plan de la conscience, un « cadre » productif sera done tout
naturellement déchiré entre des pulsions contradictoires.
nous appartient de montrer ä cette catégorie de travailleurs
complexes que son avenir véritable est aux cétés de la masse
des producteurs qui, eux aussi, effectueront un travail de
plus en plus qualifié, de plus en plus complexe.
En résumé, sur ce point, nous sommes fondés ä dire que
le prétendu arrét du développement de la main-d'oeuvre
industrielle ne s'observe qu'à la condition de se limiter au
cas très spécial de la France (et encore compte non tenu
des dernières années), de ne pas faire de différence selon
les branches industrielles et aussi de ranger indüment dan»
la catégorie des « tertiaires » des travailleurs qui, pour avoir
un mode de vie très différent de celui des ouvriers manuels,
n'en sont pas moins des créateurs de valeurs et des producteurs
de plus-value.
Des remarques du méme ordre doivent étre faites en ce
qui concerne la diminution de la qualification ouvrière. Lä
aussi, nous sommes en présence d'un phénomène réel, mais
transitoire et limité ä certaines branches industrielles et sur
lequel ii n'est ni sérieux ni honnéte de bätir toute une théorie,
voire toute une philosophie » de la classe ouvrière. Si nous
considérons, par exemple, les ouvriers salariés des établis-
sements privés, le recensement de 1954 nous apprend que, sur
un total de 4.974.000 ouvriers, il y avait alors 2.468.000 (près
de 50 °/o) contremaitres et ouvriers qualifiés, 1.514.000
(30,5 %) ouvriers spécialisés, 914.000 (18,8 %) manceuvres
et 78.000 « autres ouvriers ». Dans le secteur public (tra-
vailleurs de l'Etat, entreprises nationalisées), la proportion
des ouvriers qualifiés est encore plus forte. Dans ces condi•
tions, il est tout à fait faux de parler d'une « déqualification »
d'ensemble de la classe ouvrière d'autant plus que, bien sou-
LA CLÁSSE OUVRIERE 33

vent, le patronat fait exécuter des travaux qualifiés a des


ouvriers qui continuent d'étre classés comme simples « O.S. »,
ce qui fausse les statistiques.
Cela étant, ii est vrai que la période d'entre-deux guerres
a été marquée par un développement considérable des
« O.S. », taut au détriment des ouvriers qualifiés que des
manceuvres. Ce développement — sur leq-uel nous avons per.
sonnellement attiré il y a fort longtemps déjà l'attention —
a eu des conséquences non négligeables sur Pidéologie
ouvrière. Victime désignée des cadences accélérées de travail
et des nouvelles méthodes de rémunération l'« 0.S. » offre
plus de prise, du moins en principe, l'offensive idéologique
du patronat que l'ouvrier qualifié. Mais cette vérité abstraite
ne constitue pas une « clef » et encore moins un « passe-
partout » du monde ouvrier. De plus, P« 0.S. » n'est en
aueune faeon l'ouvrier de demain : avec le développernent
de l'automation, P« O.S. » actuel n'a plus sa place tandis
que l'ouvrier professionnel très hautement qualifié
« retrouve » — sous une forme profondément nouvelle —
une importance primordiale.
Ainsi, les deux principales « découvertes » des révision-
nistes (une classe ouvrière se rétrécissant telle une peau de
chagrin, des ouvriers n'ayant plus de qualification) ne résis-
tent pas à l'examen : elles ne reposent, en réalité, que sur un
nombre limité de cas d'espèces qui (s'ils demandent à étre
analysés de près) n'autorisent en rien les inductions péremp-
toires de MM. Jules Moch, André Philip et Serge Mallet.
A propos d'André Philip, nous avons déjà répondu impli-
citement it sa thèse de la classe « salariale » en examinant la
définition scientifique des classes sociales. De deux choses
l'une : ou bien André Philip considère le salaire comme
le prix de la force de travail, et abra la « classe salariale »
n'est autre chose que la classe ouvrière; ou bien il entend
par « salaires » une rémunération plus ou mojos fixe et, dans
ce cas, nous retombons dans l'ornière des définitions selon
le revenu et la richesse.
Quant au « salaire social » (sécurité sociale, prestations
familiales, etc ), comment ne pas voir qu'il constitue, en
7. None noca permettons sur ce point de renvoyer ä nos articles des
Caber» Internationaux, de France Nouvelle et de la Nouvelle Critique.
II faut y joindre lee étudee de Jean Laplace sur « L'Avolution teebnique
et le travad ouvrier ä la Régie Renault a et d'Héléne Courval sur a Les
mineurs de fer de Lorraine cc, paruee respectivement dane lee M. 58 et 68
de &oftomis et Politique.
36 ANDRE BARJONET

fait, un transfert de revenus pur et simple ä 'Interieur mime


de la classe ouvrière (par exemple des ouvriers célibataires
vers les familles nombreuses) : mais l'origine de ce revenu
provient toujours uniquement du sur-travail non payé des
ouvriers générateur de plus-value. Le salaire « social » est
un salaire et rien d'autre : »'il n'est pas distribué de la
mime facon, c'est pour des raisons qui tiennent, certes, ä la
lutte ouvrière, mais aussi (il ne faut jamais l'oublier),
certaines nécessités objectives du capitalisme (assurer une
péréquation du renouvellement de la force de travail).
Les theories sur la « classe salariale » ne sont ainsi qu'un
mélange informe d'observations superficielles et de conclu-
sions hätives dont le seul but est de faire croire ä la dispa-
rition du prolétariat.
Sur un plan théorique, le prolétariat se confond avec la
classe ouvrière : un prolétaire étant celui qui ne possède rien
en dehors de sa force de travail. Dan» le langage courant on
a, il est vrai, pris l'habitude de réserver le terne de prolé-
taires aux ouvriers d'usines proprement dits (techniciens
exclus).
Mais Andre Philip et ses amis donnent ä ce terme marxiste
un sens qu'il n'a jamais eu : par prolétaire, jis entendent un
ouvrier manuel dépourvu de toute qualification, réduit ä
l'état de misère absolue, relég-ué dans une « périphérie »
géographique, mais aussi sociale, politique, culturelle, etc.
Ne découvrant pas ensuite dan» la réalité cet extraordi-
naire produit de leur imagination, ii s'écrie : « Ce prolétariat
a vécu ! Seuls quelques Nord-Africains le représentent encore.
Ce qui compte desormais, c'eet la classe salariale. »
Peu importe l'enorme contradiction qui existe entre, d'une
part, l'affirmation selon laquelle la classe ouvrière était autre-
fois hautement qualifiée et, d'autre part, celle d'après laquelle
le prolétariat (au seile bourgeois de ramassis d'étres incultes)
n'existe plus !
Ce qui compte sans doute, dan» cette nuit où tous les
chats sont salarié», c'est de nier — ir travers les classes sociales
— la réalité de la lutte des classes.
Car si les farouches prolétaires se sont métamorphosés en
« salarié» », il en est naturellement de méme des capita-
listes : ces derniers n'existent plus que dan» la terminologie
sclérosée des communistes... Nous serions, en fait, ir l'ere des
« directeurs », c'est-it-dire — encore une fois — des salaries...
Dan» un récent numéro des Cahiers de la République,
Pierre Fougeyrollas echt, en effet : « La division marxiste
LA CLASSE OUVRIERE 37

de la société en une bourgeoisie capitaliste, un prolétariat


et des classes moyennes et la théorie de l'action unie du
prolétariat et des classes moyennes contre le grand capital
doivent étre radicalement révisées. Economiquement, la
France comprend trois secteurs : l'un pré-capitaliste et
archaique, l'autre capitaliste et passablement hétérogène, le
troisième post-capitaliste au sein duquel l'automation et la
technocratisation jouent ä plein. ne semble pas qu'il y ait
pour la gauche d'autre programme économique possible que
celui qui consisterait ä développer le troisième secteur au
maximum et ä liquider le plus simplement possible le
premier et ses archaismes. »
Nous pensons que le lecteur n'aura pas manqué d'ad-
mirer la rigueur intellectuelle avec laquelle Fougeyrollas est
passé de la division en classes sociales ä celle en « secteurs
4conomiques » et a, ainsi, escamoté le problème au moment
méme on ii faisait semblant de le poser ! Ce tour de force
mis ä part, Fougeyrollas ne s'est pas mis en frais : il n'a
rien fait d'autre que de reprendre, une fois de plus, la
fameuse théorie de Kautzky sur le surimpérialisme ainsi que
celle du « socialisme démocratique » qui eut son heure de
succès il y a quelque trente ans en Angleterre.
« La théorie du « socialisme démocratique » prétend qu'en
Angleterre, aux Etats-Unis, en France et dans les autres paya
capitalistes, il n'existe plus maintenant ni exploitatiort ni
Opposition entre les intéréts de la classe du prolétariat et
ceux de la bourgeoisie; elle déclare que l'Etat impérialiste
est une organisation au-dessus des classes et que toute entre-
prise, propriété de cet Etat, est une entreprise « socialiste. » »8
Au moment précis on tous les Fougeyrollas du révision-
nisme voguent ainsi dans les eaux du « post-capitalisme »,
les capitalistes, de leur cóté, font le point.
Un numéro récent de la revue Entreprise (26 septembre
1959) nous montre comment, au cours des dernières années,
les investissements des grandes entreprises capitalistes n'ont
cessé de progresser, cependant que ceux des petites et
moyennes entreprises diminuaient. De cet examen chiffri,
la rev-ue patronale conclut : « L'effort de rationalisation de
l'économie, qui a eu pour ambition de contraler les mouve-
ments de prix et de réduire les effets de l'inflation, est en

8. Manuel dYeonomie po/itique de l'Académie des Seiences de 117.R.


S.S., éditiou de 1956, p. 339.
ANDRE RARJONET

train d'aboutir it un renforeement de la puissance des see-


teurs industriels les mieux organisés et des grosses entre-
prises », et encore : Le progrès des grandes entreprises est
beaueoup plus régulier que celui des entreprises de petite
et moyenne importance. Quelles que soient les modalités de
finaneement, les premières sont outillées pour se procures
du erédit et ont la volonté de progresser, les nutres non.»
Sane doute Fougeyrollas et ses amis nous objecteront que
c'est très bien ainsi et que le prolétariat doit soutenir cette
évolution post-capitaliste » où l'automation joue à plein...°
Mais, précisément, depuis que les grandes entreprises se
développent de la sorte ii un rythme accéléré aux dépens
du seeteur « pré-eapitaliste et archaique », que se passe-t.il,
conerètement, autour de nous ?
En dépit d'une erise assez sérieuse dans certains secteurs,
les prix (et pas seulement les prix alimentaires) ont-ils baissé
le moins du monde ? Les fameux groupes de pression ou,
pour parler le style ii la mode, les « lobbies » qui empiehent
toute véritable réforme profitant aux consommateurs, à quels
secteurs de Péconornie appartiennent-ils done ? Au seeteur
« archaique », les betteraviers, les pétroliers et les transpor-
teurs routiers ?
Quant aux salaires, sous l'influence de qui le gouverne-
ment les bloque-t-il ? Sous celle de la mercière du cojo, du
marchand de légumes, du réparateur radio ou des magasins
succursales multiples, de la sidérurgie et des banques
d'affaires ?
Qui done aussi pousse it la guerre coloniale ? Peut-are
était-ce le secteur « archaique » qui défendait l'Algérie
Papa (encore que les phosphates, le fer et les milliers d'hee-
tares d'agrumes !...), mais le pétrole et le gaz du Sahara ?
Qu'on excuse toutes ces questions, mais qui encore fabriquera
9. Sur la réalité du grand capital en Franca, on coneultera avec fruit
l'onvrage récent du professeur Jacquee lloussiaux : Le pouvoir de monopols
(Sirey). Boruons- nou e ä citer ce paseage concernant lee cent plus grandes
entreprises francaises : ...Le poste u portefenille u deei cent eociétés erst
élevé en 1952 ä plus de deux cent milliards de franca. Comme
généralement sons-évalué, la valeur des actife que ces participatione repré-
sentent est certainement beaucoup plus importante... Pres de neuf rente
liaieons financiéres connuee ont été prises par le groupe des cent entre-
prises... En ce qui concerne lee haison.s persone elles, celles-ei constituent
également un moyen important de eontreller d'antres eociétée... Lee 975
administrateure du groupe ont ainei réalisé plus de troje mille liaisons
personnelles... Cette Atilde des cent plus grandee entrepriees francaises
perrnet de confirmer le rble joué par une minorité d'organismes privés,
animée d'un eeprit qui varia avec asirle entrepriee, mais dont le but
reste identique : la maximation des profits.
LA CLASSE OUVRIERE 39

la fameuse « force de frappe atomique » sinon de Wendel


et Schneider, Péchiney et Dassault ?
mutile de poursuivre !
Bernstein et Kautzky avaient encore l'excuse d'écrire
avant la première guerre mondiale ! Le super-impérialisme
n'était abra qu'une vue de l'esprit. Depuis, nous avons
appris conerètement, au prix de souffrances indieibles,
savoir ce qu'est l'impérialisme des grands monopoles. Le
socialisme qui en découle a un nom très précis : c'est le
national-socialisme. Nous ne voulons pas foreer la note, mais
un fait vaut d'étre signalé : parmi les causes — nombreuses
— qui ont frayé la voie à Hitler, l'une d'entre elles a
été, précisément, cette coneeption mécaniste antidialeetique,
selon laquelle le triomphe des monopoles déblaierait le ter-
rain et faciliterait, ultérieurement, la täche du socialisme.
Cette conception avait, pour corollaire, le mépris it l'égard
de la paysannerie laborieuse (arehaique à coup sür) et, bien
entendu, de la petite bourgeoisie.
En reprenant aujourd'hui it leur compte, sous prétexte
d'automation, ces vieux clichés de l'austro-marxisme de la
Vienne des Habsbourg, nos maitres à penser n'ont sans doute
pas de bien terribles intentions et il ne faut pas les croire
plus machiavélique qu'ils ne sont : pour la plupart d'entre
eux, l'anticommunisme est un réflexe conditionné et il ne
faut pas chercher plus Min. Leur ignorance foncière fait
le reste...
II n'en demeure pas moins que toutes ces erreurs forment
un tout assez cohérent et dont la conelusion est elle-méme
logique : si la classe ouvrière est en recul (quantitatif et
qualitatif), elle ne saurait constituer une authentique force
de progrès avec laquelle l'alliance des autres categories exploi-
tées de la population est nécessaire. S'il n'y a, en définitive,
que des « salarié» », toute lutte se ramène au fond, (dan»
le meilleur des cas) une lutte trade-unioniste pour les
salaires ou les congés payés, lutte dan» laquelle un parti
politique distinct de la classe ouvrière n'est pas indispen-
sable...
A travers l'automation, la structure moderne de la classe
guvrière et les derniers systèmes de salaires, c'est done tou-
joure bien la lutte des classes et le röle du Parti de la classe
ouvrière qui sont mis en cause.
Peut-étre n'était-il pas mutile de le rappeler une foja
encore.
André BARJONET.
DE LA NECESSITE
D'UN PARTI COMMUNISTE

Dès 1846, Marx écrivait, dans lidéologie allemande : a Ce


n'est pas la critique, mais la révolution qui est la force
motrice de l'histoire. » Un an plus tard était lancé le Mani-
feste du Parti communiste. L'exigence d'un parti de la classe
ouvriére allait prendre corps, et en 1864 les détachements
d'avant-garde se rassemblaient dans la P" Internationale.
Une teile expérience avait le poids de la nécessité. Marx
bist initié à la dialectique par Hegel, mais ce n'est pas Hegel
qui lui révéla l'existence de la classe ouvriere. La classe
ouvrière se chargea elle-mime de cette initiation. Ses luttes,
dans les pays les plus évolués d'Europe, préparèrent Marx
et Engels it comprendre et à formuler les premiers principes
d'un parti ouvrier révolutionnaire, absolument irréductible
aux diverses formations politiques de la démocratie bour-
geoise. Précisément paree que Marx et Engels avaient fait
lenrs premières armes dans les rangs de la démocratie bour-
geoise, l'exigence d'un parti prolétarien indépendant n'en
était que plus contraignante à leurs yeux. L'analyse scienti-
firme de la société contemporaine leur imposait deux conclu-
sions essentielles
1° La classe ouvrière est engendrée par le développement
des grands moyens de production, comme classe objective-
ment soumise à l'exploitation capitaliste.
2° Cette classe, que les progrès de la production indus-
trielle tendent ä renforcer (alors qu'elles affaiblissent les
elasses moyennes), ne peut se libérer de Pexploitation qu'en
détruisant la société bourgeoise et en fondant une société
Baus classes, une société communiste.
41
LE PART! COMMUNLS7'E

Dès lora, rexistence d'un parti propre à la classe ouvrière


était impérieusement dictée par l'histoire, et l'indépendance
d'un tel parti vis-à-vis de la bourgeoisie avait l'évidence d'un
axiome. Ici se trouve déjà la réponse à ceux qui suggèrent
de renoncer au concept de « parti de la classe ouvrière »,
sous prétexte que tous les ouvriers ne sont pas communistes.
C'est justement parce qu'ils ne sont pas tous communistes
qu'un Parti communiste est nécessaire ! Les marxistes ont-ils
jamais dit qu'un parti politique s'identifie avec tous les
membres de la classe dont il défend les intéréts ?
Les communistes, expliquaient Marx et Engels, « ont sur
le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire
des conditions, de la marche et des fins générales du mouve-
ment prolaarien »1• Le Parti révolutionnaire ne s'identifie
pas avec la classe qu'il a pour táche de diriger, mais c'est
en elle qu'il plonge ses racines; et ses perspectives recouvrent
tont le champ historique ouvert à la classe ouvrière, jusqu'à
la prise du pouvoir, la dictature du prolétariat, rédification
du socialisme, puis du communisme.
Qu'on se reporte aux polémiques de Marx contre Proudhon
en 1846-1847. L'hostilité de Proudhon à la révolution prolé-
tarienne est directement proportionnelle à son incompréhen-
sion du processus qui engendre objectivement la société capi-
taliste. Assimilant l'ouvrier d'usine à l'artisan, le petit-bour-
geois Proudhon ne voit pas que l'ouvrier apporte sur le mar-
ché, non son « travail », mais sa « force de travail ». La genèse
du capital devient alors inintelligible, la lutte de classe
absurde, la révolution mutile. Formons des « compagnies
ouvrières », dont le régime coopératif ressemblera comme un
frère à celui des « fruitières » du Jura, que Proudhon connais-
sait bien 1 Le mutuellisme remplaçant le socialisme, à quoi
bon un parti révolutionnaire ? Proudhon a trouvé la solo-
tion : « Faire brüler la propriété à petit feu. » 2 A la veille
de la révolution européenne de 1848, il démontre grave.
ment que l'ére des révolution est passée à jamais.
Marx anéantit l'illusion proudhonienne sur le terrain des
faits par l'analyse de l'exploitation capitaliste. La lutte de
classe n'est pas un luxe mutile; elle est la manifestation
historique d'une contradiction consubstantielle à la société
bourgeoise. Voilà pourquoi, malgré les économistes distin-
1. Le Manifeste du Partí Communiste, Edition» Sociales, p. 27.
2. De nos iours, les champions du a capitalisme populaire rions
expliquent que le capital West a évaporé
42 CUT HESSE

gues et les socialistes du genre Proudhon, les coalitions de


travailleurs, qui s'associent contre le patron, devaient inana-
lahletrient apparnitre3.
I,n formation de partis politiques ayant pour objet spie-
cifique la conquiete du pouvoir par le prolaariat, Teile-m(1 aux
exigeneem d'un procemmus irrèversible. C'est ce procemsus
qu'évoquait plus tard Marx, dann une lettre du 29 novembre
1871 è Bolte : ex L'Internationale a ètè fondée pour rem-
placer par l'organisation effective de la classe ouvrière pour
In lutte, les sectes soeinlistes ou demieneiahstes. Les statuts
primitifs ainsi que l'Adresme inaugurale le révielent au pre-
mier coup Wautre pari, l'Internationale n'aurait pas
pu s'affirmer si la marche de l'histoire n"nvait dAji, mim en
pièces le régime des sectes. »4
Cette premiere Association internationale des travailleurs
n'avait certes pas la eohèsion idèologique que les maitres
du matèrialisme historique voulaient lui donner. Elle tut le
thèätre Tune lutte Kulm merei entre les coneeptions du socia-
lisme mcientifique et edles des Proudhon, Bakounine, Lassalle,
etc. Mais cette lut te porta ses fruits. les Congrès de
Londres (septernhre 1871) et de La huye (septembre 1872),
infligeant une défaite dècisive au trade-unionisme et ñ rann>
chisme pctit-hourgeois, fixaient la luche de créer dann ehaque
pays un parti politique prolètarien, ahmolument indèpendant
de tont parti bourgeois. Ces dieeisions de la l r " Internationale
trouvaient leur justification dans l'expérience, infiniment
cruelle et riehe, de la Commune de Paris, qui avait timt
souffert de l'absence d'un parti ouvrier.

L'histoire du mouvement ouvrier depuls la Commune de


Paris est encore en chantier. Une conclumion, en tout cas, ent
depuis longtemps aequise, et les èvènements actuels ne la
dèmentent pofe. Cette conelusion, c'est que len partis nuvriers
qui ne surent pas sauvegarder les principem du socialismo
scientifique ont maerifiA les intèrètm révolutionnairem du pro-
letarial ; se son t embourhèm dans la collaboration de dumme.
La classe ouvrière franenise n'est pas mal placèe pour le
savoir. En imAt 1914, le Parti mocialimte l'entraina dan g la

8. Volt E. Mars, hfinere de la philnsophie.


4. Mars-Engels, Critique du programme de Gotha et (PRefurt, leitroe
jointee, Editions Sociales, p. 100.101.
LE PART! COMMUNISTE

vom' )Ionnonm
guerre imperialisto (« Allons, gieníeraux, nous
des Imminer, donmez-nous des vietoires I » s'ie criait Rennudel);
et le chentin suivi par la de 1920 au 13 mai 1958,
ne justifie que trop l'appreciation de Tanguy-Prigent,
pant avec lo parti de Guy Mollet : la a tralti la
« mission doctrinalo et Itistorique » d'un « parti de combat
social ».
1.(enine
Qui se pendle sur les anlit.e es 1900, sur l'aetivitt". de
cette imoque, pourrait eroire (Pubord qu'il s'agit de
Neon
querelles aprie s tont secondaires. Ponr qui juge de
livresque, lit diffíe renee eett-elle St grande entre 1,i. nine
et
Marto•, 1,i•nine et Plalianov Y Mais, ü PIteure oft les dielt%
ehangent de raint), (41 la sui 1 oriiirtte dem pays soeinlistes s'af-
firme au point grimmtser un nouveau eours ìt Iltistoire
n'est pam possilde d'enfermer le gimite g le
dans dem querelles grg'eolte . Ce gute Lenitte lefetolitil on
le vil en oetohre 1917, on le volt inieux i•neore en
oetoltre
1959 —, ee n't". tait pes son « eouvte nt », l'avenir de la
classe ouvrii: re internationale. Luttant, anz antit'. em difficiles
de la ríT n• ssion tsariste, pour tnettre enfin debont 1111
veri-
table l'arti ri'volutionnaire, fidele it l'inspiration du hlanileste,
1,;• nine se pltuzait tris exartetneilt au ¡wird de jonetion entre
le passt': et l'avenir, sur la mute muivie par l'Itistoire. tia
lutte pour un parli ennahle, sehnt les enseignetnents de Marx,
de leg'e nlister rtittitA de l'esprit seientifique ei le l'esprit
rg'• vo-
lutionnitire Wilna pari d'utt dortrinaire ohstim', tnais (ruft
hortune aeltarruç ä tirer la leçon dem fitits. Le rt'e gitne intt'erieur
du part i, les prineipes qui doivent rg'•gler sott organisation
tels qu'il les dainit notaminent dangt (In pas en onant,
dnux pas en arrire (1904) , taut eela proeímlitii d'une longurt
exp(erienee qui s'ateit poursuivie sur le (Ios g les lt. avalflennt I
Les plus eonseienis savaient A q s'en tenir ihe normteis sur
les « avantages » de IVindividualistin: liourgeois quand ii fair
e on lit dann le zuoliveinen' otivrier lIs avaient appris ü litt rs
diipens les verlos du u pltilistinistuc nivolutionitaire propre
au systinue des cerele» ».
Opposant exigenees de la discipline Wevolutionnaire
aux praentions de l'anarehinine grand-seigneur, leititue se
rHi. re expreen'tnent ä la mitnation eiletlive du proll.. taire datts
yindustrie moderne : « te ri'diteteur de la Noundle Iskro°
in 'accuse de coneevoir le Parti comme une « enst: la liri-

6. Au Iondollmin .1u Congrbm n 111 Parti ouvrier sound dhnorrel° de


Resode (1903), lea opportunietes e'ernparbrent de la direction de 1./akra.
44 Gut' HESSE

que » avec ä sa téte un directeur, le Comité central. [11] ne


eoupconne méme pas que le mot terrible qu'il lance trahit
du coup la psyehologie de l'intellectuel bourgeois, qui ne
connait ni la pratique ni la théorie de l'organisation prolé-
tarienne. Cette fabrique qui, d'aucuns, semble etre un épou-
vantail, pas autre chose, est la forme supérieure de la coopé-
ration capitaliste, qui a groupé, discipliné le prolétariat, lui
a enseigné l'organisation, l'a mis ä la téte de toutes les nutres
catégories de la population laborieuse et exploitée. C'est le
marxisme, idéologie du prolétariat éduqué par le capitalisme,
qui a enseigné et enseigne aux intellectuels instables la diffé-
renee entre le caté exploiteur de la fabrique (discipline basée
zur la crainte de mourir de faim) et son caté organisateur
(discipline basée sur le travail en commun résultant d'une
technique hautement développée). La discipline et l'organi-
sation, que l'intellectuel bourgeois a tant de peine ä acquérir,
le prolétariat se les assimile très aisément, gräce justement
cette « école » de la fabrique. Lénine rappelle que les socia-
listen allemands ont raillé de belle facon l'anarchisme du
monsieur distingué », qui prend spontanément pour ideal le
type d'existence petit-bourgeois et répugne ä toute discipline
dans le combat : Cet anarehisme de grand seigneur est parti-
eulièrement propre au nihiliste russe. L'organisation du Parti
In; semble une monstrueuse « fabrique »; la soumission de la
partie au mut et de la minorité ä la majorité lui apparait
comme un « asservissement » (cf. les feuilletons d'Axelrod);
la division du travail sous la direction d'un centre lui fait
pousser des clameurs tragi-comiques contre la transformation
des hommes en « rouages et ressorts » (...) le seul rappel des
statuts d'organisation du Parti provoque chez lui une grimmtee
de mépris et la remarque dédaigneuse (...) que l'on pourrait
se passer entièrement de statuts. »°
Lenine ajoute : « Pourquoi auparavant n'avions•ous pas
hesoin de statuts ? Paree que le Porti était forme de cercles
isolés, qui n'avaient entre eux aucune liaison organique.
Passer d'un cercle ä un autre dépendait uniquement du « bon
vouloir » de tel individu, qui n'avait par devers lui aucune
expression nettement définie de la volonté d'un tout. Les
questions controversées l'intérieur des cercles, n'étaient pas
tranchées d'après des statuts, « mais par la lutte et la menace
de s'en aller » (...) A l'époque des cercles, la chose était natti-

6. Un pss en aoant, deux pas en arriére, Editione Soeinlee, peges 74-76.


45
LE PART! COMMUNISTE

relle et inevitable; mais ii ne venait ä l'esprit de personne


de cette
de la vanter, de voir lä un ideal; tous se plaignaient
dispersion; tous en souffraient et attendaient avec impatience
la fusion des cercles disperses en un parti formellement orga-
nise. Et maintenant que la fusion est faite, on nous tire en
arrière; on nous sert, sous couleur de principes d'organisa-
tion supérieurs, une phraséologie anarchiste I Aux gens accou-
tumés ä l'ample robe de chambre et flux pantoufles de la
molle et familiale existenee d'un cercle, un statut forma
parait étriqué, genant, accablant, subalterne, bureaucratique,
asservissant et étouffant pour le libre « processus » de la lutte
idéologique. L'anarchisme de grand seigneur ne cornprend pas
qu'un statut formel est nécessaire précisément pour remplacer
les liens étroits des cercles par la large liaison du Parti. Le
lien ä Pintérieur des cercles ou entre eux, ne devait ni ne
pouvait revetir une forme precise, car ii était fonde sur
l'esprit de camaraderie ou sur une « confiance » incontrölée
et non motivée. La liaison du Parti ne peut et ne doit reposer
ni sur l'une ni sur l'autre, mais sur un statut formel; rédige
« bureaucratiquement » (du point de vue de l'intellectuel
débraillé), dont acule la stricte observation nous prémunit
&entre l'arbitraire et les capriees des cercles, contre le régime
des querelles institué dans les cercles et appelé libre « pro-
cessus » de la lutte idéologique. »7
Bien ein., ces paroles d'or peuvent sonner désagréablement
aujourd'hui flux oreilles de ceux qui, sous prétexte de décras-
ser le Parti ouvrier, le rameneraient allegrement, si on n'y
prenait garde, ä sa préhistoire. Quant ä ceux qui suggèrent
que l'organisation révolutionnaire du prolétariat met l'intel-
lectuel en quarantaine, Lénine leur a repondu fort nette-
ment : ...Le prolétaire qui a été ä l'école de la « fabrique »
peut et doit donner une leçon ä l'individualisme anarehigue.
L'ouvrier conscient est depuis longtemps sorti des langes
le temps n'est plus où ii fuyait l'intellectuel comme tel. L'ou-
vrier conscient sait apprécier ce plus riehe bagage de connais-
sances, ce plus vaste horizon politique qu'il trouve chez les
intellectuels social-démocrates. Mais, ä mesure que se forme
chez nous un véritable Parti, Pouvrier conscient doit appren-
dre ä distinguer entre la psychologie du combattant de Par-
!nee prolétarienne et la psychologie de l'intellectuel bour-
geois, qui feit parade de la phrase anarchiste; ii doit
apprendre it exiger Paccomplissement des obligations incom-
7. Ibid. p. 74.76.
46 CU Y BESSE

bant aux membres du Parti, non seulement des simples adhé-


rents, mais aussi des « gens d'en haut ». »a
L'expérience a montré que l'intellectuel ne peut livrer
une lutte pleinement efficace contre les servitudes que la
bourgeoisie fait peser sur lui, que du jour (ui ii rejoint le
combat de la classe ouvrière, que du jour oü ii accepte et
revendique les obligations dictées par ce combat. Un tel
« engagement » n'aliène pas l'homme de culture, mais comme
l'expliquait F. Joliot-Curie au XV• Congres du Parti com-
muniste français, l'enrichit d'une expérience irremplaçable.
Quand Lénine forgeait le Parti ouvrier révolutionnaire, les
champions de la « liberté de critique » recouraient au plus
désobligeant vocabulaire pour caractériser et Lénine et ce
Parti Fit : ossification, formalisme, bureaueratie, dogmatisme...
On voit qu'Henri Lefebvre n'a rien inventé.
Malheureusement, pour lui et quelques autres, c'est sous la
direction du Parti léniniste que la classe ouvrière au pouvoir
a fait plus en quarante années pour l'affranchissement des
hommes que n'avaient pu faire depuis des siècles des légions
de philosophes méditant sur la liberté. Conduite par ce Parti
précisément, la classe ouvrière a donné corps au rive des
sages et sur ses drapeaux l'humanité lit désormais, avec le
nom du grand Octobre, celui des exploits de la science la
plus avancée.

Comme disait Lénine — encore lui ! les faits sont


tétus. Et c'est pourquoi la classe ouvrière française devait
itre, elle aussi, conduite à mettre sur pied le Parti révolu-
tionnaire dont les bolchéviks avaient offert le premier
exemple. Les hommes de gauche qui, à l'heure actuelle,
parlent si légèrement d'affaiblir Pinfluence du Parti commu-
niste pour mieux réaliser, disent-ils, le front démocratique,
croient-ils que les travailleurs les plus conscients de ce pays
oublieront si vite le prix qu'il leur fallut payer pour se don-
ner enfin une organisation révolutionnaire, un Parti « pas
comme les autres » ?
Ceux qui contestent la nécessité d'un tel parti, et pro-
fessent que ses principes d'organisation ne sont pas justifiés
(c'est-à-dire, en somme... ne sont pas des « prineipes »),
oublient tout simplement que le Parti bolchévik, puis les
divers détachetnents de la III° Internationale, se sont for-
8. Ibid., Editions Sociales, p. 76-77.
47
LE PART! COMMUNISTE

més à un certain stade de la lutte des classes, au stade impé-


rialiste, forme ultime du capitalisme (la plus reactionnaire,
et la plus agressive). lis oublient que ce fait male imposait
aux communistes la táche de tirer minutieusement les leçons
de l'expérience révolutionnaire antérieure, et par exemple
d'affirmer avec une force jarnais atteinte encore, non seule-
ment la solidarité internationale de leurs organisations, mais
l'universalité des principes qui en assurent le fonctionnement.
Chaque nation, il est vrai, a ses problèmes propres à résoudre
sur le chemin du socialisme. Mais ce chemin n'en est pas
moins toujours celui de la lutte de classe. Nul Parti ouvrier
révolutionnaire ne peut sauvegarder son existence et assurer
son avenir dans cette lutte s'il ne respecte pas les principes
sans lesquels il ne serait plus qu'un agrégat de petits comités
unité idéologique du Parti; centralisme démocratique a tous
les échelons; stricte application par tous des décisions prises
après discussion, la minorité s'inclinant devant la majorité;
exercice permanent de la critique et de l'autocritique...
Seule la fidélité á ces prineipes assure à chacun des
partis communistes les conditions indispensables 'à son exis-
tence et a son fonctionnement comme parti. Certes ces prin-
cipes n'ont pas, pris en eux-mémes, la vertu de résoudre les
problèmes posés à chaque parti par la situation concrète qui
lui est faite. Une « condition nécessaire » n'est pas une
« condition suffisante »; elle n'en est pas moins une condi.
tion nécessaire, et c'est ce que nos censeurs oublient. Qu'on-
nous permette une comparaison : taut chercheur scientifique
est sommé de résoudre tel problème bien particulier, que
nul n'a encore résolu; mais ii ne pourra le faire que s'il
respecte les exigences de la mithode expérimentale, qui sont
universelles.
Revenant au Parti communiste français, rappelons done
qu'il est né dan» un pays asigné par quatre ans de guerre
impérialiste; et il est né, justement, pour que cette guerre
fút la derniere. Ceux qui le créérent, militants du vieux
Parti socialiste comme Marcel Caebin et Daniel Renoult,
jeunes hommes de la génération du feu comme Raymond
Lefebvre et Vaillant-Couturier, tiraient les leçons d'une expé-
rience tragique. Rien n'est plus émouvant, plus instructif
que de suivre les débat passionnés de l'an 1920.
Ecoutez le délégué de la Fédération du Rhiine au
XVII° Congrès du Parti socialiste (Strasbourg, février 1920).
II parle ainsi des deputés socialistes : « Lorsque nous étions
sur le front, quelquefois nous rougissions d'eux. Lorsque nous
48 CUY BESSE

lisions dans l'Humanité, l'organe de notre Parti, des appels


pour l'Emprunt, nous savions que eet emprunt était néces-
saire pour consolider la société capitaliste, pour lui permettre
de mener la guerre jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la
réalisation des visées impérialistes de l'Angleterre, de l'Italie
et de la France ! Nous avions honte de lire ce journal qui,
avant, représentait notre pensée. »
Au méme congrès, les parlementaires qui combattent
l'adhésion ä la III' Internationale essaient en vain de faire
porter aux « masses)> le poids de leurs responsabilités de
1914 ä 1920. (On pense ä Guy Mollet, cherchant ä justifier
sa capitulation devant de Gaulle par l'impéritie prétendue
de la classe ouvrière.) lis reprochent, par exemple, aux com-
battants d'avoir accepté la prime de démobilisation ! Parti-
san de l'adhésion ä la III' Internationale, Raymond Lefebvre
remet les choses au point : le sentiment désormais le plus
profondément ancré dans les masses, y compris la paysanne-
rie, c'est la haine de la guerre; c'est done en prenant appui
sur la volonté pacifique des simples gens, et non en pleur-
nichant sur le résultat des dernières élections (la Chambre
bleu horizon !) que le socialisme français fera peau neuve.
Se tournant vers Renaudel, Raymond Lefebvre a ce mot ter-
rible : « Vous étes trop bien portant pour comprendre la
France mutilée. »
Quelques mois plus tard, au Congrès de Tours, Marcel
Sembat, la main sur le cceur, taxait d'utopie les champions
de la III' Internationale; il déclarait préférer, quant ä lui,
la politique du Labour Party ä la Révolution d'Octobre...
Vaillant-Couturier rappelle alors ce grand réaliste aux réali-
tés : entre 1914 et 1920... il y a ea la guerre, et « cette
guerre fut un phénomène consécutif ä la lutte des classes
et comme la continuation de la lutte des classes », — premier
point. Deuxième point : le vieux Parti socialiste, au lieu
d'appeler le prolétariat français ä mener cette lutte, a pra-
tiqué la collaboration avec la bourgeoisie impérialiste...
...Le fait, c'est qu'entre eette conception ministérialiste et
réformiste et la conception qui allait sortir de la guerre, il
y avait un fossé toujours plus profond oü s'entassaient les
camarades qui tombaient. »
Le lendemain, 27 décembre, Marcel Cachin prononçait son
diseours historique pour l'adhésion ä la III° Internationale.
Au jeune Parti révolutionnaire, l'élan était ainsi donné par
celui des dirigeants du vieux Parti qui, ä la différence des
LE PARTÍ COMMUNISTE 49

Longuet, des Renaudel, des Blum et des Sembat, avait eu


le courage de regarder l'histoire en face.

Henri Barbusse a dit qu'on jugerait plus tard les hommes


de notre temps sur leur attitude devant la Révolution d'Oe-
tobre. N'est-il pas vrai que seuls étaient capables de rénover
le socialisme Iraneeis ceux qui eomprenaient la signification
universelle de cette révolution ? La solidarité des commu-
nistes de tous pays avec le premier pays socialiste, cette soli-
darité que les chefs social-démocrates, de Blum à Mollet,
leur imputent à crime, est en réalité la plus belle mani-
festation de leur intelligence historique. La classe ouvrière
française ne s'y est d'ailleurs pas trornpée : un parti inca-
pable de défendre l'Etat prolétarien n'eíit pas pu, à ses
yeux, se réclarner de la Commune de Paris. C'est justement
paree que le Parti communiste français, de 1920 it nos jours,
a su étre quotidiennement le Parti révolutionnaire du prolé-
tariat, qu'il a pu devenir un grand parti national. Et tous
ceux qui sacrifient les intéréts de la France à ceux de la
bourgeoisie ont, depuis longtemps, un commun dénomina-
teur : l'anticommunisme. Bien des gens en conviennent, qui
ne sont pas communistes le moins du monde. lis admettent
désormais que les communistes sont des Français à part
entière et qu'en France, aujourd'hui, on ne peut avoir la
classe ouvrière avec soi que si l'on est avec les eommunistes.
D'aucuns bavardent sur la selérose eommuniste. lis n'ont
pourtant pas encore découvert une vérité que, pour sa part,
de Gaulle remäche amèrement dans le silence de son cabi-
net : si le Parti communiste a surmonté l'épreuve de mai-
juin-septembre 1958, c'est paree que les liens qui l'attachent
it la classe ouvrière sont forts comme la vie. Avouons-le, la
leeture de France-Observateur et de Tribune du Peuple nous
ramène parfois au café du Commerce : on taille et on
retaille, motion sur motion, tendance sur tendance, parti sur
parti... Sans voir qu'en France la classe ouvrière a depuis
longtemps résolu le problènze et qu'il ne s'agit pas pour elle
de eréer un nouveau parti, mais d'utiliser celui qu'elle a fait.
Révons... si, par hypothèse absurde la direction élue
pour diriger ce Parti décidait de le dissoudre... ii renaitrait
aussited sur le champ avec d'autres dirigeants et sur la base
des mémes principes. Le Parti eommuniste français né à
$O CUY BESSE

Tours en 1920 est le fruit de l'expérience accumulée par la


classe ouvrière franeaise.
Tout cela n'empéche pas certains états-majors de gauche
d'invoquer, pour justifier leur refus d'alliance avec le Parti
communiste, leur amour de la démocratie. Mais les faits sont
là pour leur rappeler, quoi q-u'ils en aient, que le principal
bastion de la résistance démocratique en France est tenu par
les communistes. L'expérience de l'année écoulée suffirait à
en convaincre : ce n'est pas le Parti communiste qui a baissé
pavillon au lendemain du 28 septembre 1958.
En 1902, Lénine expliquait : premièrement, que la lutte
révolutionnaire du prolétariat n'exclut pas, mais suppose sa
participation au combat démocratique, — et que deuxième-
ment, le mouvement démocratique n'a rien à perdre, mais
tout à gagner à l'existence et à Paction d'un parti proléta-
rien. « Combattant d'avant-garde pour la liberté politique
et les institutions démocratiques » (n'est-il pas la première
victime de l'oppression ?), « seul le prolétariat est capable
de réaliser jusqu'au bout la démocratisation du régime poli-
tique et social, car une telle démocratisation mettrait ce
régime entre les mains des ouvriers. Voilà pourq-uoi la fusion
de Pactivité démocratique de la classe ouvrière avec le dog-
matisme des autres classes et groupes of faibtirait la vigueur
du mouvement démocratique, affaiblirait la lutte politique, la
rendrait moins résolue; en revanche l'affirmation de la classe
ouvrière comme teile, en tant que combattant d'avant-garde
pour les institutions démocratiq-ues, renforcera le mouvement
démocratiq-ue, intensifiera la lutte pour la liberté politique,
car la classe ouvrière stimulera tous les autres éléments démo-
eratiques et d'opposition politique. »9
Ces appréciations nous paraissent d'autant plus valables
aujourd'hui que mille et mille faits ont permis de les véri-
fier. La présomption n'est pas le moindre défaut des chefs
de la gauche non communiste. Ils sermonnent les commu-
nistes, ils leur enseignent la « vraie » démocratie: mais cha-
cun peut constater que M. Servan-Schreiber, — et nous ne
lui en ferons pas grief —, a recours aux communistes lors-
qu'il veut protéger ses meetings contre les ennemis de la
démocratie et parler en public de la paix nécessaire en
Algérie, dénoncer les tortures et les complots...

2. Lénine, eLes täches des social-démocratee raues e, dass euvreo


Complites, Editions Sociales, tome II, p. 842-343.
LE PARTI COMMUNISTE 51

Il n'y a pas si longtemps, au lendemain du XX° Congrès


du Parti communiste de l'Union soviétique, les augures spé-
culaient sur la « crise » des partis communistes. Interprétant
l'envers l'autocritique du XX Congrès, ils y voyaient la
preuve absolue que le mouvement communiste international
avait du plomb dans l'aile. Ils ne comprenaient pas que,
tout au contraire, un nouvel essor se préparait.
En France, les chefs socialistes n'étaient pas les derniers
triompher. Jis se paraient déjà des dépouilles communistes.
Illusions ridicules... La classe ouvrière est restée fidèle it son
Parti, et c'est vers celui-ci que se tournent toujours plus les
paysans, les employés, les intellectuels qui veulent sortir la
France du marais. Il y a un parti en crise, d'accord. Mais
c'est le Parti socialiste, le parti de Cuy Mollet.
Sans doute se trouvera-t-il demain des gens pour dire que,
la coexistence pacifique s'imposant, le Parti communiste
perd sa raison d'étre. Ici encore, l'expérience répond. Si la
coexistence pacifique marque des points, les communistes —
et d'abord ceux de l'Union soviétique —, y sont pour quelque
chose, pour beaucoup. Ce n'est pas à l'heure oit, partout,
des millions d'hommes attendent des communistes qu'ils les
aident ä vivre, à mieux vivre, — ce n'est pas à l'heure
des millions d'autres, émergeant du lourd sommeil des
légendes, ouvrent des yeux neufs sur la vérité du premier
pavs socialiste —, que les communistes vont plier bagage et
colifier à la bourgeoisie libérale le soin de conduire le pro-
létariat à la société sans classes. Il y a longtemps que les
hardis navigateurs du révisionnisme ont « dépassé » le mar-
xisme. L'histoire, elle, ne l'a pas encore dépassé; le re)le de
la classe ouvrière et de son Parti révolutionnaire ne fait que
commencer.
Cuy BESSE.
INTELLECTUELS
ET MOUVEMENT OUVRIER

Le mouvement ouvrier franeais se trouve, it l'égard des


intellectuels, dans une situation particulière et privilégiée;
en France, depuis la Révolution, les intellectuels, les plus
grands, ont toujours été des citoyens. De cette Situation, le
Parti communiste a naturellement hérité; c'est ce qui le
distingue par exemple du Parti communiste italien, qui ne
pouvait faire fond sur une telle tradition, et qui a dü pra-
tiquement forger de toutes pièces ses intellectuels, les intel-
lectuels que Gramsci appelait « organiques » — c'est-à-dire
voués ì procurer le consentement et l'adhésion intellectuelle
des grandes masses de la population ä une Nasse montante *.
A cet égard, les témoins étrangers sont précieux. Ainsi Hein-
rich Mann , opposant Voltaire ä Goethe, ou célébrant dans
un essai-manifeste contre le militarisme allemand le J'accuse
de Zola, fait gloire aux intellectuels franettis de s'étre tou-
jours dressés contre l'ordre établi; ce qu'il leur envie, c'est
qu'en France les idées avancées aient servi à quelque chose;
elles ont été mise en pratique, male si elles ont été par
la suite trahies. Gramsci, de son eine, loue les intellectuels
franeais d'avoir été, selon sa terminologie, les plus « orga-
niques de tous les hommes de culture européens.
Cette supériorité comporte son envers. Michelet célébrera
le caractère universel de la patrie franeaise, « patrie des
patries »; ii dira qu'elle est le seul pays qui ait le droit
* None attirone l'attention du lecteur sur la publication toute récente
des CEtivres choisies d'Antonio Grameci, traduction de Gilbert Moget et
Armand Monjo, préface de Georges Cogniot. Edition» Sociales, Paris,
560 pagee, 1.950 fromm.
1. Heinrich Mann, Essays, Berlin, Aufbau-Verlag.
LES INTELLECTUELS 53

de s'enseigner lui-méme » aux autres; le jeune Jaurès justi-


fiera les entreprises coloniales de la HP République au nom
de la France républicaine qui « s'étend » outre-mer et de la
nécessaire expansion des « idées de 89 ». Les intellectuels
français, précisément paree qu'ils se sont faits les propaga-
teurs des grands principes de la bourgeoisie ascendante,
seront toujours vulnérables aux mystifications de cette nature.
Maurice Thorez écrivait dès avant la guerre que la bour-
geoisie française s'entendait mieux que celle de tout autre
pays à exploiter la tradition jacobine pour entrainer le peuple
dans l'impérialisme. De méme les intellectuels français,
aujourd'hui comme hier, sont particulièrement accessibles
Pidée, typiquement social-démocrate, selon laquelle le
socialisme n'est que l'élargissement, ou la réalisation, de la
Déclaration des Droits de l'Homme; et non ce qu'il est en
fait : la prise du pouvoir, économique et politique, par
une classe nouvelle, la classe ouvrière.
Certes, les choses ont changé depuis le milieu du siècle
dernier. Heine, en Allemagne, qui pourtant s'approcha le
plus du communisme naissant et fut ami du « Docteur
Marx », pouvait craindre de bonne foi que le communisme
au pouvoir ne plantát des champs de pommes de terre
l'emplacement des musées et ne fit de ses propres poème-s
des cocottes en papier; et il n'est que de voir l'attitude
hésitante de Hugo ou de Zola devant la Commune pour
comprendre que la perspective du peuple des caves de
Lille » au pouvoir parrit une redoutable inconnue. Ce qui
n'est pas excusable, c'est qu'à l'époque du Front Populaire
us Guéhenno se serve du Michelet du Peuple et de l'Etudiant
pour prophétiser dans la venue au pouvoir de la classe
ouvrière un « nouveau moyen-áge » (dans l'Evangile &erziel);
c'est qu'un Croce écrive en Italie, ir la méme époque
« Là où entre Luther, disparait la civilisation »; Luther,
c'est-à-dire une Réforme appuyée sur les masses, un rnouve-
ment de masse, it Popposé de la Renaissance, ceuvre d'intel-
lectuels aristocratiques. Or, les historiens reconnaitront par
la suite que Luther fut le père de la civilisation moderne.
Demain, les historiens de l'avenir diront aussi de Marx,
qui porta le peuple « inculte » à l'avant-scène de l'histoire,
qu'il fut le père de la eivilisation de la deuxième moitié
du XX" siècle.
Lorsque la Révolution d'Octobre éclata, les intellectuels
oceidentaux, tels que Bernard Shaw et Heinrich Mann, en
ont salué la « profonde intellectualité »; exacternent ce cm%
54 ANDRE GISSELBRECHT

la fin du XVIII siècle Kant, Fichte et Hegel disaient de la


Revolution bourgeoise de 1789. En 1935, Paul Vaillant-
Couturier, ouvrant à Paris le Congrés international des écri-
vains pour la defense de la culture, déclarait « Une pre-
mière certitude, et unanime, se degage de ce congrès, meme
après les interventions de Julien Benda, posant ses questions
et exprimant ses inquiétudes : le socialisme ne fait courir
aucun danger a la culture... L'humanisme socialiste vient de
faire son entrée retentissante en Occident, avec la délégation
soviétique. Et il a d'emblee conquis droit de cité; c'est une
sorte de reconnaissance diplomatique dans le domaine de
l'esprit.
Nous sommes entrés aujourd'hui, en ce qui concerne
l'engagement des intellectuels, dans une periode nouvelle.
ne resulte plus de révoltes individuelles de la « conscience
humaine » contre l'injustice : tel Voltaire prenant le parti de
Calas, Zola celui de Dreyfus, Anatole France celui des Arme-
niens. Aujourd'hui, la bourgeoisie fait peser une menace mas-
sive sur l'intelligence, la culture et les valeurs culturelles en
tant que telles; aujourd'hui, ii s'est opéré objectivement,
ménie si certains ne veulent pas encore en convenir, un trans-
fert des valeurs humanistes au prolétariat. II ne reste plus alors
quelques-uns déplacer les raisons de leur defiance,.
On ne nie plus que l'U.R.S.S. ait accompli une. ceuvre cultu-
relle, mais on voudrait qu'elle ait &Ja produit une dizaine
de Goethe, autant de Tolstoi, de Shakespeare (pour les
Beethoven et les Einstein, on est près du compte); comme
si l'établissement d'une base pour l'élévation culturelle
de masse n'avait pas forge les conditions pour l'éclosion
graduelle, et salis doute moins chaotique et imprévisible que
par le passé, des génies; comme si l'accumulation culturelle
n'était pas à la longue plus feconde que les fleurs rares du
capitalisme... On ne nie plus que la Revolution ait triomphé
et apporté le mieux-itre dan» les pays socialistes; mais on fait
la petite bouche sur le bonheur; on pretend préférer la satis-
faction des besoins une « subtile inquiétude », d'essence évi-
demment spirituelle; c'est ce que disait Michelet des hommes
du peuple : « Je ne les veux jamais satisfaits »; et Gué-
henno : « Le peuple n'est grand que par sa peines; triom-
phant, il est meprisable. Saint-Just, lui, ne s'effrayait pas du
bonheur, ii ne mettait pas l'honneur de l'esprit dans le refus
des satisfactions materielles. C'est que les intellectuels du
XVIII siècle furent bien de leur classe. Ceux du XX• siede
LES INTELLECTUELS SS

ne peuvent plus ètre entièrement de la bourgeoisie; jis sont


déchirés entre la classe déclinante et la classe montante; leur
dernier recours, c'est de faire de ce déchirement, non pas
un stade à dépasser, mais une gloire et une grandeur. Nous
y reviendrons.
Avec le marxisme, et l'essor du Parti communiste, une ère
féconde s'est ouverte pour les intellectuels. Le mouvement
ouvrier ne peut pas arriver au pouvoir sans créer une nou-
velle civilisation. Mais une civilisation qui se distinguera de
la civilisation bourgeoise en ce qu'il n'y aura plus d'ahime,
du point de vue eulturel, entre les savants et lettrés d'une
part, les travailleurs de l'autre. Autrement dit, jamais le rede
des intellectuels ne fut si grand que par le marxisme; mais
aussi, jamais ii ne fut mieux mis à sa place, jamais les intel-
lectuels ne connurent mieux leurs limites que par lui.

Depuis cinquante ans, l'engagement des intellectuels est


un laut d'importance historique, qui pèse sur la marche en
avant des soeiétés : et c'est au marxisme qu'on le doit.
N'est-ce pas ce róle nouveau des intellectuels, jamais connu
auparavant, que manifeste la phrase fameuse : « Les idées
deviennent une force matérielle lorsqu'elles s'emparent des
masses » ? C'est précisément le Matérialisme qui décuple
l'audience et Pefficacité du producteur d'idées; et ce sont
ceux qui continuent à croire à l'autonomie de la vi« intel-
lectuelle qui l'atrophient. Vaillant-Couturier s'exprimait en
ces termes dans un texte déjà cité : « ii faut bien constater
que de plus en plus la « conception occidentale », en dépit
de toute cette volonté de croire à l'autonomie de l'activité
intellectuelle, la ravale à une place inférieure, alors que la
conception communiste, matérialiste au sens le plus élevé
du terme, de ce matérialisme philosophique qui fait appel
Pidéalisme le plus élevé dan» l'action, donne à l'activité
intellectuelle un rang de choix en multipliant le nombre des
créateurs, en élargissant toujours davantage leur audience;
en leur donnant enfin, non plus l'or pour récompense, mais
l'homme. »
Les intellectuels d'aujourd'hui ont la chance de se trou-
ver devant un mouvement de transformation sociale qui ne
peut se passer d'eux. Ce mouvement s'appuie sur la classe
ouvrière. La classe ouvrière n'a pas la science infuse. II ne
54 ANDRE GISSELBRECHT

euf f i t pasà la classe ouvrière de se savoir appelée, de par


sa situation économique, à exercer un jour le pouvoir;
faut encore que le spécialiste des diverses branches de la
connaissance, de la philosophie, de Péconomie politique, de
l'histoire, etc., vienne lui donner des raisons supplémentaires,
les siennes, de prendre conscience de cette mission. Plus
l'échéance révolutionnaire se rapproche, plus le Parti com-
muniste français doit se préparer à sa fonction hégémonique
dans la France de demain, plus il a besoin de s'incorporer
les connaissances particulières des intellectuels; il y a des
domaines — Penseignement, la recherche, la santé, etc. —
dans lesquels l'appareil de direction ne peut les suppléer.
Le röle nouveau des intellectuels dans et autour des
partis communistes tient ä la nouveauté considérable qu'in-
troduisit le léninisme dans le mouvement ouvrier. L'essence
du léninisme, c'est le moment de l'hégémonie; c'est-à-dire
qu'à la dictature, ù la violence de fait exercée sur ses adver-
saires, le pouvoir ouvrier vient ajouter le « consensus » des
couches non ouvrières de la population. Le socialisme devient
abra l'édification d'un bloc culturel; pour cimenter ce bloc,
ii faut les intellectuels. A cet égard, nous avons un retard
combler en France. Le marxisme y fut relativement peu
conquérant dans le domaine de la culture; sans entrer dans
les détails, observons que les classiques du marxisme ont
été introduits en France et répandus par les instances du
mouvement ouvrier, et non par l'Université (à la diffé-
rence de l'Allemagne, par exemple). l'urgence qu'il
a à sonder chez nous un bloc culturel français; et, par
voie de conséq-uence, la responsabilité de ceux des intelleo-
tuels marxistes qui, demeuris depuis quelques années « sur
la touche », reviennent à leurs « eheres études » — c'est-
à-dire redeviennent ce que Gramsci appelait des intellectuels
a traditionnels ».
La société bourgeoise ne tiendrait pas longtemps si, en
plus de l'appareil d'Etat (la société politique), elle ne
a tenait » pas aussi, par les idéologies et le « sens commun »
populaire, la société civile (c'est-à-dire les écoles, les syndi-
cats, voire les églises, etc.); le mouvement ouvrier n'avance-
rait pas s'il ne reconnaissait pas le poids de ce « sens com-
mun », champ clos où s'affrontent l'ancien et le nouveau,
lorsqu'il n'est pas simplement la somme des préjugés rétro-
grades d'une époque; pour lever ce poids, il faut donc qu'en
un sens il respecte son adversaire, c'est-à-dire qu'il le con-
naisse; or, dans ce domaine, — non dans celui de l'exploi.
LES 1NTELLECTUELS 57

tation économique —, ce sont les intellectuels qui counaissent


le mieux l'adversaire : par un caté, jis en sont Bourgeoisie
ou prolétariat, peu importe pour l'essentiel : la classe domi-
nante cherche la coercition dans la société politique, elle
cherche l'assentiment dans la société civile; et c'est dans la
société civile qu'opèrent les intellectuels.
On voit done ce qui fixe aux intellectuels modernes leurs
täches historiques, et l'illogisme de ceux qui s'y dérobent;
plus que les autres petits-bourgeois, l'intellectuel est sensible
à la faillite de « son » monde dans les domaines où il tra-
vaille : eelui des connaissances conceptuelles, celui des valeurs
culturelles et morales. Or, comme disait le jeune Marx, la
vieille société ne pourra résister longtemps it l'alliance « de
l'humanité souffrante qui pense et de l'humanité pensante
opprimée ».
Le marxisme n'a jamais flatté le sens commun populaire;
l'histoire a d'ailleurs montré ce qu'il advenait d'intellectuels
« radicaux » comme Alain et Guéhenno qui encensaient
« Monsieur Tout-le-Monde », lui supposant une propension
naturelle à penser juste, qui n'était méme pas dans l'esprit
de Descartes.
A l'opposé, l'intellectuel marxiste se doit de faire un
inventaire, tel qu'en firent jadis les encyclopédistes ou les
revues des grands démocrates russes du XIX° siècle, de cette
« philosophie des non-philosophes » qu'est le sens commun
populaire d'une époque. Spontanément, les masses, au niveau -
des coneeptions dispersées de ce sens commun, ne sont nulle-
ment proehes du marxisme (seuls l'ont cru des sectaires,
comme Boukharine). La preuve de l'importance que le mar-
xisme ansehe au travail des intellectuels, c'est q-u'il ne prend
pas à la légère les idéologies. Ce ne sont pas de simples
instruments de direction politique : illusions subies par les
gouvernés et voulues par les gouvernants. Elles constituent
au eontraire, pourrait-on dire, la vraie philosophie, les vul-
garisations d'idées qui portent les masses à l'action; ii s'en-
suit que les intelleetuels, eux non plus, ne peuvent pas ètre
de simples instruments, qu'ils ne peuvent pas seulement
« rendre des services ». lis sont ces artisans de la « persua-
sion permanente » sans qui ne se forment pas ces volontés
eommunes qui engendrent les révolutions. Le marxisme doit,
avec l'aide des intellectuels, forger un nouveau sens com -
,nun; c'est-à-dire diffuser dan» les masses un capital d'idées
et de façons de penser qui devienne aussi solide et impératif
que les idées traclitionnelles : par exemple, que l'idée de
58 ANDRE GISSELBRECHT

l'innovation devienne une idée de masse, aussi naturelle que


l'idée qu'il ne peut rien y avoir de nouveau sous le soleil.
Ce qui caractérise la conception nouvelle, marxiste, de la
culture, c'est l'affirmation qu'il n'y a pas de fossé entre ce
que pensent, ni spontanément, ni au niveau de la connais-
sance réfléchie, les intellectuels et les humbles ». C'est qu'il
doit y avoir fusion progressive en un bloc historico-culturel.
Les intellectuels scint des agents essentiels de cette unifica-
tion. S'ils ont toujours été des facteurs de l'évolution sociale,
seul le marxisme les a rendus conscients de leur propre
fonction historique.

Mais l'importance du rble des intellectuels n'apparait


qu'à raison de ses limites. De ce qui précède, on pourrait
inférer que l'intellectuel doit diriger le mouvement ouvrier.
Or, ceux des intellectuels marxistes qui nourrissent cette pré-
tention la nourrissent en tant que spécialistes des idées.
Mais le ride des intellectuels est important dans la mesure
méme où ils ne sont pas que des spécialistes, dans la mesure
où jis sont des spécialistes plus des dirigeants. Que signifie
dirigeant » ? Cela signifie devenir un organisateur des
aspects pratiques de la culture ». Cela veut dire rallier les
autres intellectuels aux visées du prolétariat, et non pas
rallier le prolétariat à leurs propres visées; cela ne veut pas
dire : se faire « reconnaitre » ou admettre, de la bourgeoisie
libérale, mais lui faire admettre, lui faire « reconnaitre »
le marxisme. Qui niera que certains d'entre nous ne se soient
trempés sur ce point ? Cela les a menés tout naturellement
it nier l'absolue nécessité, pour la diffusion du marxisme et
la réforme intellectuelle morale de la France, du Parti com-
muniste. Or, il faut toujours rappeler que le marxisme n'est
pas une vérité apportée du dehors, à prendre ou it laisser,
mais qu'il est la critiq-ue d'un mouvement déjà existant. C'est
dire que les problèmes culturels eux-mèmes ont leurs sources
dans le mouvement des masses. Ceci frappe à la base de
nullité toute prétention des intellectuels à diriger le mouve-
ment ouvrier, c'est-à-dire en (alt d'en abandonner la direc-
tion, qu'ils en aient conscience ou non, à la petite bour-
geoisie. La grande ceuvre du marxisme, c'est en effet de trans-
former la politique en culture et la culture en politique
comment cela serait-il possible aux intellectuels s'ils ne mili-
tent pas dang le Parti communiste ? Or, à cet égard, nous
LES INTELLECTUELS 59

avons la chance en France de renouer avec une tradition


nationale : la tradition jacobine; et le jacobinisme, pour
Maurice Thorez comme pour Gramsci, c'est le contact per-
manent avec les masses profondes du pays, avec la politique;
si les intellectuels sont irremplaçables, ce n'est pas paree
qu'ils sont des spécialistes de la mise en forme conceptuelle
et de la recherche des faits, c'est précisément paree qu'ils
depassent la spécialisation teehnique dans le jacobinisme.
11 n'y a pas d'exemple plus frappant d'une évolution anti-
jacobine, d'un retour au philosophe « traditionnel » (spéeia-
liste), que celui d'Henri Lefebvre. L'image du philosophe qui
se dégage de La Somme et le reste, c'est celle d'un étre pri-
vilégié qui a le droit : 1° de réfléchir sur n'importe quoi;
tout dans le monde et dans la société ne semblant exister
que paar lui fournir matière à réflexion, de la dictature du
prolétariat à la gastronomie; 2° de se soustraire aux normes
et aux responsabilités communes, aussi bien en ce qui con-
cerne la discipline ii l'égard d'un mouvement sans qui il ne
serait pas grand-chose qu'en ce qui concerne... les égards dus
aux femmes (sous ce rapport, le « philosophe » de La Somme
et le reste semble une caricature du « génie » faustien; on
croirait entendre Goethe parlant de Frédérique Brion ou
Faust de Marguerite, au génie près...). On en revient avec
Lefebvre au « philosophe individuel », l'opposé de ce « phi-
losophe démocrate » dont réva et que sut réaliser en lui un
Gramsci : celui qui « conçoit sa propre personnalite comme
un rapport social actif de modification du milieu culturel ».
Mais, en changeant le milieu eulturel qui l'entoure, l'in-
tellectuel se ehange aussi lui-méme; avec le marxisme, le
philosophe aussi peut transformer le monde, mais à condi-
tion de devenir un homme politique. Comme Pécrit admi-
rablement Gramsei : « Tout homme se change en changeant
ses liens sociaux. Le philosophe réel ne peut done étre que
Phomme politique. » A la limite, tout membre d'un parti
aujourd'hui, et singulièrement tout membre du Parti de la
classe ouvrière, peut étre qualifié d'intellectuel; et le Parti
communiste est précisément, pour la classe ouvrière, le moyen
de forger ses propres intellectuels « organiques »; c'est-it-dire
un intelleetuel vraiment lié aux masses, à l'égard desquelles
il a deux responsabilités : 1° les rendre conscientes de leur
propre étre social; 2° persuader indéfiniment les autres
couches de la population, et en premier heu les hommes
de culture, de la nature éminemment culturelle de la révolu-
tion socialiste.
60 ANDRE GISSELBRECHT

Lorsqu'un ouvrier entre au Parti communiste, ce n'est


pas q-u'il n'ait pas à travailler lui aussi sur lui-méme; mais
enfin, les vertue qu'il a ii développer ne sont que l'accom-
plissement de celles que son activité professionnelle suscite
spontanément : dévouement, abnegation, solidarité et disci-
pline. L'intellectuel, lui, doit procéder sans cesse (pas acule -
ment au moment de son adhésion, male longtemps après, jus-
qu'it sa mort peut-etre) it des métamorphoses douloureuses.
Oui, il est diffieile d'étre un intelleetuel communiste; oui,
sa situation dans le monde ouvrier est ambigué; mieux vaut
franchement reconnaitre cette ambiguité et cette difficulté,
et surtout la vivre honnetement.
Le mouvement ouvrier a éprouvé, par son expérience,
dans sa chair, que l'unité de pensée et la discipline sont les
premières vertus; mais pourquoi en serait-il de méme pour
l'intellectuel ? Ii n'a pas fait cette expérience. Kaustky disait
fort bien que les intellectuels reconnaissent volontiers la neces-
sité de la discipline pour la masse, mais non pour l'élite,
dans laquelle jis se rangent, naturellement. Il n'y a pas de
propension plus naturelle it un intellectuel que eelle de placer
(comme Claude Roy parlant de Zola) « la vérité » au-dessus
des classes; ou celle d'affirmer avant toutes choses son indi-
vidualité, ses talents personnels : d'oü le souei de la carrière,
qui entre parfois en conflit avec ses convictions progressistes;
ou celle de ne reconnaitre pour juges valables que ses
• pairs », c'est-à-dire les autres intellectuels (phénomène dont
Paris est un thatre privilégié, puisque la eapitale offre natu-
rellement la plus grande concentration d'intellectuels entre
eux); enfin, nul plus que l'intellectuel n'a la faculté d'en-
joliver ses défaillances ou ses reniements sous les plus nobles
considérants moraux.
Reeonnaissons done que le problème n'est pas simple, et
qu'il y aura toujours, entre les intellectuels marxistes et leur
Parti, des difficultés et des conflits. « Ce serait vraiment trop
beau, écrivait Vaillant-Couturier, si se déclasser ne comportait
certains déchirements... Mais quand le sentiment et la raison
sont d'accord contre les survivances bourgeoises, qu'importe
la naissanee — et le goüt de la vie facile — la lutte elimine
peu it peu les doutes et tout le petit fatras individualiste et
dérisoire de « la haine des Eglises et des étiquettes, des
gloses et de l'exégese des textes sacrés », de l'attachement
« au droit de se tromper et de se contredire ». »
LES INTELLECTUELS 61

L'intelleetuel doit done se transformer, se transcender lui-


m'eme; dans la mesure oit ii n'apporte pas dans le mouve-
ment ouvrier les faiblesses inhérentes à sa formation, il y est
plus que toléré, ii y est mème plus qu'utile, il est un faeteur
irremplaeable de son triomphe. Mais se transformer ne veut
pas dire se renier; c'est en tant que porteur d'un savoir et
élaborateur d'idées, qu'il est d'abord précieux. L'artiste est
préeieux, lui, à cause de sa « sensibilité particulière », qui
n'est pan eelle du militant ouvrier, du technicien. Tout art
véritable est moral et eivique I bie.
Les intellectuels doivent done devenir des politiques, tout
en restant des savants et des artistes. On s'est aperen ces
derniers temps que peu d'intellectuels, finalement, compre-
naient ce qu'est vraiment la politique. Certaines analyses
publiques faites par eux en leur qualité d'intellectuels, témoi-
gnent d'une eonception de la politique qui est intellectualiste
ou au mieux social-démocrate, mais non pas marxiste : on
tire des plans et la réalité, la vie, le mouvement des masses
doivent s'y conformer; contre la politique du Parti commu-
niste franeais certains ont théorisé sur les problèmes tels que,
par exemple, les rapports futurs avec l'Algérie, Pindépendance
de la Guinée : les représentants des peuples intéressés, par
la logique méme de la vie, n'ont pas tardé à les démentir.
11 y a deux ou trois ans, eertains des nötres ont cru, aux
nuances près, it la mort du socialisme ou au moins it sa stag-
nation, à l'idée bien connue que « c'est bon pour les paye
sous-développés »; à la mort du Parti, en tant que force poli-
tique indépendante : « S'ils ne veulent pas de nous, s'ils ne
veulent pas du socialisme, eh bien ! » Tout cela procédait
d'une méconnaissance de ce qu'est la politique : ce n'est pas
l'application de prineipes auxquels la réalité doit se confor-
mer de gré ou de force, c'est la seience du comportement
des masses.
Les masses ne se déterminent pas seulement en fonction
des « grands principes », dont les intellectuels font souvent
leurs idoles : liberté, raison; mais en fonetion de préoccupa-
tions plus pressantes : se nourrir, se vitir, se loger, se soigner,
survivre. C'est par U. que les masses rejoignent les « granda

1 bin. C‘ommentant l'essai de Sartre Qu'est-ce que la littérature 1 (dont


le tharne est celui d'Eluard : e donner voir e, c'eet e une leçon de
morals »), Fr. Jeaneon écrit : 5 L'amour généreux est sertnent de main-
tenir, l'indignation aerrnent de changer, l'adrniration eerment d'imiter... »
(Le Problbn4 moral et la pensée de Sartre, p. 349.)
62 ANDRE GISSELBRECHT

principes ». Les 80 % de oui au référendum ont conslitué une


belle leçon de matérialisme; les intellectuels, méme max.
xistes, en ont quelquefois besoin. Or (surtout dans Paris),
ils n'approchent la classe ouvrière que de bin en bin. La
plupart oscillent abro entre deux idées du prolétariat, et
du peuple dans son ensemble ou Dieu infaillible, ou enfant
balbutiant; la classe ouvrière est rarement ä leurs yeux ce
qu'elle est en réalité : une communauté ä la fois soulfrante
et agissante, qui n'existe pas essentiellement pour répondre
l'image idéale que les intellectuels s'en font. Une apparente
adoration du prolétariat peut fort bien aller de pair aveo
une crainte fort réelle du róle dirigeant de la classe ouvrière
c'est précisément alors que l'on fait du prolétariat
nation sur terre de l'Esprit absolu de Hegel (c'est ce que
Lukacs faisait dans Histoire et conscience de classe); gräce
ä lui, ä cet acteur principal de l'histoire qui en préfigure en
méme temps l'aboutissement, jis accèdent comme par procu-
ration à la vision totale de la société et de son mouvement.
Mais au moindre coup dur, jis ne reconnaissent plus leus
idole; ils ne comprennent pas que toute la classe ouvrière
ne conduise pas partout sa lutte, sur tous les fronts, avec la
méme intensité et le méme niveau de ehrte' théorique. Pour-
taut, ii ne sert de rien d'opposer la vigilance des intellectuels
ä P« inertie des masses)); ii serait plutét du devoir de la
jeunesse pensante », comme disait Jaurès, d'« assurer dann
le peuple la continuité de pensée et d'énergie », lorsqu'il
connait, et il est naturel qu'il en connaisse, des « affaisse-
ments subits » et de « longues inerties intellectuelles et
morales ».
Il n'y a rien que l'on perde plus facilement de vise, dans
le marxisme, que ce qui en est précisément la pierre angu-
laire : le critère de la pratique. II n'est pas sérieux de dire
que le marxisme est arrété lorsqu'il avance dans la vie
toute l'évolution du monde depuis quelques années témoigne
pour lui; ce qui ne veut pas dire qu'il peut se dispenser
d'avancer dans les livres; ii faut aussi des ceuvres théoriques
marxistes; dans le lien théorie-pratique, ii est nécessaire que
l'aspect « théorie » apparaisse concrètement séparé : c'est
le rede des intellectuels. Mais le marxisme est une pratique
révolutionnaire en rnéme temps qu'une théorie; on ne peut
done y adhérer comme ä une autre philosophie — c'est-à-dire
ä une philosophie dogmatique. Or, voici que certains intel-
lectuels marxistes, précisément paree que le XX ° Congrès
avait dénoncé le marxisrne considéré comme dogme, ont pré.
LES 1NTELLECTUE1S 63

féré abandonner le marxisme. Une chose est abra apparue


e'est que le marxisme était resté pour eux, en dépit d'appa-
rences parfois fort longues, une philosophie comme les autres;
c'est-à-dire un objet de contemplation et d'études en chambre
pour d'autres intellectuels — les « marxologues »; se déli-
vrant du souci de la vérification pratique, jis ont érigé leur
inclination personnelle en vérité ä prendre ou ä laisser, ils
ont présenté le marxisme comme étant réellement une philo-
sophie comme les autres. Ce fut le cas d'Henri Lefebvre :
avait démontré ainsi que le philosophe » avait encore de
beaux jours; le malheur est qu'il n'était plus philosophe
rnarxiste; comme ii continuait ä le prétendre, certains lui
firent observer qu'il y avait lä quelque inconséquence; et il
apparut finalement qu'il n'était plus que philosophe : comme
le jeune Lukacs, comme Ernst Bloch, comme les philosophes
polonais de « Po Prostu », comme Lucien Goldmann, comme
les penseurs » de la IV° Internationale...
C'est-à-dire, des intellectuels qui ont tout accepté du mar-
zieme sauf l'essentiel : l'obligation de rendre des comptes
ä la classe ouvrière; ne militant pas pour la plupart (c'est-
ä-dire ne prenant pas part à l'action et ä la pratique des
masses populaires), ils ne se reconnaissent de comptes ä
rendre qu'ä eux-mémes. Or, comme le disait Vaillant-
Couturier, il n'y a que par la lutte et la vie militante que
l'on accède au sens des responsabilités.

Il y a encore parmi les intellectuels des stipendiés, mais


y a de plus en plus de gens honnites. C'est pour cela qu'il faut
parler ä leur égard d'illusions, male lorsqu'elles sont sciem-
ment entretenues, qui les empéchent de se placer résolument,
au nom de leur propre avenir, aux cétés du Parti communiste.
On peut réduire ces illusions au nombre de cinq : l'illusion de
l'objectivité, celle de la liberté, celle de la personnalité, celle
de la moralité, celle du pouvoir.
Illusion de l'objectivité. Un exemple remarquable, bien
que non des plus honnétes, en est fourni par Raymond Aron
dans sa récente préface aux deux essais de Max Weber
La vocation de sauen: et La vocation d'homme politique. La
vogue est ä la sociologie. Elle of fre ceci de commode qu'elle
permet de masquer certaines options politiques sous le cou-
vert de la rigueur scientifique. Aron soutient qu'il y a une
« communauté des sciences sociales)) indépendante des
64 ANDRE GISSELBRECHT

régimes, dont la charte pourrait se résumer en trois points


1. distinguer les faits de leur interprétation; 2. droh de
discuter les fondements méthodologiques d'une science;
3. droit absolu de « désenchanter le réel ». En fait, c'est
la charte du scepticisme, c'est l'identification de la science
au seepticisme 2 • « Désenehanter le réel », cela veut dire
par exemple dissoudre ces ensembles, ces « faux universaux »
qui s'appellent « capitalisme » et « socialisme » dans le chaos
des motivations individuelles; cela veut dire que « la première
leçon qu'un soeiologue doit transrnettre it ses étudiants, c'est
qu'il n'y a jamais eu de régime parfait ». Sans doute, cela
est vrai, mais en quoi les exigences de la science lui inter-
diraient-elles de leur dire qu'il y en a un, en tout cas, si
imparfait qu'on ne peut plus y vivre dignement ? Raymond
Aron fehlt de s'en tenir aux faits; en réalité sa pensée est
pleine d'a priori», de pré-suppositions, de choix préalables.
Comme par hasard, ses a prioris et ses préférenees sont anti-
communistes. Ainsi, dit-il, la science ne nous dira pas qu'il
faut préférer la démocratie, mais elle nous dira que les
« régimes de parti unique » lui sont fatals. Raymond Aron,
qui ne s'en tient qu'aux données de la seience, croit pour-
taut savoir que faseisme et communisme, c'est tout un;
croit savoir aussi (selon la définition « sociologique, scienti-
fique » de Weber) que de plus en plus « les partis appa-
raissent pour ce qu'ils sont et doivent étre : des organisa-
tions qui visent ii l'exercice du pouvoir ». (On n'imagine pas
conception plus opposée à eelle de Gramsei par exemple
pour lui le parti politique moderne — il pense au Parti com-
muniste — est la forme qui seule permet d'incarner la culture
et l'humanisme.) 11 eroit savoir enfin, et on hésite ici ìu le
citer, tant la malhonnéteté est flagrante, que « les commu-
nistes sont tenue par leur doctrine ii croire que la phase
historique qu'ils baptisent révolution mondiale sera remplie
de luttes gigantesques dont le socialisme universel sera l'abou-
tissement nécessaire; pour une telle fin, méme une guerre
atomique ne serait pas un prix trop élevé ». Il reproche
son héros de P« objectivité », Max Weber, d'avoir « construit »
l'image de son syndiealiste révolutionnaire qui préférait,
en 1919, le Grand Soir à la survie de l'Allemagne en tant
2. Daus une conférence récente, R. Aron soutient que plus lee
seienees physiquee progreesent, plus les ecience humainee rabattent de
teure prétentions : plus nous savons de choees sur le cosmos, mojos nona
eavone, de ecience certaine, quelle et e la vie valable, le régime valable
(Cf. L'Express du 16 octobre 1959.)
LES INTELLECTUELS 65

que nation, avec son potentiel économique. Mais lui, est-il


bien sür de ne jamais construire ses communistes? La super-
cherie de Raymond Aron est d'un genre particulier; elle
s'appuie sur la célèbre distinction webérienne entre « morale
de la conviction » et « morale de la responsabilité »; la pre-
mière ne se soucierait pas des conséquences des actes, méme
s'ils sont contraires à mes propres visées; la seconde serait
surtout attentive à ces conséquences, au con/lit de valeurs
(pureté-efficacité, vérité-puissance, etc.) que « toute » action
humaine engendre, et dont elle est, selon Weber, irrémédia-
blement prisonnière. Mais prenons un exemple : lorsque
Romain Rolland écrivait Au-dessus de la mélée, il violait
la morale de la responsabilité, car il nuisait à la défense
nationale... Qu'est-ce à dire, sinon que la morale de la respon-
sabilité est de droite ? En fait, ce que Raymond Aron vou-
drait pouvoir dire au communiste, et spécialement à l'intel-
lectuel communiste, ce sont des choses telles que : « Vous
trahissez l'intérét national », ou « La violence se retourne
contre vous », au nom de la science, c'est-à-dire au nom de
conclusions en principe inattaquables et incontestables, comme
sont les conclusions scientifiques. Mais il est facile de lui
répondre qu'au heu de cantonner la science dans l'indiffé-
rence doctrinale, il voudrait faire passer par là ses préférences
politiques pour de la science. Et ses préférences politiques,
c'est le plus plat libéralisme, comme il ressort de ce passage
II préconise comme seules innovations « raisonnables » : « la
réduction des inégalités économiques, l'acceptation des inéga-
lités naturelles, et la nécessité de favoriser l'épanouissement
des talents, la reconnaissance de la hiérarchie sociale, et la
volonté de la rendre équitable par le choix des chefs et tolé-
rable aux gouvernés par la limitation des prérogatives des
puissants »3 . Rien que des choses contradictoires, l'essence
méme de ce libéralisme qui s'appelle aujourd'hui « gaullisme
de gauche » : impuissant ou malhonnéte.
Pour échapper à l'issue révolutionnaire, on en revient à
la religion de « Monsieur le Fait ». C'est logique : de na-eilte
que l'heure est pour eertains à la coexistence idéologiq-ue
entre les deux systèmes, de méme elle sera dans les sciences
humaines à un néo-positivisme. Ce serait un jeu amusant si,
le marxisme n'étant qu'une méthode, on pouvait la lui appli-

3. Max Weber, Le savant et le politique, Introduction de Raymond


Aron, p. 51.
3
66 ANDRE GISSELBRECHT

quer ä lui-méme ! Comme dans la « sociologie du savoir »


de Mannheim qui fait des disciples aujourd'hui avec trente
ans de retard. Si on pouvait se parer du manteau de la
science et de la modestie scientifique ou « critique » pour
rejeter le marxisme comme théorie » métaphysique » !
De mime que Raymond Aron veut nous faire passer pour
de la science son libéralisme exsangue, de méme le journa-
liste Serge Mallet voudrait nous faire prendre pour un résumé
de faits constatables son idée du prolétariat; car le matériel
de faits qu'il apporte était connu des militants ouvriers
(voir par exemple « Entretien sur la situation des travailleurs
de l'automobile », N.C. n° 101) : les conséquences qu'il en
tire ne sont, elles, qu'extrapolation réformiste.
Tous les intellectuels qui ont fréquenté les militants
ouvriers savent qu'ils se sont forgés pour la plupart, en
province comme it Paris, une culture seconde qui ne dispense
pas de la culture universitaire, mais qui n'a pas ii s'humilier
devant elle. Ceux qui prétendent élaborer la politique du
mouvement ouvrier par des enquétes sociologiques ne s'aper-
çoivent pas que leurs « découvertes » cheminent aussi par
d'autres canaux : ces dizaines de milliers de canaux qui
relient les ouvriers aux militants de la classe ouvrière, ces
militants aux différentes instances de leur Parti, et que les
connaissances qui apparaissent parfois soudainement sous la
forme d'une these, ou d'une enquite de revue, sont parfois
déjà parvenues de la base au sommet du mouvement ouvrier
par d'autres voies que les voies « savantes ». Combien de fois
n'a-t-on pa» constaté, par exemple, que des hommes de
science aboutissaient par les voies universitaires ä des thèses
formulées sous d'autres formes, et ä partir d'autres voies
par le Parti ouvrier ? La vie du mouvement ouvrier est, pour
une part, une immense enquéte sociologique permanente (ce
qui, â condition q-u'il en prenne conscience, devrait privilé-
gier l'intellectuel communiste). Rien ne dispensera jamais le
mouvement ouvrier des connaissances scientifiques des spe.-
cialistes de la recherehe et de la mise en forme conceptuelle.
Mais autre chose est la fusion de l'expérience politique et
de la science spécialisée. II est difficile, voire impossible,
qu'elle s'opère chez un homme : tout le monde n'est pas
Lénine; ulais elle est déjä plus facile ä l'échelle du Comité
central d'un Parti communiste. C'est ä tout le Parti, et sin-
gulièrement ä ce Comité central oü aboutissent les « enquétes »
et réflexions de ses 400.000 membres en rapport avec des
millions de travailleurs, que revient précisérnent le beau nom
LES INTELLECTUELS 67

d'« intellectuel collectif » que Gramsei réservait au Parti de


la classe ouvrière.
Deuxième illusion : celle de la liberté. Dernier exemple
en date, le portrait que Sartre trace de l'intellectuel dans
sa préface au Traitre d'André Gortz. L'intellectuel, selon
Sartre, est un étre sans passion, sans désir, sans visée par-
ticulière, ne ressentant pas le malheur des autres, l'« indif-
férent »; mais en méme temps possédé d'un « vain désir
d'universalité », un vrai « Monsieur Personne », c'est-à-dire,
s'épuisant à vouloir ressentir ce que ressentent tous les autres
et à parler en leur nom à tous, lui qui n'est personne. D'oü
son déchirement : « Nous sommes simultanément la foule
chinoise qui rit et le Chinois terrifié qu'on entrame au sup-
plice. »4 Traitre, il l'est, nécessairement, par statut méta-
physique : nous « trahissons » dans la mesure oü nous pré-
tendons étre tout entiers d'un cété ou tout entiers de l'autre,
dan» un camp ou dans l'autre; P« intelleetuel » est condamné,
comme Götz, comme Gortz, à se découvrir une solidarité avec
des gens qui ne l'aiment pas. Quant à Sartre lui-méme, com-
mente Francis Jeanson, ii ne trahit pas, puisq-u'il passe son
temps... à dévoiler la traitrise des autres ! Lorsque Sartre
exige que l'intellectuel vive consciemment sa singularité et
son déchirement, il ne fait qu'arréter le problème. Reprenons
son portrait de Pintellectuel : ce « grand mutilé en période
de rééducation », qui doit retrouver ou réinventer ce qui pour
les autres est depuis longtemps naturel, « les habitudes qu.on
ne lui a pas données, les ehemins qu'on ne lui a pas frayés ».
A condition de remplacer ces autres, qui pour Sartre sont
les bourgeois (les « salauds » de La Nausée) — comme si
c'était reur nature « injustifiable » et leur manque d'assurance
qui dressent les intelleetuels bourgeois contre la bourgeoisie
— à condition, done, de remplacer les hourgeois par la classe
ouvrière, nous pouvons reconnaitre dans cette description cer-
tains de nos propres traits; ce qui est inadmissible, c'est
que Sartre en reste à la description et fige en une sorte de
statut métaphysique indépassable ce qui précisérnent, dans
la condition de l'intellectuel, doit Atre dépassé. Lorsque Sartre
explique, dans Qu'est-ce que la littérature ?, que le public de
Pécrivain aujourd'hui n'est plus tout trouvé et qu'il lui faut
le chercher, pourquoi exclut-il par principe eelui psi, préci-
sément, est tout trouvé : le public populaire ? Oü a-t-il
4. Cité par Francia Jeaneon dane Sartre par lui-mtme, Editione
du Seui.l.
68 ANDRE GISSELBRECHT

pris, sinon paree qu'il en a décidé ainsi, que le Parti com-


muniste le lui volait et faisait écran entre lui et ce public ?
Où a-t-il pris que c'était un dilemme indépassable que
« trahir le prolétariat au nom de la vérité ou trahir la
vérité au nom du prolétariat » ? Est-il interdit de penser que
le déchirement de Sartre, entre un public bourgeois qui ne
l'aime pas et un public ouvrier qu'il n'aime pas, est de
ceux dans lesquels on se complait ? Mais au heut du compte,
qui en profite ?
L'intellectuel se croit libre dans un autre sens : en ce
sens qu'il croit toujours penser tout seul; lorsqu'on lui fait
observer que telle de ses idées coincide avec teile autre, qu'il
considère par ailleurs comme son ennemi, il se cabre, au nom
de l'indépendance du jugement et de la « pensée person.
nelle ». C'est que l'idée que les pensées sont un enjeu dans
la lutte des classes est, de toutes, celle qui lui est la moins
naturelle. Elle vaut pourtant aussi bien lorsqu'il reçoit des
idées que lorsqu'il en imet. («Dès que votre oeuvre est
écrite, disait un jour Lénine it un écrivain, elle part dans
les masses, c'est la que sa signification se détermine. Non
selten votre bon souhait, mais «clon les rapport« des forces
sociales. »)
Un intellectuel se croit de prime abord plus directement
lié à Descartes, it Kant, ou... it Marx qu'à ses contemporains.
C'est lä la source d'une troisième illusion, celle de la per-
sonnalité. Laissé à lui-méme, sans responsabilité militante,
l'intellectuel, fût.il de gauche, n'a pas de plus grand souci
que d'avoir raison contre les autres, et contre ses pareils. II
n'est que d'assister à un débat de « marxologues » pour s'en
rendre compte. Leur préoccupation dominante n'est• pas de
se mettre tous au service d'une vérité comrnune, qui puisse
servir au bien de tous, d'une vérité pratieable, c'est de tirer
chacun de Marx le « vrai Marx » : le sien. Ce qui se relie
une autre de leurs caractéristiques : l'incapacité congéni-
tale ii l'organisation, à l'unité de vues. Type accompli
l'Union de la Gauche Socialiste et les groupuscules trotsky-
sants. Lächés sur ce terrain, nos intellectuels de gauche
peuvent aller fort bin : on en a vu qui, au nom du mar-
xisme, disqualifiaient leurs propres camarades devant leurs
collègues bourgeois pour des attendus tels que « manque de
pensée personnelle », c'est-à-dire des attendus moraux qui ne
pardonnent pas. Or il est d'une élémentaire dignité, lorsqu'on
est intellectuel marxiste, de penser que le plus important
n'est pas de justifier de son « indépendance de jugement »
LES INTELLECTUELS 69

devant la bourgeoisie, mais d'avoir ses comptes en règle avec


le mouvement révolutionnaire.
Gardien de l'objectivité scientifique, de la liberté de
jugement et de l'indépendance d'esprit, l'intellectuel se pense
aussi, spontanément, gardien des valeurs morales. Ces valeurs
« éternelles » que l'homme politique, qu'il voit toujours plus
ou momo en exécuteur des basses ceuvres, souille ou au mieux
« relativise ». La politique, c'est pour lui la réalisation impar-
faite de la moralité. Quelle réaction plus naturelle, done,
lorsqu'un parti ouvrier au pouvoir a commis des fautes
graves, que de brüler ce qui a été eonstruit en holocauste
de ses péchés ? Teile fut l'attitude de certains, qui s'affir-
maient communistes, lors des événements de Hongrie : « Puis-
qu'ils ne veulent décidément pas du régime de démocratie
populaire, après tout... » Mais qui n'en voulait plus ? Les
classes laborieuses ? Voire...; la bourgeoisie, sürement. Alors ?
Le mouvement ouvrier n'avance pas en disant ça et ià —
et à qui ? it qui pourrait-il bien s'adresser, ce faisant, sinon
son ennemie, la bourgeoisie ? — « culpa est mea, maxima
culpa ». Ce got de la confession publique relève d'une
conception chrétienne, et en aucun cas d'une coneeption mar-
xiste; ce n'est pas en rendant des points it ses adversaires
que le mouvement révolutionnaire corrige ses erreurs. Il n'a
pas besoin que des chevaliers aux mains pures mais vides
viennent ajouter ji son action une justification moral« supplé-
mentaire; comme s'il en avait besoin... Le mouvement
ouvrier révolutionnaire crée par lui-méme de la moralité; et
au bout du compte, du compte des erreurs, des retards ou
des reculo, on la retrouve, la moralité, enfin réalisée. N'est-ce
pas ce que Jaurès avait en vue, lorsqu'il parlait d'« aller it
Pidéal en comprenant le réel ? »
Le marxisme eonstitue par lui-mème une vaste et pro-
fonde « Réforme morale ». Et cela, dès maintenant, au sein
de l'ancien monde; c'est HI que les intellectuels ont ji mettre
en forme la nouvelle morale, la nouvelle eivilisation socia-
liste déjà plus qu'en germe.
On ne répètera jamais assez que le socialisme ne se pro.
pose pas de rejoindre un idéal moral ou humaniste pré-
5. Car quel profit y a-t . il pour le progr5e, pour la o Write o mdme,
ä mettre sur le mAme plan lee tortures en Algérie et leg entorses 5, la
légalite de Mahne, comme Claude Roy se couvrant du nom de Zola ?
ny a de profit que pour Le Monde qui le publie, c'est . a . dire pour la
bourgeoisie.
70 ANDRE GISSELBRECHT

existent (dans la téte des intellectuels). Le marxisme est


précisémeut ce qu'il est paree qu'il n'est pas doetrinaire
it aide seulentent le processus réel à toucher son terme. Or,
voici que s'avancent des utopistes qui prétendent rajeunir
le marxisme... en le ramenant au doctrinarisme. Les spécu-
lations de Lefebvre sur l'« Homme Total » tendaient surtout
ä ménager dans le marxisme un refuge ä la pensée méta-
physique; celles d'Ernst Bloch en R.D.A., le philosophe de
l'Espoir, sur « le devenir-humain de la nature et le devenir-
nature de l'homme » feignaient de vouloir doter le marxisme
de la « vraie philosophie a dont il manquerait. Supplément
de moralité tout ä l'heure, supplément de philosophie
présent...; l'exaltation par le philosophe polonais Kolakowski
des penseurs utopistes vise ä faire du socialisme un futur
théorique dessiné par les intellectuels auquel le mouvement
ouvrier aurait ä se conformer. Ce qui frappe dans tout cela,
c'est que les dogmatiques ne sont pas lt où un vain peuple
d'intellectuels les pense poser que ce qui est premier c'est
la fin dernière, que si elle n'est pas réalisée encore, ce qui
a été fait jusqu'ici est mil et non avenu, qu'est cela, sinon
le plus intolérant des dogmatismes ? Le dogmatisme du
Devoir-Etre... Reprocher ä la société soviétique — en 1954,
car en 1959 déjà... — de n'avoir pas réalisé d'un eoup on ne
sait quelle « démocratie sans rivages », on ne sait quelle
« réalisation de l'homme » ou « satisfaction absolue », c'est
émettre ä son endroit les exigences, purement théoriques, du
socialisme utopique ce socialisme « vrai » que Marx, juste-
ment, sut dépasser. Vu comme un accomplissement dans
l'instant, apoealyptique, le socialisme soviétique peut encore
décevoir; vu comme ce qu'il est, un processus, ne peut
qu'exalter. Et reprocher ä un Parti communiste occidental
de n'avoir pas changé... depuis einq ans, cela procède de la
méme vue volontariste des choses. Comment ! Ce qui a été
fait déjà ne vaut rien, rien de ce que nous avons fait
ensemble : censeurs et censurés ?
Ce n'est pas tout : en philosophant sur le but final, on
en vient tout naturellement à mépriser la täche quotidienne;
si la définition du but est tout, la täche quotidienne n'est
rien : mieux, elle y contredit nécessairement. Affirmer le
primat du futur détourne de s'attaquer aux difficultés réelles
qui encombrent journellement le chemin. La täche de l'in-
tellectuel se réduit ä celle d'un censeur : au heu d'aider
au jour le jour ä la prise de conscience dans les masses et
chez leurs collègues, jis n'auraient qu'ä montrer que l'huma.
LES INTELLECTUELS 71

nité tend vers un certain objectif, et anathème au Parti s'il


tarde ä l'atteindre !
L'idée. qu'avec le surgissement du mouvement révolution-
naire les intellectuels auraient ä « penser la Révolution »,
donc ä la diriger, date de la révolution bourgeoise. C'est ä
Hegel que remonte l'image de l'intellectuel-roi : 89, c'était
la philosophie au pouvoir, la Révolution francaise, c'était
la Raison des philosophes en acte, elle avait été pensée et
concue par la philosophie les masses n'avaient été que ses
tächerons. Pour l'idéalisme philosophique allemand, ce sont
les intellectuels qui font l'histoire. L'idée connut ensuite des
fortunes diverses (on connait chez nous Comte et le Renan
de l'Avenir de la science 6 et leur Directoire d'intellectuels
qui aurait gouverné la cité). Elle reparait rnassivement dans
la II Internationale, dans l'austro-marxisme, chez tous ces
intellectuels socialisants dont Engels disait qu'ils prenaient
l'Université pour l'Ecole supérieure de guerre du prolétariat
et ses diplómes pour les galons qui leur donnaient le droit
de le commander. Après la faillite de la IP Internationale,
elle renait sous une autre forme dans le « marxisme occi-
dental » que d'aucuns cherchent ä opposer au bolchevisme
russe :il s'agissait, chez un homme comme Lukacs (du
temps d'Histoire et conscience de classe) d'enrichir le mar-
zieme de la « haute culture » des « grande intelleetuels » de
l'humanisme bourgeois. En fait, les « grands intellectuels »
du marxisme, ceux qui répondirent le mieux ä Pidée que
Grarnsei s'en fit dans son eachot, ce furent Langevin, Aragon,
Joliot-Curie, et non les marxistes en chambre d'aujourd'hui.
Au fond, ces intellectuels croient encore, méme après Marx,
sous une forme ä peine renouvelée, que les idées mènent le
monde. Guéhenno écrivait un jour : « Si les idées doivent
eneore mener le monde, c'est ä la condition qu'elles soient
d'accord avec le sens commun de l'humanité. » C'est la
caresse flatteuse it Caliban. Nous sommes d'un autre avis
la formule peut encore valoir ä condition que ce sens com-
mun — füt-il le marxisme, diffus, vulgaire — soit constam-
ment, impitoyablement critiqué. Les intellectuels n'ont pas
à adorer la spontanéité du peuple : ils en profitent toujours
pour lui « refiler » leurs idées ä eux. Ce n'est pas la classe
6. Mais le rbgne des savants s'accompagne du a noue vous abandon-
none le peuple u...
7. Cf. a ce sujet Le manuel de Boukharine vu par lea communistes alle-
manda et par Gramsci, par Aldo Zanardo, done e Studi Grarneciani u,
Actea du Congabe Grameci, Roms, janvier 1958.
72

ouvrière qui doit étre groupée sous la houlette des penseurs


et chercheurs, ce sollt eux qui doivent grouper la pensée et
la recherche autour de la classe ouvrière; afin de réaliser ce
bloc culturel hégémonique qui fut le réve de Gramsci.
n'y a plus de gens qui pensent et de gens qui sont pensés;
il n'y aura pas dans le socialisme marxiste, comme dans
l'Eglise, une haute culture pour intellectuels et une foi du
charbonnier pour les simples. Au fait, les intelleetuels
— y compris les intellectuels marxistes — ont-ils tiré ces der-
fiera temps leurs idées — changeantes — sur la capacité
révolutionnaire des masses ? Du flux et du reflux de ces
masses au cours de l'année écoulée ! lis ne sont done pas
l'origine de leurs propres pensées, et c'est finalement les
masses, prétendament « objet » de ces pensées, qui les susei-
tent... et les redressent.
Que conelure, sinon que les intellectuels sont à la fois
plus et moins qu'on veut le faire eroire, et qu'ils ne l'ima-
ginent eux-mémes (dans les périodes de recul) ? Que la grau-
deur de leur rale est lonction de ses limites ? Lénine a eu
le mérite immense de revaloriser le front de la lutte cultu-
relle; mais il a prévu aussi que plus l'échéance du choix
entre capitalisme et socialisme se rapprocherait, plus les
intellectuels marxistes seraient tentés de rejoindre en poli-
tique les libéraux. Alors que la lutte entre les deux systèmes,
une foja levée la menace de la guerre, va se concentrer, en
plus du domaine politique, sur celui de la philosophie et des
conceptions du monde, il serait anormal que les intellectuels
concoivent leur róle comme une impossible médiation; c'est
dans la « commande sociale » que passe le prolétariat qu'est
la garantie maxima de justesse et d'efficacité des idées.
André GISSELBRECHT.
NOTES SUR L'U.G.S.

La fusion, il y a bientöt deux ans, de la Nouvelle Gauche,


du Mouvement de Libération du Peuple, de l'Action et l'Unité
socialistes, de la fraction majoritaire de la Jeune République
— groupes politiques de diverses origines et inclinations idéo-
logiques —, a donné naissance à l'Union de la Gauche socia-
liste. Après deux ans d'activité ii ne semble pas que depuis,
ce parti soit parvenu à étendre son influence au-delà de celle
qui entourait Pactivité de chaeune de ces composantes. On
peut estimer à 3 % environ le nombre de voix qu'il recueille
en moyenne, là où il est en état de présenter des candidats,
lors des consultations électorales. Mais, il est cependant appelé
à jouer un ride dans l'entreprise de regroupement des forces
de gauehe non communistes. D'autre part, la gauche,
France, n'est pas un idéal pré-déterminé, mais une réalité
caractérisée par l'existence d'un fort Parti communiste resté
en contact très large avec les masses, d'un certain nombre de
courants libéraux et d'aspirations socialistes dispersés, et par
le fait qu'une fraction fondamentale de cette gauche reste sous
l'influence, ou du moins est neutralisée par le social-mollé-
tisrne. La contribution des courants libéraux et socialistes au
regroupement démocratique en France est nécessaire. Aueune
force n'est négligeable. C'est dans cet esprit, que nous avons
été amenés à étudier l'expression organisée de l'une d'entre
elles : l'U.G.S.
L'ambition de l'U.G.S. est de constituer un Parti socialiste
de type nouveau, susceptible d'ouvrir à la classe ouvrière
74 JEAN MONTIEL

l'issue révolutionnaire qui lui serait actuellement bouchée


par l'emprise que garde sur elle un Parti communiste bureau.
cratisé. C'est dire que l'U.G.S. pose sa candidature pour la
place de guide du mouvement ouvrier français
Quels litres l'U.G.S. peut-elle faire valoir pour justifier
cette prétention ? Tout d'abord l'aspiration qu'elle incarne
émane-t . elle des profondeurs de la classe ouvrière ou est-elle
introduite dans la classe ouvrière par des éléments qui lui
sollt etrangers ? La question est d'importance. De l'étude des
effectifs et de la composition sociale de l'U.G.S. en 1959, il
apparait que sur près de 9.000 adhérents, les éléments ouvriers
comptent pour 25%, les employés et fonctionnaires pour
20,4 °/o, les enseignants pour 19,09 %, les techniciens 7,90 %,
les professions libérales, commerçants, industriels et divers
7,20 °/o et les étudiants 8 °/o• S'agit . il d'une étape et quel est
le sens de l'évolution ? L'étude comparée de ces chiffres avec
ceux de 1958 fait apparaitre que la proportion des ouvriers
a diminué de 0,5 %. Celle des paysans restant infime
0,30 3/4 2. Par ailleurs, il y a en proportion moins d'ouvriers
dans les organismes de direction qu'ä la base. Sur 13 membres
qui composent le Bureau national, on ne compte qu'un
membre d'origine ouvrière, encore est-ce un exclu du Parti
communiste...
Ces données traduisent
1° La prépondérance numérique et surtout politique des
éléments petits-bourgeois dans le parti.
20 L'absence d'influence sur la paysannerie.
Du point de vue des täches posées devant un parti révo-
lutionnaire : a) assurer la prépondérance et l'hégémonie
politique dans ses rangs aux éléments appartenant it la classe
sociale qui, par sa place dans les rapports de production, est
la seule révolutionnaire jusqu'au bout; b) étendre l'influence
des idées révolutionnaires sur la paysannerie laborieuse,
alliée nécessaire du prolétariat — force est de constater que

1. Préambule des etatute de I'D.G.S. : u La création du Parti répond


ä la néceseité absolue de promouvoir une erganieation autonome des tra-
vailleurs devant la carence des grandes organieatione existantee.
2. Source Le courrier de l'U.G.S., n. 12, septembre 1959. On notera
l'artifice qui consiste ä comptabiliser dans des rubriques différentee, des
élémente de méme nature : enseignants et fonctionnairee constituent, chacun
le aalt, des subdivisions d'un méme groupe eocial. Ainei, lee ouvriere
paraiseent venir en téte d'un ensemble formé cependant, pour lee trois
quarts, par des élémente d'autre origine.
L'U. G. S. 75

l'U.G.S. ne présente aucune garantie 3. Il s'agit d'une forma-


tion typique des couches moyennes qui, dans la mesure °ù
elle dirige son action vers la classe ouvrière, y porte les
conceptions propres à la petite bourgeoisie. Cette formation
politique ne plonge des racines que sur les marges du secteur
e tertiaire ». Elle est complètement étrangère au monde rural,
et n'influence, dans la classe ouvrière, que certains éléments
sur lesquels l'idéologie bourgeoise garde encore une emprise,
sous la forme religieuse généralement (les militants ouvriers
de l'U.G.S. viennent, pour l'essentiel, du Mouvement de Libé-
ration du Peuple [M.L.P.], mouvement confessionnel qui,
avant de se dissoudre dans l'U.G.S., n'avait jamais fait l'objet,
de la part de l'épiscopat et du Vatican, des condamnations
qui frappèrent les prétres-ouvriers ou les chrétiens progres-
sistes). Ses dirigeants départementaux eurent toujours des
rapports suivis avec leurs évéques.
Les principes d'organisation de l'U.G.S. reflètent sa com-
position sociale. L'U.G.S. est un parti basé sur l'existence
et l'affrontement des tendances. Si pour certains de ses diri-
geants ii s'agit là d'une situation transitoire à laquelle met-
trait fin l'amalgame réalisé dans le feu de luttes communes,
le point de vue officiel du parti en fait, au contraire, une
eondition de la démocratie interne, un principe lié à l'exis-
tence du parti.
Titre III des Statuts de l'U.G.S. Art. 6. — « ...Tous les
courants d'opinion acceptant les principes fondamentaux défi-
nis dans le préambule peuvent s'y exprimer. »
Art. 7. — « La représentation proportionnelle de tels cou -
mol d'opinions est de droit si ces courants rassemblent au
moins 10 % des mandats.)>
La distinction faite ensuite entre courants et fractions
vaut ce qu'elle a valu pour tous les partis socialistes qui l'ont
faite, c'est-à-dire rien.
Comrnent les dirigeants de l'U.G.S. justifient-ils leurs prin-
cipes d'organisation ? Gilles Martinet affirme dans un rapport
que : le « parti ouvrier moderne » doit regrouper dans son
sein « toutes les tendances du socialisme ». C'était aussi la
3. On seit qu'une caractéristique des partis sociaux-ddmocratee ritside
dann rette ainbignité une base ouvribre et une direetion petite-bourgeoiee.
Ce qui aboutistiait ti donner la direetion du mouvement révolutionnaire du
proldtariat des Alémente qui lui Ataient dtrangere. Aussi inévitable qu'ait
é té rette situation h »na dpoque, elle est aujourd'hui complétement ditpassée.
Les statute du Parti communiste précisent que le Parti doit ihre dirigd, ä
tous lee échelons, par une majorité d'ouvriere d'ueine.
76 JEAN MONTIEL

prétention du congrès qui, en 1905, aboutit it la formation


de la S.F.I.O. Ce n'est pas, bien siir, ä ce précédent qu'on
se réfère, personne ne s'en étonnera. Ce sont des considéra-
tions sociologiques extremement poussées sur les modifica.
tions de la composition de la classe ouvrière et des structures
du secteur tertiaire qui expliqueraient les raisons pour les-
quelles le « parti ouvrier moderne » doit épouser les formes
d'organisation d'un parti mis sur pied... il y a près de
soixante ans.
Pour Yvan Craipeau, anejen secrétaire général d'un parti
trotskyste, aujourd'hui dirigeant de l'U.G.S., une « formation
d'avant-garde de type bolchévique... ne correspond pas ä la
situation d'un pays economiquement avancé où l'avenir de
la révolution socialiste repose sur l'existence d'une classe
de travailleurs salariés représentant les deux tiers de la
population, mais elle-meme diverse dans ses conditions de
vie et ses aspirations »4. S'il exorcise plus bin le spectre de
la vieille S.F.I.O., ce n'est que pour affirmer qu'en aucun
cas le « parti ouvrier moderne » ne retomberait dans les
ornières de son prédécesseur. II lui aurait été difficile de
sortir des généralités et de montrer comment un parti
cohabitent les conceptions les plus opposées du socialisme,
depuis le planisme jusqu'à la révolution permanente en pas-
sant par celui qui se definit ä partir des themes de Rerum
Novarum, peut constituer un instrument efficace de trans-
formation sociale.
Composition sociale heterogene, Organisation läche, variété
des courants idéologiques, l'U.G.S. déclare de plus rompre
avec la tradition qui voulait que le parti ouvrier, en France,
se donne un fondement philosophique. Yvan Craipeau qui
s'en explique dans Perspectives socialistes (mai 1959), justifie
cette rupture par la nécessité d'organiser « la fraction impor-
tante du monde catholique qui a raffle le camp ouvrier ».
On ne saurait trouver manifestation plus typique d'opportu-
nisme. Comme si c'était pour faciliter l'adhésion des ouvriers
athees que les partis ouvriers font leur la conception du
monde materialiste dialectique ! L'indifférence philosophique
de PU.G.S., ou plutöt son éclectisme, n'est sans doute pas
sans rapport avec son refus d'appuyer le projet de nationa-
lisation de l'enseignement presenté par le C.N.A.I. Mais ce
n'est lä qu'un aspect secondaire. Les communistes savent avec
quelle intransigeance les maitres du marxisme ont combattu
4. Perspectives socialistes, revue de mai 1959.
L'U. G. S. 77

le fidéisme et toutes les formes de sentiment religieux. Ce


n'est pas seulement à cause de la discipline qu'elles imposent
ii l'égard d'une hiérarchie profondément insérée dans les
rapports de production dominants, que les religions sont
conservatrices; elles éloignent l'homme de la prise en mains
de ses destinées. Ce n'est qu'en se libérant des ehaines spiri-
tuelles que la classe ouvrière se met en mesure de faire sa
révolution. L'activité révolutionnaire est une protestation
totale contre l'attitude religieuse. Les militants chrétiens de
l'U.G.S. se donnent pour fin la rechristianisation du monde
ouvrier : « Le mouvement ouvrier dans sa majorité était
jusque-là animé par une philosophie athée, il nous appartient
de la remplaeer par le principe de la laicité », écrivent
Georges Tamburini, membre du Bureau national de l'U.G.S.,
Chazalette et Guichard, dans « Pour un parti révolutionnaire
et une perspective immédiate de lutte pour le socialisme »
(publication de l'U.G.S.). On ne saurait are plus clair mal-
gré les échappatoires jésuitiques que les auteurs de ces lignes
ont soigneusement ménagées dans leur texte.
Ceci laisse entier le problème des formes à trouver pour
que des chrétiens puissent partieiper à part entière aux luttes
démocratiques. 11 faut admettre qu'il n'y a pas de solutions
de droit à ce problème, mais seulement de fait. La classe
ouvrière française a toujours manifesté sa maturité par une
attitude radicale sur la question de la religion. Elle constitue
un milieu profondément athée et elle a le devoir de défendre
eet acquis, fit-ce contre ceux qui voudraient accrocher un
ruban rouge à leur bannière.

Les tendances qui partagent l'U.G.S. se rejoignent sur-


tont dans le refus d'admettre Phégémonie du marxisme-léni-
nisme dans la classe ouvrière française. La place prise par
le Parti communiste français est considérée par elles comme
une situation provisoire née de l'incapacité de la S.F.I.O.
à réaliser le socialisme 5. Vienne un parti socialiste nouveau
et cette anomalie historique devrait disparaitre, soit que le
5. e Le Parti communiete... ni ees etructuree, ni ea politique ne lui
perrnettent de déboucher réellernent sur de larges couches populairee.
Manuel Bridier (PS. mai 1959). A propos de Manuel Bridier, rappelone
que tranefuge du Parti communiate en 1949, ii fut au R.P.F. le ekleliste
des questione ouvriéres avant de rallier la Nouvelle Gauche et via rette
derniére, 113.G.S.
78 JEAN MONT1EL

Parti communiste évolue à son contact 6, soit qu'une rupture


s'y produise, isolant le noyau bolehévique et libérant les
masses de son influenee maléfique. De là l'appui apporté
par l'U.G.S. aux « oppositionnels » et les appels qui leur sont
maintenant faits pour qu'ils rejoignent les rangs du parti
qui résulterait de la fusion de l'U.G.S. et du P.S.A.
La situation créée par les révélations faites au XX° Con-
grès sur les violations de la légalité socialiste par Staline, la
crise entrainée en Hongrie et en Pologne par la correction
d'erreurs qui avaient détaché une partie des masses du socia-
lisme, ont été mises à profit par les politiciens qui, pour
ètre à l'origine de l'U.G.S., ne sont pas nés it la vie politique
avec cette formation. 11 serait intéressant de savoir à com-
bien de partis a appartenu Gilles Martinet. Une nouvelle
tentative en direetion des eommunistes fut faite après le
référendum du 28 septembre et les élections législatives de
novembre 1958. Nous étions conviés à constater dans les
urnes la faillite de notre parti (rien de tel après les élections
municipales de mars ()à la vitesse acquise et les erreurs de
De Gaulle expliquaient la vietoire communiste).
On pourrait se eontenter de hausser les épaules devant ces
tentatives de faire éclater le Parti communiste français.
Depuis quarante ans de telles tentatives, toutes également
inspirées par le souci de lever un obstacle à la perspective
socialiste, ont été le fait d'hommes comme Doriot, Lecceur,
Hervé (qui fit ses premiers pas anticommunistes à France-
Observateur). Ce n'est done pas le Parti communiste qui est
géné en tant que tel par cet aspect de l'orientation de l'U.G.S.
— ii en a vu d'autres —, Mais la possibilité d'un regroupe-
ment contre le pouvoir personnel.

Quelles sont alors les racines de Panticommunisme per-


sistant au sein de PU.G.S. ? II ne faudrait pas croire à un
phénomène spontané, ayant en lui-méme sa propre justifica-
tion. L'anticommunisme à l'U.G.S. comme à la S.F.I.O. a un
6. « Quelles que eoient lee tentatives du Parti communiste pour sortir
de cet enlisement, quele que soient teure succés éphéméres, ä l'occaeion
de teile ou teile campagne, elles ne peuvent pas mener bin car ii faudrait
réviser les structuree et lee conceptions profondee — et —, cela, le Parti
communiste ne le peut pas. Ceux qui voulurent l'y conduire par une oppo-
eition de l'intérieur eavent bien aujourd'hui que ce n'est pus possible et
e'orientent vers l'unité avec PII.G.S. et le P.9.A. dune un nouveau Parti
eocialiete. u (Manuel Bridier.)
L'U. G.S. 79

fondement de principe. L'éclectisme, la tendance ä la conci-


liation avec l'idéologie bourgeoise mènent ä la collaboration
de classe. Et la collaboration de classe, malgré de tapageuses
professions de foi révolutionnaires, c'est le fond méme de
la voie française vers le socialisme que l'U.G.S. s'estime habi-
litée ä définir.
Dans son rapport préparatoire pour le premier congrès
national de l'U.G.S. en 1958, Gilles Martinet écrivait : « Nous
croyons que c'est sur le terrain de l'organisation et de la ges-
tion de la production industrielle que se livreront les combats
décisifs, et que la seule force sociale qui, sur ce terrain, ait
la possibilité — nous disons bien la possibilité et non la
certitude — d'établir un ordre démocratique est la classe
des travailleurs salariés. »
On notera au passage la substitution qui n'est pas sang
rapport avec la composition sociale de l'U.G.S., de l'expres-
sion « la classe des travailleurs salariés » ä celle de classe
ouvrière. Mais lit n'est pas l'essentiel. L'expérience de toutes
les révolutions prolétariennes jusqu'à ce jour a mis en évi-
dence la nécessité de conquérir d'abord le pouvoir politique.
Le marxisme-léninisme a généralisé cette expérience et les
impératifs qui en découlent. Ce n'est pas pour le plaisir de
rappeler des textes que nous soulignons ici le caractère anti-
marxiste de la position définie par Martinet au nom de
l'U.G.S. Le fait est que l'indifférence ä l'égard de l'Etat est
un trait caractéristique du socialisme pré-marxiste. Elle est
aussi un trait caractéristique du réformisme de Léon Blum
ä Guy Mollet. Et les partis communistes ont repoussé comme
il convenait les invitations révisionnistes ä orienter l'action
de la classe ouvrière « au niveau des forces productives »,
comme disait l'Italien Gioletti.
Quel prolongement pratique peut avoir la théorie sebo
laquelle « c'est sur le terrain de l'organisation et de la
gestion de la production que se livreront les combats déci-
sifs » ? Si cette idée prenait vie — ce qu'à Dien ne plaise
— quelle orientation donnerait-elle ä l'action des masses ?
Ce serait soit un retour ä l'économisme le plus plat (la lutte
revendicative suffit ä tout), soit l'ouverture vers un syndica-
lisme de gestion, appuyé sur les comités d'entreprises, et qui
s'efforcerait de peser sur la politique patronale en matière
d'investis«ements, d'organisation du travail et de répartition
des bénéfices. 11 s'agit lis des thèses que fréquemment Serge
Mallet défend dans France-Observateur. L'ordre démocra.
80 JEAN MONTIEL

tique ainsi souhaité, et réalisé au niveau de l'« organisation


et de la gestion » et non au niveau, qu'on le remarque bien,
de la propriété des moyens de production, relève des théories
conciliatrices selon lesquelles un aménagement progressif des
rapports du capital et du travail est possible. Ce sont de
telles idées que Gules Martinet invite ses camarades à faire
pénétrer dans la C.G.T. (mais pas dans la C.F.T.C. ni dans
F.O., elles y sont déjà) lorsqu'il leur dit : « II faut se préoc-
cuper de savoir comment réagissent nos camarades ouvriers
et pour quelles raisons, par exemple, il est si difficile de
eréer dans la C.G.T. des tendances et de les faire vivre. »
Ce qui, entre parenthèses, donne à penser que c'est moins
de la minorité ouvrière de l'U.G.S. que viennent de telles
aspirations que des plus petits-bourgeois de ses idéologues.
Indifférence à l'égard du caractère de l'Etat ! Plus eneore,
Position parfaitement idéaliste sur la nature de l'Etat. De
Roger Jacques, dans Perspectives socialistes, mars 1959
« L'Etat est un heu de contestation des pouvoirs oü suivant
la nature des institutions, les rapports des forces politiques,
se joue une partie subtile jamais définitivement gagnée ou
perdue (...). C'est ainsi que l'on peut conclure globalement
de l'expérience des einq dernières années que Pinfluenee ras-
tive du capitalisme s'est accrue, malgré l'épisode Mollet.
Pendant toute cette période, les tendances ii la planification
ont reculé petit ù petit devant l'influence grandissante de
Pinitiative privée. La politique Pmay-Rueff amplifie le phé-
nomène et favorise grosso modo le capitalisme des grandes
entreprises adaptées aux problèmes modernes de la produc-
tion et de la conquite des marchés. Sur le plan intérieur,
on peut penser que le nouveau régime est en mesure d'ac-
croitre les transformations en cours du capitalisme, Pemprise
grandissante des managers, à condition qu'il concrétise l'effi-
cacité que lui permettent les institutions dans les domaines
de l'exécutif et de l'administratif, et que cette plus grande
cohérence de l'Etat ne soit pas compromise par une ruineuse
politique de grandeur. » Ce texte mérite examen. Notons
d'abord l'affirmation piquante selon laquelle l'épisode Mollet
aurait réduit Pinfluence relative du capitalisme. Ce qui vient
après pèse plus : le conflit fondamental dans la société fran-
caise au cours des cinq dernières années aurait mis aux
prises les tendances planistes et l'initiative privée. Le recul
des premières serait amplifié par la politique Pinay-Rueff,
mais le nouveau régime (la cinquième République) est « en
L'U. G. S. 81

mesure d'accroitre les transformations en cours du capita-


lisme, l'emprise des managers ». Voilä le dernier mot de la
pensée socialiste rénovée mise au service du « parti ouvrier
moderne ». Entre Pinay et Chalandon, Roger Jacques choisit
Chalendon. Et sans doute orienterait-il la lutte socialiste vers
une insertion de la classe ouvrière dans le prétendu conflit
des « managers et des industriels ». On retrouve De Man,
Déat et Burnham dans ce cocktail théorique.
C'est une analyse du méme ordre qui conduit Gilles
Martinet définissant le pouvoir personnel comme le règne
d'une bureaucratie économique et militaire «clui tout en
demeurant fondamentalement liée aux intéréts du capitalisme
avait réussi à s'assurer une certaine autonornie d'action ».
De Gaulle étant l'arbitre d'une technocratie (réf. : Rapport
préparatoire au Congrès de l'U.G.S.). Sa venue au pouvoir
apparait ainsi, dans une certaine mesure, imposée au grand
capital.
On mesure lä toutes les incidences politiques immédiates
de la conception de l'Etat qui prédominent ä l'U.G.S. Dans
quelles perspectives des militants ainsi armés pourront lutter
contre le pouvoir personnel, s'ils en font une simple construc-
tion institutionnelle, un hasard historique apparu au point
de convergence d'une crise ministérielle et d'un complot mili-
taire, s'ils sont tentés, comme les y invite Roger Jacques,
de voir dans les institutions de la V° République un faeteur
possible de transformation économique de caractère progres-
eiste ? La tendance ä estomper le caractère de classe du
13 mai, le contenu de classe de la V° République peut,
peut-ètre, faciliter eertaine réunification avec des forces libé-
rales dont la conversion au socialisme ne saurait faire oublier
qu'elles restent elles aussi « fondamentalement liées aux inté-
réts du régime capitaliste ». Mais cette tendanee ne peut que
nuire ä l'organisation des luttes concrètes pour la restaura-
tion de la démocratie. Combien plus précis, plus forte, plus
pleins, apparaissent les termes de la thèse n° 1 adoptée au
XV' Congrès de notre Parti : « En France, le grand capital
a lancé un assaut contre la classe ouvrière et les institutions
démocratiques et instauré un régime de pouvoir personnel. »
Ceei dit, ii apparait peut-Atre ä la lecture de eette note
que l'U.G.S. n'est pas un parti ouvrier et un parti révolu-
tionnaire. Par eontre, elle constitue pleinement un parti socia-
liste. Aujourd'hui, des éléments acquis aux idées socialistes,
mais qui ne partagent pas les conceptions marxistes-léninistes,
82

cherchent leurs voies vers le P.S.A. et PU.G.S. Le mollétisme


a porté à un degré élevé les contradictions de la social-
démocratie. Ce qui sera important demain, ce sera mojos la
pureté des conceptions socialistes de tels ou tels hommes,
de tel ou tel groupement politique que la force de leur
engagement dans le combat populaire pour la démocratie.
La pratique de Punité d'action sera la plus belle école théo-
rique du socialisme en France.
S'agissant de l'U.G.S. ou du futur parti socialiste qu'elle
formera ou non avec les dissidents S.F.I.O., on peut penser
que la lutte théoriq-ue et l'expérience aidant, elle saura
rejeter comme des écailles mortes ses positions anticommu-
nistes et dégager une ligne politique originale par laquelle
elle contribuera à la nécessaire alliance des couches moyennes
et de la classe ouvrière guidée par son Parti communiste.
Sinon elle connaitra inéluctablement le sort qu'avant elle,
ont eonnu d'autres formations de méme origine (U.S.C.7,
P.O.U.M., P.U.P., R.D.R., partis trotskystes) que le mouve-
ment des masses a un jour déposées sur le rivage de Phistoire.
Jean MONTIEL.

7. Union socialista et communiste, contre l'opportunieme et la bureau-


cratie fondee en. 1923. Elle porte sea coups contre le Parti communiete
français avant de disparaitre eans laieser de tracee.
TECHNIQUE ET PHILOSOPHIE

SUR QUELQUES PROBLEMES


QUE POSE A LA PHILOSOPHIE
L'EXISTENCE DE L'OBJET TECHNIQUE

Depuis longtemps, les professeurs de l'enseignement


techniq-ue sont frappés par les difficultés philosophiques de
leur enseignement. Le professeur formé aux disciplines litté-
raires et scientifiques, lorsqu'il ne concoit pas son enseigne-
ment comme l'affadissement de sa culture, ressent le besoin
d'un ajustement. En effet, ii s'agit d'adapter une culture à
la préparation d'un métier. Les directives officielles defen-
dent de se cantonner dans une anthologie littéraire ou philo-
sophique de textes professionnels. Par exemple, ii ne s'agit
pas d'étudier avec des élèves tourneurs les textes littéraires
sur le tournage. C'est une directive juste et qui nous vient
du lendemain de la Libération.
Allons done plus bin, se dira le professeur. Etudions les
grands problèmes humains en les confrontant ä la situation
sociale, présente et future, de nos élèves. Et consultons
manuels et archives d'examens. Ne rayons pas d'un trait de
plume les efforts de nos eollègues comme de nos prédé-
cesseurs. Ceci fait, nous demeurons tiraillés par les termes
d'une contradiction culturelle de notre enseignement.
Consultons les textes d'écrivains patentés signalés par les
programmes. Quel dictionnaire des idées reçues ! Saus faire
catalogue des thèmes comme des auteurs, nous relevons
l'éternelle redite des idées directrices suivantes : l'homme
et la technique; la maehine et l'homme; relations humaines
dans l'industrie; liberté et machinisme; l'esprit et le travail,
etc. Une immense lassitude nous saisit au heut de quelque
temps. Bergson et son « supplément d'äme », Péguy et le
travail artisanal bien fait. Valéry et Regards sur le monde
84 JEAN-MARIE AUZIAS

actuel, Jules Romains et la médecine. Knock est au pro-


gramme; pas Les beaux quartiers... Bernanos et La France
contre les robots.
Quelques manuels astucieux versent au dossier les poètes
soviétiques des années... 1920 1930; sans mentionner les
critiques qui les ont « désembourbés », si l'on peut dire.
Les plus ouverts mentionneront Ortega y Gasset prenant parti
(le parti de l'Espagne inquisitoriale) contre l'homme de
masse.
Quand nos élèves quittent Pécole, jis sont bourrés de dessin
technique, de mathématiques, de physique; jis sont « moder-
nes » jusqu'au bout des ongles; s'ils écrivent, chatouillés par
le démon de la plume, dans les revues d'anciens élèves, c'est
pour répéter du sous-Duhamel, du sous-Bernanos. L'impres-
sion donnée est que les hommes de la culture ont maudit la
civilisation technirienne et que, si l'on y met ordre, un
jour les robots se lèveront pour nous faire la loi.
Prophétisme, eschatologie, sens du mystère, les hommes
contre l'humain, bombe atomique, vitesse astronautique,
cybemétique, la littérature et la philosophie « académiques »
répandent ces mille formes de la malédiction (Ui retentit
l'écho biblique : nous le savons maintenant, le bon Abel
était berger et partisan de l'empirisme organisateur et le
méehant Cain était technicien et matérialiste...
Tournons-nous abra vers ceux qui savent ce qu'est la
technique et ce que sont réellement les machines. La pre-
mière difficulté est pour nous de trouver avec eux un langage.
Il n'y a pas adéquation entre les concepts techniques et les
concepts culturels. Le technicien est effrayé de devoir s'expli-
quer. Demandez-lui ce qui l'a fait le plus souffrir dans sa
vie ii vous dira que c'est la composition française.
Ainsi la pratique de l'enseignement comme les besoins
de la recherche, nous révèlent sur un plan très quotidien le
problème culturel de la technique. Mais il est un autre aspect
de ce problème culturel, qui contient pour nous l'exigence
d'une conversion radicale. Mime quand nous utilisons la tech-
nique, nous ne la pensons pas. Nous lui opposons des exi-
gences humaines, celles de la création dont toute la culture
que nous avons recue exprime l'appel et le témoignage; celle
par ailleurs d'une compréhension du lien fondamental entre
les techniques et les besoins sans lequel l'analyse de l'objet
technique est abstraite. Dans la mesure en effet oèt l'on ne
considère plus le problème technique sur son plan exclusive-
ment culturel, mais sur un plan véritablement dialectique, on
L'OHJET TECHNIQUE 85

s'aperçoit que la « fin » de la technique n'est pas la création,


ou la conquéte d'un pouvoir autonome de l'homme criateur,
mais la réponse ä des besoins, leur satisfaction, ou encore, de
la part du capitaliste, la création, à proprement parler, des
besoins nouveaux qui procureront un profit plus grand (voir
Persil et Super-Persil, par exemple).
Done le lien entre la technique et les besoins forme
l'arrière-plan de l'analyse de l'objet technique : nous ne le
répéterons pas assez avant d'aborder le problème culturel qui
est un prolongement de la réflexion sur les techniques.
On pourait constamment évoquer et développer cene pers-
pective et l'opposer ìs la méthode suivie pour résoudre le
problème de l'origine de la technique étudié dans l'ouvrage
le plus approfondi que nous connaissions sur les problèmes
de la technique. II s'agit du Mode d'existence des objets tech-
niques 1, de M. Gilbert Simondon. Ce n'est pas le moindre
mérite du livre que de faire pièce d'it peu près tout le sotti-
sier officiel des idées reçues concemant la technique. Peu
d'ouvrages jusqu'à ce jour ont poussé à ce point le sens de
la valeur humaine des techniques et je n'en connais que
très peu, en dehors des travaux de sociologie ou de psycho-
logie du travail, qui aient résisté à la critique. Espinas dans
ses Origines de la Technologie, Schulh dans son Machinisme
et philosophie 2, et Mumford dans Technique et civilisation 3
ont apporté, chacun dans leurs critiques*, une philosophie
authentique mèlée ä un Sentiment optimiste du développe-
ment des techniq-ues. Numériquement le bilan est maigre.
nous fallait recourir aux historiens et aux psycholog-ues ou
aux mathématiciens de Faverge ä Omhredanne, Norbert
Wiener ou, en France, Guilbaud, Ducrocq pour sortir de
l'antique malédiction que la culture semblait jeter ä la tech-
nique. En ce sens le travail de M. Simondon est très précieux.
Et surtout précieux pour qui observe couramment le para-
doxe de la culture technicienne. En effet, le technieien et
Pingénieur, toutes choses étant égales, ont des idées avancées
dans le domaine technique et des idées généralement rétro-
grades quant à la culture. Ce n'est pas seulement un phéno-
mène de classe, mais un phénomène de culture. Le paradoxe
trouve un retentissement supplémentaire dans le fait que
Phomme de la culture, dans le domaine qui lui est propre,
1. Aubier editeur.
2. P.U.F.
3. Editione du Seuil.
• Selon des perspectives que nous ne discuterone pas id.
86 JEAN-MARIE AUZIAS

a des idées avancées, mais des qu'il s'applique à réfléchir


sur bb technique, fait souvent preuve de ce que certains
appellent le « cretinisme » intellectuel.
Ainsi, ì ne le considérer que sous l'angle de la culture,
l'ouvrage de M. Sirnondon est déjà important. Quelles en
sont les perspectives essentielles ? Il y a une pensée techni-
que. C'est le paradoxe de cette pensée que d'etre en ses com-
mencements un produit de l'abstraction théorique, en tant
qu'elle produit des éléments techniques, et de devenir de
plus en plus concrete, à mesure que par une évolution due
aux exigences propres à l'objet technique lui-meme, l'objet
technique devient un individu, puis un ensemble.
A ce stade des ensembles l'objet technique remplit une
double fonction energétique (ou proprement productive) et
autorégulatrice it la fois. Dans ces dernières modalités l'objet
technique remplace l'homme. Si l'on prend garde aux détails,
contrairement à ce qu'annoncent les prophetes du robot et
de la barbarie polytechnique, remplaeer Phomme n'est pas
le supplanter, mais exiger de lui simultanément une fami-
liarité avec les machines et une intelligence des machines
qui ne connaisse pas seulement ce qui entre et ce qui sort
de la machine, mais ce qui se passe à Pintérieur de l'objet
technique. La machine a done pour fonction d'éliminer dans
la vie de l'homme ce qui était mécanisme et production
d'énergie rnotrice. Teile est, outrageusement résumée la pers-
pective du livre de M. Sirnondon.
Reconnaitre un statut d'intelligibilité de l'objet techni-
que, c'est lutter sur un double front. En effet, nous sommes
aliénés par une méconnaissance absolue de la rnachine, qui
provient de ce que la correspondance entre le rythme de la
production des concepts et le rythme de la production des
outils n'existe plus. Au temps de Platon on pouvait choisir
un objet technique, la navette du tisserand, réfléchir dialec-
tiquement sur cet objet et passer de cette navette comme
objet de fonctionnement "à Pidée entendue comme « scherna
de fonctionnement » si j'ose dire (les historiens de la philo-
sophie me pardonneront !).
De nos jours l'esprit se refuse ìs assimiler le fonctionne-
ment d'un cerveau électronique celui du cerveau humain.
L'esprit se sent « en dehors », et plus la similitude est possi-
ble, plus l'esprit revendique son aliénation par rapport à la
machine pensante. Il n'en reste pas moins aliéné et, pour
M. Simondon, cette aliénation est une des formes les plus
L'OBJET TECHNIQUE 87

profondes de notre déperdition d'Atre. Ii faut lutter contre


cette aliénation. C'est le premier front.
Mais voiei le second front c'est la technocratie qui nous
presse de toutes parts, opposant à la stérilité, à l'aliénation
des démarches cognitives de la connaissance réflexive, la
fécondité organisatrice et polytechnique des machines. La
technoeratie déçue par l'irréalisme de la culture impose vio-
lemment sa fin dernière; cette fin est immanente aux vastes
ensembles techniques tissant sur le monde actuel l'universelle
réticulation d'un système des machines qui se résoudra un
jour, pensent les techniciens les plus ambitieux, en une
machine de toutes les machines. La technocratie se dresse
contre l'exécration de la machine par la culture et nous
impose en contre-partie l'adoration de la machine.
Le rede de la philosophie face aux deux tentations « ultras »
est d'éliminer la violenee de la connaissance qui ne veut pas
reconnaitre un esprit particulier dans les objets techniques
abra, comme c'est le cas chez Heidegger, l'objet teehnique
apparait comme un ustensile, comme une substance utilisa-
ble, sans statut véritablement rationnel, ne correspondant pas
it un projet humain. II faut éliminer eette violence : il faut
éliminer également la violence technocratique en situant l'ob-
jet technique et en dégageant les lignes maitresses de la pensée
technique.
Est-ce dire que la perspeetive générale de M. Simondon
soit une reprise, it propos des machines, de la manière spino-
ziste de concevoir la libération de l'homme par la eonnais-
sance du troisième genre « Amor intellectualis machinae »,
l'amour intelleetuel de la maehine étant substitué à « l'amour
intelleetuel de Dieu » ? On serait tenté de le croire parfois
et à plusieurs reprises le rapprochement s'impose. En effet,
M. Simondon élimine des l'abord la eonnaissance (libéra-
triee) des maehines, la connaissance vulgaire par apprentis-
sage, et les conséquences de eette attitude sont fondamentales
pour une pédagogie de l'Enseignement technique. II élimine
ainsi, d'une manière à vrai dire non systématique, différents
degrés de la eonnaissance des machines pour nous conduire
à la connaissanee par intuition.
Pour M. Simondon, l'intuition seule unit la connaissance
que Pon prend dans l'aetion sur les choses et la connaissance
coneeptionnelle lorsqu'elle saisit la formation d'un lien entre,
d'une part la figure inserite par la présence et l'action d'un
objet technique, et d'autre part le fond constitué par le
88 JEAN-MARIE AUZ1AS

monde dont la structure, selon M. Simondon, est essentielle.


ment magico-religieuse.
On voit sans doute pourq-uoi nous évoq-uions une réfé-
rence possible au système de Spinoza. Non que cela soit en
toutes lettres contenu dans l'ouvrage, mais paree que selon
nous, ce rapprochement éclaire davantage le point d'abou-
tissement de M. Simondon. On voit sans doute mieux que
M. Simondon s'arrite aux termes culturels de l'intuition
technique. II ne rapporte pas la technique à sei médiations
pratiques (besoins, systèmes de propriété, cadres politico-
sociaux). Ii institue un monde autonome de la technique
qu'il confronte à d'autres mondes autonomes. Et la régres-
sion analytique qui est sa méthode pour retrouver la genese
de la technique le fait aboutir it une séparation primitive
dans laquelle la magie, stade d'indifférenciation entre
Phornme et le monde, se serait d'abord divisée en technique
et en religion. Notons seulement comment l'auteur retrouve
ici implicitement la problématique des grands systèmes
losophiques; l'autonomie de l'existence des objets techniques
impose à la pensée un mode de réflexion particulière par
oir elle ne se confond pas avec la manière dont les problèmes
se sont poses à la philosophie.
C'est done à l'analyse des modes particuliers d'existence
de l'objet technique que nous devons demander en quoi
consiste, chez l'auteur, la pensée technique.
M. Simondon le rappelle à la fin de son ouvrage : « II
n'y a de pensée technique, que de la techniq-ue. » Nous ne
devons pas sortir de l'objet teehnique, extrapoler la pensée
teehnique en concepts d'explication générale. La vision
technique du monde est un phénomène culturel et techno-
cratie. Mais il n'est pas d'étude de la pensée technique sans
ce bruit de moteur dont est plein le livre, ce grésillement
des eourants électriques dans les tubes cathodiques, ce vrom-
bissement de scooters et d'avions, ces elignotements de ma-
chines cybernetiques. Pour etre lu, l'ouvrage exige la colla-
boration du philosophe et de l'homme de scienee comme du
technicien, voire des techniciens. C'est à ce titre d'ailleurs
que j'y vois un temoignage très profond d'humanisme.
Si etrange pour nous que cela puisse paraitre, M. Simon.
donélimine a priori la perspective selon laquelle l'objet
technique est le résultat des forces de produetion, du
capital et du travail. Comme nous l'avons dit plus haut,
l'objet technique chez M. Simondon est autonome. Mais
L'OBJET TECHNIQUE 89

l'auteur lui-méme nous avertit : l'objet technique n'est pas


une monade, un étre unique, séparé.
Il y a un commencement absolu dans l'objet technique
et M. Simondon donne comme exemple d'objet totalement
sui generis, le tube it diode auquel s'adjoindront successive-
ment une grille dans la triode; deux grilles dans la tétrode,
et trois grilles dans la pentbode. En une analyse d'une
impeccable technicité l'auteur montre la tendance auto-
évolutive de ces objets techniques. En effet, le tube catho-
dique, en son commencement absolu, la diode, est le siège
d'un certain nombre de phénomènes perturbateurs. Les
grilles ajoutées it la diode « focalisent » si je puis dire, les
phénomènes parasitaires, les transforment en phénomènes de
fonctionnement; ajoutant it l'objet ancien abstrait des carac-
téristiques plus concrètes.
Au bout de ce processus, l'objet technique qui était au
départ une application pratique des bis de Pélectricité,
devient un objet concret, « celui dans lequel aucun effet
secondaire ne nuit au fonctionnement de l'ensemble ou n'est
laissé en dehors de ce fonctionnement » 4..
Une fois l'objet technique ainsi stabilisé, s'élaborent les
conditions d'industrialimation. Ii faut étre assez attentif pour
accepter cette vue hypercritique de l'auteur, car elle postule
que la pensée technique s'exerce indépendamment des condi-
tions non teehniques. L'auteur, it plusieurs reprises, rappelle
bien qu'il y a des interférences, mais ii nous semble tont de
méme qu'il faut aller plus bin et rappeler par exemple que
dans le cas des techniq-ues d'ensemble par exemple (chames
de montage avec machines transfert) les exigences techni-
ques sont surdéveloppées par les bis du marché, par les
contradictions entre le progrès technique (automatisation)
et le mode capitaliste de distribution. A cet égard, le ralen-
tissement général dans Pautomobile au lendemain méme des
grandes mises en place d'usines automatiques dans la zone
capitaliste, est plein d'enseignement. De mème qu'est plein
d'enseignement, en Américrue du Nord, le petit secteur de
la production, 8 % sebo M. Salleron 5, susceptible d'auto-
matisation.
Un cahier d'analyses marxistes sur les problèmes de
Pautomatisation nous révèle davantage ces contradictions 6.
4. Simondon, op. cit.. p. 34.
6. L. Salieron, L' Automation, coll. « Que eaie-je
6. Recherches internationales, /I° 8, « Problknee de l'automation
90 JEAN-MARIE AUZ1AS

Leur examen nous enseigne que la stabilité des hypertechni-


ques ne conduit pas à poser comme secondes les conditions
d'industrialisation.
Ce genre de contradiction a déjà existé et l'auteur du
livre que nous analysons rend compte avec bonheur des
différentes périodes où la technique ne put prendre son
essor, que ce soit à la Renaissance ou à l'époque de l'Ency-
clopédie, et, dans ces études nous le suivons volontiers.
Contradictions entre la science, la technique et l'industrie
d'une époque déterminée, tout cela est justement vu et
demanderait à étre repris dans le cadre d'une plus large
discussion.
Simondon s'inscrit dans une tradition, celle de l'huma-
nisme du XVI° siècle et celle de l'Encyclopédisme du
siècle, tradition qui passe par Descartes, mais qui
n'est obnubilée par aucun moment historique de la philo-
sophie. C'est dire qu'il y a au fond de son oeuvre une
confiance en l'objet technique. Cette confiance n'est pas
d'ordre esthétique, elle est faite de la recherche d'une claire
connaissance de l'essence de la technicité. On nous a trop
habitués dans le meilleur des cas à l'admiration (justifiée)
pour les merveilles que sont les machines. C'est lt une pente
dangereuse qui conduit à la plus dangereuse des médita-
tions sebo l'auteur du Mode d'existence des objets techni-
ques, la rnéditation sur les automates. L'objet technique n'est
ni le robot qui n'existe pas (ouf !) ni l'automate; mais pour
reprendre, sinon la lettre, du moins l'esprit de l'auteur « id
quod per hominem potest existere » (ce qui peut exister à
travers l'homme). Ceci revient à critiquer le postulat impli-
cite de la cybernétique que les étres vivants sont identiques
aux objets techniques. M. Simondon, à partir de cette criti-
que du « cybernétisme », développe, si nous le prenons
selon « l'ordre des raisons », un schéma des rapports entre
le vivant et la machine qui privilégie le vivant et nous
montre sans le secours pompeux de l'extase ou de la psycho-
logie machiniste, que l'humain connait toujours un statut
privilégié.
Si l'on compare, en effet, la mémoire de la machine et
la mémoire de l'homme, on discerne, sebo notre auteur,
que le vivant est ce en quoi l'a posteriori devient a priori.
Le temps vécu de l'homme est une restructuration perpé-
tuelle, celui de la machine ne peut réformer ses structures
en face d'un problème nouveau. Supposons une traductrice
q-uadrilingue. Rien ne peut faire q-u'elle transcrive une ein-
L'OBJET TECHNIQUE 91

quième lang-ue si proche soit-elle des struetures de l'une


des quatre langues possibles.
On peut tout au plus affirmer, selon M. Simondon,
dans le cas des cerveaux électroniques, la structure de ces
machines est teile qu'elles effectuent le saut qui mene du
mécanisme à un signel. Ce qui signifie que la machine n'est
plus une source de transformation de Pénergie; au contraire,
c'est dans la zone des énergies très petites qu'elle aceomplit
son travail. Ce travail est, par la régulation cybemétique,
un travail de la rnachine sur ses propres structures. Ii s'agit
que le courant passe sans détermination absolue dans tel
réseau ou dans tel autre. Ce qui veut dire que l'essentiel
consiste dans la marge qui lui est laissée pour que le phé-
nornène s'adapte à une certaine imprévisibilité — par exem-
ple une Mponse par oui ou par non comporte une impré-
visibilité, une chance sur deux. A ce moment le phénomène
devient un signa1 7. Seul rare vivant est, it ce moment,
eapable de moduler les phénomènes, de les interpréter; et
c'est Pinterprétation qui leur confère des sig-nifications
mathématiques ou linguistiques, par exemple.
Ainsi dans la perspective de M. Simondon la machine
hétérogène à la réalité humaine n'est pas le signe d'une
humanisation de la nature, mais, dans la mesure ois l'objet
teehnique est un système stable de réactions physicochimi-
ques, le signe, bien plutót, d'une naturalisation de l'homme.
Cette idée représente à notre avis une contribution très
importante dans un courant d'idées qui va de Descartes
Marx en passant par les Encyclopédistes et les Saint-
Simoniens.
Si l'idée cartésienne d'une homme, maitre et possesseur
de la nature peut se résoudre sans imposer violence à. la
nature, c'est bien dans la mesure où l'homme fera de la
machine non une image de lui-méme, mais, ce que M. Simon.
don répète à maintes reprises, un médiateur entre le natu-
rel et et le conceptuel.
Teile est done l'originalité de l'objet technique, tel est
son mode d'existence au sein des étres. L'objet n'est ici ni
un pur dasein, ni un pur produit de la réflexion théoriq-ue.
La philosophie n'a pas encore donné un statut de ces
objets. Il faut, en effet, contrairement à la démarche de
Heidegger, voir dans les objets teehniques, à notre époque
où la machine atteint ce que M. Simondon appelle sa
7. Cf. Guilbaud, La cybernétique, PUF.
92 JE AN-MARIE AUZIAS

majorité sociale, non des ustensiles, non un pur objet de


pratique, mais des essences; ces essences sont non seulement
autoévolutives, mais capables d'intégrer dans leurs évolu-
tions les stades antérieurs, en méme temps que de créer
leur propre axiomatique. Car l'objet technique est soumis
à une hypertélie, il y a en lui des éléments qui, pendant
un certain temps, déséquilibrent le fonctionnement, mais
obligent ä une structure nouvelle englobant le phénomène
perturbateur. II évolue selon une « causalité » qui réforme
successivement les éléments jusqu'au niveau des ensembles
où l'individu technigme (par exemple le système culasse-
piston dans un moteur) étant saturé, résoud à partir de ses
propres incompatibilités, ses propres problèmes. Hypertélie
et autoconditionnement contribuent it faire de l'objet tech-
nique un système en progrès perpétuel sebo un devenir par
paliers et par phases structurales.
A ce stade de réflexion, l'auteur sait rernarquablement
reconstituer Péchee momentane' de teile ou teile technique
pour en faire le moteur d'une invention nouvelle. A travers
ce devenir perce l'idée que la rnachine est un système ouvert
laissant it la philosophie la täche de reconnaitre dans les
pilases et les paliers le modèle de l'intelligibilité dans l'agen-
cement des éléments au sein des individus et des ensembles.
Cette täche, la philosophie ne saurait la refuser sous peine
de n'ètre, au niveau de la formation des techniciens et des
ingénieurs, qu'une rhétorique.
Il est évident que c'est ici un point majeur de désaccord
avec l'auteur du livre. Nous accordons une pleine valeur
son souci de la spécificité de l'objet technique, c'est-ä-dire,
en définitive, de sa réalité objective propre. C'est cepen-
dant sur le terme « d'essences » que l'auteur d'ailleurs n'em-
ploie pas dans la mesure où ii s'agirait d'une réalité objec-
tive o priori, que nous achoppons. Car la technique n'est
pas séparée de l'ensemble de Pactivité humaine dont elle
constitue, à nos yeux, une supplémentaire humanisation.
Pourquoi, par souci d'éviter un conflit « naturaliste » entre
l'homme et la nature, vouloir placer la technique abstraite-
ment en dehors du processus d'humanisation qui est celui
de la reponse à un besoin ? Le besoin est à l'origine de la
machine. Il en constitue la fin également. On fait actuel-
lement des machines paree qu'on en a besoin, et pour des
besoins, c'est-à-dire par et pour l'homme. En cela la machine
est le signe et la création de l'homme pratique — et pas
seulement le médiateur entre le naturel et le conceptuel.
L'OBJET TECHN1QUE 93

Si Fon se place totalement en dehors de cette perspective,


comment comprendre les attitudes pratiques, effectives de
l'homme devant la machine ?
Néanmoins, dans la préoccupation d'une véritable intel-
ligibilité de l'objet technique, l'étude de M. Simondon
apporte une contribution inestimable à tous ceux qui au-
dient, spécialement dans Penseignement technique, les rap.
porte de la technique et de la culture. Quelles que soient
nos divergences ultérieures, c'est une méme lutte d'idées qui
nous rapproche de ce livre.
Resterait à discuter l'ensemble des perspectives de
M. Simondon. Et d'abord, le concept méme de culture. Pour
l'auteur du Mode ‘d'existenee des objets techniques, le
concept de culture est un concept technico-scientifique.
A l'appui de cette idée on peut invoquer la navette de
Platon qui peut étre interprétée selon un schéma dans ce
genre : les idées sont des techniques notionnelles de fabri-
cation, perspective qui nie, à l'intérieur méme de l'idéa-
lisme platonicien l'hypostase des idées éternelles. Dans cette
perspective qui est dans la tradition de M. Simondon, la
technique ne devient pas spiritualité selon une dialectique
qui ferait de l'objet technique un produit u Copie)) de
l'esprit, non plus que l'objet tichnique ne peut signifier
la plus haute activité spirituelle, ce qui reviendrait à tomber
dans le technocratisme. Les idées sont considérées comme
un travail accompli par l'esprit à travers la réalité de tra-
vail, lequel n'est jamais autosuffisant, et la nature qui ne
semble jamais contenir en elle-méme sa propre dialectique.
Dans le détail de ses analyses (que nous préférons pour
notre part aux perspectives d'ensemble du livre), M. Simon-
don examine les rapports entre la technique et la nature
en une belle étude sur l'exemple de Pétablissement d'un
chemin de fer; sur cet exemple facile à concevoir, l'auteur
nous montre ce que devient le complexe géographique-
technique oü c'est la nature qui pose ii la technique ses
problèmes. Cette analyse nous convainc parfaitement, mais
elle manque d'une dimension qui eüt infirmé la thèse, si
toutefois une thèse peut sortir d'une analyse. Cette dimen-
sion est celle de la volonté organisatrice politico-économique.
On songe ici à l'établissement de la ligne de chemin de
fer entre le lac Erié et Pittsburg. Lorsque le roi de Pacier
8. Voir ä ce sujet : Lucien Dintzer, Undole gcent et la machine
Actes du IX. Congrh de philoeophie ; Faverge, Lada ptation de la machine
l'homme, PUF.
94 JEAN-MARIE AUZIAS

Andrew Carnegie eut consulté les plans de la ligne de che.


min de fer, ii prit un crayon, traça une ligne droite entre
Erié et Pittsburg, imposant d'autres nécessités que techno-
géographiques à un ensemble technique. M. Simondon ne
s'en tiendrait pas là, évidemment. Ailleurs ii croit démon-
trer que l'économie ne dirige pas la genèse de l'objet tech-
nique, et ceci vaudrait selon lui, contre Pinterprétation
marxiste. Mais l'exemple de Pautomatisation en Angleterre
et en U.R.S.S., nous montre au contraire l'incidence d'un
système économique et social sur la fabrication méme des
objets techniques. C'est ici une idée commune, qui n'en
perd pas pour autant sa vérité. Ce n'est pas une idée spéci-
fiquement marxiste. Tont au plus, peut-on rencontrer dans
l'expression de ce point de vue une certaine communauté
de vue avec le marxisme. En effet, si l'on tire les consé-
quences de ce point de vue, on est incité à considérer dia-
lectiquement la notion de causalité dans les techniques.
D'accord avec M. Simondon, nous ne dirons pas que les
techniques sont le produit d'un facteur déterminant finan-
cier, économique, mais, bien que cela ne soit pas contra-
dictoire avec ses thèmes, nous lui demanderions volontiers
d'essayer de déterminer avec nous marxistes, ce qu'est l'en-
semble, la totalité des causes qui déterminent le mode
d'existence des objets techniques, dans leur action réciproque.
Cela n'enlève rien à la notion d'un objet teehnique
possédant ses propres structures, mais puisque rien ne nait
de rien, les formes historiques que prend un objet techni-
fitte ne sollt pas adaptées successivement comme un pur
schéma psycho-moteur qui puiserait sur une figure et un
fond primitifs une puissanee évolutive sui generis. S'il y a
ce que les biologistes appellent une hypertélie, c'est peut-étre
dans la mesure 0171 la production soeiale des techniques donne
toujours à un objet techniq-ue quelque déséquilibre par rap-
port à sa perfection propre, qui permettra des adaptations
nouvelles et plus fécondes. Mais ici, en suivant notre discus-
sion sur les lignes directrices de l'ceuvre, nous voudrions
mettre l'accent sur le problème de Pinterprétation du
marxisme comme philosophie du travail, par de nombreux
philosophes dont M. Simondon pourrait à hon droit se
réclamer.
Le marxisme est-il une philosophie de Pautodétermina-
tion de rare par le travail ? Voilà la simple question que
nous posons et notre compétence nous permet seulement de
L'OBJET TECHNIQUE 95

proposer un dialogue sur ce thème. En tout cas, M. Simon-


don ne peut nous rencogner dans un naturalisme mécanique.
La dialectique marxiste, lorsqu'elle s'applique ä l'ana-
lyse de l'objet technique, prolonge, dépasse la notion d'un
objet technique évoluant par les seules nécessités de son
fonctionnement technique. Sans Pinterprétation dialectique,
on risque de ramener l'analyse des objets techniques ä des
schémas biologiques. Cette analyse dialectique, dans le cas
qui nous intéresse, doit faire intervenir la notion d'une
causalité réciproque, c'est-ä-dire celle de l'interdépendance
de tous les facteurs. De méme que la sociologie a abandonné
la notion d'un .facteur déterminant pour envisager celle de
causes totales, Panalysé de l'objet techniq-ue ne peut &Ion-
eher que si elle envisage, au-delä des tendances propres ä
l'objet technique, des notions qui, évidemment, ne doivent
point se présenter comrne des schémas mystificateurs cachant
la réalité, mais comme des étapes d'une prise de conscience
de la production sociale des techniques.
Parmi ces causes dialectiques donnant leur structure
l'objet technique, la lutte des classes, les contradictions entre
financement et production, l'impérialisme du capital ne
sont pas moins actives au sein de l'objet technique que la
technicité elle-méme. On peut avec fruit analyser ä ce point
de vue le détail de la technique automobile dans trois pays,
les Etats-Unis, l'U.R.S.S. et la France, et ce serait un travail
exeellent pour la philosophie marxiste.
Enfin, nous n'oublions pas que l'objet technique offre
un exemple privilégié des rapports entre praxis et théorie,
entre la seience et la pratique sociale.
Ceci nous amène assez bin de l'interprétation réflexive
du marxisme comme philosophie de Pautodétermination de
l'étre par le traVail où nous verrions volontiers une idée de
Jean Lacroix devenue un peu folle. Cela marque en gros
une séparation entre la mithode marxiste et la méthode
réflexive.
Ici nous attirons l'attention du lecteur. Nous considérons
en gros que la partie consacrée à l'objet teehnique en tant
qu'objet de la pensée philosophique dans le livre de M. Si-
mondon, peut apporter une eontribution dialeetique it la
réflexion marxiste sur les techniques. Cela ne veut pas
dire que la pensée de M. Simondon puisse étre acceptée
d'emblée dans une perspeetive marxiste, mais simplement
que sa méthode qui pose l'objectivité de l'objet technique
et son individualité pensée nous apparait traduire sur une
96 JEAN-MARIE AUZIAS

juste voie, la place prise par l'objet technique dans la


culture.
Le livre de M. Simondon ne dissimule pas que, pour la
méthode d'ensemble, nous sommes en présence d'une philo-
sophie de la réflexion telle qu'elle se trouve dans les ceuvres
de Gabriel Madinier, et, à bien des égards, de Jean Lacroix.
On rapprochera également avec fruit bien des thèses de
M. Simondon de celles de M. Joseph Vialatoux dans son
livre Signification humaine du travail 9. Cette « école ré-
flexive » est localisée à Lyon oü M. Simondon fut élève de
première supérieure.
Dans l'ouvrage de M. Vialatoux que nous avons évoqué,
se trouve une des idées maitresses de cette « école », à savoir
la proche parenté entre le travail et la réflexion. Cette idée
était en quelque sorte continuée par l'une des plus impor-
tantes idées de Jean Lacroix dans son ouvrage Marxisme,
existentialisme. personnalisme prolongée ä son tour dans
Le sens de l'athéisme moderne". Dans ces ceuvres se trouve
analysée l'idée que Phomme marxiste est l'homme du tra-
vail et que', par le travail, l'homme se créé et en se créant,
se fait un étre autonome.
Dans cette autonomie acquise par la lutte de l'homme
pour transformer la nature, l'homme se crée homme et
continue sur le plan social la lutte qui l'a opposé ä la
nature, forgeant sur ce double plan de la nature et de la
société sa propre liberté. Avons-nous trop schématisé ? Teile
nous apparait la philosophie réflexive de l'« école lyon-
naise » et M. Simondon par une analyse de l'objet techni-
que retrouve cette notion d'une création réflexive qui vou-
drait éliminer une coneeption dialectique, comme trop figée,
de la création de l'objet technique.
Ii faut bien en revenir aux questions premières, et le
débat qui nous rapproche et nous éloigne de eette ligne de
pensée se situe sur le plan des questions fondamentales,
que d'autres que nous sans doute poseront, au nom du
marxisme, ä M. Simondon. Nous voudrions nous contenter
d'amorcer un débat partir non pas des positions premières,
mais des problèmes que nous pose M. Simondon au sein
mime d'une préoccupation commune qui est de désengluer
l'objet technique de la pseudo-pensée socialement réaction-
naire des Duhamel, Jules Romains et autres.
9. Editione ouvrieree.
10. P.U.F.
11. Careterrnann.
L'OBJET TECHN1QUE 97

Mais au cceur du livre de M. Simondon se trouve une


idée essentielle qui ressemble fort à la notion de travail-
réflexion.
Si, en effet, travail et réflexion n'ont pu vaincre Pah&
nation de la culture, c'est que dans notre civilisation,
Paliénation fondamentale, selon M. Simondon, provient de
la méconnaissance de la technique. Tout le problème du
livre est là : pour nous, cette méconnaissance, nous ne nie-
rons pas qu'elle soit fondamentale, mais nous la plaçons
dans le domaine des superstructures aliénées. Nous ne
pensons pas que l'on puisse dire que la machine, l'objet
technique « aliéne » la société humaine paree qu'elle serait
par exemple le réel, le présent, et que la culture serait le
conceptuel et le passé cherchant vainement son point de
rencontre avec l'histoire actuelle de l'humanité qui se joue
en effet sur le plan des techniques.
Déjà, bien sür, Lénine répétait « Qu'est-ce que le com-
munisme ? Les Soviets plus l'électrification. » Et c'est une
autre perspective. Sérieusement nous pensons qu'en Union
soviétique le rapport fondamental de l'homme à la machine
est de type nouveau, tendant à faire disparaitre les vestiges
de l'aliénation, due à l'antagonisme de la culture et de
l'objet technique. Mais justernent, nous nous fondons sur
cet exemple exemplaire entre tous pour eontester à M.
mondon que l'aliénation qu'il dénonce soit Paliénation
actuelle de toute l'humanité.
Enfin, nous voudrions nous permettre de signaler qu'à
notre avis M. Simondon expédie trop souvent trop vite
la structure dialectique de la technique. Tout d'abord,
y a à mon sens quelque contradiction à faire, d'une part,
de la technique une médiation entre l'homme et la nature
(par un processus de naturalisation de l'homme, dit
M. Simondon, et non par Phominisation marxiste. Voire...
discutons de cela un autre jour) et ensuite, placer la tech-
nique dans un rapport non dialectique avec la religion,
paree que technique et religion constitueraient deux pèles
simultanément opposés. (Voir p. 237 de l'ouvrage).
Depuis quand avons-nous dit que deux termes se niant
simultanément ne constitueraient pas deux moments dialec-
tiques ? C'est imaginer la dialectique comme un dogme,
c'est-à-dire comme son annihilation. De plus, M. Simondon,
en affirmant la double polarité, technique, religion, comme
simultanée, systématise à son tour, car cela revient à prendre
4
98 JEAN-MARIE AUZIAS

une sorte de commencement absolu de l'existence de l'homme


dans le monde — la magie qui serait l'unité primitive de la
conscience et de l'objet. C'est ne pas faire remonter la
conscience assez bin, ou la placer trop avant, dans un
stade préanimal.
La place nous manque pour envisager en détail les diffé-
rents problèmes posés par M. Simondon; en reprenant cen
taines analyses marxistes existantes pour les confronter aux
siennes. Cependant sur l'un des problèmes essentiels, la magie,
rappelons brièvement une analyse d'Engels dans Dialectique
de la Nature.
C'est dans sa pratique et avant tout sa technique que
l'homme apprend la causalité ainsi que ses premières repré-
sentations des causes. Ib s'ensuit que l'homme se représente
les causes sur un mode humain. 11 doue ces causes d'inten-
tion, de volonté, ii les subordonne au langage. A partir de ce
moment il projette ces causes déjà liées en un univers, hors
de l'univers qu'il domine déjà pratiquement, il les prolonge
dans la partie de l'univers qu'il ne domine pas encore. Ce
domaine de causes non dominées, ii essaie de les dominer
par des moyens idéaux. Ces moyens idéaux n'en demeurent
pas moins d'essence humaine, langage, prière, gestes de
l'initiation. Syrnbolisme et praticisme constituent la magie.
Ainsi pour Engels la magie est le double, l'ombre de la
technique, ce qui ne nous éoigne pas tellement de M. Simon-
don. Mais la magie nait sur le terrain de la techniq-ue et non
par un dédoublement inverse de la magie qui serait, si l'on
suit M. Simondon, primitive et dédoublée ensuite en religion
et technique. Il n'y a pas, par exemple, de magie animale et
le stade d'indifférenciation entre l'homme et la nature que
M. Sirnondon appelle magique est en réalité objectivement
existant au niveau de l'instinct. La magie, elle, intervient
un certain niveau du développement oü elle est déjà la
marque d'une puissance, mais aussi mélée beaucoup d'im-
puissance.
Devant les progrés de la technique, la magie recule,
mais ii peut y avoir coexistence de la magie avec la tech-
nique. Par ailleurs (ceci n'est pas dans Engels), nous ferions
volontiers remarquer qu'il y a également des formes de magie
dans certaines formes dégénérées de religion. La culture
retarde toujours sur la technique dès le stade magique. On
peut remarquer, par exemple, qu'au XVI° siècle la culture
la plus avancée coexiste avec l'exercice théorique ou pratique
L'OBJET TECHNIQUE 99

de la magie chez de très grands esprits. Dans l'esprit d'Engels


nous pourrions ajouter qu'à eette époque, comme également
chez eertains détracteurs — mais pratiquants de la technique
— le développement technique n'est pas dominé, il est
redouté, interprété, conjuré magiquement. C'est le sens de
l'oeuvre de Gabriel Marcel ou de certains intégristes comme
François de la Noe ou Jean Daujat " (lequel patronne une
sorte de national-catholieisme intégriste et mitraillette au
poing).
Les dernières références visent dans notre esprit à dénon-
cer la prétention à valoriser le domaine d'une soi-disant
unité magico-religieuse primitive qui est bien dans l'esprit de
ces penseurs réactionnaires. En ce sens, la pensée de
M. Simondon constitue au contraire une réaction rationaliste
très importante vis-à-vis de ces problèmes.
Si nous rappelons ces questions, c'est qu'elles constituent
la base d'une philosophie générale dans l'ouvrage de
M. Simondon. Et ici il nous parait que l'auteur néglige une
certaine historicité, une certaine socialité, une émergence
de la conscience de l'histoire totale du cosmos. C'est dire
qu'il est assez évident que nous nous séparons avec force
de l'ensemble des thèses de philosophie générale contenues
dans ce livre. Mais teile perspective totale n'est pas fausse
elle est abstraite. Elle retrouve sa valeur concrete quand
on la situe, tout en suivant parfois M. Simondon à la lettre,
dans ses analyses en tant que parties d'un tout qu'il reste
à un humaniste marxiste de reprendre à la lumière de la
pratique contemporaine de la technique. C'est ainsi que,
pour conclure, nous suivons avec une particulière joie
M. Simondon lorsqu'il analyse les rapports de la culture et de
la technique aux XVI', XVII' et XVIII' siècles. Car alors,
nous sentons bien avec lui que la visée cartésienne et encyclo-
pédique n'est pas tombée dans le discrédit. Que notamment
lorsque M. Simondon proclame la nécessité d'une technolo-
gie comprise comme une science universelle des machines,
lorsqu'il applique cette idée sur le terrain social à la reven-
dication d'une catégorie d'ingénieurs technolog,ues, nous ne
pouvons que souligner le réalisme et l'importance du ehemin
qu'il trace et qui dessine déjà les voies d'une « reconnais-
sance » de la technique par la culture et de la culture par
ceux qui détiennent la technique.
Jean-Marie AUZIAS.
12. Von leurs osuvres au» Editions La Colombe.
ART ABSTRAIT, ART OFFICIEL ?
A PROPOS DE LA BIENNALE

Envierons-nous encore quelque chose à Sao-Paulo et


Venise ? Enfin, nous avons notre Biennale et elle est consa-
crée à la Jeune Peinture. Quarante pays ont envoyé au Musée
d'Art moderne de Paris les tahleaux de ceux qu'ils consi-
dèrent comme les meilleurs parmi leurs jeunes artistes.
Les commissaires généraux des dits pays ont effectué leur
sélection en accordant la préférence it la tendance « avan-
cée », celle qui jouit d'une faveur sans cesse acerue de la
part des marchands et des collectionneurs : la peinture
abstraite. Qui dira si cette peinture plait aux marchands de
tableaux paree qu'elle est à la mode, ou si elle est it la mode
paree qu'elle plait aux marchands ? En tont cas, MM. les
Cominissaires se sont donné la peine de motiver leurs inten-
tions dans un copieux catalogue
11 Allemagne de l'Ouest : « Le choix entrepris — sans
parti-pris — (...) montre que le monde des objets (...) est
presque entièrement abandonné pour céder la place à ce que
l'on appelle l'abstrait. »-
Belgique : « L'engouement des jeunes pour l'art
abstrait est, je crois, un phénomène général. »
Chili : « Ce n'est pas par hasard que les ceuvres choi.
sies pour cette Biennale de la jeunesse à Paris s'inscrivent
dans le dornaine de l'art non figuratif. »
Etats-Unis : « L'expressionnisme abstrait ou la pein-
ture active continue à étre le style dominant aux Etats-Unis. »
Grande-Bretagne : Le travail du comité d'organisation
n'a pas consisté « it trouver les gagnants de l'avenir, mais
choisir un groupe it la fois raisonnablement homogène et
LA BIENNALE 101

typique homogene paree que toute Peeuvre est plus ou


moins dans la maniere abstraite et en dehors des règles... »
¡opon : « La plupart des exposants participent au
courant d'avant-garde de la jeunesse artistique japonaise, qui
se traduit de plus en plus par des formes d'art abstrait ou
non figuratif, ou bien avoisinant. »
Polo gne : « Nous présentons à la Biennale les jeunes
artistes provenant de différentes villes, anciens élèves des
écoles d'art. Pourtant, ils se ressemblent : jis ont tous aban-
donné les formes artistiques du passé récent et se sont mis
à chereher un langage nouveau qui puisse exprimer l'actua-
lité de la façon la plus coneise. »
Si la sélection opérée pour la France par Sept critiques
d'art de la nouvelle génération est résolument orientée vers
Pabstrait, un jury composé de dix artistes de moins de 35 ans
et le Conseil d'administration de la Biennale ont invité des
peintres parmi lesquels les champions de l'art figuratif sont
assez nombreux. On retrouve les noms familiers de Guy
Bardone, Bernard Buffet, Henri Cueco, Lucien Fleury, Roger
Forissier, Pierre Garcia-Fons, Dominique Maillet, Georges
Oudot, Girard Passet, Jacques Petit, J.-J. Rigal, Luc Simon.
Le tableau de Claude Weissbuch se distingue par un humour
d'une ápreté dont la presse à Sensation fait les frais : sur
le chapeau de papier journal qu'une des paysannes de Weiss-
buch, cassée et flétrie, a coiffé pour se protéger du soleil,
on lit un de ces tires que nos France-Dimanche publient-
inlassablement : « Avec qui la princesse va-t-elle se marier ? »
Le groupe Rebeyrolle a exécuté un vaste panneau,
Planehemouton et les tableaux qui décorent le hall et l'esca-
her. Quelles que soient les réserves qu'appellent ces compo-
sitions d'un expressionnisme rébarbatif et méchant, — sauf
eher l'idyllique Fabien —, du moins sommes-nous ici en pays
humain. Les figuratifs de la seetion française — et márne les
abstraits, ô combien raffinés quand on les compare aux bri-
tanniques et aux américains — contrastent avec la médio-
crité ambiante. Quelques pays comme la Hongrie, le Mexique,
la Yougoslavie, proposent des muvres figuratives, voire réa-
listes, d'une excellente tenue. Ça et là on rencontre l'une ou
l'autre dans Pocéan de la non-figuration. Si quelque far-
ceur, une nuit, s'amusait à intervertir des tableaux de la
Grande-Bretagne et du Chili par exemple, est-ce que les
nouveaux visiteurs du lendemain s'en apercevraient ? Le
mépris de la réalité a engendré une production denstions-
lisée qui réunit dans une méme indétermination un faisceau
102 JEAN ROLLIN

cl`ceuvres issues des cinq continents. Que nous apprennent


ces jeunes peintres sur les pays qu'ils représentent ? lis ne
nous apportent que la preuve de leur incompréhension des
problemes fondamentaux de l'art non plus coneu comme
l'expression la plus haute de la sensibilité humaine, mais
orienté vers l'inintelligibilité et devenu un réeitatif ä la gloire
des impressions les plus subjectives.
Mais peut-ètre objecterez-vous que rette dénationalisation
s'opére au profit de la définition de courants mondiaux impor-
tants de la pensée et de l'art, et qu'elle rachéte par sa valeur
universelle ce qu'auraient perdu de vivant les particularismes
nationaux ? II n'en est rico, helas L'universel a pour condi-
tion la profonde humanité des ceuvres, qui ne peut s'extério-
riser ä l'insu du milieu social dans lequel baigne l'artiste et
du temps où il vil. Chacun étant préoccupé avant tout de
proclamer une originalité qu'il ne veut semblable ä aucune
autre, cette Biennale est un dialogue de sourds.
-- Ah ! s'il s'agissait du réalisme socialiste...
-- Me refuserez-vous de souhaiter des ceuvres traduisant
un cheminernent concerté, des échanges constants entre les
artistes et le peuple ? La maitrise d'un tel art ne repré.
sente-t-elle pas la possibilité pour le createur, d'atteindre
it ce degré d'épanouissement oü l'ceuvre enrichit non seule.
ment son auteur, mais la société tout entiére ? M. Malraux
se felicite des résultats de la Biennale. 11 assure a que
l'initiative est passee du eine de l'art abstrait », que la
peinture s a découvert sa liberté et qu'elle ne reviendra pes
en arriere s i . En quoi le feit pour tous ces jeunes peintres
d'emprunter un langage obscur, prouve-t-il quoi que ce soit
en faveur de leur émancipation ? Ne s'agit-il pas, au eontraire,
de leur part, d'une mutilation, d'un appauvrissement du point
de vue de leurs possibilités d'expression ?
— Vous niez que de ces toiles, mérne les plus absconses,
un Sentiment quelconque se degage ?
— L'envoi d'Arnal it la section franeaise, a pour litre
Le (Mgwfl. Ce tableau est certes des plus suggestifs. D'autres
le sont dans le méme sens; i la proclament la solitude, le
vertige de l'irrationnel, le geit de la mort, la peur. De telles
euvres sans doute, révèlent le desarroi dans lequel se trouve
une partie de la jeunesse actuelle. Mais heaucoup ne temoi.
gnent de rien du tout; ce sont des exercices de style, des
1. Le Monde da 6 actobre 1959.
LA BIENN ALE 103

gammes, sinon des pochades qu'on nous présente abusive-


ment comme des ceuvres achevées.
— II n'est pss gai, j'en conviens de voir de jeunes artistes
formuler ainsi leurs craintes ou leur indifférence. Mais c'est
un phénomene d'époque.
— Un phénomene encouragé par nos princes ! Que l'au-
teur des Voix du silence et de la Métamorphose des dieux
soit un estheticien réputé, m'apparait plutöt comme un motif
d'inquiétude supplémentaire. « II faut décourager les Beaux-
Arte » : jamais le mot de Degas n'a été plus actuel. Que
trouve-t-on, en effet, ä la limite de la démarche artistique
vantée par M. Malraux ? L'« Informel ». La salle des « Infor-
mels », dans le labyrinthe d'ailleurs si bien aménagé (une
fois n'est pas coutume) du Mnsee d'Art moderne, est le
heu d'aboutissement, le eouronnement de tonte l'exposi-
tion. Circonscrite par La palissade des emplacements réser-
vés, de Raymond Hains, Les of fiches lacérées de Jacques
de La Villegle, les éponges ä vaisselle et les boites de conserve
incrustées dans je ne sais quel enduit d'aspect excrémentiel
par Lucien Favory, c'est la salle de musique et de ende"-
rences, la Galerie des Glaces de la Biennale ! Voilä done le
genre de « peinture » proposée en exemple ä la jeunesse
la palissade, le mur... le néant.
— Vous poussez bien bin les conséquences de ce qui n'est,
après tont, qu'une aventure intellectuelle. Vous viendrait-il
l'idée de reproeher leurs audaces aux cubistes de 1910 et
aux surréalistes ?
— Le cubisme était une réaction logique de construction
venue après l'impressionnisme qui, en apparence, ne construi-
eait pas. Les futuristes souhaitaient introduire le dynamisme
dan» la peinture. Quant aux surréalistes, jis prétendaient
peindre selon kur subconscient juge par eux plus important
que le monde visible; ils se réclamaient de Bosch, de
Breughel le Jeune, et méme de Gustave Moreau. Ces mouve-
ments ont incontestahlement apporté quelque ehose ä la
peinture. Encore leurs adeptes s'estimaient-ils porteurs d'une
vérité qu'ils souhaitaient transmettre. II n'en est plus de
meine avec les « Informels »... Les méthodes de l'art ahstrait
deut l'« informel » est la limite, offrent une marge trop
grande it la facilité. Pourtant l'art abstrait doit etre pris au
sérieux des qu'il sert de prétexte ä des recherehes sincères.
Des peintres abstrafte se sont attachés ä définir le sens de
leurs investigations. « La non-figuration, déclare Manessier,
me semble Aue la chance actuelle où le peintre peut le mieux
104 JEAN ROLLIN

remonter vers sa réalisation intérieure, reprendre conscience


de son essentiel, voire de son essence, et ce n'est qu'à partir
de ce point reconquis, je crois, que le peintre pourra dans
l'avenir remonter lentement en lui-méme, retrouver son poids
et revitaliser la réalité extérieure du monde.)) Pour Bazaine
« L'abstraction est l'expression d'un rapport et d'une réaction
du peintre qui tire de la nature son émotion, l'abstrait, l'isole
et réalise cette abstraction par des équivalents plastiques. »2
Pour Lapoujade : « Découvrir l'homme, c'est toujours sou-
ligner des interférences et reprendre un sujet (...). Si le
peintre cherche à inventer un langage, ou du moins ä consti-
tuer une réalité significative (...) il doit aussi inventer des
signes qui sont fonction d'une signification. » 3 Ainsi, une
volonté très affirmée de signifier caractérise la demarche de
ces artistes. Chez les « Informels » rien de tel. Leurs oeuvres
sont d'une gratuité et d'une grossièreté indescriptibles.
— Vous admettez que, dan» une certaine mesure, l'art
abstrait n'est pas si mauvais...
— La critique n'a pas pour mission de proposer aux
artistes des méthodes et des règles techniques. Un critique
n'est pas un professeur. Il n'a pas ä s'immiscer dans le proces-
sus de la création qui relève de la responsabilité personnelle
de l'artiste. L'ceuvre une fois achevée, incombe au critique
la täche de Papprécier et de l'expliciter pour le public.
Encore est-il indispensable que cette ceuvre ait quelque chose
dire. Il n'existe pas dan» l'histoire, d'exemple d'un art
durable q-ui n'ait d'abord été intelligible. Les ceuvres obscures
finissent toujours par disparaitre des bibliothèq-ues et des
musées. Pour l'heure cependant, M. Malraux soutient de façon
unilatérale et ä fond l'art abstrait, si bien qu'il est en train
de devenir l'art officiel de la V' République.
— Malraux ne vient-il pas de déclarer que le räle de
l'Etat consistait ä assurer la liberté de l'artiste, qu'il soit
figuratif ou non ?'
— Cette déclaration existe, c'est vrai. Constatons qu'elle
est en retrait sur celles qu'il fit au Festival de Cannes en
particulier, et ces jours derniers au Monde. M. Malraux a
dû tenir compte de l'émotion légitime suscitée par ses pro.
pos dan» les milieux artistiques, émotion q-ui s'est exté-
2. Premier bilan de rast actuel, Le Soleil noir, 1953.
3. Lapoujade Pour un art méme a, Cahiers du Musée de poche,
n. 1.
4. Asts, no 743.
LA BIENNALE 105

riorisée entre autres dans le manifestepamphlet de Lorjou5.


D'autre part, la notion d'art officiel étant fort dévalorisAe
en France, le ministre d'Etat chargé des affaires culturelles
est quand mème tenu à une certaine prudence.
-- Dans un livre récent, La peinture actaelle', Michel
Ragon écrit que les « pompiers » d'aujourd'hui, les peintres
« officiels », ce sont les artistes qui se réclament du réalisme
socialiste, ainsi que Buffet, Lorjou, Mottet, De Gallard, etc.,
et le groupe des Peinfres Témoins de leur Temps.
— Alors comment expliquer que les autorités, tout à fait
officielles celles-là, s'en prennent précisément aujourd'hui
ces peintres ? Déjè au Salon d'automne 1951, la police décro-
chait les oeuvres du .Nouveau Réalisme qui militaient en
faveur de la paix en Indochine. Après le coup de force du
13 mai, c'est au Temple de la Paix de Picasso, à Vallauris,
et au Sakiet de Lorjou, ii l'Exposition de Bruxelles, que
s'attaquèrent les autorités gaullistes. Si M. Malraux, en tant
que ministre, soutient aussi ouvertement la tendance abstraite,
n'est-ce pas en raison des difficultés de cet art à signifier
de façon distincte un contenu d'Apoque que la grande bour-
geoisie redoute de voir exprimer ? Beaucoup de gens croient
encore que l'art a pour but de servir de lien entre les
hommes, de moyen de comprelension entre les peuples;
est douteux que Porientation de la Biennale leur plaise et
qu'elle leur fasse changer d'avis.
Jean ROLLIN.

5. DE LA NAUSEE A LA COLERE
Rembrandt, mort dan g sa cave ; Gauguin, pourriseant 4 Tahiti;
Van Gogh, mutilé et suicia ; Cézanne et tous leo autres...
Conibien de peines, de misPres, den/anta mona, de nuits blanches,
de jours qlacés pour que M. Raymond Cogniat, inspecteur des Beaux.Arts,
commissaire Iranecris d la Biennale de Venise, créateur done Biennale
d Paris, promoteur done anti-biennale, MM. Cassou, Dorival, conservateurs
de musées, faßerent de ces musées, interdits en leur temps (Jux plus orando,
un dépotoir d palissades... a Et taut en haut du musée, «la salle des
Informels a, dont le e clou e eet une palissade couverte da/fiches achiréeß. a
A.M., Le Figaro, 2 octobre 1959.
Qu'en die-tu, homme ? Si tu acceptes que lautes ces peines, ces souf-
frances, ces !armes soient jetées 4 rdgout, ahmt, créve
Lorjou, peintre - Despard, compositeur - Mottet, peintre Lye, peintre -
Makoveki. cmaste.
6. Arthéme Fayard.
ANTOINE WATTEAU
LE PRECURSEUR ENTRAVE

Lorsque, venant de sa Valenciennes natale, le jeune


Antoine Watteau arrive à Paris, vraisemblablement en 1702,
le Grand Siècle vient de se clore et celui qu'on nominera
le Siècle des lumières n'a pas encore projeté d'éclat annon-
ciateur.
Le Roi-Soleil lui-méme s'éteint. Les dernières années de
son règne sont mornes, chargées de suspicion, de bigoterie
et le rigorisme de We de Maintenon pèse sur tout et sur
tous. Louis XIV réprime malaisément les assauts lancés contre
son absolutisme. Chansons et satires s'en prennent à lui et
à la société qu'il patronne. Une brochure intitulée Almanach
royal commençant avec la guerre et comprenant des compo-
sitions assez grossières telles que La retraite de Louis XIV
avec son sé rail, Louis et Philippe essayant de scier le monde
et APn ' Scarron pissant sur la scie en question montrent que
l'attaque ne manque d'audace.
Si nous nous tournons vers les grandeurs du siècle, écrit
Lady Dilke, nous eonstatons qu'elles furent « le produit d'un
systeme qui ayant assigné à chaque groupe de travailleurs sa
propre fonction dans l'Etat, demandait à l'artiste non pas de
faire de belles choses, qu'il aurait éprouvé de la joie à faire
et d'autres de la joie à posséder, mais présentant un aspect
imposant convenant au service du Roi...»
« Ni le Grand Siècle, ni le grand Roi n'avaient aimé la
vérité dans l'art, constatent les Goncourt. Les encouragements
de Versailles, les applaudissements de l'opinion avaient
poussé l'effort de la littérature, de la peinture, de la sculp.
ANTOINE WATTEAU 107

ture, de Parchitecture, l'ardeur des esprits et des talents vers


une grandeur menteuse et une noblesse convenue qui enfer-
maient le Beau dans la solennité d'une regle et d'une éti-
q-uette. Un sublime fait d'emphase, de pompe, de dignité
avait ébloui l'esprit de la France; et fermant les oreilles aux
accents de Shakespeare, les yeux aux tableaux de Téniers
la société avait cru trouver dans une majesté fictive une loi
supréme d'esthetique, un idéal absolu. »
« ...L'Ecole française devait en avoir assez de ce que
Sainte-Beuve appellerait volontiers la lourde cavalerie de
Pegase... Un immense ennui pesait sur la France », confirme
P. Mantz.

Bien que la peinture de Watteau soit essentiellement fran-


çaise, ii convient de noter que Valenciennes, ville du Hainaut
oit ii était ne en 1684, n'était française que depuis le
11 aalt 1678, date du traité de Nimègue, qu'il dut donc
subir des influences flamandes et que les premières peintures
qu'il a pu voir, s'il a eu le galt de la découverte des son
jeune äge, sont quelques ceuvres de Rubens, Van Dyck et
Martin de Vos dans les églises et abbayes de la ville et des
environs, mais rien ne vient le prouver. C'est également ä
Valenciennes qu'il connut Pater, le sculpteur dont il fera
plus tard un exeellent portrait, mais l'on ne possède rien
de plus précis sur cette éducation première.
Quoi qu'il en soit, le jeune homme arrive ä Paris sans
lettre de recommandation, ä ce qu'il semble, et entre che»
un sieur Métayer dont on a perdu la trace et chez qui il
ne dut pas se plaire ou ne rien apprendre car il le quitte
rapidement pour une boutique du pont Notre-Dame spécia-
lisée dans la copie des tableaux anciens. 11 reproduit des
dizaines de foja un samt Nicolas et la Vieille aux bésicles
de Gérard Dou qui plaisent beaucoup, tant de fois meme
qu'il finit par peindre ce dernier tableau de mémoire. II
faut bien vivre, mais il ne devait pas trouver ce travail plus
dröge qu'il n'était.
Il est probable que, des lora, ii faisait des croquis et des
dessins d'après nature en quantité. Conternporains, biographes
et historiens de l'art sont d'accord pour dire qu'il en cou-
1. « Qu'on enMve ces magote o, disait Louis voyant des toiles de Téniers.
108 RENAUD DE JOUVENEL

vrait des calepins entiers et une récente publication a montré


que le dessin 2 était la base méme de toute sa peinture.
On suppose que c'est durant cette période qu'il fit la
connaissance de deux de ses compatriotes flamands, Nicolas
Vleughels, qui devait devenir directeur de l'Académie de
Rozne, de J.-J. Spoéde, déjà élève de PAcadémie de peinture
depuis 1700, et c'est vraisemblable, car il ne pouvait man-
quer de chercher des amis dans une ville oü il se sentait
encore perdu.
II fréquente aussi les Mariette, célèbre famille de mar-
chands d'estampes de la rue Saint-Jacques. En ce temps-lä,
les marchands recherchaient déjà les artistes ainsi que des
muvres anciennes ou nouvelles ä éditer pour leur clientèle.
lis étaient done parfaitement au courant du mouvement
artistique francais et étranger, avaient de surcroit grande
influence et étaient fort considérés. Mariette n'ignorait ni
Van Dyck (qui fit son portrait), ni Rubens, ni Blomaert,
ni bien d'autres et l'on peut penser que ses cartons ouvrirent
les yeux du jeune Watteau. Le fils Mariette note, d'ailleurs,
dans sa collection, des gravures de Rubens, des Callot,
Brueghel, Rembrandt, des Durer, des Titien. C'est plus qu'il
n'en faut pour une éducation artistique.
Watteau trouve enfin un maitre chez qui apprendre,
Gillot, peintre et décorateur, qui sera d'autant plus utile
ä sa formation qu'il est lui-méme en rupture avec l'art
officiel. « Ii peint des Féte de Pan, des Faune, dieu de la
toi*, sans souci de l'antique, des Kermesse de satyres et
de nymphes, toute une mythologie joyeuse, lächée et fami-
lière, qu'une transition insensible relie aux mascarades de
la Comédie italienne... Dans les toiles oü il peint les Passions
— richesse, jeu, amour, guerre — il fait jouer la comédie
humaine par des femmes aux pieds fourchus, au nez eamus
et cassé, qu'il habille drölement de casques, de cuirasses
l'antique »3 et, dans la décoration, ii brise avec le grand style
en vogue dont J. Birain est le représentant le plus remar-
quable.
Au vrai, l'influenee de Gillot a dü étre déterminante et
il est méme difficile de croire que, sans lui, Watteau eüt
transposé ä ce point la vie sur la scène, comme il le fait.
Il est méme eurieux que Gillot n'ait marqué son temps
(et l'art) qu'au travers de Watteau, car son dessin est puis-
2. II s'agit du catalogue complet de son ceuvre dessiné sur lequel nous
aurone l'occaeion de revenir plus bin.
3. 13. Séaillea.
ANTOINE WATTEAU 109

sant, fort, presque tourmenté; il a de l'invention et, quand


il illustre des fahles, par exemple, et si le sujet l'y incite,
ii sait étre strictement réaliste, avec toujours, cependant, une
pointe d'ironie et beaucoup de vivacité. Quant à ses sujets
mythologiques ou mytho . allégoriques, il a le talent de leur
donner l'attrait du mystère.
Il y a, à l'Albertine de Vienne, des dessins à la sanguine
chaude, presque rouge, rehaussés de blaue, assez étranges.
C'est un monde singulier qu'il dessine, un monde inventé
mais vivant. En regardant ses satyres goguenards, ses enfants
de satyres jouant au cerceau, mélés à quelque prétre cornu,
it une femme au huste nu, la téte ornée de comes de daim,
on se demande quel monde de fantaisie le peintre a voulu
suggérer, peut-étre tout simplement l'étrangeté de la société.
De plus, il est l'un de ceux qui, à l'époque, savent le
mieux varier les techniques; ii emploie souvent la sanguine
associée au lavis, le crayon noir associé à la plume ou à la
sanguine, la plume au lavis et ses scènes de comédie italienne
sont très enlevées, très satiriques, plus vives méme que celles
de Watteau.
C'est done bien de lui que Watteau hérite ce got de la
transposition de la vie sur scène, cette représentation seénique
de la vie. Mais il humanise la vision de son maitre. Moins
sarcastique que lui, plus triste, porté à la réverie, il la
poétise.

D'oii est venue cette folie du monde thatral qui s'empare


aussi bien de lui que de tant d'autres, de Gillot tout le
premier ? « Comme celles des turqueries et des chinoiseries
elle fut le symptéme de l'opposition du public à la triste
austérité imposée par Louis XIV vieillissant. Mascarades et
costumes exotiques, tout ce qui permet l'évasion connait alors
la faveur d'un public qui se révolte contre l'ennui. Un peu
plus tard, le style rocaille fut aussi une révolte eontre la
régularité et la symétrie, le triomphe de la fantaisie et du
caprice.
Après avoir travaillé chez Gillot, Watteau entre chez
Audran (1707 à 1709 environ), conservateur du Palais du
Luxembourg. On disait abra coneierge. C'est là qu'il fit la
découverte réelle, en couleurs, de Rubens et il est évident
4. Watteau en cornmettra qui reetent auesi froidement décorativee que
celles de Fies contemporaine.
5. F. Fosca.
110 REN AUD DE JOUVENEL

que le Flamand n'a pu que frapper l'esprit et Fäule du


jeune peintre. Audran rompait aussi avec le style acadé-
mique. L'ceuvre de Le Primatiee, au ehäteatt de Fontaine-
bleau, l'avait beaucoup plus inspiré que les recommandations
offielelies. Watteau n'est done pas mal tornhé chez son second
pat ron.
Le 31 notit 1709, ä 25 ans, il se presente ä l'Aeadémie
de peinture pour le Prix de Rome. II n'obtient que le second,
le premier aliant it un nomme Grison dont la posterite s'est
refusee ä retenir le nom, mais l'échee l'a deeu au point
qu'il décide de quitter Paris et d'aller ä Valenciennes, qui
sait, peut-étre pour n'en plus revenir ! Comme ii lui faut
un peu d'argent, il en cherche et Spoede le présente ä Sirois,
encadreur et manland de tableaux, qui liii achéte une petite
tolle ä sujet militaire a, la Recrue (ou le Départ des
troupes).
Le voyage de Valenciennes le marquera profondement.
La France traverse abra de rudes epreuves. Jamais elle n'a
A é aussi lasse. Les defaites se suceedent, ouvrant les from
tiéres it l'ennemi. L'hiver va eire terrible. La situation de
l'armee est teile que le maréchal de Villars eourt ä Versailles
supplier Louis XIV de donner au moins du pain ä ses soldats.
Le 11 septemlure 1709, c'est la défaite de Malplaquet qui
transforme la campagne environnante en campement plus ou
moins tnilitaire nù le débraillé se repand. Watteau peut voir
maint bivotum improvise, mainte troupe en debandade et les
hApitattx de Valeneiennes sont assez remplis de hiesses pour
qu'il constate les horreurs de la guerre. C'est d'ailleurs ä
l'luipital de la Charité qu'il fait la connaissance du ehevalier
Antoine de la Roque, exempt dans la eompagnie des gen-
darmes du roi, qui venait d'avoir la jambe fraeassee, s'inte-
ressait flux arts en tant qu'auteur d'operas, avait beaneoup
de relations et devait devenir son ami.
On dit que c'est giiice au ehevalier qu'il aurait exeente
it l'époque une Noce de village pour le duc d'Arenberg et
d'autres toiles pour des seigneurs du voisinage. Le eertain
est qu'il fit plus tard d'Antoine de la Roque un portrait
tout amical.
Il est des plus probable que c'est au eours de eet hiver
desastreux, oä il fit un froid terrible et mit l'on manqua
de tont, que Watteau contracta eette affeetion pulmonaire
dont il devait mourir ä trente-quatre ans. Le retour vers
Paris dut etre une eurieuse aventure, car les routes de la
defaite étaient millonnées non seulement par lea troupes et
ANTOME W ATTEAU 111

bon nombre de dèserteurs, mais aussi par quantité de misé-


reux, de savoyards, de pèlerins, de colporteurs, d'enfants
abandonnés qu'il ne se fit pas faute de eroquer. C'est eer-
tainement un homme un peu diffèrent, peut-étre mäne inté-
rieurement blessé, qui rentre dono la capitale au printemps
de 1710, un liomme qui n'a toujours pes un sou en ponte
puisqu'il va habiter ellez Sirois, le marehand, qui semble
miser sur le dèlmtant. II peint Sirois et so fitnlille, et e'est
sans doute son höte qui lui dicte ses sujeta. II est, en effet,
difficile de penser que, entièrement dèfrayl pendant des
mois, voire des années, ii ne se soit pas vu dons
(qui pouvait en partie coïncider avee son peneliant) de
peindre au grillt de son employeur. Par une lettre tui mar-
chand datée du 23 novembre 1711, nous apprenons qu'il avait
commandii ä son obligè une Fi; te de la loire du Lendl'. ce
qui le confirme, et Le Sage « deux pentlants tira du Mahle
boiteux° ä cent trente livres la pitee », malm que Flerivain,
qui ltait aussi l'ami du peintre, n'y comptait guère, rar
Watteau « peint it so fantaisie et n'aime les sujeta com-
mandls...» On ne le lui fait pas dire.
Quelques mojo plus tard, un ami (les uns disent Simia,
les lautres le peintre la Fose) le fait admettre etwa Crozat.
Pierre Crozat ètait un finaneier qui, ayant rapidement amasad
une fortune fahulense, s'était retiré des uffaires, ce que
Le Sage, auteur du Turraret, appelait sareastiquement « la
retraite de Turearet ». foit eonstruire un Utel
fastneux rue de Richelieu, l'avait fait dleorer pur les
britès du temps, y avait antassl des trlsors dont des toiles
de liaphal, Bassano, Giorgione, Titien, Veronèse, Campa-
gno m et y abritait La Fosse, un adepte de Rubens, comme
peintre ordinaire. Nos milliardaires modernes ont moins de
classe.
Crozat, inenntestnlaetrient gAnèreux, fitt-ee par intèrèt de
mécène, devait (4-infier ä Watteau le soin dt• remplir pudre
ovales de so salle ä manger en y reprèsentant les Saisons.
La date de nette reneontre et de l'accession du peintre
it la eolleetion dii finaneier qui devait s'enrieliir eneore trois
ans plus lord, est eontrover4e, les uns la platzant en 1712,
d'autres en 1713, d'autres en 1715.
Le fait est, en tont cas, que, en 1712, il est agrè6 ä
th• pi• inture, c'est-ä-dire pie, sur le vu des
O. Le Diablo bolleux n parn en 1707. Turearet all le financier Nervt
joué en 1709.
112 RENAUD DE JOUVENEL

tableaux qu'il présenta (dont le Jaloux, selon Mariette),


ii fut autorisé à peindre un morceau de réception. A l'époque,
« pour avoir le droit de faire librement de la peinture, pour
se soustraire aux possibilités d'une saisie, ii fallait étre affilié
soit à la jurande des maitres (Corporation de Saint-Luc),
soit à l'Académie royale. Cette nécessité, que démontraient
des procès fréquents, était reconnue par tous ceux qui tenaient
le pinceau », remarque Paul Mantz précisant : « La pro-
duction du chef-dceuvre était, d'ailleurs, comme dans toutes
les corporations, le seul moyen d'obtenir le brevet de mai-
trise. » C'est bien par principe, pour se mettre en règle avec
les usages que Watteau s'est présenté. Au vrai, ii fait si peu
cas de devenir académicien qu'il présentera son oeuvre de
réception cinq ans plus tard seulement, après moult rappels
officiels.
De 1712 it 1715 environ, on perd la trace physique de
Watteau, bien qu'il peigne plusieurs toiles. C'est l'époque
du succès. II travaille pour des marchands et pour
et cette disparition s'explique vraisemblablement par le fait
que, disposant d'argent, ii se loge dans un endroit de son
ehoix en compagnie de la « belle servante » que lui a connue
Caylus, cette inspiratrice de tant de dessins et de miles qui
est déjà entrée dans sa vie comme le prouve sa présence
dans des toiles antérieures. Nous en savons assez sur Watteau
pour imaginer que, lorsqu'il le pouvait, ii n'habitait pas chez
les autres : ce n'est un idéal pour personne.
Ses nombreux biographes contemporains lui attribuent un
caractère maussade, assez froid, un tantinet misanthropique
et le lui reprochent, l'usage voulant que chacun soit de la plus
charmante humeur, surtout si bien traité ! Par contre, on
n'attache guère d'importance à sa tuberculose qui ne devait
pas le rendre grand rieur. Un critique de nos jours parle
de psychose ! N'est-il pas naturel que ce malade n'ait pas
été attiré par les plaisirs du monde ? Ne peut-on penser qu'il
se sentait un peu déplacé dans cette société qui se ruait
dans la galanterie, aussi déplacé et perdu que le Gilles qu'il
peint si souvent isolé et décontenancé, voire ridicule au
milieu des plaisants qui s'amusent it se masquer ?

Le roi se mourait. Autour de lui, « c'était une orgie sans


élégance. Soupers, jeux, promenades, tout était prétexte it
quelque infamie. A Paris, on se contait à l'oreille les der.
ANTOINE WATTEAU 113

nières turpitudes de MM"'" de Wartenberg et de Nassau.


Le marquis et la marquise de Montmirail attiraient chez
eux des tendrons et tenaient, disait-on, « une académie de
debauche pour s'en divertir »7. Le Sage, dont les Comédiens
français qui tenaient à étre en paix avec Louis XIV et sa
clique, avaient interrompu les représentations de Turcaret
en plein succés, faisaient jouer de petites pièces comiques et
satiriques aux thiätres de la Foire Saint-Germain où le public
populaire venait s'esclaffer. Que de modèles pour Watteau !
Quand Louis XIV mourut, ce fut une explosion de joie.
Le Grand Roi était devenu si impopulaire que le cortège
funèbre ne put traverser tout Paris et dut faire un détour
pour aller ä Saint-Denis. Un témoin, le vieux Pater, le sculp-
teur de Valenciennes, dit qu'en traversant Saint-Denis, il
avait « aperçu des tentes dressées tout le long du chemin et
dans lesquelles on riait, on chantait, on faisait ripaille »8.
On comprend mieux, des lors, la raison des excès de la
Régence et, par exemple, l'importance que prend soudain la
représentation feminine dans l'art. C'est une façon de mani-
fester son anticonformisme. On en a assez de Pidéal mäle
de Le Brun, des peintures de bataille, de l'apparat lourd et
solennel du défunt. La riehe société réve d'échapper à tous
ces impératifs guerriers ou ennuyeux et elle exprime, it sa
manière particulière, son besoin de repos et de paix dans
des conceptions utopiques telles que celle du bonheur dans
l'ile de Cythère.
C'est après la mort de Louis XIV que Pater confie son
fils ä Watteau, mais l'élève n'apprend pas assez vite, le
maitre se fäche et le renvoie. II devait y avoir de bonnes
raisons quand on pense à la déliquescence « bonbon » de
ce petit maitre qui allait faire fureur, mais il est vrai que
la haute société du XVIII, siècle aima par-dessus tout ce qui
était flatteur, la guimauve de Pater et les expositions de
soieries de Nattier, sans eompter la vase rose de Lancret,
tous deux d'ailleurs virtuoses dans leur manière.

La Régence commence. Les fetes se multiplient chez Crozat


et ailleurs. Le Regent rappelle une troupe de comédiens ita-
liens pour remplacer celle que Louis XIV a renvoyée. II
7. Ch. Kunetler.
8. Idem.
114 RENAUD DE JOUVENEL

délègue Crozat en Italie pour y acheter des tableaux et le


finaneier, tresorier de France, en ramène des toiles pour son
maitre et pour lui. 11 possède abra, en toiles ou dessins, des
Rubens, 18 Jordaéns, 125 Van Dyck, plus de 300 Rembrandt,
154 Corrège, près de 400 Parmesan, 123 Campaguola (peintre
qui plut beaucoup ä Watteau), 300 Titien sans compter des
Giorgione, Veronèse, Michel-Ange, etc. Sa maison est ouverte
it Watteau it qui ii donne l'atelier de La Fosse, qui vient de
mourir, dont la fenètre donne abra sur une campagne que
le peintre va souvent dessiner et peindre parfois.
C'est chez Crozat qu'il rencontre deux nouveaux amis,
le comte de Caylus, mousquetaire insupportable et préten-
tieux, MP( vues étroites, qui aiinera le peintre sans bien le
comprendre, interprétera souvent fort mal ses actes ou sa
pensée et deviendra président de l'Académie de peinture, et
Jean de Jullienne, directeur de la manufacture de draps fins
des Gobelins, qui fut un ami dévoué et fidèle autant qu'un
collectionneur avisé. C'est dans le pare du chäteau de Mont-
morency, propriété de Crozat, qu'il erre ou se promiene et
qu'il cueille tant de scènes d'amour, de silhouettes d'amou-
reux, ces « galanteries a qui sont autant de représentations
des plaisirs qui font le principal de Pactivité de la nouvelle
cour et de ses riches imitateurs.
Un beau jour, cinq ans après avoir été accepté comme
candidat, Watteau presente à l'Académie son tableau de
réeeption. C'est l'Emborquement pour Cythère, son tablean
peut-étre le plus connu, mais le peu de cas qu'il fait de
l'Aeadémie se juge it ce que eette toile n'est, pour lui, qu'une
esquisse et il en exécutera une innre version, plus satisfai-
sante it ses yeux. Le jury, on Pon reconnait Coypel, Coysevox,
Desportes, Rigaud, Largillière, Audran, son ami Vleughels
et son vieux maitre Gillot, l'admet it l'unanimité. Il n'en
manifestem aueune reconnaissanee ä Pauguste aréopage et
ne s'y rendra qu'une fois, fait ä peu près unique dans les
enntimes des peintres de l'époque. Aussi, bors de sa mort,
l'Académie lui rendra-t-elle son indifférence en enregistrant
pureinent et simplement son décès, abra que tout autre, plus
respectueux, ein en droit it des discours et it. une représen-
minn officielle it son enterrement.
Watteau ne s'éternise pas chez Crozat. Il tient trop ä sa
liberté et ä son indépendance. Un temps chez Sirois, il n'y
tronve vraisemblablement pes la tranquillité qu'il cherche et
va habiter ailleurs, chez un sieur Lebrun, qui devait louer
des chambres, et il y reste assez longtemps. C'est lit, dans
ANTOINE WATTEAU 115

la paix, qu'il produit de nombreuses ceuvres parmi les


leures. A-t-il soudain manqué d'argent qu'il ait diì aller loger
chez Vleughels en 1719, comme nous l'apprend une lettre de
son ami flamand du 20 septembre de cette année-là ? Ce
qu'on sait, c'est qu'il avait acheté des actions de la banque
de Law, eette incarnation de la folie dépensière et de la
prodigalité aveugle de la Régence et qu'il le perdit comme
tout le monde lors du krack de 1720.
II rencontre alors Lord Payleur qui l'emmène en Angle-
terre, oü ii trouve toute une colonie d'artistes français. II
habitait chez un riehe médecin, Richard Mead, qui lui acheta
plusieurs toiles et lui procura plus de clients qu'il ne pouvait
en satisfaire, rnais le climat ne lui convint pas et le brouillard
de Londres produisit un tel effet sur sa santé fragile qu'il
dut rapidement revenir 'a Paris. II y assiste au mariage de
son ami de Jullienne, habite six mois chez Gersaint, le gendre
de Sirois, peint chez lui et pour lui la célèbre Enseigne, puis
va chercher un refuge solitaire on ne sait ou et peint
dans la tranquillité, eette espèce de portrait de son isolement,
au milieu du monde léger de l'époque, qu'est le grand Gilles.
Ses biographes ne paraissent pas attacher grande impor-
tanee à ses moyens d'existence abra que tout porte à eroire,
que tout prouve qu'ils n'ont jamais cessé d'étre précaires,
ce qui n'a rien de très étonnant, puisque, aux dires de Haillet
du Couronne, à l'exception de de Troy, de Lemoine et quel-
ques portraitistes, tous les autres peintres vivaient dans la .
pauvreté. Son changement constant de domicile est, parfois,
interprété comme une preuve de sa nervosité, une manifesta-
tion d'instabilité psychique abra qu'il serait si simple de
penser qu'il habitait chez un marchand ou un ami unique-
ment lorsqu'il manquait d'argent et s'empressait d'aller
ailleurs des qu'il en avait. Le mallieur est qu'il n'en eut
jamais assez pour eonserver longtemps un logement indépen-
dant et fut presque toujours ä la merei de l'un ou de l'autre.
On peut comprendre le désespoir, peut-étre sileneieux puis-
qu'il était taciturne, où cette Situation devait le plonger et
qu'elle permettait aux marchands de lui imposer leurs exi-
genees. Le dialogue entre eux et l'artiste n'est pas difficile
imaginer !
Le voilit obligé, par l'entremise d'un abbé Haranger,
d'accepter un logement è Nogent-sur-Marne, diez Philippe
le Fèvre, anejen intendant des Menus plaisirs du Roi, titre
suggestif ì souhait. II est malade, è bout de forees. Des amis
viennent le voir, dont son ancienne servante, eelle qui l'ins-
REN AUD DE JOUVENEL
116

pira des années durant, dont on retrouve les traits dans cent
dessins. Elle s'était mariée pendant son sejour à Londres,
mais pousse le dévouement amical jusqu'à venir s'installer
au village avec son man i pour le soigner. Watteau peint
Pour complaire au curé, l'abbé Carreau.
il serait malseant d'en
aimablement un Christ en croix, mais
deduire qu'il fut croyant. C'est un tableau de complaisance,
tout comme la Sainte famille (de tradition), peu religieux
avec sa vierge des plus laiques et son samt Josephpenibles.
formel,
est une toile de commande. Les derniers jours sont
Il est tombe au point de devoir vendre « ses effets pour avoir
de l'argent »°. L'influence de l'abbé Carreau se fait sentir et,
à sa regnete, il lui fait brüler des dessins juges trop libres.
Admirable abbe qui nous prive ainsi de précieux Watteau!
Un critique mal intentionné mais peut-etre clairvoyant
insinue que, voyant mourir Watteau, Gersaint n'oublia pas
ses interets, fit venir le jeune Pater, Pancien élève, puis
reconcilia intentionnellem ent les deux hommes, faisant finir
au jeune les toiles inachevées du maitre sur les indications
de celui-ci et vendant, peut-étre, pendant des années des
Watteau à demi-faux. Il n'y a là rien d'impossible. Le
18 juillet 1721, le peintre meurt à peu près dans la misère.
Son ami de Jullienne acheta toutes ses dernières toiles
et il eut également en mama quatre mille de sesildessins.
C'était un homme immensément riehe. A sa mort, possède
une collection de 1.700 pièces, dont 84 tableaux des écoles
italiennes et espagnoles, 123 des écoles flamandes, 113 de
l'école française, 700 dessins et quelque 250 eaux-fortes de
Rembrandt (ou de son école) ! Il n'y a sans doute pas de
collection contemporain e particulière qui lui soit compa-
rable. Qu'il ait tiré profit de Watteau, ce qui est dans la
bonne logique, ou non, le fait est qu'il consacra quatre cent
mille livres à faire reproduire rceuvre gravé de son ami en
quatre volumes in-folio. C'est un des ouvrages les plus impor-
tants consacrés à un seul artiste qui aient jamais été édités.
fit appel était
L'un des graveurs auxquels de Jullienne
un tout jeune homme du nom de François Boucher.

Watteau n'était pas communicatif. Il n'a pas laissé de


corre.pondance, ni de mémoires contrairement aux usages du

9. Héléne Adhérnar.
ANTOINE W ATTEAU 117

temps et les contemporains qui écrivent sur lui ne font pas


état de confidenees ì proprement parler, comme s'il avait
conservé quelque réserve à leur égard méme.
Il a, pourtant, laissé quelques autoportraits. L'un est assez
académique. ll s'y montre assez riehement vétu, devant une
toile et regardant vers nous sous sa longue perruque. Une
autre fois, on le voit riant aux éclats, le regard vif, la bouche
largement ouverte, moqueur, très garnin de Paris, image de
lui à laquelle ses amis ne nous ont guère habitué ! Un autre,
toutefois, semble plus véridique ou, en tont cas, moins
apprité. Les eheveux sont courts, le front haut, un peu
bombé, le nez mince est un peu pincé, l'areade sourcilière
haute et l'ceil songeur, voire méfiant, la bouche à la foja
boudeuse et serrée comme par une moue de déception. L'ovale
est assez doux et cela semble bien le portrait réel de cet
itre souffreteux et réservé... dont le Gilles parait décidément
une transposition.
De plus, la contemplation de l'ceuvre permet de dire, en
toute certitude, que, parmi les traits de son caractère, se
trouv ent la délicatesse, la sensibilité. Ses nus féminins sont
tendres et c'est "à. peine si, de rares fois, une carnation plus
avivée, plus rubenesque, une forme comme plus chaude sug-
gère un accès plus charnel.
Nos n'avons pas eneore parlé des amours du peintre.
Certains biographes et historiens de l'art les passent sous
silenee estimant, sans doute, que ce peintre de la femme n'en
a pas connu. D'aueuns l'avancent presque, se mettant en
contradiction avec l'art mèMe de Watteau et avec quelques
contemporains. M. d'Argenville dit expressément : « Sa ser-
vonte, qui était belle, lui posait le modele.» Au vrai, elle
figure dans ses dessins et ses toiles pendant quelque dix ans
au moins et dix ans d'amour platonique, c'est long ! Caylus
précise que le départ de la belle servante le peina.
« Ii ne
faisait qu'errer de différents c6tés.» Et comment peindre
une chair inconnue aussi amoureusement, aussi précisément
et avec ce réalisme que l'on voit dans les dessins et certaines
peintures ? Voyez la Toilette, l'Antiope, l'Amour désarmé,
la Diene au bain, flamande en diable. Au sujet de eette der-
nière, des commentateurs erient au acaudale paree
que la
femme est grasse et potelée et que c'est une paysanne nom-
mée Diane pour la circonstance. Au vrai, c'en est
une incon-
testablement. Mantz avait remarqué que « la divinité ne se
révèle guere que par le carquois ridicule — un vrai carquois
de dzeeitre — qu'elle a déposé aupres d'elle sur le gazort »,
118

mais ce dernier n'existe méme pas dans le dessin originel


(Albertina), celui d'une simple baigneuse bien en chair et
naturelle, très Renoir au surplus ! Mais une baigneuse, ea
n'existait pas au XVIII, siècle, ce devait étre une Diane !
On dirait qu'il n'est d'esthétique féminine autorisée que celle,
idéalisée, venue d'une certaine Grèce et d'une eertaine Rome.
Le drüle est que, déjà, Giorgione — et d'autres — avait
introduit ce nu féminin bien en chair dans la peinture, mais
les contemporains ne veulent pas retenir la leeon et, à chaque
fois, recommencent le plaidoyer en faveur de l'idéalisation
académique.
Ceci dit, pourquoi Watteau eüt-il résisté i) la beauté de
cette servante et comment un homme normal y serait-il par-
venu ? Cela ne tient pas debout ! Nous n'irons pas jusqu'à
suivre un biographe, qui inventant un extraordinaire roman,
imagine que Watteau aurait eu un atelier caché oü il aurait
peint, en dehors de ce que nous connaissons, des toiles
disparues inspirées par « la belle servante », mais, nous fiant
aux seuls dessins, il nous faut reconnaitre qu'un grand nombre
de planches représentent le méme visage féminin : un bel
ovale assez rempli se terminant par un petit menton net,
assez volontaire, avec un phi qui n'est pas encore un double
menton, un nez- long et droit, un peu relevé du bout, une
arcade sourcilière assez haute, une bouche bien dessinée et
une sorte d'aimable docilité. Taut coincide, y compris que
la plupart des figures nues de notre connaissance datent du
temps de cette femme qui a figuré un peu partout.
Renaud de JOUVENEL.
(A suivre.)
ACTUALITES

CHRONIQUE DES IDEES

DANGER : CARREFOUR

0., R., ; Je vais vous poser un problème


je connais un commercant, un homme sympathique,
bon vivant, cultivé. JI distribue des Vaillant dan3
aa boutique, et des tracts communistes. Comment
faire pour Nmpecher de distribuer des Vaillant ?
0., IC, Y : Lui briser sa vitrine.
Le Président : Non, ce n'est pas une bonne
méthode; elle serait inellicace. Le probleme posé
est délicat. On n'est pas encore en mesure de le
résoudre. Dans un an ou deux...

0., R., X. et 0., R., Y ..... sont des officiers de réserve. X... est, sans
doute, représentant de cornmerce. II, sont venus au Carrefour 59 des
Officiers de Réserve organisé par PU.N.O.R.', dans les locaux de
l'O.T.A.N., au Palais de Chaillot, les 25, 26 et 27 septemhre 1959.
Dix carrefours régionaux pendant le printemps et l'été ont pré•
paré le rassemblement de Chaillot. L'opération « Carrefour a bénéficie
du soutien matériel et officiel de l'autorité militaire qui envoie aux
participants des convocations sous les drapeaux 2. Sept cents jeunes
offieiers étaient présents.
Le grand thème traité ä ces carrefours : la lutte con g re la
subversion communiste. Les orateurs se fondent sur trois données
théoriques

1. Union Nationale des Officiera de Réserve. Fonclée en 1921. Le


6 février 1934 bisse ses adhérente participer ä l'émeute fariciste. Ce qui
provoqua le ressaieissement des cadres de réeerve républicains qui fondèrent
la Fédération des Officiere de Réserve Républicains.
2. Donnant droit au voyage aller-retour et ä la perception
de 3 jours
de solde. Référence : D.M. 6.402. EMA/3/R. P.M. du 5 aoät 1959.
S.M.
120

de la
1. L'ordonnance du 7 janvier 1959 portant réorganisation
en perma-
Défense qui a pour objet essentiel de préparer la nation,
nence, à la e guerre subversive idéologique ».
2. La doctrine des spécialistes de l'action psychologique
Den»
3. Une certaine coneeption de la Patrie et de l'histoire.
idées maitresses appuient cette conception : la patrie francaise renait;
appartient au corps des officiers de réserve d'assurer rette renais-
sance Aujourd'hui toutes les aventures sont permises ä la France,
paree que la France est redevenue un payo jeune.
4 assignée
Tout ce qui va ä l'encontre de la e grande politique
aus officiers de réserve, est communiste ou sert les communistes4.
La première activité demandée aux officiers de réserve est alors
de propager o la vérité », a gaguee les esprits et les cceurs par les
voies humaines de la persuasion » 4 . Des Centres d'Informations mili-
taires pourvus des techniques les plus modernes de l'image et du son,
seront confiés aux O.R., sous la direction, souple, sernble-t-il, des
spécialistes du 5. Bureau (Arme psyehologique).
La deuxième activité serait une a présence dynamique sur le
chantier, ä l'usine, dans la cité et ses organisations municipales ».
Formulation vague ou pudique ? Qu'on en juge d'après les notes d'un
offieier de réserve participant 1 la commission A 2.

Le Président , . — Nous devons kre présents partout oit nous


pouvous combattre l'action subversive. Par exemple : les associations
des parents de lycée. Evidemment, les syndicats. Mais la C.G.T. pose
un problème complexe. Seule la C.G.T. est en mesure de donner les
renseignements dont les gens ont besoin. Elle est forte techniquement.
LI est la difficulté. On ne peut pas dire au» gens : o Adhérez ä la
C.G.T. a. Jis seraient vite noyautés. Et pourtant, notre devoir est de
pénétrer toutes les structures. L'essentiel, voyez-vous, c'est de savoir
subversive. 11
ce qui se passe, Otee capable de déceler une menée
un chef de cabinet si on a
faut abro aussiht, alerter le préfet ou
des renseignements intéressants. Notre devoir : informer. Nous ne
sommes pas au» postes de eommande, mais nous pouvons aider ceux qni
dirigent en lene faisant connaitre ce qui se passe dans les aciéries, dans
les mines.
fin participant. — Si j'ai un dient qui est chef de cellule com-
muniste ?
3. Voir la Nouvelle Critique, février 1959, n. 103 Analyse de l'action
psychologique, par J.F. Le Ny, C. Flament et H. Wallon.
4. Le Carrefour distingue e les querelles de partie ou de cisne, ce
qu'on appelle la petite politique (...) et (...) la grande politique, celle
qui au sens le plus élevé ronceros lee intéräts de la Cité a. (rapport
iaune).
5. Eln exemple : c L'Egliee mäme eet frappée de subversion par intoxi-
cation interne du feit de l'engagement de certains de ses cierra dass dee
missions temporelles qui, par l'option nécessaire ou ingurtahle quelle»
comportent, prennent le pas sur la mission epirituelle ). (Rapport vert.)
6. Général Fayard, Inepecteur général des Réserves, done son diecoure
au Carrefour 69.
7. Officier de réserve de la marine. Professeur ä la Faculté des
Lettree de Caen.
ACTUA LITES 121

Le Présiclent. — Vous devez vous informer sur le gars, le faire


peder, mais attention ä ne pas vous laisser intoxiquer. Je veux dire
intoxiquer par un faux renseignement. Le type peut vous dire que
Duelos est ä plat abra qu'il est en bonne santé. Ii faut étre prudent.

(lci s'insäre la discussion sur le cas » du bon commereant qui


diffuse Vaillant, dont nous avons (Mimé un extrait en exergue.)

Le Président. — Je reprenda la liste des organisations où nous


devons itre présents
— Les organisations politiqueo. Les conseils municipaux jouent
un röle important. A tous les échelons nous devons pousser les candi-
data les plus nationaux. Un poste d'élu, ea compte. Si vous avez un
renseignement ä communiquer au préfet ou une intervention ä deman-
der, on vous écoutera mieux si vous étes un élu, méme local, ou si vom
étes appuyé par un élu.
— Les associations de locataires : certaines sont tras noyautées.
— Les associations sportives : pensez 1 l'influence sur la jeunesse.
— Les associations de vieillards. 11 ne faut pas rire, c'est très
important pour nous.
— Les associations universitaires oü la subversion est particu-
lièrement étendue.
— Les associatioas de contribuables.
— Les associations dans l'entreprise. Nous pouvons aider 1 Pinté-
ressement des travailleurs. Il est possible d'avoir des contacto avec
d'autres officiers de réserve. Mais ce n'est pas au litre d'O.R. que
nous prendrons position, mais en tant que citoyens franeais. Il est
indispensable de résoudre le problème social : la voiture et la
télévision, croyez-moi, c'est tres important. Choque foja qu'on donne
une 4 CV, il y a un communiste en moins. Nous devons gagner la
bataille de la télévision.
Un participant. — Je ne suis pas d'accord. Vous reprenez les
armes matérialistes. Moi, j'ai 15 ans de scoutisme, et je préfère emme-
tler des gareons dans les bojo, sous la tente. Je les meto devaat
une fleur, un animal, et je leur faja découvrir le ce:té spirituel des
choses. Je leur fais découvrir Dieu. Je les gagne sana machine 1 laven

(S'ensuit une assez longue controverse. On tombe d'accord pour


léliciter l'O.R. scout... mais pour reconnaitre que tous les O.R. ne
peuvent pas l'imiter et surtout que toutes les victimes de la subver-
sion ne sant pos en iige d'are scout.)

Un participant. — Voilä comment je coneois mon action. Je ne


faja pas de politique, je n'appartiens ä aucune étiquette, méme celle
d'O.R., je suis l'homme tranq-uille. Je vais chez les gens, j'observe,
j'avance des arguments sana en avoir l'air. 11 faut étre le type bien
parmi ses voisins, ses collègues.
Le président. — C'est une bonne méthode. Mais n'oubliez pas,
pour notre action, l'importance de la vie politique, les élections. Il est
122 S. M.

utile de pouvoir représenter une fraction de citoyens. Evidemment,


c'est affaire de tempérament.
n participant. — Ce qu'on nous demande est assez complexe.
Pourquoi ne nous donne-t .on pas des directives précises, un règlement
pour notre action ?
Le président. — C'est à nous de l'élaborer dann notre propre
domaine. Nous sommes l'armée. Quant aux réponses aux problèmes
généraux, la Revue de la Dé ense Nationale suffit.
Un participant. — Dans le cas où nous avons repéré des agents
subversifs, faut-il les dénoncer, faire un fichier ?
Le president. — Non, ce n'est pas le plus efficace. II faut itre
présent, s'informer et prévenir l'autorité dès que le besoin s'en fait
sentir. Je résume : 1° avoir une liaison locale; 2° s'informer; 3° fournir
les renseignements.
L'ancienne géométrie armée-civil n'existe plus. Le diabolisme de la
guerre subversive veut que l'O.R. soit toujours mobilisé. La subversion
est dans l'Université et mime dans l'Eglise. Un professeur me disait
tout à l'heure : « A Condorcet, nous avons reçu quatre agrégés de la
ruc d'Ulm, tous les quatre communistes. a Le problème des intellectuels
communistes n'est pas simple.
Un participant. — lis doivent prendre des coups de pied dans le
derrière.
Le président. — Ah ! c'est tellement varié 1 Non, je erais que
certains ne sont pas récupérables. lis ont l'esprit vicié par certains
cÖtés. Ainsi Joliot que j'ai bien connu...

Arrive le professeur du Lycée Condorcet, officier de réserve


de la marine, au que! le président avait ¡Mt allusion. II prend aussität
la parole
rappartiens à un milieu professionnel déplorable, laTe, anti-
militariste. 11 est mutile de clamer sa qualité d'O.R. 1 Mais que faire
vis-à-vis des syndicats d'enseignants ? Jusq-u'ici, j'ai toujours refusé
d'adhérer, je n'ai pas voulu accepter des responsabilités qui m'ont pour-
tant été proposées. Mais maintenant ? Ne vaudrait-il pas mieux que je
participe, méme en me salissant un peu les manchettes au début ?
Mais le moment venu, je serais plus titile q-u'en restant en dehors
du mouvement. Je pourrais exercer une influence à l'intérieur. Mais
j'aurais à accepter des décisions contre ma conscience ? C'est difficile.
Comment faire ? Au fond, je repose le problème des prétres-ouvriers.
Un participant. — Mais que fera-t-il au syndicat ?
Un participant. — Il aura des arcilles.
Le président. — Oui, et il pourra faire adopter des mesures suscep-
tibles de gèner la subversion, par exemple le vote ä bulletins secrets.
Mais je reconnais que le problème est tres difficile à résoudre. En
aucune façon on ne peut le régler sann demander conseil, sans Atre
en relation avec des personnes autorisées. Au départ, il y a la liaison
avec l'organisation 8, etc.

8. C'est.ä.dire l'U.N.O.R.
ACTUALITES 123

Ainsi, les propos tenus ä la commission A. 2 ne laissent aueun


doute : la présence dynamique o de l'officier de réserve releve de
l'espionnage caractérisé. 120.R. deviendrait le mouchard du Mgime.
ayant ä charge d'organiser le réseau.

La lettre que le ministre Guillaumat a adsessee au président de


l'U.N.O.R. à la suite du Carrefour ne saurait abro rassurer. Le
ministre ne met nullement en cause la doctrine et la tactique du
mouvement Carrefour Fei vu avec satisfaction que ceux-ci (les
O.R. de Carrefour 59) avaient pris conscience de la place qu'il leur
appartenait de tenir dans la nation.o II regrette toutefois o et seule-
ment o que ces mimes offieiers se soient cru autorisés à pro pos de
l'Algérie ä voter une motion dont le caractère politique ne vous aura
pes échappé... » Ce n'est pas la politisation en taut que teile qui se
trouve dénoncée par le ministre, mais une politisation qui ne corres-
pond pas à l'expression publique de la politique définie par le gom
vernement. Le président de l'U.N.O.R. peut done répondre ä Guillan.
mat avec une belle assurance : a S'ils se laissent parfois entrainer
au-delit de ce que leur impose la discipline d'officiers de réserve
convoqués par Pautorité militaire, ils ont montré, dans de multiples
carrefours régionaux, une ardeur à chercher des solutions concrètes
qui ne peuvent itre que bénéfiques pour le moral de la nation. o Done,
pour l'essentiel, mission accomplie.
La lettre à l'U.N.O.R. tient compte de l'opposition des démaerates
la mise au pes de la nation par Parmée, mais aussi — et nous
serions tentés d'écrire surtout — elle vise it entretenir les illusions,
ä retenir la confiance ébranlée.
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.
D'un grand discernement so grande dine est pourvue,
Sur les choses toujours jene une droite vue,
Che« elle jamais rien ne surprend trop d'accès
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
Ce n'est pas d'André Malraux, mais de Molière : Le Tartuffe,
Acte V, scène 6.
e ...La meilleure manière d'assurer le développement de notre
action, en respectant les fondements sur lesquels elle repose, consiste
ä se garder des excès qui conduisent ä Panarchie ou au totalitarisme. a
(Instruction de Guillaumat 0.)
La France d'aujourd'hui, sous des aspecto qui se íroudraient a bon
enfant » et séduisants, porte en elle, dans ses institutions, le totali-
tarisme le plus pernicieux aussi vrai que le plus beau fruit peut
enfermer un ver qui le détruit.
Si Guillaumat met en garde contre les excès, il n'en supprime
nullement la cause : l'ordonnance du 7 janvier sur la Défense en
surface. II donne des textes gouvemementaux une interprétation rassu-

9. Du 28 juillet 1959, mais publiée au lendemain du Carrefour 59.


124 S. M.

rente, en mineur. Dans le méme temps on les Carrefours n en donnenr


une version forte, caricaturale, méme si ron veut bien remarquer
qu'une caricature pela étre plus fidele et révélatrice qu'un portrait
académique.
Carrefours ? Attention, intellectuels... Danger !
S. M.

PROGRES OU MYSTIFICATION ?
(A propos d'un discou. du Procureur Aydalot)

La Premiere Chambre de la Cour d'Appel de Paris, si ses man


ont des oreilles, se souviendra sano doute longtemps de l'audienee
solennelle de rentrée du 16 septembre 1959, on devant ministre, magia.
trat». avocats et journalistes rassembles, le Procureur Général Aydalot,
prommeant le discours d'usage, se refusa faire revivre les faste» et
les tourments d'un siècle depuis longtemps acheve o, decida de a laisser
Michel de L'Hospital, d'Aguesseau et les présidents ä mortier dormir
dans leur linceul de pourpre jusqu'ä la fin des temps a, pour s fixer
quelques instants un regard Incide et sans faiblesse s sur le magistrat de
1959. Le Proeureur General evoque la grande voix coulée camine dans
le bronxe, qui, ä Carmaux, appelait les mineurs ä prendre conscience
de leurs droits en face d'un patronat de combat, tandis qu'i Par »
eurès était dénoncé comme un agent de l'Aflemagne et promis au pis-
tolet de Villain a. Il invita les magistrats ä s'adapter au rythme de lene
temps sous la menaee qu'il en soit appelé ä la génération montante.
Ces audaces, jMntes ä l'exaltation des grandes conquites sociales
de 1936 et de 1945 qui ont apporté au monde ouvrier un peu de cette
justice pone laquelle ii avait si longtemps et si durement lutté o,
eation d'un sieele a éclairé jamais par la grande lueur d'Hiroshima a,
l'exhortation faite aun magistrats de a se débarrasser des préjugés, des
idees reeues et jamais révisées, de lieux communs, d'ambitions cia.
gérées, d'exaspérantes prétentions dont ils ont jusqu'id trop communé-
ment enveloppé leur profession o, la dénonciation d'une a conception
louis-philipparde de l'autorité o, le proces d'une a Belle Epoque D qui ne
a l'étalt pas pour tons», la mise en valeur de la satisfaction qu'un juge
doit éprouver ä savoir que sa décision a est attendue par des milliers
de justiciables qui verront ainsi leurs droits reconnus ou leur sort
modifie o, prenaient sans doute plus de vahear et de signification au
souvenir d'un Procureur de la République qui, dano le méme lieu, en
1952, apposait sa signature au has des artes initiaux du a Complot des
pigeons a. Ce discours et les documents d'arrestation de Jacques Duelos
étaient, les uns et les entres, signés Procureur Aydalot...
Loin que ce rapprochement iniposät de rechercher sei les éliments
d'un proces d'intention, on ne peilt pas nier combien la demarche d'un
de nos plus haut» magistrats, au moment où lui est donnée une occasion
ACTUALITES 125

des plus solennelles de s'exprimer, est lourde de eineeres et profondes


interrogations. Le drame fundamental de la bourgeoisie liberale (it Fecole
de laquelle la magistrature franesise, dans sa masse, a puise ses criteres)
se retrouve taut entier, dans cene hantise de ce qui change et de sa
propre aptitude ä en demeurer partie prenante.
Faut-il dire cependant que ce discours ä la lecture, après l'audition,
nous laisse quelque peu perplexe ?
Ce discours de rentrée était le premier qui fut prononcé en cette
maison depuis que le nouveau pouvoir politique y imposa au conca
de l'année judiciaire écoulée, ce nouveau que Fon appelle « la réforme
judiciaire ». N'aurait.il pu, tout aussi bien, et tout aussi révolution-
nairement », prendre ä sa charge l'expression, en présence du ministre de
la justice et des chefs des principaux corps constitués et organismes
un institutions judiciaires, de Phostilité tres reelle et très profonde de
la grande masse de ceux... dont il choisit au contraire, ä ce moment
précis, de fustiger le conservatisme ?
Car, après taut, rette reforme judiciaire, que le Bitonnier R.-W.
Thorp caracterisait dans des circonstances analogues, comme dictée par
la Ratean d'Etat et attentatoire aux libertes individuelles et aus garanties
judiciaires, le pouvoir politique ne craint pas de la présenter comme
révolutionnaire, ramme une victoire des forces du progres et du moder-
nisme sur le conservatisme poussieretus des hommes de la profession...
Certes, lorsque le Procureur General regrette l'archaisme des institu-
tions judiciaires, le manque de liens entre les jagen et ce peuple au nom
duquel ils ont fonction de juger, qui pourrait mesurer ses applaudis-
sements ?
Mais lorsqu'il propase au magistrat de se lancer llana la cité, non
pas pour y acquerir les connaissances complémentaires qui lui per-
mettront d'appliquer la loi en meilleure connaissance de cause, mais
pour étre « l'arbitre de la cité », les « juges de la paix sociale »;
lorsqu'il propose cet arbitrage par Opposition au a regne de la loi »;
lorsqu'il regrette que la loi entre trop duna les détails (au lieu de se
bornee l'affirmation d'un principe général dans le .dre duquel le
magistrat serait à l'aise pour élaborer sa propre legelite); lorsqu'il
appelle le magistrat ä solliciter le róle de médiateur dans les conflits
sociaux; à « connaitre micos les hommes et les choses, ä s'impregner
des techniques nouvelles pour rajeunir leur propre technique o (souligné
par nous); lorsqu'il se félicite de ce que la récente reforme judiciaire
Oil a accru leur compitence et assure la spécialisation necessaire »;
lorsqu'il les appelle ä effectuer « la inise ä jour indispensable de leur
culture administrative, politique, sociologique a (souligné par nous) nous
sommes trop sensibilisés à certaines formules gouvernementales pour
ne pes dresser l'oreille avec quelque inquiétude d'en voir ainsi alimentée
la mystification. Le fait est que ce discours na point déplu au pouvoir...
L'humanisation de la justice n'est pes, pour les juristes, une préoe-
cupation nouvelle, et ce ne sant pas les moins progressistes, ou les
mocas bien intentionnés, qui depuis quelques décades, s'évertuent ä
dégager le jage de la gangue formaliste en laquelle il est entravé. Mais
il ne date point d'hier non plus que, libére de la loi, le juge ne vaut
SOLANGE LEVRAULT
126

que par ses qualités propres, iii sant avant tout subjectives, et fades
en grande partie de ce qu'ont fait de sa conscience l'enseignement
familial, l'enseignement universitaire, rinformation juridique et politique,
en une mot les données de son milieu, de sa classe par rapportlaaux-
quelles se situe son échelle des valeurs. Assouplissez le cadre de Ion,
vous mettez
augmentez le pouvoir d'appréciation personnelle du juge, et
qua
le justiciable è la merci des vertus du juge, bien mieux : quelle
mit la sincérité de ses conceptions.
Ainsi le souci progressiste d'humaniser la justice peut-il aisément
passer, ftit-ce involontairement, au service de la liquidation de la léga-
sufí it au
lité; servir de laissez-passer démocratique à l'arbitraire... 11
la
gouveruement de s'assurer de la conception du juge. Teile est bien
direction prim voici un an, par le gouvernement, en promouvant une
réforme judiciaire dont la suppression ou l'assouplissement de certainea
du juge,
règles formalistes, au profit de l'augmentation des pouvoirs
ne sollt pas le moindre aspect; en créant, abra que déjà la nouvelle
Constitution replaee les juges sous l'autorité disciplinaire effective du
gouvernement et du chef de l'Etat, un a Centre d'Etudes Judiciaires »
qui aura de:sormais le monopole de la formation des futurs magistrats.
Certes, la note apportée par la formule a magistrats-ouvriers
(reprise incontestablement de celle des a prètres-ouvriers ») devrait
nous rassurer, si nous nous référons à la démonstration fait par l'expé-
rience des prétres-ouvriers qu'i) son eontact la classe ouvrière n'est jamais
perdante. Mais est-ce bien de cela qu'il peut sérieusement s'agir, ne
serait-ce que dans le cadre du régime on nous vivons ?
Est-ce bien cela qu'avait en vue le Procureur Général, lorsque,
par-dessus la tete des anciens, dont le conservatisme risquerait de ne pas
le comprendre, ii s'adressait (et en quels termes !) aux jeunes, à ceux
précisément que le régime promet au Centre National d'Etudes Judi-
ciaires, chargé de leur donner rette formation administrative, politique,
sociologique, et cette spécialisation dont l'auteur du discours regrette
que leurs ainés soient à ce point dépourvusl.

1. Voici, pour en juger, la péroraison : c Et d'ailleurs, si parmi


vous certains ne m'avaient pas entendu, je m'en consolerais aisément,
rar, au-delä de vos fauteuils, de vos robes rouges, de vos hermines, c'est
d'autres aussi que je m'adressais, et ceux-lä, je suis ein: que je
rencontrerai leur adhésion et leur enthousiasme. Lee voyez-vous ? Ecoutez.
Entendez-vous dans le leintein rette musique qui grossit ä cheque seconde
Enteudez-vous la fanfare des trompettes et des tubas ? C'est le cortége
triomphant de la jeunesse. lis sant lä maintenant devant nous, garcone
et jeunes femmes, regardant curieusement ces places qu'ils occuperont
dernain. Tout sera sauvé de la vieille masses, puisque nous somrnes lä
et qu'lls eint arrivée. Taut sera sauvé de la vieille maison, car summ
maison ne erst jemals écroulée tant que des bouches sont venues souffler
sur les braises. Oui, par nous, pour cus, et par cus en souvenir de ce
que nous avene feit, uni, taut sera sauve de la vieille maison...
Et puisqu'il vous a réunis intemporellement, magistrats de la Cour
et jeunes magistrats de nutre ressort, dans ce haut heu ob les äges, et
les générations se rencontrent, ä tous votre Procureur général répéte ce
que le chef de l'Etat disait au mois de juillet dernier aus lauréats du
concours général : a Célébrons aujourd'hui le passé dans sa coutume et
l'avenir dane son espérance. »
ACTUALITES 127

Nous avons dit que la mystification gouvernementale concernant


Fanden et le nouveau, l'humanisation de la justice et les
rapports
entre la loi et les pouvoirs du juge, la spécialisation et
l'autorité, n'est
pas seulement dangereuse par ses conséquences effectives dans la pra-
tique judiciaire, mais aussi (et peut-étre surtout) par les illusions pro-
gressistes dont elle peut entourer une entreprise profondément régressive.
Nous avons dit également qu'elle implique de la part du gouverne-
ment une attitude au moins inamicale, toujours méfiante, et souvent
cavalière it l'égard de ceux dont la formation légaliste risque de giner
ses entreprises.
Cette attitude n'est pas la moindre cause d'une mauvaise humeen
qui ein mérité d'étre saluée plutót que fustigée dans un discours dont
ii scrait dommage que le non-conformisme ne servit en définitive,
au bénéfice de sa puissance séductrice et de
ce qu'il contient de vrai
et de généreux, qu'it alimenter la mystification.

Solange LEVRALTLT.

DE LA DEMOCRATIE

o La Démocratie est la vraie nature, la


réalité, la
perleetim de la société comme la raison est celle
de l'individu. La Dénzocratie est la raison
de
l'Etat.»
(Spinoza, cité par L'Express, 1-10-1959.)

Les attaq-ues contre le principe de la démocratie ne sont pas nou.


Teiles. Nietzsche, Barrès, Maurois, Bernanos ont dès longtemps
la charge. Saus parier des hallalis fascistes sonseé
ni des dissertations du
colonel de Gaulle.
Mais aujourd'hui ces attaques rendent un son
nouveau. Elles dénon-
cent dans la démocratie la résistance archaique d'un système
immobile
au sein d'un monde oit la technique commande l'évolution
rapide de tous
les secteurs.
Y a-t-il done, comme le demande Esprit
daus son enquète de sep-
tembre, o incompatibilité entre la démocratie et
les problèmes que pose
le gouvemement d'un Etat moderne a ?

II ne faut certes pas confondre question de


principe et crise française.
Comme le notent André Barjonet, Edouard Depreux, ou le dirigeant rural
Marcel Faure, c'est l'absence et non pas l'excès de
démocratie qui a
128 PIERRE JUQUIN

entramé la faillite de la République — tant par la violation des régles


démocratiq-ues que par le poids de la centralisation, ce carean historique.
Il reste qu'au plan des principes, des hommes qui ne se disent
pas tous de droite, mettent en question la possibilité de la démocratie
sous son double aspect : les libertés, le pouvoir du peuple.
Aucun des correspondants d'Esprit n'affirme que le développement
de l'Etat moderne exclut l'exercice des libertés fondamentales.
Mais quelle inquiétante réserve dans une phrase comme celle-ei,
de Léon Hamon : o II est sans deute possible de sauvegarder (les
libertés), sous réserve des redoutables servitudes q-u'entrainent la com-
mercialisation des moyens d'expression classiques... ou l'évolution tech-
nique des nouveaux modes d'expression. o (Page 167.) Dans le
concert des réponses, eette restriction n'est heureusement qu'une disso-
nance. La plupart des correspondants insistent sur la nécessité de
garantir la liberté d'information. o Aucune démocratie, écrit Pierre
Mendés-France, n'est possible dans le mensonge... En ce domaine tout
l'édifice de la liberté est ä construire, dans les institutions, les strue,
tures et les nueurs. o (Page 189.)
La démocratie est une conception du pouvoir. J.-W. Lapierre, chef
de travaux ä la Faculté des Lettres d'Aix-en-Provence, n'esquive pas
les difficultés de la participation populaire ä la direction de la nation.
Mais difficile est-il synonyme d'impossible ?
Aucun des auteurs ne pense que le parlementarisme soit la acule
forme de démocratie politique. Mais plusieurs démontrent qu'il peut faire
participer les masses ä la gestion de l'Etat. A une condition : c'est
le respect scrupuleux de la parole donnée et des engagements pris, la
liaison intime et profonde entre le peuple et ses élus, comme entre
ses élus et le gouvemement. o (Daniel Mayer, page 189.) Edouard
Depreux, les dirigeants cégétistes considérent aussi le respect des enga-
gements pris devant le suffrage universel (complété par la subordina-
tion de l'exécutif au législatif) comme un fondement de la démocratie.

Plusieurs des hommes qui affirment dans Esprit kur attachement


ä la démocratie ont, le 14 octobre, 8 la Mutualité, posé leur candidature
ä la succession du régime. Leurs professions de foi démocratiques ouvrent
les portes de l'espoir.
Et pourtant... Pourtaut, dans la majorité des réponses publiées,
un probléme n'est pas abordé. L'application du principe démocratiq-ue
nécessite, en effet, que l'on reconnaisse 8 tous les travailleurs leur place
dans la sie politique, que l'on garantisse ä la classe ouvrière le
qui Ini revient dans le fonctionnement des institutions représentatives et
dass le gouvernement. C'est une lapalissade, bien ein ., sur le plan
de la IUerie. Mais dans la réalité politiq-ue d'aujourd'hui, cela reste
le probléme fondamental. Alors, pourquoi n'en point paner ?
11 est vrai que Jean-Marie Domenach, meneur de jeu » de
l'enquite, observe : e La plupart de nos correspondants insistent sur
la nécessité du regroupement de la gauehe; mais leurs réflexions 8 ce
ACTUALITES
129

sujet nous entraineront au-delà du sujet de rette enquéte. » J.-M. Dome-


nach a-t-il oublié, ä la page 194, rette question qu'il
a posée 1 la page
162 : o Quels sont les moyens d'un renouveau de la
démocratie fran-
çaise ? »
Il y a bien plus grave. Plusieurs auteurs — tels MM. Lapierre
ou Etienne Borne, ou encore Pierre 1VIendès-France dans
L'Express du
1°' octobre — postulent une distinction entre démocratie et objectifs
du Parti communiste. Quelle méconnaissance ! Quelle
contradiction entre
le principe du gouvernement par le peuple
et rette attitude a priori
qui élimine du gouvernement l'essentiel de la classe ouvrière !
Quelle
utopie, au moment oü, comme l'écrit encore Pierre Mendés-France,
!ei:
éléments les plus extrémistes » de la droite peuvent s'opposer, a
besoin par la violence », 1 une évolution démocratique ! L'éclat au
des
grenades lancées dans la Mutualité, contre les leaders du P.S.A., le crépi-
tement des balles de mitraillette tirées la nuit en
plein Paris contre
François Mitterand, font pasad r dans ces lignes, 1
l'instant de les recopier,
la résonance dramatique de l'urgence.

La démocratie, au XX» siècle, n'est pas seulement possible;


nécessaire à la constitution de l'Etat. elle est
Au siècle oü l'humanité entière devient la
grande commission
d'enquéte dont parlait Jaurès; oü le räle créateur des masses s'affirme
dans la politique internationale au point
que les rencontres entre
hommes d'Etat des deux mondes se muent en de colossales réunions
publiques et contradictoires; oä, sur un tiers du
globe, des millions
d'hommes discutent et déterminent efficacement les objectifs fonda-
mentaux de la politique et de l'économie nationales; au
par contre la direction technocratique du payo fait moment
viere aux Français
l'expérience de l'échec, la démocratie apparait de plus
la acule forme rationnelle de l'Etat. Ce fait est capital. IIplus comme
en
est impor.
tant que dans 'Esprit, l'Express, La Ne/,
des hommes responsables l'af-
firment.
C'est sur cet accord qu'il importe d'insister, plutät que sur les
concep.
tions qui nous divisent encore pour des perspectives plus lointaines.
Les convergences qui peuvent et doivent former la base d'un
gramme d'union de tous les antifascistes, on peut heureusement pro- les
relever dans ce texte de l'Express, oü Pierre Mendès-France, expliquant
son adhésion au P.S.A., s'obstine 1 distinguer démocratie
et buts du
Parti communiste et 1 voir dans ce parti un rival
au heu d'un allié.
Comme le remarque Laurent Salini dans France
Nouvelle du 8 octobre
a Ces sorteo de débat, le Front Populaire l'a montré,
par des polémiques que par le mouvement des masses,sel'activité,
tranchent moins
l'action
populaire, le vaste élan rénovateur qui doit entrainer toutes les forces
de la démocratie sans en laisser perdre une seule.»
Quelles sont les convergences ?
D'abord la volonté de paix en Algerie.
Le Comité directeur de la
S.F.I.O., malgré ses eontradictions et ses hésitations,
Edgar Faure, Gaston
130 PIERRE JUQUIN

Defferre, François Mitterand, les leaders du P.S.A., France Observateur,


l'équipe d'Esprit, le directeur du Monde, Les Temps Modernes (dont le
numéro de septembre contient le texte intégral du « cahier vert a des
disparitions en Algirie, établi par MM. Vergés et Zavian), remoignage
Chretien, Reforme, tous, avec lenes nuances ou leurs interprétations,
reflétent, par leur prise de position en faveur du cessez-le-feu, la majorité
des Français. Sur rette question, une ligue de partage se destine de plus
en plus nettement : fait essentiel, tous les partisans de la paix se
trouvent de ce cité de la ligue où sont aussi les communistes.
Il y a aussi, notamment chez les leaders du P.S.A. ce point
commun avec les communistes : la volonté de i.e.sondre les problimes
français par le moyen dune regéneration démocratique. Faut-il rappeler
que le mot d'ordre du XV. Congrès tenu par le Papi communiste en juin
était celui de l'« unité à tont prix pour la rénovation de la démocratie o?
Quand M. Mendès-France affirme sa volonté de lutter pour a l'épa-
nouissement méme de l'indépendance de l'homme, de la liberté de
Thomme s, quand il insiste sur la liberté réelle (et non pas théorique)
de la presse et de l'information ou sur le droit de grève réel (et non
pas théorique) des ouvriers, ses positions ne rejoignent-elles pas pour
l'essentiel, le principe proposé par le Congrès d'Ivry comme l'une des
bases de la démocratie : « Les libertés et les droits de l'homme sant
garantis par la loi... La presse et le cinéma sont soustraits à l'emprise
des oligarchies financières, la radio et la télévision soumises à un
contrile démocratique leur permettant d'assurer leur rille de culture et
d'information objective. a?
Quand Mendès-France constate que « la puissance économique, la
puissance de l'argent, toutes ces congrégations économiques issues du
libiralisme du XIX . Aide, ont fini par faire obstacle aux libertés
publiques elle-mimes o, quand ii félicite les vieux radicaux-socialistes
d'avoir affirmé « la nécessité de mettre dans les mains ou sous le contrille
de la collectivité les moyens déterminants de la vie économique, de ne
pas permettre que kur appropriation privée entrame leur utilisation
pour des fins purement mercantiles ou égoistes, ou encore parfois lene
non-utilisation a, quand ii réclame une « politique antitrusts a, ses Posi.
tions sont proches des principes d'Ivry : « La démocratie... devra lutter
pour isoler les trusts et les monopoles et pone mettre les institutions de
l'Etat à l'abri de leurs empiètements. Les nationalisations peuvent itre
un aspect de cette lutte démocratique.»
Mime accord de principe sur la démocratisation de l'enseignement,
le développement de la recherche fondamentale et de la technique,
le développement de la construction.
Accord aussi sur les moyens. A Ivry, Maurice Thorez a réaffirmé ce
principe du Pa pi communiste : « Pour remettre la France sur le
cbemin démocratique, pour conduire au succès la lutte difficile, ardue
contre un pouvoir personnel qui méprise la volonté du peuple et
qui est résolu à tout pour se maintenir, ii n'est aucun autre moyen
que la mobilisation et l'action des masses.s Pierre Mendés-France
déclare : « Pour renverser cette Bastille, que nous retrouvons sur notre
route chaque fois que nous voulons aller de l'avant, il va nous falloir,
ACTUALITES 131

dass ce moment difficile... susciter de toutes nos forces cette grande pulsa-
tion populaire, cet Clan du pays tout entier se dressant pour renverser
l'obstacle. »
Pour conclure... Mais qu'y a-t-il à conclure ? II n'existe aucune contra-
diction entre nos remarques et les critiques it Pierre Mendès-France que
l'on peut lire dans d'autres pages de cette revue. Tout simplement pour
nous, marxistes, ces réformes mendèsistes ne peuvent donner le socialisme.
Mais le Parti communiste, tenant compte de la situation du pays, propose
pour l'immédiat, l'établissement dune démocratie rénovée, non socialiste.
Et, dosis sa conception dialectique du mouvement et de l'interaction de
tous les phénomènes, il estime que la lutte pour la démocratie et pour
son progrès continu est partie intégrante de la lutte pour le socialisme
et le communisme.
Les convergences constatées peuvent et doivent itre alors le point
de déport de ce grand rassemblement, de cette « pulsation » des masses
qui fera finir, en France, l'ancien régime. Qu'on autorise ici une dernière
citation : Les régimes, nous savons ce que c'est : ce sollt des
choses qui passest, mais les peuples ne passent pas. »
C'est de Charles de Gaulle, à Dunkerque, le 26 septembre 1959.

Pierre JUQUIN.

Les lecteurs de la Nouvelle Critique se souviennent d'avoir lu,


dons le numéro spécial consacre à l'Espagne, un poème de Gabriel
Celaya, « L'Espagne en marche ».
Aujourd'hui, l'un des derniers livres de Celaya — le premier
traduit en froneeis — parait en édition bilingue.
Ce poème dune soixantaine de pages, oi:J se mélent les élé-
ments lyriques, narratifs, satiriques, nous fait partoger les senti-
ments et les angoisses collectifs et personnels et l'espoir aussi
de quatre hommes, quatre frères de combat aux tempéraments
différents, qui passent, cachés dons une cave taut près de la
frontière, une dernière nuit, avant de « s'arracher ä l'Espagne ».
Un livre courageux, un très beau poème riche de sensibilité.
On souscrit auprès de E Martorell, C.C.P. Paris 6002-79 ou
P. Guery, C.C.P. Marseille 1393-57, en spécifiont « Resistencias
del diamante » (« L'irréductible diamant »). L'exemplaire sur
papier couché : 600 fr. L'exemplaire numéroté, avec une gravure
originale de L. Pons : 2.000 fr.
CINEMA

L'AFFAIRE DES LIAISONS

Le film. — Un commentaire honnéte du film de V.V. (Vadim et


Vaillant) débordait le cadre d'une simple critique. Un minimum de
conscience exigeait une reprise de contad t avec le livre. II n'était pas
question de se satisfaire des traces, des réminiscences laissées par une
précédente lecture, abra surtout que le film est une véritable remise
en question des Liaisons, en réussissant la gageure d'étre ä la fois une
adaptation fidele et une ceuvre originale.
Sitit replongé dans Lacios, c'est fini. Les problèmes anient. Les
canons habituels de l'appréciation éclatent. Ii ne peut plus suffire
de délier les nceuds d'une intrigue, d'éclairer les personnages, de
passer des variations au thème, de l'apparence ä l'esprit, ä ses replis,
ä ses reflets. Moins encore de s'attacher aux qualités de forme, beaute
des dialogues, souplesse et rigueur, fièvre retenue, magie blanche et
noire, non pas grise, de la mise en seine, direction d'acteurs magis-
trale, et cette musique de jazz, qui comme toute Fceuvre est si bien
ä la fois du XVIII° et de ce temps. Qualités essentielles, certes, puisque
sans elles, rien ne Serail. Mieux, elles sont posées, acquises, comme le
style mime du livre. Vadim fait du cinima comme Lacios de la prose.
On en vient tout de suite aux questions qui se pressent, non sans
souligner ä quel point une teile échappée laissée par une entreprise
aussi tolle est le signe d'une peu croyable réussite : Les liaison.s dan-
gereuses de V.V. nous jettent de plain-pied avec une oeuvre classique.
Mais qui se présenterait comme une Trinité amputée ou un Janus
dont les deux faces ont leur relief propre.
La première question est celle mime de leur confrontation. Non
pas sous l'angle de l'adaptation : les problèmes de cet ordre, aigus
pour l'auteur au titre de sa création, sont pour la critique le type de
faux débat procédant d'une confusion des genres, d'un refus attardé
du cinéma comme art spécifique. Le film est une ceuvre en soi, un
tout. Comme toute ceuvre, il a ses sources, directes ou diffuses, qui
peuvent itre lphigénie, la Pastorale, rEvangile ou les Liaisons. Mais
elles ne doivent pas intervenir dans la vision, s'interposer comme un
prisme entre le film et le spectateur. Le spectateur pur est celui qui
ignore les sources, ou sait les oublier, qui ne se promène pas, en tout
cas, avec une regle ä calcul de la fidélité. Une foja Fceuvre
par contre, il est bon de retourner aux sources, non pour juger le film
par référenee, mais pour compares, éclairer, enrichir l'une par l'autre
deux ou plusieurs formes d'expression d'un méme thème. Certes, rette
perspective de critique « ä égalité o, si l'on veut, et non « par rapport
ne vaut que pour les véritables ceuvres cinématographiques (toujours
le mime critere de qualité), non pour les transcriptions de plus ou
mojos bat étage qu'on nous livre ä intervalles réguliers, tels les
ACTU AUTES 133

sombres Balzac de l'occupation, aussi bien que les Hemingway ou


Faulkner d'Hollywood (sauf la Ronde de raube de Douglas Sirk) ou
nos versions occidentales de romans russes. Lä, les puristes peuvent
enfoncer leurs portes ouvertes, encore que Fon soit en droit de penser
que ces travaux ont au mojos Pintérit de vulgariser de grands livres,
d'en donner une connaissance plus large, meme ei elle est sommaire et
parfois dénaturée. Mais, avec Madame Bovary de Renoir, les Raisins
de la colère et la Route au Labile de Ford, Bel-Ami de Daquin, les
Shakespeare de Welles, le Plaisir de Ophuls, Femmes entre elles
d'Antonioni, on se trouve en présence d'ceuvres premières, que l'on est
certes toujours libre d'évaluer par rapport ä leur modele, aimer moins
ou préférer (Amère victoire de Nicolas Ray, la Tite contre les murs),
mais que Pon doit con fronter avec l'ceuvre mère, non avec suspicion,
mais dans un souci d'enrichissement de chaque forme d'expression
par l'autre, et de soi par les deux.
On dira : juger l'adaptation ou confronter, c'est la meine chose.
C'est presque vrai. La différence eristallise un état d'esprit. S'attacher
ä l'adaptation, c'est le prendre de haut, décaler le film, mettre en
retrait le processus de création cinématographique par rapport ä son
modele littersire. Confronter, c'est accepter d'abord l'ceuvre accomplie,
l'admettre comme teile, la porter ä bout de bras, et revenir ensuite
en arrière pour apprécier et comparer la fin, les moyens, la portée de
chaeune. Préjugé pour préjuge, je tiens pour l'egalité au départ de
deux terrains artistiques, contre Pinfériorité a priori du film ä l'égard
du livre. Ce préjugé est progressiste.
On dira : mais ii faut bien paner de l'adaptation, ne serait-ce que
si vous teuer ä en vanter les perfections. Oui, mais comme d'une parmi
les autres qualités intrinsèques du film, d'un élément constitutif de
Pouvrage de cinema. Ii n'est besoin de s'y arreter que le temps de dire
sa fidélité et sa liberté, fidélité 1 l'esprit, liberté dana les moyens
le liare Werne elagué, decanté, projete dans l'espace et le temps, le
meme tableau des memes mceurs 1 deux siecles d'intervalle. Le film
n'est pas la mise en images du livre. Le roman (et le titre) ne sont
pas un alibi pour une libre peinture des travers de notre époque. Ces
deux négations peuvent aussi bien se retourner en une double affir-
mation. Ni imagerie, ni alibi, mais les deux à la fois. Ainsi les équi-
valences tiennent-elles ä la fois de la fidélité et de la liberté, insépa-
rables du passage d'un siècle 1 l'autre mais surtout du jeu d'échecs
aux jeux charnels de l'amour et de Porgueil.
Le second ordre de questions tient ä la portée littersire de la con-
frontation. On peut reprendre ou aborder une critique littéraire des
Liaisons ä la lumière du film. Il s'agit de savoir si les personnages et
les ressorts sant décalés, ou éclairés, si l'humanisation née de l'épais•
seur de l'image modifie les rapports de force ou les approfondit.
Le roman apparaissait un jeu gratuit, intellectuel et brillant, et par
la meme beaucoup plus glacé que brillant. C'était le Diable et le
Bon Dieu (Valmont et Mine de Tournel). Juliette et Valmont incar-
naient le mal, la liberté par le vice, un degré plus bin la volonté de
134 JEAN-MARC AUCUY

puissance par le libertinage et l'amoralité, et finalement cette faiblesse


de l'esprit qu'est l'esclavage de la vanité. S'ils font figure de monstres,
done de héros, c'est parce qu'ils sont posés, non expliqués ou animés,
jis agissent o selon des principes », une discipline de nature politique,
par laquelle le dandysme rejoint le fascisme. Mécanisme fascinant,
mais s'il se dérègle à la fin, c'est de faeon artificielle et pone les
besoins d'une fin morale qui n'est nullement déterminée. Ex-poser
en quelques lettres finales que ces bims sont gris ii leur propre piège,
que la seule vanité les détruit, que ces héros sont des pantina, c'est
affirmer, non démontren Le roman lui-mime se prend aux pièges de
la sécheresse. La fin ne compte plus. Comme dans Molière, elle peut
étre retournée comme une crépe. Et les Liaisons Sinai amputées ne
laissaient plus que le témoignage triomphal d'un libertinage fascisant.
Vaillant est un libertin progressiste. Vadim un moraliste baroque.
Ils ont remonté le mécanisme en l'humanisant — en le vulgarisant,
si on veut. Les aig-uilles font rette fois le tour du esdran. Au film
s'applique mieux l'évocation de rette a bridure de glace s. LIs ont
réchauffé les Liaisons — mais sans fausser ou affadir, puisque rette
chaleur passe dans une nouvelle lecture. Ce réchauffement, dont les
éléments sont très complexes et commandés aussi bien par la mise
jour sociale que par un athéisme trauepille qui fait disparaitre Dieu et
la dévotion comme éléments constitutifs dune vertu devenue combien plus
naturelle et pure, consiste essentiellement dans l'accent jeté sur les rapports
entre Merteuil et Valmont, le point de l'amour mis sur Pi de la vanité,
la crispation de la souffrance, et la révélation expliquée que, damas la
recherche d'un bonheur à l'envers par ce couple bourgeois émancipé,
tout est faux, mut est mensonge.
II faut simplifier pour tenter d'étre clair. Valmont et Merteuil,
de béros, sont devenus un couple. Leurs principes, leur idéologie : un
arrangement, une complicité. Ils refusent le mensonge boulevardier
de Padultère pour une liberté qui n'est pas momo vide et factice et
qui va craquer. Comment et pourquoi ? Valmont est toujours rel
imbécile, ce jouet qui sacrifie un amour unique, l'amour, aux
fantómes sans voix des &banges légers, des fausses hontes, de la &ei-
sion pour la vertu. Un héros ? Jamais. Une larve qui devant l'oasis a
le mirage du désert. Mais il en prend eonscience et souffre. C'est
cette souffrance qui pulvérise les barrières de la complicité et provoque
le règlement de comptes.
Et Juliette ? Si elle n'est menée que par Porgueil et Pamoralité,
si elle est ce monstre doctrinal et cela seulement, elle a totalement
triomphé lorsque Valmont lui livre la merveilleuse Marianne de Tourvel
et peut s'en repaitre avec sérénité. Pas du tont. Elle n'a pas triomphé.
Vous aimez beaucoup Mme de Tourvel et mime vous l'aimez encore.
Vous l'aimez comme un fou. o Ainsi, Valmont lui échappe, il a violé
leurs règles, ces arrangements complices et confiants, par lesquels
ii dominait lui-méme et les autres femmes et par lesquels elle le
possède, qui sont sa facon à elle, trouble et dénaturée, d'aimer. Elle
n'a pas seulement défait Valmont, elle l'a brisé, et ressent comme sa
défaite cette eassure, ce vide pétri de regrets. Seul Pombrage d'une
2ICTUALITES 135

passion orgueilleuse autant qu'obscure 1 peut animer les excès crispés


auxquels elle s'abandonne, ce ton persifleur de femme tout simplement
jalouse et ce besoin de se venger encore d'une victime qui ne lui
appartient plus. D'oü l'explosion de ces jeux de l'amour et de
l'orgueil qui font agir chacun en contradiction avec ses désirs les plus
profonds, son instinct, la recherehe de son bonheur et oü, comme ä la
guerre, tout le monde est vaincu au bout du compte.
Voilä done les Liaisons ramenées aux facteurs premiers de passions
ordinaires o. Les voilä embourgeoisées, amourachées. Mais tout est
dans les lettres. Juliette Merteuil dit bien que le plaisir n'est pas bot.
11 faut l'amour pour former une liaison. o Il en faut toujours, et
cela serait vraiment fort embarrassant si on ne s'était aperçu q-u'heureu•
sement, ii suffisait q-u'il en existät d'un eüte. La difficulté est devenue
par lä de moitie moindre. a Mais cette facilité dune moitié d'amour,
c'est aussi le danger des Liaisons. Le eine passionnel de la ehose devait
étre souligné ä l'écran. Ce trait était inevitable, lui sed pouvait nous
familiariser avec ce jeu glacé d'échecs. Et puis 00 visage sous la
caméra n'est pas une lettre du XVIII. siècle : la brülure de Päme
y affleure. Enfin, nos bourgeois ne sont plus des seigneurs, tels que
Its veut la legende. Méme la Carrière n'est pas la Cour. Jis n'ont,
plus a la classe o, ce mot qu'ils ont pourtant créé pour eux. Brei, les
heue des Liaisons ont trouve leur vérité aux dimensions bourgeoises
de la nütre : un feuilleton évoluant sous la cendre et qui ne veut
pas dire son nom.

L'affaire. — Les résonances d'ordre social ne sont pas ä découvrir.


Elles ont germé d'elles-memes : si l'aff eire n'avait pas existe, il aurait fallu
Pinventen si les Liaisons avaient éte produites par Raoul Lévy, on se
serait dit : c'est lui. II a soudoyé tout le monde, une poignée de
ministres, Françoise Giroud, le Comité Bovary, la societé trio anonyme
des Gens de Lettres qui n'ont pas de nom, le President du Tribunal
de Grande Instance de la Seine, pour se disputer la palme dit ridieule
et des contradictions, et susciter un succès de scandale que le film ne
reeherchait nullement et dont il s'accommode fort bien. Mais non I
Cette génération du fatras est spontanée. Aussi, c'en était trop : un
régime généraliste, une politique de grandeur, une paix des braves
ä la portée de tous, ne pouvaient tolérer sans réagir le cinema le plus
decadent qu'on Sil vu depuis longtemps — entendez un cinema qui
se trouve etre objectivement, sans exeis ni elin d'oeil, le miroir d'une
decadence. Additionnez cette série dont les litres commencent par
les a: les Tricheurs, les grandes Familles, les Cousins, les Dragueurs,
les Tripes au soleil, les Amants, et enfin les Liaisons, et vous obtenez
un resultat proche de l'infini dans la peinture d'une société explorant
ses déserts — pas le Sahara, l'argent, la vacuité, l'amour, l'horizon
bouche des libertés au jour le jour — et agitée des soubresauts de la

1. « Dans le temps oh nous nous airnions, car je crois que c'était de


l'amour, j'étais heureuse... et vous, Vicomte 1 Maie pourquoi s'occuper
encore d'un temps qui ne peut revenir 9
136 JEAN-MARC AUCUY

jeunesse, qu'elle soit en parachute, en blouson ou en voiture de sport.


Le cinema est en passe de devenir l'Encyclopédie du régime...
Ainsi a-t-on vn intervenir simultanément
En premier heu, Madame Françoise Giroud dans une bien curieuse
profession de foi u Le film est totalement etranger à la morale
commune de la société dirigeante de notre époque. u Les Liaisons
sont le duel contre Dieu d'un libertin dont les vietoires deviennent
combien dérisoires a lorsqu'il ne s'agit plus de prendre une femme
ä Dieu dans le couvent on elle fest réfugiée o. A croire que
Mme Giroud n'a jamais lu les Liaisons, oir Valmont ne prend aucune
femme dans aucun couvent, et oü surtout, si l'aspect combat biblique
existe bien, il est permis de penser que cet aspect est compliqué,
voire dépassé par quelques autres et n'a notamment cien ä voir avec les
dichirements entre les mauvais auges. D'ailleurs Mme Giroud finit par
évoquer ces rapports essentiels dans leur vraie perspective : u elle
traduit simplement la quete du bonheur du couple moderne a. Mais
si cette quète, ce bonheur et ce couple-lä ne requièrent ou simplement
ne térnoignent pas contre la société qui les engendre, alors nous sommes
au crem: de l'habituel dialogue de sourds.
Le ministre compétent n, par une interdiction qui devient coutu-
mière, aux moins de 16, puis de 18 ans, et ä l'exportation. Les rnotifs
de rette interdiction ne peuvent se trouver dans la licence : elle s'épa-
nouit dans les esprits, pas dans les gestes. Un jeu d'échecs ne se désba-
bille pas. Vaillant est trop classiquement libertin pour n'avoir pas
retenu Vadim. Le film est — non pas chaste — on ne fait pes du
Dreyer avec du Lacios — mais constamment retenu dans l'image que
reflète ce miroir de nos moeurs. La veritable cause de la prohibition : ce
qu'il y a derrière le miroir. On peut rire de notre promotion intellectuelle,
et de notre üge de raison, on peut en souligner l'absurde alors que ni
les Tricheurs ni les grandes Familles n'ont subi la moindre restriction ä
l'exploitation. Mais la réalité n'est pes drüle : ce pays libre veut tuer le
einéma libre et le prend par la bande, c'est-à-dire par l'argent. Deux ans de
plus pour Page de raison, selon de savantes statistiques, donnent
4 millions de billets vendus en moins par an (Le Film Francais, 25 sep-
tembre). L'interdiction is l'exportation exclut tont amortissement normal
sur le seul marché français des films dont le budget depasse 100 mil.
lions. Les Liaisons ont coüté 240 millions. La mesure représente donc
pour le producteur la certitude d'une perte financière et pour le pays
une perle de devises. Voilä le travail et le prix de la grandeur qui
élague gravement les branches mortes d'un arbre qui n'a plus de sève.
La Société des Gens de Lettres obtenant en référé du Président
du Tribunal la reconnaissance de son droit ä protéger le patrimoine.
litteraire par un millesime désormais apposé sur le titre a Les Liaisons
Dangereuses 1960 s. Avec la justice, autre prétendu reflet d'une époque,
on retrouve le burlesque. A ces Gens de Lettres, il a d'abord fallu un
siècle pour s'apercevoir que les Liaisons faisaient partie de leur patri-
rnoine. La quasi unanimité de leurs cornmentaires durant des décades,
donne le vertige, daos le style de Charles Nodier : u L'ennui, plus
puissant que la décence et le goüt, devrait, des longtemps avoir fait
ACTUA LITES 137

justice de ce satyricon de garnison.» Et combien, comme La Harpe,


n'ont pas dénoncé le défaut « de donner pour les mceurs du siècle ce
ei n'est au fond que l'histoire d'une vingtaine de fats et de catins
qui se croient une grande supériorité d'esprit v... Quant à la justice,
elle avait tout simplement, par jugement du Tribunal Correctionnel
de la Seine du 8 novembre 1823, confirmé par un aua de la Cour
Royale de Paris du 22 janvier 1824, ordonné « la destruction de cet
écrit dangereux (...) pour outrage aux bonnes mceurs o. Aujourd'hui,
elle le protige. Contre quoi ? Contre tout. Le juge des référés n'a pas
connaitre le fond du débat, tel que le problème de la qualité ou de
la fidélité de Padaptation. Il proclame l'interdiction a priori d'utiliser
le litre mime d'une ceuvre du domaine public, dont la Société des
Gens de Lettres, Prise en la personne de son représentant légal,
M. Didelot, auteur de Samson Clairval Aventurier, serait le veilleur de
nuit. C'est le corporatisme des rates.
«Où tont cela nous mène-t-il ? demandait en sortant une dame
du Champ.de-Mars. Voilà la question. L'aveu d'abord que rette société
de sucres, de banques, de missions 1 l'O.M.A.P.A. (Organisation Mon-
diale d'Aide aux Pays Arriérés), de sports d'hiver, de clubs fermes,
de dérision pour l'étudiant sans ambition, ces intrigues de corps et
d'argent, ces couples vides on l'amour affole ou défigure, sont bien d'un
certain monde de notre temps. Mais cette peinture qui rolle it nos
mceurs vient d'un temps ou d'un régime anciens. Tant de révolutions,
de progrès technique et social pour retrouver, en d'autres mains, sous
d'autres formes, les mimes priviliges de vacance et d'inutilité, avec
moins de certitude et plus de voracité. Tout peut changer, je demeure.
Le monde roule et gronde. La Inne est 1 nos portes. La Chine un
peu plus bin. Formose siege aux Nations Unies. Les colons s'accrochent
au: cocotiers. Je n'apprends rico. Est-ce done q-u'ils croient 1 leur
éternité, ou qu'ils mangent leur blé en herbe avant le deluge ? Nous
avions pensé à le leur demander, en conscience, au cours d'un débat
riel ou imaginaire entre les divers types intiressés 1 l'affaire. Mais
que nous auraient-ils dit d'autre que ce que nous savons déjà ?
L'histoire est lente pour ceux qui n'ont que leur vie : 1789 est venu
sept ans après les Liaison-5. Mais de petits rois ont reapparu, aveo
leur cortege de Guizot et de Lagaillarde. Alors, puisque la justice
a bien voulu millesimer le eni des Liaisons 1960, pourquoi pes
prendre date ?

Jean-Marc AUCUY.
THEATRE

GORKI, AUTEUR MODERNE

Les Petits Bourgeois au Théatre de l'CEuvre


Vassa Geleznova au Thédtre du Tertre

Le hasard a fait que l'on peilt voir ce mois-ci à Paris deux pièces
de Maxime Gorki, Les Petits Bourgeois et Vassa Geleznova. La première
— qui est aussi sa première pièce — fut écrite et jouée, après bien
des tracasseries policières, en 1902 au Theätre Artistique de Moscou
dirigé par Stanislavski et Némiroviteh. Dantchenko; la secunde, terminée
en 1936, fut representée en U.R.S.S. quelques mois après la mort de
Gorki. L'une et l'autre sont traduites et jouées depuis longtemps dans
tous les pays d'Europe, mais le public français ne connaissait jusqu'à
présent, de tute l'ceuvre theätrale de Gorki, que Les Bas-Fonds j.
Gorki ne s'est jamais considére lui-meme comme un grand auteur
dramatique — ii s'obstinait à appeler simplement o seenes o tules ses
pièces, excepté Vassa Geleznova. Et de feit, ii ne semble pas ä première
vise que son theätre contienne un chef-d'ceuvre comparable à La Afese.
On pourrait meme dice que ce révolutionnaire s'est borné ä exprimer des
idées nouvelles sous une forme ancienne. Ce qui serait faux, car les
o idées nouvelles o qu'exprime Gorki entrainent nécessairement une
forme d'art nouvelle, et cela meme si l'artiste n'a pas prétendu innover
sur le plan de la forme.
On a beaucoup perle, propos des Petits Bourgeois, de l'influence
de Tchekhov. On sait qu'en effet, Gorki a été amené cette première
tentative théätrale par la découverte de Tebekhov, et notamment de
L'Oncle Vania; on sait aussi que Tchekhov l'aida de ses conseils pour
ecrire Les Petits Bourgeois. Et il est vrai que la construction de la pièce
est apparemment a tchekhovienne o: pendant tont un acte, les person-
nages apparaissent, disparaissent, se rencontrent, se separent, sans que
Pon puisse discerner une ligne dramatique precise; les situations s'éclairent
peu ä peu, les conflits se nouent, Untat au premier plan, umtat en
retrait, sans que jamais un personnage se voie accorder de prépondérance
definitive. Mais si l'on se bornait ä voir dans Les Petits Bourgeois une
pièce o ä la Tehekhov o, on comprendrait mal que le public parisien de
1959, familiarisé avec les chefs-d'ceuvre de Tchekhov, ne manifeste aucune
déception devant cette imitation imparfaite. Car Gorki est bin datteindre
la virtuosité de Tchekhov dans l'utilisation du temps et de l'espace
seeniques. Sa réussite est ailleurs; elle est dans le fait que chaque
personnage des Petits Bourgeois, tout en gardant son opacité psycho-

1. Notoria cependant que deux autres piäees de Gorki ont été puhilke
en franeais : Les Ennemis (Théätre Populaire, 1905 27 et 28, trad. Arthur
Adamov) et leger Botilytchoe et quelques autres (Europe, na 67-68, trad.
Jean Perus).
ACTUALITES 139

logique, représente une forme de pensée; que les confito familiaux ou


amoureux, tout en restant complexes et quotidiens, sont en meme temps
des conflits idéologiques. Et l'auteur, tout en laissant ä chacun le droit
d'exprimer « sa verité », juge, approuve ou condamne, ä des degrés
divers, cette vérité et celui qui l'exprime. Tons les habitants de la maison
Bessemenov, comme ceux de la Cerisaie, ont le meme degre d'existence,
mais entre eux le spectateur doit prendre parti. Dans rette atmosphère
feutrée se déroule une lutte, it l'issue de laquelle les vaincus ne seront pas
ménagés. Si l'on songe ä ce que sont les pièces u d'idées » dans le
répertoire traditionnel, on est bien forcé de constater que Les Petits
Bourgeois, pièce « d'idées » par excellence, sont une réussite exception.
Delle : jamais la demonstration n'est obscurcie par les sulatilités, pour-
tant nombreuses, des caractères et des situations; jamais les personnages
ne perdent leur humanité au profit des a thèses a qu'ils incarnent.
Ainsi renvoütement subi ne devient jamais engourdissement, la pitié res.
sentie pour les représentants du vieux monde n'exclut 1 aucun moment
nne vue critique de leur situation, et on arrive, sans heurts, 1 conclure
comme Gorki (et comme Nil, personnage o positif ») que ces gens-l1,
si touchants doivent etre abandonnés sans regret.
Voss« Geleznova, de construction plus linéaire, pourrait se résumer
comme un drame naturaliste : Vassa, femme d'affaires sans cceur, après
avoir véeu dans une famille taree, meurt sous l'ceil sévère de la belle
militante bolchévick Rachel. Et il conviendrait alors d'analyser le
caractère o mauriacien » de rette maitresse-femine. En fait, Pass« Geleznova
n'est pas une pièce naturaliste, paree que Gorki n'est pas un écrivain
bourgeois. On a souvent vu dépeindre au thatre, depuis la fin du siècle
dernier, les turpitudes d'une famille bourgeoise, mais tout autrement
que dans la pièce de Gorki; il s'agit habituellement de porter un
jugement moral sur tel ou tel comportement, jamais de jeter un ceil
critique sur une classe et sur un système. Gorki, lui, ne met pas
aceusation la famille Geleznov, ne dénonce pas l'infämie de Vassa,
meurtrière et délatrice quand ii le faut : ii montre la situation de
Vassa dans la société, et ce qu'implique cette situation. De sorte que la
mort de Yama, contrairement ä ce qui aurait Heu dans un drame
bourgeois, o naturaliste » ou non, échappe au danger du tragique fallacieux.
Yama n'est pas spécialement calculatrice ou égoiste, elle o se défend », et
defend du meme coup une cause indéfendable; tant pis pour elle. Bien
que l'action soit située avant octobre 1917, Gorki a ici, devant l'ennemi
de clame, le recul que seule pouvait lui donner la victoire. II ne
juge plus, il n'attaque plus, comme dans Les Petits Bourgeois; et,
n'ayant plus ä s'indigner, ii s'attendrit moins encore, il se borne it dresser
un constat de décès, non sans temoigner au défunt une certaine conside-
ration. Malheureusement, les rapports entre Vassa et Rachel, qui devraient
etre un ressort important de l'action, ne sont qu'ébauchés, car Rachel,
contrairement au Nil des Petits Bourgeois, reste une abstraction peu
convaincante. Ii eût fallu choisir entre deux hypothèses ou bien montrer
une Rachel encore prise dans les calculo de la famille bourgeoise contre
laquelle elle lutte, ou bien trouver le moyen thiétral de la présenter
comme entièrement libérée et victorieuse. Ainsi apparaitrait plus elai.
140 JACQUELINE AUTRUSSEAU

rement l'intérét réel de la pièce, et son enseignement. Mais teile quelle,


Vasos Geleznova, avee sa dureté objective, reste l'un des premiers
exemples (sinon le premier) de ce que peut itre une pièce politique
o moderne a.
Il se trouve que Les ¡'etilo Bourgeois ont été montés par Grégori
Chmara, anden élève de Stanislavski, et Vassa Geleznova par Gabriel
Garran, tris jeune metteur en seine qui se réclame volontiers de Brecht.
Est-ce ä dire que les deux pièces aient été servies au mieux, selon
leurs exigences respectives ? Le travail de Chmara est soigné, la circo.
latino — pourtant diffieile — parfaitement réglée, les acteurs bien
choisis. Peut-on formuler cependant quelques remarques ? Tout d'abord.
le but de Gorki était de montrer, non des petits-bourgeois étranges,
mais des gens tris normaux vivant de travers paree que le monde an
jis vivent est construit de travers; or, on a trop souvent l'impression
d'étre introduit dono une maison de fous, et la dernière réplique de
l'oiseleur Pertchikine o Drides de gens ! o semble s'adresser eux
Bessemcnov, non ä leur nasse. De plus, si l'ensemble du spectacle
témoigne d'un grand souci de réalisme — et il était in i absolument
nécessaire — certains détails négligés sautent aux yeux• pourquoi
mange-t.on de façon si conventionnellement théätrale, abra qu'on prend
le thé avec un respect méticuleux de la réalité ? Pourquoi la musique
qui sert de leit-motiv ne parvient-elle jamais ii s'intégrer dono l'action et
reste-t-elle comme ces o musiques de seine qui ont coutume de combler
les vides ? Enfin, ii aurait peut .étre eonvenu de souligner et mime de
grossir tont ce qui, dans la pièce, est particulièrement actuel. Lorsque
Piotr, jeune homme cultivé, défend un antisémite au nom de la
liberté d'opinion, on devrait reconnaitre plus immédiatement en lui
certains o intellectuels a de notre temps qui se font les champions de
la liberté, sans entre but que de défendre leur conformisme. Tout cela,
bien mir, ne eompromet pas gravement l'efficacité de la pièce, majo
comment ne pas regretter ce qui, de ce bon spectacle, aurait fait un
grand speetaele ?
Gabriel Garran, lui, disposait de moins de moyens, aussi ne discu-
terai-je pas le décor de Vano Geleznova, encore qu'on puisse imaginer
plus d'ingéniosité dans le ehoix des accessoires et surtout dans les
éclairages. Mais il aurait fallu surtout plus de cohésion dans la distri-
bution et dans le mouvement du spectacle. Mady Berry joue remarqua-
bIement le Ale de Vassa, mais — et c'est là, je crois, le metteur en
seine qui est en cause — rarement un rapport précis s'établit entre
elle et ses partenaires. Certes, Vassa est une femme seule (acule l'intéresse
sa belle-fille Rachel qu'elle déteste, seule la repose sa filie Ludmilla,
enfant o demeurée a); majo entre elle et son mari, entre elle et son
frère Prokhor, devrait exister une complicité haineuse créée depuis des
années par un intérét commun. De mime, il faudrait sentir, entre les
deux sceur Natalia et Ludmilla, si différentes soient-elles l'une de l'autre,
une similitude d'éducation; ce qui n'est pas le cas. Enfin, le talent de
Nathalie Nerval ne suffisait pes ä résoudre le difficile problème que
pose Rachel; peut-itre y aurait-il un moyen de compléter ici, par la
mise en scène, les données insuffisantes du texte. On peut se demander
ACTUALITES 141

ir ce sujet quelle a été la solution adoptée par le Berliner Ensemble,


qui a representé la pièce il y a quelques années.
Tout cela dit, ii faut remercier les Thatres de l'CEuvre et du
Tertre de nous faire découvrir en Gorki — bien servi par les traductions
vivantes, toujours o parlées » d'Arthur Adamov — un dramaturge moderne
et pepulaire, plus proche du public que bien des auteurs contemporains.
Et souhaitons que ces deux spectaeles eontinuent de remporter le succès
qu'ils méritent.
Jacqueline AUTRUSSEAU.

n LES SEQUESTRES D'ALTONA

La Nouvelle Critique n'a pas cru devoir se limiter pour Les séquestrés
d'Altona à sa chronique théätrale mensuelle. Les séquestrés d'Altona, pièce
d'un philosophe, pose des questions qui vont au dela d'elle-méme et
du théätre. Ces questions pourraient se résurner ainsi
l o Le théätre progressiste n'est-il pas essentiellement le théätre
de la lucidité ? Et bien qu'il gagne en efficacité 1 ne pas donner la
solution tonte faite, peut-on dice qu'après avoir vu Les séquestre's d'Altona
le spectateur ait compris fair rauteur voulait le conduire ?
2° Le but dernier de ce tlaéätre doit-il étre de nous rendre, somme
toute, plus compréhensifs pour nos ennemis? Est-il profitable à la
conseience démocratique de concevoir un tragique du capitalisme ?
3° Un théätre progressiste peut-il ne pas étre à quelque titre réaliste ?
Les personnages et les situations imaginés par Sartre ont-ils l'épaisseur
de la vie et de l'histoire réelles, ou n'ont-ils pas dans une certaine
mesure le schématisme des abstractions intemporelles ?
4 5 Les séquestris d'Altona sont-ils un événement thécitral ? Peut-on
vraiment ibranler le public en coulant une philosophie n de gauche
dans une dramaturgie très traditionnellement bourgeoise ?
5° Par ailleurs, les attaques ou les incompréhensions de la critique
de droite font-elles nécessairement une obligation de solidarité 1 celle
de gauche ? Sartre a-t-il progressé depuis six ans dans sa facon de poser
les prohlèmes, et sinon, est-il bon de le lui taire ?
La Nouvelle Critique essaiera, dans son prochain numéro, de répondre
ces questions o de méthode ». Elles ont trait, on le voit, tant à la
valeur dramatique de la pièce qu'à son contenu d'idées; mais plus
qu'avec Sartre homme de théätre, c'est avec le Sartre philosophe que
la Nouvelle Critique voudrait 1 eette oecasion reprendre un dialogue
depuis quelque temps interrompu.
A. G.
LES LIVRES

SUR MONTESQUIEU

Les critiques et philosophes marxistes ont beaucoup fait ces der-


nières années pour nous restituer la pensée progressiste du XVIII.
siècle. Aux travaux de Varloot sur Diderot et Voltaire, de Lecercle et
Wallon sur Rousseau, de Massin sur Robespierre, de Paulette Charbonnel
et de Guy Besse sur d'Holbach et Helvétius, de Volguine sur Morelly et
les socialistes utopistes du XVIII., s'ajoute aujourd'hui une brève étude
de Louis Althusser sur Montesquieu I, qui constitue une importante contri-
bution à l'histoire des idées de ce a grand siècle ».
Disons tout d'abord q-u'elle rend à Montesquieu sa taille, celle
d'un géant de la pensée. Le fondateur de la science historique ne
mérite-t-il pas ce nom ? Saus doute Montesquieu n'a-t-il pas inventé
Thistoire : Machiavel, Bodin, Vico et d'autres encone avaient déjà
détaché cette discipline de la théologie. Hobbes, Spinoza, Locke,
s'étaient interrogés sur la nature de la sie sociale. Mais leur objet était
plutöt de dégager l'essence abstraite de la société et de l'histoire, que
d'en chercher les lois objectives à partir d'une étude patiente des faits.
Montesquieu, le premier, eut ce dessein. Le premier aussi, ii cmlein la
nécessité historique sous une forme proprement scientifique, comme l'ex-
pression o des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des
choses ». Althusser insiste à bon droit sur la portée de rette révolution
méthodologique q-ui soumet le monde social, après le monde naturel,
à l'objectivité des lois et place pour la première fois l'ensemble de l'expé-
rience humaine sous la visée de la science.
Le mérite de Montesquieu ne s'arréte pas là. Engels explique dans
la Dialectique de la Nature comment et pourquoi la philosophie des
scienees de la nature s'élabora au XVIII ° siècle sebo un mode de pensée
métaphysique, et aboutit à une conception positiviste du monde. Montes-
quieu connut lui aussi ces tentations sur le plan des sciences humaines.
Pourtant ii sut élaborer les rudiments d'une thiorie dialectique de
Phistoire qui dépasse singulièrement les horizons de son temps.
Une théorie d'abord, ainsi qu'il ressort de la distinction faite par
lui entre la nature et le principe des sociétés. La nature : ce qui
fait étre. Le priracipe : ce qui fait agir, le moteur. Montesquien ne se
borne pas à constater : ib veut expliquer, référer les phénomènes histo-
riques à leurs conditions profondes d'existence. Sans doute, définit-il en
dernière analyse le moteur de l'histoire par les mceurs, elles-mémes
déduites de manière idéaliste des formes de conscience. II reste que
Montesquieu tente de rendre compte à l'aide de ce principe de toute
l'histoire universelle comme d'une réalité unique ayant en elle-mime
sa propre Ini sans recours aucune finalité extérieure.

1. Althusser, Montesquieu. La philosophie et la politique, PUF., 1959.


ACTUALITES 143

Mieux, ii s'attache analyser la complexité mouvante de son


objet. II étudie l'interaction des mceurs (« l'esprit d'une nation »,
dit-il encere) avec les autres sphères de la réalité historique condition
géographique d'existence (la fameuse théorie des climats), besoins
humains, formes de culture, etc. Enfin, ii cherche ä formuler ä
travers rette interaction la loi du devenir historique dont déjà
attribue le principe au» contradictions de la vie sociale. Sans doute
Althusser exagère-t-il parfois la maturité de cette conception dialeetique
chez Montesquieu. Mais c'est pour mieux souligner son originalité.
Hegel ne devait-il pas d'ailleurs reconnaitre ä Montesq-uieu la paternité
de la catégorie de « totalité » historiq-ue ? N'est-ce pas assez pour
faire de tEsprit des bis une etape décisive dans la constitution de
l'histoire en scienee théoricjue ?

Cet immense effort de réflexion historique devait cependant se


heurter aux limites de l'époque (l'économie politique par exemple
en est encore aux balbutiements) et ä celles de l'auteur. On ne
comprendrait pas autrement par quel enehainement interne la grandiose
eonception hisiorique de Montesquieu a pu accoucher de rette plate
théorie de la séparation des pouvoirs qui constitue depuis loro l'alpha-
bet du philistinisme politique.
Althusser, reprenant les analyses d'Eisenman, soumet tout d'abord
ä une eritique sévère ce mythe politique. Car il s'agit bien d'une
-idée creuse. En réalité, la « séparation » a polar contenu une combi-
naison des pouvoirs, privilégiant le pouvoir exécutif pour la défense des
privilèges des classes dominantes. D'oü sa célébrité posthume et
son usage moderne jusque chez les docteurs du gaullisme, par
exemple.
II suffit d'ailleurs d'examiner la disposition des forces de nasse
l'époque et la place qu'y occupe Montesquieu pour éclairer le sens
réel de rette notion. Montesquieu est en l'occurrence homme de parti,
de parti-pris mime, selon Althusser. II épouse en effet les points de
vue et les intérits de cette noblesse de robe ä laquelle ii appartient.
Issue de la bourgeoisie, cette noblesse parlementaire constitue un des
piliers de l'Etat monarchique, et par-delä cet Etat, de l'ordre féodal.
En assurant ä la bourgeoisie ascendante, encere trop faible pour
assumer seule ses responsabilités nationales, des possibilités d'intégration
parmi l'ordre des privilégiés, la monarchie absolue élargit en effet les
bases sociales de la féodalité et permet rdlistlee défensive de la noblesse
et de la bourgeoisie contre le Tiers-Ordre, ce peuple dont on ne parle
guère avant Rousseau, Beis dont la présence silencieuse hante la réflexion
politique du siècle. Montesquieu est au fond le thioricien de cette alliance
difficile dont l'équilibre des pouvoirs constitue l'expression politique.
Mais ce faisant, ii théorise en homme de classe, non en homine
de science. Ou plutit il passe de la seience ä ridéologie, comme le montre
fort bien Althusser. Ne nous laissons pas prendre en effet aux appa.
144 MICHEL VERRET

rences : la théorie de la séparation des pouvoirs n'est pas réellement


déduite de la théorie des trois gouvernements (république, monarchie,
despntisme), ni relle-ci de la réalité : la typologie politique a plutót
pour fin de justifier une conclusion préexistante. Aussi procede-telle plus
du cerveau de rauteur que des faits. La théorie du despotisme par
exemple, repose, comme l'établit Althusser, sur un concept imaginaire
de valeur polémique. Prétendant décrire *le gouvernenient des Etats
orientaux, Montesquieu se livre en fait à une critique allusive de la
monarchie française conternporaine dont la dégénérescence despotique
risque de mettre en cause l'équilibre de nasse qu'il souhaite.
Cette critique de a droite o contribuera d'ailleurs contre ses inten-
tions, 1 aggraver la crise de la monarchie au profit de la critique de
gauche. L'histoire sera plus rusée que Montesquieu.

Le livre d'Althusser n'a pas seulement valeur historique. 11 constitue


aussi une démonstration de méthode.
11 prouve une fois de plus la compatibilité entre la démarche scien-
tifique et le recours au point de vue de nasse en histoire. L'une
conduit 1 lautre; acule la présence consciente ou inconsciente des motb
vations de classe de Montesquieu, alimentée par sa situation sociale,
peut expliquer taut à la fois les contradictions de son ceuvre et leur
nécessité. Seule elle permet d'apprécier dans un 'neme mouvement
les aspecto universels et objectifs de sa démarche et ceux qui
relevent des points de vise particuliers et subjectifs de la classe dont
ii épousait le parti, tout en éclairant d'ailleurs la genèse objective de
ce point de vue de classe lui-méme.
Mais une teile &marche n'est 1 son tour possible que sur la base
du matérialisme historique. Pour comprendre Montesquieu, il faut bien
sûr analyser l'ceuvre de l'intérieur en adoptant pour un temps les
modes de pensée de l'auteur. Mais il faut savoir aussi è un moment
donné confronter ces catégories à la réalité soeiale de l'époque et
critiquer le cas échéant neues-ei par celle-lit. Car les formes de eonscience
ne peuvent étre prises au mot : le reflet qu'elles offrent de l'existence
est toujours approximatif, souvent déformé. Elles ne portent done pas
nécessairement leur vérité en elles-mimes, comme l'affirment de nos
jours tant de philosophes imbus de phénoménologie. Elles ne prennent
au contraire sens que dans leur rapport avee la réalité qui les a produites.
Et c'est è l'historien de l'établir. De ce point de vue, le petit livre
d'Althusser constitue l'antipode méthodologiq-ue des études de Lucien
Febvre par exemple. Au subjectivisme idéaliste de celui-ci, ii oppose
un type d'analyse objectif et matérialiste dont la fécondité est autre-
ment probante. Ceci dit sans mépris pour Lucien Febvre chez qui
l'on peut apprendre beaucoup sur le XVI° siècle, ni pour les travaux
des spécialistes dont Althusser a d'ailleurs su patiemment et modesto.
ment tirer profit pour son propre compte.
ACTUALITES 145

Sans doute trouvera-t-on ä discuter en ce o Montesquieu o. Par


exemple, sur ce problème décisif pour l'histoire du XVIII« siècle
quelle réalité exacte recouvre abra le concept de bourgeoisie ? Les
dangers de Panaclaronisme sont grands en la matière. Soucieux de les
éviter, Althusser avance des hypotheses qui peuvent sembler parfois un
peu schématiques. Saus doute pourrait-ou définir par exemple plus dia-
lectiq-uement la nature de Palliance bourgeoisie-noblesse dans l'Etat
monarchique comme l'unité d'une contradiction plus vivante que ne le
dit Althusser. L'absence d'antagonisme ouvert ne signifie pas l'absence
de contradictions. Ne faudrait-il pas d'autre part différencier beaucoup
plus la bourgeoisie ? Peut-on vraiment réduire abra celle-ci aux o notables
de la robe, du négoce et de la finance a ? La pratique et l'idéologie
de ces notables ne comportent-elles pas d'ailleurs des éléments nouveaux
et progressistes par rapport ä celles de la féodalité traditionnelle,
vis-à-vis desquelles ils adoptent d'ailleurs souvent une attitude critique ?
La réponse à ces questions permettrait d'approfondir la démarche
mithodologique dont nous parlions plus haut. Elle nous mettrait en
mesure de comprendre ä partir de quelle pratique sociale nait et se déveo
loppe l'apport proprement scientifique de Montesquieu. Certes, la science
est universelle : elle renke la réalité objective, et non pas seulement le
point de vise de (elle ou teile classe. Baos une société de classe, la
réalité est cependant abordée ä travers une pratique de classe, le
progrés de la science étant d'ordinaire lié aux progres de la pratique la
plus avancée et la plus universelle, celle des classes progressistes, qui
sollt ä la pointe du mouvement historique. Le noyau objectif des théories
de Montesquieu refléte pour la première foja très approximativement la
réalité objeetive du devenir historique, dans sa généralité; Althusser l'a
très bien montré. Mais à partir de quelle pratique sociale progressiste
ce reflet a-t-il pu se constituer, la question reste posée ? Ahlrusser
éclaire le lien entre la pratique de classe de Montesquieu et ses erreurs
théoriques, mais ib laisse daza l'ombre le processus de constitution du
reflet dans ce qu'il a d'objectif, de vrai...
Deux réponses sollt dés lora possibles ou bien la pratique et
l'idéologie de la bourgeoisie des notables comporte en elle-méme des
éléments nouveaux et de valeur universelle. II faudrait abra les rattacher
au développement de l'éconornie marchande, dont on connait le role
pratique et théorique dans la décornposition de la féodalité.
Ou bien Montesquieu reflète au-delä de la pratique sociale de sa
classe, la pratiq-ue d'autres classes ou groupes de classes plus pro-
gressistes. Plékhanov hit remarquer quelq-ue part que les granda artistes
sont eeux qui savent refléter dans et par leur point de vise de classe,
et quelquefois malgré lui (voir Balzac) les aspeets universels de toute la
pratique sociale de leur époque. Leise ceuvre reflète alors le rapport
général des classes dans la société. Cette remarque est ä coup sür
valable pour les philosophes.
Concernant Montesq-uieu, elle permettralt de mieux souligner la
valeur et la portée de sa critique des institutions ou de l'idéologie féodale
146 MICHEL VERRET

— par exemple de la torture ou du droit de conquéte — et parfois


mérne du mercantilisme — par exemple dan» la célèbre satire du
racisme colonial. 11 y a 11 autre chose que « propos de bou seno» ou
« habileté maneeuvrière », comme Althusser le bisse parfois entendre.

L'auteur a beaucoup In les écrivains du XVIII ., au point de les


pasticher parfois. Ib a retenu de leur fréquentation un style allegre et
brillant, une ironie discrète qui rendent sa lecture bien savoureuse.
On peut done étre marxiste sans étre ennuyeux ?

Michel VERRET.

a LE LIEU DU SUPPLICE

Nous savons aujourd'hui que la guerre n'est plus éternelle, que


la violence a fait son temps, qu'elle n'est plus qu'une vieillerie, un outil
rouillé, un manteau mité. Le guerrier, l'envahisseur, le chevalier noir
et féroce d'Eisenstein, jetant l'enfant dan» la Ramme, tel qu'il apparait
daos Alexandre Newski, le guerrier a perdu sa noblesse, la guerre sa
grandeur sauvage. Elle est terriblement démodée, la guerre. Pourtant
le dernier ouvrage de Vladimir Pozner vient nous rappeler que la liesse,
si elle est bien de ce monde, n'est pas encore tout 1 fait de ce temps ou
tout au moins de ce payo et que les peuples payent encore ici très eher
le droit d'étre heureux.
La nouvelle qui donne son titre au livre, Le Liess du Supplice,,
commence par ces mots : « Kleist rapporte l'histoire d'un capucin
accompagnant, sous la pluie, un condamni à la potence; comme ce
dernier se plaignait d'avoir 1 suivre un si rude chemin par un temps
si rude, le moine, pour le consoler, lui fit remarquer que, des deux,
ii était le plus 1 plaindre, car il lui restait 1 parcourir le chemin du
retour.» Elle se termine, ou presque, comme si elle voulait en itre
l'illustration, par le commentaire de Kleist :a Les paroles du capucin
ne paraitront pas stupides à quiconq-ue a connu le sentiment de désolation
qu'on éprouve en rentrant, méme par beau temps, d'un heu de supplice.»
L'auteur a atteint son but et nous pouvons affirmer qu'après cette
lecture nous connaissons aussi ce sentiment de désolation.
Ce livre se présente sous la forme d'un recueil de erix nouvelles ayaut
pour thème commun la guerre d'Algerie. a Les »ix histoires qui forment
le présent volume sont vraies », prévient l'auteur. « J'en connais la
plupart des personnages, je leur ai parlé, j'ai lu leurs lettres, leurs
carnet» de notes, j'ai interrogé lenes proches, leurs amis. » Aloe», nouvelles,
chroniques, ou témoignages ? Cette question parait sans deute oiseuse
qui a bu le livre; ii faut la poser néanmoins pour embarrasser ceux qui

1. Le hm du SU p p I ice , Vladimir Pozner, Julliard, 960 fr.


ACTUA LITES 147

— j'en connais — se refusent ä le lire, les uns paree qu'ils se demandent


si c'est bien lä une ceuvre littereire, si ce n'est pas encore quelque
témoignage sanglant et monotone et qui plus est, romancé; a oui 1 »,
renchérissent les autres qui ne veulent pas plus le lire, « donnez-nous
un document brut, des dates, des chiffres, du sang,,, car le goiit du sang
revient parfois noblement déguisé, a épargnez-nous la littérature, nous
n'aimons que la vérité ! », comme s'il suffisait pour qu'une chose soit
vraie, quelle soit mal dite. Et c'est une des audaces de Pozner, ce n'est
certes pas la acule, d'avoir calmement affronté ces deux contradieteure
eontradictoires, l'amateur de rapports et l'amateur de roman sans histoire.
« Une phrase », dira l'un. « Une idée ! », dira l'autre. « Quelle horreur ! »,
pourront-ils s'écrier ensemble, car jis se donnent en fin de compte la
main, les purs.
« L'impureté », en l'occurrenee, peut-ètre est-ce justement la méthode
de l'éczivain réaliste héritier en cela, par exemple, de Nerval qui
mila très impurement les eaux, jusqu'à lui partagées, du réve et du
Mel ? Et il n'est peut-tre pas tout is fait aberrant de parler du
« ténébreux, du veuf, de l'inconsolé » quand on étudie Pceuvre d'un
écrivain réaliste. André Stil, dazu son beau roman Nous nous aimerone
demain 2 , aurait-il dépeint l'angoisse, les cauchemars du jeune soldat retour
d'Algérie, s'il n'y avait pas eu, aux temps passés, des poètes, Nerval,
Novalis ou Virgile, pour franchir « les portes de come et d'ivoire » ?
Stil, ce tut son véritable travail de créateur, sut comprendre le silence
et donner une voix ä ces jeunes gens terriblement muets. Il mit au
jour un thème nouveau. C'était le problème réel, national, cruellement
posé ä des garçons ä peine sortis de Fenfance : comment, après ça,
vivre de nouveau normalement au milieu de gens qui ne comprennent
rien et qui, quand jis se rappellent par hasard cette guerre, se satisfont
de quelque phrase ereuse ou de quelque accusation facile ? Le thème était
authentique, le problème réel puisque, Vladimir Pozner voulant brosser
un tablean plus vaste de ce conflit « qui, lorsque ce livre paraitra, aura
duré plus que la première guerre mondiale et coüté, ä la France et ä
l'Algérie, plus de soldats que la deuxième... », le reprend ä son tour
très justement et très audacieusement, prouvant exemplairement le
mépris que l'on a de la nouveaute pour la nouveauté dans un domaine
oü ce genre de préoccupation paraimait facilement insupportable. Et
s'il n'est pas aussi longuement étudié — une nouvelle, mème la plus
longue du recueil ne pouvait pritendre serrer de plus près les faits
qu'un roman — le thème est restitué dans un ensemble qui l'explique.
L'histoire est vraie. Nous voyons done un roman éclairer le réel et le réel
hélas ! itre plus schématique que la fiction. Comme dit Aragon dans
fabats mon jeu 3 : «Un vrai personnage ne peut se permettre ce
schématisme de pensée qu'on ne songe pas ä reprocher ä l'homme de
chair et de sang.» Le héros de Pozner plus déchiré que celui de Stil
se donne la mort quelque temps après son retour au foyer.

2. Nous nous aimerons demain, Les Editeure Français Ré111:119, 320 fr.
3. Jabato mon jeu, Aragon, Les Editeurs Franceis Réunis, 700 fr.

148 ANDRE LIBERATI

II faut des qualités de cceur pour découvrir le réel. Pour tenter de


comprendre le geste de désespoir d'un jeune paysan honnite et appa.
remment équilibré, pone déchiffrer le carnet d'un appelé a, ces confes-
sions maladroiles péniblement arrachées au silenee de Pangoisse — on
pense irrésistiblement abra au moment peut-étre le plus déchirant du
film de Franju, La tile contre les murs, on revoit le doeteur dénouant
le mouchoir oü le malade cachait ses pauvres trésors — pour préter une
teile attention — Simone Weil dirait s'apparente à la prière —
une teile attention aux ehoses qui risquent toujours de passer inapereues,
aux victimes déchirées et atrocement silencieuses, ii faut cette inne gene
reimequi donne un jour naissance aux chefs-d'oeuvre.
Mais rette nouvelle, Les étangs de Fontargente, n'est qu'une des six
histoires que l'auteur a en quelque sorte partagées. Trois sont réservées
flux Français qui font ou se refusent à faire cette guerre, trois aux
Algériens. Le Chemin du Franois et le Chemin de l'Arahe traversent le
livre. Cette division, paraitra-t-elle artifscielle, artificielle la progression
qui décrit la naissance et le développement de la conscience parallèlement
dans les masses algériennes et ehe« les jeunes combattants franeais ?
Non ! ce n'est en définitive que l'analyse qui risque de l'étre en appau-
vrissant Pceuvre. Lisez le livre ! Abandonnez cet article et lisez Le
heu du supplice ! Le ton mesuré, attentif, vrai, le ton de vérité emportera
votre conviction. De PHistoire d'Amour, l'époux doit s'expatrier en
France (n'est-ce pas s'expatrier que daher dans un payo oü l'on ne
connait personne, dout on ignore la langue ?) pour vivre et tenter de
faire vivre la famille qu'il a quittée, l'épouse reste sans nouvelles, ils
ne s'écrivent pas, ne sachant écrire (n'avez-vous jamais rencontré, dans
les bureaux de la poste, ces travailleurs perdus dans les imprimés essayant
d'envoyer leurs économies à ceux qu'ils aiment ?), les années passent,
l'époux revient, ils se retrouvent o marqués d'un tatouage aussi indélébile
que l'autre, et bien plus profond... Leurs rides ne s'entouraient
d'aucun souvenir commun, et abro que maris et femmes vieillis ensemble
se voient les uns les innres avec les yeux indulgents de la mémoire, Said
et Zohra se dévisageaient comme deux étrangers... e, de rette histoire
d'un amour impossible au Lieu du supplice qui raconte la bouleversante
aventure de deux avocats parisiens venus ä Alger mime difendre les
jeunes patriotes français qui ne veulent pes faire une guerre injuste, vous
aurez une vue d'ensemble de la situation. Nous ne dirons rien du
Mantean bleu ou de Djilali à Taube. Qu'ajouter, sinon notre indignation,
ces récits ou pas un mot n'est de trop, oü la colère est contenue
et dont toutes les phrames portent ? Dépassant la vague indignation,
sentimentale et informe, l'amoncellement de faits menant au désarroi,
Pozner ne vient surtout pas en théoricien sec et présomptueux nous
offrir quelques anecdotes pour illustrer et prouver son omniscience.
Marxiste, ib ne eraint pas la réalité, sait la regarder, lui donner un
sens, et par lä-méme conserve et fortifie l'espoir d'une solution pacifique
et prochaine. Homme de caeur, excellent écrivain (avec piel plaisir
nous avons recopié la belle prose précise de nos citations 1), Vladimir
ACTUALITES 149

Pozner aura de plus contribué par son ceuvre ä ce que, la paix venue, se
nouent, entre le peuple algérien et le nütre, de solides et utiles liens
d'amitié.
Un livre exemplaire.
André LIBERATI.

RUDOLF HOESS : Le commondant d'Auschwitz parle (Julliard).

II s'agit des rnémoires rédigées par Rudolf Hoess au cours de sa


détention ä la prison de Cracovie et dans l'attente du proees. Robert
Merle, en partant de ce document, avait tenté dans un roman, La mort
est mon métier, de montrer comment il était possible ä un étre humain de
devenir un monstre. 'ei, nous pouvons connaitre le monstre lui-mème,
par lui-mèrne; et d'abord son enfance : « Mon pere, écrit-il, qui m'élevait
avec une discipline toute militaire, était fanatiquement attaché 1 l'Eglise
eatholique » (p. 17); ce pere faisait parfois sortir son fils du lit la nuit
pour le fouetter, et finalement, c'est bien plutüt d'une éducation nazie
— avant la lettre — qu'il faudrait parler. Quand, ä treize ans, Rudolf
Hoess perdit la foi, ii était capable d'obéir ä un ordre, quel qu'il
füt, sans que la religion vint lui poser le moindre cas de conscience;
ii était mir pour un « destin » militaire, il était mür pour devenir un
chef nazi, J'emploie dessein ce terme de « destin » : on a l'impresssion
tout au long du livre que l'homme a perdu son auto•détermination
ii obéit 1 ses chefs. C'est sur cus, notamment sur Ricke, qu'il fait
retomber la responsabilité des horreurs commises dans les camps de
concentration; mais c'est aussi, et le cas mérite d'étre signalé, sur ses
subordonnés qui, dit-il, s'appliquaient ä lui désobéir ! Tout se serait
passé comme si les ordres de Eicke avaient été direetement transmis
aux subordonnés de Hoess.
Rudolf Hoess a participé, dit la sentence prononcée contre lui,
l'assassinat « a) d'environ 300.000 personnes enfermées dans le camp en
qualité de prisonniers inscrits sur le registre du camp; b) d'environ
4.000.000 de personnes, principalement de Juifs...; e) d'environ 12.000
prisonniers de guerre soviétiques...» (Introd., p. 10.)
Rudolf Hoess raconte comment étaient menées 1 la chambre ä gaz
les mamans accompagnées de leurs enfants. Il parle des femmes a déjà
conscientes de leur deslio et qui, une peur mortelle dans le regard,
retrouvaient encore la force de plaisanter avec leurs enfants et de les
rassurer » (p. 176); il décrit les « quatre enfants qui se tenaient gentiment
par la main pour aider le plus petit 1 avancer sur un terrain difficile »
(p. 177) — le terrain qui menait 1 la mort.
Rudolf Hoess porte aussi des jugements moraux sur ses victimes
les prisonniers soviétiques étaient squelettiques, affamés; « l'instinct
de conservation avait détruit en cus tout sentiment humain » (p. 139).
Comme jI le dit en conclusion, ii avait, lui, un cceur ». II regrette
seulement que les moyens utilisés pour asservir les peuples aient
échoué.
Ce mélange de lucidité et d'inconscience est bouleversant. Ce temoi-
150 NOTES DE LECTURE

gnage n'aurait pu étre inventé. Plus que jamas on peut penser que tont
individu qui agit sans se vouloir responsable perd sa valeur d'are
humain.
N.B. Les droits d'auteur de ce hure vont ä l'association des Déportés
d'Auschwitz.
D. W.

GERMAIN BAZIN : Le Musée de l'Ermitage (Cercle d'art).

Les Editions Cercle d'Art avaient révélé, en 1957, la richesse excep.


tionnelle des collections de Moscou et de Léningrad 1 . Un deuxième
volume présente maintenant : Les grands maitres de la Peinture ä
tage'. L'inventaire raisonné de Germain Darin mettra surtout en valeur
les écoles italienne, espagnole, flamande et hollandaise.
Comment pareil ensemble fut-il constitué ? Baus son introduction
au premier volume, Ch. Sterling avait &j'O retracé l'histoire des acquisi-
tions russes. Ses conclusions sont confirmées par G. Bann : à l'origine
on trouve un premier lot de tableaux constitué par Pierre le Grand
(parmi lesq-uels un important Rembrandt). La grande impulsion fut
donnée par Catherine qui réussit à acq-uérir toute la collection du
Francais Crozat (soit 400 tableaux). En 1774, elle faisait établir un
substantiel catalogue de 176 pages qui dénombrait 2.080 tableaux lui
appartenant. Nicolas Pr continua, en ce domaine, la politique de Cathe-
rine, et, pour loger les peintures de plus en plus envahissantes, il fit
construire le nouvel Ermitage (1840-1849).
G. Bann s'est attaché a présenter le Palais de l'Ermitage.
le place parmi les trois plus grands ensemble palatiaux du monde,
avec le Vahean et le Louvre. Situé dans ce prestigien» cadre arehitectural,
le musée apparait, aux yeux de l'auteur, non seulement comme o un des
plus riches musées du monde, mais incontestablement le plus beau v.
L'ouvrage de G. Bazin permet done d'avoir une idée plus juste de la
géographie européenne des musées. II n'est plus possible, désormais, de
la limiter ay» capitales de quelques pays de l'ouest. En fait, pour plus
d'un maitre ou d'une école. Léning-rad éclipse les autres musées.
11 a fallu attendre la Révolution d'Octobre pour que les précieuses
collections en cessant d'are privilège de la famille royale deviennent
le bien du peuple soviétique. En vérité, le musée de l'Ermitage (au sens
que peut prendre pour nous cette expression) date de la révolution
socialiste. De ce point de vue, l'intérét de la révolution prolétarienne
n'a pas échappé 1 G. Bazin, conservateur en chef du musée du Louvre
La Révolution d'Octobre pouvait tout compromettre. Mais suivant les
principes posés par Lénine, les témoignages artistiques et historiques
f-urent immédiatement protégés, et il n'est pas de Révolution qui ait
aussi peu détruit que la Révolution russe.» (p. 13.)

1. Voir notre compte rendu du Musée de l'Ermitage. La Peinture


franeaise de Poussin 4 nos (Ous« (texte de Ch. Sterling) dan» la Nouvelle
Critique n° 94.
2. Edition du Ces -ele d'Art. Prix : 9.000 fr.
ACTUAL1TES 151

Quelles sont les grandes Atapes de cette promenade dans la peinture


europeenne ? L'Italie, représentée du XIII . au XVIII° siècle : en partieu.
her deux Léonard de Vinci et les peintres du XVII' siècle au premier
rang desquels Le Caravage (dont le Joueur de luth orne la jaquette du
livre).
Les Espagnols (sauf Goya). Déjà au XIX' siècle, le peintre russe
Répine constatait qu'il fallait venir ä PErmitage pour étudier mieux
Ribera et Murillo hora du Prado.
Les petits maitres a flamands abondent. Quant 1 Rubens, il est
représenté par plus de quarante tableaux.
Toute l'école hollandaise, 1 l'exception de Vermeer, est présente.
Vingt et un Rembrandt, tous reproduits, permettent de suivre la
carrière du peintre.
Des peintres allemands (Cranach surtout), autrichiens et anglais
contribuent par des ceuvres de qualité ä donner ä ce musée son enviable
variété.
Beaucoup d'ceuvres sont reproduites ici, en couleurs, pone la
première foja. Au total, 204 photographies accompagnent le texte.
Roland DESNE.

ARTHUR ADAMOV : La Commune de Paria (Editions Sociales, 1959).

Affiches, articles de presse, poèmes ou pages de romans, de mémoires,


c'est la Cornmune proche de nous, fraternelle. D'un cöté l'espoir, la
certitude militante a Fais-nous de bonnes bis, bonne Commune de
Paris; ä toi le soin de nous guérir par la justice sociales (A. Rogard,
anejen normalien). De l'autre — et des janvier 1871, le Figaro déjà 1:
En avant ! contre les Prussiens mais contre les communeux : en
ehasse...» Entre les deux la gauche versaillaise qui pleurniche, qui
trahit : a 0 guerre civile ! affreuse lutte (L. Blaue). Tous ces textes,
exactement présentés et situés par Adamov sollt ä lire.

GEORGE BESSON : Daumier (Editions Cercle d'Art, 1959). 200 Mus-


trations.

Daumier prouve que Part ne s'appauvrit pas en servant les luttes


pour la République. Et l'art de Daumier gagne ä étre étudié 1 la
lumière de ces luttes. Ce que fait George Besson, dans cet ouvrage
richement illustré.

A. CHASTEL et J. MONFRIN : Tresors de la poésie médiévale (Club


Français du Livre, 1959).

Cinq siècles de poésie par plus de 80 auteurs et en plus de 1.500 pages.


La poésie médiévale risque de mourir si on la met en écrins. Les
auteurs louent tel poète du XII . siècle, d'avoir eréé en e quelques Tunte,
de petits mondes d'objets purs s. Serait-ce la suprime réussite ? Mais les
testes, nombreux et parfaitement traduits, rendent un autre son. De la
152 NOTES DE LECTURE

Chanson de Roland ä Pierre Gringoire, la poésie se mele ä l'histoire


réelle, aux luttes, aux espoirs des hommes.

VOLTAIRE : Contes et Romans (Présentation Jean Varloot), Club des


Amis du Livre Progressiste, 2 volumes.

Pour la première bis en France, un universitaire marxiste procure


une édition complete des Contes et Romans du philosophe militant. C'est
aussi la première édition sebo l'ordre chronologique de rédaction.
J. Varloot, selon la recommandation meme du grand homme, n'a pris la
plume que pour dire des « vérités utiles e, nécessaires ä la compréhension
de Voltaire. A noter l'illustration par ses gravures (en phototypie) de la
rarissime édition de Kehl.

Numero spicial d'EUROPE : Voltaire (mai-juin 1959).


Un ensemble d'études sur l'immense ceuvre voltairienne. Retenons de
l'article du professeur René Pomeau : « Osons le dire : rien ne parait
aujourd'hui plus nécessaire que l'optimisme voltairien des lumières,
allégoriquement exprime' en cet instant du cante oü Candide et Cacambo
débouchent dans Eldorado. Ils ont vécu de longues heures emportés par
un fleuve souterrain; soudain ils emergent des ténehres : ils revoient
le jour et découvrent un horizon immense. a
R. D.

ALBERT DUCROCQ : Victoire sur l'espose (Julliard).

On écrit beaucoup sur les Spoutniks, Lunik et autres Explorers...


mais finalement, on en dit peu. Le premier mérite du dernier livre
de M. Albert Ducrocq est d'avoir tiré la « leçon des satellites et de
la complete lunaire n, leçon eombien riche et combien passionnante
qui revele quelques-uns des secrets de la Nature que ces petits engins
ont su percer. De la ceinture de radiations entourant notre Terre aux
problèmes de la stabilisation et de l'autoguidage, de la météorologie
aux futurs voyages vers Mars et Venus... il y a Iä un ensemble de
données, démontrant, s'il en était besoin, que les satellites sont autre
chose que des « bouts de fer e lances ä l'aventure. Un lis-re de sciences
qui fera rever.
G. T.

R. IMBERT-NERGAL : Les sciences occultes no sont pas des sciences


(Préface de J. Rostand - Publications de l'Union Rationaliste).
Combien de bis, profondément navrés d'entendre des personnes
que vous estimez vous dire : « Avouez qu'il y a tout de meme quelque
chose de troublant dans les sciences occultes — radiesthesie ou voyanee,
guérissage ou télépathie n — avez-vous constaté avec amertume que
vous ne connaissiez aucun livre décisif, complet, convaineant ä leur
donner pour les tirer de leur erreur ?
ACTUALITES 153

S'appuyant sur une connaissance encyclopédique de son sujet — la


bibliographie compte cinq cents titres — et sur une parfaite compréhen-
sion de la nature et des exigences de la science, l'auteur démontre,
si le mot démontrer a un sens, que les sciences occultes ne sont pes
des sciences ». L'ouvrage se lit d'une traite — il est passionnant —
mais on sent qu'on viendra souvent a'y référer par la suite.
Un regret tout au plus : que l'aspect politique du problème reste
à l'arrière-plan. Comme le souligne la citation de Descartes placée en
épigraphe, la question des sciences occultes est réglée dans le principe
depuis plus de trois siècles. Si elles prolifèrent cependant plus que
jamais, cela ne parait pas étranger au fait que les forces de reaction
soutiennent à fond les superstitions pour mieux duper les masses.
L'horoscope quotidien de France-Soir fait partie du meme plan d'ensemble
que le mensonge politique des manchettes 1 sensation. o Est-il vraiment
abusif, demande J. Rostand dans la préface, de rever qu'on assassine
un jour cette gigantesque entreprise de persuasion qu'est la grande
presse ?» Non, ce n'est pas abusif. Mais cela suppose qu'on mette
la raison les puissances d'argent comme les puissances d'abetissement
en dernière analyse, ce sont les memes.
L. S.

PIERRE HAMP : L'Atelier du quert de poil (Didier).


Une reprise beureuse qui nous permet de mesurer 1 travers l'histoire
de cet atelier de mécanique, le long cheminement de Penseignement
technique, et comment l'enseignement professionnel » fiat, en son
temps, un progrès. Utile à qui veut comprendre les étapes d'une
pédagogie appelée de plus en plus à attirer l'attention sur elle.
J . M. A.

Du l ar novembre au l e' mars

La Nouvelle Critique
offre à ses lecteurs, pour taut abonnement
de un an (ou réabonnement méme anticipé)
UN MICROSILLON 45 TOURS
et
(par tirage au sort)

Un séjour de 10 jours en U.R.S.S.


LETTRES DE LECTEURS

L'ACTION CLERICALE

D'un correspondant du Maine-et-Loire.


BGEILE PUBLIQUE DE B...

Exposé de quelques faits caractéristiques (parmi bien d'autres)

Octobre 53. — Une raaison d'habitation decente est offerte k la


famille P... (veuve, 6 enfants). Coudition : que les enfants soient
retires de l'école publique, ce qui fut mit.

Octobre 54. — La famille G..., dont j'ai déjà le fils Daniel chez
moi, retire so filie Jacqueline de l'école privée pour me la confier.
Motif : ä l'école privée on ne s'occupe pas d'elle sinon pour lui réser-
ver les corvées, sous prétexte que son freie va it l'école publique.
LP fillette en question, souvent en a queue a de classe ä l'Ecole privée
Wirrere chez moi une exeellente élève. Elle est aujourd'hui egée de 16 ans
et l'une des meilleures élèves du collège de Jeunes Filles de Cholet.
Ataques en cours. — L'Association Familiale, groupement confes-
sionnel ‚'il en fui, vient de me faire demander par Pintermédiaire du
Maire, si je pourrais lui e preter a un local scolaire pour faire garde-
rie pendant les grandes vacances. Une faeon comme une entre de
mehre les pieds à Fecole publique.
La mere d'un de mes élèves, Mme C... a été eritiquee par un conseil-
ler municipal (M. B...) paree qu'elle effeetue le balayage de l'école
publique 1
Un exemple d'attaque du clergé Iui.méme. — En 57 (j'ignore le
dimanehe exact et c'est demnzuge) le eure lors de son préche a indiqué
qu'il n'admettait pas que le chauffage des Ecoles publiques soit ä la
charge de la Commune eines que les siennes n'étaient pas aidées.
Attitude de la municipalité. — Budget communal : environ 30 mil-
Bons. Subvention ir la caisse des écoles publiques : 8.000 fr. Aide
l'enseignernent privé par centaines de milliers de francs sous formes de
subventions indirectes : cantines, enseignement post-seolaire, aide sociale,
équipes sportives...
A B.., le 1‘' juin 1959.
L'Institutrice.

ÉCOLE PUBLIQUE DE .1...

Depuis 2 ans, fei eu de nouveaux élimes et 40 personnes ont demandé


des cours pour leurs enfants fréquentant l'Eeole privée. Conséquences
Pression, sur les lamilles. — Mme B... et Mme B... ont voulu mettre
leurs enfants ñ Fecola publique, le eure est alle les trouver : je n'ai
pas vu les enjants.
ACTUALITES 155

Ches la famille C..., ii s'est déplacé cinq bis, mais les parents
u'ont pas cédé : ¡ui en les enjants.
Ennuis provoqués par les cléricaux. — Fei A é attaquée le 27 février
1957 le soir à 20 h. 30, mais cette tentative a échoué.
Entre le 26 et le 28 aoüt 1958, on a pénétré chez moi et on m'a volé
55.000 frs.
Malgre' les ennuis el les pressions, je resterai toujours ii I...
L'Institutrice.

ECOLES PUBLIQUE DE s...


(actuellement 3 classes et 70 éreves)
En octobre 1954, l'école libre de Mies de S... décidait d'accueillir
Lea garçons de 2 ä 7 ans pour faire pièce ä l'école publique.
Pour empecher les enfants de frequenter ensuite l'école publique de
5..., un ramassage des éleves devait etre organisé. C'est ainsi que des
octobre 1956 un car emmenait environ une douzaine de garçons à l'école
Saint-Jean de C... (parmi ces douze enfants, cinq abandonnaient l'école
publique de garçons qu'ils avaient fréquentée jusqu'alors).
Actuellement, 25 ä 30 garçons, dont les familles habitent S..., Iré.
quentent l'école Saint-Jean de Cholet.

UI PROBLEME DES DISPENSES D'ENSEIGNEMENT RELIGIEUX


POUR LES MAITRES
D'un lecteur de Moselle.
Dans le a Directoire eoncernant Porganisation de Penseignement
primaire public dans l'Académie de Strasbourg a publie en 1956 aveo
un avant-propos de A. Elchinger, il est écrit ä la page 26 : Dans les
&olles primaires de l'Académie de Strasbourg, le personnel enseignant, tant
hic que congréganiste, est tenu d'assurer l'instruction morale et reli•
gieuse des élèves, faisant partie integrante des programmes
scolaires. Si l'obligation faite au maitre de donner Penseignement reli-
gieux devait violer sa liberté de conscience, il a la possibilité de dernander
l'administration scolaire d'etre déchargé de cet enseignement.
La section SN.!. de la Moselle avait demandé de faire parvenir ä
l'administration une demande sous eette forme
Madame X, le
Monsieur
lnstituteur (trice) 1 a Monsieur rinspecteur
d'Acadérnie de la Moselle
s/c de Monsieur l'Inspecteur
de l'Enseignement Primaire

Objet : Dispense denseignement religieux.


Conjormément aux instretetions de Monsieur le Recteur de l'Aca.
démie de Strasbourg, en date du 31 jan vier 1957 cm Inspecteurs
156 LETTRES

d'Aeodémie, l'honneur de solliciter une dispense d'enseignemens


religieux.
Or, près de 200 ä 300 demandes oft été envoyées ä l'administation,
et seulement 3 dispenses ont été accordées.
Les autres demandes sont restées sans réponse. En efiet, un certain
nombre de maitres sont en fait dispensés de l'enseignement de la religion
cet enseignement étant donné par le ministre du culte dans la période des
30 heures hebdomadaires. Toutefois, en cas d'absence du ministre du culte,
l'instituteur est astreint à donner cet enseignement. Pour ces instituteurs,
l'administration a jugé qu'il n'était pes nécessaire de leur donner une
dispense.
D'autre part, certains collègues ont refusé de mentionner dans la
demande de dispense que cet enseignement violait lene liberté de cons-
cience. Une majorité d'instituteurs sont croyants et ne peuvent indiquer
cette formulation. D'autres considèrent que le fait de dire que cela viole
leur liberté de conscience, constitue une violation d la liberté de cons-
cienee, car on les oblige ä déclarer officiellement une option ä caractère
philosophique.
Or l'ensemble de ces enseignants, quelle que soit leur croyance,
demandent ä itre dispensés de l'enseignement religieux car ils estiment
qu'ils n'ont pas ä faire état d'une opinion philosophique ou religieuse
dans le cadre d'une profession ou dans le cadre d'un service public.
Il est 1 remarquer que les normaliens qui se sont fait dispenser des
cours de religion ä l'E.N. ne sont pas dispensés de donner Penseignement
religieux une fois sortis de l'Ecole Normale, ä moins de faire une
demande.
Ce n'est qu'un aspect de la complexité du statut local et de son
caractère inique.

LE NIVEAU DE L'ENSEIGNEMENT
De Mme D. W... — Que le niveau intelllectuel de nos élèves baisse
dans des proportions catastrophiques pour l'avenir du pays, c'est
fait, que les enseignants connaissent et déplorent, mais dont les non-
enseignants s'étonnent parfois.
Le 6 juin 1959, une émission télévisée commémorait le débarquement
en interrogeant trois jeunes gens ( deux garçons et une filie), nés le
6 juin 1944. Aucun de ces jeunes gens de 15 ans na su dire ce qui s'était
passé le jour de sa naissance. Lene ignorance concemant les faits histo-
riques — qui nous paraissent essentiels pour comprendre la situation
actuelle — a scandalisé nombre de téléspectateurs; quelques-uns ont
mème cru qu'on avait choisi les jeunes interviewés parmi les cancres.
Personnellement, je n'avais jamais pensé que mes élèves fussent des
aigles; mais je dois dire que je me faisais encore des illusions. Leur
ayant posé, 1 la suite de cette émission, ä peu près les mimes questions,
j'ai obtenu les réponses dont je vous fais part in i (il s'agit d'une classe
d'Ecole Normale d'institutrices — 30 élèves ägées de 17 1 22 ans (cer.
taines électrices) possédant toutes la première partie du baccalauréat).
ACTU AMTES 157

question : Que s'est-il passé le 6 juin 1944 ?


Réponses
9 : le débarquement (1 ne dit pas qui a débarqué; 3 ne mention-
nent que les Américains);
1 : la débarcation (sic);
20 : ignorent le débarquement (8 ne répondent pas ä la question;
12 donnent des réponses fausses).
• question ; Quels étaient ä ce moment-lä les Allies ?
Réponses
6 seulement répondent : les Anglais, les Américains, les Russes.
Les Anglais apparaissent dann 28 réponses;
Les Américains dann 27 réponses;
Les Soviétiques dann 6 réponses (4 disent la Russie; 2 disent ¡'U.R.S.S.).
Précisons que le programme d'histoire qui, tout de suite après la
guerre allait jusqu'en 1945, s'arrite máintenant en 1939, sous prétexte que
les événements trop récents de la guerre obligent ä n: faire de la poli-
tique a... La plupart des élèves ignorent done que l'U.R.S.S. fast l'alliée
de la France. Elles en sont restées ä ce que les livres d'histoire appellent
le u pacte germano-soviétique u sans en préciser le contenu.
Apparaissent aussi parmi les alliés : le Canada (2 réponses); la
Pologne (2); la Belgique (2); la Tehécoslovaquie (1); la Yougoslavie (1).
Mais aussi le Japon (1); l'Italie (1); l'Allemagne (1) — Ces trois der-
niers pays ne figurent pas dann la mènne copie.
▪ question : Que savez-vous de Munich ?
Réponses
2 : réponses correctes;
5 : néant;
8 : faibles ou nulles;
8 : réponses fantaisistes diverses dont 1 : a capitale politique de l'Alle-
magne de l'Ouest a; 1 : ville allemande; 4 : ville autrichienne; 2 : capi-
tale de l'Autriche.
• question ; Qu'est-ce que la représentation proportionnelle ?
(A noter qu'on a supprimé les cours d'instruction civique qui traitaient
entre lautres des différents modes de ecrutin.)
Réponses :
3 : ä peu près convenables
15 : néant;
11 : détermination du nombre des singen ä pourvoir en rapport avec
le nombre d'habitants (pour les unes au nombre d'habitants d'une ville,
pour les autres d'un département);
1 : vote proportionnel ä la qualité des individus (sic).
Conclusion : sur ces 30 aèves, 27 ont été reelles ä la deuxième partie
du baccalauréat en juin; les trois autres espéraient Pètre en septembre.
Je souhaite que la Nouvelle Critique aborde ce grave problème
du niveau des connaissances des élèves.
LA VIE DE LA REVUE

ATTENTION, CHANGEMENT I

A partir du 1°' jänvier (N. 112) la presentation de la Nouvella


Critique sera modifiée. Les modifications porteront sur la couverture
et la typographie intérieure, le volume et le format restant inchanges.
L'expérience de Palmee écoulée nous eonduit de plus en plus vers
la publication de numen» centres sur un theme. Nous avons
dans le N. 109 la liste des thèmes retenus pour l'année 1959-1960.
Chaque numero comprendra en général trois parties : 80 ä 90 pages
consacrées au thème choisi; 30 ä 40 pages d'études sur des sujeta
philosophiques, seientifiques, littéraires, artistiques; 30 à 40 pages de
chroniques : les idees, le thatre, le cinema, les arts plastiques, la
musique, les livres, etc.
La couverture évoquera par une reproduction, un dessin, une pho-
tographie ou une eomposition typographique, le theme étudie; elle ne
eomportera plus le sommaire détaillé habitud; seulement le libelle du
thème et, éventuellement, celan les circonstances, un ou deux noma
d'auteurs. La marque a Nouvelle Critiques sera dora apposée sur
cette couverture. Nous publierons dans le numero de décembre les
éléments qui permettront ä nos lecteurs de reconnaitre la Nouvelle
Critique dans les librairies ä partir du 1 janvier.

LE N. 108 EST EPUISE, MAIS...

De nombreux lecteurs et eorrespondants ont demandé ä la revue des


exemplaires supplémentaires du N. 108 de la N.C. comportant l'étude
sur rEnseignement privé en France. Ce N. 108 est épuisé.
Mais la demande reste teile qu'un tiré a part de rette étude a dé
rendu nécessaire. Ce tiré si part du N. 108 se presente sous la forme
dune plaquette de 64 pages sous couverture illustrée de deux litho-
graphies de Daumier. Elle est vendue au prix de 150 fr. l'exemplaire.
Nos correspondants-diffuseurs bénéficient de la remise habituelle de
20 'Yo (ä partir de 3 exemplaires). Date de parution : 10 novembre.

LES CONFERENCES DE LA NOUVELLE CRITIQUE

Guy Besse a donné deux conférences sur La laicité Nantes le


28 octobre et ä Saint-Nazaire le 29.
Jacques Amault a presenté une conference-débat organisée par les
Etudiants communistes de PEcole normale supérieure de l'Enseignement
technique, le 29 octobre, sur le thème :as Les communistes et le monde
moderne
1 ACTUALITES 159

NOS CORRESPONDANTS
De M. B. N., Pantin (Seine) : a Abonné déjà anejen de la Nouvelle
Critique, retour d'Algerie ä l'issue du service militaire, j'ai pu faire
apprécier autour de moi Pintérét de la revue partieulikernent dans
les circonstanees actuelles. Je pourrai done, dans les conditions fixées
par votre numéro 109, diffuser réguliérement 5 exemplaires de
la Nouvelle Critique.»

Qui peut itre correspondant 1 la N.C.? Tout lecteur qui veut ainsi
nous apporter son aide.
1° A la sortie de chaque numéro, le correspondant reeoit le nombre
d'exemplaires demandés (au rninimum 2 exemplaires).
2° Huit jours avant la sortie du numéro, il a recti le sommaire,
afin qu'il puisse, le cas échéant, modifier sa commande en fonction du
contenu.
3° Des spécimens gratuita d'anciens numéros peuvent, soit lui ätre
envoyés, soit kre expédiés par la revue aux adresses qu'il nous indique.
4° Le correspondant recoit trimestriellement, un relevé des sommes
dues par lui. Les exemplaires lui sont facturés 200 francs (au lieu de
250 francs — pour couvrir ses frais de correspondances et autres).
La revue reprend les invendus.
On dénote un intérät aceru pour le marxisme. Ce mouvement ira
se développant. Mais dans ce domaine, nous n'en sommes pas encore
au temps du a self-service a ! II est nécessaire de mettre la Nouvelle
Critique à la portée de ceux qui s'interrogent.
J'ai commencé à faire un peu de prospection parmi mes collégues,
écrit M. Mario Rossi, de Marseille. Il y a des possibilités. Nous allons
examiner avec quelques camarades comment, pour commencer, avoir
un diffuseur par établissement.
Pouvez.vous nous faire parvenir 6 numéros de novembre et des
sommaires ? Je vous adresse trois abonnements. Par ailleurs, nous
serions taut disposés 1 vous adresser des notes de lechare; en tout cas
collaborer sous une forme 1 déterminer.
La reime pourrait-elle fournir 1 ses correspondants des questionnaires
qui pourraient kre remis ä leurs clients e afin q-u'ils donnent leur
point de vise critique sur la revue ?

UN CADEAU A TOUS NOS LECTEURS...


Pour vous-mänie, ou pour vos cadeaux de fin d'année, la Nouvelle
Critique vous offre un microsillon 45 tours.
* suffit de souscrire un abonnement ou réabonnement d'un an
la Nouvelle Critique.
* Vos veranees 1960 peuvent 'Are assurées : un séjour de 10 jours en
U.R.S.S. sera attribué par tirage au sort entre les abonnés ou
réabonnés de la période 1" novembre au 1" mars.
UN ABONNEMENT D'UN AN A LA NOUVELLE CRITIQUE
CONSTITUE AUSSI UN CADEAU DE QUALITE A FAIRE A UN AMI.
— LES EDITIONS DE MOSCOU —
en langue française

LA V1E DES FONDATEURS DU MARXISME

FRIEDRICH ENGELS

Stepanovo, qui aioute à so rigueur d'historien so sensibilité de


femme, a su donner de Engels un portrait oü l'homme est
toujours präsent derriere le philosophe.

Relié, 260 pages 300 fr. Franco de port 435 fr.

SOUVENIRS SUR MARX ET ENGELS

Cet ouvroge nous apporte sur les conditions dans l esquelles ont
vécu et milité Marx et Engels, des détails précieux qui, pour
incomplets et fragmentaires qu'ils soient, éclairent cependant
la personnalité des deux grands philosophes et aident ò inieux
comprendre leur oeuvre.

Relié, 418 poges, illustre 400 fr. — Franco de port 580 fr.

LENINE, TEL QU'1L FUT


Souvenirs de contemporoins

Ces souvenirs de parents, d'amis, de compognons d'armes du chef


de la Rävolution russe, le font revivre tont &ins so vie privée
que dans son activité militante.

Relie, 760 pages 500 fr. Franco de port 680 fr.

En vente dons toutes les librairies et à lo

LIBRAIRIE DU GLOBE
21, rue des Germes, Paris-5°
C.C.P. A.L.A.P. Paris 9694-67

Catalogue gratuit sur simple demonde


SOMMA IRE
Jacques ARNAULT, Claude DUCHE, André GISSELBRECHT,
Jacques CHAMBAZ, Pierre JUQUIN : Y un sens de
l'histoire ? (Entretien) 1
André BARJONET Réalité de la nasse ouvrière 24
Cuy BESSE : De la nécessité d'un Parti communiste 40
André GISSELBRECHT : Intellectuels et mouvement ouvrier 52
Jean MONT1EL : Notes sur l'U.G.S. 73
Jean-Marie AUZIAS : Technique et philosophie. — Quelques
problèmes posés à la philosophie par l'existence de l'objet
techniq-ue 83
Jean ROLLIN : Art abstrait, art officiel ? A propos de la Biennale 100
Renaud de JOUVENEL : Antoine Watteau, le précurseur entravé 106

ACTU ALITES
S.M. : Danger, Carrefour ! 119
Solange LEVRAULT : Progrès « judiciaire a ou mystification ? 124
Pierre JUQUIN : De la démocratie 127
Jean-Mare AUCUY : L'affaire des « Liaisons e 132
Jacqueline AUTRUSSEAU : Gorki, auteur moderne 138
A.G. : « Les séquestrés d'Altona o 141
Michel VERRET : Sur Montesquieu 142
André LIBERATI : «Le heu du supplice o 146
Notes de lecture 149
Lettres a la revue 154
La vie de la revue : Un cadeau à tous nos lecteurs 159

AVIS IMPORTANT AUX ABONNÉS


Si dans cette derniere période vous aves recu une carte
postale illustrée attirant votre attention sur le présent avis, cela
signifie que votre abonnement prendra fin au prochain numéro
de catre Revue. Dono ce cas et ahn de nous éviter, et de vous
éviter des /rais mutiles, nous vous demandons de vous réabonner
dono le délai le plus court. Passé une quinzaine de jours, nous
vous encerrona un mandat de recouvrement postal.
Attention tout nouvel abonné ou réabonné recevra un
dio que microsillon 45 tours de son choix. Votre intérit (comme
celui de la Nouvelle Critique) est donc la solution la plus simple
et la plus économique : Vous réabonner sans attendre. Merci.
LE COSIMS
conceptions
modernes
sur
A parditre L'ORIGINE
le 12 Novembre L'EVOLUTION
L'EXPLORATION
de l'univers

RECHERCHES INTERNATIONALES
la lumière du marxisme
bimestriel - N° 14 - 15 octobre 1959

Après épuisement de son n° 108, La Nouvelle Critique a fait


éditer un tiré à part de l'étude intitulée

REUHUS SUR L'ENSEIGNEMENT "UBRE"


64 pages de documents et commentaires
sur l'enseignement privé en France

Une plaquette sous couverture carte avec deux illustrations de Daumier


150 francs
ODEON DIFFUSION, 24, rue Racine, Paris (6')
C.C.P. : Paris 9303-31

imprimerie RICHARD,
24, rue Stéphenson, Paris (XVIII.).
Le Ddrecteur-Gérunt : Jean ETENDARD.
250 fr.
Étranger : 300 fr.