Vous êtes sur la page 1sur 164

(0113)

la
nouvelle
critique

Quatre officiers Algerie, un an de gaullisme


Marcel Piquemal La e Communaute » an 1
Jean Suret-Canale La Guinée, un an d'indépendance

KARL MARX
Une étude inédite sur l'Algérie (1880)
Roger Garaudy Le marxisme, philosophie critique
Jean Marcenac A la source du réel
Kuan Shan-hue Evolution de la peinture chinoise
ACTUALITES
Les sursis L'Etat-Major d'Alger répond it /a N.C.
Les idées • Le cinema - Le théiitre • Les livres
par Franeis Cohen, Pierre Juquin, Jean-Marc Aucuy,
Jacqueline Autrusseau, André Gisselbrecht, André
Liberati, Jacques Milhau.

9
revue mensuelle
sept.-oct. 1959 . lle arm& 109
la nouvelle critique
revue du marxisme militant

Comité de rédaction Directeur politique


Guy BESSE
Jacques ARNAULT
Rédacteur en ehe!
Jean-Marie AUZIAS, Lyon
Jacques ARNAULT
Guy BESSE
Jacques CHAMBAZ Rédacteur en ehe! adjoint
Henri CLAUDE Andre GISSELBRECHT
Francis COHEN Seerétaire de rédaction
Pierre DAIX Jean ROLLIN
Roland DESNE
Marcel EGRETAUD REDACTION, ADMINISTRATION
Jean FREVILLE
ET SERVICE ABONNEMENTS
Louis FRUHLING, Strasbom g
95-97, Bd de Sébastopol, Paris (2-)
Andre GISSELBRECHT
François HINCKER TE1,EPHONE
Jesus IBAROLA, Grenoble GUT. 51-95
Jean KANAPA COMPTE CHEQUE POSTAL
Jean-Marc LEBLOND Paris 6956-23
Jeanne LEVY
Francois LURCAT ABONNEMENTS France Etrang
Jean MARCENAC Fr. Fr.
Jacques MILHAU, Lille 1 an (10 no. ) .... 2.200 2.500
Antoine PELLETIER
3 mois (3 no.) 700; Pas
Andre RADIGUET d'abon-
Jean ROLLIN 6 mois (5 non) 1.150 !nement
Alain ROUX (Pour tout changement d'adresse,
envoyer la derniere etiquette et
Luden SEVE, Marseille 30 fr. en timbres.)
Jean SURET-CANALE
Boris TA SLITZKY VENTE AUX LIBRAIRES
Guy TISSIER 24, rue Racine, Paris (6e)
Michel VERRET, Nantes VENTE AUX ORGANISATIONS
Roland WEYL C.D.L.P., 142, Bd Diderot, Paris

Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec


un principe nouveau : voici la vérité, c'est ici qu'il taut tomber
genoux. Mais nous rattachons notre critique à la critique de la
politique, à la prise de parli en politique, donc it des luttes réelles
et l'y identilions. KARL MARX.
LES SURSIS

Reeue le 25 amit par M. Boulloche, une délégation du


bureau de l'Union Nationale des Etudiants de France
(U.N.E.F.) entendait non sans stupeur le ministre de l'Edu-
cation nationale avouer qu'il n'était pas en mesure de préciser
le nombre. mime approximatif, des étudiants visés par l'ins-
truction relative aux sursis ! Le ministre ne disposait pas de
données statistiques précises; seulement une évaluation de
« quelques milliers... »
Le bureau de l'U.N.E.F. pouvait faire remarquer, ums
que, semble-t-il, le ministre rougisse, « qu'une étude statis-
tique préalable n'aurait peut-itre pas été mutile avant de
préndre pareille décision »'.
Mais la délégation n'était pas au bout de sa surprise.
Ou'on en jage : « Le ministre n'a pas pu répondre aux argu-
ments de l'U.N.E.F. contre l'interruption des études, quellee
qu'elles soient. II a essayé de justifier son point de vue en
comparant les mesures prises à des mesures « analogues »
récemment mises en vigueur en U.R.S.S. ouz il a été décidé que
tous les jeunes interrompraient leurs études pendant trois ans,
entre 16 et 19 ans.
« Les représentants de l'U.N.E.F. ont répondu que cette
interruption n'était pas nécessitée par les mimes impératifs,
qu'il était peut-itre davantage possible de reprendre des
études ä 19 ans qu'it 27 ou 28 ans; qu'il valait mieux attendre
les résultats de cette expérience pour se prononcer et que,
de toutes maniires, ii fallait bien reconnaitre que les pro.

1. Campte rendu de la lelégation da»« U.N.E.F.-Informatione a Sursie


1959 e, 15, rae Soufflot, Paria (5°).
1
2 LA N.C.

blèmes maté riels qui se posent aux étudiants sont bien dillé-
rents dans les deux pays : le nombre des boursiers est très
nettetrient plus élevé en U.R.S.S. qu'en France. »2
On pourrait tirer quelques leçons de cene référence
ministérielle eit Pexemple russe'. 11 est une expression sou-
vent citée oh le « vice » citoie la « vertu ».
Cette connaissance des faits nous confirme alors dans
l'idée que l'« opération sursis » est bien une opération poli-
tique. de caractère laseiste, dirigée contre le bastion républi-
cain et démocratique qu'est l'Université. C'est la revanche
haineuse du militarisme gaulliste sur rintelligence qui, depuis
un an, a refusé Penrilement.
Périsse renseignement, périsse la culture, périsse la recher-
che, qu'importe l'avenir de la nation, on va les « prendre en
main », ces intellectuels...!
Quel regret que les mots trop servir ne s'usent : « Quancl
on me parle de culture, disait un précurseur, je tire mon
revolver. » (Au bit, que pensent ces éminents universitoires
qui collaboraient il n'y a pos quatre mois à un numéro spé-
cial de la Revue militaire d'information, en vue d'instituer,
disaient-ils, un dialogue lécond entre l'armée et l'Univer-
sité ?)

Dons le mime temps, M. le président de la République,


président de la Communauté, ehe) des armées, déclare grave.
ment que « l'U nité nationale est ressoudée », que « nos a//aires
ont avancé... A mesure de l'expansion nouvelle, on peut( ...)
poursuivre la ticke essentielle de formation de notre jeunesse,
développer nos moyens de reeherche scientifique et tech-
nique » (16 septembre); tandis que M. Malraux défend les
valeurs culturelles... en Amén que du Sud.
L'analyse établie par PU.N.E.F., que nous publions par
ailleurs 4, résume parfaitement les conséquences de l'entre-
prise : rappel ti plus ou mo jes longue échéance de milliers
d'enseignants, désorganisation des laboratoires de recherche,
2. Cornre. rendu de la délégation.
3. Il e et en U.R.S.S.., ä l'Atape actuelle du développement eulturel,
de faire participor taue lee ieunes ä la production pendant un tempe d'ail.
leere variable, afin de faire ceiteer daue l'avenir la contradietion entre le
travail manuel et lo travail intellectuel béritee de l'ancienne sock.b, capi -
Lehnte. (Voir eur ce 'Joint, A. Giamelbrecht, e L'eneeignement eovibtioue
La Nouvelle Critique, tr. 101 et 102).
4. Deruibea nage& de la revue.
LES SURSIS 3

arree des études des agrégatils. tarissentent de la préparation


aux grandes écoles, etc.
Mais au feit, nos princes peuvent-ils faire (gittre chose
étant donné les buts qu'ils s'assignent ? Culture et dénto.
cratie vont de pair, comme obscurantisme et pouvoir per.
minnet. On ne peut pas interchanger les termes. Quand on
fixe pour röle au peuple qu'il écoute» et à Dieu
« preie vi« », à quoi sert, on vous le demande, PUniversité ?
La lutte n'est pas désespérée; defei un recul, faible sans
doute, mais important dans son principe, a été enregistré.
Ce n'est cependant pas la l'af faire des seuls étudiants
sursitaires menacés. C'est l'avenir meine de la nation qui est
en péril. 11 est vraiment temps que ces usurpateurs inca.
pables s'en aillent. Les forces démocratiques existent, elles
peuvent coordonner leters efforts. Les étudiants communistes
et non communistes nous en donnent l'exemple.
Leur combat est le neetre.
La N. C.

LE RE NOUVEAU DE SEPTEMBRE

A bien réfléchir à cet automne d'il y a vingt ans, n'appa-


rait-il pas que Flitter, en dieleneharzt la grande épreuve de
force, devait mettre en évidence le déclin irrémédiable du
capitalismo? lncapable, comme on dit, de surmonter sea
contradictions, celui .ei dut céder du terrain militairement,
économiquement, politiquement. 11 n'aura pas fallu quinze
ans d'après -guerre et de guerre froide pour que le monde
occidental doive se convaincre qu'il ne regagnera pas ce
terrain et se réaigner à prendre le chemin de la coexistence
pacifique.
La fusée soviétique don« la ¡une. Khrouchtchev en Ami-
rique. Taut le monde a souligné le rapprochement. Qui
West ni de propagando, ni d'intimidation, mai« de fait
le e rapport de forces » a change, et selon taute apparence
définitivement.
OUR ne rattraperons pa. les Russes dans le domaine des
fusées », dit Werner von Braun. e Don« le domaine de la
FRANCIS GOREN

machine-outil, névralgique pour l'ensemble de la production


d'un pays industriel, les Etats-Unis sont largement distancés
par l'U.R.S.S. » dit le super-expert américain en productivité
Seymour Melman. Le niveau de vie augmente régulièrement
dans le monde socialiste tout entier et les travailleurs de tonte
notre planète le savent, comme les jeunes forces dirigeantes
des pays sous-développés. En 1965, la production globale des
pays libérés de l'exploitation capitaliste dépassera celle des
pays de « libre entreprise », avec toutes les conséquences
que cela entrainern sur le marché mondial. On coneoit que les
maitres du vieux monde cherchent de nouveaux moyens de
sp survivre.
Ces premiers pas vers la coexistence acceptée pourront
bien étre suivis d'hésitations ou de retours en arrière; le
chemin n'en est pas moins pris. Les peuples veilleront à la
marche en avant.
Formule creuse ? Qui niera le poids de l'opinion publi-
que : de l'appel de Stockholm. premier acte universel contre
la menace atomique, aux foules allentandes, anglaises, voire
franeaises. indifférentes ou hostiles aux précédents voyages
d'Eisenhower en Europe, l'acclamant après qu'il Rät invité
Khrouchtchev. Quel est le poids respectif du malre de Los
Angelès et des dockers de Frisco ?
Mais ce chemin, pour garder l'image, d'aucuns voudraient
bien le parcourir le plus lentement possible. Si ea pouvait
durer au moins une vie d'homme... Ralentissons done. Mais
pour rolen tir, il y a plusieurs tactiques.

Celle de räne, dabord, qui freine des quarre sabots.


Tels le malre de Los Angelès ou les dirigeants de l'A.F.L.-
C.1.0. af folés à l'idée de se trouver « court-circuités ». En
France, les milieux dirigeants s'empétrent dans leur guerre
d'Algérie, et en s'accrochant au vieux colonialisme, condam-
nent le pays ii une Agradation économique, politique, cul-
turelle, que le 13 mai n'a fait qu'accélérer; jis refusent la
détente — crainte de ses prolongements en Afrique du Nord,
crainte aussi de ne pas étre en état d'en tirer les bénéfices
(encore que certaine visite discrète de M. Boussac au Kremlin
et le besoin urgent qu'éprouva M. Sudreau de discuter urba-
nisme avec Khrouchtchev sembleraient dénoter par endroits
un peu plus de subtilité).
LE RENOUVEAU 5

Mais le vieux renard a dans son sac d'autres tours, et


d'autres gens. A situation nouvelle, arguments nouveaux. II
ne manque pas de cerveaux avides de sécréter de la pensée
dernier cri. M. Arthur Koestler, par exemple, « qui mène
depuis de longues années une carnpagne personnelle contre
l'univers comm uniste », comme l'écrivait récemment L'Exprese
qui a cru néanmoins devoir reproduire les dernières corui-
dirations du personnage, que l'on peut résumer ainsi
le ¡rail dominant de notre époque est une uniformisation
de la planète, uniformisation technique, culturelle. voire poli-
tique, et mime économico-sociale (« Le socialisme d'Etat ne
se distingue pas du capitalisme d'Etat. D'autre part, la « libre
entreprise » a cessé d'étre libre dans une économie contrölée
et la propriété privée devient de moins en moins privée
dans une société démocratique », L'Express, 3 septembre
1959); donc, il y aura osmose et non victoire d'un camp
sur l'autre.
On trouve une idée semblable chez M. Raymond Aron, Ans
trois articles du Figaro (9, 10, 11 septembre) d'oit ii ressort
qu'il y aurait de moins en moins de lutte de classe, pour la
banne raison que les classes s'effacent, étant donné qu'« en
un sens. une classe existe quand les individus croient qu'elle
existe)) (su jet de thèse : « de l'in fluence de l'auto-suggestion
sur le rg le respectif du manceuvre-balai et du président du
conseil d'administration dans l'usine moderne »); que par
ailleurs, « la rivalité des individus et des groupes est la mgme
des deux egtés (U.R.S.S. et U.S.A.), comme est la mgme leur
solidarité dans le progrès économique »; bref, que « l'évolu-
tion normale de la sociA;té industrielle tend à atténuer les
distinctions héritées et it assouplir les distinctions fraction-
nelles ».
Nous discuterons en détail, dans les prochains numé ros de
La Nouvelle Critique, l'analyse sociologique proposée par
41. Atoe et nombre de ses collègues, nous bornant aujourd'hui
déplorer la qualité d'une argumentation qui fabrique des
adversaires sur mesure pour mieux les pourfendre, procédé
inattendu de la part d'un professeur en Sorbonne. En écrivant
que les « doctrinaires (soviétiques) veulent faire croire que
les revenus des millionnaires sont la cause décisive de la
misère des masses », Raymond Aran croit-il exorciser plus
d'un sigele d'analyse marxiste des rapports de production ?
Ce qu'il nous parait nécessaire de relever sans attendre,
c'est l'entreprise idéologique généralisée qui consiste
6 FRANCIS COHEN

substituer au contenu réel de la coexistence pacifique (sous


des formes nouvelles, excluant la violence), qui est la com-
pétition entre deux régimes sociaux, une sorte de théorie
des vases communicants, selon laquelle nous irions à l'uni-
formisation automatique des techniques, de l'organisation
sociale et de la civilisation. « N'y a qu'ii » laisser faire, Ctige
d'or viendra, mais surtout ne poussons pas...
Justement, nous voulons pousser. Pour la bonne raison que
ce qui a déjà été obtenu Ta été par la lutte, non par la pas-
sivité. Ce qui a changé, disions-nous tout à Pheure, c'est le
rapport des forces. 11 laut maintenant priciser : des forces
de classes. /I n'y a pas de vases cornmunicants. L'U.R.S.S. et
les Etats-Unis ne tendent pas vers un point de rencontre.
L'une pro gresse régulièrement. l'autre est en parte de vitesse.
Ces messieurs les penseurs n'oublient qu'une chose : le mau-
vement, la dynamique du développement. lis l'oublient parca
que leur souci est de gagner les esprits ix la perpétuation
du régime capitaliste et de les empécher de distinguer ce qui
est vraiment nouveau: parce qu'ils sont des idéologues bour-
geois. qu'ils « se veuillent » tels ou non.
Parlerait-on de cene prétendue uniformisation de ¡'U.R.S.S.
et des Etats-Unis s'il n'y avait pas eu le 7 novembre 1917 ?
La China serait-elle candidate au titre de troisième, puis de
deutième Grand, si elle n'était pos démocratie populaire ? Les
yeux de centaines de millions d'Africains, d'Asiatiques et
d'Américains du Sud se tourneraient-ils vers le monde socia-
liste s'il n'était précisément socialista, c'est-ii-dire si la sup-
pression, non pos, M. Aron, des revenus ntois de l'exploitation
capitalista. n'avait pas donné essor aux économies nationales,
élan aux travailleurs, liberté et efficacité à tonta pensée créa-
trice et novatrice ?
Par conséquent, pour progresser encore, ii faut rejeter la
passivité que Pon va précher sur tous les tons; c'est un vieux
truc de la bourgeoisie que de s'attribuer le mérite des conces-
üorts qu'elle est contrainte de faire au mouvement populaire
dirigé par le prolétariat. L'enjeu est ici capital. Une portion
importante de la bourgeoisie mondiale, lucida, décidée
durar aussi longtemps que possible, jait de nécessité vertu.
La force ne lui parait plus un moyen Ar, elle accepta le
combat sur le terrain de la coexistence. Du coup, elle voudrait
faire croire qu'il n'y a plus de combat.
Le combat continue. Dans des conditions plus favorables
aux forces de progrès et de paix. Surtout si celles-ci savent
LE RENOUVEAU 7

ne pas se laisser désorienter et s'unissent pour accélérer le


mouvement. Or, ii n'est pas de meilleur moyen d'empieher
cette unité que de la prétendre mutile.
Pourtant, notre peuple ne bitte' ficiera pas automatique-
ment de la situation nouvelle. 11 ne peut pas faire l'économie
de la lutte pour la démocratie, lutte qui n'aboutira que si
elle est menée en commun par des gens qui ne voient pas
de la mime façon l'avenir du pays. Sans doute, les com-
munistes sont ceux qui ont le plus confiance dans P assenti-
ment populaire à leurs solutions; ceci pour une raison très
simple : jis prévoient et préparent depuis quarante ans l'étape
qui s'ouvre au jourd'hui et on ne voit pas très bien comment
la thiorie et Paction qui ont conduit jusqu'ici ne se verraient
pas ren forcées par l'événement. Mais, justement, la démo-
cratie. c'est que le peuple déeide de son destin. Que craint-on
pour ne pas accepter de crier les conditions d'une libre
compétition ? Cette question aussi devra se régler dans l'esprit
de notre temps.
Francis COHEN.
ALGERIE, UN AN DE GAULLISME

Gtuatre olliciers servant depuis des années en Algérie se


sont récemment rencontrés. lis ne s'étaient pas vus depuis dix-
huit mois.
Comme les moyens d'enregistrement sont maintenant
répandus, un d'entre eux a en l'idée d'enregistrer leur con-
versation. 11 nous a semblé que c'était 111 un document qui
caraetérisait singulièrement un an de politique gaulliste an
Algérie.
Des olliciers parlent avec leur jaçon parjois personnelle
de dire les choses, leur vocabulaire de combattants. Norm
avons seulement supprinté dons le texte tout ce qui pouvait
donner — judiciairement parlant, sait-on jamais ? — matière
controverse...
Cette conversation a eu heu avant l'énoncé, par le Oflira'
de Gaulle, de son « plan ». Elle est imprimée a' l'heure alt
taute la presse et le gouvernement attendent, avec quelque
fébrilité semble-t-il, la réponse du gouvernement provisoire de
la République algérienne. De ce gouvernement que Von
s'acharne pourtant à désigner entre guillemets...
Le gouvernement provisoire de la République algérienne
répondra. Le texte ci-dessous ne peut qu'éclairer l'événement.
PREMIER OFFICIER. - En Oranie il n'y a jamais eu en fait
une grosse action de résistance. La population ne s'est jamais
engagée comme, par exemple, dans l'Algérois ou le Constan-
tinois. La raison en est la très forte proportion relative
dEuropéens.
UN AN DE GAULLISME 9

Mais la campagne assurant que la pacification était ter-


rninée a entramé dans mon secteur le retrait d'unités. Le com-
mandement a été pris it son propre jeu. La rebellion étant en
fait une réalité, on a dû faire éclater les unités qui restaient
pour occuper les secteurs que les autres venaient d'aban-
donner. Comme se posait déjà la question des effectifs, cela
n'a fait que doubler les difficultés auxquelles nous nous heur-
tions précédemment. Pour combler cette lacune, on nous a
demandé de recruter des harkis. Nous nous sommes mis it
recruter des harkis. Maintenant on a ces harkis : mais
s'avère que du point de vue emploi leur efficacité est tres
faible (sans compter ceux qui s'enfuient avec l'armement).
Dernièrement, au cours d'une opération, un harka accroche
des rebelles. Ce fut une bataille épouvantable durant trois
quarts d'heure. Mais après que harkis et fellaghas se fussent
fusillés sauvagement à cinquante mètres, on constata qu'il n'y
avait ni mort ni blessé ! Ce qui prouve, ou bien que la comba-
tivité des harkis n'est pas très forte, ou bien qu'il y a une
entente tacite entre harkis et rehenes.
Naturellement, il y a quelques harkas formées avec des
ralliés. J'ai vu quelques-uns de ces ralliés. Leur ralliement
s'explique surtout par une certaine lassitude. Ce sont des
hommes qui ont cinq ans de maquis, qui sont fatigués physi-
quement; à la suite, par exemple, d'opérations qui se dérou-
lent pendant un mois dans le m'eme secteur, ils ont le « coup
de barre » et se rendent aisément. Quelquefois, ces ralliés
repartent, mais cela est assez rare. En fait, ce sont ceux-fit
qui sont aujourd'hui les piliers de nos harkas.
Mais depuis un certain temps, on a appris que l'A.L.N.
essayait de noyauter les harkas. Par ailleurs, comme la pro-
portion des Musulmana augmentait sérieusement dans les
compagnies, le recrutement a Hl cesser, en Partie d'ailleurs
par suite de Popposition de nos hommes qui s'effrayaient
de la chose.

DELTXIEME OFFICIER. — Dans le Constantinois, il existe une


double menace pour le commandement : l'Armée de Libé-
ration Nationale (A.L.N.) à l'intérieur de la frontière et les
unités de l'A.L.N. massées en Tunisie, qui reeoivent des
recruea, font leur instruction et ensuite leur font franchir le
barrage pour venir s'implanter dans les zones opérationnelles
intérieures de l'Algérie.
La répartition de la population européenne diffère aussi
de cene de l'Oranie. Les colons se sont repliée en grand
10 QUATRE OFF1CIERS

nombre et out grossi la population de Philippeville, Constan-


tine, Beine. La population européenne ne vit plus dans le bled
qui est pratiquement abandonné à la population indigène.
Dans toutes les unités, il y a aussi crise des effectifs et,
comme le disait un chef de bataillou dans un article récent,
le total des effectifs devrait se situer bien au-delà de 500.000
hommes si on voulait tenter de finir militairement la guerre
d'Algérie. Cette crise d'effectifs provient, d'une part de la
nécessité de renforcer la défense sur le barrage et d'autre part
de la prétention du général Challe à mener des opératione
offensives qui absorbent tous les moyens mobiles. Aussi,
comme il est courant de dire dans les états-majors, il faut
faire « l'impasse ». Cette « impasse » se fait aux dépens des
petites unités de quadrillage qui sont ainsi rendues plus vul-
nérables.
TROISIÈME OFFICIER. - Je constate que nous 110119 trouvons
tons dans la rnéme situation. Je me trouve pour ma part dans
une région très sensible, eelle qu'on appelle le « réduit
kabyle ». Cette région, difficile d'accès, en grosse partie occu-
pée par des montagnes, est particulièrement apte à servir de
base de repli aux rebelles; iLs s'y sont réfugiés depuis long.
temps et y trouvent, non seulement un abri contre les incur-
sions ou contre les ratissages, mais également leur subsistance,
puisque cette région compte 250 habitants au kilomètre carré
(plus que la Belgique). Les villages nombreux, très peuplés,
fournissent du ravitaillernent et également, ii faut bien le dire,
des renseignements faciles. J'ai l'impression que le nombre de
rebelles qui se trouvent dans les montagnes n'a pas diminué
depuis un an. Nous savons méme que les conditions du passage
des moussebelines (c'est-à-dire des combattants auxiliaires)
¿ans les unités régulières F.L.N. sont de plus en plus sévères,
ce qui semble indiquer que le recrutement est plus abondant
que les possibilités d'incornoration. Chacun sait que tous
les jeunes Algériens de 14 à 18 ans sont soumis à des épreuves
(par exemple harceler nos petits postes, méme avec des cail-
loux, effectuer de petits sabotages). Peu peu jis s'aguerris-
sent physiquement et moralernent jusqu'au moment ou ils
sont admis it précéder les patrouilles régulières rebelles dans
une embuseade. Evidemment, ce sont eux qui tombent le plus
souvent sous nos balles quand une embuseade réussit,
jouent le feile d'éclaireurs. Mais, à mon sens, l'A.L.N.
n'a pas de problèmes d'effectifs, seulement des problèmes
d'armement. Ainsi, Pannée dernière, on chiffrait officielle-
UN AN DE GAULMME

ment à cinq mille le nombre de fellaghas de Grande Kabylie;


derniérement, ce chiffre de cinq mille est encore celui qui a
été lancé par le général Faure, auquel ii faudrait ajouter,
selon lui, cinq mille moussebelines. Ces chiffres ont été
puhlies par la presse. Il s'agirait par conséq-uent aujourd'hui
de dix mille combattants. Pourtant, si l'on ajoutait tous les
bilans de pertes publiés par le commandement, ii ne devrait
plus y en avoir... Ii faut dire aussi que nombreux sont les
travailleurs kabyles qui rentrent de France pour participer
it la résistance.

QUATRIEME OFFICIER. - Je voudrais faire une remarque. Le


commandement ne manque jamais de nous dire : « Dans
l'Ouarsenis, c'est dur, mais ailleurs, tout est réglé ! C'est chez
vous que cela se décidera ! »
Et je m'aperçois qu'il n'en est neu... et que nous sommes
les uns et les autres dans la Diente situation. Je me contenterai
de citer l'exemple d'un officier de renseignements, un« fana
déclarant à son arrivée que son unité avait été sur le point
d'intervenir en France le 13 mai, arrivant de l'école d'Arzew
gonflé it bloc, se faisant fort de détruire l'organisation poli-
tique et administrative du F.L.N. (0.P.A.) en un nien de
temps ! Je l'ai retrouvé récemment, après trois mois de pré-
sence, absolurnent désemparé, constatant que l'O.P.A. se refor-
mait aussitót que détruite. Sans doute des katybas ont été
dispersées, mais pas anéanties. C'est vrai, les harkis sont plus
un instrument de propagande, pour faire croire que des
Musulmans sont avec nous, que de combat.

TROISIEME OFFICIER. - II est certain que l'opération « Ju-


melles », en obligeant les unités assez lourdes ii se dispersen,
a contraint provisoirement les combattants de l'A.L.N. it aban-
donner l'usage des armes collectives. Par exemple, pour un
fusil-mitrailleur, ii faut Atre au moins une douzaine. Pour
servir une mitrailleuse, mérne légère, ii fasst Atre au moins
vingt, et pour servir un mortier ii faut évidemment étre plus
nombrenx. De plus, ce sont des armes très précieuses, qu'on
ne sort pas des caches sans sécurité suffisante. Néanmoins, ces
armes existent. Mais le problème, ce n'est pas tellement les
pertes que le F.L.N. nous impose, rnais bien plus le climat
d'inséeurité qu'il fait régner. Et pour créer ce climat d'insé-
enrité, pour réaliser des sahotages de lignes électriques,
suffit, la plupart du temps, de quelques armes légères.
12
QUATRE OFFICIRRS

On a effectivement pénétré dans des régions qui nous


étaient jusque-là interdites, mais une fois l'opération « Ju-
melles a terminée, lorsque les troupes devront rentrer ii leurs
bases, il ne restera pratiquement rien de ce qui aura été tenté;
les pertes relativement minimes des fellaghas (ce ne sont
d'ailleurs pas toujours des fellaghas) seront rapidement com-
pensées et il ne semble pas, par conséquent, que ces opéra-
tions puissent porter des fruits.
QUATRIEME OFFICIER. — Je crois surtout qu'on ne peut pas
parier d'une operation comme l'opération « Jumelles » en la
eéparant de l'ensernble de la tactique à laquelle elle appar-
tient, la tactique du plan Challe. En fait, on retrouve en
Algérie, comme en Indochine, ces alternances incessantes dans
la taetique du commandement français entre la poursuite des
actions de quadrillage et le souci de se créer un corps de
bataille. II suffit de se rappcler le plan de Lattre, puis, après
l'intermède Salan, le plan Navarre. La guerre d'Indochine a
été marquée par ces tentatives de prélever sur les forces de
quadrillage les éléments d'un corps de bataille. Si l'opéra-
tion « Jumelles » se flaue d'avoir contraint l'A.L.N. diluer
ses forces, le quadrillage aussi s'est trouvé dilué; ii n'est plus
représenté dans nombre de zones que par des postes extrime-
ment réduits, qui deviennent ti leur tour des objectifs pour
ces petits éléments dans lesquels on s'est vanté d'avoir émietté
l'A.L.N. I

TROISIEME OFFICIFR. On essaie évidemment de compen-


ser, nous aussi, ce manque d'effectifs en employant de plus en
plus de supplétifs; on trouve, grace à l'énorme misère qui
règne, des candidats qui sont tout heureux de pouvoir toucher
vingt-deux mille francs par mois, mais qui sont évidemment
des combattants suspects. Sans compter les difficultés que
erée ce recrutement : les harkis indigènes touehent vingt-
deux mille francs par mois pendant que les jeunes appelés ne »t •
reçoivent que trente francs par jour !
En ce qui concerne les groupes d'auto-défense auxquels le
général Challe demandait récemment de courir « sus au
rebelle », leur constitution est ches nous sana grande signi-
fication politique. Les villageois acceptent de créer des grou-
pes d'auto-défense afin de bénéficier des répartitions de
semoule et de denrées alimentaires qui sont réservées ä ces
villages. Leur efficacité militaire est nulle. Que les troupes se
retirent et les groupes d'auto-défense se dissoudront... Ces
UN AN DE GAULL1SME 13

groupes commencent d'ailleurs à poser des revendications


« Si nous suppléons les militaires, nous voulons étre payés
comme des militaires... »
DEUXIEME OFFICIER. - Du point de vue militaire, on croyait
pendant un moment qu'il y avait recul du F.L.N. paree que ses
structures, telles qu'elles existaient en Oranie avec trois brau-
ches : renseignements, population, etc... avaient été modifiées.
En réalité c'est tnaintenant une nouvelle structure qui appa-
rait, s'appuyant d'ailleurs de plus en plus sur des éléments
féminins. C'est une chose qui mérite attention.
TROISIFME OFFICIER. - Je suis d'accord; it mon avis aussi
les méthodes de lutte du F.L.N. ont été modifiées. Le F.L.N.,
me semble-t-il, s'est adapté aux nécessités d'une guerre de
long,ue durée en abandonnant certains aspects d'une tactique
un peu sommaire qui prévalait au début. En particulier, en
portant une plus grande attention aux conditions de vie de la
population.
En ce qui concerne la scolarisation par exemple, à l'ori-
gine, le F.L.N. avait donné l'ordre de boycotter les écoles. Un
eertain nombre d'Acoles méme brúlèrent en tant que signe de
la présence française. Le résultat fut de laisser les enfants
dans rignorance. Or, la guerre durant, le besoin d'instruction
s'est fait sentir. En Kabylie en particulier, il y a une grande
soif d'instruction; ceci est lié en particulier au fait que de -
très nombreux Kabyles migrent en France; la connaissance
du français facilite leur emploi. Aussi, il est incontestable
que l'effort de scolarisation que nous faisons actuellement
a le soutien de la population.
Mais, it mon avis, ces A•coles ne sont pas ouvertes malgré le
F.L.N. mais bien avec son accord.
QUATRIEME OFFICIER. - 11 semble bien qu'il y ait un lien
direct entre cette autorisation du F.L.N. et la reprise de la
présence de la population dans les cours, les cours d'adultes
en particulier. On a pu ohserver que dans deux secteurs
voisins où, dans l'un, les cours présentés par les militaires
étaient agrémentés d'action psychologique, les cours conti-
nuent à étre boycottés par l'immense majorité de la popu-
lation. Dans le deuxième secteur au contraire, oit les cours
sont faits dans un esprit simplement d'enseignement, après
une période d'attente durant laquelle l'orientation des cours
pu étre décelée, brusquement, en quelques jours, la masse
14 QUATRE OFFICIERS

de la population — population maseuline et féminine —


est apparue dans ces cours. Ce ne pouvait etre la conséquence
que d'une décision.
TROISIFME OFFICIER. - Autre exemple : Padministration
française était représentée dans ces regions déshéritées, à la
suite de la disparition des mairies, par des officiers S.A.S.
qui sont en mäne temps maires, postiers, percepteurs, admi-
nistrateurs, etc... C'est par l'intermédiaire de ces bureaux
S.A.S. qu'étaient transmis les mandats envoyés par les tra-
vailleurs en France à leur famille. Pendant toute une période,
l'ordre fut donnée par le F.L.N. de n'avoir plus aucun rap-
port avec les officiers S.A.S. et les familles kabyles n'allèrent
pas retirer leur argent.
En Kabylie c'est l'officier S.A.S. également qui distri-
buait les secours en vivres, les allocations familiales et les
différentes pensione flux anciens combattants. Le bureau S.A.S.
fin done boycotté, les mandats se sont accumulés sur les gui-
chets. Des dépiits de denrées dans les hureaux S.A.S. devin-
reut inutilisables abra que la population souffrait terrible-
ment: mais le seul fait de venir au bureau S.A.S. pour deman-
der des vivres on toueher un mandat était considéré comme
un acte de soumission. Mais cette situation n'était pas sans
influence sur la vie et la sainé de la population. Le F.L.N.
a done change son attitude et autorisé la population u repren-
dre eontact avec les bureaux S.A.S. Mais il ne fandrait pas
en tirer la conelusion d'une soumission quelconque. La preuve
nous en est donnée par le fait que les populations qui par-
courent parfois de très longues distanees à travers les seeteurs
que nous ne contrólons pas, prétendent toujours, lorsqu'elles
viennent ehercher mandats ou vivres, qu'elles ne savent rien
de la résistance algérienne, alors qu'il ne feit pas de doute
pour nous que ces populations sont en rapport avec elle.
Par ailleurs, le F.L.N. a considérablement étendu son
administration. II existe dans les villages une administration
F.L.N. parallele. Le F.L.N. envoie des sones de commissaires
qui règlent la vie sociale. enregistrent les naissances. manares,
décès, tiennent à jour la situation des familles des soldats
F.L.N., qui versent des allocations flux veuves et aux familles.
Des sommes importantes sont perçues pour entretenir eet
appareil et subvenir aux besoins des familles des combat-
tants. et des combattants eux-mèmes. Le réseau d'agents
eharges de percevoir cet argent est parfaitement organisé. II
est bien Ar clandestin, mais son existence n'est pas contestée,
UN AN DE GAULLISME 15

et tous les efforts que nous pouvons faire pour démonter ces
réseaux n'ont jamais permis d'arrèter ce mouvement de
fonds; il y a en particulier celui qui provient des ouvriers
qui travaillent en France et que redistribuent précisément les
bureaux S.A.S. En tout cas, le F.L.N. dispose de très larges
ressources qui lui permettent, non seulement d'entretenir
son système logistique, mais d'aider la population.
Les commerçants, les transporteurs, en partieulier, versent
au F.L.N.; mais nous sommes contraints de laisser faire. lis
approvisionnent la population (et parfois nos meas), et sont
nieessaires à la vie sociale. Quand nous faisons reproche à
un coramercent de verser au F.L.N., il nous répond : « Vou-
lez-vous alors assurer ma protection et me donner un convoi
armé ? Ou faire le transport vous-mèmes ? » Alors qu'il y a
deux ans, le fait de verser au F.L.N. était considéré comme
un crime et puni d'emprisonnement, aujourd'hui nous som-
mes contraints d'accepter cet état de feit, au risque de
désorganiser encore plus la vie du pays.
Nous n'avons pes de populations qui se rallient sponta-
nément.
DEUXIÈME OFFICIER. - Du caté de la population algé-
rienne, on peut dire que 1e3 promesses qu'on lui a faites
n'ont eu aucun effet sur elle, pour la honne raison qu'il n'y
a pas de réalisations. D'abord on ne dispose pas de moyens;
les crédits sont absorbés par les opérations de l'artnée elle-
mArne; ensuite on rencontre une Opposition systematique
contre ce genre de libéralisme de la part des Européens qui
sont sur place. L'Européen qui est naturel de là-bas, ne veut
faire aueune coneession vis-à-vis de rAlgérien. Donc indiffé-
rence totale aux promesses.
La eonstruction d'un eornplexe dans le Constantinois pose
des problèmes : le colon, bien qu'il se soit replié dans des
centres urbains, est Teste propriétaire de ses terres et il
emploie une main-d'oeuvre qu'il paye relativement bon mar-
ché: si l'on veut créer un centre sidérurgique quelconque,
ii faut trouver de la main-d'ceuvre qualifiée et la payer.
Done, il faudra payen des salaires à peu près raisonnahles
aux Algériens. Et le colon s'y oppose; il veut conserver sa
rnain-d'oeuvre à bon marché.
Il y a done l'opposition de la vieille eolonisation, de
l'Algérie de papa », qui elle, ne veut pas entendre parler
de concessions. Ensuite, il y a un argument qui a été soulevé
par pes mal de colons, et qui porte ses fruits : si vous eréez
16 QUATRE OFFICIERS

des usines, vous créerez un prolétariat; vous fabriquerez du


fellagha !
Voilà le veritable problème, et je ne pense pas qu'il y ait
d'issue. Peut-étre ce complexe verra-t-il le jour. Beaucoup
disent : nous verrons cela dans quinze ans. Or, la solution,
ce n'est pas dans quinze ans qu'il faut la trouver, c'est
maintenant.

PREMIER OFFICIER. - Sur le plan regroupement on s'est


contenté chez nous de regrouper des gens à Pintérieur de
barbelés. A tel point qu'un général venu dernièrement deman-
dait : « Mais lorsque ces gens-là sont en dehors du regroupe-
ment, est-ce que vous les protégez ? » On lui a répondu que
les protections n'étaient pas faites du tout pour les protéger,
mais pour les surveiller. 11 avait Pair tout étonné. Le général
pensait a priori que les barbelés étaient là pour empecher
les rebelles de pénétrer dans le douar et servaient à protéger
la population; ii ne pouvait pas coneevoir qu'on les ait
placés, si je puis dire, inversement : pour éviter les contacts,
la coopération, entre les rebelles et la population.
Ces regroupements, c'est l'interprétation par les services
d'action psychologique des enseignements de Mao Tsé-toung
l'armée populaire doit se sentir parmi le peuple « comme
un poisson dans l'eau.» Puisqu'on ne peut atteindre les
combattants, supprimons Peau. Les regroupements, ea revient
supprimer l'eau. Mais ea ne regle rien du tont...
Sur le plan des Musulmans, notamment des responsabi-
lités données au Musulmans, il y a eu des essais, mais jis ont
été complètement sabotés par les Européens. Au moment des
élections, on a essaye, quelques officiers qui s'occupent des
affaires algériennes, de présenter des Musulmana dits « libé-
raux », mais au dernier moment, ils se sont tous désistés et
finalement c'est une liste unique patronnée par les Euro-
péens du secteur qui s'est présentée et qui a été évidemment
élue. M. Malraux a indiqué que nous faisions la « pacifica-
tion » pour apprendre aux Algeriens it voter. Vue d'Algérie
l'affirmation est cocasse; aux dernières élections, dans tel
regroupement les gens ont été voter paree qu'un eertain
nombre de nos gars ont lancé des grenades dans le regroupe-
ment pour que les gens aillent du cíité où se trouvait le
bureau de vote. Les poureentages électoraux ne eorrespondent
absolument à rien. Maintenant naturellement, M. Malraux
pourra décider toutes les élections que l'on voudra, les gens
UN AN DE GAULLISME 17

iront voter ! Tout vote futur, dans ces conditions, ne peut


étre qu'une farce.

QUATRIÈME OFFICIER. - A propos de farce électorale,


est une anecdote que M. Raymond Cartier, de Paris-Match,
s'est bien gardé de raconter. J'en garantis l'authenticité; elle
m'a été rapportée par un eamarade qui en fut le témoin.
Elle court d'ailleurs auiourd'hui dans toutes les popotes. La
chose se passe à Tizzi-Ouzou, à la veille des dernières élec-
tions sénatoriales. On présente à M. et Mme Raymond Cartier
le candidat aux élections, un nommé Belkadi. Celui-ci
exprime par avance devant M. et Mme Cartier sa reconnais-
sance à l'égard du colonel chargé d'organiser les élections.
Mme Cartier s'écrie : « Mais non, voyons, nous sommes en
démocratie; et c'est le peuple qui va vous faire confiance.»
Et Belkadi, titu, d'insister : « Mais non, mais non, Madame,
je vous assure, c'est à M. le Colonel que je devrai toute
ma reconnaissance...» mutile de dire que Belkadi est aujour-
d'hui sénateur.

DEUXIÈME OFFICIER. - Dans la région d'Orléansville, on


a aussi créé des centres de regroupement, d'un genre parti-
culier. Ces centres rassemblent à peu près 600 à 800 familles.
On commence par séparer les hommes des femmes. Les hom-
mes vont dans un camp, appelé « camp de lavage de cer-
veau ». La prernière semaine, tous ces hommes réunis,
quatre à cinq cents, sont soumis à Faction psychologi-
que; on décrit le róle civilisateur de la France, on « démo-
lit » le F.L.N. et son idéologie. La deuxième semaine, ce sont
les regroupés qui doivent poser des questions aux cadres
chargés du « lavage de eerveau ». Et la troisième semaine,
chaque Algérien doit faire son « auto-critique en public.
De eette faeon, le commandement arrive parfois reeruter
quelques agents sur la qualité desquels il y aurait quelques
réserves à faire.
PREMIER OFFICIER. - On a aussi, comme au camp de
transit du Tellak, introduit dans les camps de regroupe-
ment des Musulmans qui se font passer pour des F.L.N. pri-
sonniers; ils ont pour mission de rosser à longueur de jour-
née les véritables F.L.N. du camp. Le résultat est que des
militant« F.L.N. ressortent démoralisés, disant qu'ils se sont
fait rosser par des gar» pour lesquels jis se sont battus.
18 QUATRE OFFICIERS

TROISIÈME OFFICIER. - Vous connaissez sürement Phistoire


du rcgroupement de Rochambaud, qui est commande par un
nomme Gaston : il a décidé d'apporter des modifications.
Notamment, ii ne veut plus de chechias, de habouches. Pour
franciser les Algeriens, il a fait venir mille bérets basques
pour les hommes et mille « blue jeans » pour les femmes.
Tous marchent au clairon, les femmes d'un côté, les hommes
de l'autre; c'est lui qui distribue le travail. C'est le camp
de la pacification idéale !

DEUXIÈME OFFICIER. - Je veux revenir RUX Européens.


Après le 13 mai, la comédie de la fraternisation semblait
avoir donné certains résultats et nombre d'officiers ches
nous ont été persuades que les Européens faisaient leur
mea cal pea et qu'ils étaient prets maintenant ä répudier
le colonialisme, mais eette mystification a complétement
disparu; les officiers se sont rendu compte qu'il n'y aurait
aucune entente possible avec l'Européen — et quand je dis
d'Européens, je parle surtout de ceux qui profitent de la
guerre actuellement — pour eux, « lächer » la moindre des
choses correspond déjà ä une capitulation. lis forment vrai.
ment la catégorie la plus ultra d'hommes d'affaires et d'ex-
ploiteurs qu'on puisse trouver.
Pour les officiers, il y a deux catégories, il y a les « pousse-
cailloux ». Le « pousse-cailloux », c'est le combattant ä tont
faire; il est las d'avoir fait la guerre d'Indochine et d'avoir
feit parfois deux séjours en Algérie; ii souhaiterait aboutir
ä une paix. II faut dire que l'idée de « négociation » Ini
répugne; du moins en paroles. L'armée française a été défaite
en 39-40; défaite en Indochine; elle a du évacuer le Maroe,
la Tunisie. Le comrnandement laisse entendre ä ces cadres
qu'une nouvelle défaite ruinerait complétement tont le crédit
de rarmée française aux yeux de l'opinion publique, aux
yeux de la Nation. Ces officiers auraient souhaité, pour une
bis, connaitre au moins une victoire. Done, ils sont pour la
paix, ils voudraient que ça s'arréte, mais dans certaines
conditions. Et ce n'est pas sans raison que de Gaulle a
employé le terme de « paix des braves ». Ils conçoivent une
paix de ce genre.lä, sans vainqueur ni vaincu; avec les hon-
neurs de la guerre.
Il y a l'autre eategorie d'officiers, qui sont des théori-
eiens, des gens pleins d'avenir, qui sont dan» les états-majors,
qui sont solidement installés, qui ont fait venir leur famille,
UN AN DE GAULLISME 19

qui vivent tranquillement, et pour eux, ma foi, que la guerre


se prolonge... Ils font carrière, jis ont de l'avancement, jis
obtiennent des décorations, sans grand mal. lis fonnent l'os.
sature de ce qu'on appelle les ultras, ceux qui en cas de
négociations politiques de la part du gouvernement francais
s'opposeraient certainement ä ces négociations, qui crieraient
im la trahison. Et paree que, aussi, un beau gäteau dispa-
raitrait !
TROISIÈME OFFICIER. - Ii est certain que Parmée fran-
caise. comme toutes les armees, n'accepterait pas volontiers
de s'en aller en abandonnant le terrain ù ceux qu'elle consi-
dere depuis plusieurs années comme ses ennemis. Mais en
fait, ii faut voir la question d'un point de vue théorique et
d'un point de vue pratique. Je ne parle pas de la troupe qui,
elle, aspire ä finir au plus teit et ä rentrer. Si on lui propose
de rentrer en métropole, elle accueillera cette nouvelle avec
autant de joie que les soldats américains, par exemple,
accueillirent la fin de la guerre de Corée.
En ce qui concerne les petits cadres servant pendant la
durée légale, il ne semble pas que leurs réactions seraient
différentes. Reste la question des officiers et des sous-officiers
d'active. C'est certain, ii faut, lä aussi, faire une distinction.
Ceux q-ui combattent, qui ont énormément souffert de la
separation, qui attendent désespérément le retour à une vie
normale. Dans une certaine mesure, jis n'ont rien ä se repro-
cher. Ils ont fait leur métier; sans plus.
Disons que pour eux, du moins jusqu'au niveau des com-
mandants de quartier, si on proposait une paix et que le
F.L.N. accepte d'en discuter, tout en menageant la suseepti-
bilité des contbattants, comme ii pourrait attendre que Fon
ménage la sienne, ils accepteraient cette négociation comme,
en fait, jis ont accepté la fin de la guerre d'Indochine.
II y a effectivement une autre catégorie d'officiers dans
lea états-majors et dans les cadres très élevés qui sont poli-
tises et qui, il faut bien le dire, ont été mis en place plus sur
des considérations politiques que sur des références mili.
faires. Ceux-lä essaieraient sans doute de marquer d'une facon
ou d'une entre leur desapprobation; mais ä mon avis, ce
sont aussi des officiers avec leurs problèmes matériels et leurs
considérations de carrière; et il suffirait que le•gouveme-
ment leur fasse comprendre que c'est un ordre et qu'en
enfreignant eet ordre ils mettent en jeu leur avenir, pour
que très rapidement les choses se passent ä mon avis très
20 QUATRE OFNVERS

normalement. La catégorie qui me paraitrait peut-étre la


plus sensible est la catégorie des parachutistes ou des trou-
pes aéro-portées qui ont été « dressées » dans un esprit un
peu particulier, mais là encore, ii ne faut pas oublier que ce
sont souvent des appelés qui ont subi eux aussi les souffran-
ees de la guerre, et qui ont souvent eu plus d'activité encore
que les autres troupes. Je ne pense pas que beaucoup seraient
tentés par une aventure. L'armée hésiterait à affronter la
classe ouvrière. On a énormément exagéré cette menace des
ultras de Parmée; je pense que c'est un chantage; en tout
ras sa portée réelle est limitée.
Nous avons une expérience : plusieurs fois déjà le bruit
a circulé que de Gaulle allait tenter une négociation. En fait,
ii n'y a jamais eu dans la masse des officiers des réactions
contre une telle initiative. Il ne faut pas confondre avec le
tapage des gens d'Alger.
L'intérét méme qui s'est attaché au voyage récent de
de Gaulle, dont on attendait un renouvellement de l'offre
de la « paix des braves » et d'une négociation est à souligner.
L'armée, du moins dans ses cadres moyens, était impatiente
de savoir ce qui résulterait de ce voyage dans l'espoir d'une
fin du conflit.
PREMIER OFFICIER. - Je suis d'accord : si des négocia-
tions demain étaient proposées par le gouvernement francais
au F.L.N., ces cadres n'accepteraient peut-itre pas Pidée,
mais aecepteraient le fait. Je crois que ce serait plutöt une
attitude pour sauver la face vis-à-vis de Pensemble des cadres,
ponr ne pas dire « nous, on ne veut plus faire la guerre »,
car ce ne serait quand méme pas possible pour des officiers
de dire « on ne veut plus faire la guerre », mais intérieure-
ment, je suis persuadé que la plupart seraient satisfaita. Ils
retrouveraient leur famille, une vie plus normale.
Un mot encore. A propos d'une autre aspect de la politi-
que de négociation. J'ai été dans le Constantinois, et mainte-
nant je suis dans l'Oranais. Il y a une grosse différence. Une
partie des Européens de l'Oranais sont favorables à la paix.
Dans le village où je suis, il y a une quinzaine d'Européens
qui sollt des prolétaires, des ouvriers agricoles, des gens qui
balaient les mes, des tout petits employés. lis subissent la
guerre et n'en profitent pas. Seulement, jis sont pris entre
deux feux jis
: sont entre les Musulmans qui ne leur font plus
eonfiance paree q-u'ils sont Européens et que la guerre est
ja, et les colons à qui jis doivent leur subsistance pulmulls
21
UN AN DE CAULLISME

travaillent chez eux. Ces gens-là se taisent. Mais je crois que


dans le cas d'une négociation, on pourrait assister chez eux
à un réveil; jis seraient très favorables à la négociation.

DEUXIEME OFFICIER. - L'attitude de ces gros colons a


d'ailleurs quelque ehose de contradictoire : tous ont acheté
des propriétés en France. Dolle, malgré leurs affirmations
« Jamais nous ne partirons », jis ont tout de 'Werne prévu une
base de repli. Cette idée est done dans leur tète, et ils envi-
sagent la possibilité un jour de partir. lis ne font aucun
réinvestissement sur place. Done on a l'impression qu'ils
essaient actuellement de tirer jusqu'au bout le maximum
d'argent et de profits. Après eux, le déluge...
La grande chose, c'est que les ultras disposent d'une
masse de manoeuvres et cette masse, dans le Constantinois,
est composée des « petits Blancs ». Des « petits Blanes,, qui
ne sont pas forcément des prolétaires; ce sont des fonction-
naires qui gagnent 40.000 francs par mois, qui sont employés
des municipalités, etc... Mais ce « petit Blanc », lui, si l'ultra
partait, sait qu'en France il ne trouvera pas de villa, qu'il
lui serait difficile de se reclasser. C'est là la masse de manceu-
vre de l'ultra, masse de manoeuvre d'autant plus que le
« petit Blanc », lui, est militarisé. II ne faut pas oublier que
les unités territoriales sont une organisation de guerre civile.
Tout d'abord paree qu'ils ne sont encadrés que par des offi- .
ciers choisis, des officiers de réserve qui sont des officiers du
pays, qui sont racistes jusqu'au bout des ongles et qui manceu-
vrent leurs unités territoriales comme des instruments de
guerre civile. A tel point que dans la région hünoise, au mo-
ment de la commémoration du 13 mai, le général a dü éloi-
gner des unités territoriales pour ètre sür qu'il n'y aurait
pas d contre-manifestation.
Ces « petits Blancs » ont très peur du F.L.N. II aurait
peut-étre pu les neutraliser, politiquement. Au eontraire,
cette masse qui ne se voyait pas d'avenir, s'est rapprochée
des puissants pour trouver une défense, c'est-à-dire des ultras.
Je dois dire que les choses commencent à s'éclaircir. Des
tracts ont déjà circule parmi eux; ea inq-uiète le commande-
ment. C'est sensible maintenant. Les « petits Blancs », actuel-
lement, sont du eüté des ultras. Peuvent-ils passer du caté de
la cause algérienne ? C'est là un problème à mon sens
sif. Si ce mouvement s'amoreait, ii pourrait y avoir très vite
du changement.
22

PREMIER OFFICIER. - Beaucoup d'Européens d'Oranie ont


des parents au Maroc. Des réflexions ne sont plus rares sur
ce sujet. Ces Européens du Maroe les rassurent en leur
disant : « Eh bien, maintenant, ça ne va pas plus mal, au
contraire.» Et j'ai entendu souvent des réflexions : « Eh
bien, dans le fond, on nous avait dit que ce serait la catastro-
phe au Maroc, et puis, ça ne s'est pas passé comme ça. » Ce
sont des réflexions de la part de petits Européens.
Je suis d'accord, c'est lä un point très important.
DEUXIÈME OFFICIER. - Que dire de plus ? Je suis inquiet.
Nous sommes convaincus que ce n'est pas sur le plan
taire qu'on règlera le problème algérien. Ii ne se règlera
pas militairement. Nous avons assez d'expérienee depuis le
temps, pour avoir fait la Résistance d'abord, pour avoir fait
l'Indochine, pour avoir fait plusieurs fois l'Algérie, pour
savoir qu .il n'y a pas d'issue militaire dans une guerre de
ce genre. Et pourtant, il faut finir...
Septembre 1959.
LA « COMMUNAUTE » DEPASSEE...

La Communauté a un an. En un tour de main, sous la


magie du vocabulaire tout aurait ehauge. L'Union Française,
vouée aux gémonies, aurait fait place à cette Communauté
où les effusions ne sont pas des baisers Lamourette, mais bien
le gage d'une réconciliation digne de l'Eden, sous la houlette
du nouveau berger.
Le 14 juillet dernier, le général-président de la Commu-
nauté a remis « soi-meme » aux chefs des Etats de la Com-
munauté les drapeaux dont la hampe portait l'insigne —
pensé et réflechi à l'Elysée — de la nouvelle Union.
M. Debré reçut le sien parmi les autres. Les chceurs, dignes
de l'antique, entonnereut la Marseillaise sur un rythme dont,
sur le champ, les musieolog-ues étudièrent la parenté avec le
rythme originaire.
A chaque session du Conseil exécutif de la Communauté
qui se tient à l'Elysée, un garde à cheval restitue, sabre au
elair et criniere au vent, le cérémonial aux faste« duquel
se complaisait Napoleon I« , qui eut toujours un got de
parvenu, et que Napoleon III recherchait paree qu'il avait
usurpé un empire.
En somme, ces grandeurs ont un de ces je ne sais quoi
qui évoque à la fois la lenifiante Fete de la Fédération de
1790 et le décorum dont le Directoire entourait les Directeurs
et les membres des Assemblées. Cependant, les hommes de
1790 croyaient, eux, aux vertus de la concorde qu'ils prenaient.
Quant à ceux de 1795-1799, ils savaient bien ce qu'ils pré-
paraient.
On ne sait, au fait, si l'on doit se persuader ainsi de la
naiveté des promoteurs de ce faux prestige, ou se convaincre
24 MARCEL PIQUEMAL

que, prenant les autres pour des sots, jis leur restituent une
part de la naiveté qu'un observateur superficiel pourrait leur
préter à eux-manes. Quoi qu'il en soit — et notre choix
étant fait, car le capitalisme ne saurait devenir naif de sur-
erolt — il est nécessaire d'aller au-delà de cette façade.
La Constitution de 1946 prévoyait grosso modo que
l'Union Française était constituée des territoires d'outre-mer
(les anciennes colonies), des départements d'outre-mer (Mar-
tinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion) et des territoires asso-
ciés (les anciens pays sous mandat). De 1947 à 1958, le but
des gouvemants français fut de faire en sorte que, sous ce
vocable nouveau, qui, au départ, avait soulevé un espoir
immense outre-mer, se perpétue le colonialisme.
Toutefois, par une représentation à l'Assemblée Nationale
et au Sénat, par une représentation paritaire à l'Assemblée
de l'Union Française, les populations d'outre-mer parvenaient
dans une eertaine mesure à faire entendre leur voix; la pré-
sence dans ces diverses Assemblées d'élus de la classe ouvrière
française permettait, sans en surévaluer la portée, de mettre
en évidence ou de contrarier les initiatives colonialistes. La
Constitution de 1958 a changé tout cela. On sait comment
elle fut préparée .dans le silence du cabinet des ministres
gaullistes.
Que dit-elle en ce qu'elle touche plus particulièrement
la Commutiauté ?
— Article 77 : « ...Les Etats jouissent de l'autonomie;
ils s'administrent eux-mAmes et gerent démocratiquement et
librement leurs propres affaires. Il n'existe qu'une citoyen-
neté de la Communauté.
— Article 78 : Le domaine de la compétence de la Com-
munauté comprend la politique étrangère, la défense, la
monnaie, la politique économique et financière commune
ainsi que la politique de matières premières stratégiques (...)
— Article 86 : La fransformation d'un statut d'Etat mem-
bre de la Communauté peut étre demandée soit par la Répu-
blique, soit par une résolution de l'Assemblée législative de
l'Etat intéressé confirmée par un référendum local dont Por-
ganisation et le contröle sont assurés par les institutions de la
Communauté. Les modalités de cette transformation sont
déterminées par un accord approuvé par le Parlement de la
République et l'Assemblée législative intéressée.
Dans les mémes conditions, un Etat membre de la Com-
munauté peut devenir indépendant. II cesse, de ce fait, d'ap-
partenir à la Communauté. D
LA COMMUNAUTE

JI ne s'agit pas ici, bien entendu, d'engager un débat de


droit constitutionnel. Mais cela nous permet d'examiner
d'une façon plus précise comment est eonçue la Commu-
flaute. En principe, tout est permis à un Etat membre, y
compris de sortir de la Communauté. De Gaulle s'est plu
le souligner à Tananarive, lorsque s'y tint, en juillet dernier,
Je Conseil exécutif de la Communaute" : « La Comrnunanté
est un groupement d'Etats libres qui se tiennent ensemble
solidaires librement et peuvent à tout moment reprendre
leur marche séparée. »
En réalité, cette liberté est singulièrement limitée par
l'attribution qisi donne à la Communauté, done au gouverne-
ment français et en dernier ressort à de Gaulle, la haute
mein sur la politique étrangère, la défense, la monnaie, la
politique économique et financière ou stratégique. Dans ce
cadre cette liberté est encore très mince si l'on considère
la suppression de la représentation afrieaine et malgache à
PAssemblée Nationale et au Sénat, qui enleva ainsi aux
représentants des paye d'outre-mer la possibilité de participer
à Pélaboration des bis régissant les matières de la compé-
tence de la Communauté.
Le Senat de la Communauté dont il eilt pu sembler
logique qu'il ft, à tout le moins, le continuateur de l'Assem-
blée de l'Union Française, a plus de représentants françaie
qu'africains ou malgaches. II siège au Palais du Luxembourg,
siège du Senat français et, comme si cette sujétion ne parais-
sait pas suffisante, son président est, de droit, celui du Sénat
francais. Qui plus est, ses pouvoirs sont infiniment moindres
que ceux de l'Assemblée de l'Union Française, dont pourtant
aucun ne pouvait, à l'époque, mettre en moindre péril aucun
gouvernement.
Le Conseil executif de la Communauté, en groupant les
chefs des Etats de la Communauté, aurait pu apparaitre
comme une Assemblée du Commonwealth. Mais outre que le
gouvemement s'est oppose à tonte notion de fédéralisme par
la voix d'Houphoua-Boigny, ni le caractère de nos institu-
tions, ni la valeur mime de ses pouvoirs ne lui confèrent un
Ale de ce genre. Au contraire... Lore de sa première session.
« les fédéralistes étaient en minorité du senî fait de la pré-
sence de ministres métropolitains plus nombreux. Seules des
concessions formelles leur ont été faires... En vérité, les fédé.

1. Le Sanet de la Communauté compte 98 Africaine et Malgaches et


186 Europaens: de plus, parmi tee 98 Africeine figurent des Eurnpaene.
26 MARCEL PIQUEMAL

ralistes ont peut-étre l'avenir pour eux. Ils n'ont pas la


Corrimunauté.»a
Au eours de la seeonde Session, les chefs d'Etat ont
demandé la suppression des postes de hauts-commissaires
généraux. II n'y a pes eu de suite précise ä cette demande.
Par contre, le gouvernement francais a fait admettre que la
bombe atomique aurait l'étiquette de la Communauté. Sans
doute compte-t-on, par une teile décision, au moment
s'amorce la détente internationale, embarquer bon gré mal
gré les Etats dans la galere de la guerre froide.
Le gouvernement franeais entend faire du Conseil exé-
cutif un instrument de sa politique, mais aussi dans toute la
mesure du possible l'organe qui authentifiera au nom de
la Communauté les décisions que Paris veut imposer pour
la sauvegarde du colonialisme freineis.
Si le Journal Officiel de la Communauté a annoncé récem-
ment la nomination de ministres-conseillers de la Commu-
nauté, on peut se demander ä quoi correspondent exactement,
non seulement du point de vue pouvoir, mais du point de
suc juridique, ces ministres-eonseillers; leur caractère méme
est le signe, non pas d'une association tentée ou réalisée sur
le pied d'une égalité entre la France et ses partenaires, mais
d'une caution apportée ä une politique pensée et menée de
Paris. La nomination annoncée de chefs de missions diploma-
tiques africaines et malgaches ne fait que renforeer et déve-
lopper cette facon de voir.
Les fastes et le prestige dont les princes qui nous gou-
vernent entourent leurs moindres faits et gestes ne sont done
que poudre aux yeux. L'existence des Etats de la Commu-
flaute', si elle est, aux regards de nombreux Africains, une
des voies qui peuvent conduire ä l'indépendance, n'est pour
les responsables francais que l'étiquette nouvelle d'une mar-
chandise ancienne.
Tout cela est, si l'on veut, l'aspect superfidel des choses.
Cependant, d'ores et déjà, il est loisible de voir que des
promesses ä la réalité, il y a fort bin.
Or, quelle est-elle, eette réalité ?

L'Afrique produit actuellement, par rapport ä la produc-


tion mondiale, 65 % du cacao, 75 % des palrnistes, 65 % de
2. Lee Echos du 5 (Meier 1969.
COMMUNAUTE 27
LA

l'huile de palme, 58 Wo du sisal, 99 % des diamants, 81 % du


cobalt, 59 % de l'or, 32 % des phosphates, 27 % du cuivre.
L'Afrique « française n, ce sont plus particulièrement les
gisements de gaz naturel et de pétrole du Sahara, du Senegal,
du Cameroun et du Moven-Congo; les cent millions de tonnes
de reserves de manganèse de Franceville (Gabon), les trois
cents millions de tonnes de réserves de fer de Mekambo
(Gabon); les vingt-sept millions de tonnes de euivre d'Akioujt
en Mauritanie: ce sont encore les phosphates du Senegal; les
vastes projets de création de complexes industriels du Kouilou,
du Cameroun; les proiets de barrages et d'industries de ferro-
mano.anèse, de ferro-milicium, d'aluminium, etc...
Tout cet ensemble de richesses interesse au plus haut
point les monopoles internationaux. Au fur et à mesure que
le marché mondial capitaliste se resserre, il va de sei que
l'exnloitation des riehesses nouvelles it moindre frais devient
un des objectifs essenti èls de ces monopoles. Les chutes treau
africaines, la main-d'oeuvre africaine ou malgache que l'on
paie si peu et si mal, les moyens de transport, les routes,
les ehemins de fer conçus exclusivement en fonction de
l'exploitation des riehesses naturelles sont, à tont prendre,
un ensemble économique infiniment plus interessant que
cette Europe oi la main-d'oeuvre est si turbulente.
Les trusts français ont toujours considere l'Afrique et
Madagascar comme leur chasse gardée sur laquelle leurs
collegues etrangers, americains, britanniques ou allemands,
n'ont un droit de regard au'en fonction du bon vonkir des
premiers. Certes, les conditions sont telles aujourd'hui qu'il
faut, rar la force des choses, composer avec memes
que l'on voudralt exclure des profits; sinon, aurait-on la
force de résister à Ions ces mouvements qui, d'un hont
l'autre du monde, de Bandoeng à Accra, secouent le monde ?
En fait, ne vaut-il pas mieux partager entre amis, meine ei
l'on s'entend mal, car, après tont, ne sommes-nous pas tolle
des « Blanes n ?
Ainsi s'éclaire un aspect des choses : quelles que soient les
conditions, ii s'agit de conserver emite que emite l'exploita-
timt eoloniale et de l'adapter aux nécessites du moment.
Perdre de vue cet asnect serait perdre de vue la notion fonda-
mentale du capitalisme et admettre mu'un changement de
denomination, voire de conditions politiques, lui enlève son
caractère meme. Farce que les peuples coloniaux avaient lutté
aux eines des peuples libres de 1939 1945 et qu'il s'agissait
de licher du lest, l'Union Française fut un aecommodement
28 MARCEL PIQUEMAL

nécessaire. La Communauté est done, dans l'esprit des mono-


poles, une relance du colonialisme; sinon male une reprise en
main pour garantir contre un nouveau recul.
C'est ainsi que, du temps de l'Union Française, il existait
un Fonda d'investissement économique et social pour le déve-
loppement des territoires d'outre-mer (F.I.D.E.S.). Ce Fonds
avait un comité directeur qui comprenait en son sein des parle-
mentaires africains. Quels que fussent ses pouvoirs, quelle
que füt la politique menée, la participation de ces parlemen-
faires permettait un certain regard des populations locales
— encore, bien entendu, qu'il ne faille pas en surestimer la
valcur. Aujourd'hui, le nouveau comité directeur du Fonds
d'aide et de coopération se compose uniquement de métro-
politains.
Les 2, 3 et 4 juillet 1959, s'est tenue à Marseille une confé-
rence africaine au cours de laquelle ii fut discuté des inves-
tissements. Cette conférence groupait des industriels, des
importateurs, des fonctionnaires et des parlementaires afri-
cains. M. Diop Ousmane Socé, sénateur du Sénégal, estimait
pour sa part que les groupes français et étrangers s'établissant
au Sénégal devraient étre obligés de réinvestir sur place une
Partie de leurs bénéfices. Le journal patronal Les Echos note
« Ils (les Africains) veulent étre les maitres chez eux écono-
miquement. Par contre, plusieurs orateurs français, dont le
représentant des industries mécaniques, ont souhaité que les
crédits mis par la France à la disposition de la Communauté
soient utilisés en priorité à l'achat de matériel en France. a
Ce eonflit met done en lumière ce que souhaitent les repré-
sentants des monopoles : par le biais des crédits publics, aug-
menter leurs profits sans imrnobiliser leurs capitaux. On peut
croire que le système de la Communauté les séduit ou ne leur
parait guère dangereux, puisque le Moniteur des Travaux
Publics nous apprend que les entreprises métropolitaines
eontinuent à multiplier leurs travaux outre-mer...
La presse a fait état en son temps de l'Union douanière
entre le Mali et la Cöte-d'Ivoire • Haute-Volta - Niger. Le
journal Le Monde du 11 juin 1959 s'interroge sur les consé•
quences et les causes de cette Union douanière. 11 relève alors
que cette union reconstitue l'ancienne A.O.F. Les Echos du
6-7 juin notaient, eux, que cette union renforcerait la Com-
munauté et creuserait le fossé avec la Guinée ;... bien entendu,
pour s'en réjouir. Quelle que soit, au demeurant, la portée
réelle de cet accord, il est symptomatique que les journaux
LA COMMUNAUTE 29

qui s'intéressent d'assez près aux activités patronales veuillent


y voir un élément de plus pour la perpétuation de l'état
anejen.
Si l'on ajoute ä tout cela les projets associant capitaux
allemands, italiens, anglais et français pour ce qui touche le
naanganèse, le cuivre, le fer et les complexes industriels, on
s'aperçoit bien vite que les capitalistes ne veulent rien
oublier et opèrent presque comme s'ils n'avaient rien appris.
Le mouvement de libération des peuples coloniaux ne les inté-
resse qu'en fonction de ses incidences sur leurs investissements
et leurs profits. Debré n'avouait-il pas à un parlementaire
Nous sommes si conscients de ce que représente une cer-
taine politique de subversion et de déviation du nationalisme
en Afrique que le gouvernement français a pris l'initiative,
Londres et à Washington, d'engager des conversations pour
élaborer une politique du monde libre à l'égard de l'Afri-
que » ? Le président du conseil italien, M. Pella, déclarait an
mois de mai : « Je pense que le développement logique de
la politique qui a inspiré les pays de la Communauté euro-
péenne, en facilitant l'effort de collaboration directe entre les
pays de l'Europe, devra conduire à une politique commune
des puissances occidentales aussi envers l'Afrique. »
Ainsi, ce que l'on a appelé la Sainte Alliance des mono-
pole» voit dans l'Afrique et, bien Ar, en Madagascar, ce
morceau de choix où tout ce qui s'achète, se paje ou s'extrait
est presque gratuit, alors que les prix de vente montent.
Et peu leur chaut que ce soit Communauté ou Union Fran-
çaise, pourvu que demeure l'état de sujétion coloniale.

Et pourtant, l'Afrique bouge, l'Afrique change.


L'exemple de la Guinée a galvanisé bien des énergies et
suscité bien des espoirs parmi ceux mimes qui ont appelé
répondre « Oui » au référendum. Lorsque la Guinée répondit
massivement « Non », beaucoup pensèrent que c'en était fini
de ce pays. Et pourtant, non seulement la Guinée survit, mais
encore la Guinée progresse. Elle est entrée is l'O.N.U. et dan»
de multiples organismes internationaux; elle est reconnue
par toutes les grandes puissances. Son président, Sekou Touré,
doit se rendre aux U.S.A. dan» le courant de Pautomne. Du
point de vue commercial, trente-cinq mille tonnes de bananes,
soit la moitié de sa production, ont été expédiées dan» les
30 MARCEL PIQUEMAL

démocraties populaires. Les bauxites du Midi, filiale de


l'Aluminium Ltd de Montréal, cherchent ä y eréer un con-
sortium avec l'Alcoa. C'est dire que la République guinéenne
surmonte ses difficultés. De plus, à la suite d'entretiens entre
Nkrumah et Sekou Touri, Ghana et Guinée souhaitent l'« Ae.
blissement d'une Communauté africaine qui n'aurait d'allé-
geance avec aucune puissance. » La puissance d'attraction est
teile, la erainte des milieux coloniaux si grande que certains
not essayé de auseiter un Comité ä Dakar Serail samt
doute né un de res gouvernements fantoches que le capitalisme
sécréte quand il est ä heut d'arguments. II n'est point de
positions des leaders afrieeins au sein de la Communauté ou
de eommentaires de presse qui n'aient sous-jaeente une pensée
pinn la Guinée.
Ainsi, Le Populaire du 8 juillet 1959 constate qu'il existe
un courant dans les territoires afrieains et malgaches désireux
d'aller plus bin jusqu'ä l'indépendanee totale.
La motion finale du récent et important congrès constitutif
du parti de la Fédération africaine concluait : « Considéraut
que ces deux faits exigent l'indépendance nationale, done la
tranefortnation dans les meilleurs délais de la Communauté
en confédération multinationale... décide d'élaborer un pro-
gramme politique, économique, social et culturel conforme
ä nos objectife. »
L'Union générale des Travailleurs d'Afrique noire, réunie
en congrès en janvier 1959, adoptait une résolution générale
soulignant notarument : « Avec le référendum du 28 sep-
tembre demier, la lutte des travailleurs et des peuples
d'Afrique noire contre le colonialisme est entrée don» une
phase nouvelle. L'acceesion de la Guinée ä l'indépendance
est, en Afrique noire, une grande bräche dans le système colo-
nial de l'impérialisme francais. Et ce dernier tente aujour-
d'hui de s'adapter et e'efforce sous des formes nouvelles de
maintenir la domination dans les pays africains de la Com-
miinauté. Mais, en méme temps, le volonté d'indépendanee
grandit et s'affirme avec force à l'échelle de toute
L'U.G.T.A.N. dénonce les manceuvree actuelles de l'impéria-
lisme frencais qui s'ingénie it exploiter l'aspiration des masses
africaines ä l'unité pour faire obstaele ä Eindépendance des
pays afrieains de la Communauté francaime, pour lea opposer
aux Etats africaine indépendants — en premier lieu la Répu-
blique de Guinée — pnur empéeher la réalisation des Etats-
Unis de l'Ouest africain dont l'Union Guinée-Ghana constitue
le seul noyau véritable.
31
LA COMMUNAUTE

I,a Communauté, notait de son cöté Modibo Keita, prési-


dent du gouvernement du Soudan, tend aetuellement
conserver le Visage de l'Union Franeaise. Dans les premières
sessions du Conseil exécutif de la Communauté, le Mali (fédé-
ration du Soudan et du Sénégal) était ignoré des instaneea
gonvernementales. On s'est surtout attaché ä Paris, et l'on
s'attache toujours, ä conserver les cadres administratifs de
l'ancienne A.O.F. et de l'ancienne A.E.F. Ce faisant non
seulement sont facilités les eontrides, puisque dans bien des
cas l'ancienne administration peut rester en place en chan-
geant de nom. male encore demeurent valables, paree qu'ainsi
peut Atre brisé le mouvement d'indépendance, les liens eco-
f orniques noués au temps de la colonisation. Cependant, au
Gabon, le Parti d'unité nationale a annoneé qu'il engage
désorrnais le combat pour l'indépendance immédiate, dans
la misère sans doute, mais dans l'honneur et la dignité. Le
gouvernement du Soudan a une position assez nette Agalement
sur la nécessité de l'indépendance immédiate.
C'est un mouvement immense qui amène Combat ä consta-
ter mélaneoliquement : « L'Afrique noire de culture froneaise
était vouée, quoi qu'il arrive, ä l'expérience aventureuse de
l'indépendance... Une métropole plus forte lui assure
cordial appui plus solide. Les leaders en sont convaincus,
mais ils ne feront partager cette conviction aux masses qui leg
pounsent que renoneent entre eux ä des rivalités inexo-
rables. »
Combat devra déchanter. Chaque jour apporte ¡Ion lot de
déelarations convergentes. Ce sont Ui, salis doute, des décla-
rations d'intention, exprimées avec plus ou moins de clarté
et de force. Elles sont le signe d'une poussée considérable
des forces populaires afrieaines. Que leur a, en effet,
apporté la Communauté ?
Depuis un an, aucun progrès ni économique, ni social
valable n'a pu itre relevé.
De Gaulle a eru résoudre par un « truc» le problerne
colonial franeais : le « truc » de In Communauté. II fait
volontiers penser ä ces alchimistes du Moyen Age qui eher-
ehaient la pierre philosophale. Or, en histoire et dans la
vie des peuples. il n'y a pus de a truc ». On ne time pes
avee l'indépendance et avec le mouvement d'indépendance
des peuples. D'autent plus que nos gouvernante sont conseients
de rette ruse et de ce « truc ». Si conscients qu'ils ont chargé
certains de leurs idéologues de dire que si la Constitution
aetuelle présente, certes, des dispositions réactionnaires pour
32

la métropole, elle est progressiste pour Poutre-mer. Comme


si, Janus bifrons. la réaction au Nord était le progrés du
Sud !
Or, méme la « Communauté » par le savant dosage, qui
la caractérise, d'illusions démocratiques et de réalités colo-
nialistes, se retourne contre ses promoteurs.
L'Indépendance se fera-t-elle dan» le cadre des anciennes
colonies ? S'acquerra-t-elle par la formation de nouveau%
ensembles ? Certains leaders africains semblent se satisfaire
des limites coloniales. D'autres penchent vers l'autre solu-
tion. En réalité, ii apparait que la solution ne peut sortir
toute armée de la téte de quelques-uns, mais bien des don-
nées économiques, politiques, linguistiques qui évoluent elles-
mémes, et des mouvements populaires. « La colonisation, en
brisant les cadres de l'économie tribale et féodale, en intro-
duisant dans les pays coloniaux des éléments du monde
de production capitaliste, en développant les courants
d'échange (...), en diffusant une langue unique, en prési-
dant parfois ä la naissance ou au développement de classes
sociales nouvelles (bourgeoisie et prolétariat), devait contri-
buer malgré elle ä la formation par-de lä les races et lee
divisions préexistantes, d'unités sociales parfois nouvelles qui,
avec le temps, vont se transformer en nation, et se trouver
bientat en mesure de revendiquer, puis d'imposer leur
liberté.>) 3 Quelle est la force de cette « empreinte » colo-
niale sur les peuples d'Afrique ? Nul ne peut le dire. Aujour-
d'hui le mouvement d'indépendance parait peu ä peu s'orien.
ter vers la formation d'une nation malgache et d'une nation
africaine ä plus ou moins longue échéance. La contradiction
fondamentale qui oppose actuellement le capitalisme aux
peuples d'outre-mer rend, pour l'instant, secondaires les
rivalités locales ou les contradictions de classes plus sensibles
cependant lä oit le capitalisme a développé une industrie
créant un prolétariat et une petite bourgeoisie locale d'ori-
gine industrielle.
Que nul ne s'y trompe. L'indépendance bande aujourd'hui
toutes les forces des peuples coloniaux. La « Communauté »,
carean damasquiné du néo-colonialisme français, risque fort
d'y craquer.
Marcel PIQUEMAL.

8. Jaques Anlauft, Ciartd, révrier 1959, p. 8.


REPUBLIQUE DE GUINEE
UN AN D'INDEPENDANCE

Il est •,.;fficile de juger une pays à distance, de porter uné


appréciat on valable sur les problémes qui s'y posent sur la
seule foi d'une documentation écrite; l'informateur local
oublie so vent de mentionner ce qui pour lui va de soi, et
qui est ji-tement l'essentiel. Trop aisément, on est porté it
raisonner par référence au contexte qui est le mitre : or, les
affaires d in pays étranger se posent en des termes différents.
Pour bien connaitre ces termes, il ne suffit pas d'une
étude ab£,raite ou d'un voyage de touriste. Ii faut vivre
la vie du ,:euple, partager ses combats. C'est pourquoi il y a
tant de « ieux coloniaux » qui n'ont jamais pu ni voulu,
en vingt ou trente ans, comprendre ce qu'est l'Afrique, ce
qu'elle de iient. C'est pourquoi il y a aussi tant d'étrangers
dans leur propre pays, parfois instruits, cultivés et de bonne
volonté, ru sis butant sur les problémes les plus simples de
la vie d icur propre periple. II en est à Conakry comme
en est à Paris.
Il y a dix ans, pr^:jue jour pour jour, je quittais
l'Afrique ù fenseignais. opréhendé à P« heure du laitier »,
jeté dans un avion tel colis postal, en présence du chef
de la Sí] reté du Sénéga I t d'une escouade d'inspecteurs de
police... Aujourd'hui 13, ciers et douaniers européens ont
disparo. Le ministre de ,`Education nationale en personne
est venu accueillir son « lot » de professeurs français, venus
ii l'appel de la République de Guinée...
2
JEAN SURET-CANALE
14

Conakry, je ne l'ai pas revue depuis... exactement vingt


et un an. Je l'avais abordée alors par son autre face, cöté mer,
le seul accessible en un temps où il n'y avait pas de lignes
aériennes pour les voyageurs. J 'avais gardé le souvenir de
vieilles demeures coloniales aux vérandas ombreuses, enfouies
sous la verdure et la rougeur des flamboyants. Une population
clairsemée, haillonneuse et nonchalante. Un hiïtel minable.
Des avertissements eharitables : « Attention aux femmes
on va vous en offrir à tous les eoins de rue. Elles ont
toutes la vérole. » Des nuées de petits marehands, de men-
diants, réclamant « eadeau » et acharnés comme des mous-
tiques. Souvenirs de touriste : Conakry, Madras, Djibouti ou
Port-Said, avee des eouleurs différentes, des degrés dans la
misère, toutes les escales coloniales se ressemblaient.
De tout cela, il reste des séquelles : mais une réalité
nouvelle est en trajo de surgir et de les rejeter dans la pénom-
bre. Puis-je prétendre, après cinq mois de séjour et deux
mille cinq cents kilomètres à. travers le paye avoir saisi
ce qui a changé en profondeur ? Ce serait présomptueux.
J'ai eu cependant quelques moyens d'approche. D'abord le
fait de compter partout une multitude de connaissances et
d'amis, effet de mon séjour à Dakar et de l'extrèyne eentra-
lisation qui régnait dan» l'A.O.F. d'alors : parmi les
eadres aetuels qui ont aux environs de la trentaine, une
bonne proportion ou furent mes élèves au lycée de Dakar,
ou fréquentaient abre les conférences de l'« Université
Populaire Africaine » — qu'ils fussent fonctionnaires, élèves
de l'Ecole de Médecine ou Normaliens. Les cadrfs anciens
du R.D.A., enf in, connaissent au moins mon nom comme
anejen rédacteur du Révein
Un autre moyen d'approche, pour le passé récent que je
n'ai pas vécu, c'est le contact avec les archivesi dont le
soin m'est échu, dans le cadre de mon activité profes-
sionnelle 2.
A partir de là, et à bátons rompus, j'essaierai de donner
de la Guinée faisant ses premiers pas dans l'indépendanee
quelques images, telles que je les ai vues.
Le cmiracle geieeen».
L'aceession de la Guinée à l'indépendance a été une sur-
prise.
1. Organe du R.D.A. de 1947 ä 1950. de la Ren
2. Jean Suret-Canale est actuellement haut fonctionnaire
buque de Guinée. (N.D.L.R.)
GUINEE 35

Une surprise pour de Gaulle et pour son état-major de


« spécialistes » de la rue Oudinot et d'ailleurs. L'habileté —
celle du pick-pocket ou du prestidigitateur — peut obtenir
des effets d'illusion et peut prolonger ces effets quelque
temps. Elle ne peut remplacer la science. C'est vrai en
matière politique comme en tout autre domaine.
On a passé sur les écrans de Conakry une bande d'actua-
lités réalisée par le service einématographique de Guinée
« Visite du général de Gaulle è Conakry ». Son arrivée est
triomphale, au milieu des aeclamations... Le visage du général
traduit une jubilation profonde, un air de joie eynique
«La Partie est gagnée, je les ai dar«« ma poche » ! Et puis
c'es:t le discours historique de Sékou Touré. La caméra impi-
toyable se promène sur le visage du général et de ses auxi-
liaires chamarrés. Charlie Chaplin, dans ses meilleures
séquences, ne sut pas ètre aussi expressif. Le général blémit,
pose son képi, feuillette fébrilement le texte du discours
qu'on lui avait remis, mais n'avait pas lu; Cornut-
Gentille, les gouverneurs qui l'accompagnent sont consternés;
ils regardent de Ate- pour fuir le regard du rnaitre en
courroux.
C'est alors la réponse improvisée du général, Laehaut
la phrase en laquelle il espérait trouver l'ultime moyen de
chantage, menaç. ant les partisans du « Non » d'une indépen-
dance redoutable, de la « sécession » avec « toutes ses consé-
qmenees ». La dernière carte était jouée, il était trop tard
pour la reprendre...
Ce fut une surprise pour les démocrates du monde entier,
peu informés de la situation en Guinée. Une surprise aussi —
pourquoi ne pas le dire ? — pour le peuple guinéen et pour
ses dirigeants eux-mknes, qui quelques mois plus tiit, ne
pouvaient envisager une issue aussi rapide et aussi radicale.
Mais de miracle point. Le vote quasi-unanime du « Non »,
dans un pays administré par les fonctionnaires de la rue
Oudinot, occupé par Parmée, la gendarmerie de la puis-
sance coloniale, eüt été inconeevable sans le travail acharné
meni depuis dix ans par le Parti démocratique de Guinée
(section guinéenne du R.D.A.) pour mobiliser dar«« l'action
et organiser les masses, sans le sens politique de ses dirigeants.
II« avaient su utiliser au maximum les possibilités de la
semi-autonomie » offertes par la loi-cadre. Dans l'esprit de
ses auteurs, la loi-cadre avait pour but de maintenir la
JEAN SURET-CAIV ALE
36

domination coloniale en jetant du lest, par la corruption


(morale ou efiective) des dirigeants politiques africains,
pourvus de portefeuilles et de traitements ministériels, rendus
solidaires de la gestion coloniale. L'exemple d'autres terri-
toires africains montre que le calcul pouvait ètre — provisoi-
rement — rentable.
Mais les dirigeants du P.D.G. utilisèrent d'abord les pou-
voirs restreints qui leur étaient donnés pour renforcer et
parfaire l'Grganisation des masses, l'organisation du Parti,
pour briser le rouage décisif de l'appareil d'Etat colonial,
la chefferie dite « coutumière » et y substituer une organi-
sation démocratique (chefs de village élus, eonseils de village
et de circonscription élus au suf frage universel).
« Nous avons tous compris, déclarait Sékou Touré dans
son rapport moral et politique au IV° Congrès du P.D.G.
(5-8 juin 1958), que la loi-cadre était ä la fois progrès et
danger, selon qu'elle consistait ä placer, ä la téte du pays,
des instruments dociles, préts ä cautionner Pancienne poli-
tique et ä s'identifier au régime colonial, ou selon que les
hénéficiaires du suffrage universel allaient avec vigueur accen-
tuer la lutte pour la libération des populations, et ainsi,
faire des nouvelles institutions des moyens efficaces d'une
évolution pacifique, pour ne pas dire d'une véritable révo-
lution... Les mesures de décentralisation administrative qui
ont donné naissance ä Pélection au suffrage universel de
4.123 conseils de village, comprenant plus de 40.000 conseil-
lers et de 25 conseils de circonscription comprenant 526
conseillers, vont donner ä la Guinée une situation privilégiée,
parce que en avance sur celle de tous les autres territoires
bénéficiaires de la loi-cadre... »
En mérne temps, les militants gvinéens se manifestaient
comme homrnes de gouvernement, réfractaires ä la démago-
gie, appelant le peuple ä maintenir Vordre, ä payer
cependant que le gouverneur Ramadier (fils) croyant habile
de pratiquer la surenchère, affectait de se montrer plus
« hardi e que les dirigeants du R.D.A. Que pouvaient com-
prendre les administrateure coloniaux désorientés ? Les diri-
geants de ce mouvement réputé « subversif », qu'ils avaient
combattu durant des années, se révélaient des « hommes
d'ordre »; tandis que le gouverneur jouait au démagogue 1
En tout état de cause, il n'était plus possible d'adminis-
trer sans le R.D.A. ou contre lui. Au lendemain des élections
de janvier 1956, qui avaient consacré la vietoire du R.D.A.,
GUINEE 37

le pouvoir avait été pris par le R.D.A. ä l'échelon du village,


cellule de base de la société africaine. Ce fut une immense
vague de fond, un raz de marée populaire — avec parfois
ses excès, que les dirigeants réprouvèrent, mais qu'ils ne
pouvaient empécher. Le comité R.D.A. du village (il y en
avait désormais partout) était le vrai maitre, avec sa police,
son tribunal. Les ennemis et les oppresseurs d'hier — mou-
chards, agents des chefs de canton, chefs de village indi-
gnes — étaient rossés et frappés d'amendes pour indemniser
leurs victirnes des exactions et persécutions subies. En pays
Toma, on leur infligeait la pire humiliation fixée par la
coutume : faire quatre fois le tour de la place du village
tout nu et it quatre pattes, sous les huées des gamins et les
quolihets des femmes.

Le rAle des chefs de canton.

Rappelons les principes traditionnels de l'administration


coloniale française, ä peine entamés par les suites de la
dernière guerre.
Au sommet, le ministre des Colonies, représentant du
chef de l'Etat français, cumulant l'exécutif et le législatif
en vertu d'un senatus-consulte de l'Empire autoritaire,
demeuré en vigueur sous la troisième République.
Sur place, gouverneur général, gouverneurs, dont le des-
potisme n'était limité que par celui du ministre. Enfin,
application du principe de l'« administration directe », l'ad-
ministrateur (commandant de cercle ou chef de subdivision),
représentant local du pouvoir, omnipotent et omnicompé-
tent, ä la fois administrateur, juge, percepteur, etc...
Mais ä cet administrateur européen, ignorant, ä de rares
exeeptions près, la langue du pays, et connaissant mal sa
cireonscription (son séjour moyen était inférieur ä un an
en Guinée, en moins de 70 ans, le nombre des administra-
teurs qui se sont succédés par cercle dépasse en général 80),
ä cet étranger done, jI fallait des « auxiliaires indigènes ».
C'est le. rale de la chefferie. On justifiait son emploi, et
ses abus, au nom du respect des « coutumes » africaines. En
réalité rette ehefferie n'avait de coutumier que le nom,
méme si ses titulaires étaient pris parfois dans les rangs des
anciennes familles régnantes. II s'agissait assez souvent de
simples créatures administratives, anciens commis indigènes,
38 JEAN SURETZANALE

sous-officiers de tirailleurs, voire anciens boys ou mouchards


d'un commandant ».
Dans l'ancienne société africaine, le chef était avant tout
l'executant de la coutume, contralé par le peuple ou par une
oligarchie. C'est la eolonisation qui en a fait un despote.
Elle en a créé, par souci d'uniformité, lit oit il n'y en avait
pas, comme en Guinée forestière. Elle a coupé, retaillé leurs
domaines, réduits au gabarit du « canton ». La chefferie de
l'Afrique française ne constituait pas une dass« sociale
elle ne jouait aucun róle déterminé dans les rapports de
production; elle n'avait pas de domaines fonciers, la pro-
priété privée de la terre étant inconnue. Elle n'était qu'une
couche s'acide, chargée de transmettre et de faire exécuter
les ordres de l'administration — fournir les réquisitions de
main-d'cruvre. les hommes pour le recrutement militaire,
faire payer l'impót, faire parvenir au chef-lieu les quantités
requises de produits du cru. Jusqu'à la dernière guerre, elle
était peu ou point payée : en 1934, en Guinée, la solde
moyenne du chef de canton oscillait de 2 à 4 000 franca par
an; le mieux payé, l'Altnamy de Dabola, héritier des anciens
chefs de l'Etat du Fouta-Djalon (d'ailleurs réduit ä un can-
ton et « transplanté » en marge de son anejen domaine)
recevait 11.200 franes. Ils bénéficiaient en outre d'une remise
sur les impiits. Mais sur ce revenu légal plus que modeste.
il leur fallait entretenir une cour de suivants, destinés ä
asseoir leur Prestige et surtout à affirmer leur autorité, au
besoin par le báton et la chicotte. II leur fallait recevoir,
nourrir et héberger (royalement !) le commandant de cercle
et tous les représentants de l'administration en tournée,
rétribuer un secrétaire, des courriers, un ou plusieurs agents
au chef-heu...
Ce système obligeait le chef de canton à pressurer ses
administrés : suppléments à l'impat confisqués à son béné-
fice, corvées imposées à son profit, vols purs et simples,
tout était bon. La spoliation directe était la seule source des
revenus, de la richesse des chefs; la brutalité le seul moyen
d'exécuter leur mission, s'ils ne voulaient pas étre tul-
mimes victimes3.
3. Un exemple ? Le 20 mai 1945, le cornmandant de cerdo de Eissi-
dougou adressait ä «es chefs de canto cet a ordre de eervice pour les chefs
de canton de : Je vous don»« jusqu'au 31 mai dernier délai ve , - co— , r
vetee fourniture de mil el la S.C.O.A. (Société Commerciale de l'Oled
Africain : un des trois plus grands trusts commerciaux qui dominent
l'Afrique Occidentale) pose la présente campagne de traite. Au 10 amé,

GUINEE 39

En revanche, chez les chefs « efficaces » on fermait les


yeux sur les abus, et méme sur les crimes. Le chef ' qui fit
éventrer au sabre la militante R.D.A. Camara M'Balia, alors
q-u'elle était enceinte, ne fut pas poursuivi5.

Lo ‚in de la che/ferie.

La victoire du R.D.A. en 1956 marqua, en Guinée, l'effon-


drement de la chefferie. Dans un rapport de passation de
service du 22 décembre 1956, l'administrateur de Faranah
notait : « Le démantélernent de la chefferie du cercle est

il 00143 restait encere à livrer ... kilos. Faste d'avoir executé cet ordre
dono le delai fixe, vous seres mis en résidence ä Kissigoudou et soumis
aus sanctions necessaires jusqu'ä ce que le contingent de votre cantan satt
complet.
Commandant de cercle It. Galinier, administrateur des colonies.
4. II est actuellement réfugié dane la a Communauté n.
5. En voici un autre, Haporo Inavogui, chef du cantan d'Ouziamai, en
payo Toma. Chef bien noté. On raconte sur ¡Ui certaines histoires trou-
blantes, note un administrateur. Mais en definitive, la terreur qu'il inspire
contribue ä la banne marche du service. De (nun s'agit . il ? Tont simple-
ment de eacrifices humains, dont l'Administration était parfaitement
informee, comme en témoigne le ranport de police dont lee extraite
suivent Les disparitions de personnes sant frequentes dans les cantons...
aussi aurune arme ne pest sauver le voyageur naif de l'emprise du gris-gris •
(il e'agit du Cocosalei qui sera défini plus loin). Le gris-gris, pour agir
efficacement, reclame de temps ä autre du sang hutnain... Le Cocosalei
est une sorte de vase en bata, taut semblable ä une calebasse de menage,
et au fand duguel se trouve placé le gris-gris. Taut autour du va ge, des
statuettes en bato, habillees, ayant forme humaine, sor.t tenues debout.
Paar oreparer le Cocosalci, on enléve le gris-gris du fond du vase et on le
met du milieu dun e sorte de decomposttion de chair humaine. La chair
humaine prelevee sur les diverses parties du corps (nommettes, front,•
pasme de la mate, ocre, nez, plante des pieds) est grillée ensuite avec
de l'huile de palme. L'huile humaine obtenue de cette operation est distri-
buie dono de petits flacona de par/sm. Le Cocosalei, bien entendu, est
prealablement enduit de sang humain, ce qui rend l'huile huntaine puissante
et efficace. Celui qui possede un peu de cette huile amlied incontestable-
ment un ascendant sur les gens... Le gris-gris aurait ete introduit pos e
la
premiere fois en territoire francais soss le regne du chef Dialawoi Beavogui,
pere du chef de cantan 13eavoqui Wogbo qui en herita. (Ces nratiouee se
eont introduites depuis la colonieation, et dans le milieu des chefs de cantan
exclusivement.) Depuis, d'autres chefs de la région se sant intdressds au
Cocosalei... Mais celui qui, rdellement, est le plus fortement accusé dermis
sept ans, est incontestablement Kaporo Inavogui, chef actuel du canton
d'Ouziamai. detenteur du Cocosalei... Certes, ii reut y avoir d'autres
meurtriers dono d'autres cantons, majo en bit, les vdritables criminels,
viennent du cantan gagés,
Suit un luxe de détails précis sur les meurtree comrnis. Ce rapport
fig urait aux archives de l'inspection des affaires administratives : l'admi-
metration ne fit jamais poursuivre ce e loyal eerviteur », qui faisait si
bien e mai-eher le eervice
40 JEAN SURET-CAN ALE

très avancé... En Pabsence de soutien administratif, jis se sont


effondrés, marquant ainsi la valeur réelle de leur autorité...
Il eilt été peu politique de s'engager en soutenant une cheffe.
ne discréditée par ses moeurs d'autrefois... Depuis les élec-
tions, les plaintes en justice contre les chefs out afflué... Les
affaires ne tournèrent pas souvent à l'avantage des chefs. »
Voici un exemple, celui du chef du Kouranko, Layba
Camara (depuis condamné pour meurtre aux travaux for-
cés à perpétuité). En 1944, l'administrateur note it son
propos : « Très bon chef... satisfait ponctueliement à toutes
les demandes administratives (produits, manceuvres, bétail) »6.
Mais voici 1956, Pheure de la vérité a sonné : « Depuis 1940,
date de sa nomination, Layba Camara a commandé d'une
façon entièrement dure », écrit l'administrateur. « II a ran.
çonné ses administrés. nous en avons la preuve... trafiquant
sur les ehefferies de son canton, réglant toutes les affaires
de coutume moyennant une rétribution forcée généralement
lourde. L'appui inconditionnel qu'il reçut de l'administra-
tion, heureuse de se décharger des soucis d'administrer une
région turbulente... en fit un chef redouté... 11 accumula
ainsi les raneunes. Celles-ei se firent jour aussitiq après les
élections de janvier 1956 lorsque, imprudemment, ii tenta de
dieter ses conditions au R.D.A. vainqueur. »
De multiples plaintes qui font l'objet d'un énorme dos-
sier, sont portées contre lui. Certaines sont d'une extrème
gravité.
L'administrateur conclut : En cas de condamnation,
le sort de Layba serait réglé. Ainsi disparaitrait un chef qui,
bien qu'ayant rendu d'excellents Services par le calme
sut faire régner par la erainte dan» un canton agité durant
quinze ans, ne sut pas s'adapter aux conditions nouvelles.
11 est artuellement plus entbarrassant qu'utile.»
Les chefs de eanton, surtout les plus détestés, prennent le
parti de fuir au chef-heu. Ceux des chefs qui sont restés
doivent avouer leur impuissance 7.
0. On solera la place des manceuvres, entre les produits et le bétail.
syrnbole de I'« humanisme » colonial !
7. Encore so témoiena,re
AAarento. le 31 aollt 1997.
L'Inspecteur des affaires administratives. Administrateur par intArim
du recete de Macenta, d Monsieur le Gouverneur de la Guinde Française,
Cono kn.
J'ai l'honneur de vous rendre cam pte au'a mon inca et de celui (sie)
de man adjoint, le chef de canton du Guizima, Foromo Gorovogui, se trourait
GUINEE
41

Lorsque le conseil de gouvernement réunit les 25, 26 et


27 juillet 1957 les commandants de cercle pour discuter du
problème de la chefferie, les plus rétrogrades furent bien
obligés de reconnaitre les faits : dans la moitié des cantons,
il y avait vacance ou absentéisme du chef, presque partout
impuissance totale. Le R.D.A. proposait d'en prendre acte,
de supprimer la chefferie de canton, de faire du village la
base de l'administration (avec conseil de village élu et chef
élu; les administrés s'étaient d'ailleurs, nous l'avons vu,
engagés dans cette voie sans attendre) de démocratiser les
cercles en flanquant le « commandant » d'un conseil de cir-
conscription élu. Ii n'existait aucune base dans la population
guinéenne sur laquelle aurait pu s'appuyer une réaction.
Le R.D.A. était au gouvernement issu de la « loi-cadre »;
Sékou Touré, bien qu'« enfant terrible>) n'en appartenait
pas moins au R.D.A. de Houphouét-Boigny, ministre d'Etat,
et pilier de tous les gouvernements. Le R.D.A. était le vrai
maitre dans les cercles. L'administrateur de Kouroussa écri-
vait : « A la suite du scrutin du 2 janvier 1956 qui marqua
la victoire du R.D.A. dans tout le cercle comme dans les
innres circonscriptions territoriales de la Guinée, ce parti
s'est en un an incrusté dans la presque totalité du cercle,
créant des comités de village ayant à leur tete un responsa-
ble, découpant le cercle en secteurs pris en charge par un •
militant de Kouroussa, et en s'ingérant de plus en plus dans
la vie administrative de la circonscription. Le secrétaire

Macento depuis deur mojo... Estimant que


ne sosst pas suffisantes pour justifier une !es raisons qu'il peut invoques
protongere et en entre du feit du peu absence de Son cantan aussi
cantee> aver moi, je erais devovr vousd'empressement qu'il a es d prendre
nroposer son licenciement paar
compter du 31 sollt.
Autre illustration
Le chef de canton de Konokoro-Malinlcd, 8 Monsieur l'Ad yninistra
en chef de la F.O.M., Commandant . enr
le cercle de Macenta.
J'ai l'honncur de nous rendre compte trés respertueusement
gorde-cercle (sorte de gendarme local ä que le
la dieposition des emnroandante de
cercle) Diallo Anladoll nur vove aves bien voulu envouer d Sin q udnou pose
assister le chel de eiliege dans la percent ion de
denuis le 6. Mais je constate que la situation est laNirin& est sur place
Le chef de village desploie mdme qu'aunoravant.
denseure vaso... II DartatUms ses efforts apmed per le gardc... Hdlas taut
quita rechen-heut actnellement parmi eux un
homme qui sera responsable de tontee lee quostions d'ordre
au'ils vont vous présenter une foja troncé... (Sonligror
D'autre rar>, je neue prierai respectueusement de bienpar nous, J. S.-C.).
excuse d'avance — faire rem placee le garde Amadou Diallo vouloir — je m'en
pas du tost le dialecte du pays et qui est (Hs. qui ne commend
certaines esigences des mala... difficile 8 entretenir, -ayant
42 JEAN SURET-CANALE

général multiplie également les tournées de contact en


brousse qu'il lui est plus loisible d'entreprendre que le com-
mandant de cercle ou son adjoint, retenus à Kouroussa par
la paperasserie et par la carence des services techniques. Les
desix autres partis représentés dans le cercle B.A.G. et
D.S.G. 7bis n'ont pratiquement ni organisation, ni autorité.»
Dans ces conditions un arrété du conseil de gouvernement,
contresigné du gouverneur, consacrait alors la suppression de
la chefferie dite traditionnelle sur le territoire de la Guinée,
à dater du 31 décembre 1957. L'acte qui allait permettre
l'indépendance, en supprimant l'instrument « coutumier »
des élections préfabriquées ne souleva pas le moindre
remous : c'était la consécration du verdict du peuple, qui
s'était prononce par ses actes depuis longtemps.

La société africaine.

L'administration coloniale croyait, en acceptant la réfor-


me, faire une hahile opération. En abandonnant les chefs
discrédités, elle espérait ponvoir les remplacer par les élus
nouveaux, militants du R.D.A., qu'il serait, croyait-elle,
facile de gagner par la corruption et la flatterie, en les cou-
pant du peuple. Misant sur la faihlesse humaine, M. Rama-
dier fils avait oublié que les chefs « coutumiers » tenaient
leur pom, oir de l'administration, tandis que les dirigeants
R.D.A. tenaient leur pouvoir du peuple, par le canal d'un
parti fortement structuré et démocratiquement organisé,
extrémernent vigilant dans le contri'ile de ses élus. Et c'est
pourquoi, au moment du référendum, méme les corrompus
qui avaient reçu de l'argent pour faire voter « oui » votérent
« non », comme tout le monde...
Pour l'observateur etranger, la vie politicrue africaine est
difficile à comprendre. La nature des partis politiqueo afri-
cains, leurs retournements aussi spectaculaires qu'imprévus,
déconcertent. Aussi bien ne peut-on comprendre la vie politi-
que africaine sans une analyse sociale prialable.
Avant la conquete coloniale, la sociéte africaine en ilait
au stade de la décomposition, plus ou mojos avancée. de la
communauté primitive. C'est-à-dire qu'à caté de survivances
plus ou moins vigoureuses de la communauté clanique ou
7 big . Bloc Africain de Guinde et Démocratie Socialiste de Gninée
partis administratifs.

GUINEE 43

gentilice se manifestaient les premières oppositions de classe


— essentiellement entre maitres et eselaves.
La colonisation n'a pas supprimé l'eselavage; elle l'a
développé à l'époque de la conquéte où les prisonniers faits
par les eolonnes françaises, par milliers, furent vendus ou
distribués aux tirailleurs. Ce fait est encore ignoré du public
paree qu'il fut soigneusement dissimulé par les conq-uérants,
qui se présentaient en Europe comme allant libérer de
l'esclavagisme le continent africain.
Au début du siècle on se contenta d'interdire la traite
(l'achat et la vente d'esclaves) sans abolir l'institution eile-
meine qui subsiste encore de nos jours en Afrique occiden-
tale. Seulement cette Opposition sociale entre maitres et
a serviteurs » (euphémisme officiel) a été en q-uelque sorte
comme écrasée, laminée par la colonisation.
Car si la eolonisation, pour des raisons politiques n'a
pas aboli l'esclavage (sauf dans les manuels seolaires) il est
bien vrai qu'elle y fut hostile. 11 s'agissait pour elle, non
d'alléger le sort des eselaves, mais de mettre au travail les
maitres ! « Tel qu'il (l'eselavage) est pratiq-ué en Afrique
Occidentale, remarquait un auteur au début de ce siècle,
livre à une vie facile et paresseuse des hommes qui, s'ils
étaient adroitement stimulés par l'aiguillon de l'intérét,
auraient pu devenir d'actifs travailleurs » s. Ce que le capi.
taliste appelle l'« aiguillon de l'intérét » pour l'ouvrier ou.
le colonisé, c'est plus exacternent l'aiguillon de la nécessité.
Le colonialisme mereantile de l'Afrique Occidentale,
exploitant par les surprofits de l'importation et de l'expor-
tation une paysannerie misérable — dont le revenu moyen
annuel ne dépasse pas 20.000 francs C.F.A. — a fait obstacle
à tonte aecumulation loeale, à tout développement tant soit
peu important d'une bourgeoisie autochtone. Bien entendu,
il y a des oppositions de classe, il y a une bourgeoisie en
formation : mais celle-ci est numériquement très faible,
économiquement de peu de poids, réduite à des secteurs plus
ou moins parasitaires (petit eommerce, transporteurs. plan-
teurs parfois dans quelques régions très localisées). Sauf en
Cöte-d'Ivoire oü la différenciation est la plus poussée, les
plus riehes représentants du « patronat » afrieain n'em-
ploient guère plus de quelques dizaines d'ouvriers. ¡la restent
proches de la masse, continuant à vivre de la méme façon,
8. Robert Cuvillier-Flenry : La
eaises de l'Afrigue Occidentale et du main-d'ceuvre dans leg colon ice fran-
Congo, Paris, f-firey, 1907, p. 81.
JEAN SURET-CAN ALE

et sont portés par leurs habitudes à utiliser leurs gains en


dépenses de prestige plutót qu'it accumuler. La classe ouvrière
est elle-mime numériquement très faible : l'industrie est
insignifiante; mime l'activité minière n'a pris quelque
importance que depuis une dizaine d'années. Les salariés
représentent it peine 2 ii 3 % de la population active : en
majorité ce sont des mampuvres, paysans devenant salariés
titre occasionnel, des salariés de l'Etat, sang parler de
Pénortne proportion de personnel domestique.
La masse — 90 (Vo de la population — est formée de
paysans « libres » écrasés par le régime colonial, et dont la
position sociale est uniforme par-delit les différences (Otters-
/erneut peu significatives) dans le revenu. Masse paysanne et
ouvriers fnrment un bloc compact, salis Opposition majeure
d'intérits, écrase par l'exploitation coloniale.
Au-dessus, il y a la couche sociale des « intellectuels a —
ceux que le colonialisme baptise « évolues » : dans un pays
on 90 % de la population est illettrée, le titulaire du certi-
ficat d'études est un intellectuel. Quelle était en Afrique la
position de cene couche sociale ? Sa mission (celle pour
laquelle elle avait été forrnée) était de servir de courroie
de transmission dans le système d'exploitation et d'oppression
coloniale. Le destin de Pancien élève de l'école est en effet
de devenir fonctionnaire, subalterne évidemment : commis,
instituteur « indigène » ou médecin « indigène », comme on
disait avant-guerre; ou encore commieMe factorerie dans le
secteur privé. ce qui revient ä peu près au mime. L'« évo/ué »
était done par excellence un derseine, pris entre les masses
populaires dont on avait tout fait pour le separer, et Papps-
reil colonial qui l'humiliait et le reléguait à un rang subal-
terne. Au paysan, ii apparaissait comme l'instrument de
Poppression, l'agent et Je profiteur du eolonialisme. Pour le
colonial, ii n'était qu'un « indigène ».
Or, c'était seulement dans les rangs de ces « évolues »
que pouvait se produire la pleine prise de conseience, non
seulement du fait de l'exploitation coloniale, mais de ses
racines, des moyens nieessaires sa destruction. Seuls ils
pouvaient fournir les cadres du mouvement anti-impérialiste.
Mais par leur position, dependant totalement du pouvoir
colonial, jis se trouvaient particulièrement vulnerables, sen-
sibles aux pressions venues d'en-haut et à la corruption.
Ce contexte social explique les particularités des partis
africains. Dans la mesure oit ces partis ont un eontenu de
masse. ce contenu ne peut itre que eelui d'un Front unique
onti-impérialiste. Mais dans la mesure oit les postes de diree-
tion sont entre les mains des « intellectuels » oseillant cons-
tamment entre les masses et la conipromission avec l'appareil
colonial, les positions officielles de ces partis peuvent mani-
fester elles-mémes des oscillations qui déconcertent l'observa-
teur étranger.
Ces oscillations ne reflètent pas une lutte de classes ou de
couches différentes qui se disputeraient la direetion de ces
partis 9, mais simplement la lutte au sein de la direction
entre l'influence des masses qui tend it en faire des organes
du Front anti-impérialiste, et l'influence administrative qui
tend à en faire des appendices de rechministration coloniale.
.Ainsi, en 1957-1958. la division entre le R.D.A. et le
P.R.A. (Parti du rassemblement africain) n'avait pas de
signification globale, elle ne reflétait en définitive que des
oppositions de personnes et, sur la base locale, /'opposition
de groupes oit se manifestaient tuntat la prépondérance anti-
impérialiste, la signification dans ce domaine du P.R.A. ou
du R.D.A. variant suivant le territoire. D'oü les regroupe-
ments ultérieurs (ex-P.R.A. du Sénégal et du Niger fusion-
nant avec le R.D.A. du Soudan dus le Parti fédéraliste
afrieain, P.F.A.). D'oü l'aspiration profonde des masses à
l'unité politique. à /aquelle le seul obstacle réel était et
demeure l'ingérence administrative ; les rivalités person-
nelles (les faits l'ont montré) ne pesent pas lourd devant la
volonté des masses.

Qu.est-To que le R.D.A. ?

A partir de ces quelqUes indications, on peut mieux com-


prendre la signification du Rassemblement démocratique
africain.
Au lendemain de la guerre, avec l'éveil de la vie poli.
tique en Afrique noire, les divers partis harte/1;s s'efforcèrent
d'y eréer des filiales. Mais ces filiales n'avaient rien de
cornmun que leur étiquette avec les partis de la métropole,
le enntexte social dayant rien de commun. Certains
partis purement africains s'étaient d'autre part créés, comme
le Parti démocratique de Gate d'Ivoire.
9. Cette Intte n'eat pas absente, au mojos dann oertaine cae, Gleiß
n'intervient qu'a titre Becondaire.
JEAN SURET-CAN ALE

La signification de ces partit était tritt variable. Ui CO


ils n'avaient pas une structure de masse, comme au Sénégal,
et se réduisaient ä de simples comités électoraux, l'influence
administrative n'avait pas de peine ä y prévaloir. Lä oü,
comme en Güte d'Ivoire, ii s'agissait de véritables partit de
masse, le contenu front anti-impérialiste » prenait le dessus.
C'est sur la base de Eanalyse marxiste — scientifique —
de la situation africaine, que les conununistes, avec d'autres
démoerates africains, prirent l'initiative du Rassemblement
de Bamako. Rejetant l'affiliation ü des partis métropolitains,
affirmant l'originalité afrieaine et l'absence de bases dans
l'Afrique noire pour un parti ou des partit de cMsse (y com-
pris pour un parte communiste), le Congrès de Bamako
appela en °etobre 1946 it l'union de tous dans un mouvement
de Front uni anti-impérialiste, regroupant toutes les couches
de la société afrieaine opprimée ä des degrés divers par le
colonialisme (y compris, ä eette époque, la chefferie).
Ainsi naquit le Rassemblement démocratique africain.
fut, de 1946 ä 1951, le seul représentant authentique du
Front uni anti-impérialiste, au ntoins en tant que tendance;
en effet, sauf en Cöte d'IVoire et dans une certaine mesure
au Souclan et au Cameroun, le R.D.A. n'avait pas de sérieuses
bases de masse. Les suceès électoraux du début furent bien-
töt contrebalancés par la contre-offensive administrative. Les
petits groupes d'intellectuels qui constituaient le R.D.A.
furent balayés, ä l'exception d'une poignée de militants, par
l'administration (eorruption et répression conjuguées).
C'est abra qu'intervient le « retournement » spectaeulaire
de 1951. Houphouét-Boigny — président et leader incontesté
du R.D.A. — en prit l'initiative, rompant avec l'apparen-
tement communiste, expression parlementaire de l'alliance
naturelle entre classe ouvrière de France et peuples colonisés,
eontre leur ennemi commun, l'impérialisme.
Le motif invoqué — devant les militants — était de pure
tactique. II s'agissait de stopper la répression qui avait pris,
en 1950-1951 un caractère atroce, surtout en Güte d'Ivoire
répression militaire avec mitsstieres, tortures, villages brülés1°.
En méme temps, il y avait ä cela d'autres motifs. Hott-
phouét devait reconnaitre le fait dans un discours : les
masses étaient prites à continuer le combat; mais non plus
10. Puren les victimes, le shateur Biaka Berta, 1116 par lea troupeo
de rApression qui, lersqu'ellee s'aperment de l'idcetitd de leer victitne,
brülOrent le corpe aprOs l'aveir arrosé d'essence dana l'espoir de faire
dieparaltre les traces du crime.
GUINEE 47

les dirigeants « lettrés ». A cela s'ajoutait en Cöte d'Ivoire


l'existenee — beaucoup plus notable qu'ailleurs — d'une
bourgeoisie de planteurs ou de transporteurs étroitement liée
ä la chefferie traditionnelle et dont Houphouét, riehe planteur
et anejen chef de canton, était lui-méme un représentant
typique. Cette bourgeoisie locale avait été, dans les annees
1945, ä l'origine du mouvement par Eintermédiaire du syn-
dicat des planteurs africains et du syndicat des chefs de
canton.
En face, la classe ouvriere tnit faible, les syndicats peu
organises. Dans la direction du mouvement, la balance allait
done pencher désoimais du cöté administratif. Inégalement
d'ailleurs. Fortement en Cöte d'Ivoire, en raison de sa struc-
ture soeiale et de l'orientation personnelle d'Houphonet,
faisant bientöt bloc ouvertement avec les grandes sociétés
coloniales. Bien momo au Soudan et en Guinée".

Le Porti déntocratique de Guinée.

Dans ce dernier territoire, le Parti democratique de


Guinee, section territoriale du R.D.A., avait cu des débuts
difficiles. En 1947, il avait pana réaliser l'unité; les diverses
associations ethniques nées au lendemain de la guerre (Union
du Mande. Union forestière, Association Gilbert Vieillard ")
avaient adhére au R.D.A.. Adhésion bientat reprise qui redui-
sit le R.D.A. à quelques groupuscules de fonctionnaires, vite
demanteles par la répression.
Le « tournant » de 1951 fut pris ici dans un tout nutre sens
qu'en Cöte d'Ivoire; repli seulement tactique, révision des
méthodes d'action qui s'etaient révélées inefficaces. Le P.D.G.
accepta Palignement « au sommet » sur les nouvelles posi.
tions du R.D.A. compte tenu de plusieurs ennsit.lerntions : ne
pas briser l'unité du mouvement; prendre acte du fait que
l'évolution de la situation politique en France éloignant la
perspective d'un gouvernement d'union democratique, c'etait
en Afrique, et non plus it Paris, que se règlerait en definitive
le sort des Africains: dans ces conditions, les positions parle-
mentaires prises ä Paris n'avaient plus qu'une portée secon-
11. Parir ne rica dir« des seetions do Cameroun (U.P.C., du Niger et
du S'enes,n1, uni reet ereilt fieles ä l'orientation unticolonialiste et f urent
peor re Innfit exeliiert dir R.D.A.
ld. Cello dernitire groupant les Peuls.
48 JEAN SURET-CANALE

daire. Ce qui était décisif, c'était de faire du R.D.A. un veri-


table parti de masse, enraciné parmi elles. Pour cela, les
entrainer ä l'action; mais sur quelle base ? Les proclama-
tions générales contre le colonialisme, contre le grand capital,
les développements sur la politique internationale n'avaient
aucune chance de mobiliser les masses pour qui elles ne
représentaient rico de concret. L'orientation fut donc : creer
et renforcer le mouvement syndical, sur la base de la lutte
revendicative et spécialement de la lutte contre la discrimi-
nation raciale en matière de salaires, droits sociaux, etc...
Organiser le Parti au village sur la base de la défense des
petites revendications (routes, écoles, conditions de vie), de
la lutte contre toutes les manifestations concrètes du colonia-
lisme et tout spécialement contre l'instrument direct de l'op-
pression, it la fois rouage décisif et point faible du système
colonial : la chefferie. Le mouvement syndical étant ouverte-
ment allié au Parti, ii Ini comtnuniquait son dynamisme, les
éléments d'une • direction ouvrière ". C'est cette orientation
qui permit, finalement, au courant de masse de triompher
sur le courant administratif comme on le vil en 1958.
Voyons-en de plus près les étapes. La période de 1951
it 1954 fut particulièrement dure. Le « revirement » au sommet
du R.D.A. avait désorienté nombre de militants, sans pour
autant interrompre la répression. Les administrateurs conti-
nuaient ä persécuter les militants du R.D.A., it appuyer systé-
matiquement les partis « administratifs » adverses. lis dénon-
eaient la contradiction « entre les promesses de collaboration
faites au sommet et les propos incendiaires tenus dans les
villages ». Les élections de 1951 consacrèrent l'échec du
R.D.A. qui n'eut aueun élu. L'administrateur de Kouroussa
notait : « Les éléments R.D.A. et pro-R.D.A. se sont montrés
pour les élections, puis se sont refroidis ». Mutations et révo-
cations contribuaient au refroidissement. En 1952, l'admi-
nistrateur de Kouroussa se félicite : « La section du R.D.A.
s'est complètement disloquée par suite du départ de la
plupart de ses membres. » 1953 : « Comme la précédente,
année réconfortante quant it l'esprit de la population. » Les
associations ethniques, précise-t-il, sont en sommeil; le R.D.A.
n'est pas reconstitué.

13. Entendons par la, non que les dirigeants fuseent issue de la nasse
ouvriére (cas trés rare dans lee conditione de l'Afrique) mais représentatife
de la classe ouvriére, comme syndicalistee porteurs de son esprit et de sea
intérets de claese.
GUINEE
49

Mais Pannée 1954 allait mettre un terme ä cette euphorie.


Reprenons les rapports annuels de Kouroussa : « L'année
1954 a démontré, si besoin en était, qu'en raison de la crédu-
lité de la population et pourvu qu'on flatte quelque peu
ses espoirs ou ses appétits, l'atmosphère de ce paye pouvait
étre rapidement altérée. » Les années précédentes avaient
été a réconfortantes, en dépit de la charge trop lourde que
représentait l'impót eu égard aux faibles ressources de la
masse. » Le R.D.A. a exploité la
campagne électorale (élec-
tion législative du 27 juin 1954, consécutive au décès du
député socialiste Yacine Diallo). Il a poursuivi l'exploitation
de son succès après la campagne électorale. La section du
R.D.A. s'est reconstituée. Par contre, l'Union du Mandé (asso-
ciation ethniq-ue opposée au R.D.A.) « s'est signalée par une
inébranlable passivité » (sic).
Nous avons vu comment ce regain d'activité fut cou-
ronné par les élections du 2 janvier 1956, oü le R.D.A. rem-
porta la victoire, victoire consolidée le 31 mars 1957
par
les élections ä l'Assemblée territoriale oü ii obtint 58 sièges
sur 60; le « conseil du gouvernement » de la loi-cadre fut
d'emblée R.D.A.
Nous ne reviendrons pas sur les suites de ces succès que
nous avons évoq-ués plus haut ä propos de la suppression de
la chefferie dite coutumière et de la
démocratisation d'une
administration jusque-lä rigoureusement despotique. Voyons
comment est organisé it l'heure actuelle le P.D.G.-R.D.A.".
A la base, le comité de village (on dit parfois la cellule).
Dès 1957, il y en eut pratiquement dans tous les villages. A
pied, ä vélo, les militants des chefs-lieux multiplièrent les
tournées et les contacta. A l'intérieur du Comité et sous
direetion, les femmes et les jeunes (ces derniers depuis ¡Tue'.sa
q-ues mois dotés d'une Organisation nationale, la J.R.D.A.)
ont leur propre comité. La direction appartient ä un bureau
politique ou comité directeur, comprenant obligatoirement
deux femmes et un jeune. Le comité des femmes et celui
la J.R.D.A. ont, de leur cóté, leur propre bureau. Le bureau de
politique du village comprend aujourd'hui 17 membres.
L'assemblée générale du Part; se réunit régulièrement,
partout une bis par semaine". Je souligne : ce n'est pas une
règle statutaire écrite sur le papier, c'est une réalité vivante.
14. Le P.G.D. Qlli a rompo avec l'annareil dirigeant
du R.D.A.
d'Houphouét a conservé l'étiquette RDA., estimant avec juste raison
est resté fidéle au programme du R.D.A., celui qu'il
15. Le bureau, deux fois par Bemehle. de Bamako d'octobre 1946.

50
JEAN SURET.CANALE

Que ce soit dann un modeste village de brousse ou dan mon g

quartier de tioulbinet A Conakry, la réunion du comité se


heut avet: une striete rOgularité. En brousse, c'est sur la place,
?Ions l'arbre ii palabres. lei en ville, e'est dann une enur. Le
bureatt politique est installO sur une sorte de ' ,mit balenn,
qui tkm le milkt entre la tribune et la eltaire de prédienteur.
lln vieillard prOside. deu assesseurs dont une femme Ven-
eadvent: un jetine commis tient avee application le rAle de
seeranire de sOance, sur un registre enté et paraphé... Un
membre du bureau, au milien Tun silence religieux. enm-
inente une eirettlaire de la direetion du Parti. Tont l'actif du
quartier est lii (200, 300, plus pent-étre), les hommes ü
les fommes droite. Puis la discussion s'ouvre, les nrnteurs
monicitt A la trilinne... Invinviblement, le speetaele éveille en
moi title comparaison : je crois retrotiver la deseription, 90111.
VVTO deS elUbS de not re Ilistoire révolutionnaire.
Au! re trait iei en rille, le Puuuti reste une organisatinn
d'avant-garde. 13 resque tont le monde a sa mute, tnais mut
le mondo West pas aux réunions. En brousse, wir eontre, le
Parti avee le villnge. Taut le monde a sa einte,
tuet le niondc assiste aux ríttnions : sind quuclques réprouvés,
quelques 1' C01111t111111114 -- 11111'11114 chefs iii ennton au a batom,
las a qui on refuse la mute du li.D.A.. Le comité de
villauge s'identifie arm la eellule sneinle, ii m'identifie avise
,

la masse. Voiln une différence fondantentale avre les partis


ouvriers (y compris ceux des pays soeialistes) qui ne groupent
qu'une itvant-garde. Le P.D.G. West pin, tut parti de classe,
mais un pa ni de front national anti-impérialiste.
Cepenilant - et cela tkm l'absence d'unt • profonde dif-
férenciation sociale interne, surtout au village
n'est pas tine organisation de Front unique an caraetére plus
nit moins laiche, comme c'est le cus en d'antres pnys, y compris
ha ya C'est un patti qui observe rigourcusentent les
prineipes lii criliralistto democratique, lunparti qui ne,

10111111,V 11114 111` 111411111f, 1111114 organise ensuite Unetion, avee


1 au'in.i aa Ii la responsabilité personnelle, vomtale des taelies,

Ae-dc,.es III village, c'est la seetion 17 , tim , on deux per


eirron•eri pl aun. grottpatil 2110, 300 conliks ile villages, wirb
que fois plus.

c•111,rhn ah , cill11011,
17. (la l vH 11 I 1 . 1 .,11 la, aot,aIara(jaall u, In, • tioctitm s I .1).A.
nn nt gatl WI I leal h. 't'cl n cl dit Tvrt I re,
CUINEE 51

A la direction de la seetion, un bureau politique de 17


membres, elu par la en gderelee qui se tient une ou deux feie'
par an. En pratique, le bureau politique est forme de militants
chef-heu, intelleetuels » au moins pour moitie. II n'y
a pas de eomite plus large. Cette forme d'organisation repond
des necessites geographiques et sociales.
Un comite plus !arge, qui grouperait des militant.) des
villages, ne pourrait fonetionner : pas de serviee postal pour
poner les convocations; il n'y a de bureau
de poste qu'au
rhet. -heil et (Inns deux ou trois localites de la
eirconseription,
en régle genérale; stleim service dc transport
en commun. La
frequenre des congres assure le contact, et les tournees
»
incessames des membres du hureau politique qui, tons
les
dimanelies A peu prés sans exeeption, einet en brousse, pour
informer, expliquer, et anssi ecouter et rapporter
l'avi s de la
base. Ainsi Pst assure eourant permanent de la base au
mornmet et du sommet A la base.
En revanelle, pss de secreinrist. C'est le
bureau politique
qui décide collectiventent ei applique les th'•eisions prises. Le
Beereludre general, le seeretaire politique, le
seeretaire ä l'orga-
nisation, le seerétaire administraiif (le seid permanent. qui
reeoit au siége du Parti, expedie le courrier, etc.)
ne consti -
timen t pss un organisme NWeisl. Le
bureau politique de sec-
ion miége presque en permanenee: statutairement
une fois
par semaine, le soir (et la deliberation dure generelement
tonte la uteit), en pratique aussi souvent qu'il est inçeessaire,
!es fonetionnaires membres du B.P. reeevant
m eet effet des
permissions, duna la mesure om le pennet le
Service, quand
la réunion se fait dans la journee. Ce
prineipe doit pertnettre
d'erarter radiealement tonte tendanee A la direction person-
nelle, risque serieux dans un pays la
eolonisalion avait
fait du despotisme personnel un prineipe administratif,
et
freviter Uileespareinem de lo direetion par un clan.
Revenons sur le probläme de l'unite politique.
Dermis
Ionol y mps, dans beimcoup de villages.
le R.D.A. groupait la
quasi totalite de la population. Toutefois, jusqu'en septembre
1958, daits les illes et dans tuaints villages. il
()ppnmittun. Entre le 11.1). A. et rette Opposition
y anit une
somenne pur Un dministrillion). il y eut (longtemps
des bellas violents,
parfois sanglauts, avee des Worts. des
Cases incendiees de
part et d'autre.
Mais la contradietion entre R.D.A.
et Opposition n'avait
pas de rocines de classe. Elle reposait sur
des contradictions
JEAN SURET.CANALE
52

mineures, ou des séquelles du passé : oppositions ethniques;


opposition entre paysans et « anciens combattants » privilé-
giés: opposition entre masses et ehefferie; rivalités de per-
sonnes. Dans eette opposition il y avait des anticolonialistes
sincéres et indiscutables, que des questions de famille, de
personne, avaient rejetés du R.D.A. La persistance de plu-
sieurs mouvernents politiques, dont le programme et la plate-
forme ne présentaient aucune différence appréciable, n'était
que le fruit de Eaction administrative.
Le référendum allait balayer tout cela : la section gui-
néenne du P.R.A. dans laquelle s'était regroupée toute l'oppo-
sition, prit position pour le « Non »; en mérne temps. entrai-
née par le mouvement général, elle décidait son intégration
au
au P.D.G. et ses principaux dirigeants prenaient place
gouvernement.
Bien entendu, les contradictions mineures que nous avons
évoquées plus haut n'ont pas disparu : mais dans la mesure
oir elles ne sont pas des contradictions irréductibles, le P.D.G.
a entrepris de les surmonter. Ce ne fut pas toujours facile.
II fallut convaincre les militants du P.D.G. de faire une place
dans leurs rangs it des hommes qui s'étaient opposes à eux
de facon acharnée... Mais sur tout cela, l'a emporté la volonté
d'unité des masses. Le P.D.G. est en Guinée le parti unique, et
la structure sociale méme du pays exclut q-u'il puisse y en
avoir un autre ayant une base de masse queleonque. Les
luttes raciales (entre groupes ethniques) qui avaient encore,
en 1958, abouti äi des incidents d'une extréme violence
Conakry, sont surmontées depuis l'indépendance : la Consti-
tution frappe toute propagande ji caractére raciste ou régiona-
liste. Par contre, sous l'égide de la « Communauté », les
imeutes racistes se sont poursuivies, en Cöte d'Ivoire comme
au Congo.
Au sommet, ce sont les 17 membres du bureau politique
national qui, sur les mémes principes, dirigent collective-
ment le Parti et le pays.

Les a risques u de Eindépendonee.

le peuple, dan» tout cela ?


Et
A la conférence nationale qui vota le « Non », toutes les
sections étaient venues avec des mandats impératifs unanimes.
« Si Sékou Touré lui-méme était venu nous précher le « Oui »,
ii aurait été hué », me disait un militant. A un membre du
GUINEE 53

comité de coordination, réuni à Conakry, et qui le pressait,


au nom d'Houphouèt et de la discipline supérieure d'inter-
venir pour le « Oui », Sékou Touré aurait répondu en son-
riant : « Va done le dire toi-mérne au congrès ! »
C'est le peuple qui a surmonté les hésitations et les craintes
— d'ailleurs tris compréhensibles — des dirigeants et des
« intellectuels ». Un militant de Dabola me racontait avoir été,
it la veille de la décision, discuter avec les paysans d'un
comité de village pour sonder s'ils étaient prits, ä assumer
les « risques » de Pindépendance. II reçut cette réponse
« Toi qui es habitué ä vivre à Peuropéenne, ä coucher dans
des draps et ä manger du pain, peut-itre tu souffriras ?
Mais nons ? Nous vivons dans la mime case, nous couehons
sur la mime natte, nous mangeons le mime mil qu'avant Par-
rivée des Blanca. Qu'est-ce que nous avons risquer ? »
On sait que le g ouvernement français fit tout ce qu'il put
pour conduire ä l'échec P« expérience guinéenne », faisant
partir administrateurs, militaires, techniciens, retirant archi-
ves, armes et matériel. La Guinée devait sombrer en peu de
temps dans le chaos. pas voir les querelles raciales
se *-dbimer. les émeutes renaitre, sans une arme entre les
mains du gouvernement pour les mater ? Les anciens com-
hatrènts les chefs fé odaux du Fouta Djalon allaient prendre
la tite de la révolte...
Il y eut sana doute des difficultés : des services qui, jusque-
là, n'é taient q ue des succursales des services centraux de
l'A.O.F., et qui n'avaient jamais disposé de moyens auto-
nomes, devaient voler de leurs propres ailes, sans
sans archives... Aux P.T.T., les partants avaient détruit les cir-
culaires ! Certains commandants de cercle avaient enlevé
jusqu'aux registres d'état-civil ". A l'usine de quinine de
Séré dou, les techniciens avaient fait disparaitre toute la docu-
mentation nécessaire ä la fabrication.
II fallait en plus créer de toutes pièces une diplomatie,
une Tm-dice, une armée... une armée qui, au début, n'avait pas
de fusile ! Mais dans l'ensemble, la transition se fit sans
:rniux, la situation s'améliora rapidement, pour
la messe de la population.
Seres donte pas indifférent dans Pabsolu que
fasste de techniciens et par le sabotage voulu des anciens colo-
18 Tontee ces archives furent charg4es
rade de Conakry une parte tut jetAe lasur un navire de guerra en
mer (on en retrouva par la
suite des llamee Achouées sur les plages).
54 JEAN SURET-CANALE

nisateurs il y ein quelques difficultés, disons dans le service


des postes ou à la météo. Mais qu'est-ce que cela pouvait
bien faire au paysan de brousse ?
Pour lui, un changement capital : le pouvoir maintenant,
ce n'est plus le blanc, l'étranger; c'est le Parti, c'est lui-
méme. Gräce ä l'armature du Parti, déjà éprouvée ä l'exercice
du pouvoir pendant la période de la loi-cadre, le passage s'est
fait sans secousse.
un différend ä trancher ? Ce n'est plus le chef de
eanton avide, qui exigera poulets et moutons pour donner
raison au plus offrant qui le jugera; c'est le comité de village,
oü sont ses parents et ses voisins. Faut-il aller plus haut ? Au
heu du commandant de cercle bardé de gardes arrogants,
auquel on ne peilt s'adresser que par un interprète dont aucun
des interloeuteurs ne peut vérifier la fidélité, c'est un chef
de cireonscription connu, souvent fils du pays, qui parle sa
langue, militant ou vieux fonctionnaire qui connait ä fond
le pays et ses hornmes, tandis que l'adrninistrateur européen,
dont le séjour ne dépassait presque jamais un an, ne connais-
sait le pays qu'à travers les interprètes, les agents secrets et
les délégués des chefs de canton...
L'administration va mieux, et plus vite. Et le chef de cir-
conscription ä 33.000 franca par mois coAte moins eher que
le pseudo « technicien » de PEcole Coloniale... Ce chef n'est
plus le despote d'autrefois. C'est l'exécutant du bureau poli-
tique de la eirconseription. Habituellement il en est membre,
sans pour autant occuper toujours le poste de secrétaire géné-
ral ou de secrétaire politique. S'il n'en est pas membre,
y assiste avec voix consultative. A cnté de lui, le conseil de
circonseription élu l'aide et le contride.
L'initiative des masses se donne libre cours : l'abolition
de la chefferie d'abord, l'indépendance ensuite, ont libéré
des forces, des possibilités jusque lä enchainées. « Avant,
pourquoi travailler ? me disait un paysan. Si tu avais une
belle femme, un beau vétement, un bceuf, tu ne pouvais pas
les garder. C'était pour le chef de canton »
Dans le Fonts, l'abolition de la ehefferie a fait en un mois
doubler les transactions... L'argent que les gens cachaient (de
peur d'étre volés par les chefs) est sorti et les gens ont
acheté.
Le paysan a pris conscience que l'Etat nouveau est le
sien... Au 28 septembre 1958 plus de la moitié de l'impót de
l'année restait ä rentrer, sans compter d'énormes arriérés
GU1NEE SS

des années 1957 et 1956... Au Pr juin 1959, l'impót de 1959


était presque totalement rentré, les arriérés de 1958, 1957,
1956 intégralement réglés... Ce que jadis la bastonnade, la
prison et les « tournées » de gardes-cercles ne pouvaient obte-
nir, les explieations des militants du Parti l'ont obtenu. Cette
année, tout le monde a cultivé : jamais les champs n'ont été
si étendus... Et male les anciens chefs de eanton, délaissés
par leurs suivants, privés de leurs ressources d'antan, ont
prendre la « daba » (la houe africaine).
La « révolte du Fouta » ? « Les colonialistes, me disait
un militant de Labe, ont oublie une chose c'est que les
féodaux du Fouta, les chefs, n'avaient d'autorité que celle
que leur donnait la peur, que les « Foulas de brousse » et
les serviteurs (lisez esclaves) formaient la majorité. Au réfé-
rendum, jis avaient réussi à obtenir dans la cireonscription
de Labé 27.440 « Oui » contre 40.143 « Non » c'était le
plus mauvais résultat de toute la 'Guinée. Après Pindépen-
dance il n'y avait plus ni gendarmes, ni policiers, ni mili-
taires; quelques corrompus ont essayé de s'agiter; la popula-
tion elle-méme les a arrités et conduits devant le chef de
circonscription. Depuis, ils se tiennent tranquilles.»
A Dabola, les militants me parlent de l'Almamy, heritier
des anciens chefs de Timbo (celui qui, en 1934, devait à sa
dignité le salaire exceptionnel de 11.200 francs par an...)
« Dès avant Pindépendance, toutes ses fernmes étaient au
R.D.A., et beaucoup de ses enfants. Qu'est-ce qu'il pouvait
faire ? »
On a essayé aussi de mettre en jeu les anciens comhattants.
Depuis toujours l'administration s'efforçait de les utiliser
contre la population; c'est chez eux que le dogme qu'« on
ne peut rien contre le blanc », soigneusement implante par
Padrninistration coloniale, était le mieux aequis. II faut dire
aussi que cette situation méme et leur position matérielle
privilégiée les isolaient de la masse. En région forestière, le
paysan les jalousait pour gagner deux fois plus que lui en
une année de travail, avec sa seule pension, et pour « rafler »
grice son argent les plus belles femmes, y compris parfois
celles des autres.
On a essayé ensuite d'utiliser les militaires rapatriés
d'Algérie. Ces hommes engagés comme mercenaires, avaient
fait preuve d'un courage certain en optant pour la Guinée.
Mais heaucoup espéraient trouver dans leur pays (avec la
guerre en moins) une situation aussi rémunératrice... Or la
Guinée n'a pas les moyens d'entretenir une nombreuse
56
JEAN SURET-CANALE

armée. 11 a fallu revenir it la terre; ce fiat une désillusion


pour certains.
Lit encore, à force d'explications, le malaise a été dissipé.
Les anciens militaires ont fait leur « reconversion »; beau-
coup d'entre eux fournissent aujourd'hui la J.R.D.A. en
moniteurs hénévoles.

La a reconversion s .

Paradoxalement, ce dont souffre le plus la Guinée, ce


n'est pas de ce que le gouvernement francais a emporté,
mais de ce qu'il lui a laissé : un appareil administratif lourd,
hureaueratique, inefficace, totalement inadapté à l'indépen-
dance; des mentalités héritées du puse chez une minorité,
fonctionnaires surtout.
« Reconversion », c'est le mot qui revieut sans cesse !
Reconversion des structures, reconversion des esprits... La
révolution guinéenne s'est opérée dans des conditions parti-
culières : un pays colonial obtient, dans des circonstances
données. Pindépendance par des voies pacifiques, dans le
cadre mème de la « légalité » du pays colonisateur. Mais elle
a hérité d'un appareil d'Etat fait pour l'oppression colo-
niale, et qui doit servir aujourd'hui le peuple et Pindépen-
dance... Le président de la République, les membres du
bureau politique, multiplient les conférences dans les services
administratifs, faisant appel à la conscience professionnelle
et surtout à la conscience nationale; aux juges, policiers,
gardes forestiers, on explique qu'il s'agit aujourd'hui, non
plus de sévir à l'aveuglette, mais d'ahord de prévenir les
&Las en expliquant, en éclairant. Les abus, les privilèges que
Padministration coloniale tolérait et cultivait chez ses « ser-
viteurs » (particulièrement chez ceux placés près du maitre)
sont éliminés progressivement.
Reconversion des esprits : elle est nécessaire chez le
paysan, chez l'ouvrier qui doit perdre son complexe d'infé-
riorité. Sékou Touré répète : « La femme, l'ancien serviteur,
le forgeron, le griot u sont les égaux du président de la Répu-
Migue. » Elle l'est encere plus chez les intellectuels et les
fonctionnaires que le Parti appelle à se fondre dans les
masses au heu de se figer dans la condescendance à leur
égard.
19. Gene de casta, méprisés dans la &adaté ancienne.
GUINEE 57

Le vol est stigmatisé : sur la chemise des condamnés,


occupés aux travaux publica, on a inscrit : « Voleur, ennerni
de la Nation. » Le nom des fonctionnaires coupables ou indé-
licats est dénoncé au public par la radio. Ce qui change du
passé : tel administrateur pour avoir laissé un trou de deux
millions dans la caisse de la S.I.P." de Kaolack, fut promu
gouverneur de la Guinée. Comprenez : avec cette affaire
dans son dossier, cet administrateur était un homme dont on
pouvait tout obtenir.
La « reconversion » des esprits se manifeste surtout par
la réhabilitation du travail. C'est le premier terme de la
devise nationale : « Travail, Justice, Solidarité ».
Les colonialistes avaient coutume de stigmatiser la « pa-
resse » du nègre; ils y paraient par le travail forcé, le plus
souvent non rétribué. Mais quel goút pouvait avoir l'Africain
pour un travail dont le bénéfice allait auto -ui ? Les « requis »
devaient travailler gratis pour les entreprises européennes,
pour les chefs : les routes qu'on leur faisait construire étaient
tracées en fonction, non de leurs besoins, mais de ceux du
« cornmandement » et du commerce. Sur le produit de leur
récolte ii fallait livrer, au-dessous du prix de revient, les
quantités fixées au commerce européen. Si le paysan avait
quelque bien, jI devait le cacher pour le soustraire k la
convoitise du chef de canton.
Aujourd'hui, ii faut secouer tout cela; la Guinée a pro-
clamé l'obligation du travail. « Voyez, crient aussitót quel-
ques sots : après avoir dénoncé le travail forcé, jis le réta-
blissent eux-mémes » Sots, parce que l'obligation du travail
est l'antithèse du travail forcé. Le travail forcé, c'était la
condition de Poisiveté de quelques-uns, c'était l'histoire deve-
nue classique du jeune marié, saisi par les gardes au
lendemain de ses noces et « expédié » pour trois mois au
chantier, tandis que le chef s'« occupait » de la mariée...
Aujourd'hui, le travail proclamé obligatoire est un travail
que l'on fait pour so, non plus pour le « commandant » ou
le chef de canton. Voilà pourquoi on n'a jamais taut cultivé
que cette année... Voilà pourquoi les populations guinéennes
depuis Pindépendance, travaillent gratuitement pour cons-
truire des routes desservant leur village, pour édifier leur
20. Société Indigke de Prévoyance >seudo coopérative, dont les
cotisatione obligatoires, supplément de fajo ä 1 imp8t, alimentaient caisse,
gérée par les administrateurs et que Ion appelait couramment la la « caisse
noire » dee commandante de cercle.
58 JEAN SURET-CANALE

école, leur dispensaire. Il a fallu iei ou là modérer Penthou-


siasme, pour éviter que les écoles construites en trop grand
nombre ne se trouvent sans maitres, pour que le kilométrage
de routes ne dépasse pas les possibilités en fourniture de
matériel pour les ponts, etc...

L'« investissement humain

On sait que les « conséquences » de l'indépendance (de


la « sécession », disait M. de Gaulle) se sont manifestées par
l'interruption de ce qu'on appelait l'« aide » de la métro-
pole : crédits budgétaires, crédits d'équipement du PIDES,
etc...
Mais eette « aide » allait d'abord aux colonisateurs eux-
mi•mes. Grace à elle, on concluait de fructueux « marehés »
la moindre école coatait des millions dont le plus clair
représentait, non la valeur des matériaux et de la main-
d'oeuvre, mais les superbénefices octroyés aux entreprises.
Un économiste évaluait i 85 °/0 de P« aide » les sommes qui
refluaient ainsi vers la métropole. Puisque la Guinée, faute
d'aecumulation locale n'a pas de capitaux à investir, il lui
reste la source originelle de toute accumulation de capital,
le travail.
« Si nous n'avons pas de milliards, proclamait Sékou
Touré au lendemain de Pindépendance, nous avons nos
hommes et nos femmes, nous avons notre volonté, nos bras
et nos jambes et nou; saurons faire le travail. » Ainsi la Gui-
née s'est lancée dans la campagne de P« Investissement
humain ».
Partout on me donne des détails, des précisions. Voici ce
que me dit Emile Condé, chef de la cireonscription de Beyla,
lonzternps l'une des plus déshéritées : « La colonisation
avait construit ici six écoles en soixante ans. En huit mois,
nous en avons presque achevé quatorze il ne manque plus que
le dallage et elles seront prétes la rentrée. La colonisation
avait construit quatre dispensaires en soixante ans : en huit
mois nous en avons édifié trois. Les rentes ? 1.500 km cons-
truits, contre 300 en soixante ans... Tout cela par Pinvestisse-
ment hurnain. Les gens des villages font des briques, coupent
le bois pour les charpentes ou les ponts, fournissent la main-
d'ceuvre non spécialisée; le conseil de circonscription four,
nit les tales pour les toits, les outils, la main-d'ceuvre spécia-
GUINEE 59

lisée (1 charpentier, 1 maçon par école). Pour les routes,


les Travaux publics fournissent leurs engins pour préparer
le terrain, un spécialiste pour diriger la construction des
ponceaux. Tout le monde travaille dans Penthousiasme. » Et
c'est la réalité.
J'ai vu... Je suis resté ä Guéckédou troj» jours, logé au
campement ». Je suis arrivé le samedi. Face au « campe.
ment », l'école. A caté le squelette d'une nouvelle école, en
contruction. Je m'informe : « Elle sera preie pour la ren-
trée ? » — Non, dan» dix jours. Elle sera préte pour le
passage du Président. » Je reste incrédule. Mais voici le
samedi après-midi. Les enfants de l'école, les gens du quar-
tier, tous viennent, s'affairent... Un vieux ä moustache grise
coiffé d'un feutre arrive avec une scie. Le soir la eharpente
est posée. Le dimanche on revient, on tape, ou cloue. Lundi
soir ä mon déPart, le squelette a fait place ä une école :ii
ne reste que la finition ä entreprendre. Lundi proehain, tout
sera fini. Trola classes, et un logement pour le direeteur...
Le chef de eirconscription est ici un instituteur. Sangare
Toumany, qui était ä l'Ecole Normale lorsque j'enseignais ä
Dakar. J'en déduis qu'il doit avoir la trentaine, au plus
(e'est l'äge de la plupart des chefs de circonscription).
cumule, ce qui est exceptionnel, ses fonctions administratives
avec celles de secrétaire général de la section du Parti; il est
en méme temps député. La section de Guickédou est la sec-
tion modele, qui occupe le numéro 1 au classement général.
Le président Sékou Touré, en revenant de la conférence de
Saniquellie est venu lui remettre la médaille d'or qui en
témoigne. « En 1958, me dit Sangare, nous avions neuf écoles
— neuf en soixante ans — 1 clispensaire ä Guéekéclou, 2 en
brousse. En octobre 1959, nous aurons construit par l'investis-
sement hurnain, quatorze écoles ä trois classes, et einq dis-
pensaires nouveaux.»
Mais le personnel ? J'ai posé la question ä Beyla. « Le
problème, me dit-on doit étre résolu parallèlernent. Il nous
a eonduit ä déconseiller ä eertains villages, qui étaient préts
ä le faire, la construction immédiate d'une école ou d'un
dispensaire. Pour les instituteurs nous avons ouvert
concours spécial qui, après stage de trois mois, nous fournira
les moniteurs d'enseignement nécessaires. Pour les infirrniers,
nous avons fait appel aux militaires rapatriés qui avaient
déjà reçu une formation pratique. Cinq ont été choisis, et
après un stage d'un mois sous la direction du médecin, trois
60 JEAN SURRT-CAN ALE

oft été retenus pour assumer la charge des nouveaux dispen-


saires. Ils y donneront les premiers soins, en attendant l'arri-
vée du médecin, ou exécuteront ses prescriptions.»
Autre effet de l'investissement humain : chacun a à eceur
d'entretenir « sa » route; en ville d'entretenir « sa » rue. II
y a quelq-ues mois, un rédacteur de Marchés Tropicaux trou-
vait Conakry d'une propreté « agaçante » (je crois que c'est
son mot).
A Macenta, c'est la J.R.D.A." qui nettoie... non sans excès
de zèle. Ici elle avait entrepris de couper des papayers, des
cafaers, du riz en herbe, dont la présence en pleine ville
est évidemment discutable du point de vue de l'urbanisme,
mais qu'on ne saurait confondre avec les mauvaises herbes
ou les immondices... Algarade avec le comité de quartier.
Tout se règle finalement devant le bureau politique où le
responsable de l'équipe de la J.R.D.A. se fait « laver la
téte »...
A Beyla. toute la population se mobilise. « Nous y allons
tous ensemble », me dit le chef de eirconscription. « Non,
pas chaeun devant sa concession, dans sa rue : il faut détruire
le particularisme, faire naitre le sentiment de la collectivité.
Tous ensemble, on fait chaque rue l'une après l'autre, burean
politique et chef de eirconscription en téte, accompagnés par
la musique.» Car le travail se fait au son du balafon, comme
il en était autrefois (et quelquefois encore aujourd'hui) des
travaux ehampétres faits collectivement.
Le « commandant » 22 la pioche ou la daba à la main ! Les
colonisateurs se plaignaient du mépris des Afrieains pour le
travail manuel ? Mais qui leur avait inculqué ce mépris
sinon eux-mémes ?

La coopération.

Le gouvernement guinéen considère que seule la coopé-


ration peut permettre d'améliorer le sort du paysan. Du
régime colonial, la Guinée a hérité les « Sociétés Indigènes
de Prévoyance », aujourd'hui S.M.D.R. (Sociétés mutuelles
de développement rural). Elles constituent un lourd appareil,
q-u'il faudra adapter aux besoins réels des paysans. Le pro-
21. Organisation de jeunesse du R.D.A. — voir infra
22. C'est-ä-dire le chef de circonscription, héritier du e commandant
de cercle.
GU1NEE 61

blème, c'est de développer la coopération au niveau de la


eellule vivante de la société, au niveau du village. La coopé-
ration y a d'ailleurs des traditions : les gros travaux, le (Iah-
ehernem, se faisaient déjà en commun. « Nous avons besoin
de tracteurs, de charrues, de pièces de rechange », me disent
les militants de Dabola. « Avec cela, nous pourrons mettre
en valeur les terres de vallée, les plus fertiles, mais trop dif-
ficiles à travailler la daba. En mime temps on pourra
freiner le fléau de l'érosion des sols, l'abus des cultures de
riz de montagne ou de fonio sur les pentes, que l'on pratique
Pexcès paree que le travail y est plus facile. Déjà cette
année, nous avons mis en valeur la vallée du Tinkisso. Les
terres y étaient monopolisées par le chef de canton qui les
laissait incultes. Cette année, nous avons laissé à l'ancien chef
ce qu'il lui fallait; le reste, on l'a distribué à la population
et tout est &hielte'. » A Kankan, en brousse soudanienne,
comme dans la région forestière de Guéelcédou, j'entends le
méme langage.
Ici une parenthèse explicative : la propriété privée du
sol est inconnue en Afriq-ue. Mais la propriété collective soli-
dement enracinée. Chaque village, chaque famille a son ter-
roir; dans la famille, les charnps sont attribués suivant des
règles minutieuses.
La révolution guinéenne est en train de bouleverser les
traditions. « Les querelles de terrains entre villages prenaient
chaque année de plus en plus d'acuité : tel village avait
trop de terre, tel autre pas assez, m'explique Diané Lansana,
chef de circonscription de Kankan. Teile famille avait des
terrains qu'elle laissait incultes, mais refusait que quicon-
que y touche. Parfois cela aboutissait à des batailles, avee
des blessés et des morts. L'administration, trop satisfaite de
toute division, soufflait sur le feu... »
Depuis l'indépendance, c'est fini. Le Parti a pris les choses
en mains. Il a dit au paysan : « Ce terrain est pour toi ? II
est pour ton frère ou pour ton grand-père ? Soit. Mais
condition qu'il soit cultivé. Sinon, quelqu'un d'autre le met-
tra en valeur. La terre doit itre à eelui qui la travaille. » Pre-
mier effet les paresseux ou les négligents se sont mis
cultiver. Quant aux terres en surplus, elles sont attribuées
ceux qui n'en ont pas assez, sous le contrile du Parti. Il n'y
a pas eu une seule querelle de terrains cette année. »
Enfin, partout prend naissance la pratique des champs
ou des plantations collectifs. C'est Guéckédou, la section
62 JEAN SURET-CANALE

pilote, qui a donné ici encore l'exemple. Les plantations de


café et les maisons des anciens chefs — fruit du travail col-
lectif et gratuit de la collectivité — ont fait retour ä la
collectivité. Il en est de mème dans les secteurs forestiers
des circonscriptions voisines de Faranah, de Kissidougou.
« Lors de l'introduction de la culture du café, m'explique le
chef de circonueription de Kissidougou, le camarade Kouyaté
Mancona. le service d'agriculture avait installé dans chaque
chef-heu de canton une plantation modale, par recours au
travail forcé: le chef « gérant » s'en considérait comme pro-
priétaire. Elles sont reprises aujourdlui par la S.M.D.R.
pour le compte des paysans. » A Guéelcédou, c'est le village
qui a pris les plantations en mama. II y en a 800 environ qui
ont été ainsi « nationalisées ».
A quoi sert le produit ? A Guéelcédou, ä payer une partie
de l'impät et la cotisation ä la S.M.D.R. Quand les planta-
tions seront en plein rendement leur produit permettra de
régler la totalité de l'impät.
Dan» la Savane, ii n'était pas question de « nationaliser »
leurs terres. puisque les chefs n'en avaient que l'usage. Avec
leur déchéance administrative, jis ont perdu leurs sources
de revenus : cases construites et couvertes, champs cultivés
gratuitement par la population, femmes... Certains en avaient
jusqu'a cent. Pour avoir une filie ii fallait payer une dot
mais ii n'était pas question d'en exiger une quand le chef de
canton vous faisait l'honneur de vous demander votre filie
et de vous faire entrer dan» son alliance. Et »'il y avait que!-
que querelle de ménage, c'était au « beau-père » ä l'apaiser
en donnant quelque cadeau (un breuf, pour le moins) ä son
illustre gendre.
Souvent, on a « nationalisé » les maisons des chefs,
construites par l'effort collectif. A Faranah, une de ces mai-
sons est aujourd'hui le siège du conseil de circonscription; ä
Lola, près de N'Zérékorè, c'est le poste administratif;
Banya, dan» la circonscription de Faranah, la maison du chef
criminel Layba Camara est devenue un dispensaire.
« Et les chefs, que sont-ils devenus, ai-je demandé ? » —
« Bah ! ils se tiennent tranq-uilles ! Ils ont fait leur « recon-
version ». Ici, me dit mon interlocuteur, chef de circons-
cription de Beyla, les trois quarts travaillent la terre comme
tont le monde; ceux qui étaient anejen» fonctionnaires ont
repris du service; il y en a un qui tient une pompe ä essence.
Leute femmes sont parties en méme temps que leurs richesses.
GUINEE 63

De 100 ou 80, il leur en reste deux ou trois — les plus vieilles


en général. Un seul s'est agité : on a tenu une conférence
pour dévoiler publiquement ses agissements. Il a eu si peur
qu'il s'est enfui en Cóte d'Ivoire. Le plus détesté d'entre
eux — on l'avait surnommé « le diable rouge de la monta-
gne » — devenu perelus, ne sort plus de chez lui. »
Dans le pays Mandé, où il n'y a pas de plantations, s'in-
troduit la pratique du champ collectif. Le riz sert ä couvrir
les petites dépenses, la cotisation la S.M.D.R. ou au ravi-
taillement des llenes ou des indigents. Le travail est assuré
par la population le samedi. « L'intérét du champ collectif,
me dit Diané Lansana, c'est moins pour le moment son pro-
duit que la mentalité qu'il contribue créer : conscience de
la solidarité; lutte contre l'individualisme. »

La lutte contre le passé.

A Pintérieur du payo, la lutte se poursuit contre les vestí-


ges du passé. Dans eette lutte, le P.D.G. s'est constamment
appuyé sur les couches de la population les plus opprimées,
celles qui, outre l'oppression coloniale subissaient une oppres-
sion supplémentaire : les femmes, celle des manis; les jeunes,
celle des vieux; les gens de caste, celle de la masse de la
population. Ses adversaires se rnoquaient : « Le R.D.A. ?
C'est le parti des femmes et des gamins, le parti des forgerons
et des griots ! »
Le sort de la femme est un des premiers soucis. Plus
opprimée qu'ailleurs, la femme africaine avait Cependant
conservé une certaine autonomie d'action et d'organisation,
qui a facilité l'éveil de la conscience politique. Partout les
femmes (parmi lesquelles le pourcentage de « lettrées » est
infime : momo de 1 % probablement) ont été ä la téte du
mouvernent. Chaque village, chaque quartier a son comité
de femmes et elles ont obligatoirement deux déléguées dans
les organismes de direction à tous les échelons.
La législation nouvelle a apporté déjà des remèdes
1° Interdiction du mariage pour les filles avant l'äge de
17 ans révolus.
2 0 Obligation stricte du consentement de la filie au
mariage.
3° Obligation stricte de faire enregistrer le mariage, soit
64 JEAN SURET.CAN ALE

devant le chef de village, soit devant le chef de poste, soit


ä la rnairie (précisément pour vérifier le consentement).
En méme temps, les eonseils de villages (chargés des conei-
hations) et les tribunaux s'efforcent de lutter contre les
divorces abusifs.
La limitation de la dot est ä l'ordre du jour. Quelques
conseils de circonscription l'ont déjà limitée ä 5.000 franca
en précisant qu'elle devra étre versée ä la jeune femme, pour
monter son ménage. Ailleurs les congrès de la J.R.D.A. ont
adopté des vireux en ce sens. Mais il est ä prévoir qu'il y
aura des résistances de la part de ceux pour qui l'ancienne
coutume » est source de revenu...
Il y aura eneore bien des étapes ä franchir. L'une d'elles
sera la suppression de l'excision, opération barbare qui prive
la jeune fille dune partie de sa sensibilité sexuelle et contri-
bue pour une Part importante à l'instabilité des ménazes...
L'état des esprits est tel que méme les intéressées ne songent
pas ä changer la eoutume dans ce domaine.
Mimes difficultés en ce qui concerne la polygamie (dans
bien des régions, plus de 50 1/4 des ménages sont polygames).
Difficultés qui viennent des hommes évidernment... Au conerès
de femmes de l'Ouest africain, réuni en juillet ä Bamako-, la
délégation des femmes de Guinée a fait voter ä l'unanimité
une résolution demandant la suppression de la polygamie
en 1960.
Partout, la jeunesse donne l'exemple : la création ce
printemps de la J.R.D.A.. mouvement de jeunesse du P.D.G.,
qui a regroupé et absorbé tous les associations et groupe-
ments de jeunesse préexistants (y compris les clubs sportifs),
lui a donné un cadre d'organisation et a décuplé son
dynannisme.
Dans toutes les circonscriptions, les eongrès constitutifs
de la J.R.D.A. ont voté des résolutions frayant la voie
progrés, bousculant les routines. C'est la J.R.D.A. qui fournit
les a équipes de choe » de l'investissernent humain. C'est elle
qui fournit le service d'ordre des cérémonies ou manifests-
tions politiques zl. avec ses jeunes gens et ses jeunes filles
raus aux couleurs nationales (rouge, jaune, vert). Un peu
partout sur mon itinéraire forestier (oè: je précédais d'une
dizaine de jours une tournée présidentielle) je voyais jeunes
gens et jeunes Mies s'exercer, en tenue tricolore, ä la marche

23. On en a icarté la polke et les gardee, dont les uniformes evoquaient


de trop fächeux souvenirs.
GUINEE 65

au pas, à la culture physique et aux mouvements d'en-


semble...34
Ici encore un souvenir. En Guinée les fites se multi-
plient : on chante, on danse, comme on ne l'a jamais fait
à l'occasion des manifestations politiqueo, comme à l'occa-
sion des fites traditionnelles.
J'arrive à Beyla en pleine féte : suite de la fin du Rama-
dan, que l'on prolonge je crois pendant une quinzaine de
jours. « Dans ce quartier de Beyla — mon quartier — me
dit le chef de cireonscription, jainais un tam-tam n'a eu heu
depuis sa création. Un certain fanatisme musulman s'y oppo-
sait. Pour les vieux, les marabouts, la danse s'associait aux
vestiges du fétichisme.
Aujourd'hui, depuis que la J.R.D.A. s'est organisée, l'in-
terdie,tion tacite a été levée. D'ailleurs, les vieux font aussi
leur reconversion jis
: viennent aux conférences et réunions
du Parti. Tous les Imams ont défilé le 1" mai avec la
population !
Les griots — au heu de vivre de mendicité — ont été
intégrés aux comités de quartier — section arts et culture.
Chaque comité de quartier fait son spectacle et sa rnusique
avec entrée payante, au bénéfice du Parti : 25 à 30 % vont
aux griots, ce qui leur assure de quoi vivre.
Les flatteries des griots tel ou tel personnage (y com-
pris dirigeants du Parti) ou à teile ou teile famille, ont été
interdites par décision du bureau politique régional. Leurs
éloges doivent aller au Parti, impersonnellement, ou « à nos
héros disparus ».
La Ike a heu sur l'ancien terrain de tennis de la Rési-
dence 25. « C'est la premiére fois, me dit mon interlocuteur,
que des noirs — autres que les boys du commandant chargés
de rarnasser les balles — pénétrent C'était le domaine
réservé de la colonie européenne de Beyla.
La danse est une danse du pays Konianké : hommes et
femmes en file indienne avancent en se croisant, jusqu'à
former une sorte de double ronde; chaque pas s'accompagne
d'une sorte de balancement de droite et de gauche, rythmé
par la rnusicrue et le tam-tam; on danse en chantant, en
chccur.. On chante de vieilles chansons, chansons d'amour,
24. Au congrés (enstdutt( de la .J.R.D.A. à Conakry, on a projeth aux
délégués un film tehéque sur le Congres des Settols qui - a fit la plus vive
impression... Toste la ¡ermesse de Guinée veut maintenant s'inapirer de
cet exemple.
25. Habitation du rarnmandant de eerele.
3
66 JEAN SURET-CANALE

ou des chansons nouvelles, ä la gloire du Parti, de lind&


pendance.
Les femmes sont les plus nombreuses : il y en a de tous
les äges, des vieilles comme des jeunes, beaucoup avec leur
bébé sur le dos. « Quand ii s'agit de s'amuser, les femmes
sont toujours lä, méme les vieilles. » •
Le sexe masculin, par contre, n'est représenté que par
des enfants et de très jeunes gens... Les hommes d'áge
les fonctionnaires, n'osent pas venir. « lis auraient honte.
faut leur faire comprendre que la danse n'est pas une
mamerie ridicule ou une marque de barbarie, mais fait
partie de nos traditions nationales. »

Vers l'indépendance et l'unite.

Oit va la Guinée ? C'est ce que se demandent certains,


avec curiosité, impatience.. ou mauvaise humeur.
C'est Marchés Tropicaux (organe des « grands intéréts »
coloniaux) qui, de deux mois en deux mois, somme la Guinée
de choisir entre l'Est et l'Ouest...
La Guinée ira-t-eile dans la voie capitaliste ? Les diri-
geants guinéens se sont prononcés nettement sur ce point.
Dans la voie capitaliste — qui ne peut étre en Guinée,
faute d'accumulation locale, qu'une reprise plus ou moins
déguisée du système colonial — il n'y a pas d'avenir
possible.
Toutefois la Guinée ne proclame pas ä grand bruit une
Option socialiste; non point pour des raisons de « tactique »,
mais paree que ce n'est pas, de l'avis des Guinéens un
problème d'actualité.
L'avenir de la Guinée ne saurait se résoudre isolément.
La Guinée n'est qu'un fragment de l'Afrique : sa mission
comme Etat indépendant est de préparer Pindépendance
et l'unité de toute l'Afrique.
Mais il va de soi — et cette question rejoint celle de
la démocratie rénovée et du socialisme en France — que
Pindépendance réelle, dans la mesure où elle suppose
l'émancipation non seulement politique, mais économique ä
l'égard des trusts coloniaux, fraie la voix au socialisme.
Pour l'instant, les Guinéens pensent que l'essentiel est de
réaliser cette indépendance et, par-delä, Punité du continent;
GUINEE 67

de s'unir pour cela, et non de se diviser à propos de ce qui


suivra.
C'est done dans le cadre de la consolidation de son
independance que s'insère la politique économique gui-
néenne : accords commerciaux sur unte_base d'égalité avec
les pays les plus divers — de l'Est et de l'Ouest — aun
de mettre un terme aux privilèges et aux monopoles; eres-
tion d'un « Comptoir guineen du commerce extérieur », qui
doit non seulement contrider l'exécution des accords, mais
empècher la spéculation sur les produits de première neces-
sité. Ainsi déjä nmporteirin du riz, du sucre, de la farine,
du ciment, de la bière et des allumettes a été soustraite
l'entreprise privie pour ètre réservée au Comptoir gui-
néen. A l'autre extrémité du cireuit les S.M.D.R. s'engagent
vers la création d'organismes cooperatifs de vente et d'achat,
assurant la vente des produits de leurs adhérents et les four-
nissant en produits importes.
mutile de dire que ces mesures sont mal vues des
grandes sociétés de commerce, qui usent de la supériorité que
leur donne encore la disposition du crédit pour y faire échec
et pour susciter le maximum de difficultés au pays. Les
grands intérits » coloniaux escomptaient un « effondre-
ment » économique de la Guinée qu'ils concevaient comme
une conséquence de l'anarchie politique, suite ä attendre,
croyaient-ils, de Pindépendanee. lis ont été déçus.
lis spéculent maintenant sur un étranglernent économique
ä plus long terme, sur la dépendance économique et finan-
cière de la Guinée ä l'égard de la zone franc, sur le déséqui-
libre de son commerce exterieur, pour faire « capoter » l'ex-
périence guinéenne. Leurs calculs risquent de se retourner
contre eux.
Sans doute y a-t-il en Guinée de reelles difficultés — que
le P.D.G. avait prévues et annoncées — pour certaines cate-
gories sociales : commerçants, ouvriers et personnel domes-
tique ä Conakry; le depart de nombreux europeens a fait
baisser leur chiffre d'affaires ou les a réduits au eiltimage.
Cette situation est parfaiteinent comprise et supportée, ä quel-
ques exceptions près, par ceux qui en sont vietimes. Mais
pour la masse paysanne qui constitue l'immense majorité,
avec Pindépendance non seulement l'atmosphère a changé,
mais on vit mieux.
Un signe c'est le retour massif des émigrés : Foulas que
le régime colonial et les exactions des chefs avaient fait fuir
68

en Sierra . Leone, Bassari et Manding réfugiés en Guinée por-


tugaise. lis reviennent avec leur bétail (8.000 tietes dans le
seul cerele de Faranah) et on kur distribue des terres. « Le
dénuement méme de notre économie, me disait un respon-
sable, nous prémunit contre les pressions... L'indépendance,
pour la masse paysanne, c'est la possibilité désormais de
travailler polar elle. La terre ne manque pas ii suffit
d'avoir des bras et du courage pour vivre mieux. »

Concluxion.

L'expérience guinéenne a déra apporté une contribution


de premier ordre ä In théorie de la question nationale et
coloniale. Elle a montré la possibilité, dans certaines condi-
tions, pour un pays colonisé, d'accéder ä Findépendance par
des voies purement pacifiques, dans le cadre ntérne de la
légalité du pays eolonisnteur".
La Guinée nous donne d'autre part l'exemple d'un parti
de type nouveau, répondant aux conditions sociales spécifi-
ques de cette partie de l'Afrique Noire, parti de masse, parti
de front national anti-impérialiste unique, mais parti édifié
suivant les régles du centralisme démocratique, et ayant
ernprunté ses normes de fonctionnement aux partis ouvriers
de type léniniste.
Un tel parti a déjit remporté, dans la conquite de rindé-
pendanee, un résultat qui fait la preuve de son efficacité.
Aujourd'hui, ii fait face it une nouvelle tiiche qui dépasse le
cadre étroit de la Guinée : la réalisation de rindépendance
et de runite africaines. Dans un avenir plus lointain, mais
cependant proche, se posera le probléme de rédification d'une
société nouvelle, assurant rémancipation totale des peuples
africains. Déjä sur le premier point, sa contribution apparait
comme de premier ordre. L'avenir montrera la part que
son aetion et son exemple pourront prendre dans la solution
des problémes posés ä l'Afrique de demain.
Jean SURET-CANALE.

26. Tnutile de pri,eiser qu'elle ne preileide min rette « voie guiniçenne


romme Beule poseible el obligatoire les guineene out reagi contra
conmino adopten eyateinatiques de la nomviolenee uni, ii la conPrence
(l'Acera, voulaient impoeer rette am« combatiente algeriene.
LE SYSTEME FONCIER EN ALGERIE
AU MOMENT DE LA CONQUETE FRANÇAISE

Texte inédit de KARL MARX

Le texte que l'on va lire est un extrait du cahier de


notes de Karl Marx. 11 s'agit de notes prises par Marx
lora de l'étude du livre de M. M. Kovalevski : Le systeme
toneier romnosnautaire ; canses, deroulement et constiquen-
ces de so dekomposition, paru à Moscou en 1879.
L'historien rin g e Kovaleski est renounné pour ses Da-
vsl.:3 sur la commune primitive. Disciple d'Auguste Comte.
aait cependant fortement influencé par Marx. Sil ne
l'avait pes connu, disaihik ii ne se senil occupé a ni de
l'histoire du régime de la propriété foncière ni du déve-
loppement économique de l'Europe a. Ses travaux se fon.
daient sur une documentation très ahtondame puisèe tant
duna lt.; archives de l'adtninistration coloniale que dans les
biidiottierines de Londres et de Paris.
Lea notes de lecture de Marx, exceptionnellement
16es, portent sur l'ensemble de Pouvrage de Kovalevski, dont
les deux premiers chapitres sont consacrès au régimo fon-
cier communautaire des Indiens de l'Amérique du Nord et
it la politique foneière des conquérants espagnols, les cinq
chapitres suivants ii l'Inde et les deux derniers au= rap.
ports foneiers en Algèrie et ii la politique de la colonisa-
tion franeaise dans ce domaine. Ces notes sont ìi la fohl
un rèsumè, une analyse et un examen critique du livre
étudie et donnent de précieuses indications sur la mithode
de travail de Marx. Elles datent de la période octobre
1879.octobre 1880, c'esthit.dire du moment oft Karl Marx
étudie spécialement les probleines de la rente foneière et
des rapports agraires en général, en vate de la ',Macfirm
de la partie du Capital qui traute de ces questions.
Le manuscrit de Marx feit partie du fonda de l'Institut
du Marxismaléninisme prei le Comité central du Parti
70 KARL MARX

communiste de l'Union Soviétique, (mit en a entrepris le


publication partielle dans la revue Sovietskoie Vostokove-
denie (devenue Problemy Vostokovedenia, Problèmes
d'orientalisme). Gräce ä l'obligeance de cet Institut, qui
nous a fait parvenir les photocopies du manuscrit de Marx
et de ses transcriptions, nous sommes en mesure de
publier, pour la premiére fois en français, la dernière Par-
tie de ce texte, celle qui a trait ä l'Algérie.
Les passages en italique sont ceux qu'a soulignés Marx
dans ses notes de lecture; les passages en PETITES CAPI-
rus sont les commentaires de Marx. Les notes annon-
cées par des chiffres sont de l'Institut du marxisme-léni-
nisme. Celles qui sont annoncées par un astérisque sont
de La Nouvelle Critique. Le manuscrit a été préparé pole
la publication par R. Konionchaia, K. Solovieva, E. Ous-
penskaia et N. Ivanov, collaborateurs de l'Institut du
marxisme-léninisme. La traduction française est de A. Gissel-
brecht et Andrée Tabouret-Keller. Que l'Institut du marxisme-
léninisme seit remercie in i de son aide fraternelle, ainsi que
Jean Dresch, qui a bien voulu nous apporter d'utiles pré-
cisions et Denyse Weiler qui a procédé aux verificatioua
nécessaires.

III. — ALGERIE

A.— Modes de jouissance de la terre en Algérie à l'époque


de la conquAte fraruzaise.
Lacroix : « Colonisation et administration romaine de
l'Afrique septentrionale. » (« Revue Africaine », 1863, p. 381).
Gustave Boissière : Esquisse d'une histoire de la con quite
et de Padministration romaine dans l'Afrique, Paris, 1878.
Ibn Khaldoun (traduit par de Slane), historiographe des
Berbè res.
Mercier (en français) : Comment l'Afrique fut-elle ara-
bisée ? (Paris, 1874).
Du méme : Histoire de Vétablissement des Arabes en Afri-
que du Nord.
Rod. Dareste : « La propriété foneière en Algérie ». 1852.
Eugène Robe : Les Mis de la propriété Ioneiere en Algérie.
La Kabylie et les coutumes kabyles, par Hanoteau et
Letourneux. 1873.
Leynardier et Clausel : « Histoire de l'Algérie Française a,
1846.
Mmurs, eoutumes et institutions des indigènes de l'Algérie.
INEDIT 71

Pour la période de la domination turque en Algérie, en


plus de la « Revue Africaine », particulièrement important
Genty de Bussy : « De l'établissement des Franceis dans la
Régence d'Alger ». Alger 1833, in folio. Dans la « Revue
Africaine », voir : « Topographie et histoire générale d'Alger
par le bénédictin Fray Diego de Haedo, abbé de Fromesta »,
traduit de l'espagnol par le Docteur Monnereau et Berg-
brugger. 1870.
C'est l'Algérie qui conserve les traces' les plus impor-
tantes — après l'Inde — de la forme archaique de la propriété
foncière'. La propriété tribale* et familiale indivise y était
la forme la plus répandue. Des siècles de domination arabe,
turque et enfin française ont été impuissants — sauf dans la
toute dernière période, officiellernent depuis la loi de 1873' —
ä briser l'organisation fondée sur le sang et les principes qui
en découlent : Pindivisibilité et l'inaliértabilité de la pro-
priété foncière (197).
En Algérie propriété foncière individuelle et collective; la
première surgit vraisemblablement sous l'influence du droit
romain; elle domine encore aujourd'hui parmi les Berbères
autochtones ainsi que chez les Maures et les Hébreux **
qui constituent le contingent principal de la population
urbaine. Parmi les Berbères, certains, nommés Kabyles,
habitant au Nord de la cate de la Méditerranée, gardent
beaucoup de traces de la propriété tribale et communau-
taire '; ils vivent encore actuellement par familles indivises,
observant strieternent la règle d'inaliénabilité de la pro-
priété familiale. La plus grande partie des Berbères a
emprunté aux Arabes la lang-ue, le mode de vie, les parti-
cularités du régime foncier (197-198). Les formes collec-
tives de propriété 4, et en téte la forme tribale, furent sans
aucun doute introduites par les Arabes (1.c.).

1. Le manuscrit porte ici le mot « reates o, biffé ensuite par Marx.


2. Le texte de Kovalevski porte : « du régime de jouissance o.
• Daca ce manuscrit, Marx enanloie deux mote pour désigner les unités
sociales algériennes d'ordre supérieur b. la famille. Ces deux mote, Geschlecht
et Stamm, traduieant respectivement les mots russes rode et p/emia utilisé.
par Kovalevski, seront rendes ici (sauf exception imposée par le conteste),
le premier par tribu, le deuxibme par branche familtale (NC.).
3. La los du 26 juillet 1873 visait ä la liquidation de la propriété rom.
munautaire dee tribus; elle ouvrit la voie ä l'expropriation massive de la
population musulmane.
4. Dans Kovalevski : « jouiseance o.
" C'est-ä-dire les Juife (NC.).
72 KARL MARX

Dans la première 5 moitie du VII' siècle, irruptions


des Arabes en Algérie; mais sans colonisation, done sans
influence sur les institutions locales; mais
Au milieu du XI' siècle, soumission volontaire de l'un des
chefs herbères au Kalifat de Bagdad; les premiers Arabes
fixés dans le nord de l'Algérie furent les Hilal et les Soldim.
L'absenee de rapports amicaux 7 de la part des Berbères
autochtones donna à la conquéte arabe, provisoirement arrétée
la fin du XI' siècle par la fondation d'un empire maure
unique, la possibilité de se soumettre progressivement tous les
pays de la cate nord d'Afrique parmi lesquels l'Algérie. Dans
leurs différends intérieurs, les principicules berbères se tour-
nèrent souvent vers les milices arabes et les récompensérent
de leur appui par la cession, en toute propriété, de territoires
importants, à la condition qu'elle se soumettent désormais
robligation militaire ìz leur profit. C'est ainsi que dès la fin
du XII' siècle, on trouvait de nombreux colons arabes dans
la partie cötière de l'Algérie actuelle, que l'on nomme le
Teil. A la fin du XIV' siècle, les migrations des tribus arabes,
aussi bien partielles que genérales, cessèrent complétement.
C'est pourquoi elles vivent encore aux mémes endroits qu'il y
a cinq siècles. Se mélant largement aux autochtones, les
Arabes occupèrent dès cene époque toute la ceite nord de
l'Afrique 8, oi ils se trouvent encore. La vio pastorale, qu'ils
avaient apportée d'Arabie, trouva dans les caractéristiques
physiques du pays qu'as occupaient la possibilité d'un non.
veau développement. Le plateau nord-africain, que ne coupe
aucune grande montagne, est riche en vastes päturages (199).
Ceux-ci restérent, du peuplement arabe initial it nos jours,
la possession indiviso des tribus nomades qui les parcouraient;
la propriété 9 tribale est transmise ches ces Arabes de géné-
ration en génération. Elle ne se modifia qu'à la suite des
changements suivants : 1. fractionnement (graduel) de la
tribu en plusieurs branches; 2. inclusion de membres appar-
tenant ir des tribus étrangères. Donc : détachement des Piitu-
rages tribaux " de parcelles d'importance secondaire (par la
superficie) et en certains endroits remplacement de la pro.
5. Dang Kovalevski : deuxinite a.
6. Al Monizz (1016-10621 renrésentant de la la dvnaetie d'origine berbbre
des Ziridee. Reconnut en 1048 la eonveraineté dee kalifes abbaseides.
7. Dass Kovaleveki : de résristance unte de la part de la population
antochtone a.
8. Dane Kovalevski : « de l'Algérie ».
9. Dans Kovalevgki joniesanee.
10. Dans Kovalevski : e de plemia
INEDIT 73

priété tribale par la propriété de voisinage, autrement dit,


communautaire (200).
Le système foncier développé chez les Kabyles sous l'in-
fluence arabe se distingue du système arabe en ce qu'il
s'est éloigné davantage du type primitif de la propriété tri-
bale. Certes, chez eux également : la responsabilité collective
pour les droits et prestations en nature; il n'est pas rare de
trouver l'achat, sur les jonds de la communauté, de Inuuls,
chèvres et moutons, dont la viande est ensuite répartie entre
les familles composantes. L'autonomie judiciaire et adminis-
trative des tribus leur était également connue; on voit
apparaitre chez eux comme arbitres dans des proees de succes-
sion les conseils trihaux; les autorités tribales peuvent seules
accorder quelqu'un la permission de s'établir parmi les
Kabyles; aueune personne étrangère ir la tribu n'est admise
sans leur autorisation à acquérir de la propriété; ce sont les
mimes dirigeants qui répartissent les terres en friche en pro-
priété entre des personnes qui les avaient rendues cultivables
et les avaient travaillées trois années de suite (200). De plus
pdturages et joréts sont chez les Kabyles sous régime d'exploi-
tation communautaire; en ce q-ui concerne la terre arable, il
existe encore le droit de préemption des parents et alliés,
l'achat tribal ou communautaire", le droit d'héritage de
p olar la communauté sur les biens laissés par l'un de ses
membres; ce dernier droit est réglé différemment selon les
« kanoun » — règlements coutumiers — des différentes bran-
ches familiales. Ches certains, la subdivision tri bale — le vil-
lage — est appelée à hériter coneurremment aux frères du
défunt; chez d'autres, cela n'est possible qu'en l'absence de
tout autre parent jusqu'au sixième degré (201). D'AUTRE
PART, acule la famille (1. c.) et la famille indivise, apparait
encore chez les Kabyles comme sujet de droit pour ce qui
touche les terres arables, done la famille indivise est proprié-
taire de la terre; elle comprend le père, la mère, les fils,
leurs femmes, enfants et enfants des enfants (PETITS ENFANTS),
les oncles. tantes, neveux et cousins. Ordinairement, les biens
de la famille sont gérés par le plus iigé, après élection par tous
les membres de la famille. 11 achète et vend, afferme des
terres, pri;side à l'ensemencement et à la récolte des cére'ales,
conclut des accords commerciaux, paje pour la famille et
encaisse les paiements qui lui sont dus; ses pouvoirs ne sont
nullement illimités; pour tous les cas importante, en parti.
11. Dans Rovaleveki : c de voisinage
74
KARL MARX

culier pour l'achat et la vente de biens immeubles, il est tenu


de consulter tous les membres de la famille. A part cela, il
peut disposer sans entrave des biens familiaux. Si sa gestion
parait préjudiciable aux intérets de la famille, elle a le droit
de le destituer et de nontmer à sa place un nouvel adminis-
trateur (202). Le ménage de la famille indivise est entière-
ment entre les mains de la femme la plus égée (Cf. CHEZ
LES CROATES ) ou de la plus qualiliée pour le diriger, chaque
fois élue par tous les membres de la famille; ii n'est pas
rare non plus que les femmes se succèdent dans cette fonction
(1. c.).
La famille fournit à chacun de ses membres les instru-
ments de travail, une arme à feu, les capitaux nécessaires
commerce ou à l'artisanat. Chacun de ces membres doit
consacrer son travail à la famille, c'est-à-dire qu'il doit
remettre tous les revenus tirés de ce travail entre les mama
du chef de famille, sous peine d'expulsion de la famille. Pour
ce qui est de la propriété INDIVIDUELLE ", elle se limite pour
les hommes — en ce qui concerne les biens meubles — aux
habits; pour les femmes aux vétements de tous les jours
(cf. LETOURNEUX ) et à la parure qu'elles reçoivent en DOT
(OU PLUTÓT en cadeau) le jour du mariage; exception seule-
ment pour les vétements de luxe et les colliers de prix : ceux-
ci demeurent propriété commune de la famille et ne peuvent
faire l'objet que d'un usufruit de la part de l'une ou l'autre
des femmes (cf. CFIEZ LES SUAVES DU SUD). En ce qui concerne
les biens immeubles reçus par l'un des membres, en donation
ou heritage, ils sont considérés comme sa propriété INDIVI-
DUELLE 12, mais c'est la famille entière qui en a la jouissance
(1. c.). Si la famille n'a que peu de membres, les repas sont
pris ä une table commune et la fonction de cuisinière revient
tour de röle à tous les membres féminins. Les mets une
fois préts sont servis š chaque membre par la maitresse de
maison (le chef de famille FEMME) (1. e.).
Lorsque les effectifs sont nombreux, on parto ge cheque
mois les provisions, l'exception de la viande, répartie crue
entre les membres de la famille, à intervalles indéterminés,
après chaque achat et abattage de bétail. Lors de la répartition
des provisions, le père de famille observe une stricte égalité
entre les membres (202, 203). Ensuite : existence de la
vendetta comme institution : chacun peut étre rendu respon-
sable, c'est-à-dire payer de sa vie, le meurtre perpetré par
12. Dana Kovalevski : s prives s.
1NEDIT 75

un autre membre de la famille. La famille indivise chez les


Kabyles étant une union à la fois des personnes et des biens,
reste phénomene bien vivant. A leur mort, les peres de famille
enjoig,nent à leurs enfants de demeurer sous le régime de
rindivision (203). Cependant, dans la pratique, la separation
et le partage ne sont pas rares; à en croire la sagesse popu-
laire, ce sont les femmes qui en seraient les principales res-
ponsables; dicton kabyle : « Trop parler au lit mene les
binzilles au partage ». Le partage des biens de famille lest
régi habituellement par les mémes règles que le partage des
héritages. On prend souvent en considération non seulement
le degré de parente, mais l'importance du bien apporté au
patrimoine cominun par une personne privée. L'égalité des
parts n'est observée que pour le partage des provisions
annuelles, du grain, de nudle d'olive, etc. (1. e.). Plus cou-
rante que le partage est la sortie de la communauté, qu'aux
termes du droit coutumier tout membre peut revendiquer.
Dans ce cas, ii lui est attribué la part qui lui serait revenue
par héritage legal, idem pour l'ensemble du bien individuel
qu'il a mis à la disposition de la famille. Après le depart
d'un de ses membres, la communauté farniliale continue à
vivre comme avant, à Pétat indivis (203, 204).
Done, si la pro priété individuelle du sol est connue des
Kabyles, ce n'est qu'à titre d'exception. Là comme partout,
elle apparait comme le produit du lent processus de décont.
Position de la propriété tribale, communautaire" et fami-
liale (204).
La degradation des formes collectives du statut foncier,
résultant iei comme partout ailleurs, de causes internes, fut
considérablement accélérée, chez les Arabes et les Kabyles
d'Algerie, par la conquéte turque de la fin du XVI' siede.
Conformément à ses lois, le Turc laissa en regle générale le
pays aux mains des tribus qui l'avaient; mais une partie
importante des terres non cultivées, qui appartenaient jus-
q-ue-là aux tribus, devint propriété domaniale. Ces terres —
nommées « haouch» ou « » (terres du bey, ou
« BEG ») — furent cultivées aux frais du gouvernement ture.
Les beys locaux reeurent ii eet effet, sur les fonds des caisses
d'Etat, du bétail de trait et des instruments agrieoles, et la
population autochtone fournit la main-d'ceuvre nécessaire
la récolte. Cependant, la plus grande Partie des terres doma-
niales ne resta pas sous l' administration directe du gouver-
13. Darm Kovaleveki : de village ».
76 KARL MARX

nement; elle passa entre les mains de fermiers dont une


partie était tenue chaque année dé verser une certaine somme
d'impiits en argent aux caisses d'Etat, et l'autre de fournir
certains droits et prestations en nature au profit de l'admi-
nistration domaniale. Done, deux catégories de terres aller-
mies : 1. P« azel » qui paje une rente en argent 15 2. le
« touizza », qui n'est tenu qu'à des droits et prestations en
nature. Les fermiers des deux sortee ne sont admis qu'à la
condition qu'ils cultivent le sol. Si cela n'était pas fait pen-
dant trois ans, on leur retirait leurs arpents, qui étaient remis
par le fisc ä des tiers (204, 205).
Pour se proteger des erneutes, outre les milices locales, qui
existaient encore, les Turcs fondèrent des colonies militaires
(QUE KOW ALEVSNI QUALIFIE A TORT DE (1 KODALES » SOUS LE
MAUVAIS PRÉTSXTE QU'ELLES AURAIENT PU DONNER QUELQUE
CHOSE DE COMPARABLE — TOUTES PROPORTIONS GARDÉES — AUX
JACHIRS HINDOUS ) ; elles se nommaient des zrnatas". Done
implantées au milieu de la population autochtone, des colo.
nies militai res turques complétées peu ä peu par des cavariers
arabes et kabyles. Chaque colon recevait du gouvernement,
avec sa parcelle, le grain nécessaire à l'ensenzencement, un
cheval et un Pisa: en retour, il était astreint au service min.
taire u vie ii l'intérieur des limites du district — du caidat;
ce service dispensait tut terre de l'impa. La grandeur de la
parcelle variait avec les ohligations de son propriétaire; une
parcelle entière obligeait ä se présenter au premier appel de
troupe dans les rangs de la cavalerie turque: une demi-
parcelle n'obligeait qu'au service dans l'infanterie (205, 206).
Une « zoudja »* de terre arable équivalait ä une parcelle
entiCre; les membres de la zmala étaient appelés « makh-
zen »". (p. 206)
La superficie du territoire occupé par le domaine et les
colonies militai res grandit avec chaque generation, ii la suite
des ronfiscations de biens appartenant ä des tribus rehelles,
ou simplement suspectées de rébellion. La maieure oartie des
terres confisquées était vendue par les autorités sur le marché
public par Pintermédiaire des begs (ALIAS BEYS). essor
13 bis. Dan» Rovalevski : o un loyer o.
14. Zmala (littftalernent amicale. comna eine) : colonice nafaires anna-
rues eous les Turcs. Ellen Atalent habituellement rhargAes du maintien de
l'ordre et d'autree fonetions de nolice ä la campagne.
Environ 10 hectaree (NC.).
15. En Afrione du Nord. le not makhzen sianifie e g onvernement » (rar
exemple au Maroc). 11 déeigne égalernent les tribus sont su eervice du
gouvernement.
1NEDIT 77

(commencé par les Romains) de la propriété" privée du sol.


Les acheteurs étaient le plus souvent des personnes privées
appartenant à la population turque. Ainsi naquit peu à peu
une caté gorie importante de pro priétaires fonciers privés;
leur titre de propriété consistait uniquement en une quittance
de l'administration" des impiits, laquelle quittance constatait
le fait de l'achat de la parcelle au marché public et la remise
l'autorité de la somme due pour cela par l'acheteur; ces
quittances se nommaient « beil-el-mal »", elles étaient recon-
nues juridiquement au méme titre que les autres documents
fonciers " (d'achat, de donation, de mise en gage) (206). En
méme temps, le gouvernement turc favorisa grandement la
concentration de la pro priété privée entre les mains d'insti-
tutions religieuses ou de bienfaisance. Le poids des impiits et
la facilité avec laquelle le gouvernement procédait à la
confiscation incitèrent souvent les propriétaires privés à céder
leurs titres de propriété à des institutions de ce genre, c'est-à-
dire à fonder des « tvakuf » ou « habous ». [Sidi Halil, une
des plus grandes autorités d'Algérie dans l'exégèse de la
doctrine malélite 2', admet la possibilité de la cession par des
personnes privées de teile ou teile terre, de tel ou tel revenu,
non seulement en pro priété héréditaire, mais aussi en usufruit
temporaire u vie. Ces biens devenaient par là mane libres
d'impöts et soustraits à la confiscation; la cession se faisait
80118 la condition que l'ancien propriétaire de la terre donnée
en « wakuf » en aurait l'usage å vie, mais le plus souvent à
titre héréditaire; en revanche, ii devait les prestations en
argent et en nature (ROBOTZAHLUNG) it la fondation (206, 207).
[Documents essentiels dans la « Revue Africaine » éditée par
la Société algérienne d'histoire; cf. par exemple pour 1861..]
La domination turque ne eonduisit nullement à une féo-
dalisation à la manière hindoustane l'époque de la déca-
dence de l'administration des Grands Mogols)". Ce qui l'em-
pécha, c'est la forte centralisation de l'administration civile et
militaire d'Algérie; celle-ei excluait la possibilité d'un acca-
It. Dane Kovaleveki : e jouieeance ».
17. Pana Kovaleveki : la calesa ».
18. Beit-e1 . 7nal « trgeor », e fiar ». Régiseait en particulier la vente des
terres d'Etat, en délivrant lee documente appropriée.
19. Dans Kovaleveki e féodaux ».
20. Doctrine malékite : une des écolee juridico-religieuees de l'Islam eun-
nite. Son fondateur fut Malikibn-Anas (mort en 795).
21. Kovalevelci dit au contraire : o l'analogie... santa involontairement
Rus veas » (pp. 207-208).
78 KARL MARX

parenient" héréditaire des fonctions locales et de la trans-


formation de leurs titulaires en grande propriétaires terriens
quasi indépendants des Deys. Tous les deys et caids locaux,
qui habituellement afferrnaient la perception des redevances
dans leur district respectif, ne restaient que trois ans en
fonction. Ce roulement était strictement prescrit par la loi, et
il se faisait encore plus rapidement dans la pratique. C'EST
DONC SEULEMENT ches les Arabes QUE le gouvernement turc
favorisa le développement de la propriété privée aus dépens
de la propriété « communautaire ». D'après des renseigne-
ments statistiques recueillis par le député Warnier à l'Assem-
blée Nationale (corps législatif, 1873), la situation foncière
la con quite française était la suivante dans le Teil, c'est-it-dire
la région cötière
Propriété dotnaniale : un million et demi d'hectares; ditto
lt la disposition de l'Etat, à titre de biens eommuns (Bled-el-
Islam) à tous les vrais croyants : trois millions d'hectares
de terres en friche: Mulk (propriété privée) : trois millions
d'hectares, parmi lesq-uels un million et demi d'hectares
partagés entre les Berbères dès l'époque romaine et un million
et demi d'hectares qui s'y étaient ajoutés par appropriation
privée sous la domination turque".
En jouissance indivise des tribus arabes (arch) : cinq
millions d'hectares.
En ce qui concerne le Sahara, seulement trois
d'hectares situés à l'intérieur des oasis, en partie propriété
familiale indivise, en partie propriété privée; le reste du
Sahara, vingt.trois millions d'hectares. étant constitué uni-
quement par un désert de sable (208, 209).

B. — Vadministration française et son influence sur la


décadence de la propriété collective des terres ches les
autochtones".
Débats dans « Annales de l'Assemblée Nationale, 1873,
t. XVII, Paris, 1873, t. XVIII (rz° 1770).
Rapport de M. Warnier à l'Assemblée Nationale (1873).

22. Lana Novaleveki : c exercice e.


23. Le texte de Novaleveki porte : lt La propriété Friede (mulk) embrae-
sait trois millions d'hectares, partagés entre lee BerbAres dl', l'Apoque de la
dominetion romaine, et 1.500.000 devenue o b j ete d'appropriation
ä l'Apoque de la domination turque » (p. 208).
24. Le titre de ce chapitre de llovaleveki set : e La polifique foncibre
de la France en Algérie et l'influence exercAe par elle eur la dAcadence de la
posseseion commune de la terre chez lee autochtonee a (p. 208).
79
INEDIT

Perron : Précis de jurisprudence musulmane par Kahlil


Ibn Ishak. traduit de l'arabe.
Pro jet d'un plan général de colonisation. Alger 1863.
Premier rapport de M. Didier au nom de la commission
de l'Assemblée Législative, 1851 (reproduit dans Eugène
Robe : « Lois de la propriété immobilière en Algérie »).
Cadoz : Droit musulman malékite. Paris 1870 (Cadoz
démontre rignorance juridique de Perron et de la plupart de
ceux qui s'intitulent orientalistes).
L'institution de la propriété foncrere privée était (AUX
YEUX DU BOURGEOIS FRANÇAIS) la condition indispensable de
tout progrès dans les domaines politique 25 et social. Le
maintien de la pro priété communautaire, « forme qui encou-
rage dans les esprits les tendances communistes » (débats de
PAssemblée Nationale, 1873) est dangereux aussi bien pour la
colonie que pour la métropole; on pousse au partage des
propriétés familiales, on le prescrit méme; premièrement
comme moyen d'af faiblir les tribus sou mises, toujours au bord
de la révolte; deuxièmement comme unique voie pour faire
passer ultérieurement la terre des mains des autochtones
dans celles des colons européens (210, 211). Politique qui
fut suivie par les Français à travers tous les changements
successifs de régime de 1830 à nos jours. Les moyens ont
souvent varié, le but est resté toujours le méme : anéantisse-
merkt" de la propriété collective n autochtone par la liberté
d'achat et de vente, ce qui facilite son passage final aux
mains des colons français (1. c.). Le député Humbert &da-
rait it la séance du 30 juin 1873 it roccasion de la discussion
d'un projet de loi : « Cette loi n'est que le couronnement
d'une série d'ordonnances, de décrets, de bis et de senatus-
consultes, ayant tous pour ob jet de préparer l'organisation
de la pro priété individuelle sur les terres arabes de l'Algé-
rie » (1. c.).
• Le premier souci des Primeeis, après avoir conquis une
partie de l'Algérie, fut de déclarer la majeure partie du
territoire conquis propriété du gouvernement (français). Pré-
texte : la doctrine, eourante chez les Musulmans, selon
laquelle l'imam possède le droit de déclarer le territoire des
autochtones uakuf » national; ce qui est en effet le domi-
niunt eminens (pouvoir supréme) de l'imam, reconnu aussi
25. Dons Kovalevski « Aronornigne s.
25. Dons Knvalevski : « traflaformation a.
27. Dass Kovalevski : « communautaire o.
80 KARL MARX

bien par le droit malékite que par le droit hanefitique. Mais


ce droit [voir Perron, traduction du Précis de jurispru-
dence musulman de Khalil Ibn Ishak », tome II, pages 269
et suivantes, etc...] ne lui permet que de lever des impias
(capitation) sur la population soumise. Et ce, dit Khalil,
« pour conserver" des moyens de satisfaire les besoins des
descendants du Prophète et de toute la communauté musul-
mane. » Louis-Philippe, en qualité de successeur de l'imam,
ou plutöt des deys soumis, met la main, bien entendu, non
seulement sur la pro priété domaniale, mais aussi sur toutes
les terres non travaillées — y compris celles de la commune
ptiturages, forgts et friches (212).
LORSQU'UN DROIT ETRANCER, EXTRA-EUROPEEN, LEUR EST
« PROFITABLE », LES EUROPEENS — COMME C'EST LE CAS
POUR LE DROIT MUSULMAN — NON SEULEMENT LE RECON-
NAISSENT — IMMEDIATEMENT — MAIS « SE TROMPENT DANS
SON INTERPRETATION » A LEUR SEUL BENEFICE, COMME DANS LE
CAS PRESENT. LA RAPACITÉ FRANÇAISE SAUTE AUX YELTX : si le
gouvernernent était et reste le propriétaire initial de tout le
pays, on n'est pas obligé de reconnaitre les prétentions des
tribus arabes et kabyles sur telle ou teile parcelle de terre,
dès lors qu'elles ne pouvaient justifier leurs titres par des
documents écrits. Ainsi : d'une part les pro priétaires com-
munaux antérieurs réduits à l'état d'occupants temporaires
d'un domaine gouvernemental; d'autre part, pillage m par
la force des parties considérables du territoire occupé par les
tribus et implantation m sur elles de colons européens. Arrétés
du 8 septembre 1830, 10 juin 1831 dans ce seile, etc. D'oü le
système du cantonnement, c'est-à-dire la division du territoire
tribal en deux parties : l'une laissée aux membres des tribus,
l'autre conservée par le gouvernement, aux fins d'y installer
des colons européens. Les terres communales furent laissées —
sous Louis-Philippe — la libre disposition de l'administra-
tion civile-militaire établie dans la colonie. Par des ordon-
nances du 21 juillet 1846, dans le district d'Alger, dans les
communes de Blida, d'Oran, Mostaganem et Böne, la pro-
priété foncière privée fut au contraire déclarée inviolable;
mais !à aussi le gouvernernent franeais se réserva le droit
d'etpropriation, non seulement pour les cas prévus par le
Code civil, mais chaque bis que cela était nécessaire pour
28. Dans Novalevski obtenir
29. Dans Novalevski e annexion
30. Dans %ovalesekt : a peuplement
MEDIT 81

l'extension d'anciennes colonies ou la jondation de nouvelles,


pour la dé Jense militaire ou si les intéréts du fisc souffraient
de ce que des propriétaires ne cultivaient pas leurs parcelles
(212, 213) [arrétés du 8 septembre 1830, 10 juin et 11 :malet
1831, 1" et 3 décembre 1840; ordonnances royales des 31
octobre et 28 novembre 1845, 1" octobre 1844, 21 juillet 1846].
La plupart des acquéreurs de terre Iraneeis (eatv g s) ne
songeaient nullement ii eultiver; jis spéculaient sur la revente
au détail des terres; acheter it des prix ridiculement bas,
revendre it des prix relativement élevés, eela leur semblait un
« placement rentable de leurs capitaux ». Ces MESSIEURS, sans
tenir compte de l'inaliénabilité des possessions tribales, se
hátaient de conclure en série des contrats d'achat avec des
familles isolées. Exploitant la fièvre de spéculation montée
subitement AVEC L'ARRIVÉE DES CHACALS FRANÇAIS, et comptant
que le gouvernement français ne pourrait tenir le pays bien
longtemps, les autochtones aliénaient complaisamment, sott-
vent it deux ou trois acheteurs simultanément teile ou telle
parcelle de terre, ou totalement inexistante ou encore faisant
partie des possessions colleetives de la tribu. Quand on entre-
prit la vérification des litres de propriété devant les tribu-
naux, ii apparut que plus des trois quarts des terrains vendus
appartenaient en méme temps à differentes personnes (voir
l'extrait de la broehure Projet d'un plan général de coloni-
sation n, Alger 1863, note II, page 214). Que fit le gouverne-
ment français ? L'INFAME ! II eommença par sanctionner la
violation du droit coutumier en légitimant toutes les cessions
et aliénations, effectuées illégalement ! Dans la loi du 1"
octobre 1844, [CE MÈME GOUVERNEMENT BOURGEOIS QUI S'ÉTAIT
DÉCLARe PROPRIÉTA/RE EXCLUSIF DU SOL ALGERIEN EN VERTU
D'UNE FAUSSE INTERPRÉTATION DU DROIT MUSULMAN], DÉCLARE
AUCUN ACTE TRANSLATIF DE PROPRI gTÉ D'IMMETJBLE CONSENTI
PAR UN INDIGÈNE (Mg ME QUAND IL VENDAIT CE QUI NE LUI
APPARTENA1T PAS K.M) au profit d'un Européen ne pourra
étre attaqué par le motif que les imrneubles étaient inalié-
nables aux termes de la loi musulmane. » OUTRE L'INTÉRÈT DES
COLONS, le gouvernement avait en vue l'affaiblissement de la
population soumise par la dégradation de Porganisation tri-
bale communautaire (c'est ainsi que le député Didier déclare
en 1851 dans un rapport it l'Assemblée Nationale : « Nous
devons activer la destruction des communautés fondées sur
le sang : c'est lä que se trouvent les chefs de l'opposition
contre notre domination » (214-216). Par ailleurs, la crainte
82 KARL MARX

de soulever la population contre lui et le désir d'assurer


ti l'avenir le marché monétaire contre les ébranlements entrai-
nés inévitablement par les speculations sur des tires de pro-
priété fictifs. ont conduit le gouvernement freineis à renoncer
l'utilisation ultérieure de son système de colonisation. A cela
s'ajoute : les Arabes réussirent dans la majorité des cas
racheter, pour partie aux colons européens et pour partie au
gouvernement lui-méme, toutes les terres qui avaient été alié-
nées ou qui leur avaient été arrachées. C'est ainsi que le système
des cantonnements finit par un fiasco retentissant. C'EST PRA-
CISEMENT CETTE TENTATIVE QUI FIT METTRE LE NEZ SUR la réalité
du mode de propriété" foncière tribo . communautaire très
vivace. II ne suffisait plus de l'ignorer, ii fallut passer à des
mesures concrètes pour le liquider (216). C'est à quoi visait
le senatus-consulte du 22 ovni 1863; il reconnait la légitimité
du droit ù la pro priété des tribus en ce qui concerne les por-
tions occupées par elles, MAIS CETTE PROPRIETE COLLECTIVE
devait ètre partagée non seulement entre les familles, mais
aussi entre les membres de chaque famille. Le général Allard,
chargé par le Conseil d'Etat de défendre le projet de loi
déclara entre autres au Sénat : « Le gouvernement ne perdra
pas de vue que la tendance de sa politique doit en général
étre l'amoindrissement de l'influence des chefs, et la désagré-
gation de la tribu. C'est ainsi qu'il dissipera ce fanteime de
féodalité que les adversaires du sénatus-consulte semblent
voulnir lui opposer... La constitution de la propriété indivi-
duelle, l'immixtion des Euro péens dans la tribu... seront un
des plus puissants moyens de désagrégation.» L'article 11 du
senatus-consulte de 1863 prévoit, dans un proche avenir, par
décret impérial : 1) délimitation des territoires des tribus;
2) répartition entre les différents douars de chaque tribu du
Teil et des autres pays de culture, avec réserve des terres qui
devront eonserver le caractère de biens communaux; 3) l'éta-
blissement de la pro priété individuelle entre les membres de
ces douars, partout oit cette mesure sera reconnue possible et
opportune. Napoléon III lui-mème était contre ce troisième
point: voir sa lettre au maréchal Mac Mahon '2, 1865 (p. 217,
note 2). Par ukase gouvernemental, promulgué avec l'assen-
timent du Conseil d'Etat, BADINGUET ordonna la création de
commissions spéciales pour procéder aux partages; chaque
commission comprenait un général de brigade ou un colonel
31. Pans Novalevski « de jouissance
32. Mac-Mahon tut gouverneur de l'Algérie de 1864 ä 1870.
INEDIT 83

comme président, un sous-préfet ou un conseiller de préfec-


ture. un fonctionnaire d'un bureau départemental ou mili-
faire arabe et un fonctionnaire de l'administration des domai-
nes. La nomination des membres de la commission était
confiée au général-gouverneur d'Alger; seuls les présidents
étaient directement ratifiés par l'Ernpereur; les sous-commis-
sions comprenaient des fonctionnaires de l'administration
locale d'Algérie (Réglement d'administration publique du
23 mai 1863). La sous-commission était chargée de tous les
travaux préparatoires recueillir les données pour la fixation
exacte des frontiéres des tribus, de chacune de ces fractions.
des terres arables et des piiturages à l'intérieur de ces der-
niéres, enfin des possessions privées et domaniales comprises
dans le rayon du district tribal. Ensuite intervient la commis-
sion : définition sur place, en présence de délégués des tribus
voisines, des frontières des terres familiales soumises au par.
tage; d'autre part : confirmation des accords ä l'amiable
entre les possesseurs privés de terres (comprises ä l'intérieur
des limites du domaine tribal) et la tribu; enfin : décisions
judieiaires en cas de plaintes des tribus voisines au sujet de
la fixation injuste des frontières des possessions qui leur
étaient attribuées. La commission doit rendre compte de
toutes les mesures qu'elle adoptait au gouverneur général
i'Algérite, QUI DÉCIDE EN DERNIER RESSORT (p. 218); cf. texte
intégral du Réglement du 23 mai 1863, pages 218, 219.
D'après le rapport de Warnier, PRÉSIDENT DE LA COMM/S-
SION D'ÉLABORATION DU PROJET DE LOI SUR LA « PROPRIÉTÉ
PRIVÉE » EN ALGÉRIE, l'Assemblée nationale de 1873 (voir
« Annales de l'Assernblée nationale a, tome XVII, Annexe
n° 1770, sur un total = 700 — de possessions, 400 furent déjà
partagés de 1863 1873 entre les unions consanguines entrant
dans la composition des tribus -- c'est-à-dire parmi les alliés
proches (par le sang) dont chacun recevait un dornaine bien
délimité [la propriété domaniale et privée entrant déjä ä
l'époque dans leurs limites étaient aussi reconnues par l'auto-
rité publique]. Cette partie du règlement de 1863 fut facile ä
appliquer paree que ce moreellement — semblable au pro-
cessus par lequel se «oft détachés de rancienne Marche ger-
manique des communautés libres, semi-libres ou serves —
avait débuté longtemps avant les Francais, du ternps de la
domination turque en Algérie.
Eugéne Robe (« Les Lois de la propriété fonciére en
Algérie », page 77) fait observer it ce sujet : « Mais biented
84 KARL MARX

le chef ne fui plus un patriarche; ii dégénéra en caid; l'auto.


rité paternelle devint une autorité legale, politique, officielle;
un travail de dislocation commenea peu ä peu, et se fit insensi-
blement, d'abord dans les idées, puis dans les faits; le senti-
ment de la consanguinité s'affaiblit et se rétrécit; les rameaux
se détachèrent du tronc; on se cantonna (VILLAGES ) par
groupes de parents; chaque tente devint le centre d'un intérét
spécial, d'une famille particulière qui eut naturellement ses
besoins propres, ses aspirations égoistes et des tendanees plus
étroites. C'est ainsi que la tribu cessa d'étre une grande famille,
une communauté, pour n'etre plus qu'un centre de population,
qu'une confédération de lentes avec un caractère politique et
officiel plus déterminé n. La commission se trouva ainsi,
pour l'application de ce point du règlement du 23 mai
1863, en présence de tribus ei() fragmentées d'elles.mémes
en leurs subdivisions: elle n'eut qu'à donner force de loi
ce qui existait déjà en fait depuis longtemps (219, 220).
II en alla bien autrement de ses autres hiches : rinstau-
ration de la pro priété privée à l'intérieur des frontieres de
ces subdivisions. Ceci devait se faire, d'après le litre V. arti.
de 26 du Règlement, en tenant compte des différents types
de droits coutumiers historiques, done seulement après leur
constatation préalable. 11 n'en fut rien. Ce point fut aban-
donné sous BADINGUET (v. p. 221, 222).
Ii faut mentionner ici dans le rapport Warnier : que la
difficulté des partages en Algérie résulta entre autres des
conditions économiques extrémement différentes des membres
des tribus. Dans 142 tribus, il y avait de 1 ä 4 hectares par
personne; dans 143, il y en avait de 4 ä 8; dans 8, de 8 ä 16;
dans 30, de 16 ä 185 fle partage crée en meme temps de
grands et de petits propriétaires fonciers, les uns ä peine
capables de s'assurer leur subsistanee par l'agriculture,
autres hors d'état d'utiliser entièrement les terres qui leur
revenaient en propriAg• (p. 221, !lote) 1. Ainsi. il ne résulta
pratiquement rien de ces mesures d'expropriation des tribus
arabes au profit des colons européens. Entre 1863 et 1871,
les colons européens n'aeheterent aux indieènes qu'en tout et
pour tont mém e na« 20.000 h.etares de plus qu'ils ne leur
en vendirent: annuellentent. en fait, seulement 2.170 bectares,
29 ares et 22 eentiar,s. malme nas asser, de terrain pour y
étahlir un seul eamme le note Warnier (voir détails
page 223, en particulier la note).
1NEDIT 85

1873. La premiére préoccupation de l'« Assemblée des


FUraux »* de 1873 fut done d'adopter des mesures plus effi-
caces pour enlever la terre RUR Arabes. [LEs DgBATS DE CETTE
HONTEUSE ASSEMBLÉE SUR LE PROJET a D'INTRODUCTION DE LA
PROPRIÉTE PRIVE » EN ALGERIE, CHERCHENT A MASQUER LES
FILOUTERIES COMMISES SOUS LE COUVERT DE PReTENDUES LOIS
ETERNELLES DE L'eCONOMIE POLITIQUE (224) 1 . [IE ReSULTE DE
CES DEBATS DE LA « RURALE » ° QUE TOUS SONT UNANIMES, SUR
L'OBJECTIF A ATTEINDRE : LA DESTRUCTION DE LA PROPRIeTe
COLLECTIVE; LE D.eft4T NE PORTE QUE SUR LES MOTENS D'EN
FINIR AVEC ELLE. Le député Clapier, par exemple, veut y
arriver en appliquant les modalités du senatus-consulte de
1863, selon lesquelles la propriété privée ne doit étre intro-
duite que dans les communes dont les parcelles sont déjà
détachées du bien tribal; la commission des « ruraux », dont
le président et rapporteur est Warnier, insiste au contraire,
pour commencer cette opération par la fin, c'est-à-dire par
les déterminations du lot individuel de ataque membre de
la communauté, et simultanément dans les Sept cents tribus].
LES ARTIFICES ESTIKTIQUES PAR LESQUELS LE SIEUR
WARNIER VEUT FARDER UNE MESURE DONT LE BUT EST L'EXPRO-
PRIATION DES ARACES SONT NOTAMMENT LES SUIVANTS

1) Les Arabes eux-mémes ont souvent émis le voeu de


passer au partage de leurs terres communautaires. Or, ceci
est un mensonge éhonté". C'est le député Clapier qui lui
répond (séance du 30 juin 1873) : « Mais, en définitive,
cette constitution de la propriété privée que vous voulez
faire, sont-ce les Arabes qui la demandent ? Nous a-t-on
apporté les voeux émis par les tribus, par les djetnma ** ?
Non, ils sont satisfaits de leur situation, de leur législation,
leurs coutumes leur suffisent. Ce sont les spéculateurs et les
préteurs qui vous demandent le projet de loi (224, 225).
2) Le système de la libre disposition par chaque Arabe
de la terre lui appartenant par droit de propriété lui donne-
rail ii la rigueur la possibilité de se procurer le capital qui
lui man que par l'aliénation ou la mise en gage : cela n'était-il
pas souhaitable dans l'intérk mkne des Algériens ? Comme
si on ne rencontrait pas, dans tous les paye it systéme de

* II e'agit de l'Aseemblée de Versailles érue en juin 1871, dost la majo,


rité Aerasante était composée de hobereaux (NC.).
33. Dass Hovaleeki a une pece invention
** Autorités tribales et eommunales (NC.).
86 KARL MARX

production non capitaliste 34, l'exploitation la plus ignomi-


nieuse " de la population rurale par de petits usuriers et des
propriétaires terriens voisins disposant de capitaux disponi-
bles ? VOIR LINDE, VOIR LA RUSS/E Oil le paysan emprunte
au « koulak », ä des intérits de 20, 30 et souvent 100 (S la
sornme qu'il lui faut pour payer l'impet d'Etat. Par ailleurs,
le gros propriétaire terrien profite des circonstances qui
accablent le paysan pour le lier par contrat au cours de
l'hiver, pour tute la période des foins et de la moisson, pour
le tiers ou la moitie du salaire habituel, qu'il lui paye
d'avance, l'argent allant remplir encore une foja les caissea
sans fond de l'Etat RUSSE. Le gouvernement anglais travaille,
dans les provinces nord-ouest de l'Inde et au Pendjab, gräce
ä l'« aliénation » et la « mise en gage » — sanctionnees par la
loi — ä la dissolution de la propriété collective " paysanne,
A L'EXPROPRIATION FINALE DES PAYSANS, A FAIRE DE LA TERRE
COMMUNAUTAIRE LA PROPRIÉTÉ PRIVÉE DES USURIERS (225)
—LETTRE DE BADINGUET 4 MAC MAHON DE 1865 — PORTE
TÉMOIGNAGE D'UNE ACTIVITÉ ANALOGUE D'UN USURIER D'ALGER
DONT LA CHARGE DES /MPOTS D'ETAT SERT D'INSTRUMENT POUR
PASSER A L'ATTAQUE (v. pp. 225, 226) (lettre citée par Clapier
dans son discours ä l'Assemblée du 30 juin 1873).
Au mojos, sous le gouvernement musulman, le paysan
ne pouvait pas étre EXPROPRIÉ par les usuriers spéculateurs.
On ne reconnaissait pas la mise en gage de la terre (hypo-
thi,que), puisque la propriété communale (CONFORMÉMENT
LA PROPRIÉTÉ FAMILIALE INDIVISE) était reconnue indivisible
et inalienable (v. note 2, p. 226). [Cependant, ii reconnais-
sait le « rhime » *, celui-ci donnait au préteur d'argent un
droit préférentiel sur les autres créanciers; il obtenait d'étre
remboursé avant eux sur les revenus de la fortune meuble et
immeuble du debiteur: CE QUI OUVRAIT UN CHAMP D'ACTION
RELATIF A L'USURE, COMME EN RUSSIE, ETC.] (226). Le senatus-
consulte de 1863, article 6, reconnait tout d'abord le droit
de libre aliénation, aussi bien pour la propriété foncière de
personnes privées — c'est-à-dire pour les terres « mulk » —
que pour des fractions de tribus en ce qui concerne le terri-
toire qui leur etait attribué; il permet ainsi la vente et l'hypo-
34. Don« Kovaleski » ob l'écononsie capitaliste na pas encore en le
temps de se forme'. s.
35. Dan» Kovalevski e le triste fait de l'exploitation o.
36. Dan» Kova]evski e preseion corarnunale s.
27. Dan» Kovalevski : e droit
Transcription de rahnia (N.C.)•
87
INEDIT

thèque de biens communaux, ce dont usuriers et spécula-


teurs profitèrent immédiatement. LE CHAMP DE LEURS « ACTI.
VITES » SE TROUVA ENCORE ETENDU GRACE A LA LOI DE LA
RURALE» DE 1873, laquelle instaura enfin la propriété pri-
vée de la terre; tout Arabe peut maintenant disposer libre.
ment du terrain qui lui était attribué en toute propriété; le
résultat sera : l'expropriation des terres des populations
autochtones par les colons et spéculateurs européens. Mais
&aalt là le hut conscient de la « loi » H de 1873 (226, 227).
3) L'introduction de la propriété privée de la terre chez
une population qui n'y est pas préparée et qui éprouve de
l'antipathie à son egard devait itre la panacée infaillible
pour améliorer le travail de la ¡erre et, par conséquent pour
élever la productivité de l'agriculture (227). C'ÉT4IT LA LE
CRI GENERAL de l'économie politique de l'Europe occiden-
tale, mais aussi des soi-disant « classes cultivées » de l'Europe
orientale ! Mais pas un seul fait de l'histoire de la colo-
nisation n'a été évoqué à l'appui de cette thèse au cours des
déhats de l'Assemblée des ruraux. Warnier se réfère à l'amé-
lioration des moyens de culture des domaines de colons euro-
péens, de peu de superficie mais bien situés pour l'écoule-
ment de la production. Le chiffre de joules les terres appar-
tenant aux colons européens en Algérie = 400.000 hectares,
dont 120.000 appartiennent à deux compagnies, celle d'Alger
et celle de San 39 ; ces vastes domaines, situés bin des mar-
chés comme Warnier lui-mime le reconnait — étaient tra-
vaillés par des fermiers arahes avec leurs méthodes anciennes
et traditionnelles, celles qui existaient avant l'arrivée des
Français") « porteurs de lumières ». Les 280.000 HECTARES
restants étaient émiettés de façon fort inegale entre 122.000
Français*, dont 35.000 fonctionnaires et citadins ne s'occu-
pant pas d'agriculture. RESTENT 87.000 COLONS FRANÇAIS AGRI-
CULTEURS ; mais mime chez eux, pas de culture intensive,
q-ui ne paye pas a là oh l'étendue du sol inculte est grande
et la population relativement réduite (228) (cf. débat du
30 juin 1873). L'expropriation des Arabes par la loi pour-
suivait deux buts : 1) fournir aux colons français le maxi-
35. Pans Kovalevski : a projet de loi
39. II s'a ,nt vraisemblablement de la SoeiFt4 25ndrale alabrienne (dennis
1377 : Cornpaznie algbrienne). uni possAdait 100 oon ha dans le digpartement
de Constantine. et de la Compagnie genevoise, qni possAdait 20.000 ha dans
la rliaion de 95tif.
40. llana Kovalevski e eurnp4ens e.
Le texte de Marx porte a Enropbens a. Nona asnas rdtabli « Français a.
41. Dans Kovalevski : a qui est impossible
88

mum de terre; 2) en arrachant les Arabes å leurs liens natu-


rels avec la terre, briser ce qui restait de la puissance des
liens tribaux déjä en décomposition, et éliminer ainsi tout
danger de rébellion (229). Warnier démontre que les terres
mises ä la disposition des colons ne suffisent pas ä la satis.
faction des besoins de ceux qui affluent chaque année de
France. Dans la province d'Alger, ii revient chaque colon
européen 1 ha 3, dans edle d'Oran 2 ha 64, et seulement
dans la province de Constantine 3 ha 25 (229). Il était done
impossible de multiplier le nombre de colons tout en conser-
vant le système de propriété foncière arabe (1.e.). Pour accé-
lérer le processus de passage des anciennes terres tribales aux
mains des colons, la loi (1873) prescrit, sinon d'abroger entiè-
rement le droit d'achat tribal (chela) [le droit chefa consis-
tait dans le droit d'achat par chaque membre de la « ferka »
(fraetion de tribu) d'une terre vendue par tel ou tel membre
de la ferka (cf. diseours du député Humbert, séance du
30 juin 1843, « Annales de l'Assemblée nationale », tome
XVIII, page 336), droit exactement semblable ä celui qui
subsiste encore aujourd'hui dans certaines parties du canton
des Grisons], du moins de le limiter aux degrés de parenté
auxquels le Code civil français reconnait le droit de préemp-
tion. Enfin, pour agrandir les domaines du gouvernemertt, le
projet de loi de 1873 déclara propriété gonvernementales les
friches, en en laissant l'usage communautaire aux tribus
arabes, mais en ne les partageant pas entre leurs territoires.
BRIGANDAGE PUR ET SIMPLE ! C'EST BIEN POUR CETTE RA/SON
QUE L 'ASSEmBLÉE DES RURAUX,
PAR AILLEURS SI TENDRE POUR
LA SACRO-SAINTE « PROPRIATA »
ADOPTA CE PROJET DE LO! VIO-
LANT LA PROPRIATE COMMUNALE SANS LA MOINDRE MODIFICA-
TION ET DEVAIT LE FAIRE ENTRER
EN V7GUEUR DANS LE COURANT
MAME DE L'ANNAE 1873 (troisième délibération de la séance
du
26 juillet 1873, « Annales de l'Assemblée nationale », tome
XIX,page 230). Le maréchal Niel remarqua ä juste titre au
cours des débats de l'Assemblée nationale de 1879 : « La
société algérienne est fondée sur le sang (C ' EST-A-DIRE SUR
LA PARENTA) ». AINSI, PAR L'IN DWIDUALISATION DE LA
PRO-
PRIATA FONCIERE, ON ATTEINT DU MANIE COUP L ' OBECTIF POLT-
TIQUE : ANAANTIR LES BASES MANIES DE CETTE SOCIATA
(231) 42.

42. Dans Kovalevslci : e en individualisant la propriété imrneuble, le


gouvernement français modifie son fondement Inéme ».
LE MARXISME, PHILOSOPHIE CRITIQUE

L'interprétation du marxisme est viciée dès le départ, si


l'on ne souligne pas le caractère « critique » de la philosophie
marxiste.
C'est une objection devenue traditionnelle, et pourtant
fondamentalement fausse que de dire : le marxisme est une
philosophie « précritiq-ue ».
L'on entend par lis que les marxistes penseraient comme si
Husserl, Hegel, Kant et Descartes n'avaient pas existé.
Le premier caractère d'une philosophie critique, c'est le
souci de donner un fondement ä la pensée et ä l'action, de
n'accepter aucune valeur ou aucune vérité comme un donné,
comme un fait. La pensée critique s'oppose au dogmatisme.
Dans les temps modernes, le premier exemple en a été
fourni par Descartes, qui remit n question le dogmatisme
de la philosophie scolastique, la transcendance considérée
comme un fait, la vérité considérée comme une donnée, les
valeurs considérées comme des révélations. Après avoir tout
rejeté, et affirmé Pautonomie de l'individu et de son juge-
ment pour se libérer de tout « pré-jugé », Descartes découvre
dans l'existence de sa pensée la première vérité indubitable,
celle qui servira de fondement à ses connaissances ultérieures.
Nous n'examinerons pas pour l'instant les diverses interpré-
tations du cogito, pour ne retenir que la démarche critique
qui consiste ä reconnaitre que le donné, le fait (ou ce qui est
tenu pour tel) ne se suffit pas ä lui-méme et a besoin d'une
justification, d'un fondement, pour étre valeur ou vérité.
Le deuxième exemple généralement invoqué est celui de
Kant. Dans la Critique de la raison pure, et notamment dans
90 ROGER GARAUDY

la Déduction transcendantale, Kant s'efforce de dégager, par


analyse réflexive, les conditions nécessaires a priori pour
qu'une pensée quelconque soit possible. II veut ainsi donner
l'expérience un fondement transeendantal.
Le troisième exemple est celui de Husserl. Husserl retient,
en les transformant, quelques-uns des thèmes essentiels de la
pensée de Descartes : le doute, par lequel le philosophe prend
du recul par rapport au monde objectif, et qui devient « mise
entre parenthèses » et « réduction phénoménologique », le
cogito, par lequel le sujet affirme son autonomie. Husserl
emprunte ir Kant l'idée de nécessité a priori. Mais il considère
surtout qu'une connaissance ou une valeur n'est fondée que
dans la mesure oü le sujet lui donne un sens : l'idée qu'il
n'existe pas de « donné » se suffisant à lui-méme prend un
aspeet nouveau avec « l'intentionnalité » de Husserl : fonder
la pereeption, la science, une valeur, c'est lui donner un sens
qui la dépasse et par quoi le sujet la complète.
Tels sont les exemples traditionnels de philosophes cri-
tiques. Il est remarquable que chaque penseur « critique
accuse tous les autres de dogmatisme.
Kant reprochait ii Descartes d'ètre passé dogmatiquement
l'affirmation de la réalité objective du monde en usant de
l'argument ontologique, c'est-e-dire en faisant un usage illé-
gitime de bis de la pensée qui ne valent qu'à l'intérieur de
l'expérience.
Husserl accuse Descartes d'avoir au moins deux fois com-
mis le péché de dogmatisme : d'abord paree q-u'il a admis
que l'évidenee était la garantie de la certitude, ensuite paree
qu'il a fait du sujet pensant une chose qui pense, douée de
propriétés qui n'ont rien à voir avee le transeendantal.
Husserl dénonce aussi le dogmatisme chez Kant : il n'a
pas, comme Hume, pratiqué le doute et il a conservé la chose
en soi.
Les disciples de Kant, leur tour, estiment que la phéno-
ménologie est restée dogmatique paree qu'elle est une philo-
sophie de l'intuition, et que toute intuition exige d'ètre fondée
par l'analyse réflexive de ses conditions a priori, et aussi paree
que le « je » des phénoménologues n'est pas une simple forme
transcendantale, ce qui constitue une régression de la critique
vers l'ontologie.
Les hégéliens sont accuses naturellement de dogmatismo
par les disciples de Descartes, de Kant et de Husserl, parco
que la Science de la logique de Hegel fonde une dialectique
IS MARXISME 91

de la nature et de l'histoire qui enferme le monde dans un


aystème dos.
Mais, à leur tour, jis font observer que « la notion d'une
conscience transcendantale » était aussi « ébranlée par le
devenir historique » que le dogmatisme classique de la vérité
éternelle, et que la Phénoménologie de Hegel « a eu dans
tous les cas le mérite d'exposer les fondements du fait humain
et de sa rationalité possible a' au sein méme du devenir
et de l'histoire.
Cette derniere démonstration de Jean Hyppolite permet
de situer très précisément le marxisme comme philosophie
oritique.
La thèse soutenue par Hyppolite, c'est que Hegel, dans sa
Phenoménologie de l'Esprit, et notamment dans le chapitre
zur « La conscience de soi », a voulu « fondee le feit histo-
rique. Il a cherché les conditions générales de l'existence
humaine, ce à partir de quoi un fait humain est possible
geomme tel. »'
Le problème est plus complexe que celui de Kant : Kant
ne tenait aucun compte de l'histoire, du devenir. Il s'enfermait
ainei dans l'abstraction car la raison elle-mérne a des condi-
tions historiques. Alors que le problème est de rendre compte
de l'émergence, dans le devenir historique, d'une nouvelle
dimension de l'étre.
Pour Hegel, il y a la nature, teile qu'elle est en soi,
c'est-à-dire éparse dans la multiplicité des étres. Elle ne trouve
e on unité que dans une conscience humaine capable de reflé-
ter la vis et de la « totaliser ».
La vie « en soi » renvoie à autre chose que ce qu'elle est
e elle renvoie ä la conscience pour laquelle elle est cette
Imité. »s
La conscience de soi, accomplissant l'unité de la vie,
eoppose ä elle tont en la reflétant.
Cette prise de conscience, ce reflet, qui est en méme
temps negation, a un caractère créateur : une nouvelle dimen-
eion de rare apparait.
Hegel décrit les moments de cette genèse.
La conscience de soi commence avec le désir. Mais il ne
iagit pas seulement de la tendance de rare à persévérer
dans rare, comme chez Spinoza. Chez Spinoza, aucun mode
1. Jean Hyppolite, Etedes auf Marx et Hegel, p. 187,
9. Id. ibid, p. 172.
3. Hegel, Phdflonanologie de l'Esprit, I, 152.
92 ROGER GARAUDY

de l'étre ne peut porter en lui-méme sa propre contradietion.


Certes, tonte détermination est négation. Mais Spinoza définit
la négation comme l'altérité et, en bon cartésien, ii identifie
l'altérité dans l'espace — la simple extériorité —
avec l'altérité dans l'essence, qui est négation de la négation.
L'individu, pour Hegel, du fait méme de sa limitation,
n'est pas seulement porté par la tendance ä persévérer dans
l'étre : la contradiction lui est interne, la source de l'impul-
sion est en lui.
Chez l'animal, ce qui annonce la conscience, c'est la divi-
eion de l'organisme ä l'intérieur de lui-mème : la maladie.
« Dans la maladie, l'animal se trouve engagé avec une puis-
sance inorganique et arrété dans un de ses systèmes ou organes
particuliers ii l'encontre de l'unité de sa vitalité. »'
L'homme est l'étre capable de dépasser eette limitation
et de donner un sens ä la mort, en surmontant son destin.
La conscience de soi est une médiation entre l'individu
qui désire et l'objet de son désir. L'objet de ce désir, e'est
la vie dans sa totalité.
La vie renvoie ä la conscience de soi qui accomplit son
unité, lui donne un sens, la londe.
C'est lä la première condition de la conscience de sei
le désir, qui témoigne de l'insuffisance de l'individu, et
renvoie ä autre ehose que soi.
La deuxième condition, c'est l'existence d'autrui. « II n'y
a de conscience de soi que pour une autre conscience de soi. »
Chaque conseience de soi a besoin, pour se reconnaitre elle-
méme, d'étre reconnue par autrui. Cette reconnaissance ne se
réalise qu'au terme d'une longue lutte, d'un affrontement
sans merci que Hegel symbolise dans la dialectique du maitre
et de l'esclave, allégorie de l'avènement de la conscience de
soi.
L'épisode le plus important de cette histoire des rapports
du maitre et de l'eselave — qui a chez Hegel la signification
d'un « mythe » platonicien, — c'est la transformation, l'huma-
nisation de la nature par le travail de l'esclave. La nature,
transformée par Phomme, devenue un ensemble d'instruments
qui attendent et annoncent la réalité d'autrui qui leur a
donné un sens, est médiatrice entre l'homrne et l'homme.
« La vie universelle, écrit Hyppolite °, renvoie ä la
conscience de la vie qui seule explicite la nécessité aveugle
4. Hegel, Encyclopédie, § 374 (trad. Gibelin, p. 213).
5. Hegel, Pliernoménologte de l'Esprit, I, 155.
6. Otte. cit., p. 184.
LE MARXISME 93

de ce qui la lande». 11 conclut : « c'est du cété de ce que


les modernes nomment une analyse intentionnelle qu'il faut
chercher ce qui ressemble le plus it la nécessité hégélienne. »7
Dans cette dernière formule apparait, au terme de cette
excellente démonstration, le gauehissement de la pensée dü
à l'interprétation de la philosophie classique en fonction
de l'existentialisme et de la phénoménologie de Husserl.
Hyppolite rejoint ici une tendance très marquée aujour-
d'hui en histoire de la philosophie : celle qui consiste à
faire de toute la philosophie antérieure une gestation de
l'existentialisme.
La notion de « philosophie critique » est profondément
transformée : elle ne consiste plus à chercher un fondement
it la pensée et à l'action, mais à trouver ce fondement dans
le sujet. On identifie la pensée critique avec la philosophie
du sujet.
A partir de là, on excommunie toute philosophie qui
prétend aller au-delà du sujet. Hyppolite écrit : « Marx, qui
a si bien remarqué que Hegel donnait parfois dans la Phéno-
ménologie les véritables caractéristiques de la condition
humaine n'a pas compris cette nécessité de remonter jusqu'au
fondement du fait historique et du fait humain lui-méme. »8
II ajoute que Marx, ayant négligé de reprendre le problème
à sa source, « présente, à l'inverse de Kant, des faits au heu
et place de la raison. »
Nous avons déjà, en 1937, dans une étude sur Le criticisme
kantien chez Marx ° combattu cette these d'un marxisme
« pré-critique ». (Nous le faisions alors au nom de cette idée,
trop restreinte, que l'idée maitresse de la philosophie critique,
c'est que l'expérience humaine forme un « tout », alors que
le dogmatisme détache un aspect de l'expérience et prétend
expliquer le tout en fonction de l'une de ses parties.)
La phénoménologie de Hegel (et, sur ce point, celle de
Husserl également) donnent à cette idée du « tout, un sens
plus dynamique et plus riehe : le « tont », pour Husserl, est
saisi à Pintérieur d'une « signification » qui donne à toute
réalité sa plénitude, son accomplissement. Pour Hegel le
méme mouvement du réel, pour s'achever par ce qui lui

7. ¡bid., 13. 185.


8. Jean Flypnolite. Etude sur Marx et Hegel, p. 173.
9. Congrs des Sociétée franeaisee de Philoso phie ( Marseille, 19371.
Analytique du rapport publié dane Leo Etudes phdosophigues.
94 ROGER GARAUDY

manque, s'opère à l'échelle, non de la conscience individuelle,


mais du devenir de la nature et de l'histoire.
C'est une grave erreur d'imaginer que Marx a simplement
transposé en termes d'action le mouvement qui se situe, ehez
Hegel, sur le plan de la connaissance : « La phénoménologie
de l'esprit s'est simplement muée en celle du travail, la dia.
lectique de Paliénation humaine en celle du capital, la méta-
physique du savoir absolu, en celle du eommunisme absolu »,
écrit le R. P. Bigo
Au contrairc, c'est en posant les fondements de sa philo-
sophie critique que Marx a opéré le « renversement » de
l'hégélianisme et l'a remis sur ses pieds.
Hegel considère que la nature et la vie sont, comme telles,
ineomplètes dans leur multiplicité et leur éparpillement, et
appellent en quelque sorte Punité et la totalité de la cons-
cience de soi qui seule les londe. Marx considère que la
conscience de soi n'est pas une position encore certaine de
sen propre moi, elle est affligée de son contraire, doutant
d'elle-méme et done ineomplète. »"
Marx. dans L'idéologie allemande, souligne que la cons-
cience ne peut jamais itre autre ehose que rare conscient,
et que l'étre des hommes est le devenir méme de leur vie
« La conseience, la conscience de soi, est en elle-méme tout
en étant autre. »12
Chez Hegel, qui identifie aliénation et objectivisation, la
matérialité passe pour un rapport aliéné; chez Marx, c'est
l'abstraction qui, par elle-méme, n'est rien. L'abstraction
ne peut étre que l'abstraction de quelque ehose « L'abstrac.
tion qui se conçoit comme abstraction se sait comme néant;
ii faut qu'elle renonce à elle-méme comme abstraetion et
elle aboutit de la sorte à un étre qui est justement son
contraire, la nature. La logique entière est done la preuve
que la pensée abstraite n'est rien pour soi, que seule la
nature est quelque ehose. »14
Marx oppose terme à terme sa conception de la critique
et du « fondement » de la pensée it celle de Hegel. II. cite le
texte de l'Encyclopédie de Hegel oü celui-ei rappelle (§ 245)
que l'homme est une fin par rapport aux objets de la nature

10. Pierre Bigo, Marxisme et immanisme (PUF., 1954), p. 34.


11. Karl Marx, Manuscrits de 1 844 (Ed. Costee, (Eueres philosophiques,
T. VI, p. 45).
12.ld. ibid, T. VI, p. 157.
13.ld. ,bid., T. VI, p. 81.
14.ld. ibid., t. VI, p. 89 • 90.
95
LE MARXISME

qui ne renferme pas en soi le but final. Et aussi le texte oü


Hegel déclare (§ 381) : « Pour nous, l'esprit présuppose la
nature, dont il est la vérité et, par suite, le principe absolu-
ment premier. » "
A la conception idéaliste fondée sur la finalité, qui est
l'achèvement dans la conscience de Phomme d'uue nature en
soi inachevée, Marx substitue, par la méme méthode d'impli-
cation, une conception matérialiste qui fonde la conscience
sur ses conditions nécessaires, sur ses conditions d'existence,
puisque la pensée, comme teile, ne se suffit pas ä elle-méme
elle n'est pas seulement incomplète, inachevée, elle n'est rien
si elle n'est la pensée de quelque chose qui n'est pas elle.
Sortant de la pensée abstraite par la négation de cette
pensée q-ui n'était elle-méme que la négation de l'étre,
l'homme se trouve très positivement installé dans la nature,
faisant partie de cette nature, en action réciproque avec les
objets de cette nature.
Il est un fragment de cette nature, parcouru par les forces
de la nature qui s'expriment en lui comme tendances, comme
besoin, et comme douleur, car il est dépendant et borné et
les objets de ses besoins sont hora de lui." bis
Nous retrouvons dans l'individu, sous la forme du besoin,
comme chez Hegel sous la forme du désir, la présence de
l'horizon de la matière (et non plus de la « matérialité »
12égéliene abstraite).
L'hornme est, après le renversement marxiste, « un étre
souffrant », comme l'animal malade de Hegel. II y a lä le
germe de la conscience de soi.
Le besoin n'est que la première condition de la conscience
de soi, de la réflexion, puis de la pensée.
Par une véritable révolution copernicienne dans la philo-
sophie critique, l'homme est sorti de son univers mental
considéré comme isolé et autonome. La conscience n'est plus
détachée de ses conditions d'existence. Ce renversement
matérialiste de Phégélianisrne, permet de dégager les condi-
tions matérielles réelles de la pensée; cette attitude, dit Marx
« est la acule vraiment critique »."
Le besoin n'est pas la acule condition de la naissance de la
pensée. L'homme est un étre naturel, un étre naturel actif.

15. Cité par Marx, t. VI, pp. 94-95.


15 bis. ld. ibid., p, 76.
16. Karl Marx, Idéologie allemande ((Eueres philosophiques, Ed. Costes),
t. VII, p. 254.
96 ROGER GARAUDY

« Mais Fhomme n'est pas seulement un étre naturel, mais


encore un étre naturel humain »", c'est-à-dire un étre social.
Dans sa sixième thèse sur Feuerbach, Marx rappelle que
Phomme est l'ensemble de ses rapports sociaux. Ceci est
vrai de plusieurs points de vue. D'abord, chez Hegel, du point
de vue de la genése de la conseienee de soi.
Ces rapports d'homme à homme ne sont pas donnés une
fois pour toutes. Ce ne sont pas nécessairement les rapports
d'hostilité dieras par Sartre : mes rapport» avec autrui ne se
définissent pas par son regard qui me figerait comme celui
de Méduse. Certes, dans l'état actuel des choses, dans le
régime marchand sous la forme où ii s'est instauré depuis la
Renaissance, et dont Hobbes a décrit les caractéristiques essen-
tielles, « la concurrence est l'expression la plus parfaite de
la guerre de tous contre tous » ". Mais ce n'est là une
caraetéristique éternelle de la condition humaine que par
une extrapolation métaphysique que rien ne justifie.
Les rapport» d'homme à homme ne se définissent pas
non plus par la participation directe et l'amour comme les
décrit Gabriel Maree!. Certes, Marx considère que l'amour
est la forme « naturelle » des rapport» humains : Le
rapport immédiat, naturel, nécessaire de l'homme l'homme
est le rapport de l'homme it la femme. » " « C'est le lien
positif qui fait ressentir it l'homme, comme besoin... Fautre
homme. » 2° Au principe méme de cet amour, il y a le
besoin de réciprocité : « Si vous aimez sans provoquer un
retour d'amour, c'est-à-dire si votre amour ne suscite pas
l'amour en retour, si, en manifestant votre vie en tant
qu'homrne aimant vous ne faites pas de vous un homme aimé,
votre amour est irnpuissant, il est un malheur. » "
Cet amour, qui s'exprime dans des rapport» d'étre à étre,
est aujourd'hui dégradé et détruit par l'existence de l'avoir,
de la propriété, de la richesse, qui corrompt, dénature, inverse
tous les rapports humains. Nous reprenons à dessein cette
Opposition de l'étre et de l'avoir, non seulement paree que ce
sont les termes employés aujourd'hui par Gabriel Marcel,
mais paree que ce sont les termes mémes de Marx dans ses
Manuscrits de 1844 qui montre comment dan» l'étre de
l'hornme, « tous les sens physiques et intellectuels ont été
17. Id., Manuscrita de 1844, t. VI, p. 78.
18. Engels, La Situation des classes laborieuses en Angleterre,
tea, t. I. p. 129. Ed. Cos-
19. Marx, Manuscrita de 1844, t. VI, p. 21.
20. Id. ibid., p. 37.
21. Id. ibid., p. 114.
LE MARXISME 97

remplaces par la simple alienation de tous ces sens, le sens


de l'avoir ». « Moins vous étes... et d'autant plus vous avez,
d'autant plus grande est votre vie aliénée. »
Les liens d'homme à homme ne sont donc tisses ni par le
regard hostile que décrit Sartre, ni par l'amour de Gabriel
Marcel. Ce sont des moments du développement des rapports
humains.
Ces rapports sont noués entre les hommes par la nature
qui les entoure et qui est leur ceuvre commune. L'ensemble
des techniques et des rapports sociaux que tout individu et
chaque génération reçoit en héritage du passé, et où chaque
objet, chaque institution, a un sens paree qu'il est ceuvre
d'homme, est le fondement réel de ce que l'on appelle « la
nature humaine ». Cette nature est socialisée, l'homme y
participe non plus comme individu solitaire, qui aurait
constituer » les significations du monde, mais comme homme
« générique », qui est social non seuletnent paree que dans
le monde oü ii vit sont inscrites à chaque pas des intentions
humaines, mais aussi paree que sa raison a éte élaborée,
historiquement, par les générations qui l'ont précédé et qui
ont ebauche ses pensées, ses sentiments, ses actes.
Restaurer en l'homme les rapports spécifiquement humains,
implique done la suppression de Paliénation qui degrade
l'étre en avoir.
Cette alienation, cristallisée en institutions et en choses,
je ne puis la surmonter ni taut seul, ni seulement en pensée.
Je ne puis vaincre que socialement ces forces sociales
qui me dominent, ces rapports qui ont pris l'apparence des
choses. « Les individus acquièrent leur liberté dans et par
Passociation. » n Ainsi seulement ils peuvent traiter cons-
ciernment les conditions de leur existence comme des crea-
tions des hommes passes, les dépouiller de leur caractère
de forces de la nature, et les soumettre à la puissance des
individus unis.
Le propre de cette philosophie critique de Marx, c'est
d'abord de rendre compte de l'illusion d'optique de l'idea-
lisme : « Si les hommes et leurs conditions apparaissent dans
toute 'Ideologie reuverses comme dans une chambre noire,
ce phénomène découle de leur processus vital historique, tout
comme le renversement des objets sur la rétine découle de
22. ld. ibid., p. 80.
23. Id. ibid., p. 54.
24. Id. ibid., pp. 26-27.
25. Ideologie allemande, p. 226.
98 ROGER GARAUDY

kur processus directement physique. » 26 Ce n'est pas ici le


heu d'analyser dan» le détail la dialectique complexe de ces
illusions. 27 Elle repose sur la thèse rnatérialiste selon laquelle
ce n'est pas la conscience qui détermine l'existence, mais
l'existence qui détermine la conscience, guide méthodologique
de la critique marxiste, et sur la dialeetique de l'aliénation.
La deuxième consequence de cette philosophie critique
marxiste, c'est qu'elle est une critique non seulement intellec-
tuelle mais « matérielle » : elle montre que la soinfinit des
problèmes théoriq-ues n'est possible que d'une manière pra-
tique. par la transformation réelle de l'ordre social qui
engendre ces aliénations.
A la différence des autres formes de critique qui charigent
non pas les choses rnais l'idée que nous nous faisons d'elles,
et laissent tont subsister dans le mime état, le renversement
philosophique opéré par la critique marxiste et le passage
au matérialisme fondent non seulement la valeur de vérité
de la pensée, mais aussi toute action révolutionnaire réelle.
Cet examen préliminaire du caractère critique de la
pensée marxiste permet d'écarter bon nombre de malenten-
dus, et de montrer que bin de constituer une vision du
monde séparée de toutes les autres et répondant seulement aux
exigences subjectives d'une classe, la philosophie marxiste
aborde les mimes problèmes que les autres doctrines, elle les
aborde avec une mithode critique, mais eette critique n'est
pas confinée dans la seule conseience de l'individu. Elle n'est
pas une philosophie du sujet et c'est pourquoi elle porte en
elle les conditions de son propre dépassement, de son enra-
cinement dans l'histoire, et de l'efficacité de l'action qu'elle
inspire.
Dire du marxisme qu'il n'est pas une philosophie du sujet
ce n'est ni lui-contester son caraetère de philosophie critique,
ni insinuer qu'il amoindrit le role de la subjectivité.
Le rede de la subjectivité est grand dans le marxisme, mais
il est un moment d'un développement total.
Jean Hyppolite est passé très près de eette idée essen-
tielle. Dans son étude sur La signification de la Révolution
franeaise dans la Phénoménologie de Hegel, au chapitre inti-
tulé de facon très suggestive : « Un état d'Orne pré-révolu-

26. Ibid., p. 157.


27. Ce travail a MA maintes foie entreprie. Voir notamment e
ciencemvstifiée e, de Lefebvre et Guterman (Les Essais, 1936);La COD8-
Auguste
Cornu Essai de critique marriste (Ed. Sociales, 1951); Roger Garaudy
Humanimre marxiste (Ed. Sociales, 1957).
LE MARXISME 99

tionnaire : la conscience déchirée », il analyse remarquable-


ment ce « moment » du déchirement subjectif : Les périodes
critiques dans l'histoire sont celles oü l'ordre anejen ne
subsiste plus qu'en apparence et oü l'ordre nouveau n'a pes
encore fait son apparition. Ces périodes de transition, qui
preeedent les révolutions, sont des périodes de déchirement
intérieur pour l'esprit. La dialectique ne parvient it la
conscience que comme dialectique negative. On n'aperçoit
pas encore la positivité qui est l'envers de la négativité. »28
Aide par l'analyse hégélienne, il est regrettable que Jean
Hyppolite n'ait pas eu, sur la philosophie de notre époque,
un diagnostic aussi sür que pour la période qui précède
la Revolution française de 1789. Le déchirement de la cons-
cience, le « monde cassé » de Gabriel Marcel, la « passion
mutile » de Sartre, les interprétations existentialistes de
Hegel réduit it un seul moment de sa propre philosophie (celui
de la « conscience malheureuse », avec Jean Wahl, celui de
la Phénoménologie de l'esprit, avec Kojeve et Hyppolite lui-
meme), tout cela n'est-il pas, selon la belle analyse de Hegel
reprise par Hyppolite,. l'expression subjective d'un « état
d'äme prérévolutionnaire » chez ceux en qui le déchirement
de la conscience et la dialectique sans dépassement et sans
synthèse de Kierkegaard traduisent ä la fois la prise de cons-
cience de la crise du monde oü ils vivent et la crainte de la
revolution qui peut la résoudre ?
Le marxisme est précisément la prise de conscience cri-
tique des raisons historiques de ce déchirement et la Prise
de conscience révolutionnaire des conditions du dépassement
de la contradiction.
Le marxi3me n'en reste pas ä ce repli craintif sur soi
d'une conscience qui s'interroge indéfiniment sur la validité
de ses propres démarches. Fonder philosophiquement ses
operations, c'est un moment — et un moment nécessaire — de
la pensée, mais ce n'est pas tonte la pensée. L'allure carté-
sienne, contrairement ä ce que prétendent certains exégetes
actuels, est essentiellement conquérante. : Descartes n'est
resté dans son « poéle » que quelques semaines, et, sans les
querelles que lui firent les théolagiens de son temps, la
réflexion critique sur les fondements tiendrait une place très
réduite dans son ceuvre. Le Discours de la méthode n'était que
la préface d'un Traité du Monde, et Descartes rappelle cons-
28. Flyppolite, Etudes sur Marx et Hegel, pp. 60-61. Hegel illustre cette
dialectique de la conscience déchirée avec les belles pages du Neues de
Romeas, de Diderot.

100 ROGER GARAUDY

tamment ses objectifs fondamentaux : nous rendre maitres et


possesseurs de la nature, assurer « la conservation de la
santé ». Le repli sur soi, le doute et le cogito sont mis à leur
juste place, comme moment et comme moyen d'une pensée
tournée vers le monde et sa conquite.
Dans eette voie s'engagèrent ses successeurs franertis du
XVIII' siècle qui développèrent, avec les méthodes qu'il avait
enseignées, la critique des institutions et les reeherches de
la méranique, le système de la nature et le système social
du monde de leur temps.
Chez Hegel, aussi, la critique n'est qu'un moment : au-
den' de la Phénoménologie de l'esprit, il y a chez lui une
Logique qui entend dégager les bis suprimes du monde, il
y a une Encyclopédie de la nature et une Philosophie de l'his-
toire, une théorie du Droit. Et si, avec Stirner, et avec Kier-
kegaard, on assiste it un retour au désespoir de la conscience
déchirée sans perspective historique, eher Marx au eontraire,
après le renversement matérialiste de la « critique de fonda-
tion » de Hegel, la pensée rejoint le mouvement de la nature
et de l'histoire pour le féconder et le transfigurer.
Chez Marx, selon la grande tradition de la « santé » philo-
sophique, le problème critique du fondement est posé mais
situé aussi à sa place légitime : une fondation est une fonda-
tion, elle n'est pas tout l'édifice. Abra que le propre de la
philosophie des époques de décadence est d'errer indéfini-
ment dans les sous-sols de la connaissance. Après les Manus-
crits de 1844, L'introduction à la critique de la philosophie
du droit de Hegel, L'idéologie allemande et La Sainte Familie,
Marx et Engels passent it la partie constructive de leur
ceuvre : Le Capital, e'est la découverte des bis fondamentales
du développement de la société moderne, la Dialectique de
la nature d'Engels ébauche une synthèse scientifique parallèle
'a la synthese historique du Capital, et Marx comme Engels
font de eette connaissance du réel un instrument de sa trans-
formation en dirigeant le mouvement ouvrier révolutionnaire
de leur
II n'y a nulle rupture entre les ceuvres de leur maturité
et les réflexions critiques de leur jeunesse : leur « discours de
la rnéthode » résumant les prineipes dégagés au terme de
leur réflexion critique, est toujours placé en préface, plus ou
moins développée, en chacun de leurs grands ouvrages.
La réflexion critique et le réexamen des principes sont
des moments du développernent de l'action, qui se situent
LE MARXISME 101

chaque « senil » critique. L'exemple philosophique de Lénine


est caractéristique : ses ouvrages philosophiques fondamen-
taux se situent d'abord pendant la période de constitution
d'un parti marxiste en Russie, avant 1890, avee la polémique
contre les doctrines des populistes; c'est l'époque des grandes
études sur le matérialisme historique, sous le titre Ce que sont
les amis du peuple. Puis, au lendemain de l'échec de la
Revolution de 1905, en raison de la nécessité de donner un
fondement philosophique solide it la lutte contre les &hü-
tistes de la pensée et de l'action : c'est Maté rialisme et empi-
riocriticisme. Enfin, pendant la guerre mondiale et la prépa-
ration de la Revolution d'Octobre, ce sont les Cahiers phil°.
sophiques, pour donner à la pensée et à l'action révolution-
naires toutes leurs dimensions historiques, leurs « coor-
donées ».
A l'opposé de cette pensée à la fois critique et militante,
attentive à l'histoire et étroitement nouée it elle, ne se repliant
sur elle-meme que pour reprendre de l'élan dans son corps
corps avec la nature et l'histoire, il y a la pensée indéfi-
niment critique de Husserl. On ne peut en sous-estimer les
mérites ni l'importance (voir notre Introduction) mais elle
ne parvient jamais à la réalisation, et en reste toujours —
selon l'expression involontairement ironique d'un commen-
tateur pourtant bienveillant — à ébaucher l'esquisse d'un
plan de fondation ! Comme un Descartes qui n'aurait jamais
réussi à sortir de son « poele » pour étudier non seulement
« en moi-meme », mais « dans le grand livre du monde ».
La philosophie marxiste est caractérisée par le rythme
de repli sur soi dans la réflexion critique et de retour au
monde objectif dont les significations et les appels, les contra-
dictions et les prohlemes sont la nourriture et la vie de la
subjectivité humaine — systole et diastole d'une pensee
vivante et d'une action reelle.
Roger GARAUDY.
BORIS TASLITZKY A LA SOURCE DU REEL

Allons, effaçons d'abord soigneusernent de cet admirable


livre que vient de nous donner Boris Taslitzky, tout ce qui
est complaisanee dans la modestie, et en premier heu ce litre,
Tu parles..., gräce auquel l'auteur s'imagine sans doute
cacher, sous les apparences de l'humour la réalité d'une vie
assez exemplaire.
Mais oui, je parle, et c'est pour dire que cette chronique
des années d'enfance et d'apprentissage dans laquelle Boris
Taslitzky nous conduit de page en page ä travers les jours
et les pensées d'un Igor Kortchenko qui est lui-méme, est une
des eeuvres les plus nobles que j'ai lues depuis longtemps.
Nous tenons läun livre frais et seeret, tétu comme l'enfanee,
un livre qui ne nous laisse pas ä la fin Pirnage d'un hornme
dont auraient décidé les événements, mais le portrait déjà
ferme d'un garcon qui a marché vers ce devait ét_re
avec une assez rare assurance.
Igor ou Boris, comme vous voudrez, a pourtant contre
lui ce qu'on est convenu de nommer tout. Fils d'émigrés,
est, dans le Paris de l'immédiate avant-guerre, celle de 14,
le fils « des Russes du troisième ». La guerre éclate, et il
est bienten le fils du sergent Simon Kortchenko, mort pour
la France. Il est pauvre et ce n'est qu'au prix d'un héroisme
obstiné que sa mère, dont la bouleversante figure domine —
non, le mot est mauvais, elle ne domine pas, elle anime —
toute la première partie du livre, peut lui faire donner une
étrange éducation, déchirée entre dix écoles, coupée de vaga-
bonds séjours ä la campagne. Quand la mère se remare et
peut reprendre l'enfant avec elle, il est introduit par ce
A LA SOURCE DU REEL 103

mariage dans une famille « artiste ». Et c'est bien ce qui


est sans doute le pire pour l'épanouissement d'une vocation.
Car si la décision est facile dans ces milieux — « Mais natu-
rellement, ma jolie, tu seras danseuse ! » — ji s'y perd
facilement de vue, dans les parlotes, les velléités, les cancans
et les rancceurs, ce qu'a si bien su Nietzsche, et que « vu de
près, le grand artiste ne se distingue pas de l'ouvrier. »
Mais enfin, d'autres ont surmonté cette débilitante
croyance à l'osmose et su préférer le travail à la bonne
compagnie. Ce qui est plus grave, c'est l'atmosphère artis-
tique de ces années-là. Les goüts d'Igor, qui vont vers
Delacroix, Géricault, la peinture d'histoire, le situent à
contre-courant. Autour de lui, c'est le triomphe de l'art
moderne, le poncif cézannien en place de celui de l'Ecole,
la pomme pour horizon et la débandade chez les seuls
maitres que l'adolescent puisse se choisir.
Ah ! ne nous laissons pas ici séduire par le pittoresque et
le déhanché du récit. Bien au-delà du chahut, des farces
d'ateliers et des rapinades, nous sommes en présence de ce
qui fut sans doute le vrai drame de Boris Taslitzky, sa dure
bataille et de ce qui, d'avoir été par lui maintenu, est le
témoignage de son très grand mérite. Mais laissons-le dire
« ...Je me faisais bien du souci m'interrogeant sans fin sur
l'utilité du langage des images. Que dire et pour qui ? Pour-
quoi, on s'en moque, disaient les copains, tu peins et c'est
tont... Tu nous rases et tu te fatigues. Sale orgueilleux. Tu ne
veux pas arriver comme tout le monde; la peintUre n'a plus
rien à voir avec les vastes machines que tu as en téte.
L'Histoire; la belle affaire; c'est fini, dépassé, l'Histoire.
Aujourd'hui, place à la peinture sans histoire, à has la
littérature !
« C'est sur q-uoi nous n'étions pas d'accord, Jean et moi.
II n'était pas possible que le grand langage de communion
füt dépassé. C'est autre chose qu'il y avait à dire pour et
par les hommes, mais quoi ?... et comment... »
La réponse à cette double question sur le contenu et la
forme, ne la cherchons pas dans ce livre. C'est presque un
enfant qui est sous nos yeux, et l'homme mûr d'aujourd'hui,
de toile en toile, continue cette quéte de ce que Baudelaire
nommait « la grande créature », sachant bien, de taute la
lucidité acquise, que c'est une aventure proprement sans fin.
Tu parles.., ne prétend pas à étre un traité de la grande pein-
ture. Mais ce dont je suis bien sür, c'est qu'il est un manuel
104 JEAN MARCENAC

de la grandeur du peintre. II nous enseigne un assez rare


secret, celui méme de Boris Taslitzky, qui, sous le masque
du bel Igor, naif tant qu'on voudra, et idéaliste, et timide,
avance dans ces pages « la téte embuée en des tempétes de
pensées contradictoires » nous dit-il, mais certain en tout cas
que l'artiste se situe dans son temps et sa société.
Banale vérité 'dira-t-on. Aujourd'hui peut-étre... Mais hier,
dans ces heures oü le jeune Boris en était conscient, sans
doute fallait-il, pour en témoigner comme ii le fait, cette vie
qui fut la sienne, eette pauvreté, et cette mère admirable
qui fait grève, toujours, le 1" r mai et qui, des années durant
« tous les ans perdra sa place, sans jamais céder, doucement,
tranquillement, avec son entétement charmant ». Oui, peut-étre
fallait-il pour qu'une vocation se propose ainsi d'emblée la
plus haute image de l'artiste, mélée à la passion de peindre,
ce qu'on doit bien nommer la conscience de classe.
Là est, je erois, la vraie lecon du livre de Boris. Témoin de
l'exigence fondamentale que discerne Michelet écrivant, ä
propos des peintres de la Renaissance : « Deux manières de
supporter le monde : l'accepter, l'approuver, comme les
chrétiens, le refaire, comme les artistes », Boris Taslitzky,
avec le sourire, la violence et l'inquiétude de la jeunesse,
vient nous dire comment ceux qui n'ont d'autre espoir
qu'une transformation du monde, donnent ä cette exigence
sa plus vaste dimension.

En ce sens, dans la mesure méme oü le débat pictural


qui domine notre époque est avant tout une polémique entre
la peinture du dire et celle du non-dire, Tu parles... prend
figure de document. II témoigne en particulier que ces idies,
affirmées on s'en souvient, dans le bruit et la fureur par la
critique de soutien du Nouveau Réalisme, en particulier lora
des habituelles et annuelles batailles des Salons d'Autornne
n'avaient en rien le caractère artificiel d'une idéologie. Certes,
je ne recherche iei aucune justification à Packen d'hier. Elle
s'en passe fort bien d'ailleurs, puisque, quelles qu'aient été
dans ce domaine les insuffisances et parfois les outrances,
reste que c'est en grande partie cette critique-là qui a mis fin
à la prétention de l'art abstrait au monopole de la peinture.
Mais on eherehaft alors à notre prise de position en faveur
du réalisme, à notre affirmation du primat de la peinture
d'histoire les plus étranges raisons. Nouveaux Carravage, les
A LA SOURCE DU REEL 105

peintres réalistes ne laissaient entrer, parait-il, dans leurs ate-


liers qu'une lumière venue de l'Est... Peinture sur ordre,
critique sur ordre, nul aujourd'hui n'oserait avancer d'aussi
indécentes fariboles. Et le livre de Taslitzky vient ä point
pour rappeler à quel commandetnent nous prétions alors
l'oreille, celui d'une tradition française humiliée, bafouée —
si arnenuisée en tout cas que la täche de la retrouver et de
l'illustrer eüt été singulièrement plus difficile, si rceuvre de
Boris et de quelques autres n'avait été lä pour l'affirmer.
Ce qu'on trouve ainsi dans ce livre, c'est le sens, et je
dirai plutót l'instinct que la conscience, de ce qui fait la per-
manente grandeur de la peinture française. Si l'on demandait
maintenant par quel miracle c'est ce hors-venu, « ce petit
Russe », comme disaient les gens du quartier, qui est devenu
un des plus français de nos peintres, je crois bien que ce sont
les gens du quartier, précisément, qui donneraient la réponse.
Enfin, du quartier et de la banlieue, et de la campagne aussi;
et pas seulement les gens, ruais les paysages, les jeux dans le
ruisseau, ou ceci, simplement, qu'il faut prendre comme on
le trouve écrit, ä propos de Mémé, la concierge de l'im-
meuble : « Mémé rernporta enfin une victoire définitive sur
les Russes lorsque je fus assez grand pour proclamer la supé-
riorité de sa cuisine sur celle de ma mère, lorsque m'entendant
hurler devant la viande sucrée elle montait me chercher et
persuadait ma mère que le beefsteak et la purée étaient ce
qu'il me fallait et non ce plat curieux qui lui faisait froncer
le nez d'un mépris qu'elle ne pouvait déguiser. C'est gräce
elle que je fis connaissance avec cette réalité supérieurement
indéniable de la culture française, cette cuisine qui n'a pas sa
pareille au monde, qui est le produit d'une civilisation aussi
prodigieuse qu'inégalée. Né ä Paris, c'est gräce ä Mémé que,
par le goiit d'abord, je suis devenu Français, ä un äge oü
j'étais le petit Ruseo de l'immeuble. »
Oui, la chance de Boris Taslitzky — enfin, la chance, on
me eomprend — c'est d'abord avant tout ce contact avec le
quotidien français, c'est d'avoir ainsi anté sa vie d'artiste sur
la vie de tous. Car le réalisme, comme Rome, tous les ehemins
y mènent. Mais le plus sür, c'est peut-étre encore de tenir la
route banale, ou à tout le moins d'en garder le souvenir,
quand la discussion, comme ii advient si souvent chez les
peintres, prend le sentier des « hauteurs ». Et le réalisme de
Boris, j'en découvre ainsi la racine dans cette acceptation de
la condition populaire française. Comment les choses se pour-
suivent et se précisent, comment ce qui pourrait n'étre que
106 JEAN MARCENAC

populisme devient réalisme, au sens plein du mot, ce livre


encore une fois ne prétend point ä le dire. Attendons celui
qui suivra, dans lequel je me trompe fort si nous n'y voyons
pas s'épanouir cette petite phrase de la page 123 : « Que
veulent-ils que je fasse tous ces bougres-lä, dans une époque
oit ii ne se passe rien, oä ii ne se passera jamais rien ! » Ce
qui veut dire, en termes abstraits, que pour faire de la pein-
ture d'histoire, ii faut que l'histoire se fasse. Ou du moins
que l'artiste accède ä ce regard qui lui apprend que l'histoire
se fait — sans eesse — sous ses yeux.
Ce que j'avance ici brutalement, j'imagine bien que
Taslitzky le dira tout autrement, fidèle it la leçon qu'il a reme
un jour, et si bien comprise, et qui donne ä son livre sa
merveilleuse saveur de vérité : « Oui, mon petit père, c'est
compliqué un honhomme. Ce n'est pas toujours ce que l'on
croit. A l'étude du caractère, tu pourrais appliquer le mot
de Renoir parlant de la forme : « La ligne me fuit. » Fais
attention ä ton stiere' tempérament de dessinateur...» Si j'ai
trop dessiné it mon tour dans ces lignes, qu'on estompe, je
n'ai rien contre, et le livre y convie. Mais qu'on n'efface pas
le trait, car il est juste.

D'après ce que j'entends dire un peu partout, le livre


de Boris Taslitzky est fort bien rem. « Mais ce n'est pas
un livre de peintre, ajoutent certains, c'est un livre
» S'il en était ainsi, la chose serait grave : à moins de
n'étre rien comment ne pas étre touiours ce que l'on est ? En
vérité, je crois qu'on vit ici sur un mythe. Il n'y a pss de livres
de peintres. Quelle commune mesure entre ce qu'écrivent
Vinci et Delacroix, Fromentin et Lhote ? Et si je lis eeci
« Devant moi, sous la lueur fantastique d'un miel crépu qeu-
laire, s'élevait et s'élargissait au milieu d'une foule de mai-
sons hasse@ à pignons capricieux, une énorme masse noire,
chargée d'aigttilles et de clochetons; un peu plus bin, ä une
portée d'arbalète, se dressait isolée une autre 111889C noire,
meins large et plus haute, une espèce de grosse forteresse
carrée, flanquée à ses quatre angles de quatre longues tours
engagées, au sommet de laquelle se profilait je ne sais quelle
charpente étrangement inclinée qui avait la figure d'une
plume gigantesque posée comme sur un casque au front du
vieux donjon », ce n'est pas de Gustave Doré, mais bien
d'Hugo dans Le Rhin, le meilleur « livre de peintre » qui
seit.
A LA SOURCE DU REEL 107

Au heu de prendre Vlaminck comme modèle, prenons les


ehoses comme elles sont. Dans les propos de Léger on ne
retrouve ni le bleu ni le jaune de Léger, car ii écrit comme
tout le monde, avec de l'encre noire. Mais ce qu'on y découvre
sans peine, c'est cette façon qui était la sienne de ne pas
s'encombrer de nuances, de cerner fermement la pensée
comme ii cernait l'objet. En un mot, ii ne faisait pas du Léger
en écrivant : ii était Léger, la plume comme le pinceau
la main. Et ceci aussi, c'est Boris, la plume comme le pin-
ceau a la main : « Saint-Cyr, au long de l'Eure, émergeait
des joncs. La fumée montait claire, de la mince cheminée
élancée qui s'élevait au-dessus de la petite fabrique de briques
ocrées. L'éternel miracle des saules aux trones ridés, insultés
comme une chair brülée vive, s'affirmait dans le feuillage
frais, scintillant d'un vert modeste dans le ciel transparent du
printemps. »
L'éternel miracle des saules ? Mais c'est une trouvaille
d'écrivain ! Certes. Mais c'est de ce miracle que chercherait
parler le tableau, si le peintre l'avait peint. De ce miracle
qui met un brin de lilas entre les doigts de Danielle morte,
Auschwitz. De ce pauvre, de cet invincible miracle humain
qui s'appelle l'espoir.
Jean MARCENAC.
SUR L'EVOLUTION DE LA PEINTURE CHINOISE

Le patrimoine de la peinture chinoise est particulièrement


riehe. Les ceuvres des peintres des cent dernières années ont
non seulement continué les traditions de l'ancienne peinture,
mais les ont enrichies d'éléments nouveaux, préparant ainsi
la voie à l'art chinois enntemporain.
Pour les historiens d'art de l'ancien régime, la peinture
chinoise moderne ' n'offrait guère d'intérét. lis surestimaient
les maitres aneiens et sous-estimaient les nouveaux. A leurs
yeux, seules étaient valables les ceuvres des époques Tang et
Song'. Quant à la peinture de leur propre époque, elle était
dispersée aux quatre coins du pays sans que personne en
prit soin. Depuis la eréation de la République populaire de
Chine, un effort sans précédent a été accompli par les auto-
rités pour rassembler ces ceuvres et les conserver dans les
musées nationaux afin qu'elles ne soient plus dispersées ni
détériorées. L'Etat a mème aménagé des centres spéciaux pour
y perpetuer le souvenir des grands peintres modernes tels que
Jen Po-nien, Wou Shang-shi, Chi Pai-shih, Hsu Pei-hung et
Houang Ping-hung.3
Dès son origine, la peinture chinoise a des affinités intel-
lectuelles et affectives avee la masse du peuple chinois. Tou-
1. La peinture des cent dernibres années (1850-1950) que le pablic pari-
sien a pu apprécier par la récente exposition de la Maieon de la Peneée
Francaise.
(N.D.L.R. Sauf indication contraire, les notes sant de la rédaction.)
2. Dynastie Tang : 618-907, Dynastie Song : 960-1276.
3. Ten Po-nien (1840-1896) et Wau Shang-shi (1842-1927), nbe daue
Chekiang. Chi Par-ehili (1860-19571, né dans le Runen. Heu Pei-hung
(Ja j'Aonl (15 0Ç. 1953), Dé dans le Kiangeu. Houang Ping-hung (1863-1954),
nA dans le Anhwei.
LA PEINTURE CHINO1SE 109

tefois, dans le passé, eette évolution n'a pas été sans heurts
les luttes entre les peintres de la cour et les peintres du
penple n'ont jamais cesse. Elles engendraient une situation
complexe. Au fond, ces luttes reflétaient deux tendances
opposées : la tendance populaire, réaliste, et la tendancr aris-
tocratique, antiréaliste.
A l'aube de la peinture chinoise moderne, l'école « Imi-
tation des Anciens » domine la situation. Elle est représentée
par les 4 Wang 4 (Wang Che-ming, Wang Kien, Wang Ki
et Wang Houei). En préconisant une imitation servile et
en proscrivant la recherche originale, ces artistes appauvris-
sent, stérilisent la peinture chinoise. Mais d'autres peintres,
heureusement, s'efforcaient de l'enrichir en continuant ses
traditions réalistes et romantiques. Ils recommandaient l'ob-
servation de la nature et la libre affirmation des individualités
artistiques. 1VIalgré leur petit nombre, ils ont exercé une forte
influence; gräce ä eux, une nouvelle étape de la peinture chi-
noise fut franchie. Ce fut l'ceuvre de Che Tao, Tchou Ta,
Che Hi et des « Huit prodiges » de Yang Tchiou (Chin Nung,
Cheng Hsich, Huang Cheng, etc.-).5
Ces artistes ont marqué l'évolution de la peinture moderne
chinoise. Dans maints tableaux modernes on peut, en effet,
déceler une filiation avec les ceuvres de ces prédécesseurs qui,
en leur temps, furent considérés comme « rebelles ».
Cette évolution est liée ä l'histoire méme de la Chine. Au
début de l'époque moderne — qui commence avec la guerre
de l'Opium, en 1840 — les masses chinoises souffrent d'une
double exploitation : celle du colonialisme étranger, celle de
la féodalité intérieure. La lutte antiféodale et antiimpéria-
liste bouleverse la situation. Bien que les peintres appartenant
ä la classe des « lettrés » se tinssent, par la nature féodale
de cette classe, ii une certaine distance de la lutte populaire,
beaucoup d'entre eux furent sensibles ä l'action du peuple
chinois. lis exprimèrent, dans leurs ceuvres, leur dégoin d'un
art « orthodoxe » au service des dynasties féodales tout en
manifestant leur désir de créer selon leur propre personna-
lité. C'est ainsi qu'ils subirent l'influence de l'école de
Chi Tao. Tchou Ta, Che Hi et des « Huit Prodiges » de

4. Peintres des débute de l'époque Te'ing (1644-1912). Les 4 Wang


travaill&ent au XVII . et au commencement du XVIII . ei&le. Les plus
célnires eont Wang Kien (1598-1677), et eurtout Wang HOliei (1632-1717)
et Wang Xi (1642-1715).
5. Che Tao (1630-1717), Tchou Ta (ou Pa-Ta Chan-Jen), 1626-1705,
Che
110 KUAN SHAN-YUE

Yang Tchéou. lis orientèrent, de facon profonde, le courant


yrincipal de la peinture moderne chinoise.
1
La peinture de cette époque na pas dépassé les
tracées par les prédécesseurs pour le choix des sujets. Mais
l'amour de la nature et l'aspiration ä une vie pacifique s'ex-
priment d'une manière relativement nouvelle. En témoignent
l'apparition d'un certain nombre de sujets rustiques et des
thèmes a porte-bonheur » chers ä la sensibilité populaire
(dans les tableaux « fleurs et oiseaux u). Le changement fut
plus accusé dans la technique picturale. L'influence de la
graphie et de la gravure sur métal, toutes deux très en vogue
alors, s'exerca sur le style pictural qui devint plus simple,
sobre de trait et puissant d'expression, riche de rythme et de
mesure. La nuiltitude des écoles et la variété de leurs créa-
tions reflétèrent la diversité des contrées d'origine des artistes
et de leur formation : c'est également un trait caractéris-
tique de cette époque.

Le mouvement du 4 mai 1919 ouvrit une période nouvelle


dans l'histoire du pa y s. Alors, la classe ouvrière fit son
entrée sur la scène politique. Comrnent réagirent les artistes ?
En vérité. jusqu'en 1942, lorsque Mao Tsé-toung proposa une
nouvelle orientation aux arts et aux lettres, les peintres ont
tätonné, hésité. Certains s'obstinèrent dans les formes dépas-
sées de l'art féodal. D'autres continuèrent la tradition réaliste
tout en reflétant les aspirations nouvelles. A cette dernière
catégorie d'artistes appartiennent Chi Pai-shih °, Chen Shih-
eheng, Koa Chien-fu, Ko Chi-feng. Heu Pei-hung, Houang
Ping-hung.
Après la libération nationale en 1949, le premier Congrès
national des Travailleurs littéraires et artistiques s'est tenu ä
Pékin au mois de juillet de la mAme année. Adoptant les
recornmandations de Mao Tsé-toung, le Congrès étudia la
réforme des arts et des lettres. Ii fallait, fut-il souligné, balayer
les vestiges semi-coloniaux et semi-féodaux dans le domaine
6. Chi Pai-ehih Tsi Bai-shil (1860 . 1957), e excellé dann tous les
genres, uotait l'Histoire générale de l'Art (Ed. Quillet) cl&s 1998. Mais (see)
4tudes d'animaux eont inAgaleee pour la matice de l'observation et la (anteisis
de la mine en page «(Hut. gdn. de l'Art, Emus la direction de Georges
Huisman, tome III, page 888).
Chen Shih-cheng (18761929), Sann le Kiangsi. Reo Chico-fu (1879-
1951), tut dann le hwangtung. Ko Chi-feng (1888-1939), ne, dann le Kwang-
tung. Voir ausai note 9.
LA PEINTURE CHINOISE 111

culturel, reprendre Phéritage national avee esprit critique et


savoir en dégager les traditions progressistes. Pour les peintres,
ce Congres a eté, it la fois, source d'inspiration et d'encoura-
gement. Est-ce à dire que tout se trouvait résolu ? Les pro-
blemes bien poses, ii appartenait toutefois aux peintres, cha-
cun selon sa personnalité, d'apporter une solution. Quels
qu'aient été leur enthousiasme révolutionnaire et leur volonté
de servir le peuple, ils se demandaient comment se plonger
dans la vie populaire, se her aux ouvriers et aux paysans;
comment surmonter la contradiction entre Pancienne forme
artistique et le nouveau contenu humain, comment en conti-
nuant l'art ancien faire fructifier i'art nouveau. On q'avait
jamais eu — ou guere — Poecasion d'aborder pareils pro-
blemes ! Au cours de la période qui suivit la Eheration, on
négligea quelque peu les traditions de Part national. Ce point
de vue étroit fut à l'origine d'une conception mécanique des
rapports entre Part et la politique; c'était mettre en doute
les aptitudes de la peinture chinoise teile qu'elle s'est formée
au cours des siecles, à traduire la réalité, à s'adapter aux
nécessités de la vie nouvelle. Le genre « paysage », le genre
« fleurs et oiseaux » eurent souffrir de cette attitude sché-
matisante et l'activité créatrice de nombreux peintres s'en
trouva affectée.
Le deuxieme Congres National des Travailleurs litteraires
et artistiques, en septembre 1953, a critiqué cette conception
erronee. Il a appelé les artistes ii mieux étudier le patrimoine
artistique, à mieux s'en inspirer. « Nos lettres et nos arts, fut-il
dit, sont indissolublement lies tous les aspects de la cause
du Parti, du pays, du peuple, leurs activités doivent done
etre larges et multiples, leurs formes variées. Nous préconisons
une libre confrontation entre toutes les formes artistiques...
Nous avons besoin du gerne « personnage » aussi bien que
des genres paysage » ou « fleurs et oiseaux », de marches
militaires comme de pieces lyriques. »
Le Parti et le gouvernement chinois, depuis longtemps,
ont pratique à l'égard de la création artistique une politique
active de soutien et d'encouragement. Ainsi la ligne politique
définie par la formule « que cent fleurs s'épanouissent. que
le nouveau émerge de l'ancien » fut proposée des 1950 au
moment de la reforme du thatre. Mais ce n'est pas seule-
ment Part drarnatique qu'un tel objectif concernait le
développement de la peinture chinoise s'en trouvait, aussi,
facilité.
112 KUAN SHAN-YUE

Au mois de mai 1956, cette ligne politique fut précisée


par le Comité central. Les travaux de ce comité susciterent
l'enthousiasme du peuple comme des artistes. Une atmosphère
nouvelle favorisa une plus intense activité artistique.

Quelques exemples permettront de mieux apprécier les


circonstances du développement de la peinture ehinoise
depuis la libération.
Au moment du Congres de 1949, quand le pays venait
juste d'étre libéré, se tint ä Pékin la première exposition
nationale des Beaux-Arts. Cette exposition présentait les
ceuvres des peintres vivants Chi Pai-shih, Tchen Pain-ting
et Hsu Pei-hung. L'exposition séjourna ensuite à Changhai et
dans d'autres villes. Des causeries furent organisées pendant la
durée de l'exposition et elles eurent un grand retentissement
les peintres exprimaient unanimemènt leur adhésion ä la
ligne politique du Parti. Des artistes de différentes régions se
groupèrent, après la formation ä Pékin de la « Société de
recherches de la Nouvelle Peinture chinoise ». A l'exemple
de cette société, des organismes se sont créés dans les villes
oü les peintres vivaient nombreux : Changhiti, Canton, Tier'.
tsin, Chengyang, Lantehéou, Wouhan, Changsha, Koueilling et
Sian. Ainsi les peintres qui autrefois s'isolaient les uns des
autres et formaient parfois des clans hostiles entre eux, se
sont associés autour du Parti pour servir ensemble l'intérét
du peuple. La vie artistique a done une ph ysionornie radicale-
ment nouvelle dans l'histoire de la peinture chinoise.
Lora du Congrès de 1953, l'Union des Artistes chinois orga-
nisa une exposition de peinture chinoise qui groupait plus de
200 envois de 32 provinees et villes. Cette exposition fut très
goütée par le public : on voyait des ceuvres qui prouvaient
la possibilité d'interpréter la vie contemporaine par les
moyens traditionnels de la peinture chinoise. II fallut bien
réviser cette conception, encore tenace dans certains milieux,
qui vantait la copie et l'imitation des anciens maitres, ä
l'exclusion de tonte recherche.
Au printemps 1955, une deuxième exposition nationale
des Beaux-Arts réunit les oeuvres marquantes des cinq der-
nières années écoulées. Sur 996 ceuvres sélectionnées, 314 con-
tinuaient la tradition chinoise ancienne, sans compter un
grand nombre d'estampes de nouvel an, de livres d'images et
des illustrations. Les thèmes, les styles, les formes de ces
LA PE1NTURE CHINO1SE 113

ceuvres, par leur variété témoignaient de l'extension des


limites du domaine traditionnel de l'art chinois.
Ii faut ajouter ä ces expositions nationales, de nombreuses
expositions régionales. Pékin, Changhaï, Wouhan crièrent des
prix de peinture particuliers. Des expositions consacrées ä
rceuvre d'un seul artiste se multiplièrent. Dans plusieurs
grandes villes et ä plusieurs reprises, des oeuvres d'ouvriers-
artistes amateurs furent exposées. L'apport de ces peintres
amateurs ä l'art chinois, se conjugua avec celui des jeunes
peintres nombreux et actifs. Troja jeunes peintres, notam-
ment, Chou Chang-kou, Liou Tchi-yo et Houang Ho ont été
récompensés par un prix d'excellence aux cinquième et
sixième Festivals mondiaux de la Jeunesse 7.

Les peintres chinois ont participé dans leur vie personnelle


aux mouvements sociaux de ces dernières années. Nombre
d'entre eux ont été élus ä l'Assemblée Nationale; d'autres
ont mérité le titre de « travailleurs d'avant-garde » par leur
activité exemplaire et par leurs ceuvres. Ainsi Chi Pai-shih
sa contribution au Mouvement mondial de la Paix lui valut en
1956 le prix international de la Paix. C'était aussi un encou-
ragement pour la peinture chinoise dans son ensemble
De son cöté, le gouvernement populaire n'a négligé aucun
effort pour aider les artistes dans leur travail. Trois académica
de peinture chinoise ont été fondées ä Pékin, Changhai et
Nankin. Pas plus qu'il n'a négligé de favoriser la connais-
sance et la préservation du patrimoine pietural. Des musées
ont été créés, les travaux d'archéologie impulsés. Des ceuvres
de qualité ont été découvertes : la peinture sur soie de
l'époque des Royaumes combattants, « Dragons, Phénix et
Beiles)>; les fresques des tombeaux des Han (it Wang Tou et
ä LiaoYang) et celles du temple de Ping-hing ou des grottes
de Meichti (époque Wei du Nord)9.
7. Pour leurs cenvres respectivee : Les deux agneaux, Woosong tenacee
le tigre et Poysage de ddsert.
8. Chi Psi shih tient une place de premier plan dane la peinture
chinoise moderne. )(fort preeque centenaire en 1957, il a laissé une ceuvre
dune exceptionnelle abondance. Le catalogue de ea production — Min-
terrompue durant 70 ans — recense par milliers des peinturee, des gruyeres,
des pobmes et des ceuvree calligraphiques. L'importante rétrespective de
son ceuvre organisée en 1957 a été un événement dans la vie culturelle
chinoise. (Note de l'auteur.)
9. Période des y Poyaumes combattante a V. 111° sibcle avant notre
bre. La Dynastie dea Han : 206 avant notre bre-220 de notre bre. Dynastie
Wei da Nord : 398-534.
114 ¡CUAN SHAN.YUE

Ce bref exposé donne une idée de l'essor nouveau pris par


la vie artistique ehinoise. Mais ii ne faudrait pas croire que
la voie suivie soit lisse de tout obstacle. Toujours, il a fallu
lutter ii la foja contre La tendanee au nihilisme national, néga-
teur de toute tradition et eontre eelle du conservatisrne sans
perspective. A partir de 1957, la lutte fut particulièrement
acharnée eontre les droitiers. Ceux-ci, dans le domaine artis-
tique — comme dans la vie politique — sous couleur d'aider
le Parti ä reetifier sa tactique, se sont lancés dans une attaque
sans prineipe contre le Parti. lis ont prètendu que la peinture
chinoise d'aujourd'hui ne valait pas celle d'autrefois; que
l'art n'avait pas ä reflèter la féalité et qu'il ne devait pas
servir les masses ouvrières et paysannes. D'autres, avec Kieng
Fang ä leur téte, adoptèrent une attitude de « gauche » et
renièrent les meilleures traditions de l'art ehinois. Ainsi,
par leur faute, se trouva compromise l'orientation « que
toutes les fleurs s'épanouissent... »
La grande majorité des peintres condamnaient les droitiers.
Leur défaite posa un problème important : comment défendre
l'orientat ion soeisliste en art contre toute déviation ?
Le Parti et le gouvernement ont appelé les peintres chi.
nois ä eonstituer un groupe « Rouges et experts », dévoué
l'édification soeisliste et soueieux de her leur vie et leur
art ä la vie populaire. Les peintres chinois ont répondu ä cet
appel. Depuis la fin de 1957 jis sont aliés la eampagne et
dans les montagnes prendre part, effectivement, au travail
des paysans. D'une part, leur partieipation ä la production
réelle est pour eux une souree nouvelle d'inspiration; mais,
d'autre part, ils apportent aux paysans leur expérience d'ar-
tiste. Les paysans qui ont entrepris dans tout le pa ys, de dèco-
rer de fresques les murs de leurs villages, trouvent au contact
des artistes qui travaillent avee eux un enseignement de qua-
litè. Du méme eoup, des talents se découvrent et des jeunes
paysans, particulièrement doués, sont envoyés dans les insti-
tuts pour y suivre des cours.
Les artistes apprennent, aux eatés des travailleurs de la
campagne et des ouvriers, assoeier le « réalisme révolu-
tionnaire » au « romantimme révolutionnaire » comme
le
recommandait Mao Tsé-toung. L'enthousiasme populaire est
en effet pour l'artiste une souree vivifiante. Ainsi passe dang
la vie une idée avancée par Man Tsé-toung dan» ses Causeries
sur les lettres et les arts, ä Yenan, en 1942 : « II faut
aller
LA PE1NTURE CHINOISE 115

parmi les masses, ii faut testet- longuement parmi les paysans,


les ouvriers et les soldats sans y mettre de conditions et en
se donnant entiérement, pénétrer au cceur de la lutte achar-
née, se rendre ä l'unique, ä la plus grande, u la plus riehe des
sources... a. Il est permis de penser que les conditions nouvelles
de la vie culturelle en Chine préparent ä l'art chinois un
essor sans précédent dans son histoire.
KUAN SHAN-YUE

LES EDITIONS DE MOSCOU


en langue française

"CONFÉRENCE DE SOLIDARITÉ DES PEUPLES AFRO-ASIATIQUES"


Le campte rendu intégral de l'importante Conférence qui s'est
tenue au Caire du 26 décembre 1957 au 1°' Ionvier 1958.
Un Document important sur l'évolution des peuples colonisés.
276 pages - Relié pega vert : 250 fr. - Franco : 340 fr.
EN VENTE DANS TOUTES LES L I BRA I RI ES
et ä la
LIBRAIRIE DU GLOBE
21, rus des Carmes, Paris-9'
C.C.P. : A. LAR Paris 9694-67
Catalogue gratuit sur simple demande
ACTUALITES

CHRONIQUE DES IDEES

10 SEPTEMBRE 1959

a Deux amis vivaient au Monomotapa...


Monomotapa, disent les éditions : paya imaginaire.
Mais le Monomotapa, c'est le heu d'impression fictif qui hall
mentionné, au XVII « siècle, sur les livres publiés clandestinement pone
défier la censure.
Monomotapa : payo de la liberté.
Chacun de nous a sans doute panoja pourquoi ne pas l'avouer ?
la tentation de fuir dans un Monomotapa de l'Ave : l'artiste en croyant
conjurer la laideur par l'éclat d'une forme belle, le savant en se jouant
dans l'abstraction.
Nous saurions démontrer le caractère illusoire de ces tentatives. Mais
quoi hon ? Aujourd'hui elles ne sont méme plus possibles. Nul
intellectuel ne peut échapper is la question : quelles seront les consé-
quences des démarches de sa pensée pour Ini et pour les autres
hommes ? Tout ame de l'esprit est, qu'on le veuille ou non, un acte
politique.
Le savant ne peut éviter d'envisager les conséquences pratiquez de
ses calcula. Le poète...
Dans son numéro de septembre, Europe — qui nous révèle par
ailleurs le grand écrivain yiddish Cholem Aleikhem — sonne de nom.
breuses pages à la poésie. Relevons quelques vera de Gabrielle Gildas-
Andrievsky mojes pone leur 'forme que pour le tourment qu'ils
expriment :
...Mon amour est dans le djebel
Choque aube est pire que la nuit...
Si tu tombes dosis le djebel
Si tu tombes bien bin de moi
Qu'il n'y ait pos le sang d'Abel
Ternissant si jamais tes doigts !
ACTUALITES 117

Pierre Emmanuel n'échappe pas à l'angoisse. Le poéme qu'a publie


dono Preuves d'aoüt sous le titre o La Can grène o sera sano doute pour
les historiens de demain un document sur le désarroi de certains inteb
lectuels dono les luttes de notre temps.

Maintenant je n'ai plus ríen a délendre


N'étant ni des leurs ni des leurs
Je n'ai pas le cceur de ehanter les Principes
Avec le lyrisme du cooperes
Quant ò l'honneur les armées se l'annexent
Tant leur en laut qu'il ne meo resterait

Je ne suis ríen, je suis komme


Je sois l'homme tel qu'il se mit
N'importe que! komme
Sans príncipes. sans Honneur
Anonyme

Ma lace est ma patrie


Ma lace au lieu de taute injustice
De tout sarrilice
Ojo soulfrent seuls victime et bourreau
Sans ¡euro granits hommes
Ni leurs grands mots
(jis le bourreau se vais dans la victime
Die la vietime a honte pour le bourreau.
Lcì je me sois victime et bourreau
Honteux T'un de l'autre, honteux de moi-méme
De mon pays et de mon espéce
Et des grands hommes
Et des mots.

L'origine de ce tragique se dévoile dans le vers : N'étant ni des leurs


ni des leurs. Mais que veut dire Emmanuel ? Que la torture est un phi-
noméne de notre temps ? Ou, comme Malraux, qu'elle est un test de la
eondition humaine ? Que dono les deux eas il n'y a rico à faire contre ?
Ne pose-bil pas, plus simplement, un faux dilemme de conscience résul-
tant d'une réduction du monde it l'absurde équation : droite = gauche
= bourreaux ?
¡'ni compris que des Justes
Des Indignés
II y en a toujours sur la scène
Un demi-chceur de choque cété.

Les faits sont pourtant clairs en France : il y a, d'un caté, des bour-
reaux qui torturent les victimes; il y a, de l'autre caté, des victimes
torturées par les bourreaux. Seul pourra ne pos se savoir bourreau qui
aura combattu le bourreau. Comme l'avoue Emmanuel taut atare est
pis que solidaire : coupable 1
118 P1ERRE JUQU1N

La torture gangrène la France. Au début de juillet, Claude Bourdet


demande n Mauriae de dice la vérité sur la gangrene au lieu de louer
de Gaulle. Mauriac répond. 11 ne nie pas l'existence des tortures, mame
Paris. Le débat va : les tortures ne sont pas cause, mais
conséquence de la guerre, du progieß des idéologistes fascistes; elles
mettent en question l'avenir de la France.
Que dit Mauriac ? En substance : je sois gaulliste, paree que vous
n'étes neu. Vous : c'est;Mdire la gauche. Ii écrit o Alors (au 13 mai
1958) nous dümes choisir, face à des éléments dz l'armée mutinés, entre
de Gaulle et ce rico dont, eher Bourdet, vous avez toujours été, en
politique, l'expression... Reportez-vous au Bloc-Notes du 13 mai. Si la
Chambre avait mis les généraux rebelles lloro la loi, si le front anti-
fasciste s'était constitué au Parlement et dans le payo, je n'aurais guère
hésité. Mais, des loro, le général de Gaulle lui-méme fijt demeuré
Colombey : c'est le vide créé par le néant de la gauche qui la comme
aspiré et porté au pouvoir.
o La plus féroce critique qu'on puisse en faire, observe Maurioe
Kriegel-Valrimont à propos de cette these de Mauriac, est celle que
j'ai lue — dono l'hebdomadaire qui publie le Bloc-Notes — à l'occasion
d'un compte rendu du congrès de la S.F.I.O., Guy Mollet a confié à un
reporter o Tenez, le gaullisme de Mauriac m'affole, mais sur le néant
de la gauche, jI dit des trucs justes... o L'incoherence foncière de Mauriac
ne tient pas dans la constatation de l'inexistence de rette gauche o Baus
contour ni visage o qui fait les délices des inventeurs d'une o nouvelle
clame ouvrière o. Son incohérence évidente rot drum la critique vive et
dans l'approbation simultanée de l'attitude de Guy Mollet qui a brisé
la gauche au moment oft la cassure était mortelle pour la démocratie. Le
o néant o de la gauche n'est pas un truc juste o. C'est un o truc tout
court (France Nouvelle, 23 juillet).
Il reste, dans ce que dit Mauriac à Bourdet, un élérnent de vérité,:
la gauche serait peu de chose si elle se limitait a Bourdet. C'est Ih le
vrai probleme pas de gaucho consciente, puissante, efficace si la gauche
non communiste ne renonce pas à la discrimination contre la classe
ouvrière, et notamment contre le Parti communiste.
Baus l'Express du 13 imfit, Jean-Jacques Servan-Schreiber répond, en
page 3, à Mauriac, qui, en page 28, se plaint des critiques dont de Gaulle
est l'objet.
Allons à l'essentiel, cette question de Mauriac : o II est urgent,
nous dites-vous, d'échapper 5 une monarchie archaïque pour retrouver
le paradis perdu d'un régime républicain. Que! régime ? Vous protesterez
que la République quatrième detail pas la vétre, que vous Paveo com-
battue, que ce n'est pas celle-15 que vous préférez à la monarchie gaul-
liste. Quel est-il ce régime Uni vers lequel vous beez ? Le Front
Populaire ? Les socialistes n'en veulent pour rien au monde, ni Pierre
Mendès-France. Alors qui? Abro quoi ?»
Servan-Schreiber réaffirme son Opposition au régime au nom d'un
a choix républicain. Mais sur l'essentiel, sur la question du a remplace.
ACTUALITES 119

mente, eette seule phrase : a Dans ce temps-lä (sous Bourgés), c'étaient


lea Gabriel-Robinet et le Bony, du Figaro et de l'Aurore, qui nous fai-
saient le coup de l'épouvarlail rouge du Front Populaire et qui voulaient
imposer le silence du conformisme sous prétexte qu'on n'avait pas dans
la poche un ministère de remplacement... C'étaient eux les serviteurs du
pouvoir, eux et pas les vraies intelligences de ce temps.»
L'essentiel est esquivé.
Alors qui ? Abra quoi ? Mais la démocratie.
Et comment ? En regroupant, organisant, coordonnant dans un ample
mouvement des Français, toutes les brees vives de la gauche, sans
aueune exclusive, et surtout sana l'exclusive contre le prolétariat.
Sans la prise de conscience de cette donnée fondamentale du pro-
blème français, le dialogue reste ä mi-chemin.

Ce qu'il y a de positif dans ces polémiques, c'est qu'elles traduisent


chez des hommes qui représentent surtout les éléments des classes
moyennes, une inquiétude et une recherche.
Déjà, dans les revues d'aoüt et dans celles de septembre qui ont paru
ä ce jour, on s'interroge sur le hilan du nouveau régime. Comment ne
pas constater l'échec de la politique gaulliste dans les domaines décisifs
liberté, et institutions démocratiques, Algérie, politique internationale —
sana parler des questions économiques qui vont se poser asee une acuité
acerue ?
L'affaire de La Gangrene a révélé non seulement l'extension de la
torture ä la France (Sirius-Benve-Méry constate dans Le Monde : o Le
régime, la France se trouvent ainsi exposés ä une espece de nazification
larvée dont les symptömes apparaissent ça et lis en métropole méme. e),
mais encore la volonté gouvernementale de nier les faits, de couvrir les
auteurs d'exactions, de tromper l'opinion publique. Il est pitoyable d'en-
tendre le premier ministre Debré affirmer que ce livre est « un faux
fabriqué par deux membres du Parti communiste et d'apprendre que
son collegue Malraux declare un peu plus tard ä Rio de Janeiro : « J'ai
été ministre de l'Information et pendant quatra mois il n'y a pas eu de
torture. Elle a réapparu depuis, c'est parfaiternent vrai... Quand le pro.
blème de La Gangrène est arrive devant le Conseil des ministres, je
pensais ä la prière de Péguy : « Mere, voici tes fils qui se sant tant
battus; ne les juge pas sur lene seule misère... e

D'autres analyses vont déjà plus kin. Dans La Nel de juillet-aoüt,


Maurice Duverger interroge : a Monsieur Debré existe-t.il ? e En fait,
commenee par démontrer (ce n'est pas difficile) que le a Parlement de
la V° République n'existe pas e. Ce qui signifie pone le spécialiste du
droit constitutionnel : l'application de la Constitution en ce qui concerne
le Parlement est plus réactionnaire que la Constitution elle-mime 1
120 P1ERRE 1UQUIN

Mais la fin de l'artiele de M. Duverger est étrangement confuse. 11 ne


voit, comme réalités politiques subsistant en France, que de Gaulle,
l'U.N.R. et Michel Debré, a seuls dans ce néant politique (46 le 13 mai
a précipité la France ». Toujours le thème du nein:4 et le néant absolu
est ä gauehe. La faiblesse de rette itude, résulte rette conclusion en
« tableau surréaliste », c'est de ne pas tenir compte des forces politiques
réelles qui existent dans le pays, celles qui commandent l'application des
inslitutions et celles qui peuvent les changer.
Le numéro de septembre de la revue Esprit est un numéro spécial sur
ce sujet : a La dansocratie est une idae neuve o. Retenons pour l'instant
la première partie de la deuxième question : « Les Franeais vivent-ils
encore en démocratie ?
Répondent NON : Edouard Depreux, Pierre Mendès-France, Andre
Barjonet, Pierre Lebrun (en introduisant rette nuanee que les Francais
ne vivent pas dans un régime fasciste, puisque le gouvernement
ne leur a pas eneore retiré « l'essentiel de leurs libertés quotidiennes »).
Etienne Borne (secrétaire du C.C.I.F. et membre du M.R.P.) essaie de
se rassurer : a Le régirne actuel est de compromis et il reste démocratique
en ce sens que la lutte pone la démocratie, souvent difficile, n'est pas
impossible. Mime au sein de l'Etat nouveau.» Mais — et in i nous
abordons le problinie fondamental des forres — ii s'inquiete de l'évolu-
tion politique de Parmée et des eonséquenees de la guerre d'Algérie.
Lapierre, chef de travaux à la Faculté des Lettres d'Aix-en-
Provenee, est eneore plus précis sur ce point : « Ce qui importe, c'est
que les forees politiqueo actuellement dominantes sont opposées, idéolo-
giquement et socialement, à toute tendanee vers une sie politique plus
démoeratique. Quel que soit le prestige personnel du général de Gaulle,
il salt certainement que son autorité serait impuissante si ses décisions
n'étaient pas approuvées par ces forces politiqueas (page 177).
Pour J.-W. Lapierre, ces forces sont au nombre de trois : « les
détenteurs du pouvoir militaire » (expression plus juste que a Parmée »);
« l'ensemble des associations et groupements qui représentent la majo.
cité de la minorité européenne d'Algérie ; a certains milieux du monde
des affaires, détenteurs d'une partie du pouvoir économique et
de la
puissance financière » (pages 177 et suivantes).
Sans doute conviendrait-il d'ajouter aux composantes de rette a coali-
tion antidémocratique », dont Jaurès dénoneait déjit en d'autres eircons-
tanees le complot permanent contre la République, la force de l'Eglise
vaticane.
Il est, en un sens, réconfortant de constater que, dans le mime numéro
d'Esprit (pages 254 et 265), un gaulliste comme Pierre Viansson-Ponté a
perdu quelques illusions sur le régime. 11 reconnait que c'est le pouvoir
personnel : o Initiateur du régime, le général de Gaulle entend étre
dans la v. République it la fois le chef et l'arbitre. A la tite de l'Etat,
il inearne tous les pouvoirs.» Le gouvernement ? L'analyse est tris
proche de celle de Duverger : a L'ennui est qu'il n'y ait pas de gouver-
nement. 11 y a des ministres, vingt-deux exaetement. lis sont numé-
rotés... 7, Le Parlement ? « Ce parlement sans pouvoir est mutile.,
voué 1 la contrition et condamné 1 s'exprimer par signes.»
ACTUALITES 121

Avouons, après eette démonstration, ne pas comprendre la distinetion


que P. Viansson-Ponté exprime par deux formules : le régime gaulliste
n'est pas antidémocratique, bien que le gaullisme seit adémocratique.

Ainsi des yeux commencent ä se dessiller. Le véritable caractère de


la pseudo-République V° commence 1 apparaitre méme 1 ceux qui ont
dit Oui il y a un an. L'évolution de cette fraction de l'opinion semble
s'exprimer en grande partie par une déception dont nous empruntons
ä Vianason-Ponté l'expression : « Le hilan d'un an de rénovation
n'excède guère, tous comptes faits, ce que la V° République eät réalisé
au prix de deux ou trois crises ministérielles » (page 257).
En somme, ce qu'on reproche ä la V° République, c'est de ne pas
assez différer de la précédente. On attendait un gouvernement dyna.
mique, audaeieux, On attendait un gouvernement qui, selon
les paroles de son chef, entrainerait le paya « corps et äme, non plus
vers les abimes, mais vers les sommets du mondes (Mostaganem,
7 juin 1958). On se rappelle eette conférence de presse du 25 mars
tu) le général déclarait avec condeseendance : « Si nous devons tenir
cette année une conférenee au sommet, je serai prät ä en parler ä
mes amis, MM. Adenauer et Macmillan et j'espère que M. Khrouchtchev,
que j'ai naguère rencontré ä Moscou dans l'entourage de Staline et
qui a fait quelque chemin depuis, voudra y prendre intérät ». Dans
cette proposition de donner à Khrouchtchev une lettre d'introduction
pour « ses amis » Adenauer et Macmillan, dans la fausse élégance du
quelque », il y a plus de philosophie politique gaulliste qu'il n'y
parait. II y a surtout beaucoup d'illusions, d'une autre époque, ä vou-
loir conseiller sur un ton protecteur, voire ä trailer en parvenu les
dirigeants d'Etats qui envisagent les problèmes 1 l'échelle de la puis-
sance thermo-nucléaire ou d'une prodigieuse mutation des sociétéa
humaines.
Le résultat d'un an de gaullisme, c'est, aux yeux de tous les obser-
vateurs, le déclin de la France, accrochée au colonialisme, lt la construe-
tion d'une bombe périmée, ä une petite Europe autoritaire et cléricale.
L'opposition au gaullisme se pose done non seulement en termes de
philosophie politique, mais avant taut en termes de patriotisme et
d'indépendance nationale.

Sur la possibilité, la forme et le fonctionnement d'une démocratie


nouvelle, l'interrogation s'étend.
Deos l'Express du 27 aoüt, Colette Audry tire les conclusions d'une
enquète lancée par cet hebdomadaire, en avril, sur le thème : « Croyez-
vous à la démocratie ? »
Deux remarques seulement.

1. Cf. J.-F. Ravel, Le style du général, Ed. Julliard, p. 20.


122 PIERRE JUQUIN

10 En lisant ces textes, le lecteur communiste a souvent le sentii


ment qu'on s'adressait ä lui; mais sans le dire; sans parfois méme
ien rendre compte; ou bien en le disant è travers des arg,uments
anachroniques. Aussi peut-on s'étonner de constater qu'aucune des per-
sonnes consultées ne mentionne un ouvrage de 575 pages publié récem-
ment sur la question par l'instance suprime du Parti communiste
français : des maintenant tous les démocrates sincères, qui se posent
des questions au sujet de notre attitude sur le problème décisif des
voies et moyens d'une rinovation démocratique en France pourraient
utilement se référer au numéro spécial des Cahiers du Communisme,
juillet-aoilt 1959, contenant le compte rendu du Congrès d'Ivry lis
y trouveront de nombreuses analyses et le texte des Théses adoptées
par le Congrès après une longue et profonde discussion dans tout le
Porti.
2° II y a, dans les enquites citées, beancoup d'éléments historiques
ou théoriques; elles sollt meins précises quand ii s'agit de recbercher
une solution réalisable. Mais il est encourageant de constater que lea
lecteurs de TExpress veulent recenser et rassembler des forces, élaborer
un programme d'action. s On leur demande, constate Colette Audry
croyez-vous 1 la démocratie ? lis répondent : Aidezmous o faire la
démocratie.n Ils ont raison.
Des le mois de mars, la direction du Parti eommuniste a propose!,
qu'une rencontre dt heu entre ses représentants et les représentants
de PU.F.D. pour examiner l'action à mener ensemble, en vise d'objectifs
communs, comme ii apparaissait possible 1 la lecture du projet de
Charte d'association élaboré par l'U.F.D. 11 laut regretter que rette
proposition n'ait pas encore abouti à une rencontre, et que les revues
oit hebdomadaires cités feignent d'ignorer.
Le Congrès d'Ivry du Parti communiste a clairement défini l'objeetif
que s'assigne le Parti don« la situation actuelle : a La täche capitale
à accomplir est la restauration et la rénovation de la démocratie
France. o Un projet de programme a été elaboré dans ce sens. L'élection
d'une Assemblée constituante est proposée. Le secrétaire général du
Parti a souligné la volonté des communistes de travailler ä Porganisa-
tion d'un mouvement de masses d'une ampleur et d'une puissance sang
précédent : « A tout prix, front unique de la nasse ouvrière; à taut
prix, rassemblement de la classe ouvrière et des classes moyennes. Tel
est le mot d'ordre du Part! communiste.

En avril, dans la 'revue La Nef, François Mitterand interrogeait


« Front populaire, eoalition immorale ? o, et répondait qu'il était
d'accord pour « tenter de reconquérir en France, avec le concours des
eommunistes, un contrile démocratique sur l'Etat
Son adversaire direct, le député U.N.R. de la Nièvre, déclare aujour-
d'hui qu'il serait battu par Pancien leader U.D.S.R. sil y avait de nou-

2. C.D.L.P., 142, Bd Diderot, Paris (12.).


ACTUALITES 123

velles élections. En juillet, le Courrier de la République, publié sous


la direction de Pierre Mendes-France, estimait abra que plus de 60 Vo
des Français seraient lassés par la politique gouvernementale. II reste
transformer cette lassitude en action.
Justement, le Courrier de la République apprécie la décision qu'ont
prise les « grandes centrales syndicales de se constituer en Opposition
politique s. M. Pierre Mendès-France, ii faut le dire, n'a pas toujours
prité une attention aussi bienveillante aux positions des travailleurs.
Mais le Courrier va plus bin : il suggère une réunion commune de
tote; les syndiealistes « avec les chefs des partis politiques de l'opposition
au régime, les responsables de la nouvelle démocratie qu'il faudra bien
instarn-er demain ».
Voila une position autrement réaliste et eonstructive que les « trues
des Mauriac, Duverger on Sirius sur le néant de la gauche. L'éditoria.
liste de France Nouvelle a répondu ä juste titre o « L'intérét et l'impor-
tance de rette suggestion, qui évoque des moments décisifs de la lutte
oontre le fascisme et contre Poccupant -- et les propositions du
IV° Congrès du Parti communiste français — sant mis en évidence par
le silenee consterné des hommes et des feuilles de la réaction qui ont
trop déclaré impossible taut regroupement démocratique autour de la
clame ouvrière en France o (30 juillet).

Revenons au Monomotapa. Le paye réel de la liberté est un pays


io conquérir, in, en France. Nous le pouvons fi condition de voir et
de vouloir.
Des idées germent et grandissent; elles chemineront dans l'avenir.
La petite chronique qui débute ajourd'hui dans La Nouvelle Critique
aura rempli son but, si en aidant à les grouper, à les classer, à les
eonfronter et à les éclaireir, elle a eontribué à ce renouveau &Moers-
tiq-ue, d'oi) naitra une France

Heureuse et forte en/in...


au les blés et les seigles
Mitrissest au soleil de la diversitd.
Pierre JUQUIN.
CINEMA

CINEMA D'ETE

De Paris (Seine) is Chaillac (Indre).

Nulle Saison n'est moins propice ä la critique constructive, qui tend


ä s'attacher davantage ä la eomposition d'un menu, ä la population d'une
riviere, ä la qualité d'un sable ou d'un nuage. Ce congé de l'esprit corres-
pond sensiblement ä la durée légale des vacances scolaires, à la morte
saison de l'exploitation einématographique, et ä la floraison des festivals.
La plupart des personnalités, auteurs, acteurs, financiera, journalistes,
s'éparpillent en tourisme esthétique ou économique, de San Sebastian
ä Moscou, en passant par Berlin, Karlovi-Vari, Locarno ou Venise.
y a méme eu un « festival a d'un soir aux Sables d'Olonne. Ces &langes
sont intéressants pour ceux qui y partieipent. Les uns se montrent, d'autres
font des affaires, tous voient du pays et des films. Mais le public ? Pour
lui, dans l'immédiat, c'est l'agitation vaine d'un monde tapageur et
fermé dont l'ombre falsifiée s'étale grassement dans les colonnes des cour.
riéristes, c'est du méme ordre que les maternités de Mme Raisnier. Mais
sil ne berce pas les enfants de Monaco, les films, il finit par les voir.
C'est de lui qu'on s'occupe en fin de compte. Les festivals sont des foires
oñ se trouve confrontée et offerte la meilleure part de la production
mondiale, on se prépare une fraction grandissante du marché de demain.
Des lora, la publicité dont ils bénéficient est féconde dans la mesure
où elle rejaillit sur certains films et leurs auteurs, et attire sur eux
Pattention d'un publie de plus en plus large. Peu importent les excès
et les délires factices, les erreurs, les injustices ou les compromissions, et
mime, ä la limite, les palmarès. Ce qui compte, c'est que les festivals
ont révélé Bergman, et ses films ont trouvé une audience, que Hiroshima
ait été projeté trois bis ä Moscou, que le dernier Hitchcock, North
by Northtoest sil secoué Venise, que Pon commence I percevoir que le
« maitre du Mystère a n'est pas seulement un amuseur et, plus généra-
lement, que le einéma n'est pas seulement un spectacle, un délassement,
le jeu qui fait passer le pain, mais un moyen inépuisable de connais-
sance mutuelle, d'approfondissement et d'élévation de Phomme. CEuvre
de longue haleine aux voies fort complexes.
Déjà l'éducation du public des villes rejaillit sur les rouages les
plus arriérés de l'industrie cinématographique, la cohorte des financiers,
producteurs, distributeurs et exploitants. On ne s'attachera jamais ames
ä examiner ces hem subtile qui vont du créateur au public et doivent
remonter aux argentiers, infléchir leurs eonceptions qui tiennent essen-
tiellement ii une Jaime idée des genits de ce public, et contribuer ainsi
ä la plus libre expression de ceux qui ont quelque chose ä dice. Il est
normal, en l'état d'une société capitaliste, que celui qui investit songe
exclusivement à gagner de l'argent. Ii est essentiel que les industriele
les plus éclairés parviennent ä comprendre qu'ils pourront tout aussi
bien atteindre leur bot en laissant se produire des ceuvres valables,
ambitieuses, ou méme difficiles.
ACTU ALITES 125

Toutefois ce qui s'est passé en France depuis quelques mois ne doit


pas faire trop illusion. De multiples sujeta d'intéret nous ont été donnés
justifiant des réflexions reconfortantes sur l'évolution du cinema. Mais q-uel-
ques hirondelles ne font pas le printemps — si elles y contribuent. Il reste
une masse impressionnante de produits standard, dont les signatures ne
sont évoquées que pour confirmer rette sensation de masse : Barma,
Berthomieu, Boyer, Borderie, Chevalier, Duvivier, Decoin, Grangier,
Jaffe, Joffe, Laviron, Merenda, Pinoteau, Radvanyi, Saslawsky, Verneuil,
etc.... Ces noms d'auteurs sont puisés en vrac dans l'almanach des sorties
sur trois mois : mars, avril et mai. Ces biens de consommation courante
dont le seul critere de q-ualité est la courbe des recettes, représentent une
proportion de l'ordre de 70 % du marché. L'exclusivité parisienne ne
eompte pes — ou presq-ue. La critique ne les voit pas, n'en parle pas. lis
font leur o carrière a dans les salles de quartier, de province, particuliè-
rement dans les petites agglomérations. Et lorsque toute une catégorie de
financiera et de professionnels déplore la crise actuelle du cinema, ils
visent la baisse de prosperité de rette intoxication par le médiocre.
est permis de croire que l'une de ses causes se trouve dans l'évolution
sur laquelle je ne cesserai d'insister, qui va et vient d'une minorité agis-
sante d'auteurs it une minorité agissante de public. Mais rette conjugaison
n'a encore qu'un effet très limité et ne doit cesser de se renforcer.

Ce West pas par hasard si le theme de cinema d'été conduit au


médiocre. Le festival est pour l'instant matière à magazine, ii fera la
critique de demain. Pour lora, il est de tradition et de bon ton d'affirrner
que les salles et les écrans sont deserts. Ii n'y a cien à voir et personne
pour le voir. Encore un cercle vicieux dont il est malaise de démeler les
Distrihuteurs et exploitants sont convaincus que la saison ne permet
aucun laneement profitable et que les spectateurs qui doivent venir
verront tout aussi bien n'importe quoi. C'est la politique de résignation
face it un public en continuelle detente qui change un moment de vie
sinon de peau et n'a plus besoin de dérivé. On en profite pour récler
les fonds de bobines, et voilà pourquoi il n'y a pas d'excmple de films
refusés à l'exploitation pour cause de médiocrite, meme ceux de MM. Rode,
Couzinet ou Gourget, qui sont pourtant d'assez incroyables ehoses, auprès
desq-uelles le plus lointain western de série Z (le meme plan de
cavalcade y est utilise cinq ou six fois) apparait comme un chef-d'ceuvre.
C'est done le système des soldes, hormis le Feix des places qui, lui, reste
inchangé.
Ti est difficile de trancher si une teile politique est réaliste et
opportune. Une bajase relative de la fréquentation des salles, en ville,
eet naturelle, ne serait-ce que paree que la densité de la population
moindre. Mais elle est sans aucun doute accentuée de faeon deter-
minante par la déficience des programmes et la conscience que le
public en a, proportionnelle à la conviction des exploitants que l'art
est moins encore que d'habitude un attrait pour les spectateurs de l'été.
126 JEAN-MARC AUCUY

Tout cela devrait a priori renace décourageant un Binereire pari.


sien du début d'acnit. Mais Paris, mime le Paris soi-disant désert du
mojo d'aoüt on la circulation est libre et les concierges rois, ne manque
jamais de reasources qui viennent confirrner ou contredire toutes les
idees générales... Un itineraire d'été est plus difficile ä eomposer, mass
il recile nombre de valeurs plus ou mojes cachées que l'amateur éprouve
dautant plus de satisfaction ä découvrir. D'on ce dialogue, toujours le
meine. avec reus qui vous interrogent sur « ce qu'il y a ä voir a,.
comme une seutinelle méfiante criant a qui va kt dans le silence, et
ä qui on divide une liste d'une quinzaine de filme en concluant d'un
aje détaché : « On pest toujoure voir un film par jour. s Car, après tout,
ce siede et le cinema sont tont près de la soixantaine.
Ainsi, en re début d'aont, et je cite de mémoire, n'ayant plus de
programme sous les yeux, quatre principaux pules d'attraction
1. Les derniers grau& succès de la saison, dont l'exclusivité a eté
maintenue ponr tules les vacances, et dont il est interessant de flotte
que les recettes n'ont que tris relativement beisse suivant une courbe
sensiblement normale. Paris n'est nullement vide de substance, il y reste
une proportion de grand public o éclairé o suffisante pour confirmer
succès acquis, et total aussi propre, semble-t-il par conséquent, ä
autoriser de nonveaux. On a en tout ras pu continuer de voir Les quotre
rento eoups, Hiroshima, ¡von le Terrible, Rio Bravo, Les Cousins, sous.
titrés anglais, Les Dragueurs et aussi Orpheu Negro.
Ayer le recul convenable, ii faut dire un mot de cet Orphée nota,
blinde par son triomphe. Curieux phénomène. Nul n'a voulu lever une
main mime légère sur la chance donnée à un auteur neuf aussi esti-
mahle et courageux que Marcel Camus. Les plus avertis se sont bornéa
ä des réserves discretes. Orphée noir, parfait maillon entre les géné-
rations de cinéastes, assiégé de spectateurs mides de carnaval brési-
lien et de mythologie grecque, attendris d'humanisme indigène. Le
pétard éteint, que reste-t-il ? En réalité ii n'y a pas de pétard. Orphée
noir n'est meine pas de la verroterie indigène vendue 1 des Européene
beats, comme la musique de Xavier Cugat ou les films de la sine
Continent Perdu qui étaient au moins beaux, trop beaux pour itre vrais,
mais ä base de mythes et de rites authentiques dont le ballet masquait
toute la réalité, d'une misère dont nous n'apercevions pas l'ombre.
Orphée noir c'est beaueoup plus grave : qu'un etranger aborde ä Pinie
d'un Harlem bresilien avec un thème grec que sen! un poète, et non dea
artisans, pourraient annexer, un tel postulat implique déjà une atteinte
l'authenticité. Imagine-t-on Eisenstein ou Flaherty tournant un tel
Orphée 1 Mexico ? Si vous l'imaginez, ne manqueo pas de revoir Que
Viva Mexico. Mais on l'entreprise devient déconcertante, c'est lorsqu'on
avise que quatre-vingt-dix plans sur cent de rette carte postale enlu-
minée de bruits et sans fureur sont du rajouté. Camus, qui a passé de
longs mois au Brésil n'a pas tourné le carnaval et a dû le reconstituer.
Certes l'art le plus achevé ne restitue pas, ii recrée, et, pour en resten
ä une comparaison avec Eisenstein, celui-ci a bien reconstitue, stylisé
Is révolte du Potemkine ou le siege de la ville datos ¡van, il a mime
tourné la bataille d'Alexandre Newski dans les etudios de Moscou au
ACTUALITES 127

printemps, avec de la fusse neige, et je ne sais quoi pone figurer la


glace du lar qui se brise sous le poids des ohevaliers Teutons en fuite.
Et, comme dans Orphée noir, cela se voit. Mais les procédés techniques
sont pour l'artiste qu'un moyen de s'exprimer, de délivrer ce qu'il
veut faire passer. II n'entend pas donner le change, il trace seulement
le eadre oü va se traduire sa conception de l'histoire des itres et des
ehoses. le cceur font battre ce cadre, lui insufflent littéralement
la vie et, si l'ceuvre est atteinte, nous emportent dans un grand souffle
nü plus cien n'accroche. Mais les figures de ce carnaval la étaient
l'objet méme du film ; derrière, il n'y a qu'un prétexte, que le désert
d'un faux mythe. Le cadre est vide et l'on s'aperçoit mieux qu'il est
en stur.
2. Certaines sorties qui, pour itre venues en dernière heure n'en
sont pas moins essentielles ou intéressantes.
Essentielles lorsqu'il s'agit de la version intégrale d'Alexandre
Newski, ceuvre plus simple et linéaire, momo diffuse, touffue qu'Ivan,
momo géniale, mais peut-ètre plus pure, et de l'Imperatrice Yang
Kwei-Fei, l'un des derniers films de Kenji Mizoguchi, le plus grand
einéaste japonais que je eonnais encare mal pour ma part, n'ayant vol
time trois films sur les quatre-vingt-cinq qu'il a tournés de 1922 à 1956.
Intéressante avec une offensive d'été du einéma allemand : non poMt
taut La /die Rosemarie Nittribitt, de Rolf Thiele dont la lourdeur et le
eheminement mal compréhensible ne sont pas un effet de l'art et émous-
sent la virulence d'une prétendue satire de la haute finance
germanique ; mais bien plutat le retour de Fritz Lang à son paya dans
un remake du Tigre du Bengale et du Tombeau Hindou, où le vieux
lion tourne en super-production une histoire qui lui tenait à cceur depuis
ringt ans, puisque sa femme Thea von Harbou l'avait écrite pour lui,
et le paradoxe est bien dans rette suprème apparence de dédain
l'égard de son récit, admirable lorsqu'on dépense un milliard et qui
nous vaut une ceuvre assez délirante oü, sous le feuilleton, au-delä dune
stylisation baroque, apparaissent des valeurs plus profondes comme le
poids de la solitude et l'incompréhension fondamentale entre l'Orient
et l'Occident : une bande dessinée où comptent le dessin, et le destin.
Enfin l'Amérique nous a donné deux comédies renouant avec sa plus
délicieuse tradition : d'abord La Débutante recalcitrante, élégamment
traduite Qu'est-ce que maman comprend à l'amour ?, pur divertissement
de Minelli, situé dans la haute sociéta anglaise, joué par le couple
anglais Rex Harrisson - Kay Kendall, et attestant tristement que, pour
qu'une comédie anglaise soit réussie, ii faut qu'elle soit américaine. Ce
film a connu un succès qui se poursuivait enecue en septembre, ce qui
déznontre bien la possibilité de lancer un film au cours de la saison
soi-disant morte. Tel n'a pas été le cas de La Brune brillante, qui le
méritait pourtant plus encare, mais la salle de l'Ermitage est pour
l'instant maudite, après trop de Racines du ciel. Les prornesses de
la publiciti, a 95 % bmne, 100 % brillante n, étaient largement tenues
par ente ébouriffante sa-tire sur l'Amérique dévirilisée de Leo Mac
Carey, pare de Cette sacrée vérité que le cinéma américain nono prodigue
avec une lucidité tranquille sur laquelle ii faudra revenir.
128 JEAN•MARC AUCUY

3. Les reprise,e dont la mode s'étend du Quartier Latin aux Champs-


Elysées. La leeon de ces reprises constituerait 1 soi acule un sujet de note
et je ne voudrais pas m'y attarder hätivement, par crainte diconoclastie
insuffisamment explieite. Pourtant, si Renoir a triomphé avec La Grande
Illusion, si Hitchcock est •oujours passionnant à travers un film-clé comme
L'ombre dun doute, ou rette étrange promenade par monts, vaux et
visages américains qu'est Saboteur précédemment intitulée en France
Cinquième Colonne; si Dossier noir (Contidensiel Report) de Welles
et Les ging de Culcor peuvent Ure retrouvés chaque année, ii faudrait
dice pourquoi La Bandera a si vite disparu, et Le Million ne nous attire
plus guère. Pas de problème pour Duvivier, ce type d'ouvrage bien
fait relève d'un romanesque périmé dont Carné-Prévert ont donné des
témoignages autrement valables. Mais Rene Clair, ce maitre, cet anteur
complet, dont on ne peut qu'apprécier la perfection et le raffinement,
comment expliquer qu'il me laisse froid, qu'il glisse comme si j'étais
impermeable ? II n'est en soi ni périmé ni depasse, son secret d'un
Corde leger, souriant, attendri, se situe hora de l'espace et du temps. Ce
n'est arricé ni hier ni demain. Les sorcières sur leur balai, les chäteaux
en Ecosse, les belles de jour ou de nuit, toutes ces choses très douces
passent sur l'horizon, font trois clins d'ceil et s'en vont. Ce poids de
futilité ne laisse pas de traces sur nos rivages. Sous le masque subtil d'une
société ou d'un langage marivaudesques, on ne cesse de découvrir,
l'encre sympathique, une étude plus approfondie, plus éternelle et c'est
ce qu'a tenté Planchon, comme Vadim pour Les Liaisons. Rene Clair est
part, ou plutöt ä cIté, ii ne débouche sur cien, avec accompagnement
d'Offenbach ou de Massenet, sorte d'opérette en noir et blanc, de Par-
nassien en vers très libres. Rene Clair ä mes yeux, c'est Heredia. Ce
maitre en marge de l'époque incarne la Belle Epoq-ue, quelque chose
qui n'est meme pas du vrai passé. Mais quand je pense 1 sa Porte des
Lilas, pourtant taute proche, c'est Casque d'Or dont je me souviens.
4. Le dernier pede d'attraction est celui des surprises, des rencontree
imprévues. Vous vous promenez n'importe oü, par hasard, ou peut-étre
attire par un titre entrevu sur un programme et dont le filigrane fait
naitre un echo. Vous trouvez la peinture écaillée, l'odeur borde d'une
de ces salles dont nous avons le secret. Ii faut se pencher tout au has
de l'affiche, car les photographies sont encadrées de teile faeon que le
nom de l'auteur est caché. Et le plaisir est d'autant plus grand de
découvrir ainsi une merveille plus ou moins connue, plus ou moins
ancienne, 1 voir ou 1 revoir, le plus souvent de ces grands vieux westerns
et policiers américains des Mann, Shermann ou Walsh, mass aussi,
Comme il m'est arricé, Alerte im Sin gapour, l'un des premiers Aldrich,
A l'Ombre des Potences, un admirable western méconnu de Nicolas Itay,
et Jours d'Amour, de Guiseppe de Santis, jamais sorti en exclusivité,
tous trois rencontrés dans trois salles differentes du 18° arrondissement.

Cet itinéraire d'été, entrepris au parfum des festivals, poursuivi


dans la profusion parisienne, a'achève ä Chaillac (Indre). J'ai déjä
ACTU ALITES 129

utilisi mon village, comme dirait du Bellay, pone authentifier le


Sardent du Beau Serge. Mais le terrain n'est pas mojas exemplaire
étudier sur le plan de l'exploitation einématographique.
Je ne sois s'il y a aujourd'hui une seile ä Sardent. II n'en existait
pas voici dix ans lorsque Chabrol et ses copains louaient une grange
pour y projeter des filme. Du cini de Chaillac, un forain faisait la
tournée des communes, installait son appareil sur le billard de eher
« La Louise » oü cinquante personnes essayaient d'apercevoir l'écran
ä travers les colonnes. Depuis, la municipalité, ä tendanee socialiste,
construit pour huit millions un foyer municipal avec cabine de pro-
jection et écran de cinémascope, pouvant recevoir quatre cents specta-
teure. Chaillac est une commune de près de deux mille habitante,
compris les hameaux situés trois, quatre kilomètres ä la ronde. Mais
le public intéressé est beaucoup plus vaste car aucune commune de
mAme importance n'o de salle de pro jection done un rayon de vingt
kiloinVtres, anime le chef-lieu de canton, Saint-Benoit-du .Sault. II faut
sauter ä Belabre (20 km), ä Argenton-sur-Creuse ou Le Blatte (30 km).
On peut done considérer que le foyer municipal de Chaillac est le
centre d'un groupe d'une dizaine de communes représentant près de
dix mille spectateurs en puissance. Les habitants, commereants et
paysans, ont de nombreuses voitures. lis ont tous au moins vélomoteurs
et bicyclettes. On compte sur les doigts les postes de télivision.
Or, la salle de Chaillac donne une seule séance de cinéma par
gemeine, le dimanche soir, sang faire toujours le plein : trois cents
spectateurs en moyenne. Le prix des places est de 140 francs, 70 francs
pone les enfants et les militaires. La mime exploitante dessert la satte
de Belabre, oü elle donne, avec le mime film, deux séances, le samedi
soir et le dimanche apres-midi. Les appareile de projection, qui sant
médiocres, Ini appartiennent, mais pas l'écran. Elle verse mille filmen
la cornmune pour la location de la salle en déclarant que, si on lui
demandait davantage, elle renoncerait ä son exploitation. Le foyer
est loui dix mille francs pour toute autre manifestation teile que bal
ou nace !
Quelle est la cause de ce désintéressement manifeste puisque
seulement 3 à 4 % du public possible — dont une partie vient effective-
ment de hin — se rend au cinema ? A mon sens, une acule : la qualité
catastrophique des filme présentés, d'autant plus grave qu'elle apparait
une constante soigneusement entretenue qui tend ä long terme, ä une
viritable intoxication par le médiocre, et engendre plus ou moins
consciemment chez ce public, dont je connais et apprécie l'instinct et
la fincase naturelle, un réflexe d'insatisfaction et d'indifférence.
La raison de rette sélection des films par le has est tris simple.
Selen l'exploitante, les distributeurs sont tous des brigands. lis vendent
trop eher les « bons » filme. Elle s'ingénie ä découvrir daca le catalogue
des diverses sociétés ceux qui sont °Berta au meilleur prix. Je lui ai
demandé la liste des films passés ces derniers mois. Elle ne s'en souve-
nait plus. Elle est ronde, maquillée, respectable. Elle veille sur la
calase et see chocolats glacis. Du 10 aoüt au 10 septembre, elle a pré-
6
130 JEAN-MARC AUCUY

deute : Don Juan avec Fernandel, La Pean de raun, avee Jean Richard,
La joyeuse prima de Berthomieu, et s Un beau film e : Mayerling (Le
dernier amour du fils de Sissi). Fei tenu is aborder ce sous-Sissi en
couleurs et sans Romy Schneider — un magma absolument inquali-
fiable, dont la recette consiste it escamoter tout le problème politique
au bénéfice de la acule intrigue secrete et poussée entre FArchidue et
une gamine de 17 ans, mais assaisonnée de teile fagon quelle puisse
etre consommée par tous les enfants au-dessus de cinq ans. C'est aussi
vide et flou qu'un discours de M. Debré sur l'Algérie, et le rapproche-
ment n'est nullement gratuit puisqu'il m'est venu spontanerneut an
cours de la projection, en raison justement du brouillard soigneusement
jeté sur les causes politiqueo de ce fameux drame de Mayerling.
Une teile situation, dans la province campagnarde, touche aux fonde-
ments permanents de la crise du cinema en France. Elle met en cause
— la déchéance intellectuelle d'une fraction importante de la pro-
duction, dont on apergoit bien les débouchéo;
— l'insuffisance du réseau d'exploitation;
— Futilisation déficiente du réseau existant par des entrepreneurs
entarte vue, ignorant tout du cinema, et ne voyant pas plus loh, que
letir hilan hebdomadaire.
Ieur politique a pour double résultat, d une part le maintien de
tonte la fraction stagnante de la production, d'autre part l'intoxication
ou par contre-coup le desinteressement de leurs spectateurs.
L'évolution du cinema, précédemment étudiee, est née done géné-
ration d'auteurs qui sont parvenus à utiliser les moyens de production.
Un système d'exploitation tel que celui qui vient d'étre décrit apparait
ramme le plus sérieux obstacle à l'extension du mouvement, en dressant
un veritable barrage entre les films de qualite et toute une partie du
public de province dont ib faul encore susciter ou ressusciter
tout est i faire. Rien n'est seulement esquiasé.

ean-Marc AUCUY.

ERRATUM. — Page 141 du nnméro 108, parlant de Goha et des


Dragueurs, j'avaia éerit, a lea mineurs et non a les meilleurs v...
THEATRE

AVEC JEAN VILAR EN AVIGNON

Le festival d'Avignon, depuis 1947, reste le plus antisnob de tous


les festivals; l'habit n'y est pas de rigueur; les places n'y ont pas
augmenté; une ville vil en féte pendant quinze jours; des cohortes de
jeunes logés dans les écoles désertées passent avec le T.N.P., dans la
familiarité des cornédiens et des animateurs de thatre, des vacances
quita ne passent pas, mettons à SaMt-Tropez... Qu'une teile manifesta-
tion non seulement subsiste, mais se développe, s'étende après douze ans,
voill qui semble décourager la critique.
Et pourtant, pour Jean Vilar, pour l'entreprise T.N.P., l'heure de
la critique fraternelle, de la diseussion féconde n'a-t-elle pas sonne ? Elle
a commence eet été en Avignon, dans le verger d'Urbain V., soit que
Vilar ftit lui-méme sur la seltene, soit qu'il dirigeät les débats autour
d'exposes faits par d'autres qui étaient ses lAtes : Roger Planchon
Jeanne Laurent. Ceca, qui n'est pas une critique dramatique (elle n'aurait
pu porter que sur la acule création du T.N.P. ä Avignon : Le Songa
d'une nuit d'été), se veut seulement le condensé de ces débats. Du fait
que Vilar reprenait Mère Courage, avec un succès triomphal, jis se trou-
verent centrés sur Bertold Brecht : point sensible pour Vilar; car ii se
trouve que Vilar, qui eut il y a dix ans l'immense mérite d'imposer ä
la critique Aactionnaire, sur une scène subventionnée, un dramaturge
qualifie non sans raisons de cornmuniste, est aussi hostile (lull est pos-
sible, de par son tempérament (porté ä la poésie, ä l'émotion et it la
grandeur) et sa formation (le réalisme poétique du Cartel, Charles
Dullin) ä ce u protégé s qui fit une partie de sa réussite officielle.
Mais ce n'est pas, on s'en doute, une simple affaire d'humeur et
de préférences individuelles. La conception brechtienne du theätre n'est
sans doute pas un modele hors duquel it ne serait point de salut, mais
elle est pour les meilleurs hommes de théätre une provocation, directe,
ä la réflexion, ä la mise en question, ä la rinovation. Certains, comme
Planchon, en incorporent le meilleur ä leur propre personnalité; d'autres,
Amme Vilar, se défendent contre elle comme si elle menaçait leur per-
sonnalité. II ne s'agit pas d'exalter un maitre, Brecht, coräre toute une
corporation; ii s'agit de savcir si une entreprise qui est sociologiquement
révolutionnaire (constitution et fidélité d'un public nouveau) ne procède
pes esthétiquement d'une eonception somme toute assez traditionnelle du
daeitre; et si elle peut prospere, sur rette base.
L'exemple de Mére Courage est flagrant. Voilä une mise en scène
qui remonte ä une époque ou rien n'était connu des conceptions drama-
tiques et philosophiques de Brecht, ni de ses intentions concernant parti-
culièrement Mére Courage; Vilar proclame pourtant hautement, après
dix ans pendant lesquels l'Europe entiere a pris connaissance de tout
cela, son refus de changer un iota ä son interprétation première... Or,
eette interprétation va manifestement à l'encontre des deux volontés
majeures de Brecht : ne pas laisser l'émotion voiler la lucidité, ne pas
laisser un tempérament d'acteur confisquer le sena du Ale (en forçant
132
ANDRE GISSELDRECHT

la sympathie); c'est précisément ce qui arrive avec le jeu den aeteurs


du T.N.P., et spécialement de Germaine Montero. Certes, la diffieulté,
avec Brecht, vient de ce qu'on a affaire dann un meine homme ä un
auteur, it un metteur en scène et ä un théoricien. Mais attention ! Vilar
ne joue-t-il pas sur le mot théorie » lorsqu'il entend séparer radicale.
ment le créateur Brecht de ses o théories » ? La tt théorie a chez Brecht
n'est patt une construction superfétatoire et adventice; Brecht n'a jamais
feit que la théorie de sa pratique; c'est en o expérimentant o — en
écrivant et représentant des pieces qu'il a dégagé un certain nombre
de prineipes direeteurs sans lesquels le thatre lui paraissait manquer
sa pleine etlittneilt, . De meme, c'est faire une mauvaise querelle flux
breehtiens a — et ii ne devrait ixte y avoir de brechtiens, muht seule-
ment des amis du thatre démocratique — que de lcur attribuer Feld-
gence que le metteur en seene d'une piece de Brecht nee conforme
servilement aux moindres indications du modide a que Brecht rédigeait
pour ses mises en seene : une teile atteinte ä la liberté d'invention est
proprement impensable.
Mais prenona les a détails » sur qui porta la discusaion ä Avignon
la carriole, la coulcur des costumes. Faut-il exiger que la carriole soit
grise et le costume du cuisinier marron ? Evidernment non; pourquoi
feindre de croire que c'est lit ce qu'on lui demande ? Ce que l'on
demande, c'est que rette earriole, qui est le centre visuel et dramatique
de la piece, vive et souffre avec le reate, c'est-ä-dire qu'elle se delabre
de plus en plus, quelle transporte des marchandisee de plus en plus
miteuses, et ne reste pas d'un baut ä l'autre flarnbant-neuve; c'est que
les costumes se ressentent aussi de Fusure et ne demeurent pas constam-
ment rutilants qu'ils étaient au sortir du magasin d'accessoires — ce
qui ne les empiehera pas d'étre beaux - Imites choses qui ne touchent
patt au goirt nrtistique, muht au sen., de la piece.
Le ehoix n'est pas, comme le dit Vilar, entre une conception u frgm.
çaise a et une eonception a allemande a (pes plus que nn veraion du Ronge
de Shakespeare n'est u reite »). II est entre la a poésie a et, disons, le
rationalisme — lequel est bin d'exclure l'émotion : comment rester froids
devant la destruction d'un itre aussi vigoureux que Mere Courage ?
est entre a la beauté pour le peuple », coneeption vers laquelle ¿oriente
de plus en plus le T.N.P., et le théätre eivique auquel ml atteignit duna
aß première période. Lorsque Vilar justifie la eoupure dans Mère Courage
de certains épisodes ramme celui des chemisea ou la chanson de la
femme et du soldat en disant qu'ils sont o trop atroces a pour la senai-
bilité franeaise, jI n'est pas eonvaincant; s'il convenait qu'ils sont en
réalité trop o clairs a pour ne pas inquiéter les pouvoirs publica et
menacer la carriére populaire de Mère Courage, abra nous le compren-
drions, et le soutiendrions.
Qu'on ne se rnéprenne patt : il n'y a dun', tont cela, ä mon Senn,
qu'un manque à gagner (d'autant que Courage s'accommode admi-
rablement de la nuit proveneale et des piorrea nues du Château
des Papes). Cette piece que Vilar donne l'impression d'avoir adopke
comme à contreeccur est devenue l'indicatif, le chant national du T.N.P.,
ACI't AL1TES 133

la garantie de la marque T.N.I'.». Voilä une touvre qui etnpoigne avee


un merteur en scene hostile aux intentions de l'auteur. Vilar tuet son
point d'honneur ii jouer en meme lemps, ä faire goider par les mimes
spectateurs, Miro Courage et ltbullre Sans la Cathédrale, l'extreme du
matérialisme et l'extreme du spiritualisme. Fort bien ! le speetateur
ehoisit et nasse, et il fair une Ovation sans fin it Courage...
II y o une sorte de enntradiction daue le T.N.I'. Nul n'n plus fait
que lui pour rapprodier le dieihre tlu profane, pour l'introduire daue
les enulisees, dans les secrets et les o Irues » du Inetter, bref pour
¡feimüller le Iheirtre de sen mystere transeendant et de in puissance
d'illusion. Mais d'eutre part ii reste fidele lidie du théritre eomme
Illusion poétique it une idee tnystique du merteur en seine (o co qui
a éte créé au thefitre ces einquante dernieres années la él.' par lee
metteurs en leine », Vilar, De la tradition theätrale): refus de timtr
mine en seene écrite, affirmation de la u liberte o souveraine de l'anima-
teur...; enfin it une idée min moins mystique de ladear, sensible par
exemple dann l'expose que fit aux jellneS Georges Wilson : démontrer
en publie les procédes el l'attitude du eornédien semblait attentatoire
ä so dirulfe; le sceret de sa réussite, c'était un « fluide a ä dégager vere
la edle :ii passait ou ne passait pss, c'est bol...
Le publie des entretiens d'Avignon put trouver it cal igard le
eomplément nécessaire eher d'autres interloeuteurs. C'est ainni que
J.M. Boeglin, collaboreteur de Roger Planchon, mitin mcs jeunes audi-
teure aux fondements malerieh du théritre; l'art thatral n'exiete pu
en soi, il n'est qu'echange entre les créateurs et le public; comme lea
maues ne vont pas au thatre (e'est la préoccupation de Planchen
l'ouvrier préfere le music .hall, les massert populaires sont plongées dann
le • déculture »), ib taut les y attirer; en ne constime pas un répertoire
sdon le seid critico o que ce soit benu » (e'est un peu trop l'idée de
Vilar); !es o gallups a que !arme regulierement le Vl.eti g re de
la Cité de Villeurbanne, plus approfondis escore que ecux du T.N.P.,.
(« que youlezeous voir jouer ?», a que pensez .vous de tel personnage ?a,
um qu'estee que cela vous suggere pone la realite d'aujourd'hui ? »...);

e'est einer que lea Troj., Mousquetaires sont nés d'une o demande » du
publie...
Enfin, le probleme des subventions. Le temps n'est plus flux bonnes
volontés individuelles fini le a haeerdort:. » du theoltre, comme doit finir
le tnythe de l'aeteur « possede », c'esi .ä. dire exploité. Le *heitre doit eire
pris en meins par la cité; le théatre, souligna fortement Jeanne Laurent,
ä qui il doit tont, a bestrin d'institutions. C'en est une que le T.N.P.,
la tete duquel le eomedien Vilar fui porté par une grande administra-
(rice (Jeanne Laurent). Mais vivre de subventions offieielles comporte
un risque eelui de plier devant les exigenees pro.
bleme : rar le theätre doit avant tont viere, sann attendre que tumbe
un régime hostile, en son fond, it la culture. Les Malraux passent, et
ti entre-temps le hon dieeihre a pu survivre...

Andre GISSELBRECHT.
134 JACQUELINE AUTRUSSEAU

THEATRE EN VACANCES

L'été n'est guère propice au théätre parisien, et si les festivals se


multiplient en province, les tarifs de la S.N.C.F. favorisent peu les dépla-
cements. Pourtant, un spectacle au mojas aurait mérité qu'on allät le
voir : Le Marechal P... de Georges Arnaud 1 , à La Seyne. Souhaitons
que les comédiens puissent nous montrer à Paris, füt-ce exceptionnelle
ment, eette pièce violente et brillante, dont on ne seit si, au theitre,
elle feit rire ou grincer des dents.
A Paris donc, que pouvait-on voir eet été, hormis les habituels
strip-teases pone touristes
Une seule pièce, peut-étre, qui rnérite diseussion : CHanders, de
Strindberg, au Théätre de Poche ; mais ii s'agit presque d'un elassique.
On en connait le sujet : le premier et le second man i de la médiocre
romancière Tékla s'affrontent, le premier man i étant venu sans
entre but que de désespérer son successeur. 11 y parvient sans peine,
n'ayant pour ce faire qu'ir Ini démontrer l'égoisme de Tékla, le vam-
pirisme de Tékla, la bénise de Tékla. Cette fernme-parasite, éternelle
débitrice de ses généreux époux, assistera, affolée maia inconsciente au
suicide du second sous les yeux du premier. Avec Créanciers, Strind-
berg, man i soupeonneux et dédoublé, fait son enquéte sur la femme —
la sienne — et tente de la prendre en flagrant delit il ne nous
laisse rien ignorer de ses secrets d'aleirve. Arthur Adamov écrivait
jadis , : a II regarde par le trou de la serrure, et peu ä peu nait en
lui la décision d'élargir le trou et d'y eneadrer tont son tourment.
Le trou, en s'élargissant, devient la scène a. Cela nous permet d'assier
ter ä des raccourcis saisissants, quelque chose comme la reeonstitution
d'un crime auquel la victirne participerait. Mais pour a marchen
devant un tel speetacle, ii faut avoir du goät pour les trous de serrure
jI faut accepter de ne pas rire flux répliques — mal traduites par G. Loi-
seau — qui expliquent interminablement les phénomènes d'hypnotisme
de ne pas s'attrister au ressassement de sordides griefs, qui ne prennent
de signification a tragique a qué la faveur dune obsession morbide.
Les acteurs disent bien leur texte — et ils y ont du mérite 1 —,
l'atmosphère est étouffante à souhait, et ce s thatre de chambre re, si
eher à Strindberg, est fort ä sa place dass la petite salle du Poche.

C'est également une reuvre de Strindberg que Jacques Debary, direo•


teur avec Gilles Duché d'un e stage d'art drarnatique a, a choisi de
monten cet été. Mais il s'agit d'uue pièce o historique », jamais encone
représentée en France : Erik XIV.
Loin de se laisser aller ä la mystique du a thatre amateur », ice-
que» Debary a en la bonne idée de faire appel, pour Fassister,

1. E.F.R., s Petite gollection républicaine s.


2. Strindberg : eollection < Lea grande drsmaturges a, L'Arche éditeur.
ACTUALlTES 135

metteur en seine professionne1, André Steiger, qui donna l'hiver der.


nier ä Paris une excellente représentation des Tambours daos la nuit
de Brecht. Steiger, dang le cadre du stage, a monté à Amiens Les Eusilo
de la Mère Carrar, du méme Brecht. Ce spectacle fui chaleureusement
accueilli par le public populaire. Pour Erik XIV, Steiger et Debary
ont travaillé ensemble. Si l'on pense au grand nombre de personnages
et de décors que comporte la pièce , aux rnaigres moyens financiero
dont dispose un stage, et ä l'inexpérience des acteurs, on coneoit la
difficulté qu'il y avait ä mettre sur pied un speetacle cohérent qui
seivogue pas le patronage. Ils y sont pourtant parvenus.
L'histoire d'Erik XIV, roi fou — ou plus exactement considéré
comme tel par son entourage mérite.helle bien la qualification de
« pièce historique a ? Ce rdi ressemble plus que de raison au Capitaine
de La Danse de Mort ou de Père, et les intrigues politiqueo apparais-
sent uintat comme autant de complots contre une personne que
comme des manceuvres politiqueo. Cependant, ayant pris un roi de
Suède pour héros, Strindberg s'est efforcé d'élargir son univers habi-
tuel : certains personnages ont une existence autonome, et ne se défi-
nissent pas uniquement par leur désir obstiné de détruire Erik
Karin, la concubine du mi, n'est pas le monstre strindbergien bien
eonnu ; surtout, le personnage de Göran, homme du peuple, conseiller
du roi, quoiqu'on puisse le rattacher ä l'immense lignée des bouffons,
des confidents ou des « doublcs », prend une réalité psychologique et
sociale et devient un personnage moderne.
Debary et Steiger ont pris le parti d'ouvrir la pièce sur l'histoire,
comme s'il s'agissait par exemple d'un drame de Shakespeare. Ont-ils
en raison ? Tant de metteurs en scène, il est vrai, ont tendauce à enle-
ver des pieces tout ce qu'elles ont de politique ou simplement de social,
qu'on est enclin ä approuver la tentative inverse. Mais enfin, si
Strindberg consent parfois ä rappeler Pexistence du peuple, c'est mojos
par intérét pour ce peuple que pour suggérer un monde « extérieur
favorable au roi. On se souvient que le Capitaine de Père est aimé et
respecté de toll» excepté de ses proches... Autrement dit, bien
néeessaire, et bien conforme au mens de la pièce, de projeter sur un
écran des textes — d'ailleurs fort bien rédigés — expliquant la sima.
fon des prolétaires suédois au temps d'Erik XIV ? On pouvait, certes,
donner au peuple un peu plus de réalité que ne lui en donne Strinch
berg, tont en gardant à la pièce son caractère essentiellement psycho-
logique.
Cette réserve faite - et peut-itre ä tont — on ne peut que louer la
manière dont oft été dirigés ces jeunes acteurs qui, pour la plupart,
n'étaient jarnais montés sur une scène. Bien or, les petits röles sont sou-
vent tenus avec maladresse, et la foule qui envahit le plateau au dernier
tablean n'est pes une foule « de thatre n. Mais le texte est dit avec le
maximum de rigueur et de justesse ; il est vrai que ce texte-1i, dü ä
Bjurström et i Boris Vian 3, se préte parfaitement au théätre, tant il est
elair, rapide, « parlé a. 11 faut souligner le mérite du seid acteur 0 pro-

3. L'Arche àditoer.
136 JACQUELINE AUTRUSSEAU

fessionnel n de la troupe, Pierre Debauche ; évitant les effets faciles que


son « métier » pouvait lui permettre dans un rôle comme celui d'Erik.
ii .'est efforeé, au heu de briller à peu de frais, de jouer avee les autres.
II faudrait énumérer aussi les multiples réussites de a mise en place
dice la manière dont Pespace tbatral est souvent crée. Je pense notam-
ment ä la scène qui se déroule, au petit matin, entre les gardiens d'un
pont ; et aussi ä ce parchemin — sur lequel est écrit le discours
d'Erik — égaré par un enfant sous la table, et dont l'absence entrainera
la défaite totale du roi. Cet objet, particulièrement visible pour le spec-
tateur, invisible pour le bims, joue pendant un long moment. Et lä,
me semble que les metteurs en scène ont servi Strindberg exaetement
comme on peut et doit le servir.
Enfin, les décors et les costumes — ceux•ei n'étaient certes pas tous
dans le ton a — ont été réalisés avec le souci constant de donner un
poids au» objets, aux meubles, aux étoffes. A aucun moment on n'a Firn-
pre,ssion lassante de la « bonne volonté a ou de l'astuce ; nulle part ne
trainent ces accessoires que l'on sent hätivement empruntés ä une maison
amie. Tont, jusqu'aux bijoux, a été construit, cousu, fabriqué pour cette
représentation-lä. Et c'est ce travail commun, conscient, au cours duquel
lea plus avertis out aidé et conseillé les autres, qui donne tout son
prix ä un tel spectacle. Le « stage de Jacques Debary eure peut-étre
laissé ä la troupe, et au public l'amour et surtout le respect du
thatre.
Jacqueline AIITRUSSEAU.
LES LIVRES

TROIS ECRITS POUR L'HISTO1RE


a La guerre d'Espagne a, a Cétait einst a, e Le style du général

Un an déjir ! Le mépris se substitue peu ä peu au grand abandon


référendum plébiscitaire et rend plus actuel que jamais le mot de Lénine
o Moins de chirnères, mieux cela vaut pour le peuple. a Si les hommea
de notre pays parviennent vite ä acquérir une idée claire de leur,
devoirs démocratiques, ce temps des chirnères ne se conjuguera bientöt
plus au présent. Toutes les analyses qui peuvent compléter l'expérience
actuelle de démystification des masses par les Lauts de l'histoire méritent
l'attention de nos lecteurs et de leurs amis.
Or voiei — et ce n'est point une colincidence — trois livres qui
enrichissent notre connaissance théorique des principes politiques de
la démocratie. Pour si différents que soient leurs sujeta — la guerre
d'Espagne, la résistance française ä l'occupant, l'éloquence présiden-
tielle et son esprit — tous trois convergent vers les mémes buts : l'élu-
cidation de l'attitude démocratique ä notre époque, la détermination
des forces sociales qui combattent la démocratie ou s'en font une arme
et la dénonciation des fautes et des trahisons dont meurent les
républiques'.

Les événements tragiques que P. Nenni a vécus aux estés des volon.
taires italiens des Brigade, Internationales, dont ii fut le commissaire
politique, forment plus qu'une chronique historique. lis mettent en
évidence les responsabilités dans la chute da la République espagnole.
II y a certes les erreurs de l'intérieur : l'état d'impréparation popu-
laire face au recours ä la violenee d'une droite éleetoralement vaincue,
le manque immédiat de direction centrale, le particularisme qui s'exprima
dans les tentatives locales de cornmunisme libertaire et le putsch sépara-
tiste de Barcelone, les dissensions au sein du Parti soeisliste — parti
gouvememental — sur le sens et les objectifs de la guerre. Ces faiblessea
suffisent ä indiquer que dans la guerre chile, forme supérieure de la
lutte des classes, il n'y a pas de succès sans discipline d'action ni orga-
nisation des masses autour d'un seul centre; Organisation que les com-
munistes ont coutume d'appeler le centralisme démocratique et qu'ila
opposent ä l'anarchisme petit-bourgeois, ä la lutte des tendances trop
souvent confondue avec la liberté.
Mais la cause essentielle de la défaite tut la politique de nm>
intervention des démocraties occidentales. Le neutralisme hypoerite dont
L. Blum fiat l'initiateur (et qu'il renia lorsqu'il ne tut plus président
du Conseil) isola l'Espagne agressée par le fascisme allemand et italien
venus au secours du débile Franco. II prenait explicitement prétexte

1. Pietro Nenni, a La guerre d'Espagne », Cahiers libres, no 1-2, Fran-


çoie Maspero, 1959. — Fernand Grenier, C'était Sinai (9ouvenire), Editione;
Sociales, 1959. — Jean-François Revel, Le style du gén&al, Eeeai asir
Charlers de Gaulle, René Julliard, 1959.
J ACQUES MICH AU
138 ei

au socialisme dont
du o désordre o en Espagne, du danger d'une marche
de conta-
les gérants loyaux du capitalisme français craignaient l'effet
de savoir si
mination. Que leur Mpondre ? « Le problème n'est pas
problèrne est de savoir si, oui on
l'Espagne sera bolcbeviste ou non. Le
dicider librement de son
non, le peuple espagnol a le droit de
En février 1936, le peuple espagnol s'est prononcé pour le Front
destin.
Populaire. Aujourd'hui, groupé au sein du Front Populaire, ii bitte
pour sa liberté et son indépendance. Est-ce
cela qui s'appelle le
bolchevisme
soll sens plein
Nous avons parlé d'hypocrisie: prenez le tenue dono
rar la non-intervention fit en fait un soutien tacite du fascisme contre
et français tenaient Hitler et
l'Espagne. Les gouvemements anglais
Mussolini pour des partenaircs loyaux, pensaient leur confier led'y contrale
multi.
eeux-ci ne cessaient
de la Méditerranie occidentale, alors que
it l'écert des conversations
plier les provocations; l'U.R.S.S. était tenue
internationales. La France reconnaissait enfin
le gouvernen3ent Iran.
quiste en 1939, avant la fin de la guerre.
On sait eh nous a conduit cette politique
de conciliation et de capi-
de Tchéco-
tulation devant le fascisme. Après l'Espagne, les tragédies
France furent le prix dont il fallut payes
alovaquie, de Pologne et de
la peur du peuple.
de la part du
Pourtant l'Espagne obtint un soutien de l'extérieur,
du monde estire.
mouvement ouvrier international et des progressistes
apportèrent leur appui, cette dernière
Le Mexique et surtout l'U.R.S.S. et assurant l'arrnement des
donnant son matériel, prétant ses experts
antifaseistes pressèrent les gott.
Brigades Internationales. Partout, les
à la politique de non-intervem
vernements des démocraties de mettre fin
tion impropre à tenir en respect les Etats fascistes. En France, Maurice
Nous n'avons pas approuvé
Thorez disait encore en janvier 1939 : a
etteintes portées
votre politique de Munich... Nous n'approuvons pas les
par votre ministre des
aux lois sociales par votre ministre du Travail et
les mili.
Travaux publica. Nous n'approuvons pas votre répression contre
tants de la classe ouvrière. Mais nous disons : la question décisive en
sauver l'Espagne ! Ouvrez la fron-
ce moment pour la France, c'est de
tière ! Aidez l'Espagne ! Nos réserves demeurent sur votre politique
frontière, nous sommes prits à vous
générale. Mais si vous ouvrez la
soutenir. Nous discuterons de nos divergences après a'.
Mais c'est surtout sur eux-mérnes que les Espagnols durent compter.
fronte : contre
Leur unité ne put etre constituée qu'en luttant sur deix
faseistes ou cherchaient
les saboteurs de droite qui soutenaient les gauche — anarchistes
l'entente asee Franco et eontre les extrémistes de
on socialistes — qui anticipaient sur l'histoire et pranaient
la révolution.
a Dono notre payo existent aujourd'hui les
José Hinz lene répondait :
conditions cbjeetives qui rendent indispensable, dans rintérét de tont
du régime démocratique : les
le peuple, le maintien et le renforeentent

2. La guerre d'Espagne, p. 214.


3. La guerre d'Espagne, p. 94.
ACTUALITES 139

eonditions permettant de penser à l'instauration d'un régime communiste


n'existent pas »'.
Témoignage du réalisrue des communistes, de kur aptitude à savoir
reconnaitre les limites d'un mouvement, à ne pas brüler les étapes quand
les masses ne sont pas en état d'aller plus loin. Ceux qui chez nous
fast un procès d'intention aus communistes, ont ici la préfiguration de
la politique qui feit dire au Parti communiste français que la lutte pour
le socialisme passe d'abord par la démocratisation des institutions et de
la sie sociale du paya. Et n'est-ce pas l'Union soviétique qui suggérait
la nécessité impérieuse de rette unité dans une lettre de ses dirigeants
Caballero, en recomrnandant la réforme agraire pour rallier la paysan-
nerie à la défense de la République, la protection de la petite et de
la moyenne bourgeoisie, l'unité de tous les républicains dont la compo-
sition du gouvernement devait itre le reflet et le respect des biens des
étrangers, it la seule eondition quilo ne favorisent pas l'action des
rebelles ?
De fait, le programme du gouverncment républicain comportait non
pas le socialisme, mais les revendications démoeratiques de l'indépen-
dance et l'intégrité de l'Espagne, le départ des troupes étrangères, la
détermination par la volonté nationale de la structure économique,
sociale et juridique de la République, ainsi que le respect des libertés
régionales, des droits civiques et sociaux. II garantissait la propriété
légitimement acquise, plaçait l'armée sous la dépendance du pouvoir
civil. se prononçait pour la négociation et l'amnistie en faveur de ums
les Espagnols résolus à travailler à la restauration de l'Espagne.
Un tel programme n'était réalisable que par l'entente des soeisdistel
et des communistes qui fut progressivement acquise au cours des
combats, mais ne put malheureusement s'étendre, malgré les efforts des
communistes et de eertains socialistes comme Nenni et Zyromski, jus-
qu'aux Internationales. Pour quoi faut-il alors que Nenni oublie aujour-
d'hui la règle d'or qu'il formulait, il y a vingt uns : a Dans tonte une
série de paya, la classe ouvrière est condamnée à la défaite sans Punion
fraternelle, sans l'action commune des socialistes et des communistes,
sans le Front Populaire qm; est conditionné par l'unité d'action lea
partis ouvriers et marxistes. Dans la nouvelle situation qui se dessine
en Europe, aucune action eonstructive n'est possible sang le concours de
l'Union soviétique °.
L'abandon actuel de rette régle par Nenni n'efface pas la grande
leçon de la tragédie espagnole : la peur de la démocratie et de l'unité
onvrière a jeté les libéraux dans la voie d'une coneiliation éliontée asee
le faseimme, dont ils kreist les victimes. Vingt ans après ii faut s'en
souvcnir escore, quand nos offieiels choisiasent Madrid pour heu de
villégiature, quand de Gaulle salue en Franco un héros de notre temps
et lorsqu'on peut se demander si Malraux retrouvera, lui aussi, dass les
officines franquistes l'espoir perdu 1 Terruel ? L'unité des communistes
et des socialistes reste bien la clé de notre avenir national et démocratique.
4. La guerre d'Espaque, p. 253.
5. La guerre d'Espagne, p. 217.
140 I ACQUES 111411AU

S'il faut une confirmation historique à l'exemple que l'Espagne


apporte du räle du peuple dono la défense de la démocratie et de
Eindépendance nationale, la résistance française nous la donne avec
éclat, sons la plume d'un homme qui seit d'experience quelle ne s'est
point réduite ä l'action d'un général en exil. Rien de grand ne peut
jamais, en effet, étre accompli sans le peuple.
C'était ainsi rapporte comment les ouvriers communistes ont mené
l'action sur le sol national dés juin 1940. Leur réorganisation, l'arresta •
tion de beaueoup d'entre eux, les reunions clandestines des emprisonnés
de Bonnefoy-Sibour, de Clairvaux et de Chitteaubriant, la lutte pour le
régime politique, la ne des prisons avec les cours, les journaux, les
veillées et les chanto, la commémoration de l'anniversaire de la fonda.
Sinndu Parti communiste français, les punitions, le mouchardage, les
tentatives de corruption, les évasions de Chäteaubriant dont celle de
Fernand Grenier fut une des premières, sont autant de soirreniss qui
démentent selon laquelle les eommunistes auraient attendu l'entrée
de l'U.R.S.S. dono la guerre pour organiser la lutte sur le sol national.
Mais l'intérét nouveau de cet ouvrage réside dono l'expérience que
Fernand Grenier fit de l'autre résistance, celle des milieux gaullistes
de Londres auprès desquels ii représenta la direction du Parti commu.
niste français. Certes, il y eut la conduite valeureuse de ceux qui se
battirent dans les rangs des Forces françaises libres. Mais ii y eut
aussi les intrigants des milieux politiqueo gaullistes.
Le feit essentiel est pourtant l'impitoyable critique que Fernand
Grenier fait de l'attitude de de Gaulle face it la Résietance. L'homme
providentiel, antipeuple et militaire jusqu'au bout des ongles, voulait
la réduire ä l'action des troupes placées sous ses ordres et contrölées
par lui. Tons ses efforts tendaient ä empécher le développement de la
résistance année des ouvriers et des paysans de l'intérieur. F. Grenier
e'élève contre la censure des faits de résistance voulait relator dans
ses déclarations ä Radio-Londres, &norme la mise sous le boisseau par
Passy et Soustelle des informations sur les actions militaires en France
et sur le säte des communistes. II nous apprend qu'il fit connaitre
lni.mime l'enfer d'Auchwitz et publia en brochure, malgré l'opposition
gentilste et gräce ä la solidarité des communistes anglais le rieft de
l'activité des francs-tireurs et partisans français.
Son livre nous révele l'indifférence de de Gaulle pour tont ce qui
tonchait aux besoins et ä la ne des résistants français. Loin de deman-
des à Fernand Grenier comment on pouvait aider la France en lutte,
le chef de la France libre l'interrogeait, dans un souci évident de son
intérit personnel, sur l'attitude du Parti communiste français vis-à-vis
de Giraud et lui demandait, avec une iquiétude de classe tres manifeste,
sä la France de la libération allait devenir communiste.
A Alger, cette hanti ge du peuple et de ses aspirations démoeratiques
daffirma encore plus nettement. Refus de recevoir les dépotés commu-
nietes, maintien des militants communistes en camp d'internement pen-
deln plusieurs semainee. Les pénibles tractations pour l'entrée des
ACTUALlTES 141

communistes dans le C.F.L.N. démontraient la volonté de de Gaulle


d'agir en maitre pour sauvegarder les intéréts de la bourgeoisie. Les
communistes s'appuyaient au contraire sur le peuple, agissaient à l'Assem-
blée consultative pour les droits des musulmans, des femmes, mettaient
tout en oeuvre dans leurs départements ministériels pour rétablir la
capacité militaire de la France. Fernand Grenier rappelle ainsi son
action au ministère de l'Air° et fait la lumière sur les responsabilités
gaullistes dans l'écrasement des emnbattants du Vercors par les troupes
flanes.
A travers les pages de ce livre, Ehnmime qui a instauré un régime
monarehique apparait déjh comme un farouche adversaire de la démo.
cratie dont Panticommunisme n'a d'égal que son ambition. Il est bon
qu'aujourd'hui, oü le mythe de de Gaulle doit étre dénoncé, son rhle
dans Phistoire passée mit fermement rappelé, à titre comparatif.

De Gaulle n'a, en effet, point changé depuis l'occupation. Le style


du général nous en apporte la preuve; critique d'un langage et de l'esprit
anachronique qui l'anime, cet essai brosse le tableau d'un sachaguitrisme
politique d'autant plus détestable que son niveau étatique lui donne
une ampleur nationale. Certes, rette analyse ne sort point de l'univers
des mots et des indications psychologiques pour ne pas dire psycho-
pathologiques — qu'il nous livre. L'examen des significations sociales du
« verbe gaullien o reste è faire, mais l'auteur nous promet une suite
que la réussite de re premier livre, dans la meilleure tradition pana.
phlétaire, nous fait attendre avec impatience.
J.-F. Revel a relevé et commenté les déclarations dont le général.
président a dispensé les Franeais au cours de ses multiples voyages.
Ce qui les caractérise, c'est avant tont l'égocentrisme et la mégalomanie.
11 n'est point d'homme d'Etat avec lequel de Gaulle n'ait eu des rein.
tions personnelles volontiers condescendantes. Chaque ville entretient
avec lui des heno de profonde affeetion et se confond avec la France
entière, sinon avec le cosmos, chaque fois que le général s'y trouve. En
tous ses propos se révéle la condescendance de Earistocrate qui s'inquiete
de savoir ei les troupes sont fraiches ou la populace bien nourrie,
Pomniscience du bon conseiller à qui cien n'échappe, l'omnipuissance du
maitre qui a ntril sur tont, que le renouveau obsède, surtout sous ses
aspects militaires. La France « devient » avec de Gaulle, le monde
est « gaullocentré o et « gaullocentré o à tel point que les mécontents
eux-mimes le sont par le plaisir que leur donne le général de s'opposer
a lui, comme certaines gens ont du goüt pour les fruits amers qui les
rendent malades. C'est l'argument de Bélise, deux fois classique désor.
mais. Comme la vieille filie délaissée des Femmes Savantes qui iillu-
sionne ea dielarant

lis mont su révérer si tort jusqu'it ce jour


Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de kur amour.
6. Voir La Nouvelle Critique, n. 107, e Lee Officiere a, pp. 135-137.
142 I ACQUES MILHAU

Ainsi le général ramme taute détermination humaine, meme negative,


une démarche en sa faveur. Cela le conduit ä représenter Poption des
résistants comme une marque de fidélité à sa personne. a Quelle étrange
maniére de récrire l'Histoire, ne trouvez-vous pas ? Car enfin, les chosea
ne se sont pes du tout passées ainsi en 1940. De Gaulle n'a pas éte
porté au pouvoir par la nation, ii e'est joint aus Anglais pour continuer
lutter ä leurs cités contre les Allemands. Etre gaulliste, de 1940 ä
1944, cela voulait dire : eire partisan de poursuivre la guerre aus cités
des Anglais, puis de tous les Allies, contre l'Axe, et non point de condice
la direetion générale de la politique française ä de Gaulle, dont on
ignorait tont. C'est paree qu'on voulait résister à l'occupant qu'on deve-
nait gaulliste, et non pas pour suivre de Gaulle qu'on devenait
tant a'. On en dirait autant de l'attachement du 28 septembre qui est
celui des gens confianta dans le pouvoir de de Gaulle, mais dupés dann
leur désir de dignité nationale, de la paix et de la sécurité qu'ils n'au-
ront pes sans la lutte pour une démocratie véritable, refaisant d'eux
des citoyens majeurs.
II faudrait eiter les pages significatives arm la maladresse du style
improvisé du général, sur la préciosité de son style préparé aus archais-
mes de puriste, sur son goit de l'arbitrage, son mepris, sa démagogie.
Ses propos passeraient aisément pons ceux d'un jeune fit si on ne devait
letz préter, en raison de son expérience des vicissitudes de Phistoire,
ma politicien chevronné qui juge opportun de faire croire au peuple
qu'il est son indispensable guide par dessein divin.
Bref, rette étude renforce la conviction que ce n'est point du cité
du pouvoir personnel d'un tel homme que l'on peut trouver la solution
des problemes de notre pays. Elle a le mérite d'en donner les raisons
pu tiennent au personnage, it son éducation, à sa caste. Rapprochée des
deux livres dont anua avons précédemrnent perle, elle suggire qu'il est
an meilleur style que celui du général : le style des grands démocrates
cri le peuple peut puiser des raisons de confiance en lui-méme.

Jacques MILIIAU.

LE PLANETARIUM

Je erais que nona sommes bien tous un peu ramme ça.


Nathalie SARRAUTE.

Un mot vient au jonr, émerge du silence, porté par un flot d'autres


mots qui ne sont pas prononeés, a peine formulables, informulables preie
que, un flot d'images et d'éclairs, et ce mot eat entendu ou peut nee

T. Le style du Geen4ral, p. 128.


ACTUALITES 149

et venir comme un caillon bouleverser le flot d'imagee et d'éclairs de


celui qui est en face, qui peut-étre méme écoute, ce mot peut appeler
une réponse portée à son tour par un flot de mots sileneieux, de mots tus,
et ce sont ces mots prononcés, mais non isolés de ceux qui ne le furent
pes ou Je furent moins, qui furent seulement et à peine pensés, daue
Finte plutat chuchotés, ce sont ces mots présentés dans leur trame réelle,
dans leur enchevétrement, llana ce bourdonnement silencieux, llana ce
pépiement de perruches du silence, ce sont tous ces mots, ce flot, qui
forment la matière méme d'un roman comme Le Plonétarium 1 . Et brue-
quement il nous apparait qu'un mot tout simple, une phrase ordinaire,
isolée de son contexte intérieur, de son cortège, est un mensonge, um
déguisement : vous voulez eacher derrière ce mot, derrière cette phrase,
derrière ce soi-disant aveu, ce masque de carnaval, tout ce qui vous a
permis de parier, et c'est certainement l'amour de la vérité, cette volonté
de tout dice, qui a permie à Nathalie Sarraute de mettre au point ce
merveilleux instrument qu'est son propre langage. Car ce roman de trois
renn:: pages sans histoire ou presque vous est conté à vive allure, à bride
abattue. Pas de longueurs. La phrase svelte. Une désinvolture it la Dide,
rot pour vous dice, par exemple, en trois ligues, sous le couvert de la
malignité dune vieille tante, que, décidément, des langes it la garçon.
nière, l'éducation d'un méchant garnement, une espice de Bill, c'est
épouvantable et d'un ingrat... II est vrai que, ches Nathalie Sarraute,
ce n'est pas une façon d'íviter les détails mutiles. Au eontraire
eette évocation dure le temps d'un éclair, mais c'est le temps
pour quelle traverse l'esprit de rette vieille folle qui se dispute
avec son frère. On a l'impression en face d'un tel roman erst
un peu celui de l'avant-garde française — que s'élabore une nouvelle
règle des trois unités, mais autrement plus rigoureuse que l'autre.
On a l'impression que l'écrivain d'aujourd'hui eruit les miandree
des plus furtives pensées de ses personnages et que la phrase
transerite dure le temps de la pensée, moins que celui, comme
disait Pacadémicien, o d'un sein nu entre deux chemises » et que cette
pensée est done transmise au leeteur le plus fidèlement, le plus rigoureu.
sement, le plus parfaitement possible. Lises Le Planetarium à son allure,
vivement et vous serez envoütés, possédés par l'esprit de l'auteur, vous
n'aurez pas le temps de river autour des mots. Vous réverez le rive
des personnages, vous penserez la mime chose qu'eux, en méme temps
qu'eux. L'écriture automatique des surréalietes a probablement préparé ce
nouveau style. Mais le nouveau style est polk& II a perdu cet exotisme
primitif, l'aspect rocailleux de son ancitre. On n'y voit pes, pour repren-
dre l'expression de Pierre Reverdy, surnager les images o comme que!.
ques vagues moreeaux de viande eurnageant le honet ». Parlons des
imagen de Nathalie Sarraute I Reprenons le fil de notre citation du
Gala de Crin : elles viennent sur leurs propres Mies. Elles sont admira-
bles de nature), ces images. Elles naissent vraiment au fil de la plume,
llano la pensée des personnages. Elles sont parfaitement intégrées à rette
pensée. Elles sont rette pensée méme qui se eherehe, se joue et prend

Le Planétarium. Nathalie Sarrante, Gallimard, 950 fr.


144 ANDRE LIBERATI
I)

mille formes. Paree que nous avons évoqué l'ombre des surrealistes et
leur écriture automatique, leur joujou d'un sou disait injustement
Max Jacob, que le lecteur n'aille pos imaginer en ce roman quelque
incohérence ! Non ! Nulle rupture dan» ce beau tissu de mots. Au
contraire tout est noté, tout est lié. Un personnage ritve, deux autres
se parlent, et voili tous leurs mouvements secrets découverts, saisis, les
plus furtifs... pierre que l'on retourne... tout un grouillement de petites
hites qui s'échappent... les petits secrets... et ces joues en feu, ce muge
au front tout it coup ! Rien n'est omis. Ni Fortabrage, ni la lumière. Les
désappointements, les joies, les indignations, les Maus, feuillage jouant
sur le sol d'un sous-bois, c'est, plus totalement appréhendé, le mouve-
ment mime d'une conversation, le temps lui-méme dans son vol pris
au piège des mots. Non seuleinent ce roman n'est pas incohérent, mais
ii traite mime, pourrait-on aire, la question du jour : celle du loge-
ment. Les permonnages meublent leurs appartements, les échangent, les
meublent à nouveau. La vieille tante, des les premières pages, si brillantes,
s'interroge devant une porte. L'ironie est 80'18-jaeente, elle apparait
ei et là, feu follet, dans un mot puis dans un autre.
Vous saisissez l'intention de l'auteur, c'est une satire de la bourgeoisie,
avec lui vous vous moquez ouvertement de rette vieille maniaque. Mais
vous n'avez rien compris, vous ites un balourd asee votre eire gras. Vous
avez honte soudain de vos pieds, des traces laissées par vos souliers sur
ce tapis ancien, très rare, si fragile. Ce n'est pas un radotage de vieille
folle, c'est un cri dans la nuit, aussi pur, pour qui sait l'entendre aveo
son cceur, que le chant le plus dépouillé d'un mystique. Aucun etre
n'est méprisable. Regardez-le avec l'oeil du cceur : c'est David, c'est
Job abandonné de tous. Vous avez honte. Vous ne vous laisserez plus
aller. Vous avez confiance en chacun. Voici un jeune homme sympa-
tique, vertueux, tremblant. Vous l'approuvez. Vous vous reconnaissez.
C'est bien vous. Vous ites ce héros si sensible, si bon, la proie des
méchants. Et brusquement vous trébuchez. II est décidément grotesque
et mesquin, ce jeune homrne. Vous ne savez plus sur quel pied danser.
L'auteur, par petites touches, nous rend prudents. Et plus perspicaces,
souhaitonsde. Mais alors, que rested-il ? Un éternel va-et-vient de la
bassesse i la grandeur, les hauts et les bau de Phomme, 8es mesquines
sautes d'humeur, et l'espèce de ricanement de l'auteur derrière na carica-
ture. Non ! Décidément non ! Chaque étre n'est pas mure dans le monde
soudain factiee qu'il s'est construit, ou ii s'est miserablement barricadé.
Ce n'est pas seulement la foudre de la eatastrophe qui viendra renverser
cet édifice, nette Maison-Dieu de la XVI s arcane du Tarot. fei les étres
ne pareourent pas éternellement le meme cycle de joies et de douleurs,
pareils à a ces étoiles des penseurs qui ne sont pas les plus profonds s
comme dit Nietzsche.
Ici les étres parviennent communiquer entre eux. Ce n'est patt
un dialogue de sourds. Ni une simple lutte le plus rusé, le
plus fort sort vainqueur et sali. la meilleure preuve de la confiance
de l'auteur en l'homme, de sa convietion profonde que les hommes
peuvent s'entendre, ne nous est pes donnée seulernent par ce respect,
au-delit de l'ironie, des plus stupides manies d'une vieille filie qui
ACTUALITES 145

menble non appartement comme on colmate une brèche ponr empécher


l'angoisee de passer (on pense évidemment abro in Martine des Rose,
erédit), la meilleure preuve de cette foi en l'homme nous parait
plutet eire donnée par ces quelques pages, vers la fin du roman, qui
ressemblent fort lt un exercice de style, un peu comme ceux, étincelants,
que nous offrit jadio Raymond Queneau. Une méme convernation
pensée et rapportée sueceesivement par les deux parties, par le frère
et par la ereur. Et quand le frère croit que sa sceur lui tend un
piège, pum quand ii accepte d'y tomber, nous savons déjä per l'autre
version, celle de la sceur, que ce n'est pas un piège, nous aavone
elors qu'il parle librement et qu'il est librement compris, qu'il rom.
munique réellement avec ¡'nutre, qu'il communie avee eette sceur remplie
de joie. Personne n'a trompé l'autre. Dispersés sont les quiproquos.
ont véeu tous deux, ne s'en doutant qu'ä demi, un moment de parfaite
entente, presque de fusion suivant l'expression d'un nutre personnage.
Que ce soit au cours dune conversation anodino, banale ou meme tri-
viale — il est encore question de cet échange d'appartements — quelle
importallee cela a-t.il ? D'ailleurs, derriete cet échange, c'est le
problème des rapports entre enfants et parents, père et fils, ancienne
et nouvelle génération, c'est l'épineuse question d'héritage qui est
posée et consciemment posée comme l'indiquent certaines allusions
in la psychanalyse et ä la sociologie. Tout cela est imité dune
façon légère, nuancée, teintée d'humour. Tout est simple, mein ce
n'est plus la simplicité un peu tapageuse de Gertrude Stein. Bien
n'est violent ou vigoureusement erogne comme chez Queneau par
exemple. On ne verra pas non plus, comme chez Kafka, le père
se dreeser en chemise sur son lit pour accuser son fils. Bien
d'aussi nettement fantastique. Tont est subtil et tout est clair.
Nous ne sommes pes emprisonnés dans le cauchemar dune peneée singu-
lière — Maurice Blanehot a mis en lumière ce caté de l'ceuvre de
Kafka — qui ne parvient pas (n'y parvient-elle pas ou se refume.t.elle
d'y porvenir ?) ä l'idée générale, ce moyen de correspondre avec lea
(Rares, ce heu commun ä tous. Et si Kafka, par cette perpituelle impon.
sibilité de correspondre, pareille ä l'angoisse de celui qui ne peut pae
se réveiller, donne ä son pouvoir d'évocation cette force de l'aveugle
qui entend mieux, mais dune façon toujours inquiétante, motte force de
eelui qui sacrifie une partie de lui-méme pour renforcer le rente de son
itre, Nathalie Sarraute ä son tour ne perd cien en renonçant in celta
asciee. Le roman ainsi n'est pas clos, majo largement ouvert sur le
riel des hommes. 11 est baigné d'une lumière reelle, peut-étre celta
eavoureuse de la Touraine que Matisse, Aragon nous l'apprend, a retrouvée
Tahiti. Ce doux soleil, savoureux et voilé, donnere peut-ietre sa lumière
propre au réalisme français. Et si rette lumière vient éclairer et couron-
ner eeux qui se comprennent, ceux qui peuvent enfin correspondre, ei la
confiance de Nathalie Sarraute lui a permis de la retrouver, on se prend
in réver, on imagine un roman français encore plus librement
proa du
réel, près des objeta les plus modestes, un chef-d'reuvre fait de tickets
de métro, de tapisserie, de papiers peinig et décbirés, quelque chose
rappelant par un certain ciité, qui seit ? Picasso, Gris ou Sebwitters, on
146 ANDRE LIRERATI

ce roman réaliste français — potu:quoi s'arriter de rever ? — mis


au point par une Nathalie Sarraute plus confiante encore en la miasion
de Phomme sur rette terre, ouvrant les yeux sur une plus large perspec-
tive encore, et plus le regard ira bin, plus il reviendra avec joie et
reconnaissance se poser sur les objets les plus humbles et les plus fideles,
nouvelle école du regard qui évitera les miroirs, la perpetuelle [enlo-
tion de l'écrivain d'aujourd'hui : se pencher sur sa propre creation et
ne voir d'issue que dans une méditation sur sa propre faculté de créer,
croire, comme un serpent se mord la queue, sinon acquérir des forces
nouvelles — nous ne faisons pas de tels projets, nous sommes si
modestes 1 o — du momo ne pas gaspiller les siennes propres — a nous
sommes si faibles et si nécessaires aux autres, hélas ! a — ce qui est une
dangereuse illusion, le piege d'un langage posant le probleme le plus
vain, celui de sa propre existence et aboutissant à on ne seit quelle
Haine de la Poesie et de la Prose, en vers et en prose, ou Non, je
n'écrirai pas ! na ! en six volumes in-4. Heureux celui qui aura une
plus totale confiance en l'homme d'aujourd'hui, qui aura ses pieds
bien posés sur la terre, et pes seulement sur le moelleux tapis — oh I
quel lainage, quelle toison ! — d'un douillet appartement du 164, en
gaillardle a plus de chances, pour reprendre l'image de Nietzsche cilée
plus haut, de suivre, nouveau spoutnik, a ces voies lactées irrégulieres
qui o menent ò l'interieur du chaos et du labyrinthe de rare a, ei tel est
son bon

Andre LIBERATL

P.S. Le Heu du supplice de Vladimir Porner vient de nons boome-


verser. Comme tont semble Ware plus qu'un pauvre bavardage après
une teile lecture ! Nous parlerons de ce litre daue notre prochaine
chronique.
Le Heu du supplice, Vladimir Pozner, Julliard, 960 fr.
LETTRES DE LECTEURS

L'ETAT-MAJOR D'ALGER REPOND


A LA NOUVELLE CRITIQUE

4 le suite de la parution du n° 107 de la N.C. consacré aux pro-


M'infles de Parmée, rEtat-major d'Alger a publii sa o riposte a aux
arguments que nous avions développés.
Ce texte nous a été adressé. II ne présente aucun élément de
caractire o secret ». On le trouvera done intégralement ci-aprés.
On remarquera que le Litre de notre revue n'est pas mentionné,
bien que des passages entiers du o Journal de marche d'un capitaine
en Kabylie» et de l'étude sur les capitaines Ment été rapportés. (Il cst
vrai que l'Express et l'Observateur non plus ne citent :patoja la N.C.
Y aurait-il une con juration du silence ?)
Notaras que le résumé donné par les services de l'Etat-major d'Alger
est ames fidele. Quant aux commentaires et aux « Eléments de riposte »,
nous laissons le lecteur juge. Précisons que les mots soulignés duna
La texto ci-dessous le sont duna l'original.

ANNEXE N° 4
AU BULLETIN D'INFORMATION MlLITAIRE
(Semaine du 14 au 20 juin 1959)

LE PART! COMMUNISTE ET L'ARMEE

L'Armée est depuis quelque temps l'objet de préoccupations persis-


tantes du P.C.
Le projet de « thises u aoumis par le Comité central au Congres
national met la question à l'ordre du jour de tontea les cellules et
déelare notamment : a Les cadres de l'Armée not rendu le régime
républicain responsable des écheca de la politique eolonialiste du
capital. Une eonstitution démocratique devrait reposer sur les principes
suivants : abolition de Parmée de métier; service militaire à court
terme; encune discrimination politique et sociale en matiére de recru-
tement des gradé» et de leur promotion.,

1. — RAPPEL TACTIQUE DES POSITIONS FRISES EN 1944.

a) Les professions de loi rappelées.


— Le P.C.F. n'a jamais nié la nécessité d'une armée (Billoux devant
PAasemblée consultative).
— La valeur au combat, l'esprit de décision et de sacrifice seront
la acule base d'avancement (Grenier, commissaire de l'Air, 1944).
—Une arrnée de métier risque de se séparer de la nation (Laurent
Casanova, 194,5).
LETTRES

b) L'objecti/ et la méthode.
I° Dissocier Formée, et particuliérement le corps des officiers en
opposant officiers subalternes et officiers supérieurs, capitaines, hemm
du rang et hauts grades réservés flux fils de la haute bourgeoisie_
20 Donner mauvaise conscience aux militaires en opposant
- anciens résistants amenés ja exarniner le bien-fundé de la y Reeds-
tränet algérienne o et soudards.
— Français de France Pieds-noirs.
— Stupidité du métier des armes devant le désir d'émancipation du
peuple algérien.

II. --- PREMIER OBJECTIF : LES CAPITAINES.

a) Le problème des capitaines.


...S'il y a un probléme des capitaines, c'est d'abord en ce gema que
les rapitaines sont anormalement nombreux. En mime temps qu'ils
sont de bin les plus nombreux parmi les officiers... le grade de capi-
seine conetitue le leiton de maréchal de la pres que totalité des o/ /mers
Lasu.s du rang. A cet égard, la situation s'est aggravée depuie 1949....
• La sphére des Limits grades derneure la ehasse gardée, d'une part
de quelques fils des haute et moyenne bourgeoisies... d'autre part
eiere a du taut venant o, maie donnant individuellement des garanties
souhaitablee.»
b) La mieere des capitaines.
1° Aucune perspective d'avenir
LP, of f iciers supérieurs ne se eontentent pas de eroitre et mul-
tiplier et de coloniser tranquillement les états-majors... La guerre
d'Algérie, comme naguère celle dlndochine est généreuse a aux granda
chefs» en avancetnent, a en gloire o et publicité, en dietimtions et
avantages de toutes sortes...»
2° l'as de démocratisation de l'armée
a D'un chté, des u granda chefs » oux carrières accélérées, de l'autre
les capitaines à vie.»
3° Solde, de lamine
le retour aux saldes de France est envisage avec terreur. On reparte
de a syndirat3». Histoire de rice, bien sür... En rapprochant les condi.
tions de „je de l'officier et celles de l'ouvrier... füt-ce de l'ouvrier
qmelilie, l'Etat a emnpromis les certitudes d'un éventuel combat de
enes.

- DONNER MAUVAISE CONSCIENCE.

1° Corectire « national» du combat des rebelles.


• Lea rebelles, les hors-la-loi, les fellaghas, d'une part, et d'entre
part les Kabyles qui vivent autour de nous, lee légaux et les illégaux...
ACTUALITES 149

seraient-ils daccord (se demande-t-on dans les conversations au meso,


entre °Meierei). Mais alerte, ii serait vrai qu'ils défendent la cause dite
« nationale o et il jaudrait les assimiler nur résistants de 1944. Or, il y
a une majorité d'olliciers anciens résistants dans tous lea bataillons. On
sent bien que cet aspect changerait tont, y compris notre propre ritte
ici. Pour peu qu'nn evoque 1944. o
Francai, de France et Piedsmoirs.
a... Au heu de faire de l'action psychologique aux Kabyles, on ferait
mieux d'en faire un peu aux « Pieds-noirs o. sont cramponnés è leurs
priviléges. 11 y a longtemps que les Arabes, les Kabyles et mérne les
Noirs ne sont plus des sauvages. lis cnt feit la guerre en Europe...
Abra ? Nous, les Francais de France, nous som mes en grein de perdre
taut depuis Charlemagne, à cause de ces e Piedsmoirs»... Jamais je n'ai
entendu, autour de moi, un militaire prendre la défense d'un a Pied-
noir », jamais...
30 L'action éducatrice de l'arntée dans le e bled».
a En leas, au bord de la route fleurie de cactus géants, des disaines
de paires d'yeux noirs me regardent passer. Des yeux prolonds qui
n'attendent que de s'emphr de tonte la science du monde. Préts, tout
préts, andes et moi, 16, en face, hypnotisé, mon pistolet bétement pendu
sur la eilinse...»

IV. — ELEMENTS DE RIPOSTE.

a) L'Armée franeaise a intégré en 1945-1948 plus de Sept cents °M-


eiers (aujourd'hui capitaines) vermint des Forces Françaises de l'intérieur
6) L'Armée franeaise supporte en Algérie toutes les charges que, par
suite des événements et de la sous-administration, l'Administration elend-
que ne peut supporter
1° Elle administre : 7.700 personnels militaires sont employés dan s len
SAS., l'Administration générale et l'Administration territoriale.
20 Elle éduque et instruit la jeunesse algérienne
— Elle a relevé ou ouvert 752 écoles occupant 944 instituteurs
détachant méme 21 personnels comme professeurs du deuxi6me
degré.
— Elle fountit 200 officiers, 400 sous-offieiers, plus de 4.000 hommes
pour la jeunesse d'Algérie.
3° Elle soigne la population du Lied, y consacrant 350 infirmiers et
596 médecins militaircs.
4° Elle protége les travaux (ehantiers civils, voie du pétrole, etc...).
c) La pacification dont elle assure la plus grande charge, ne doit
pes itre son monopole. Les organismes qualifiés doivent mobiliser leun
moyens pour y participer et en assurer le succès.

1. Les capitaines T. et A. avaient écrit : « Aucun officier d'origine


F.F.I. na AtA intégré depuis 1949. Aux 708 capitaines issus des réserves
qui figuraient sur l'annuaire de 1949 se cont sjoutés, etc... » II n'y
done aucune contradiction. (N.D.L.S•).
150 LETTRES

d) Jamais le P.C. ne donne une seule indication concernant l'Armée


soviétique dont Raymond-L. Garthoff dit, dans son ouvrage La doctrine
militaire soviétique (Plon, éditeur, Paris, 1958) : a Le corps des offi-
ciers soviétiques, écrit-il notamment, constitue aujourd'hui une o easte
plus fermie que dans n'importe quelle grande armée du monde...
officier subalterne et un officier supérieur ne sont pes considérés sociale-
ment comme des égaux... L'avancement se fait au choix plutôt q-u'ä
Pancienneté; une des conditions primordiales est le loyalisme et l'ortho-
doxie Cette instruction politique fait partie de la prépara-
tion de Parmie ä la future guerre. avec l'Occident.»

V. — CONCLUSION.

Le marxisme.léninisme exploite botes les contradietions en vise de


détruire l'obstacle que eonstitue pour lui l'Armée frangaise. Les services
soviitiques précisent dans lenes derniires direetives que deux techni-
ques devront itre utilisées pour a l'isoler et l'affaiblir » a division et
neutralisation ».
A nous done de réagir par Pickeeflom et Pinformation.

NOTE SUR LA SITUATION DE L'ECOLE EN ALSACE ET MOSELLE

De M. Paul Berger it Metz : Vos a Aperçus sur PEnseignement privé


n'ont sans doute pu faire place ä la description de Pévolution de la
situation dans l'Enseignement Techniq-ue. Cette évolution ne maligne
pourtant pas d'intéra.
II faut ainsi savoir que de 1919 ä 1949 l'Enseignement Technique
des trois départements de l'Est est resté laique, préservé du Statut
confessionnel des autres ordres crenseignement. Vers la fin de 1949 les
autorités ecelésiastiques font des démarches auprès du rectorat pour
obtenir que des cours de religion soient organisés si Veztérieur de
l'école. Les sections locales et régionale du Syndicat National de l'En.
seignement Technique (F.E.N.) protestent vigoureusement, mais les pres.
sions du elergé aboutissent it la circulaire 3820 du 7 décembre 1950.
signée PD. LAP1E. qui introduit la possibilité de création d'aum6ne-
ries dans les établissements d'Enseignement Technique. Le secrétaire
d'Etat 1 l'Enseignement Technique était alors M. A. Monee.
Une circulaire rectorale du 6 mars 1951 aggravait la situation en
rendant Penseignement religieux obligatoire pour les enfants de mojos
de 14 ans.
Malgré ces textes, nombreux formt les conseils d'administration des
établissements qui refusèrent les eréations d'aumeineries.
En 1955 les autorités religieuses demandent l'application du Sta-
tut local 1 l'Enseignement Technique. Le ministre refuse. Le Tri-
bunal Administratif de Paris lui donne tort le 19 juin 1957. L'affaire
vient en appel le 23 mai 1958. Le jugement est confirmé. Ce samt alore
ACTUALITES 151

les instructions ministerielles du I . amit 58 et rectorale du 6 sep-


tembre 58 qui font entrer cette décision dans les bits.
Ainsi les autorités ecclésiastiques ont obtenu que des aumemiers den-
nent des cours de religion ò l'intérieur des établissements et dana le
cadre de l'emploi du temps noratal. Il est meine recommandé de pré-
voir la place de ces deux heures de religion avant tonte autre matière
dans l'emploi du temps ! On peut prévoir les complications parfois
insurmontables qu'entrainent ces décisions, les inconvénients pour des
élèves qui recoivent de 40 à 44 h. de cours par semaine, horaire fré-
quent dans l'Enseignement Technique.
Le personnel enseignant membre du S.N.E.T. (F.E.N.) s'est ferme.
ment opposé a ces aueintes à la laicité. En octobre 1958 une lettre a
A é envoyée a tous les parents des élèves des Colleges Techniques et
E.N.P. pour commenter ces décisions. Plus de 50 % des parents n'ont
pes inscrit leurs enfants aus eones de religion en 1958-59 dans ces
établissements. Dans les Centres d'Apprentissage, au contraire, oä ce
travail n'a pu se faire, la plupart des parents n'ont pas fait dispenser
leurs enfants.
Cette attitude du S.N.E.T. lui a valu une série d'articles extreme-
ments violents dans la presse d'Alsace, mais ii se propose de continuer
sa campagne d'information.
L'évolution de cette question nous parait significative : d'une part lea
parents d'élèves ne demandent pes de changement au statut laique dans
l'Enseignement Technique ce sont les autorités catholiques, snivies des
protestants et israélites, qui font pression pour obtenir le statut confes-
sionnel et elles y parviennent. A l'intérieur des établissements l'insti-
tution des aumöneries leur permet un prosélytisme dont les exemples
ne manquent pas.
Mais, d'autre part, une information objective des parents obtient
des résultats certains. L'acharnement des partisana du Statut scolaire
local ne parvient pes ä masquer son anachronisme à la population
lorsque celle-ci peut étre informée. Ii faut malheureusement diplorer
Fattitude du S.G.E.N., s laïque s sur le plan national, et de la C.F.T.C„
qui dans l'ensemble ne luttent pas pone Fintroduction de la laicité dans
les trois départements, cependant que certains de leurs militants sou-
tiennent ouvertement le Statut local. Au contraire, l'action laique de la
F.E.N. trouve un ¿cho certain. Sans le nouveau contexte, nul doute que
le Statut local finirait par étre aboli sur de nombreux points.

NIVEAU D'INSTRUCTION DE LA POPULATION


ET ENSEIGNEMENT PRIVE

M. Huron, à Orsay (Seine-et-Oise), nous a transmis les résultats d'une


itude (déjä ancienne) 1 laq-uelle il s'est livré sur le niveau crinstruction
de la population française d'après les données du rencensement de 1954
et la fréquentation des ¿coles privées la mirne époque.
En comparant le pourcentage du nombre d'habitants ayant obtenu
152 LETTRES

le certificat d'études et le pourcentage de fréquentation des établisse-


ments d'enseignement privé, M. Huren arrive ä cette conclusion a II est
indubitable que partout oit l'enseignement privé est majoritaire, le
niveau dinstruction regional est plus bao ti que dans le reste du payo.
« Si Fon considère département par département, on peut constater
qu'aucun département comptant plus de la moitié des enfants dans les
établissements privés n'a un niveau d'instruction supérieur ä 40,5 %.
Aloco que Jans les départements où un enfant seulement sur seize va
l'école privée, ce niveau dépasse parfois 47 %.
a De méme, si on considère les départements ä niveau très bao (infi-
heue 32 %), on constate que cinq de ces six départements ont une
moyenne de fréquentation des écoles privées supérieure ä la moyenne
nationale.
Par ailleurs, M. Huron demande de préciser nos sources pour lea
tableaux des pages 31, 32, 33, 36, 38, 39, 40, 42, 47, 48, 49.
Ces sources sont : les numéros de mars 1958, juin 1958 et janvier 1959
des lnformations statisiiques — supplément au Bulletin offidel de l'Edu-
ration nationale, 29, ruc d'Ulm (en vente S.E.V.P.EN., 13, ene du Four,
it Paris-61 pour les tableaux des pages citées, 1 l'exception du tablean
de la page 42 qui est extrait de TEnseignement franois, revue militaire
d'information, publiée sous le patronage du ministère des Armées,
avril 1959 — 105, avenue de Suffren, Paris (6e).
M. Huron note que d'après le Journal Offidel du 10 février 1954,
pages 161 et 162, débats de l'Assemblée nationale, les fondo Barangi
pour le département de la Seine s'élevaient 1 1.499.282.700 francs dont
1.068.482.600 francs pour l'enseignement public pour l'année 1953. Ce
qui laisse entendre une fréquentation des écoles privées de l'ordre de
28,9 %. Or, « vous annoncez, écrit M. Huron, une friquentation dono la
Seine de momo de 5 0/0 en 1957-1958. Ces différences sont un peu éton-
nantes. Pareillement pour la Seine-et-Oise.
Nous ne pouvons que confirmer les chiffres donnés que Fon trouvera
datos les lnlormations statistiques, op. cit., mars 1958, page 12. Mais
M. Huron a peut-étre soulevé la un lièvre qu'il conviendrait de
poursuivre...

LA SITUATION DANS LE MAINE-ET-LOIRE

Un eorrespondant du Maine-et-Loire nous a fait parvenir un certain


riambre d'éléments qui confirment l'étude publiée.

RÉPART / T I ON PAR DIPLOMES DU PERSONNEL


DE L'ENSE I GNEMENT PRIVE EN MA I NE-ET-LO I RE

Gareons Filles
Bateslanrist ou B.S 72 103
1" partie Bac. ou B.E 371 940
Moniteurs possédant B.E.P.C. ou sans diplames 43 201
LA VIE DE LA REVUE ISS

NOS COLLABORATEURS

* Jean SURET-CANALE, est actuellement haut fonctionnaire du gou-


vemement guinéen. Rappelons qu'il a publié au début de l'année, aux
Editions Sociales : L'Alrique noire (Géographie - Civilisations Histoire).

• Marcel PIQUEMAL, docteur en droit, licencié s lettres, fut admi-


nistrateur de l'Assemblée de l'Union Française.

* Roger GARAUDY publie aux Presses Universitaires de France Km


ouvrage intitulé Perspectives de l'homme. La parution est annoncée pole
le 15 oetobre. « Nous n'avons pas voulu seulement écrire une histoire
de la philosophie française contemporaine, et en dessiner le panorama,
écrit l'auteur. Nous avons voulu instituer un dialogue. Nous avons inter-
rogé Pceuvre des vivants. A chacun nous avons demandé ce qu'il appor-
tait ä l'homme, pour nous aider ä le comprendre sans omettre aucune
de ses dimensions, pour nous aider aussi ä construire son avenir..
Avec le souci de conträler l'objectivité de son travail et d'engager une
discussion loyale, Roger Garaudy a communiqué chaque chapitre au
philosophe dont il traite et il publie, dans l'ouvrage mime, sa réponse
eelle de Sartre pour l'existentialisme athée, celle de Gabriel Marcel pone
l'existentialisme chrétien, celle de Jean Lacroix pour le personnalisme,
edles de Tresmontant et de Cuénot pour l'oeuvre du R.P. Teilhard
de Chardin, celle d'Henri Wallon pour le marxisme. C'est une partie
du chapitre III consacré au Marxisme qui est publiée ici.

* KUAN SHAN-YUE, peintre chinois, directeur de l'Ecole dea Beaux-


Arts de Canton, membre du Comité permanent de l'Union des Artistes
ehinois, a écrit spécialement pour notre revue l'article qu'on a pu Lire
dina ce numéro.

* Marcel EGRETAUD viene de publier aux Editions Sociales un


important ouvrage, L'Orient soviétique. Cet ouvrage a été éerit it la
suite d'une enquite menée Pan dernier par l'auteur dans les Républiques
soyiétiques d'Orient.

MERCI A NOS « CORRESPONDANTS

Depuis un an, la Nouvelle Critique s'est attachée ì rnettre sur pied


un réseau de correspondants qui contrihuent ä la diffusion de la revue.
Gräce au concours de nos amis, près de 300 exemplaires sont aujour-
d'hui, chaque mois, ainsi diffusés. Ce réseau a eu aussi pour résultat,
d'établir des rapports féconds entre nos lecteurs et la direetion de la
revue, rapports qui trouvent leur reflet dans l'établissement de notre
programme de travail. Enfin, nos correspondants not étendu l'influence
de la NC. bien au dela de leurs a clients a. II s'en est suivi une aug-
mentation généralisée de notre diffiision au cours de l'année. Notiz
remereions de ce eoncours.
DOCUMENT
154

Nous souhaiterions, bien sür, que cet effort soit poursuivi, que son
aire géographique, actuellement très limitée, s'étende rapidement. L'idéal
serait, évidemment, de pouvoir «impier un correspondant de la Nouvelle
Critique dans chaque établissement seolaire ou universitaire, hüpital,
bureau d'études, laboratoire de recherches, et, plus généralement, en
chaque heu oü se reneontrent des travailleurs intellectuels.
None ne pouvons compter que sur nos lecteurs pone y parvenir.
Rappelons les modalités de fonctionnement de notre réseau
1° A la sortie de chaque nurnéro, le correspondant reçoit le nombre
d'exemplaires demandés (au minimum 2 exemplaires).
2° Huit jours avant la sortie du numero, il a reçu le sommaire, afin
qu'il puisse, le cas échéant, modifier sa commande en fonction du
contenu.
3° Des spécimens gratuito d'anciens numeros peuvent, soit luí Otee
envoyés, mit eitre expédiés par nous aux adresses qu'il nous indique.
4° Le correspondant reçoit, trimeatriellement, un relevé des sommes
(au heu de
dues par lui. Les exemplaires lui sont factures 200 francs
250 francs — pour eouvrir ses frais de correspondance et untres). La revue
reprend les invendus.

CONFERENCES DE LA NOUVELLE CRITIQUE

La Nouvelle Critique multipliera, rette année, les conférencee orga-


nisées sous son égide.
Limoges, Nancy et Strasbourg out déjä fait counaitre leurs desiderata.
Nous souhaiterions établir au plus Uh notre programme.
Que lt.' villes universitaires se hätent I

DOCUMENT

A PROPOS DES SURSIS

Analyse de Tinstruction interministerielle


du 11 aolit 1959

L'ESPRIT DU TEXTE: Quela sont les principes et l'esprit qui


animent ix texte ?
L'instruction fixe lea conditions dans !esquelles un étudiant pourra
itre e maintenu dann ses foyers a, elle en annonce trola et en enonce
quatre.
I° Les etudes doivent Otee effectivea et poursuivies dina un bat
determini et sanctionnées per un examen, un concours au l'obtention
d'un diplüme.
ACTU AL1TES 155

Que signifie ce o but déterminé ? L'examen du texte semble


quer que le but des ¿ludes est l'obtention d'une licence et dans des cas
pratiquement tres rares, d'un dipleme la complétant. Ceci aboutit lt une
remite en cause de la fonction meme de notre enseignement supérieur.
Celui-ci est desormais conçu comme un centre de formation de cadres
moyens car, ii faut bien le dire, le niveau de la licence est devenu
aujourd'hui insuffisant pour assumer tout emploi supérieur.
2° Les études doivent etre déjO entreprises et ne peuvent ètre menées
qu'au terme normal du cycle dont elles font Partie.
Ne pourront donc bénéficier d'un sursis ceux qui, pour des raisons
souvent valables, obtiennent assez tard . leur second baccalauréat. Mais
surtout, cette limitation du sursis au o terme normal du cycle o supprime
le recrutement de tous les troisièmes cycles qui avaient été mis sur pied
avec de grandes difficultés depuis quelques années.
Cette mesure se combine avec la troisième condition : les études
doivent ne pas pouvoir itre interrompues pone étre reprises après Pac-
complissement des obligations militaires d'activité. Aucun entere n'est
¿floreé, c'est le regne de l'arbitraire.
Pour nous le problème est simple : sauf dans les cas exceptionnels
on l'étudiant a pu o s'entretenir e pdidant son service militaire, jI lui
est à peu près impossible de reprendre des ¿ludes après vingt . huit mois
ou trente mois d'interruption, ce qui signifie trois ans d'interruption
d'études. On aboutit done ainsi à obliger la quasi totalité des étudiants
terminer une fois pour tules leurs études au niveau de la licence.
Cela ne peut avoir, dans un prochain avenir, que des graves répercus-
sions sur le niveau intellectuel, eulturel, professionnel de la nation.
40 Enfin, une quatrième condition parachève ce système que nous
ne pouvons admettre : o Ces trois conditions ne peuvent normalement
etre remplies que lorsqu'il s'agit d'un enseignement exigeant la présence
temps complet.n
Qu'entend-on par temps complet ? lei encore aucune précision. Mais
ti nous interprétons littéralement la phrase, cette condition constitue
une menace grave eontre bate démocratisation de l'enseignement.
existe, en effet, un tres fort pourcentage d'étudiants qui sant obligés
de travailler pendant leurs études : maitres d'internat, surveillants
d'externat, ou tous nutres emplois qrui Jet occupent au moins trente
/teures par semaine; il est évident qu'iLs ne pourront pas affirmer qu'ils
auivent un enseignement exigeant la présence it temps complet et Pup-
plication striete du texte entrainerait leur départ aux armées. Cette dann-
quence n'était certainement pas prévue par les auteurs du texte. Mais il
cal très grave que ce texte la contienne implicitement et ceci, d'autant
plus qu'elle est aggravée par la deuxième condition qui prévoit la possi-
bilite d'oblenir un sursis, seulement si les ¿ludes supérieures sant (MPs
entreprises it 20 ans. Ainsi, se trouvent éliminés les lila de paysans et
d'ouvriers qui, après des ¿ludes primaires, ont réussi, ce qui est presque
un exploit, passer du primaire supérieur au secondaire et it obtenir
leur baccalauréat. Jusqu'ici, ii leur était matériellement impossible d'étre
156 DOCUMENT

bacheliers avant 20 ans. Ce n'est certainement pas après leur senke


militaire, vers 23 ans, qu'ils entreprendront des études supérieures.
Les principes énoncis par l'instruction sont done lourds de consé-
quences. Imprécis, sans critères définis, jis laissent une tres large place
à l'arbitraire. Restrictifs, ils ramènent l'Université française it un Wie de
formation technique, semi-supérieure, et tarissent le recrutement des
catires supérieurs de la nation. lis constituent enfin, une tres grave
atteinte, immédiate par la règle des 20 ans, potentielle, par l'exigence
d'une présence è temps complet, au principe de démocratisation de l'en-
seignement pour lequel l'U.N.E.F. a toujours lutté.
MESURES D'APPLICATION : Essayer de prévoir les résultats pra-
tiques est un travail difficile et incertain ä cause de l'imprécision du
texte.
ORGANISATION DES ETUDES : La limitation du sursis à la fin
du cycle entrepris signifie la limitation des études è la licence sauf
possibilité pour les jeunes licenciés de préparer l'agrégation de sciences
ou de lettres. Ces cas sont rares, car les chiffres officiels montrent que
deux tiers des étudiants entrent en faculté à 19 ans ou plus. Le résultat
sera de tarir le recrutement du troisième cycle qui vient justement d'étre
inia sur pied.
D'autre part, la préparation du C.A.P.E.S. et du C.A.P.E.T. n'est pas
prévue par le texte : or, ces diplinnes préparés après la licenee sow
le mode de recrutement normal de la majorité des enseignants du
second degré. Les verronswous disparaitre en un moment on, justement,
ehacun s'accorde ii penser que le pays manque de professeurs qualifiés ?
De méme, le eorps des assistants était reeruté parmi les étudiants
déjà licenciés. Le nombre insuffisant de ces assistants a déjä été souvent
souligné; l'instruction interministérielle fait des coupes sombres dans
leurs rangs.
Par ailleurs, la Faculté de Droit devra se limiter aux cours de
lieence, rar on voit mal comment entreprcndre un doctorat è 26 ou
27 ans au retour du serviee militaire.
Seule, l'Ecole nationale d'Administration est sauvée de ce désastre;
9 ligues du texte sont spécialement consacrées flux quelques 200
300 étudiants qui préparent rette école dans les instituts d'études poli-
tiques. On se demande pourquoi le statut particulier qui est réservé
cruz-ci n'est pas prévu pour les étudiants préparant le Centre national
des Hautes Eludes judiciaires récemment créé. Est-ce Time du créateur
de l'Ecole qui protège ainsi ses futurs élèves, on est -ce la crainte de
mécontenter les... futurs hauts fonctionnaires ?
Voyons maintenant le cas des Grandes Ecoles. Leurs élèves devront
se limiter au dipléme de sortie, l'année de spécialisation leur est inter-
dite, de méme que devient impossible la faculté qu'avaient les meilleurs
élèves d'aller passer un an ou deux dans une autre grande école pour
approfondir leur formatiiin, de méme encore est interdite la licence
es aciences économiques qui avait été créée un peu pour eux. Certaine-
ment, les ingénieurs français étaient jusqu'ici d'un niveau trop élevé;
ii y sera mis bon ordre et ils devront se contenter du niveau minimwn.
ACTV ALITES 157

Signalons encore le systäme fort complexe, aberrant prévu notam-


ment par le 2° b et qui aboutit ä ce que la limite supérieure des études
soit ramenée de 25 ä 24 ans. Le texte précise en effet a En cas
d'échec ä un examen, le sursis pourra kre renouvelé en vue de per-
mettre aux candidats de se présenter une deuxième fois pour chacun
des examens (propédeutique, baccalauréat de Droit, certificat de licence,
euivant le cas) en ce qui concerne Penseignement supérieur. Ces divers
renouvellements ne devront pas de tonte maniere permettre l'intéressé
de depasser Page de 24 ans. »
Or, comme l'entrée de l'enseignement supérieur se fait au plus tard
ä 20 ans, si l'étudiant n'a pas subi d'échee, il finit sa licence ä 24 ans
au plus tard (licence en Droit) et s'il subit un échee, son aureiz est
limité à 24 ans par le texte que nous venons de lire. Le sursis eßt
done réduit de 27 ans non pas ä 25 mais, en pratique, ä 24 ans.
Terminons sur ce point en étudiant l'interdiction de changer de
spécialité en cours d'études. Actuellement, l'orientation scolaire et pro-
fessionnelle ne joue qu'un róle extrémement réduit dans l'enseignement
»econdaire, il est done fréquent qu'un étudiant poussé par des pressions
familiales, de mauvais eonseils, ou par absence d'information soit obligé,
après un an d'études supérieu'res, de changer d'orientation. Désormais,
cette possibilité est supprimée, car dès son inscription Pétudiant est fixé
dans une voie qu'il ne pourra quitter que pour le service militaire.
L'enseignement supérieur va done voir bouleverser ses règles de
fonetionnement. Essayons de chiffrer les résultats de ces dispositions.
QUELQUES CHIFFRES : Les kaluations que nous avons faites nc
sont qu'approximetives; 20.000 étudiams au meins seront, ä notre avis,
touchés par ces mesures : 6.000 en lettres; 4.000 en droit; 10.000 en
seienees.
Des statistiques montrent, en effet, que les facultés des sciences
comptent 13.000 étudiants de 24 ans et plus; environ 10.000 d'entre eux
vont itre touchés par ces mesures. N'oublions pas, en eilet, que les
examens de propédeutique-sciences : S.P.C.N.. M.P.C., MG., ont um pour-
eentage de réussite atteignant ä peine 50 % et que les certificats de
licence comptent en moyenne 30 ä 35 d'échecs, expliqués dans une
Sarge part par les tres mauvaises conditions de travail des étudiants
en scienees. Ces chiffres expliquent que les étudiants en scienees, l'espoir
et l'avenir de la nation, selon les plus récentes déclarations officielles,
seront les premiers touchés par les foudres militaires.
Vingt mille étudiants au mojos appelés sous les drapeaux, le
Reerutement sera satisfait; mais comment ce résultat aura-t-il pu itre
obtenu ?
A la suite de diverses recherches, nous avons pu indiquer que sur
les 143.000 sursitaires déclarés par le Ministere des Armées, 70.000 étaient
des étudiants répondant aux critères que nous proposions. Ce chiffre
n'a été contesté par personne; or, nous venons de le voir, ce texte
s'attaque ä certains de ces 70.000 étudiants dont les études sont parfaite-
ment contrólables, mais ii n'est pas répondu ä notre question : qui sont
les autres ? Comment obtenu leur sursis ? Comment aont-ils
DOCUMENT
158

enndrilles, car, ä part quelques categories particulières peu nombreuses.


le reste est mystère...
Méme pour les étudiants, nous avions rappelé que l'U.N.E.F. esti•
mait que seuls les veritables devraient\étre sursitaires.
Est-ce en ce sens que va l'instruction interministérielle ? Non. Elle
a choisi la voie facile des coupes systematiques de
catégories complètes
d'étudiants, sana se soucier des répercussions profondes que cela
pourrait
avoir, et l'on saisit mal pourquoi certains sollt frappés et d'autres
épargnés.
QUEL EST LE BUT RECHERCHE: La campagne menée depuis
quelque temps et, consécutivement, les décisions qui viennent d'étre
prises ne peuvent étre dissociées de leur conteste, ä savoir la guerre
d'Algerie. L'étudiant sursitaire est trop facilement présenté aujourd'hui
comme un fraudeur par les mémes milieux qui lui reprochent surtout
d'étre un intellectuel. Mais, en ce moment, qui peut affirmer
que celui
qui differe son depart sous les drapeaux de sir mois ou d'un an puisse
ainsi éviter l'inevitable séjour en Algerie ? Ce que certains souhaitent,
eest, comme le déclarait en 1956, ä la tribune du Conseil de la
Répu-
blique, M. Brunhes : tt Que tous les jeunes gens qui ne sont pas
ce moment au milien de leurs études puissent partir pour l'Algérie et
en revenir transformes par le contad t des réalités et aussi par le climat
algérien qui sera infiniment plus sain que celui du Quartier Latin.,
Trois mots placés dans la première phrase du premier paragraphe
de Fiastruction interministérielle définissent la uouvelle conception dee
sursis. Nous voici au coeur du sujet et nous posons la question : ou bien
a les circonstances actuelles que souligne le communiqué eommun des
ministres de l'Education nationale et des Armees, exigent des mesures
exceptionnelles, ou bien elles ne les exigent pas. Dans le second cas,
les récenles dispositions sant purement et simplement des vexations. Dans
le premier cas, le gouvernement devrait avoir le courage d'aller jusqu'an
bout de ses conclusions. Une décision qui appellerait sous les drapeaux
tous les étudiants sans exception aurait au moins, sur les mesures
actuelles, l'avantage de la franchise et de la netteté des intentions
politiques.
Le gouvernement veut des troupes et peu lui importe les moyens.
n semble préférer compromettre la fonnation des chercheurs, des pro-
fesseurs, des ingenieurs et plus généralement des cadres dont la nation
a un impérieux besoin afin de recruter quelques cadres pour l'armée
d'Algerie, sur le sol de laquelle se décide, suivant l'expression récente
de M. Debré, le destin de la France, celui de la o civilisation et de la
paix a, celui a d'une certaine philosophie a. Si c'est lä le choix qui est
proposé, qu'on le dise clairernent.
Mais comment ne pas rappeller encore une citation, due M. Boni.
loche au lendemain de la prise de ses nouvelles fonctions : a La guerre
c'est le passé, l'éducation c'est l'avenir; ce n'est pas la première fois
que ion sacrifierait l'avenir au passé.»
U.N.E.F..INFORMATIONS.
UNIVERSITE NOUVELLE
(Année 1959.1960)
Philosophie Economie politique
Histoire des Sciences - Histoire
Littérature - Français Russe

* L'UNIVERSITE NOUVELLE est ouverte sans aucune


corulition autre qu'inscription et cotisations.
* Pour suivre ses cours, aucun diplime n'est exigé.
Les livres ou brochures utiles pour approfondir l'étude
des sujets traités sont en vente sur le lieu mime
des cours.
Des conditions spéciales sont faites ame élives.
* Les cours sont donnés par des professeurs de l'Université.
On peut s'inscrire
A l'entrée des cours de l'UNIVERSITE NOUVELLE
QUARTIER LATIN : 44, ene de Reunes, PARIS (6°);
BELLEVILLE : 8, Av. Mathurin-Moreau, PARIS (191;
HOTEL-DE-VILLE : 12, roe du Renard, PARIS (40).
Au Secretariat
8, avenue Mathurin-Moreau, PARIS (191. • Tél.
BOT. 27-37.
Aux librairies suivantes
24, roe Racine, PARIS (61;
23, roe Drouot, PARIS (90);
120, roe Lafayette, PARIS (101:
213, rue Lafayette, PARIS (101;
94, roe Jean-Pierre-Timbaud, PARIS (111.
COTISATION ANNUELLE
De 500 fr. it 2.500 fr. (sellen le salaire)
Etudiants : 700 fr.
Ces cotisations sont payables par mensualités

La séance inaugurale aura heu


le dimanyhe 10 o ytobre, à 14 h. 30
it la MAISON DES SYNDICATS
8, avenue MathurimMoreau, PARIS (19°)
— LES EDITIONS DE MOSCOU —
en langue française
DES LIVRES EXPLIQUANT LES SUCCÉS
DES SAVANTS SOVIÉTIQUES
GUILZINE
VOYAGE VERS LES MONDES LOINTAINS
Ce livre à la portée du profane trate des problèmes que les
sovonts soviétiques ont dO résoudre pour relier la Terre à la Lune,
depuis lo construction du moteur de fusée jusqu'oux conditions
de l'alunissage.
Relié 250 poges - Illustre : 450 fr. - Franco 585 fr.

PERELMAN
L'ASTRONOMIE RECREATIVE
Présente d'une facon agréable les ospects essentiels de l'ostro-
nomie sovietique.
Relie 212 pages : 350 fr. - Franco : 485 fr.

CHKLOVSK1
LA RADIOASTRONOMIE

Lo rodioastronomie est une science nouvelle se ropportant notom-


rnent 6 a détection électro-magnétique (rodar, guidage, etc.).
Relie 328 pages : 500 fr. - Franco : 635 fr.

OPARINE ET FESSENKOV
LA VIE DANS L'UNIVERS
Des itres vivants existent-ils sur les autres planetes ? Tel est
le sujet traité dans ce livre.
Broché 250 pages : 250 fr. - Franco : 340 fr.

EN VENTE DANS TOUTES LES LIBRAIRIES


et 6 lo

LIBRAIRIE DU GLOBE
21, ruc des Carmes, Paris-5.
C.C.P. : A.L.A.P. Paris 9694-67
Catalogue gratuit sur simple demande
SOMMA IRE
La N.C. : Les sursis
Francis COHEN : Le renouveau de septembre 4
QUATRE OFFICIERS : Algérie, un an de gaullisme 8
Marcel PIQUEMAL : La u Communauté a dépassée 23
Jean SURET-CANALE : République de Guinée, un an d'indé-
pendonee
33
Karl MARX : Le systéme foncier en Algérie au moment
de
la conqu'éte française 69
Roger GARAUDY Le marxisme, philosophie critique 89
Jean MARCENAC : Boris Taslitsky à la source du riel 102
KUAN SHAN-YUE : Sur l'évolution de la peinture chinoise 108

ACTU ALITES

Pierre JUQUIN : 10 septembre 1959 116


Jean-Marc AUCUY : Cinéma d'été 123
André GISSELBRECHT : Avec Jean Vilar en Avignon 131
Jacqueline AUTRUSSEAU : Théittre en vacances 134
Jacques MILHAU : Troja écrits pour l'histoire 137
André LIBERATI : u Le Planétarium a
142
Lettres de lecteurs
147
A propos des sursis (document) 154

AVIS IMPORTANT AUX ABONNgS


Si vous recevez notre carte. postale illustrée attirant votre atten.
tion sur le présent avis, cela signifiera que votre abonnement
se termine avec notre prochain numéro. Dons ce cas, naus vous
serions reconnaissants de vous réabonner des maintenant.
Si, un mois après la réception par vous de notre corte, nous
n'avons pas reçu votre réabonnement, nous vous adresseronz un
mandat de recouvrement postal, ce qui entrainera, pour
vous
comme pour nous, des dépenses supplémentaires.
Notre intérét commun est done la solution la plus simple et
la plus économique vous réabonner tout de suite. Merci.
A nos prochains sommaires

* Partí de la classe ouvrière


et monde moderne.

* Panorama des Sciences.

* La Culture algérienne.

* La Jeunesse et la culture.

* Le révísionnisme contemporain.

* Les Chrétiens devant le siècle.

* Les Communístes et la morale.

* La Technocratie.

* Les Monopoles et la culture

* 0i, en est la líttérature soviétique ?

Imprimerle RICHARD,
24, u. Stephenson, Pans (XVIII*).
La Dirleetaut-Girant : Jean ETEMIARD.
250 fr.
ttranger : 300 fr.

Vous aimerez peut-être aussi