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Ii

LA CULTURE
ALGÉRIENNE

_-
112 REVUE MENSUELLE JANVIER 1960

4
Maltamme,' Raeint : Femmes à la terrasse (Alger), miniature.
AU LECTEUR

Le 16 septembre dernier, le général de Gaulle parlait


de l'Algérie en ces termes : « ...Depuis que le monde est
monde il n'y a jamais en d'unité, ni 41 plus forte raison, de
souveraineté algérienne.» Le Président de la République,
pour les besoins de sa politique — conserver, certes au prix
de concessions économiques, sociales, politiques, la maitrise
de l'Algérie et du Sahara — voulait bien reconnaitre l'exis-
tence des Algériens « en tant qu'individus », mais pas l'Algé-
rie comme entité avec laquelle il faudrait compter.
Cette négation de l'existence nationale de l'Algérie s'inscri-
vait — constatons-le — dans la tradition colonialiste
« L'Algérie qui n'existait pas avant nous; l'Algérie que nous
avons créée ». On voit bien à quoi peut servir une telle
af firmation : si l'Algérie c'est le vide, avec qui parler d'une
solution négociée ?
A cette interprétation abusive de la réalité historique qui
dresse un obstacle ix la paix, nous avons voulu répondre au
plus vite. Le peuple algérien est, sur le plan du courage mili-
taire. un interlocuteur valable : n'a-t-on pas parlé de « paix
des braves» ? 11 est sur le plan politique un adversaire
redoutable, donc valable : la fébrilité de la presse française
et étrangère dans rattente des décisions de ceux qui parlent
en son nom en porte témoignage.
II est taut autant — c'est ce que nous avons voulu montrer
1
2

par ce numéro spécial de La Nouvelle Critique — un inter-


locuteur valable sur le plan de la culture.

Affrontant le lecteur, et en particulier le lecteur algérien,


notre seule crainte sera de donner ici une expression trop
incomplète de cette culture. Nous l'avons entrevue. Nous
avons rassemblé ce qui pouvait l'étre dans un court laps de
temps. (Ce pourrait étre d'ailleurs un utile sujet de réflexion
que de se demander pourquoi des Français ont tant tardé
le faire.) Nous avons suscité des apports originaux.
Nous voudrions alors exprimer notre gratitude tous ceux
qui nous ont accordé leur concours, et tout particulière-
ment à:
Madame Assia Djebbar, Mohammed Racim, Abderrah.
man Bouchama, Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Malek
Haddad, Bachir Hadj All, le Dr Sadek Hadjéres, M'hamed
Issiakhen, Yacine Kateb,
et nous excuser auprès de ceux qui ont bien voulu nous faire
des envois que des limitations de volume ne nous ont pas
permis de publier : en particulier, Jean Sénac, M'hamed
Aoun, Bourboune Mourad.

Et puisque nous ouvrions cette présentation par Pafft',


mation péremptoire d'un homme politique français, pourquoi
ne pas la conclure par la réponse anticipée d'un homme poli-
tique arabe, en méme temps grand historien, qui écrivit en
terre algérienne — de 1374 à 1378 — l'essentiel de son
ceuvre ? : « L'état du monde et des peuples, leurs usages,
leurs opinions ne subsistent pas d'une manière uniforme et
dans une position invariable, c'est au contraire (...) une
transition continuelle d'un état à un autre. Les changements
qui ont lieu pour les individus, les temps de courte durée
et les villes ont heu également pour les grands pays, les pro-
vinces, les longues périodes de temps et les empires.» Ibn
Khaldoun.
Nous saluons avec res pect le peu pie algérien.
La N.C.
LES SOURCES
DE LA CULTURE ALGERIENNE

Si certaines nations de formation relativement récente,


les Etats-Unis par exemple, ont originalisé leur culture natio-
nale bien après l'apparition du fait national et la constitution
de l'Etat national, d'autres nations jeunes, particulièrement
nombreuses parmi les pays sous-développés, sont les héritières
d'un riehe et très vieux passé de culture. L'Algérie est de
celles-là.
Toutefois, si l'existence de cultures vietnamienne, mal-
gache ou marocaine par exemple n'est pas mise en doute,
il n'en est pas de méme de la culture algérienne. En effet,
les particularités de la colonisation de l'Algérie, l'étroitesse
de sa subordination à la métropole, les politiques plus ou
moins anciennes d'« assimilation » ou d'« intégration » ont
déterminé une attitude généralement négative à l'égard de
la culture algérienne : l'Algérie avant la conquite francaise
n'aurait eu aucune individualité positive et n'aurait constitué,
malgré son islamisation quasi totale et son arabisation très
marquée, qu'une sorte de no man's lancl culturel.
Nombre d'auteurs ont insisté sur le prétendu immobilisme
des Berbères, seulement capables, dit-on, d'imiter les exemples
donnés par un maitre étranger. On s'est mème plu à définir
en termes lapidaires le soi-disant dilemme de l'Afrique du
Nord et tout spécialement de l'Algérie : « Civilisation et
servitude, ou liberté et barbarie. » Des littérateurs, dont l'in-
fluence n'a pas été négligeable, ont pu affirmer, au mépris
de la simple évidence historique, que tout ce qui était valable
au Maghreb, n'était en fait que la partie de l'héritage romain
4 YVES LACOSTE
(

et chrétien, qui avait échappé aux effets destructeurs des


invasions des Arabes communément présentés sous les traits
de nomades pillards et anarchiques, destructeurs des struc-
tures politiques et sociales de la Berbérie.
Ainsi, le Berbère présenté comme immuablement primitif,
sans « aucune individualité positive »1 , l'Arabe, « fataliste »
ou « nomade envahisseur et pillard », et le ramassis des janis-
saires tures et des pirates barbaresques, tous dominés par
l'Islam (« religion du désert », du fatalisme et de la résigna-
tion) apparaissent-ils du mojos, dan» les termes oü jis sont
souvent présentés, comme des éléments fort peu susceptibles
d'engendrer une culture suffisamment évoluée pour servir
d'élément constitutif d'une nationalité. Le mojos que l'on
puisse dire, c'est que ces jugements de valeur, aussi sim-
plistes qu'arbitraires, ne sont pas politiquement désintéressés.
Jis procèdent de la prise en eonsidération d'une fraction
seulement des réalités historiques, qui isolée des autres aspects
du passé de l'Afrique du Nord, est érigée, avec le plus grand
arbitraire en donnée fondamentale et éternelle.
Ainsi, les Berbères ne peuvent apparaitre attachés à leurs
antiques traditions que dans la mesure oü l'on ne veut consi-
derer que les populations (relativement peu nombreuses),
maintenues dans un état économique et social peu avancé
par l'isolement ou eertaines circonstances historiq-ues. Mais
le fait berbère ne peut étre réduit qu'à ces seules survi-
vances. Les Berbères ont connu dans le passé des formes
d'organisation politique et sociale bien supérieures. lis ont
été capables de c reer de grands empires et d'atteindre à
certaines époques un niveau de civilisation que l'Europe aurait
pu alors leur envier. Toute considération sérieuse sur l'en-
semble des réalisations des peuples berbères, qui représentent
l'essentiel du peuplement nord-africain, se doit d'envisager
non seulement celles des populations qui parlent encore essen-
tiellement les dialectes berberes, mais aussi les réalisations
des Berbères, très nombreux, qui ont adopté la langue arabe.
Cette arabisation fut dan» une grande mesure fonetion de
Pintégration des populations berbères à la vie urbaine, aux
grands courants commerciaux et intellectuels, et aux activités
politiques dirigeantes. Les populations berbères arabisées, bin
de se borner à de serviles imitations à l'ombre de fértiles
étrangères, se sont montrées capables, en particulier au Moyen
Age, de développer dan» Pindépendance une civilisation,
1. E.-F. Gautier, Le passé de l'Afrique du Nord - Les siCcles obscurs.
LES SOURCES 5

certes d'expression arabe pour le principal, mais qui n'en


est pas moins propre au Maghreb. Fortement teintée d'in-
fluences berbères, elle joint à la grandeur et à la fécondité,
une incontestable originalité. On a trop souvent limité l'ap-
port des peuples d'Afrique du Nord à ce que les Berbères
ont réalisé dans les contrées écartées ou pendant les périodes
d'isolement et de difficultés. C'est également au travers de
de leurs réussites qu'il convient de juger de la richesse de
leur culture.
L'opposition si souvent évoquée d'une race herbere et
d'une race arabe d'envahisseurs n'est pas plus justifiée. Les
groupes humains véritablement originaires d'Arabie ont été
relativement peu nombreux. Pour l'essentiel, les « Arabes »
d'Afrique du Nord sont des Berbères autochtones pour qui
le développement des activités économiques et sociales ou les
circonstances géographiques et politiques ont favorisé l'adop-
tion de la langue arabe comme langue de civilisation et
d'échanges internationaux.
Un des facteurs les plus importants de la constitution
d'une culture maghrebine originale est que la domination
politique de l'Empire arabe sur le Maghreb fut de très courte
durée. Le pouvoir des souverains de Damas, puis de Bagdad,
s'exerça pendant mojos d'un siècle sur ce qui constitue
aujourd'hui l'Algérie. L'arabisation de l'Afrique du Nord
s'effectua progressivement dans le cadre d'un pays indé-
pendant, dont les chefs et les groupes sociaux dirigeants
furent des autochtones. Le Maghreb n'en appartint pas moins
à la communauté musulmane, et son intégration fut d'autant
plus grande que son indépendance politique n'était plus
contestée. Sans avoir à supporter les méfaits d'une domina-
tion étrangère qu'il avait vigoureusement rejetée, le Maghreb
développa, dans Pindépendance, ses relations économiques
et culturelles avec l'Orient et entretint d'étroits eontacts avec
les musulmans d'Espagne.
L'adoption progressive, et pour Pessentiel, spontanée de
la religion musulmane par les peuples du Maghreb, leur libre
intégration culturelle à la communauté musulmane est incom-
préhensible en l'absence de toute coercition politique, si l'on
s'obstine à ne voir dans l'Islam que résignation et fatalisme,
que négativité d'une religion et d'une Organisation sociale
soi-disant marquée par le désert. C'est bien le contraire d'une
régression qui incita le Maghreb, une fois libre, à adhérer
à la communauté musulmane : ce sont plut6t les aspects
fortement positifs et progressistes que celle-ci présentait abra.
6 YVES LACOS7'E

Si l'Antiquité avait connu le « Miracle grec », la véritable


grandeur du Moyen Age fut pour une très grande part un
véritable « Miracle arabe », trop souvent dénigré ou passé
sous silence. II n'est pas faux ni injuste de constater que
du VIII au XII' siècles, tont ce qui f-ut pensé, tout ce qui
fut écrit, tout ce qui fut créé de véritablement puissant et
nouveau, fut pensé, écrit, créé dans le monde musulman.
l'Islam, jusq-u'aux environs du XI' siècle, lors de l'essor de
la civilisation musulmane, fut une religion, non pas fataliste,
mais pränant le succès recherché, l'initiative tant au point
de vue intellectuel que commercial. Des cietes de la Méditer-
ranée, d'Arabie, des Indes jusqu'à celles de Chine et du
Japon, de la mer Noire jusqu'aux confins de la grande forét
équatoriale africaine, se constitua une aire d'échanges de
marchandises, d'hommes et d'idées. Le développement du
monde musulman provoqua un véritable renouveau de l'éco-
nomie universelle jusqu'alors empétrée dans les séquelles de
la décadence de l'Antiq-uité.
Non seulement le commerce, mais l'industrie et l'agri-
culture connurent un grand développernent. La métallurgie,
la céramique, la chimie, le travail textile, la production du
papier, l'irrigation sont des techniq-ues qui doivent beaucoup
aux Arabes, lesquels introduirent, par ailleurs, dans les
contrées méditerranéennes, de nouvelles plantes : le riz, les
oranges, la péche, la canne ä sucre, le coton, l'abricot, l'arti-
chaut, l'épinard, etc. Dans les grandes cités se développa une
classe de riches marchands qui jouèrent dans la vie sociale
un róle de premier plan. Cette bourgeoisie entreprenante,
ouverte aux idées nouvelles, cette civilisation urbaine et mar-
chande s'engagea du point de vue intellectuel dans la voie
de la recherche pratique et scientifique, et celle de la pensée
rationaliste. La civilisation d'expression arabe sauva de l'ou-
bli et de la destruction l'héritage scientifique et philoso-
phique de la Grèce; les recherches et les traductions arabes
permirent dans une grande mesure à l'Europe de connaitre
la Renaissance plusieurs siècles plus tard. Gräce aux Arabes,
certains aspects des cultures chinoise, indienne et iranienne
parvinrent sur les rives de la Méditerranée oü ils exercèrent
une influence considérable sur le développement ultérieur des
connaissances tant en Orient qu'en Europe. La philosophie,
la médecine, la chimie, les mathématiques, l'astronomie, les
sciences naturelles firent des progrès considérables et certaines
de ces sciences sont de véritables créations arabes. Les mots
d'origine arabe, alanabic, alcali, alchimie, alcool, algèbre,
LES SOURCES 7

chiffre, élixir, zero, zénith, mots fondamentaux dans le lan-


gage scientifique, attestent l'importance des Arabes en ma-
fiere scientifique à cette époque.
Le Maghreb, dans ce monde musulman, ne fut pas une
Sorte de Far-West assez frustre, ii l'importance culturelle
secondaire, capable seulement d'imiter et d'adopter les diffé-
rents éléments de la civilisation musulmane. Son eloigne-
ment, son independance politique, les caracteristiques cultu-
relles des Berberes en firent une contrée marq-uée d'une
solide individualité. Nombre de Maghrebins eomptent parmi
les plus grands noms dont peut s'enorgueillir la civilisation
musulmane.
La place tenue par l'Afrique du Nord dans l'ensemble
du monde d'expression arabe fut, à divers egards, très impor-
tante. Ce fut ainsi un mouvement religieux et politique parti
d'Afrique du Nord qui, au X" siede, permit la constitution
d'un vaste empire moyen-oriental centré sur l'Egypte, on des
armees herberes fondèrent l'actuelle ville du Caire. Plus
importante encore est la place tenue par le Maghreb dans
la vie économique non seulement de l'Islam, mais aussi de
l'Europe chrétienne. Du IX' siècle jusqu'aux environs du
XV' siècle le Maghreb contróla la route de l'or soudanais,
source principale de métal precieux pour tout le monde médi-
terranéen médiéval. Les Maghrebins, pour l'essentiel, orga-
nisèrent les caravanes qui allaient chercher l'or au sud du
Sahara, en échange de produits fabriques en Afrique du Nord
ou importes d'Orient ou d'Europe. Ce trafic de l'or fit du
Maghreb un des carrefours commerciaux fondamentaux du
monde de cette époque. De grandes viles rnarchandes, de
puissants Etats tirerent leur activité, leur splendeur et leur
force de cet afflux de métal précieux. C'est à cette époque,
et particulièrement entre le IX' et le XIV' siècle, que se
constituèrent progressivement les éléments fondamentaux de
la culture maghrebine.
Cette culture n'est pas celle d'un peuple replié sur lui-
meme, n'assurant son originalite que dans l'isolement et dans
la limitation de ses activités à des formes assez rudimentaires,
ni celle d'une population abandonnée aux influences cosmo-
polites. La culture maghrebine procède du comportement
historique d'un peuple libre, doté d'une puissante individua-
lité et qui, de ce fait, a pu s'ouvrir à de multiples influences
orientales, africaines, andalouses, stins pour autant s'y dis-
sondre.

8 YVES LACOSTE

Cette culture a tiré une grande part de son originalité


de la diversité des groupes humains qui l'ont constituée et
de leur contact incessant : rudes paysans montagnards, cita-
dins raffinés, villageois jardiniers et arboriculteurs, pasteurs
semi-nomades, chameliers sahariens, habitants des palmeraies
et des oasis. Ces populations, bin de s'ignorer et de se
confiner sur elles-mèmes, entretenaient les unes avec les
autres des rapports constants, du fait des données géogra-
phiques et des nécessités historiques. Certes, les conflits exis-
tèrent aussi: mais bin d'étre la conséquence, comme on se
complait à le répéter, de l'hostilité constante de groupes
homogénea — les nomades contre les sédentaires — ces luttes
procédaient d'une vie politique compliquée, fait inhérent
une situation semi-féodale. Autour de diverses capitales, dans
le eadre d'alliances complexes et ehangeantes s'opposaient des
armées de composition hétérogüne associant de part et d'autre
des contingents de sédentaires et les escadrons de pasteurs
chameliers ou cavaliers. Cette partieipation des divers groupes
humains la vie politique (ce fait apparait comme assez
typique du Maghreb), le morcellement politique d'allure féo-
dale du pays (qui n'excluait pas son unification à plusieurs
reprises au sein d'empires puissants) ont favorisé l'apparition
d'une culture relativement homogène empruntant ses carac-
tères tant aux villes qu'aux campagnes, taut aux steppes
qu'aux montagnes, tant aux oasis du Sud qu'aux villes catières,
tant aux berbèrophones qu'aux populations arabisées. De plus,
ces divers éléments de la population nord-africaine entre-
tenaient des rapports économiques constants dans un pays
oü l'activité des grandes voies du commerce international
renforçaient les échanges locaux ou régionaux autour des
grandes foires et des « souks ». Enfin, l'Islam établissait un
lien entre tous ces groupes, pas seulement sur la base d'une
communauté de religion mais aussi d'une instruction, d'une
organisation juridique et soeiale communes. Ainsi se constitua
au sein du monde musulman une culture inaghrehine qui
associa harmonieusement au raffinement citadin des influences
andalouses et orientales la rude solidité des montagnards, le
goüt d'aventure des marchands caravaniers et les chevauchées
des pasteurs des steppes.
Dès le Moyen Age, l'individualité de l'Afrique du Nord
se concrétise au point de vue religieux par son adhésion au
rite le plus strict de l'Islam, le malékisme, et au point de vue
linguistique, par la persistance des parlera berbères et l'appa-
rition d'un arabe dialectal maghrebin, langue populaire sen-

LES SOURCES 9

siblement différente de l'arabe classique. Le Maghrebin,


méme installé en Orient, restait très souvent fidèle au hur-
nous de laine sombre et ii d'autres pièces vestimentaires qui
attestaient de ses origines nord-africaines et d'une eertaine
fierté la en témoigner. Certes, bien souvent, des raffinös orien-
taux, imbus de leur antériorité historiq-ue tant dans le domaine
religieux qu'intellectuel, ne songeaient pas a masquer leur
condeseendance it l'égard de la culture de ce « lointain
Maghreb », qu'ils jugeaient fruste et assez barbare. Ce juge-
ment de valeur s'explique en partie par cette participation
de tous les éléments de la population nord-africaine à la vie
politique des Etats et it Pactivité des cités, et en particulier
par le röle des populations berbères encore relativement peu
arabisées qui fournirent fréquemment des souverains et des
conquérants. Une grande partie des pays d'Orient, au con-
traire, se earactérisait par la faiblesse de la participation des
populations rurales à la vie politique et eitadine souvent
dominée par des maitres étrangers au pays. Si nombre de
Maghrebins entretenaient un certain eomplexe d'infériorité
it l'égard des Orientaux, au point
de s'inventer souvent une
aseendance orientale, la fierté d'étre Maghrebin, et d'origine
berbère n'était pas pourtant un sentiment inconnu.
Un des plus grands penseurs de l'Islam, le grand histo-
rien Ibn Khaldoun, qui n'était cependant pas d'origine ber-
bère, a consacré des pagel admirables aux Berbères. Dans
plusieurs passages, ii énumère et magnifie les grands hommes
qui ont fait la gloire du Maghreb. Sous le terme de Berbère,
ii ne désigne pas seulement les hommes de langue berbère,
mais aussi ceux qui ont adopté la langue arabe, c'est-à-dire
l'ensemble des Maghrebins. Ibn Khaldoun, dans son Histoire
universelle, a relaté le passé
de nombreux peuples; mais
seuls les Berbères eurent droit it un tel panégyrique ; « En
traitant de la raee berbère, des nombreuses populations dont
elle se compose... nous avons fait mention des victoires qu'elle
remporta sur les princes de la terre et de ses luttes avee les
divers empires pendant des siècles... Nous croyons avoir cité
une série de faits qui prouvent que les Berbères ont toujours
été un peuple puissant, redoutable, brave et nombreux,
vrai peuple comme taut d'autres dans ce monde tels que les
Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains... Citons
les
venus qui font honneur it l'homme et qui étaient devenues
pour les Berbères une seconde nature : leur empressement
s'acquérir des qualités louables, la noblesse d'ime qui les
porta au premier rang parmi les nations; les actions
par les-
10 YVES LAGOSTE

quelles ils méritèrent les louanges de l'univers : bravoure


et promptitude à défendre leurs hötes et leurs clients, fidélité
aux promesses, aux engagements et aux traités, patience dans
l'adversité, fermeté dans les grandes afflictions, douceur de
caractère, indulgence pour les défauts d'autrui, éloignement
pour la vengeance, bonté pour les malheureux, respeet pour
les vieillards et les hommes dévóts, empressement à soulager
les infortunés, industrie, hospitalité, chanté, magnanimité,
haine de l'oppression, valeur déployée contre les empines qui
les menaçaient, victoires remportées sur les princes de terre,
dévouement à la cause de Dieu et de sa religion, voilà pour
les Berbères une foule de titres à une haute illustration, titres
hérités de leurs pères et dont l'exposition mise par écrit
aurait pu servir d'exemple aux nations à venir... » (Histoire
des Berbères, trad. de Slane, tome I, p. 200.)

Il existe done au Moyen Age une incontestable originalité


du Maghreb, et les éléments d'une culture maghebrine sont
déjà marqués. Quelle est la place tenue par ce qui deviendra
beaucoup plus tard l'Algérie ? Ii serait abusif de vouloir
démontrer l'existence au sein du Maghreb d'une nette indivi-
dualité de la future Algérie. Les rapports sont, au contraire,
très étroits entre les différentes parties du Maghreb. A plu-
sieurs reprises, des empires puissants en ont assuré l'unifica-
tion; des confréries religieuses recrutent des adhérents dans
les diverses régions; les grands marehands exercent leur acti-
vité dans l'ensemble du pays; les étudiants recherchent l'en-
seignement des maitres illustres dans les universités de Tunis,
de Constantine, de Bougie, de Tlemeen, de Fès, de
Marra-
keeh, etc., et la réputation des lettrés et des savants dépasse
vite les limites de la ville où ils résident pour s'étendre au
bin; les diplomates, les chefs de guerre, les ministres ne se
font pas faute de passer successivement au service de diffé-
rents souverains.
C'est seulement ä partir de la domination turque que les
trois pays qui constituent aujourd'hui l'Afrique du Nord
commencent ii s'isoler, sans que disparaissent les contacts
religieux, commerciaux et culturels.
Les territoires qui eomposent l'actuelle Algérie forment,
de longue date, un ensemble doté d'une
originalité certaine.
Depuis des temps très reculés, les populations qui occupent
l'Afrique du Nord centrale se sont comportées
d'une façon

LES SOURCES 11

sensiblement différente de celles qui peuplent le reste du


Maghreb, et ceei malgré leurs ressemblances et leur solidarité
communes. Rares sont les époques durant lesquelles un centre
d'attraction économique, une organisation politique plus ou
moins vaste et atable n'ont pas concretise cette individualité
de la partie centrale. Depuis longtemps, géographes et histo-
riens musulmans ont distingue de l'Ifrikiya (approximative-
ment l'actuelle Tunisie) et du Maghreb el Aqsa (le Maroc)
le Maghreb el Awsat, qui approximativement correspond
l'actuelle Algerie. A 'Interieur de ce cadre apatia!, se sont
successivement constitués au Moyen Age (et des l'Antiquité)
des Etats importants qui, dans un cadre semi-féodal, se
sont nettement détachés au-dessus d'organisations politiques
plus modestes, plus morcelées qu'ils dominaient. Chacun de
ces Etats successifs, malgre une relative variabilité de locali-
sation, les capitales en ont été Tahert siede), Achir (X"),
la Qalaa des Beni Hammad (XI 0 ) auquel succéda Bougie (XI"-
Tlemcen (XIIIe -XV"), et enfin Alger, à partir des
Turcs, a constitué en son temps un veritable centre de
gravité. Les Tures n'ont fait alors que fixer les contours d'un
ensemble de territoires relativement solidaires, qu'une longue
évolution historique avait differenciés de la Tunisie et du
Maroc.
Les &fierenees culturelles entre ces trois pays, malgré
leur communaute fondamentales, s'étaient, avec le temps,
accusées. La Tunisie était la plus largement ouverte aux
influences orientales; le Maroc, après son effort d'unifica-
tion de l'Occident musulman, de Tunis it Tolède, avait ten-
dance à se replier sur !ui-meme et restait principalement
soumis à l'influence andalouse. Entre les deux pays, l'Algérie
apparait historiquement comme une sorte de earrefour des
apports orientaux et andalous, des influences Tunis et de
Fes; elle est aussi en relation frequente par de ses ports avec
les Européens et largement ouverte vers les oasis
et les routes caravanières. sahariennes
La Tunisie est depuis très longtemps caracterisée
portance de la vie citadine; le röle humain des par l'im-
y est faible, par contre celui des steppes est souvent montagnes
fort que celui des cités. Au Maroc, le bloc aussi
des montagnes a eu souvent tendance
relativement continu
à une relative auto-
nomie par rapport à l'ensemble des plaines. C'est sans doute
en Algerie, peut-etre en raison de
l'imbrication de
des plaines et des montagnes relativement morcelées, la vie
verture du pays aux influences sahariennes, de l'ou-
que la synthèse

12 YVES LACOSTE

culturelle entre des groupes humains différents s'est la mieux


faite. C'est en Algérie que ceux-ci ont été les plus divers
pasteurs-cultivateurs des multiples plaines telliennes, monta-
gnards de Kabylie, des Aurès, du Dahra, de l'Ouarsenis, pas-
teurs des Hautes Plaines, cultivateurs des oasis, grands
nomades sahariens remontant vers le Nord en été, citadins
des nombreuses villes grandes ou petites. C'est aussi en
Algérie que les occasions de contact entre ces groupes ont
été les plus nombreuses.
Cette participation de l'ensemble des éléments humains
la vie culturelle du pays, sans pour autant qu'ils s'unifor-
misent, est attestée par exemple par la contribution que de
très nombreuses villes d'Algérie ont apportée au patrimoine
culturel classique. Un 'eure' algérois, Al Hafnawi, a publié
en 1907 un ensemble de 320 notices 2 consacrées aux lettrés
et savants de l'Algérie. II ressort de cet ouvrage que tous
les éléments de la population algérienne, qu'ils fussent d'ori-
gine berbère ou arabe, ont participé depuis longtemps au
mouvement culturel dans le Maghreb central. Parmi les prin-
cipaux centres culturels, Biskra peut revendiquer cinq célé-
brités, Msila six, la Qalaa des Beni Hammad douze, Mosta-
ganem quatre, Oran huit. Les oasis sahariennes s'honorent
de nornbreuses gloires littéraires ou scientifiques : trois pour
Ouargla, huit à Fig-uig, douze au Touat. Les principaux
centres culturels ont cependant été : Bougie qui compta
40 lettrés selon Al Hafnawi (Bougie fut au XP-XII siècle
une grande capitale intellectuelle et religieuse, une vraie
« petite Mecque aux yeux des contemporains; l'un d'eux,
l'historien Al Ghubrini, recensa 150 célébrités locales du
droit, de la médecine, de la poésie ou des sciences sacrées
du VIII' au XIII" siècle), Constantine 40 également, Alger
45; Tlenicen, avec 81 célébrités, constitue le centre le plus
important partir du XIV' siècle. Le méme auteur a relevé
plus d'une trentaine de noms de lettrés indiquant nettement
leur origine berbère. Si un certain nombre de ces lettrés
sont d'origine orientale, le contingent d'Andalous et de leurs
descendants chassés d'Espagne et fixés au Maghreb hat beau-
coup plus important.
Cette diversité de la participation au mouvement culturel
procède, dans une certaine mesure, du relatif morcellement
politique de l'Algérie, et des déplacements successifs des
2. Vor II. Pérés, « La culture arabe claesique
Initiation à l'Algdrie, Ed. Maisonneuve, 1957, p. 283-299.en Algérie » dane
LES SOURCES 13

centres politiques prépondérants. En effet, si la Grande


Mosquée de chacune des villes d'une certaine importance
constituait un centre intellectuel, avec son Université, modeste
ou très célèbre, ses étudiants, ses bibliothèques souvent riehe-
ment garnies, la fonction politique d'une petite capitale était
liée à l'activité culturelle. La plupart des souverains maghre-
bins considérèrent que le rayonnement intellectuel de leur
cour était un des facteurs principaux de leur prestige et jis
furent souvent des mécènes éclairés, s'entourant de poètes,
de musiciens, d'historiens, de médecins et de savants, sans
compter les divers artistes qu'attirait la construction de mos-
quées et de palais destinés témoigner dans l'avenir de la
splendeur du regne. Aussi, les capitales des nombreuses prin-
cipautés plus ou moins indépendantes qui existèrent en Algé-
rie, et les cours des importants souverains qui y régnèrent
connurent cette activité culturelle liée à l'existence du pou-
voir politique. L'une des fonctions qui s'imposait à un souve-
rain musulman était la présidence des assemblées poétiques
et littéraires qu'il devait fréquemment organiser à sa cour.
Un certain nombre de souverains qui régnerent au Maghreb
central ne dédaignèrent pas de s'illustrer dans des contro-
verses théologiques et juridiques, tels les souverains de Tahert
(IX' siècle), ou dans les tournois poétiques, tels les roja de
Tlemcen Abou Hamou II et Abou Zayyan (XIV' siècle). De
plus, c'est principalement parmi les lettrés que se recrutait
le personnel de ce que l'on pourrait dénommer la haute
administration.

L'examen des sources d'une actuelle culture algérienne


pose un delicat problème qui se retrouve à propos de tout
autre pays musulman. La civilisation musulmane a connu son
développement au Moyen Age dans le cadre d'une société oh
la religion jouait un role fondamental; la distinction entre
le spirituel et le temporel, entre bis religieuses et bis
civiles, y était théoriquement ignorée. Le Coran contient non
seulement le dogme religieux, mais aussi les fondements de
la législation publique et privée, les règles de la vie poli-
tique, sociale et éconornique comme celles de la vie quoti-
dienne. Cette prépondérance de la religion exista également,
peut-ètre cependant it un moindre degré, dans le monde chré-
tien médiéval; en Europe occidentale, l'évolution historique
a progressivement entramé l'atténuation du Ale temporel de
14 YVES LACOSTE

l'Eglise, qui est progressivement cantonnée dans le domaine


spirituel. Ainsi s'est peu it peu dégagée en Europe oecidentale
la conception d'une culture, qui pour avoir une grande part
de ses sources dans un monde médiéval où la religion était
la manifestation idéologique essentielle, n'en est pas moins
devenue par la suite essentiellement laïque.
Les pays musulmans, eux, eonnurent it partir du XIV.'
et du XV.' siècles, pour des causes historiques complexes, un
ralentissement de leur développement économiq-ue, social
culturel. Leur société se stabilisa dans des eadres médiévaux;et
la religion conserva son réle fondamental, tant spirituel que
tempore'. Les manifestations de la pensée rationaliste et seien-
tifique qui avaient été très importantes lora du développe-
ment économique et social de la civilisation musulmane, s'atté-
nuèrent au profit du mystieisme et du fatalisme religieux.
La lakisation de la culture ne s'opéra pas comme elle s'opéra
en Europe oecidentale 3.
On a vu précédemment que, pour une grande part,
les sources de la culture algérienne se confondent avec
l'ensemble de la culture médiévale de l'Occident musulman
(Maghreb et Espagne musulmane). Le cadre limité de cet
article ne permet pas rénumération, méme suceincte, de tous
les penseurs et écrivains qui ont illustré eette culture. D'autre
part, il est possible de distinguer parmi eux des personnages
qui peuvent étre considérés comme plus proprement algériens,
soit q-u'ils aient principalement résidé dans leur ville natale
en Algérie, seit q-u'ils aient passé en ce pays une partie
tante et in tellectuellement active de leur vie. C'est impor-
à eux,
3. Uns teile eituation na évidemment rien d'éternel, d'inné ou
au monde nmeulmen. Elle traduit de propio
la etagnation
ay établit pendant quatre ä cinq eiécles. économique
Ainsi, les paye et sociale qui
man connaissent depuis quelques décennies de grande boule du monde mueul-
voit ahmt se développer une évolution infiniment pise vereemente. On y
connue l'Europe occidentale du XVIII. au XX. rapide que celle que
sikcle. Sans préjuger des
formes äd'organisation économique et eociale qui prévaudront, on pest
tendre ce que la religion, et s'at-
tuelle, abandonne Amine en Europe cela ne met pee en cause sa valeur epiri-
occidentale
empriee t emporelle. Sane avoir lt renier leure p une grande part de son
vales fortement marquéee par la religion, r eetigieuses origines médié-
eont en voie de con etitution des cultures nationales laiques
nieme ne marque plus la peneée rapide dans les paye musulmane. Pi le chrietia-
caise, les cathédrales ou rceuvre ded'une grande partie de la Population fran-
du patrimoine culturel francais. LeePascal ne sont pee, peor autant, exclues
mosquées et lee ceuvres des philosophee
et des myetiques m
usulmans
cultures, nationales et laiques, reeteront parties intégrantes des nouvellee
en rien de l des paye de langue arabe. Ceci ne préjuge
'évolution spirituelle des populations mueuLmanes, qui actuelle-
ment sont encore trs attachies ä leur religion.

LES SOURCES 15

du moins aux plus importants d'entre eux que nous nous


attacherons.
Ii ne parait pas indispensable, par ailleurs, de brosser un
tableau détaillé de toute la production intellectuelle médié-
vale, où les ouvrages proprement religieux (droit canon,
théologie, commentaires du Coran en fonction de points
de vue grammatical, historique, juridique; études appréciant
le bien-fondé des traditions religieuses, ouvrages mystiques,
etc., etc.) sont de très bin les plus nombreux. Nous consi-
dérerons plutöt l'actuelle culture algérienne en fonction de
la conception moderne de la culture, c'est-à-dire l'intégration
dans un eadre principalement laique, d'un ensemble d'ceuvres
et de pensées qui ont ¿té pour une grande part concues dans
le cadre ancien d'une culture déterminée essentiellement par
la religion. L'application de cene conception laïque de la
culture la situation algérienne est peut-étre, dans une cer-
taine mesure, prématurée. Néanmoins, ii parait incontestable
q-u'une évolution rapide se dessine en faveur d'une telle
conception de la culture, au moins parmi les milieux les
plus conscients des transformations de l'Algérie et de ses pos-
sibilités de progrès au sein du monde moderne.

La enhure algérienne, très marquée par certains impé-


ratifs spécifiques de la religion musulmane, comporte cer-
taines lacuries. Ainsi, l'interdiction coranique de représenter
par le dessin ou la sculpture des ¿tres vivants, a déterminé
Pinexistence de la peinture et de la statuaire. La tradition
théätrale est pratiquement nulle pour des raisons de méme
nature. Inversement, la ealligraphie et l'art ornemental
base de figures géométriques (de tradition berbère) ou de
eourbes, d'entrelacs, d'« arabesques », ont atteint une subti-
lité et une splendeur rarement égalées. Le texte du Coran
est devenu un thème ornemental : des versets entiers ou
des fragments figurent dans les sculptures ornant les riehes
demeures et les mosquées, dans les broderies d'argent, de
soie et de brocart.
Les Musulmans ayant appris le Coran des leur jeune A ge,
par cceur, les termes du texte sacré, ses tournures et ses
images se sont répandus dans les écrits. Cette nécessité pour
le Musulman de connaitre le Coran, Pinvitation qui lui est
faite ä s'instruire en matière religieuse, a eu d'importantes
conséquences culturelles et explique, dans une certaine

16 YVES LACOSTE

mesure, le niveau élevé atteint par la culture musulmane.


Une mosquée ordinaire sert, en effet, d'école primaire et la
plupart des collectivités entretiennent un maitre d'école. (Le
professeur Emerit a pu estimer que dans l'Algérie de 1830
la proportion des illettrés était relativement moins forte qu'en
France à la méme époque, malgré le développement écono-
mique bien inférieur de l'Algérie.) Il est également possible
d'apprécier le niveau de la culture générale atteint au Moyen
Age en Algérie — niveau qui était à cette époq-ue grande.
ment fonction de la culture proprement religieuse — en
constatant la place de premier plan qui tint alors ce pays
dans les activités spirituelles du monde musulman. Plusieurs
très importantes confréries religieuses dont le rayonnement
s'étend au Maghreb et jusqu'au Soudan, ont eu leur origine
et leur maison-mère en Algérie.
Abou Madyan (Sidi Boumedine) bien que né près de
Séville en 1120 et bien qu'ayant étudié et professé à Fès,
en Orient et en Andalousie, peut ètre considéré comme appar-
tenant au patrimoine spirituel du Maghreb central : ii vécut
longtemps à Bougie et est enterré à Tlemcen, ville dont il
est le patron. II hit le principal introducteur des doctrines
çoufiques (mouvement mystique influencé par le mona-
chisme chrétien, l'illuminisme persan, l'extase hindoue, qui
prit un grand développement dans tonte l'Afrique du Nord
à partir du XII' siècle), et a laissé de nombreux poèmes, les
uns classiques, d'autres représentatifs par son symbolisme
amoureux, de l'ivresse métaphysique et de la dévotion exa-
tique que recherchaient les Coufis.
Sidi Senoussi (mort en 1490) hit un très grand théologien
tlemcenien qui exerça une grande influence sur la pensée
religieuse. Son ceuvre se caractérise par un effort de clarifi-
cation, de raisonnernent et d'ordonnancement des principes
théologiques. II s'est efforcé d'établir la preuve de l'existence
de Dieu à partir des principes de la Logique et de la Méta-
physique. Ces deux célébrités, les plus notables parmi un
grand nombre d'autres, attestent du haut degré où étaient
parvenues les sciences religieuses et le rnouvement mystique,
et de l'importance qu'avait, en Algérie, la culture musulmane
traditionnelle.
Un des caractères des littératures d'expression arabe est
la place considérable qu'y tient la poésie. L'homme
de lettres,
l'homme cultivé est avant tout un poète. Cette poésie chante
l'ápreté de la vie au désert ou les raffinements des jardins
et des jeux d'eau, l'épopée des combats, les ardeurs de
la

LES SOURCES 17

chasse, la beauté du cheval ou de la chamelle, mais aussi


les joyeuses ivresses, les danses, les jeux et l'amour. Sous
l'influence en particulier des potes d'Andalousie, qui cachent
sous la préciosité de leurs vers une pensée déjà romantique,
la poésie maghrebine décrit toutes les joies de la vie, tules
les gräces de la nature, les vertiges du plaisir, mais aussi
l'angoisse du temps qui s'enfuit, l'approche de la mort. Un
autre caractère de cette poésie est son utilisation comme
exercice spirituel, comme méthode d'entrainement initiatique.
Les mystiques musulmans, comme les prophètes hébreux et
les penseurs indiens, associèrent la métaphysiq-ue, la inystique
et la poésie qui permettait de déclencher des extases par la
répétition ineantatoire des rythmes. Malheureusement, eette
poésie raffinée, merveilleusement apte Ii refléter les jeux
indéfinis d'arabesques à la fois décoratives, sensuelles et
mystiques, est pratiquement intraduisible. Le rythme, la
musique des mots jouant un róle au moins égal ä celui de
leur sens, ce sont les poètes les plus appréciés qui sont les
plus défigurés par la traduction.
Parmi le très grand nombre des poètes qui ont vécu dans
ce qui est aujourd'hui l'Algérie, il est diffieile de faire un
choix : Ibn Hani, né ä Séville en 972, est eonsidéré comme
l'un des plus grands poètes de l'Occident musulrnan. II vécut
longternps ä la cour des princes du Zab (Biskra), puis passa
ensuite au service des souverains fatimides, en l'honneur des-
quels il exalta la conquéte de l'Egypte par les Maghrebins. Ibn
Khamis fut tlemcenien et fut considéré comrne le grand poète
du XIII' siècle. Après avoir été ministre du souverain de
Tlemcen, les circonstances politiques l'obligèrent ä quitter sa
ville natale pour Grenade où ii fut assassiné en 1309 dans
une révolution de palais. Ibn Khamis a laissé des poèmes
de style épique, d'autres d'inspiration sensuelle et mélanco-
lique, et enfin des oeuvres d'inspiration mystique. Enfin, on
peut citer, plus en raison de son rede politique que de sa
notoriété littéraire, qui eependant n'est pas ä négliger, l'émir
Abd-El-Kader qui a laissé des poèmes de valeur.
Il est souvent arbitraire de ranger sous une désignation
relativement précise les ceuvres de penseurs, qui à eette
époque était rarement spécialisés. Ainsi, une des célébrités
du Mzab, Abou Yaqoub Yousouf al-Wargalani (de Ouargla,
mort en 1174) fut un juriste réputé, mais il fit également
ceuvre d'historien et surtout de géographe en rapportant
maints renseignements tirés de ses nombreux voyages au-delä
du Sahara. Un des domaines les plus riches est celui de
18 YVES LACOSTE

l'Histoire, discipline qui tient une place très considerable


dans la culture musulmane : d'importantes recherehes histo-
riques furent nécessaires pour vérifier l'authenticité de très
nornbreux récits qui complètent ou éclairent le Coran et qui
sont à la base de la tradition religieuse; l'enseignement de
l'histoire tient une place très importante depuis l'éduca-
tion élémentaire jusqu'à l'enseignement supérieur. L'« hon-
néte homme » du Moyen Age musulman ne peut se concevoir
sans une forte culture historique, qui lui est indispensable,
ne serait-ce que pour étre un brillant causeur, le moindre
discours étant truffe d'allusions à des événements historiques.
L'Histoire est, enfin, l'école de la vie politique, administra-
tive et militaire. Nombre de souverains musulmans furent
de grands leeteurs d'ouvrages historiques; ils commandaient
des recherches et des études aux historiens qui leur étaient
attachés.
L'Algérie compte dans son passé culturel un grand
nombre d'historiens. Yahya Ibn Khaldoun, ne à Tunis, eut
une earrière essentiellement tlemcenienne. Outre ses fonctions
de ministre, il rédigea une Histoire des rois de Tlemeen.
II mourut assassine en 1379. At Tanasi qui vecut à Ténes et
à Tlemeen (il mourut en 1494), hit un juriste et un pole-
miste, mais surtout l'auteur d'une Histoire de Tlemcen. Cette
tradition historienne de Tlemcen se prolonge, bien au-delà
du XIV° sieele, époque de l'apogée de la culture mediévale
islamique en Algérie, puisqu'en 1605 Al Maliti rédige une
Biographie des célébrités de eette ville. C'est aussi dan» une
grande famille tlemcenienne que naquit Maqqari (1591-1632)
qui rédigea, une fois en Orient, une grande histoire de
l'Espagne musulmane. Au XVIII° siècle, originaire de Kaby-
lie, Al Ourtilani rédigeait un ouvrage relatant maints faits
geographiques et historiques à propos de son voyage it
La Mecq-ue.
Cependant, l'élément le plus prestigieux dont peut s'enor-
gueillir à juste titre la culture algérienne, est sans conteste
le très grand historien Abd el Rahman Ibn Khaldoun
(frère amé de Yahya Ibn Khaldoun précédemment men-
tionné). S'il naquit à Tunis en 1332 dans une famille origi-
naire d'Andalousie, s'il séjourna au Maroc, it Grenade, et
s'il q-uitta en 1382 le Maghreb pour l'Orient où ii passa le
reste de sa vie (il meurt en 1406), l'Algerie peut néanmoins
legitimerneut le revendiquer. C'est au Maghreb central qu'il
mena la vie la plus active et q-u'il connut les périodes intel-
leetuellement les plus fécondes de son existenee : Ibn Khal.
LES SOURCES 19

doun fut étroitement mélé it la vie politique du Maghreb


central; à plusieurs reprises agent diplomatique et recruteur
de troupes nomades pour le compte de différents souverains
maghrebins, ii fut aussi, pendant quelque temps, premier
ministre du royaume de Bougie; ii entretint des liens étroits
(et parfois orageux) avec le souverain de Tlemcen. Enfin,
et surtout, Ibn Khaldoun appartient au patrimoine eulturel
de l'Algérie, parce que c'est it la Qalaa Ibn Selama, chäteau
situé près de Freuds, qu'il concut et rédigea (de 1375
it 1378), la partie la plus riehe, la plus
geniale de son
oeuvre : les Prolégomènes de son Histoire universelle.
Ibn Khaldoun peut étre considéré comme un des fonda-
teurs, si ce n'est le fondateur de la conception scientifique
de l'histoire et aussi de la sociologie. Ne se contentant pas
de la découverte des causes immediates ou apparentes des
faits, Ibn Khaldoun orienta l'histoire vers la recherche des
causes profondes et des bis du développement de la société.
Ayant pour but essentiel d'expliquer et de faire comprendre
les événements, Ibn Khaldoun ne considere pas le monde
comme une accumulation accidentelle d'objets sans rapport
les uns avec les autres, mais comme un ensemble où les
phénomènes se conditionnent réciproquement. Ainsi s'ex-
plique. le earactère encyclopédique des Prolégomènes qui
comprennent une cosmographie, une description geographique
du monde, une politique, un traité d'économie, une classi-
fication rationnelle des sciences, une pédagogie, une rhéto-
rique, ainsi que des éléments de ehimie, d'algèbre, d'agri-.
culture, de médecine, d'architecture, d'urbanisme, d'esthe-
tique, de droit, de théologie, d'art militaire... Tons ces élé-
ments divers s'ordonnent logiquement en fonction d'une con-
ception synthetique servant à l'explication des phénomenes
économiques, sociaux et politiques. « Ibn Khaldoun a été
le plus grand philosophe et historien que l'Islam ait jamais
produit et l'un des plus grands de tous les temps. »* « II a
concu et formulé une philosophie de l'Histoire, qui est sans
doute le plus grand travail qui ait jamais été crée par aucun
esprit dans aueun temps et dans aucun pays. » 5 « Les Prolé-
gomènes d'Ibn Khaldoun sont un des ouvrages les
plus
substantiels et les plus intéressants qu'ait produit l'esprit
humain. »6

4. PHeis d'histoire des Arabes, Payot.


5. Toynbee, A study of History.
6. G. Mareais. On trouvera plue bin Page 23, quelquee
sur la coneeption de Phietoire d Ibn naldoun. brete extraita
20 YVES LACOSTE

Certes, après cette période d'apogée du XII' siècle au


XIV' siècle, l'essor culturel se ralentit pour céder la place
à une relative stagnation dans la répétition des formules
héritées du passé. L'enseignement eut tendance à se scléroser.
Les difficultés que connut le monde arabe avaient provoqué
en son sein l'éclosion de puissantes hérésies, qui en raison
de leur caractère oppositionnel, grouperent les mécontents.
Par contre, la cause de l'orthodoxie religieuse se confondit
de plus en plus avec celle des classes dominantes. Celles-ci,
pour s'assurer des fonctionnaires fideles, des docteurs de la
Loi qui leur soient favorables, ehargerent des religieux ortho-
doxes de former par leur enseignement un personnel admi-
nistratif orthodoxe et de combattre les hérésies. Les ordres
religieux, devenus riches gráce aux dons des puissants, devin-
rent un instrument d'encadrement intellectuel au service du
pouvoir. Les « Madrassa », sorte de colleges autrefois fort
libéraux, devinrent, une fois pris en main par le mouvement
des dévöts orthodoxes, les bases d'une réaction généralisée
contre la pensée rationaliste et scientifique susceptible d'orien-
ter les esprits vers des mouvements heterodoxes à grand
retentissement social. Peu à peu toutes recherches étrangères
à la religion furent bannies des établissements d'enseignernent.
Cette situation culturelle ne peut en rien étre considéree
comme une des caractéristiq-ues permanentes du Maghreb,
mais seulement comme le reflet d'une stagnation économique
et sociale, qui s'installa progressivement une fois passee
l'époque du magnifique développement culturel. Les causes
historiques de cette stagnation sollt complexes. Elles peuvent
très schématiquement se résumer dans l'existence au Maghreb
de structures semi-féodales particulières, qui déterminerent
les difficultés que rencontra la bourgeoisie pour s'individua-
liser par rapport aux autres classes sociales. Comme bien
d'autres pays, le Maghreb, après une période d'essor remar-
quable, se trouva dépourvu, à la différence de l'Europe oeci-
dentale, d'un groupe social capable d'impulser ses transfor-
mations et de détruire des structures sociales qui étaient
devenues des obstacles à la poursuite du développement écono-
n3ique et social. L'Islam des premiers temps se présentait
comme une religion dynamique, prónant l'action, le succès,
l'initiative intellectuelle ou commerciale. L'interprétation
fataliste de cette religion l'emporta lorsque le monde musul-
man vit se ralentir son développement.
Il est pourtant un vaste domaine culturel qui ne connut
pas d'assoupissement prolonge, mais un renouvellement
LES SOURCES 21

constant, une création permanente : la culture populaire et


les « littératures orales ». La culture classique, qui eut sa
période d'apogée au Moyen Age, était exprimée en arabe
elassique, langue universelle et intangible, et etait principale-
ment le fait des populations urbaines de niveau social aise.
Les parlers populaires de l'arabe dialectal et les pariere
berbères sont depuis très longtemps le mode d'expression
d'une vaste et riehe littérature populaire orale dont l'au-
dience est beaucoup plus large que la litterature classique.
Les interférences sont multiples entre les thèmes d'inspira-
tion arabe et les thèmes berbères. La littérature orale arabe
est plus influencée par les éléments d'origine orientale.
Les genres développés dans ces littératures orales sont très
divers : les uns sont cultivés par des poètes et eonteurs pro-
fessionnels allant de fete en fete, de marché en marché.
D'autres sollt conservés dans les traditions, et ce sollt les
femmes qui sollt les principales gardiennes de ce patrimoine
culturel. La prose est principalement representée par les
contes, merveilleux, magiques ou plaisants, les fahles, les
legendes historiques merveilleuses ou hagiographiques. La
poésie est constituée par des chants épiques, des poèmes reli-
gieux, des ehants d'amour, de travail ou de guerre.
De plus, l'ensemble de cette littérature orale peut se
diviser en deux grandes parties : l'une est constituée par un
ensemble d'ceuvres dont l'origine est sans doute extrimement
ancienne : les personnages des contes et des legendes sollt
souvent d'anciennes divinites désacralisées, leurs aventures
sont des mythes dégrades ou ii demi-oubliés. S'ajoute à cet
ensemble le souvenir plus ou moins mythifié d'évenements
historiques fondamentaux, dont la relation s'est peu it peu
transformée au cours des temps. L'autre Partie de eette litte-
rature orale peut étre considérée comme une litterature de
eireonstance : exaltation des luttes, des pensées, des joies
aetuelles de ehaque petit groupe social.
Cette littérature orale si diverse, est évidemment en conti-
nuelle évolution. Les bouleversements qu'a connus
depuis plus d'un siècle ne sont pas sans s'y refléter. Ainsi,
jusqu'en 1871, la poésie traditionnelle kabyle chante les
guerres entre tribus, les prouesses ou les vertus d'un samt.
Après 1871, le désarroi social, l'éclatement du groupe tribal
font naitre une poésie d'inspiration individualiste. Enfin,
plus récemment, de nouvelles sources d'inspiration se sont
fait jour et elles témoignent de l'apparition d'une conscience
nationale.
22

Nombre d'auteurs, reprenant en cela la célèbre phrase


de Paul Valéry sur la nature mortelle des civilisations, ont
sinon explicitement, du mojos implicitement, dressé l'acte
de décès de la culture musulmane au Maghreb. Elle ne
constituerait plus aujourd'hui, qu'une source depuis long-
temps et définitivement tarje. En fait, il ne s'agit pas d'une
mort, mais d'un assoupissement, d'une ankylose. Loin d'étre
oublié, perdu, ce qui avait fait la grandeur de la culture
maghrebine médiévale est resté pendant des siècles l'objet
d'une vénération peut-étre parfois trop exclusive. La tradi-
tion, la référenee aux glorieux ancètres régissaient les actes
de la vie publique et privée, spirituelle et artistique. Si
l'effort de rinovation, de dépassement de ces ceuvres était
fort amoindri, en raison de conditions historiq-ues pour un
temps défavorables, le patrimoine culturel n'était pas perdu.
Certes, par exemple, la richesse et la grandeur de l'ceuvre
d'Ibn Khaldoun n'étaient sans doute pas véritablement com-
prises, fasste de références suffisantes aux courants de la pen-
sée moderne, mais l'ouvrage d'Ibn Khaldoun n'en était pas
moins révéré et considéré comme un des éléments les plus
prestigieux de la culture maghrebine.
L'histoire de la culture maghrebine et de la culture algé-
rienne en particulier, est aussi celle des cultures d'un grand
nombre de pays sous-développés, qui ont connu la splendeur
puis rassonpisserneut. Ces destins eulturels évoquent un peu
l'histoire de la Belle au bois dormant. Endormies il y a
plusieurs siècles, après avoir atteint une richesse que l'Europe
aurait pu alors leur envier, ces cultures sont depuis peu
réveillées par les transformations sociales et politiques qui
agitent ces pays. Presque spontanément elles se débarrassent
des formes que leur avait données cette période de stagnation,
pour se mettre au diapason du monde moderne. Cette renais-
sance d'un patrimoine culturel vénérable apparait comme
cadeau que l'Histoire fait it de jeunes nations, héritières
d'un grand passé.
Yves LACOSTE.
IBN KHALDOUN
(Extraits)

Les historiens, lorsqu'ils traitent d'une dynastie, ont


soin d'indiquer le nom du prince, sa généalogie... le nom
de ses femmes, de son cadi, de son chambellan, de son
vizir; dans tout cela jis se piquent de suivre l'exemple
donné par les historiens des dynasties Omeyyades et Abbassides.
Mais jis n'ont pas compris le but que ces écrivains avaient
en vue : dans ces temps... les chroniqueurs destinaient leurs
livres à l'usage de la famille régnante. Les jeunes princes
désiraient connaitre l'histoire de leurs aieux, les événements
de leur règne, afin de marcher sur leurs traces... afin de
gagner les personnages qui occupaient de grandes places
quand le treine viendrait à vaquen.. Les historiens se trou-
vèrent obligés de fournir ce genre de renseignements. Mais
lorsque les empires sont séparés par des distances considé-
rabies ou par de grands intervalles de temps, les lecteurs
ne cherchent que l'histoire des souverains eux-mémes, les
moyens d'établir une comparaison entre les dynasties sous
le rapport de leur puissance et de leurs conquétes, l'indica-
tion des peuples qui leur avaient résisté ou qui avaient
succombé. Quel avantage y a-t-il done pour l'historien de
rapporter les noms des enfants d'un ancien souverain, de
ses frères, de son cadi... surtout lorsqu'on ne connait ni
l'origine, ni les actions par lesquelles ces personnages se sont
distingués. En suivant cette marche, les historiens ( actuels)
ont imité sans voir les motifs... des anciens écrivains, ne
se sont mime pas donné la peine d'apprendre le véritable
objet de l'histoire. (T. I, p. 64.)

24 IBN KHALDOUN

(L'histoire)... est une science, car elle a d'abord un objet


spécial, je veux dire la civilisation et la société humaine.
(T. I. p. 77.)
L'histoire a pour véritable objet de faire comprendre
l'état social de l'homme, c'est-à-dire la civilisation et de
nous apprendre les phénomènes qui s'y rattachent naturelle-
ment, à savoir : la vie sauvage, l'adoucissement des mceurs,
l'esprit des farnilles et des tribus, les divers genres et qui
amènent la naissance des empires et des dynasties, la distinc-
tion des rangs, les occupations auxquelles les hommes con-
sacrent leurs travaux et leurs efforts, telles que les opérations
lucratives, les métiers qui font vivre, les sciences, les arts;
enfin, tous les changements que la nature des choses peut
opérer dans le caractere de la société. (T. I, p. 71.)
Les ouvrages historiques recèlent un autre genre d'erreur
provenant de la négligence des auteurs qui ne tiennent aucun
compte des changements que la différence des temps et des
époques amènent dans l'état des nations et des peuples...
En effet, l'état du monde et des peuples, leurs usages, leurs
opinions ne subsistent pas d'une manière uniforme et dans
une Position invariable : c'est au contraire une suite de
vicissitudes qui persistent pendant la succession des temps,
une transition continuelle d'un état ou d'un autre. Les chan-
gements qui ont heu pour les individus, les temps de courte
durée et les villes ont heu également pour les grands pays,
les provinces, les longues périodes de temps et les empires.
(T. I, p. 58.)
Celui qui entend raconter les événements des temps passés
et qui ne se doute pas des modifications ni des changements
survenus dans la société humaine, établit au premier abord
un rapprochement entre ces faits et les choses q-u'il a apprises
et dont il a été témoin. Or, comme ces deux termes de
comparaison peuvent offrir des différences considérables, on
s'expose à cornmettre de graves méprises. (T. I, p. 60.)
J'ai mis mon travail à la portée des érudits et des hommes
du monde. Pour son arrangement et sa distribution, j'ai suivi
un plan original, ayant imaginé une méthode nouvelle
d'écrire l'histoire et choisi une voie qui surprendra le lec-
teur, une marche et un systéme tout à fait
taut de ce qui est relatif à la civilisation et àit moi... En trai-
l'établissement
des viles, j'ai développé tout ce qu'offre la société humaine
en fait de eirconstances caractéristiques. De cette manière,
je fais comprendre les causes des événements et savoir par
quelle voie les fondateurs des empires sont entrés dans
la
IBN KIIALDOUN 25

carrière. Le lecteur ne se trouvant plus dans l'obligation de


croire aveuglément les récits qu'on lui a présentés, pourra
maintenant bien connaitre l'histoire des siècles et des peuples
qui l'ont précédé. Il sera mème capable de prévoir les événe-
ments qui peuvent surgir de l'avenir. (T. I, p. 9.)
M'introduisant par la porte des causes générales dans
l'étude des faits particuliers, j'embrassai dans un récit com-
préhensif l'histoire du genre humain... Aussi, ce livre peut
étre regardé comme le véritable dompteur de tout ce qu'il
y a de plus rebelle parmi les principes philosophiques qui
se dérobent it l'intelligence. 11 assigne aux événements poli-
tiques leurs causes, leurs origines et forme un recueil philo-
sophique, un répertoire historique. Pour ce qui concerne
l'origine des empires, les synchronismes des nations anciennes,
les causes qui ont entretenu l'activité ou amené des change-
ments chez les générations passées et chez les diverses nations,
pour tout ce qui tient it la civilisaticin, comme la souveraineté,
la religion, la cité, le domicile, la puissance, l'abaissement,
l'accroissement de la fiopulation, sa diminution, les sciences,
les arts, le gain, les événements amenés par les révolutions
et retentissant au bin, la vie nomade, celle des villes, les
faits accomplis et ceux auquels on doit s'attendre, j'ai tout
embrassé, j'en ai exposé clairement les preuves et les causes.
De cette manière, l'ouvrage est devenu un recueil unique,
attendu que j'y ai consigné une foule de notions importantes
et de doctrines naguère cachées et rnaintenant faciles it com-
prendre. (T. I, p. 11.)
Les différences que l'on remarque dans les usages et les
institutions des divers peuples dépendent de la manière dont
chacun d'eux pourvoit it sa subsistance. (T. I., p. 254.)
Le caractère de Phomme dépend des usages et des habi-
tudes et non pas de la nature ou du tempérament. (T. I,
p. 263.)
II y a plusieurs choses qui ont entre elles des rapports
intimes, tel que l'état de l'empire, le nombre de la popu-
lation ou de la race dominante, la grandeur de la capitale,
l'aisance ou la richesse du peuple. Ces rapports existent paree
que la dynastie et l'empire servent de forme à la nation et
it la civilisation et que tout ce qui se rattache it l'Etat comme
les sujeta, les villes, leur sen de matière. (T. I, p. 299.)

(Traduction de Slane.)
QUATRE GENERATIONS,
DEUX CULTURES
(Témoignage)

Ceei commence vers 1880. La séculaire liberté kabyle était


morte depuis plus de trente ans. La blessure était encore
vive des deux défaites d'Icheridène et l'insurrection de 1871
que l 'indomptable tribu des At-Iraten de
avait chèrement payées
de ses homrnes les plus vaillants et de ses ressources englou-
ties dans le versement d'une écrasante amende eollective.
Le caid nornmé par la France, accompagné de son eseorte,
annonea it la djemáa du village qu'une école franeaise allait
ouverte. Toutes les familles seraient dans l'obligation
d'y envoyer leurs gareons. Le « beylek avait prévu les
peines d'amende ou meine de prison en cas de refus.
La première réaction de mon a rrière-grand-père, comme
de beaucoup d'autres, fut de rechereher les divers moyene
de ne pas obtempérer. Pourquoi cette école ? Que signifiait
cette nouvelle exigence ? Non, il ne livrerait pas son fils
aux imaginations des Iroumiènes.
Mon arrière-grand-père déclara
fils était malade et ne pouvait faireen conséquence que son
les deux kilomètres qui
séparaient le village de l'Acole. La rentrée venue, il continua
Pemmener flux champs. Bientát l'instituteur se
fit plus
insistant. La menace de Parnende se précisa. Mon grand-père
dut, la mort dans Prime, après avoir longuement
consignes, conduire son Mg à Pécole. 11 expliqua passé ses
à l'institu-
teur que le petit était arriéré, qu'il entendait à peine, et
qu'il n'était mAme pas capable de parler. L'instituteur
écouta, mais retint quand mème l'enfant sourd-muet qui,
en dépit des recom mandations paternelles, ne tarda
pari
DEUX CULTURES 27

recouvrer au milieu de ses compagnons de jeu une voix


perçante et une vélocité étonnante. Menacé une fois de plus
du gendarme s'il persistait ä empécher son fils de s'instruire,
accablé par la fatalité, le vieux se résigna non salis surveiller
les inquiétants progrès de l'instruction, ne cessant de recom-
mander avec affection et insistance « N'apprends rien,
n'écoute rien de tout ce que dira le maitre, c'est récole
du diable. Ii veut te faire oublier ta race.» Mais comment
son fils pouvait-il lui cacher quelques années plus tard qu'il
venait d'étre reçu au certificat d'études ?
Tels furent les premiers contacta de mon grand-père avec
rinstruction française.
Qu'on se garde de tirer des conclusions hätives. Qui ne
se méfierait de ce qui est présenté ä la pointe de baion-
nettes ? Qu'on ne s'exagère pas non plus la portée des
mesures de scolarisation entreprises à cette époque dans des
secteurs isolés. En 1898, dix ans spiee la promulgation pour
l'Algérie de la loi sur la scolarisation obligatoire, le recteur
Jeanmaire constatait que 97 cyo des enfants étaient restés
« étrangers ä la langue française et it toute action de civili-
sation ». Cet effort de seolarisation trouvait son support
objectif et sa raison véritable dans la nécessité pour l'admi-
nistration Française de former un minimum d'auxiliaires
autochtones familiarisés avec la langue française, sans plus.
Mais bien vite, tout en résistant flux tentatives de &per-
sonnalisation qui raccompagnaient, nos compatriotes com-
prirent le parti qu'ils pouvaient tirer de récole française.-
Beaucoup de ceux dont les pères avaient versé les « bak-
chich » aux caids pour les dispenser de récole, durent bien-
bit en verser un pour obtenir l'inscription de leurs fils, tant
leg demandes étaient devenues nombreuses et les écoles insuf-
fisantes.
Abra que la plus légère intempérie était prétexte ä mon
arrière-grand-père pour faire manquer l'école ä son fils,
mon père, avec tous ceux de son village, attaquait allègre-
ment par les jours de neige la piste de montagne qui grün-
pait vers l'école, emportant dans le capuchon de son burnous
pour le déjeuner de midi, une demi-galette de farine de
gland et une poignée de figues. Mon grand-père n'hésita
pes à l'envoyer ensuite ä récole primaire supérieure de
Tizi-Ouzou dont il suivit les cours en logeant, les premiers
temps, avec quelques-uns de ses condisciples dans le dépöt
d'un négociant compatissant, les sacs de figues faisant ä la
fois office de couchette et d'armoire ä provisions. Plus
28
SADEK HADJERES

tard, jis s'assurèrent le gite et le couvert dans


une mission
protestante moyennant quelques prières apprises et récitées
avec la plus grande convietion, vu leur importance extréme,
sinon pour la tranquillité de leur ime,
du moins pour celle
de leur estomac. D'une photo d'éléves prise dans la eour
de l'E.P.S., il y a une quarantaine d'années, j'ai gardé le
souvenir de l'accoutrement bizarre des élèves, compromis
entre le vétement traditionnel (que mon grand-père conserva,
bien que devenu fonctionnaire) et le costume citadin
européen que mon pere et les autres élèves n'avaient de type
encore adopté complètement; sur la photo aussi, pas
un visage
expressif de professeur dont mon père n'a toujours parlé
qu'avee une espèce de vénération.

Issu d'une farnille qui avait connu l'instruction française


depuis deux générations, et fourni deux fonctionnaires, ayant
quitté ma Kabylie natale pour des centres de colonisation
dotés d'un réseau scolaire assez dense, je fus admis à l'école
sans « bakehieb » ni piston. Je fus admis, encore une fois,
avec deux ou trois de mes c ompatriotes dans les classes
européennes, ce qui me fit gagner une ou deux années que
les écoles indigènes consacraient en général it familiariser
avec la langue et les disciplines françaises.
Mime en comptant les élèves de l'école indigène,
en définitive nous étions peu nombreux it itre scolarisés comme
En franehissant le senil
!
de Pécole, nous laissions derrière
nous la majorité de nos compagnons de jeu
aux enfants des douars e du village. Quant
seolarisation était nulle. Les nvironnants, autant dire que leur
statistiques officielles confirment
que le nombre d'enfants algériens scolarisés la veille
la deuxième guerre mondiale n'avaient pasàatteint de
10%
(110.00 0- - sur 1.250.000). Quelques années
deut de la République française, Vineentplus tard, le Prési-
dans un village de la Mitidja, déclarait Auno!, en visite
cependant qu'il
fallait éviter de , former trop d'intelleetuels musulmans et
s'orienter plutit vers la formation d'une m
pétente... sans préciser pour quelle ain-d'eeuvre com-
industrie.
Mes camarades de l'école française « indigène » et tous
ceux qui
grand nombre n'y avaient pas trouvé place, je les retrouvai en
à l'école coranique du village, école musul-
mane privée, dont l'en seignernent consistait
dans l'étude des versets du Coran es sentiellement
que nous apprenions par
DEUX CULTURES 29

cceur. C'était en quelque sorte le premier degré de l'enseigne-


ment qui subsistait dans les zaouias traditionnelles où, en
plus du Coran, matière de base, on enseignait également
l'exégèse, la tradition islamique, la grammaire, le droit reli-
gieux et d'autres matières suivant l'importance et la renom-
rnée de la zaouia. La plupart des maitres coraniques avaient
peu ou prou étudié dans ces zaouias on ils avaient mené
une vie d'internat. Ces zaouias, après avoir été dans les
premiers temps de la conquite et de l'occupation, des centres
actifs de résistance au colonialisme, périclitaient de plus en
plus et la plupart étaient tombées, par l'intermédiaire des
familles maraboutiques qui les dirigeaient, sous la coupe,
et en tont cas sous le contróle rigoureux de l'administration
française. Leur régression s'accentuait avec les progrès des
ulémas modernistes et de leurs médersas.
Cette école nous offrait, sous une forme insuffisante. ce
que ne pouvait nous offrir l'Acole française : des éléments,
bien pauvres certes, de notre propre culture. C'est pourquoi,
beaucoup de ceux qui fréquentaient l'Acole française, allaient
aussi à l'école coranique. Nous nous y rendions tous les
jours sauf le vendredi, dès 6 heures du matin, en en sortant
vers 7 heures 30 pour aller à l'école française. Les jeudis et
dimanches, nous y restions plus longtemps, jusque vers les
10 heures 30 ou 11 heures, comme ceux qui n'allaient pas
à l'école française. Enfin, pendant les vacances, nous y
allions matin et soir. Si mon père avait surveillé &rohe-
ment mes premiers pas à l'école française, ce hit ma mère.
qui insista pour m'envoyer le plus töt possible à l'école
coranique. Elle me remit, précieux legs de son père, un
encrier semi-sphérique en grès vernissé et une planchette.
Je n'étais pas peu fier de eette planchette. Elle n'était
pas de bois ordinaire comme les autres, mais en beau bois
dur, ouvragée et sculptée sur ses deux faces de motifs géo-
métriques tont le long de son bord supérieur. Ses bords en
étaient lisses, patinés par un long usage. 11 était visible que
le Coran y avait déroulé à plusieurs reprises la totalité de
ses versets, qu'elle avait été lavée des centaines et des cen-
taines de fois, pour en faire partir l'enduit d'argile blanche
(sansal) qui la recouvrait et effacer ainsi les versets déjà
appris, inscrits à l'encre brune sur le fond blanc argileux,
avant d'étre à nouveau repassée au sansal, prète à accueillir
de nouveaux versets. Elle avait porté d'abord l'alphabet et
les sourates les plus courtes (les derrtières du Coran mais
étudiées les premières).
30
SADEK IIADJERES

Sur des lignes très espacées, sourates maladroitement


reproduites par le débutant, qui repasse
à la Pointe de
roseau trempée dans l'encre les caractères dessinés au crayon
par le cheikh. Puis les sourates devenaient
de plus en plus
longues, écrites directement par l'élève d'une écriture plus
assurée et plus fine, sous la dictée d'abord
du cheikh, différenciant bien bien appuyée
les syllabes longues ou brèves,
accompagnée de courtes recommandations orthographiques.
Puis la dictée se faisait de plus en plus rapide,
faisant de plus en plus confiance le cheikh
à ses vétérans lancés impé-
tueusement vers les grands chapitres fleuves, quand
leur confiait pas tout simplement le recueil du Coran, il ne
les copier directement. pour

J'aimais bien, surtout les premiers temps,


de l'école coranique malgré les l 'atmosphère
leyera matinaux et les heures
supp lémentaires auxquels elle
nous astreignait. Je ne
ressentais pas comme une contrainte.
q-uelque chose de naturel, profondémentSa fréq-uentation était
intégré à nos cou-
turnes, à notre société. Je m'y
au milieu de mes condisciples,sentais parfaitement à l'aise
j'y étais infiniment moins
géné qu'à l'école française.
Je ne cornprenais pas le
texte du Coran, bien rares étaient
les maitres coraniques qui expliquaient dans la langue parlée,
ne serait-ce que le sens général des
j'étais sensible à la puissante poésie sourates étudiées. Mais
de ses versets. J'aimais
les séances de révision collective qui débutaient un quart
d'heure ou une demi-heure avant la sortie.
à réciter ensemble une Elles consistaient
fraction du Coran à partir du point
oft l'on s'était arrété la
la sourate que c veille. Ça pouvait commencer depuis
onnaissaient seuls le maitre et l'élève le
plus avancé. En
« descendant » vers les sourates plus courtes,
le chceur s'adjoignait de nouveaux récitants, chacun attra-
pant le train au passage. Le plus
n'avait qu'à se laisser entrainer par dépourvu de mémoire
le fleuve grossi à eherne
instant de nouveaux affluents qui corrigeaient dans son infail-
libilité collective les défaillances de
chacun.
jusqu'aux débutants en train d'étudier l'alphabet II n'était pas
finissaient au bout de quelque temps qui ne
le monde les formules rituelles par attaquer avec tont
révision. Et quand ils avaient enlevé terminant chaque séance de
avec brio la dernière
formule, « Dieu très grand, le très
haut et véridique », ils

31
DEUX CULTURES

imitaient les autres, baisant la paume de leurs mains après


les avoir portées it leur front, fiere d'avoir participé
l'exploit collectif.
Après une année et demie ou deux, je me lassai d'ap-
prendre par coeur des textes dont je ne pénétrais pas pleine-
ment le sens. Malgré ma bonne mémoire, je devins rebelle
à l'émulation et aux défis de mes camarades, et restai sage-
ment dans le gros du peloton, ne consacrant à la répétition
des textes que le temps nécessaire pour apprendre une planche
dans les delais convenables. J 'écoutais cependant avec une
attention passionnée les causeries du cheikh aux anciens sur
l'Histoire Sainte, les descriptions mythologiques du Paradis,
de l'Enfer, la manière dont la Terre — en forme de galette
— reposait sur les comes d'un bceuf geant et placide, les
exploits des compagnons du prophète, la justice d'Omar
Ibn El Khettab, les principes et les rites de l'Islam, etc.
Le maitre, constatant un ralentissement inexplicable dans
mes progrès, semblait se rendre compte de mon état d'esprit.
Encore jeune, il était plutöt moderniste, et bien que sorti
d'une zaouia, ii aurait aime étudier à la Zitouna de Tunis. II
me prodiguait volontiers les éléments d'analyse grammaticale,
teile qu'elle est enseignée classiq-uement dans Al-adjroumyia,
précis de syntaxe arabe anejen et célèbre. Il me préta
meine, faveur insigne, un livre de lecture arabe tel que
ceux utilisés dans les médersas modernes, avec des leçons
de vocabulaire, des exercices et dei illustrations représentant
la vie courante comme dans les livres français. Cela, bin
de m'encourager à apprendre par cceur le Coran, ne fit que -
me rendre plus réfractaire à ce mode d'étude. Sur ces entre-
faites, la fermeture de l'école par l'administration me délivra
du souci de chercher un prétexte plausible pour quitter
l'école.
Cela désespérait ma mère dont l'ambition était que j'ar-
rive au moins jusqu'à Ya Sin (premier quart du Coran).
Mon pere, tout religieux qu'il fút, fit valoir qu'arrivé au
cours moyen, il fallait que je consacre plus de temps à pre-
parer le concours des bourses. Par chance, un mouderrès
(professeur d'arabe nommé par l'administration française)
f-ut nomme à ce moment-là au village, enseignant le jeudi et
le dimanche matin pour les élèves de Pecole française. Un
compromis fut trouve : ma mère se résigna à me voir quitter
l'école coranique et j'eus la possibilité, bien rare à l'époque
dans toute l'Algérie, de poursuivre l'étude de l'arabe de
façon plus interessante.
32 SADEK HADJERES

Que devais-je au total it l'école coranique ? Je m'étais


insurgé tout enfant contre ses méthodes désuètes et sa sco-
lastique périmée. Aujourd'hui méme, les Algériens des villes
combattent ce type d'enseignement au nom d'une pédagogie
plus efficaee. Pensant aux conditions de l'époque, je me
rends compte toutefois que l'école coranique m'a rendu un
grand service; elle m'a appris ä écrire et ä lire dans la
langue nationale, en l'absence, lä où je me trouvais, de tout
autre établissement pour l'étude de l'arabe. Elle seule pou-
vait le faire ä l'échelle de centaines de milliers d'enfants
algériens privés d'Acoles modernes, notamment dans les cam-
pagnes. Tel paysan, habitant un douar oü avant la guerre
actuelle n'avait jamais pénétré un seul Français, est capable
gräce ä l'école coranique, d'écrire une lettre par la simple
transcription phonétique du langage parlé. Tant pis pour la
grammaire, l'orthographe et le classicisme. C'est ainsi que
des dizaines de milliers d'Algériens parviennent ä envover
des nouvelles, ou ä les déchiffrer, à tenir pour eux-mèretes
une comptabilité sommaire, ä établir de petits rapports sur
les secteurs dont ils ont la responsabilité politique ou mili-
taire. Dans les plans grandioses de scolarisation auxquels
rivent les patriotes algériens, nous n'oublierons pas que tous
les maitres coraniques disponibles seront encore utiles. Tout
en élevant leur niveau et en améliorant leurs méthodes, nous
leur ferons une place comme la médecine moderne a fait
une place en Chine aux rnédecins traditionnels. La photo-
graphie la plus émouvante donnée un jour par un journal
dans un reportage sur les réfugiés algériens en Tunisie
n'est-elle pas celle qui représente un groupe d'enfants tenant
leurs planchettes, assis en plein air autour de leur vieux
cheikh près d'une tente misérable, tous en loques et le visage
raviné par les privations ? Arrachés au sol de leur patrie,
mais non ä sa langue et ä ses traditions, ce cheikh et ces
enfants préparent modestement et it leur manière l'avenir
du pays.
L'école coranique a fait plus que nous fournir les pre.
mières clefs et les rudiments de la langue. Dans son cadre
immuable et rigide, elle fut un facteur d'unité d'un bout
ä l'autre du pays, l'une des bouées de sauvetage communes
de la nation naufragée. Elle m'a aidé, avec l'éducation fami-
liale et la pratique sociale direete, ä plonger des mon
enfance des racines aux sourees les plus élémentaires du
sentiment national algérien et ä garder la claire conscience
d'une personnalité bien différente de celle que se proposait
DEUX CULTURES 33

de nous forger l'école française. Elle a tissé l'un des nom-


breux liens des Algériens entre eux. Invité un jour en tant
que voisin par des ouvriers terrassiers originaires d'une oasis
du Sud au thé qu'ils degustaient sur le chantier mème, après
une dure journée de Ramadan, je sentais dans la discussion
leur réserve génée envers ce citadin instruit chez les Frau-
çais. Jusqu'au moment oü, par réflexe, je repris l'erreur
légère de l'un d'eux qui, un peu à l'écart, psalmodiait des
versets du Coran. Ainsi, ce citadin avait comme eux usé
ses fonds de culotte sur les mèmes nattes rugueuses, et sa
plante des pieds avait eonnu les mèmes corrections cuisantes I
Presque aussitót, je sentis fondre toute différence entre nous
à leurs yeux et la discussion alla d'autant plus facilement
aux questions brillantes qui nous préoccupaient.
L'école coranique a aussi contribué à ce que l'enseigne-
ment français ne soit pas venu « combler un vide », se greffer
sur du néant. Cela nous a permis de le recevoir comme un
apport très important, certes, mais un apport malgré tout
extérieur, reçu non sans attitude critique de notre part et
avec force correctifs. Connaissant l'alphabet arabe, nous
avons eu la chance, en apprenant à lire et à écrire le
français, de ne pas ètre écrasés par cette acquisition, système
de base de toute une civilisation qui avait par ailleurs tant
d'autres occasions de faire valoir son apport. La seule exis-
tence de notre propre système de base, méme si nous igno-
rions encore quel magnifique édifice avait été construit ou
pourrait étre construit à partir de lui, était un point d'appui
solide qui nous gardait du vertige. Je me souviens méme •
de cette fierté supplémentaire que nous éprouvions vis-à-vis
de nos condisciples européens quand, après avoir pénétré les
secrets de leurs abécédaires, nous leur récitions notre propre
« alif, ba, ta... », ma foi aussi bien ordonnancé et aux carac-
tères à nos avis plus élégants, et qu'ils n'y comprenaient
goutte.
II en allait ainsi pour bien des choses. Si Durandal, la
fabuleuse épée de Roland, ne nous impressionna pas outre
mesure, c'est qu'elle était surclassée par une autre arme
dont le cheikh nous avait parlé. Valait-elle seulement le
sabre incomparable de Sidna Ah, avec lequel ce preux pour-
fendait d'un seul de ses coups redoutables cent cavaliers
avec leurs montures, au point que son cheval avançait avec
peine au milieu de la mer de sang des infidèles qui lui
remontait jusqu'au poitrail ? L'illustration du Ernest Lavisse
représentant Roland à Ronceveaux était pour nous bin d'étre
2
34 SADER HADJERES

aussi convaincante que ces chromos (affreux nos jugements


d'adultes) représentant Sidna Ah i en action, qui ornaient les
murs de notre école coranique ou que nous allions admirer
sur la place du marché, exposés par leur vendeur à caté
d'autres le représentant placidement assis entre ses fils Hassan
et Hossein, ou représentant le sacrifice d'Abraham, la Kaaba
de La Mecque, la jument ailée Bouraq prenant son envol
au-dessus de Jérusalem.
Il m'a fallu atteindre Pfige adulte pour comprendre pleine-
ment la signification profonde de Pattachement des généra-
tions qui ont précédé la :liefre aux vestiges de notre culture
passée jusque dans ses formes les plus anachroniques. J'ai
mieux compris pourquoi ma mère avait précieusement
conserve la planchette de son père pour me la transrnettre,
ainsi que d'autres ouvrages jaunis par le temps. Ces quel-
ques ouvrages furent toute sa part de l'héritage paternel.
A la mort de son frère, elle et ses nutres sceurs s'étaient vues
privées, de par la rigueur du code coutumier kabyle et des
inévitables chicanes paysannes, de tout droit sur les terres
paternelles, accaparées par des collatéraux. Je me souviens
avec quelle passion, profondément révoltée, elle avait alors
revendiqué sa part du patrimoine spirituel, bien décidée
défendre ces livres et manuscrits, qui n'avaient sans doute
pas grande valeur marchande, contre tout accaparement. La
formule « Après le pain, l'instruction est le premier besoin
du peuple » pourrait fort bien se transposer chez nous en
cette nutre : « Après l'attachement ä la terre, Pattachc•-nent
la culture traditionnelle constitue l'un des fondements les
plus profonds des aspirations populaires et nationales. »
Elle va en effet plus bin que la simple ferveur reli-
gieuse, cene préoccupation des vieilles gens de chez nous
de ne jamais laisser tornber ä terre, ä plus forte raison de
ne jamais jeter aux ordures, le moindre petit Papier portant
des caractères arabes. Symbolique m'apparait aussi cette
manière que nous avions de transponer nos planchettes quand
il nous arrivait de les emporter chez nous, en les cachant
sous le pan de nos vestes ou de nos kachabias, pour les
dérober aux regards indiscrets des Européens. Sous la cendre
froide et dérisoire de ces gestes et traditions, ii faut voir
la minu.scule braise qui y a longternps couvé, humble filie
des hautes flammes qui éclairèrent le Moyen Age européen.
Des générations et des générations de nos pres n'ont fait
et ne pouvaient faire que la conserver, de plus en plus
minuscule, it l'abri des bourrasques de l'Histoire. Au fond
35
DEUX CULTURES

des ténèbres coloniales, la vaillante petite braise a continué


rougeoyer. Ii appartenait aux générations d'après octobre
1917 et de Bandoeng de lui fournir les aliments qui lui
manq-uaient. Avec les médersas modernes privées et les cercles
culturels des deux ou trois dernières décades, de petites
flammes claires ont commencé à s'élever, que le souffle de
l'école française n'a pas peu contribué à attiser.

A l'école primaire française, notre dépaysement était


plus profond et plus durable que le dépaysement initial de
tont enfant affrontant l'école pour la première foja. Il s'y
ajoutait pour nous une inadaptation tenant aux différences
de langue, de mentalité et d'optique. Que d'incidents comiques
et de quolibets nous valut cette inadaptation. Pour un enfant
européen, cela allait de soi qu'il fallait enlever sa coiffure
avant d'entrer en classe (la plupart étaient d'ailleurs nu-téte).
Quant it nous, tout en nous exécutant, nous nous demandions
par quel mystère c'était tout le contraire de l'école coranique
oü nous conservions nos coiffures et enlevions nos souliers.
De toute façon, ii nous était difficile d'échapper aux raille-
ries de nos camarades. Avec nos chéchias écarlates, nous
étions les « fromages rouges ». Après les avoir enlevées, nous
étions les cailloux rasés », car aucun cheveu, ni liase ni bou.
cié, n'ornait notre crime dénudé par la tondeuse ou le rasoir.
Quelle avalanche de rires quand l'un de nos camarades
s'excusa de son retard en disant qu'il avait emmené sa
« maison » au hain maure, manière arabe de dire qu'il avait
accompagné au bain les femmes de sa famille. Mais somme
toute, les nouvelles habitudes, les différences matérielles de
comportement avec nos camarades européens n'étaient pas
bien graves. Nous nous y adaptions rapidement sans incon-
vénient et en cas de brimade caractérisée ou d'« insulte it
la race », non sanctionnée . par le maitre, nous prenions
facilement notre revanche ii quatre heures, quand le flot
sortant des « classes indigènes » venait rétablir en notre faveur
l'équilibre des forces.
Plus redoutables, plus difficiles à rééquilibrer étaient les
bouleversements provoqués dans nos cerveaux par certains
aspects de l'enseignement reçu, indépendamment du fait fon-
damental que cet enseignement n'était pas donné dans notre
langue.
36 SADEK HADJERES

Ii ne s'agissait pas, fort heureusement, de l'enseignement


pris en bloc. Quelle que soit la nouveauté du monde qui
s'ouvrait à nous, nous étions conquis par l'atmosphère d'ordre,
de discipline, d'efficacité, par le earactère vivant de cet
enseignement et l'extraordinaire richesse de ses horizons.
Nous éprouvions un grand plaisir à l'alternance des séances
d'études livresques avec les séances de travaux manuels, de
dessin, de chant, de gymnastique, de promenades. Nos esprits
s'ouvraient aux connaissances avec une avidité d'autant plus
grande que notre ignorance était it la fois celle de l'enfance
et celle de tout notre milieu social. Les acquisitions de carac-
tère scientifique s'imposaient it nous avec la facilité de l'évi-
dence. Quand l'une d'elles était par trop en contradiction
avec les affabulations ou légendes auxquelles nous étions
habitués, ces dernières cédaient le pas aux vérités d'expe-
rience, plus satisfaisantes, tout en restant dans notre esprit
comme de simples ornements, pas plus utiles que les bibelots
qui, disposés dans une pièce, lui donnent malgré tout un
cachet et une personnalité propres. Quel émerveillement d'ap-
prendre, par exemple, que la Terre &ah ronde et se main-
tenait toute seule, de retrouver notre pays en haut d'un
vaste continent à la surface de cette sphère multieolore qui
tournait autour de son axe sur le bureau du maitre. Ainsi
était tranchée dans un sens rassurant Pangoissante question
de ce qui pourrait arriver si le bceuf dont nous avait parlé
le maitre coranique, venait à itre piqué par un taon agressif.
Cela ne nous privait pas de défendre avec acharnetnent
l'existence de ce beeuf face à nos camarades européens,
quittes à qualifier de vaste supercherie la legende du pere
Noél à laquelle pour leur part ils croyaient dur comme fer.
Nos démélés avec Pécole française commençaient des que
nous quittions le terrain des sciences naturelles et de la vie
pratique pour celui de la vie sociale et culturelle. Imagine-t-on
la torture à laquelle nous étions soumis quand ii nous fallait
traiter dans nos rédactions de la féte de Noél et du Nouvel
An ? Dans ce cas extréme, notre seule ressource était d'ailleurs
de piller consciencieusetnent les livres de lecture, ce qui don-
nait à nos devoirs un ton d'insincérité flagrante. Il est juste
de reconnaitre que dans les classes préparatoires a indigènes »
(et parfois méme jusqu'au certificat d'études —ii existait
d'ailleurs un certificat d'études à « titre indigène »), il y
avait, dan» eertaines matteres, un effort réel d'adaptation
aux conditions de vie et aux traditions propres des écoliers
algériens. Mais il s'agissait là essentiellement d'un souci pure.
37
DEUX CULTURES

ment pédagogique et technique (sauf quand par chance le


maitre était lui-méme algérien, auquel cas il tempérait beau-
coup, à la fois par penchant naturel et pour éviter le gro-
tesque, l'excessive francisation des diverses disciplines). Quant
au fond, l'orientation fondamentale des enseignements « euro-
péen » et « indigène » se rejoignait. Si le premier était davan-
tage assimilateur et donnait ouvertement l'assaut à notre per-
sonnalité, le second manifestait dans sa conception et 8a réali-
sation un lourd paternalisme. En prenant cette personnalité
(parfois jusque dans ses aspects les moins progressistes) sous
son aile protectrice, et en prétendant la respecter, il tendait
en fait à la façonner à sa manière, à en faire une personna-
lité étiolée, de deuxième zone. Toute différence entre les
deux s'estompait du reste vers les classes supérieures, notam-
ment dans l'enseignement de l'histoire et de Pinstruction
civique qui faisait éclater de manière flagrante leur caractère
commun d'émanation d'un système oppressif. Ce caractère
ne pouvait étre supprimé par la fusion, décidée il y a quel-
ques années, des deux enseignements dans toutes les écoles
oü jis étaient juxtaposés. Cela ne fait que déplacer le pro-
blème, chaque type d'enseignement prévalant ii la ville ou
it la campagne suivant l'origine de la majorité des élèves
composant la classe. L'enseignement primaire sera condamné
osciller entre ces deux pales aussi nocifs l'un que l'autre
tant du point de vue pédagogique qu'humain, jusqu'au jour
oü l'enseignenaent sera devenu, par la volonté des Algériens,
plus conforme aux réalités nationales, méme si, comme cela
est probable, il accordera alors une large place it la langue
française.
Je m'extasie sur la manière dont on nous a appris Phis-
toire. Nos esprits d'enfants devaient étre d'une extraordinaire
plasticité pour avoir ingurgité et récité sans étonnement appa-
rent des mystifications d'une telle énormité. Mais en vérité,
la fréquentation des druides cueillant le gui chez nos ancares
les Gaulois, de Louis XI avec son bonnet pointu et ses cages
hommes, de Louis XIV avec ses perruques et ses fastes,
les récits sur la bravoure de Duguesclin, Phéroisme de Jeanne
et l'irréprochabilité de Bayard, tont cela n'allait pas pour
nous sans malaise. Nos ancares, dont nous savions fort bien
qu'ils n'étaient aucun de ceux-18, qui étaient-ils done ? Oü
étaient-ils à ce moment-là, que faisaient-ils ? Notre pays
n'était pourtant pas désert. Pourquoi les livres, riches en
merveilleuses réponses à tant de nos questions, restaient-ils
silencieux ? Tout ce que nous savions par oui-dire sur notre
38 SADEK HADJERES

passé n'était-il done que legendes inconsistantes comme les


histoires d'ogres de nos grand-rnères ? Jamais homme ni
femme ne furent chez nous assez braves, assez justes ou
assez inventifs pour mériter une ligne du livre ? Nos peres
avaient-ils done vecu comme du bétail sans laisser de traces ?
Si, le livre parlait tout de mérne de nos ancares. Cela
commençait à Poitiers. Le premier fait historique nous toll.
chant, nous l'avons reçu ä la figure sous les regards ironiques
des écoliers européens, comme une justification anticipée de
nos abaissements passes, présents et it venir. Nos ancétres ne
sont entrés dans l'histoire que pour s'offrir ä la massue de
Charles Martel et en étre aussitat refoulés. lis reparaitront
pour opposer une absurde résistance aux croisés bardés d'ar-
mures et de nobles ideaux, et prouver leur méchanceté en
capturant le bon roi Saint-Louis. Les siècles perdent ä nou-
veau la trace de notre existence. Alors le mechant dey
Hussein frappe un consul de France de son éventail. Pour
venger l'affront et purger la Méditerranee des pirates bar-
baresques, la France arrive dans ce pays miserable, peuplé
d'habitants fanatiques et fourbes, où Arabes et Kabyles
dévoraient périodiquement. Des colons tels que Pirette, résis-
tant seul à une horde d'Arabes hurlants autour de sa ferme,
et de braves soldats comme ceux tombes dans la läche embus-
cade du marabout de Sidi-Brahim, mettent en pratique les
desseins civilisateurs du bon père Bugeaud, soldat laboureur.
Malgré la traitresse insurrection de 1871, la France continua
ä dispenser instruction et santé, bien-ètre et savoir-vivre.
En definitive, de 1800 ä nos jours, l'histoire se résumait
ainsi : tonte la barbarie et le fanatisme de notre cöté, tout
l'héroïsme, tonte l'humanité du eine' des nouveaux venus et
de leur système.
Nous eprouvions un mélange de honte et d'irritation, de
desarroi et de colère. La honte et le desarroi venaient de
ce que, dans nos pauvres cervelles, nous n'avions pas grand-
chose de précis à opposer ä ce qui était echt lä noir sur
blaue, dans ce livre qui ne devait pas mentir, puisque ne
mentaient ni le livre d'arithmétique ni celui de leçons de
choses. Quelque chose nous échappait. Et sentimentalement,
nous rejetions tout en bloc. La révolte montait du plus
profond de nous-mémes, alimentée par tout ce que, enfants
déjà, la 'wie reelle nous avait appris de la dure condition
du colonisé, alimentée par les récits de nos parents, de nos
meddahs, de nos maitres coraniq-ues, qui aussi vagues fussent-
ils, étaient empreints d'une dignité et d'une fierte qui nous
39
DEUX CULTURES

interdisaient de succomber. Le bon Bugeaud 1 Pourquoi cer-


taines mères de Petite Kabylie faisaient-elles taire leurs
enfants en les menaçant d'appeler « Bitchouh » ? Pirette et
les colons évoquaient en moi les larmes qui inondaient les
yeux de ma grand-mère maternelle, chaque fois qu'elle par-
de son père dans la
lait de la confiscation des riches terres des Alsaciens-Lorrains
vallée de la Soummam, au profit vieux barbu, marchand de
en 1871. Je me souvenais de ce
laMe, confectionneur de matelas, qui non bin du l'émir monument
Abd-
français commémorant la prise de la Smala de
montrait « Koudiat El Baroud », la colline
El-Kader, me
les femmes préparaient la poudre et fondaient le plomb pour de
leurs maris combattants. J 'évoquais les quelques famillesaux
au début du siècle, peu sensibles
mon village natal qui,
attraits du régime « civilisateur », s'étaient résignéespersonnes
ä quitter
le pays pour gagner la Syrie et dont les grandes
supputaient parfois, le soir ä la djemäa, les chances de ren-
voyage ä
contrer un de leurs descendants ä l'occasion d'un
l'étranger ou d'un pèlerinage ä la Mecque.
En définitive, cet enseignement de
l'histoire, s 'il nous
ébranlait sur des points de détail que nous n'étions pas en
mesure de réfuter, ne parvenait pas ä nous couper de nos
attachements profonds. Mieux, nous prenions peu ä peu
conscience d'une force obscure que nous ne distinguions
nous humilier.
pas
très bien, qui s'ingéniait ä nous rapetisser, itnombreux pays
En comparant notre situation ä celle des
qui couvraient les atlas de géographie, en constatant notre
absence inexplicable sur la page illustrée du Larousse repré-
sentant les drapeaux du monde entier, nous nous sentions
orphelins et révions avidement de retrouver les traces de
notre patrie perdue. Nous voulions apprendre encore plus
pour y voir clair, nous mfirissions pour les vraies explica-
tions. A ceux d'entre nous contraints de quitter prématu-
rément l'école, la vie sociale, pour laquelle ils étaient mieux
armés que leurs frères analphabètes, se chargeait d'apporter
rapidement des réponses ä leurs interrogations. Quant ä ceux
qui poursuivaient leurs études, le lycée et l'université appor-
taient également des éléments d'appréciation inestimables.

Peu d'entre nous, Algériens, ont vu cependant s'ouvrir


devant eux les portes des établissements secondaires. En 1954,
il y avait près de trois fois plus d'écoliers algériens (scola-
40 SADEK HADJERES

risés 15 %) que d'écoliers europeens (scolarisés en tota-


lité). Mais au meme moment, dans les écoles secondaires,
nous étions quatre foja moins nombreux que les Europeens.
Alors que chez les Européens un écolier sur quatre devient
lycéen, chez les Algeriens la proportion tombe à un sur
einquante. Encore ces chiffres englobent-ils les lycées franco.
musulmans (anciennes médersas d'Etat qui enseignent l'arabe
et le français et préparent les futurs magistrats de la justice
musulmane, pratiquement fréquentées par les seuls Algeriens).
La proportion est done beaucoup plus faible pour les lycées
ordinaires.
Bien qu'orienté dans le méme sens que l'école primaire,
l'enseignement secondaire, plus riehe et plus approfondi,
nous donna par la force des choses des armes qui nous
aidèrent corriger et pallier eertains de ses aspeets noeifs.
Ainsi, les aperçus sur la vie, les coutumes, les cultures
des divers peuples de la terre depuis l'Antiquité jusqu'à
nos jours, nous en montraient la relativité, ramenant à de
plus justes proportions l'auréole exceptionnelle dont eher-
chait ii se parer à nos yeux le « mode de vie français » et
nous encourageaient du méme coup à étre fiera de notre
propre manière d'étre. Le « comment peut-on eire Persan »
de Montesquieu nous alla droit au cceur. En méme temps,
nous pouvions percevoir la grande unité de la pensée
humaine, en rapprochant nos petits fabliaux arabes ou
kabyles des fables d'Esope, de Bidpai ou La Fontaine, et
en constatant la similitude des thèmes de certains de nos
contes et legendes avec ceux de bien d'autres pays.
Le lycée nous donna l'occasion d'étudier un peu plus
l'arabe. Une cruelle ironie veut que cette occasion nous fut
offerte par l'obligation où se trouvait chacun de nous de
choisir la langue « étrangère » qu'il désirait étudier : anglais,
allemand, espagnol, italien ou... arabe ! Les deux premières
années, nous dümes pietiner dans les rudiments et dans la
langue parlée, que nous connaissions déjà, avant d'aborder
la langue littersire. Contrairement ii celui des autres langues,
la qualité de cet enseignement laissait souvent désirer.
L'étude des textes s'enlisait dans les sempiternelles histoires
de Djeha, les contes d'animaux, les petits récits faisant ressor-
tir les mesaventures ou le caractère primitif des Bedouins;
le nec plus ultra étant représenté par « Djouder le pecheur
et « Sindbad le mahn », presque le niveau des premières
classes des médersas privées. Un livre tel que celui de
Soualah, le plus répandu et le plus coté, donnait la mesure

DEUX CULTURES 41

de ce niveau lamentable. Par surcroit, les cours d'arabe


étaient les plus chahutés, les plus déconsidérés. On y faisait
les devoirs de mathématiques en retard, des « batailles
navales)) et certains professeurs y trouvaient à peine à redire.
Nous en souffrions lorsque ces professeurs étaient des Algé-
riens et nous les méprisions plus que ne le faisaient nos
camarades européens. Par contre, plusieurs d'entre eux
avaient pris à cceur l'enseignement de leur langue. lis y
déployaient des efforts remarquables, comme pour compenser
les graves insuffisances du système. Une complicité tacite
s'instaurait alors entre eux et nous : profitez-en, apprenez
votre langue, semblaient-ils nous dire en redoublant d'atten-
tion et de sévérité à notre égard. Et de notre cöté, nous
faisions le maximum pour ne pas les décevoir. Je garde un
souvenir ému du plus remarquable d'entre eux. Après avoir
distribué le premier jour un nombre impressionnant de zéros
là où en temps ordinaire nous aurions pu prétendre à des 15,
il obtint instantanément l'attention voulue et très vite la
correction des défauts des gosiers européens les moins bien
disposés, utilisant les termes des grammairiens arabes, cepen-
daut qu'il nous menait d'emblée au cceur de la littérature
arabe, nous plongeant dans la splendeur de la poésie anté-
islamique qu'il nous obligeait à déclamer à la manière des
guerriers-poètes qui concouraient pour la désignation des
« monallaqat ». II était plutöt réformiste et ne partageait
pas nos vues révolutionnaires. Mais avec quelle chaleur com-
municative, à propos de la littérature des XIX et XX' siècles,
étudiée dans les grandes classes, il s'étendait sur les réno-
vateurs de la culture arabe, débordant sur le contexte poli-
tique, exaltant les ceuvres de Djamal Ed Dine El Afghani
et de Cheikh Abdou, analysant la situation de la Tunisie
à la veille de la conquète française, app'ortant mille éclair-
cissements sur les dessous de la révolte de Arabi Pacha,
évoquant l'émir Abd-El-Kader et la poésie populaire de
notre pays. Quelle tristesse dans son regard et sa voix quand
ii déplorait que la langue arabe soit si peu étudiée et avec
quelle énergie il nous exhortait à travailler à sa diffusion.
L'histoire et la géographie nous ouvrirent les yeux. Les
siècles de civilisation musulrnane ne pouvaient plus are
escamotés comme à l'école primaire. L'importance qui leur
était accordée et la manière de les envisager dépendaient
beaucoup du professeur. C'était des heures de confrontations
et de défis silencieux entre fils de colons et nous-mèmes,
et nous jetions des regards furtifs pour observer nos réac-
42
. RES
SADEK FIADJE

tions mutuelles aux paroles du professeur, cependant qu'à


la fin de l'heure, nos avis sur l'objectivité et les capacités
d'enseignement du professeur divergeaient absolument et
bruyamment. Nous ne sautions pas une seule ligne des cha-
pitres et documents annexes qu'y consacrait le Mallet-Isaac,
les relisant pluted deux fois qu'une. Les textes latina jeterent
une lumière sur les siècles obscurs de notre pays. Nous nous
cotisions pur acheter les traductions de Salluste, afin d'y
découvrir la gloire de Massinissa et Jugurtha. Nous avons
vibré aux principes généreux de la Révolution française,
méme quand un professeur commentait ironiquement la
Déclaration des Droits de l'Homrne. Après avoir subi les
schématisations grossières de l'école primaire, les deforma-
tions de l'école secondaire nous paraissaient moins redou-
tables et notre instinct d'opprimés nous permettait de flairer
les mystifications qui ne tenaient pas seulement au carac-
tère non algérien de l'enseignement, mais aussi à son carac-
tère bourgeois. Nous apprimes qu'en histoire rien n'était
immuable. Nous simes que d'autres nations furent aussi
opprimées et maintenues dans une situation retardataire.
Nous suivimes avec passion le processus de leur libération
l'Italie de Silvio Pellico et de Garibaldi, l'Irlande de Parnell
et du Sinn Fein faisaient particulièrement l'objet de notre
admiration. Malgré les omissions et les falsifications. nous
commençámes à percevoir les dessous de la conquéte de
notre pays. La geographie économique nous fit entrevoir pour-
quoi et com.ment quelques granda pays impérialistes tenaient
dans leurs ,serres des centaines de millions d'hommes colo-
nisés et dépendants, cependant q-u'à l'Est, sur les ruines de
l'ancien régime russe, semant un désarroi perceptible jusque
dans l'enseignement, surgissait un pays nouveau, ne resem-
blant à rien d'autre avant lui, dont la puissance ne s'arrétait
de croitre et qui suscitait en nous une curiosité d'autant plus
vive qu'il avait déchainé la fureur des fils de colons, lors-
qu'un professeur d'une objectivité remarquable avait su nous
montrer les raisons économiques et sociales profondes de sa
victoire contre l'Allemagne nazie.
Quels que soient nos griefs à l'encontre de l'enseienement
francais, auc.un de nous ne peut nier les joies qu'il dut à
la découverte de la littérature et de la culture franeni.es.
Que nous en soyions imprégnés, nul ne peut le conteqter,
bien que ce soit à des degrés divers, selon que le profeseur
avait ou non tendanee à nous les prisenter comme simnles
matières à bachot. Certains d'entre nous eurent la chance
DEUX CULTURES 43

1 d'avoir des professeurs dont jis ne pourront, de leur vie,


oublier le talent et le coeur. Je voudrais évoquer l'un d'eux
à qui des dizaines de ses anciens élèves algériens gardent
une profonde affection. II a guidé nos premières réflexions
véritables, il a ouvert nos yeux sur le monde, nous le pre-
sentant sans fard dans toute sa dureté et sa beauté; il nous
a préparés è notre rále d'hommes, nous encourageant à
revendiquer et conquérir tout ce qui fait la noblesse de Pètre
humain. Pas de bachotage : nous n'eümes jamais it ouvrir
avec lui un livre d'histoire littéraire. L'étude des textes
remplissait toutes nos heures et nous avions l'impression de
boire aux sources mèmes de la vie. La sonnerie nous arra-
chait à ces cours comme à regret et jamais la plénitude
de ces heures ne fut troublée par les febriles préparatifs
habituels des cinq dernières minutes. Ce professeur était un
socialiste (S.F.I.0.); ii avait défendu à l'époque la politique
d'assimilation, mais dans son enseignement, ii était trop
intelligent pour ne pas savoir qu'une culture ne s'impose
pas. Et à nous qui étions d'ardents patriotes algériens, il fit
aimer la culture française. Ii était parfois épuisé par ses
heures de cours précédentes, s'excusant de ne pouvoir hausser
la voix. Mais jamais nous n'avions écouté professeur avec
autant d'attention ni goüté avec une telle passion les mer-
veilles qu'il sut nous faire découvrir dans Lucrèce (il avait
une prédilection pour les auteurs matérialistes), Montaigne,
1VIontesquieu, Diderot et Voltaire, Racine, Nerval, Baudelaire.
Patriote français, ii comprenait bien nos préoccupations et
ne jugeait pas nuisible ü nos relations de maitre it élèves
que chacun restát attaché à sa patrie respective, nous eneou-
rageant à une sincérité totale dans nos dissertations. Après
la libération de la France, ii nous avait donné à apprendre
un admirable poème d'Aragon. C'est it un Algérien qu'il
demanda de le réciter, estimant que seul pouvait le faire
avec conviction un patriote à quelque pays qu'il appartint.
Ii aimait beaucoup notre pays, nous parlait avec une ferveur
nostalgique de Tlemcen oü il vécut de nombreuses années.
Sa plus grande joie était de rencontrer ses anciens élèves.
II nous raconta un jour, comme venait de l'émouvoir sa ren-
contre avec l'un d'eux, qui l'avait remercié pour tout ce
qu'il lui devait. Cet élève était Ahi Boumendjel, qui trouva
la mort douze ans plus tard dans les locaux des parachutistes
oü ii était torturé.
En fait, si l'enseignement français a pu modifier notre
personnalité en l'enrichissant, ii ne pouvait la supprimer,
44 SADEK HADJERES

méme chez les Algériens qui, pour accéder à certaines fonc.


tions interdites aux « indigènes », durent se faire naturaliser
Franeais. Toutefois, sous l'éblouissement de cet enseignement,
apparaissaient un manque de confiance dans nos possibilités
créatrices et un manque de perspectives quant à un dévelop-
pement de cette personnalité harmonisant les acquisitions
modernes et un héritage culturel fort mal connu de nous-
mémes. De là l'orientation assimilationniste de nombreux
intellectuels algériens avant la guerre de 1939. Rien de tel
ne pouvait se produire pour notre génération, portée par le
développement du mouvement national dont la vague puis-
sante, venue de bin, s'enfla brusquement pendant la deuxième
moitié de la guerre mondiale (après 1942).
Les signes avant-ceureurs étaient apparus sous le régime
de Vichy. Au lycée, signe des temps, nous avions décidé de
rendre feuille blanche si le professeur raciste de sciences
naturelles maintenait la date de composition, le jour de l'Aid.
Je dus interrompre à ce moment-là mes études secondaires
pour une assez longue période; j'eus alors l'occasion d'obser-
ver dans un village de l'intérieur les manifestations du
renouveau culturel. Ce mouvement avait comme trait prin-
cipal d'étre généralisé à toute l'Algérie, contrairement aux
mouvements sporadiques passés dus au hasard des initiatives
individuelles. Le débarquement des troupes alliées en Afrique
du Nord provoqua une vive excitation politique qui dura
quelques mois, relayée par les premiers meetings du Parti
communiste algérien avec le concours des députés commu-
nistes franeais libérés des camps; des cellules du P.P.A. se
recréaient ea et là. Un ami demeuré au lycée m'envoya un
exemplaire manuscrit du Manifeste du Peuple algérien que
nous recopiions et nous passions de main en main. C'est alors
qu'à l'initiative d'un instituteur vénéré à l'égal d'un père
par tonte la jeunesse du village et d'un moyen propriétaire
foncier, ouvrier agricole dans sa jeunesse (qui devait étre
sommairement exécuté par les « pieds noirs » dans la deu-
xième année de la guerre actuelle), fut annoncée la création
d'un « cercle culturel », comprenant une médersa, un mouve-
ment de jeunesse (scoutisme) et un heu de prières (il n'y
avait pas de mosquée dans le village !). Ce projet remontait
à des annies. II n'avait pu étre réalisé du fait de la répres-
sion, des tracasseries administratives et aussi faute de fonds
suffisants. Cette fois, de toutes les couches sociales déferla
une avalanche de dons. Il y eut un moment de stupéfaction
quand un des commereants les plus avares du village s'inscri-

45
DEUX CULTURES

vit pour 99.000 francs. Chaque rnillier de francs, disait-il,


correspond ä l'un des 99 qualificatifs d'Allah. En méme
temps hit créé un club sportif, en passant par-dessus les
règlements qui en avaient jusque-lä entravé la formation,
règlements qui exigeaient la présence obligatoire de quel-
ques joueurs européens. Ce club portait un nom arabe flam-
bant neuf, au heu des habituels Sporting, Racing et Football-
Club. Dès lors, les manifestations culturelles, sportives, reli-
gieuses, théätrales, etc., se multiplièrent, rassemblant des mul-
titudes de jeunes et de vieux.
La bataille entre religieux réformistes (oulamas) et tradi-
tionnalistes (marabouts), en sourdine depuis le début de la
guerre, se ralluma de plus belle. Les frontières passaient
parfois ä Pintérieur des familles, entre jeunes impétueux et
vieux incorrigibles. On vit des jeunes tombés dans la boisson,
se ranger et constituer des commandos antialcooliques. Une
soif d'instruction extraordinaire emplissait les médersas pri-
vées qu'il fallait en toute häte pourvoir d'enseignants nou-
veaux sortis de la Zitouna de Tunis ou de l'Institut Ben Badis
de Constantine, et submergeait les écoles françaises qui refu-
saient plus que jamais du monde. Des adultes se reprochaient
leur insouciante jeunesse : « Nous étions des sauvages, nous
nous sauvions de la classe par les fenétres, sous rceil méme
du maitre; aujourd'hui, nous ne savons méme pas signer
notre nom ä la poste ! » Et de leurs grosses mains durcies
par la pioche, jis s'essayaient au maniement de la plume.
Les grands noms de notre histoire commençaient ä étre mieux
connus, malgré parfois de graves entorses ä la chronologie.
Les chants patriotiques retentissaient dans les mes avec les
défilés des jeunes scouts. Ils avaient remplacé les danseuses
et la musique licencieuse dans les fétes. Ils étaient repris
par les femmes pendant les veillées de Ramadan, rythmés
par les derboukas. Tout un vocabulaire arabe nouveau, resté
longtemps sous le boisseau, fit son apparition : d'abord pour
désigner ce dont on parlait si peu auparavant : l'indépen-
dance, la liberté, l'impérialisme, la patrie, etc.; ensuite pour
chasser de la langue les mots étrangers qui l'envahissaient,
ce qui était parfois du plus curieux effet : certains étaient
capables d'intercaler dans une phrase arabe jusqu'à un mot
français sur deux (quant au célèbre parler kabyle de Tizi-
Ouzou, c'était une mosaique de trois langues). Que de litres
de thé avons-nous bus en cercle d'amis, uniquement avec les
amendes payées par ceux qu'affligeait par trop ce défaut.
Quel émoi dans le village lorsque des jeunes exposèrent en
46 SADEK FIAD/ERES

vitrine une maquette de croiseur, fidèle reproduction exécu-


tée par eux d'une authentique unité de la marine française,
portant sur sa coque en lettres arabes élégantes et voyantes
le nom de Ben Badis et battant pavillon vert et ruge. On
n'achetait un poste de T.S.F. qu'après s'étre fait garantir
par le marchand qu'il était capable de capter les émissions
du Moyen-Orient. Et malheur ä qui s'avisait de placer dans
une vitrine bilingue les mots arabes au-dessous des mots
français.
Le point culminant de toute cette première phase fut
atteint au cours de la première moitié de 1945. De retour
au lycée, je pus constater que le mouvement s'y était déve-
loppé avec une égale impétuosité. Une fringale de lectures
s'était emparée de nous. Nous dévorions au hasard des trou-
vailles, le testament de Midhat Pachat (jeune Turc pendu
par le Sultan Rouge) recopié ä la main en plusieurs exem-
plaires, l'ouvrage de G. Lebon sur la civilisation arabe, celui
d'un Algérien, Boulifa, sur le Djurdjura ä travers les siècles,
L'Armée des Ombres de J. Kessel, le texte d'une conférence
prononcée ä Alger par R. Garaudy sur la civilisation arabe,
S.O.S. Indochine de Viollis. Nous étions désespérés de ne
trouver nulle part les livres tels que le premier tome d'his-
toire d'Afrique du Nord de Julien. Nous allions voir des
films sur la résistance, tels que le film sliviétique Camarade P.
Nous étions tous organisés dans des cellules politiques, lan-
çant des grèves contre certaines discriminations dont nous
étions victimes, commémorant ouvertement nos anniversaires
nationaux. Des chansons de lutte étaient composées au lycée
méme. Nous les retrouvions quelques mois plus tard dans
les campagnes oü elles nous avaient devancés, déchainant
l'enthousiasme des jeunes, faisant rouler de grosses larmes
sur les ¡olles des vieux.
Le mois de mai fut enfiévré. Le premier soir, nous par-
vinrent les échos de la manifestation du jour mitraillée
devant la Grande Porte d'Alger. Après les congés du 8 mai,
nos camarades du Constantinois nous firent le récit des hor-
ribles massacres, cependant qu'au lycée male le fils d'un
administrateur de commune mixte, que le simple fait de
parler arabe ou kabyle entre nous rendait furieux, faisait
campagne pour notre renvoi collectif du lycée, comme cela
s'était fait dans le Constantinois (oü les lycéens avaient
rejoint les camps et les prisons).
De cette époque date le départ au maquis ou dans Pille.-
galité de plusieurs de nos camarades dont l'un trouva la
DEUX CULTURES 47

mort Pannée suivante à 19 ans, terrassé par une typhoide


dans le maquis kabyle. Veritable force de la nature, plein
d'ardeur et de coufiance dans l'issue de la révolution algé-
rienne qui n'en était qu'à ses premiers pas, sa mort ne fit
que donner plus de résolution à ceux qui le connurent. Deux
autres sont aujourd'hui membres du G.P.R.A. dont un colonel
de l'A.L.N.
Dès fin 1946, l'atmosphère « salon mondain » disparaissait
définitivement de l'Association des Etudiants Musulmans, qui
pour sa féte annuelle présenta à un public composé non plus
seulement de bourgeois, mais de toutes les couches sociales,
un spectacle exaltant la lutte contre Poppression. Dans son
cercle, édifié gráce au soutien populaire, l'Association orga-
nisait des débats sur les sujeta culturels et politiques les plus
brülants, avec la participation de toutes les tendances de
l'opinion nationale et n'hésitait jamais š prendre position
avec l'ensemble des organisations patriotiques. Cet élan mas-
sif bousculait la teile d'araignée patiemment tissée autour
de chaque étudiant par les Affaires indigènes du gouverne-
ment général, notamment par les services du colonel Schoén,
devenu le spécialiste du maniement des « élites » algériennes
(convocations pour conversations particulières, discrètes
menaces aux uns, attributions de bourses et d'avantages aux
autres, etc.). Mais c'était méconnaitre les raisons profondes
qui incitaient les étudiants algériens à épouser la méme
cause que leur peuple.

Regardant abra autour de moi les jeunes écoliers actuels,


je mesure Pimmense pas en avant accompli. Notre prise de
conscienee nationale s'était faite péniblement, progressive.
ment, par lambeaux arrachés ea et HI au travers de multiples
tkonnements, au prix d'expériences douloureuses et humi-
liantes. Nous avions grandi au temps du mépris. Mais est
arrivé le temps de la fierté. Nos petits frères, nos fils arrivés
aujourd'hui à 1 .'4e scolaire ont ia peine ouvert les yeux sur
le monde extérieur qu'ils savent déjà ce qu'ils sont, ce pour
quoi luttent leurs ainés et ce qui les attend. Bienheureuse
lucidité ! Quand les parachutistes venaient les chercher
domicile en 1957 pour briser la grève scolaire, ils prenaient
leur gaieté pour un signe de ralliement abra chan-
taient « Que Dieu donne la victoire aux combattants de
l'Aurès ». L'un d'eux, candidat aux bourses, écrit sur son
48 SADEK HADJERES

dossier en face de nationalité « Algérien », et manifeste


un étonnement sans bornes quand il est repris par le maitre.
Un autre, mis en confiance, raconte fiererneut à son insti-
tuteur comment, dans son douar, ii crevait les pneus des
camions militaires. lis échangent des coups d'ceil narquois
quand le maitre commence ä leur « raconter des histoires »,
et se vengent en décidant de ne pas fermer leurs encriers
pour accroitre les charges de l'Etat français
La société algérienne n'est plus la moitié d'elle-méme. Nos
femmes ont fait un grand pas sur le chemin de leur éman-
cipation. Douloureusement frappées en masse par la guerre,
en la personne de leurs maris, de leurs frères, de leurs fils,
et aussi en leur propre personne, elles ont remplacé les
hommes absents et voulu étre dignes de leur cause. Avec une
résolution lucide, voilées ou dévoilées, nos jeunes filles pour-
suivent le plus bin possible leurs études, s'emparant elles
aussi des armes de la culture.
Le conflit traditionnel entre générations, entre instruits
par l'école française et les autres, a évolué vers une éton-
nante synthèse dans le courant de la guerre, le terrain de
rencontre étant les nécessités et les leçons de la lutte natio-
nale. Les vieux ont compris qu'à Pheure du Spoutnik les
jemes ont raison d'aller de l'avant, et les jeunes éprouvent
un plus grand respect pour les valeurs anciennes. On ne
pouvait espérer meilleur couronnement au conflit qui n'a
cessé d'opposer ä travers plusieurs générations culture fran-
çaise et culture traditionnelle. Cette derniere a servi de rem
part contre les efforts de dépersonnalisation tentés ä l'occa-
sion de la diffusion de la culture française, cependant que
le rationalisme de la culture française a servi ä détruire ce
qu'il y avait d'antiscientifique dans notre culture tradi-
tionnelle.
De grandes täches nous attendent. Nous héritons du sys-
tème colonial un plurilinguisme de fait. Combien d'enfants,
qui ne parlent que kabyle dans leur famille, s'expriment en
arabe dans la rue et ont appris le français à Pécole primaire
Sont publiés ainsi en arabe classique certains journaux des
organisations patriotiques, des documents officiels du G.P.
R.A.; l'arabe parlé est le plus souvent utilisé pour le thatre,
la radio, cependant que le français est la lang-ue scientifique
qui nous relie ä la culture universelle. Beaucoup de réunions
de l'A.L.N., surtout ä l'échelle des organismes de commande-
ment, se tiennent en français, les grades et certains termes
techniques sont désignés en arabe classique, tandis que les
DEUX CULTURES 49

conférences des commissions politiques, les explications, dis-


cussions avec la base se font en arabe parlé ou en kabyle,
parfois méme en français...
L'expérience dessinera les contours formels de l'enseigne-
ment algérien dans notre pays indépendant. Nous pouvons
cependant, sans nous tromper, avancer deux certitudes : la
première est que nous réaliserons l'une de nos plus chères
aspirations, à savoir un enseignement national qui donnera
toute sa place au fond populaire et arabo-islamique que le
colonialisme voulait étouffer et détruire. La seconde est que
la culture française, qui nous aura été si utile pour recon-
quérir et enrichir notre patrimoine culturel, continuera à
jouer ici un rede privilégié par rapport aux autres cultures
étrangères.
Bien longtemps, le type idéal de l'homme instruit et
cultivé fut dans notre pays celui dont on disait avec respect
« Qári settin hizeb » (Celui qui a étudié les soixante chapitres
du Coran). Il est probable que désormais, et pour longtemps
encore, l'Algérien instruit et cultivé sera celui dont nos
compatriotes disent déjà, depuis deux ou trois décades, avec
une nuance d'admiration et d'approbation : « Qári ärbyia
ii fransisa » (II est instruit en arabe et en français). Dans
notre pays libre, oii la langue arabe aura retrouvé la pré-
éminence qui lui revient, la langue française devenue deu-
xième langue, jouira avec la culture qu'elle véhicule d'un
éclat plus grand qu'à la sombre époque oü elle fut langue
officielle et imposée.
Dr SADEK HADJERES.

I
NOTES SUR LA LITTERATURE ALGERIENNE
DE LANGUE ARABE

A Alger, dans le jardin Marengo, s'élève une colonne


de marbre portant cette inscription : « A Napoléon. Ii avait
révé cette conquite. »
Je me rappelle que, jeunes étudiants de la médersa Etta
ä libia qui est toute proehe, nous allions souvent, mes cama-
rades et moi, nous asseoir auprès de cette colonne et nous
nous plaisions ä imaginer le sort de l'Algérie et de son état
intellectuel si Napoléon avait réalisé ses projets. Nous étions
convaincus que l'expédition d'Eaypte avait été le départ de
la renaissance arabe dans le Moyen-Orient et nous étions
toute vénération pour les orientalistes et les savants qui
avaient accompagné Parmée d'Egypte. La culture musulmane
s'est toujours enrichie au contact des autres cultures et nous
déplorions que la colonisation ait empèché la culture maahré.
bine de se renouveler et de se développer au contact de la
culture française.
La guerre de conquite porta un coup très dur ä Pen-
seignement arabe. « Presque tous les étahlissements scolaires
furent fermés, écrit M. Emerit : on a laissé gaspiller les
revenus des hahous: et les maitres ont émigré vers les rAzions
insoumises. Ainsi le taleh Oaddour ben Mohammed ben
Rouila unitta Meer et se réfueia ä Miliana. puis entra au
service d'Abd-El-Kader, dont il a écrit la biographie. »
Pendant tollte la durée de la pacification la vie intel-
lectuelle se concentra à Alger, Constantine, Tlemcen. Mais
LANGUE ÁRABE 51

elle devint l'apanage de la bourgeoisie dans les rangs de


laquelle l'administration recruta les professeurs des médersas
fondées dans ces villes en 1850, pour former les auxiliaires
indigènes des Bureaux arabes, des magistrats et des fonction-
naires. Soulignons que jusqu'en 1932 ces trois médersas étaient
fréquentées par moins de deux cents élèves.
La politique coloniale de dépersonnalisation de l'Algérie
eut pour point de départ Panalphabétisation des masses par
la suppression des Acoles arabes. De plus, la culture arabe
était Pobjet d'une propagande systématique de dénigrement
psi aboutit ä faire accepter ses affirmations par ceux des
Algériens rnémes qui eurent le privilège d'entrer ä l'école
française. Cette nouvelle élite en arriva jusqu'it perdre la
mémoire du passé. Cet état d'esprit dura jusqu'en 1931
le Congrès des Etudiants musulmans nord-africains tenu ä
Tunis réclama avec force pour la culture musulmane le droit
de cité dans le Maghreb.
Opprimée par le colonisateur, bafouée par certains colo-
nisés, la culture arabe n'en suivit pas moins son destin qui
était lié avant tout ä celui de l'Islam. Elle s'est perpétuée
dans Penceinte des zaouias « contralées », de quelques mos-
quées ou mime dans la simple demeure d'un eheikh réunis-
sant autour de lui quelques talebs qui, après l'acquiäition de
quelq-ues rudiments, partaient ä Constantine, Tunis ou Fez
pour parfaire leur instruction.
Ce fut un tison bien päle qui brilla dans les dernières
années du XIX° siècle. Le siècle suivant l'a ranirné en souf-
flant les cendres qui menaçaient de l'éteindre.

A la fin du XIX° siècle, l'Orient arabe fut le théätre


d'une activité intellectuelle qui visait ä une adaptation de
la culture islamique au monde moderne. C'est ce qu'on
appelle la Nanda (renaissance, résurrection). Celle-ei n'a pas
manqué d'englober l'Afrique du Nord. H. Pérès estime qu'en
Algérie le mot méme de Nanda n'est apparu qu'au len-
demain de la première guerre mondiale. II donne pour
preuve le fait que, passant par Alger en 1904, le Grand
Mufti d'Egypte, le cheikh Muhammad Abduh ne fut reçu
que par « un petit nombre d'amis » et qu'il commenta une
sourate du Coran devant « un auditoire de quelques per-
52 ABDALHAQ ANNACIRI

sonnes », le reste des Algériens ignorant totalement qu'ils


« avaient au milieu d'eux l'un des plus grands réformateurs
de l'Islam et l'un des plus remarquables artisans de la
Renaissance de l'Orient musulrnan au XIX" siècle » Il est
bon de rappeler que le cheikh Abduh était venu incognito
ä Alger et que les notabilités de cette ville ont dii faire des
démarches multiples auprès du Gouvernement général pour
permettre à l'illustre höte de faire un cours non dans l'une
des deux grandes mosquées... mais dans un humble oratoire
qui n'a pas de nom. II est bon de rappeler aussi que le
cheikh Abduh a reconnu la haute culture des « quelques
personnes » qui l'avaient écouté et avec lesquelles, une fois
rentré au Caire, il continua la discussion entamée ä Alger
sur diverses questions d'exégèse coranique et de philosophie
musulmane. La culture musulmane avait survécu ä la répres-
sion colonialiste et les quelques ulémas qui la représentaient
peuvent itre considérés comme les dignes précurseurs des
rénovateurs de la première moitié du XX e siècle.
Bien avant 1900, gräce ä la fondation d'imprimeries (à
Alger, à Constantine, à Tlemcen) une certaine activité
raire s'était manifestée par la publication d'opuscules sur
des sujets d'actualité parmi lesquels les plus essentiels que
la Nanda eût ä étudier. Muhammad as-Said Ibnou Zekri a
établi un plan de rénovation des zaouias de la Kabylie.
L'Algérois Mustapha Ibn-al-Khudja a posé le problème de
l'éducation de la femme et le Constantinois Abdelkader al-
Madjaoui a ¿té un des promoteurs de la réforme religieuse
et morale qui allait occuper les esprits dans l'entre deux
guerres. D'autres intellectuels, tels Abdalhalim Ben-Smaia
et Muhammad Ben Cheneb, ont établi leur renommée dans
l'Orient arabe en publiant des essais dans les revues de Syrie
et d'Egypte. Professeur à la Médersa, puis ä la Faculté des
Lettres d'Alger, membre de l'Académie arabe de Damas,
Muhammad Ben Cheneb a donné « d'excellentes éditions de
textes historiques, littéraires ou philologiques dont les pré-
faces sont des modèles de critique littéraire ». Sa renommée
était grande, non seulement parmi les élites formées ä l'uni-
versité franeaise, mais aussi parmi les représentants de la
culture traditionnelle.
C'est au lendemain de la première guerre mondiale que
la Nanda algérienne est apparue tont ä la fois comme une
poussée nationaliste, une réforme religieuse et une renais-
sance littéraire et scientifique.
LANGUR ARABE 53

Dirigée par des intellectuels formés ä l'école française,


la poussée nationaliste s'est caractérisée par des revendica-
tions de tous ordres parmi lesquelles la séparation de l'église
musulmane et de l'Etat, l'officialisation de la langue arabe
et l'extension de son enseignement.
Aux ulémas progressistes formés ä Tunis, au Caire ou
simplement en Algérie, échut le lourd devoir de lutter pour
une rénovation de l'Islam algérien contre un maraboutisme
rétrograde acquis ä l'administration colonialiste et qui exer-
çait une grande influenee sur les masses. Cette lutte fut
très äpre. Elle faillit coíiter la vie au Cheikh Ben Badis.
Les « politiciens » en minimisèrent l'importance, mais la vic-
toire qui l'a couronnée sonna le ralliement de toutes les
forces progressistes, autour des mémes aspirations sociales et
eulturelles.
Le Cheikh Abdul Hamid Ben Badis fut le principal arti-
san de cette vietoire. Professeur, il forma de nombreux dis-
ciples. Pendant quinze ans, de 1924 ä 1939, il dirigea la
revue Ach-Chihab qui était sa propriété personnelle et dans
la quelle il a soutenu une doctrine eomplète, ä la fois sociale,
politique, culturelle et religieuse ». Par la haute tenue litté-
raire de ses articles, Ach-Chihab s'est imposée non seulement
en Afriq-ue du Nord mais aussi en Eg-ypte et en Svrie.
1930 Ben Badis fonda l'Association des Ulémas d'Algérie
dont l'obiectif essentiel était la lutte contre l'analphabétisme
par la création de médersas libres. Entre 1930 et 1939, des
dizaines de médersas furent créées malgré des obstacles de
toutes natures. I.'enseignement qu'on y donnait était des
plus modernes: il était lourd de toutes les espérances.
L'année 1930 est eelle oi la Nanda algérienne devient une
réalité pour les Algériens quelque eatégorie sociale
appartiennent. Tout le monde est convaincu que le redresse-
ment du pays est conditionné par le développement, dans le
cadre de la civilisation musulmane, d'une instruction qui
empruntera de nombreux éléments ä la seience européenne.

La littérature algérienne d'entre les deux guerres est avant


tout une littérature nationaliste, anticolonialiste dans la
mesure oj elle a milité en faveur de l'arabisme et dénoneé,
d'une façon plus ou moins nette, la colonisation et son ceuvre
54 ABDALHAQ ANNACIRI

de dépersonnalisation de l'Algérie. Cette tendance se mani-


feste aussi bien dans la presse que dans les productions
raires.
Certains historiens s'étonnent de la vie précaire des jour-
naux et des revues arabes. lis l'expliquent par le manque
de lecteurs — ceux qui lisent l'arabe sont une minorité —
et par l'insouciance de ces mémes lecteurs à assurer maté-
riellement la vie des périodiques. Mais il faut bien plus
rappeler que la presse algérienne de langue arabe était lt la
merci de l'administration qui la suspendait ou l'interdisait
chaque fois qu'elle touchait aux principes sacrés de la colo-
nisation. En l'espace de quatre ou cinq ans, le journal
Wadi-Mizab, par exemple, dut changer de nom trois bis.
serait fastidieux de citer les journaux suspendus ou inter-
dits. A part la revue Ach-Chihab, déjà nommée, et El-Baçair,
l'organe officiel de l'Association des Ulémas, ne connurent
une vie de longue durée que les journaux acquis ä l'admi-
nistration et subventionnés par elle. Cette précarité de la
presse de langue arabe n'a pas facilité la coordination des
efforts; encore moins élargi le cercle des écrivains et leur
champ d'action; mais elle n'a cependant pas empéché que
se manifeste un grand esprit de suite dans les idées...
Les écrivains algériens qui manient généralement une
langue simple, toute proche de la langute parlée, traitent des
sujets les plus graves : l'instruction et l'éducation de la
jeunesse, celles de la jeune filie comprises, la naturalisation
et son problème juridique, la francisation de la jeunesse et
son engouement pour le mode de vie européen, l'unité morale
des populations de l'Algérie. Les essais de certains d'entre
eux méritent de figurer dans une anthologie. Les Cheikhs
Bachir Brahimi, président de l'Association des Ulémas, Larbi
at-Tbessi, Mouloud al-Hafidi, Tayeb al-Uqbi sont des penseurs
et des écrivains de grande valeur.
C'est également pour militer en faveur de l'arabisme et,
par voie de conséquence, contre la colonisation, que des
écrivains composent des ouvrages d'histoire, renouant ainsi
avec la tradition des siècles antérieurs. En 1931 parait
Alger le Kitab Al-Djazair (Le livre de l'Algérie) d'Ahmad
Tawfiq al-Madani. C'est une petite encyclopédie pour l'ini-
tiation ä l'Algérie. L'année suivante parait à Constantine
l'Histoire de l'Algérie dans l'antiquité et les temps modernes,
de Mubarak al-Mili. Abd-ar-Rahman al-Djilali donne en 1954
une Histoire générale de l'Algérie dont le troisième volume
est a paraitre. Des biographies d'Algériens célèbres complè.
LANGUE ARABE 55

tent la production historique : celles de Muhammad Othman


Pacha, Bey d'Alger de 1766 à 1791, par Tawfiq el-Madani,
du professeur Ben Cheneb par A. al-Djilali, et du Cheikh
Ben Badis sont parmi les mieux faites.
est évident que l'apologie de la civilisation musul-
mane est manifeste dans ces productions. Mais on n'y trouve
pas moins un souci de vérité historique et une tendance
de plus en plus nette à utiliser les études des historiens
français.

Que dire enfin de la poésie dont les représentants sont


légion ? « A lire attentivement cette production d'un genre
spécial, dit H. Pérès, on s'aperçoit que les poètes nord-
africains ne vivent pas dans un monde éthéré. La poésie est
restée pour eux la langue des sentiments, l'instrument qui
enregistre toutes les vibrations d'ordre affectif et rnystique.
Elle ne recherche pas les vérités générales, mais les actualités
elle ne perd pas le contact avec les événements et les néces-
sités du jour. » Le Duc d'Orléans notait, dans ses Campagnes
de PArmée d' Afrique : « La mort d'un simple cavalier
Hadjoute, Bouthelja le poète, tué dans un engagement, fut
une perte sensible pour la cause arabe. Au milieu du mouve-
ment de résurrection de ce peuple qui renaissait du sang de
ses plus braves enfants, Bouthelja fut le plus inspiré paree
qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chante
lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patrio-
tisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arahe. »
Combien étaient-ils, ces poètes dont Bouthelja était le plus
inspiré ? On connait quelques-uns d'entre eux depuis peu
de temps par des traductions ou des adaptations toutes
récentes.
Disons simplement que la poésie algérienne de la Nanda
est une poésie surtout militante. Les poètes mènent le mème
combat que les écrivains prosateurs; les uns et les autres se
retrouvent Ate à cate dans les Inanies journaux et les mèmes
revues. Mais s'il y a une poésie qui a droit de cité dans les
colonnes des périodiques, il y en a une autre, clandestine,
uni se colporte sous le manteau; on en entend les accents
l'occasion d'une réunion « fermée », où elle attend l'heure
de voir le jour. Lorsque Muhammad al-Hädi as-Sanasi az-
Zahiri entreprit de publier son anthologie des Poètes algériens
répoque présente (Tunis 1926), il reçut un refus de plu.
56 ABDALHAQ ANNACIRI

sieurs de ceux ä qui il s'était adressé. Deux d'entre ces


derniers lui répondirent sans ambage qu'ils tenaient ä ne
pas finir leur vie en prison. J'ai eu le privilège d'entendre
de la bouche de leurs auteurs, quelques pièces politiques
contre la guerre de 1914, qui a coüté la vie tant d'Algériens,
et contre la colonisation qui exige des devoirs et n'accorde pas
de droits. On retrouve ce mime thème d'ailleurs dans la
poésie populaire arabe et kabyle qui, anonyme, défie la
prison

Mon Seigneur Dieu


Qu'avons-nous fait
Mon fils et moi ?
Je l'ai élevé moi-méme,
Un Etat roumi me l'a pris.

Que mon malheur est grand !


Que mon malheur est grand !
Les balles et les obus font des chassés-croisés
Et il n'y a que des enfants,
Parmi eux aucun homme aguerri.

Parmi les nombreux potes de la Nanda, un seul d'entre


eux a pu éditer son diwan : Abu al Yaqdän, directeur-
fondateur du journal Wadi-Mizab déjä cité. Des textes d'une
douzaine d'entre eux constituent l'anthologie recueillie par
Muh-al-Hädi az-Zähiri. On peut citer les noms de Muhammad
al-Id Hammu*, Muhammad al-Laqqäni, Muhammad as-Said
az-Zahiri, Mufdi Zakariya (l'auteur de Phynane national
algérien), Ahmad Kätib, et celui de l'auteur du recueil.
Lorsque la production littéraire de la période 1900-1940
sera réunie et connue, on pourra juger, d'après sa quantité
et aussi sa qualité, de l'effort des écrivains algériens pour
rénover et développer une culture qui, malgri ses insuffi-
sances, a été leur raison de vivre.
De son ciité, la poésie populaire dite ou chantée poursuit
son destin. Elle s'enrichit de thèmes nouveaux empruntés
la réalité sociale : misère, chämage, crise du logement, etc.
Elle est tantiit une critique sévère de la société, tantät
message d'espérance et de foi en l'avenir. Un de ses plus
grands noms, Muhammad Ababsa, a tenté une entreprise qui,
* On trouvera ci- après deux poémee de Muhammad al-Id Hammu
(Mohammed El Aid), p. 65.
LANGUE ARABE 57

si elle avait réussi, aurait eu les conséquences les plus heu-


reuses sur l'épanouissement et l'orientation de la culture
populaire. II a fondé un journal en arabe parlé, lequel est
mort-né pour une tout autre raison que le manque de lecteurs.
Tel est, brossé ä grands traits, le panorama de la litt&
rature algérienne. de 1830 ä nos jours. 11 renferme sans doute
beaucoup de lacunes. J'aurais souhaité particulièrement par-
ler avec plus de détails de la culture populaire berbère
elle est sceur de l'arabe par le contenu.
Tel qu'il est, ce panorama témoigne de l'attachement des
lettrés algériens ä la civilisation musulmane. Isolés du peuple
par le colonialisme, ils n'ont pas reculé devant la lourde
täche de conserver et de transmettre, de génération en géné-
ration, l'héritage du passé avec l'espoir qu'un jour le peuple
libéré du colonialisme qui engendre l'ignorance, contribuera
avec eux ä l'enrichissement de la culture universelle. « Nous
aspirons, a dit Ben Badis, par notre action au service du
peuple d'Algérie, ä servir l'humanité entiere. Notre ceuvre,
basée avant tout sur le respect de la pensée et de l'idéologie
de tous les peuples, vise ä aider au bonheur des hommes. »

ABDALHAQ ANNACIRI.
POEMES ET CHANTS ALGERIENS

Louis Veuillot, qui a visité Algérie en 1841, a rapporté la


traduction de e deux pièces politiques, tune sur la prise d'Alger,
lautre sur la prise de Constantine. La première, dit-il, composée
en 1831 par un uléma, a été tres populaire. On la chante moins
aujourd'hui. Ceux quelle pouvait émouvoir ont quitté la ville
pour aller chez Abd-El-Kader

LA PRISE D'ALGER
Mozghanna ' qui guérira tes blessures ?
Certes, ä celui-lä je consacrerais ma vie !
A celui qui fermera les plaies de ton cceur,
Et chassera les chrétiens bin de tes murs.

Tes défenseurs t'ont trahie.


Sans doute jis étaient ivres.
Des larmes jaillissent de mes yeux,
Mon cceur est oppressé de soupirs.
En tous lieux de noirs soucis me suivent,
Partout mon äme est en proie au désespoir.

1. Autre nom d'Alger.


POEMES ET CHANTS 59

L'attente ne m'est plus possible.


Je succombe... Le sommeil a fui ma couche.

L'homme de bien reste stupéfait, éperdu,


La ville entiere est anéantie sous ses maux.

Mon coeur ne peut supporter taut de désastres


O Mozghanna ! je vais quitter tes rivages...

O patrie que j'abandonne,


Vois comme je t'arrose de mes larmes !

Tu vas appartenir ä d'autres.


Qui desormais posera le pied sur ton sol ?

Le désespoir déchire mes entrailles,


C'est en vain que j'essaie de soutenir ma vie.

O mes yeux ! oh, pleurez sans cesse


Pleurez sur la chute d'Alger.

lis ont pénétré dans tes forte;


lis les ont détruits et pillés.

Joyeux, ils ont ravi tes richesses,


Que nous arrosions de nos pleura.
lis oft détruit les boutiques de tes marches,
Et en ont jeté les marchandises au vent.
Jis ont rempli et fait circuler la coupe,
Et les infämes se sont livrés ä eux.
Jis ont arrache tes arbres,
Ils ont dispersé tes habitants.

Les hommes de cceur se sont retirés


Les uns par mer, les autres par terre.
Dieu, un jour, mettra fin ä tes maux,
Car il est miséricordieux, et il est maitre
[des deux mondes.
60 POEMES ET CHANTS

LA PRISE DE CONSTANTINE
Mon cceur est consumé par une flamme ardente,
Car les chretiens ont pris Constantine.
O feu de mon eceur, comme mon äme est triste !
Je pleure, je gémis, mes sanglots m'oppressent.
lis se sont emparés des jardins, de la ville...
Et pourtant la poudre éclatait, nos fusils se chargeaient.
O feu de mon cceur, laisse couler mes larmes !
Alger est tombée dans leurs fers; Birne est entre leurs mains,
Rien ne leur a résisté, leurs armes sont maitresses...
Et pourtant la poudre éclatait, nos fusils se chargeaient.
O bey de Tunis, élégant, gracieux Hamouda,
Comment peux-tu supporter l'abaissement des chérifs ?
Vite ! réunis tes troupes, fais un appel aux hommes libres,
Et que la poudre éclate, que les fusils s'emplissent !
O sultan de Fez, toi si noble, toi si samt !
Comment vois-tu d'un ceil calme ravilissement des Arabes ?
Arme ton peuple; viens ä nous sur les nuages,
Et qu'alors la poudre éclate, que nos fusils se chargent !
O bey d'Egypte... Méhemed Ouali
Applaudiras-tu ä la honte du Croissant !
Rassemble tes forces, qu'on dit incalculables,
Et marche ! L'heure de la guerre sainte a sonné.
Et toi, sultan de Stamboul, dont les sens s'énervent,
Réveille-toi, ou ton sceptre t'échappe !
Réunis tes vaisseaux, qu'ils fendent les ondes,
Et que la poudre éclate, que les fusils se chargent.
O bey de Tripoli ! pourquoi feindre d'ignorer
Que Constantine est au pouvoir de la croix ?
Tu sais la prophétie ! Viens done ä nous,
Car la poudre éclate, les fusils se chargent.
O feu de mon cceur, ils détruisent les mosquées.
Où done est le croyant qui vaut dix hommes, et dont le bras
Brandira la lance, ceindra l'épée, [vengeur
Fera éclater la poudre et charger nos fusils ?
POEMES ET CHANTS 61

UN POEME D'ABD-EL-KADER

L'émir Abd-El-Kader composa ce poème â l'occasion du


départ de son lieutenant Mohamed Bou Hamidi, ex-gouver-
neur de Tlemcen, délégué par lui en novembre 1847 aupré s
du sultan du Maroc pour faire appel à son esprit de solide-
rité. Cette improvisation poétique témoigne de l'émotion et
de la douleur d'Abd-El-Kader au moment oic ses délégues
?en vont... Un mois plus tard, Abd-El-Kader devra cesser
le combat.

Le jour de la séparation, au moment de nos adieux, je


suspendis à leur cou des colliers dont les perles étaient mes
larmes.
Quand, au son de la cantilène du chamelier, leurs montures
se mirent en marche, tout défaillit en moi, le cceur, la force,
la constance.
Adieu, m'écriai-je, et je me détournai en gémissant de
voir nos lieux de réunion transformés en désert.
Je revins, inconscient du chemin parcouru. Ne m'interroge
pas. et que tes pires ennemis aient un pareil retour !
Eeoute, ami, et rappelle-toi les accents que la passion
inspire. Un homme tel que toi n'aurait-il point souvenance
de mes paroles ?
La passion qui me domine s'exhale en merveilleux accents,
tels que ceux d'un autre
Du jour de leur départ, ô mon äme, tu perdis le charme
de l'existenee; n'espère plus en prolonger le cours

POEMES POPULA1RES BERBERES

Les poèmes des Berbères ne sont pas sans refléter le


terrible bouleversement qu'a constitué pour eux la victoire
et la conquite des étrangers. Voici quatre poèmes. Le
premier est un chant populaire des lemmes kabyles. 11 a
été composé aux environs de 1860, après la con quite du
Djurd jure par les troupes du maréchal Randon. C'est un
poème douloureux, de lerulemain de défaite. Le deuxième
poème, également de Kabylie, souligne avec un humour
amer la vanité de l'o ceuvre civilisatrice o imposée par la
force. Le troisième, des Nebi Mtir (nord du Massif central
62 POEMES ET CHANTS

marocain) marque le désarroi, le désespoir d'hommes qui


iou jours avaient été libres. Enfin, dans le quatrième poème,
du Mayen-Atlas, apparait de" Pespoir.

1
O mes yeux, pleurez.
Pleurez des larmes de sang !
Les conquérants se sont abattus sur les Ait-Iratsen.
Plus nombreux que les étourneaux
lis avancent; le canon mugit;
Les Samts ont disparu d'ici.

Que de richesses perdues !...


L'huile coule comme des rivières.
Les hordes arrivent à l'Arba !
Les pleurs conviennent à tous les yeux !...
Ait-Menguellat, hommes vaillants
Depuis longtemps maitres de la guerre...
Gloire it vous !

L'oppresseur nous a pillés comme des glands...


Malheureux Ait-Henni à la poudre meurtrière !
Les conquérants sont entrés chez vous
Comme dans un troupeau de brebis;
Vos édifices, vos boutiques semblables à celles des Algérois
ne sont plus que poussière...
Prende le deuil, ô ma téte !
La poudre ne parle plus
Infortunés Zoudhouas, l'honneur kabyle est mort...
Nos guerriers font face it l'ennemi
Appuyés sur la croase,
La batterie du fusil à hauteur du sourcil,
Malheureux Cheik-el-Arab, tu nous disais
« L'ennemi ne gravira pas la montagne. »
Au dernier jour, il a vaincu jusqu'aux Ait-Henni...

Pauvre eher Adni !


Village de l'orgueil !
Tes enfants étaient habitués à faire face aux cavaliers.
POEMES ET CHANTS
63

lis prendront désormais le chemin de la corvée...


Infortunée Lalla Fatma, aux bandeaux et au henné;
Ton nom était connu de toutes les tribus,
Te voilà captive.
Hélas ! que de veilles, que de nuits sana abri
Nous n'avions que des figues seches et des glands pour
nourriture.
O mes larmes, coulez comme des pluies du printemps,
Comme les pluies d'orage...

Le jour oü nous fut révélé « bonsoir » — nous avons reçu


un coup sur la máchoire, — nous avons été rassasiés de
prison à clef.
Le jour oü nous fut révélé « bonjour » — nous avons reçu
un coup sur le ne» — les bénédictions ont cessé pour nous.
Le jour oü nous fut révélé « merci » — nous avons reçu un
coup sur la gorge; — la brebis inspire plus de crainte
que nous.
Le jour oü nous fut révélé le « père » — nous avons reçu
un coup sur le genou; — nous marchons dans la honte
jusqu'au poitrail.
(Trad. Hanoteau.)

Le roumi s'est comporté comme un fleuve dont le flot


m'envahit, je ne trouve pas de perche pour me soutenir,
Beni Mtir.
Et toi que je vois sous l'eau (sache) qu'aujourd'hui personne
ne peut nous secourir et (pourtant) je ne cesse d'attendre
le Sauveur !
Seriez-vous poursuivies par la vengeance, ô tortue, 5 gre-
nouille ? Voici Sénégalais et Roumis qui viennent vers
nous avec leurs couteaux.
Femme qui, dans le ravin de la forèt, donnes rendez-vous
l'homme au képi, est-ce un burnous blanc q-u'il étale
sous toi ?
64 POEMES ET CHANTS

O Dieu, O Dieu, ö Maitre souverain ! Ceux que tu prives


de ton soutien se brisent ä terre.
Je suis passé par la porte de Meknès, que de prisonniers
y ai.je vus creusant de la pioche, comblant de la pelle.
Ne vis-tu pas dans leur bureau, ô mil, frapper ce beau jeune
homme de cent coups de cordes sur les flanes ?
Mon chant aujourd'hui ne sera plus pareil. Le roseau dans
l'eau ne se penche-t-il pas du cité oü le vent le fait
s'agiter ?
La rouille recouvre l'homme ainsi que les fusils. Que voulez.
vous faire de tous ces chevaux, ô vous qui dressez ?
Ma conscience se refuse it rendre coup pour coup; nous
sommes sous le joug. Que la vie semble plus longue,
je crois voir la fin du monde !
O Dieu très haut ! Relève la téte et vois le monde, anéantis
tous ces soldats flux capotes grises !
(Trad. E. Laoust, in Memorial, H. Basset.)

Il sont venus chez nous avec leurs armes et leur puissance,


paree que Dieu l'a voulu; mais patientez ce n'est pas
pour longtemps.
(in H. Basset, Essai sur la littérature des Berbères.)

SECI-IERESSE
Poème targui (Zone saharienne)
Les saca sont légers, les chèvres sont sèches,
Vient un pauvre, il s'asseoit sur les talons,
On n'en a nul souci : qu'il meure de faim s'il veut !
La sicheresse pèse sur le pays comme le mont Oüdan;
Elle se Ièche les lèvres de satisfaction, elle ne recule pas
d'un pas;
Elle veut nous öter jusqu'à nos voiles de, visage,
Et nos pantalons, et nous empécher d'aller à l'ahal.
Les chamelles et les chameaux d'un an sont arrétés flux lieux
oü ils sant, tant ils sont épuisés;
POEMES ET CHANTS
65

Les chameaux s'arrétent en plein désert, sans pouvoir avancer


de faiblesse;
Qu'arrive-t-il, à plus forte raison, aux petits des vieilles
chévres
Qui, à grand-peine, déplient leurs articulations pour marcher?
ATAKARRA.

DEU X POEMES
DE MOHAMMED EL AID

Cheikh Mohammed El /WI est né ã Aui.Beïda, départe-


ment de Constantine, en 1904. II est considéré comme un
des plus grands poiles de langue arabe.

OU EST MA LEILA?

Où est ma Leila ? Où est-elle ? Un grand obstacle s'est dressé


entre elle et moi.
A-t-elle payé de retour celui de ses amoureux qui lui a versé
son tribut ?
Elle a précipité le eceur dans le feu et lui a fait goüter la
mort qu'elle donne.
Depuis que j'ai cherehé it connaitre son secret et it aimer
sa beauté,
Elle m'a, en s'éloignant, causé de grandes frayeurs. Dieu
maudisse son éloignement !
J'ai conçu des désirs et je me suis alors convaincu de son
mensonge.
Qu'a done ma Leila ä ne pas venir, alors que des ¡mes lui
oft servi de rançon,
Que des coeurs se sont épris d'elle et que des yeux Font
pleurée ?
Parfaitement ! ei mes yeux, versez des larmes abondantes,
car jamais plus vous ne reverrez ses yeux.
Les cieux et les terres ensemble l'ont bannie.
Que de fois j'ai prié le voyageur de me dire si sur les voies
qu'il avait suivies ne se trouvait point ma Leila.
Qui sait ? Des mains auraient pu la reneontrer ou des yeux
l'apercevoir.
Que de fois en réponse je n'ai entendu que l'écho !
66

ENTRE LE DOUTE ET LA PLAINTE


(Fragment)
O temps, tu t'es bäte de cueillir la jeunesse sans qu'elle
fleurisse et qu'une grappe y métrisse.
Ne rejette pas la cause du plaignant : les cheveux de ma téte
et mes joues temoignent eontre toi.
Ce chagrin que tu me causes, c'est l'enfer, et les cheveux
blaues que tu me donnes sont le bois it brüler.
Les trente ans dont je m'approche sont pour moi des mes-
sagers, et des envoyés de la décrépitude.
Je regrette mon travail ä l'ombre de la jeunesse, aux jours
où les efforts n'avaient pas épuisé mes forces,
Aux jours où je buvais des espoirs bien doux, où je me
pavanais entoure de désirs comme de robes.
Mon bonheur était complet, ma nature généreuse, ma vie
pure et l'époque pleine d'affection.
Je t'adresse, ä ge de la jeunesse, un salut parfumé tant que
les siècles suivront les siècles.
Dans la coupe, on trouve un reste de toi plein de douceur
et de plaisir, un reste que je ne cesse de préserver.
Je n'aurais pas préféré repousser la main du mal, s'il n'y
avait eu des idéals et des buts élevés,
S'il n'y avait eu un dépót dont je me suis chargé pour
l'amour de Dieu et dont mon corps est cassé et brise,
Un reste magnifique, un trésor éternel, un relais couvert de
verdure, quand je cherche un relais.
J'ai jure que eontre les événements nul ne lutte qu'il ne
soit rejeté sur ses pas.
O eceur, pourquoi ne cesses-tu de battre ? Yeux, pourquoi
versez-vous des larmes abondantes ?
Dieu est le plus fidele de ceux qui font des promesses.
Que de promesses ont été tenues par Lui à ceux qui sont
patients !
Peut-étre les jours de malheur finiront-ils ! Peut-itre les
jours de bonheur reviendront-ils !
MOHAMMED EL AID
(Traduction de Saädeddine Bencheneb.)
LA LITTERATURE ALGERIENNE
DE LANGUE FRANÇAISE

En 1953, M. Pierre Grenaud ouvrait dans Les Nouvelles


Littéroires une enquéte sur le thème : Y a-t-il une école
nord-africaine des lettres ? Les réponses que donnèrent les
¿envaine des pays d'Afrique du Nord devaient montrer que
cette nouvelle appellation, venant après celle d'Ecole d'Alger,
était une étiquette arbitraire donnée ä un phénomène, luí,
réel : le remarquable développement littéraire du Nord de
l'Afrique, et plus particulièrement de l'Algérie.
Unanimes pour rejeter le terme d'école, les réponses furent
diverses pour apprécier la valeur, la signification, la portée
de cette éclosion. On soulignera celle de Mohammed Dib
« Il me semble plutót, dit-il, qu'une littérature nationale,
dans le sens le plus généreux du mot, est en trajo de se
formen, ceei s'appliquant tout particulièrement ä l'Algérie.
Et le fait le plus significatif, c'est que cette littérature se
fait en langue francaise dans un pays de tradition musulmane
qui continue, quoique avec beaucoup de difficultés, ä donner
des ceuvres de langue arabe et kabyle (orales pour cette
derni.è're).
C'est situer dans son contexte la littérature algérienne
d'expression francaise.
La Nouvelle Littérature algérienne, selon l'expression de
Mohamed Abdelli, est en effet apparue après la seconde
guerre mondiale qui, par son caractère de guerre de libé-
ration, eut une grande répercussion dans tous les pays colo-
nisés qui y participèrent; done en Algérie. Les Algériens qui
1. N° 1363 • 1364 eoue le titre e Une nouvelle école littéraire ?
68 MICHEL PARFENOV

se battirent pour la liberté et la démocratie virent tous leurs


espoirs brisés par les massacres du Constantinois dont le
lieutenant Abdelkhader Rahmani donne dans l'Affaire des
officiers algériens 2 l'atroce image. « Dés lors, écrit Mohamed
Abdelli, il y eut comme un repli sur soi. Et ce ne fut plus
l'extérieur, mais surtout au-dedans, dans la masse de la
réalité algérienne fallut chercher l'ultime ressort capable
de se tendre et de briser les formes du passé. La Nouvelle
Littérature algérienne porte la marque de cette reeherche,
de cet effort pour saisir dans sa totalité la masse du peuple
algérien et lui donner d'elle-méme une conscience q-u'elle
n'avait jamais eue sur le plan de la littérature. »3
Historiquement, le premier essai d'une littérature auto-
nome de langue française fui celui de Robert Randau, repré-
sentant le plus original du mouvement algérianiste.
En régression sur les revendications autonomistes de
Randau vint ensuite le groupe étiquetté Ecole d'Alger, qui
groupait Emmanuel Roblès, Albert Camus, Jules Roy, Edmond
Brua, pour n'en citer que quelques-uns; si ces auteurs appro-
chaient quelque peu la réalité algérienne, ils s'inscrivaient
encore dans la lignée des écrivains occidentaux. Albert Camus
n'épousait l'Algérie qu'en surface comme le rappelait récem-
ment Kateb Yacine 4 . Tous pourtant ne sauraient étre mis sur
le méme plan, en particulier Emmanuel Roblès qui vient de
donner une admirable nouvelle dédiée à Mouloud Feraoun,
Le Rossignol de Kabylie, parue dans le recueil L'homnre
d'AvriI 5 ; les liens de Roblès avec l'Algérie sont d'une toute
autre nature, d'une toute autre profondeur.
Les années 1952-1953 furent celles de l'éclosion de la
Nouvelle Littérature algérienne. C'est dans ces années que
paraissent les romans La Grande rnaison de Mohammed Dib,
La Collie oubliée de Mouloud Mammeri, La Terre et le Sang,
qu'avait précédé Le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun.
2. Edit. du Senil.
3. Les Lettres Françaises du 8 au 14 mars 1958.
4. Après avoir parlé de l'exotierne rnéchant et stupide de l'Etranger,
Kateb Yacine dit e A un moment donné, il a été l'ami du peuple. C'Atait
compréheneible 1 l'Apoque paternaliete, puisqu'il ny avait pes la force du
front populaire. Mais ce front populaire et présent, il a peur, sI se réfugie
dans des attitudea comme si j ai ä choisir entre la justice et ma mére,
je choieis ma mére. II se fait que sa mére ast l'Algérie. En taut qu'homme
normal il n'aurait pan dl faire de distinction entre ea nahte européenne et
l'AlgArie, car nous summes taus devant le méme probléme. » (Interview
En Avant, revue dee Etudiants coramunistee beiges, recueillie par
P. Van Thiegen.) Voir aussi sur Albert Camus l'article de Annie Uberefeld
dans La Nouvelle Critique, n. 92, et M. et C. Duchet darse le n. 99.
5. Edit. du Senil.
69
LANGUE FRANÇAISE

Les ceuvres qui suivirent allaient confirmer la profonde


originalité de cet affleurement : ce furent L'incendie, second
volet de la trilogie Algérie de Mohammed tandis
Dib, la révélation
que s'affir-
de Kateb Yacine avec Le cadavre encerclé,
maient et apparaissaient les noms de Malek Haddad, Mostefa
Lacheraf, Henri Kréa, Malek Ouary, Jean Sénac, Marcel
Moussy, Ait Djaffer, Jean Pelegri, auxquels s'adjoignait bien-
t6t une femme, la première, Assia Djebbar.
Cette nouvelle littérature suit le destin de sa patrie sans
qui elle ne serait pas. Elle est une réalité originale qui ne
nie pas, nous le verrons, l'emploi de la langue française. Et
si une littérature n'existe que par ceux qui la font, il est
utile de rappeler, pour dissiper toute équivoque, que toute
nation n'est jamais que l'expression de l'unité d'une multi-
plicité. Que la Nouvelle Littérature algérienne rassemble les
hommes des diverses communautés et qu'elle exprime ainsi
l'unité nationale est un signe exemplaire et émouvant.
Si la Nouvelle Littérature algérienne innove dan» de nom-
breux genres, dont le plus important est sans doute le roma-
nesque, genre non encare abordé par la littérature algérienne
de langue arabe, elle vient, pour la poésie, s'inscrire dan»
une tradition vivante qu'illustrent les noms de Abd-El-Kader,
Mohamed Belkeir, Messouad Ben Zehmat, Cheik Smati,
Si Mohand, Smail Azikkiou, Moufdi Zakarya, Mohamed
al-Id Hammou Ah, et que vivifie la richesse de la poésie
populaire dont Jean Amrouche, Mostefa Lacheraf nous ont
fait entendre l'admirable chant.
Au temps du malheur et de la tragédie nationale, la poésie
parle la langue patriote, tant il est vrai que « Poésie et
Résistance apparaissent comme les tranchants d'une méme
lame oü l'homme inlassablement affüte sa dignité. » 6 Les
poètes algériens, it l'exemple d'Eluard, écrivent Au Rendez-
vous français.

C'est le cri de Mohammed Dib


Oui brülé des mains d'enfants
des sécateurs qui s'enfoncent très Min
oui du soleil de lilas qui sèche
6. Le soleil sous les armes, Edit. Subervie (Rode«). Nous nous servi-
ron» dan» rette présentation de la poésie algérienne de langue fran9aise des
Elérnente dune porsie de la Résistance algérienne e recueillis par
J. Sénar.
70 MICHEL PARFENOV

écorce de froid sur les hom mes.


C'est le cri de Jean Sénac
Pieds et poings
jis se sont pendus ?
jis se sont jetés des hautes terrasses?
Feu sur vos mensonges !
Vous avez insulté la fiert é de nos races
Vous avez insulté le cri et l'esprit
Vous avez « suicidé» nos volontés de vie8.
C'est la douleur de Malek Haddad pour la mort des
Tisserands du drapeau national
lis vont dans la Legende
Et la Légende ouvre ses bras
Et jis sant devenus une áme et ma patrie
Je ne verrai jamais mon copain le mineur
Son sourire éclairait son regard d'amertume
Mon copain le boucher et l'autre Vinstituteur
Et je m'excuse
D'Atre vivant
Je suis plus orphelin qu'une nuit sans lune
IGs vont dans la Légende
Et la Légerude ouvre ses 9

Ces hommes vont chasser le Malheur, assure Henri Kréa


Le jour
oü nous inscrirons avec
Pencre des mille seiches
l'aérodrome de Maison-Blanche
VOYAGEURS
vous Ates dans un pays libre
l'Algérie vous souhaite la bienvenue
Vous Ates les hAtes
que nous avons attendus
pendant cent trente ans
8. Matinale de mon peuple, ä parattre chez Pierre .Jean Oswald.
9. Le Malheur en danger, La Net de Paria.
10. Poesie et Revolution, ä paraitre revue et augmentée chez Pierre-
Jean Oswald.
71
LANGUE FRANÇAISE

le retard a été grand


mais
entrez vite
dans le ciel que nous avons aménagé
avec le sang.

Toute tragédie est un acte de combat. Ab:13i en etait-il


chez les Grecs qui l'ont fondée.a
André BONNARD.

La poésie est aussi présente dans le theätre de la Nou-


velle Littérature algérienne représenté par Le Séisme"
d'Henri Krea et Le cercle des représailles 12 de Kateb Yacine.
Le nouveau théätre s'est nourri aux sources de la tragedie
grecq-ue, mais ii ne s'agit plus de lutte contre le destin, car
Prométhée a maintenant une issue : l'homme qui lutte avec
le ciel, c'est le Spoutnik (Kateb Yacine). Il en est de méme
pour le malheur algérien qui n'a d'issue que dans la lutte
contre le colonialisme, dans la lutte pour l'Indépendance.
En septembre 1954, un violent seisme secouait Orléans-
ville, annonçant le séisme de novembre. Analogie de l'exaspé-
ration : « Convenez que la terre s'émut dans le méme temps
que le peuple surgissait de la torpeur caractérisée en laquelle
on l'avait plongé irrévocablement, selon le vceu des forbans;
convenez que les seismes se ressentent des mémes causes,
qu'ils soient humains ou telluriques. » Henri Krea va entre-
prendre ainsi de faire la genèse de ce séisme : la conquete
romaine, ses acteurs, mercenaires et arrivistes, et les hommes
qui défendent le pays menacé, Jugurtha, déjà entre dans la
legende, qui, trahi, ses armées battues, verra « la nuit prendre
possession du pays pour des siècles illimités ». Et, lui répon-
dant, PAIgérie au sortir des siècles analphabétes, quand la
terre est soulevée par « tous les trépassés hurlant et remuant
de concert ces champs et ces villages qui leur ont été
dérobés », quand les Algeriens prennent les armes et que
revient Péternel Jug-urtha.
Dans Le Séisme apparait un thème qui se retrouve dans
toute la Nouvelle Litterature algérienne : la lutte de l'an-
cien et du nouveau, l'opposition de deux générations, q-u'ex-
prime ainsi un vieil homme en parlant de son fils : « Tout
a vraiment change dans notre pays. Les adolescents n'ont
plus la résignation qui nous était caractéristique; on dirait
11. Edit. Pierre-Jean Oswald.
12. Edit. du Senil.
72 MICHEL PARFENOV

qu'ils sont déjà dans ce nouveau monde que nous ne con-


naitrons pas. » Mais Poriginalité de Kréa est de montrer
le vieil hornme qui « est Ar maintenant que la liberté se
paje avec le sang », rejoindre les insurgés combattant le
colonialisme, ce colonialisme qui avilit en méme temps les
soldats français qui combattent pour sa perpétuation « Je
ne pourrai plus regarder, dit un soldat français, ma femme
dans les yeux après ce que j'ai fait. Je ne pourrai plus
caresser la téte de mes enfants alors que ces mémes mama
ont commis des choses abominables.»
Cette tragedie, au verbe poétique si riehe, est l'évocation
de la nation algérienne, du peuple algérien
Sur ces plaines longtemps of/ertes
A la tentation muette de son désir en famine
Ces peuplades se cherchant dans le tunnel de la vie
Pour mieux s'accoupler
Au son (MA perceptible
Des vagissements éternels des générations
Issues de cet alliage prolifique
Broyées par le pilon cosmique
Du malheur.

Plus consciemment encore que chez Kréa, la poésie joue


un ride essentiel dans le théitre de Kateb Yacine. L'auteur
s'en est expliqué : « Après une discussion avec Brecht, pour
qui, dit-il, les moyens de destruction de l'adversaire sont
limités ä la désintégration comique (cf. Homme pour homme,
certains personnages du Cercle de craie caucasien)... je ne
nie pas cet élément. Mais je crois aussi qu'il existe dans
la poésie débridée, dans la poésie qui explose, un pouvoir
de libération q-u'il ne faut pas suspecter au depart. (...)
Si vous voulez aller jusqu'au bout de ce que vous dites,
vous étes à un certain moment abstrait, obscur... mais j'ai
en tous les cas confianee dans le pouvoir explosif de la
poésie, autant que dans les moyens conscients du theittre,
du langage contreilé, bien manié. »"
Le cercle des représailles, composé de trois pièces et d'un
poème dramatique, Le Vautour, forme un cycle comparable
aux Tétralogies grecques. C'est POrestie joué par Barrault
qui révéla ä Kateb Yacine la tragedie antique; ce fut un

13. Interview ä En Avant, janvier 1959.


LANGUE FRANÇAISE 73

« choc formidable)) qui lui donna le moule du Cadavre


encerclé, alors poème dramatique dont il reste, dans la forme
derniere, l'étonnante richesse poétique. Mais Kateb Yacine
s'est fait sienne la technique grecque, ii l'a assimilée
homme pour qui le malheur a un nom. L'emploi du chceur
en témoigne. Le choeur est ici donne résolument pour le
peuple, et ä ce litre il est acteur qui, dans le cycle, gagne
peu ä peu le centre de la scène.
Le Cadavre eneerclé, qui ouvre la tétralogie, retrace la
lutte d'un groupe de militants pour l'Indépendance de
l'Algérie; l'amour de la patrie est signifié ici par l'amour
pour Nedjma, figure symbolique de l'Algérie, de Lakhdar,
chef des militants. La tragedie tourne d'abord autour d'un
homme, puis d'un groupe sur le fond du chceur qui donne
sa dimension au combat de Lakhdar, mais plus spectateur
qu'acteur. Dans le portrait de cette génération du 8 mai 1945
se degage le theme, qu'on peut appeler commodément celui
de la lutte de l'ancien et du nouveau. II se manifeste par
l'opposition de Lakhdar et de son parätre Tahar. Un person-
nage de la pièce la met en lumière quand ii dit au parätre
« Ce n'est pas le nombre des morts qui pèse sur notre
c'est la mort solitaire des läches, des inquiets de votre genre,
vous, les peres attardés qui trahissez les ancitres. (...) Vos
enfants, malgré vous, ont grandi dans la rue. Ils n'ont pas
en le temps d'etre domestiqués et jis vous voient vite crever
avec vos reves de beatitude ». Tahar tuera Lakhdar devenu
fou après avoir Ae. torturé.
D'une grande richesse, la poésie joue ici le Ale de destruc-
tion et de libération que lui assigne Kateb Yacine.
Le deuxième mouvement du cycle (dont la continuité est
assurée par All, fils de Lakhdar et de Nedjma et le vautour
qu'est devenu Lakhdar) participe lui de la destruction
comique. La poudre d'intelligenee, farce nourrie au riche
fond populaire des faceties de Goha, est une vive attaque
des ulémas, des muftis, du Sultan d'un pays voisin de l'Algérie
oü Ah i s'est réfugié. C'est ä Nuage de Fumée, Goha qui con-
nait Le Capital, qu'il appartient de mener ces attaques et
de dévoiler les perfidies. Le choeur dominé par les ulémas,
le mufti, le Sultan, d'abord heurté par les propos du philo-
sophe libre-penseur qu'est Nuage de Fumée, prendra parti,
éclaire su les dessous de l'ordre établi, quand la lutte de
l'armée de libération se sera engagée contre le Sultan.
Les Arteétres redoublent de férocité retrouve le rythme
initial. Tahar, potiche coloniale, est tue par les amis de
74 MICHEL PARFENOV

Lakhdar, le vautour messager des ancétres. La Femme Sau-


vage, qu'est devenue Nedjma, meurt après un combat fratri-
cide dont le chceur dit : « Oui, toute guerre est pareille ä
celle des Grecs pour Hélène. » Et apparait le vautour, « le
carnassier jaloux, il trace autour de nous le cercle des repré-
sailles. » Le peuple prend les armes, le chceur envahit la
scène cachant l'écran ei' se projetait le vautour. Le message
est déchiffre : « La Femme Sauvage n'est plus, mais la guerre
a besoin de nous », clame le choeur. Les Ancètres sont
satisfaits.
Au terme du cycle, le drame de l'aliénation a une issue.
II se trouve résolu dans un passé ä retrouver mais aussi ä
depasser, d'une nation ä liberer mais aussi ä faire dans une
unité nouvelle. 11 s'agit de continuer l'histoire de l'Algérie.
Ce théätre où l'Algérie partout présente donne son sens
tous les symboles, ä la Legende, n'a pas encore été joué
devant le peuple pour qui il a été écrit. Au Cercle des
représailles, part thatrale de l'ensemble Le Polygone Etoilé,
s'ajoutent deux romans, La Femme Sauvage et Nedjma, seul
paru.
Un roman qui commence.
ARAGON.

C'est dan» le roman que la Nouvelle Litterature alge-


rienne innove totalement. Le roman est né en Algerie sur
un terrain vierge et on conçoit la difficulté d'un roman
national. « Un roman qui commence », écrivait Aragon, pour
saluer les deux premiers romans de Mohammed Dib.
En 1952 paraissaient La Collie oubliée de Mouloud
Mammeri, La Grande maison de Mohammed Dib, qui pro-
voguereut en Algérie de vives reactions. La presse colonia-
liste s'employa ä dénaturer les ceuvres des deux jeunes écri-
vains en grossissant demesurement, pour les exploiter poli-
tiquement, certaines faiblesses ". A cette campagne, qui eut
son point culminant dans l'attribution Mouloud Mammeri
du Prix des Quatre Jurys fondé pour l'occasion par
M. de Sérigny ", le public algérien réagit avec beaucoup
de lucidité.
14. Les deux romana étant publiée et diffusés, it ne restait que rette
méchante manceuvre. Plus tim& on veillera ä prévenir la diffueion de o ces
produits unilatéraux de la }seine s.
15. A cette occasion, une grande réception tut organisée oh Moulond
Mammeri refusa de parattre. On pouvait lire, le lendemain, daca un Journal
local o L'absence du lauréat pasea presque inaperçue. C'était bien de
littérature
LANGUE FRANÇAISE 75

Avec eux comrnençait un roman qui allait donner de la


vie, des mceurs, des aspirations, de la formation de la
conseience nationale et de la lutte du peuple algérien une
peinture jamais faite avec une teile diversité. Diversité des
lieux, des catégories sociales, des problèmes sociaux, des
degrés de la prise de conscience.
La période de la seconde guerre mondiale a une très
grande place claus ces romans. C'est un thème constant,
comme l'est eelui des paysans, de la faim, de la misère, de
la déchéance inherentes au régime colonial.
On a souvent reproche š certains écrivains algériens de
faire, it l'égard de l'Algérie, « du régionalisme ». Ce grief
ne nous semble pas en 'eire un. II est au contraire souhai-
table que ces écrivains nous donnent à voir de l'Algérie ses
multiples aspects. Et décrire sa province n'empéche pas de
contribuer ìi donner de , sa patrie une image originale.
La Kabylie, haut-heu de la Resistance nationale, forme
ainsi le eadre de nombreux romans. C'est le sujet du roman
de Malek Ouary, Le grain de la meide". En Grande Kabylie,
bien avant l'arrivee des Français, Malek Ouary narre une
vengeance. A l'équation de l'honneur kabyle, « tu as tué,
tu seras tué », l'auteur donne une solution pleine de subtilité
que symbolise l'image du grain sauvé du broyage paree que
collé à la meule. Mais le mérite de l'auteur est surtout dans
l'évocation d'une civilisation, d'une eulture kabyles, évocation
qui ne resulte pas d'un inventaire, mais est vécue dans les
mceurs. Ce sont les personnages, bien dessines, pleins de
noblesse qui nous montrent eette eivilité. La narration très
souple, génée parfois par une trop grande recherche dans
le voeabulaire, contribue à donner cette impression de gran-
deur simple.
Avec Mouloud Feraoun, nous sommes dans la Kabylie
du XXe siècle. La Terre et le Sang" neus montre la vie d'un
petit village, avant la guerre, au retour de France d'un de
ses habitants. Cet habitant a été mineur; ii revient marié
it une Française qui va s'intégrer lt la vie de la communauté.
Par eux, nous avons un tableau des mceurs, réunion à la
djema, lutte des çofs, mais surtout connaissance de la condi-
tion de la femme qui devient dramatique quand le couple
est sterile. Ce theme de la stérilité qu'on retrouvera dans
Mouloud Mammeri, est spécifique de la vie de la campagne.
16. Edit. Corra.
17. Edit. du Seuil.
76 MICHEL PARFENOV

C'est aussi une vieille femme qui nous fera découvrir la


faim, la misère : « La faim ? Une vieille connaissance; le
procédé est simple : ii faut diminuer petit ä petit la ration
de belloul ou de galette, mélanger beaucoup de son ä la
farine, faire provision de glands pendant la saison. On peut
réussir une galette avec deux tiers de glands et le reste
d'orge. II y a aussi les jeimes q-u'on peut multiplier ä loisir,
qui plaisent tant au prophète et vous font bien voir des gens
pieux. » Le glissement qui conduit ä la sous-alimentation est
fascinant.
La formation de la consciente nationale est évoqué par
deux générations. Si dans La Terre et le Sang les seules réfé-
rences de Amer sont la terre et le sang, celles de son fils
Amer n'Amer dans Les Chemins qui montent" s'élargissent
jusqu'à la notion de patrie. C'est qu'entre les générations,
il y a la guerre; c'est dans ce dernier roman qu'apparait
le thème de la lutte de l'ancien et du nouveau. Ce roman
évoque aussi un aspect peu décrit de la colonisation. Amer
n'Amer montre le drame des musulmans convertis au chris-
tianisme, coupés de leurs frères. Ce mal, qu'il soit le fait
conscient ou inconscient des missionnaires, est lié au colo-
nialisme.
C'est dans la période décrite par Les Chemins qui
montent que se situent les deux romans de Mouloud Mam-
meri, La Collie oublié et Le sommeil du juste. La guerre
y tient une grande place. Dans La Collie oubliée", elle est
un fol espoir, espoir d'une vie nouvelle, que brisera vite la
réalité. Mouloud Mammeri décrit avec des accents tragiques
le départ des conscrits, la misère qui s'accentue avec le
rationnement qui enrichit les spéculateurs, la faim qui ronge,
le cortege des mendiants, les cadavres sur les routes 2°. On
retrouve le thème de la stérilité qui introduit le thème de
la lutte de l'ancien et du nouveau : un couple va essayer
de résister aux traditions ancestrales qui veulent qu'une
femme stérile soit renvoyée, mais il échouera; comme échoue-
ront les jeunes gens qui représentent le nouveau.
Le sommeil du juste" met davantage l'accent sur les rai-
sons de la misère et davantage en accusation le système
colonial. Ce roman peint un aspect de la colonisation déjà
18. Edit. du Senil.
19. Edit. Plon.
20. Un médeein extrait une boule d'herbe du ventre d'un jeune hornme
trouvé mort sur la route.
21. Edit. Plon,
77
LANGUE FRANÇAISE

décrit dans Les Chemins qui montent; ce n'est plus le chris-


tianisme mais l'enseignement laique qui est en cause. Mou-
loud Mammeri écrivait dans Lettre ir un Français n : « ...Le
missionnaire, religieux ou laïque, le prétre ou l'instituteur,
ravage Páme précisément. 11 apporte, le plus souvent avec
la meilleure foi du monde, la bonne parole et les grands
principes à des hommes dont la vie est un déni quotidien
et tragique de la bonne parole et des grands principes. »
Arezki, dont les pères ont défendu Alger quand les Francais
débarquèrent, ira se battre en France; lieutenant dans l'ar-
mée, contribuant à libérer la France, il verra petit à petit que
les grandes idées, les beaux principes ne sont pas pour les
imman. Au cortège habitud l des misérables, des traficoteurs,
des hommes qui s'enrichissent en liant partie avec l'admi-
nistration coloniale s'ajoutent des hommes qui luttent pour
l'indépendance de l'Algérie que les personnages, par des
voies diverses, vont redécouvrir. L'écriture :e Mouloud Mam-
meri, concise, efficace, poétique, donne encore plus de force
à la profonde tristesse qui se dégage de ces deux romans.

Le problèrne de la condition de la femme, un des aspects


que peut revétir le conflit de l'ancien et du nouveau, s'il
est aigu à la campagne, comme le montrent Marnmeri et
Feraoun, se pose dans toute l'Algérie, dans tous les milieux.
Assia Djebar, dan» Les Impatients n nous le montre à Alger.
11 s'agit de la révolte d'une jeune fille contre les conditions
faites à la femme. Assia Djebar précise bien par plusieurs
annotations que l'action se déroule dans un milieu bourgeois.
On pourrait s'étonner que dans un livre écrit en 1957, l'au-
teur fasse si peu référence à la guerre. Nous saurons par
le beau-frère, avocat, soüvent absent, que quelque chose se
passe. Le demier livre de Mohammed Dib, L'Eté africain,
qui traite de ce méme problème dans un milieu identique,
recoupe cette description. La guerre semble absente dans la
vie de ces bourgeois. Elle ne se manifeste que par cette
révolte de jeune fille; mais alors que Mohammed Dib, par
les autres milieux qu'il décrit, met en évidence qu'un tel
problème ne se résoudra que dans une solution générale,
c'est-à-dire dans Pindépendance, la solution ici n'est pas
esquissée. Cependant, ce livre fort bien écrit élargit le champ
22. Daue la revue Entretiens, nurnéro spécial sur l'Algérie, Edit. Suber-
vie (Rodez).
23. Julliard Edit.
78 MICHEL PARFENOV

d'Assia Djebar, plus limité jusque-là, comme le montrait


La Soij. Assia Djebar est la seule femme de la Nouvelle
Littérature algérienne.

Avec Nedjma" de Kateb Yacine, nous nous trouvons face


à face avec l'Algérie. Nedjma, autour de qui tournent les
intrigues amoureuses, est plus ici mythe que symbole. Par ce
mythe, Kateb Yacine va tenter de combler la distance entre
l'Algerie passée et l'Algérie colonisée, aliénée. Il va s'effor-
cer de résoudre la contradiction existentielle qui nait de cette
situation. Nedjma sera le point de départ qui ramène au
pays perdu. Mais le pays n'est pas tant à retrouver q-u'à
faire, et quand Nedjma disparait dans le Nadhor, siege des
ancètres, Kateb Yacine écrit : « Ce sera enfin l'arbre de la
nation s'enracinant dans la sépulture tribale, sous le nuage
enfin crevé d'un sang trop de fois écumé. » Les pages de la
fin quand la quéte s'achève, dans la manifestation du 8 mai,
sont fascinantes. L'histoire de l'Algérie va continuer. Kateb
Yacine évoque l'unité nationale en montrant le groupe de
Lakhdar composé de jeunes hommes de diverses origines,
portrait d'une génération dont l'un des représentants dit
« Nous appartenions à la patrouille sacrifiée qui rampe
la découverte des ligues, assumant l'erreur et le risque comme
des pions raflés dans les tAtonnements, afin qu'un autre
engage la partie. »

Les mauvais sentiments" de Marcel Moussy contribue


la peinture de l'Algérie diverse. Le tableau donne des
petits bourgeois coloniaux montre bien l'avilissement que
provoque le colonialisme. 11 montre aussi combien le com-
plexe de frustation de ces petits bourgeois pourra trouver
un exutoire dans la haine raciale q-uand il sera nécessaire
de créer un climat propice. Mais il montre aussi que ces
Européens ne sont séparés du reste de l'Algérie que par le
colonialisme; qu'ils ne sont plus hatneis s'ils n'ont pas
encore conscience d'are des Algériens. A ce titre, ce roman,
remarquable par l'art du dialogue, est une contribution
importante à la naissance de cette littérature nationale que
disait Mohammed Dib, comme l'est d'autre part le dernier
roman de Jean Pelegri, Les Oliviers de la Justine qui célèbre
la fraternité algérienne.

24. Edit. du Seuil.


25. Edit. du Seuil.
LANGUE FRANÇAISE 79

De la diversité de l'Algérie, du long cheminement de la


prise de conscience nationale, c'est sans deute Mohammed
Dib dans la trilogie Algérie, qui en a le mieux rendu compte.
De La Grande maison à L'Incendie, au dernier volet Le uzt,' tier
tisser", nous avons une fresque complète de la vie des
villes, des paysans et du prolétariat, dans la période qui va
de 1939 au débarquement américain.
La faim, qui est comme l'ombre du jeune héroe de la
trilogie, Omar, s'accentue et s'aggrave avec la guerre. A ce
constat, Mohammed Dib ajoute la prise de conseience par les
paysans de la lutte nécessaire contre ceux qui provoquent
la misère. C'est la grève des fellahs q-u'organise le militant
communiste Hamid Saraj, grève brisée par une provocation
des colons. Parallèlement et liée à cette lutte, c'est la prise
de conscience nationale. Ce sont dans L'Incendie, les admi-
rables pages où Komisar apprend á Omar ce qu'est l'Algérie,
où les paysans disent l'amour de leur terre. Dans L'Incendie
apparait l'accent de l'épopée qui donne son sens de roman
national à la trilogie de Dib. A la description des paysans
succède celle du prolétariat de Tlemcen dont Omar va faire
partie. Des hommes nouveaux sollt décidés à la lutte; l'espoir
a pris corps. Espoir tenace que nous voyons toujours aussi
vivace dans le recueil de nouvelles, Au café 27 et dans le roman
de l'insurrection nationale qu'est L'Eté africain". Cette suite
de tableaux, par quoi procède l'art de Mohammed Dib, nous
restitue tout un peuple à l'heure de la guerre. Directement
ou en contrepoint, la guerre est présente pour tous. Dans ce
roman, dont certaines pages ont le charme de Tchekhov,
c'est l'Algérie au senil d'un monde nouveau qui se dessine 29.

L'Algérie en guerre, c'est le sujet des deux romans de


Malek Haddad, La dernière impression et Je l'offrirai une
gazelle". La dernière impression nous montre les Algériens
dans la guerre. L'histoire joue iei le réde de révélateur. Avec
Said, qui va rejoindre son frère au maquis, et qui mourra
au cours d'un engagement, c'est le portrait d'une génération
« qui a vu le jour au soleil d'enfer du 8 mai 1945, qui n'a
connu des roses que les chardons, un réve très chaud dans
26. Edit. du Seuil.
27. Gallimard.
28. Edit. du Seuil.
29. Nous rendrons compte plus complbtement de ce dernier livre dans
un prochain numéro. Précisone que ce roman se situe au début de la guerre.
30. Julliard.
80 MICHEL PARFENOV

un désert glacé », cette génération des tisserands du drapeau


national.
Cette guerre au nom du bonheur que fait le peuple algé-
rien, si elle ne se traduit pas en termes de guérilla, n'en est
pas moins douloureusement présente dans Je t'off rirai une
gazelle. La guerre est tout le drame de l'auteur qui voit un
écrivain français, tandis que le peuple algérien se bat, écrire
une étude sur Lautréamont en qui il a découvert le théori-
cien d'un socialisme valable; drame de l'auteur qui rivait,
entrant par la porte de Trajan dans Timgad endormie, de
dire au peuple rassemblé dans le théátre tragique : « Peuple,
je t'apporte la bonne graine des violettes qui poussent et
pousseront dessus le mont Chélia. Je t'apporte l'enfant
recueilli dans les ténèbres du doute : je t'offre la gazelle
ramenée du désespoir.» Ce livre q-u'a écrit l'auteur, il l'en-
Yerra à l'ami qui ne l'a 'pas compris. L'auteur ne publiera
pas son livre. Mais « Les amis qui pensent que tel ou tel
personnage est un intrus, que les histoires de gazelle ça
n'intéresse pas un peuple qui se bat, ont peut-ètre raison.
Peut-itre tort. Car, en fin de compte, c'est pour des gazelles
et des harmonicas qu'on se bat. »
On pourra discuter du nom de roman donné à ces deux
contes oü l'on trouve de magnifiques alexandrins. Malek
Haddad. comme Kateb Yacine dans le théátre, a voulu ainsi
matérialiser sa poésie, lui donner un public que sans cette
appellation elle n'aurait pas eu; mais il a surtout réalisé
ce qu'il demandait aux romaneiers algériens : « Ce qu'il
nous faut ici, ce sont des chants, des chants à pleine voix...
pour les hornmes qui sont des hommes, pour les femmes
qui sont des femmes, et pour les Algériens qui sont des
Algériens. »"

Moi qui chante en franeais, poite, mon ami, si mon


accent te choque, ii faut bien me comprendre : le colonia.
heme a voulu que j'aie UN DEFAUT DE LANGUE...

Malek HADDAD.

Si de nombreux écrivains étrangers ont choisi d'écrire en


français, il s'agit pour les écrivains algériens d'une nécessité
que l'histoire explique. Paree que beaucoup ne connaissent
pas l'arabe, en connaissent trop peu pour s'exprimer dans
31. Revue Progréa, Alger.
LANGUE FRANÇAISE 81

leur langue maternelle, paree que l'analphabétisme arabe et


la diversité des composantes de la nation algérienne sont tels
qu'un écrivain qui veut se faire entendre, tout au moins pré-
sentement, doit écrire en français.
Ii y a là un drame que beaucoup ont ressenti et
qu'exprime remarquablement Malek Haddad

Maman se dit Ya Ma et moi je dis ma mère


J'ai perdu mon burnous mon fusil mon stylo
Et je porte un prénom plus faux que mes façons
Oh mon Dieu cette nuit mais à quoi bon sil fler
Peur tu as peur peur tu as peur peur tu as peur
Car un homme te suit comme un miroir atroce
Tes copains ò l'école et les rues les rigoles
Mais puis que je vous dis que je suis un Français
Voyez done mes habits mon accent ma maison
Moi qui fais d'une race une profession
Et qui dis Tunisien pour poder d'un marchand
Moi qui sois que le Juif est un mauvais soldat
lndigène ? Allons done ma sceur n'a pas de voile
Au lycée n'ai-je pas tous les prix de français
De français de français de français... en français
Oh mon Dieu cette nuit tant de nuit dans mes yeux
« Nous comprenons ce drame, écrivait Aragon, de voir
ce qui est leur héritage traduit, perdant ses échos intérieurs,
ou risquant de les perdre, ce qui est logique, la texture
intime de l'Arabe, devenir de ce fait, en français, une sorte
d'exotisme. »° A quoi Malek Haddad répondait : « Oui,
Aragon, c'est lä le « drame du langage ». Si je savais chanter,
j'aurais des mots arabes... »
La langue française n'aura en Algérie d'avenir durable
que si la France n'y est plus représentée par le colonialisme,
si elle n'v est plus identifiée.
Pour l'heure, elle nous offre la possibilité d'entendre ces
écrivains. Ecoutons avec attention « ces paroliers d'une
musique algérienne qui a raison et qui rnet le malheur
en danger ».
Michel PARFENOV.
32. Le malheur en danger, Edit. La Nef de Paria.
33. Article d'Aragon intitulé a Un roman qui commence a. dan»
Les Lettres Françoises, juillet 1954.
LA MEMOIRE DU PEUPLE...

Folklore serait un terme impropre, en Algérie, si l'on


entend par la un ensemble de contes, un artisanat, une sur-
vivance de coutumes et de croyances appartenant à un passé
révolu, devenus ob jet de curiosité pour le touriste, prétextes
fétes locales et, en définitive, domaine des seuls spécialistes.
Le mot eulture, qui pourrait paraitre exagéré, me semble
mieux convenir ici. En tout cas, il n'existe pas d'autre culture
que celle-ti, d'autre qui soit aussi authentique, aussi extra-
ordinairement variée, aussi vivante, si vivante qu'elle continue
se faire tous les jours, sous nos yeux. 11 n'est pas d'autre
culture aujourd'hui, en Algérie, que cette culture du peuple.
La colonisation qui a détruit les formes plus élaborées, plus
« hautes », de civilisation n'a pas entamé
C'est un trésor immense, et il serait vain de prétendre en
faire le tour ou d'en dresser le bilan : aucune tentative
d'ensemble n'a été faite pour le recueillir. Ce qui n'a rien
d'étonnant. Le voudrait-on d'ailleurs, qu'on ne le pourrait
pas : cette culture vit. II faul se contenter de quelques maigres
travaux, entrepris souvent par des gens qui ont vu les choses
de l'extérieur, ou bien de ce qu'on en sait soi-méme directe-
ment, de ce qu'on a pu soi-méme en recueillir. Et les résultats
obtenus par une seule personne ne peuvent étre que modestes.
11 est une contrée de cette culture qui est particulièrement
passionnante pour un écrivain : c'est le conte. La transmigsion
en est purement orale. La mémoire du peu pie est la Biblio-
thèque nationale de l'Algérie. Selon qu'on se porte ir la
campagne ou à la ville, le caractère du conte change. II est,
, proche de la fable et très près de la réalité, toujours plein
83
MEMOIRE DU PEUPLE

d'humour et comportant une morale, rarement arge en termes


explicites, du reste; ici, la fantaisie, la poésie du merveilleux
prédominent.
Voici un conte caractéristique de la première catégorie.
Mohammed DIB.

LA BARBE DU VOLEUR
Imaginez-vous un petit garçon tout vif, tout déluré, qui
a le diable au corps. Tel était Said... Ii aimait sans fin courir
dans les champs; quoi que fit sa mère pour le retenir à la
maison, ii réussissait toujours à tromper sa surveillance, et
le voilà parti 1
Avec d'autres enfants de son áge, ii faisait les quatre cents
coups ! 11 allait s'ébattre dans les prés, il jouait des toure
aux Utes, ii chipait des fruits dans les vergers.
II revenait las et très excité de ces équipées. Sa maman
abra le grondait. Or, le coquin, à chaque fois, savait se mon-
trer si cálin qu'elle n'avait pas le courage de le punir. Elle
lui pardonnait, mais non sans lui faire promettre qu'il ne
recommencerait plus.
Ouiche ! Le lendemain, le petit brigand recommençait !
allait vagabonder encore plus bin, avec ses camarades.
Jusqu'alors tout se passa bien. Les gamins devinrent plus
hardis. C'est ainsi que la bande, une fois, s'en fut dirober
une poule chez une paysanne.
Je ne sais si c'est Said ou si c'en est un autre qui commit
le larcin, mais je sais de manière certaine que Said y fut
pour quelque chose. La femme eut beau chercher, menacer,
— elle vint mème se plaindre à la maman de Said — peine
perdue 1 Elle ne put retrouver son bien.
Et puis les années passèrent... L'affaire fut oubliée. Peu
à peu, Said devint grand, presque un hemme; de la barbe
commença à lui pousser : mais c'était une barbe de plumes !
Tout le monde en fut stupéfié, et lui, Said, plus encore
que les autres. Les gens qui le rencontraient le dévisageaient
avec surprise, puis éclataient de rire. Surtout les enfants !
Ils étaient sans pitié. Ils le poursuivaient de leurs moqueries
partout où ib allait. Said ne savait plus oit se cacher de honte.
Mais aussi, a-t .on idée de porter une barbe de plumes !
84

Il en devint tout triste et, it partir de ce moment, ii n'eut


qu'un désir : trouver le moyen de se défaire d'un ornement
aussi genant.
II alla, en cachette, consulter des hommes réputés pour
leur savoir.
II les interrogeait
— Pourquoi ma barbe pousse-t-elle en plumes ?
Heias, en dépit de toute leur science, ces grands savants
restaient muets d'étonnement devant un pareil phénomene !
Ou bien, pour cacher leur ignorance, jis donnaient des expli-
cations si embrouillées qu'on n'y comprenait rien.
Comme vous le pensez bien, ce n'est pas des explications
qu'attendait d'eux le pauvre Said, c'est d'étre débarrassé de
sa barbe de plumes. Ces incapables ne firent que le rendre
plus malheureux !
Restait un patriarche. Lui, ne se donnait pas pour un
savant et ne se vantait d'aucun pouvoir, mais ii était tres
malicieux.
Sans grand espoir, Said se décida à aller lui demander
conseil. 11 lui posa la meine question
— Pourquoi ma barbe pousse-t-elle en plumes ?
— Qu'as-tu fait quand tu étais petit ? demanda le vieillard.
— Avec d'autres enfants, avoua Said, j'ai volé une poule
une paysanne.
— Va donc voir cette femme et dis-lui la vérité.
II alla chez la paysanne, lui raconta tout et voulut lui
demander pardon : elle se mit it l'insulter. Mais à claaque
injure, une plume de la barbe de Said volait en l'air !

Nous sommes allés tout au long de la route et nous avons


trouvé un sac de perles : les grosses pour moi, les petites
pour toi...
SI MOHAND OU MEHAND
Poète kabyle

11 est en Kabylie un nom que tout le monde connait, un


poète que tout le monde vénère : Si Mohand ou Mehand des
Ath-lrathen. Que Von interroge le plus modeste des bergers,
le vieillard le plus austère, cha que fois, à l'évocation de ce
nom prestigieux, les visages s'éclairent comme au souvenir
d'un ami.
C'est que le berger de mame que le vieillard, c'est que le
Kabyle, quel qu'il soit, se retrouve dans la poésie de Si
Mohand : nous nous y retrouvons tous au point que l'artiste
y semble avoir exprimé, une bis pour toutes, notre cime tout
entigre et que, nul ne songerait à lui contester ou à lui
disputer cette popularité qui tient un peu du miracle.
11 s'agit bien de miracle, en eilet, si l'on songe que la
poésie de Si Mohand n'a été véhiculée, chez un peuple alors
illettré et dont la langue ne s'écrit pas, que par la parole
ou le chant; que seulement ainsi les vers ont pu tout de
méme se transmettre d'une tribu à l'autre, d'une génération
ei la suivante, si bien qu'on les découvre à jamais inscrits
dans les mémoires et les cceurs, faisant partie d'un patrimoine
commun à tous mais aussi précieux pour chacun que s'ils
étaient un bien propre exclusivement sien.
La légende Si Mohand intéresse les Kabyles davantage
que sa réalité qui, certes, n'a pas pu dépasser notre commune
mesure. Peut-gtre ne conviendrait.il pas de trop s'attacher
connaitre cette réalité afin de ne pas ternir l'image du
poète que chacun d'entre nous porte amoureusement en soi.
Rares sont ceux qui le situeraient avec précision dans le
temps ou qui voudraient se pencher en curieux sur sa véri-
86 SIMOHAND OU MEHAND

table histoire car, son histoire, nul ne l'ignore et nul ne


voudrait la modijier. Si elle n'est jamais la méme, c'est qu'elle
satisfait tous les tempéraments, toutes les exigences et tous
les goiits. Celui qui souf jre de l'injustice du sort reconnait
en Si Mohand un frère; l'amoureux désespéré pleure avec
les vers du poète; le croyant recherche chez lui quelque
fervent couplet qui soit une ardente prière; le révolté une
épigramme vengeresse pour exprimer sa colère.
Nul n'ignore enfin que Si Mohand a subi les plus cruelles
épreuves; sa vie aventureuse lui a bit parcourir bien des
régions, cötoyer bien des hommes, connaitre bien des condi-
tions. C'est pourquoi il appartient à tous, c'est pourquoi
n'est d'aucun pays en particulier et qu'il a cessé, avant sa
mort, d'appartenir ä sa génération ou à sa tribu. 11 fut sim-
plement le poète, mais demeure l'unique poète, la plus
vivante incarnation de l'äme kabyle.
On pourrait se demander pourquoi un destin particulier,
un destin de poète profane, est devenu ainsi le miroir

taut un peuple se regarde, lorsqu'on songe que ce peuple,
dont la réserve n'est pas la moindre vertu, considère comme
imm orale et honteuse la musique qui chante l'amour
ouvertement son mépris pour le musicien ou le danseur et affiche
qui,
du temps de Si Mohand, vivaient un peu
en marge de la
société honnéte.
Dans les cités kabyles, le meddah trouvait asile
et couvert
aux frais de la communauté, de méme que l'étudiant de
passage. C'est que le meddah préche les louanges du Pro-
phète et la vertu des saints, il exalte le
Sentiment patriotique,
déclame les exploits guerriers ou pleure les malheurs d'une
tribu : on l'honore, on le respecte, c'est « l'héte de Dieu ».
Le musicien profane, lui, vante impudemment les délices
des amours secrètes. C'est le chantre de la vertu facile,
l'homme dissolu qui incite ò la débauche. Lorsqu'on l'appelle
pour animer une féte, jI sait créer cette atmosphère facile
des jours de liesse, un moment de détente oü il est permis
de lächer bride. Puis, la jéte terminée, on lui paje le prix
convenu et on se hiite de l'oublier, d'oublier aussi les heures
d'euphorie qu'on lui doit et que la pudeur réprouve si le
cceur y trouve secrètement son compte.
Si Mohand n'a pas soulfen de la réprobation des siens.
D'emblée, jis lui ont accordé leur indulgence, mieux que
l'indulgence, leur jerveur et leur sympathie. 11
n'a rien de
commun avec le meddah qui attend votre charité, il est loin
POEMES 87

du musicien qui vous débite ses airs comme une jemme vend
ses charmes. ii ne cherche à intéresser personne, n'attend rien
de personne et ce qu'il dit de lui, il le dit à lui-méme. Puis
il passe, messager indifférent, sans se préoccuper de savoir
s'il a remué des cceurs ou fait verser des larmes.
C'est peut-étre it ce détachement tout autant qu'à la
sincérité du message que le fellah, plein de bon sens et de
réalisme, dut tout d'abord accorder son crédit. Ensuite, les
paroles du poète trouvèrent en lui un si pro fond écho... II
en jut sans doute ainsi car dans un pnys ob la rude bataille
pour l'existence était un combat continu, quelle place pouvait
rester pour le réve ? Le r g ve ? Une douce folie qui faisait
hocher les tétes, une malédiction qui pouvait frapper un
étre samt. Non, chez nous, il avait beau chanter ou rimer,
le rg veur n'était rien d'autre qu'un parasite. Mais lorsqu'on
voit un homme peu soucieux de ses intérg ts se pencher sur le
sort des humbles simplement paree qu'ils souff reut, lorsqu'il
lustige avec un tranquille courage la richesse, la puissance,
la vanité, régoisme, qu'il réserve le mérne mépris à tous ceux
qui sont méprisables, lors que, en fin, son verbe éloquent vous
ven ge des autres comme de vous-méme, de vos silences, de
vos lächetés, de vos faiblesses, vous reconnaissez en lui ce que
vous auriez voulu étre, ce double que vous croyiez avoir
étouffé en vous et qui subitement vient vous dire : u Me voici,
je suis l'homme, je suis le poète », tel apparut Si Mohand,
l'homme dont la fierté ombrageuse ne peut souffrir le men-
songe, le poète divin qui tient son don du ciel. Et le ciel
lui a donné la parole.
MOULOUD FERAOUN.

Ce premier poème ea consacré ä l'amour insatistait. Si


Mohand ou Mehand aurait é té impuissant, cet aspect donne-
rait alors une grande intenaté dramatique aux lignes qui
vont suivre. N.D.L.R.

Nul ne peut sonder les cceurs,


De l'amour connaitre le degré
Car chacun a son tourment.
L'un aime avec plénitude
Son sort est enviable
Ii ne cruitte pas sa bien-aimée.
88
SI MOHAND OU MEHAND

Pour l'autre, il y a la souffrance


Il aspire à l'impossible;
Dieu seul connait son mal.
Voici que mon coeur se gonfle,
De larmes ii déborde
Pour ce qu'il a enduré.

Ma eonfession fait frémir la montagne


Et chaq-ue fois ravive ma plaie
Car l'amour est ma Passion.
Victime d'un sort maudit,
N'ayant guère de chance
Pourrai-je y goüter un jour ?
J'avais un jardin dans la plaine
Une débauche de roses,
De péches et de grenades.
Sa cléture était parfaite,
II était protégé et inviolable
Je le choyais comme un faucon.
Je n'eue qu'une brauche sterile
Qui ne donna neo;
Elle me remplaça par un homme vil.
J'ai voulu un beau jardin
Avec toutes les fleurs de mon ame
Et tous les arbres dignes d'envie
Des treilles au raisin vermeil,
Des piches pareilles à l'ambre...
Le basilic et la rose s'y milent.

Hélas ! j'ai vécu trop longtemps


Et en ma présence
Il est livré au troupeau.
J'avais un jardin incomparable
Aux pousses drues et vigoureuses
Que Dieu protége ses richesses !
POEMES 89

Un mur le fermait et l'abritait,


Une porte en condamnait Pentrée
Dont le gardien ne dormait pes.
Maintenant qu'un torrent y fut dirigé
L'éboulement a tout emporté
Il n'en reste aucune trace.

Ce deuxième poème exprime l'exil. Le poète a chi quitter


la Kabylie après la terrible répression des années 1870.
« II s'agit ici de susciter un sentiment de dignité chez des
gens trop résignés.» (Mouloud Ferraoun). N.D.L.R.

Mon cceur tout troublé


Par le kif et l'alcool
N'a suivi que ses penchants.
Accueillez le vagabond
— O gens senses et nobles —
Qui revient dono son payo !
Dono l'exil et dans l'oubli
J'ai ignoré mes devoirs !
Ici, j'éprouve de la honte.
Voici que mon cceur soupire,
Il jure et n'y faillira pas
De fuir ä jamais Ichraiouen 1.
Quand j'étais dans mon bel äge
J'étais accueilli par tous,
Tous recherchaient mes avis.
Maintenant brisé par la vie,
Pliant sous les peines,
Je ne sois plus are heureux.
1. Ichraiouen : village oh le poke a vécu son enfance et oh ea familia
se fixa.
CE FEU, C'EST LE SECRET...

Au point tendu de l'áge tendre


A la frimousse des héroines en herbe
A Pécole de la belle étoile
A la einquième année du massacre

La bannière étoilée a retrouvé ses origines


C'est l'Algérie plus libre que jamais
Elle a toujours été libre
Ironiquement souveraine
Armée par l'ennemi
Prisonnier de ses propres pièges

Devant ce peuple matinal


Les abattoirs promènent
Des légions de chiens ivres

Il y aurait de quoi pleurer


N'étaient les yeux qui s'ouvrent
N'était la grève des larrnes

Ce n'est pas la ligne Monee


Qui tue
C'est le mortier bien nourri
Les grottes flamboyantes
Les caravanes de la nuit
C'est le sourire au combat
Et la Joconde ignorée
92

Visages
Quel feu vous créa
Si cruellement confiants !
Ce feu
C'est le secret de tous les sacrifices
Partout déferle
Et se révèle
L'armée inespérée
Des paysans sans terre
Et le vieillard sort de ses ruines
Pour offrir sein dernier mouton
Ce soir on danse ä la lueur
Des lendemains de combat
Ce feu
C'est le secret de tous les saerifices
Le jour se lève
Dublier la misère
Les loques
La main tendue
Et les souliers qui font mal
Oublier l'äge des cavernes
Et soulever toujours le poing du peuple
Dans le crépitement du brasier souterrain
KATEB YACINE.
MALGRE TOUT,
JE VOUS PARLE

Chaque loterie nationale a ses approchants. Les Zéros


tournent en rond. Nous, écrivains algériens, nous sommes des
approchants. Mon grand-pere ne m'a jamais lu. Comme
n'a jamais tu Mohammed Dib, Kateb Yacine ou tel autre
de ces clair-chantants dont le talent n'est pizs en cause et
dont la bonne toi, le courage, l'audace, font que je me
réchauffe aux grands feux de l'amour-propre satisfait : je
salue l'éloquence de tous ces muets ! Je salue leur démarche.
Et je comprends la surdité des sourds. Je suis incapable de
raconter en Arabe ce que je sens en Arabe.
Voilà les phénomènes ! Le colonialisme est une patho-
logie de l'histoire. Je suis persuadé que des poètes chan-
teront dans leur langue pour le meilleur enrichissement de
la langue des autres.
Gabriel Audisio me disait un jour : « Ma patrie c'est la
langue française.»
Je respecte et comprends cette affirmation. Ma patrie
c'est l'Algérie. Pourtant je remercie sincèrement la langue
française de m'avoir permis de servir mon pauvre et beau
PaYs.
94 MALEK HADDAD

Lorsque la paix et la liberté s'affirmeront sur ma patrie,


je dirai que mon amour pour les Aurès n'est pas incompa-
tible avec l'émotion que j'éprouve devant le Vercors. II n'y
a pas bin de Jeanne d'Arc à la Kahina. Un poète ne sé pare
rien dans son cceur.
Savez-vous qu'un véritable humanisme peut s'exprimer
en arabe
Alors les Zéros feront le Nombre.

PARIS 59
J'ai vu le moment bleu qui dessine un silence
Sur les fruits étonnés d'etre bin des vergers
II suffit pour cela d'un marché de Provence
D'un soleil ii midi un peu moins étranger
Le fait meme de rire est musique insolite
Le soir je ne vais plus vers le Quartier latin
Retrouver Baudelaire en achetant des frites
Et attendre au Pont-Neuf se lever le matin
La prison bleue qui pleure aux sanglots de sirène
Les pecheurs de minuit ces majos levées au mur
Je n'ai plus rendez-vous le soir avec Verlaine
Paris n'est plus Paris on rafle ä Réaumur
C'est la peche aux yeux noirs on jette le filet
La prison bleue qui pleure aux sanglots de sirene
La peur mene la danse au stupide ballet
Je n'ai plus rendez-vous le soir avec Verlaine...

QUAND REVERRAI-JE HELAS...


J'ai peut-ètre revé : les vaisseaux sont fantinnes
Ai-je connu la ville oil hier un attentat
Mettait dans les journaux un air de glas qui sonne
Au non-sens effréné qu'on appela Cirta
C'est à douter d'un souvenir et l'Algerie
Me dit dans un regard que mes yeux m'ont menti
MALGRE TOUT...
95

Et rien d'autre mon cceur que cette réverie


Au bastingage lourd d'un bateau qui partit
Suis-je né dans l'exil et dans mon habitude
A chercher au métro le couloir étranger
Suis-je le prisonnier de cette servitude
Qui nous fait dire blaue dès lors qu'il a neigé
Mon cceur est un touriste aux étapes d'ennui
Je ne visite rien qu'un souvenir qui Ale
118tel tout n'est qu'heetel pour allonger la nuit
Ah ! la fiche à remplir testament des escales
Je connais sous les ponts à l'écoute du fleuve
L'impavide dialogue et les mornes questions
Que se pose un maudit it qui manque h preuve
Qu'il est juste pour lui de dormir sous un pont
Verrai-je un nouvel an aux couleurs de cense
La rue blonde au pavé d'un jour du mois de mai
Et vers le Djebel Ouach quand bavarde la brise
Tous ces réves noyés d'un lac aux yeux fermés
J'ai peut-étre révé. Les vaisseaux sont fantómes
Ai-je connu la ville où hier un attentat
Mettait dans les journaux un air 'de glas qui sonne
Au non-sens effréné qu'on appela Cirta.

LE SOIR JE SUIS DE GARDE...


Le soir je suis de garde et cette sentinelle
A Pentrée de mon réve attend le mot de passe
Ou bien est-ce un regret que l'automne arnoncelle
Pour le hilan chétif qu'un lendemain efface
Le soir je suis de garde autour de mes idées
Et je les meta au point en écoutant les heures
Sonner pour le rappel au disque dévidé
Sur un fond de désert que sa gazelle pleure
Le soir je sois de garde auprès des poudrières
Hypocrites regrets que je croyais éteints
Et me sachant tout seul le passé se déterre
Et me tient compagnie jusqu'au petit matin
96

Le soir je suis de garde à l'entrée des chimeres


Un corsage trop bleu tricoté dans le ciel
La façon de chanter qu'ont les mots de ma mère
Et l'abeille étonnée it qui l'on prend son miel
Le soir je suis de garde à l'écoute d'un réve
Du bateau qui dansait dans les yeux des légendes
Mais la mouette bleue en venant sur la grève
N'est plus qu'une galere au naufrage des cendres
Le soir je suis de garde au passage du train
Qui ne pousse qu'un cri en poursuivant le lange
Et transi sur les quais j'ai gardé dans ma main
Ce baiser qu'un regard me jeta au passage
Le soir je suis de garde et les ehiens du douar
Ont laissé dans mes yeux des plaines merveilleuses
n'est jamais trop ted ii n'est jamais trop tard
Pour avoir dans ses yeux le regard des veilleuses
Le soir je suis de garde et j'entends le Rhummel
Me répéter cent fois que cent fois ont raison
Les nocturnes tisseurs du nouvel are-en-cidl
Ceux qui payent le pain en faisant les moissons
Le soir je suis de garde auprès des langues mortes
Des mots que je savais lorsque j'étais bergen
Et je n'ai pas menti si je dis qu'à ma porte
C'est d'abord eelui-là qui est venu frapper
MALEK HADDAD.
IL N'Y A PAS D'EXIL
(Nouvelle)

Ce matin-là, j'avais fini le ménage un peu plus tót, vers


'teuf heures. Mère avait mis son voile, pris le couffin; sur
le seuil de la porte, elle avait répété comme tous les jours
depuis trois ans
— Il a fallu que nous soyons chassés de notre pays pour
que je sois obligée d'aller faire le marché, comme un homme.
— Nos hommes ont aujourd'hui autre chose à faire !
avais-je répondu comme tous les jours, depuis trois ans.
— Que Dieu nous préserve !
J 'accompagnai Mère jusqu'aux escaliers, puis je la regar-
dai descendre lourdement à cause de ses jambes
— Que Dieu nous préserve ! repris-je pour moi-méme, en
rentrant.
Les cris commencèrent vers dix heures, une heure après
environ. lis venaient de l'appartement voisin et se transfor-
mèrent bientöt en hurlements. Toutes les trois, mes deux
soeurs, Aicha, Anissa et moi-méme, la reconnúmes à la
manière qu'avaient les femmes de l'accueillir : c'était la mort.
Aicha, Painée, se précipita à la porte, l'ouvrit pour mieux
entendre
— Que le malheur soit bin de nous ! murmura-t-elle.
La mort a rendu visite aux Smain.
A ce moment, Mère entra. Elle posa le couffin par terre,
s'arréta le visage bouleversé, et se mit à frapper sa poitrine
4

ASSIA DIEBAR
98

de ses deux mains, spasmodiquement. Elle poussait de petits


cris étouffés comme lorsqu'elle allait se trouver mal.
Anissa, bien qu'elle Eu la plus jeune d'entre nous, ne
perdait jamais son sang-froid. Elle courut fermer la porte,
enleva le voile de Mère, la prit par les épaules et la fit
asseoir sur un matelas.
— Ne te mets done pas dans cet état pour le malheur des
autres ! dit-elle. N'oublie pas que tu as le coeur malade !
Que Dieu nous garde toujours à l'abri !
Tout en répétant la formule plusieurs fois, elle allait
chercher de l'eau, et en aspergeait Mère qui, maintenant,
geignait, étendue de tout son long sur le matelas. Puis Anissa
lui lava entièrement le visage, sortit de l'armoire une bou-
teille d'eau de Cologne, la déboucha, et la lui mit sous les
narines.
— Non ! disait Mère. Apporte-moi done du citron.
Et elle se remettait à geindre.
Anissa continuait à s'affairer. Moi, je la regardais. J'ai
toujours été lente réagir. Je m'étais mise à écouter les
pleurs du dehors qui n'avaient pas cessé, qui ne cesseraient
sans doute pas, au moins jusqu'à la nuit. Il
y avait cinq ou
six femmes chez les Smain, et toutes se lamentaient en chceur,
chacune s'installant pour toujours, semblait-il, dans cet écla-
tement confondu de leur douleur. Après, bien siir, elles
auraient ä préparer le repas, à s'occuper des pauvres, à laver
le mort... Il y a tant de choses à faire, le jour d'un enter-
rement.
Pour-Tirtistant, les voix des pleureuses, toutes pareilles,
sans qu'on pujase mème en distinguer une par un accent
plus déchiré, faisaient un seul ehant long, hoquetant, et je
sus qu'il recouvrirait la joumée entière comme un brouillard
d'hiver.
— Qui done est mort chez eux ? demandai-je à Mère qui
s'était presque calmée.
— Leur jeune fils, dit -elle. en humant fortement le eitron.
Une voiture l'a &rase' juste devant la porte. Je rentrais,
quand mes yeux Pont vu se tordre une dernière fois comme
un ver. L'ambulance l'a emmené mais il était
déjà mort.
Puis elle se remit à soupirer.
— Les pauvres gens ! disait-elle. lis l'ont vu sortir tout
bondissant de vie et voici qu'on va le leur ramener dans un
drap ensanglanté 1
IL N'Y A PAS D'EXIL 99

Elle se souleva à demi, répéta : « tout bondissant de


vie ! ». Puis elle retomba sur le matelas et ne prononça plus
que les formules rituelles pour écarter le malheur. Mais la
voix hasse qu'elle prenait toujours pour s'adresser à Dieu
avait un accent un peu dur, véhément.
— C'est un jour qui sent mauvais ! dis-je, toujours debout
devant Mère, et immobile. Je l'avais deviné dès ce matin,
mais je n'avais pas compris que c'était l'odeur de la mort.
— Ajoute : Que Dieu nous préserve ! dit Mère vivement.
Puis elle leva le yeux sur moi. Dans la chambre, nous étions
acules. Anissa et Aiclia étaient retournées aux cuisines.
— Qu'as-tu done ? dit-elle. Tu sembles pále. Aurais-tu
mal au cceur, toi aussi ?
— Que Dieu nous préserve ! dis-je en quittant la chambre.

A midi, ce fut Omar qui rentra le premier. Les pleurs


continuaient toujours. J'avais veillé au repas en écoutant le
thrène et ses modulations. Je m'y habituais. Je pensais
qu'Ornar allait poser des q-uestions. Mais non. On avait dü
le renseigner dans la nie.
entraina Aicha dans une chambre. Je les entendis ensuite
chuchoter. Ainsi, quand quelque événement important surve-
nait, Omar en parlait à Aicha d'abord, parcee qu'elle était
l'ainée, et la plus grave. Auparavant, dehors, Père avait fait
de méme avec Omar, car ii était le seul fils.
Il y avait donc quelque chose de nouveau; et cela n'avait
rien voir avec la mort qui avait rendu visite aux Smain.
Je n'avais nulle curiosité. Aujourd'hui est le jour de la
mort, tout le reste est indifférent.
— N'est-ce pas ? dis-je à Anissa qui sursauta.
— Qu'y a-t-il dono ?
— Rien, dis-je sans m'étendre car je connaissais ses
réponses toujours interloq-uéees, lorsque je me mettais
penser haut. Ce matin encore...
Mais pourquoi soudain ce désir insolent de me fixer dans
un miroir, d'affronter mon image longtemps, et de dire, tout
en laissant couler mes cheveux sur mes reins, pour qu'Anissa
les contemple ?
— Regarde. A vingt-cinq ans, après avoir été mariée, après
avoir perdu successivement mes deux enfants, après avoir
divorcé, après cet exil et après cette guerre, me voici en train
100 ASS1A DIEBAR

de m'admirer et de me sourire, comme une jeune filie,


coinme toi...
— Cotnme moi 1 disait Anissa; et elle haussait le é paules.

Pthe rentra un peu tard, paree que c'était vendredi et


qu'il allait faire la prière du « dhor » à la mosquée. II
demanda aussität la cause de ce deuil.
- La mort a visité les Smain, dis-je en accourant vers
lui pour lui Itaiser la mein. Elle leur a pris leur jeune fils.
— Les pauvres gens ! fit-il après un milenee.
Je l'aidai ù s'installer ä sei place liabituelle, sur le méme
matelas. Ensuite, en posant le repas devant lui et en veillant
à ce que rien ne tarde, foubliai un peu les voisins. J'aimais
servir Père; c'était, je crois, le seul travail domestique qui
me plaisait. Maintenant, surtout. Depuis notre départ, Père
zweit beaucoup vieilli. II pensnit trop aux absents, bien qu'il
n'en perlät jamais, à moins qu'une lettre n'arrivät d'Algérie
et qu'il demandät ä Omar de la lire.
Au milieu du repas, j'entendis Mère murmurer
— Jis ne doivent guère avoir envie de manger aujour-
d'hui
— Le corps est resté u l'häpital, dit quelqu'un.
Père ne disait rien. Ii parlait rarement au cours des
repas.
— Je n'ai guère faim, dis-je en nie levant, pour m'excuser.
Les pleurs„ au dehors, setuftlaient plus Atouffes, mais je
distinguais quand trtme leur mélopée. Leur douce mélopée.
C'est le moment, me dis-je, ' UI la douleur devient accoutu-
mance, et jouissance, et nostalgie. C'est le moment oü l'on
pleure avee presque de la volupté, ear ce présent de larmes
t'st un présent sans fin. C'était le moment oü le eorps de
mes enfants se refroidissait vite, si vite et oü je le savais...
A la fin du repas, Aicha vint dans la euisine oü je tue
trouvnis acule. Elle alle aupnravant ferner la fenétre qui
donnait sur les terrasses voisines, par (Ui les pleura me par-
vennient. Moi, je les entendais toujours. Et, e'est étrange,
c'était echt qui Inc rendait si calme aujourd'hui un peu
Enorm..
— Des fennues viennent eet après-midi Ponr te voir et te
demender en m n ringe, conuttem:nd-elle. Pi, re que le pri;.-
tendant cal co nvena 1 le à tous egards.
IL N'Y A PAS D'EXIL
101

Sans repondre, je lui touruni le dos et me dirigeai vers


la fenetre.
— Qu'es-tu done ? fit-elle un peu vivement.
— J'ai besoin d'air, dis-je en ouvrant tonte grande In
fenetre, pour que le chant entre. Cela fnisait /MA quelque
temps que dans mon esprit la respiration de la mort était
devenue a le elunt ».
Aielia resta un moment sans répondre.
— Lorsque Pere sortira, tu veilleras à soigner un peu ta
toilette, dit-elle enfin. Ces femmes savent bien que nous
sommes des refugiés parmi tant d'autres, et qu'elles ne vont
pas te trouver perée cotnme une reine. Mais il faudrait quand
meine que tu sois ü ton avantage.
— Elles se sollt arrétées de pleurer, constatai-je ou peut.
Are sont-elles déjà fatiguees, dis-je en revant ii eette fatigue
étrange qui nous saisit au plus profond de la douleur.
— Occupe-toi done des fernnies qui vont venir 1 replique
Maul d'une voix un peu plus haute.

Pére etait parti, ainsi qu'Ornar, lorsque Hake arrive.


C'etait une Algerienne comme nous qu'on /weit connue là,
une jeune filie de vingt ans et qui était instruite. Institutrice,
elle ne traveilleit que depuis qu'elle et sa inère s'étaient,
elles aussi, exilees. Une femme honorable ne travaille pes
hors de se ntaison », disnit 88 mère autrefois. Elle le disait
encore, mais avec un soupir d'impuissanee. II falleit bien
vivre; et dies elles, maintenant, il n'y nvait pes d'homme.
Hafte trouva Mère et Anisse en train de preparer les
pätisseries cmtune si celles-ei etnient neeessaires pour des
refugies comme nous. Mais le sens du protocole, chez mére,
tennit de l'instinet; un lieritege de 8a vie passee qu'elle ne
pourrait abandonner faciletnent.
— Ces femmes que vous attendez, demandai-je, qui
sont-elles ?
— Des refugiees comme nous, s'ecria Aicha. T'imagines-tu
peut-étre que nous te donnerons en mariage à des etrangers ?
Puis avec Anergie
— Rappelle-toi, dit-elle, le jour du retour dans notre
patrie, nous rentrerons tons, tous„ sans exeeption.
— Le jour du retour, s'exelania soudain Hafçe dressee nu
milieu de In pièce, les yeux elargis
de réves. Le jour du
retour dans untre pays ! repeta-t-elle. Que je voudrais abra
ASS1A DIEBAR
102

m'en revenir ä pied, pour mieux fouler la terre algérienne,


pour mieux voir toutes nos femmes, les unes après les autres,
toutes les veuves, et tous les orphelins, et tous les hommes
enfin, épuisés, peut-Atre tristes, mais libres — libres ! Et je
prendrai un peu de terre dans mes mains, oh ! une toute
petite poignée de terre; et je leur dirai : « Voyez, mes
frères, voyez ces gouttes de sang dans ces grains de terre,
dans cette main, tant l'Algerie a saigne de tout son corps,
de tont son immense corps, tant l'Algérie a payé de toute
sa terre pour notre liberté et pour ce retour. Mais son mar-
tyr parle maintenant en termes de gräce. Voyez done, mes
frères... le
— Le jour du retour, reprit doucement Mère dans
silence qui suivit... si Dieu le veut !
C'est alors q-üe les cris avaient repris par la fenètre
ouverte. Comme un orchestre qui entame brusquement un
morceau. Puis Hafça, sur un autre ton
— Je suis venue pour la leçon, rappela-t-elle.
Aicha l'entraina dans la pièce voisine.
Pendant leur conciliabule, je ne savais que faire. Les
fenètres de la cuisine et des deux autres chambres donnaient
sur les terrasses. J'allais de l'une ä l'autre, les ouvrais, les
refermais, les rouvrais ä nouveau. Tout cela sans me presser
et comme si je n'écoutais pas le chant.
Anissa avait surpris mon manège.
— Cela se voit que ce ne sont pas des Algériens, dit-elle.
Ils ne sont guère habitués au deuil.
— Chez nous, ä la montagne, dit Mère, les morts n'ont
personne pour les pleurer avant qu'ils ne refroidissent.
— Les pleurs ne servent ä rien, fit Anissa stoique, qu'on
meurre dans son lit ou sur la terre nue pour sa patrie.
— Qu'en sais-tu ? lui dis-je soudain. Tu es trop jeune
pour le savoir.
— Ils vont bientät l'enterrer, dit Mère.
Puis elle leva la tète et me regarda. J'avais fermé ä nou-
veau la fenètre derrière moi. Je n'entendais plus rien.
— On va l'enterrer aujourd'hui mème, répéta Mère. C'est
notre coutume.
— On ne devrait pas, dis-je. C'est une détestable coutume
que de livrer ainsi ä la terre un corps où s'allume encore
la beauté I Une bien détestable coutume... II me semble qu'on
l'enterre encore tout frissonnant, eneore... (mais je ne fitz
plus maitresse de ma voix).
IL N'Y A PAS D'EXIL 103

— Ne pense plus it tes enfants ! dit Mère. La terre qu'on


a jetée sur eux leur est une couverture d'or. Ma pauvre filie,
ne pense plus it tes enfants ! répéta Mère.
— Je ne pense à neu, dis-je. Non, vraiment, je ne veux
penser à neu. A rien.

Ii était déjà quatre heures de Paprès-midi quand elles


entrèrent. De la cuisine oü je m'étais cachée, je les entendis,
après les habituelles formules de politesse, s'exclamer
— Quels sont done ces pleurs ?
— Que le malheur soit bin de nous ! Que Dieu nous
préserve !
— J'ai la chair de ponle, disait la troisième. J'avais oublié
ces temps-ci la mort et les larmes. Je les avais oubliées bien
que notre cceur fút toujours endolori.
— C'est la volonté de Dieu ! reprenait la seconde.
Mère expliquait la cause de ce deuil d'une voix placide,
tout en les faisant entren dans la seule pièce que nous avions
pu meubler décemment. Anissa, près de moi, faisait déjà les
premières remarques sur la physionomie des femmes. Elle
interrogeait Mella qui les avait accueillies avec Mère. Moi,
j'avais rouvert la fenétre et je les regardais échanger leurs
impressions.
— A quoi réves-tu done ? disait Anissa, toujours l'ceil
sur moi.
— A neu, dis-je rnollement; puls, après un arrAt : je
pensais aux différents visages du destin. Je pensais à la
volonté de Dieu. Derrière ce mur, il y a un mort et des
femmes folles de douleur. Ici, chez nous, d'autres femmes
parlent de mariage... Je pensais à cette différence.
— Arréte-toi de « penser » coupa vivement kicha. Puis
ii Hafça qui entrait : c'est à
elle que tu devrais donner des
cours, non à moi. Elle passe son temps à penser.
A croire
qu'elle a lu autant de livres que toi.
— Et pourquoi ne voudrais-tu pas ? demandait Hafça.
— Je n'ai pas besoin d'apprendre le français, répondis-je.
A quoi cela pourrait me servir ? Père nous a toutes instruites
dans notre langue. « Cela seul est nécessaire », a-t-il coutume
de dire.
— II est utile de eonnaitre d'autres langues que la sienne
dit Hafça lentement. C'est comme de connaitre d'autres gens,
d'autres pays.
ASSIA DIEBAR
104

Je ne répondis pas. Peut-ètre avait-elle raison. Peut-itre


qu'il fallait apprendre et ne pas perdre son temps à laisser
du
son esprit errer, comme moi, dans les couloirs déserts étudier
passé. Peubare qu'il fallait prendre des leçons et
le français, ou n'importe quoi d'autre. Mais moi, je n'éprou-
vais jamais le besoin de secouer mon corps ou mon esprit...
Aicha, elle, était différente. Comme un homme : dure et
travailleuse. Elle avait trente ans. Elle n'avait pas vu depuis
trois ans son man, incarcéré toujours à Barberousse depuis
les premiers jours de la guerre. Elle travaillait pourtant
et ne se contentait pas du ménage. Maintenant, après seule-
ment quelques mois des leçons de Hafça, ce n'était plus Omar
qui lui lisait les rares lettres de son man i qui pouvaient
parvenir. Elle réussissait à les déchiffrer acule. Quelquefois,
je me prenais à l'envier.
— Hafça, dit-elle, c'est l'heure pour ma soeur d'aller
saluer ces dames. Entre done avec elles.
Mais Elafça ne voulait pas. Aicha insistait et je les regar.
dais dans leur menu jeu de politesse.
— Est-ce qu'on sait si on est venu chercher le corps ?
demandai-je.
— Comment ? Tu n'a pas entendu les récitants tout à
l'heure ? faisait Anissa.
— C'était done pour cela que les pleurs avaient cessé un
instant, dis-je. C'est étrange comment, dès qu'on récite quel-
que part des versets du Coran, aussitöt les femmes s'arrètent
de pleurer. Et pourtant, c'est le moment le plus penible,
je le sais. Tant que le corps est là, devant vous, il semble
que l'enfant n'est pas tont à fait mort, qu'il ne peut 'eire
mort, n'est•ce pas ?... Puis arrive l'instant où les hommes
se lèvent, et c'est pour le prendre dans un drap, sur leurs
épaules. C'est ainsi qu'il part, vite, comme le jour où il est
venu... Pour moi, que Dieu me pardonne, ils ont beau alors
réciter des versets du Coran, la maison reste vide, après leur
départ, toute vide...
Hafça écoutait, en penchant la tAte vers la fenètre. Elle
se retourna vers moi en frissonnant. Elle me parut abra plus
jeune encone qu'Anissa.
— Mon Dieu, dit-elle d'une voix émue. Je viens d'avoir
vingt ans et pourtant je n'ai jamais rencontré la mort. Jamais
de ma vie entiere !
— Tu n'as perdu aucun des tiens dans cette guerre ?
demandait Anissa.
IL NY A PAS D'EXIL
105

— Si, dit-elle.
Mais les nouvelles arrivent toujours par
lettre. Et la mort par lettre, voyez-vous, je ne peux y croire.
J'ai un cousin germain qui a été guillotiné parrni les premiers
B arberousse. Eh bien, je ne l'ai
jamais pleuré paree que
je ne peux croire qu'il est mort. II était pourtant comme
mon frère, je le jure. Mais ne peux croire qu'il est mort,
c omprenez-vous ? disait-ellejeavec
une voix qu 'enveloppaient
&ja les larmes.
— Ceux qui sont morts pour la Cause ne sont pas vrai-
ment morts ! répondait Anissa avec un sursaut de fierté.
— Pensons done au présent ! Pensons à aujourd'hui, disait
Aichs d'une voix sèche. Le reste est dans la main de Dieu.

Elles étaient trois : une vieille qui devait étre la mère


du prétendant et qui, à mon arrivée, mit
p récipitamment ses
lunettes; deux autres femmes, assises cöte à cóte, et qui se
re ssernblaient. Hafça, qui était entrée derrière moi, s'assit
mes cötés. Je baissais les yeux.
Je connaissais mon Ale pour l'avoir déjà joué; rester
ainsi muette, paupières baissées et me laisser examiner avec
patience jusqu'à la fin : c'était simple. Tout est simple,
avant, pour une filie qu'on va rnarier.
Mère parlait. J'écoutais à peine. Je savais trop les thèmes
qu'on allait développer Mare parlait de notre triste condi-
tion de réfugiés: ensuite, on é changerait les
quand sonnerait la fin; ...encore avis pour savoir
un ramadhan à passer bin
de son pays... peut-étre était-ce le dernier... peut-étre, si
Dieu veut ! Il est vrai que l'on disait de méme l'an dernier,
et l'an d'avant... Ne nous plaignons pas trop...
La victoire
est de toute façon certaine, tous nos hommes le disent. Nous,
nous savons que le jour du retour viendra...
surtout songer II nous faut
à ceux qui sont restés... II nous faut penser
au peuple qui souffre...
Le peuple algérien est un peuple
aimé de Dieu... Et nos combattants sont comme du fer...
Puls on reviendrait au récit de
que eliaeun avait em pruntés pour la fuite, aux différents moyens
brúle... Puis on r eviendrait sur quitter sa terre oü le feu
cceur qui languit du pays... Et la tristesse de l'exil, sur le
la peur de mourir bin
sa terre natale... Puis... mais de
soit exaucé ! que Dieu soit loué ! et qu'il
Cette foja, cela dura un peu
p eut-étre ou plus longtemps; une heure
plus. Jusqu'au moment oü l'on apporta le café.
ASSIA DIEBAR
1 O6

récoutais abra ä peine. Je songeais, moi aussi, mais ä ma


manière, ä cet que et ä ces jours sombres.
exil tout avait changé, que le jour de mes
Je pensaia
premières fiançailles, nous étions dans ce long salon clair
de notre maison, sur les collies d'Alger; qu'il y avait abraet
que Père riait,
prospérité pour nous, prospérité et paix; Et moi, je
qu'il remerciait Dieu de sa demeure pleine...
i , l'äme grise, morne, et cette
n'étais pas comme aujourd'hu en moi depuis le matin...
la mort palpitant faiblemen t
idée de que, pourtant, d'une
oui, je songeais que tout avait changé et
certaine façon, tout restait pareil. On se préoccupait encore
de me mauer. Et pourquo i done ? me dis-je soudain. Et
la fureur,
pourquoi done ? répétais-je avec en moi, comme de
ou son écho. Pour avoir les soucis qui eux ne changent pas
en temps de paix comme en temps de guerre; pour me
r sur ce qui dort
réveiller au milieude de la nuit et m'interroge
au fond du cceur l'homme qui partagerait ma couche...
Pour enfanter et pour pleurer, car la vie ne vient jarnais
la mort est toujours derrière elle,
seule pour une femme,
furtive, rapide, et elle sourit aux mères... Oui, pourquoi
done ? me dis-je.
Le café était servi maintenant. Mère faisait les invitations.
la
— Nous n'en boirons pas une gorgée, commençait
vieille, avant d'avoir obtenu votre parole pour votre filie.
a recommand é de
— Oui, disait l'autre, mon frère nous
ne pas revenir sans votre promesse de la lui donner comme
épouse. faire prier hypo-
J'écoutais Mère éviter de répondre, se se joignait
critement et de nouveau les inviter ä boire. Aicha
ä elle. Les femmes répétaient leur prière... C'était dans l'ordre.
Le manège dura encore quelques minutes. Mère invoquait
l'autorité du père vous sais des gens de
— Moi, je vous la donnerais... Je
bien... Mais il y a son père.
— Son père a déjà dit oui ä mon frère, reprenait l'une
des deux femmes qui se ressemblaient. La question n'a plus
ä itre débattue qu'entre nous.
— Oui, disait la seconde, la parole est ä nous maintenant.
Réglons la queition.
Je levai la tke; c'est alors, je crois, que je rencontrai
de ses yeux,
le regard de Hafça. Or, il y avait, au fond
une étrange lueur, celle de Pintérét sans doute ou de l'ironie,
je ne sais, mais on sentait Hafça étrangère, attentive et
curieuse ä la fois, mais étrangère. Je rencontrai ce regard.
IL NY A PAS D'EX1L 107

— Je ne veux pas me marier, dis-je. Je ne veux pas


me marier, répétais-je en criant à peine.
II y eut beaucoup d'émoi dans la chambre : Mère qui
se souleva en poussant un soupir, Aicha que je vis rougir.
Et les deux fernmes qui se retournèrent d'un 'Baue mouve-
ment lent et choqué, vers moi
— Et pourquoi done ? disait l'une d'elles.
— Mon fils, s'exclama la vieille avec quelque hauteur,
mon fils est un homme de seience. Il va partir dans quelques
jours en Orient.
— Certainement ! disait Mère avec une touchante préci-
pitation. Nous savons qu'il est un savant. Nous le connais-
sons pour son creur droit... certainement...
— Ce n'est pas pour ton fils, dis-je. Mais je ne veux pas
me marier. Je vois l'avenir tout noir devant mes yeux. Je
ne sais eomment l'expliquer, cela vient sans doute de Dieu...
Mais je vois l'avenir tout noir devant mes yeux ! répétais-je
en sanglotant tandis q-u'Aicha sortait en silenee.

Après, mais pourquoi raconter la suite, sinon que je me


consumais de honte; et que je ne comprenais pas. Hafça
seule était restée près de moi, après le départ des femmes.
— Tu es fiancée, dit-elle d'une voix triste. Ta mère a
dit qu'elle te donnait. Accepteras-tu ? — et elle me fixait
avec des yeux suppliants.
— Qu'importe ! dis-je, et je pensais réellement en moi-
meme : qu'importe ! Je ne sais ce que j'ai eu tout à l'heure.
Mais elles parlaient toutes du présent, et de ses change-
ments et de ses malheurs. Moi, je me disais : à quoi done
cela peut servir de souffrir ainsi bin de notre pays si je dois
continuer, comme avant, comme à Alger, à reg er assise et
à jouer... Peut are que lorsque la vie change, tout avee
elle devrait changer, absolument tout. Je pensais à tout cela,
dis-je, mais je ne sais meme pas si c'est mal ou bien... Toi
qui est intelligente et qui sais, peut-ètre comprendras-tu...
— Je comprends ! disait-elle avec une hésitation comme
si elle allait commencer à parler et qu'elle préférait ensuite
se taire.
— Ouvre la fenare, dis-je. Le soir va finir.
Elle alla l'ouvrir puis elle revint près de mon lit oir
j'étais restee étendue š pleurer, sans cause, de honte et de
108

fatigue tout ä la fois. Dans le silence qui suivit, je contem-


plais, lointaine, la nuit engloutir la pièce. Les bruits de la
cuisine oä se tenaient mes socurs semblaient venir d'ailleurs.
Puis Hafca se mit it parler une foja de l'exil, de notre
— Ton père, dit-elle, parlait
oh ! je m'en souviens bien, ear
exil aetuel, et il disait,
personne ne parle comme ton père, ii disait : il n'y a pm;
d'exil pour tout homme aimé de Dieu. 11 n'y a pas d'exil
pour qui est dans la voie de Dieu. Il n'y a que des épreuves.
Elle continua encore, mais j'ai oublié la suite, sauf qu'elle
répétait très souvent « nous » d'un accent passionné. Elle
disait ce mot avec une particulière énergie, si bien que je
me mis ä me demander, vers la fin, si ce mot nous désignait
tollten
nous deux seules, et non pas plutat les autres femmes,
les nutres femmes de notre paye.
A vrai dire, mame si je l'avais su, qu'aurais-je pu
Et c'est ce
répondre ? Hafea était trop savante pour moi. dans l'attente
que j'aurais voulu lui dire quand elle se tut
de mes paroles.
peut-Atrece
Mais fut une nutre voix qui répondit, une nutre voix
de femme qui, par la fenètre ouverte, montait claire comme
une flèche vers le ciel, qui s'étendait, prenait son vol, un
vol ample comme eelui de l'oiseau après l'orage, qui retotn-
bait en cascades soudain. se sont tues, dis-je. 11 ne reste plus
— Les nutres femmes
que la mère pour. pleurer... Ainsi est la vie, ajontais-je après
un moment. Il y a ceux qui oublient ou simplement qui
(mi se heurtent toujours contre les murs
dorment. Et ceux
du paseé. Que Dieu les ait en sa pitié.
— Ce sont les véritables exilés, dit Iliaca.
ASSIA DJEBAR.
Tunis, mars 1959.
QUELQUES IDEES SUR LES CARACTERISTIQUES,
LES SOURCES, LES TENDANCES ACTUELLES ET
LES PERSPECTIVES DE LA MUSIQUE ALGERIENNE

A la question : Quel a eié votre nteilleur maitre en


11111.3iqUO ? liad) Milanted El Alta a repondu : a Le
peu pie algérien.

Jugera-t-on inopportun d'écrire sur notre musique paree


que nous somnies dans le feu de la guerre patriotique ? Ce
sernit oublier que l'un des enjeux de eette guerre est la
sauvegarde de notre patrimoine culturel. La musique algé-
rienne est précisément l'héritiOre d'une école clui est l'une
des gloires impérissables de la civilimation arabo-islamique.
De evite civilisation, elle est l'un des témoignages les plus
vivants, les plus résistants à l'usure des temps et aux efforts
d'éteuffement du colonialismo.
Chaque fois qu'un chanteur vocalise un prélude à Radio-
Algérie, ii détruit le slogan mensonger « Algérie Française »,
de cette méme radio. Chaque fois qu'un berger kabyle ou
un « gassab » (fhltiste) tire de son instrument un air joyeux
ou triste, que des patriotes entonnent une marche, qu'un
orchestre joue une pida maglirebine, qu'un muezzin lance,
du haut d'un minaret, un appel à la priére sur un accord
andalou, c'est une part du caractOre national algérien qui
se dévoile, c'esit Filme colleetive de notre patrie qui vit, rit,
pleure ou se révolte, c'est un coup ~t'In', it la thése de
l'Algérie niant avant 1830 », c'est aussi une ntaniiere de
s'exprimer, pour la Résistanee.
Comme diez beaueoup de peuples, la musique est, en
Algérie, inséparahle de la vie quotidienne. On chante
roceasion d'une naissance, d'une cireoncision, d'un mariage.
BACH IR HAD,I AL!
110

veillées mortuaires. On
On chante des cantiques dans les
la maison les soirs de Ramadhan 1, sur les places
chante
publiques, on psalmodie le Coran dans les mosques.
Les
cet enracineme nt de la musique dans le peuple
signes de du rythme,
algérien, on les trouve en particulier dans le sens
dans cette coutume du chant cadencé avec battement collectif
masse du Sud-Constantinois,
des mama, dans les danses de au
ponctuées, par périodes égales, de coups de fusil tirés
sol, reste d'une
vieille tradition guerrière qui faisait pré-
manifestations d'allégresse,
céder le départ au combat de ent après
enfin dans la création par le peuple, immédiatem
complainte, Hayyou
les rnassacres de mai-juin 1945, d'une et de
Chamal ya chabab, douloureuse, chargée d'émotion
colère et aussi d'espérance.
Bien que sans notation, des
ceuvres parmi les plus savantes
notre répertoire classique nous sont
et les plus complexes de
parvenues it travers les siècles, recueillies et conservées pieu-
sement, transmises oralement par des générations d'artistes,
à l'encontre des pays comme la Syrie et l'Irak, au passé
ceuvres anciennes ont été ense-
musical prestigieux, oü des
velies par les ans.
Caractéri3tiques.

Dans l'ensemble, la musique algérienne est profondément


Dans sa forme clas-
marquée par l'apport arabo-islamiqu e. plus féconde, la plus
sique, elle appartient it la branche la
florissante, de la musique orientale : la musique andalouse.
des deux pays voisins et
Elle est inséparable de la musique
frères, la Tunisie et le Maroc; beaucoup plus proche cepen-
la musique tunisienne.
dant de la musique marocaine que de
les musiques de l'Orient et du Maghreb arabes ont des
caractéristiques communes nombreuses : usage de modes mul-
tiples basés sur les sept degrés de la gamme avec des rap-
dans les gammes
ports de tons et de demi-tons plus libres que du chromatisme
fixes modernes, usage de l'accord de quarte,
(demi-tons successifs); importance et complexité du rythme;
attachement au chant monodique, l'interprétation l'unia-
1. En temps ordinaire, bien ettr. En eigne de eolidarité avec lee combad-
lee fétee familiales et lee a mouesem
tanta et ausei en eigne de deuil, sans
(fétee traditionnellee) se déroulent réjouissancee depuie novembre 1954.
samt Augustin,
On penee aux ecrupulee gu'éprouvait sur le plan religieux, lee officee.
ce file de Thagaete (Souk-Ahrae) ä écouter des chante pendant
la
Lorequ'il m'arrive. écrit-il, d'étre plus ému par le chant que par
etlose chantée... je préfére ne pes entendre le chanteur.
LA MUSIQUE 111

son; emploi fréquent de la vocalise; opposition aux grands


éclats de voix, l'emploi des cuivres, hostilité aux disso-
nances, it la polyphonie, à l'harmonie, bien que l'instinet
harmonique arrive à se manifester naturellement dans cer-
taines exécutions, à Alger notamment, dans la musique
légère : vocalise en mesure libre avec ornementations (kha-'
nat) sur un fond de pincement simultané de plusieurs cordes
ou de pulsations rythmiques rigoureuses 3 ; prédominance de
la mélodie sur les paroles dans la musique savante, on la
ligne mélodique est en général d'un dessin pur, apparem-
ment satis fin, en réalité comportant des ruptures internes,
avec des notes ténues; prédominance des paroles sur la mace-
die dans la musique légère et populaire; rythme plus com.
plexe dans la musique légère que dans la musique savante.
Cette musique ne possède pas de notations. Elle se joue
par routine et se chante de mémoire 4.

Avant l'Islam : sources.

Nous possedons très peu de renseignements sur la musique


de l'Algérie avant la conquéte arabe. La darbouka (instru-
ment u percussion) remonterait, semble-t-il, tres bin dans le
temps. La découverte d'une poterie néolythique qui rappelle
sa forme, tendrait à le prouver.
Sous le règne de l'aguellid (roi berbère) Massinissa
(II' siècle avant J.-C.), Cirta (Constantine) était une brillante
capitule intellectuelle et artistique, férue d'hellénisme. La
musique greeque, héritée du génie crétois, y eonquit droit
de cité. Massinissa y recevait des musiciens grecs et « ce
Delien qui se disait son ami et lui eleva une statue dans
son ile natale ». Micipsa fut, dans ce domaine, le continuateur
de l'ceuvre de son pere. Le royaume de Cirta connut la lvre,
l'aulos (flúte double), le tambourin sur eadre (aneare du
bendair) et le tambour (basque) avec cymbalettes (thar).
2. Ibn Siena (Avicenne) a Anuméré dans Kitab ech-Chila (Le livre
de la guérison) certaines ouverturee timides sur l'harmonisation ta'rid
(tremblement, vibrato ou trille), tamjiz (mélareel avec un dérivé tachoiq
(arpbges ?), tarkib (sunerpoeition). avec un dérivé ibdal (remplacement),
tawcil (ionction). Signalé par A. Chottin.
3. Un peu comme dama le jazz avec une liberté moins grande pour le
soliste (ici c'est le chanteur) de vocaliser dans le cadre des accorde et sur
un fond de rigueur mur la eection rythmique (cette comparaison est donnée
1 titre purement indieetif).
4. Au XVIII eiécle, un compositeur marocain, El Hassan El Haik
classa lee onvertures des noubas nar mode. donna des indications sur la
mesure, la nature du chant, le rythme de cheque piéce.
BACHIR HAIN ALI
112

J.-C.), la
Sous l'occupatio n romaine (I"-V e siècle après
musique latino-grecque fut enseignée aux fils de l'aristocratie
berbere romanisée. Elle fut introduite dans le thatre sous
forme de musique de scène avec, en plus de la lyre et de
de Madaure composa
l'aulos, la trompette droite. Apulée
des poèmes pour la lyre.
Avec les progrès du christianisme, les chants liturgiques
de l'Eglise furent répandus parmi les populations de l'Afrique
du Nord. Saint Augustin, qui était critique musical, prépara
un traité sur l'art vocal, dont acule fut rédigée la partie
consacrée au rythme. Cet ouvrage servit de base à l'enseigne-
ment pendant des siècles. Dans sa lutte contre l'Eglise catho-
alliée de l'oppresseur romain, samt Donat composa
des psaumes qui entretenaient l'espérance dans le cceur des
prolétaires misérables des campagnes, les circoneellions en
lutte pour la terre et la liberté. En réaction contre les formes
elassiques de la poésie lyrique de l'occupant romain, les
populations adoptèrent, pour les chants funèbres, un rythme
adapté à leur génie. Les églises et les basiliques étaient
devenues des lieux de chants collectifs oit s'exprimait l'aspi-
ration des humbles à la justice et à l'égalité.
Avec les Vandales, on note un recul sur le plan des
manifestations chorales publiques. Les chants religieux sont
déclarés subversifs et interdits aux cérémonies funèbres. Sous
l'occupation byzantine, l'Afrique du Nord connait le psalté-
rion, le rax (Hüte grave) et surtout les admirables chants
grégoriens. On sait l'intéret que portait à l'Eglise d'Afriq-ue
porte son nom.
le pape Grégoire qui codifia la musique qui
L'héritage de ces temps lointains subsiste encone dans
certaines regions. A Foum-Toub, dans les Aurès, j'ai entendu
des airs de Hüte sur un mode qui approehait sensiblement
de l'ancien mode phrygien (un demi-ton au comrnencement,
un ton entre le r et le 8° degré). A Acif-el-Hamma m , sur
la route d'Azazga à Adekar, j'ai écouté toute une nuit des
cantiques religieux chantés à l'unisson, extrèmement stylisés;
ii n'était pas difficile de découvrir l'origine « plain-chant »
de leur ligue mélodique.

Après l'Islam : sources orientales.

On connait de la période anté-islamiq-ue les traditions


poétiques de la péninsule arabique, la coutume des « moua-
lagst », chants d'amour et de guerre d'Imr Oul Qaïs, de
LA MUSIQUE 113

Antar Ibn Cheddad, de Zohair, etc. Le rythme de cette poésie


était lié à Pactivité sociale : ehants de caravaniers au rythme
du chameau (el hidá), chants de guerre au rythme du
cheval au trot (khabab). La structure du vers arabe a donne
son rythme à la musique, simple melopée au service des
paroles. La musique permet au rawi (qui rapporte, qui garde
la tradition) de mieux retenir le texte et de capter plus
sürement l'attention de son auditoire, comme on peut s'en
rendre compte en écoutant les musiciens du nay (flúte du
Sud algérien). La pratique a fourni cinq rythmes fondamen-
taux à ces chants hadjaz, ramal (qui aura Une destinée
brillante), thaqil el aouel, thaqil ettani, el makhouri.
Sortie de son berceau avec l'expansion irrésistible de
l'Islam, au contact de pays de vieilles civilisations, de réalités
sociales nouvelles, d'une sociéte citadine et marchande épa-
nouie gráce à l'Islam, la melopée bedouine ancienne ne
correspond plus aux besoins culturels des hommes. Elle perd
de sa rudesse, se libère de la servitude du texte; elle s'affine.
La longue qcida arabe va laisser place ii une poésie plus
travaillée, ciselée. La strophe est quaternaire. Chaque période
est bátie sur deux vers avec césure, dans la tradition des
« roubayat » de Omar Khayyam. Cette métrique du vers,
désignée en Algérie du nom de « bitain », va contribuer à
enrichir la ligne mélodique. Les theoriciens arabes traduisent
les traités musicaux grecs et poussent très bin les recherches
sur les modes, les intervalles, le rythme, l'acoustique. Parmi
les quatre disciplines alors enseignées dans les facultés arabes,
figure la musique.
El Moussajih qui deborde l'octave et Moslim Ibn Mohriz
donnent à l'école de Damas, sous les Omeyyades, un éelat
particulier. Mais c'est avec Bagdad, sous les Abbassides
(1X 0 -Xe siècle après J.-C.) que la musique orientale devient
un art veritable sous l'influence de grands musiciens persans.
Periode d'intense creation, de concours entre diverses écoles,
chacune d'elles ayant ses partisans. Les festivals de Bagdad
avaient un immense retentissement dans le bassin méditer-
raneen. Des foules affluaient de toutes parts pour assister aux
fetes nocturnes sur le Tigre à la lumière de milliers de
torches refletées par les eaux du fleuve; les musiciens
jouaient assis sur des embarcations avec le concours de
chanteurs célèbres comme Talzal, Ibrahim El Maucili et
son fils Yshaq, ces deux derniers, compositeurs, instrumen-
tistes et théoriciens.
BACHIR RAM ALI
114

A la cour des Abbassides, les orchestres ont l'importance


qu'auront beaucoup plus tard les chapelles occidentales. La
virtuosité des instrumentistes, la maitrise des chanteurs sont
telles que la légende populaire leur donne, comme pour
Orphée et sa lyre, un pouvoir merveilleux, surnaturel sur
les hommes, les animaux et les objets.
Les ceuvres musicales de cette époque subissent l'influence
persane et grecque 5. La gamme s'étend sur deux octaves, sur
la base diatonique. On a dit des chercheurs de cette époque
qu'ils étaient plus encyclopédistes que théoriciens, pour les
diminuer. En réalité, jis étaient à la fois encyclopédistes et
théoriciens. Le plus illustre d'entre eux, El Farabi (X° siècle
après J.-C.) écrit Le grand livre de la musique, découvre le
rythme disjoint (ghairou mauttacil) dont les combimaisons
varient à l'infini et définit le premier la division bipartite
des instruments : « L'organe percuteur est ou la main ou
l'appareil respiratoire. » El Isfahani écrit son Livre des
chants, Safi Eddin son Traité des cycles musicaux. El Kindi,
Ibn Sinna et plus tard Al Ladhiqi, tous savants dans plusieurs
domaines, écrivent aussi sur la musique.
Damas et Bagdad influenceront surtout l'Ifrikya (Tunisie)
et l'Est constantinois sous les Aghlabides et sous la dynastie
des Zirides et, dans une moindre mesure, le royaume de
Tahert, étant donné l'austérité des mceurs des Rostémides.
Avec l'invasion des Bani Hilal, les Hauts-Plateaux et le Sud
algérien seront influencés durablement par la musique
bedouine arabe. C'est par le Maghreb que la musique arabe
prendra racine en Espagne avec les premières troupes de
Tariq.

Sources andalouses.

Le deuxième foyer des siècles d'or de la musique arabe


est l'Andalousie où la musique orientale se transforme et
s'enrichit au contact de la musique liturgique byzantine.
Dans des villes opulentes et policées 6, la musique « se culti-
vait avec passion », suivant le mot d'Ibn Rochd (Averroés).
5. Comme la musique grecque ancienne, la musique arabe emploie les
accords de (plane, maie à l'inverse, sa garnme est ascendante et sea rythmes
sont d i f féren ta.
6. Solls les Orneyyades (Xc aikle ap. J.-C.), Cordoue comptait 113.000
maieons partimilibres, 13.000 tisserande, 700 mosquéee, 21 hibliotheques
publiques, 300 bajos publico. See rues étaient pavées et éclairées.
LA MUSIQUE 115

Des concours de chants dotés de prix étaient organisés. Bien


avant Crémone en Lombardie, Séville s'était spécialisée dans
la fabrication des instruments de musique, du luth en par-
tieulier.
De grande poètes, Abú Omar Ibn Chouhayd, Ibn Hazm
El Andalousi, dont le Traité de l'Amour, Tawq al Hamama
(le Collier de la Colombe) appartient à la littérature univer-
selle, Ibn Khafadja, Al Moutamid, Sidi Abou Madian (enterré
ii Tlemcen), Ibn Hamdis Aç-ceqili (mort à Bougie), Ibn
Rachiq (né à M'Sila), Ibn Zahloun, Ibn Bassam, Afif Eddin
Ettilimsani, etc., ont écrit des poésies mises en musique par
des compositeurs célèbres. Nous n'en citerons que les Cor-
douans qui ont influencé l'école algérienne — le grand savant
Ibn Baja (Avenpace), Mohamed Ben Khaira, Ahmed Ben
Qadim, le Juif Ishaq Ben Simon. La renommée des chanteurs
Aç-ceqili et Abou Bekr arrive jusqu'à Bagdad.
Le grand maitre de l'école andalouse est Ahi Ibn Nafie
(IX" siècle après J.-C.), surnommé Zyriab 7. C'était un anejen
élève d'El MaucilL Mais il s'était affranchi du style das-
eigne et de la technicité de Pécole de Bagdad et, dans une
corte de manifeste sur l'art, intitulé L'arbre des modes,
estima que la musique devait marquer une sorte de retour
à la nature. Son répertoire et ses compositions sont considé-
rables; on lui attribue jusqu'à dix mille pièces instrumen-
tales ou chantées.
La musique andalouse chante les femmes et l'amour cour-
tois, chevaleresque, les jardins (ces. compositions s'appellent
rawdyyat »), les fleurs (« nawryyat »), le printemps, l'au-
rore, la nuit surtout, le vin, les plaisirs. Elle utilise des com-
paraisons imagées, audacieuses sur le plan descriptif, mais
les plus laborieux des poètes lyriques n'évitent pas les lieux
eommuns de la poésie arabe. On retrouvera plus tard les plus
belles poésies dans les paroles des noubas de Grenade.
Cette musique ne tarde pas it devenir un art de cour,
un art pour des cerdee restreints. Pour reprendre une phrase
de Plekhanov sur les rapports de la inneigne et de la vie
sociale, elle était l'« expression de la psychologie d'une classe
non productrice », un peu comme le menuet au XVIII° siècle
en France 8.
7. L'influence de Zyriab deborde le cadre de la mnsique peer e'étendre
au domaine de la mode : v6tements, rneubles, vaieselle, cuisine, etc.
8. Cette comparaieon ne vise pae, bien entendu, les structuree de com-
positione ausei differentes. 11 ny a encune commune mesure entre une
grande cantate andalouse et une elegante danse de conr.
116 BACHIR HADJ ALI

La technique musicale devient une fin en soi. La musique


s'éloigne de ses sources populaires. C'est une « spiritualité
hermétique ». Cette formule de Mao Tsé-toung lui va par-
faitement. Ce raffinement extrime et cette impasse où elle
s'engage sont les signes idéologiques annonciateurs de la
décadence politique 9. Cette musique est « le reflet et la
stylisation de la vie » des elasses dirigeantes. Ces classes,
minées par les vices, vivant dans un faste inoui, pressurent
de plus en plus les autres classes de la société pour alimenter
le trésor vidé par leurs besoins effrénés de luxe.
Dans les Prolégomènes, Ibn Khaldoun note : « La musique
est le dernier art qui se produit dans les sociétés civilisées,
paree qu'elle est l'un de ceux qui naissent lorsque l'empire
est parvenu à un haut degré de prospérité. Elle ne s'y
montre qu'it une seule condition. La population de l'endroit
est désteuvrée et aime le divertissement. »"
Au luxe liquéfiant de l'Espagne andalouse, succombent
les farouches Almoravides. Le puritanisme des Almohades,
dont le père spirituel, Ibn Toumert, était parti en guerre
Bougie contre le vin et les instruments de musique, à son
retour d'Orient, fut également atteint. La plantureuse Anda.
lousie, avee sa civilisation raffinée, ses palais somptueux, ses
villes aux banlieues de plaisir (Triana près de Séville,
Ammal et ses peupliers près de Grenade, Madinat Azzahra
près de Cordoue), ses parfums, sa musique et ses filles brunes,
terrassent le rude Berbère de l'Atlas après avoir eu raison
des descendants des Bédouins d'Arabie.
Mais cette musique connaitra aussi une formule populaire
et c'est ce qui la sauvera de l'oubli et lui permettra, grec
des apports nouveaux, d'atteindre sa plus haute perfection
de forme avec les vastes noubas de Grenade, monuments de
la musique andalouse.
Au IX siècle, avec le mouachchah, au XI" siècle avee le
zajal nait une musique lyrique oit se marient d'une façon
9. Par un retour de l'empire omeyyade de Cordoue en une pouseiére
de petits royaumes et de principautés, co un mot cette centralisation a
aura peer coneéquence de sauver cette musique en la remettant en contact
avec ces eources populaires. Chaque malik (mi) ou prince, devertue lt
raesembler des compositeurs, des musiciens, k lee encourager. Ce «era
la période la plus féconde de l'Espagne mueulmane pour la creation musi-
cale. Les arte et lee lettres se développent également daue une grande
liberté
10. Il y a lieu de relever ce qu'il y a d'abusif dans une telle geilere-
lisation au sujet du désceuvrement de la population. Le désceuvrement est
moine le feit des milliere de tisserande cordouane par exemple que des
riches marchands, des grande propriétairee fonciers et des coure royales.
LA MUSIQUE 117

heureuse — sorte de réplique poétique aux mariages mixtes


abra nombreux — la langue arabe et la langue romane
parlée par les Espagnols. Le mouachchah est divisé en
strophes de quatre vers a a a b, avec combinaison de plu-
sieurs rimes, chaque strophe se termine par un vers en
langue romane avec une rime isolée que Pon retrouve à la
fin de ehaque strophe. Le maitre du mouachchah est Obada
El Qazaz (XI' siècle). La structure du zajal est identique
ii celle du mouachchah, sauf que l'arabe parlé remplace
l'arabe classique dans le corps du poème, le dernier vers
de chaque strophe étant toujours en langue romane. Le plus
talentueux des « zajalistes » est le poète ambulant de Cordoue
Abderrahmane Ibn Quzman (1080-1160), dont les composi-
tions qui nous sont parvenues révèlent dans cet auteur fécond
un homme de grande culture, également amateur de plaisirs
et de bons vins, au point qu'il demandait, dans l'un de ses
zajals, qu'on plantát un pied de vigne sur sa tombe.
Avec les rimes entrecroisées et les derniers vers de chaq-ue
strophe faisant refrain, la mélodie se transforme avec, comme
nouveau fondement, l'alternance métrique, ce qui souligne
bien l'origine populaire du nouveau genre. Ce changement
donne naissance à la chanson à refrain; la vocalise et l'or-
chestre acquièrent plus d'importance, ouvrant ainsi la voie
au développement du style instrumental moderne. Ce retour
aux sourees populaires régénère l'ancienne musique de cour.
La poésie lyriq-ue andalouse atteint l'Orient. Elle influence
la poésie du Midi de la France au XII.' siècle : mimes
formules rythrniques, mime fond poétique, mérne conception
de Pamour courtois « odhri » ", emploi du pseudonyme (le
senhal chez les troubadours de la France méridionale) pour
désigner la bien-aimée, méfiance à l'égard du raqib (le jaloux,
l'observateur, le gardador des troubadours), emploi des
mémes expressions : religion de l'amour (din al houb),
puissance de l'amour (sultan al hawa), décision de l'amour
(hakm al houb), mélodies plus riches que celles du plain-
chant, plus modulantes, ce qui annonce la tonalité moderne.
II ne fait pas de doute que Guillaume de Poitiers, Bernard
de Ventadour, Jaufré Rudel, etc., ont connu la poésie lyrique
11. Odhri (nlatonique). Le mot odhri vient de Bani Odhri, nom duna
tribu de l'Arabie, réputée pour non attachement ä l'amour courtoie. Henri
Heine en fait é tat dann un poeme du Liese des Chante. On retrouve dann
la poéeie lyrique algérienne cette conception de l'amour. u Ana achqi
adhrawi u (mon amour eet platonique) eet le refrain d'un chant nur le
mode populaire algérien rnouwal.
118 BACHIR FIAD! AU

andalouse et ont subi son influence ir la fois pour le fond


et la forme 12.

La rnusique savante et la poésie lyrique andalouses ont


pénétré en Algérie sous la dynastie Hammadite (Bougie),
sous les Almohades, en particulier sous le règne d'El Man-
sour (XIP siècle), Pinter-règne entre les Almoravides et les
Almohades étant la période la plus riche en créations musi-
cales dans l'Espagne musulmane. Entre le XIII" et le
XVI' siècles, sous les Abdelwades, Tlemcen est un centre
de grande culture. L'arrivée de 56.000 Musulmans chassés
d'Espagne donna à la musique andalouse une place de pre-
mier plan dans la eapitale de Yaghmorasen. Parmi les
hommes fuyant en 1391 l'intolérance de l'Espagne catho-
ligue, figurent des Juifs, les Kiboussiines, qui comptaient
dans leurs rangs de nombreux musiciens. Ces derniers créèrent
sur les cedes méditerranéennes, oui ils se fixèrent, de très
beaux chante dits « lavino » sur le mode sica. Certains choi-
sirent Alger, qui comptait &j'a. en 1380 su x mille Morisques
de la région de Valence (les Tagarina). Ils contribuèrent
beaucoup it la sauvegarde de notre musique classiq-ue.
Des villes comme Blida, Médéa, Miliana, Bougie, Mosta-
ganem reçurent des contingente de réfugiés, surtout après
la chute de Grenade en 1492 et, plus tard, avec l'exode des
cinq cent mille personnes qui suivit la Reconquista. Lea
« hadris » (bourgeois eitadins) essayèrent de recréer les fètes,
les jardins andalous dans une atmosphère émouvante de
nostalgie de la patrie perdue. Cette nostalgie perce au tra-
vers de leurs chante comme dans ce « Ya assafi ala mamadha »
(Oh, regret des temps passés). La musique cultivée algé-
rienne est Phéritière de ce que la civilisation arabo-islamique
a produit de plus beau sur le plan musical. Elle est pour
nous, Algériens, ce que la musique de Bach est pour les
Allemands, la musique d'Arcangelo Corelli pour les Italiens,
la musique de François Couperin le Grand pour les Français.
12. Lee travaux de Henri Pérée, de Robert Briffault et de l'Arnéricain
Nykl (d'après Pérés) ont apporté t cet égard des éléments suffisamment
convaincants pour que eoient rejetke définitivement les thésee de Renan et
de ceux qui nient l'influence de la poéeie lyrique andalouee sur la poéeie
du Midi de la Franca au XII. eiécle.
LA MUS1QUE 119

Sources turques (XV1 .-XLV siècles).

La musique turque a pénétré en Algérie sous sa forme la


plus populaire. Dans chaque ville de garnison, la zoma turque
(musique militaire) était jouée en plein air, deux fois par
jour, au lever et au coucher du soleil, habituellement trois
fasi (morceaux) de rythme différent, mais sur le mane mode.
Parmi les modes joués figuraient le rast qui fusionna avec
le mode andaloii dil et donna le rast-dil, le mode araq,
l'ouchaq, le hosseiny, l'adjami (persan). Les deux premiers
modes ont donné naissance ä des noubas algériennes incom-
plètes, certaines parties ayant disparu. Gräce ä la musique
turque, l'Algérie connait et adopte le bachraf (pechref en
turc), ouverture qui s'ajoute ä la tawchia andalouse et qui
est une pièce de haut style ".
Le rythme turc velvelé devait donner son nom et son
expression la plus simple aux you-yous des Algériennes cita-
dines (at-ouelouil). Certains chanteurs algériens ont hérité
de la façon de chanter des Turcs (voix de tite nasillarde).
Le taqsim constantinois (ou tunisien), improvisation-prélude
sur un luth, sur un thème exposé dès le début, est d'origine
turque.
Tlemcen, Oran, Mostaganem, Mazouna, Ténès, Cherchell,
Constantine, Alger, Miliana, Koléa, Bordj-Menaiel, Bordj-
Bou-Arreridj, Boghar, Médéa, Bougie étaient des villes de
garnison turques. Aussi, des airs " d'origine turque se retrou-

13. La mueique turque comprend en mueique de charnbre des neueres


comparables aux noubae de Grenade pour la plénitude de la forme et la
richesse mélodique.
14. Notone ceci qui peut intéresser les musicologues un critique
algéroie, Léo Barbhe, a signalé la découverte, il y a une dizaine d'années,
dans la région de Boghar ou de Médéa, il importe peu, d'un air de nette
qui n'eet autre que celui de la marche turque de la eonate en la majeur
pour piano de Mozart. Pour Jean et Brigitte Massin, auteurs du remar-
quable Mozart, publi4 it y a quelquee mojo, le rondeau du troisibme mouve-
rnent de la sonate en a est une « turquerie » d'origine allemande, qui
provient en droite ligne de l'ouverture des PClerins de la Mecque de Gluck.
L'affirmation de J. et B. Masein euivant laquelle nette « turquerie » eet
en définitive d'origine allemande nous semble fragile
le En raison de la découverte faite en Algérie. Ce mérne air do zorra
a RA certainement joué sur les places publiques des villes d'Europe Centrale
occupées par les Turne arrivée, ne l'oublione pos, jusqu'aux porte de Vienes.
24 D'autre part, E. Borrel, epécialiste de la musique turque, note
a) qu'on retrouve la grosse caisse turque, le davoul, daca Les Pflerins
de la Mecque ; b) que le rondeau de la eonate en la marque, h la main
gauche, le coup de davoul qui e'anparente au rythme turc duyek; c) que
les e turqueriee » de la musique allemande eont parfois de vraies « turque-
riee » comme l 'oir de danse de Roumelie harmonisé par Weber dans Obiron
et qu'une oreille orientale déchle dhe les premihres notes.
120 BACH1R HADJ ALL

vent•ils dans la musique des Hauts-Plateaux, de Kabylie et


de nos villes.
Enfin, la musique zoma était populaire et pratiquée jus-
qu'à ces dernières années. Après la mort de Ain El Kahla,
Boualem Titiche reste le seul et probablement le dernier
représentant de cette musique de plein air qui accompagnait
nos corteges nuptiaux avec des airs turcs, persans, andalous,
algérois, joués par deux hautbois à anches indépendantes,
embouchure evasee, accompagnés de deux grosses caisses
deux peaux tendues solidairement en laçage en Y (avec
revetement de feutre rouge) et de deux tymbales hémisphé-
riques sur bois (tbiblat).
La musique algérienne.

La musique classique (la nouba de Grenade) : le mot


nouba veut dire : tour. A l'origine, les ehanteurs et instru-
mentistes jouaient chacun son tour (nouba). Puis l'orchestre
prit le nom de nouba. Enfin, ce nom designa et désigne
encore une suite de morceaux (chantes, sauf l'ouverture)
appartenant à un meme mode. II y avait vingt-quatre nouhas
andalouses, done vingt-quatre modes. II ne reste plus que
les noubas des modes Sica (mode que nous retrouvons dans
le chant flamenco), zidane (que Saint-Saens a utilisé dans
sa Suite algerienne), ghrib, dil (amputé de son prélude),
hsine, maia, ramelmaia, mezmoum moual et le mode djarka,
mode des lupanars.
Une nouba se compose d'une ouverture, tawchia ou bach-
raf (quand il s'agit d'un mode d'origine turque), d'un pré-
lude (stikhbar) vocalisé et de cinq parties (entrelaeements
de themes sur une meme mélodie) avec un rythme particulier
pour chaque partie : le neqlab sur un rythme binaire, le
derdj (sorte d'adagio), le msedar (moderato), l'ensiraf (largo,
basit), et le mokhless ou mouharrak, final allegro.
Chaque partie est jouée it l'unisson. Les quatre premières
parties sollt chantées par le ehfinch (chef d'orchestre), le
final par le chceur des musiciens à l'unisson. La strueture
d'une nouba presente ainsi certaines analogies avec celles de
sonates et des symphonies occidentales. Le mouvement de
chaque partie est rapide q-uand elle est exécutée par l'or-
chestre, plus lent quand elle est chantee. L'accompagnement
est continu, mais en sourdine sur un fond rythmique discret.
On observe des différences dans l'exécution des noubas entre
Tlemcen et les autres villes d'Algérie qui pratiq-uent la
LA MUSIQUE 121

musique savante. A Tlemcen l'exécution reste, semble-t-il,


trop attachée au « texte », trop scolaire, sans aucun souffle
de renouveau, alors qu'Alger et Blida mit introduit le piano
dans l'orchestre, et surtout donné plus de netteté au rythme
qui apparait invertébré, agonisant, à Tlemcen.
Les instruments d'un orchestre classique : le luth (ou'd)
auquel Zyriab ajouta une c¡nquième corde avec comme valeur
symbolique Fáme; le qanoun, sorte de psaltérion, trapeze
rectangulaire dont tous les cötés sont inégaux avec soixante-
douze cordes, chaque note est représentée par deux, trois
et parfois cinq cordes, d'oü vingt-quatre notes en tout : les
cordes sont pincées. Cet instrument tend ìs disparaitre; le
rebeb (ancètre du violon), deux cordes, n'est pratiqué qu'à
Tlemcen actuellement; ii tend à disparaitre; il est remplacé
par le violon; la mandoline napolitaine; le piano, nouveau
venu; la petite flüte en roseau aux bords amincis; on la
tient inclinée et le souffle est dirigé de biais; les instruments
percussion : le def, cadre entouré d'une membrane, tend
disparaitre; le thar (tambour basque); la darbouka, vase
en terre cuite dont le fond est remplacé par une membrane.
La musique classiq-ue algérienne est menacée de dispari-
tion. On peut compter sur les doigts de la main les orchestres
qui continuent la tradition des Nador et Lakehal. Parmi les
maitres du genre, il faut signaler q-uelques femmes et des
Algériens de confession juive.
On rencontre chez beaucoup de jeunes Algériens une
espèce d'indifférence à l'égard de la musique classique, voire
du mépris pour les « (Sara tsi lay ». Ils oublient que depuis
six ìs sept siècles cette musique raffinée fait partie de notre
patrimoine national, qu'elle est le reflet d'une brillante civi-
lisation et que leur attitude va inconsciemment dans le sens
de ceux pour qui l'histoire de notre pays commence en 1830.
Certes, elle est peu connue des larges masses, son public est
très restreint. La raison en est qu'aucun effort sérieux n'est
fait par l'administration française — et pour cause — pour
la populariser. Combien d'ouvriers, de paysans français,
écoutent la musique classique de leurs pays ? Celle-ei ne
reste-t-elle pas, pour des raisons qu'il n'est pas question
d'aborder ici, réservée à certaines couches de la société mieux
préparées à la connaissance de cette musique ? Notre musique
savante est bin de correspondre sur le plan de la construc-
tion au rythme de la vie moderne; mais c'est le cas aussi
de la musique européenne des XVII' et XVIII' siècles. Est-ce
qu'une enluminure de Behzad n'est plus belle paree qu'elle
122
BAcHIR HA!» AU

célèbre la vie de eour chantée par Saädi dans son Boustan ?


Est-ce que les ghazls de Hafiz ont perdu de leur gräce paree
qu'elles ne correspondent plus ä ce que nous demandons
aujourd'hui ä la poésie ? Les sentiments et les idées que
nous éprouvons ä l'audition de notre musique savante ne
sont pas les mémes que ceux éprouvés par nos grand-pères
ou par eeux qui ont vécu au XIP siècle. Nous découvrons
l'écouter des richesses qui ont échappé peut-étre ä nos devan-
ciers, et, dans le contexte politique que nous traversons, nous
éprouvons ä son audition un bonheur et une fierté d'un
contenu différent par rapport aux générations passées. Lä
oü nos ancétres ne voyaient surtout qu'hymnes it la joie, ä
la danse, aux plaisirs, nous décelons autre chose encore
ce qui nous différencie des autres peuples, notre personna-
lité, une certaine manière de vivre.
A ceux qui pensent que les thèmes populaires sont absents
des noubas, on peut répondre q-u'ils se trompent. Les noubas
ont été essentiellement des créations collectives inspirées du
style populaire de l'époque. Le zajal et le mouachchah les
ont nourries de leur suc. A leur tour nos chants populaires
dans les villes et notre musique légère ont puisé dans les
thèmes mélodiques des noubas. Comment expliquer nutre -
ment que ces vastes cantates sans notation se soient conservées
en partie ?

La musique légère.

C'est un art très populaire, spécifiquement maghrehin,


plus précisément algérien et marocain.
Cette musique est née du mariage de la musique classique
et de la musique populaire. Elle prend différentes formes.
La forme précieuse, sur une poésie avee des vers à rimes
entrecroisées. C'est la hawzi tlemcenienne adoptée par les
autres villes.
Il y a des qcidas telles que « Lioum al jamaä kharjou
erriam » (ce jour vendredi sont de sortie les gazelles
blanches), « Yal cadi ahkam bini ou bin khemarri » (0 cadi
juge entre moi et mon mani le buveur), etc. La qcida est
généralement longue avec plusieurs qasm, chaque qasm com-
prend plusieurs strophes et un refrain. Voici le premier
qasm d'une qeida du compositeur maroeain Si Thami
Al Madghari (seconde moitié du XIX" siècle) intitulée « Al
Khammara » (les buveurs) :
LA MUS1QUE 123

Qasm 1
Avant la boisson, je n'étais sous l'autorité de personne.
Paisible je ne connaissais rien de l'amour; je n'avais
pas aspiré les yerres de vin; dans mon cceur ne s'était
allumée aucune braise. rétais heureux et libre comme
un chaval läché dans un páturage ou comme une rose
dans un aguedal plein de fleurs. Je ne con naissais ni
les brúlures, ni les insomnies, ni les amertumes de la
passion.
Refrain
J'étais paisible et sauf; je ne connaissais ö ma belle,
ni yerre, ni coupe, ni vin, ni les habitudes, ni les rites
de buveurs.

Qasm 2
Jusqu'el ce que j'aie rencontré ma meurtrière...
(Traduit par MM. El Fassi et E. Dermenghem.)

Voici, inattendu sous la plume du plus célebre samt


d'Algérie, Sidi Bou Madian, poete né en Andalousie, un
extrait d'une khamryya (Eloge du vi), sous la forme d'un
zajal d'une strueture différente du genre rendu célebre par
Ibn Quzman
Mo coupe est pleine, l'aiguiére est pleine, sans raisins
frais, sans raisins secs,
O mes convives comprenez mes allusions. Etonnant est
mon état.
Limpide est le yerre, douce est la boisson, délicieux
est le sé jour.

Le theme des vins et des plaisirs revient souvent dans


rette poésie lyrique comme le montre ce refrain d'une qcida
algérienne

Trois plaisirs sont (en méme temps) mon repos,


De les fréquenter ma santé est fragile :
L'équitation, les femmes et le vin.
BACHIR FIAD) ALI
124

II y a aussi les « aroubis », les « bit ou siah » (alternance


d'une strophe vocalisée et d'une strophe plus longue chantée,
sur le m'eme mode, moual, souvent : « Ya dhou inyya » (O
lumière de mes yeux), « Ach men áar alikoum ya rjal
maknas » (Honte sur vous ó gens de Meknès), « Saltanat
Zenouba), etc.
Toutes ces pièces, joyaux de notre musique légère, sur
des mélodies simplifiées par rapport it la musique savante,
sur un rythme parfois complexe, sont la preuve vivante que
le développement de la musique se fait sur la base d'un
enrichissement réciproque entre la musique savante et la
musique populaire. En général, la musique légère est désignée
en Algérie par le mot « al djad » qui exprime l'idée de
terroir, d'aieux.
Le grand maitre du genre est le chaikh Hadj M'hamed
El Anka, chef d'orehestre, instrumentiste, chanteur et compo-
siteur. Gritce it son immense talent, it quelques audaces dan»
l'exécution, emploi des khanats (ornementation), improvi-
sation, utilisation du rythme disjoint, du tamjiz (juste ce
qu'il faut pour que cette tentative d'harmonisation n'enlève
pas de son sei it la mélodie), El Anka a conquis la jeunesse
it cette musique; il a aidé it l'éclosion de nombreux talents;
il a transformé ce genre entrainant, extrèmernent vivant, en
un rempart solide contre le déferlement de la musique
moderne égyptienne.
Les instrumente d'un orchestre de musique légère sont
les mimes que ceux de l'orchestre de musique classique
it l'exception du def, du rebeb, du qanoun, avec en plus
le banjo parfois et malheureusement l'accordéon ".
Dans le Constantinois, on cultive le malouf, pièce instru-
mentale et chantée au ton généralement grave, au mouvement
modéré, création typiquement algérienne, influencée sur le
plan de la structure et de la mélodie beaucoup plus par la
musique d'Orient que par la musique andalouse.
Les chants populaires.
II» sont d'une très grande variété. Chaq-ue région possède
en effet des ehants caractéristiques et dan» duque région
les chants se diversifient suivant les sujets traités : chants
d'amour, de guerre, chants funèbres, chants d'enfants, de
15. Nou» regrettone l'intrueion de not instrument dan» Corchestre de
mueique lédre. C'eet la foja une erreur d'ordre technique et une taute
de gota.
LA MUSIQUE 125

jeunes, chants de l'exil, contre la conscription, satiriques,


patriotiques, berceuses, chante de hechaichias (fumeurs de kif)
avec leur g'nibri, instrument ä deux cordes ä boyaux, le
corps formé d'une carapace de tortue fermée par une peau
percée de deux ouies, le manche taillé dans un manche ä
balai avec au bout deux chevilles, tout cela disparu depuis
la fin de la deuxième guerre mondiale. Taus ces chante ano-
nymes constituent un refuge sür pour la sauvegarde de la
langue.
1) Les chants du Sud et des Hauts-Plateaux : lis sont
nourris par la littérature parlée plus riche que la litterature
imite " et gräce ä laquelle la langue arabe conserve sa pureté
au sein des masses arabophones de nos campagnes.
La mélodie de ces chants est rustique, iipre dans l'Oranie,
simple dans l'Algérois, plus travaillée dans le Constantinois
oil le chaikh El Afrit lui a donné un lustre nouveau, une
renommée extra-algérienne, sur le mode djarka.
Voici trois cornpositions que nous avons recueillies, la
première, chant d'amour et de guerre d'une étonnante
concision, vocalisé; la deuxième, chant d'amour d'un mouve-
ment basit (largo), et la troisième, couplet d'un chant triste,
rapide oä en des vers très courts, l'amour dénonce la
conscription
Château-fort au milieu de fortins, sur une falaise je construirai
un sérail
Une belle s'y cache que je suis seul à posséder
Les bédouins m'ont assailli avec des fusils et de la poudre
Je me suis plaint au bey, mais il n'a pas accepté ma plainte
Je m'en suis retourné pleurant, les pleurs sont mon seul
remede.
O cigogne aux longues pastes
Qui niches dans deux fortins
Ne t'avise pas de paitre dans le verger de ma dame
Celle qui porte des bracelets (de chevilles) valant deux cents
Ma nt.ère ô ma mere mes cheveux sont tressés
V oilä sept ans que je sn'ai fait ma prière

16. Riche en ceuvras valables avec lee poétes Mohamed El Laquani


ben Assaiah, Al :Tunal& Afirned Al Mekki, Abou Yaqdan et aurtout
med Al Id }laminan All, la poésie algérienne contemporaine et peu connue.
Done part, parre que la acule anthologie publiée le fut ä Tunie en 192 13
et, d'entre part, paree quelle n'eet eompriee que par un cercle peo largo
de lettrés en arabe littéraire. La revue Ach-Chihab, éditée ä Constantine
jusqu'en 1939 par le cheikh Abdelhamid Ben Badis, a publié souvent des
poämes de Mohamed Al Id.
126 BACHIR HAIN ALI

rai oublié la sourate au moment de prier


Je me suis rappelé ma mie et j'ai pleuré.
II venait le soir
M'embrasser
De ses Mores douces (bis)
Le voici dans l'armée
II m'a abandonnée, il est parti.
Les rapsodes liés au peuple connaissent admirablement
ses aspirations, sa psychologie. Lis le savent sensuel. Lis entre-
tiennent dans son creur la fierté d'un passé riehe de hauts
faits. Ils s'inspirent de la vie des saints et des compagnons
du prophète. Leurs qcidas sont traversées par des eheverreitees
épiques; elles parlent de femmes aux formes belles « comme
le sable mouvant »; elles traitent de brillantes passions ou de
grandes infortunes comme celle de Salah Bey; elles content
l'amour de Abla et Antar, l'aventure de Joseph et de ses
frères, les exploits de Sid AH, gendre du prophète; elles
exaltent les héros populaires; certaines qeidas s'attaquent en
termes voilés, dans une forme habile, aux méfaits du régirne
colonial ". Les aédes algériens sont derneures fideles aux tra-
ditions de Sidi Bou Medien, de l'émir Abd-el-Kader, poète
délicat, fin eonnaisseur des qcidas et qui savait le pouvoir
d'exaltation de la musique en période de lutte pour une cause
juste.
Il arrive que le gawal chante devant les intimes, dans les
fétes, après le depart des invités, une qcida de sa création
dans laquelle il dit en des accents douloureux, obsédants, ses
infortunes amoureuses, un peu A la manière des vrais chan-
teure de flamenco quand l'ambiance est créée pour les confes-
sions chantées.
Pour cette musique nue, monotone aux oreilles délieates,
il faut deux instruments : une flirte en roseau, longue, et un
instrument ä percussion, un tambour sur cadre ä une mem-
brane ou une profonde darbouka non évasée, au son grave;
le tambour sur cadre ou bendair possède deux cordes ä boyau
tendues sur la face interne de la membrane pour produire
une Sorte de grésillement.
Dans certaines regions des Hauts-Plateaux, ä la limite des
zones berbérophones, on trouve la reite (rnusette), la grosse
caisse et le bendair. Nos paysans, accablés d'impiits, ont
17. Avant 1954, ä Alger, un troubadour aveugle tut enndenn/5 ä plu-
aieurs moje de prieon en vertu de l'article 80 nlu code pAnal (rangele paros
que ses geida,e e portaient atteinto ä la eouveraineté frangaiee
LA MUSIQUE 127

trouvé le moyen de ridiculiser les autorités en personnifiant


claque instrument dans une scène tres courte mais tres
éloquente.
La grosse caisse représente l'administrateur de commune
mixte, le bendair représente le caid et la fliite un pauvre
paysan. Voici le dialogue
Le son du bendair insolent (ciad)
drum, dram dram (en arabe draham veut dire l'argent)
Le son de la raita, maigre, merme (payasen)
menino, menine (en arabe menine veut dire où (le prendre)
Le son de la grosse caisse, autoritaire (administrateur)
ardabardab (daba r veut dire débrouille-toi).

La musique berbire.

Elle est moins riehe pour les paroles et pour la poésie


que pour la musique bédouine, rnoins iipre, plus travaillée
sur le plan mélodique. Il y a les chante sur des légendes
bibliques : il y a les célèbres complaintes" qui out soutenu
les prodigieux efforts des Rahmanyas en 1871 lora de l'insur-
rection de Mokrani; il y a les chants d'amour, les aire de
danse, les préludes généralement sur un mode qui s'appa-
rente au sihli en Grande Kabylie, d'autres chante encere
dont il a été parlé plus haut, entrainants ou mélancoliques,
ironiques " ou amers. Les instruments les plus utilisés sont
la mita et la grosse eaisse, parfois la flüte.
18. Voici deux cornplaintes sur le cheikli Ahadadh qui appela, en 1871,
lea paysans ä soutenir l'ineurrection

Cheilth Mohand Ahadadh


Pigeon de la Kadba perchd sur un rempart
II appelait ces disciples
Afiline rens qui aiment dormir jusqu'a (rhenre de la priere de
Mes en/ante debout c'est rheare (l'aprea-midi)
L'ennemi bardd de traitrise est el 170N portes
Cheikh Illohand Ahadadh
Pigeon Nano de la Kadba
.11 appelait ses disciples
Mgme (n'ex qui aienaient dormir jusqu'en grand jour
Mes en/ante dehout c'est l'heure
L'ennenti est sur nos terres.
19. Le chant suivant se tone cuelmo une saynbte. Au ruilieu d'un
groupe de temerles, une fernnie couchAe sur le ventre, les jarabee n'erogue-
•ilh1 es, reeouverte d'un burnous, joue le rble de l'eseargot. Les fenunes
voralisent : e Eseargot, Ibve-toi pum- ehereher du bois, n L'eseargot repond
« Je ne puis jusnu'au inornent oil les fenunes ehantent K Esenritot,
W,ve . toi pour prendre fernme. » Alero l'eseargot se dresse et drene une (lama,
ondiahlee, aecompagnee do battements de majas, U chante sane arrät done
«ni» haute « Je peux, je pena. o L'air est &edil de gaietA.
128 BACHIR HADJ ALI

La musique des Aurès est restée plus proehe de ses sourees


anté-islamiques que la musique kabyle. Cette dernière subit
l'influence néfaste de certaines compositions occidentales ou
égyptiennes modernes. Dans la région de Michelet, on a
retrouvé eertains airs de charleston sur lesquels ont été
greffées des paroles kabyles, tandis que dans la région de
La Fayette, en Petite Kabylie, on trouve un air repris en
entier d'un chant égyptien, « Ya tomobil », sans parler de
cette entreprise de perversion de la musique kabyle que
constituent certaines émissions de Radio-Alger.
La musique populaire citadine.

Florissante avant et après la première guerre mondiale


avec de petites compositions : « Allah yandik yal goumori »
(que Dieu te ramène sur le droit ehemin pigeon mäle),
« Zini ou zinek ya la Baya » (ma beauté et la tienne ei Baya),
pimpantes, ruisselantes de gräce, légères, parfois précieuses
créations férninines comme « Ma balançoire ô filles » 20 , « Syrie
Syrie »", créées dans les tavernes comme « Tchiri poum »,
« Yamana », chantées, vocalisées, dansées, elles parfumaient
la vie de notre capitale et des villes importantes de l'intérieur.
L'invasion de la musique moderne, l'évolution des femmes
moins cloitrées chez elles, l'afflux des eampagnards vers les
villes, tout cela a contribué ä tarir une source abondante de
chansons oil se retrouvaient assez souvent des thèmes mélo-
diques andalous ou tures. Ne subsistent aujourd'hui que les
chants nuptiaux, les berceuses qui ont charmé notre enfanee 22
ou les chante de congratulation qui annoneent l'arrivée du
cortège qui vient prendre la mariée chez ses parents pour la
mener dans sa nouvelle demeure.

20. Ma balançoire 6 filies


Le vieillard n'est paa venu
Son soulier est trové
Son pantalon est en lambeaux (Chant de jeunes filies).
21. Syrie 6 Syrie
Qui ne raime 6 liberté
Mes yeux 6 mes yeux
Les souffrances consument mon caer
Rapporté probablement de Syrie par les soldats algériens et adapté.)
22. 0 toi qui guéris, toi qui guéris
Toi qui endors les enfants
Mon filo d-ormira et fera des réves
Ale milieu des rases et des lilas.
(La berrease débute par le mot bari qui déeigne Dieu [qui guéritl.
Bari donnera le verbe Barbar [bercern •
LA MUSIQUE 129

Deux dangers guettent la musique algérienne : le premier,


sa disparition (surtout pour la musique savante). L'adminis-
tration coloniale n'a fait aucun effort pour la prémunir
contre ce danger. 11 suffit de citer quelques faits pour s'en
convaincre. En 1939, au congrès de Fez, consacré it la musique
classique, l'administration fit représenter l'Algérie par un
speaker de Radio-Alger qui n'entendait rien ä la musique.
Les crédits consacrés ä l'orchestre de musique savante de la
Radio sont ridicules comparés ä ceux de la Saison musicale
classique des émissions françaises d'Alger. Les musiciens de
l'orchestre algérien sont mal payés; ils Wind pas la possibilité
de répéter sérieusement (il suffit d'écouter les chceurs pour
étre fixés. Devant la carence officielle, Hadj M'hamed
El Anka enseigne la musique maghrebine it deux cent ein-
quante éléves dans une cave. Des sociétés musicales dépérissent
faute de subventions. La classe de musique classique ouverte
au Conservatoire d'Alger n'a donné que de très médiocres
résultats paree que cette initiative est restée limitée, isolée,
alors qu'il eût fallu l'accompagner d'un effort de popula-
risation de cette musique. Les trois heures par semaine de
musique classique ä la radio sont insuffisantes et généralement
bäclées.
Les maisons d'édition, poursuivant avant taut un but
commercial, n'enregistrent presque pas de musique classique;
on ne trouve pas une seule nouba enregistrée entièrement.
L'expérience prouve — s'il en était besoin — que la
sauvegarde de la musique algérienne et son avenir sont liés
ä la prise en charge par les Algériens de la gestion de leurs
affaires; elle prouve que la sauvegarde de notre patrimoine
musical et son épanouissement sont liés ä notre libération
nationale.
Le deuxième danger qui menace notre musique est un
certain apport musical moderne occidental ou oriental. Notre
musique mal défendue est exposée à un certain cosmopolitisme
envahissant par le film 2, la radio, le disque et la musique
moderne algérienne elle-mème. A cet égard, disons-le tout
23. « Sil y a un pavs à condemnes pour avoir corrompu le grand public
de civilisation arabe, c'est bien ä juete titre le « Hollywood d'Orient >»,
c'eet-k-dire l'Egypte. Lee uivages auesi bien d'ordre moral que d'ordre
financier qu'il a occasionnes, principalement en Afrique du Nord, eont
enormes. Ce cinema feit d'opérettes oä la mueique et la danse du ventre
rivalisent d'efforts pour reduire b tres peu de chose les séquencee propre-
ment cinematographiques, est un opium que eubit la foule esos etre com-
blee : la salle vibre comme un debo dcvant la vedette preferee, chanteur
130 BAUM HADJ ALI

net, la musiq-ue moderne algérienne est dans l'ensemble un


lamentable échec. Elle n'a d'algérien que le nom ". La
plupart des musiciens algériens modernes delaissent les
richesses accumulées par des siècles d'inspiration collective
et préfèrent démarquer ou copier les airs modernes, danses
ou chante égyptiens, qui sont eux-mérnes des démarquages de
compositions européennes ou sud-américaines. On serait tenté
de dire de ces musiciens ce que Ibn Bassam disait de certains
poètes lyriques andalous il y a huit siècles : « Lorsqu'en
cette terre (lointaine d'Orient) ils entendent croasser un
corbeau ou que dans le fond de la Syrie ou de l'Irak jis
percoivent le bourdonnement d'une mouche, jis tombent
prosternes sur le sol comme devant une idole. »
Qu'on nous entende bien. Nous ne sommes pas des par-
tisans du cloisonnement national. Nous savons que notre
musinue est marquée profondérnent par la musique orientale
et arabe. Mais ce n'est pas une raison pour suivre aveuglément
l'école moderne égyptienne qui, à quelques exceptions près,
ne fait que plagier l'Occident dans ce qu'il produit de plus
vulgaire sur le plan de la musique. Nous sornmes bin des
compositions originales de l'école de Damas sous les Omey-
yades ou de l'école de Bagdad sous les Abbassides. En vérité,
c'est le Maghreb qui reste dans le monde arabe le gardien le
plus vigilant de l'héritage musical arabe et oriental du passé.
Nous sommes partisans des échanges culturels entre les
peuples, en particulier avec les peuples frères arabes. Mais
ces échanges ne seront fructueux que dans la mesure oü
chaque peuple apporte ce qui est propre à son génie, des
ceuvres authentiquement nationales, dans la mesure oü
peut se défendre contre des apports qui sont nocifs pour son
patrimoine.
Ce n'est pas en délaissant nos richesses", en greffant des
paroles arabes ou kabyles sur des airs etrangers que nous
apporterons notre contribution au trésor musical universel.
ou cantatrice. II ne eaurait Atre chanteur des monarques... (Extrait d'un
mémoire de fin d'Atude rédigé par le Tunisien Salem Sayyad, éléve de
l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiquee de Paris et publié par
la revue ibis, no 84, 1959.)
24. On peut en excepter quelques compositione de Abderrahmane Aziz,
cotte raviseante e Casbah de Hadj Omar (emprisonné nour ese opinione
politiqueo) et quelquee chansons comme a El Asnam a Alger la eacrifiée
25. Lee compositeure marocains Abdel Wahab Agoumi et tunisiene
Mohamed Jamoussi et Ah i Riahi ont fait la démonstration éclatante,
premier, de Putilieation heureuse de thAmes andalous, le second de thAmes
du Sud et le dorther de thArnee populaires dane leure piAces de facture
moderne.
LA MUSIQUE 131

Perspectives de la musique algérienne.


Les quelques idées qui suivent sont destines it la réflexion
et plus tard it 1t discussion sur la façon dont pourraient se
poser les täches de nos musiciens et musicologues.
Ii nous apparait que l'une des premières täches consistera
it reeueillir, ä enregistrer toutes les noubas existantes avec le
concours des musiciens algériens et l'aide des musiciens
rnarocains « ala » (classiques). De la mérne façon, il sera indis-
pensable de prospecter et enregistrer la musique légère et la
musique populaire. Ce sera un travail de longue haleine qui
nécessitera une coordination it l'échelle nationale en liaison
avec un Conservatoire national ä créer et avec le concours
d'équipes itinérantes.
y aura heu en méme temps de populariser la musique
classique gräce aux concerts, ä la radio, au disque, au film
afin que les Algériens connaissent mieux et apprécient les
chefs-d'ceuvre du passé et que se créent ainsi les conditions
d'un enrichissement mutuel entre la musique populaire et
les créations savantes ä venir.
A cet égard, et sans entrer ici dans le domaine délicat et
complexe de la création musicale, il nous semble qu'il s'agira
beaucoup plus de créer des ceuvres nouvelles que d'harmoniser
les ceuvres classiques, les tentatives faites jusqu'ici dans ce
sens ne sont pas probantes".
Conserver l'ceuvre du passé teile que nous l'ont léguée les
générations précédentes, nous semble la solution la plus sage
et la plus féconde. Mais il ne s'agit pas de vivre dans l'admira-
tion de notre musique ancienne. Ii faut bien se rendre ä l'évi-
dence : la forme figée de cette musique n'est pas susceptible
d'ouvrir la voie it un développement organique moderne de
notre future grande musique. Avec la technique qui a présidé
ä sa création, ii n'y a pas d'ouverture sur la polyphonie et sur
l'harmonisation. Nos futurs musiciens devront done étudier et
assimiler la technique moderne occidentale pour créer des
ceuvres conformes ä la foja au rythme de notre temps et
notre génie national. Quand on sait que la structure d'une
nouba s'apparente ä celle d'une sonate ou d'une suite sym-
phonique, on peut prévoir que notre grande musique pourra
se développer organiquement dans cette direction avec pro-
bablement, dans les symphonies, des parties chantées assez
longues.
26. Cela ne veut pas dire qu'il ne faudra pas tenter d'antres expariences.
D'autant que los tentatives Nie faites l'ont été dune facon isolée sans
esprit de suite, sane objectif précis.
132

Nous aurons intérk à étudier Pexpérience des peuples dont


la musique présente avec la nitre des caractéristiques com-
munes, ou bien des ceuvres de musiciens occidentaux qui ont
utilisé des gammes anciennes, ou puiser des thèmes dans les
compositions orientales : Pays d'Orient, Maroc et Tunisie et
leur -expérience dans ce domeine, après leur accession à
Pindépendance, Perse, Turquie, Abanie, oeuvres espagnoles
de la fin du XIX' siècle et de la première partie du XX', celle
de Granados, d'Albeniz de Falla, ceuvres de musiciens russes
du XIX` (Rimsky-Korsakov, Borodine), ceuvres modernes des
compositeurs des Républiques soviétiq-ues d'Asie Centrale,
celle de Katchatourian, recherches effectuées en Afrique du
Nord par Bela Bartok, ceuvres des compositeurs franeais Saint-
Sains, Florent Schmitt, Debussy, Ravel.
Parallèlement, devra s'exercer notre vigilance contre l'in-
vasion d'une certaine musique étrangère, en particulier de la
musique moderne égyptienne, en raison mime de la disponi-
bilité dans laquelle se trouvent, par rapport à elle, de nom-
breux Algériens.
Mais, et ce sera notre conclusion, tout ceci n'est possible
qu'avec la paix, sans laquelle l'art ne peut fleurir et la paix
n'est possible qu'avec la reconnaissance de notre droit à Finde'.
pendance. Cela ne veut nullement dire que la période actuelle,
période de lutte et d'exaltation patriotique, n'est pas propice
à la création musicale. Les oeuvres de Beethoven, de Chopin,
de Verdi sont traversées par les grands courants d'idées
de liberté, de patrie, d'unité nationale, propres à leur temps.
Ces exemples sont donnés uniq-uement pour montrer que de
grandes ceuvres surgissent dans des périodes de grands boule-
versements politiques et sociaux, comme peuvent surgir
aujourdlui de beaux chants patriotiques algériens. Mais nous
n'en sommes pas encore là avec un passif culturel de quelques
siècles de Stagnation aggravée considérablement par plus d'un
siècle d'oppression coloniale. De longs et patients efforts
s'imposeront pour rattraper le retard, pour que se révèlent
des musiciens et des compositeurs de grand talent, parmi les
enfants algériens aujourd'hui enfermés dans les « camps de
regroupement » ou errant dans les zones de la faim, et qui
font penser au mot de Saint-Exupéry sur les belles promesses
sacrifiées et sur Mozart assassiné dans chacun d'eux 27.
BACHIR HADJ ALI.
27. Bibliographie. — Rouanet : La Musique arabe daos le Maghreb
(Encyclopeclie de la Musique, 1927). Erlanger La Musique arabe, 1938.
A. Chotttn : La Musique musulmane.
LE THEATRE ALGERIEN

La tradition populaire algérienne a connu deux formes


primitives, simples, de la représentation théatrale : sur la
place publique, avec le ou les diseurs, jouant des farces sur
des thèmes tirés souvent de Pactualité villageoise ou régionale,
parfois des drames; alors, c'est un monologue au cours duquel
le gawal mime le cavalier, le chasseur, les combats. A cette
tradition se rattache celle des jongleurs, des prestidigitateurs
et des dresseurs de serpents.
L'autre forme s'apparente au thatre d'ombres turc. Elle
était connue surtout dans les villes et avait la faveur des
femmes et des enfants. C'est le Garagouz, qui tire son nom
de celui du principal personnage de ce théätre, homme rusé,
paillard, mais bon enfant, affublé de Lalla Chanepaya, sa
femme, une mégère venue, dirait-on, en droite ligne des
Joyeuses Commères de Windsor, et flanqué de son insépa-
rable ami, Iwaz, une sorte de Sancho fluet, plein de sagesse
et que ne découragent jamais les tours pendables que lui
joue Garagouz. En 1843, Pautorité militaire française interdit
le thatre d'ombres qui ridiculisait les troupes d'occupation.
Au début de ce siècle, des étudiants algériens, influencés
par la culture française, se rassemblèrent pour faire du
théätre au sens classique du terme. lis voyaient dans le
théätre, en l'absence de toute autre possibilité d'action, un
moyen pour tirer les masses d'une certaine léthargie. Sans
public, sans encouragements, jis échouèrent dans leur tenta-
tive.
C'est après la fin de la première guerre mondiale que le
théátre algérien fut, dès sa naissance, un théätre réaliste,
134 NADJ ABOU MEROEM

engagé. Cette naissance prenait appui sur les traditions algé-


riennes en méme temps qu'elle subissait une double influence,
une influence orientale (les tournées des troupes égyptiennes)
et une influence francaise : c'est un Algérien ayant travaillé
en France et pareouru les cinq parties du monde, qui créa à
son retour en Algérie la premiére troupe de théitre; il la
diriges pendant de longues années, écrivit plus de cent piéees
et prés de deux mille chansons, fut acteur, auteur, metteur
en scéne; ii peut étre considéré comme le père du théittre
algérien : Rachid Ksentini. Il est notre Molière.
Homme du peuple, mélé au peuple, parlant un langage
savoureux, semé d'expressions passées depuis dans la langue
parlée, qui sont autant de trouvailles éblouissantes et de
fléches acérées, homme simple et de bon sens, débarrassé
des préjugés de son époque, il écrivit des farces, des tragi-
comédies, des comédies-ballets, des drames. Comme Molière,
ii s'est attaqué aux tares de la société (coloniale), avee une
ironie destructrice, maniant la satire avec un pouvoir de
renouvellement remarquable. Oh, il ne l'a pas fait directe-
ment; les eonditions ne s'y prétaient guère; aussi sans doute
n'avait-il pas lui-méme des idées bien précises sur l'avenir
national de son pays. II choisissait comme eible, pour s'en
prendre aux vices de la société, les personnages qui jouis-
saient de hautes protections, les grosses fortunes, les faux
savants, les faux dévots, les cadis véreux. 11 joua un Ale
important dans la lutte eontre les préjugés; ii ridiculisa le
mani brutal, le rnariage sans eonsentement des futurs époux,
les charlatans et toute eette faune qui se nourrit de l'ignoranee
du peuple, avec la bénédiction et les encouragements de l'ad-
ministration.
Le peuple est présent dans son théltre sous l'aspect de
personnages naifs et malins à la fois. respectueux de la
parole donnée, hospitaliers, saoulés de promesses non tenues,
ne se laissant pas faire, réagissant contre leurs adversaires
dans les limites de leurs faibles moyens, mais réagissant
quand méme. Dans une de ses piéces, Rachid Ksentini met
en scéne un homme simple, originaire de Bouzaréah (banlieue
d'Alger), qui, lésé par la justice d'un eadi, se venge de ce
dernier d'une facon singulière. Ii utilise le téléphone poni
lui dire, anonymement, son fait, se frotte les majos, tont fier
d'avoir ainsi lutté contre l'injustice. Cette utilisation du télé-
phone comme moyen de lutte, aussi insignifiant et inefficace
qu'il soit, est une idée originale dans une période où, sur un
autre plan, les organisations politiq-ues algériennes interdites
LE THEATRE
135

(nous sommes avant 1936), utilisent des méthodes clandes-


tines pour déployer leur activité. Rachid Ksentini suggère
par le détail du téléphone, qu'il y a toujours un moyen de
riposte. II donne cette lecon, sur la scène, devant les repré-
sentants de l'administration francaise qui rédigent leurs rap-
ports après chaque représentation théätrale...
Le théätre algérien eut ä lutter, non seulement contre le
régime colonial, mais aussi contre certaines traditions conser-
vatrices de la société algérienne, contre les préjugés dont
étaient entourés ses acteurs et surtout ses actrices — préjugés
que connut en son temps le théätre francais. 11 eut enfin ä
vaincre une difficulté d'ordre interne, en adoptant la langue
parlée plutát que la langue littéraire comprise par un nombre
restreint de spectateurs. Dans une interview récente au journal
El Moudjahid, Mustapha Kateb et Abderrahmane Rais décla-
raient : « Il est sans doute souhaitable qu'un jour le thatre
algérien soit écrit et dit en arabe, sinon régulier et classique,
au moins en arabe « relevé »; mais actuellement, tant que
ma mère pour faire son marché emploiera le « dialectal
pour se faire ccmprendre du marchand de légumes, moi
artiste algérien, je parlerai le langage de ma mère et du
marchand de légumes lorsque je voudrai faire du théátre
réaliste. »
C'est le grand mérite de Rachid Ksentini d'avoir, d'emblée,
compris que l'instrument de communication entre la scène et
le large public algérien devait ètre l'arabe parlé. Et c'est
l'une des raisons du succès extraordinaire obtenu par Ksentini,
après des débuts difficiles. Rachid Bencheneb a écrit en 1947,
dans un numéro spécial des Cahiers du Sud : « Des pièces
comme Bou-Borma, Mon cousin de Stamboul. Zed'Aleh,
Al-Morstane et bien d'autres, ont fait de Rachid Ksentini le
plus grand écrivain comique de notre époque. »
Rachid Ksentini a sacrifié au théätre son argent, sa santé,
son temps, sa vie privée. 11 a recu en retour la joie d'avoir
conquis la faveur populaire et donné des heures et des heures
inoubliables au peuple algérien. 11 eut une fin de vie difficile.
mourut dans la misère. Le peuple algérien rendra à cet
homme de progrès l'hommage qu'il mérite.
II serait injuste cependant de ne pas mentionner d'autres
pionniers du théätre algérien, tels Dahmoun et Allalou. Mais
l'ceuvre de R. Ksentini hit surtout poursuivie par Bachtarzi
Mahieddine qui rassembla une partie de ses pièces et continua
ä les monter, en les remaniant parfois. Avec Mahieddine,
nous sommes ä une étape nouvelle du thatre algérien. Le
136 NAD) ABOU MERQEM

public aime retrouver sur scène ses difficultés, ses malheurs,


mais aussi les raisons de cet état de choses. Il est devenu
plus exigeant. Mahieddine écrit les pièces El Kheddaines1,
Beni-oui-oui, Faqc# 2, aux titres significatifs. II continue la
tradition de Ksentini autour des thèmes favoris de la famille,
avec des conclusions moralisatrices, la dénonciation des puis-
sants, des administratifs. 11 connait les pressions et les
menaces du colonialisme qui cherche, sinon à le faire taire,
du mojos ä l'apprivoiser.
C'est à Mahieddine que l'on doit les adaptations (très
libres) de L'ilvare (El Mech-hah ), du Malade Imaginaire
(Sliman Ellouk), du Bourgeois gentilhomme (Les nouveaux
riches du marché noir). Des publics de petites gens, ouvriers,
portefaix, commerçants, employés, de femmes ont connu ainsi
Molière et en ont été enthousiasmés. Molière, adapté, a conti-
nué chez nous à démolir les édifices vermoulus.
La fin de la deuxième guerre mondiale, parallèlement
l'essor du mouvement national voit un nouvel essor théätral
en rapport avec le mouvement de renaissance culturel et lin-
guistique. On assiste, après 1944, it Péclosion de nombreuses
troupes sous l'égide des médersas (écoles arabes privées), de
troupes scoutes ou plus simplement sur l'initiative de jeunes
désireux de faire du théätre. Ce théätre faisait vibrer les
salles; les répliques étaient coupées souvent par des salves
d'applaudissements. exaltait le passé algérien (mkne
lorsque l'histoire était traitée un peu schématiquement), la
langue, la culture nationale; il appelait ä la conquke de la
science; il dénonçait l'ivrognerie, Pignorance, l'assimilation.
Tout cela habilement, souvent en lang-ue littéraire. Le spec-
tateur avait l'impression d'assister ä des conférences plutót
qu'à un spectacle de divertissement. C'est pourquoi d'ailleurs
jI ne devait pas vivre longtemps, ì la fois paree que Padmi-
nistration française ne pouvait le tolérer, et aussi paree que
son contenu, dans une certaine mesure, était trop peu « diver-
tissant », trop « sérieux ».
C'est ä cette époque cependant, gräce à l'appui populaire
et ä la campagne menée par Liberté, organe du Parti commu-
niste algérien, que le thkitre algérien, jusque-là relégué dans
les petites salles obscures, obtint les salles des thatres muni-
cipaux d'Alger et de trois autres grandes villes, précédemment
réservées au seul thatre français et aux spectateurs euro-
1. • Lea Traitree ».
2. e De se eont éveillée (au «ene d'émancipne).
1 LE THEATRE

péens. Une troupe sédentaire hit créée à Alger pour toute


la Saison théátrale, sous la direction de Mahieddine, avec
137

le concours d'artistes de grand talent : Mustapha Kateb,


qui dirigeait par ailleurs la troupe « El Mesrah El Djezairi »,
Touri, Hassan et Hassini, etc. On y donnait des pièces de
Ksentini, de Mahieddine, de Nakli Abdallah (Es-heur, La
Kahina), de Mohamed Ould Cheikh (Khaled), de Hassan
Derdour (Khali), de Ouarche Ah, de Ouaddah Mohammed
(Le Criminel), etc., des pièces étrangères de Molière, d'Ibsen,
Antigone de Sophoele, Montserrat de Roblès, etc.
Les pièces nouvelles sont plus audaeieuses; les questions
y sont plus approfondies. Mais les colonialistes veillent
Montserrat et Khaled sont interdites après les premières repré-
sentations. Il est des mots que l'on peut prononcer en français,
mais pas en arabe !
Avec l'afflux des femmes algériennes dans les salles de
spectaele (au point qu'il fallut leur réserver des séances
spéciales) le théátre algérien a définitivernent eonquis le
peuple et les .derniers préjugés à son égard sont tombés.
Après novembre 1954, les troupes se dispersèrent; nombre
d'artistes prirent ouvertement part la lutte nationale,
Mahieddine s'est tu. Kateb et d'autres acteurs parcourent
les pays amis pour montrer le visage de l'Algérie que cari-
cature le lamentable spectacle de la troupe « franeo-algé-
rienne » qui donne La famille Hernandez avec l'appui moral
et financier du gouvernement français.
Demain le thatre algérien trouvera la place que lui
auront conquise, par une lutte longue et patiente, Rachid
Ksentini et ses suceesseurs et ceux qui, à l'étranger, pré-
sentent aniourd'hui Les Enfants de la Casbah, un épisode de
la « bataille d'Alger » de 1956.

NADJ ABOU MERQEM.


LA PEINTURE

L'Afrique du Nord temoigne d'un patrimoine artistique


d'une importante diversité.
Des ceuvres de l'artisanat berbère imprégné des nombreux
courants du monde africain antique aux plus récenles pein-
tures figuratives ou abstraites, nous vivons l'histoire des
diverses influences : carthaginoises, romaines, byzantines,
arabes et françaises.
Les Carthaginois de mime que les Romains dont on trouve
encore des vestiges d'architecture (Carthage, Cherchell, Tim-
gad, etc.) n'ont pas profondément pénétré l'art autochtone
à la différence des Arabes qui assimilèrent l'Afrique du Nord
et mime l'Espagne.
Le Berbère ne créait qu'en vue d'un usage immédiat des
objets d'orfévrerie, de poterie et de tapisserie.
Son art dur, sec, haché, dont les motifs favoris sont
triangles, losanges, quadrilles, exprimait la vie rude et difficile
du paysan de l'Aures, de la Kabylie ou du Rif. L'art arabe,
monumental et « desinteresse », utilise admirablement Pipi-
graphie, la flore et la gentnetrie. Les mosquees étaient le point
de convergence de tous les eléments de cet art qui subit lui-
mime des transformations au eontact de l'Afrique.
Avec les Français apparaitra la peinture de chevalet, tech-
nique propre à l'Europe.
*

Enrichi par ces divers apports, cruelles pouvaient are la


condition et la personnalité de l'artiste autochtone ? II créait
LA PE1NTURE 139

avec originalité, s'inspirant des goiits et des Sentiments des


masses populaires parmi lesquelles ii vivait et pour ¡esquelles
ii travaillait.
Les frères Racim, Gamed et plus près de nous Temame
Ranem, Yelles se sollt efforcés d'enrichir un art algérien,
malgré l'opposition d'une administration en faveur de
l'expansion de certains centres d'artisanat dirigés par des
spécialistes français en dehors des motivations populaires et
en fonction d'un orientalisme superficie! (Benni Yenni, Cons-
tantine, Alger, Tlemeen, etc.).
Vers 1930 la section des affaires indigènes du Gouverne-
ment général de l'Algérie crée ä Alger la première école de
ealligraphie et d'enluminure dirigée par Omar Racim. Privée
des moyens matériels les plus nécessaires, cette expérience
échoua. Recréée ä Constantine vers 1936, elle se heurta ä
des difficultés toujours plus grandes et dut interrompre ses
travaux et ses recherches. Par ailleurs, Pécole des Beaux-Arts
d'Alger fut presque exclusivement fréquentée par des étu-
diants européens puisque les classes moyennes autochtones,
ayant déjä peu de possibilités d'accès aux universités, orien-
taient de préférence leurs enfants vers des carrières pratiques.
L'administration sut exploiter le rayonnement des expé-
riences nord-africaines de Delacroix, Chasseriau, Renoir,
Matisse et surtout Dinet. Des artistes dilués dans la masse des
copistes et imitateurs se laissaient imposer un art dont les
sources n'étaient pas les leurs.
Enfin purent apparaitre, après la deuxième guerre mon-
diale, quelques jeunes artistes (Louail, Bouzid, Benanteur,
Khadda, Kessous...) partagés entre la vie qu'ils menaient
dans les milieux européens et la masse d'inspiration popu-
laire dont jis étaient issus. Fortement influencés par les mou-
vements artistiques contemporains, jis tentèrent de fondre leurs
propres conceptions aux tendances d'avant-garde de l'Europe.
L'artiste libre, aujourd'hui, se séparant des professeurs
d'une colonisation obscurantiste dont la seule préoccupation
demeure Paccumulation des biens, se débat dans un conflit
qu'il ne résoudra que par un double mouvement : aller au
bout de sa liberté créatrice et rejoindre son peuple dans eette
volonté de l'aider à transformer ses eonditions générales.
En Algérie la destinée de Part se joue dans ce contexte.

M'HAMED ISSIAKHEN.
L'ARCEAU QUI CHANTE

« Ces arceaux sont muets. » Je venais d'en tracer plus de


vingt modèles différcnts. Mais mon insatiable client n'était
pas satisfait. « Je veux du pur style, les arceaux doivent
chanter », ne cessait-il de répéter.
C'était mon premier gros client, un riehe marchand de
Tlemcen. Je ne savais que répondre, surtout qu'il joignait à
cette première qualité la réputation d'un ciseleur de talent
très versé dans l'art mauresque.
« Tu devrais aller au Maroc, conclut-il à bout d'argu-
ments. Lä-bas, il y a de vieux maälams qui conservent les
secrets de l'Alhambra et des maisons andalouses. Si tu sais
les faire parler, jis te révèleront les trésors de tes pères. »
Seul architecte arabe de tout le pays, je ne pouvais hési-
ter. C'est ainsi que je partis, lesté de précieuses recomman-
dations, ä la recherche de l'arceau qui chante.
Jamais voyage ne fut plus passionnant. Qui n'a point vu
le faste et la splendeur des maisons marocaines ne saurait
comprendre la féerie des Mille et une nuits. J 'étais déchainé.
Artisans, mosaistes, sculpteurs, peintres et ferronniers, ras-
saillais les maälams de questions. Je voulais tout voir, tout
connaitre et tout comprendre. Ils parlaient d'ailleurs salis
peine, car, enfin, ils trouvaient un des leurs, qualifié, ä qui
confier, sans crainte, le dépät sacré qu'ils se passaient de
père en fils depuis des siècles.
Beaucoup s'imaginent que l'art mauresque s'arräte aux
entrelacs des arabesques, aux coloris des Inesaigues, à la
fincase des ciselures ou à la patine et la variété des pein-
tures. Parfois poussent-ils jusqu'à la fraicheur des patios,
1 L'ARCHITECTURE

la magnificence des arcades, la riante verdure des jardins


141

d'intérieur ou le doux murmure des vasques. Mais ù leurs


yeux, il reste toujours un art de décoration et de super-
structure. Cela les entrame à de lourdes erreurs. Ainsi, la
mosquée du sultan à Casablanca révèle de suite une rnain
étrangère et profane malgré la richesse des sculptures et
des mosaïques.
En Alger, sous prétexte de restaurer l'art arabe, furent
édifiés une grande poste et une préfecture oü foisonnent les
dómes, les arceaux, les staffs et les carreaux polychromes.
Mais Pensemble, complètement aphone, engendre un véri-
table malaise. On donne aujourd'hui à ce style le nom du
gouverneur Jonnart. Puisse-t-il le garder.
A quoi bon mettre une robe d'or à une femme contre-
faite ? L'Arabe adore la taille. Qu'importe si la femme n'a
q-u'une robe de cotonnade ou une simple fleur piquée aux
cheveux. Si sa taille et ses fines proportions évoquent l'élan-
cement du peuplier, les délicatesses du lys ou la gracilité
de la tige de lilas ou du mimosa, le poète la divinisera et
l'appellera du nom de ces fleurs.
Dans la campagne verdoyante, un vieux minaret se dresse
près de Tlemcen. Il est seul. Seul vestige d'une mosquée et
de l'ancienne Agadir aujourd'hui disparues. Le temps, le
vent et la pluie ont essuyé ses décors. II ne lui reste que
sa hauteur et son cété, mais ses proportions sont si réussies
qu'on ne se lasserait de le regarder. Avec ses briques das.
vées et ses crineaux poussiéreux, la moindre touffe de ver-
dure, le moindre coquelicot, le moindre rayon de soleil le
font resplendir. Une vraie mariée qui attend.
Que de fois, le soir au clair de lune devant sa silhouette,
les Tlemcéniens attardés se sont-ils arrités, réveurs. Leute-
ment, sortaient de leurs lèvres ces douces et enivrantes mélo-
dies andalouses. Et le murmure de l'écho venant du minaret
lui-méme répondait à leur chant. Magie de deux lignes heu-
reusement jetées. Elles chantent.
Ce charrne se retrouve rarernent ailleurs. Trop lourds ou
trop élancés, la plupart des autres minarets sont muets. Je
ne sais quel cinéaste filmant l'Alhambra de Grenade y
évoqua en méme temps, en une Sorte de réve, la vie méme
et la musique qui l'emplissaient. Ii ne eroyait pas si bien
faire. En visitant cette incomparable merveille, on est saisi
par une béatitude indéfinissable. Tous les chants du passé
montent à la gorge. Les sens tendus vibrent avec la féerie
qui les entoure. La richesse infinie des arabesques et des
142 ABDERRAHMANE BOUCFIAMA

ciselures scintille comme une poudre d'or. Alors se dégage


la gracilité qu'aucune langue humaine ne peut décrire, des
colonnes, des chapiteaux, des dorures et des arceaux. Jouant
avec leurs propres ombres, leurs lignes adorables emmélées
répandent peu ä peu une ineffable symphonie qui baigne
Pinne et Penvoiite tout entiere.
Les arceaux vivent, les arceaux parlent, les arceaux
chantent.
Mais l'artiste peu averti tentera vainement de recréer
cette symphonie. Ii ne sait pas que parfois avec de simples
arceaux, dénués de tout décor, par le simple jeu des lignes,
on peut la reproduire. II ne sait pas qu'un tont petit rien
de plus ou de moins dans les proportions rompt le charine.
Et les eiselures les plus riches resteront sang voix.
C'est si vrai qu'une fois, ayant ä construire une mosquée,
je m'évertuais ä donner ä l'arceau monumental de la porte
d'entrée toute sa valeur. De mes propres mains et avec un
soin minutieux j'avais tracé le cintre et veillé ä sa confection.
Malheureusement, sous le poids des maçonneries, ii eilt une
imperceptible contraction. En le voyant fini, un maälam aux
yeux vifs hocha la tète. « Dommage ! dit-il, cet arceau a tri-
ché, un cheveu de mieux l'aurait fait parler. »
Rien n'est plus délicat que la musique de signes. Aussi,
rares sont les arceaux qui chantent. L'ceil inexercé ne les
distingue pas tout d'abord. II faut les regarder un certain
temps pour en sentir l'effet. Mais quand on parvient, par
habitude, ä les déceler, on ne peut plus en souffrir d'autres.
On éprouve le méme malaise que le musicien ä l'oreille fine
devant une fausse note.
Par contre, de l'arceau qui chante, on ne peut détacher
les yeux. Mais oü, par bonheur, j'y sois parvenu, je suis alié
supplier mes clients de m'autoriser ä les revoir.
II suffit de quelques minutes d'admiration pour qu'in-
consciemment, on se mette ä fredonner de doux airs nostal-
giques. Ceux qui raeontent que certains beaux morceaux
de musique andalouse ont été composés en regardant les
arceaux de l'Alhambra n'ont pas menti.
Chose curieuse, eependant, quand on entre pour la pre-
mière foja dans les palmeraies de nos riantes oasis du Sud,
on est pris par une amhiance analogue. Les Sahariens disent
communément qu'on reçoit le coup de bambou. Ce n'est
peut-étre pas sans rapport avec l'enchantement que procure
l'arceau bien fait.
L'ARCHITECTURE 143

1 Entre les divers maälarns, une querelle éclata aux périodes


de la décadence arabe. Les uns prétendaient que dans un jeu
d'arceaux c'est la calotte de ces derniers, c'est-à-dire les som-
mets qui doivent étre au mème niveau. D'autres soutenaient,
au contraire, que c'étaient les barbillons, c'est-à-dire les
départs qui devaient l'étre, les branches des arceaux pouvant
s'élever à leur gré. On dut s'en référer à l'origine des arceaux
arabes et l'on prit le palmier. Ses branches partent sensible-
ment du mime niveau et s'élancent dans toutes les directions
et à. tous les niveaux. Aussi, le dernier point de vue pré-
valut. Et l'on considère la première pratique comme le signe
évident de la décadence.
Il est un fait d'ailleurs que les arceaux et les palmiers,
quand jis se rencontrent dans un paysage le rendent éblouis-
sant. J'eus la bonne fortune, en construisant un palais sur
les hauteurs d'Alger, d'encadrer dans un jeu d'arceaux très
réussi un beau palmier. L'effet est tont simplement mer-
veilleux. « L'arceau est à cäté de sa mère », me dit un jour
un mosaiste marocain de passage.
Loin de leurs oasis natales, les Arabes emportèrent avec
eux leur nostalgie. En plein cceur de l'Andalousie, jis par-
vinrent à recréer cette symphonie des palmeraies sans laquelle
ils n'étaient plus les mèmes. L'arceau qui chante est bien
arabe.
ABDERRAHMANE BOUCHAMA.
DJIDDA
()Vouvelle)

A 90 ans, Djidda 1 se teint les cheveux au henné. Jis sont


roux et fins. Deux fois par semaine, en fin d'après-midi, sur
la terrasse qui de bin domine le port, elle se peigne, assise,
les jambes croisAes ramenées sous elle; ä sa portée un flacon
d'huile d'olive dégage des parfums forts ä prédominance de
clou de girofle. Elle enduit ses cheveux de cette brillantine
préparée par elle, les sépare en deux masses egales par une
raje parfaite, au milieu de la tite, et, lentement, posément,
longuement, elle fait jouer le déméloir. Elle penche le buste,
ramène en rideau devant son visage sa chevelure osi brillent ea
et lä, suprème coquetterie, des fils d'argent rebelles ou échap-
pés ä l'action du henné. Elle passe le peigne fin. Ses grands
yeux vifs, percants — c'est elle qui enfile l'aiguille pour ma
mère quand le chas est ä peine visible — recherchent sur
le foulard blanc étalé sur ses genoux, des points noirs suspects.
Mais aueun pou ne tombe de la tète de Djidda, la plus propre
et la plus soignée des vieilles dames. Elle tresse ses cheveux,
les ramasse en chignon sur sa nuque lisse, d'une Atonnante
jeunesse, les couvre du foulard plié en diagonale et noué
sous le menton, ä la paysanne.
Djidda se lève. Elle est grande et droite. Rouge ä fleurs
immenses jaunes d'or, serrée légèrement ä la taille par une
cordelette verte en coton tressée, nouée sur le cóté gauche
avec des glands qui se balancent, sa robe tombe, longue sur
ses fines chevilles qui portent encore les traces de lourds
bracelets d'argent. Djidda a la nonchalance et la gräce d'une
1. Grand mb.e.
DJIDDA 145

sultane. D'oü heut-ehe eette démarche altière, cette aisance


dans le geste, alors que tant de femmes, inoccupées, paraissent
gauches et embarrassées de leurs mains, cette súreté et cette
souplesse propres aux seules danseuses, dans le mouvement
des bras ?
J'essaye d'imaginer Djidda à 16 ans, là-bas, dans son
village natal, à flanc de montagne, plus haut qu'Azzefoun,
revenant de la source, une cruche sur la tète, avec ses com-
pagnes, jeune « lionne a au milieu d'un essaim de jeunes
« lionnes ». Mais, je sais qu'il n'en fut pas ainsi. De deseen.
dance Chorfa 2, elle était cloitrée. La corvée d'eau était
réservée aux femmes du village d'« en-has ». L'attitude de
Djidda n'a pas été faeonnée par le port de la cruehe en
équilibre sur une plate-forme, foulard mouillé enroulé en
vipère et posé sur la téte, le long des marches pénibles,
pieds nus par les sentiers épineux, caillouteux, bourbiers en
hiver, au milieu d'éclats de voix, de cascades de rires et de
bavardages chuchotés, paupières baissées, quand passent les
hommes. Non, son port de téte à rendre envieuse une perdrix,
elle le doit à la nature qui a orné de fleurs son esprit de
paysanne illettrée.
Des hommes sages s'inclinent devant la fermeté de ses
jugements après l'avoir sollicitée pour régler des différends
farniliaux graves. Des serviteurs de la religion, effrayés par
ses audaces en matière d'interprétation de la tradition. sont
séduits par son bon sens. On vient la chercher, parfois au
milieu de la nuit, pour assister un mourant ou une femme
en couches. Devant l'abime insondable de la mort et les
mvstères de la création, Djidda garde toute son assurance.
Elle sait gronder et punir, charmer et faire rire.
J'ai vu un meddah pourtant de grande réputation, aban-
donner la partie dans une joute oratoire qui l'opposait
Djidda. Non par galanterie, Dieu sait si ces diables d'hommes
ont l'amour-propre à fleur de pean, mais paree qu'il avait
asséché son puits de savoir.
Mémorable soirée ! C'était par une de ces adorables et
douces nuits, à la saison des mariages et des circoneigions,
fètes qui durent deux jours et deux nuits. Nous préférons
la première nuit paree qu'elle ouvre la féte et ne la termine
pas, alors que la seconde, beaucoup plus brillante, avec sa
2. Maraboutique.
3. Troubadour.
146 H'MIDOUCH

musique savante andalouse et sa nouba de Zoma 4, ses gäteaux


aux amandes et son café parfumé ä la fleur d'oranger, annonce
la fin des réjouissances, comme une flamme brille d'un éclat
particulier juste avant de s'éteindre. C'était done la veille
de la circoncision de mon frère. Et comme la plupart des
familles aisées d'origine kabyle installées depuis longtemps
dans la ville, nous avons marié la tradition citadine raffi-
née aux vieilles coutumes berbères.
Du premier étage réservé aux femmes, parentes et invi-
tées penchées par-dessus la rampe de fer forgé, Djidda don-
nait la replique au meddah. Lui était au rez-de-chaussée,
assis devant un immense bouquet de fleurs en forme de
pyramide, dans la cour en marbre, délimitée par quatre
colonnes sveltes et torsadées soutenant des arceaux légère-
ment cintrés. Djidda et le troubadour s'évertuent d'abord
se complimenter mutuellement, ä tresser de3 louanges aux
organisateurs de la féte, au futur eirconcis. Mais voilä
l'instant tant attendu, où ce singulier tournoi quitte le
domaine de la politesse sucrée pour deboucher sur les faits
d'actualite, traités sur un mode mi-serieux, mi-ironique, cha-
cun des deux adversaires reprenant obligatoirement le der-.
nier vers du couplet terminé par l'autre, Djidda acculant
au silence le barde épuisé et épuisant ses possibilités d'im-
provisation, l'obligeant it chercher en Pologne, dans la
(takle de 1939, ses dernières munitions, le ramenant en
Algerie oü le sol se dérobe sous ses pieds, mais refusant
de l'achever par des vers acides et vengeurs, « paree que,
dit-elle, ii ne faut pas humilier un homme de valeur, surtout
devant d'autres hommes ».
Pour le mariage de ma soeur, Djidda, déguisée en homme,
souliers neufs, gandoura, cartouchière, burnous, turban et
fausses moustaehes, dansa longuement au galop endiablé de
la derbouka tirant des coups de feu en l'air, rechargeant
son fusil au milieu des « Bouh... Bouh... », cris d'exclamation
des invitées effrayées par cette intrusion masculine inhabi-
tuelle et ravies de leur rnéprise lorsque, dans un geste final,
Djidda arracha sa moustache, alla remettre sa robe et regagna
les cuisines, sous la bäche tendue sur la terrasse, pour sur-
veiller la cuisson d'un rnouton et d'un quintal de couscous
que nous mangerons le soir entre dix heures et minuit,

4. Orchestre compoe.é de deux joueure de tambour, deux joneurs de


tambourin et deux jouenrs de raTta. flOte en boie, aux tone aigus, aveo
fond évasé comme celi dime clarinette.
5. Instrument ä percuesion.
DJIDDA 147

beurré abondarnment, saupoudré de canelle, arrosé d'une


sauce blanche ni épaisse ni légère, enrichie de pois chiches
et d'amandes dans un grand plat de cuivre, par groupes de
dix convives, chacun creusant consciencieusement devant lui
avec sa cuillère en bois, dans la colline de grains blancs,
une cavité oü vient se déverser la sauce, à la place légère-
ment tassée occupée par le morceau de viande qui lui revient
et qu'il tient maintenant entre les doigts de la main gauche,
pour y mordre à pleine dents, accompagnant les bouchées de
eouscous de tranches de pastèques, rouges et gorgées de sucre,
de grains de raisin muscat, dorés et fermes, qui craquent
dans la bouche, se passant à la ronde, dans un silence reli-
gieux, des bols de petit-lait frais.
Le silence s'établit dans les assemblées de femmes ou
d'hommes, à l'entrée de Djidda. Dans les Laes, les femmes
la supplient de chanter des préludes kabyles, lents, mélanco-
liques, sur Pamertume de l'exil, déchirants, sur la séparation
des étres qui s'aiment, ou des chants entrainants, joyeux ou
ironiques, comme « 0, escargot, Feve-toi, c'est aujourd'hui
ton mariage », satire des hommes qui trainent leurs bedaines
à la maison alors que les femmes sont à l'ouvrage aux champs.
Des vieillards prient Djidda de chanter des cantiques.
Ah, ces soirées consacrées aux chants religieux, peuplés
d'anges et de saints, tristes avec la mort qui rekle et des
cohortes sans fin de détresses humaines, naroles simples sur
des mélodies pures, venues du fond des iges ! Cela se passe
après le souper, présidé par Djidda, « le manger précède la
prière » 6, dit-elle, dans la pièce qui donne par une porte
très hasse, sur la courette aux murs décorés à mi-hauteur
de carreaux émaillés verts et bleus, ombragée par un immense
figuier qui prend racine aux pieds d'une petite coupole
blanche, tombeau d'un samt, et donne peu de fruits mais
beaucoup de moustiques en septembre. Le choeur formé des
fils et des brus, renforcé par quelques vieilles gens du voisi-
nage, s'assemble autour de Djidda pour l'accompagner. Pen-
dant qu'il chante, elle répète intérieurement le couplet
suivant, remuant à peine les lèvres, mais voilà que sa
mémoire est défaillante, les chanteurs continuent abra leur
voyage, les vieux à la trame paree qu'à moitié sourds, tous
tirant à hue et à dia, jusqu'au moment oü, d'un signe, la
joue appuyée sur la paume de sa main gauche, Djidda
annonce qu'elle a renoué le fil. Le silence s'établit. La voix
6. En kabyle : At-aäme yazwar thazalith a.
148 IPMIDOUCH

de contralto de grand-mère s'élève avec des accents botito-


versants qui résonnent encore dans ma téte
Le voyage, nous désirons le ¡aire,
Mais la glu retient nos ailes,
Dieu, à mon Dieu,
O, vous gens de la prière
Qui affrontez l'eau froide au petit matin
Prenez du déshérité la main,
Essuyez ses lores'.

Ou bien
Quelle est la cause de ma mort
Dites-le moi, O, mes frères
Un grand mal s'est logé en moi,
Mon regard se vrille dans le plafond,
Mes amis font cercle autour de moi,
La petite ä ,ne a filé par l'échancrure de la porte,
O, vie, O, pécheresse, O, traitresse !

Djidda se couche tard et dort toute la nuit, sur le dos,


sans bouger, la plante des pieds bien calée sur sa couche,
les genoux repliés soulevant la partie inférieure de la cou-
verture transformée en abri, sous lequel elle glisse, en hiver,
un kanoun 9 oìs des braises finissent de mourir à l'aube,
heure de la première prière.
La prière de Djidda ! Elle n'est jamais coupée du monde
vivant. Qu'un bébé pleure ou que le lait menace de déborder
7. Texto kabyle :'Essfar navgha n'safer
Allazouq yourz afriwne
Allah a Allah
Abra yats-zallane asvah
asswamane issamadhane
aqhthass iw maghvoune ahusa
Thasladh masa imathawene.
8. Texte kabyle
Dhach ou desseba el mouthiw
Inithi yide aya yathma
dhatthane iqz:adhane felli
alniw rassan't edhguesqef
lahnavito ezini yi
tarwith teka gin ntebourth
am laghrour thkhdhaddhi yi.
9. Fourneau de cbarbon ex terre glaise.
DJIDDA 149

sur le feu, Djidda interrompi sa méditation, berce l'enfant


ou sauve le lait et reprend sa prière. A la fin de chaque
prière, elle demande à Dieu de « détraner ceux qui nous
humilient » et si l'un de ses petits-fils se trouve à ses eütés,
elle lui dit de sa voix adoucie par la récitation des versets
coraniques : « Que veux-tu que je te dise, mon enfant, va,
va, que Dieu transforme pour toi les Iroumienes en änes. »

Les soirées réservées aux contes sont féeriques. Dans sa


chambre crépie à la chaux, nette de toute poussière, nettoyée
par elle chaque jour, il faut se laver les pieds avant d'y
pénétrer, c'est lš qu'elle fait sa prière; dans cette pièce
qu'on appelle menzah » (heu oü l'on goüte les plaisirs)
et oü sont emmagasinés des délices pour le palais et pour
nos jeunes cerveaux, ne sont présents pour les soirées des
histoires, que Djidda, assise, et nous en demi-cercle, la dévo-
raut des yeux, buvant ses paroles. Cette chambre est si
claire que Djidda aimerait qu'on l'y enterre à sa mort. Des
odeurs mystérieuses y planent, nées derrière un voile blaue,
dans la soupente oü sont entassés des pots de miel, des bidons
de beurre salé, des jarres d'huile d'olive ou de viande
conserve, des sacs de semoule, de lentilles, de haricots, de
pois chiches, des couffins de figues et de raisins secs, des
paniers oü reposent, sur un lit de paille, des quantités d'ceufs.
Sur le rebord des deux fenétres, des pots de plantes vertes,
basilic et menthe, qui ont bu du soleil et la brise marine
toute la journée sur la terrasse et de l'eau fraiche au cré-
puscule, parfument l'air. Au plafond très haut, rongé par le
temps, notre maison de style turc date de 1800, est pendue,
attachée à une poutre, une calebasse, on dirait une femme
assise au bain dans un halo de vapeur, vue de dos, forte et
bien proportionnée, une grande courge séchée, vidée de ses
grains et de ses fibres, couleur de blés mürs, qui se balance
à hauteur de l'épaule de Djidda accroupie et qui donne,
avec du lait caillé et juste ce qu'il faut d'eau chaude, par
le miracle d'un simple mouvement de va-et-vient imprimé
par la main, un petit-lait velouté, semé de grains de beurre
frais. Dans ce palais des mille et une nuits de notre enfance,
les gosses ont une faculté de résistance extraordinaire au
sommeil, au point qu'il faut parfois les en chasser gentiment.
10. Romains, par extension les Européene.
li'MIDOUCH
150

Pour ses petits-enfants, Djidda possède des akoufis " de


contes. « Amachahou... », ainsi débutent les voyages fabuleux
dans les villes de l'Orient, étrangement semblables à nos
villages kabyles, avec des aguellids " qui se rendent au
marché hebdomadaire faire leurs achats comme de simples
paysans, qui pèlent eux-mémes les figues de barbarie épi-
neuses, avec des princesses qui savent tisser les burnous et
traire les chèvres, avec des colporteurs et des mendiants plus
intelligente que des monarques. « Amachahou... », ainsi com-
mencent les aventures et les prouesses de Djidda, les histoires
qu'elle enrichit, allonge ou raccourcit, qu'elle invente, excel-
lant dans l'art du « suspense », dans les contes à épisodes
et dans les courtes énigmes.
Am achahou... Son volume n'excède pas celui d'une
ZI

févette et pourtant elle emplit la pièce. Devinez, mes


enfants. » Silence. « Ouvrez bien les yeux, cette chose est
ici, cherchez. » Le silence se prolonge. « Qu'est-ce qu'on
vous apprend à l'école, vous les grands (le plus jeune est
allongé sur ses genoux), regardez bien. C'est la flamme du
quinquet. » « Encore, encore Djidda I » « Amachahou... J'ai
plusieurs puits, les uns au-dessus des autres. Chaque puits
a son couvercle. Devinez. » Silence. « Ne cherchez pas dang
la pièce. Cette chose n'est pas C'est le roseau. »
Et la légende du corbeau, chargé par Dieu de déverser
un sac de poux sur les Iroumienes et un sac d'or sur les
Arabes ? « Cet oiseau de malheur trahit sa parole, donna
les poux aux Arabes et l'or aux Iroumienes. Dieu le noircit
et en fit un charognard pour l'éternité... » Et comme se faisant
une réflexion à elle-méme, elle ajoute : « Comment le Maitre
des Cieux n'a-t-il pas prévu cette traitrise ?... Il y a moyen
de réparer le mal, mes enfants. Apprenez vite et beaucoup
à l'école coranique pour le jour du Jugement Dernier. Et
vous, les garcons, apprenez vite et beaucoup à l'école des
Francais, ce qu'ils ont de beau et de bien, pour rendre votre
existence plus légère et la vie des hommes moins dure. Mais,
soyez vigilants, que les Français ne vous détournent pas du
chemin de vos ancétres. »
A 90 ans, Djidda a plus de mille petits-enfants. Sont-ils
tous vivants ? Elle ne le seit guère. Mais elle tient bien le
compte des naissances, avec les grams des chapelets rap.
portés à La Mecque par son gendre.
11. Grandes jarree en terre pour garder lee réeerves d'hiver.
12. Role herberes.
DJIDDA 151

A chaque naissanee, elle détache un grain brillant, blanc


pour les garçons, noir pour les filles, et le laisse tomber
dans un pot en terre, grand pour les garçons, petit pour
les filles.
Présente à chaque naissance, elle lance trois « you-yous »,
cris de joie vocalisés avec de légères vibrations de la langue,
sans toucher le palais, pour mouiller le son, quand le nou-
veau-né est de sexe masculin et prononce tout bas le mot
« peste)) lorsque c'est une filie. Mais, pour chacune de ces
petites vies, elle récite sans faire de distinction, la male
prière, comme elle sait les improviser, implorant Dieu de
les combler de bienfaits et de qualités. L'une de ses brus,
accouchée, lui demanda un jour de répéter les belles paroles
d'invocation. Djidda refusa en disant : « Non, ma fille, ce
n'est pas une obligation. Le Pere des Cieux n'est pas sourd
comme l'administrateur d'Azazga ". S'il est bien disposé,
une seule prière suffit. Pourquoi nous faire perdre du temps,
moi ii quémander, lui à m'écouter ? »
Djidda n'est pas de bonne humeur quand elle détaehe
un grain noir de son chapelet. Elle a ainsi ses jours noirs
et ses jours blancs. II est des jours sans naissance qui n'ont
pas de couleur. Il est des jours qui se lèvent noirs et se
eouchent blasses. Parfois, c'est l'inverse. Mais, dans l'en-
semble, les jours blancs sont plus nombreux que les jours
noirs. Dans le grand pot, il y a environ huit cents grains
blanes et moins de trois cents noirs dans le petit. Et dans
tous les quartiers, il y a des centaines de garçons et filles,
petits-enfants de Djidda, qui gamhadent de la mosquée Sidi-
Ramdane is la mosquée Safir, de la rue Sidi-Ben-Ali it la
rue Sidi-M'Hammed-Cherif. C'est une prouesse qui ajoute
au prestige déjà grand de Djidda.

Lorsqu'un nouveau bébé s'annonce pour la soll-4 des


histoires, Djidda est invisible. Nous, les enfants, préférons
les jours sans couleur, la rigueur les jonrs blaues. L'his-
toire ou la suite de la précédente est plus helle, plus lon«ue
surtout. Quand le jour est noir, Ehistoire est ermrte. Djidda,
si humaine, si généreuse, devient meurtrière. Elle (weit sans
pitié son heros principal, de vieillesse. « Mais, assetsi
13. F.n knby te, ¡mied se dit e Anrong e (pinriel : LarmignAnel uni
déeigne en méme temps la eilte d'Arnz ga. d'ofi le ¡en de mots e Dien
n'est pae eourd (aazong) comme l'adminietrateur des eonrds (Azazgal. »
152 11311DOUCH

le fils de l'aguellid était jeune avant-hier ! » La réponse


arrive, peu convaincante : « Dans une histoire, deux jours
égalent quarante ans dan» la vie. » Cependant, depuis ce
jour-lä, quand elle veut tuer l'un de ses personnages, elle
utilise le poison ou le poignard. Parfois, agacée par nos
questions, elle décide : « Levez-vous, mes enfants, levez-vous.
C'est l'heure du sommeil. Prenez ces bonbons (elle les a tirés
d'un petit foulard enfoui dan» son eorsage). Allez, dormez
en paix. Maudissez le diable. Louez Dieu et son Prophète
Mohammed, sur Lui le salut ! »
L'aversion de Djidda pour ses petites filles ne dure que
le temps mis ä constater leur sexe. Par contre, sa tristesse
est durable. Mais, elle ne brime jarnais ses petites-filles,
« étres faibles, déshéritées de la vie ». Elle les conseille quand
elles grandissent. Au fond, elle a pour elles une secrète ten-
dresse et une immense pitié. C'est au nom de la condition
des femmes les plus malheureuses qu'elle prononce les ser-
ments, qu'elle donne sa parole, qu'elle prend une décision
importante. Il n'y a rien de plus méprisable ä ses yeux qu'un
homme qui bat sa femme. Que de fois n'a-t-elle étendu les
ailes de son « annaya » (protection inviolable) sur des voi-
sines brutalisées par leurs man», honteux et baissant les
yeux devant Djidda qui les abreuve de sarcasmes !
Quant š ses petits fils, c'est l'avenir. « 0, hommes, 0, mes
chéris, ii faut des hommes, il en faut beaucoup, puisque nos
mains sont vides. C'est paree qu'il en manquait et que les
femmes étaient eneornbrantes et faibles, pleurant sans cesse
que notre perte fut consommée, que notre situation fut
compromise. »
Quelle situation ?
Ce n'est que plus tard, ä l'äge oir nous pouvions com-
prendre, qu'elle nous fournit l'explication.
« J'avais geize ans, au moment où les fils iroumienes et
le père de Hadj Guilloume " s'entretuaient. Mon mariage se
préparait. Un jour que les écoles allaient ì la reneontre de
l'herbe ", un Khouni " du Cheikh Ahaddadh, que Dieu le
prenne en sa miséricorde, vint nous dire que le temps était
enfin venu de relever la tète et que El Mokrani avait déployé
l'étendard de la lutte. Les hommes valides partirent avec
14. Grand-mkre.
15. Guillaume II.
16. Pour dMigner le premier jour du printempe. Lee &öle« coraniquee
se vident de !eure élkves (IM a vont ä la rencontre de l'herbe e.
17. brembre duna confrérie. A l'époque, calle des Rahmaniae.
DJIDDA 153

leurs fusils, confiant la garde des femmes et des enfants aux


vieillards et aux estropiés. Des soldats en uniformes bleus
et rouges occupèrent notre village que nous avions quitté
ä temps pour gagner la forét d'Izarazène. De très bin, nous
vimes nos maisons flamber toute la nuit, dévorées par le
feu. Les femmes pleuraient, que pouvaient-elles faire d'autre ?
Nous retournämes au village lorsque nous fümes bien Ars
que les soldats s'en étaient retirés. Nous y trouvämes la
désolation et la ruine. L'héritage de la tribu des Beni-Hamad
était anéanti. Parmi les hommes rescapés, beaucoup furent
pris, emprisonnés et certains ne revinrent jamais. Le douar
fut accablé d'amendes, les quelques terres riches furent sai-
sies. Avec mon père, nous primes le ehemin de l'exil u la
recherche de notre pain. « Ah, si les femmes savaient manier
les fusils; elles qui savaient parfois préparer la poudre. Que
de forces gaspillées face it l'adversité ! Mais, que pouvions-
nous faire, nous, femmes sans forces ? Mon père voulut m'ap-
prendre ä manier le fusil en cachette des parents. Honteuse
au début, je finis par accepter. »

Djidda apprit bien d'autres choses plus belles. C'est une


qabla 9. Elle a accouché plus de mille femmes. Voilä pour-
quoi elle a plus de mille petits-enfants, voilä pourquoi ceux
qui, parmi ces derniers, Pont connue à l'äge oü l'on parle,
l'ont appelée « Djidda », comme nous, ses véritables petits-
enfants. Ainsi le veulent la tradition et le respect aux
femmes sages qui aident les autres femmes à donner la vie.
Au compliment : « Djidda, tu vaux un homme ! », elle
répond : « Je suis une pauvre femrne », en baissant ses longs
cils, légèrement recourbés, cimeterres minuscules montant
la garde autour des eaux dormantes de ses granda yeux verla.
D'un homme brave ou de grand savoir, qu'elle appelle
« hemme de bien », elle dit : « II vaut un arch. » 19 Djidda,
femme d'exception, femme de bien, valait, elle aussi, un arch.
Elle est morte il y a dix ans, comme elle l'a sonhaité,
sans souffrances, légère, après avoir enrichi ceux qui l'avaient
approchée.
Elle n'a pas eu la chance de vivre le début des temps
nouveaux. Aurait-elle découvert, elle qui était tourmentée
18. Accoucheuee.
19. Douar.
154

par la condition des femmes de chez nous, qu'il n'y a pas


de limites définitivement fixées par le destin ä l'émancipa-
tion des Algériennes, contrairement ä ce qu'elle pensait ?
Aurait-elle pressenti que par pans entiers, les murs du monde
vecu par elle allaient tomber et que des tourments et des
épreuves nouvelles surgirait, arc de triomphe fait de jas-
min, le méme avenir pour nos filles et nos garçons ? Aurait-
elle surmonté en elle la contradiction entre sa volonté de
s'élever et ses propos sur l'infériorité naturelle des fernmies,
entre sa protestation contre l'injustice faite aux mères, aux
épouses et aux sceurs et son opposition ä l'instruction de ses
petites-filles ? J'en doute. Mais elle aurait certainement
constaté avec une joie intérieure intense que, partout en
Algérie, des centaines de femmes savent manier le fusil et
que des milliers d'autres Algériennes valent chacune un arch
et elle serait morte plus sereine. A l'äge de cent ans.
H'MIDOUCH.
Décembre 1959.
ACTUALITES

8
LES IDEES
rl

LE NOUVEL FIYLAS
ET LE VIEUX PHILONOUS

(A propos des täches immédiates


du Parti communiste en France)

Dans Perspectives de l'homme Roger Garaudy rappelle les reproches


adressés par Gaston Bachelard au matérialiste Hylas, que Berkeley oppo-
sait à son porte-parole idéaliste Philonous dans trois célèbres Dialogues'.
Hylas a compris que la pensée nait de la réalité — et non la réalité,
de la pensée. Mais il coneoit rette genèse comme le reflet passif du
monde dans un miroir immobile. Il ignore it la foja Pactivité de l'esprit
et le mouvement de la connaissance qui, procédant par retouehes succes-
sives, embrassent toujours plus largement et étroitement le réel. Ii n'est
pas un tnatérialiste marxiste, paree qu'il ne saisit pas le caractère dialec-
tiq-ue de la connaissance.
Marx écrivait dans Le Capital : a Si la manifestation des choses
eoincidait avec leur essence, toute science deviendrait superflue. a L'acti•
vité de l'esprit, pour s'élever du concret i Pabstrait, pour généraliser
et expliquer l'expérience, est nécessaire au progrès de la connaissance.
Il en va de Mime de toute Pactivité humaine : l'humanité ne peut
s'attendre; ii lui faut agil pour se réaliser. Cette loi du progrès —
la loi d'effort et d'action — est particulièrement valable pour le déve-
loppement social, puisque les Isis de ce développement ne peuvent se
manifester qu'à travers Factivité des hommes.
Quand ils s'interrogent sur le sens de l'histoire et q-u'en considéra-
tion des progrès accomplis dans le monde, depuis et par la Révolution
d'Octobre, jis concluent de faeon résolument optimiste, des communistes
franeais commettent-ils l'erreur d'attendre ? Echangent-ils contre une
espérance e futuriste a et extérieure à leur pays l'effort pour résoudre
les problèmes spécifiques qui se posent aujourd'hui à leur peuple ?
1. Perspectives de l'homm,e, vient de wann: aux Presses Univereitaires
de France.
PIERRE JUQUIN
156

l'an-
Laissons alors dialoguer le moderne Hylas, qui a su depasser
et
cien matérialisme en concevant le mouvement dialectique de l'étre,
son vieux contradicteur.
La NouvelIe
Hylas : Le débat sur le sens de l'histoire organisé par
Critique...
Philonous : J'allais vous en parler.
et blié
Hylas : Il a été — savez-vous ? — immédiatement traduit
presque in extenso par la revue soviétique Le Communine.
Philonous : Qu'en concluez-vous ?
essen-
Hyias : Peu de choses, j'en conviens, si ce n'est ceci, qui est
tiel : le problème et la façon dont il a été posé peuvent interesser des
marxistes qui, après avoir detruit le capitalisme dans leur pays, y jettent
des astres et
les bases du communisme, frayent aux hommes la route
entre
leur proposent, par Pélimination de la violence dans les rapports
individuo et entre nations, la possibilité prochaine d'un monde morale-
ment supérieur.
Philonous : Cene publication ne me surprend pes. En élargissant
par le
leur ViSi011 à l'audace prométhéenne d'une humanité entrainee
meme den vers le communisme et vers l'assaut du cid, les interlocuteurs2
de La Nouvelle Critique cèdent au courant du « khrouchtchévisme n.
D'un coup d'aile leur pensée gagne les sommets, embrasse la planète,
surplombe l'histoire, voire toute l'évolution humaine, anticipe les len-
demains. Perspective grandiose — mais vertigineuse. Quarante-cinq
millions d'hommes, vivant d'amour et de lutte, de jouissance et de souf-
france pendant une génération dans un minuscule hexagone, ont.ils
encore beaucoup d'importance è rette échelle de l'histoire ?
Hylas : Auriez-vous mal compris les auteurs ? Durant ces dernièrea
et
annies, des événements se succèdent, qui bouleversent des situations
des eonceptions jusqu'alors considérées comme justes et immuables. Des
pays accèdent au socialisnoe. Des peuples colonisés conquièrent lene indé-
pendance. L'opinion publique constitue une force teile qu'une minorité ne
peut plus aussi facilement qu'autrefois entrainer les peuples dans la
guerre. La science et la teehnique accomplissent un bond prodigieux:
kur développement nécessite une participation toujours plus
efficaee
it Pceuvre collective d'un nombre toujours plus grand de cerveaux.
A l'échelle du monde, des hommes chaque jour plus nombreux
prennent conscience que leur avenir dépend de la façon dont chaeun
d'eux penar et agit. lis ne se considèrent plus comme les ob jets passifs
des forces historiques supérieures — divines, naturelles ou humaines
mais comme les sujeta réfléchis et volontaires qui agissent sur le cours
des événements. Cette prise de conscience est à la fois individuelle et
collective. Chacun conçoit l'efficacité de son action personnelle et, en
conséquence, sa responsabilité et la nécessité de son engagement dans
la lutte.

2. Cf. Esprit, décembre 1959, a De Gaulle, Thorez et Khrouchtchev e,


p. 735-737.
ACTU ALITES 157

Le progrès que coneivent les marxistes n'est pas une mécanique


bien réglée qui se déroule implacablement. Ii nécessite la participation
de chaque étre humain ä un effort commun. Pour des marxistes, l'individu,
ä plus forte raison une nation, ne peuvent done itre, comme je crains
que vous l'ayez supposé, des quantités négligeables.
Philonous : II y a de la raison dans ce que vous venez de dice,
et je ne demanderais pm mieux que de l'approuver, si je n'étais arrété
par une difficulté philosophique. Dans sa préface au Capital, Marx
assimile le développement de la formation économiq-ue de la société
ä un processus d'histoire naturelle. o Mon point de vue — écrit-il
d'après lequel le développement de la formation économique de la société
en assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins
que tout autre rendre l'individu responsable de rapports dont il reste
socialement la créature, quoi qu'il pujase faire pour s'en dégager.
L'affirmation qu'il existe un processus historique objectif, la eonception
de la conscience ramme un reflet du monde matériel ne doivent-elles
pas conduire ä cette conclusion : que le changement (en l'occurrence
la substitution du socialisme au capitalisme) se fera spontanément ?
Hylas : Dès 1898, Plékhanov démontrait que a la conscience de la
nécessité absolue d'un phénomène ne peut qu'accroitre l'énergie de
l'homme qui l'envisage sympathiquement et se considire comme une
des forces qui le daerminent. Si cet homme, mant conscienee de la
nécessité du dit phénomène, se croisait les bras, ii montrerait par lä
qu'il connait mal l'arithmétiq-ue o. Soit en effet un phénomène A. On
me démontre doit nécessairement se produire si une somme S
de conditions est atteinte. Convaincu par eette démonstration du carae-
tère inéluctable de A, je me croise les bras en attendant qu'il se pro-
duise. Or, dans la somme S on a aussi inclus mon action, que nous
symboliserons par a. Comme je suis Teste inactif, au bout du temps
prévu pour l'apparition du phénomène, la somme des conditions néces-
saires ne sera pas atteinte: le résultat égalera S.a. Aussi, le phénomène
se produira-t-il plus tard q-u'on l'avait supposé, ou mojos eomplètement,
ou méme ne se produira pas. Donc, il me faut étre actif.
Dans le domaine de la nature, la pratique est créatrice : l'homme
a pu lancer de nouveaux corps célestes sans modifier les lois de l'astro-
nomie ou de la mécaniq-ue, mais en les utilisant ä son profit: en méme
temps il a glané de nouveaux faits qui lui permettront peut-étre de
procéder it de nouvelles généralisations et de découvrir des bis encare
inconnues. Il en va de mime dans le domaine de la société : c'est
la signification profonde de la pbilosophie maniate. Cela n'exclut pas
les différences spécifiques entre les domaines.
Dans son message au XIV. Congres, Joliot-Curie, après avoir con-
fronté son expérience de physicien et la méthotle maniate de pensée
et d'action, concluait : o Certains disent que la marche au communisme
tat inéluctable, que le capitalisme porte en lui les germes de sa propre
destruction et disparaitra de ce fait. C'est vrai, mais ii ne faudrait pas
que de telles affirmations conduisent ä une sorte d'attentisme et de
fatalisme.
158 PIERRE JUQUIIV

Tel est le fondemeut dialectique de l'article de L. Illitchev sur


Coexistence pacifique et lote idéologique'. Illitchev commente l'article
de Nikita Khrouchtchev a A propos de la eoexistence pacifique », publié
dans le journal américain Foreign Allairs. II démontre que, pour agir
conformément aux lois du développement social, les communistes doivent
poursuivre la tulle contre le capitalisme, sur les trots plans de la poli-
tique, de l'économie et de la théorie. La coexistence et la compétition
pacifiques sont une forme nouvelle de lutte politique et économique
résultant essentiellement de l'existence et du renforcement du camp
mondial du socialisme. e L'ordre eapitaliste — conclut Illitchev — périra
paree qu'il est condamné par l'histoire. Fidèles ä leur idéologie, qui
relève d'un humanisme supérieur, les communistes entendent que la
chute du capitalisme entrame le moins de souffrance et de ruines pos-
sibles ä l'humanité.»
Analysant une réalité sociale qui a beaucoup évolué depuis 1867,
Léon Bohr constate, lui aussi' : u Les forces productives modernes out,
évidemment, et depuis Iongtemps, &passé le cadre de la propriété capi-
taliste, devenue un frein au progrès; mais 8 la nécessité objective de
l'apparition d'une nouvelle forme, socialiste, de propriété, s'opposent
farouchernent les nasses qui ont fait leur temps; si bien que le change-
ment des rapports de production vieillis ne peut survenir que comme
le fruit de l'activité consciente des forces qui ont intérét au progrit'
de la société.
Philottozu : Encore faut-il que s'opère la prise de conscience.
flylas Précisément. Raisonnant à la faeon des mathématiciens, nous
avons d'abord supposé le cas d'un homme qui envisage sympathiquement
un phénomene. Certaines forces sociales dont l'intérét est opposé à
l'apparition de ce phénomène peuvent résister ä cette apparition. Si Fon
veut ne point commettre derretir de calcul, ii faut tenir compte de nette
résistance comme d'une grandeur négative. II reste le cas d'hommes qui
n'ont pas objectivement intérit ä contrecarrer le phénomene, mais qui,
pour des reimte dont l'examen nous entrainerait ici trop bin, ne sont
conscients ni de la nécessité du phénomène, ni de son caractère avan-
tageux. Il est probable que ces hommes s'opposeront ä l'apparition du
phénomène, ou du momo ne feront rien pour le favoriser. C'est le caz
de nombreux éléments socialistes ou chrétiens. A quel moment de tels
hommes se convainquent-ils de l'inéluctabilité et du caractère avantageux
du phénomène ? Quand les circonstances qui le favorisent deviennent
tres nombreuses et très fortes; quand les faits démontrent la qualité
réelle du phénomène. D'oü la décisive importance de la lutte idéolo-
gique. En France...
Philonout : Oui, parlons de la France. Quel programme d'actiou
iminédiate les communistes proposenbits pour la France ?
Hylas Permettez d'abord deux observations. La première :
résulte de l'analyse précédente que, pour les marxistes, a les transfor-

3. La Nouvelle Revue Internationale, novembre 1959.


4. La Nouvelle Revue Internationale, octobre 1959. La préface du Capita
tut écrite co 1867.
ACTUA LITES 159

mations sociales, la substitution d'un régime it un autre est l'affaire


propre du peuple de chaque nation. (...) Quel que soit le désir des
communistes de voir s'épanouir des regimes socialistes, ces régimes ne
surgiront qu'au moment oü les conditions en seront réalisées, et ceci
dono chaque payo considéré. Et quand a savoir si ces condittüns sont
réalisées ou non, c'est la lutte sociale ä l'interieur de chaque pays qui
en tronche °.
Deuxième remarque Le Parti communiste franeais a, sur la question
que vous posee, publié un volume de 574 pages qui contient les docu-
ments élaborés par son XV° Congrès, Les Thescs adoptées en conclusion
du Congres définissent ainsi la täche immédiate des communistes
« La täche capitale ä aecomplir est la restauration et la rénovation de
la démocratie en France.»
Aujourd'hui, 1 la tite du pays, un gouvernernent autoritaire regne
dans un décor républicain. Les ordonnanees, les decisions prises sans le
contride des représentants réels du peuple ont montré quelles peuvent
'Are les conséquences d'un gouvernement de ce type au service de la
bourgeoisie monopoliste. L'idée commence ò prendre corps, dono taute
la gauche Irançaise, que le régime fui -meme est incompatible avec les
impératifs de l'avenir national. Le mot de « dissolution » scandé par
les participants 1 la manifestation !eigne de la porte de Versailles, les
dernières interventions le parlementaires socialistes, sont une prise de
eonscience de la non-représentativité de l'Assemblée Nationale actuelle.
Depuis 1945, mis ä part quelques mois, la jeunesse de France n'a
pas censé d'etre engagée dann des guerres coloniales contraires 1 l'intéret
national, coitteuses en hommes, en prestige, en materiels. En situant
les estimations au plus bao, on peut affirmer que 700.000 etres humains
ont péri du feit de la France, dans le Constantinois, ä Madagascar,
au Viet-narn, en Algérie. Chaque soldat, chaque officier franeais qui
tombe en Algerie, c'est un peu de l'avenir national qui s'enterre dans
les sables. M. Raymond Aren lui-méme découvre ce feit dans le dernier
numero de Preuves.
De piel poids pese aujourd'hui dans la balance out se mesure la
valeur des nations, le fait que leurs sevants, leurs professeurs, leurs
techniciens prennent part avec une pleine efficacité O Peffort général des
hommes pour le progres I Mais peut-on dice que les riehesses riumaines
et les ressources materielles de notre pays sont complètement et ration-
nellement mises en valeur ?
Philonous : Mais que faire ?
Hylas : Tont ce qui est possible pour extirper les racines de eette
politique.
Philonous : C'est-ä-dire pour eliminer le régime qui, sebo votre
analyse, est la cecine profonde.
Hylas Exactement.
Philonous : Est-ce possible ?
Hylas : Un raisonnement simple le prouve. L'Etat est un instrument
de domination aus meins de la nasse dominante. Mais sa fonction ne

5. L. IIlitchev, artide cité.


PIERRE JUQUIN
160

peut s'accomplir que par la lutte; instrument de violence, ii ne peut


agil que dans un rapport de forces. Voilà pourquoi le Parti communiste
n'est pes interdit, pourquoi les conquetes ouvrières n'ont pas été abrogées
d'un trait de plume dans leur ensemble. les institutions
Si la bourgeoisie a réussi à modifier en sa faveur
politiques françaises, elle n'en livre pas moins, comme sur tous les
terrains et dans le monde entier, un combat d'arrière-garde. Les forcee
et lui reprendre le
existent, en France, pour briser sa contre-offensive
terrain perdu. Les actions des étudiants, des anciens combattants,etdes de
fonctionnaires, des laiques, jointes à celles de la classe ouvrière
la paysannerie démontrent la possibilité d'isoler les monopoles dans la
plus forte,
nation et de reconquirir sur eux une démocratie ò la fois
des points 28
plus avancée et plus dynamique. Teile est la signification
et 29 des Thèses du XV. Congres, où le Parti communiste français
propuse l'élection, a à l'aide d'un scrutin reflétant vraiment l'opinion
poli-
du pays o d'une Assemblie Constituante, et drfinit les principes
tiques, économiques et sociaux qui, sebo lui, devraient former la base
des nouvelles institutions.
Philonous : Si je vous comprends bien, il s'agit d'instaurer non le
socialisme, mais ce qu'en votre langage vous appelez une démocratie
bourgeoise. Mais alors comment pouvez-vous concilier rette lutte pour
la démocratie avec la perspective planétaire du passage au socialisme ?
renovée.
Hylas : Soulignons d'abord qu'il s'agit d'une démocratie
La these 29 précise : o La démocratie sera rénovée si elle se montre
la
capable de satisfaire les intérets fondamentaux du peuple et de
nation. Pour y parvenir, elle devra reconnaitre à la classe ouvrière sa
place dans la vie politique et garantir le rôle qui lui revient dans le
fonctionnement des institutions representatives et dans le gouvernement
du pays. Elle devra lutter pour isoler les trusts et les monopolea
et
pour mettre les institutions de l'Etat à l'abri de leurs empiètements.
Quant à votre question, il y est répondu, au point 30 des Theses,
que Maurice Thorez a commenté dass son rapport introductif. Une
phrase de ce commentaire a une grande portée théorique : II n'y
leg
a plus à notre époq-ue de long intervalle historique entre
transformations démocratiques et les transformations socialistes. La diree-
tion de la lutte politiq-ue du peuple par la nasse ouvrière, si manifeste
de nos jours, rapproche et soude entre elles les deux étapes. La démo-
cratie, création continue, s'achèvera dans le socialisme.
Tels sont les fondements de la recherche faite par les communistes
français dune voie française vers le socialisme. II en résulte des propo-
sitions précises d'action.
Philonous des revues et des hebdomadaires qui n'avez encore donné
aucune analyse sérieuse de ces textes, qu'en pensez-vous et que
proposez-vous ?
Pierre JUQUIN.

6. Cahiers du communisme, numéro special, juillet-soilt 1950, p. 60.


LE CINEMA

TROIS HOMMAGES, TROIS SALUTS

Jean Grémillon, Jean Renoir, Roberto Rossellini

En écrivant au mois de juillet que nul n'a le droit d'oublier Jean


Grémillon, je ne savais pas qu'il était menacé. respérais, au contraire,
que l'élan nouveau du cinéma franeais, qui lui doit beaucoup, lui redon-
nerait l'occasion de s'exprimer, de réaliser l'un des projets qu'il avait
caressés et mis au point de longtemps : un film 9111. la Commune, un
untre sur la guerre d'Espagne, et surtout Le Printemps de la Liberté, qui
célébrait le centenaire de la Révolution de 1848. La V. République
aurait-elle permis que se dénouent les obscures déraisons économiques et
politiques qui s'étaient mises en travers de ces sujets brülants et de la
haute personnalité de Grémillon lui-méme ? Rien n'est moins sür, et le
problème est éludé. Résultat : faule de concessions, la carrière incertaine
d'un de nos plus grands auteurs de filme s'arrüte pratiquement en 1950
et it la cinquantaine (à part, l'Amour d'une Femme, méconnu en 1953).
II avait (II) se réfugier dans le court métrage et la einémathèque, d'oü
sortent précisément aujourd'hui tous ses cadets.
II ne suffirait pas de rappeler ses qualités d'homme et de créateur
le sens des responsabilités, l'élévation de vues, l'honnüteté intellectuelle et
morale, la culture, le clon de l'image et de la musique, le goüt pour le
romanesque et l'insolite, mais aussi pour l'actualité et le témoignage
cc efficace » sur les « rapports sociaux réels » (...) d'un temps dont la
maturité est proche ».
II est possible, dès maintenant, puisqu'il est confirmé que sa carrière
s'est interrompue avant lui, de lui assigner sa place dans l'histoire du
cinéma. De 1930 it 1940, une dioaine de films dont Maldonne, Gueule
d'Amour, L'étrange M. Victor, Remorques, dans la ligne romantico-
rittliste de l'école d'alors, aux cötés de Renoir, Carné, Duvivier.
Mais, à partir de 1940, Grémillon est de ceux qui sentent et qui
font l'évolution d'oü tout est sorti, tout c'est-à-dire en des temps divers
et sous des formes différentes, le réalisme italien, les auteurs américains,
la a vague » franeaise, les jeunes cinémas russe et polonais, c'est-à-dire
encore et surtout ce besoin profond d'approcher et de digager, par des
moyens moins ordonnés, moins calculés, plus libres, la vérité des méca-
nismes sociaux et humains. Bien sür, il y avait les génies, ceux auxquels
on revient toujours, Chaplin, Eisenstein, mais ii restait justement 1 tirer
la leeon de leur ouverture au monde et de leurs exigences. Ainsi Renoir
en France avec la Grunde Illusion, la Partie de campagne et la Kegle du
Jeu, tandis qu'Orson Welles réalisait Citizen Kane, Ford les Raisins de
la Colére, et Luccino Visconti Ossessione.
Chea Grémillon, Remarques annonettit déja l'épanouissement de ses
ceuvres majeures : Le Cid est ci vom, surtout Lumière d'Eté, enfin Le 6 juin
ii raube.
Un signe qui ne trompe pas : les films que l'on n'a pas revus depuis
longtemps laissent en général, toute une série d'impressions, de réflexions
personnelles, qui se substituent aux images pour constituer une sorte de
fichier intérieur, combien fragile. Lumière d'Eté est de ceux qui marquent
6
162 JEAN-MARC AUCUY

davantage. Aueun besoin de creuser pour retrouver le libre foisonnement


proche par lä de Renoir, mais qui est ä Shakespeare ce que la Regle du Jeu
est à Musset, pour revoir les pierres qui roulent, roulent au bes du
chantier, le jeu des phares sur les murs bordant la route en lacets, le visage
bléme et tire du ehätelain Paul Bernard, et ce peintre dilirant joué par le
Brasseur de la grande époque qui eachait son ceuvre llana un plaeard, une
teile nue oit il royal, un paysage elair, et qui jetait les soleila per la
fenetre paree que Van Gogh les avait peints. Après la sortie d'Ossessione
eette arm& à Paris (presque ringt ans après), et les reprisee triomphales
de La Grunde Illusion et de Citizen Kam-, edle de Lumiire d'Eté viendrait
ä point compléter le tableau den póles d'évolution du cinema eontemporain
et Bereit, par le succis qui IM est assure, le meilleur hommage ii Jean
Grémillon.

Des deux filme de Renoir el Rossellini, ces deus meine@ à peneer,


on serait tenté de croire qu'ils marquent un pas en arrière. Eaux petzt(
le Déjeuner sur l'herbe. Vrai pour le Geruhe/ Delle Rotiere, et tant ruieux.
La (aren linéaire de Renoir, asee sa thioe apparemrnent simpliste,
son panthéisme virgilien, ce retour frenétigue et cornee it la nature, all
surnaturel le plus archaique, face aux andiees et aux deformations de
la seienee, pose une foule de questions et forre la referenee a tute une
serie d'elements extérieurs au film luImeme, et tenant l'ceuvre,
ii la personnalité de Renoir, sous peine de déformer le seile
et la portée de la coneeption hurnaniste qui l'anime.
Tout ce qui touche 1 l'élaboration, ä la forme du Dejeuner sur
Therbe est marqué par la plus incoercible jetmesee. Voilä un homme de
68 ans, l'un des plus célebres auteurs de son tempe, qui nous a donné les
films les plus variée, simples on raffinés, claire ou ambigus, d'une
teehnique achevée, toujours fourmillants et gonflés de la gourmandise de
vivre. II Trient de finir son trentemeuvième film, le Testament du Docteur
Cordeher, qu'il a touren ei la télevision et dont on ne ean pas rom'
ment sera resolu le problerne de sa distribution einimatographique.
Qu'irnporte. II passe au suivant. II veut poureuivre l'expérience,
quer la méthode du tournage de seines en continu, avec quatre ou
einq caméras opérant simultanement, ä a une serle de poitne a situé
presque exclusivement en exterieurs. II ne trouve pes de produeteur.
II le produit avee lea droits de la Grunde Illusion et en
engageant lee tableaux paternele.
Proeeden' ainsi, Renoir cherche d'abord Im progris eeonomique,
la conséeration d'un processus teehnique nouveau, issu des kenne de
la television, qui réduit aeosiblement les budgets en gagnant do temps,
done de Pergen'. Le Dejeuner a ih; tourné en singt »um.
Ensuite et surtout, il eherehe un style. Style partieulier 1 son
projet 1 1 II me semble qu'il ne faut pes s'endortnir sur un poème;
un poème, ea s'éerit d'un eoup, ea s'enlive. a Mais ansei rar la
verité passe par le poema — style géneral qu'il n'a jamais eieseé de
ebercher, et de trouver, tendu vers la eontinuité, l'improvisation,
ACTUALITES 163

l'anthenticité, conforme cet ideal a d'arriver ä donner au publie


l'impressron ctriun filio. c'est feit en une heure, le temps de tourner,
ganz effort

Renoir n'a pas entintement réussi, et il le sait : a La mithode que


je tente d'appliquer deviendra parfaite le jour oh elle ne sera plus
une méthode. o C'estiedire — car ii s'agit bien tout de mérne d'une
mithode qui tend à raccourcir et à coneentrer les étapes de la création
artistique, à rapprocher les structures et l'esuvre accomplie jusqu'à
la limite idéale oh elles seraient confondues, comme au /hake ou
dans une émission télévisée en direet — c'est-i . dire lorsque l'esprit,
l'exaltation, l'état de trimme inséparable d'un tel plan de travail,
auront été assimilés par l'eneemble de l'équipe, techniciens et acteurs.
Et la difficalté était d'autant plus grande en l'espèoe que le Déjeuner
tient ä la fois du poème, de la fable et de la faree, que les situations
et le mouvement de rette ode à la nature sont rien moins que naturels,
que les personnages sont pour moitié des raleo de cornposition. Ainai
s'expliquent et se justifient eertaias flottements d'ordre tres divers,
détails oubliés (et corrigés ensuite, maia 'ans qu'il soit possible de
reprendre toute la aéquence antérieure), discordanee de ton entre les
comédiens, mouvements hachés, pss aase e builéa, pas ames désonlonnés,
(la corrida des journalistes, la fuite duns la tempéte). Mais, peu ii pen,
mesure que s'écoule le fil de ces irnages dono certaines, en particulier
toutes celles qui s'attachent a ä l'examen attendri et attentif d'une
kuille de peuplier. d'un peilt tourbillon de Fest: et du vol d'un
oiseau o, sont d'exquises réussites picturales, le speetateur nah, s'integre
ä ce elimat de fraieheur colorée, de pureté, de tendresse vivace, de
channe Imnhomme que recék le monde de Renoir et qui toujours
finit par notis empörter.

Reste à situer la thèse didactique : A has la scienee, erie le


savant. Vivent les cathédrales, proclame le curé. Mais le surnatnrel
n'incarne dans la fliite de Pan, il faut pries dnns Voreille d'un heue
dort on renifle l'odeur avec délices. Estee 1 ihre que nous sommes en
pleine riaction, que Renoir récuse ses engagements, se ditourne du
progrès teehnique, refuse la condition moderne ? Pas do tont. Le leit-
motiv de Part enntemporain, sur une teere qui sonne le métal, souffle
male fumées, oh deux et deine s'additionnent sur une machina, ne
peut étre qu'un rahrge passionni pone l'homme, le cocon oh il se
retrouve ou s'étire. Les Temps Modernes étaientils réactionnaires ?
La critique panthéiste de Renoir est universelle, elle est une réartion
indispensable d'auto-défense et une rnise en garde. fl ne s'attaque pes
à la science, man à ses excès, sévices et injures. Quel est son savant ?
Un promoteur européen de Pinsémination artificielle, retiri dono sa
tour d'ivoire et inconsciernment à la remorque des bam intérére finan.
eiere habituels. Le choix est signifieatif et fait ainément
Nous sommes pour le bibé éprouvette, Ii condition s'agisse de
petits veaux, car norm Hommes racistes avec les hétes... Mais le savant
va reprendre contad t avec la nature, :wer les plats grillig des eam-
peurs en vespa, la nieste, l'amour d'une belle filie du peuple qui se
164 JEAN-MARC AUCUY

baigne nue, helas de dos (le eineaste est toujours mojes franc que le
peintre). II n'abjurera pas la science, mais au contraire suivra desormais
un chemin plus proche de l'objet de ses recherehes, l'épaisseur de la
teere, la chaleur de la chair, réalités trop immédiates, trop evidentes
pour n'ètre pas cachées au savant par le rideau des signes, et qu'il
lui faut redécouvrir sans cesse.

II fallait ä Rossellini forcer l'échec attaché ä lui comme une


sangsue. Au cinema, spectacle millionnaire, l'aecomplissement exige
le succès, c'est-ä.dire une part d'humilité ä défaut de génie. La male-
diction devient ä la longue un alibi, eachant une incapacité mal définie
de l'artiste ä suivre les voies qu'il a lui-meme tracées, et on s'engagent
ceux qui se recommandent de lui. Rossellini ne pouvait pas finir en
Boileau, en Theophile Gautier de sa génération, matérialisant les
ligases jaunes discontinues de l'universalisme documentaire (Stromboli,
Europe 51, Allemagne année zéro), de l'art poétique (Amore) ou para-
psychologique (Le Voyage en Italie, La Peor). Je n'ai pas vti India
et ne puis dire avec ceux qui l'ont aime s'il a egale' ou mime dépassé
Naissarme d'une Nation, Que viva Mescieo, Le Fleuve. Mais je sais que,
pour renouer avec devait oublier ses propres leçons, abdi-
quer un peu. Il y est parvenu. Sims doute n'est.il pas satisfait.
Le thème du Général Della Rotere brode encore autour de l'hé-
roisme : c'est M. Hyde et le Dr Jeckyll à l'envers. Un petit faiseur,
Bertone, exerce une coupable industrie au préjudice des familles des
résistants arrètés par l'occupant. 11 n'est pas tont ä fait M. Hyde.
Il est simplement près d'étre ignoble, mais déji touchant paree qu'il
le sait. Par exemple, il a demande 100.000 lires ä un pere désespéré
pour éviter la déportation de son fils. II doit en donner 50.000 ä son
eorrespondant allemand, mais ii a perdu le tout au jeu. 11 eherehe
vendre une fausse bague. La acule personne preie à la lui aeheter
est une prostituée qui le connait trop bien et qui sait qu'elle est
fausse. Alors, ii refuse son chèque. Mais il aceeptera l'argent qu'elle
lui donne. Et la somme étant insuffisante, il ira l'arrondir au jeu,
c'est.à-dire la perdre. Daca les detours de ce labyrinthe et de sa
comédie, ii ne cesse d'avoir mauvaise conscience, il est habité par le
souci, l'incertitude et l'angoisse. Le sujet du film, c'est le passage de
cette rnauvaise conscience la conscience mut court, puis ä son
dépassement, l'instant d'inconscience et d'instinet psi fait le heros.
Arrèté pour ses escroqueries, Bertone accepte le rèle de mouton
eharge d'identifier au quartier politique le chef de la résistance qui
a sans doute été pris daca une rafle. Le commandant allemand l'habille
des défroques du général Della Royere qui vient d'étre tué lora de
son debarquement secret. Peu ä peu, ce masque, eette dépouille vont
devenir son visage, son vètement. Bertone est le général Della Rovere,
exemple de dignité d'abord, puis torturé, enfin fusilé plutöt que
de donner le nom.
ACTU AMTES 165

Drame de l'ambiguité, du mimetisme, hymne ä la faiblesse et ä


la grandeur de l'homme — toujours lui — Bertone Della Royere
exigeait une impossible performance de comédien. De Sica laissant
au rebut tous ses tics d'acteur, a réussi au point d'éviter jusqu'à
l'écueil de la performance. II conjugue avec Rossellini (et avec le grand
comédien allemand Hans Messemer) l'indicatif présent du verbe ètre.
Le Général Delhi Rotiere est un tout qui se suffit et s'impose
intrinsèquement; une ceuvre classique paree que, située historiquement
dans le cadre le plus eher ä Rossellini, l'Italie grise et miserable de
la fin de l'occupation, elle est universelle dans le temps et dans
l'espace; un film facile en ce Seils que le sujet en est si admirable
qu'il porte les images ä bout de bras et éclaire certaine des plus pures
qualités de l'auteur, l'épaisseur d'un trait rude, sans fioritures, masa
aussi le regard jeté ä droite et 1 gauche, le principe sacre' de la
douceur terrible, la retenue, la pudeur qui touche 1 la timidité.
Ainsi, ce film ä succès, ce o film de festival » comporte ä son tour
une leçon pour Rossellini : ses immenses qualités, 1 l'abri de tout
académisme, peuvent tout aussi bien s'épanouir sur un thème puissant,
Elans un cadre vertébré qui canalise ce prisme explorateur et mission-
naire par où Rossellini considère le monde et se voit lui-m6me. 11
n'apparait nullement tenu par une liberté fatale ä se diluer dans
les investigations sans limites. Peut-Atre son pouvoir a-t-il besoin
d'un carean. Peut-itre doit-il a'éveiller au elassicisme, devenir ä
Hacine, ä Flaubert ce que Visconti est ä Stendhal. Ce n'est pes sérieux ?
Bien sür, il lui appartient de démontrer l'absurdité d'une teile sugges-
tion, de s'affirmer l'envoyé spécial de Léonard de Vinci. D'avance,
j'y souscris.

Jean-Marc AUCUY.
LE THEATRE

QUATRE MISES EN SCENE

Tite d'Or, Le Crapuudbuffle, Vedlons au Salut de rEmpire, Les Neue.

Les créations hardies n'ont pas ité, ces derniers mojo, l'apanage
des salles dites d'avant-garde et des animateurs démunis : c'est en effet
au Théittre de France que Jean-Louis Barrault a présenté Ute d'Or de
Claudel; Jean Vilar a inauguré, avec le Crapaud-BuIlle d'Armand
Gatti, sa direction du Récamier; Jacques Mauclair a pu disposer du
confortable Théatze des Arts pour Veillons au salut de ['Empire, de
Charles Prost, et la petite gelle du Lutece elle-mérne a feit pean
neuve avant d'accueillir Les Neues, de Jean Genet, montés par Roger
Blin avec des moyens financiera satisfaisants. Quatre metteurs en
scène expérimentés et estimés ont pu prendre en charge des ceuvres
réellement choiaies par eux et interprétées comme jis le souhaitaient.
On peilt done, pour une fois, apprécier non seulement leurs choix, maia
aussi la manière dont itt ont concu et assumé leurs responsabilités.
L'échee de Tite d'Or, malere les apparencee, était prévisible.
Jean-Louis Barrault a voulu, à cinquante ans, muni de toutes les
cautions officielles, imposer l'ceuvre d'un jeme homme devenu depuia
ambassadeur et aradémicien. Mais l'imposer à qui, pourquoi et corn-
ment ? Le publie bourgeois, qui admire en Claudel précisiment
l'académicien eatholique, trouvait avec Ute d'Or, piCce écrite avant
la e conversion » et reniée par son auteur, l'occasion d'avouer enfin
ce que généralement ii cache, que Claudel Pennuie. Le public jeune,
qui Barrault espérait faire partager son enthousiasme d'autrefoia,
n'est plus sensible comme nous — qui avons été jeunes è peu près en
mime temps que Barrault — neue forme de lyrisme et e celta
forme de désespoir. Et les anciens a jeunes » que nous sommes ont
eu peine retrouver ce qui les bouleversait jadio dans ce texte °im
abondent, malere certaines réussites de langage ou de Situation —
je pense surtout au prologue et la mort de Cébés — les lieux
communs niais et grandiloquents, d'autant que Barrault, curieusement,
a choisi la seconde version de Tim d'Or, bien inférieure la pre-
mière. Quant au a paganisme » que Claudel voyait dans cette ceuvre
o maudite », il est bien proche du christianisme le plus réactionnaire.
Barrault n'a-t-il pas senti tout cela, lui que son travail obligeait it une
réflexion quotidienne sur la pièce ? Et n'a-t-il pas senti également que
ei quelqu'un pouvait, aujourd'hui, faire a passer » un tel texte, ce
n'était pes Ini : il a trop sacrifié au o bon goitt » depuis des annéee
pour retrouver les outrances, discutables mais peut-itre envolltantes,
qui auraient convenu. Que dire du décor d'André Masson, et des
costumes dont il a affublé les acteurs ? Que dire des attitudes fausses,
des gestes sans réalité qui ont été imposés ir chacun ? Tout cela
évoque une a avant-garde » déjà vieillie, mais datant d'une autre
époque que la pièce, et finalement plus démodée encore. Berrault
a voulu, avec Tete d'Or, retrouver sa jeunesse; ce n'était pas le
ACTUAL1TES 167

bon moyen. Souhaitons que d'autbentiques a pièces de jeunes Ini


donnent l'occasion, non de revenir en arrière, mais au contraire de se
renouveler.
Jean Vilar, lui, a feit profiter de son nouveau théitre un Ruthen.
tique jeune auteur. Personne n'étant tenu de respecter Armand Gatt!,
la grande presse, poliment réticente devant Téte d'Or, a accueilli par
des sarcasmes et des injures la présentation du Crapaud-BuIlle. Vilar
Wen est ä juste titre indigné, mais la déception manifestée par les
spectateurs les mieux disposes devrait — ä mon sens — Pamener
ä remettre en question son travail, ou plus exactement son attitude
devant une ceuvre qu'il a voulu servir. Qu'il au t vu dans Le Crapaud•
nagle d'incontestables qualités, on ne saurait que lui en itre recon-
naissant : eette pièce imparfaite, hybride, mal construite, pleine de
réminiscences diverses, pouvait cependant donner heu ä un spectacle
attachant et peu banal. Mais il aurait fallu pour cela que le metteur
en seine s'efforeit de mettre en valeur les trouvailles insuffisamment
exploitées par l'auteur, ä accentuer les ruptures de ton, les passages
rapides du lyrisme ii l'humour, qui dénotent eher Gatti un sens
thatral réel. Vilar, au contraire, a ¡esposé ä l'ensemble un style
uniforme, austère, celui qui caractérise — parfois ä tort — ses mises
en seine de Chaillot : rideaux noirs, savants jeux de projecteurs, éco-
nomie des gestes. Certains chefs-d'ceuvre peuvent s'accommoder d'une
teile interprétation; en tont cas pas le Crapaud-Buille, dont la lecture
hisse perplexe, et que la représentation aurait dä nous aider ä
découvrir. Comment un metteur en seine veut-il nous habituer ä de
nouvelles formes de théätre, si lui-méme ne cherche pas des moyens
nouveaux pour nous l'imposer ? 11 ne suffit pas, pour faire connaitre
un auteur, d'inscrire son nom ä l'affiche, laut escore faciliter les
rapports entre lui et le public.
Le mime reproche peut itre fait à Jacques Mauclair, qui a cru
rendre service è Charles Prost en montant sa première pièce. Mais,
si Ion peut expliquer les erreurs de Barrault et de Vilar par les
contraintes qu'ils se sont peu ä peu imposees, on voit mal ce qui a pu
amener Mauclair ä maltraiter ainsi Veillons au salut de l'Empire : ses
misea en seine de Ionesco, d'Adamov ou de Tchékhov étaient, certes,
discutables; elles avaient au moins le mérite de proposer, pour chaeune
des oeuvres présentées, une interprétation personnelle conséquente. Ici,
*nenne critique sérieuse n'est possible, aucune intention n'étant
eernable. Pourtant, Veillon-s au salut de l'Empire est une ceuvre
simple, claire, et Prost y feit preuve d'une expérience de la seine assez
exceptionnelle. Montrer le Napoléon vaincu, malade, désemparé de
Sainte-Hélène, c'était courir deux risques : la a mise en holte a facile
du grand homme en pantnufles — et Prost tombe parfois dans le
piège, mais pour peu de temps, et il eût été facile de remédier ä
ce défaut — et surtout l'attendrissement sur le conquérant déchu et
déeu. La réussite consiste précisément dans le feit que tous les traits
• humains s prités au personnage, bin d'entrainer une adhésion lar-
moyante, rendent plus sinistre eneore l'évocation de son glorieux passe.;
168 JACQUELINE AUTRUSSEAU

n'importe quel vieillard exilé pourrait Are émouvant, excepté le


Napoléon de Prost, car ä aucun moment l'auteur ne permet d'oublier
les milliers de morts laissés sur les champa de bataille impériaux.
Veillons au Salut de ¡'Em pire, malgré ses quelques naivetés, ses outrances,
parvient à détruire la fausse grandeur en lui refusant méme le droit ir la
petitesse. Or cela n'apparait pas dang le spectacle qu'a présenté Mau-
clair : par erreur de distribution, par indécision dans le rythme, par
infidélité aux indications scéniques. Tant de lautes contradictoires
laissent à penser que le choix de rette pièce n'avait pas pour Mauelair
de raisons bien sérieuses; c'est dommage, car Charles Prost, lui, avait
de sérieuses raisons de l'écrire.

Jean Genet a eu plus de chance : rarement un auteur fut servi


avec autant de soin et d'intelligence que l'auteur des Nègres par Roger
Blin et la troupe des Griots. A tel point que Ion perd, pendant les
premières minutes du spectaele, tout esprit critique devant la pièce. Mais
peu à peu, un malaise s'installe, et si les Blancs ressentent ce malaise,
ce n'est certainement pas, quoi qu'en pense Jean Genet, paree qu'ils
sont blancs.
Parlant de la profession d'acteur, lean Genet écrivait, il y a
quelques années : On ne peut cien attendre d'un métier qui s'exerce
avec si peu de gravité ni de recueillement. Son point de départ, en
raison d'étre, c'est l'exhibitionnisme. o Ce qui est peut-étre vrai; mais
si Genet condamne les acteurs au nom de leur exhibitionnisme, quel
mal ne devrait-il pas penser de ses propres reuvres, qui sont pour
lui l'occasion d'un jeu habile, provocant et en mime temps douloureux
avec a le regard des autres ». Les nutres», in, ce sont les Blanca;
de méme que les e tantes a de Pigalle, dans Natre.Dame des Fleurs,
se caricaturaient elles-mémes devant les hétérosexuels, les Noirs donnent
id, dang une double comédie, l'image que se font d'eux les Blancs.
Seulement, si l'on parle des Noirs et des Blancs, on pense nécessaire-
ment aux colonisateurs et aux colonisés; Genet y a pensé, et il faut
en savoir gré ä un écrivain si résolument enfermé jusqu'alors dans
ses obsessions personnelles. Mais que n'a-t•il, dans de telles conditions,
remis en question ce qu'il faut bien appeler sa morale ? Et la morale
de Genet pourrait se résumer ainsi : e Vous dites blanc, je dis
noir, et j'ai raison paree que votre noir est mon blanc. » Dans
Les Negres, Genet admet que penser noir », c'eat penser bien, et
bien a par rapport ä une morale sociale. Mais ce qu'il ne peut ou ne
veut pas voir, c'est que pour nous, a noir a et e blanc » n'ont pas
de sens; nous ne pensons pas que la race noire soit supérieure ä la
rare blanche, sous prétexte que la rare blanche opprirne souvent la
race noire; nous considérons Sekou Touré (qui est noir), comme
un homme politique au mime titre que Khrouchtehey qui est blanc ou
Mao Tsé-toung, qui est mune. ii se trouve que des Blanes, pour un
certain nombre de raisons historiques, not opprimé des Noirs, et acule -
ment ensuite ont pris prétexte des différences raciales pour justifier
l'oppression. Des lora, démystifier les considérations raciales et racistes,
n'est-ce pas déjit accepter ces considérations comme fondamentales ?
ACTUALITES 169

Sur cene confusion s'en greffent d'autres : la race noire devient une
race réprouvée en tant que rare, une cace « orpheline », une race
sans passé; ce qui suppose une essimitation hätive entre Jean Genet,
orphelin confié ä l'Assistance publique et délinquant malmené, et un
continent qui a bel et bien une histoire, qui joue bel et bien un
Ale important dans l'histoire. Et pourquoi devrait-on adnaettre
que
la rare blanche, épuisée, soit appelée ä disparaitre pour faire
place ä
une raee flojee tonte jeune — jeune par rapport ä quoi ? Les savants
auxquels on doit le Lunik, par exemple, sont-ils noirs ou blancs ?
Et pourquoi une république africaine ne profiterait-elle pas des
conquetes scientifiques dues ä des Blancs ?
II ne s'agirt pes de porter une condamnation politique contre un
écrivain qui ne prétend pas se miler aux luttes politiquee; maje de
faire remarquer ä un pnite de grand talent, et
généreux — mime ei
ce qualifteatif lui répugne et nous gine — que le théetre est un art
dangereux, qu'on n'y domar ä entendre que ce qu'on montre de facon
immédiate, et qu'en montrant, mime de faeon derisoire, des o Negres »
qui se comportent en « Nieres », on donne banne conscience aux ama -
teure de « hals negree» et autres « distractions exotiques »;
ce qu'on
retient d'un spectaele, erst ce qu'on a ro, et on a vu une « eérémonie »
oit les « Nègres se negrent » sans retenue. Imagine-t-on ce qu'eät été une
teile représentation sans le tatet de Roger Blin, un tact qui ne consiste
pas ä arrondir les angles et ì montrer un Genet bien élevé, maje
éviter que les « danses obseines » indiquées par l'auteur ne soient
autant d'humiliations infligées ä des acteurs noirs ?
Que Roger Blin ne voie pes dans rette critique une réprimande
ou un avertissement; il n'a pas plus besoin d'en recevoir qu'on n'a
envie de lui en infliger; qu'il ne trouve lit rico d'autre que le désir
de le voir consacrer autant d'énergie et de réflexion ä des euvres momo
contestables. Qu'il soit surtout remercié d'avoir, ä lui seul, fait oeuvre
antiraciste, en considerant une troupe d'acteurs noirs non comme une
meineeerie, mais comme un groupe de copains ».
Mais pourquoi ne pas terminer sur une note optimiste en rappelant
les Troja Mousquetaires présentés par le Thatre de la Cité de Villeur.
banne, dans une mise en seine de Roger Planchon ? II s'agissait d'une
entreprise comtnerciale, au sens le moins péjoratif que l'on pujase
donner ä ce mot; elle a réussi, tant mieux; le spectaele était plaisant;
tant mieux eneore. Souhaitons de pouvoir bientiet mettre sérieusement
en question le travail de Reger Plenchon et de sa troupe, avec lea
créations qu'ils annoneent : Arturo Ui, de Bertold Brecht, et Les Ames
Mortes, d'Arthur Adamov, d'aprea Gogol.

Jacqueline AUTRUSSEAU.
LA PEINTURE

LE BAL DES FOLS DE LORJOU

C'est après la Libération que le public a commencé ä connaitre le


nom et une partie de l'ceuvre de Bernard Lorjou. Mais le jeune peintre
qui, pour son premier essai, peignit un portrait de sa märe; qui, vers
1930, ä vingt ans, exposait Le Cirque aux Indépendants et préparait
déjà une suite de toiles sur Les Bourgeois de Paris, ne bénéficia,
läge oü l'artiste a tont besoin d'un peu de compréhension et de soutien,
d'aucun appui extérieur, méme moral. Sil put persévérer, suivre sa
voie, ce fast au prix d'une lutte acharnée, passionnée. Lorjou sacrifia tout
ä la peinture.
Cette période pourtant fut féconde, eiche en ceuvres magistrales.
Le Bol du Moulin d'Orchaise actuellement au Musée de Chicago, figu-
rera un jour avec Le Bol du Moulin de la Galette parmi les plus
valables témoignages sur l'ambiance d'une époque. Les grandes compo-
sitions — Le Salon par exemple — dans lesquelles Lorjou entrame
gens et choses dans une ronde aux rythmes puissants, font pour
l'instant la joie d'enviables collectionneurs. N'en déplaise aux abstraits
de tous grades qui oecupent les locaux, le moment ne tardera pas oü
les musées se disputeront ces ceuvres.
L'Assomption, Le Mirccle de Lourdes, lea Chasses au Lion... révé-
Ièrent aux visiteurs des premiers Salons d'Automne d'après-guerre un
exceptionnel et singulier talent, un artiste dont les immenses toiles
parfaitement ordonnées débordaient de vie, de mouvement et alliaient
la force ä la qualité, l'audacieuse somptuosité de la couleur ä la vigou-
reuse fermeté du dessin. Par-dessus tout apparaissait avec évidence la
volonté, qui fut sans cesse celle de Lorjou, de dice en peintre, sans
compromis, ä travers tous les sujeto, la réalité de notre époque, Phomme
de notre temps.
Cette volonté, toujours tendue, de témoigner et eitre peintre,
assure la constante progression du latent de Lorjou et donne ä sa produe-
tion sa pleine signification, son unité profonde. Combien d'artistes célè-
bres, habiles ä donner le change, experts en matière de publicité
moderne, oft prématurément eessé de se renouveler et précocement
déeliné ? Le contact permanent avec la vie, la prise directe avec la
réalité immunisent Lorjou contre ce danger, multiplient chaque mor
la qualité et la portée de ses ceuvres. Chaque exposition est pour lui
une étape, chaque tolle nouvelle marrne une maitrise plus complete
des rnoyens du peintre et transmet une vibration plus intense du cceur
de l'homme. Pour s'en convaincre, faut-il jeter un regard vers Parrière ?
Les expositions de l'Flomme témoin furent une profession de foi et,
face ä la rèalité, une prise de position. La vaste composition sur L'Age
atomique étalait l'hypocrisie aux multiples formes, la luxure d'un monde
apeuré où aculo quelques étres restent purs. J'ai sous les yeux une
reproduction de rette ceuvre : elle s'ordonne de façon étonnante et rend
os son plus bouleversant que loro de sa prernière exposition. Ainsi
j'éprouve une fois de plus que Partiste de haute qualité est un novateur
toujours en avance nur le public et que la classe de ses ceuvres se dégage
ACTUALITES 171

plus nettement avec le recul du temps. L'Age atomique fut suivi de


prés par l'extraordinaire série de lithographies sur les Faits divers
de Vtige atornique. De la variété méme de ces faits divers — refus du
visa U.S.A. ä Maurice Chevalier signataire d'un appel en faveur de la
paix, peinture abstreite, soucoupes volantes... traités avec une inénar-
rable verve, renaissaient par des moyens différents l'unité et le sens
dramatique de la grande toile. Inéluctablement, Lorjou devait adopter
Je erayon du lithographe, arme et instrument d'art. Je tiens La Peste
en Beauce pour l'un des chefs-d'ceuvre de notre temps. II ne faudrait pas
me pousser beaucoup pour me faire dire : le chef-d'ceuvre... Lea
Massacres de Rambouillet, Le Roman de Renart jusqu'it Sakhiet, sont
sur la voie de Lorjou autant de jalons.
Méme des ceuvres isolées — mais ce mot convient mal car cien
ne se peut séparer dans une teile production — contribuent ä la signi-
fication de l'ensemble. Qu'elle est révélatrice de toute l'attitude de
Lorjou rette Conférence (Salon d'Automne 1951, acquise par le Musée
de Varsovie) qui eüt comblé un James Ensor I A propos de ce Salon
d'Automne 1951, que Pon me permette de rappeler un detail peu connu.
Seuls quelques privilégiés ont vu la lithographie de l'affiche qui avait
été demandie Lorjou. Dans le sujet choisi, a la Bätise en train de braire
devant la Beauté », quelques membres du comité subodorérent une allu-
sion... Parfois les modèles en rajoutent et se chargent de justifier les
plus secrites intentions. II était impossible de rompre rinsignifiante
monotonie d'un genre fade bien établi et l'affiche ne fut pas éditée.
Dommage. Elle était vraiment belle.

Venons-en maintenant ä la récente exposition de Lorjou, au Bal


des Fols.
Sans doute, et sans qu'il y paraisse, n'ai. je parlé que de cela
depuis le début, rar l'ceuvre passée de Lorjou, le chemin qu'il a suivi,
le combat qu'il a mené, ne pouvaient manquee d'aboutir ä ce théme,
è cet ensemble. Rarernent témoignage d'artiste fut aussi fidele, aussi
émouvant et plus d'un visiteur a dä penser qu'en cette fin d'année 1959,
eette manifestation était nécessaire.
Quoi qu'il en soit, a tous égards, Le Bol des Fob doit itre considéré
comme un événement important et sera tenu comme tel.
L'exposition cornprenait une quarantaine de portraits et quatre
trbs grandes toiles. L'ensemble pouvait valablement s'organiser autour
de l'une de celles.ci, précisément intitulée Rol des Pols. On y voyait
un entassement de Mus, les uns stupides, ä quatre pattes, les autres entre-
croisant une invraisemblable gesticulation, image physique de leur
déséquilibre. Par le miracle de l'invention picturale et de la force du
Sentiment éprouvé, l'ordre plastique, rharmonie et la richesse étonnante
de la couleur expriment ici, paradoxalement mais intensiment, le
désordre d'une société.
Dans une entre des grandes compositions, une gigantesque et
effrayante figure de vampire, moderne Antinéa, légendaire souveraine
172 ROLAND PIETRI

d'un empire du pétrole, domine tragiquement une mélée de fous.


Nous sommes sur quelque coin de teere saharienne et rette Antinéa 59
dessine dans le riel un nuage atomique.
Le visage d'Arlequin peut traduire toute la gamme des sentiments
humains. Ii était naturel que Lorjou le prit pour modèle. Arlequin
tragique, apeuré quand dans le ciel un avion de mort brise le mur
du son, Arlequin qui tend l'oreille au crépitement, familier pour ceux
de notre génération, de la mitrailleuse et dont le visage rougeoie au
reflet des incendies que nous avons traversés... Arlequin anzieux, au
regard interrogateur, le monde des Fols, le monde d'aujourd'hui te
conduit parfois au bord de la folie, mais tu parviens presque toujours it
préserver une petite flamme intérieure de poésie et d'espoir, juste
suffisante pour te permettre de vivre et pour que sur tes lèvres s'inscrive
une nuanee d'ironie, un léger sourire narquois. Arlequin de Lorjou,
nous nous retrouvons et nous découvrons en toi.
Sans examiner in i la technique du peintre et les moyens par lesquels
il exprime ses sentiments, ii faut tout de mAme dire que le dessin de
Lorjou n'avait peut.ètre jamais eu une teile gravité, que sa couleur,
l'outremer et le jaune, le blanc et le noir, se chargent in i d'une extraor-
dinaire émotion.
Le sujet abordé, sa portée, la volonté de dire en peintre le désordre,
le malheur du temps présent, de montrer le visage de l'homme, en
multipliant et accumulant les difficultés de la réalisation plastique, ont
eonduit Lorjou ä se dépasser. Il est impossible d'en douter. L'apparition
d'éléments nouveaux dans sa sensibilité, son épanouissement sont, dans
ces conditions, Inne des leçons de rette exposition.
Pour terminer, observons, sans la moindre maure, que le thème
d'Arlequin si souvent traité, ou plutöt maltraité, par tant d'artistes
célèbres, vient de reprendre sa place.

Arrivé en un point culminant de sa trajectoire, que va faire Lorjou ?


De mime que L'Age atomique avait été suivi des e faits divers », le
Bol des Fofa se prolonge déjà par Actualité des Fofa. Loriou n'est pas
de ceux qui s'arritent en chemin. Ce n'est pas son tempérament et il
sait que semblable attitude ne peut conduire, dans le meilleur des cas,
qu'à des ceuvres mornes, sans 'sie. II appartient ä la famille des bommes
qui peuvent adopter pour devise ces mots que Léonard inserivait sur
son carnet un jeur ois les assauts de l'adversité avaient été plus violents
a Je continuerai. »

Roland PIETRI.
LES LIV RES

SUR LE SENS DE L'ATHEISME MODERNE*

11 n'est pes indifférent qu'un catholique aborde de nos jours le


problème de Pathéisme sans suffisance ni haine. La coexistenee pacifique
qui s'annonce exelut, sinon la lutte idéologique — plus nécessaire que
jamais — du moins toutes les formes de l'esprit de croisade. La vertu
de tolérance en prend un prix nouveau. Elle a aussi une signification
plus proprement nationale. Pons une soeiété de nasses comme la Mitre,
la culture ne peut en effet progresser que dans l'échange, la discussion
et la compétition entre les différentes tendances idéologiques. L'isolement
stérilise. La confrontation enrichit les uns et les autres, et c'est du
méme coup, toute la eulture qui avance.

Que la culture d'inspiration chrétienne ait sa place dans la culture


nationale moderne, les faits en attestent déjà. Péguy, Claudel, Vercors
font partie de notre patrimoine, de mime que Fellini ou Carlo Levi
témoignent pour la culture italienne ou Bergman pour celle de la Suède.
Ce qui est vrai pour la littérature et le cinéma peut valoir également
pour la philosophie. Le livre de Jean Lacroix comporte ainsi des aspects
critiques et démocratiques qui peuvent devenir le bien de tous les
philosophes progressistes.
Je ne connais guère par exemple de dénonciation aussi simple ni
aussi populaire de l'obscurantisme intégriste que le chapitre consacré par
Jean Lacroix à e Traditionalisme ci rationalisme e (p. 99-125). Bonald
et Meistre, inspirateurs idéologiques de cette tendance si arriérée et si
puissante encare ä Rome, et méme en France, sant ini analysés avec une
grande verve critique. L'essentiel de leur inspiration est bien mis en
évidence : le fidéisme absolu et la défiance systimatique ä l'égard de la
raison au profit des instincts ou de la vie, sources de croyance immédiate.
L'argument d'autorité érigé en système au profit des préjugés universels
(« Le genre humain tout entier ne peut avoir que des préjugés vrais »,
écrit Bonald). L'autorité de la Révélation, eonfondue avec celle du
pouvoir d'Etat. « On ne devrait rassembler les hommes qu'ä l'Eglise
ou sous les armes, paree que lä, ils ne délibèrent point, ils écoutent
et obéissent », dit encore Bonald. Lacroix souligne ä juste titre le caractère
cosmopolite et antinational de cette doctrine farouchement ultramontaine.
Mieux, ii ne craint pas d'en dénoncer les attaches politiqueo. Au nom
de l'intime allianee des vérités religieuses et des vérités politiques,
l'intigrisme met en effet consciemment la religion au serviee des visées
de classe les plus réactionnaires. Lacroix indique parfois, sans aller
jusqu'au baut il est vrai, sa base sociale : les vestiges de la féodalité
dans les eampagnes. Les privilèges accordés ä l'économie naturelle, ä la
coutume, it la tradition orale, et plus généralement aux rapports humains
immédiats et sentimentaux (intuition, syrnpathie, etc.) reflètent évidem.
ment une pratique sociale de type féodal. Scheler, Bergson illustreront
aussi ä leur manière cette philosophie de la propriété foncière. Une

* Jean Lacroix, Le nene de rathdisme moderne, Edit. Casterman,


2tt édition, 1959.
174. MICHEL VERRET

teile base sociale ne suffirait cependant pas a expliquer kur audience,


si les forces sociales dominantes des sociétés impérialistes, les monopoles,
n'avaient repris a lene compre les conceptions kodales les plus perimées.
Lacroix n'en parle pu : ajo comment ne pas peneer en le lisant
la confluence de l'intégrisme et du fasekme pur et simple dans le
pétainisme, darle le franquisme... On est beureux de voir une pluma
eatholique dénoncer ces idies meurtrières...

Le livre de Lacroix a d'entre part l'intérét d'un témoignage sur les


difficultés et les problemes de la conscience religieuse dans le monde
moderne. Que celui-ci comporte des ineitations objectives Fathéisme,
Lacroix n'en disconvient pas. II analyse celles-ei sous troje rubriques
identifiques, politiquee et morales. Laissons de cöté les dernières,
de la révolte individualiste contre le mal sena tontee ses formes. Cette
attitude antithéiste phatét qu'ethée, reste profondiment marquée par les
catégories religieuses qu'elle nie. Elle suppose et entretient un regret
de Dieu, dont la religion peut faire une pernee per Eaberurde de sa propio
validité. Camus n'inquiète guère les eroyants. Mais la scienee et la
politique sont plus coriaces.
Lacroix constate avec beaucoup de lucidité que la science a resulta
l'enfile le Dieta de l'explication. On ne prouve plus Dieu par l'ordre du
monde des loro qu'on peut coneevoir celui-ci sane lui. Lacroix ne
s'accroche m'eme pas, comme tant de théologiens attardis, aus arrière-
postes du finalisrne co du pragmatisme. 11 constate sans ruser que les
explications génitiques rendent mutile tandis que la vérification
scientifique infirme celui-lii. 11 sauligne aussi enrabien la technique
acientifique moderne a déseeralisi le monde et dévalorisi les attitudea
contemplatives. L'homme reeevait le tullida naturel; ii erée aujourd'hui
le milieu teclinique. Cette nouvelle puissance diluirme d'autant eelle
de Dieu.
La prise de eonseience politique des maese, qni e'opère dalle le
monde moderne, sons le signe triomphant du marxisme, met fin d'entre
paro rimpuissenee traditionnelle de l'homme devant sa propre histoire.
Aux vieilles morales de résignation et d'humilité sucede une monde
militante et eonquirente. Un humanisme nouvean se cree pone lequel
ii n'est pas de valeur sopérienre à l'hormne. Lacroix en salue sane
détour la grandeur : le comportement ithique dee athies ne se distingue
gnère de celui des ehrétiene. Cette affirmation, en elle-mime disentable,
a du mojos /e sens ¿'mi hornmage, qui n'est pas sans milite. Les
problèmes posis aux creyeras .'en trouvent multipliéo dautant.

Comment Lacroix les résnut-il pone son compte ? D'abord en


intégrant Pathéisme dann le deasein de la Providenee. L'athéisme
eerait l'instrument inconscient par legrad Dieu assurereit les progrès
de la foi, en la rappelent ä se pureté ou en Pobligeant à s'approfondir.
Démarche claseique par laquelle le croyant transpose sur un plan
métaphysique les problèmes laistoriques réels rencontrés par se foi.
ACTUALITES 175

Le caractire mime de la eroyance e'en trouve pourtant transformé.


De ce point de vue, l'attitude de Lacroix est particuliérement typique
des tendances et des contradictions de l'apologétique chrétienne moderne.
Celle.ci est en effet réduite par les progrés de la science et de la pratique
sociale ä accentues les aspecto subjectivistes et fidéistes de la religion.
Puisque la science élimine Dieu du monde, on le cherchera exclusi-
vement dans le sujet, comme le principe des valeurs logiques et morales,
l'inspirateur et le garant de la raison et de la chanté (cf. p. 65). Mais
ce Dieu intérieur ne supporte pas mieux l'examen logique que le Dieu
du monde : déjä les materialistes du XVIII . avaient souligni ses
contradictions (problime de la création, problirne du mal...). Dia Ions,
Dieu perd figure rationneffe. Son mystäre s'approfondit sans cesse.
La théologie devient nigative : on peut seulement dire de l'absolu ce
q-u'il n'est pas. On reconnait in i l'eaprit mime du kantisme dont Lénine
soulignait déji la parenté avee le fidéisme.
Un tel fidéisme se situe ì l'inverse du fidéisme traditionnel, mais
il est au fond de mime nature. Le premier repose sur une négation
totale de la raison. Le second au contraire aus In conscienee rationnelle
du caractire irrationnel de la foi. Mais en préférant une religion sans
raison ä une raison athée, ce courant alimente en définitive Pinn-
tionalisme et quoi qu'il en ait, robscurantisme lui-mime, auquel
fournit seulement des raisons nouvelles.

Jean Lacroix n'échappe pas š ce danger. Si soucieux qu'il sott


en effet de faire sa patt ä la science moderne, il faut bien dire qu'll
s'arrite en ehemin. Disons en gros aus aciences de la nature. Les
sciences humaines eemblent en effet absentes de Phorizon de l'auteur,
ä Pexception de la psychanalyse. On s'étonne par exemple de lire
sous sa plume une référence bienveillante au a je hyperorganique
de Maine de Biran, comme si la psychophysinlogie n'existait pes. Ou
ancore l'affirmation tranquille qu'« il ny a pas de morale sass dua-
Birne e, seile mime parler des théories de la sneiologie moderne en la
matiire, peut-on ainsi rayer d'un trait de plume Spinnza,
Helvétius ? Comment s'expliquer rette mieonnaissance quasi systér
matique sinon par le désis de conserver ä l'fime humaine son seerct,
aun valeurs kur mystire et de minager Sinai ä Dieu ses derniers
refuges ?
Le malheur est que la srienee moderne n'autnrise plus une telle
cnneeptinn de l'humme. 11 n'est plus vrai que la MBesinn sur lInmme
dnive neleessairement passer par la mitephysique. EPA vient l'exigenee
de virité, demande Larroix. sinnst de Dien ? Mais nmminnt pos
besnin ? Ne pent-on dsl river le hesnin de eonnaitre du hesnin de
s'adapter à la réalité nhieetive ? Ir lien original de la !wienre la
technique est aninurd'hui asser éinhli pour que rette sel pnrise mérite
examen. D'nil vient la présence de Punivemel en nrms ? Mais pourquni
pas d0 lansaée. rellétant partir de la prntirme dont il est
Pesnseesinn svmhnlinue, lea aspeete universeis de la réaliti ohieetive ?
Quelle est la carantie de la vérité ? Pourquoi pas notre pratique ?
176 MICHEL VERRET

Faut-il encore attribuer it Dieu la naissance des valeurs quand tout,


leur relativité sociale, leur évolution, leurs contradictions semblent
témoigner pour une genèse matérialiste ä partir des conditions d'exis-
tence sociale ? Est-il besoin enfin de Dieu comme « questionneur.
moral : autrui n'y suffit-il pas ? En ignorant les réponses matérialistes,
Lacroix situe lubméme sa démarche au niveau préscientifique.

Et ceci nous conduit ä son attitude devant le marxisme. Sann


doute lui réserve-t-il une place éminente, mais comprend-il vraiment
les raisons réelles de son influence ? Comme tant d'autres depuis
Kojéve, ii privilégie chez Marx la réflexion philosophique de jeunesse
au détriment de Pceuvre proprement scientifique de la maturité. De
surplus il en infléchit le sens dune part vers un moralisme (l'huma-
nisme total), et vera un subjectivisme des valeurs. Dés lora, la thèse
centrale du marxisme n'est plus le matérialisme, mais Pathéisme.
Cette interprétation peut se défendre du point de vue de l'étude
interne de Pceuvre marxiste, encore qu'elle ne soutienne pas notre avis
un examen sérieux. Mais de tonte faeon, répond-elle ä la réalité histo-
rique dès lora qu'on s'interroge, comme le fait Lacroix, sur l'influence
de masse du marxisme ? II est bien évident que edle-ei ne doit pas
grand-chose aux ceuvres de jeunesse de Marx, d'ailleurs de publication
récente. Encore moins aux commentaires hégéliens de Kojéve ou
Lefebvre. Elle s'explique seulement par la vérification pratique que
les masses ont pu faire du caractère scientifique des analyses marxistes
et léninistes au cours de l'expérience sociale des cent dernières années.
Dans rette expérience, le réle de la philosophie marxiste n'est
nullement négligeable. Mais dang l'exacte mesure of) elle inspire réelle-
ment l'activité organisée d'un collectif de militants assurant dans l'action
la fusion de la théorie scientifique et du mouvement ouvrier de masse,
c'est-ä-dire, pour parier clair, d'un parti communiste.
Le philosophe idéaliste tend naturellement ä priviligier le point
de vue spéculatif qui hat le point de départ de Marx. Mais il oublie
que Marx est précisément parti de ce point de vue pour le critiquer.
Si méme ii retient cette critique, il a tendance ä la situer encore sur
un plan spéculatif et non sur le plan social et pratiq-ue on Marx la
place pour la première fois. Le livre de Lacroix tombe trop dans ce
travers. Comment, par exemple, pourrait-il parler du marxisme, sans
évoquer son prolongement, le léninisme ?

Encore ne s'agit-il dans cet ouvrage que d'une simple tendance qui
s'exprime ailleurs en attitude ouverte. Par exemple, dans les rapports
de Lacroix avec Lefebvre.
Que Lacroix accorde le baiser du pardon, au nom de la Familie
Idialiste, ä l'enfant prodigue matérialiste, c'est bien normal. Lefebyre
n'a cessé de privilégier le jeune Marx. Lui aussi la incliné dass le
sens de la philosophie traditionnelle. Et voici q-u'il prend conscience
de la distance, ä vrai dire considérable, qui sipare son marxisme du
marxisme réel et de la pratique de masse qu'il inspire. Comment les
ACTUA LITES 177

philosophes idéalistes ne se réjouiraient-ils pas de le voir rentier au


bereail de la philosophie spéculative ?
Mais ils feraient une étrange erreur, s'ils confondaient le
« marxisme a de Lefebvre avec le marxisme Met et s'ils croyaient, en
dialoguant avec Ini, dialoguer avec les masses influencées par le
marxisme. Un jeu de miroirs ne permet jamais que des monologues.
Laeroix est trop soucieux de « ne pas tricher » avec les autres comme
le dit lui.méme, pour ne pas sen aviser un jour ou l'autre. Le
dialogue ouvert par ce petit livre clair et utile pourrait prendre alors
une portée plus grande et une signification plus riehe pour la
defense commune de Phomme.
Michel VERRET.

SILVIA MONTFORT, Les mains pleines de doigis, (Juliard), 1.200 F.


Voilä le quatrième roman de Silvia Montfort. Ce roman, entre
autres mérites, nous révèle le charme secret de la Cöte d'Azur.
Secret comme l'est un heu commun. Lorsque, sans le vouloir, on y accede,
on est tout surpris de se retrouver lä, en ce haut-heu mais fréquenté,
oü s'allie au charme de la découverte l'approbation bruyante des autres.
Sur une colline, après l'orage étincelante de soleil, un homme veut
« öter son chapeau. II ne croyait ä la toute-puissance de Dieu, mais
ii pensait q-u'il est beau d'étre un homme. « Merei... », dit.il à voix
haute. » Cet homme est heureux. Sa jeune femme l'est moins. Le jeune
homme survient. II entraine dans son sillage une maitresse charmante
et vulgaire et qui cestera sur la rive quand les trois autres vogueront
sur l'orageux océan d'amour. Mais cien n'arrivera de ce qu'on attend.
L'histoire, bien menée, tient en haleine. Les personnages sant vus en
profondeur. L'approfondissement suit une courbe, de l'égoisme ä la
générosité. L'amour épanouira chacun et l'on saure qu'il ne pardonne-
pas ceux q-ui de bonheur s'endorment.
André LIBERATI.

GASTON BAISSETTE, L'étang de l'or. (Editions Pastorelly, Monaco.)

Un livre lentement 'nah. Celui d'un sage ou tout au moins d'un


homme qui n'impose pas sa vise personnelle des choses. 11 nous décrit
simplement le ehemin par lui parcouru jusqu'à ce point d'équilibre, le
bonheur peut-itre, et le chemin est attirant qui s'égare dans l'or de
l'étang.
Le sujet du roman ? Une enfance, une adolescence, les premières
amours. Mais, comme le litre l'indiq-ue, le décor est ici tout.puissant
c'est la Camargue, « le pays le plus sauvage » vers lequel s'est replié
a le laurean de nos cavernes ».
II y a, eher Baissette, un refus de l'absurde qui le pousse à nier
le hasard. L'étang a formé l'enfant pour le conduire enfin vers celle qui
sera sa Diotine. Plus peut-étre que d'éducation, c'est en effet d'initiation
qu'il s'agit. Les « eabaniers », quoique débonnaires, ont quelque chose
178 ANDRE LIBERATI

des farouches initiateurs africains et l'étudiant en chimie est encore sous


le charme des grirnoires.
II y a, eher Baissette, un gont du viel savoureux, une fenétre qui
s'ouvre et qui écrase la branche d'un figuier ou ce message, deux mer-
veilleux vers d'Eluard, que l'adolescent grave sur le mur de la maison
desertee.
Un livre donc qu'on lira avec plaisir, qu'on méditera avec profit.
La langue en est belle, ä peine dégagée du paysage de Cecee et d'eau,
de ce mirage qui la fait naitre comme ii fait naitre et nourrit sa faune
et sa flore mouvantes.
A. L.

Frantz FANON : L'An V de la Révolution algérienne, Cahiers libres


no 3 (François Maspero, 1959).

La naissance d'une nation est un phénomine complexe et su peut


ehoisir de l'étudier sous des éclairages très divers.
Frantz Fanon a voulu situer son analyse au niveau des consciencea
individuelles. Médecin et militant, il a noté avec précision une foule de
faits chargés de sens qui prouvent que la lutte émancipatrice a accéléré
le processus de formation de la nation algérienne et Fon peut itre
certain que son témoignage sera retenu par les historiens futurs. Aves
la précision du spicialiste se livrant ä un examen clinique ii étudie les
conséquences d'une lutte qui force chacun ä repenser tout un héritage
d'habitudes et d'attitudes mentales : « Chaque Algerien, devant le
nouveau systeme de valeurs introduit par la Revolution est incité ä se
définir, a prendre position, ä choisir. a Que ce soit à l'égard des acqui-
sitions techniques longtemps considérées comme faisant Partie de l'uni-
vers du colonisateur et par là suspectes — telles la médecine ou la
radio — que ce soit ä l'égard des traditions longtemps considérées
comme le moyen d'assurer la survie d'un patrimoine culturel — tels
le port du voile ou la discipline familiale — les comportements se
modifient radicalement. Mais si l'Algérie se dévoile, ce n'est pas à la
suite de mascarades dans le genre de celle du 16 mai : le « miracle •
tient è d'autres raisons, il est fils de la lutte quotidienne menée en
silence sur le sol de l'Algérie martyre.
Mais ce qu'écrit Fanon dépasse singuliérement le cadre algérien
et peut s'appliquer au grand phénomime de notre temps : celui de la
libération des peuples coloniaux. Lorsque Fauteur évoque cette mutation
par laquelle les Algeriens se rendent aptes ä maitriser des techniques
prophylactiques évoluées reposant sur Fadbesinn eonsciente des masses,
lorsqu'il explique comrnent les relations familiales échappent peu peu
aux anelennes valeurs, a aux phobies stérilisantes et infantilisantes a,
c'est ä la Chine, ä la Guinée, ä d'autree peuples que pense le ledern..
A signaler, la suite de cet ouvrage, un « easai de bibliographie
récente o sur la question algérienne de caractére exbaustd.

Maurice MOISSONNIER.
NOS LECTEURS ECRIVENT

TRAVAIL ET FORCE DE TRAVAIL

De M. P.M. is Vertailler.

A mon tour de faire appel aux lumieres de La Nouvelle Critique.

1° A deux reprises, dans votre n o 110, je trouve en substance l'oppo-


sitien suivante. Si, est-il écrit, dans les payo capitalistes, Fouvrier est
payé pour sa force de travail, il est, dans les pays socialistes, payé
pour son tsavail. Jusqu'a ce que je reçoive une explication qui m'éclaire,
cette affirmation me semble fausse. La tendance étant de rendre, en
U.R.S.S., le travail mojas long et mojos pénible, tout en étant plus
productif, il me semble qu'il secan plus juste de dire que l'ouvrier,
déduction faite des retenues d'intérét collectif, reçoit la contre-partie
intégrale du produit de son travaiL
Etant admis que jusqu'au moment on l'abondance généralisée per-
mensa le passage au communisme, la théorie marxista de la valeur
conserve tonta sa force, comment peut-il y avoir en U.R.S.S. des aug-
mentations de salaires ? (Attention ! j'exclus ici la question des rajuste-
ments qui est toute différente et n'offre pas de difficulta). Pratiquement,
en effet, prix et valeur coïncident exactament en U.R.S.S. oil n'inter-
viennent pas les incidences du marché capitalista. II est done normal
que la production accrue entraine une diminution des prix, et c'est ce
qui se passe effectivement. Mais comment les salaires peuvent-ils aug.
menten ? Si, en effet, la production s'accroit, sa valeur, elle, n'augmente
pas, elle tend mime è diminuer, puisque le temps de travail social est
graduellement moindre. La masse de la monnaie représentant en prin.
cipe la valeur de la production, l'augmentation des salaires ne constitue-
t-elle pas un phénomane malsain, une inflation ? Ou bien faut-il com.
prendre, que pour des raisons psychologiques, l'avautage collectif résul-
tant de Faccroissement de production est artificiellement réparti entre
la diminution des prix et l'augmentation des salaires, l'un compensaut
l'autre ?
Mon appréciation doit itre inexacta puisque les salaires not été
plusieurs reprises relevés en U.R.S.S. ! Mais en quoi consiste son inexacti-
tude ? L'un des rédacteura de La Nouvelle Critique aura.t-i/ rutile
gentillesse de me dice où se trotare la faille de mon raisonnement ?

Réponse crAndré Bar jonet.

En régime socialista Fouvrier n'est plus contraint de vendre sa force


de travail puisque la production est propriété sociale. Sa force de travail
n'est done plus une marchandise et le salaire n'est plus le prix de la
force de travail.
C'est pourquoi Pon affirme souvent qu'en régime socialista l'ouvrier
a est payé pour son travail o. En dernière analyse celta affirmation est
d'ailleurs exacte, mais il est sans doute plus juste de dire que le salaire
ANDRE BARIONET
180

constitue, en regime socialiste, o la part, exprimee en nrgent, de la


portion du produit social que l'Etat attribue aux ouvriers et aux employés
sehnt In quantité et la quelité du travail fourni par chaeun d'eux
(Manuel ifEeonornie Politique de l'Académie des Seienees de l'U.R.S.S.,
Editions Sociales, rage 499).
Comme rindique eneore le Manuel, le Aaleire, en régime socialista
traduit non un rapport entre exploiteur et exploité, mois un rapport
entre la Aocieté dann son ensemble, représentée par l'Etat soeialiete,
et le travailleur, travaillant petz e soi, pour sa eociété
Dans la Critique du Programme de Gotha. Marx a souligné toute
Fitnportoner dann la société socialiete, de ce que notre leeteur appelle
o les retenues d'intérit collectif o. Compte tenu de ente « déduetion
on peut evidemment dice que rouvrier socialiste a reeoit la contre-partie
integrale du produit de son travail A. Ce n'eAt qu'une question de Forum.
latino et il m'apparait que nous sommes entierement d'accord nur le
feind. Toutefois, cette formulation a le défaut, inc sembleAdl, d'évoquer
les aneiens mote d'ordre anurehistes de la « mine nun mineurs a et les
revendications de la o priee au tos o. 11 se peut que je nte trampe,
mais je pense que le sujet est suffisamment délicat /min éviter tollte
formulation qui, //lerne indireetement, pourrait conelure it une inter-
prétation erronee. Je penar done qu'il convient de mnintenir la définition
habituelle de salaire en régime eocialiste en fonction de la quantité
et de la qualité du travail fourni.
Je ne erais pas qu'il mit junte de dice que o la theorie marxiAte
de la vnleur o conserve mute sa force jusqu'au communisme. La o theorie
mnrxiste de la valeur o n'emt pas en cause ini I Ce deut it s'agit erst
de savoir si la o loi de la valeur o ubsiste ou non en régime soeinliste.
Des nombreumes discussions qui ont en lieu ja ce sujet en U.R.S.S. (et
an rapport de Staline fut enneiderahle) ii est Apperu que In loi de la
valeur subsiste. Mais cela ne signifie nullement quelle joue le meme
Ale qu'en régime eapitaliste 1 Sa sphi're d'application eet réduite et In
oü continuent de s'exercer ses effets cena-ei eont désormais contralee, et,
dann une large mesure, prévus. On ne peut pes, dann ces conditione,
dice que prix et valeur en U.R.S.S. coincident exaetement
Cela dit, notre leeteur n reisen en ce qui concerne la tendanee h
la diminution de la valeur de la produetion en fonetion de la réduction
du tempe de travail social. C'est effeetivement la raison pour laquelle
rougmentation du pouvoir d'aehat des travailleurs est ementiellement
obtenue par la beisse des prix et non par raugmentation des snlaires
nominaux. En pratique, les augmentations de salaires sollt le réeultat
soit de rajustemente mit de correetione d'inigalités. Quant ü l'aspeet
psychologique, ii n'est Nun niable, et il est tont à fait juste que, suivant
les eirennstanees et en vue de buts diterminés, l'Etat des travnilleura
puisse repartir ravantage collectif resultant de raccroissement de la
production entre la diminution des prix et raugmentaiion des nalaires.

A. 11.
LA V1E DE LA REVUE

NOS VCEUX...

A bous nos helenos et amis, una anciens qui notes soutiennent depuis
de longues années de kur fidélité, comino aux six Ceuta nouveaux
lecteurs de l'année 1959, notes présentons ici nos voeux.

...ET NOS SOUHA1TS

Cheque mois notre administrateur pasme en revue sea effectifs.


En cette fin d'année plusieurs de nos abonnés tuanquent ä l'appel.
Tous ont pris soin eependant de nous écrire les raisons de lene non.
réabonnement; elles cont toujours finaneiéres : la vio qui altamente,
les elearges qui pésent plus buril, les heures supplémentaires — y
compris ches les universitaires — pour joindre les denn botas mais
qui ne laissent plus de temps pour la lecture...
Tous en méme temps nous assurent de leur amitie. lis apprécient,
disent-ils, le travail des collaborateurs de la revue. lis resteront des
lecteurs e an numéro a : il est plus fucile de versen 2,5 NF claque
mote que 22 NF pour une année.
Cleacun de nos leeteurs eomprendra fluors nos souhaits il nous faut
gagner de nouveaux leeteurs, de nouveaux abonnés. 1,a lVouvelle Critique
est la acule revue franeaise de méme type qui ait réussi ä tnaintenir
un prix aussi modeste mut en conservant son volunte de 160 pintes (avec
des numéros de 176 et 192 pages). Nous devons cette possibilité au
concours de nos correspondants-diffuseurs, ä nos collaborateurs qui notes
font le don total de leur trovad, te un o appareil a réduit un strict
minimum.
Notes voulons pourtant tontee d'offrir mieux : une nouvelle pré-
sentation arce couverture illustrée et typographie intérieure renouvelée.
Ceei ne sera possible quell gagnant 1.000 lecteurs an come de l'année
1960. Cet objeetif peut étre atteint. Nous votes demandons votre nido.
Une aide immédiate :ii reste deux mota pour s'abonner ä des conditions
partieuliérement avantageuses. Vous trouverez au dos de rette page les
conditions spticiales d'abonnement.
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ve mois un lecteur, vous exaucerez tous nos vreux...
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La Nouvelle Critique
offre ä ses lecteurs, pour tout abonnement
de un an (ou réobonneme n t mérne anticipé)
UN MICROSILLON 45 TOURS
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Un séjour de 10 jours en U.R.S.S.


pendant les vacances d'été 1960

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I. - MOZART .• L'enlivement ou séroil. Al, de Belmont et d'Osmin.
Orchestre d'Etot de Berlin (Dir. Von Zollinger).
Air de Blondine. Duo de Blondine
2. - MOZART : l'enlivernent as. seroil.Berlin (Dir. Von Zollinger).
et d'Osmin. Orchestre d'Etat de
Titus louverture. Cosi tun hatte (auverture). Ensemble
3. - MOZART
d'Etot de Berlin (Dir. Von Zollinger). Zar und Zimmer-
4. - Albert LORTZING : Der WIldssches louverture). Otto
mann (ouverture). Orchestre rodio-sym phoni q ue de Leipzig (Dir.
Dobridt).
hermal (o p. 90) . Monsent
5. - Franz SCHUBERT Impromptu en lo Siegt reid Stockigt).
en to mlneur (op. 94) tot, piano maleer pour violen et piano
6. - Jean - Marie LECLAIR Sonate en .6
(violon : D. Oistrokh; piano : N. Walter).
: Phantaesiestuecke (op. 28). L'oiseau prophito
7. - Robert SCHUMANN
(op. 821 (au piano Dietern Zechlin).
111
9. - PROKOFIEF : Fugitive (op. 22). — DEBUSSY : Arpegg io Irre
(au piano Ernile
9. - BEETHOVEN Sonate paar piano
en tal bémol maleur (op. 8121.
JAll
oignons, Pellte fleur, Si to nein
lo. - Hommage ä Sydney BECHET : Les par l'orchestre Michel Attenoux.
ma mère, Dons les rues d'Antibes,
FLAMENCO
lt. Mole quena et Soleares (quitare) por Pépé de Almario.


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LA NOUVELLE CRITIQUE IP ANNEE - 1959

INDEX ALPHABETIQUE

No Page
AMENDOLA Giorgio :
Pietro Nenni et l'unite d'action 105 75
APEL-MULLER Michel :
A ragon , La Semaine Sainte. — Du sentiment national
done la creation romanesque 103 39
ARAGON Louis :
Donner ä lire 102 3
Faroles ä Saint-Denis 105 89
ARNAULT Jacquee
De Gaulle, legislateur 103 7
Le < Defenseur de la Nation 144 > ? 106 38
Aperçus sur I 'ense ignem ent prive en France 108 26
Y a-t-il un seile de I 'histoire ? (Entretien) 110 1
AUCUY Jean-Marc
Evolution du cinema, Claude Chabrol 105 131
Georges Franju : La Ute contre les mute 106 91
Entretien 106 99
Lettro ä beaucoup d 'a in is et ä quelques critiques 107 152
Evolution du cinema francais (satte) 108 138
Cinema deté 109 123
L'affaire des Liaisons 110 132
Cinema d 'auteur 111 138
MUTRUSSE AU Jacqueline
Essais et reussites 108 131
Theritre en vacances 109 134
Gorki, auteur moderne 110 138
ATJZIAS Jean-Marie
Technique et philosophie. — Quelques problemes poses
ä la philosophie par l'existence de l'objet techn ique 110 83
BARJONET Andre:
Les nouvelles formes de enlaires et le renforcement de
1 'exploitation canitaliste 105 46
Reelite de la classe ouvriere 110 24
BARRABE Louis:
L'Un iversité et 1 'aven ir de la na tion ( Entretien) 111 21
BESSE Guy
Pendnle on marche en avant 105 10
Entretien avec Neuni WI/ Hon 108 lt
De la neesvisite d'un Parti commimiste 110 40
BESSON George
e Bonjour, 'Monsieur Desnoyer » 102 101
BILLOUX Fra nvois
L'Espagne et nous 104 1
Les communietes et Parmee 107 152
184

N° Page
BONAFE (Dr) 106 99
Entretien
BOUVIER-AJAM Maurice :
Regards sur la structure et la situation actuellee du capi-
talismo franeaia 109 17
BRUGUIER Michel : 105 1
Le diecours interdit
CAEN Francois 104 171
Lee intellectuele jugent lee ordonnances
CASANOVA Laurent : 107 197
Lea communistee et Parméo
CHAMBAZ Jacques : 102 18
Courant et contre-courant 104 171
Six intellectuels jugent les ordonnances de Gaulle 1
Y a-t-il un sana de l'hietoire 7 (Entretien) 110
L'Université et l'avenir de la nation (Entretien) 111 21
CHARLET Martha :
Chante pour l'Espagne. — Anthologie de la poésie espa- 147
gnole contemporaine 104
CLAUDE Henri : 102 8
Accordailles ä Bad-Rreuznach 7
COHEN Francia : 104 186
L'humanisme moderne au XXI. Congräs 1
Entretien avec Henri Wallon 108
Le renouveau de eeptembre 109 4
DELASALLE Manuel :
Espagne d'hier, Espagne de demain (développement 98
konomique et structure eociale) 104
DEROCHE Jean : 102 141
Situation du cinäma
DESNE Roland
Aragon : La Semaine Sainte. — Du sentiment national 103 39
dans la crätition romanesque
Les 103 décrats du ministre de la culture (De Feethä- 111 38
tique au ministre)
DOUZON Henri : 110
La juatice franquista 104
DUCHE Claude : 110 1
Y a-t-il un senil de l'Histoire 7 (Entretien)
EGRETAUD Marcel : 184
La diplomatie des tablee d'écoute 104
ELOT Jean
Correspondance avec le journal Le Monde sur lee salames
ENGELS Friedrich 103 2
Un inédit sur l'Algärie
FLAMENT Claude : 145
Psychologie de l'action psychologique 103
FOURNIAL Georges :
Sin intellectuels jugent les ordonnances de Gaulle
(Le fonctionnaire) 104 171
GACON Jean 122
Du nouveau sur Munich 1938 (Une semaino (Wirlive) 102 149
La secunde guerre mondiale ä Fordre du jour 108
185

N° Page
GAMZATOV Rassul
Littératures du Daghestan 102 147
GARAUDY Roger
Le marxisme, philosophie critique 109 89
GHOSH Ajoy
Le paradoxe de Nehru 108 108
GIEN Françoise
La banqueroute culturelle du franquisme (Notce et
documents) 104 197
GISSELBRECHT Andre
Problémes de la jeunesee en U.R.S.S. (La réforme de
l'enseignement et lee contradictions de la sociAte eovió-
tique - II) 102 58
Répercussions sur l'enseignernent privé en France 108 26
Avec Jean Vilar en Avignon 109 131
Y a-t-il un Gens de l'Histoire 1 (Entretien) 110 1
Intellectuele et mouvement ouvrier 110 52
A propoe des Sdguestrefs d'Altona 111 119
GRENIER Fernand
Les communistes et l'armée 107 185
GROTEWOHL Otto
Le bicentaire de Haendel 107 145
GULON Bernard
L'Université et l'avenir de la nation (Entretien) 11.1 21
HENRI Roger V
La connaiesance de l'Univers 111 107
HENTGES Pierre
Le XXI. Congrés et les certitudes du communieme 105 101
HINCKER Françoie
Afrigne Noire, par Joan Suret-Canale 105 149
HINCKER Michel
Le technocrate, ce pelé 105 26
IBAROLA J.:
Le capitalieme populaire (Une table ronde ä Yale,
U.S.A.) 102 135
JOINVILLE (Général)
Une armée, pour quoi faire ? 107 88
JOUVENEL (Renaud de) :
La guerre de Sécession et fies origines 102 loe
Antoine Watteau, le précurseur entrave (I) 110 106
Antoine Watteau, le précurseur entrevé (II) 111 93
JUQUIN Pierre
Malraux, ministre (I) 106 62
Malraux, ministre (II) 108 95
10 septemlire 1959 109 116
Y a-t•il un seno de l'Histoire 1 (Entretien) 110 1
De la démocratie 110 127
Frédéric. lohnt-Curie ou le probable 111 190
KLOTZ (D t 11.-Pierre)
Lea médecine et la eanté 111 6
KOURTCHATOV A.V. :
Intervention h la tribune du XXI. Congrés 105 120
186

No Page
KRASUCKI Henri :
Le pouvoir dee monopoles 106 29
KUAN SHAN-YUE
Sur 1 'évolution da la peinture chinoiee 109 108
LABARRE Roland
La Phalange 104 90
LAFON Monique :
Dix ans de mandat anticolonialiete 105 56
LEBRUN Jean-Luc :
Le geilere' et le normalien 105 154
LE CORRE Pierret te:
Itineraire de Graham Greene 111 76
LEDERMAN Charles
/Ix intellectuele jngent lee ordonnances de Gaulle
(L'avocat) 104 171
LE GUEN René:
Six intellectuole jugent leg ordonnancee de Gaulle
(L'ingdnieur) 104 171
LE NY Jean-Françoie
Psychologie de l'action psychologique 109 145
LEVRAULT Bolange :
Progräs e judiciaire a ou myetitication 7 110 124
LIBERATI Andre:
Le PlanItarium 109 142
Le heu du supplice 110 148
LIBERATI Annick et Andre
Roses a crldit 108 147
LISTER Enrique
06 en eet I 'arrnée espagnole 7 104 103
LURCAT Francois :
Entretien avec Henri Wallon 108 11

LURCAT Lilian a:
Entretion avec Henri Wallon 108 11

MALRIEU Philippe :
Henri Wallon et l'orientation de la peychologie 108 e
MARCENAC Jean
Yvonne Mottet, la ramme et le Hei 108 122
Boris Taelitzky ä la eource du réel 109 102
MARX Karl
Le eyetine foncier en Algerie an moment de la conquete
française 109 119
MASEREEL Frans
Réfloxions sur 1 'art 105 97
MASSIN Jean
Le Dernier des Justes 111 143
MAYER Roger
Grandeur ou bombe 7 106 66
MENIL Roger:
De l'exotisme colonial 106 139
MICHAUT Roger:
Lee Brigades Internationale« 104 20
187

N° Paye
MILHAU Jacquee
Contribtition h l'histeire de la philosophie marxiete en
France (II) 102 74
La Alystilication. par Maurice Mouillaiid 105 140
Troja Amts pour PHlaloire 109 137
MOHAMMED-EL-GFIARBI
Indépendance nationale et culture 108 138
MOISSONNIER Maurice
Analyse du 13 mai 106 1
Lea Carnets secrets d'Abel Ferry, La chute du Second
Empire et la nalssanee de la 111 0 Selpublique en France,
Les batissaura de eatbédralee 111 148
MONTIEL Jean :
Lee origines du franquieme 104 4
Notes eur l'U.G S 110 73
MURY Gilbert
Nouvellen etructnree de daure et libéralieme 105 84
Thlidtre de la Foi. — Claude! et Dodtoleveki 107 157
ORCEL Jean
L'Université et l'avenir de la nation (Entretien) 111 21
PARFENOV Michel :
Densee dune deacription critique de la littérature algé-
rienne de langue Iranenlee 108 187
Malek Haddd ou le malheur en danger 100 113
PEREGO Pierre :
Le cabier e Linguistique » de Recherche' Internationales. 108 118
P1QUEMAL Marcel :
Haltara, pétrole, Marché Commun et arinée 107 173
La o Comimtnwilli', o dépassée 109 23
RABELAIS :
a Prendre a fernmee nos Uimime a 108 1
RADICIUJET André
Rapports des formt et diplotnatie mondiale 105 41
RAMIER Claude
La violence 107 101
REBERSAT Jacques
Le e relaje » arnéricain 104 24
REBOUL Marc :
Littérature des Etate-Unie (le numéro epécial d'Europe) 106 119
ROLLIN Jean :
Actualité do la gravare 103 125
Un sang nouveau : la « Jeune Peinture o 105 161
L'Age mbranique VII par las o Peintree témoins a 106 108
Fautéil tuer lea o Indépeudants a 1 107 164
Art eheealt, art officiel 1 A propos de la Biennale 110 100
SECLETIII011 Fernande
L'Université et l'avenir do la nation (Entretien) 111 21
SEVE Lucien
Histoire de la !ihre peneée 111 147
SIMON Michel
Contribution ä l'étude dee raMnea ametales de la social-
démocratie 111 841
188

No Page
SURET-CANALE Jean 143
Madagascar par Pierre Boiteau
105
1l eptil:14111e de Guinee, un an d'independance 109 39
TASLITZKY Boris 102 92
aéricault, heroe de roman 11
Entretien avec Henri Walton 108
TABARES Jean 126
Enseignants et genéraux 107
TERSEN Emile 21
L'Universile et l'avenir de la nation 111
TOGLIATTI Palmiro
Le XX. Congres et le Porti socialinte italien 103 105
TOURE Stekou
Le leader politigue considéré comme le repreeentant duna
culture 106 125
TRIOLET Elea 80
Le rendez . voue de Saint-Denie en recole buiesonniäre . 105
TVARDOVSKI 105 120
Intervention ä la tribuno du XX. Congr5s
VARGAFTIG Bernard 8
A Henri Alleg 105
Apr5s . s 9
VERRE'P Michel 102 39
Le reformisme ä l'epreuve
Rosponsabililes dea intellectuels devant le
gaullisme 106 80
Réflexione sur la torture 107 114
Sur Monteequieu 110 142
VEYRIER Marcel:
Le regime en Weil 104 116
VIGIER Jean-Pierre
A propoe de Matärialisme et empiriocritivisme. — Une
nouvelle conception de la matiäre '2 107 170
WALLON lieuri 103 145
Psychologie de l'action psychologique
Entretien avec Henil Wallen 108 11
WERI3LAN Andrzej 85
Dictature du proletariat et démocratie bourgeoiee 109
WEYL Roland 18
ReconquAle de la democratie 105
La Imitation fasciete 100 90
Lee forces existent In 1
WURMSER Andre
Sin intellectuels jugent lee ordonnancee de Gaulle
(Le journaliste) 104 171
RFantee algeriennee et marxieme 102 31
Journal de marche d'un capitaine en Kabylie 107 1
CAPITAINES T... et 11... : Capitainee ou has-officiere ?
(Ilesai mir la elructure socialo de arme) ee) 07 43
QUATRE OFFICIERS : Alptrio, un an de gatillimme 109 8
Le Chapitre IV de la nouvelle Hietoire du Part i communiete
de l'Union eovielique. — Le Porti pandant la période
de reaction (1907-1910) 103 56
EDITIONS SOCIALES
Pour connoitre la solution (laporti", par le socialisme aus problemes
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Comité de rédaction Direeteur politique
Guy BESSE
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politique, ti la prise de parti en politique, donc ti des luttes réelles
et l'y identifions. KARL MARX.
Irnprirnerie RICHARD,
54. rue Stehensan, Paris (XVIII.). Le Directeur-Gérant : Jean ETENDARD.
SOMMAIRE
1
LA N. C. : Au lecteur 3
Yves LACOSTE : Les sources de la culture algérienne

23
IBN KHALDOUN : Textes
Dr SADEK HADJERES : Quatre générations, deux cultures ... • 26
ABDALHAQ ANNACIRI : Notes sur la littérature algérienne de
50
langue arabe
58
Poèmes et chanto algériens
Michel PARFENOV : La littérature algérienne de langue française.82 67
MOHAMMED DIB : La mémoire du peuple
85
MOULOUD FERAOUN : Si Mohand ou Mehand 87
SI MOHAND OU MEHAND : Poèmes 91
KATEB YACINE : Ce feu, c'est le secret 93
MALEK HADDAD : Malgré tout, je vous parle
97
ASSIA DJEBAR : Il n'y a pas d'exil (nouvelle)
BACHIR HADJ ALI : Quelques idées sur les caractéristiques, les
109
sources, les tendances de la musique algérienne
133
NADJ ABOU MERQEM : Le thatre algérien
138
M'HAMED ISSIAKHEN : La peinture
ABDERRAHMANE BOUCHAMA : L'arceau qui chante 140
144
H'MIDOUCH : Djidda (nouvelle)
ACTUALITES
156
Pierre JUQUIN : Le nouvel Hylas et le vieux Philonous 161
Jean-Marc AUCUY : Trois hommages, trois saluts
166
Jacqueline AUTRUSSEAU : Quatre mises en scène
170
Roland PIETRI : Le Bol des Fols de Lorjou 173
Michel VERRET : Sur Le sens de rathéisme moderne 177
André LIBERATI : Les meins pleines de doigts, L'étang de l'or 178
Maurice MOISSONNIER : L'an V de la République algérienne
179
Nos lecteurs écrivent 181
La sie de la revue 183
Index alphabetique 1959
Illustrations de MOHAMMED RACIM et M'HAMED ISSIAKHEN
Couverture : maquette de Alexandre CHEM
Photos Agcnce Atlas

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