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LE MADAGASCAR DES LIBÉRATIONS.

UNE SEULE ÎLE POUR DEUX RÊVES.


1942-1947
Claude Bavoux
Professeur de Lettres (La Réunion)
Docteur en Histoire

Lorsqu’à Tananarive, le nouveau haut commissaire (HC), le général


Legentilhomme prend ses fonctions le 7 janvier 1943, alors que les Britanniques lui
remettent les clés de la Résidence, dans laquelle, par respect, ils se sont fait un point
d’honneur de ne jamais entrer, l’administration française de Madagascar n’est plus
maîtresse de rien, mais elle feint d’avoir en main la situation. Certes, personne ne le
souligne alors publiquement, et ce n’est pas l’intérêt des Français de le faire savoir,
prestige et survie obligent. On date généralement la Libération pour les Français de
Madagascar par l’entrée des troupes britanniques dans la capitale. Celle-ci perdure
évidemment jusqu’au 8 mai 1945, libération beaucoup plus mal commémorée que celle
de la guerre mondiale précédente.
A Madagascar, le 8 mai 1945 ressemble à une journée des Dupes. Peu de
Malgaches dans les rares fêtes officielles. Aucune folie en tête, aucune cérémonie qui
eût permis d’aller de l’avant. Et pour cause. Le gouverneur général (GG) sait qu’il lui
faut fêter sous peu le cinquantenaire de la conquête1 - J.Rabemananjara, le futur
ministre, fait partie de la commission préparatoire - et absolument personne n’a
réellement la tête à cela. Les vrais problèmes – sociaux, économiques et politiques -
sont ailleurs. Tout le monde sait que la bombe va exploser. C’est le secret de
Polichinelle. Chacun investit le rôle du coryphée dans la pièce d’Anouilh, Antigone. Le
ressort est tendu. Chacun est dans son personnage de composition. Et le ressort se
détend le 29 mars 1947. Ce que les uns nomment Libération n’est donc que le
prolongement de la nuit coloniale pour les autres. Madagascar est manifestement trop
petite pour deux rêves à la fois.
On voudrait s’interroger ici sur l’inanité et l’incohérence politiques de cet
espace de quatre années trop voué aux limbes historiographiques, en tentant de dire
pourquoi la France, qui a portant la main si lourde, ne contrôle pas grand-chose, tant le

1
L’Informateur colonial, Madagascar 1895-1945 ; n°15, spécial cinquantenaire ; 15 novembre 1945.
15
pays profond lui échappe, malgré des impôts qui rentrent. Cette libération sans fin est
le moment où les Européens de Madagascar auraient pu comprendre les aspirations
nationalistes. En effet, parmi les occupants allogènes établis en famille dans la colonie -
souvent depuis deux générations - il se trouve entre 1942 et l’explosion de 1947, une
minorité éclairée qui a des idées sociales et progressistes, dont ne veulent, évidemment,
ni les nationalistes malgaches ni la majorité des coloniaux2. Pour les premiers, ces
Français arrivent avec une guerre mondiale de retard. Pour les autres, ce sont des
illuminés, des jaloux, ou pire, des traîtres à leur patrie. Quoiqu’il en soit, aucun ne voit
le poids des attentes nationales malgaches, si ce n’est pour en conjurer l’avènement.
Depuis la Première Guerre mondiale, personne, ni les notables élus des Délégations
économiques et financières, ni les GG, ne veut prendre sur soi la conduite assistée
d’une élite locale qui eût permis d’envisager l’indépendance.
Il y a donc à Madagascar, après la libération par les Britanniques, une guerre
franco-française en matière d’opinion qui dure plus de quatre années et qui prend fin,
pour schématiser, avec le soulèvement du 29 mars 1947, devant l’adversité3. De
septembre 1942 à avril 1947, les rares vazaha engagés s’occupent - au mieux - du social,
mais refusent d’évoquer le nationalisme des autres, rarement nommés par leur nom de
Malgaches. Pleven, homme avisé, informé et intelligent, ne fait pas mieux4 qu’eux car
l’idée même d’indépendance inhibe chaque Français. La Grande Ile paraît aller de pair
avec la colonie tant l’idéologie gallienienne, c’est-à-dire celle d’un spécialiste de la
répression souple - dure, se perpétue en collant à l’idéologie ambiante.
A partir de 1943, la société civile allogène française, campée sur des positions
fossilisées dans l’histoire locale coloniale, refuse toute ouverture minimale, non pas au
dialogue, puisqu’on ne peut pas nier l’existence de la commission mixte franco-
malgache, mais à la simple reconnaissance d’une autre nationalité que la sienne. Les
objurgations réitérées du HC de Saint-Mart5 envers cette société sont elles-mêmes
dépassées dès qu’elles sont formulées. Il ne fait pourtant que répéter ce que Pleven lui
souffle depuis Londres, Alger ou Paris. Avant 1947, dans les milieux tananariviens
aisés, proches de la Chambre de Commerce, qui ont retrouvé leurs errements des
années 19306, l’idée nationaliste malgache hérisse à un point tel, qu’elle est pervertie
en poncifs discursifs ou picturaux7 racistes.
Ce n’est que par simple jalousie, puisque la légitimité coloniale n’est que de
circonstance. En effet, son mode de fonctionnement économique est d’un primitivisme
total. Voilà déjà une dizaine d’années qu’elle se sait dépassée, que quelque chose lui
échappe. Certes, son insertion profonde, du fait d’être là depuis deux générations, voire

2
Et qui sont ignorés comme Joseph Girot, représentant de Madagascar à l’Assemblée consultative.
3
Entre les deux guerres mondiales, les milieux privés allogènes établis sur place sont les catalyseurs de la
politique des gouverneurs généraux dont le souci est plus de durer que de marquer leur époque. Pris entre la
masse malgache et la minorité française, parfois activiste, leur marge de manœuvre est plus mince que le
prestige encore très vivant aujourd’hui de Léon Cayla - manipulateur des médias, homme en avance sur son
temps, en ce sens qu’il sait quelle image il veut laisser de lui - ne pourrait le laisser penser.
4
1 B185. Voir en particulier sa dépêche ministérielle très circonstanciée du 10 mai 1944 arrivée quatre
semaines après, à Tananarive.
5
Dont on se moque encore en sous main chez de très vieux témoins sans pitié qui savent que l’homme a été
accablé par des malheurs domestiques : joueur, fainéant, mais surtout, achetable.
6
On pense à la centaine de signatures de soutien qui accompagne l’entrée des troupes de Mussolini dans
Addis-Abbeba.
7
La parution de la plaquette, faite de caricatures, intitulée Madagascar libre, (S.G.M., Tananarive) signée
Robert Foix, alias commandant Honoré Robert Conte, en mars 1946, témoigne d’une réelle appréhension
d’une subversion andriana et merina.
16
plus, procède de la raison que le commerce constituait jusqu’ici son monopole - encore
que les trois maisons mères aient leur siège social en métropole - et qu’elle se soit
arrangée pour que les Malgaches travaillent pour elle, quelquefois contraints et forcés,
sur des bases qui ressemblent, sans qu’on force le trait, à la France de l’Ancien
Régime, spécialement en matière d’impôts.
De façon concomitante, aux premières élections de 1945, le nationalisme
malgache promet évidemment des lendemains qui ne peuvent que chanter, car son
insertion est totale comme peut l’être l’histoire des peuples insulaires dotés de leur
langue8. Si on ajoute à cela le culte des ancêtres, le fihavanana9, la Bible et le JO10, cela
fait un héritage commun à l’épreuve des balles. Comment pouvoir comparer ceux qui
se croient légitimés, les coloniaux, avec ceux qui n’ont pas à évoquer cette question du
fait qu’ils sont indigènes ? Du fait qu’il n’y a qu’une île à occuper, l’un des deux doit
céder la place en vertu des lois implacables du nationalisme - l’Europe vient d’en faire
la traumatisante démonstration - ou du principe finaliste historique.
I) Si on se penche sur la décennie qui précède 1947, on se rend vite compte à
quel point la scission est grande entre l’histoire des uns et des autres. Une histoire
conflictuelle duelle11, à la fois mêlée et distincte, est certainement en place depuis le
jour où le premier commerçant a débarqué sur une plage. Et puisque personne - ni
l’administration ni les zanatany - n’a voulu prendre en compte les leçons de la
Première Guerre mondiale, cette histoire double, séparée, dissociée s’impose
aujourd’hui à nos yeux, plus que jamais. La raison en est que, durant la Seconde Guerre
mondiale, l’hypocrisie, l’insouciance sociale, l’irresponsabilité politique sont
manifestes, et s’étalent au grand jour. L’appétit de l’argent est tel qu’il en est indécent
chez plusieurs dizaines de colons, miniers en particulier, alors que le peuple malgache
crève. Si quelques milliers de Malgaches vivent très bien, la majorité survit comme elle
survivait avant la conquête, l’esclavage en moins. L’impression de faire face à un
dédoublement de l’histoire malgache, à un partage, est nette dès avant la Seconde
guerre mondiale, mais le sentiment s’avive sous Vichy et se confirme dans les années
qui précèdent 1947, tant Vichy n’a rien changé à Madagascar. Tant Vichy qui survit
dans des avatars multiples souligne les traits maladifs de la présence coloniale dans ce
qui n’est déjà plus Vichy, mais qui n’est pas encore Madagascar.
II) Le cas de Madagascar, libérée deux ans avant la métropole, permet
d’avancer l’hypothèse selon laquelle l’épuration ratée du vichysme est non pas la
cause du cataclysme à venir, mais l’illustration prémonitoire d’un drame annoncé, un
cas type de prophétie qui se réalise parce que, finalement on ne fait pas grand chose
pour que ça ne se passe pas. On ne reprend pas du tout ici le vieux fantasme colonial12
du complot monté par soi-même, organisé par le chef de la Sûreté. On pense plutôt que
la vieille France républicaine porte en elle ce refus aveugle de toute émancipation

8
Darsac, « Contradictions et partis politiques malgaches », revue Action Populaire, juillet-août 1958.
9
On pense ici aux travaux de notre camarade Didier Galibert.
10
L’idée du fihavanana en moins, ce lieu commun se répand il y a quarante ans. A Tana, Simon Ayache le
reprend dans ses cours à l’université et Kœrner à l’Ecole normale.
11
Il faudrait plutôt dire multiple. Gilbert Ratsivalaka se sert de l’expression « histoire duelle » dans une
acception totalement différente. L’Express de Madagascar, « Sur l’historiographie malgache, III », 1er
octobre 2004. On pense ici à l’ouvrage de P.Brocheux et D.Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë,
1858-1954.
12
Mais partagé par d’autres.
17
politique13, et - malgré la conférence bien timorée, anachronique, de Brazzaville - que
la IVème République vagissante ne fait qu’ânonner, quelques mois plus tard, les leçons
mal apprises de 1936. On parle ici, autant des fonctionnaires d’autorité, que des élites
du privé, parmi lesquelles aucune personnalité d’envergure - M° Lacaille, la plus
brillante des intelligences de la capitale durant trente ans, très réactionnaire, proche des
milieux financiers, défenseur des cas les plus litigieux de l’épuration locale, ou M°
Frénaud, autrefois très anti-créole, devenu avocat France Libre - ne se dégage pour
entrevoir l’avenir intelligemment.
III) Dans ce cas, à qui faut-il imputer la faute originelle coloniale dont le
nationalisme malgache est, en fin de compte, l’aboutissement ? La faute de la cécité
politique en incombe à la mère patrie et non pas à quelques centaines de Français dont
l’effectif n’atteint tout au plus que celui d’une sous-préfecture. On cherchera les causes
de l’enfermement colonial du côté des puissances financières plutôt que parmi des jeux
administratifs ou politiques mesquins. Car, à tout prendre, les trois sociétés qui
dominèrent la Grande Ile ne l’ont toujours pas quittée au XXIème siècle. Certes,
l’histoire de Madagascar a de la répugnance à s’égarer dans ces terrains difficiles,
fangeux de l’histoire économique. Les archives du Ministère des Finances nous y
invitent cependant. Les champs, si ce n’est de la connaissance, du moins ceux des
intérêts, y sont bien cernés ; les camps idéologiques y sont fort mal définis, mais du
moins on y devine à quel point la politique, tous nationalismes confondus, n’y est que
la surface apparente des choses.
I) L’insouciance européenne et l’histoire duelle.
Revenons à la politique au jour le jour. Dans le JO du 19 octobre 1944 paraît
une ordonnance qui concerne les profits illicites. Son ampliation ne paraît pas à
Madagascar, où les banquiers savent très bien qui a fait de beaux bénéfices entre 1940
et 194214. Deux ou trois douzaines de Français tout au plus, parmi de plus nombreux
étrangers, sont concernés. Dans une colonie où, qui plus est, existent des rangs de
préséance non écrits, établis selon l’origine ethnique ou familiale, on devinera
l’importance du non-dit et donc de son corollaire, la rumeur, le siosio contre
(la)lequel(le) personne ne peut rien. Les rumeurs sont telles en 1945, contre le HC en
particulier15, qu’elles révèlent à quel point cette société allogène est malade, tant elle
vient de vivre des années entières d’endogamie et de raidissement, de crampe collective
sur fond musical militaire. Ce dème, cette gens élitiste, foko perdu dans Madagascar16,
fier de ses privilèges, dédaigné par une lointaine métropole qui change au gré des
ministères, prend souvent la machine administrative du HC pour l’ennemie de ses
affaires et les Malgaches pour des soutiers. Quelques dizaines de ses enfants sauvent
vaillamment son honneur compromis. La Libération métropolitaine est-elle si
différente ? « Le résistant, une fois casé, est revenu à ses petites affaires, à ses sales
petits intérêts. C’est l’homme qui s’est battu par horreur de l’injustice. Et qui

13
On connaît l’hypothèse selon laquelle les départementalisations des futurs départements d’outre-mer ne
seraient qu’une façon pour qu’elles ne deviennent pas étatsuniennes.
14
6 (2) D 49. 12 août 1942. Belle lettre lucide de R.J. de Ponfily, directeur de l’agence tamatavienne de la
Banque de Madagascar à Besse, président de la légion française des combattants.
15
A propos de l’accident d’avion au djebel Zaghouan, dans lequel se trouvent sa femme et son chef de
cabinet, Campistron, rare zanatany médaillé de la Résistance, la rumeur est orchestrée contre lui par des
vichystes rancuniers. P.H. Siriex en était attristé plus d’un demi-siècle après les faits.
16
Les colons du Sambirano, comme P. Gruet, P. Millot ou H. Bleusez se sont démarqués considérablement
du tananarivisme durant la Seconde guerre mondiale, mais pas ceux de Nosy Be, vichystes zélés.
18
continue17.» Non pas de se battre, mais d’arranger de petites affaires, le nez dans ses
intérêts matériels.
Quand bien même on s’en tiendrait au microcosme des allogènes français, la
rivalité politique des deux blocs qui divisent le monde est transparente dès le début de
l’année 1944. Seule une frange progressiste - groupuscule qui s’est tu au temps de
Vichy, hormis quelques protestants de l’Eglise réformée - pense, illusoirement, pouvoir
résoudre la montagne des problèmes malgaches par une politique sociale avisée. C’est
méconnaître la gravité de la fièvre nationaliste18 qui vient de ravager la lointaine
Europe et qui, aux yeux des allogènes, va obérer, pour plusieurs lustres, le
développement la Grande Ile.
Un cheminement toujours sûr.
Tant que les gouvernements généraux successifs peuvent faire croire à la
légende de l’assimilation, de 1895 à 1914, on peut construire une histoire commune
entre Malgaches et Européens. C’est le temps de la colonie conquérante, sûre d’elle-
même et dominatrice. Survient alors le choc de 1914-1918, avec le scandale des
incorporations forcées, qui, manifestement n’a pas encore fait l’objet d’études. Les plus
informés des colons savent, alors, bel et bien où ils en sont :
« Les plus réputés des administrateurs disent que l’administration ne dispose
que d’une action de persuasion. Notre pénétration est toute de surface ; elle n’a
point de pivot mais des radicelles fragiles. Personne n’est coupable, tout le
monde l’est.19 »
Mais dès l’instant où, après un long débat, les allogènes obtiennent ce qui est
une manière de vote censitaire pour leurs Délégations économiques et sociales en 1924,
il est manifeste que l’histoire des Malgaches prend un chemin différent. La main mise
sur le destin politique malgache se desserre à partir de là et, malgré les assignations à
résidence, les sorties du bagne de Nosy Lava, après l’affaire de la VVS - qui est une
superbe affaire de manipulation -alimentent une résistance d’abord muette mais
continuellement latente à l’ordre colonial. Mais la propagande officielle rase gratis ;
elle annonce le progrès pour le lendemain. C’est aussi ce que fait bientôt le parti
communiste20. Toutefois des Malgaches s’enrichissent, malgré la crise, et quelquefois
pactisent en intégrant la nationalité française. Mais la fin du règne de Cayla est
troublée. Et là, c’est plus la brousse – celle que Le XXème siècle nomme « brousse
rouge21 » depuis 1936 - qui s’exprime que la capitale, bien qu’elle fasse la une des
journaux.
Les allogènes s’y sentent-ils en confiance ou non ? Comme chacun voit midi à
sa porte, chacun détient des exemples probants éclairant sa position. La toute fin des
années 1930 est une époque trouble qui met fin à l’insouciance européenne. Plus la
guerre s’approche, moins une histoire commune, unique, franco-malgache est

17
Jean Paulhan, Entretiens radiophoniques avec Robert Mallet ; p. 118. Paulhan a vécu trois ans à
Madagascar entre 1905 et 1908.
18
Certes, la parution de la plaquette intitulée Madagascar libre, (S.G.M., Tananarive) signée Robert Foix,
alias commandant Honoré Robert Conte, en mars 1946, témoigne d’une réelle appréhension d’une
subversion andriana et merina. Mais cela est fait sur un mode mineur et n’est que le reflet d’une vieille
hantise.
19
La Tribune de Madagascar,12 février 1918, n°1074.
20
Voir les travaux de Solofo Randrianja.
21
Voir par exemple N°386, 27 octobre 1936.
19
envisageable. Et cela se comprend aisément, tant les coloniaux sont crispés depuis
toujours sur leur identité française, avec laquelle ils ne transigent guère. En
caricaturant, on dirait que la communauté vazaha exclut l’intégration à/de la nationalité
française. Dès la fin du règne de Cayla, si mussolinien, qui, certes, en bon calculateur
fait apparemment beaucoup pour les nouvelles intégrations de nationalité22, ce monde
colonial, constitué d’équilibres instables, s’apprête à s’effondrer. En son temps, il n’est
pas de bon ton de le souligner dans la communauté des allogènes. L’orgueil politique
qui consiste à persévérer une seconde fois dans la négation de l’existence du
nationalisme malgache, après une deuxième guerre mondiale, a quelque chose de
diabolique.
Un fait symptomatique : des commémorations pour la forme.
L’un des tous premiers Malgaches à avoir acquis la nationalité française, le Dr.
Charles Ranaivo, homme exceptionnel23 dont un fils est mort en Champagne en 1916,
donne sa pichenette pour détruire cette suffisance, cette sacro-sainte machinerie de
fantasmagorie coloniale en montrant, comme dans un clin d’œil aux générations à
venir, lors de la célébration du tricentenaire des établissements français à Madagascar,
le 17 décembre 1943, combien le système colonial est moins angélique que la Légende
dorée coloniale veut le montrer. Imaginons donc Pleven, fin 1943, en visite à
Madagascar, entouré de sa cour, parmi lesquels de vrais maréchalistes sans repentance,
quand Ch. Ranaivo cite José Maria de Heredia : « Ivres d'un rêve héroïque et brutal... »
et les atrocités des soudards de Pizarre. Ce vieil homme décide d’engager dans les mois
qui suivent son amicale des citoyens français d’origine malgache dans l’établissement
d’une liste Républicaine anti-fasciste à présenter aux suffrages des électeurs le 1er
juillet 194524. On comprend que la divulgation de l’information sur la fondation de
Fort-Dauphin 300 ans auparavant ait été restreinte.
Il en est de même - et c’est même beaucoup plus significatif - pour le
cinquantenaire du rattachement de Madagascar à la France. Le 26 janvier 1945, un
arrêté paraît qui institue au Ministère des Colonies une commission chargée de réparer
les commémorations du cinquantenaire de la fondation de la colonie. Il n’y là que du
beau monde : de Coppet, GG des colonies, ancien et futur GG à Madagascar ; Jacques
Rabemananjara, futur parlementaire, futur ministre, ancien commentateur sur Radio-
Vichy ; Joseph Girot, délégué de Madagascar à l’Assemblée consultative, marié à une
Malgache, Français libre de Madagascar25 ; Paul Rivet, directeur du Musée de
l’Homme, résistant prestigieux ; Ary Leblond, directeur musée de la FOM, beaucoup
moins résistant, voire pétainiste ; Boudry, secrétaire général de la commission, expulsé
de la Grande Ile et Jean Paulhan, résistant désabusé et « vieux Malgache »26.

22
Son commensal Réallon : « Cayla a ouvert toute grande la porte de la naturalisation à Mahamasina, en mai
1938 ; 20 000 personnes proclament alors l’attachement des populations à la mère patrie. L’union des cœurs
paraissait définitive. » Bulletin de l’Académie des Sciences coloniales. 1953.
23
Président de l’Association des Citoyens français d’origine malgache, il fait partie de la délégation des 3
Malgaches envoyés à Brazzaville. Puis il est membre de droit de la commission mixte permanente franco-
malgache. En Action; 1er janvier 46. n°38 mort de Ch Ranaivo : article de Sibrower, rectitude résistant
exemple pour les Français de métropole et de Madagascar.
24
En Action, N°25, 15 juin 1945.
25
« Il ne peut plus être question de colonies. Ce terme n’a plus de sens correct. Il date du temps des Frères
de la côte et sous entend des spoliations anciennes, les méthodes inhumaines, l’expropriation de la
propriété. » JO Séance du 24 juillet 1944, Assemblée consultative provisoire ; p.200.
26 lle
M Geneviève Boudry et J. Rabemananjara remplissent les fonctions de secrétaires. Siège de la commission :
Agence économique des Colonies, 20, rue de la Boétie ; signé Giacobbi, ministre de le France d’outre-mer.
20
C’est un lieu commun que d’enterrer les travaux d’une commission. On se
réunit en mai 1945, mais le délégué de Madagascar à l’Assemblée consultative
provisoire d’Alger est choqué que « les sujets politiques n’y aient pas le droit de cité27
». Il souligne les sacrifices des Malgaches, dont il parle depuis des mois, et évoque un
appel possible direct du gouverneur général à la radio au cours de cérémonies : 4
millions de Malgaches entendraient et cela aurait une profonde résonance. C’est du
lyrisme incantatoire, un fragment de prophétie auto -réalisatrice en chute libre. Mais
rien ne se s’avère, évidemment ; les événements vont si vite ! Girot28, favorable à une
grande représentation malgache - JO du 2 juin 194529- voit que rien de sérieux,
politiquement parlant, n’est envisageable. Lui-même échoue aux élections
tananariviennes. Ses amis politiques dénoncent : « Les capitalistes sont à la base du
marché noir à Madagascar. Il serait temps d’agir. Il ne faut pas laisser ternir le prestige
de la France à Madagascar.30» La commémoration sans panache est finalement passée
aux profits et pertes pour ne pas choquer les consciences.
L’histoire duelle.
A l’heure où le Dr. Ch. Ranaivo intervient devant Pleven, le temps n’est plus à
la commisération, ou à l’anathème racial, mais à l’action urgente. Depuis la fin du
premier proconsulat de Cayla, les Malgaches ont quand ils le peuvent, des stratégies de
fuite comme sur la côte Est où des villages entiers disparaissent pour se reconstituer
plus loin, où le colon, toujours à l’affût de travailleurs, se fera moins pressant31. Voici
ce que dit le pétainiste G. Lenne, administrateur supérieur de la région de Tamatave
dans son rapport politique annuel, le 31 décembre 1941 :
« L'influence française (sur les Betsimisaraka) est nulle sur eux. Nul appétit de
lucre. Nul idéal intellectuel et moral… Le Front populaire a semblé avoir une
influence sur lui. Il y a cédé dans la mesure où il espérait voir l'Européen évincé
de sa terre. Dans cet espoir, il a adhéré au mouvement. Il fit la grève sur le tas.
Les concessions furent partiellement abandonnées. Une partie des récoltes
perdues… Il attendit impassiblement le résultat : la mort lente de la
colonisation…»
On ne reprochera pas à Lenne sa langue de bois : « La colonisation blanche
n'apprécie l'indigène que sous l'angle de la main d'œuvre et n'est pas tendre pour lui à
cet égard. » Comment mieux dire que ce professionnel de la colonie l’écart insondable
qui va du colon au colonisé ?
Il est vrai que depuis janvier 1937, époque où Cayla a supprimé le travail
obligatoire du SMOTIG et amendé le régime de l’indigénat, un vent libertaire souffle
en cyclone sur la côte Est. Autrement dit, l’espoir de voir advenir autre chose, quand
bien même cela serait confus32. Ecoutons encore l’administrateur Lenne, tout en
sachant que ce monsieur, qui est réprimandé pour ne pas avoir fait suivre les directives

27
Affpol 2414/1. La réunion a lieu le 10 mai 1945.
28
Pleven commissaire aux colonies dans le Comité français de libération nationale puis dans le
gouvernement provisoire de la République française (juin 1943-septembre 1944) et ministre des Colonies
(septembre-novembre 1944) aime beaucoup Girot. Il serait nécessaire de prospecter dans les Archives
Pleven. Archives Nationales 560 AP, papiers René Pleven.
29
Cité dans En Action, N°27, 27 juillet 1945.
30
En Action, N°32, 1er octobre 45.
31
Le Colon, 30 août 1941, N°1224.
32
C’est l’opinion de G. Althabe.
21
sur la suppression du SMOTIG, lit L’Action française depuis 20 ans quand il écrit ce
qui suit33 :
« Puis vint la débâcle de nos armées. Enfin l'affirmation par le Maréchal Pétain
que l'intégrité de l'Empire serait sauvegardée. La débâcle se poursuivait au
moment nous étions occupés à recenser 17 classes de réserves indigènes. Ce fut
atroce. Nous avions sous les yeux le spectacle de gens donnant enfin un exutoire
à la crainte qui les oppressait. C'était des rires éclatants déchaînés pour tout et
pour rien. Rires que des Européens interprétaient comme autant de railleries. Et
d'insultes à l'égard de notre défaite… Le Front populaire met une certaine
effervescence dans les esprits indigènes. Il n'y avait qu'à attendre le jour béni
(de 1937 à 1940). Et cela cesse avec retour au pouvoir autoritaire. Les
enseignants dans ce désordre encouragent la résistance et pactisent avec les
pires éléments dans des réunions clandestines. Les plus virulents se demandent
dans quel massacre cette aventure se terminera. »
Bien sûr, plus au sud de cette côte Est, dans la région du café, il en est de
même34 : les villages disparaissent ; les pieds de café ne sont plus sarclés ; les brûlis se
développent. C’est une véritable scie coloniale qu’il ne faut pas prendre à la légère car
elle engage l’avenir écologique du pays. La vision apocalyptique du Syndicat des
planteurs de Vatomandry, qui n’a jamais été connu pour ses facilités d’ouverture, était
du même ordre, deux ans auparavant :
« Toute la main d’œuvre betsimisaraka a quitté les plantations. Il ne reste plus
que la main d’œuvre du Sud inéducable. Si rien ne change, plus un colon ne
restera dans deux ans.35»
La cause est entendue ; les Malgaches savent qu’il vaut mieux planter du café pour
soi qu’au profit d’un autre. Ils veulent une histoire qui leur appartienne, un développement
qui soit le leur. Sous la IIIème République. Sous l’Etat vichyste. Sous le Gouvernement
provisoire et après. Ils ne veulent pas de la France. Ils veulent une autre histoire.
Cependant, en janvier 1943, quand bien même quelques allogènes conscients de
certaines responsabilités historiques crient au loup, dès que la République revient en
filigrane, personne ne veut entendre l’évidence. Prenons l’exemple très symptomatique,
parce qu’il n’a pas été pétainiste, de H.J. Leroy36, le patron des patrons de
Fianarantsoa37 ; c’est déjà un colon entreprenant à l’époque de Gallieni, devant lequel il
représentait déjà la colonie locale en décembre 1900, quand le GG rendit visite à
Lyautey. Agronome de formation38, riziculteur, industriel, président de la chambre de
Commerce durant plusieurs décennies, il n’a pas été maréchaliste, bien qu’il ait fait la
guerre en 1915 comme attaché à l’inspection des formations malgaches aux armées. Il
fait donc allégeance à Legentilhomme et transforme Fianarantsoa en un tournemain, en
faisant installer devant le local de la FC, alors que Fianarantsoa après avoir été un fief
jésuite a été un fief pétainiste, une croix de Lorraine géante, illuminée en rouge le soir.
33
FM EEII 4366 3 et GGMAD 2(1) C 255.
34
Lumière. Avril 1941. Chambre de Commerce de Fianarantsoa, 13 février 1941.
35
L’Echo de Madagascar. 1er avril 1939, n°521.
36
Jules Leroy est l’homonyme du R.P. Leroy, membre de la Légion de Fianarantsoa, et d’Olivier Leroy,
propagandiste pétainiste patenté, directeur de l’enseignement dont les thèmes préférés en 1941 sont : « La France
a été chahutée » et « L’ordre nouveau restaure le principe d’autorité », mais aussi de l’administrateur Leroy zélé
pétainiste de Tuléar. Le Colon de Madagascar, 1er /11/41. N°1232. Lumière, 1941 ; 11 août, n°314.
37
L’Echo du Sud ; 16 janvier 1943.
38
H. Leroy, Le riz à Madagascar, Culture par les Indigènes. 39 p. Rochefort, 1927.
22
Homme âgé, il se rend à Tananarive pour saluer le HC dès son arrivée. Ce dernier ne
lui parle pas de politique, mais de « redressement de Madagascar, sans pathos ». Selon
Leroy, jusqu’ici « les éléments européens ont eu une mentalité d’arrivistes et
d’affairistes. Il invite les Européens à « reconnaître l’erreur de leurs méthodes
administratives vis-à-vis de la population malgache ». Le seul ennui vient du fait que
« le redressement39 de la population indigène qui est moins facile ». Et Leroy
d’évoquer « les pénibles événements des mois derniers », c’est-à-dire, entre autres
événements, les désertions de soldats malgaches, autour de Fianarantsoa, qui savaient
bien que se battre pour Pétain était une cause vaine et perdue40.
En si peu de mots, on pressent non seulement combien la distance avec les
Malgaches est patente - Leroy vient tout de même de vivre 45 ans à Fianarantsoa - et
combien les intentions sont pieuses. La fracture se fait encore plus profonde, car on
pressent la suite qui est celle du libéralisme en matière économique. Leroy veut la
liberté du loup pour sa bergerie. Et en effet, il sait bien que l’époque a changé et que les
Etats-Unis, principal fournisseur de Madagascar dans les années 1943-1946, étant le
dernier miroir aux alouettes, ont leur avenir devant eux. En octobre 1944, à la
Commission mixte franco-malgache, il fait demander la liberté du commerce41. Mais
par ailleurs le journal laïque de Fianarantsoa, fait écho à ses idées : on entreprend trop
peu. « Madagascar laisse improductives ses ressources agricoles et minières.42» Il y a
tant d’argent à gagner ; les Malgaches peuvent bien attendre encore un peu. La scission
est bien tranchée. Et une histoire commune aussi.
La vision de l’enfer colonial, à savoir la fascination de la fortune facile, est pavé
des gentilles intentions de quelques groupuscules dynamiques mais minoritaires. Ceux-
là voient bien la scission franco-malgache en termes on ne peut plus crus. Voici une
phrase qu’ils attribuent à leurs ennemis politiques, toujours en janvier 1943 : « Ces
cochons de gaches valaient-ils la peine qu’on s’occupe d’eux ?43 » Si triviale soit-elle,
la formule injurieuse montre bien que rien n’est changé en esprit. Quand
l’administrateur Balesi, chef du district de Moramanga, au passage de la Micheline dit,
deux jours après l’arrivée de Legentilhomme : « Il faut sortir le Malgache de sa tourbe
antique44 », il choisit un registre de langue plus soutenu, mais on devine que, libération
politique ou pas celle des esprits reste à faire, et cette dernière est considérable. Il faut
dire que Balesi a un passé de censeur vichyste45, de dénonciateur de gaullistes46 et de
mouchard pour d’autres sources47. Balesi, après avoir été giflé en public par J. Dreyfus,
dont il faut préciser qu’il est depuis 40 ans dans la colonie comme agriculteur et

39
Ce mot qui revient deux fois est symptomatique de ce qu’il cache.
40
Nous remercions ici M. Louys pour son témoignage.
41
L’Echo du Sud. 14 octobre 1944, n°729. Basset, commerçant, y est son obligé. Voir 1 Affpol 2414/8,
Commission mixte franco-malgache 1944.
42
L’Echo du Sud ; n°472. 4 août 1944. Sous la plume de Scriptor.
43
F.-Madagascar. N°14, 26/02/43.
44
F.-Madagascar. N°9, 23 janvier 1943.
45
18/11/40. Rapport Cayla au Secrétaire d’Etat aux colonies sur la situation morale de la colonie, 29
EVEOM : « Je n’ai pas frappé le chef du bureau informations, Balesi, qui avait voulu censurer l’article de
Boudry du 19 juin dans La Tribune de Madagascar. »
46
Rapport Boudry sur Cayla à son procès, 10 février 1945 ; 3 W 128. L’administrateur Balesi est le
dénonciateur des frères Gay.
47
France Madagascar, 22 octobre 1943, n°48.
23
comme minier d’Ambatolampy48, Balesi, gagne son procès en novembre 1943, et ce
détail révèle la profondeur du légalisme sordide et rédhibitoire en place dans ce pays49.
Quand le chemin est longuissime à faire entre allogènes, on mesure la distance à
parcourir avec les Malgaches sur lesquels France-Madagascar50 préconise de « se
pencher un peu » et de voir
« en lui autre chose que le baudet de la fable. Les meilleures relations sont
possibles ; de vieux colons expérimentés vous le prouveront. Il suffit d’avoir la
manière et de ne pas traiter le Malgache à la façon dont les pucerons sont
traités par les fourmis. Il peut certes apporter autre chose que l’impôt et il
attend de nous autre chose que des arrêtés et des convocations. »
Encore une fois un vœu pieu.
II) Une épuration en demi-teinte.
Les témoins de la société vazaha d’alors concèdent aujourd’hui que leur vie
était alors des plus faciles51. Mais peu se rendent compte à quel point. Alors que les
Malgaches essaient de survivre, et constatent des revirements politiques stupéfiants,
cette société allogène invente ce que la société métropolitaine fera une vingtaine de
mois après au prix de sa survie : en matière de politique, elle biaise, compose. Mais à
Madagascar, cela se fait devant des spectateurs malgaches muets, mais saisis par tant
d’inconséquence. C’est ce qui est historiquement intéressant : en effet, il y a une
antériorité madécasse sur la métropole. Comment s’est-on accommodé ici, avant la
France, des scories de l’épuration ? Et surtout, à l’heure de Brazzaville52, en quoi ces
palinodies ont-elles pu influer sur le cours des choses en matière de politique inter
communautaire, au point de les faire parvenir à la limite du non-retour ?
L’essai de mise au point du côté de Londres.
Si on a en esprit le discours du général de Gaulle du 14 octobre 1944 dans lequel il
évoque l’exception qu’est « la poignée de misérables et d’indignes dont l’Etat fait et fera
justice53 », on sait de même que la France a besoin de l’union fraternelle de tous ses
enfants, autrement dit, des gens de bonne foi qui se sont fourvoyés. Cela va de pair, et
non sans mal, avec les Cours de justice instaurées le mois précédent par de Menthon,
ministre de la Justice. C’est d’ailleurs à cause de cette politique à l’équilibre périlleux que
le président du gouvernement provisoire, lors de la séance du Conseil des ministres du 20
janvier 1946, se démet de ses fonctions54.

48
Jean Dreyfus, ingénieur, a fondé à Antsirabe, en 1912 le syndicat d’exploitation des graphites de
Madagascar. Dans Tribune du 5 janvier 1917, n°967, il contresigne un appel au GG signé par des miniers
graphiteux « pour le triomphe complet de nos armes »
49
3 B 173. Le séquestre du commerce de céréales de Dreyfus vient en application d’une ordonnance du
Tribunal de 1ère instance de Tananarive. Voir de même 3 B 160.
50
n°12, 12 février 1943.
51
Témoignages de Mme Bablon, Tananarivienne et de l’amiral Jubelin - qui se marie à Tamatave en 1943 -
qui peuvent comparer avec le sort de la France fin 1940.
52
30 janvier-8 février 1944. Girot, délégué de Madagascar à l’Assemblée consultative provisoire dit
qu’ « elle ne fut qu’une conférence essentiellement administrative, une simple anticipation théorique du
problème. » Voir notes 2 et 26.
53
p.7. Une poignée de misérables. L’épuration de la société française après la Seconde guerre mondiale.
Marc-Olivier Baruch.
54
Edouard Herriot a critiqué cette politique spécifique le 16 janvier 1946. L’année politique 1946, p. 2.
24
Mais il y a longtemps que de Gaulle réfléchit à ceux qui ont « honteusement
(été) dévoyés ». René Cassin est le Commissaire national à la Justice et à l'Instruction
publique du Comité national français depuis septembre 1941. Il prend, à sa création en
août 1943, la présidence du Comité juridique de la France combattante (qui fait office
de Conseil d'Etat), fonction qu'il conserve au sein du Gouvernement provisoire de la
République française. Cassin s’adresse à Legentilhomme le 30 avril 1943 : « Vous
n’avez pas reçu mon ordonnance 44 (signée de Gaulle le 2 mars 1943) relative aux
mesure à prendre contre les individus dangereux pour la défense nationale ou la
sécurité publique … Ils « peuvent être astreints à résider dans un centre déterminé… La
situation politique à Madagascar rend-elle ces mesures de répression plus sévères ? »
Cassin précise à de Gaulle que cela s’applique à des Européens et pour autant,
qu’il lui faut signer une ordonnance et non un simple décret. Legentilhomme a besoin
de cette mesure dès le 15 février 1943. Et ces allers-retours ne se font pas dans la joie
pour la raison qu’il n’est pas si aisé d’interner celui qui ne partage pas votre opinion.
Manifestement, il n’existe aucun antécédent dans les autres colonies : aucune référence
n’y est faite. Peut-être, paradoxalement, parce que Madagascar est la dernière des
colonies à s’être ralliée ?
La situation d’urgence locale.
Le 6 mai 1943, Saint-Mart – trop favorable aux intérêts des particuliers européens
comme le dit son prédécesseur - se retrouve face à un problème de taille non résolu. Il
louvoie en faisant part à Pleven et Cassin de la complexité de la situation :
« La plupart des internés actuels l’ont été avant notre arrivée et furent
maintenus pour assurer la tranquillité du territoire. Ces éléments restent
toujours dangereux tels que l’ex-procureur et l’ex-chef de la Sûreté. La
situation politique demeure fortement complexe. Sic. »
Et enfin l’argument arrive : « La majorité (i.e. des Européens) ne comprend pas
encore ou ne veut pas comprendre que nous sommes en guerre. » Ce raisonnement le
conduit à évoquer « toute la modération possible à prononcer soit l’internement, soit la
résidence forcée, soit l’éloignement de certains lieux, mesures qui du reste peuvent être
temporaires. » Rien de bien dirimant dans sa politique. Dans un jeu de lettres compliqué
du fait que Tananarive n’est pas la banlieue de Londres, on se rend compte que Saint-
Mart, début juillet 1943, attend encore une décision claire restrictive de liberté pour les
zélés chasseurs de dissidents des années précédentes.
Localement des règlements de compte mineurs se produisent, dans lesquels des
juifs ou des francs-maçons sont, si ce n’est condamnés, du moins déboutés dans leurs
instances. Des gaullistes sont pris de haut à Majunga. La nuit, des adolescents vont
griffonner des croix gammées sur les façades de notables peu favorables aux Alliés. Le
port de la croix de Lorraine est interdit par des administrateurs ou des officiers55.
L’année 1943 a quelque chose de très giraudiste. On comprend que les Malgaches, sur
les gradins, comptent les points.
Début et fin de l’épuration.
Chez les militaires, l’épuration n’a pas lieu d’être, ou si peu. Les Français qui se
sont battus contre les Britanniques se sont retrouvés internés à Ambatoroka, chez les

55
JOM. 3/2/43. Communiqué du HC. “ Des fonctionnaires interdisent à leurs subordonnés le port de la croix
de Lorraine… Je ne tolérerai pas que certains continuent à considérer comme séditieux cet emblème. ” Le 26
février, un décret qui abroge celui du 16 sept 1940 qui interdit le port de la croix de Lorraine.
25
jésuites. Ils se divisent en militaires de carrière et réservistes. Ni les uns ni les autres ne
se sentent très concernés par l’appel du large. Les volontaires de la France Libre, jeunes
gens titulaires d’une partie du bac, partis dès mars 1943 sur l’Angleterre, stigmatisent
encore aujourd’hui la position passéiste de tels militaires56. Legentilhomme en
personne - c’est un baroudeur, sûr de son effet - se rend auprès des centaines de
prisonniers pour tenter de les convaincre de rallier les FFL, mais il quitte Tana en mai
1943, particulièrement déçu par son échec en matière de recrutement : de nombreux
officiers supérieurs n’ont pas même daigné condescendre à lui serrer la main. On peut
trouver surprenant, quand le territoire national est tout nouvellement libéré, fin janvier
1945, de voir l’Etat major procéder au rapatriement d’une « quarantaine de militaires
susceptibles d'avoir dans leur pays une influence néfaste pour notre souveraineté »,
autrement dit, au retour dans leur pays d’origine, de vichystes qui avaient peur de se
battre. Mais l’armée est un cas à part, un corps étranger dans le tissu social de
Madagascar57.
Bien sûr, d’autres militaires ont la vue plus large et savent d’où vient le vent
comme ce commandant L. qui, après avoir lutté contre les Anglais, a su recruter pour la
France combattante et termine sa guerre félicité par Montgomery. Seuls deux généraux
G et B. et un colonel, qui ont laissé la comptabilité militaire s’envoler en fumée, pour
des raisons pécuniaires, fin septembre 1942, doivent très tardivement passer devant un
tribunal militaire sur accusation vénielle de concussion, mais il est impossible
d’évoquer leur cas, tant l’armée française verrouille encore en 200458. Quant au
commandant de la base stratégique de Diego-Suarez, Maerten, qui a poussé l’amabilité
à bien vouloir instruire deux officiers allemands à des manœuvres de défense, non
seulement personne n’en a jamais parlé, mais il rejoint Londres fin 1943. Seule la
fréquentation de dossiers expurgés depuis longtemps permet d’imaginer d’impensables
instructions purement historiennes.
Côté fonctionnaires, l’épuration est symptomatique du Madagascar colonial
profond. Moins d’une vingtaine sont inquiétés pour leur zèle maréchaliste, chez les
professeurs, les policiers et les administrateurs en particulier59. En général voici leur
itinéraire : après avoir été internés par les Anglais au lazaret de Tana ils se sont
retrouvés au sanatorium d’Antsirabe, et enfin, fin février 1943, au camp d’internement
de Betroka. Ils sont libérés à la dissolution du camp que le CICR de Genève veut
visiter, mais sont alors placés en résidence fixe en octobre 1944, puis quelquefois il
arrive que le lieu change entre février et juillet 1945. Certains sont alors rapatriés dans
une sorte d’interdiction de séjour administrative.
Nous sommes très loin des pourcentages métropolitains, parce que rien n’arrive
aux zélotes au petit pied. Et pour cause. Dès sa prise de fonctions, Legentilhomme, le 8
janvier 1943, s’est fait présenter le comité de la France Combattante60 et déclare dans
son allocution à l’issue de la réception :
« Pour moi, pour notre chef le Général de Gaulle, il n’y a ici que des
Français… De véritables drames de conscience se jouèrent dont nous

56
Nous remercions ici MM. Barbier et Girot-Vinet.
57
On note aussi le départ discret du Président du tribunal militaire qui a condamné 7 dissidents à la peine
capitale (et à la vente de leurs biens personnels).
58
La consultation des dossiers est permise sans prendre de notes et à seule condition de ne pas évoquer les
cas… Ubu colonial chez les bat’daf n’est pas mort.
59
Ces gens sont internés à Betroka par un arrêté du 18 janvier 1943.
60
Informations de presse ; samedi 9 janvier 1943, N°60,
26
comprenons parfaitement qu’ils aient perturbé les esprits. Nous n’exigerons
aucun serment, aucun engagement des fonctionnaires. »
Tout le monde se connaît dans la fonction publique et les réseaux de connivence
échappent au chercheur. Beaucoup vont, littéralement, à la pêche. On gagne du temps ;
on constate que la République n’est pas rétablie en Algérie, malgré le débarquement
états-unien ; on est déconcerté. D’atermoiements en attente, Giraud a la part belle dans
les nouvelles les plus officielles61 du moins jusqu’en juin 1943.
Fin juillet 1943, le GG se rend à Nosy-Be la coquette ; Saint-Mart visite la Société
des plantes à parfum, la Compagnie Sucrière et de la Motte Saint-Pierre. Des bruits, dont
la source est à chercher du côté des grands colons du Sambirano62, circulent selon
lesquels le GG pactise avec les pires ennemis du gaullisme, mais cela reste cantonné au
Nord Ouest de l’île. Nosy-Be a en effet été l’une des régions où l’activisme a le plus sévi,
au point que la section de la Légion y naît avant la demande officielle et qu’on s’y est
amusé à provoquer lamentablement les aviateurs anglais en fabricant des maquettes
grandeur réelle d’avions japonais. Un seul cas d’épuration très discret est notable dans
cette île63. Certains, dans les jours qui suivent, font usage de la force, arme à l’appui, pour
menacer, les ouvriers malgaches récalcitrants.
L’esprit de revanche sur les thuriféraires de la Révolution nationale s’est donc très
vite affaibli. A Madagascar, l’épuration spontanée et illégale, qui se produit en France
durant l’été 1944, n’a pas lieu d’être car aucun crime n’a eu lieu et les délits multiples ne
reviennent pas à flot. Ainsi, le président du tribunal militaire qui a condamné sept
personnes à mort - tout comme ses assesseurs - quitte l’île avec l’acquiescement évident
de ses supérieurs hiérarchiques, en catimini. L’épuration officielle, judiciaire et
administrative, qui ne commence qu’à l’été 1944 avec les commissaires de la République
commence ici avec le Haut Commissaire de la République dès le début janvier 1943.
Mais il serait déshonnête d’ignorer ici le cas du lieutenant Gresset, le seul véritable
fasciste que Madagascar ait alors connu. Et dont il faut bien dire qu’il a été épuré avant
l’heure, embarqué sur Vichy, via Dakar et Casa. Et qu’il est mort, comme l’usage le veut,
pour la France, en libérant l’île d’Elbe !
Il faut attendre en fait que les procès en Haute cour de Justice pour Cayla64 et
Annet soient instruits, et que les commissions d’épuration et les chambres civiques
métropolitaines entament leurs instructions pour que des fonctionnaires soient
réellement inquiétés. A Madagascar, c’est bien une «poignée» d’individus qui est
concernée, les allogènes y sont si peu nombreux ; ce n’est pas «phénomène social
massif65». La «désépuration» que constitue l’intégration dans la répression du
soulèvement permet la réintégration de la plupart des fonctionnaires sanctionnés.
L’absolution au soutien à la politique de Vichy se fait ainsi aisément au détriment des
Malgaches. Comme si rien ne s’était passé.
Il ne semble pas qu’il existe de dossier général qui évoque les statistiques de la
Chambre Civique ni celle de la Cour de Justice. Il faut accéder aux dossiers personnels
- chacun sait que c’est laborieux - pour voir les cas évoqués. Et cela se passe comme
suit : « Monsieur X s’est-il rendu coupable à Madagascar sous le règne de l’Autorité de

61
N°115, 15/3.
62
Bleusez, latifundiaire, a obtenu la médaille de la Résistance.
63
Il s’agit de celui de l’administrateur Jeanson. Nous remercions ici M. Léon Berger.
64
Respectivement 3 W 48 et 138. Procès Annet et Cayla de la Haute Cour de Justice.
65
Baruch. p. 532.
27
fait, se disant gouvernement de Vichy, d’une activité politique subversive et d’actes de
répression contre le gaullisme ? » La réponse est toujours négative, quand bien même
plusieurs dizaines de fonctionnaires auraient perdu leurs émoluments durant deux ans.
Ou alors c’est un conseil d’enquête qui siège en métropole et qui a des difficultés
manifestes à instruire le dossier. Inversement, c’est le directeur des Affaires politiques
du temps de Vichy qui est le président de la commission de réparation des torts causés
aux « dissidents ». Souvent le procès est jugé en quelques minutes, tant le travail en
amont a été bâclé.
Quant à l’homme qui sauve l’honneur des hauts fonctionnaires de l’époque
difficile de l’été 1940, Robert Boudry, inspecteur des Finances, contrôleur financier du
GG, qui revient en janvier 194666, il est stupéfait de voir comment l’épuration a été faite :
parti banni de la Grande Ile fin 1940, pour dissidence, il y revient durant dix-huit mois,
pour en être banni à nouveau par le GG le plus irrésolu qui soit, à cause duquel portant il
avait quitté la Grande Ile en 194067. Voici ce que dit, le 8/07/1946 le président du Comité
central de la France Libre de Madagascar à M. le ministre de la Justice :
« La Chambre civique a mal fonctionné : elle a été d’une mansuétude
inconcevable dans beaucoup de cas graves. Les dossiers n’étaient pas en état.
Or, ces M.M. font des recours. Le commissaire du gouvernement ignorait
beaucoup de détails... Il n’en parle pas dans son réquisitoire. Aucune pièce
compromettante dans le dossier. »
Il y a pire : l’entourage du HC fait disparaître des pièces à conviction durant le
procès d’un ancien secrétaire général, principal animateur de la légion, qui voulait créer
une section du Service d'Ordre Légionnaire. Ce dernier cas, qui n’est pas des moindres,
puisqu’il s’agit de celui d’un jeune gouverneur, permet d’aller plus loin dans ce monde
discret qu’est celui de la bourgeoisie coloniale. Ce dernier s’est en effet marié dans la
famille de l’un de grands riziers du pays, Galland. Et cela suffit pour être en prise directe
sur la conduite des affaires locales. Mais celui qui est supposé avoir fait disparaître la
preuve, à savoir l’ancien responsable du service de presse de De Gaulle, à Covent
Gardens, le directeur des Affaires malgaches, poste nouvellement créé, est lui aussi le
gendre d’un des notables - Krafft est minier et industriel - les plus influents de la capitale.
Bien sûr, après le cataclysme de 1947 - qui permet aux policiers, recrutés
localement comme le chef vichyste de la Sûreté, et aux administrateurs qui passent, en
général, leur carrière entière dans la Grande Ile, de reprendre un service actif dans la
répression du soulèvement -, les dernières mesures des années de « désépuration »
1951-195368 favorisent l’oubli de ces années d’inquiétude pour les uns et de cauchemar
pour les autres. Tout le monde est complice69.
L’épuration en demi-teinte menée à Madagascar n’est qu’une parenthèse, un
compromis nécessaire, dans un système cooptatif d’intégration où les « Français de la
colonisation » - expression de Siriex - ont, depuis la conquête, l’habitude de régler les
66
Articles parus dans L’Echo du Sud, 13/07/40 et 20/07/40. Le 28 janvier 1946, il remplace François,
secrétaire général du GG qui part en congé en métropole le 22/02. Le Gr Boudry remplace Saint-Mart.
Nommé le 27 mars 46 GG par intérim jusqu’au 19 mai 1946 (jour de commémoration du 19 mai 1929).
67
La Tribune de Madagascar, 30/07/46. On rappelle ce que disait Boudry le 19 juin 1940 : « La seule voix
française libre qui parle d’une voix qui nous est familière, c’est celle de Londres. »
68
Cayla, dont il faut bien dire qu’il est l’un des deux gouverneurs généraux phares, retrouve alors sa Légion
d’Honneur, avec les compliments de l’ancien Haut Commissaire P. de Chevigné.
69
Dans cette tradition de mutisme en la matière, il n’y a aucune référence à l’épuration dans les pp. 327-389,
chap. IV « L’option décentralisatrice de l’administration publique à Madagascar ; de la fin de la guerre 1939-
45 au 14 octobre 1958 ». L’administration publique à Madagascar, 1971 ; Michel Massiot.
28
problèmes entre soi, loin du regard des « oiseaux de passage » que sont les
métropolitains qui ne s’établissent pas sur place. L’endroit le mieux choisi de la
cooptation est certainement le conseil d’administration de la colonie. C’est le haut lieu
des arrangements de tout ordre depuis Gallieni. L’arrangement politique est une
invention de la Libération française à Madagascar, mais elle n’est qu’une manière
d’accommodement de plus pour les Malgaches qui ont l’habitude de voir les vazaha
s’entendre à leurs dépens depuis des siècles, depuis qu’ils s’établissent dans leur pays.
Ils en ont même ciselé l’idée dans un proverbe70.
III) L’imputation de la faute originelle coloniale.
En dernier ressort, la faute de la cécité politique vis-à-vis du monde malgache en
incombe partiellement à l’épuration factice, mais aussi elle vient du fait que les Français ne
cherchent en rien à se malgachiser, chez ceux qui parlent malgache nativement du fait de
leur nénène porteuse, en particulier, si paradoxal cela soit-il. Il reste à nous pencher sur
l’ignorante et lointaine mère patrie et non pas sur les exercices gauchis d’une démocratie
locale malhabile, censitaire ou tout comme. Au moment des Libérations, c’est-à-dire entre
1942 et 194771, le destin politique de Madagascar ne dépend plus de l’entropie ambiante
assez délétère, cependant très réelle, ou, comme on veut le faire raisonnablement croire,
depuis la thèse de J. Marseille, d’un véritable calcul d’intérêts bien pesés. La colonie est un
peu plus complexe que cela, car l’élément humain avec ses faiblesses doit être pris en
compte. Il faudrait que la France quittât de tels finages éloignés pour de simples raisons
économiques. Voire. Dès l’époque des Libérations, les administrateurs parisiens de la
Banque de Madagascar, démontrent qu’il faut toujours composer humainement ou
politiquement pour mieux rester. Il s’agit d’acheter le moins cher possible des produits
locaux et, pour autant, transiger. Ils le savent d’ailleurs bien avant 1940, quand ils
favorisent, malgré la législation, le commerce des Chinois qui leur rapporte de constants
bénéfices, plus que celui des Européens, décidément peu entreprenants.
Chaudun, président-directeur général de la Banque de Madagascar.
Dans l’histoire malgache, on parle peu de Pierre Chaudun72, dès le début des
années 1930, président-directeur général de la Banque de Madagascar, voire pas du
tout. Il le mérite cependant. Il faut faire un détour par ce personnage pour mieux saisir à
quel point la relation humaine a d’importance dans une colonie comme Madagascar.
Quand il vient pour une longue visite de trois mois, en mai 193773, Cayla est arrivé
trois semaines avant lui, afin de lui faciliter tous ses déplacements. Bien lui en aura
pris, puisque ce dernier est nommé administrateur74de la Banque. En juin 1941,
Chaudun se félicite que l'activité de la colonie ne ralentisse pas et que les capitaux
disponibles cherchent à s'employer ; « les import-export étant impossibles aussi achète-
t-on beaucoup d'immeubles bien que ceux-ci aient déjà atteint des prix très élevés. La
banque a tout à gagner à cet engagement, car elle avait déjà pas mal d'hypothèques qui
pourront, de ce fait, être apurées. » On croit cauchemarder en écoutant un tel cynisme.
Chaudun réunit son Conseil d’Administration le 15 Mai 1942, sous sa
présidence. L'ordre du jour porte sur les risques d'escompte et leur relation avec sur les
prêts sur stocks, autorisés par la loi du 20/8/1940. La Banque de Madagascar n’est pas
70
Aza manao vazaha mody miady. Ne faites pas comme les vazaha qui font semblant de se battre.
71
Renvoi à mon article dans L’Empire colonial de Vichy.
72
Chaudun Pierre 31 rue de Billancourt Boulogne sur Seine. P-DG.
73
N°53, 27 mai 1937 Paris-Tana et La Revue de Madagascar, p. 134, n°19, juillet 1937.
74
Le secrétaire d'Etat de Vichy nomme 9 décembre 1940 les GG Olivier et Cayla comme administrateurs.
29
peu fière d’être un point au-dessus des avances de la Banque de France. Grâce à
Chaudun, les prêts sur récoltes se font un point au-dessus du taux de l'escompte local.
Les prêts à moyen terme se font à 0,5 point au-dessous du taux des avances. Il serait
étonnant que cela soit de la philanthropie. Pourtant il parle lui-même de « la générosité
de la Banque », et recommande d’« en faire part au gouvernement 75». Il fait mieux
puisque de Paris, il se rend à Vichy, fin mai 42, pour des « entretiens à l'occasion des
mesures à prendre en prévision d'une occupation de la Grande Ile par une des
puissances belligérantes ». Le Secrétariat d’Etat aux Colonies n’aime pas entendre dire
certaines vérités. D’autant que Chaudun avance son expérience du Moyen-Orient.
N’est-il pas prêt à parer à toute éventualité, à désigner deux fondés de pouvoirs pour
remplacer Dupont, un peu compromis dans la marche malgache vers le progrès
économique ? Ne veut-il pas prendre des « mesures conservatoires, destinées à assurer
la pérennité de l'Institut d'émission dans la colonie quelles que soient les circonstances
qui pourraient se produire ». Le tortueux Cayla contresigne et Marcel Olivier, ancien P-
DG de la Compagnie Générale transatlantique aussi76.
Et Chaudun, ancien directeur des Douanes françaises, amateur d’exotisme, est
toujours là, à l’Assemblée Générale ordinaire77 du 28 sept 194578 : les commissaires
aux comptes approuvent les comptes de l'année 1942. « La métropole et la majeure
partie de son empire forment de nouveau un bloc homogène. Madagascar est désormais
en mesure de contribuer efficacement à la restauration économique de la France grâce à
l'apport de ses ressources variées. » Madagascar est au mieux dans la philosophie
finaliste économique de Chaudun. Madagascar a beau être un géant géographique mal
ficelé par des nains politiques, elle reste entravée par un capitalisme aveugle et
irresponsable. Tout ce qui est bon pour la Banque de Madagascar est bon pour le pays.
Pourquoi s’obstiner à disséquer les pensées et les sentiments politiques, si on ne
sonde pas les portefeuilles. Qui plus est, depuis quelques temps déjà, la cause est
entendue : la France n’avait aucun intérêt à rester dans ses colonies. Les situations
financières qui suivent ne démontrent-elles pas que tout va au mieux : en 1944, la
progression continue la colonie importe pour 654 millions de francs. Elle exporte pour
1 milliard 263. Les importations restent très au-dessous des besoins du pays. Le prix de
vente des produits depuis le début la guerre a de beaucoup dépassé celui des achats qui
ont pu être réalisés en marchandises d'importation. Le solde non employé de la balance
commerciale s'est traduit matériellement par une importante augmentation de la
circulation et des dépôts en banque. Ce n’est pas plus gênant que ne l’était l'activité de
la colonie en 1941 : « Elle ne ralentissait pas et les capitaux disponibles cherchaient à
s'employer ; l’import-export était impossible ; aussi a-t-on acheté beaucoup
d'immeubles, bien que ceux-ci aient alors atteint des prix déjà très élevés. La banque
avait tout à gagner à cet engagement car elle avait déjà pas mal d'hypothèques qui
pourront de ce fait être apurées. » Cette sincérité a ce mérite d’être parlante. Les
sources habituelles des historiens sont moins franches, car ils fréquentent plutôt les
politiques ou les administratifs dont des voies sont détournées, contournées ; ils ont des
pudeurs que l’argent ne connaît pas. Chaudun, lui, sait où il va. Son fondé de pouvoir à
Tananarive, Dupont, lui fait parvenir un rapport du 17 septembre 1944 d’où « Il résulte

75
Signé le 20 mai 42.
76
B 34 124
77
Dite de la Libération de Paris, à l’assemblée suivante.
78
B 33 421. Marcel Olivier décède le 4 janvier 1945. Il représente le Ministère des colonies au sein du
conseil d’administration de la banque.
30
que la Banque a réalisé pendant la période de la séparation79 d'appréciables bénéfices et
que la situation finale est saine. » C’est bien ce qu’on avait compris. Madagascar est
sur la bonne pente.
On ne citera ici que deux extraits de séances du CA. Celle du 20 avril 1945 :
« On a peu de nouvelles de l'île ; les communications continuent à manquer (sic). Peu
d'affaires sont signalées. On espère un départ de paquebot le 23 avril un autre le 30 et
un 3ème le 20 mai. Un cyclone en février a amené la famine dans certaines régions ; on
déplore des troubles dans la vie de populations indigènes qui désertent certaines
régions, chassées par la famine. » Le détachement est souverain. Voici en dernier lieu
celle du 16 mai 47 : « La révolte continue et elle a tendance à se développer. Elle prend
la forme d'un véritable brigandage. » Ce recul devant un événement effroyable, alors
même que la première contre attaque de l’armée coloniale n’a pas commencé est
saisissant, mais révélateur du flegme des financiers que sont Chaudun et son aréopage.
Bien sûr, la Banque a elle-même d’autres soucis qui lui viennent des pouvoirs
publics : en 1944, Chaudun sait que son privilège, en matière d’émission de la
monnaie, doit être renouvelé. Ce privilège, raison d’être officielle de la banque, arrive à
terme le 5 février 1946, Donc, deux ans avant l'expiration du privilège, le
renouvellement est demandé au gouvernement Le 21 juillet 44, Mendès-France - qui
est le Commissaire aux Finances du Comité Français de Libération Nationale à Alger -
n’y est pas favorable du tout. Un an après, le 28 septembre 1945, Pleven ministre des
Finances ne renouvelle rien. Désormais la Caisse centrale de la F.O.M. émet la
monnaie. La Banque de Paris et des Pays Bas, le Comptoir National d’Escompte, le
Crédit foncier Algérie et Tunisie, fondateurs de la banque en 1924, les planteurs de
café, les sucriers, les miniers et la Compagnie Marseillaise de Madagascar ne
s’émeuvent pas pour de pareilles misères. Une campagne locale veut détacher le franc
local du franc français. C’est au gouvernement de régler cela, dit Chaudun, qui,
décidément, ne s’émeut pas facilement80, quand le solde est au beau fixe et que les trois
grâces : Lyonnaise (plutôt riz et tabac), Marseillaise (plutôt café et sucre) et
Rochefortaise (viande en conserve, sisal) ne sont pas en péril.
La Banque de Madagascar, outil imprévu d’aménagement politique.
On peut lire la suite de cette histoire édifiante, aux pages 133-134, de L’Economie
de Madagascar de René Gendarme, paru durant l’été 1963. On précisera cependant que les
trois grâces dont il est question, se défendent plutôt bien dans l’économie malgache actuelle,
en 2004, sous des noms évolutifs divers. Elles avaient su se prémunir habilement, en son
temps, contre les pages tendancieuses de Gendarme qui stigmatisait l’économie du
« patronat de comptoir », en faisant acheter à Madagascar, les petits stocks du tirage des
Editions Cujas. De même, elles avaient su, en 1941, survivre localement en obtenant par
télégramme que la banque, c’est-à-dire une émanation d’elles-mêmes, une avance plus de
76 millions de francs81, chiffre réellement important, environ le 1/8ème de la moyenne des
exportations des trois années précédentes, faite « aux colons et exportateurs ». La Banque
de Madagascar, faite de longanimité à l’époque des Libérations, incarne Madagascar, peut-
être plus que les hommes politiques si fugaces. Elle va au-delà des petitesses et des
contingences comme la misère. Mais l’historien se voile la face pour ne pas le dire.
Comment imputer la faute originelle coloniale à cette banque, née tardivement il y a 80 ans,

79
Donc au temps de Vichy.
80
Le ministère ne manquera pas de défendre le FF 16 mars 45.
81
Contre 5, 5 seulement en 1940.
31
elle qui existe encore aujourd’hui, quand ce serait par réincarnations successives, alors
qu’elle sauve les régimes qui passent, vichyste ou non ?
Le capitalisme métropolitain s’est bonnement adapté aux réalités nouvelles
depuis les années 1930. Les trois compagnies firent venir quelques centaines de
Chinois par le biais du cautionnement que des campagnes de presse firent cesser en
1937. Le système était le suivant : les compagnies garantissaient le retour sur Canton
en cas de faillite et faisaient des avances en marchandises pour diffuser les articles
d’importation en brousse. Il va de soi que de nombreux commerçants cantonnais y
trouvèrent leur compte, suscitant au passage la jalousie des Chinois arrivés 30 ans
avant eux dans les parages. A l’aisance conquise en peu de temps succéda le savoir
faire en matière d’import-export. Et même si dès 1932 un décret leur impose des
patentes importantes, les Cantonnais nouveau style deviennent les concurrents directs
des compagnies qui les avaient fait venir. On comprend alors pourquoi la presse se
félicite dès l’été 1940, de voir le retour à l’exclusivité des trois grâces, qu’elles vont
reperdre à partir de 194582. Quand on sait à quel point l’intrication est absolue entre les
trois compagnies et la Banque de Madagascar, on est en droit de rester rêveur en
matière de politique à longue échéance. La Grande Ile subit la loi d’une banque qui
certes perd certains de ses privilèges avant le soulèvement de 1947 ; mais elle impose
sa loi jusqu’alors, quels que soient les régimes.
Conclusion
Il est toujours tentant pour l’historien de parler de problèmes politiques en
termes psychologiques. Les nationalismes s’en accommodent parfaitement et
l’anathème ou les principes moraux sont aussitôt convoqués. Les financiers, eux,
gardent la tête froide bien qu’ils l’aient près du bonnet. Louis Chevalier évoque
l’« hésitation des capitaux » tant privés que publics83, à Madagascar depuis que la
colonie y existe et déplore ce « type de colonisation disparu depuis longtemps dans
l’Union Française » en 194784. Mais cette hésitation n’est que le fruit d’un bon calcul
dont les colonisés font les frais durant 65 ans, et les pseudo colonisateurs, si fiers de
leur entregent, payeront, pour les plupart, l’intérêt entre 1960 et 1975. Les intérêts de la
Banque de Madagascar sont sauvegardés au mieux dans un cortège de malheurs qui ne
la concerne pas.
Evidemment, le discours prévalent n’est pas de cette tonalité. La froideur n’est
pas de circonstance dans la colonie. Quand de Coppet revient le 20 mai 1946 à 15h30,
à Ivato, dans l’accueil que l’on sait85, il ressasse les éternels errements psychologiques,
de larron de foire, qui font le malheur de la Grande Ile durant tout le temps de la
colonie : "J'ai le sentiment que ni la Libération, ni la victoire, n'ont réussi à unir les
habitants dans le même sentiment de confraternité." On ne fait pas de bonne politique
avec de bons sentiments, mais avec de la bonne monnaie, on fait se déplacer les
montagnes. Or, la Métropole a trop misé sur le discours piégé du cœur français à
prendre, à intégrer, à assimiler. C’est là un rêve fou. Parler argent est un discours
autrement pénible mais plus franc. Mais le parler vrai n’existe pas en politique.
Coloniale, évidemment.

82
Madagascar. Documentation sommaire. Etat major, 2ème bureau ; mars 1948 ; pp. 164-170.
83
Par deux fois seulement Madagascar emprunte sur le marché français.
84
Chapitre intitulé « L’économie importée », p.94-97. Madagascar. Populations et ressources. Revue
Travaux et documents, I.N.E.D. , n°15, 1952.
85
La tradition coloniale veut que ce soit le jour où le destin de l’île s’est noué.
32