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Le paradigme forclusif des neurosciences

par Patricia Moraga

Dans les neurosciences, le probleè me de la relation esprit/corps prend la forme du


probleè me de la relation esprit/cerveau. La cause des maladies mentales est rechercheé e
dans les marqueurs biologiques. Les chercheurs eé tudient le rapport entre les deé ficits
neurophysiologiques et les troubles mentaux, cherchant aè deé montrer que les
changements de comportements sont lieé s aè des changements neuronaux. Ils restent
deé concerteé s par les classifications psychiatriques : ils reconnaissent qu’elles ont donneé
aux professionnels une langue commune, mais notent en coulisses qu’elles ne captent
pas la reé aliteé complexe des troubles mentaux. Comment expliquer les diffeé rences entre
patients schizophreè nes ? Malgreé ces apories, ils preé tendent neé anmoins reé soudre le trou
entre recherche et clinique via de nouvelles images obtenues par reé sonance magneé tique
qui capteraient avec toujours plus de deé tails le fonctionnement du cerveau.

De laè , le paradoxe de leur approche du probleè me esprit/corps : ils consideè rent


que leur recherche sur le cerveau reé fute le dualisme carteé sien, affirmant qu’au
commencement fut l’eê tre et qu’ulteé rieurement lui vint la penseé e i, mais ils reé introduisent
un dualisme lorsqu’ils situent les sentiments et les choix dans un correé lat ceé reé bral car,
bien qu’ils preé tendent reé duire les principes eé thiques et moraux aè leur base mateé rielle (le
lobe preé frontal), ils cherchent aè isoler ce correé lat mateé riel dans des images : la veé riteé
passe aè l’image et le reé el s’eé vapore.

Pour la psychanalyse, le reé el se loge dans l’impact des paroles sur le corps ii. Les
neuropsychologues, en revanche, attendent des patients qu’ils apprennent une nouvelle
forme de langage neuroscientifique en espeé rant reé duire les eé quivoques – façon de faire
exister le rapport sexuel sans passer par le reé el de la lalangue qui agite les corps avec
une jouissance inutile. Ça jouit laè ouè le sujet ne sait rien (le scientifique, lui non plus, n’en
sait pas plus)iii. Voici un nouveau paradigme. Au lieu de tout faire passer par le moulin de
la parole jusqu’aè arriver aè la « confession », comme dirait Foucault, on preé tend que
l’imagerie capture l’eê tre. Ainsi, les recherches neuroscientifiques reé duisent le sujet aè son
substrat mateé riel organique et supposent que le langage est une fonction ajouteé e au
corps : d’abord surgit le cerveau et reé sultant de l’eé volution, apparait le langage. Pour ces
chercheurs, l’esprit surgit du corps, lorsqu’ils reprennent en images les processus
mentaux. La parole et le langage sont reé duits aè des fonctions cognitives. Le sujet forclos
des neurosciences fait retour comme identique aè lui-meê me, le moi ou la conscience. La
division du sujet est obtureé e par l’identiteé .

Pour Damasio, par exemple, l’anticipation de l’eé tat somatique futur deé termine le
choix de chaque personne. Les expeé riences laissent des traces associeé es aè l’eé tat
somatique qui les a deé clencheé es. Avec le temps, les effets agreé ables diminuent et ceux
qui sont deé sagreé ables augmentent. Ce cercle vicieux fait de la consommation impulsive
une consommation compulsive pour eé viter des eé tats somatiques neé gatifs. Mais, quelle
est la fonction de reé peé tition du circuit, si rien ne paraîêt justifier, de ce point de vue, le
principe de plaisir ?

Les neurosciences, les theé rapies comportementales et les politiques neé olibeé rales
en santeé mentale marchent ensemble dans le sens du choix naturel du sujet – son
alieé nation aè son je n’en veux rien savoir –, en rejetant le reé el de la jouissance et
l’inconscient. Le psychanalyste devra se faire entendre pour rappeler ce que la science
forclot. Sous quelles nouvelles modaliteé s reé apparaitra dans le reé el ce qui a eé teé ainsi
rejeteé ?
i
Damasio A., El error de Descartes, Buenos Aires, Paidos. 2013.
ii
Miller J.-A., « El inconsciente y el cuerpo hablante », Revista lacaniana de psicoanálisis (2014)
17.
iii
Bassols M., « Hablar con el cuerpo, sin saberlo » (www.enapol.com).