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LE DÉSERT ET LE LABYRINTHE

Jeanine Hortonéda

ERES | « Empan »

2007/2 n° 66 | pages 26 à 33
ISSN 1152-3336
ISBN 2749207353
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Le désert
Dossier
et le labyrinthe
Jeanine Hortonéda

« Le désert croît…
malheur à qui protège le désert ! »
Nietzsche

J.-L. Borgès raconte dans l’Aleph une étrange histoire de deux rois
et de deux labyrinthes : le premier roi de Babylonie fut celui qui fit
construire un labyrinthe si subtil, que nul même parmi les plus
sages ne pouvait en sortir ; bien plus tard, l’autre roi, venu d’Ara-
bie, fut pris au piège et outragé par son hôte, mais avec le secours
de Dieu il put s’échapper. Sa réponse à l’offense fut guerrière, il
conquit le royaume de Babylonie, fit prisonnier le roi et l’emmena
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en plein désert en lui disant : « En Babylonie tu as voulu me perdre
dans un labyrinthe de bronze aux innombrables escaliers, murs et
portes. Maintenant le Tout-Puissant a voulu que je montre le mien,
où il n’y a ni escaliers à gravir ni portes à forcer, ni murs qui empê-
chent de passer 1. » Alors il le détacha et l’abandonna dans ce désert
sans bornes, où il mourut de faim et de soif.
Multiples et divers sont les espaces inventés pour l’enfermement ;
il est possible d’en dresser une cartographie très précise, de faire un
état des lieux, ici et maintenant, ou de retrouver dans les archives,
les traces qui permettent de voir comment de tels lieux se sont
constitués généalogiquement. Le passé ouvrant alors à une stratifi-
cation du sens, qui permet de mieux repérer les déplacements et
métamorphoses en cours dans cette même fonction, et de détecter
quelques-unes de ses nombreuses variables aujourd’hui. Un tel
Jeanine Hortonéda,
professeur de philosophie, travail a été fait, avec la plus grande acuité, patiemment, avec minu-
10, quai Lombard, tie, par Foucault par exemple : l’archéologie du système carcéral
31000 Toulouse. dans Surveiller et punir, et la longue généalogie du grand enferme-
1. J.-L. Borges, L’Aleph, Paris, ment dans l’Histoire de la folie, où l’on voit se tisser la trame de ce
NRF, Gallimard, 1967.
qui deviendra plus tard, et sous d’autres modalités, la santé
2. M. Foucault, Dits et écrits, II,
n° 297 & 315, p. 100 et 1136. mentale ; la structuration de l’hygiène publique, à travers le
3. M. Antonioli, Géophilosophie quadrillage de l’espace et du temps pour la prévention des épidé-
de Deleuze et Guattari, p. 16. mies, la mise en quarantaine et la surveillance, avec la naissance de
4. Ibid., p. 24. la biopolitique.

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L’histoire racontée par Borgès est celle d’un roi maillage, de l’imbrication, à même le tissu
qui est fait prisonnier, c’est une histoire de jeux social des mailles du pouvoir 2, pour reprendre,
de pouvoir qui s’inscrivent dans l’espace, l’es- là encore, le titre d’un article de Foucault.
pace presque sans issue du labyrinthe, espace
En effet, l’individu n’est pas simplement une
du dedans, que l’on peut se figurer comme un
donnée sur laquelle s’exerce le pouvoir, mais,
intérieur sans ouvertures, semblable à celui,
au contraire, son identité ne se constitue que
infiniment complexe et proprement infernal, comme le produit des rapports de pouvoir qui
des prisons de Piranèse ; l’autre espace, à l’op- s’exercent sur des corps, des désirs, des forces.
posé, est l’espace du dehors, où tout est telle- Tout se passe comme si le vocabulaire de l’es-
ment ouvert qu’il enferme, cette fois, pace s’imposait dès lorsqu’on choisit de mettre
inexorablement. au centre de la réflexion philosophique, non pas
Quand on est enfermé dedans, on peut toujours la vision classique des rapports entre l’individu
espérer une sortie possible, il y a peut-être quel- et les pouvoirs, ou l’État et les citoyens, mais la
qu’un au dehors qui détient la clé, mais quand je manière dont se trament des rapports de
suis enfermé dehors, quel secours possible ? pouvoirs et des processus de subjectivation
entre assujettissement et résistances.
Dans la plupart des cas, le passage du dedans au
dehors peut être perçu comme une libération, Les remaniements de concepts engagés dans les
alors que, du dehors au dedans, cela peut s’ap- diverses facettes du travail de Foucault ont pour
parenter à un enfermement. Rien de plus fil conducteur l’attention la plus aiguë au
évident, semble-t-il. Ici pourtant, il est question présent, à ce qui se passe de nouveau dans le
d’un enfermement… au dehors ! S’agit-il champ politique. Mais pour appréhender cela,
simplement de s’inquiéter d’une réversibilité nos catégories de pensée doivent être réinterro-
des espaces, dedans-dehors, d’un simple jeu sur gées de telle sorte que : « La pensée s’installe
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les lieux communs du langage ordinaire ? ainsi en dehors de la conscience, dans un monde
de conjonctions et de rencontres à chaque fois
Les enjeux sont tout autres, en réalité quand il singulières et imprévisibles, et le dehors s’ins-
est question d’espace, il est aussi question de talle dans la pensée à travers l’extériorité des
pouvoir et de l’assujettissement au pouvoir, et espaces et des lieux 3. » Nul doute que la médi-
de la manière dont les sujets peuvent se consti- tation sur la pensée du dehors constitue un
tuer dans un tel rapport… arrière-plan, sous-jacent aux différentes expéri-
La spatialisation, qui va jusqu’à la description mentations à l’œuvre dans la pensée de
architecturale des institutions et à une géo-poli- Foucault.
tique imaginaire de la ville carcérale dans Entre Foucault et Deleuze il y a à la fois accord,
Surveiller et punir, répond à un objectif très proximité, et différences. Il me semble que la
précis, dans la mesure où cela permet d’échapper pensée du dehors, elle-même venue chez
plus sûrement à une description du Pouvoir en Foucault, de l’écoute de Blanchot, va ressurgir
termes simplement étatiques et juridiques, pour sous une autre forme dans le travail plus préci-
mieux saisir les mécanismes plus fins et plus sément consacré au politique de Deleuze, sous
ambigus, les réseaux et les circuits de l’exercice le vocable de pensée nomade.
des pouvoirs individuels et collectifs ; en fait,
toute une micropolitique, ce que Foucault appelle « Nomade et nomos dérivent de la même racine
grecque (nemein) qui veut dire partager et en
une microphysique des mécanismes de pouvoir.
particulier attribuer à un troupeau une partie de
Si nous voulons comprendre les liaisons et déliai-
pâturage, d’où nomos (ce qui est attribué en
sons de l’espace public disloqué, où nous
partage) et nomas, nomados (qui fait paître) 4. »
sommes, il sera nécessaire de remplacer l’archi-
tecture pyramidale classique du pouvoir par une Dans l’étymologie du mot, ce qui importe c’est
approche plus fine, où ce qui importe relève du la distribution dans l’espace (quelle que soit la

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nature de l’espace, qu’il s’agisse de l’espace mental, social, poli-


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tique et esthétique). Le sens pastoral initial, dans la société homé-
rique, renvoie à un lieu d’occupation et de distribution sans limites
précises. Deleuze l’utilisera avec une tout autre extension, dans le
très surprenant balisage qu’il fera du terrain géo-politique. Mais le
plus important ici est de saisir comment la pensée implique toujours
des formes de distribution, comment elle est inscription sur un sol.
D’où procède le : « Parler toujours en géographe 5 » de Deleuze.
Sur ce point, il semble qu’il y ait convergence entre Deleuze et
Foucault : « la géographie doit bien être au cœur de ce dont je m’oc-
cupe », dit ce dernier, dans la mesure même où : « Essayer de
déchiffrer au contraire, à travers des métaphores spatiales, straté-
giques, permet de saisir précisément les points par lesquels les
discours se transforment dans, à travers et à partir des rapports de
pouvoir 6. »
Quelles sont les étapes de ces mutations significatives dans l’ap-
proche de l’espace ? Foucault rappelle brièvement trois grandes
époques. Au Moyen Âge, l’espace était vécu comme un ensemble
hiérarchisé de lieux (lieux sacrés et lieux profanes, lieux urbains et
campagnards, lieux célestes et terrestres), un espace très codé de
localisations. Il y a là, explicitement, une référence à la physique
d’Aristote, où l’espace est pensé à partir de la notion de lieu, dans
le rapport aux mouvements naturels ou violents, et à l’incidence que
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cela peut avoir dans l’organisation du cosmos. Cet espace fermé et
hiérarchisé s’ouvre ensuite avec Galilée et Descartes, qui introdui-
sent un espace infini et infiniment ouvert, passage du monde clos à
l’univers infini, selon le titre célèbre d’Alexandre Koyré : l’étendue
se substitue à la localisation. Mais de nos jours, la forme principale
de la perception de l’espace serait davantage l’emplacement, un
autre dessin à partir des relations de voisinage entre points ou
éléments : « formellement on peut les décrire comme des séries, des
arbres, des treillis 7. »
Dans sa conférence Des espaces autres, Foucault décrit une méta-
morphose en cours : nous sommes pris dans un entre-deux, où l’an-
cienne répartition des espaces et des frontières qui les séparent
survit encore, entre espace privé et espace public, espace de famille
et espace social, espace culturel et espace utile, espace de loisirs et
espace du travail encore animé par ce qu’il appelle « une sourde
sacralisation ». Mais il s’agit encore là, en quelque sorte, d’un
5. G. Deleuze et C. Parnet, Dialogues,
p. 153. « espace du dedans », espace de la conscience subordonnée à la
6. M. Foucault, Dits et écrits, I, Des durée. Ce qui l’intéresse davantage est au contraire un « espace du
espaces autres, n° 360, p. 1571. dehors », espace hétérogène fait d’« emplacements irréduc-
7. M. Foucault, Dits et écrits, II, p. 1572. tibles les uns aux autres et absolument non superposables », et
8. Ibid., p. 1574. plus particulièrement dans cette hétérogénéité globale des empla-
9. M. Foucault, op. cit., p. 1574-1575. cements, certains espaces qui ont la curieuse propriété d’être en
10. M. Antonioli, op. cit., p. 252, voir rapport avec tous les autres emplacements, mais sur un mode tel
note 2. qu’ils suspendent, neutralisent ou inversent, l’ensemble des

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rapports qui se trouvent, par eux, désignés, pourrions avoir une nostalgie pour d’anciens
reflétés ou réfléchis. Il faut prendre en compte repères qui peuvent sembler, avec la distance
le fait que « L’espace dans lequel nous vivons, temporelle, plus rassurants. Qu’on se souvienne
par lequel nous sommes attirés hors de nous- des très éclairantes analyses de J.-P. Vernant
mêmes dans lequel se déroule précisément montrant comment se structure l’espace, autour
l’érosion de notre vie, de notre temps et de notre des figures conjointes et opposées, d’Hestia et
histoire, cet espace qui nous ronge et nous d’Hermès.
ravine est en lui-même aussi un espace hétéro-
gène 8. » Hestia manifeste l’exigence d’un centre, oïkos
– la demeure : il faut qu’il y ait un point fixe, à
Il s’agit d’abord des utopies, espaces irréels, en valeur privilégiée, à partir duquel on puisse
analogie directe ou inversée avec la société qui orienter et définir des directions, toutes diffé-
les crée, mais aussi de ce qu’il appelle « hétéro- rentes qualitativement ; mais l’espace est aussi
topies », des lieux effectifs qui agissent comme Hermès, le messager, toujours en mouvement,
des miroirs de la société qui les a produits : ils ouvrant sans cesse des chemins, ce qui implique
en reconstituent une image virtuelle, tout en une possibilité de passage de n’importe quel
mettant en même temps en évidence l’ensemble point à un autre.
des relations spatiales qui les constituent.
Mais déjà, la philosophie grecque creusera en
« Des lieux qui sont hors de tous les lieux, bien deçà de cette distribution exposée dans les
que pourtant ils soient effectivement locali- textes homériques ou dans les mythes. Derrida,
sables. Ces lieux, parce qu’ils sont absolument dans Foi et savoir, évoque ce qu’il appelle
autres que tous les emplacements qu’ils reflè- « l’épreuve de Khôra », pour mieux cerner l’in-
tent et dont ils parlent, je les appellerai, par quiétante étrangeté en germe dans le change-
opposition aux utopies, les hétérotopies 9 » entre ment de discours, entre mythe et logos.
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les deux, comme mixte, le miroir, comme une
invitation à passer au-delà, à ouvrir le jeu, en En effet, c’est tout autrement que Platon parle
descellant les identités. de l’espace, dans le Timée : Khôra désigne la
matrice de toutes les formes, elle-même impas-
Foucault va jusqu’à envisager, à partir de là, la sible, indifférente à toutes les formes, khôra
constitution d’une hétérotopologie. « Tout n’est rien, en donnant lieu à tout. Paradoxale-
groupe humain fabrique des hétérotopies. Deux ment ce non-lieu – pourtant dans le sens courant
grands types : les hétérotopies de crise qui exis- en grec, lieu, place, emplacement, région,
tent très fortement dans les sociétés dites primi- contrée, ce qui donne lieu au pays –, est
tives, et les hétérotopies de déviation, où l’on apatride, sans lieu d’origine. Khôra ne fait pas
place les déviants. » monde, n’est rien, alors même qu’elle laisse la
L’analyse esquissée par Foucault ouvre place à tout ce qui est. Elle est Atopie comme
quelques pistes pour tenter de se repérer dans ce mère, nourrice et réceptacle du voyage. Il s’agit
que Jean-Luc Nancy appelle « l’espèce d’es- d’une sorte de dédoublement de l’origine d’« un
pace pensée » dans La dislocation, où il nous tout autre, sans visage », d’« une restance infi-
faut : « chercher à saisir ce qui nous arrive dans niment impassible » selon les expressions de
notre désorientation et dans notre dislocation, Derrida, marquant ainsi les distances avec un
une façon de chercher à nous saisir nous-mêmes ailleurs de la source grecque, inquiétant et
en plein déplacement, en plein vol ou en pleine déplaçant ainsi nos repères traditionnels.
errance 10 ».
D’une certaine manière, en deçà de chaos et
À l’opposé de cette errance où nous sommes, cosmos se tient « Khôra… ce nom grec (qui) dit
qui nous conduit sur des chemins que nous dans notre mémoire ce qui n’est pas réappro-
n’avons pas choisis, pour lesquels nous sommes priable, fût-ce par notre mémoire “grecque” : il
en recherche de cartes et de boussoles, nous dit cet immémorial d’un désert dans le désert

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pour lequel il n’y a ni seuil ni deuil 11 », indication énigmatique d’un


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ailleurs où se déplacent et, peut-être, se juxtaposent les figures de
l’immanence et de la transcendance. Le désert pour tous les mono-
théismes est un lieu d’élection, de révélation ; de manière plus
désenchantée, il est un lieu d’asepsie, de stérilisation, dans le
double sens de ce terme, pouvant conduire à la vie sauve, ou à la
mort.
Dans le conte de Borgès, il y avait sur la scène royaumes et palais,
labyrinthe et désert, et en arrière-plan secours ou condamnation du
Tout-Puissant. Notre rapport au pouvoir n’est peut-être pas aussi
facile à penser aujourd’hui.
Cette réserve d’espace et d’espacement indiquée par khôra nous
place sur un seuil à partir duquel nous pouvons penser autrement,
en termes d’hétérogénéité qualitative – ce qui est sain, indemne, et
ce qui est qui est contaminé. En effet, comme le fait remarquer
Derrida, khôra est : « radicalement hétérogène au sain et au sauf, au
saint et au sacré, elle ne se laisse jamais indemniser 12 », or ce terme
et ses corrélats (immunité, immunisation, auto-immunisation) nous
importent fortement aujourd’hui pour la compréhension des méca-
nismes d’exclusion et d’inclusion que sécrète le corps social et poli-
tique.
Interrogeons d’abord la provenance, pour mieux saisir le sens à
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l’œuvre : « C’est surtout dans le domaine de la biologie que le
lexique de l’immunité a déployé son autorité. La réaction immuni-
taire protège l’indemnité du corps propre en produisant des anti-
corps contre des antigènes étrangers. Quant au processus
d’auto-immunisation, il consiste pour un organisme vivant, on le
sait, à se protéger en somme contre son autoprotection en détruisant
ses propres défenses immunitaires… nous nous autoriserons de cet
élargissement et parlerons d’une sorte de logique générale de
l’auto-immunisation 13. »
Visiblement, ces métaphores indiquent un trouble, elles brouillent
et tracent des pistes ; même si certains pensent que de tels transports
de sens sont illégitimes, cela ne peut manquer de nous interroger.
Parlant de notre incompréhension face aux phénomènes d’igno-
rance, d’irrationalité et d’obscurantisme qui émergent et dérivent
des fondamentalismes et des intégrismes, Derrida tente d’en rendre
compte en les voyant comme des « scories réactives de la réactivité
immunitaire, indemnisatrice ou auto-immunitaire. Ils masquent une
structure profonde ou bien (mais aussi à la fois) une peur de soi, une
11. J. Derrida, Foi et savoir, p. 35. réaction contre cela même avec quoi l’on a partie liée : la disloca-
12. Ibid., voir la note 12, p. 38. tion, l’expropriation, la délocalisation, le déracinement, la désidio-
13. Ibid., voir la note 23, p. 67. matisation et la dépossession (dans toutes ses dimensions, en
14. J. Derrida, op. cit., p. 69-70. particulier sexuelle-phallique) que la machine télé-technoscienti-
15. G. Deleuze, Pourparlers, p. 237. fique ne manque pas de produire […]. Cette réactivité interne et
16. M. Antonioli, op. cit., p. 93. immédiate, à la fois immunitaire et auto-immune, peut seule rendre

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compte de ce que l’on appellera le déferlement qui s’annoncent semblent être plus ouverts et
religieux dans son phénomène double et contra- flexibles, assurer une plus grande marge à la
dictoire. Le mot déferlement s’impose à nous liberté individuelle, en même temps qu’ils
pour suggérer ce redoublement d’une vague qui tissent les mailles de plus en plus serrées d’un
s’approprie cela même à quoi s’enroulant elle réseau auquel il deviendra de plus en plus diffi-
semble s’opposer – et simultanément s’em- cile d’échapper : « face aux formes prochaines
porte, parfois dans la terreur et le terrorisme, de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut
contre cela même qui la protège, contre ses que les plus durs enfermements nous paraissent
propres « anticorps ». S’alliant alors avec l’en- appartenir à un passé délicieux et bien-
nemi hospitalier aux antigènes, entraînant veillant 15 ».
l’autre avec soi, le déferlement s’augmente et se Prolongeant en quelque sorte la réflexion inau-
gonfle de la puissance adverse. Depuis le litto- gurée par Foucault, Deleuze revient sur cette
ral de quelle île, on ne sait, voilà le déferlement mutation en cours qu’il constate dès les années
que nous croyons voir venir sans doute, dans 1990. Manola Antonioli commente ainsi la
son gonflement spontané, irrésistiblement auto- rupture de ton que l’on perçoit dans Post-scrip-
matique. Mais nous croyons le voir venir sans tum sur les sociétés de contrôle : « Ce texte
horizon. Nous ne sommes plus sûrs de voir et étonnant contient déjà une définition de ce que
qu’il y ait encore de l’avenir là où l’on voit l’on a appelé par la suite mondialisation : un
venir. L’avenir ne tolère ni la prévision, ni la capitalisme qui relègue la phase de production
providence. C’est donc en lui, plutôt, pris et dans la périphérie du tiers-monde pour acheter
surpris dans ce déferlement, que « nous » des produits tout faits ou monter des pièces
sommes emportés en vérité – et c’est lui que détachées, qui ne veut vendre que des services
nous voudrions penser, si on peut encore se et ne veut acheter que des actions et qui aura tôt
servir de ce mot 14. »
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ou tard à affronter des dissipations de frontières
L’insistance sur la notion d’immunité, d’immu- à l’extérieur et les explosions de bidonvilles ou
nisation, pour aussi métaphorique qu’elle soit, de ghettos à l’intérieur. »
nous permet de penser cette analogie constante Tout se passe comme si l’absence de frontières
et presque inévitable, en tout cas très ancienne, et de lignes de démarcation, quand elle est
entre l’intégrité supposée de l’organisme, et le effective, s’était progressivement révélée
corps social et politique : le corps ne combat pas comme étant plus dangereuse et répressive que
son ennemi par une stratégie directe, mais en les frontières et les enclos, alors même que
contournant le danger ; il ne se limite pas à éloi- renaissent partout des murs destinés à contenir
gner le mal de ses frontières, mais il l’inclut les flux de population.
dans son propre espace, à travers ce paradoxe
d’une inclusion qui exclut et d’une exclusion Quoi qu’il en soit, « Penser les frontières, les
qui inclut. reterritorialisations et les déterritorialisations
qui ont lieu par rencontre et qui se distribuent
Si Foucault est généralement considéré comme suivant des lignes multiples signifie aussi
le théoricien des sociétés disciplinaires et de remettre en cause les frontières des concepts
leurs techniques d’enfermement, il entrevoyait philosophiques 16. » C’est à partir de cette
déjà la fin de ce système d’enfermement que nécessité qu’émergent les étranges concepts de
nous sommes en train de quitter. C’est l’analyse pensée nomade et de sédentarité, d’espace lisse
que fait Deleuze, de l’évolution de Foucault et d’espace strié, développés dans l’Anti-Œdipe
dans Contrôle et devenir : « nous entrons dans et Mille plateaux. Voyons de plus près : « Si
des sociétés de contrôle, qui fonctionnent non l’espace sédentaire est strié par des murs, des
plus par enfermement, mais par contrôle clôtures, des chemins et des répartitions fixes,
continu et communication instantanée ». Le l’espace nomade des steppes, des déserts, des
paradoxe est que les nouveaux espaces-temps glaces ou de la mer est lisse et marqué par des

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traits qui s’effacent et se déplacent avec le trajet. Les nomades ne


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s’orientent pas en fonction de l’astronomie, mais à partir de quali-
tés tactiles et sonores, de traces et d’empreintes variables (le vent,
le sable, la glace ou l’étendue liquide de la mer). Il n’existe pas
seulement une opposition entre nomades et sédentaires, mais aussi
une différence entre nomades et migrants : le migrant est essentiel-
lement celui qui va d’un point à un autre où il se reterritorialise, le
nomade ne va d’un point à un autre qu’à l’intérieur d’un parcours,
d’un trajet incessant, même si ses déplacements peuvent suivre des
rythmes relativement réguliers. Le nomade ne s’approprie pas l’es-
pace qu’il traverse, et son habitat lui-même n’est pas lié à un terri-
toire, puisque son environnement se reconfigure suivant les étapes
de son itinéraire 17. »
L’appréhension et le mode de déplacement dans l’espace diffèrent
selon que l’on se place dans l’une ou l’autre segmentation de l’es-
pace : « Dans l’espace strié on se déplace d’un point à un autre et
les lignes et les trajets n’ont de sens que dans cette dimension
réglée : toute “errance”, toute “dérive”, tout mouvement sans but
évident sont considérés comme inutiles, nuisibles, menaçants, illé-
gitimes. Dans l’espace lisse il y a un mouvement inverse : subordi-
nation de l’habitat au parcours, de l’espace du dedans à l’espace du
dehors 18. »
Il faut, bien entendu, éviter de voir ces distributions uniquement
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dans un sens littéral, comme s’il s’agissait d’une lecture directe de
notre paysage actuel ; tout ceci doit être transposé, comme le fait
remarquer M. Antonioli : « Dans notre expérience actuelle, les
espaces lisses ne sont plus tellement les espaces naturels de la mer
ou du désert, mais plutôt les espaces artificiels de la surmodernité.
Marc Augé les a analysés et définis comme des “non-lieux” : il
s’agit des espaces d’anonymat de la société contemporaine, des
installations nécessaires à la circulation accélérée des personnes et
des biens, des moyens de transport, des chambres d’hôtels, super-
marchés et centre commerciaux, mais aussi des “centres d’accueil”
pour tous les réfugiés et sans-papiers de la planète, ou encore de
l’espace amorphe et non défini des banlieues de toutes les métro-
poles du monde 19. »
17. M. Antonioli, op. cit., p. 115.
18. Ibid., p. 117. Attention, cependant, à ne pas se méprendre sur les nouvelles
19. Ibid., p. 121. formes de nomadisme et les flux migratoires : « la virtualité de l’es-
20. Ibid., p. 124. pace mondial, la libre circulation des marchandises, de l’informa-
21. J. Derrida, op. cit., p. 16 : « … l’île, tion et des capitaux, est loin aujourd’hui d’être synonyme de libre
la terre promise, le désert. Ce sont circulation des personnes et d’une forme de “citoyenneté
trois lieux aporétiques : sans issue ou
chemin assuré, sans route ni arrivée,
mondiale” 20 ».
sans dehors dont la carte soit Le plus manifeste est qu’il existe, de manière diffuse, une peur
prévisible et le programme calculable.
Ces trois lieux figurent notre horizon, civile, qui concerne à la fois les corps et les espaces comme lieux
ici et maintenant. » de prévention où le souci de soi tend à se confondre avec l’action
22. M. Antonioli, op. cit., p. 256. politique. « La poursuite illusoire de la santé parfaite, le rêve

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Le désert et le labyrinthe

d’élimination de tout risque mortel, entretien- double origine des îles : il existe des îles conti-
nent paradoxalement toutes les craintes et le nentales, îles accidentelles nées d’une désarti-
sentiment diffus d’insécurité. Une grande partie culation, d’une érosion et d’un engloutissement
des discours contemporains dans des domaines de la terre, et des îles originaires, constituées de
aussi divers que la médecine, le droit, l’infor- coraux ou surgies d’éruptions sous-marines, des
matique ou la stratégie militaire, peut être rame- îles qui apparaissent et disparaissent sans qu’on
née au dénominateur commun d’un paradigme ait le temps de les annexer. Quelles leçons peut-
biologique et médical d’immunité et d’immuni- on tirer d’une telle géographie ?
sation, réponse de protection face à un risque Peut-être celles de M. Antonioli : « Il faudrait
qui menace un organisme (risque de virus et de donc abandonner aussi l’imaginaire d’une entité
nouvelles maladies qui menacent le corps, close et séparée qui se noue autour de “l’îléité”
risque du terrorisme qui menace le corps poli- des concepts d’individu, de corps, d’organisme,
tique ou de l’immigration qui menace l’identité d’arbre enraciné, d’un État-nation séparé des
nationale, risque des virus susceptibles d’atta- autres par des frontières reconnaissables et défi-
quer nos systèmes informatiques, insécurité qui nitivement établies, d’une langue pure, sans
menace nos sociétés et nos villes), menaces hybridation, ou d’une race ou d’une souche sans
innombrables de contagion qui suscitent des métissage. Toutes ces réalités apparem-
réactions de protection qui augmentent face à la ment “isolées” sont en réalité depuis toujours
perception croissante du risque (réel ou imagi- ouvertes sur le dehors et constituant plutôt un
naire). Tous ces mécanismes de protection se (des) archipel(s), une entité fragmentaire dont
fondent sur l’illusion d’une identité close et tous les éléments sont liés, mais de façon chan-
stable, sur la nécessité de tracer des limites geante et imprévisible, non totalisable. La
claires et immuables entre le dedans et le nature discontinue et fragmentée de l’archipel
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dehors, le propre et l’étranger ; la menace se

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dessine un territoire atypique et en même temps
situe toujours à la frontière d’un organisme, déjoue le territoire : il est difficile pour les
individuel ou collectif. » Autant dire qu’il s’agit géographes de le délimiter car la continuité
d’une tâche impossible ! géologique des îles qui le composent n’est pas
Irrémédiablement, notre temps est celui d’un toujours intégrable dans le maillage territorial
monde fini, nous sommes enfermés dehors, sans des États. L’archipel est, dès sa multiple origine,
d’autres espaces qui s’ouvrent que ceux que la déterritorialisé. L’aventure de la “mondialité”
fiction nous donne à voir, dans ce que l’on peut ne sera possible que dans un monde en archipel,
souhaiter être des utopies, ou des hétérotopies monde aux multiples interfaces, qui multiplie
instituantes. les échanges, les passages et les rencontres 22. »
Le Dehors aux risques et périls de l’Ouvert.
Pour conclure, sans quitter tout à fait le désert,
je voudrais évoquer un texte de Deleuze qui Bibliographie
ouvre le recueil intitulé L’île déserte et autres
ANTONIOLI, M. 2003. Géophilosophie de Deleuze et
textes. Guattari, Paris, L’Harmattan.
L’île déserte fascine par son isolement, par la DELEUZE, G. 1990. Pourparlers, Paris, Minuit.
DELEUZE, G. 2002. L’île déserte et autres textes,
présence envahissante de la mer et par ses hori- Paris, Minuit.
zons illimités 21. Les îles sont des lieux étranges DERRIDA, J. 2000. Foi et savoir, Paris, Points Seuil.
séparés de la terre ferme mais toujours en FOUCAULT, M. 2001. Dits et écrits, Paris, Quarto
contact avec elle. Il y a, rappelle Deleuze, une Gallimard.

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