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LA PARENTALITÉ : UN NOUVEAU CONCEPT POUR QUELLES

RÉALITÉS ?, LA PLACE DU PÈRE


François Marty

Editions Cazaubon | « Le Carnet PSY »

2003/4 n° 81 | pages 27 à 33
ISSN 1260-5921
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LA PARENTALITÉ : familias romain et sa toute puissance qui lui

recherches
mai 2003
UN NOUVEAU CONCEPT POUR donnait droit de vie et de mort sur les siens
QUELLES RÉALITÉS ? aurait-il laissé la place à un père affadi, voire
LA PLACE DU PÈRE
soumis tant à la volonté de la mère/épouse
qu’à celle du législateur ? Beaucoup pensent
qu’aujourd’hui la place du père est mena-
Pr François Marty cée, que sa fonction est dévaluée, attaquée,
comme si l’on était dans une culture où le
père n’avait plus sa place. Telle n’est pas
Introduction mon avis, ne serait -ce que parce que la
place du père est par définition, comme
Parler du père et de sa place suppose que nous le verrons, une place qui, si elle est à
l’on ait préalablement défini ce à quoi le prendre dans le fantasme – et, à ce titre, elle
père renvoie : la mère, l’enfant, la famille, le ne peut être qu’attaquée - n’en est pas moins
social. “La place du père dans la parentali- une place inoccupable. C’est une place vide,
té”est ici abordée d’un point de vue psycha- comme l’est celle de la case manquante dans
nalytique, voire d’un certain point de vue un jeu de pousse-pousse, place qui permet
psychanalytique. Dans le père, on entend, ainsi que les autres places se distribuent, que
peut-être attend-on aussi, le papa, au sens cela circule, qu’il y ait du jeu. Mais que
de la personne du père. Je voudrai rendre signifie aujourd’hui être père ?
sensible, au-delà de cette association réduc-
trice père/papa, à d’autres aspects qui concer- 1. La parentalité : point de vue psychanaly-
nent la question du père, celle de sa place et tique
de sa fonction, des aspects plus fondamen-
taux aussi sur le plan de la scène psychique. La parentalité est une des figures de la rela-
tion d’objet, celle qui unit le sujet à son
Le mot père vient du latin Pater “qui n’im- enfant. La parentalité s’étaye sur une fonc-
plique pas tellement la paternité physique, tion psychique et biologique, celle d’assurer

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rôle assumé plutôt par genitor et par parens : le développement et le bien-être de son
il exprime surtout une valeur sociale et reli- enfant. La parentalité renvoie au caractère
gieuse, désignant le chef de la maison, le interactif de cette relation. La parentalité
pater familias, l’homme en tant que repré- peut se différencier en maternalité (P.C.
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sentant de la suite des générations” Racamier, 1961) et paternalité, termes qui


(Dictionnaire historique de la langue fran- désignent le travail psychique qui s’effectue
çaise). Ce commencement de définition pour chacun des membres du couple deve-
donne à penser la question du père dans une nant parent. P.C. Racamier a proposé le
acception plus large que celle relative à la terme de maternalité à propos du ratage de
paternité. Elle indique la fonction symbo- ce processus chez certaines mères, ratage
lique que peut occuper la personne phy- dont le développement pouvait les conduire
sique qu’on appelle “père”. Ces premiers jusqu’au délire. Il peut en être de même
éléments aideront à penser la place et la chez certains pères vis-à-vis du processus de
fonction du père dans la filiation, la généa- paternalité. La parentalité est le chemine-
logie et le générationnel dans l’espace fami- ment qui conduit un sujet à devenir parent.
lial et social, dimensions symboliques à quoi On observe chez le “primipère” (le futur
la notion renvoie. Le père n’est donc pas père) pendant que sa conjointe est enceinte
seulement le géniteur. Historiquement, c’est et accouche, des remaniements psychiques
d’abord un mot employé dans sa valeur reli- (fantasmatiques et libidinaux) comparables
gieuse comme appellatif de Dieu, puis plus à ceux qui se développent chez la primipare.
tard comme titre honorifique (la langue en On pense à la couvade, à certaines régres-
garde une trace avec les “Pères de l’Eglise”, sions, voire à une certaine identification à la
“le Saint Père”) avant de désigner un per- mère par féminisation (G. Delaisi de
sonnage plus familier, voire bonhomme Parseval, 1981).
(petit père, gros père, voire pépère).
La parentalité d’un sujet s’enracine dans son
S’agit-il d’une dévalorisation linguistique du histoire ; on voit les prémisses de ce proces-
terme – du Saint Père au pépère – dévalori- sus dès l’enfance, lorsque l’enfant joue à la
sation qui serait en rapport avec celle des poupée ou “au papa et à la maman”, par
attributs qui lui étaient associés ? Le pater exemple. Le futur père se construit à partir
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d’un tissage complexe des identifications un signifiant culturel et social. C’est leur

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elles-mêmes issues de rencontres avec des nouage qui donne au père sa consistance et
figures paternelles dans l’enfance (A. son efficacité.
Konicheckis, 1999). On mesure ainsi com-
bien cette capacité à se projeter dans un rôle Le père imaginaire est le père idéal, celui
parental est intimement liée à la sexualité et auquel chacun essaie de se conformer. C’est
aux représentations qui sont véhiculées dans celui auquel on peut se référer. Le père ima-
l’espace familial pour chaque enfant. Avec ginaire est le lieu de tous les fantasmes. Le
l’adolescence, ces représentations et cette père pense au sien en se demandant ce qu’il
capacité “parentale” sont remaniées en aurait fait ou dit dans une situation parti-
fonction des transformations qu’amène avec culière de la vie où sa parole ou ses actes
elle la puberté. La parentalité est l’un des sont attendus. Ce père peut servir de
facteurs, un des agents aussi, qui favorisent recours à la mère aussi en s’adressant à son
la transmission intergénérationnelle (entre les enfant pour lui rappeler in memoriam la
générations), mais aussi transgénérationnelle parole du père. Mais cette référence peut
(ce qui se transmet de façon pathologique et aussi s’avérer aliénante empêchant le sujet
à l’insu des protagonistes d’une génération à de trouver ses propres réponses. Ce père
l’autre, comme les secrets, par exemple). maître autoritaire qui ne s’allie pas avec la
Elle est, à ce titre, le creuset des identifica- mère peut faire naître chez elle des désirs de
tions (cf. S. Stoléru, 2000). complicité avec l’enfant, contre cette figure
autoritaire paternelle.
2. Le père, quel père ?
Le père réel “est celui au plus près de la
“Mater certissima est, pater incertum”. On dimension biologique du besoin” (C. Trono,
1993). C’est le géniteur, le reproducteur,
sait que, pour attester la filiation royale d’un
celui qui s’attache à subvenir aux besoins
enfant, on assistait à l’accouchement de la
primordiaux de sa famille. Mais, à lui seul,
Reine. Aujourd’hui, on ne serait plus sûr de
ce père réel n’a que peu de poids sur les

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rien, quand on pense qu’une mère peut por-
décisions familiales, il n’intervient pas sur la
ter en son sein l’enfant de sa fille ou de sa
scène de l’imaginaire et du symbolique. Il
sœur ou de quelqu’un d’autre encore! Etre
est trop ancré dans une réalité qui l’appa-
père, est-ce être géniteur, mari de la mère ou
renterait à la mère. C’est un bon père/papa,
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celui qui reconnaît l’enfant et lui donne son


mais qui peut laisser vacante la place du
nom? Dans certaines cultures, le père peut
père, celle qui fait fonctionner le rapport à
être une femme ; ailleurs, il peut ne jamais
la loi et à l’interdit.
être désigné, il peut s’agir d’une paternité
sociale endossée par un oncle. On le voit, il C’est le père symbolique qui est “le gardien-
n’est pas facile de s’y retrouver si l’on prend interprête de la Loi” (C. Trono, 1993). Il est
le problème uniquement par le bout de la le gardien de la loi, son représentant. Il n’est
filiation, voire par celui de la procréation. donc pas la loi, mais y est soumis comme les
autres. Cette garantie du respect de la loi
Le Réel, le Symbolique, l’Imaginaire (J.
concerne avant tout l’ordre symbolique et
Lacan, 1974-1975)
plus précisément l’interdit de l’inceste.
Cette loi fait référence dans la mesure où la
Il y au moins trois pères : le réel (mais on
parole du père est relayée par celle de la
vient de voir qu’il est, par définition, incer-
mère, dans la mesure où la mère reconnaît
tain); le symbolique, c’est celui qui est le
le père dans le désir qu’elle en a. Le père
gardien de la loi ; l’imaginaire, c’est celui du
symbolique serait, à cet égard, le père tel
roman familial, celui des projections fantas-
que la mère le porte dans son discours.
matiques du père, de la mère et de l’enfant
C’est pourquoi une mère qui élève seule son
aussi. Ces trois pères habituellement n’en
enfant peut très bien faire une famille, être
font qu’un, même si chaque registre peut
parent et offrir à ses enfants les repères qui
être distingué. Le père, c’est le nouage de
vont leur permettre de se structurer comme
ces trois registres en une entité singulière
sujets. C’est pourquoi aussi une famille
qui assure à la fonction paternelle une
comportant un père et une mère peut très
importance qui dépasse la pure fonctionna-
bien ne pas fonctionner comme telle, ne pas
lité de la reproduction, qui dépasse la
offrir de triangulation structurante pour
dimension individuelle pour devenir aussi
l’enfant, si cette place symbolique du père
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n’est pas présente dans le discours maternel. les récits mythiques comme ceux qui

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C’est cette fonction paternelle que J. Lacan concernent les relations entre Chronos et
a bien mis en évidence, notamment lors- Ouranos, figure d’un père dévorant ses
qu’elle vient à manquer, que son accès est enfants. S. Freud a brièvement évoqué cette
barré, comme dans la psychose (J. Lacan, hostilité dans Un souvenir d’enfance de
1981). Léonard de Vinci (1910). “Dans le plus heu-
reux des ménages, le père a le sentiment que
Penser ainsi le père, c’est mettre l’accent sur l’enfant, particulièrement le jeune fils est
la place qu’occupe pour la mère son propre devenu son rival, et une hostilité, s’enraci-
père. Le père de la mère, c’est celui qui nant profondément dans l’inconscient,
donne la dimension œdipienne à la relation prend dès lors naissance contre le favori” (p.
qui s’instaure entre la mère et l’enfant. Le 217). Ce concept d’hostilité paternelle ne
père préexiste à l’enfant, il est déjà présent connaîtra un destin exceptionnel, comme le
dans la structure symbolique de la relation souligne fort justement P. De Neuter (2000),
entre la mère et l’enfant. Penser ainsi le père ni dans l’œuvre de S. Freud lui-même, ni
interroge également la sexualité, les origines chez les autres analystes après lui. S. Freud
et donne sens à l’acte par lequel un enfant reviendra néanmoins sur cette question avec
est conçu. Le désir parental concernant la le mythe du père de la horde, dans Totem et
venue d’un enfant importe tout autant que Tabou (1912), pour montrer comment le
les raisons physiologiques qui concourent à culte du père s’est construit sur le meurtre
sa procréation. “Un enfant se conçoit autant du père de la horde, un père préhistorique,
dans des propos et des désirs partagés que pré œdipien en quelque sorte. En tuant ce
dans un acte sexuel” (D. Dumas, 1999). tyran, les fils ont pu accéder au sentiment de
Naître, c’est d’abord naître au désir de ceux culpabilité, à l’ambivalence des sentiments
qui engendrent, c’est être pris dans une d’amour et de haine et muer leur vœux par-
parole qui dépasse le sujet naissant, qui lui ricides en culte des morts. Le meurtre du
préexiste et en même temps le fonde. Le père est philogénétiquement devenu le fan-

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père, c’est peut-être d’abord cette parole tasme du meurtre, fantasme nécessaire à la
fondatrice qui fait “ex-ister” l’enfant. Le vie psychique, destiné à être refoulé.
rôle du père est de porter l’enfant non dans
son ventre mais dans ses pensées, de le faire L’altérité : du miroir à l’Œdipe 1ère ver-
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vivre non de son lait mais de ses désirs. La sion. La question de l’autre et la métaphore
question du père ouvre celle du sens, de paternelle
l’imaginaire en donnant à l’enfant l’occa-
sion de s’interroger sur ses origines. En Avec le stade du miroir, l’enfant découvre
même temps, penser l’enfant ainsi, par pro- une première version de son altérité ;
jection des désirs parentaux contribue à disons, pour faire court, qu’il entre dans un
constituer un enfant imaginaire, enfant qu’il repérage de lui-même où se distingue l’op-
faudra symboliquement tuer pour laisser position moi/non moi. Il se découvre
place à l’enfant réel (S. Leclaire, 1975). Le comme un être séparé du corps de sa mère.
père, comme la mère ont à rêver l’enfant Il lui faudra l’accès à la problématique œdi-
pour qu’il advienne, mais ils ont aussi à pienne pour découvrir un autre versant de
renoncer à ce que l’enfant à naître ne soit son existence de sujet, sujet désirant et
qu’une pure projection de leur idéal. Sinon, sexué. Avec l’Œdipe infantile, l’enfant
l’enfant reste prisonnier de ces projections découvre un autre objet (dans le parent œdi-
parentales qui l’enferment dans un destin pien) sur lequel il va pouvoir investir libidi-
aliéné à ces vœux parentaux mortifères. nalement dans le registre du désir et non
Comme disait le poète (K. Gilbral), les plus seulement du besoin. Avec la problé-
parents sont l’arc et l’enfant la flèche de la matique incestueuse, l’enfant se découvre
vie. La vie de l’enfant échappe à ceux qui sujet engagé dans l’intersubjectivité. La
l’ont ainsi lancé. mère, comme parent supportant la fonction
de satisfaire aux besoins de l’enfant, change
Le père de la horde et le père œdipien de statut. Pour le garçon il la découvre dési-
rable, pour la fille, elle apparaît progressive-
Peu d’analystes ont pensé le père et ses sen- ment comme objet de rivalité. Dans les deux
timents hostiles à l’égard du fils. On en cas se pose la question de la place qu’occupe
trouve pourtant quelques illustrations dans la mère, du double déplacement qui s’est
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opéré. D’une part, l’enfant a orienté sa libido la psychose). Pour les autres, la banalité du

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de l’auto érotisme et des objets partiels vers propos, l’Œdipe, cache mal le fait que cette
un objet total, d’autre part, il introduit dans problématisation de l’humain constitue un
cet investissement un couple d’opposé drame essentiel pour chacun, drame qui est
amour/haine qui se développe concomitam- à rejouer à chaque génération pour chaque
ment à cet investissement œdipien de l’objet sujet. Rien n’est totalement acquis ; ce qui
parental. Désirer la mère, c’est désirer la est transmis par les générations antérieures
femme du père, c’est nécessairement s’ex- doit être reconquis par les générations sui-
poser à la rencontre avec “l’autre de la vantes. Ainsi va la vie psychique : une
mère”. Le père se substitue ainsi comme conquête de soi que nul autre que soi ne
signification à la mère, celle pourvoyeuse peut faire. Mais qu’apporte de si essentiel le
des satisfactions aux besoins primaires de complexe dit d’Œdipe ?
l’enfant. Ce déplacement (métaphore) de la
mère au père ouvre la voie pour l’enfant à
l’autre, à l’altérité, à la tiercéité et non plus L’universalité de l’Œdipe, de l’inceste et de
à la binarité du lien mère/enfant. son interdit ont été mis en évidence par
l’anthropologie moderne (E. et M.C.
Par ailleurs, la rencontre avec le père dans Ortigues, 1964), en réponse à ceux qui pen-
l’Œdipe infantile renvoie l’enfant à une dis- saient pouvoir limiter cette forme structurale
tinction primaire entre les sexes (versus que prend le complexe œdipien à nos sociétés
phallique/castré), une distinction marquée occidentales. Or, si cette forme peut varier
par l’angoisse de la castration (angoisse qui selon les cultures, la signification que pren-
se construit à mesure que se découvrent les nent ces relations est toujours la même.
sentiments de rivalité avec le parent du L’enfant se repère en fonction de ses ori-
même sexe) et par la nécessité d’attendre gines ; il cherche à se situer par rapport à ses
une meilleure intégration de sa vie pulsion- parents géniteurs et, se faisant, il accède à
nelle pour la compléter. une “compréhension” de sa place dans ses
rapports avec les autres. Il tient ses coor-

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3. La fonction du complexe d’Œdipe données psychiques de certains repères qui
seront à la base de ses identifications. C’est
Tout le monde connaît la légende d’Œdipe, ce qu’ont bien mis en évidence M.C. et E.
Ortigues avec la notion de repères identifi-
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du moins telle que S. Freud l’a analysée


pour nous donner à entendre ce qui, pour catoires (E. et M.C. Ortigues, 1986).
chacun de nous, se dramatise avec nos
figures parentales. Tout le monde ne Lorsque ces repères sont troubles,
connaît pas forcément le rôle qu’y joue le embrouillés, voire déniés, lorsque l’enfant
père d’Œdipe, Laios (un pédophile), comme ne dispose pas des éléments qui lui permet-
il n’est pas évident de comprendre le sens tent de se situer comme sujet, il entre dans
que revêtait le mythe pour les anciens (le une imagination, parfois délirante, en quête
mythe s’interprète comme un récit qui de sens pour sa vie. Le délire est toujours,
répondrait à des questions qui ne sont pas chez l’enfant comme chez l’adulte, en rap-
posées). Interpréter le mythe c’est retrouver port avec la filiation. C’est une voie qui est
à quoi répond le mythe. Ici, le mythe empruntée pour explorer les énigmes qui
d’Œdipe répond à la question des origines : font barrage et qui empêchent l’enfant et
qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je? Qu’est- l’adulte de se penser. Connaître ses origines,
ce qu’être un homme, un fils, un père? De du moins pouvoir s’interroger explicitement
quoi héritons-nous en naissant de nos à leur sujet, c’est un gage du travail de pen-
parents ? ser. Lorsque les secrets liés aux origines sont
trop prégnants, ils parasitent la pensée et
Mais, aujourd’hui, la réalité psychique que constituent des sortes d’interdits dont la
décrit l’histoire d’Œdipe fait partie inté- manifestation la plus évidente se traduit
grante de notre héritage culturel. Tout le souvent chez l’enfant par une difficulté d’in-
monde a fait, fait ou fera son Œdipe (sauf vestissement du savoir. Dans les formes
ceux pour lesquels la fonction de tiers graves, le délire de filiation peut se traduire
qu’occupe le père est entravée, ceux pour par un déni de paternité (F. Marty, 1999, a),
qui le Nom du Père est forclos, comme le père n’étant plus reconnu comme le
dirait J. Lacan, ceux qui sont aux prises avec parent de l’enfant ou de l’adolescent.
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4. Le père de l’adolescent – l’Œdipe puber- assaillent littéralement l’adolescent, il est

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taire nécessaire qu’il trouve dans l’environnement
familial un soutien narcissique qui l’aide à ne
Si l’Œdipe infantile confronte l’enfant à son pas se décourager et à ne pas tomber dans la
désir et à l’interdit, avec l’entrée dans la détresse. Les parents peuvent jouer ce rôle
problématique œdipienne pubertaire, l’ado- de soutien, mais cela leur est souvent diffi-
lescent se confronte aux imagos parentales cile tant ils sont eux-mêmes attaqués par la
qu’il sexualise à nouveau. Il doit les affronter violence que l’adolescent projette sur eux
pour passer de l’enfance à l’âge adulte via lorsqu’il ne parvient pas à élaborer celle
l’adolescence, renouer avec la violence des qu’il éprouve à l’intérieur de lui. C’est pré-
fantasmes incestueux et parricides : violence cisément lorsque l’adolescent est débordé par
de la séduction, violence des vœux de mort, sa propre violence, lorsqu’il ne la reconnaît
violence nécessaire à vivre ; violence néces- pas comme sienne, mais qu’il l’impute aux
saire à dépasser. autres, c’est précisément à ces moments-là
que le soutien narcissique parental est le
Le regard du père joue un rôle déterminant plus précieux. Ce soutien a pour but d’évi-
dans le devenir de la fille devenant femme. ter que la détresse de l’adolescent ne le
Son insistance, vécue comme incestueuse, pousse toujours davantage à trouver des
voire persécutrice ou son absence, voire le solutions économiques aux problèmes qu’il
désintérêt que peut manifester le père à rencontre en agissant une violence dont il se
l’égard de sa fille conditionneront, pour une sent être la victime. Soutenir narcissique-
large part, la fonction désirante de la jeune ment l’adolescent ne veut pas dire le laisser
fille. L’identité, avec l’adolescence, se géni- faire tout ce qu’il veut, mais au contraire lui
talise. Le père œdipien pubertaire est à montrer que sa destructivité est l’expression
séduire, comme un père qui découvre en sa d’un processus qui se déroule et non une
fille une jeune femme (F. Marty, 1999 b). intention de détruire réellement les objets
qui l’entourent, à commencer par les objets

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Si, du côté du garçon, la place du père est parentaux. Soutenir narcissiquement l’ado-
une place à prendre, le père, un homme à lescent, c’est résister à sa destructivité, lui
abattre, si le fantasme du meurtre du père montrer que l’on tient bon.
est une nécessité structurante (D.W.
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Winnicott, 1968), l’issue de cette confronta- La fonction de limite : les parents doivent à
tion meurtrière offre à l’adolescent la pers- l’enfant l’exercice d’une limite - à la tenta-
pective de l’identification. Toute autre est la tion incestueuse, à la toute puissance - faute
solution “trouvée” dans la réalisation effec- de quoi, ils s’exposent eux et l’enfant à des
tive du parricide qui, elle, est comme un agirs transgressifs (P. Legendre, 1989). La
“fantasme de meurtre” avorté, voire un carence paternelle serait à entendre ici
meurtre du fantasme (F. Marty, 1997). Pour comme l’expression d’une impossibilité
autant, cette place du père est une place pour le père à donner à ses enfants la limite.
inoccupable et donc impossible à occuper. Cette impossibilité fait de lui un parent
C’est bien en cela aussi que le meurtre du complice, voire incestueux. Mais la carence
père ne peut être qu’une nécessité fantasma- paternelle peut s’entendre aussi dans des
tique, sa réalisation un désastre sur le plan situations cliniques où le père excède sa
psychique. fonction ; c’est le cas des pères tyranniques,
des pères préhistoriques et pré œdipiens. En
5. Le soutien narcissique parental carence ou en excès, le père manque à être,
à se constituer comme référence, comme
La puberté fragilise l’adolescent, elle le tiers, comme limite à la violence des fan-
menace et le contraint à se protéger contre tasmes incestueux et parricides de l’enfant
ce corps pubère qui est parfois vécu comme et de l’adolescent. Cette position paternelle
un ennemi de l’intérieur. Au plus fort de la qui échoue à se constituer comme limite est
tourmente adolescente, l’adolescent doit à l’origine d’expressions violentes, souvent
puiser en lui les ressources défensives dont il agies de part et d’autre.
a besoin : barrières contre la tentation de
l’inceste, élaboration de la violence des fan- La filiation est une dette : la filiation narcis-
tasmes incestueux et parricides. Mais pour sique (psychose), comme modèle de l’auto-
venir à bout de ces sollicitations qui engendrement (P.C. Racamier, 1989) -
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modèle que l’on retrouve dans l’auto-désen- armée véritable. Au lieu d’enterrer ses

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gendrement à l’œuvre dans les probléma- valeureux guerriers pour qu’ils le suivent
tiques suicidaires ; être à l’origine de sa vie dans la mort, l’empereur préféra enterrer
autorise à décider de sa mort. La filiation leurs effigies, des symboles. Le meurtre
narcissique s’oppose à la filiation instituée, rituel s’est mué à Xian, au cœur de l’Empire
modèle de la prise en compte de la dimen- du milieu, en œuvre d’art, en monument de
sion symbolique de la parenté où la recon- mémoire offert à la communauté des
naissance d’une dette vis-à-vis de ses géni- hommes. On n’en demande pas tant à l’en-
teurs met en évidence le fait que nul ne sau- fant, mais c’est pourtant la prouesse qu’il
rait être à l’origine de sa propre vie (J. accomplit : renoncer à la violence de ses
Guyotat, 1980). Faute de cette reconnais- pulsions meurtrières pour gagner en capacité
sance de dette, l’enfant puis l’adolescent ne de penser et de créer.
parvient pas à se situer dans la filiation, bien
sûr, mais aussi dans la généalogie, dans Sortie du processus d’adolescence ?
l’univers symbolique à quoi ouvre cette ins- La parentalité potentielle (S. Stoléru, 1995)
cription dans les lignées paternelles et que l’on voit à l’œuvre chez les adolescents
maternelles. et qui constituent les prémisses de la paren-
talité adulte va laisser place à ce que j’ap-
Le don de la limite est aux parents ce que la
pelle l’identification à la fonction parentale
reconnaissance de la dette de filiation est
(F. Marty, 1999), identification qui va don-
aux enfants. Si l’un ou l’autre venait à man-
ner à l’adolescent la possibilité de se sentir
quer, la scène où se jouent les relations entre
responsable de ses actes et de ses pensées.
les êtres pourrait à chaque instant basculer
L’adolescent peut ainsi, dans le fantasme,
dans une réalité délirante et meurtrière. La
devenir parent à son tour en ayant le souci
violence agie est souvent à l’adolescence
de l’autre: take care, caregiving, en portant
l’expression du dépassement d’une limite de
un autre que soi-même. Ainsi s’achève
cet univers symbolique des relations de filia-
l’adolescence, lorsque l’on sort de la préoc-
tion (F. Marty, 1997).

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cupation narcissique, lorsque l’on se sent
apte à se prendre en charge et à envisager
6. L’identification à la fonction parentale
d’aller vers un autre dans l’autonomie de la
Si le complexe d’Œdipe s’achève sur une rencontre et non dans la dépendance à des
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conquête fondamentale par l’identification substituts parentaux.


(intérioriser les qualités de l’autre rival plu-
tôt que de chercher à le tuer), la fin de la Conclusion
confrontation entre l’adolescent et ses Un père tout seul, est-ce que ça existe? Pris
parents s’achève sur un nouveau tour donné dans la triangulation œdipienne, au-delà de
à la problématique de l’identification. sa présence réelle, il est d’abord un signi-
L’intériorisation des qualités du rival et le fiant, à l’œuvre dans le langage et l’ordre
renoncement au vœu de mort proféré par symbolique. De sa place, le père organise les
l’enfant contre le parent rival correspond au relations entre les humains au sein de l’espace
progrès qui s’est accompli dans l’univers psychique familial mais aussi de l’espace
symbolique où est entré l’enfant : devenir social. Le père n’est pas seulement l’homme
comme le parent rival vaut mieux que de géniteur, il n’est pas seulement le mari de la
chercher à prendre sa place. La place du mère, il est, avant tout, une référence qui
père mort est inoccupable, parce que c’est permet à l’enfant de sortir de la toute puis-
déjà la place de quelqu’un d’autre, parce sance infantile et narcissique, du fantasme
que le père s’est intériorisé en personnage de l’auto engendrement pour accéder à sa
qui règne dans le monde psychique de l’en- position de sujet parlant et désirant. Le père
fant (cf. le surmoi). fait de l’enfant un sujet social. Il ne s’oppose
pas à la mère ni ne vient la compléter. Il est
Quelques siècles avant notre ère, un empe- l’autre de la mère, donc l’autre obligé de
reur de Chine avait renoncé à pratiquer ce l’enfant. Dire père, c’est entrer dans le
que ses prédécesseurs faisaient régulière- registre de la génération, c’est se situer par
ment : au lieu de sacrifier son armée au rapport aux autres et accéder à la dimension
moment de sa propre mort, l’empereur de la socialisation. Dans l’histoire de Caïn et
décida de faire mouler en terre cuite (terra Abel (F. Marty, 2000), le père n’apparaît pas
cota) une armée entière à l’effigie de son encore. Il intervient quand Caïn devient le
33
premier à transmettre la vie humaine à des Vol. 2, pp. 221-230, Paris : PUF, 1985.

recherches
mai 2003
enfants humains. Avant, Adam et Eve Guyotat, J. (1980). Mort, Naissance et filia-
n’étaient, si je puis dire, que des créatures tion. Paris : Masson.
de Dieu. Avec Caïn, le père devient figure Gutton, P. (1991). Le pubertaire. Paris : PUF.
humaine parce qu’il s’inscrit dans une filia- Konicheckis, A. (1999). “Se construire un
père. Julien, l’enfant qui en avait trois, in
tion humaine. Caïn devient le père d’une
Devenir père, devenir mère”. Naissance et
longue descendance parce qu’il a été “fils parentalité, pp. 147-155, Ramonville Saint-
de”. Ainsi le père est celui qui ordonne la Agne, Erès.
descendance, lui donne une filiation, il Lacan, J. (1955-56) “Le séminaire Livre III”.
s’offre comme repère. Les psychoses. Paris : Le Seuil, 1981.
Lacan, J. (1938). Les complexes familiaux
Avec l’adolescence, le père introduit la ques- dans la formation de l’individu. Paris :
tion du rapport entre hommes et femmes Navarin, 1984.
pour questionner, avec la paternité, la Lacan, J., RSI (1974-1975). “le Séminaire”,
sexualité génitale. inédit.
Leclaire, S. (1975). On tue un enfant. Paris :
On le voit, le père n’est pas, dans cette Le Seuil.
Legendre, P. (1989). Le crime du Caporal
conception, le symétrique de la mère dans
Lortie. Traité sur le père. Paris : Fayard.
une sorte d’équivalence symbolique et/ou Marty, F. (sous la direction de) (1997).
fonctionnelle. Il est la figure de l’autre, celle L’illégitime violence. La violence et son dépas-
qui donne à l’enfant et à l’adolescent le sta- sement à l’adolescence. Ramonville Saint-
tut à la fois de “pas tout” et de sujet man- Agne : Erès.
quant, support des idéaux, assurant l’ordre Marty, F. (1999). “Violence de la quête identi-
symbolique dans la différence des généra- taire chez l’adolescente”, in Education perma-
tions. Trouver le père, c’est inscrire l’enfant nente, 138, pp. 55-64.
dans une filiation, une généalogie, c’est Marty, F. (1999). Filiation, parricide et psy-
offrir à l’enfant les moyens de se repérer. chose. Les liens du sang. Ramonville Saint-
Agne : Erès.

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Mais penser le père ne peut s’envisager sans
Marty, F. (2000). “Fonction mythique du fra-
penser la mère, sans penser la génération.
tricide”, in Dialogue, 149, pp. 11-18.
Un enfant tout seul, ça n’existe pas plus Ortigues E. et M.C. (1966). L’Œdipe africain.
qu’un père tout seul, ou qu’un père avec son Paris : L’Harmattan.
enfant. Penser le père nous oblige à penser
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Ortigues, E. et M.C. (1986). Comment se


au-delà de la personne physique du père décide une psychothérapie d’enfant ? Paris :
pour envisager la dimension humanisante Denoël.
auquel sa référence a conduit l’homme. Ortigues, E., M.C. et al. (1999). Que cherche
C’est pourquoi aussi, penser le père, c’est l’enfant dans les psychothérapies ? Ramonville
penser le père à tuer symboliquement, c’est Saint-Agne : Erès.
penser le père mort. Racamier, P.C., Sens, C., Carretier, L. (1961).
“La mère, l’enfant dans les psychoses du post-
Pr François Marty partum”, in Evolution psychiatrique, XXVI,
Professeur de Psychologie clinique pp. 525-570.
et de Psychopathologie Racamier, P.C. (1989). Antoedipe et ses des-
Université de Rouen tins. Paris : Apsygée Editions.
Rey, A. (sous la direction de) (1999).
Bibliographie Dictionnaire historique de la langue française.
Paris : Le Robert.
De Neuter, P. (1999/2000). “L’hostilité pater- Stoléru, S. (1995). “Le couple et le projet
nelle : étrange destin d’un concept”, in Logos d’enfant. L’étape initiale du passage à la paren-
et Ananké, 2/3, pp.77-104. talité”, in Neuropsychiatrie de l’enfance et de
Delaisi de Perseval, G. (1981). La part du l’adolescence, 43, pp. 164-170.
père. Paris : Le Seuil. Stoléru, S. (2000). “La parentalité”, in
Dumas, D. (1999). Sans père et sans parole. La Dictionnaire de psychopathologie de l’enfant
place du père dans l’équilibre de l’enfant. Paris et de l’adolescent, pp. 491-492, Paris : PUF.
: Hachette. Trono, C. (1993). “Etre père aujourd’hui: de
Freud, S. (1910). Un souvenir d’enfance de l’illusion à la réalité”, in Esquisses psychanaly-
Léonard de Vinci. Paris : Gallimard, 1991. tiques, 19, pp. 27-37.
Freud, S. (1912). Totem et tabou. Payot : Winnicott, D.W. (1968). Concepts actuels du
Paris, 1976. développement de l’adolescent : leurs consé-
Freud, S. (1936). “Un trouble de mémoire sur quences quant à l’éducation, in Jeu et réalité,
l’Acropole”, in Résultats, idées, problèmes, pp. 190-207, Paris : Gallimard, 1980.