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Les conséquences sur le christianisme en Perse

de l’affrontement
des empires romain et sassanide
De Shâpûr Ier à Yazdgard Ier

I. — Perspectives de recherche.
A plusieurs reprises au cours de leur histoire, et en particulier dans
le premier quart du IVe siècle, les communautés chrétiennes du monde
romain, selon les provinces où elles étaient implantées, bénéficièrent ou,
au contraire, eurent à souffrir des tensions internes et des scissions qui
affectaient l’autorité impériale et limitaient son exercice. Ces situations
diverses dans lesquelles se trouvèrent placées ces Églises n’étaient pas
dues essentiellement aux attitudes personnelles, de faveur ou d’hostilité,
des maîtres du pouvoir vis-à-vis du christianisme lui-même, comme
religion. Élles correspondaient en effet à des conjonctures précises où,
face à certaines crises intérieures ou à des concurrents auxquels ils
devaient se heurter, tels empereurs (ou usurpateurs) jugèrent opportun
de s’appuyer sur la force montante que représentait la nouvelle religion.
Dans d’autres cas, pour mieux cimenter autour d'eux l’unité de l’empire
compromise, les maîtres en place préférèrent en appeler au mos maiorum
et poursuivre la « superstition » venue d’Orient, frappant ses adeptes,
proscrivant leur culte. Qu’il suffise ici, en préambule, de rappeler deux
exemples.
Dans la période qui suivit immédiatement le prétendu « Édit de
Milan », on vit Éicinius, revendiquant alors la succession de Galère,
se poser, dans un premier temps, en protecteur des chrétiens1 contre

i. Sur le mandatum de Licinius (publié le 13 juin 313 à Nicomédie), voir E actan CE,
De mort, persec., 48, 2-8 ; E ü SÈb E, Hist. eccl., X , 5, 2-14. — Pour toute cette période,
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Maximin Daïa, partisan de la persécution — en dépit même de la consti­


tution promulguée à Nicomédie en 311 et qui mettait fin à la politique
religieuse inaugurée en 303 par les Tétrarques. (Maximin s’aperçut
d’ailleurs trop tard de son erreur tactique, pour avoir sous-estimé le
poids que représentait effectivement le christianisme dans l’Empire2).
Mais, à partir de 320, quand il constata que les sympathies des chrétiens
d’Orient se portaient de plus en plus vers Constantin, lui-même « converti »
à leur foi et qui devenait donc « l’empereur aimé de Dieu3 », Dicinius
renversa sa politique à leur égard. Il les soumit à des tracasseries et à
des mesures discriminatoires de plus en plus rigoureuses, aboutissant
même, semble-t-il, à une persécution sanglante4, à tel point que la guerre
qui opposa les deux Augustes revêtit un aspect de lutte religieuse.
Or ce genre de situations, relevées dans les années qui suivirent la
dislocation de la première Tétrarchie —■ et à l’occasion de conflits internes
qui secouèrent le monde romain, où l’on voit le christianisme utilisé
par un parti tandis qu’il était persécuté par le parti adverse —, se
retrouve à plusieurs reprises au long de l’affrontement des Empires
romain et perse. Sur la base, en particulier, d’une documentation rarement
et encore très imparfaitement exploitée — et qui n’entre pas dans la
panoplie de l’historiographie classique —•, on voudrait donc montrer
ici la place et le rôle réservés aux Eglises chrétiennes au cours des péri­
péties successives qui virent s’opposer le monde romain, dans son expan­
sion en Orient, et la Perse des Sassanides, dont le grand dessein était
de restaurer l’Empire des Achéménides. Pour préciser dès le départ
les limites de cette enquête, disons donc que les grandes étapes qui, à

qui n ’entre pas dans la perspective de notre recherche, voir le chapitre de J . -R. P a -
Eanqu E, « La paix constantinienne », dans Histoire de l’Église, sous la dir. de
A. Pliche et V. Martin, t. 3, Paris, 1936, p. 17-39 (cf. en particulier p. 20-24), et
confronter à H. Grégoire (avec la coll. de P. Orgels, J. Moreau et A. Maricq),
Les persécutions dans l'empire romain, dans Mémoires de l’Académie royale de Belgique,
cl. des lettres et des sc. mor. et pol., t. XBVI, 1, 1950 (2e éd. revue et augmentée,
Bruxelles, 1964), p. 86-89. Rappelons enfin, pour le bilan de cette question constan-
tinienne, les communications de W . S bston et J. V ogt, « Die Konstantinische
P rage », Rélasioni del X e congrcsso internazionale di Scienze Storiche, Rome, 1955,
t. VI, p. 731-799, et le chapitre de A. Benoît, « La ‘ conversion ’ de Constantin »,
dans M. S imon et A. BENOIT, Le judaïsme et le christianisme antique, Paris, 1968,
p. 308-334. — Cf. bibliographie, ibid., p. 38.
2. Cf. E usÉbe , Hist. eccl., IX, io, 7-11 (il s’agit de l’ordonnance par laquelle, dans
l’été 313, Maximin — se référant au rescrit de 311 — proclamait à son tour sa
volonté de tolérance et tentait ainsi de s’aligner sur la politique religieuse de son
adversaire ; mais son erreur avait été d'avoir trop tardé à saisir l'importance du
facteur politique que représentait la nouvelle religion).
3. Id„ X, 8, 16.
4. Id., X, 8, 14 et 17. Il est probable que, par de telles mesures d ’hostilité à
l'Église, Licinius tentait en revanche de mieux rallier à sa cause les païens d’Orient,
et peut-être même recherchait-il les sympathies des milieux influents du paganisme en
Occident en vue de susciter des difficultés à son concurrent à l’intérieur de son propre
domaine ; cf. H. Gr ég o ir e , « La ‘ conversion ’ de Constantin », Revue de l’Université
de Bruxelles, 1930-1931, p. 231-272 (voir p. 265).
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travers cette perspective, forment l’objet de notre étude s’étendent de


la deuxième campagne de Shâpûr Ier contre les Romains —• coïncidant
avec l’avènement de Yalérien — jusqu’à la fin du règne de Shâpûr II,
en 379. A partir de cette date, en effet, la paix s’instaura progressivement
entre les deux Empires rivaux, en particulier grâce à l’arrivée au pouvoir,
à la fin du ive siècle, de Yazdgard Ier.

II. — Problème des sources et intérêt particulier de la « Chronique de Séert ».


Ee problème essentiel qui se pose d’abord est évidemment celui des
sources. Or on a déjà souvent regretté l’absence d’ouvrages historiques
de qualité non seulement pour le n ie.siècle, particulièrement pauvre,
mais aussi pour le siècle suivant, surtout sur le sujet de la politique
extérieure de l’Empire romain5. Sur ce plan, notre documentation puise,
d’une part, dans les biographies impériales si discutées de l’Histoire
Auguste6 — dont les dernières, celles de Carin et de Numérien, s’arrêtent
en 285. Elle bénéficie, d’autre part, de certaines œuvres d’historiens
plus tardifs, qui utilisaient eux-mêmes d’excellentes sources : c’est le
cas notamment, au VIe siècle, du Grec païen Zosime, qui ne dissimule
pas son hostilité systématique contre les empereurs chrétiens. Il faut
citer aussi les Res Gestae d’Ammien Marcellin : l’intérêt de cette œuvre
tient surtout au fait que son auteur, un Grec originaire d’Antioche, eut
l’occasion, dans sa carrière d'officier, de remplir diverses missions en
Orient et de participer à des opérations durant les guerres menées par
Constance contre Shâpûr II. Il recueillit ainsi des renseignements de
première main et mit à profit sa vaste documentation pour donner une
description méthodique des diverses « provinces » de l’Empire perse7.
Sur le plan proprement historique et s’agissant d’un ouvrage d’une telle
qualité, il faut toutefois d’autant plus regretter que seuls nous soient
parvenus les livres recouvrant la période de 353 à 378.
Si l’historiographie, tant grecque que latine, compte également des
travaux ou du moins, pour certains, des fragments, ainsi que des chro­

5. Sur les sources littéraires latines et grecques concernant ces périodes, voir
A. PlGANior, Histoire de Rome, Paris, 6e éd., 1977, P- 429 ; P' 472'475 et P- 477 i
pour une vue exhaustive, cf. B. M a n n i , Introduzione allô studio délia storia greca e
romana, Palernle, 2e éd., 1959.
6. Il faut toutefois rappeler au passage que les biographies de Valérien et de
Gallien ne sont pas dépourvues de valeur ; sur ce point, voir les remarques de
B. M a n n i , Trebellio Pollione — le vite di Valeriano e di Galliano, (Testi antichi e
medievali per esercitazioni univeisitarie), Palernle, 1951. — Ce a ’est pas le lieu
ici d’exposer les discussions sur VHistoire Auguste — à ce sujet, on ne manquera pas
aujourd’hui de recourir aux travaux de A. Chastagnoi,, « B’Histoire Auguste »,
dans Actes du V IIe Congrès de l’Association Guillaume Budé, Paris, 1964, p. 187-
212 ; « Bes recherches sur l ’Histoire Auguste de 1963 à 1969 », dans Recherches
sur l’Histoire Auguste, Bonn, 1970.
7. Voir sur ce point le travail de B. D iiaeman , « Ammien Marcellin et les pays
de l’Buphrate et du Tigre », dans Syria, 38 (1961), p. 87-158.
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niques tardives qui fournissent quelques renseignements, de valeur


inégale, sur la période et le domaine faisant l’objet de notre recherche
— rappelons les noms de Zonaras, Philostorge, Pierre le Patrice, Aurelius
Victor, Eutrope —■, on remarquera sans peine le caractère particulière­
ment hétérogène d’une telle documentation, déjà très lacunaire.
Les sources littéraires classiques ne permettent donc guère d'obtenir
une vue claire de l’histoire de Rome dans sa longue rivalité avec son
voisin oriental sur les provinces frontières. En revanche, ces sources
sont précieuses pour la connaissance des situations où se trouva engagé
le christianisme dans le monde romain aux m e et ive siècles. En effet,
deux historiens apportent ici une contribution essentielle, même si
leur vive hostilité au paganisme rend leur témoignage très partial et
si, selon qu’ils parlent des empereurs païens ou de Constantin, leur
œuvre tient tour à tour du réquisitoire ou du panégyrique. On connaît
en particulier les deux livres de l’Histoire ecclésiastique8 d’Eusèbe de
Césarée (en Palestine), qui va jusqu’à la mort de Licinius. Qu’il suffise
ici de signaler également le bref pamphlet de Lactance, Sur la mort des
persécuteurs89, qui, reprenant la naïve tradition biblique du providentia­
lisme, s’efforce de montrer le doigt de Dieu dans les événements qui
s’étendent de la persécution de Dioclétien, en 303, au « triomphe » de
l’Église, en 313. Si cette historiographie chrétienne relève certes souvent
de l’hagiographie, il reste quelle fournit une riche documentation, parfois
unique, rapportant par exemple des documents officiels qui ne nous
sont parvenus qu’à travers elle. Toutefois, malgré son intérêt considé­
rable pour la connaissance de la politique religieuse dans le monde
romain — et exception faite pour quelques chapitres de l’Histoire ecclé­
siastique de Sozomène qui traitent, en particulier, de la persécution
déclenchée par Shâpûr II10 —, elle n’aborde pas les problèmes du chris­
tianisme dans l’Empire perse et ne tente donc jamais de parallèle entre
les situations des Églises chrétiennes implantées à cette époque dans
les deux empires ennemis.
Ces problèmes du christianisme en Mésopotamie et dans les diverses
régions soumises à l’autorité des rois sassanides auraient pu faire l’objet
de développements dans les sources musulmanes (se situant entre les X e

8. On renverra, dans la suite de ce travail, à l’édition avec traduction et notes,


de G. Bardy, dans la coll. « Sources chrétiennes », t. I (livres I-IV), vol. 31, 1952
(réimpr. 1965) ; t. II (livres V-VII), vol. 41, 1955 (réimpr. 1965) ; t. III (livres VIII-
X), vol. 55, 1958 (réimpr. 1967) ; t. IV (Introd. et index), vol. 73, i960 (réimpr.
avec suppl. 1971).
9. Édition avec trad. et commentaire historique par J. Moreau, dans coll.
« Sources chrétiennes », 2 vol., (n° 39), 1954.
10. Cf. S ozomène , Hist. eccl,, II, 8-15. — Il est probable que Sozomène (originaire
de Gaza, Palestine), qui écrivit son ouvrage à Constantinople entre les années
439-450 — et traitait des années 324-425 —, recueillit son information, sur ce
sujet du christianisme en Perse, dans des textes syriaques ; sur la valeur de son
œuvre, voir J.-R. P aeanque , Saint Ambroise et l’Empire romain, Paris, 1933,
p. 418-424.
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et xme siècles). On sait en effet que des géographes et chroniqueurs


arabes et persans fournissent une intéressante documentation tant sur
l’état des contrées de la Perse que sur les faits et gestes d’Ardashîr et
de ses successeurs. A côté de Ya’qûbî, Ibn Rosteh, Ibn al-Faqîh, Yâqût
— dont les travaux relèvent plus particulièrement de la géographie
descriptive1112—, il faut faire une mention spéciale pour les ouvrages
de Ta’âlibî, Firdûsî et surtout pour les Annales de Tabari (Chronique
des Prophètes et des Rois)n . Et il est bien admis aujourd’hui que, si ces
diverses œuvres et anthologies ont certes colporté des légendes —• et
s’il n’est pas facile par exemple de faire la part de l’histoire dans la
célèbre épopée, Le livre des rois, du Persan Firdûsî —, elles rapportent
aussi des éléments d’information puisés directement dans les archives
royales et autres documents remontant au temps de la dynastie sassa-
nide1314. Cependant, malgré leur intérêt, les sources musulmanes — si
précieuses par ailleurs pour l’histoire du manichéisme, avec le Fihrist
de Ibn an-Nadîm —• n’apportent aucune lumière sur les problèmes du
christianisme en Perse.
D’autres sources orientales fournissent heureusement une documen­
tation de valeur. Outre quelques apports de l’archéologie, il faut citer
la célèbre inscription trilingue (moyen-perse, parthe, grec) découverte
à l’occasion de fouilles en 1936 et 1939, près de Persépolis, et qui retrace
■— dans un but évidemment apologétique et donc avec d’habiles omis­
sions — les « Res gestae » de Shâpûr Ier14.

11. Sur ce genre de la géographie littéraire — les « itinéraires » (al-masâlik wal-


mamâlik) —, voir les remarques de R. B ea c h èr e et H. D armaun , Géographes
arabes du Moyen Age, Paris, 1957, P- 110-115, et, pour une étude du sujet, A. MiquëE,
La géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du X I e siècle, Paris,
1967, p. 267-330.
12. On trouvera, traduits en français, des extraits de ces trois derniers auteurs
dans J. Gagé et G. W ae TER, La montée des Sassanides et l’heure de Palmyre, Paris,
1964, p. 198-260 ; outre qu’il présente une vue d'ensemble (accompagnée de tableaux
chronologiques) sur l'avènement et la « montée » de la dynastie perse, dans le
contexte historique du 111e siècle, cet ouvrage constitue une anthologie commode
qui regroupe des textes et documents traduits de sources tant classiques qu’orientales.
13. Sur les sources arabes de l’histoire des Sassanides et l’intérêt de ces sources, voir
en particulier A. C h r i s t b n SE n , L ’Iran sous les Sassanides, Paris, 1936, ( 2 e éd.
Copenhague, 1944), p. 5 3 -6 7 (« Traditions sassanides conservées dans les littératures
arabes et persane. »).
14. On sait que la fameuse inscription de Shâpûr — datant des années 270-272 —,
dans laquelle le roi expose ses trois campagnes contre les Romains et ses fondations
religieuses (inscription qui rappelle, du moins dans les intentions de son auteur,
celle des Res gestae d’Auguste dont des copies ont été découvertes à Ancyre), est
communément désignée sous le titre de Res gestae divi Saporis, proposé par M. Ros-
TovTZEFF, « Res gestae divi Saporis and Dura », Berytus, t. VIII, 1, 1943, p. 17-60
(cf. p. 19). Pour l’édition du texte grec (et transcription des versions en moyen perse
et parthe), traduction, commentaires et compléments bibliographiques, voir
A. M aricq , « Res gestae divi .Saporis », Syria, 35 (1958), p. 295-360 ; c’est à cette
édition que nous renverrons — sans autre précision — dans les notes de cet article.
De travail de A. Maricq faisait suite à une première et magistrale étude, R. H o nig -
mann et A. Maricq , « Recherches sur les ' Res gestae divi Saporis ’ », Mémoires
g6 FRANÇOIS DECRET

Par ailleurs, les recherches entreprises sur le site de Doura-Europos1516


ont fourni la preuve que le christianisme était bien implanté dans cette
ancienne colonie macédonienne tombée au pouvoir des Parthes au
début du premier siècle de notre ère, qui fut conquise par Trajan et
incorporée à l’empire romain en 165, avant d'être finalement détruite
lors de la campagne lancée par les Perses en 256. Bien entendu, ces
péripéties historiques ne permettent guère de préciser la période durant
laquelle s’était développée la communauté chrétienne, qui avait son
église16, dans cette cité caravanière située sur la frontière de l’Euphrate.
Quant à l’intérieur des provinces perses, si quelques vestiges archéolo­
giques témoignent de l’œuvre des captifs déportés par Shâpûr17, aucun
indice n’a permis à ce jour de vérifier l’implantation d’Eglises chrétiennes
de cette époque.
Cette présence est du moins nettement attestée par une inscription
découverte à Naqsh-i Rustam, sur la Ka’aba-i Zardusht, où elle fait
suite à celle de Shâpûr. Il s’agit d’un document retraçant la carrière
d’un haut dignitaire de la religion mazdéenne, le grand môbedh Kartîr18,
qui anima la persécution contre les adeptes des cultes étrangers et,
entre autres, contre ceux qu’il désigne sous le nom de « nazaréens »
et de « krystyd’n a19. Une telle inscription fournit du même coup la

de VAcadémie royale de Belgique, cl. des lettres et des sc. mor. et pol., t. XDVIR
1952, fasc. 4 ; voir aussi J, G u EY, « Des ' Res gestae divi Saporis ’ », Revue des
études anciennes, t. DVII, 1955, p. 1x3-122.
15. Dans une bibliographie abondante — où figure d’abord le travail, toujours
fondamental, de P. C umont, Les fouilles de Doura-Europos (1922-1923), Paris,
1926 —, on rappellera simplement ici les études de M. RosiovTzEFF, Caravan
cities, Oxford, 1932 ; Dura-Europos and its art, Oxford, 1938 ; « Doura-Europos,
son importance, son histoire », Revue historique, 180 (1937), P- 229-240.
16. A ce sujet, voir J. VibETTE, « Que représente la grande fresque de la maison
chrétienne de Doura ? », Revue biblique, 1953 (60e année, n° 3), p. 398-413 ; A. Gra -
bar , « Des fresques des Saintes Femmes au tombeau de Doura », Cahiers archéolo­
giques, t. VIII, 1956, p. 9-25. — Cette église aurait été installée dans une maison
vers 232-233 ; une salle richement décorée de fresques était utilisée comme baptistère.
17. Voir infra, n. 64.
18. Cf. M. S pr en geing , « Kartir, Founder of Sassanian Zoroastrianism », Ameri­
can Journal of semitic languages and literatures, t. DVII, 1940, p. 197-220, (reproduit
dans le travail du même auteur, Third Century Irans : Sapor and Kartir, Chicago,
1953, p. 46-53 ; 3VL-D. Chaumont , «D’inscription de Kartîr à la ‘ Ka'aba de Zoroastre ’
— (Texte, traduction commentaire) — », Journal Asiatique, t. CCXDVIII, 1960,
P- 339-380.
19. Sur cette inscription et l’exégèse qu’il convient d’adopter pour ces deux
termes, voir infra, p. 129 et n. 152. On se reportera aussi au travail de M.-D. Ch a u ­
mont , « Des Sassanides et la christianisation de l’Empire iranien au 111e siècle de
notre ère », Revue de l’histoire des religions, t. CDXV, 1964, p. 165-202 (cf. p. 195) ;
cet article représente une contribution très documentée pour l’histoire du christia­
nisme en Perse et nous aurons l'occasion de nous y référer à d’autres reprises. Ajou­
tons ici, sur ce même sujet, les travaux de K. Dü beck , Die altpersiche Missionskirche,
Aachen, 1919 ; E. T i SSERANT, art. « Nestorienne (Eglise) », dans Dict. Théol. Cath.
(1931) ; J- D a uv ieeier , art. « Chaldéen », dans D ict Droit Canon. (1938) ; E. S achau ,
« Vom Christentum in der Persis », Sitzungsberichte der kgl. preussischen Akademie der
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T S A S S A N IDE 97

preuve de l’action du christianisme en Perse au me siècle et de la faveur


dont bénéficiait cette religion, qui portait ombrage à l’Église officielle.
Quel que soit l’intérêt de ces matériaux, il reste que l’histoire du
christianisme en Perse est essentiellement connue — même si c’est bien
imparfaitement — par les textes de la littérature syriaque. Ces diverses
sources ■— et, en premier lieu, les Actes des martyrs20 —• sont d’une
importance primordiale. Elles ont été soigneusement mises à contribution
par J. Eabourt21, dont le travail, paru au début du siècle, demeure
aujourd’hui encore la meilleure étude sur le sujet. E’auteur ne se proposait
pas toutefois — comme c’est notre perspective —■ de considérer cette
histoire religieuse en fonction des situations politiques successives où
se trouva l’Empire perse vis-à-vis de Rome.
A ce dossier des sources, qui est loin d’apporter des réponses définitives
aux divers problèmes posés par la recherche historique, nous voudrions
ajouter, pour l’exploiter plus particulièrement, un document très rarement
cité et dont l’intérêt est de jeter sur notre sujet un éclairage nouveau.
Il s’agit d’une chronique nestorienne dont le manuscrit en langue arabe
— reproduisant peut-être un original syriaque —, déposé à la biblio­
thèque du patriarcat chaldéen de Mossoul (transféré aujourd’hui à
Bagdad), a été édité en 1907 par Addaï Scher, archevêque chaldéen de
Séert (Kurdistân). Ayant découvert dans la bibliothèque de son siège
épiscopal des feuillets identifiés comme appartenant au même document,
Mgr Scher les a adjoints au manuscrit de Mossoul, qu’ils complètent
partiellement22. Cette « Histoire nestorienne inédite » est désignée parmi

Wissenschaften, 1916 ; J.-P. ASMUSSEN, « Das Christentum in Iran und sein Verhält­
nis zum Zoroastrismus », Studia Tkeologica, t. XVI, 1, 1962, p. 1-22. — Cf. infra,
n. 21.
20. Acta martyrum orientalium et occidentalium, éd. 33v. Assemani, 2 vol., Rome,
1748 (cf. t. I). — Sur la valeur de ces Actes, voir R. D uvae , La littérature syriaque,
t. II des Anciennes littératures chrétiennes, (Bibliothèque de l’enseignement ecclé­
siastique), Paris, 1899 (ire éd.), p. 130-143 ; A. G uieeaumon T, « Ba littérature
syriaque », dans Histoire des littératures, I, Paris, 1955, p. 762 — l’auteur remarque
que « ces récits sont de précieux documents pour l’histoire de la Perse au temps des
Sassanides ».
21. J. Babour T, Le christianisme dans l’Empire perse sous la dynastie sassanide
(224-632), Paris, 1904.
22. Ces feuillets, désignés sous la lettre S dans l'édition de la Patrologia orientalis
(cf. infra, n. 23) — pour les distinguer des deux volumes du manuscrit (A) qui se
trouvait à Mossoul — rapportent les événements allant de 484 à 650. — De manus­
crit A-comprend lui-même deux parties, dont l’une contient la relation d’événements
se situant entre 250 et 363, et l’autre entre 364 et 422. Ce manuscrit est parvenu
incomplet : manquent en effet les feuillets du début, pour la période antérieure à
250, et ceux de la fin, pour la période qui va de l’an 422 à l’an 484 (cf. P.O., t. IV,
fasc. 3, p. 215-218 — Introduction par Addaï Scher). A signaler également que
les feuillets découverts à Séert par Mgr Scher (lui-même victime des massacres
opérés par les Turcs en 1915 — voir J.-M. F ie y , « B’appert de Mgr Addaï Scher
(f 1915) à l’hagiographie orientale », dans Analecta Bollandiana, 83 (1965), p. 121-
142) ont été acquis, au cours de l’édition du manuscrit, par la Bibliothèque nationale
de Paris (Ponds arabe, n° 6356) ; sur ce point, voir la note de la P.O., t. X III,

7
g8 FRANÇOIS DECRET

les documents d’histoire ecclésiastique sous le titre, d’ailleurs inexact,


de Chronique de Sêertiz.
Cette chronique se présente comme une compilation d’époque tardive.
On y relève en effet une mention d'at-Tâhir, qui fut sans doute le calife
fatimide successeur d’al-Hâkîm à la tête de l’Égypte et de la Syrie de
1021 à 1036 (411-427 H)2324. Se fondant sur la présentation du manuscrit,
A. Scher faisait toutefois remarquer que cette mention pourrait avoir été
introduite non pas par l’auteur lui-même de l’ouvrage mais par le copiste
du manuscrit25 ; il se pourrait aussi qu’elle soit due au traducteur arabe.
Dans un récent article, P. Nautin2627s’est employé à montrer que l’auteur
de cette « Chronique de Séert » — utilisée par Élie bar Shinaya, métropo­
litain de Nisibe, dans un ouvrage de chronologie écrit en 1019 — serait
Isode’nah (Jesudenah). Ce personnage, lui-même métropolite de Basra,
auteur d’un ouvrage intitulé Livre de la chasteté (ou, plus précisément,
Les vies des fondateurs de monastères dans les royaumes des Perses et des
Arabes) et d'une Histoire ecclésiastique^, vivait vers la fin du IX e siècle.

fasc. 4, p. 639, et l’article de G. T ro upea u , « Notes sur les manuscrits de Séert


conservés à la Bibliothèque nationale de Paris », Mémorial du cinquantenaire, École
des langues orientales anciennes de l'Institut catholique de Paris, p. 207-208.
23. L’édition de la Chronique (manuscrit A et feuillets S) a été assurée par les
soins de Mgr Scher. Réparti en quatre fascicules, l'ensemble du document a été
divisé en deux parties : Ire partie, 1 (soitp. 1-104), P.O., t. IV, p. 211-313 (= fasc. 3),
avec trad. franç. de Mgr Younès, M. Basile, revue par J. Perrier, et Ire partie, 2
(soit p. 105-232), P.O., t. V, p. 217-344 (= fasc. 2), (avec table des noms propres de la
première partie p. 335-342), trad. franç. de P. Dib ; I I e partie, x (soit p. 1-111),
P.O., t. VII, p. 94-203 (= fasc. 2), avec trad. franç. de A. Scher, et I I e partie, 2
(soitp. 1x2-319), P.O., t. X III, p. 433-693 ( = fasc. 4), avec trad. franç. de A. Scher. —
Cf. J.-M. PiEY, «Table des noms propres de la seconde partie de la Chronique
de Séert », dans Mélanges de l’Université Saint-Joseph, t. XLII, fasc. 4, 1966, p. 201-
218. Sur cette Chronique, voir aussi la notice de G. Gr a f , Geschichte der christlichen
arabischen Literatur, II, — coli. « Studi e Testi », n. 133 —, Città del Vaticano
(Bibliotheca vaticana), 1947, p. 195-196.
24. Il ne s’agit probablement pas du calife abbasside du même nom, comme
le pensait A. Scher (cf. P.O., t. IV, p. 217) ; sur ce peint, voir les remarques de
C. P. Seybold, dans Zeitschrift der deutschen Morgenländischen Gesellschaft, 66
(19x2), p. 742-746 (recension de la Ire partie, 1, de la Chronique), cf. p. 743,
25. P.O., t. IV, p. 218.
26. P. N a u ïin , « 1/ auteur de la ‘ Chroniqre de Séert ’ : Iso’denah de Basra », Revue
de l’histoire des religions, t. CLCCCVI, 1974, p. 113-126 ; en conclusion de son article,
l’auteur annonce un travail où. seront'étudiées les sources et la date de la chronique
d’Iso’denah (cf. p. 126, n. 2). Sur ce sujet de l’auteur de la Chronique, voir toutefois
les réserves de J.-M. F iey , « Isô’dnâh et la Chronique de Seert », dans Mélanges
offerts au P. François Graffin, (numéro double de Parole de l’Orient, 1975-1976),
Kaslik (Jounieh, Liban), 1978, p. 447-459 — soulignant par ailleurs l’intérêt histo­
rique du document (p. 448), J.-M. Fiey en situe la composition entre 864 et 1020
(P- 455 )-
27. Sur cet auteur, voir J.-M. F iey , « îchô’dnah, métropolite de Basra, et son
œuvre», L ’Orient Syrien, 11, Vernon, 1966, p. 431-450; I d ., Assyrie chrétienne.
Contribution à l’histoire et à la géographie ecclésiastiques et monastiques du Nord
de l’Iraq, I, (Recherches de l’Institut de Lettres Orientales — série 3, Orient chrétien,
vol. XXII), Beyrouth, 1965, p. 22.
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 99

Malgré l’intérêt considérable de cette Chronique de Séert (nous conti­


nuerons à utiliser ici, par commodité, la dénomination habituelle), il
reste qu’elle demeure presque totalement ignorée des historiens du monde
romain. Certes, comme il est assez fréquent dans les ouvrages relevant
de l’historiographie orientale, les nombreux récits légendaires qui entrent
dans le recueil du compilateur ne contribuent pas à accréditer sa valeur
en tant que document historique, au sens du moins où nous entendons
de tels documents. Encore faudrait-il chercher à décrypter la réalité
historique qui a été à l’origine de la légende et lui a donné corps28. Mais,
à côté de ces « histoires » édifiantes reprises dans des récits antérieurs,
l’ouvrage fournit de multiples précisions, puisées sans aucun doute
— comme c’est déjà le cas pour les travaux arabes et persans mentionnés
plus haut — à des sources anciennes qui ne nous sont pas parvenues.
En ce sens, et comme on l’a déjà souligné29, il représente un document
précieux et sans commun rapport avec la prétendue Chronique d'Adiabène
(ou d’Arbèles), à laquelle se réfèrent volontiers bien des travaux modernes30.
Avant d’en venir à l’exploiter, on citera d’abord deux exemples pour
mieux faire ressortir l’intérêt d’un texte, formé certes d’éléments hété­
rogènes puisés à des sources différentes — et que parfois l’auteur résume

28. On ne saurait, par exemple, sur ce point, suivre G. Walter, qui, parlant
de la Chronique de Séert et arguant du fait que le document est tardif, écrit, op.
cit. (cf. supra, n. 12), p. 309, qu’il est « aussi peu authentique que possible ».
29. Voir, par exemple, les remarques de M.-E. Chaumont , op. cit. {supra, n. 19),
p. 166 (<» En fait, il nous sera donné de constater qu'un document comme la chronique
arabe dite de Séert d’après le lieu de sa découverte, bien que mis au jour depuis
plusieurs décennies, reste insufisanlment exploité »), et p. 167, n. 1 (« Qu’il nous
soit permis de dire ici notre regret que cette source unique n ’ait pas encore trouvé,
auprès des historiens de l’Iran, l’audience qu’elle mérite ») ; P. PEETERS, « S. Démé-
trianus évêque d'Antioche ? », Analecta Bollandiana, t. XLII, 1924, p. 288-314
(cf. p. 309 : « Des témoignages rassemblés ci-dessus, il ressort à l’évidence que,
loin de porter la marque d’une invention légendaire, le récit de la Chronique de
Séert, en ce qui concerne Démétrianus, est plausible et cohérent en toutes ses parties.
Ce récit contient des circonstances précises, qu’un compilateur nestorien du xre siècle
n ’a pu tirer de sa propre imagination ») ; B. H onigmann et A. Maricq , op. cit.
(supra, n. 14), p. 138-141.
30. C’est le cas, entre autres, de l'ouvrage si intéressant de N. P igue Ev skaja ,
Les villes de l ’État iranien aux époques parthe et sassanide. Contribution à l’histoire
sociale de la Basse Antiquité, Paris (trad. française), 1963 — cf. p. 113-116. Il m’est
arrivé également, dans des travaux antérieurs, de me référer à ce texte. Bn fait,
cette « Chronique d’Arbèles » — présentation et trad. allemande par E. S achau ,
« Die Chronik von Arbela », A bhandlungen derpreussischen Akademie der Wissenschaf­
ten, 6, 1915, p. 1-94 — ne serait qu’un faux, établi par J. Mingana : cf. J.-M. F i EY,
« Auteur et date de la' Chronique d’Arbèles ’ », L ’Orient Syrien, 12, 1967, p. 265-302 ;
I d., Jalons pour une histoire de l’Église en Iraq, Eöwen, 1970 (Corpus Scriptorum
Christiaaorum Orientalium, 310 ; Subsidia, 36), p. 10 et 47 ; enfin, pour un état
de la question, voir Gernot WiESSNBR, « Untersuchungen zur syrischen Bitera-
turgeschichte I : Zur Märtyrerüberlieferung aus der Christenverfolgung Schapurs
II. », Abhandlungen der Akademie der Wissenschaften zu Göttingen, philologisch-histo­
rische Klasse, 3. Folge, 67, p. 24, n. 1 ; J. ASSFAEG, « Zur Textüberlieferung der
Chronik von Arbela. Beobachtungen zu ms. or. fol. 3126 », Oriens christianus, 50
(1 9 6 6 ), p . 19-36-
IOO FRANÇOIS DECRET

ou fond, aboutissant à des confusions ou à des anachronismes, voire à


des contradictions —, mais qui aussi, sur des points précis, fournit des
renseignements de première valeur, fondés sur une documentation
originale.
Ainsi, dans la brève notice consacrée à Cyprien de Carthage, on peut
lire le passage suivant : « Ordonné évêque d’Afrique, Cyprien réunit,
sur l’ordre d’Étienne et de Rucius31, patriarches de Rome, dix-neuf
évêques : il exigea la rebaptisation de ceux qui avaient renié la Sainte
Trinité et décréta à ce sujet vingt canons. (...) Puis il fut martyrisé
sous Valérien, empereur des Romains (,..)32 ». On aura remarqué la
précision de l’information fournie ici par la chronique nestorienne au
sujet de l’affaire soulevée en Afrique par le baptême des hérétiques,
dont certains, comme le souligne le texte, n’utilisaient pas la formule
trinitaire du rituel sacramentel33. Selon l’auteur, il semblerait que
Cyprien ait procédé en cette affaire de la « rebaptisation » en plein
accord avec les pontifes romains — ce qui est en contradiction avec
ce que nous savons par les lettres du « pape » d’Afrique. Il est probable
que la tradition orientale ait voulu passer sous silence les heurts qui se
produisirent alors entre les sièges de Rome et de Carthage et, en revanche,
insister sur le fait que celui qui allait donner le témoignage du martyre,
en septembre 258, était demeuré en parfaite communion avec les
«patriarches de Rome34 ». On aura noté également la mention d’un

31. Je corrige ici la traduction proposée par P. Dib dans la Patrologia Orientalis —
où on lit : « Cornélius (?) ». Selon la lecture retenue par l’éditeur, l’auteur (ou le
copiste) du manuscrit aurait écrit A Or, dans ce manuscrit, comme
le note A. Scher (P.O., t. IV, p. 2x6), « la forme des noms propres surtout a été
défigurée », et souvent manquent les points diacritiques. Il me semble probable qu’on
doive lire — le pape Lucius (253-254), successeur de Corneille, ayant
précédé Étienne (254-257) sur le trône pontifical ; à noter que Cyprien avait écrit
à Lucius, rentrant à Rome après son exil (Epist. LVII) et que, dans sa fameuse
lettre au pape Étienne (Epist. LXVIII) pour lui dicter sa conduite face aux problèmes
soulevés par le schisme novatianiste en Gaule, il ne manquait pas également de
rappeler les excellents rapports qu’il avait entretenus avec Corneille et Lucius
(ibid., LXVIII, 5) — ce qui constituait comme une leçon pour le pontife régnant.
32. P.O., t. IV, p. 253. — Dans ce chapitre consacré à 1’« Histoire de Mar Cyprien,
évêque d’Afrique », une confusion est faite entre Cyprien de Carthage et Cyprien
d'Antioche, martyrisé à Nicomédie sous Dioclétien. Én fait le compilateur n ’a
fait que reprendre la confusion que l’on relève également dans le Synaxaire arabe
jacobite (P.O., t. I, fasc. 3) — cf. sur ce point les remarques de P. Nau, dans Journal
Asiatique, 10e série, t. V, 1905, p. 374-375.
33. On sait que, dans la formule sacramentelle du baptême, les montanistes
substituaient au nom du Saint Esprit celui de leur prophète, baptisant « au nom
du Père, et du Fils et de Montan (ou de Priscilla) » (cf. B asiws, Epist. II, 188, 1,
P.G., t. X X X II, 668).
34. Il faut surtout souligner qu’en adoptant cette attitude rigoriste à l'égard des
hérétiques, dont le baptême était considéré comme nul (même si la forme était
parfaitement valide, ainsi chez les adeptes du schisme novatien), Cyprien était non
seulement fidèle à la tradition africaine, mais, de fait, il se trouvait aussi en accord
avec nombre d’Églises orientales, entre autres avec celles de la Syrie du nord (monde
oriental voisin de celui où ont été recueillies et où s'étaient élaborées les traditions
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E ioi

concile ayant réuni à Carthage dix-neuf évêques et qui décida de vingt


canons sur le sujet du baptême orthodoxe. Une lettre de Cyprien faisait
référence à un concile qui s’était tenu à l ’automne 255 et auquel prirent
part trente-et-un évêques de la Proconsulaire35, mais il se peut que la
chronique fasse allusion ici à un autre synode — de tels synodes se
réunirent en effet à sept reprises au moins entre 251 et 25Ô36 et le nombre
de leurs participants n’est pas toujours connu. Il est évident que les
précisions de chiffres fournies par le compilateur ne sont pas le fait de
sa pure invention et que celui-ci dut recourir à des sources originales
qui nous ont échappé.
On a une excellente illustration du bien fondé de cette Chronique de
Sêert sur la question si discutée de la prise, ou, plus exactement, des
prises d’Antioche par Shâpûr Ier. Si certains historiens modernes se
prononçaient pour une seule occupation de la grande cité syrienne par
le roi perse3738, la plupart en revanche88, se basant sur les informations
complémentaires, mais aussi parfois contradictoires, relevées dans les
sources gréco-latines39, admettaient ■— comme l’avait déjà fait Ue Nain
de Tillemont40— que les troupes du Sassanide étaient entrées une première
fois dans la ville, probablement en 256, et, quatre ou cinq ans plus tard,
après la bataille d’Édesse et la capture de Valérien41. Certains auteurs
pensaient même qu'Antioche était déjà tombée à deux reprises avant
reprises par la Chronique de Sêert, ce qui explique peut-être la Mention accordée
par cette Chronique à la question de la rebaptisation, sur laquelle il y avait identité de
vues) — cf. la lettre de Denys, évêque d'Alexandrie, à Philémon, dans B uSébe ,
Hist. eccl., VII, 7, 5 — discipline baptismale dans les Églises orientales —, (éd.
G. Bardy, t. II, p. 172).
35. Epist. tX X (cf. adresse de la lettre).
36. Voir L. D ttouEn n E, Chronologie des lettres de saint Cyprien. Le dossier de
la persécution de Dèce, Bruxelles, 1972, p. 24 : « Cyprien pour sa part présida au
moins sept de ces assemblées, entre la persécution de Dèce et celle de Valérien.
Pour six d’entre elles, nous connaissons le nombre des participants, que l’on voit
varier de 31 (ou 32) à 85. »; nous possédons les Actes qui ont été établis par les
participants du concile de 256 (Sententiae episcoporum numéro L X X X V II de haere-
ticis baptizandis, dans C.S.E.L., t. III, 1, p. 435-461).
37. Ainsi dans la thèse de W. B n SSEIN, « Zu den Kriegen des Sassaniden Scha-
pur I., », Sitzungsberichte der bayerischen Akademie der Wissenschaften, philos.-
histor. Klasse, 1947, 5, p. 24 s.
38. Cf. J. Gagé, « Bes Perses à Antioche et les courses de l’hippodrome au milieu
du IIIe siècle », Bulletin de la Faculté des Lettres de Strasbourg, t. XXXI, 1953,
p. 301-312 (voir p. 302).
39. Sur les sources classiques, cf. B. H onigm ann et A. M aricq , op. cit., p. 132-135.
40. De N a in d e T iee Em ont , Histoire des empereurs, t. III (nouvelle éd. 1720),
p. 254, p. 308 et Note X, p. 518-519.
41. Sur les problèmes posés par la datation de la bataille d’Édesse, voir état
de la question et bibliographie dans R . R ém o nd o n , La crise de l’empire romain
— de Marc Aurèle à Anastase, Paris, 1970, p. 276-277. Pour les questions de chrono­
logie touchant au règne de Valérien et les thèses en présence, cf. également M. ChriS-
Toe, « Des règnes de Valérien et de Gallien (253-268) : travaux d’ensemble, questions
chronologiques », dans Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, II, 2, (Berlin —
New York, 1975), p. 803-827 (voir p. 817-820).
102 FRANÇOIS DECRET

le désastre romain d’Édesse4243. Comme on le voit, le point demeura


longtemps fort discuté. Or la Chronique de Sêevt, s’appuyant peut-être
pour ce point sur un ancien texte pehlevi43, était alors le seul document
à attester que Shâpûr, fils d’Ardashîr, s’est emparé à deux reprises
d’Antioche4445, ce qu’aucune des sources classiques ne disait. Et ces indi­
cations d’une chronique si négligée par les historiens du monde romain
viennent de recevoir une confirmation péremptoire avec les Res gestae
divi Sapons où, donnant la liste des villes qu’il occupa, l’empereur
sassanide précise qu’Antioche fut effectivement prise dès la deuxième
de ses campagnes46. Ces exemples montrent assez la crédibilité du docu­
ment que nous allons mettre à contribution pour notre sujet.
Son intérêt particulier tient certes d’abord au fait qu’elle représente
une source précieuse pour l’histoire. Mais tout aussi précieuses appa­
raissent les traditions que rapporte cette Chronique de Séert. En effet,
ayant leur origine dans des Églises orientales des premiers siècles situées
sur les provinces frontières entre deux empires, ces traditions constituent
en quelque sorte les « mémoires » de ces Églises et traduisent bien com­
ment, à leur sens, les chrétiens des camps adverses subissaient les consé­
quences des conflits opposant Rome à la Perse.

III. ■— Après ses victoires contre Rome en Syrie


■— où l’armée de Valérien est faite prisonnière —,
Shâpûr I er favorise l’implantation du christianisme dans son royaume.
Dans cet essai d'histoire comparée des situations faites par les pou­
voirs politiques aux Églises chrétiennes implantées dans les empires
rivaux, on peut d’abord distinguer — pour la période du moins que
nous avons délimitée — une phase qui se situe au temps des deuxième

42. C’est la thèse de A. Aeföedi, « Die Hauptereignisse der Jahre 253-261 N. Chr.
im Orient im Spiegel der Münzprägung », Berytus, t. IV, 1937, P- 4I_67.
43. Sur ce sujet des sources possibles de la Chronique, voir la note de P. PEETERS,
op. oit., p. 305 (1).
44. P.O., t. IV, p. 221 — cf. infra, p. 15.
45. Res gestae divi Saporis, p. 310-311, 15 ; à noter qu’on peut déjà voir une allu­
sion au premier sac de la cité dans ZosimE, I, 32, 2 (éd. P. Pascboud, Paris, coll.
G. Budé, t. I, 1971, p. 31) — Antioche avait subi une première destruction dès
avant la venue de Valérien. Des Res gestae ne font pas figurer à nouveau la ville sur la
liste des places occupées lors de la troisième campagne ; ces deux listes étant complé­
mentaires, il n ’y avait en effet aucune raison de rappeler les noms déjà cités —
cf. sur ce point M. ROSTOVTZBFF, op. cit. (supra, n. 14), p. 30 : « I t looks as if Shapur
avoided mention a second time of cities which he captured in the second campaign.
The presumption was that they wTere never lost but remained in the hands of the
Persians. », et, ibid., p. 40 s., n. 54 ; voir également G. P tjgwese CarraTEEEI,
« Res gestae divi Saporis », La parola del passato, II, 1947, p. 209-239 (cf. p. 232 et
p. 234). Da ville d’Antioche qui est donnée parmi les nouveaux centres occupés dans
la dernière campagne du Sassanide (cf. p. 310, 15 : Antiekhia) est une cité d’Isaurie,
Antioche sur le Cragos, proche de Selinous.
L 'A F F R O N T E M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 103

et troisième campagnes de Shâpûr contre les territoires romains. Il ne


saurait être question d’entrer ici dans la discussion sur les problèmes
de chronologie posés par ces campagnes — ce point n’ayant d’ailleurs
pas d’incidence directe sur la perspective de notre recherche — et nous
savons que les dates avancées par A. Maricq (soit 256 et 260) peuvent
être retenues comme très probables46. En revanche, il nous semble
particulièrement intéressant d’étudier quelle fut l’attitude du roi sassa-
nide à l’égard des populations chrétiennes tombées sous son pouvoir,
et ceci précisément à une époque où la chrétienté occidentale venait
de subir et même supportait encore les mesures de persécution décidées,
en 250, par Dèce et, en 257-258, par Valérien47.
hors de sa deuxième campagne, Shâpûr avait profondément pénétré
en Syrie. Ses Res gestae sont très précises sur ce point : « Et le César48 à
nouveau mentit et fit tort à l’Arménie. E t nous avons attaqué l’Empire
46. Cf. E. H onigmann et A. M aricq , op. cit., p. 131-142 (en particulier p. 132
et p. 142, n. 3) ; pour une bibliographie sur ces problèmes de chronologie, voir
supra, n. 41 (pour la troisième campagne, la d ate de 259 est aussi proposée).
47. Nous n ’entendons pas discuter ici la thèse, par ailleurs fort intéressante,
de Ch. S auma Gn e , Saint Cyprien, Évêque de Carthage, « Pape » d’Afrique (248-258).
Contribution à l’étude des « persécutions » de Dèce et de Valérien, Paris, 1975 — on
sait que l'auteur donne une présentation très particulière des « persécutions » sous ces
deux empereurs. Sur ce sujet, voir J. M oreau , La persécution du christianisme dans
l’Empire romain, Paris, 1956, p. 93-103, et le travail tout récent de P. KERBSZTES,
« Two edicts of the emperor Valerian », Vigiliae christianae, vol. 29, 2, 1975, p. 81-
95 -
48. Ee « César » dont il a été question dans le passage qui précède (p. 308, 9) est
Philippe l’Arabe. Il se peut que ce soit ce dernier qui est ainsi accusé d’avoir manqué
au pacte qu’il avait signé après la mort de Gordien III, en février ( ?) 244 ; Philippe
ayant lui-même été tué en 249, la représaille perse serait alors venue bien après
la rupture de la paix. Évidemment, si l’origine de cette rupture (« le César., fit
tort à l’Arménie ») datait des règnes de Dèce ou de Trébonien Galle, le décalage
chronologique entre l'affaire ayant entraîné la reprise des hostilités et le raid du
Sassanide — qui, après la victoire de Barbalissos, le conduisit en 256 à Antioche —
serait moindre. De toute façon, rien n’oblige à lier dans le temps, comme s’il se
fût agi d’une réaction immédiate, les « infractions » qui provoquèrent la reprise
des hostilités et la deuxième campagne de Shâpûr, On sait, certes, que la rupture de la
paix entre Rome et la Perse date de fin 252 ou début 253, sous le règne de Trébonien
Galle (Z oSim e , I, 27, 2 — éd. E. Paschoud, t . I, p. 27), et la Chronique de Séert
(cf. infra, p. 108) indique que Shâpûr commença les hostilités dans la onzième année
de son règne (or, corégent d'abord en 240, le roi succéda sans doute en 242 à Ardashîr
— pour les dates de ces règnes, cf. S. H. T a q iza d eh , « The early Sasanians », Bulletin
of the School of Oriental and African Studies (University of Eondon), XI, 1943,
p. 6-51). Mais, avant la campagne qui conduisit à la prise d’Antioche, des étapes se
sont succédées (cf. référence, supra, n. 46 ; argumentation reprise par M.-E. Ch a u ­
mont , Recherches sur l’histoire d’Arménie, de l’avènement des Sassanides à la conversion
du royaume, Paris, 1969, p. 58-62). Ea question se poserait enfin de savoir qui,
du côté romain, organisa directement cette opération militaire ayant abouti au
désastre de Barbalissos (sur l’Euphrate, en am ont de Thapsaque). Nous ne possédons
aucune indication à ce sujet, mais, puisque nous en sommes réduits aux conjectures,
il n ’est pas impossible que, devant la nouvelle menace des Perses, l’organisation du
front oriental ait été confiée à un gouverneur de Cappadoce (dans la liste des 37 villes
occupées par Shâpûr lors de cette campagne, on en relève 31 de Syrie et 6 de Cappa­
doce),
104 FRANÇOIS DECRET

romain et nous avons anéanti à Barbalissos une armée romaine de


soixante mille hommes et la Syrie et les campagnes de Syrie, nous avons
tout incendié, dévasté et (pillé). Et dans cette seule campagne, nous
avons conquis sur l'Empire romain places et villes ». Suit alors leur
énumération précise, « au total 37 villes avec leur plat pays »4B. Or,
parmi ces cités, certaines comptaient des communautés chrétiennes
plus ou moins importantes, ainsi Doura-Europos495051et surtout Antioche
de Syrie, où l’implantation du christianisme remontait aux temps aposto­
liques. On sait d’ailleurs que c’est dans cette métropole que le nom de
« chrétiens » fut donné pour la première fois aux adeptes de la nouvelle
religion61. Grande cité cosmopolite et foyer de culture grecque, Antioche
était le principal centre de diffusion du christianisme en Syrie. C’est
dans cette importante agglomération, siège du gouverneur romain de
la province, où de nombreux Grecs vivaient mêlés à une population
principalement syrienne, que s’était aussi constituée la première com­
munauté de pagano-chrétiens. La Chronique de Séert nous apprend que,
lors de la première prise de la ville par les troupes de Shâpûr, Démétrianus
était à la tête de l’Eglise locale52.
Mais, en lançant ses armées contre les provinces passées au pouvoir
de Rome, le Sassanide ne cherchait pas, dans un premier temps du moins,
à annexer ces régions. Son plan était de les détruire sur le plan économique
et militaire, en brisant leurs forces vives, pillant leurs richesses et dépor­
tant les captifs, prisonniers de guerre et populations civiles, dont les
connaissances techniques profiteraient au développement de la Perse.
Les nombreux chrétiens des villes occupées en Syrie et en Cappadoce
subirent le sort commun et l’évêque d’Antioche dut prendre lui-même
le chemin de l’exil. Il n’y avait de la part du roi aucune hostilité à l’égard
de ces fidèles. Nous savons d’ailleurs que le christianisme avait pénétré
depuis longtemps dans l’ancien empire parthe et qu’il s’y était diffusé,
en particulier au contact des colonies juives, elles-mêmes si florissantes
en Babylonie53. On peut même voir le souci de Shâpûr de ne pas désor­
49. Res gestae divi Saporis, p. 308/309, 1 0 -3 1 0 /3 x 1 , 1 9 ; sur les problèm es
posés p a r le dénom brem ent des villes prises aux R om ains, cf. 33. H onigmann e t
A. Ma r k s , op. oit., p. 142-144.
50. Cf. supra, n. 16.
51. Actes des Apôtres, xi, 19-30 (cf. v. 26) ; voir A. H arnack , Die Mission und
Ausbreitung des Christentums in den ersten drei J ahrhunderten, Leipzig, 1902 (ire éd.),
p. 430-439 — (p. 436 : « In Antiochia lag in ältester Zeit stets die Stärke des orien­
talischen Christentums, und die Kirche dieser Stadt ist sich ihres Berufs als Gemeinde
der H auptstadt wohl bewusst gewesen. Sie zeigt darin etwas von Eigenart der
römischen Kirche. »). Voir également A.-J. F e STTJGiè r E, Antioche païenne et chré­
tienne (Libanius, Chrysostome et les moines de Syrie), Paris, 1959 ; G. D ownEY,
A History of Antioch in Syria, Princeton, University Press, 1961.
52. P.O., t. IV, p. 221 — cf. infra, p. 109.
53. Voir J. L abourt , op. cit., p. 16-17 ; E. S achau , op. cit. {supra, a. 21), p. 963-
965 ; I d., « Zur Ausbreitung des Christentums in Asien », Abhandlungen der preus-
sischen Akademie der Wissenschaften, philos.-histor. Klasse, 1, 1919, pp. 26, 38, 48 s,
52 , 55 -
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 105

ganiser les structures ecclésiastiques des communautés chrétiennes qui


allaient être transplantées dans le grand Empire de l’Irân u Anîrân.
Il est assez significatif à ce sujet que Démétrianus, un vieillard qui ne
pouvait être d’aucune utilité pratique en exil, fût emmené lui-même
avec ses ouailles. De R. P. Peeters, pourtant très sévère pour les mesures
traditionnelles des monarques perses à l’encontre des populations tombées
sous leur coupe54, reconnaît toutefois que, même si c’était une mesure
intéressée, la déportation avec ces exilés de leurs autorités religieuses
contribuait de fait à préserver l’organisation d’une Eglise : « Avec la
colonie d’émigrants forcés, les envahisseurs Sassanides emmenaient
d’ordinaire les autorités religieuses sur qui l’on comptait pour maintenir
l’ordre parmi les prisonniers et alléger leur sort dans la mesure où les
ravisseurs eux-mêmes étaient intéressés à l’adoucir55 ». En réalité,
pour maintenir l’ordre parmi les déportés, il semble bien que le puissant
Empire n’avait guère besoin de l’aide du clergé chrétien. Nous verrons
aussi que, en l’occurrence, les objectifs de Shâpûr étaient d’abord poli­
tiques.
Démétrianus continua donc à assumer sa charge pastorale dans le
nouveau « siège » où il avait été transféré à la suite des fidèles et des
prêtres de sa communauté antiochienne. Selon une relation de Marî
ibn Sulaïman, chroniqueur nestorien du xne siècle qui écrivait d’après
une source ancienne, l’ancien évêque d’Antioche serait même devenu
— à la demande de Pâpâ bar 'Aggaï, métropolite de Séleucie-Ctésiphon —■
le fondateur du siège métropolitain de Gundêshâpûhr — Bêt Éapat56.
Cette grande cité du Khûzistân, à une trentaine de kilomètres à l’est
de l’antique Suse, aurait d’ailleurs été bâtie et colonisée par les captifs
du roi sassanide57.
Des colonies formées de prisonniers déportés allaient se développer
considérablement quand Shâpûr eut mené à terme sa troisième campagne

54. P. PEETERS, op. cit., p. 305 : « La transplantation des peuples conquis ou


insoumis semble avoir appartenu aux pratiques multiséculaires de la monarchie
iranienne. Sans remonter jusqu’à la captivité des Juifs à Babylone, on voit, à l’époque
chrétienne, la même méthode appliquée invariablement en maintes occasions,
par les successeurs de Sapor I er. » ; p. 307 : « En rapprochant ces exemples, si impar­
faitement que certains d’entre eux nous soient connus, il est impossible de n ’être
point frappé par l'uniformité sinistre avec laquelle ils se répètent dans le détail.
Visiblement, ces déportations en masse faisaient partie d’un système politique
et militaire que la grande monarchie de l’Iran a, de siècle en siècle, maintenu en
vigueur, avec l’obstination des peuples de proie. » (cf. sur ce point, M.-L. Chau ­
m ont , op. cit. [supra, n. 19), p. 172-173).
55. là., p. 308.
56. Voir références dans J. L abourt , op. cit., p. 19-20 e t n. 1.
57. T abarî , Armâtes, éd. De Goeje (Bibliotheca Geographorum Arabicorum),
t. I, 2, Leyde, 1879-1881, p. 830-831 — cf. dans Th. N öedekb , Geschickte der Perser
und Araber zur Zeit der Sasaniden aus der arabischen Chronik des Tabarî über­
setzt und mit ausführlichen Erläuterungen und Ergänzungen versehn, Leyden, 1879,
p. 32-33 et p. 40-41.
io6 FRANÇOIS DECRET

contre l’Empire romain68. Après la défaite de l’armée de Valérien, accouru


au secours d’Édesse assiégée, les troupes perses, poursuivant bien au-delà
de l’Antiochène — dont la capitale fut occupée pour la deuxième fois —,
pénétrèrent en Cilicie, en Cappadoce et jusqu'à Iconion (Konya), en
Lycaonie. Les Res gestae du roi sassanide apportent sur cette campagne
des renseignements de première valeur, mais qui posent aussi plus d’un
problème :
« Au cours de la troisième campagne, comme nous avions attaqué
Carrhes et Édesse et assiégions Carrhes et Édesse, le César Valérien
marcha contre nous. Il avait avec lui (des troupes venant) de Germanie,
de Rhétie, de Norique, de Dacie, de Pannonie, de Mysie, d’Istrie (?),
d’Espagne, de Mauritanie, de Thrace, de Bithynie, d’Asie, de Pamphylie,
d’Isaurie, de Lycaonie, de Galatie, de Lycie, de Cilicie, de Cappadoce,
de Phrygie, de Syrie, de Phénicie, de Judée, d’Arabie, de Mauritanie,
de Germanie (?), de Lydie (Rhodes ?), d’Asie (Osrhoène ?), de Mésopo­
tamie : une force de 70 000 hommes.
« Et au-delà de Carrhes et d’Edesse, nous avons eu une grande bataille
avec le César Valérien. Et le César Valérien, nous le fîmes prisonnier
nous-même de nos propres mains ; et les autres chefs de cette armée :
préfet du prétoire, sénateurs et officiers, tous nous les fîmes prisonniers.
Et nous les avons déportés en Perside.
« Et la Syrie et la Cilicie et la Cappadoce, nous les avons incendiées,
dévastées, pillées5859 ».
Puis, ayant énuméré la liste des places occupées en territoire ennemi
— « au total, toutes ces villes avec leur plat pays (font) 3660 »—, l’inscrip­
tion continue ainsi :
« Et des hommes pris sur l’Empire romain, sur les non-iraniens, nous
en avons emmené en déportation. Et dans notre Empire d’Iran, en
Perside, en Parthie, en Susiane et dans l’Asôrestân et dans chaque autre
pays où il y avait des domaines de notre père, de nos grands-pères et
ancêtres, là nous les avons établis6162».
Ces dernières indications se trouvent pleinement confirmées (si l’on
peut parler ici de confirmation) par les géographes arabes et persans82,
qui, se fondant sur d’anciennes traditions iraniennes fortement établies,
ont cité divers centres — en Mésène, dans le Fârs et dans le Khuzistân63 —
où furent déportés les prisonniers de l’armée romaine et les populations
des provinces razziées par les troupes perses. Certains de ces centres
avaient été fondés par Ardashîr et d’autres le furent par Shâpûr à l’occa­
58. Pour la date de cette campagne (259-260), voir références, supra, n. 41 et
n. 46.
59. Res gestae divi Sapons, p. 310/311, 19-312/313, 26.
60. Ibid., p. 312/313, 27 - 3x4/315. 34-
61. Ibid., p. 314/315. 34-36 -
62. Cf. supra, p. 95.
63. Voir P. PEETERS, op. cit., p. 298-305.
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 107

sion de ces transplantations. On sait d’autre part que la recherche archéo­


logique a permis de relever des indices certains — en particulier dans
des travaux d’hydraulique : ainsi la construction d’un barrage sur le
Shûstâr64 — de cette contribution forcée des Non-Iraniens au développe­
ment de l’Iran.
Toutefois, dans la perspective de notre recherche, une question peut
d’abord se poser au sujet de ce passage des Res gestae divi Sapons :
l’armée romaine de soixante-dix mille hommes tombée aux mains du
Sassanide comprenait-elle des soldats chrétiens, qui auraient ainsi apporté
eux-mêmes, dans les divers districts de Perse où ils furent emmenés,
un sang nouveau pour les communautés qui s’y étaient déjà constituées
ou en auraient créé de nouvelles. On ne peut avancer ici qu’une simple
conjecture. Néanmoins, si, par ses mesures de déportation des popula­
tions civiles, Shâpûr a contribué en fait au renforcement du christianisme
dans son empire, il paraît hautement improbable que l’armée de Valérien
ait pu compter des hommes aptes à constituer ou à renforcer des cellules
chrétiennes. Certes, parmi les prisonniers que le roi — selon l’ancienne
coutume des conquérants Achéménides — a fait dénombrer avec la
plus grande précision, nombreux sont ceux qui étaient originaires de
provinces où le christianisme se trouvait depuis longtemps et fortement
implanté. Mais, sur ce point, une remarque s’impose.
Notons d’abord qu’il n’y a aucune raison de mettre en doute la véracité
de cette liste. Les vainqueurs avaient eu tout le loisir de puiser ces
renseignements aussi bien dans les rôles et autres documents de l’état-
major romain et dans les archives des places fortes occupées qu’auprès
des prisonniers eux-mêmes, qui ne furent jamais libérés. Il est même
plausible que des officiers de l’armée de Valérien aient aidé à établir
ce dénombrement, de façon à regrouper les soldats par contingents de
provinciaux, donc de mêmes origines et de mêmes langues, avant leur
répartition entre les divers centres de travail où ils étaient affectés.
On ne saurait en effet suivre l’hypothèse de O. Fink, reprise par
M. Rostovtzeff65, selon laquelle, dans l’énumération des corps de troupes,
les indications des êthnè se rapporteraient non pas aux régions d’origine
des soldats prisonniers, mais aux provinces où stationnaient les unités
constituées ayant fourni des vexillationes (c’est-à-dire toutes les pro­
vinces de l’Empire, à l’exception de la Bretagne et de l’Égypte). En
réalité, les mentions de ces êthnè désignent l’origo des divers contingents
que comptait l’armée prisonnière, formée de soldats provenant d’un
recrutement local dans les diverses provinces66. Or, si l’on peut effective­
64. L. V anden BERGHE, Archéologie de l’Irân ancien, Leiden, 1966, p. 66 (avec
références bibliographiques) ; cf. infra, n. 78.
65. Dans M. R ostov Tzefe , « Res gestae divi Saporis and Dura », op. cit. (supra,
n. 14), p. 29 s. ; l’auteur reconnaît toutefois que, dans certains cas, l’indication portait
sur l'origine géographique ou ethnique de telle cohorte, ou de telles alae ou de tels
numeri.
66. Vcir les remarques de S. Mazzarino , L ’Impero romano, Rome, 1976 (2e éd.
coll, « Universale Laterza »), p. 623-625 ; à noter néanmoins que, à la ligne 20
io8 FRANÇOIS DECRET

ment relever dans cette liste des contingents d'hommes originaires de


régions où les Églises chrétiennes étaient très vivantes — on remarquera
surtout les nombreuses provinces orientales, où l’évangélisation remon­
tait aux temps apostoliques —, on concevrait toutefois difficilement
que les fidèles de ces Églises locales se fussent engagés dans l’armée
d’un Émpire où le christianisme était toujours hors la loi et qui, avec
Yalérien lui-même, venait de subir une sanglante persécution*67. On
sait en effet que si, selon l’ancien principe républicain, tous les citoyens
étaient susceptibles d’être recrutés pour le service militaire, en fait
l'armée était depuis longtemps formée sur la base de la conscription
volontaire68. Ce ne sont donc pas ces prisonniers, originaires de tous
les horizons de l’Émpire romain, qui vinrent renforcer les effectifs des
communautés chrétiennes en Perse.
En revanche, les populations de la Syrie et de la Cappadoce, qui
furent également contraintes de prendre le chemin de l’exil, comptaient
d’importantes Églises, et il est fort possible que, comme cela avait déjà
été le cas quatre ans plus tôt pour Démétrianus, des évêques aient subi
également la déportation avec leurs fidèles69. Éa Chronique de Séert
fournit un témoignage d’un intérêt fondamental sur ces mesures adoptées
par le monarque sassanide, mais, loin de les stigmatiser, elle souligne
au contraire la bienveillance de Sliâpûr à l'égard des chrétiens comptant
parmi les captifs. Ée document résume en une page toute cette période
qui commença avec le premier exil des Antiochiens :
« Dans la onzième année de son règne70, Shâpûr, fils d’Ardashîr,
envahit le pays des Romains ; il y séjourna longtemps et détruisit plu­
sieurs villes. Il vainquit l’empereur Valérien et l’emmena captif dans
le pays des Nabatéens71. Valérien y tomba malade de chagrin et y

(texte grec) de l’inscription, la mention des éthnè de Germains se rapporte pro­


bablement aux deux provinces de Germanie, et non pas, comme l’écrit l’auteur, aux
nations germaniques fédérées (gentes), qui auraient fourni des contingents à l’armée
romaine.
67. Le cas du légionnaire de Eambèse qui, en 211, fut condamné au supplice après
un incident à l’occasion d'un donativum, montre assez — même si, en l’occurrence,
il s’agissait certainement d’un exalté, dont les autres soldats chrétiens ne suivirent
pas l’exemple — que la profession militaire n'était guère conseillée, en cette période
de l'Empire, par les autorités de l’Église (voir T er Tu ia i En , De corona müitis, 1 — le
traité du fougueux avocat africain, passé alors au montanisme, il est vrai, est un
véritable appel à la désertion). Dans une de ses lettres, Denys d’Alexandrie mentionne
lui-même des exécutions de soldats chrétiens — cf. B us Èb e , Hist. eccl., VII, n , 20
(éd. G. Bardy, t. II, p. 184).
68. Cf. G. F o r n i , Il reclutamento dette legioni da Augusto a Diocleziano, Milan-
Varese, 1953, p. 28-29.
69. Au milieu du 111e siècle, près de la moitié des populations de la Coelé-Syrie
(comprenant l’Antiochène) étaient chrétiennes et les sièges épiscopaux étaient nom­
breux dans la province ; voir A. H a rna ck , op. cit., p. 437-438.
70. Pour ce point de chronologie, cf. supra, n. 48.
71. Il s’agit probablement d’une erreur du copiste ou d’une mauvaise lecture du
manuscrit : Valérien fut emmené captif à Gundêshâpûr (en syriaque Bêth Dâpât,
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SS A N IDE 109

mourut78.Des Pères qui avaient été exilés par le maudit Valérien revinrent
alors à leurs sièges épiscopaux, lorsque Shâpûr fut revenu des terri­
toires romains, ramenant avec lui les captifs, il les fit habiter dans les
régions de la Babylonie, de la Susiane et de la Perside [Fârs], ainsi que
dans les villes bâties par son père. Il bâtit aussi lui-même trois villes
auxquelles il donna des noms formés du sien : l’une dans le pays de
Maïchân [Mésène], qu'il nomma Shad-Shâbûr, qui est (l'actuel) Deir-
Mihrâq ; une deuxième, dans la Perside, s’appelle aujourd’hui encore
Shâbûr. Il releva Gundêshabûr — appellation formée du grec et de
persan qui signifie : ‘ Tu tiens la place de Shâbûr ’. Il bâtit une troisième
ville sur les rives du Tigre et lui donna le nom de Marw Hâbûr : c’est,
(de nos jours), ‘ Ukbarâ et ses alentours. Il installa dans ces villes des
captifs, leur donna des terres à cultiver et des demeures à leur usage.
C’est pourquoi Us chrétiens devinrent nombreux en Perse [dans le Fârs] ;
ils bâtirent des monastères et des églises. I l y avait parmi eux des prêtres
qui avaient été emmenés captifs d’Antioche. Ils habitèrent Gundêshâpûr
et choisirent Azdaq [Ardaq ?] d’Antioche et en firent leur évêque. En effet
Dêmétrius [Démétrianus], le patriarche d'Antioche, était tombé malade
et mourut de chagrin. Il avait déjà dû quitter sa cité avant cette seconde
captivité. Et, à Antioche, après que le patriarche Démétrius eut été
emmené en exil, Paul de Samosate devint Patriarche. Daniel ibn Mariam
a déjà longuement raconté toute l’histoire de ce dernier. Shâpûr bâtit
aussi une ville dans le pays de Kashkar et il l’appella Hasar Shâbûr7273.
Il y établit des Orientaux. [...].
« Les chrétiens se répandirent dans le reste du pays et devinrent nombreux
en Orient. A Irânshahr [Rêv Ardashîr], siège des métropolites de Perside
[Fârs], deux églises furent construites, dont l’une fut appelée église des
Romains et l’autre église des Caramaniens. On y faisait les prières en grec
et en syriaque.
« Dieu dédommagea les Romains des conséquences qu’ils subissaient
de la captivité et de la servitude et ils bénéficièrent d’une heureuse
fortune. Reurs affaires prospérèrent dans leurs régions, c’est-à-dire
dans les régions des Perses, et ils connurent une vie plus heureuse que
s’ils avaient été dans leur propre pays. Dieu ne les abandonna pas,
d’où confusion avec « en-Nabat ») ; sur l'importance de cette ville, capitale du
Khûzistân, deuxième cité de l’Empire et résidence favorite de plusieurs souverains,
voir Th. N ôEd e k e , Tabarî, op. cit., p. 41-42, n. 2.
72. On remarquera ici la sobriété de la Chronique nestorienne sur ce sujet de
la captivité et de la mort de l’empereur romain, combien différente des affabulations
rapportées (ou même grossies) dans le pamphlet de E a c ïa n c e , De mort, persec., 5.
73. Le nom de Hasar Shâbûr est une déformation de Husra-Shabur (en pehlevi,
Khusrau-Shâhpûhr, « Fameux Shâpûr ») ; sur cette localité, cf. P. PEETBRS, op.
cit., p. 301-302, et E. H o n i Gmann et A. Ma ricq , op. cit., p. 47 (Kaskar). Ea ville
de Kaâkar, sans doute voisine de Wâsit, fait partie de la liste des quinze évêchés dont
l’existence remonte à une date antérieure à la conquête arabe ; c’est à Kaskar
qu’aurait eu lieu la prétendue conférence entre Mani et l’évêque Archélaüs (cf.
H eg em o n ie s , Acta, Archelaï, chap. ex i (e i ) - Exvi (ev ), — éd. Besson, dans GCS,
vol. XVI, p. 89, 5-95» 25 )-
XIO FRANÇOIS DECRET

selon la parole du prophète aux fils d’Israël, les consolant au temps


de l'invasion des armées de Sennachérib, de la captivité des dix tribus
et de la fin de leurs espoirs [...] [Is. 49, 15]. David a dit aussi : « J ’ai
inscrit pour eux la miséricorde dans le cœur de ceux qui les ont faits
captifs » [Ps 105, 46]. Dieu gratifia ces Romains de l’amitié des Perses :
ils possédèrent des terres gratuitement et, grâce à eux, le christianisme
se propagea en Orient"** ».
Ainsi donc, selon la Chronique de Séert, qui a enregistré les anciennes
traditions des communautés religieuses établies en Perse et dont le
rapport est particulièrement significatif, cet épisode de la déportation
qui a frappé les chrétiens des Églises de Syrie et de Cappadoce ne figure­
rait pas parmi les années sombres de l’histoire du christianisme oriental.
Si, dans la mémoire des Israélites, qui, au vme siècle avant notre ère,
connurent la captivité de Ninive, cet exil était considéré comme un des
moments les plus tragiques de leur histoire — « Au bord des fleuves
de Babylone, nous étions assis et pleurions, nous souvenant de Sion »
(Ps 137, 1) —, il en allait tout autrement pour les chrétiens emmenés
prisonniers par Shâpûr. De texte souligne à deux reprises7475 que les
déportés bénéficièrent des distributions de terres et il précise même que
les lots leur en étaient distribués gratuitement — sans doute en vue
de développer les ressources du sol dans les districts qui manquaient
d’ouvriers agricoles ou dont les travaux d’irrigation ne pouvaient être
menés à bien que par une main-d’œuvre spécialisée76. Ayant des demeures
à leur usage et regroupés dans des agglomérations, les « immigrés »
pouvaient retrouver une vie familiale et sociale qui leur était coutumière,
heurs affaires prospérèrent ainsi à tel point •— sans doute grâce aux
techniques utilisées, supérieures à celles des autochtones —■ qu’ils n’eurent
pas à regretter leurs anciennes situations.
Sur le plan religieux, non seulement les exilés ne furent l’objet d’aucune
contrainte, alors que cela avait été plus d’une fois le cas quand ils étaient
sous la coupe des autorités romaines, mais, selon la Chronique nestorienne,
le Shâhânshâh mazdéen semble même avoir voulu favoriser tout parti­
culièrement ceux qui professaient la foi chrétienne. D’abord, comme
cela a déjà été souligné, il apparaît bien que leurs communautés ne furent
pas disloquées. Ainsi, quand Démétrianus mourut77, le clergé était déjà
74. P.O., t. IV, p. 220-223.
75. Il semble bien que, pour cette page de la Chronique, le compilateur ait mis bout
à bout deux passages provenant de sources différentes (ainsi, il est fait également
deux fois mention de constructions d ’églises : dans un cas, le texte signale en outre
des monastères, dans l’autre, il ne parle pas de monastères, mais, en revanche,
il précise les noms des deux églises de Gundêshâpûr). Cette conjugaison de sources
convergentes renforce encore la valeur de l’information.
76. Les problèmes relatifs à ces travaux d’irrigation sont particulièrement étudiés
dans le code législatif pehlevi (remontant à une période située entre le m e et le
VIe siècle) connu sous le nom de Mâtikân-i hazâr dâdîstân (éd. J. Modi, Bombay,
1901) ; cf. en particulier, Mâtikân, X X II, 1-9 (p, 238-243).
77. Cette tradition est en contradiction avec celle que rapporte EusàBE. Hist.
eccl., VII, 27 (éd. G. Bardy, t. II, p. 211), selon laquelle, sans autre précision, Dénié-
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SS A N IDE m

assez nombreux à Gundêshâpûr pour pouvoir procéder à l’élection d’un


nouveau patriarche. Dans la seule ville d’Irânshahr (identifiée avec Rêv
Ardashîr), la communauté chrétienne était même si importante qu’elle
possédait deux églises, et, pour ne rien changer à la liturgie traditionnelle
que chacun avait connue avant l’exil, les fidèles pouvaient choisir entre
les offices célébrés en grec ou en syriaque*78. Rn outre, les autorités perses

trianus serait mort à Antioche. A remarquer que, d'une part, Busèbe ne semble
pas renseigné sur les circonstances de la m ort de l’évêque et que, d’autre part,
dans ce passage relatif à l’élection de Paul de Samosate comme successeur de Démé-
trianus, on relève des erreurs de chronologie ; cf. G. Ba rdy , Paul de Samosate,
Rouvain (Spicilegium Sacrum Rovaniense — Études et documents, fasc. 4), 1923,
p. 162, n. 1, et p. 169, n. 1 et n. 3. — A noter aussi — pour être mis en rapport
avec la mort de « chagrin » de Démétrianus — que l’ancien patriarche d’Antioche
n ’avait pas été exilé au temps de la persécution de Valérien — alors que, comme
le souligne la Chronique, d’autres évêques avaient été chassés de leurs Églises.
Il est probable que Démétrianus « s’était appuyé sur les partisans de Rome » pour son
élection (cf. G. B a rdy , op. cit., p. 175).
78. Resterait ici à expliquer le nom de «église des Caramaniens » qui fut donné à une
de ces deux églises d’îrânshahr (Rêv-Ardashîr), en Perside. On. pourrait certes
penser qu’il s'agissait d'une église fréquentée par des chrétiens originaires de la
province perse de Caramanie (Kirmân), à l’est de la Perside, et dont Ammien Marcel­
lin dit que les villes étaient peu nombreuses, mais importantes (A mmien Ma r c eia in ,
x x iii , 6-49 — éd. C. Clark, t. I, Berlin, 1910, p. 321, 6 : « Sunt etiam civitates,
licet numéro paucae, victu tamen et cultu perquam copiosae, inter quas nitet
Carmana omnium mater, et Portospana et Alexandria et Hermupolis ».) ; on com­
prendrait mal toutefois que les offices fussent alors célébrés en syriaque pour ces
fidèles. Il est probable que, sur ce point, la tradition (ou le compilateur ou encore
le copiste) a déformé un nom et qu’il s’agissait de chrétiens originaires d’Arménie
(ou de régions voisines : Coelé-Syrie orientale et Osrohène, où l’Église d’Édesse était
particulièrement représentative du christianisme syriaque — sur ce christianisme,
cf. J. D a n ié EOü et H. Marrotj, Nouvelle histoire de l'Église, I, Paris, 1963, p. 223-
226) ; à noter que ce furent sans doute des missionnaires venant d’Édesse qui entre­
prirent la christianisation de l’Arménie dès le début du IIIe siècle (cf. P. T ourn Eb ize ,
Histoire politique et religieuse de l’Arménie, Paris, 1911, p. 416). De toute façon,
comme l’a fort justement remarqué P. PEETBRS, op. cit., p. 305 : « Quant aux détails
ajoutés par notre auteur, il paraît impossible de les contester à priori. Comment
aurait-il pu inventer que la métropole du Pârs possédait une église appelée l'église
des Grecs et que des offices s’y célébraient en langue grecque, si la fausseté de ces
deux faits était de notoriété publique ? » De site d’îrânshahr (Rêv-Ardashîr, sur le
fleuve Tâb — cf. J. M arquar T, « Brânshahr mach der Géographie des Ps. Moses
Kborena’i », A bhandlungen der kgl. Gesellschaft der Wissenschaften zu Gôttingen,
N.F., III, 2, 1901, p. 27 et p. 147) n ’a jamais fait l’objet de fouilles systématiques et
nous ne possédons, pour l’instant du moins, aucun indice de la présence de la commu­
nauté chrétienne formée par les captifs de Shâpûr. Il se pourrait toutefois qu’on soit
en droit d’établir un rapport entre l’établissement de cette communauté et les ves­
tiges de tombes chrétiennes relevés dans l'île de Kharg (au nord du golfe Persique,
non loin de l'actuel port de Bandar Bûshîr) ; cf. R. Vand En B er g h e , op. cit., p. 52-
53 : « Ces ruines sont celles d’une soixantaine de tombes, taillées dans le rocher
corallien. Quelques-unes portent des croix au-dessus des portes d’entrée et des
inscriptions syriaques à moitié effacées. (...) Ces monuments funéraires sont à
identifier avec des catacombes chrétiennes datant approximativement de 250
ap. J.-C. » ; selon R. G h irshm an , Iran — Parthes et Sassanides, Paris, 1962, p. 228,
il s’agirait de « vestiges de monuments religieux et funéraires édifiés par une impor­
tante communauté de moines nestoriens du 111e au v n e siècle ; voir aussi M.-D. Chau ­
mont , op. cit. (supra, a. 19), p. 179.
1X2 FRANÇOIS DECRET

laissèrent la liberté aux chrétiens de construire des monastères. Or, si


l’instauration des lieux de culte pouvait être considérée comme entrant
dans un ensemble de mesures d’action psychologique destinées à favoriser
l’acclimatation des déportés à leur nouvelle situation et donc à en obtenir
le meilleur « rendement » pour l’économie, en revanche, l’établissement
de monastères — qui devaient recruter leurs membres dans ce potentiel
au service de la nation que constituait la population active des prison­
niers — apparaît pour le moins inopportune sur le plan de l’efficacité.
Selon la Chronique, le souverain fit plus que de procurer aux chrétiens
des conditions d’installation qui en feraient des artisans intéressés
eux-mêmes au développement d'un pays où ils se sentaient parfaitement
intégrés. Il n’est pas certain en effet que tous les captifs aient bénéficié
des mêmes attentions. Parlant des chrétiens, qui devinrent des prosélytes
du christianisme en Orient, le texte précise : « Dieu gratifia ces Romains
de l’amitié des Perses79 ». Il semble bien en effet que Shâpûr ait voulu
réserver aux membres des communautés chrétiennes un régime de faveur.
Da Chronique de Sêert peut donc opposer la largeur de vue et la géné­
rosité du Sassanide aux mesures de persécution que venait de promulguer
le « maudit » Valérien, dont la captivité, qui apparaît comme un châti­
ment de Dieu, permet aux évêques bannis de retrouver leurs sièges.
Cette intervention semblait d’autant plus providentielle que, comme le
note également la Chronique, Valérien, qui avait d’abord fait preuve
de bienveillance envers l’Église, avait été perverti : « Gallus [Trébonien
Galle] mourut après avoir régné deux ans. Après lui régna Valérien,
qui s’associa son fils Gallien. Au commencement de son règne, il fit
preuve de bonté envers les chrétiens. Des chefs de l’Église étaient en
permanence en sa compagnie et il avait pour eux des égards. Mais un
magicien d’Égypte en fit un oppresseur. [...] Il lui conseilla de tuer les
chrétiens parce qu’ils étaient les ennemis des magiciens et qu’ils détestaient
les dieux des Romains et leurs idoles. Et Valérien l’écouta80 ». D’auteur
de l’Apocalypse (6, 2 ; 9, 13 s.) n’avait-il pas déjà annoncé que les cavaliers
parthes, armés de leur arc, viendraient comme des vengeurs, envoyés
par Dieu, attaquer la Bête romaine ? On ne peut pas ne pas faire aussi
le parallèle entre, d’une part, les traditions rapportées par la Chronique
nestorienne, et qui traduisent les sentiments des anciennes communautés
chrétiennes d’Orient, et, d’autre part, le Carmen apologeticum de Comrno-
dianus. Après avoir parlé de la « septième persécution »— celle de Dèce —,
l’auteur voit en effet s’opposer, sur un fond d’histoire apocalyptique, le
Nero rediuiuus à un rex ah Orientem, fortissimus ipse, un Perse (e Persida
homo) qui écrase les Césars, ceux-ci incarnant l’Antéchrist81.

79. On peut en effet remarquer que, dans ce passage, le texte arabe utilise le
démonstratif (/ÿ jU) — cf- P.O., t. IV, p. 223, i re ligue.
80. P.O., t. IV, p. 9-10 ; cf. E u Sè b e , Hist. eccl., VII, 10, 1 (éd. G. Bardy, t. II,
p. 176-177).
81. Commodianus , Carmen apologeticum, éd. B. D om bart, CSEL., t. X V , p. 167 s
(v. 805 s) ; cf. les rem arques de S. M azzarino , op. cit., p. 537-543.
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 113

En réalité, si Shâpûr devint bien « l’un des principaux artisans de


cette chrétienté perse à laquelle devaient se heurter nombre de ses
successeurs en tant que défenseurs du zoroastrisme d’Etat8283», il est
peu probable qu’il ait été sensible aux valeurs propres de la religion
de ses captifs. On sait qu’il avait déjà lui-même rencontré Mani à plusieurs
reprises et qu’il semblait très intéressé par la doctrine de Yarchégos8S.
Nul doute que, devant les perspectives séduisantes d’une religion qui
se présentait comme un syncrétisme ouvert aux grands courants reli­
gieux, le souverain perse pût voir là un moyen habile, en quelque sorte
un cheval de Troie pour pénétrer pacifiquement les empires voisins.
Or, favoriser officiellement le christianisme, en une époque où les empe­
reurs romains n’avaient pas encore su tirer la leçon qu’imposait une
religion constituant un facteur social majeur, est tout à fait caractéristique
de la démarche politique d’un grand roi qui apparaît bien aussi comme
un prince « éclairé ». Bien plus encore que le courant manichéen, le
christianisme offrait d’intéressantes perspectives, dont il importait de
tirer parti.
Il faut en effet considérer qu’en faisant preuve d'une large tolérance,
le Sassanide se créait, si l’on peut dire, une bonne presse au sein des
communautés chrétiennes du monde romain oriental. Et, d’autre part,
cette attitude ne pouvait qu’être favorablement reçue dans une cité
comme Palmyre, centre de rencontre privilégié entre Perses et Romains84.
Une parenthèse semble ici nécessaire. C’est Palmyre85, avec Odeïnath,
se proclamant lui-même « Roi des rois », qui s’était posée en défenseur
de cet Empire syro-romain dont le premier des Sévères avait renforcé
les frontières en Mésopotamie. On aura remarqué que les Res gestae
divi Sapons ne mentionnent pas les difficultés sérieuses que la Perse
éprouva de la part du prince palmyrénien. En effet, Odeïnath — qui,

82. M.-D. Chaumont , op. cit. (supra, n. 19), p. 169.


83. Voir questions de datation et références aux sources dans P. DECRET, Mani
et la tradition manichéenne, Paris, 1974, P- 60-64 ; cf. B- H onigmann et A. Maricq ,
op. cit., p. 27-28 ; H.-Ch. P u ech , Le manichéisme — son fondateur, sa doctrine,
Paris, s.d. (1949), p. 47 : « Bien qu’il y ait peut-être exagération à supposer, avec
H. S. Nyberg, que Shâpuhr ait balancé un moment à adopter le manichéisme comme
religion de son Empire, il n ’y a pas de doute que les rapports du souverain et du
Réformateur n'aient été excellents, au moins dans la première partie du règne.
Ils l’auraient même été jusqu’au bout, à en croire l’ensemble de la tradition mani­
chéenne. » ; R. Gh ir Shman , L ’Iran, des origines à l'Islam, Paris, 1976 (nouvelle éd.
— coll. « D’évolution de l’humanité »), p. 285.
84. P e in e , Hist. nat., V, 88 (éd. C. Mayhoff, coll. Teubner, p. 398) : « Palmyra,
urbs nobilis situ, (...) privata sorte inter duo imperia summa Romanorum Partho-
rumque, et prima in discordia. »
85. Sur l'histoire politique et militaire de la cité, de 235 à 273, voir J. S tarcky ,
Palmyre, 1952, p. 53-68 ; pour une étude plus développée, utilisant largement
les sources littéraires et les monuments figurés, voir J . -G. F é v r ie r , Essai sur l’his­
toire politique et économique de Palmyre, Paris, 1931 ; sur la politique extérieure,
cf. la communication de J. S chwarz , « Palmyre et l’opposition à Rome en Égypte »,
dans Palmyre : bilan et perspectives, (Colloque de Strasbourg, 18-20 octobre 1973),
Strasbourg (A.E.C.R.), 1977.

8
114 FRANÇOIS DECRET

au lendemain de la capture de Valérien, avait reçu de Gallien les titres


de dux et de corredor totius Orientis86 — serait parvenu, au cours d’une
troisième campagne, jusque sous les murs de Ctésiphon. Shâpûr devait
donc prendre très au sérieux cet entreprenant voisin qui, bien qu’offi­
ciellement simple vassal de Rome, semblait alors plus dangereux que
les lointains « Césars » d’un Empire toujours en proie à ses crises. Or,
à l’intention des Palmyréniens — attachés à leurs divinités et à un culte
officiel subtilement syncrétique pour être accepté par l’ensemble des
populations locales8687 —, il était politique de manifester que, fidèle à la
tradition des Arsacides, la nouvelle dynastie se montrait elle-même
parfaitement respectueuse des religions étrangères. Palmyre ne donnait-
elle pas l’exemple de cette tolérance religieuse ? Ra ville comptait une
importante colonie juive et on sait que, après la mort d’Odeïnath, la
reine Zénobie — « la Sémiramis de Palmyre », selon la formule de
H. Grégoire88 — chargea Paul de Samosate de devenir son « ducénaire »
à Antioche ; il semble bien que celui-ci dut également à la puissante
protection de la reine d’avoir pu succéder à Démétrianus sur son siège
épiscopal89. A Palmyre, cette « cité des caravanes » devenue opulente
capitale du désert syrien, l’éphémère dynastie inaugurée par Odeïnath
se montrait particulièrement accueillante aux courants religieux venus

86. Ce titre — dont héritera Wahballât, un des fils de Zénobie — officialisait


le patronage (« overlordship ») de Palmyre sur les cités de Syrie, et Rome était bien
obligée de reconnaître cette situation de fait — sur ce point, voir M. ClBrmonT-
GannEAu , « Odeinat et Vaballat, rois de Palmyre, et leur titre romain de Corrector »,
Revue biblique, t. XXIX, 1920, p. 382-419 ; D. Scbxumberger, « L’inscription
d’Hérodien. Remarques sur l’histoire des princes de Palmyre », Bulletin d’études
orientales, Institut français de Damas, t. IX, 1942-1943, p. 35-82 (cf. p. 42, n. 8).
Pour la question des raids lancés contre la Perse par Odeïnath, voir W. E nsSu n ,
op. cit. (supra, n. 37), p. 79 s.
87. On trouvera sur ce sujet une importante bibliographie dans l’excellent
travail de H. J. W. D rijvbrs, The religion of Palmyra, coll. « Iconography of
religions, XV, 15 », Institute of religions iconography — State University Gro­
ningen, Leiden, 1976, (p. ix -xii ).
88. H. Gr ég o ir e , op. cit. (supra, n. 1), p. 58 ; cf. ibid., p. 60 : « L’histoire ecclé­
siastique conventionnelle, qui sépare naturellement l’évêque Paul de Samosate, de
Paul de Samosate, premier ministre de Zénobie, impératrice juive du monde gréco-
oriental, ne veut pas voir que le christianisme de Paul était une sorte de compromis
entre la religion de Jésus et le monothéisme juif de Zénobie, et même avec une
forme syncrétique de paganisme. S’il y a quelque chose de certain, c’est qu’à cette
époque, l’importance du facteur religieux est reconnue partout. Le vieil Empire romain et
les états nouveaux qu’il crée ou qu’il s’efforce de créer, cherchent tous un appui dans
la religion ou dans une religion acceptable pour tous leurs sujets » (c’est nous qui
soulignons). Ces remarques sont également applicables à la politique religieuse
de Shâpûr I er. (A noter toutefois que rien n ’autorise à affirmer que Zénobie ait adopté
pour elle-même la religion juive ; cf. G. B ardy , op. cit., p. 172, n. 3, et p. 173, n. 4).
89. Voir P. Mieear, « Paul of Samosata, Zenobia and Aurelian : the Church,
local culture and political allegiance in third-century Syria », The Journal of roman
studios, vol. LXI, 1971, p. 1-17 (cf. p. 10-13 : « Paul in Antioch ») ; G. Bardy,
op. cit., p. 174-177.
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SS A N IDE 115

des divers horizons90. Et, dans son grand dessein d’expansion à l’ouest de
l’Euphrate, Shâpûr devait tenir le plus grand compte de cette situation
et se garder soigneusement de tout fanatisme religieux, qui eût fait se
liguer contre lui toutes les populations non mazdéennes.
Or, bien entendu, le roi sassanide n’ignorait pas cet «environnement »
et, bien qu’il tînt lui-même du zoroastrisme ce qui constituait son pouvoir
d’autocrate, il sut parfaitement s’adapter à la situation et aux circons­
tances. Ea Chronique de Séert fournit une excellente illustration de ce
libéralisme dont il fit preuve. Devant par ailleurs compter avec les
tenants intégristes du mazdéisme, entraînés par l’illustre Mage Kartîr91,
qui animaient une virulente campagne xénophobe, il faut reconnaître
au Shâhânshâh l’intelligence d’avoir compris, bien avant certains empe­
reurs romains, que le christianisme était désormais d'un poids politique
et social trop important pour qu’il ne lui fût pas accordé dans un État
une existence légale.

IV. — Gallien et Aurélien adoptent à l’égard du christianisme


la politique de tolérance pratiquée en Perse et à Palmyre.

Or si, devant le christianisme comme déjà devant le manichéisme,


Shâpûr avait senti tout l’intérêt que représenterait pour la Perse le
rôle de protecteur d’une religion qui se prétendait universelle, et si,
à l’instar des princes de Palmj’re, il sut faire preuve d’un large esprit
de tolérance, il se pourrait bien que cette attitude ait à son tour influencé
la politique religieuse de Gallien. De fils de Valérien ne pouvait pas ne
pas comprendre qu'il était dangereux pour l’Empire romain de laisser
son puissant voisin se présenter comme le défenseur de ces chrétiens
qui comptaient de si nombreuses Églises à travers les provinces orientales.
Deux traditions chrétiennes relatées par la Chronique de Séert sont à
ce sujet fort significatives : elles établissent en effet un rapport de cause
à effet entre, d'une part, les relations qui se seraient établies entre le roi
sassanide et Gallien et, d'autre part, l’attitude qu’adopta alors celui-ci
à l’égard du christianisme :
« Gallien, qui était en Occident, apprit ce qui était arrivé à son père.
Il adressa alors de splendides présents à Shâpûr. Celui-ci les reçut et
lui fit parvenir le cercueil de son père. Une amitié naquit ainsi entre les

90. J. S tarcky , « Palmyréniens, Nabatéens et Arabes du Nord avant l’Islam »,


dans Histoire des Religions (sous la dir. de M. Brillant et R. Aigrain), t. IV, p. 208 :
« La présence d’une colonie juive à Palmyre et la large diffusion des idées philo­
sophiques grecques avaient créé un climat favorable au monothéisme. (...). Quant à
l’influence chrétienne, elle n ’est pas attestée avant le concile de Nicée (325), auquel
prit part un certain Marinus, évêque de Palmyre. Mais il est fort possible que de
nouvelles découvertes épigraphiques nous y révèlent la présence de chrétiens au
IIIe et même au IIe siècle. »
91. Cf. supra, p. 96 (n. 18).
n6 FRANÇOIS DECRET

deux souverains et, entre les deux royaumes, les affaires se redressèrent.
Gallien écrivit à tous les sujets de son royaume pour qu’ils fissent preuve
de bienveillance envers les chrétiens. Il rappela ceux que son père avait
exilés92.
«Au temps où Valérien régnait avec son fils Gallien, il avait été l'oppres­
seur des chrétiens, s’était montré inique à leur égard et en avait fait tuer.
Ee martyr Cyprien était de ces derniers. Et Valérien fut attaqué par
Ardashîr9®, roi de Perse, qui le fit prisonnier et l’emmena en captivité.
Et lorsque Gallien vit ce qui était arrivé à son père, il renonça à l’attitude
de son père envers les chrétiens et il les prit sous sa protection et eut
recours à eux94. »
Il y a sans doute quelque exagération à parler d’une amitié qui aurait
rapproché les deux souverains. Selon le récit de l'Histoire Auguste, voyant
que d’anciens collaborateurs de son père tentaient d’usurper le pouvoir
■— il s’agit de l’épisode de Ballista (ou Callistus) et de Macrianus avec
ses deux fils —, Gallien avait dû confier à Odeïnath la défense de l’Empire
menacé dans son unité en Orient9596.Et c’est investi ainsi de cette charge
que le corrector Orientis lança plusieurs raids contre les territoires de
Shâpûr. Il est d’ailleurs probable que Gallien s’attribua ces succès pour
prendre le titre de Persicus Maximus9e, ce qui ne pouvait guère passer
pour une marque d’amitié à l’égard du Sassanide. Sous le prétexte d’aller
délivrer Valérien, Gallien tenta même de porter directement la guerre
chez les Perses et envoya une armée, commandée par le préfet du pré­
toire Héraclianus, mais les Palmyréniens lui barrèrent la route97. Sous
la conduite de Zénobie, l’ambitieux vassal continua à jouer son rôle
d’Etat tampon entre les deux empires.
Toutefois, si aucun document ne vient confirmer les assertions de
la Chronique de Séert —• qui a consigné des traditions marquées parfois
92. P.O., t. IV, p. 223.
93. On sait qae Valérien. fut fait prisonnier non pas par Ardashîr, mais par Shâpûr,
fils d’Ardashîr et son successeur au trône ; la tradition citée plus haut (cf. supra,
p. ï o 8 ) est très exacte sur ce point. Comme on l’a déjà remarqué, la Chronique de
Séert est une compilation de traditions diverses, dont certaines comportent des
inexactitudes historiques et se trouvent en contradiction avec d’autres relations
également insérées dans la même Chronique, On notera toutefois que ces divers
« fragments » de la mémoire des communautés chrétiennes orientales sont unanimes
pour souligner l’attitude positive de la Perse à l’égard du christianisme à une époque
où les Eglises d’Oecident venaient de subir la persécution de Valérien.
94. P.O., t. IV, p. 231.
95. H. A. Tyr. trig., 12 (Macrianus), 13 (Macrianus Iunior), 14 (Quietus), 15
(Odenatus) - (éd. Hohl, Leipzig — T eubner—, 1965, t. II, p. 111,21 - 116, 23) ; 18
(Ballista) — {ibid., p. 117, 25 - 119, 14).
96. Cf. C.I.L., VIII, 22765 — Trïpolitaine —, (inscription datant peut-être de
263, découverte à Ras el-Aïn). A l’occasion du triomphe célébré à l’automne 262
pour les decennalia, parmi les vaincus, figuraient de « pseudo-prisonniers perses »
(grex Persarum quasi captivorum) et, selon Trebellius Pollio, il est clair que Gallien
s'attribua les succès d’Odeïnath — cf. H. A. Gallien, 10, 4-5 (vincente Odenato
triumphavit Gallienus), (éd. Hohl, t. I I , p. 88, 5 et 88, 24-27).
97. H . A. Gallien, 14, 4-5 (éd. Hohl, t. II, p. 91, 26 - 92, 6).
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T S A S S A N IDE 117

d’invraisemblances989—, il reste que le souverain perse, non pas probable­


ment par amitié pour le successeur de Valérien, mais grâce à une politique
attentive, comme celle de Palmyre, aux situations réelles des forces
religieuses dans les provinces frontières du monde romain oriental,
contribua sans doute à l’instauration de cette paix entre l’Église et l’État
qui a marqué les huit années du règne de Gallien et devait se prolonger
pendant plus de quarante ans. Mais c’est très involontairement certes
que Shâpûr dut faire prendre conscience à son rival romain du phénomène
chrétien et de la nécessité d’une nouvelle politique religieuse.
Éa décision mettant fin aux mesures de persécution promulguées
par Valérien fut probablement prise dès 260", mais elle ne put être
communiquée aux provinces orientales, qui échappaient alors à l’autorité
impériale. I/Asie Mineure, la Syrie et l’Égypte avaient en effet reconnu
les fils de Macrianus. Une des raisons qui dut pousser Gallien à changer
sans tarder la politique officielle vis-à-vis du christianisme est sans doute
qu’en faisant preuve de tolérance, il pouvait s’attirer les sympathies
des chrétiens, si nombreux dans ces provinces orientales qui venaient
de tomber sous la coupe de l’ancien ministre des finances (rationalis
Augusti) de Valérien. En effet — ainsi que la Chronique de Sêert le souligne
elle-même100 —, Macrianus avait été le principal instigateur des édits
qui aboutirent à la persécution sanglante de 258101. Quand les deux
éphémères « tyrans » furent tués, avec leur père, et que la révolte d’Aemi-
lianus, préfet d’Égypte, fut matée102, l’Orient chrétien vit dans le nouvel
ordre instauré par Gallien un signe providentiel. É’évêque d’Alexandrie,
98. Pour ZosiME, I, 36, 2 (éd. P. Paschoud, t. I , p. 34), « Valérien mourut chez les
Perses, réduit à l’état de prisonnier de guerre, e t laissa à la postérité ce très grave
affront infligé au nom romain » — cf. ibid,, p. 154-156, n. 64. — Il est tout à fait
invraisemblable que Shâpûr ait restitué à Gallien le corps de son père. Mais ce
point relatif au respect des défunts était im portant dans les traditions qui se tissaient
parfois en fonction des sensibilités populaires e t dont la Chronique est l’expression.
On conçoit que le souverain perse, qui fit preuve de tolérance pour les chrétiens,
apparût lui-même paré de cette vertu de piété filiale. De toute façon, on a déjà noté
que cette tradition contredit absolument celle que s’est complu à rapporter Dactance
(cf. supra, n. 72) et qui, selon Pierre le Patrice (cf. Fragment 12, dans Millier, Frag­
menta historicorum graecorum, t. IV, p. 188-189) aurait été admise par Galère.
99. Voir J. M oreau , op. oit., p. 104 ; M. S o r d i , Il cristianesimo e Roma, Bologne,
1965, p. 308-309 ; cf. infra, n. 104. On ne saurait suivre Ch. S aumagnb , op. oit.
(n. 47), p. 192-194, quand il avance l’hypothèse que le rescrit de Gallien ne ferait
que reprendre des dispositions déjà arrêtées p ar Valérien avant sa captivité et qui
dateraient de juillet 258.
100. Cf. supra, p. 112 (n. 80) ; Macrianus doit être identifié avec le magicien égyp­
tien qui persuada Valérien d’entreprendre des persécutions contre les chrétiens —
c’est ainsi que le représente également Denys d'Alexandrie (cf. F usEb ë , Hist. eccl.,
VII, 10, 4 — éd. G. Bardy, t. II, p. 177 ; le term e d’« archisynagogarque » utilisé
ici, et qui s’applique le plus souvent à des autorités juives, peut désigner des chefs
d ’associations païennes — voir références dans la note de G. Bardy, ibid., p. 177,
n. 6).
iox. Sur les fonctions et les titres de M. Fulvius Macrianus, voir l’art, de Stein,
Fulvius 82, dans P a uey -W i SSOWa , Realencyklopâdie, VII, p. 259-262,
102. H.A. Tyr. tri g., 22, (éd. Hohl, t. II, p. 121, 6 - 122, 24),
n8 FRANÇOIS DECRET

Denys, exprimait ainsi les sentiments de liesse des Églises orientales :


« De même en effet qu’un nuage passant sous les rayons du soleil et
les obscurcissant un instant couvre le soleil d’ombre et se montre à sa
place, puis lorsqu’il a passé ou s’est dissout en pluie, le soleil reparaît
à nouveau, ainsi Macrianus, qui s’était avancé et approché lui-même
de la dignité impériale de Gallien qui le dominait, n’est plus, parce qu'il
n’était rien103 ».
Que les problèmes posés par la situation du christianisme dans ces
provinces orientales de l’Empire — compte tenu, d’une part, du rôle
ambigu joué par les princes de Palmyre et, d’autre part, des ambitions
et des habiletés de Shâpûr — aient été les facteurs essentiels qui obligèrent
Gallien à rompre avec la politique religieuse rétrograde de son père,
il suffit pour mieux s’en convaincre encore de remarquer dans quelles
conditions l’empereur romain fit part des mesures prises pour rétablir
la paix religieuse. En effet, le texte de l’édit de Gallien ne nous est pas
parvenu, et nous ne connaissons donc pas sa formulation juridique ni
les raisons avancées pour « justifier » la suppression des édits de Valérien,
dont le second, qui semblait renforcer le précédent, datait seulement
de deux ans. Tel qu’il a été conservé par Eusèbe, le document rappelant
l’instauration de la paix se présente sous la forme d’une lettre adressée
par l’empereur à Alexandrie et destinée à « Denys, Pinnas et Démétrius
et autres évêques ». Il s’ensuit qu’il doit sans doute être daté du début
de l’année 262, c’est-à-dire de la période qui vient immédiatement après
l’échec de Macrianus104. Gallien annonçait aux évêques qu'ordre avait été
donné pour que les lieux de culte fussent restitués et qu’ils pussent
profiter eux-mêmes de ces dispositions sans être inquiétés105.
D’empereur n’accordait aucune reconnaissance officielle du christia­
nisme — le nom de cette religion ne figure même pas dans le texte de
la lettre —, mais, en tolérant des lieux de culte, il admettait pour les
destinataires de son ordonnance et leurs ouailles le droit d’être des
cultores et leur capacité juridique à former des collèges, dont les évêques
étaient reconnus comme les représentants légaux. C’était donc légaliser
l’existence de fait de l’Eglise. En un mot, la tolérance n’allait pas à
une doctrine, qui était toujours ignorée, mais à une institution. Telle
était en quelque sorte la « conversion » de cet empereur païen humaniste,
qui se fit initier aux mystères d’Eleusis et s’intéressa au néo-platonisme.
Il eut l’intelligence d'admettre l’existence légale d’une organisation

103. B usèbE, Hist. eccl., VII, 23, 2 (éd. G. Bardy, t. II, p. 200).
104. Cf. H. Gr ég o ir e , op. oit, (supra, n. 1), p. 121-122 (« Ba date de l’édit de
tolérance de Gallien »). Il semble to u t à fait impossible que ce traité ait pu être
adressé aux évêques d’Égypte en 260, c’est-à-dire dès avant l’usurpation de Macria-
nus, comme le suppose M. BESn i Er , L ’Empire romain, de l'avènement des Sévères
au concile de Nicée, (coll. Histoire générale, G. Glotz, Histoire romaine, IV, 1),
Paris, 1937, p. 186 ; on ne comprendrait guère alors que Gallien ait pris soin de
souligner que son édit avait déjà été promulgué « depuis longtemps ».
105. ÉUSÉBB, Hist, eccl,, VII, 13, (éd. G. Bardy, t. II, p. 187).
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 119

importante, particulièrement puissante en Orient, qui ne cessait d’étendre


ses ramifications à travers tout l’Empire. Il fallait aussi le courage pour
en tirer les conséquences. Ea force sociale que représentait cette Église
bien structurée et en plein essor pouvait être « récupérée » au bénéfice
du pouvoir politique. I/Émpire en crise ne pouvait en effet négliger
aucun allié potentiel, et, pour sa part, l’Église était disposée à cette
collaboration.
Gallien rappelait dans sa lettre que sa décision avait déjà fait l’objet
d'un édit promulgué « depuis longtemps », et Éusèbe note que l’empereur
avait également adressé à d’autres évêques une ordonnance permettant
de reprendre possession des cimetières. Même si, comme tant d’autres
documents officiels, il n’en est subsisté aucune trace106, nous n'avons
certes aucune raison de douter que cet édit ait bien été promulgué selon
la procédure habituelle. Il reste que, vu les destinataires du seul document
qui nous soit parvenu —• et même s’il s’agissait ici proprement d’un
rescrit, faisant donc suite à une requête107 —, on trouvera particulière­
ment significatif de l’importance que revêtait aux yeux de Gallien le
facteur religieux chrétien dans cette région de l’Empire, le fait qu’il ait
voulu informer directement des autorités ecclésiastiques locales qui
représentaient jusqu’alors une nefaria consfiiratio dont les membres
pouvaient être exécutés comme hostes public!108.
Dans son appréciation du poids politique que représentait effective­
ment le christianisme, et tout particulièrement dans les provinces orien­
tales, l’empereur donnait la preuve d’une parfaite connaissance de la
situation. Des évêques, véritables puissances morales et sociales, béné­
ficiaient en effet d’une considération enviable déjà à l’époque de Valérien.
Denys d’Alexandrie se faisait gloire d’avoir alors dédaigné « les éloges
des gouverneurs et des sénateurs109 ». Et ces privilèges ne firent d’ailleurs
qu’aller en se renforçant tout au long de la seconde moitié du 111e siècle110.
Or la situation qui prévalait en Égypte n’était pas exceptionnelle.
Les évêques d’Antioche — où l’étonnant «satrape » Paul de Samosate
avait pris la succession de Démétrianus — assumaient également une

106. Trebellius Pollio, qui présente de Gallien une véritable caricature (H.A.
Gallieni duo — éd. Hohl, t. II, p. 79-99), ne fa it aucune allusion à un tel édit, pas
plus d’ailleurs que, dans ce qui nous est parvenu du chapitre consacré à Valérien,
il n ’est fait mention de la persécution du christianisme.
107. Cf. P. B a t n . ' F o i . , La paix constantinienne et le catholicisme, Paris, 1929
(4e éd.), p. 66 s. ; cette opinion est reprise par J . Z eiel ER, « Les grandes persécutions
du milieu du 111e siècle et la période de la paix religieuse », dans Histoire de l’Église.,
sous la dir. de A. Fliehe et V. Martin, t. 2, Paris, 1935, p. 157. — Il est exact que
le texte d’Busèbe utilise ici le terme d'antigraphès pour désigner le document adressé
par Gallien.
108. Cf. A. Aiyöimi, « Zu den Christenverfolgungen in der Mitte des 3.Jahrhun­
derts », Klio, 31, Heft 5, 1938, p. 323-348.
109. E u sè b e , Hist, eccl., VII, II, 18, (éd, G. Bardv, t. II, p. 183).
110. Cf. infra, p, 126,
120 FRANÇOIS DECRET

fonction de premier plan avec laquelle le pouvoir politique devait compter.


En adressant sa lettre à Denys, Gallien pouvait aussi être assuré que
le nouvel ordre instauré dans l’Empire serait immédiatement connu
à Antioche et dans les autres sièges — y compris ceux de Cilicie et de
Cappadoce — sur lesquels l’évêque de la métropole syrienne étendait
sa suprématie morale. Denys d’Alexandrie entretenait depuis longtemps
en effet des rapports étroits avec les Églises de cette région. Son autorité
personnelle était grande et c’est pourquoi il avait été invité au synode
qui devait se réunir à Antioche, dès avant l’élection de Démétrianus111 ;
il reçut une autre invitation en 264 —•l’année même de sa mort — pour
le concile qui eut à étudier le cas de Paul de Samosate112. Dans une
lettre adressée en 254 au pape Etienne, Denys rendait compte de la
situation après la crise novatienne : « Sache maintenant, frère, qu’elles
sont unies toutes les Églises d’Orient et de plus loin encore, qui étaient
naguère divisées, que tous leurs chefs, partout, ont les mêmes sentiments
et se réjouissent, au-delà de toute expression, de la paix réalisée contre
toute attente : Démétrianus à Antioche, Théoctiste à Césarée [...], Hélénus
à Tarse et toutes les Églises de Cilicie, Firmilien et toute la Cappadoce113 ».
Ces interventions multiples montrent assez quel était le prestige dont
jouissait l’évêque d’Alexandrie114 auprès de ses collègues de Judée,
de Syrie et d’Asie Mineure orientale. Bien que ne disposant en droit
d’aucune autorité sur eux, il servait en fait de lien entre leurs Églises
et le siège de Rome. Gallien pouvait donc lui-même passer par son inter­
médiaire pour être certain que le siège d’Antioche et ceux qui se trou­
vaient dans sa mouvance seraient parfaitement informés de son édit. De
document adressé par l’empereur n ’était d’ailleurs pas réservé à Denys
et aux deux autres de ses collègues égyptiens nommément désignés,
mais il était également destiné « aux autres évêques ».
En cette période difficile pour l’Empire, où Gallien se trouvait l’obligé
d’Odeïnath et que la Syrie était donc passée sous le contrôle du coryedor,
il était habile de faire savoir aux Églises de toute cette région que, en
reconnaissant l’existence et la situation de fait du christianisme, l’empereur
venait d’accorder à la chrétienté plus qu’aucun de ses prédécesseurs
ne lui avait jamais reconnu jusque là. Cette magnanimité était évidem­
ment le meilleur moyen de rallier les sympathies des fidèles de ces pro­
vinces et de tendre un lien avec une population, qui serait désormais
tout acquise aux intérêts de Rome. Ba mesure était d’autant plus oppor­

111. B us Èb E, Hist, eccl., VI, 46, 3, (éd, G. Bardy, t. II, p. 162-163).


112. I d ., VII, 27, 1-2, (ibid., p. 211-212) ; VII, 30, 3, (p. 215); VII, 28, 1-3,
(p. 212-213).
113. I d ., VII, 5, 1, (ibid., p. 168-169) ; dans une précédente lettre adressée au
pape Corneille, Denys avait annoncé l’élection de Démétrianus au siège d’Antioche,
(cf. ID., VI, 46, 4 - ibid., p. 163).
114. Voir le chapitre de J. Dë b r e t o n , « D’Église d’Alexandrie après Origène »,
dans Histoire de VÉglise, sous la dir. de A. Bliche et V. Martin, t. %, op. fit,, p. 319-332
(Saint Denis d'Alexandrie).
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 121

tune pour l'Église d’Antioche qu’elle avait mal accepté le successeur


de Démétrianus, ce Paul de Samosate, protégé des princes de Palmyre —•et
qui, par ailleurs, enseignait une doctrine née du rationalisme et aboutis­
sant à la négation de la divinité du Christ115. D’édit de tolérance était
donc aussi une pièce destinée à contrer en quelque sorte la politique
progressivement annexionniste d’un vassal certes indispensable pour
l’heure, mais aussi trop entreprenant (qui, après la mort de Gallien,
allait étendre sa propre domination du Nil au Pont-Éuxin, atteignant
alors, sous l’impulsion de Zénobie, son apogée).
P’intelligence et les « finesses » de Gallien à l’égard du christianisme
valaient celles de Shâpûr Ier et visaient aussi à neutraliser le crédit de
sympathie que le souverain perse s’était acquis auprès des Églises orien­
tales. Bref, après cette nécessaire parenthèse sur l’Égypte et les premiers
destinataires de l’édit de Gallien, force est de constater que la politique
religieuse apparaît bien comme le véritable moteur des politiques impé­
rialistes qui se heurtaient sur le front d’Orient. On rejoint ici la remarque
de H. Grégoire : « Én 260, comme en 311, comme en 313, comme en
324, qui veut l’Orient doit être, sinon chrétien, du moins pro-chrétien116 ».
Et on comprend également en quel sens la tradition orientale rapportée
par la Chronique de Séert peut parler de rapprochement entre les souve­
rains perse et romain : leurs analyses sur l’importance du facteur religieux
chrétien étaient identiques et les conduisaient à adopter les mêmes
dispositions. Dans cette âpre contestation entre les deux camps, les
chrétiens iraient à celui qui saurait se montrer le champion de leur cause.
D’intermède de Claude le Gothique — qui prit lui aussi le cognomen
de Parthicus maximus11718bien qu’il n’ait pu empêcher Zénobie de s’emparer
de l’Égypte et de tout l’Orient, jusqu’à Ancyre de Galatie113 — est
simplement signalé, sans commentaires, par la Chronique nestorienne.
Rien ne permet d’ailleurs de penser que cet empereur ait apporté de
nouveaux éléments à la politique religieuse inaugurée par Gallien. En
revanche, son successeur fait l’objet dans notre document d’une appré­
ciation intéressante : «A la mort de Claude, empereur des Romains,
Aurélien II119 lui succéda. Il était intelligent et savant, et les sages
fréquentaient assidûment sa compagnie. Un jour que des philosophes
s’étaient présentés pour le saluer, il leur dit : ‘ O vous, soyez humbles

115. Cf. supra, p. 114, — Sur la théologie de Paul de Samosate, voir la thèse de
G. B a r d y , op. oit., p. 361-395.
116. H. Gr ég o ir e , « Note sur l’édit de tolérance de l’empereur Gallien : politique
orientale, politique religieuse », Byzantion, t. X III, 1938, p. 587-588 (cf. p. 588).
117. C.I.L., VIII, 4876 (relevée à Khanlissa — Numidie proconsulaire) ; cf.
A. A epô ed i , op. cit. (supra, n. 42), p. 86 s. ; W. E)nssi ,in , op. cit. (supra, n. 37), p. 87 s.
118. Voir Z osimb , I, 50, 1, (éd. P. Paschoud, t. I, p. 50).
119. Selon les traditions qu’elle rapporte, la Chronique de Séert transcrit parfois
les noms de Valérien et d’Aurélien avec la même orthographe (Aourâlinous) ; Auré­
lien II désigne ainsi le second de ces deux empereurs (en réalité le seul du nom
d’Aurélien),
122 FRANÇOIS DECRET

devant ceux sur qui vous vous instruisez, A chaque instant, faites-vous
vous-mêmes studieux. Et sachez que vous n’avez pas atteint l’habitacle
de la science parfaite ’120 ». Si la tradition chrétienne orientale dont
on a ici un écho présente Àurélien comme un véritable sage — compli­
ment par excellence pour cet empereur qui est surtout connu pour ses
qualités d’homme de guerre —, c’est qu’il eut l'occasion de rétablir la
paix dans l’Église d’Antioche, où la présence de Paul de Samosate
représentait de plus en plus un scandale intolérable. Ea Chronique
réunit à ce sujet deux notices121 qui confirment sur quelques points
les données d’Eusèbe — ainsi les deux conciles tenus à Antioche au
sujet du successeur de Démétrianus et également l’autorité considérable
dont bénéficiait, même en Syrie, Denys d’Alexandrie122 — mais s’en
écartent aussi sur d’autres et non des moindres.
On retiendra simplement, pour notre sujet, cette intervention dont
est crédité l’empereur dans l’affaire de Paul de Samosate, après le premier
concile qui avait déjà mis en garde l’évêque contre ses erreurs dogma­
tiques et ses innovations en matière disciplinaire : « Quand le concile
se fut dissout, il (Paul) revint à son impiété. Ees Pères se réunirent
à nouveau et firent appel pour cette session à Denys, évêque d’Alexandrie.
Mais celui-ci se trouvait soumis aux nécessités de son grand âge et ne
pouvait guère se déplacer. Il leur fit savoir qu’il avait déjà excommunié
Paul et que, malgré son éloignement, il se trouvait comme présent parmi
eux. Des Pères excommunièrent donc Paul une seconde fois123 et déci­
dèrent son exclusion. Mais il refusa de quitter Antioche, et le gouverneur
de la ville, qui avait été soudoyé, le soutint. Des chrétiens firent donc
appel à Aurélien. Celui-ci donna l’ordre de le faire partir malgré lui.
Il demeura en exil jusqu’à sa mort. [...] Domnus [ou Ramnius], neveu
de Démétrius [Démétrianus] succéda au poste de Paul. Aurélien régna
cinq ans et il fut tué durant la sixième année. Au cours de son règne,
les chrétiens furent en paix124 ».
Il faut remarquer que, pas plus à l’occasion de cette péripétie qu’ailleurs,
la Chronique ne fait allusion au rôle d’Odeïnath et de Zénobie125. Il est
évident que si les interventions de ces derniers pour mettre en place
leurs protégés étaient mal accueillies dans certains milieux antiochiens
de culture grecque, traditionnellement tournés vers l’Asie Mineure,
la politique religieuse des princes de Palmyre était toutefois préférable

120. P.O., t. IV, p. 230.


121. Cf. ibid., p. 230 et p. 231-232.
122. Voir supra, p. 120.
123. Selon E ü Sù b e , Hist. eccl., V II, 29, 1, (éd. G. Bardy, t. II, p. 213), il n ’y eut
qu’une seule excommunication, qui fu t portée à l’issue du concile de 268 — le premier
concile (réuni probablement en 264) aurait simplement blâmé l’évêque, lequel aurait
fait alors amende honorable.
124. P.O., t. IV, p. 231-232.
125. On pourrait tout au plus voir une intervention de Palmyre par le biais du
gouverneur d’Antioche, qui se serait fait le complice de l’évêque excommunié.
L ’A F F R O N TE M EN T DES E M P IR E S R O M A IN E T S A S S A N IDE 123

à celle que les empereurs romains avaient voulu naguère imposer par
la persécution. Enfin, toujours au sujet du siège épiscopal d’Antioche,
on notera que la Chronique de Séert se sépare sur un point important
de l’Histoire d’Eusèbe. Selon celui-ci, en effet, Aurélien « ordonna que
la maison [de l’Église d’Antioche] fut attribuée à ceux avec qui corres­
pondaient les évêques de la doctrine chrétienne en Italie et dans la ville
de Rome126 ». Cette phrase a provoqué des exégèses contradictoires
et on a même écrit qu’il y avait là, venant de la part de l’empereur,
« arbitre suprême en matière de discipline et de foi aussi bien que de
propriété », la première reconnaissance de la primauté du pontife romain127.
Bien entendu, une telle interprétation, marquée à la fois d’un césaropa-
pisme byzantin d’avant la lettre et d’un ultramontanisme caractérisé,
n’a rien à voir avec l’histoire. Ea Chronique nestorienne indique qu’en
la circonstance la décision aurait été plus expéditive : sans faire mention
d’un quelconque recours aux autorités ecclésiastiques, ce document a
simplement noté qu’Aurélien ordonna l’expulsion de l’évêque récalcitrant.
Ea véritable raison de cette mesure n’avait sans doute rien à voir avec
les errements reprochés à l’accusé128. Mais celui-ci était coupable d’être
la créature de Zénobie, à l’heure où — en fin 271 ou début 272 —, après
avoir battu les troupes palmyréniennes, Aurélien venait d’entrer à
Antioche129. Et du même coup, il y avait là un acte politique : Aurélien
voulait ramener vers Rome, au bénéfice non pas de la papauté îais
de la capitale de l’Empire, le centre de gravité du christianisme que
Palmyre, maîtresse jusqu’alors de l’Égypte et de l’Asie Mineure, avait
tenté de déplacer vers l’Orient en s’appuyant, en particulier, sur Paul
de Samosate et en tirant profit du prestige dont le siège épiscopal
d’Antioche était entouré. En fait l’empereur reprenait à son propre
compte la politique religieuse de Zénobie. On sait que la princesse et
Wahballat allaient subir la captivité et que Palmyre, dont la grande
heure était désormais passée, devait tomber à deux reprises sous les
coups des troupes d’Aurélien et qu’elle ne se relèverait jamais130. Au
moment de la chute de leur capitale, dont ils avaient fait le centre d’une

126. EusÈBE, Hist. eccl., VII, 30, 19, (éd. G. Bardy, t. II, p. 219).
127. Sur cette question, voir G. B a rdy , op. cit., p. 284-293 ; H. Gr ég o ir e ,
op. cit. {supra, n. 1), p. 60 ; M. S o r d i , op. cit., p. 322-323.
128. Au lieu de parler simplement d’erreurs et de fantaisies dans les innova­
tions de Paul de Samosate — tant sur le plan de la doctrine que sur celui de la
discipline —, peut-être faudrait-il voir là aussi un exemple de la résistance du
christianisme sémitique à la romanisation en cours et tout autant un effort d’adap­
tation à une culture orientale de type judéo-chrétien ; sur ce dernier point, voir les
remarques de F. Miiæ ar , op. cit., p. 16-17 (« Paul’s heresy and local culture ? s).
129. Aurélien fit d’ailleurs preuve d’une particulière bienveillance à l’égard
des habitants d’Antioche après la prise de la cité ; c’était évidemment une mesure
habile destinée à rallier une population qui comptait, parmi ses éléments syriens, de
nombreux partisans de Palmyre — cf. H.A. Aurel., 25, 1, (éd. Hohl, t. II, p. 168) ;
Z o Si m e , I, 50, 3, (éd. P. Paschoud, t. I, p. 45).
130. Sur l’histoire politique et militaire de Palmvre, voir bibliographie, supra,
n. 85.
124 FRANÇOIS DECRET

brillante civilisation, les princes de Palmyre ne cachèrent pas qu’ils


représentaient bien, eux aussi, cet Orient réfractaire à l’emprise romaine
et que leurs alliés naturels étaient donc ceux-là mêmes qu’ils avaient
naguère combattus au nom de Rome — mais sans doute pour leur propre
compte. Zénobie, « reine d’Orient », comme elle se désignait elle-même,
n’hésita pas en effet à demander l’aide des Perses. Comme on sait,
ceux-ci s’empressèrent de lui envoyer des secours, mais ils furent inter­
ceptés par l’armée romaine131.
Des rôles joués par les souverains perses et palmyréniens face aux
ambitions des « Césars », depuis Valérien, avaient largement profité
aux Églises chrétiennes orientales. En 272, quand Palmyre disparut,
ShâpûrIermourait. Dans cette seconde moitié dum esiècle,la contribution
de ce grand monarque à l’implantation et à l’épanouissement du christia­
nisme, non seulement dans son empire — par les voies paradoxales
de la guerre et de la captivité —, mais aussi, indirectement, dans le
monde romain, nous paraît avoir été capitale.

V. — Vicissitudes de la chrétienté perse


durant le dernier quart du I I I e siècle —
au temps où le christianisme
bénéficie de la «petite paix » dans le monde romain.

Durant son bref règne132, Hormizd Ier resta fidèle à la politique reli­
gieuse de son père, et c’est ainsi que Mani continua à bénéficier lui-même
de l’attitude de large tolérance de l’illustre Sassanide133. Da Chronique
de Sêert rapporte simplement au sujet du nouveau Shâhânshâh : « Il fit
preuve de bonté dans sa charge, administra bien ses sujets et fut compa­
tissant pour les faibles. Il régna un an et deux mois et mourut134 ».
Dans les Annales de Tabarî, Bahram Ier, second fils de Shâpûr, est
présenté comme un homme bienveillant qui serait resté attaché à la
ligne tracée par son père. On sait pourtant qu’il inaugura une violente
persécution contre le manichéisme, et c’est sous son règne que l’héré­
siarque de la secte fut condamné135. Il semble cependant que ce souverain

131. Cf. H. A. Aurel., 25-28, (éd. Hohl, t. IX, p. 168-171) ; ZosiME, I, 54 2-3 (éd.
P. Paschoud t. X p. 48).
132. Pour la chronologie des souverains sassanides, voir le travail de Taqizadeh
(supra n. 48) ; le règne d’Hormizd (ou Ohrmazd) I er pourrait se situer en 271-
272, ou en 272-273 ou encore en 273-274.
133- Voir h. J. R. OrT, Mani. A religio-historical description of his personality,
Deiden 1967, p. 218-219.
134. P.O., t. IV, p. 228-229.
135. Voir Tabarî, dans Th. N ôTDEKE, op. oit., p. 47 ; outre la mention de la
persécution antimanichéenne par Tabarî (cf. ibid.), cf. références aux sources dans
P. decret op. dt., p. 65-71.
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T S A SS A N ID E 125

s’en tient lui aussi à la politique de tolérance à l’égard du christianisme.


C’est ainsi que le présente la Chronique : « Durant son règne, Bahrâm,
fils de Shâpûr, fut bon pour les chrétiens et fit preuve de justice pour
tous ses sujets. Au début de chaque mois, il y avait un conseil pour
examiner leurs affaires. Cela se passait dans l’année durant laquelle
Florianus136, empereur des Romains, fut tué. Il régna pendant trois ans
et trois mois137 ». En fait, si la tradition chrétienne orientale se montre
favorable à cet empereur, qui confirma les pouvoirs du redoutable
môhedh Kartîr138, la raison en est peut-être à chercher dans la vive hostilité
qu’il manifesta, comme on l’a déjà dit, contre le manichéisme. Pour les
chrétiens, en effet, la nouvelle religion était particulièrement dangereuse,
et même la Chronique de Séert en donne une caricature pleine d’enseigne­
ment. S’attaquant à cette secte, le souverain perse faisait œuvre pie139.
Il faut considérer à ce sujet que, comme le rapporte notre document
— notation fort opportune •—, le manichéisme se prétendait lui-même
une doctrine chrétienne140 et entrait donc directement en concurrence
avec les Bghses orthodoxes déjà constituées. En s’efforçant d’extirper
cette « superstition » et cette « hérésie », Hormizd rendait aux chrétiens
le même service qu’Aurélien avait lui-même rendu à l’Eglise d’Antioche
en ordonnant l’expulsion de Paul de Samosate. Ce parallèle nous semble
assez significatif de l’importance que le christianisme revêtait alors aux
yeux des souverains sur le plan politique, et pas seulement en Perse.
On sait que, durant le dernier quart du 111e siècle, les religions orientales
à mystères se diffusèrent largement dans les provinces de l’Empire
romain. Par ailleurs, le syncrétisme solaire instauré par Aurélien
•— accomodé aux anciennes spéculations d’Appolonius de Tyane et de
Philostrate —, devenant religion officielle de l’Etat, faisait rapidement
évoluer le paganisme traditionnel vers un monothéisme (ou du moins
un hénothéisme) paré de belles teintes philosophiques141. Pour leur

136. Pour Florianus, préfet du prétoire, qui succéda à l’Empire à son frère
Tacitus en 276, cf. H. A. Tac., 14, (éd. Hohl, t. II, p. 197) ; ZosiMB, I, 63, 1, (éd.
F. Paschoud p. 54-55).
137. P.O., t. IV, p. 233.
138. Voir l’inscription laissée par Kartîr (cf. supra, p. 96) dans le travail de
M.-E. Chaumont , op. oit. {supra, n. 18), p. 346-347, 1. 5-7 : « E t après qu’Ôhrmazd
Roi des rois, s’en fut allé au séjour des dieux, Vahrân, Roi des rois, fils de Shâpuhr
Roi des rois, et frère d’Ûhrmazd, Roi des rois, se leva sur l’Empire. E t Vahrân aussi,
Roi des rois, me tint en prééminence et en dignité. (...) Dans les testaments, les
contrats et les mémoires qui dès lors sous Vahrân, Roi des rois, furent établis, ceci
encore fut écrit de cette façon : ‘ Kartîr, magupat d’Ôhmiazd ’. » Pour la fonction
de « magupat d’Ôhrmazd » et les autres titres de Kartîr, cf. ibid., p. 368-371.
139. Notons toutefois que, selon une tradition rapportée par la Chronique {P.O.,
t. IV, p. 228), le mérite de la persécution contre le manichéisme (et de la condam­
nation de Mani) reviendrait à Shâpûr Ier, ce qui ajoute encore aux services rendus
par ce souverain à la cause du christianisme orthodoxe.
140. P.O., t. IV, p. 237 — cf. infra, p. 127.
141. S ur ce su jet — qui n ’e n tre pas dans n o tre perspective — , voir p a r exem ple
l ’ouvrage classique de F. Cumon T, Les religions orientales dans le paganisme romain,
126 FRANÇOIS DECRET

part, les Églises chrétiennes continuèrent à bénéficier de la « petite


paix » inaugurée par l’édit de Gallien. Parlant de ces années fastes,
Eusèbe se plaît à rappeler le libéralisme des empereurs en faveur des
chrétiens, dont ceux qui géraient de hautes magistratures étaient dis­
pensés d’accomplir les sacrifices traditionnels exigés par leurs charges,
ha fonction épiscopale était entourée d’un grand prestige : « On pouvait
voir de quel accueil étaient aussi honorés les chefs de chaque Église par
tous les procurateurs et les gouverneurs142 ». hes communautés chrétiennes
se développaient rapidement et on dut construire, en particulier sur
les marches orientales de l’Empire, de nouveaux centres de culte :
« Comment, d’autre part, écrit Éusèbe, décrirait-on ces innombrables
rassemblements et les multitudes des réunions dans chaque ville et les
remarquables concours de gens dans les maisons de prières ? A cause
de cela on ne se contentait plus désormais des constructions d’autrefois,
et, dans chaque ville, on faisait sortir du sol de vastes et larges églises143 ».
ha basilique de Nicomédie, qui s’élevait sur une hauteur, était visible
du palais impérial et de nombreux bâtiments entouraient « ce temple
fameux, si altier144145».
Tandis que le christianisme traversait ainsi dans le monde romain
une période particulièrement favorable pour sa diffusion et son organi­
sation, il allait en revanche subir un premier coup dans l’empire sassanide,
sous le long règne (de 276, probablement, à 293) de Bahrâm II. On peut
y voir sans doute la conséquence de la virulente campagne contre les
religions « étrangères » menée par Kartîr, nommé déjà « magupat
d’ôhrmazd » et qui allait atteindre, grâce au nouveau Shâhânshâh,
en même temps qu’une éminente promotion sociale, le grade suprême
de la hiérarchie des môbedhsus. Ces investitures des plus hautes charges

1929 (4e éd., réimpr. 1963) ; pour le culte de Sol Invictus, inauguré par Héliogabal,
qui inspira les réformes d’Aurélien, cf. ibid., p. 106-124 ; on recourra aussi à l’étude
de Bd. W iiæ , Une figure du culte solaire d’Aurélien, Jupiter consul vel consulens,
Paris, i960, et au récent travail de G. H. H absbEr g h e , The cuit of <iSol Invictus »,
(coll. « Études préliminaires aux religions orientales dans l’Bmpire romain » publ.
par M. J. Vermaseren, tt° 23), Leiden, 1972.
142. E usèbe, Hist. eccl., VIII, 1 et 5, (éd. G. Bardy, t. III, p. 3 et 4).
143. I d ., V III, 1, 5, (ibid., p. 4) ; sur les nouveaux centres de culte édifiés à
cette époque dans les provinces orientales, voir J.-P. K irsch , « Die vorkonstanti-
nischen christlichen Kulturgebâude im Liclite der neuesten Entdeckungen im
Osten », Rômische Quartalschrift, t. XLIV, 1933, P- 15 s- ; J- L assu S, Sanctuaires
chrétiens de Syrie : Essai sur la genèse, la forme et l'usage liturgique des édifices du
culte chrétien en Syrie du I I I e siècle à la conquête musulmane, Paris, 1947.
144. L acTa nce , De mort, persec., 12, 3-5, (éd. J. Moreau, t. I, p. 91).
145. Voir 1’« Inscription de Kartîr », (cf. supra, n. 18), p. 347, 1. 8-9 : « Il me
donna le rang et la dignité des Grands (vazurkân) et à la cour, pays sur pays, lieu sur
lieu (dans) l’Bmpire tout entier, pour les offices divins, il me fit plus puissant et plus
souverain que je l’avais été auparavant ; il me fit magupat et juge (dâtvar) de tout
l’Bmpire, et du feu de Staxr, (le feu) d ’Anâhit-Artakschatr et Anâkit-la-Dame il me
fit maître des rites et chef souverain ; pour moi il créa le nom de ‘ Kartîr, Sauveur de-
l’âme-de-Vahrân ', magupat d’Ôhrmazd. »
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 127

ecclésiastiques, qui conféraient au bénéficiaire le rang et la dignité d’un


« Grand » du royaume, sont assez révélatrices de l’ascendant de 1’« archi-
mage » sur l’esprit du souverain. Elles permettent aussi d’expliquer,
du moins en partie, la nouvelle orientation qui allait marquer la politique
religieuse de la Perse.
Ce revirement à l’égard du christianisme ne s’opéra pas immédiate­
ment après l'avènement de Bahrâm II. Sur ce point encore, la Chronique
de Séert fournit de précieuses indications et la notice qu’elle consacre
au monarque est particulièrement circonstanciée :
« Au début de son règne, il se rendit à al-Abwâz [dans le Khuzistân,
ancienne Susiane]. Il examina les croyances des chrétiens comme l’avait
fait son grand-père Shâpûr, Il en connaissait des éléments, car, selon
les dires de Mîlâs ar-Râzî, il avait été élevé à Karx Guddân146 et il
savait un peu le syriaque. Il réunit donc b s Pères et les interrogea ;
et ils lui expliquèrent les doctrines. Il leur dit alors : ‘ Je vois que vous
donnez beaucoup d’importance à cet Unique que vous confessez et
que vous exaltez au plus haut. Mais, certes, vous vous êtes trompés
en interdisant de reconnaître les dieux souverains et de les adorer '.
« Par la suite, il changea d’avis. Il avait remarqué que les Manichéens
se prétendaient chrétiens, s’habillaient comme eux, répugnaient au
mariage et à la procréation des enfants, et qu’ainsi le métropolite et
les évêques leur ressemblaient. A cause de la fausseté de son opinion,
il crut que les deux doctrines étaient identiques. Il ordonna donc de
tuer les Manichéens et de détruire leurs églises. Ees Mages s’en prirent
alors aux chrétiens sans distinction147. Il fit tuer Qandîrâ, sa femme,
qui était d’origine romaine, à cause de ses croyances chrétiennes ; il
fit tuer aussi le bienheureux Qârîbâ, fils de Hananîa. Ees Mages impo­
sèrent leur autorité sur les chrétiens et Pâpâ endura de grands maux et
des violences. Ees chrétiens se plaignirent donc auprès de Bahrâm de
ce qui leur arrivait. Il voulut alors savoir quelle différence il y avait
entre eux et les Manichéens. Il leur demanda pourquoi le métropolite
et les évêques s’abstenaient de se marier et de fonder une descendance
dans le monde. Il leur déclara que si cela était mauvais et défendu pour
eux, ils méritaient bien d’être tués, car ils cherchaient à anéantir ce
bas-monde ; et, si cela était bon et permis, pourquoi alors leurs chefs
s’en abstenaient-ils et y répugnaient-ils ? Ees chrétiens répondirent
donc que les Manichéens croient en deux dieux originels (qadîmaïni),
ils croient que la terre est douée de vie et possède un « souffle » (rûh),
que les âmes se déplacent d’un corps à l’autre, et ils pensent que le

146. Pour la localisation de ce centre — et sur le sujet de l’éducation de


Bahrâm II —, voir les remarques de M.-E. Chaum ont , op. cit. {supra, n. 19), p. 187 s.
147. Ea campagne déclenchée par les Mages — sous la conduite de Kartîr, le
suprême môbedh — tendait donc à confondre, pour les condamner tous ensemble,
chrétiens et Manichéens. Il semblerait alors que l’enquête et les tribunaux pour
cette persécution aient été confiés à leur diligence et à leur zèle.
128 FRANÇOIS DECRET

mariage est une souillure. Quant aux chrétiens, ils confessent un dieu
unique créateur de tout, antérieur à tout ; pour leur opinion sur le
mariage, ils l’approuvent, vu qu’ils l’ont ordonné dans leurs livres.
Mais leurs chefs s’en abstiennent pour qu’il ne les distraie pas de ce
pourquoi ils ont été établis, à savoir : la direction des affaires de leurs
ouailles, l’assiduité à la prière, l’intercession pour le monde et l’humanité,
pour le roi et son royaume. Ee sûr, c’est que les Manichéesns s’habillent
comme les chrétiens pour couvrir leurs affaires. Ee roi agréa leur décla­
ration et ordonna d’arrêter (leur persécution). Il mit donc fin à ce qu’il
cautionnait et mourut148 ».
Bien que ce point ne touche pas à notre recherche, on notera toutefois
—• ce document n’avait en effet jamais été utilisé à cet effet — que,
selon cette ancienne tradition issue de la Perse des Sassanides, les Mani­
chéens se prétendaient déjà eux-mêmes, au m e siècle, une secte chré­
tienne. En conséquence, le manichéisme auquel adhéra saint Augustin
avant de le combattre, et qui se présentait en Afrique comme le christia­
nisme authentique, ne constitue pas, au contraire de ce que l’on a souvent
prétendu149, une variété particulière dont le « christocentrisme » s’expli­
querait par l'environnement dans lequel il se développait, mais il était
fidèle à sa figure première.
Pour revenir à notre sujet, il faut remarquer que cette première persé­
cution du christianisme en Perse serait due à une assimilation abusive
du christianisme orthodoxe avec une secte condamnée, le manichéisme.
Et la raison de cette condamnation tiendrait essentiellement à un point
de doctrine qui portait atteinte aux intérêts nationaux. En effet, à une
époque où la Perse, en pleine expansion depuis la chute des derniers
Arsacides, devait mobiliser toutes ses forces vives, une secte religieuse
prônait le célibat et enseignait que la procréation des enfants constituait
une souillure150. On conçoit certes que les souverains sassanides, dont
l’Empire souffrait déjà d’un sous-développement démographique — et
qui, comme on l’a vu, devaient aller rafler les populations des régions
limitrophes —, se soient vus dans la nécessité de briser ce mouvement
dont la doctrine était préjudiciable aux ambitions de ceux qui prési­
daient aux destinées de l’État.
Mais ces considérations n’expliquent pas à elles seules l’acharnement
d’une campagne qui confondait dans la même répression Manichéens
et chrétiens — ces derniers étant persécutés « par erreur » —■ ainsi que
d’autres groupes religieux. Au-delà des impératifs militaires, économiques
et financiers qui s’imposaient au souverain pour poursuivre le grand

148. P.O., t. IV, p. 237-239.


149. Voir par exemple le travail de D. H. G r o n d i j S, « Analyse du manichéisme
numidien au IVe siècle », dans Augustinus magister, t. III, Paris, 1954, P- 3 9 1 -4 1 ° .
150. On sait que, en réalité, les interdits alimentaires et sexuels ne concernaient
que les seuls Élus (ou Parfaits) de la secte ; cf. références dans F , D e c r e t , op. cit.,
p. 106-113.
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 129

rêve d’un Empire regroupant les pays de YÎrân u Anîrân, il y avait une
autre politique, aussi totalitaire, ardemment animée par le fameux
Kartîr, qui avait atteint sous Bahrâm II le faîte de la carrière ecclésias­
tique. Et cette politique religieuse était d’imposer le mazdéisme comme
religion unique à l'ensemble des populations. Re haut dignitaire du
magisme d’Etat se glorifiait lui-même d’avoir été l’artisan de cette
persécution et il faisait ainsi état de son zèle inlassable :
« Et pays sur pays, lieu sur lieu (dans) tout l’Empire, les offices
d’Ôhrmazd et des dieux devinrent supérieurs ; la Religion mazdéenne
et les hommes-mages, dans l’Empire, furent (en) grande quantité ;
les dieux, l’eau, le feu, le bétail obtinrent grande satisfaction, Ahrimân
et les démons reçurent de grands coups et de grands tourments (?) ;
les doctrines d’Ahrimân et des démons, de l’Empire furent écartées et
y furent anéanties : Juifs, shamans, brahmanes, nazaréens, chrétiens,
maktiks (?), zandîks, dans l’Empire furent abattus ; les idoles furent brisées
et le repaire des démons fut détruit ; la résidence et le siège des dieux
(yazdân) furent anéantis151152».
Dans cette énumération des doctrines « étrangères » qui tombèrent
sous les coups de l’inquisition du grand môbcdh, figurent en bonne place
celles des « nazaréens » et des « chrétiens »162. On remarquera au passage
combien cet Empire de Perse était devenu un creuset de civilisations
d’une exceptionnelle richesse, dans lequel se rencontraient, et donc,
peu ou prou, s’influençaient mutuellement, des religions les plus diverses.
Pour tenter de comprendre ce gauchissement de la politique religieuse
avec le nouveau Sassanide, il faudrait certes tenir compte du « facteur »
personnel du souverain régnant. Mais les indications qui nous sont
parvenues à son sujet par les historiens arabes sont contradictoires
et ne permettent aucune conclusion. En effet, si Tabarî le représente
comme un monarque sage et habile, qui fut favorable aux grands du
royaume et marcha sur les traces de son père, en revanche Ta’âlibî
écrit : « Ce fut le Bahrâm qu’on appelait « le hautain », à cause de son
orgueil et de sa morgue. Il était brutal et dur, enivré par la jeunesse
et le pouvoir, plein d’arrogance et de présomption, traitant avec dédain
nobles et prolétaires et ne connaissant d’autre manière de punir que la
décapitation153 ».
151. Voir 1’« Inscription de Kartîr », (cf. supra, n. 18), p. 247, 1. 9-10.
152. Voir supra, p. 96 et 11. 19. — Une question se pose toutefois : celle du nom
des chrétiens en moyen-iranien, langue utilisée pour la grande inscription de Kartîr.
Il n’est pas évident que la dénomination de krystyd'n désigne les « chrétiens » (au
sens du moins des fidèles du christianisme orthodoxe). Voir sur ce point les remarques
de J. d e Men a sce , Une apologétique mazdéenne du I X e siècle. Bkand Gumânîk
Viéar — la solution décisive des doutes, Fribourg (Suisse), 1945, p. 206-207 —
cf. p. 207, l'hypothèse avancée par l’auteur : « Tes nazaréens seraient bien les chré­
tiens, selon l’acception ordinaire du syriaque nasorâyé ; quant à ceux qui s’appellent
eux mêmes chrétiens (sr. krîstyânâ), ce seraient les marcionites, s'il faut attacher
quelque importance à de curieux textes syriaques. »
153- T a’âwbî, Histoire des rois de Perse, éd. et trad. de H. Zotenberg, Paris, 1900,
p. 503 ; Tabarî, dans Th. N ô ed ek e , op. cit., p. 48.

9
130 FRANÇOIS DECRET

En dernière analyse, il resterait encore à savoir si l’insécurité et les


crises qui affectèrent le règne du souverain n’ont pas contribué pour
une part à infléchir sa politique pour l’amener dans la ligne du sectarisme
et de l’ostracisme recherchée par Kartîr. On sait que Rome n’avait pas
abandonné l’espoir de récupérer les territoires perdus de la Mésopotamie
et de l’Arménie. Probus, qui avait déjà eu le mérite de ramener l’Egypte
et la plus grande partie de l’Orient (Orientis maximam fiartem) sous
l’autorité d’Aurélien, entendait bien, une fois lui-même à la tête de
l’Empire conduire à terme sa tâche. Il allait d’ailleurs rouvrir les hosti­
lités sur le front perse quand il fut assassiné164. Son dessein serait repris
par M. Aurelius Carus qui, en décembre 282 — donc dans la sixième
année du règne de Bahrâm II et au moment où sévit la persécution
religieuse contre la chrétienté perse —, partit à son tour pour l’Orient
et, avec l’aide de son fils Numérien, s’avança jusqu’à Ctésiphon. E’Histoire
Auguste précise que les Romains bénéficièrent alors d’une crise qui
secouait l’Empire sassanide (occupatisque Persis domestica seditione1&5).
Cette seditio regroupa, en un vaste mouvement d'insurrection, des
Saces, des Kûchâns et des Gèles, et Hormizd, le propre frère du roi,
en avait pris la tête1 541156. Il est fort probable que, pour ressouder l’unité
nationale, Bahrâm II ait jugé opportun de faire appel aux forces reli­
gieuses traditionnelles et donc aux clans du mazdéisme. C’est pour mieux
rallier ces éléments autour de son pouvoir qu’il aurait alors consenti à
adopter la politique de répression prônée par l’ambitieux Kartîr contre
les religions et sectes concurrentes de l’Église officielle. Mais il semble
bien que ce calcul se révéla vain et que le Roi des rois se rendit compte
des véritables problèmes politiques qui se posaient à lui et qui ne pou­
vaient trouver de solution dans des mesures discriminatoires sur le plan
religieux.
Ea répression contre le christianisme avait déjà sans doute pris fin
quand, jugeant qu’il ne pouvait s’engager dans une guerre contre Dioclé­
tien — ce qui l’eût obligé à lutter sur deux fronts —, Bahrâm II donna
une fois de plus la preuve de son irrésolution et de sa faiblesse en traitant
avec l’empereur romain et en lui abandonnant spontanément157, vers
les années 287-288, la Haute-Mésopotamie et une partie de la Grande
Arménie158. Cette paix dont bénéficia désormais la chrétienté perse — et
154. H. A. Probus, 9, 5, (éd. Hohl, t. II, p. 209) ; I d ., 20, 1, (ibid., p. 218).
155. H. A. Carus, 8, 1, [ibid., p. 238) ; voir aussi les cognomina (Persicus, Parthicus,
dans les légendes m onétaires — cf. H. M attingey , R. A. Sydenham , H. V. S u th br -
EAND, The Roman Impérial Coinage, t . Y, 2, p. 138, a. 30, et p. 147, n. 108.
156. Voir A. Ch ri STENsBn , op. cit., p. 222 s. ; il se pourrait toutefois que eette
rébellion ait eu lieu sous le règne de Narseh — c’est du moins l’opinion avancée par
R. G obe , cf. P. A etheim et R. STIEHE, Ein asiatischer Staat. Feudalismus unter
den Sassaniniden u. ihren Nachbarn, Wiesbaden, 1954, p. xo6.
157. Panegyr. latini, II, 7, (éd. 33. Galletier, Paris, coll. G. Budé, t. I, 1949, p. 31),
(« antequam Diocletiano sponte se dederent régna Persarum »).
158. Sur les thèses en présence au sujet des abandons de territoires (et en par­
ticulier sur la cession de l’Arménie), voir M. E. Chaumont , op. cit. (supra, n. 48),
p. 105-108.
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 131

qui s’étendit également aux communautés manichéennes!59 — allait


s’étendre sur plus d’un demi-siècle.
De Bahrâm III, qui prit le pouvoir en 293 pour un très bref règne
de quatre mois — et dont l’autorité ne fut sans doute reconnue que
dans une partie de l’Empire —, la Chronique de Séert rapporte qu’« il
avait un corps frêle, sujet à de nombreuses maladies. Il fut bienveillant
envers les chrétiens et il ordonna de rebâtir les églises démolies du temps
de son père à cause des Manichéens159160 ».
Quand Narseh s’empara du pouvoir, son objectif était de restaurer
la vigoureuse politique nationaliste de son père, Shâpur Ier. Tout ce
qui rappelait le règne de Bahrâm II lui était insupportable161. Mais
on sait que, malgré un succès sur l’Arsacide Tiridate, feudataire des
Romains, qu’il chassa d’Arménie162163, ce raid fut sans lendemain et les
entreprises du nouveau souverain aboutirent à une catastrophe. Son
armée mise en déroute, sa famille et ses trésors saisis, lui-même blessé,
il dut accepter les conditions de paix dictées par Dioclétien et le César
Galère183. Occupant les districts de la Petite Arménie et annexant cinq
provinces au-delà du Tigre, Rome retrouvait les frontières qu’elle avait
tenues, pour moins d’un an il est vrai, à la fin du règne de Trajan. Des
Églises chrétiennes de Perse n’eurent pas à subir le contre-coup de ces
malheurs qui s’abattaient sur le royaume. C’est même tout le contraire
qui advint. Peut-être Narseh voulait-il ainsi fournir une preuve de son
attachement à la politique religieuse de son père et, du même coup,
effacer définitivement les mesures de répression prises par son prédéces­

159. La question se pose toutefois de savoir si la révocation de l'édit de persé­


cution contre la secte a été prise par Bahrâm II ou par Narseli ; cf. C. S c h m id t
et H. J. PonoTSKY, « Ein Mani-Fund in Aegypten. Orîginalschriften des Mani und
seiner Schiiler », Sitzungsberichte der Preussischen Akademie der Wissenschaften,
I, 1933, p. 2c 29. Voir à ce sujet le rôle joué p ar Innaios (deuxième successeur de
Mani à la tête de la secte, après la condamnation et le martyre de Sisinnios en 286-
287), dans l’Homélie III (cf. H. J. P o eo tsk y , Manichâische Homïlien, Band I,
Manichàische Handschriften der Sammlung A. Cheaster Beatty, Stuttgart, 1934,
p. 84-85). Le changement d’attitude de Bahrâm II envers les membres de la secte
s’explique probablement par le fait qu’il devait compter avec les groupes de Mani­
chéens installés dans les pays de l’Indus et du Ghandara (zones où s’était propagée
l’insurrection dirigée par Hormizd).
160. P.O., t. IV, p. 254.
161. Narseh aurait même fait effacer le nom de Bahrâm I pour s’approprier
le bas-relief représentant ce souverain recevant l'investiture d'Ahura Mazda —•
cf. E . H er z fe ed , Paikuli. Monuments and Inscriptions of the Early History of the
Sassanian Empire, I-II, Berlin, 1924, p. 173.
162. A mmiEN M a r c eia in , xxm , 5, 11, (éd. C. Clark, t. I, p. 306, 20) : «... et
Narseus primus Armeniam iuri obnoxiam, occuparat. » ; cette occupation de l’Ar­
ménie Mineure, province romaine formant le royaume de Tiridate III, aurait eu
lieu dès l’année 296 — cf. W. E nSSMN, « Zur Ostpolitik des Kaisers Diokletians »,
Sitzungsberichte der Bayerischen Akademie der Wissenschaften, philos.-histor. Klasse,
I 942» G P- 36 -
163. Sur cette guerre et les conditions de paix qui furent imposées à la Perse,
voir W. Seston, Dioclétien et la tétrarchie, Paris, 1946, p. 164-174.
132 FRANÇOIS DECRET

seur à l’instigation de Kartîr, Bien qu’il affichât lui-même sa fidélité


à la tradition de son ancêtre Sassan — gardien du sanctuaire d’Anâhitâ,
à Istakhr — et se fît représenter, sur un bas-relief de Naqsh-i Rustam164,
recevant l’investiture de la déesse guerrière165, il témoigna de la bienveil­
lance à l’égard des chrétiens. C’est probablement aussi sous son règne
que furent reconstruites les églises détruites pendant la persécution de
Bahrâm II.
Ra Chronique de Séert rapporte deux: traditions touchant au règne
de Narseh. Dans une notice consacrée à l’organisation de la Tétrarchie
et relatant les révoltes en Égypte166 ainsi que la persécution contre
le christianisme, on relève cette brève mention : « Et dans la onzième
année [du règne de Dioclétien], Narseh accéda au trône en Perse. Ra
durée de son règne fut de sept ans167 ». Re nom du souverain s’inscrit,
sans commentaires, dans un contexte où il n’est question que de guerres,
de persécutions et de martyres dans le monde romain. Nous ne pouvons
toutefois en tirer aucune conclusion. Ra seconde mention, provenant
d’une autre tradition — il y a divergence en effet sur la durée du règne —
fait une allusion à la politique religieuse : «Narseh, fils de Shâpûr, régna
après lui [Bahrâm II], C’était un grand vieillard, intelligent et sage.
Il accomplit dans le royaume de nombreuses choses qui témoignent
de sa sagesse. Il accéda au trône dans la neuvième année du règne de
Dioclétien ; dans la cinquième année de son règne, il lança une expédition
contre les territoires des Romains et des Arméniens, mais il fut vaincu.
De son temps, les chrétiens ne subirent point de dommages. Il mourut
après un règne de neuf ans168 ». Dans la page qu’il consacre à ce souve­
rain, l’historien arabe Ta’âlibî écrit : « Il inaugura son gouvernement
en pratiquant le bien et en veillant aux intérêts de ses sujets. [...] Il ne
visitait pas les temples du Feu et, quand on lui faisait des représentations
à ce sujet, il répondait : ‘ Je suis trop absorbé par le culte que je rends
à Dieu pour rendre un culte au Feu ’169 ».
164. Voir dans R. Ghirshm an , Parthes et Sassanides, op. cit., p. 176, fig. n° 218 ; cf.
égalem ent A. Ch risten sen , op. cit., p . 227.
165. Certes, c’est par souci de fidélité à la tradition familiale sassanide que
Narseh a dû tenir à représenter son investiture sous le patronage de la déesse Anâhitâ,
mais on peut aussi y voir une affirmation du grand dessein qu’il projetait pour son
règne : poursuivre la geste guerrière de son père Shâpûr. Ra déesse Ardvî Sûra
Anâhitâ (« haute, puissante, immaculée ») était en effet aussi une déesse guerrière
(théa polémikè) — cf. PeuTarque, Artaxerxès, III, qui parle du « temple de la déesse
guerrière que l’on pourrait comparer à Athéna » ; voir M.-R. Chaumont, « Re culte
d’Anâhitâ à Staxr et les premiers Sassanides », Revue de l’histoire des religions,
t. CRIII, 1958, p. 1 5 4 ^ 5 .
166. Il s’agit sans doute ici d’une allusion à la révolte du corrector Achilleus et de
l’usurpation de R. Domitius Domitianus — sur ce point, voir W. Seston, « Achilleus
et la révolte de l'Égypte sous Dioclétien d’après les papyrus et l'Histoire Auguste »,
Mélanges d’histoire et d’archéologie de l ’École française de Rome, t. RV, 1938, p. 184-
200.
167. P.O., t. IV, p. 257.
168. I d ., p. 254,
169. Ta’âeibî, (cf. supra, n. 153), p. 509-510.
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 133

Il est probable que, comme son père, Narseh avait compris l’intérêt
d’une politique religieuse tolérante pour la Perse, au moment précisément
où, à l’instigation du César d’Orient, les Tétrarques allaient engager une
offensive générale pour purger définitivement leur empire des infiltrations
chrétiennes de plus en plus envahissantes, Ée Sassanide était d’autant
mieux placé pour observer le changement qui s’amorçait dans le monde
romain que Galère, champion du paganisme officiel, avait sans doute
décidé des premières mesures discriminatoires visant les chrétiens170
dès le retour de son expédition de 297 contre les territoires perses. Narseh
et les fidèles de l’Église pouvaient se considérer comme victimes d’un
même adversaire.
Ajoutons d’autre part que le souverain perse ne se montra pas seulement
bienveillant pour les chrétiens. On connaît par exemple la démarche du
chef arabe ‘Amr ibn ‘Adî (Amarô, dans les documents coptes), ce cheikh
de Hirâ qui intervint auprès de son suzerain en faveur des Manichéens,
dont les communautés étaient sans doute bien implantées dans son
district171. Ainsi, au moment où le christianisme allait subir la plus san­
glante des persécutions et que les Manichéens — dont la secte était issue
de Persica aduersaria nobis gente — tombaient sous le coup de l’édit de
302 condamnant leurs chefs à la peine de mort172, on constate que, pour
sa part, Narseh est bien revenu à la politique libérale de Shâpûr
laquelle, un demi-siècle plus tôt, prenait déjà le contre-pied de celle de
Rome.
Hormizd II, qui allait régner de 302 à 309, fit preuve de la même équité
envers les chrétiens. Ce souverain autoritaire, mais qui avait le sens des
compromis, savait se ménager des appuis. Pour éviter que ne se repro­
duisît ce vaste mouvement de sécession sur les marches orientales du
royaume, qui secoua le règne de Bahrâm II, il avait déjà eu l’habileté
de prendre une princesse kûchâne comme épouse. S’il rouvrit la persé­
cution contre les Manichééns173 — qui se dirigèrent alors vers l’est et

170. Cf. B u Sè b b , Hist. eccl., VIII, append. 1, (éd. G. Bardy, t. III, p. 41) ; Chro­
nique, II, P. G., t. XIX, 581 (dès avant l’édit de persécution, une épuration en règle de
l’armée avait été entreprise par Veturius, magister militum de Galère) ; E acTa nce ,
De mort, persec., n , (éd. J. Moreau, t. I, p. 89).
171. Sur ce sujet, voir l’article de W . S e s Ton , « Ee roi sassanide N arsès, les A rabes
e t le m anichéism e », d ans Mélanges syriens offerts à M. René Dussaud, I, Paris,
1939, p. 227-234 — cf. p. 229 (et bibliographie, n. 3).
172. Collectio Ubrorum anteiustiniani, éd. P. Krüger, T. Mommsen, G. Studemund,
Berlin, 1890 (2e éd.), t. III, p. 187, Collatio 15, 3, 4 (« Manichaei, audiuimus eos
nuperrime ueluti noua et inopinata prodigia in hune munduffl de Persica aduersaria
nobis gente progressa uel orta esse... »). Pour la datation en 302 de cet édit, voir
F. DECRET, L ’Afrique manichéenne — I V e-V e siècles, Paris, 1978, I I e partie, chap. 1,
p. 162-165 ; le destinataire de l’édit, Julianus, proconsul d'Afrique, n’aurait pu
occuper sa charge qu’en 301-302 — cf. A. H. M. J o nes , J.-R. M artindaeb et
J. M o r r is , The prosopography of the Later roman Empire, vol. I (A.D. 260-395),
Cambridge, 1971, p. 473, art. Amnius Anicius Julianus 23.
173. Voir C. S chmidt e t H. J. P o eotsrv , op. cit., p. 29 ; à n o ter toutefois q u ’AE
BÎ r û n î (cf. E. S achau , The Chronology of Ancient Nations, Rondres, 1879, p. 17-18)
134 FRANÇOIS DECRET

pénétrèrent en grand nombre en Asie centrale —, en revanche, malgré les


pressions des Mages, qui auraient voulu rétablir les mesures arbitraires du
grand môbedh Kartîr, l’Empire perse demeura un havre de paix pour les
autres religions. On lit dans une notice de la Chronique de Séert : « Il
[Hormizd] se montra très ferme dans ses idées sur la conduite des affaires
et ne demanda pas l’avis des Mages. Il fit une expédition contre les
Romains, car il cherchait à venger son père, Mais Dioclétien lui infligea
des pertes174. De son temps, les chrétiens ne subirent point de dommages.
Il mourut après un règne de sept ans et quelques jours175. »
Pendant un demi-siècle où il bénéficia d’une paix totale, le christia­
nisme allait largement pénétrer et s’organiser dans cette terre d’accueil
qu’était la Perse. Certains documents laissent clairement apparaître
les compétitions et les rivalités dans la course aux honneurs qu’offrait alors
la carrière ecclésiastique. Dans sa XIVe Homélie, composée avant le
« grand massacre176 », Aphraate, « le sage de la Perse177 », présentait un
tableau sans complaisance des ambitions qui animaient certains digni­
taires de la hiérarchie en place : « Quand les hommes reçoivent de nous
l’imposition des mains, ils ne font attention qu’à cette imposition. De
notre temps, on ne trouve pas facilement quelqu’un qui demande :
‘ Qui craint Dieu ? ’ ; mais c’est plutôt : ‘ Qui est le doyen d’ordination ? ’.
Et dès qu’on a répondu : ‘ C’est un tel ’, ils lui disent : ‘ Tu dois occuper la
première place ’178. »
ne précise pas que le persécuteur des Manichéens ait été Hormizd II ; voir le travail
de M.-B. Chaumont , « A propos d’u n édit de paix religieuse d’époque sassanide »,
dans Mélanges d’histoire des religions offerts à Henri-Charles Puech, Paris, 1974,
p. 71-80 (cf. p. 78-79).
174. Cette reprise des hostilités p ar le souverain perse dont fait mention la Chro­
nique de Séert va contre certaines assertions d’historiens modernes (cf. par exemple,
M. BESNIER, op. cit., p. 296 : « Narsès mourut en 302 ; son successeur Hormisdas II,
qui régna jusqu’en 310, n'essaya même pas de reprendre les armes. »). Si l’indication
donnée par la Chronique est exacte, ce désir d’Hormizd II de « venger son père »
pourrait avoir une relation avec le grand triomphe sur les Perses que Dioclétien
célébra en 303 — année de l’accession au trône de Hormizd II — et dans lequel, selon
du moins certaines sources, auraient figuré l’épouse et les enfants de Narseh (Zona -
ra S, X II, 32, éd. B. Dindorf — Teubner —, Beipzig, 1870, t. III, p. 163, 14-19 ; J o r -
DANÈS, De origine actibusque Romanorum, éd. Mommsen, Monumenta Germaniae
historica, Auctores antiquissimi, t. V, 1 (1882), p. 38, 32-39, 2 ; T héophan E, Chrono-
graphia, éd. DeBoor — Teubner—, Beipzig, 1887, p. 15 ; B u tro pe , Breviarium, IX,
27, éd. Droysen, M.G.H., Auctores antiquissimi, t. II, (1879), p. 166, 18-20).
175. P.O., t. IV, p. 255 ; cf. la notice de Tabarî, dans Th. NôEDEKE, op. cit., p. 50-
52 .
176. Dans le colophon qui termine sa dernière homélie (Demonstratio X X I I I ,
éd. J. Parisot, dans Patrologia syriaca, I, 2, Paris, 1907, col. 149), Aphraate notait
que cette lettre avait été écrite au moment où se perpétrait le grand massacre des
chrétiens (cf. infra, p. 143). Ba Demonstratio X IV est donc antérieure à cet événement.
177. Cf. Chronique de Séert, dans P.O., t. IV, p. 292 ; voir l’étude de J. M. Cha-
vani S, Les lettres d'Aphraate, le sage de la Perse — étude au point de vue de l’histoire
et de la doctrine, Byon-Saint-Pjtienne, 1905.
178. Demonstratio X IV , 25 — éd. J. Parisot, Patrologia syriaca, I, 1, Paris, 1894,
col, 633,
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 135

Au début du IVe siècle, l’évêque de Séleucie-Ctésiphon ayant fait


appel à l’autorité des « Pères occidentaux »pour imposer la suprématie de
son siège sur ceux de ses collègues dans l’Empire perse, un branle-bas
agita les Eglises locales. Menacés sans doute dans leurs privilèges et leur
autonomie, les évêques suffragants se coalisèrent contre les prétentions
de ce vieillard, Pâpâ bar ‘Aggaï, qu’ils accusèrent même d’infamies
pour mieux le discréditer, et le déposèrent. Ees pasteurs présidant aux
Eglises de Mésopotamie et de Syrie — « les Grecs », selon le terme utilisé
pour les désigner par la Chronique de Séert — intervinrent à nouveau et,
tranchant dans cette affaire qui ne relevait pourtant pas de leur ressort,
ils annulèrent la procédure de leurs collègues de la Perse et imposèrent le
métropolite qu’ils protégeaient179.

VI. — La persécution du christianisme en Perse sous Shâpûr II,


contrecoup de la politique religieuse inaugurée par Constantin

Nous allons voir que ces interventions d’évêques dont les sièges se
trouvaient dans des provinces du monde romain étaient grosses de
conséquences. Elles montraient déjà que les Églises de Perse acceptaient
une certaine tutelle des « Pères occidentaux », et du même coup, le
christianisme pouvait paraître, et non toujours sans raison, comme
manœuvré de l’extérieur. Ces conséquences n’avaient d’ailleurs pas
échappé à certains observateurs avertis. Parlant d’un évêque de Ctési-
phon — un « roi » — qui était allé solliciter un appui extérieur pour
imposer son autorité, Aphraate écrivait dans sa xive Homélie (ou « De-
monstratio ») : « Mal vu de ses compatriotes, il alla chercher d’autres
rois éloignés, et il leur demanda des chaînes et des liens qu’il distribua dans
son paj'-s et dans sa ville. Il aurait dû plutôt, ce roi, orné de la tiare, deman­
der aux rois ses collègues des cadeaux, qu’il aurait distribués aux princes
et aux citoyens de son pays et de sa ville, au lieu de chaînes et de liens180. »
On remarquera l’insistance de l’auteur à souligner que, au lieu de s’adres­
ser à des évêques du monde romain — « les rois éloignés »— pour régler les
affaires« de son pays et de sa ville », le métropolite ici incriminé (Pâpâ bar
‘ Aggaï ou son successeur, Sim’on Bar Sabbâ’ê181) aurait dû recourir
à ses collègues du royaume. Si on sent déjà percer une sorte de nationalisme
dans la critique du « Sage de la Perse », à plus forte raison les immixtions
des « Grecs » dans les affaires de l’Église perse allaient-elles apparaître

179. Sur la situation de l’Église perse au début du IVe siècle, voir J. L abour T,
op. cit., p. 20-28 ; les sources sur le métropolite Pâpâ bar ’Aggaï seront complétées
par la Chronique de Séert, P.O., t. IV, p. 296.
180. Demonstratio X IV , 8, dans Patrologia syriaca, I, 1, col. 587.
181. Sur ce métropolite, voir l’importante notice de la Chronique de Séert, dans
P.O., t. IV, p. 296-305 (« Histoire de saint Mar Sim’on Bar Sabbâ’ê, le martyr
et le neuvième des métropolites »).
136 FRANÇOIS DECRET

comme des manœuvres de l’adversaire le jour où l’Empire sassanide


devait se heurter de nouveau à Rome.
En 309, quand Narseh mourut, son fils, qui devait lui succéder sous le
nom de Shâpûr II, n’était pas encore né : telle est du moins la tradition
reprise par la Chronique de Séert et par des historiens arabes comme
Tabarî182. Nous ne savons rien de précis sur la première partie de ce
règne. Il semble que le jeune souverain eut d’abord à rétablir l’autorité de
son trône contre les « féodaux » de la noblesse, toujours prêts à profiter des
circonstances favorables pour regagner un peu de leur ancienne autorité,
si contrôlée depuis la chute des Arsacides183, C’est durant cette période que
se situerait aussi une expédition contre les tribus arabes de la région du
golfe Persique184. Mais le principal problème qui allait se poser résultait de
la nouvelle politique religieuse adoptée par Rome depuis l’accession de
Constantin à la tête de l’Empire.
Rien ne permet de supposer que Shâpûr ait eu au départ une position
différente de celle de son illustre homonyme, le fils d’Ardashîr. On peut
même dire que, comme celui-ci, en créant un certain nombre de villes et
en y transférant des prisonniers, il contribua à son tour indirectement à
l’expansion du christianisme185. Ammien Marcellin relate un épisode
182. Id., p. 287 : « Lorsque le roi de la Perse, Hormizd, père de Shâpûr, mourut,
il ne laissait pas d’enfant mâle comme successeur, mais sa femme était enceinte.
Les Mages déposèrent la couronne sur son sein sans savoir de qui elle accoucherait.
Bile enfanta un garçon, qui fut appelé Shâpûr. On le reconnut comme roi dans
la cinquième année du règne de Constantin. C’est ce que disent les docteurs de
l’Église, et ils mentionnent qu’il commença à régner à l’âge de quinze ans. » Sur la
succession d’Hormizd et l’avènement de Shâpûr II, voir la tradition, également
merveilleuse, rapportée par Tabarî, dans Th. N ôedeke, op. cit., p. 51 (et cf. ibid.,
n. 3 — en réalité, Hormizd II avait eu trois fils de sa première femme, mais aucun
d’entre eux n’ayant été agréé par les magnats du royaume, ce fut le fils d'une
autre femme, alors jeune enfant, qui fut reconnu comme successeur au trône) ;
cf. O. SEBCK, Gesckichte des Untergangs der antiken Welt, t. IV, Berlin, 1911, p. 388,
et, dans P auey-Wissowa, Rcalcncyklopâdie., I, A (1920, 2R), 2334 s. (dans cet
art. l’auteur rejette la tradition, qu’il avait d’abord lui-même reçue, sur la naissance
posthume de Shâpûr II, et, se fondant sur Ammien Marcellin — XXVII, 12, 1
(iongaevus ille Sapor) —, se rallie à l’opinion de Nôldeke).
183. Cf. A. ChriSTEnSEN, op. cit., p. 229-230 ; sur la structure sociale du royaume
à l’époque parthe, voir N. P igtjeevSKAja , op. cit., p. 79-89.
184. Voir Tabarî, dans Th. N ôedeke, op. cit., p. 53.
185. Une source syriaque cite ainsi le cas de Pusaïk (Pusaï ou Pusak — cf.
S ozomèn E, Hist. eccl., II, n , P.G., t. LXVII, 961 : Pusikès), dont le père, un
chrétien, « prisonnier de chez les Romains », avait été installé à Bêh-Shâpûr (dans
le Fârs). Pusaïk, orfèvre et brodeur, possédait un atelier et s’était fait une large
réputation grâce à son habileté ; il p rit pour femme une Perse, originaire de la
même ville (la politique du souverain était en effet de provoquer une assimilation
des prisonniers en les intégrant aux populations locales parmi lesquelles ils étaient
déportés). L'épouse de Pusaïk se convertit au christianisme et les enfants furent
élevés dans cette religion. Par la suite, cette famille chrétienne alla s’installer dans la
ville royale de Karkhâ-de-Ledân, près de Suse — où le souverain, qui avait créé
dans ce centre des ateliers, fit venir les meilleurs artisans du pays et leurs familles.
Pusaïk devait se distinguer encore plus par sa valeur exceptionnelle et il fut nommé
qârûgbêd (préfet général des artisans royaux), importante fonction dans les rouages
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 137

où l’on voit des chrétiens bénéficier de la bienveillance royale — mais,


selon l’historien, ces bons mouvements seraient à mettre au compte
de la fourberie de l’autocrate186.
Certes, depuis que l’ennemi héréditaire des Sassanides avait officielle­
ment renversé sa politique à l’égard des chrétiens, leur religion devenait
de plus en plus « étrangère »à la Perse et ne manquait donc pas d’inquiéter
le pouvoir. Selon une relation d’Eusèbe, Constantin serait lui-même
intervenu directement auprès du souverain perse pour recommander à sa
faveur et à sa piété le soin des fidèles de l’Église installés dans son pays187.
Persuadé de sa mission universelle de prince chrétien, l’empereur romain
considérait en quelque sorte ces fidèles comme ses protégés, et il ne crai­
gnait pas d’intervenir à leur sujet dans les affaires intérieures de l’État
voisin. En revanche, il semble que les chrétiens aient été visés par une
virulente campagne déclenchée par les Mages et les Juifs188. Ées premiers
n’avaient évidemment pas oublié le temps où Kartîr était assez puissant
pour imposer son fanatisme au Roi des rois. Quant aux Juifs — qui
étaient demeurés nombreux en Babylonie depuis la grande captivité et

de l’État. Au début de la persécution, le chrétien Pusaïk et sa fille Marthe, qui


avaient refusé d’abjurer leur foi, furent condamnés par Shâpûr et moururent mar­
tyrs — ci. Acta Martyrum et Sanctorum, éd. P. Bedjan, t. II, Leipzig, 1890, p. 208-
240, et trad, allemande de O. Braun, Ausgewählte Akten persischer Märtyrer aus dem
Syrischen übersetzt, dans BKV, Kempteu-Munich, 1915, IV, p. 76-82 ; et Martyrium
beati Simeonis bar Sabba’e, éd. M. Kmosko dans Patrologia syriaca, I, 2, col. 774-778.
186. A mmiEn M a r c eia in , X VIII, 10, 4, (éd. C. Clark, t. I, p. 155, 19) : « Inuentas
tarnen alias quoque uirgines, Christiano ritu cultui diuino sacratas, custodiri intac-
tas, et religioni seruire solito more, nullo uetante, praecepit, lenitudinem profecto in
tempore simulans, u t omnes quos antehac diritate crudelitateque terrebat, sponte
sua metu remoto uenirent, exemplis recentibus docti, humanitate eum et moribus
iam placitis magnitudinem temperasse fortunae. »
187. B u Sè b e , De vita Constantini, IV, 8-13, éd. I. Heikel, CCS (Corpus de Berlin),
t. VII, Leipzig, 1902, p. 121-123 — cf. LE N ain d e T iia em o n T, op. cit., t. IV (nouv.
éd. 1723), p. 255. On ne saurait suivre S ozomène , Hist, eccl., II, 15, P.G., t. LXVII,
969-972, qui, se référant sans doute à la lettre mentionnée dans la Vita Constantini
d’Eusèbe, mais commettant aussi un anachronisme, écrit que Constantin, en échange
d'un accord concédé à Shâpûr, lui aurait demandé de mettre fin à la persécution
des chrétiens — on sait en effet que Constantin mourut bien avant le début de cette
persécution. Bn revanche, la lettre, si discutée, rapportée par Eusèbe, serait bien
authentique — c’est du moins le point de vue défendu par P. PETIT, « Libanius et la
‘ Vita Constantini ’ », Historia, 1, 1950, p. 474-475, (point de vue contredit par
J. M o rea u , « La V.C., Libanius et Proxagoras », Nouvelle Clio, 1955-1957, p. 285) ;
vcir aussi H, B a yn es , Constantine the great and the Christian Church, Londres,
s.d. (1931). p- 27.
188. Voir infra, n. 190 ; références dans les Actes syriaques — cf. Acta Sanctorum
Martyrum, t. I, éd. E. Assemani, texte syriaque et version latine, Rome, 1748,
p. 19, et p. 54 ; Acta martyrum et sanctorum, éd. P. Bedjan, t. II, op. cit., p. 143 ;
Martyrium beati Simeonis bar Sabba’e, éd. M. Kmosko, dans Patrologia syriaca,
I, 2, col. 738-739 (Juifs), col. 742 (Mages) ; voir également J. L abour T, op. cit.,
p. 58 et n. 2 et p. 69 ; P. PEETERS, « La date du martyre de S. Syrnéon, archevêque
de Séleucie-Ctésiphon », Analecta Bollandiana, t. LVI, 1938, p. 118-143 (cf. p. 128
et n. 4, et p. 129). Voir aussi, infra, n. 190 et n. 208.
I3 8 FRANÇOIS DECRET

dont le chef spirituel (« le prince de l’exil ») avait été à une époque un


haut dignitaire de la cour de Ctésiphon189 —, ils entretenaient à l’encontre
des chrétiens une animosité opiniâtre dont font état certains auteurs
comme Sozomène190. Il semblerait arbitraire d’attribuer simplement
ces accusations au compte d’une tradition antijuive résultant de la
polémique entre les deux religions191.
Mais, plus que ces influences et que les interventions maladroites qu’a pu
entreprendre Constantin, d’autres raisons devaient décider Shâpûr II à
rompre avec la politique tolérante traditionnelle chez les Sassanides
(exception faite de la parenthèse ouverte par Bahrârn II). Depuis que, à la
suite de la victoire de Galère à Nisibe, l’Arménie était devenue un pro­
tectorat romain et que, au début ive siècle, le souverain vassal, Tiridate III,
sensible à la prédication du Cappadocien Grégoire « l’Illuminateur »,
se convertit au christianisme avec son pays192, le Shâhânshâh se trouvait
immédiatement confronté à une situation irritante et qui portait en
elle le germe de la guerre. Des chrétiens de l’empire perse ne pouvaient
pas dissimuler leurs sympathies pour un royaume voisin dont le prince
partageait leur foi, et, tout naturellement, ils étaient tentés d’aller
chercher auprès de lui une protection contre les prétentions toujours
vivaces des Mages d’imposer le mazdéisme comme religion totalitaire
dans l’État. (Notons que, migration inverse, après le concile d’Éphèse de
431, qui condamna la doctrine de Nestorius et déposa le patriarche
de Constantinople, quand les fidèles de l’Église nestorienne — ou « Église
d’Orient » — se réfugièrent en Perse pour fuir la répression des empereurs
protecteurs du christianisme officiel, ils trouvèrent dans ce pays une

189. H. Graetz , Histoire des Juifs, t. III, De la destruction du second temple


( 7 0 ) au déclin de l’exilarcat (9 2 0 ), trad. de l’allemand par M. Bloch, Paris, 1887,
p. 165. La bienveillance dont ils avaient bénéficié sons les Arsacides les ayant rendus
suspects, les Juifs subirent les rigueurs d'Ardashîr, le fondateur de la dynastie,
mais ces mesures furent levées par Shâpûr I. Sous Shâpûr II, leurs représentants
entretenaient apparemment des relations familières avec la cour (cf. J. N b u sn er ,
A history of fhe Jews in Babylonia — IV . The Age of Shâpûr II, Leiden, 1969,
p. 49-50 ; G. W id en d r En , « The Status of the Jews in the Sassanian Empire »,
Iranien Antigua, 1. 1 , 1961, p. 117-162 — cf. p. 131 s.). Il n'est cependant pas exclu que,
même sous ce dernier souverain, certaines mesures aient frappé des Juifs, en parti­
culier ceux qui, pour échapper aux lourds impôts, pratiquaient 1’« évasion fiscale »
(sur ce sujet, voir M.-L. Chaumont , op. cit. — supra, n. 173 — p. 76-78).
190. S ozomène , Hist. eccl., II, 9, P. G., t. LXVII, 956 (cf. supra, n. 10) — par
leurs critiques contre le métropolite de Séleucie-Ctésiphon, les Juifs auraient pro­
voqué son arrestation ; voir, infra, n. 208.
191. C’est toutefois ce point de vue que défend G. WiESSNER, op. cit. (supra,
n. 30), p. 180 s.
192. Sur cette conversion de l'Arménie et les thèses en présence pour dater
l’événement, voir l’étude et la conclusion prudente de M.-L. Chaumont , Recherches
sur l’histoire d’Arménie, op. cit., p. 155-164 (cf. p. 163 : « Si on embrasse les faits
dans leur complexité, il n ’apparaît pas invraisemblable, en dernière analyse, que
Tiridate ait adhéré au christianisme dans l’intervalle compris entre l'abdication
de Dioclétien ( I er mai 305) et la guerre de Maximin Daïa (311-312). »).
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 139

terre d’accueil qui leur est toujours demeurée ouverte193). E’Arménie


était un enjeu considérable dans l’affrontement des deux empires et
constitua donc un foyer de guerres irano-romaines. Cette marche monta­
gneuse représentait en effet une sentinelle avancée du monde romain sur la
frontière perse, et l’objectif essentiel de Shâpûr II durant son règne fut de
la réduire par la force pour l’intégrer dans ses domaines.
On peut considérer que, compte tenu de l’importance du facteur reli­
gieux dans le conflit, ouvert ou latent, entre Rome et Ctésiphon, la
conversion de l’Arménie au christianisme orthodoxe devait fatalement
entraîner, par voie de conséquence, l’écrasement des Églises implantées
dans les provinces perses. Et cette conséquence était d’autant plus
inéluctable que, depuis Constantin, les Romains ne furent jamais en
état d’affirmer définitivement leur autorité sur le front oriental et donc
d’imposer à leur voisin la sécurité pour les Eglises chrétiennes. Quant aux
Sassanides, leurs ambitions et leurs efforts n’aboutirent qu’à des résultats
précaires. Ces régions frontalières demeuraient donc secouées par un
conflit qui s’éternisait et prenait l’allure d’une guerre de religions.
Quand, en 334, les Perses s’emparèrent de Tiran, le roi d’Arménie, petit-
fils de Tiridate, et lui firent brûler les yeux, les hauts seigneurs du pays
sollicitèrent immédiatement l’intervention de Constantin, leur allié
naturel. On sait que l’empereur nomma alors Hannibalianus, son neveu et
gendre, comme successeur du malheureux Arsacide détrôné, avec le
titre de Roi des rois, et que celui-ci serait lui-même parvenu à recouvrer
tout le territoire que l’armée de Shâpûr avait occupé194. Ce dernier ayant
par la suite exigé des Romains l’évacuation des provinces transtigritanes
perdues par Narseh en 297195, Constantin déclara la guerre, et c’est
une véritable croisade qu'il allait alors entreprendre, quand il mourut,
le 22 mai 337. Se référant à Eusèbe, Ee Nain de Tillemont soulignait ce
caractère particulier de la grande offensive qui s’organisait ainsi : « Cons­
tantin se prépara à cette guerre, non seulement comme un Empereur, en
assemblant de grandes armées, à quoi la paix dont tout le reste de l’Empire
jouissait lui donnait beaucoup de facilité, mais encore en Chrétien.

193. Voir par exemple ce passage de Micmsi, r® S y r ie n , Chronicon, éd. Chabot,


1899, p. 427, où l’on voit Barsatmia, le très énergique évêque de Nisibe, conseiller au
roi Péroz (459-484) de favoriser activement la propagande nestorienne pour résister
aux Byzantins, eux-mêmes contraints par l’empereur Zenon de signer le fameux
édit d’union (ou Hénotique) : « Si nous ne proclamons pas en Orient un dogme différent
de l’empereur romain, jamais tes sujets chrétiens ne te seront sincèrement attachés.
Donne-moi donc des troupes et je rendrai nestoriens tous les chrétiens de ton empire.
De la sorte, ils haïront les Romains et les Romains les détesteront. »
194. Voir références dans E. Stein , Histoire du Bas-Empire, trad. franç. de
J.-R. Palanque, Paris, 1959, I, 2, p. 483, n. 209 ; à préciser toutefois que la campagne
d'Hannibalianus en Arménie est rejetée par W. E nSSMN, « Zu dem vermuteten
Feldzug des Annibalianus », Klio, t. XI, 1936, p. 102 s. — Sur Hannibalianus, qui fut
tué en 337 à Constantinople (ZoSiME, III, 40, 3), cf. A. H. M. JONES et alii, The
prosopography, op. cit., p. 407, art. Hannibalianus 2.
195. Çf. supra, p. 131.
140 FRANÇOIS DECRET

Car il pria quelques évêques de le vouloir accompagner dans cette expédi­


tion, pour l’assister de leurs prières ; et eux le lui ayant promis sans peine,
il en eut une extrême joie. Il fit aussi dresser une tente en forme d’église
portative, ornée très magnifiquement, afin d’y faire ses prières avec
les évêques quand il serait en campagne196. »
Profitant d’un échec de Shâpûr devant Nisibe, en 338, Constance II
avait envahi la Grande Arménie et déjà on prédisait qu’il serait un
nouvel Alexandre. En fait, l’empereur romain accumula les échecs, et les
sources — qu’il s’agisse d’un contemporain, comme Eutrope, ou même de
témoins des événements, ainsi Rufius Festus et Ammien Marcellin —
sont unanimes pour montrer que, à côté de ces échecs, les rares succès
mentionnés ne constituent que d’éphémères épisodes197, ou, au mieux, de
victoires à la Pyrrhus. Telle fut, en 344, l’affaire de Singara dont, dans son
Eloge de Constance, Julien disait lui-même : « Pour moi, cette journée fut
également défavorable aux deux armées », considérant toutefois comme
un succès le fait que la retraite de l’armée romaine ait pu s’opérer sans
panique198. Pour sa part, à trois reprises — en 338, 346 et 350199 —,
le Sassanide assiégea Nisibe, mais ses assauts échouèrent devant la grande
place forte, capitale de la Mésopotamie romaine.
Cette parenthèse était nécessaire avant de revenir au sujet de la situa­
tion religieuse qui, comme conséquence de la situation politique, allait
rapidement se dégrader en Perse. En effet, c’est précisément dans ce
contexte d’affrontement entre un empereur officiellement protecteur du
christianisme et un souverain mazdéen, héritier du trône des Sassanides en

196. L e N ain d e T ieeem ont , op. oit., t. IV, p. 265. Cf. E u sè b e , De vita Cons-
tantini, IV, 56, (éd. I. Heikel, p. 140, 22 - 141, 2). Sur ce sujet des conséquences
que devait entraîner sur la chrétienté perse la politique de Constantin en faveur
du christianisme, voir W. H age , « Die oströmische Staatskirche und die Christenheit
des Perserreiches », dans Zeitschrift für Kirchengeschichte, vol, 84, 1973, p. 174-187
(p. 178 : n Damit aber hatte zugleich das neue Gottesvolk, die Christenheit, den
Sieg über die Heiden wider allen Augenschein errungen, und es war nur eine Frage
der Zeit, dass dieses vor aller Welt äusserlich erkennbar wurde. Diese eschatologische
Spannung löste sich jetzt in dem christlich gewordenen Imperium Romanum. In
ihm als einem christlichen Binheitsreich. und in seiner politischen Macht offenbarte
sich Christi Sieg nun auch auf Erden. »).
197. Cf. références dans la communication de P. PEETERS, « L’intervention
politique de Constance II dans la Grande Arménie en 338 », Académie Royale de
Belgique, Bulletins de la classe des Lettres et des sc. mor. et pol., 5e sér., t. XVII, 1931,
p. 10-47 (c;f- P- I 5 ) 1 sur l’attitude ambiguë du roi Arsace, en Arménie romaine,
à la veille de la guerre entre Constance et Shâpûr, voir l'article du même auteur,
« Les débuts de la persécution de Sapor », Revue des études arméniennes, t. I, 1920,
P- 15-25 -
198. J u d ien , Or., I, 18 et 20, (éd. J. Bidez, Paris, coll. G. Budé, 1932, p. 36 et
p. 39). C’est certainement en 344 qu'il faut situer la « victoire » romaine d’Élée,
près de Singara (Mésopotamie, non loin de la frontière de l’Empire), une des trois
batailles rangées auxquelles Constance prit part en personne. S’étant emparé
du camp perse, malgré la volonté de l’empereur, les soldats romains durent l'évacuer
dans la nuit après avoir subi de lourdes pertes. Cf. infra, p. 145-146,
199. E. Stein , op. dt,, t. I, 1, p, 137-138.
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 141

309 et n’ayant jusqu’alors jamais fait preuve de malveillance à l’égard


de ses sujets chrétiens, que la paix dont bénéficiaient les Églises dans
l’Émpire perse fut brutalement brisée. Une terrible persécution, avec
des phases se succédant presque sans intermittence, fit place alors à cette
longue paix — qui n’avait été rompue qu’un demi-siècle auparavant par
une brève crise —, et elle ne devait prendre fin qu’en 379, avec la mort du
roi.
ha persécution sanglante qui s’abattait sur les chrétiens fut inaugurée
par l’exécution de Siméon (Sim’on Bar Sabbâ’ê), le métropolite de
Ctésiphon. Éa datation de ce martyre peut être déterminée grâce à la
Demonstratio X X III d’Aphraate — déjà mentionnée —, qui se termine
ainsi : « Je t ’ai écrit cette lettre, mon très cher, au mois ah de l’année 656
d’Alexandre, 36e de Shâpûr, le roi de Perse, qui organisa la persécution, la
cinquième année de la destruction des églises, l’année où eut lieu le grand
massacre des martyrs en terre d’Orient200. » 1/ exégèse de ce passage —
qui est susceptible de deux interprétations —■ a fait l’objet de multiples
discussions, qu’il n’entre pas dans notre objet d’exposer ici. Sur ce point de
chronologie relatif à la mort du protomartyr de Perse, qu’il suffise donc
d’indiquer qu’en l’état de la question les dates de 339 ou 340 avancées suc­
cessivement par Th. Nôldeke201, J. habourt202 et P. Peeters203 ne peuvent
être retenues après les démonstrations de M. Kmosko204 et, en dernier
lieu, de M. J. Higgins —■ celui-ci proposant la date du vendredi 14 sep­

200. Cf. supra, n. 176.


201. Th. N ÖUDEKE, Tabarî, op. cit., p. 411, a. 1 : « Aphraates, der mitten in
den Schrecken der Verfolgung lebt, datiert allerdings vom Aug, 656 Sei. [345 n. Ch.] =
'36 des Perserkönigs Shapür, welcher die Verfolgung erregte, im 5ten Jahre der
Zerstörung der Kirchen [...] während man nach dem obigen Ansatz hier das
6te Jahr erwartete. Die grosse active Verfolgung {' die Zerstörung der Kirchen ’)
lassen aber auch die Märtyrerakten erst 32 des Königs, ein Jahr nach der Massre-
geln, mit dem Tode des Simeon bar Sabbä’e beginnen [...] War jene Ära vielleicht
in dem Edict des Königs selbst angewandt ? »
202. J. Dabourt , op. cit., p. 50-51 (cf. p. 50, n. 2 : « Il faut distinguer croyons-
nous le début de la persécution (31e année de Sapor) et la destruction des églises
(32e année, Afraat, loc. cit., M.O., p. 45) [...] Nous ne pouvons donc déterminer,
à un chiffre près, l’année de l’ère chrétienne à laquelle correspondent les dates
indiquées dans nos documents [...] J ’inclinerais à penser [...] que « l’ère de la per­
sécution » partait du printemps de 340 »).
203. P. PEËTERS, op. cit. (supra, n. 188), p. 130 : « Tous nos documents syriaques
et arméniens s’accordent à nous dire que S. Syméon et ses compagnons furent
mis à mort le vendredi saint, quatorzième jour de la lune de nisân 17 avril. Ce
synchronisme concorde avec l’année 341, celle qui suivit la date inscrite dans l’édit
de persécution lancé, comme on l'a vu, en l’année 31 du règne (5 septembre 339 -
4 septembre 340). [...] Exaspéré de n ’avoir pu vaincre la constance des martyrs,
Sapor se soulagea de sa fureur en ordonnant un massacre général des chrétiens
du Beth-Houzâïé. Cette boucherie commença à Karkhâ de Dêdân, le 14 de la lune
de nisân, jour du vendredi saint, et dura jusqu’au dimanche après Pâques. »
204. Dans la Patrologia syriaca, I, 2, p. 661-714 (Préface), M. Kmosko fixe la
date du martyre du métropolite de Séleucie et de ses compagnons au vendredi saint
13 avril de l’année 344 — cf. p. 704 et 709.
142 FRANÇOIS DECRET

tembre 344 (655 Sel., 36 Shâpûr) pour ce martyre et situant entre ce jour
et le mois de janvier 345 la période dite du « Grand Massacre »205.
Comme l’indique Aphraate dans le colophon de son homélie, la persé­
cution sanglante avait été précédée de premières mesures de répression,
qui commencèrent dès l’année 340 — à l’époque donc où, ayant installé
Arsace comme vassal sur le trône d’Arménie, Constance renforçait son
armée avec des Goths et mettait sur pied une coalition regroupant des
Saracènes en vue d’attaquer l’Empire sassanide. En considérant toujours
les synchronismes, particulièrement révélateurs, on note également que
l’échec de Shâpûr devant Nisibe en 338, après deux mois de siège, s’expli­
quait par la résistance de toute la population de la cité, entraînée et animée
par son évêque Jacques, comme se plaisait à le rapporter la tradition
chrétienne citée par la Chronique de Séert : « Shâpûr fit ses préparatifs et il
se dirigea vers Nisibe. Mais Constance [Qos/anrin], que les Romains avaient
surnommé Constantin le Jeune (Qos^anrin as-Saghîr), se dressa devant lui,
lui répondit par la guerre et le vainquit, grâce aux prières de Mar Yaqûb,
évêque de cette ville. Dieu envoya alors sur lui une nuée noire et des
pierres du haut du ciel. Ayant éprouvé des pertes, il se retira battu et
honteux. Il lança donc son poison, comme celui des vipères, contre les
Pères et les croyants qui étaient dans le royaume206. » Bien entendu, ces
prises de position hostiles tant de l’empereur romain que d’évêques, qui
se faisaient ses acolytes, montraient assez clairement où se trouvait
désormais le camp des « Nazaréens ».
C’est alors, comme le mentionne la Demonstratio X X III, que Shâpûr
donna l'ordre de détruire les églises d'une religion qui faisait cause
commune avec l’ennemi. D’autres mesures suivirent, qui s’expliquent en
partie par la nécessité de renforcer l’armée pour faire face aux menaces de
Constance, qui, d’Antioche où il s’était fixé, dirigeait les opérations.
Sans doute, par ces exactions vexatoires, le souverain perse voulait-il
aussi briser l’expansion du christianisme dans son empire sans qu’il
fût nécessaire, dans un premier temps, de recourir à des procédés plus
brutaux et à la terreur. A une date qui n’est pas précisée, mais qui se
situe entre 340 et 345, une loi fiscale fut promulguée. Des chrétiens étaient

205. M. J. H iggins (Washington), « Aphraates ' dates for persian persecution »,


Byzantinische Zeitschrift, vol. 44, 1951, p. 265-271 (cf. p. 271 : « Aphraates and the
Acts, however, can be reconcilied without the slightest difficulty, thought it would
prolong this paper unduly to do so here. Suffice it to say that it can be easily proved
that the original dating of the Acts was Friday, Sept. 14, 344, 655 Sell., 36 Sapor. »
206. P.O., t. IV, p. 297. Sur le rôle de Jacques de Nisibe lors du siège de la cité,
voir P hicostorge , Hist, eccl., III, 23, éd. J. Bidez, GCS (Corpus de Berlin), t.X X I,
Leipzig, 1913, p. 50, 9-12) ; Ibid., Fragmenta.., VII, 13, p. 211, 6-12, 24, 29 et 31 s. —
Il semble toutefois que, à la fin du siège, Jacques n ’était déjà plus en vie ; cf. P. P E S ­
TERS, « La légende de saint Jacques de Nisibe », Analecta Bollandiana, t. XXXVIII,
1920, p. 285-373 (cf. p. 289 : « D’après saint Fphrem, J acques vécut en paix jusqu’aux
derniers temps de sa vie : il n ’assista donc qu’au premier siège, et il ne dut même
pas en voir la fin puisqu’il n ’est fait aucune allusion à son rôle personnel dans la
victoire. »)
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 143

frappés d’un impôt spécial qui s’ajoutait à leur redevance personnelle207.


Tenus pour responsables du versement de cette taxe, les évêques, chefs
de communautés dont les églises avaient été abattues, étaient donc
contraints de collaborer avec les agents du fisc à l’application d’une mesure
oppressive. Toutefois, en exigeant des chrétiens un double impôt comme
appartenant à une Église ennemie, et en associant, malgré lui certes
mais en sa qualité, le clergé à la perception sur son « peuple » de cette
contribution discriminatoire, l’État sassanide reconnaissait encore
implicitement l’existence de cette Église. Cette situation paradoxale
s’aggrava bientôt, et, à ce sujet, il n'est pas impossible que, comme
le notent Sozomène et également le compilateur de la Chronique de
Séert208, les Mages et les Juifs — profitant de la fâcheuse situation où
se trouvaient des communautés dont la rapide expansion n’avait pas
été sans provoquer des rivalités — aient excité encore la colère du souve­
rain contre ces sujets qui étaient tous devenus des traîtres en puissance.
Toutefois, à suivre la précision fournie par Aphraate, c’est en 345 seule­
ment que la persécution allait entrer dans un deuxième temps et tourner
au massacre. Éà encore, les notations contenues dans les sources hagio­
graphiques, qu’il faut évidemment manier avec une grande prudence209,
laissent apparaître que le péché inexpiable reproché à l’Église était
d’être l’alliée des Césars.
D’après ces sources, l’incident qui déclencha la proscription sanglante
serait le refus qu’opposa le métropolite de Ctésiphon de se soumettre à
l’arrêté obligeant les responsables des Églises à verser la contribution
exceptionnelle et à la faire verser par leurs fidèles. É’évêque aurait déclaré
aux envoyés de Shâpûr que ce n’était pas son affaire car il n’avait d’autre
pouvoir que spirituel sur son peuple, et que, par ailleurs, il se rangeait lui-
même parmi les pauvres. Cette attitude fut considérée comme un crime de
lèse-majesté et, comme il persistait dans son refus, il fut convoqué devant
le souverain. Celui-ci ne parvenant pas lui-même à l’amener à soumission,

207. Martyrium beati Simeonis bar Sabba’e, éd. M. Kmosko dans Patrologia
syriaca, I, 2, col. 726-732 ; cf. N. P ig to b v sk a ja , op. cit., p. 169 : « C'est en l'an
117 du règne des Perses, qui était la 31e année du règne de Shâpour (340 après
J.-C.), que fut promulguée l’ordonnance du shâh prescrivant que les chrétiens étaient
redevables d’un double impôt personnel. Seules les sources hagiographiques nous
renseignent en détail sur ces événements, sans toutefois fournir de données com­
plètes. »
20S. Cf. supra, n. 188 et n. 190 ; Chronique de Séert, dans P.O., t. IV, p. 297 :
« Shâpûr aimait d’une grande affection le métropolite Siméon. Mais les Juifs, amis de
Satan, ayant appris ses mauvaises dispositions à l’égard des chrétiens l’excitèrent en
lui disant que Siméon, le chef de ces derniers, avait déjà converti les « môbedhs »
des Mages à la religion chrétienne et, ce qui était une chose très grave, qu’il avait
baptisé la mère du roi et l’avait convertie à sa propre religion. Or son père (de cette
princesse) était juif. »
209. S ur ces sources hagiographiques, voir les rem arques critiques de J . L a b o u r î ,
op. cit., p. 51-55, e t de P. PBEÎBRS, op. cit, {supra, n. 188), p. 120-122.
144 FRANÇOIS DECRET

le condamna à mort et le fit exécuter210. Parmi les accusations dont


Simeon fut chargé, il faut retenir celles que les anciennes traditions ont
rapportées. Elles sont particulièrement significatives du « climat » qui
entoura cette affaire et soulignent assez combien la situation impo­
sée par le nouvel affrontement avec Rome explique ce revirement de la
politique religieuse des souverains sassanides.
Selon ces sources hagiographiques, les incursions continuelles auxquelles
se livraient les Romains sur le territoire perse provoquèrent la colère de
Shâpûr contre les « Nazaréens » et il décida de les frapper d'une double
imposition. Pour justifier son edictum — sur lequel Siméon, le « chef des
sorciers211 » devait apposer son cachet en signe d'acceptation —■, le
souverain proclamait : « Pour nous les dieux, nous n’avons que les peines
et les guerres, et, pour eux, ce sont les plaisirs et la vie. Alors qu’ils
habitent dans notre pays, ils partagent les sentiments de César, notre
ennemi. Pour nous la guerre, pour eux le repos212 ! »Et quand le souverain
sut que l’évêque de la capitale refusait de se plier à sa volonté, il déclara
également : « Siméon s’efforce de transformer ses disciples et son peuple en
rebelles contre mon empire et d’en faire les esclaves de César, qui adhère
à leur secte et la flatte213. » Re souverain n’avait sans doute pas tort
de soupçonner Siméon et ses ouailles de sympathies pour les Césars
chrétiens ; il se peut même qu’il avait quelques raisons de les accuser
d’« intelligence avec l’ennemi »214. Res courtisans et les grands du royaume

210. Nous possédons deux récits de la Passion de Siméon : la rédaction brève


est sans doute la plus ancienne (Martyrium beati Simeonis bar Sabha’e, éd. M. Kmos-
ko, Patrologia syriaca, I, 2, col. 715-778 — texte syriaque et trad. latine) ; la plus
longue (Narratio de beato Simeone bar Sabha'e, même éditeur, ibid., col. 779-960),
qui lux est étroitement apparentée, avec diverses additions, pourrait avoir été
écrite par Maroutha (évêque de Maipercata, en Arménie, qui joua un rôle capital
au concile de Séleucie, en 410, où fu t organisée la paix religieuse en Perse). Pour
le refus opposé par Siméon de se soumettre à la loi fiscale, voir en particulier, dans
Martyrium, ibid., col. 726, et dans Narratio, ibid., col. 794-705, 847 et 850.
211. Cf. Martyrium, ibid., col. 738-739 et col. 742.
212. Narratio, ibid., col. 791. Il semble bien qu’aucune loi particulière n'ait
interdit aux chrétiens de faire partie des armées perses, mais, habitant surtout
les centres urbains (où ils avaient été fixés du temps de Shâpûr I er — cf. supra,
p. 109 s.), les chrétiens se trouvaient dispensés, comme tous les artisans des villes,
de participer aux campagnes militaires (cf. N. PiGUtEVSKAjA, op. oit., p. 173).
213. Narratio, ibid., col. 806.
214. C’est sans doute parce qu’il savait fort bien que l’accusation de connivence
avec les Romains était le grief officiel pour justifier les condamnations à mort
des martyrs que Gûshtaliazad — un vieil eunuque, ancien précepteur du roi, qui, à la
demande de son maître, avait d’abord abjuré le christianisme, puis avait fait une
nouvelle profession de foi chrétienne — sollicita, comme ultime grâce, avant d’aller
au supplice : « Que ta clémence ordonne que le crieur public monte sur le rempart,
qu’il fasse le tour en roulant du tam bour et publie cette proclamation : ‘ Gûshtahazad
va être mis à mort non pas pour avoir divulgué des secrets du royaume ou pour
avoir commis quelque autre crime qui ferait qu’il soit condamné à mort par les
lois. Mais il est mis à mort parce qu'il est chrétien. ’ » — Narratio, ibid., col. 878-
879 ; cf. Martyrium, ibid., col. 755. — Mais les protestations de loyalisme n ’étaient
sans doute pas toutes aussi sincères que celle de ce vieillard, ancien fonctionnaire
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 145

ne manquèrent d’ailleurs pas de dénoncer le danger que pouvait repré­


senter une Église qui allait chercher ses directives dans le monde romain.
Res accusateurs avaient beau jeu alors d’envenimer encore la situation
et ils ne s’en privaient pas. Dans deux sources hagiographiques parallèles,
on peut relever, avec quelques variantes mineures, ce discours que tenaient
devant le souverain les adversaires de l ’évêque : « Si toi, Roi des rois,
maître de l’univers, tu envoyais au César de grands messages de ta
dignité royale, pleins de sagesse, ainsi que des dons magnifiques et des
cadeaux superbes de ta Majesté, ils ne seraient d’aucune valeur à ses
yeux. Mais si ce Siméon lui envoie une simple lettre, vulgaire et mépri­
sable, il se lève, s’incline, la reçoit à deux mains et accomplit avec le
plus grand soin ce qui lui est ordonné. R,es choses étant ce qu’elles sont,
il n’est pas de secret dans ton royaume que Siméon n’écrive à César pour le
lui faire connaître318. »
Que l’attitude de « résistance spirituelle » du métropolite de Ctésiphon
ait été à l’origine de la phase sanglante où la persécution s’engagea pour
plus d’une trentaine d’années, est une explication qui ne saurait être
écartée. Remarquons toutefois que les sources hagiographiques, aussi
bien d’ailleurs que les traditions rapportées par la Chronique de Séert
— qui insistent longuement sur la haute conception de sa charge qu’avait
Siméon, totalement consacré au service des âmes —, ne concordent
guère avec la Demonstratio XIV d’Aphraate, « le Sage de la Perse », qui,
pour sa part, ne voyait guère les pasteurs de ce temps dévorés d’un
tel zèle*216. Quoi qu’il en soit de la valeur de cet argument — le refus par
les autorités ecclésiastiques, à la suite de leur métropolite, de se soumettre
à la loi fiscale qui frappait les chrétiens — pour expliquer la violente
réaction de Shâpûr, il importe de souligner ici un autre événement qui,
selon nous, a certainement contribué (s’il n’en a pas été la cause immédiate
et déterminante) au déclenchement de cette strages magna qui allait
s’abattre sur la chrétienté perse à compter de l’automne 344.
C’est cette même année 344, en effet, que les troupes de Constance
remportèrent cette fameuse « victoire » de Singara, dont il a déjà été
fait mention217. Éa datation de cette affaire, la plus importante de celles
qui marquèrent l’affrontement des camps romain et perse au temps

du palais (où il avait reçu la dignité d'arzabed — cf. Martyrium, ibid., col. 750).
Cf. J. L abourt , op. cit., p. 49-50 : «... Les chrétiens de Perse étaient dans leur
ensemble nettement hostiles à Sapor II. Ce prince ne manquait donc pas de raisons
pour s’en défier et, au besoin, les empêcher de lui nuire. Mais la barbarie de ces
temps peut seule expliquer, sans l’excuser, l’impitoyable répression qu'ordonna
le monarque... » ; A. Ch r i STENse n , op. cit., p. 245 : « L’inimitié secrète des chrétiens
de l’Iran contre le royaume constituait cependant un danger permanent, après
que les empereurs romains avaient pris la croix comme symbole, et contre cet ennemi
intérieur Shâpuhr agit sans ménagement. Les persécutions durèrent jusqu’à la fin de
son long règne. »
215. Narratio, ibid., col. S07 ; cf. Martyrium, ibid., col. 739.
216. Cf. supra, p. 134, et n. 178.
217. Cf. supra, p. 140, et n. 198.

10
146 FRANÇOIS DECRET

de Constance, est parfaitement possible grâce aux indications contenues


dans un discours de Julien. D’une part, la bataille de Singara eut lieu au
cours de la sixième année qui précéda le meurtre de Constant218 (commis
au début de 350, après l’usurpation de Magnence). D’autre part, pour
plus de précision encore, le même document indique que cette bataille se
déroula « au fort de l’été »219 — notation qui se trouve confirmée par
Dibanius et Rufius Festus lorsqu’ils rapportent que les soldats romains
étaient brûlés par le soleil220 et souffraient d’une soif ardente221. Dors
de cette bataille qui se déroula donc au cœur de l’été 344, le souverain
perse avait d’abord pris lui-même le commandement de son armée.
Mais, peu avant l’engagement, voyant l’importance des effectifs amenés
par Constance, lui-même à la tête de ses troupes, Shâpûr aurait décidé
de ne pas s’exposer aux risques d’un combat difficile. Aussi, avant de
battre précipitamment en retraite pour franchir en sens inverse le Tigre222
(peut-être, comme l’écrit Dibanius, était-ce un stratagème destiné à
entraîner à sa suite une partie des forces romaines), il confia le commande­
ment à un officier de ses amis et à son fils Narseh223. Celui-ci, qui était
l’héritier présomptif de la couronne224, fut bientôt fait prisonnier, dès
le début de la bataille, au cours d ’un assaut mettant aux prises les adver­
saires à Eléia (ou Hiléia), près de Singara225. Or, comble de déshonneur et

218. J u l ie n , Or., I, 2i, (éd. J. Bidez, p. 40, 6 s.).


219. I d ., I, 19, (ibid., p. 37, 1).
220. Dib a n iu s , Or., BIX, 107, (éd. R. Foerster-Teubner-, Leipzig, 1908, p. 262,8).,
221. R u fiu s FESTUS, Breviarium., XXVII, 3, (éd. C. Wagener - Teubner —
Leipzig, 1886, p. 14) ; voir aussi J u l ie n , Or., I, 19, (éd. J. Bidez, p. 38, 40).
222. J u l ie n , Or., I, 19, (éd. J. Bidez, p. 37, 16-19), et I, 20, (ibid., p. 38, 4 - 39, 8) ;
cf. R u fiu s F estu s , loc. cit. (supra, n. 221) : «fugatoque rege ». Sur les manœuvres de
Shâpûr et sa fuite (ou sa manœuvre), voir DE N ain d e T illem ont , op. cit., t. IV,
p. 672, note X III, qui — se référant à saint Jérôme et à la Chronographie d’Idacius —
situe la bataille de Singara en 348 (suivi par P iganiol , op. cit., p. 76) ; en revanche,
avant déjà R. S te in (op. cit., I, 1, p. 138), la date de 344 était retenue par J. B. Bu r y ,
« Date of the Battle of Singara », Byzantinische Zeitschrift, t. V, 1896, p. 302-305,
où, se référant aux deux victoires de Constance mentionnées dans la Chronographie
de Théophane, l’auteur écrit (p. 305) : « It seems to me we may refer the first of these
victories to that which the tidings reached Sardica in autum 344, and the second to
the battle of Singara, summer 344. »
223. Narseh était en effet le fils de Shâpûr (et non pas son frère comme l’indique la
notice de la P auly -WiSSOWA, Realencyklopädie., XVI, 2, 1757, Narses 3) — voir
J u l ie n , Or., I, 19 (éd. J. Bidez, p. 37, 19) ; Diba n iu s , Or., DIX, 117, (éd. R. Foerster,
p. 266, 10) ; T h éo ph a n e . Chronog., cf. Fragmente eines Arianischen Historiographen,
dans P hilo STorge , Hist, eccl., (éd. J. Bidez — cf. supra, n. 206), Anhang VII, 3 a,
p. 204, 12. Voir aussi le tableau généalogique de la dynastie des Sassanides dans
Th. NöLDEKE, Tabarî., op. cit., p. 436 a. (n. 7).
224. J u l ie n , Or., I, 20, (éd. J. Bidez, p. 38, 3) ; Diba n iu s , Or., DIX, 117, (éd.
J. Foerster, p. 266, 11).
225. Cf. A mmien Marcellin , X V III, 5, 7, (éd. C. Clark, p. 144, 19) : « apud
Hileiam et Singaram ubi acerrima ilia nocturna concertatione pugnatum est... » ;
R u fiu s F estu s , loc. cit. (supra, n. 221) : « Nocturna vero in agro Eleiensi [ou Eliensi]
prope Singaram pugna, ubi praesens Constantius adfuit... ». Dans la phrase précé­
dente, Festus écrit : «Narasarensi [ou NarsensiJ autem bello, ubi Narseus occiditur,
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 147

grave affront personnel au Roi des rois, Narseh, qui avait été pris vivant,
fut d’abord supplicié et livré à une soldatesque exaspérée par le combat,
avant d’être finalement massacré2267228. Cette fin d’un grand seigneur de
la dynastie royale, le premier personnage de l’Empire après le souverain
régnant, était plus dramatique que celle de Valérien. Ra famille sassanide
était directement offensée dans la personne du prince héritier, et le roi,
qui avait préféré se retirer du combat — ce qui pouvait être, à juste titre,
considéré comme une lâcheté par ses officiers et ses soldats — et avait
confié au malheureux Narseh la charge de le remplacer, dut se sentir
d’autant plus tenu de venger l’affront fait à sa couronne et le sang de son
fils.
I/affaire de Singara ayant eu lieu en juillet ou en août, Shâpûr rentra
alors à Karkâ-de-Rêdân227, et, dès le mois de septembre, les premières
exécutions de chrétiens, dont celle de l’évêque Siméon, étaient ordonnées.
Ce synchronisme est significatif. Comme par l’effet d’une loi du talion, la
mort ignominieuse réservée à Narseh exigeait que ceux qui étaient
considérés comme les complices de Rome payassent de leur vie le meurtre
sacrilège. Et, jusqu’à sa mort — qui survint le 18 août 37g228 —, Shâpûr
ne devait mettre aucun terme à la persécution qui ravagea la chrétienté
perse. Ra répression connut seulement quelques rares répits ; c’est ainsi que
la Chronique de Séert signale qu’une trêve éphémère intervint à l’époque
correspondant au règne de Jovien (c’est-à-dire en 363-364) et que cet
arrêt permit de relever des églises, mais, ajoute la tradition, « le maudit »
Shâpûr reprit bientôt la persécution229230.Des ordonnances vinrent raviver
le zèle des gouverneurs de provinces et leur rappeler les dangers de
l’ennemi intérieur que constituaient les Eglises chrétiennes280. R’épisode
du règne de Julien, et la réaction contre le christianisme qui le marqua,
ne semble pas avoir interrompu la persécution en Perse231.

superiores discessimus. » ; sur le term e (« N arasaren si » ou « N arsensi »...) qui p o u r­


r a it être form é non pas sur N arsès (comme le p en sait PE N ain d e T ie l EMOn T,
op. oit., t. IV , p. 668, note V), m ais su r le nom d 'u n cours d ’eau (actuellem ent N a h r
G hîrân) qui coule au pied du D jebel Singar, v oir B. S achau , Reise in Syrien und
Mesopotamien, Leipzig, 1885, p. 326 ; P. PEETERS, op. oit. (supra, n. 197), p. 44-45.
226. L ib a n iu s , Or., DIX, 117, (éd. R. Foerster, p. 226, 9-13).
227. Cf. supra, n. 185, et Chronique de Séert, dans P.O., t. IV, p. 228. — C’est en
effet de cette ville nouvelle, où les citadins travaillaient dans les ateliers royaux,
que Shâpûr fit convoquer Siméon — voir Martyrium, dans Patrologia syriaoa,
I, 2, col. 741.
228. Voir l’étude de chronologie de Th. N o ed ek e , Tabarî, op. oit., p. 417, et
tableau p. 435.
229. P.O., t. IV, p. 288-289.
230. Cf. la préface de M. KMosko, dans Patrologia syriaoa, I, 2, p. 703, et n. 2.
231. Il est vrai que, la tentative de paix amorcée par Shâpûr ayant été écartée
(Dib a n iu s , Or., X II, 76 — éd. R. Foerster — Teubner —, Leipzig, 1904, p. 36),
le grand dessein de Julien semble précisément d’avoir été, après les échecs de ses
prédécesseurs, d’imposer par la force la primauté de Rome en Orient. Dans ce but,
il ne refusa pas de prendre comme allié le chrétien Arsace, roi d’Arménie (cf.
A. H. M. Jo NES et alii, The prosopography, op. oit., p. 109, art. Arsaces III) et il
148 FRANÇO IS DECRET

Il est absolument impossible de savoir sur quels éléments se base


Sozomène quand il écrit que, pour les seules victimes, hommes et femmes,
dont les noms ont pu être recueillis, le nombre s’élève à seize mille ; il est
difficile, ajoute l’historien chrétien, de faire une estimation globale de tous
les fidèles qui furent frappés232. On pourrait ainsi considérer que la per­
sécution de Shâpûr II fut aussi meurtrière à elle seule que toutes celles qui
avaient ensanglanté la chrétienté du monde romain. Et on comprend alors
que, pour les traditions chrétiennes orientales, la Bête annoncée par
les prophètes et l'Apocalypse ait changé de visage. Elle ne portait plus
celui des Césars, mais elle s’était incarnée dans l’autocrate perse, acharné
à extirper cette Eglise qui s’était épanouie sur une terre si accueillante un
siècle auparavant, au temps où, en revanche, « le maudit » Valérien
tentait alors de l'étouffer dans son Empire. Ea Chronique de Séert rapporte
bien le souvenir que laissa Shâpûr dans les communautés locales. Après
avoir rappelé l’œuvre entreprise par le métropolite Siméon pour réor­
ganiser les Eglises en Perse, le document nestorren continue ainsi :
« C’est alors qu’intervint le loup pelé, le maudit Shâpûr, selon la sen­
tence que porta sur lui Daniel, le plus jeune des prophètes, qui a dit que le
roi de Perse est semblable au lion, la plus féroce des bêtes féroces. Et
Ezéchiel le compare à l’aigle et aux bêtes carnassières. De groupe des
docteurs appliquaient cette prophétie à Nabuchodonosor. Mais ici, elle
s’est réalisée en Shâpûr, dont on dit qu’il était de sa race et de sa descen­
dance. C’est pourquoi il n’eut de cesse de répandre le sang des fidèles.
(...) Pendant quarante ans, les souffrances des chrétiens se poursuivirent
sans répit. Se conduisant comme un boucher au cœur dur, qui commence
par les brebis grasses et ensuite poursuit jusqu’à ce que tout le trou­
peau soit mis en morceaux, ainsi le maudit commença par les chefs et
les prêtres et ensuite il n’excepta personne233. »

comptait même pouvoir réduire la Perse à l’état d’un protectorat romain, rempla­
çant pour ce faire le Shâhânshâh régnant par le prince Sassanide Hormizd, fils
du roi Hormizd II et demi-frère de Shâpûr II, transfuge dans l'Empire romain
en 323 (cf. Th. N ôPdbke, Tabarî, op. cit., p. 51-52, n. 3, et tableau généalogique,
p. 436 a ; O. SBECK, dans P a uey -W i SSOWA, Realencyklopâdie, VIII, 2410, art.
Hormisdas 3 ; A. H. M. JoNBS et alii, The prosopograpky, op. cit., p. 443, art.
Hormisdas 2). Comme on sait, l'entreprise de Julien s’effondra lamentablement
(et plus encore, après lui, avec les abandons consentis par Jovien). Quant à l'empereur
lui-même — comme déjà Valérien, mais avec plus de dignité pour sa charge —,
il tomba victime de ses illusions sur l’Empire sassanide, que ses dimensions rendaient
redoutables ; voir les travaux de R. A n d r e o t t i , « E’impressa di Giuliano in Oriente »,
Historia, t. IV, 1930, p. 236-273 ; R. T. R ideey, « Notes on Julian’s Persian Expédi­
tion (363) », ibid., t. X X II, 1973, p. 3x7-330.
232. Sozomène, Hist. eccl., II, 14, F.G., t. EXVII, 970.
233. P.O., t. IV, p. 298.
L ’A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SSA N ID E 149

VII. — A partir de l’instauration de la paix entre les deux empires,


Yazdgard I er aligne sur celle de Rome sa politique religieuse
envers le christianisme

l,a persécution ne prit pas fin d’un coup à la mort de Shâpûr II. Elle
devait en effet se continuer encore sous son successeur immédiat,
Ardashîr II, un vieillard de soixante-dix ans qui, du temps où son frère
(ou son beau-frère) régnait234, avait lui-même rigoureusement appliqué
la législation de répression dans la province d’Adiabène qu’il gouvernait.
Mais déjà un virage s’amorçait et la direction était prise vers la paix
religieuse. I,a Chronique de Séert montre bien cette nouvelle politique
qui fut adoptée en Perse dès le règne de Shâpûr III235 :
« Eorsque, en l’an 686 d’Alexandre236, après un règne de soixante-
dix ans, onze mois et quelques jours, Shâpûr mourut, son frère Ardashîr,
installé alors à Ninive, qui avait été institué son héritier, prit le pouvoir.
Ees Mages, qui l’avaient en horreur, l’injuriaient en face. Il suivit la con­
duite de son frère en causant du tort aux chrétiens et les fit massacrer.
Mais quatre ans après son accession au pouvoir, les troupes firent une
conjuration contre lui, elles le détrônèrent et mirent à sa place Shâpûr
[Shâpûr III], fils de Shâpûr. [...] Shâpûr, fils de Shâpûr, fit bénéficier
les troupes de ses faveurs et établit des liens avec elles. Il s’en prit aux
seigneurs et accrut le poids de leurs impôts. Il libéra les chrétiens des
prisons. En effet, disait-il, en les faisant sortir de prison, ils reviendront à
leur situation et paieront donc l’impôt, ce qui sera plus avantageux
pour l’Etat que de les maintenir incarcérés237. »
Ea paix religieuse, qui avait encore été troublée sous le règne de

234. Voir Th. NôpDEKE, Tabarî, op. cit., p. 69, n. 2 ; p. 41? et tableau, p. 435 ; il
est possible que, durant la période où il assuma le pouvoir (entre le 19 août 379
et le 17 août 383), Ardashîr ait simplement assuré la régence de Shâpûr III.
235. Pour le règne de ce souverain, fils de Shâpûr II, voir la notice de Tabarî,
ibid., p. 70-71, et la chronologie établie par Th. Nôldeke, ibid., p. 418 et p. 435
(règne du 18 août 383 au 15 août 388).
236. On a vu (supra, p. 147 et n. 228) qu’en réalité Shâpûr II ne mourut pas en
l’année 686 d’Alexandre (c’est-à-dire en 378), mais le 18 août 379.
237. P.O., t. V, p. 260-261 ; à noter que des relations s’étaient établies entre
Théodose Ier et Ardashîr II, celui-ci tentant de gagner les bonnes grâces de l’empe­
reur romain — cf. le Panégyrique de Pacatus, dans Panegyr. latini, X II, 22, (éd.
E. Galletier, Paris, coll. G. Budé, t. III, 1955, P- 89) : « Persis ipsa rei publicae
nostrae rétro aemula et Multis Romanorum ducum famosa funeribus, quicquid
unquam et principes nostros inclementius fecit, excusât obsequio. Denique ipse
ille rex eius dedignatus antea confiteri honlinertl iam fatetur timorem et in his te
colit templis in quibus colitur, tum legatione mittenda, gemmis sericoque praebendo,
ad hoc triumphalibus beluis in tua esseda suggerendis, etsi adhuc nomine foederatus,
iam tamen tuis cultibus tributarius est. »
15° FRANÇOIS DECRET

Bahrâm IV238, fut rétablie sous Yazdgard Ier (399-420). Ce souverain


se montra favorable aux chrétiens, leur permettant de construire des lieux
de culte, et s’attira ainsi les vives sympathies des Églises locales239, ce qui,
en contrepartie, lui valut la haine du parti clérical des Mages et le sur­
nom de « Pécheur » qui lui est resté attaché240. Ce rapprochement est
le corollaire de la politique particulièrement amicale que développa
le Sassanide à l’égard du monde romain, avec lequel il conclut un traité241.
Une telle tournure s'explique peut-être par les initiatives prises par la
Cour de Constantinople au temps d’Arcadius242. Ée fait est que le sou­
verain jugea opportun de rendre officiellement aux chrétiens, sous
la direction d’un catholicos installé dans la capitale, une liberté qu’ils
avaient perdue depuis plus d’un demi-siècle, et un concile devait s’ouvrir
à Ctésiphon pour réorganiser la chrétienté perse243.
Des fidèles purent croire sans doute que la Providence, qui avait
déjà donné Constantin au monde romain après les Césars persécuteurs,
venait de leur accorder un semblable protecteur. En réalité, l’attitude
de Yazdgard était sans doute plus politique encore que celle de Constantin.
Il avait paru opportun au monarque de dégager son autorité de tout
lien avec le parti des Mages, toujours prompts à affirmer le rôle préémi­
nent de l’Église d’État pour mieux s’imposer dans la politique de l’Émpire.
Du même coup, en faisant preuve d’indépendance à l’égard des coteries

238. Cf. P.O., t. V, p. 306 ; selon une tradition rapportée ici par la Chronique
de Séert, le souverain aurait fait mettre à mort un serviteur du palais, du nom
de Bakhtîshû', à cause de sa foi chrétienne. D’après Barhébraeus également (Chroni-
con Ecclesiasticum, pars IX, éd. Abbeloos-Lamy, Louvain, 1874, col. 65), Bahrâm IV
avait la réputation d’être un « ennemi des chrétiens ». A noter toutefois que, sous le
règne de ce souverain (388-399), un traité de paix fut probablement signé avec
Rome (et, parmi les négociateurs romains, aurait figuré Stilicon, encore tout jeune) —
cf., avec références à Orose, LB N ain d e T iiæ Bm o n ï , op. oit., t. V, p. 239.
239. Cf. Chronique de Séert, dans P.O., t, V, p. 331-332.
240. Voir Tabarî, dans Th. N ô ld bk E, op. cit., p. 72 ; dans une des traditions rap­
portées par la Chronique de Séert (P.O., t. V, p. 316), on relève la formule suivante :
« Après Bahrâm, Yazdgard, dénommé le pécheur (al-ma'rûf bi al-athîm), monta sur le
trône. » ; cf. ibid., p. 331 : « Les Mages détestaient Yazdgard pour la façon dont
il les avait traités au moment de son investiture, pour la diminution de prestige
de leurs chefs et pour sa bienveillance envers les chrétiens, leur permettant de
construire des églises. Ils se moquaient sans cesse de lui et le maudissaient dans les
pyrées. »
241. P.O., t. V, p. 316.
242. Cf. Chronique de Séert, dans P.O., t. V, p. 317 (qui rapporte une lettre adressée
par Arcadius à Y azdgard : « Ce qui se passe dans ton empire contre les chrétiens —
on les opprime, on les pille, on les tue — ne convient ni à la justice ni au droit. S'il
est vrai que cela se passe la plupart du temps à ton insu, il n ’en est pas moins vrai
que les tiens le font en vue de leur enlever leur bien. » — la lettre aurait été apportée
à Yazdgard par l’évêque Maroutha (cf. supra, n. 210) et le souverain aurait pris des
mesures pour faire cesser cette « persécution » menée par des autorités locales,
qui tiraient profit de ces exactions). Sur les liens tendus par Arcadius avec le souve­
rain perse, voir B. S t e in , op. cit., I, 1, p. 246.
243. Sur ce concile de Séleucie-Ctésiphon, voir J. L abourt , op. cit., p, 92-99.
L'A F F R O N TE M E N T DES E M P IR E S R O M A IN E T SA SS A N IDE 151

traditionnelles, il se réservait, comme un arbitre, le droit d’intervenir


dans le fonctionnement des diverses religions reconnues, y compris
donc dans le christianisme. C’est ainsi que la convocation du grand
Concile de 410 fut faite sous son autorité — convocation qui était d’abord
un acte politique et qui marquait, comme le note fort opportunément la
Chronique de Séert, « la conclusion de l’accord entre les deux empires244 ».
C’est ainsi que, à la mort du catholicos Isaac, son successeur, Ahaï, fut
choisi avec le consentement des Pères et du souverain, et que celui-
ci chargea ensuite le nouveau chef de la chrétienté perse d’une mission
d’information dans le royaume, avec rapport à remettre au retour245246.
C’est ainsi que Yazdgard, qui connaissait bien Jahbalaha, ordonna
qu’il fut promu catholicos, ce qui fut fait à la plus grande satisfaction
de tous248. C’est ainsi également que, pour l’élection du catholicos Ma’na,
les chrétiens avaient même fait appel à l’appui du chef de la milice — en
le soudoyant — pourqu’il intervînt auprès de son maître direct et le
décidât à accorder son assentiment ; ce qui n’empêcha pas, par la
suite, que Ma’na fût déposé et exilé sur décision royale247.
Des chrétiens s’étant estimés à un moment assez puissants, grâce à la
bienveillance du pouvoir politique, pour s’attaquer à des sectes qui
nuisaient à l’unité de l’Église — ainsi les Marcionites et les Manichéens,
qui s’infiltraient dans les communautés locales248 — et même, comme
ce fut le cas en Susiane, pour se permettre de détruire un pyrée249,
Yazdgard ne manqua pas alors de briser immédiatement les provocateurs.
Il ne pouvait évidemment permettre que ceux qui avaient paru privi­
légiés n’en vinssent eux-mêmes, comme leurs anciens adversaires, à
prétendre imposer leur volonté — ce qui eût provoqué encore plus l’hos­
tilité des Mages et des grands seigneurs (ceux-là éprouvant alors à leur
détriment la fermeté du pouvoir central). A plusieurs reprises donc, le
souverain déclencha des ripostes violentes, et des chrétiens au zèle intem­
pestif, ou victimes d’une hiérarchie entreprenante et trop sûre de sa
puissance, furent mis à mort ou condamnés à l’exil et des églises furent à
nouveau rasées250.
En réalité, en accordant la paix à l’Église dans son Empire, Yazdgard
voulait adopter une politique semblable à celle qu’un esprit clairvoyant
comme Gallien avait lui-même inaugurée. « De même que César, déclarait

244. P.O., t. V, p. 318.


245. Ibid., p. 324-325.
246. Ibid., p. 326.
247. Ibid., p. 328-330.
248. Ibid., p. 325.
249. Ibid., p. 328 ; le même épisode se trouve relaté dans les Acta Martyrum et
Sanctorum, (éd. P. Bedian, Leipzig, t. IV, 1895, p. 250-253), et par T hûodorbt,
Hist, eccl., V, 38, P.G., t. LXX XII, 1272.
250. Ibid., p. 327-328, et p. 330 ; voir aussi les références aux sources hagiogra­
phiques données par J, Labotjrt, ofi, cit., p. 107-109.
152 FRANÇOIS DECRET

le Roi des rois, est le maître absolu [gouverne avec l’autorité absolue
d’un sultan] sur son royaume et qu’il y fait sa volonté, ainsi, moi égale­
ment, je suis le maître absolu dans mon royaume et j’y ferai ce que je
voudrai251. »
Voilà bien comment, en définitive, dans ce premier quart du Ve siècle,
les chrétiens « bénéficiaient » du même régime dans les deux Empires
naguère ennemis et récemment réconciliés. Ils se voyaient reconnue —
et, dans le monde romain, depuis un siècle déjà — une situation officielle
qui leur permettait de jouer un rôle, inégalement important, il est vrai,
dans les Etats. Mais, juste réciprocité, pour que l’ordonnancement
de l’édifice social fût sauvegardé, il importait, au sens des Césars chrétiens
comme à celui du Shâhânshâh mazdéen, que l’Église, sa hiérarchie et
ses fidèles fussent au service des pouvoirs politiques, qui, en définitive,
décident seuls des grands desseins pour leurs peuples.

François D ecret
Université Jean Moulin (Lyon III)

251, Ibid,, p. 329.