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LA MORALE

LE DEVOIR

Dans ce cours sur le devoir, il va s’agir de s’instruire en matière de morale. La


morale, c’est ce qui distingue le bien du mal, et le devoir c’est le sentiment d’obligation
morale que j’ai d’agir bien ou justement. Toute la question est de savoir si le devoir est
pur, si l’on agit absolument moralement, ou s’il n’est jamais qu’intéressé, contrainte.
Dans un premier temps nous verrons que la plupart d’entre nous le considèrent
précisément comme une contrainte, imposée par la vie en collectivité par exemple. Le
devoir est ainsi l’outil privilégié du contrat social. Mais dans un deuxième temps, nous
distinguerons deux formes de devoir : le devoir contrainte, celui qui m’est imposé de
l’extérieur (je dois faire ça) et que je respecte formellement, et le devoir obligation, celui
que je m’impose moi-même (je me dois de faire ça), que je respecte absolument, dans
le fond, sans aucune autre finalité que morale. Le premier est celui du droit positif, du
politique, le second celui du droit naturel et de la morale. Enfin la question sera posée
de savoir si le devoir est contrainte ou liberté. Il apparaîtra alors que selon le type de
devoir concerné, la réponse change.

PRÉREQUIS

Aucun prérequis, c’est un cours de débutant en philosophie, aucune crainte ! Il


faut juste être vigilant quant aux distinctions conceptuelles employées et au
vocabulaire spécifique utilisé.
OBJECTIFS

La définition du devoir et son lien à la morale ; Devoirs et droits ; Le devoir


comme contrainte et outil collectif ; Le contrat social, l’état de nature et l’état civil ; Le
mythe de Gygès (Platon) ; L’homme est un loup pour l’homme (Hobbes) ; Droit
positif/droit naturel ; Le mythe d’Antigone (Sophocle) ; Contrainte vs obligation ; Je
dois/Je me dois ; Mobile pathologique et mobile pur (Kant) ; Préceptes, maximes et
impératif moral (Kant) ; Liberté ratio essendi/morale ratio cognoscendi (Kant encore) ;
Le devoir comme assujettissement et manipulation par la religion (Nietzsche) ;
L’actualisation de la morale et le principe responsabilité (Jonas).

Introduction

A. Définition

Le devoir est une affaire avant tout morale. Il s’agit de l’obligation que l’on se
donne d’agir selon certaines règles, certains principes, certaines valeurs. Il s’érige depuis
un manichéisme, c’est-à-dire un dualisme qui départage le bien, le bon, le juste, le
vertueux, du mal, du mauvais, de l’injuste, du condamnable.
Le devoir peut avoir une dimension personnelle et trouver sa source de manière
ainsi naturelle (j’agis de telle sorte parce qu’en mon for intérieur je sais que c’est bien
d’agir ainsi), mais il a souvent aussi une dimension collective et est rattaché à un devoir
plus ou moins institué et institutionnalisé par les règles sociétales et les lois (j’agis de
telle sorte parce qu’il m’est interdit d’agir autrement). Le devoir se joue donc entre la
conscience morale, la légitimité d’une action (le fait qu’elle soit juste et pas moralement
condamnable) et la légalité de cette dernière.
Il y a ainsi deux sources au devoir : l’une pure, qui ne dépend de rien d’autre que
d’une finalité morale (j’agis bien pour agir bien et moralement), l’autre intéressée, qui
dépend non plus d’une obligation intérieure mais davantage d’une contrainte (j’agis
moralement parce que je ne peux pas faire autrement, parce que je n’ai pas le droit de
faire autrement). On suppose alors que le véritable devoir, celui qui est absolument
moral et donc vertueux, est pur et contient en lui-même sa finalité. Il y aurait là alors
une sorte de sainteté du devoir, une gratuité qui l’élèverait au rang de vertu. Cependant,
agir de manière intéressée ne serait qu’un faux-semblant de devoir, un polissage de nos
actions pour faire comme si l’on respectait autrui, c’est alors une contrainte formelle :
mes actions ont la forme du devoir mais non le fond.
Enfin, on le voit, le devoir dépend de notre volonté et donc de notre liberté. Je
choisis en mon âme et conscience de suivre le devoir ou non. Cela va conditionner la
personne que je suis, ainsi que mes actions et ma responsabilité. Je suis aussi libre de
juger, par exemple, qu’une contrainte légale n’est pas bonne moralement, alors j’érige
le devoir en principe de choix et je décide de ne pas suivre ce qui me semble injuste et
de faire valoir ma conscience morale contre la loi.

B. Problématique

La question qui semble essentielle dans cette notion de devoir est bien celle de
la contrainte et de la liberté.
Autrement dit, le devoir, la morale, est-ce ce qui me limite dans mes actions, ce
qui me réduit, ce qui m’aliènerait ? Une sorte de chantage permanent où par les mises
en gardes, les reproches, les punitions et la culpabilité, je serais absolument contraint
psychologiquement d’agir correctement, en étant finalement infantilisé puisque je ne
respecterai la morale que par crainte de représailles et en obéissant servilement aux
leçons de morale que l’on me fait ?
Ou au contraire, est-ce que je ne m’accomplirais pas pleinement dans mon
humanité en agissant moralement ? La morale ne donnerait-elle pas une signification à
proprement parler humaine à mes actions, qui se trouveraient par là-même élevées,
détachées de l’instinct de la nature et de ses comportements plus ou moins vils,
passionnés, intéressés ? Agir par devoir pour le devoir et non par crainte, n’est-ce pas
ainsi que l’individu se construit comme sujet moral et accède à un degré supérieur
d’humanité ?
Quelle est donc la finalité du devoir ? La vie en communauté ou le bien en tant
que tel ? Le devoir est-il une affaire de droit qui nous assujettit plus ou moins, ou la
condition sine qua none de la morale qui nous élève au rang de sujet absolument libre ?
I. LE DEVOIR APPARAÎT COMME UNE CONTRAINTE,
UN IMPÉRATIF – JE N’AURAIS PAS LE CHOIX ET
QUELQUE PART JE ME SACRIFIERAIS EN LUI
DÉSOBÉISSANT

A. Il y a des devoirs parce qu’il y a des droits …

Dans le lexique des mots-clefs et concepts, le devoir est généralement associé


au droit. Il est en effet son pendant. Le devoir, c’est agir de telle façon que je respecte
les droits d’autrui. Le droit, c’est précisément le fait que je suis libre de certaines choses
(propriété, dignité, sécurité) parce qu’autrui a des devoirs envers moi. Droit et devoir
semblent donc en constante corrélation.
Il y aurait donc des conditions à la fois politiques et juridiques du devoir. Les lois
ou les codes moraux sociétaux, qui me disent comment je dois agir avec respect envers
autrui, assurent ainsi d’une certaine manière l’émergence du devoir chez tout citoyen
qui voudrait voir ses droits garantis en retour.
Cela amène inéluctablement à l’idée que le devoir est avant tout une contrainte
pour l’individu.

B. Le devoir institutionnalisé comme contrainte

« Tu dois faire ci », « Il faut que tu fasses cela », « Il est impératif d’agir ainsi ». Le
devoir prend ainsi la forme d’un impératif. D’autant plus impératif qu’il met au jour tout
un chantage. Entre culpabilisation, crainte de la punition, l’individu doit agir
convenablement, correctement, pour avoir une vie paisible et ne pas être tourmenté
par les retours de ses actions.
Nous agissons en accord avec le devoir parce que nous y sommes contraints. Un
mythe illustre parfaitement bien cela, c’est le mythe de l’anneau de Gygès, raconté par
Platon dans La République. Ce mythe montre qu’on n’est jamais juste naturellement,
spontanément. Quel est ce mythe ? Gygès est un berger, il trouve un anneau d’or en se
promenant et il s’aperçoit qu’en le tournant il peut devenir invisible aux autres. Il profite
de son sort, et à chaque fois qu’il est invisible, il fait tout ce qui est interdit, en toute
impunité, puisque personne ne peut le voir, le dénoncer. Ce mythe est là pour dire que
personne n’accomplit ses devoirs de son plein gré, mais qu’on n’agit justement que par
contrainte, parce qu’on nous voit agir mal et que cela est passible de punition. Notre
premier penchant serait l’injustice, le mal, l’intérêt personnel, que la loi et la société
viendraient empêcher par leur côté punitif et coercitif.

REPÈRE. Le mythe de l’anneau de Gygès illustre que l’homme, s’il était invisible,
agirait de manière intéressée et non juste, parce qu’il serait en toute impunité. Il
sert à montrer que le devoir est une contrainte et non un acte librement choisi
par la volonté.

Le devoir apparaît alors ni plus ni moins qu’un outil mis en place par la société
pour qu’une vie collective soit possible, chacun agissant avec devoirs pour se respecter
les uns les autres.

C. Le devoir comme fondement de la vie ensemble, comme


outil du contrat social

Contre l’idée d’un homme par nature sociable et donc social, il y a celle qu’à l’état
de nature, « l’homme est un loup pour l’homme », ainsi que le dit Hobbes dans le
Léviathan. Qu’est-ce à dire ? Que par nature, les hommes sont enclins à des passions
guerrières et meurtrières où ils ne se respectent pas du tout les uns les autres, chacun
agissant selon son intérêt propre, ses tendances égoïstes.
Il faut alors que la société vienne tempérer les instincts naturellement mauvais
des individus.
Ainsi Hobbes écrit-il que « la cause finale, le but, le dessein, que poursuivirent
les hommes, eux qui par nature aiment la liberté et l’empire exercé sur autrui ; lorsqu’ils
se sont imposé des restrictions au sein desquelles on les voit vivre dans les Républiques,
c’est le souci de pourvoir à leur propre préservation et de vivre plus heureusement par
ce moyen : autrement dit, de s’arracher à ce misérable état de guerre qui est, je l’ai
montré, la conséquence nécessaire des passions naturelles des hommes, quand il
n’existe pas de pouvoir visible pour les tenir en respect, et de les lier, par la crainte des
châtiments, tant à l’exécution de leurs conventions qu’à l’observation des lois de
nature ».
Cette espèce de consensus social est réalisable du fait que chaque membre de
la société veut pouvoir compter sur un tiers souverain qui assure ses intérêts et le
protège des exactions d’autrui. C’est là le contrat social : on décide par intérêt de sortir
de l’état de nature et de respecter ses prochains, pour qu’eux-mêmes nous respectent.
Pour avoir des droits, on entre dans une logique de devoirs où ils s’échangent
finalement les uns les autres, tel est le contrat. Ce besoin impérieux de préservation de
son entité et de ses biens explique le fait que l’individu soit prêt à céder un pan de sa
liberté sous la législation d’une instance régulatrice et salvatrice.
Le fondateur du contrat social, c’est Rousseau. Partant de considérations selon
lesquelles l’homme serait naturellement bon, contrairement à Hobbes, Rousseau
convient pourtant lui aussi de la nécessité de la constitution d’un contrat social. Celui-
ci, du fait même de la bonté de l’individu est le garant des libertés d’agir de chacun.
Toujours cette même logique d’échanges des droits contre des devoirs.
Par ailleurs, Rousseau se défend de toute naïveté quant à la nature réelle de
l’homme. Il estime que l’atteinte à autrui est effectivement l’un des potentiels désirs de
l’individu lorsque ses besoins ne lui semblent plus satisfaits, mais que l’on aurait tort d’y
voir là l’essence même de l’homme. Pour Rousseau, le contrat social intervient alors
non pas comme la fin d’une guerre de tous contre tous à l’état de nature, mais comme
la garantie des droits privés (sécurité, propriété, etc.).
Mais alors on voit bien que les devoirs sont ainsi suspendus à une affaire de
conscience politique plus que de conscience morale, à une contrainte plus qu’à une
volonté pure. Le devoir c’est l’idée qu’on agisse en accord avec sa conscience politique,
avec le principe qu’on s’est donné pour vivre ensemble, c’est ici suivre la maxime de la
volonté générale, fondement du droit et instituée par le droit, par la société. J’obéis plus
au devoir que j’agis par devoir, il reste une contrainte, l’outil du pacte social et
fermement intégré dans une logique d’échange avec les droits.
REPÈRE. Le contrat social suppose deux états de l’homme. À l’origine, à l’état de
nature, où droits et devoirs n’existent pas, l’homme agit de manière intéressée
et parfois va totalement à l’encontre d’autrui. À l’état social, il se soumet à un
contrat par lequel il échange des devoirs contre des droits : il décide d’agir en
obéissant au devoir pour avoir en retour la garantie que ses droits soient
respectés par autrui, qui agira avec devoir envers lui pour les mêmes raisons.

II. LE DEVOIR EST EN RÉALITÉ UNE OBLIGATION ET


DONC UNE AFFAIRE MORALE AVANT TOUT

A. Le devoir entre droit positif et droit naturel - la contrainte


et l’obligation

Il semble bien toutefois qu’il existe une véritable morale, au-delà de la justice de
la loi, du système des droits et devoirs institué et des conventions.
En philosophie, c’est alors l’opposition entre le droit positif, le droit issu des lois
et des conventions, et le droit naturel, issu de nos devoirs moraux.

Droit positif = lois = légalité


Droit naturel = morale = devoir = légitimité

Cette confrontation droit positif/droit naturel, c’est souvent le mythe


d’Antigone, par Sophocle, qui la fonde. Rappelons ce mythe d’Antigone : Athènes est
dirigé par l’oncle d’Antigone, Créon ; la loi de la cité impose qu’un criminel envers la
patrie n’ait pas de sépulture à sa mort ; les deux frères d’Antigone s’entretuent, l’un des
deux n’a pas de sépulture, étant considéré par Créon comme criminel envers la patrie ;
Antigone refuse d’obéir aux lois et enterre son frère ; elle est punie pour désobéissance
aux lois, et voici ce qu’elle dira à son oncle :

« J’ai désobéi à la loi car ce n’était pas la justice et je ne pensais pas que
tes décrets à toi fussent assez puissants pour permettre à un mortel de
passer outre d’autres lois, des lois non écrites, inébranlables, qui ne datent
pas d’aujourd’hui, ni d’hier, et dont on ne sait le jour où elles ont paru »

Antigone oppose ainsi aux lois qu’ont fait les hommes, aux lois conventionnelles donc,
des lois qui s’imposent à nous si l’on sait écouter la voix de notre conscience, des lois
naturelles. C’est l’opposition ici du légal et du moral, du droit objectif et du droit naturel,
de la justice institutionnelle et de la justice morale, du devoir imposé de l’extérieur du
devoir libre que l’on choisit.

REPÈRE. Le droit objectif, positif, est celui qui considère le devoir comme un
impératif social. Au contraire, le droit naturel le pense comme le fait de la
conscience morale spontanée propre à chaque individu.

Il y a d’ailleurs un grand débat dans l’histoire de la philosophie pour savoir si le


devoir nous est naturel, d’ordre moral, et inné en nous, ou s’il nous est imposé de
l’extérieur, s’il est conventionnel, d’ordre légal, acquis. Pour la plupart des philosophes
antiques, il est vertu donc il est avant tout moral. Nul besoin de contrat selon eux pour
être justes, comme le dit très bien Aristote dans la Rhétorique : « il existe une justice et
une injustice dont tous les hommes ont comme la divination et dont le sentiment leur
est naturel et commun, même quand il n’existe entre eux aucune communauté ni
contrat ». Ce courant philosophique qui défend cette idée d’un devoir naturel, on
l’appelle le jusnaturalisme. Pour les défenseurs du droit naturel, la morale n’est pas issue
des lois, elle est au contraire ce que les lois doivent respecter pour être justes. La justice
morale existe bien avant qu’elle soit normée par le droit. Le jusnaturalisme entre donc
en opposition avec le conventionnalisme juridique qui voit dans l’institution le
fondement de la morale.

REPÈRE. Le jusnaturalisme, c’est la théorie selon laquelle la justice existe


naturellement comme vertu en l’homme, idée selon laquelle ce n’est pas le droit
institutionnel qui fonde la justice, préexistante avant, naturellement.

Il est intéressant alors de distinguer deux formulations. Lorsque j’agis avec devoir
mais par contrainte, c’est parce que je dois agir ainsi. Le devoir est dicté de l’extérieur.
En revanche, lorsque j’agis par devoir, pur, librement choisi, j’agis ainsi parce que je me
dois d’agir ainsi. D’un côté, la contrainte, de l’autre côté, l’obligation...

REPÈRE. Le devoir comme contrainte se formule par l’énoncé “je dois agir ainsi”,
un impératif dicté par l’extérieur, et le devoir par devoir, par choix, par volonté,
se formulant non plus comme un impératif mais comme une obligation, “je me
dois d’agir ainsi”.

REPÈRE. La contrainte est liberticide parce qu’elle est imposée de l’extérieur, je


ne choisis pas, je n’agis pas spontanément, j’obéis ; au contraire l’obligation est
libre, elle est autonomie (du grec “auto-nomos”, se donner à soi-même ses
propres lois) et pure volonté du sujet agissant.

Nous voyons donc ici à quel point, un être moral, agissant pour le devoir, apparaît
comme un être décidant par lui-même, en toute autonomie, par devoir moral, par souci
de légitimité. Pour être juste, il faut donc sans doute être vertueux et ne pas se
contenter d’obéir aveuglément aux lois, au droit, au légal. Parce que la justice, avant
d’être une institution contraignant ceux qui ne sont pas vertueux à être moraux, un
minimum, est une vertu.

B. Le motif pathologique et le motif pur du devoir

Il y a finalement deux façons d’agir avec le devoir : une façon désintéressée,


pure ; une façon intéressée. La condition d’une vraie morale c’est la façon pure,
évidemment, qui correspond donc au droit naturel, absolument désintéressé.
Kant dans la Critique de la raison pratique va ainsi distinguer les mobiles
pathologiques du devoir et les mobiles purs.
Si je suis le devoir pour obtenir un bien, ainsi je suis un commerçant honnête
parce que cela me permettra de fidéliser ma clientèle ; ou par peur, par crainte, pour ne
pas être sanctionné ; si je cherche une satisfaction de moi-même en agissant bien, une
sorte d’auto-contemplation ; ou enfin je peux suivre le devoir plus sournoisement par
stratégie parce que je sais que ça me permettra d’arriver à mes fins, alors je suis dans le
mobile pathologique. Ici j’agis conformément au devoir, pour la forme, jamais pour le
fond. Cela correspond à la formule Je dois agir ainsi.
Mais si je suis le devoir par mobile pur, j’agis véritablement par devoir. Le mobile
de l’action et la volonté d’agir de manière morale a alors pour seule fin d’être moral et
de respecter le devoir. Cela correspond à la formule Je me dois d’agir ainsi.

REPÈRE. Distinguer le motif pathologique, toujours intéressé du devoir, où j’agis


conformément à ce dernier mais pas pour ce dernier ; du mobile pur, absolument
moral, où j’agis pour le devoir et lui seul.

III. LE DEVOIR, UNE APPARENTE CONTRAINTE


LIBERTICIDE, MAIS AU FOND UNE VÉRITABLE
LIBERTÉ HUMAINE – UN DOMAINE EN CONSTANTE
ÉVOLUTION TOUTEFOIS

A. L’asservissement et l’amenuisement de l’individu pour une


morale qui ne serait que dogmatisme religieux

Et si la morale était absolument liberticide ? Si elle contraignait complètement


l’individu, qui se verrait castré dans tout son élan vital et créateur, dans l’impossibilité
d’agir spontanément et de faire jaillir des actions librement ? C’est ce que dénonce
Nietzsche, dans le livre Généalogie de la morale. Il met en effet en évidence le mécanisme
par lequel nous sommes des sujets moraux. Cela vient selon lui d’un héritage judéo-
chrétien très fort, et finalement les devoirs qu’on s’impose on les a hérités de la religion
qui culpabilise, qui parle de faute, qui veut nous sanctionner si l’on ne suit pas ses
principes comme des moutons, si l’on n’agit par devoir ! Nietzsche parle d’une véritable
maladie de la conscience morale qui va entrer dans un système de culpabilisation et de
sentiments qui va toujours mettre en place un chantage pour emprisonner les individus.
Cette maladie va affaiblir la créativité de l’homme, l’empêcher de faire ce qu’il voudrait
faire. Sa volonté se trouve alors complètement aplatie, bien loin de la volonté de
puissance, folle et libre, qui est censée être la sienne. Ressentiment et culpabilisation
vont à l’encontre de la force active qui nous définit, ils font de nous des esclaves de la
morale, des moutons. Mais Nietzsche rappelle que tout cela n’est que supercherie : «
C’est dans cette sphère, celle du droit d’obligation, que le monde des notions morales
comme “faute”, “conscience”, “devoir”, “sainteté du devoir” trouve son foyer de
naissance ; son commencement comme celui de tout ce qui est grand sur terre, a
longtemps et abondamment été arrosé de sang ». Car en effet la religion n’est qu’une
fausse morale, là pour aplatir les volontés individuelles et empêcher l’avènement de
l’homme libre, qui serait un danger pour Dieu. Avec des hommes libres et puissants,
l’idée même de Dieu n’existerait plus, et l’homme ne serait plus assujetti. Voilà pourquoi
la religion mâche, remâche ces histoires de morale et de devoirs.
Le devoir selon Nieztsche correspond donc à cette lourde tradition de mise en
faute qui produit une conscience morale malade, froide et destructrice. Il y a un fond
de cruauté à l'origine de toute morale. La souffrance que s'impose la conscience morale
(qui reconnaît sa faute, sa culpabilité) a pour rôle de compenser une hypothétique dette.
Elle est une force de régression et empêche une dynamique positive de l'humain. De ce
point de vue, elle est contrainte absolue.
Et pourtant...

B. La loi morale : que le devoir fait advenir la véritable liberté

Le devoir ; s’il est choisi, motivé de l’intérieur, par soi-même, sans contrainte,
pour un motif pur, serait une force morale qui ferait advenir la liberté. La liberté, cette
manière d’agir de manière bonne, pure, absolument désintéressée, se grandir des
relations viles et passionnées de la nature. Comme le dit à cet égard Kant : « la loi morale
en moi, le ciel étoilé au-dessus de moi » (Critique de la raison pratique). Cette citation
montre à quel point la morale nous élève et nous tire vers ce monde si pur, ressemblant
au monde des Idées de Platon.
Pour Kant en effet, le devoir est ce qu’il y a chez l’être humain de plus fort au
niveau du choix et de la liberté ultime, parce qu’il a trait ni plus ni moins qu’à l’autonomie
morale. Autonomie, rappelons-le, signifie la capacité de se donner à soi-même ses
propres lois. Donc l’autonomie est un strict synonyme de la liberté. Qu’entendre par
cette autonomie morale ? La capacité qu’a l’homme, en dépit de tout ce qui pourrait le
déterminer par ailleurs, de faire fi de ce qui l’entoure et de choisir d’obéir aux règles
morales qu’il a en lui. Comme par exemple d’obéir à la maxime suivante : « agis toujours
de telle sorte que la maxime de ton acte soit universalisable », c’est-à-dire valable pour
tous. L’homme vil ou mauvais choisit de ne pas être moral, de ne pas se soumettre à ses
propres règles morales. Au contraire, l’homme sage ou bon, choisit de se soumettre lui-
même à ses propres lois. Par là il acquiert une autonomie au sens fort du terme, et son
choix moral est le critère unique et ultime de sa liberté. Ainsi Kant explique-t-il la
confusion qu’il existe entre le devoir et la liberté, deux mots différents finalement mais
une même réalité que seule une distinction de raison sépare : « La loi morale est la ratio
cognoscendi de la liberté [c’est-à-dire ce qui nous montre que nous sommes libres] et la
liberté est la ratio essendi de la loi morale [la raison pour laquelle nous avons le choix
d’être moraux] ».

REPÈRE. La liberté est la cause de la morale, j’ai le choix d’agir moralement parce
que je suis un être libre non soumis à l’instinct. La morale quant à elle est la raison
par laquelle l’on se connaît comme sujets libres : mes actions morales prouvent
que je suis libre.

C. Le devoir, la morale, sont des principes universels mais


évoluent dans le temps, preuve encore de notre liberté
absolue face aux aléas de l’évolution mondaine

Attention toutefois à ne pas considérer le devoir comme quelque chose


d’absolument intangible. S’il est impératif d’agir conformément à ce dernier et de ne pas
changer les maximes de la morale, au risque de la faire sombrer dans l’arbitraire, il est
aussi impératif d’actualiser la morale aux enjeux majeurs qu’une civilisation connaît.

Avant d’aller plus loin, petit point de vocabulaire. Kant dans la Critique de la raison
pratique distingue trois dénominations en matière de morale :
- Les préceptes, ce sont les principes, les valeurs, les règles générales, auxquels on
se doit d’obéir pour être moral ;
- Les maximes, ce sont les formulations de ces préceptes, comme « agis de telle
sorte que tu ne considères jamais autrui comme un moyen mais toujours comme
une fin », elles vont guider nos actions en nous commandant concrètement d’agir
comme ceci ou comme cela ;
- La loi morale, ou l’impératif, ou le commandement, c’est quand la forme de la
maxime devient universelle.
Ceci étant dit, continuons quant à l’actualisation de la morale.

Aujourd’hui, nous faisons face à de nouveaux enjeux, de nouvelles


problématiques. La morale doit trouver de nouvelles maximes. Ainsi, face aux nouvelles
technologies, à l’ère du numérique, ou encore aux progrès scientifiques majeurs, la
morale doit s’adapter pour éviter le pire. C’est Jonas qui précise cela, dans Le principe
responsabilité, notamment pour lui l’enjeu fondamental c’est la nouvelle technique du
vivant, où nous pouvons transformer ce dernier et attenter à sa dignité.
Ce que dit Jonas c’est que dans un monde nouveau, où la technique s'est
fortement développée et où elle surpasse le pouvoir de contrôle de l’humain, il est
nécessaire de repenser la morale et le devoir. En effet, l'humain a une possibilité hors
du commun : il peut détruire le bien commun qu'est la Terre et empêcher les
générations futures de mener une existence souhaitable. Il peut compromettre la vie
sur terre. Il faut donc formuler un devoir d'une nature toute spéciale qui est le devoir
envers les générations futures, c'est-à-dire faire le pari que notre action peut avoir un
effet sur ce qui n'est pas encore et que nous ne pouvons pas continuer ainsi du fait de
l'appel de notre conscience morale. Il faut donc respecter un nouvel impératif qui prend
en compte les générations futures et la pérennisation de la vie sur terre. Cela entraîne
donc à un contrôle de la technique et à une précaution par rapport à son utilisation. S'il
y a un doute alors il faut se raviser. A-t-on droit d’agir sur le vivant et remettre en
question l’avenir des générations futures ? Non. La nouvelle maxime en jeu est alors la
suivante : « agir de telle sorte qu’on ne remette pas en cause les générations du futur
et que les techniques du vivant ne soient pas préjudiciables à nos descendants ».
Ce devoir va naître d’une heuristique de la peur, peur pour l’avenir, pour l’espèce
humaine, et de là va naître un nouvel impératif catégorique, le principe de
responsabilité. La morale est intangible dans l’action, mais doit s’adapter toujours aux
fluctuations de ce monde changeant, labile, et bien loin de l’universalité des principes,
c’est ce que montre l’œuvre de Jonas. Mais cela montre également que l’homme n’est
pas soumis au monde fluctuant, qu’il est capable de le comprendre et de ne pas s’y
assujettir. Forme absolue de la liberté là encore que de sans cesse actualiser le devoir,
les principes et la loi morale face à ce qui tente toujours de l’affaiblir.

REPÈRE. Le principe responsabilité, c’est une maxime morale toute nouvelle,


adaptée au monde contemporain qui voit, avec l’avènement des nouvelles
techniques du vivant, de nouveaux dangers advenir : l’irrespect de la planète
voire la fin de l’humanité.

Conclusion

Finalement, il y a deux types de devoirs :


- L’un suspendu à une finalité extérieure (intérêt, droits, etc.) où l’on agit
conformément au devoir, selon la forme, mais jamais selon le fond. Celui-ci est
alors une contrainte.
- L’autre, en moi, qui me fait agir selon un fond moral pur, par autonomie, où je
m’oblige moi-même, et qui fait de moi un être libre, s’élevant, et non contraint
par quiconque d’extérieur.
C’est peut-être la nuance que l’on peut faire à la position si critique de
Nietzsche : la religion imposerait le premier type de devoir, mais jamais le second que
je trouve au fond de moi en cherchant bien et en creusant toujours.

LE PETIT + DANS TA COPIE

Lorsque tu dissertes sur le devoir, il ne faut pas oublier que tu es sur un terrain
moral avant tout. Aussi il conviendra de bien départager le politique de l’éthique, le droit
objectif du droit naturel, le devoir contrainte du devoir obligation. Il sera aussi de bon
ton de prendre des exemples concrets parlant à tous pour bien distinguer ces deux
types de devoir et montrer que le devoir en sa forme la plus absolue est bien plus celui
de la morale que de la politique.

POUR ALLER PLUS LOIN …

Lis en entier le mythe d’Antigone de Sophocle. Ce mythe est absolument génial


et très efficace pour bien départager les deux types de devoirs, de droits et
d’appréhension de la morale. Il est aussi très simple à comprendre, beaucoup moins
abstrait qu’un texte philosophique.