Vous êtes sur la page 1sur 191

D’après un portrait d’Hölderlin par Franz Karl Hiemer. Schiller Nationalmuseum, Marbach.

Photo © AKG,
Berlin.
FRIEDRICH HÖLDERLIN

Odes
Élégies
Hymnes

Préface de
Jean-François Courtine
Traductions de Michel Deguy,
André du Bouchet, François Fédier,
Philippe Jaccottet, Gustave Roud
et Robert Rovini

GALLIMARD
© Fata Morgana, 1979 et 1984, pour la traduction de L’Unique.
© Mercure de France, 1986, pour la traduction de Mnémosyne.
© Éditions Gallimard,
1967, pour les autres traductions,
1993, pour la préface, la chronologie, la bibliographie
et pour l’ensemble de la présente édition.
HÖLDERLIN EN FRANCE 6
NOTE DE L’ÉDITEUR 19
ODES 20
ROUSSEAU 21
COURS DE LA VIE 23
ADIEU 24
DIOTIMA 26
NATURE ET ART OU SATURNE ET JUPITER 27
CHANTÉ AU PIED DES ALPES 28
VOCATION DU POÈTE 29
VOIX DU PEUPLE 31
L’AÈDE AVEUGLE 33
CHIRON 35
LARMES 37
À L’ESPÉRANCE 38
VULCAIN 39
COURAGE DU POÈTE 40
TIMIDITÉ 41
LE FLEUVE ENCHAÎNÉ 42
GANYMÈDE 43
ÉLÉGIES 44
MÉNON PLEURANT DIOTIMA 45
1 45
2 45
3 45
4 46
5 46
6 46
7 47
8 47
9 47
L’ERRANT 49
LA PROMENADE À LA CAMPAGNE 52
STUTTGART 53
1 53
2 53
3 54
4 54
5 54
LE PAIN ET LE VIN 56
1 56
2 56
3 57
4 57
5 57
6 58
7 58
8 59
9 59
RETOUR 61
1 61
2 61
3 62
4 62
5 62
6 63
HYMNES 64
À LA TERRE MÈRE CHANT DES FRÈRES OTTMAR, HOM, TELLO 65
OTTMAR 65
HOM 65
TELLO 66
À LA SOURCE DU DANUBE 67
CONCILIATEUR… 70
LA MIGRATION 73
LE RHIN 76
GERMANIE 82
FÊTE DE PAIX 85
L’UNIQUE 89
1 89
2 91
3 93
PATMOS 96
PATMOS (FRAGMENT TARDIF) 102
SOUVENIR 104
L’ISTER 106
MNÉMOSYNE 108
CHRONOLOGIE 110
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES 117
LES ÉTUDES 119
OUVRAGES COLLECTIFS 120
HÖLDERLIN EN FRANCE
Mon cher, je pense que nous ne
commenterons plus les poètes des temps
passés ; c’est la manière même de chanter
qui va prendre un caractère différent, et si
nous ne réussissons pas, c’est parce que,
depuis les Grecs, nous sommes les premiers
à chanter selon la patrie et la nature,
vraiment originellement.
En 1983, Philippe Lacoue-Labarthe introduisait un recueil
Hymnes, élégies et autres poèmes de Hölderlin, composé de
belles traductions dues à Armel Guerne, et toutes résolument
placées sous le signe du romantisme et de la mystique du
verbe{1}. En 1840, rapportant des propos de Sinclair, Bettina
von Arnim en avait donné une des formulations les plus
frappantes, qui restera longtemps directrice de toute lecture du
poète-prophète qui chante le sacré :
Pour Hölderlin, je crois qu’une puissance divine l’a inondé de
ses flots, et cette puissance, c’est le langage qui a noyé ses
sens sous son afflux rapide, irrésistible ; et quand les eaux se
sont retirées, elles ont laissé ses sens affaiblis, la puissance de
son esprit ébranlée, terrassée. […] Il dit que c’est le langage
qui informe toute pensée parce qu’il est plus grand que l’esprit
humain, lequel n’est qu’un esclave du langage ; et que l’esprit
humain n’atteindra pas l’accomplissement avant que le
langage soit seul à le mettre au jour. Mais les lois de l’esprit
sont métriques, cela se sent dans le langage qui jette son filet
sur l’esprit pour que l’esprit, ainsi capturé, exprime le divin
(Die Günderode).
En contrepoint à ces anciennes traductions, Lacoue-Labarthe
faisait suivre son recueil, comme en guise de postface, de
l’étude d’Adorno, Parataxe, Sur les derniers poèmes de
Hölderlin (1964), et il en appelait — par-delà Adorno et sa
critique de l’emphase du commentaire heideggérien, accusé de
procéder arbitrairement par prélèvement d’éléments «
gnomiques » dans le poème — à la lecture benjamimenne, plus
attentive à l’écriture ou à la réécriture de tel ou tel poème
singulier, dans son économie interne, cherchant par là à
renouer avec une « autre tradition interprétative » que celle
dominée par les Éclaircissements{2}, et susceptible peut-être, «
aujourd’hui en France, de contribuer à détruire le mythe de
Hölderlin et à ouvrir la possibilité de lectures, mettons plus
sobres{3} ».
À vrai dire la lecture benjaminienne, elle aussi, pourrait : bien
être résolument « mystique » — terme tout à fait étranger à
Heidegger, comme on sait —, mais cette fois dans un autre
horizon théologicopolitique ou historico-eschatologique.
C’est à la fin de l’année 1914 que Walter Benjamin,
profondément impressionné par l’édition inaugurée par
Norbert von Hellingrath, et en particulier par son essai sur les
traductions holderliniennes de Pindare{4}, rédige son étude «
Deux poèmes de Hölderlin{5} ». Il s’agit de Dichtermut
(Courage du poète) et de Blödigkeit (Timidité). L’essai de
Benjamin présente une importante réflexion méthodologique
sur la critique : celle-ci doit d’abord dégager « die
dichterische Aufgabe », la tâche poétique, mais cette tâche ne
se donne à lire que comme poème ou dans le poème : elle ne
saurait être « déduite » de rien d’autre que du poème
(Gedicht) tel qu’il s’élabore à même la langue. L’analyse
critique doit donc laisser de côté tout ce qui ne concernerait
que la personne du poète, sa figure lyrique, sa vision-du-
monde comme créateur ; comme critique, sa seule visée est de
dégager la « sphère » en laquelle résident la « tâche » et la «
présupposition » du poème, cette sphère qui est « tout à la fois
produit et objet de la recherche », et que Benjamin nomme «
das Gedichtete » : le poématique.
Par là, la réflexion de Benjamin, sur la critique, se confrontant
immédiatement au plus difficile, le « poématique » de
Hölderlin, est indissociable de l’essai élaboré en 1916 Sur le
langage en général et sur le langage humain. En juin, dans une
lettre adressée à Buber, à propos de l’écriture, de sa visée
politique et de son efficace propre, Benjamin livre cette
remarque qui éclaire tout à la fois sa théorie du langage et de
la critique « poétique » — « politique » : « Mais du point de
vue de la production d’un effet, qu’il s’agisse de littérature
poétique, prophétique, objective, je ne puis la concevoir que
comme magique, c’est-à-dire non médiatisable. Toute
opération salutaire que produit un écrit, et même toute
opération qui n’est pas dans sa nature profonde dévastatrice,
est fondée dans son mystère (celui du mot, celui du langage).
Si variées que soient les formules selon lesquelles le langage
peut se montrer efficace, il ne l’est pas en communiquant des
contenus, mais en produisant au jour de la manière la plus
limpide sa dignité et son essence. Et si je fais ici abstraction
d’autres formes d’efficacité que la poésie et la prophétie, je
reviens toujours à cette idée qu’éliminer l’indicible de notre
langage jusqu’à le rendre pur comme un cristal est la forme
qui nous est donnée et qui est la plus accessible pour agir à
l’intérieur du langage et, dans cette mesure, par lui […]. Il n’y
a que l’orientation soutenue des mots vers le centre le plus
reculé du silence qui parvienne à la vraie production d’un
effet{6} » Refuser ainsi, au nom du langage et du souci de son
essence, l’idée d’une littérature activiste ou d’intervention,
c’est naturellement tout autre chose que reprendre à son
compte le vieux plaidoyer pour une poésie pure, étrangère à
l’action et à toute visée « politique ». Reste que c’est là une
autre façon, probablement plus cristalline que celle de
Heidegger, d’envisager Hölderlin comme le poète du poète,
celui qui « témoigne avoir hérité ce qu’il est » par le soin qu’il
prend du langage, « le plus dangereux des biens ». Dans quelle
mesure Benjamin était par là, comme il le revendique
d’ailleurs expressément{7}, fidèle à l’esprit de l’édition
Hellingrath ? Nous devons ici laisser de côté cette question, en
nous bornant à rappeler ces lignes rédigées pour le tome IV
des Sämtliche Werke qui paraît à titre posthume en 1916 :
C’est toujours comme un renoncement que d’avoir à
interpréter un dire insurpassable, mais ici c’est presque
périlleux, car nous sommes par trop enclins à échanger un
poème avec sa teneur conceptuelle. Qu’ici, où il me faut
donner l’œuvre, et non pas la biographie, je fasse silence sur la
maladie, ne me le reprochera comme une lâcheté que celui qui
dans l’œuvre recherche le destin personnel du poète plus que
la poésie qu’il est devenu.
Force est de reconnaître que l’aujourd’hui, en France, n’a pas
beaucoup changé et qu’introduire ici un autre recueil d’Odes,
Élégies et Hymnes dans des versions passablement
hétérogènes, dues à plusieurs « générations » de traducteurs,
Gustave Roud, Robert Rovini, Philippe Jaccottet, François
Fédier, Michel Deguy ou André du Bouchet, revient encore à
devoir affronter un autre aspect de ce même paradoxe :
donner à (re) lire des pièces qui n’appartiennent pas toutes,
tant s’en faut, à cette « autre tradition », plus « sobre », de
l’interprétation ; présenter un ensemble qui n’est pas à vrai
dire un recueil concerté et homogène, et qui enfin et surtout ne
témoigne pas des plus précieuses avancées des Œuvres dans
l’édition de la Pléiade en 1967. La traduction des « Hymnes
en esquisse », due pour l’essentiel à François Fédier, et celle
des « Plans et ébauches » qu’avait donnée la Revue de Poésie,
ne figurent pas en effet dans le présent volume.
Si je crois nécessaire de souligner d’abord ce paradoxe, pour
nous, maintenant, ce n’est certainement pas l’effet de je ne
sais quelle ingratitude prétendument supérieure à l’égard de
ceux qui ont véritablement introduit le poète dans notre
langue, par-delà les travaux d’une première germanistique
assez académique — je songe ici en particulier au volume
impeccable de Pierre Jean Jouve, Poèmes de la folie de
Hölderlin, qui dès 1930 donnait à lire à partir de l’édition
Zinkernagel (1926) l’explosion bouleversante des hymnes ou
« fragments » tardifs —, et ce n’est pas davantage pour céder
au seul souci, assez vain ici, d’une étude ou d’une histoire de
la réception française{8}.
Pointer ce paradoxe, bien loin donc de sous-entendre quelque
critique à l’égard des premiers traducteurs, n’aurait pas même
été possible sans le travail de retraduction engagé notamment
par André du Bouchet ou François Fédier : traduire
Hölderlin, c’est aussi toujours devoir le re-traduire à la
mesure à chaque fois de sa propre lecture et compréhension, à
la mesure aussi, disons-le nettement, de l’établissement
philologique plus rigoureux des textes{9}.
En 1967, Philippe Jaccottet terminait par ces mots son avant-
propos à la publication des Œuvres dans la Pléiade :
Aujourd’hui, grâce aux recherches patientes, pénétrantes de
commentateurs auxquels on ne saurait reprocher parfois que
des partis pris ou un excès de système, on tend à tirer de cette
œuvre, rigoureusement unique dans la poésie occidentale, un
surcroît de savoir ; ce ne peut être un bien qu’à condition de ne
pas perdre de vue cette innocence où elle demeure, de ne pas
oublier que :
Maintenant cela fleurit
En pauvre lieu.
C’est-à-dire non pas où abonde la connaissance, mais plutôt où
il y a dénuement et doute.
Nous pouvons laisser ici sans réponse la question tout à fait
secondaire de savoir qui sont ces « commentateurs » trop
systématiques — l’affaire est entendue —, insistons
simplement sur la discipline du « doute » et du « dénuement »
en matière de traduction et d’édition savante : elle caractérise
aussi bien le travail des éditeurs, depuis Norbert von
Hellingrath et Pigenot, en passant par Beißner, jusqu’à Sattler,
pour s’en tenir aux plus « grands », que celui des «
philosophes » ou « commentateurs de philosophes ». Gardons-
nous en tout cas de ce stéréotype exténué qui voudrait opposer
la compréhension immédiate de poète à poète et les tours et
détours de l’érudition, relayée par l’intarissable
commentarisme des philosophes ou des « commentateurs de
philosophes, et après eux de tous les écrivains-canards de
basses eaux{10} ».
Laissons barboter les canards et tournoyer les aigles ! Mais
qui nous délivrera du « topos » sous-romantique de
l’expérience mystique, du poète inspiré, toujours « en relation
vivante et directe avec le mystère du langage, lui-même image
directe et vivante du verbe{11} » ?
La sobriété — hölderlinienne pour le coup — est au prix de
cette démythologisation-là. Faut-il redire que l’urgence, ici
réaffirmée, d’un travail visant à défaire le « mythe Hölderlin »,
c’est-à-dire aussi bien à en instruire l’histoire, depuis Achim
et Bettina von Arnim jusqu’à… Heidegger, est d’abord la
condition de possibilité tout à la fois d’une mise en lumière de
la « mythologie » hölderlinienne, de sa conception de la tâche
poétique dans l’histoire et comme lecture de l’histoire
spirituelle, et sans doute aussi d’une compréhension plus fine
et par là même plus sensible d’une courbe de vie, si purement
et durement exposée au tout de l’existence. « Anxieusement
ouvert », avait dit de lui, avec une admirable précision,
Goethe.
Mais cette sobriété fut elle-même — et c’est là sans doute, plus
qu’un anti-intellectualisme de surface, la racine du
malentendu de toutes les lectures romantiques — difficilement
et douloureusement conquise au terme d’un singulier «
itinéraire{12} », celui qui conduisit le condisciple de Hegel et de
Schelling, à travers la lecture de Platon, de Rousseau et
surtout de Kant (« le Moïse de notre nation »), mais plus
encore par l’étude de la littérature antique{13} et l’élucidation
d’un possible / impossible rapport d’appropriation non
mimétique aux Grecs, à approfondir l’idée ou la tâche de la
médiation poétique jusqu’à son renversement complet d’où
émerge une figure nouvelle, et moderne cette fois, de la pure et
désolée « médiateté ».
Si certains des poèmes les plus achevés, comme Tel en un jour
de fête, placés sous le signe ambivalent de Dionysos,
culminent dans l’affirmation de la vocation du poète qui
recueille en lui « les pensées de l’esprit commun » :
Pourtant à nous revient, sous les orages de Dieu,
Ô poètes ! de nous tenir la tête découverte,
De saisir l’éclair du Père, lui-même, de notre main
Et d’offrir au peuple le don céleste,
Sous le voile du chant,
Car seuls nous sommes de cœur pur
Comme les enfants, nos mains sont innocentes,
Hölderlin s’attachera ensuite, après 1800, de manière toujours
plus résolue à apprendre des Grecs précisément, et de ce qui
constitue le principe différentiel du tragique chez eux — selon
une structure en chiasme souvent étudiée à partir des deux
célèbres lettres à Böhlendorff{14} —, « le libre usage de ce qui
nous est propre » : propriété singulière assurément, puisqu’elle
est celle de l’extrême dénuement, du « signe » de sens nul.
Version hespérique sans doute de ce signe = 0 en lequel se
résume, pour le Hölderlin des essais poétologiques, la
signification de la tragédie, dans sa figure grecque, comme
rencontre ou mieux affrontement meurtrier dans lequel le Dieu
immédiat en vient, toute limite abolie, à ne plus faire qu’un
avec l’homme, réduit lui-même, par l’arrachement à son statut
de mortel, à endurer un dieu, sans nom et sans visage, qui
n’est rien d’autre que temps, ou conditions, pures et vides, de
l’espace et du temps{15}.
À propos d’Œdipe précisément, Hölderlin avait noté :
La présentation du tragique repose principalement sur ceci que
l’insoutenable, comment le Dieu-et-homme s’accouple, et
comment, toute limite abolie, la puissance panique de la nature
et le tréfonds de l’homme deviennent Un dans la fureur, se
conçoit par ceci que le devenir-un illimité se purifie par une
séparation illimitée.
Dès lors le courage du poète n’est plus d’affronter tête nue
l’éclair sacré du Père, mais bien plutôt de répondre
rigoureusement au détournement catégorique du Dieu par cet
autre et difficile retournement, proprement « révolutionnaire »,
que Hölderlin nomme « natal » (vaterländische Umkehr), —
retournement, précise-t-il, « où toutes les choses changent
dans leur figure », « retournement de tous les modes de
représentation et de toutes les formes{16} ».
Il est peut-être permis de rapprocher ce « retournement » de la
« volte-face » par laquelle l’homme, « comme un traître »,
mais « sans manquer à la piété » ou de sainte façon (heiliger
Weise), répond au virage catégorique d’un Dieu, qui n’est
alors plus rien d’autre que « temps » ou mieux « déchirement
du temps » (die zerreißende Zeit). De part et d’autre on est
infidèle, souligne encore Hölderlin {17}:
Dieu et l’homme, afin que le cours du monde n’ait pas de
lacune, et que la mémoire de ceux du ciel n’échappe pas, se
parlent dans la figure toute oublieuse de l’infidélité, car
l’infidélité divine, c’est elle qui est le mieux à retenir.
« Maintenir », « retenir » — car « Sans halte incompréhensible
est le Dieu […] Médiat / Dans la sainte Écriture » —, «
rapprocher » et « comparer », mais sans assimilation ni
réduction, ou encore pressentir : dire, chanter et taire tout à la
fois, ce sont là les motifs dominants des hymnes tardifs,
douloureusement voués à l’anamnèse, et par là à la tâche de
maintenir en la cohésion d’un monde — terre et ciel, mer et
fleuve — l’orbe hespérique, fût-ce au prix de l’insoutenable «
double infidélité », car :
Ceci fait toujours loi / Que le monde, jour après jour, demeure
un tout (L’Unique, troisième version).
La « médiateté » que le Hölderlin tardif a thématisée
expressément en traduisant et commentant les fragments de
Pindare{18} est aussi celle-là même qu’a instituée le Christ,
interprété comme le dernier des dieux grecs, le «
Conciliateur » qui marque proprement l’achèvement du jour
des dieux :. Mais
Le dieu d’un apôtre est plus médiat,
soulignait encore Hölderlin, en exposant la présence du
tragique chez les Grecs. Si la figure chnstologique (L’Unique,
Patmos) devient celle du « médiateur » par excellence, c’est en
effet celle du Fils du Très-Haut, « joyau de la demeure », mais
aussi de celui qui demeure frère de Dionysos et d’Héraklès, et
comme eux « hommes de ce monde », ainsi que doivent l’être à
leur tour les poètes :
Oui, le monde, sans cesse, avec un cri / De joie s’arrache à
cette terre, la laissant / Dépouillée où l’humain ne le sait
retenir. Mais d’une parole / Demeure la trace ; qu’un homme
peut saisir (L’Unique, troisième version).
En effet, après que le Très-Haut lui-même eut détourné des
hommes son visage,
Terrible, une destinée.
Rapide ainsi passe toute chose du ciel. En vain ? non.
Soucieux de la mesure, toujours, avec précaution, touche
Aux demeures des hommes
Un Dieu, l’espace d’un moment,
Et eux ne le savent point, mais longuement
Préservent mémoire, et demandent, quel il fut
(Conciliateur),
il appartient au poète, pour faire ou garder mémoire
précisément, non plus seulement de suivre ce mouvement
excentrique dont Empédocle aurait été l’emblème :
Le feu divin, et de jour et de nuit, nous pousse
À rompre et à nous élancer. Viens donc ! que nous voyons
l’Ouvert,
mais bien plutôt de distinguer, maintenir et retenir fidèlement
ce qui demeure, en son individualité et autonomie, dans l’écart
et la séparation tranchée :
Et toujours
Dans l’étendue sans frein va un souhait. Mais beaucoup
À maintenir. Et, la fidélité, nécessaire (Mnémosyne).
On comprend pourquoi, dès lors, que ce soit le souci de la
lettre qui puisse définir essentiellement — et dans une
perspective messianique, à distance de toute Église instituée
— la vocation du poète :
Mais le Père aime, le
Maître du monde, avant toute chose,
Que la lettre en sa fermeté soit maintenue,
Avec soin (Patmos).
Comme Jean, à qui fut donnée « la puissance de la langue, /
Pour interpréter », le poète hespérique{19} doit re-devenir
herméneute, lire les signes ou déchiffrer les traces, au défaut
de toute « mesure » ou d’un sens saturant : c’est aussi ce qui
lui permet, suivant en pensée les compagnons de voyage ou les
amis lointains, tel Colomb ou Bellarmin, chez les Indiens, de
chanter et de révéler la richesse du monde « en sa beauté
apocalyptica » ;
Y a-t-il sur terre une mesure ? Il n’y en a pas.
Le 15 décembre 1801 Hölderlin demande à Strasbourg un
passeport lui permettant de rejoindre Bordeaux où il doit, une
fois encore, après Walterhausen, Francfort, Hauptwil — après
tant d’humiliations et de départs précipités —, occuper les
fonctions de précepteur auprès du consul d’Allemagne Johann
Christoph Meyer. Nouveau départ dramatique, sans aucun
doute, destiné à fuir quelques « femmes allemandes »,
Nürtingen, le pays natal ou du père, et la perspective de plus
en plus probable d’une cure à lui confiée par le Consistoire de
Stuttgart. Hölderlin se tourne une dernière fois vers Schiller,
autre figure paternelle, celui-là même, conseiller et confident
de Charlotte von Kalb, qui l’avait recommandé dans son
premier emploi de précepteur, afin de solliciter son appui pour
un poste de chargé de cours de littérature grecque à Iéna. On
reste rêveur à l’idée de cet enseignement consacré à la μηχανή
des poètes antiques, dans cette ville universitaire qui venait
d’entendre Fichte et Schelling… Mais à cette lettre assez
singulière où s’expriment tout à la fois le désarroi de
l’existence, la douleur de l’errance et la certitude de la
vocation poétique{20}, Schiller ne répondra pas, laissant vaine
cette prière :
J’ai acquis la conviction qu’il ne m’est pas possible de
m’assurer une existence tout à fait indépendante grâce à un
travail tout à fait indépendant. C’est pourquoi, à quelques rares
interruptions près, je me suis consacré au préceptorat, et tout
en accomplissant dans l’ensemble mon devoir, j’ai par trop
subi le mécontentement des autres quand j’étais maladroit, ou
leur accablante compassion quand il m’arrivait de sembler
adroit […]. Mais à la longue la patience m’était devenue une
passion, et dans le doute je finissais toujours par m’orienter
dans la voie où les véritables buts de ma vie étaient sacrifiés au
profit d’autrui. Or, je trouve et me rends assez bien compte que
l’on peut recourir à un expédient quand il nous est interdit de
vivre selon notre vocation naturelle, mais qu’une fausse
résignation finit tout aussi mal qu’un trop grand manque de
sagesse. Cela me frappe en ce moment plus qu’à l’ordinaire,
car, sauf imprévu, je vais être obligé d’aller d’ici quelques
semaines en qualité de vicaire chez un curé de campagne. Non
pas que je ne reconnaisse à cette sphère d’activité ses
avantages et sa joie. Mais je constate que cette charge et tout le
comportement qu’elle présuppose sont par trop contraires à ma
manière d’être pour que cette contradiction ne finisse pas par
me faire perdre tout moyen d’expression.
Le départ pour la France signe donc l’échec des derniers
projets échafaudés, mais il marque surtout, comme le révèle la
lettre qu’il adressait à son ami Böhlendorff au début de
décembre, l’ouverture d’un nouveau rapport au natal :
Je suis en ce moment plein d’adieu. Longtemps je n’ai pas
pleuré. Mais ma décision de quitter maintenant encore ma
patrie, peut-être pour toujours, m’a fait verser des larmes
amères. Car je n’ai rien de plus cher au monde. Mais ils n’ont
que faire de moi. Je veux rester et resterai d’ailleurs allemand,
quand même la faim et la détresse de mon cœur me mèneraient
jusqu’à Otahiti.
Hölderlin attendra quinze jours à Strasbourg avant que sa
demande de passeport soit acceptée. Commence alors un long
voyage, qui le conduit à Bordeaux, le 28 janvier 1802. Du
voyage lui-même on sait peu de chose.
Le séjour à Bordeaux, dans l’élégante demeure néoclassique
du consul Meyer — dernière fonction de précepteur exercée
par Hölderlin et qui se termine une fois encore par une issue
catastrophique et un départ précipité —, est un des plus
obscurs dans l’itinéraire du poète : il arrive à Bordeaux le
28 janvier, le 10 mai il obtient un passeport pour rentrer en
Allemagne par Strasbourg, lui permettant de « librement
circuler ». Les trois lettres qu’il adresse à sa mère, l’une de
Lyon, au cours de l’interminable voyage d’aller, les deux
autres de Bordeaux, le jour même de l’arrivée, puis le vendredi
saint 1802, après qu’il a connu la mort de sa grand-mère,
survenue en février, ne nous apprennent presque rien de
factuel{21}.
On y retrouve, légèrement accentué, le ton de respect un peu
distant et rassurant, qui caractérisait déjà, sans aucun faux-
fuyant, la correspondance avec les siens : « Je suis enfin
arrivé, ma chère mère, j’ai trouvé un bon accueil, je suis en
bonne santé et n’oublie pas d’en être reconnaissant au Maître
de la vie et de la mort […]. De plus, j’ai éprouvé tant de
choses que je ne puis guère en parler encore. » Et cependant,
s’y annoncent aussi, mais comme réduits à leur plus simple et
pauvre expression, quelques-uns des thèmes majeurs de
l’œuvre tardive : la contenance, la fermeté, la distance
protectrice, le refus de l’« attendrissement » ; « Qu’un esprit
fidele et ferme soit notre guide, et que le Très-Haut qui est au
ciel nous préserve de l’indolence, nous fasse agir avec mesure
et trouver ce qui convient. »
En revanche, le projet conservé dune lettre à son ami Casimir
Böhlendorff, à l’automne 1802, est certainement le document
majeur qui révèle au plus profond le sens intérieur du voyage
en France, puisque ce séjour, dans la constellation
hölderlinienne, réelle et imaginaire, historique et
géographique, constitue comme la possibilité entr’aperçue
d’une expérience de la Grèce, à l’encontre de laquelle doit se
déployer désormais le chant hespérique, « selon la patrie et la
nature ».
Voici le texte de cette lettre qui ne trahit, contrairement à ce
qui a pu être dit, aucun « égarement » :
Il y a longtemps que je ne t’ai écrit, entre-temps, j’ai été en
France et j’ai vu la terre triste et solitaire, les bergers de la
France méridionale et certaines beautés, hommes et femmes,
qui ont grandi dans l’angoisse du doute patriotique et de la
faim.
L’élément puissant, le feu du ciel et le silence des hommes,
leur vie dans la nature, modeste et contente, m’ont saisi
constamment, et comme on le prétend des héros, je puis bien
dire qu’Apollon m’a frappé.
Dans les régions qui confinent à la Vendée j’ai été intéressé
par l’élément sauvage, guerrier, le pur viril à qui la lumière de
la vie est donnée immédiatement dans les yeux et les membres
et qui éprouve le sentiment de la mort comme une virtuosité
où s’assouvit sa soif de savoir.
L’aspect athlétique des Méridionaux, au milieu des vestiges de
l’esprit antique, m’a familiarisé davantage avec la véritable
nature des Grecs ; j’ai appris à connaître leur caractère et leur
sagesse, leur corps, leur manière de grandir dans leur climat et
la règle par laquelle ils préservaient le génie présomptueux de
la violence de l’élément.
C’est ce qui déterminait leur caractère ethnique, leur façon
d’assimiler les natures étrangères et de se communiquer à
elles. Voilà leur individualité originale, laquelle se traduit dans
la vie du fait que l’intelligence suprême est force de réflexion,
au sens grec ; et cela est compréhensible lorsqu’on a compris
le corps héroïque des Grecs ; leur caractère populaire est
tendresse comme le nôtre [est sobriété].
L’impression produite par la vue des Antiques m’a fait mieux
comprendre non seulement les Grecs, mais plus généralement
l’art suprême, qui, même dans le mouvement et la
phénoménalisation suprêmes des concepts et de toute opinion
sérieuse, maintient toute chose pour soi en sa permanence, de
sorte que la sûreté ainsi entendue constitue la forme suprême
du signe.
Après maintes émotions et bouleversements de l’âme j’avais
besoin de me fixer pour un temps, et je vis à présent dans ma
ville natale.
Plus je l’étudie, plus la nature de ma patrie m’émeut
puissamment. L’orage, non seulement sous son aspect le plus
élevé, mais précisément en tant que puissance et comme figure
parmi les autres formes du ciel, la lumière donnant forme
nationnelle, en tant que principe et à la manière du destin, afin
que nous ayons un sacré, l’intensité de ses allées et venues, le
caractère particulier des forêts et la rencontre dans une même
région de caractères différents de la nature, que tous les lieux
sacrés de la terre se retrouvent en un même lieu et la lumière
philosophique autour de ma fenêtre, voilà ce qui fait
maintenant ma joie ; puissé-je me souvenir comment je suis
arrivé jusqu’ici !
Mon cher, je pense que nous ne commenterons plus les poètes
des temps passés ; c’est la manière même de chanter qui va
prendre un caractère différent, et si nous ne réussissons pas,
c’est parce que, depuis les Grecs, nous sommes les premiers à
chanter selon la patrie et la nature, vraiment originellement.
Écris-moi bientôt sans faute. J’ai besoin de tes pures sonorités.
La Psyché entre amis, la naissance de la pensée dans la
conversation et la correspondance est nécessaire aux artistes.
Autrement, nous n’avons aucune pensée pour nous-mêmes ;
elle appartient à l’image sacrée que nous formons.
De cette lettre, d’une extraordinaire densité, il est permis à
tout le moins de conclure que le voyage en France marque
bien une césure capitale dans la réflexion et l’œuvre de
Hölderlin, quoi qu’il en soit par ailleurs des signes de
l’égarement que beaucoup ont voulu y chercher. Cette césure
peut se caractériser comme « retournement natal », si
seulement on n’y entend pas de manière étroite un retour au
pays, à la patrie, à la nature, comme instance nationale et
pour ainsi dire an-historique. Le retournement natal
(vaterländische Umkehr) marque bien une complète révolution
de la « manière de chanter », mais c’est aussi celle qui fait du
pays natal et paternel (le Vaterland), du pays du Père ou
davantage encore du Père qui est aux cieux (Vater im
Himmel), la terre omnicompréhensive, celle justement du «
Père de la Terre », comme l’indique fortement la dernière
strophe de la seconde version de L’Unique ;
Le Père, oui, de cette terre a joie
Aussi, de ce qu’il existe des enfants, ainsi demeure une
certitude
Du Bien
De la terre ici le Père apprête ce qui perdure
Dans les orages du temps. Mais cela n’est plus{22}.
Ainsi se définit, conformément au nouveau mode du chant, une
tâche nouvelle — et si l’on y tient moderne — de la poésie
hespérique, dont l’hymne bordelais et océanique Andenken
(Souvenir) pourrait être l’emblème : confronter et réunir tous
les lieux sacrés à la « lumière philosophique » de ce qu’il faut
bien nommer une « philosophie de l’histoire », pour leur
assurer un site ou une assise : celle, tout ensemble fragile et
suffisante, de l’anamnèse ou de la commémoration.… Il existe
des enfants, ainsi demeure une certitude du bien. Ce « bien »
qui est aussi cela qui perdure (Ständiges) dans les orages du
temps : cela qui demeure, non point en vertu de quelque «
Stiftung des Seyns », orthographié à l’ancienne pour
l’occasion, mais ce qui reste après que la mer, flux et reflux,
ou l’histoire, ont « emporté et donné aussi la mémoire » : rien
d’autre que le récit de « jours d’amour et puis / De grandes
choses qui se font ».
Il n’est pas bon
De perdre l’âme à coup de mortelles
Pensées. Mais il est bon
De se parler et de se dire
Ce qu’on pense en son cœur, d’entendre longuement Parler de
jours d’amour et puis
De grandes choses qui se font{23}.
La Psyché entre amis…
Nombreuses sont depuis le matin, / Depuis que nous sommes
gens qui nous parlons et entendons de l’autre, / Les choses
apprises par l’homme ; mais bientôt nous serons un chant{24}.
Un signe, ici, de la « folie », ce pourrait être, non pas le
caractère éclaté des derniers hymnes en esquisse, l’effort pour
rassembler ce qui reste, en vivante mémoire, de la Madone,
Colomb, Renaud, Barbe-rousse et les autres, mais — sombre
moitié de la vie — la solitude sans bornes qui n’est plus
confrontée qu’à l’alternance, rigoureusement insignifiante,
des saisons : printemps, été, automne, hiver, printemps, été…
Où, malheureux, irai-je prendre,
Quand vient l’hiver, les fleurs, où
L’or du soleil, y
Et l’ombre de la terre ?
Les murs sont là
Muets et froids, dans le vent
Tintent les drapeaux.
Abandonner la figure mythique du poète par excellence, poète
des poètes qui, prophète et visionnaire, nomme le « Sacré »,
réapprendre à lire sobrement un texte difficile, éclaté, repris,
raturé — qu’on ne saurait simplement tenir à l’écart des
grandes spéculations idéalistes sur la Weltgeschichte, la
mythologie, la révélation, la politique, la religion —, c’est
sans doute un des premiers résultats de l’édition de Francfort
(Frankfurter Hölderlin-Ausgabe) publiée sous la direction de
D. E. Sattler à partir de 1975. Cette nouvelle édition, lancée
alors même que la grande édition, dite de Stuttgart, sous la
direction de Friedrich Beißner, commencée en 1943, n’était
pas absolument achevée (manquaient encore quelques
volumes complémentaires de « Dokumente »), et que celle-ci
pouvait être considérée comme un modèle du genre par sa
rigueur philologique (relevé systématique des variantes,
apparat critique « lourd »), ne prétendait ni remplacer ni
détrôner — ce qui n’aurait ici aucun sens — l’édition de
Stuttgart, mais plutôt la situer dans ses présuppositions et son
« idéologie{25}1 ». Le principe de l’édition de Francfort a été
exposé notamment par W. Groddeck et D. E. Sattler, dans une
« note pour l’édition » publiée dans le numéro 2 des Cahiers
Le Pauvre Holterling, Blätter zur Frankfurter Hölderlin-
Ausgabe : il s’agit principalement de restituer à l’œuvre de
Hölderlin, selon des procédures naturellement différenciées,
selon qu’il s’agit de correspondance, de roman (Hypérion), de
drame tragique (Empédocle) ou de poèmes, son espace textuel
et sa stratification génétique : sans nullement privilégier la
ruine, le fragment, la rature ni le remords d’écriture, il
importait en effet de faire ressortir le caractère constitué et
comme arbitrairement stabilisé de toutes les éditions
précédentes, depuis la première d’entre elles due à C. T.
Schwab en 1846, jusqu’à celle de Beißner-Beck, qui était
venue parachever ce processus de constitution d’un texte «
canonique ».
La déstabilisation ici ne tend pas simplement à faire pénétrer
indiscrètement le lecteur dans l’atelier de l’écrivain — qui
après tout, vates ou non, peut bien lui aussi travailler
artisanalement et chercher à effacer ses traces après coup —,
ni à permettre un coup d’œil sur le work in progress, mais de
manière infiniment plus révolutionnaire à redonner à l’œuvre,
alors même qu’elle paraît avoir trouvé un point d’équilibre
relatif, comme c’est le cas par exemple pour l’élégie Pain et
vin, son épaisseur et jusqu’au mouvement et au bougé qu’elle
porte irrémédiablement inscrits en elle, par ceci notamment
qu’un des intitulés qui ont guidé les premières phases
rédactionnelles était Der Weingott — le dieu du vin —, ou
encore par ceci que la neuvième et dernière strophe de l’élégie
porte au lieu de :
Crois-en qui l’éprouva ! Mais rien, quoi qu’il advienne, rien
n’a force / D’agir, car notre cœur est mort, nous vivrons tels
des ombres jusqu’au jour / Où l’Éther, notre père, ayant
reconnu les siens, leur appartienne. / Mais le fils du Très-
Haut, durant la longue attente, le / Syrien descend comme un
porteur de torche parmi les ombres, ceci :
Car l’esprit n’est pas chez lui au commencement, / Il n’est pas
à la source. Il est en proie à la patrie. / L’esprit aime la
colonie, et l’oubli vaillant. / Nos fleurs et l’ombre de nos
forêts le réjouissent / Lui, l’accablé. Celui qui donne l’âme se
serait presque consumé.
On conviendra aisément qu’il ne s’agit point là d’une simple
« variante », mais bien d’une « reprise » susceptible de
modifier l’économie de l’élégie tout entière, de même, autre
exemple célèbre, les remaniements de l’ode Vocation du poète
témoignent aussi d’une profonde réinterprétation du sens
même de l’absence des dieux :
Mais, quand il le faut, l’homme reste sans peur / Devant Dieu,
la simplicité le protège / Et il n’a besoin ni d’armes, ni de ruse,
/ Aussi longtemps que le dieu ne lui fait pas défaut.
Hölderlin avait d’abord écrit : « aussi longtemps que le dieu
près de nous demeure », avant de noter finalement : « jusqu’à
ce que le défaut de dieu l’aide ».
Ce qui vaut des textes relativement achevés, et retravaillés par
Hölderlin après le retour de Bordeaux, trouve naturellement
tout son champ d’application avec les « ébauches » et les «
fragments ». D’un mot, le principe de l’édition Sattler est ici
de donner à voir un-équivalent typographique, avec le plus
souvent reproduction en fac-similé du manuscrit, de la page en
sa constellation incertaine : quête hallucinée d’un pluriel de
sens, à travers l’histoire de l’Hespérie et de ses multiples
héros, mais aussi selon les grands axes d’une géographie
spirituelle qu’articule l’échange — et non point le marché —
des « choses » ou richesses d’un monde toujours plus
individué. L’extraordinaire ouverture herméneutique qui
résulte d’un tel principe éditorial, tout sauf un parti pris, mais
plutôt souple fidélité à la chose même du texte en gestation,
ressort exemplairement des hymnes en esquisse Colomb,
Mnémosyne ou Le plus proche, meilleur dont B. Badiou et J.-
C. Rambach ont risqué une version française dans le Cahier
de l’Herne Höderlin{26}.
JEAN-FRANÇOIS COURTINE
NOTE DE L’ÉDITEUR
La présente édition reproduit les Odes, les Élégies et les
Hymnes tels qu’ils figurent dans la Bibliothèque de la Pléiade,
les seules modifications concernant les traductions d’André du
Bouchet, pour lesquelles nous avons tenu compte des
retouches apportées dans l’édition du Mercure de France ;
d’autre part, pour les hymnes L’Unique et Mnémosyne, nous
avons substitué les traductions d’André du Bouchet à celles de
la Pléiade.
On sait que Hölderlin, qui publia plusieurs poèmes en revue,
n’a pas connu avant les années de la folie leur édition en
volume. Notre recueil se limite à la période des grands poèmes
(1800-1806), pour laquelle nous avons, à la suite de la Pléiade
— et en nous conformant au choix de celle-ci au sein des
Odes, des Élégies et des Hymnes —, repris le classement par
genre de l’édition de Stuttgart.
ODES
ROUSSEAU

Notre journée humaine, ah, que ses bornes sont étroites !


Tu vis, tu vois, tu t’étonnes, — le soir est là.
Dors maintenant aux lointains infinis où les années
Des nations passent et disparaissent.

Et maint homme domine du regard son propre temps,


Un dieu lui montre le vierge espace, mais toi, plein de désir,
Tu restes sur la rive, un scandale à tes proches, une
Ombre, et tu n’as pas d’amour pour eux.

Ceux que tu nommes de leur nom, — ces nouvelles présences


Promises — où sont-ils donc, pour qu’une main d’ami
Te réchauffe, où s’approchent-ils, ô toi qui parles
solitaire,
Pour qu’une fois enfin tu sois compris !

Seul un morne silence autour de toi, pauvre homme,


Et tu poursuis, pareil aux morts sans sépulture,
Ta marche errante, et tu cherches le repos et personne
Ne te sait dire ton chemin.

Sois content ! Hors du sol natal


L’arbre s’élance, mais ses jeunes
Bras pleins d’amour retombent et saisi
De tristesse, il penche la tête.

Cette profusion de vie, l’infini qui le cerne


et s’éclaire, il ne les comprend point.
Mais ils vivent en lui et voici, comme une présence
Chaleureuse, efficace, son fruit jaillir.

Tu as vécu ! — Oui, ton visage aussi,


Le soleil lointain l’illumine de sa joie,
Et des rayons jaillis d’une ère plus belle
Sont venus, messagers, jusqu’à ton cœur.

Tu les as entendus, tu as compris leur langue inconnue,


Lu dans leur âme ! À l’homme de profond désir, un signe
À suffi, et les signes furent
Depuis l’aube des temps, le langage des dieux.

Et cet homme, ô miracle, comme s’il avait en esprit déjà,


Dès l’origine, en son devenir total et tous ses actes,
Épousé la démarche de la vie,

Au premier signe, il sait les choses qui s’accomplissent


Et comme l’aigle au-devant des orages, d’un vol
Téméraire, au-devant de ses dieux son esprit plane,
Annonciateur de leur venue,
COURS DE LA VIE

Toi aussi tu visais haut, mais l’amour nous courbe


Tous de force, nous plie tous la douleur plus forte,
Et pourtant notre arc ne revient pas
À son point de départ en vain.

Monte donc ou descends ! jusqu’en la nuit sacrée


Où la muette nature ourdit les jours à venir,
N’est-ce pas, même au plus biais de l’Orcus,
Une règle qui règne encore, un droit ?

Je le sais d’expérience. Car jamais, dieux du ciel,


Vous ne m’avez, ô mainteneurs du monde,
Conduit, il me semble, comme maîtres mortels,
Par les sentiers unis de la prudence.

L’homme, disent les dieux, fasse l’essai de toutes choses,


Que, nourri de leur force, il sache gré à toutes
Et comprenne sa liberté,
Rompre là, s’en aller où il veut.
ADIEU

Nous, vouloir nous quitter ? croire cela plus sage et juste ?


Quelle horreur nous saisit, l’acte accompli, ce meurtre ?
Ah ! si peu nous connaître
Parce qu’en nous règne un dieu.

Le trahir ? lui, hélas, qui nous donna, et lui


Seul, l’esprit et la vie, âme de notre amour
Et son dieu tutélaire,
Non, c’est chose que je ne puis.

Mais tout autre est le mal qu’a dans l’idée le monde,


D’autres règles d’airain jouent pour lui, d’autres droits,
Dont l’emprise sournoise
Use l’âme de jour en jour.

Soit ! et je le savais. C’est que l’informe en nous


Raciné, la Peur qui dieux et hommes sépare,
Veut en expiation le sang,
Fait le cœur des amants mourir.

Va, me taire vaut mieux ! oh ! ne me laisse plus


Voir jamais ce qui tue, laisse qu’en paix au moins
J’aille à mes solitudes,
Et que soit bien nôtre l’adieu !

Prends toi-même et me tends de ce poison sacré,


Que je boive avec toi, de ce Léthé sauveur
Pleine coupe, et qu’en soit tout
Oublié qui fut haine et amour.

Moi, je pars. Bien plus tard, ô Diotima ! qui sait,


L’heure ici reviendra de te revoir. Son sang
Désormais, le désir l’a
Tout versé, nous allons sans but,

Bienheureux étrangers, ombres qu’en songe mène


Un colloque hésitant, mais à l’oubli ce lieu
De l’adieu nous arrache,
Tout en nous se réchauffe un cœur,

Je m’étonne à ta vue, comme du temps passé


Montent voix et chansons, tendre est le son d’un luth,
Et le lys, d’or sur l’eau vive,
En parfums jusqu’à nous s’exhale.
DIOTIMA

Tu souffres en silence, incomprise de tous,


Ô noble vie ! tu tiens en silence les yeux baissés
Par ce beau jour, toi qui au monde
Cherches en vain tes pareilles, hélas,

Ces âmes reines qui jadis, fraternelles,


Unies comme d’un même bosquet les cimes,
Pouvaient de leur amour et leur pays,
De l’étreinte sans fin de son ciel jouir,

Au cœur chantant le souvenir des origines ;


Je dis ces âmes de gratitude, assez
Fidèles pour porter jusqu’au fond du Tartare
La joie, elles, ces âmes libres de déesses terrestres,

Et tendres, grandes, âmes qui ne sont plus ;


Et que mon cœur, depuis si longtemps que dure
Son deuil, sans cesse pleure, chaque
Jour au rappel des étoiles d’antan,

Et sa funèbre plainte point ne tarit.


Mais le temps guérit. Les dieux maintenant sont forts,
Sont prompts. N’a-t-elle pas déjà repris
Son vieux privilège de joie, la nature ?

Regarde ! avant que notre tertre, ô mon amour, s’affaisse,


Le jour marqué viendra, et mon chant mortel
Le verra, Diotima, te mettre au rang
Des héros et des dieux, ce jour à ton image.
NATURE ET ART
ou
SATURNE ET JUPITER

Tu règnes dans les hauteurs du jour, ta loi


Rayonne et tu tiens la balance, Fils de Saturne !
Tu répartis les sorts et tu jouis de ta gloire
Sereine, l’art immortel du souverain.

Mais à l’abîme, disent entre eux les poètes,


Tu as jadis chassé l’Aïeul sacré, le Père,
Le tien ! et innocent au fond de ce gouffre,
Juste séjour des fils du chaos, tes aînés,

Depuis longtemps gémit le dieu de l’âge d’or :


Lui autrefois si libre, et plus grand que toi,
Mais sans jamais dicter de règle,
Et sans un nom connu d’aucun mortel.

Descends donc, toi ! sans honte veuille au moins remercier !


Et vénérer l’Ancien si tu veux durer,
Souffrir que le poète avant les
Autres, dieux et hommes, le nomme !

Car tous tes biens, comme ton éclair jaillit


Des nues, de lui te viennent, et vois ! ton ordre
Retient sa marque, il n’est puissance
Qui ne sorte de la paix de Saturne.

Et quand j’aurai sur mon cœur senti battre


La vie, se dessiner les formes que tu créas,
Et s’endormir dans les délices
Du berceau le temps qui passe et change :

Je te connaîtrai là, Jupiter ! et je saurai


T’entendre, maître sage, fils comme nous
Du Temps, toi le législateur, toi
Qui des ténèbres sacrées dévoiles les mystères.
CHANTÉ AU PIED DES ALPES

Sainte Innocence, ô toi la familière aimée


Des dieux et des hommes ! la maison est tienne,
Où on te trouve assise dehors
Au pied des Ancêtres,

Sage et toujours comblée ; car, s’il connaît beaucoup


De biens, souvent, tel un fauve, l’homme
Lève au ciel des yeux frappés de stupeur, mais que tout,
Ô Pure, t’est pur !

Vois ! la farouche bête de nos champs


Se fie à toi et te sert, avec ses voix
Anciennes la forêt muette te dit ses oracles,
Les cimes t’enseignent

Leurs lois sacrées, et ce qu’il reste encore


À révéler, après tant d’épreuves, de notre être
À notre Père d’en haut, tu peux seule
Nous le dévoiler.

Vivre ainsi, seul avec les dieux du ciel, et


Quand tout passe, le jour, le vent, le fleuve,
Qu’à son terme court le temps, ne pas perdre
Des yeux leur présence,

Je ne saurais plus grand bonheur vouloir, d’ici


Que tel le saule l’onde m’enlève aussi,
Me berce et, endormi, m’emporte là-bas,
Blotti dans ses vagues ;

Mais il se plaît ici chez lui, le cœur fidèle


À son feu divin, et libre, tant qu’il se pourra,
Je veux, ô langues du ciel ! vous chanter
Toutes et comprendre !
VOCATION DU POÈTE

Les bords du Gange ont du dieu de la joie entendu


Le triomphe, alors qu’arrivant de l’Indus et conquérant
Le monde, le jeune Bacchus avec le vin
Sacré tirait les peuples du sommeil.

Et toi, tu n’iras point, Ange du Jour ! réveiller


Ceux qui dorment encore ? donne, oh ! donne-nous les lois,
La vie, sois vainqueur, Maître qui seul
Comme Bacchus as le droit de conquête.

Non point le sort des gens, ni l’ordinaire soin


Qu’à la maison ils prennent ou sous le libre ciel,
Et l’homme est pourtant plus noble, œuvrant
À se nourrir, que la bête ! mais autre chose est en jeu,

Confié au soin, au culte seul des poètes !


Nous sommes, nous, voués au service du Très-Haut,
Aux chants toujours nouveaux qui le révèlent
Plus proche et familier au cœur.

Et il faudrait pourtant, ô vous, tous les dieux du ciel,


Vous toutes, sources, rives, bosquets, hauteurs
Où descendit sur nous, prodige
Inoubliable, et nous prit aux cheveux
Pour la première fois le Génie soudain,
Le Génie divin de la création, nos esprits
Frappés de stupeur et tous nos os
Frémissant comme atteints de la foudre,

Et vous, infatigables actes de par le vaste monde !


Journées au cours violent du destin, laissant
Le dieu dans sa méditation aller où l’emportent,
Ivres de fureur, ses chevaux gigantesques,

Il nous faudrait de vous ne rien dire ? et quand il chante


En nous l’accord majestueux de la vie, ordre sublime,
Notre art ne sonnerait pas mieux que ne fait
Un enfant oisif et téméraire ayant par jeu

Touché la lyre pure et sacrée du maître ?


Et toi qui as, poète, entendu d’Orient
Les prophètes et de Grèce les odes, et
Ces derniers temps les tonnerres, serait-ce
Pour asservir l’Esprit à tes fins, honnir
Dans ton aveugle hâte le bien de sa présence,
Le renier pour fol, toi sans cœur, et t’en jouer
Comme d’une bête captive au marché ?

Tant qu’à la fin, cabré sous le dard furieux,


Il jette, au souvenir de son origine, un cri
Auquel survient le maître avec ses
Flèches de mort qui te brûleront l’âme.

Il sert à tout depuis trop longtemps, le divin,


Et une race ingrate et rusée gaspille
Pour son plaisir, épuise du ciel toutes
Les forces bienfaisantes, s’imagine,

Quand le Très-Haut cultive le champ pour elle,


Connaître et l’astre du jour et le dieu tonnant,
Et sa lunette scrute et compte et
Fixe par leurs noms les étoiles du ciel.

Le Père, lui, étend sur nos yeux un voile


De nuit sacrée, afin qu’il nous reste un lieu.
Il n’aime rien de sauvage ! Mais violence
Étalée jamais ne forcera le ciel.

Trop de sagesse ne vaut pas mieux. Qui le connaît,


C’est la gratitude. Mais c’est trop à garder pour elle seule,
Et un poète aux autres se joindra
Volontiers qui l’aideront à comprendre.

Mais l’homme affronte seul et sans peur son dieu


Quand il le faut, sa simplicité le garde,
Sans besoin d’armes ni de ruses, le temps
Que ce manque de dieu se change en aide.
VOIX DU PEUPLE

Tu es la voix de Dieu, je l’ai cru aussi


Dans ma sainte jeunesse, et je le redis !
Indifférents à notre sagesse
Grondent les fleuves, et cependant

Qui ne les aime ? je les entends, le cœur


Toujours ému, qui courent se perdre au loin,
Qui vont par d’autres voies que les miennes
Dans la mer pressentie se jeter, infaillibles.

Car ils s’oublient, les êtres mortels, trop prompts


À combler des dieux le désir, ils n’aiment
Que trop, dès lors qu’ils ont trouvé, les yeux
Grands ouverts, à suivre leurs propres routes,

Par le plus court chemin revenir au Tout ;


Il cherche le repos, il se précipite ainsi,
Le fleuve que malgré lui attire
Et désemparé de roc en roc emporte

Le prodigieux, le nostalgique appel de l’abîme ;


Les peuples mêmes sont du chaos épris,
Un goût de mort s’empare d’eux,
Et de fières cités, poursuivant d’année
En année leur œuvre en quête de mieux, soudain
Les sacre une fin brutale ; la terre
Reverdit, et, silencieux face aux étoiles,
Tels les orants, abîmé parmi le sable,

Tout l’art de leur patience, qu’ils ont voulu


Vaincu, y gît face aux astres inimitables ;
Pour honorer ces dieux, l’artiste,
L’homme, a brisé de ses mains son œuvre.

Mais rien de leur faveur n’est soustrait aux hommes,


Ils aiment en retour comme ils sont aimés
Et freinent l’homme dans sa course souvent
Pour que du jour longuement il jouisse.

Et les petits de l’aigle, leur père n’est pas seul


À les jeter hors du nid, pour qu’ils
Ne restent trop longtemps tenus, le Maître
D’un juste aiguillon nous aussi en avant nous pousse.
Heureux ceux-là qui sont allés au repos,
Tombés avant le temps, eux aussi,
Eux aussi sacrifiés comme les prémisses
De la moisson, ils ont trouvé leur part.

C’était au temps des Grecs sur le Xanthe une cité,


Mais elle gît maintenant, pareille à d’autres,
Plus grandes, effacée du jour, ravie
Par un coup du destin à sa lumière sacrée.

Ses gens n’ont pas d’eux-mêmes cherché la mort


Dans la bataille, non. Le terrible sort
Qui fut le leur, il nous en est venu
De l’Orient la légende merveilleuse.

Brutus par sa bonté les avait exaspérés.


Un incendie ayant éclaté, lui-même
S’offrit à les aider, tout chef
Qu’il fût de l’armée assiégeant leurs portes.

Mais ils jetèrent ses messagers du haut


Des murs. Et l’incendie là-dessus
Se ranima, et ils s’en réjouirent,
Et Brutus avait beau leur tendre la main,

Tous ils étaient hors d’eux. Des clameurs fusèrent,


Des cris de joie. Les hommes, les femmes, tous
S’élancent dans les flammes, et les enfants se jettent
Qui du haut des toits, qui sur l’épée des pères.

Mieux vaut ne pas braver les héros. Mais tout


Ici était déjà préparé. Jadis
Leurs pères, surpris par une attaque
Perse et pressés d’ennemis trop rudes,

Avaient aussi, prenant les roseaux du fleuve,


Embrasé leur ville pour se dégager.
Et, s’envolant vers l’Éther sacré, la flamme
Emporta maisons, temples et gens.

Les fils en connaissaient le récit, et bonnes


Sont certes les légendes, car du Très-Haut
Elles sont une mémoire, mais les sacrées,
Il faut aussi pour les déchiffrer quelqu’un.
L’AÈDE AVEUGLE

Où es-tu, jeune élément ! toi si exacte


À m’éveiller sur le matin, où es-tu, lumière ?
Mon cœur ne dort, mais toujours prisonnier
De son charme sacré, la nuit me tient.

Jadis, j’aimais épier l’aurore, et ta naissance


Au flanc de la colline, par toi jamais déçu,
Jamais trompé, déesse amie, par les souffles
De l’air, tes hérauts, car toujours tu venais

Par le même sentier, semant partout la joie,


Dans ta beauté jaillie, mais où es-tu, lumière ?
Mon cœur ne dort pas plus, mais infinie
La nuit me tient captif de sa magie.

Pour moi jadis les feuillages luisaient, brillaient


Les fleurs dans tout l’éclat de mes yeux mêmes ;
Tout proche, le visage des miens
Me gardait la clarté, tout là-haut

Et autour des forêts je voyais les ailes


Du ciel voyager, quand j’étais jeune ;
Or me voilà pour passer d’heure
En heure seul et coi, et ma pensée
Avec l’amour et la peine des jours plus clairs
Se forme pour en jouir des visions,
Et je tends l’oreille au loin pour guetter
Si un ami peut-être, un sauveur ne me vient.

Souvent alors j’entends sa voix quand à midi


Le dieu tonnant s’approche, fracas d’airain,
Quand la demeure tremble et que le sol
Gronde sous lui, par les monts renvoyé.

Et je l’entends la nuit, mon sauveur, je l’entends


Porter la mort, ce Libérateur, la vie,
Dans son tonnerre accourir du Couchant
À l’Orient, et tu voles vers lui,

Mon âme, chant de luth ne vivant


Que par lui, et comme au fleuve va la source,
De force où il va il m’entraîne, et lui
Si sûr, je le suis à tâtons.

Jusqu’où ? jusqu’où ? Je t’entends en tous lieux,


Ô mon maître splendide dont retentit la terre,
Où sont tes fins ? Et qu’est-ce là, qu’est-ce
Au-dessus des nuages et qu’advient-il de moi ?

Ô Jour, Jour par-dessus les nuages qui croulent !


Je te salue ! Par toi s’ouvrent mes yeux.
Lumière, ô jeunesse, ô bonheur ! tu es bien celle
D’autrefois, mais quel esprit plus pur tu verses,

Fontaine d’or de ce sacre jaillie ! et toi


Sol verdoyant, berceau paisible ! et toi,
Demeure de mes pères ! et vous que j’aime
Pour vos accueils d’autrefois, oh, approchez,

Venez partager cette joie, vous tous,


Venez que vous bénisse le voyant !
Et, que je le supporte, enlevez-moi
De sur le cœur ce poids de vie, ce poids de dieu.
CHIRON

Où es-tu, source des pensées ? toi qui toujours


T’éloignes quand le veut l’heure, où es-tu, lumière ?
Mon cœur ne dort, mais la nuit acharnée,
La nuit toujours me tient captif de ses prodiges.

Moi qui jadis allais quêter les simples dans les bois, épier
La tendre proie au flanc de la colline, jamais déçu,
Jamais trompé, même une fois, par tes oiseaux,
Car tu venais, presque trop empressée,

Quand poulain ou jardin te versait jouvence,


Portant conseil, quant au cœur ; où es-tu, lumière ?
Mon cœur ne dort pas plus, mais la nuit sans cœur
N’a pas cessé, la violente, de m’entraîner.

C’était bien moi. Et la terre, de thym, de crocus


Et de blé me donnait son premier bouquet.
Et j’apprenais à la fraîcheur des étoiles,
Mais le dicible seul. Et à mes côtés.

Désenchantant les terres tristes et sauvages,


Marchait le demi-dieu valet de Zeus, l’homme droit ;
Or me voilà pour passer d’heure
En heure seul et coi, et ma pensée

Se forme de terre fraîche et de nuées d’amour,


À cause de ce poison entre nous, des visions ;
Et je tends l’oreille au loin pour y guetter
Si un ami peut-être, un sauveur ne me vient.

Souvent alors j’entends son char quand à midi


Le dieu tonnant s’approche, entre tous familier,
Que la demeure tremble et sous lui que le sol
Se purifie, que mon tourment se fait écho.

Et je l’entends la nuit, le sauveur, je l’entends


Porter la mort, le Libérateur, et tout en bas
Sous l’herbe luxuriante, comme en visions,
Je regarde la terre, incendie violent ;

Et changent pourtant les jours, et il vous vient


À les observer, fastes et néfastes, une douleur,
À être ainsi de forme double, et le mieux,
Il n’est personne qui le connaisse en rien ;

Mais là est l’aiguillon du dieu ; nul sans lui


Ne saurait aimer l’injustice divine.
Mais dès lors il est ici chez lui, le dieu,
Présent parmi nous, et transformée, la terre.

Jour, ô Jour ! Vous voici qui respirez enfin, qui buvez,


Ô saules de mes ruisseaux ! la lumière d’un regard,
Et droit s’ouvrent les voies, et vous m’apparaissez,
En souverain, toi, les éperons mis, et à toi-même

Ton lieu, astre errant du jour,


Toi, ô Terre, berceau de paix, et toi
Maison de mes pères qui s’en allaient, incivils,
Dans les nuées de bêtes sauvages, courir.

Prends un cheval maintenant, ceins ta cuirasse et prends


Ta lance légère, mon enfant ! La prophétie
Ne sera pas déchirée, ni vaine l’attente
Jusqu’à le voir enfin, le retour d’Héraclès.
LARMES

Amour céleste ! et tendre ! si je venais


À t’oublier, et vous, fatidiques îles,
Ô vous qui n’êtes plus que cendre
Sur votre feu, dévastées, désertes,

Îles aimées, prunelles du monde merveilleux,


Je n’ai plus désormais à chérir que vous,
Rivages où l’amour expie, mais face
Aux seuls dieux du ciel, son idolâtrie.

Car certains jours les Saints s’y sont faits,


Et les Héros farouches, de la beauté les trop
Dévots servants, et s’y dressaient
Les arbres nombreux, et bien en vue les cités,

Pareilles à un homme dans ses pensées ;


Mais les héros sont morts à présent, défigurées
Les Îles de l’amour. C’est sa loi,
Fol est l’amour dans le monde et dupé.

Vous, molles larmes, n’éteignez point pourtant


Un reste de clarté dans mes yeux ; laissez
Un souvenir, que noble soit ma mort,
Ô trompeuses, voleuses, me survivre.
À L’ESPÉRANCE

Espérance ! ô grâce active et bienfaisante,


Toi qui, sans dédaigner la maison de l’affligé,
Te plais œuvrant, ô noble médiatrice,
Entre mortels et puissances célestes,

Où es-tu ? j’ai peu vécu ; mais déjà c’est le soir


Aux souffles froids. Et morne, pareil aux ombres,
Me voici désormais ; et mon cœur déjà glacé
S’endort dans ma poitrine sans poèmes.

Au vert de la vallée, là où la source fraîche


Bruit tous les jours et ruisselle des monts, où le colchique
M’ouvre sa grâce à la lumière d’automne,
Je te chercherai là dans cette paix,

Ô clémente ! ou encore à la mi-nuit


Quand la vie invisible s’anime dans les bois
Et que là-haut brillent sur moi les fleurs
Toujours heureuses, les étoiles épanouies,

Et veuille, ô Fille de l’Éther, m’apparaître alors


Au seuil de ces jardins de ton père, et si ce n’est
En Esprit de la terre, oh ! viens, et
D’un autre effroi saisis-moi le cœur !
VULCAIN

Or viens, Génie du feu familier, blottir


Dans les nuées, le tendre cœur des femmes,
Dans l’or des rêves, viens, protège
Ces fleurs de calme et de bonté sans fin.

Pour l’homme, fasse qu’à son affaire et ses pensées,


Qu’au feu de sa bougie et au jour qui vient
Il se plaise, qu’il n’ait excès à souffrir
Ni de chagrin ni de soucis odieux,

Ces nuits venues où, dans sa colère sans trêve, Borée,


Mon ennemi mortel, saisit les terres sous le gel
Et, se riant des hommes, leur chante à l’heure
Tardive du sommeil sa terrible musique,

Ravage les murs de nos cités, et la clôture


Avec tout notre soin posée, et le verger paisible,
Et vient, lui qui dévaste tout, même
Quand elle chante, troubler mon âme,

Déchaîne sur le fleuve tranquille sa furie,


Ses noirs orages sur la vallée qui bout
Au loin, tandis que, feuille morte, roule
De la colline éventrée le roc et retombe.

Plus que tous les vivants l’homme sans doute


Est pieux ; mais lui, quand gronde dehors le ciel,
Ne s’appartient, ne médite et ne repose que mieux
Sous son toit sûr, car libre il est né.

Et l’un toujours d’entre les génies propices


Habite sa demeure pour le bénir, et même
Si toutes contre nous faisaient rage leurs
Forces sans âme, l’Amour est là qui aime.
COURAGE DU POÈTE

Tous les vivants ne sont-ils pas de ta famille ?


Et toi pour la servir par la Parque nourri ?
Alors va ! avance sans armes
Le long de la vie, ne crains rien.

Que tout te soit béni de ce qu’il adviendra,


Et tourné à la joie ! ou quelle peine, ô cœur,
Crois-tu qui pourrait te blesser,
Où tu dois aller quelle malencontre ?

Car l’hymne un jour est né sur les lèvres humaines


D’un souffle de paix, notre chant s’est prodigué,
Dans l’heur et le malheur réjouissant
Le cœur de l’homme, et depuis lors

Nous aimons, chantres du peuple, être auprès des vivants,


Joyeux dans leur foule assemblée, amis de tous,
Ouverts à tous ; en vérité
Tel est notre ancêtre, le Dieu Soleil,

Qui donne à tous, pauvre et riche, le jour riant,


Qui dans le temps fugitif nous redresse,
Éphémères, et comme enfants
Nous tient par ses lisières d’or.

Lui, l’attendent, et quand l’heure est venue le prennent


Ses flots de pourpre ; et vois ! l’astre sublime
Sait la route changeante et la suit
L’âme sereine jusqu’au déclin.

Que passe de même quand il en sera temps,


Qu’à l’esprit plus jamais ne failliront ses droits,
Qu’elle périsse au plus plein de la vie,
Notre joie, mais de cette belle mort !
TIMIDITÉ

Mais ne connais-tu pas grand nombre de vivants ?


Le vrai n’est-il pas comme un tapis pour ton pied ?
Ainsi va, mon génie ! entre nu
Dans la vie, et n’aie crainte de rien !

Que tout soit à ton gré de ce qu’il adviendra !


Que la joie te trouve accordé, ou quelle peine
Crois-tu, mon cœur, qui pourrait te blesser,
Où tu dois aller quelle malencontre ?

Car les hommes pareils aux dieux, gibier solitaire,


Et les dieux eux-mêmes, depuis que le chant
À se rallier les conduit et le chœur
Des princes, chacun selon sa nature,

Nous aimons, langues du peuple, être auprès des vivants,


Joyeux dans leur foule assemblée, égaux de tous,
Ouverts à tous, en vérité
Comme est notre Père, le Dieu du Ciel,

Qui donne à tous, pauvre et riche, le jour de la pensée,


Qui nous redresse, à ce tournant des siècles,
Nous qui allions dormir, et comme enfants
Nous tient par ses lisières d’or.

Bons, nous le sommes à quelque chose aussi, et à elle


Destinés quand nous paraissons, portant notre art
Et en offrande l’un des Immortels.
Mais nous offrons nous-mêmes ces mains sûres.
LE FLEUVE ENCHAÎNÉ

Comment, tu dors, plongé dans ton rêve, Adolescent,


Et tardes sur la froide rive, patient,
Et tu oublies ton origine, ô fils
De l’Océan, de l’ami des Titans ?

Ne reconnais-tu pas les hérauts d’amour


Qu’envoie ton Père, ces brises, ces souffles de vie ?
Et ne te touche pas, lancée d’en haut
Par le Dieu vigilant, la claire parole ?

Mais elle vibre au fond de son cœur, déjà l’émeut,


Comme autrefois jouant au creux des rochers,
Et il se lève, il lui souvient de sa force,
Lui, le puissant, et voici qu’il se hâte,

Le nonchalant, et qu’il se rit de ses chaînes,


Les prend, les brise, dans sa fureur s’en joue
Et, brisées, les jette ici et là
Sur la rive tonnante, et à sa voix

De fils des dieux s’éveillent les monts en cercle,


S’émeuvent les forêts, ce héraut, le gouffre
L’entend de loin, et frissonnante
La joie renaît dans le sein de la terre.

Vient le printemps, commence à poindre l’herbe nouvelle ;


Mais lui a pris la route des Immortels ;
Car nulle part n’est sa demeure
Que chez son Père aux bras qui le reçoivent.
GANYMÈDE

Comment, tu dors, fils de ce mont, et maussade, biais,


Tu gis glacé sur la rive nue, patient !
Et tu oublies de quelle grâce à leurs tables
Les dieux du ciel ayant soif t’honoraient ?

Ne reconnais-tu pas en bas les hérauts du Père,


Le jeu des brises plus âpre dans le ravin ?
L’esprit du passé, dans la parole que lance
Un homme de sens ne te touche pas ?

Mais dans son cœur déjà elle vibre. Du fond de lui,


Comme autrefois tout en haut dormant dans les rochers,
Monte un élan. Et le voici, furieux, qui sort
Pur, le captif, de ses fers, qui se hâte,

Le maladroit, et qui se rit de sa gangue,


La prend, la brise, ivre de rage s’en joue
Et, brisée, la jette ici et là
Sur la rive aux aguets, et à sa voix

Étrange d’inconnu les troupeaux se lèvent,


S’émeuvent les forêts, de très loin la plaine entend
Le fleuve et son génie, et frissonnant
L’Esprit renaît au nombril de la terre.
Vient le printemps. Selon sa loi toute chose
Fleurit. Mais lui est loin ; il n’est plus ici.
Sa trace est perdue ; trop bons sont les Génies ;
Il a le ciel pour converser désormais.
ÉLÉGIES
MÉNON PLEURANT DIOTIMA

1
Chaque jour je m’en vais, cherchant toujours une autre voie,
Et j’ai sondé depuis longtemps tous les chemins ;
Là-haut je hante la fraîcheur des cimes, et les ombrages,
Et les sources ; l’esprit erre de haut en bas
Cherchant la paix : tel le fauve blessé dans les forêts
Où l’abritait naguère l’ombre de midi ;
Mais la tanière verte ne conforte plus son cœur,
Il gémit, sans sommeil, où l’aiguillon le traque ;
Nul secours de la fraîche nuit, de la chaude lumière,
Et dans les eaux du fleuve il baigne en vain ses plaies.
Et de même qu’en vain la terre lui offre ses simples,
Que nul souffle n’apaise la cuisson du sang,
En ira-t-il ainsi de moi, bien-aimés, et personne
Qui de mon front écarte ce funeste rêve ?

Certes, il ne sert à rien, dieux de la mort ! quand une fois


Vous le tenez, l’homme dompté, entre vos griffes,
Quand vous l’avez, cruels, entraîné dans l’horrible nuit,
De chercher, de gémir ou de vous insulter ;
Ni même d’endurer patiemment l’exil craintif
Et avec le sourire votre sobre chant !
S’il le faut, renonce à guérir, et dors plutôt sans bruit !
Pourtant demeure une espérance en moi, tenace,
Tu ne peux pas encore, ô mon âme, non, pas encore
Te résigner, tu rêves au plus froid du sommeil !
Nulle fête… et pourtant je voudrais couronner mon front :
Ne suis-je donc pas seul ? Il faut que de très loin
Me soit venu un signe, et je dois sourire, surpris,
De me sentir ainsi comblé dans la douleur.

3
Lumière de l’amour ! éclaires-tu aussi les morts ?
Signes d’un temps meilleur, brillez-vous dans ma nuit ?
Soyez, gracieux jardins, et vous, montagnes empourprées,
Les bienvenus, et vous, muets chemins des bois,
Témoins d’un tel bonheur, et vous étoiles souveraines
Dont les regards alors m’ont tant de fois béni !
Et vous, amants aussi, ô beaux enfants du jour de mai,
Calmes roses, et vous, lys, que de fois je vous loue !
Sans doute les printemps s’en vont, une année chasse l’autre,
Alternant, combattant, ainsi le temps passe en orages
Au-dessus des mortels, mais non pour les yeux bienheureux,
Et aux amants une autre vie est accordée.
Car les jours, les ans des astres, tous étaient, Diotima !
Autour de nous éternellement réunis.

Mais nous, calmes ensemble, ainsi que les cygnes aimants


Qui se reposent sur le lac ou, s’y berçant,
Contemplent dans les eaux le reflet d’argent des nuages,
Et l’éther bleu roule au-dessous de leur étrave,
Ainsi cheminions-nous sur la terre. L’ennemi des amants,
Le vent plaintif du nord soufflait-il, et les feuilles
Tombaient-elles des branches entre les averses de pluie,
Nous demeurions sereins, sachant le dieu tout proche
Entre les mots confiants ; les âmes en un seul chant jointes,
Seuls, accordés dans l’enfantine paix heureuse.
Maintenant la maison m’est un désert, et ils m’ont pris
Mes yeux, avec elle c’est moi que j’ai perdu.
C’est pourquoi j’erre ainsi, et sans doute devrai-je vivre
Telle une ombre, et plus rien pour moi n’a plus de sens.

5
Ah ! je voudrais fêter, mais quoi ? et chanter avec d’autres,
Car, ainsi solitaire, le divin nous faut.
Tel est, tel est mon crime, je le sais, voilà pourquoi
Je suis maudit, rompu à peine relevé,
Et je reste des jours muet comme un enfant, inerte,
À peine si je pleure encor de froides larmes
Et si les fleurs des champs me touchent, les cris des oiseaux
Qui sont aussi, avec la joie, hérauts du ciel ;
Mais dans mon cœur glacé, le soleil qui donne la vie
S’éteint stérile, tels les rayons de la nuit,
Hélas ! et vide, et nul comme murs de prison, le ciel
N’est plus sur mes épaules qu’un poids qui les voûte.

6
Toi que j’ai connue autre, ô Jeunesse, n’est-il prière
Qui te ramène, et sentier qui de toi rapproche ?
En ira-t-il de moi comme de ces impies, jadis,
Qui, pour avoir siégé aux tables bienheureuses,
Les yeux brillants, convives ivres, bientôt saturés,
Se sont tus maintenant et sous le chant de l’air,
Sous la terre fleurie maintenant dorment, jusqu’au jour
Où ces enfouis, un prodige les contraindra
À revenir fouler encore une fois le sol vert ?
Un divin souffle irrigue la figure claire
Quand la fête s’anime et le flot de l’amour frémit,
Quand, nourri par le ciel, le vivant fleuve gronde,
Qu’il tonne aux profondeurs et que la nuit rend ses trésors,
Et qu’au fond des torrents enseveli, l’or brille.

7
Mais toi qui me montrais au carrefour, alors déjà,
Consolante, quand je sombrai, beauté plus haute,
Toi qui m’appris, inspiratrice, à voir les choses grandes
Et, comme eux calme, à chanter plus gaiement les dieux,
Me reviens-tu, leur fille, m’accueilles-tu comme jadis,
M’enseignes-tu, comme jadis, leçon plus pure ?
Vois ! devant toi je ne sais que me plaindre, même si
Pensant à ces plus nobles jours, l’âme en a honte.
Si longtemps en effet sur les chemins las de la terre,
Trop bien habitué à toi, je t’ai cherchée,
Gardienne heureuse ! mais en vain, et des années ont fui
Depuis ces soirs dont l’éclat portait notre attente.

8
Toi seule, ta lumière, ange ! te garde en la lumière,
Et ta patience, ô héroïne, te préserve !
Tu n’es même pas seule : assez de compagnes te restent
Où tu reposes entre les roses de l’année ;
Et le Père lui-même, en la douce haleine des Muses,
Te dispense pour berceuses de tendres airs.
C’est elle encore intacte ! Je revois, silencieuse,
L’Athénienne venir à moi comme autrefois !
Et de même que ton rayon, jailli du front pensif,
Esprit propice, à coup sûr bénit les mortels,
Tu attestes, et me dis afin que j’aille le redire
Aux autres, car ils ne le croiraient pas non plus,
Que la joie est, plus que souci et colère, immortelle,
Et qu’un jour d’or couronne encore chaque jour ?

9
Ainsi rendrai-je grâces, ô habitants du Ciel ! Enfin
Le chanteur prie avec une âme plus légère.
Et comme au soleil des hauteurs, avec elle, jadis,
Un Dieu du fond du temple parle, et me rend vie.
Je vivrai donc ! déjà le vert paraît ! Telle une lyre,
Appellent les montagnes d’argent d’Apollon !
Viens ! ce ne fut que rêve ! et déjà les ailes blessées
Guérissent, et toutes les espérances renaissent.
Beaucoup de choses grandes nous attendent encore, et qui
Aima ainsi ne peut que monter vers les dieux.
Accompagnez-nous donc, ô heures consacrées, ô graves
Heures jeunes, restez, pressentiments divins,
Auprès de nous, pieuses prières, et vous ferveurs, et vous
Bons génies qui auprès des amants vous plaisez :
Restez-nous jusqu’au jour où, sur une terre commune,
Là où les Bienheureux sont prêts à redescendre,
Où sont les aigles, les étoiles, les messagers du Père,
Où sont les Muses, d’où héros et amants viennent,
Nous nous retrouverons, ou bien sur l’île de rosée
Où les nôtres enfin dans les jardins fleurissent,
Où les chants disent vrai, où la beauté des printemps dure,
Où pour notre âme une autre année encore s’ouvre.
L’ERRANT

Solitaire, debout, et je regardais vers les africaines, les désertes


Plaines, au loin ; de l’Olympe pleuvait du feu, en bas,
Arrachant ! plus doux à peine qu’alors, quand le massif ici
Partageant de rayons, le dieu hauteurs et profondeurs bâtit.
Mais sur celles-là ne saute aucun frais verdissant bois, aucun,
Vers l’air sonore, exubérant et splendide, en l’air.
Non couronné est le front de la montagne et d’éloquents
ruisseaux
Il connaît à peine, elle atteint rarement, la source, le val.
Pour aucun troupeau ne s’écoule à la clapotante source le midi,
Amicalement, sortant des arbres, ne regardait aucun toit
hospitalier.
Sous le buisson se tenait un oiseau grave, sans chanter,
Mais les voyageuses fuyaient en hâte, les cigognes, passant.
Alors je ne te demandai pas l’eau, Nature ! dans le désert,
De l’eau m’en gardait fidèlement le pieux chameau. Le
chant des bocages, ah ! les jardins du père
Je demandai, par l’oiseau de la patrie souvenu.
Mais tu me parlas : il y a ici aussi des dieux, ils règnent,
Grand est leur Mètre, pourtant il mesure volontiers à l’empan,
l’homme.

Et m’enflamma le discours à chercher encore autre chose,


Loin, au nordique pôle je parvins par bateaux, jusqu’en
haut.
Immobile dans l’écale de neige dormait là la vie enchaînée,
Et le sommeil de fer attendait depuis des ans le jour.
Car trop longtemps non pas enlaçait la terre de son bras
l’Olympe ici
Comme le bras de Pygmalion enlaça la bien-aimée.
Ici il ne lui mouvait pas, avec le regard du soleil, le sein,
Et en pluie et rosée il ne parlait pas amicalement à elle ;
Et cela m’étonnait et follement je dis : ô Mère
Terre, perds-tu donc toujours, comme veuve, le temps ?
Rien à engendrer il n’y a et rien à nourrir en amour,
Prenant âge dans l’enfant à ne plus se voir à nouveau,
comme la mort.
Mais peut-être vas-tu t’échauffer quelque jour au rayon du
ciel,
Hors du pauvre sommeil te caressera son haleine, à
t’éveiller ;
De sorte que, comme un grain semé, tu fasses éclater la coque
antérieure,
Se libère et salue la lumière le monde délié,
Toute la force rassemblée s’embrase dans l’exubérant
printemps,
Les roses flamboient et le vin pétille dans le Nord
parcimonieux.

Ainsi disais-je, et maintenant je retourne au Rhin, dans la


patrie,
Tendres, comme avant, m’éventent les souffles de la
jeunesse ;
Et le cœur impatient m’apaisent les familiers
Arbres ouverts, qui autrefois m’ont dans leurs bras bercé,
Et le vert sacré, le témoin de la bienheureuse, profonde
Vie du monde, il m’affraîchit, en jeune homme à nouveau
me transforme.
Je suis devenu vieux cependant, le pôle glacial m’a pâli,
Et dans le feu du Sud les cheveux me sont tombés.
Mais si quelqu’un, même au dernier des jours mortels,
Venant de loin, et las jusqu’en l’âme, encore alors
Revoyait ce pays, encore une fois ne lui pourraient les jours
Que briller, et éteint, presque, s’illuminerait son œil encore.
Bienheureux val de Rhin ! aucune colline n’est sans le cep,
Et du feuillage de la vigne mur et jardin sont couronnés,
Et du breuvage sacré sont pleins, dans le fleuve, les bateaux,
Villes et îles, elles sont ivres de vin et de fruits.
Mais souriant et grave repose là-haut le Vieux, le Taunus,
Et de chênes couronné il incline, le libre, la tête.
Et maintenant sort de la forêt le cerf, des nuages la lumière du
jour,
Bien haut dans l’air serein le faucon jette ses regards.
Mais en bas, dans la vallée où la fleur se nourrit des sources,
S’étend le hameau à l’aise sur la prairie.
Tout est calme ici. Au loin bruit le moulin qui toujours
travaille,
Mais le déclin du jour m’annoncent les cloches.
Adorablement sonne la faux martelée et la voix du paysan
Qui retournant chez lui au taureau volontiers commande ses
pas,
Adorable, le chant de la mère qui est assise dans l’herbe avec
son petit ;
Saoul de voir il s’est endormi ; mais les nuages sont rouges,
Et au lac brillant, où le bois, l’ouverte porte de la cour
Submerge de vert et la lumière d’or joue autour des
fenêtres,
Là m’accueillent la maison et du jardin la secrète pénombre,
Où avec les plantes m’a autrefois amoureusement élevé le
père ;
Où, libre, comme les oiseaux, je jouais sur des branches
aériennes,
Ou bien regardais dans le bleu fidèle depuis le sommet du
bois.
Fidèle aussi tu es, de toujours, fidèle aussi resté au fugitif,
Amicalement, comme autrefois, ciel de la patrie, tu me
recueilles.
Encore foisonnent les pêchers pour moi, m’émerveillent les
fleurs,
Presque comme les arbres se dresse, splendide avec les
roses, le buisson.
Lourd est devenu cependant de fruits, sombre, mon cerisier,
Et à la main qui cueille les branches se tendent d’elles-
mêmes.
Aussi à la forêt m’attire, comme autrefois, dans les plus libres
frondaisons
Hors du jardin le sentier, ou vers le bas, au ruisseau Où je
m’étendais, et le cœur réjouissais à la gloire des
hommes,
Des pressentants navigateurs ; et cela, le pouvaient vos
légendes
Qu’à la mer je dus partir, dans les déserts aussi, ô
puissants !
Hélas ! cependant en vain me cherchaient père et mère.
Mais où sont-ils ? tu fais silence ? tu hésites ? gardien de la
maison !
Ai-je pourtant hésité aussi ! ai-je compté les pas
Lorsque je m’approchais, et je suis, comme les pèlerins,
resté immobile.
Mais entre, annonce l’étranger, le fils,
Que s’ouvrent les bras et m’accueillent leur bénédiction,
Que je sois relevé, et accordé à nouveau me soit le seuil !
Mais je le sens déjà, en lointains sacrés ils sont partis
Maintenant aussi, eux, pour moi, et jamais plus ne reviendrez,
ô mes aimés.
Père et mère ? et si des amis vivent encore, ils ont gagné
autre chose, ils ne sont plus les Miens.
Je vais venir, comme autrefois, et les anciens, les noms de
l’amour
Nommer, adjurer le cœur qu’il batte encore, comme
autrefois,
Mais ils seront silencieux. Ainsi lie et sépare
Beaucoup le temps. Je leur semblais mort ; eux, à moi.
Et ainsi je suis seul. Mais toi, au-dessus des nuages,
Père de la patrie ! puissant Éther ! et toi
Terre et Lumière ! vous trois en Un, qui régnez et aimez,
Dieux éternels ! avec vous mes liens ne se briseront jamais.
Sorti de vous, avec vous aussi j’ai voyagé,
Vous, ô joyeux, vous je ramène, moins novice, au retour.
C’est pourquoi tends-moi maintenant, jusqu’au bord, des
chaudes
Montagnes du Rhin, tends-moi de vin la coupe remplie !
Qu’aux dieux d’abord et à la mémoire des héros
Je boive, des navigateurs, et ensuite à la vôtre, ô mes plus
chers ! aussi
Aux parents et amis ! et les peines et toutes les souffrances
j’oublie
Aujourd’hui et demain et vite je sois parmi ceux du pays.
LA PROMENADE À LA
CAMPAGNE

À Landauer.
Viens dans l’Ouvert, ami ! bien qu’aujourd’hui peu de lumière
Scintille encore, et que le ciel nous soit prison.
Les cimes des forêts à notre gré ni les montagnes
N’ont pu s’épanouir, et l’air reste sans voix.
Il fait sombre, allées et ruelles dorment, et pour un peu
Je nous croirais à l’âge du plomb revenus.
Pourtant un vœu s’exauce, la juste foi n’est point troublée
Par un moment : ce jour soit voué à la joie !
Car ce n’est maigre aubaine que nous arrachons au ciel,
Comme ces dons aux enfants longtemps refusés.
Que seulement, de tels propos, de nos pas, de nos peines,
Le gain soit digne, et sans mensonge l’agrément !
C’est pourquoi je garde l’espoir, quand nous aurons risqué
Le pas rêvé, et d’abord délié nos langues
Et trouvé la parole, et notre cœur épanoui,
Quand du front ivre une autre raison jaillira,
Que notre floraison hâte la floraison du ciel,
Qu’ouverte soit au regard ouvert la lumière.
Car ce n’est pas affaire de puissance, mais de vie,
Notre désir : joie et convenance à la fois.
Des favorables hirondelles, néanmoins, toujours
L’une ou l’autre prévient l’été dans les campagnes.
Aussi, pour consacrer d’un juste dire la hauteur
Où l’avisé bâtit une auberge à ses hôtes,
Afin que le plus beau les comble : cette riche vue,
Qu’au gré du cœur, tout ouverts et selon l’esprit,
Danse, festin, chants et joie de Stuttgart soient couronnés,
Nous gravirons, pleins d’un tel désir, la colline.
Que la lumière de mai, la bienveillante, là-haut dise
Propos meilleurs, par qui les écoute éclairés,
Ou que, s’il plaît à d’autres, selon le rite très ancien,
C’est que les dieux plus d’une fois nous ont souri !)
Le charpentier prononce au faîte du toit la sentence,
Pour nous, chacun aura, de son mieux, fait sa part.
Mais le lieu est très beau, quand la vallée s’épanouit
Aux fêtes du printemps, quand au long du Neckar
Des saules verdissants, la forêt, la foule des arbres
Aux fleurs blanches flottent dans le berceau de l’air
Et qu’embrumée du haut en bas des collines la vigne
Gonfle et tiédit sous les parfums ensoleillés.
STUTTGART

À Siegfried Schmid.
1
Autre bonheur : la dangereuse aridité guérit,
Et le tranchant du jour ne brûle plus les fleurs.
De nouveau une salle s’ouvre, et le jardin est sauf,
Après la fraîche pluie le val brille en rumeur
Sous ses hauts arbres, croissent les torrents, et toutes ailes
Nouées redécouvrent le royaume du chant.
L’air maintenant s’emplit d’heureux, la ville et les bosquets
Autour accueillent les joyeux enfants du ciel.
Ils aiment se trouver et puis se perdre, insoucieux,
Mais chacun au nombre total est nécessaire.
C’est que le cœur l’ordonne ainsi, et la beauté qu’ils boivent,
Convenable, c’est un dieu qui la leur dispense.
Mais eux aussi, les voyageurs, sont bien guidés, ils ont
Des couronnes en suffisance, le chant, le bourdon
Tout orné de corymbes et de feuillages, avec les ombres
Des pins : de bourg en bourg c’est fête, d’heure en heure,
Et tels des chars qu’entraîneraient des fauves, les montagnes
Procèdent, et le chemin même tarde et se hâte.

2
Mais croiras-tu jamais que les dieux aient ouvert en vain
Les portes, et vainement le chemin réjoui ?
Qu’ils aient en vain dans leur bonté, offert à ce banquet
Outre le vin, les baies, et le miel, et les fruits,
Qu’ils offrent la lumière pourpre aux chants de fête, et fraîche
Et calme, aux entretiens plus intimes, la nuit ?
Si un souci te noue, garde-le pour l’hiver, et si
Tu cherches fiancée, attends : mai porte chance !
Qu’un autre soin ici te presse : fêter de l’automne
L’ancien rite, avec nous noblement refleuri !
Seul le Pays natal en ce jour compte, et dans la faste
Flamme du sacrifice chacun jette sa part.
Voilà pourquoi le Dieu commun souffle parmi nos boucles
Et l’égoïsme, dans le vin, fond comme perles.
C’est ce que signifie la table auguste où, sous le chêne,
Pareils à des abeilles, nous chantons ensemble,
Et aussi bien le bruit des coupes : ainsi l’âme effrénée
Des adversaires, le chœur la force à l’unisson.
3
Mais, de crainte qu’ainsi qu’aux trop prudents, ne nous
échappe
Cette saison qui décline, je la devance
Jusqu’aux frontières du pays où baignent des eaux bleues
L’île du fleuve et, bien-aimé, le lieu natal.
Il m’est sacré, ce lieu, sur ses deux rives, et le roc vert
Suspendant jardin et demeure sur les eaux.
Là nous nous retrouvons, Lumière bienveillante, où l’un
De tes rayons la première fois m’atteignit.
Là s’ouvrit, là va se rouvrir la précieuse vie ;
Mais devant la tombe du père, pleurerai-je ?
Je pleure, je retiens l’ami, j’entends les mots divins
Qui guérirent jadis les peines de l’amour.
Mais quoi s’éveille ? Il faut que je lui nomme nos héros,
Barberousse, et toi aussi, bon Christophe, et toi,
Conradin ! qui tombas en brave ; sur le roc le lierre
Verdoie, la plante des Bacchantes vêt les murs,
Choses passées, choses futures au chanteur sont sacrées,
Et dans l’automne nous nous concilions les ombres.

4
Ainsi nous exaltant en mémoire des grands Destins,
Inactifs et légers, mais sous les yeux toujours
De l’Éther, et pieux tels les Anciens, les gais poètes
Divins, nous remontons le pays dans la joie,
Tout croît autour de nous ! Des montagnes les plus lointaines.
Des jeunes gens viennent, et descendent les collines.
De là viennent des sources, et mille ruisseaux affairés
Qui jour et nuit descendent travailler les champs.
Mais le maître laboure le milieu, c’est le Neckar
Qui trace les sillons plus tard bénis d’en haut.
Les souffles d’Italie l’accompagnent, la mer envoie
Avec lui ses nuages, ses plus beaux soleils.
Aussi peu s’en faut-il que nous déborde l’abondance
Et nous accable, car le bien dans cette plaine
Plus largement fut dispensé aux habitants, mais nul
Dans les montagnes qui leur envie les jardins,
L’herbe épaisse, le blé, le vin, ni les arbres ardents
Au bord des routes surplombant les voyageurs.

5
Mais à marcher ainsi dans tant de joie, nous fuient le jour
Et le chemin comme aux hommes saisis d’ivresse ;
Déjà sous sa couronne de feuillage au loin, la ville
Vantée lève sa face claire de prêtresse.
Souveraine, elle tend le cep de vigne et le sapin
Jusqu’en la pourpre bienheureuse des nuages.
Sois-nous propice, à l’hôte comme au fils, Stuttgart, princesse
Heureuse, et fête, je te prie, cet étranger !
Toujours tu as aimé la voix des flûtes et des cordes,
Je crois, et l’enfantine rumeur des chansons,
Et cet oubli des peines qui n’est point trouble des sens,
C’est pourquoi tu confortes aussi les poètes.
Mais vous, plus grands encore, vous heureux, qui de tout
temps
Avez vécu au su de tous, et plus puissants
Encor quand vous œuvrez dans la nuit sainte et régnez seuls,
Tirant un peuple qui attend vers les hauteurs
Jusqu’à ce que les Fils se souviennent là-haut des Pères
Et que l’homme de sens vous affronte majeur —
Ô Anges du Pays natal ! devant qui le regard,
Même fort, et le genou plient, de l’homme seul,
Au point qu’il cherche appui chez ses amis et qu’il les prie
De partager tous avec lui l’heureuse charge,
Je vous rends grâces, ô Bienveillants, pour lui et pour les
autres
Qui sont ma vie, qui sont mon bien parmi les hommes.
Mais la nuit vient ! Que l’on se hâte de fêter l’automne
Ce jour encor ! Le cœur est plein, mais la vie brève,
Et la Parole que le Jour céleste attend de nous,
La dire, Schmid, à deux nous n’y suffirons point.
Voici de nobles hôtes, et le feu de joie jaillira,
Et plus hardie, la parole sera plus sainte.
Tout est maintenant pur, et les dons aimables du dieu,
Seuls y ont part, comme nous, ceux qui aiment.
Bien d’autre ! — Venez avérer ces choses ! car je suis
Seul, et nul qui écarte de mon front ce rêve ?
Venez, amis, tendez les mains ! Que cela nous suffise :
Et joie plus grande réservée aux descendants !
LE PAIN ET LE VIN

À Heinse.
1
La ville autour de nous s’endort. La rue illuminée accueille le
silence,
Et le bruit des voitures avec l’éclat des torches s’éloigne et
meurt.
Rassasiés des plaisirs du jour, vers le repos s’en vont les
hommes,
Et satisfait, songeur, un front penché soupèse
Pertes et gains. Dépouillé de ses fleurs, dépouillé de ses
grappes,
Las du labeur de mille mains, désert, le marché dort.
Mais au cœur des jardins s’éveille et tremble une musique
lointaine,
Là-bas joue un amant, qui sait ? ou peut-être un homme
saisi de solitude
Qui se souvient de ses amis perdus, de sa jeunesse, et dans
l’arôme
Des parterres fleuris chantent les fraîches fontaines
infatigables.
La voix des cloches vibre au calme crépuscule
Et le veilleur, gardien des heures, crie un nombre à pleine
voix.
Oh ! voici naître et frémir la brise aux feuilles extrêmes du
bocage,
Regarde ! et le fantôme de notre univers, la lune,
Mystérieusement paraître ; et la fervente, la Nuit vient,
Peuplée d’étoiles, et tout indifférente à notre vie ;
La Donneuse d’émerveillements, l’Etrangère parmi les
hommes
Aux cimes des monts là-bas s’éploie et brille dans sa
mélancolique magnificence.

2
Ô miracle, ô faveur de la Nuit sublime ! Nul ne sait
La source, la grandeur des dons qu’un être reçoit d’elle.
C’est ainsi qu’elle meut le monde et l’âme des hommes
chargée d’espérance,
Les sages même n’ont point l’intelligence de ses desseins,
car tel
Est le vouloir du Dieu suprême qui t’aime de grand amour, et
c’est pourquoi
Plus qu’elle encor le jour t’est cher où règne ta pensée.
Mais parfois le limpide regard lui-même goûte l’ombre, et
devançant l’heure
Il quête le sommeil comme une volupté,
Et l’homme au cœur fidèle aime à plonger les yeux dans la
nuit pure.
Qu’on lui dédie, ainsi qu’il sied, des chants et des
couronnes !
Car elle est le trésor sacré des insensés et des morts,
Et perdure, elle-même éternel esprit pur de contrainte.
Mais qu’elle aussi (car il le faut, afin qu’en notre lent séjour
Dans cette ombre, quelque chose nous soit gardé qui nous
conforte)
Qu’elle aussi nous donne l’oubli, qu’elle aussi nous donne
l’ivresse
Sacrée et le jaillissement du verbe ! et qu’ainsi, comme des
amants,
Yeux jamais clos, coupes à pleins bords, audace à vivre et
sainte
Souvenance, nous traversions la nuit au comble de l’éveil.

3
Et notre cœur, en vain le cachons-nous en nous-mêmes, notre
âme en vain
Nous la tenons captive ! car qui donc, nous les maîtres,
nous les disciples,
Peut briser notre élan, qui donc, ah ! nous interdirait la joie ?
Le feu divin lui-même, nuit et jour, s’efforce vers un
brusque
Embrasement. Viens donc ! et nous tournerons nos yeux vers
l’étendue
Pour y chercher, si loin soit-il, un bien qui sera nôtre !
Une chose demeure ferme. Que midi sonne ou que le temps
s’allonge
Dans le cœur de la nuit, une mesure est là toujours,
commune
À tous, et chacun cependant reçoit en propre son destin.
Chacun s’en va, chacun s’en vient aux lieux qu’il peut
atteindre.
Viens donc ! Et qui pourrait mépriser le mépris, sinon ce
triomphant
Délire qui saisit les chanteurs soudain dans la nuit sainte ?
Viens aux rives de l’Isthme, oh viens ! Là-bas où la rumeur
immense de la mer
Monte vers le Parnasse, où la neige scintille en diadème aux
rocs delphiques,
Là-bas dans le pays de l’Olympe, à la cime du Cithéron là-bas,
Là-bas parmi les pins, parmi les pampres d’où voici Thèbes
Et le fleuve Ismènos bruire, et la fontaine de Dircé,
C’est là d’où vient, c’est là ce que désigne à son tour le dieu
proche !

4
Ô Grèce bienheureuse ! Ô toi, demeure à tous les dieux
donnée,
Quoi ! c’est donc vrai, ce qu’en notre jeunesse un jour nous
entendîmes ?
Ô salle des festins ! Ton sol ? Mais c’est la mer ! Tes tables ?
Les montagnes
Jadis à cette seule fin bâties, en vérité.
Mais les trônes, où sont-ils donc ? Les temples ? Où, les urnes
De nectar, et le chant qui doit réjouir le cœur des dieux ?
Où brillent-ils, où donc, les oracles frappant au loin comme
l’éclair ?
Delphes dort, et la voix du grand Destin, où sonne-t-elle ?
Où le dieu prompt ? Lourd d’un universel bonheur, où, de
quels cieux en fête
Jailli, frappe-t-il les regards de sa splendeur tonnante ?
Éther, ô Père ! Ainsi montait le cri par mille et mille lèvres
Multiplié ; nul n’était seul à supporter la vie. Car un tel
bien,
C’est par l’échange et le partage avec les inconnus qu’il donne
joie.
Une allégresse éclate ; il s’accroît en dormant, le pur
pouvoir
Du mot Père ! et voici le legs de nos parents, le très antique
Signe qui retentit au loin, frappe et féconde !
Car c’est ainsi que les Divins prennent demeure et
qu’ébranlant
Les profondeurs, trouant l’ombre, leur Jour descend parmi
les hommes.

5
Ils viennent, mais sans être devinés, vers eux s’efforcent
Les seuls enfants : le bonheur est là trop aveuglant, trop
clair.
L’homme les craint ; un demi-dieu sait les nommer à peine
De leur nom, ceux qui viennent à lui tout chargés de
présents.
Mais ils sont généreux, et le cœur lentement comblé de leurs
délices,
C’est à peine s’il sait user de son trésor.
Il crée, il le prodigue, et le profane lui devient presque sacré
qu’il touche
Et bénit amoureusement de ses mains ivres.
C’est chose que les dieux souffrent jusqu’à l’extrême, alors
Dans la réalité de leur présence ils apparaissent et les
hommes
S’accoutument au Jour, au bonheur, à contempler les Révélés,
la face
De ceux-là qui jadis ont nommé le Tout et l’Un,
Comblé le cœur secret de libre et vaste plénitude,
Et les premiers, les seuls, exaucé tout désir.
Tel est l’homme : quand son vrai bien l’attend, qu’un dieu lui-
même
De ses dons lui prépare, il ne le sait voir ni reconnaître.
Qu’il le supporte auparavant ! Mais le voici nommer enfin ce
bien suprême,
Enfin ! avec des mots jaillis comme des fleurs.

6
Et maintenant il songe à rendre un grave culte aux
bienheureuses
Divinités : que tout leur soit un vrai chant de louanges !
Rien n’est digne du jour, qui ne plaît pas aux dieux,
Nul vain geste devant l’Éther brillant n’a convenance.
Alors les peuples, pour mériter ces immortelles
Présences,
Se lèvent, ordonnant splendidement leurs foules qui
s’épaulent ;
Ils font surgir la beauté des temples, l’assise ferme et la
noblesse
Des cités haut dressées au-dessus du rivage…
Mais où sont-ils ? Où fleurissent-elles, les très-illustres, les
couronnes
De la fête ? Athènes s’est fanée, et Thèbes. La rumeur des
armes, des chars d’or
Rivaux, s’est-elle à jamais tue aux échos d’Olympie ?
Et les nefs de Corinthe ont perdu leurs couronnes pour
toujours ?
Et pourquoi ce silence encore aux antiques et saints théâtres ?
Pourquoi la danse morte, et sa rituelle allégresse ?
Et pourquoi donc un dieu ne grave-t-il plus le front de
l’homme
Comme jadis, et scellant de son sceau celui qu’il a saisi ?
Lui-même il descendait parfois et prenant forme humaine
À la divine fête il donnait fin, consolateur.
7
Mais nous venons trop tard, ami. Oui, les dieux vivent,
Mais là-haut, sur nos fronts, au cœur d’un autre monde.
C’est leur champ d’éternel agir, et le souci qu’ils prennent de
nos vies
Semble léger, tant ces hôtes du ciel en usent délicatement
avec nous.
Car un vase fragile ne peut toujours enclore leur puissance :
Par instants seul l’homme soutient le poids de la divine
plénitude.
Un rêve d’eux : telle ensuite est la vie. Mais l’erreur porte
Secours, comme le sommeil, et la Nécessité, la Nuit
donnent vaillance
Jusqu’à l’heure où, grandis aux berceaux d’airain, des héros
puisent
En leur cœur cette force jadis qui les fit aux dieux pareils.
Alors, dans un fracas de foudre, ils surgiront. Mais jusqu’au
jour de leur venue,
Le sommeil souvent me paraît moins lourd que cette veille
Sans compagnon, cette fiévreuse attente… Ah ! que dire
encor ? Que faire ?
Je ne sais plus, — et pourquoi, dans ce temps d’ombre
misérable, des poètes ?
Mais ils sont, nous dis-tu, pareils aux saints prêtres du dieu des
vignes,
Vaguant de terre en terre au long de la nuit sainte.

8
Pourtant, à l’heure où vers le ciel (qu’elle nous semble donc
lointaine !)
Remontèrent tous les Donneurs de joie hors de nos vies,
Où le Père ayant détourné des hommes son visage,
La tristesse établit son juste règne sur la terre ;
Quand, dernière Présence, un paisible Génie aux divines
paroles
Consolatrices, eut annoncé la fin du Jour et disparu,
Comme un signe de sa venue ici-bas jadis, un gage
De son retour, le chœur des dieux nous laissa quelques dons
Où nous goûtions comme aux jours premiers de tout humaines
jouissances,
Car la grandeur n’est plus source de joie parmi les hommes,
ayant grandi
Hors de leur prise, et nul cœur encore, ah ! nul cœur pour les
suprêmes
Délices n’est assez fort ; seule palpite une sourde
reconnaissance.
Le pain est fruit de terre, et la lumière cependant doit le bénir,
Il faut le dieu tonnant pour que le vin donne sa joie.
C’est pourquoi nous gardons souvenance aussi des Immortels,
qui furent
Jadis nos hôtes, et qui reviendront au temps propice,
C’est pourquoi les poètes aussi chantent le dieu du vin, et leur
louange
Vers cet antique dieu ne jaillit point d’une vaine et factice
ferveur.

9
Oui, leur parole est vraie : il est celui qui réconcilie
Le jour avec la nuit, guide éternel du chœur des astres
alternés ;
Sa joie est de tout temps, pareille à la verdure impérissable
Des pins qu’il aime, à ce lierre aussi qu’il a choisi pour sa
couronne,
Car il demeure, apportant lui-même à ceux qui se lamentent
Sans dieux dans la ténèbre un vestige des dieux enfuis.
Ce qu’ont prédit des enfants de Dieu les chants antiques,
Vois ! nous le sommes, nom ! Ce sont là les fruits de
l’Hespérie !
Ô miracle ! en des hommes s’est accompli le dire avec
rigueur :
Crois-en qui l’éprouva ! Mais rien, quoi qu’il advienne, rien
n’a force
D’agir, car notre cœur est mort, nous vivrons tels des ombres
jusqu’au jour
Où l’Éther, notre père, ayant reconnu les siens, leur
appartienne.
Mais le fils du Très-Haut, durant la longue attente, le Syrien
descend comme un porteur de torche parmi les ombres ;
Des sages bienheureux le voient ; d’un sourire leur âme
prisonnière
S’étoile, et la tiède clarté ranime leurs yeux morts ;
Dans les bras de la Terre avec délice le Titan sommeille et
songe,
Et Cerbère, Cerbère même, le jaloux, boit et s’endort.
RETOUR

Aux proches.
1

Au cœur des Alpes, nuit claire encore, et la nuée,


Source du poème de joie, elle couvre là-bas la vallée
béante.
Le souffle allègre des monts passe et repasse en tempête.
À pic entre les pins défaille l’éclat d’un rayon ;
Lentement il se hâte et lutte, le chaos frémissant de joie ;
Jeune stature mais puissante, il célèbre le combat amoureux
Parmi les rocs et bouillonne et oscille entre les bornes
éternelles,
Car plus bachique encore voici que monte le matin.
Plus infinie est la croissance de l’an et les heures sacrées,
Les jours, se mêlent dans un ordre plus audacieux.
Car aussi l’oiseau d’orage marque le temps ; et entre les monts
Haut dans l’air il séjourne et appelle le jour.
Alors le village s’éveille dans le fond et lève son regard
Sans crainte, familier du haut, sous les cimes.
Pressentant la croissance — car déjà choit l’éclair
Des sources antiques — le socle fume sous les cataractes.
Partout l’écho résonne et la forge immense
Œuvre jour et nuit, dispensant ses dons.
2
Calmes brillent cependant les hauteurs argentées, au-dessus.
Déjà pleine de roses là-haut la neige luit,
Et plus haut encore demeure au-dessus de la lumière le pur
Dieu bienheureux que le jeu de rayons sacrés éjouit.
Dans la paix il habite seul et clarté est l’apparence de sa face.
Il est l’éthéré et semble enclin à donner vie, à créer la
Joie, avec nous ; souvent ainsi sachant la mesure,
Nous sachant aussi nous qui respirons, le dieu patient qui
ménage
Envoie un bonheur bien mûr aux villes et aux maisons,
Et pour ouvrir la terre de douces pluies, couvées des
nuages,
Et vous souffles très fidèles, vous tendres printemps,
Et d’une main lente il rend la joie aux endeuillés
Quand il renouvelle les temps, lui le créateur, rafraîchit, émeut
Les cœurs silencieux des hommes qui vieillissent ;
En bas, jusqu’au fond, son œuvre descend et il ouvre et il
éclaire,
Comme il aime, et voici qu’à nouveau une vie commence,
La grâce fleurit, comme jadis, et l’esprit plus prompt arrive,
Et un joyeux courage gonfle à nouveau les ailes.

3
Maintes paroles de moi à lui ; car tout ce que les poètes
méditent
Ou chantent, cela s’adresse surtout aux Anges et à Lui.
J’ai beaucoup prié, par amour pour la patrie, de peur que
Importun sur nous s’abatte tout à coup l’esprit ;
Beaucoup aussi pour vous qui dans la patrie avez vos soucis,
À qui la sainte grâce souriant ramène les fugitifs,
Gens de mon pays ! Pour vous, et cependant le lac me berçait
Et le rameur, assis, tranquille, louait le voyage.
Loin au plain du lac c’était une seule onde de joie
Sous les voiles, et maintenant fleurit et s’éclaire la ville
Là-bas dans le matin, depuis les Alpes ombreuses, le bateau
Bien dirigé s’approche et repose maintenant dans le port.
La rive est chaude ici, et des vallées amicalement ouvertes
Illuminées de beaux sentiers verdissent et luisent pour moi.
Ce ne sont que jardins, et le bourgeon brillant point déjà.
Et le chant de l’oiseau invite le voyageur.
Tout paraît familier, les saluts qui s’échangent au passage
Paraissent venir d’amis, tous les visages semblent parents.

4
Et vraiment, oui ! c’est bien le pays natal, le sol de la patrie ;
Ce que tu cherches, cela est proche et vient déjà à ta
rencontre.
Et ce n’est pas en vain que se tient comme un fils à la porte
ceinturée de ressacs
Et regarde et cherche des noms aimants pour toi
Dans son chant un homme voyageant, bienheureuse Lindau !
C’est une des portes hospitalières du pays, celle-ci,
Qui invite à partir vers un lointain de riches promesses,
Là où sont les merveilles, là où la bête divine
De haut descend dans les plaines, le Rhin, trouant sa piste
audacieuse,
Et hors des rocs traçant le val jubilant ;
Là-bas, à travers les monts clairs en direction de Côme,
Ou bien en bas, selon la courbe du jour, à traverser le lac
ouvert ;
Mais plus forte encore est pour moi l’invite de ton charme, ô
porte consacrée !
À retourner où sont connus de moi des chemins en fleurs,
À revoir le pays et les belles vallées du Neckar
Et les forêts, le vert des arbres sacrés où volontiers
Le chêne s’allie à la paix des bouleaux et des hêtres,
Et dans les monts un lieu ami me tient captif.

5
C’est là qu’ils me reçoivent. Ô voix de la ville, de la mère !
Tu touches, tu réveilles en moi un savoir appris dès
longtemps !
Pourtant c’est bien eux encore ! Encore en fleurs le soleil et la
joie pour vous,
Ô bien-aimés ! et presque plus clairs, dans le regard,
qu’autrefois.
Oui ! l’ancien est encore là ! Cela croît et mûrit et pourtant rien
De ce qui vit là et aime n’abandonne la fidélité.
Mais le meilleur, le fonds qui sous l’arche de la paix sainte
Repose, il est réservé pour jeunes et anciens.
Je parle en insensé. C’est la joie. Pourtant demain et plus tard
Quand nous irons et verrons dehors le champ vivant
Sous les fleurs de l’arbre aux jours de fête du printemps
J’en parlerai beaucoup, espérant avec vous, ô mes amis !
Sur le Père, qui est grand, j’ai beaucoup appris
Et j’ai gardé longtemps le silence sur lui, en qui le temps
voyageur
Là-bas dans les hauts se ressource, et qui règne sur les monts
Et nous accorde bientôt les dons célestes et provoque
Un chant plus clair et envoie beaucoup de bons génies.
Oh ! ne tardez pas,
Venez, vous, Gardiens ! Anges de l’année ! et vous,

6
Anges de la maison, venez ! Dans toutes les veines de la vie
Les réjouissant toutes, que ce qui est du ciel se partage !
Enoblisse ! Rajeunisse ! Qu’aucun bien humain, que pas
Une heure du jour ne soit sans les Heureux et aussi
Qu’une joie semblable à celle d’aujourd’hui où ceux qui
aiment se retrouvent
Comme il convient, soit sanctifiée comme il le faut.
Quand nous bénissons le repas, qui invoquerai-je, et quand
nous
Nous reposons de la vie du jour, dites, comment rendrai-je
grâce ?
Nommerai-je le Haut ? Un Dieu n’aime pas l’inconvenant.
Pour le saisir notre joie presque est trop petite.
Souvent il faut nous taire. Ils manquent, les noms sacrés.
Les cœurs battent, et le discours ferait défaut ?
Mais une lyre accorde à chaque heure le ton
Et peut-être réjouit les célestes, qui s’approchent.
Prémices… — et ainsi le souci presque
S’apaise déjà, qui venait sous la joie,
Des soucis, tels, il faut, de son gré ou non, qu’en l’âme
Les porte un poète et souvent — mais les autres non !
HYMNES
À LA TERRE MÈRE
CHANT DES FRÈRES OTTMAR, HOM, TELLO

OTTMAR
Je chante au lieu d’une communauté ouverte.
Ainsi tinte, par des mains rayonnantes
Comme à l’essai touchée, une corde
D’abord. Mais dans sa joie plus gravement
Bientôt le maître penche la tête
Sur la harpe, et les notes pour lui
Se préparent, prennent des ailes,
Autant qu’elles sont, et cela sonne ensemble au toucher
De l’éveilleur, et plein, comme de l’océan jaillit
Et monte, infiniment le nuage de consonance.

Mais ce sera bien autre chose


Qu’une harpe sonore,
Le chant,
Le chœur du peuple.
Car, bien qu’il ait assez de signes
Et de flots en sa puissance et de flammes d’orage
Comme pensées, le Père sacré,
il serait certes inexprimable
Et nulle part manifeste chez les vivants
Si la communauté pour le chant n’avait un cœur.
Mais pas encore
Toutefois, comme le roc fut en premier
Et forgées dans les ombres de la forge
les fondations de bronze de la Terre,
Avant même que les torrents coulent des montagnes
Et que bosquets et villes fleurissent au bord des fleuves,
Ainsi a-t-il dans un coup de tonnerre
Créé déjà une Loi pure Et de purs sons fondé.

HOM
Épargne cependant, ô Puissant, celui
Qui chante seul, et donne-nous assez de chants
Jusqu’à ce que soit dit, comme
Nous l’entendons, le secret de notre âme.
Car souvent j’ai prêté l’oreille Aux cantiques du prêtre ancien
ainsi donc
Prépare mon âme à rendre grâces à son tour.
Mais dans les arsenaux les hommes,
La main nouée en temps oisif,
Passent, et contemplent les armures
Gravement, et quelqu’un raconte

Comment les pères jadis tendaient l’arc,


Sûrs au loin de la cible,
Et tous le croient
Pourtant nul ne le peut tenter
Comme un dieu les bras des hommes
Retombent,
Aussi bien l’habit de fête ne sied-il point à chaque jour.
Les colonnes des temples sont debout
À l’abandon dans les jours de la détresse,
Sans doute l’écho du vent du nord résonne
profondément sur les parvis,
Et la pluie les rend purs,
La mousse croît, les hirondelles reviennent
Dans les jours du printemps, mais au-dedans
Le dieu reste sans nom, et la coupe de gratitude,
Les vases du sacrifice et tous les instruments du culte,
La terre discrète les refuse à l’ennemi.

TELLO
Qui aussi bien remercierait avant de recevoir
Et répondrait avant d’entendre ?
point, quand un Plus-Haut parle,
D’interrompre l’harmonieux propos.
Il a beaucoup à dire et d’autres droits,
Et il en est Un qui ne prend pas fin dans les heures,
Et les temps de celui qui crée
Sont comme la montagne
Qui dans sa houle de mer en mer
S’allonge au-dessus de la terre,
Beaucoup de voyageurs en parlent,
Et le gibier erre dans les gouffres
Et les hardes sur les hauteurs,
Mais dans l’ombre sacrée,
Au versant vert habite
Le pâtre, et contemple les cimes.
Ainsi
À LA SOURCE DU DANUBE

Ainsi qu’à l’orgue, en accords sonores et splendides,


Dans l’enceinte sacrée, très haut
Jaillissement pur hors des tuyaux inépuisables,
Sonnant l’éveil le prélude au matin commence,
Et maintenant au loin, de salle en salle,
En nappe de fraîcheur le fleuve mélodieux s’épanche
Et gorge d’enthousiasme peu à peu
Toute la demeure aux replis d’ombre glacée,
Et voici naître alors, voici qui montent vers le
Soleil de la fête et lui répondent, les voix en chœur
Des fidèles : telle s’en vint
De l’Orient à nous la Parole,
Et contre les rocs du Parnasse, aux flancs du Cithéron,
ô
Asie ! j’entends l’écho venu de toi et il se brise
Au Capitole et des Alpes vertigineusement descendue

Une étrangère s’en vient à nous, celle qui rompt


Le sommeil, la
Voix façonneuse d’hommes.
Et de tous ceux qu’elle avait frappés, une stupeur
Saisit l’âme, et sur les yeux des plus dignes
Ce fut la nuit.
Car l’homme est de grand pouvoir ; il maîtrise
Les flots, la ferme roche et la fureur du feu ;
Et l’épée, à ce forgeur de hauts desseins, n’impose Point, mais
devant
Le Divin l’homme fort gît abattu.

Et sa semblance est de la bête sauvage, errante


Sous l’aiguillon du jeune sang
Par le faîte des monts sans trêve,
Et qui ressent dans la brûlure de midi
Sa propre force. Mais quand vers l’horizon
La lumière sacrée au jeu des brises
S’incline et qu’avec un rayon plus tiède
L’esprit de joie sur la terre bienheureuse
Descend, la bête alors s’abat, de cette neuve splendeur
Frappée, et glisse, avant l’approche même des étoiles,
Au vigilant sommeil. Et tels nous sommes. Car à maint des
nôtres
La flamme du regard devant les dons divins est morte,

Ces présents d’amitié qui d’Ionie nous


Vinrent et d’Arabie encore, et jamais la leçon sans prix
Ni la grâce même des chants ne firent naître
Dans l’âme de ces hommes endormis
La joie. Mais quelques-uns veillaient. Et souvent leur pensée
Heureuse voyagea parmi vous, ô citoyens des villes belles,
Au temps des jeux, où le Héros près des poètes, invisible
Et secret siégeait, le regard aux lutteurs, glorifiant d’une lèvre
Souriante, lui le glorifié, ces enfants aux graves loisirs.
Tout n’était qu’incessant amour, — ce l’est encore.
Et cette séparation même à nos pensées
Vous lie, sur les bords de l’isthme, ô corps de joie !
Et sur les rives du Céphise et sur les flancs du Taygète.
Et de vous aussi notre mémoire est pleine, ô vallées du
Caucase
Et vous là-bas, ô très antiques paradis,
Et de tes patriarches et de tes prophètes,

Ô Asie, de la puissance de tes fils, ô Mère !


Qui sans trembler devant les signes du monde
Et tout le ciel à leur épaule et la totale Destinée,
Enracinés aux cimes, de longs
Jours, les premiers surent cette chose :
L’entretien seul à seul
Avec Dieu. Maintenant ils reposent. Mais puisque, ô
Vous tous des temps anciens, vous n’avez point dit
(Et c’est chose qu’il faut dire) d’où procède votre venue,
C’est nous, sur l’injonction sainte, qui te nommons, nous te
Nommons, Nature ! et de toi tout ce qui dut aux dieux
naissance
Comme d’un bain surgit dans sa neuve fraîcheur.

Et nous allons comme s’en vont des orphelins.


Tout est comme jadis ; seule nous faut cette sollicitude.
Les jeunes hommes pourtant qui se souviennent de l’Enfance,
Ceux-là non plus ne sont des étrangers dans la demeure.
Leur vie est triple : celle même que vécurent
Les premiers-nés parmi les enfants du ciel.
Et la fidélité n’a pas été donnée
Comme un vain présent à notre âme.
Non point nous seuls, c’est votre trésor même qu’elle garde !
Et ces sanctuaires, ces armes de la Parole
Qu’en nous quittant, nous ses guerriers moins adroits,
Vous nous laissâtes, ô fils de la Destinée,

Vous les hantez souvent aussi, ô favorables


Esprits ! et quand votre nuée sainte enveloppe l’un de nous,
Une stupeur nous saisit et nous ne savons en dire
Le sens. Mais avec le nectar vous confortez d’arôme notre
souffle,
Et la joie nous visite alors ou le brusque assaut d’une pensée.
Mais qui vous chérissez d’un trop profond amour,
Il n’a de repos qu’il ne soit devenu l’un des vôtres.
Ah ! laissez donc légère autour de moi votre présence,
Ô Cléments, que je demeure ici, car il est mainte chose
À chanter. Mais déjà s’achève avec des larmes bienheureuses,
Comme un dit de l’amour, mon chant,
Et tel en moi, parmi
Mes rougeurs, mes pâleurs, je l’ai senti naître
Et s’exhaler.
Mais toutes choses vont ainsi.
CONCILIATEUR…

Conciliateur, en qui jamais nul n’a cru,


Qui en ce jour es là, et apparence amie
Pour moi revêts, indestructible — comme
Je te reconnais la hauteur
Qui me fait les genoux plier,
Et presque à la façon de l’aveugle faut-il,
Céleste, que je te demande ce qui, jusque vers moi,
Et d’où, Paix bienheureuse ! t’aura conduit.
D’une chose, je demeure assuré : mortel, tu ne l’es pas.
Car mainte chose eût un Sage, ou
Tel ami au regard droit, élucidé, mais
Quand un Dieu même paraît, de par ciel et la terre et l’océan,
Du tout innove la clarté.

Jadis nous avons aussi eu joie,


En cette heure du matin où le silence emplit l’atelier,
Par jour de fête, et les fleurs dans le silence,
Oui, fleurissaient, plus belles aussi, et claires
jaillissaient de vivantes fontaines.
Loin murmurait à l’unisson le Chant miraculeux,
Où, semblables au vin béni, paroles plus secrètes,
Encore que vieillies mais plus efficaces autrefois, de Dieu,
Sous tels orages en plein été accrues,
Sur ma peine portaient silence, pourtant,
Et sur le doute, mais jamais je n’ai saisi, comme m’échut,
Car, dès naissance, pourquoi avez-vous éployé
Sitôt dessus mes yeux cette nuit
Telle qu’alors je n’ai vu la terre, et à grand-peine
Ai dû vous respirer, souffles du ciel ?

Il le fallait ainsi. Et sourire de Dieu,


Alors qu’incontenables, mais par ses monts mêmes ravalés,
Contre Lui pour faire rage en leurs berges d’airain grondent les
torrents,
Dans une profondeur où nul jour ne donne nom aux ensevelis.
Et, ô, qu’à jamais, Toi qui contiens toute chose, moi aussi
veuilles
Me contenir, et m’épargnes une âme à l’envol trop légère,
J’ai en ce jour fête, et, au soir dans le silence
L’esprit alentour fleurit, et la mèche me fût-elle gris d’argent,
Amis, je vous aviserais, cependant, d’avoir souci
Du festin, et de chant, et de couronnes en nombre et de
musique,
À des adolescents éternels, en ce jour, semblables.

Sois, Adolescent, à nous ici, car, avant que tu aies dit,


D’en haut rappel fut prononcé, et couverte, soudain, la joie que
Tu tendais, et au lointain comme roulant une ombre s’élargit
par-dessus toi,
Et terrible, une destinée.
Rapide ainsi passe toute chose du ciel. En vain ? non.
Soucieux de la mesure, toujours, avec précaution, touche
Aux demeures des hommes
Un Dieu, l’espace d’un moment,
Et eux ne le savent point, mais longuement
Préservent mémoire, et demandent, quel fut.
Mais que s’achève un temps, ils le connaissent.

Et bonté de l’homme appelle remerciement,


Mais sur le don d’un Dieu, à longueur d’ans,
Peine, d’abord, et l’errance,
Que, plus doucement alors, en l’âge qui succède,
Le haut rayon
Par le désert sacré, luise.
Sois, ô Divin, présent alors,
Et, de même que jadis, plus splendide, ô sois,
Conciliateur, concilié à présent, qu’en ce soir,
Amis, te nommions, tous, et chantions
Des Très-Hauts — et, qu’auprès de toi, d’autres encore aient
place.

Car tarie presque, par tous foyers offerts,


Était expirée la flamme sainte,
Quand sitôt pour l’attiser le Père,
Du plus aimé, fit envoi, de ce qu’il tînt, ici-bas
Portant le feu ;
Et, que si, en pareille sorte, consumés d’âge en âge,
Les hommes de la bénédiction se sentaient imbus,
Que chacun dût se suffire et vainement en oubliât le ciel,
Alors, dit-il, renouveau arrivera,
Et, vois ! ce que tu choisis de taire,
La plénitude des temps l’aura précipité.
Tu le savais, certes, mais pour vivre non, pour mourir tu fus
envoyé.
Et plus vaste, toujours, que son aire, tel des dieux le Dieu
Même, un des autres lui aussi doit être.

Mais quand l’heure sonne,


De même que le Maître, il sort de l’atelier,
Et autre vêtement, que
De fête, il ne revêt,
Signe qu’autre encore
À tâche pour lui restait en attente.
Plus humble, comme plus vaste, il apparaît —
Et Toi, de même, aussi
Donne-nous, qui sommes fils de la terre adorante,
En tel nombre qu’aient grandi
Les fêtes, de les fêter, toutes, ne pas tenir
Le compte des dieux, Un pour tous est à jamais.
À moi telle la lumière du soleil ! Divin, sois
Au crépuscule de tes jours salué.
Et que nous, maintenant, puissions durer.
LA MIGRATION

Souabe fortunée, ô Mère,


Comme ta sœur plus éclatante
La Lombardie là-bas
Par cent rivières irriguée !
Et des arbres en foule, aux fleurs blanches, aux fleurs
pourprées,
Les sauvages plus sombres, d’un vert profond,
Et les cimes aussi des Alpes suisses jettent leur ombre,
Toutes proches, sur toi ; car tu habites
Près du foyer de la demeure
Et tu entends en lui,
Hors des coupes d’argent que penchent des mains pures,
Bruire la source, quand frôlée
Par le feu des rayons, la glace
Cristalline et, croulant sous le tact léger
De la lumière, les neigeux
Sommets font ruisseler au sol
L’eau la plus pure. Et c’est là d’où procède
Ta native fidélité. Car ce qui gîte
Près du jaillissement originel ne quitte
Un tel lieu qu’à grand-peine. Et tes enfants, les
Cités aux rives du lointain lac pâle,
Aux berges herbeuses du Neckar, aux bords du Rhin :
Certes, nul autre lieu, se dit chacune,
Ne saurait m’être un meilleur séjour.

Mais moi, c’est le Caucase où je prétends !


Car j’entendais encore, aujourd’hui même,
Ce dire dans les airs :
Aux poètes la liberté de l’hirondelle !
Et je me vis, en des jours plus anciens,
Faire cette autre confidence :
Nos pères jadis, la race allemande,
Portés par les flots paisibles du Danube,
Avec les Fils du Soleil en quête
D’ombre, un jour d’été,
Là-bas aux rives de la Mer
Noire se rencontrèrent.
Et cette mer n’était point nommée
L’Hospitalière sans raison.

Car à peine s’étaient-ils entr’aperçus, les autres


S’avancèrent les premiers et les nôtres alors, l’âme
Curieuse, firent halte à leur tour sous l’olivier.
Mais lorsqu’ils eurent touché leurs vêtements
Sans que nul découvrît un sens aux dires
De l’autre, le discord
Fût pu naître si les branches n’avaient laissé descendre
Sur eux cette fraîcheur
Qui fait parfois, aux faces des antagonistes,
S’éployer un sourire. Et s’étant
Regardés en silence, ils se tendirent
Des mains amies. Et bientôt

Leurs armes échangées et tous


Les chers biens du foyer, ils échangèrent aussi
Leur parole, et nul souhait des pères
Aux enfants, dans l’exultation des noces, ne
Demeura vain, car des épousailles sacrées,
Plus belle
Que tout ce qui porta jamais nom d’homme,
Une race naquit. Mais où donc,
Ô chers parents, où tenez-vous demeure,
Que nous célébrions nouvelle alliance,
Nous souvenant des ancêtres bien-aimés !

Là-bas au long des rives, sous les arbres


D’Ionie, aux plaines du Caystre
Où le pâle scintillement des cimes
Cerne au loin les grands oiseaux ivres dans l’Éther,
Là vous fûtes aussi, vous les plus beaux ! — ou laboureurs
Des îles aux vignes en couronne,
Toutes sonores de chants ; d’autres habitèrent encore
Au pied du Taygète et de l’Hymette au nom fameux :
Les derniers à florir ! Mais, de la source
Du Parnasse au Tmolos miroitant d’or, monta
L’hymne éternel des bruissantes
Forêts sacrées et du
Frémissement universel des lyres
Frôlées d’une divine douceur.

Ô pays d’Homère !
Sous le cerisier qui s’empourpre ou dans
La vigne, quand voici verdir
(Ton présent de jadis) mes jeunes pêches,
Au temps où de très loin venue l’hirondelle à mes murs
Fait sa demeure et file ses récits inépuisables,
Aux jours de mai et sous le ciel d’étoiles, ô
Ionie, je songe à toi ! Mais l’homme
A le désir profond de la présence. Et c’est pourquoi
Je suis venu vous contempler, ô îles, et vous, ô
Portiques de Thétis, embouchures des fleuves,
Vous, ô forêts, et vous, nuages de l’Ida !

Et pourtant je ne songe point à demeurer.


Inclémente, âpre à conquérir est la
Taciturne, celle à qui j’échappai, la Mère.
Un de ses fils, le Rhin, voulut avec violence
Se jeter à son cœur — il disparut
Au loin, nul ne sait où, le rejeté !
Tel je ne voudrais point l’avoir quittée, et je
Ne suis chez vous, ô Grâces de l’Hellade,
Filles du Ciel, qu’aux fins de cette seule invite :
Venez, si ce n’est là trop ample voyage,
Ô Souriantes, venez jusques à nous !
Quand les brises souffleront plus douces,
Quand le matin poindra de ses traits amoureux
Nos cœurs trop pleins de patience,
Quand, relevant nos regards timides, nous verrons
Fleurir là-haut de légers nuages,
Alors nous vous dirons : Qu’est-ce donc, ô
Charites, que vous veniez chez des Barbares ?
Mais les Servantes du Ciel
Sont créatures surprenantes,
Comme tout être de divine extrace.
Tentons-nous de guetter l’un d’eux, il se
Fait rêve et punit quiconque
Voudrait par force l’égaler,
Mais ravit maintes fois de sa brusque présence
Tel qui venait à peine d’y songer.
LE RHIN

À Isaac von Sinclair.


Parmi le sombre lierre, aux portes
De la forêt, j’étais assis à l’heure juste où midi d’or
Visiteur de la source, descendait
Marche à marche les monts des Alpes,
Cette architecture céleste
Qui a nom pour moi le burg des dieux,
Selon l’antique croyance,
Mais d’où maintenant encore maint décret
Mystérieusement parvient aux hommes ; c’est ainsi
Que d’une destinée je fis la découverte
Imprévisible, car tout à l’heure encore
Mon âme dans l’ombre chaude
Avec soi-même en maint entretien perdue
Errait au long de l’Italie
Et des rives là-bas de la Morée.

Mais voici qu’au plein de la montagne


Profondément sous l’argent des cimes
Et sous le vert joyeux,
Là où les forêts frémissantes et les têtes
Des rocs l’un par-dessus l’autre
Vers lui se penchent, tout au long des jours,
Là-bas, au plus glacé de l’abîme, j’entendis
La longue imploration vers la délivrance
Qu’élevait l’adolescent, et saisis de pitié
Ses parents l’écoutaient crier ses furieux reproches À sa mère
la Terre
Et au Maître de la foudre, qui l’engendra.
Mais les mortels
Fuyaient ce lieu, car c’était chose effrayante,
Tandis qu’il se tordait dans ses liens aveugles,
La colère du demi-dieu.

C’était la voix du plus noble des fleuves,


Celui qui naît libre, le Rhin,
Et l’espoir le guidait ailleurs, lorsqu’à ses frères
Là-haut, le Tessin et le Rhône,
Il avait dit adieu, tout ivre de départ — et vers l’Asie,
Impatiente, l’entraînait son âme royale !
Mais devant la destinée
Toute clairvoyance est refusée au désir,
Et les plus aveugles sont encore
Les fils des dieux. Car l’homme connaît sa demeure
Et la bête le lieu où bâtir la sienne,
Mais à ceux-là fut donné ce défaut
Dans leur âme toute naïve
De ne savoir où ils s’en vont.

Énigme, ce qui naît d’un jaillissement pur ! Et par


Le chant lui-même à peine dévoilée. Oui,
Tel que tu naquis tu perdures.
Quoi que puissent la discipline
Et la Nécessité, la part majeure est dévolue
À la naissance
Et à cette flèche de lumière qui
Frappe le front du nouveau-né.
Mais un être qui sache
Demeurer dans sa liberté
Tout au long de sa vie, et soi-même
Exaucer les vœux de son propre cœur
Comme le Rhin, où donc le découvrir,
Et qui s’en vienne comme lui de hauteurs propices,
Ayant par la grâce d’une heureuse naissance
Jailli d’un sein sacré !

C’est pourquoi sa parole s’élève comme un cri de joie !


Il ne peut se complaire, ainsi que d’autres
Enfants, dans les langes et les larmes.
Voyez, aux lieux où les rives commencent, les sournoises,
À fléchir à son flanc leur caresse, à l’enserrer
De leur avide étreinte et brûlent
De le saisir, de le garder pour toujours, l’Étourdi,
Pris à leurs crocs, comme il rit et rompt
Ce nœud de serpents et fonce
Avec sa proie ! et si quelque puissance supérieure
Ne dompte son bondissement, le voici croître,
C’est l’éclair
Qui sillonne et déchire la terre, suivi
D’un fuyant cortège de forêts enchantées,
Parmi l’écroulement des monts.

Mais un dieu ne saurait abandonner ses fils


À cette vie tumultueuse, et il sourit
Quand les fleuves hors des profondeurs — ainsi le Rhin —
Irrépressibles et pourtant contenus
Par les Alpes sacrées, lui jettent
Le grondement de leur fureur.
Forge tonnante, creuset où s’élaborent
D’entre les choses les plus pures !
Et qu’il est beau de le voir,
Loin des montagnes abandonnées,
Goûter le repos d’un lent voyage
À travers les campagnes allemandes,
Lorsqu’il donne apaisement à sa nostalgie
Par des actes pleins d’efficace, le Bâtisseur
Du pays, le Rhin, le Père !
À ses enfants bien-aimés portant nourriture
Dans les cités qu’il a fondées.

Mais du temps premier jamais plus,


Jamais plus ne l’abandonnera la mémoire !
Et l’on verra les demeures et les dogmes
Des humains disparaître, le jour
Qui luit pour eux au néant redescendre,
Avant qu’un pareil fleuve oublie
Son jaillissement originel
Et la voix pure de son adolescence.
Qui donc le tout premier
Corrompit les liens de l’amour
Entre ses mains devenus chaînes ?
C’est alors, sûrs de leur droit
Et de la foudre, que les Rebelles
Le bravèrent avec mépris, c’est alors,
Dédaignant la voie des mortels, qu’ils choisirent
La route même de l’audace et s’efforcèrent
De devenir pareils aux dieux.

Mais leur propre immortalité suffit


Au cœur des dieux, et cette seule chose
Dont les hôtes du ciel souffrent manque, voici
Que ce sont les héros et les hommes, les
Mortels. Oui, pour ce que les Très-Heureux ne peuvent
Par eux-mêmes rien ressentir,
Il faut bien (si licence m’est donnée
De parler ainsi) qu’un autre au nom des dieux
S’émeuve et compatisse, et c’est de lui qu’ils ont besoin.
Cependant que leurs décrets condamnent
À devenir le destructeur de sa demeure, à traiter
En ennemi son plus profond amour, à faire choir
Père, enfant, dans un sépulcre de décombres,
Quiconque aux dieux brûle de s’égaler et d’abolir
D’eux à soi toute différence, l’orgueilleux, l’impie !
Heureux donc celui qu’attendait, avec justice
Mesurée à ses vœux, sa destinée,
Aux lieux où le souvenir des longs voyages
Et des maux soufferts, doucement
Vient bruire encore à la rive sûre,
Et d’où les regards peuvent avec joie
Errer jusqu’aux frontières de son séjour
Par Dieu lui-même dessinées.
Il se repose alors, le cœur comblé,
Car tout ce divin qu’il désira jadis
Conquérir, de soi-même, indompté, lui donne étreinte
Et se prend à sourire
À cet audacieux qui trouva son repos.

Maintenant c’est aux demi-dieux que je songe


Et il faut qu’une connaissance me soit donnée
De ces êtres sans prix, puisque leur vie
Fait battre si souvent mon cœur plein de désir.
Mais celui qui comme toi reçut en partage, ô Rousseau,
Une âme qui ne peut être soumise, une âme
De très profond support,
Cette justesse de sens
Et ce don si doux de savoir entendre et de parler,
Pareil au dieu du vin, avec une plénitude sacrée
Et le désordre d’un divin délire, de telle
Sorte qu’il rende intelligible aux gens de cœur
Le langage des êtres les plus purs, mais frappe
Les sans-respect d’un juste aveuglement, les esclaves
Profanateurs, — cet inconnu, quel nom lui donnerai-je ?

Les fils de la Terre sont à son image : ils chérissent


Toutes choses et toutes choses en retour
À ces êtres heureux sans nulle peine sont données.
Et l’homme, le mortel, lui aussi s’émerveille et s’épeure
Lorsqu’il éprouve en pensée le poids du ciel
Dont ses bras pleins d’amour ont chargé son épaule,
Et le faix de la joie.
Le destin le plus doux lui semble
Souvent de vivre là, presque oublié, dans l’ombre
De la forêt où nul rayon ne brûle, sur la rive
Du lac de Bienne, au cœur de la fraîche verdure,
Et de prendre, insoucieux de sa voix pauvre, tout pareil
Aux novices, leçon des rossignols.

Délice alors de s’éveiller, comme on ressuscite,


De ce sommeil sacré,
Et, la froide forêt quittée,
De s’en aller avec le soir
À la rencontre d’une plus douce lumière,
À l’heure où le bâtisseur des montagnes,
Celui qui dessina le cours des fleuves,
Ayant souri
À la vie affairée des hommes
Et l’ayant guidée de son souffle
Comme une barque aux voiles sans brises,
À son tour se repose ; où maintenant, trouvant plus
À louer qu’à redire, le sculpteur
Sur son élève, le Jour
Sur la terre d’aujourd’hui se penche.

C’est une fête alors où se fiancent les dieux et les hommes,


Une fête des vivants universelle,
Et pour un temps est abolie
L’inégalité des destins.
Et les fugitifs vont cherchant un gîte
Et les braves la douceur du sommeil,
Mais les amants
Demeurent tels qu’ils furent ; ils se retrouvent
Chez eux aux lieux où l’innocente caresse
D’un rayon réjouit la fleur, où frémissent
Au souffle de l’esprit les arbres sombres ;
Mais le cœur des irréconciliés
Change
Et les voici courir l’un vers l’autre, les mains tendues,
Avant que la douce lumière à l’horizon
S’abîme, et que l’ombre approche avec la nuit.
Pour les uns cependant, c’est là
Chose vite passée, mais qui
Pour d’autres se prolonge.
Les dieux immortels sont toujours
Au faîte de la vie ; mais un homme jusque dans la mort
Peut aussi garder au cœur de sa mémoire
Le souvenir de l’heure sans prix
Et sa vie touche alors la cime de la joie.
Mais à chacun sa mesure.
Car c’est une charge douloureuse que le malheur,
Mais celle du bonheur est plus lourde encore.
Un sage pourtant eut le pouvoir
De garder en lui cette lumière,
Du milieu du jour au cœur de la nuit,
Tout au long du banquet, jusqu’à l’heure
Où s’illumine le matin.

C’est à toi, dans le chaud sentier sous les sapins, ou


Dans l’obscure forêt de chênes, vêtu
D’acier, ô mon Sinclair, que Dieu peut apparaître,
Ou dans les nues ; tu le connais, car tu connais depuis
l’enfance
La puissance du bien, et jamais à tes yeux ne se dérobe
Le sourire du Seigneur
Durant le jour, quand les êtres vivants l’un à l’autre
Semblent liés dans la fiévreuse lumière,
Ou la nuit, lorsque toutes choses confusément
Se mêlent et voici reprendre son empire
L’antique Désordre originel.
GERMANIE

Non, les Bienheureux qui apparurent, figure divines,


Sur la terre antique, ceux-là
Je ne puis plus les invoquer, mais maintenant,
Ô vives eaux de ma patrie, quand l’amour dans mon cœur
élève
Sa plainte avec la vôtre, un autre désir pourrait-il le poindre,
Ce cœur qui mène un deuil sacré ? Car le pays
Gît dans l’attente et comme aux chaudes journées
Un ciel bas, ô rivières désireuses,
Lourd de pressentiment, nous baigne aujourd’hui d’ombre.
Il m’apparaît plein de promesses, mais aussi
De menaces, et je veux pourtant demeurer en sa présence
Et mon âme vers le passé ne doit point fuir auprès de vous,
Ô Disparus à qui m’attache une ferveur trop vive !
Je n’ose contempler vos beaux visages, comme s’ils étaient
ceux
De jadis, car c’est chose à peine permise, un risque
Fatal, que d’éveiller les morts.
Ô dieux enfuis ! Et vous aussi qui maintenez une présence
Plus réelle autrefois, les temps pour vous sont révolus !
Je ne veux rien nier, rien implorer ici.
Car, la fin survenue et le Jour éteint, c’est le prêtre
Le premier touché, mais le temple et la divine image
Et son rite aussi le suivent avec amour
Au pays de l’obscur et leur lumière est abolie.
Seule alors, comme d’un bûcher funèbre, monte
La légende, une fumée d’or, et elle baigne
De sa lueur nos têtes, nous qui doutons, et nul
Ne saisit ce qui lui advient. Il sent que les ombres
Des dieux antiques, tels qu’ils furent,
Visitent à nouveau la terre. Car ceux qui doivent y redescendre
Nous pressent et la troupe sainte là-haut
Des dieux-hommes au cœur de l’azur
Ne retardera plus sa venue.

Oui, le champ cultivé pour eux, quand préludaient


Des temps plus rudes, verdoie déjà ; l’offrande pour
Le sacrifice est prête ; autour des cimes prophétiques
S’ouvrent au loin les vallées et les fleuves, afin que l’homme
Puisse voir jusqu’au cœur de l’Orient et que l’émeuvent,
De là-bas, tant d’actives métamorphoses.
Mais du haut de l’Éther, voici choir
La véridique Image et les sentences divines pleuvent,
innombrables ;
Une rumeur s’élève au plus profond du bois sacré.
Et l’aigle qui vient de l’Indus
Et survole les neiges extrêmes
Du Parnasse et, de très haut, les collines d’Italie
Et leurs autels, l’antique oiseau ne quête plus,
Comme jadis, pour le Père une proie ravie, mais d’un vol
Plus exercé, l’aile souveraine, avec des cris
De joie, il franchit enfin les Alpes et son œil découvre
Les pays dans leur ample diversité.

La prêtresse, des filles de Dieu la plus taciturne,


Trop éprise de silence en sa simplesse profonde, c’est
Elle qu’il cherche ! elle qui regardait de ses grands yeux,
Comme ne sachant point qu’une tourmente au-dessus d’elle
Venait de déchaîner sa bruyante et mortelle menace.
L’enfant pressentait, proches, de meilleurs jours.
Et le ciel jusqu’en ses lointains fut saisi de surprise
À découvrir en cet être grand par la foi
La puissance d’en haut prodigue de bienfaits.
Les dieux mandèrent donc leur messager et, prompt à la
reconnaître,
Il songe, souriant : « Toi qu’on ne peut briser, tu dois subir
L’épreuve d’une autre parole », et regardant la Germanie,
À voix forte le jeune envoyé proclame :
C’est toi l’élue,
La tout aimante et tu as acquis la force
De supporter un lourd bonheur,

Depuis les jours où cachée dans la forêt parmi les pavots en


fleur,
Proie ivre et douce du sommeil, tu ne prenais point garde
À moi, bien avant que des êtres plus humbles, eux aussi,
Aient senti ton orgueil de vierge et s’étonnant : de qui
Est-elle née et d’où venue ?, mais toi-même
Tu l’ignorais. Je ne t’ai point méconnue,
Et te quittant au milieu du jour, je te laissai secrètement
Pendant tes rêves un signe d’amitié, la fleur
Qui jaillit des lèvres et tu parlas alors dans ta solitude.
Mais ce flux des paroles d’or, tu l’épandis aussi
Ô fortunée ! avec tes fleuves, et les voici sourdre, inépuisables,
En toute contrée. Car presque semblable à celle
Qui est la Mère sacrée de toutes choses, jadis
Nommée la Secrète par les hommes,
Tu recèles en ton sein
Une plénitude d’amour et de souffrance,
De prescience et de paix.

Oh ! bois les souffles du matin


Jusqu’à ce que tu sois ouverte au monde,
Puis nomme ce qui gît devant tes yeux !
Ce que la parole n’a point révélé
Ne peut demeurer plus longtemps un mystère
Après ce long laps sous le voile.
La pudeur, il est vrai, sied aux mortels
Et c’est presque toujours chose sage
Que de parler ainsi, même les dieux.
Mais aux lieux où l’or surpasse en profusion les sources pures,
Où le courroux du Ciel va s’aggravant,
Il faut enfin qu’entre le jour et la nuit apparaisse
Un mystère en sa vérité.
Évoque-le trois fois.
Tel que le voici cependant, ô Innocente,
Il doit demeurer tu.
Oh ! nomme enfin, toi fille de la Terre sacrée,
Nomme ta mère ! Contre les rocs les eaux bruissent
Et l’orage en la forêt sonne. Et quand ce nom est proféré,
La rumeur d’un passé divin renaît du fond des âges,
Ah ! que tout est changé ! — et des lointains, juste
annonciateur
De joie, le Futur aussi brille et nous parle.
Mais l’Éther, au cœur de ce temps,
Et la virginale Terre sacrée
Vivent ensemble une vie sereine,
Et il leur plaît, eux à qui rien ne faut,
En remembrance de jadis, d’être
Tes hôtes, ô Germanie,
À ces fêtes où rien ne faut,
Où tu deviens prêtresse
Et la conseillère sans armes
Des peuples et des rois.
FÊTE DE PAIX

Du ciel où retentissent encore des roulements Paisibles,


qui errent,
dans le silence, toujours emplie,
Et éventée,
la salle ! depuis qu’elle fut bâtie,
Abritant cette félicité ; sur les tapis plus verts s’exhale
Le nuage de joie, et, dans les lointains, scintillantes,
Couvertes de fruits mûris et de la couronne dorée des calices,
En bon ordre, se dressent, splendide haie,
Sur le côté, çà et là dominant
Le sol aplani, les tables !
Car, venant de très loin,
Des convives pleins d’amour
Se sont, à l’heure du soir, donné ici rendez-vous.

Et, l’œil faillant, je crois déjà


— Qui sourit de sa dure journée finie,
Le voir, Lui, le Prince de la Fête.
Et, quoique tu renies sans peine ton pays lointain,
Et, comme épuisé de ta longue route héroïque,
Abaisses tel regard, oublieux, que l’ombre légère effleure,
Et revêts l’apparence de l’Ami, toi que l’univers connaît, cette
hauteur
Fait presque les genoux plier. De toi,
Hors une chose, je ne sais rien : mortel, tu ne l’es pas.
Un sage m’eût élucidé mainte chose, mais là
Où un Dieu même à son tour apparaît,
Prévaut une autre clarté.

D’aujourd’hui, cependant, non — non, il ne survient pas


inannoncé !
Et celui que le flot ni la flamme n’effraie,
S’étonne de ce calme subitement, et non sans cause, en cette
heure
Où dans l’esprit, et les hommes, tout ascendant est conjuré.
C’est qu’ils entendent l’œuvre
Acheminé du matin au soir, en cette heure, pour la première
fois,
Car démesurément bruit, expirant dans la profondeur,
L’écho du tonnerre, millénaire orage,
Qui s’assoupit, couvert par le pacifique murmure, jusqu’au sol.
Mais vous, devenus si chers, ô jours d’innocence,
Vous aussi, bien-aimés, apportez aujourd’hui la fête !
Et, au soir,
Dans le silence l’esprit alentour fleurit.
Et je vous aviserai, la mèche
Fût-elle gris d’argent, ô mes amis !
D’avoir souci des couronnes et du festin, à des adolescents
éternels, en cette heure, semblables.

Et plus d’un voudrais-je convier, ô toi surtout,


Qui d’amitié fervente aux hommes t’es voué,
Et qui, là-bas, sous le palmier de Syrie,
À vue de la ville voisine, aimais rester à la fontaine ;
Alentour murmurait le blé, tranquille la fraîcheur s’exhalait
De l’ombre du mont sacré,
Et les amis chéris, nuage fidèle,
Eux aussi te donnaient ombre, afin que de ta sainte témérité, ô
Adolescent !
Le rayon, à travers le désert, parvînt doucement aux humains.
Ah, ce fut d’une ombre plus noire qu’en pleine Parole,
Horrible, sans appel, t’obscurcit un destin meurtrier.
Rapide ici
Passe toute chose du ciel. En vain ? non.

Soucieux de la mesure, toujours, avec précaution, touche,


L’espace d’un moment, aux demeures des hommes
Un Dieu, à l’improviste : quand, nul ne sait.
L’insolence, aussi, peut aller plus avant,
Et il faut qu’au lieu sacré vienne la sauvagerie,
Des confins, rudement exercer à tâtons sa démence,
Et là contre, elle trouve un destin, mais le remerciement
Sur l’heure ne suit pas le don venu du Dieu ;
Il veut long scrupule avant d’être saisi.
Et chez nous, si le donateur
N’épargnait déjà, telle est la bénédiction du foyer
Que sol et hauteurs eussent chez nous, dès longtemps, pris feu.

Mais du Divin, nous avons reçu


Beaucoup. La flamme en nos mains
Eut remise, et la rive, et le flot.
Plus que d’humaine façon,
À nous, les forces étranges, elles se sont confiées.
Et l’étoile qui t’instruit est elle-même
Devant tes yeux ; jamais tu ne pourras, cependant, l’égaler.
Mais Celui qui est toute vie, par qui
Naissent tant de joies, et de chants,
À un fils — paisible, Lui, puissant.
Et, dans cette heure, nous le connaissons,
Dans cette heure, oui, puisque nous connaissons le Père,
Et que pour célébrer des jours de fête,
De si haut, l’Esprit
Du monde s’est sur les hommes penché.

Car pour maîtriser le temps il était, dès longtemps, trop vaste,


Et loin s’étendait son aire, mais a-t-il connu l’épuisement ?
Mais un Dieu peut choisir tâche journalière,
Ainsi que les mortels, comme être de tout destin.
C’est la loi du destin, que chacun se découvre soi-même ;
Au retour du silence, qu’une langue renaisse.
Mais où œuvre l’Esprit, nous sommes aussi, et en quête
Du bien le plus haut. Tel il m’apparaît, ce bien de l’heure
Où, son image parachevée, le Maître, pour finir,
De son chantier lui-même, par elle illuminé, s’éloigne,
Le Dieu silencieux du temps, et où la seule loi d’amour,
Splendide également, règne d’ici au ciel.
De mainte chose dès ce matin,
Depuis que nous avons l’un de l’autre nouvelles, et sommes un
entretien,
L’homme s’est accru ; mais bientôt nous serons chant.
Et l’image du temps, quand l’Esprit, immense, la déploie,
Est dressée devant nous, signe qu’entre lui et d’autres,
Est un lien, entre lui et d’autres puissances.
Non pas avec lui uniquement ; les Incréés, les Eternels,
S’y rendent l’un à l’autre perceptibles, tous, ainsi que dans les
plantes,
Maternelle, la terre, et la lumière et l’air eux-mêmes se
perçoivent.
Mais finalement voici, ô Puissances sacrées, pour vous,
Signe d’amour, attestant
Que vous n’avez pas cessé d’être, ce jour de fête

Qui tout assemble, et où les Célestes, que nul prodige


Ne déclare, et inaperçus encore dans l’orage,
Mais par le chant cordialement confondus
Dans un même chœur, nombre sacré,
Ô bienheureux, de part en part,
Sont ensemble réunis, et ce qu’ils ont de plus cher
Et à quoi ils se savent tenir, ne manque pas non plus ; aussi
t’ai-je convié
À ce festin, que voici préparé,
Toi, l’inoubliable ! Toi, au crépuscule du temps,
Ô Adolescent, à hauteur du Prince de la Fête ; et, de nos
peuples,
Nul pour dormir ne s’en ira reposer,
Que vous, qui nous êtes promis, tous,
Afin de dire votre ciel,
Ici ne soyez dans notre maison.

Les souffles de l’air


Vous ont, déjà, proférés,
À vous, ici, la vallée qui fume,
Et le sol, de l’orage frémissant toujours ;
Mais l’espoir rougit les joues,
Comme, sur le pas de la maison,
Assis sont la mère et l’enfant,
Et ils contemplent la paix ;
Et mourir apparaît très rare ;
Un pressentiment retient l’âme ;
Venue de la lumière d’or,
Une promesse tient les plus âgés en haleine.

Oui, c’est d’en haut que les aromates de la vie


S’apprêtent, et sont éconduites les peines.
Car tout en cet instant donne plaisir,
Et les choses simples
Plus que les autres, car, recherché depuis toujours,
Ce fruit d’or
Chu, d’un tronc antique,
Dans le tremblement des orages, à terre,
Mais sitôt, pour unique trésor, par le destin sacré lui-même,
D’armes délicates recouvert, il est
La forme des Célestes.

Comme la lionne, tu as sangloté,


Mère, le jour qu’il te fallut
Les perdre, tes enfants, Nature.
Car il te les a volés, trop Aimante,
Ton ennemi, dès lors qu’à l’égal même
De tes fils, tu l’as, presque, accueilli,
Et à des satyres tu as les dieux associé.
Ainsi tu as mainte fois bâti,
Et mainte fois enseveli,
Car tu es haïe de ce que, avant son temps,
Tu portas, Toute-Puissante, au jour.
Maintenant tu le connais, maintenant tu prends congé de lui ;
Car, impassible volontiers, repose,
Avant d’avoir mûri, farouchement ce qui vaque en dessous.
L’UNIQUE

1
Qu’est-ce, aux
Vieux rivages heureux,
Qui m’enchaîne, que plus encore
Je les aime, que ma patrie ?
Car du ciel
Captif moi-même, comme vendu,
Là je suis, où passait Apollon,
Souverain,
Et, à une jeunesse pure, se
Laissait Zeus fléchir, et fils, d’un mouvement divin,
Et filles, il procréait,
Lui, le Très-Haut, parmi les humains.

Et hautes pensées
Sont en nombre
Jaillies du front du Père,
Et grandes âmes
De lui à hommes parvenues.
Bruit j’ai eu
D’Élis et Olympie, ai
Stationné, là-haut, sur le Parnasse,
Et par-dessus montagnes de l’Isthme,
Et, par-delà encore,
Près de Smyrne, et, plus bas,
Près d’Éphèse j’ai pu aller ;

Tant j’ai vu de la beauté,


Et chanté de Dieu l’image,
Vivante parmi
Les hommes, mais
Cependant, vous, dieux de jadis, et tous,
Ô vous, les fiers enfants des dieux,
Il en est un, encore, que je cherche, que
J’aime d’entre vous,
Où ce dernier de votre race,
Et de la demeure ce joyau, à moi
L’étranger, votre hôte, me le dissimulez.

Mon Maître, mon Seigneur!


Toi, ô mon conseil !
Pourquoi es-tu au loin
Demeuré ? Et, comme
Je cherchais, d’entre les anciens, une réponse,
Des héros et
Des dieux, pourquoi te tenais-tu
En dehors ? Et, à cette heure, est comble
D’une tristesse mon âme,
Comme si, jalousement, Célestes, vous-mêmes veilliez
À ce que, vaquant à l’un, sitôt
L’autre me manque.

Je le sais, cependant, mienne


Est la faute ! Car à l’excès,
Ô Christ ! je tiens à toi,
Quand même le frère d’Héraklès,
Et, hautement je l’avoue, tu
Es ce frère aussi de l’Evios qui
À son char attacha
Les tigres, et, plus bas,
Jusqu’à l’Indus
Prescrivant office de joie,
À la vigne planté, et
Le courroux contenu des peuples.

Me retient, cependant, comme une honte


À rapprocher de toi
Les hommes de ce monde. Et, à l’évidence, je sais
Qui, toi-même, t’a engendré, ton Père,
Le même qui

Car jamais il ne règne seul.

À l’un, cependant, reste seul attaché


Mon amour. Excessif, oui,
Le chant sera, pur élan du cœur,
Allé cette fois.
Cette faute, je veux la réparer
Si à nouveau je chante.
Jamais je ne frappe, comme je le souhaite, au juste
La mesure. Mais un dieu sait
Quand viendra ce que je souhaite, à la perfection.
Car, de même que le Maître
S’en fut par la terre,
Aigle captif,

Et beaucoup, qui
L’avisèrent, eurent une crainte,
Cependant qu’à la limite œuvrait
Le Père, et à la perfection entre
Les humains donna une forme en vérité, et
Le Fils connut grande tristesse lui aussi, jusqu’à ce
Qu’au ciel il s’en fût allé par les airs,
À lui pareille est l’âme des héros captive.
Les poètes, aussi, doivent,
Eux de l’esprit, être du monde.

2
Qu’est-ce, aux
Vieux rivages heureux,
Qui m’enchaîne, que plus encore
Je les aime, que ma patrie ?
Car du ciel
Captif moi-même, comme ployant, dans l’air en flamme,
Là je suis, où passait, ainsi que des pierres le disent, Apollon,
Souverain,
Et, à une jeunesse pure, se
Laissait Zeus fléchir, et fils, d’un mouvement divin,
Et filles, il procréait,
Lui, le Très-Haut, parmi les humains.

Et hautes pensées
Sont en nombre
Jaillies du front du Père,
Et grandes âmes
De lui à hommes parvenues.
Bruit j’ai eu
D’Élis et Olympie, ai
Stationné, là-haut, sur le Parnasse,
Et par-dessus montagnes de l’Isthme,
Et, par-delà encore,
Près de Smyrne, et, plus bas,
Près d’Éphèse j’ai pu aller ;

Tant j’ai vu de la beauté,


Et chanté de Dieu l’image,
Vivante parmi
Les hommes, oui, car tout à l’espace pareil est
Le Céleste riche de
La jeunesse qui le chiffre, mais
Cependant, toi, des étoiles la vie, et tous,
Ô vous, les fiers enfants de la vie,
Il en est un encore, que je cherche, que
J’aime d’entre vous,
Où ce dernier de votre race,
Et de la demeure ce joyau, à moi
L’étranger, votre hôte, me le dissimulez.

Mon Maître, mon Seigneur!


Toi, ô mon conseil !
Pourquoi es-tu au loin
Demeuré ? Et, comme
Je cherchais, d’entre les anciens, une réponse,
Des héros et
Des dieux, pourquoi te tenais-tu
En dehors ? Et, à cette heure, est comble
D’une tristesse mon âme,
Comme si, jalousement, Célestes, vous-mêmes veilliez
À ce que, vaquant à l’un, sitôt
l’autre me manque.
Je le sais, cependant, mienne la faute ! Car à l’excès,
Ô Christ ! je tiens à toi, quand même le frère d’Héraklès,
Et, hautement je l’avoue, tu es ce frère aussi de l’Evios qui
Dans la ruée à la mort les peuples retient, et déchire le rets,
Les hommes, alors, voient bien, qu’eux-mêmes
N’aillent pas le chemin de la mort et gardent la mesure, que
chacun
Est chose pour soi, du laps,
De la fatalité aussi des grandes époques, comme
De leur feu ayant une crainte, ils frapperont juste, et là
Où son chemin un autre va, eux ils voient
Aussi où peut une fatalité avoir corps, mais feront
De cela chose assurée, et telle que dans les hommes ou les
Lois.

Mais alors, elle brûle, sa colère ; oui, que


Le signe à la terre atteigne, graduellement
Hors les yeux, comme par une échelle.
Pour aujourd’hui. Opiniâtre sinon, démesuré,
Sans limite, que de l’homme la main
Alors étreigne le vivant, au-delà même de ce qui est institué
Pour un demi-dieu, le dessein outrepasse
L’arrêt du ciel. Car depuis qu’un esprit mauvais
À l’antique bonheur supplanté, interminablement
Pour lors vague une chose, au chant ennemie, vide de son, qui
Va par degrés excédant, effraction du sens. Ce qui se découvre
sans attache, cependant,
Dieu le hait. Mais, intercesseur,
Le contiendra d’une telle époque le jour, et il œuvre dans le
silence,
Lui qui va son chemin, la fleur des ans.
Et fracas de la guerre, et l’histoire des héros, un soutien,
fatalité au cou roidi,
Le soleil de Christ, jardins des pénitents, et
Du pèlerin les randonnées, et des peuples, le soutiennent, et du
veilleur
Le chant et l’écriture
Du barde et de l’Africain. De ceux destitués de la gloire aussi,
La fatalité le tient, et qui au jour
Ne viennent qu’en cette heure, ce sont princes paternels. Car
davantage s’accorde à Dieu
Telle station qu’autrefois. Car aux hommes davantage
Appartient de la lumière. Jeunes, non.
La patrie, de même. Car fraîche,

Non épuisée encore et pleine de boucles.


Le Père, oui, de cette terre a joie,
Aussi, de ce qu’il existe des enfants, ainsi demeure une
certitude
De la bonté. Et il a joie, aussi,
À ce qu’il en demeure un.
Mais aussi quelques-uns, sauvés, comme
Sur de belles îles. Eux sont instruits.
Car tentations se sont
À eux offertes sans bornes.
Tombés, innombrables. Ainsi en était-il, quand
De la terre ici le Père apprête ce qui perdure
Dans les orages du temps. Mais cela n’est plus.

3
Qu’est-ce, aux
Vieux rivages heureux,
Qui m’enchaîne, que plus encore
Je les aime, que ma patrie ?
Car du ciel
Captif moi-même, comme ployé, au plus près du jour
proférant,
Là je suis, où passait, ainsi que des pierres le disent, Apollon
Souverain,
Et, à une jeunesse pure, se
Laissait Zeus fléchir, et fils, d’un mouvement divin,
Et filles, il procréait,
Séjournant, muet, parmi les hommes.

Mais hautes pensées,


Pourtant, sont en nombre
Issues du front du Père,
Et grandes âmes
De lui à hommes parvenues.
Bruit j’ai eu
D’Élis et Olympie, toujours ai
Stationné, à côté de fontaines, sur le Parnasse,
Et par-dessus montagnes de l’isthme,
Et, par-delà encore,
Près de Smyrne, et, plus bas,
Près d’Éphèse j’ai pu aller.

Tant j’ai vu de la beauté,


Et chanté de Dieu l’image,
Vivante parmi
Les hommes, oui. Car tout, à l’espace semblable, est
Le Céleste riche de
La jeunesse qui le chiffre, mais
Cependant, vous, dieux de jadis, et tous,
Ô vous, les fiers enfants des dieux,
Il en est un, encore, que je cherche, que
J’aime d’entre vous,
Où ce dernier de votre race,
Et de la demeure ce joyau, à moi
L’étranger, votre hôte, me l’avez préservé.

Mon Maître, mon Seigneur!


Toi, ô mon conseil !
Pourquoi es-tu au loin
Demeuré ? Et, comme,
Mêlés à eux, je pouvais voir, entre les esprits, entre les
anciens,
Les héros et
Les dieux, pourquoi te tenais-tu
En dehors ? Et, à cette heure, est comble
D’une tristesse mon âme,
Comme si, jalousement, Célestes, vous-mêmes veilliez
À ce que, vaquant à l’un, sitôt
L’autre me manque.

Je le sais, cependant, mienne


Est la faute, car à l’excès,
Ô Christ ! je tiens à toi,
Quand même le frère d’Héraklès,
Et, hautement je l’avoue, tu
Es ce frère aussi de l’Évios qui, prévoyant, jadis
La revêche errance redressa,
De la terre le dieu, et donna en partage
Une âme à l’animal qui, vivant
Au hasard de sa faim, allait comme la terre épars,
Mais droits chemins comme imposant, et des lieux à la fois,
Pour chaque chose alors fit valoir un usage.
Me retient, cependant, comme une honte
À rapprocher de toi
Les hommes de ce monde. Et, à l’évidence, je sais
Qui toi-même t’a engendré, ton Père est
Le même. Oui, Christ, seul, est demeuré lui aussi
Debout sous le ciel visible, et les étoiles, visible,
Et qui a franchise sur le prescrit, Dieu l’avouant,
Et les péchés du monde, l’opacité
Du savoir, oui, comme, sur ce qui demeure, une agitation
empiète,
Des hommes, et la vigueur des étoiles passait pardessus lui.
Oui, toujours avec un cri de joie le monde
Se soustrait à cette terre, en sorte qu’il la
Déserte ; où sur lui l’humain sera sans prise. Et il demeure une
trace,
Pourtant, d’une parole ; elle, un homme l’appréhende.
Mais le Lieu fut

Le désert. Aussi sont-ils l’un à l’autre semblables.


Toute joie, richesse. Splendide, verdoie
La feuille du trèfle. Et difforme, quant à l’esprit, tel dût-il de
leurs pareils
Ne point dire, d’un savoir rompu à méchante prière, que là
Sont pour moi les maîtres du champ, et les héros. Cela est aux
mortels nécessaire, pour ce que
Sans halte incompréhensible est Dieu. Mais comme sur des
chars
Assujettis avec violence
Le jour ou bien
Avec des voix Dieu apparaît tel
Que la nature dehors. Médiat
Dans la sainte écriture. Célestes sont,
Et les hommes sur la terre, les uns auprès des autres toute la
durée
Du temps. Un grand homme, et une grande âme pareillement
Quand même au ciel,

Penche vers un autre sur la terre. Toujours


Demeure que, enchaîné toujours, entier tout le jour est
Le monde. Plus d’une fois il ressort, cependant,
Que grand n’est point accordé
À grand. Tous les jours ils stationnent, cependant, comme à un
gouffre l’un
À côté de l’autre. Ces trois-là sont tels, cependant,
Qu’eux-mêmes sous le soleil
Comme chasseurs de la chasse, eux, ou
Laboureur qui, reprenant souffle, au labeur
Découvre sa tête, ou le mendiant. Il est beau,
Oui, et bon, de rapprocher. Grand bien produit
La terre. À fraîchir. Toujours, cependant
PATMOS

Au Landgrave de Hombourg.

Tout proche
Et difficile à saisir, le dieu !
Mais aux lieux du péril croît
Aussi ce qui sauve.
Dans la ténèbre
Nichent les aigles et sans frémir
Les fils des Alpes sur des ponts légers
Passent l’abîme.
Ainsi, puisque autour de nous s’amoncellent, dressées,
Les montagnes du Temps,
Et que les bien-aimés vivent là tout proches, languissant
De solitude sur les cimes séparées,
Ouvre-nous l’étendue des eaux vierges,
Ah ! fais-nous don des ailes, que nous passions là-bas, cœurs
Fidèles, et fassions ici retour !

Ainsi priais-je ; un Génie alors


Rapide au-delà de mon attente
Et si loin que jamais je n’eusse
Rêvé même d’y parvenir, hors de ma demeure
M’emporta. Dans le crépuscule
D’aube, sous notre vol,
Naissaient les forêts chargées d’ombre
Et les nostalgiques rivières
De ma patrie ; puis vinrent les terres inconnues.
Mais bientôt, éclatante et fraîche,
Mystérieuse
Dans une buée d’or, à chaque
Pas du soleil plus immense, dans le parfum
De mille cimes embaumées,
Tu t’ouvris à moi comme une fleur

Asie !
Et les yeux éblouis, je cherchai
Un lieu que je connusse, car ces larges avenues M’étaient
chose nouvelle, par où descend
Du Tmolus le Pactole tout paré d’or,
Où se dressent le Taurus et le Messogis,
Où gorgé de fleurs le jardin flamboie,
Un calme feu ! Mais là-haut dans la lumière
Fleurit la neige d’argent
Et, témoin d’une immortelle vie,
Un lierre sans âge aux parois des rocs
Inaccessibles rampe, et sur les
Cèdres et les lauriers, vivantes colonnes,
Les palais triomphants reposent
Que les dieux mêmes ont bâtis.

Et bruissante autour des portes de l’Asie


S’allonge et se disperse
Dans l’incertaine plaine marine
La profusion des routes sans ombre.
Mais le marin sait les îles.
Et quand j’eus nouvelle
Que l’une parmi les proches
Était Patmos,
Le désir me saisit
D’y descendre et de tenter là-bas
L’approche de la grotte obscure.
Car Patmos
N’habite point, comme Chypre
La riche en sources ou quelqu’une
Des autres îles,
La mer avec faste,

Mais dans une demeure


Plus pauvre, elle est pourtant
Pleine d’accueil,
Et quand, jeté d’un naufrage ou pleurant
Sa terre natale ou
L’étreinte d’un ami perdu,
Quelque étranger l’aborde, elle se fait
Pitoyable à sa plainte ; et ses enfants,
Les voix dans le brûlant bocage,
Et dans les lieux où choit le sable, où se fend
L’écorce des terres, les sons
Lui font audience, et tout un tendre
Écho répond au désespoir de l’homme. Telle
Jadis elle prit soin de l’aimé du dieu,
Du voyant dont la jeunesse bienheureuse

Avait suivi, compagne


Inséparable, le Fils du Très-Haut, car
Le Porteur d’orages aimait la simplesse
Du disciple, et les prunelles attentives de l’homme
Contemplèrent, tout proche, le visage du dieu,
Quand s’accomplit le mystère du cep, et tous ensemble
Ils étaient assis à l’heure de la Cène,
Et le Seigneur,
Sa grande âme pleine d’une calme prescience,
Leur dit sa mort et son suprême amour.
Car jamais ses lèvres n’étaient lasses
De miséricordieuses paroles, et il n’avait cesse
De ramener à la joie
Le monde sous ses yeux saisi par la fureur.
Car tout est bien. Puis il mourut. Que de choses là-dessus
Seraient à dire ! Et ses amis le virent encore, des cimes
De la joie, leur jeter le regard suprême d’un vainqueur.

Ils sentirent pourtant descendre, le soir


Étant venu, la tristesse en eux et le trouble,
Car ces hommes portaient le poids en leur âme
D’un grand Avènement, mais la vie sous le soleil
Leur était douce ; ils ne voulaient point quitter
Le visage du Seigneur
Ni leur patrie. Cet amour jusqu’à leur être même,
Tel le feu dans le fer, s’était fait voie
Et l’ombre de l’Ami marchait à leur côté.
Alors il fit sur eux descendre
L’esprit, et la demeure en vérité
Fut ébranlée et les orages de Dieu grondèrent,
Tonnerres au loin sur
Les têtes pressentantes, à l’heure où les héros de la mort
Se tenaient là tous ensemble, le cœur lourd,
À cette heure où leur disant adieu
Il leur apparut une fois encore.
Alors le jour du soleil devint ténèbres, le Jour
Royal, et saisi d’une douleur divine,
De lui-même il brisa son sceptre
Aux rigides rayons de flamme, pour qu’au temps
Propice, tout fît retour. Car la vie ne fût point demeurée
Bonne et dans l’infidélité l’œuvre des hommes brusquement
Se fût rompue. Et c’était comme une joie
Désormais d’habiter la douce nuit aimante
Et de maintenir au miroir naïf des regards purs,
Introublés, les abîmes de la sagesse. Et de vivantes
Images verdoient aussi aux pentes profondes des montagnes.

Mais c’est chose terrible, cette manière qu’a Dieu sans trêve
De disperser au loin ceux qui reçurent le vivant amour.
Oui, quitter déjà le visage
Des amis bien-aimés,
Et par-delà les lointaines montagnes.
S’en aller solitaire où les disciples par deux fois
Et d’un seul cœur avaient reconnu la venue
De l’Esprit divin ; et nulle prophétie n’en avait fait annonce,
Mais une brusque présence les
Saisit aux boucles, quand le dieu qui s’éloignait, rapide,
Se retournant soudain, les regarda,
Et que, nommant le mal, nouant
La chaîne de leurs mains tendues, ils le conjurèrent
De le tenir lié pour toujours, comme
Par des cordages d’or —

Mais quand la mort


Saisit l’être en qui la Beauté suprême
Avait élu demeure jusqu’à faire de son corps
Cette merveille par le doigt même des dieux
Désignée, et quand, énigmes désormais les uns aux autres,
Ceux qui vivaient ensemble dans le souvenir ne peuvent plus
Se saisir, et que ce ne sont point
Les sables seulement ou les saules que le Temps
Emporte, ni les temples seuls
Qu’il assaille ; quand la gloire du demi-dieu
Et des siens s’efface, quand le Très-Haut lui-même
Détourne son visage et que le regard en vain
Dans les cieux cherche un Immortel ou sur
La terre verdoyante, ah ! qu’est-ce donc ?

C’est le geste du semeur, quand il puise


Avec la pelle le froment
Et le lance et l’épure au battement du van sur l’aire.
La balle en pluie à ses pieds tombe, mais au terme
De sa peine, voici le grain.
Et ce n’est point chose grave, si quelque part
S’en perd et si de la Parole expire
Peu à peu le vivant écho.
Car l’œuvre divine est à la semblance de la nôtre :
Tout à la fois, — telle n’est point l’exigence du Très-Haut.
La mine au profond de ses puits recèle
Le fer, et l’Etna son épaisse poix brûlante,
Oui, et de cette richesse en moi j’aurais pouvoir
De nourrir du Christ une image
Fidèle et de le contempler tel qu’il fut.

Mais si quelqu’un, créant lui-même sa ferveur,


Me parlait en chemin d’une voix triste, et me sachant
Sans défense, me dépouillait soudain par surprise,
Et que cette image de Dieu pût être imitée
Par un valet ! —
Au fort de leur fureur jadis m’apparurent
Les Seigneurs du ciel, non que je dusse être rien, mais comme
une
Leçon. Ils sont cléments, mais une chose par-dessus tout, tant
qu’ils règnent,
Leur fait horreur : ce factice par quoi l’humain
Va perdant toute valeur parmi les hommes.
Ils ne gouvernent plus alors ; la Destinée
Des Immortels détient l’empire et leur œuvre d’elle-même
Change de voie et se précipite vers sa fin.
Et voici, quand monte la marche triomphale
Et divine, les vaillants nomment
À l’égal du soleil l’exultant Fils du Très-Haut,
Un signal qui rassemble ! — et la baguette ici
Retombe
Avec le chant, car rien ne peut être
Divulgué. Ceux d’entre les morts
Que l’informe ne saisit point encore, il les
Éveille. Mais il est nombre d’yeux
Attendant de contempler, timides,
La lumière. Et nul désir ne les presse
De fleurir au vif d’un rayon
Bien que le trait d’or tienne haut leur courage.
Mais lorsque dans l’oubli du monde, et comme issue
D’une ferveur de sourcils froncés,
La clarté silencieuse d’une force
Tombe de l’Écriture sacrée, ils peuvent
Dans l’allégresse de la Grâce
Exercer leur calme regard.

Et si les Maîtres du ciel à cette heure


M’aiment ainsi que je le crois, combien plus encore
Ne te chérissent-ils point !
Car il y a ceci que je sais :
Le gré du Père
Éternel est pour toi chose
Du plus grand prix. Silencieux au tonnant ciel d’orage
Brille son signe. Et Quelqu’un sous le ciel est là debout
Pour tout son temps de vie. Car le Christ vit encore.
Mais les héros, les fils du Père sont tous
Apparus, et les Saintes Ecritures
En témoignage ; et la suite jusqu’aujourd’hui
Des actes sur la terre en leur course rivale irrépressible Traduit
l’éclair.
Mais le Christ est là. Car les œuvres du Père
Depuis l’aube des temps lui sont connues.

Ah ! depuis trop longtemps déjà la gloire


Des dieux n’apparaît plus !
Car force leur est presque de nous conduire
La main, et c’est par la violence, ô honte,
Que notre cœur nous est ravi.
Car il n’en est point parmi eux qui n’exige
Son sacrifice, et l’oubli, fût-ce d’un seul,
Jamais n’eut suite heureuse.
Nous avons vénéré la Terre, notre mère,
Et, voici peu, la lumière du soleil,
Ne sachant point, mais le Père aime, le
Maître du monde, avant toute chose,
Que la lettre en sa fermeté soit maintenue
Avec soin ; que de ce qui perdure soit rendu visible
Le sens profond. Et le chant allemand lui obéit.
PATMOS
(FRAGMENT TARDIF)

[…]

Du Jourdain et de Nazareth
Et du lac au loin, vers Capernaüm,
Et de Galilée, les brises, et de Cana.
Je suis ici pour un peu de temps, dit-il. Ainsi, d’une goutte
Il apaisa le soupir de la lumière, pareille aux bêtes sauvages
Altérées, dans ces jours où la Syrie
Entendait de ses petits enfants qu’on égorge
Gémir la grâce agonisante, et le chef du Baptiste, comme une
fleur
Cueilli, sur un plat immobile était visible
Tel un impérissable écrit. Les voix de Dieu ressemblent
À du feu. Mais c’est tâche difficile, en ce qui
Est grand, de maintenir la grandeur,
Et non point délectation. Que l’un s’attarde
Au début. Mais aujourd’hui ces choses
Vont derechef comme jadis.

Jean. Le Christ. C’est lui que je voudrais


Chanter, lui, pareil à Hercule ou
À l’île qui retint et sauva Pélée, le confortant,
Toute proche, de fraîches vagues marines, hors du désert
Des flots, des flots immenses. Mais cela
Ne va point. Une destinée est quelque chose
D’autre. De plus merveilleux.
De plus riche à chanter. Vertigineuse
Depuis lors s’ouvre la fable. Et maintenant
Je voudrais chanter le voyage des seigneurs vers
Jérusalem, et la douleur errante à Canossa
Et l’empereur Henri. Mais que mon propre élan
Ne m’abandonne ! C’est cela qu’il nous faut comprendre
Tout d’abord. Car les noms depuis le Christ sont pareils
Au souffle du matin. Ils se font rêves. Ils tombent comme
l’erreur
Sur notre cœur et tuent, s’il n’est personne

Pour scruter leur nature et les comprendre. Mais


Les prunelles attentives de l’homme contemplèrent
Le visage du dieu,
Quand s’accomplit le mystère du cep, et tous ensemble
Ils étaient assis à l’heure de la Cène,
Et dans sa grande âme le Seigneur
Ayant choisi, sa mort par lui fut proférée
Et son suprême amour. Car jamais ses lèvres n’étaient lasses
De miséricordieuses paroles, ni d’affirmer ce qui affirme.
Mais sa lumière était
La mort. Car mesquin est le courroux du monde.
Mais il savait ces choses. Tout est bien. Puis il mourut.
Mais ses amis cependant purent contempler la personne
Une dernière fois de Celui qui se renonçait,
Courbé devant Dieu comme un siècle qui s’humilie,
Pensivement, dans la joie de la vérité.

Pourtant ils s’attristèrent, car le soir maintenant


Était venu. Demeurer pur devant un tel visage,
C’est un destin, c’est une vie avec
Un cœur, et qui dure au-delà de la moitié.
Mais qu’il faut éviter de choses ! L’excès d’amour
Dans l’adoration est riche de périls et blesse
Le plus souvent. Mais ces hommes ne voulaient point quitter
Le visage du Seigneur
Ni leur patrie. Cet amour, tel le feu dans le fer, leur était
Chose innée, et comme une peste, l’ombre
De Celui qu’ils aimaient marchait à leur côté.
Alors il fit sur eux descendre
L’Esprit, et la demeure en vérité
Fut ébranlée, et les orages de Dieu grondèrent,
Tonnant au loin, créant des hommes, comme au temps
Où les dents du dragon, d’un destin prestigieux,
SOUVENIR

Le vent du nord-est se lève,


De tous les vents mon préféré
Parce qu’il promet aux marins
Haleine ardente et traversée heureuse.
Pars donc et porte mon salut
À la belle Garonne
Et aux jardins de Bordeaux, là-bas
Où le sentier sur la rive abrupte
S’allonge, où le ruisseau profondément
Choit dans le fleuve, mais au-dessus
Regarde au loin un noble couple
De chênes et de trembles d’argent.

Je m’en souviens encore, et je revois


Ces larges cimes que penche
Sur le moulin la forêt d’ormes,
Mais dans la cour, c’est un figuier qui croît.
Là vont aux jours de fête
Les femmes brunes
Sur le sol doux comme une soie,
Au temps de mars,
Quand la nuit et le jour sont de même longueur,
Quand sur les lents sentiers
Avec son faix léger de rêves
Brillants, glisse le bercement des brises.

Ah ! qu’on me tende,
Gorgée de sa sombre lumière,
La coupe odorante
Qui me donnera le repos ! Oh, la douceur
D’un assoupissement parmi les ombres !
Il n’est pas bon
De n’avoir dans l’âme nulle périssable
Pensée, et cependant
Un entretien, c’est chose bonne, et de dire
Ce que pense le cœur, d’entendre longuement parler
Des journées de l’amour
Et des grands faits qui s’accomplissent.

Mais où sont-ils ceux que j’aimai ? Bellarmin


Avec son compagnon ? Maint homme
À peur de remonter jusqu’à la source ;
Oui, c’est la mer
Le lieu premier de la richesse. Eux,
Pareils à des peintres, assemblent
Les beautés de la terre, et ne dédaignent
Point la Guerre ailée, ni
Pour des ans, de vivre solitaires
Sous le mât sans feuillage, aux lieux où ne trouent point la nuit
De leurs éclats les fêtes de la ville,
Les musiques et les danses du pays.

Mais vers les Indes à cette heure


Ils sont partis, ayant quitté
Là-bas, livrée aux vents, la pointe extrême
Des montagnes de raisin d’où la Dordogne
Descend, où débouchent le fleuve et la royale
Garonne, larges comme la mer, leurs eaux unies.
La mer enlève et rend la mémoire, l’amour
De ses yeux jamais las fixe et contemple,
Mais les poètes seuls fondent ce qui demeure.
L’ISTER

Arrive, feu !
Nous sommes avides
D’assister au jour,
Et, l’épreuve aussitôt
À travers nos genoux accomplie,
Le vacarme se devine dans la forêt.
Mais nous
chantons, dès l’Indus
Enfin ici arrivés, et
De l’Alphée aussi, avons, longuement,
Le Lieu, nous, recherché.
Nul, sans ailes, n’a le pouvoir
De saisir ce qui est proche
De plain-pied,
Passer à l’autre bord.
Mais nous voulons ici même bêcher.
Car des fleuves vouent cette terre
Au labour. Oui, quand l’herbe pousse,
Et que viennent à leurs berges,
Pour boire, les bêtes en été,
Viennent aussi des hommes.
Celui-ci, mais on l’appelle l’Ister.
Splendide est sa demeure. Flambe à des colonnes un feuillage,
Et il remue. Sauvages, elles sont dressées
Les unes au-dessous des autres, et d’un jet ; pardessus,
Seconde envergure, avance
Le toit de la roche. Aussi vois-je
L’accueil maintenant
Qu’à Hercule il dut offrir, de loin
Miroitant, jusqu’à l’Olympe, en contrebas
Lorsque lui-même, cherchant l’ombre,
Remonta de l’Isthme torride ;
Certes, jamais le cœur ne leur eût, à eux, manqué
Là-bas, mais il fallait, pour le souffle,
De la fraîcheur aussi. Et il choisit de venir, plutôt,
Aux sources, ici, des eaux, et jaunes berges,
Qui, plus haut, embaument, et noires
De sapinaies, où, dans un val,
Le chasseur, ravi, erre
À midi, alors que l’on entend grandir
Les arbres résineux de l’Ister,

Mais il a l’air, presque,


Lui, d’aller rétrogradant, et
Il me semble qu’il doit venir
De l’Est.
Il y aurait beaucoup
À dire de choses là-dessus. Et pourquoi reste-t-il accroché
À ces montagnes, et roide ? L’autre,
Le Rhin, s’est éloigné latéralement. En pure perte jamais ne
vont
Dans l’aride les fleuves. Mais comment ? Un signe est
nécessaire,
Rien qu’un signe, net et clair, qui soleil
Et lune porte dans son cœur, sans que jamais ils se séparent,
Et en avant persévère, le jour comme la nuit, et
Les Célestes, à telle chaleur, entre eux retrouvent vie.
C’est pourquoi ils sont également
La joie du Très-Haut. Comment, Lui, sinon, descendrait-il
Ici ? Et, telle Hertha, verte,
Ils sont les enfants du Ciel. Mais trop placide
M’apparaît celui-ci, jamais
Élargi, presque risible. Oui, à l’heure où,

Dans sa jeunesse, doit


Survenir le jour,
où, à grandir
Il se prépare,
un autre pousse haut déjà
Sa splendeur, et, tel que les poulains,
Écume sur le mors, et dans le lointain peuvent avoir bruit
De sa poussée les airs —
Lui se suffit.
Mais la roche appelle l’entame,
Et la terre le sillon ;
Tout serait impraticable, sans nul répit ;
Mais ce qu’il fait, lui, le fleuve,
On ne sait.
MNÉMOSYNE

Mûrs, dans le feu où ils cuisent, plongent


Les fruits, et par la terre éprouvés, une Loi voulant
Qu’en elle tout rentre, ainsi que les serpents,
Prophétique, rêvant sur
Les collines du ciel. Et il reste beaucoup,
Telle sur les épaules une charge
De bûches, à maintenir. Mais mauvais
Sont les chemins. Oui, rompant,
Comme les chevaux, vont, captifs,
Les éléments, les vieilles
Lois de la terre. Et toujours
Dans l’étendue sans frein va un souhait. Mais beaucoup
À maintenir. Et, la fidélité, nécessaire.
En avant, cependant, en arrière, nous ne désirons point
Voir. Nous laisser bercer comme
Dans un vacillant canot de la mer.

Et, de ce qu’on a aimé ? La lumière du soleil


Au sol nous la voyons, et la poussière sèche,
Et l’ombre des forêts, notre patrie ! — et fleurir
Sur les toits la fumée, auprès de l’ancienne couronne
Des tours, tranquille ; bienfaisants, oui,
Quand de sa repartie le Céleste
À l’âme déchiré, sont les signes du jour.
Car la neige, comme le muguet de mai,
Figure, où
Qu’elle soit, de l’âme nette, ici brille sur
Les vertes prairies
Des Alpes, à moitié, où s’entretenant de la croix
Plantée pour les morts en route naguère
Va sur la haute route
Un voyageur irascible
Perçant dans le lointain avec
L’autre, mais que vois-je ?

Sous le figuier, oui, il


Est mort, mon Achille,
Et Ajax repose
Auprès des grottes de la mer,
Auprès des ruisseaux, voisins du Scamandre.
D’un pareil froissement aux tempes, autrefois, selon
La coutume de Salamine, là comme toujours
Où elle aura été, en terre étrangère, le grand
Ajax a péri ;
Mais Patrocle, lui, dans le harnais du roi. Et d’autres
Ont péri, nombreux. Mais près du Cithéron s’étendait
Eleuthère, la ville de Mnémosyne. Elle de qui, tard, comme
Le dieu laissait son manteau, un crépuscule également dénoua
Les boucles. Car les Célestes sont
Irrités, dès lors qu’un être, au hasard de son âme,
Se sera voulu entier, mais lui le doit ; et tel,
Pour lui défaut sera le deuil.
CHRONOLOGIE

Pourquoi rappeler, après tant d’autres, quelques-unes des


étapes de cette courbe de vie, alors même que nous venons de
récuser toute approche biographique de l’œuvre, qui serait
comme orientée, après les amours malheureuses, socialement
scandaleuses, et le surcroît d’inspiration et d’enthousiasme,
par la folie ? C’est qu’en dehors de toute unité factice et
trivialement académique, du genre « la vie et l’œuvre »,
l’itinéraire de Hölderlin — tel qu’il ressort en particulier de sa
correspondance, témoignage direct d’une simplicité et d’une
lucidité totalement désarmées — dessine les contours d’un
premier commentaire qui, sans rien « expliquer », doit pouvoir
accompagner l’indispensable travail de l’interprétation. Ce
qu’avait parfaitement saisi Hellingrath quand il décida de
distribuer cette correspondance selon la composition
chronologique de son édition historique.
1770. 20 mars : naissance de Johann Christian Friedrich
Hölderlin à Lauffen sur le Neckar.
La même année, naissance de Hegel et de Beethoven.
1772. 5 juillet : mort soudaine du père, Heinrich Friedrich, qui
était administrateur d’un ancien monastère, sécularisé, à
Lauffen.
15 juillet : naissance de la sœur Eleonora Heinrike, dite «
Rike ».
1774. 10 octobre : la mère du poète, Johanna Christina Heyn,
âgée de vingt-six ans, après avoir vendu ses biens à Lauffen et
s’être installée à Nürtingen, épouse le conseiller Johann
Christoph Gock. Exploitant agricole et négociant en vins,
Gock deviendra maire de Nürtingen en 1776, année de la
naissance de Karl Christoph Friedrich Gock, demi-frère de
Hölderlin.
1776. Hölderlin commence à suivre les cours de l’école
municipale de Nürtingen et prépare en même temps l’examen
d’entrée au
séminaire de Denkendorf, sa mère ayant destiné son premier
fils à une carrière ecclésiastique.
1779. 8 mars : mort du conseiller Gock, âgé de
trente ans, beau-père de Hölderlin. La mère
restera seule pour élever les trois enfants.
1780. Hölderlin commence à prendre des cours de
musique (flûte et clavecin).
1783. Hölderlin entre à l’école latine de Nürtingen
(il y étudie les langues classiques : hébreu, latin,
grec) où il rencontre le jeune Schelling, de cinq
ans son cadet.
1784. Hölderlin entre au petit séminaire de
Denkendorf (proche de Tübingen). Hébreu, latin,
grec ; éléments de théologie. Lecture des poètes
modernes (Klopstock, Schubart, Schiller).
Premiers essais poétiques.
1786. 18 octobre : Hölderlin entre au séminaire de Maulbronn,
étroitement surveillé par le consistoire protestant de Stuttgart.
Il y fait la connaissance de Louise Nast, fille de l’intendant du
monastère. — Étude approfondie des langues anciennes et de
la religion jusqu’en septembre 1788.
1788. Octobre : Hölderlin entre, en même temps que Hegel, au
séminaire protestant de Tübingen. Schelling les rejoindra en
1790. Etudes classiques, philosophie : Platon,
Rousseau, Kant, Jacobi. « Pacte d’amitié » avec
deux « Stiftler » plus âgés : Christian Neuffer et
Rudolf Magenau. Hölderlin fait la connaissance
d’Isaac Sinclair, et publie ses premiers poèmes.
1790. Préparation du « magistère », appuyé sur
deux « dissertations » : L’Histoire des Beaux-Arts
chez les Grecs ; Parallèle entre les Sentences de
Salomon et les Travaux et les Jours
d’Hésiode.
Octobre : Hölderlin séjourne pendant les vacances à Stuttgart
chez Neuffer. Il y retrouve Gotthold Friedrich Stäudlin,
républicain convaincu et partisan de la Révolution.
1791. Printemps : voyage en Suisse avec des
amis. À Zurich, Hölderlin rencontre Lavater. Ils
poursuivent leur voyage jusqu’au lac des Quatre
Cantons pour y saluer « les sanctuaires de la
liberté ».
En septembre, Stäudlin publie son Musenalmanach qui
contient quatre poèmes de Hölderlin : l’Hymne à la liberté,
l’Hymne à la muse, l’Hymne à la déesse de l’harmonie, et Ma
guérison.
Fin septembre, séjour à Stuttgart chez Neuffer, qui vient de
quitter le Stift pour s’installer comme vicaire.
1792. 20 avril : la France entre en guerre contre
l’Autriche et la Prusse.
Au Stift se constitue un club politique « jacobin » auquel Hegel
participe activement. Hölderlin esquisse le roman Hypérion.
21 septembre : début de la Convention. An I de la République.
1793. À la fin de l’année, Hölderlin achève ses
études à Tübingen par un examen consistorial qui
sanctionne sa formation théologique et l’habilite à
être pasteur. Hegel est précepteur à Berne. Par
l’intermédiaire de Stäudling, Hölderlin rencontre
pour la première fois Schiller, qui le recommande
à son amie Charlotte von Kalb, qui cherchait un
précepteur pour son fils.
28 décembre : Hölderlin arrive à Walterhausen (près d’Iéna)
chez les von Kalb.
1794. Novembre : Hölderlin séjourne à Weimar.
Un premier fragment du roman Hypérion paraît
dans Thalia, la revue de Schiller.
À la fin de l’année, Hölderlin séjourne avec son élève à Iéna,
où il suit les cours de Fichte. 11 fait la connaissance de Goethe
et de Herder. Rencontre de Novalis et de Bettina Brentano.
Désespérant de son élève, Hölderlin quitte la maison von Kalb.
1795. Hölderlin s’installe à Iéna, travaille à son
roman, et renoue amitié avec son ancien
condisciple Isaac Sinclair.
En juin, pour des raisons mystérieuses, Hölderlin quitte
précipitamment Iéna.
Automne : Hölderlin revoit d’anciens camarades du Stift, dont
Schelling avec lequel se poursuivent les discussions esthético-
scientifiques relatives à l’intuition intellectuelle qui furent
peut-être à l’origine de l’ältesles Systemprogramm des
deutschen Idealismus (il s’agit du fameux « programme
systématique le plus ancien » qui est la « Bible » du
romantisme philosophique allemand rédigé, selon la légende,
par Schelling, Hölderlin et Hegel). Hölderlin fait à Stuttgart la
connaissance de Christian Landauer, qui devient vite un ami.
Le 28 décembre, Hölderlin prend ses nouvelles fonctions de
précepteur chez le banquier Gontard à Francfort. L’amour qu’il
éprouve pour la mère de son élève, Suzette Gontard (Diotima),
est bientôt partagé.
1796. Janvier. Première visite à Sinclair, installé à
Hombourg au service du Landgraf de Hesse-
Hombourg. Visite de Schelling à Francfort.
Juillet : en raison de l’avancée des troupes françaises qui
peuvent menacer Francfort, Hölderlin part avec Ebel, Suzette
et ses enfants à Bad Driburg (au nord de l’Allemagne). Lors
d’un séjour à Cassel, Hölderlin fait la connaissance de
Wilhelm Heinse, auteur du roman Ardinghello ou les îles
bienheureuses.
Hölderlin écrit le poème Diotima et travaille à son
Hypérion.
Fin septembre, la famille est de retour à Francfort, où Hegel
viendra exercer les fonctions de précepteur chez le négociant
Gogel à partir de janvier 1797.
1797. Avril : parution du tome I de Hypérion chez
l’éditeur Cotta de Tübingen.
Premier projet de la tragédie Empédocle. Le poème Der
Wanderer (L’Errant) paraît dans la revue de Schiller Die
Horen (Les Heures).
1798. Septembre : Hölderlin quitte la maison
Gontard à la suite d’une discussion violente avec
le banquier. Séjour à Hombourg, à quelques
kilomètres de Francfort, où Hölderlin retrouve
l’ami Sinclair. Il continuera de rencontrer Suzette
Gontard, malgré toutes les difficultés d’une
situation qui fait scandale, jusqu’en mai 1800.
Novembre : Hölderlin se rend au congrès de Rastatt où il
accompagne Sinclair et rencontre les amis « républicains » de
ce dernier.
Travaille au projet d’Empédocle.
1799. En avril paraît le tome II de l’Hypérion.
Hölderlin qui achève la première version de
l’Empédocle la reprend et travaille à la seconde et
troisième version. Projet inabouti de fonder une
revue Iduna. Intense activité poétique. Début de
l’amitié avec Casimir Ulrich von Bôhlendorff.
Juillet : lettre de Hölderlin à sa sœur : « Chaque homme
pourtant a sa joie, et qui peut la dédaigner tout à fait ? La
mienne est à présent le beau temps, le clair soleil et la terre
verte, et je ne puis me reprocher cette joie, de quelque nom
qu’il faille la nommer, je n’en ai décidément pas d’autre à
portée, et en eussé-je une autre, je n’en abandonnerais ni n’en
oublierais jamais celle-là pour autant, car elle ne prend rien à
personne, et elle ne vieillit pas, et l’esprit trouve tant de
signifiance en elle ; et si je deviens un jour un enfant à
cheveux gris, il faudra que le printemps et le matin et la
lumière du soir me rajeunissent encore un peu chaque jour,
jusqu’à ce que je sente la fin, que j’aille m’asseoir à l’air libre
et de là m’en aille — à l’éternelle jeunesse ! »
Le 9 novembre : coup d’État du « 18 brumaire ». Bonaparte
devient Premier Consul.
1800. Le 8 mai, dernière entrevue avec Diotima.
En juin, retour à Nürtingen. Hölderlin s’installe à Stuttgart
chez Christian Landauer. Il travaille à l’élégie Brot und Wein
(Le Pain et le Vin) et rédige de nombreuses odes.
À l’automne, début de la traduction des Hymnes de Pindare.
1801. Au début de l’année, Hölderlin gagne la
Suisse pour rejoindre Hauptwil, près du lac de
Constance, afin de prendre de nouvelles fonctions
de précepteur chez les Gonzenbach, le 15 janvier.
9 février : paix de Lunéville entre la France et l’Autriche. Elle
met fin à la guerre de la deuxième coalition.
Lettre à Landauer : « Depuis quelques semaines j’ai la tête un
peu à l’envers. Oh, tu me croiras — tu sais voir le fond de mon
âme — si je te dis que plus je me cache ce mal, plus il devient
dévorant, ce mal d’avoir un cœur dans sa poitrine et de ne
parler absolument à personne ici. Dis-moi, cette solitude à
laquelle m’a voué la nature est-elle un bienfait ou une
malédiction ? Car plus je m’applique à faire tout ce qu’il faut
pour en sortir, plus j’y suis irrésistiblement rejeté ! »
À la mi-avril, Hölderlin quitte la maison Gonzenbach et la
Suisse.
Vaines démarches pour obtenir un poste de chargé de cours en
philologie classique à Iéna.
Hölderlin commence plusieurs grands poèmes : À Édouard, Le
Rhin, Patmos, Fête de la Paix.
Automne : par l’entremise de Ströhlin, professeur à Stuttgart,
Hölderlin se voit proposer un poste de précepteur chez le
consul Meyer à Bordeaux.
Le 10 décembre, Hölderlin quitte Nürtingen et traverse la
Forêt Noire.
Le 15 décembre, Hölderlin demande un passeport à
Strasbourg, il l’obtiendra seulement le 30 décembre.
1802. Le 28 janvier, il arrive à Bordeaux, après un
voyage difficile (par Lyon, l’Auvergne, le
Périgord, la Gironde).
25 mars : paix d’Amiens qui met fin à la guerre avec
l’Angleterre.
Le 10 mai, Hölderlin se fait établir à Bordeaux un passeport
pour le retour via Strasbourg. Passage par Paris et visite des
Antiquités au Louvre.
Le 7 juin, Hölderlin passe le pont de Kehl et rentre en
Allemagne.
22 juin, mort de Suzette Gontard à Francfort.
Après un séjour à Stuttgart chez Landauer (il y aurait appris la
nouvelle de la mort de Suzette), Hölderlin revient à Nürtingen
début juillet. Soins médicaux (début de la période des grandes
crises).
À l’automne, voyage à Ulm et Regensburg. Séjour à
Ratisbonne auprès de Sinclair qui défend les intérêts et les
droits du Landgrave de Hesse. Hölderlin achève Patmos et
Friedensfeier (Fête de la Paix). Il travaille aux premières
versions de Der Einzige (L’Unique).
1803. Le 13 janvier, Hölderlin envoie à Sinclair
l’hymne Patmos, « poème religieux » rédigé à
l’instigation du Landgrave.
Printemps : Hölderlin rédige Andenken (Souvenir).
Eté : l’éditeur Wilmans de Francfort s’engage à publier les
tragédies de Sophocle dans la traduction de Hölderlin.
Hölderlin se rend à Murrhardt : dernière visite à Schelling qui
note : « cet instrument aux cordes si fines a été détruit à
jamais. »
1804. Avril : Sinclair annonce à Hölderlin qu’il a
été nommé bibliothécaire du Landgrave de Hesse
à Hombourg. Parution des Tragédies de Sophocle
à Francfort.
Suite du travail sur Pindare.
Juin : après avoir retrouvé Sinclair à Stuttgart (avec
Blankenstein et Seckendorf), Hölderlin s’installe à Hombourg.
Le 2 décembre, Sinclair se rend à Paris au sacre de Napoléon.
1805. Fin février : Sinclair, dénoncé par
Blankenstein, est arrêté, inculpé de menées
révolutionnaires dans le Wurtemberg. Hölderlin,
d’abord inquiété, est soutenu par le Landgrave qui
tire argument de ses « troubles mentaux ».
Le 10 juillet, Sinclair remis en liberté, regagne Hombourg.
1806. Au milieu de l’année, la principauté de
Hesse-Hombourg est intégrée au Grand-Duché de
Hesse-Darmstadt. L’administration du Landgrave
Frédéric V est démantelée. Sinclair ne peut plus
assurer la subsistance de Hölderlin qui perd du
coup son poste (fictif ?) de bibliothécaire.
Septembre : Hölderlin est emmené de force à Tübingen et
interné dans la clinique du docteur Autenrieth, à l’instigation
de Sinclair et de la mère de Hölderlin.
1807. Mai : Hölderlin quitte la clinique et va
s’installer chez le menuisier Zimmer, grand
lecteur d’Hypérion. Il y finira ses jours au premier
étage d’une tour qui domine le Neckar. À partir de
1810, nombreux sont les poètes ou hommes de
lettres qui lui rendent visite, notamment Mörike,
Kerner, Uhland, et entre 1822-1826 le jeune poète
Wilhelm Waiblinger.
1808. Automne. Le Musenalmanach de
Seckendorf publie Andenken, Patmos, Der Rhein.
1815. Mort de Sinclair, le 29 avril.
1822. Première réédition de Hypérion.
1826. Cotta publie le premier volume des Poésies, réunies par
Uhland et Schwab.
1828. Le 17 février, mort de la mère de Hölderlin, à l’âge de
quatre-vingts ans.
1831. Mort de Hegel.
1832. Mort de Goethe.
1837. Le menuisier Zimmer meurt le 18 novembre. C’est
désormais sa fille Lotte, née en 1813, qui prendra soin du
poète.
1842. Automne : parution d’un second recueil de
poèmes, toujours chez Cotta.
1843. Hölderlin meurt le 7 juin vers 11 heures du
soir.
J.-F. C.
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

Les éditions de Hölderlin se sont multipliées depuis la


première édition en deux volumes des Werke, due à C. T.
Schwab en 1846. L’édition moderne à tous égards exemplaire
et inaugurale pour la réception du poète reste celle commencée
par Norbert von Hellingrath en 1913 et poursuivie, après sa
disparition prématurée, par Friedrich Seebass et Ludwig von
Pigenot (6 volumes, Munich-Berlin, 1913-1923). Elle a
pourtant été remplacée par la Grosse Stuttgarter Ausgabe,
éditée par Friedrich Beißner, puis Adolph Beck (1946-1985),
en huit tomes, comportant quinze volumes, dont quatre de
documents et témoignages contemporains sur le poète. Une
nouvelle édition, inaugurée par D. E. Sattler et W. Groddeck,
la Frankfurter Historisch-kritische Ausgabe, a commencé de
paraître à l’enseigne du « roter Stem » en 1975. Sur les vingt
volumes prévus qui donnent un texte non « constitué »,
restituant fidèlement les divers états des manuscrits et poèmes,
dans leur disposition originale, treize sont parus.
D. E. Sattler, à qui l’on doit deux volumes d’études, parfois
étranges, mais toujours stimulantes, Friedrich Hölderlin, 144
fliegende Briefe, Luchterhand, 1981, est également l’initiateur
de la précieuse série, qui a commencé de paraître en 1976, Le
Pauvre Holterling, Blätter zur Frankfurter Ausgabe.
Signalons également le volume de Supplément III de la
Frankfurter Hölderlin-Ausgabe, qui donne l’édition en fac-
similé du Cahier de Hombourg, procuré en 1986 par D.
E. Sattler et Emery E. George. Et enfin la publication
(discutée) par Dietrich Uffhausen à Stuttgart en 1989 du
recueil Hölderlin, « Bevestiger Gesang », die neu zu
entdeckende hymnische Spatdichtung bis 1806.
Le lecteur francophone dispose d’un remarquable volume,
presque complet, celui des Œuvres, publié dans la
Bibliothèque de la Pléiade en 1967, sous la direction de
Philippe Jaccottet.
Rappelons quelques autres traductions, antérieures à la Pléiade
ou tout à fait récentes :
Joseph Delage, Hypérion ou l’ermite en Grèce, éd. V. Attinger,
1930.
Pierre Jean Jouve (en collaboration avec Pierre Klossowski),
Poèmes de la folie de Hölderlin, Fourcade, 1930.
Gustave Roud, Poèmes de Hölderlin, Lausanne, 1942.
Maxime Alexandre, Hölderlin le poète, R. Laffont, Marseille,
1942. Geneviève Bianquis, Poèmes (éd. bilingue), Aubier,
1943.
Denise Naville, Correspondance complète, Gallimard, 1948.
Armel Guerne, Hölderlin, Hymnes, élégies et autres poèmes,
Mercure de France, 1950. Réédition GF, en 1983,
accompagnée de Theodor W. Adorno, Parataxe, avec
introduction, bibliographie et notes par Philippe Lacoue-
Labarthe.
André du Bouchet, Poèmes de Hölderlin, Mercure de France,
1961.
Armel Guerne, Hölderlin, in Les Romantiques allemands (éd.
bilingue), Bibliothèque européenne, Desclée de Brouwer,
1963.
Jean-Pierre Faye, Hölderlin, Poèmes (éd. bilingue), GLM.,
1965.
François Fédier, Hölderlin, Remarques sur Œdipe et sur
Antigone, avec une préface de Jean Beaufret, Bibliothèque 10-
18, 1965.
Philippe Jaccottet, Hypérion, Mercure de France, 1965.
Robert Rovini, Hypérion ou l’ermite en Grèce,
Bibliothèque 10-18, 1968.
Philippe Lacoue-Labarthe, Hölderlin, L’Antigone de Sophocle,
Christian Bourgois, 1978.
Emmanuel Martineau, Hölderlin, « Le Cours et la destination
de l’homme en général », in Po&sie 4, 1978.
Roger Dextre, Hölderlin, Carrières de Grève (éd. bilingue),
Actuels, 1984.
André du Bouchet, Friedrich Hölderlin, Poèmes (éd.
bilingue), Mercure de France, 1986.
François Fédier, Friedrich Hölderlin, Le Rhin (éd. bilingue),
Michel Chandeigne, 1987.
Danièle Huillet-Jean-Marie Straub, La Mort d’Empédocle (lre
version), Ombres, Toulouse, 1987.
Jean-Claude Schneider, La Mort d’Empédocle (lre, 2e et
3e version, éd. bilingue), Atelier La Feugeraie, Saint-Pierre-la-
Vieille, 1988. François Fédier, Friedrich Hölderlin, Douze
poèmes (éd. bilingue), Orphée-La Différence, 1989.
Rappelons enfin que le Cahier de l’Herne Hölderlin, 1989,
comporte plus d’une vingtaine de traductions, en partie
nouvelles, dues notamment à Jean-Pierre Lefebvre, John E.
Jackson, B. Badiou et J. — C. Rambach.
LES ÉTUDES

Signalons, parmi les études parues en français depuis le début


de ce siècle, les ouvrages suivants :
Joseph Claverie, La Jeunesse de Hölderlin, Alcan, 1921.
Pierre Bertaux, Hölderlin, essai de biographie intérieure,
Hachette, 1936.
Maurice Blanchot, « La parole “sacrée” de Hölderlin », in La
Part du feu, Gallimard, 1949.
Ernest Tonnelat, L’Œuvre poétique et la pensée religieuse de
Hölderlin, Didier, 1950.
Robert Rovini, Hölderlin, Seghers, 1950.
Paul de Man, « Hölderlin et Heidegger », in Critique, n° 100-
101, 1955.
Maurice Delorme, Hölderlin et la Révolution française, éd. du
Rocher, 1959.
Beda Allemann, Hölderlin et Heidegger, P.U.F., 1961.
Jean Laplanche, Hölderlin et la question du père, P.U.F., 1961.
Martin Heidegger, Approche de Hölderlin, Gallimard, 1962.
Deuxième édition augmentée, 1973.
Jean Beaufret, « Hölderlin et Sophocle », in Hölderlin,
Remarques sur Œdipe et sur Antigone, Bibliothèque 10-18,
1965.
Dominique Janicaud, « Hölderlin et la philosophie d’après
Hypérion », in Critique, n° 243-244, 1967.
Jacques Taminiaux, La Nostalgie de la Grèce à l’aube de
l’idéalisme allemand, Nijhoff, La Haye, 1967.
Walter Benjamin, « Deux poèmes de Hölderlin », in Mythe et
violence, Denoël, 1971.
Jean-Luc Marion, L’Idole et la distance, Grasset, 1975.
Peter Szondi, Poésie et poétique de l’idéalisme allemand,
Éditions de Minuit, 1975.
Olivier Soutet, « Hölderlin et la France », in Les Lettres
romanes, Louvain, t. XXX, 1976.
Armel Guerne, L’Âme insurgée. Écrits sur le romantisme,
Phébus, 1977.
André du Bouchet, « l’Unique — Hölderlin aujourd’hui », in
L’Incohérence, Hachette, 1979 (Fata Morgana, 1984).
Max Kommerell, Commémoration de Hölderlin pour le
centenaire de sa mort en juin 1943, Aréa, 1983.
Gilles Jallet, Hölderlin, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1985.
Philippe Lacoue-Labarthe, « La Césure du spéculatif », «
Hölderlin et les Grecs », in L’Imitation des modernes, Galilée,
1987.
Philippe Jaccottet, « Friedrich Hölderlin », in Une transaction
secrète, Gallimard, 1987.
Max Kommerell et Martin Heidegger, « Correspondance », in
Philosophie, n° 16, 1987.
Martin Heidegger, Les Hymnes de Hölderlin : La Germanie et
Le Rhin, Gallimard, 1988.
Jean-François Courtine, « Hölderlin » in Extase de la raison.
Essais sur Schelling, Galilée, 1990.
Jean-Pierre Lefebvre, Hölderlin, Journal de Bordeaux,
William Blake and Co, 1990.
Françoise Dastur, Hölderlin, tragédie et modernité, Encre
marine, La Versanne, 1992.

OUVRAGES COLLECTIFS

Hölderlin, Actuels 27 / 28, hiver 1984-1985.


Hölderlin, La Nouvelle Revue de Paris, 9, 1987.
Hölderlin ou la question de la poésie, Détours d’écriture,
Sillages, 1987.
Hölderlin vu de France, études réunies par Bernhard
Böschenstein et Jacques Le Rider, éditions Gunter Narr,
Tübingen, 1987.
Nietzsche, Hölderlin et la Grèce, études réunies par Édouard
Gaède, publications de la Faculté des Lettres de Nice, Les
Belles Lettres, 1987.
Cahier de l’Herne Hölderlin, sous la direction de Jean-
François Courtine, 1989.
BIOGRAPHIE
Le lecteur français dispose de trois ouvrages récents, très
différents, mais tous remarquables :
Peter Harding, Hölderlin, biographie, Le Seuil, 1980.
Pierre Bertaux, Hölderlin ou le temps d’un poète, Gallimard,
1983. André Alter, Hölderlin, le chemin de lumière,
biographie, Champ Vallon, 1992.
J.-F. C.
« Hölderlin en France », préface de Jean-François Courtine 7
Note de l’éditeur
ODES
Rousseau (Traduction Gustave Roud)
Cours de la vie (Traduction Robert Rovini)
Adieu (Traduction Robert Rovini)
Diotima (Traduction Robert Rovini)
Nature et art, ou Saturne et Jupiter (Traduction Robert
Rovini)
Chanté au pied des Alpes (Traduction Robert Rovini)
Vocation du poète (Traduction Robert Rovini)
Voix du peuple (Traduction Robert Rovini)
L’Aède aveugle (Traduction Robert Rovini)
Chiron (Traduction Robert Rovini)
Larmes (Traduction Robert Rovini)
À l’Espérance (Traduction Robert Rovini)
Vulcain (Traduction Robert Rovini)
Courage du poète (Traduction Robert Rovini) 77
Timidité (Traduction Robert Rovini)
Le Fleuve enchaîné (Traduction Robert Rovini)
Ganymède (Traduction Robert Rovini)
ÉLÉGIES
Ménon pleurant Diotima (Traduction Philippe Jaccottet)
L’Errant (Traduction François Fédier) 83
La Promenade à la campagne (« Traduction Philippe
Jaccottet)
Stuttgart (Traduction Philippe Jaccottet)
Le Pain et le vin (Traduction Gustave Rond)
Retour (Traduction Michel Deguy)
HYMNES
À la Terre mère (Traduction Philippe Jaccottet)
À la Source du Danube (Traduction Gustave Roud)
Conciliateur… (Traduction André du Bouchet)
La Migration (Traduction Gustave Roud)
Le Rhin (Traduction Gustave Roud)
Germanie (Traduction Gustave Roud)
Fête de Paix (Traduction André du Bouchet)
L’Unique (Traduction André du Bouchet)
I
II
III
Patmos (Traduction Gustave Roud)
Patmos, Fragment tardif (Traduction Gustave Roud)
Souvenir (Traduction Gustave Roud)
L’Ister (Traduction André du Bouchet)
Mnémosyne (Traduction André du Bouchet)
Chronologie
Indications bibliographiques
Le domaine allemand dans Poésie / Gallimard
Johann Wolfgang von GOETHE, Le Divan. Préface de Claude
David. Traduction d’Henri Lichtenberger.
Johann Wolfgang von GOETHE, Élégie de Marienhad et
autres poèmes. Préface, choix et traduction de Jean Tardieu.
Édition bilingue illustrée de dessins de l’auteur.
Heinrich HEINE, Nouveaux poèmes. Préface de Gerhard
Höhn. Traduction nouvelle d’Anne-Sophie Astrup et Jean
Guégan.
Hugo von HOFMANNSTHAL, Lettre de Lord Chandos et
autres textes sur la poésie. Préface de Jean-Claude Schneider.
Traduction de Jean-Claude Schneider et Albert Kohn.
Friedrich HÖLDERLIN, Hypérion ou l’Ermite de Grèce,
précédé du Fragment Thalia. Préface et traduction de Philippe
Jaccottet.
Friedrich HÖLDERLIN, Odes, Élégies, Hymnes. Préface de
Jean-François Courtine. Traduction de Michel Deguy, André
du Bouchet, François Fédier, Philippe Jaccottet, Gustave Roud
et Robert Rovini.
Friedrich NIETZSCHE, Poèmes. Dithyrambes pour Dionysos.
Préface et traduction nouvelle de Michel Haar.
NOVALIS, Les Disciples à Sais, Hymnes à la Nuit, Chants
religieux. Préface et traduction d’Armal Guerne.
Rainer Maria RILKE, Elégies de Duino, Sonnets à Orphée.
Préface de Gerald Stieg. Traduction nouvelle de Jean-Pierre
Lefebvre et Maurice Regnaut. Édition bilingue.
Rainer Maria RILKE, Lettres à un jeune poète. Préface et
traduction nouvelle de Marc de Launay. Édition bilingue.
Rainer Maria RILKE, Vergers suivi d’autres poèmes français :
Les Quatrains valaisans, Les Roses, Les Fenêtres, Tendres
impôts à la France. Préface de Philippe Jaccottet.
Georg TRAKL, Crépuscule et déclin suivi de Sébastien en
rêve et autres poèmes. Préface de Marc Petit. Traduction de
Marc Petit et Jean-Claude Schneider.
Ce volume,
le deux cent soixante-douzième de la collection Poésie,
a été achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie
Bussière à Saint-Amand (Cher), le 3 août 1998.
Dépôt légal : août 1998.
1er dépôt légal : août 1993.
Numéro d’imprimeur : 1930.
ISBN 2-07-032739-6. / Imprimé en France.
{1}
Ces traductions avaient d’abord été publiées en 1950 au Mercure de France,
avant d’être reprises en partie dans l’anthologie Les Romantiques allemands,
Bibliothèque européenne, 1963.
{2}
M. Heidegger, Approche de Hölderlin, nouvelle édition, Gallimard, 2973 (le
titre allemand est : Erlduterungen zu Hölderlins Dichtung, c’est-à-dire : «
Éclaircissements sur la poésie de Hölderlin »). Mais Henry Corbin avait traduit dès
2937 la conférence de Rome Hölderlin et l’essence de la poésie.
{3}
Fr. Hölderlin, Hymnes, élégies et autres poèmes, traduits par Armel Guerne,
introduction, chronologie, bibliographie et notes par Philippe Lacoue-Labarthe, GF,
2983, p. 20.
{4}
Norbert von Hellingrath, Hölderlins Pindar-Übertragungen, Verlag der Blätter
für die Kunst, Berlin, 1910, et Pindarübertragungen von Hölderlin, Prolegomena
zu einer Erstausgabe, Jena, 1911. C’est en 1913 que paraît le premier tome de
l’édition Hellingrath : Hölderlin, Samtliche Werke, Historisch-kritische Ausgabe,
MunichLeipzig. Voir aussi N. von Hellingrath, Hölderlin-Vermachtnis, Munich,
1944
{5}
Gesammelte Schriften II, 1, pp. 105-126, Francfort, 1977. Traduction française
in Mythe et violence, Denoël, 1971, pp. 50-76.
{6}
Lettre 45, trad. fr. Guy Petitdemange, Aubier, 1979, t. I, p. 116.
{7}
Cf. la lettre à Ernst Schoen du 27 février 1917 : « Avez-vous lu que Norbert von
Hellingrath est tombé ? Je voulais à son retour lui donner à lire mon travail sur
Hölderlin, dont l’occasion extérieure était que la “thématique” s’insérait dans son
travail sur la traduction de Pindare » (trad. cit., I, p. 124).
{8}
Celle-ci aura été esquissée, soit sous la forme d’un « témoignage » par Michel
Deguy, Cahier de l’Herne Hölderlin, 1989, pp. 131 sq., soit sous forme d’une étude
plus historique par Bernhard Böschenstein, « Hölderlin en France. Sa présence dans
les traductions et dans la poésie », in Höl vu de France , Tübingen, 1987, pp. 8-23.
{9}
Cf. André du Bouchet, Friedrich Hölderlin, Poèmes, Mercure de France, 1986 ;
François Fédier, Friedrich Hölderlin, Douze poèmes, Orphée-La Différence, 1989.
{10}
La formule, peu amène, est d’Armel Guerne, « Hölderlin ou le mystique malgré
lui », in L’Âme insurgée. Écrits sur le romantisme, Phébus, 1977.
{11}
Armel Guerne, ibid, p. 62.
{12}
C’est le titre d’une étude de Maurice Blanchot, in L’Espace littéraire,
Gallimard, 1955. Étude d’autant plus importante et significative qu’elle vient, en un
sens, corriger ou compléter un premier essai consacré à « la parole “sacrée” de
Hölderlin » (in La Part du feu, Gallimard, 1949), où Blanchot, interrogeant le motif
hölderlinien de 1’ « Ouvert », accentuait davantage le principe empédocléen de
l’enthousiasme et de la réconciliation violente : « l’essor, l’expansion jubilante vers
l’illimité ». « La mort a été la tentation d’Empédocle — écrit Blanchot. Mais pour
Holderlin, pour le poète, la mort, c’est le poème. C’est dans le poème qu’il lui faut
atteindre le moment extrême de l’opposition, le moment où il est entraîné à
disparaître et, disparaissant, à porter au plus haut le sens de ce qui ne peut
s’accomplir que dans cette disparition. Impossible, la réconciliation du Sacré et de
la parole a exigé de l’existence du poète qu’elle se rapprochât le plus de
l’inexistence. »
{13}
Cf. la lettre à Schiller du 2 juin 1802 : « Depuis des années je me consacre de
façon presque constante à la littérature grecque », faisant elle-même écho au projet
de lettre à Ch. G. Schütz (lettre n° 203) et déjà à la lettre de la Pentecôte 1794 à son
beau-frère : « En ce qui concerne la science, je m’occupe uniquement de la
philosophie kantienne et des Grecs. »
{14}
Cf, infra, p. 23 et 25. Cf. Lacoue-Labarthe, L’Imitation des modernes,
Typographies II, Galilée, 1986, et Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger.
Culture et tradition dans l’Allemagne romantique, Gallimard, 1984.
{15}
Cf. Françoise Dastur, Hölderlin, tragédie et modernité, Encre marine, 1992.
{16}
Remarques sur Œdipe et sur Antigone, traduction et notes par François Fédier,
Bibliothèque 10-18, 1965, pp. 83-85. Cl. Aussi François Fédier, « Hölderlin
Révolution Modernité », in La Politique des poètes. Pourquoi des poètes en temps
de détresse, sous la direction de Jacques Rancière, Albin Michel, 1992.
{17}
Remarques, op. cit, p. 65.
{18}
Cf. le commentaire du fragment 7 (édition Hellingrath) : « L’immédiat, pris en
toute rigueur, est pour les mortels impossible, comme pour les immortels. — Mais
la médiateté rigoureuse est le statut. »
{19}
Pour Hölderlin, l’Hespérie, c’est l’Occident (N. D. É.).
{20}
Cf. aussi la lettre adressée à sa mère, depuis Hombourg, en janvier 1799 : « Je
pense tout à fait comme vous, chère mère, qu’il serait bon que je recherche à
l’avenir la fonction la plus modeste que je puisse trouver — surtout aussi parce
qu’il y a toujours en moi ce penchant peut-être malheureux pour la poésie, contre
lequel j’ai tenté de lutter loyalement dès mon jeune âge en m’occupant de choses
prétendues plus sérieuses et qu’il y restera, si j’en crois toutes les expériences que
j’ai faites, aussi longtemps que je vivrai » (Pléiade, pp. 695-696, trad. fr. Denise
Naville).
{21}
Voir cependant les études d’A. Beck, « Hölderlins Weg zu Deutschland », in
Jahrbucb des Fr. Dt. Hochstifts, 1977, pp. 196 sq. et 1978, pp. 420 sq., et plus
récemment le précieux recueil élaboré par Jean-Pierre Lefebvre, Hölderlin, Journal
de Bordeaux, William Blake and Co, 1990 ; à compléter par l’étude publiée par
Lefebvre dans le Cahier de l’Herne Hölderlin, « Les Yeux de Hölderlin ».
{22}
Trad. André du Bouchet : Der Vater der Erde freuet nämlich sich des / Auch,
daß Kinder sind, so bleibet eine Gewifheit / Des Guten… Der Erde Vater bereitet
Ständiges / In Stürmen der Zeit. Ist aber geendet.
{23}
Trad. Jean-Pierre Lefebvre.
{24}
Fête de la Paix, trad. Jean-Pierre Lefebvre.
{25}
Voir la première présentation, en français, par François Fédier, « La nouvelle
édition de Hölderlin », in Po&sie 10, 1979, pp. 125 sq.
{26}
Cf. aussi la version de Colomb donnée par Jean-Pierre Lefebvre, in Hölderlin,
Journal de Bordeaux, op. cit.
Friedrich Hölderlin
Odes - Élégies - Hymnes
Trad. de l’allemand par Michel Deguy, André Du Bouchet, François Fédier,
Philippe Jaccottet, Gustave Roud et Robert Rovini.
Préface de Jean-François Courtine
Collection Poésie/Gallimard (n° 272), Gallimard
Parution : 07-09-1993
«La présente édition reproduit les Odes, les Élégies et les Hymnes tels qu’ils
figurent dans la Bibliothèque de la Pléiade, les seules modifications concernant les
traductions d’André du Bouchet, pour lesquelles nous avons tenu compte des
retouches apportées dans l’édition du Mercure de France ; d’autre part, pour les
hymnes L’Unique et Mnémosyne, nous avons substitué les traductions d’André du
Bouchet à celles de la Pléiade. On sait que Hölderlin, qui publia plusieurs poèmes
en revue, n’a pas connu avant les années de la folie leur édition en volume. Notre
recueil se limite à la période des grands poèmes (1800-1806), pour laquelle nous
avons, à la suite de la Pléiade – et en nous conformant au choix de celle-ci au sein
des Odes, des Élégies et des Hymnes –, repris le classement par genre de l’édition
de Stuttgart.» (Note de l’éditeur.)
204 pages, sous couverture illustrée, 108 x 178 mm
Achevé d’imprimer : 16-08-1993
Genre : Poésie Catégorie >
Sous-catégorie : Littérature étrangère > Allemandes Pays : Allemagne Époque :
XIXe siècle
ISBN : 9782070327393 -
Gencode : 9782070327393 -
Code distributeur : A32739