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INES OSEKI-DEPRE

Théories et pratiques
* de la
traduction littéraire
Chapitre 1

Les théories prescriptives

1 LES PRÉCURSEURS

Les théories prescriptives de la traduction rejoignent les théories norm atives de


la langue française. O n peut considérer que font partie de ces théories les th é o ­
ries q u 'o n appellera classiques, construites à partir des rem arques d ’un traducteur-
auteur qui se pose en exemple et d o n t la traduction illustre les propos qu'il
énonce. C ette théorie, to u t en s’appuyant sur des confessions personnelles de
traducteurs, défend une argum entation qui prône l’élégance e t/o u l’adaptation
aux habitudes de la langue d ’arrivée au détrim ent d ’une exactitude qui serait en
quelque sorte étriquée. Cicéron est incontestablem ent le prem ier théoricien de
ce c o u ra n t1 ; on peut trouver, dans la préface à sa traduction des Discours de
Démosthène et d ’Eschine2, qui est un traité sur l’éloquence, les propos suivants :
.<Je ne les ai pas rendus en simple traducteur (ut interpres), mais en orateur (sed ut oratnr\
respectant ieurs phrases, avec les figures de mots ou de pensées, usant toutefois de termes
adaptés à nos habitudes latines. Je n'ai donc pas jugé nécessaire d'y rendre chaque mot
par un mot (verbo verbum reddere) ; pourtant, quant au génie de tous les mots et à la leur
valeur, je les ai conservés... J'ai cru, en effet, que ce qui importait au lecteur, c'était de lui
en offrir non pas le même nombre, mais pour ainsi dire le même poids (Non enim adnu-
merare sed tanquam adpendere)3. »

Dans la pratique, Cicéron qui souhaite instaurer l’éloquence attique com m e


modèle rhétorique suprêm e, de même que du Bellay en France plus tard, prône
l’im itation des Grecs, et la traduction, dès lors, n ’est q u ’un moyen d ’accès pour
ceux qui ignorent le grec. Sa traduction est donc à la fois paraphrastique et latine
et son travail de traducteur est l’oeuvre d ’un rhétoricien.
Il est im portant de souligner la distinction q u ’établit Cicéron, écrivain de
l’apogée de la langue latine entre, d ’une part, le « simple traducteur » et « l’o ra­
teur », qui ne traduit pas m ot à m ot et, d ’autre part, le fait que celui qui se soucie

1 Cicéron, Du meilleur genre d'orateurs, Paris, Les Belles Lettres, 1921. Le texte de Cicéron devait
servir de préface à une traduction restée introuvable (Les Discours d'Eschine et de Démosthène).
2 Orateurs de l'école attique dont la joute semble, aux yeux de Cicéron, l'exemple suprême de l'art
oratoire grec et qu'il s'agit pour les Romains d'« imiter», op. cit.
3 C'est nous qui soulignons; traduction Henri Bornecque, op. cit., p. 111.
20 • Pa r t ie I Théories

du lecteur utilise les term es «adaptés aux usages latins». O n voit déjà apparaître
ici le lien qui unit le sens à la préoccupation de la réception, question sur laquelle
l’on aura l’occasion de revenir plus loin.
Si C icéron, se plaçant résolum ent sur l’un des versants de la traduction, celui
qui est o rienté vers le public, et par conséquent vers la langue d'arrivée, devient
la référence explicite ou implicite des traducteurs ultérieurs, depuis saint Jérôme,
cinq siècles plus tard, ju sq u ’à un courant (m ajoritaire) de traducteurs contem ­
porains, son influence sera su rto u t très nette auprès de tous les traducteurs fran­
çais classiques, du x \ ïc au X V IIIe siècle.
C hez saint Jérôme (3 4 7 -4 2 0 ap. J.-C .), le traducteur de la Bible (la Vulgate
latine) toutefois, la situation est plus am bivalente en raison de la dichotom ie qui
s’installe, dès avant l’avènem ent du christianism e, entre la traduction des textes
religieux et la traduction des textes profanes. Pour lui, en effet, il y a lieu de
distinguer le texte religieux, « où l’ordre des m ots est aussi un mystère », des
autres. La dualité se place ici entre le m ot p o u r le m ot de la traduction religieuse,
ou le sens p o u r le sens des autres traductions, dualité entre traduction fidèle
p ou r le sacré et traduction libre p o u r le texte profane.
O n rappelle que la tâche attribuée au père de i’Eglise était au départ la
traduction de la Bible à partir du grec (la Septante) et que, selon les com m enta­
te u rs1, insatisfait de celles-ci, saint Jérôm e a entrepris de la traduire directem ent
de l’h éb reu , langue q u ’il possédait égalem ent, en plus du grec, du latin et
d ’autres parlers vulgaires. D ’autres traductions sont à m ettre à son actif, parmi
lesquelles VHistoire ecclésiastique d ’Eusèbe, qui raconte l’épisode des martyres
de Lyon. D 'E u sèb e, il a traduit égalem ent les Topiques, d o n t il com plète d ’abord
les lacunes en grec, avant de les traduire en latin.
Sa passion p o u r Didvme l’Aveugle lui a fait traduire le Traité du Saint-Esprit,
dans la préface duquel il précise sa position de traducteur : « J’ai mieux aimé
paraître com m e le traducteur de l’ouvrage d ’autrui que de me parer, laide petite
corneille, de brillantes couleurs em pruntées2.» D onc, il se veut plutôt traduc­
teur que plagiaire ou im itateur, à la différence de Cicéron.
En réalité, la question est bien plus ardue et saint Jérôme se voit souvent
déchiré en tre les deux positions, m êm e lorsqu’il s’agit du texte religieux. Dans
De optimo genere interpretandi, ne dit-il pas :
« Il est malaisé quand on suit les lignes tracées par un autre, de ne pas s'en écarter en
quelque endroit ; il est difficile que ce qui a été bien dit dans une autre langue garde le
même éclat dans une traduction. |...| Si je traduis mot à mot, cela rend un son absurde;
si, par nécessité, je modifie si peu que ce soit la construction om le style, j'aurai l'air de
déserter le devoir de traducteur5... »

Les rem arques sur l’art de traduire n ’ab o n d en t toutefois pas dans ses
préfaces. Dans l’œ uvre citée, il énonce son grand principe tra d u c tif : « non
verbum e verbo, sed sensum exprimere de sensu», traduire « p lu tô t le sens que les

1 Gilles Dorival, Conférence sur la Septante, Université de Provence, ¡996.


2 Valéry Larbaud, Sous l'invocation de saint ¡eróme, 1946, 6e éd., p. 48.
.) Michel Ballard, De Cicéron à Benjamin, P.U.L.. 1991, p. 61.
Les théories prescriptives »21

m ots des textes», suivant les grands classiques latins, Plaute, Térence, Cicéron.
Suit une dém onstration selon laquelle les évangélistes et les apôtres pratiquant
l.i traduction libre de ¡’Ancien T estam ent, les traductions de la Septante1 sont
infidèles à la vérité hébraïque. Selon lui la plus grande qualité de la traduction
est la simplicité. Dans cette Lettre L V II, se trouve l’essentiel de son art de
traduire et ré n u m ératio n des difficultés rencontrées, et dans la Lettre X X , ses
rem arques sur l’impossibilité de traduire les m ots étrangers, q u ’il vaut mieux
conserver tels quels.
Il évoque égalem ent Horace pour justifier l’écart par rapport aux mots :
« H orace, lui aussi, cet homme si fin et si docte, trace, dans son Art poétique, les mêmes
règles à un traducteur lettré : « Tu ne te soucieras pas de rendre chaque mot par un mot,
tout en restant fidèle interprète [...J. C e qu'il vous plaît d'appeler l'exactitude de la traduc­
tion, les gens instruits l'appellent mauvais goût. »

Il n ’en dem eure pas moins que la traduction de saint Jérôm e est considérée
com m e un m o n u m en t d o n t la créativité n ’est pas exclue, ce qui explique ses
contradictions.
C om m e le signale Valéry Larbaud (dans Le Patron des traducteurs)1, «il a
désiré, com m e to u t écrivain digne de ce nom , l’im m ortalité littéraire, et il se l’est
prom ise, conscient de sa propre valeur, en term es précis et magnifiques, à la fin
de l’Epitaphe de saint Paul ( Lettre C V III, à Julia Eustochium) et encore à la fin
de l’Épitaphe de Blaesilla (Lettre X X X I X , à sainte Faille) ».
Et de rappeler les paroles de Jérôm e :
« Partout où les monuments de la langue latine {sermonis nostri monumental parv iendront.
Blaesilla y voyagera avec mes écrits. Les vierges, les veuves, les moines, les prêtres, la
liront implantée dans ma pensée. Un souvenir éternel compensera la brièveté de sa vie.
Elle qui vit dans les d e u x avec le Christ, vivra aussi sur les lèvres des hommes. Cette géné­
ration passera, d'autres lui succéderont qui jugeront sans am our et sans haine. O n placera
son nom entre ceux de Paule et d'Eustochium . Jamais elle ne mourra clans mes lit res'. Elle
m'entendra toujours parlant d'eile avec sa sœur, avec sa mère. »

Mû non seulem ent par le désir (et la conviction) d ’éternité en tant que
traducteur, mais aussi en tant q u ’écrivain, et « en dépit de toute son érudition
philologique, et de sa passion religieuse, et de ses fureurs de polém iste, et de ses
préjugés», saint Jérôm e a, selon le ju g em en t de Valéry Larbaud, un style plein
de grâce et « une pensée vigoureuse et féconde », qui a inspiré plusieurs toiles de
m aître le faisant apparaître com m e l’ancêtre de D ante p o u r les écrivains chré­
tiens. Sa phrase est «am ple» m êm e lorsqu’elle est co u rte (la résonance), elle
crépite par « l’éclat soudain d ’un Episcopi au d éb u t d ’un m ouvem ent», le capita
colum narum dans la phrase sur « Jésus m ourant de faim à notre seuil en la
personne d ’un pauvre ».

T Ce nom de la traduction grecque de la Bible provient de la légende selon laquelle le roi Pîolémee
Philadelphe (242-246 av. j.-C.) aurait convoqué 72 traducteurs qui ont traduit ie texte en ~Q ¡ours
aboutissant au même texte final.
2 Valéry Larbaud, op. cit., p. 13.
j C'est nous qui soulignons.
22 • Pa r t ie I Théories

« O desertum Christi floribus vernans... Ô désert tout brillant des fleurs du Christ ! Ô soli­
tude où naissent ces pierres avec lesquelles est construite, dans l'Apocalypse, la cité du
G rand Roi ! Croyez-m oi, je vois ici je ne sais quoi de plus que la lum ière... Q ue tais-tu
dans le siècle, mon frère, toi qui es trop grand pour le monde1 ? »

Jérôm e possède, entre autres, poursuit Valéry Larbaud, « l’art du détail bien
choisi, ses personnages peuvent parler des langues étrangères et ses descriptions
m inutieuses d ’anim aux o n t inspiré plus d ’un au teu r» .
O n p e u t citer, parmi ses textes, la Vie de saint H ilarion, la Lettre à
G audentius (X X V III), la Lettre X X an pape Damase, La Vie de M arc ou La Vie
de P aul erm ite où des visions m agiques to u ch en t la poésie.
S’il est regrettable que saint Jérôm e n ’ait pas été reconnu com m e grand écri­
vain, cela s’explique alors par le tait q u ’il soit un écrivain rom ain, chrétien de
surcroît et non pas grec et païen. O n sait l’adm iration que le patron des traduc­
teurs nourrissait p o u r O rigène et les déchirem ents q u ’il a connus en tant
q u ’hum aniste ju sq u ’à ce que dans sa pratique, il puisse concilier Grecs et
C hrétiens à travers la Bible. Valéry Larbaud en vient à se dem ander si Jérôm e, si
curieux de la tradition lévitique, si fortem en t attaché à la «Vérité hébraïque», si
m éfiant à l’égard de la Septante, s’est ren d u com pte du passage de la pensée
orientale dans la pensée occidentale et de la fusion de ces deux traditions de l’o r­
thodoxie catholique. En to u t cas, il l’a souhaitée et y a beaucoup contribué.
Valéry L arbaud va ju sq u ’à le com parer, dans l’art de fondre les traditions
littéraires latine et hébraïque, aux grands serm onnaires anglais et français (bien
q u ’il ne fût pas bon serm onnaire), voire aux rom antiques. La position de
saint Jérôm e en tan t q u ’écrivain est très m oderne et déjà dans son oeuvre fleu­
rissent des citations variées appartenant à Salluste, Cicéron, Perse.
Mais, si en théorie on a pu réparer le traducteur de l’écrivain et si
saint Jérôm e lui-m êm e a expliqué la nécessité de traduire pour instruire, polé­
m iquer, convaincre, la vérité est que, com m e pour la plupart des écrivains
traducteurs, les deux activités o n t été pour lui profondém ent liées, s’influençant
réciproquem ent. C ette convergence est signalée par Valéry Larbaud :
« Il faut remarquer comment le traducteur, ayant dépassé peu à peu, dans ses propres
écrits, pour son propre compte, les règles de rhétorique, les recettes littéraires et ies arti­
fices qu'il tenait de ses maîtres, et allant toujours vers plus de liberté et de simplicité, a fini
par inventer cette syntaxe, ce style et cette langue à la fois très populaire et très noble, ce
latin - tout différent de celui de ses Lettres - qui anticipe sur les langues romanes, et qui a
sûrement joué un grand rôle dans leur constitution, cette "interprétation ecclésiastique"
qui doit, écrit saint Jérôme (Lettre XLIX) "s'adresser non pas aux élèves oiseux des philo­
sophes et à un petit nombre de disciples, mais au genre humain tout entier". »

La tâche est d ’autant plus ardue que le texte biblique, dans sa version
grecque ou hébraïque, a suscité beaucoup d ’horreur chez saint Jérôm e, à cause
de ce style quasi barbare, em preint de juxtapositions, de tours étranges, si diffé­
rent du style d ’un D ém osthène ou d ’un T hucydide... Dans sa préface au
Pentateuque, on p eu t lire : N u n c te precor... u t me; oratiombus tuis jures, quo

1 Valéry Larbaud, op. cit., p. 42.


Les théories prescriptives « 2 3

possim eodcm spiritu quo scripti su n t libri in L a tin u m transferre sermonem.


A ggrediar opus d iffic illim u m , « Puissé-je traduire dans le serm on latin dans ce
m ême esprit dans lequel il a été librem ent com posé. O n me confie une tâche
extrêm em ent difficile. »
La position de saint Jérôm e relative au texte religieux prévaut d u rant to u t le
M oyen Age (du IX e au X Ve siècle), période p en d an t laquelle, selon les préceptes,
le texte à traduire est à respecter au nom bre près de m ots, voire des lettres de
l'original mais que chaque traducteur accom m ode à sa m anière. Selon
Michel Ballard : « Il n ’v a là rien d ’élaboré sur le plan théorique, to u t au plus la
conscience chez le trad u cteu r d ’une exigence de littéralisme, imposée par les
institutions et l’usage, mais d o n t il ose parfois s’écarter par souci de clarté. »
Toutefois, le m êm e au teu r cite Louis Kelly rapportant les paroles de l’arche­
vêque de C arthagène, Alonso, qui répond à Leonardo Bruni, en désaccord avec
la m anière médiévale de traduire, déjà en 1420, que «la mesure d ’une bonne
traduction n ’est pas l’élégance mais le degré dans lequel elle m aintient la sim pli­
cité du contenu et le contenn exact des m ots»1.
O n sait que les prem ières translations françaises sont des traductions à carac­
tère religieux : La C antilène de sainte Eulalie (883) du latin en langue vulgaire;
Le Poème de sa in t Alexis (1 0 5 0 ), une copie en langue rom ane de décasyllabes
latins. La tin du M oyen Age voit se modifier petit à petit la rigueur littérale des
prem ières traductions religieuses. La clarté, l’élégance et la lisibilité deviennent
les principes dom inants de la traduction, et quelques siècles plus tard, l’Église
changera to talem en t sa position vis-à-vis du texte sacré et, dans le b ut prosélyte
de diffuser la religion, elle adoptera une traduction du prem ier type (souvent
accessible au public, voir N ida2). Il faut dire que le littéralisme, tel q u ’il était
pratiqué jusq u ’ici, aboutissait souvent a l’obscurcissem ent du texte original. De
son côté, l'école arabe des traducteurs, créée vers le IX e siècle, suit p lu tô t les p rin­
cipes classiques : l’effort p o u r aboutir à une expression naturelle en langue d ’ar­
rivée. L’école de Tolède et les traducteurs italiens en font de même.
La prem ière trad u ction proprem ent littéraire française date de 1370 et
c’est la traduction des œ uvres d ’A ristote, com m andée par Charles V à
Nicole d ’O resm e, précédée d ’une préface. En fait, Charles V impulse la traduc­
tion de plusieurs ouvrages classiques et va jusqu’à lancer un program m e de
traduction, aussi im p o rtan t que celui initié par Alphonse X à Tolède. Dans ce
program m e de traduction, le précepte central est que le texte traduit doit être
d’une grande lisibilité, c’est-à-dire, clair et élégant.
M ichel Ballard rappelle q u ’Oresm e évoque l’impossibilité de traduire
certains term es, faute d ’équivalence en langue vulgaire :
« De tous les langages du monde (Prescian le dit) le latin est le plus habile pour mieux
exprimer son intention. Or. il a été impossible de traduire tout Aristote, car y a plusieurs
mos grecs qui n'ont pas de mos qui leur soient correspondans en latin. Et com m e il soit

1 Michel Bailard, op. cit., p. 57-d8.


2 Eugene Nida. Toward a science of translating with special to principles and procedures involved in
Bible translation. Leyde, Brill, 1964.
24 • Pa r t ie I Théories

que latin est a present plus parfait et plus habunclant langage que francois, par plus forte
raison l'on ne pourroit transplanter proprement tout latin en francois1. »

C ette rem arque ne va pas sans en évoquer d ’autres, postérieures2, que nous
pou rro n s trouver, deux siècles plus tard chez un du Bellay (1 5 22-1560).

2 LA RENAISSANCE

O n aim erait, p o u r en rester encore à la Renaissance, citer, à titre d ’exemple, le


cas d ’E tienne D olet, traducteur hum aniste du X V Ie siècle, auteur de préceptes
pour bien traduire, et à qui du Bellay rend hom m age. O n peut ajouter que
Etienne D olet est le prem ier théoricien de la traduction de la Renaissance à
établir des règles p o u r bien traduire.
Si le term e de traduction est utilisé p our la première fois sous sa plume, en
1540, il va en proposer quelques préceptes d o n t on peut dire que, d ’un côté, ils
reprennent ceux de Cicéron et que, de l’autre, ils sont valables jusqu’à nos jours :
- co m prendre parfaitem ent le sens du texte et l’argum ent traité par l’auteur
q u ’on se dispose à traduire ;
- connaître parfaitem ent aussi bien la langue originale que la langue dans
laquelle on va traduire - préceptes qui renvoient à la com pétence du traduc­
teu r ;
- ne pas s’asservir au po in t de rendre l’original m ot pour m ot, ou autrem ent
dit, « chacune langue a ses propriétés, translations en diction, locutions,
subtilités et véhém ences à elle particulières » ou encore « si l’ordre des mots
perverti tu exprimes l’intention de celuy que tu traduits, aucun ne t ’en peult
reprendre »3.

En revanche, « en ce que les deus langues sim boliseront, il ne do et rien


perdre des locutions, ni mêmes de la privauté des m oz de PAuteur, duquel l’es­
prit e la subtilité souvant consiste an cela» :
- éviter les néologism es, latinismes, adopter la bonne langue française d ’usage
com m un ;
- observer les orateurs, chercher le beau style, souple, élégant, sans trop de
p rétention et su rto u t uniform e.

Ces deux derniers préceptes m éritent d ’être retenus en ce q u ’ils préconisent


la neutralisation, l’égalisation, l’uniform ité caractéristiques du beau style.
Il faut dire en sa faveur que cet érudit, traducteur précocem ent rationaliste
et ém inent philologue, et malgré l’hom m age que lui rend du Bellay, n ’a pas joui

1 Michel Ballard, op. cit., p. 86.


2 D'une façon générale, pour la plupart des traducteurs, la langue de départ semble toujours plus
riche (voire plus motivée) que la langue d'arrivée.
3 Edmond Cary, « Etienne Dolet. 1509-1546 », Babel, vol. I. n° I, sept. 1955, p. 17-20.
Les théories prescriptives » 2 5

de la notoriété de son vivant, ses préceptes ne devant être suivis q u ’au siècle
suivant.
D urant sa vie, en revanche, il a eu à affronter des ennem is et des détracteurs
qui Paccusaient d ’athéisme. La raison semble venir, entre autres, de son extrêm e
sérieux et de ses scrupules à traduire les Anciens dans leur expression la plus
authentique, à savoir païenne, com m e l’attestent ses Commentaires de la langue
'atine (153 6 et 1538) où il dresse un répertoire des présages et prodiges criti­
qués par Cicéron ainsi que sa définition du destin. En 1535 il publie De im ita ­
tione Ciceroniana dans lequel il établit une «dém arcation stricte entre lettres
profanes et th é o lo g ie » 1. M algré ses protestations contre les calomnies qui lui
sont adressées, malgré des poèm es pieux com m e le De laudibus Virginis M ariae
1538), la publication du N ouveau Testam ent en français et d ’un Sommaire de
la foi chrétienne le conduit en prison. Libéré en 1543, incarcéré une nouvelle
rois en 1544, il réussit à s’évader mais est repris et brûlé vif en 1546 pour m otif
d'hérésie. En effet, l’ordonnance de V illers-Cotterèts de 1539, si elle a été à
'origine de la naissance du français, langue officielle, n ’en a pas moins renforcé
a répression religieuse, particulièrem ent contre les hérétiques, organisée par les
tribunaux civils, favorisant ainsi la délation même chez les savants et les écrivains.
Pour en revenir à la théorie énoncée par D olet, la dualité qui s’annonce à
partir de ce m om ent ne se situe plus entre les m ots et les sens, mais plus insi­
dieusem ent, entre les m ots du texte, la « lettre », et les sens que préconise la
‘angue officielle2, laquelle n ’est pas, com m e on le sait, la langue de tous les
Français, mais la langue de la C our, la langue du dro it, de l’adm inistration, de
l'armée. La dualité s’opère donc entre texte et bon usage. En ce qui concerne la
position de C icéron, citée plus haut, et qui prévaut du rant des siècles, dans la
mesure où elle perm et de justifier une certaine pratique, et, l’on pourrait dire,
■usqu’à aujo u rd ’hui, alors que le contexte a parfaitem ent changé3, on ajoutera
q u ’il ne s’agit jamais de traduire selon le goût du public, mais, com m e dira
Bourdieu4, selon le g o û t q u ’on lui attribue et qui est celui q u ’on lui impose,
qu’on institue.
Dans ce contexte, on connaît le rôle de prem ier plan occupé par Joachim
du Bellay à la Renaissance, considéré com m e l’un des plus grands poètes de la
Pléiade0. Pour aborder la théorie traductive de Du Bellay, il est nécessaire de
com m encer par sa poétique, qui n ’en est pas séparable, même si, pour lui,
traduire est une activité à laquelle il s’adonne q u and l’inspiration lui m anque.

Hélène Moreau, Andre Tournon, Michel Bideaux. Histoire de iû littérature du \vf siècle, Nathan,
1991.
Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard. 1982.
3 Cf. Edmond Cary, Comment faut-il traduire ?, P.U.L.. 1985.
- Pierre Bourdieu. op. cit.
Mouvement que l'on pourrait considérer comme esthétiquement «révolutionnaire», selon les
termes de Pierre Bourdieu tin Les règles de l'art, coll. Libre examen. Seuil, 1992), comparable à
celui du xix‘‘ siècle, constitué par Baudelaire, Gautier, Flaubert, des jeunes poètes instruits en
rupture avec le milieu d'origine. A ceci près, qu'à la Renaissance, leur opposition est plutôt esthé­
tique et non sociale.
26 • P a r t ie I Théories

La th éo rie de Du Bellay, de façon très caractéristique, est intim em ent liée au


contexte so cio cu ltu rel1 de cette période de la Renaissance, contexte qui se carac­
térise, en tre autres choses, par l’instauration du français com m e langue offi­
cielle2.
Le nouveau regard, par ailleurs, est p orté sur la poésie et reste profondém ent
lié à la diffusion de la pensée néo-platonicienne en France : le Phèdre, trad u it et
préfacé par Richard Le Blanc en 1546, devient une véritable religion de la
poésie, conçue com m e traduction inspirée de la parole divine et de sa création.
La difficulté p o u r les traducteurs hum anistes est grande : com m ent, en effet,
transposer les m êm es idées et mêmes effets dans un langage autre ? C om m ent
m aintenir, d o n c, le lien indestructible entre les choses et les m ots ?
Parm i les grandes idées de la Deffen ce et illustration de la langue françoyse,
apparaît le rôle de l’im itation, que les hum anistes cicéroniens pour leur part
souhaitaient m aintenir exclusivement par rapport aux textes cicéroniens. Or,
pour du Bellay, le principe de l ’im itation est à entendre com m e le préconisait
A ristote, on ne se co n ten te pas d ’im iter le réel, fût-il idéalisé, il s’agit de le trans­
cen d er; on retrouve ici le m êm e désir que chez Cicéron, la traduction n ’étant
q u ’un «pis aller», devant l’inaccessibilité de l’original. Pour les poètes de la
Pléiade, d o n c , il s’agit to u t aussi bien d ’im iter les Anciens que la poésie italienne,
à l’instar de M a ro t3, Scève et des poètes lyonnais.
L ’im itatio n , toutefois, ne doit pas se faire aveuglém ent, car si, d ’un côté, tous
les écrivains du X V Ie siècle sont bien persuadés des beautés de la littérature
antique, g recq u e et latine, la littérature italienne des XVo et X V Ie siècles leur appa­
raît com m e un autre m odèle à suivre. M arot, qui avait com m encé l’adaptation
en français de form es poétiques grecques, latines, italiennes est dédaigné par ses
contem porains et considéré com m e un poète dépassé du M oyen Age.
Dans ce sens, la lecture des Anciens s’apparente à la forme d ’un rituel de
cannibalism e nécessaire à la célébration d ’un culte supérieur : « Im itant les
meilleurs auteurs grecs, se transform ant en eux, les dévorant et après les avoir
bien digérés, les convertissant en sang et nourriture », m ot d ’ordre d ’avant-garde
s'il en est, que l’on retrouvera dans des propos théoriques de plusieurs m ouve­
ments m odernistes4 ou dans la pratique d ’un Ezra Pound. En d ’autres term es, il
s’agit d ’établir un lien avec la tradition tout en la dépassant. .Ainsi, les épigrammes,
élégies, satires, églogues, que M arot avait p o u rtan t adaptés des auteurs latins,
doivent être abandonnés, com m e doivent l’être aussi les genres plus anciens,

1 Ce que Hans Robert Jauss appelle « horizon d'attente », Pour une esthétique de h réception, Paris,
Callim arc. S'RF, 1978.
2 Une dualité bien plus importante s'instaure ici, qui évoluera au cours et au gré de ¡'Histoire au fur
et à mesure de l'affirmation de la langue française au détriment du latin dans un premier temps
(François et l'ordonnance de Villers-Cotterèts, 1539) ; et plus tard, comme le rappelle Bourdieu,
op. cit., ao détriment des patois, dialectes, parlers régionaux (sous la Révolution française, à partir
de 1789'.
3 Les poetes ivonnais eux aussi avaient acclimaté le dizain italien et l'inspiration de Pétrarque.
4 Comme ¡ attestent les propos d'Oswald de Ancirade, en 1922, au Brésil, ci. Anthropophagies,
Flammarion. 1978.
Les théories prescriptives • 27

rondeaux, ballades, chansons... Le principe énoncé par Jacques Peletier du M ans


(1555) : « d o n n e r nouveauté aux choses vieilles, autorité aux nouvelles, beauté
aux rudes, lumière aux obscures, foi aux douteuses » est très proche du make it
new p o u n d ien 1 et rejoint la parole de Du Bellay « Eveiller le trop long silence des
cygnes et endorm ir l’im portun croassem ent des corbeaux» (Préface à VOlive,
1550)-. La principale tâche des poètes de la Pléiade est donc de garantir aux
textes des m odèles anciens ou italiens leur autonom ie et leur spécificité. O n ne se
contente pas de les traduire : il s’agit bien de les ranim er en les insérant dans une
poésie vivante. En réalité, on préfère souvent le m ontage à la traduction, la cita­
tion provenant de diverses sources, la création de l’intertexte.
Ainsi, dès le prem ier chapitre de la Deffence, inspiré largem ent des Italiens
(Sperone Seproni, 1542), qui s’estim ent être les continuateurs de l’A ntiquité
romaine, du Bellay se dém arque de la position hum aniste courante en proposant
la thèse de la différence des langues. De ce fait, il s’agit de créer une langue
nouvelle, car les m ots ne so n t que des instrum ents interchangeables et perfec­
tibles : « tou te leur vertu est née au m onde du vouloir et arbitre des m ortels » et
du Bellay va s’intéresser aux deux prem ières parties de l’éloquence, l’invention
et l’élocution3. Josiane Rieu rappelle que « l’invention notam m ent s’élabore à
partir des auctores : il est donc indispensable de connaître les savoirs de
FA ntiquité, qui viennent principalem ent des Grecs, puis des Latins».
De m êm e, il faut faire usage de la rhétorique dans la mesure où Vélocution
est la partie la plus im portante de la poésie, celle que l’on ne saurait traduire sans
perdre l’essentiel (par exemple, les tropes tels que la com paraison, la m étaphore,
la periphrase, l’hvperbole... apanages de Fart oratoire) et le recours à la m y th o ­
logie ou aux com paraisons historiques :
« Il ne s'agit pas simplement pour l'auteur d'orner une œ uvre de références érudites, mais
de nourrir sa pensée des grands mythes antiques, de se référer à l'histoire grecque et
romaine ; les comparaisons, les images, la mention de tel ou tel héros mythique sont autant
de symboles qui permettent à l'écrivain de dépasser les simples mots. Les poètes de la
Pléiade inventent aussi une nouvelle langue poétique4. »

Il est intéressant de noter, lorsqu’on aborde la théorie de la traduction


présentée par du Bellay, que l’im itation étant prédom inante, la traduction, dans
la mesure où elle nécessite la m édiation du traducteur, se pose en prescription
négative. En effet, dans le chapitre V, du Bellay affirme que « chacune langue a
je ne scay quov propre seulem ent à elle », ce qui peu t se perdre dans la trad u c­
tion. Ainsi, dans sa Deffence et illustration de la langue françoyse (1 5 4 9 ), le

1 On examinera ses positions au chapitre 3.


2 Cf. Moreau, Tournon. Bideaux, Histoire de la littérature française du XVIe. op. cit.
3 Les cinq parties sont \'invention (art de trouver les topiques ou arguments et procédés pour traiter
son suiet), l'élocution ¡organisation des mots dans la phrase, le style), la disposition (art de compo­
ser son discours), la mémoire (art de la présence d'esprit pour trouver les arguments) et la pronon­
ciation (talent de l'orateur en acte), Cicéron, De inventione. Rhétorique à Hérémius. ou encore De
oratore.
4 Gilbert Gadoftre, Encvclopædia universalis, sur du Bellay.
28 • Partje I Théories

trad u cteu r de Y Enéide consacre plusieurs pages à une mise en garde contre les
mauvais traducteurs (les « traditeurs »), qui, malgré leur diligence et l’utilité de
leur labeur « p o u r instruire les ignorants des langues estrangeres», ne parvien­
d ro n t pas à d o n n er « à la nostre (langue) ceste perfection et, com m e font les
peintres à leurs tableaux, ceste dernière m ain, que nous d ésirons»1. A cette
époque où l’im prim erie rend accessibles les auteurs classiques et où l’on assiste
au foisonnem ent de traductions des auteurs grecs et latins, du Bellay attire l'a t­
tention des traducteurs, qui non seulem ent ignorent souvent la langue q u ’ils
traduisent, mais qui ne co n trib u en t pas non plus à créer des œuvres en langue
nationale, et ce dans la m esure où ce qui fait la beauté du style d ’un auteur
(m étaphores, allégories, com paraisons, sim ilitudes, énergies...), «je ne croirai
jamais q u ’on puisse bien apprendre to u t cela des traducteurs». Ainsi, la poésie,
- et dans une certaine m esure (com m e on le verra par la suite) la traduction -
est nuisible si elle ne tient pas com pte des deux objectifs qui lui sont assignés en
tant que création et ce à deux égards : d ’un côté la constitution d ’une langue
française forte ; d ’un autre côté, la fonction du poète dans la société, oraculaire,
fonction q u e, par définition, le traducteur ne peut remplir.
Pour en revenir au rapport entre poétique et traduction, il faut ici ajouter que
V im itation ne s’oppose pas au dogm e de la fureur qui engendre l’inspiration.
Q u a n t aux m odèles antiques ou italiens, on l’a vu, il ne s’agit pas de les traduire
en français; il faut les im iter p o u r rivaliser avec eux, afin de les surpasser en fran­
çais : on doit donc se nourrir de ces modèles non pour les reproduire mais pour
inventer, dans notre langue, une littérature qui n ’ait rien à envier aux autres
langues. Plusieurs m odèles s’entrecroisent dans le même texte. Du Bellay s'ap­
proprie des procédés pétrarquistes, ta n tô t en citant après traduction, tantôt en
parodiant. Les mêmes m ots servent à la ferveur et à la dérision. Ce qui com pte
c’est la présence d ’un texte sous-jacent - « Et puis je me vante d ’avoir inventé ce
que j’av m o t à m o t traduit des autres» (Seconde préface de l’Olive) - d ’où
l’usage de la citation.
Il s’agit ensuite de créer un p ont entre la prose familière et colorée et les
exigences hautaines de la nouvelle poésie. Il faut provoquer des effets d 'é tra n ­
gem ent, procéder à la diversification de la langue par des em prunts aux dialectes
provinciaux et à la langue française des siècles passés (par la reprise des vieux
m ots), au langage des métiers, aux langages techniques de l’agriculture, de la
chasse, de la m arine, de l’orfèvrerie. Il faut, y compris, bousculer la grammaire
l^l’un nom on fait un verbe, d ’un adjectif ou d ’un adverbe un nom , de deux
nom s on en fabrique un, on joue du dim inutif, des préfixes et des suffixes... ),
procéder à la création de vocables nouveaux par form ation de m ots composés
ou par « p ro v ig n em en t» , à savoir en greffant un m ot neuf sur une racine
ancienne, tours décalqués du latin et du grec, infinitifs substantivés, adjectifs à
valeur d ’adverbes, com m e dans le principe de l’insertion savante-.

1 Deffence. chap. o.
2 Le chapitre f> en fournit quelques exemples : «où tu trouveras un ¿¡tourner pour taire jour, que les
praticiens se sont tait propre : annuicter pour mire nuit: assener pour frapper où on visait, et propre-
Les théories prescriptives « 2 9

Ce travail suppose une parfaite connaissance des m écanism es par lesquels une
angue évolue et s’enrichit effectivem ent ; to u te la réflexion hum aniste depuis le
_-.obut du siècle sur la philologie a préparé ce travail, ce que du Bellay explicite
dans sa préface à sa traduction.
« J'en ay autant de quelques mots com posez, com m e pied-sonnant, porte-lois, porte-ciel,
et autres, que j'ay forgez sur les vocables latins, comme cerve, pour bische : com bien que
cerve ne soit usité en termes de vennerie, mais assez congnu de noz vieux romans. |...| je
ne crains d'usurper quelque fois en mes vers certains motz et loquutions dont ailleurs je
ne voudrai user, et ne pourrai sans affectation et mauvaise grâce. Pour ceste mesme raison,
j'ay usé de gaUées, pour galleres : endemenüers, pour en ce pandant : tsnel, pour leg er;
carrolant, pour dansant : et autres, dont l'antiquité (suyvant l'exem ple de mon aucteur
Vergile) me semble donner quelque majesté au vers, principalement en ung long poème,
pourveu toutesfois que l'usage n'en soit immodéré. »

Pour conclure et en reprenant les m ots de Josiane Rieu, la « traduction est


un art de l’approxim ation, où l’im p o rtan t est de m énager des effets analogues,
même s’ils ne se tro u v en t pas exactem ent au même en d ro it ». Il s’agit donc d ’un
exercice d ’accom m odation effectué dans le b u t d ’o b ten ir les m êmes effets que
l’original. Dans ce sens, il faut accorder une grande place à « l’én erg ie» , qui
• désigne la figure par laquelle on rend les choses présentes, soit dans leur dyna­
mique, par un style en action (com m e p o u r A ristote), soit au moyen de leur
-¿présentation en im age, com m e dans un ta b le a u » 1. G râce à elle, la traduction
peut provoquer la m êm e ém otion que l’original.
Ainsi, s’il faut créer dans un esprit moderne-, il faut que la poésie soit
porteuse de la voix divine, de la vérité originale, explication du m onde. Deux
n n c ip e s donc : l’un technique, l’autre idéologique. La spécificité de cette
•etique, qui procède par com paraisons implicites, consiste en une vision de
inivers proche de la parole oraculaire. Ronsard est l’au teu r d ’une « théologie
_ ’cgorique». La Gloire quitte le m étier des Armes p o u r celui de la poésie.
Bref, la théorie de la traduction est ici à m ettre en relation avec la théorie de
.. langue à construire, au moyen de la sublim e poésie. C ette position connaîtra
: retournem en t dans la prem ière m oitié d u xvnc siècle avec l’avènem ent de la
irose et la naissance des belles infidèles, com m e on le verra par la suite.
Cela étan t, dès le X V Ie siècle, on essaie de bâtir des régies po u r bien traduire,
. rartir de l’idée que la traduction est un art. Selon M ilc de G ournav : « Bien
réduire, c’est vraim ent inventer, c’est engendrer une œ uvre de nouveau0. »
, -rieusem ent, les exemples de la Pléiade sont restés sans suite, ce qui est norm al

■nent d'un coup de m ain; isnel pour léger, et mille autre bons mots, que nous avons perdus par
notre négligence ».
osiane Rieu, L'Esthétique de Du Bellay, Paris, SEDES, 1995, p. 35.
En fait, les affrontements entre Sébillet et du Beilav, s'ils ont pu être violents, n'ont pas duré long-
:emps. Dès 155.3, il y a réconciliation autour des mêmes idées.
Roger Zuber, Les Belles Infidèles et la Formation du goût classique. Albin Miche!, I re éd. 1968.
p. 37.
3 0 • Partie ! Théories

étan t d o n n é la place que du Bellay accorde à la trad u c tio n 1, et c’est la pensée


d ’É tienne D olet qui peu à peu servira de référence dès lors. Pour ce prem ier
théoricien, d o n t on a vu les préceptes, il est im portant de « ne se point asservir»
et d ’éviter la « su p erstitio n » , c’est-à-dire trop de littéralité.

3 LE G O Û T CLASSIQ UE

Le travail de R oger Z u b er sur le siècle- présente Perrot d ’A blancourt3 com m e


le plus grand représentant et de la prose et de la traduction de ce siècle, où les
traductions, selon Gilles M énage, gram m airien, représentent le parangon des
belles infidèles.
Le critique, d o n t le travail se place dans une perspective historique, rappelle
que la trad u ctio n atteint, au début du siècle, des lettres de noblesse et est consi­
dérée com m e un genre. Avec les Guez de Balzac, Vaugelas, les G odeau, C onrart
et C hapelain, Patru, d ’A blancourt appartient à L’Académie française, d o n t l’un
des buts, on le sait, est celui de veiller à produire en français des textes exem ­
plaires en souvenir de M alherbe et d ’Amvot4. L ’éloquence classique, Tacite,
Sénèque et C icéron en sont les modèles.
C o n trairem en t à G eorges M ounin, Roger Z uber voit dans cette période
l’époque originelle de la prose française p o u r laquelle la traduction a eu une
place prédom inante. Ainsi, si les traductions deviennent de plus en plus « infi­
dèles», c ’est au profit de la constitution d ’une prose hum aniste, décidém ent
claire, sim ple, élégante, com m e l’aurait souhaité Etienne Dolet.
Il faut ajouter ici, com m e le souligne le critique, que la préém inence de la
poésie au X V Ie siècle avait eu com m e conséquence perverse un excès d ’o rn e ­
m entation (les « fleurs») qui rendait la prose et, par conséquent, les traductions
illisibles, ce qui perm et de com prendre l’ap p o rt des nouveaux prosateurs clas­
siques.
C ette tendance m ajoritaire, qui aboutira à l’école de 1650, avait comme
principes l’hum anism e inspiré par les prosateurs latins, le g o û t du sublime et la
foi en la m ém oire. Selon Z uber, «com m e tous les lettrés, ils (les traducteurs)
étaient form és à la pensée que to u te littérature était d ’abord un art de la

1 Roger Zuber parle de « moins d'enthousiasme sur le sujet » et de « scepticisme » devant la « perfec­
tion chimérique à atteindre », /fa/d., p. 22.
2 Siècle auquel Les Belles Infidèles et la Formation du goût classique, op. cit., est entièrement consa­
cré.
3 Traducteur de l'Octavius de Minucius Felix (1637). des quatre des Huit Oraisons de Cicéron (1638),
Tacite (1640, 1644, 1646, 1651), Arrien <1646■. de ia Retraite des Dix Mille, de Xénophon 1 1648),
César (1650), Lucien (1654), L’Histoire de Thucydide continuée par Xénophon (1661), les
Apophtegmes de Anciens (1663).
4 Amyot, dont le prestige est très grand autour des années 1620, est le traducteur des Vies, de
Plutarque.
Les théories prescriptives »31

-¿m oire. A utant q u ’au service du roi, ils étaient donc à leurs propres yeux, au
ervice de la tradition littéraire» 1.
Il est certain que, dans cet esprit, les règles traductives d em eu ren t p lu tô t
mplicites. C ertes, le siècle a fourni ses prescripteurs, dans la personne des gram ­
mairiens, plus rationalistes et favorables à une traduction plus juste ou plus
-xacte. Ainsi, Bachet de M éziriac, que l’on verra dans le groupe des théoriciens
descriptifs, et Gaspard de Tende ; ainsi des jansénistes, férus des « réglem enta-
aons ». De m êm e, le procédé du m ot à m ot, prescrit par la trad u ctio n des textes
-aints, bien que faisant frémir d ’ho rreu r ces nouveaux traducteurs-auteurs, n ’a
ornais été abandonné pour la traduction de la Sainte Ecriture (Le Vayer conseille
je respecter dans les Saintes Lettres, le m oindre iota)2.
S’il est difficile de résum er les propos prescriptifs de la trad u ctio n de cette
époque, cela est dû à la façon m étaphorique, quasi implicite, d o n t les traducteurs
jsen t pour définir leurs manières de traduire. O n parle de clarté, de simplicité,
ie bon sens, et su rto u t de bon goû t, ce qui atteste que la réception prime p o u r
zuider le traducteur dans sa tâche. Le souci de l’Académie est le style.
C oncrètem ent, les traducteurs (com m e Giry, par exem ple), p rocèdent, eux,
.l'un côté, à « la transposition des m ots techniques inintelligibles » ; de l’autre, à
l’adoucissem ent des m étaphores ridicules».
Certains traducteurs au ro n t une attitude double : rigueur et fidélité (littérale)
?our les docum ents d ’histoire ; liberté p o u r les pièces d ’éloquence, qui sont
ibondam m ent traduites en ce siècle, en particulier les textes de C icéron, d o n t
H u it Oraisons, parues en 1638, traduites par Giry, P errot d 'A blancourt,
?atru et du Ryer ; elles o n t servi de manifeste à la traduction et o n t ouvert aux
Traducteurs leur entrée à l’Académie5.
En gros, il s’agit de suivre les préceptes de C icéron et de saint lérôm e ( Non
.1 /= verbaj me annum erare lectori p u ta vi oporterc, sed ta nqnam appendere). La
question du poids des m ots est prim ordiale. « Peser les m ots et non pas les com p-
:e r» est la devise suivie par d ’A blancourt, Bréval, La M énardière. Et, si d 'u n
côté, cette grande liberté perm et aux talents littéraires de s’épanouir, il va de soi
jue la qualité de chaque traduction dépend du talent d ’écrivain de chaque
iraductcur. Mais, n ’en est-il pas toujours ainsi :
C ette attitude im plique encore l’usage de certains procédés, com m e les addi-
rions, les suppressions et les modifications, em ployés au nom de la bienséance
Ce qui est galant à Rome est quelquefois ridicule à Paris», d it Scudéry avec
-'autres). O n peut y ajouter encore : l’ennoblissement, la majesté de la traduc-
rion, la recherche d' un nouveau rythme.
Dans le souci de l’art, on n ’évitera pas la paraphrase (allongeante). La consé­
quence pour le texte traduit, selon Z uber, c’est le façonnem ent d ’une belle

Roger Zuber, op. cit., p. 12.


Cf. Mémorial de quelques conférences avec des personnes >tudieu>e>. 1669, cité par Zuber.
Zuber cite, parmi d’autres, les Philippiques, les Paradoxes de Cicéron par du Rver 1639-1640). De
la louante d'Hélène et de Busire d'Isocrate, par Giry en 1640, Les Controverses de Sénèque (1 639),
les Verrines 11640) par Lestargues.
3 2 • P a r t ie I Théories

prose, la mise en valeur du héros - par l’utilisation des verbes à la voix active -
qui influencera des auteurs com m e Racine ou C orneille, la m odernisation, quel­
quefois des altérations, la mise en valeur aussi des m œ urs, afin que le siècle
puisse s’en inspirer et les âmes, grandir.
O n l’a com pris, la traduction classique, en raison de la tendance du français
à expliciter, en raison de son aspect p lu tô t analytique (contrairem ent au latin,
langue à déclinaisons), en raison de l’em ploi de la paraphrase, résulte en un texte
deux fois plus long que l’original. Ainsi, p o u r les traductions du texte de Tacite,
là o ù l’a u teu r latin utilise 84 m ots, Fauchet en em ploie 164, Baudoin 182,
Lem aistre (o u Le M aistre) 159, Bréval 195 et d ’A blancourt 1 7 4 1.
Ainsi, d u ra n t le vivant de Richelieu, s’est créée la façon dite «classique » de
traduire, façon polie, explicite, claire, simple, de bon goût. Mais, après sa m ort,
la querelle entre les tenants de la fidélité et les tenants de l’infidélité dans la
traduction reprend son cours, ce qui fait que d ’A blancourt est critiqué au nom
d ’une nouvelle exigence de «savoir» (M iram ion), absente des propos cicéro-
niens. A p artir de la deuxième m oitié du siècle, cette exigence de rigueur va s’ac­
croître et apparaît sous la forme de règles ém anant essentiellem ent des traduc­
teurs jansénistes. L’ère de la liberté s’achève ainsi provisoirem ent.
Z u b er cire B ertaut com m e le traducteur religieux exemplaire qui a servi de
m odèle aux traducteurs de cette époque avec sa traduction de saint Ambroisc,
Les Trois Discours intitulés les Vierges ( 1604). L'évêque de Sées présente ses prin­
cipes qui consistent à supprim er les ornem ents du texte traduit, lui apporter de
la clarté et s’expliquer sur les m odifications apportées. Les traducteurs religieux
o n t deux solutions : paraphraser com m e chez d ’Andilly ou chercher l’exactitude,
com m e chez de Sacv, frère de Lemaistre. Ce dernier, bien que sensible aux
valeurs que recherchait d ’A blancourt, à savoir, la beauté, la qualité du français,
po u r des m otifs théologiques et esthétiques, se trouve préférer le m ot a m ot. Ce
représentant de Port Royal a un m odèle chez saint Augustin.
La grande nouveauté q u ’in troduisent les jansénistes sur le plan de la théorie
à cette époque est la prescription de Y équivalence. N ous ne sommes plus ici à la
théorie de la « pesée » des m ots, car à chaque im age, chaque m étaphore, chaque
« beauté » du texte original do it correspondre une image, une m étaphore, une
« b e a u té » dans le texte d ’arrivée2, état de fait que Z uber parait regretter dans
son exposé, un peut com m e un signe de perte stylistique*1. Le tait est que les
m ots, n ’étan t plus pesés, mais com ptés, il faut faire « changer l’auteur de langue
sans le faire changer de pensée» (p. 116). De Sacv, lui, s'explique sur la diffi­
culté d ’o b te n ir une traduction à la fois juste et belle :

1 Le chapitre « L'art du récit » mérite que l'on s'y intéresse de près. Roger Zuber analyse cinq versions
du texte de Tacite de taçon exemplaire, en en examinant les aspects grammaticaux et stylistiques de
chaque traduction et les différences entre chaque traducteur. On y voit aussi que toutes les infidèles
n'ont pas la même beauté.
2 « Rendre en quelque sorte beauté pour beauté el iigure pour iigure », avant-propos du Saint Prusper.
3 On pourrait y voir, en revanche, une position «ancêtre» de celle qu'adoptera Henri Meschonnic
(ci. 2e partie;.
Les théories prescriptives • 33

«L'u n e (extrémité) est une liberté qui dégénère en licen ce, et qui rend le Traducteur
sem blable à un Peintre, qui voulant représenter le visage d'un homme en tait un tout dînè­
rent selon son imagination et sa fantaisie : et l'autre est un assujettissement qui dégénère
en servitude, et qui rend la Traduction sem blable au m odèle qu'elle a voulu exprimer,
co m m e un hom m e mort est sem blable à un hom m e v iv a n t1. »

L’antagonism e en tre ces deux positions finit par pro v o q u er une crise de la
-rofèssion, d ’a u ta n t plus que la m ode est au re to u r à la poésie, q ue la prose se
_.>se dépasser. C 'e st ainsi q u ’on assiste à l’apparition des nouvelles versions
• nées de l’Enéide (de l’abbé Perrin, Scgrais), m algré des tentatives en prose
fu n M arollcs. Les deux courants c o n tin u e n t to u tefois à coexister, le d ern ier
“ifbrcé par le traité de H u e t, de 1661, De interpréta tiouc, qui d éfen d une
"d u c tio n m o t à m o t. O n revient aux textes anciens, on les réin terp rète. O n
air appliqué les paroles d 'H o ra c e à la traduction alors q ue c'é ta it de l'im ita -
•;/ q u ’il s ’agissait : Xec verbum verbo cura Ois rcddcrc f i dus i n t e r p r e s in te rp rè ­
tes co m m e : « Ht, tel un fidèle tra d u c te u r, tu ne t ’appliqueras pas à re n d re m o t
- >ur m o t» au lieu de : « Et ru ne t ’appliqueras pas à ren d re m o t p o u r m o t, tel
■ fidèle tra d u c te u r» , L'n co n tresen s en so m m e, dev enu m axim e!
Les règles co n traires, en revanche, e t co m m e on l’a déjà vu, exprim ées par
7ende, so u lig n e n t la nécessité de trad u ire les équivalences, de p é n é tre r l'esp rit
_c l'a u te u r, de ne pas allo n g er ni em bellir. L em aistre, par la suite, fo rm u le ra dix
.••'les dans le p ro lo n g e m e n t de T en d e e t de H u e t. Il faut dire q u e ces règles
.-cuvent ê tre in te rp ré té es aussi bien dans un sens q u e dans le sens c o n tra ire .

Encadre 1

L e s d ix rè g le s d e t r a d u c t io n d e L e m a is t r e

« La p rem ière ch o se à quoi il Mut prendre garde dans la traduction rrançnise : i est d'être
extrêm em ent fidèle et littéral, c'est-à-dire, d 'exp rim er en notre langue, tout c e qui est
dans le latin, el d e le rendre si bien q u e >i. p a r ex e m p le . C ic ê ro n avo it p a rié notre
lang ue, il eût p a rlé d e m êm e q u e n o us le faisons p a rle r clans notre tra d u c tio n '.

2. <Il faut tâ ch er de rendre beauté po ur beauté et figure po ur figure : d'im iter le .^tile de
l'auteur, et d'en a p p ro ch e r le p lus près qu'o n pourra : v arie r les ligures et les lo cu tio n s,
et enfin rendre notre traduction un tableau et u n e représentation au v if d e la p iè c e q ue
l'on traduit : en sorte q u e l'on pu isse d ire q ue le fran ço is est aussi beau q u e le latin et
cite r a v e c a ssu ra n ce le françois au lieu du latin. ■
>

). « Il faut d istin g u er la beauté d e notre prose d 'a v e c c e lle de nos vers > tee qui veut d ire,
éviter la rim e d a n s la prose».

4. « Il ne faut, dans notre tradu ctio n , ni faire de longues p é rio d es, ni aussi affecter un stile
trop c o n c is . Et c o m m e notre lang ue est de soi p lu s long u e q ue le latin, et d e m a n d e pius
de mots po u r ex p rim e r tout le sens, il faut tâ ch er d e g ard er un juste m ilie u entre

C ilé par Zuber, op. cit.. p. 14 5.

H o race, Art poétique, v. 134.

C 'esi nous qui soulignons.


34 • Pa r t ie I Théories

l'excessive abondance des paroles qui rendroit le stile languissant, et la brièveté exces­
sive qui le rendroit obscur. »

5. Conserver « les rapports justes et égaux entre les membres d'une même période. »

6. « Il ne faut rien mettre dans notre traduction dont on ne puisse rendre raison, et que l'on
ne puisse dire pourquoi on l'a mis : ce qui est plus difficile qu'on ne pense. »
i 7. Il ne faut jam ais « com m encer deux périodes ou deux membres par la même "parti­
cule" ».
! 8. Éviter les allitérations cacophoniques, « puisque toute l'harmonie du discours est pour
plaire aux oreilles et non aux yeux ».
9. «O rganiser la matière en nombre de cinq, sept ou parfois huit syllabes et les réserver
pour les fins de périodes, qu'orneront des clausules. »

10. « Couper les périodes trop longues en plusieurs petits membres. »

O r, ici une rem arque s’impose, car si les trois premières règles relèvent effec­
tivem ent des exigences d ’exactitude et de fidélité et que la quatrièm e tient
com pte des différences linguistiques entre le français et le latin, les six suivantes
n ’échappent pas aux exigences de leur tem ps, des valeurs relatives à leur horizon
d ’attente. Il y est, en effet question de justesse ou équilibre des parties (équili­
brer les rapports, couper des phrases trop longues), de clarté (raison), d ’e u p h o ­
nie et d ’évitem ent de la répétition, règles qui sont suivies d ’une certaine manière
et tacitem ent ju sq u ’à la fin du XXe siècle. Ce que Z uber - passionné de son
siècle - semble ne pas prendre en com pte, c’est l’aspect extrêm em ent tyrannique
de cette façon de traduire qui s’im posera aux siècles futurs.

4 LE XVIIIe SIÈCLE ET L'ADAPTATION

O n aim erait présenter ici l’une des rares études sur la traduction qui s’intéresse
non seulem ent à la réception de la traduction mais qui tente d ’analyser les
raisons p o u r lesquelles les traducteurs, à un m om ent donné, sont entièrem ent
priso n n iers de la réception de leurs textes. Dans les Belles Infidèles*,
Georges M ounin m ontre, entre autres choses, com m ent au x v i i i 0 siècle, dans le
souci de préserver une certaine représentation de la littérature et à l’intérieur
d ’un système de conventions devenu extrêm em ent pesant, à l’image de la société
française de ce siècle, les traducteurs font plus que traduire selon des conven­
tions classiques (en suivant les préceptes d ’Etienne D olet) : ils adaptent.
C ’est que les traducteurs du xvm c siècle o n t, entre autres choses, à satisfaire
au g o û t du public lettré, devant non seulem ent se plier aux règles grammaticales,
stylistiques, rhétoriques en vigueur dans leur siècle, mais aussi bien travestir le
conten u des textes traduits, à savoir, les textes de l’A ntiquité gréco-rom aine. Il

1 Georges Mounin, Les Belles Infidèles, Cahiers du Sud, 1959.


Les théories prescriptives * 35

s'agit d ’un siècle où la traduction n ’est plus l’activité prestigieuse (socialem ent
et artistiquem ent) q u ’elle a pu être d u ran t les siècles antérieurs. Ainsi,
M ontesquieu dans Les Lettres persanes (Lettre CXXVIII, Rica à Usbeck, le
dernier de la lune de Rebiab, 2, 1719), lance-t-il une pointe aux traducteurs :
«J'ai une grande nouvelle à vous apprendre, s'écrie un personnage parisien. Je viens de
donner mon Horace au public. - Com m ent ! dit le géomètre, il y a deux m ille ans qu'il y
est. - Vous ne m'entendez point, reprit l'autre, c'est une traduction de cet ancien auteur
que je viens de mettre au jour : il y a vingt ans que je m 'occupe à faire des traductions. -
Q uo i ! monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez pas ! Vous parlez pour
les autres et ils pensent pour vous.
- Monsieur, dit le savant, croyez-vous que je n'aie pas rendu un grand service au public
de lui rendre la lecture des bons auteurs fam iliè re?- ]e ne dis pas tout à fait cela ; j'estime
autant qu'un autre les sublimes génies que vous travestissez ; mais vous ne leur ressemblez
point : car si vous traduisez toujours, on ne vous traduira jamais. Les traductions sont
com m e ces monnaies de cuivre qui ont bien la même valeur qu'une pièce d'or, et même
sont d'un plus grand usage pour le peuple ; mais elles sont toujours faibles et d'un mauvais
aloi. Vous voulez, dites-vous, faire renaître parmi nous ces illustres morts : et j'avoue que
vous leur donnez un co rp s; mais vous ne leur rendez pas la vie. Il y manque toujours un
esprit pour les animer. Q ue ne vous appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de belles
vérités qu'un calcul facile nous fait découvrir tous les jours1 ? »

L'un des traducteurs les plus connus et exemplaires (pour les com m entaires
qu'elle no u s laisse) à cette ép o q u e est une trad u ctrice, M me D acier,
Anne Tanneguv-Lefebvre, 1 6 51-1720, épouse d ’A ndré Dacier avec qui elle a
traduit La Vie des hommes illustres de Plutarque, après Amyot.
M mc Dacier a, de son côté, entrepris plusieurs traductions, de Plaute,
Aristophane, T érence et enfin de l’Iliade et de Y Odyssée qui lui valurent la gloire.
Défenseur des Anciens et particulièrem ent d ’H om ère, la traductrice de Y Iliade,
expose deux types de difficultés rencontrées dans sa traduction : la prem ière,
d’ordre poétique ; la seconde, de l’ord re des valeurs éthico-esthétiques de
'époque (m orale et réceptive).
D 'ab o rd , il lui est impossible de conserver « la grâce, la beauté, la force et
"harm onie» du vers hom érique. Puis, la grandeur, la noblesse et l’harm onie de
ia diction sont «au-dessus de ses forces et au-dessus des forces de notre
angue»-. Le texte d ’H om ère est donc parfait et intraduisible.
D 'un autre côté, ce que M me Dacier entend par faiblesses de la langue fran-
jaise ne se situe pas seulem ent au niveau de la langue à proprem ent parler,
comme on a pu le voir par la richesse de sa littérature. Ce q u ’elle entend par la
.ingue ce sont les usages devenus puristes, conform istes. Il s'agit, rappelle
M ounin, du procès historique d ’une langue traductrice donnée.
«A ch ille , Patrocle, Agamemnon et Ulysse, occupés à des fonctions que nous appelons
serviles, seront-ils soufferts aujourd'hui par des personnes accoutumées à nos héros bour­
geois (sic), toujours si polis, si doucereux et si propres ? (P. 5.)

Montesquieu, comme la plupart des auteurs de ce siècle, estime, en erfet. qu'il vaut mieux penser
en français dos idées nouvelles, piutôt que de traduire des Anciens (toujours la querelle des Anciens
et des Modernes).
I introduction à l'Iliade, A. Leide, Weistein et fils, 1766, cité par Mounin.
3 6 • Partie I Théories

Hom ère parle souvent de chaudrons, de marmites, de sang, de graisse, d'intestins, etc.

O n y voit des princes dépouiller eux-mêmes les bêtes et les faire rôtir. Les gens du monde
trouvent cela choquant.

Mais, dit-on, qui peut souffrir que des princes préparent eux-mêmes leur repas ; que les fils
des plus grans Rois gardent leurs troupeaux, qu'ils travaillent eux-mêmes, et qu'A chille
fasse ch ez lui les fonctions les plus serviles ?

Q u e doit-on attendre d'une traduction en une langue com m e la nôtre, toujours sage, ou
plutôt timide, et dans laquelle il n'y a presque point d'heureuse hardiesse, parce que
toujours prisonnière dans ses usages, elle n'a pas la moindre lib e rté ?»

N ous ne som m es plus au siècle de Rabelais, et la bienséance de cette langue ne


se concilie pas avec son original, ce q if H om ère a su Faire. D ’après la traductrice,
H om ère sait dissimuler le désagrém ent de certains termes grâce à un contexte
harm onieux, créé avec art. Pour le poète grec, en effet, il était plus aisé de mélan­
ger les choses belles avec les choses moins belles, mais, «cette com position mêlée
est inconnue à notre langue : elle n ’adm et point ces différences; elle ne sait que
faire d ’un m o t bas, dur, ou désagréable». O n voit ici com m ent se m êlent, en I
revanche, les jugem ents sur la langue et sur l’usage. Ce problèm e, en fait, se I
retrouve déjà au X V IIe siècle, puisque, com m e on l’a vu précédem m ent, ces deux I
siècles sont ceux de la consolidation du pouvoir et de la langue officielle française. I
O n rappelle que déjà, en 1681, M. de La Yalterie avait proposé une traduc­
tion com plète, en prose, des deux épopées hom ériques, précédée d ’une profes­
sion de foi :
« Pour prévenir le dégoût que la délicatesse du temps aurait peut-être donné de mon I
travail, j'ai rapproché les mœurs des Anciens autant qu'il m'a été permis, le n'ai pas osé I
faire paraître A ch ille, Patrocle, Ulysse, et Ajax dans la cuisine, et dire toutes les choses que I
le poète ne fait point de difficulté de représenter, le me suis servi de termes généraux, dont I
notre langue s'accom m ode toujours mieux que de tout ce détail, particulièrement à l'égard
de certaines choses qui nous paraissent aujourd'hui trop basses, et qui donneraient une I
idée contraire à celle de l'auteur, qui ne les considérait point com m e opposées la raison I
et à la nature (cité par Egger, p. 22). »

Plus tard, A ntoine H o u d ar de La M otte a proposé une sorte d ’abrégé de |


l’Iliade en vers, en douze chants au lieu de vingt-quatre sur lequel il dit :
«J'ai voulu que ma traduction fût agréable, et de là il a fallu substituer les idées qui plai­
sent aujourd'hui à d'autres idées qui plaisaient du temps d'Hom ère : il a fallu, par exemple
adoucir la préférence solennelle qu'Agamemnon fait de son esclave à son épouse1. »

Ici, il est très net que l’argum ent de la faiblesse de la langue a fait place à celui
des m œ urs en vigueur dans le siècle.
Pour en revenir à M mc Dacier, il serait intéressant de voir quels sont ses
présupposés traductifs : en prem ier lieu, elle s'inspire du vieil Eustathe qui, dès
le V Ie siècle, avait entrepris de prouver q u 'H o m è re ne contient rien de contraire
à la religion chrétienne. Puis, elle suit ce q u ’on peut appeler l’H ô tcl de
R am bouillet, d ’où ém anent les règles de bienséance traduisante.

1 L'Iliade. Poème avec un discours sur Homère. Paris, Chez Grégoire Dupuis, MDCCXX, ,!\ec appro­
bation <& Privilège du Rov.
Les théories prescriptives • 37

C ’est ainsi que lorsque Agam em non parle de Chrvséis, elle traduit, com m e
Eustathe : «elle a soin de son lit» alors q u ’H om ère parle de «partager son lit» ;
elle traduit par « les sacrifices de nos plus beaux agneaux », ce que Leconte de Lisle,
un siècle plus tard, traduira par «la graisse fumante des agneaux» ou M azon, au
XXe siècle, par « le fumet des agneaux et des chèvres sans tache ». Q uand Achille
insulte Agam em non dans le prem ier chant, traduit par « Lourd de vin, coeur de
cerf œil de chien» chez Leconte de Lisle, «Sac à vin» chez M azon, elle lui fait
dire : «Insensé, à qui les fumées du vin troublent la raison».
Elle refuse de traduire certaines épithètes, com m e H éré « aux yeux de
vache», va jusqu’à s’indigner de la grossièreté d ’H om ère. C ette autocensure,
imposée du dehors, certes, se manifeste dans la traduction des scènes am o u ­
reuses. C ’est ainsi, q u ’alors que Leconte de Lisle traduit la scène entre Hélène
et Paris (C h an t III) par :
« Viens ! Couchons-nous et aimons-nous. Jamais le désir ne m'a brûlé ainsi même lorsque
naviguant sur ma net rapide, après t'avoir enlevée de l'heureuse Lakedaimon, je m'unis
d'amour avec toi dans l'île de Kranaé, tant que j'aime maintenant et suis saisi de désirs, il parla
ainsi et marcha vers son lit, et l'épouse le suivit, et ils se couchèrent dans le lit bien construit. »

M mc Dacier propose :
« Et ne pensons plus qu'aux plaisirs... À l'île de Kranaé, vous voulûtes bien consentir à me
prendre pour m ari... Et en parlant ainsi, il se leva pour aller dans une autre chambre, et
Hélène le suivit. »

Egger, dans sa Revue des traductions d'Hom'ere, com m ente le fait que
c>st la première à ne pas oser reproduire les comparaisons homériques,
y[m c i>a c j e r
faisant des périphrases pour les éviter; ainsi pour Ajax, comparé à l’âne, elle dira :
Com m e on voit l’animal parient et robuste, mais lent et paresseux », etc. Cet
exemple, poursuit Egger, a été suivi par bien d ’autres traducteurs du x y i i i 0 siècle.
Bitaubé utilise la même périphrase pour l’âne et Lebrun fait dire à H om ère : «Tel
cet animal utile, q u ’outragent nos dédains ». Cordier de Launay dira en 1781 : « Sa
lenteur semblable à celle de cet animal tardif et laborieux », etc. Dotremis, un autre
traducteur du siècle, dira pour résumer la poétique des belles infidèles :
« L'obstination de cet âne, comparée à celle d'Ajax, voilà l'idée principale : le poète n'offre
ici qu'une idée accessoire, celle de la lenteur. Q ui em pêche que dans ma traduction, j'en
ajoute plusieurs, les unes prises à l'objet même i . ..j, les autres tirées de la langue dans
laquelle j'écris, puisqu'elle m'en offre de partic ulières... et de ce mélange, s'il est fait avec
discernement, résultera un ensemble d'images propre à faire reconnaître l'objet dont parle
mon auteur, sans qu'il soit nécessaire de décliner le nom qui certainement en fran çais
détruirait l'harmonie du vers. Le goût permettant ici d'allonger le texte, je traduirai :

Com m e on voit cet objet de nos mépris injuste.


Cet esclave de l'homme, aux accents si robustes.
C e quadrupède utile, obstiné, paresseux,
Compagnon dédaigné de nous coursiers fougueux,
Q u e l'avare Cybèle, en des bords aquatiques.
Nourrit de roseaux verts et de chardons rustiques1... »

« De même un âne rétu entre dans un champ, malgré les efforts des enfants qui brisent leurs bâtons
sur son dos... Ainsi les magnanimes Troïens et leurs allies frappaient de leurs lances Ais, le grand
lils de Télamôn /•, Leconte de Lisle.
38 • P a r t ie I Théories

C ette façon de traduire, on la trouve égalem ent chez Rivarol, traducteur de


D ante, disciple de l’abbé Delilie dans l’art de to u t dire avec élégance1. En effet,
on p eu t rappeler ses propos : « J ’avoue donc que toutes les fois que le m ot à m ot
n ’offrait q u ’une sottise ou image dégoûtante, j’ai pris le parti de dissim uler;
mais c’était p o u r me coller plus étro item en t à D ante, même quand je m ’écartais
de son texte : la lettre tue et l’esprit vivifie. T an tô t je n ’ai rendu que l’intention
du p oète, et laissé là son expression ; tan tô t j’ai généralisé le m ot, et j’en ai
restreint le sens ; ne pouvant pas offrir une image de face, je Fai m ontrée par son
profil ou son revers : enfin il n ’est point d ’artifice d o n t je ne me sois avisé, dans
cette traduction que je regarde com m e forte étude faite d ’après un grand
poète. » ( L ’enfer, note au C hant XX.)
Ainsi le vers Le natiche bapjnava per lofesso, dans lequel Dante décrit les larmes
des devins qui leur baignent les fesses, est traduit par « leurs larmes qui n ’arro­
sent plus leurs poitrines».
Il faut toutefois reconnaître à Rivarol le mérite d ’avoir un regard assez
critique sur sa pratique : d ’un côté il estime que la traduction ne sert pas seule­
m ent à la gloire du poète, de l’autre que c’est un moyen de faire progresser la
langue, m êm e s’il ne p erm et jamais d ’égaler en beauté l’original. En effet, avant
les rom antiques allem ands, il croit à la force nourricière de la traduction qui
perm ettra à la langue française non seulem ent de connaître ses limites, mais d ’ac­
croître le nom bre de ses possibilités. Et cela s’o b tient par le travail de traduction.
Pour conclure, et en reprenant M ounin, le culte de la traduction dite élégante,
qui ne fut que le culte de la traduction conform e aux bienséances d’une forme
sociale donnée, a survécu, contrairem ent à ce q u ’on croit, jusque vers la fin du
XIXe ; il nous trom pe encore, à notre insu, dans plus d ’un texte aujourd’hui.
C et état de choses, que l’on observe en diachronie-, m ontre la ténacité de la
position classique q u ’illustrent toutes ces théories qui se trouvent à la base,
d ’après no tre analyse, des norm es du système traductiffrançais. Les «tendances
déform antes» de la traduction française analysées par Antoine Berman que l’on
verra plus loin3 n ’en sont que l’envers. La position traductive dite libre au cours
des siècles est devenue de plus en plus servile. L’ouvrage d ’E dm ond Cary
( C om m ent fa u t- il traduire ?, P.U .L., 1985) est très significatif parce que l’auteur
- m odernité oblige - ne prescrit rien, malgré les apparences. Il tisse des consi­
dérations sur la prose, sur la poésie, sur l’authenticité de certaines traductions,
pour arriver à la conclusion que c’est la som m e des traductions, toutes diffé­
rentes, qui pou rraien t rendre com pte d ’un original très riche.

1 Cf. infra, ies commentaires de Delilie à son Enéide.


2 Si l'ouvrage de Michel Ballard, cité plus haut, retrace, dans une perspective plutôt diachronique, I
l'histoire des propos traductifs théoriques depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, l'ouvrage de I
Georges Mounin, Les Belles Infidèles, es« enlièrement consacré à la traduction au w iii ** siècle où les I
positions classiques se mêlent à des positions particulières au siècle et où on atteint sans doute la plus I
grande distance entre l'original et la traduction (cf. op. cit.. p. 165). Dans les deux ouvrages, on peut I
lire les propos tenus durant la Renaissance, les xvii*- (avec un Malherbe) et xvih* ¡avec de Méziriac I
sur Amyot) concernant la traduction élégante, préoccupée de la lisibilité, de la clarté, en bonne I
langue.
3 Cf. Les Tours de Babel, T.E.R., 1985.
Les théories prescriptives « 3 9

5 UNE POLEMIQUE TOUIOURS ACTUELLE :


ANTOINE BERMAN VERSUS UMBERTO ECO

On aim erait, pour conclure cette partie prescriptive, rappeler l’analyse établie par
Antoine B erm an1 concernant les « tendances déform antes » de la traduction en
France. N o u s savons to u t ce que nous devons à ce chercheur en « traducto-
logie», ce philosophe-traducteur, d o n t les co n tributions ne se m esurent pas, et
ce, que ce soit au niveau de la théorie, de l’analyse ou de la pratique, en tant que
traduction. Sa position, que l’on examinera plus en détail au prochain chapitre,
généreuse et largem ent inspirée des théories des rom antiques allemands, est
assez critique, non pas tellem ent vis-à-vis des traducteurs classiques, mais des
traducteurs contem porains.
A ntoine Berman dresse le répertoire de ce q u ’il appelle les tendances d éfor­
mantes de la traduction, non sans attirer notre attention sur le fait que « mal
traduire » un rom an, soit « l’hom ogénéiser », est aussi grave q u ’un crime de lèse-
culture : «T rahir la forme rom anesque, c’est m anquer le rapport à l’étranger
qu’elle incarne et manifeste ». Ces tendances, selon l’auteur, se retrouvent chez
ieTTrançais, mais aussi chez les Anglais, les Espagnols, les Allemands, ceux qui
détiennent les langues dom inantes. Elles form ent un to u t systématique d o n t fina­
lement le but, conscient ou inconscient de la part du traducteur est la destruction
de la lettre des originaux au seul profit du «sens» et de la belle forme.
O r, si on regarde les topiques, les intitulés des tendances telles q u ’elles appa­
raissent chez Berm an, on peut se rendre com pte très vite que certaines d ’entre
elles corresp o n d en t assez bien à ce que E tienne D olet énonçait au xvi° siècle
comme des prescriptions^ Ainsi, font partie des prescriptions classiques les
premières tendances q u ’il énum ère, à savoir la rationalisation, tendance clas­
sique m ain ten u e-ju sq u ’à nos jours, renforcée par l’école et les exigences du
bon g o û t» des grandes maisons d ’édition au m êm e titre que la clarification et
[ennÔïïïïssement, la prem ière im pliquant souvent q u ’o n explicite ce qui n ’est pas
l i t dans l’original, la seconde recoupant l’homogénéisation et im pliquant ce
qu’Étienne D olet prescrivait déjà au X V Ie siècle.
Q u a n t aux autres tendances, on dirait p lu tô t q u ’elles dérivent des principes
classiques qui constituent les points cités. IS allongemen t correspond à l’explici-
ration (donc à la clarification ) ; les appauvrissements qualitatif et quantitatif, ainsi
que les destructions du système original et l’effacem ent de polvlogisme sont ies
conséquences de l’hom ogénéisation.
O n aura l’occasion d ’év o q u er à nouveau ces p o in ts à p ro p o s de
Chateaubriand ou de la traduction de Klossowski.
Les trois premières tendances, la rationalisation, lu claiification. UallongemeuL-
sont, com m e on pourrait s’en douter, liées. Dans le» prem ier cm,Oc traducteur
apporte des modifications au texte selon l’idée qu'il a ae l’o rdré'du discours. Ces
modifications touchent la structure des phrases (nouvel arrangem ent) et sont

* L'analytique de la traduction et la systématique de la déformation », in Les Tours de Bj Ijc I. op. ci;.


4 0 • P a r t ie I Théories

constituées, par exemple, par l’élimination des redites, par l’adjonction des propo­
sitions relatives et des participes, o u , au contraire, par l’introduction de verbes dans
les phrases qui en sont dépourvues. La modification la plus courante est, sans
conteste, la m odification de la ponctuation (voir Zuber) et ce sans égard vis-à-vis
des intentions de l’auteur. Le corollaire de ces tendances est Vabstraction, qui veut
que les substantifs remplacent les verbes, ce qui se remarque aussi bien dans la
-p. traduction de la prose que dans celle de la poésie.
Dans le deuxièm e cas, les m odifications sont apportées dans le sens de la
clarté du ïïîscoursi Ainsi la « d éfin itio n » des articles du texte original. Cette
clarification n ’est pas à confondre avec [’explicitation, ni avec la mise à jour dont
parlent G oethe ou H ölderlin, puisqu’elle explicite «ce qui ne veut pas être
(clair) dans l’original».
La conséquence est que la traduction dev ient ¡Mus longue que l’original1. On
- ) arrive ainsi à l’allongem en t qui, en réalité, n ’ajoute riaT àîrtex tc du point de vue
de l’inform ation sém antique. Bernvan cite la traduction française de Moby Dick
de G uerne, com m e un exemple typique d ’allongem ent gratuit, pire, néfaste :
« M oby Dick, allongé, de majestueux et océanique, devient boursouflé et inuti­
lem ent titanesque ».
Cela nous rappelle l’exemple cité par C hateaubriand lui-même, traduisant tel
quel le vers m onosyllabique du Paradis perdu, de M ilton : rocks, caves, lakes, fens.
bojjs, dens, a n d shades o f dcath, «rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et
om bres de m o rt» , en en retranchant les articles, q u ’il oppose à la glose propo­
sée par D upré de Saint-M aur :
« En vain franchissaient-elles des rochers, des fondrières, des lacs, des précipices et des
marais empestés, elles retrouvaient toujours d'épouvantables ténèbres les ombres de la
mort, que Dieu forma dans sa colère, au jour q u ’il créa ies maux inséparables du crim e...

Et C hateaubriand de conclure : « Je ne parie p o int de ce que le traducteur


prête ici au te x te ; c ’est au lecteur à voir ce q u ’il gagne ou perd par cette para­
phrase ou par m on m ot à m ot-. »
CLa quatrièm e tendance déform ante, /''ennoblissement,'est présentée avec son
corollaire, la viilgavisation. Berman cite“” Alain ('Propos de littérature), qui
com m ente la façon d o n t on traduit la poésie anglaise en français :
« Si quelqu'un s'exerce à traduire en français un poème de Shelley, il b espacera d'abord,
selon la coutum e de nos poètes qui sont presque tous un peu orateurs. Prenant donc
mesure d'après les règles de la déclamation publique, il posera ses qui et ses que, enfin
ces barrières de syntaxe qui font appui et em pêchent, si je puis dire, les mots substantiels
de mordre les uns sur les autres. Je ne méprise point cet art d'articuler... mais enfin ce n'est
plus l'art anglais de dire, si serré et ramassé, brillante, précieuse et forte énigme. ■
>

L’ennoblissem ent consiste donc à produire des phrases « élégantes» à partir


. d ’un texte original. A ntoine Berman apparente les traductions élégantes à des

1 Ce que l'on peut trouver aussi en poésie, en particulier les traductions des éditions Boursois pour
le poète Fernando Pessoa.
1 Chateaubriand, « Remarques sur la traduction de Milton », in Po & sie. Belin. n 23, 4e trimestre,
1983.
Les théories prescriptives ®41

„■xercices de style, de rewriting rhétoriques. Il faut insister ici sur le fait que si les
~ois prem ières tendances proviennent d ’avantage d ’un ethnocentrism e linguis-
r.que et culture! datant de l’époque classique, l’ennoblissem ent m arque déjà un
j.noix de langue, c’est-à-dire de la langue dom inante, cultivée. Son corollaire, la
ulgarisation, consiste dans la confusion entre l’oralité, préalable à to u te écri-
rure, et la langue parlée, vulgaire, souvent pseudo-argotique.
Les deux formes d ’appauvrissement qui suivent dans rém u n ératio n du
critique se distinguent entre elles en ceci que dans le prem ier cas, o ù la qualité
est appauvrie, on po rte atteinte à l’iconicité du signe, à son aspect palpable et
".ocivé. Berm an donne l’exemple du m o t péruvien eclmclmmeca q u 'o n traduit
>ar, « p ro stitu é e » , alors qu'il s’agit d ’un m o t qui le dit, mais qui le dit d 'u n e
raçon sonore, un peu com m e péripatéticienne, par exemple. Dans le second cas,
:J u i de l'appauvrissem ent quantitatif, on réduit la prolifération de signifiants,
caractéristique de la non-fixité de la prose, à un seul term e. Un exem ple de cette
prolifération se trouve dans la série espagnole : rostro, car a, semblante, traduits
:011s en général par « v is a g e s ______ /,u s f » 11 C
La tendance à ( ’homogénéisation\ et) ni me son nom l’indique, consiste à
jn itîer sur tous les plans ('lexicaux,‘syntactiques, gram m aticaux) le tissu h étéro ­
gène, dialogique, de l’original1. Les tendances 8, 9 et 10, soit, la destruction des
rythmes, Ta destruction des réseaux signifiants sous-jacents et la destruction des
.ystématismes, peuvent être considérées com m e des effets des tendances précé­
dentes, com m e la m odification de la p o nctuation et, par conséquent, du rythm e
du texte. La m odification du rythm e peut être accom pagnée de l’effacem ent des
récurrences, des structures itératives, des m ots ou structures clés sous-jacentes et
porteuses d ’une signification parallèle2. De m êm e, les svstématismes, a savoir les
_aits qui caractérisent le style de tel ou tel écrivain, peuvent disparaître dans une
traduction inattentive ou ennoblissante. M eschonnic le m ontre bien pour la
traduction de Celan où le résultat est à la fois hom ogène et stylistiquem ent inco­
hérent3.
En revanche, la tendance qui consiste à abolir les réseaux vernaculaires trouve
son point maximal dans la traduction du rom an latino-am éricain. Le vernacu­
laire y est essentiel, m ême si on le trouve aussi chez des grands auteurs français
com m e Proust. Il correspond à la visée de concrétude que l’abstraction détruit.
.yar exemple, « bibloteux », en picard est plus parlant, plus concret et ¡conique
que «livresque», l’antillais « d éresp ecter» , plus éloquent que « m an q u er de
respect ».

On pourrait citer ici certaines traductions françaises des romans de la brésilienne C larice Lispector
(auteur du Lustre, Liens de famille, et autres romans parus aux éd. des Femmes) qui contiennent une
grande variété de niveaux, de moments d'écriture, tantôt limpides, tantôt flous, aux passages où la
narratrice veut exprimer le désarroi de son personnage, ou encore son « indéfinition » devant la vie.
ou son manque de vouloir.
Ci. à ce sujet la sévère analyse de Kundera sur les traductions françaises qui évitent ¡à tort! les répé­
titions karkaesques, in Les Testaments trahis. Gallimard, NRF. 1993.
3 <On appelle cela traduire Celan », up. cit.
42 • Pa r t ie I Théories

Dans le rom an N u its du Sertão, de l’écrivain brésilien Guimarães Rosa1, le


vernaculaire est essentiel. Son effacem ent constitue une véritable atteinte à la
textualité de l’œ uvre. Ainsi, la phrase : Era um dici de meio céu, qui littéralem ent
se trad u it par « c ’était une journée de dem i-ciel» (où le ciel n ’apparaissait q u ’à
m oitié) renvoie à une journée couverte, nuageuse, où on peut néanm oins aper­
cevoir quelques rayons de soleil au fond, est to u t sim plem ent gom m ée dans la
traduction française. C ette tendance touche en général les dim inutifs, très
fréquents en espagnol, portugais, allem and et russe ; elle remplace les verbes par
des to u rn u res nom inales ou des substantifs (ainsi le verbe péruvien alagunarse.
« s’e n la g u n e r», devient «se transform er en la g u n e» ; l’argentin « porteño»,
« p o rtèg n e », devient « habitant de Buenos Aires »).
L’exem ple inverse de cet effacem ent est donné par une surexotisation
(tendance exagérée à l’exotism e), proche de la vulgarisation, traduire le parler
argentin par des régionalismes norm ands, par exemple. Ici intervient la question
des proverbes. A ntoine Berm an se dem ande si on doit les traduire, ainsi que les
locutions ou les idiotismes. D o it-o n trouver des formules déjà existantes dans la
langue d ’arrivée ou transposer l’esprit de la langue originale par la traduction du
proverbe ?
Il y a des cas où l’équivalent est assez proche dans les deux langues, bien
q u ’u n petit peu différent. Ainsi, em casa de ferreiro, espeto de pau, qui veut dire
en portugais, «chez le ferronnier, la broche est de bois», équivaut au «les
cordonniers so n t les plus mal chaussés». Mais, cada macaco em seu galbo, du
portugais du Brésil, apporte une co n n o tatio n singulière, tropicale : « chaque
m acaque (singe) sur sa branche», qui n ’existe pas et qui signifie en français «à
chacun ses affaires» ou l’équivalent2.
U n autre aspect qui peut être évacué par une traduction hom ogénéisante est
celui de la superposition ou la coexistence de plusieurs langues simultanées, en
d ’autres term es, le rapport des dialectes à une langue com m une, une koïné.
Ainsi, chez G uimarães Rosa, au teu r déjà cité, la coexistence entre le portugais
n o rm atif et le portugais populaire. De m êm e, dans le Livre de M anuel, de
PA rgentin Julio C ortázar, on assiste à une rencontre à Paris de tous les rélxigiés
et exilés politiques sud-am éricains à un m om ent donné. O utre de par leurs
caractères, les personnages se différencient par leur appartenance géographique,
les uns à la C olom bie, les autres au Venezuela, les autres à l’A rgentine, etc., d ont
il est co nnu q u ’ils ne parlent pas de la m êm e façon l’espagnol.
Le rom an rassemble en lui, com m e le dit Bakhtine, « hétérologie », « hétéro­
phonie » et « hétéroglossie » et c’est sa totalité qui doit être traduite. Le traduc­
teur d o it aspirer à rendre cette hétérogénéité dans sa traduction, tâche certes

1 On présentera un commentaire de l'un de ses textes traduits en 2e partie.


2 Le français a « Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras », qui apparaît comme typiquement français
pour un étranger, dénotant une connaissance générale de la grammaire nationale. Si on avait à !e
traduire en portugais, on pourrait hésiter entre la traduction littérale ou l'équivalent brésilien, mais
vaie um pássaro na mão do que dois voando, « il vaut mieux un oiseau dans la main que deux en
train de voler», dont les connotations sont encore écologiques.
Les théories prescriptives • 43

difficile mais n éan m o in s n u llem en t im possible, com m e le rappelle


Antoine Berm an.
Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre aux « mauvais » traducteurs, mais p lu tô t,
com m e le pense A ntoine B erm an, de perm ettre à tous les traducteurs d ’être
mieux armés p our l’exercice de la difficile tâche qui est la leur. Le b ut est d ’o f-
ffir aux traducteurs la possibilité d ’analvser leur propre pratique et d’y déceler
dés autom atism es ethno cen triq u es, qui leur viennent d ’une longue histoire
culturelle. C ’est dans ce sens, on le rappelle, q u ’A ntoine Berman écarte to u te
visée prescriptive de son analytique, qui se veut une réflexion sur cette pratique.
Toute traduction est défaillante, et l’on peut dire q u ’au «m al écrire» de l’écri­
vain correspond chez le trad u cteu r le « défaut de traduire » d o n t parle Freud.
Ainsi, A ntoine Berm an caractérise le texte orienté vers le public com m e
m anifestation ethnocen triq u e. E t si C hateaubriand prétend «calquer» le texte
de M ilton, de son côté Klossowski entreprend de ram ener au lecteur co n tem ­
porain toute la beauté m im étique du latin de Y Enéide de Virgile.
De nos jours, étant d o n n é la confusion qui s’est établie entre le fait de
traduire po u r le public et traduire de façon classique, conservatrice et trad itio n ­
nelle, peu sont les traducteurs qui osent avouer privilégier la réception d ’un
texte tradu it au d étrim ent du texte source. U m b erto Eco, auteur entre autres de
La Recherche de la langue p a rfa ite l , où il est question de traduction, semble être
le seul théoricien qui explicite une certaine préférence personnelle pour la récep­
tion p lu tô t que pour la stricte lettre du texte original. C ’est ainsi q u ’il accepte
que le R om an de la rose soit trad u it en russe m oyennant certaines adaptations
référentes au contenu p o u r que le lecteur russe ne soit pas dépaysé. Pour p aro­
dier Georges M ounin, en lisant sa traduction russe, le lecteur russe n ’aura jamais
l’impression que le texte q u ’il lit a été d ’abord pensé et écrit dans une langue
étrangère.
La solution qui convient à Eco, en effet, est de penser que la traduction est
un problèm e interne à la langue de destination. C ’est la langue B qui doit
répondre p o u r ainsi dire d'elle-m êm e et retrouver son équilibre en réglant les
questions sém antiques et stylistiques posées par l’original. Il s’agit, naturelle­
m ent, de com prendre les expressions de la langue d ’origine, mais le critère de la
réussite est donné seulem ent par l’excellence du texte produit dans la langue de
destination. C ette position est celle de M ounin, et des linguistes en général qui
s’intéressent à la traduction, mais elle offre un danger et un paradoxe.
Le danger, non des m oindres, q u ’Eco pressent, c’est d ’une part, l’oblitéra­
tion de ce qui est littéraire dans un texte. L’autre danger, c’est la ferm eture du
texte B, qui ne laisse plus pressentir ce q u ’il y avait à l’origine. Cela coïncide avec
les déclarations du linguiste LA. Richards, bilingue sino-anglais. Il formule ce
danger de la façon suivante :
« La possibilité d'un rapport entre langue A et langue B se présente seulement quand et si B
se renferme dans la pleine réalisation de soi-même, en assumant avoir compris A, mais ne
pouvant plus rien dire, puisque ce qu'on en pouvait dire est désormais dit dans et par B.»

1 Umberto Eco, La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne, Seuii, 1994.
1

4 4 • P a r t ie I Théories

Cela N’e u t dire que lorsqu’on résout une phrase d ’une langue dans une autre
langue, il ne reste plus rien qui laisse deviner si c’est bien cela qui était inscrit
dans la langue de départ. La traduction satisfaisante en langue d ’arrivée oblitère
ce qui aurait pu se trouver d ’am bigu ou de polysémique dans la langue de
départ. L ’autre problèm e qui se pose est celui de juger de l’excellence de la
traduction : un texte peu t être excellent à plusieurs niveaux et selon plusieurs
critères, mais to u t texte excellent est-il une excellente traduction ?
Ces deux positions extrêm es sont toujours vivaces : la dernière relève du sens
co m m u n , de l’idée de la traduction com m e voie de com m unication, et est la
position dom in ante (y com pris du point de vue éditorial). Il n’en dem eure pas
m oins que la position soutenue par A ntoine Berman, position plutôt éthique,
qui prône la différenciation entre les textes et les langues, a beaucoup contribué
non seulem ent à d o n n er au dom aine de la traduction ses lettres de noblesse,
mais aussi à théoriser une pratique de plus en plus revendiquée par les traduc­
teurs français.
Inès Oseki-Dépr

Théories
a trad

A L ’O U V R A G E

Que la traduction occupe une place prim ordiale dans la Oroês © seM -Dépuré est professeur

production littéraire est une évidence : plus de trois m iile de littérature générale et co m p ré e

titres étrangers traduits sont publiés annuellem ent en à l’Université de Provence.

France. Mais q u ’est-ce que la traduction littéraire ? Que Traductrice littéraire, elle a publié
de nombreuses traductions
met-elle en jeu ? Q ue produit-elle ?
d’auteurs brésiliens et portugais
Dans un prem ier tem ps, cet ouvrage présente une
(Guimarães Rosa, Haroldo de
classification des théories traductives (prescriptives,
Carnpos, Fernando Pessoa),
descriptives et prospectives) et une synthèse claire des
mais aussi des articles
différentes positions prises par les traducteurs, en insis­ et des ouvrages sur le iangage
tant sur la dualité « source » et « cible » et le passage de dans la littérature
la théorie à la pratique. Il prend en com pte 1’« horizon et dans ia traduction littéraire.
traductif », qui a imposé des règles im plicites à la traduc­
tion, considérée, selon les époques, comme un produit
littéraire second ou une production prem ière, intégrée au
patrim oine littéraire.
Dans un second tem ps, l’étude comparative de diffé­
rentes traductions —ou versions — d ’un même texte £ LE PUBLIC
apporte des éclaircissements à l’analyse, m ontrant le
Étudiants en lettres 2e et 3° cycl'-
dépassement de la vieille alternative entre traduction
Enseignants universitaires
fidèle à la source et traduction fidèle au public, entre
comparatistes ou intérossôs
littéralité et littéraire, entre passé et présent, vers un texte par les problèmes
créateur autonom e. de la traduction littéraire

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