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EN QUOI LA PSYCHANALYSE NOUS

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CONDUIT-ELLE À (RE)PENSER…
LA QUESTION DE L’ARTICULATION
DE L’UNIVERSEL ET DU SINGULIER ?
Jean-Michel Vivès

La psychanalyse est une science du sujet. À ce titre, c’est la dimension


du singulier qu’elle travaille en visant à rendre possible l’apparition
d’une parole énoncée à la première personne dite justement du « singu-
lier » et cela malgré et au-delà des symptômes, inhibitions et angoisses
qui peuvent entraver l’émergence de cette parole. Cette direction est
celle que Freud nous indiquait en 1933 à partir de son aphorisme « Wo
es war, soll ich werden 1 » (« Là où c’était, je dois avenir »). L’éthique
de la psychanalyse est donc bien une éthique du singulier. À partir de
là, il pourrait sembler surprenant, voire paradoxal de vouloir penser
l’articulation de la psychanalyse et de l’universel. Sauf à tenter de défi-
nir une singularité qui ne s’opposerait pas à un universel, mais qui, au
Jean-Michel Vivès,
contraire, pourrait en être l’expression. Un singulier universel, si vous psychanalyste,
me permettez cet oxymore qui n’est pas qu’une provocation. Toulon ; professeur de
psychopathologie clinique à
À partir de là, comment peut-on penser cette articulation du singulier l’université de Nice.
révélé par la psychanalyse à un universel qui ne lui serait pas étranger ? 1. S. Freud « Nouvelle suite
En fait c’est bien, comme je vais tenter de le montrer, une articulation des leçons d’introduction à
la psychanalyse », trad. fr.,
moebienne où singulier et universel se trouveraient en continuité que Œuvres complètes, tome XIX,
l’expérience analytique nous invite à tenter de penser. Paris, Puf, 1933, p. 83-268.

INSISTANCE N° 8 41
QUESTIONS SUR L’UNIVERSEL ET LA DIVERSITÉ

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Contrairement à ce que l’on peut repérer géné- semble particulièrement bienvenu même si je ne
ralement dans le champ philosophique où les partage pas entièrement la thèse de M. Serres qui
émergences du singulier sont des moments de plaide en faveur de l’émergence d’une nouvelle

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suspension de l’universel au sens le plus commun humanité. Selon lui la maîtrise des processus
du terme 2, le singulier psychanalytique serait la techniques permettrait l’apparition d’un nouveau
surrection d’un universel au sein du singulier corps qui conduirait à l’émergence de cette
qui correspond à la manière que tout humain nouvelle humanité. S’il ne fait aucun doute que le
a de répondre, singulièrement, au commande- corps de l’homme devient de plus en plus tribu-
ment éthique qui se trouve être à son origine : taire de l’œuvre de l’homme 4, peut-on en inférer
« Sois ! », « Deviens ! » Commandement qui est comme le fait le philosophe l’émergence d’une
à l’origine même du devenir de tout sujet et qui nouvelle humanité, d’un nouvel homme voire
à ce titre concerne chacun d’entre nous. Il peut comme le proposent nombre de nos collègues
donc, à partir de là, être considéré comme univer- d’une nouvelle subjectivité ?
sel. Le singulier serait, in fine, la réponse que Je ne le pense pas. Alors pourquoi, me direz-
chacun pourra apporter à cette invitation univer- vous, conserver le terme d’hominescence si
selle qui l’a conduit à advenir en tant que sujet. je ne partage pas la pensée de l’auteur qui va
Le singulier, ainsi défini, est à la fois une néces- avec ? C’est que ce terme me semble réussir à
sité et la production du dispositif analytique tout faire entendre avec un rare bonheur, dans sa
en s’inscrivant sur fond d’universel. La surrection construction même, cette articulation du singu-
du singulier en psychanalyse correspondrait à lier et de l’universel. Le suffixe français -escence
des moments particuliers où le sujet est reconnu vient du suffixe inchoatif verbal latin qui marque
comme répondant depuis une place spécifique et le commencement ou le développement d’une
selon des modalités qui lui sont propres à cette action. L’hominescence impliquerait que le deve-
invitation qui lui est faite et qui, au-delà de lui, nir homme est moins de l’ordre d’une essence
s’adresse à l’ensemble des humains. Comment, que d’une escence. L’essence (du latin essentia,
à partir de là, penser cette catégorie du singulier du verbe esse, être, dérivé du grec ousia) désigne
universel, qui est la réponse que le sujet apporte dans le champ de la métaphysique l’organisation
singulièrement à cette question universelle qui persistante d’une créature à travers et au-delà de
est celle du devenir humain ? ses modifications. D’un être, on peut dire qu’il
Michel Serres a proposé il y a quelques années est, ou ce qu’il est. On distingue, à partir de là,
d’introduire le mot d’hominescence 3 qui, comme l’essence de sa réalisation qui est existence.
vous pouvez l’entendre, est construit sur le Or c’est ce à quoi la clinique analytique nous
modèle d’adolescence : l’adulte en devenir se confronte.
devine chez l’enfant. L’hominescence marquerait Qu’est-ce que l’expérience clinique nous ensei-
un mouvement d’émergence de l’humain. Le gne ? Elle nous enseigne que l’homme n’est
potentiel d’évocation contenu dans ce terme me pas homme comme un chat est un chat en

42 INSISTANCE N° 8
EN QUOI LA PSYCHANALYSE NOUS CONDUIT-ELLE À (RE)PENSER…

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ce que sa condition humaine le conduit à ex-sister. C’est-à-dire à se
tenir hors soi, en avant de soi. Le sujet est en précession de lui-même
ce qui implique qu’il échappe à toute positivité et à toute tentation

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de déterminer son être dans la forme de l’objectivité. Autrement dit,
un sujet interdit toute tentative d’objectivation et le rapport que l’on
établit avec lui ne peut être qu’un rapport de surprise que le poète a
si bien réussi à saisir dans la formule : « Je est un autre. » Le devenir
humain, l’hominescence donc, pourrait alors se comprendre non dans
la formule « l’homme que je suis », mais : « L’homme que je deviens en
m’“autruifiant”, en me faisant autre. » Formule par laquelle le sujet en
devenir se définit comme homme s’inscrivant dans un devenir homme.
L’essence de l’homme est synonyme de ce devenir que dénote le suffixe
homonyme « escence ». L’essence de l’homme se décline à l’inchoatif.
L’aspect inchoatif se dit de l’aspect d’un verbe propre à indiquer soit
le commencement d’une action ou d’une activité, soit l’entrée dans
un état. Pour le sujet naissant, l’essence ne peut se penser que comme
escence. Être, c’est œuvrer pour. Re-n’escence du sujet en devenir. Le
devenir humain est de l’ordre d’une poïèse, d’une autopoïèse.
Pour autant, et la clinique nous l’enseigne douloureusement quoti-
diennement, le sujet peut également renoncer à la signification de ce
que présentifie ce suffixe « escence » qui ne renvoie pas seulement au
mouvement mais également à la transcendance. Ici la distinction entre
le moi et le sujet s’avère essentielle. Le moi est, le sujet existe. Nous
pourrions à partir de là distinguer le moi fiction de la fonction sujet. Le
sujet est une fonction au sens mathématique du terme : il ne saurait en
aucun cas être assigné à résidence. Le moi à partir de là pourrait être
compris comme un arrêt sur image de la fonction sujet. Le moi est cet 2. M. David-Ménard
aliénant mais nécessaire moment de l’universelle hominescence. (1997), Les constructions de
De fait, la pratique clinique nous rappelle que cette mise en mouve- l’universel. Psychanalyse,
philosophie, Paris, Puf,
ment n’est pas toujours possible et qu’à la prescription freudienne, à 2009.
l’impératif universel s’adressant à tout homme « Wo es war, soll ich 3. M. Serres,
werden » (« Là où c’était, je dois advenir »), il est possible de répondre L’hominescence, Paris, Le
Pommier, 2001.
« Je ne deviendrai pas ! », « Je renonce à cette dimension essentielle 4. M. Serres, Petite poucette.
de l’escence ». Que peut-on faire alors pour ce sujet en impossibilité Le monde a tellement changé
que les jeunes doivent tout
d’hominescence ? Le travail analytique consiste alors à supposer chez réinventer : une manière,
l’autre l’existence d’un sujet en possibilité de répondre positivement à Paris, Le Pommier, 2012.

INSISTANCE N° 8 43
QUESTIONS SUR L’UNIVERSEL ET LA DIVERSITÉ

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cette injonction éthique. Le psychanalyste n’est conscient 7. Pour introduire une dimension
plus alors seulement un sujet-supposé-savoir, spécifique de l’hominescence, Alain Didier-
mais plus essentiellement encore, un sujet- Weill relate un épisode de la vie de Rilke alors

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supposé-savoir-qu’il-y-a-du-sujet. La difficulté qu’il était secrétaire de Rodin aux alentours
de cette position est que s’il nous est possible des années 1905-1907. Rilke souffrait à cette
de conduire le sujet à repérer ce qu’il n’est pas, époque de troubles mélancoliques, un arrêt
nous n’avons aucun moyen de lui dire ce qu’il du mouvement donc, une stase du devenir,
est 5. Son essence n’étant qu’escence, c’est à dont rien ne pouvait l’arracher. Ni la fréquen-
un mouvement, si cela était possible, que le tation des ouvrages les plus intéressants, ni les
sujet devrait s’identifier. Le commandement conversations les plus subtiles ne réussissent à
symbolique (soll) soutendu par « tu n’es pas l’arracher à cet état d’abattement. Or, entrant
que ça » rappelle que je suis effectivement autre un jour dans l’atelier de Rodin, il posa sa main
chose que « ça », mais également autre chose sur le visage d’une statue sur laquelle le sculp-
que « moi ». Je est un autre dont je n’ai aucune teur venait de travailler. D’après le témoignage
connaissance possible, mais dont la reconnais- de Rilke, il sentit alors revenir alors les forces de
sance m’est octroyée du fait qu’elle peut être vie qui l’avaient déserté. En quoi consiste l’ef-
supposable. À l’occasion de la rencontre analy- ficacité de ce message silencieux que les mots
tique, la parole énoncée sous transfert déjoue le étaient incapables de transmettre qui permet au
destin en en proposant de nouvelles lectures. poète de se mettre à nouveau en mouvement ?
Elle dé-sidère 6 et donc introduit à la question Pour pouvoir comprendre cela, nous devons
du désir, au sens où là où pesait le destin d’une ici distinguer avec une certaine précision deux
signification figée, peut advenir, par le jeu types de voix et deux types d’appel.
du langage, le mouvement propre au devenir La première serait une voix silencieuse qui
humain. Le mouvement et non l’agitation. Le est un pur appel à advenir présidant à l’appa-
mouvement étant à la fois orienté et adressé, rition même du réel. C’est celle que les écri-
l’agitation non. tures présentifient dès le premier verset de la
Genèse :

COMMENT COMPRENDRE « Entête Elohîms créait les ciels et la terre 8. »


CETTE MISE EN MOUVEMENT
DU SUJET HUMAIN ? La seconde serait une voix s’exprimant dans une
parole qui vise, elle, à mettre en forme ce réel
Pour en faire entendre quelque chose peut- advenu. C’est celle que nous croisons au troi-
être est-il judicieux de partir du lumineux sième verset où la voix de Dieu se fait entendre
exemple qu’Alain Didier Weill nous offre dans et s’exprime dans une parole qui n’est plus pur
son ouvrage Un mystère plus lointain que l’in- appel mais implique déjà une adresse 9 :

44 INSISTANCE N° 8
EN QUOI LA PSYCHANALYSE NOUS CONDUIT-ELLE À (RE)PENSER…

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« Elohîms dit : “Une lumière sera.”
Et c’est une lumière 10. »

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La voix silencieuse serait à mettre en relation avec la résonance
dont Lacan parle à l’occasion du séminaire consacré au sinthome le
18 novembre 1975.

« Il faut qu’il y ait quelque chose dans le signifiant qui résonne. Il faut dire
5. A. Didier-Weill, Les trois
qu’on est surpris que les philosophes anglais ça ne leur soit nullement temps de la loi, Paris, Le
apparu. Je les appelle philosophes parce que ce ne sont pas des psycha- Seuil, 1995.
nalystes. Ils croient dur comme fer à ce que la parole ça n’a pas d’effet. 6. On lira au sujet de ce
passage de la sidération à la
Ils ont tort. Ils s’imaginent qu’il y a des pulsions, et encore, quand ils désiration les très éclairantes
veulent bien ne pas traduire Trieb par instinct. Ils ne s’imaginent pas que pages d’Alain Didier-Weill,
les pulsions c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire. Ce dire pour Les trois temps de la loi,
Paris, Le Seuil, 1995,
qu’il résonne […], il faut que le corps y soit sensible. Qu’il l’est, c’est un p. 279-354, ainsi que les
fait. C’est parce que le corps a quelques orifices, dont le plus important est lumineux développements
qu’y consacre Marc-Alain
l’oreille, parce qu’elle ne peut se clore, se boucher, se fermer. C’est par ce Ouaknin, C’est pour cela
biais que répond dans le corps ce que j’ai appelé la voix 11. » qu’on aime les libellules,
Paris, Calmann-Lévy, 1998,
p. 150-169.
La voix silencieuse et invocante sollicite ce moment de surrection où 7. A. Didier-Weill, Un
le réel humain s’est trouvé enflammé par la rencontre avec la néces- mystère plus lointain que
l’inconscient, Paris, Aubier,
sité (soll) de devenir humain. La voix silencieuse est celle qui sollicite 2010, p. 27-28.
l’engagement du processus d’hominescence, la voix s’exprimant dans 8. La bible, Entête (La
une parole le nomme et partant lui donne forme. Pour autant, il me Genèse), traduite et
commentée par André
semble important de repérer que cette nomination ne suffit pas à elle Chouraqui, Paris, Jean-
seule à produire le processus de mise en mouvement humain. Il y faut Claude Lattès, 1992, p. 33.
9. Sur cette articulation
également cet espoir contenu dans la voix silencieuse qui ne prend pas de la pulsion invocante et
appui sur une représentation mais sur une supposition. de l’adresse, D. Leader a
Ici se situe l’acéré de la rencontre psychanalytique et ce qu’elle nous avancé quelques stimulantes
propositions, dans « La
rappelle jour après jour : si la dialectique qui sous tend la rencontre voix en tant qu’objet
entre l’analyste et l’analysant au cours de la séance est travaillée par psychanalytique », Savoirs
l’attente, elle doit de façon plus essentielle encore l’être par l’espoir, ou et clinique, n° 7, Toulouse,
érès, 2006, p. 151-161.
plus précisément encore l’inespéré. 10. Ibid., p. 41.
L’attente est clairement articulée à l’illusion de la complétude. L’extrait 11. J. Lacan (1975-1976),
Le séminaire, Livre XXIII, Le
suivant des Fragments du discours amoureux de Roland Barthes l’indique sinthome, Paris, Le Seuil,
avec précision : 2005, p. 17.

INSISTANCE N° 8 45
QUESTIONS SUR L’UNIVERSEL ET LA DIVERSITÉ

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« Dans le transfert, on attend toujours – chez le médecin, le professeur,
l’analyste. Bien plus : si j’attends à un guichet de banque, au départ d’un
avion, j’établis aussitôt un lien agressif avec l’employé, l’hôtesse dont l’in-

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différence dévoile et irrite ma sujétion ; en sorte que l’on peut dire que,
partout où il y a attente, il y a transfert : je dépends d’une présence qui se
partage et met du temps à se donner – comme s’il s’agissait de faire tomber
mon désir, de laisser mon besoin. Faire attendre : prérogative constante de
tout pouvoir, “passe-temps millénaire de l’humanité12”. »

L’espoir – et plus encore l’inespéré en ce qu’il se situe hors toute


représentation avant qu’il ne se manifeste – au contraire accompagne
et ouvre le champ des possibles. Cet espoir, bien différent de l’attente,
se rencontre chez les tragiques grecques, et particulièrement chez
Euripide, qui en a proposé de magnifiques illustrations.
Ainsi dans La folie d’Héraclès trouvons-nous ce dialogue entre Amphitryon
et Mégara :

Amphitryon : J’aime à garder l’espérance.


Mégara : Moi aussi, mais à quoi bon attendre l’impossible ?
Amphitryon : Retarder le malheur, c’est donner du champ au remède 13.

Plus explicite encore est le chœur final de son Alceste :

« Ce que l’on attendait ne se réalise pas


12. R. Barthes, Fragments
d’un discours amoureux, et pour l’inespéré un dieu trouve passage 14. »
Paris, Le Seuil, 1977, p. 50.
13. Euripide, « La folie Euripide articule et oppose ici très pertinemment attente et espoir. Ce
d’Héraclès », trad. fr. de
Marie Delcourt, Tragiques que l’on attendait, pris dans la dimension transférentielle si justement
Grecs, Euripide, Paris, NRF, repérée par Roland Barthes, ne se réalise pas laissant la place à l’inespéré.
1962, p. 474.
14. Euripide, Alceste, trad.
Inespéré que nous pouvons définir, à la suite de Alain Didier-Weill 15,
fr. de Myrto Gondicas, comme l’existence d’une chose signifiante qui se révèle comme ce qui
Montpellier, Éditions du se trouve pouvoir rester, irrésistiblement, quand il ne reste plus rien de
Théâtre des Treize Vents,
1993, p. 62. ce qui avait pu être espéré. L’espoir silencieux n’est plus alors compris
15. A. Didier-Weill, Un comme l’attente de quelque chose mais comme ce qui est vectorisé
mystère plus lointain que
l’inconscient, op. cit.,
par cette voix signifiante hors parole qui invite le sujet à advenir, à se
p. 288-295. mettre en mouvement, là où le silence de l’attente conduit le moi à

46 INSISTANCE N° 8
EN QUOI LA PSYCHANALYSE NOUS CONDUIT-ELLE À (RE)PENSER…

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devoir répondre de sa possibilité d’existence. Ce que l’on pourrait, en
paraphrasant Euripide, dire ainsi :

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« Ce que l’on attendait ne se réalise pas
et pour l’inespéré l’analyse trouve passage. »

RÉSUMÉ
La psychanalyse propose une forme d’universel spécifique que l’on pourrait
nommer un « universel singulier ». La réponse apportée, par chacun d’entre
nous, à l’injonction freudienne : « Wo Es warn, soll Ich werden » est l’expres-
sion de cet « universel singulier ».
MOTS-CLÉS
Psychanalyse, universel singulier, voix.

ABSTRACT
Psychoanalysis offers a specific form of universal could be called a « singular
universal ». The answer given by each of us, the Freudian injunction : « Wo Es
war, soll Ich werden » is an expression of this « singular universal ».
KEYWORDS
Psychoanalysis, singular universal, voice.

RESUMEN
El psicoanálisis ofrece una forma específica de universal podría ser llamado
un « universal singular ». La respuesta dada por cada uno de nosotros, el
mandato freudiano : « Wo Es war, soll ich werden » es una expresión de esta
« universal singular ».
PALABRAS CLAVES
Psicoanálisis, universal singular, voz.

INSISTANCE N° 8 47