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Le problème de l’objectivité dans les sciences de la culture d’après Heinrich

Rickert

Dans le contexte des débats philosophiques du XIXème siècle sur la distinction et la place des
sciences par rapport à la construction d’un projet scientifique, nous trouvons l’intéressante réponse
que Heinrich Rickert (1863-1936) – philosophe inscrit dans l’école néokantienne de Bade, ancien
élève de Wilhelm Windelband (1848–1915) et maître du père de la sociologie moderne Max Weber
(1864-1920) – développe à cet égard. Au lieu de la distinction proposé par son maître Windelband
entre les sciences « nomothétiques » et les sciences « idiographiques », celles-ci qui étudient
l’évènement historique pendant que celles-là enseignent la loi naturelle (cf. Windelband, 2000, pp.6-
7), Rickert proposera un déplacement décisif dans la manière de concevoir et délimiter ces mêmes
sciences, déplacement qui aura des importantes conséquences pour les bases conceptuelles de la
méthode sociologique que Weber envisagera et développera à la suite de ces théories rickertiennes.
Notre auteur nous proposera ainsi un nouvel approche aux questions déjà posées, non seulement
par Windelband, mais aussi par Wilhelm Dilthey (1833-1911) sur ces deux domaines différents de
la connaissance empirique. Avec une nouvelle distinction méthodologique entre ces deux
domaines, il pourra établir ainsi un champ spécifique aussi bien pour les Naturwissenschaften que
pour les Kulturwissenschaften : à partir d’un concept déterminé comme principe de la formation de
concepts scientifiques pour chaque domaine, Rickert pourra alors délimiter ontologiquement et
méthodologiquement les sciences de la Nature, caractérisées par son procédé généralisant, et les
sciences de la Culture, celles qui suivent une méthode individualisante. Dans le présent texte nous
voulons, dans un premier moment, développer cette distinction que Rickert nous propose entre
les Naturwissenschaften et les Kulturwissenschaften pour, dans un deuxième moment, interroger
l’objectivité que possèdent ces sciences de la culture et montrer ainsi qu’une très importante
question « guette » la fondation objective de ces mêmes sciences de la culture. Nous allons donc
développer, d’abord, les points clés de la délimitation formelle et méthodologique des deux
domaines scientifiques que Rickert construit, pour ensuite aborder l’objectivité problématique des
sciences de la culture, recherche qui mettra en avant enfin le caractère subjective qui se cache
derrière l’objectivité que Rickert lui-même veut assigner au concept de la « culture ».

I. La délimitation des sciences de la nature (Naturwissenschaften) et des sciences


de la culture (Kulturwissenschaften)

Dans cette première section nous allons développer la distinction que Rickert propose entre les
sciences de la nature et les sciences de la culture à partir de la méthodologie qui leur est propre.
Pour ce faire nous allons aborder le texte de Rickert Science de la culture et sciences de la nature (1997),
en allemand : Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft (1926), texte clé qui résume les thèses
épistémologiques les plus importantes que l’auteur avait déjà présenté dans Der Gegenstand der
Erkenntnis: ein Beitrag der philosophischen Transcendenz en 1921.

Avant d’aborder le susmentionné texte, nous devons développer quelques remarques importantes.
En principe Rickert considère que la réalité empirique en tant que nous la percevons au première
vue et en tant qu’elle peut devenir objet possible de notre connaissance, comme indique Guy
Oakes, est « irrationnelle » : elle apparaît comme une multitude d’événements et processus
singuliers extensivement et intensivement infinis, elle est extensivement infinie in toto et infiniment
complexe dans chacun de ses aspects (Oakes, 1987, pp.151-152). Ce constat, pourtant, n’empêche
pas la constitution d’un domaine épistémologique de la science, il délimite en revanche ce projet à
un cadre logique et formel : d’un côté, nous avons la « matière » irrationnelle, la réalité empirique
que la science doit interroger et, d’autre côté, il se trouve le domaine de la connaissance et de la
sciences, c’est-à-dire, la « forme » de cette matière brute qu’est la réalité. C'est ainsi que
l’épistémologie de la science que Rickert développe s’en tient au domaine du concept ; comme
Anton Zijderveld l’explique dans Rickert’s relevance (2006) :

Les concepts sont des formes qui façonnent la matière de la réalité, la plaçant dans un ordre
rationnel qui n'est pas une représentation ou une reproduction (Abbild) de cette réalité extrêmement
complexe et toujours changeante mais, au contraire, une distorsion consciente de celle-ci. Ce n'est
pas la «représentation» (Abbildung) de la réalité et de sa complexité irrationnelle mais, au contraire,
la « transformation » (Umformung) de la réalité et la réduction de sa complexité au moyen de
concepts, de théories et de modèles qui sont le véritable objectif des sciences. (Zijderveld, 2006, pp.
229-230)1

Donc, nous voyons que la démarcation en jeu entre les sciences de la nature et les sciences de la
culture s’accroche au domaine logique du concept. C’est en suivant cette voie que l’allemand
arrivera, comme nous le verrons, à distinguer clairement les deux méthodologies que ces sciences-
là emploient. Pourtant, il faut que nous gardions à l’esprit que cette distinction ne touche pas au
continuum de la connaissance. Comme Zijderveld remarque à son tour « (…) Rickert considère les
sciences naturelles et les sciences culturelles comme deux méthodes hétérologiequement liées et
comme deux extrêmes abstraits et logiquement construits sur un continuum2 » (Zijderveld, 2006,
p. 227). Cette héthérologie que Rickert tisse entre les Naturwissenschaften et les Kulturwissenschaften
montre ainsi une double complémentarité liée à la formations des concepts scientifiques. C’est ainsi

1 L’original dit : Concepts are forms which mold the matter of reality, putting it into a rational order which is not a representation or
reproduction (Abbild) of this overwhelmingly complex and always changing reality but, on the contrary, a conscious distortion of it. Not
‘representation’ (Abbildung) of reality and its irrational complexity but, on the contrary, ‘transformation’ (Umformung) of reality and
reduction of its complexity by means of concepts, theories and models is the proper aim of the sciences.
2 L’orginal dit : (…) Rickert views Natural Science and Cultural Science as two heterologically related methods and as two abstract,

logically constructed extremes on a continuum .


que l’auteur arrivera à réconcilier dans un continuum ces deux domaines de la connaissance
empirique, développant alors une position qui s’éloigne des défenseurs des Geisteswissenschaften pour
lesquels ces deux domaines-là devaient rester comme deux instances mutuellement exclusives
(Zijderveld, 2006, p. 22).

Selon Rickert si nous voulons saisir conceptuellement (begreiffen) cette réalité empirique
irrationnelle, nous rencontrons deux voies pour le faire. D’une part nous pouvons former des
concepts généraux auxquels nous soumettons les différentes configurations particulières de la réalité
à titre d’ « exemplaires ». Ici nous comparons des objets donnés empiriquement et nous en tirons
des généralités, c’est-à-dire, nous transformons et réduisons la complexité de la réalité pour en tirer
les éléments de nos concepts généraux. Dans ces concepts nous ne trouvons aucune trace de
l’individualité ou particularité de la réalité. Pour Rickert cette manière de saisir conceptuellement le
réel caractérise les sciences de la nature, ces sciences suivent donc un procédé généralisant. Comme
l’allemand dit : « Toute connaissance de la nature généralise. C’est en cela que réside son essence logique »
(Rickert, 1997, p.76). En ce sens, Rickert lui-même nous dit, connaître la nature signifie :

(…) former des concepts généraux à partir d’éléments généraux, et, si possible, porter des jugements
inconditionnellement généraux sur la réalité, c’est-à-dire découvrir des concepts des lois naturelles
dont l’essence logique implique qu’ils excluent tout ce qui appartiendrait à tel ou tel processus
unique et individuel. (Rickert, 1997, p. 70)

Dans ces sciences généralisantes Rickert trouve aussi deux domaines d’investigations différents, où
l’un traite des réalités corporelles ou physiques et l’autre interroge les réalités incorporelles ou
psychiques (Rickert, 1997, p.77). Ici on retrouve des sciences telles que la chimie, l’astronomie, la
psychologie, la sociologie ou la physique. Tout compte fait, nous savons maintenant que Rickert, à
partir de la formation des concepts généraux, délimite l’objet et la forme des Naturwissenschaften :
ontologiquement ces sciences ont pour objet la Nature et méthodologiquement elles se
circonscrivent à un procédé généralisant. Rickert pense la « Nature » selon un cadre kantien comme
« la réalité qui est laissé à sa propre conception et développement sans ingérence humaine3 »
(Zijderveld, 2006, p. 241). La nature, en tant que telle, est ce qui est dépourvu de signification pour
les humains, ce qui se développe hors de la sphère de valeurs humaines. Épistémologiquement, la
nature est dépourvue de sens et seulement observable (wahrnehmbar) (Zijderveld, 2006, p. 244). Pour
sa part, la méthodologie propre de ce domaine de la connaissance cherche à dégager ce qui est

3 Dans l’orignal : Nature is defined in terms borrowed from Kant, as the reality which is left to its own design and development without
interference of human beings.
commun à un groupe d’éléments hétérogènes de la réalité, c’est-à-dire, il s’agit d’une
conceptualisation qui retient seulement ce qui est similaire et régulier, à savoir, l’universel.

D’autre côté, mais liée hétérologiquement à la délimitation des Naturwissenschaften, nous retrouvons
les Kulturwissenschaften, les sciences dites « historiques » qui ne cherchent pas le général ou l’universel,
mas qui s’intéressent à l’individuel et à l’unique. Dans cet esprit Rickert affirme qu’il y a

(…) des sciences qui n’ont pas pour but l’établissement de lois naturelles, ni même la formation de
concepts généraux, ce sont les sciences historiques, au sens le plus large du terme. Elles ne visent pas
seulement à la fabrication des vêtements « prêts à porter », qui vont aussi bien à Pierre qu’à Paul ;
elles veulent représenter la réalité, qui n’est jamais générale mais toujours individuelle, dans son
individualité ; et sitôt que celle-ci est prise en considération, le concept qui relève des sciences de la
nature ne peut plus fonctionner, car sa signification repose justement sur le fait qu’il rejette l’individuel
comme « inessentiel ». (Rickert, 1997, pp. 85-86)

Là où les sciences de la nature suivaient un procédé généralisant, voulant trouver ainsi les lois de la
Nature sous lesquelles il n’y a que d’exemplaires de ces lois abstraites, là, hétérologiquement, les
sciences de la culture suivent un procédé individualisant, s’intéressant aux processus de la Culture
chargés de valeurs et de sens et voulant retrouver la compréhension de leur déroulement unique
(Rickert, 1997, p.116). En ce sens, ce qui en jeu dans les sciences de la culture est la signification
culturelle d’un fait, ou en d’autres termes, le sens et la valeur intelligibles dont il est porteur,
signification qui ne repose pas sur ce que ce fait a en commun avec d’autres, mais sur ce l’en
distingue (Rickert, 1997, p.116). Ainsi la seule méthode qui peut correspondre à ces sciences est le
procédé individualisant de l’histoire. Alors, la formation de concepts ici suit un procédé
individualisant « qui extrait une individualité susceptible d’être représentée de la simple singularité, laquelle ne
peut être représentée scientifiquement » (Rickert, 1997, p.117). Il faut être attentif car Rickert distingue ici
deux types d’individualité : d’une part, la simple singularité coïncide avec la spécificité du réel lui-
même et ne peut être l’objet d’aucune science ; d’autre part, l’individualité stricto sensu correspond à
une certaine conception du réel et peut être appréhendée par des concepts. C’est l’individualité des
faits culturels l’élément des concepts individualisant de la science de la culture et c’est la notion de
« Culture » elle-même, à savoir, « une réalité chargée de sens et de valeur » (Rickert, 1997, p.115),
l’instance qui fournit le principe, de sélection de l’essentiel au sein de la réalité envisagée sous
l’aspect des Kulturwissenschaften. Comme dit Rickert : « C’est uniquement grâce aux valeurs qui sont
liées à la culture, et par un rapport à celles-ci, qu’est constitué le concept d’une individualité
historique susceptible d’être représentée, et conçue comme porteur réel de structure de sens »
Rickert, 1997, p.119). Bref, dans les sciences de la culture, par opposition au sciences de la nature,
ce qui est essentiel d’après Rickert c’est le point de vue axiologique, c’est-à-dire, le rapport aux valeurs,
aux significations culturelles, à l’individuel.
Mais il faut préciser encore plus la signification de ce rapport. L’essence des valeurs réside dans
leur validité, et non dans leur factualité réelle. Mais ce qui caractérise l’interrogation des sciences de
la culture envers les valeurs attachées aux objets ou aux actions humaines, c’est le point de vue qui
exclue toute évaluation pratique sur la validité des valeurs, c’est-à-dire, sur le mérite d’un bien ou
la justification d’une action. Les sciences de la culture n’ont pas une méthode évaluative ; pour ces
sciences-là les valeurs n’entrent en compte que dans la mesure où elles sont de fait évaluées par des
sujets, et où les objets sont de faits désignés comme biens. « Pour le dire brièvement, évaluer revient
toujours à prononcer une louange ou un blâme. Rapporter quelque chose à des valeurs n’est ni l’un, ni
l’autre » (Rickert, 1997, p.127). Le point essentiel dans la formation de concepts qui se rapportent
aux valeurs c’est que par ce moyen il est possible de représenter les processus historiques comme
les étapes d’une évolution, ou en d’autres termes, réunir les éléments historiques essentiels d’un
devenir temporel en une évolution historiquement importante et individuelle. C’est ainsi que le
scientifique de la culture peut sélectionner son matériau selon des degrés d’effectivité historique,
selon ce qui exerce des effets historiquement significatifs pour une société déterminée. Cela
suppose, à son tour, une certaine généralité des valeurs culturelles auxquelles ce scientifique fait
référence dans ses recherches. Comme dit Rickert :

Il présuppose au contraire que le public auquel il destine ses représentations reconnaître comme
valeur, ou en tout cas comprendra comme valeur, ainsi que lui-même, sinon tels ou tels bien
particuliers, du moins les valeurs générales de la religion, d l’État, du droit, des mœurs, de l’art, de
la science, par rapport auxquelles ce qu’il représente historiquement est essentiel. (Rickert, 1997, p.
135)

C’est ainsi que cette généralité des valeurs auxquelles les sciences de la culture se rapportent, d’un
côté, écarte l’arbitraire individuel dans la formation des concepts historiques, et, d’autre côté, fonde
« l’objectivité » de ces mêmes sciences. Alors, ce qui compte finalement dans ce rapport, c’est de
pouvoir en dégager la valeur culturelle, comme ce qui comptait dans les sciences de la nature, c’était
le fait de trouver les lois de cette même nature.

II. L’objectivité problématique dans les sciences de la culture

Comme nous avons vu, Rickert distingue clairement et hétérologiquement aussi bien le domaine
des Naturwissenschaften que celui des Kulturwissenschaften. Nous avons développé ainsi l’objet et la
méthode qui distinguent ces deux champ de la connaissance de la réalité empirique : D’une part, la
Nature et son procédé généralisant, d’autre part, la Culture et sa démarche individualisante. S’il
semble bien que le procédé des sciences de la nature, en ce qui concerne son objectivité, ne pose
pas de problème pour Rickert, c’est une autre situation ce qui se passe avec l’objectivité des
sciences de la culture. L’objectivité fondée sur le rapport aux valeurs est pour le moins
problématique, et Rickert reconnaît cette situation, raison pour laquelle il dédie le XIVème chapitre
de son Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft à résoudre cette difficulté. Ce que nous nous
proposons de faire maintenant, dans un premier temps, c’est d’approfondir sur la solution que
l’auteur développe à cet égard, et, dans un deuxième temps, nous voulons exposer les critiques que
cette solution soulève.

a) L’objectivité des Kulturwissenschaften

Tout d’abord le problème à résoudre se pose de la manière suivante : « Si ce sont des valeurs qui
guident la sélection du matériau historique, et donc toute formation de concepts historiques,
l’arbitraire sera-t-il jamais écarté (…) des sciences de l’histoire ? » (Rickert, 1997, p.180). Ainsi, ce
qui est en jeu dans cette problématique, c’est la nécessite du fondement même de la scientificité
des Kulturwissenschaften. Le problème réside ici dans le fait que quand on forme une représentation
qui se réfère aux valeurs, elle vaut uniquement pour un ensemble déterminé d’hommes qui
comprennent tout de suite ces valeurs directrices comme telles et qui reconnaissent à leur tour que
cette référence pointe vers quelque chose qui dépasse toute évaluation purement individuelle
(Rickert, 1997, p.181). La question est de savoir si l’universalité et la validité des valeurs de la culture
sont suffisantes pour pouvoir fonder la scientificité des sciences de la culture : si, d’un côté, les
valeurs ne valent que pour un ensemble déterminé d’hommes, cela implique que son universalité est
restreinte au cadre spatio-temporel d’une culture ou d’une société déterminée ; d’autre côté, cette
universalité restreinte implique aussi que la validité des valeurs d’une culture spécifique est aussi
restreinte à la reconnaissance que les hommes peuvent en effet donner à cet égard, car il est possible
que dans cette société déterminée qu’on envisage ici il puisse y avoir des hommes qui ne
reconnaissent pas la validité de valeurs auxquelles le scientifique de la culture fait référence.

La réponse de Rickert à cette problématique passe par l’acceptation d’une certaine présupposition à
l’égard de l’universalité et la validité des valeurs. Nous attestons cette présupposition avec les
projets de construire une histoire universelle qui représenterait l’évolution de l’ensemble de
l’humanité. Laissons la parole ici à l’allemand :

Si on se restreint à la reconnaissance purement factuelle des valeurs, l’histoire de l’humanité sera


toujours écrite du point de vue d’un milieu culturel particulier, et elle ne sera donc jamais considérée
comme valide, ou même seulement comme « intelligible », par tous les hommes, ni pour tous les
gommes, au sens où tous y reconnaîtraient leurs valeurs directrices comme telles. (…) Du point de
vue de l’histoire universelle, l’historien ne dispose plus de valeurs culturelles empiriquement
générales et reconnues partout de fait. L’histoire universelle ne peut donc être écrite qu’à partir de
valeurs directrices à propos desquelles on affirme une validité qui dépasse par principe la
reconnaissance purement factuelle » (Rickert, 1997, p.183).
C’est que nous attestons ainsi ce que celui qui forme des concepts historiques ou culturels doit
« (…) présupposer que certaines valeurs valent de façon absolue, et que les valeurs que lui-même met
au fondement de sa représentation ne sont pas sans rapport avec ce qui est absolument valide »
(Rickert, 1997, p.184). C’est ainsi, grâce à la prise de quelques valeurs comme significativement
absolues, avec une universalité et validité absolues pour tous, que le scientifique de la culture peut
demander aux autres de reconnaître les mêmes valeurs qu’il appréhende comme essentielles dans
sa représentation. Cette présupposition d’une universalité et validité absolues des valeurs revient
chez Rickert à poser la notion de culture comme l’hypothèse d’un système objectif des valeurs qui
valent absolument pour tous : « Un progrès dans les sciences de la culture à l’égard de leur
objectivité, de leur universalité, et de leur cohésion systématique, est dépendant du progrès dans
l’élaboration d’un concept objectif et systématiquement articulé de la culture » (Rickert, 1997, p.185).
Comme remarque Zijderveld, ce concept d’une culture comme système objectif et valide de tous
les valeurs « (…) doit rester une hypothèse, ou - et ce ne sont pas les mots de Rickert - une sorte
de rêve ou d'utopie, que les recherches historiques et empiriques spécialisées tentent d'approcher
au plus près4 » (Zijderveld, 2006, pp. 280-281). C’est ainsi que l’objectivité des sciences de la culture
et fondé sur l’objectivité dite « absolue » du concept de culture, c’est-à-dire sur la présupposition
d’une universalité et une validité absolues des valeurs sur lesquelles la formation des concepts se
déroule. Ce présupposé fondamental des Kulturwissenschaften signifie pour Rickert que « A la loi
naturelle inconditionnellement et universellement valable que recherchent les sciences
généralisantes, doit correspondre la valeur inconditionnellement et universellement valable que nos
bien culturels réalisent plus ou moins en tant que porteurs de structures de sens individuelles »
(Rickert, 1997, p.187). Compte tenu de tout ce qui vient d’être dit, cette objectivité nous paraît
rester décisivement problématique.

b) Critiques : « la culture comme hypothèse d’un système objectif des valeurs est fondée sur
des évaluation subjectives »

Nous venons de développer la complexe problématique de l’objectivité des sciences de la culture.


Nous avons vu qu’elle repose sur la présupposition nécessaire de la validité absolue d’un concept
de culture comme le système objectif des valeurs. C’est ainsi qui est possible pour la formation des
concepts historiques de prendre appui sur l’objectivité de la culture, et d’après ce concept, de
sélectionner le matériau essentiel pour cette formation. La référence aux valeurs qui est à la base
des concepts des sciences de la culture tire ainsi son objectivité, en dernière instance, de cette

4 L’original dit : It must remain a hypothesis, or – and these are not Rickert’s words – a kind of dream or utopia, which the empirical,
specialized historical investigations try to approach as closely as possible
présupposition « méta-empirique » qui concerne le concept de la culture. Prenant en compte cette
fondation de l’objectivité pour les Kulturwissenschaften, nous voudrions maintenant développer la
critique que Oakes, dans son livre Weber and Rickert : Concept formation in the cultural sciences (Oakes,
1990, pp.112-128), déploie à l’égard de la distinction entre le rapport et l’évaluation concernant les
valeurs, distinction qui se trouve au cœur de la formation des concepts des sciences culturelles, et
qui, comme nous le verrons, touche ainsi la signification du présupposé d’un concept absolument
valable de la culture. Nous essaierons, dans cette dernière section, de montrer que « la culture,
comme l’hypothèse d’un système objectif des valeurs, est fondée, comme Oakes remarque, sur des
évaluation subjectives ». Au demeurant, comme Zijderveld disait, ce concept d’une culture objective,
avec une universalité et une validité absolues, se montrera comme un rêve ou une utopie qui se
soutient sur des bases décisivement subjectives.

L’argument d’Oakes est simple : il montre que les rapports aux valeurs qu’on établit comme
significatifs pour la formation des concepts culturelles dépendent, avant tout, d’une évaluation sur
la validité de ces valeurs elles-mêmes. Ce qui détermine alors la pertinence d’une valeur pour la
sélection du matériau scientifique, ce qui compte au moment de dégager l’individualité de la simple
singularité de la réalité empirique, c’est précisément une évaluation préalable sur la validité même
de cette valeur. Donc, notre rapport aux valeurs ne détermine pas les évaluations que nous
pourrions faire sur un objet ou une action ; par contre, nos évaluations sur la validité de nos valeurs
déterminent en fait l’acceptation ou le refus d’un déterminé rapport aux valeurs. Comme dit Oakes
dans son article déjà cité : « Les jugements de valeur contradictoires ne reposent pas sur un
consensus sur la nature de la réalité culturelle telle qu’elle est déterminée par les rapports aux
valeurs, ce que Rickert suppose. Au contraire, l'accord ontologique suppose un consensus dans les
évaluations. La résolution de la controverse ontologique est liée à la résolution d'une controverse
axiologique5 » (Oakes, 1987, p.156). Ce qui revient à dire que la sélection de valeurs que nous
considérons comme significatifs pour la formation de concepts des Kulturwissenschaften repose sur
les évaluations subjectives que nous-mêmes nous faisons auparavant sur la validité de ces mêmes
valeurs : ce qui compte comme significatif dans la culture, c’est ce que nous avons déjà considéré,
dans notre position, comme étant significatif pour nous-mêmes. C’est ainsi que nous pouvons dire
que toute discussion sur le rapport aux valeurs se joue déjà dans le champ d’une évaluation
subjective, c’est-à-dire sur une prise de position préalable sur la validité de ces mêmes valeurs en jeu.
Oakes résume les prémisses de cet argument de la façon suivante :

5 Dans l’original : The conflicting value judgements do not rest on a consensus about the nature of cultural reality as determined by value
relations, which is what Rickert supposes. Quite the contrary, ontological agreement presupposes a consensus in valuations. The resolution
of the ontological controversy is tied to the resolution of an axiological controversy .
(1) Les phénomènes ne deviennent des objets des sciences culturelles que s'ils sont définis comme
tels en termes de rapport aux valeurs. (2) Les phénomènes ne peuvent être définis en termes de
rapport aux valeurs que si les valeurs en question sont comprises: au minimum, seulement si elles
peuvent être identifiées et différenciées des autres valeurs. (3) Une valeur ne peut être comprise
dans ce sens que sur la base d'un jugement de valeur, une position positive ou négative prise sur la
valeur. (4) Ainsi la constitution des phénomènes en tant qu'objets des sciences culturelles est basée
sur des jugements de valeur. Bien que cela n’a pas besoin d’une évaluation sur les objets de
recherche, cela dépend d'une position prise sur la valeur en fonction de laquelle les rapport aux
valeurs qui constituent ces objets sont définies. (5) Cela signifie que le rapport aux valeurs ne peut
être établi que sur la base d’un jugements de valeur.6 (Oakes, 1990, p.126)

Par conséquent, si nous suivons et élargissons la critique d’Oakes, si nous radicalisons le fait que
tout rapport aux valeurs est fondé sur et dépende d’une évaluation subjective préalable, nous
pouvons ajouter que tout le concept de la « culture » comme un système objectif des valeurs
absolument universelles et valides pour tous est fondé sur et dépende d’un nombre fini et déterminé
d’évaluations subjectives. Le présupposé méta-empirique selon lequel il y a quelques valeurs qui
sont inconditionnellement valides est définitivement un rêve ou une sorte d’utopie : il n’y a pas un
seul concept de « culture » qui soit absolument valide et universel, car « derrière » tout ce système
des valeurs il y a des évaluations subjectives préalables qui déterminent ce qui compte comme
significatif et pertinent pour la formation des concepts scientifiques dans les sciences de la culture.
Au moins nous pouvons dire qu’il n’y a pas un seul concept de culture, mais il y en a plusieurs. Cela
signifie qu’on devrait admettre, dans le projet de Rickert, une importante modification : il n’y a pas
un seul système absolu des valeurs, il y en a beaucoup avec beaucoup d’évaluations subjectives qui
fondent leurs rapport aux valeurs déterminées. Mais, du coup, d’un côté, cela montrerait qu’il n’y
pas non plus un équivalent pour le concept de Nature dans les Naturwissenschaften, sinon plusieurs
concepts de culture qui pourrait peut-être lui correspondre ; d’autre côté, cela mettrait en avant une
grande difficulté dans la question de l’objectivité des sciences de la culture, parce que, avec plusieurs
concepts de culture, est-ce qu’il est encore possible d’envisager une seule science de la culture ou il
doit y avoir, par contre, plusieurs sciences de la culture qui correspondent chacune à un concept
de culture déterminé ? En tout cas, avec la critique d’Oakes, l’objectivité et l’unité des sciences de
la culture que Rickert défende se voient absolument contestées. Si nous disions qu’il s’agissait ici
d’un point problématique dans le projet de Rickert, maintenant il est patent qu’il s’agit d’une

6 Dans l’original : (1) Phenomena become objects of the cultural sciences only if they are defined as such in terms of value relevancies. (2)
Phenomena can be defined in terms of value relevancies only if the values in question are understood: minimally, only if ther can be identified
and differentiated from other values. (3) A value can be understood in this sense only on the basis of a value judgment, a positive or negative
positition taken on the value. (4) Thus the constitution of phenomena as objects of the cultural sciences is based on value judgements.
Although this does not require a valuation of the objects of investigation, it does depend upon a position taken on the value in terms of which
the value relevancies that constitute these objects are defined. (5) this means that value relevancies can be established only on the basis of
value judgements.
profonde difficulté, même une contradiction, dans le projet rickertien de la démarcation des
sciences de la nature et de la culture.

Bibliographie utilisée

Oakes, G. (1987). « Remarks on Weber and Rickert », in Politics, culture and society. Vol. 1, no. 1.

Oakes, G. (1990). Weber and Rickert : Concept formation in the cultural sciences. Cambrigde : MIT press.

Rickert, H. (1997). Science de la culture et sciences de la nature suivi de Théorie de la définition. Traduction
par Marc de Launay, Anne-Hélène Nicolas et Carole Prompsy. Paris : Gallimard.

Windelband, W. (2000). « Histoire et sciences de la nature (Discours prononcé au Rectorat de


Strasbourg en 1894) », dans Les Études philosophiques. Traduction par Silvia Mancini. No. 1, pp. 1-
16.

Zijderveld, A. (2006). Rickert’s relevance : The Ontological Nature and Epistemological Functions of Values.
Leiden : Brill.