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© Éditions Albin Michel, 2018

pour la traduction française

Édition originale parue sous le titre :


DAS BUCH GEGEN DEN TOD
© Heirs of Elia Canetti, 2014
© Carl Hanser Verlag, Munich, 2014
ISBN : 978-2-226-42913-1
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
« Les Grandes Traductions »
Note de l’éditeur
C’est au plus tard en 1942 qu’Elias Canetti a émis
l’intention de publier au moins partiellement ses notes
manuscrites. Parallèlement à l’ébauche d’un « roman sur
l’ennemi de la mort », censé prendre place dans une
« Comédie humaine des fous » qui ne verra jamais le jour, il
forme alors le dessein d’écrire un Livre contre la mort. De
nombreux manuscrits posthumes témoignent de la permanence
de ce dessein et des différentes tentatives visant à le mettre en
œuvre. La plus documentée consiste en un dossier intitulé « Le
livre des morts », un ensemble de notes portant sur ce thème et
datant des années 1982 à 1988. (Une partie de ces notes,
transcrites en cent soixante pages dactylographiées, fut publiée
par l’auteur dans le recueil intitulé Territoire de l’homme). Le
dépouillement de ses papiers posthumes montre qu’un tiers
environ des notes ont trait au thème de la mort ; transcrites,
elles représentent environ deux mille pages dactylographiées.
Canetti lui-même n’a cessé de procéder à des choix de
notes qui figurent dans différents recueils parus de son vivant :
Le Territoire de l’homme (TH 1978), Le Cœur secret de
l’horloge (CSH 1989), Le Collier de mouches (CM 1995),
Notes de Hampstead (NH 1998). Parmi les recueils publiés,
plusieurs sont inédits en France : « Notes 1992-1993 » (N) et
« Notes 1973-1984 » (N). Une place à part est occupée par des
notes non parues du vivant de Canetti, mais révisées par lui-
même et transcrites au propre dès 1942, les « Notes à Marie
Louise » (NML), dont la publication posthume en Allemagne
date de 2005. Par comparaison avec l’importance quantitative
des notes manuscrites, le nombre relativement réduit de celles
qui furent imprimées témoigne de la rigueur des choix
auxquels procéda l’auteur : les notes publiées ne représentent
qu’un dixième environ de la totalité des notes manuscrites.
Il a été procédé pour l’établissement du présent ouvrage à
des choix qui se veulent à la fois représentatifs de l’ampleur du
champ de réflexion de l’auteur et de la sévérité dont il a lui-
même fait preuve envers ses propres écrits non imprimés. La
concision percutante et le trait grotesque propres à Canetti ont
été des arguments majeurs pour incorporer les textes en
question dans le présent recueil ; les répétitions ont été
exfiltrées, mais de manière non systématique, afin de ne pas
occulter la résurgence significative de certaines pensées au fil
des décennies. Ont été retenus également des textes descriptifs
et des citations d’importance primordiale qui établissent la
liaison entre Le Livre contre la mort et Masse et Puissance,
des textes narratifs et des observations qui entrent en
résonance avec Le Témoin auriculaire et Les Voix de
Marrakech, ainsi qu’un ensemble de réflexions tournant
autour de sa pièce, Les Sursitaires, en rapport direct avec la
thématique du présent ouvrage. Les notes relatives à « ses »
morts – le père, la mère, Sonne, Friedl, Veza, Georg, Hera –
ont été considérées et retenues comme des temps forts, à
l’exclusion toutefois de celles dont le contenu s’avérait plus
strictement autobiographique.
La responsabilité de ces choix a dû être répartie entre
plusieurs personnes. La totalité des textes transcrits sous la
direction de Johanna Canetti a donné lieu à une présélection
d’environ un quart de l’ensemble, opérée par Sven Hanuschek
et Kristian Wachinger, assistés de Laura Schütz ; Peter von
Matt a retenu, dans un second temps, la moitié environ des
textes présélectionnés. Le corps des textes manuscrits
précédemment parus dans divers recueils a été
considérablement enrichi par un ensemble de notes
directement liées à la thématique du livre et qui se devaient
d’y figurer. Le soin d’une ultime révision des textes imprimés
et manuscrits figurant dans le présent recueil a été confié à
Johanna Canetti.
La procédure suivie exigeait que soient prises des décisions
textuelles claires : en présence de variantes insignifiantes,
préférence a été donnée à la version déjà publiée ; le texte
manuscrit, en revanche, a fait autorité dans les cas rares de
variantes plus importantes.
Les deux tiers environ des textes figurant dans ce livre sont
restés inédits à ce jour. Ils sont reconnaissables à l’absence du
sigle qui, dans le cas des textes parus dans les différents
recueils cités plus haut, fait référence aux titres des ouvrages
dont ils sont extraits.
Le Livre des morts
Cimetières d’étoiles
Ça commence avec le fait de compter les morts. Chacun
devrait, par sa mort, devenir unique comme Dieu. Un mort
plus un autre ne font pas deux. Les vivants se laisseraient plus
aisément compter, mais quoi de plus vain que ce genre
d’addition ?
Des villes et des campagnes entières peuvent porter le
deuil, comme si tous les hommes, tous, fils et pères, étaient
tombés au front. Mais si le nombre de ceux qui sont tombés
s’élève à onze mille trois cent soixante-dix, elles ne cesseront
d’aspirer à atteindre le million.

Fourmis et mort
La fourmi ne sait rien des épidémies ni de toutes nos
maladies. Quand elle meurt, c’est à peine si on le remarque,
tant elle ressuscite facilement. Miss Field a fait à cet égard des
expériences assez cruelles, mais convaincantes. Sur sept
fourmis qu’elle a laissées huit jours sous l’eau, quatre sont
revenues à la vie. Elle en a fait jeûner d’autres et ne leur a
donné qu’un peu d’eau sur une éponge stérilisée. Neuf
Formica Subsericea ont survécu à soixante-dix, et jusqu’à cent
six jours, de jeûne intégral. Trois cas de cannibalisme
seulement ont été observés parmi les nombreux cobayes
soumis à cette expérience ; et les 20e, 35e, 62e et 70e jours
d’abstinence, quelques fourmis à moitié mortes de faim
trouvèrent moyen de délivrer une goutte de miel à des
compagnes dont l’état était manifestement désespéré. Les
fourmis ne sont sensibles qu’au froid. Elles n’en meurent pas,
mais s’endorment jusqu’à atteindre un état de rigidité
cadavérique, d’économie pratique, dans lequel elles attendent
tranquillement le retour du soleil.

Il semble que la connaissance de la mort soit l’événement


le plus lourd de conséquences de l’histoire humaine. Elle est
devenue reconnaissance. La mise à mort réciproque n’est
possible que dans la mesure où l’on sait qu’un mort est mort
jusqu’à un certain point.

La disparition, la soudaine et mystérieuse éclipse de grands


et de saints hommes parce qu’ils ne doivent pas être morts.

Jahrmann, un bienfaiteur
Donner ses propres années en partage. Afin de prolonger
leur existence, un homme entreprend d’offrir à des personnes
dont il a reconnu la valeur quelques-unes de ses propres
années. Une longue vie lui a été prophétisée ; il sait qu’il fêtera
son centième anniversaire. Il décide alors, en voyageant et en
s’informant scrupuleusement, de repérer ceux qui auraient le
plus besoin des années dont il est prêt à se défaire. Il les
distribue très prudemment, jamais trop, jamais trop peu, c’est
une tâche astreignante. Durant le restant de vie qu’il s’est
accordé, il lui appartient de veiller à ce que son sacrifice soit le
plus utile possible. La nouvelle de sa singulière entreprise ne
tarde pas à se propager. Il devient la proie de spéculateurs qui
veulent faire de l’argent avec ses années. Ils doivent le
convaincre de la valeur, du mérite, de l’utilité de leurs clients,
mais ceux-ci sont en réalité de risibles femmelettes hors d’âge,
cousues d’or et désireuses de se procurer à tout prix quelques
petites années de vie supplémentaires. Les spéculateurs
fabriquent donc des personnes méritantes car le bienfaiteur est
un pur qui ne s’intéresse à rien moins qu’à l’argent. Le nombre
limité des années dont il dispose les rend de plus en plus
précieuses ; moins il en reste, plus il se trouve de gens pour
vouloir en profiter. Cela donne lieu à l’émission d’actions qui
passent de main en main et atteignent bientôt des cours
prodigieux. Les bénéficiaires d’années obtenues avant la
spéculation sont approchés et pressés par tous les moyens de
renoncer à leurs droits. Les années se fragmentent en mois et
en semaines. Ceux qui ont obtenu des droits par voie d’achat
constituent une association dotée d’un conseil d’administration
résultant d’élections en bonne et due forme. L’association est
essentiellement chargée de dresser un bilan comptable au
moment où le bienfaiteur atteindra le terme depuis longtemps
fixé de sa vie. À partir de cet instant, elle disposera librement
du temps de vie encore disponible.

On the night following the 14th Sha’ban (the eighth month


of the muslim year) special services are hold in all mosques.
The traditional reason is that « on this night the lote-tree of
Paradise on the leaves of which are inscribed the names of all
living persons, is shaken, and the leaf of any mortal who is
predestined to die during the ensuing year falls whithering to
the ground ».

Dans la nuit du 14 Sha’ban (le huitième mois de l’année


musulmane), des offices spéciaux sont célébrés dans toutes les
mosquées, conformément à une tradition selon laquelle, « au
paradis, cette nuit-là, on secoue l’arbre à lotus dont les feuilles
portent les noms de tous les vivants ; la feuille de chaque
mortel destiné à mourir l’année suivante tombe sur le sol, à
moitié fanée ».
Sa disposition à tout faire au plus mauvais moment ; un
désordre désespérant dans la gestion du temps, comme s’il ne
pouvait accepter son irréversibilité. S’il fait les choses dans
l’ordre voulu, il craint de légitimer la mort à laquelle mènent
tous ces enchaînements.

Chinese seamen « reincarnated »


Fifty-four Chinese seamen, threatened with
deportation from Canada for refusing to go to sea again
after they had been torpedoed, claimed that they were
Canadians by reincarnation. They said that they died in
the Atlantic after their ship was torpedoed and were
reincarnated in a Canadian vessel which picked them
up. The Canadian authorities disagreed with this
doctrine and the Chinese must go to sea again.

Des marins chinois « ressuscités »


Cinquante-quatre marins chinois, sur le point d’être
expulsés du Canada parce qu’ils refusaient de reprendre la mer
après avoir été torpillés, prétendaient être devenus Canadiens
de naissance du fait de leur résurrection. Ils déclarèrent être
morts noyés à la suite du torpillage de leur bateau et avoir
ressuscité à bord du bateau canadien qui avait repêché leurs
dépouilles dans l’Atlantique. Les autorités canadiennes
récusèrent leur version des faits et les Chinois durent reprendre
la mer.
« Certainly animals are conscious of a very real
uneasiness in the presence of death of one of their own
kind. None of them, however, make any pretence of
burying their dead ceremonially. The first recorded
examples of the latter come from the age of the so-
called Neanderthal men, some fifty to one hundred
thousand years B.C. »

« Les animaux éprouvent assurément un très réel malaise


en présence de la mort de l’un de leurs congénères. Aucune
espèce animale, cependant, ne s’emploie à inhumer
solennellement ses morts. Les premiers exemples d’un tel
comportement remontent à l’âge de l’homme dit de
Néandertal, soit à une époque comprise entre cinquante et cent
mille ans avant J.-C. »

Les dernières paroles


de la Bourignon (1680)
« Si je meurs, ce sera contre la volonté de Dieu… »

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder


fixement*1. »
La Rochefoucauld

August 26, 1942


Stalingrad
The last day’s fighting has been largely hand-to-hand
with tommy-guns and bayonets. The dead are so thick
upon the ground that there has been no time to bury
even a tenth of them.
Front reports have described how the German armies
solved this problem by the use of field incineration, in
appearance not unlike large camp cookers.
La journée d’hier a donné principalement lieu à des
combats au corps à corps, menés à la baïonnette et au pistolet
mitrailleur. Le sol est couvert d’une telle couche de cadavres
qu’on n’a pas eu le temps d’en enterrer plus de un sur dix.
À en croire certains rapports du front, les armées
allemandes ont résolu le problème à l’aide d’incinérateurs dont
l’apparence ne diffère guère de celle des cuisines roulantes.

L’histoire de l’homme qui ne veut pas que quiconque lui


survive.

Died going to shelter


Hearing the sirens on Monday night, Charles
Stephens Evans, a 67-year-old labourer, of Newport
Street, Lambeth, got out of bed, and was on his way to a
shelter when he collapsed and died in the street.

Mort en se rendant au bunker


Ayant entendu les sirènes dans la nuit de lundi, Charles
Stephens Evans, un cultivateur de soixante-sept ans, domicilié
Newport Street, à Lambeth, a quitté son lit pour se rendre au
bunker le plus proche ; en chemin, il s’est effondré dans la rue,
frappé de mort subite.

Stalingrad
« They had time to bury their own dead in a brotherly
grave. »
« Ils eurent le temps d’enterrer leurs morts dans une tombe
fraternelle. »

« Ce qu’il y a de certain dans la mort est un peu adouci par


ce qui est incertain ; c’est un indéfini dans le temps qui tient
quelque chose de l’infini et de ce qu’on appelle l’éternité2*. »

La Bruyère

Mort d’un Australien


« A man had been found dying of spear wounds out
in the bush, and carried to the Mission as he was
breathing his last. I watched two of the lay brothers
bearing the stretcher to one of the huts, a horde of
natives following. I noticed that they held their burden
curiously high in the air. Suddenly, as it was lowered for
entry to a doorway, the natives crowded round, to my
horror, fell upon the body of the dying man, and put
their lips to his in a brutal eagerness to inhale the last
breath. They believed that in so doing they were
absorbing his strength and virtue, and his very vital
spark, and all the warnings of the “white father” would
not keep them from it. The man was of course dead
when we extricated him, and it was a ghostly sight to
see the lucky “breath catcher” scoop in his cleeks as he
swallowed the “spirit breath” that gave him double
hunting power. »
D. Bates, The Passing of the Aborigines

« On avait trouvé dans le bush un homme mortellement


blessé d’un coup de sagaie et on le transportait à la Mission
tandis qu’il agonisait. Je suivais des yeux les deux frères
convers qui se dirigeaient vers une hutte avec la civière, suivis
par une horde d’indigènes. Je remarquai qu’ils portaient leur
fardeau bras levés, très haut au-dessus de la surface du sol.
Soudain, comme ils avaient baissé les bras pour s’introduire
dans la hutte, les indigènes qui les entouraient se jetèrent sur le
corps du mourant et, sous mes yeux horrifiés, cédant au désir
brutal d’inhaler son dernier souffle, ils pressèrent leurs lèvres
sur les siennes. Ils croyaient de la sorte pouvoir recueillir en
eux sa force, sa vaillance, son étincelle vitale même, et les
mises en garde réitérés du “père blanc” ne purent les en
dissuader. L’homme était évidemment mort lorsque nous
parvînmes à le leur arracher, et ce fut un spectacle macabre de
voir se creuser les joues de l’heureux “attrape-souffle” en train
d’avaler “le souffle de l’âme” qui redoublerait ses pouvoirs de
chasseur. »

La mort de Thomas More


« More “laying his head upon the block, bade the
executioner stay until he had removed aside his beard,
saying that that had never committed any treason”. »
« More “posa sa tête sur le billot et pria le bourreau de bien
vouloir patienter un instant afin de lui laisser le temps
d’écarter sa barbe, car celle-ci, déclara-t-il, ne s’était rendue
coupable d’aucune trahison”. »

Des morts sont unis par le mariage


« When one man has had a son, and another man a
daughter, also both may have been dead for some years,
they have a practice of contracting a marriage between
their deceased children, and of bestowing the girl upon
the youth. They at the same time paint upon pieces of
paper human figures to represent attendants with horses
and other animals, dresses of all kinds, money and every
article of furniture ; and all these, together with the
marriage contract, which is regularly drawn up, they
commit to the flames, in order that through the medium
of the smoke (as they believe) this things may be
conveyed to their children in the other world, and that
they may become husband and wife in due form. After
this ceremony, the fathers and mothers consider
themselves mutually related, in the same manner, as if a
real connexion had taken place between their living
children. »
Marco Polo I, 50

« Si un homme a un fils et un autre une fille – et quand bien


même les deux jeunes gens seraient morts depuis des années –,
il existe chez eux une coutume qui leur permet d’unir par le
mariage leurs enfants décédés. À cette fin, ils peignent sur du
papier des figures humaines représentant des serviteurs, mais
aussi des chevaux et d’autres animaux, des habits de toutes
sortes, de l’argent et le mobilier pour la maison. Et toutes ces
choses, y compris le contrat de mariage en bonne et due forme,
sont ensuite vouées aux flammes afin que la fumée (ainsi
qu’ils le croient) les emporte auprès de leurs enfants, dans
l’autre monde, et que ceux-ci deviennent mari et femme.
Après cette cérémonie, les pères et les mères des nouveaux
mariés se considèrent eux-mêmes unis par les liens de parenté
résultant de l’union ainsi contractée, exactement comme si
leurs enfants vivants avaient conclu un véritable mariage. »

Extrait du Journal de Grillparzer


La seule note de l’année 1839
« La bonne de Fröhlich raconte qu’à la mort de son père,
qui était “si cher à son cœur”, elle avait été terrifiée, alors
qu’elle aidait à faire la toilette et à vêtir le défunt, par la
rigidité glacée du cadavre. Elle avait alors pensé : si une
“jeune personne en bonne santé” s’étendait auprès de lui, peut-
être que la chaleur de son corps pourrait le ranimer. La nuit
venue, lorsque tout le monde fut endormi, elle s’était levée,
s’était glissée dans le lit du mort et avait passé la nuit à côté
lui. Le lendemain matin, comme elle ne s’était pas présentée
pour reprendre son service, on l’avait cherchée partout et on
avait fini par la trouver étendue, à moitié frigorifiée, à côté de
la dépouille paternelle. Sa tentative de médication allopathique
lui valut une bonne volée de bois vert. Il y a quelque chose de
terrifiant mais aussi d’héroïque dans la niaiserie d’un tel
témoignage d’amour. »
1. Les citations suivies d’un astérisque sont en français dans le texte (Les notes
sont du traducteur).
2. Ces textes avaient été réunis par Canetti lui-même dans un dossier.
1942
Pour être tout à fait morte, elle choisit des insectes à tuer.
NML

Il veut mourir en secret pour n’assurer le triomphe de


personne, et en guise de dernier repas, il mange son testament.
NML

La hâte des morts : ils veulent quitter aussi vite que


possible la sphère des explosions.
NML

Personne ne lui survivra ; car tous ceux qui l’ont supporté


sont morts.
NML

On n’a pas assez pensé à ce qui, dispersé dans les autres,


reste vraiment vivant d’un mort ; et on n’a pas réfléchi à la
méthode qui permettrait de nourrir ces restes dispersés et de
les maintenir en vie aussi longtemps que possible.
Les amis d’un homme mort se réunissent certains jours et
ne parlent que de lui. S’ils ne disent que du bien de lui, ils le
rendent encore plus mort. Ils feront mieux de débattre, de
prendre parti pour ou contre lui, de se raconter les mauvais
tours qu’il se plaisait à jouer ; tant que l’on trouvera à dire des
choses surprenantes sur son compte, il se transformera et ne
sera pas mort. La piété qui tend à le figer dans une certaine
attitude n’est pas du tout amicale. Elle découle de la peur et ne
vise qu’à le neutraliser, le maintenir dans son cercueil, sous
terre. Pour que le mort continue de vivre à sa manière, plus
subtile, il faut lui permettre de se mouvoir. Il faut qu’il se
montre en colère, comme jadis, et dans sa colère il doit
pousser un juron connu seulement de celui qui le rapporte. Il
doit devenir affectueux ; ceux qui l’ont connu sévère et
impitoyable doivent soudain se rendre compte qu’il pouvait
aussi aimer. On souhaiterait presque que chacun de ses amis
tienne à sa façon le rôle du mort et que toutes ces
représentations fassent qu’il soit de nouveau là. On pourrait
aussi, à l’occasion de ces commémorations, inviter de temps à
autre des gens plus jeunes et non avertis afin de leur permettre
de fréquenter un tant soit peu ce mort inconnu d’eux. Certains
objets associés à sa personne devraient passer de main en main
et, à cet égard, il serait bon qu’il se trouve, en accord avec telle
ou telle anecdote, un nouvel objet, jusqu’alors ignoré, à faire
circuler à chaque rencontre annuelle.
NML

Le mot liberté exprime avant tout une tension violente,


peut-être la plus violente de toutes. L’homme veut toujours
aller plus loin et, lorsqu’il ne connaît pas le nom de cet ailleurs
qui l’obsède, imprécis au point qu’il n’en peut distinguer les
contours, il l’appelle liberté.
Au point de vue spatial, cette tension génère le désir
irrépressible de franchir une frontière en niant tout simplement
son existence. La liberté dans les airs s’exprime dans le rêve
ancestral et mythique de voler à la rencontre du soleil. La
liberté dans le temps signifierait vaincre la mort, alors même
qu’on peut déjà s’estimer satisfait d’avoir éventuellement
réussi à en repousser l’échéance. La liberté dans le monde des
choses, ce serait l’abolition des prix ; et le parfait prodigue, un
homme libéré des contingences, ne désire rien tant qu’un
perpétuel bouleversement des prix, affranchi de toute règle,
comme déterminé par un baromètre capricieux, impossible à
influencer et à peu près imprévisible. Il n’existe pas de liberté
dans les actes. À cet égard, le prix de la liberté, le bonheur
qu’elle procure résident dans la tension de l’homme qui veut
dépasser ses limites et que son désir pousse à se mesurer aux
extrêmes. Celui qui veut tuer se trouve confronté aux terribles
menaces qui accompagnent l’interdiction de tuer, et s’il
pouvait se soustraire aux tourments que ces menaces lui
infligent, sans doute choisirait-il de se soumettre à des tensions
susceptibles de déboucher sur une issue plus heureuse. – Mais
la liberté, à l’origine, réside simplement dans le fait de
respirer. Chacun peut respirer l’air qui l’entoure, et la liberté
de respirer est bien la seule qui n’ait été foulée aux pieds à ce
jour.
TH

La mort de Molière : il ne peut renoncer à jouer ; les grands


rôles dans lesquels il paraît et les ovations du public ont bien
trop d’importance pour lui. C’est en vain que ses amis le
pressent de ne plus monter sur scène, il repousse leurs
bienveillants conseils. Le jour même de sa mort, il déclare ne
pas pouvoir priver les comédiens de leur cachet. Mais ce qui
lui importe, en réalité, ce sont les acclamations du public. Être
acclamé : il semble que ce soit un besoin vital chez lui. C’est
pourtant une foule hostile, de surprenante façon, qui assiège sa
maison le jour de son enterrement, la version négative de son
public au théâtre. Il s’agit de la foule des âmes pieuses ; mais
comme elle sait qu’elle est de mystérieuse manière étroitement
liée à celle qui constitue le public de Molière, elle se laisse
disperser avec l’argent qu’on lui jette en pâture : Il s’agit du
remboursement des sommes perçues pour le spectacle qui a dû
être interrompu.
TH

Les morts se nourrissent de jugements, les vivants d’amour.


TH

« Assommés » – comme cela sonnait encore haut, comme


cela cela sonnait clair, une sonorité ample et franche. Par
contre : « étouffés », « écrasés », « carbonisés », « crevés »,
rien que des sonorités avaricieuses, à croire qu’il n’en a rien
coûté.
TH

Il n’y a plus de mesure pour rien depuis que la vie humaine


n’est plus la mesure.
TH

Il veut revenir dans le monde rassasié et merveilleux où


plus personne ne meurt et où les hommes confient à de très
humaines fourmis le soin de mener leurs guerres.
TH

L’homme est éternel dans la mesure où il se préoccupe de


l’éternité – si toutefois il ne s’y noie pas.
TH

On meurt trop facilement. On devrait mourir beaucoup plus


difficilement.
TH

La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied


une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois
quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou
mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps
qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses
promesses d’immortalité.
TH

Maudite soit la vengeance et, même s’ils abattent mon frère


préféré, je ne veux pas de vengeance, je veux des hommes
différents.
TH

Les guerres sont menées pour elles-mêmes. Aussi


longtemps qu’on ne l’admettra pas, on ne pourra pas les
combattre efficacement.
TH

Il espérait, ignoré de Dieu, vivre longtemps.


CM
Tu as peur de tout ce qui ne vient pas après la mort.
CM

L’avare aura le plus de mal à devenir immortel.


CM

Ô que ne suis-je mort il y a dix mille ans et ressuscité entre-


temps à trois reprises déjà.

Il aimait le vent et se laissa dévorer par le feu ; il voulait,


pour une fois, être entièrement porté par le vent.
À chacun de ses anniversaires, il célébrait un petit service
funèbre à sa propre mémoire, car n’aurait-il pas pu être déjà
mort, après tout ?

Il ne veut plus jamais mourir.

15 février 1942
J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort
telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les
soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette
guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort.
Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple. Je m’évertuais,
en des temps meilleurs, à la brandir à bout de bras, sous un flot
de plaisanteries et de menaces sarcastiques ; je me représentais
le combat contre la mort comme une mascarade ; et je tentais
de me frayer passage jusqu’à elle sous cinquante déguisements
différents, tous dissimulant des conjurés voués à sa perte.
Mais, dans l’intervalle, elle a mis de nouveaux masques. Non
contente des victoires courantes qu’elle remporte jour après
jour, elle frappe à gauche et à droite tout autour d’elle. Elle
passe l’air et la mer au peigne fin, le plus petit comme le plus
grand lui conviennent et lui procurent de l’agrément, elle se
jette sur tout d’un seul coup, ne prend plus nulle part le temps
d’accomplir son œuvre. Alors je n’ai plus de temps à perdre,
moi non plus. Je dois l’empoigner là où c’est possible et la
clouer dans des phrases de fortune. Je n’ai pas le loisir de lui
fabriquer des cercueils, de les décorer encore moins, et moins
encore de déposer ceux qui seraient déjà décorés dans des
mausolées grillagés.
Pascal a atteint trente-neuf ans, je vais bientôt en avoir
trente-sept. Si j’avais le même destin que lui, j’aurais tout juste
deux ans devant moi, quelle hâte ! Il nous a laissé en vrac ses
Pensées vouées à la défense du christianisme. Je veux rédiger
mes pensées vouées à défendre l’homme contre la mort.

Il a la nostalgie des sirènes : comme si la mort pouvait être


surmontée pourvu qu’elle soit annoncée de façon assez
retentissante.

Tu ne mourras point (le premier Commandement).

Quelqu’un qui vit très longtemps afin de différer la


rencontre avec son défunt père qu’il craint. Définition du fils
prodigue.

Il préfère mourir qu’être mort, tant lui importent à cet égard


les moindres nuances.
Non, dit mon ami, et déjà il mordillait de nouveau le canon
de son revolver, je veux continuer de mourir.
L’art des sirènes résidait dans leur manière de soupirer ; on
aurait dit qu’elles étaient sur le point de mourir d’aimer. Mais
elles survivaient à leurs sauveteurs et continuaient de mourir
en se tortillant, éperdues d’amour.

Attribution d’un prix pour une longue vie.

Son ultime vœu : il voudrait éternuer une dernière fois.

Il fut surpris mourant.

Il est assurément ennuyeux que deux motifs


diamétralement opposés se confondent en rapport avec la
mort : la mort des autres et la sienne propre. On a du mal à les
séparer et on ne pense souvent qu’à soi lorsqu’on déplore la
mort des autres. Il ne faut surtout pas se décourager. La plainte
funèbre des peuples primitifs est un événement si fort et qui se
grave si profondément dans la conscience de ceux qui y
participent qu’il ne faut pas désespérer de la survie d’un pareil
rituel chez nous. Nos enterrements peuvent bien être aussi
froids que les pierres tombales de nos cimetières, et les morts
légèrement vêtus et devenus des anges être gentiment réunis
au ciel, la plainte funèbre ne mettra pas longtemps à regagner
son ancien pouvoir de conjuration et, à la différence
d’autrefois, les défunts se lèveront effectivement de leur lit de
mort.
Il ne pouvait pas mourir avant d’avoir lu et corrigé toutes
les nécrologies le concernant.
15 juin 1942
Il y a cinq ans aujourd’hui que ma mère est décédée.
Depuis lors, la terre s’est retournée de l’intérieur vers
l’extérieur. Pour moi, c’est comme si c’était arrivé hier. Ai-je
vraiment pu vivre cinq ans sans qu’elle en ait rien su ? Je veux
l’arracher à son cercueil, dussé-je en retirer chaque vis avec les
lèvres. Je sais qu’elle est morte. Je sais qu’elle s’est
décomposée. Mais je ne puis l’accepter. Je veux lui redonner
vie. Mais où trouverai-je des traces d’elle ? Mes frères et moi-
même en recelons bon nombre. Mais cela ne suffit pas. Je
veux retrouver chaque personne qui l’a connue. Je veux
récupérer toutes les paroles qu’elle a prononcées. Il me faut
fréquenter ses lieux et respirer le parfum de ses fleurs, les
arrière-petites-filles de celles qu’elle a portées à ses puissantes
narines. Je veux briser les miroirs qui ont un jour reflété son
image. Je veux connaître, dans chaque langue, chaque voyelle
qu’elle aurait pu prononcer. Où sont ses ombres ? Où est sa
colère ? Je lui prête mon souffle. Elle doit marcher avec mes
jambes.
Les historiens vivants me font peur, quand ils sont morts, je
les lis volontiers.
Il se cacha sous le lit pour ne pas mourir ; il avait tellement
entendu parler du lit de mort.

« Very necessary qualifications »


for a good Persian story-teller
« In addition to having read all the known books on
love and heroism, the teller of stories must have suffered
greatly for love, have lost his beloved, drunk much good
wine, wept with many in their sorrow, have looked often
upon death and have learned much about birds and
beasts. He must also be able to change himself into a
beggar or a caliph in the twinkling of an eye. »

« Très importantes qualifications »


pour faire un bon conteur persan
« Outre qu’il doit avoir lu tous les livres connus sur
l’amour et l’héroïsme, il faut qu’il ait eu lui-même de graves
peines d’amour, qu’il ait bu beaucoup de bon vin, qu’il ait
compati au malheur de beaucoup de gens, qu’il ait vu souvent
la mort de près et acquis une grande connaissance des oiseaux
et des animaux en général. À part cela, il doit être capable de
se métamorphoser en un clin d’œil en mendiant ou en calife. »

Il se plaisait, douillettement couché, à exhaler son dernier


soupir.
Nous sommes plus sérieux que les animaux. Que savent les
animaux de la mort !
Les mouches l’ont dévoré : il danse à présent, dispersé dans
leur essaim, en plein soleil.
Il se rend ridicule aujourd’hui, celui qui dit quelque chose
contre la mort. Comme quelqu’un qui ne boit pas de lait mais
mange des rats et des vers. La mort est à la mode. On
recherche sa compagnie. Elle vient aussi toute seule. Elle est
honorable. Elle est du côté de la patrie ; et que pourrait-il y
avoir de plus sacré que la conjugaison du pays et des pères ?
La mort se cuirasse. Elle est explosive. Elle atteint des vitesses
supersoniques. Elle devance tout un chacun. Elle combat de
tous les côtés. Elle ne connaît que des patries, elle n’est pas
partisane. Dieu a conclu avec elle une alliance de longue date.
Il la prend de temps à autre à son service, en qualité d’ange. La
mort est fiable. Elle exécute des ordres qu’elle a donnés elle-
même auparavant. Elle est ponctuelle, elle a scellé un pacte
avec l’horloge. Elle n’est corruptible qu’en apparence :
quiconque y regarde de plus près ne peut nier que le résultat
soit toujours là. Elle est élastique comme du caoutchouc. Mais
que cache cette élasticité ? Un cœur qu’elle possédait déjà peut
être parfois recousu. Mais en échange, elle emporte les
couseurs. Elle est gaie parce que tout le monde en a peur,
même les patriotes. Il n’est rien de plus gai que d’inspirer la
peur ; elle serait remontée du fond de la peur comme l’amour
du fond de la mer. Elle est contre l’effroi ; si elle se montre
effroyable, c’est uniquement pour réduire l’effroi à l’état de
crainte. Elle habitue les hommes à la vie et leur apprend à
aimer l’effroyable même. Elle se réjouit aussi parce qu’elle est
arbitraire. Tout, par ailleurs, est si chargé de sens. Elle porte
des culottes à carreaux afin de nous familiariser avec la
permanence du changement. Elle joue de la flûte de nez, car
aussi silencieuse qu’elle soit, elle a parfois besoin d’appâter le
chaland. Elle a de très longs orteils, mais sans ongles, il lui ont
été arrachés dans un dernier sursaut par des moribonds
rebelles. Ses pieds sont des sabots fendus, ses coudes sont
hérissés de dents longues comme des doigts. Elle dévore à la
fois par-devant et par-derrière, par les côtés aussi, et, quand
elle dévore, elle n’est pas d’humeur à plaisanter. Elle ne
restitue rien de ce qu’elle a ingurgité, ô mort, où est ton
intestin ? Ses affidés attendent des restes, s’il s’en trouvaient
ici où là, ils seraient prêts à s’en emparer, à les recueillir, les
garder, les choyer, les serrer sur leur cœur ; elle est avare et n’a
pas de selles. Elle n’entend que d’une oreille afin de pouvoir
être sourde de l’autre. Ses yeux tintent doucement au rythme
des paupières, ils accompagnent la flûte de nez. Ses cheveux
constamment roussis lui tombent de la tête en malodorantes
touffes rouges.
Et Dieu regarde comment la mort soustrait chaque homme
au suivant.
1943
Sépare-toi de tous ceux qui se font une raison de la mort.
Qui te restera-t-il ?
TH

Les morts ont peur des vivants. Mais les vivants, qui ne le
savent pas, redoutent les morts.
TH

La science s’est trahie en devenant une fin en soi. Elle s’est


érigée en religion, en religion du meurtre, et elle veut nous
faire croire que le remplacement des religions traditionnelles
de la mort par la religion du meurtre constitue un progrès. Il va
falloir soumettre sans délai la science à l’autorité d’une
impulsion plus haute qui puisse la ramener, sans la détruire, à
la condition de servante. Il ne reste que peu de temps pour
obtenir sa soumission. Il lui plaît d’être devenue religion et
elle se hâte d’exterminer les hommes avant qu’ils aient pris
leur courage à deux mains pour la détrôner. Le savoir, de la
sorte, est devenu pouvoir, mais un pouvoir devenu fou, objet
d’une honteuse adoration. Ses adorateurs se contentent de
conserver pieusement une pincée de cheveux ou de pellicules
venant d’elle ; ou, faute de pouvoir en saisir davantage, de
l’empreinte de ses lourds pieds artificiels.
TH
Il ne convient pas non plus de passer sous silence les pires
méfaits des morts, tant ils aspirent à continuer de vivre de
quelque manière que ce soit.
TH

L’audace extrême de la vie, c’est la haine de la mort ;


méprisables et désespérées sont les religions qui oblitèrent
cette haine.
TH

Si un conseil, un conseil d’ordre technique, que j’aurais été


amené à donner, eût entraîné la mort ne serait-ce que d’un seul
homme, je ne me reconnaîtrais plus aucun droit à la vie.
TH

La « civilisation » résulte d’un brassage des vanités de ses


promoteurs. C’est un philtre d’amour dangereux qui nous
détourne de la mort. La vraie nature de toute civilisation se
dévoile dans un tombeau égyptien où toutes choses se côtoient
en vain, ustensiles, parures, nourriture, images, sculptures,
prières, et le mort, malgré tout, n’est plus en vie.
TH

De quelles ruses, de quels faux-fuyants, de quels prétextes


et supercheries n’userait-on pas à seule fin qu’un mort soit de
nouveau parmi nous ?
TH
Vivre au moins assez longtemps pour connaître toutes les
coutumes, tous les faits et gestes des humains ; rattraper toute
la vie écoulée faute d’avoir accès à son déroulement futur ; se
rassembler avant de se dissoudre ; mériter sa naissance ;
songer aux sacrifices que chaque respiration exige des
suivantes ; ne pas glorifier la souffrance bien qu’elle contribue
à nous faire vivre ; ne garder pour soi que ce qui ne peut être
donné, le garder jusqu’à ce que ce soit devenu mûr pour les
autres et se donne alors de soi-même ; haïr la mort de chaque
homme comme la sienne propre ; conclure un jour la paix avec
tout, mais jamais avec la mort.
TH

Et quel est le péché originel des animaux ? Pourquoi les


animaux doivent-il subir la mort ?
TH

Dans la guerre, les hommes se comportent comme si


chacun avait à venger la mort de tous ses ancêtres et comme si,
parmi ces derniers, aucun n’eût jamais eu le loisir de mourir de
mort naturelle.
TH

Il est plaisant de songer aux dieux comme aux précurseurs


de notre propre immortalité humaine. Il est moins plaisant de
voir comment le Dieu unique accapare tout.
TH
Ô animaux aimés, animaux cruels, agonisants ; animaux
convulsés, avalés, digérés et assimilés ; prédateurs pourrissant
dans leur sang ; en fuite, rassemblés, solitaires, repérés,
traqués, rompus ; incréés, spoliés par Dieu, projetés dans une
vie illusoire, comme des enfants abandonnés.
TH

La malédiction du devoir-mourir doit être changée en


bénédiction : pouvoir encore mourir lorsqu’il devient
insupportable de vivre.
TH

Il ne faut pas se laisser effrayer par les mélancoliques. Ils


vivent dans une sorte de perturbation digestive congénitale ; se
plaignent comme s’ils avaient été mangés et reposaient dans
un estomac étranger. Jonas ferait mieux d’être Jérémie. Ainsi
parle finalement par leur bouche ce qu’ils ont eux-mêmes dans
le ventre ; la voix de la proie massacrée pare la mort de traits
séduisants : « Viens auprès de moi, dit-elle, là où je suis règne
la putréfaction. Ne vois-tu pas combien j’aime la
putréfaction ? » Mais la putréfaction meurt, elle aussi, et le
mélancolique, soudain guéri, s’en va promptement à la chasse,
le cœur léger.
TH

Depuis de longues années, rien ne m’a remué, rien ne m’a


habité autant que la pensée de la mort. Le but tout à fait
concret et avéré, le but avoué de ma vie est d’obtenir
l’immortalité pour les hommes. Il fut un temps où
j’envisageais d’écrire un roman dans lequel ce but était incarné
par un personnage central que j’appelais secrètement
l’« ennemi de la mort ». Au cours de cette guerre, il m’est
apparu clairement que des convictions d’une telle importance,
constituant en elles-mêmes une véritable religion, devaient
être énoncées directement et sans aucun déguisement. C’est
pourquoi je consigne à présent tout ce qui a trait à la mort et
projette de le communiquer aux autres dans les termes mêmes
où cela s’est présenté à moi. Quant à l’« ennemi de la mort »,
je l’ai repoussé dans les coulisses. Je ne saurais dire si les
choses resteront en l’état. Il se peut qu’il ressuscite dans les
années à venir sous une forme différente de celle que j’avais
imaginée autrefois. Dans le roman, son entreprise titanesque
était vouée à l’échec, mais une mort honorable lui était
réservée : il devait être tué par un météore. Peut-être est-ce cet
échec qui me dérange le plus aujourd’hui. Il ne doit pas
échouer. Et pourtant, je ne peux pas non plus le laisser réussir
alors que les hommes continuent à mourir par millions. Dans
les deux cas, ce que je prends le plus profondément au sérieux
devient pure ironie. Il faut donc que j’accepte de me rendre
ridicule. Mettre lâchement un personnage en avant ne résout
rien. Mais sur ce champ d’honneur, je puis tomber, au risque
même que l’on m’enfouisse comme un roquet anonyme, que
l’on me traite de fou, que l’on me fuie comme un mal cuisant,
tenace, inguérissable.
TH

Combien s’en trouvera-t-il pour estimer qu’il vaut encore la


peine de vivre lorsque l’on ne mourra plus ?
TH
Il est amusant de voir comment chacun s’arrange avec sa
tradition. Il faut beaucoup d’anciens contrepoids pour
maintenir l’équilibre avec le nouveau qui vous assaille de
toutes parts. On se jette sur les époques et sur les hommes du
passé comme si on pouvait les saisir par les cornes, et
lorsqu’ils sont pris d’une joyeuse furia, on s’enfuit, la peur au
ventre. L’Inde, proclame-t-on, avec l’assurance de celui qui
sait, alors même que l’on vient d’échapper à Bouddha.
L’Égypte, dit-on, après avoir refermé brusquement, au beau
milieu du chapitre trois, l’ouvrage de Plutarque consacré à Isis
et Osiris. Comme c’est beau de savoir tout à coup avec
certitude que ces noms ont été portés par des hommes en chair
et en os. À peine les a-t-on nommés qu’ils se précipitent à
votre rencontre. Comme ils aimeraient vivre à nouveau !
Comme ils mendient, et quelle tête ils font, et comme ils sont
menaçants ! Comme ils se plaisent à croire qu’on les rappelle
pour avoir entendu prononcer leur nom ; auraient-ils oublié
comment eux-mêmes ont traité leurs aînés ? Thalès et Solon
ne se sont-ils pas rendus en Égypte ? Et le sage pèlerin chinois
n’a-t-il pas séjourné à la cour d’Harsha, en Inde ? Cortès n’a-t-
il pas spolié Montezuma de son royaume et de sa vie ? On
trouva sur place la croix, il est vrai qu’on avait pris soin de
l’emporter avec soi. Qu’ils respirent, les ancêtres, afin qu’on
les voie distinctement, mais qu’ils restent gentiment de l’autre
côté, parmi les ombres. Qu’ils sommeillent jusqu’à ce que
nous leur fassions signe mais qu’ils obéissent alors au doigt et
à l’œil. Qu’ils ne se donnent pas trop d’importance, après tout,
ils n’ont plus de sang dans les veines. Qu’ils voltigent et se
gardent surtout de taper du pied. Qu’ils laissent leurs cornes
dans l’au-delà, parmi les ombres ; qu’ils ne montrent pas de
dents tranchantes, qu’ils se tiennent à carreau et rédigent une
supplique en forme de poème afin que l’on se montre
indulgent avec eux. Car il n’y a pas de place vacante pour eux,
il y a longtemps que leur quota d’air est épuisé. Ils sont
autorisés à se glisser tels des voleurs dans nos rêves et à s’y
laisser surprendre.
TH

Représenter la mort comme si elle n’existait pas. Une


communauté où tout se passe de manière à ce que personne ne
prenne connaissance de la mort. Dans le langage de ces gens,
il n’y a pas de mot pour la désigner ; il n’y a pas non plus,
pour ce faire, de circonlocution consciente. Quand même il se
trouverait parmi eux quelqu’un pour se risquer à enfreindre les
lois et, en particulier, ce premier commandement non écrit et
inexprimé, il ne le pourrait pas car il ne disposerait, pour parler
de la mort, d’aucun mot susceptible d’être compris par les
autres. Personne n’est enterré et personne n’est incinéré.
Personne, jamais, n’a vu un cadavre. Les gens disparaissent,
nul ne sait où ; un sentiment de honte les emporte subitement ;
comme le fait d’être seul passe pour infamant, on ne parle pas
de ceux qui se sont absentés. Il arrive souvent qu’ils
reviennent et l’on se réjouit quand quelqu’un est de nouveau
là. Le temps de l’absence et de la solitude est considéré
comme un mauvais rêve dont il convient de ne pas parler. Des
femmes enceintes reviennent parfois avec un enfant de pareils
voyages ; elles accouchent seules ; chez elles, elles pourraient
mourir en accouchant ; même de tout petits enfants s’en vont
ainsi tout à coup, on ne sait où.
TH

Il s’avérera un jour que chaque mort rend les hommes plus


mauvais.
TH

La mort, en tant qu’issue, disparaîtra-t-elle, au terme d’une


vie dont le cours se sera prolongé à l’extrême ?
TH

La tendresse frémissante qu’on éprouve pour des personnes


dont on sait qu’elles pourraient bientôt mourir ; le peu de cas
que l’on fait des qualités et des défauts qu’on leur prêtait, cet
amour inconditionnel que l’on a pour leur vie, pour leur corps,
pour leur œil, pour leur souffle ! Et si d’aventure elles
guérissent, comme on les aime encore davantage, comme on
les supplie de ne plus jamais mourir !
TH

Il me semble parfois que le monde serait réduit à néant à


l’instant même où j’admettrais l’existence de la mort.
TH

Même les conséquences rationnelles d’un monde sans la


mort n’ont jamais été pensées à fond.
TH

On ne saurait prévoir ce que les hommes seront disposés à


croire à partir du moment où ils auront vaincu la mort.
TH
Tous ceux qui meurent sont les martyrs d’une future
religion universelle.
TH

Penser qu’il puisse se trouver encore quelqu’un pour


plaider en faveur de la mort, comme si elle ne jouissait pas
déjà d’une supériorité écrasante ! Les esprits les plus
« profonds » envisagent la mort comme le résultat d’un tour de
cartes.
TH

La nature mortelle du savoir ne peut être surmontée que par


une religion nouvelle qui ne reconnaisse pas la mort.
TH

Le christianisme est un pas en arrière par rapport à la foi


des anciens Égyptiens. Il tolère la décomposition du corps et,
en multipliant les représentations du corps en voie de
décomposition, il en fait un objet de mépris. –
L’embaumement est la vraie gloire du mort, pour autant qu’il
ne se laisse pas rappeler à la vie.
TH

L’ethnologie, l’étude des peuples « simples », est la plus


mélancolique de toutes les sciences. Avec quelle vigilance
scrupuleuse, avec quelle rigueur et au prix de quels efforts ces
peuples ont maintenu en vie leurs vieilles institutions, et ils
n’en ont pas moins disparu à jamais.
TH

La plus monstrueuse de toutes les phrases : quelqu’un est


mort de sa « belle mort ».
TH

Chacun est-il trop bon pour mourir ? On ne saurait le dire.


Il faudrait d’abord que chacun vive plus longtemps.
TH

Les larmes de joie des morts sur le premier homme qui ne


mourra pas.
TH

La mort, je la veux sévère, je la veux effroyable, le plus


effroyable à l’instant où il n’y a plus que la frayeur du néant.
TH

Il serait encore plus pénible de mourir si l’on savait qu’on


va rester ; mais astreint au silence.
TH

Une fois de plus, pour la deuxième ou la troisième fois, j’ai


pensé à la mort comme à ma délivrance. Je crains que je doive
changer encore beaucoup. Peut-être compterai-je bientôt au
nombre de ceux qui la glorifient, de ceux qui, durant le temps
de leur vieillesse, lui adressent des prières. Je tiens donc à
établir ici, une fois pour toutes, que la validité de cette
deuxième période de ma vie, si toutefois elle m’était accordée,
devrait être considérée comme nulle et non avenue. Je ne veux
pas avoir été là pour réprouver ensuite ce pour quoi j’ai été là.
Que l’on me traite donc comme deux hommes, l’un fort,
l’autre faible, et qu’on écoute la voix du fort, car le faible
n’aidera personne. Je ne veux pas que les paroles du vieillard
réduisent à néant celles de l’homme jeune. Je préfère être
rompu par le milieu. Je préfère que mon temps soit raccourci
de moitié.
TH

Seul est supportable le savoir de ceux qui ne rendent pas


honneur à la mort.
CM

La mort ne passe rien sous silence.


CM

Désespoir des héros confrontés à l’abolition de la mort.


CM

Les deux visions du monde en rapport avec la mort :


Plutôt crever que mourir
Plutôt mourir que crever.

La mort est de Dieu, et elle a dévoré son père.


La liberté hait la mort par-dessus tout, l’amour en second
lieu.

Il veut être changé en grains de sable après sa mort. Il


trouve les étoiles trop futiles, la mer trop mouillée.
Il sentait comme sa propre vie lui échappait chaque fois
qu’une ville était détruite.
Suis-je Nuremberg ? Suis-je Munich ? Je suis chaque
maison où dorment des enfants. Je suis chaque place où
trottent des pieds. Le dégoût me pulvérise lorsque je songe aux
nouveaux instruments de mort, les bons, les meilleurs. Quand
ce sera fini, ça recommencera. Ils se plaisent à exploser ces
temps-ci. Ils se plaisent à voler autour de la terre en une demi-
journée et à détruire des villes entières. Mais quand il n’y aura
plus de villes ? Qu’est-ce qui explosera alors ? Quelles écoles,
quels enfants ? Les assassins se réfugieront dans la lune et le
soleil n’aura plus besoin de s’obscurcir. Sous leurs yeux, des
villes sont rasées, des forêts et des montagnes abattues. Des
fleuves se cabrent dans leur lit, atteints par les éclairs du
nouvel art. Il n’y a plus d’oiseaux. Les champs de neige sont
parsemés de figures de cire, mais les généraux captifs ne leur
accordent aucun regard. L’homme noble tressaille
nerveusement, des ordres malencontreux sont donnés, dans le
désespoir, ils veulent encore être entendus, mais c’est
dangereux, ils ne peuvent que tressaillir. Des hommes sont
pendus aux balustrades des balcons, moins nobles. Qui va les
décrocher ? Où vont-ils tomber ? Comment pourraient-ils
ressusciter ? Les enterrements réservés aux privilégiés, il n’y a
plus de place sous terre. Quiconque résiste passe en premier.
Quiconque ne résiste pas se crache lui-même au visage. Ah,
nombreux sont ceux qui crachent et nombreux ceux qui
passent en premier. Aucun mal n’est fait aux mouches, elles
sont trop petites et ne comprennent pas un mot. Mais les
nourrissons eux-mêmes sont grands et intelligents, bien trop
grands et intelligents pour vivre.
L’héritier reçoit quelque chose d’autre que ce que le
mourant lui laisse.

Il serait plus facile de mourir s’il ne subsistait absolument


rien de soi, pas un souvenir conservé par un autre humain, pas
de nom, pas de dernière volonté, et pas de cadavre.

Il veut être dévoré par les fourmis, non par les vers.

Application de la « loi des sept morts ». Chacun dispose de


plusieurs vies et n’y a recours que successivement. Avec, au
départ, au vu de leur nombre, l’idée qu’elles sont inépuisables,
il en use avec prodigalité ; mais il lui en reste de moins en
moins, et au cours des deux ou trois dernières, il acquiert un
sens politique et devient avare.

Collectionner tous les poèmes qui bafouent la mort.

Il se force à ne pas trop penser à ce qui arrive aux Juifs en


Europe. Il a fait la triste expérience de cette sorte de pensées.
À la lecture d’un article sur la liquidation de Juifs dans des
chambres à gaz, il a éprouvé un soudain sentiment de
satisfaction en rapport avec la destruction de villes allemandes.
Il se déteste pour avoir laissé place à cette conjugaison
répugnante, ignoble, désespérée, de peur personnelle et de
haine personnelle. Ce que les Allemands ont fait est d’une
nature telle que cela ne peut que déclencher la peur
existentielle la plus ignoble. En proie à des spasmes de dégoût,
on tremble pour tous ceux auxquels on est apparenté, de loin
ou de près, pour le clan, pour la famille, pour soi. On se prend
à haïr les Allemands comme on hait son propre assassin. Tous
ensemble, ils deviennent pour nous les « Allemands » comme
nous sommes pour eux les « Juifs ». On maudit leurs villes,
leurs enfants, leur pays. On accroche son cœur aux
bombardiers anglais qui privent en une nuit de leurs maisons
des dizaines de milliers de personnes. On ne dit plus : « Assez
de destruction ! Il faut que ça cesse ! Que ça cesse ! Que ça
cesse ! » On se dit : « Il faut qu’il en soit ainsi ! Nuit après
nuit, destruction, destruction, destruction ! »
Mais moi, je ne veux pas jeter mon cœur en pâture au
moloch. Je ne veux pas haïr. Je hais la haine. Je hais la haine
plus que jamais. Je crains la haine. Coupable et non coupable
resteront de saison, mais que seuls les coupables meurent. Que
les territoires d’un homme soient délimités et que les meilleurs
puissent le délivrer des mauvais. Assez de tempêtes de haine !
Plus jamais Yahvé ! Ne rien envoyer à la mort ! La mort
signifie rien !

Pour tuer les émigrants, cette guerre a mis au point sa


propre méthode : elle liquide toute leur parentèle sur le
continent.

On pleure les morts. Comme on ferait mieux de pleurer


ceux qui doivent encore mourir !
Sa patrie est faite de tous les lieux où il a mangé ; ses amis
sont tous les gens qui lui ont donné à manger ; il éprouve de la
bienveillance à l’égard des gens qui étaient là quand il
mangeait ; il méprise les morts parce qu’ils ne peuvent plus
manger.

J’ai une profonde aversion pour toute forme de critique


d’art ; elle va croissant à mesure qu’elle se rapproche de ma
propre sphère ; elle m’est intolérable lorsqu’elle se veut froide
et juste. Il y a un exemple dans la littérature moderne anglaise,
le poète Eliot dont je croise de temps à autre les essais sur le
genre lyrique. Je ne comprends pas bien moi-même pourquoi
ils éveillent en moi une antipathie si vive et si singulière. Mais
elle est toujours là après une ou deux pages ; et avec une
attention aiguisée par la répugnance, en me focalisant sur
chaque mot susceptible de l’aggraver, je poursuis jusqu’au
bout la lecture que j’aurais dû abandonner d’emblée, au lieu de
quoi je vais me sentir, quelques jours après encore, comme
dans une horrible et poussiéreuse chambre de torture.
Ces essais tournent systématiquement autour de la notion
de place. Les noms y sont gérés objectivement, comme s’il
s’agissait de quelque entreprise commerciale. Celui-ci ou
celui-là mérite-t-il la place qu’il occupe dans l’anthologie ?
Lui a-t-on attribué trop ou trop peu d’espace ? On nous fait
comprendre très clairement que les poètes existent
essentiellement grâce aux anthologies. Le modeste résultat de
mainte existence mouvementée et bien remplie se voit placé en
tête. Ce doit être un plaisir rare que d’en user avec les morts
comme s’il s’agissait de quilles. C’est déjà une entreprise très
douteuse que de rendre justice aux vivants, et plus d’un se
ferait couper la langue plutôt que de s’en servir pour porter sur
eux un jugement quelconque. Or en voilà un qui ne se donne
pas même la peine de juger les morts pour les sanctionner. Il
en prend neuf au hasard, voire davantage, de préférence parmi
ceux qui somnolent depuis longtemps dans des anthologies, les
dispose à la verticale et lance sa boule de bois. Il parvient à
expliquer ensuite très précisément pourquoi six d’entre eux ont
été renversés ; il les énumère et entérine leur destin. Quant aux
trois qui sont restés debout, il leur rend discrètement honneur.
Car si sa boule a fait le travail, il sait aussi, au fond, que c’est à
lui qu’ils doivent la position qu’ils occupent à présent ; il lui
serait facile de les coucher, eux aussi, parmi les morts.
Ce procédé est répugnant pour plusieurs raisons : il
démontre à quel point celui qui a lancé la boule n’est pas ce
qu’il prétend être, à savoir un poète. Car s’il l’était, comment
pourrait-il s’occuper si froidement d’organiser le renom des
uns et des autres ? Comment pourrait-il disposer des lignes à
réserver dans les anthologies aux uns plutôt qu’aux autres !
S’il était capable d’un lancer ferme, il quitterait le jeu de
quilles et tourmenterait des hommes vivants ou des dieux. Au
lieu de quoi il se tient là, en bras de chemise, et mesure les
morts qu’il a lui-même disposés à la verticale, qu’il a lui-
même renversés. Son cœur, s’il en avait un, ne pourrait pas
battre à intervalles souhaités. Mais il est devenu un poète
uniquement parce que son cœur bat moins fort que d’autres, et
il veut compenser par la clarté l’obsession qui lui fait défaut.
Mais si la clarté avait à ses yeux l’importance qu’elle mérite, il
l’emploierait à démêler l’imbroglio du monde réel : il
penserait au lieu de se borner à évaluer et il aurait honte, en
particulier, d’évaluer sans cesse le renom uniquement parce
qu’il n’est rien à quoi il aspire lui-même davantage. Il ne
pense pas ; la clarté elle même n’est pour lui qu’un moyen. Il
joue à celui qui se veut clair parmi les obsédés, à l’obsédé
parmi ceux qui se veulent clairs.
Qui songerait à lui tenir rigueur de se poser en découvreur
sur le terrain des mots ? Mais encore faudrait-il pour cela qu’il
admette sa curiosité ; qu’il présente lui-même le matériau ;
qu’il se limite à ce qui l’impressionne ; qu’il se réjouisse ;
qu’il se fâche ; qu’il empoigne, repousse, embrasse,
commente ; et qu’il ne prétende pas rendre la justice.

Guillotine bombed
The french executioner Desfourneaux lost both his
guillotines when his home was destroyed in the last
Paris raid.
D.Telegr. 22. IX

Guillotine bombardée
À la suite du dernier bombardement de Paris, le bourreau
français Desfourneaux déplore à la fois la destruction de sa
maison et celle de ses deux guillotines.
1944
Il veut laisser derrière lui des notes éparses comme
correctif au système clos de ses revendications.
CM

Cela n’a rien de honteux, et ce n’est pas de l’égoïsme non


plus ; il est bon et juste et conforme aux impératifs de la
conscience de n’être préoccupé, précisément à cette heure, par
rien d’autre que par la pensée de l’immortalité. Ne les voit-on
pas de ses propres yeux, ces gens que l’on envoie à la mort par
wagons entiers ? Ne les voit-on pas rire, blaguer et crâner pour
s’aider mutuellement à entretenir leur faux courage ? Et ces
essaims d’avions chargés de bombes, qui vous survolent par
vingtaines, par trentaines, par centaines, tous les quarts
d’heure, toutes les deux ou trois minutes, et on les voit revenir
tranquillement, scintillants à la lumière du soleil, comme des
fleurs, comme des poissons, après avoir détruit des villes
entières. On ne peut plus dire « Dieu », il est stigmatisé à
jamais, il porte au front la marque de Caïn, celle de la guerre ;
on ne peut penser qu’à une chose, à cette unique planche de
salut : l’immortalité ! Si elle était nôtre, si elle était déjà
instaurée, comme tout serait différent ! L’immortalité ! Qui
voudrait encore tuer dans ce cas, qui pourrait encore songer à
tuer s’il n’y avait plus rien que l’on puisse mettre à mort ?
TH
Un Égyptien rencontre un Chinois et échange une momie
contre un ancêtre.
TH

Dieu de bonté, laisse vivre tout le monde ! Laisse revenir


tous ceux qui sont déjà morts ! Accorde-nous la joie de voir
tous ceux que nous n’avons pas connus !

Je veux trouver enfin des phrases qui feront honte à Dieu.


Plus personne alors ne mourra.

La plus grande, la plus mortelle des pensées fut celle du


zéro. Est-elle née de la mort ?

Le conte de l’homme qui était trop laid pour mourir.


Terre, triste patrie de la mort.

C’en est un que les étoiles


Ont refroidi
Il est mort à leur santé
Toutes les deux nuits.
Il a pris une étoile
Et l’a rendue claire
Il en avait une autre
Il l’a lâchée dans l’air.
Il a jeté aux gens
La lumière volée
Ils ont mangé la lumière
Il est parti en fumée.
C’en est un que les étoiles
Ont refroidi
Il est mort à leur santé
Toutes les deux nuits.
Surtout ne pas devenir plus compréhensible, surtout ne pas
mourir.

Le sentiment que je pourrais encore effectivement devenir


un animal s’est accru au fil des dernières années jusqu’à se
transformer en un irrépressible désir, et cela m’apparaît parfois
aussi important que de ne pas mourir.
1945
Le fait que les dieux meurent rend la mort encore plus
insolente.
TH

Tout ce qui se passe dans le monde tourne aujourd’hui


autour de deux jugements fondamentaux contradictoires :
1. Chacun est toujours trop bon pour mourir.
2. Chacun est tout juste assez bon pour mourir.
Ces deux opinions sont inconciliables. L’une ou l’autre
s’imposera. Reste à savoir laquelle.
TH

Les villes meurent, les hommes s’enterrent plus


profondément.
TH

Personne ne me force à rester en vie. C’est pourquoi je


l’aime tant. Il est vrai que ceux qui viendront après nous, chez
qui la mort sera réprouvée, ne connaîtront plus cette tension
unique, la plus puissante de toutes, et qu’ils nous envieront
quelque chose à quoi nous aurions renoncé avec joie.
TH
Les âmes des morts sont dans les autres, les survivants, et
là elles finissent de mourir lentement.
TH

Tout ce que tu as jamais pensé au sujet de la mort n’a plus


maintenant aucune valeur. D’un bond prodigieux, elle a acquis
un pouvoir de contamination sans précédent. À présent, elle
est vraiment toute-puissante, à présent, elle est réellement
Dieu.
TH

Le moment serait venu, Dante, de prononcer un jugement


dernier équitable.
TH

Je n’ai que quarante ans ; mais il ne se passe pas un jour où


je n’apprenne la mort d’une personne de ma connaissance. Les
années passant, leur nombre ne cessera de croître. La mort
finira par se glisser jusque dans la succession des heures.
Comment, dans ces conditions, pourrait-on lui échapper !
TH

La guerre a fait irruption dans l’espace cosmique, la terre


reprend haleine avant sa fin.
TH

Quelqu’un qui, à l’article de la mort, enrichit encore son


vocabulaire.
CM

Colporteuse de dernières paroles mensongères.


CM

Un monde où chacun peut mourir aussi souvent que ça lui


chante, mais toujours seulement pour un temps limité.
CM

Elle se précipite devant lui dans l’éternité ; il traîne ses


bagages derrière elle et ne la rejoint jamais.

On peut pourrir à longueur de vie, et c’est une vie qui peut


durer longtemps.

Je traîne un lourd fardeau, j’aime vivre.

La cathédrale de Cologne est debout : on a donc pu


épargner ce que l’on voulait épargner. La valeur marchande
des touristes et des guides imprimés.

Je le sais bien, elle est monstrueuse, cette généreuse


croyance qui voudrait que chacun vive toujours, mais je ne
m’en départirai jamais, dût-elle causer ma perte.

Quand les poules hachent menu le héros.


Il ne supporte pas ceux-ci, il ne supporte pas ceux-là ; il ne
supporte aucun homme, il ne se supporte pas lui-même,
qu’est-ce qu’il supporte ?
Les dernières prairies de la vie.

Ces Anglais se sentent si redevables à l’ennui ; à croire


qu’il leur sauve la vie à tout moment.

Des écureuils abattus au fil des années, accrochés à un


arbre mort, au beau milieu de la profuse cerisaie.

À l’égard des animaux, chaque homme agit en nazi.

Résurrection des morts dans des machines, égalisés par leur


existence spectrale dans les Enfers.
Le bonheur de ne revoir jamais une personne tendrement
aimée : comme si elle vivait éternellement.

La dernière mort serait de nouveau joyeuse, mais


uniquement la dernière.

Dieu, un paranoïaque qui détruit les hommes parce qu’il se


sent persécuté par eux.

L’histoire d’un peintre officiel


des Han
L’empereur Yuan-ti (48-32) avait un si grand nombre de
concubines qu’il ne les connaissait pas toutes. Aussi chargea-t-
il le peintre de la Cour, Mao Yan-shou, de faire leur portrait ;
pour paraître plus belles, les concubines soudoyèrent le
peintre. Mais Chao-chun, la plus belle du harem, s’y refusa. Le
peintre fit d’elle un portrait qui l’enlaidissait à souhait.
Lorsqu’il s’avéra nécessaire, un peu plus tard, d’offrir une
fiancée au khan des Huns, on choisit de lui envoyer Chao-
chun, le laideron du harem. En voyant enfin Chao-chun en
personne, peu avant son départ, l’empereur eut le coup de
foudre, mais il était trop tard. Il tenta de la récupérer en
envoyant au roi des Huns, en échange, un chameau chargé
d’or. Mais le khan refusa de se séparer d’elle et elle devint sa
reine. Lorsqu’elle mourut, quelques années plus tard, il
s’opposa même à ce que sa dépouille mortelle fût transférée en
Chine. Son tombeau demeura toujours verdoyant, même
lorsque tout était desséché alentour.
Quant à Mao Yan-shou, sa traîtrise lui valut d’être
condamné à mort et exécuté.

Déployer par-dessus le monde fracassé un ciel pur qui


puisse le restaurer.

Les six millions de Juifs assassinés ont transmigré dans la


chair et dans le sang des Allemands ; il n’y aura plus jamais un
Allemand qui ne soit pas également juif.
1946
Controverse entre deux hommes avides d’immortalité : l’un
veut la continuité, l’autre veut à tout jamais revenir à la vie par
intervalles.
TH

L’utile serait moins dangereux s’il n’était aussi


infailliblement utile. Il devrait avoir de très fréquents ratés. Il
devrait rester imprévisible, comme quelque chose de vivant. Il
devrait plus souvent et plus violemment se retourner contre
nous. L’utile a amené les hommes, bien qu’encore mortels, à
se prendre pour des dieux. Leur pouvoir sur l’utile occulte la
faiblesse ridicule qui est pourtant la leur, et leur présomption
ne fait que les affaiblir davantage. L’utile prolifère, mais les
hommes meurent comme des mouches. Si l’utile était plus
rarement utile, il ne serait pas possible de s’assurer
précisément de son utilité ou de son inutilité ; s’il était
capricieux, fantaisiste ou lunatique, personne ne serait devenu
son esclave. On aurait réfléchi davantage, on se serait mieux
préparé, on serait mieux armé. Les lignes qui mènent de la
mort à la mort ne seraient pas brouillées, au moins ne lui
serions-nous pas aveuglément livrés. Elle ne pourrait railler
nos certitudes, comme si nous étions des bêtes. L’utile et la
croyance en l’utile ont fait de nous des bêtes ; leur nombre va
croissant et nous n’en sommes que plus terriblement désarmés.
TH
Les différentes formes de la foi se composent de cercles ou
de lignes droites directionnelles. Progrès, disent les hommes
froids, les audacieux : ils estiment que tout doit devenir flèche
(la mort est esquivée par le meurtre). Recul, disent les doux,
les persévérants : ils endossent les fautes des uns et des autres
(la mort devient ennuyeuse à force de se répéter). Il arrive
ensuite que l’on cherche à fondre dans la même spirale les
deux options : la meurtrière et la répétitive. La mort, dès lors,
se dresse plus forte que jamais, et quiconque s’oppose à elle, à
l’événement unique qu’elle est en réalité, se trouve pris dans la
spirale, encerclé et criblé de flèches.
TH

Seuls les morts se perdent de vue à jamais.


TH

Ma haine de la mort procède de la perpétuelle conscience


que j’en ai ; je m’étonne de pouvoir vivre ainsi.
TH

On dit que pour beaucoup la mort est une délivrance et, de


fait, il se trouvera difficilement un homme qui ne l’ait désirée
quelquefois. Elle est le symbole suprême de l’échec : celui qui
subit un grave échec se console à l’idée que son échec lui aura
valu de ne pas en essuyer d’autres. Il tire alors à lui ce
manteau monstrueusement sombre qui rend, en les recouvrant,
toutes choses uniformes. Mais s’il n’y avait pas la mort, rien
ne pourrait vraiment échouer ; à force de tentatives
constamment renouvelées, on réparerait faiblesses,
insuffisances et péchés. Le temps illimité nous insufflerait un
courage illimité. On nous inculque dès l’enfance que tout a
une fin, du moins ici-bas, dans ce monde connu. Limites et
étroitesse partout, et bientôt, une ultime étroitesse, et
douloureusement laide, dont l’élargissement ne dépend pas de
nous. Une étroitesse que chacun a sous les yeux ; quoi qu’il
puisse se cacher derrière elle, elle passe pour inévitable ;
chacun, sans qu’il soit tenu compte de ses projets et de ses
mérites, doit se courber à sa rencontre. Si vaste qu’elle soit,
une âme y sera comprimée jusqu’à ce qu’elle étouffe, à une
heure qu’elle n’aura pas décidée elle-même. La décision
n’obéit pas aux aspirations de l’âme individuelle, mais au
hasard des convictions provisoirement dominantes.
L’esclavage de la mort est le noyau de tout esclavage et, si cet
esclavage n’était pas reconnu, nul n’accepterait de s’y
soumettre.
TH

Je connaîtrai toujours peu de gens afin d’être en mesure de


ne jamais cesser de déplorer leur perte.
TH

La brièveté de la vie nous rend mauvais. Il faudrait à


présent s’assurer qu’une vie plus longue nous rendrait moins
mauvais.
TH

J’ai attisé son ambition afin qu’elle ne veuille plus mourir,


et à présent, elle veut me tuer par ambition.
Une chambre mise à mort.

Inventer une nouvelle histoire, une toute nouvelle histoire,


telle qu’elle n’aurait jamais eu lieu jusqu’alors. Celui qui le
pourrait aurait vécu et n’aurait plus à se reprocher d’être mort.

« Je m’en vais quérir un grand peut-être !* » – La dernière


parole de Rabelais.
Je voudrais me promettre de ne pas penser à la mort
pendant une semaine entière, de n’y pas penser du tout, pas
même au mot qui la désigne, comme s’il s’agissait de quelque
chose d’artificiel qui se serait faufilé dans la langue, un de ces
nouveaux monstres fabriqué à l’aide d’initiales ; M.O.R.T., et
personne ne saurait ce que signifient ces lettres, et il ne se
trouverait personne, du moins parmi ceux qui se font encore
une haute idée de la langue, pour s’abaisser à les prononcer.

Il faut être vraiment bête pour demander grâce : il n’y en a


pas ; il y a des dieux, et ils se plaisent à tuer.

Pour beaucoup, la mort est une mer, pour d’autres, elle est
dure comme le roc.

Dans le passé, quelques rares choses ont tendance à pousser


au détriment des autres. Les noms, en particulier, y sont
enclins. C’est à croire que l’immortalité des uns ne saurait être
atteinte que par la mortalité des autres, par l’oubli dans lequel
ils tombent. Les noms qui, de par leur nature même, peuvent
conquérir toutes les langues, aiment à se faire connaître tôt
afin de pouvoir se prévaloir de leur origine. Il y a des noms qui
croissent régulièrement, comme des arbres, et il y a des noms
qui ont besoin de se dérober pour grandir. Beaucoup de noms
disparaissent totalement après s’être dérobés une première
fois ; d’autres ont besoin d’être redécouverts à plusieurs
reprises pour assurer leur avenir. C’est chose singulière que
tout dépende des noms ; il semble que ce soit, pour le moment
encore, la seule forme de survie dont l’humanité ait quelque
expérience et qui lui procure un minimum de certitude. Mais
les noms vivent de noms. Ils se nourrissent d’autres noms
qu’ils engloutissent et digèrent, comme font les gros poissons
avec les petits. Ils sont incroyablement avides. Ils ont sans
cesse besoin de proies et refusent de se nourrir d’autre chose
que de noms. Ils ont des auxiliaires qui leur servent de
rabatteurs et qui espèrent, par ce moyen, se faire eux-mêmes
un embryon de nom. Il est alors beaucoup question de
jugements et de transmutation des valeurs, en réalité ce n’est
qu’une affaire de boustifaille.

Une chose est claire : le Livre des morts ne verra le jour


que s’il s’avère possible d’y passer sous silence le mot
« mort ».
1947
Chacun est nommé gardien de plusieurs vies, et malheur à
lui s’il ne trouve pas celles qu’il doit garder. Malheur à lui s’il
garde mal celles qu’il a trouvées.
TH

Toujours sentir la présence de la mort sans partager aucune


des religions consolatrices, quelle aventure, quelle effroyable
aventure !
TH

Quand bien même nous aurions, aujourd’hui déjà, la


possibilité physiologique de ne pas mourir, il ne se trouverait
peut-être aucun homme qui eût la force morale nécessaire pour
esquiver son propre trépas, et cela uniquement parce qu’il y a
trop de morts.
TH

La mort a une façon particulière de se faufiler dans ses


ennemis, de saper leur combativité, de les démoraliser : elle se
présente elle-même, encore et encore, comme la solution
radicale, elle leur rappelle qu’il n’existe pour le moment,
hormis elle, aucune solution réelle. Quiconque vit en portant
sur elle, sans jamais le détourner, le regard fixe de la haine,
s’habitue à voir en elle l’unique point zéro. Mais comme il va
croissant, ce zéro ! Comme on lui fait soudain confiance parce
qu’il n’y a plus rien d’autre en quoi l’on puisse avoir
confiance ! On se dit : il me reste cela, rien d’autre, mais au
moins cela. La mort renverse ce qui se tient près de nous, et
lorsqu’on souffre à n’en plus pouvoir, elle dit en souriant : tu
n’es pas aussi impuissant que tu te l’imagines, tu peux aussi te
renverser toi-même, et avec toi, ta souffrance. Elle vous inflige
des tourments dont elle peut ensuite vous délivrer. Quel juge-
bourreau a jamais mieux rempli sa fonction ?
TH

Quand je fais une lecture traitant de choses sacrées, leur


souvenir me saisit pour la simple raison qu’elles sont sacrées,
et aussi longtemps que ce souvenir respire en moi, je suis
parfaitement serein. Ô la sérénité qui devait émaner d’elles du
temps où elles n’étaient pas encore mises en doute, des
pommes d’or, entières, puissamment parfumées, rondes à
souhait. Je suis en quête de toutes les formes du sacré et j’ai le
cœur brisé en constatant qu’elles appartiennent au passé. Je ne
trouve rien pour éclairer le futur. J’ai appelé la mort nue,
malheur à celui qui l’a déclaré nue, le sacré était sa parure ;
aussi longtemps qu’elle demeura drapée dans cette parure, les
hommes, ces éternels tueurs, pouvaient vivre tranquilles, et ils
auraient pu continuer à vivre ainsi s’ils ne la lui avaient pas
arrachée, ces voleurs, ces pillards, mais il faut croire qu’il ne
leur suffisait pas de tuer. J’ai été moi-même l’un des pires
d’entre eux. Je voulais être courageux, je disais : « Mort,
mort », et rien de plus. Qu’est-ce que le courage, et comme il
eût mieux valu pratiquer la prudence. Mais nous sommes
devenus puissants, nous avons rameuté la mort, nous l’avons
traînée hors de ses cachettes, il n’en n’est plus une seule que
nous ne connaissions. Nous méprisons l’enfer, mais au moins
y avait-il quelque chose après la mort. Il n’est souffrance qui
ne soit préférable à la mort. Courage, ô courage imbécile, ainsi
sommes-nous tombés sous le couperet de ta vanité, il n’y a
rien qui n’ait été sabré, et il n’y a plus, à l’article de la mort,
personne qui sache où il va.
TH

Quelqu’un qui devient immortel millimètre par millimètre.


TH

Les ressuscités accusent soudain Dieu dans toutes les


langues : le véritable Jugement dernier.
TH

Quoi de plus effroyable que d’assister à la mort d’un


ennemi ? Je ne comprendrai jamais que toute l’inimitié du
monde n’ait pas déjà disparu à cette seule vue. – On voit le
visage de celui qui va mourir mais on ne voit pas les endroits
où on l’a soi-même frappé. Mais comme on le sent, comme on
sent jusqu’au plus léger coup qu’on lui a porté, et comme on
sent que, si on ne l’avait pas porté, sa vie eût peut-être été
prolongée d’une durée de trois battements de cils.
TH

La vertu majeure de l’ascétisme est d’entretenir la


compassion. La compassion du mangeur ne fait que s’étioler
et, pour finir, il n’en reste rien.
Un homme qui n’aurait pas besoin de manger pour se
développer, un homme dont les pensées et les sentiments
concourraient, en l’absence de toute nourriture corporelle, à
une conduite véritablement humaine – ce serait la plus haute
expérience morale concevable ; et ce n’est que si cette
expérience était menée à bien que la victoire sur la mort
pourrait être envisagée sérieusement.
TH

Quoi que tu fasses, toi ou un autre, quoi que chacun de


nous fasse, c’est en vain. Ô vanité de tous les efforts, les
victimes continuent de tomber, par milliers, par millions ; cette
vie, dont tu veux simuler le caractère sacré, n’est sacrée pour
personne, à aucun point de vue. Aucune puissance mystérieuse
ne souhaite la perpétuer. Peut-être, d’ailleurs, qu’aucune
puissance mystérieuse ne souhaite la détruire, elle se détruit
elle-même. Quelle valeur peut bien avoir une vie réglée sur le
fonctionnement de l’intestin ? Dans le monde des plantes, tout
pourrait avoir été mieux réglé – mais que sais-tu des tourments
de l’asphyxie ?
TH

Penser qu’il y aurait une autre vie derrière celle-ci, et que la


nôtre, apaisante, contribuerait au réconfort des disparus !
TH

J’aurais aimé étudier les visages dans le ciel. Je ne vois pas


d’autre raison de vouloir m’y égarer. Les visages de l’enfer, je
les connais bien, je les porte alternativement moi-même.

Ce sont les heures où l’on est seul qui font la différence


entre mort et vie.
Extrait de la vision de Tondale
Le prince des ténèbres. Il est démesurément grand, noir
comme les ailes du corbeau et remue dans les ténèbres mille
bras armés de griffes métalliques… Il tremble et se tortille,
écumant de douleur et de rage, brasse de ses mille mains l’air
obscur, empli d’âmes ; lorsqu’il en a saisi un certain nombre, il
les presse dans sa gueule brûlante, comme ferait un paysan
assoiffé avec une grappe de raisin, ensuite il pousse un soupir
et les souffle au-dehors ; lorsqu’il inspire à nouveau, il les
aspire derechef, toutes ensemble, au-dedans de lui.
Aujourd’hui, lors d’un enterrement, une femme s’est
présentée à moi, chez laquelle je me suis rendu, il y a de cela
trente-cinq ans, pour lui annoncer le décès de mon père.
J’avais alors sept ans. On dirait que les gens, en particulier les
membres de la famille, ne se rencontrent plus que pour les
enterrements. C’est donc à cela que se réduira à l’avenir la
lignée, le clan. On ne se connaîtra pas, on ne se verra pas. À
peine si l’on aura vent de l’existence de celui-ci ou de celui-là.
Il n’y a qu’aux enterrements qu’on verra soudain tous ceux qui
se promènent de par le monde avec le même sang et les
mêmes qualités, mélangées simplement dans des proportions
différentes.

Que les lettres signifient encore quelque chose, qu’elles


aient conservé leur forme et leur poids spécifiques, la force
nécessaire pour s’unir dans le paysage détruit de la foi et des
corps, qu’elles soient restées des signes plutôt que de s’être
décomposées comme la vie elle-même, que la honte ne les ait
pas rendues invisibles et qu’elles soient encore capables de
donner sens à chaque bonne phrase dans laquelle on les
contraint à prendre place, qu’il n’y ait pas un seul innocent qui
se balance, pendu haut et court à la queue de chaque lettre de
cette page – ou bien sont-elles simplement encore plus
dissolues que nous-mêmes et ne remarquent-elles rien ?
Lorsque mourut ce célèbre journaliste, on trouva dans ses
papiers posthumes douze caisses pleines d’éditoriaux pour les
quatre-vingts années à venir.

Un peuple d’hommes-kangourous qui se baladent partout


avec leurs morts tout racornis serrés dans la poche ventrale.

Quelqu’un donne de la tête contre une pierre tombale et


meurt sur le coup.

Si la mer entière était empoisonnée et, avec elle, la totalité


des eaux de la terre, et que les hommes eussent à s’en protéger
parce que tout contact avec l’eau serait mortel – alors, mais
alors seulement, on aurait une idée de ce que cela signifie,
vivre dans ce monde, aujourd’hui.

Le grand âge comme renonciation au mouvement. On


commence par voyager dans le monde entier. Plus tard on
s’établit dans une ville. Quelques années après, on reste dans
la maison, ensuite dans une chambre. Puis la chambre se réduit
à un fauteuil. Le très vieux ne quitte plus son fauteuil et finit
par s’y endormir.
Un homme qui s’entoure de gens pour qu’ils meurent sous
ses yeux. Ne pourrait-on pas voir en lui une incarnation du
potentat ?
Adam étrangle Dieu ; Ève le regarde faire.
1948
Une prière d’Ananda, dite au bon moment, aurait pu
prolonger la vie de Bouddha. Mais elle ne fut pas dite et
Bouddha décida de réaliser le nirvâna sous trois mois. Dans le
récit de ses derniers jours, rien ne m’a ému davantage que
cette occasion manquée. La vie du maître reposait dans la
main du disciple. Si Ananda l’avait mieux aimé, si son amour
avait été encore plus attentif, Bouddha ne serait pas mort à ce
moment-là. Il apparaît ainsi que l’amour exige une attention
rigoureuse. Ce sentiment ne prend tout son sens qu’au prix
d’une rigueur qui sauve ou maintient en vie l’être aimé.
TH

Dans une religion telle que le bouddhisme, où la mort est


acceptée, discutée et déclinée sur tous les modes, jusqu’à être
élevée au rang d’une sur-mort aux formes multiples, on ne
peut qu’être profondément touché par chaque mouvement de
vie, par chacune de ces flammèches qui se mettent à flamboyer
spontanément, pour ainsi dire contre le dogme, là où tout
devrait être éteint. C’est là, précisément là, que se manifeste le
caractère inextinguible de la vie. Bouddha octogénaire,
relevant d’une maladie grave, parle de la beauté des contrées
qu’il a parcourues ; il les nomme dans le secret espoir que son
disciple cherchera à l’empêcher de quitter ce monde. Il réitère
ses propos à trois reprises mais le disciple ne remarque rien, et
la tristesse muette, qui submerge Bouddha peu après, au
moment où il renonce à vivre, est plus éloquente que
n’importe quelle prédication.
TH

Combien de paroles crédibles d’espoir et de bonté faudrait-


il trouver pour compenser celles dont on a si généreusement
usé pour ne propager autour de soi qu’amertume et doute ! Qui
peut se risquer à songer à la mort, sachant qu’il n’a fait
qu’accroître, fût-ce en toute bonne foi, la somme totale de
l’amertume ? Si l’on s’était toujours tu, on aurait au moins le
droit de mourir. Mais on voulait être entendu et on a crié à tue-
tête. Il importe à présent de dire autre chose et d’être
néanmoins entendu, car on ne peut pas le crier.
TH

Nietzsche ne sera jamais dangereux pour moi, car il y a en


moi, par-delà toute morale, un sentiment d’une force
démesurée, le sentiment inexpugnable du caractère sacré de la
vie, de chaque vie, sans exception. Contre cela, l’attaque la
plus brutale comme la plus sournoise est vouée à l’échec. Je
renoncerais plutôt à ma propre vie qu’à celle de n’importe qui
d’autre, du moins en principe. Aucun autre sentiment en moi
n’est aussi intense, aussi inébranlable. Je ne reconnnais aucune
mort. C’est pourquoi tous ceux qui ont disparu demeurent de
plein droit vivants à mes yeux, non qu’ils aient des exigences
envers moi, ou que je les craigne, ou que je veuille absolument
croire que quelque chose d’eux vit encore réellement, mais
parce qu’ils n’auraient jamais dû passer de vie à trépas. Tout
trépas, à ce jour, aura été un meurtre judiciaire à la puissance
mille que je ne saurais légitimer. Peu m’importe la masse des
précédents, peu m’importe qu’il ne se trouve personne qui
vive depuis toujours ! Les attaques de Nietzsche sont comme
une vapeur toxique, mais qui ne peut rien contre moi. Je
l’inhale fièrement et l’exhale avec mépris, et je le plains, lui,
pour l’immortalité qui l’attend.
CM

Les mangeurs
Nombre de gens ne supportent pas la proximité physique
des autres. La seule forme de proximité tolérable étant celle
qui s’instaure pour manger.
C’est peut-être ce qui explique que la folie des grandeurs et
celle de la persécution soient si proches l’une de l’autre : on
veut croître, devenir grand pour se dérober aux autres ; comme
si les autres, une fois qu’on est plus haut, avaient un peu plus
de mal à vous happer. Le plus haut, celui dont la tête émerge
librement, loin au-dessus des autres, serait alors le moins
menacé. Le persécuté trouve son salut au loin, en se hâtant ;
dans les hauteurs, en grandissant ; dans les profondeurs, en se
cachant.
Le ciel dans lequel on pénètre après sa mort est le lieu où
plus rien ne vous tourmente. On n’est plus happé par rien et il
n’y a plus rien à happer.
La prise de possession implique une certaine retenue, on
continue de vivre, après tout, alors qu’on aurait pu être tout
bonnement broyé. Boire est tellement plus innocent que
manger, les dents ne jouent aucun rôle, il n’y a rien à broyer.
Mais où donc, où l’homme trouvera-t-il à se protéger de la
peur que lui inspirent les bêtes plus fortes ? Un jour, on leur
arrachera à toutes, en une seule fois, toutes leurs dents.
Enterrement universel des dents.
Un troquet plein de héros morts attablés, buvant du café et
se gavant de gâteau.

Comme diable, Dieu est vraiment immortel.

L’histoire du dindon, tué pour Noël par ma propre bien-


aimée, m’a été racontée en détail quelques heures avant que je
prenne place à table pour le repas de fête. Ce dindon, je l’avais
connu tout petit. Tout le monde admirait son embonpoint
croissant, son port altier, sa beauté. Je ne l’avais revu en tout
que cinq ou six fois, mais il m’était aussi familier que si je
l’avais élevé chez moi, dans ma chambre. – Tout le monde en
mangea, et je mangeai, moi aussi. N’eût été mon souci de ne
pas mettre les autres dans l’embarras – après tout, c’était le
festin attendu –, la première bouchée me serait restée coincée
dans le gosier. Mais sous l’effet de la gêne qui nous vient pour
ainsi dire machinalement dans ce genre de situation, je parvins
à me contrôler et me laissai même servir une seconde portion.
Je ne fus pas gagné par la nausée après le repas, participai aux
conversations et partageai tout naturellement la bonne humeur
générale. Et ce n’est qu’aujourd’hui, trois ou quatre jours plus
tard, en y repensant, que je me sens soudain aussi mal que si
l’on m’avait forcé à manger de la chair humaine.
1949
Jamais encore, depuis que je suis capable de penser, je n’ai
dit à quelqu’un Seigneur ! et pourtant, comme il est facile de
dire Seigneur ! et comme la tentation est grande. J’ai approché
cent dieux et j’ai dévisagé chacun d’eux d’un regard serein, en
haine de la mort des hommes.
CM

La pensée le tourmente que chacun est peut-être mort trop


tard et que notre mort ne devient pleinement mort que par son
ajournement ; qu’il serait possible à chacun de vivre plus
longtemps s’il mourait en temps et en heure, mais nul ne sait
quand.
CM

Tous les amants de la mort finissent par l’escamoter.


CM

During a terrible famine in Cairo citizens used


gigantic fishhooks to angle for men from roofs. Victims
were hoisted up, murdered and eaten raw.
Durant une terrible famine au Caire certains habitants se
servirent d’énormes hameçons pour pêcher des passants depuis
les toits. Les proies étaient hissées en l’air, égorgées et
mangées crues.
La jeune bouchère qui embrasse la tête de porc pelée.

Les Australiens donc, ces hommes de l’âge de pierre,


croient à un temps du rêve éternel, le temps des mythes d’où
ils sont issus et où ils retournent. Cette croyance n’a connu
aucun ajout, tout au plus de légères soustractions. Je la tiens
pour la plus haute qui soit ; la seule que je partage parfois ; si
j’étais australien, je l’aurais constamment. Mais comme j’ai le
douteux bonheur d’être un homme moderne et que je vis à
Londres, elle me fait défaut la plupart du temps ; et c’est dans
la mesure seulement où je suis poète que je suis encore un
Australien.

Dieu s’apprête à porter le coup de grâce.

Les jours où il est terrifié par sa propre méchanceté. Il n’a


plus alors d’autre choix que de comparaître mort devant lui-
même.
Ces discussions, ces discussions avec les vieux amis !
Celui-ci est mort, et celui-là aussi ; et celui-là et celui-ci, un
ami sur deux, vraiment ; il se sont détachés de nous, tombés en
poussière il y a des années de cela, sans que nous le sachions ;
on croyait en vie chacun de ceux dont on n’avait pas
précisément appris la mort. Comme on y tient opiniâtrement, à
la vie des autres, aussi opiniâtrement qu’à la sienne, il n’y a
pas de différence.
1950
Un sourire qui repousse la mort.
CM

Il me semble que, sans une nouvelle attitude face à la mort,


il n’y a vraiment rien à dire sur la vie.
L’existence veut être partout, sinon il n’y a pas d’existence.
Je n’accepte aucune mort. Que même les mouches et les
puces meurent ne m’aide pas davantage à concevoir la mort
que l’effrayante histoire du péché originel.
Qu’il subsiste ou non quelque chose de nous quelque part
ne fait aucune différence. Nous ne vivons pas assez ici. Nous
n’avons pas le temps de faire nos preuves ici. Et nous
instrumentalisons la mort du fait que nous l’acceptons.
Comment pourrait-il ne pas y avoir de meurtriers dès lors
qu’il convient à l’homme de mourir, dès lors qu’il n’en
éprouve pas de honte, dès lors qu’il a incorporé la mort dans
ses institutions comme s’il n’y avait plus sûr, meilleur, plus
sensé fondement qu’elle ?
CM

Je jure que ma vie m’indiffère. Je jure que la vie de ceux


que j’aime m’indiffère. Je jure que même mon œuvre
m’indiffère. Je jure que je suis prêt à disparaître sur-le-champ
sans laisser de trace et de telle façon que personne ne
l’apprenne si cela permet d’éviter une guerre. Je suis prêt à ce
marchandage. À quelle instance m’adresser ? N’y a-t-il pas de
dieu pour cela non plus ?

Ce ne sont pas les morts que l’on redoute, ce sont tous ceux
qui viendront après nous.

Le nom comme première mais très secrète mort.

Tous les artistes sont les cannibales de leurs ancêtres.

J’ai l’impression, quand on fait de l’esprit à son sujet,


qu’on cherche à éliminer la mort en la pinçant. Mais c’est la
voracité qui constitue le comique propre à la mort.

Quelqu’un qui craint les fleurs parce qu’elles se fanent.

Le Jeune
Il est l’unique être humain qui a été effectivement oublié
par la mort, mais une fois pour toutes. Quelqu’un de très
simple, qui ne change jamais et qui mange depuis des
centaines d’années la même chose qu’à vingt ans. Il emploie
exactement les mêmes mots et s’habille toujours de la même
manière. Sa mémoire, qui n’a jamais été particulièrement
bonne, n’est pas non plus devenue plus mauvaise. Il est
célibataire, n’a pas beaucoup de succès auprès des femmes et
n’a pour cette raison pas d’enfants. Il est très modeste et se
montre satisfait pourvu qu’il ait quelque chose à manger. Il
aime bien avoir des visiteurs, mais pas en trop grand nombre.
Il regarde tomber la pluie comme si les gouttes étaient des
années. Le soleil l’indispose parfois. Il respire avec régularité
et n’a jamais peur. Il lui arrive d’étendre les jambes, comme
des branches, tout près du feu, jusqu’à ce que ses pieds se
mettent à crépiter. Il a oublié son nom, si bien qu’il n’en a
pas ; mais on l’appelle d’habitude le « Jeune ». Il traite les
enfants comme ses pareils ; il comprend tout de suite ce qu’ils
veulent. Avec les adultes, il est un peu lent. Le Jeune dort sur
une natte posée à même le sol de terre battue. S’il ne pleut ni
ne gèle, il aime dormir devant la cabane. Son chien a l’air
d’avoir le même âge que lui mais il en change souvent. Il n’a
pas besoin de l’appeler. Le chien vient tout seul, quand le
maître pense qu’il aimerait l’avoir auprès de lui. Il y a bien
longtemps que ses cheveux ont cessé de pousser. Ils sont
inhabituellement longs, certes, mais celui qui s’attend à une
forêt vierge autour de lui sera déçu. On ne peut pas dire qu’ils
soient blancs ; ils ont une teinte d’une douceur ineffable et
possèdent la propriété de panser en les effleurant les plaies
d’un blessé. C’est d’ailleurs la qualité des cheveux du Jeune
qui lui vaut d’être parfois visité par des malades. Car
quiconque l’a simplement aperçu un jour et vient à souffrir
ultérieurement d’une maladie grave se souviendra de ses
cheveux des années plus tard encore et, dans son délire
fiévreux, il en parlera comme d’un baume. Il est hors de doute
que des malades ont été guéris après avoir vu ses cheveux,
mais il est difficile de dire si le pouvoir de guérir était
effectivement contenu dans les cheveux eux-mêmes. Les
femmes trouvent le Jeune un peu étrange ; elles n’attendent
rien de lui et ne sont que rarement guéries à sa seule vue.
Sur les lieux où il a séjourné, les hypothèses les plus
diverses ont été émises. Certains supposent qu’il est resté au
même endroit durant des centaines d’années. D’autres disent
qu’on a repéré des traces de son passage dans différentes
contrées lointaines. Des cheveux lui appartenant auraient été
trouvés en Afrique et des empreintes de ses pas en Australie. Il
est en tout cas plus que probable qu’il a beaucoup voyagé ; du
temps, il en avait en suffisance ; et puisqu’il a pu vivre si
longtemps en un seul lieu, on ne voit pas pourquoi cela ne lui
aurait pas réussi en différents lieux lointains et très éloignés
les uns des autres. Les sceptiques, qui veulent bien
éventuellement admettre qu’il ait pu séjourner en Afrique, se
gaussent de ceux qui croient que ses pérégrinations l’ont mené
jusqu’en Australie. Personne, disent-ils, n’a jamais franchi
cette mer à pied, et il n’est fait nulle part mention d’un bateau
qu’il aurait pu emprunter pour effectuer cette traversée. La
question reste posée. Mais il serait stupide de nier qu’il
subsiste un doute à ce sujet. Le « Jeune » pourrait avoir été
ramené d’Australie par d’autres hommes. Qu’il ait toujours
vécu seul est un fait avéré. Mais qui peut affirmer qu’il n’a
jamais été capturé ? Il se pourrait qu’il ait été embarqué
comme rameur à bord d’une galère et que ses maîtres aient été
assez vite déroutés, voire inquiétés par la singulière aura de
solitude émanant de sa personne. Au lieu de le jeter carrément
à l’eau, ils l’auront abandonné quelque part, avec un minimum
de vivres, sur un rivage de l’Asie. Il sera resté là, sur cet autre
continent, solitaire, tel qu’ils l’avaient vraisemblablement
trouvé et tel qu’il leur était apparu tout au long de la longue
traversée. Sa frugalité et sa remarquable capacité à vieillir
auront contribué, là encore, à le maintenir en vie.
Mais évoquer toutes les possibilités que recèle une
existence de cette nature nous mènerait beaucoup trop loin. Il
convient sans doute, à cet égard, de ne pas en vouloir trop d’un
seul coup, de se borner à contempler le « Jeune » et de se le
représenter tel qu’il est aujourd’hui. Une description de sa
personne, pourvu qu’elle soit fidèle et sans parti pris, devrait
nous en apprendre plus que toutes les supputations relatives à
son passé. Il semble, en outre, qu’une telle approche soit de
loin plus conforme au respect dû à pareille créature.
1951
On te demande toujours où tu veux en venir lorsque tu invectives contre
la mort. On attend de toi les espoirs bon marché dont les religions nous
abreuvent jusqu’à plus soif. Mais ça ne marche pas. Je n’ai rien à dire là-
dessus. Mon caractère, ma fierté, c’est de n’avoir jamais flatté la mort.
Comme tout un chacun, je l’ai désirée quelquefois, très rarement, mais nul
ne m’a jamais entendu faire l’éloge de la mort, nul ne peut dire que j’ai
courbé l’échine devant elle, que je l’ai acceptée ou escamotée. Elle me
paraît aussi vaine et mauvaise que jamais, elle est le mal absolu qui affecte
tout ce qui existe, l’irrésolu et l’inconcevable, le nœud dans lequel tout est
depuis toujours saisi et étranglé et que nul n’a osé trancher.
TH

C’est dommage pour chacun. Personne n’aurait jamais dû mourir. Le


pire forfait ne méritait pas la mort et, si la mort n’avait été reconnue, les
pires forfaits n’auraient pas eu lieu.
TH

Il faudrait imaginer un monde où il n’y a jamais eu de meurtre. Qu’en


serait-il, dans un tel monde, de tous les autres forfaits ?
TH

Le plus important, on le porte en soi pendant quarante ou cinquante ans


avant d’oser le formuler. Pour cette seule raison déjà, il est impossible
d’évaluer ce qui se perd avec ceux qui meurent tôt. Tous meurent tôt.
TH

Le comportement des martyrs ne paraît méprisable à personne, alors


même que tout ce qu’ils ont accompli ne l’a été qu’en vue d’une vie
éternelle. Comme ces mêmes martyrs paraîtraient méprisables aux adeptes
du christianisme s’ils avaient défendu la cause d’une vie éternelle ici-bas
plutôt qu’ailleurs.
TH

Même l’idée de métempsycose paraît plus sensée que celle d’une vie
éternelle dans l’au-delà. Les tenants de la foi dans l’au-delà ne remarquent
même pas qu’ils défendent quelque chose qu’ils ne peuvent nommer : un
rester ensemble dans l’au-delà, une masse qui ne se désagrège jamais. Une
fois arrivés là-bas, ils veulent ne plus avoir à se séparer.
À quoi ressemblerait un paradis où les bienheureux ne se
rencontreraient jamais, où chacun existerait pour soi, comme une sorte
d’ermite céleste, très loin des autres, si bien qu’aucune voix autre que la
sienne ne lui parviendrait ; un paradis de solitude éternelle, sans peines ni
maux corporels ; une prison sans murs, ni barreaux, ni gardiens, mais d’où
l’on ne pourrait s’évader, n’ayant nulle part où aller ? Chacun y tiendrait
des discours qu’il serait seul à entendre, chacun serait son propre
prédicateur, professeur, consolateur, et il n’y aurait personne pour l’écouter.
Une existence bienheureuse à laquelle beaucoup préféreraient les tourments
de l’enfer.
TH

Je ne saurais expliquer pourquoi un sens aigu des malheurs de cette vie


va chez moi de pair avec la passion toujours vive que j’ai pour elle. Peut-
être que je sens qu’elle serait moins malheureuse s’il ne lui advenait pas
d’être arbitrairement entaillée et tronquée. Peut-être que je succombe à
l’idée reçue que les habitants permanents du paradis sont bons. La mort
serait moins injuste si elle n’était décrétée d’avance. Il reste pour chacun
d’entre nous, même pour le plus mauvais, l’excuse que rien, quoi qu’il ait
pu faire, ne saurait égaler le malheur de cette sentence exécutoire
prononcée d’avance. Nous devons être mauvais parce que nous savons que
nous allons mourir. Et si nous savions d’emblée quand, nous le serions
encore plus.
TH

Les religions sont toutes satisfaites d’elles-mêmes. N’y a-t-il pas de


religion du désespoir permanent ? Je voudrais voir celui qui ne consentirait
à fixer calmement ses yeux sur aucune mort, pas même sur la sienne
propre ; celui qui aurait creusé, avec sa haine, un lit toujours plein à ras
bord au fleuve continu de son courroux ; celui qui ne dormirait pas sachant
que d’autres, pendant son sommeil, s’endormiront pour toujours ; qui ne
mangerait pas sachant que d’autres seront mangés pendant qu’il prend son
repas ; qui n’aimerait pas sachant que d’autres, pendant qu’il aimera, seront
séparés de force. Je voudrais voir celui qui s’identifierait à ce sentiment, et
cet unique sentiment, et en continu ; celui qui, sachant leurs réjouissances
éphémères, tremblerait pour ceux qui se réjouissent ; celui qui se
réapproprierait le regret futile de « l’impermanence » sur le mode d’une
souffrance aiguë, la souffrance de la mort, la mort partout, et qui ne
respirerait qu’au travers de cette souffrance.
TH

N. veut annuler rétroactivement tout contact dès qu’il apprend la mort


de quelqu’un. Il craint une contamination différée par la mort. Il croit
pouvoir rester en vie en reniant activement la mort, en la reniant activement
en lui-même aussi. Pour éviter de mourir, il achève ses morts.
CM

L’Électre de Sophocle contient la mort sous toutes ses formes.


Elle se tient dans l’ombre projetée d’un meurtre et en projette deux
autres. Ce sont des meurtres sous la forme la plus concentrée qui soit, le
premier étant celui d’un mari, Agamemnon, le second celui d’une mère,
Clytemnestre. Seul le troisième et dernier vise un amant, en l’absence de
tout lien de parenté proche. Électre est hantée par la mort de son père. Son
frère, Oreste, qu’elle a désigné comme vengeur, vit dans une autre ville ; il
est resté en contact avec elle. Lorsqu’il va enfin la rejoindre, il fait courir le
bruit de sa propre mort. On assiste à l’effet que produit cette nouvelle à la
fois sur Clytemnestre et sur Électre. Le messager décrit d’une façon très
éloquente la chute d’Oreste lors d’une course de chars. Pour la mère, qui
redoute sa main vengeresse, c’est la mort qu’elle souhaite le plus ; pour la
sœur, dont tous les espoirs reposent sur Oreste, c’est la mort qu’elle craint
le plus. La mère ayant laissé Électre seule, Oreste se présente à sa sœur,
Électre, en porteur de ses propres cendres. Il devient ainsi le témoin de la
souffrance que sa mort cause à Électre, quelque chose qui n’est que
rarement accordé aux mortels, le fait étant qu’ils ne sont jamais présents à
l’annonce de leur mort. Cependant, la douleur d’Électre est si vive
qu’Oreste lui dévoile son identité : pour elle, il revient à la vie. L’annonce
fautive ne fait qu’ajouter à l’intensité des retrouvailles.
Dans une scène antérieure, Électre, croyant son frère mort, a pris sur
elle la charge d’accomplir elle-même l’acte de vengeance. Elle a tenté de
rallier sa sœur à son projet criminel, mais Chrysothémis n’a pas voulu la
suivre dans cette voie. Dès lors qu’Oreste est vivant, c’est lui qui redevient
le bras de la vengeance. Comme messager et porteur de ses propres
cendres, il se rend au palais, auprès de sa mère, et la poignarde. Électre,
restée dehors, le seconde dans ses coups avec sa phrase effroyable.
L’épisode final, le meurtre d’Égisthe, sert à montrer une nouvelle
métamorphose de la mort. On amène devant lui, sur une civière, un cadavre
recouvert d’un voile ; il croit qu’il s’agit d’Oreste, soulève le voile et
découvre la dépouille ensanglantée de Clytemnestre.
Ainsi tous les éléments constitutifs du processus qui mène à la mort et
de la mort elle-même sont-ils contenus dans cette tragédie. Le souvenir
d’une fille morte qui hante Clytemnestre : elle a vengé Iphigénie en
assassinant Agamemnon ; le souvenir du père mort : comme désir de
vengeance chez Électre et Oreste, comme soumission à la mort chez leur
sœur, Chrysothémis ; la peur de la mort du côté des coupables, chez
Clytemnestre et, d’une manière différente, chez Égisthe, qui vit
consciemment ses derniers instants. Face à la mort, l’impassibilité
d’Électre, mais aussi le pouvoir de fascination que la mort exerce sur
d’autres qu’elle. Le meurtrier qui fait le mort et se présente en porteur de
ses propres cendres. La civière, l’urne contenant les cendres, le sacrifice
funéraire. L’annonce de la mort et sa réception très différenciée. Chez
Clytemnestre, le basculement d’une mort souhaitée en sa propre mort ;
chez Égisthe, le même basculement, mais plus lent, d’une mort souhaitée,
celle d’Oreste, en une mort redoutée, celle de Clytemnestre et, pour finir,
en sa mort à lui. Tous ces formes, éléments, métamorphoses de la mort sont
partagés par le chœur. Sa fonction est celle d’un cristal de masse qui
polariserait les événements pour les bessoins d’un auditoire plus large.
Oreste se présente avec un ami qui ne parle jamais et qui pourrait être son
double ou son ombre. Le messager, un très vieil homme, fait penser à
quelque perfide ange de la mort : alors même qu’il annonce une fausse
mort, il en prépare une vraie.
CM
Il y a une différence essentielle entre les morts en général et ses propres
morts, ceux qu’on a bien connus. C’est exactement la différence qui existe
entre masse et individus.

C’est à se demander s’il parviendrait à formuler des réflexions lisibles


dans lesquelles les mots suivants n’interviendraient jamais : Dieu, mort,
masse, puissance, métamorphose, amour et peur.
Il ne veut être embrassé que par de très vieux corbeaux.

Achève-le, achève-le enfin, le livre terrible, douloureux, lent,


éternellement annoncé, éternellement différé, et puis : retire-toi, retire-toi
une bonne fois, loin de tous, ne connais plus aucun de ceux que tu as
connus, toi-même non plus, personne, et s’il n’y a pas moyen de faire
autrement : meurs.

Lentement, au fil de nombreuses années, la mort s’est installée en lui à


la place de Dieu. Il ne voit rien d’autre, ne pense à rien d’autre. Le lâchera-
t-elle jamais ?

Dieu, ton bourreau.

Quelle est la victime propitiatoire la plus proche de la sainteté,


l’ignorante ou la consciente, Abraham ou Isaac, chaque mourant ou le
Christ, l’animal ou le soldat ? La question est gagnante dans toutes les
religions, mais qui oserait la trancher !

Un mort téléphone. (Idée pour une pièce.)

La condamnation à mort pour tous, au début de la Genèse, contient au


fond tout ce qui peut être dit sur la puissance, et il n’est rien qui ne puisse
en découler.
Une pièce dans laquelle les caractères des personnages ne seraient pas
plus éloignés les uns des autres que les moments de leur mort. Il s’agit
donc, du point de vue dramatique, d’une pièce très mesurée. Il me semble,
s’il doit être question de la mort, sérieusement et de manière telle qu’on en
ressente la présence concrète, que les caractères doivent répondre aux
règles de la juste mesure. La dramaturgie devrait fonctionner sur le principe
des anciennes danses macabres où les victimes de la mort ne se distinguent
pratiquement les unes des autres que par les traits propres à leur condition
sociale. Il est possible que tout cela change au fil de la mise en œuvre ;
mais je ressens d’emblée en moi une forte résistance aux masques
acoustiques, à tout ce qui est extrême et ne découlerait pas directement du
déroulement de l’action. Je veux être très simple et très clair. Cette pièce
doit conserver sa pleine identité dans n’importe quelle langue. Elle doit être
jouable dans une langue bantoue non moins qu’en anglais ou en japonais.
Elle doit être encore plus transparente et universellle que Les Voyages de
Gulliver ou Robinson Crusoé. Je veux trouver à travers elle une forme
classique nouvelle, c’est-à-dire susceptible de s’accorder à ce qui peut être
considéré comme classique n’importe où dans le monde, dans n’importe
quelle langue et dans n’importe quelle civilisation.
Je ne peux pas dire que ce but m’effraie ou qu’il me paraisse
spécialement difficile à atteindre. Je crois que c’est l’idée elle-même qui
fait que la pièce ne saurait s’accommoder d’une autre forme, quelle qu’elle
soit. La forme, en l’occurrence, est véritablement contenue dans l’idée.
C’est quelque chose qui me frappe aujourd’hui plus que jamais. Dans
l’Opéra du singe que j’ai écrit l’an passé, j’étais conditionné par les
exigences de la musique et du compositeur que je connaissais. Si j’ai
procédé alors avec mesure, c’est pour répondre à sa demande. Mais l’idée
n’était nullement mesurée et eût fort bien supporté une mise en œuvre
extrême.
Cette fois, dans Les Sursitaires, il semble que les circonstances soient
de nature à me permettre de parler ou d’agir pour tout un chacun. La plainte
est celle de chaque homme, et ma propre foi, telle qu’elle apparaît là-
dedans, contient exactement ce qui est resté des autres religions, pas
davantage, mais pas moins non plus. L’idée sommeillait en moi depuis sept
années. Elle m’est venue pour la première fois en 1944, fin mai je crois,
lorque j’ai fait la connaissance de Gwyneth Barthall. On m’avait parlé
d’elle avant que je la rencontre en personne, et la première chose que l’on
m’a dite au sujet de cette jeune fille, c’est qu’elle n’avait plus que six mois
à vivre. La terrible précision de ce pronostic me bouleversa. Lorsqu’elle me
fut présentée, peu après, je l’aimai aussitôt de tout mon cœur, mais d’un
amour très différent de celui que j’avais jamais éprouvé pour quiconque. Je
la traitai comme une poétesse car c’était ce qu’elle voulait être, et il se peut
que je lui aie prêté plus de talent qu’elle n’en avait en réalité. Je lus avec le
plus grand soin ses manuscrits et – ce qui n’était jamais arrivé auparavant
et ne se reproduirait pas ultérieurement – je les lus aussitôt qu’ils me furent
confiés. Nous eûmes à leur sujet de longues heures de conversation en tête
à tête, je lui offris quelques-uns de mes plus beaux livres et supportai plus
d’une fois, durant des après-midi entiers, l’intolérable compagnie de sa
mère et de son père. Le pronostic se vérifia. Elle mourut six mois après
notre rencontre. C’est à elle que je devrais dédier cette pièce. Je le ferais si
j’avais jamais dédié une œuvre à quelqu’un. Mais ni Veza ni ma mère ni
Georg n’y ont eu droit jusqu’à présent. Il serait injuste et inconvenant de
favoriser Gwyneth et je vais devoir encore réfléchir à cette question.

Depuis quelques semaines, depuis mon retour de Paris, me semble-t-il,


l’activité des hommes tend à se réduire en moi à des gestes isolés, leur
corps à des parties nettement circonscrites. Je vois la main tendue d’un
commerçant qui rend la monnaie ; une bouche de profil, sur le point de
s’ouvrir pour dire quelque chose ; je sens mon propre pas sur le seuil d’une
porte ; je vois un paraphe, encore humide ; les basques flottantes du
manteau d’un inconnu ; une cuiller à soupe, à mi-hauteur au-dessus d’une
table ; un siège en passe d’être occupé ; des doigts ; des cheveux en
bataille ; une poche qui s’ouvre. Je ne vois aucune loi dans ce qui s’offre à
moi de cette manière, si ce n’est celle d’une abstraction momentanée, du
surgissement d’un phénomène isolé, séparé de l’ensemble auquel il est
d’ordinaire rattaché.
Chaque fois que cela se produit, je me propose d’écrire une histoire sur
tel ou tel geste, sur telle ou telle partie du corps humain, mais une histoire
universelle qui contiendrait quelque chose comme la philosophie du geste
ou de la partie du corps en question. Je n’expliquerais rien dans aucune de
ces histoires, mais me bornerais à représenter chaque élément séparé
uniquement par la singularité de l’action.
Je ressens, à chacune de ces « visions » quotidiennes, une gêne confuse
liée au fait que je sois encore en vie et puisse en témoigner à un âge où
beaucoup d’autres ne sont déjà plus.
Aujourd’hui, en ce jour de Toussaint, je fais vœu de mener très
prochainement à sa bonne et vigoureuse fin la composition de cette pièce
qui sera dédiée aux morts et à tous ceux qui devront encore mourir. Elle
doit devenir telle que chacun puisse la comprendre et que nul ne puisse me
faire reproche de l’avoir écrite. Car si je devais ne pas laisser derrière moi
cette pièce achevée, ma première prise de position inconditionnelle face à
la mort, j’estime que je n’aurais pas vécu. Quoi que je puisse encore faire
par ailleurs, cela ne comptera pour rien en comparaison de cette pièce. J’ai
tempêté contre la mort en présence de tous les gens qui m’ont approché et
personne ne m’a compris. Les uns, en particulier les femmes, ont vu dans
mon attitude un excès de force et quelque chose comme une promesse
religieuse qui les concernait intimement et de façon personnelle, une
jeunesse prolongée, de l’amour prolongé, des plaisirs prolongés de toutes
sortes. D’autres, les chrétiens, ont cherché à l’interpréter dans leur sens ;
somme toute, j’étais donc quand même un chrétien déguisé, quelqu’un que
son orgueil seul empêchait de reconnaître franchement qu’il partageait leur
foi. D’autres encore, soucieux de l’art, y ont vu une formulation maladroite
et peut-être trop publique de leur propre désir : « Il veut devenir
immortel. » Dieu qui n’existe pas m’en soit témoin, je n’ai rien voulu de
tel : je ne suis ni amant ni Christ ni artiste, mais je n’admets pas la mort, et
c’est tout.
1952
En guise de préalable aux Sursitaires : j’ai du mal à
comprendre que les hommes ne se préoccupent pas davantage
du mystère de la durée de leur vie. Tout fatalisme, au fond, a
trait à cette unique question : la durée de la vie d’un homme
est-elle prédéterminée ou ne résulte-t-elle que de son
déroulement ? Vient-on au monde avec un quantum de vie,
disons soixante ans, ou bien ce quantum reste-t-il longtemps
indéterminé, si bien qu’un même homme, ayant vécu la même
jeunesse, pourrait éventuellement fêter ses soixante-dix ans ou,
au contraire, n’en atteindre que quarante ? Et dans ce cas, à
quel moment sera-t-il rendu au point où se dessinera
clairement la limite de son existence ? Celui qui croit à la
première hypothèse est évidemment un fataliste ; celui qui n’y
croit pas attribue à l’homme un degré de liberté
extraordinairement élevé et lui prête une influence sur la durée
de sa vie. On vit un peu comme si la seconde hypothèse était
la bonne et l’on se console de la mort avec la première. Peut-
être les deux sont-elles nécessaires et doivent-elles être
adoptées en alternance afin de rendre la mort supportable aux
hommes sans courage.
TH

Un rire comme venu des enfers.

Un cercueil autour duquel on danse de temps à autre. Le


mort tressaute et ses os entrechoqués tombent en poussière.
« Il est réduit en poussière sous les pas des danseurs. »
Il a l’impression de recevoir un baiser de l’au-delà.

J’attends encore la mort sensée d’un homme que j’aurais


connu, mais je sais que cela n’existe pas, la mort est toujours
insensée.

J’ai accroché du Grünewald dans ma chambre car ma


douleur n’a pas encore atteint son point d’orgue. Ainsi c’est lui
qui dit ma douleur, et je me suis aussi permis Marie et son
enfant, peut-être qu’elle sent là-bas, au loin, que c’est enfin
mon enfant, celui que je n’ai jamais voulu d’elle autrefois. J’ai
accroché le Concert des Anges afin qu’ils ne cessent de jouer
en faveur de sa grâce. Il y a aussi le Paysage de Lumière, nous
avions une lumière à part pour éclairer notre amour. Cette
chambre est à présent comme un espace sacré pour moi, et
c’est à peine si j’ose encore en franchir le seuil.
Je n’ai pas honte de cette magie, je n’ai jamais rien aimé ni
adoré davantage que Grünewald. Saint Grünewald, prie pour
elle, saint Grünewald, prie pour elle, saint Grünewald, rends-
lui la vie.

Quand je pense que c’est moi, justement, qui suis en voie


d’extinction !

Le joyeux suicidé que cette perspective réjouit déjà trente


ans avant de passer à l’acte.

Il laissa en héritage une collection de tables, et sur chacune


la première phrase d’une œuvre prodigieuse.
La mort commence par lui flanquer un coup sur le crâne,
puis il s’avère, cette fois encore, que ça ne venait pas d’elle.

Les deux mots que j’ai – singulière constatation – le plus


employés au cours de ma vie sont Dieu et mort.
Officiellement, en présence de tiers, j’ai toujours la mort aux
lèvres. En privé, dans mes notes, c’est encore et toujours Dieu
qui sort de ma plume, le plus souvent malgré moi et dans des
phrases fréquemment dépourvues de sens. Je commence à
croire que ces deux mots, Dieu et mort, signifient la même
chose, sont la même chose. – Ma philosophie de l’identité.

On ne meurt pas de chagrin, de chagrin on continue de


vivre.

Une langue serait-elle viable, qui ne connaîtrait pas le mot


mort ?

Ainsi un homme qui met sa vie en jeu est à mes yeux


mauvais et inconscient, et seul un désespoir immense serait en
mesure de le justifier. Ingratitude et cynisme sont les
ingrédients de la pratique trop courante qui consiste à mettre
sa vie en jeu pour rien. Je ne puis pardonner à Kleist ce qu’il a
fait. Son acte le plus vil a été sa fin, et c’est en elle que se
manifesta le plus clairement et le plus honteusement l’héritage
de son origine militaire. Aucune explication psychologique
(aussi lumineuse qu’elle puisse être) ne pourra jamais changer
quoi que ce soit au profond ressentiment que cet acte
déclenche en moi. Toute mort est possible, aucune n’est
justifiable. Même celui qui se fait assassiner contre son gré est
à mes yeux partiellement coupable. Mais la culpabilité de
l’assassin, et même celle du suicidé, est selon moi démesurée
et, à proprement parler, inexpiable. Je me demande d’ailleurs
le plus sérieusement du monde si chaque homme qui meurt ne
porte pas, de ce seul fait déjà, une part de culpabilité. S’il y
avait un Dieu juste, l’histoire du péché originel devrait être
tout à fait différente. Adam était curieux de la mort et il y a
goûté par jeu. La pomme de la connaissance était la pomme de
la mort, c’était un arbre. Pour cela, il a été puni et maudit par
Dieu : au prix de la sueur que lui vaut la connaissance,
l’homme doit s’efforcer depuis lors d’échapper à la mort,
d’éradiquer en lui les traces de la pomme de mort. Aucun
Christ et aucun sang ne pourront jamais racheter sa culpabilité,
il doit retrouver lui-même, par la connaissance, le chemin de
son immortalité naturelle.

Les morts des autres sont notre vieillissement, et rien de


plus.

« On lui enroulait autour du cou une cordelette de coton


dont les extrémités étaient tendues en sens contraire par deux
hommes tandis que le roi prenait dans une calebasse remplie
de petits cailloux et de feuilles de baobab autant de cailloux
qu’il pouvait en tenir dans sa main : ils désignaient les années
de son règne au terme duquel il était étranglé. »
Monteil, Les Bambara du Ségou, Paris, 1924, p. 305

Des têtes régnantes, détachées de leur corps, plantées sur


d’horribles pieux.
Mon injustice fondamentale envers les hommes dérive de
mon attitude vis-à-vis de la mort. Je ne puis aimer quelqu’un
qui reconnaît la mort ou compte avec elle. J’aime – quelle que
soit par ailleurs sa disposition d’esprit – tout homme qui
méprise la mort, ne la reconnaît pas et ne s’en servirait en
aucun cas comme moyen pour atteindre ses objectifs.
Il en résulte que je ne puis accorder crédit à un homme qui
travaillerait aujourd’hui comme physicien ou technicien
atomique, ou qui embrasserait volontairement une carrière
militaire ; pas davantage je ne saurais me fier à l’homme
d’Église qui invoque une vie future en guise de consolation
pour ceux qui vont bientôt devoir quitter leur vie présente,
alors qu’il n’est lui-même pas disposé du tout à mourir
prochainement ; pas davantage non plus ne puis-je approuver
celui qui estimerait que la mort d’un parent ou d’un ami est
intervenue en temps voulu et verrait en elle une sorte
d’accomplissement de cette vie limitée ; ni celui qui, plutôt
que de la honte, éprouverait de la satisfaction en voyant périr
un ennemi ; ni celui qui aurait des visées sur un héritage ; –
mais alors, à qui puis-je encore accorder crédit ? Y a-t-il
seulement quelqu’un qui ne tombe pas, du moins à certains
moments ou à l’égard de telle ou telle personne, dans l’une ou
l’autre de ces catégories ?
De ce fait, je me trouve dans l’obligation, comme défenseur
inconditionnel de la vie, de condamner moralement les
hommes au nom d’une morale qui demeure inapplicable dans
la mesure où la mort n’a pas été vaincue. Je suis si conscient
de cette contradiction fondamentale de ma nature que je dois
m’exhorter encore et encore à la modération et à une
appréciation plus précise des circonstances lorsque, une fois de
plus, je viens de porter sur quelqu’un le jugement le plus
sévère qu’il était possible de prononcer.
1953
C’est une effroyable tranquillité qui nous gagne au fur et
mesure que le nombre de ceux qui tombent autour de nous va
croissant. On devient totalement passif, on ne rend plus les
coups, on devient pacifiste dans la guerre contre la mort, on lui
tend l’autre joue et la victime suivante. C’est sur cela, sur cette
lassitude et cette faiblesse que les religions font leur beurre.
TH

Quelqu’un devient un meurtrier de masse parce que la


maladie qui a emporté la personne qui lui était la plus chère est
devenue guérissable peu après sa mort.
TH

Suppose que chacun soit soudain privé des promesses


bibliques comme c’est le cas pour toi, que personne ne
subodore plus une autre vie, que pour tous, tout s’achève avec
la mort, que les hommes soient devenus complètement de ce
monde, ici, partout et à l’avenir – qu’est-ce qui changerait, au
juste, dans leur vivre ensemble ?
Seraient-ils moins entreprenants ou le seraient-ils
davantage ? Seraient-ils plus rusés ? Plus renfermés ? Se
contenteraient-ils, sachant qu’ils seront de toute façon quittes
de tout, de cacher leurs méfaits jusqu’au dernier moment ? Ou
bien le souvenir qu’ils laisseront occupera-t-il toute la place
qu’occupait auparavant la promesse d’une vie après la vie ?
Je ne crois pas que la question puisse être clairement
tranchée, étant donné qu’il subsistera en chaque homme des
vestiges de croyances qui ne manqueront pas de brouiller la
réponse. Mais j’imagine que le désir de faire le bien pourrait
devenir chez l’un de ces incroyants une passion telle qu’il se
prendrait lui-même pour l’incarnation d’une puissance
suprême omnisciente et des espérances dont elle est porteuse.
TH

Serait-il possible que sa mort m’ait guéri de la jalousie ? Je


suis devenu plus indulgent avec les personnes que j’aime. Je
veille moins sur elles. Je respecte leur liberté. Je me dis : faites
ceci, faites cela, faites ce qu’il vous plaira, pourvu que vous
viviez, faites, s’il doit en être ainsi, tout le possible contre moi,
blessez-moi, trompez-moi, rejetez-moi, haïssez-moi – je
n’espère rien, je ne veux rien, sauf une chose : que vous viviez.
TH

Cette hébétude d’une mort à l’autre : pas un mot franc dans


l’entre-deux, pas un pas franc. L’hébétude la plus profonde,
cette espérance désespérée : qu’elle puisse quand même en
réchapper.

Ô le bien-être des croyants qui peuvent tout éluder, qui se


consolent à l’idée d’un au revoir qui n’aura jamais lieu ! Que
ne donnerait-on pas pour vivre dans ce monde paisible,
aimable où les morts sont simplement partis en voyage ! Où il
suffit de les appeler comme il faut pour les voir et les entendre
– au moins brièvement – avant de les rejoindre enfin pour de
bon. Où ils peuvent se mettre en colère contre vous afin que
vous les réconfortiez, où ils ont faim et soif, où ils ont froid et
se préoccupent de ceux qu’ils ont laissés derrière eux. Ma
nostalgie de ce monde de la foi est parfois si puissante que je
ne peux plus penser à autre chose. Je vois alors les ombres
d’Ulysse et souhaite que la mienne puisse être parmi elles. Je
dessine leur image dans l’espace vide et une voix captieuse dit
au même, au juste moment : crois, et tu les rejoindras quand tu
voudras ! – Mais c’est cette voix, précisément, qui me rappelle
à moi-même. Je ne puis acheter mes morts. Je ne puis
autoriser personne à s’interposer entre eux et moi pour
négocier. S’ils sont prisonniers, qu’ils me le fassent savoir et
je mettrai tout en œuvre pour les délivrer. S’ils sont résignés,
j’aurai tout le temps de tomber moi-même dans cette
effroyable résignation/soumission, et le délai qui me sera
octroyé jusque-là, le délai de la révolte est la chose la plus
précieuse que je possède. S’ils ne sont nulle part, je ne veux
pas de Fata Morgana autour d’eux, ici il n’y a plus pour moi ni
mensonge ni poésie, ici, ici seulement, je veux la vérité toute
nue.
Le vide dans une salle qui était encore pleine de monde un
instant auparavant. Les enfants disparus, leurs voix évanouies.
La force soudaine de l’horloge. Les deux serveuses qui
entament leur règne ; on ne leur commande plus rien et la
place leur appartient. Chaque vacance de ce genre est à la fois
apaisante et triste ; comme si l’on était dans un lieu où la mort
ne saurait vous atteindre ; et comme si elle avait déjà emporté
tous les autres.
TH

Les lettres tracées de sa main qui deviennent d’autant plus


précieuses qu’elles sont moins lisibles ; les plus précieuses
sont les indéchiffrables. – La crainte qu’elles ne viennent à
s’effacer dans la poche. À quel moment une chose commence-
t-elle à devenir une relique ? Quand commence-t-on à se
préoccuper d’un objet insignifiant pour l’unique raison qu’un
être aimé lui a donné forme ou l’a tenu dans sa main ? Quand
commence-t-on à veiller sur cet objet avec le plus grand soin
comme sur le meilleur de la vie, à savoir les vivants eux-
mêmes ? Je ne comprends pas le glissement qui se produit là ;
ce qu’il faut avoir expérimenté encore et encore avant de le
prendre au sérieux ; ce qu’on ne peut expérimenter que dans sa
particularité ; ce qu’on n’apprendra jamais parce qu’on ne
parviendra jamais à le reconnaître. À travers l’objet qui
pourrait nous être resté, on continue de dire à la mort : non,
non ! Mais que lui importe puisqu’elle aura remporté sa plus
éclatante victoire, puisqu’elle vous aura contraint à reporter
sur un simple objet votre amour pour un être disparu ! Y
aurait-il une intention derrière ce que nous appelons mort,
jamais nous ne le saurons ; mais s’il y en a une, ce ne peut être
que celle-ci : abaisser le vivant, le réduire à un objet futile, à
une trace qui ne représente pas un millionnième de la valeur
du vivant.

Un mourant, mais immortel – qu’est d’autre le Christ ?

Le mort vous arrache aux vivants, et l’arrachement est


d’autant plus violent que les vivants vous sont proches. On ne
supporte plus leur exubérance, les poses qu’ils prennent,
comparées à l’inertie, à l’impuissance du mort qui ne vous
lâche pas. Il y a là-dedans une injustice qui confine à la
barbarie : les vivants recueillent l’héritage et foulent le mort
aux pieds. On prend le parti de celui qui est tombé et on
méprise les vainqueurs. Il est si facile de souhaiter la mort de
quelqu’un, il est si difficile de maintenir quelqu’un en vie.
L’empathie pour le mort devient si exclusive que les autres,
tous ceux qui participaient à la même course, se rabougrissent
en vous uniquement parce qu’ils sont encore en vie ; et l’on
oublie que chacun d’eux, s’il avait perdu la course en premier,
serait devenu tout aussi important pour vous.
1954
Comme il était sage, le père de Bouddha ! Et comme elle
est humiliante, la légende de la première rencontre de
Bouddha avec la vieillesse, la maladie et la mort !
Tout se serait-il passé autrement si son père, au lieu de
l’entourer uniquement de compagnons de jeux et d’animaux
favoris, de danseuses, de femmes et de musiciens, l’avait fait
vivre, dès son plus jeune âge, en compagnie d’un vieillard,
d’un malade et d’un mourant ?
TH

On a toujours quelque chose à reprocher aux vivants que


l’on connaît bien. Mais on sait gré aux morts de ne pas nous
interdire le souvenir.
NH

On ne sait jamais d’avance ce qui sera le plus précieux


parmi tout ce qu’on laisse derrière soi, et peut-être se trouvera-
t-il quelqu’un pour presser contre ses lèvres, lorsque tous tes
papiers auront été brûlés, une paire de vieilles chaussures
éculées t’ayant appartenu.

Il subsiste un petit nombre d’hommes qui prennent en


charge tous les dieux. Chaque homme se voit attribuer un
fardeau de deux mille dieux. Les survivants comme bêtes de
somme de toute la dévotion passée.
Ils ne savent pas que les morts se tapissent dans les vivants
et se tiennent cachés là : jusqu’à ce qu’il s’en trouve soudain
un pour vous tirer, au moment où on s’y attend le moins, une
langue reconnaissable entre toutes.

À la naissance de Kierkegaard, son père avait cinquante-


sept ans, sa mère quarante-cinq. – Lui-même est mort à
quarante-deux ans.

La représentation islamique de la tombe dont les parois se


resserrent pour tourmenter le mort est la chose la plus
inquiétante qui soit jamais venue à ma connaissance, et si
j’étais de nature à réagir ainsi, elle me ferait passer l’envie de
mourir.

5 juin 1954
Le rêve de Veza (nuit du 3 au 4)
Hier matin, lorsque j’ai appelé Veza, elle m’a demandé
d’une voix inquiète comment j’allais. « Bien, bien, lui-ai je dit.
Mais tu le sais, je suis en pleine forme ces temps-ci. » Je lui
réponds toujours cela, et hier, c’était même plus vrai que
d’habitude. Elle m’a raconté que ma mère lui était apparue en
rêve et lui avait dit que j’étais en grand danger. Elle avait
beaucoup vieilli et Veza ne l’avait pas reconnue mais elle était
certaine qu’il s’agissait bien de ma mère.
Il ne m’a pas été difficile de rassurer Veza. Contre toute
attente, elle s’est contentée de cette réponse, ce qui n’a pas
laissé de m’étonner un peu car elle est très superstitieuse.
Le soir même, j’étais avec quelques amis parmi lesquels se
trouvait Clémence. Je lui ai parlé du rêve de Veza et elle m’a
dit qu’elle avait fait elle-même, la nuit d’avant (donc pas la
même nuit que Veza), un rêve analogue. Veza l’avait appelée
et lui avait dit : « Je voudrais que tu sois auprès de moi,
Clémence. Canetti est sur le point de mourir. » Elle avait
poussé un cri et, pour la première fois, elle avait alors entendu
sa vraie voix. Francis se tenait à côté de nous au moment où je
racontais à Clémence le rêve de Veza et où elle me racontait le
sien. Je note tout cela uniquement parce qu’elles ont fait en
l’espace de deux nuits un rêve similaire. Bien entendu, je ne
crois pas à sa validité ; mais s’il devait se vérifier malgré tout,
il ne serait pas sans intérêt que j’en aie fait mention ici.

Quelqu’un se laisse crucifier pour montrer que ça n’a rien


d’extraordinaire.
1955
Il va dans le monde, vêtu de l’épais manteau de la bonté, si
bien qu’il n’a jamais froid. Il donnerait plutôt sa dernière
chemise que ce manteau de la bonté. Il s’effraie parfois à
l’idée qu’il pourrait être formellement interdit de passer pour
bon. La sueur perle alors à son front et il se précipite, comme
pourchassé, parmi ses victimes qui l’accueillent avec gratitude,
rayonnantes de bonheur. S’il a fait du bien à deux personnes, il
s’arrange pour les mettre en relation. Il se les représente,
assises côte à côte et parlant de lui. Après quoi, il s’informe
auprès de chacune de ce qui a été dit et compare avec soin les
dires de l’une et de l’autre. Car il accepte volontiers qu’on le
frustre de tout sauf de sa bonté.
Il affecte la plus grande modestie en accomplissant la
meilleure action possible, elle n’en fera que plus d’effet. Il se
plaît à passer en revue toute sa vie écoulée et à constater qu’il
n’y a eu aucune période où il n’ait été bon. Il ne peut assister à
un enterrement sans se mettre en pensée à la place du défunt,
et peut-être en vient-il même à l’envier un peu parce que tout
le monde dit du bien de lui. Mais il se console à l’idée de tout
le bien qu’on dirait de lui s’il était réellement à sa place.
Un beau jour, il décide de suivre cette idée et fait paraître
l’annonce de sa mort. Il s’abonne à un bureau de presse qui lui
envoie ponctuellement toutes les nécrologies le concernant. Il
passe quelques jours heureux à coller les coupures de journaux
dans un album. Il fait preuve d’honnêteté et va jusqu’à y faire
figurer celles qui lui paraissent trop succinctes. Il pose l’épais
volume sur son lit, en guise d’oreiller, et dort dessus. Il rêve
que son enterrement a lieu le lendemain et se voit, alors que
tout le monde a déjà défilé devant sa tombe, en train de jeter
sur son cercueil une pleine pelletée de bonté.
TH

Tant qu’il y aura la mort, la soumission n’est pas possible.

On est quelquefois si triste, comme si l’on était mort


sachant que cela n’aurait pas dû être.
« I haven’t seen you for a long time.
– I died.
– How terrible. When did it happen ?
– Two months ago.
– But you are all right now ?
– Not bad, thank you. »

« Il y a longtemps que je ne t’ai vu.


– Je suis mort.
– Terrible. C’est arrivé quand ?
– Il y a deux mois.
– Mais tu vas bien maintenant ?
– Pas mal, merci. »
Une chemise de nuit dans laquelle on ne se réveillera plus
jamais.

Raconter, raconter, jusqu’à ce que personne ne meure plus.


Mille et une nuits, un million et une nuits.
Que veut l’homme, pourquoi ses pieds le portent-ils
Par les rues ridicules / insensibles de la ville,
Que veut l’homme, pourquoi ses yeux s’ouvrent-ils
Chaque matin, que veut l’homme,
Pourquoi retient-il son souffle en rêve,
Que veut l’homme, pourquoi ouvre-t-il / pourquoi présente-
t-il / À sa bouche des aliments faux / frelatés / blasphématoires
À son esprit des livres vides / des mots mensongers
Que veut l’homme quand il blasphème,
Que veut l’homme quand il dit laudes,
Que veut l’homme quand il ne va jamais au bout d’un
chemin,
Que veut l’homme quand il ne délaisse jamais un lieu
ancien.

Que veut l’homme quand il tombe, et que veut-il quand il


monte.
Que veut-il quand il attend des semaines, des mois et des
années,
Que veut-il quand il poursuit / chasse des enfants et des
ennemis et des chiens et des femmes,
Que veut l’homme, que veut l’homme.
Que veut l’homme quand il gémit,
Que veut l’homme quand il meurt,
Que veut l’homme quand il rit,
Que veut l’homme quand il braille / fulmine,
Que veut l’homme, que veut l’homme.
Que veut l’homme quand il rampe,
Que veut l’homme quand il s’envole,
Que veut l’homme quand il croit,
Que veut l’homme quand il raille.
Que veut l’homme, que veut l’homme.
Que veut l’homme quand il ment, que veut-il quand il dit
l’effroyable vérité,
Que veut-il quand il mendie, quand il donne.
Que veut-il quand il donne, quand il vole,
Que veut-il quand il crache, quand il avale,
Que veut-il quand il se tait, quand il chante,
Que veut-il quand il pleure, quand il frappe,
Que veut l’homme quand il assassine.
Que veut l’homme quand il aime.
Que veut l’homme, que veut l’homme.
L’homme,
L’homme veut retrouver ses morts.
1956
Chaque année devrait compter un jour de plus que la
précédente : un jour nouveau, où jamais encore il ne serait rien
arrivé, un jour où personne ne mourrait.
TH

Peut-être que mourir joyeux ne serait pas trop grave,


pourvu seulement qu’on ne se soit jamais réjoui de la mort
d’autrui.
TH

Depuis qu’elle est morte, il détourne ses yeux de chaque


bourgeon.
TH

Nos pensées pour les morts sont des tentatives pour les
rappeler à la vie. – Il nous importe davantage de rappeler des
personnes à la vie que de les maintenir en vie. Le désir de faire
revivre quelqu’un est le germe de toute foi. Depuis qu’on ne
craint plus les morts, on se sent terriblement coupable envers
eux : coupable de ne pas réussir à les faire revenir. Et les jours
les plus fastes, les plus heureux sont ceux où cette culpabilité
est ressentie le plus fortement.
TH
Une pièce dans laquelle tous les morts qui nous sont
proches entrent en scène. Certains se retrouvent, d’autres se
rencontrent pour la première fois. Il n’y a pas de tristesse chez
eux, ils sont tellement heureux de paraître sur scène. (Que dire
du bonheur de celui qui les met en scène ?)
TH

Le pouvoir de tuer est éclipsé par le pouvoir de conjurer.


Que représente le plus grand et le plus terrible des tueurs
comparé à un homme qui serait capable de rappeler à la vie,
par ses conjurations, ne serait-ce même qu’un seul mort ?
Comme ils paraissent risibles, les efforts des puissants pour
échapper à la mort, et comme ils sont grandioses, les efforts
des chamans pour la surmonter. Dans la mesure où ils y
croient, où leurs efforts ne se réduisent pas à des simulacres.
Je méprise, quelle que soit leur religion, les prêtres qui
s’avèrent incapables de faire revenir les morts. Ils ne font que
consolider une barrière que personne ne pourra plus franchir.
Ils administrent ce qui est perdu afin que cela reste perdu. Ils
promettent un voyage vers ailleurs qui ne fait que masquer
leur impuissance. Ils sont contents que les morts ne reviennent
pas. Ils les maintiennent de l’autre côté.
TH

Il y a souvent quelque chose d’angoissant et de pénible


dans le culte que d’autres rendent à leurs morts car c’est une
manière de se détourner du monde des vivants. Et comme on
fait soi-même partie du monde des vivants, on a l’impression
fâcheuse, tandis que quelqu’un rend à un mort un culte en
règle, qu’on ne représente plus rien à ses yeux, qu’aucun
vivant ne représente plus quoi que ce soit à ses yeux.
Il serait bon de prendre garde à ne pas s’enfermer avec son
mort. Il faut le laisser vaquer librement et souhaiter à
beaucoup de gens d’entrer en relation avec lui. Il faut, sans
pour autant les importuner, parler du mort aux gens et éviter
surtout de le défigurer en l’isolant.
TH

Mais qui es-tu donc pour prétendre vérifier ? N’est-ce pas


pure présomption ? L’inquiétude seule ne te donne aucun droit
de vérification.
Ta seule justification est ta haine irrépressible de la mort.
De chaque mort, et c’est pourquoi tu vérifies en lieu et place
de chacun.
TH

Du fait que nous prenons de plus en plus clairement


conscience d’être assis sur une montagne de morts, hommes et
animaux, de tirer, à proprement parler, de la somme de ceux
auxquels nous avons survécu de quoi assurer la subsistance de
notre amour-propre, du fait de la propagation rapide de cette
conscience, il devient de plus en plus difficile de trouver une
solution dont on n’ait pas honte. Il est impossible de se
détourner de la vie dont on sent toujours le prix et l’espérance.
Mais il est également impossible de ne pas vivre de la mort
des autres créatures dont le prix et l’espérance ne sont pas
inférieures aux nôtres.
Le bonheur de s’en remettre à quelque lointain dont se
nourrissent les religions traditionnelles, ce bonheur ne peut
plus être le nôtre.
L’au-delà est en nous : une évidence de poids, mais c’est en
nous qu’il est emprisonné. Telle est la profonde, l’insoluble
béance de l’homme moderne. Car c’est en nous que s’ouvre
l’immense fosse commune des créatures.
TH

Je comprends la religion comme jamais encore je ne l’ai


comprise ; un sentiment que l’on peut qualifier de religieux
m’occupe à présent tout entier. Religieux est le sentiment
d’être relié aux morts. Il se peut que, chez certains hommes, ce
sentiment ait été assez fort pour rappeler les morts à la vie. –
Le Christ ?

Année après année, je reviens à la figure de Mahomet. Je


ne la lâche pas, elle ne me lâche pas. J’ai trouvé en moi l’effroi
qu’elle inspire. Que m’importent les Grecs, les Juifs, les
Chinois ! Qu’ai-je donc à m’illusionner avec ces hommes de
haute culture ! J’ai beau me languir d’eux, je ne suis pas eux.
Mais Mahomet est comme un Juif. Le Dieu des Juifs, il l’a mis
dans son sac. Le Dieu des Juifs, il l’a mené à sa fin, à son
empire terrestre. Le prophète véritable, c’est Mahomet, les
autres ont mal compris Yahvé. Je sais exactement ce que
Mahomet voulait, je sais exactement ce qu’il ressentait. Je
connais ses cimetières, je connais ses femmes, je connais la
présomption de sa justice. Je connais sa nature corporelle, je
connais sa phobie des âmes. Je connais le feu de la répétition
et je connais la déchéance de la révélation devenue loi. Je sais
qu’il a connu la mort en premier lieu et mille morts par la
suite, et moi aussi, le désir me tenaille que tous puissent
revivre. Et de même, je ne veux rien entre tombe et retour à la
vie. L’âme sans le corps est à mes yeux une bouffonnerie, et
toute croyance fondée sur l’âme a glissé sur moi comme une
pluie stérile. Moi aussi, je connais la peur, le seul ver
véritable ; mais je sais que ce n’est pas la peur de la justice
divine, je sais ce que Mahomet ne sait pas, je sais que c’est la
peur de ce juge en moi, qui ne cesse de juger les autres.
1957
Tout au long de ce mois, j’ai réfléchi au triomphe du tueur
et à celui du survivant. Il semble que mon outrecuidante
révolte n’aura abouti, somme toute, qu’au constat suivant : la
mort des autres est dispensatrice de force et appréciée pour
cette raison. Ne t’en fais pas trop, ai-je l’air de conclure ; il te
faudra mourir, certes, mais il y en a tellement que tu verras
mourir avant toi.
Comme si chaque mort, quelle que soit la victime, n’était
pas un crime qu’on devrait empêcher par tous les moyens !
TH

Le battement de cœur de tous ceux qui sont morts trop tôt :


son propre cœur, la nuit, bat exactement comme cela.
TH

Passe pour « grand » celui qui échappe assez souvent à une


mort manifestement menaçante. Comment il crée le danger,
c’est son affaire.
NH

Feu Perutz à ma table, amical – au café.

Moi, le contemporain conscient des deux plus grandes


guerres que l’humanité a connues, je les ai personnellement
vécues en outsider. Je n’étais dans aucune armée, je n’aurais
jamais pu rallier une armée, je n’en rallierai jamais aucune. De
toute la puissance de mon âme – et c’est une âme forte et
ardente –, je me suis inscrit en faux contre la guerre. La rendre
à jamais impossible est le but avoué de ma vie, un but dont
rien ne saurait me détourner. Mais une telle attitude n’est pas
faite pour faciliter la compréhension de la guerre, pour
l’appréhender de l’intérieur. Toutes les condamnations venues
de l’extérieur sont restées sans effet. Des hommes meilleurs
que moi ont achoppé sur ce point. Il faut avoir la force de
plonger dans la gueule, dans la gorge de la guerre et lui retirer
impitoyablement les entrailles du ventre. Celui que le dégoût
submerge avant même qu’elle ouvre la gueule fera mieux de
l’éviter et de pousser la chansonnette. Oh, moi aussi, j’aurais
aimé pousser la chansonnette et je me garderais bien de
mépriser ceux qui ont pris ce parti. Mais j’ai décidé de défier
la guerre et la mort en m’interdisant de tuer moi-même, en
tâchant de ruiner leur pouvoir de fascination, en débusquant
leurs chantres et en emplissant les hommes de tout ce qu’ils
peuvent être sans guerre et sans mort. Je n’ai fait jusqu’à
présent que me préparer à affronter ce moment décisif. La
gueule de la guerre s’est ouverte devant moi, j’y ai plongé
mon poing. Je ne dois pas le retirer avant d’avoir empoigné ses
entrailles, son dedans tout entier.
1958
Dans un journal italien, je tombe sur un article où il est
question d’une religieuse qui vient de mourir à l’âge de cent
ans.
Elle était morte une première fois, à dix-sept ans, et le
couvercle avait déjà été cloué sur le cercueil dans lequel elle
était couchée lorsque sa sœur avait insisté pour qu’il soit
rouvert. La jeune fille avait alors repris connaissance et s’était
redressée. Ce miracle l’avait incitée à devenir religieuse et à
vouer sa vie à Dieu. Et c’est ainsi qu’elle a encore vécu quatre-
vingt-trois ans après sa première mort.
TH

Les dernières pensées d’un mourant influent sur sa


prochaine renaissance.
bouddhisme

Ô paix et chemin de fer lointain, le tourment de cette


année-là, sa mort ; il donnerait tout pour qu’elle soit encore en
vie comme tourment.
Autrefois, lorsqu’elle était en vie, il y a cent ans, hier.

Des Kanaimé, j’en ai toujours connus, Dieu a toujours été


Kanaimé pour moi ; dès que j’ai commencé à penser, il était en
moi, l’esprit de haine, et il menaçait de partout. Kanaimé – le
plus sage des Grecs a-t-il jamais atteint pareille profondeur ?
Kanaimé est peur et haine accouplées, l’assassin partout
assassiné.

Le raid lancé par quinze Taulipang et un Arekuna contre un


nombre beaucoup plus élevé de Pischauko rassemblés la nuit
dans leur « Grande Maison », autour du sorcier en train de
souffler la santé dans un malade ; ils sont là, hommes, femmes
et enfants, et le sorcier leur dit : Il y a des hommes, là, dehors,
et déjà, au-dehors, deux femmes jettent du feu sur la hutte ; les
assiégés tentent de sortir, les ennemis entrent en force, le
massacre commence. Deux jeunes femmes parviennent à
s’échapper. Les enfants pleurent, on les jette dans le feu, un
Pischauko est resté en vie, il se barbouille de sang et se couche
parmi les morts. Mais chaque mort est coupé en deux à la
machette et le survivant subit le même sort. Le chef mort est
accroché en l’air et découpé en morceaux. Le chef victorieux
ouvre le sexe d’une femme morte et dit à l’un des siens : Là-
dedans, il fait bon, tu peux entrer là, puis les guerriers heureux
s’en retournent chez eux en chantant et vont danser dans leur
propre Grande Maison. Ils prennent place sur de petits
tabourets posés sur un lit de fourmis énormes qui leur infligent
de terribles morsures. Ensuite ils se lèvent et se fouettent les
uns les autres.
Et c’est tout. Et ça n’a pas changé. Mais ils sont plus de
quinze.
Il faut ajouter à cela que certains ennemis, qui habitaient
dans des huttes éloignées, plus petites, se sont réfugiés dans
les montagnes. Ils y vivent encore aujourd’hui, en assassins
secrets, haïs de tous.
C’est exactement la même chose. Il n’y a rien à ajouter. À
l’époque comme aujourd’hui, tu aurais pu vouer ta vie à
comprendre la vie.
Mais l’as-tu comprise entre-temps ? Hier tu as lu ce récit,
pas plus de quatre pages, et tu l’as relu aujourd’hui, recopié
mot pour mot, puis relu deux ou trois fois de plus. Et la vie,
pas un instant tu ne l’as oubliée. Mais avant déjà, tu ne
pouvais l’oublier. Et tu as appris un mot pour la désigner, plus
court, meilleur, plus juste, plus concentré que tous nos traités
et théories. Kanaimé. Qui voudrait se ridiculiser en radotant
sur la notion d’agression, s’il peut seulement dire Kanaimé et
dire ainsi bien plus !

Mais moi, je me suis imprégné de la sagesse ancienne de


l’homme, de tous ses mythes.
J’aime la bêtise des vivants.
Je hais la mort.

Apaiser le corbeau avec la truite. Mais la belette est morte.


1959
En l’honneur d’une explosion atomique, on a tout
récemment et pour la dernière fois mangé des hommes dans
une île du Pacifique.
TH

Il me semble parfois que le fait même de mener une tâche à


bien est devenu une sorte de fin en soi. Je pense aux buts que
je visais à mes débuts ; à l’assurance avec laquelle je voulais
dire des choses vraies. Tandis que je travaillais à cela, la
destruction dans le monde a été multipliée par mille. C’est de
la destruction silencieuse, mais cela fait-il une différence ?
Et qu’est-ce que cette obsession qui me pousse à prendre
position contre toute destruction comme si j’étais le protecteur
désigné du monde ? Que suis-je donc moi-même, sinon une
créature impuissante qui perd, l’un après l’autre, les êtres
aimés, incapable de maintenir en vie ce qui lui appartient en
propre, naufrage de tous côtés et gémissements lamentables !
À qui suis-je utile, à qui cet inébranlable défi rend-il
service ?
Il n’est rien resté hormis le défi. D’autres hommes glissent
à mes côtés, d’autres paroles et d’autres conversations
m’échappent, ce qui était autrefois est resté vivant jusqu’à ce
jour, quand tout cela se désagrégera-t-il à son tour ? Il ne
restera rien et moi, je serai toujours là – un enfant qui se tient
debout pour la première fois – et je hurlerai à cor et à
cri : non !
TH

Un visage composé uniquement de morts.


1960
Les lamentations dédiées aux morts visent à les rappeler à
la vie, telle est leur passion. Les lamentations doivent durer
jusqu’à ce que le résultat soit obtenu. Mais elles s’arrêtent trop
tôt : pas assez de passion.
TH

Il se pourrait que celui qui s’interdit de tuer se voie


finalement privé de tout libre arbitre. Mais dût-il même finir
totalement pétrifié : il ne doit pas tuer.
TH

Dans chaque vie, on peut trouver les morts dont le vivant


s’est nourri. Chez les hommes doux, chez les bons, les rudes,
les mauvais – partout on trouve des morts dont on a abusé.
Comment quelqu’un peut-il supporter la vie sachant que cela
vaut pour lui ? En prêtant à ses morts sa propre vie, en ne la
perdant jamais et en les immortalisant.
TH

Dans le deuil, quelque chose se prépare toujours, mais il ne


sert à rien de se le dire.
Mon deuil n’a rien de libérateur en soi car je sais trop bien
que je n’ai rien pu faire contre la mort.
TH
Une femme qui doit sourire à chacun et que chaque sourire
plonge dans la plus grande confusion ; qui, dans le malheur, ne
peut renoncer à son sourire, qui sourit sur son lit de mort, qui
meurt en souriant pour plaire encore à tous ceux qui pourraient
la voir morte. – Elle sourit dans son cercueil, sous terre.
TH

Celui qui saurait vraiment ce qui relie les hommes entre


eux serait capable de les sauver de la mort. L’énigme de la vie
est une énigme sociale. Personne n’est en passe de la résoudre.
TH

Je ne puis me lier d’amitié qu’avec des esprits qui


connaissent la mort. Et je suis évidemment heureux lorsqu’ils
parviennent à ne pas en parler : car je ne le peux pas.
TH

Une auberge où tout le monde est frappé de mutisme. Les


clients sont assis seuls ou en groupe, muets, et consomment
leur boisson. La serveuse, muette, vous tend une liste, on
désigne quelque chose, elle acquiesce de la tête, apporte ce
qu’on a commandé et le pose sur la table. Tout le monde se
regarde sans mot dire. L’air, dans la salle où personne ne parle,
est à peine respirable. Tout est comme vitrifié. Les gens
paraissent plus fragiles que les objets. Il s’avère que les
paroles rendent fluides les mouvements, sans les paroles, tout
se fige. Les regards deviennent inquiétants et
incompréhensibles. Il se peut qu’il n’y ait que des pensées
chargées de haine. Quelqu’un se lève. Que va-t-il faire ? Un
enfant comme peint d’après nature ouvre grand la bouche mais
aucun cri ne retentit. Les parents, sans rien dire, lui signifient
de fermer la bouche.
La lumière s’éteint, on entend un cliquetis de verre. Elle se
rallume mais personne ne s’est brisé. On paye avec des pièces
de monnaie qui sont aussi familières que de petits animaux.
Un chat saute sur une table et prend toute la place dans la
salle. Il n’a jamais été frappé de mutisme car il se tait depuis
toujours.
À présent, l’endroit prend vie, animé par des morts.
TH

Le journal de Pavese : toutes choses qui me préoccupent


cristallisées d’une autre manière. Quel bonheur ! Quelle
délivrance !
Sa mort préparée : mais sans abuser de rien, sans le
moindre sentiment plaidant pour elle. Cela vient comme si
c’était tout naturel. Mais aucune mort n’est naturelle. Il traite
sa mort en privé. On en prend connaissance ; mais elle ne
devient pas exemplaire. Personne ne voudrait se suicider parce
que lui l’a fait.
Et pourtant, lorsque j’ai voulu mourir l’autre nuit, dans
mon humiliation extrême, c’est son journal que j’ai ouvert, et
il est mort pour moi. C’est difficile à croire : par sa mort, je
suis né aujourd’hui une nouvelle fois. Ce mystérieux processus
se laisserait sans doute décrypter : mais je ne veux pas le faire.
Je ne veux pas y toucher. Je veux le passer sous silence.
TH
Quelqu’un qui échappe à la mort parce qu’il n’en a jamais
entendu parler.
TH

Il prévoit toujours la fin : pour ne rien commencer.


TH

Que ferai-je si le médecin me dit : Vous n’avez rien ?


J’appellerai Veza, puis j’irai me promener un peu en ville et
j’achèterai sans doute quelques livres. Car sans achat de livres,
il n’y a pas d’émotion chez moi, c’est ainsi, d’autres ont
besoin de boire. Ensuite, la nuit venue, je me mettrai à écrire
comme un diable, à noircir jour après jour un certain nombre
de pages, un nombre qui ne devra pas être trop petit, disons au
moins cinq.
Que ferai-je si le médecin me dit : Vous avez le cancer ?
J’appelerai Veza et je lui dirai exactement la même chose que
dans le cas précédent. Peut-être lui parlerai-je, pour être plus
convaincant, sur un ton plus enjoué. Au lieu d’aller me
promener, j’irai m’asseoir dans un café pour tenir une
conversation en aparté avec moi-même. Je n’achèterai plus de
livres. Le soir venu, avant même qu’il fasse nuit, je
m’installerai à ma table de travail et je me mettrai à écrire. Je
noircirai chaque jour au moins dix pages. En trois mois, je
serai à la tête d’un énorme roman. Dans l’intervalle, j’irai à
Paris pour parler avec mon frère. L’été, je voyagerai avec
Veza. Je veux aller à Paris et à Zurich, à Munich et à Vienne.
Je vivrai enfin comme j’aurais toujours dû vivre, à savoir en
déployant une activité fébrile, et, même si je n’avais plus
qu’un an à vivre, je laisserai derrière moi, au terme de cette
année, le plus grand roman de notre temps, dont pas un mot
n’est encore écrit à cette heure, et en sus, plein d’autres
choses.

Quelqu’un qui a accompli l’œuvre de sa vie à trente ans et


devient finalement centenaire. Il a le temps de revivre sa
période de gloire, d’être de nouveau oublié puis redécouvert.
1961
Dans chaque génération, il n’en meurt plus qu’un, à titre
dissuasif.
TH

La victime qui, en mourant, se métamorphose en son


meurtrier et appelle à l’aide avec la voix de ce dernier.
Ramayana TH

Réapprendre le langage, à cinquante-cinq ans, non une


nouvelle langue, mais le langage. Mettre les préjugés au
rancart, dût-il ne rien subsister. Relire les grands livres, qu’ils
aient été ou non vraiment lus. Écouter les gens sans leur faire
la leçon, en particulier s’ils n’ont pas de leçon à donner. Ne
plus reconnaître la peur comme moyen de parvenir à ses fins.
Combattre la mort sans parler d’elle à tout bout de champ. En
un mot : courage et probité.
NH

Les dix soleils des Chinois. L’archer qui en abat neuf et


sauve les hommes de la chaleur mortelle.
1962
Napoléon à l’article de la mort, effrayant, comme s’il
n’avait jamais rien su de la mort, comme s’il l’envisageait
pour la première fois.
TH

Là-bas les morts continuent de vivre sous forme de nuages


et fécondent les femmes en tombant en pluie.
TH

Là-bas les vivants observent le jeûne et gavent les morts.


TH

Même à qui les chérit le plus, les morts se dérobent, et pour


finir, ils oublient de s’inviter chez lui.
Il vaut mieux vivre si fort que personne ne peut mourir.
NH

Nul ne me convaincra de la splendeur de l’acte de tuer.


Sans avoir tué moi-même, je sais ce que l’on éprouve en y
recourant ; un unique battement de cœur, du tué ou du tueur, a
davantage de valeur.
Il y a plus de grandeur dans la main qui trace une lettre que
dans celle qui tue ; et que se dessèche, avant même qu’il ait eu
le temps de se déformer, le doigt qui a contribué à la mort de
quelqu’un. Comme s’il ne suffisait pas que les hommes
meurent, comme s’il fallait, en plus, qu’ils se prêtent main-
forte pour y arriver !
NH

Le fait de revenir ne serait-il pas plus triste encore que celui


de disparaître ?
NH

Il n’est plus rien que je veuille assez. Je le veux un peu, et à


peine ai-je esquissé le premier pas à sa rencontre, que je ne le
veux plus.
J’ai honte de saisir une occasion. Qu’elle se présente,
qu’elle soit là, c’est si beau en soi, à quoi bon la saisir. Celui
qui est sûr de sa présence ne la saisit pas. Celui qui la saisit l’a
perdue. Mais qui ne la saisit pas peut également l’avoir
perdue, et à cela je ne pense jamais.
Je suis trop vieux. Je ne hais presque rien. Je suis arrivé au
stade où l’on aime tout parce que c’est là. Je commence à
comprendre pour la première fois qu’il y a des philosophes qui
approuvent tout ce qui existe. Il est vrai que les adeptes de la
mort continuent de m’inspirer de l’aversion. Mais je n’ai pas
trouvé de solution. Je reste confronté au doute qui a toujours
été le mien. Je sais que la mort est mauvaise. Je ne sais pas par
quoi elle pourrait être remplacée.
NH

À chaque heure solitaire, à chaque phrase que tu couches


sur le papier, tu regagnes un morceau de ta vie. Il n’y a jamais
eu un homme qui soit aussi facilement heureux. À savoir, en
écrivant sans cesse. Et jamais il n’y en a eu un qui se soit
interdit ce bonheur avec autant d’opiniâtreté et de façon si
absurde.
Écris jusqu’à ce que tes yeux se ferment ou que le crayon te
tombe de la main, écris sans hésiter un instant, sans
t’interroger sur le pourquoi et le comment, écris en puisant
dans la réserve de vie inutilisée, devenue entre-temps si
profuse qu’elle se fige en toi en de puissants massifs
montagneux, écris sans te soucier de l’adjoindre aux centaines
d’échafaudages et de grilles déjà en place, au risque que ça ne
tienne pas debout, au risque que ça tombe en morceaux
l’instant d’après, écris parce que tu respires encore et parce
que ton cœur, qui est peut-être déjà malade, bat encore, écris
jusqu’à ce que tu aies pu aplanir quelque peu les énormes
montagnes de ta vie car un peuple entier de géants n’aurait
plus le temps de les aplanir totalement, écris jusqu’à ce que tes
yeux se ferment pour toujours, écris jusqu’à l’asphyxie.
Burns Singer (un ami de Gavin, zoologue et poète), le
jeune poète qui était chez moi l’autre jour, m’apprend qu’il a
tenté de se suicider une première fois à neuf ans. À la suite
d’une dispute entre ses parents, son frère âgé de sept ans et lui-
même ont décidé de s’étrangler mutuellement. Chacun a porté
ses mains au cou de l’autre et ils ont serré et serré, mais ça n’a
pas marché.
Bien plus tard – durant sa vie d’étudiant –, étant arrivé un
jour à la maison après une séance de dissection de seiches, il
avait trouvé sa mère pendue dans la cuisine. Il avait alors
vingt-deux ans. Il s’était senti coupable et, de nouveau, il avait
voulu mourir. Sa mère était minuscule, « quatre pieds, huit
pouces ». Le père, une longue gigue dotée d’un nez énorme,
était souvent ivre, et la mère avait vécu avec lui un enfer de
vingt années. Quand le père était très soûl, il forçait les enfants
à s’agenouiller et à prier le « Sh’ma Israel ». C’était la seule
parole hébraïque, la seule prière connue de B. S., et elle lui
avait été apprise par son ivrogne de père.
Issu d’une famille orthodoxe, le père s’était marié à trois
reprises, mais aucune de ses épouses successives n’était juive.
C’est pour cette raison qu’il forçait ses enfants à prier quand il
était ivre.

J’ai lu hier les conversations avec Staline de Djilas, et j’ai


été comme asphyxié. De trouver là-dedans confirmation de
bon nombre de mes intuitions sur la puissance ne m’aide
absolument pas. Que Staline soit en vie ou non ne change rien
à l’affaire. C’est toujours le même processus qui suit son
cours. Et pas seulement en Russie car, au fond, c’est partout le
même refrain. Que peut-on faire ? Que peut-on dire ? Quel
sens cela a-t-il de continuer à se mettre martel en tête à ce
sujet ?
Cela n’a de sens que dans la mesure où je crois possible d’y
remédier. C’est une possibilité à laquelle je n’ai d’ailleurs
jamais cessé de croire. Mais il se pourrait aussi qu’il s’agisse
d’une croyance analogue à celle que nourrissent les potentats
eux-mêmes. Qu’est-ce qui fait de moi leur ennemi déclaré ?
Suis-je jaloux d’eux, comme Nietzsche l’est de Dieu ou
comme Dieu l’est des autres dieux ? Ce serait si effroyable que
je ne puis le concevoir. Je ne le crois pas, vraiment. Mon
instinct le plus profond me dresse contre l’acte de tuer, mais
c’est l’acte de tuer qui fait surgir et tomber les potentats.
Il est dans la nature du potentat de haïr sa mort, mais la
sienne uniquement. La mort des autres lui est non seulement
indifférente mais nécessaire. C’est cette tension entre sa mort
et celle des autres qui fait de lui ce qu’il est.
Il est dans ma nature de récuser et de haïr chaque mort. Je
ne tiens pas pour impossible que je finisse un beau jour,
malgré que j’en aie, par admettre ma propre mort : il n’est pas
question, pourtant, que j’en admette jamais aucune autre. De
cela je suis si sûr et je le sens si fortement que je pourrais le
placer en exergue à ma pensée et à mon univers. C’est mon
Cogito ergo sum. Je hais la mort, c’est ainsi. Mortem odi ergo
sum. À ceci près que cette phrase omet le plus important, à
savoir que je hais toute mort.

Quelqu’un qui n’a pas tué n’est pas un homme : voilà bien
du Hemingway tout craché, une phrase totalement dépourvue
de sens, une pure aberration. Car il n’y a, en premier lieu, pas
un homme au monde qui n’ait jamais tué et, moins un homme
a tué, plus il est préoccupé par l’acte de tuer. S’il devait y avoir
quelque chose de viril, autrement dit d’« humain » là-dedans
(et ce « quelque chose » déjà m’apparaît plus que douteux), ce
serait l’hésitation qui précède l’acte et qui serait finalement
surmontée. Dès lors que l’on tue beaucoup, il n’y a plus
d’hésitation, l’acte de tuer est accompli machinalement, il
n’est pas plus significatif que le fait de fumer ou de taper à la
machine. N’impliquant plus ni hésitation ni réflexion, il
s’apparente à un besoin dépourvu de sens comme celui de
fumer, à une activité routinière comme celle qui consiste à
taper à la machine. L’acte de tuer n’est évidemment pas
quelque chose d’anodin aux yeux de celui qui l’accomplit pour
la première fois, et s’il en restait à cette première fois, il
pourrait sans doute en être occupé sa vie durant. Pour ma part,
il me suffit d’avoir simplement vu un homme frappé de mort
subite – mon père. Mais les chasseurs, les soldats, les
meurtriers ne doivent pas se faire d’illusions. Le danger qui
les guette tient à une excitation bien réelle qu’ils se plaisent
sans doute à ressentir de manière renouvelée ; mais si l’acte de
tuer n’est rien en soi, ses conséquences dans l’existence du
survivant sont bien loin d’être rien, et celui qui pérore sur le
caractère viril de l’acte de tuer confond l’un et l’autre.
La bêtise d’un Hemingway m’écœure plus que je ne saurais
le dire. Je tiens à la vie de tout un chacun, mais il me semble
que la sienne a été particulièrement superflue et nuisible.

Je ne crains pas la mort. Je la trouve superflue.

Beauté de la cendre, comme un vestige sacré du monde.


Comme si l’on pouvait deviner dans la cendre la trace de
chaque forme détruite.
1963
Je l’appelle P., le paon pratique, et pour le moment, je veux
tout voir avec ses yeux.
P. veut niveler tous les cimetières, ils prennent trop de
place.
P. veut détruire tous les registres afin qu’on ne sache pas
qui a vécu autrefois.
P. abolit l’enseignement de l’histoire.
P. n’a pas encore décidé du sort qu’il convient de réserver
aux noms de famille : ils maintiennent en vie le souvenir des
pères, des grands-pères et d’autres proches décédés.
P. n’a rien contre les héritages ; ce sont choses utiles, mais
qui ne doivent pas être associées aux noms de ceux qui les
possédaient auparavant.
P. va encore plus loin que le philosophe chinois Mö-tseu : il
est contre les enterrements en général, et pas seulement contre
la pompe à laquelle ils donnent lieu.
P. veut la terre pour les vivants, il veut faire table rase des
morts, même la lune stérile est à ses yeux trop bonne pour eux,
mais elle pourrait être provisoirement utilisée en
remplacement des cimetières. De temps à autre, tout ce qui est
mort serait catapulté dans la lune. La lune comme dépotoir et
comme cimetière. Des monuments ? À quoi bon ? Ils obstruent
places et rues. P. hait les morts, ils occupent le terrain,
prennent partout leurs aises.
P. n’a que des maîtresses jeunes. Au premier signe de
flétrissure, il les renvoie.
P. dit : « La fidélité ? La fidélité est dangereuse, elle finit
chez les morts. »
P. donne, autant que faire se peut, le bon exemple et invente
des blasphèmes à vous faire dresser les cheveux sur la tête.
P. censure un journal. C’est ainsi qu’il devrait être. Pas
d’avis de décès. Pas de nécrologies.
P., qui est très riche, achète toutes les momies et les détruit
en public de ses propres mains.
P., cependant, ne veut en aucun cas tuer, il veut seulement
tuer les morts.
P. réécrit la Bible afin de l’adapter à ses modernes objectifs.
Il s’intéresse aussi à d’autres livres sacrés et les épure tous
dans son sens.
P. s’habille de façon à ne jamais donner prise à un rappel
des morts.
P. ne laisse place dans son appartement à aucun objet
identifié comme ayant appartenu à tel ou tel mort.
P. détruit sur l’heure toutes les lettres et photos des
personnes qui viennent de mourir.
P. invente un art efficace de l’oubli.
P. ne rend visite aux malades que lorsqu’ils sont guéris.
Pour les mourants, il existe des lieux secrets, hormis les
mandataires qui en ont la charge, personne ne les connaît.
P. pense que nous traitons convenablement les animaux. Il
ne conteste que les complications que nous nous créons avec
les animaux domestiques morts et il les combat.
P. exige une rééducation des médecins.
P. dispose d’une prière de son cru : Dieu y présente des
traits qui rencontrent son agrément. Il tient le Christ pour un
mystificateur.
P. marche autrement, comme s’il ne connaissait aucun
mort.
P. est convaincu que nous sommes contaminés pour
toujours à la seule vue d’un mort et qu’il n’y a aucune chance
que nous nous en remettions jamais.
P. prétend qu’il ne vieillira jamais parce qu’il ignore tout
simplement les morts.
TH

L’année où le lac a gelé, l’année où la mort s’est vengée sur


lui.
TH

Quand le vaincu se tord par terre, ne sait plus rien et ne


veut plus qu’une chose : que ces morts reviennent à la vie ;
quand il est prêt à donner tous les vivants en échange, alors
seulement il comprend que la mort l’a anéanti et préférerait
n’être jamais né.
TH

Ceux qui n’ont pas été brisés, comment s’y sont-ils pris ?
Ceux que rien n’a pu ébranler, de quoi sont-ils faits ? Quand
tout est fini, que respirent-ils ? Quand tout est silencieux,
qu’entendent-ils ? Quand ce qui a été abattu ne se relève plus,
comment marchent-ils ? Où trouvent-ils une parole ? Quel
vent souffle sur leurs paupières ? Qui ouvre pour eux l’oreille
morte ? Qui murmure le nom pétrifié ? Quand le soleil des
yeux s’éteint, où trouvent-ils de la lumière ?
TH

On connaît la personne que la mort vous a arrachée, les


vivants, on les méconnaît.
TH

Son œil noir, nourri par la mort.


TH

Les nœuds de l’existence se trouvent là où l’on a soustrait


un mort à la vue des vivants. Mais on veut que ceux-ci le
sachent, on ne leur en fait pas grâce. Avec les morts, on est
avare au-delà de toute expression.
TH

Il se pourrait que seul le plus malheureux soit capable de


goûter pleinement un moment de bonheur, et ce serait presque
justice – mais il y a les morts, et il semble qu’ils ne se
prononcent pas à ce sujet.
TH
1964
Une société où les gens disparaissent subitement, mais on
ne sait pas qu’ils sont morts, il n’y a pas de mort, il n’y a pas
de mot pour la désigner, personne ne s’en plaint.
TH

Le bouddhisme ne me satisfait pas parce qu’il est trop


disposé à renoncer. Il n’envisage pas la mort en face, il la
contourne. Au moins le fait de mourir occupe-t-il une place
centrale dans la doctrine chrétienne : que serait d’autre la
croix ? Il n’y a pas de doctrine indienne qui traite réellement
de la mort car aucune d’entre elles ne s’est dressée absolument
contre elle : eu égard à la futilité de la vie, la mort perd de son
poids.
Reste à savoir quelle foi naîtrait en l’homme qui
reconnaîtrait l’énormité de la mort et lui dénierait tout sens
positif. L’incorruptibilité que suppose une telle conception de
la mort n’a jamais existé. L’homme est trop faible et renonce
au combat avant même d’avoir décidé de le livrer.
TH

L’illusoire réparation accordée aux morts : on ne peut rien


réparer, ils n’ont conscience de rien. Ainsi chacun continue-t-il
de vivre avec des dettes à perte de vue, des dettes qui vont
croissant jusqu’au jour où il finit écrasé sous leur poids. Peut-
être meurt-on des dettes croissantes que l’on contracte envers
les morts.
Il n’y a pas de relation plus forte que celle qui résulte de la
rencontre de deux personnes tracassées par ce genre de dettes.
L’une des deux peut prendre provisoirement à sa charge la
dette de l’autre ; elle peut l’en décharger, ne serait-ce que
brièvement, mais à l’une comme à l’autre, ces quelques brefs
moments de répit peuvent sauver la vie.
TH

La porte devant laquelle je l’écoutais respirer.


Je continue d’écouter.
La tête noire sur l’oreiller. Cendre.

Son autoglorification, sa tombe.

Il importe à présent que tu te bouches souvent les oreilles,


de force si besoin est. Car les voix anciennes, devenues entre-
temps intérieures, ne sont pas audibles autrement.
J’ai constitué une bibliothèque pour au moins trois cents
années ; et tout ce dont j’ai besoin à présent, ce sont ces
années.
1965
Elle aime tellement la viande qu’il lui plairait, une fois
morte, d’être déchiquetée par des rapaces.
TH

L’histoire d’un homme qui cache à tout le monde la mort de


celle qui lui était le plus chère.
A-t-il honte de sa mort ? Et comment parvient-il à la
dissimuler aux autres ? La rappelle-t-il à la vie grâce à tous
ceux qui ne savent rien de sa mort ? Où est-elle ? Est-elle
auprès de lui ? Sous quelle forme ? Il la soigne, l’habille, lui
donne à manger. Mais elle ne peut jamais quitter
l’appartement, et jamais il ne part en voyage, jamais il ne
s’éloigne d’elle plus de quelques heures.
Il ne reçoit pas de visites. Il déclare qu’elle ne veut voir
personne. Qu’elle est devenue bizarre et ne supporte pas les
autres. Mais il lui arrive de contrefaire sa voix au téléphone et
d’écrire des lettres qui sont censées être d’elle.
Il vit, en somme, pour eux deux, il devient eux deux. Il lui
raconte tout, lui fait la lecture. Il parle avec elle, comme
naguère, de ce qu’il doit faire et s’emporte parfois contre son
mutisme obstiné. Mais il finit toujours par obtenir qu’elle lui
réponde.
Elle est très triste parce qu’elle ne voit personne, aussi doit-
il la consoler et l’égayer.
Avec un tel secret à garder, il devient l’homme le plus
bizarre du monde, celui qui doit comprendre tous les autres
afin qu’ils ne le comprennent pas.
TH

Dans Les Perses d’Eschyle, les lamentations du chœur se


partageant entre ceux qui sont assez forts pour rappeler le mort
à la vie et ceux qui, de concert avec le survivant, se lamentent
en vain.
Le drame proprement dit commence avec la reine veuve,
Atossa : son rêve est le premier messager du malheur, et
jusqu’à ce que le messager se présente en personne, le rêve de
la reine se suffit à lui-même. Puis le messager évoque par son
récit la forme concrète du malheur. Le chœur, effrayé, se mue
alors en une meute gémissante et, par ses conjurations, ramène
le mort illustre en présence de sa veuve. Le verdict de
culpabilité prononcé par le mort précède l’apparition du
coupable, et tout se passe donc comme si le vivant était
rappelé par le mort, le fils par le père, le destructeur par le
fondateur.
Ainsi ce drame repose-t-il sur trois conjurations
successives, le réel étant convoqué par le rêve, par la vision
divinatoire initiale. Le messager est convoqué par le rêve
d’Atossa ; le mort illustre par le récit visionnaire du messager,
soutenu par les lamentations du chœur effrayé ; le fils
coupable, enfin, par le verdict du mort illustre.
TH

Je sais que tout se passera autrement, et c’est précisément


parce que je sens poindre inexorablement le nouveau que je
me tourne vers l’ancien là où il s’offre à moi. Il se pourrait que
je veuille le sauver et le transmettre pour la seule raison que je
ne supporte pas l’éphémère. Mais il se pourrait aussi que je
m’appuie sur lui pour l’opposer à la mort toujours invaincue.
NH

D’autres se sont souvenus. Le souvenir m’attire, moi aussi.


Mais eu égard à la mort partout présente, j’ai du mal à le
prendre suffisamment au sérieux.
Je crains peut-être aussi qu’en recherchant ses sources dans
ma vie je vienne à mettre en doute le sérieux et la fiabilité de
mes convictions. Peu importe comment m’est venue à l’esprit
telle ou telle chose qui concerne tout le monde autant que moi.
Il faudrait, en somme, que je puisse me souvenir de manière à
consolider mes convictions aux yeux de tous. Mais je me
méfie encore de la perspicacité sélective de convictions si
récemment acquises. De même, je ne prends pas assez au
sérieux les considérations formelles sur le renouvellement
d’un art qui fut un jour le mien. Elles m’apparaissent
aujourd’hui comme des amusettes. Il est vrai que j’aime bien
les amusettes, moi aussi, mais j’ai souci de ne plus leur
sacrifier la moindre parcelle de ce qui constitue l’essentiel de
ma disposition d’esprit. Je pourrais tenter de dire : oublie la
mort pendant un an et consacre cette année à tout ce que tu as
négligé à cause d’elle. Mais le puis-je ? Le puis-je vraiment ?
NH

Que savent-elles, les fines mouches, des ruses et des efforts


qu’il doit déployer pour ne pas tomber dans la paranoïa, son
penchant naturel ! De l’acharnement avec lequel il doit
combattre son unité comme d’autres leur fragmentation ; de
l’ingéniosité et de l’endurance dont il doit faire preuve pour
disperser son esprit qui, concentré, sombrerait dans la folie et
la méchanceté ; des mille manières qu’il a de se diviser afin
qu’il lui reste assez de souffle pour inhaler le monde ; des
tourments qu’il inflige à ceux qu’il aime, tant son amour est
excessif ; du soin qu’il doit mettre à ne pas trop approfondir
les choses parce que tout ce qu’il approfondit débouche sur le
néant ; de son incapacité à rompre le combat contre son
ennemie, la mort, car elle seule est suffisamment universelle
pour réunir autour de lui tous ceux qu’elle menace.
NH

La problématique du drame, aujourd’hui, tient à ce que


nous n’avons plus de dieux et que, pour cette raison, nous ne
savons rien au sujet des morts. Il suffirait qu’un seul mort se
manifeste pour que le drame soit de nouveau possible.
Mais comme il ne se manifeste pas, la tragédie n’est
concevable que déguisée en comédie.

Image des innombrables automobiles dans cette ville, leur


flot continu qui débouche sur un accident.
Reste à inventer la voiture à bord de laquelle on serait à
l’abri de tout danger, hors de portée de la mort elle-même : on
n’y serait de nouveau exposé qu’après avoir mis pied à terre.
Une voiture sûre, absolument sûre, à bord de laquelle les gens
monteraient pour se sentir un moment immortels.
Cette voiture sûre, ce sont mes crayons. Aussi longtemps
que j’écris, je me sens en (absolue) sécurité. Il se peut
d’ailleurs que je n’écrive que pour cette raison. La teneur de ce
que j’écris importe peu. Ne pas m’arrêter d’écrire, c’est la
seule chose qui compte. Il peut s’agir de n’importe quoi,
pourvu que ce soit quelque chose que j’écris pour moi, ni une
lettre ni un écrit qui m’aurait été imposé ou qui répondrait à
une sollicitation extérieure. Si je n’ai rien écrit pendant
quelques jours, je perds pied, le désespoir, la tristesse me
gagnent, je deviens méfiant, je me sens vulnérable, exposé à
tous les dangers.
Échappatoires, échappatoires, où est donc passé tout ce que
tu as été ? Où l’as-tu mis, où l’as-tu dissimulé sous le coup de
la peur ? Les histoires qui étaient tiennes, où sont-elles ? Dans
les abattoirs secrets des années, dans les couloirs de l’école :
les visages des écoliers, le parfum des langues, le patriarche
aveugle, son arrière-petite-fille qui le guide, tonnes d’eau
bouillonnante du Danube, sacs pleins de grain, de poussière,
d’argile et de melons, enfants et poules, le chant funèbre du
réfugié arménien, le bois que l’on fend et la hache, très affûtée,
avec laquelle tu voulais tuer la cousine. Agora vo a matar a
Laurica ! Agora vo a matar a Laurica ! Précoce chant de
guerre avant les combats du siècle.

Les vers le félicitent à l’occasion de son cent soixantième


anniversaire.

Qui assassinerait qui, si cela pouvait rester absolument et


éternellement secret ?

Le diplomate qui plaide la cause d’une politique meurtrière


et, de nuit, celle de sa diarrhée.

Il se pourrait qu’une haine puissante de la mort ait au moins


un effet : passer enfin à l’homme toute envie de tuer.
Cela n’a assurément rien d’utopique, quand la survie de
l’humanité en dépend.
La plupart le savent déjà, mais sans voir que cette
problématique, loin de pouvoir être traitée par des moyens
d’ordre technico-légal, suppose l’émergence d’un nouvel état
d’esprit actif. De même que nous nous détournons avec dégoût
d’un tas d’immondices, nous devons nous détourner de
l’infecte puanteur de la mort.

Pour la première fois, le sentiment qu’il y a des gens qui te


comprennent. Il y en a peu, certes, mais ils te comprennent
particulièrement bien.
Dois-je m’en réjouir ? Ou dois-je me méfier de pensées
devenues compréhensibles ?
Ce qui m’étonne le plus, c’est que mon attitude face à la
mort ne suscite pas de sarcasmes ; bien au contraire, elle est
prise en compte, souvent presque approuvée. Or cela a
toujours été la principale affaire de ma vie. Le roman, dont le
titre devait être L’Ennemi mortel, je ne l’ai jamais écrit. Les
Sursitaires, qui ont résulté de ce projet de roman, sont très peu
connus. Mais la substance de ce qu’il y aurait à dire contre la
mort se trouve là, dans les Notes, et il se peut qu’elle y
apparaisse avec une force particulière parmi nombre de choses
d’une tout autre nature. Si je mourais demain – voilà qui est
dit, et cela peut être repris et développé par d’autres. Ainsi, me
semble-t-il, je n’aurais pas vécu tout à fait pour rien. Ainsi
j’aurais projeté un petit caillou dans l’avenir.
Je voulais la solitude. À présent je l’ai. Mais est-ce que je
la veux encore ?
Il n’y a de solitude que parmi les vivants. Parmi les morts,
il n’y a pas de solitude. Ils sont toujours là.

Peut-être que le critique avait vu juste, qui écrivait que j’ai


trouvé avec les « notes » brèves la forme qui me correspond le
mieux. Donc je ne suis pas un poète, donc je n’ai plus qu’à me
pendre.
1966
Il devrait y avoir une instance qui nous affranchisse de la
mort pourvu que nous ayons répondu honnêtement à toutes les
questions qu’elle nous a posées.
TH

À quelle fin les innombrables victimes, le sang des bêtes,


les tourments et la culpabilité – à seule fin que nous mourions
aussi ?
Misérable celui qui sait. Et comme il devrait être misérable,
Dieu, l’omniscient.
TH

À Goethe non plus, l’agonie n’a pas été épargnée. Mais on


lui a fourgué quelques heures supplémentaires paisibles afin
que l’effet soit plus beau et plus conforme à ses habitudes.
TH

J’ai l’ardent désir de me détacher des choses dont j’ai été


imprégné comme l’ont été tous les esprits de ce temps, afin
d’envisager la mort aussi « impartialement » que si j’étais un
homme du siècle passé.
NH
Avant le dîner, Megan, l’épouse, nous fait visiter l’oratoire,
« the Chapel ». Il fait partie du domaine, à quelques mètres de
la maison qui date du XIVe siècle. Il est simple et sobre, une
plaque accrochée au mur est dédiée à l’arrière-grand-père de
Megan qui fut prédicateur en ce lieu :
Né en 1805
Régénéré en 1825
Mort en 1849
Juste derrière l’oratoire, un petit cimetière, les pierres
tombales presque toutes en ardoise, depuis cent ans les parents
proches et moins proches sont inhumés ici.
Ainsi la ferme contient-elle tout en même temps : les
vivants, les animaux, l’oratoire, les morts, et on y parle
toujours la langue ancienne.
NH

S’agissant de personnes que je n’ai pas vues depuis


longtemps, j’oublie qu’elles sont mortes.
NH

Il se posta devant le mort qui lui était le plus cher et dit :


Dieu est bon. Il répéta ces mots mille, cent mille fois : le mort
ne se releva pas.
Dieu est bon, continue-t-il de dire, et le mort ne se présente
même plus en rêve.
NH
La fin de celui qui hait la survie : il s’arrange pour qu’on
lui survive.
NH

Il se pourrait que les écrivains qui aiment la mort ne soient


pas capables de tailler dans le vif avec la vigueur que la haine
de la mort vous instille. Comme ils n’ont rien à redire à la
mort, leur esprit s’amollit. La mort ne les dérange pas, aussi
n’ont-ils aucune raison de l’imiter.
Mais il y a aussi des écrivains qui feignent d’accepter la
mort, qui rusent avec elle, comme Schopenhauer. En leur for
intérieur, ils demeurent profondément horrifiés par elle, et cela
se trahit dans leur façon d’écrire.
NH

Ne serait réellement un homme que celui qui n’aurait


jamais tué ni souhaité sa propre mort.
NH

Mort apparente de larves dans l’hélium. Après trois ans, les


larves desséchées reprennent vie : inchangées. De manière
analogue, le jour viendra où un homme pourra se retirer de
l’existence et demander à être rappelé à la vie trois cents ans
plus tard. Ainsi la migration des âmes sera-t-elle remplacée
par celle des corps.
Cette alternative, dans les temps futurs, me paraît plus
intéressante et plus excitante que celle qui consisterait à nous
catapulter dans l’espace cosmique. Mais quel courage il faudra
pour tenter l’aventure, et l’auras-tu ? N’est-ce pas exactement
ce que tu as toujours présenté comme ton vœu le plus cher ?
Au lieu de ne projeter que ton nom dans le futur, tu pourrais
t’y retrouver tout entier, intact, avec tout ce que tu es, tout ce
que tu sais, tout ce dont tu te souviens. Tu t’endormiras et, au
lieu de demain matin, tu te réveilleras dans trois cents ans, à
l’identique ; une perspective vertigineuse, tu en trembles,
comme jadis le croyant Moïse trembla devant le buisson
ardent.

Infortune des étoiles depuis que nous nous évertuons à les


conquérir pour de bon. Ce ne sont plus les mêmes étoiles.
Voilées par la lèpre de la mort, elles diffusent une autre
lumière.
Le souffle, le souffle,
Où est passé mon souffle.
Est-ce mon souffle
Non,
Le souffle des asphyxiés
Je suis leur cendre
Je suis leur peur
Je suis le gaz
Je suis leur assassin
Je ne peux pas me disjoindre.
En moi se terre
Leur souffle suspendu.
Un vieillard
Son doigt osseux coincé
Dans ma gorge.
Je ne l’ai jamais vu
Je ne l’ai jamais réconforté.
Lorsqu’il gémissait, où étais-je ?
Les inventions les plus ingénieuses, les plus prudentes, les
plus minutieuses, les plus patientes, les plus exactes n’ont pas
même égratigné la surface de la mort.
Dès qu’elles auront réussi cela et un peu plus, les poètes
pourront tranquillement boucler leurs valises.

Depuis que j’ai une morte précieuse, infiniment précieuse,


je ne vois plus la mort partout.

Ce qui me manquera le plus quand je serai mort : les voix


des gens dans un café.

Une vie multisonore, multicolore, multimorte*.

Ce qui m’intéresse le plus dans le drame, c’est ce qui


constitue véritablement sa clé de voûte, à savoir la mort.
Vorace, elle est au cœur de la comédie, sacrificielle, au
cœur de la tragédie. Aujourd’hui, dans le drame moderne, ces
deux aspects se confondent : la mort indivisible, la mort
équivoque.
Hormis Jean Améry, il est peu d’hommes face auxquels je
ne puis qu’avoir honte de moi. Il a été torturé et humilié et ne
veut pas l’oublier. Sa mort a pris une autre forme que la
mienne, elle l’a saisi à bras-le-corps. La mienne m’a épargné
et a frappé sous mes yeux ceux qui m’étaient le plus chers.
Aussi ai-je pu dire : c’est votre mort que je hais, non la
mienne. Aussi ai-je pu vivre dans un mensonge qui
m’anoblissait. Car comment pouvais-je savoir que je ne me
souciais pas seulement de ma propre mort ? Jean Améry le sait
de source sûre car il l’a vécu. Je l’appelle par son nom qui
n’est même pas son nom. Je n’ai pas eu à renoncer à mon
nom. Je me suis réfugié chez des gens qui me l’ont laissé.
Mais lui se nomme, sachant que ce n’est pas lui, et la patrie
qu’il n’a pas est le nom qu’il a perdu.

Ô honte, honte d’avoir survécu à toutes les victimes. Ai-je


été à Madrid sous les bombes, ai-je été à Paris sous
l’Occupation, ai-je été à Auschwitz ?
Ai-je assez donné, ai-je justifié le fait de n’avoir pas été
victime mais seulement témoin, ai-je seulement le droit d’être
en vie, et le résultat de cette vie aura-t-il la moindre influence
sur les effrois à venir ?
Il se peut que tout ce que j’ai pensé soit insuffisant,
illusoire et ne recèle, pour avoir vu le jour dans les années
sanglantes, que les germes invisibles d’un nouveau malheur.
Que dois-je faire ? Et ai-je au moins fait ce qui était en mon
pouvoir ?
Obsédé par mes morts, ceux que j’ai aimés, ceux qui étaient
ma vie même, ai-je assez pensé à ceux que j’aime parce que je
ne les connais pas ?
Comment établir l’équilibre entre les proches et les
lointains, comment savoir si ma balance est fiable ? Je sais que
ce n’est pas mon sort, que c’est le sort de tous qui me tient à
cœur, mais suffit-il de savoir que c’est le cœur qui parle, peut-
être que tout un chacun est trompé par son cœur ?

Je ne suis plus là, je suis mille crayons, je ne tiens pas à


savoir ce qu’ils écrivent, je veux me dissoudre dans leurs
mouvements que je ne comprends plus.

Il y a une raison simple à l’insatisfaction dans laquelle je


vis : je sais maintenant avec certitude que je n’ai rien accompli
contre la mort. Grande gueule, meurs !

Élie
« Il lui fut dit : Il y a trois clés dans le ciel : l’une d’elles
ouvre les chambres de la pluie, une autre donne accès à la vie
nouvelle, la troisième rend la vie aux morts. Mais chaque
homme ne reçoit qu’une clé afin que l’on ne dise pas : Deux
clés sont dans la main du fils et seulement une dans la main du
père. Élie rendit donc l’une des clés (celle de la pluie) et reçut
en échange celle qui réveille les morts. »
« Au cours de la deuxième année du règne d’Ahasjas, Élie
fut enlevé et caché ; il ne devait plus être vu jusqu’à la venue
du Messie. Ensuite il réapparaîtrait et disparaîtrait une seconde
fois jusqu’à la venue de Gog et Magog.
« Mais dans l’intervalle, Élie écrira l’histoire de toutes ces
générations. »

L’ascension
« Lorsque l’heure fut venue pour Élie de monter au ciel,
l’ange de la mort lui barra le passage. Le Seigneur dit : “Je
n’ai créé le ciel que pour qu’Élie puisse y monter.” Mais
l’ange dit : “Les hommes en auront connaissance et ne
voudront plus mourir.” Le Seigneur lui répondit : “Élie n’est
pas comme les autres hommes ; même toi, tu ne peux rien
contre lui et il est de taille à te reléguer hors du monde. Tu ne
connais pas son pouvoir.” Là-dessus, l’ange de la mort dit :
“Permets-moi de descendre auprès de lui et de le saisir.” Le
Seigneur déclara : “Je t’y autorise.”
« Et l’ange exterminateur descendit du ciel. Mais lorsque
Élie l’aperçut, il l’immobilisa sous ses pieds. Il songea à le
chasser hors du monde mais cela ne lui fut pas permis. Il força
donc l’ange de la mort à demeurer sous lui, se propulsa dans
les airs et monta au ciel. »Les légendes des Juifs
La punition de celui qui s’est couvert de gloire est l’allègre
maltraitance dont il est victime après sa mort. Comme il
s’étonnerait, s’il pouvait seulement l’entendre, de ce qu’il est
censé avoir dit et pensé de son vivant. Il a été colonisé par des
gens, et ils sont là, dans son corps, dans ses poumons, son
cœur, ses reins, ses intestins. Il peuvent l’inventer du dedans
tel qu’il ne s’est jamais connu lui-même. Ils étaient là lorsqu’il
a enlacé une femme et ils connaissent le son de ses
gémissements amoureux. Ils l’ont vu pleurer et savent
pourquoi il a pleuré. Il a tout raconté à chacun d’entre eux, il
sont des centaines pour lesquels il n’a pas eu de secret. Chacun
en sait plus que tout le monde et ce que les autres savent est
faux.
1967
Ces gens qui invoquent en souriant l’existence d’un instinct
de mort pour justifier la mort qui les attend. Que disent-ils de
plus, si ce n’est que la résistance contre elle est en tout cas trop
timide ?
TH

L’ambition, toujours légitime, d’accroître la durée de la vie


des hommes, a donné lieu à une spécialité professionnelle dont
vivent un certain nombre de personnes : les médecins. Ce sont
ces mêmes personnes qui sont le plus souvent au contact de la
mort et s’y habituent davantage que d’autres. Mais leur
ambition même s’étiole à force d’accidents professionnels. Ils
finissent, eux qui ont toujours lutté contre la pieuse soumission
à la mort, par la considérer comme naturelle. On souhaiterait
avoir des médecins qui se forgent, à travers leur activité, un
nouvel état d’esprit : une opposition frontale à la mort qu’ils
détesteraient de plus en plus, à force de l’avoir vue à l’œuvre.
Leurs échecs seraient les aliments d’une foi nouvelle.
TH

Écrire des lettres pour après la mort, adressées des années


durant à ceux qu’on a aimés ou haïs.
Ou bien : rédiger une sorte de confession pour après la
mort, des aveux par étapes, s’étalant sur des années.
TH
Ce qui paraît fréquemment ennuyeux chez Goethe : il est
toujours entier. Plus il avance en âge, plus il se méfie des
mouvements passionnels. Mais sa plénitude naturelle est telle
que son équilibre se fonde sur d’autres bases que celles du
commun des mortels. Il ne marche pas sur des échasses, mais
repose rondement sur lui-même, tel un immense globe
terrestre, et pour le saisir il faut tourner comme une petite lune
autour de lui, un rôle humiliant mais, dans le cas considéré, le
seul qui convienne.
Il ne vous donne pas la force d’être audacieux mais celle de
durer, et je ne connais pas d’autre grand poète à proximité
duquel la mort reste si longtemps cachée.
TH

Le plus difficile dans la vie, c’est de ne pas s’habituer à la


mort.
TH

Quelqu’un dit de lui-même : tout au long de ma vie, il n’est


pas mort un seul homme.
Ce quelqu’un est le seul que j’envie entre tous.
TH

L’inquiétude du parasite confronté à la menace de la mort


prochaine de son père nourricier. Il se demande ce qu’il a de
mieux à faire. A-t-il assez engrangé pour se passer du soutien
du mourant et voler désormais de ses propres ailes ? Ne
devrait-il pas tâcher de lui soutirer encore un petit quelque
chose in extremis ? Devrait-il tout mettre en œuvre pour le
maintenir encore un peu en vie ? Devrait-il au moins être
présent au moment du décès afin d’être le seul à pouvoir en
parler en connaissance de cause ? Sous la menace, il est pris de
panique parce que les relations avec le mourant sont
provisoirement interrompues. Il appelle chaque jour au
téléphone mais on ne décroche pas. Aura-t-il finalement le
cran de manifester son inquiétude en faisant le guet devant la
maison du mourant ? La reconnaissance n’est pas son fait, il
n’y a pas à témoigner de la reconnaissance à la nourriture que
l’on ingère. Il n’éprouve que de la rancune envers la nourriture
qui soudain se dérobe.
NH

Et si Dieu, par honte de la mort, s’était retiré de la


création ?
NH

Un dieu grec, caché dans la mer, le dernier. Il est pêché à la


ligne et succombe sur le rivage.

Un assassin prévenant
Un malfaisant pleurniche devant le tribunal. Il est
convenable. Il n’a jamais assassiné personne. Il n’a tué que sur
ordre. Il n’a obéi que par idéalisme. Y a-t-il gagné quelque
chose ? Le Reich a été balayé. Mais il est prêt à rembourser
par mensualités le montant total du salaire qu’il a perçu
naguère en rétribution de ses services. La retraite, non, car au
temps de sa retraite, il était innocent et peut le prouver. Il n’y
avait plus de camps à cette époque, à qui aurait-il pu porter
préjudice ?
Ta disposition d’esprit en faveur de la vie, de toute vie – sur
quoi se fonde-t-elle ?
Si elle devait simplement masquer le fait que c’est toi-
même qui ne veux pas mourir, elle serait sans valeur.
Mais si elle est de bonne foi et comprend effectivement tout
ce qui vit – en quoi tout mérite-t-il de vivre ?
Tu as reconnu plus clairement que quiconque les racines
douloureuses de cette vie, et elle devrait vivre malgré tout ?
À cela je n’ai pas de réponse. S’agissant de la vie, je suis
atteint, c’est chose avérée, d’une sorte de chauvinisme qui me
porte à vouer un amour excessif aux hommes, aux animaux,
peut-être même aux plantes. Un Indien, mais sans la migration
des âmes, un chrétien, mais sans Dieu. Je vois devant moi,
sans nulle peur, des masses en croissance perpétuelle, et toute
tentative pour limiter cette croissance en recourant à la mort ne
suscite en moi que haine et dégoût. Jamais, au grand jamais, je
n’ai reconnu ni accepté la mort, pas même celle du plus vieux
ou du plus misérable des hommes. L’image de soldats
égyptiens morts dans le désert du Sinaï me poursuit tout autant
que celle de la rampe d’accès au camp d’Auschwitz. Je sais
pertinemment comment ces mêmes soldats se seraient
comportés s’ils avaient été lâchés dans les villes des Juifs.
Mais à présent, ce sont eux, les morts : à présent, leur
amertume est la mienne. Je n’ai à cet égard aucun pouvoir sur
moi-même et ne puis rien changer à cette manière de voir les
choses. Je crois d’ailleurs que la généralisation d’une telle
disposition d’esprit serait des plus utile et que son adoption
aplanirait une grande partie des difficultés inhérentes à la
coexistence entre les hommes. À vrai dire, je ne peux guère
penser à autre chose, je défends ici une cause qui est aussi
importante qu’elle paraît négligeable.

Je n’ai pas perdu espoir mais ce n’est plus le même espoir,


la mort m’a trop sévèrement éprouvé et l’amour m’a rendu
trop heureux.

Elle donnerait cher pour pouvoir tuer les morts.

« Elle n’en sentait pas moins sa fin prochaine, et que


personne ne vienne me dire que les champs de bataille et
autres horreurs sont des horreurs plus horribles que la fin de
n’importe quelle créature humaine. Finir est en soi cruel, et
chaque vie humaine est une vie héroïque, et mourir est partout
et en toutes circonstances pareillement affligeant, cruel et
triste, et chaque créature humaine doit s’attendre au pire, et
chaque chambre où un mort repose est une chambre tragique,
et nulle vie humaine ne manque jamais de connaître la noble
tragédie. »
Robert Walser, Madame Scheer, p. 310

Que deviendront, s’il vient à mourir, les pièges à souris


dans son appartement.

« … car les hommes aiment par-dessus tout l’immortalité. »


Platon, Le Banquet

Le Banquet : splendide, et si c’était la dernière chose qu’il


m’a été donné de lire.
Nuit du 24 au 25 septembre 1967
1968
Le plus important est de parler avec des inconnus. Mais il
faut s’arranger pour que ce soit eux qui parlent et ne faire soi-
même rien d’autre que de les amener à parler.
Si on n’y parvient pas, c’est que la mort a commencé à
faire son œuvre.
TH

Il n’est rien que l’homme et l’animal ont davantage en


commun que l’amour.
La mort, chez l’homme, est devenue quelque chose d’autre.
Il l’a faite sienne au point de la supporter pour tous.
Le lien entre mort et amour est d’ordre esthétique. Que
l’amour ait été le vecteur d’une surévaluation de la mort, c’est
son péché, l’un des plus graves, et que rien ne peut racheter.
TH

Je dois relire Le Laboureur de Bohême que j’ai lu du temps


où j’allais à l’école. Je veux savoir si la haine et la révolte
contre la mort, caractéristiques de ce dialogue, sont sincères ou
si ce n’est que de la rhétorique. Comme elle est peu présente,
la haine authentique de la mort, dans la littérature
traditionnelle ! Mais ce peu doit être trouvé, rassemblé et
concentré. Nombreux sont ceux qui, sur le point de déclarer
forfait, pourraient puiser de la force dans une telle Bible. On y
trouverait aussi de quoi modérer quelque peu l’arrogance de sa
propre révolte : comment serait-il possible, en effet, d’être le
seul à vouloir percer à jour la mort ? Je ne cherche pas d’alliés,
mais d’autres témoins. Car ne serait-ce pas chose terrible que
ma propre disposition d’esprit contre la mort, si dure et que
rien ne saurait ébranler, puisse un jour encourir le « déni »
d’une explication psychologique visant à démontrer qu’elle ne
tenait qu’aux circonstances de ma propre vie et n’était par
conséquent valable que pour moi ? Où qu’elle soit présente
chez un autre que moi, elle fait partie de la vie de cet autre, et
il devient dès lors plus vraisemblable qu’elle puisse faire partie
de la vie de chacun.
TH

Un brave homme me demanda de lui indiquer le chemin. Je


n’en ai pas le droit, lui répondis-je. Il me dévisagea d’un air
affable mais visiblement surpris. Cependant, il ne dit rien et se
contenta de cette réponse. Il s’éloigna d’un pas hésitant et l’on
devinait à son allure qu’il n’interrogerait plus personne. Je le
suivis tristement du regard. Aurais-je dû lui dire la vérité ? Je
savais qu’il devait mourir : quel que soit le chemin que je lui
aurais indiqué, la mort l’y attendait. S’il l’avait su, il se serait
arrêté. S’arrêter : son salut ne tenait qu’à cela.
« Arrête-toi », m’écriai-je dans son dos. Il m’entendit, mais
comme je l’avais éconduit, il n’osa pas s’arrêter et poursuivit
son chemin comme si de rien n’était. « Arrête-toi », m’écriai-
je plus fort, mais il pressa le pas. Je hurlai alors dans son dos,
pris de remords, et il se mit à courir.
NH
Sauve-moi, Kafka. Tu ne veux pas me sauver ? Tu méprises
mon poids, ma sensualité, mon ventre ? Flaubert ne pesait-il
pas autant que moi, était-il moins sensuel ? – Où sont tes
œuvres, t’entends-je demander. Oh, nulle part, nulle part. Mais
n’ai-je pas encore le temps de les trouver ? Je ne suis pas mort
car j’aime avec une ardeur, une passion et un dévouement que
tu n’as jamais connus. Le chemin de la vérité passe-t-il
forcément par l’ascèse ? Kierkegaard et Flaubert n’ont jamais
été mes modèles. Mais Stendhal et Gogol et Aristophane, ils
ne le leur cèdent en rien.
Pour moi aussi, écrire est une prière, la seule que je
connaisse. Mon procès a pour objet la mort, il n’est pas encore
achevé. Le compte, dans ton cas, a été clos trop tôt. J’ai vécu
plus longtemps et je porte davantage de morts que toi. Ce sont
eux qui m’interdisent ton ascèse. Je ne puis les nourrir en
jeûnant. Je n’ai voulu survivre à aucun d’entre eux, aussi sont-
ils tous en moi. Quelle langue trouverai-je pour eux, à cette
heure, je n’en ai encore aucune. Mais je ne puis me détourner
d’eux, c’est à cela que tient ma stérilité.

Je suis si plein de mes morts, personne ne doit plus mourir


autour de moi, il n’y a plus de place.

Au centre de la ville, sur un socle élevé, se dressait leur


monument le plus sacré : une voiture.
Devant cette voiture, trois fois par jour, matin, midi et soir,
ils faisaient leurs dévotions.
La nuit, la voiture était bien gardée. On y avait trop souvent
trouvé des suicidés.
Un homme comme ce Simon Wiesenthal, dont je viens de
lire le livre, m’impressionne beaucoup.
Un Michael Kohlhaas, mais Juif et plus sagace ; qui
pourrait récuser la justice qu’il promet d’exercer de sa propre
main ? Il y a dans son livre des choses qui vous prennent aux
tripes (au lieu d’accomplir la tâche que je m’étais fixée pour
ces derniers jours, je n’ai pratiquement fait que lire son livre).
Il est courageux et juste, et on ne saurait lui reprocher d’être
devenu un chasseur d’hommes car, au fond, ce ne sont pas des
hommes qu’il chasse. On ne peut que s’étonner qu’il n’y ait
pas plus de gens de son espèce. Si j’avais vécu ce qu’il a vécu,
je serais devenu beaucoup plus dur et plus opiniâtre que lui. Il
est à lui seul une force de police lancée aux trousses de ceux
qui persécutèrent les Juifs dans les camps. D’autres que lui,
qui en ont réchappé, ont préféré tout oublier, et il se peut que
cette tentative, en soi compréhensible, leur ait rendu la vie
encore plus difficile.
D’une manière différente, je suis moi-même devenu une
sorte de policier, mais plutôt que de me focaliser sur les
persécutions subies par les Juifs, j’ai tenté d’étendre mon
enquête à toute l’humanité et à toute son histoire. Masse et
Puissance n’est rien d’autre qu’une tentative de dépistage des
crimes de la puissance, et tout au long des années que j’ai
consacrées à ce travail, combien de fois n’ai-je été, au sens
littéral du terme, pris de dégoût au rappel de cette histoire et
des potentats, des criminels qui l’ont incarnée. Je n’ai dès lors
plus connu de repos avant d’avoir trouvé en moi-même les
effroyables racines du mal. Tout ce qui est arrivé depuis l’aube
des temps résulte d’une disposition, d’une possibilité qui
existe en chacun de nous. C’est peut-être en cela que je me
distingue d’un homme comme Wiesenthal. Ni lui ni moi ne
pouvons oublier, et nous sommes tous deux convaincus qu’il
ne faut pas oublier. Mais il donne la chasse aux persécuteurs,
moi à la persécution en nous. Il ne me suffirait pas de
contribuer au châtiment du plus effroyable bourreau, car tous
les autres hommes, qui pourraient devenir des bourreaux,
seraient encore là malgré tout. Je ne plains aucun de ceux que
W. a débusqués après leur avoir donné la chasse des années
durant. La miséricorde est loin d’être toujours de saison. Mais
plus effrayant, me semble-t-il, que tout ce qui est
effectivement arrivé, est le fait que cela a été et reste possible.
Il faut que l’homme apprenne à se connaître aussi précisément
que s’il était lui-même son pire ennemi et qu’il n’admette
aucune restriction à la connaissance de soi. Il faut qu’il
comprenne ce que la mort a fait de lui et que la soumission à
ce « fait naturel » soit récusée une fois pour toutes.

Il est mort. Mais ces gens autour de son cadavre le gênent.

Caïn tue Abel : il plante ses dents dans la poitrine de son


frère. And he bit him with his teeth like a serpent. (D’après le
Zohar, I, 54, b.)
Dans la Bible-Abba, le meurtre est décrit comme suit. Abel
est couché sur le dos, Caïn sur lui, les dents plantées dans le
haut de sa poitrine, au niveau de la trachée d’où gicle le sang.

Il n’embrasse que les nuques, les gorges, il les déchire avec


les dents.
Tu es l’ordre en personne, tu n’as rien recueilli du chaos, tu
te terres lâchement dans ta coquille d’escargot, les cornes
misérablement rétractées ; tu ne sais rien, tu n’es rien, tu n’as
jamais vécu, parfois tu as lu un livre dans le noir, parfois usé
de persuasion avec une femme pour la coloniser à des milliers
de milles de distance ; tu n’as pas eu d’enfants, tu n’as sauvé
personne de la mort, bientôt tu t’éteindras et il restera de toi
quelques lettres soigneusement calligraphiées.

Ne peux-tu plus rien dire qui soit contre, ta résistance au


temps s’est-elle figée en une posture ? Es-tu retors, rusé et
méprisant comme tout un chacun, ne peux-tu rien apprendre
de la personne que tu aimes et qui est restée pure ?
Ton malheur est de n’être pas assez mauvais, ton malheur
est de ne pas être assez bon, toi, le type pondéré, possédé
uniquement par la peur d’être amené à donner la mort à
quelque créature que ce soit : lorsque tu étais un poète, il y a
de cela quarante ans, la même peur était en toi, mais cachée,
innommée, active mais informulée. Depuis que tu l’as
formulée, tu es paralysé, la guêpe de la mort t’a piqué et
transporté dans son antre, parmi ses provisions. Des
provisions, pour quoi faire ?

Est-ce que je ne suis pas comme ces mendiants, est-ce que


je ne crie pas continuellement « mort » au lieu de crier
« Allah », est-ce que je suis, moi aussi, un saint aveugle de la
répétition ?
On ne s’effraye que de la répétition des autres, avec la
sienne propre, on s’arrange.
1969
Quelqu’un qui s’empiffre davantage après chaque avis de
décès.
TH

N’écrire à propos de personne qu’il est marqué par la mort.


Le simple fait de l’écrire est un péché.
TH

Celui qui respire dit : J’ai encore tout à respirer. Le


malheureux dit : Il me reste de la place pour le malheur des
autres. Le mort dit : Je ne connais encore rien, comment puis-
je être mort ?
TH

Trouver pour l’amour un mot plus fort, un mot qui serait


comme du vent, mais soufflant du dedans de la terre, un mot
qui n’a pas besoin de montagnes mais d’immenses cavernes où
il a pris ses quartiers et d’où il s’élance par monts et par vaux,
comme de l’eau mais sans être de l’eau, comme du feu mais ne
brûlant pas, lumineux de part en part comme le cristal, mais ne
coupant pas, une forme pure, transparente, un mot comme les
voix des animaux, mais qui se comprendraient, un mot comme
les morts, mais tous seraient de nouveau là.
TH
Le fond de ma nature est tel que je ne puis m’humilier et
que je dois pourtant me transformer.
Il n’est pas question d’arriver à cette transformation en
passant par la mort. La raison en est mon inaltérable
obstination à voir en elle la fin.
Je sais que je n’ai encore rien dit sur la mort. Jusqu’à quand
me garderai-je de formuler l’irrévocable ? Ou bien faudra-t-il
que j’y renonce, par haine de la mort justement ?
NH

Trois albatros s’envolèrent lorsque son cœur eut cessé de


battre ; ensemble, tant il était lourd, ils le transportèrent
jusqu’à la maison.

Un mois sans journal, et tu pourrais encore arriver à


quelque chose.
Une année sans journal, et tu serais mort.

Musil, comme officier, pendant la guerre, s’est habitué à


voir des morts. J’ai refusé jusqu’à ce jour de m’y habituer, et
chaque mort que je vois est encore et toujours le premier mort
pour moi.
J’ai un immense respect pour sa force de dénégation. Il
récuse à peu près tout ce qui est de son temps et s’en tient à
cette récusation. L’énergie de la récusation est le ferment de
son livre. Il invente, pour les attaquer avec rigueur et
totalement, des personnages qui n’existent qu’au plan spirituel.
Le combat, tout en finesse, est livré en général, sinon toujours,
de manière absolument chevaleresque. Comme il n’y a guère
d’adversaire qu’il prenne véritablement au sérieux, pour la
bonne raison qu’il leur est toujours supérieur, même à long
terme, il se résout, pour finir, à savourer son évidente
supériorité.
Musil n’a rien d’un Don Quichotte, et comme la figure de
Don Quichotte est la plus grande qu’ait produite l’esprit
européen, Musil apparaît toujours entaché, au bout du compte,
d’un soupçon de vanité, donc de petitesse. Le plus intelligent,
incontestablement, c’est quand même encore et toujours lui. À
l’inverse de Cervantès, il n’a pas été, lui, un esclave prisonnier
de guerre, et dans sa guerre, il n’a pas perdu un bras. En
revanche, il a eu le loisir de se mesurer aux esprits
apparemment les plus profonds de son temps. Le fait d’avoir
pu les surclasser a été à la fois sa chance et sa malchance. Son
triomphe, à savoir la reconnaissance de son esprit supérieur, ne
lui était certes pas indifférent. Le mot « génie » surgit dans son
livre tel un fantôme omniprésent. Il veut le purifier et, une fois
purifié, le réserver pour lui seul.
L’amour fait partie de ses légitimes expériences,
notamment au sens physique, et son inclination à l’ascèse
découle de la pléthore de ses expériences amoureuses. J’ai
suivi le chemin inverse : longtemps je ne me suis pas
véritablement adonné à l’amour, mais à l’âge mûr, après
l’avoir décliné ou mis en quelque sorte entre parenthèses tout
au long des décennies où je suis resté totalement obsédé par la
question de la masse, je me suis fondu en lui. Il s’est imposé
comme le couronnement de ma vie après que j’eus mené à leur
terme les deux desseins que je m’étais fixés : l’un, le moins
important, à savoir la connaissance de la masse, avait été
poursuivi avec un certain succès, l’autre, de loin le plus
ambitieux, à savoir la récusation de la mort, s’était soldé par
un terrible échec.
Elle s’est pendue haut et court à ses faux cils.

Et si ton refus de la mort n’était pas autre chose qu’une


digue contre ta propre pulsion destructrice ?

Comment Fritsch aurait voulu


s’approprier
Thomas Bernhard
J’ai fait leur connaissance à tous deux en même temps, en
février 1962, au cours d’un « goûter » organisé par la Société
de littérature. Étaient également présents Herbert Zand,
Friedrich Heer, Jeannie Ebner, un dénommé Adel et deux ou
trois autres dont les noms m’échappent. Fritsch ne disait
presque rien, Bernhard se distinguait par des questions
provocatrices et attirait sur lui l’attention de tous. Il était le
seul à me contredire avec acrimonie, allant jusqu’à
m’expliquer la signification du mot « ordre ». Herbert Zand se
montra indigné par son attitude « irrespectueuse » et me
manifesta son soutien. En fait, je trouvais l’acrimonie de
Bernhard plutôt attirante et je l’aimais bien. Fritsch demeura
singulièrement irrésolu, ne prit position sur rien et ne me laissa
aucune impression.
À l’époque déjà, Fritsch avait l’air physiquement très brun
et il a toujours conservé quelque chose de « brun » à mes
yeux.
J’ai terriblement honte d’avoir survécu à un homme qui
avait presque vingt ans de moins que moi.
Le film télévisé dont Gerhard Fritsch a écrit le texte
d’accompagnement ne sera diffusé que le 12 juin. À cette
occasion, son nom figurera à côté du mien.
Je songe à Franz Nabl, à Graz, âgé de quatre-vingt-six ans,
à qui je manifestais toute la tendresse, la sollicitude dont
j’étais capable au moment même où Gerhard Fritsch se pendait
à Vienne.
Aurais-je pu sauver Fritsch, c’est une question terriblement
oiseuse.
Bernhard, sans famille, totalement libre, n’a personne à
charge, hormis lui-même.
Fritsch, lui, avait des enfants issus de trois mariages, un
petit dernier à venir. Conciliant et, pour cette raison, accablé.
Imprécis dans sa façon de penser, sans volonté affirmée, trop
impressionné par tous les possédés introvertis. D’où lui venait
le mordant de Carnaval ? Je le comprends toujours moins
parce que je ne comprends pas sa mort.
Comment vivre avec cette masse démesurée de souvenirs
forts ?
Est-il possible de les affaiblir pour vivre plus libre ? – Les
images que l’on porte en soi ne se laissent pas affaiblir. Tout
ce qui a trait aux morts devient de jour en jour plus fort au
fond de soi. On devient celui qui les maintient en vie. On ne
peut pas les repousser, ils sont à présent l’essentiel, ils
apparaissent et parlent sans cesse comme si on leur donnait à
boire du sang. Peut-être faut-il qu’il en soit ainsi : que toute la
vie que l’on porte en soi ne fasse qu’alimenter celle des morts.
Ils se nourrissent de ce que l’on voit, de ce que l’on entend, de
ce que l’on sent. On ne saurait calmer leur faim avec des
connaissances acquises, des théories sans rapport avec eux.
Singulière est leur force si longtemps restée en sommeil.
Lorsque nous sommes captivés, en présence de très jeunes
gens, par la vigueur et la beauté qui émanent d’eux sans même
qu’ils en aient conscience, nous ne les intériorisons pas
directement, tels qu’ils se présentent à nous, pour les faire
nôtres. Ce sont les morts au-dedans de nous qui se saisissent
d’eux et s’en servent, de manière à ce qu’ils deviennent leur
vie. Loin d’être placé sous le signe de l’avidité, de la violence
aveugle ou de l’horreur, c’est un processus qui génère un
bonheur paisible, silencieux, naturel, coulant en quelque sorte
de source ; un processus qui se déroule comme si c’était la
seule chose sensée au monde, qui ne vous diminue en rien,
vous grandit bien au contraire et vous rend plus fort de
quelque manière. Mais c’est aussi un processus qui fait
barrage à tous les autres devoirs ; c’est la seule chose légitime,
le reste n’est qu’usurpation.

Ce qui est nommé reste en vie.

Un jeune Arabe m’a rendu visite ; il m’a dit qu’il ne m’en


voulait pas et, là-dessus, il m’a abattu.

Lentement la mort se vide pour toi. Le mot n’est plus ce


qu’il était ; il t’ennuie, il est devenu une formule. Finiras-tu
par le jeter par-dessus bord et vivras-tu éternellement ?

À la lune
Peut-être que ce sont les morts qui manquent sur la lune.
Dès l’anéantissement des premiers hommes qui la
coloniseront, dès ses premiers morts, elle nous deviendra plus
familière.
Une nouvelle forme de suicide : disparaître dans l’espace
cosmique, le suicide le plus coûteux, pour milliardaires
seulement.
Si tu savais, prêcheur, que tu tomberas demain, que
prêcherais-tu aujourd’hui ?
Depuis qu’il a vu comment on réduit la mort à un jargon
sociologique, il ne pense à elle qu’à contrecœur. Ce n’est plus
la même mort. C’est la mort abrutie.

Quelqu’un remet à plus tard, d’année en année, ses


ouvrages les plus importants. Il sait qu’il ne peut pas mourir
avant de les avoir livrés mais, contre la mort, il n’est ruse qui
ne lui paraisse licite.
« We knew when the people were dead because their
screaming stopped. »
Rudolf Höss

« Nous savions que les gens étaient morts parce


qu’ils ne criaient plus. »
Les massacres des Américains : jamais il n’est apparu plus
clairement que nous sommes tous capables de tout.
Toi y compris, ne te crois pas différent, ce n’est pas un
mérite de n’avoir jamais été forcé à tuer. Si tu avais été là et si
tu avais empêché un crime au péril de ta vie, tu saurais quelque
chose sur toi-même. Telles que les choses se présentent, tu ne
sais rien sur toi.
Ce qu’il y a à dire vaut pour tous, toi y compris. Il n’y a pas
d’hommes meilleurs, il n’y a que des hommes effrayants ; le
fait est que tous doivent changer.
Les massacres se produisent sur la terre entière et peuvent
rester cachés des années durant. Cela signifie qu’il y en a
beaucoup qui sont restés cachés.
Ce que tu as dit au sujet des survivants est vrai, mais tous
sont des survivants.
Ceux qui, comme toi, vivent à l’abri, à Londres, ceux qui
vivent à l’abri n’importe où doivent savoir ce qu’ils sont en
réalité, de quoi ils seraient capables. Montrer du doigt les
autres – pouah !
Se montrer du doigt, oui !

Je suis plus que jamais convaincu que les théories


politiques du XIXe siècle – et je n’en exclus effectivement
aucune – sont spécieuses et fausses. Les réviser ou les
compléter ne mènerait à rien : elles sont fondamentalement
fausses. Cela apparaît le plus clairement s’agissant des théories
qui furent les plus riches de conséquences, à savoir celles qui
découlent de Hegel. Avec la dialectique telle que l’entend
Hegel, on n’arrive strictement à rien.
Cela tient au bout du compte à l’existence d’un fait
fondamental irréversible sur lequel tout repose : la mort.
Une philosophie en relation réelle et pas seulement
apparente avec la mort ne saurait être dialectique.
La mort ne contient pas de vie, elle ne se renverse pas en
vie. Elle est univoque, stérile et ne se laisse persuader par rien.
La vie végétative n’est pas reliée à la mort, elle n’en a pas
connaissance et n’est pas orientée vers elle. La mort n’est
encore provisoirement qu’une disposition de la vie évoluée. Il
y aurait donc deux sortes de vie distinctes, l’immortelle et la
mortelle, et la vie végétative serait l’immortelle, non le
contraire.
1970
Le cercueil fut égaré au cours de l’enterrement. À la hâte,
on pelleta dans la tombe les proches endeuillés. Le mort surgit
soudain des coulisses et jeta à l’intention de chacun une
poignée de terre dans sa propre tombe.
TH

La mort : « Vadim mourut en février de l’année 1843 ;


j’étais présent lorsqu’il s’éteignit, et c’était la première fois
que j’assistais à la mort d’un proche, qui plus est à la mort
dans toute son horreur, sans rien pour l’adoucir, dans toute sa
fortuite absurdité, dans toute son injustice stupide et
immorale. »
I, 180 NH

Il ne suffit pas de dire que tout est mort.


Tout est mort, évidemment.
Mais il faut aussi dire que l’on s’oppose avec rudesse et
acharnement – en pure perte, semble-t-il – au fait que tout soit
mort. Il s’agit – sans aucun détour commode – de discréditer la
mort. La mort est erronée. Il va dans notre sens de la trouver
erronée.
Se contenter, par honnêteté, de soutenir que la mort seule
existe, c’est la renforcer.
NH
Par haine de la mort, quelques-uns des meilleurs poètes de
ce temps sont devenus ses thuriféraires sans même en être
réellement conscients : un reste de christianisme en eux, un
reste ambivalent.
NH

Cette attitude tant vantée envers la mort et dont tu es si fier


t’a coûté à peu près tout dans la vie. Elle a renforcé ta
réceptivité à la mort des tiens de manière si cruciale que ta vie
a consisté chaque fois à tâcher principalement de ne pas
succomber toi aussi.
Les autres se facilitent les choses en se bornant à envisager
la mort comme un fait acquis. Cela peut te paraître très
méprisable, il n’en reste pas moins que toute l’expérience de
l’histoire humaine se résume à cette constatation. Ce que tu
tentes, cette vie ouverte et non protégée de la mort témoigne
d’une présomption monstrueuse, comme si tu pouvais, à toi
seul et de tes propres mains, suspendre le principe pernicieux
de la création, revenir dessus, l’invalider.

Visite chez Thomas Bernhard


Le prince de la cour carrée. Les trois fauteuils comme des
trônes. Vingt paires de chaussures et de bottes. Le vide.
Quarante petits pots à bière. Le vide. Dans les pièces du haut :
gravure de Bâle au-dessus du portrait de la mère, elle est née à
Bâle.
Promenade à travers prés et bois jusqu’à une vieille
auberge. Après déjeuner, nous écoutons la conversation de
trois hommes. B. la ressent comme sa propre conversation (il
songe à peine au fait que c’est aussi la mienne).
Sur le chemin du retour à travers bois, il évoque son séjour
à l’hôpital de Gmunden, voisin de l’abattoir. Les patients
entendent les hurlements en provenance de l’abattoir. Sa
sensibilité aux tueries de masse est identique à la mienne. Il a
été souvent malade et c’est un hypocondriaque actif. Son
vilain teint cramoisi – il est fréquemment sujet à des éruptions
cutanées. Dans sa maison aux murs et aux cloisons blanches et
vides, il s’est fait une peau saine.
Que son château carré existe, qu’il ne soit pas seulement
une vue de l’esprit m’impressionne et m’inquiète à la fois.
Pourtant : il ne s’est pas installé bourgeoisement. Peut-être
qu’il ne veut pas d’animaux chez lui parce que les animaux
finissent à l’abattoir (Bernhard).

Je crois que je n’aime pas B. Je crois qu’il souhaite la mort


à tout un chacun.

La mort ne se laisse pas raconter.

Chacun m’interroge sur Thomas Bernhard, chacun veut


savoir ce que je pense de lui. Je le loue et je l’explique, je
tâche de le rendre proche à tous, je le présente comme mon
disciple et il l’est, en effet, dans un sens beaucoup plus
profond que ne l’est, par exemple, une personne comme Iris
Murdoch, qui ne connaît que son bon plaisir, prend toute chose
à la légère et est finalement devenue une très perspicace et
amusante écrivaine récréative. Mais elle est littéralement
obsédée par le sexe et, de ce fait déjà, je ne saurais la
considérer véritablement comme l’une de mes disciples.
Thomas Bernhard, en revanche, tout comme moi, est obsédé
par la mort.
Au cours de ces dernières années, il a cependant subi une
influence qui occulte la mienne, à savoir celle de Beckett.
L’hypocondrie de Bernhard l’a rendu dépendant de Beckett. À
l’instar de ce dernier, il cède à la mort plutôt que de s’opposer
à elle. Il la voit partout et condamne tout le monde à la subir
sans résistance.
En somme, j’ai l’impression qu’on assiste à présent, en
vertu de son addiction à Beckett, à une surestimation de
Bernhard, mais à une surestimation par le haut : les Allemands
ont trouvé en lui leur propre Beckett.
Il y a, chez Bernhard, ce qui vient de moi et ce qui vient de
Beckett, et l’intrication de ces deux influences est à la fois
singulière et manifeste. Elle est un peu trop évidente pour me
plaire vraiment. Et je dois donc constater ici, pour ma propre
gouverne, que c’est par une sorte de générosité que je prends
trop délibérément sa défense. Je ne suis pas sûr qu’il le mérite.

Jeunes gens avec des têtes d’enterrement et des voix qui


vont avec. Rien qu’à Hampstead, j’en connais à présent trois ;
ils se ressemblent à s’y méprendre, s’habillent de la même
manière et se promènent avec des sacs publicitaires de
compagnies aériennes, à croire qu’ils s’apprêtent à être
enterrés après un crash en avion.

Rubriques nécrologiques interdites, plus que des avis de


décès personnels, de maison à maison, d’appartement à
appartement.

Le prophète Élie a terrassé l’ange de la mort. De plus en


plus inquiétant me paraît le nom que je porte.
Ce qui manque encore totalement dans mon livre, c’est une
enquête sur l’acte même de tuer. Cette enquête était à mon
programme. J’avais même trouvé un chemin qui me menait au
cœur du sujet : Kenaima. Je voulais cibler l’homicide qui
n’intervient pas sur ordre, l’homicide découlant des individus
eux-mêmes.
J’ai mis cela de côté pendant plus de dix ans. Sous l’effet
de la mort de l’être qui m’était le plus cher et le plus proche,
j’étais devenu incapable de mettre en œuvre ce projet. Pour
rester en vie à la suite de ce décès, il m’a fallu sacrifier à une
passion, à un amour auquel je me suis voué tout entier. Mais
comme je n’avais jamais ressenti quelque chose d’aussi fort,
ce vécu est devenu une expérience personnelle qui m’a
totalement occupé pendant sept années. Pendant ces sept
années, je n’ai rien fait d’autre que déplorer et aimer. Le temps
est venu où cela doit changer. Rien ne me presse. Je dispose
encore, du moins je le pense, de toutes mes forces et je dois
tenter de mener à bien ce que j’avais commencé.

Tandis que je couchais sur le papier d’orgueilleuses phrases


contre la mort, tout au long de ces dernières années, des
hommes ont été torturés à mort de la plus crapuleuse manière.

La violence des puissants a entraîné la violence des


impuissants. Rien n’est plus compréhensible et je me garderais
de mettre ces deux réalités sur un même plan. Mais il y a dans
la violence quelque chose que personne n’a encore percé à
jour et c’est cela qui devrait enfin être élucidé.
1971
Et s’il s’avérait que nous avons vécu, nous, les incurables
pénitents de l’avenir, aux temps les plus heureux que le monde
ait connus !
Si l’on venait à nous envier les millions d’affamés du
Bengale !
Si l’on venait à se moquer de notre insatisfaction et de la
misérable conscience accordée à nos délicieuses manières
petites-bourgeoises !
Si l’on venait à se demander encore et encore, au prix de
mille questions récurrentes, comment nous avons réussi à
avoir autant de liberté, autant d’air et autant de pensées !
Si l’on venait à considérer notre aveuglement comme un
sommet d’humanité et à déceler dans notre aversion pour la
mort une pulsion meurtrière bénigne !
TH

Les cosmonautes russes ont été trouvés morts après leur


atterrissage. Les morts ne présentaient pas de blessures
apparentes et leur décès ne saurait donc être imputé à un
atterrissage brutal : celui-ci s’est d’ailleurs déroulé dans les
meilleures conditions. Si c’est le cœur des trois hommes qui a
lâché, le cœur de chacun a nécessairement dû lâcher en même
temps que celui des deux autres. Une fin plus émouvante que
leur disparition dans l’espace cosmique. C’est ainsi qu’ils ont
été trouvés, un avertissement. Le mieux serait qu’on ne
découvre jamais la cause de leur mort.
Il importe, en revanche, de s’interroger avec le plus grand
sérieux sur le deuil collectif décrété par les Russes en
l’honneur de leurs trois morts. Si une telle solennité, en tant
que participation collective à une entreprise mettant en jeu des
vies humaines, pouvait effectivement remplir la fonction d’une
guerre, alors, indéniablement, les voyages spatiaux auraient
quand même un sens.
TH

Tant de choses se sont perdues avec les dieux des Anciens


que l’on pourrait craindre qu’il ne se perde également quelque
chose avec le Dieu plus simple qui est le nôtre.
Mais je ne puis me rapprocher de celui qui a introduit la
mort en ce monde. Je ne vois nulle part un dieu de la vie, rien
que des aveugles qui se servent de Dieu pour enluminer leurs
forfaits.
TH

Ces philosophes qui voudraient vous donner la mort à


emporter comme si on la portait en soi dès le début.
Ils ne supportent pas de ne la voir qu’à la fin, la prolongent
à reculons jusqu’à la ramener au début, lui confèrent un statut
qui fait d’elle notre plus familière compagne sur le chemin de
la vie, et c’est ainsi, à force de la diluer et de la domestiquer,
qu’ils finissent par la trouver supportable.
Ils ne comprennent pas qu’ils lui attribuent de la sorte un
pouvoir qui ne lui est pas dû. « Que t’importe de mourir,
paraissent-ils dire, puisque, de toute manière, ta mort
t’accompagnait depuis le début. » Ils ne sentent pas qu’ils se
rendent coupables d’un lâche et indigne subterfuge, car ils
amoindrissent ainsi la force de ceux qui pourraient se défendre
contre la mort. Ils font obstacle au seul combat qui mériterait
d’être livré. Ils érigent la capitulation en sagesse. Ils
s’évertuent à rallier tout un chacun à leur propre lâcheté.
Ceux d’entre eux qui se disent chrétiens empoisonnent ce
faisant la racine même de leur foi, laquelle tirait sa force de la
victoire sur la mort. Les ressuscités des Évangiles, tous ceux
que le Christ a rappelés à la vie, ne seraient, si on s’en tenait à
leurs arguments, que des fictions dépourvues de sens.
« Mort, où est ton aiguillon ? » Elle n’est pas un aiguillon,
disent-ils, car elle est toujours là, intégrée à la vie, sa sœur
siamoise.
Ils livrent l’homme à la mort comme à un sang invisible
pulsant inlassablement dans ses veines ; doit-on l’appeler le
sang de la résignation, l’ombre secrète du sang véritable qui,
pour vivre, se renouvelle en permanence ?
TH

La pulsion freudienne de mort est un rejeton d’anciennes et


sombres doctrines philosophiques, mais plus dangereux que la
souche dont il est issu parce que habillé de termes biologiques
qui ont l’apparence de la modernité.
Cette psychologie, qui n’est pas une philosophie, vit de la
plus mauvaise part de l’héritage que lui ont laissé ces mêmes
doctrines.
TH

Les philosophes du langage qui font l’impasse sur la mort


comme s’il s’agissait d’une notion « métaphysique ». Mais
que la mort ait versé dans la métaphysique ne change rien à
l’affaire : elle est la réalité la plus ancienne, plus ancienne et
plus tranchante que tout langage.
TH

Les stoïciens triomphent de la mort par la mort. La mort


que l’on se donne à soi-même ne pourrait plus rien contre
vous, et il n’y aurait donc plus à la craindre.
Celui qui s’est coupé la tête ne souffre plus.
TH

On peut se demander s’il est condamnable de rentrer


intentionnellement en soi à un âge avancé. Il serait en effet
concevable que l’on se ferme au-dehors sous la pression de ce
que l’on remonte du fond de soi-même, que l’on ne veuille
plus rien accueillir et que l’on n’accueille plus rien.
Il se peut que ce que l’on accueille sur le tard soit de peu de
valeur. Cela ne vous pénètre plus mais ruisselle à la surface
comme si l’on portait un manteau imperméable à tout ce qui
est nouveau.
L’ouverture vers le dedans, en revanche, va croissant au
point qu’on doit lui céder, quand bien même le résultat ne le
justifierait qu’à moitié. La difficulté vient de ce que tout ce qui
est plus ancien se pare d’un éclat qui tient uniquement à son
ancienneté, en particulier un éclat en provenance des morts.
On n’est pas fondé à se méfier de cet éclat car il témoigne de
notre gratitude envers le vécu. Il ne peut s’agir que de ce que
l’on a soi-même vécu, de son vécu propre, et la culpabilité que
l’on peut occasionnellement éprouver parce que ce n’est pas le
vécu des autres, parce qu’ils en sont pour ainsi dire exclus, est
une culpabilité ostentatoire, car comment aurait-on pu vivre la
vie des autres ?
TH

Je ne me méfie de rien tant que des principes moraux qui


m’obsèdent.
Mais rien ne me paraît plus méprisable que de les jeter tout
bonnement par-dessus bord comme l’a fait N.
Le gonflement effroyable du moi, je suis certes bien placé
pour en parler.
Mais je sais aussi que ce n’est rien, une illusion pitoyable
face à la mort contre laquelle il n’est d’aucun secours.
NH

« Bounine avait grand peine à régler son pas sur celui du


vieil homme qui s’était mis à courir et répétait d’une voix
saccadée, rauque : “La mort n’existe pas ! La mort n’existe
pas.” » – Sur Tolstoï.
NH

Il se pourrait qu’au bout du compte je meure résigné. J’en


demande pardon à quiconque l’apprendrait.
NH

À quoi tient le caractère coloré du bouddhisme ?


À son vaste champ d’expansion et à la diversité des peuples
qu’il a imprégnés ?
Pourquoi le christianisme est-il beaucoup moins coloré ?
Parce que ses hauts lieux nous sont connus depuis trop
longtemps et de manière trop précise ? Ou parce qu’il n’inclut
que rarement et de façon restreinte les animaux ?
Cette dernière raison est tout à fait plausible. Tout ce qui a
trait à saint François nous émeut. À la galerie Borghèse, j’ai
été littéralement émerveillé par le Saint François prêchant aux
poissons de Véronèse. Aucune Vierge ne saurait me remuer à
ce point.
Le Christ en croix signifie quelque chose dans la mesure où
sa souffrance nous plonge dans l’effroi. Or il se présente le
plus souvent comme un bel homme au visage avenant. On
pourrait le décrocher et l’écouter parler comme si de rien
n’était. Il rend la mort plus facile en nous la montrant sous des
traits agréables.
Songeant à la puissance du Sermon sur la montagne, aux
tourments du Christ crucifié, l’affaiblissement du
christianisme m’est insupportable.
Ressentirais-je l’affaiblissement du bouddhisme si je vivais
dans un pays bouddhiste ?
La dépréciation, dans l’un et l’autre cas, ne peut pas être
tout à fait la même ; le christianisme est foncièrement plus
rude, plus violent, il inclut l’homicide, et les tourments
endurés sur la croix ne sauraient être de pure forme, ou alors
ils n’auraient aucun sens.
Dans le bouddhisme, la mort du fondateur est douce. Elle
résulte d’un long processus spirituel, non d’un acte de
violence. Le caractère exemplaire de cette figure de fondateur
m’a toujours étonné. À ce jour, je n’ai pas encore parfaitement
compris la portée de son enseignement.
Mais comme il exclut l’usage de la force, il n’a jamais été
atteint par la gangrène de la violence dont nous sommes
infectés.
Quant au caractère coloré du bouddhisme à laquelle j’ai fait
allusion pour commencer, il résulte du postulat qui confère
d’emblée à l’enseignement de Bouddha une universalité de
fait, à savoir la croyance en la réincarnation.
Chaque existence a été habitée un jour par Bouddha.
Comparées aux récits de ses naissances, les jakatas, les vies
des saints de l’Église ont quelque chose de monotone.
Le Bouddha jadis a été tout, son existence est la plus vaste
qu’ait jamais connue créature humaine. Si affadi, voire
abâtardi, que le bouddhisme ait été par sa pratique, le noyau
même de la foi bouddhique n’en a pas moins conservé sa
couleur originelle.
NH

Il est impossible de passer un mort sous silence. On a


besoin d’une meute funèbre et, comme il n’y en a pas, on
tâche d’en réunir une en envoyant des lettres au loin.
Mais la douleur de la perte est si violente que l’on ne se
borne pas à écrire à ceux qui ont connu le défunt, on convie
aussi ses propres connaissances à honorer sa mémoire. On leur
présente le défunt en différé, on leur rebat les oreilles de tout
le bien que l’on peut dire de lui ; on leur laisse clairement
entendre à quel point on tenait à lui et on leur adresse une sorte
de mise en demeure : gare à eux s’ils ne montrent pas qu’ils
tiennent à lui autant que nous. On met secrètement en question
les relations amicales que l’on entretient avec eux en attendant
de voir comment ils réagiront à la nouvelle du décès. On les
teste, on les épie. On prend grand soin de poser sur le plateau
de la balance chaque mot qui sort de leur bouche et, s’il s’en
trouve un que l’on estime trop léger, on les raye de nos
tablettes, jamais plus ils ne seront des nôtres.
NH

La mort disparaît en jeux de langage.


NH

Pour être tout à fait franc, je dois admettre que je voudrais


détruire tout ce que Joyce défendait.
Dans la littérature, je suis contre la vanité du dadaïsme qui
se hausse au-dessus des mots. J’idolâtre les mots intacts.
Les noms constituent pour moi la partie essentielle de la
langue. Je peux empoigner des noms et les forcer à descendre
de leur piédestal, mais je ne peux pas les morceler.
Cela vaut aussi pour le nom de celui que je hais le plus au
monde, l’inventeur et le gardien de la mort : Dieu.

Les seules lettres que je voudrais vraiment écrire sont celles


que j’adresserais à mes morts.
Je serais prêt à ne rien faire d’autre qu’écrire des lettres à
mes morts.

Comment quelqu’un saurait-il ce qu’il représentera pour


ceux qui viendront après lui. Peut-être les fera-t-il bâiller
d’ennui ou trembler jusqu’à la moelle des os. Peut-être se
sentiront-ils flattés ou fouettés par lui. Peut-être les incitera-t-il
au pire ou deviendra-t-il leur conscience.
Impossible pour lui de savoir avec certitude ce qu’il en
sera, et si l’espérance que sa vie conservera un sens lui est
nécessaire, elle est aussi du plus haut comique.

La figure, la seule qui pourrait m’inspirer, serait celle de


l’avocat de la mort. Pour me libérer de la pétrification de mon
inimitié envers la mort, il me faut inventer un ami mortel.

N’es-tu pas trop fier de tes « refus » ?


Tu t’es refusé d’abord à Dieu, puis à Freud, puis à Marx et,
depuis toujours, à la mort. Que fuis-tu donc si
consciencieusement, mon lapin ?

Ton kitsch de la mort. Tu dois chercher à savoir – la


question mérite réflexion – si Les Sursitaires, sous la forme
qu’ils ont présentement, ne sont pas du kitsch, ton kitsch de la
mort.
Chaque massacre constitue un nouveau modèle, et c’est à
se demander si la prolifération de l’espèce humaine ne sert pas
uniquement à son massacre.
Personne, absolument personne ne peut dire par quel
miracle il pourrait être mis fin à cet état de choses.
À ceux qui estimeraient que l’expérience et la
connaissance, associées à la participation de l’opinion
publique mondiale, ont grandement contribué à mener la
guerre américaine à son terme, il faudrait objecter que cette
guerre s’est passée de victoire. Peut-être dispose-t-on
aujourd’hui de moyens susceptibles de transformer des demi-
défaites en dégoût : on n’a pas trouvé à ce jour de remède
contre les victoires.
La victoire sur des Juifs sans défense, naguère, était
assurée, et non moins assurée est aujourd’hui la victoire
attendue au Bengale. Les armes, qui tuent plus facilement que
jamais, tuent aussi en masse, mais elles n’éliminent pas le
meurtre individuel à la manière ancienne, elles l’incluent tout
simplement.

Tu ne peux pas tuer les mites qui volent autour de tes habits
parce que tu aimes leurs ailes soyeuses.
Mais tu n’as pas voulu non plus qu’on attrape la souris qui
souillait tes denrées. Tu as contemplé avec délice les traces de
ses dents sur le papier argenté qui enveloppe ton beurre.
Tu as suivi des yeux la mouche qui est entrée en contact
avec ta lampe et qui est tombée sur la table où tu écrivais,
blessée, comme brûlée. Elle était là, couchée sur le dos, une
aile de travers, deux pattes collées l’une à l’autre, incapable de
bouger. Elle est restée là un moment à tressaillir. Elle a tourné
en rond sur place, par à-coups, à croire qu’elle vivait ses
derniers instants. Je ne savais comme l’aider. Elle me donnait
l’impression de souffrir terriblement et tout ce que je faisais
visait à ne pas l’effrayer en la touchant.
Soudain elle déploya ses ailes, comme à l’essai. J’avais
l’impression qu’elle s’étonnait d’y arriver ; elle n’y arriva pas
tout de suite, elle avait du mal et, tout en se démenant, elle
tremblait un peu. Mais l’instant d’après, elle s’envolait et
disparaissait en décrivant une courbe autour de mes crayons.
Je fus envahi par une vague de bonheur et j’aurais aimé le
lui faire savoir.

Il prend l’allemand à cœur et sollicite l’approbation des


morts.

Tous les cœurs du monde sont extraits de leur logement et


remplacés par des cœurs artificiels plus calmes.

Je voudrais voir une autre fois la comète de Halley (1986).


Je trouve que ce n’est pas trop demander. Je pourrais vouloir la
voir trois fois encore (2062, 2138).

Sans cesser de mastiquer, elle se jeta du haut de la falaise.

Le fait de penser à une seule personne que l’on a perdue


peut vous insuffler l’amour pour toutes les autres. Qui le
Christ a-t-il perdu ? Une lacune dans les Évangiles.

Veux-tu renoncer à la modification des morts en nous. Tu


reconnais dans leur transfiguration l’origine du beau. Ce qui
ne peut plus être là devient beau. L’inaccessibilité est
transfiguration. Un mot merveilleux – quand on songe à tout
ce qui doit se détacher et tomber pour que la transfiguration ait
lieu. La splendeur des morts tient à ce qu’ils ont été là et que
l’on se souvient d’eux. Veux-tu, peux-tu renoncer à cela ?

Je lis ce que les philosophes les plus divers ont dit sur la
mort et j’ai honte pour eux. Suis-je le seul à avoir trouvé le
chemin qui ramène au sentiment originel de l’humanité
primitive ? Se peut-il que je sois le seul ? Est-ce seulement
concevable ? A-t-il fallu que mon père meure si tôt pour que
j’emprunte ce chemin ? A-t-il été la victime propitiatoire qui
m’a permis d’accéder à ce chemin indispensable ?
Il est hors de doute que je serais devenu un homme tout à
fait différent si j’étais resté autrefois en Angleterre, si mon
père n’était pas mort si tôt. Selon toute vraisemblance, je
serais devenu un écrivain de langue anglaise, mais je ne peux
pas m’imaginer du tout ce que j’aurais pu avoir à écrire sans
cette étincelle, quelques billevesées, rien qui vaille, et j’aurais
probablement mieux fait, dans ce cas, de devenir médecin. – Je
tiens pour certain qu’il y a des événements capitaux qui
transforment totalement l’homme.

Il dispense les faveurs du défunt


Quelqu’un qui lui était proche est mort et il écrit à chacun à
ce sujet. Qu’est-ce qu’il écrit ?
Il fait l’éloge du défunt, le décrit et le glorifie, et en toute
mauvaise foi, il le canonise. Il insiste sur le fait que le défunt
lui était proche, très proche ; il était le plus proche d’entre ses
proches. C’est qu’il était homme à avoir l’oreille d’un saint.
Il tâche ensuite d’établir un lien entre le saint défunt et
chacun de ceux auxquels il écrit. « Je lui ai parlé de toi. Il m’a
écouté attentivement et ce que je lui ai dit l’a visiblement
touché. » Il pousse parfois le bouchon jusqu’à transmettre à
son correspondant un message du défunt. « Je dois te dire ceci
et cela de sa part. Il m’a recommandé de ne pas omettre de
t’en faire part. »
Ces recommandations sont fictives. Une force irrésistible le
pousse à les inventer. Elles pourraient être réelles, elles ne le
sont pas. Peut-être auraient-elles dû être réelles. Car ce qui est
en jeu, c’est la sainteté du défunt dont la disparition l’attriste
au plus profond, et dans ces conditions, il est surprenant qu’il
se permette d’inventer de tels messages. Mais il en tire une
grande satisfaction et n’éprouve, à cet égard, pas l’ombre d’un
sentiment de culpabilité, d’ailleurs ce sont des messages de
bon augure, et qui font honneur à leurs destinataires. Sans nul
doute ont-ils pour seul objet d’intensifier le souvenir que doit
laisser le défunt, de susciter à son égard la curiosité du
destinataire de son écrit. Il s’agit essentiellement d’honorer la
mémoire du mort, et toute son action ne vise apparemment à
rien d’autre ; il est, à proprement parler, occupé par le mort, il
en est occupé au point de devenir lui-même le mort, et il agit
comme si le mort était encore vivant.
Il n’y aurait somme toute rien à redire à cela, n’était le fait
qu’il s’érige du même coup en porte-parole autorisé du mort. Il
gère en quelque sorte son existence posthume, et le rôle qu’il
s’attribue lui vaut une considération qui ne lui est pas due. Il
décide de la teneur des messages du défunt. Il prétend vanter
les mérites du disparu mais ne fait, à y regarder de près,
qu’exalter son propre mérite. Il agit exactement comme les
prêtres qui dispensent la grâce du Christ. Il s’attribue un corps
spirituel et le promène parmi les vivants qui attendent la mort
en tremblant.

Une fenêtre, toute petite, donnant sur un avenir d’où la


mort est bannie.
1972
Il serra la main à tous les morts et se rangea parmi eux, au
bout de la file.
TH

Celui qui se hait s’aime davantage. Il tremble devant la


mort et dit : « Elle est ce que nous avons de meilleur. »
TH

Tout ce dont se souvient la souris de soixante-quinze ans


est faux. Mais personne ne lui adresse la parole si elle ne se
souvient de rien. Alors elle radote, elle affirme et, pour peu
que quelques noms seulement lui reviennent, on lui permet de
vieillir davantage et d’en savoir encore moins, et de moins en
moins.
Au bout du compte, devenue trop petite pour disparaître,
même dans le dernier trou, elle se volatilise.
TH

Ce que quelqu’un avait encore l’intention de faire avant sa


fin revêt une grande importance. À l’aune de cette intention,
on mesure l’injustice de sa mort.
TH

Le plus « profond » : c’était le plus lâche. Il faut se garder


d’annuler en pensée le mur contre lequel nous nous
précipitons.
Prendre sur soi l’intolérablement lourd. Ne rien nier. Ne pas
s’esquiver.
TH

Ni la solitude, ni les infirmités, ni la misère de la vieillesse,


rien ne saurait te contraindre à te convertir. Ta conviction est
silencieuse et inéluctable comme le tigre. Est-ce de
l’autosatisfaction ? Peux-tu dire oui au plus infime moment de
l’histoire ? Mais il ne faut pas qu’il y ait de fin.
Pourquoi l’histoire, au point où elle est rendue, prendrait-
elle un autre cours ? Est-il possible de la masquer, de la nier,
de la modifier ? As-tu une recette pour cela ?
Mais il se peut que l’histoire que nous voyons soit fausse.
La vraie ne se manifestera peut-être que lorsque la mort aura
été vaincue.
TH

Le mal que certains se sont donné pour esquiver la mort a


généré la structure monstrueuse de la puissance.
D’innombrables morts ont été requis pour assurer la
survivance d’un seul. Le désarroi ainsi suscité s’appelle
l’Histoire.
Ici devrait intervenir le véritable âge des Lumières qui
fonderait le droit à la survie de tout un chacun.
TH
Quand on sait à quel point tout est faux, quand on est à
même de prendre la mesure du faux, alors, mais alors
seulement, l’opiniâtreté est de rigueur : incessantes allées et
venues du tigre le long des barreaux pour ne pas rater l’unique
instant où il pourrait se sauver.
TH

Ton mépris pour ceux qui ont placé la mort et la naissance


sur un pied d’égalité, comme si celle-ci compensait celle-là.
Mais voilà que toi-même tu penses à la naissance et, du
coup, la mort ne te vient presque plus à l’esprit, elle ne te
harcèle plus ni ne t’afflige, elle t’est soudain devenue
indifférente, et seule compte encore pour toi la naissance
attendue.
Serait-il possible que tu aies été obsédé par la mort pour
n’avoir, jusqu’à ton grand âge, jamais vécu dans la perspective
d’une nouvelle naissance ?
À cet égard, il y aurait encore à dire ceci : même si cette
naissance te soulage un tant soit peu du poids de ta propre
mort, cela ne change rien à la mort des autres. Or c’est à eux
que tu as toujours pensé, non à toi.
Ton obsession n’était pas égoïste, elle était ce qu’elle était,
valable pour tous. Quelle naissance, à toi seul réservée,
pourrait adoucir leur mort ?
Mais il est une chose que tu as apprise dans ta nouvelle
situation de vie :
C’est parce qu’ils ont reçu en partage la faculté de donner
eux-mêmes le jour à des vies nouvelles que les hommes ne se
rebellent pas sérieusement contre la mort. Ils sont occupés de
cela, ils ont été corrompus par cela.
Une formidable institution que celle qui consiste à faire des
enfants. Voir s’épanouir de nouvelles vies à côté de la sienne
en train de se flétrir. Espérer une amélioration de la vie
nouvelle parce qu’on n’est pas satisfait de la sienne.
Innombrables sont les arguments qui plaident en faveur de
cette inclination à transmettre la vie, tant il est vrai que nul
n’est totalement comblé par la sienne propre. Ascension et
déclin côte à côte.

Drames
V
Des morts momifiés sont transportés et adorés en tous
lieux. Ils jouissent, si nombreux soient-ils, des honneurs
réservés aux dieux. Ils se racornissent peu à peu jusqu’à être
réduits à la dimension de bijoux que l’on porte au cou, montés
en colliers.
XIX
Pour chaque sentence de mort qu’il prononce, un juge se
voit attribuer une médaille. Il ne tarde pas à tintinnabuler
comme un officier blanchi sous le harnais.

Je voudrais savoir ce qu’est un acte.


À ce jour, je ne sais qu’une chose : est-ce une forme
particulière d’homicide ?

Ils se postent là, en rang, pour mourir, et chacun apporte le


certificat qui lui en donne le droit.
Un marchand d’armes qui se déplace avec une escorte
d’esclaves contre lesquels les armes sont utilisées pour
démontrer leur efficacité. Il investit sa fortune dans les œuvres
d’art, lègue à l’humanité sa collection, la plus riche du monde
et meurt en philanthrope.

Afin que rien ne se perde, il n’écrit que des lettres qu’il


n’envoie pas : ses œuvres complètes, à titre posthume.

En 1953, étant retourné là pour la première fois, j’avais


honte, en tant que Juif, de me promener en ce lieu. Que cela
me plût ou non, j’étais un survivant, tant à mes yeux qu’à ceux
des coupables.
Aujourd’hui, on se promène ici comme si de rien n’était.
Les massacres ont émigré vers d’autres cieux. Le Vietnam et le
Bengale sont loin. Les Viennois ne sont pas peu fiers de vous
le faire observer. Aucun étranger ne soupçonne ce qui s’est
passé ici. L’effet principal de Vienne sur le monde, Hitler, est
passé de saison. Les brigands de grands chemins font de
nouveau dans la culture.

Le plus bel animal demeura inconnu. L’espèce s’était


éteinte avant nous.

Tu t’es dérobé au plus important : le dénombrement des


choses. Tu trouvais trop ennuyeux de les ranger en ordre. Une
pensée ne te concernait que si elle avait la force du meurtre.
Toi, le contempteur de l’homicide et de la mort, te voilà
devenu le meurtrier de masse en cent mille phrases.
La plupart des saumons du Pacifique meurent peu de temps
après avoir frayé. Sur de longues distances, dans les frayères,
il arrive que les berges des cours d’eau soient jonchées de
cadavres de saumons.

Mon ami me pria de lui donner la momie, je refusai de


m’en séparer. Je n’aurais donné la momie à aucun de mes
amis. Il me pria de lui donner un centimètre de cheveux de la
momie, je refusai. Je n’aurais donné à personne un centimètre
de ses cheveux. Mon ami dit que la momie l’aimait, qu’elle lui
souriait. Je tuai mon ami à qui la momie souriait.
Le premier Mathusalem. Que ne donnerait-on pour le
connaître et l’interroger ! Peut-être s’en trouverait-il un
second, déjà vivant parmi nous, auquel on pourrait au moins
passer des commandes.

Dimanche, le 24 décembre 1972


Je solde le compte de l’année dès Noël. J’ai une raison pour
le faire si tôt, c’est déjà le nouvel an. Pour la première fois,
quelqu’un est né pour moi. Jusqu’alors ce fut année après
année : mort, mort, mort.
Peut-être fallait-il qu’il en soit ainsi dans ma vie afin que je
prenne connaissance de la mort. Mais à présent que c’est
chose faite, il peut en aller autrement ; j’ai le droit de me
tourner vers la minuscule créature qui vient de naître, de la
regarder trépigner et crier, pousser et grandir. Même si je
passais tout mon temps à la regarder – je ne pourrais pas avoir
honte de le faire.
1973
Pourquoi te défends-tu contre l’idée que la mort est déjà
présente dans les vivants ? N’est-elle pas en toi ?
Elle est en moi parce que je dois la combattre. C’est pour
cela, pour rien d’autre, que j’en ai besoin, c’est pour cela que
je suis allé la chercher.
CSH

Collectionneur de derniers regards : comme je plains les


résignés qui renoncent en mourant à tous ceux qui vivent et
vivront.
CSH

La mort corrompt Schopenhauer par trois moyens : la rente


paternelle, la haine contre sa mère, la philosophie hindoue.
Il se tient pour incorruptible parce qu’il n’est pas
professeur. Il ne veut pas admettre que la corruption la plus
condamnable, celle que rien ne peut réparer, est induite par la
mort.
À cet égard, il n’est pas un adversaire utile. Ce qu’on peut
dire contre lui, on le dit encore mieux contre les Hindous.
CSH

Sauver l’outrance. Ne pas mourir raisonnablement.


CSH
Celui qui est obsédé par la mort se rend coupable de la
sienne.
CSH

Que Dieu soit mort ou non : impossible de le passer sous


silence, lui qui était là depuis si longtemps.
CSH

Camoufler la fin ou l’accentuer : la seule alternative.


CSH

Tu en as douté et, pourtant, tu as dû souhaiter la gloire.


Mais n’as-tu pas souhaité mille fois plus cette autre chose, le
retour d’un mort ? Et tu ne l’as pas obtenue.
Seuls les souhaits mesquins, superflus, éhontés se réalisent,
les grands, ceux qui sont dignes d’un homme, demeurent
irréalisables.
Il n’en viendra aucun, jamais il n’en reviendra un,
décomposés sont ceux que tu as haïs, décomposés ceux que tu
as aimés.
Serait-il possible d’aimer davantage ? De rappeler par
davantage d’amour un mort à la vie, et personne n’aurait-il
assez aimé jusqu’alors ?
Ou bien un mensonge ferait-il l’affaire, un mensonge aussi
énorme que la création ?
CSH
Que deviendront les images des morts que tu portes dans
tes yeux ? Comment les légueras-tu ?
CSH

Je ne pourrais plus les énumérer, tous mes morts. Si je m’y


employais, j’en oublierais la moitié, tellement ils sont
nombreux. Ils sont partout, j’ai semé des morts sur la terre
entière. Ainsi la terre entière est ma patrie. Il n’y a guère de
pays qu’il me resterait à conquérir, les morts l’ont fait à ma
place.
CSH

« Comme Solon pleurait la mort de son fils, quelqu’un lui


dit : “Tes larmes n’y changeront rien”, à quoi Solon répondit :
“C’est justement parce qu’elles n’y changeront rien, c’est pour
cette raison que je pleure.” »
CSH

Peut-être sent-on que les morts sont encore là, mais dans un
très petit nombre de paroles, et celui qui connaîtrait ces paroles
serait capable d’entendre les morts.
CSH

Un missionnaire qui aurait survécu à la fin du monde.


N

Je ne regrette pas les orgies de livres. Je me sens comme au


temps de la gestation de Masse et Puissance. À l’époque déjà,
tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais
pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que
je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres,
je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je
n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique,
comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre
soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait
toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait
sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir,
le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison
ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le
feuilleter, le mettre de côté, de le redécouvrir le moment venu,
parfois des années plus tard – tout cela fait partie d’un
processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais
cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra
donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en
particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute
jamais.
Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier
la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne
seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain
jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui
m’entourent je puis, à tout moment, choisir librement, et le
cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main.
N

La mort est mon fil à plomb et je serais au désespoir si je


venais à le perdre.
N
Note remontant au temps de la Scheuchtzerstrasse, à
Zurich : « Je voudrais mourir en héros pour ma mère. »
J’ai écrit cela sur un bout de papier que j’ai glissé dans un
livre. Grande honte lorsque ma mère est tombée dessus. Je
pensais à un feu dans lequel je me précipitais pour la sauver. Je
me voyais la porter à bout de bras hors du feu. Je n’avais alors
guère plus de douze ans, j’étais petit pour mon âge, plutôt
chétif, mais je ne me cassais pas la tête pour savoir comment
je ferais pour la porter. Je voyais toujours devant moi le feu
dans lequel je me jetais courageusement, je me voyais portant
ma mère hors du brasier. Je réussissais à la sauver, mais je
n’en mourais pas moins en héros pour elle. Peu m’importaient
les brûlures, les souffrances, la seule chose qui comptait,
c’était de mourir pour elle.

Je ne puis envisager d’écrire mon De la mort à la place de


son (Stendhal) De l’amour*. Il serait peut-être bon que je tente
la chose avec autant de résolution que lui. Mais je suis un
zélote et un Juif, et j’ai la Bible dans le sang, qui n’était pas un
de ses livres préférés.

La discipline de la mort commence très tôt. Cesse-t-elle


jamais ? (Quand cessera-t-elle ?)

Je ne crois évidemment pas à une terre bonne, pleine


d’hommes bons qui s’entendraient entre eux et mèneraient
néanmoins une vie profuse.
Mais, dans ce cas, à quoi est-ce que je crois ? La pensée
d’une terre surpeuplée et de la nécessaire castration de la
masse qui ne doit plus grossir me tourmente terriblement. Il
semble que le nombre excessif d’hommes atténue ma foi en la
valeur potentielle de chaque individu. Tandis qu’autrefois
j’accordais tout à chacun, estimant que moi-même ou d’autres
ne devions en aucun cas être placés au-dessus de quiconque, il
me faut constater aujourd’hui que l’on s’évertue à empêcher
de très nombreuses créatures humaines d’accéder à la vie. À la
manière de quelque exterminateur, on décide que tant et tant
d’hommes ne devraient pas être là : sélection prénatale,
sélection pour l’avenir. C’est une chose si effroyable que je ne
parviens pas à la concevoir. Ma disposition en faveur de
l’homme, jusque-là sans réserve et fondée sur un noyau
indestructible, est à présent infectée par la perspective d’une
destruction nécessaire.
Je suis submergé de honte et je désespère.
Le livre sur la mort que j’ai à écrire se profile devant moi,
lourd de menaces. Je suis empli d’une foule de choses que je
voudrais écrire avant.
Je crois que c’est l’existence de l’enfant qui accroît ma
crainte de la mort. Il me semble méprisable de donner libre
cours à des propos qui préjugeraient également de sa mort à
lui. Je ne veux pas charger du fardeau de mes pensées son
temps qui ne fait que commencer.
Il apparaît qu’il faut beaucoup de malignité pour penser
constamment à la mort ; c’est à croire que l’on cherche, par
ces pensées, à s’en rendre coresponsable.
Même les pensées ayant trait à la mort sont mortifères.

Il ne peut pas trouver assez de religions. Il lui en faut


toujours d’autres. Il doit trouver et inventer des religions
jusqu’à ce qu’il ait saisi toutes les facettes de la mort.
Meurt-on en rêvant ?

Les livres « fermés » sont ceux qui prennent la mort en


compte, voyant en elle le poste ultime et déterminant. Tantôt
elle est considérée comme telle, comme une fin invaincue, une
puissance croissante au fil de toute progression, la fin en tant
que débâcle acceptée ; tantôt on cherche à la tenir en respect
en se retranchant dans une forteresse close, d’un seul bloc, ne
présentant pas la moindre lézarde à travers laquelle elle
pourrait se glisser, tout entière tournée contre elle. Les livres
« ouverts » sont ceux qui la laissent de côté, se détournent
d’elle et s’évertuent à minimiser son poids et son importance.

La meute pleureuse des éléphants


« Sur les pentes du mont Elgon, au Kenya, le garde Winter
a été chargé fin 1964, afin d’en réduire le nombre trop élevé,
d’abattre trois éléphants faisant partie d’un troupeau de trente
animaux, mâles, femelles et jeunes. Lorsque les tirs mortels
eurent atteint leurs cibles, l’enfer se déchaîna parmi les
survivants. Ils s’ébranlèrent d’un seul coup, tournant en tous
sens leurs corps massifs et poussant d’effroyables
barrissements. Puis ils tentèrent de relever leurs compagnons
morts. »
Winter décrit la scène comme suit : « Les animaux furieux
poussèrent et tirèrent sans ménagement les corps sans vie de
leurs compagnons. Ils croisaient leurs défenses avec celles des
animaux abattus et tentaient de les relever de cette manière.
Cela dura un peu plus d’un quart d’heure. Soudain une femelle
s’élança vers un mâle mort, s’agenouilla à côté de lui et glissa
ses défenses sous son ventre. Puis elle tenta de se relever en
soulevant le cadavre. Son corps se contracta sous l’effort
démesuré qu’elle fournissait. Un craquement retentissant se fit
alors entendre et sa défense droite brisée vola en l’air, projetée
à une dizaine de mètres de distance. »
Pour aider le mâle, qui était peut-être son compagnon, la
femelle avait sacrifié l’une de ses défenses !
« Peu après cet incident, le troupeau s’éloigna à grand
fracas, écrasant au passage tout ce qui lui barrait la route. Mais
soudain, les animaux géants rebroussèrent chemin, se remirent
à claironner et à barrir longuement et tentèrent une nouvelle
fois de remettre debout leurs compagnons morts. Ils
renouvelèrent leurs tentatives à trois reprises. Pour finir, le
chef du troupeau se dressa majestueusement et émit plusieurs
signaux sonores, à croire qu’il voulait “parler” avec les
animaux abattus. Comme il n’obtenait aucun résultat, il barrit
puissamment et le troupeau quitta définitivement la place. »
Winter, Elephants tried to move their deads.
New Scientist, Vol. 25, no 428 (28 janv. 1965), p. 205,
cité par Dröscher, La Bête amicale, p. 89-90

Le lac hypnotique qui contraint les riverains à s’y jeter et à


nager jusqu’à ce que mort s’ensuive.

La fin se présente sous un autre jour depuis que l’enfant est


là. Danger de la réconciliation. La ruse de la procréation.
Ô mon enfant, mon enfant, pour combien de temps encore
me sera-t-il donné d’être ton père ?
Je n’ai pas lieu de me plaindre car au moins je t’aurai
connu. J’aurai assisté à tes premiers pas et entendu tes
premiers mots. Même cela, je ne l’ai pas mérité, je n’ai rien
mérité du tout car je n’ai pu éviter à personne de mourir : mon
unique véritable passion aura été vaine et la seule chose à
laquelle je serai arrivé, c’est à me faire un nom ignoblement
pompeux.

Ce n’est que dans ses phrases éparses et contradictoires que


l’homme parvient à se rassembler, à devenir entier sans perdre
l’essentiel, à se répéter, à se respirer, à expérimenter ses gestes,
à fonder son accent, à essayer ses masques, à craindre ses
vérités, à découvrir des vérités dans les fumées de ses
mensonges, à se fâcher à mort et à disparaître rajeuni.

L’assassin qui ne laisse affleurer à ses lèvres nulle rogue


parole.
L’assassin qui tue des innocents avant qu’ils deviennent
coupables.
L’assassin qui sauve ses victimes.
L’assassin qui pleure amèrement ceux qu’il a sauvés.
L’assassin qui aménage un cimetière pour les rescapés.
L’assassin qui honore leur mémoire, sa grande famille.
L’assassin qui ne se lasse pas de dire comme ils étaient
merveilleux ; qui garde jalousement leur souvenir : ils sont les
meilleurs qu’il ait trouvés, les meilleurs qui existeront jamais.
L’assassin qui mémorise des noms comme s’il les avait lui-
même attribués, qui ne favorise personne avant de pouvoir le
nommer, qui s’enquiert du nom de ses victimes comme s’il
était épris d’elles, et chacune lui est plus chère et lui paraît
plus belle que celle d’avant, et chacune mérite d’être sauvée
davantage que tout autre.
L’assassin qui tressait des couronnes à ses victimes et se
décernait des médailles de sauvetage jusqu’à ne plus être
capable, sous leur poids croissant, de marcher et de tuer.
L’assassin résigné qui se soulage du fardeau de ses
médailles pour repartir à zéro.
1974
Que de choses tu as esquivées pour ne pas affaiblir l’impact
de la mort !
CSH

Toute mort déchire la chaîne patiemment ourdie du réseau


monde.
N

Il importe en particulier de vérifier si la mort s’estompe aux


yeux de celui qui voit grandir un enfant, si elle lui devient
indifférente, s’il suffit d’engendrer de nouvelles vies pour
contourner la mort, ou si cette activité n’est qu’une forme
d’illusion que l’on se fait à soi-même et qui exige
l’apaisement.
N

Penser à un défunt n’est pas sentimental tant qu’on n’a pas


accepté sa mort.
N
1975
Tu es moins crédible que Kafka parce que tu vis depuis si
longtemps.
Mais il se pourrait que les « jeunes » viennent chercher de
l’aide auprès de toi pour contrer le fléau de la mort qui sévit
dans la littérature.
En tant qu’individu qui méprise davantage la mort d’année
en année, tu es d’utilité publique.
CSH

Le portrait du père décédé au-dessus des lits, à Vienne,


dans l’appartement de la Josef-Gall Gasse, une pâle image qui
ne signifiait rien.
En moi était son sourire, en moi étaient ses paroles.
Je n’ai jamais vu un portrait de mon père qui ne m’ait paru
insignifiant, jamais un mot écrit de sa main auquel j’aie pu
croire.
Lui mort, sa présence n’a fait que s’accentuer en moi. Je
tremble à la pensée de ce qu’il serait devenu pour moi s’il
avait vécu.
C’est ainsi que tu prends toi-même position face à la mort,
comme si elle était le sens, la gloire et l’honneur en soi.
Mais elle ne l’est que parce qu’elle ne doit pas être. Elle
l’est parce que je brandis le défunt pour l’affronter.
La mort acceptée n’a pas d’honneur.
CSH

Nulle mort n’a jamais éteint en moi la haine de ce que je


haïssais vraiment. Peut-être est-ce là encore une forme de non-
reconnaissance de la mort.
CSH

S’éteindre un certain temps, mais en étant sûr que l’on


reprendra feu.
CSH

Un témoignage important :
« L’un d’eux me dit qu’il pensait que les hommes blancs
n’étaient pas aussi tristes et bouleversés en voyant mourir un
Blanc que les Boschimans à la mort de l’un des leurs. “Il y
beaucoup d’hommes blancs, me dit-il, et si peu de
Boschimans.” »
Lorna Marshall CSH

Ce sentiment indéfectible de durée que nulle mort, nul


désespoir, nulle passion pour les autres, les meilleurs (Kafka,
Walser) ne saurait affaiblir : je ne puis lui échapper. Je ne puis
que le constater avec horreur.
Mais il est vrai que je ne suis moi-même qu’ici, à ma table,
devant la frondaison des arbres dont le balancement m’émeut
depuis vingt années, c’est ici seulement que ce sentiment, ma
terrible et merveilleuse assurance demeure intacte, et peut-être
m’est-elle nécessaire pour ne pas déposer les armes devant la
mort.
CSH

Tu ne pourrais t’échapper que dans une autre attitude


envers la mort. Jamais tu ne t’échapperas.
CSH

Des lettres envoyées par des morts. Les dates changées.


N

Herder n’est pas mort étouffé. Sinon Jean Paul n’aurait pas
pu l’aimer.
Il est infiniment plus singulier que Goethe ne soit pas mort
étouffé.
N

On ne saurait dire à quel point Wagner, à grand renfort de


sentiments ampoulés, a habitué le monde à la mort.
N

Je ne crois toujours pas qu’il me faudra mourir, pourtant je


le sais.
N

L’« Ennemi mortel » n’a pas vu le jour et je n’ai donc rien


fait. Sans doute ai-je mérité les moqueries que je récolte pour
les convictions que je lui ai prêtées. Mais s’il était là, en chair
et en os, s’il était vraiment là, personne ne s’aviserait de se
moquer de lui.
N

Des enfants plutôt que la survie : cela se discute, grande


tentation.

J’ai toujours ressenti la métaphysique comme une


récusation de cette vie. Comme s’il était possible de l’épuiser,
voire simplement de l’appréhender au moyen de la seule
physique.

La vieille, centenaire, qui se rappelle les noms de tous ses


chiens.

J’ai commencé à déchirer des lettres et j’y prends un vif


plaisir. Au départ, cette décision visait à me faciliter le travail
au cas où je serais amené à quitter cet appartement. Papiers et
lettres se sont accumulés ici durant vingt ans, incapable que
j’étais jusqu’alors de me débarrasser de la moindre chose
écrite sur quelque bout de papier. Mais depuis que je m’y suis
mis, mon entreprise n’a plus rien à voir avec son motif initial.
Déchirer est devenu une fin en soi. C’est une tâche qui
m’occupe une à deux heures par jour. Ce sont, chaque samedi,
des sacs bourrés de papiers déchirés qui sont transportés hors
de l’appartement.
L’acte même de déchirer n’est pas sans me procurer du
plaisir, mais ce qui me réjouit davantage encore, c’est de
parcourir de vieilles lettres avant de me résoudre à les détruire
ou non. La décision, à cet égard, est une sorte d’arrêt que je
prononce en faveur ou en défaveur de ceux qui les ont écrites.
Lesquelles méritent d’être conservées et lesquelles ne sont
bonnes qu’à disparaître. C’est comme un arrêt de vie ou de
mort. Or je remarque que ce sont les lettres des morts,
justement, que je ne détruis jamais. Avec les vivants, je suis
beaucoup moins complaisant. Il en est que je voudrais
« enterrer ». Une activité meurtrière, donc, à laquelle je me
livre jour après jour. Rien ne me séduit autant pour le moment,
pas même l’achat de nouveaux livres. Quant à écrire quelque
chose, je n’y songe même pas.

Je tiens pour possible que nous vivions effectivement sur le


dos des morts.
Je n’ose pas penser à ce que nous deviendrions sans eux.

Goethe a façonné sa vie jusqu’à la transformer en un


paysage. Il est à présent un morceau de la terre, mais survolé
par les oiseaux qui vont avec.
1976
Chacun doit trouver une manière nouvelle de se mesurer
avec la mort.
Il n’y a pas, en la matière, d’arrangement que l’on puisse
prendre à son compte.
CSH

Ce B. qui prétend domestiquer la mort par le suicide. Tant


qu’il n’aura pas rallié le monde entier à l’idée que la mort est
ce qu’il y a de meilleur, il ne passera pas à l’acte.
CSH

Ils sont trop nombreux. On meurt du trop-plein de morts.


CSH

Il était si content de lui-même qu’il en oublia de mourir. Il


veilla à ce que les autres ne commettent pas le même oubli.
N

Espérer rester seul au monde, c’est le péché mortel.


N

Il n’est pas vieux, il hait encore la mort ; il ne sera jamais


vieux, il la haïra toujours.
N

Une personne très âgée – une sorte de moine jaïn – qui n’a
jamais tué. À supposer que ne jamais tuer soit devenu l’unique
but d’une vie – de quoi serait fait l’homme qui resterait au
monde ?
Je souhaite obtenir une réponse honnête à cette question :
l’expérience d’un tel homme.
N

J’ai dû me tenir éloigné de la routine du meurtre. Je n’ai


jamais lu de romans policiers. Si j’en avais lu, l’effet de
surprise n’aurait pas eu lieu. Je ne comprends aucun meurtre ;
j’ai une énigme à déchiffrer, mais elle est indéchiffrable, c’est
pourquoi je suis en vie.
N

Réconciliation de deux ennemis mortels après la mort d’un


ami commun. C’est lui qui les a dressés l’un contre l’autre. Il a
emporté leur haine dans la tombe.
N

Troublant et inexplicable, ce que les éléphants font des


ossements de leurs morts.
N

Il est inutile, il est absurde, il est méprisable aussi de


déclarer l’humanité perdue.
Il n’y a qu’une seule voie : espérer jusqu’au dernier souffle
une issue que nous ne connaissons pas encore.
Peu importe comment on nomme cet espoir, pourvu qu’il
existe.
N

Contre la compétence des religions, contre la maîtrise


qu’elles ont acquises dans le commerce de la mort, il est
presque impossible de faire valoir une conviction non
éprouvée, insuffisamment étayée de surcroît. On peut
d’ailleurs se demander s’il est seulement possible de l’étayer
solidement. Peut-être n’est-elle rien de plus qu’une impulsion
d’où procéderont des expériences nouvelles, différentes.
« Each of these stories testifies to what has appealed
even to the most advanced nations as the supreme hint
of immortality – the energy and power of the human
soul. Death is unnatural ; man was made to last for
ever ; only the most drastic means can conquer his
strong and vivacious soul. It is no matter for
astonishment, therefore, that this energetic soul, once
conquered by death, should be essentially dangerous. »
Verrier Elwin, Myths of Middle India, p. 413

« Toutes ces histoires témoignent de ce que les peuples les


plus évolués eux-mêmes ont considéré comme la justification
suprême de leur attirance pour l’immortalité – l’énergie et la
vigueur de l’âme humaine. La mort n’est pas naturelle ;
l’homme est fait pour durer éternellement ; seuls les moyens
les plus brutaux sont susceptibles de soumettre son âme forte
et vive. C’est pourquoi il n’y a pas lieu de s’étonner que cette
âme énergique, une fois conquise par la mort, puisse s’avérer
extrêmement dangereuse. »
Dans la nuit du 16 au 17, il est mort en rêve et s’est écrié,
furieux :
« Au nom du diable ! »
3 mars 1976
Cher Thomas Bernhard,
Je vous ai critiqué avec rudesse et vous vous êtes
emporté là-dessus de façon tout à fait inconsidérée.
Vous savez fort bien en quelle estime je tiens votre
travail et, tout récemment encore, comme je vous l’ai dit
moi-même, j’ai été très impressionné par votre
Perturbation. Et voilà à présent que vous me dites en
face : « La mort est la meilleure chose que nous ayons. »
J’ai trouvé ce propos ignoblement cynique, venant de
quelqu’un qui a échappé à la mort après l’avoir vue de si
près. Personne ne sait mieux que vous à quel point nous
sommes infectés par la mort. Que vous vous en fassiez
l’avocat m’a rempli de méfiance envers votre œuvre. Je
suis convaincu que cette disposition d’esprit est de
nature à en affaiblir la portée et je tenais à vous le dire
ouvertement.
Vous réagissez toujours à la critique avec une
violence aveugle. Mais comme je ne suis pas un
quelconque barbouilleur appointé, j’ai pensé qu’une
bourrade un peu rude, donnée par quelqu’un que vous
voyez en fait tout autrement que ne le laisse paraître
votre tirade furibonde, pourrait éventuellement vous
aider à reprendre vos esprits. Il n’y a personne autour de
vous qui vous dise la vérité, vous serait-elle devenue
indifférente ?
Votre Elias Canetti.
C’est, en fait, contre ma propre conviction profonde que
j’étais sur le point d’envoyer cette lettre à Bernhard, craignant
que mes critiques ne l’aient véritablement blessé, je veux dire
au point de lui causer dommage.
Mais j’ai réfléchi ensuite à la question : sa réaction,
indépendamment de ce qui l’a causée, est si odieuse, si au-
dessous des pires choses qui peuvent sortir de la bouche d’un
homme sous l’empire de la colère, que je ne dois pas le faire.
Il pourrait le prendre de haut ; comme une tentative de me
dérober à ses invectives. Cela reviendrait, somme toute, à lui
donner raison et à le conforter dans sa bassesse, or c’est
exactement le contraire de ce que je voulais obtenir. La lettre
restera donc chez moi, telle quelle, en témoignage de ce que
j’ai réellement éprouvé sur le moment.
L’ethnologue qui, après une guerre perdue, va mendier des
rituels de mort auprès des peuples les plus anciens afin de
justifier les crimes de masse commis par le sien.

Si tu veux pour elle la vie éternelle, la veux-tu sans


intestins ?

Je n’ai jamais tué mais je suis responsable du déclin de


quelques personnes.
Est-ce que, sans moi, une seule d’entre elles aurait
survécu ?
Terrible question : pour avoir la réponse, il faudrait un
Jugement dernier auquel je puisse me soumettre.
Un peuple qui inhume ses morts dans des fourmilières.
1977
Connaître la mort d’un animal, mais en tant qu’animal.
CSH

Imaginer une manière de disparaître qui subjuguerait la


mort.
CSH

« On s’endort, dit-il à l’enfant, mais on ne se réveille


jamais.
– Moi, je me réveille toujours », dit joyeusement l’enfant.
CSH

Il veut trouver des mots que nul n’oubliera. Ils


appartiendront à quiconque sera prêt à les projeter contre la
mort.
CSH

Quand tu en seras à rendre des comptes, à t’expliquer,


n’omets surtout pas ce qui suit :
Le changement causé par la proximité de la mort, quand
bien même elle ne serait que supposée, l’intensité, le sérieux,
le sentiment que seul l’essentiel mérite qu’on s’y arrête, à
savoir ce que l’on est, et qu’il faut être précis, qu’il n’y a rien à
ajouter parce qu’on n’aura pas l’occasion de revenir dessus.
Si l’on parvenait effectivement à repousser la mort au point
de ne plus ressentir sa proximité – que resterait-il de ce
sérieux ? Qu’est-ce qui serait l’essentiel, dans ce cas, et y
aurait-il quelque chose qui pût approcher cet essentiel, quelque
chose qui pût l’égaler ?
CSH

Je suis redevable de cette explication. Je ne dois pas


disparaître sans m’en être acquitté.
C’est la seule chose qui ne me sera d’aucune utilité.
Cette explication ne peut rien ajouter à la force de cette
disposition d’esprit tournée contre la mort. En tant
qu’apologie, elle ne peut que l’affaiblir. On ne saurait attendre
d’un plaidoyer un effet équivalent à celui d’un réquisitoire
sans merci.
Par cette explication, et par elle seule, je resterais ce que
j’ai tenté d’être ma vie durant : sans desseins, sans intérêts
personnels, sans calculs, sans mutilations, libre autant qu’un
homme peut l’être.
CSH

Qui s’est ouvert trop tôt à l’expérience de la mort ne pourra


plus jamais se fermer à elle : une blessure qui devient comme
un poumon par lesquel on respire.
CSH

Passer la mort sous silence. – Combien de temps y


parviendrais-tu ?
CSH
Chez les Mohaves, « le conflit entre le souvenir nostalgique
des morts et l’impossibilité de les rattraper si l’on vivait trop
longtemps après leur décès entraînait un nombre effrayant de
suicides ».
– Ce serait mon motif de suicide, le seul.
Verrier Elwin, Maria Murder and Suicide, p. 58 N

Je ne veux pas savoir quand ça m’arrivera mais je dois


savoir qui me restera.
N

« Hurler à la mort » – quelle expression !

Mort et amour sont toujours mis sur le même plan ; ils


n’ont pourtant qu’une chose en commun : la séparation.

Comme si je me souciais de moi ! Je m’écroulerais sans


sourciller à la seconde qui vient. Je me soucie de chacun.

« Le motif de l’attirance que le roman exerce sur le lecteur


n’est autre que l’espoir de réchauffer sa vie frileuse au contact
d’une mort dont il prend connaissance en lisant. »
Walter Benjamin
1978
Il n’est rien de plus épouvantable que d’être unique, ô
comme tous ces survivants se trompent !
CSH

Il mourut pour accomplir les dernières volontés de son


argent.
CSH

Le voilà devenu à peu près tout ce qu’il exécrait autrefois.


Il ne manquerait plus qu’il appelle de ses vœux la mort.
CSH

Le dernier livre qu’il aura lu : inimaginable.


CSH

Dangereuse, l’ouverture à la mort : on ne se permet jamais


d’être protégé contre elle. Mais en ne l’acceptant jamais, sous
aucun prétexte, en considérant comme un péché de l’envisager
seulement, en l’interdisant aux autres aussi bien qu’à soi-
même, on s’expose à chacune de ses menaces aussi totalement
qu’on l’a été au moment, unique, où elle s’est faite menaçante
pour la première fois.
On ne peut pas se dire : de toute manière et quoi qu’il en
soit, j’en prends mon parti, cela ne dépend pas de moi et je ne
sais même pas si quelqu’un en décide ; ce qui se présente là
me dépasse, ce n’est pas moi qui convoque la mort, si elle
vient c’est parce que je ne puis m’y soustraire, ce n’est pas que
la volonté me manque, ma volonté de refus est même très
grande, mais ce qui vient me chercher là est plus fort que moi,
il n’est pas de force capable de s’y opposer.
Aucun propos de ce genre ne t’est permis. La chair de ton
âme est à vif, pantelante, et il en sera ainsi aussi longtemps
que tu tiendras à la vie, et tu y tiendras toujours.
Quelle arme te reste-t-il dès lors ? Y a-t-il un quelconque
bouclier derrière lequel tu puisse abriter les tiens et toi-même,
un noble discours, un renoncement généreux, un sublime
pardon susceptible de réparer l’injustice dont ils sont tous
victimes à travers toi, une pensée capable de la surmonter, un
rappel possible à la vie, une certitude même relative, une
promesse, un espoir qui aillent dans ce sens, une indépendance
par rapport au corps pourrissant ou réduit en cendres, une âme
que de larges narines seraient capables de flairer, un rêve
durable, une main dans ton sommeil, une profession de foi à la
mesure de la menace – rien, il n’y a rien, et ce rien que tu
profères, ce rien ne t’apaise pas non plus, car l’espoir que tu
pourrais te tromper ne cessera jamais de luire en toi.
CSH

Dans sa nouvelle vie, commencée à soixante-quinze ans, il


oublia la mort de son père.
CSH

Ça se confirme. Quoi ? Ce qu’il a toujours craint


d’envisager. Cela finira-t-il par une déclaration d’amour
adressée à la mort ? Souscrira-t-il à la lâcheté qu’il a
combattue sans désemparer ? Rejoindra-t-il pour finir les
psalmistes de la mort ? Deviendra-t-il plus faible que ceux
dont la faiblesse l’écœurait ? Rendra-t-il honneur à la
putréfaction qui gagne ses entrailles et en fera-t-il la loi de son
esprit ? Reniera-t-il toutes ces paroles qui furent son honneur
et sa raison de vivre pour adhérer à l’Église de la mort,
dispensatrice autoproclamée du salut ?
C’est possible. Tout est possible, il n’est de trahison assez
pitoyable pour n’avoir été commise un jour, c’est pourquoi
l’histoire des paroles devra être supplantée par les paroles
elles-mêmes, indépendamment de tout ce qui les a suivies ou
précédées.
CSH

Il n’y a pas de mort digne. Il y a, pour les autres, des morts


qui se font oublier. Elles n’en sont pas moins indignes.
CSH

Vivre à mauvais escient. – Nécessaire sympathie pour celui


qui aime la vie. Seul l’ami de la mort, parce qu’il hait la vie,
fait mine de la trouver à sa convenance.
N

Aucun homme n’a jamais été épuisé. Même réduit à rien, à


l’heure de la mort, même dévasté : jamais un homme n’a été
épuisé.
N
« Nous ne supportions plus de faire chanter un requiem à
tant d’hommes voués à une mort prochaine. »
N

Laisse-moi respirer des souffrances, des souffrances plutôt


que rien.
Ô blessure ancienne, ne te cache plus, je te cherche, j’ai
besoin de toi.

Il baise la terre qui s’apprête à ne plus le porter.

La curiosité qu’on a de la dernière conversation. Avec qui


sera-t-elle menée ?

Je ne veux plus enterrer personne. Plutôt être enterré moi-


même.

Ce n’est pas que les professeurs, depuis qu’ils existent


comme personnages dans mes livres, me soient devenus
indifférents : bien au contraire, j’accompagne leur destinée, je
cherche à apprendre encore d’eux. Le processus par lequel des
hommes sont gardés en vie est bien plus singulier que je ne le
pensais. Ce que l’on pose devant soi, ce qui subsiste, inchangé,
pour ainsi dire noir sur blanc, possède à présent sa propre vie
et agit rétroactivement sur l’histoire du personnage, pour
autant qu’elle se laisse tirer au clair. Il me semble parfois que
les professeurs changent encore, postérieurement à leur vie
réelle, par la description que j’en donne. Je voudrais percer à
jour la nature de ce qui se produit précisément là.
Est-ce ce jardin que j’ai cherché, est-ce chaque jardin ? Le
soleil, le lac, la maison jaune, les fenêtres tapissées de toiles
d’araignées dans lesquelles des victimes se tortillent, si petites
que je n’y pense que lorsque je les vois ; dès que je détourne le
regard, elles sont oubliées.
Et pourtant, je ne puis faire l’impasse sur les victimes, il y
en a d’autres, moins petites que ces mouches.

Qu’adviendra-t-il de tout ce qui a été entassé, de ce qui est


en toi, tant et tant de choses, un énorme entrepôt de souvenirs
et d’habitudes, de questions différées, de réponses grelottantes,
de scrupules, d’émotions, de douceur, de dureté, tout cela,
qu’en adviendra-t-il quand la vie s’éteindra en toi ?
Le caractère disproportionné de cet entassement, et tout
cela pour rien ?

La petite veut savoir ce qu’est la guerre. Comme on ne veut


pas trop parler de la mort (car il lui faudra faire face dans son
très jeune âge à la mort de son père), on se borne à parler de la
guerre comme d’un temps où il n’y a que très peu à manger.
Cela lui fait une plus forte impression que si elle avait
appris la vérité.

Porter son cœur d’automne en automne jusqu’à ce qu’il soit


englouti par les feuilles.

Une extrême-onction dans chaque lieu où l’on a vécu et


péché. Une extrême-onction en guise de viatique.
La mort est devenue pour lui l’instance suprême. Aussi
longtemps qu’elle l’ignorera, il restera en vie.

En voilà un qui croit dur comme fer que le comble de la


distinction consiste à se soumettre à la mort ; il se vante d’être
un bon laquais et se déclare disposé à donner des leçons de
trépas.

« À Majorque, le bossu qui meurt de faim. Sa bosse est


faite de billets de banque d’une valeur de dix millions. »
Cahier de notes, octobre 1929

Hans Mayer
Dans la conversation que nous avons eue ensemble, j’ai été
plus particulièrement intéressé par tout ce qui avait trait à son
séjour à Leipzig. Il a parlé de Becher, qui l’avait toujours
soutenu ; il a fait l’éloge de sa conduite, à l’époque, mais tout
en laissant entendre que sa poésie ne le touchait guère. Il a
aussi évoqué une visite qu’il a rendue à Döblin mourant, à
Emmendingen, en compagnie de Huchel. Becher lui-même les
avait envoyés là parce qu’il se demandait s’il y avait quelque
chose que l’on pût faire pour Döblin. À cette occasion, Döblin
s’en était pris très vertement à un article de Bloch paru dans
Sinn und Form, sous le titre selon lui fort malséant : « Le sage
Staline ». Lui, Mayer, ne savait rien de cet article, mais
Döblin, très sûr de lui, avait affirmé : « Il est pourtant paru
dans Sinn und Form », et Huchel, pris en faute, s’était borné à
baisser la tête. Ils étaient repartis en emportant le manuscrit de
Hamlet qui avait paru peu après, et pour la première fois, de
l’autre côté.
Il a également évoqué la mort de Fallada, devenu
morphinomane et décédé à Berlin-Est, à peu près en même
temps que Becher, morphinomane lui aussi, mais qui avait pu
se délivrer de son addiction vers la fin de sa vie. Becher qui,
dans sa jeunesse, à Munich, avait abattu sa maîtresse avant de
se tirer une balle. On avait pu le sauver mais sans avoir réussi
à extraire la balle de son corps. Il la portait en lui depuis lors et
elle allait devenir, quoique indirectement, la cause de sa mort.
Des médecins russes avaient découvert en l’examinant une
grosseur suspecte dans son flanc ; il leur avait dit qu’il
s’agissait d’une balle qui n’avait pas pu être extraite et qui
était là depuis longtemps. Ils n’avaient pas cherché plus loin et
peu de temps après, Becher était mort d’un cancer qui le
rongeait sans qu’il eût jamais été diagnostiqué.

« À quelle aune les immortels mesurent-ils le temps ? »


Cahier de notes, janvier 1932

« Vraisemblablement accorderons-nous aux animaux la


primeur des bienfaits d’une vie prolongée. On s’étonnera à la
vue de souris et de cochons d’Inde hors d’âge, comme nous,
aujourd’hui, à celle de fossiles d’escargots. »
Cahier de notes, juin 1932
1979
Écrire sans boussole. J’ai toujours cette aiguille en moi,
toujours elle désigne le nord magnétique, la fin.
CSH

En mourant ces mots lui vinrent aux lèvres : « Enfin je ne


sais rien. »
CSH

Mort on n’est même plus seul.


CSH

Pythagore
« Hermès lui aurait permis de choisir ce qui lui paraissait le
plus désirable au monde, exception faite de l’immortalité. Il
l’aurait alors prié de lui attribuer le don de garder en mémoire
tous les événements qui se produiraient de son vivant comme
après sa mort. Ainsi avait-il pu mémoriser tout son vécu, et
après sa mort également, il avait conservé intacte cette faculté.
Il évoqua aussi les migrations de son âme, les plantes et les
animaux en lesquels il s’était métamorphosé, les tribulations
de l’âme dans l’Hadès ainsi que les épreuves que devaient
subir les âmes en général. »
La mémoire de toutes les vies en guise de présent des
dieux.
N
Comme on se faisait du mauvais sang quand on vivait
encore sans téléphone. On restait longtemps sans rien savoir. À
présent, on ne s’inquiète pourtant pas moins pour les autres. Il
se peut même que l’on s’inquiète davantage, car l’inquiétude
ne fait que grandir chaque fois que le téléphone sonne. La
mort est aussi rapide qu’un appel téléphonique.
La soudaineté de la liaison rappelle invariablement la mort.
Ce qui est censé vous apaiser commence par susciter l’effroi.
N

Difficile de croire à la métempsycose. Ne serait-il pas bien


plus difficile encore, dans ce cas, de croire qu’on ne reviendra
jamais ?
N

« Les morts eux-mêmes souhaitent être nombreux. »


Madagascar A

La proverbiale hospitalité des Massaliotes : « Lorsque des


amis prenaient congé les uns des autres, ils se prêtaient
mutuellement des sommes d’argent qui devaient être
remboursées dans l’au-delà. Celui qui avait l’intention de se
suicider devait demander l’autorisation aux sénateurs ; si ses
raisons étaient convaincantes, la ciguë lui était octroyée à titre
gratuit. »
Momigliano N
Quelle valeur a le passé dont tu te préoccupes, s’il n’y a pas
d’avenir ? Ou bien peut-on interrompre une fois pour toutes la
représentation de ce flux dans le temps, se le sortir de la tête ?
Représentation d’un temps qui serait comme un espace,
avec des des points cardinaux, sans flux.

« L’odeur des cadavres ne m’est pas désagréable. Un peu


doucereuse, certes, et entêtante, mais combien plus
supportable que l’odeur des vivants, l’odeur des aisselles, des
pieds, des arrière-trains, des prépuces cireux et des ovules
frustrés. »
Samuel Beckett

« Nous devons à l’imagination très chrétiennement


pervertie de Dante la première description exacte d’un camp
de concentration bien aménagé. »
Arno Schmidt

Je ne peux pas renoncer à l’appartement de Thurlow Road.


Quand bien même je n’y serais plus jamais, il faut que je sache
que je pourrais y être.
Il a l’air un peu délaissé et ne paye pas de mine. Des
milliers de livres y sont rangés, je lis dedans comme si j’étais
sur le point de les perdre et je m’étonne ensuite de les
retrouver. Une bibliothèque qui n’est pas utilisée des semaines,
parfois des mois durant, attend quelqu’un de redoutablement
vigoureux. Je suis toujours étonné de m’en tirer vivant. Mais il
faut s’attendre que je sois assommé un jour en ce lieu, par les
livres ou par quelqu’un qui se vengerait de moi à leur place.
L’île bretonne de Sein
Très ancien culte des morts. Il y a de cela une génération à
peine, on se saluait encore sur l’île avec des formules telles
que : « Joie aux morts, Amen*. » Une cérémonie de mariage
ne se conçoit pas sans un passage au cimetière. Bag Noz –
barque de la nuit, un bateau fantôme croisant à l’horizon,
toutes voiles dehors, mais sans équipage.
Bag Sorserez, le bateau des sorcières à bord duquel des
veuves maudites chevauchent la mer. « Au marin qui les
approchait, elles confiaient un terrible secret ; s’il venait à le
trahir, il était voué à périr en mer à brève échéance. »
Durant la dernière guerre mondiale – après l’appel de De
Gaulle à poursuivre la lutte –, « les hommes de l’île de Sein se
mobilisèrent d’un commun accord. Ils réquisitionnèrent les
bateaux disponibles et prirent la mer en direction de
l’Angleterre. Ils étaient au nombre de cent quarante-quatre,
matelots et marins-pêcheurs. Trente-six d’entre eux furent tués
au combat ».
Sauver les matinées que je passais à dormir autrefois, après
des nuits de veille. Le temps passe à présent si vite que je
devrais écrire aussi vite que lui. Il m’est plus facile
aujourd’hui d’écrire que de lire. Quand je lis, je suis pris d’une
sorte d’engourdissement, rien ne s’inscrit plus en moi avec la
netteté d’autrefois. Quand j’écris, quelque chose se libère, se
fait plus léger dans la tête. Ne devrais-je plus lire ? Lire est
devenu chez moi une sorte d’addiction dont je ne pourrai plus
me défaire. Vraisemblablement tenterai-je encore de lire sur
mon lit de mort.
Il y a quelque chose de terriblement primitif dans ton désir
de prolonger toute vie à tout prix.
Souhaiterais-tu la même chose aux autres si tu n’étais plus
en vie toi-même ?

Les villes se découpent sous mes yeux, réduites à leurs


abattoirs.

Le sentiment que je deviens de plus en plus ennuyeux parce


que je ne puise que dans mon propre passé.
A-t-on le droit d’exister en ne recourant à rien de plus ? Ou
bien serait-ce plutôt que l’on perdure en ne recourant à rien de
plus ?
Une pause, un suspens qui démontre jusqu’à quel point on
peut respirer profondément sans se dissoudre.

Corpse Carrying Month


« This was the month in which reverence was paid to
the dead. It was the custom to take the corpses out of
their tombs and put them on show in the open air. Food
and drink was placed beside them, they were dressed in
their best clothes and feathers were stuck in their heads.
The people danced and sang in their company.
« Afterwards the dead bodies were put in litters and
carried from house to house by way of the streets
and squares. Then, when the procession was over, they
were put back in their tombs. Quantities of food were
provided in gold and silver dishes for the noble corpses,
and in earthenware dishes for the remains of the poor.
Also, domestic animals and a variety of clothing had to
be provided for the use of the dead, so that this
ceremony was liable to be extremely costly. »
Aya Marcay Quilla, Huaman Poma de Ayala, p. 66

Le mois où l’on promène


les cadavres
« C’était le mois où l’on rendait honneur aux défunts.
L’usage voulait que l’on retire les cadavres de leur tombe et
qu’on les expose à l’air libre. On déposait à côté d’eux de quoi
calmer leur faim et étancher leur soif, on les revêtait de leurs
plus beaux atours et on leur plantait des plumes sur la tête. Les
gens dansaient et chantaient en leur compagnie.
« On chargeait ensuite les morts sur des civières et,
parcourant rues et places, on allait avec eux de maison en
maison. Plus tard, la procession étant achevée, on les ramenait
dans leur tombe. On y disposait de la nourriture en abondance,
présentée dans des plats d’or et d’argent pour les défunts de
noble extraction, dans des plats en terre cuite pour
accompagner les dépouilles des pauvres. Des animaux de
compagnie et des vêtements de toutes sortes étaient également
mis à la disposition des morts, si bien que cette cérémonie
s’avérait pour finir extrêmement coûteuse. »

Le taureau qui engendra 200 000


bovins
Le taureau frison Alsopdale Sunbeam II s’est éteint à l’âge
respectable de quatorze ans. Ainsi que le signale le consortium
britannique de la production laitière, Alsopdale compte plus de
deux cent mille descendants directs. Sa progéniture, obtenue
par insémination artificielle, serait dispersée dans le monde
entier, notamment en Australie, en Nouvelle-Zélande, en
Zambie, en Grèce, et de nombreux autres pays. Deux taureaux
issus de la semence d’Alsopdale Sunbeam II auraient déjà pris
la succession de leur illustre père dans la ferme expérimentale
du consortium.

Je dois découvrir ce que signifient les masques mortuaires.


Je ne le sais toujours pas et, pourtant, voici plus de cinquante
ans qu’ils revêtent à mes yeux une importance considérable.

Les Yamana déclarent ne rien savoir de la nature de l’au-


delà ; ce serait, selon eux, l’une des raisons pour lesquelles la
mort de leurs proches les attriste à ce point.
1980
Ce n’est pas l’abolition de la mort, jugée impossible, qui m’importe. Ce
qui m’importe, c’est son bannissement.
CSH

Même se représenter simplement sa propre mort est chose impossible.


Cela paraît irréel. Il n’est rien de plus irréel. Pourquoi as-tu toujours appelé
cela de l’arrogance ? C’est un manque d’expérience.
CSH

Après une vie passée à avoir peur, il réussit à mourir assassiné.


CSH

Marquer d’une croix le point où l’on accepte la mort.


CSH

Invoquer sa propre mort en guise de menace, un rouage essentiel dans la


mécanique des rapports humains.
Celui qui pense souvent à la mort ne peut la passer constamment sous
silence. Comment fera-t-il pour ne pas en user comme d’une menace ? Doit-
il, sans y croire, feindre d’être lui-même immortel ? Doit-il masquer les
maux de la vieillesse en simulant force et santé ? Comment simule-t-on la
santé ? Comment donne-t-on l’illusion de la force ?
CSH

Des gens qui écrivent sur la mort comme si, pour eux, elle était depuis
longtemps reléguée au passé.
CSH
C’est chose amère que de faire partie des puissants, même si on n’en fera
partie que dans le futur, après sa mort.
CSH

Avec la relation de ses années de jeunesse, il s’est assuré une audience


pour les suivantes.
À bon droit, car à l’époque déjà, tout s’est mis en place avec la force de
l’évidence.
La mort était là sous toutes ses formes : comme menace, salut,
événement et plainte, comme culpabilité, continuellement changeante au fil
du temps. C’est ainsi qu’il a acquis la capacité de la repousser. C’est ainsi
qu’il n’a cessé de la pousser devant lui jusqu’à ce jour.
CSH

Combien de morts peut-on supporter après avoir définitivement renoncé


soi-même à la bassesse de survivre ?
CSH

« Et dans l’alliance des êtres la mort s’efface. »


Hypérion CSH

On a peur d’emporter trop de choses. On voudrait en déballer une partie.


Comme on sait que la plupart ne pourront l’être, on songe à les détruire.
Perspective insupportable que celle de passer, lourdement chargé, d’un
monde dans l’autre, ou de ce monde-ci au néant.
CSH

Le nuage dans lequel on se croit à l’abri alors même que d’autres


meurent.
CSH
Tant que je ne saurai pas, pour l’avoir triturée jusqu’à lui faire rendre
gorge, ce qu’il en est exactement de la mort, je n’aurai pas vécu.
Tout ce que j’ai entrepris d’autre, que je l’aie mené à bien ou seulement
ébauché, ne signifie rien en regard de cela. Me contenterai-je de tels
balbutiements ? N’ai-je pas ressenti autre chose, de bien plus certain, et ne
suis-je plus déterminé à tirer cela au clair ?
L’horrible cri de rage de ceux qui se posent en défenseurs de la mort m’a
quelque peu désorienté. Je me rappelle trop souvent leur existence. Dieu sait,
pourtant, que ce n’est pas une nouveauté. Bien sûr, ils existent, bien sûr, ils
ont toujours existé. Et c’est pour cette raison, précisément, que je me dois de
n’en plus tenir compte et de traiter mon affaire comme s’ils n’existaient pas.
Le poids des défunts est écrasant. Que d’énergie il faut pour lui faire
contrepoids, et si l’on n’y parvient pas enfin, il ne sera peut-être bientôt plus
possible d’opposer sa pensée à leur poids qui croît d’heure en heure.
CSH

Rendre visite aux morts, les localiser est indispensable, sinon ils
s’égarent incroyablement vite.
Dès qu’on atteint leur lieu légitime, le lieu où ils pourraient se trouver
s’ils étaient encore là, ils reviennent à la vie en grande hâte, quasi
instantanément. Soudain, en un éclair, on sait de nouveau à leur sujet tout ce
qu’on croyait avoir oublié, on les entend parler, on effleure leurs cheveux, on
s’épanouit dans le miroir de leurs yeux. Peut-être n’était-on jamais tout à fait
sûr, à l’époque, de la couleur de ces yeux, à présent on les reconnaît sans nul
doute possible. Il se peut que tout, en eux, soit à présent plus intense
qu’alors. Il se peut qu’ils ne deviennent véritablement eux-mêmes que dans
ce soudain flamboiement. Il se peut que chaque défunt attende de
s’accomplir dans la résurrection qu’il lui sera donné de connaître grâce à l’un
de ceux qu’il a laissés derrière lui. Il n’est point de certitude à cet égard,
uniquement un espoir qui va dans ce sens. Mais cet espoir est ce qu’un
homme possède de plus précieux, et existe-t-il seulement au monde un
malheureux qui ne le garde et le nourrisse à sa manière ?
CSH

Pourquoi donc es-tu si fier que la mort ne te sorte jamais de la tête ?


Estimes-tu cette attitude plus honnête ou plus courageuse ? Est-ce ta
manière de devenir soldat : sans recevoir d’ordres mais néanmoins sanglé
dans une sorte d’uniforme qui est celui de tout le monde et que personne à ce
jour n’a pu dépouiller ?
Devrais-tu penser sans cesse à la mort s’il se trouvait un seul homme qui
lui eût échappé ?
CSH

Le double reproche de l’idiot : que tu sois resté inconnu jusque dans ton
grand âge ; que tu sois connu maintenant, dans ton grand âge.
Le reproche que je pourrais me faire est plus simple : que le livre contre
la mort ne soit toujours pas écrit. Ce serait un reproche majeur, voire fatal.
N

S’il se présente comme mort, il sera oublié par la gloire.


N

Est-ce qu’un deuil plus contenu, plus pudique sauvegarderait quelque


chose de plus du défunt ?
N

La perspective des frayeurs qui les attendaient auront atténué, à l’heure


fatidique, la douleur d’être séparés de leurs proches. Bien plus effrayant que
tout ce qui aurait encore pu arriver aux leurs était ce qui se profilait devant
eux.
N

Tenter d’aménager sa vie de manière à mourir à plusieurs reprises de son


vivant. Revenir discrètement, sans faire de vagues.
N

À première vue déjà, il s’avère pratiquement impossible que tu écrives le


livre contre la mort, et cela pour la bonne raison que tu ne sais pas par quoi
commencer. On dirait parfois que tu as mission d’écrire tout, absolument
tout au sujet de tout.
N

Il était allé loin. Il était devenu immortel. À présent il peut de nouveau


devenir mortel.
N

Les Sursitaires sont nés d’un affect qui a duré un an et demi. Comment
aurais-tu jamais pu écrire quelque chose de plus grave ?
N

Pourquoi y a-t-il des gens qui me manifestent une telle haine lorsque
j’attaque la mort ? Sont-ils commandités pour prendre sa défense ? Sont-ils
si conscients de leur propre nature meurtrière qu’ils se sentent
personnellement visés lorsque j’attaque la mort ?
N

Sous l’effet de la menace qui pesait sur Hera après sa première opération
et ne me doutant pas qu’elle aurait à en subir une seconde, j’ai pris, il y aura
bientôt quatre ans de cela, la résolution de m’atteler à la rédaction du livre de
la mort.
Au lieu de cela, c’est la deuxième partie de mon autobiographie, Le
Flambeau dans l’oreille, qui a vu le jour dans l’intervalle
Peut-être le livre de la mort m’a-t-il définitivement échappé pour avoir
été différé à ce moment-là. Mais peut-être aussi qu’il sera meilleur pour
n’avoir été écrit qu’ultérieurement. Je ne sais pas s’il me reste assez de temps
pour cela, mais il serait juste et, de surcroît, conforme à l’esprit du livre que
je parvienne à maîtriser le temps jusqu’à l’aboutissement du projet.
Le premier objectif que je me propose, c’est de rendre justice à la mort.
Je veux tenter d’éprouver tout ce qui a été dit en sa faveur. Je veux le
formuler moi-même, étant entendu que j’aurai ensuite tout loisir de prendre
le contre-pied. Je veux entre elle et moi un débat sur le fond et pas seulement
le clabaudage partial d’autrefois. La lune même n’aura-t-elle pas été
finalement atteinte par d’autres que les chiens qui n’ont cessé d’aboyer
contre elle ?
L’homme, dans son bel habit, le prit par la main et dit : « Viens ! »
Mais l’autre prit ses renseignements sur le squelette et ne broncha pas.

Le plus grand mystère d’un homme est la date de sa mort. Ce n’est pas
parce que j’ai écrit une pièce sur ce sujet que le mystère s’est éclairci.

L’archéologie le fascine à cause des squelettes qu’elle découvre et des


représentations de vivants. Tout le reste, les objets qui ne sont pas des
représentations ou des vestiges de vivants, peut lui être volé.

La peste à Byzance 746-747


sévit durant une année pleine. Le fléau perturba profondément l’état
d’esprit de la population qui témoignait par moments d’une sorte
d’exaltation maladive.
« Nombreux étaient ceux qui disaient avoir croisé ou avoir été
accompagnés dans la rue par des créatures bizarres, notamment par des
formes humaines singulières, affligées parfois de difformités monstrueuses,
avec lesquelles ils avaient pu s’entretenir. Au cours de ces conversations,
qu’il leur arrivait de consigner une fois rentrés chez eux, ils apprenaient
toutes sortes de choses, notamment la mort imminente de gens dont le destin
n’avait fait que différer le trépas. Certains avaient aussi vu de telles créatures
pénétrer dans les maisons de leurs connaissances afin d’étrangler ou de
poignarder ceux, parmi leurs occupants, dont la fin avait été décrétée par le
destin. »
D’après Nicéphore
Dans la chronique de Théophane, on trouve la relation suivante au sujet
de cette épidémie de peste :
« Nombreuses furent cette année-là les victimes de la peste qui s’était
déclarée en Sicile et en Calabre et propagée ensuite comme un feu de forêt
durant l’indiction 14, à Monemvasia, puis dans toute la Grèce et dans les îles
avoisinantes. L’extension relativement limitée du fléau aurait dû servir
d’avertissement au mécréant Constantin, car l’offensive de la peste épargnait
pour l’instant la sainte Église et les honorables pèlerins réunis sur ses terres.
Mais Constantin, à l’instar de Pharaon, ne manifesta aucun signe de
contrition et une épidémie de peste bubonique ravagea la ville impériale
durant l’indiction 15.
« Une multitude de petites couronnes, comme peintes à l’huile, apparut
soudain, on ne sait comment, sur les manteaux des gens, les vêtements
liturgiques et les linges d’autel. À la suite de l’apparition de ces signes
inexpliqués, une vague d’inquiétude se propagea dans la population et des
troubles ne tardèrent pas à éclater. Un vent de folie déclenché par la volonté
divine souffla sur la ville et gagna bientôt toute la région, frappant
impitoyablement et réduisant à néant tous ceux qui se trouvaient sur son
passage. Beaucoup de gens avaient des hallucinations, et dans l’état
extatique où ils étaient plongés, ils croyaient se trouver en présence de
créatures étranges et gigantesques qui leur adressaient la parole comme à de
vieilles connaissances et avec lesquelles ils finissaient par entrer en
conversation. Ils prenaient parfois note de ce que ces créatures leur disaient
et se racontaient ensuite ce qu’ils avaient appris. Ils disaient aussi avoir vu
les créatures faire irruption dans des maisons dont elles surgissaient un peu
plus tard après avoir tué certains de leurs occupants et en avoir blessé
d’autres à l’arme blanche.
« Au printemps de la première indiction, la peste redoubla de violence et
prit en été des proportions telles qu’elle causa la mort de maisonnées entières
et qu’il ne se trouva plus de fossoyeurs pour enterrer les cadavres.
« Dans la grande détresse où l’on était plongé, on imagina ceci pour
assurer le transport des corps : on fixait quatre paniers à la selle des animaux
de bât, on posait dessus des planches sur lesquelles on allongeait les
cadavres ; dans bien des cas, on les empilait carrément dans des charrettes.
Comme les cimetières de la ville et des environs étaient déjà bondés de
morts, ainsi d’ailleurs que les citernes et les mares asséchées, on creusa des
fosses non seulement dans la plupart des vignobles environnants, mais aussi
dans les jardins publics, à l’intérieur des anciens murs d’enceinte de la ville,
afin d’y ensevelir ceux qu’on ne trouvait plus à enterrer ailleurs. Mais cela
même ne suffit pas à faire face à la vague croissante des victimes du fléau.
Tandis que le malheur s’abattait ainsi sur chaque maison, parce que les
maîtres des lieux s’étaient montrés impies au point de faire disparaître les
saintes images, la flotte arabe quittait inopinément Alexandrie et mettait le
cap sur Chypre où était concentrée la flotte byzantine… »
La Guerre des images et les Arabes à Byzance
Le VIIIe siècle (717-813)

d’après la chronique de Théophane, p. 64-65

La promesse d’une vie de l’autre côté, quelque part, où que ce soit,


instaure une séparation claire et nette avec la vie ici-bas. Il s’agit d’une
exclusion masquée : Sois là-bas et laisse-moi tranquille !
Mais le défunt doit-il nous laisser tranquille ? Ne doit-on pas se mettre à
sa disposition ? Aussi perfide que le mort se montre, le vivant mérite sa
perfidie.
Et si l’ouverture au mort suscite en nous une peur telle que la résistance à
notre propre fin s’en trouve affaiblie ? Si le mort risque de nous tirer
effectivement de l’autre côté ? Doit-on, dans ce cas également, lui céder et
ne pas se fermer à lui ?
Sur le commerce avec ses morts, tout reste à dire.
Après des années de souffrance, il peut regagner un peu en légèreté et en
grâce.

Tentative de penser à la mort comme si elle était déjà passée.

Un battement de mains et la mort était là. C’était la seule chose à


laquelle il pût se fier.

Une claire figure qui jamais ne se présenterait inopportunément – serait-


ce encore la mort ?
« If I must die,
I will encounter darkness like a bride,
And hug it in mine arms… »
Measure for measure, act III, sc. I

« Si je dois mourir,
J’accueillerai l’obscurité comme une fiancée
Et je la prendrai dans mes bras… »
Shakespeare, Mesure pour mesure, acte III, sc. 1
La terre, criblée de tombes. Que serait la terre sans ses tombes ?

Il n’y a rien de plus particulier que la mort. Tout ce qui se dit à son sujet
s’avère trop général.
Le tremblement de terre est la forme la plus propre de la mort : la terre
tueuse.

C’est comme si je devais toujours peindre la même chose : ma montagne


Sainte-Victoire.

L’effroyable n’est pas que les animaux s’entre-dévorent, car que savent-
ils de la mort ! Mais que les hommes, sachant ce qu’est la mort, continuent
de tuer, c’est cela le plus effroyable.

« On ne peut pas voir la mort, et quand bien même on la verrait, on ne la


reconnaîtrait pas. Je crois qu’elle rôde justement par là, dans les environs,
mais où exactement… En revanche, on peut l’entendre. Quelqu’un s’est
approché un jour de l’endroit où je venais de m’endormir et j’ai senti passer
sur moi son haleine glacée. Je me lève d’un bond, personne en vue, j’entends
pourtant quelqu’un qui s’éloigne et dont chaque pas s’accompagne d’un
gémissement. »
« Moi, la mort, je l’ai vue de mes yeux. Au milieu du champ se
tient une femme très longue et sèche. Elle cache son visage sous un
tissu noir. Puis elle lève lentement la tête, mais en restant
parfaitement immobile. Je n’ai pas pu attendre que son regard se
pose sur moi, tellement j’ai eu peur. »
Le Russe parle

Revenu à Montaigne, je n’ai pas tardé à tomber sur les antiques banalités
au sujet de la mort, les siennes en plus.
En rapport avec la mort, il n’a qu’un mérite, lui que j’admire et que
j’aime pour tant de raisons : elle ne lui sort pas de la tête.
À part cela, il fait partie de ceux qui s’en arrangent. Mais il ne se laisse
pas terroriser par la mort. Jusqu’à la fin, il tient la vie pour précieuse et
affirme qu’on ne doit pas y renoncer.
Une mort sacrificielle que j’admets et qui m’inspire le plus profond
respect est celle de Sophie Scholl.
C’est l’unique mort qui soit permise.
Mais qu’en est-il de ceux qui la célèbrent ? Estimes-tu licite une
célébration qui soulage la mauvaise conscience des vivants ?
La mort d’un tiers peut-elle nous délivrer du péché ?
La question centrale du christianisme.

Le meurtre se pratique partout. Mais il y a quelques pays civilisés où le


meurtre n’est pas instauré de plein droit. Cela semble peu, mais c’est
infiniment plus qu’il n’y paraît.

Ce que le concept d’amour de l’humanité a de fastidieux : il y a tant


d’hommes que l’on déteste et voilà qu’il faudrait les aimer tous.
Mais on ne détesterait aucun homme dont on saurait qu’il doit mourir
prochainement.
Le devoir d’aimer les hommes se nourrit de leur mort programmée.

Là-bas chacun tombait dans l’oubli total à l’instant même de sa mort.

Quel dialogue avec Georg ! – Si je m’en étais tenu à sa façon de voir,


jamais je n’aurais dû penser à lui depuis plus de neuf ans. Le défunt est
encore plus délibérément mis au rancart, systématiquement, totalement, il
n’a jamais existé. Son lieu, son nom, ses yeux – rien ! Un frère n’était pas un
frère, car il n’est plus personne. Un père ? Une mère ? Personne. On est venu
au monde tout seul, en orphelin. Le meilleur ami, comment s’appelait-il déjà,
il ne s’appelait pas. Une femme aimée ? Comme n’importe quelle autre !
Une épouse ? Qui était-ce ? Un enfant ? Était-ce une fille ou un garçon ? – Si
c’est absolument indispensable, on peut toujours consulter le registre d’état
civil.
Quelle profonde, quelle exclusive considération pour le survivant ! Lui
seul compte. Lui seul a voix au chapitre. Le survivant est roi. Pas un cheveu
de son cœur serein ne doit être touché. Point de fardeau, point de peine, point
d’inutile remémoration. Que toute larme lui soit épargnée. Ses jours sont
comptés, quel gâchis ce serait de ternir ne serait-ce qu’une seule de ses
heures !

L’âme voltigerait autour de l’homme telle une mouche et ne se laisserait


pas chasser. Et plusieurs mouches ?

Peux-tu faire en sorte que ce qu’il adviendra de tes œuvres te devienne


indifférent ?
Aussi longtemps que j’écrirai, non.
Pourras-tu enfin cesser d’écrire, disons après avoir achevé ce livre.
Je ne le peux pas. Je ne le pourrai pas.
Dans ce cas, tu ne feras jamais la paix avec la mort. Jamais.
« Chez les Juifs de l’Est, la coutume voulait que l’on offre à un
malade aimé un peu de son propre temps de vie. On croyait à la
réalité du cadeau qu’on lui faisait ; aussi se montrait-on très
parcimonieux et n’en cédait-on, en règle générale, que quelques
minutes, tout au plus quelques heures. Un jour, la fille du serviteur de
la synagogue offre au rabbin malade tout son temps de vie. À
l’instant même, elle tombe raide morte. Le rabbin guérit et devient
très vieux. (De façon spectrale, la vie non vécue de la jeune fille
s’inscrit dans la sienne. Au cours de visions nocturnes, il assiste à
son mariage, participe à l’heureuse attente qui précède la naissance
de ses enfants. Le cœur serré, il attend que se produise dans la vie de
la jeune femme quelque événement malheureux qui lui aura été
épargné du fait de sa mort précoce. Dans ce cas, le sacrifice dont le
rabbin a bénéficié sans l’avoir personnellement voulu lui pèserait
moins lourd. Mais pas la moindre ombre ne vient assombrir la vie qui
devait être celle de la donatrice.) »
D’après une ballade du poète yiddish russe Frug,
racontée par Michael Landmann
dans : Entretiens avec Ernst Bloch en été 1968, à Korcula
(lieu de naissance de Marco Polo)
Bruno et Elettra Schärer sont passés nous voir hier après-midi. Ils nous
ont raconté que Mme Brock-Sulzer est hospitalisée depuis six mois tout près
de chez nous, à la clinique où Hera a été opérée à deux reprises.
Les critiques dramatiques de Mme Brock-Sulzer, les meilleures, pour ne
pas dire les seules dignes de ce nom dans la presse zurichoise, ont longtemps
fait autorité dans le monde du théâtre. Elle est à présent âgée de soixante-
dix-huit ans. Phoebe, la fille des Schärer, lui a rendu visite il y a quelques
mois et a été fort surprise, pour ne pas dire effrayée, par les propos que lui a
tenus la vieille dame :
« Comment avez-vous su que j’étais morte ? » lui a-elle demandé
d’entrée de jeu.

Des candidats bourreaux par centaines


Springfield, 10 juin. Certains le feraient par sens du devoir, d’autre par
esprit de vengeance, d’autres encore pour avoir enfin un emploi : les
instances judiciaires de Springfield, dans l’Illinois, reçoivent depuis des
semaines des centaines de lettres de candidature à un poste de « bourreau
volontaire ».
Les lettres ont commencé à affluer lorsque ces instances, après la
condamnation à mort du tueur en série John Gacy, ont fait savoir qu’il ne se
trouvait personne, parmi les fonctionnaires en place, qui pût être désigné
d’office pour actionner la commande fatale et que l’on envisageait de
recruter un volontaire pour exécuter la sentence.
Nombre de candidats envoient des curriculums vitae détaillés et
soulignent leur expérience professionnelle en rapport avec le poste. « Je suis
âgé de trente ans, de sexe masculin, célibataire, et je passe dans mon
entourage pour un homme réservé, calme, fiable, méticuleux et discret »,
écrit l’un des candidats. « Je crois fermement à la peine de mort », stipule
avec conviction un caissier de banque londonien. Un fonctionnaire de police
du Wisconsin déclare avoir exercé différentes activités avant d’entrer dans la
police : il a notamment travaillé dans une fourrière où il s’est occupé plus
particulièrement de « destruction d’animaux ». Un candidat viennois ne
cache pas que c’est le salaire qui l’intéresse. « Je n’ai pas plaisir à tuer, mais
pour de l’argent, je le ferais. » Un autre volontaire, un vétéran de la marine
âgé de quarante-deux ans, purgeant une peine dans une prison de New York,
écrit ceci : « Je vais bénéficier d’une libération conditionnelle et il me faut
un job. »
L’élastique à l’aide duquel il se pend chaque jour.

Mon seul espoir réside à présent dans le livre sur la mort. La semaine
dernière, alors même qu’il me reste une très grande distance à parcourir, je
ne m’en suis pas moins rapproché un peu. Je remarque en tout cas qu’il y a
une masse surprenante de choses que j’aurais à dire, pourvu seulement que je
me décide enfin à commencer.
Il n’est pas question de m’en tenir aux points de vue rectilignes, quelque
peu étriqués et péremptoires que j’ai défendus tout au long de ma vie passée.
Chaque doute et, même, chaque ami de la mort, doit y trouver la place qu’il
mérite. Les uns et les autres doivent pouvoir parler de la manière la plus
forte et la plus convaincante possible. Je veux les laisser s’exprimer jusqu’à
ce qu’il n’y ait plus aucune possibilité apparente de les réfuter, car lorsqu’ils
auront tout déballé, lorsqu’ils auront parlé de façon si juste et si persuasive
que je me sentirai véritablement annihilé, j’escompte trouver les forces
nouvelles nécessaires pour les subjuguer.
Jusqu’alors, je me suis trop facilité la tâche. Les criailleries par
lesquelles j’ai prétendu justifier mon affirmation catégorique de la vie étaient
risibles et puériles.
Les plus jaloux et les plus vils d’entre mes ennemis pourraient s’y
cramponner et taxer d’indignité l’essentiel de mes pensées, le dessein de ma
vie.
Il ne suffisait pas d’affirmer et de réaffirmer, de répéter sans cesse la
même phrase. J’aurais aussi bien fait de m’asseoir en tailleur dans un coin de
ma chambre et de répéter cinq mille fois par jour Allah ! Allah ! Allah !
Ne t’es-tu donc jamais avisé que ton dessein fondamental pouvait être
illusoire ? N’as-tu jamais douté vraiment de sa pertinence ? Non, je n’en ai
vraiment jamais douté. Je dois commencer par laisser les doutes se faire jour,
les disposer devant moi et les autres pour acquérir le droit de ne pas douter.

Il y a quelque chose de figé dans tout ce que j’ai fait, cela ne tient pas à
la langue mais à la substance. On dirait que je suis resté le même tout au
long des soixante-huit dernières années, autrement dit, depuis la mort subite
de mon père. La mort, depuis lors, est enfouie en moi, elle m’a imprégné, je
ne puis l’éloigner.
Je dois changer. Il peut paraître ridicule de dire cela à soixante-quinze
ans. Mais maintenant seulement, je sais que je dois changer, ô combien.
Il est fort peu probable que j’y parvienne. Mais la tentative même est si
inhabituelle qu’elle est déjà intéressante en soi.
Tâche d’imaginer comment tu pourrais changer.

Enterrement céleste au Tibet


« Je gravis la montagne jusqu’au rocher aux vautours. En contrebas, dans
la grande vallée traversée par un cours d’eau aux reflets d’argent, un rituel
que les Tibétains connaissent depuis des siècles allait se dérouler sous mes
yeux.
« Car dans ce pays, où la terre est trop dure pour qu’on y creuse des
tombes et où l’on manque de bois pour incinérer les morts, on pratique
l’“enterrement céleste” dont le soin est confié à la nature.
« De mon perchoir, je pus en suivre les différentes étapes : les morts
furent portés par leurs proches jusqu’à une gigantesque pierre plate. Les
corps inanimés y furent dépouillés de leurs vêtements, puis allongés sur la
roche, visages tournés vers le bas. On leur fendit ensuite la boîte crânienne
afin que leur âme pût s’engager sur le chemin d’une vie nouvelle.
« Aussitôt après, on leur ouvrit la poitrine pour en extraire le cœur et le
foie qui fut offert au plus grand des vautours.
« Puis les corps furent découpés en morceaux et les corbeaux eurent
également droit à un petit quelque chose. Pour finir, un homme rassembla les
os décharnés et les émietta à coups de marteau afin de les transformer en
nourriture pour les oiseaux.
« Il ne resta finalement sur les lieux que trois hommes épuisés qui se
reposaient sur la grande pierre plate. Une vieille femme leur apporta de quoi
boire.
« Le fleuve scintillait dans la vallée. Au loin flottait dans la brume le
temple fortifié du Potala avec ses centaines de fenêtres. Dans le ciel, rien que
le croassement des corbeaux et les battements d’ailes des vautours.
« “Où est la différence ? s’enquit le soir même un Tibétain avec lequel je
m’entretenais. Vous laissez les vers manger vos morts, nous les laissons aux
oiseaux.” »
« À sa naissance, il ne respirait pas et on pensait déjà que l’enfant était
mort-né. Mais un oncle lui souffla dans les narines la fumée de son cigare –
et Picasso devait déclarer plus tard : “Je fis alors la grimace et me mis à
brailler.” »

À son avantage : au temps de Freud et de Henry Miller, il peut se passer


de penser la sexualité. D’autres s’y consacrent bien assez, on n’a pas besoin
de lui pour cela. Il a sous les yeux une réalité plus suspecte et dont personne
ne sait rien : la mort.

Une très belle mort : s’endormir dans la neige avant que la terre
n’explose sous le choc de la prochaine guerre.

Une réflexion extraite du journal de Sophie


Scholl
« Beaucoup de gens croient que nous vivons la fin des temps. Nombreux
sont les signes inquiétants qui contribuent à nourrir cette croyance. Mais la
signification de cette croyance n’est-elle pas tout à fait secondaire ? Car
chaque homme, à quelque époque que ce soit, ne doit-il pas compter sans
cesse sur le fait qu’il peut être rappelé par Dieu à tout instant ? Comment
saurais-je que je serai encore en vie demain matin ? Une bombe pourrait
nous détruire tous cette nuit même. Et ma culpabilité, dans ce cas, ne serait
pas moins grande que si je disparaissais en même temps que la terre et les
étoiles. »

Souvenir de la dernière nuit de Sophie


Scholl,
rapporté par sa codétenue Else Gebel
« La nuit, pour moi, se prolonge interminablement tandis que tu dors,
comme d’habitude, d’un sommeil calme et profond.
« Peu avant sept heures, je dois te réveiller pour aborder ce jour
fatidique. Tu es instantanément présente et tu me racontes, encore assise sur
ton lit, le rêve que tu viens de faire : par une belle journée ensoleillée, tu
portes dans tes bras, afin de le faire baptiser, un enfant vêtu d’une longue
robe blanche. Le chemin menant à l’église grimpe vers le sommet d’une
montagne escarpée. Tu marches d’un pas assuré et l’enfant est en sécurité
dans tes bras. Mais, de façon tout à fait inattendue, une faille s’ouvre dans le
glacier que tu es en train de franchir. Tu as juste le temps de poser l’enfant
sur le bord de la faille avant d’être précipitée dans l’abîme. Tu interprètes le
rêve de la manière suivante : l’enfant dans sa robe blanche incarne notre
idée, et cette idée fera son chemin en dépit de tous les obstacles. Nous
sommes là pour lui ouvrir la route, mais destinés à mourir pour elle avant
qu’elle n’ait atteint son but. »

Combien de temps faut-il vivre pour éliminer ce avec quoi on a été


empoisonné dans ses jeunes années ?

L’horrible effet du cuir : la peau d’un animal écorché.


1981
Je ne me suis habitué à rien, à rien, surtout pas à la mort.
CSH

Combien de fois faudrait-il vivre pour arriver à déchiffrer


la mort ?
CSH

Et si la mort n’existait pas, qu’est-ce qui remplacerait la


douleur de la perte ? Est-ce la seule chose qui parle en faveur
de la mort : de nous causer cette douleur, la plus grande de
toutes, à défaut de laquelle nous ne mériterions pas le nom
d’hommes ?
CSH

Le mesquin : au lieu de faire face à la mort, il maugrée


contre la vieillesse.
CSH

Il réussit à se faire un ennemi du mort.


CSH

Des lettres mensongères, le sport des morts.


CSH
Un an avant sa mort, chacun, là-bas, a le droit d’oublier
complètement qui il est et de mener une vie totalement
nouvelle et inattendue.
N

« Les bœufs meurent précocement sous un joug de bois


rudimentaire, les ânes s’effondrent, le dos en sang, écorché par
les frottements de bâts surdimensionnés. »
N

Quoi de plus redoutable que de marcher avec son temps ?


Quoi de plus mortel ?
N

« Explorer », dit-il, et c’est aux tombes qu’il fait allusion.


N

G. résolut de ne connaître personne qui fût mort.


N

Rien ne l’a davantage bouleversé que le rappel à la vie


d’un enfant.
N

Ce qui me fascine dans les religions, c’est leur conception


de la mort, et tant que je n’aurai pas pleinement saisi chacune
des croyances qui ont jamais existé à ce sujet, je ne saurai rien.
« À en croire les Tucunas, nombreux sont, parmi les
immortels, ceux qui vivent encore aujourd’hui près de la
source d’une rivière où ils célèbrent une fête à la pleine lune.
Mais quiconque cherche à s’approcher d’eux devient fou. »
Nimuendaju, The Tukuna, p. 135

« Non, soyez-en sûr, la raison qui ne nous permet pas de


renoncer avec détachement à une vie de vingt ans ne le
permettra pas davantage et sans doute encore moins volontiers
s’agissant d’un centenaire. »
Marcus Herz à Moritz, durant sa maladie.
Marcus Herz, Hufelands Journal der practischen
Arznneikunde und Wunderarzneikunst, tome 5,
Jena 1798. Insel Almanach 1981, p. 80-81

« Il arrive encore aujourd’hui, au Japon, qu’une femme


s’immole afin de rendre la vue, par transplantation de la
cornée prélevée sur elle après sa mort, à un être cher devenu
aveugle. »

« La mort ne peut pas être un mal, étant donné qu’elle est


universelle. »
Schiller, malade, durant les derniers jours de sa vie,
à sa belle-sœur Karoline von Wolzogen

« Mais la mort, je n’en prends pas acte. »


Goethe à Förster
« C’est en quelque sorte une impossibilité qui devient
soudain réalité »
Goethe à Eckermann

« Je ne saisis aucune pensée dans laquelle la mort ne serait


pas gravée. »
Michel-Ange

T’es-tu facilité la mort par des phrases contre elle ?

Il ne se lasse pas des sonorités de la viole de gambe : son


unique consolation.
Il la prie d’en jouer pour lui quand il ne sera plus là.

Le néant est pire que tout. Grandioses étaient les


représentations d’un après. Comment cela a-t-il pu
disparaître ? Et si facilement ! Si brusquement ! Cela me
renvoie toujours à l’histoire des explosions. Ce sont elles, me
semble-t-il, qui ont donné le coup de grâce à tout après.
Avant les explosions, la mort était différente : prévisible.
Écœurante peut-être, mais on avait quelque chose devant soi.
Mais quand on n’a absolument rien devant soi, quand tout
s’est fractionné en d’innombrables éclats qui ne se laissent pas
rajuster – y a-t-il encore un possible après ?
L’atomisation de la mort est notre désespoir majeur.
Fréquente intuition : il faudra que je me rende à Hampstead
pour y mourir.
« Et Dieu attacha fermement l’âme au corps. L’âme est
reliée à l’homme afin qu’il ne puisse, sous le coup de
l’affliction, l’extraire de son corps et la jeter. »

Sur la grande place, ils se réunirent une dernière fois et se


rangèrent en cercle. Ils s’inclinèrent les uns devant les autres.
Ils se détournèrent et s’éloignèrent, chacun de son côté, vers
leur ultime destination.

Que voit-il à présent se profiler à son horizon, celui qui


meurt ? Pas de paradis pour les bons, pas d’enfer pour lui, le
mauvais, mais l’enfer pour tous, bons et mauvais, bientôt, ici
même.

Il est singulier de se dire que toute foi, y compris la plus


effrayante, était trop optimiste ; qu’aucune représentation du
châtiment, aucune menace ne fait le poids comparée au sort
que nous nous apprêtons à réserver à la terre.
Mais cela ne signifie pas une réconciliation avec la mort.
Car c’est sans nul doute la mort elle-même, la connaissance
que nous en avons, la possibilité de l’instrumentaliser à
n’importe quelles fins qui nous ont permis d’aller aussi loin.
L’enfant qui refuse de manger ce qui a été vivant. Mais cela
ne lui suffit pas : à présent, il refuse aussi de manger ce qui a
la forme du vivant : un scarabée, un lièvre, un agneau en
chocolat.

Les animaux devaient se contenter de renaître. La


résurrection demeurait hors de leur portée.
Et bien qu’elle me pende au nez : ce qui me révolte le plus,
c’est que la mort n’épargnera pas les autres.

Il devint assez vieux pour assister à l’autodestruction de la


terre.

La prolongation de la vie
« Il était une fois un garçon qui s’appelait Fu-hsing (le
bonheur se lève). Il avait dans les quinze ans et sa famille était
très pauvre. Il gagnait sa vie en vendant le bois qu’il coupait
ou ramassait. Son père était mort depuis longtemps et sa vieille
mère, qui ne pouvait plus travailler, vivait du travail de Fu-
hsing.
« Un beau jour, comme Fu-hsing parcourait la montagne
pour y chercher du bois, il aperçut sur une hauteur deux
hommes qui jouaient aux échecs. C’était Boisseau du sud (une
constellation) et Boisseau du nord (notre Grande Ourse) qui
président ensemble à la destinée des hommes. Ils devisaient en
jouant aux échecs et parlaient justement d’un homme qui
vivrait très vieux, deux cent quatre-vingt-sept ans, mais aussi
d’un certain Fu-hsing qui, lui, mourrait très jeune, à dix-neuf
ans.
« Ayant surpris leur conversation, Fu-hsing fut saisi d’une
grande frayeur. Il s’en retourna très vite à la maison et raconta
à sa mère la rencontre qu’il venait de faire dans la montagne et
ce qu’il avait appris en surprenant la conversation des deux
hommes qui jouaient aux échecs. La mère dit : “Il s’agit
sûrement de Boisseau du nord et de Boisseau du sud.
Emprunte un peu d’argent à des connaissances et achète-leur
une grande coupe de fruits car c’est ce qu’ils préfèrent manger.
Ensuite, rejoins-les, prosterne-toi devant eux et, quand ils
s’apprêteront à manger les fruits, adresse-leur ta prière.” Fuh-
sing acheta donc des fruits, retourna dans la montagne et se
prosterna devant les deux joueurs d’échecs.
« Tous deux s’apprêtaient à manger les fruits lorsque
Boisseau du nord s’avisa de la présence de Fu-hsing qui entre-
temps s’était relevé. “Qu’es-tu venu faire ici ?” demanda-t-il.
Fu-hsing dit : “Je vous ai entendus dire que je ne vivrai que
dix-neuf ans. Je suis venu vous prier de m’accorder une vie un
peu plus longue.” Et à ces mots, il se jeta derechef à genoux.
Boisseau du sud dit : “Fuh-sing, c’est donc toi ?” Et comme
Fu-hsing acquiesçait, il ajouta : “Bon, pour la peine, je
t’accorde quatre-vingt-dix-neuf ans.” Et là-dessus, il prononça
neuf formules magiques. Fu-hsing, tout heureux, réfléchit un
moment puis, ayant pris son courage à deux mains, il pria
Boisseau du sud de lui accorder une année de plus. Mais il
n’avait pas encore fini de lui adresser sa prière que les deux
joueurs d’échecs avaient disparu comme par enchantement.
« Note. Boisseau du sud est généralement identifié avec
Shou-hsing, le dieu de la longue vie. Ce dieu a un crâne très
allongé, son compagnon est un cerf et on lui prête comme
attribut les pêches qui prolongent la vie. C’est la raison pour
laquelle on lui porte des fruits en offrande. Il tient les registres
de la vie qui, selon d’autres légendes, sont confiés à l’un des
dieux des enfers. »
Eberhard, Contes populaires de la Chine du Sud-Est.
Volksmärchen aus Südost China, no 67, p. 112-113

« Ainsi la mort n’est jamais ce qui donne son sens à la vie :


elle est, au contraire, ce qui la prive fondamentalement de
toute signification. Si nous devons mourir, notre vie n’a aucun
sens parce que ses problèmes demeurent sans solution et parce
que la signification de ces problèmes eux-mêmes demeure
incertaine. »
Sartre

D’après Sartre, il est vain de se lamenter ou de se révolter


et de se demander naïvement pourquoi il faut mourir.

« Aimer une personne revient à dire, tu ne mourras point.


[…]
« Parce que je ne puis aimer sans vouloir l’immortalité de
la personne que j’aime, […] je ne puis accepter la mort. »
Gabriel Marcel

Un chien assiste aux enterrements


Dans le village sicilien de Ribera, un chien de taille
moyenne, que personne ne connaît et dont personne ne sait
d’où il vient, assiste à tous les enterrements. Dès que les
préparatifs d’une cérémonie funèbre sont en cours quelque
part dans le village, le chien, un croisement brun clair de
plusieurs races, arrive sur les lieux et attend que le cercueil
soit porté hors de la maison. Il suit ensuite le corbillard jusqu’à
l’église, prête l’oreille quand la fanfare du village joue les
marches funèbres et accompagne le cortège jusqu’à la tombe.
À la fin de la cérémonie, il disparaît et on ne le revoit à Ribera
que pour l’enterrement suivant.

Des générations « d’oiseaux des prairies qui apprennent


très vite à se rassembler aux endroits fraîchement brûlés pour
y manger les sauterelles grillées ».
« Mort. Je tiens la mort, si elle ne vient pas trop tôt, pour un
événement tout à fait naturel et approprié. Au fil de quelques
décennies, nous avons tout le temps de nous pencher sur les
défauts et les recoins de notre personne.
« On se connaît peu à peu à fond et on voudrait
déménager. »
Döblin (tard) « événement approprié » !

« On May 1, 1968, a contingent of government


officials went to the Shanghai home of the mother of a
young woman named Liu Zhao, who had been jailed for
keeping a diary critical of the party.
« As three Chinese reporters recently recounted the
incident, the officials told the mother that her daughter
had been executed three days earlier as a
counterrevolutionary.
« They told the mother that the money spent on her
daughter’s execution had been a waste, and they
demanded that the mother pay five fen – a little more
than three cents – to cover the cost of the bullet they had
put through the back of her daughter’s head. »
« Le 1er mai 1968, à Shanghai, un groupe de fonctionnaires
gouvernementaux se rendait à la maison de la mère d’une
jeune femme nommée Liu Zhao, emprisonnée pour avoir tenu
un journal dans lequel elle critiquait le Parti.
« Confirmant la nouvelle qui venait d’être annoncée par
trois journalistes chinois, les fonctionnaires informèrent la
mère que sa fille avait été exécutée comme contre-
révolutionnaire trois jours auparavant.
« Ils lui expliquèrent que les dépenses entraînées par
l’exécution étaient du gaspillage et exigèrent d’elle le
paiement d’une somme de cinq fen – un peu plus de trois
centimes – pour couvrir le coût de la balle qu’ils avaient tirée
dans la nuque de sa fille. »

« Au nom de Monsieur le Chancelier de l’Ordre, je vous


informe que l’Ordre déplore la mort de Monsieur le Professeur
Dr Carl Ludwig Siegel, décédé le 4 avril 1981 à l’âge de
quatre-vingt-quatre ans.
« Les obsèques seront célébrées le 9 avril 1981 en la
chapelle du cimetière municipal de Göttingen. Monsieur le
Professeur Siegel ne laisse aucun proche parent. »

Tu as vécu plus longtemps que Kafka, que Proust, que


Musil, que Broch également : À quoi t’engage cette
monstrueuse injustice ?

Au bout du compte, je m’y résoudrai sans poussser de hauts


cris, mais uniquement parce qu’il n’y a pas d’alternative et
sans en rendre grâce au ciel.
Je jure aussi que je ne m’affilierai pas pour finir à quelque
Église de la mort que ce soit.

Dans le manteau de la vie de Goethe sont contenus : Jean


Paul, Hölderlin, E.T.A. Hoffmann, Novalis, Hegel.
Beaucoup de place dans cette vie.
La Sibylle de Cumes est gratifiée par Phébus de mille ans
de vie : ayant tendu au dieu une poignée de poussière, elle le
prie de lui accorder autant d’années qu’il y a de particules
dans la poussière. Mais elle omet de demander uniquement
des années de jeunesse. Condamnée à vieillir, elle a déjà sept
cents ans lorsqu’elle parle à Énée, il lui reste donc encore trois
cents ans à vivre. Elle ne cessera de se racornir et de perdre du
poids jusqu’à n’être plus reconnaissable qu’à la voix.
Métamorphoses, XIV, 129-153

Des papillons, éclos en classe. Chaque enfant en emporte


un à la maison pour ne pas avoir à l’épingler.

La Bible s’endormit et se réveilla lorsqu’il ne fit plus


jamais jour.

J’aurais pu accomplir beaucoup de choses si je ne m’étais


dépouillé de mon obsession de Masse et Puissance après le
décès de Veza. Car en réalité, je n’étais obsédé que par la mort.

Un assassin exigeant : l’homme à assassiner ne lui plaît


pas.

Les protozoaires (comme les bactéries) se reproduisent par


bipartition ; un individu se divise en deux individus identiques,
et ainsi de suite. Chaque génération ressemble en tous points à
la précédente et à la suivante.
La bipartition se produit sans laisser le moindre reliquat qui
serait annihilé. Il n’y a pas de cadavres – aussi petits soient-
ils.
1982
Beaucoup se seraient réjouis, qui ne sont plus en vie, mais pas
au point que, de joie, ils aient pu revenir à la vie.
CSH

Il n’y a pas lieu de s’insurger contre sa propre fin. S’insurger, on


a déjà fait ça depuis longtemps ; on s’est insurgé contre la fin en
général, contre la fin des uns et des autres, de celui-ci, de celui-là,
de tous.
CSH

L’insouciante prolifération, la cécité inhérente de la nature,


insensée, extravagante, impudente et vaine, n’est érigée en loi que
par la déclaration de haine à la mort. Dès que la prolifération cesse
d’être aveugle, dès qu’elle se préoccupe de chaque créature, elle se
charge de sens. L’aspect horrible de ce « Plus ! Plus ! Plus ! au nom
de l’anéantissement ! » devient : « Afin que chaque créature soit
sanctifiée : plus ! »
CSH

Avant de devenir dissolution, la mort est affrontement. Courage


de la défier, aussi vain que ce soit. Courage de cracher au visage de
la mort.
CSH

Son expérience depuis toujours : chaque fois que ses sarcasmes


à l’adresse de la mort s’enveniment, elle lui ravit un proche.
Pressent-il ce qui va arriver ou est-ce une punition ? Qui punit ?
CSH

La mort a davantage prise sur lui. La foi à laquelle il s’est


astreint n’a pas été une protection. Il ne lui a pas été accordé de se
protéger.
D’autres, cependant, étaient là, avec lui. Ne les a-t-il pas
protégés non plus ? Comment se fait-il que presque tous soient
tombés, et que lui soit encore là ? Qu’est-ce donc que cette
corrélation mystérieuse, abominable, dont le sens lui échappe ?
CSH

Il y a quelque chose d’impur dans les lamentations sur les périls


de notre temps, comme si elles pouvaient racheter nos propres
manquements.
Un peu de cette substance impure se mêle dès l’origine aux
lamentations funèbres.
CSH

Chaque fois, devant chaque renaissance, il tombait en garde.


CSH

Il se représente l’âge qu’il aurait si la mort ne lui avait arraché


personne.
CSH

Que ceux qui comprennent l’horreur de la puissance ne voient


pas à quel point elle instrumentalise la mort ! Sans la mort, la
puissance serait restée inoffensive. Ils ratiocinent sur la puissance,
croient la combattre et font l’impasse sur la mort. Ce qu’ils
considèrent comme naturel ne les intéresse pas. La nature ne
compte guère à leurs yeux. Je me suis toujours senti mal dans la
nature quand elle se donnait pour immuable et que je la tenais pour
telle. À présent que sa mutabilité apparaît partout, de tous côtés,
dans toutes les directions, je m’y sens encore plus mal, car aucun de
ceux qui prétendent la modifier ne sait ce qui jamais, en aucune
circonstance, n’aurait dû être modifié.
CSH

Juan Rulfo : « Un mort ne meurt pas. À la Toussaint, on lui parle


et on lui donne à manger. La veuve trompée se rend sur la tombe de
son défunt mari, lui reproche ses infidélités, l’insulte, menace de se
venger de lui. La mort, au Mexique, n’est pas sacrée et n’a rien
d’étrange. Il n’est rien de plus banal au monde que la mort. »
[…]
« Mais vous, monsieur Rulfo, qu’éprouvez-vous lorsque vous
écrivez ?
– Des remords. »
CSH

Si tout s’écroule : que ce soit dit. S’il ne subsiste rien – nous


voulons au moins ne pas nous retirer docilement.
Je ne ressens aucune faiblesse tant que je pense à ce qui me
retient encore là. Dès que je n’y pense pas, je ressens de la
faiblesse.
CSH

Doit-on de temps à autre se trahir soi-même, reconnaître


l’impossibilité d’un commencement devant soi et en tirer les
conséquences ? Pourquoi a-t-on une préférence si marquée pour les
hommes qui ne le peuvent pas et qui croient en eux-mêmes pour
ainsi dire jusqu’à la mort ?
CSH

Il réduisit son cercueil en morceaux et fit fuir le cortège funèbre


à coups de crocs.
N

Il versa des larmes à la mort de l’ami dont il avait oublié le nom.


N

On te reproche de ne pas avoir insulté ou, du moins, dépouillé


de leurs oripeaux père et mère. On te reproche respect, vénération
des morts, gratitude.
Pour qui des nullités devraient-ils éprouver de la gratitude ? Qui
devraient-ils respecter pour n’avoir rien reçu de personne ? Quels
morts honorer, qui les quittèrent, pleins de dégoût ?
N

Les suivistes qui font signe au déclin.


Que quelqu’un puisse dire : « Ça n’a pas d’importance puisque
je ne serai plus là ! »
Les serviteurs de la mort qui écrivent un livre après l’autre afin
de la justifier.
On a besoin d’un peu d’espoir pour pouvoir attaquer. L’espoir
tient au fait que d’autres résistent également.
« Si je ne suis pas là, qu’aucun autre ne soit là non plus. »
Amour de soi et amour de la mort. Leur relation reste à explorer.
N
Le principal argument en faveur de la mort : le rapide
accroissement du nombre des hommes. On dirait que Malthus a eu
le dernier mot, y compris par son influence sur Darwin. Mais
comme tout aujourd’hui est menacé d’anéantissement, Malthus
n’aura finalement pas eu le dernier mot.
C’est que les choses ont bien changé depuis Malthus : une
catastrophe universelle n’était pas concevable à l’époque.
N

Tu n’es plus obsédé par la masse. Tu n’en es plus à élaborer des


recettes pour sa bonne conduite et son bien-être.
Tu es plus que jamais obsédé par la mort. La masse, telle que tu
l’envisageais, a été siphonnée par la mort en masse. Ta propre mort
ne peut plus être qu’indifférente. Clairement, la mort seule a encore
voix au chapitre.
N

Déclenchée en premier lieu par le sacrifice d’Isaac par


Abraham, ta répulsion à l’égard du sacrifice dans les religions est
pétrie de méfiance. Une mort est prise en compte et sanctionnée. Sa
répétition est instaurée et souhaitée.
Sacrifice d’insectes. Crémation de fourmilières.
N

Il est aisé de te combattre. Dès que le cas d’un grand malade est
jugé désespéré, tout ce qui est entrepris pour le sauver paraît un
gaspillage absurde auquel les vivants se doivent de souscrire. C’est
à ce champ de bataille que l’on fait allusion lorsqu’il est question du
combat contre la mort. Or ce n’est pas du tout à cela que je songe,
mais plutôt à la disposition d’esprit erronée, d’ailleurs
communément partagée par les gens en bonne santé, qui suppose
l’équivalence de la vie et de la mort, comme si l’une et l’autre
étaient égales en droits. C’est cette disposition d’esprit qui confère à
la mort l’apparence de la vie. Ce rapprochement est un faux-
semblant. Il est nourri par cette sorte de croyance qui prête de plus
en plus de vie à la mort elle-même. On ne redoute pas seulement sa
malveillance, on cherche à s’en prémunir en dotant les morts de vie.
« Vous êtes là-bas ! En échange, laissez-nous être ici ! » Pour leur
montrer à quel point on est content qu’ils soient là-bas, on en fait
quelque chose de plaisant, de vivant. On leur attribue de la vie, en
les honorant.
N

Qui croire : question centrale de toute vie. Revirements au fil de


la vie. Revirements dans la manière d’être de ceux que l’on croit.
Usure des plus anciens, de ceux que l’on a crus il y a longtemps.
À quel rythme et pourquoi ceux que l’on se plaît à croire
s’usent-ils ? Cela dépend en partie du nombre de ceux qui
continuent de les croire. Mais il y a aussi dans la gestion de la
croyance des mutations qui ne dépendent pas du nombre.
Croyances auxquelles le souffle vient à manquer (on pourrait
aussi dire, la parole). Assèchement ou asphyxie de la croyance.
Croyances qui ne s’insinuent que tardivement et petit à petit. On
entend quelque chose très longtemps, sans écouter. Et un beau jour,
on entend encore cette même chose, et soudain la voilà devenue
signifiante. Comment se produit ce gain de sens ? Par répétition ou
par épuisement progressif du temps de vie ? Théories, expériences,
recherches nous amènent à faire nôtres des raisons qui ne sont pas
trop astreignantes et l’on parvient pour finir à penser sans haine à ce
qu’il y a de plus monstrueux, à la mort.
Les âmes des morts génèrent du vent au moment où elles se
séparent du corps. Ce vent est particulièrement fort dans le cas d’un
suicidé. Quelqu’un a dû se pendre dans un bois, dit-on en cas de
saute de vent inopinée.
N

Même la brièveté de la vie, la mort y compris, est un argument


auquel Schopenhauer attribue un rôle.
Mais cet argument, justement, ne confère-t-il pas une haute
valeur à la vie, du fait même qu’on incrimine sa brièveté et la mort
qui va avec ?
N

« Je voudrais ressusciter d’entre les morts au moins une fois tous


les dix ans. De ma tombe, je me rendrais au kiosque le plus proche
pour y acheter quelques journaux. Je n’en demanderais pas plus.
Pâle, avec mes journaux sous le bras et en rasant les murs, je
regagnerais le cimetière où je prendrais connaissance des dernières
catastrophes survenues dans le monde. Après quoi je me
rendormirais sur mes deux oreilles dans le paisible refuge de ma
tombe. »
Luis Buñuel, à quatre-vingt-deux ans
All Souls, commemoration of all the faithful departed. Its
earliest object was to commemorate all the dead of the
Monastic Order. Under Odilo of Cluny (962-1049) it was
decided to extend it to include « all the dead who have
existed from beginning of the world […] until the end of
time ».
Jour des Morts, commémoration de tous les fidèles défunts. Son
objectif initial était de célébrer la mémoire des morts des ordres
monastiques. Sous Odilon de Cluny (962-1049), il fut décidé de
l’étendre à « tous les morts ayant existé depuis l’origine du monde
[…] jusqu’à la fin des temps ».

Énormément de temps a été perdu et il n’en reste sans doute pas


beaucoup, mais je n’arrive décidément pas à raisonner en termes de
temps. Comme j’ai fait peu de chose de ma vie ! Et qu’est-ce que je
laisse, concrètement ? Le spectacle de décembre fait illusion : il
n’existe de moi que très peu d’ouvrages qui m’ont valu une
récompense… Kafka se situe loin au-dessus de tous les prix ou,
plus précisément : il leur aurait échappé si ses œuvres avaient été
détruites. Il n’en bénéficie pas moins aujourd’hui de la plus haute
estime que les hommes puissent vouer à un écrivain, et il devrait
exister, pour les très rares cas de cette nature, un prix différé qui
pourrait être attribué cinquante ans après la mort de l’intéressé,
voire plus tardivement encore…
Mais en ce qui me concerne – comment le formuler à l’heure
qu’il est ? J’ai toujours pensé que je mériterais une telle récompense
pour Masse et Puissance, pour les nombreuses années que j’ai
consacrées à cet ouvrage. Et j’ai pensé cela en songeant plus
particulièrement à Veza qui a porté le lourd fardeau de mes efforts.
Mais trois ans après la parution de ce livre, Veza est morte. Quelle
reconnaissance pouvais-je encore espérer après son décès ? Aucune,
car j’avais rencontré entre-temps Hera et j’ai mené, de 1963 à 1971,
une vie plutôt mouvementée. On pourrait dire que c’est alors
seulement que j’ai commencé à vivre. Durant cette période, j’ai écrit
quelques essais – de bonnes choses, sans doute, mais si peu
nombreuses qu’elles ne pèsent quand même pas très lourd. La
dernière maladie de Georg et sa mort ont été le coup dur suivant.
C’est alors qu’a commencé le temps de l’enfant et de
l’autobiographie…
Or la récompense ne serait sans doute jamais venue s’il n’y avait
eu l’autobiographie, et c’est pourquoi je ne sais pas si le poids de
nos efforts, à Veza et à moi, notamment consacrés à Masse et
Puissance, a été suffisamment pris en compte. Tout est comme
décalé, dans le temps mais aussi au point de vue de la signification.
J’ai l’impression d’avoir été distingué dans une vie nouvelle pour
une vie antérieure, et cela uniquement pour avoir conservé le
souvenir de cette vie antérieure et l’avoir consigné par écrit.
« Lorsque les flammes atteignirent les étages supérieurs des
maisons, les Juifs apparurent sous les combles. C’étaient leurs
derniers instants. Ils couraient d’une fenêtre à l’autre, gesticulaient
désespérément, grimpaient sur les rebords des fenêtres. Leurs
silhouettes noires se détachaient avec netteté sur le fond lumineux
des façades dévorées par les flammes. Pour éviter d’être brûlés vifs,
ils se jetaient dans le vide. Non pas sur des coussins destinés à
amortir leur chute, mais directement sur l’asphalte de la rue. Les
suicidés gisaient là telles des poupées noires barbouillées de rouge.
Crânes fracassés, cervelles éclatées. Les maisons continuaient de
flamber après que les toitures se furent écroulées les unes après les
autres. Les ruines brûlèrent durant des jours et des jours ; il fallut
attendre la première pluie de mai pour étouffer ce qui rougeoyait
encore çà et là. »
Stroop, le 4 mai 1943

Samedi 1er mai 1982


Il y a aujourd’hui dix-neuf ans que Veza est décédée.
Quelle vie eût été la sienne aujourd’hui, dans sa quatre-vingt-
cinquième année !
Nombreux sont ceux qui m’ont écrit au cours de l’automne
passé qu’il y a quand même une justice. Il n’y en a pas, car Veza
n’était pas là pour savourer son triomphe. Pour elle, c’eût été
véritablement un triomphe : elle était comme Deborah, une
combattante et une juge de l’Ancien Testament.
Il y a quelques semaines, j’étais chez elle, dans l’appartement de
Hampstead qui est devenu son tombeau. Elle ne s’y plaît plus trop
mais je l’y ai trouvée. Sans doute aime-t-elle l’enfant qu’elle a
toujours souhaité avoir de moi et est-elle souvent chez nous. Hera
est bien disposée envers elle et je sais que, de son côté, elle aime
bien Hera. Je sens que nous avons sa bénédiction. En de
nombreuses langues, on connaît à présent son nom et on saura
bientôt partout ce qu’il y avait de plus beau en elle.
Aujourd’hui je me suis retrouvé une nouvelle fois à bord du
Titanic et j’ai appris ce que l’orchestre a réellement joué au moment
du naufrage.

En automne, quelqu’un m’a fait savoir par lettre qu’il écrivait


une pièce sur le suicide. Enzensberger lui avait parlé de l’amitié
« de longue date » qui me liait à Jean Améry. Il aurait voulu me
rencontrer pour en apprendre davantage sur son suicide.
Je ne lui ai pas répondu, bien que j’aie eu très envie de le tuer.
J’aurais dû le faire venir pour ça.

De plus en plus fermement s’enracine en moi la conviction que


les responsables de la mort de Benjamin étaient ses amis, en
premier lieu Horkheimer et Adorno, mais aussi Scholem.
À leur décharge, je me dois de souligner que je suis par nature
enclin à chercher des coupables pour chaque suicide.
Du feu d’artifice aux missiles à têtes nucléaires. Contribution
chinoise à l’apocalypse.
Grillparzer disait récemment : « Rien n’est plus difficile
que de se souvenir. La plupart des hommes naissent le matin
et meurent le soir. »
Extrait du journal de Bauernfeld
daté du 24 octobre 1836
Dans la lutte contre la mort, il semble qu’il ne s’agisse jamais
que de la lutte que l’on mène contre sa propre mort. Ce serait trop
peu. Ce ne serait rien. Comment montrer assez clairement, et de
manière à ce qu’aucun doute ne subsiste, qu’il s’agit de la mort en
tant que telle, et peut-être moins d’ailleurs de la durée trop courte
de la vie que de l’influence de la mort, qui est toxique.
Notre tumeur cancéreuse est la mort, elle contamine tout. La
coupure radicale de la mort, tout au long de chaque vie, elle est
possible partout et à tout moment. On en tient compte, même quand
on ne l’attend pas.
L’étonnant est que l’on vive malgré tout comme si l’on n’avait
rien à voir avec elle. Cette dichotomie : le fait de la voir partout et
de la tenir quand même à l’écart de soi, de reconnaître l’emprise de
la mort sur tous les autres mais non sur soi (car on construit des
maisons, on dresse des plans, on prend des assurances), cette
dichotomie est une sorte d’artifice fondamental de l’existence.

Tu as touché les deux points névralgiques, masse et mort. Tu


n’as rien formulé de décisif sur ces deux points. Tu as fait de
grandes proclamations, voilà tout. Aurais-tu pu ou quelqu’un
d’autre aurait-il pu faire davantage ?

Ils te soupçonnent d’avoir peur de la mort et ne croient pas à ta


haine de la mort. Mauvais lecteurs !

Après le décès de ma mère, je me suis juré d’écrire le livre


contre la mort. Je l’ai relu avant-hier dans les lettres à Veza. J’ai
passé à les relire la moitié de la nuit (comme aux temps anciens). Je
lui ai écrit aussi que ma mère devait devenir immortelle. Elle l’est
devenue dans l’intervalle, et celle à qui je l’ai écrit, elle aussi est
devenue immortelle. Aussi longtemps qu’il y aura des hommes sur
terre, personne ne pourra leur enlever cela.
Mais ce que je n’ai pas écrit, c’est le livre contre la mort. J’en
suis redevable depuis le 15 juin 1937, soit depuis quarante-cinq ans.
Je veux conquérir le temps qu’il me faut pour l’écrire.

On n’est pas assez vaste pour penser à un mort. Comment le


contenir ?
Il est temps que tu analyses la dangerosité de tes pensées contre
la mort. Il y a en elles quelque chose qui évoque pour certains la
notion de meurtre. Qu’est-ce que c’est ?
Il est certain qu’il y a quelque chose de contagieux dans
l’expression « ennemi mortel », dans la mesure où tu lui prêtes un
sens particulier, celui d’ennemi de la mort. Quiconque la saisit
pleinement se voit brusquement comme son propre ennemi mortel,
non pas l’ennemi de quelque forme mythique ou abstraite de la
mort mais l’ennemi d’un homme en qui on a reconnu l’adversaire
qu’il faudrait abattre. De là découle la nécessité de l’abattre.
Incontestablement, l’inflexibilité de mon rejet de la mort, que je
laisse paraître sans nul fard, n’est pas dénuée de traits meurtriers :
c’est cela, justement, qui est contagieux, mais sans qu’il apparaisse
d’emblée clairement aux autres contre qui sont dirigées ces visées
meurtrières. Ils se les approprient et déterminent ensuite, selon
leurs propres nécessités, ce qu’il vont en faire.

« Die-in » de masse à Osaka


Osaka, le 25 octobre. Ce sont quelque 450 000 adversaires des
armes atomiques qui ont participé à un die-in, autrement dit à un
simulacre de mort en masse qui s’est tenu dans un parc de la ville
japonaise d’Osaka. Les gens se sont laissés tomber à terre au même
moment dans dix points différents du parc, simulant de la sorte une
mort atomique généralisée et exigeant du même coup l’interruption
de toute production d’armes nucléaires. La manifestation était
également dirigée contre la prolifération des centrales nucléaires
japonaises. Compte tenu de leur nombre et des dimensions du parc,
les manifestants durent par endroits se laisser tomber les uns sur les
autres pour réaliser le die-in.
1983
Là-bas les gens ne sont jamais plus vivants qu’à l’heure de
leur mort.
CSH

Comme le bouddhisme fait merveille face à nos détracteurs


de la vie !
Dégoût de la vie, mais mille histoires de résurrection.
CSH

Tu devras vivre si vieux que tu ne t’en rendras plus compte.


CSH

Les morts sont comme des fleurs semées sur son chemin.
N

Depuis qu’il sait qu’il doit mourir, il ne regarde plus


personne en face.
N

Il frappa à sa porte, entra, la vit sourire, et la peur mortelle


qu’il avait pour elle s’évanouit.
N

La succession chronologique des morts lui fait horreur. Qui


en décide ?
N

Mme von Krüdener s’en revint en visite à Riga en 1804.


« De sa fenêtre, elle aperçut dans la rue un monsieur de
connaissance. Il souleva son chapeau pour la saluer et
s’effondra mort sur le pavé. »
Cet épisode grotesque devint le chemin de Damas de Julie
von Krüdener : elle s’affilia à la Fraternité morave.
À Baden, elle subit l’influence de Jung-Stilling qui
prédisait, sur foi d’un calcul simple, la date exacte – 1819 – de
la fin du monde.

Il serait de bonne guerre que tu consignes enfin également


quelques bienfaits de la mort : lesquels ?

Peut-être que le coût des nouvelles bombes nous sauvera


d’elles.

Dans chaque cahier, à la même page, un seul et même


insecte écrasé.

Obsèques d’un chef


« L’une des femmes s’emploie, au bout d’un moment, à
couper les cheveux du défunt à l’aide d’un couteau. Une autre,
son épouse préférée, s’allonge sur lui de manière à ce que sa
bouche, ses mains, ses pieds reposent sur la bouche, sur les
mains, sur les pieds du défunt. La première continue de lui
couper les cheveux, la seconde se met à pleurer et à chanter en
alternance. Cela dure des heures. »
« There was Dresden, said Vonnegut, a beautiful city
full of museums and zoos – man at his greatest. And
when we came up, the city was gone […]. The raid
didn’t shorten the war by half a second, didn’t weaken a
German defence or attack anywhere, didn’t free a single
person from a death camp. Only one person benefited.
« – And who was that ?
« – Me. I got several dollars for each person killed.
Imagine. »
Conversation avec Kurt Vonnegut

« C’était Dresde, dit Vonnegut, une ville magnifique, pleine


de musées et de zoos – l’homme à son apogée. Et lorsque nous
arrivâmes sur place, la ville avait disparu […]. Le raid aérien
n’a pas abrégé la guerre d’une fraction de seconde, il n’a
affaibli aucune opération défensive ou offensive de l’armée
allemande, il n’a pas sauvé une seule personne détenue dans
un camp de la mort. Il n’y a qu’un homme qui en a profité.
« – Et qui était-ce ?
« – Moi. J’ai encaissé plusieurs dollars pour chaque
personne tuée. Rendez-vous compte. »
« It is well to remember that in the war that ended
with the Peace of Westphalia, Germany lost 35 percent
of its population. Bohemia’s population fell from
3 millions to 780 000. This was at a time when people
had to be killed one at a time, often with muscle
power. »
« Il est bon de se rappeler qu’au cours de la guerre qui s’est
achevée par la paix de Westphalie, l’Allemagne a perdu 35
pour cent de sa population. En Bohême, la population est
tombée de 3 millions à 780 000. Et cela en un temps où les
hommes devaient être tués un à un, souvent de manière
musclée. »

Buñuel : « Quand on me demande pourquoi je voyage


moins depuis quelques années, je réponds : “Par peur de la
mort.” On me fait observer alors que la mort peut aussi bien
me frapper ici que là, mais moi, je réponds : “Ce n’est pas la
peur de la mort en tant que telle. Vous ne me comprenez pas.
Au fond, ça m’est égal de mourir. Mais pas en voyage, surtout
pas !” Je ne m’imagine rien de plus affreux que d’être surpris
par la mort dans une chambre d’hôtel, entre des valises
ouvertes et des papiers en vrac…
« Je me plais à imaginer que je jouerai encore, avant de
pousser mon dernier soupir, un dernier tour de ma façon à mes
vieux amis qui sont, comme moi, des athées invétérés. Ils se
réunissent, la mine attristée, autour de mon lit. Puis vient le
prêtre que j’ai fait appeler. En présence de mes amis horrifiés,
je me confesse, j’implore le pardon de mes péchés et je reçois
l’extrême-onction. Ensuite je me tourne contre le mur et je
trépasse.
« Mais a-t-on encore à cet instant la force de jouer des
tours ? »
Samedi, le 12 mars 1983
Aujourd’hui Hera fête ses cinquante ans.
Que j’aie pu vivre cette journée me réconcilie avec
beaucoup de choses.
Nous sommes restés assis tous trois à cette table, sur
laquelle trônaient des roses jaunes épanouies et qui nous est
devenue familière depuis qu’elle a été déplacée.
Un jour paisible, le rire léger de Johanna, le sourire radieux
de Hera, mes blagues un peu lourdes.
Personne ne sait ce qu’il en résultera, en guise de
messagers, ce sont des douleurs qui s’annoncent partout,
jusqu’à présent elles se sont dissipées, peut-être vont-elles
bientôt s’implanter, peut-être la fin est-elle proche, mais il y
aura eu cette journée. J’étais assis avec mes bien-aimées, avec
la déesse et avec l’enfant, et, si je dois partir, ce sera avec leur
image dans mes yeux.

Le chef des Bajau Laut (Bajau de la mer), un vieil homme,


ne laissera pas grand-chose à ses fils : à sa mort, sa pirogue
sera désossée et transformée en cercueil.
Il est possible que l’on soit davantage attaché à la notion de
patrie quand on en a plusieurs plutôt qu’une seule. C’est une
notion qui prend d’autant plus d’importance. Il est clair que je
suis attiré par les endroits que j’ai bien connus, par Vienne, par
Paris. Mais quels qu’ils soient, ce sont les lieux de mes morts
qui m’importent le plus. Ce ne sont pas leur tombes qui
m’attirent, mais les endroits où ils ont vécu. J’ai honte de
visiter les tombes de mes proches, car, confronté à des tombes,
je me sens coupable d’avoir survécu ; la tombe de ma mère, au
Père-Lachaise, je ne l’ai jamais visitée depuis le jour de son
enterrement (juin 1937); celle de mon père, décédé et inhumé
à Manchester (octobre 1912), je ne la connais même pas ; la
tombe de Friedl, à Grinzing, je m’y suis rendu en 1953, son
nom n’avait pas encore été gravé sur la pierre tombale. Les
cendres de Veza sont encore chez moi, dans l’appartement de
Hampstead. Je n’ai pas pu me résoudre jusqu’alors à les
confier à une tombe ou à une urne. De toute évidence, je me
garde d’aller sur la tombe de mes morts et me rends d’autant
plus souvent sur leurs lieux de vie.

La fin du monde ! La fin du monde ! Cessez de brandir


cette menace, elle se fera de toute façon attendre le temps qu’il
faudra.
« Il m’arrive comme à tout le monde de rêver de mon père.
Il est assis à la table familiale, son visage est grave. Il mange
très lentement, très peu et ne parle guère. Je sais qu’il est mort,
et à voix basse, je dis à ma mère ou à l’une de mes sœurs : “Il
ne faut surtout pas le lui dire.” »
Buñuel, p.84
Il survécut à sa gloire et continua de mourir heureux.

Pour « Thésée et le centaure », Canova fit tuer un cheval


afin d’étudier et d’exploiter tous les stades de l’agonie.

Course entre la médecine et la physique nucléaire. Aucune


n’a encore franchi la ligne d’arrivée.

Tu continues de te demander si tu as connu un homme qui


était bon. Cela importe-t-il encore ? Cela et rien d’autre. Et si
ce devait être la dernière question, cela et rien d’autre.

La respiration de ces enfants, de tous ces enfants, et cela ne


devrait pas nous sauver ?
Ils délibèrent, ils délibèrent. Les dernières horloges font tic-
tac.

Il dit réalisme et veut dire machines. Je dis respirer et veux


dire ne-pas-mourir.
4,7 milliards d’hommes. Invention de la guerre atomique.
Réduction de la population mondiale à une seule famille. La
nouvelle Arche.
Je commence ici même le livre que je me promets d’écrire
depuis des années, depuis des décennies.
Il ne suffit pas de proclamer encore et toujours que je suis
contre la mort. C’est devenu de notoriété publique et ça ne
signifie rien. Le temps presse : s’il m’en reste un peu, il n’en
est pas moins possible que mes forces déclinent et que je n’aie
plus le loisir de trouver tout ce qu’il y aurait à dire à ce sujet.
Je commence aujourd’hui et je ne dois plus relâcher mon
effort.

Les modalités de la lutte défensive : il importe de savoir


combien de temps, avec quelle concentration et quelle
détermination on s’est défendu contre la mort.
Chaque jour d’une longue vie, on aurait dû noter à ce sujet
quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’aurait pas
encore été pensé.

Il élève des animaux pour qu’ils meurent à sa place, le


moment venu, il en fait passer un devant.
Cela n’a pas de nom chez lui. Il ne l’a jamais formulé. Mais
il le sait.
Peut-on en vouloir à quelqu’un de ce pour quoi il est mort ?
Et de ce pour quoi des hommes ne sont pas morts ?
On peut lui en vouloir de ce pour quoi il a tué.
Il s’avéra que les animaux eux-mêmes n’étaient pas si
inconscients.

Des hommes de la durée d’un éphémère. – Serait-ce


suffisamment excitant, au bout du compte ?

Le papillon comme fantôme de la chenille.

À méditer : La résistance à la mort rend-elle la mort plus


attractive ?

La mort de Tännerlin
« C’est ainsi qu’il mourut et fut enterré en grande pompe en
son royaume. Il faut que vous sachiez qu’il gémit encore dans
sa tombe, la nuit, durant une année entière. Les prêtres qui
veillaient sur le tombeau l’entendaient distinctement. Les amis
du roi apportèrent de somptueuses offrandes afin qu’il cesse de
se lamenter, mais ce fut en vain. Les prêtres tinrent conseil, se
rendirent auprès de son fils et le prièrent de libérer tous ceux
que son père avait faits prisonniers dans d’autres pays, en
particulier ceux qui se trouvaient dans la capitale. Car
Tännerlin avait rassemblé dans la capitale, où ils devaient
travailler pour lui, les prisonniers qui lui seraient le plus utiles,
en particulier les artisans. Son fils et successeur les libéra. Dès
que ce fut chose faite, le mort cessa de se lamenter.
Schiltberger, p. 99

Il y a dans toutes ses questions une arrière-pensée qu’il ne


formule pas : comment se fait-il qu’il soit encore en vie ?

Il revint en reine des fourmis et fonda un État.

À l’évidence, tu ne deviens pas meilleur, seulement plus


malin. Qu’attends-tu donc de plus d’années ?

Il piétina le paria et épargna la vache, et se retrouva dans la


vie suivante en train de ruminer.

La dernière fois que j’ai vu Veza, on l’avait déjà charcutée.


Mais cela ne se voyait pas sur son visage.
Georg était venu me voir. Il est mort huit années plus tard.
Combien d’années plus tard suis-je mort ?
1984
Coupable de survivre : un sentiment qui ne t’a jamais
quitté.
CSH

La mort comme affront. – Mais comment dépeindre cela ?


CSH

La mort le porte, qu’il ne tolère pas.


CSH

Ne pas ralentir devant la mort : aller plus vite, plus vite.


CSH

Une réserve de morts à regretter.


CSH

Je songe à ma déplorable sociabilité et à ma vie intime,


mais aussi au fait qu’en vieillissant j’aime toujours plus
obstinément et plus fort, occupé constamment de la mort de
ceux qui me sont le plus chers, pas du tout de la mienne ; que
je ne puis m’empêcher d’être de moins en moins objectif ni
d’être jamais indifférent au sort de mes proches ; que je
méprise tout ce qui n’est pas respirer, penser et apprendre.
Mais je songe aussi au fait que je ne veux pas voir d’autres
gens, que chaque nouveau venu me perturbe jusqu’aux
tréfonds, que je ne puis me défendre contre cette perturbation
ni par l’aversion ni par le mépris, que je suis totalement à la
merci de chacun (même si cela ne se remarque pas), que je
n’arrive pas, pour cette raison, à trouver le calme, à dormir, à
rêver, à respirer – que chaque nouveau venu est pour moi un
concentré d’humanité, quelqu’un d’important, le plus
important au monde, et je compare cela au calme utile
(aimable) et commode de Goethe, un calme qu’il aura
finalement davantage mérité que quiconque – et je ne sais pas
ce que je préfère : son calme me fait honte, de même que j’ai
honte de la perméabilité de mon âme ; j’aimerais être comme
lui et je n’aimerais pas être comme lui, mais il est une chose
dont je suis sûr : face à la mort qu’il a esquivée, j’ai fait
meilleure figure.
Il a connu les effrois, il les a dissimulés ; nous sommes
devenus vieux tous les deux, son œuvre demeure, j’ai sacrifié
mon œuvre aux effrois, il n’y a presque rien de moi – sais-je si
j’aimerais échanger avec lui ?
CSH

C’est chose surprenante que d’être confronté, à cette heure


précisément, au souvenir de la terribilità de Michel-Ange, qui
nous a si vivement impressionnés, Wotruba et moi-même,
chacun à sa manière et indépendamment l’un de l’autre.
Je me meus à présent dans le souvenir, et en des lieux plus
hospitaliers, et je me sens protégé par un enfant.
Serais-je devenu chrétien sous la menace du naufrage
imminent du monde ? Vais-je encore adresser très vite une
prière à celui qui est en passe de nous détruire ?
La mort du quadragénaire, qui comme nul autre nous
portait en son cœur, Wotruba et moi-même, m’atteint de plein
fouet. Onze mois durant je n’ai rien su de sa mort. D. S. est
décédé à Ludwigsburg le jour de la première des Sursitaires, à
Stuttgart, comme s’il avait voulu s’introduire dans cette pièce
consacrée à tous ceux qui devront mourir. Il m’a parlé à trois
reprises, entre-temps j’ai chaque fois oublié son visage. Je lui
ai refusé une conversation au sujet de Wotruba. Il a trouvé lui-
même les paroles qui convenaient. Je souhaite profondément
qu’elles soient prises au sérieux.
N

D. S., de moitié plus jeune que moi, mort l’année dernière.


Lui qui, si jeune, portait déjà en lui ce que nous étions l’un
pour l’autre, Wotruba et moi, notre signification, lui qui avait
compris et su formuler ce que nous étions conjointement.
Je suis aussi affligé par sa mort que si Wotruba et moi
étions morts en même temps que lui, et je n’ai pas honte de
cette affliction qui pourrait paraître égoïste. Mais c’est le deuil
de cette amitié, la plus forte de ma vie, que je porte, non le
mien, et c’est en celui qui est mort accidentellement l’an passé
que cette amitié a trouvé de mystérieuse manière à s’épanouir
pleinement.
N

Pourquoi rejettes-tu la pensée d’une autre vie, antérieure ou


postérieure, pourquoi la transmigration des âmes, le terme
même de transmigration, ne t’inspirent-ils que répugnance ?
Es-tu donc l’esclave de cet unique objet, de cette table à
laquelle tu écris ? De cet enfant, de cette femme ? Ne peux-tu
renoncer à rien ni à personne en échange d’une autre vie ? Les
intuitions, les rencontres inattendues n’ont-elles sur toi aucun
pouvoir de séduction ? Tes morts sont-ils, pour toi, pour toi
justement, tout à fait morts ?
Non, pour cela, pour cela seulement, pour la rencontre avec
un mort, je serais prêt à faire mienne la plus répugnante des
représentations, celle d’une transmigration des âmes.
N

Origine des tremblements de terre […] un rassemblement


des morts.
Pythagore N

Dimanche, 1er janvier 1984


Je commence cette année avec le sentiment que c’est la
dernière de ma vie.
Je me propose d’invalider ce sentiment par l’écriture.
Car pour peu que j’aie à exprimer quelque chose qui me
surprenne, ce ne sera pas la dernière.

Durant la visite que je lui ai faite hier, W. a envisagé le plus


terrible, la trangression de ce commandement suprême que
jamais auparavant, ne fût-ce qu’en pensée, il ne se serait risqué
à enfreindre.
Il ne veut pas dépérir jusqu’au bout. Il veut bien dépérir
jusqu’à un certain point, mais pas davantage. Aussi longtemps
qu’il sera en mesure de constater son dépérissement, c.à.d. de
le consigner, l’état de sa personne pourra s’aggraver ; le fait
qu’il puisse en témoigner justifiera son état. Mais quand ce ne
sera plus possible, quand il en sera réduit à un état excluant
tout besoin, toute possibilité d’en témoigner – alors quoi ?
Se contentera-t-il de l’espoir du miracle susceptible
d’annuler son dépérissement ?

Un ennemi vient de mourir. Où est passée ta grandeur


d’âme ? Tu en as pris acte, sans honte, une trace de satisfaction
cachée s’est manifestée en toi. Qu’est-il advenu de toi ?
Mais tu t’es néanmoins dit : peut-être que quelques
semaines seulement nous séparent.

Il est trop vieux pour mourir ; à présent, créature affreuse, il


survit à tout le monde.

Depuis quand es-tu vieux ? Depuis demain.

Le Président de la télévision : son sourire, son inflexibilité,


son étroitesse d’esprit.
À lui, à lui seulement, je souhaite la mort pendant qu’il
sourit.

Si tu ne peux plus que décourager, il vaut mieux que tu


partes.

Ro-lang, le cadavre qui se lève


« Le célébrant du rite est enfermé, seul avec un cadavre,
dans une chambre obscure. Il doit ranimer le mort en
s’étendant sur lui, posant sa bouche sur la sienne et répétant
continuellement une même formule magique sans se laisser
distraire par aucune autre pensée.
« Au bout de quelques instants, le cadavre commence à se
mouvoir. Il se lève et veut s’échapper. Le sorcier doit alors le
saisir fortement entre ses bras et demeurer collé contre lui. Le
mort s’agite de plus en plus, il saute, faisant des bonds
prodigieux, et l’homme qui l’étreint saute avec lui sans
détacher sa bouche de la sienne. À la fin, la langue du cadavre
pointe au-dehors. C’est le moment critique. Avec ses dents, le
sorcier doit la saisir et l’arracher. Aussitôt le cadavre retombe
inerte, et sa langue, soigneusement desséchée et conservée par
le sorcier, devient une puissante arme magique.
« Le ngagspa dépeignait d’une manière extrêmement
vivante l’éveil progressif du cadavre, le premier regard
s’allumant dans ses yeux vitreux et ses tressaillements se
changeant graduellement en mouvements plus vifs, jusqu’à ce
que le sorcier fût devenu incapable de le maîtriser et dût faire
usage de toute sa force pour rester attaché à lui. Il décrivait la
sensation ressentie lorsque la langue du cadavre avait émergé
de sa bouche, touchant ses lèvres à lui, et qu’il avait compris
que le moment terrible était arrivé où il devait vaincre sous
peine d’être tué par le mort. »
A. David-Néel, Mystiques et Magiciens
duTibet, p. 161-163

Dois-je écrire le livre que j’avais en tête il y a plus de


cinquante ans : le dissipateur.
Je sais maintenant avec certitude ce que dissiper veut dire.
Car j’ai dissipé de la vie mais je suis encore là et je vois
comment la terre se dégrade et ce qu’il advient d’elle, et je sais
que le grand, le véritable dissipateur n’est autre que la mort.
Le livre sur le dissipateur que je suis et le livre par excellence,
celui pour lequel j’ai vécu, à savoir le livre contre la mort,
doivent se conjuguer en un seul.
Le dissipateur, c’est la mort. Tu dois montrer cela.
Écarte tout ce qui était avant. Vois-les ensemble, dissipateur
et mort, dévoile leur secret.
Quarante-sept années disponibles et qui m’appartiennent
encore. 1937-1984, l’acmé de l’épouvante en continu, et je
dois encore dire tout cela.

18 août 1984
Pause respiratoire – c’est ainsi que j’ai appelé le livre et la
pause m’a été concédée. Je veux la mettre à profit. Je poursuis
ici mes réflexions sur la mort que j’ai commencé à rédiger
durant les deux derniers mois de l’an passé.

« Il y a un temps pour tout. » Pas pour la mort, elle n’en a


pas.

Le jeune homme, à l’époque, révolté par tes propos sur la


survie. Son père était décédé ; il savait de quoi il parlait et
s’élevait avec colère et mépris contre ma « théorie ». Il n’avait
pas éprouvé le moindre soulagement à la mort de son père, pas
le moindre, non, pas un soupçon de soulagement. Il était là,
parmi les très nombreuses personnes qui se pressaient autour
de moi après la conférence. Il exigeait que je me rétracte, il
savait qu’il avait raison, il était si fâché par mes thèses que
j’aurais voulu l’embrasser. Mais je lui coupai la parole et
déclarai : Je ne suis pas ici pour discuter.
Tu devrais de nouveau faire front, te mesurer à des milliers
de gens, en un débat public. Tu devrais être tué.

Par cette représentation et cette « exigence » envers toi-


même, à savoir d’être tué, tu te rapproches du christianisme.
Tu trouves attirante l’idée de devenir le martyr de ta foi.

Les bons jours où il ne s’en laisse pas conter, ni au sujet de


la mort, ni à celui de la résurrection, ni à celui de l’âge
biologique.
It was believed by practitioners of yin-yang
divination that a person’s hour of death was determined
at his birth and could be foretold by an examination of
the celestial stars governing his birth.
Certains praticiens du yin-yang divinatoire croyaient que
l’heure de la mort d’une personne était déterminée à sa
naissance et pouvait être prédite par l’examen des corps
célestes qui la gouvernaient.

« Il est certaines choses qui ne peuvent provenir que des


morts. »
Benn

« Aussi se refusait-il à prendre connaissance de sa fin


prochaine :
« La pensée de la mort lui causait une frayeur telle (écrivit
plus tard le médecin à Marie Taxis) qu’il la rejetait assez loin
de lui pour ne jamais s’aviser de me demander de quelle
maladie il souffrait. Pas une seule fois, il n’a évoqué la
possibilité de sa mort, bien que nous parlions chaque jour très
ouvertement de son état et de ses amis lorsque, ainsi qu’il en
avait émis le vœu, je passais un moment en tête à tête avec
lui. »
À propos de Rilke

« Ils n’ont donc plus besoin de nous, les précocement


disparus, on se déshabitue doucement du terrestre de même
qu’on se détache insensiblement du sein maternel. Mais nous
qui avons besoin de si grands secrets, nous qui du deuil
voyons surgir si souvent le bienheureux progrès – pourrions-
nous être sans eux ? »
Extrait de la « Première élégie de Duino »

« … J’aime mes pensées parce que je mourrai. Je n’ai pas


besoin d’avoir honte de ma haine de la mort. Elle n’a rien de
personnel. Je me contenterais volontiers d’un seul homme
immortel (pourvu qu’il ne le soit pas au détriment des autres –
j’accepterais que ce soit à mon propre détriment). »
Juin 1932

« Palmer the tragedian died when he should have


conterfeited a scenic death in Drury Lane ; the audience hissed
because the hero did not die well but the poor actor was found
lifeless. »
Emerson, Journal and Notebook VI
« Le tragédien Palmer mourut alors qu’il jouait un
personnage qui mourait en scène à Drury Lane ; le public le
hua parce que le héros ne mourait pas bien, mais le pauvre
acteur, comme on put le constater, était mort pour de bon. »

Hodler : permanence de la mort


1855-1918
« H. avait cinq ans quand son père mourut de phtisie. En
1867 (il avait alors quatorze ans), sa mère mourut à son tour.
Tandis qu’elle travaillait au champ, sur une terre communale
de Thoune dédiée aux pauvres, entourée de ses nombreux
enfants, elle s’écroula, morte sur le coup, par un beau jour de
printemps. Les enfants durent charger eux-mêmes le corps de
la défunte sur la charrette ; en pleurs, ils le transportèrent ainsi
jusqu’à la maison. Au cours des années suivantes, la mort
emporta successivement tous les frères et sœurs de H. (ils
étaient neuf). “Dans la famille, on était entouré de mourants. Il
me semblait qu’il y avait toujours un mort dans la maison et
qu’il devait en être ainsi”. »

« Quand vous serez morts, serai-je encore entière ? »


Une fillette, trois ans.

La dignité des survivants dépend de la manière dont le mort


est mort.
Les tentatives d’apaisement ne réussissent pas toutes. Il y a
des morts récalcitrants de même qu’il y a des survivants
récalcitrants.
1985
On pourrait envier Stendhal pour bien des raisons. Surtout
pour s’être véritablement dévoilé après sa mort.
CSH

Tu fais tout pour renforcer ta conscience de la mort. La


menace, déjà grande en soi, tu l’exagères afin de ne jamais la
perdre de vue. Tu es le contraire d’un homme qui prend des
drogues, ta connaissance de l’horreur ne doit jamais trouver de
repos.
Mais que te rapporte l’imperturbable éveil de ta conscience
de la mort ?
Cela te rend-il plus fort ? Cela te permet-il de mieux
protéger ceux qu’elle menace ? As-tu jamais insufflé du
courage à quiconque parce que tu penses toujours à elle ?
Tout ce dispositif démesuré que tu as échafaudé de toutes
pièces ne sert strictement à rien. Il ne sauve personne. Il a une
fausse apparence de robustesse, mais ce n’est que
fanfaronnade, simulacre de bout en bout, aussi vain que
n’importe quel autre.
CSH

Mais je maudis la mort. Je ne peux pas faire autrement. Et


même si cela devait me rendre aveugle, je ne peux pas faire
autrement, je repousse la mort. Si je l’acceptais, je serais un
meurtrier.
CSH

Il ne prend pas d’ultimes dispositions. Ce serait faire trop


d’honneur à la mort.
CSH

Où en es-tu – après toutes ces annonces – avec les


préparatifs de ton livre contre la mort ?
Tente le contraire : glorifie-la, et tu seras très vite au clair
avec toi-même et avec ton but réel.
CSH

Évadé du monde, lui seul.


CSH

Le plus difficile pour toi ? Exprimer une dernière volonté.


Ce serait comme capituler.
CSH

Et si on te disait : encore une heure ?


CSH

Il se défit de sa dernière peur et mourut.


CSH
Il se tient là, debout, et regarde la mort en face. Elle
s’approche de lui, il la repousse. Il ne lui fait pas l’honneur de
compter sur elle. Quand la confusion, au bout du compte, le
submergera quand même – il ne se sera pas incliné devant elle.
Il l’aura nommée, il l’aura haïe, il l’aura chassée. Il n’a pas pu
faire davantage, c’est mieux que rien.
CSH

L’imbécile s’est approprié le déclin.


CSH

Des phrases aussi simples et terribles que lui-même.

Mort d’Al-Hamadhani, poète


des Makamat
(1000 ap. J.-C.)
J’appris de source sûre qu’Al-Hamadhani était tombé dans
le coma et avait été enterré précipitamment. Il s’était réveillé
dans la tombe et, dans la nuit, on l’avait entendu appeler. On
avait rouvert alors la tombe où il était étendu, cramponné
d’une main à sa barbe. Il était mort à ce moment-là, de terreur.
D’après Abou-Saïd, Fähndrich, p. 30-31

Enchères d’autographes chez


Sotheby
« Parmi les curiosités de cette vente figurait une lettre de
Sigmund Freud, datée de mai 1911, dans laquelle Freud
réclamait au mandataire successoral de Gustav Mahler, décédé
cinq jours auparavant, le règlement des honoraires que restait à
lui devoir, pour plusieurs heures de traitement, le compositeur
défunt. En octobre de la même année, Freud donnait quittance
au mandataire de la somme de 300 couronnes. Vendue aux
enchères, la lettre de rappel devait être adjugée à 6 820 livres,
la quittance à 3 850 livres. »

« Il me banda les seins afin que je ne puisse pas allaiter


mon bébé. Il voulait voir combien de temps le bébé survivrait
sans être nourri. »
Tribunal Mengele, auditorium de Yad Vashem

Au terme du procès symbolique de Mengele devant le


tribunal constitué à cet effet à Yad Vashem, Telford Taylor, qui
n’était pas intervenu jusque-là, devait faire en conclusion une
très brève déclaration. Il se souvenait, en tant que témoin, de la
comparution devant le tribunal militaire de Nuremberg d’un
médecin général SS manifestement irrécupérable. Question :
« Combien de temps fallait-il pour que la mort fasse son œuvre
après une injection de phénol ? » Réponse : « Amenez-moi
quelqu’un. Je vous en ferai la démonstration ici même. »

La mort de Heinrich Böll. Respect pour cette figure


représentative de la probité. Son œuvre, je la connais à peine,
et je ne puis donc rien en dire. Pourquoi ne m’a-t-elle pas attiré
davantage ? Je ne l’ai jamais rencontré en personne, mais je
connais sa voix, nous avons eu un jour un échange
téléphonique au sujet de l’affaire polonaise. La voix était celle
d’un homme très triste, d’un homme qui n’était pas seulement
oppressé par sa maladie.
Il était préoccupé par le sort de ses amis ; on lui avait dit
qu’on les battait (ce qui fut démenti ultérieurement). Il voulait
que quelques personnalités – hormis lui – se joignent à la
protestation qu’il allait élever contre ces procédés. Je fus
frappé, à l’époque, par l’habileté dont il fit preuve pour me
gagner à des vues que je ne partageais pas forcément. Il avait
une longue expérience de la protestation publique et se
souciait fort peu que cela pût ternir son nom. Il n’était pas
avare de son nom, ce qui lui valut beaucoup d’animosité. Mais
bien que j’appréhende personnellement qu’un nom soit trop
souvent mis au service de ce genre de pratique, il me semble,
pour autant que je puisse avoir une vue d’ensemble sur la
question, que je n’aurais pas manqué de me ranger toujours de
son côté. Je suis absolument certain qu’il n’a jamais agi pour
se donner de l’importance (à l’inverse de G. G. dont les allures
dictatoriales ne font que masquer la stupidité).
Il y a une grandeur de la résistance qui tient à son
opiniâtreté et survit à son effondrement. Si Böll avait fait
défection ne serait-ce qu’une seule fois, il n’aurait plus mérité
d’être appelé la conscience de sa nation. Il n’y a pas de
conscience intermittente.

Ils l’ont enterré hier. Aujourd’hui, il fait cocorico, debout


sur un tas de fumier.
Là-bas les assassins se munissent d’emblée de fleurs pour
la tombe.

Là-bas les portraits pleurent et les gens grelottent.


Là-bas chacun est poursuivi par les esprits des animaux
qu’il a mangés jusqu’à ce qu’il s’effondre et avoue.

Maintenant il peut en tout cas s’asseoir quelque part et


mourir tranquille.

La même stupéfaction chaque fois que quelqu’un meurt, la


même incrédulité, tu ne pourras jamais t’y faire, tu ne veux pas
t’y faire, ton expérience intime, la seule inchangée.
1986
La tragédie grecque n’admet aucune diversion. La mort –
celle de l’individu – y conserve tout son poids. Meurtre,
suicide, enterrement et tombeau, tout est là, exemplaire, nu et
sans embellissement ; même la plainte funèbre (éliminée chez
nous); même la douleur des coupables.
Il est vrai que l’environnement de la mort se présente
aujourd’hui sous un tout autre jour. Le massacre de masse
n’est plus l’exception, tout y mène. L’accélération du
processus qui y conduit réduit le poids de la mort individuelle.
Des hommes en si grand nombre – pourquoi devraient-ils
encore mourir séparément ? Lorsque cela ne leur sera plus
donné, le point de non-retour sera atteint.
CM

Il est encore capable d’écrire le mot « immortalité ». La


nausée le gagne, mais il l’écrit.
« Imaginez la vie sans la mort. De désespoir, tous les jours
on essaierait de se tuer*. »
Jules Renard, Journal, p. 1039

Il mourut en dormant. De quoi rêvait-il ?

Le centre d’Électre, on pourrait presque dire le héros de la


pièce, est le tombeau d’Agamemnon.
Il n’est rien que je sois plus à même de comprendre, le
centre secret de ma vie est l’urne de Thurlow Road qui
contient les cendres de Veza.

« A-t-on suffisamment souligné que le genre et la quantité


de musique qu’on a écoutés de son vivant ont une influence
déterminante sur l’état d’âme et les décisions à prendre après
la mort ? »
Stockhausen

Là-bas on rôtit les gens avant de les ensevelir.

Ma méfiance à l’égard de Nietzsche, l’antipathie, l’aversion


qu’il m’inspire n’ont fait que s’enraciner au fil des années.
Cependant, je n’ai pas le cœur de l’attaquer et je le cite
toujours davantage. Mais quand je les rencontre dans mes
écrits, ses paroles m’effrayent comme si elles étaient
infectieuses. Je le tiens pour un authentique amant masqué de
l’homicide.
« Jésus et ses disciples passèrent près d’un chien mort. Les
disciples dirent : “Comme il pue !” Mais Jésus dit : “Comme il
a les dents blanches !” Il les exhortait de la sorte à ne pas dire
de mal d’autrui. »
Il mourut avant d’avoir pu destituer son successeur.

Les sujets que je voudrais encore traiter :


Le tricheur : un essai qui devrait notamment porter sur
quelques aspects importants de la transformation.
Les Métamorphoses d’Ovide, analyse critique de cette
œuvre en tant que manuel littéraire de la transformation.
La tragédie grecque, analyse des trente et une tragédies
conservées. En annexe, examen approfondi des comédies
d’Aristophane.
À propos des hiérarchies, en partant du système indien des
castes, un sujet immense dont j’ai trop longtemps différé le
traitement.
Quelques réflexions sur les livres bibliques.

Le livre contre la mort. Il est et reste le livre de ma vie.


L’écrirai-je finalement d’une seule traite ?

Il mourra en écrivant, avant la fin dernière, il achèvera une


phrase et expirera avant la suivante, juste entre les deux.

Konjaku monogatari
La première histoire est intitulée : « Comment un homme
qui acheta puis libéra une tortue revint à la vie avec l’aide de
Jizo. »
« Les pêcheurs prirent de bon cœur le vêtement et
laissèrent la tortue à l’homme. Après avoir acheté la tortue,
l’homme lui parla en ces termes : “Une longue vie est promise
à la tortue. Quiconque possède la vie la tient pour un trésor. Et
moi, quoique pauvre en biens, pour sauver ta vie, j’ai donné
mon vêtement.” Après avoir tenu ces propos à la tortue, il la
libéra et la tortue s’éloigna dans le lac. L’homme s’en retourna
chez lui, les mains vides […].
« Or cet homme, après cela, ne vécut plus très longtemps. Il
tomba malade et mourut. Il fut enterré sur le versant abrupt qui
longe la crête du mont Kan. Trois jours plus tard, il revint à la
vie. Le gouverneur d’Iga, qui s’en retournait tout juste dans sa
province, trouva sur son chemin l’homme qui venait de
ressusciter ; répondant à un noble mouvement de compassion,
il puisa de l’eau et la lui versa dans la bouche. Ayant humecté
le gosier de celui qui venait de reprendre vie, le gouverneur
poursuivit sa route. Avertie de ce qui lui était arrivé, la femme
du ressuscité se rendit sur place, chargea l’homme sur son dos
et le ramena à la maison.
« Ayant repris ses esprits, le ressuscité raconta à sa femme :
“Pendant que j’étais mort, je fus arrêté par un fonctionnaire
qui marcha derrière moi après m’avoir indiqué le chemin à
suivre. Nous franchîmes une contrée désertique et arrivâmes à
la porte d’une ville. En parcourant du regard le préau qui
s’ouvrait derrière la porte, je vis qu’il y avait là, couchés à
même le sol, des gens ligotés en grand nombre. Mon cœur
était empli de pensées anxieuses.
« “Un petit moine pur et dévoué se présenta sur ces
entrefaites et déclara : ‘Je suis Jizo-Bodhisattva. Cet homme
est l’un de ceux qui a fait preuve de compassion à mon égard
tandis que je séjournais, afin d’annoncer leur grâce à toutes les
créatures vivantes, sur la rive du lac Omi, dans le corps d’une
grande tortue. Alors que des pêcheurs m’avaient tiré hors de
l’eau et s’apprêtaient à me tuer, cet homme, cédant à un noble
élan du cœur, a sauvé la vie à la tortue en l’achetant avant de
la lâcher dans le lac. Aussi convient-il de le libérer sur-le-
champ.’ Le fonctionnaire écouta le moine et me laissa partir
aussitôt.
« “[…] Il m’avait indiqué la direction à prendre pour
rentrer chez moi, et comme je cheminais depuis un moment, je
vis arriver à ma rencontre deux démons qui poussaient devant
eux, en la frappant sans cesse, une belle jeune fille d’environ
vingt ans. En voyant cela, je lui demandai : ‘Mais d’où viens-
tu donc ?’ La jeune fille répondit en sanglotant : ‘Je viens de la
province de Chikuzen. Je suis la fille du préfet de Munakata ;
brutalement arrachée à mes parents, je me suis retrouvée seule
sur le chemin obscur, traquée par des esprits malins qui ne
cessent de me battre.’ Bouleversé par les plaintes de cette
enfant, je me tournai vers le petit moine :
‘J’ai dépassé le mitan de ma vie, lui dis-je, et je n’ai plus
que peu d’années devant moi. Mais la fille, là, elle est toute
jeune. Prends-moi à sa place et rends-lui la liberté.’
« “Le petit moine m’écouta et dit : ‘Ton cœur est empli de
bonté. Donner ton propre corps pour en sauver un autre, c’est
une action miséricordieuse. Aussi vais-je vous libérer tous les
deux.’ Telles furent ses paroles, et après les avoir prononcées,
il se tourna vers les démons et, aussitôt après, nous fûmes tous
deux libérés. La jeune fille pleura de joie, se tourna vers moi,
se déclara mon obligée pour l’éternité et nous nous
éloignâmes, chacun de son côté.”
« Un certain temps s’était écoulé depuis la rencontre avec
les démons, lorsque l’homme songea à rendre visite à la jeune
fille qu’il avait rencontrée dans le royaume des morts et il se
mit donc en route pour Tsukushi. Ayant rejoint la province de
Chikuzen, il se présenta dans la maison du préfet de Munakata
où, conformément au dire de la jeune fille qu’il avait arrachée
aux démons, il apprit qu’il y avait effectivement dans la
maison une demoiselle qui n’était autre que la fille du maire.
Les gens du coin disaient que cette fille était morte après être
tombée malade et qu’elle était revenue à la vie deux ou trois
jours après son décès. Ayant entendu cela, l’homme chargea
quelqu’un de raconter à la demoiselle les péripéties de leur
rencontre dans l’inframonde. Bouleversée par ce qu’elle venait
d’entendre, elle se précipita hors de sa chambre afin de parler
avec celui qui était venu lui rendre visite. En la revoyant,
l’homme put constater que la fille du préfet n’était en rien
différente de la jeune fille qu’il avait rencontrée dans le
royaume des morts. Et quand la jeune fille aperçut l’homme,
elle constata qu’il n’était en rien différent de celui qu’elle avait
rencontré dans le royaume des morts. Tous deux fondirent en
larmes, alternant pleurs et lamentations au souvenir de leur
séjour au royaume des morts.
« Ils firent, une fois encore, serment d’allégeance mutuelle
puis l’homme s’en retourna dans sa province natale. »
Konjaku monogatari, p. 13-16

« Pompa mortis magis terret quam mors ipsa. »


Sénèque, cité par Bacon, De la mort

« La pompe de la mort est plus effrayante que la mort elle-


même. »

Comment lui parlerai-je quand je ne serai plus là. Comment


lui dirai-je que la mort n’est pas la mort, comment me renierai-
je devant mon propre enfant.
Me le pardonnera-t-il jamais.
Livre des morts. Il me faudra le dire tout à fait crûment,
sinon ce sera sans valeur.
Je laisse à d’autres le soin des corrections timorées.
Je ne dois pas non plus craindre d’affirmer des choses qui
paraissent absurdes, il suffit que j’y croie.
Il mourut hier. Aujourd’hui, il n’en a plus souvenir.

Déconstruire la mort ; ses parties constitutives.


1987
Ce que tu as à dire contre la mort n’est pas moins fictif que
l’immortalité de l’âme défendue par les religions. C’est même encore
plus fictif, car loin de conserver seulement une âme, cela prétend
conserver tout.
Une insatiabilité qu’il est presque impossible de comprendre.
CM

Quelque chose de terrible est arrivé ce matin pour la première fois.


Je me suis levé avec le sentiment de ne plus vouloir vivre. Dégoûté de
tout. Je ne veux plus.

« L’âme s’en va au pays des morts où elle rejoint une grande fraise.
Si elle en mange, elle ne pourra jamais revenir au pays des vivants. Mais
si elle n’en mange pas, elle y reviendra peut-être. »
Indien Ojibwa

« Le roi qui ne riait jamais, tant il redoutait la mort. Cela tourmentait


son entourage, et lorsqu’on l’interrogea à ce sujet, il répondit en
évoquant cette image terrible : il ne riait jamais parce qu’il y avait,
pointées sur son corps, quatre lances qui le transperceraient s’il venait à
manifester de la joie. La première lance était l’amère souffrance du
Christ, une autre était la pensée de la mort qui sépare l’âme du corps, la
troisième lance était l’incertitude de l’heure fatale et la crainte de la
mort subite qui lui interdisait tout plaisir terrestre, la quatrième lance
était la crainte du Jugement dernier.
D’après W. Rehm, La Pensée de la mort

« La philosophie n’est donc pas une consolation ; elle est davantage,


elle transfigure en rationnel le réel qui paraît injuste, elle le présente
comme ce qui est contenu dans l’idée elle-même et comme ce par quoi
la raison doit être satisfaite. » Effrayant !
Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire, p. 78

Une très grande phrase de Schelling, dans une lettre à Georgii,


Pâques 1911 : « Nous ne pouvons nous contenter d’une permanence
générale de nos morts, c’est leur personnalité tout entière que nous
voudrions conserver. »
Correspondance de Schelling, tome II, p. 249

« Pourquoi, en fin de compte, y a-t-il quelque chose, pourquoi n’y a-


t-il pas rien ? »
Schelling

« Philosopher veut dire questionner : pourquoi y a-t-il de l’étant et


pas davantage de rien ? »
Heidegger

« Ce qui est mystique, ce n’est pas comment est le monde, mais le


fait qu’il est. »
Wittgenstein, Tractatus 4, 44

W. aurait notamment évoqué « la surprise qu’il éprouve du simple


fait que quelque chose puisse exister ».
Ce genre de questionnement dissimule l’acceptation de la mort.
Toute pensée qui commence ainsi est infectée par la mort. L’immortalité
détruite fait place au néant. Celui qui accorde l’immortalité à la vie du
corps n’est plus affecté par le néant et ne s’interroge plus à son sujet.

« Car c’est la séparation qui est douloureuse […] il regrettera de tout


son cœur chaque bribe de son avoir, la considération dont il jouissait, sa
maison, et jusqu’à une chemise qu’il se plaisait à porter. »
Al-Ghazâlî, d’après Gräf, p. 135

On se représentait la mort comme un bélier aux dimensions du


cosmos qui était sacrifié par Gabriel et Jean, entre le paradis et l’enfer, le
jour du Jugement dernier. La vie était symbolisée par une jument.

Le sacrifice d’Isaac
Certains exégètes disent : Chaque fois qu’Abraham entaillait la
gorge d’Isaac, Dieu le guérissait, si bien qu’Isaac continuait de vivre.
Des exégètes juifs du Moyen Âge pensaient qu’Isaac avait séjourné
quelques années au paradis pour y être guéri de sa blessure.
Gräf, p. 139

« Dieu peut-il accorder à ses créatures la capacité de donner la vie et


la mort ? La doctrine officielle dit : non. »
Al-Ash’ari, Maqalat

Feu grégeois
« Lorsque l’ennemi incendie un navire musulman et que l’équipage
n’a aucune perspective de salut, on autorise à se jeter à l’eau celui qui
tient pour intolérable la douleur causée par les flammes. Il est cependant
considéré comme approprié de mourir de la main de l’ennemi plutôt que
de sa propre initiative. »
Erwin Gräf, Conception de la mort selon l’anthroplogie islamique,
p. 142

« Il s’agit d’une femme simple atteinte de schizophrénie chronique :


alors qu’elle était encore en bonne santé physiquement parlant, elle
tenait des propos si décousus qu’il était quasi impossible de s’expliquer
avec elle ; mais à présent qu’elle souffre d’un carcinome du sein
métastasé et voit se rapprocher la fin de son séjour dans l’institution où
elle vit depuis des décennies, elle forme tout naturellement des phrases
parfaitement construites pour vous remercier, par exemple, de lui avoir
rendu une dernière visite. »
Heimann

Zen
« Jeunes gens, si vous ne voulez pas mourir, mourez maintenant ! Si
vous mourez maintenant, vous ne mourrez pas quand vous mourrez »,
dit maître Hakuin (1689-1768).
Un conseil qu’un maître zen donne fréquemment à ses disciples :
« Meurs ta mort jusqu’au bout, puis viens me voir ! »

« Expirer signifie : expirer jusqu’à épuisement de soi, envoyer l’air


hors de soi, de l’autre côté, dans le grand ouvert – c’est déjà une forme
de mort. Inspirer signifie : laisser à nouveau entrer en soi le grand ouvert
– c’est déjà une forme de résurrection. »

« Il est d’usage, parmi les adeptes du zen, de composer sur son lit de
mort un bref poème qu’on appelle “poème posthume”. Il s’agit d’un
ultime salut, d’un résumé de soi-même à l’adresse des personnes de
connaissance. »

Mais au fond, toutes les dernières paroles des moribonds, qu’elles


revêtent ou non une forme poétique imposée, ont valeur de poèmes
posthumes.

Ganto, un maître zen chinois de l’époque Tang, fut assassiné en


voyage. Son dernier cri de douleur est également considéré comme un
poème posthume. Mais le bouddhisme zen demande : « L’entends-tu
crier ? Comment fais-tu pour l’entendre crier ? »

Jésus ben Sira au sujet de la mort


« Ô mort, comme tu parais amère à l’homme qui a encore de beaux
jours devant lui, qui vit sans souci, à qui tout réussit et qui peut encore
s’adonner au plaisir !
Ô mort, comme tu es douce au misérable, à celui qui est faible et
vieux, qui n’a que des soucis et n’a rien de mieux à espérer ou à
attendre !
Ne crains pas la mort ! Songe que c’est le sort que le Seigneur a
réservé à toute chair, à ceux qui ont été là avant toi et à ceux qui
viendront après.
Que tu aies vécu dix, cent ou mille ans, comment pourrais-tu te
soustraire à la volonté de Dieu ?
Car une fois mort, on ne demande pas combien de temps quelqu’un a
vécu. »
41, 1-7

Une dernière phrase bien étrange : car quand demanderait-on avec


plus d’insistance combien de temps quelqu’un a vécu ?
Jésus ben Sira croit-il à l’égalité des années dans la mort ? Serait-ce
une consolation ? Si tout le monde mourait au même âge, serait-ce une
consolation ?

Rolling head
The skull of a suicide must roll in the dust until it has saved a
life.

Tête qui roule


Le crâne d’un suicidé doit rouler dans la poussière jusqu’à ce qu’il
ait sauvé une vie.

Seules les religions ont quelque chose à dire au sujet de la mort. Les
philosophies ne disent rien à ce sujet.

Combien de fois ai-je copié cette


répugnante nécrologie de Lenz
« Il mourut pleuré par un petit nombre de gens et ne manquant à
personne. Ce malheureux lettré consacra le plus clair de son temps à des
occupations inutiles et sans but réel. Méconnu de tous, luttant contre le
manque et l’indigence, éloigné de tout ce qui lui était cher, il ne perdit
pourtant jamais le sentiment de sa valeur, son orgueil ne fit que croître
sous l’effet d’innombrables humiliations et donna lieu au bout du
compte à cette sorte d’arrogance qui accompagne communément la
noble pauvreté. Il vécut d’aumônes, mais en récusant les bienfaiteurs
qu’il n’estimait pas dignes de lui. Il se fâchait lorsqu’on lui proposait de
l’argent ou de l’aide sans qu’il l’eût demandé, ce qui ne manquait pas de
se produire du fait que ses manières et toute son apparence constituaient
une incitation impérative à lui faire la charité. »
Allgemeine Literaturzeitung, mai 1792

Tu te dois, à en juger par ton parcours, de livrer une sorte de combat


furieux contre toi-même : l’ennemi de la mort qui a vu mourir tous les
siens. Est-ce là le sens de l’inimitié que t’inspire la mort ?

Il continue de chevaucher son cheval mort.

Le caractère permanent d’une maladie vous rend somnolent. On s’y


habitue et sa permanence atténue le sentiment de danger.
Toute durée a quelque chose de rassurant, quand bien même on
aurait tout lieu de s’inquiéter. La paix qui règne en Europe depuis 1945
fait à beaucoup de gens un effet semblable. Il ne peut tout simplement
plus, se disent-ils, y avoir de guerre après une si longue période de paix.
Continuons donc tranquillement à nous réarmer !
Est-il temps de renoncer à la mort ? On sait à présent à quel point tu
la hais. La répétition ne renforce pas ta haine, elle ne fait que la rendre
plus ennuyeuse.

Il oublia les morts, et ils reprirent vie.

J’étais à Londres au moment des élections. Le vomitif – la


Thatcher – a été élu pour la troisième fois… Dickens, mort il y a cent
dix-sept ans, se sentirait de nouveau chez lui. La même mentalité qu’à
son époque, mais sans Empire. Les gens qui se sentent bien parce qu’il
existe parmi eux une classe d’exclus, de chômeurs…

L’être de la mort
« Tout au long du processus vital, certaines cellules dépérissent,
d’autres naissent. Mais la cessation définitive de la vie correspond-elle
au dépérissement de la totalité des cellules ? Certaines cellules
continuent de vivre après l’intervention de la mort. Cheveux et ongles
continuent de pousser sur les corps en voie de décomposition. Même la
production de sperme se poursuit au-delà de la mort. Il serait
théoriquement concevable d’obtenir un être vivant à partir du sperme
d’un mort. La biologie seule ne suffit donc pas à nous forger une idée
précise de ce qu’est la mort. […]
« Mais où se situe, au sein de ce processus, la frontière entre vie et
mort ? Nous n’en savons rien. La biologie n’est pas davantage capable
de définir la mort que la vie ou le phénomène humain. »
Hans Saner, L’Être de la mort du point de vue philosophique

On se concocte un nouveau dieu. Fait de vestiges.

Il m’apparaît de plus en plus clairement que je ne pourrai écrire le


livre sur la mort que si j’ai la certitude de ne pas le faire paraître de mon
vivant. Mais il faut qu’il existe, du moins en grande partie, de manière à
pouvoir être publié plus tard. C’est ainsi seulement que je puis être
assuré de tout formuler au plus près de la vérité, sans ménagements, en
particulier à l’égard de la maladie de Hera. Mais c’est aussi pour ne pas
avoir à défendre ce livre, à combattre pour lui, que je ne voudrais pas
être là quand il paraîtra. Je veux dire ce que je pense, je veux le dire
ouvertement, mais je ne veux pas de combat.
Peut-être suffirait-il, afin de les faire paraître, de ranger par ordre
chronologique les réflexions sur la mort encore inédites. Cette idée,
pourtant, ne me satisfait pas, car jusqu’alors je me suis toujours…
Réserver les pensées sur ce thème pour un livre que je publierais encore
moi-même. Mais je crois à présent que je ne puis dire les dernières
choses, les plus fortes aussi, que si je sais que je n’assisterai pas à leur
accueil. Il y a dans cette sorte d’accueil quelque chose d’indigne dont la
seule idée me révulse. Il ne s’agit pas de moi, il s’agit de la mort. Ces
choses qui sont dites sur la mort, elle font partie, aussi longtemps qu’il
est là, de celui qui les dit. Et c’est pour cette raison, pour cette raison
justement, qu’elles ne doivent pas être négociées.
Le mieux serait de pouvoir faire comme si ce livre était écrit par un
autre. Mais ce ne sera pas possible car mon propos est connu depuis
longtemps, et ma façon d’écrire aussi, si bien que l’origine du livre ne
pourrait en aucun cas être tenue secrète.

Mais il importe aussi de considérer que s’il ne paraît que post


mortem, un tel livre contre la mort constituera la preuve de l’échec des
pensées qu’il véhicule. Le livre pourrait ainsi être privé de la force qui
lui est inhérente et apparaître comme l’histoire d’une chimère.

Il n’avait plus personne. Il alignait des petits cailloux sur la table,


devant lui, et leur parlait jusqu’à ce qu’ils dansent.

À peine se penche-t-il qu’il sent la mort dans sa nuque et se redresse


brusquement pour s’en débarrasser.

Il ne convenait pas qu’un gentilhomme fût emprisonné pour dettes ni


pendu au gibet. Un gentilhomme était décapité (comme partout en
Europe), face tournée vers le haut en Espagne. Les traîtres étaient
décapités face contre terre.

Dans la théorie de la mort qu’il esquisse dans Être et Temps,


Heidegger présente la mort comme la possibilité immanente, non
relative, insurmontable, certaine et cependant imprécise. Pris au sens
actif, l’être de la mort, selon Heidegger, se présente comme l’être de
l’homicide.
« La capacité de l’homme à tuer son semblable est peut-être plus
constitutive de l’histoire humaine que sa vocation à mourir. »
Koselleck

« La dernière compagnie d’un régiment d’artillerie sera décimée au


lance-roquettes. » Muo demanda ce que les soldats devaient faire sans
munitions. Schmidt : « Ils n’ont qu’à sortir leur couteau ou mordre. »

La caractéristique la plus terrible de la mort est sa concentration.


Elle ramène tout à soi : rétrécissement. Les religions ne veulent pas s’en
tenir à ce rétrécissement. Derrière le goulet d’étranglement, elles
projettent de fantastiques paysages. Quelle tentation !
Disposer ces paysages devant le goulet d’étranglement.
L’esquiver, c’était assurément ce qu’il y avait de plus judicieux à
faire, s’agissant de Goethe, il avait assez de contrepoids, mais qui
d’autre ?

Celui qui peut faire de l’esprit au sujet de la mort, celui qui se résout
à cela, celui-là la mérite.

« Les Égyptiens embaument leurs morts et les gardent chez eux, les
Perses les enduisent de cire avant de les inhumer afin que leurs corps se
conservent aussi longtemps que possible. Les Mages ont coutume de ne
pas enterrer les leurs avant qu’ils n’aient été déchiquetés par des bêtes.
En Hyrcanie, les gens du peuple élèvent communément des chiens,
d’excellents chiens de compagnie, comme on sait, et de race noble ; tous
trouvent cependant moyen de se procurer de tels chiens afin de se laisser
déchiqueter par eux le moment venu, car il n’est à leurs yeux de
meilleure sépulture ! »
Chrysippe
1988
Pensées contre la mort.
La seule possibilité : elles doivent rester des fragments. Il
ne faut pas que tu les publies toi-même. Il ne faut pas que tu
les organises. Il ne faut pas que tu les unifies.

Reviviscence chez les Égyptiens


Les deux frères : Anup et Bata.
« Et là, il trouva une baie. Il l’emporta car c’était le cœur de
son frère cadet. Il s’en alla quérir un broc d’eau fraîche, y
déposa la baie et s’assit à sa manière habituelle.
« À la nuit tombée, le cœur avait absorbé toute l’eau. Bata
tremblait comme une feuille, le regard fixé sur son aîné. Celui-
ci saisit le broc où se se trouvait le cœur de son jeune frère et
le lui fit boire de manière à ce que le cœur retrouvât sa juste
place. Bata redevint tel qu’il avait été. Les deux frères
tombèrent dans les bras l’un de l’autre et conversèrent
longuement. »
Scandale ! Il revit !
« Le sang coulera à flots […]. La terre brûlera du nord au
sud, de l’est à l’ouest. Il y aura des montagnes de morts parmi
ces étrangers qui veulent nous réduire en esclavage. Ce sera le
plus grand massacre de l’histoire. On verra se dresser un
Himalaya de cadavres. »
Président Duvalier, à l’annonce de l’invasion américaine.
Dieu est la créature la plus remarquable que l’homme ait
inventée, la représentation idéale de sa volonté de puissance.
La nature même de la puissance pourrait découler de cette
seule figure. Mais personne n’adhérerait à un tel point de vue.
On continue d’être ébloui par l’aura de sainteté qui émane
d’elle et on s’interdit de la disséquer froidement. On nie
facilement l’existence de Dieu, mais on se refuse à le
maltraiter. Il peut bien être mort mais son autopsie n’est pas
autorisée. Quant à moi, sa figure pompeuse m’a toujours
révulsé. Il a eu droit entre-temps à des honneurs abstraitement
explosifs : il est la bombe atomique.

Le livre sur la mort joue son va-tout. Qui emportera la


mise : le livre ou la mort ?
Il importe, dans les temps à venir, que je fasse une nette
distinction entre mes réflexions et les notes de mon journal.
Les réflexions doivent être accessibles, il y a peut-être encore
là-dedans pas mal de choses qui méritent d’être livrées au
public. Quant aux notes de mon journal, elles constituent un
ensemble à travers lequel transparaît, dans toute sa splendeur
et dans toute son horreur, l’histoire même de notre amour. Cela
ne regarde personne. Peut-être puis-je admettre qu’une partie
de son contenu soit publié cinquante ans après ma mort, en
particulier une grande partie des lettres magnifiques qu’elle
m’a écrites. Ce sont de pures merveilles et rien de ce que j’ai
écrit moi-même ou de ce que je pourrais encore être amené à
écrire à notre sujet ne saurait soutenir la comparaison avec ces
lettres. Ces lettres rendront Hera immortelle. Mais elles ne
devront être publiées que dans un monde qui les mérite et, si
possible, indépendamment de moi, beaucoup plus tard.
Aucune mort ne connaît de fin.
1989
Le ton des Égyptiens est le tien, plus qu’aucun autre ton.
Les animaux, aussi sacrés que l’écriture. Justice et balance. Le
mort réduit en morceaux, recomposé et ramené à la vie. La
plainte funèbre.
La plainte funèbre qui ne reproche rien au mort.
Retrouver ce que le mort a aimé en vous. Renoncer à ce
qu’il haïssait pour l’amour de lui. Se purifier pour le mort. Le
mort comme instance. Rien ne lui reste caché.
Se servir du passé comme temps des morts.
CM

L’invariabilité, la constance des caractères de Don


Quichotte et de Sancho Pança, et cependant, dans un espace
strictement limité, leur richesse. Comme tous les romans
ultérieurs paraissent, en comparaison, imprécis, hasardeux,
mous.
Rhétorique au plus haut degré, mais déterminée par les
caractères. Rhétorique chevaleresque contre rhétorique
proverbiale.
Le goinfre débonnaire est loin d’avoir toujours tort.
Les propos nobles, supportables parce qu’ils alternent avec
des propos de goinfre.
Si je trouvais le contradicteur qui fût à sa mesure, mon
ennemi de la mort pourrait encore être sauvé.
La figure de l’ennemi de la mort ne devrait pas le céder à
celle du chevalier errant. Mais la difficulté, voire la probable
impossibilité qu’affronte mon personnage tient au fait qu’à la
différence du chevalier errant, qui est une figure conclusive,
tournée vers l’arrière, vers quelque chose qui existe depuis
longtemps, l’ennemi de la mort, lui, ne se réfère à rien qui ait
existé dans le passé, il doit convaincre alors que tout en lui est
nouveau.
CM

Je ne regrette jamais de lire Goethe, même quand il est


ennuyeux (et il l’est souvent).
On a l’impression que cela correspond aux forces de
l’homme qui prend de l’âge ou, plutôt, aux forces qui
nourrissent sa capacité à vieillir ; l’ennui comme économie
nécessaire ; il ne se brusque pas comme tant d’autres, ne
dilapide pas son génie mais le couche dans un lit douillet de
plates habitudes, dans sa soumission aux princes, au sien en
particulier, dans des possessions, des collections, des
conversations destinées aux générations futures. Bien qu’il en
dispose en quantité, il gère son génie avec une sage économie,
en père de famille.

Ta disposition d’esprit ne s’est pas modifiée d’un iota. Mais


comment la justifieras-tu ? Ton refus de la mort n’est pas plus
absurde que la croyance en la résurrection que le christianisme
entretient depuis deux mille ans. La différence réside en ce que
mon refus n’a pas trouvé de forme. Comment peut-on vivre
alors que la mort ne cesse de frapper ? Que se dit le
contempteur de la mort quand les victimes s’accumulent
autour de lui ? Il ne peut pas faire semblant de l’ignorer car la
mort en tirerait avantage. Il est davantage fasciné par elle que
d’autres hommes. Sa haine se nourrit de la présence
permanente de la mort. La confrontation avec elle devient la
teneur même, la constante de son existence. Que se dit-il,
comment fait-il pour affermir sa conviction alors même qu’elle
est systématiquement battue en brèche ?
Il est le témoin attentif d’une injustice interminablement
répétée, il ne cesse de la constater avec indignation et ne peut
l’empêcher de se reproduire. Il encourt le danger de s’habituer
à cette injustice. Il mène une guerre qui n’a pas de fin. Toute
perspective de traité de paix lui est suspecte, la prendre en
compte reviendrait à reconnaître sa défaite. Mais comme il
combat seul, il en porte seul la responsabilité. Une mort
concédée – et toutes sont concédées.
Dans un monde bouffi d’entreprises dédiées à la gestion de
la mort, il se trouve quelqu’un qui prétend la contrer à lui seul
et, qui plus est, à être pris au sérieux. Sourires narquois de
toutes parts. Ce fou finira par entendre raison. Quand son tour
sera venu, c’en sera fait de sa révolte.
Comme s’il ne le savait pas ! Comme s’il lui était possible
de renoncer pour une raison pratique, purement utilitaire ! À
quelles croyances les hommes ne se sont-ils pas adonnés !
Pour lesquelles ne se sont-ils pas déclarés prêts à mourir ! Il ne
devrait donc se trouver personne pour promulguer une loi
supérieure qui interdirait la mort ? L’étonnant est que cela
n’ait été que rarement tenté jusqu’alors. L’étonnant est que les
hommes – et pas seulement les adeptes de cette religion – se
confortent dans l’attente d’un Jugement dernier.

Ces « humbles » potentats de l’islam qui trouvent tout


naturel de vouer quelqu’un à la mort. Ils commettent ce faisant
le sacrilège qu’ils dénoncent au quotidien comme le pire qui
soit, à savoir qu’ils se déclarent les égaux de Dieu. En
disposant à leur gré de la mort, ils usurpent tout bonnement
son pouvoir.

« En ce qui concerne la crainte de la mort, il faudrait, si elle


devait m’apparaître comme un empêchement, qu’il n’y ait pas
en moi une seule goutte de ton sang. À cela s’ajoute, en raison
de certains traits qui m’appartiennent en propre et que tu ne
peux en aucun cas partager avec moi, une indifférence à
l’égard de la vie qui te paraîtra paradoxale parce que tu ne me
connais pas totalement. Je suis absolument convaincu que l’on
peut, tandis qu’on est au monde, perdre plus que la vie, et que
l’attrait de la vie ne vient que de nous-même, qu’elle ne doit
toujours être qu’un moyen et presque jamais une fin en soi, et
que l’on perd souvent peu de chose lorsqu’on quitte cet
astre. »
Novalis dans une lettre à son père, février 1793

Novalis, mon parfait antagoniste :


« La mort est une victoire sur soi – qui, comme toute
domination de soi, procure une existence nouvelle, plus
légère. » (11)
« La vie est le commencement de la mort. La vie est par la
grâce de la mort. La mort est à la fois achèvement et
commencement. » (15)

Le stoïque : N’accroche ton cœur à aucune créature. Elle


pourrait mourir.
L’amoureux : À celle qui pourrait mourir, le cœur est le
mieux accroché.
Le stoïque : Alors, l’orphelin, comment te sens-tu
maintenant ? Qu’est-ce que tu aimes ?
L’amoureux : Ce que j’ai perdu. Le perdu, c’est ce que
j’aime le plus.
Le stoïque : Et cela sert à quoi ?
L’amoureux : À souffrir, à souffrir.
Le stoïque : N’aurait-il pas été plus simple de te couper un
bras ?
L’amoureux : Plus simple, mais sans amour.
Le stoïque : Ce mot. Cet égarement. Ce mot absurde.
L’amoureux : Mais pas insensible.
Le stoïque : Cette sensibilité mourra, elle aussi.
L’amoureux : Et avec elle, ton insensiblité.

Le retour de mes morts, la seule chose qui demeure


inaccomplie, mais le désir de cela est en moi, aussi fort qu’il
l’a toujours été, et je puis donc dire : je suis pleinement en vie.
1990
En voilà un qui interprète la mort.
CM

Il est écrit : « Si une personne se souvient brusquement de sa naissance


antérieure et le dit, cela signifie assurément la mort. »
Et si elle le tait ?
Somadeva CM

S’agissant de morts, de ce qui leur arrive, la colère me rend impitoyable.


Mais il faut que ce soient mes morts. Si ce ne sont pas les miens, je reste un
spectateur compatissant ou terrifié.CM

L’histoire la plus effroyable, je l’ai trouvée aujourd’hui dans les souvenirs


d’une femme, Misia Sert. Je l’ai appelée le collier de mouches et je la transcris ici
mot pour mot :
« L’une de mes petites compagnes de dortoir était passée maîtresse dans l’art
d’attraper les mouches. De patientes observations de ces animaux lui avaient
permis de repérer l’endroit exact où il fallait les embrocher pour les enfiler ensuite
sans les tuer. Elle se confectionnait ainsi des colliers de mouches vivantes et
s’extasiait sur la divine sensation que lui procurait le contact sur sa peau de leurs
petites pattes désespérées et de leurs ailes frémissantes. »
CM

Celui qui ne se laisse pas distraire de la mort a le plus de religion.


CM

« D’après les estimations de certains spécialistes en anthropologie culturelle,


c’est au cours de la dernière décennie de ce XXe siècle que viendra le jour où le
nombre d’hommes vivants dépassera le nombre total de ceux qui ont vécu depuis
que l’homme existe. »
Quelle idiotie ! Car pourquoi ne sont-ils pas tous vivants, là est la question.
Ce qui importe, c’est le nombre de morts qui le sont encore.

Dans chaque mort, c’est le monde entier qui meurt.


Tel est le sens du Christ crucifié.

Depuis un certain temps, il n’est rien que je lise plus volontiers que des
légendes de saints. Des figures au sens propre du terme, aucune modernité ne
saurait les dissoudre. Elles sont toujours là, immuables, déformées par la
souffrance, mais non défigurées, opiniâtres, relevant le défi de leur propre
immortalité.

Depuis qu’il ne croit plus à aucun diable, l’homme est devenu dangereux.
L’homme ne voit plus le diable ; il l’a avalé.

« La mort est un puits dans lequel on jette les ordures. »


La seule phrase de Lénine qui m’intéresse. Mais où l’ai-je trouvée ?

Impavide, il passa la broche à travers le corps de l’escargot.

Autrefois j’aimais les oiseaux, à présent je préfère les fleurs. Elle se tiennent
tranquilles devant les yeux qui s’éteignent.

Il serait donc bon que l’on ferme les yeux face à la mort ? Non, mille fois non !
Face à elle, les ouvrir grand, la maudire et la maudire encore et encore. Ne pas
chercher à l’adoucir par des atténuations du refus et des conjurations épisodiques.
Car il ne convient pas, bien qu’il y ait toujours plus d’hommes et de créatures
de toutes sortes, de la contourner par leur nombre, il importe de conspuer la mort
de chaque créature, indépendamment de leur nombre. La question du nombre est
sans objet ; chacun, tout un chacun est confronté à la mort, et chacun doit la
combattre et la vaincre.

Le sens de la plainte funèbre – le legs le plus ancien que des hommes ont pu
nous faire – en quoi a-t-il changé ?
On ne voulait pas l’admettre. On craignait le mort pour ne pas l’avoir assez
bien protégé. On le rappelait. On lui promettait tout ce dont il pouvait avoir
besoin : de l’aide pour le voyage, de la nourriture, du courage et d’éternelles
pensées en mémoire de lui. On le visitait sur les lieux où il avait lui-même
coutume de se rendre. On l’adjurait de revenir au monde et on lui accordait tous les
droits. Qui traitait-on avec plus d’égards, avec plus de respect, et même si on le
haïssait de son vivant – une fois mort, on faisait tout pour le lui cacher.
Auparavant, lorsqu’on détruisait tout ce qui lui avait appartenu, on était plus
honnête, car comme on ne le pillait pas, rien ne s’opposait à ce qu’on le tienne à
l’écart. Plus tard, avec le vol par héritage, tout cela allait changer, et rien n’a
transformé le rapport à la mort autant que ce vol autorisé et légalement
recommandé.

Imaginer à quoi ressemblerait notre monde aujourd’hui, si tout ce qui a


appartenu à un mort devait être détruit.
Hériter serait une violation de sépulture, un forfait écœurant.

Au moins je m’en vais sans rancune. Mais j’aurais voulu apprendre encore la
mort de Saddam.

J’aurais aimé revoir Prague. Deux semaines en une vie, ce n’est pas assez.
Werfel aussi était de Prague. Voilà qui parle en faveur de Prague. Il a été la
dernière lecture de Kafka mourant. Il lui avait envoyé le roman de l’Opéra. Kafka
devait chanter puisqu’il ne pouvait plus parler.
Werfel m’a dit mot pour mot ceci : « Kafka n’était pas un poète, c’était un
théologien. »
Pour sa peine, Werfel fut baptisé mort et put être inhumé en tenue de soirée.
Son soupirant aida A. à faire la toilette du mort.
A. méprisait Mahler parce qu’il était impuissant. Elle méprisait Werfel parce
qu’il aimait être trompé par elle. Elle a absorbé sa gloire et l’a réduite à néant. Il
passe maintenant pour une proie sans substance.

Dire que la foi des Juifs dérive de celle des Égyptiens. Dire que j’ai renié Dieu
au profit d’Osiris.
J’aurais fait partie des fugitifs mais je n’aurais pas été de leur bord. Au pays de
Canaan, je n’aurais pas sacrifié à Baal mais à Isis.
Sous Rome, je n’aurais pas été chrétien, je me serais voué à Isis. Non pas à Isis
porteuse de l’enfant mais à Isis qui cherche et trouve les morceaux d’Osiris.
Il y a dans ma vie de longues périodes obscures au cours desquelles j’oublie
Isis. Mais un homme de plus meurt alors et je me lance comme elle à sa recherche.
Je n’ai pas encore trouvé les morceaux.

Je n’éprouve qu’aversion pour l’ordre que je devrais laisser en héritage. Les


pensées ne sont pas une fortune. Les pensées doivent surgir et elles doivent
pouvoir se cacher. Le poids des pensées est variable. Les pensées s’épanouissent et
flétrissent. Les pensées soupirent et sont frappées de mutisme. Comment une
pensée pourrait-elle constituer un héritage ?

Si les Allemands ne mettent pas immédiatement fin aux activités de leurs


chimistes de guerre et de leurs biologistes scélérats, la confiance née du processus
de leur réunification aura tôt fait d’être réduite à néant.
Cent fois plus terrifiants que leurs propres armes sont les moyens de
destruction qu’ils fabriquent pour d’autres. La tempête qui se prépare n’a pas
encore eu lieu mais quand elle balaiera la planète, on se rappellera aussitôt de quoi
ils furent capables par le passé. À quoi bon attendre. Il faut qu’ils anticipent cette
tempête en la déchaînant eux-mêmes.

Aussi curieux que cela puisse paraître, les différentes phases de la


réunification allemande ont généré dans le monde plus de bienveillance que de
peur, provisoirement du moins, car avec un Saddam qui brandit la menace des
moyens de destruction que lui ont fournis les Allemands, cette bienveillance
pourrait se transformer très vite en peur et en haine. Tous les renoncements et
apaisements auxquels on aura cru se transformeront soudain en menace. Le gaz, en
particulier, devenu pour toujours la peste de la nation allemande. Elle doit s’en
méfier comme si elle avait fini elle-même dans la chambre à gaz. Celui qui ne voit
pas cela est aveugle et inapte à toute fonction politique au service des Allemands.

Les Allemands ne parviennent pas à se libérer du gaz. Il continuent d’en


fabriquer et d’en livrer.
Quels peuvent bien être les motifs de ceux qui en ont livré délibérément, sans
y être contraints ?
Veulent-ils s’assurer de l’excellence de leur produit ?
Leurs anciennes pulsions meurtrières sont-elles toujours à l’œuvre ?
Haïront-ils les Juifs aussi longtemps qu’il y en aura pour le leur reprocher ?
« À Buchenwald, à Buchenwald, c’est là que nous refroidissons les Juifs1. »
S’il était encore possible de disparaître complètement, sans laisser de traces, ne
t’y résoudrais-tu pas à l’heure qu’il est ?
Qu’y a-t-il eu de plus risible que toi ?
Qui a haï la mort dès sa prime jeunesse ?
Qui a dû se résoudre, tout au long de sa vie, tout au long de sa longue vie, à
voir disparaître l’une après l’autre les personnes les plus chères à son cœur, les
plus fidèles aussi ? Qui a continué de vivre et de déplorer leur perte ? Qui a
reconnu, reconnu définitivement et incontestablement que la survie contient le
germe des formes les plus misérables de la puissance ? Qui a le plus profondément
exécré cette sorte de puissance et n’en est pas moins devenu plus vieux et encore
plus vieux, jusqu’à atteindre un âge canonique ? Qui n’a pas même un Dieu devant
lequel il pourrait se justifier et continue à vivre sans aucune justification ?
Qui est intimement convaincu qu’il continuera, pour avoir théorisé la
puissance, à vivre quand il ne sera plus en vie – transformé en une sorte d’Ixion ?
Un vieux médecin en visite chez ses patients survivants.
La pulsion meurtrière de l’État allemand est devenue, par la grâce de la
naissance, celle de ses fournisseurs de mort. Il s’en trouve quelques-uns pour
chaque forme de mort.
On ne peut se défendre de l’impression que ce genre d’affaires attire pas mal
de monde, et pas seulement dans le but de s’en prendre aux Juifs.
Lorsque je suis revenu à Vienne pour la première fois après la guerre, je me
suis trouvé assis dans un bus en face de deux hommes adultes qui ne cessaient de
me toiser. « BCG », dit l’un, l’autre acquiesça en silence.
Je demandai plus tard à l’une de mes connaissances ce que cela signifiait.
« Vous ne le savez donc pas ? fit-il étonné. Cela veut dire “Bon pour la chambre à
gaz” et signifie sale Juif. »

Là-bas, on commence par demander à chacun la permission de le tuer. Celui


qui ne veut pas est tenu au chaud dans une couveuse. Au bout d’un certain temps,
on lui repose la question.

Je n’ai assassiné personne, je suis une jeune fille, me dit D. d’un air pincé.
Mais combien d’animaux ai-je mangés ? Suis-je quand même une jeune fille ou
une meurtrière tout à fait ordinaire ?

Indiciblement triste, le savoir orphelin.


L’ordre du commerçant est dans l’addition. Le monde s’écroule. Il additionne.
Des enfants meurent de faim. Il additionne. Des amis meurent asphyxiés. Il
additionne.

Les médecins le boycottaient, il guérit et leur adressa de chaleureuses lettres de


remerciements.

Ce qu’il y a d’« enfantin » chez toi, c’est de ne pas avoir accepté, soixante-dix-
huit ans après sa disparition – tu avais alors sept ans –, la mort de ton père.
C’est ce quelque chose d’enfantin, ce quelque chose d’enfantin, précisément,
qui serait utile au monde.

Je suis en moi totalement divisé et je n’ai pas de réponse.


Je suis divisé aussi sur la question du Golfe. Il est impossible de laisser œuvrer
Saddam. Pour beaucoup, c’est le pétrole qui est en jeu. Mais ce qui est en jeu, c’est
autre chose aussi, et de bien plus important.
L’éloignement de Saddam signifie la guerre par tous les moyens, y compris
ceux qui ont été frappés d’interdit. Des moyens nouveaux, qui auront droit de cité
après avoir été employés. Je suis contre toute forme de meurtre. La seule solution
dans le Golfe est le meurtre de Saddam. Je suis pour ce meurtre.

« Il était d’usage, lorsqu’on était à la recherche de noyés, d’emmener à bord du


bateau quelques coqs qui – disait-on – se mettaient à chanter quand le bateau
passait au-dessus d’un cadavre. »
Bokushi, p. 97

Thomas Hürlimann se présenta à moi après avoir attendu avec un certain


flegme. J’aime bien ce qu’il écrit et il me plaisait bien lui-même. Il me dit
qu’il s’était contenté une fois de n’emporter que deux livres dans ses bagages :
Musil et L’Autre Procès. Je trouvais évidemment plaisant ce voisinage avec Musil,
et même s’il avait seulement voulu me dire quelque chose d’agréable, il avait du
moins compris avec quoi il pouvait me faire plaisir. Je lui dis que j’avais ressenti
une certaine parenté avec lui lorsque je l’avais lu pour la première fois, ce qui était
vrai. « La Tessinoise », l’une de ses histoires brèves, m’avait bien plu. Il est le plus
doué des jeunes écrivains suisses. L’événement de sa vie est la mort de son frère
cadet, emporté très jeune par le cancer. Il connaît la mort, tout comme moi, et il ne
l’a pas acceptée. C’est en cela que nous sommes apparentés. La rencontre avec lui
a été la plus belle chose qui me soit arrivée ce soir-là.

Les monstres de verre incroyablement transparents, et comment ils se brisent.


La musique de leur naufrage.

En épargnant des animaux, l’homme rajeunit. Il vieillit en leur donnant la


chasse.

Le plus beau de la nostalgie est le mot qui la nomme.

Un pistolet mitrailleur à tir continu, équivalent au nombre total d’hommes


encore en vie.

Assez. Tout est de nouveau là. Déclenché par deux morts, deux jours de suite :
Ottheinrich Keller à Halle, Dürrenmatt ici même. Les morts, à mon âge, il y en a
toujours plus, plus, plus. Y en aura-t-il bientôt un par jour parmi ceux que j’ai
connus ?

On songe aux figures de Dante qui sont d’une clarté telle qu’on s’efface devant
elles. On ne peut pas s’y soustraire, elles sont simplifiées de manière à préserver
l’essentiel. Ou bien est-ce lui qui nous force à considérer sa vision d’elles comme
l’essentiel ? Elle tient de leur mort son pouvoir de persuasion. Ses figures sont si
extraordinairement vivantes parce qu’elles sont mortes. C’est la plus étonnante
victoire sur la mort que l’on puisse imaginer. On cherche les morts là où ils ne
peuvent pas se fuir eux-mêmes. Peut-être sont-ils davantage là parce qu’ils ne
veulent rien les uns des autres. Ils sont plus nostalgiques du monde d’en haut que
nous le sommes du leur. Mais la nostalgie des uns comme des autres est
inextinguible, et qu’on ne puisse rien y changer est dans l’ordre des choses, un
ordre que l’on cherche à ébranler avec une opiniâtreté grandissante sans parvenir à
le modifier d’un iota.
Mais l’humanité aura renoncé à elle-même lorsqu’elle renoncera aux vains
efforts visant à l’ébranler.

Celan martyr ne m’inspire que répulsion. Sa familiarité affichée avec Lenz est
proprement aberrante. Comme il était adroit, Celan – ses différents pays d’accueil,
une succession de cocons d’où s’extrait invariablement une créature de plus en
plus exigeante. Et comme Lenz était maladroit, désespérément maladroit. Aucun
suicide ne saurait donner le change jusqu’à nous empêcher de voir à quel point la
situation de Lenz était misérable et à quel point était honorable celle de Celan.
Néanmoins : la meurtrière acharnée, Claire Goll, ne saurait être escamotée.

Le côté sévère, revendicatif de Celan m’est insupportable. Ce qui compte à ses


yeux, en réalité, ce ne sont pas les crimes mais sa gloire malgré les criminels, la
gloire dans cette même langue qu’il partage avec eux.
Une constellation totalement nouvelle de la gloire au profit de laquelle il
s’immole. Suicide d’un Juif doublé d’un poète allemand, peu après l’assassinat de
ses proches.

Il n’est pas étonnant que je n’éprouve aucune compassion pour des monstres
tels que ce Saddam.
Quiconque instrumentalise la mort, sans aucun scrupule, au profit de ses
propres desseins se situe pour moi en dehors de toute possible compassion.
Je reste un ennemi déclaré des potentats (de tous ceux qui usent de la
puissance telle que je l’ai décrite et au sens strict et précis que je donne à ce
terme). Quant à savoir si je cautionnerais leur mort violente, à supposer qu’elle
leur soit donnée en ma présence, c’est une autre question. Peut-être me rangerais-je
un instant de leur côté, ne serait-ce que parce que je hais tout excès de puissance.
Mais cet instant serait fugace et j’en aurais honte, et je mettrais à coup sûr tout en
œuvre pour les empêcher de fuir et de renouer jamais avec leurs jeux de puissance.
Prison à vie en quartier de haute sécurité serait la peine minimale à laquelle je les
condamnerais.
1991
La mort comme moyen de la puissance ne peut être bannie d’un jour à l’autre. Mais un
processus allant dans ce sens est concevable. Il y a un an, on pouvait encore penser qu’on
était sur le bon chemin. Mais cette année, cette magnifique année est derrière nous et nous
nous retrouvons là où nous étions avant de nous y engager.
CM

Ce désir de durer, une sorte de calcul comptable.


CM

Ne serait-ce pas plus juste si rien, strictement rien ne subsistait d’une vie ? Si mourir
revenait à s’effacer aussitôt de la mémoire de tous ceux qui conservent de nous une image ?
Serait-ce plus courtois envers ceux qui viendront après nous ? Car il se peut que ce qui
subsiste de nous soit ressenti par eux comme un fardeau qu’ils se doivent de porter. Il se peut
que l’homme ne soit pas libre pour la simple raison qu’il subsiste en lui trop de traces des
morts et que ce trop refuse de jamais s’effacer.
CM

Il y a bon nombre de morts dont on ne se languit jamais. Il en est parmi eux de fort
précieux.
CM

Lorsqu’il dit qu’il ne croit qu’à la métamorphose, cela signifie qu’il s’exerce dans l’art
de s’échapper, non sans savoir que lui-même n’échappera pas à la mort, mais d’autres que
lui, d’autres, plus tard.
CM

Il y a quelque chose de répugnant dans les calculs prévisionnels auxquels on se livre


actuellement en Amérique, visant à évaluer le nombre de morts que pourrait coûter la guerre
du Golfe.
Et pourtant, cela cache quelque chose qui vaut mieux que ce à quoi nous ont habitués les
guerres du passé : le sentiment de la valeur de chaque vie individuelle. Aucune, pas une seule
ne devrait être perdue. La somme de ces vies individuelles se veut dissuasive.
Les nombres sont aptes à tout.
Un nombre élevé de combattants tombés au front faisait autrefois le bonheur et la gloire
des survivants. Ce même nombre dit aujourd’hui l’horreur qu’inspirent ces morts auxquels ne
fut pas accordé le droit de se prononcer pour ou contre la guerre.
Le fait que ce nombre soit devenu un sujet de débat montre à quel point il s’est chargé de
sens. Mais il est aussi exploité abusivement par ceux qui n’attendent que l’occasion de
farfouiller parmi les morts, froidement et sans retenue.

Après la pluie, il sortit en quête d’escargots. Il leur parla et les escargots ne se défilèrent
pas. Il les prit dans la main, les examina et les posa de côté, là où aucun oiseau ne pouvait les
repérer.
Lorsqu’il mourut, tous les escargots du voisinage se réunirent et lui tinrent lieu de
cortège funèbre.

« Créer », dit-on, et chacun serait créatif si on le laissait faire. On le laisse faire, et le


voilà qui se montre créatif en détruisant tout.

Les Américains ne pourraient-ils pas commencer cette guerre en concentrant l’effort de


leur aviation sur la seule personne de Saddam ? Il ne devraient rien viser d’autre, rien
détruire, il devrait être clair pour tout le monde que la guerre serait achevée dès l’instant où
Saddam serait capturé ou tué.
Ne menacer ni ses partisans ni ses complices, ne menacer que lui, et faire en sorte que
tout le monde le sache.
A-t-on déjà tenté sérieusement quelque chose de semblable ?
Hier c’était la moitié des forces aériennes irakiennes que l’on disait détruite.
Aujourd’hui leurs pertes sont chiffrées comme suit :
11 avions sur 700.
Il sera mis hors d’état de nuire au tout dernier moment. D’ici un an, il n’y aurait peut-
être plus eu moyen de s’en rendre maître. Marches pour la paix dans le monde entier. « Peace
in our time. »
Et quand bien même tu en mourrais de dégoût : il n’y a pas d’alternative, il faut qu’il soit
anéanti.
Si c’était arrivé en 1938, à quoi ressemblerait le monde aujourd’hui !

L’heure est grave. Il s’avère que le maudit était déjà beaucoup plus dangereux qu’on ne
le pensait. S’il n’est pas renversé, la face entière du monde en sera changée.
Le fanatisme contagieux, qui fait toujours rage quelque part depuis plus de mille ans, a
trouvé son leader le plus dangereux.
Ce serait se faire illusion que de méconnaître cela – comme on l’a fait il y a cinquante-
deux ans, à Munich.
Tisonné par Saddam, le feu qui couvait au sein de l’Islam se propage à toute vitesse,
transformant en masse effective la plus grande masse potentielle qui ait jamais existé. Le
danger ne fera que croître de jour en jour aussi longtemps qu’il sera au pouvoir. Il est
absolument vain de s’attendre à ce qu’il capitule. Il ne capitulera jamais. Trois ou six millions
de morts, ainsi qu’il l’a dit, ne le feront pas reculer. Rien, autrement dit, ne le fera reculer. Il
escompte que l’Amérique ne supportera pas plus de dix mille victimes dans ses rangs. Il a
raison sur ce point, et c’est tout à l’honneur de l’Amérique. Nul besoin de sacrifier tant de
monde. Il n’y a qu’un sacrifice nécessaire : le sien. Qu’il en fasse les frais.

Les Allemands qui manifestent en faveur de la paix, et cela avant même d’avoir pendu
leurs fabricants de gaz.
Leurs manifestations pacifistes devraient consister à donner la chasse à leurs nouveaux
criminels de guerre.
Il n’y a donc personne pour le leur dire ? Sont-ils incorrigibles ?
Je me suis réjoui sans réserve de leur réunification. Il était bon, il était juste qu’ils
trouvent à se réunir. À présent, pour la première fois, quelque chose en moi se tourne contre
les Allemands. Quatre-vingts pour cent d’entre eux sont contre la guerre du Golfe. Ils savent
qui est Saddam. Ils savent quels sont ses projets. Ouvertement, apparemment réprobateurs, ils
l’appellent le nouveau Hitler. Ils savent que leurs entreprises l’ont aidé à produire du gaz
toxique et à construire des centrales nucléaires. Mais ils sont pour la paix. Saddam doit être
épargné. Certains Arabes leur en sauront gré. Le monde ne l’oubliera pas. Je ne l’oublierai
pas.

Il y a à peine une semaine que tout a commencé. Je ne peux penser à rien d’autre. Peut-
être que le monde en a réchappé in extremis. Mais en a-t-il vraiment réchappé ? Cela paraît
incertain et le doute prend le dessus. Les alliés, c’est-à-dire, en fait, les Américains sont-ils
assez forts ? La guerre va-t-elle se prolonger jusqu’à ce que personne ne veuille plus
combattre ? Le Koweit sera-t-il anéanti par un feu monstrueux ? À l’heure qu’il est, après la
troisième offensive, je suis moins inquiet pour Israël. Israël en réchappera. Mais pourra-t-on
tuer le maudit avant que son pays ne soit transformé en désert ? Qui devra encore périr par les
flammes ? Beaucoup sera détruit avant qu’il soit détruit, lui. On a attendu trop longtemps. On
l’a gavé trop longtemps. On est allé mendier chez lui pour obtenir la vie sauve de quelques
otages. Tous ceux qui lui ont rendu visite ont nourri son délire de toute-puissance. Et qui ne
lui a pas rendu visite ! Il y a même eu de fort respectables personnages pour lui faire la cour,
et en libérant dix otages, il se sentait aussi fort que s’ils avaient été dix mille. Ils ne savent
toujours pas, les hommes de ce siècle, ils ne savent toujours pas ce qu’est la puissance. Ils
continuent de croire qu’il est possible de la brider. Pendant qu’il prie celui qui lui a enseigné
la toute-puissance, les autres croient que l’on peut marchander avec lui, leur mépris est plus
oriental que le sien.

Je sens à quel point je suis partie prenante et je me pose cette question : le serais-je
moins s’il n’en allait pas aussi, comme c’est le cas en cette occurrence, du destin des Juifs en
Israël ?
Non, assurément non, et où que puisse se jouer ce qui se joue présentement : en aucun
cas, je le serais moins. Je suis l’ennemi mortel de Saddam, du dictateur, du survivant au pire
sens du terme, du détenteur de puissance dont la puissance se fonde sur le massacre de masse.
Il y a trente ans de cela, j’ai exposé, à l’intention du public du monde entier, le portrait de ce
survivant. Il s’avère aujourd’hui que ce portrait préfigurait le personnage de Saddam, et cela
de manière très précise et incontestable. Mais à l’époque, je m’étais dit : après le mandat
d’arrêt que je viens de délivrer contre lui, un tel personnage n’aura plus sa place dans le
monde et ne sera tout simplement plus possible. Et le voilà qui refait surface, le voilà de
retour, tout à fait possible et, même, admiré avec ardeur. Il est moins ardemment haï, sans
doute, mais ceux qui le haïssent sont du moins résolus à lui faire rendre gorge.
Il ne doit pas réussir, il ne doit pas survivre. Le fait que son dernier modèle, H., ait connu
une fin lamentable ne change rien à l’affaire : avant la fin, il a pu déclencher une guerre
mondiale. Et c’est cela qui a un effet contagieux sur Saddam : il faut tout mettre en œuvre
pour l’empêcher de déchaîner sa guerre mondiale. Ceux qui pensent que ce sera possible sans
guerre n’ont qu’à continuer à manifester pour la « paix » ou pour ce qu’ils croient être la
paix.

En ces jours, je me sens proche de la mort. Ce n’est pas un accès de faiblesse, ma


disposition d’esprit est aussi forte et claire qu’elle l’a toujours été et il se peut que ce
sentiment ne tienne qu’au fait d’avoir dû me rendre à cette évidence : mon « survivant » ne
disparaîtra jamais, il est immortel, il reviendra toujours, et cet éternel retour pourrait bien
signifier que l’humanité est perdue, que rien ne la sauvera.
Je sens dans mes entrailles comment cette soudaine prise de conscience me taraude. Elle
ne me gouverne pas encore mais elle me menace en permanence.

Que doit penser quelqu’un au moment où d’autres, là-bas, sont réduits en charpie ? Que
doit-il penser s’il n’y a pas de remède ?
Tu as toujours été effrayé par la nourriture considérée comme contenu fondamental de la
vie. Est-ce que quelque chose a changé à cet égard ? Est-il seulement possible, en la matière,
que quelque chose change ? Tu vis de nourriture. Tout le monde vit de nourriture. Tes yeux se
troublent mais tu continues de voir la nourriture. Comment l’homme pourrait-il se soustraire
à l’emprise de la nourriture dont il vit ?
Il cherche à présent à sauver les derniers représentants de certaines espèces animales
qu’il a pratiquement déjà éradiquées. Il se peut qu’il n’arrive même pas à sauver quelques-
uns d’entre eux. Mais il se multiplie rapidement, il n’y a pas, face à lui, de salut sur terre. Va-
t-il finir asphyxié sous le nombre de ses congénères ?

Cette guerre, pour tous un spectacle quotidien et qui change d’heure en heure ; qu’est-ce
qui leur manquera et que devront-ils inventer quand elle sera terminée ?
Je ne vois rien d’elle, mais j’en entends parler et je lis des choses à son sujet, les
dernières, peut-être, que mes yeux liront.
Ce serait l’amère conclusion d’une vie de lecteur, mais la vie d’un seul a-t-elle encore
quelque importance ?
Quoi que j’entreprenne, cela me paraît méprisable, car je n’ai pas réussi à faire en sorte
que quelque chose change aussi peu que ce soit. Mépris donc pour ta vie, et quand même il
n’y aurait pas eu une seule autre vie plus sensée que la tienne : elle demeure méprisable.

Il est une heure du matin, je me sens anxieux et me prends à penser que je ne verrai pas
l’issue de cette guerre. La perspective est amère, mais pas au point que j’en vienne à douter
de son issue. En revanche, je doute fort que quelque chose puisse changer. Je constate avec
frayeur la stupidité de cette « gauche » dont je me suis pourtant toujours senti proche. J’ai
entendu aujourd’hui parler l’un de ses représentants, médiocre poète mais qui se plaît à
propager la parole de la gauche pure et dure : il a peur de Bush et ne prononce jamais le nom
de Saddam, à croire que Saddam n’existe pas ; il accuse le peuple américain de vouloir la
guerre et feint d’ignorer que Saddam jure de mettre à exécution chacune des menaces qu’il
profère quant à l’utilisation du gaz toxique et des autres armes dont il dispose. Notre poète a
répété à six reprises qu’il avait peur, et cela sans éprouver la moindre honte à la pensée de
ceux qui vivent à présent jour après jour avec la peur au ventre. Je l’ai toujours tenu pour un
benêt. Aujourd’hui, il me dégoûte.
Les responsables politiques allemands se rendent à présent compte de ce qu’ils ont
nourri dans leur sein. Tous, de quelque parti qu’ils soient, se déclarent soudain disposés à
mettre la main à la poche. Les déclarations pacifistes leur ont nui davantage que s’ils avaient
déclenché un nouveau conflit. Ils ont voulu se montrer bons, sages, inoffensifs, innocents, et
voilà qu’ils paraissent devant le monde entier pour ce qu’ils sont, à savoir de pacifiques
marchands de poison. Jamais ils ne pourront se racheter s’ils ne s’emploient pas à punir pour
de bon, sans délai, les grands criminels qu’ils ont couverts jusqu’alors. Les marchands de
poison ont délibérément remis à l’ordre du jour Auschwitz que l’on croyait avoir surmonté
(comme s’il relevait effectivement du domaine des choses possibles de surmonter pareille
horreur). Leur cécité ou, plutôt, l’absence de scrupules dont ils font montre à l’égard de leur
propre peuple (mais aussi de ceux qu’ils projettent de massacrer) dépasse l’entendement.
J’attends que se déclenchent dans les villes allemandes des manifestations pacifistes du
peuple allemand contre ses marchands de poison. Voilà qui serait tout à son honneur.

Ce mois s’achève par le malheur du monde. Il l’a lui-même attiré sur soi, et moi, je
continue de m’accrocher à lui avec l’énergie du désespoir et de m’interroger sur son destin.

Toutes les vies manquées. Tous ceux qui n’ont pas été aimés. Tous ceux qui n’ont pas su
aimer. Tous ceux qui n’ont pas eu l’occasion de veiller sur un enfant. Tous ceux qui n’ont pas
connu les pays. Tous ceux qui n’ont pas entrevu la multiplicité des formes animales. Tous
ceux qui n’ont jamais entendu parler de langues étrangères. Tous ceux que certaines
croyances n’ont pas étonnés. Tous ceux qui n’ont pas bataillé avec la mort. Tous ceux qui
n’ont pas été submergés par le désir de savoir. Tous ceux qui n’ont pas su oublier ce qu’ils
savaient. Tous ceux qui n’ont jamais flanché. Tous ceux qui n’ont jamais dit non. Tous ceux
qui n’ont jamais eu honte de leur ventre. Tous ceux qui n’ont pas rêvé d’un monde délivré du
meurtre. Tous ceux qui se sont laissé voler leurs souvenirs. Tous ceux qui n’ont jamais cédé à
leur orgueil. Tous ceux qui n’ont pas eu honte des honneurs. Tous ceux qui n’ont pas pu se
faire petits, disparaître. Tous ceux qui n’ont pas pu mentir sans que ce soit de quelque utilité.
Tous ceux qui n’ont pas tremblé devant le coup de foudre de la vérité. Tous ceux qui n’ont
pas langui après les dieux morts. Tous ceux qui ne se sont pas liés intimement avec des gens
dont la langue leur était étrangère jusqu’à n’en pas comprendre un seul mot. Tous ceux qui
n’ont pas rendu la liberté à des esclaves. Tous ceux qui n’ont pas sombré dans la miséricorde.
Tous ceux qui ont eu honte de n’avoir jamais tué un homme. Tous ceux qui ne se sont pas
laissé piller par gratitude. Tous ceux qui n’ont pas refusé de quitter la terre. Tous ceux qui
n’ont jamais pu oublier ce qu’est un ennemi. Tous ceux qui ne se sont pas dispensés de
hausser le col. Tous ceux qui n’ont jamais prêté leur bras à autrui. Tous ceux qui ne se sont
jamais laissé tromper et tous ceux qui ont oublié à quel point ils ont été trompés. Tous ceux
qui n’ont pas coupé la tête à leur arrogance, tous ceux qui n’ont pas souri par sagesse. Tous
ceux qui n’ont pas ri par générosité. Toutes les vies manquées.
La situation est redevenue aussi périlleuse qu’il y a quelques années, lorsque seule la
capacité démesurée de destruction dont on disposait de chaque côté faisait obstacle au
déclenchement de la guerre. Mais cette fois le danger, à la manière arabe, est envenimé par
des menaces officielles très précises, les armes sont encore plus terribles et il n’est plus
question de s’interdire d’en faire usage. Jamais encore on n’avait fixé publiquement et avec
une telle précision le jour où l’on entrerait en guerre. Une guerre annoncée de cette manière
est-elle seulement possible ? Toutes les forces tendant à l’empêcher ont le temps de se
déployer. Mais comment pourraient-elles l’empêcher ? Les grands espoirs que l’on fondait
sur le processus de désarmement instauré entre les puissances de premier plan ont été
largement contrariés par le développement d’un marché parallèle, un marché libre
fonctionnant hors de tout contrôle. Pendant que les grands négociaient entre eux, ils ne se
sont pas privés d’armer les autres, les petits, et ce jusqu’au moment où les petits, finalement
armés jusqu’aux dents, se sont sentis grands à leur tour. Il faut à présent leur retirer les armes
dont ils ont été dotés. Sera-ce possible sans guerre ? La tentative d’y arriver par la menace
n’est pas indigne car on n’a pas le choix. Mais si la menace n’est pas prise au sérieux ? Et il
semble bien que ce soit le cas.
Une chose est plus claire que jamais : la puissance concentrée de « survivants » (au sens
que je prête à ce terme), à savoir de ceux qui non seulement méprisent la mort des autres
mais la souhaitent et s’emploient à la précipiter, doit être étouffée à tout prix. Là où elle
existe déjà, elle doit être anéantie. Elle est le danger majeur auquel l’humanité fait face, un
danger que l’existence des armes nouvelles a porté à son degré ultime de gravité.
Chaque phrase prononcée par Saddam est une illustration de ce danger. En fait, il ne dit
jamais autre chose. Il raille les autres parce qu’ils s’interdisent de calculer avec des morts. Il
sait exactement ce qu’est la puissance, il dit ce qu’elle est et il l’exerce. Toutes ses ruses, ses
stratagèmes sont des calculs qui ont la mort pour objet. Il met au service de son jeu de
massacre le fait que d’autres veuillent, dans la mesure du possible, éviter qu’il y ait des
morts. Et tout ce qu’il va tenter de mettre en œuvre dorénavant lui est dicté par la volonté
d’éviter sa propre mort. Pour y arriver, il serait même disposé – pour un bref moment – à
renoncer à la mort d’autrui.
Il semble bien, à l’heure qu’il est, que l’assassinat de Saddam soit l’unique moyen de se
soustraire au formidable danger qu’il représente. Il n’est pas absolument invraisemblable
qu’il se trouve parmi ses officiers quelqu’un pour s’en charger.
Le comble de l’ironie serait atteint si Saddam venait à être occis par un Palestinien.
Honneur et puissance ne marchent pas de conserve. L’honneur a besoin de bouches pour
le dire et n’a, de ce fait, de ce seul fait, aucune raison de leur souhaiter la mort. La puissance
a besoin de la mort car elle se fonde sur la survie.

Le cimetière qu’il porte en lui depuis tant années devient de plus en plus vaste. À qui le
léguera-t-il, où le mettra-t-il ?

Le seul trait intéressant de Saddam est la franchise. Il est le plus explicite de son espèce.
Pas une parole hypocrite au sujet des morts. Sa forteresse, inviolable.
Peut-être le déchireront-ils. Peut-être ne deviendra-t-il pas un saint.

La sagesse le dévore, il se maintient en vie avec des banalités.

Quel espoir cet homme peut-il encore nourrir ? Est-ce le suicide ? A-t-il l’étoffe d’un
martyr ? A-t-il besoin de millions de morts pour accompagner sa chute ?
N’y a-t-il personne pour le renverser ? Ses généraux sont-ils tous de misérables
créatures ? Aucun d’entre eux ne sait-il que la grande, la seule chance de l’Irak serait d’être
débarrassé de lui ?
On ne sait pas qui sont exactement ces hommes qui l’entourent. Il doit bien y en avoir un
ou deux qui ne sont pas de sa famille.

Si la vie n’était pas destructible, à quoi s’attaquerait-on ?

Je commence ce samedi à deux heures du matin. C’est Pourim en Israël, des masques
dans les rues. Jamais encore je ne me suis senti si proches d’eux. Six semaines dans les
chambres à gaz avec la famille au grand complet, et tout le monde est en vie.
J’en suis arrivé au point de finir en simple Juif.
Le temps de mon long mariage avec les Allemands est révolu.

Ce sentiment vulgaire entre tous, ce vouloir-rester-en-vie : il n’est rien qui lui tienne plus
à cœur. Pourquoi en est-il si fier ? Ce que veut le ver le plus dégoûtant, ce qu’il veut autant
que lui, le ver qui se reconstitue de lui-même lorsqu’on le coupe en deux – il n’est rien, non,
rien qui lui tienne plus à cœur. Il le proclame comme un Allemand proclame qu’il est
allemand, un Juif qu’il est juif, un Suisse qu’il est suisse. Existe-t-il quelque chose qui soit
plus fortuit ? Plus insignifiant, plus superficiel, plus creux, plus absurde, ne ressortissant pas
même entièrement à la langue ? Y a-t-il quelque chose qui serait plus aberrant que l’hostilité
à l’égard de quelqu’un pour la simple raison que ce quelqu’un est allemand, juif, suisse ?

Les récits fiévreux, balbutiants, précipités, exigés sans pitié des rares visiteurs ne sont
que des exercices préludant aux conjurations à venir. Rien ne se perd, ils leur donnent du
poids.
Fouette-toi, cocher, tes chevaux, toi-même ! Ne renonce pas, jamais, dans le deuil même,
ne renonce pas. Tu la vois encore devant toi et, même quand tes yeux s’éteindront, tu la
verras toujours là, devant toi.
Ce qui compte, c’est cette image inaltérée et qui jamais ne s’effacera.

Il perd les lettres de l’alphabet, lentement, l’une après l’autre. Laquelle lui restera ?
Laquelle balbutiera-t-il ? Laquelle balbutiera-t-il en dernier lieu ?

Max Frisch, mort tôt ce matin. Je l’apprends dans l’après-midi par un appel de Jacobi, de
la Zürcher Zeitung. Je dois écrire deux, trois phrases à ce sujet, ce qu’il représente pour moi.
J’ai résisté un peu parce que je ne l’ai pas vu depuis plus de dix ans. Mais je vais y
réfléchir, peut-être qu’il me viendra une idée. Jacobi doit me rappeler demain à neuf heures,
je lui lirai les phrases suivantes :
« J’ai peine à croire que Max Frisch ne soit plus en vie. Son art était celui du doute. Un
doute dont j’ai envie de dire qu’il procédait en permanence à tout petits pas ; ce doute, au
fond, était tourné contre le récit, donc contre sa propre personne, et comme sa propre
personne était l’objet même du récit, Frisch a pu s’arranger pour que son doute reste toujours
actif. On ressentait Frisch comme l’archétype d’une forme de véracité dénuée de tout
caractère héroïque mais insistante. Quant au doute dans lequel il était passé maître, je
voudrais pouvoir le retourner contre le dernier point de sa vie, contre sa mort. »
Voilà qui est très bref. S’agissant d’une prise de position publique, je n’écris jamais rien
de si bref. Je l’ai fait, en cette occurrence, parce qu’il y a eu un grand froid entre Frisch et
moi, parce qu’il m’en a voulu pour diverses raisons et que je lui en ai voulu, de mon côté,
pour les mêmes raisons. Il est vrai que je ne connais qu’une partie de son œuvre, mais ce que
j’ai dit est vrai, et que je souhaiterais qu’il ne soit pas mort, c’est encore plus vrai. Je crois
que je n’ai pas à me repentir de ce petit article nécrologique.
Métastases : aujourd’hui le mot grec le plus répandu.
Métamorphoses devrait prendre la relève.
Realpolitik ! Politique incluant et additionnant les morts. D’autant plus réelle qu’il y en a
davantage.
Garde-toi des lamentations. Chez vous, les Juifs, elles ne cessent de gagner du terrain.

Bien des choses qu’il a écrites il y a des décennies, sans jamais les relire, le rappellent
aujourd’hui à la vie. Ces notes sont ses années retrouvées. De toutes ses poches, il tire des
années et s’en repaît. Elles ne se confondent pas, elles restent séparées et lui renvoient de
nouvelles significations pour les cinquante années à venir.
À quoi seront-elles confrontées à ce moment-là ? À quel genre de créatures ? Tordues,
disloquées, dispersées, étirées ? Ses phrases prendront-elles peur parmi ces créatures ? Se
noieront-elles, se pendront-elles, seront-elles asphyxiées ? Quelle phrase a la force de
regarder cet avenir en face ? Marx a échoué, Freud le suit, les ordinateurs se comptent par
milliers ? Par millions ? Dans mes yeux, les étoiles se désintègrent. Aucun tableau ne
subsistera. Ce que Hera a restauré est à présent caché au Japon. Cela finira sur le tas de bois
de son brûlant acheteur. Splendeurs de Van Gogh, qui vous rachètera avant ?
Le plus haïssable a gagné. Beaucoup d’argent achète tout. Les âmes hurlantes du passé
ont un prix avant de se tirer une balle dans la tête.
J’attends que Johanna m’appelle demain, tout comme j’attendais naguère que Veza
m’appelle. Comme si la mère se tenait cachée dans la fille et nous écoutait en secret quand
celle-ci me parle. Un beau jour, elle ne pourra pas résister et placera deux mots au beau
milieu de la conversation, et moi, de bonheur, je tomberai sur le sol, foudroyé.

J’ai donc dit quelque chose sur Max Frisch et je dois à présent m’en expliquer.
Je n’ai rien dit que je ne pense. Il était fait de petits doutes. En cela, il était vraiment
passé maître. Qu’il n’ait, en tant qu’écrivain, compté pour rien à mes yeux, absolument pour
rien, cela n’a aucune importance, car nombreux sont, à ma surprise, ceux qui ont eu besoin de
lui.
Mais j’ai dit aussi que je ne veux pas croire à sa mort et que je souhaiterais pouvoir
tourner ses doutes contre sa mort. J’étais comme en deuil de lui. J’en avais fait mon deuil.
Nous nous connaissions très bien et nous ne nous sommes pas vus durant plus de douze ans.
Je ne l’ai jamais beaucoup aimé. Nous nous moquions de lui, Hera et moi. Hera n’a jamais
cru que je le prenais au sérieux. Il est vrai que – tout au contraire de ce que j’éprouvais pour
Dürrenmatt – je ne l’ai jamais pris vraiment au sérieux. Mais il s’est donné beaucoup de mal
pour retenir mon attention sans toutefois que je représente grand-chose à ses yeux.
L’éloignement est intervenu de manière concrète lorsqu’il m’a envoyé son Holocène
agrémenté d’une dédicace pompeuse. Ce livre m’a profondément déplu. On aurait dit du
Thomas Bernhard, mais calculé. Je ne l’ai pas remercié pour son envoi. J’aurais trouvé
terriblement indécent de dire quoi que ce soit au sujet d’un pareil bricolage. Je n’ai plus
donné signe de vie. Le hasard n’a pas voulu que nous nous rencontrions encore. Puis il y a eu
le prix Nobel. Je ne l’ai jamais attendu. Il l’attendait – faut-il le dire : depuis des décennies. Il
ne me l’a jamais pardonné. Il a continué de l’attendre durant neuf années pleines. Il avait une
manière très mesquine de nourrir de grandes ambitions. Il ne m’a pas écrit un mot à cette
occasion et son silence ne lui fait guère honneur. J’ai entendu dire par des tiers à quel point il
me gardait rancune pour avoir reçu le prix. Son désappointement n’a fait que croître d’année
en année, et avec lui sa rancune à mon endroit. Il n’a pas trouvé un mot pour Hera qu’il
connaissait bien, pas un mot à l’heure de sa mort. Cela m’est apparu comme le comble de la
mesquinerie et je l’ai haï pour cela. Il l’aura senti car il savait bien ce que la mort signifie
pour moi.
Puis j’ai appris, il y a environ six mois, qu’il souffrait de la même terrible maladie
qu’elle. À partir de cet instant, j’ai ressenti quelque chose comme de l’affection pour lui.
J’aurais bien aimé le voir et parvenir, en dernier ressort, à le convaincre que le « prix » ne
signifiait absolument rien, qu’il ne paraissait souhaitable que parce qu’on ne l’avait pas,
autrement il était une sorte de lèpre davantage qu’un supplément de gloire. Il n’aurait
sûrement pas souhaité me revoir. Sans doute m’a-t-il gardé rancune pour la même raison,
jusqu’au bout.
J’ai été prié, par des gens qui étaient au fond ses ennemis, d’écrire quelque chose sur lui
après son décès. Je ne pouvais pas refuser, car aux yeux du monde j’avais alors la visibilité
qu’il fallait, du simple fait que j’étais en vie et que j’avais reçu le « prix ». J’ai cherché à dire
ce qui avait fait de lui un écrivain, à savoir le doute, et je n’ai pas eu honte de laisser entendre
que son décès me touchait de très près parce qu’il était mort en me gardant rancune et parce
que la mort de chaque homme me désespère.
Ce plaidoyer en faveur d’une nécrologie que personne, parmi ceux qui nous savaient en
froid, n’attendait de moi, est si vrai que je ne vois rien à y ajouter.

« L’épuisement des animaux », le premier titre que je retiens sérieusement pour mon
nouveau livre.
Il se peut qu’il paraisse très trivial, à mes yeux il ne l’est pas. Mais il faudrait que le livre
contienne déjà quelque chose qui soit en rapport direct avec ce titre. Pour l’instant, il n’y a
guère qu’une étude sur le commerce des singes en Afrique de l’Ouest qui ait quelque chose à
voir avec lui.
À l’effroyable et croissante efficacité du processus d’extermination des animaux s’ajoute
à présent la terrible perspective de leur transformation artificielle par nos soins. Nous voici au
seuil du temps des monstruosités. On ne saurait en prévoir la fin ni se faire une idée de la
multiplicité des formes vivantes plus atrocement arbitraires les unes que les autres que l’on
verra apparaître sur terre. On ne peut pas les appeler métamorphoses car elle sont calculées et
contraintes. Entre nos mains, la création devient une foire aux monstruosités. Plus rien ne
verra le jour qui ne soit voulu par nous. Ce qui n’est pas conforme à quelque dessein sera
supprimé. Il n’y a pas d’animal qui puisse se défendre contre cela. Les abattoirs n’y vont pas
par quatre chemins, apparaîtront-ils comme ce qu’il y a de plus humain ? L’homme se
défendra contre les manipulations génétiques au sein de son espèce. Peut-être parviendra-t-il
effectivement à les empêcher. Mais plus cela lui réussira, plus les animaux seront mis à
contribution. Ce qui aurait duré indéfiniment de soi-même, le flux vital et l’expansion de la
vie animale, sera coupé net, étouffé par nous, réduit à d’arbitraires facéties.
Peut-être parviendra-t-on à fabriquer des animaux qui n’auront besoin ni de manger ni
de déféquer. On les appellera quand même des animaux et on sera fier d’eux. Les jeux
infâmes de l’homme ne connaîtront pas de fin à moins que l’homme lui-même ne finisse par
être anéanti par l’un ou l’autre de ses jeux.
La seule chose que Musil et Proust ont en commun, c’est que tous deux sont des poètes
absolus. Chaque homme vaut par soi-même, non par l’histoire mais par son histoire. Chacun
est incomparable. Chacun doit être appréhendé comme s’il n’y avait jamais eu personne
d’autre au monde. Chacun est présent dans toutes ses complications. Chacun s’identifie à la
somme de ses métamorphoses. (La couleur locale est illusoire, elle n’est là que pour faire en
sorte que rien ne se déchire.)
Les absolus ne prennent pas la destruction à la légère, ils ont du mal à se séparer de la
prunelle de leurs yeux bien qu’ils en aient par milliers. Au bout du compte, lorsqu’ils sont
quand même contraints de détruire, ils signent leur propre fin. Mais c’est sans importance car
ce qu’ils laissent derrière eux s’avère indestructible. On pourrait dire que les seuls auxquels
la mort ne porte pas trop préjudice sont les poètes absolus car leurs figures sont inaltérables.
Cache tes morts. Ils se présenteront d’eux-mêmes. Ils détestent être à ta merci. Mourir ne
signifie pas être entièrement soumis au pouvoir de quelqu’un.
Soudain, tous les mythes qu’il avait lus en quatre-vingts ans se faufilèrent hors de lui tels
des vers.
Nouvelle rencontre avec Hérodote : pur ravissement. Mon véritable professeur ? Le
même genre de curiosité, le même mépris pour les « faits ». Récit d’un seul tenant, incontrôlé
donc valide.
Relire chaque syllabe de lui, le ramener tout entier. Mourir avec de telles histoires aux
lèvres.

Il tire des gens du creux dans lequel il les trimballe toujours sur lui. Tous ces gens, il les
porte constamment au-dedans de lui. Il pourrait peupler une ville entière avec eux. Il préfère
les conserver dans les culs-de-basse-fosse de la mémoire. Parfois, lorsqu’il lui vient une
petite faim, il en saisit un à pleine main, le sort de là et le passe au gril comme un poisson.
Bon appétit ! Un jour il tombera sur une arête qui l’étouffera.

Méfiance contre obéissance, comme si méfiance tenait lieu d’obéissance afin de contrer
la mort.

Là-bas on rêve d’un feu, et on fuit, on fuit, et on finit quand même brûlé vif avant de se
réveiller.
1992
Il se peut que l’inflexibilité de ta haine de la mort t’ait
maintenu en marge de certains temps historiques. Il pourrait y
avoir des temps que tu ne veux pas reconnaître et que tu
escamotes pour cette raison.
N

Quand le désespoir n’est pas motivé, il se déguise en


déception. Déception face à la vie qui n’en était prétendument
pas une.
Et pourtant, c’était plus qu’une seule vie, c’était une vie
pour beaucoup d’autres, de la peur, de l’espoir pour beaucoup
d’autres, et même si ce n’est arrivé que très rarement : de la
réussite. L’éclat même n’a pas entièrement fait défaut à cette
vie ; avec elle, dont tu as retenu le souffle, tu étais à
Stockholm et, parmi les femmes des lauréats, elle était la plus
belle. Si tout éclat a disparu depuis lors, c’est que tu as voulu
qu’il en soit ainsi, tu l’as repoussé loin de toi et as retourné ton
orgueil en son contraire. Et ensuite, il y a de cela deux ans, le
plus beau : le nom de Veza sur des livres, en d’autres langues
aussi – Veza qui porte à présent ton nom et demeure à jamais
unie avec toi –, n’est-ce pas le plus merveilleux, cette
résurrection vingt-sept ans après sa mort ?
N

Il m’est plus difficile de renoncer aux enfers qu’au paradis.


Ô les ombres, si au moins les ombres de mes morts pouvaient
perdurer !
Que je veuille davantage ne signifie pas que je renonce à
moins.
N

Au caractère implacable du meurtre doit répondre à tout


jamais l’implacable récusation de la mort.
N

S’il le faut, que ce soit au milieu d’un mot qui se rompra


par le milieu à l’instant du trépas.
N

Il cherche les suicidés de sa vie et les ramène. Comme il


leur plaît de revenir, comme ils s’étonnent d’être en société ! Il
s’adresse à chacun, chacun lui parle. Aucun ne se comprend,
aucun ne le referait.
À l’unisson, ils le remercient, chœur de suicidés.
N

La fidélité va croissant avec le nombre des années qui


s’écoulent après la mort. Celui qui devient très vieux devrait
finir pétrifié de fidélité.
N

Il en sait trop peu pour mourir. Peut-être aurait-il appris le


plus important juste après.
N
Il ne faut pas que ce soit le dernier livre. Tu ne veux pas de
chant d’adieu.
Tu ne veux pas mourir du tout, mais surtout pas en douceur.
N

Tu seras donc mort précocement et né sur le tard. C’est ce


qui te constitue, l’intervalle entre les deux, soixante ans.
N

Je ne redeviendrai plus jamais maître des sentiments. Il y


avait trop d’affliction en moi, les morts. Il y avait trop de
ravissement en moi : l’amour.
N

On aime les morts pour leurs défauts. C’est pourquoi il n’y


a pas d’anges morts.
N

Des choses indignes sur la mort, même chez les Chinois –


mais contrastant avec sa signification écrasante dans leurs
rites.
N

Une cruauté en toi, que tu as toujours sous-estimée. C’est la


cruauté de ta conscience de la mort.
N
Rien de plus ignoble que la représentation d’un dernier
homme. Pour qui mourra-t-il ?
N

Le mot génocide doit être aboli. C’est devenu le mot le plus


dangereux. C’est le mot le plus séduisant.
Tout ce qui a de tout temps servi à tuer est de retour,
chaque mot, chaque opinion, chaque conviction.
Le seul éternel retour.
N

Qu’as-tu jamais fait d’autre que d’exiger que soit restaurée


l’immortalité des dieux.
N

En voilà un qui devient centenaire et se convertit à la


religion de la mort.
N

Il m’a délivré de la mère, l’homme qui, cinquante-cinq ans


après sa mort, la nomme à chaque page.
Depuis que j’ai lu son livre, pour la première fois, elle est
passée.
N

L’histoire de la terre, vieille de millions d’années, quel effet


a-t-elle sur le sentiment d’être de l’homme moderne ?
Il est le produit d’une accumulation sans précédent. Tout
arrive de plus en plus vite, mais depuis combien de temps
était-ce en gestation ! Le rapport entre la brièveté de sa vie
(même s’il lui est donné de vivre plus longtemps) et
l’incommensurabilité du temps qui l’a précédée a quelque
chose d’excitant, de grisant, et cela le rend capable de toujours
plus. Les interdits, qui régissaient les relations entre les
hommes et rendaient la vie possible en dépit de leur nombre,
ont moins de poids qu’ils n’en avaient. Ils ne valent plus à ses
yeux qu’un hochement de tête. À cela s’ajoute le fait que –
durant de tels espaces de temps – le poids de ce qui disparaît
connaît une croissance accélérée. Le survivant se retourne sur
davantage de morts. Il se prend à les mépriser. Ils sont trop
nombreux. Il y a parmi eux des générations d’animaux
massacrés. Hommes et animaux : les uns comme les autres
victimes d’un processus apparemment naturel. Ils ont disparu
en si grand nombre qu’on les dédaigne. Ils pourraient
disparaître, tous autant qu’ils sont. L’écart entre un grand
nombre et tous s’amenuise. Une disparition totale est
envisagée plus froidement. En exceptant toutefois sa propre
disparition – l’exception.
Cela devient un jeu ou une farce que de s’approprier la
disparition des autres, voire de la mettre en œuvre.
De plus grandes masses de morts ne sont pas seulement
possibles, elles sont souhaitées, au nom de la survie.
N

Un manuscrit que l’on réduit peu à peu de moitié. Avec


stupeur, on constate soudain : il n’a plus de squelette. Il
brinquebale et flotte, et avant de se racornir tout à fait il pousse
encore un cri plaintif qui vous ouvre les oreilles et les yeux.
Au fond je n’ai rien poursuivi de ce que j’ai réussi
autrefois. Un roman au lieu des huit prévus. Un volume de
Masse et Puissance au lieu des deux annoncés. Trois drames
au lieu d’une vie de dramaturge. La seule chose que j’ai
poursuivie avec conséquence cinquante années durant, ce sont
les notes, et cela, précisément à cause de leur inconséquence.

Peu à peu, j’en viens à penser qu’il n’y a rien de plus


vulgaire, de plus trivial, de plus démagogique que mon combat
contre la mort.
J’ai commencé à en avoir honte mais je le poursuis
obstinément.

Tigres mangeurs d’hommes


« Lorsqu’un tigre a tué un homme, il dévore d’abord ses
cuisses, la paroi de son ventre et sa cage thoracique, ensuite
ses épaules, son dos, ses membres et sa tête. Souvent il laisse
la tête en l’état, parfois il la casse comme une noix. Il lui
arrache les vêtements à l’aide de ses incisives et le déshabille
totalement avant de le dévorer. »
F. Mayer

Daniel Bodmer m’a écrit. Aujourd’hui nous irons ensemble


au cimetière de Fluntern. Je dois décider quelle tombe
conviendrait.
Il est le seul à prendre au sérieux mon souhait de rester à
Zurich, même quand je ne serai plus en vie. Son amour pour
cette ville répond au mien.
Pourquoi le lieu de la tombe de quelqu’un n’est-il pas
indifférent ?
Il viendra des gens, plus tard, pour voir où ce quelqu’un
« repose ».

Si ce qu’il a fait de sa vie doit signifier quelque chose, il


faut que son nom soit uni à la ville où il se plaisait le plus. Il
est hors de doute que Zurich, dans mon cas, a été cette ville.
Innombrables sont ceux qui vécurent à Vienne et il importe
peu qu’il y en ait un de plus qui y repose. À Zurich a vécu
celui qui – hormis Goethe – a le plus compté à mes yeux dans
la littérature allemande : Büchner. Il n’a vécu que quelques
mois ici, mais comme il eût aimé y demeurer plus longtemps.
C’est pour l’amour de lui aussi qu’il me tient à cœur d’avoir
ma tombe à Zurich.

Hier, la promenade dans le magnifique cimetière de


Fluntern. Une chaude journée d’été, elle n’aurait pu être plus
belle ni plus lumineuse.
Apaisement à la pensée de l’emplacement de ma tombe,
non loin de Joyce. Cette proximité le dérangera-t-elle ? Et moi,
me dérangera-t-elle ? La tombe n’aura rien de monumental,
une simple dalle de pierre gravée à mon nom et, dessous, les
noms de Veza et Hera.
C’est un bonheur pour moi. Celui qui ne voulait jamais
mourir éprouve du bonheur au rapprochement de ces trois
noms, à cet endroit.
Je sais que cela sera ; peut-être que ma disposition d’esprit
aura une influence bénéfique sur d’autres gens, plus tard. C’est
miracle que je sois là depuis si longtemps. Miracle aussi, que
j’aie pu vivre si longtemps dans cette ville à laquelle mon
cœur appartient. Je l’ai montrée à Veza. Durant l’été 1961,
quand nous sommes revenus de Grèce, nous avons passé
ensemble une dizaine de jours à Zurich. Nous logions au
Dolder Waldhaus où elle se plaisait beaucoup. Je lui ai fait
visiter la vieille ville, elle a été très sensible au charme de la
Petersplatz. Nous sommes allés en bateau jusqu’à Rapperswil.
Elle ne s’était pas sentie bien en Grèce, elle avait souffert des
mouches et des moustiques, et, au fond, elle ne s’y était rendue
que pour m’accompagner. À Zurich, elle s’est sentie à l’aise et
s’est remise très vite de son séjour en Grèce. Elle y a eu de la
visite, une petite-fille de son beau-père, Erna Alkalay, mariée
à un architecte de Belgrade, elle est venue avec nous à bord du
bateau. Elle y a aussi rencontré Gerti Spitz, son amie de
jeunesse, venue d’Amérique pour la revoir. Au Kunsthaus, je
suis allé voir Hera, dont je ne connaissais pas encore le nom,
et j’ai parlé à Veza de notre rencontre. En ces jours, la vie a
voulu que le passé se joigne au futur et personne n’a été
l’ennemi de l’autre.
Il est donc licite que leurs deux noms soient unis au mien
sur la pierre tombale.
Moins légitime est la proximité avec Joyce. J’ai du respect
pour lui mais, au fond, je ne l’aime pas beaucoup. La seule
fois où nous nous sommes rencontrés, en janvier 1935, à
l’occasion d’une lecture de Comédie, lui non plus ne m’a pas
beaucoup aimé. Il se trouvera difficilement quelque chose que
nous ayons en commun. Sauf, peut-être, l’amour que nous
portons tous deux à Svevo, celui de Joyce se distinguant par sa
remarquable efficience (encouragements pour Zeko) et par ses
conséquences décisives (invitation de Svevo à Paris : sa
renommée tardive).
Des gens très différents nous rendront visite, à lui comme à
moi, et on ne sait pas encore lequel des deux recueillera le plus
de suffrages. Apatrides, nous l’avons été tous les deux, mais
j’ai eu la chance de trouver une ville que je ressens comme
une surpatrie, alors qu’il est mort en exil dans cette même
ville.
Les gens de très petits pays ont quelque chose qui me
touche au plus profond. Leur mort a plus de poids pour les
autres.
Titanic-Terre. Le dernier musicien.

À l’époque, chez Selimović, à Sarajevo, je me suis dit :


quel homme ! Si grand, et si fier ! On dirait un Highlander
écossais. C’était un partisan, évidemment. Il aimait le combat.
Je respectais cela parce qu’il combattait le pire.
Et maintenant ? Sont-ils tous à mettre dans le même sac ?
Serbes, Musulmans, Croates ? Tous des assassins ? Y
prennent-ils plaisir ?
Se défoncent réciproquement la tête à coups de bottes. Le
pilonnage de Sarajevo par les Serbes : leur chef, un médecin, a
travaillé dans un hôpital. Un médecin.
Un médecin. Le mot gémit et gémira toujours désormais.

« Les araignées sont des animaux très prisés en Éthiopie.


On empêche les enfants de les tuer en leur expliquant : “C’est
ma tante.”
« Au Tigré on ne tue pas les araignées parce que leur ventre
rappelle celui d’une femme enceinte. »
Dans le livre qu’on m’a apporté aujourd’hui de Paris, je
tombe sur cette phrase qui pourrait être de moi :
« La crainte de la mort de l’autre est certainement à la base
de la responsabilité pour lui*. »
Je ne sais rien de Levinas. Je n’ai connaissance que de la
considération dont il jouit. Aujourd’hui encore, sa filiation
avec Heidegger ne laisse pas de m’atterrer. Et puis, dans le
dernier entretien du livre, j’ai trouvé cette phrase citée.

À qui n’ai-je pas montré Zurich vu des hauteurs du


Sonnenberg ? Tous ont été ravis comme je l’ai été moi-même à
huit ans.
Personne, pas même moi, ne savait que j’aurais ma tombe
là-haut, tout près du sommet.

Mourir hier, son dernier subterfuge.

Solitude totale : présence de ceux qui ne sont plus là.

La fête fantomatique des Séfarades de Sarajevo : dans leur


propre cimetière, le plus ancien de la ville, des snipers leur
tirent dessus, embusqués derrière des pierres tombales
arrachées.
Tous les participants portent des gilets pare-balles pour se
rendre sur les lieux. Ils les retirent pour la fête après qu’on les
a fouillés pour s’assurer qu’ils n’ont pas d’armes sur eux.
On compte encore un millier de Juifs séfarades à Sarajevo.
Avant la guerre mondiale ils étaient douze mille cinq cents.
Huit mille trouvèrent la mort durant la guerre.
J’ai visité ce cimetière quand j’étais à Sarajevo, il y a de
cela plus de vingt ans. Je l’avais oublié. J’ai lu hier un
reportage sur les snipers qui s’abritent derrière de grandes
pierres tombales pour tirer sur les visiteurs. Aujourd’hui
seulement, je revois en pensée ce cimetière, à travers lequel je
fus guidé par un jeune couple de germanistes, des Serbes
bosniaques tout fiers de me montrer cet endroit. C’étaient des
partisans enthousiastes de Tito, des communistes, le jeune
homme tenta d’agrafer à ma veste son insigne du Parti, un
gage de sympathie que j’eus quelque peine à décliner.

Il cessa de respirer et continua de lire.

Une alouette s’engouffra par la fenêtre ouverte et s’éleva


dans le ciel.

Ce mois de novembre tire à sa fin, cette année aussi.


Quelque chose nous entraîne plus loin. Nul ne sait combien de
temps perdurera ce monde maudit. Il en coûta trois cochons
pour leur apprendre à égorger un homme. Tout arrivait sur
ordre. On obéissait volontiers. Des femmes furent violées,
entraînées à l’écart et abattues. Un enfant de dix ans, vêtu de
rouge, chercha à se cacher derrière sa grand-mère. Tous deux
flingués, les autres avec. Des localités entières furent
« purifiées ». Ce qui reste : du sang, à l’état pur.
Et si ce sont eux, maintenant, qui sont purifiés – car le
monde les punira, chacun de ceux qui ont donné les ordres,
chacun de ceux qui les ont exécutés doit payer de sa vie – et
lorsqu’ils auront tous disparu de la surface de la terre –, il
restera nous, et nous avons tous cela en nous, nous
empoignons les cochons par les oreilles et leur tirons la tête en
arrière.
Des oreilles, nous en avons nous aussi, et le couteau à la
main, et nous nous tranchons la gorge, à nous-mêmes, aux
autres, à nous.

Les dinosaures disparus : les fourmis exposeront-elles un


jour des vestiges de l’homme disparu ?
1993
Oh, si je savais qu’il y a un seul mot qui compte, et si je le
connaissais ! Comme je le retiendrais et le caresserais et le
chérirais : un seul mot.
Je ne puis renoncer aux mots. Je pourrais, s’il le fallait, me
coucher nu et mourir. Sans les mots, je ne peux pas.
N

Confronter les meurtres d’animaux avec les meurtres de


personnes handicapées. Est-ce la même chose ?
N

Le penchant des romantiques pour la mort m’inspire de la


répulsion. Ils se comportent comme si leur mort revêtait une
importance particulière.
N

Il cherche le lieu où, en lui, tous sont restés en vie.


N

Qui tuer ? être tué par qui ? Bosnie.


N

Il y a le resserrement sur les morts. Il y a l’ouverture par les


morts.
La première option est effroyable, tout le malheur vient de
là.
La deuxième option sauvera le monde par la miséricorde.
N

Qu’est-ce qui est plus douloureux : la mort ou le temps sans


souffrances qui vient après ? Et pourquoi les dogmes sont-ils
si empressés de nous prédire des souffrances plus grandes pour
après ?
Je ne vois rien. Je suis là. Qui voit davantage ? Qui saura
me tranquilliser avec ce qu’il voit ?
N

Tandis que leur nombre ne cesse de croître, de croître


désespérément, il prêche : pas un, pas un seul ne doit être
perdu, chacun doit vivre, pour toujours.
Mais en est-il un seul qui mérite de vivre pour toujours ?
Sur ce point, il ne se prononce pas. Sur ce point, il n’a pas
d’avis.
N

Les puissants se préoccupent en premier lieu de leur


immortalité.
On n’a donc plus d’autre choix que d’avoir honte de ce que
l’on désirait pour soi.
N
Invariablement, lorsqu’il se trouve en présence d’hommes
puissants, il a l’impression d’avoir été victime d’un meurtre.
N

La tombe de Büchner, qu’il a finalement trouvée, est


obsolète : elle fait référence à La Mort de Danton.
Maintenant, après Woyzeck et Lenz, tout le Zurichberg ne
serait pas assez grand pour contenir la tombe de Büchner.
Il ne faut pas s’étonner du culte rendu à ceux qui sont morts
trop jeunes. On leur est redevable des années dont ils ont été
spoliés.
N

Homme ridicule : la mort s’est incrustée en nous et tu


prétends en délivrer notre esprit ?
Mais quand bien même on atteindrait l’âge de cent ans, il
importe de rester ferme. Il importe de ne jamais se bercer ni
bercer les autres d’illusions au sujet de la mort, de ne jamais
mollir devant elle et, quelles que soient les souffrances
endurées, de l’exécrer moralement.
N

Haïssables proches qui cherchent à s’approprier le renom


d’un mort, leur cupidité, déguisée mais inefficace.
N

Laisse-la courir, la M. Ne plus prêcher.


Je commence à faire en sorte de ne plus l’appeler que la
M. Réduite, elle prend moins de place. Avec le « o » elle perd
la sonorité creuse de l’inutile.
N

Meurt pour ne plus avoir à se plaindre.


N

La vieille, sur un banc, lit les avis de décès.


N

L’homme sera-t-il enfin examiné à fond ? Disparaîtra-t-il


avant ? Doit-il disparaître pour ne s’être pas examiné à fond ?
N

Depuis un certain temps, il se surprend à dire au cours de la


conversation : « Quand j’aurai cent ans. » C’est donc une
hypothèse qu’il n’écarte pas, il la juge plausible, il évoque des
gens qu’il a connus, des gens estimables, qui atteignirent
quatre-vingt-dix-huit, quatre-vingt-seize, quatre-vingt-
quatorze ans, et il les a connus pleins de vitalité en dépit de
leur grand âge. Seraient-ce les discours contre la mort qui vous
maintiennent en vie ?
N

La Bible, par sa force incomparable, a contribué au


malheur des Juifs.
Qui pardonnerait à d’autres de faire partie des élus ?
N

Tout se passe comme à Vienne il y a près de quatre-vingts


ans. Fureur meurtrière partout. Dans quelle Suisse devrait se
rendre l’homme pour recouvrer la raison ? Si j’avais pensé que
ma vie finirait ainsi, dans un contexte similaire à celui de la
Première Guerre mondiale, de nouveau à Sarajevo, de nouveau
chez les Serbes, aurais-je seulement voulu être/continuer
d’être encore là ?

Goldoni mourut le 6 février 1793 à Paris, pauvre et


aveugle, à l’âge de quatre-vingt-six ans.
Le même jour, Chénier prononçait devant la Convention un
discours ardent en sa faveur. Il convenait d’accorder à
Goldoni, que Voltaire avait appelé le Molière italien, une aide
financière équivalente à la (petite) pension royale dont il avait
été privé à la suite de la suppression, l’année précédente, de
toutes les pensions relevant de l’autorité royale. La
Convention approuva Chénier et prit la bonne décision.
Goldoni mourut sans en avoir eu connaissance.
Y a-t-il plus triste fin ?

Des peaux ambulantes, vides.


Non empaillées. Faute de paille.

Ton grand-père même n’y aurait pas coupé, sa vitalité


étonnante, quasi démoniaque, ne lui eût été d’aucune utilité.
On l’aurait poussé dans le wagon, on l’aurait sélectionné
sur la rampe d’accès, il serait mort en hurlant, asphyxié par le
gaz.
Si tu l’avais appris, tu serais un autre homme.
Si tu l’avais appris par ta mère ou par Veza, tu aurais mis
fin à tes jours. Il n’est pas possible d’apprendre une chose
pareille et de ne rien faire.
Tes propos mesurés durant la dernière année de la guerre
(dans les notes) ne s’expliquent pas seulement par ta
connaissance à l’époque encore très partielle de la réalité. Ils
tiennent au spectacle de la destruction des villes allemandes,
de la déroute et à la perspective de la terrible vengeance dont
les Allemands étaient menacés. On pensait alors vraiment que
l’Allemagne risquait d’être transformée en désert. Le destin de
ces « cobayes de la foi », comme je les appelais, me
préoccupait davantage au fur et à mesure que la guerre
évoluait vers la catastrophe finale annoncée aux Allemands.
C’était plus grave que si Rome, que j’ai toujours haïe, avait
été physiquement anéantie sous César, en même temps que
César lui-même. Je n’ai par ailleurs jamais pensé en de tels
termes : les parallèles historiques ne peuvent en aucun cas
faire foi, mais ma vision de l’Allemagne était alors celle de
Carthage annihilée.

Le nonagénaire élabore son plan pour un nouveau Proust. Il


a l’intention de commencer demain.
Voici le projet de la lettre que je dicterai demain à Johanna,
ma réponse à M. Rainer Böhlke, à Neustadt, dont j’ai reçu, il y
a de cela trois semaines, la lettre suivante :
Gartenstrasse 35
3057 Neustadt
24 mars 1993
Très honoré Monsieur Canetti,
Renvoyé à sa solitude, un vieux monsieur ne songe
pas seulement au passé, non, ses pensées se portent
aussi au-delà de sa propre existence.
Pour le dire simplement, je dispose d’une fortune non
négligeable et souhaiterais prendre les dispositions
testamentaires nécessaires pour vous la léguer.
Ce serait un grand honneur pour moi car je pourrais
exprimer de cette manière tout le prix que j’attache à
votre travail.
Vous me feriez immensément plaisir en acceptant
d’entrer en possession de cet héritage après ma
disparition. J’espère ardemment que cette aide vous
permettra de poursuivre encore plus intensément votre
importante œuvre littéraire.
Votre dévoué
Ma réponse serait :
E.C. c/o Editions Carl Hanser
15 avril 1993
Cher Monsieur Böhlke,
Votre lettre ne m’est parvenue qu’après Pâques. Je
suis désolé de n’avoir pu vous répondre plus tôt.
Votre offre me surprend. Mais je ne puis l’accepter et
je vous prie de ne pas prendre ce refus en mauvaise part.
Je vais avoir quatre-vingt-huit ans. Il n’y a sans doute
plus grand-chose à attendre de moi, et les livres
m’assurent des ressources suffisantes.
Mais je ne voudrais pas vous cacher qu’en des temps
anciens déjà, aussi difficiles qu’ils aient été, en aucun
cas je n’aurais pu vivre dans la perspective d’un héritage
qui ne m’était pas dû.
Je vous remercie de votre intention et vous souhaite
d’avoir devant vous beaucoup plus de temps que celui
auquel vous avez voulu du bien.
Avec mes sentiments les meilleurs
Votre Elias Canetti

Ce n’est certes pas par condescendance que j’en viens à


proclamer aujourd’hui l’estime et l’admiration, pour ne pas
dire la vénération que m’inspire Weiszäcker, le président
allemand.
Ce n’est pas un Kohl quelconque qui l’empêchera de dire
ce qu’il juge indispensable. Il est courageux et doit s’attendre à
essuyer bientôt une pluie de menaces de mort.
L’Allemagne se balkanise par la haine qu’elle nourrit
contre les Turcs et les Tziganes. Les bains de sang que
prédisait l’Anglais Enoch Powell pourraient bien y devenir
réels. À l’égard des Turcs, qui sont pourtant leurs admirateurs
inconditionnels, les Allemands nourrissent une animosité
proprement absurde. Il est effrayant d’avoir à se dire que les
descendants de ceux qui assassinèrent les Arméniens se
trouvent à présent confrontés aux descendants des assassins
des Juifs. Il ne suffira pas de tendre l’autre joue aux Turcs.
Depuis qu’on s’en est pris à de tout petits enfants, ils ne
pardonneront jamais.

Il vit dans l’idée qu’il n’existe pas, mais personne ne doit le


savoir. Si d’autres que lui l’apprenaient, il disparaîtrait pour de
bon. Mais s’il parvient à garder le secret, il pourra devenir
vieux sans que quiconque le remarque.
Le darwinisme qui fait de la mort un élément de progrès.

On ne laisse rien derrière soi. On laisse derrière soi des


phrases mal écrites et encore plus mal comprises.
Mais si toute entreprise était vraiment vaine, si quatre-
vingt-huit années n’étaient vraiment bonnes à rien, si chaque
heure de chaque jour, de chaque mois, de chaque année se
dissolvait jusqu’à n’être plus rien, à quoi bon, dans ce cas,
avoir noté constamment ce qui te préoccupait ? Les phrases ne
sont-elles pas là pour être lues par quelqu’un qu’elles
amèneront à réfléchir, quelqu’un qui les prendra dans sa main,
les soupèsera, les examinera, y trouvera de quoi l’inciter à
marquer une pause ?

« Dieu » : seul le mot n’est jamais tout à fait mort pour


moi. Je l’emploie encore de façon inattendue, jamais en signe
de soumission, jamais en signe de foi, vierge de toute
gratitude, furieux, tout à ma fureur, comme une guêpe qui se
heurterait sept cents fois à une vitre avant d’être libérée par
moi – mais qui est moi ?
1994
Fuite auprès de Dante, dans l’italien. Un autre
enseignement que le tien.
Mais très tôt, tu avais sept ans, ton père t’a donné Dante, en
anglais, pour les enfants.
Maintenant, à quatre-vingt-dix ans, il est devenu un besoin
vital.

Là-bas, ils sont tout feu tout flamme et ne s’éteignent pas


trop tôt.

Là-bas, il y a des écoles pour les centenaires, pas de place


pour les moins de cent ans.

Là-bas, il leur pousse des dents jusqu’à ce qu’ils étouffent.

Il est temps que je me communique de nouveau des choses.


Faute d’écrire, je me dissous. Je sens comment ma vie se
dissout en une sourde et triste rumination parce que je ne note
plus rien à mon sujet. Je vais tâcher d’y remédier.
Postface
Il faut se garder d’annuler en pensée le mur
contre lequel nous nous précipitons.
Canetti n’a jamais écrit la première phrase de son livre et cela pose d’emblée une
énigme. Des décennies durant, il a eu cet ouvrage en vue, a pris sur ses petits carnets,
souvent en sténographie, une multitude de notes en rapport avec son projet, a usé pour ce
faire des centaines de crayons mais n’a jamais écrit la première phrase du livre. Il semble
que cette première phrase ait été soumise à un terrible tabou. D’une manière analogue, la
dernière phrase de L’Homme sans qualités doit avoir été une vision d’horreur que Musil
n’aura cessé d’escamoter. Cette dernière phrase a été empêchée avec la même endurance
que la première du Livre contre la mort. C’est peut-être à cela que tient la vénération de
Canetti pour Musil – deux obsédés qui redoutaient la fin de leur obsession autant qu’ils y
aspiraient.
Une autre particularité surprenante du Livre contre la mort tient à l’absence de tout
concept relatif à un ouvrage qui occupait pourtant jour après jour l’esprit de son auteur.
On s’attendrait à trouver des ébauches de plans, des esquisses évoquant un dispositif
analogue à celui de Masse et Puissance ou, au contraire, formant avec cette dernière
œuvre un contraste réfléchi. Il n’existe rien de tel. Tout au plus trouvera-t-on dans le
présent ouvrage une amorce de pensée structurelle, mais qui émerge sur le tard, vers
1970. L’auteur reconnaît alors que s’il voulait mener à bien sa guerre totale contre la
mort et contre le consentement de l’homme à la mort, il lui faudrait commencer par
inventer une figure dont le rôle serait en parfaite opposition avec le sien.
La figure, la seule qui pourrait m’inspirer, serait celle de l’avocat de la mort.
Pour me libérer de la pétrification de mon inimitié envers la mort, il me faut
inventer un ami mortel.
(p. 215)

Il y a quelque chose de fascinant dans ce dessein. Canetti a déjà convoqué de


nombreux sympathisants de la mort afin qu’ils s’expliquent à ce sujet. Il les a accusés,
insultés, raillés, allant même jusqu’à récuser l’amitié qu’il pouvait avoir eue pour ceux
qui étaient encore en vie, mais jamais encore, jusque-là, il n’avait songé à donner forme
à un personnage qui lui tiendrait lieu, comme sur la scène d’un théâtre, de contradicteur
vivant, un personnage dont il écouterait attentivement les arguments en faveur de la
mort, avant d’intervenir lui-même pour exposer et faire valoir ses propres convictions.
Jamais encore, auparavant, il n’avait songé à créer un tel modèle scénique. La question le
préoccupera un certain temps, mais non sans qu’il soit amené à faire parallèlement la
critique de son dessein et du monologue auquel il semble devoir le contraindre.
Le premier objectif que je me propose, c’est de rendre justice à la mort. Je
veux tenter d’éprouver tout ce qui a été dit en sa faveur. Je veux le formuler
moi-même, étant entendu que j’aurai ensuite tout loisir de prendre le contre-
pied. Je veux entre elle et moi un débat sur le fond et pas seulement le
clabaudage partial d’autrefois.
(p. 276)

Ce dessein ne sera jamais accompli. La vision d’un grand dialogue philosophique,


dont l’histoire de la pensée nous offre de si brillants modèles, aura tôt fait de s’évanouir.
L’obsession ne s’accommode en aucun cas de la froide objectivité de l’observateur
impartial, soucieux uniquement de laisser s’exprimer l’opinion des uns et des autres. Une
telle posture, propre au dramaturge, n’est évidemment pas étrangère à Canetti, mais en
cette occurrence elle est tout simplement inenvisageable. Il aurait fallu, pour qu’elle
puisse être adoptée, que l’intéressé se distancie également de sa propre personne, et c’est
précisément ce que l’obsédé ne saurait faire. Cédant à un accès de mépris à l’égard de
soi-même, il peut être amené à s’accabler d’injures, à se reprocher éventuellement,
comme il le fait, le « clabaudage partial » auquel il se livrait autrefois, mais ce n’est
jamais qu’une variante de la fureur passionnelle qui l’anime.
L’évocation de grands modèles du passé donne occasionnellement lieu à des
réflexions qui s’apparentent à des ébauches conceptuelles. C’est ainsi qu’il en vient à se
demander si son livre, qui s’intitulerait De la mort, ne pourrait pas devenir le pendant
obscur de l’œuvre lumineuse de son cher Stendhal : De l’amour (p. 233).
Cependant, il ne se lance ni dans la recherche de correspondances plus précises ni
dans une analyse structurale de l’œuvre de Stendhal dont pourraient se dégager des
orientations utiles à son propre projet. Il lui faudrait pour cela réfléchir à des
constructions, or les constructions lui font horreur. Il flaire en elles la mort de toute
expérience authentique. Il semble, ainsi que le suggèrent certaines réflexions, qu’il
attende en secret une unique formidable éruption au cours de laquelle son œuvre verrait
le jour d’un seul coup. C’est ainsi qu’il écrit au sujet du Livre contre la mort : « Il est et
reste le livre de ma vie. L’écrirai-je finalement d’une seule traite ? » (p. 353). Et il en
arrive même à penser que le diagnostic d’une maladie mortelle pourrait déclencher un tel
processus.
Il se plaît ailleurs à comparer son entreprise à celle de Cézanne qui n’a eu de cesse
de peindre la montagne Sainte-Victoire sans jamais se départir de l’enthousiasme que lui
inspirait son travail et sans attendre l’éclosion de l’œuvre définitive qui en constituerait
le terme ; à l’exemple de Cézanne, Canetti écrit année après année contre la mort, animé
chaque matin par une colère et une flamme toujours renouvelées. Sauf qu’à la différence
de Cézanne, il a besoin d’avoir une vision de la finalité de son opus magnum. Et ce n’est
pas la moindre tâche que de se forcer à y croire alors même que l’on sait que l’objectif
est hors de portée.
*
La question de la finalité de toute l’entreprise se trouve ainsi repoussée à l’arrière-
plan. Le principal n’est plus de savoir si la conscience de la mort, que partagent tous les
hommes, peut être fondamentalement transformée par la volonté d’un seul – comme la
conscience de Dieu l’a été par le monothéisme ou la conscience de l’univers par la
révolution copernicienne. En lieu et place de cette question, c’est la réalité multiple
d’une écriture cyclopéenne qui occupe à présent le terrain. Une fois qu’on a laissé
derrière soi l’inévitable réflexe : à quoi bon ?, l’alternative du sens ou du non-sens
s’avère moins cruciale. À sa place, c’est un paysage immense qui se dévoile sous nos
yeux, un paysage fait de connaissance, d’esprit et de sagesse, de haine et d’amour, de
colère et de mélancolie, un incomparable théâtre de la pensée et de la poésie.
Car tel est, en effet, le paradoxe intime qui traverse cet ensemble : toutes ses parties
sont achevées. Ce qui se présente comme un chantier dévolu à l’édification de quelque
tour babylonienne – empilements de pierres, dépôts de briques, fosses emplies de
chaux –, est en fait une somme de textes dont l’élaboration trahit une volonté
d’aboutissement formel sans faille. Chaque phrase vise à la perfection, et c’est d’ailleurs
pour cette raison que les textes se réduisent si souvent à une phrase unique. Même les
citations d’œuvres d’anthropologie religieuse, de philosophes et d’historiens répondent
aux impératifs de concision et de transparence, d’acuité intellectuelle et formelle qui leur
confère, suivant le cas, la charge polémique ou émotionnelle requise. Aussi critique qu’il
ait pu se montrer au fil du temps envers Karl Kraus, Canetti est pourtant resté, dans l’art
de se servir de la citation nue comme d’une arme, le fidèle disciple de celui qui fut un
temps son idole. Mais il est vrai qu’il a également adopté en bloc et repris à son compte
la culture de l’agression illustrée par son ancien maître.
*
En réalité, nous n’avons pas ici sous les yeux des ébauches ou des notes pour un
ouvrage à venir, mais des textes aboutis dont nous ne savons évidemment pas comment
ils se seraient insérés dans l’ouvrage en question. L’auteur lui-même ne le savait pas, et
cela nous conduit à penser qu’il n’avait besoin d’un tel projet et de la ferme volonté de le
réaliser que pour pouvoir rédiger les présentes notes et réflexions. Car une chose est hors
de doute : il lui fallait s’asseoir chaque matin à sa table de travail, devant son bloc et sa
collection de crayons taillés, et écrire, écrire pendant des heures. Sa vie tout entière se
confondait avec cette écriture, et celle-ci dépasse donc d’emblée le cadre d’une simple
compilation ou d’un travail préparatoire. C’est l’existence même de l’écrivain qui
s’accomplit en elle.
Cet accomplissement est illustré par un texte où il se plaît à imaginer une voiture
dans laquelle on serait totalement en sécurité, protégé contre tout, même contre la mort
aussi longtemps qu’on resterait dedans. Les gens grimperaient à bord « pour se sentir un
moment immortels ». L’interminable déclinaison de sa pensée contre la mort prend ici la
forme d’une scène surréelle. D’autant plus inattendu est le saut qu’il accomplit pour
rompre avec elle. Il déclare posséder d’ores et déjà une telle voiture : « Cette voiture
sûre, ce sont mes crayons. Aussi longtemps que j’écris, je me sens en (absolue) sécurité.
Il se peut d’ailleurs que je n’écrive que pour cette raison » (p. 163). Ici l’acte d’écrire en
soi est déjà un triomphe sur la mort. Aussi illusoire que puisse paraître ce sentiment –
Canetti aurait en effet pu mourir en écrivant, et le fait est qu’il est mort en dormant, peu
après avoir sténographié son ultime phrase –, il revêt une importance primordiale dans
l’état d’être du scripteur. Canetti n’est pas le seul écrivain qui ressent cet état d’être
comme un dépassement des limites. « Je sens l’air venu d’autres planètes », écrit
Stephan George à ce sujet, et en présence de Rudolf Steiner, Kafka confesse que
lorsqu’il écrit, il sent qu’il touche non seulement à ses propres limites mais « aux limites
de l’existence humaine en général ». Dans une note vibrante d’émotion, Canetti exprime
cet état d’être en une phrase agencée suivant une succession de propositions rythmiques.
Au nombre de quatre, chacune des propositions commence par le mot « je » tandis que le
mouvement de la phrase en son entier aboutit à la désintégration de ce je conscient. Le
« je » se métamorphose en un phénomène accessoire de l’acte de création littéraire. Mais
ce qu’il y a de véritablement merveilleux dans ce morceau de prose tient au fait que, loin
d’en être dissociés, les outils, à savoir les crayons qui ont permis d’accéder à
l’expérience mystique, en font au contraire partie intégrante. Ils apparaissent comme des
objets rituels possédant un pouvoir propre et qui régissent le scripteur plus qu’il ne les
régit :
Je ne suis plus là, je suis mille crayons, je ne tiens pas à
savoir ce qu’ils écrivent, je veux me dissoudre dans leurs mouvements que
je ne comprends plus.
(p. 173)

Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi cette manière d’écrire aboutit
systématiquement à des textes brefs. Ainsi qu’on peut l’observer chez Flaubert, pour ne
prendre qu’un exemple, même la rédaction d’une œuvre de grande ampleur, se
développant organiquement, de chapitre en chapitre, n’exclut aucune forme de l’extase
créatrice. Canetti ne s’est que très peu expliqué sur la forme qui lui tient le plus à cœur.
Abordé avec nonchalance, le texte peut-être le plus significatif à cet égard se développe
en un mouvement de plus en plus dansant. La pensée procède par à-coups, à intervalles
de plus en plus brefs, de manière de plus en plus paradoxale, plus impérative au plan de
l’intellect, portée par un rythme qui la soustrait à toute possible objection et la porte
jusqu’à la coda lyrique qui marque son achèvement. La poétique de l’aphorisme et, plus
largement, de la forme brève, telle que la conçoit Canetti et telle qu’elle est illustrée par
ses « notes » et « réflexions », atteint dans ce texte son expression la plus pure. Il y
déploie, sans toutefois les expliquer, les possibilités musicales et prosodiques qui
appartiennent en propre à ce mode d’expression littéraire. L’empreinte lyrique signale
aux lectrices et aux lecteurs : Voyez, ici également, il est question d’art !
Ce n’est que dans ses phrases éparses et contradictoires que l’homme
parvient à se rassembler, à devenir entier sans perdre l’essentiel, à se répéter, à
se respirer, à expérimenter ses gestes, à fonder son accent, à essayer ses
masques, à craindre ses vérités, à découvrir des vérités dans les fumées de ses
mensonges, à se fâcher à mort et à disparaître rajeuni.
(p. 238)

Il parle de phrases, non de « notes », de « textes brefs » ou « d’aphorismes ». Et cela


confirme que, chez Canetti, la forme spécifique du texte bref tend à s’incarner en une
phrase unique. Bien entendu, cela ne saurait être une pratique routinière, laborieuse et
qui sentirait l’artifice. Et le fait est que, loin de se borner à incarner ce mystérieux
raccourci, le texte cité en fournit également les motifs : les phrases doivent être
« éparses » et « contradictoires » afin que leur auteur puisse se reconnaître tout entier en
chacune d’elles et que sa parole, à tout le moins pour la durée de cette phrase, soit une
parole de vérité et d’authenticité. Cette exigence fait bloc contre la pensée systématique,
incapable d’admettre la vérité singulière d’une seconde d’éblouissement. La pensée
systématique veut reconstruire le tout en un édifice théorique unique, et doit, à cette fin,
annuler le singulier en sa vie propre. L’essence du singulier n’est plus que la place qu’il
occupe au sein du système. Canetti s’érige contre cela avec une détermination sans faille
– non qu’il prétende avoir raison contre les systèmes, mais tout simplement parce qu’il
ne peut pas penser de cette manière. Il n’est pas fait pour cela, de même que le poisson
n’est pas fait pour grimper ni le chevreuil pour nager sous l’eau. Quant à savoir si cela
lui donne le droit de vitupérer contre les systèmes, c’est une autre question. Il reste que,
de toute évidence, il était fait pour vitupérer.
Au beau milieu d’un texte relativement long où il est question de sa passion pour les
livres, on tombe, en rapport avec ce qui vient d’être exposé, sur cette phrase tout à fait
significative : « Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme
d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion » (p. 232). La
connaissance, pour lui, est le résultat de brusques fulgurances, non d’une lente
accumulation. Lorsqu’il se plonge dans un livre, il attend le moment où il éprouvera à sa
lecture le saisissement dont il ne peut se passer. Le savoir l’imprègne plutôt qu’il ne s’en
imprègne. La structure temporelle de sa manière d’apprendre se reflète dans la forme de
son écriture. La brièveté des textes tend à déclencher chez le lecteur cette « fièvre
soudaine de l’émotion » sans laquelle il n’y a pas, pour Canetti, de croissance possible
du savoir. La connaissance doit pénétrer dans le cerveau et dans le corps comme une
onde de choc. C’est la raison pour laquelle il n’a pas besoin de preuves pour acquérir une
conviction ou pour convaincre. Fournir des preuves, c’est déjà vouloir édifier un
système. Dans le même esprit, il mène sa vendetta contre la mort au mépris de toute
construction logique, uniquement sur la base de convictions infuses, que ce soit les
siennes propres ou celles de peuples et de tribus lointains.
Ce repli sur le moment vécu, au cours duquel se produit l’éruption de la
connaissance, rapproche Canetti des penseurs existentialistes de son temps. En 1942,
lorsqu’il commence à rédiger ses notes, Albert Camus écrit Le Mythe de Sisyphe et
L’Étranger, deux ouvrages dans lesquels le personnage central est privé de tout support
référentiel. Il n’est plus soutenu par quelque croyance philosophique ou religieuse et pas
plus qu’aux normes directrices de la nature, il ne peut se fier à celles de l’être humain. Il
n’est rien qui puisse donner un sens incontestable à sa vie, rien qui ait valeur et durée au-
delà de l’instant vécu. Toutes les chances et toutes les catastrophes de l’existence sont
contenues dans cet instant fugitif. Quiconque nie cela se réfugie dans des systèmes, dans
de rassurantes machineries qui ne fonctionnent que dans la mesure où l’on refuse de voir
qu’elles sont suspendues dans le vide. Même si Canetti ne pouvait en aucun cas
reprendre à son compte le concept camusien de l’absurde – et cela d’autant moins que ce
concept lui-même allait peu à peu devenir une sorte de créateur de sens –, et même s’il
voyait en chaque créature, homme ou animal, une réalité vivante à laquelle il ne devait
surtout pas être fait violence, l’incarnation d’une valeur irréfragable, il n’en reste pas
moins apparenté à Camus et à ses pairs par son adhésion à la notion de l’instant éruptif
comme source de toute connaissance. Ce qui se produit à de tels moments se produit de
soi-même, sans antécédent, et permet à la fois de continuer à écrire et de continuer à
penser. Dans les notes de Canetti, quelque chose évoque toujours la soudaineté de la
connaissance. Comme si l’instant éruptif continuait de palpiter dans l’écriture qui lui
succède.
*
La forme est une chose, les thèmes en sont une autre. La condamnation sans appel
de la mort, qui traverse de manière si obsessionnelle les écrits de Canetti, embarrasse
nombre de gens parce qu’ils croient devoir prendre parti pour ou contre l’interminable
guerre que Canetti lui a déclarée et qu’il mène sans en démordre. Mais qu’il la considère
avec respect ou avec un brin d’ironie, le lecteur peut bien laisser l’auteur la mener à sa
guise sans y prendre forcément part. En revanche, il ne saurait faire l’impasse sur le
vaste spectre des thèmes qui s’y rattachent, un spectre constitué de multiples champs de
réflexions indépendants les uns des autres et qui se signalent par l’extraordinaire
foisonnement d’aperçus anthropologiques, socioculturels et politiques dont il est porteur.
Mais parmi tous ces thèmes, même les plus importants ne se dévoileront que
progressivement au lecteur en tant qu’éléments constitutifs du tout. Car ils ne surgissent
pas en groupe, ne sont pas organisés en chapitres et ne donnent pas non plus lieu à des
résumés rétrospectifs. Conformément aux règles de la poétique suggérées par le texte
cité plus haut, toutes les notes doivent rester des « phrases éparses », chacune n’existant
que pour et par elle-même, sans se soucier de quelque formulation analogue ou
contradictoire remontant à trois mois ou à deux ans en arrière. Chaque texte affirme sa
singularité comme si la foule des textes analogues n’existait pas. Mais, au fil de la
lecture, les complexes de thèmes se dessinent plus clairement les uns par rapport aux
autres. Et ils prennent aussi du poids, tout à fait indépendamment du projet de combat
contre la mort. Ces thèmes sont les suivants :
– L’homme meurtrier
– La vie prolongée des morts dans la mémoire des survivants
– La mort dans les mythes et les récits relevant de l’anthropologie culturelle
– La mort à certains moments cruciaux de l’histoire mondiale
– Ébauche d’une antithéologie
– La mort et les animaux
– La mort dans le discours des poètes et des philosophes
– Mort et langage
– Réflexion sur des expériences privées et personnelles.
Dans cette catégorie s’inscrivent des types divers de notes répétitives dont la
signification tient moins à leur contenu qu’à leur forme rhétorique ou à leur caractère
générique. Appartiennent à ce dernier ensemble :
– Des grotesques
– La mort dans l’aphorisme fantastique
– Des phrases et des paradoxes de type axiomatique.
Et pour finir, la somme des notes peut constituer un thème spécifique relatif à
l’intention elle-même :
– Le projet d’un livre contre la mort.
Cet aperçu paraîtra sans doute quelque peu arbitraire, mais l’arbitraire est une
caractéristique qui tient finalement à la nature même de tout ordre typologique. Il ne
contrevient d’ailleurs en rien à l’impératif des « phrases éparses et contradictoires ».
Mais chaque lecteur du présent livre reconnaîtra, au fil de la lecture, que sa teneur n’est
monothématique qu’en apparence et qu’elle se déploie en réalité en un large éventail de
thèmes. Leur listage n’a d’autre but que d’attirer l’attention du lecteur sur l’épaisseur
structurelle de l’ouvrage.
*
Un exemple : l’homme meurtrier. Qu’un livre ayant pour sujet la mort traite aussi de
l’acte de tuer paraît aller de soi. Ce n’est pourtant pas le cas. La plupart des philosophies
de la mort partent de l’individu confronté à sa mort inéluctable et tendent à lui enseigner
comment s’accommoder raisonnablement de cette réalité. Du fait qu’il rejette en bloc
toute forme de résignation face à la mort, Canetti est contraint d’élargir son champ de
réflexion et de s’intéresser plus particulièrement aux hommes qui tuent d’autres
hommes. Car qui veut bannir la mort doit obligatoirement jeter l’opprobre sur celui qui
tue. Si la mort doit être bannie, il faut commencer par empêcher de nuire ceux qui la
donnent et que l’on glorifie même pour cela. C’est ainsi que le présent ouvrage, qui
contient tout ce que Canetti a pensé au sujet de la mort, se présente aussi comme
l’ébauche d’une anthropologie de la mort.
L’amorce de la première note déjà contient en germe, en une courte phrase d’une
teneur psychologique et sociale explosive, toute la thématique relative à l’acte de tuer :
Ça commence avec le fait de compter les morts.
(p. 11)

Dans une procédure qui n’a rien que de normal à nos yeux et paraît même pouvoir
servir d’argument contre l’homicide et les guerres, Canetti reconnaît une incitation voilée
à l’homicide. Les morts en grand nombre, le plus souvent par milliers, font déjà partie
intégrante des descriptions de batailles telles que nous les rapporte l’Ancien Testament.
Le grand nombre d’ennemis tués témoigne de la puissance du Dieu d’Israël. Et jusqu’à
nos jours, l’identité historique de toute bataille – hormis le lieu, la date et le nom des
généraux – repose sur le nombre des cadavres. Plus il sont nombreux, plus le vainqueur
en tire gloire. Canetti est peut-être le premier à reconnaître le caractère inhumain qui
s’attache à leur dénombrement. Compter les morts revient à nier la dignité de chacun,
c’est tuer une seconde fois chaque homme tombé au front. Le soldat mort devient un
élément de statistique. En tant qu’individu, porteur d’un nom et d’un destin, il n’existe
plus. « Un mort plus un autre ne font pas deux », déclare Canetti en un paradoxe
provocateur à la suite de la phrase citée. Et lorsque l’homme tué devient nombre, le
nombre tend à s’accroître : « Des villes et des campagnes entières peuvent porter le
deuil, comme si tous les hommes, tous, fils et pères, étaient tombés au front. Mais si le
nombre de ceux qui sont tombés s’élève à onze mille trois cent soixante-dix, elles ne
cesseront d’aspirer à atteindre le million. »
L’acte de tuer se présente dès lors comme un fait anthropologique. Mais à la
différence de Walter Burkert qui s’emploie, dans son célèbre ouvrage, Homo Necans
(1972), à donner corps à une représentation de l’histoire humaine et religieuse fondée sur
les sciences naturelles et bâtie à l’appui d’une thèse centrale développée point par point,
Canetti s’en remet à sa méthode des « phrases éparses et contradictoires ». Au point de
vue anthropologique, il ouvre ce faisant des perspectives nouvelles, parfois surprenantes,
tout en restant libre de se replier à l’occasion sur des points de vue qu’il avait défendus
antérieurement. « Les nombres sont aptes à tout », est-il écrit dans une note sur la
première guerre du Golfe. Il veut dire par là deux choses : que le fait de compter les
morts est susceptible d’accroître démesurément le nombre d’actes meurtriers, mais qu’il
peut aussi constituer une force contraire, notamment dans un État démocratique comme
les États-Unis, lorsque le nombre des citoyens envoyés à la guerre contre leur volonté et
tués au combat déclenche un mouvement protestataire défavorable au gouvernement :
Il y a quelque chose de répugnant dans les calculs prévisionnels auxquels on
se livre actuellement en Amérique, visant à évaluer le nombre de morts que
pourrait coûter la guerre du Golfe.
Et pourtant, cela cache quelque chose qui vaut mieux que ce à quoi nous ont
habitués les guerres du passé : le sentiment de la valeur de chaque vie
individuelle. Aucune, pas une seule, ne devrait être perdue. La somme de ces
vies individuelles se veut dissuasive.
Les nombres sont aptes à tout.
Un nombre élevé de combattants tombés au front faisait autrefois le
bonheur et la gloire des survivants. Ce même nombre dit aujourd’hui l’horreur
qu’inspirent ces morts auxquels il ne fut pas accordé le droit de se prononcer
pour ou contre la guerre.
(p. 396)

Canetti a commencé à rédiger ses « notes » durant la phase la plus meurtrière de la


Seconde Guerre mondiale. Le bombardement des villes allemandes avait commencé. Il
s’agissait de tuer autant de monde que possible, soldats, femmes, enfants, cela ne faisait
pas de différence. La dynamique propre au dénombrement des morts était devenue une
réalité quotidienne. Et après la guerre européenne, en août 1945, elle devait connaître un
nouvel élan avec les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. En 1941, le régime
nazi avait mis en œuvre son programme de liquidation des Juifs. Cela se savait depuis
1942. À côté du souvenir de la mort soudaine du père qui avait profondément marqué
l’enfant de sept ans, ces événements, dont l’horreur défiait l’imagination, ont été les
déclencheurs de la guerre totale déclarée par Canetti à la mort. Et Canetti, ce faisant,
obéissait à un commandemment quasi mythique. C’est ainsi que les prophètes des temps
anciens furent recrutés et envoyés en campagne, et ne purent qu’accomplir le devoir
contre lequel il leur arrivait pourtant de regimber.
Canetti avait vécu à Vienne l’ouverture de la chasse aux Juifs. Il en avait réchappé
de justesse avec sa femme, Veza, qui s’était montrée bien plus forte que lui dans cette
situation. Cela se passait en 1938. Veza a évoqué les événements liés à cette période
viennoise, l’année suivante, à Londres, dans son roman Les Tortues. Le livre n’a paru
qu’en 1999, soixante ans après avoir été écrit, trente-six ans après la mort de Veza, cinq
ans après la mort de son mari. Loin de nous le présenter sous le jour du prophète furieux,
le récit de Veza nous montre un Canetti timide, anxieux, le prototype même de ces
innombrables victimes des nazis qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait et
attendaient, pratiquement paralysées de peur, qu’on vienne les arrêter. Se présentant
d’une part comme un projet nourri tout au long d’une vie, d’autre part comme une réalité
concrétisée par d’innombrables notes, Le Livre contre la mort a dû naître à la fois d’un
profond traumatisme et de la volonté de changer le monde. L’ouvrage tout entier est
traversé par ce questionnement : pourquoi les hommes se tuent-ils si facilement et avec
toute la fougue dont ils sont capables, pourquoi trouvent-ils toujours une raison pour
s’entretuer, pourquoi leur faut-il la bénédiction des dieux pour accomplir leurs actes
meurtriers ? À l’heure qu’il est, l’humanité n’a pas répondu à ces questions. Elle n’a fait
que multiplier les théories de l’agression et en changer de loin en loin.
Pour Canetti, il s’agit moins de découvrir la cause première de ce plaisir de tuer que
de neutraliser les interprétations fallacieuses auxquelles elle a donné lieu. La « fausse
conscience », qui a joué un rôle si important chez certains de ses contemporains – en
particulier chez quelques philosophes qu’il n’aimait pas –, est implicitement évoquée par
Canetti. La glorification de l’homicide, faute d’une catégorie de cet ordre, n’est tout
simplement pas possible. C’est cette fausse conscience que cible, par exemple, la note
suivante sur les motifs officiels de la guerre et sur ses raisons réelles :
Les guerres sont menées pour elles-mêmes. Aussi longtemps qu’on ne
l’admettra pas, on ne pourra les combattre efficacement.
(p. 28)

En fait, tout est dit dans la première phrase. Elle est un modèle de la concision
saisissante dont Canetti fait si souvent preuve lorsqu’il s’agit de transgresser un interdit
relevant du domaine de la pensée. Elle dit que tout affrontement meurtrier, que ce soit
entre deux individus ou dans la multiplication extrême d’une guerre, se suffit à lui-
même. Motif et but ne sont que des ajouts, des ornements rhétoriques visant à cacher la
fin en soi. Le point de vue est extrêmement dérangeant ; nous nous attendons à ce qu’un
petit quelque chose au moins, par exemple une montre en or, soit le mobile du meurtre
qui vient d’être commis, qu’une petite île, à tout le moins, soit le motif de la guerre qui
fait rage. Mais si nous prenons la phrase à la lettre, c’est toute la physionomie de
l’histoire du monde qui s’en trouve changée.
À partir de là, ce sont deux perspectives qui s’ouvrent conjointement ; la première
débouche sur la question des constructions de sens métaphysiques, la seconde, qui tourne
autour de la notion de puissance, pose plus précisément la question suivante : qui est-ce
qui donne l’ordre de tuer ? Au registre de la première perspective correspond le texte
suivant :
La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion.
L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que
veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et,
aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses
promesses d’immortalité.
(p. 27)

Dans un premier temps, le texte se présente comme une critique de la religion. Cet
aspect est souligné par la formule plutôt triviale : « mettre sur pied une religion ». Mais
le point d’orgue du texte est atteint dans la phrase : « Ils veulent vivre et mettre à mort. »
Nous sommes ici en présence d’une formule anthropologique dans laquelle personne,
individuellement, ne voudra se reconnaître, alors même que les États agissent tout
naturellement dans ce sens – au nom de leurs citoyens et avec leur assentiment. Tout
État, si pacifique soit-il, n’en est pas moins une machine de mort ; le Vatican lui-même
dispose d’un arsenal d’armes automatiques. Quant aux élucubrations relatives à
l’immortalité, elles n’ont d’autre fonction que de neutraliser les inhibitions susceptibles
de faire obstacle aux actions meurtrières.
À côté de cela, il se trouve dans Le Livre contre la mort des phrases qui associent la
théorie du meurtre à celle de la puissance. Elles ont été rédigées peu après la parution de
Masse et Puissance (1960). Dans un texte qui traite de cette question, il est un passage
où Canetti souligne pour commencer la nature profondément instinctive de sa pensée :
Mon instinct le plus profond me dresse contre l’acte de tuer, mais c’est
l’acte de tuer qui fait surgir et tomber les potentats.
Il est dans la nature du potentat de haïr sa mort, mais la sienne uniquement.
La mort des autres lui est non seulement indifférente, mais nécessaire. C’est
cette tension entre sa mort et celle des autres qui fait de lui ce qu’il est.
(p. 149)

L’anthropologie de l’homicide se présente ici comme le pont qui relie le livre sur la
puissance au livre contre la mort. Dans l’esprit de celui qui a connu les dictateurs du
milieu du siècle pour en avoir été victime, la notion de puissance se confond avec la
figure d’un chef suprême. L’idée d’une puissance métamorphosée en un fluide
insaisissable imprégnant toute chose, telle que la conçoit un Foucault, est tout
simplement incompatible avec la pensée concrète de Canetti. La puissance a toujours
pour lui le visage d’un homme et c’est cela, précisément, qui est effrayant. On peut
toujours s’arranger avec l’idée de puissance. Mais face au meurtrier de masse qui
l’exerce et dont on est le contemporain, on est forcément amené à se demander ce que
l’on a de commun avec lui en tant qu’être humain, à se demander, autrement dit, dans
quelle mesure on participe, par ses propres dispositions innées, aux actes qu’il commet.
Lorsque Canetti étudie le détenteur de la puissance et son rapport intime à l’acte de tuer,
il ne manque jamais d’étudier aussi le genre dont il fait partie. C’est là un aspect de son
humanisme.
*
De la même façon, on pourrait montrer comment la question de la survie des morts
dans la mémoire des vivants devient un thème chez Canetti. Le thème, il est vrai, est
traité suivant la méthode des approches « éparses et contradictoires », mais en même
temps, cette méthode est le cantus firmus de son écriture. Et s’agissant, en particulier, de
la survie des défunts, le combat que mène Canetti contre la mort n’est ni rhétorique ni
quichottesque, mais se traduit par un effort de tous les jours pour éviter qu’ils ne
disparaissent complètement. Dans un très beau passage, il évoque la manière dont les
morts peuvent être rappelés à la vie :
Soudain, en un éclair, on sait de nouveau à leur sujet tout ce qu’on croyait
avoir oublié, on les entend parler, on effleure leurs cheveux, on s’épanouit dans
le miroir de leurs yeux. Peut-être n’était-on jamais tout à fait sûr, à l’époque, de
la couleur de leurs yeux, à présent on les reconnaît sans nul doute possible. Il se
peut que tout, en eux, soit à présent plus intense qu’alors. Il se peut qu’ils ne
deviennent véritablement eux-mêmes que dans ce soudain flamboiement. Il se
peut que chaque défunt attende de s’accomplir dans la résurrection qu’il lui sera
donné de connaître grâce à l’un de ceux qu’il a laissés derrière lui.
(p. 273)

Mais, à côté de cela, Canetti ne méconnaît ni les ambivalences qui accompagnentt la


remémoration des morts, ni les désaccords et les vieilles brouilles qu’elle est susceptible
de réveiller. Il va jusqu’à recommander de ne surtout pas dire que du bien des morts car
cela reviendrait à leur refuser de continuer à vivre en conformité avec leur vraie nature.
Et la conscience de ce genre d’ambiguïtés donne lieu à un texte dans lequel se révèle
pour la première fois la dimension facétieuse du livre.
Il tire des gens du creux dans lequel il les trimballe toujours sur lui. Tous
ces gens, il les porte constamment au-dedans de lui. Il pourrait peupler une ville
entière avec eux. Il préfère les conserver dans les culs-de-basse-fosse de la
mémoire. Parfois, lorsqu’il lui vient une petite faim, il en saisit un à pleine
main, le sort de là et le passe au gril comme un poisson.
Bon appétit ! Un jour, il tombera sur une arête qui l’étouffera.
(p. 419)

La confrontation des deux citations montre l’étendue du champ qu’occupe chez


Canetti le thème du souvenir. Afin de vaincre la mort, il s’emploie à cultiver également
le souvenir de ceux qu’il ne portait pas spécialement dans son cœur. Dans la description
de son rapport à eux, il s’adonne, à grand renfort de métaphores, à un jeu singulier
auquel il ne parvient à échapper que par un saut dans le grotesque. Le texte donne une
idée de la signification qu’acquiert le grotesque dans Le Livre contre la mort, une idée
aussi de la nécessité dont résulte, chez Canetti, ce procédé stylistique. Ce n’est pas par
hasard ni parce que c’était chez lui une marotte qu’il compte dans son siècle parmi les
plus grands maîtres de la veine grotesque.
Il trimballe toujours sur lui « des gens ». Le ton de Canetti ne présente ici nulle trace
de l’émotion qui anime d’ordinaire son propos quand il vient à parler des morts. C’est le
ton du constat dont l’expression « tous ces gens », qui lui fait suite, accentue encore la
froideur. C’est ainsi que l’on parlerait d’une ville surpeuplée – et la comparaison arrive
aussitôt : « Il pourrait peupler une ville entière avec eux. » Canetti aime la troisième
personne, « il », lorsqu’il recourt à l’aphorisme et que celui-ci se rapporte à lui. Cette
distanciation introduit dans le discours un trait fictionnel qui lui donne plus de liberté. Ce
procédé lui vient de Lichtenberg. Mais où se trouvent « tous ces gens » ? L’espace de la
remémoration s’apparente à un « creux ». Le terme est vague, mais suggère l’idée d’une
réserve, d’une cachette où l’on entrepose des choses. Cependant, s’agissant de morts,
l’image de l’entrepôt ne lui plaît finalement guère et il détourne donc la métaphore sans
toutefois la priver de son ambiguïté. Les morts sont finalement conservés dans les « culs-
de-basse-fosse » de la mémoire. Dans une prison, par conséquent, une prison très vaste
sur laquelle il règne sans partage. Cette nouvelle situation le rapproche dangereusement
de ces détenteurs de la puissance qu’il abhorre, de ces potentats qui, selon lui, sont
destinés, de par leur propre volonté, à survivre à tous les autres. Bien entendu, une telle
proximité ne lui agrée pas, mais il ne veut pas non plus revenir sur ce qu’il a dit, car ce
qu’il a dit, il l’a vécu. Et dans ce cas, que fait-on ? On exagère la péroraison au point de
la rendre comique. Et c’est exactement le procédé auquel recourt Canetti avec l’image du
poisson qu’il extrait de son bocal pour le passer au gril. Ce faisant, il demeure un
détenteur de la puissance, mais d’un genre peu dangereux. Sauf que la dernière
métaphore projette les morts dans une situation bien pire encore. Est-il possible que toute
piété soit ainsi reniée, envoyée au diable ? Canetti se tire d’affaire à l’aide d’une
pirouette qui frise le génie. Il se sert de la métaphore du poisson pour construire une
scène allégorique au terme de laquelle le maître des morts, en avalant par mégarde les
arêtes de son poisson grillé, s’étouffe en quelque sorte dans l’accomplissement du rituel
de sa suprématie. Le survivant connaît la fin que lui vaut son hybris. La variante la plus
orgueilleuse du commerce mémoriel avec les morts se présente finalement comme un
piège létal. Mais quand on songe au nombre de poissons de cette sorte que Canetti a
empoignés dans ses livres autobiographiques, mais également dans ses notes, et qu’il a
fait impitoyablement griller sous les yeux de ses lecteurs, on est en droit de se poser
quelques questions.
*
Le glissement de la pensée strictement discursive vers le grotesque ou le fantastique
est un aspect essentiel de l’imagination de Canetti. C’est sur ce mode qu’il donne toute la
mesure de sa créativité poétique. Il se raccorde à cet égard à diverses traditions,
notamment autrichiennes, qui vont de Nestroy à Jelinek. Mais dans cet ordre d’idées, il
convient aussi de nommer Dürrenmatt dont Canetti parle toujours avec le plus grand
respect. L’esquisse suivante pourrait constituer un exemple de cette manière d’écrire :
Un marchand d’armes qui se déplace avec une escorte d’esclaves contre
lesquels les armes sont utilisées pour démontrer leur efficacité. Il investit sa
fortune dans les œuvres d’art, lègue à l’humanité sa collection, la plus riche du
monde, et meurt en philanthrope.
(p. 226)

Ce grotesque est finalement d’autant plus inquiétant qu’il nous paraît aujourd’hui
moins improbable que jamais.
Mais c’est le paradoxe dans sa forme la plus brève que Canetti pratique le plus
volontiers. À force de brièveté, il a presque l’air d’un « bon mot ». Mais que de place il
faudrait si l’on se mettait en tête de l’expliciter.
Je traîne un lourd fardeau, j’aime vivre.
(p. 59)

L’élastique à l’aide duquel il se pend chaque jour.


(p. 288)

Il cessa de respirer et continua de lire.


(p. 431)

Un assassin exigeant : l’homme à assassiner ne lui plaît pas.


(p. 305)

Mourir hier, son dernier subterfuge.


(p. 430)

Il est mort. Mais ces gens autour de son cadavre le gênent.


(p. 187)

Le joyeux suicidé que cette perspective réjouit déjà trente ans avant de
passer à l’acte.
(p. 105)

L’auteur joue aussi fréquemment avec des expressions conventionnelles qui offrent
un contraste inattendu avec le contexte dans lequel elles sont placées. Le regard s’ouvre
alors sur la problématique de la mort et de la langue.
Il se plaisait, douillettement couché, à exhaler son dernier souffle.
(p. 33)

Maintenant il peut en tout cas s’asseoir quelque part et mourir tranquille.


(p. 350)

Quand je pense que c’est moi, justement, qui suis en voie d’extinction !
(p. 105)

Il survécut à sa gloire et continua de mourir heureux.


(p. 329)

Il se cacha sous le lit pour ne pas mourir, il avait tellement entendu parler du
lit de mort.
(p. 33)

Le développement long n’est pas rare non plus. Mais il se compose de bout en bout
de brèves impulsions grotesques. Chacune exige du lecteur une réflexion personnelle ;
on les ressent presque physiquement, même lorsqu’on lit rapidement, sans se donner le
temps de réfléchir. En voici un exemple tiré d’un texte deux fois plus long que l’extrait
cité, un discours sur la mort qui fait penser à quelque texte d’Elfriede Jelinek mâtiné
d’Abraham a Sancta Clara :
Elle est gaie parce que tout le monde en a peur, même les patriotes. Il n’est
rien de plus gai que d’inspirer la peur ; elle serait remontée du fond de la peur
comme l’amour du fond de la mer. Elle est contre l’effroi ; si elle se montre
effroyable, c’est uniquement pour réduire l’effroi à l’état de crainte. Elle habitue
les hommes à la vie et leur apprend à aimer l’effroyable même. Elle se réjouit
aussi parce qu’elle est arbitraire. Tout, par ailleurs, est si chargé de sens. Elle
porte des culottes à carreaux afin de nous familiariser avec la permanence du
changement. Elle joue de la flûte de nez, car toute silencieuse qu’elle est, elle a
parfois besoin d’appâter le chaland. Elle a de très longs orteils, mais sans
ongles, ils lui ont été arrachés dans un dernier sursaut par des moribonds
rebelles. Ses pieds sont des sabots fendus, ses coudes sont hérissés de dents
longues comme des doigts. Elle dévore à la fois par-devant et par-derrière, par
les côtés aussi, et, quand elle dévore, elle n’est pas d’humeur à plaisanter. Elle
ne restitue rien de ce qu’elle a ingurgité, ô mort, où est ton intestin ?
(p. 34-35)

*
Apparentés à des textes comme celui-là du point de vue stylistique, les aphorismes
fantastiques n’en constituent pas moins un genre à part. On trouve de tels aphorismes
chez Lichtenberg, plus souvent encore dans le journal de Friedrich Hebbel, mais chez
Canetti ils acquièrent une forme véritablement aboutie et spécifique. Cette forme vise à
créer une utopie dans le sens du mot ou-topos : un lieu qui n’existe pas, régi par des lois
différentes, d’une bizarrerie surréelle, des lois qui nous ouvrent les yeux sur celles qui
régissent le lieu qui est le nôtre et auquel nous nous sommes habitués au point de ne plus
en reconnaître la vraie nature. Les aphorismes fantastiques se distinguent aussi des
aphorismes traditionnels par leur caractère anecdotique : ce sont des histoires minuscules
– des fabulae minimae – dont la poésie ludique imprègne le livre tout entier. Mais si
lapidaires et bizarres qu’ils soient, ces contes minimalistes, ainsi qu’en témoigne le texte
ci-dessous, peuvent trahir une certaine émotion sous-jacente :
Les mouches l’ont dévoré ; il danse à présent, dispersé dans leur essaim, en
plein soleil.
(p. 34)

Les légendes de la mort et de la résurrection y sont traitées avec une sorte de


distance presque souriante. Le processus évoqué implique fréquemment de très petits
animaux. Canetti éprouve pour eux une tendresse particulière. Il parle souvent des
mouches, davantage encore des fourmis. Elles revêtent chez lui un caractère presque
mythique et peuvent déclencher de minuscules histoires d’immortalité :
Il revint en reine des fourmis et fonda un État.
(p. 332)

Ce qui éveille souvent une certaine répugnance envers les très petits animaux, à
savoir la multitude fourmillante, suscite au contraire un certain enthousiasme chez
Canetti. Comme si cette multitude innombrable constituait en soi une victoire sur la
mort. L’idée que les fourmis pourraient survivre à l’humanité fait d’ailleurs surface à
plusieurs reprises dans le livre. Elle se confond une fois avec une pensée voisine, selon
laquelle les fourmis pourraient un jour, après l’extinction de l’espèce humaine, exposer
des squelettes d’hommes, exactement comme les hommes exposent aujourd’hui ceux des
dinosaures :
Les dinosaures disparus : les fourmis exposeront-elles un jour des vestiges
de l’homme disparu ?
(p. 432)

En revanche, la croissance exponentielle du nombre d’hommes qui peuplent la terre


n’a pas sur lui cet effet rassurant. Il redoute plutôt que cela ne contribue à exacerber le
plaisir de tuer. À cette pensée se raccorde notamment la petite histoire de Noé à l’ère de
l’atome :
4,7 milliards d’hommes. Invention de la guerre atomique. Réduction de la
population mondiale à une seule famille. La nouvelle Arche.
(p. 329)

Les aphorismes fantastiques témoignent à la fois de la prédilection de Canetti pour


la pensée concrète et de la méfiance que lui inspirait toute forme de réflexion abstraite. Il
est vrai que ces textes exigent du lecteur une participation, un accompagnement de la
pensée qui va bien au-delà du hochement de tête approbateur ou du haussement
d’épaules réprobateur. Ou bien vaudrait-il mieux invoquer la nécessité d’une
participation au jeu de la pensée ? Les petites histoires, les fabulae minimae que
véhiculent les aphorismes fantastiques, sollicitent l’imagination du lecteur, et plus
j’affine ma représentation de telle ou telle scène, plus s’ouvre à ma vue le champ de
réflexion auquel le texte donne accès.
Mon ami me pria de lui donner la momie, je refusai de m’en séparer. Je
n’aurais donné la momie à aucun de mes amis. Il me pria de lui donner un
centimètre de cheveux de la momie, je refusai. Je n’aurais donné à personne un
centimètre de ses cheveux. Mon ami dit que la momie l’aimait, qu’elle lui
souriait. Je tuai mon ami à qui la momie souriait.
(p. 227)

Il faut l’admettre : le décryptage n’est pas facile. Il s’agit d’une jalousie meurtrière.
Si morte que soit la morte, elle est vivante aux yeux du narrateur. Il possède son corps
momifié. Elle continue de vivre pour lui dans ce corps, réellement, comme si elle était
encore une belle femme vivante. Mais dans ce corps momifié, curieusement, elle
continue aussi de vivre pour l’ami qui partage les sentiments du narrateur pour la momie.
Il est le soupirant qui voudrait obtenir une mèche de ses cheveux. Mais ce n’est pas tout :
la momie est plus vivante pour lui que pour le narrateur. Elle lui sourit. Et cela donne
lieu au combat entre les hommes pour la possession de la femme. Au combat à mort
entre amis. Il en résulte ce terrible paradoxe : le combat contre la mort inéluctable mène
lui-même à la mort. La volonté de maintenir en vie facilite l’acte de tuer. Qui pensera
cela jusqu’au bout ?
*
L’antithéologie de Canetti elle-même trouve à s’exprimer sur le mode de
l’aphorisme fantastique. Nous voici ramenés au commencement des temps, à l’histoire
du paradis qui nous apprend comment la mort est venue aux hommes – par leur propre
faute. Canetti renverse la situation en sept mots :
Adam étrangle Dieu ; Ève le regarde faire.
(p. 75)

Est-ce que cela se produit après qu’ils ont croqué la pomme, donc après
l’instauration de la mort, ou bien avant, afin de l’empêcher ? Nous n’en savons rien.
Mais, en tout cas, la mort doit être le motif du meurtre de Dieu. Car Dieu a créé la mort,
et cela, Canetti – bien qu’il ne croie pas en Dieu – ne peut le Lui pardonner. L’histoire du
paradis revient souvent chez lui car elle traite d’une possibilité de la vie sans la mort et
cela importe à Canetti plus que tout le reste. Il constate une fois, à sa propre surprise,
qu’il ne lui est pas possible de parler de la mort sans en venir, tôt ou tard, à parler de
Dieu, et il en vient alors à penser que Dieu et mort veulent dire et sont une seule et même
chose (p. 104-105). Et cette considération nous mène droit à l’aphorisme fantastique sur
la fin des temps :
Les ressuscités accusent soudain Dieu dans toutes les langues : le véritable
Jugement dernier.
(p. 704)

Seule la forme ludique de l’aphorisme autorise un retournement si radical de


données familières. Dans le domaine de l’antithéologie, un tel retournement peut affecter
jusqu’à l’ordre majeur adressé par Dieu aux hommes dans le Décalogue :
Tu ne mourras point (le premier Commandement)
(p. 304)

Une fois de plus, il est reproché à Dieu, dans cet apophtegme minuscule, d’avoir
créé la mort et d’être, de ce fait, le premier et le plus grand de tous les tueurs. Mais plutôt
que de revenir sur son acte fondateur, Dieu décrète que l’abolition de la mort est le
premier devoir des hommes. De ce fait, le projet spécifique de Canetti se trouve
momentanément justifié par la plus haute instance imaginable. Mais, dans une note de
1967, l’auteur admet qu’un retournement de l’attitude des hommes face à la mort, à
savoir la volonté massive et générale de ne jamais y consentir, n’est concevable que dans
le contexte d’une « foi nouvelle » (p. 177). La pertinence de ce point de vue n’est guère
contestable. Car les hommes, jusqu’alors, se sont accommodés de la mort parce que les
religions leur promettaient une survie. Là où cette foi se dissipe, une lacune s’ouvre, que
doit venir combler un credo nouveau. Tel est le sens du travail de Sisyphe que poursuit
Canetti. Et ce travail, il le poursuit en sachant, à l’instar de son mythique prédécesseur,
que la pierre qu’il pousse devant lui n’atteindra jamais son but. Il sait qu’il n’écrira
jamais la première phrase du livre qui incarnerait ce credo, mais cela ne l’empêche pas
d’y œuvrer en permanence.
*
Ainsi ce travail d’écriture s’apparente-t-il à un rituel au cours duquel Canetti va à la
rencontre des tueries de masse auxquelles il lui a fallu assister, les tueries dans la guerre
conventionnelle, les tueries dans les bombardements insensés qui aboutirent à la
destruction de villes entières, le massacre planifié de toutes les personnes de confession
ou d’origine juive vivant sur le continent européen. Cet homme, que Veza Canetti décrit
dans Les Tortues comme un homme craintif et sans défense, mais qui sut si bien se
caparaçonner ultérieurement, souffre donc dès 1938 des effets d’une blessure qui s’avère
d’emblée inguérissable et ne fera d’ailleurs que s’aggraver au cours des années
suivantes. C’est qu’il ne s’agit pas seulement d’une blessure personnelle, de sa blessure
privée, mais de la blessure de son siècle. Elle le contraint à travailler à son livre, à écrire
interminablement pour pouvoir continuer à vivre. La foi en son livre est elle-même une
composante du rituel quotidien. Il sait tout cela ; rien de ce qu’il fait n’échappe à sa
souveraine intelligence. Tout au plus lui arrive-t-il de rédiger son constat sur le mode
interrogatif :
Est-ce que je ne suis pas comme ces mendiants, est-ce que je ne crie pas
continuellement « mort » au lieu de crier « Allah », est-ce que je suis, moi aussi,
un saint aveugle de la répétition ?
(p. 188-189)
DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions Albin Michel
LE TERRITOIRE DE L’HOMME, Réflexions 1942-1972.
LES VOIX DE MARRAKECH, Journal d’un voyage.
LA LANGUE SAUVÉE, Histoire d’une jeunesse 1905-1921.
LE FLAMBEAU DANS L’OREILLE, Histoire d’une vie 1921-1931.
LA CONSCIENCE DES MOTS, Essais.
LE TÉMOIN AURICULAIRE, Cinquante caractères.
THÉÂTRE.
JEUX DE REGARD, Histoire d’une vie 1931-1937.
LE CŒUR SECRET DE L’HORLOGE, Réflexions 1973-1985.
LE COLLIER DE MOUCHES.
NOTES DE HAMPSTEAD, 1954-1971.
LES ANNÉES ANGLAISES.
LETTRES À GEORGES, avec Veza Canetti.
AMANT SANS ADRESSE, Correspondance, 1942-1992.
« LES GRANDES TRADUCTIONS »
(extrait du catalogue)
CHRIS ABANI
Graceland
traduit de l’anglais (Nigeria) par Michèle Albaret-Maatsch
Le Corps rebelle d’Abigaïl Tansi
Comptine pour enfant-soldat
traduits de l’anglais par Anne Wicke
CHRIS ADRIAN
Une nuit d’été
traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru
DANIEL ALARCÓN
Lost City Radio
La Guerre aux chandelles
traduits de l’anglais (États-Unis) par Pierre Guglielmina
Nous tournons en rond dans la nuit
traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru
SASCHA ARANGO
La Vérité et autres mensonges
traduit de l’allemand par Dominique Autrand
ALESSANDRO BARICCO
Châteaux de la colère, prix Médicis étranger 1995
Soie
Océan mer
City
Homère, Iliade
traduits de l’italien par Françoise Brun
MISCHA BERLINSKI
Le Crime de Martyia Van der Leun
traduit de l’anglais (États-Unis) par Renaud Morin
ANDREI BITOV
Les Amours de Monakhov
traduit du russe par Antonina Roubichou-Stretz
La Datcha
traduit du russe par Christine Zeytounian-Belos
Un Russe en Arménie
traduit du russe par Dimitri Sesemann
IRINA BOGATYREVA
La Camarade Anna
traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs
GIUSEPPE CULICCHIA
Le Pays des merveilles
traduit de l’italien par Vincent Raynaud
DANIEL DEFOE
Robinson Crusoé
traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier
ANTHONY DOERR
Toute la lumière que nous ne pouvons voir
traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Malfoy
DAPHNÉ DU MAURIER
Rebecca
traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff
JOHN VON DÜFFEL
De l’eau
Les Houwelandt
traduits de l’allemand par Nicole Casanova
DAVIDE ENIA
Sur cette terre comme au ciel
traduit de l’italien par Françoise Brun
JILL ALEXANDER ESSBAUM
Femme au foyer
traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise du Sorbier
TOM FRANKLIN
Braconniers
La Culasse de l’enfer
traduits de l’anglais par François Lasquin et Lise Dufaux
Smonk
traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Lederer
FABIO GEDA
Le Dernier Été du siècle
traduit de l’italien par Dominique Vittoz
HEIKE GEISSLER
Rosa
traduit de l’allemand par Nicole Taubes
ESTHER GERRITSEN
Frère et sœur
traduit du néerlandais par Emmanuelle Sandron
JOÃO GUIMARÃES ROSA
Diadorim
traduit du portugais (Brésil) par Maryvonne Lapouge-Pettorelli
Sagarana
Mon oncle le jaguar
traduits du portugais (Brésil) par Jacques Thiériot
PEDRO JUAN GUTTÉRREZ
Trilogie sale de La Havane
Animal tropical
Le Roi de la Havane
Le Nid du serpent
traduits de l’espagnol (Cuba) par Bernard Cohen
VANGHÉLIS HADZIYANNIDIS
Le Miel des anges
traduit du grec par Michel Volkovitch
GEORG HERMANN
Henriette Jacoby
traduit de l’allemand par Serge Niémetz
JUDITH HERMANN
Maison d’été, plus tard
Rien que des fantômes
Alice
Au début de l’amour
Certains souvenirs
traduits de l’allemand par Dominique Autrand
ALAN HOLLINGHURST
L’Enfant de l’étranger
traduit de l’anglais par Bernard Turle
La Piscine-bibliothèque
traduit de l’anglais par Alain Defossé
MOSES ISEGAWA
Chroniques abyssiniennes
La Fosse aux serpents
traduits du néerlandais par Anita Contas
ROBIN JENKINS
La Colère et la Grâce
traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier
EDWARD P. JONES
Le Monde connu
Perdus dans la ville
traduits de l’anglais (États-Unis) par Nadine Gassie
YASUNARI KAWABATA
Récits de la paume de la main
traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai et Cécile Sakai
La Beauté, tôt vouée à se défaire
traduit du japonais par Liana Rossi
Les Pissenlits
traduit du japonais par Hélène Morita
Première neige sur le mont Fuji
traduit du japonais par Cécile Sakai
YASUNARI KAWABATA et YUKIO MISHIMA
Correspondance
traduit du japonais par Dominique Palmé
GUYLA KRÚDY
L’Affaire Eszter Solymosi
traduit du hongrois par Catherine Fay
OTTO DOV KULKA
Paysages de la métropole de la mort
traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat
MICHAEL KUMPFMÜLLER
La Splendeur de la vie
traduit de l’allemand par Bernard Kreiss
NAM LE
Le Bateau
traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon
DORIS LESSING
Le Carnet d’or
Les Enfants de la violence
traduits de l’anglais par Marianne Véron
Journal d’une voisine
traduit de l’anglais par Marianne Fabre
Si vieillesse pouvait
traduit de l’anglais par Natalie Zimmermann
PRIMO LEVI
Le Système périodique
traduit de l’italien par André Maugé
EDOUARD LIMONOV
Autoportrait d’un bandit dans son adolescence
traduit du russe par Maya Minoustchine
Journal d’un raté
traduit du russe par Antoine Pingaud
Le Petit Salaud
traduit du russe par Catherine Prokhorov
PAUL LYNCH
Un ciel rouge, le matin
La Neige noire
traduits de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso
DAVID MALOUF
Harland et son domaine
traduit de l’anglais (Australie) par Antoinette Roubichou-Stretz
Ce vaste monde, prix Femina étranger 1991
L’Étoffe des rêves
traduits de l’anglais (Australie) par Robert Pépin
Chaque geste que tu fais
Une rançon
L’Infinie Patience des oiseaux
traduits de l’anglais (Australie) par Nadine Gassie
THOMAS MANN
Les Confessions du chevalier d’industrie Felix Krull
Dr Faustus
traduits de l’allemand par Louise Servicen
SÁNDOR MÁRAI
Les Braises
traduit du hongrois par Marcelle et Georges Régnier
L’Héritage d’Esther
Divorce à Buda
Un chien de caractère
Mémoires de Hongrie
Métamorphoses d’un mariage
Le Miracle de San Gennaro
traduits du hongrois par Georges Kassai et Zéno Bianu
Libération
Le Premier Amour
L’Étrangère
La Sœur
Les Étrangers
Les Mouettes
Ce que j’ai voulu taire
La Nuit du bûcher
Dernier jour à Budapest
traduits du hongrois par Catherine Fay
ALESSANDRO MARI
Les Folles Espérances
traduit de l’italien par Anna Colao
VALERIE MARTIN
Maîtresse
Indésirable
Période bleue
Le Fantôme de la Mary Celeste
traduits de l’anglais (États-Unis) par Françoise du Sorbier
JOHN MCGAHERN
Les Créatures de la terre et autres nouvelles
Pour qu’ils soient face au soleil levant
traduits de l’anglais (Irlande) par Françoise Cartano
Mémoire
traduit de l’anglais (Irlande) par Marie-Lise Marlière
ADRIENNE MILLER
Fergus
traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Lise Marlière et Guillaume
Marlière
STEVEN MILLHAUSER
La Vie trop brève d’Edwin Mulhouse, écrivain américain, 1943-1954,
racontée par Jeffrey Cartwright,prix Médicis étranger 1975, prix
Halpérine-Kaminsky 1976
traduit de l’anglais (États-Unis) par Didier Coste
Martin Dressler, le roman d’un rêveur américain,prix Pulitzer 1997
Nuit enchantée
traduits de l’anglais (États-Unis) par Françoise Cartano
Le Roi dans l’arbre
Le Lanceur de couteaux
traduits de l’anglais (États-Unis) par Marc Chénetier
ROHINTON MISTRY
Une simple affaire de famille
L’Équilibre du monde
traduits de l’anglais (Canada) par Françoise Adelstain
STUART NADLER
Le Livre de la vie
Un été à Bluepoint
traduits de l’anglais (États-Unis) par Bernard Cohen
KALANIT OCHAYON
De la place pour un seul amour
traduit de l’hébreu par Catherine Werchowski
CHRISTOPH RANSMAYR
La Montagne volante
Le Syndrome de Kitahara
Atlas d’un homme inquiet
Cox ou la course du temps
traduits de l’allemand par Bernard Kreiss
JENS REHN
Rien en vue
traduit de l’allemand par Bernard Kreiss
MORDECAI RICHLER
Le Monde de Barney
traduit de l’anglais (Canada) par Bernard Cohen
DONAL RYAN
Le cœur qui tourne
Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe
traduits de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso
ARTHUR SCHNITZLER
Gloire tardive
traduit de l’allemand par Bernard Kreiss
HUBERT SELBY JR.
Last Exit to Brooklyn
traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
VIKRAM SETH
Deux vies
traduit de l’anglais (Inde) par Dominique Vitalyos
ANTONIO SOLER
Les Danseuses mortes
Le Spirite mélancolique
Le Chemin des Anglais
Le Sommeil du caïman
traduits de l’espagnol par Françoise Rosset
Lausanne
traduit de l’espagnol par Séverine Rosset
PAOLO SORRENTINO
Ils ont tous raison
traduit de l’italien par Françoise Brun
TARUN TEJPAL
La Vallée des masques
traduit de l’anglais (Inde) par Dominique Vitalyos
SOPHIE TOLSTOÏ
À qui la faute ? Réponse à Léon Tolstoï
traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs
F.X. TOOLE
Coup pour coup
traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Cohen
NICK TOSCHES
La Main de Dante
Le Roi des Juifs
traduits de l’anglais (États-Unis) par François Lasquin
Moi et le diable
Sous Tibère
traduit de l’anglais par Héloïse Esquié
DUBRAVKA UGRESIC
Le Ministère de la douleur
traduit du serbo-croate par Janine Matillon
ERICO VERISSIMO
Le Temps et le Vent
Le Portrait de Rodrigo Cambará
traduits du portugais (Brésil) par André Rougon
CHRIS WOMERSLEY
Les Affligés
La Mauvaise Pente
La compagnie des artistes
traduits de l’anglais (Australie) par Valérie Malfoy
PAUL YOON
Autrefois le rivage
Chasseurs de neige
traduit de l’anglais (États-Unis) par Marina Boraso
Index
Abel 1, 2
Abou-Saïd 1
Abraham 1, 2, 3
Abraham a Sancta Clara 1
Adam 1, 2
Adorno, Theodor 1
Agamemnon 1, 2, 3
Al-Ash’ari 1
Al-Hamadhani 1, 2
Alkalay, Erna 1
Améry, Jean 1, 2, 3
Ananda 1, 2
Anup 1
Aristophane 1, 2
Atossa 1, 2
Aya Marcay Quilla 1
Baal 1
Bacon, Francis 1
Barthall, Gwyneth 1
Bata 1, 2, 3
Bates, Daisy 1
Bauernfeld, Eduard von 1
Becher, Johannes Robert 1, 2, 3, 4, 5
Beckett, Samuel 1, 2, 3, 4, 5, 6
Ben Sira, Jésus 1, 2
Benedikt, Friedl 1
Benjamin, Walter 1, 2
Benn, Gottfried 1
Bernhard, Thomas 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,
11, 12, 13, 14, 15
Bloch, Ernst 1, 2
Bodmer, Daniel 1
Böhlke, Rainer 1, 2
Bokushi, Suzuki 1
Böll, Heinrich 1, 2
Bouddha 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
Bourignon de la Porte, Antoinette 1
Broch, Hermann 1
Brock-Sulzer, Elisabeth 1, 2
Büchner, Georg 1, 2, 3
Buñuel, Luis 1, 2, 3
Burkert, Walter 1
Bush, George 1
Caïn 1, 2, 3
Canetti, Georg (frère) 1, 2, 3, 4
Canetti, Hera (deuxième femme) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15
Canetti, Johanna (fille) 1, 2, 3
Canetti, Laurica (cousine) 1, 2
Canetti, Veza (première femme) 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19,
20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30,
31, 32, 33, 34
Canova, Antonio 1
Celan, Paul 1, 2, 3, 4
Cervantès, Miguel de 1
Cézanne, Paul 1, 2, 3
Chénier, André 1, 2
Chrysippe de Soles 1
Chrysothémis 1, 2
Clytemnestre 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Constantin 1, 2
Cortès, Hernan 1
Dante 1, 2, 3, 4
Darwin, Charles 1
David-Néel, Alexandra 1
Desfourneaux, Jules-Henri 1, 2
Dickens, Charles 1
Djilas, Milovan 1
Döblin, Alfred 1, 2, 3, 4, 5
Doderer, Heimito von 1
Dröscher, Viotus B. 1
Dürrenmatt, Friedrich 1, 2, 3
Duvalier, François 1
Eberhard, Wolfram 1
Ebner, Jeannie 1
Eckermann, Johann Peter 1
Égisthe 1, 2, 3
Électre 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
Élie 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Eliot, Thomas Stearns 1
Elwin, Verrier 1, 2
Emerson, Ralph Waldo Emerson 1
Enzensberger, Hans Magnum 1
Eschyle 1
Ève 1
Fallada, Hans 1
Fielde, Adele M. 1
Flaubert, Gustave 1, 2, 3
Förster, Friedrich 1
Foucault, Michel 1
Freud, Sigmund 1, 2, 3, 4, 5, 6
Frisch, Max 1, 2, 3, 4, 5, 6
Fritsch, Gerhard 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Fröhlich, Katharina 1
Frug, Simon 1
Gacy, John Wayne 1
Ganto 1
Gebel, Else 1
Goethe, Johann Wolfgang 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9,
10, 11
Gogol, Nikolaï 1
Goldoni, Carlo 1, 2, 3
Goll, Claire 1
Gräf, Erwin 1, 2, 3
Grillparzer, Franz 1, 2
Grünewald, Matthias 1, 2
Hakuin 1
Hebbel, Friedrich 1
Heer, Friedrich 1
Hegel, Georg Wilhelm Friedrich 1, 2, 3, 4
Heidegger, Martin 1, 2, 3, 4
Heimann, Hans 1
Hemingway, Ernest 1, 2
Herder, Johann Gottfried 1
Hermès 1
Hérodote 1
Herz, Marcus 1
Hitler, Adolf 1, 2, 3
Hodler, Ferdinand 1, 2, 3
Hoffmann, E.T.A. 1
Hölderlin, Friedrich 1
Horkheimer, Max 1
Höss, Rudolf 1
Huamán Poma de Ayala, Felipe 1
Huchel, Peter 1, 2
Hürlimann, Thomas 1
Hussein, Saddam 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,
11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21
Isaac 1, 2, 3, 4
Isis 1, 2, 3, 4, 5, 6
Jacobi, Hansres 1, 2
Jean Paul 1, 2
Jelinek, Elfriede 1, 2
Jérémie 1
Jizo-Bodhisattva 1, 2
Jonas 1
Joyce, James 1, 2, 3, 4
Jung-Stilling, Johann Heinrich 1
Kafka, Franz 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Keller, Ottheinrich 1
Kierkegaard, Sören 1, 2
Kleist, Heinrich von 1
Kohl, Helmut 1
Koselleck, Reinhart 1
Krüdener, Juliane von 1
La Bruyère, Jean de 1
La Rochefoucauld, François de 1
Landmann, Michael 1
Lénine, Vladimir Ilitch 1
Lenz, Jakob Michael Reinhold 1, 2, 3, 4
Levinas, Emmanuel 1
Lichtenberg, Georg Christoph 1, 2
Mahler-Werfel, Alma 1, 2
Mahler, Gustav 1, 2
Mahomet 1, 2, 3, 4, 5
Malthus, Thomas Robert 1, 2, 3
Marcel, Gabriel 1
Marshall, Lorna 1
Marx, Karl 1, 2
Maxwell, Gavin 1
Mayer, Hans 1, 2, 3
Mengele, Josef 1
Michel-Ange 1, 2
Miller, Henry 1
Mö-tseu 1
Moïse 1
Molière 1, 2, 3
Momigliano, Arnaldo 1
Monteil, Charles Victor 1
Montezuma 1
More, Thomas 1
Moritz, Karl Philipp 1
Musil, Robert 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Nabl, Franz 1
Napoléon 1
Nestroy, Johann 1
Nicéphore 1
Nietzsche, Friedrich 1, 2, 3
Nimuendaju, Curt 1
Novalis 1, 2, 3
Odilon de Cluny 1, 2
Oreste 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
Osiris 1, 2, 3
Ovide 1
Pascal, Blaise 1
Pavese, Cesare 1
Perutz, Leo 1
Picasso, Pablo 1
Platon 1
Plutarque 1
Polo, Marco 1, 2
Powell, Enoch 1
Proust, Marcel 1, 2, 3
Pythagore 1, 2
Rabelais, François 1
Rehm, Walter 1
Renard, Jules 1
Rilke, Rainer Maria 1
Rulfo, Juan 1
Saner, Hans 1
Sartre, Jean-Paul 1, 2
Schärer, Bruno 1
Schärer, Elettra 1
Schärer, Phoebe 1
Schelling, Friederich Wilhelm Joseph 1, 2, 3
Schiller, Friedrich 1
Schiltberger, Johannes 1
Schmidt, Arno 1
Scholem, Gershom 1
Scholl, Sophie 1, 2, 3
Schopenhauer, Arthur 1, 2, 3
Selimović, Mehmed Meša 1
Sénèque 1
Sert, Misia 1
Shakespeare, William 1
Shou-hsing 1
Siegel, Carl Ludwig 1
Singer, Burns 1
Solon 1, 2
Somadeva 1
Sophocle 1
Spitz, Gerti 1
Staline, Joseph 1, 2, 3
Stendhal 1, 2, 3, 4, 5
Stockhausen, Karlheinz 1
Stroop, Jürgen 1
Sulzer, Dieter 1, 2
Svevo, Italo 1, 2
Taylor, Telford 1
Thalès 1
Thatcher, Margaret 1
Théophane 1
Thurn und Taxis, Marie von 1
Tolstoï, Léon 1
Tondale 1
Ulysse 1
Van Gogh, Vincent 1
Véronèse, Paul 1
Voltaire 1
Vonnegut, Kurt 1, 2, 3
Wagner, Richard 1
Walser, Robert 1, 2
Weiszäcker, Richard von 1
Werfel, Franz 1, 2, 3, 4
Wiesenthal, Simon 1, 2, 3
Winter, Warden 1, 2, 3
Wittgenstein, Ludwig 1, 2
Wolzogen, Karoline von 1
Wotruba, Fritz 1, 2, 3, 4, 5
Yuan-Ti 1
Zand, Herbert 1, 2
Table des matières

Copyright

Note de l’éditeur

Le Livre des morts

Cimetières d’étoiles

Fourmis et mort

Jahrmann, un bienfaiteur

Chinese seamen « reincarnated »

Des marins chinois « ressuscités »

Les dernières paroles de la Bourignon (1680)

August 26, 1942 Stalingrad

Died going to shelter

Mort en se rendant au bunker

Stalingrad

Mort d’un Australien

La mort de Thomas More

Des morts sont unis par le mariage

Extrait du Journal de Grillparzer La seule note de l’année 1839

1942

15 février 1942

15 juin 1942

« Very necessary qualifications » for a good Persian story-teller

« Très importantes qualifications » pour faire un bon conteur persan

1943
Guillotine bombed

Guillotine bombardée

1944

1945

L’histoire d’un peintre officiel des Han

1946

1947

Extrait de la vision de Tondale

1948

Les mangeurs

1949

1950

Le Jeune

1951

1952

1953

1954

5 juin 1954 Le rêve de Veza (nuit du 3 au 4)

1955

1956

1957

1958

1959

1960

1961

1962

1963

1964

1965
1966

Élie

L’ascension

1967

Un assassin prévenant

1968

1969

Comment Fritsch aurait voulu s’approprier Thomas Bernhard

À la lune

1970

Visite chez Thomas Bernhard

1971

Il dispense les faveurs du défunt

1972

Drames

Dimanche, le 24 décembre 1972

1973

La meute pleureuse des éléphants

1974

1975

1976

1977

1978

Hans Mayer

1979

Pythagore

L’île bretonne de Sein

Corpse Carrying Month

Le mois où l’on promène les cadavres


Le taureau qui engendra 200 000 bovins

1980

La peste à Byzance 746-747

Des candidats bourreaux par centaines

Enterrement céleste au Tibet

Une réflexion extraite du journal de Sophie Scholl

Souvenir de la dernière nuit de Sophie Scholl, rapporté par sa codétenue Else


Gebel

1981

La prolongation de la vie

Un chien assiste aux enterrements

1982

« Die-in » de masse à Osaka

1983

Obsèques d’un chef

La mort de Tännerlin

1984

Dimanche, 1er janvier 1984

Ro-lang, le cadavre qui se lève

18 août 1984

Hodler : permanence de la mort 1855-1918

1985

Mort d’Al-Hamadhani, poète des Makamat (1000 ap. J.-C.)

Enchères d’autographes chez Sotheby

1986

Konjaku monogatari

1987

Le sacrifice d’Isaac

Feu grégeois

Zen
Jésus ben Sira au sujet de la mort

Rolling head

Tête qui roule

Combien de fois ai-je copié cette répugnante nécrologie de Lenz

L’être de la mort

1988

Reviviscence chez les Égyptiens

1989

Novalis, mon parfait antagoniste :

1990

1991

1992

Tigres mangeurs d’hommes

1993

1994

Postface

Index
1. Slogan nazi rimé sur le mode de l’humour noir : In Buchenwald, in Buchenwald,
da machen wir die Juden kalt.
Sommaire
1. Couverture
2. Copyright
3. Note de l’éditeur
4. Le Livre des morts
1. Cimetières d’étoiles
2. Fourmis et mort
3. Jahrmann, un bienfaiteur
4. Chinese seamen « reincarnated »
5. Des marins chinois « ressuscités »
6. Les dernières paroles de la Bourignon (1680)
7. August 26, 1942 Stalingrad
8. Died going to shelter
9. Mort en se rendant au bunker
10. Stalingrad
11. Mort d’un Australien
12. La mort de Thomas More
13. Des morts sont unis par le mariage
14. Extrait du Journal de Grillparzer La seule note
de l’année 1839
5. 1942
1. 15 février 1942
2. 15 juin 1942
3. « Very necessary qualifications » for a good
Persian story-teller
4. « Très importantes qualifications » pour faire
un bon conteur persan
6. 1943
1. Guillotine bombed
2. Guillotine bombardée
7. 1944
8. 1945
1. L’histoire d’un peintre officiel des Han
9. 1946
10. 1947
1. Extrait de la vision de Tondale
11. 1948
1. Les mangeurs
12. 1949
13. 1950
1. Le Jeune
14. 1951
15. 1952
16. 1953
17. 1954
1. 5 juin 1954 Le rêve de Veza (nuit du 3 au 4)
18. 1955
19. 1956
20. 1957
21. 1958
22. 1959
23. 1960
24. 1961
25. 1962
26. 1963
27. 1964
28. 1965
29. 1966
1. Élie
2. L’ascension
30. 1967
1. Un assassin prévenant
31. 1968
32. 1969
1. Comment Fritsch aurait voulu
s’approprier Thomas Bernhard
2. À la lune
33. 1970
1. Visite chez Thomas Bernhard
34. 1971
1. Il dispense les faveurs du défunt
35. 1972
1. Drames
2. Dimanche, le 24 décembre 1972
36. 1973
1. La meute pleureuse des éléphants
37. 1974
38. 1975
39. 1976
40. 1977
41. 1978
1. Hans Mayer
42. 1979
1. Pythagore
2. L’île bretonne de Sein
3. Corpse Carrying Month
4. Le mois où l’on promène les cadavres
5. Le taureau qui engendra 200 000 bovins
43. 1980
1. La peste à Byzance 746-747
2. Des candidats bourreaux par centaines
3. Enterrement céleste au Tibet
4. Une réflexion extraite du journal de Sophie
Scholl
5. Souvenir de la dernière nuit de Sophie
Scholl, rapporté par sa codétenue Else Gebel
44. 1981
1. La prolongation de la vie
2. Un chien assiste aux enterrements
45. 1982
1. « Die-in » de masse à Osaka
46. 1983
1. Obsèques d’un chef
2. La mort de Tännerlin
47. 1984
1. Dimanche, 1er janvier 1984
2. Ro-lang, le cadavre qui se lève
3. 18 août 1984
4. Hodler : permanence de la mort 1855-1918
48. 1985
1. Mort d’Al-Hamadhani, poète
des Makamat (1000 ap. J.-C.)
2. Enchères d’autographes chez Sotheby
49. 1986
1. Konjaku monogatari
50. 1987
1. Le sacrifice d’Isaac
2. Feu grégeois
3. Zen
4. Jésus ben Sira au sujet de la mort
5. Rolling head
6. Tête qui roule
7. Combien de fois ai-je copié cette répugnante
nécrologie de Lenz
8. L’être de la mort
51. 1988
1. Reviviscence chez les Égyptiens
52. 1989
1. Novalis, mon parfait antagoniste :
53. 1990
54. 1991
55. 1992
1. Tigres mangeurs d’hommes
56. 1993
57. 1994
58. Postface
59. Index
60. Table des matières

Pagination de l’édition papier


1. 1
2. 6
3. 8
4. 9
5. 10
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7. 12
8. 13
9. 14
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11. 16
12. 17
13. 18
14. 19
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16. 21
17. 22
18. 23
19. 24
20. 25
21. 26
22. 27
23. 28
24. 29
25. 30
26. 31
27. 32
28. 33
29. 34
30. 35
31. 36
32. 37
33. 38
34. 39
35. 40
36. 41
37. 42
38. 43
39. 44
40. 45
41. 46
42. 47
43. 48
44. 49
45. 50
46. 51
47. 52
48. 53
49. 54
50. 55
51. 56
52. 57
53. 58
54. 59
55. 60
56. 61
57. 62
58. 63
59. 64
60. 65
61. 66
62. 67
63. 68
64. 69
65. 70
66. 71
67. 72
68. 73
69. 74
70. 75
71. 76
72. 77
73. 78
74. 79
75. 80
76. 81
77. 82
78. 83
79. 84
80. 85
81. 86
82. 87
83. 88
84. 89
85. 90
86. 91
87. 92
88. 93
89. 94
90. 95
91. 96
92. 97
93. 98
94. 99
95. 100
96. 101
97. 102
98. 103
99. 104
100. 105
101. 106
102. 107
103. 108
104. 109
105. 110
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