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Hegel Vol.

6 N° 2 - 2016
130
DOI : 10.4267/2042/60007

Théorie quantique et médecine :


le point de vue d’un physicien

Quantum theory and medicine: a physicist’s point of view


Théorie quantique et médecine

Claude Aslangul
Professeur émérite à l’Université Pierre et Marie Curie
Laboratoire de Physique Théorique de la Matière Condensée, 2, place Jussieu, 75252 Paris cedex 05
aslangul@lptmc.jussieu.fr

Résumé

Dans un premier temps, on rappellera pourquoi est née la théorie quantique (TQ), et les objectifs
qui lui sont assignés. Quelques unes de ses applications dans le champ de l’analyse médicale
ayant permis des progrès fulgurants dans le diagnostic et les traitements seront ensuite passées
en revue. Enfin, on citera des dérives stupéfiantes auxquelles conduit la récupération indue d’une
théorie certes difficile mais dont les subtilités n’autorisent pas qu’elles deviennent les fondements
autoproclamés de pseudo-sciences.

Mots-clés
Théorie quantique

Abstract

Firstly, we should recall the reasons for which the Quantum Theory has been built and the aims
it pursues. Secondly, Quantum Theory has fostered some major scientific progress in the medical
field, such as the use of MRI scans for diagnosis. Finally, we will mention the extreme digressions
which misuse the complex terminology of quantum theory to create a pseudo-science misleading
people.

Keywords
Quantum theory

Ce qu’est la Théorie quantique


La TQ1 a été construite au début du XXe siècle en raison d’une longue série d’expériences cruciales
démontrant à l’évidence l’incapacité de la physique classique à rendre compte des phénomènes
atomiques ou subatomiques, et des propriétés du rayonnement électromagnétique dont l’étude a

1. On évitera de parler de physique quantique pour la raison suivante. La description fine des phénomènes
microscopiques utilise nécessairement les concepts (et le formalisme) quantiques, que ces phénomènes constituent
une problématique pour le physicien, le chimiste ou le biologiste. La théorie quantique fournit le cadre général de
travail à ces spécialités, que l’on peut naturellement qualifier de quantiques à la condition expresse de désigner ainsi
une certaine méthodologie. Par exemple, la chimie quantique vise à décrire les propriétés chimiques des molécules
à partir de la détermination de leurs fonctions d’onde, ce qui permet d’en déduire les propriétés responsables de la
réactivité, la conformation, la stabilité, etc.
De la même façon, on ne doit parler de biologie quantique que dans la mesure où sont effectivement pertinentes
certaines propriétés des molécules impliquées dans le processus analysé. De ce point de vue, et comme la photosynthèse
est cruciale pour l’émergence de la vie, on peut se croire fondé à affirmer doctement que la vie est quantique... mais
une telle sentence est une trivialité absolue tant qu’elle n’a pas reçu de contenu précis. Le propre d’une affirmation
vide étant d’être ni vraie et fausse puisque qu’elle ne dit rien, celle-ci ne peut donc être l’objet d’une réfutation ou
d’une acceptation, seulement être au cœur de stériles polémiques.

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donné naissance à la notion de champ inventée par Maxwell vers 1850. La genèse de la théorie a
procédé d’une démarche par essai et erreur, comme il en va toujours en physique où la clé de voûte
méthodologique est une confrontation systématique entre expérience et théorie, conduisant peu à peu
à un cadre logiquement cohérent permettant de comprendre l’ensemble des observations et d’en rendre
compte par les mathématiques — et, lorsqu’il s’agit du monde quantique, les mathématiques sont le seul
langage approprié. Si l’enfantement fut difficile, s’étendant sur plus de deux décennies après l’hypothèse
fracassante de Planck (14 décembre 1900), l’instant crucial fut la charnière 1925-1926 avec les articles
fondateurs de Heisenberg et de Schrödinger. Depuis cette date, des armées de physiciens avec leur
cohortes de prix Nobel et leurs régiments de fantassins ont utilisé ce cadre théorique, cherchant même
parfois à le torturer ; à ce jour, aucune expérience n’a invalidé la théorie, y compris dans ses prévisions
les plus surprenantes, quand elles ne sont pas tout simplement incompréhensibles pour le sens commun
puisqu’elles ne peuvent justement s’exprimer que dans le langage avancé des mathématiques, toute
tentative de description avec les mots ordinaires étant vouée à l’échec, la contradiction ou l’absurdité —
quand elle ne conduit pas à des délires intellectuels constituant le triste univers des pseudo-sciences2.
Dans le domaine quantique, plus que partout ailleurs, Galilée a raison3.

On ne peut mieux résumer le statut actuel de cette théorie qu’en citant Roger Penrose pour qui la TQ est
« la plus exacte et la plus mystérieuse de toutes les théories physiques » [1]. En effet, pourvu que l’on
s’arrête en deçà du mur de Planck4 — qui est aujourd’hui l’horizon du physicien —, cette théorie fournit
une explication aujourd’hui irréfutable du monde observable, du noyau atomique aux étoiles à neutrons,
et ce, avec une précision diabolique jamais atteinte dans l’histoire des sciences. La TQ accomplit ainsi
intégralement le programme dévolu à toute théorie physique — être douée de cohérence interne, rendre
compte des expériences effectuées, et prévoir de nouveaux phénomènes non encore observés ; ce
succès presque vertigineux justifie d’adhérer pleinement à la révolution conceptuelle qu’elle impose.
Mais c’est aussi ce succès et les mystères qui l’accompagnent qui, en en faisant l’attrait et la séduction,
sont aussi son talon d’Achille pour prêter le flanc à des récupérations saugrenues voire burlesques dont
je citerai certaines dans la dernière partie de cet article.

La plus mystérieuse en effet, car la TQ remet radicalement en cause quelques dogmes hérités de
siècles d’observations des lois naturelles, observations ayant toutes en commun d’être un regard sur
le monde tel que les sens humains peuvent l’appréhender directement — éventuellement au moyen
d’instruments —, qu’il s’agisse du mouvement des particules browniennes ou des irrégularités de l’orbite
d’Uranus, dogmes qui, soit dit en passant, avaient — et ont d’ailleurs toujours — leur raison d’être et
leur (désormais exclusif) domaine de validité, celui du monde macroscopique. Car c’est au moment où
la question de la nature de l’infiniment petit (comme on dit) a vraiment commencé à se poser sur des
bases expérimentales que ces dogmes ont révélé leurs limites et se sont littéralement effondrés quand,
tout naturellement, on a entrepris de les exporter dans un monde jusque-là inconnu car inobservable. Il
convient d’en citer quelques uns car ce sont précisément ceux-là qui, invoqués à tort et à travers, sont
brandis en étendards par les tenants de pseudo-sciences.

La première notion qui disparaît dans le domaine quantique est celle de trajectoire, c’est-à-dire de
la ligne parcourue dans l’espace par un mobile, qu’il soit petit ou grand, qu’il s’agisse d’un grain de
poussière, d’un obus de canon ou d’une étoile. L’expérience des fentes d’Young démontre à l’évidence
que dès lors qu’il s’agit d’un très petit objet (un électron, un atome, une grosse molécule comme un
fullerène...), la trajectoire au sens de la pensée classique n’existe pas, tout simplement. Sa traduction la
plus élémentaire est ce qui fut historiquement appelé le Principe d’incertitude de Heisenberg, expression
n’ayant de valeur que dans le contexte de l’époque où elle a été forgée mais à laquelle aucun physicien,
aujourd’hui, n’attribue plus un sens littéral : il n’y a ni incertitude, ni principe au contraire de ce que
croient ceux qui convoquent à tort et à travers ce « principe » qui n’en est plus un. Il en va d’ailleurs
de même pour la relation de de Broglie que l’on voit manipulée sans vergogne avec pour seul effet de
révéler l’ignorance de ceux qui croient pouvoir en faire la pierre angulaire de leurs divagations ; c’est
cette relation qui a fondé l’énigmatique dualité onde-corpuscule, mais cette dualité n’existe pas puisque
les petits objets ne sont ni des ondes ni des corpuscules. Cela n’empêche pas certains [2, 3] d’établir

2. Le terme pseudo-science désigne des « théories » et des doctrines qui, en utilisant un langage savant, se
donnent un air de science sans cependant satisfaire les standards de la scientificité.
3. « Il libro della natura e’ scritto coi caratteri della Geometria. »
4. A l’heure actuelle, on ne sait pas comment réunir dans un même corpus théorique la TQ et la relativité gé-
nérale (RG) d’Einstein (théorie de la gravitation). Cette impossibilité interdit de décrire des phénomènes où les effets
quantiques et les effets gravitationnels sont comparables ; le critère correspondant conduit aux échelles de Planck
(longueur, temps, et énergie) qui définissent une sorte de barrière infranchissable vers un monde dont la description
exige une théorie qui aujourd’hui n’est pas disponible. La longueur de Planck vaut 2x10-35 m, le temps de Planck est
voisin de 5x10-44 s, l’énergie de Planck est à peu près 5x1019 GeV.

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un parallèle grotesque entre cette (fausse) dualité et la dualité corps-esprit, étalant tout à la fois leur
incompréhension du sens que l’on a un temps attribué à la relation de de Broglie et leur sidérante
prétention intellectuelle.

Ces expressions sont nées à une époque où Schrödinger le premier [4], parlant des images traduites
par les vocables onde et corpuscule forgées par nos habitudes mentales, pouvait écrire à juste titre :
« [il s’agit d’] images que nous sommes obligés de garder toutes les deux parce que nous ne savons pas
encore comment nous en débarrasser »5 ; mais elles ont malheureusement la vie longue, réapparaissant
de façon incontinente dans des discours où l’approximation est au service de l’ignorance et fait fi de
la compréhension en profondeur des bizarreries du monde quantique, compréhension qui a exigé des
décennies d’intense réflexion constamment affinée par les expériences les plus subtiles et les plus
difficiles.

Oui, le monde quantique est bizarre, très bizarre, et la plongée dans l’infiniment petit ne se réduit pas
à un simple changement d’échelle faisant croire qu’un électron est une petite bille comme celle que l’on
lançait autrefois dans les cours des écoles à ceci près qu’elle est simplement toute petite (et invisible à
l’œil humain). Pourquoi ? Parce que la Nature en a décidé ainsi comme dit Feynman : l’électron n’est pas
une petite bille, et parce qu’il n’en est pas une, il n’a pas de trajectoire dans l’espace.

Une autre étrangeté quantique réside en ce qu’elle bannit l’hypothèse de séparabilité selon laquelle
deux systèmes éloignés l’un de l’autre vivent toujours chacun sa vie indépendamment de l’autre ;
dans le monde directement perceptible aux sens, ceci semble être non seulement une triviale évidence
mais encore une nécessité méthodologique car comment analyser, étudier et décrire un système en
soi s’il est impossible de lui assigner en propre un état, l’objectif étant justement de qualifier cet état
et d’en faire une description quantitative ? Le fait est que l’une des conséquences immédiates des
équations quantiques fondamentales est la suivante : deux systèmes ayant interagi et donc partagé un
peu d’existence commune ne sont plus séparables au sens où, même s’ils sont à une distance l’un de
l’autre aussi grande que l’on veut, il n’est plus possible d’assigner à chacun individuellement un état dont
l’autre n’est pas partie prenante. Cette bizarrerie a reçu le nom d’intrication6 et, on l’imagine aisément,
est le point de départ de visions holistiques délirantes ignorant que la valeur intrinsèque d’une théorie
physique se mesure au moyen de la modélisation, seule capable d’assurer la liaison raisonnée entre le
fait expérimental et le formalisme théorique ; un modèle permet — sans pour autant remettre en cause
les fondements de la théorie — d’en nuancer les affirmations péremptoires et légitimes grâce à sa prise
en compte du monde réel dont la théorie a pour objectif de donner une description incontestée au vu
des expériences.

Ce que dit précisément la TQ est que tant que ces deux systèmes ne sont soumis à aucune autre
influence après leur interaction, leur cohérence quantique est préservée et ils sont en effet intriqués,
aussi grande que soit leur distance spatiale. Alors, agir sur l’un c’est agir sur l’autre (d’où la téléportation
quantique), manifestation la plus irréductible du caractère essentiellement non-local de la TQ — qu’elle
est d’ailleurs la seule à posséder. L’expérience, très délicate, a été faite à de nombreuses reprises avec
des photons ou des atomes, nul ne doit douter que sur ce point (comme sur les autres) la TQ dit vrai.
Mais bien évidemment, si l’on fait interagir deux électrons et si on les laisse partir sans précaution dans
le monde réel où ils sont inévitablement en contact avec un environnement quel qu’il soit, alors au bout
d’un temps extrêmement court, chacun a totalement oublié l’autre, vit sa vie de son côté7 ayant de
facto tout effacé de son éphémère compagnonnage : c’est d’ailleurs bien aussi ce que dit la théorie de
la décohérence, même si celle-ci ne répond pas à d’autres questions fondamentales comme la sélection
d’une valeur unique pour la grandeur mesurée.

En tout cas, adieu le holisme ! La même décohérence permet aussi de comprendre pourquoi les objets
macroscopiques n’ont apparemment rien de directement quantique dans leurs manifestations et leurs
comportements, Feynman ayant autrement montré depuis longtemps comment la petitesse à notre
échelle de la constante de Planck8 est un ingrédient essentiel pour tracer une frontière, certes floue mais

5. Afin de ne pas faire dire à Schrödinger ce qu’il n’a jamais dit (et encore moins prétendre propager une
pensée qu’il n’a sans doute jamais eue) — et aussi pour pouvoir mesurer la perplexité des pères fondateurs de la
mystérieuse théorie tout autant que leur modestie et leur humilité —, on se doit de renvoyer les « experts » à son
Avant-Propos préfaçant l’ouvrage cité dans la référence [4].
6. En anglais entanglement. Schrödinger fut semble-t-il le premier à employer le mot Verschränkung [5].
7. C’est pourquoi, parler de « l’intrication des oligo-éléments dans l’intestin » [6] apparaît clairement comme
une vaste fumisterie, sauf à la considérer comme un canular de potache cultivé.
8. On peut entendre des affirmations du genre « Peu importe la valeur de la constante de Planck... » [6].
Eh bien si, justement elle importe, car c’est sa valeur, minuscule à notre échelle humaine, qui autorise à tracer une
frontière indiscutable entre le monde macroscopique perceptible par nos sens et l’infiniment petit. Aux auteurs de
telles inepties, on ne peut que conseiller la lecture du petit livre de George Gamow [7].

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à la réalité indiscutable, entre le monde quantique et celui que nous observons avec nos yeux ou par
l’intermédiaire d’un microscope optique9. De ce fait, parler de l’intrication quantique de deux systèmes
macroscopiques est une énormité à deux étages — on doit pouvoir faire pire mais c’est difficile. Quant
à ceux qui ont le verbe si facile à propos d’intrication, savent-ils seulement qu’elle se produit lorsque
le vecteur d’état est un produit tensoriel non factorisable ? A les lire ou les écouter, il est permis d’en
douter !

Fort heureusement, d’autres étrangetés quantiques n’ont pas encore semble-t-il fait l’objet de récupération
et j’ose espérer que les évoquer ne va pas donner de mauvaises idées à certains. Par exemple, l’effet Zénon
quantique, mais là, autant fortement conseiller de ne pas y avoir recours : le « praticien quantique » qui
prendrait trop bien soin de son malade en l’observant méticuleusement et avec insistance l’empêcherait
de guérir ! Quant à la cryptographie quantique, déjà utilisée par certains banquiers pour garantir le secret
bancaire, il n’est pas vraiment nécessaire de la recommander à un médecin rédigeant une prescription à
remettre au pharmacien : le secret médical n’en est pas à ce point.

Trêve de plaisanteries : je conclurai cette partie en redisant d’abord l’importance de la notion de


modélisation quand il s’agit d’utiliser un arsenal théorique (exit le Chat de Schrödinger10 !), et surtout
en répétant que si la théorie quantique a pour objet premier le monde de l’infiniment petit — et peut
donc théoriquement venir à la rescousse des réductionnistes purs et durs — elle n’est toutefois d’aucun
secours pour décrire, comprendre et prévoir les phénomènes observables à l’échelle humaine, et ceci
même pour des systèmes que l’on peut définir objectivement sans la moindre ambiguïté — ne parlons pas
de l’organisme humain dans sa globalité et sa complexité qu’il serait illusoire et vain de vouloir réduire
à un ensemble de mécanismes élémentaires. Et d’ailleurs, sur un plan épistémologique, il convient de
rappeler que les physiciens eux-mêmes n’ont pas tout élucidé du passage continu (à supposer qu’il
existe) entre les mondes microscopique et macroscopique. Peut-on leur en vouloir ? Certes non, en
raison de l’insondable subtilité de la théorie et des extravagances qu’elle semble imposer à l’esprit
au point de la rendre d’ailleurs au sens strict incompréhensible, voire ahurissante, quand les mots
sont seuls à disposition parce que le langage mathématique, pourtant exclusivement approprié en la
circonstance, doit être remisé. Ce n’est pas sans raison que Franck Laloë, l’un des plus grands experts de
la théorie quantique, a écrit il y a peu un ouvrage [8] au titre révélateur, « Comprenons-nous vraiment
la mécanique quantique ? » : tout un programme… qui n’autorise nullement que les mystères quantiques
deviennent des outils au service des plus extravagantes billevesées.

Les applications de la Théorie quantique


Comme dit plus haut, la TQ permet aussi de comprendre le monde macroscopique qui nous est
directement perceptible ; celui-ci ressemble finalement à une sorte de boîte noire au sein de laquelle se
déroulent, invisibles car sur des échelles de temps et d’espace proprement inhumaines, des phénomènes
dont la compréhension fine est acquise quant aux fondements mais n’est nullement pertinente pour
l’accomplissement de nos actions quotidiennes, de même que se verser un verre d’eau n’exige pas de
connaître la mécanique des fluides ou que gonfler un pneu de bicyclette ne suppose pas la maîtrise
préalable de la loi des gaz réels. Il n’existe aucune contradiction, aucune incompatibilité, entre ce
qu’affirme la TQ et le monde tel qu’il apparaît aux sens humains.

Parce que la TQ explique aussi le monde du quotidien, on n’en finirait pas de dresser l’inventaire de ses
applications puisque application présuppose l’intelligence des phénomènes qui sont à l’action, intelligence
qui seule permet de concevoir les appareils ou les instruments susceptibles de remplir la fonction qui leur
a été assignée. Si l’inventaire serait sans fin, il semblerait de surcroît ahurissant à toute personne s’étant
endormie du sommeil du juste depuis quelques décennies et qui, se réveillant aujourd’hui, serait sidérée
en nous voyant manipuler avec tant de facilité ces extraordinaires machines, petites ou grandes, qui lui
apparaîtraient forcément comme des objets de sorcellerie.

C’est une banalité de dire que la plupart des appareils techniques qui envahissent la vie de tous les
jours sont des applications directes à notre insu de la TQ et ce, dans les domaines à la fois les plus
variés et les plus inattendus. Il n’est pas exagéré de dire que sans la TQ au service de l’ingéniosité
des chercheurs, en physique et en informatique, des ingénieurs et des techniciens, ce que l’on appelle

9. Un microscope optique permet de voir directement des objets ayant une taille de l’ordre du millième de
millimètre, des particules browniennes par exemple.
10. On aura tout fait dire à Schrödinger avec son chat, qu’il n’a utilisé qu’à titre de métaphore, hélas trop souvent
récupérée par des ignorants ou des faiseurs. Des expériences ont certes été faites avec des chatons et donnent raison
à la TQ mais ces chatons sont vraiment tout petits, petits, petits !

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aujourd’hui la révolution numérique ne se serait pas produite : si l’idée de traduire toute information11
par une suite de 0 et de 1 n’est pas nouvelle (c’est ce que faisait déjà avec ses bandes de carton le
métier inventé par Jacquard en 1801 !), on sait bien que la transmission d’un message très simple exige
déjà un nombre de bits considérable, à la fois pour le codage et pour en assurer la fiable transmission.
De fait, cette révolution n’aurait pu voir le jour sans la mise au point de machines capables d’ingérer
une somme colossale de bits et de les traiter à la vitesse de la lumière selon des algorithmes complexes
dont la mise au point exige d’ailleurs des machines du même type mais encore plus sophistiquées — bel
exemple d’endogamie.

Extraordinaires mais devenues routinières, ces machines sont nos ordinateurs du XXIe siècle. L’équivalent
en puissance de celui que nous avons aujourd’hui dans notre poche qui nous sert à presque tout
(téléphoner, naviguer sur le Web, se repérer en mer ou sur la route,...) n’aurait pas tenu dans un hangar
de forteresses volantes au temps de l’opération Manhattan, et ce malgré le génie de John von Neumann :
ce qui faisait défaut à l’époque est la technologie d’aujourd’hui. Toutefois, les ordinateurs ne sont qu’un
exemple parmi bien d’autres des retombées d’une autre révolution rendue permise par la TQ : que l’on
pense aux mille et une applications du laser dont les pionniers, Kastler et Townes, seraient stupéfaits de
voir comment leurs découvertes fondamentales ont permis la mise au point d’instruments intervenant au
quotidien dans presque toutes les activités humaines. Que l’on pense aussi au GPS, qui réalise l’exploit de
marier la TQ et la relativité d’Einstein dans la conception et la réalisation d’un système de positionnement
d’une précision à peine croyable : sans la TQ, on ne saurait construire des horloges atomiques d’une
fidélité invraisemblable, de l’ordre de 2x10-18 en valeur relative (pas plus d’une seconde d’écart sur une
durée égale à l’âge de l’univers, soit environ 14 milliards d’années !) et sans les corrections relativistes,
la localisation GPS n’aurait qu’une précision de plusieurs kilomètres, autrement dit ne servirait à rien
quand il faut prendre la troisième sortie à un rond-point !

Toutes ces applications sont les fruits de la diabolique théorie quantique mais ce constat ne justifie
pas que l’on voie en elles la main et les œuvres du diable ou d’un magicien gogopathe nous incitant à
croire, pourquoi pas, à la mémoire du vide12 après avoir tenté de nous faire gober celle de l’eau, ou à la
transmission d’information entre des cellules biologiques ayant appris la langue de Maxwell13 : si elles
font des merveilles, c’est parce qu’elles sont le miracle de l’intelligence humaine guidée par la raison
et qu’elles procèdent d’une démarche scientifique reposant de façon irréfutable et impitoyable sur la
confrontation expérience-théorie.

Bien évidemment et presque nécessairement, la TQ a aussi des implications dans le domaine médical.
Elles ont en fait commencé bien avant la construction de la TQ elle-même puisqu’elles remontent à la
découverte des rayons X par Röntgen en 1895, découverte qui lui a valu d’être le premier lauréat Nobel
de physique. Tout le monde connaît la photo historique de la main de son épouse qui a ouvert la voie au
développement de la radiographie X, pour laquelle les rayons utilisables proviennent d’une cascade entre
niveaux atomiques quantifiés séparés par une grande énergie.

Longtemps après cette découverte, l’imagerie médicale a pris un nouvel essor en exploitant une variété
de phénomènes microscopiques, donnant lieu peu à peu au développement de diverses techniques. L’une
des plus connues est l’imagerie par résonance magnétique nucléaire (IRM)14, qui exploite le phénomène
de résonance magnétique nucléaire (RMN) découvert en laboratoire par Bloch et Purcell en 1946 : en
raison de leurs propriétés quantiques (l’existence du spin nucléaire), les noyaux de certains atomes
(hydrogène, carbone, etc.) expriment leur susceptibilité à l’action conjuguée d’un champ magnétique
et d’une excitation de radiofréquence en émettant un signal mesurable traduisant leur relaxation après

11. Une autre cible des dérives scientistes : la théorie de l’information édifiée par Claude Shannon et Norbert
Wiener dans les années 1920. Sans en avoir fait la statistique précise, je crois pouvoir affirmer que les deux mots les
plus galvaudés dans certains cercles sont quantique et information. Heisenberg, Schrödinger, Dirac, von Neumann,
Shannon, Wiener et tant d’autres s’en retournent dans leurs tombes.
12. Pour les curieux : « La réalité nous apparaît comme des blocs. Mais la réalité quantique nous dit que ces blocs
se parlent par le vide ». Ou encore : « Le vide est capable de propager une onde électromagnétique. Qui dit onde, dit
forcément un milieu supportant cette onde [l’éther est de retour !]. La seule conclusion est que le vide n’est pas vide.
Le vide, c’est-à-dire l’absence de matière, contient une structure topologique permettant l’impédance ou permettant
aux ondes de se propager ». Ces deux citations sont extraites de l’article [9].
13. « L’ensemble des biophotons de l’organisme constitue un champ cohérent porteur d’information, sous forme
d’hologrammes, qui dirige les processus vitaux de l’organisme et maintient son intégrité. Grâce à ces rayonnements,
les cellules communiquent entre elles et envoient des informations sur leur état énergétique et sanitaire ». Pour tout
savoir sur les « biophotons » sans avoir jamais osé le demander, voir [10], où l’on pourra aussi apprendre que l’ADN
a un langage fractal, qu’il est un bio-ordinateur utilisant la téléportation quantique et également un laser à photons
(parce qu’il y a des lasers sans photons ?), etc.
14. On devrait dire plus précisément IRMN, mais le N de nucléaire a été supprimé afin de ne pas effrayer le grand
public.

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avoir été soumis à une série de pulses. Les champs magnétiques intenses utilisés sont engendrés par
des aimants supraconducteurs... d’où un autre clin d’œil de la TQ, seule susceptible de construire une
compréhension de l’extraordinaire phénomène qu’est la supraconductivité.

D’autres techniques15 utilisent la radioactivité d’un marqueur injecté dans l’organisme afin de localiser
précisément des zones infectées, phénomène d’origine nucléaire dont la TQ rend parfaitement compte.
En définitive, le principe de l’imagerie sous une forme ou une autre consiste à collecter un grand nombre
de signaux issus de phénomènes se produisant à l’échelle atomique ou nucléaire, et — tout comme pour
l’IRM(N) — à traiter cette masse de données grâce à de puissants ordinateurs afin de la traduire sous
forme d’images intelligibles.

Dans tous ces cas, c’est certes la TQ qui a permis de comprendre les phénomènes microscopiques qui
se produisent (sans la constante de Planck, pas de RMN !), mais ce n’est pas une raison pour qualifier
de quantiques ces différentes techniques, encore moins de les regrouper sous le vocable commun de
« médecine quantique ». De plus, si c’est en effet la TQ qui a aussi rendu possible la mise au point des
ordinateurs permettant de traiter les montagnes de données16 collectées par une technique ou une autre,
il serait absurde de traiter de quantiques de tels ordinateurs17 : un smartphone est-il un objet quantique,
son utilisateur est-il un quanticien ?! La réponse est dans la question, et conduit tout naturellement
vers la dernière partie de cette contribution, où il s’agit d’énoncer à la fois une sévère mise en garde
contre certains mélanges des genres et la dénonciation sans fard des impostures18, le tout donnant à
réfléchir gravement sur les dérives auxquelles peut conduire l’ignorance satisfaite alliée à une forme de
malhonnêteté intellectuelle.

Qu’est-ce donc que la « médecine quantique » ?


Si je reprends l’expression « médecine quantique », c’est à mon corps défendant et pour la clarté du
débat (il faut savoir nommer les choses sans pour autant craindre et risquer de se compromettre), me
bornant ainsi à faire référence à un usage très répandu visant à adopter le mot quantique pour qualifier
diverses thérapies comme la naturopathie, l’aromathérapie, l’ostéopathie et bien sûr l’homéopathie19.
Ces dernières années ont vu fleurir des congrès de « médecine quantique »20 réunissant « les plus
grands experts internationaux »21 — il en est même un qui est tout à la fois « ingénieur, physicien,
métaphysicien et passeur d’âme® vers les états de sagesse », c’est dire — appelés à disserter sur les
sujets les plus variés... et les plus sidérants. Un florilège22 : « Épreuve personnelle et saut quantique »,
« Comment la physique quantique nous aide-t-elle à devenir co-créateurs de notre destin relationnel »,
« Le puzzle de l’autisme : une maladie quantique », « Le plasma quantique, quantums d’affect et de
désir », « La symbolique du corps est-elle une voie quantique de la guérison ? », « L’homéopathie est-

15. Il existe d’autres techniques faisant plutôt appel aux méthodes de la physique classique : les ultrasons dont
l’étude de la transmission ou la réflexion, permet l’exploration des organes internes, l’endoscopie à l’aide de procédés
purement optiques, la magnétoencéphalographie où l’on mesure l’activité électrique des neurones grâce aux champs
magnétiques induits, etc. Pour ces techniques, la TQ n’est d’aucune utilité et là encore plus qu’ailleurs, ne doit pas
être convoquée à tort et à travers !
16. Les impressionnants disques durs des ordinateurs utilisent aujourd’hui couramment le phénomène de
magnétorésistance géante découvert par Albert Fert en 1986 qui lui a valu d’être lauréat Nobel en 2007.
17. L’ordinateur quantique, c’est une tout autre chose !
18. Dans leur livre [11], Sokal et Bricmont fournissent bien des exemples des dérives auxquelles conduit la
manipulation d’un langage ésotérique propre à certaines disciplines et exporté indûment dans d’autres champs
disciplinaires afin de donner à ceux-ci une apparence de scientificité.
19. Voir le dossier « L’homéopathie est une thérapie quantique » [12]. Dans un article (p. 61), on trouve une
affirmation qui ne manque pas de saveur : « Le mot quantique est entaché d’un certain prestige, si bien qu’on l’emploie
dans tous les contextes ». On en appréciera la saveur en apprenant que l’auteur de cette déclaration « appelle phi la
partie physique de la particule, psi sa partie psychique » : il suffisait de le dire pour que le lecteur comprenne enfin
ce que sont le supral et le paral, concepts dont cet auteur revendique l’exclusive paternité.
20. Voir [13]. Ce site semble placé sous la haute autorité de Marion Kaplan, qui se présente comme une
nutritionniste quantique de renommée internationale (sic) — encore une nouvelle spécialité où il ne manque pas
d’experts internationaux (à quand le code de la route quantique ?) — et qui est aussi une « praticienne certifiée pour
les caméras GDV de Konstantin Korotkov, appareils de charlatanerie fondés sur l’Effet Kirlian » (pour en savoir plus,
voir [14]).
21. Parmi eux, aucun prix Nobel mais les « thérapies quantiques » peuvent néanmoins se prévaloir d’avoir déjà
eu un lauréat : Chopra a gagné le prix Ig Nobel 1998 des études les plus ridicules, « pour son interprétation unique
de la physique quantique et de ses applications à la vie, la liberté et la quête du bonheur » [15].
22. Voir [16], où l’on peut trouver le Dossier de presse du IIIe congrès des Thérapies quantiques (Reims 2012)
contenant le .pdf du programme des conférences et un bref résumé de celles-ci. Les titres qui suivent donnent
vraiment envie d’en savoir plus et les résumés disponibles dans le .pdf ne provoquent aucune déception !

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elle une thérapie quantique ? », « Le code secret des miracles de Jésus : perspectives en médecine
quantique ? »23, « Prémices d’une nutrition quantique », « Comment l’approche quantique peut sauver
la civilisation ! »24. On peut admettre que les « médecins quantiques » auto-proclamés n’adhèrent pas
tous à de telles problématiques mais si c’est le cas, on doit leur conseiller de faire le grand ménage, de
toute urgence.

Au-delà de ce fatras verbal et des impostures qu’il laisse entrevoir et en tant que physicien sidéré par un
tel mur d’inepties, je considère l’expression « médecine quantique » (et aussi « thérapie quantique »)
comme une absurdité car elle associe deux mots relatifs à deux disciplines utilisant des méthodologies
inévitablement et radicalement différentes car poursuivant des objectifs n’ayant rien en commun.

La médecine est une pratique — ce n’est pas sans raison que l’on dit d’un médecin qu’il est un praticien
— où la notion de reproductibilité n’est pas forcément pertinente puisque le champ expérimental est
l’organisme humain dans toute sa complexité et son unicité, où les causes, multiples et complexes, ne
sont pas toujours identifiables, au moins sur l’instant. C’est une trivialité de dire qu’un même traitement
appliqué à deux patients ne donne pas forcément les mêmes résultats — sans parler de l’effet placebo.
La médecine a certes bénéficié d’avancées de la connaissance fondamentale mais elle reste avant tout,
et heureusement, en grande partie fondée sur un admirable et subtil savoir-faire où l’empirisme rationnel
est l’une des clés de la justesse d’un diagnostic, de la bonne interprétation d’un examen sophistiqué ou
de la réussite d’une opération chirurgicale de pointe.

L’exercice de la médecine ne saurait ainsi s’intégrer dans un cadre formel analogue à celui où doit
s’inscrire toute théorie physique ; en effet, une telle théorie doit pouvoir être appliquée en relation
stricte avec un protocole expérimental impliquant trois éléments majeurs : possibilité de préparer l’objet
d’étude d’une façon parfaitement maîtrisée, reproductibilité d’une expérience à l’autre, variation et
contrôle des paramètres un par un. Or, un patient est comme il est ; il n’y a pas deux patients identiques
et toute thérapie, médicamenteuse ou autre, affecte inévitablement un ensemble complexe de processus
physico-chimiques. D’un autre côté, et fort heureusement, la médecine peut s’appuyer sur des études
statistiques bien conduites afin d’étayer l’empirisme forgé par l’expérience individuelle, et c’est pourquoi
la pratique médicale possède indéniablement son propre niveau de rationalité spécifique, étant ainsi
susceptible généralement d’être partiellement formalisable.

A l’opposé, la TQ a pour objet des systèmes que l’on peut définir objectivement et où la reproductibilité
de toute expérience est une exigence absolue, qu’elle soit conduite ici ou là, le matin ou le soir, à la
condition formelle que le protocole expérimental soit précisé dans tous ses détails et dûment porté à la
connaissance de qui souhaite répéter l’expérience. Sans doute, encore plus important, l’expérience peut
et doit toujours jouer le rôle du juge de paix permettant de décréter qu’un phénomène existe ou n’existe
pas, mettant en principe le physicien à l’abri des égarements ou lui permettant d’écarter les supputations
résultant d’un artefact. Les tristes histoires récentes de la mémoire de l’eau et de la fusion froide — pour
ne citer que ces deux-là — rappellent que même dans une pratique de la science qui se veut rigoureuse,
les erreurs sont toujours possibles, surtout lorsque les expériences sont délicates. On a tout récemment
prouvé directement l’existence des ondes gravitationnelles mais dans un passé plus ancien, plusieurs
fausses (bonnes) nouvelles avaient été (parfois complaisamment) répandues ; ceci, sans parler des
neutrinos supraluminiques allant du CERN à Gran Sasso25 en violation du résultat d’Einstein selon lequel
la vitesse de la lumière est indépassable pour toute particule...

Penrose a raison d’évoquer le caractère mystérieux de la TQ, dont les subtilités peuvent expliquer qu’elle
prête le flanc à la récupération et inspire (!) des discours évocateurs de (mauvaise) science-fiction et
des récupérations aussi farfelues que saugrenues, dont la seule excuse à l’abri de toute polémique est
l’ignorance manifeste par leurs auteurs de ce qu’est réellement le fait quantique, ignorance révélée
par des discours où les mots savants et les concepts subtils sont dévoyés. Les dérives stupéfiantes
auxquelles les mystères quantiques conduisent les ignorants ne relèvent pas seulement hélas parfois
d’une grossière et triviale erreur de logique — une implication « A entraîne B » ne signifie pas forcément
que « B entraîne A », ce n’est pas parce que la théorie quantique a ses mystères que tous les mystères

23. Remarquer le point d’interrogation : la foi la plus solide n’exclut pas le doute !
24. L’auteur(e) de cette conférence, Jacqueline Jacques, a généreusement mis en accès libre le contenu de sa
savante (et cacographique) contribution [17]. On ne peut que recommander d’y aller faire un petit tour, juste pour
voir, et on notera quelque part l’inutilité de cet aveu de l’auteur(e) : « Je ne suis pas une experte de la Physique
Quantique »…
25. Il s’est trouvé une experte, amie de Silvio Berlusconi et nommée par lui ministre de la recherche, pour
parler du tunnel de 730 km de long que les neutrinos avaient emprunté entre Genève et Rome !!! Encore une experte
parlant pour ne rien dire, ou plutôt pour dire n’importe quoi : les âneries les plus grossières ne sont pas l’apanage des
pseudo-savants.

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sont quantiques — mais aussi d’une grande méconnaissance de cette théorie, et de ce qu’elle dit quand
elle peut le dire. Que chaque pratique ait sa propre rationalité n’autorise pas à ne plus en avoir aucune.

C’est pourquoi il n’est pas excessif de dire que ceux qui jouent ce jeu se livrent en fait à des impostures
intellectuelles et exploitent la naïveté, la candeur et l’incrédulité de publics — ou pire, le désarroi de
patients quand il n’est pas détresse — n’ayant pas eu la possibilité d’acquérir les connaissances leur
permettant de récuser des discours n’ayant ni queue ni tête.

Cela étant précisé, la réfutation de l’expression « médecine quantique » ne tient pas à la seule raison
précédente, qui pourtant est déjà en soi majeure et suffisante. Elle tient aussi au fait — finalement
secondaire — que pour pouvoir qualifier une discipline ou une spécialité, encore faut-il pouvoir la définir
proprement, ne serait-ce qu’en en délimitant les contours et en lui assignant des objectifs. S’agissant de
la « médecine quantique », je dois avouer n’en avoir trouvé aucune définition en bonne et due forme —
une carence qui en dit déjà long sur l’embarras inavoué de ses promoteurs —, seulement une multitude
d’affirmations bavardes et filandreuses ne prenant appui sur aucun fait observé et énonçant des objectifs
creux pour ne pas dire vides. Par exemple :

« Les thérapies quantiques explorent de nouveaux champs de recherche dans le domaine de la santé,
à l’initiative de scientifiques renommés. Elles proposent une nouvelle vision de l’univers, de la matière
et du vivant, cherchant à compléter les pratiques thérapeutiques ancestrales (naturopathie, médecine
chinoise,…). Elles disent s’appuyer sur les découvertes de la mécanique quantique pour étayer leur
légitimité » [16].

« Les ‘thérapies quantiques’, ou la ‘médecine quantique’, nous demandent de voir la vie, la santé et la
maladie d’une tout autre façon : notre corps n’est plus un assemblage d’organes à traiter séparément,
comme le fait la médecine conventionnelle, c’est un champ vibratoire et énergétique constitué de milliards
de particules de lumière – des photons – qui échangent en permanence des informations, un univers
lumineux dans lequel l’esprit et la matière ne font qu’un » [18].

« Pour certains, nous sommes déjà entrés dans ce nouveau paradigme avec l’avènement de la physique
quantique. Selon cette approche, la physique quantique, avec son cortège de mystères pour les non initiés,
pourrait être un terreau fécond et prometteur pour l’explication de principes de guérisons énergétiques
propres à certaines médecines alternatives » [19].

« La médecine quantique est une médecine non conventionnelle. Elle s’occupe des champs de force
(médecines énergétiques, magnétisme, électromagnétisme, biorésonance, chromatothérapie,
communication intercellulaire, reconnexion, étude de l’Aura, soins par le son, soins à distance,
aromathérapie, homéopathie fractale, signatures électriques et vibratoires du vivant, …). Elle agit dans
le domaine de l’invisible et c’est pour cela que beaucoup de personnes la méprisent encore, pourtant elle
a elle aussi des résultats et parfois spectaculaires » [20].

« La thérapie quantique est une nouvelle approche, basée sur la synthèse de tous les acquis de la
physique quantique. Elle associe à la fois les dernières connaissances sur la nature profonde du vivant
et l’expérience millénaire de la médecine orientale, c’est-à-dire la réalité énergétique de l’être vivant »
[21].

Le vide sidéral de ces « définitions » est patent : dans un galimatias aux accents parfois quasi-mystiques,
se retrouvent des mots propres à la théorie quantique, ou plus généralement à la physique théorique. La
recherche bibliographique conduit d’ailleurs à bien d’autres stupeurs, comme celle provoquée par cette
fascinante déclaration « Les chakras par exemple sont des vortex topologiques du vide26 biologique,
et seul un être vivant peut les ressentir » [22] — on se frotte les yeux pour être sûr d’avoir bien lu —,
ou encore, du même auteur « Si les médecines énergétiques ont tant de mal à s’imposer, c’est parce
que leurs fondements théoriques font appel à ce que la science a de plus sophistiqué : la mécanique
quantique relativiste et la topologie des formes différentielles de Cartan » [22]. Conclusion : il y a
urgence à introduire ces matières dans les cursus médicaux... On remplirait des colonnes à citer ce
genre de sornettes — pour rester mesuré. Finalement, ce qui rassemble toutes ces « définitions » est
l’insertion dans un discours incantatoire de mots puisés dans le vocabulaire quantique pour prétendre
exercer une nouvelle pratique de la médecine, que l’on se croit alors autorisé à qualifier de quantique. En
réalité, le discours n’est autre qu’un charabia amphigourique se prenant et voulant se faire prendre pour

26. Pour les physiciens, le mot vide admet plusieurs acceptions (l’absence de matière dans un récipient que l’on
aurait complètement vidé du gaz qui y était initialement, le vide quantique d’un oscillateur traduisant les relations
de Heisenberg, l’état fondamental d’un champ quantifié ou d’un système à N-corps en interaction,...). Ma culture de
physicien vient de s’enrichir : je viens de découvrir un autre vide, celui de la médecine dite quantique et, pour tout
dire, il me paraît indescriptible et insondable.

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une œuvre savante alors qu’il ne s’agit que d’une logorrhée pseudo-scientifique totalement spéculative
dont la seule vertu (!?) est de glisser dans un discours inepte des termes ou des concepts dérobés aux
théories légitimes.

Il n’est pas dans mon propos de démonter les innombrables contributions venant de tous les horizons du
microcosme New Age où, dans un invraisemblable mélange des genres, on convoque la science officielle
(que l’on combat pourtant en coulisse), les philosophies orientales, les médecines traditionnelles et
d’autres croyances comme l’astrologie, tout cela afin de démontrer (!) que tout est quantique et que
par conséquent, hors la théorie quantique, point de salut pour comprendre le monde, qu’il soit matériel
ou spirituel. A vrai dire, combattre les inepties qui remplissent les colonnes du Web et font gonfler les
comptes en banque de charlatans et de leurs éditeurs est une tâche qui relève d’une entreprise de
salubrité publique dépassant largement l’action d’une communauté ayant pour seule arme la raison et
pour seul objectif la construction d’une pensée cohérente fondée sur la confrontation entre les faits et les
descriptions théoriques qu’ils doivent aider à construire.

En réalité, face à de tels discours, peut-on débattre au sens propre ? Non, car pour tailler en pièces ces
fariboles relevant d’une forme de délire intellectuel, il faut pouvoir argumenter, or argumenter contre
une pensée totalement vide est une tâche impossible. Si quelqu’un me dit que la Terre est plate, je peux
produire des expériences pour montrer qu’elle ne l’est pas puisqu’elle est (en gros) sphérique, rétablissant
ainsi la vérité expérimentale. Mais si quelqu’un me dit qu’une épreuve personnelle est un saut quantique
que puis-je rétorquer ? Peut-être d’abord demander à cette personne ce qu’elle sait des sauts quantiques
de Bohr... auquel cas la discussion se terminerait sans doute toute seule d’elle-même !

Dans tout cela, il y a même un côté burlesque évoquant l’arroseur arrosé ; car ce sont les mêmes qui en
appellent à la TQ pour disserter à l’infini sur des phénomènes inobservés et fantasmagoriques… alors que
l’existence de ces derniers est justement et formellement niée par la TQ. Exemple, l’intrication invoquée
à tort et à travers alors que c’est précisément la décohérence qui détruit l’intrication pour deux objets
(microscopiques !) ayant certes été en interaction mais dont l’inévitable environnement leur a fait, depuis
belle lurette, oublier leur cohérence de phase initiale. Autre exemple, la prétendue mémoire de l’eau, qui
est incompatible avec ce que dit la TQ, et qui a été brandie en guise de justification de l’homéopathie,
celle-ci étant présentée comme le parangon de la médecine quantique [12].

Quoi qu’il en soit du vide intellectuel que constituent les charabias exhibés sans pudeur dans la littérature
de « médecine quantique », on est au moins en droit d’attendre un exposé rigoureux de faits précisément
décrits tentant de justifier l’amorce d’une réflexion se voulant originale et novatrice. Des faits ? Des
expériences ? On perd son temps à en chercher : la quête est désespérément vaine.

Dans La Science et l’Hypothèse [23], Henri Poincaré affirme « Une accumulation de faits n’est pas plus
une science qu’un tas de pierres n’est une maison » ; que l’on me permette d’ajouter encore faut-il qu’il
y ait des faits. Dans tous les documents que j’ai trouvés à propos des diverses thérapies qui s’auto-
proclament quantiques, pas de faits, pas d’expériences reproductibles, tout juste un galimatias à se
frotter les yeux quand on connaît les sens des mots qui le constituent puisqu’il s’agit exclusivement d’un
assemblage de vocables détournés prétendant convoquer à tout instant les pères fondateurs de la théorie
quantique et faisant dire à celle-ci (et parfois à ces derniers !) tout et n’importe quoi dans un sabir tentant
de montrer qu’elle est omniprésente dans des domaines sortant pourtant du champ de sa pertinence. On
se demande ce que Heisenberg et Schrödinger pourraient penser et dire face à un charabia empruntant
les termes les plus ésotériques de leur théorie à des fins que l’on peine à discerner.

Dépassant mon rôle de physicien pour revenir à celui de simple citoyen, j’affirme que toutes ces impostures
pourraient n’être qu’une insulte à l’esprit et un crime contre l’intelligence qu’il suffirait de renvoyer dans
le cercle des croyances inutiles et ridicules mais inoffensives. Mais il y a bien pire : affirmer que le puzzle
de l’autisme relève du quantique [16] est un véritable scandale en ce qu’il s’agit alors de donner de
faux espoirs à des personnes rendues vulnérables par leur détresse devant une maladie désespérante,
très mal cernée et, elle aussi, aujourd’hui encore fort mystérieuse. Profiter de la méconnaissance d’une
théorie certes hermétique mais validée en la récupérant de façon indigne par des sornettes pour soulever
abusivement de faux espoirs de guérison relève du charlatanisme le plus abject.

L’Académie de médecine s’est déjà livrée à une réflexion approfondie sur certains des abus et dérives
dénoncés ci-dessus, réflexion qui s’est notamment traduite par un rapport [24] exprimant clairement, par
exemple, l’absence de tout fondement scientifique à l’homéopathie27. Que l’on me permette, en terminant,
d’émettre un vœu : que cette réflexion se poursuive tous azimuts en liaison étroite avec l’Académie des
sciences, implicitement impliquée puisque la TQ est une part indiscutable de la connaissance scientifique.

27. Selon Daniel Bontoux, « Le remède homéopathique n’a pas de base scientifique pertinente » [25].

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Il est en effet plus que souhaitable que ces hautes institutions unissent leurs forces et leurs compétences
pour pouvoir se prononcer sans ambiguïté et, ayant fait un tri salutaire, soient en mesure de dénoncer
les escroqueries qui, ne se bornant pas à sévir sur le seul plan intellectuel tout en ridiculisant d’ailleurs
leurs propres auteurs, mettent en péril la santé physique et psychique du public auquel elles s’adressent
en lui faisant miroiter des guérisons miraculeuses. Aucun effort ne devrait être ménagé pour faire cesser
des entreprises dont l’indignité se mesure à l’aune de leur pouvoir de nuisance.

Références
1. Roger Penrose, L'esprit, l'ordinateur et les lois de la physique, p. 242 (InterEditions, Paris, 1992).
2. https://paradoxa1856.wordpress.com/2008/04/03/psyche-et-soma-onde-ou-particule/
3. http://patriceweisz.blogspot.fr/
4. Erwin Schrödinger, Mémoires sur la mécanique ondulatoire (J. Gabay, Paris, 1988), p. XIV.
5. Erwin Schrödinger, « Discussion of probability relations between separated systems », Proc Cambridge Phil Soc
1935;31:555.
6. https://www.youtube.com/watch?v=N6rv2_ebwFs
7. George Gamow, Monsieur Tompkins au pays des Merveilles (Dunod, Paris, 1964).
8. Franck Laloë, Comprenons-nous vraiment la mécanique quantique ? (EDP Sciences, Paris, 2011).
9. Nexus, 72, 57 (2011).
10. http://www.spirit-science.fr/doc_humain/ADN6photons
11. Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles (Odile Jacob, Paris, 1997).
12. Nexus, 72, 52 (2011).
13. http://www.quantiqueplanete.com/
14. https://www.psiram.com/fr/index.php/Marion_Kaplan
15. http://improbable.com/ig/winners/
16. http://www.ouvertures.net/lirresistible-essor-des-therapies-quantiques
17. http://library.constantcontact.com/download/get/file/110574812543356/Reims+Conference+V12111118+final
18. http://www.psychologies.com/Bien-etre/Medecines-douces/Se-soigner-autrement/Articles-et-Dossiers/L-essor-
des-therapies-quantiques
19. http://www.inrees.com/articles/medecine-quantique-energetique-Sciences/
20. http://capsante71.org/quest-ce-que-la-medecine-quantique/
21. http://www.bio-resonance.net/?gclid=CJjgr9jHrssCFQ2eGwodP_oLBA
22. Marc Henry, « Le vide est le chef d'orchestre », Nexus, 72, 57 (2011)
23. Henri Poincaré, La Science et l'Hypothèse, chapitre IX (Flammarion, Paris, 1968).
24. Daniel Bontoux, Daniel Couturier et Charles-Joël Menkès, « Thérapies complémentaires — acupuncture, hypnose,
ostéopathie, tai-chi — leur place parmi les ressources de soins », Académie nationale de médecine (5 mars 2013).
25. http://www.passeportsante.net/fr/Actualites/Entrevues/Fiche.aspx?doc=croire-homeopathie-daniel-bontoux

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