Vous êtes sur la page 1sur 86

CORRESPONDANCES

Editions Hazan | « Lignes »

1990/3 n° 11 | pages 217 à 301


ISSN 0988-5226
ISBN 9782877361583
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-lignes0-1990-3-page-217.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Distribution électronique Cairn.info pour Editions Hazan.
© Editions Hazan. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


CORRESPONDANCES

Ce qui suit constitue un choix de lettres. Deux critères ont principale-


ment Présidé à celui-ci: leur caractère international et leur caractère « théori-
que ». International : nous avons privilégié les co"espondances mettant en re-
lation les instigateurs et les responsables des éditions française, allemande et
italienne. « Théorique » : nous avons exclu de la publication les lettres - elles
sont nombreuses - présentant des caractères trop exclusivement éditoriaux
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


(l'ampleur du projet, son ambition et les coûts qui lui étaient prévisiblement liés
suscitèrent plus d'une lettre témoignant de difficultés considérables à les faire
assumer par les éditeurs), au profit des seules lettres dessinant avec justesse la
nature et l'importance de l'enjeu du projet de« Revue internationale».
Les coupes effectuées dans certaines de celles que nous publions répondent à
ce même souci. Il arrive aussi qu'elles répondent, à la demande de leurs auteurs,
au souci de ne pas inutilement blesser des susceptibilités.
La plupart des lettres ont été écrites en français, y compris par les co"espon-
dants étrangers (quand tel n'est pas le cas, il est indiqué qu'elles ont été, à
l'époque, traduites). Sauf minimes modifications pour en faciliter la lecture (et
à la demande de leurs auteurs) elles sont, par souci de fidélité, publiées en
l'état.

217
Paris, le 2 décembre 1960

Maurice Blanchot à Jean-Paul Sartre

Mon cher Sartre,


Je voudrais vous faire part de mes réflexions sur le projet de transforma-
tion de la revue. Je considère comme très important que vous l'ayez conçu
en rapport avec cet événement qu'a été la Déclaration ( 1). TI se peut que
l'avenir intellectuel dépende de la manière dont il se réalisera.
C'est qu'il s'est produit, vous l'avez tout de suite discerné, un mouve-
ment d'un grand sens. Les intellectuels, je veux dire beaucoup d'entre eux,
écrivains, artistes, savants, qui jusque-là n'avaient apparemment souci que
de leur activité propre, ont reconnu le caractère exigeant de cette activité,
et reconnu que cette exigence devait, aujourd'hui, les conduire à des affir-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


mations politiques de caractère radical. Tis ont aperçu (parfois dans un
contre-jour moral, mais il n'importe) que leur parole avait un pouvoir de
décision auquel ils devaient eux-mêmes répondre, par un mouvement des-
tiné à aller bien plus loin que le simple sentiment de responsabilité. Tis ont
aussi - et ce n'est pas le trait le moins significatif - fait l'expérience d'une
manière d'être ensemble, et je ne songe pas ici seulement au caractère
collectif de la Déclaration, mais à sa force impersonnelle, à ce fait que tous
ceux qui l'ont signée lui ont certes apporté leur nom, mais sans s'autoriser
de leur vérité particulière ou de leur renommée nominale. La Déclaration a
figuré pour eux une certaine communauté anonyme de noms, par un rap-
port remarquable que précisément l'autorité judiciaire s'efforce, instincti-
vement, de rompre.
Les intellectuels ont ainsi pris conscience du pouvoir nouveau qu'ils
représentent et, quoique d'une manière confuse, de l'originalité de ce
pouvoir (pouvoir sans pouvoir). En même temps les organes de direction
politique, soit officiels, soit d'opposition, ont, avec étonnement, avec irrita-
tion, pris conscience eux aussi de ce pouvoir et, les uns en le constatant, les
autres en le sanctionnant, ils ont contribué momentanément à l'affirmer.
De là la réaction désordonnée du gouvernement, sa violence maladroite, sa
décision première de nous briser, puis, aujourd'hui, sa volonté d'endormir
l'événement, d'apaiser l'histoire, de la rendre insignifiante.

(1) Déclaration sur le droit à l'insoumission (NDLR).

218
Vous m'avez rappelé ce que j'ai dû dire quelquefois et que j'ai toujours
intimement pensé : que la Déclaration ne trouverait son vrai sens que si elle
était le commencement de quelque chose. J'ajoute que plusieurs de ceux
qui ont réfléchi sur ce qui s'est passé, ont le même sentiment et essaient,
selon leurs moyens, de manifester cette sorte de vérité initiale. J'ai appris,
par exemple, depuis que je vous ai vu, que Maurice Nadeau avait eu un
projet analogue au vôtre: de même que vous souhaitez, pour rendre sensi-
bles les rapports nouveaux de la responsabilité politique et de la responsa-
bilité littéraire, tels que les a montrés la Déclaration, faire dans les T .M. (2)
une place plus grande à la littérature, de même, et en sens contraire, mais
dans la même perspective, Nadeau aurait l'intention de faire, dans sa revue,
une part importante à la critique politique et sociale.
Tout cela me parait remarquable et plein de sens.
Mais, je dois l'avouer, dans aucun des deux cas, ces changements ne me
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


semblent suffisants, ni à la mesure de la transformation qu'ils devraient
signifier. Qu'aurons-nous? Finalement, vus du dehors, des TM. (2) plus
littéraires, des L.N. (3) plus politiques : c'est beaucoup, c'est peu, d'autant
plus que, dans chaque cas, risquent de l'emporter les habitudes acquises.
L'expérience montre qu'on peut, non sans risque, renouveler une revue,
mais non pas faire avec une ancienne revue une revue nouvelle, chargée
d'un pouvoir nouveau ; en tout cas, c'est très difficile, cela exige une vo-
lonté de rupture encore plus grande, puisque celle-ci, pour se réaliser, a des
moyens matériels qui ne sont que renouvelés partiellement.
Je voudrais dire mon sentiment propre: je crois que, si nous voulons
représenter, comme il faut, sans équivoque, le changement dont nous avons
les uns et les autres le pressentiment, si nous voulons le rendre plus réel et
l'approfondir, dans sa présence mouvante, dans sa vérité nouvelle, c'est
seulement à partir d'un organe nouveau que nous pourrons le faire. A
partir de là, si l'on voit Sartre, et d'autres avec lui parmi les 121, décider de
s'exprimer en cette forme choisie délibérément comme nouvelle, chacun, et
j'entends non seulement les écrivains, le vague public, mais toute la jeu-
nesse intellectuelle, comprendra que vraiment nous entrons dans une nou-
velle phase et que quelque chose de décisif a lieu, qui cherche à s'affirmer.
J'ajoute que si je pense à un organe nouveau, c'est aussi pour une autre
raison: je ne crois pas beaucoup à l'intérêt d'une revue où il y a de beaux

(2) Les Temps Modernes (NDLRJ.


(3) Lettres Nouvelles (NDLRJ.

219
récits littéraires, de beaux poèmes, des commentaires politiques, des en-
quêtes d'ordre social, ethnologique, etc. ; ce mélange risque toujours d'être
ambigu, sans vérité, sans nécessité. Je crois bien plutôt qu'une revue de
critique totale, critique où la littérature serait ressaisie dans son sens propre
(à l'aide de textes aussi), où les découvertes scientifiques, souvent très mal
dégagées, seraient mises à l'épreuve d'une critique d'ensemble, où toutes
les structures de notre monde, toutes les formes d'existence de ce monde,
viendraient dans un même mouvement d'examen, de recherche et de
contestation, une revue donc où le mot critique retrouverait aussi son sens
qui est d'être global, aurait, aujourd'hui, précisément aujourd'hui, une im-
portance et une force d'action très grandes. Projet dont je vois les difficul-
tés, contestable naturellement, mais qui pourrait servir de point de départ
ou du moins sur lequel nous pouvons nous interroger.
De toutes manières, connaissant la répugnance que j'ai à participer à
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


cette forme de réalité littéraire qu'est une revue et à me charger, en y
participant, d'un rôle qui ne répond qu'assez mal à mes moyens, je me
sentirai capable de dominer cette répugnance, mais seulement s'il s'agit
d'un projet assez fort pour que s'y retrouvent et puissent s'y développer
toutes les raisons qui m'ont fait prendre part à la Déclaration. Nous savons
tous que nous allons vers une crise qui ne fera que rendre plus manifeste la
situation critique qui est la nôtre (crise dont le coup de force militaire ne
serait qu'un médiocre aspect). Dans cette perspective, et aussi dans une
perspective plus lointaine, je serais heureux de travailler avec vous, comme
nous avons commencé de le faire si utilement par la Déclaration, à condi-
tion, bien entendu, que cet accord ne soit pas seulement le nôtre, mais celui
de tous les intellectuels qui ont pleinement conscience de ce qui est en jeu
aujourd'hui. C'est cet accord qu'une nouvelle revue devrait représenter.
Maurice Blanchot

Paris, le 23 février 1961

Dionys Mascolo à Richard Seaver

Cher Richard Seaver,


Je dois vous faire part d'un projet au sujet duquel je veux vous deman-
der conseil.

220
Nous avons décidé de faire une revue nouvelle, avec des amis comme
Maurice Blanchot, Maurice Nadeau, Michel Butor, Michel Leiris, etc. Inu-
tile de vous faire une longue énumération de noms - presque tous les
signataires de la Déclaration sur le droit à l'insoumission que vous connais-
sez seront, ou bien des promoteurs, ou bien des collaborateurs de cette
revue - et d'autres, aussi, qui ne l'ont pas signée.
Comment la définir ? TI ne s'agit pas de faire une revue de plus parmi
toutes celles qui existent. TI ne s'agit pas non plus de faire une revue
politique ni, d'ailleurs, une revue de « pure littérature ». Plutôt une revue
de critique totale, où les disciplines - et la politique aussi, à sa place -
seraient examinées, non superficiellement, mais par des études. Une revue
qui publierait aussi des textes littéraires, bien entendu. Ou encore, une
revue de pensée faite par des écrivains.
Mais le plus important, peut-être, et le plus difficile à réaliser, c'est qu'il
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


s'agirait d'une revue internationale. C'est-à-dire qu'il y aurait une édition
italienne, une édition allemande, une française, une américaine ... , chacune
de ces éditions contenant, traduits, des textes d'origine différente (des
textes d'origine allemande, française, italienne, etc.). Cela pourrait gran-
dement aider les écrivains des différents pays à se libérer de leur particula-
risme, de leur« provincialisme». Tous pourraient y trouver une vraie libé-
ration, une communication régulière, par-dessus les frontières, de valeurs
qui restent souvent beaucoup de temps, confinées dans les limites nationa-
les. Et les problèmes propres à chacun pourraient enfin être examinés en
commun, avec tous, dans la plus grande ouverture d'esprit (il n'est pas vrai
qu'il y ait des affaires italiennes qui regardent les seuls Italiens, des affaires
françaises qui regardent les seuls Français, etc.).
En France, le comité directeur est en train de se former. Un éditeur est
déjà pressenti, et accepte: Julliard. En Italie, un comité directeur en forma-
tion comprend: Elio Vittorini, Italo Calvino, et peut-être, P. P. Pasolini,
A. Moravia ... L'éditeur : Einaudi.
Je veux, au nom de tous, vous demander à qui vous pens~ qu'il faut en
premier lieu présenter ce projet en Amérique.
Je vous demande donc :
1) Quels sont les écrivains des U.S.A. qui vous paraissent, aujourd'hui,
capables de s'intéresser à un pareil projet, et d'abord, quels sont ceux
auxquels vous pensez que nous pourrions demander de former le comité de
direction de l'édition américaine.

221
Ensuite, quels sont ceux qui, selon vous, devraient être sollicités de
collaborer à une telle revue.
Nous connaissons le plus souvent de nom, et non personnellement,
quelques écrivains américains qui nous paraissent tout à fait dignes d'es-
time, sans savoir cependant, ne connaissant rien de leur psychologie, de
leurs habitudes, s'ils peuvent s'intéresser à ce projet.
2) Quel éditeur doit être préféré? Cela peut-il intéresser Barney Ros-
set?
Cette revue serait bi ou tri-mensuelle.
Pardon de vous demander tant de choses. Je suis sûr que vous com-
prendrez, et me pardonnerez. Nous sommes nombreux à penser que ce
projet ne doit pas être abandonné, et qu'il nous tirera de la solitude intel-
lectuelle où nous sommes tous, dans nos pays respectifs, plus ou moins
plongés.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Dionys Mascolo

Paris, le 14 mars 1961

Dionys Mascolo à Hans Magnus Enzensberger

Cher Monsieur,
TI y a longtemps que j'aurais dû vous écrire, en réponse à votre mot qui
nous a fait à tous.grand plaisir.
Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que, à Paris, des conversations
étaient en cours, et que j'attendais, pour vous écrire, qu'elles aient abouties.
D'autre part, j'attendais aussi le résultat des conversations que vous meniez
de votre côté, en Allemagne.
Comme vous le demandiez dans votre lettre, aucun engagement définitif
n'a été pris encore. Cependant, M. Ledig-Rowohlt, et M. Fritz Raddatz se
trouvaient l'un et l'autre à Paris la semaine dernière, nous avons eu avec
eux plusieurs conversations. M. Raddatz, à son retour en Allemagne,
pourra vous rapporter l'essentiel de ces conversations.
De mon côté, comme vous le savez, j'avais écrit à M. Schwerin et à
Walter Boehlich, une lettre à peu près identique, et dont vous devez avoir
connaissance.

~22
A cette lettre, je puis apporter aujourd'hui les précisions suivantes : la
suite des conversations qui viennent de se tenir à Paris.
1) Lorsque nous parlons d'une «revue internationale», c'est au sens
plein du terme. n ne s'agit pas d'une revue« internationale», mais dirigée
à Paris, à Milan ou à Francfort. TI s'agit d'une revue dont la direction doit
être effectivement assurée au niveau international. C'est-à-dire que les co-
mités directeurs de chaque pays devront décider ensemble des textes à
publier dans les différentes éditions de la revue, décider ensemble des
textes qu'il convient de demander à tel ou tel écrivain, et enfin, décider
ensemble de l'économie générale de chaque numéro de la revue.
2) Chaque numéro devrait, en effet, composer un ensemble significatif,
et non pas se bomer à être une simple juxtaposition de textes, sans aucun
rapport entre eux, comme c'est le cas de la plupart des revues. TI ne serait
cependant pas question de faire des numéros spéciaux, traitant d'un seul
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


sujet (sauf exception). Mais différentes études, portant sur des sujets diffé-
rents, peuvent avoir entre elles certaines relations, témoigner d'une pensée
commune, avoir une portée voisine. C'est cela qu'il faudrait rechercher.
C'est pour cela que les relations entre les différents comités doivent être
fréquentes, non seulement les relations épistolaires, mais les rencontres
personnelles.
3) En effet, une telle revue ne sera tout à fait possible qu'au moment où
les membres de tous les comités directeurs se connaissant personnellement,
sauront ce que peuvent attendre les uns des autres, sans qu'il soit néces-
saire d'entrer dans de longues explications.
C'est vous dire aussi que cette revue « internationale » ne doit pas être
une revue simplement cosmopolite. Quant au choix des personnes qui
doivent composer ces différents comités directeurs, il est de la plus grande
importance de ne nous adresser qu'à des gens à la fois extrêmement rigou-
reux, et extrêmement exigents.
4) Idéalement, cette revue ne devrait pas publier de « bonnes feuilles »,
d'extraits d'ouvrages qu'un écrivain prépare de son côté, ou dans la soli-
tude. C'est plutôt la revue qui devrait provoquer certains écrivains à écrire
pour elle des textes qu'ils n'auraient pas songé à écrire si elle n'existait pas.
Vous voyez que le rôle de la direction sera très important, demandera
beaucoup d'efforts, et du temps.
Le travail premier (et par l'importance, et par le temps) est donc celui de
former le comité directeur de chaque pays, et d'abord, pour vous, le comité
allemand. Sans s'organiser de façon trop rigoureusement administrative,

223
ces comités devraient désigner un délégué qui serait le directeur en chef,
par exemple, de la revue et les délégués des différents comités devraient se
rencontrer trois ou quatre fois par an. A ce propos, les récentes conversa-
tions ont montré que nous pouvions, les uns ou les autres, saisir l'occasion
de nous rencontrer à la faveur de voyages, tantôt à Milan, tantôt en Alle-
magne, etc.
Chaque comité (et, pour le moment, chaque embryon de comité) doit
pouvoir faire des suggestions sur la composition des autres comités. Par
exemple, il faudrait que vous nous disiez qui vous souhaiteriez, a priori,
voir se trouver dans le comité français. Le sens de la revue, son contenu,
ses intentions, seront donnés, bien plutôt par le choix des personnes que
par un manifeste théorique, ou une prétendue définition « idéologique ».

*
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


**
Pardon de la longueur de cette lettre. J'aurai sans doute à préciser bien
des aspects du projet, si nous pouvions nous rencontrer. N'hésitez pas, en
tout cas, si un problème se pose à vos yeux, à me questionner.
n faudrait que tout cela soit clair aux yeux de tous, dans d'assez brefs
délais.
Dionys Mascolo

Paris, le 12 avril 1961

Dionys Mascolo à Richard Seaver

Cher ami,
J'espère que vous êtes maintenant tout à fait remis. J'espère aussi que
vous avez eu l'occasion de parler à New York de notre projet de revue.
N'avez-vous aucune nouvelle à nous donner ?
Si vous pouviez me donner les noms des écrivains américains qui vous
paraissent intéressants pour le projet, et capables de s'intéresser eux-mêmes
à ce projet, naturellement, je pourrais peut-être leur faire envoyer, au fur et
à mesure que le projet se développe ici, des informations. n faudrait évi-
demment que vous me donniez aussi leur adresse.
Au cours des différentes rencontres qui ont eu lieu depuis que vous êtes

224
venu à Paris, il nous a semblé de plus en plus évident que nous ne pouvons
pas espérer réaliser une édition américaine et une édition anglaise de la
revue, au moins dans l'immédiat (ce qui est vraisemblable, c'est une édition
unique anglo-saxonne, avec un comité directeur formé d'écrivains anglais
et d'écrivains américains).
Un grand pas a été fait depuis que vous êtes venu ici : le poète Enzens-
berger a pu venir à Paris, et nous nous sommes trouvés avec lui dans un
accord beaucoup plus complet que nous n'aurions osé l'espérer.
Le comité allemand, sous réserve de quelques modifications qui peuvent
toujours survenir, sera composé de: H. M. Enzensberger, Uwe Johnson,
Günther Grass, Martin Walser, Ingeborg Bachmann, Alfred Andersch,
Arno Schmidt, Wolfgang Koeppen.
Au cours de la réunion, à laquelle assistait également Elio Vittorini,
celui-ci a particulièrement insisté pour que la revue ne reste pas euro-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


péenne. Nous avons donc parlé de la participation américaine. Certains ont
évoqué l'existence du groupe « Discent ».
J'ai naturellement communiqué les noms que vous aviez personnelle-
ment mis en avant, lorsque nous nous sommes parlés, c'est-à-dire : William
Barrett, C. Wright Mills, James Baldwin, Arthur Miller, Alfred Kazin, Don
Allen. Certains ont nommé également Mayer Shapiro.
J'espère recevoir bientôt un mot de vous. Un certain nombre des écri-
vains présents se trouveront d'ailleurs réunis à Formentor, où nous pour-
rons très bien mener, parallèlement au travail du Prix, un travail que j'es-
père efficace sur cette revue.
Dionys Mascolo

Le 13 avril1961

Richard Seaver à Dionys Mascolo

Mon cher Mascolo,


Je m'excuse infiniment de ne pas avoir écrit plus tôt, mais la triste vérité
est que jusque il y a deux semaines environ j'étais toujours sous l'influence
de ce sale microbe. Je suis retourné au bureau quelques jours plus tôt, mais
ce n'est vraiment que depuis quelques jours que je vais tout à fait bien.
Votre première lettre était sur mon bureau à mon retour, ainsi que la

225
deuxième copie envoyée de Paris après mon départ, ainsi que la copie de la
lettre à Enzensberger. Depuis j'ai eu quelques conversations avec différen-
tes personnes, et j'en aurai encore avant notre départ pour Formentor d'ici
deux semaines. Mais déjà, en ce qui concerne l'Amérique, je prévois cer-
tains problèmes assez sérieux. Je ne veux pas juger ici les commentaires ou
problèmes ainsi soulevés, mais simplement les énumérer pour que vous
réfléchissiez un peu avant Formentor, où j'espère pouvoir discuter plus
longuement la question.
D'abord, je prévois le problème - que plusieurs ont soulevé - de l'état
d'esprit des intellectuels et des écrivains américains à l'heure actuelle. Pour
la plupart d'entre eux la « gauche » consiste à soutenir M. Kennedy plutôt
que M. Nixon. (Saviez-vous qu'un groupe qui s'appelle le« Birch Society»
dont on commence seulement à comprendre l'influence ici, a récemment
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


condamné Eisenhower comme « prêchant des idées communistes » au
cours de ses huit ans au pouvoir ? ) Ainsi nous voyons un M. Schlesinger,
historien et puissance nouvelle dans l'administration Kennedy, connu jus-
qu'ici comme un homme d'idées« libérales», formuler la politique améri-
caine, envers Castro- politique qui justifie l'intervention américaine- ou
du moins l'intervention tacite, plus subtile, c'est-à-dire d'armer les Cubains
et les entraîner pour la« libération» de leur pays. Je ne vous apprends rien
de nouveau, je le sais, mais ce que je veux dire par ce seul exemple - et il y
en a des centaines d'autres - c'est que l'écrivain américain (et quand je dis
« écrivain » au cours de cette lettre j'entends « intellectuel » aussi) semble
bien éloigné des écrivains en Europe. Chez vous déjà depuis longtemps il y
a une pensée intellectuelle internationale : chez nous, pour des raisons trop
complexes pour Ues] expliquer ici, cette pensée ne dépasse guère le niveau
national.
TI y a donc un grand écart entre nos écrivains et ceux d'Europe. Je ne dis
pas qu'ils ne peuvent pas se comprendre, mais simplement que beaucoup
de problèmes qui préoccupent les intellectuels en France ou en Italie par
exemple échappent totalement aux écrivains ici. (Je crois que je pourrais
faire un article sur cette seule question, qui s'explique par des raisons
historiques d'abord et aussi par le fait que l'évolution récente des deux
continents, l'Europe et l'Amérique, est tellement différente.) Donc le pre-
mier problème, à mon avis, est celui de [la] communication: est-ce que le
sujet des articles et critiques intéressera un public américain ? Ce problème
devient ainsi tout de suite par extension, un problème économique, car il

226
s'agit d'abord de faire vivre cette revue, non pas pour qu'elle gagndra] de
l'argent, mais pour qu'il [elle] n'en perd[e] pas trop.
D'autres problèmes moins importants que celui-là:
1) Je n'ai pas très bien su expliquer comment fonctionnerait le comité
national. Qui choisira la matière finale pour chaque numéro, ce comité ou
le rédacteur (ce dernier étant probablement dans l'emploi de la maison
d'édition qui contrôlera les finances) ? Et pour le comité, nous avons un
problème de distance, car un comité idéal devrait sans doute réunir des
gens qui habitent en Californie aussi qu'à New York. TI y a d'ailleurs, en
plus du problème de distance, un autre fait important: en Amérique, il n'y
a pas cette «cohésion» assez étroite entre écrivains qu'il y a à Paris ou à
Rome. A Paris vous connaissez la plupart des écrivains de valeur, même si
vous n'êtes pas d'accord avec eux sur le plan politique, littéraire, ou autre.
Ici, très peu de cette communication directe et immédiate qui est si valable
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


pour un projet comme le vôtre.
2) Vous m'avez indiqué que chaque numéro qui sortira ne sera pas le
même (je veux dire n'aura pas la même matière) dans chaque pays. C'est-
à-dire que le numéro de juin, qui paraîtra à Paris, Berlin, Rome, New
York, contiendra en chaque cas des articles, nouvelles, etc., différents seu-
lement parce que chaque pays va vouloir sans doute inclure davantage de
matière sur son propre pays, ou ses propres problèmes immédiats, que le
même numéro paru dans un autre pays. Le problème de traduction serait
une raison de plus pour cette différence. Or, j'ai trouvé une réaction assez
négative à. cette idée, la plupart des personnes croyant qu'une telle revue,
pour être efficace, devrait paraître simultanément dans tous les pays avec la
même matière partout. Personnellement je ne suis pas d'accord, et en plus
je ne crois pas, encore pour la simple raison de traduction, qu'il serait
possible de le faire de cette façon «identique». Mais je vous signale
néanmoins cette réaction.
4) On me demande également comment résoudre le problème de
« background », c'est-à-dire d'orientation. Par là on veut dire ceci : suppo-
sons par exemple que vous voulez faire publier un article profond sur
l'Algérie. Or le public américain ne connaît pour ainsi dire rien des faits
primordiaux de cette guerre (politique coloniale en Algérie depuis un siè-
cle ; problèmes religieux, ethniques, etc. de l'Mrique du Nord depuis des
siècles ; problème des minorités européennes en Algérie ; l'origine et l'évo-
lution de la guerre depuis plus de six ans, etc.). Or pour qu'un lecteur
américain lit [lise] et comprend [comprenne] un tel article, il faudrait qu'il

227
soit écrit d'une façon telle qu'il ennuierait un lecteur français, qui connait
au moins en grande partie les faits indiqués ci-dessus. Autrement dit,
chaque écrivain, en abordant un sujet un peu complexe, doit se rendre
compte qu'il écrit pour deux- ou plutôt plusieurs- publics. Pour lequel
devrait-il écrire ?
Personnellement, je ne pense pas que ces problèmes sont insurmonta-
bles, mais je voulais vous faire part déjà des quelques idées et réactions que
j'ai eues, pour qu'on puisse, en discutant davantage à [de] vive voix, avan-
cer. Mais je prévois la possibilité que pour la partie américaine il va falloir
attendre que le premier numéro - ou premiers numéros - soient sortis en
Europe pour pouvoir faire quelque chose ici. On verra bien. En tout cas,
vous pouvez être sûr que je ferai ce que je peux pour aider à la réalisation
du projet ici.
Bien amicalement (et à très bientôt).
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Richard Seaver

23 juin 1961

Iris Murdoch à Dionys Mascolo (lettre traduite)

Pardon de n'avoir pas écrit plus tôt au sujet du projet de revue. Je


suppose que vous avez reçu d'Angleterre, maintenant, un certain nombre
d'avis et de propositions d'aide. Je vous soumets cependant mes réactions
immédiates, préférant vous les envoyer rapidement dans une lettre, que
plus tard dans un texte plus sérieusement médité.
Je n'ai aucune hésitation à penser qu'il y aurait place ici pour une telle
revue, et personnellement (comme beaucoup d'autres) il me semble qu'elle
serait accueillie comme un événement important, ayant valeur d'enseigne-
ment contre l'insularité, et comme un lien très nécessaii-e avec les autres
pays d'Europe. Mais il serait très important de s'attacher les gens compé-
tents pour le comité de direction. TI y aura des difficultés, je pense, du
point de vue anglais, à la fois à faire admettre le projet, et à définir sa
nature. Je fais état de ces difficultés, comme elles se présentent à moi, sans
ordre.
«Ecrivains»: qu'est-ce exactement qu'un écrivain? Je pense que ce
concept est différent en France de ce qu'il est en Angleterre. Je peux

228
penser à beaucoup de gens de gauche ici, qui pourraient s'intéresser à une
telle revue, et qui ne sont pas des écrivains, et à beaucoup d'écrivains, qui
ne.sont pas de gauche, etc., mais je ne vois pas tellement de gens qui soient
les deux- Vous en avez certainement un plus grand nombre en France.
J'imagine qu'il est important pour vous que la direction soit une direction
d'écrivains (c'est-à-dire, non pas des économistes, des journalistes, des uni-
versitaires exclusivement universitaires, etc.).
La coloration politique exacte (ou plutôt le particulier manque de colo-
ration politique de la revue!) semble aussi soulever des problèmes. TI n'y a
pas tant de gens qui ont « vécu » le marxisme et pour lesquels il est devenu
une« nature». Et ces gens sont divisés en différents camps. Le marxisme
n'a jamais été diffusé (hélas !) dans notre intelligentsia comme dans la
vôtre. Cela peut rendre difficile de présenter la revue - difficile de faire
comprendre sa position particulière. Les gens peuvent demander: s'agit-il
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


d'une revue simplement socialiste, ou d'une revue marxiste ? - et, dans ce
dernier cas, établiront un lien entre elle et des périodiques doctrinaires
comme New Left Review. D'autre part, si elle paraît être une revue pure-
ment littéraire, son intérêt politique peut simplement passer inaperçu. (La
division entre littérature et politique étant tranchée). Mais peut-être cela
importe-t-il peu. J'imagine que le but profond de la revue est inséparable
de la politique. Je suis en plein accord avec les avertissements de Maurice
Blanchot sur la littérature échappant, ou n'échappant pas, à la dialectique
(N.B. : très peu de monde en Angleterre a entendu parler de la dialecti-
que. Cela devrait être rendu peu à peu assimilable ici.)
Comme il m'apparaît, cette revue s'adresserait à une audience qui
n'existe pas encore - dans ce pays - et il faudrait, avant tout, faire un effort
pour donner l'être à cette audience. Sous quels auspices elle sera placée,
voilà une chose importante et (plus importante peut-être) sous lesquelles
elle aura l'air d'être placée. Ici, je suis dans l'obscurité. Sera-t-elle liée aux
universités, en particulier Oxford ou Cambridge? Paraîtra-t-elle (ou sera-
t-elle) de quelque manière universitaire et académique, ou de quelque
manière raffinée, ou bohême ? Dichotomie absurde mais le « ton » est
important, surtout au début.
J'exagère peut-être la gravité des problèmes. n ne devrait pas être diffi-
cile de trouver des textes qui attireraient immédiatement l'attention ici, par
exemple, des essais de très bonne critique représentant un point de vue
non insulaire. (TI est à présumer que les intellectuels, particulièrement ceux
qui se sentent concernés par la chose politique, et plus particulièrement

229
ceux qui sont liés au Labour Party, ont le sentiment d'étouffer.) Je suis
pleinement d'accord avec l'idée de traiter les problèmes comme apparte-
nant à tous. Les problèmes de l'éducation (enseignement) m'apparaissent
l'un de ces thèmes. Qu'est-ce qu'avoir «digéré» le marxisme? Pourquoi
cela ne nous est-il pas arrivé, etc. On peut naturellement penser à beau-
coup d'autres thèmes.
Au sujet des gens : je ne vois aucune candidature parfaite. Mais vous en
avez probablement découvert certains vous-mêmes. Je propose quelques
noms au hasard- vous pouvez les connaître déjà, ou estimer qu'ils ne sont
pas ce qu'il vous faut- (j'hésite encore sur ce que vous cherchez exacte-
ment).
- John Weightman ( ... ) (1) - universitaire, professeur de littérature
française moderne, critique - Not a « writter ».
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


- George Lichtheim ( ... ) (2) auteur d'essais sur Marx, et d'autres, et
d'un important livre sur le marxisme - Not a « wr#ter ».
Tous deux peuvent être considérés comme ayant« digéré» le marxisme.
Pr Asa Briggs, (University of Sussex, Brighton). Excellent historien
moderne qui, sans être post-marxiste, est averti de l'existence du mar-
xisme. A écrit beaucoup de livres, surtout sur le XIX· siècle -But not exactly
a « writter ».
- Norman Birnbaum : University of Oxford - Sociologue et marxiste
non doctrinaire.
- Pr Anthony Flew (University of Staffordshire, Keele-Staffs), philoso-
phe de gauche. Je ne sais s'il peut vous apporter directement une aide,
mais il peut chercher lui-même dans les «Red-Brick universities ». Aime
les projets nouveaux.
- Pr Stuart Hampshire, de l'University College de Londres. Pourrait
être d'une grande aide.
Tous sont des intellectuels qui ne sont pas des écrivains. Le monde des
écrivains est plus délicat, plus traitre, et il vous faudrait ici d'autres conseil-
lers. Philipe Toynbee? (ex-marxiste). Je ne sais.
Des gens plus jeunes: Kingsley Amis, John Wain, William Golding, (pas
ex-marxistes- du moins les deux premiers, et j'imagine William Golding
non plus) seulement de gauche, au sens élémentaire. Je ne vois pas quels
pourraient être les écrivains recommandables pour vous. Angus Wilson,

(1) Dans la lettre de Iris Murdoch, le nom est suivi de l'adresse.


(2) Ibid.

230
Colin Wilson ? TI se peut que me viennent d'autres idées plus tard. Je vous
les communiquerai.
Question singulière : un ami à moi Œmesto de Marchi) tente en ce
moment de mettre au point un projet de revue politique quasi marxiste,
partiellement internationale (il ne s'agit pas d'une revue spécialement « lit-
téraire »). Je ne pense pas que cela puisse gêner. TI est en relation avec St
Anthony's College à Oxford, sorte de fondation anglo-française (il s'agit en
effet d'un« post-graduate college » avec un fort intérêt pour la politique).
La seule personne que je connaisse parmi ceux qui se trouvent là en ce
moment est néanmoins catholique (il travaille sur Simone Weil). Je sup-
pose que «chrétien» dans votre manifeste, signifie «catholique», et que
le mot n'inclut pas l'Eglise d'Angleterre!
Je ne vois rien d'autre pour le moment. Faites-moi savoir si les choses
progressent, et pardon de cette réponse tardive. Dites-moi aussi si je peux
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


vous aider d'une manière quelconque, par exemple en vous envoyant quel-
que revue ou périodique anglais, ou en répondant à quelques questions
très précises que vous vous poseriez. Mais, peut-être, avez-vous déjà décidé
de laisser à l'écart des premiers numéros de la revue les Anglais ...

P.S. : Noms qui s'imposent, oubliés. Par exemple, ceux qui font Décla-
ration et Conviction (Maggibbon & Kee).
Iris Murdoch

Paris, le 19 juillet 1961

Dionys Mascolo à Iris Murdoch

Chère Iris,
Je vous remercie très vivement de votre lettre, et je vous prie de me
pardonner de ne l'avoir pas fait plus tôt. J'ai été débordé de travail. Je pars
pour l'Italie dans quarante-huit heures, et je vous écris en hâte.
J'ai traduit votre lettre et l'ai communiquée aux amis. Elle aura été
extrêmement utile. J'apporte quelques précisions sur les points où vous
marquez, dans votre lettre, de l'hésitation. n est exact que la revue a été
conçue comme devant être dirigée, en France, en Allemagne, en Italie, par
des écrivains, et non par des journalistes, ou des universitaires exclusive-

231
ment universitaires. Par écrzvains, je crois qu'il faut tout simplement enten-
dre ceux pour lesquels, comme le dit Maurice Blanchot quelque part, la
littérature constitue une expérience fondamentale mettant tout en cause, y
compris elle-même, irréductible à quoi que ce soit d'autre.
En ce qui concerne les écrivains dont vous relevez le cas, il n'est pas
possible d'envisager qu'un rôle directeur soit confié à qui que ce soit qui
serait lié à une religion constituée quelle qu'elle soit. Cette exclusion ne vise
donc pas seulement les catholiques, mais bien aussi les fidèles de l'Eglise
d'Angleterre, et, au-delà, aussi bien les musulmans, que les bouddhistes,
etc.
On peut simplement envisager la collaboration occasionnelle d'un écri-
vain« religieux». Je pense par exemple à tel spécialiste« protestant» de la
philosophie allemande ...
Peut-être aurez-vous reçu une communication de Sonia Pitt-Rivers (ex
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Orwell) qui est liée d'amitié avec un certain nombre de nos amis français.
A son avis, parmi les amis que vous nommez, l'un des plus importants,
dont il faudrait nous assurer la collaboration, serait Stuart Hampshire. Je
vais lui envoyer de votre part, comme vous m'y avez autorisé, un jeu com-
plet des textes que vous connaissez.
Qui sont les gens qui font Déclaration et Conviction ? J'hésite à écrire à
MacGibbon sans désigner nommément quelqu'un.
Dionys Mascolo

19 septembre 1961

Hans Magnus Enzensberger à Dionys Mascolo

Cher Mascolo,
J'ai beaucoup hésité à vous écrire, car les nouvelles qu'il me faut vous
donner sont très désagréables ; en bref, la participation allemande au projet
de revue internationale est, tout d'un coup, remise en question. Ce coup,
ce sont les événements du 13 août à Berlin (1). Les conséquences en ont

(1) C'est le 13 août 1961 qu'a été édifié le mur de Berlin pour mettre un terme à
l'émigration massive d'habitants de R.D.A. vers la R.F.A. : 2,6 millions entre 1949 et 1961
(NDLR).

232
été désastreuses, pas seulement sur le plan strictement politique, mais aussi
dans la conscience des écrivains de notre côté. Nous avons eu, à plusieurs
reprises, des réunions à Frankfurt et à Berlin. Vous savez que notre équipe
a toujours été petite. La voilà brisée en deux : la majorité a embrassé un
point de vue du type guerre froide ou pire. Certains, qui habitent Berlin,
prétendent qu'il aurait fallu commencer la guerre chaude le 13 août! Une
minorité qui essaie de comprendre, sinon de justifier, les actes des commu-
nistes, se voit poussée dans des positions extrêmes de fellow-travelling.
Cette polarisation nette des opinions me semble ôter tout intérêt à notre
équipe. La revue dont nous avons parlé ne doit absolument pas répéter les
combats stériles entre bloc A et bloc B. Je crains que ce cours des événe-
ments vous soit à peu près incompréhensible. Pour moi, je ne trouve
qu'une seule explication : il y a dans ce regroupement déplorable le magné-
tisme du pouvoir brut, et la logique de la peur. Berlin pue la guerre et la
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


peur : la fin des alternatives libres, de l'analyse rationnelle.
Pour moi, ce n'est pas un fait divers, mais un fait capital. Dans la mesure
où les événements nous donnent raison à nous autres, nous perdons nos
possibilités d'influencer leurs résultats. L'heure de la vérité est arrivé pour
cette Allemagne d'après-guerre ; mais pour ces écrivains aux opinions
« justes », ce pays se révèle comme piège : je vois mes amis, et moi-même
dans la mesure où je participe malgré moi à cette situation, comme les
dupes et les prisonniers d'un état de chose (vital, politique et littéraire à la
fois) qu'ils ont été, jusqu'à ce moment, les premiers à combattre. C'est une
faillite, bien sûr. Dans les discours amers de ces semaines, dont les voix
principales étaient celles de Johnson, de Walser, de Grass et la mienne, la
seule chose évidente était: nous ne sommes plus capables de diriger l'édi-
tion allemande d'une revue comme celle envisagée. Sans doute étions-nous
trop optimistes, trop sûrs de nous-mêmes et de nos possibilités d'agir. Ce
n'est pas, je crois, faute de courage, que nous renonçons à notre part de la
besogne. Tout simplement, je ne vois pas comment faire cette revue sans
un minimum de plate-forme commune.
C'est donc une sorte de démission que je vous offre. Certes, il se peut
que les faits allemands changent, que notre accord se rétablisse. J'en doute.
La misère de l'Allemagne me paraît presque insoluble. En tous les cas, ce
n'est pas aux Allemands de la résoudre : ma seule espérance est dans une
entente des grands pouvoirs. Le choc de voir notre indépendance de pen-
sée (je parle toujours des six ou dix écrivains sur lesquels nous avons
compté) comme une fiction dévoilée par quelques faits très simples et

233
d'ailleurs fort prévisibles - ce choc fut, pour moi, très inquiétant. Je n'ai
pas envie de penser en fonction des Œbricht et des Strauss.
Cher Mascolo, vous êtes parfaitement libre de rechercher d'autres parte-
naires allemands, si vous en trouvez. Je suis vraiment navré de vous aban-
donner comme cela, vous et vos amis. Mais comprenez bien que ce n'est
pas un choix ce que je fais : c'est une conséquence ; et c'est bien la seule
qu'il me reste à tirer sans trahir l'essentiel de notre projet commun.
Dites-moi si je peux vous aider par quelque moyen que ce soit. Si vous
décidez de publier des textes d'origine allemande dans le cadre de votre
revue (en français ou en italien), dites-le-moi. Je pense que je pourrais vous
indiquer les auteurs capables de traiter, pour vous, telle ou telle question.
Vous seriez très gentil de bien vouloir faire part de ma lettre aux amis
italiens. Je suis trop abîmé pour l'écrire une deuxième fois. J'espère qu'elle
sera moins déprimante pour vous que pour moi.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Amitiés de Enzensberger

Paris, le 26 septembre 1961

Dionys Mascolo à Hans Magnus Enzensberger

Cher Enzensberger,
Je vous écris aujourd'hui au nom de tous les amis français à qui j'ai
communiqué votre lettre. Aucune discussion entre nous n'a été nécessaire
pour nous mettre d'accord sur ce qu'il convenait de vous dire, au nom de
tous. Nous nous sommes trouvés d'accord spontanément, sans hésitation,
ni réserve. Ce que je vous dis ici exprime, non seulement le sentiment
unanime, mais immédiat de tous.
Mais avant de commencer, je tiens à préciser ceci : au moment où j'ai
reçu votre lettre, je m'apprêtais à vous écrire pour vous dire qu'il nous
paraissait indispensable (nous : Français et Italiens) de ne pas tarder da-
vantage à commencer le travail ; qu'au cas où la revue ne pourrait paraitre
en mars ou avril prochain, il était à craindre qu'elle ne paraisse jamais ; et
que pour qu'elle puisse paraitre à ce moment, le travail effectif devait être
entrepris dès la fin d'octobre au plus tard en Italie et en Allemagne, aussi
bien qu'en France. Je devais donc vous dire qu'une rencontre internatio-
nale, de préférence à Paris, vers le 10, 15 octobre, nous paraissait indispen-
sable, et je devais vous demander, non seulement de venir vous-même,
mais de venir accompagné de certains de vos amis (ceux qui s'intéressent

234
au projet de plus près), de façon que toutes les questions qui se posent
encore puissent être définitivement réglées au niveau de la direction illter-
nationale.

*
**
Voici maintenant, aussi brièvement que possible, notre réponse à votre
lettre.
1) n est de toute évidence que votre position est la position juste. Je
n'entre pas dans les détails. Cela nous entraînerait trop loin. Ce que vous
dites nous persuade que vous avez pleinement raison, mais plus encore :
que si vous ne pouviez vraiment pas revenir sur votre décision de vous
tenir à l'écart du projet, alors l'édition allemande de la revue serait proba-
blement impossible avant longtemps (donc aussi quelque édition que ce
soit de la revue).
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Le hasard a voulu qu'au moment où nous recevions votre lettre, Gun-
ther Grass se trouve à Paris. Nous avons pu parler avec lui : cela aussi nous
a confirmés dans le sentiment que je viens de vous dire. Gunther Grass,
qui peut certainement être un collaborateur précieux d'une revue comme
celle que nous projetons, est cependant loin encore, semble-t-il, de l'accord
profond qui doit être rigoureusement exigé de ceux qui, ici ou là, sont
appelés à jouer un rôle dans la direction internationale de la revue. (A cet
égard, je crois qu'il est regrettable que vous ne lui ayez pas communiqué les
différents textes - de Blanchot, Vittorini, de vous, etc. qui, réunis, expri-
ment tant bien que mal nos exigences communes.) Je suis même persuadé
que si tous vos amis en Allemagne avaient eu connaissance de ces textes, les
événements du 15 août n'auraient pas pris à leurs yeux, toute la gravité
qu'ils ont pris, et que, malgré certains désaccords sans doute inévitables, un
accord plus profond aurait résisté.
2) Ce qui est arrivé chez vous, et dont la gravité est incontestable, est à
nos yeux une preuve supplémentaire de la nécessité de la revue et de son
urgence. Les difficultés même que vous rencontrez (que nous rencon-
trons - ces difficultés sont vraiment les nôtres) doivent nous convaincre
qu'il faut absolument réaliser notre projet sans attendre. Ce qui semble le
rendre impossible est précisément ce qui nous fait apparaître le mieux la
nécessité.
3) En tout état de cause, nous maintenons notre proposition de tenir
très vite, au milieu d'octobre au plus tard, une réunion internationale.

235
Votre présence est indispensable, quelque puisse être finalement la décision
que vous prendrez. Naturellement, il serait bon que vous puissiez venir
avec quelques-uns des amis qui sont sur les mêmes positions que vous,
aussi bien qu'avec certains autres.
Cette réunion est indispensable en tout état de cause :
En aucun cas, nous n'envisageons de faire une revue « franco-ita-
lienne », sans édition allemande.
Pour beaucoup de raisons diverses, la mi-octobre est le terme que nous
nous assignons pour décider comment faire l'édition de la revue dans les
trois langues, ou pour renoncer entièrement au projet. Pour cela, il nous
faut examiner avec vous les possibilités et les questions suivantes :
a) Edition allemande de la revue, avec participation allemande, mais sans
direction allemande, au moins pendant un temps.
Solution peu satisfaisante, qui aurait au moins le mérite d'éviter l'aban-
don total du projet et de réserver l'avenir.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


On peut en effet penser, et pour ma part j'en suis convaincu, que la
simple existence de la revue, si elle paraissait, contribuerait à replacer les
problèmes dans une perspective juste, et aiderait les esprits à surmonter les
désaccords qui peuvent être, en définitive, considérés comme secondaires,
passionnels, même illusoires.
b) Edition allemande avec direction allemande (vous et ceux de vos amis
restés d'accord avec vous, et même certains autres, si vous l'estimez possi-
ble. Nous pouvons penser quant à nous que cela est possible, ne serait-ce
qu'à travers ce que Gunther Grass a pu nous dire à ce propos).
Solution qui nous paraît être de loin préférable, même si votre groupe,
pour commencer, doit être réduit, donc moins significatif que vous ne
l'aviez envisagé tout d'abord.
c) Quelle que soit la réponse que vous ferez à ce qui précède, la ques-
tion se pose de savoir par qui sera éditée la version allemande de la revue.
En effet, si nous pensons que la revue internationale proprement dite,
n'est pas absolument impossible du fait des événements du 13 août, et de
leurs conséquences, il nous semble comprendre que l'édition des numéros
que nous appellerions « intercalaires » de la revue, placée sous la seule
responsabilité de l'édition allemande, est pour le moment impossible. Dans
ces conditions, Suhrkamp est-il encore intéressé par le projet ? C'est la
question que nous nous posons, et que nous voulons vous poser à vous
tout d'abord, avant d'en parler à Suhrkamp, bien entendu. Cette question
appelle une réponse très rapide. Si Suhrkamp ne s'intéresse pas à une

236
revue simplement internationale comme la nôtre, ne serait-il pas bon de
nous accorder très vite avec Rowohlt, qui n'a jamais démenti son intérêt
pour le projet ?
d) Nous nous demandons aussi si votre départ pour la Norvège est ou
non définitif. A Formentor vous m'aviez dit que vous aviez eu l'intention
de vivre désormais en Norvège, mais que vous renonciez à ce projet. Si
votre position est prise maintenant d'y rester, comment pourriez-vous assu-
rer la direction, ou un rôle directeur, de la revue ? TI faudrait au moins que
vous désigniez un alter ego demeurant en Allemagne. Existe-t-il?
Pardon de tant d'insistance, et de toutes ces questions. Mais vous voyez
notre embarras, et notre inquiétude. Nous sommes persuadés aujourd'hui,
bien plus que lorsque nous nous sommes vus encore, de la gravité et de
l'urgence du projet (de la gravité de l'état du monde) et nous ne pensons
pas qu'il est possible de faire durer plus longtemps la gestation d'un pareil
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


projet. Non seulement certains de nos amis risquent de se fatiguer de sans
cesse parler d'un projet dont la réalisation serait trop lointaine, mais aussi
des considérations pratiques entrent en jeu (Gallimard, finalement, com-
mandite l'édition de la revue en France, qui sera publiée par le comité de
rédaction constitué en société civile ; des contrats sont en cours d'établis-
sement, des locaux en attente d'être occupés, etc.).
Je compte sur vous pour répondre, même brièvement, mais très vite, aux
différentes. questions que je vous pose aujourd'hui. Notamment, il est in-
dispensable que nous soyons très rapidement fixés sur la possibilité de
tenir cette réunion internationale. (Certaines questions pratiques à résou-
dre : par exemple, les &ais de voyage pourraient être au moins assurés par
le commanditaire français).
(...)

Dionys Mascolo

Norvège, 29 septembre 1961

Hans Magnus Enzensberger à Dionys Mascolo

Cher Mascolo,
Merci de votre lettre du 26. Je vous réponds tout de suite et sans consul-
ter mes amis, ni Siegfried Unseld, éditeur chez Suhrkamp, pour éviter tout

237
délai, risquant plutôt un mot trop immédiat que des considérations longues
qui feraient perdre du temps.
1) Ce que vous dites sur la nécessité de la revue me paraît très juste.
Elle devient de plus en plus indispensable dans la mesure où nos difficultés
augmentent. Cependant, il reste le fait (ou plutôt il s'aggrave de plus en
plus) que s'est dispersé le groupe d'écrivains sur lequel nous avons compté
pour une participation allemande. Or, toutes les autres exigences d'un tel
projet (les moyens matériels, édition, diffusion, etc.}, il est possible de les
aménager selon nos besoins (avec un peu d'habileté et d'insistance). Cela
ne vaut pas pour la base de production, pour les gens mêmes qui suppor-
tent une telle entreprise qui, en tant que revue, est un fait collectif ou du
moins un fait social. Voilà ce qui était, pour moi, la prima materia de notre
essai commun. Son existence ne dépend nullement de moi ; c'était une
donnée indispensable. Elle s'est fondue, et je suis, sans doute, coupable
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


d'une grave erreur de jugement en la tenant pour solide. En tout cas, il me
paraît non seulement impossible, mais irresponsable d'établir une rédaction
sans le minimum d'entente des collaborateurs ; elle ne pourrait produire
qu'une anthologie des opinions diverses et générales. Je refuse absolument
l'idée d'une revue (ou édition allemande) comme instrument personnel
d'un seul rédacteur: elle doit être une chose commune aux écrivains capa-
bles de la produire, ou elle ne doit pas être. Vous voyez que ma décision
d'y renoncer n'est pas un choix, mais unfacit que je ne peux pas changer
sans changer, voire sacrifier l'intérêt et la signification de la revue.
2) Vos demandes à propos de ma situation personnelle sont tout à fait
raisonnables ; vous avez tout droit de savoir où j'en suis. J'ai quitté Suhr-
kamp, et je me suis installé ici pour un minimum d'une année. C'est une
conséquence de ce qui est arrivé (solution qui ne vaut, évidemment, que
pour moi) : dans l'absence d'une possibilité d'action commune, j'ai décidé
de me déclarer seul, et une fois pour toutes, sur la question allemande. Cela
donnera donc un bouquin au lieu de petites prises de position, de lettres
ouvertes, d'articles toujours en fonction des situations de chaque jour, de
manifestes et d'anthologies qu'on compose toujours en Allemagne. Donc,
c'est plutôt un recul qu'une retraite.
3) n reste à considérer les possibilités ultérieures d'une édition alle-
mande. Même si je ne crois pas qu'il serait possible ni désirable de la
réaliser (faute d'un potentiel suffisant d'écrivains qui seraient d'accord), je
vous dois, pour le moins, un examen des alternatives. Car si vous n'êtes pas
convaincu par mon raisonnement, il reste toujours la voie de continuer le

238
projet sans Enzensberger. Peu importe, enfin, qui réalisera le projet - dès
l'instant qu'il est réalisable.
a) Edition allemande, mais sans direction allemande. Solution possible.
Elle n'exige qu'un pool de traducteurs, à diriger par l'éditeur intéressé. Ce
n'est pas un projet pour Suhrkamp (je crois), mais plutôt pour Rowohlt,
qui a un programme d'édition basée sur des traductions. La participation
allemande peut être assurée par la direction internationale à travers un
secrétaire permanent qui réside en Allemagne. n va de soi que je ferai tout
mon possible pour vous assister et conseiller si vous le désirez. La première
personne à consulter (si vous décidez d'adopter cette solution) : Fritz
Raddatz de chez Rowohlt, etH. M. Ledig-Rowohlt, l'éditeur. Cette solu-
tion a l'avantage de permettre la transition graduelle d'une participation
allemande à une direction allemande proprement dite, dans la mesure où
un groupe de collaborateurs se forme et s'entend. n y a, du moins pour le
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


début, des difficultés d'ordre éditorial : je n'ai aucune idée de ce que
Rowohlt aura à dire à ce propos.
b) Edition allemande avec direction allemande. Les amis que j'ai consul-
tés continuellement et qui ont connaissance des textes que j'ai reçu, sont :
Uwe Johnson, de Berlin (1) et Martin Walser, de Friedrichshafen, lac de
Constance (2). TI se peut qu'ils soient capables, entre eux, d'assurer la
direction d'une revue comme la nôtre (je laisse, en disant cela, à l'écart les
faits cardinaux que j'ai exposés avant, en admettant l'hypothèse d'une
direction allemande de ce collectif dont je ne vois plus l'existence). Jus-
qu'ici, ils ont toujours refusé un tel rôle; mais sans avoir eu le temps de
leur demander encore une fois, je risque plutôt de vous donner, au moins,
leurs noms. lls sont bien les seuls. Dans le cas où ils prendraient à leur
charge ce projet, la rédaction de Suhrkamp resterait ouverte. La maison ne
s'est engagée, jusqu'à ce moment, qu'à réaliser le projet original (avec des
numéros intercalaires, etc.) projet désormais abandonné.
Est-ce que vous avez besoin de mes copies des différents textes que je
garde toujours, pour les envoyer aux autres intéressés ?
4) J'aimerais bien venir vous voir dans la deuxième moitié d'octobre, ne
serait-ce que pour mieux vous expliquer ma décision. Malheureusement, je
dois vous proposer une date assez tardive : le 30 et 31 octobre ; avant, je
serai à Stockholm, et le 29, j'ai un rendez-vous à Hambourg. Mais en tout

( 1) Suivait l'adresse de Uwe Johnson.


(2) Idem.

239
cas, je ne serai pas la personne qu'il vous importe d'y voir. Ce sera plutôt
Rowohlt : car la solution a) me paraît la seule qui reste.
Enfin, c'est à vous de décider si vous avez ou non besoin de moi. Si vous
le voulez, et il est possible de trouver une date qui convienne à tout le
monde, je viendrai, et j'espère ne pas y être le seul Allemand.
Amitiés et regrets.
Hans Magnus Enzensberger

Paris, le 5 octobre 1961

Dionys Mascolo à Hans Magnus Enzensberger


Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Cher Enzensberger,
Merci de votre lettre et du soin que vous avez mis à répondre avec
précision aux différentes questions que je vous posais. Vous avez dû com-
prendre que nous sommes assez désemparés, parfaitement conscients de la
gravité de ce qui est arrivé en Allemagne, et en même temps résolus à faire
tout notre possible pour ne renoncer au projet que dans le cas où nous
nous heurterions vraiment à une impossibilité définitive.
Ma lettre du 26 septembre, sans doute dans le désir que j'avais d' envisa-
ger toutes les possibilités, a pu vous tromper sur un point. Nous n' envisa-
geons pas à proprement parler, une édition allemande de la revue sans une
certaine direction allemande même réduite. Mais par « direction alle-
mande», il faut bien entendre que se trouveraient ainsi désignés certains
écrivains allemands, même en nombre réduit, qui feraient partie de la direc-
tion internationale de la revue. Comme mes amis, et Maurice Blanchot le
premier, me l'ont fait très justement remarquer, ma lettre du 26 septembre
perdait de vue la nature internationale de la direction de la revue. C'est
pourtant bien là l'essentiel de ce projet à partir des cadres nationaux. Mais
il est, tout à fait essentiellement, le projet de détruire ces cadres nationaux,
comme nous n'avons cessé de le répéter, vous, nous, et tous, et il devait ou
bien rester mort-né, ou bien briser effectivement ces cadres nationaux.
L'habitude (paresse d'esprit) m'a fait, en vous écrivant, prisonnier à nou-
veau de ces cadres. Je corrige donc aujourd'hui cette erreur.
Cela signifie, pratiquement, que la revue serait éditée, non par différents

240
comités nationaux, mais par un seul comité de rédaction comprenant par
exemple (j'imagine et j'abrège) par ordre alphabétique :
M. Blanchot, M. Butor, H. M. Enzensberger, M. Leiris, F. Leonetti,
E. Vittorini, M. Walser, etc.
n n'y a ni «directeur», ni «comités de direction nationaux», mais un
seul comité de direction international. C'est d'ailleurs ainsi que nous avons
toujours imaginé de présenter la revue. Et nous avons toujours imaginé
que ce comité de direction international devait rester ouvert, et pouvoir
s'enrichir d'écrivains qu'il serait pour le moment trop difficile ou trop long
de convaincre (et aussi d'hommes d'autres pays, pour le moment tenus par
force à l'écart du projet: Américains, Anglais, etc.).
Autrement dit, il faut exclure la solution a) dans le sens où il serait
question de publier une revue de langue allemande sous une responsabilité
exclusivement franco-italienne, et corriger la solution b) en évitant de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


parler, comme je le faisais, de« direction allemande». J'emploie à dessein
ici le mot de « responsabilité » au lieu du mot de « direction » (ce n'est
qu'une nuance, mais elle est importante), pour marquer mieux le caractère
collectif de cette direction.
ll s'agit bien en effet de publier une revue sous la responsabilité d'un
groupe international. Cette perspective étant clairement admise par tous
comme la juste perspective, c'est alors que la question se pose. A supposer
que Martin Walser et Uwe Johnson, par exemple, acceptent de jouer un
certain rôle responsable dans l'élaboration de cette revue, n'accepteriez-
vous pas, vous aussi, sans jouer le rôle « directeur » auquel nous avons
songé jusqu'ici, de jouer un rôle analogue, rôle responsable, d'une respon-
sabilité partagée avec des amis italiens et français ? Nous avons encore cet
espoir.
En Italie, les seuls responsables, définitivement engagés, ne sont toujours
qu'au nombre de deux. TI s'agit de Vittorini et de Leonetti. Ce nombre
apparemment très réduit (et même dérisoirement réduit) de responsables
n'inquiète pas Elio. TI sait que dès avant que la revue ne soit publiée, en
fait, dès que Leonetti et lui pourront en parler aux écrivains italiens comme
d'un projet en voie de se ré,aliser dans l'immédiat, ils obtiendront les
concours qui sont nécessaires. La situation des écrivains allemands est
différente, sans doute. Mais ne pensez-vous pas qu'il vaut mieux tenter de
commencer modestement à réaliser ce projet, plutôt que d'attendre le
moment, qui ne viendra peut-être jamais, où de véritables équipes, nom-
breuses et très cohérentes, pourront en prendre la charge ?

241
Je vais me trouver à Frandort du 17 au 22 octobre. J'espère pouvoir me
faire une idée concrète des possibilités qui existent du point de vue édito-
rial. En France et en Italie, tout est théoriquement prêt, les appareils n'at-
tendent plus que d'être mis en place.
J'écris, d'autre part, selon votre conseil, à Uwe Johnson et à Martin
Walser.
Au cours de la réunion que nous avons tenue aujourd'hui même avec les
amis français, réunion au cours de laquelle nous avons exclusivement parlé
de la situation allemande (et c'est au nom de tous que je vous écris aujour-
d'hui) nous nous sommes décidés, selon votre proposition, pour la date du
30 et 31 octobre pour une rencontre à Paris.
Ne pourriez-vous de votre côté, expliquer à certains de vos amis alle-
mands, et notamment à Johnson et à M. Walser, la nécessité de se trouver
avec vous à cette réunion ? Quand même nous déciderions tous ensemble
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


que le projet doit être abandonné, il faut que cet abandon soit décidé au
cours d'une pareille réunion, et cela pour que cet abandon lui-même soit
clair, et que nous sachions s'il est possible de redonner vie à ce projet, ou
non, plus tard.
Dionys Mascolo

Paris, le 22 février 1962

Dionys Mascolo à Hans Magnus Enzensberger

Cher Mang,
Pour la première fois, en recevant votre lettre, et le lendemain une lettre
de Fritz Raddatz (1), qui parlait dans le même sens que vous, j'ai pensé
que, décidément, il ne fallait pas nous obstiner plus longtemps, et renoncer,
au moins pour une assez longue durée, à notre projet.
Raddatz me dit dans sa lettre que votre éloignement de l'Allemagne se
prolongera plus que vous ne l'aviez pensé tout d'abord, que vous pensez
rester en Norvège pendant plusieurs des annéeS à venir. C'était une raison
supplémentaire et décisive, pour penser que la situation allemande nous
empêchait vraiment de réaliser notre projet.

(1) Editeur chez Rowohlt, l'un des deux éditeurs possibles, avec Surhkamp, de la revue
en Allemagne.

242
Quarante-huit heures après avoir reçu vos lettres, Maurice Nadeau nous
avertissait que toute l'équipe de la maison Fischer avait l'intention de venir
à Paris pour parler avec nous de la revue.
Notre première réaction a été de méfiance. Nous avons toujours pensé
que c'était en premier·lieu les écrivains qui devaient se grouper selon leurs
affinités, leur entente intellectuelle, et imposer ensuite à l'éditeur de leur
choix leurs exigences. L'intervention de Fischer inversait cette démarche.
D'où notre peu d'enthousiasme. La rencontre a eu lieu cependant lundi
matin. Etaient présents, du côté allemand, M. et Mme Fischer, Rudorf
Hirsch, Wagenbach; du côté français, Maurice Nadeau, Geneviève Ser-
reau, Louis-René des Forêts, Maurice Blanchot et moi.
Nous avons trouvé de la part de l'équipe de Fischer une compréhension
beaucoup plus grande que nous ne nous y attendions. Certainement Fis-
cher est capable de prendre une décision sur un tel projet, en tant qu' édi-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


teur, sans aucune considération idéologique. C'est d'ailleurs ainsi que
Gallimard lui-même s'intéresse au projet. En un sens, cela peut laisser plus
de liberté que dans le cas où, comme Rowohlt ou Unseld en Allemagne, ou
Julliard en France, l'éditeur s'intéresse personnellement à l'entreprise, et se
sent le droit d'intervenir dans la conception même des choses.

*
**
Je résume les choses, et je vous dis tout de suite à quelles conclusions
nous sommes parvenus.
Nous avons fait à l'équipe Fischer l'historique exact des difficultés alle-
mandes. Nous leur avons dit comment, vous d'abord, deviez avoir la res-
ponsabilité principale de la direction allemande, puis comment vous avez
persuadé Heissenbüttel de vous remplacer, puis comment nous en sommes
venus à envisager de confier cette tâche, d'accord avec vous toujours, à
Walter Boehlich.
Nous avons exposé, avec force je crois, que, en somme, c'était moins un
éditeur allemand qui nous manquait à tous, qu'un groupe d'écrivains alle-
mands qui puisse ou qui veuille bien donner de son temps pour s'occuper
de la vie de la revue. Nous avons insisté sur le fait que c'était vous·même
qui, de tous les écrivains allemands que nous connaissions, étiez de très loin
le mieux informé, et que c'était avec vous que notre entente était de très
loin aussi la plus profonde. Bref, qu'il était indispensable que, de Norvège

243
même, vous puissiez jouer un certain rôle directeur, pour que la revue
puisse prendre naissance.
Fischer a parfaitement compris tout cela. En conclusion, l'une des pre-
mières démarches qu'il a décidé d'entreprendre était d'envoyer Wagenbach
auprès de vous, et aurez-vous peut-être déjà reçu des nouvelles de celui-ci.

*
**
Voici maintenant ce que je peux vous dire après avoir parlé avec nos
amis français à la suite de cette réunion :
Nous pensons que quelque chose est possible avec Fischer. Comme je
vous l'ai dit en commençant, son attitude est assez analogue à celle de
Gallimard. TI est capable de décider avec l'aisance et la netteté que donne la
puissance de l'argent. n est possible qu'il conçoive, plus facilement que
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Unseld ou Rowohlt, encore une fois comme Gallimard, de dépenser beau-
coup d'argent pour un résultat économiquement nul. Le caractère inédit de
la revue, au lieu de l'effrayer, le séduit. n n'est pas effrayé du tout par les
dépenses inhabituelles que la revue doit entraîner (réunions internationales
six fois par an, etc.}. n est capable de financer vraiment l'appareil néces-
saire (secrétariat, permanent, etc.).
C'est pourquoi, en insistant encore aujourd'hui auprès de vous, au ris-
que de vous indisposer vraiment, je tiens à vous redire que, pour nous,
avec cette revue, il ne s'agit nullement de faire une revue de plus, plus
satisfaisante que telle autre. n s'agit de quelque chose de beaucoup plus
important, de beaucoup plus grave : de créer, et d'entretenir un mouvement
de pensée, qui ne doit pas intéresser seulement l'écrivain en nous, mais
l'homme tout entier. Que cela soit à vos yeux notre excuse pour tant
d'insistance de notre part.
Dionys Mascolo

244
Tjôme, Notvège, 4 mars 1962

Hans Magnus Enzensberger à Dionys Mascolo

Cher Dionys,
Excusez ce retard de quelques jours : je les ai passés au lit, à cause d'une
grippe, et je n'ai personne pour dicter mes lettres.
J'ai appris, par une lettre de Klaus Wagenbach, que notre projet de
revue a encore une fois changé, et ce que vous dites, confirme une nouvelle
qui est bonne. Elle fut pour moi une surprise considérable. La maison
Fischer jouit d'une réputation vaguement consetvatrice. C'est pour cette
raison que nous autres avons toujours pensé qu'il fallait, d'abord, consulter
Rowohlt et Suhrkamp. Evidemment, du moment que l'éditeur nous donne
carte blanche et nous offre des garanties contractuelles, c'est tant mieux.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Comme vous dites, il ne saurait être question d'un intérêt trop personnel
du côté de M. et Mme Fischer. Que la maison dispose des moyens maté-
riels qu'il faut pour le projet, c'est indiscutable : elle est une des plus riches
qui existent en Allemagne. Sur le plan technique aussi, elle a tout ce qu'il
faut. Sans doute M. Fischer a-t-il pensé sortir la revue dàns le cadre de sa
collection « paperback » et cela serait un placement excellent du point de
vue de la distribution.
Dans ces conditions très favorables, ce que vous dites à propos de votre
réaction immédiate, c'est encore un signe qu'il existe déjà, entre nous, une
très grande compréhension. Votre méfiance en est la preuve ; car évidem-
ment l'aisance que Fischer nous offre ne vous a nullement trompés sur les
difficultés qui restent, pour ne pas dire : qui recommencent à ce point.
Tout ce que vous dites me parait absolument juste, et j'avoue que je trouve
surprenant cette netteté de jugement vis-à-vis d'une situation si peu pari-
sienne, si étrangère au cours des situations habituelles chez vous.
En effet, les questions d'éditions sont importantes, mais de second rang.
TI reste le fait qu'on a, désormais, un point fixe de départ, sinon une base
solide. Cela peut avoir des conséquences psychologiques assez importantes.
En même temps, il est un peu triste de voir que les gens d'affaires, en
Allemagne, paraissent plus confiants à propos de la revue que les écrivains.
Car ce que vous dites sur le manque d'enthousiasme et de conviction chez
les écrivains allemands est vrai ; seulement, il s'agit, plus précisément, d'un
manque de confiance, voire d'un doute profond de notre capacité. C'est un
sentiment que je partage, comme vous le savez bien. (La dernière preuve,

245
c'est un petit bouquin sur l'affaire de Berlin, sorti chez Rowohlt, document
d'une confusion totale ; je vous en envoie un exemplaire ... ) Evidemment,
on va continuer de produire des livres dans cette Allemagne, et il y a une
petite dizaine d'écrivains capables de faire des romans, des vers, peut-être
même des pièces valables. Mais cela ne suffit point pour réaliser la revue
telle que je l'ai imaginée, telle que j'en aurais fait mon travail principal pour
quelques années.
Donc, je pense qu'il faut réduire nos ambitions pour la contribution
allemande à la revue, et prévoir une édition allemande, mais non pas analo-
gue à l'édition française. Plutôt un secrétaire à Frandort qui s'occupe de la
traduction des textes étrangers et de la production de la revue en langue
allemande : des contributions allemandes y paraîtront seulement à mesure
que nous autres serons capables de donner des choses valables. Cela ne
fera pas, je le crains, un tiers du contenu. Mais je partage vos espérances
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


que la revue, dès l'instant qu'elle existe, va provoquer des textes qui, sans
elle, ne se produiraient jamais. Peut-être même engendrera-t-elle une
équipe, qui peu à peu ira s'agrandissant.
(. ..)

*
**
Les questions que vous me posez à la fin de votre lettre, cher Dionys,
m'ont profondément préoccupé toute l'année passée. Ne craignez jamais
de m'indisposer en les posant : ou bien l'indisposition qu'elles causent est
essentielle ; elle ne dépend nullement de vous. Vous avez tout droit à un
examen de conscience de cette sorte, et je vous prie de ne jamais me juger
comme un homme qui désirerait une paix fausse. Donc: insistons.
Chez les écrivains allemands, il existe, je crois, le sentiment d'un besoin
semblable à celui que nous partageons ; mais c'est un sentiment vague,
général (touchant toute l'existence dans leur pays, politique, économique,
artistique, littéraire), incapable d'une articulation nette, dupe du bien-être
matériel, rendu confus par le communisme, en même temps que désespéré
et faible. Ce sentiment ne se traduira pas, à mon avis, spontanément, dans
un geste comme la revue dont nous parlons. Même Johnson, Grass, Walser
ont fait montre, jusqu'ici, d'un intérêt réel mais ponctué par des doutes, de
l'attentisme. Je ne vous le dissimule pas. « Très bien, oui » ; et puis : « on
verra.»
Or, pour ce qui me regarde, je ne suis pas capable de changer tout cela (il

246
faut ajouter que les autres, dont je tairai les noms, sont ou plus passifs
encore, ou incapables d'écrire au sens un peu plus strict du mot). Je n'ai
point de talent pour diriger, enflammer une équipe; bref, je ne suis pas un
leader. Je manque absolument du sens du pouvoir, et j'en suis même incor-
rigiblement content. A l'état d'esprit qui règne chez nous j'essaie de résister
et agir, si peu que ce soit, seul. Je sais bien que pour vous il n'est pas
question de devenir dirigeant dans ce sens ; chez nous, dans l'état actuel
des choses, c'est précisément un dirigeant qu'il faudrait pour établir une
participation allemande au plein sens du mot.
n est vrai que je me suis établi ici pour un temps indéfini, peut-être
même permanent. Tout ce que je pourrai faire d'ici, et avec un minimum
de coopération de la part de Walser, Johnson, et Grass, je le ferai. Pourvu
qu'on trouve le secrétaire, Hei&nbüttel ou un autre, je suis pour la réalisa-
tion, aussitôt que possible, de la revue, avec une participation limitée des
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


écrivains allemands Cles limites imposées par leur capacité actuelle) chez
Fischer (il ne faut pas demander une participation de Suhrkamp, qui s'est
placé hors du jeu une fois pour toutes).
Je parlerai dans ce sens à Wagenbach. Je continuerai aussi, dans cette
discussion, de rechercher d'autres candidats possibles pour le secrétariat.
Essayons une fois de plus. Je vous remercie, cher Mascolo, de votre pa-
tience, de votre insistance et de votre compréhension, surtout dans ce
moment si dramatique de la crise algérienne ; que cela finisse bientôt et
sans une catastrophe.
Hans Magnus Enzensberger

Francfort, le 18 juillet 1962

Uwe Johnson à Louis-René des Forêts

Cher Monsieur,
J'ai appris que vous aviez l'intention de vous charger de la rédaction de
la revue internationale qui, depuis quelque temps, fait l'objet de diverses
discussions entre Messieurs Vittorini et Mascolo et les Allemands intéres-
sés.
Voici donc la liste des écrivains allemands qui constitueront la rédaction
allemande:

247
Ingeborg Bachmann, Walter Boehlich, Hans Magnus Enzensberger,
Günter Grass, Helmut HeiBenbüttel, Uwe Johnson, Martin Walser. ·
Ce comité m'a confié la rédaction allemande de la revue pour les deux
premières années.
Nous approuvons les propositions que vous nous avez faites jusqu'à ce
jour. Nous sommes également d'accord pour que la revue paraisse quatre
fois par an. Etant donné que le maximum de pages a été fixé à 200 pages,
nous supposons que chaque rédaction nationale contribue entre 60 et
70 pages, c'est-à-dire un tiers du texte. Comme le vôtre, notre groupe sera
ouvert à d'autres co-éditeurs. Après les deux ans de mon activité la rédac-
tion sera faite soit par un de nous, soit par un des écrivains qui y collabore-
ront plus tard.
Nous aimerions, également sur le plan international, que la revue reste
ouverte à d'autres collègues pour permettre une certaine collaboration à
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


ceux qui, n'appartenant pas à nos trois pays, n'ont pas la possibilité de
former une propre rédaction soit pour des raisons politiques, techniques
ou personnelles.
Les frais pour l'édition allemande de la revue (rédaction, traduction en
allemand, édition, publicité et vente) seront assumés par la maison Suhr-
kamp, Frankfurt/Main, ainsi que les frais de voyage des participants alle-
mands aux conférences des rédactions internationales.
Quant au nom de la revue Work in progress, le fait qu'il ne doit pas être
traduit nous plaît assez. Cependant nous craignons qu'il fasse penser à une
publication régulière de textes en préparation et qu'il garde toujours le sens
propre du mot, qui au fond est étranger à la revue. A ce sujet voici pour
notre part quelques suggestions :
Diskurse (Discorsi, etc.), ]erichaw ou un autre nom de ville connu (par
ex. Guernica), sans qu'il existe une majorité absolue pour une de ces
propositions.
Nous aimerions discuter cette question et d'autres - comme celle de la
présentation de la revue - avec les autres collègues. TI serait souhaitable que
le plus grand nombre du comité international assiste à cette conférence.
Comme lieu et date d'une telle rencontre nous vous proposons Zurich et
le 15 décembre de cette année.
La condition préalable à cette première rencontre sera la signature d'un
contrat entre les groupes internationaux et l'éditeur qui publiera la revue
dans chaque pays. Lors de la rencontre les trois groupes pourront signer

248
un contrat entre eux ainsi que les trois éditeurs et on pourrait en même
temps discuter [de] la formation d'une société.
Le comité allemand apportera à cette conférence les textes qu'il prévoit
pour le premier numéro, peut-être également pour le second. Si vous
pouviez faire de même, il nous serait possible de rédiger le premier numéro
et de préparer le deuxième.
Si cette date était acceptée, la maison Suhrkamp croit pouvoir réaliser la
traduction des textes italiens et français jusqu'à la mi-février. Pour la pré-
paration de la première édition allemande, il nous faudrait ensuite ca. 3
mois. C'est donc au début du mois de juin que la revue pourrait commen-
cer à paraître.
Nous vous prions de nous faire savoir si cette proposition peut coïncider
avec votre emploi du temps. Malheureusement, il ne nous est pas possible
de fixer la conférence avant le mois de décembre.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Une décision concernant le siège permanent de la rédaction allemande
ne sera prise qu'en décembre. Jusqu'à cette date on est assuré de me join-
dre à l'adresse de la maison Suhrkamp.
Nous regrettons que le projet ait subi tant de retards, espérant pourtant
qu'il pourra se réaliser maintenant sans autres obstacles et le plus rapide-
ment possible.
Veuillez, cher monsieur, croire à mes sentiments les plus dévoués.
UweJohnson

Le 18 juillet 1962

Maurice Blanchot à Gaston Gallimard

Cher Gaston Gallimard,


Permettez-moi de vous écrire au sujet de la revue. Louis-René des Fo-
rêts qui, absent en ce moment, m'a laissé le soin de vous répondre, m'a
communiqué la lettre que vous lui avez adressée récemment. Nous avons
été intéressés par la manière dont vous parlez de notre projet et nous avons
constaté avec satisfaction que vous n'en méconnaissiez pas l'importance.
Pour ma part, et après les nombreux entretiens que nous ne cessons
d'avoir avec les écrivains français et étrangers, non seulement je ne doute
pas de sa réalisation dans la mesure même où il répond à une exigence que

249
l'on peut dire historique, mais je suis tenté de croire que l'avenir intellec-
tuel peut dépendre de la manière dont il se réalisera. Ainsi, du moins,
s'expliquent les efforts que chacun de nous, ici et là-bas, est prêt à lui
consacrer ; ainsi s'explique aussi notre opiniâtreté ; rien, à mon sens, ne
nous y fera renoncer.
Certes, il reste des difficultés d'ordre pratique. Elles ne paraissent pas
insurmontables. Je pense que je puis conclure de votre lettre que vous vous
en tenez aux propositions formulées dans celle du 16 mai. Ces propositions
(je vous les rappelle pour écarter toute imprécision) sont les suivantes :
1) vous assurez le financement de la fabrication; 2) vous mettez un local à
notre disposition ; 3) vous vous chargez de la diffusion. Cet engagement,
disiez-vous, est valable pour deux ans. Et vous ajoutiez que nous aurions,
de notre côté, à assumer le travail rédactionnel. TI semble donc que vous
désirez nous laisser la responsabilité de ce dernier problème, c'est-à-dire de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


toutes les questions concernant non seulement, comme il va de soi, l'orgà-
nisation de la rédaction, mais aussi, pour cette partie, le financement des
dépenses inévitables. Une telle manière de voir n'est pas, vous le savez, sans
nous susciter des difficultés. Pour les surmonter, divers projets sont à
l'étude et divers contacts ont déjà été pris à l'étranger comme en France. Et
c'est précisément pour conduire avec plus de clarté ces pourparlers qu'il
nous faudrait apprendre de vous si les propositions que vous nous avez
faites sont valables en tout état de cause. En d'autres termes, il serait
nécessaire de savoir de quelle façon vous considérez vous-même ce pro-
blème, pour autant qu'un autre ou plusieurs commanditaires pourraient
ainsi être amenés à coopérer d'une manière, il est vrai, tout indirecte, sans
autre intermédiaire que nous-mêmes, coopération que l'existence de la
société civile, laquelle sera constituée prochainement, rendrait juridique-
ment aisée. De toute façon, de nouveaux entretiens seront utiles pour
entrer avec vous dans le détail des questions qu'il reste à régler, mais je
pense que par suite de l'absence de plusieurs de nos amis et à cause de la
proximité des vacances, il est préférable de les remettre à un peu plus tard.
Je voudrais toutefois ajouter une remarque plus personnelle. Lorsqu'il y
a un an environ, vous nous avez proposé de ne pas laisser la revue se
réaliser hors des éditions Gallimard, si certains d'entre nous ont insité pour
que ces propositoins soient acceptées, ce n'est pas seulement pour des
raisons d'opportunité, ni même pour des raisons de préférence amicale,
puisque, de ces demnières, dans un projet de ce genre, nous ne pouvions
nous réclamer. Ce qui nous a paru essentiel, c'est qu'une maison aussi

250
puissante que la vôtre et qui a joué dans le passé des lettres françaises un
aussi grand rôle, reste capable d'en jouer un aussi dans l'avenir, en sachant
affronter, avec résolution, lucidité et imagination, les problèmes nouveaux
que pose cet avenir. Nous savons tous que nous allons vers de grands
bouleversements, dans tous les ordres ; c'est en rapport avec ces change-
ments que le projet de la « revue » a été conçu et doit chercher à s' accom-
plir. TI est donc important à nos yeux mêmes de savoir si les éditions
Gallimard sont prêtes à accueillir ces changements ou au contraire préfè-
rent s'y dérober en se contentant des facilités brillantes de leur réussite
actuelle. Pardonnez-moi de m'exprimer avec une aussi franche simplicité.
Je crois que je devais le faire pour qu'il ne subsiste pas d'équivoque sur le
sens de ce qui est en cause- pour nous et peut-être aussi pour vous- dans
cette entreprise et dans le choix de la société d'éditions qui, en France, y
sera associée.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Je vous prie de croire, cher Gaston Gallimard, en tous mes meilleurs
sentiments.
Maurice Blanchot

27 septembre 1962

Louis-René des Forêts à Uwe Johnson

Cher monsieur,
Je m'excuse de n'avoir pu répondre aussitôt à votre lettre, mais, comme
vous l'aurez sans doute appris, nous nous sommes trouvés en présence de
graves difficultés éditoriales, de sorte qu'avant de vous donner une réponse
positive, nous avons jugé préférable d'attendre qu'elles soient résolues :
elles portaient essentiellement sur le budget de la revue, mais, après discus-
sion entre l'éditeur et nous, un accord est aujourd'hui sur le point d'être
conclu.
Mes amis et moi approuvons les points essentiels de votre lettre. La
question du titre pourra être discutée au cours de notre prochaine réunion,
le 15 décembre. Toutefois, nous nous demandons si le choix de Zürich
comme lieu de rencontre n'entraînera pas pour chacun de nous des dépen-
ses excessives. Pour diminuer autant que possible les frais du séjour, ne
serait-il pas plus raisonnable de fixer le lieu de notre réunion dans l'une des

251
trois villes où siège l'un de nos comités de rédaction: Milan, Frandort ou
Paris?
D'autre part, quand vous nous annoncez que le comité allemand appor-
tera à cette conférence les textes qu'il prévoit pour le 1er numéro, nous
supposons que vous entendez par là les textes susceptibles de figurer dans
la partie proprement anthologique : il avait été prévu que, pour donner à la
revue son unité, nous nous accorderions au préalable sur les thèmes à
traiter dans la chronique dite« Le cours des choses». Nous vous en pro-
poserons quelques-uns très prochainement et nous vous demanderons en
retour, ainsi qu'à la rédaction italienne, de vouloir bien nous soumettre
ceux que vous souhaiteriez voir traités dans ce premier numéro. Cet
échange et l'accord qui en résultera pourront se faire par correspondance,
mais il serait bon que, lors de nos rencontres - et dès la prochaine, en vue
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


du second numéro - nous puissions engager une discussion de vive voix
sur l'opportunité des thèmes qui auront été proposés, quelque temps aupa-
ravant, par nos comités respectifs.
En m'excusant encore d'avoir tellement tardé à vous répondre, je vous
prie de croire, cher monsieur, à mes sentiments tout dévoués.
Louis-René des Forêts

6 octobre 1962

Uwe Johnson à Louis-René des Forêts

Je vous remercie pour votre lettre amicale du 27 septembre. Nous,


c'est-à-dire le collège de langue allemande de la revue internationale en
projet, nous serions heureux si les efforts en vue de ce projet pouvaient
être bientôt menés à bonne fin, puisque les moyens dont nous disposons
ne nous permettent pas de plus longs délais. Si le premier numéro de la
revue doit bien paraître en juin de l'année prochaine, il faudrait que la
première conférence internationale n'ait pas lieu plus tard que le 15 dé-
cembre. Toutefois une telle rencontre n'aura son plein sens que si les trois
groupes se sont entendus sur les conditions suivantes :
- La garantie des maisons d'édition. Chaque groupe devrait pouvoir
produire une promesse sûre de l'éditeur qui assurera les frais de rédaction,

252
traduction, fabrication, publicité et vente de la revue dans le pays consi-
déré.
- La séparation des budgets. Nous ne jugeons pas bonne l'idée d'un
budget commun aux trois groupes nationaux et nous préférerions que tous
les frais d'une édition nationale de la revue soient supportés par l'éditeur
qui la produira dans le pays intéressé. Cela vaut aussi pour les frais de la
conférence internationale. C'est pourquoi nous souhaiterions qu'une ren-
contre comme celle du 15 décembre n'ait pas lieu dans une des trois villes
où sera éditée la revue, mais dans un lieu situé à égale distance des unes et
des autres (Zurich, Genève, Bâle), afin que les frais assumés par chacun de
nous soient à peu près de même importance.
- La garantie du collège d'éditeurs (au sens de rédacteurs). Chaque
collège devrait faire connaitre aux deux autres les noms de ceux qui y
appartiennent et conclure des conventions auxquelles on puisse se fier en
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


vue de l'édition commune, afin qu'un accord (un traité !) à ce sujet soit
possible entre les trois groupes. C'est pourquoi nous vous demandons de
nous dire le plus tôt possible qui du côté français prendra part à l'édition
(rédaction) de la revue.
- L'accord de principe sur la forme extérieure de la revue, c'est-à-dire
donc : la périodicité, le nombre de pages. Nous acceptons sur ce point vos
propositions. Nous devons cependant convenir aussi que chaque groupe
national aura la responsabilité d'à près peu un tiers du texte de l'ensemble.
Si ces conditions sont remplies, nous nous entendrons aisément le 15 dé-
cembre sur les questions qui restent à régler, par exemple le titre de la
revue.
En ce qui concerne toutefois la rubrique« Chronique du temps», nous
craignons que dans une revue trimestrielle, en particulier à cause du long
temps de fabrication, les textes écrits pour cette rubrique ne soient périmés
quand ils paraîtront, puisqu'il sera difficile de prévoir quels sujets seront
encore actuels après trois mois.
Nous ne voyons pas bien non plus comment les trois groupes pourraient
s'entendre sur un unique thème pour un numéro : l'intérêt du public, celui
des rédacteurs paraissent trop différents dans les trois pays.
En tout cas, nous souhaitons que chaque groupe apporte à la rencontre
internationale des textes achevés pour le premier numéro, afin que l'orga-
nisation du numéro et la traduction des textes puissent aussitôt commen-
cer. Nous espérons que les thèmes et la ligne (l'orientation) de ces textes
définissent nos intentions d'une manière suffisante face au public.

253
Cher Monsieur des Forêts, permettez-moi de vous faire remarquer que
nous ne jugeons pas opportune une interview comme celle qu'a donnée
M. Mascolo au représentant de l'Observer et qui a paru le 23 septembre
dans ce journal. D'abord, dans l'état actuel de nos travaux, une telle inter-
view paraît bien prématurée. En outre de telles déclarations publiques ne
manqueront pas de fixer (de préciser) nos intentions d'une manière trop
unilatérale si des entretiens entre les trois groupes ne les précèdent pas ;
par exemple, aucun de nous ici ne pourrait songer à faire de la revue un
« left-wing counterpart to the American-backed Encounter Preuves/Manat »,
et en ce qui concerne les autres prévisions qui donnent de grandes espé-
rances, nous préférerions les remplir plutôt que de les promettre nous-
mêmes.
Pour cette raison, nous avons refusé de répondre aux questions du jour-
nal allemand Der Spiegel. Nous ne nous expliquons pas comment dans
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


l'annonce parue dans le numéro du 3 octobre de ce journal on a pu donner
à notre revue en projet le titre de Work in Progress, puisque nous vous
avions fait part, à vous et à M. Leonetti, de nos hésitations concernant le
titre (dans ma lettre du 18 juillet) et puisque la recherche d'un titre sera
l'un des sujets que nous voudrions voir discuter en commun lors d'une
conférence internationale de tous les éditeurs, lorsque les conditions d'une
telle rencontre auront été réalisées.
J'espère que vous me donnerez bientôt de bonnes nouvelles et je vous
exprime tous mes meilleurs compliments. Votre très dévoué U.W.
UweJohnson

Paris, le 16 octobre 1962

Dionys Mascolo à Uwe Johnson

Cher monsieur,
J'ai pris connaissance de votre lettre du 6 octobre adresséè à Louis-René
des Forêts, et nous répondons d'autre part, en la personne de Louis-René
des Forêts, comme d'habitude, à votre lettre qui appelle de nombreuses
remarques.
Je tiens, en attendant, à vous donner un mot d'explication personnel au
sujet de l'écho paru dans l'Observer. Je n'ai nullement« donné une inter-

254
view » à ce journal. J'ai d'ailleurs personnellement la plus vive répulsion
pour toute interview et n'aurais pu surmonter cette répulsion s'agissant
d'un projet qui ne m'appartient pas. En vérité, ce sont les éditeurs intéres-
sés (Einaudi, Gallimard et, j'imagine, Suhrkamp) qui, à Frandort, dans le
désordre de la foire, ont parlé de notre projet au représentant de l'Obser-
ver, lui conseillant de s'adresser à moi pour obtenir plus de précisions. Cela
m'ennuyait fort, et j'ai tenté vingt-quatre heures durant de me dérober à
cette rencontre. Ce journaliste est parvenu à me joindre. J'ai fait mon
possible pour me bomer à lui dire qu'il était prématuré de parler de notre
revue. Hélas, vous le savez, pour dire qu'on refuse de parler, il faut encore
parler, en donner les raisons, et les journalistes, comme les juges, ont l'habi-
tude d'exploiter cette malheureuse nécessité. Bref, j'ai uniquement accepté
d'expliquer pourquoi il n'y aurait pas, du moins au commencement, d'édi-
tion en langue anglaise de la revue : du fait de l'isolement des écrivains
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


anglais (et américains) les uns par rapport aux autres. Cela seul est de moi
de l'écho de l'Observer. Ce qui est dit d'autre part (notamment au sujet de
Preuve - Der Monat - Encounter) n'est pas de moi, mais du journaliste
lui-même, et d'après ce qu'il avait entendu dire d'autre part, j'imagine. J'ai
regretté comme vous cette publicité maladroite faite à notre projet.
J'ignore tout du texte publié dans Der Spiegel. Avez-vous questionné
MM. Unseld et Boehlich à ce sujet? Je crois qu'il faut mettre tout cëla sur
le compte des « bruits qui courent » dans un lieu comme Frandort, à
pareille époque.

Dionys Mascolo

Mercredi(?) novembre 1962

Maurice Blanchot à Dionys Mascolo

Cher Dionys,
Voici très hâtivement transcrite la traduction de cette lettre étonnante. TI
est clair que nous sommes dans le plus grand malentendu. D'après la
conception que Johnson semble se faire de la revue, chaque groupe tra-
vaille à son tiers national en vase clos, d'une manière autonome et sans
lever les yeux vers un autre horizon, la conférence internationale ne servant
en fin de compte qu'à permettre des ajustements techniques.

255
n est nécessaire de lui écrire au plus tôt, de la manière la plus &anche et
avec le plus grand soin, que notre conception est tout à fait différente, que
ce qui nous importe dans la revue, c'est le travail commun, l'effort de ré-
flexion commun au niveau international même, travail et réflexion dont la
revue ne sera que le moyen de l'affirmation concrète.
Vous verrez en outre que Johnson semble prêt à abandonner« le cours
intellectuel » pour des raisons futiles et d'ailleurs fausses d'actualité, loin
d'y voir comme nous l'épine vertébrale de la publication. TI faut donc lui
rappeler à nouveau que cette rubrique devrait d'après nous être le centre
de la revue et qu'établie en un étroit échange par les trois rédactions, elle
serait destinée à réfléchir, à dire le monde tel qu'il s'affirme, s'interroge et
se dénonce à travers une conscience collective d'écrivains, qu'enfin cette
rubrique constituée de nombreux textes de /orme variée et assez courts reven-
diquera tout événement de quelque sorte qu'il soit (philosophique, poéti-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


que, scientifique, sociologique), revendiquant le devenir politique et le
mouvement général du monde, mais le considérant sous la perspective de
l'écrivain, engageant un dialogue, élaborant peut-être un questionnement
nouveau.
TI faut lui rappeler que, sur cette rubrique, comme sur la conception de
la revue, Enzensberger nous a toujours donné non seulement son accord,
mais aussi l'accord de son groupe.
TI me semble qu'il serait également indispensable que Vittorini veuille
bien lui écrire de son côté, à ce sujet, dans le sens qui lui paraitra juste et
avec l'autorité qui lui est propre.
Au fond, il apparait que le travail actuel devrait consister à préparer la
réunion internationale (en élaborant les thèmes: précisant toutes les ques-
tions, etc.), mais que le travail réel pour le numéro ne pourra commencer
qu'après cette réunion dont la date devrait peut-être être avancée L.).
Pardonnez-moi, cher Dionys, ces trop hâtives réflexions (...). D'une
manière générale, c'est l'influence de Suhrkamp que j'aperçois dans cette
manière de voir les choses. Suhrkamp a toujours voulu une revue spécifi-
quement allemande. Ne pouvant l'avoir, il se contente d'un tiers spécifi-
quement allemand. (. .. )
Maurice Blanchot

256
Jeudi(?) novembre 1962

Maurice Blanchot à Dionys Mascolo

Cher Dionys,
TI semble que nous soyons accablés définitivement par le sort. Cepen-
dant, pour que nous ne donnions pas une réponse irréfléchie, je crois
nécessaire, face aux exigences des uns et des autres, de rechercher une
dernière fois toutes les solutions possibles afin de voir si, parmi elles, il en
est une qui soit juste (j'en doute).
Paradoxalement, je suis préoccupé davantage par les exigences alleman-
des, parce qu'elles risquent de ruiner les raisons même de notre entreprise
(qui dépassent de beaucoup l'horizon d'une revue). J'aperçois diverses
solutions possibles, toutes plus ou moins mauvaises. Je les énumère:
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


1) Nous réunissons pour le 15 décembre les 70 pages de copie qui nous
sont demandées. Conséquence : il est à peu près sûr que le premier nu-
méro, dans sa configuration même, ne répondra en rien à nos intentions.
D'où la deuxième solution. 2) Le numéro (avec ou sans notre quote-part)
ne serait mis en vente qu'en Allemagne ; pour nous, ce serait un numéro
zéro, et le vrai numéro 1 serait le deuxième qui paraîtrait comme bonne
date, en septembre-octobre. 3) Nous tentons de persuader que le délai de
cinq mois qu'il réclame pour la préparation technique est excessive. Mais
là, je suis sûr par avance que nous échouerons, puisqu'il a déjà répondu:
c'est impossible, et qu'il continuera, avec la détermination obstinée qui lui
est propre, d'invoquer les prétendues nécessités techniques. 4) Nous re-
poussons l'ultimatum.
n me semble enfin indispensable de ne prendre une décision qu'en
accord avec les Italiens. C'est pourquoi j'attache beaucoup d'importance à
la solution qu'ils semblent avoir trouvée et qu'ils nous proposent. Si ven-
dredi matin leur lettre ne nous était pas parvenue, vous serait-il possible de
téléphoner à Elio, pour qu'à la séance de l'après-midi nous puissions faire
état de leurs propositions ?
Exigence ou plutôt carence, je ne vois pas de solutions. Mais je me
demande si, comme vous l'avez précisément, en un passage de votre entre-
tien, proposé à votre interlocuteur, nous ne devrions pas purement et
simplement remettre à G[allimard] la charge de la trouver. Disons-leur
donc en une lettre très courte (et sans acrimonie) :vous vous chargez des
frais de publication et de diffusion, vous mettez à notre disposition un

257
local - très bien. n reste donc à financer la part rédactionnelle qui, réduite
au minimum, comportera les piges des collaborateurs, les piges des traduc-
teurs, le salaire d'une secrétaire, les frais de fonctionnement du secrétariat
et les frais de déplacement. Puisque, et avec raison, vous écartez la solution
de la double commandite, nous vous demandons de nous dire quelle solu-
tion vous proposez pour régler le dernier problème auquel votre fils
Claude, vous nous l'avez dit à diverses reprises, s'est attaché depuis long-
temps déjà. Est-ce que Louis-René (1) accepterait de préparer, si c'est son
avis et le vôtre, quelques modèles de lettres sur lesquels nous pourrions
délibérer demain? (Naturellement, nous pouvons aussi répondre que nous
en avons assez de ces façons de faire qui relèvent plus de la maison d' alié-
nés que d'une négociation raisonnable et signifier notre rupture défini-
tive - nous en viendrons là un jour, c'est presque fatal.)
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Pardonnez-moi cette nouvelle intervention écrite. Mais je crains que si
nous ne préparons pas la séance de demain, elle ne risque de se dérouler
confusément et de ne pas nous permettre de décider clairement et grave-
ment, comme ille faudrait.
Votre ami.
Maurice Blanchot

Paris, le 14 novembre 1962

Louis-René des Forêts à Uwe Johnson

Cher Uwe Johnson,


Nous ne pouvons malheureusement nous dire d'accord avec les proposi-
tions de votre lettre.
Notre désaccord porte sur un point précis. Vous pensez que les princi-
pes qui nous sont communs ne doivent être mis en pratique qu'à partir du
deuxième numéro de la revue. Nous pensons qu'ils doivent l'être dès le
premier numéro.
En particulier, nous ne pouvons pas apporter le 15 décembre des textes

(1) Louis-René des Forêts (NDLRJ.

258
achevés et prêts pour l'impression. Cela nous est impossible pour des rai-
sons d'ordre pratique et pour des raisons [illisible].
Pratiquement d'abord, le temps nous manque. TI a toujours été entendu
que les textes paraissant le 1er juin devraient être remis au plus tard le
1er mars. Dans le programme de travail, ou « tableau chronologique »,
établi en accord avec H. M. Enzensberger et W. Boehlich il y a un an, les
détails prévus tiennent précisément compte des temps de fabrication pro-
pres à l'Allemagne (qui sont plus longs qu'en Italie et qu'en France). Nous
avons alors avec vos amis examiné très sérieusement et dans le détail tous
ces problèmes de délais. Nous avons peine à imaginer que les conditions
pratiques du travail aient changé en Allemagne au point qu'il soit néces-
saire aujourd'hui de doubler presque les délais répondant aux besoins de la
traduction et de la fabrication.
Nos objections de principe sont les suivantes:
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Cette revue doit être internationale en un sens essentiel, et cela dès le
premier numéro. Elle ne doit pas être la simple juxtaposition de trois parts
nationales. Naturellement, il est très possible qu'un poème, un beau texte
(par définition conçu séparément), soit admis à l'unanimité à prendre place
dans un certain numéro de la revue. Mais nous ne devons pas perdre de
vue, et surtout dès le premier numéro, que le corps principal de la revue est
constitué par Le cours des choses, c'est-à-dire par des textes brefs et nom-
breux. n en résulte que ces textes, textes « d'actualité », ne doivent pas
seulement être organisés en un ensemble, le moment venu. Ils doivent
aussi, dans leur majorité, avoir été proposés et retenus à l'avance par les
trois groupes nationaux ensemble. Si nous ne procédons pas ainsi, cette
revue, loin d'être maintenant ou plus tard, le lieu d'une réflexion risque de
n'être d'emblée qu'une revue comme une autre, c'est-à-dire la réunion
hasardeuse de réflexions singulières. Surtout, sa nature internationale ris-
que d'être irrémédiablement dégradée dès le premier moment. Un tiers de
revue allemande mélangé avec un tiers de revue italienne et un tiers de
revue française ne peut, à nos yeux, passer pour une revue internationale.
Ce mauvais départ signifierait enfin que nous renonçons dès l'abord à ce
que nous attendons profondément de cette revue : qu'elle soit l'expression
et le moyen d'un mouvement de pensée.
Pour donner un exemple précis, il nous semble indispensable que des
textes, non seulement d'écrivains allemands, mais aussi d'écrivains italiens
et français, soient publiés (dès le premier numéro toujours) sur la situation
intérieure allemande. Pour le faire, il est évident qu'il faut nous être aupa-

259
ravant concertés ; il faut que vous ayez informé les Italiens et les Français
sur une situation dont ils n'ont encore qu'une connaissance schématique ; il
faut ensuite que nous ayons ensemble décidé de répartir entre nous les
points de vue selon lesquels cette situation mérite d'être abordée, que les
rôles, en quelque sorte, aient été distribués. Je prends volontairement
l'exemple le plus évident. Mais cela s'applique à toute autre question, à
tout autre problème, même les plus anodins en apparence.
La manière de travailler que nous préconisons permet seule d'accomplir
l'une des tâches principales que, dès l'origine, nous avons assignées à cette
revue. Nous savons que vous partagez ces vues. Elles vous semblent pou-
voir trouver leur application pour le deuxième numéro, mais non pour le
premier. n nous paraît, au contraire, d'une importance extrême que cet
esprit soit affirmé dès le premier numéro. Espérer y parvenir spontané-
ment n'a pour nous aucun sens. Ce serait laisser au hasard, sur la seule
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


garantie de nos bonnes intentions, le soin de réaliser l'harmonie de nos
principes, de nos exigences et de nos perspectives, en nous fiant au fait que
nous avons les uns et les autres, «en gros», les mêmes options philosophi-
ques, littéraires, politiques. Nous pouvons d'autant moins nous le permet-
tre que nous sommes au début de notre entreprise, que beaucoup d'entre
nous, au niveau même des groupes directeurs, ne se connaissent pas per-
sonnellement, et que notre ignorance touchant les collaborateurs est encore
plus grande.
Nous sommes cependant d'accord avec vous sur l'urgence de cette pu-
blication. Et nous sommes d'accord avec vous pour penser que la date du
1er juin ne doit pas être dépassée. Voici donc ce que nous vous proposons :
La réunion du 15 décembre n'aura (partiellement) qu'un caractère pré-
paratoire. Elle ne sera pas exécutive. Au cours de cette réunion, nous conce-
vrons ensemble le contenu du premier numéro, mais nous ne l'organise-
rons pas encore, du moins ni complètement ni définitivement (il y a d'ail-
leurs impossibilité pratique à cet égard).
Naturellement, nous ne refuserons pas d'examiner avec vous les textes
déjà rédigés que vous y aurez apportés.
Naturellement, aussi, nous ne viendrons pas à cette réunion les mains
vides. Nous y apporterons :
1) Une liste des thèmes qui méritent, selon nous, d'être traités; cette
liste ne sera pas une simple énumération de « sujets » ; le point de vue
selon lequel nous imaginons que ces thèmes doivent être considérés sera
indiqué, ainsi que la ligne des développements possibles de chacun d'eux.

260
2) Une liste des auteurs par lesquels ces textes pourraient être écrits (de
façon certaine ou encore hypothétique).
3) Une ébauche de maquette donnant indication d'une forme et d'une
continuité dans la présentation de ces différents textes.
Une seconde réunion (qui pourrait être fixée aux environs du 15 février)
sera consacrée, celle-là, à la mise en page proprement dite du premier
numéro. Mais il nous semble tout à fait impossible de réduire à un seulles
deux temps distincts, et tous deux nécessaires, celui de la conception et celui
de la mise en forme. (Cette question de mise en forme, de forme à recher-
cher pour la revue, nous parait de loin la plus importante).
Nous espérons très vivement que vous pourrez accepter nos proposi-
tions qui tiennent compte à la fois de l'urgence sur laquelle vous insistez
avec raison, et des exigences pratiques et théoriques qui sont les nôtres.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Très cordialement vôtre.
Louis-René des Forêts
P.S. : Quant au lieu de la réunion, nous vous laissons le soin d'en décider
avec nos amis italiens.

Le 21 novembre 1962

Francesco Leonetti à Uwe Johnson et Louis-René des Forêts (lettre tra-


duite)

Chers Uwe Johnson et Louis-René des Forêts,


J'ai reçu les copies de vos lettres récentes datées respectivement du
30 octobre et du 14 novembre et contenant la discussion qui ne vous a pas
permis d'aboutir à un accord. Je vous dis aujourd'hui comment la rédac-
tion italienne voit les choses. Je vous écris après une réunion entre Vitto-
rini, Enzensberger et moi. Enzensberger considère notre proposition
comme justifiée et intéressante (acceptable).
Je me permets de vous écrire à tous deux à la fois pour plus de simpli-
cité. Les thèses de vos groupes sont opposées et nous n'avons pas l'inten-
tion de chercher un compromis qui ne signifie jamais rien. Nous souhai-
tons seulement parvenir à la meilleure compréhension réciproque.
n nous semble d'abord que le groupe allemand réduit l'importance du
niveau international, parce qu'il réduit l'importance de la rubrique centrale

261
qui définit ce niveau. Du moins, ne donne-t-il pas une interprétation satis-
faisante de ce problème. Au contraire, son exigence concrète nous semble
acceptable, à savoir : que soient apportés à notre rencontre les textes déjà
rédigés, dans le but de nous placer ainsi de plain-pied avec la phase de
réalisation. Un numéro déjà substantiellement réalisé peut même résoudre
certains problèmes internes de chaque groupe.
Le 14 novembre encore, les Français insistent sur la rigoureuse exigence
d'une absolue concordance (d'une centralisation qui s'accomplirait dans le
dialogue) entre tous les écrits. Cette génèse commune, prise, comme le font
les Français, à la lettre, est tout à fait attirante. C'est une idée propre à la
grande France. Néanmoins, elle nous remet en mémoire le sonnet du jeune
Dante à Cavalcanti (in dolce stile).
Je voudrais, Guido, que toi, et Lapo et moi,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


fussions enlevés par enchantement
Nous avons décidé de dire non, de nous déclarer opposés à cette thèse,
si celle-ci doit être comprise comme le point de départ sine qua non de
notre revue. Toutefois, chacun de nous interprète résolument les différen-
tes clauses du « projet », lequel répond très heureusement à des exigences
déjà diffuses chez nous - comme devant nous permettre de nous appro-
cher beaucoup du type de recherche, de méthode, et de production cultu-
relle - littéraire, que la structure de la revue préfigure. Et dans ce sens, il
est indispensable de comprendre (d'admettre) tout ce qui tend à pousser
plus loin notre activité, toute amplification de la tâche rédactionnelle (?).
Nous acceptons donc une rencontre internationale, seulement dans le cas
où chacune des trois rédactions, mais toutes trois, apporteront à cette
rencontre:
1) Ses propres écrits déjà rédigés définitivement, et approuvés par le
groupe linguistique auquel ils appartiennent (même « avec réserve » du
groupe) et en quantité plus grande ou moins grande que ce qui doit être
prévu pour le numéro un.
2) Un certain nombre de« fiches», c'est-à-dire de propositions en vue
d'une élaboration concertée d'autres écrits (écrits correspondant aux « su-
jets» des Français).
TI apparait que les amis français ont besoin de plus de temps. Nous aussi
avons besoin de plus de temps. Nous proposons donc de retarder la réunion et
de la fixer au 15 janvier 63, aux conditions qui viennent d'être dites. L'examen

262
des différents textes et la décision sur le fond seront donc accomplis pen-
dant la rencontre elle-même.
Nous invitons les amis français à prévoir et à préparer pour le 15 janvier
les textes qu'ils estiment propres à introduire la revue à ses débuts. Nous
invitons les amis allemands à réduire le temps des différents stades pour
pouvoir publier le numéro en juin 63, dans l'identité. L'une et l'autre chose
nous semblent possibles. Et nous attendons de vous votre confirmation,
par retour du courrier, pour commencer à travailler, nous aussi, en ce sens.
En cas contraire, nous serions conduits, purement et simplement, à nous
désintéresser de la revue. Nous pensons, en effet, que les discussions de
principe, ou sur le fond, sont extrêmement intéressantes, mais ne permet-
tent pas d'aboutir à des conclusions, ni par correspondance, ni même, si
nous sommes nombreux, par des conversations. Et nous pensons aussi
que, si les textes des trois langues ne doivent pas pouvoir former un en-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


semble, même dialectiquement parlant, c'est qu'il est inutile de former
ensemble un projet. (D'autre part, le moyen que nous avons conçu est
quelque chose de si extraordinaire, et de si nécessaire réellement que nous
pourrions aussi songer peut-être, en dernière analyse, à un commun« nu-
méro antérieur au numéro un proprement dit »).
En particulier, j'observe encore :
a) le numéro un sera constitué aussi de textes (essais ou récits ou poè-
mes) choisis rigoureusement, c'est-à-dire d'un choix« tendancieux» plutôt
que « anthologique » ;
b) considérant que « Le cours des choses » a la plus grande importance
nous donnerons au début de la revue et peut-être en un corps typographi-
que plus important, le début de cette rubrique ; le « cours » peut être fait
de textes brefs, d'interventions dispersées, mais aussi peut contenir des
écrits de six, neuf pages.
Nous désirons que Paris soit le lieu de la première rencontre du 15 jan-
vier: nous pensons, en effet, que les Français ont de grandes difficultés
pratiques (dépenses). Nous proposons cela, pensant que l'organisation
pratique-éditoriale des Français doit être très rapidement stabilisée de fa-
çon formelle et définitive sur la garantie fondamentale d'un éditeur fran-
çais ; et néanmoins elle ne sera peut-être pas encore établie jusque dans ses
détails à la date de la rencontre.
Nous nous sommes efforcés, quant à nous, à faire converger les diffé-
rents points de vue, etc.
Francesco Leonetti

263
P.S. (manuscrit) :Nous ne sommes pas d'accord sur certaines des proposi-
tions du texte résumant le projet qui nous a été envoyé, mais nous préfé-
rons en remettre la discussion à la réunion.

Paris, le 5 décembre 1962

Dionys Mascolo à Michel Butor

Cher Michel B.
n y a longtemps que je voulais vous écrire, essentiellement pour vous
donner des nouvelles de notre projet. J'ai sans cesse retardé le moment de
le faire. Jusqu'à ces derniers jours, la situation était encore trop incertaine.
Nous vous raconterons bien entendu à votre retour tout ce qui s'est passé,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


qui n'a plus d'ailleurs qu'un intérêt rétrospectif.
Une solution est intervenue, en effet. Non la plus heureuse, peut-être,
mais au moins nous sommes tirés d'incertitude et des moyens réduits mais
suffisants sont mis à notre disposition, et devraient assurer la continuité
indispensable de l'entreprise. En deux mots, la revue ne sera pas publiée
par Gallimard, mais par Julliard. De Gallimard, nous n'avons jamais pu
obtenir qu'il assure davantage que la fabrication et la diffusion.
Après ces mois de piétinement, nous voici placés un peu brutalement
devant la nécessité de travailler, et de travailler malheureusement très vite.
Trop vite, sans aucun doute, mais c'est que après avoir été (ou avoir cru
être) largement en avance sur les Allemands et les Italiens, nous nous trou-
vons aujourd'hui les derniers. Les appareils italien et allemand sont en
place depuis octobre. Uwe Johnson ne travaille plus qu'à cela de son côté.
TI en est de même de Leonetti. D'où, chez eux, une impatience que nous
devons comprendre. Les Allemands surtout ont fixé une date sine qua non.
La revue, selon eux, doit paraitre pour la première fois, en juin, faute de
quoi ils renonceraient au projet, et se rabattraient sur la solution qu'ils
n'ont jamais tout à fait perdue de vue d'une revue purement allemande.
Bref, la première réunion internationale que les Allemands avaient fixés au
15 décembre sera presque certainement reportée au 15 janvier, sur notre
demande d'ailleurs. Mais nous n'avons pu obtenir d'eux d'autres délais. Et,
à cette réunion du 15 janvier, nous avons fini, à contrecœur, par accepter
d'apporter :
1) des textes déjà rédigés, et représentant une part de la contribution
française;

264
2) des « thèmes » ou « sujets » ou « fiches » selon le mot qu'emploient
les Italiens (destinés au « Cours des choses »). Ces « thèmes » ou « fiches »
sont proprement des thèmes de réflexion proposés à la collectivité des
écrivains de la revue. Ils peuvent être plus ou moins élaborés déjà, et indi-
quer déjà des lignes de développement possible.
J'ai été chargé par les amis de vous dire où nous en étions, de façon que
vous puissiez, dès à présent, penser à ce que vous pourriez faire.
Dionys Mascolo

Paris, le 5 décembre 1962

Dionys Mascolo à M. Leszek Kolakowski


Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Cher Leszek,
n y a longtemps que je voulais t'écrire, et je retardais le moment de le
faire, puisque notre situation matérielle était encore trop incertaine.
Nous avons, en effet, rencontré de très graves difficllités en France du
point de vue éditorial. Notre exigence d'indépendance, qui avait été accep-
tée en principe indisposait cependant. Si bien qu'après avoir été considé-
rablement en avance en France sur les amis allemands et italiens nous nous
trouvions jusqu'à ces jours derniers en retard par rapport à eux.
J'imagine bien qu'à Varsovie, vous avez dû penser, depuis tant de mois
que notre projet était abandonné? Je suis heureux de vous dire qu'il n'en
est rien, et j'espère que vous en serez aussi.
Brièvement, voici comment se présentent les choses. La revue sera pu-
bliée en Allemagne par Suhrkamp. Le groupe allemand est composé, essen-
tiellement, de Uwe Johnson, qui en est le permanent responsable, de H. M.
Enzensberger, lng[ehorg] Bachmann, Martin Walser, H. Heissenbüttel.
En Italie, l'éditeur est Einaudi. Le groupe italien comprend Pasolini, Cal-
vino, Vittorini. Le responsable permanent est F. Leonetti. En France, la
revue sera publiée finalement chez Julliard, et non pas chez Gallimard. Tu
connais ceux qui composent le groupe. A. Blanchot, Nadeau, Butor, L. R.
des Forêts, Antelme, Leiris, il faut ajouter aujourd'hui Roland Barthes. TI
n'y a pas, pour le moment, de responsable permanent.

*
**

265
Le premier numéro doit paraître irrévocablement le 1er juin prochain.
Nous, en France, aurions préféré avoir encore un peu plus de délais. Mais
les amis étrangers, qui étaient prêts avant nous, se sont montrés impatients.
Nous nous sommes donc engagés aussi à respecter cette date. La première
réunion internationale doit avoir lieu le 15 janvier, vraisemblablement à
Paris. A cette réunion, il faudrait que nous apportions déjà une grande
partie des textes rédigés, d'une part, et d'autre part, des propositions de
thèmes, non entièrement rédigés, mais indiquant des lignes de développe-
ment possible, ces thèmes étant destinés à la rubrique que nous avons
appelée « Le cours des choses ».
Nous aurions préféré (« nous » signifie nous Français) avoir plus de
temps devant nous, puisque nous pensons que « Le cours des choses » qui
doit être la rubrique essentielle de la revue, doit être très concerté. Nous
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


nous sommes résignés, pour des raisons pratiques (il s'agit d'accoucher
après une trop longue gestation) à préparer le premier numéro un peu
hâtivement. Nous espérons cependant que ce premier numéro ne sera pas
trop éloigné de ce qui a toujours été nos intentions, qu'il donnera, au
moins, une idée de ce qu'est destinée à devenir la revue dans l'avenir :
moins une revue que le moyen d'expression d'un mouvement de pensée,
d'une pensée et d'une écriture plurielle.

*
**
En te demandant pardon de le faire si tardivement (mais nous étions
vraiment, jusqu'à ces derniers jours, dans la plus grave incertitude sur notre
situation matérielle) je te demande donc, au nom du groupe français, si :
1) il voils semble qu'un ou plusieurs textes littéraires d'écrivains polo-
nais pourraient nous être proposés ;
2) si toi et les amis de ton choix pourraient envisager de traiter certains
thèmes destinés au« Le cours des choses».
TI est inutile que je te rappelle ce qu'est « Le cours des choses ». En
principe, aucun sujet n'en est exclu, a priori. La forme surtout doit comp-
ter. n ne s'agit pas de textes informatifs. Je t'envoie d'ailleurs un condensé
des différents écrits (dont le tien) qui ont circulé entre nous depuis un an
et demi. Ce texte peut être considéré comme un petit manifeste à usage
interne. n est utile pour indiquer à ceux dont nous recherchons la collabo-
ration quel visage nous entendons donner à cette publication.
Dionys Mascolo

266
Tjome (Norvège), le 10 décembre 1962

Hans Magnus Enzensberger à Dionys Mascolo

Cher Dionys,
Merci de ta lettre du 4 décembre et du condensé des textes antérieurs.
Pour l'instant, je renonce à tout commentaire spécifique. De toute façon, il
ne saurait être question que de détails. Mais au point où nous sommes,
d'un jour à l'autre, arrivés, il est devenu inutile de parler des détails.
Sans doute, auras-tu appris, il y a quelques jours, la décision de Johnson
de resigner comme secrétaire de la rédaction allemande. TI semble que le
groupe allemand ait appuyé, presque à l'unanimité, cette décision - sans
doute avec plus de regrets que la lettre de Johnson ne l'a laissé entendre.
Tu connais nettement mon opinion personnelle ; je l'ai exprimée à Bolo-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


gne, avec Leonetti et Vittorini ; elle ressort de la lettre de Leonetti de la fin
novembre. D'ailleurs, elle est devenue tout à fait secondaire ; j'en fais
mention seulement pour éviter toute équivoque entre nous deux.
Tu te souviens, peut-être, de la conversation un peu chaotique que nous
avons eue quand j'étais à Turin. J'étais presque désespéré car j'avais tout
de suite soupçonné ce qui allait arriver. Je connais bien Johnson, et je ne
me suis pas trompé. C'est cette histoire de garantie qui a ruiné le projet.
Johnson avait interprété les assurances de des Forêts comme garantie for-
melle de la part de Gallimard, et dès qu'il a compris qu'une telle garantie
n'existait pas, il a décidé d'abandonner le projet. Une telle rigueur est bien
dans son caractère ; c'était presque prévisible. Evidemment, à Berlin,
Francfort et Zurich, tout le monde était d'accord avec lui. Donc, il n'y a, à
mon avis, absolument rien à faire. C'est un résultat absurde de deux an-
nées de travail. n me reste à dire que, personnellement, je ne regrette pas
cette expérience, et que je ne permettrai pas que l'amertume de l'échec
détruise les liens qu'elle a établis, malgré tout, entre ceux qui l'ont menée
jusqu'au bout de leur possible. n n'y a pas de bouc émissaire pour ce qui
s'est passé. Le fait qu'une suite de malentendus suffise pour qu'un tel
projet échoue, ce fait démontre seulement que l'entente que le projet pré-
suppose n'a pas été assez forte. Elle va se rétablir, avec nous ou contre
nous, dans un avenir qui n'est pas lointain. Pour la patience, l'hospitalité et
l'amitié que j'ai éprouvées, ces dernières années, de ta part et de la part de
tes amis, je vous remercie. Je vous serre la main.
Hans Magnus Enzensberger

267
Le 1er février 63

Maurice Blanchot à Uwe Johnson

Cher Uwe Johnson,


Louis-René des Forêts et les autres membres du groupe français présents
à Zürich m'ont autorisé à vous écrire pour essayer de clarifier la situation et
pour préciser les tâches qu'il nous reste à accomplir jusqu'au 15 février.
D'abord, nous nous réjouissons tous de cette rencontre dans ce qu'elle a
de positif : accord sur les garanties d'éditeurs - accord sur la date de
publication de la revue et sur le plan de travail - accord sur la date et les
lieux de nos prochaines rencontres - accord sur certains points particuliers,
notamment celui-ci : c'est en dernier ressort le groupe national qui, en cas
de différend avec les autres groupes, sera juge des textes littéraires qu'il lui
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


parattra bon de donner à la revue - et cet autre point : nous sommes
d'accord pour souhaiter que les textes publiés par la revue soient, autant
que possible, des textes écrits précisément pour la revue ou en tout cas ne
soient pas extraits d'œuvres plus générales, roman en particulier. Œn ce
qui touche le texte de Günter Grass, après les explications que vous nous
avez données, nous sommes pleinement d'accord pour qu'il fasse partie du
premier numéro.) Le titre de la revue pourrait être Gulliver, sauf si, pour
des raisons juridiques, il nous était impossible de l'utiliser ou si, entre-
temps, les uns ou les autres, nous en trouvions un meilleur. Nous ne nous
sommes pas encore entendus quant au format, mais il est admis que cha-
cun de nos éditeurs, en relation avec les rédactions respectives, travaillera à
une maquette et fera des propositions ; une décision interviendra ultérieu-
rement. La revue parattra tous les trois mois et comprendrait en principe
210 pages (naturellement, ce chiffre n'est pas définitif, puisqu'il faudra
tenir compte du format finalement choisi) ; chaque rédaction sera respon-
sable d'à peu près le tiers du numéro, y compris l'apport d'écrivains d'au-
tres pays qu'elle aurait procuré. Cela est acquis. Nous nous en réjouissons.
Nous nous réjouissons aussi des premiers contacts que nous avons pu
avoir les uns avec les autres. J'ai été pour ma part très heureux de pouvoir
m'entretenir personnellement avec vous et je souhaiterais beaucoup pou-
voir poursuivre de tels entretiens. Malheureusement, nous avons eu très
peu de temps, et nous avons regretté que vous ayez dû repartir si prématu-
rément. Nous ne nous sommes rencontrés en séances de travail que trois
fois ; c'est extraordinairement peu pour tout ce que nous avions à dire et à

268
décider. TI est certain qu'une quatrième rencontre, au moins, aurait été
nécessaire, après celle du dimanche matin où tant de sujets graves furent
abordés.
C'est pourquoi, pour combler cette lacune, il nous a paru indispensable
de vous faire part de quelques réflexions afin d'éviter le développement de
plus grands malentendus.
1) Nous ne concevons pas notre rôle de critiques et, par conséquent, de
directeurs de revue, comme, à entendre l'exposé de M. Boehlich et celui de
MM. Leonetti et Vittorini, les Allemands et les Italiens semblent concevoir
le leur. n est arrivé aux uns et aux autres de critiquer nos textes - et, pour
les Italiens, de critiquer les vôtres - à la manière de « Kulturkritiker » et
d'idéologues. Cette attitude nous parait dangereuse, parce qu'elle revient à
juger ·l'acte littéraire en le faisant dépendre de critères esthétiques et idéo-
logiques implicites auxquels, à notre sens, il est impossible de soumettre des
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


textes d'écrivains. Pour moi, l'acte ou l'expérience littéraire est indivisible,
cet acte ou cette expérience s'accepte en entier ou se récuse en entier.
Prenons votre texte, si vous le voulez bien. Elio Vittorini vous a reproché
de vous « répéter » ou, pour être plus exact, a regretté que votre essai
n'apporte rien de nouveau par rapport à celui que vous avez publié en
anglais dans l'Evergreen Review et en français dans Les Temps Modernes.
Comme je l'ai déjà dit publiquement, je trouve ce regret étrange, puisque
cette prétendue répétition est (du moins pour une part) le sens même et la
vérité de ce que vous avez écrit et qu'il nous semble à nous, au contraire,
nécessaire que vous reveniez encore bien d'autres fois, vous, mais aussi
d'autres écrivains allemands ou non allemands, sur cette situation de Berlin
et de la division en général : tout sujet important est inépuisable et il faut
en parler inépuisablement. (C'est aussi parmi d'autres raisons, la justifica-
tion du «Cours des choses» et de «la forme courte», puisque l'une et
l'autre représentent la possibilité d'une réflexion infinie, obsédante et har-
celante, comme l'est le monde aujourd'hui). De même, il est difficile d'être
d'accord avec la méthode critique qui fut appliquée, peut-être du reste
d'une manière tout accidentelle, au texte de Jean Genet, méthode qui a
consisté à prélever certaines phrases, à les isoler, puis à leur trouver alors
un sens idéologiquement suspect, comme si un texte n'avait pas seulement
un sens global. De même encore, et sans autre justification, un interdit
semble avoir été prononcé contre René Char. Cela serait inadmissible.
Qu'auraient dit les Italiens, si noÜs avions déclaré : nous ne voulons pas de
Gadda ou nous ne voulons pas de Moravia, sans donner de raisons ? Je

269
souhaite qu'une telle attitude soit abandonnée (à supposer que je ne fasse
pas tort, par mon interprétation, à la pensée de nos interlocuteurs). Elle est
contraire à ce que représente pour nous la recherche littéraire. Nous pen-
sons qu'un écrivain, c'est souvent lorsqu'il se «trompe», lorsqu'il nous
paraît se tromper, qu'il lui arrive de nous parler, si nous l'écoutons bien, le
plus profondément.
J'ajoute que lire un texte d'écrivain est un acte très important et très
difficile, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un texte écrit dans une langue
qui n'est pas notre langue. TI faut que nous apprenions à nous lire les uns et
les autres lentement et même humblement, dans un esprit d'attention
mutuelle.
2) Une autre opposition s'est fait jour, d'ordre philosophique. Nous
avons été dénoncés comme philosophiquement coupables, coupables d' abs-
traction, coupables d'ignorer le« concret», de nous complaire dans «l'hé-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


roïsme intellectuel sublime » et de nous détourner du charnel. J'ai com-
mencé de répondre à Zürich à ce grief. Je voudrais ajouter quelques brèves
remarques. Je dois dire que cette récusation de l'abstraction et cette apolo-
gie du concret nous ont paru essentiellement abstraites et d'une abstraction
plus dangereuse que celle qui nous était reprochée, parce que idéalisante
et, pour tout dire, de caractère éthique. (Dire: il faut cesser d'être abstrait,
il faut être concret, sans se soucier de savoir si un tel mot d'ordre a le
moindre sens dans l'état d'exploitation de nos sociétés, c'est ce que j' ap-
pelle pur idéalisme.) En vérité, j'ai été frappé de constater que le reproche
qui nous a été adressé, c'est exactement le reproche que, en France, les
gens de droite adressent aux intellectuels de gauche, à savoir d'être des
gens à principes, coupant les cheveux en quatre et seulement capables
d'une recherche longue, pauvre, sans certitude de la vérité. En France, les
gens de droite dénoncen~ unanimement la philosophie, parce qu'ils ont
peur de la contestation et du questionnement qu'est essentiellement pour
nous la« philosophie», et parce que, sous prétexte de louer le concret, de
louer l'empirisme sans principes, ils entendent s'en tenir au statu quo social,
au confort sociologique.
Cela dit, nous n'entendons nullement vous imposer nos propres exigen-
ces intellectuelles, sous la forme où elles s'imposent à nous (d'ailleurs,
comme il se doit, dans le groupe français, nous avons, chacun, nos soucis
« philosophiques » propres). Au contraire, et c'est là où j'en viens à l'essen-
tiel. Nous disons ceci: nous vous acceptons, comme écrivains et comme
hommes de pensée, absolument tels que vous êtes, dans votre différence, et

270
c'est précisément cette différence qui nous importe ; mais, réciproquement,
nous vous demandons de nous accepter tels que nous sommes dans notre
différence, même si cette différence au début vous déconcerte et même
vous déçoit (la déception est quelquefois enrichissante), et nous vous de-
mandons de ne pas nous « juger » hâtivement au nom de références cultu-
relles qui, à notre avis, ne s'appliquent pas ici.
3) Le troisième ordre de difficultés concerne la conception de la revue.
Mais ici, et en tenant pour acquis que les principes précédents seront
admis et respectés par tous, nous devons aussi tous reconnaître qu'il s'agit
d'une très longue tâche que seule l'expérience commune nous permettra de
mieux réaliser. Le groupe français a présenté une certaine forme, puisque
ce que nous appelons «Cours des choses» représente à la fois une rubri-
que particulière et le principe d'une structure plus générale permettant,
d'une manière souple, l'articulation aussi de tous les autres textes. Naturel-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


lement, nous sommes attachés à cette forme, d'abord parce que nous y
avons beaucoup travaillé et aussi parce qu'elle représente quelque chose de
nouveau, aussi bien, je crois, par rapport aux revues étrangères que par
rapport aux revues françaises, et parce que, enfin - c'est là la raison essen-
tielle - elle nous semble répondre à la tâche décisive qui devrait être la
nôtre : celle de rejoindre, par une pluralité de réflexions différentes, ordon-
nées en un agencement qui seul en détermine vraiment le sens, la pluralité
des objets du monde et des possibilités du monde. Mais, loin de nous la
pensée de vous imposer brutalement et du dehors cette conception. Nous
espérons seulement que vous voudrez bien y réfléchir et peut-être, peu à
peu, et à l'expérience, en admettre l'intérêt et l'importance. Nous devons
travailler en commun sans exclusive et sans contrainte et en respectant
profondément les exigences qui sont propres à chacun : voilà l'humble
point de départ de notre entreprise ; peu à peu, celle-ci s'approfondira et
s'unifiera peut-être dans la diversité.
En ce qui concerne nos tâches respectives jusqu'au 15 février, je pense
qu'on en peut dire ceci : vous vous rappelez les propositions finales d'Elia
Vittorini, lesquelles, à ce qu'il me semble, ont été acceptées. Vittorini a
demandé aux trois groupes de compléter leur contribution de manière à les
rapprocher les unes des autres. Lui-même, au nom de la délégation ita-
lienne, s'est engagé à donner plusieurs textes courts pouvant correspondre
aux nôtres et aux vôtres. De notre côté, nous nous efforcerons de complé-
ter notre ensemble a) par d'autres textes, b) par un essai plus long (si
possible), c) par un texte littéraire. Vous-mêmes, quelles sont vos inten-

271
tians à ce sujet ? Pensez-vous, comme nous le souhaitons, pouvoir complé-
ter la contribution du groupe allemand par plusieurs textes pouvant trou-
ver place dans « Le cours des choses » ? TI serait également indispensable
que nous préparions les uns et les autres des « informations », au sens où il
en a été question dimanche matin, informations soit courtes, soit plus lon-
gues et même inédites, ainsi que l'a suggéré heureusement Günter Grass.
Pardonnez-moi d'avoir dû vous écrire aussi longuement, mais vraiment,
et vous l'avez senti, j'en suis sûr, les remarques que je vous ai présentées
sont pour nous essentielles, et votre accord sur ces remarques générales est
aussi pour nous essentiel, comme l'accord de nos amis italiens à qui nous
écrivons en leur communiquant cette lettre.
Je tiens à vous redire, avec l'expession de ma vive sympathie, l'espoir
que nos relations pourront se développer heureusement dans l'avenir.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Maurice Blanchot
P.S. : Günter Grass, au cours du déjeuner de dimanche, a dit à Robert
Antelme que la fondation Ford mettait à la disposition d'intellectuels
étrangers des bourses pour le cas où ceux-ci voudraient faire à Berlin un
séjour de un à trois mois. Günther Grass exprimait le souhait que plu-
sieurs d'entre nous pussent profiter de cette possibilité. Je voudrais dire
dès maintenant que si les circonstances me le permettent, j'envisage sérieu-
sement de faire cet été à Berlin un tel séjour.

Le (?) février 1963

Elia Vittorini à Louis-René des Forêts

Cher Louis-René,
De retour à Milan, désireux comme je le suis de poursuivre notre discus-
sion de Zurich, il me serait évidemment plus facile de m'adresser comme
d'habitude à Dionys. Mais je préfère m'adresser à toi et laisser de côté
pour une fois une inclination vieille de tant d'années ; et ce pas seulement
en raison de ton rôle institutionnel à la revue, mais aussi parce qu'il m'a
semblé, dimanche soir, te voir quitter l'hôtel plus triste et plus déprimé que
tous les autres. Pour ma part, et malgré tout, je me sentais assez optimiste
et c'est donc à la lumière de ton pessimisme que je voudrais voir si ce que

272
je considère comme positif possède une réalité en propre, ou si c'est une
illusion totale.
Le travail qu'il nous faudra poursuivre se présente il est vrai dans une
perspective très difficile : je m'en suis rendu compte moi aussi. Je crois
cependant qu'il s'agit de difficultés toutes d'une seule espèce qui ont pour
origine commune nos inclinations « naturelles », celles qui nous font écrire,
nous manifester écrivains. Mais notre « naturel » n'est autre chose que ce
qui a pu se constituer en nous sous l'effet de ce qui nous entoure, jusqu'au
moment qui précède notre « action » (ou, en somme, jusqu'au début de
notre « action »). Chercher à le réprimer ou à le contrarier ne dépasserait
jamais le stade des velléités et nous réduirait bientôt à une paralysie, par-
tielle pour les uns ou totale pour d'autres. Nous savons d'autre part, puis-
que nous voulons réaliser un travail en commun, qu'aucun de nous n'aurait
intérêt à rechercher une sublimation de son « naturel » propre. La valeur
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


que nous lui attribuons ou que de toute façon nous sommes mis en situa-
tion de lui attribuer n'est [?] une valeur, en effet, qu'en tant que véhicule
historique. Et je dirais par conséquent que les difficultés dont nous nous
sommes tous alarmés devraient pouvoir être surmontées (sans entraîner
l'appauvrissement de personne et en enrichissant, au contraire, constam-
ment, notre action commune), justement au fur et à mesure que nous
perdrons (en progressant dans le travail) tout reste de complaisance comme
tout reste de peur vis-à-vis de notre« naturel»; [illisible].
TI y a certes une grande différence entre ce que certains d'entre vous à
Paris nommez littérature et ce que nous - Calvino et moi ou Günter Grass
ou d'autres - nommons littérature. Nous pourrions dire que vous appelez
littérature une activité qu'il vaudrait mieux définir philosophie. Je ne veux
pas dire - que cela soit clair - que nous aimerions limiter le qualificatif de
littéraire à une activité tournée uniquement vers l'imagination sensorielle et
affective. Bien au contraire. Nous désirons aussi réfléchir, construire des
raisonnements qui possèdent une signification efficace. A cela près que,
pour nous, le caractère spécifique de la littérature consiste à le faire en
utilisant les choses comme objets, et les idées, par contre, comme instru-
ments ; alors que la tendance qu'on trouve dans nombre de vos réflexions,
tendance qui consiste à utiliser les idées elles-mêmes comme des objets et à
taire, écarter, laisser de côté les choses, nous apparaît comme une attitude
spécifique de l'activité philosophique. En plus, nous pourrions dire que la
perspective dans laquelle vous utilisez les unes et taisez les autres radicalise
la portée philosophique de vos intérêts en leur conférant le sens d'une

273
recherche ontologique, laquelle est du point de vue philosophique même
une recherche très particulière. Nous pourrions même aller jusqu'à dire
que vous Oes trois ou quatre personnes du groupe français auxquelles je
me réfère dialectiquement) cherchez à relancer et à revaloriser sous le nom
de littérature, tout un aspect de réflexion philosophique que l'action conju-
guée de la logique positiviste et de la phénoménologie entendait extirper -
comme privé d'avenir scientifique - de la philosophie moderne. Effective-
ment, la façon même dont Maurice Blanchot a traité de « forme brève » et
de « forme longue » pourrait nous autoriser par elle-même à soutenir une
interprétation de ce genre-là : s'opposant à la forme longue, il semble
vouloir éliminer la possibilité, implicite à tout souci d'extension, de traiter
des « choses » (aussi bien en tant que telles qu'en tant que termes « durs »
de problèmes et qu'en tant qu'extrême « discontinus » de relations) ; tan-
dis qu'en préconisant la forme brève, il semble vouloir favoriser la possibi-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


lité, implicite à tout souci de réduction, de ne parler que par référence au
«tout» et à partir du «tout», en fonction et en raison du «tout», selon
le « continu » ontologique du « tout ».
Même s'il en est ainsi, je crois qu'il est absolument utile pour chacun de
nous (et outre la nécessité historique des trois cultures), de travailler en-
semble. Les deux attitudes (qui par ailleurs en ont d'apparentées et de
secondaires) peuvent se combiner sans peine et être réciproquement com-
plémentaires. L'intérêt ontologique parfaitement athée, comme il se trouve
au plus haut point chez Blanchot qui ne laisse rien à un au-delà, peut sans
peine s'associer à un intérêt épistémologique, tel celui de Enzensberger ou
de Leonetti, etc., intérêt qui voudrait tout sonder et tout démystifier dans
le « hic et nunc ». La différence, en réalité, ne réside pas entre une position
philosophique et une autre littéraire. La position de Calvino, ou de John-
son, ou la mienne, peut mieux que d'autres prendre des aspects de littéra-
ture, pour la simple raison que sa portée philosophique est justement de
caractère épistémologique. Mais l'évidence littéraire de l'espace épique sur
lequel il nous arrive de nous exprimer dans notre épistémologie, ne nous
empêche pas de percevoir et d'apprécier la valeur littéraire de l'espace lyri-
que sur lequel vous vous exprimez dans votre ontologie (ou dans votre
ontologique anti-ontologie). A Zurich, nous avons reconnu qu'étaient
«beaux» (et non pas seulement« vrais» ou« justes») les textes de Blan-
chot, de Barthes, de Mascolo, etc. A la limite, nous courons les uns et les
autres des risques sérieux : retomber « à la Heidegger » dans la métaphysi-
que la plus inopérante ou redécouvrir « à la Sartre » le journalisme le plus

274
banal ; mais le fait de savoir que nous courons ces risques est en soi déjà
une garantie. L'important, c'est que vous admettiez aussi, dans un but
commun, la fonction de la forme longue (et épique), et que par conséquent
vous demandiez leur collaboration à des écrivains français qui aiment à
s'exprimer dans la forme longue (et épique), de même que nous la deman-
derions aux Italiens et aux Allemands qui aiment à s'exprimer en forme
brève (et lyrique). TI serait dommage que ce qui est caractéristique de
quelques Français soit considéré comme caractéristique de tous les Français
de notre groupe, ou que ce qui est caractéristique de quelques Allemands
et Italiens soit considéré comme caractéristique de tous les Allemands et
Italiens de notre groupe. TI n'est pas dit d'ailleurs que la forme longue
doive être nécessairement longue. Ni que la forme brève doive être néces-
sairement brève. La distinction concerne au fond leur nature plus que tout
autre chose. Et vous-mêmes, en prévoyant que la structure de la revue
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


comprendrait l'information, vous avez pratiquement déjà fait place à la
forme longue, au moins en principe. La forme longue peut n'être, en
substance, que ce que vous nommez information, si elle peut se développer
et si elle entraîne elle-même, sans être réduite à un second plan, ses signifi-
cations.
Affectueusement.
Elia Vittorini

Le 8 février 1963

Maurice Blanchot à Elia Vittorini

Cher Elia,
Dionys m'a d'abord lu votre lettre, après l'avoir traduite avec la rigueur
qui lui est propre. Cependant il m'a demandé d'en attendre, selon vos
vœux, la traduction qu'il a sollicitée d'un traducteur professionnel. J'ai
maintenant, comme chacun de nous, le texte sous les yeux. Certainement,
en nous écrivant, vous avez cédé non seulement à la proposition de l'amitié
(et cette amitié, laissez-moi vous le dire, est désormais comme un espace où
il me semble que j'ai toujours habité), mais à l'exigence de notre difficile
entreprise. TI faut que nous nous parlions. Cette simple parole, il est vrai,
est elle-même difficile. Elle risque d'étendre les malentendus et de détruire

275
la certitude heureuse que nous pouvions avoir d'une possibilité d'entente
immédiate. TI n'importe. Parler est notre péril et notre nécessité.
La même pensée qui vous a fait nous écrire m'a engagé à écrire à Uwe
Johnson. Vous avez vu la lettre. Elle aussi continue les entretiens de Zü-
rich. Elle cherche en même temps à faire sortir Johnson de sa résetve
protocolaire où, depuis le début, il se retranche, alors que tout me per-
suade qu'il est un écrivain non seulement important, mais sensible et pas-
sionné (dans sa froideur rigide). Je vous dirai, par rapport à cette attitude
des Allemands, quelles sont nos craintes et aussi par rapport à l'avenir du
projet. A ce projet, ici, nous attachons tous, presque tous, la plus grande
importance ; plusieurs d'entre nous y sacrifient momentanément leur acti-
vité personnelle, et il nous semble que vous aussi, amis italiens, dans la
perspective qui est la vôtre, vous n'accordez à la revue pas moins d' atten-
tion que nous. Mais en ce qui concerne nos associés allemands tout est plus
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


obscur. La facilité avec laquelle ils ont été près de rompre, au moins à deux
reprises, est préoccupante. Le fait que la plupart des textes préliminaires
que nous leur avions envoyés (particulièrement sur le «Cours des cho-
ses ») ont été purement et simplement « mis au panier » (comme l'a dit
Mlle Kirchner) montre leur peu d'attention et leur peu de curiosité (la
faute en est peut-être d'ailleurs à Boehlich ; c'est pourquoi désormais nous
écrivons directement à Johnson en allemand). Cela est inquiétant, il ne
suffit pas en effet de s'intéresser théoriquement à une telle entreprise. TI
faut y travailler. Travail considérable, presque terrible. Quand je vois qu'ici
où nous nous réunissons chaque semaine, où les écrivains sont proches les
uns des autres, faciles à atteindre, faciles à éveiller, oui, quand je vois
combien il est malaisé de triompher de la paresse profonde, propre à
chaque écrivain (désœuvrement sans lequel, du reste, il n'écrirait pas), je
pense avec frayeur à Johnson isolé, à Berlin et aux autres écrivains alle-
mands dispersés, enfoncés dans leur activité propre et peut-être médiocre-
ment retenus par l'intérêt de notre tâche commune. Leur répugnance à
coopérer au « Cours des choses », je suis prêt à l'attribuer prosaïquement à
cette paresse invétérée. TI faut donc essayer, sinon de les en guérir, du
moins de les convaincre peu à peu de l'importance pour eux-mêmes d'un
projet différent de tous les autres.
J'en viens à une autre crainte. Nous avons essayé d'élaborer, pour cette
revue, une certaine structure et, au sens large, une certaine « forme ». Je
m'en explique à nouveau dans la lettre à Johnson. On peut en discuter.
Mais nous sommes convaincus que si, par paresse, fatigue et méfiance

276
théorique, nous nous contentons d'une revue sans structure et sans forme
(où les textes rassemblés au petit bonheur se réuniront sans autre cohé-
rence qu'une vague harmonie instinctive), nous irons très rapidement à
l'échec le plus stérile. Je ne sais ce qu'il en est en Italie et en Allemagne. En
France, c'est clair. Toutes les revues se meurent, le genre «revue» est
mort. Pourquoi ? TI y a bien des raisons, mais l'une est simple et frap-
pante : les écrivains ne se sentent plus concernés par ce mode de publica-
tion. Pourquoi encore? Parce qu'il n'y a rien dans un tel genre épuisé qui
les provoque à y écrire. Même s'ils sentent que leur activité d'écrivain pour-
rait aussi s'accomplir ailleurs que dans l'espace de leur œuvre, ils répu-
gnent absolument à participer aux publications politiques et littéraires ac-
tuelles, parce que celles-ci ne correspondent nullement à l'exigence à laquelle
ils voudraient répondre. Ces revues ne leur apportent rien, elles ne leur
fournissent pas la possibilité nouvelle qu'ils attendent de rejoindre, en tant
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


qu'écrivain, les problèmes qui leur échappent, tandis même qu'ils les vivent.
Or c'est cette possibilité que devrait leur apporter le « Cours des cho-
ses », en même temps que leur donner une aptitude à entrer dans une
/orme où déjà la signification de la tâche commune se pressente, se prépare
et s'affirme. Ce que nous appelons « forme courte » ou plus justement
« fragment » est essentiellement lié : 1) à cette idée que chaque écrit ne
contient pas tout son sens en lui-même, mais n'est qu'une unité fragmen-
taire dont le sens dépend de son rapport avec tous les autres; 2) donc à
cette idée que le sens n'est pas là une fois pour toutes, dans le texte où il se
propose, mais varie selon la manière dont l'ensemble des textes se consti-
tue, c'est-à-dire selon la règle opératoire qui décide de l'agencement et de
la combinaison de ces divers fragments (ou unités plurielles). (C'est pour-
quoi, l'erreur de Boehlich et parfois la vôtre a été de lire chacun de nos
textes comme s'il était seul au monde, riche ou pauvre d'un unique sens
déterminé, alors qu'en réalité ·la signification de ces textes est encore à
venir, dépendant et des vôtres et de ceux des Allemands et surtout de la
structure de l'ensemble.) 3) Le « fragment » est lié à la nécessité de donner
expression à une pluralité de réflexions différentes, c'est-à-dire de rejoin-
dre, par cette pluralité diverse, la multiplicité plurielle des objets et des
possibilités du monde, sans que, pour autant, la revue risque de se disper-
ser dans l'informe, comme il arriverait si la diversité de ces textes multiples
ne se composait pas et ne s'articulait pas dans un projet d'ensemble.
Je m'arrête. J'ajoute seulement que nous avez été, ici, très frappés de
voir combien la « forme » et la « structure » que nous proposions, ainsi
que le dessein général du « Cours des choses » intéressaient et attiraient les

277
écrivains apparemment les moins proches de nous. Voilà ce qu'il m'a sem-
blé nécessaire de vous dire aujourd'hui. Quant au sujet même de votre
lettre, après y avoir beaucoup réfléchi, je crois plus juste d'attendre qu'un
jour nous essayions, par le mouvement libre de la parole orale, de réduire
les malentendus. Au fond, cher Elio, vous nous avez écrit une lettre de
philosophe, et c'est là la méprise : nous ne sommes pas capables de nous
reconnaître dans le vocabulaire philosophique dont vous usez, je veux dire
d'en comprendre, par rapport à nous, la portée et la valeur. Idées, refus de
l'épistémologie, ontologie, je puis vous affirmer que rien dans les raisons
qui nous font nous exprimer, dans la revue, hors de la revue, ne se trouve
signifié, même approché par ces mots. Et quant à moi, que pourrais-je
dire ? Toute ma vie a comme disparu dans un mouvement de recherche
qui est peut-être l'expérience d'écrire et dont j'essaie de porter, pauvre-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


ment mais absolument, la responsabilité.
A la vérité, je suis plus préoccupé par les méprises possibles au sujet de
la « forme courte », puisqu'elles menacent directement le projet. n faudrait
essayer de chercher d'où elles viennent. Mais comme Roland Barthes sera
vers le 15 février à Milan où j'espère qu'il vous verra, et comme je sais que,
mieux que moi, il peut, grâce au langage qui est le sien, exprimer ce que
nous entendons par «parole de fragment», je m'en remets à lui pour
continuer cette lettre.
Assurément, les difficultés sont immenses. Chaque nuit où la lucidité est
plus grande, je les vois si clairement que je doute si elles ne l'emporteront
pas. Mais chaque jour je pense que, même si la nuit n'a pas tort, rien
cependant ne doit nous décourager. TI y a ainsi une folie nocturne et il y a
une folie diurne - mises ensemble, elles doivent bien constituer une sorte
de ferme raison à laquelle l'on peut rester fidèle.
Maurice Blanchot

Tjome (Norvège), le 25 février 1963

Hans Magnus Enzensberger à Dionys Mascolo

Cher Dionys,
Merci de ta belle et longue lettre. J'étais très content d'avoir des nouvel-
les de ta part. Absolument d'accord : aucun « appareil » ne peut remplacer

278
le contact immédiat entre des amis qui se connaissent bien et qui ne ris-
quent pas de se trouver sur un plan quasi diplomatique. ( ... )
Tout à fait d'accord avec ce que tu diS à propos de la forme dite courte.
Pour moi, celle-ci n'a jamais été une question qui m'a préoccupé, voire une
question de principe. Les malentendus dérivent du fait (sémantique) que
Johnson (et quelques autres) se sont heurtés à l'expression «Cours des
choses ». Sûrement ce malentendu a-t-il été vaincu à Zurich. Je crois même
que certaines contributions allemandes «courtes» sont en cours de prépa-
ration.
Mes préoccupations et mes craintes sont d'un ordre différent, peut-être
encore plus grave. A mes yeux, une revue est, d'abord, un moyen de
communication. Elle vise une audience, si virtuelle qu'elle soit, et des effets,
si indirects qu'ils soient. Cette communication est d'un ordre différent de
celle qu'on peut envisager à travers un livre. Or, j'ai cru remarquer, j'ai été
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


frappé par l'impression très nette, que vous- tout le groupe français- n'y
pensiez pas un instant. Toi, tu déclares tout simplement : le public, c'est un
mystère. Je ne suis pas du tout d'accord. C'est une belle phrase, mais une
phrase très dangereuse. Si le public est un mystère, voilà notre défaut. TI
faut savoir à qui on parle. Si l'on vise le vide, l'on met en question l'idée de
la revue - de toute revue, et surtout de la nôtre. Exemple très concret de
cette attitude: quelqu'un parmi vous a soutenu, à Zurich, très sérieuse-
ment, qu'il serait préférable, pour des raisons purement esthétiques, d'or-
dre mallarméen, de prendre un format très grand. Que le prix de la revue
augmente en conséquence jusqu'au double - aucune importance pourvu
que les exigences de la beauté sont satisfaites. Alors voilà une attitude qui
me choque profondément. C'est un oubli des autres (voire des lecteurs,
l'audience) qui me paraît absolument pré-marxiste, ûn manque de solida-
rité avec les gens qui ont besoin de lire cette revue que je ne peux pas,
personnellement, admettre. Tous mes amis sont d'accord avec moi pour le
refuser. Evidemment, cela ne se home pas aux apparences, à l'aspect de la
revue. Cela entre dans l'écriture. Ici, on retombe sur la question de l' abs-
traction- terme un peu ingénu et même trompeur. n s'agit d'autre chose:
de la question de savoir si on se moque du lecteur ou si l'on admet son
existence réelle.
Je ne dis pas qu'il faut lorgner le public, et encore moins y condescendre,
à un niveau qui ne serait pas le nôtre. Mais si la revue n'a pas une significa-
tion sociale (de communication), elle sera un échec à tous les points de vue
possibles. Or, l'attitude française n'est pas, évidemment, inexplicable. n

279
existe, en France, une couche sociale d'intellectuels très formée, sophisti-
quée, ayant tout lu, et qui dispose d'une certaine aisance matérielle (si la
revue coûte 5 ou 12 francs, peu importe). Cela n'est pas du tout notre cas.
Je crois qu'on pourrait étudier la situation sociale du public « averti », « de
gauche », dans nos trois pays à partir des attitudes démontrées par nos
trois groupes (qui ne sont, bien entendu, trois groupes nationaux que dans
ce respect), attitudes vis-à-vis de leur audience, et par conséquent, attitudes
vis-à-vis de l'écriture.
Toute la façon «stratosphérique», un peu mandarine, qu'on a remar-
quée à Zurich (en employant des mots maladroits comme« abstractions»)
dérive de ce fait. Elle nous a fortement inquiétés.
Cher Dionys, je parle avec une &anchise qui est peu polie. Tu com-
prends qu'on pourrait très bien dire tout cela d'une façon beaucoup plus
indirecte et moins brutale, le convertir en louange même : en disant com-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


bien les Français sont cultivés et combien nous sommes barbares, tous les
autres : ce qu'ont fait les Italiens à Zurich. Tu me pardonneras, j'espère,
que je m'explique avec toute la force possible. Je risque même d'exagérer
plutôt que d'atténuer en résumant : que le dédain, voire le mépris de nos
« semblables, nos &ères » que je redoute chez vous, dans le style, l'attitude,
la vue générale de la revue, constitue, pour l'instant, l'élément du projet qui
me trouble plus que tout autre chose.
(...)
Amitié, et à bientôt.
Hans Magnus Enzensberger

1er mars 1963

Elio Vittorini à Maurice Blanchot

Cher Maurice,
Ma femme a été émue par votre lettre à ce moment où vous parlez d'une
plus grande lucidité que vous appelez quand même folie. J'en ai été touché,
moi aussi. De façon que j'aimerais bien ne vous répondre que par un signe
uniquement d'amitié. Mais ce serait du repos et en quelque sorte de l'éva-
sion, par rapport à un travail de cette entreprise qui est la source et donc la
nourriture (quoique aussi la contestation) de notre amitié. Vous m'excuse-

280
rez alors que je redevienne tout de suite un (plus ou moins) belligérant.
Dans toute question de travail je ne peux pas ne pas risquer de dire des
choses même injustes si j'y porte (à ce travail) un vrai intérêt. D'autre part
je me trouve (dans ce travail) obligé à parler au nom d'une situation bien
plus que de moi-même. C'est pour aider à établir la possibilité de la parti-
cipation italienne que je vous écris des lettres comme celle que j'ai écrite à
des Forêts : et c'est donc dans un langage de médiation que je dois vous les
écrire en m'assurant de la réalité des forces littéraires italiennes disponibles
aux fins internationales de la revue. Car je dois bien rassurer mes camara-
des italiens qu'il ne s'agit pas de s'efforcer de produire en Italie aussi les
matériaux de construction littéraire que vous êtes déjà prêts à produire par
effet de votre culture mais qu'il s'agit uniquement d'élever une construc-
tion commune avec les matériaux que l'arrière-terroir de chacun lui permet
de produire.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


On a un peu bavardé avec Barthes de la situation italienne : on lui a dit
(Leonetti et moi) comment par exemple, certaines « notions » Oa notion
du silence, la notion de l'absence) qui ont chez vous un certain sens en ont
chez nous un autre très différent et désagréable à cause du fait qu'elles ont
été introduites et développées en Italie par une école de mystiques chré-
tiens Oes « Ermetici »,poètes et essayistes entre 1935 et 1945). Je ne peux
pas vous en dire plus par lettre, mais je dois ajouter que le tableau que vous
faites pour les écrivains allemands, vous pouvez parfaitement l'appliquer à
nous italiens.
Chacun de nous vit isolé dans une ville ou l'autre. De temps en temps
(avec une moyenne de six fois par an), on se voit à deux ; beaucoup plus
rarement on se voit à trois ; et il n'arrive jamais de se voir tous ensemble.
Ça signifie qu'on ne fait pas société entre nous, et qu'on n'a jamais une
communication d'écrivain à écrivain (sauf en s'écrivant). La société et la
communication on les a (chacun dans sa ville) avec des gens: techniciens,
instituteurs, commerçants, syndicalistes, médecins, etc., et alors le fait de ce
qu'on parle avec eux et du langage dans lequel on parle avec eux condi-
tionne nos intérêts et notre langage comme écrivains.
C'est une limite certaine et une limite grave qui oblige notre littérature à
se déployer avec une tenue de rapport plutôt que d'absolu.
Mais une limite qui en même temps nous permet d'accepter qu'un mot
de la philosophie ou de la psychologie ou de la politique ou de n'importe
quel autre langage nous alerte sur le sens philosophique ou le politique et le
culturel en général que les signifiants de toute opération littéraire peuvent

281
avoir dans un certain contexte historique (ou par ce qu'ils dénotent ou par
ce qu'ils connotent), en nous rendant soucieux d'éviter de convoyer (même
au prix d'une réduction de la polysémie littéraire) un sens que rien pour-
rait réussir idéologiquement ou politiquement (à rendre) désagréable.
Je me rattache avec ça au refus en bloc que vous faites de ma lettre
comme philosophique. Tandis qu'elle représentait tout simplement ce souci
désormais (depuis au moins 1945) ineffaçable chez moi de vérifier par
l'explicite même le plus conventionnel de n'importe quel autre langage, le
rayonnement historique de tout ineffable ou « mobile » littéraire. Min
d'éviter qu'on tombe, comme par exemple un Pound ou comme un Céline,
dans ces mauvais sens culturels que leurs écrits ne peuvent pas s'empêcher
d'avoir.
Vous ne pouvez pas dire « non » au souci qu'elle représente : car nous
demander de dépasser ce souci dans nos écrits serait le même que nous
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


demander de ne pas écrire. D'autre part, cette lettre vous disait tout un tas
de choses non philosophiques auquelles vous n'avez pas répondu. Elle vous
disait que nous acceptons d'adopter pour un bon nombre de nos écrits du
cours la « forme » que vous proposez. Elle vous demandait que par contre
(et par amour de l'originalité de la revue) vous acceptiez d'adopter pour un
nombre même tout petit de vos écrits du cours « la forme » que nous
avions proposée.
Elle vous disait enfin que nous pouvions accepter que cette deuxième
forme (ou langue) prenne place dans le cours comme uniquement une
forme d'information développée. Et vous ne nous avez encore répondu à
rien de ça, et on ne sait pas encore à quel point est sur tout [ztlisible]
Dionys m'accuse, pratiquement, d'être insolent. Mais il ne tient pas compte
du fait que le projet présenté par vous à Zurich est différent dans pas mal
de choses (par exemple le fonctionnement de la direction internationale)
du projet encore très ouvert auquel Leonetti et moi avions collaboré avec
vous avant Zurich et que nous avions « propagandé » chez nos camarades
italiens ; et il ne tient pas compte que ce fait augmente énormément nos
difficultés d'organisation parmi nos camarades italiens... Mais vous avez
maintenant assez de textes à nous pour que nous puissions mieux parler.
Je crois qu'au fond il vaut mieux renvoyer tout au moment de la rencontre
de Paris. Ce seront les textes mêmes qui vous dirons dans leur ensemble si
on est arrivé à avoir un projet au-delà de tout projet et tel qu'on puisse le
développer.

282
Embrassez Dionys de ma part. Ma femme vous remercie de vous être
souvenu d'elle. Je vous embrasse.
Elio Vittorini

Lettre non datée. Entre le 1er février 1963 et le 5 mars 1963

Maurice Blanchot à Uwe Johnson

Cher Uwe Johnson,


Je suis préoccupé de ne pas recevoir de réponse à la lettre que je vous ai
adressée le 1er février. J'en viens à me demander, pour m'expliquer votre
silence, si elle vous est bien parvenue. On me dit que vous étiez en voyage,
ces dernières semaines. TI nous paraît ici très important que nous connais-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


sions votre jugement sur les questions graves qu'évoque cette lettre. TI ne
serait pas raisonnable, ayant à diriger en commun une telle revue, que nous
ne cherchions pas à nous interroger davantage les uns et les autres sur ce
qu'elle doit être, sur sa structure, sur les desseins que nous poursuivons en
la préparant. J'insiste à nouveau en particulier sur la nécessité d'élaborer,
pour cette revue, une forme, c'est-à-dire d'en fixer l'architectonique. Nous
sommes convaincus que si, par paresse, fatigue ou méfiance théorique,
nous nous contentons d'une publication sans structure et sans forme (où
les textes, rassemblés au petit bonheur, se réuniront sans autre cohérence
qu'une vague harmonie instinctive), nous irons très rapidement à l'échec le
plus stérile. Pour éclairer encore cette question, je joins à ma lettre, mais
cette fois traduit en allemand, le mémorandum sur le« Cours des choses»,
considéré comme principe de structure. (Ce texte, je crois, lorsque nous
vous l'avions communiqué en français, n'avait pas été traduit, faute de
temps, par les éditions Suhrkamp et n'avait donc pu être porté à votre
connaissance.)
Cher Uwe Johnson, nous sommes tous profondément persuadés que
notre tâche est aussi importante qu'elle est difficile. Mais si nous voulons la
mener à bien ou du moins essayer de la mener à bien, il faut que nous
apprenions à nous parler. Parler est notre péril et notre nécessité.
Avec toutes mes meilleures pensées.

Maurice Blanchot

283
P.S. : Nous regrettons beaucoup que le titre «L'autre revue» ne puisse
vous convenir. Pour nous, et pour la première fois, c'était le vrai titre
capable de désigner avec simplicité, cette traurig namenlose Zeitschrift. Ne
vous serait-il pas possible de trouver un titre approchant qui ne risquerait
pas d'être confondu avec« Die andere Zeitung »?

Paris, le 11 mars 1963

Maurice Blanchot à Elio Vittorini

Cher Elio,
Je réponds hâtivement à votre lettre, et presque sans réfléchir, non pas
pour vous dire des choses bien nouvelles, mais pour maintenir entre nous
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


le mouvement de paroles et aussi par gratitude pour la force d'amitié qui
s'y exprime, même quand, pour des raisons sans doute justifiées, vous vous
mettez un peu en colère.
Je crois que nous avons eu tort de ne pas vous répondre, d'une manière
plus explicite, sur certaines propositions de votre lettre à L.-R. des Forêts.
C'est que nous avions l'impression d'y avoir déjà répondu par avance. En
effet, dans ma lettre à Johnson, j'indiquais à celui-ci que nous avions ac-
cepté les uns et les autres vos thèses de compromis : à savoir que Italiens et
Allemands s'efforceraient de contribuer au « Cours des choses » par des
textes plus courts et que les Français, de leur côté, apporteraient des textes
plus longs, soit littéraires, soit si possible sous forme d'essais. En ce qui
concerne la rubrique d'information, il est vrai que nous tenons à la recher-
che d'informations significatives, non commentées, simplement mises en
forme (comme l'indique le mot in-formation); mais 1) cela n'exclut pas les
informations que vous appelez développées, encore que nous les distin-
guons mal des autres textes du Cours des choses ; 2) il faut avouer que
nous n'avons pas nous-mêmes, faute de temps et faute d'organisation,
réussi à nourrir cette rubrique comme il le faudrait. Pour ma part, je la
crois cependant importante, car c'est par elle que nous pouvons rejoindre
le plus directement les événements du monde et particulièrement les évé-
nements politiques.
Sur tous ces points, il y a convergence de bonnes volontés, même si les
Allemands jusqu'ici s'en sont tenus strictement à la forme longue (mais,

284
principalement, parce qu'ils demeurent inorganisés et retenus par d'autres
préoccupations: il faut admettre cet état de fait qui ne sera peut-être.que
momentané; Suhrkamp a, parait-il, l'intention d'établir à Berlin un bureau
pour la revue et, à partir de là, pourra se produire un commencement de
concentration).
Ce n'est donc pas cela qui fait difficulté. Seulement nous sentons bien
qu'un tel accord est en quelque sorte un accord de protocole- indispensa-
ble sans doute, mais qui ne suffit pas à dissiper les difficultés critiques dont
nous avons tous pris conscience à Zürich : nous, j'entends surtout les Ita-
liens et les Français, car, comme nous en avons eu confirmation récem-
ment, les Allemands, eux, étaient satisaits ; venus à Zürich dans des dispo-
sitions de grande méfiance et de grand scepticisme, ils en sont repartis, sauf
Boehlich, avec la conviction que la revue se réaliserait certainement et que
la conférence avait été une réussite. (Je vous fais part de ces détails, non
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


pour le plaisir de l'anecdote, mais parce qu'ils ont un certain intérêt pour
l'avenir de l'entreprise.)
Alors, d'où viendrait le « malaise » ? TI est très difficile à déterminer.
Pour essayer de le préciser par voies négatives, je disais récemment à
Robert et à Dionys ( 1) que, si notre dessein était de ne faire qu'une revue
politique internationale, eh bien, nous ne rencontrerions aucune des diffi-
cultés qui ont surgi et qui nous surveillent. Notre accord, sur ce plan, est
sûr. Mais il reste vrai qu'être politiquement d'accord ne suffit pas à nous
rendre maîtres de cette autre entente dont notre entreprise suppose le lent
déploiement. Et il faut bien en conclure que celle-ci comporte donc une
exigence supplémentaire, plus grave encore, en tout cas plus difficile, où il
y va de la vérité même de notre vie, de notre raison d'être la plus intime,
d'où l'allure dramatique de nos contestations, les mouvements violents et
comme désespérés qui parfois nous traversent, sans que l'amitié puisse
nous en protéger et sans que cependant elle soit jamais atteinte.
De quel ordre serait cette difficulté? Dans votre lettre à L.-R. des
Forêts, vous avez cherché à la définir en termes philosophiques. Et, à ce
sujet, je voudrais dissiper le malentendu que ma lettre a paru produire.
Nous n'avons jamais prétendu révoquer votre souci d'élucidation philoso-
phique, encore moins échapper à une telle contestation. Ce qui m'a paru
nécessaire, c'est d'éviter que nous nous perdions dans des discussions ter-
minologiques et, pour cela, de renvoyer à une prochaine rencontre de tels

(1) Robert Antelme et Dionys Mascolo (NDLR).

285
débats plus faciles à poursuivre oralement. (Par exemple : quand vous
parlez de phénoménologie, de laquelle s'agit-il? Il y en a eu au moins dix
depuis Husserl, sans remonter à Hegel, et quand vous parlez de positivisme
logique, je crains que ce ne soit une désignation qui pour nous, en France,
ne représente rien de vivant.) Si nous nous maintenons sur ce plan qui est
celui de la diversité culturelle, nous risquons simplement d' accroitre les
occasions de méprise. Nous risquons aussi d'oublier ce qui depuis Hegel et
depuis Marx est le point de départ de toute réflexion : à savoir que nous
appartenons à« la fin de la philosophie», fin nécessairement ambiguë dont
on doit décider si elle s'affirme sous la forme glorieuse de son accomplis-
sement dans le monde ou sous la forme plus mélancolique de sa liquidation
pure et simple, comme dépassement ou comme renoncement et qui, en
tant que fin, n'en finit pas, peut durer de longues époques historiques,
mais qui, comme telle, nous investit de tâches radicalement autres auxquel-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


les ne sauraient convenir les anciennes étiquettes.
Au fond, et pour le dire dans un esprit de simplification dont je vous
demande pardon, je pense que le souci qui fut le plus visiblement à l' ori-
gine de notre projet, a d'abord été un souci unitaire : travailler à l'unité
politique, sociale, culturelle, philosophique, travailler dans la perspective du
tout et à la réalisation et à l'avènement du tout. Ce souci est sûrement
profondément le vôtre. Et, certes, nous aussi nous avons ce souci, mais
nous ne l'avons pas seulement, car (comment pourrais-je m'exprimer d'une
manière qui ne soit pas caricaturale ?) nous nous sentons dès maintenant et
principalement responsables aussi de l'exigence qui subsistera quand
l'unité sera réalisée : l'exigence post-unitaire et post-culturelle qui est
peut-être l'exigence «artistique» par excellence. Autrement dit, nous sa-
vons - Robert (2) dit cela souvent avec une force tout à fait convaincante -
qu'en tant qu'écrivains nous sommes déjà dans le « communisme » et que,
pour autant que nous y sommes, la réponse est donnée : c'est la réponse de
l'unité communiste ; mais, à partir de là, à partir du moment où ce que l'on
demande à la parole, c'est d'être autre chose qu'une réponse, alors com-
mence à s'affirmer l'exigence propre à tout langage littéraire : celle d'être
essentiellement question, l'interrogation radicale dont il n'est pas sûr que
l'homme puisse la porter, de même qu'il n'est pas sûr qu'il soit capable de
littérature. Peut-être l'un des malentendus qui nous agitent vient-il de là:

(2) Robert Antelme (NDLR).

286
nos textes pourraient paraître « réactionnaires » à ceux qui s'obstineraient
à les lire dans une perspective pré-unitaire, tandis que pour nous ils repré-
sentent une approche de la question dès maintenant ouverte pour autant
que nous appartenons à «la fin de la philosophie». Tout se passe donc
comme s'il fallait toujours penser - parler - le monde deux fois, une
première fois dans la perspective de l'unité et en rapport avec l'avènement
du tout, une seconde fois dans l'affirmation de la différence et l'exigence
de la discontinuité.
Pardon de ces paroles si rapidement écrites et que je vous demande de
lire comme de grossières approximations. Ce que je voudrais dire simple-
ment : c'est qu'aujourd'hui, au point où nous sommes, après Marx et après
Lénine, ce n'est pas répondre qui est difficile, c'est questionner, et parler
en questionnant, voilà la possibilité que nous nous efforçons de maintenir
avant tout. C'est pourquoi, nous pouvons paraître moins hommes de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


culture que ne le sont nos partenaires, parce que nous sommes conscients,
presqqe exagérément, de l'écart qu'il y a entre l'affirmation culturelle et
l'affirmation artistique ou littéraire, conscients aussi que cet écart repré-
sente ce qui précisément échappe à tout processus d'unification. Mais je
l'ajoute aussitôt : nous ne récusons pas, pour autant, un apport qui serait
différent du nôtre et qui, tout au contraire, dans la perspective que j'ai dite,
nous paraît si essentiel que nous chercherons à le relayer dans la mesure de
notre pouvoir, de même que, sûrement, il vous arrivera de coopérer à notre
effort, plus encore de le porter à un point de maturité et de vérité dont
nous serions incapables sans vous et sans votre critique.
Maintenant, je terminerai en traitant une dernière question : vous dites
que nous sommes venus à Zürich en présentant un projet fort différent de
celui que nous avions élaboré en commun, notamment en ce qui concerne
le fonctionnement de la direction internationale. Ce n'est pas exact. Nous
sommes venus dans un état de grande disponibilité (nous y sommes tou-
jours), de grande tension aussi (nous y sommes toujours un peu), mais
surtout soucieux de persuader nos partenaires du sens et de l'importance
que nous attachions au « Cours des choses » à la fois comme rubrique et
plus encore comme structure générale (et sur ce point le « Mémorandum
sur le cours des choses » vous avait éclairés sur nos intentions depuis
plusieurs semaines). TI est vrai que c'est Maurice Nadeau qui, dans la
séance du samedi après-midi, a soulevé la question de l'autorité internatio-
nale à propos des textes littéraires, mais il l'a fait de son propre chef (je
veux dire, spontanément) et, à la vérité, ce qu'il a proposé avait déjà été

287
demandé par Enzensberger dès 1961, lors de la réunion de Paris. Néan-
moins, dans l'état critique (du reste difficile à analyser) de nos débats, la
question a pris tout de suite un caractère nouveau de gravité ; c'est pour-
quoi je n'ai pas pris position sur le moment ; vous non plus, il me semble.
Tous les Allemands étaient favorables, précisément parce qu'il commençait
d'être clair qu'ils nous soupçonnaient, nous Français (bien à tort, bien à
tort) d'impérialisme et même de terrorisme intellectuel et qu'ils désiraient
d'abord sauvegarder une possibilité de liberté (liberté que Boehlich, du
reste, le lendemain, nous a retirée par ses critiques abruptes) ; c'était très
clairement le point de vue de Grass et aussi de Johnson. Finalement, et de
proche en proche, chacun s'est rendu compte que, dans l'état actuel des
choses, l'exercice d'une autorité intellectuelle internationale, telle que nous
l'avions conçue trop abstraitement, impliquait un accord positif qui n'était
encore qu'à peine présupposé (et comme point d'arrivée, non comme
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


point de départ) et risquait de provoquer, dès le début, une rupture rui-
neuse. De plus, il a fallu aussi apercevoir que, notre dessein n'étant pas de
faire simplement une revue, il ne pouvait non plus être· question de diriger
notre entreprise comme on a l'habitude en tous pays de diriger une revue :
d'une manière unitaire et autoritaire. Cela veut-il dire que toute possibilité
de direction internationale ait disparu ? A notre avis, nullement. Comme
Dionys a dû vous le dire et comme Roland Barthes avait été chargé de vous
le dire, mais n'en a pas eu l'occasion, si la direction internationale ne peut
pas s'exercer d'une manière autoritaire directement sur le contenu des
textes (cela ne serait possible que si la « revue » prétendait incarner une
idéologie), elle peut et doit s'exercer sur la structure, la forme, la cohérence
et le mouvement d'ensemble de chaque numéro, structure qui détiendra,
en fin de compte, le sens ultime de notre entreprise et ses possibilités
d'avenir.
Maurice Blanchot

288
Paris, le 22 mai 1963

Dionys Mascolo à Francesco Leonetti

Cher Leonetti,
Nous avons reçu, l'une après l'autre, ta lettre, puis celle d'Enzensberger.
C'est en tenant compte des propositions contenues dans ces deux lettres,
que nous avons examiné les différentes possibilités qui s'offrent encore
aujourd'hui si nous voulons sauver quelque chose de notre projet. Ces
possibilités sont nombreuses et diverses.
Toutes correspondent à une réduction de notre projet primitif (il ne
peut en être autrement, puisque, nous devons nous y résigner, l'état des
choses en Allemagne rend impossible pour le moment une véritable coopé-
ration internationale d'un groupe allemand à un projet comme le nôtre).
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Cependant plusieurs d'entre elles comportent des abandons à notre avis
trop graves pour ne pas retirer au projet l'essentiel de son intérêt.
Examinant ces possibilités diverses, notre souci a été double. Nous
avons essayé de préserver au maximum :
1) l'entreprise proprement internationale ;
2) l'œuvre de mise en forme d'assemblage des textes qui doit donner
l'exemple d'une « écriture collective ». .

*
**
Mais d'abord, je dois te dire que ta proposition de publier avant l'été un
numéro zéro tel que tu l'as défini est matériellement irréalisable pour nous.
D'autre part, il nous semblerait en tout cas préférable de publier un vrai
numéro 1 (le numéro zéro que tu proposes est d'ailleurs également en fait
un numéro 1). Le « dossier de l'échec » serait fait de textes beaucoup trop
allusifs, donc obscurs, sinon impénétrables. Un travail considérable serait
encore nécessaire pour que tout cela prenne un sens.

*
**
Les possibilités peuvent être, nous semble-t-il, réduites à trois !
1) Publication de trois revues distinctes à tendance internationale (pro-
position Enzensberger) ;

289
2) Publication d'une revue internationale à direction principalement
franco-italienne, avec variante allemande;
3) (Possibilité qui intéresse peut-être les seuls Français.) Publication de
recueils collectifs sans périodicité régulière, mais portant un même titre,
avec apports occasionnels de l'étranger.
La solution 2 nous semble de loin préférable.
Voici pourquoi :
Solution 1 (Enzensberger)
C'est évidemment la plus facile. Mais est-elle une solution ?
Elle ne répond pas aux exigences nouvelles que nous avons conçues
ensemble. Si aucune autre solution n'est possible, nous pourrons toujours
nous rabattre sur elle, bien entendu, puisque aucun obstacle ne nous sépare
d'elle. Elle consiste à publier en France des Lettres Nouvelles « internationa-
lisées», en Italie un Menabo «internationalisé» (1), etc. C'est précisément
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


là ce que M. Nadeau (qui a la charge chez Julliard de publier une revue,
internationale ou non) ferait, même si tout projet de revue internationale
était abandonné en Italie et en Allemagne.
Les insuffisances de cette solution sont claires. La coopération interna-
tionale, réduite dès le départ, irait vraisemblablement se réduisant sans
cesse. L'identité n'étant plus posée en principe, les rencontres, les discus-
sions au niveau international apparaîtraient de plus en plus ennuyeuses et
inutilement retardataires. D'autre part, la tentative « d'écriture collective »
serait constamment paralysée par le souci de ne pas prendre trop de dis-
tance par rapport à l'expression allemande de la revue.
Solution 2 : Revue internationale à direction principalement franco-italienne.
La coopération internationale, quoique modeste, y serait affirmée d' em-
blée. L'exemple serait donné d'une direction non nationale. Le comité de
direction devrait d'ailleurs n'être pas composé exclusivement d'Italiens et
de Français. Dès le départ, la présence d'un écrivain allemand, d'un An-
glais, d'un Hispano-américain au moins devrait affirmer la vocation plus
largement internationale de la revue.
D'autre part, grâce à cette co-direction même, la tentative « d'écriture
collective » pourrait se développer de façon beaucoup plus féconde, pour

( 1) Il Menabo est le titre de la revue italienne qu'animait à ce moment Elio Vittorini.


C'est dans Il Menabo, et sous le titre de Il Menabo-Gulliver que paraîtra l'unique version, et
en la seule langue italienne, du projet de revue internationale (NDLR).

290
aboutir peut-être à convaincre, par l'exemple (et non plus par théorie!) les
écrivains allemands eux-mêmes.
Pour nous Français, cette question (« l'écriture collective » au niveau
international) est d'une grande importance. La participation d'écrivains
étrangers à une telle tentative peut seule servir de médiation entre nous et
les « autres » écrivains français (et il en est de même en Italie, sans doute,
comme Elio le disait un jour).
n faut noter que cette solution, non idéale sans doute, mais qui mérite
au moins d'être nommée « solution », n'est en rien incompatible avec la
solution numéro 1. Qu'Italiens et Français, dans le cadre de la solution
numéro 1, s'accordent pour pousser plus loin leur effort commun, que
même ils parviennent à l'identité des publications, il n'y a rien là dont les
Allemands peuvent prendre ombrage.
Cependant, cette solution soulève peut-être quelques problèmes annexes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


auxquels nous devrions réfléchir encore :
a) n serait probablement nécessaire de ne pas nous lier par option
d'exclusivité aux écrivains allemands du groupe actuel, c'est-à-dire de nous
réserver la possibilité d'obtenir des textes d'autres écrivains allemands que
ceux-ci.
b) Peut-être faudrait-il renoncer à la périodicité régulière (comme c'est
le cas du Menabo et des Lettres Nouvelles actuelles) et publier un numéro
au moment où un matériel formant un ensemble significatif est réuni.
(Mais 3 ou 4 numéros par an, même à intervalles irréguliers, devraient
paraitre.)
Solution 3
Comme la solution 1, cette solution n'est à considérer qu'en cas d' aban-
don du projet international. Elle pourrait d'ailleurs être mise en pratique
en France en même temps que la solution 1. Maurice Nadeau publiant des
Lettres Nouvelles internationales, avec le soutien et la collaboration des
autres amis français. Certains essaieraient de leur côté de publier périodi-
quement des recueils donnant l'exemple d'une « écriture collective ». Cela
aussi serait en un sens façile - mais à un niveau qui n'aurait presque plus
rien d'international.
Dionys Mascolo

291
Lauris (Vaucluse), le 24 juin 1963

Hans Magnus Enzensberger à Dionys Mascolo

Cher Dionys,
Nous venons de passer quelques jours à Paris, et j'ai essayé plusieurs fois
de te téléphoner - mais il paraît que tu étais parti en Italie. D'ailleurs, je
confesse que je craignais un peu de t'obliger, en m'annonçant, de me voir.
Je n'ai pas eu de réactions à ma lettre de la mi-mai ; il se pourrait que j'aie
blessé, sans le savoir, vos sensibilités, et que je ne sois donc plus, à ce
moment, persona grata à Paris.
Je voudrais que tu me pardonnes ces hésitations, fussent-elles justifiées
ou non; car j'ai déjà trop (et surtout nous, en tant que groupe allemand,
avons déjà trop) abusé de ton hospitalité (et de la vôtre) pour risquer de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


vous ennuyer - surtout quand on n'est pas porteur de bonnes nouvelles,
comme c'est mon cas: la revue ne semble pas bouger, en ce moment, en
Allemagne, même pas comme revue « de convergence » comme je l'avais
proposé. C'est d'autant plus décevant que toutes les conditions pour sa
réalisation sont réunies, sauf toutefois la personne-dé du rédacteur ...
S'il est vrai que vous êtes en train de préparer une revue franco-ita-
lienne - solution, elle aussi, « mineure » - je vous souhaite tout succès
possible pour l'essentiel. Tu me connais assez bien, j'espère, pour savoir
que je dis cela tout à fait sincèrement. n n'y aura jamais, pour ma part,
aucun sentiment ou ressentiment d'« écart» vis-à-vis d'un projet que je
considère toujours, du dedans comme du dehors, comme causa mea.
Hans Magnus Enzensberger

28 juillet 1963

Dionys Mascolo à Francesco Leonetti

Cher Leonetti,
J'étais absent de Paris pendant une semaine. Pardon si je te réponds
avec retard.
Je t'envoie le quotidien de Blanchot. Tous les textes français peuvent être
utilisés par vous. En principe les textes français du « cours des choses » ne

292
seront pas publiés en langue française. Tis appartiennent à un ensemble
dont nous ne voulons pas les détacher. Mais pour les textes extérieurs au
« cours des choses », il nous semble normal d'admettre qu'ils soient pus-
bliés en France aussi (donc, théoriquement, vous pourriez publier même le
texte de Marguerite (1), qui vient de paraître dans la N.R.F.- mais peut-
être que cela ne vous intéresse plus beaucoup).
Je ne sais ce que t'a dit Elio, donc je ne sais ce que je dois te dire (si tu
es déjà informé ou si tu ne l'es pas encore). Je suppose qu'Elia t'a dit
pourquoi nous avons préféré renoncer pour le moment à une édition fran-
çaise. Je n'en dirai donc rien (ce serait d'ailleurs très long). Mais je ne suis
pas sûr qu'il ait eu la possibilité (à cause de sa maladie, que j'ai apprise il y
a seulement trois jours et qui nous inquiète beaucoup) de te parler du
grand et beau projet que nous avons formé. C'est le suivant, en quelques
mots:
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Puisqu'une revue internationale est pour le moment impossible dans une
édition de langue allemande, puisque pour des raisons pratiques il est
préférable qu'elle ne paraisse pas actuellement en France, pourquoi ne pas
faire cette revue internationale que nous avions conçue, exactement, en
langue italienne seulement ?
Cela, dans les limites et avec les précisions suivantes :
1) Naturellement, cette édition en langue italienne (qui deviendrait de
ce fait langue internationale n'aurait qu'un temps - quatre numéros par
exemple.
2) Cette édition serait effectivement internationale- nous, Français, y
travaillant avec le même soin et la même ardeur que si la revue paraissait en
France - et d'autres écrivains, d'autres pays, recrutés par nous autant que
par vous, y collaborant à un niveau responsable (j'ai déjà l'accord de Carlos
Fuentes, du Mexique, qui me remettra la semaine prochaine huit à dix
textes d'écrivains hispano-américains, tous destinés au « cours des cho-
ses»).
Naturellement aussi, tout dépend de vous, Italiens (et la maladie d'Elia,
même si elle n'est pas d'une extrême gravité, est déjà un obstacle) et de
Einaudi (à qui Elio devait parler).
Je ne sais si je fais bien de te parler de ce projet peut-être avant qu'Elia
lui-même (qui pouvait préférer obtenir l'assentiment d'Einaudi avant de
mobiliser ton attention) t'en ait informé. Mais j'ai trouvé finalement préfé-

(1) Marguerite Duras (NDLRJ.

293
rable de t'en dire quelques mots. n y aurait beaucoup d'autres choses à
dire à ce propos. Je te laisse y réfléchir, et, si tu veux, écris-moi, et pose-
moi toutes les questions qui te paraîtront utiles. Evidemment, tout dépend
maintenant de la maladie d'Elio. Dieu veuille (on voudrait que cela existe)
que ce ne soit pas grave. Affectueusement à toi.
Dionys Mascolo

Paris, le 17 décembre 1963

Dionys Mascolo à Francesco Leonetti

Cher Leonetti,
Je ne t'ai pas répondu plus tôt, parce que nous avons tenu à traduire en
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


français ta chronique avec le plus d'exactitude possible avant d'en discuter
ensemble. Nous venons de le faire. Nous nous sommes réunis vendredi
dernier (le 13) Blanchot, Barthes, Antelme, des Forêts et moi.
Je dois te dire que nous ne sommes pas d'accord avec l'ensemble de ton
texte. Sur le principe d'un pareil texte, nous nous étions entendus avec Elio
au début de juillet à Paris. TI devait répondre aux préoccupations suivan-
tes:
1) Exposer le plus simplement possible quelles étaient nos intentions
communes lorsque nous avons formé ce projet.
2) Expliquer, brièvement et, autant que possible, avec l'objectivité de
l'historien, pourquoi ce projet des éditions en trois langues a momentané-
ment échoué.
3) Essayer de mettre en évidence comment le numéro publié aujour-
d'hui en langue italienne prouve que ce travail ( 1) dont il faut dire que
malgré les différences, les difficultés, il a été un travail fait dans une inten-
tion commune, celle de produire tout son sens au niveau international et
dont les résultats ont été soumis à la/orme (ou structure) proposée pour le
, ,, . .
numero - n etatt pas une utopie.
4) Le but de tout l'exposé étant évidemment de convaincre le lecteur
(preuve à l'appui : la revue, plutôt que par le moyen des affirmations théo-
riques propres aux manifestes) qu'une reprise ou relance du projet est
souhaitable, possible voire nécessaire.

( 1) Dans U Menabo, sous le titre de Il Menabo-Gulliver.

294
Ton texte ne répond pas, pour l'essentiel, à ces préoccupations, et n'at-
teint pas ce but.
Je te dis ici le plus brièvement possible les principaux reproches qu'il
nous semble juste d'adresser à ce texte.
TI n'a rien d'un texte objectif, ou « impersonnel », c'est-à-dire écrit en
vue de permettre à plusieurs d'en prendre la responsabilité. C'était pourtant
bien là ce qui était projeté, et c'est d'ailleurs pourquoi vous nous demandez
aujourd'hui notre approbation. Tout au contraire, le texte se présente
lui-même, et à plusieurs reprises, comme exprimant « le point de vue du
groupe italien » - ou plus étroitement encore, le point de vue personnel de
l'auteur, Leonetti, toi-même. C'est un essai très personnel, il touche à une
quantité de questions, de problèmes qui sont sans doute les problèmes et
les questions qui sollicitent actuellement ta pensée ; par là il est beaucoup
plus problématique qu'explicatif, beaucoup plus obscurcissant qu'éclairant.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


2) En raison de ce qui précède, sans doute, le numéro de revue pré-
senté ainsi prend nettement le caractère d'une revue «italienne». Non
seulement la portée « internationale » du numéro s'en trouve considéra-
blement réduite, mais on ne voit pas, comme il faudrait, qu'il est publié
ainsi sur l'initiative et sous la responsabilité «franco-italienne» des deux
groupes.
3) TI contient un grand nombre d'erreurs, de faits, secondaires sans
doute en elles-mêmes, mais très fâcheuses dans le contexte :
Page 3 : Ceci n'est pas une erreur, mais il faut le relever : le nom de
Kolakowski ne doit pas être prononcé pour le moment.
Page 3 : Butor n'a jamais rédigé de texte sur le projet.
Page 6: L'idée de publier des revues nationales a peut-être été improvi-
sée par l'un ou l'autre au hasard des conversations, mais jamais au cours de
réunions, jamais officiellement.
Page 6: De même, aucun de nous ne se souvient d'une proposition de
« résidence en Suisse » de la rédaction.
Page 7: Elio (2) n'a jamais écrit «une page» à Blanchot sur le mot
« Silence ». TI en avait parlé avec Barthes, et il y avait fait une allusion, très
brève, dans une lettre du 1er mars, manuscrite, à Blanchot.
Page 7: Barthes ne se souvient pas de ce moment d'une conversation où
il aurait été favorable à l'utilisation du mot silence « dans un contexte

(2) Vittorini (NDLR).

295
politique». TI s'agit sans doute encore d'un« instantané» de conversation
à plusieurs ...
Page 8: Blanchot n'est pour rien dans l'utilisation par les Temps Moder-
nes de l'expression Cours des choses.
-Etc.
4) Ton texte contient des erreurs d'interprétation importantes et nom-
breuses - et, très généralement, il déploie une philosophie de la littérature
qui ne peut engager que toi (et non pas même, nous semble-t-il, tous les
amis italiens du groupe).
C'est là un défaut grave pour un texte de ce genre, dont l'utilité essentielle
devait être de jouer un rôle réconciliateur. Tout au contraire, par lui, tous
les problèmes se trouvent posés à nouveau moins en tant que problèmes
qu'en tant que désaccords, avec une vigueur nouvelle, qui doit décourager le
lecteur le mieux intentionné. Tu fais comme si le numéro que tu présentes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


n'existait pas. Or, à notre avis, c'est la revue elle-même, cette réalisation
qu'elle trouve dans le numéro publié, qui doit permettre de surmonter ces
problèmes, ou désaccords, et non une réflexion antérieure à cette réalisa-
tion. Ton texte est « avant» la revue (il a dix ans d'âge selon ta vision de
l'accélération du temps).
Ce qui nous conduit au reproche majeur :
5) Un lecteur non averti ne peut aucunement, à la lecture de ce texte, se
faire l'idée même très approximative de ce qu'était le projet. Nous-mêmes
ne l'avons pas tout à fait reconnu, ce projet, je dois te l'avouer, en te lisant.
Cela est dû sans doute à la profusion des notions que tu mets en jeu,
notions d'histoire littéraire, d'écoles critiques, philosophiques, linguisti-
ques, etc. Cette richesse, parfois obscure, souvent étourdissante, même
égarante, nous semble le défaut majeur d'un texte qui veut être un essai
d'explication, un éclaircissement.
Tel quel, il est propre à persuader le lecteur que nos intentions n'étaient
que confusion, et que nos conversations n'ont été que ridicules (non vrai-
ment, rien de commun avec « l'Action parallèle » d'Arnheim et de Dio-
rime) (3).
Par suite, il ne laisse aucune porte ouverte à la reprise du travail. Qui -
quel écrivain - après cette lecture, concevrait le désir de venir participer à
nos bavardages, à nos démêlés, à nos ridicules, à notre système de gaspil-
lage d'énergie ?

(3) Robert Musil, L'homme sans qualités (NDLR).

296
*
**
Sur l'index thématique
Un tel répertoire des thèmes pouvait être très utile, si tu l'avais pour-
suivi, comme tu l'as commencé pour les trois premiers textes, en justifiant
la continuité, l'enchaînement d'un texte à l'autre, les passages, parfois
étroits, mais réels, qui conduisent une seule réflexion (idéale) du début à la
fin.
Mais l'index, dès le quatrième texte, devient presque uniquement une
suite de « résumés » dans lesquels est indiqué quel sens le lecteur doit
donner à chaque texte pris séparément. Cela nous paraît inutile en principe,
et contestable en fait.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Lorsque dans l'index, tu parles à nouveau de plusieurs textes ensemble,
c'est pour justifier le groupement de trois textes français comme représen-
tant « à la limite » la tendance française théoriquement condamnée par « la
rédaction ».
n y a un grave danger.
Si dans le désir de mieux faire voir vers quelles limites tendent « les
Français », « les Italiens », « les Allemands » (si ces pluriels ont un sens) tu
groupais tous les textes français ensemble, tous les textes italiens ensemble,
etc. la revue serait évidemment détruite sur-le-champ. C'est vers cette
destruction que tu tends («à la limite», toi aussi).
De pareils groupements tendent en effet à nier la pluralité significative de
l'ensemble. n n'en était pas du tout de même lorsque nous avons proposé
de grouper certains textes italiens. Ces textes avaient objectivement quel-
que chose de commun et quelque chose de complémentaire entre eux. Ils
se référaient à une réalité italienne commune. Nous ne les groupions pas en
raison d'une interprétation plus ou moins contestable que nous aurions
faite de leur sens.
Le texte de Scheffer a-t-il vraiment quelque chose de commun avec La
Parole en Archipel? Nous sommes incapables de le voir. TI serait beaucoup
plus légitime de grouper par exemple La Parole en archipel, Les Trois
Dialogues et Fragment d'utopie. Pourquoi ? Parce que, chacun à sa manière,
ces trois textes - sans que nous nous soyons concertés - indiquent le sens
que pourrait prendre une revue de «parole plurielle». Cela pourrait se
justifier. Mais nous ne l'avons pas proposé parce qu'il faut laisser au lecteur

297
sa liberté de comprendre ou de ne pas comprendre : nous ne sommes pas
exactement des pédagogues. Si ces trois textes - de Blanchot, des Forêts,
Scheffer - devaient finalement se suivre dans la continuité, leur groupe-
ment ne devrait pas être justifié comme tu le fais, et ils ne devraient pas
être affectés d'un numéro commun (ce qui est tendandeux).
Enfin la continuité sur laquelle nous étions d'accord a été modifiée assez
profondément - mais tu ne nous as pas dit pour quelles raisons, et nous ne
sommes pas parvenus à imaginer nettement ces raisons. Terminer sur les
«Ruines» de Starobinski nous semble étrange. TI nous semblait qu'il fallait
terminer sur un texte plus ouvert à une suite que ne l'est celui-ci.

Le mani/este structuraliste
Ce manifeste nous semble hors de propos.
De nouveau, tu fais ici comme si le numéro de revue que tu présentes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


n'existait pas. Ne vaut-il pas mieux laisser parler l'exemple concret de
tentative de « structuration » qu'est le numéro ? Nous le pensons tous,
avec beaucoup de conviction. Le souci « structuraliste » aurait précisément
dû s'exprimer, concrètement, dans la justification que tu aurais donnée de
la continuité établie (dans l'Index), et non pas de l'extérieur, et abstraite-
ment, comme tu le fais.

*
**
Pour terminer, nous pensons qu'un texte beaucoup plus court, beau-
coup plus objectif, impersonnel, ou anonyme, beaucoup plus « histori-
que», beaucoup moins spéculatif, beaucoup plus modeste aussi, s'impose-
rait. Nous verrions le plan de ce texte comme suit :
1) Bref historique (des dates, et les noms).
2) Quels étaient les principes communs, les intentions de tous. (Ici des
documents peuvent être dtés ; soit les textes échangés en 61 et 62 ; soit,
pour certaines de ses parties, le condensé que j'en avais fait en octobre 62).
3) Quelles différences se sont fait jour à Zürich. Les trois tendances («à
la limite»). Sur la tendance française et «l'écrit court», le texte « Mémo-
randum sur le cours des choses» pourrait être dté. n est précis et clair.
4) Entre Zurich et Paris. Tentatives faites pour surmonter les différences.
Ici encore des textes peuvent être dtés. (ll faudrait rappeler qu'en défini-
tive nous avions décidé de nous accepter les uns les autres dans nos différen-
ces, même si celles-ci au début devaient paraitre à certains d'entre nous

298
déconcertantes ou décevantes, et que le sens même de la revue était de
conduire ces différences à se manifester aussi longtemps qu'ille faudrait,
sans chercher dès l'abord une unité qui n'aurait pu être alors que muti-
lante.)
Ici, sur la «position française» (puisqu'elle est incriminée) des textes
pourraient être cités. Notamment la page 3 de la lettre de Maurice Blanchot
à Elio en date du 11 mars 63 (l'idée de celle-ci: que nous- écrivains-
nous trouvons comme après l'unité, comme déjà dans le communisme).
5) Paris. Les «désaccords » italo-français étant alors surmontés (cela,
très important, est oublié dans ton texte : à Paris, Italiens et Français
étaient d'accord - d'accord même pour accepter les différences, sans nul
opportunisme), le refus allemand se déclare (« l'abstraction française » se-
rait insupportable aux lecteurs allemands).
6) Abandon du projet de triple édition.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


Italiens et Français décident alors de publier au moins dans une langue
«le matériel» réuni, dans la forme qui lui avait été donnée. Ils obtiennent
l'assentiment des Allemands.

*
**
Pardon, cher Leonetti, de la longueur de cette lettre, et de ce qu'elle
peut avoir de désagréable. J'espère que tu auras amicalement pitié de moi
qui ait été chargé de l'écrire, et de l'écrire en hâte.
Pour gagner du temps (puisque Noël est proche) j'en envoie copie à
Elio et à Italo (4).
n aurait été infiniment plus facile et plus fructueux de pouvoir parler
ensemble.
Si ce n'est pas trop tôt, peux-tu me téléphoner chez Gallimard vendredi
après-midi pour me dire ton sentiment d'ensemble ?
Tu peux m'appeler en P.C.V. (cela veut dire que Garzanti ne paiera pas
la communication). Autrement, cela ne sera sans doute possible que dans
les premiers jours de janvier. Mais avant cela, j'espère que nous aurons
reçu des nouvelles de vous par écrit.
Dionys Mascolo

P.S. (1) : Si vous décidez de publier ton texte tel qu'il est, alors nous vous
proposerions d'y ajouter un texte de quatre ou cinq pages exprimant notre

(4) Elio Vittorini et Italo Calvino (NDLR).

299
point de vue sur la nature des difficultés rencontrées (texte collectif). (Mais
alors ne faudrait-il pas demander un texte à l'un des Allemands ? Et l'ob-
tiendrions-nous jamais? Ou peut-être est-ce superflu?)
P.S. (2) :Je t'envoie le condensé et le Mémorandum sur le Cours des choses
auxquels je fais allusion. Elia doit avoir les lettres de Blanchot. Sinon, j'en
ai une copie pour vous.

Mars 1965, vendredi

Dionys Mascolo à Elia Vittorini

Cher Elia,
Je me suis sans doute mal exprimé lorsque je t'ai écrit il y a un mois. Je
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


ne voulais pas dire « décidons tout de suite de faire quelque chose, ou
renonçons au projet définitivement ». Je voulais dire « décidons tout de
suite si quelque chose est possible dans le sens indiqué par Leonetti en
juillet dernier, ou remettons le projet sine die». n s'agissait donc de pren-
dre une décision sur une formule de réalisation pratique du projet, celle
proposée par Leonetti. A ce sujet, nous avions répondu à Leonetti au
début d'août, et depuis, nous ne savions plus rien. Tu peux être sûr qu'en
ce qui me concerne (et en ce qui concerne Maurice - et aussi, à sa manière,
Robert) ( 1) je ne renoncerai jamais définitivement au projet. Ecrire tout seul
est nécessaire, inévitable. C'est triste aussi et peut-être frivole (mais non
moins nécessaire) dès que l'on a conçu de réaliser quelque chose de l'idée
communiste au moins par un« communisme d'écriture». Je ne renoncerai
donc jamais à l'espoir d'échapper quelque jour à cette tristesse.
Ce que tu dis d'Einaudi nous persuade que pour le moment, il faut
renoncer au dernier projet (publication en Italie d'une revue dans les deux
langues). La seule question qui se pose peut-être encore est celle-ci : un
autre éditeur italien peut-il remplacer Einaudi? (Question double : Y a-t-il
un éditeur italien prêt à le faire ? Dans l'affirmative, trouverez-vous possi-
ble de laisser tomber Einaudi ?) .
Je t'écris après avoir parlé hier avec Maurice, Barthes, Robert et Louis-
René. Nous avons naturellement examiné la possibilité dont tu parles à la
fin de ta lettre Oes livres collectifs). Nous sommes tous d'accord pour

(1) Maurice Blanchot et Robert Antelme (NDLR).

300
penser que cela serait possible, mais qu'il s'agit d'un tout autre projet. Un
livre, même collectif, a un caractère définitif, fermé, solennel (il est toujours
comme le« seul livre») et il s'adresse à un autre lecteur (à quelque chose
d'autre dans le lecteur) qu'une revue, périssable, ouverte sur une suite dont
la lecture donc « n'en finit pas » (elle se poursuivra dans les numéros
suivants). Bref, il ne peut plus s'agir d'un «mouvement» (même si trois
livres par exemple sont publiés dans l'année, ces trois livres ne pourraient
avoir le même sens, et nous ne pourrions pas les écrire de la même façon
que trois numéros annuels d'une revue). D'un livre à l'autre, il y a rupture,
inévitablement (plus même: un néant) - et par suite il serait impossible
qu'une réflexion se poursuive d'un livre à l'autre, ou fasse écho dans un
second livre, au livre précédent (ou alors il ne s'agit plus de livres, mais
bien, de nouveau, de numéros d'une revue). N'es-tu pas de cet avis?
Nous sommes bien contents que tu viennes à Paris fin mars. Je renonce
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 88.6.78.183 - 09/02/2020 13:48 - © Editions Hazan


donc à aller à Milan maintenant. J'irai en mai (fin mai). Nous devons nous
revoir à nouveau Oes mêmes) vers le 20 mars. Nous nous sommes séparés
hier sur la promesse de réfléchir, chacun de son côté, sur les moyens de
recommencer quelque chose en repartant à zéro (zéro non négatif comme
on m'a bien recommandé de le souligner lorsque je t'écrirai) et de nous
revoir donc, vers le 20 mars pour essayer lorsque tu arriveras ici de te
présenter une position [solution? question?] cohérente et claire ...
Dionys Mascolo

301