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La course au bonheur

Janet Dailey

HARLEQUIN S.A. 80, avenue Victor-Hugo. Paris XVIe

Cet ouvrage a été publié en langue anglaise sous le titre :


BLUEGRASS KING

© 1977, Janet Dailey.


© 1978, Harlequin SA. Traduction française.
ISBN 2-86259-031-2
1

Dans les stalles, la paille crissait sous le piétinement


inlassable des chevaux. La tête tendue par-dessus les portes
basses, ils hennissaient doucement. Au levant, le soleil
rougeoyait. Dani Williams observait avec attention les
ultimes préparatifs de son père, avant la sortie du
majestueux pur-sang à la robe couleur de cèdre.
Les flancs puissants de l'animal tressaillirent, il s'écarta de
l'homme et foula l'herbe rase, pareil à un danseur. Un lad le
retint par la longe et manqua de trébucher tant la bête était
vigoureuse.
Le Chenapan était d'une nature emportée et sauvage,
ombrageuse, voire dédaigneuse. « Tant de puissance et de
grâce réunies tiennent du miracle », répétait volontiers le
père de Dani. Avec cette volonté farouche, cette
impétuosité, le Chenapan semblait bâti uniquement pour
vaincre.
En définitive, le plus extraordinaire n'était-il pas de
posséder cet étalon de près d'un mètre soixante-dix au
garrot, tout juste âgé de deux ans et qui grandissait encore...
Ces naseaux largement évasés, ce poitrail ample et profond,
ce caractère de feu permettaient tous les espoirs.
Le Chenapan avait littéralement survolé les trois courses
auxquelles il avait participé dans sa catégorie. L'impatience
rageuse et souvent vindicative de son tempérament lui fut
préjudiciable lors de sa quatrième course. Plus teigneux que
jamais, il devait se blesser à la jambe droite en essayant de
forcer la porte de sa boîte de départ.
Rien ne fut négligé pour soigner un cheval si prometteur :
le Chenapan fut entouré des attentions les plus délicates et
choyé comme un premier-né. Après deux mois d'arrêt, le
cheval allait effectuer son premier galop d'essai.
Le regard noisette de Dani se porta sur l'homme qui
s'avançait vers elle. Il était d'un gabarit léger et portait une
selle et une cravache. Dani ébaucha un sourire timide.
– J'ai failli oublier ce que c'est que de se lever à l'aube, dit-
il en s'arrêtant près d'elle.
– Il fait un temps splendide, murmura Dani.
Elle le dominait d'une tête. Elle frotta ses paumes toutes
moites contre son jean délavé puis serra fermement les
sangles de sa selle.
– Crois-tu qu'il est prêt, Manny ?
Il ne répondit pas. Ses yeux noirs, sa peau brune
rappelaient ceux des ancêtres portoricains de Manuel
Herrera. Ce silence ne surprit pas Dani : ne côtoyait-elle
pas ces pur-sang si fragiles depuis bientôt dix-neuf ans ?
L'extrême finesse de leurs attaches, notamment la cheville,
provoquait les plus constants déboires.
Elle laissa échapper un soupir. Très déliée, elle enfourcha
avec souplesse le cheval gris et rejoignit le Chenapan,
toujours nerveux. Celui-ci souffla sur la nuque de son
compagnon d'écurie, plus paisible, et se calma plus ou
moins sous la main du père de Dani.
Celle-ci dévisagea Lew Williams : il avait les traits tirés,
l'air tendu, inquiet. Ancien jockey, vaincu par les
contraintes de la taille et du poids, il avait la course dans le
sang. Reconverti sans grand succès entraîneur, peu après la
naissance de Dani, il avait eu la chance, douze ans plus tôt,
d'avoir le gagnant d'un prix à réclamer.
Entretenir un cheval qui perd est aussi coûteux qu'un cheval
qui gagne, et la plupart de leurs chevaux ne gagnaient pas.
Ils en possédaient six, tous de troisième ordre, hormis le
Chenapan qui illuminait les rêves de Lew Williams de
galops victorieux...
En selle sur le Chenapan, ramassé sur lui-même comme un
singe, Manny écoutait les derniers conseils de l'entraîneur :
– Fais d'abord un tour en souplesse pour le détendre.
Ensuite, un léger galop. Et ne force pas surtout ! Dani
t'accompagnera avec Nappy.
Quelques secondes plus tard, indifférents aux parterres de
roses, ils abordaient la piste déserte. Les flèches jumelles
du Pavillon de Churchill Downs se détachaient sur le ciel
limpide. Cette vénérable demeure plus que centenaire,
abritait le siège du grand Derby du Kentucky, créé à l'image
de celui, non moins fameux, d'Epsom.
Sur la piste ovale, les deux cavaliers entamèrent un canter,
ce galop d'essai avant toute course. L'estomac noué, Dani
accéléra l'allure de son cheval gris souris, attentive à
surprendre le moindre signe pouvant laisser croire que le
Chenapan ménageait sa jambe droite. Mais l'imposant
étalon couleur de cèdre galopait avec aisance, les oreilles
pointées, sans chercher à forcer le rythme.
Manny, la cravache levée, fit signe à Lew Williams que tout
allait pour le mieux ; à la fin du troisième tour, l'entraîneur
les rappela près des barrières.
Dani retint son souffle ; avec soin, son père examinait la
jambe du pur-sang. Il se redressa bientôt, une lueur dans le
regard, et esquissa un sourire.
– Il est à peine chaud, dit-il d'une voix où perçait l'émotion.
Le Chenapan est parfaitement remis.
Dani descendit prestement de cheval. Au passage, elle frôla
d'une caresse légère le poil soyeux du pur-sang et n'évita
que d'extrême justesse son petit coup de dent.
– Démon, murmura-t-elle, presque rieuse.
Elle s'arracha difficilement à la contemplation de cette tête
admirablement dessinée qu'éclairait l'intelligence
malicieuse de deux grands yeux sombres. Un cheval bai
avec des balzanes, la crinière et la queue couleur de lin, le
front étoilé, s'avançait près du petit groupe. Le visage de
Dani se durcit : c'était Moderato, le plus beau du haras de la
Couronne.
D'un geste masculin, le doigt levé, elle salua Jimmy
Craves, l'apprenti jockey. L'air glacé, elle porta son regard
sur l'homme qui accompagnait le cheval bai. Il semblait
imperméable au doute et à l'incertitude.
– Bonjour, Lew ! Comment va le Chenapan ce matin ?
lança-t-il au père de Dani.
– Il est tout à fait d'attaque, Barrett.
Son sourire large et chaleureux contrastait avec l'attitude
réservée, voire hostile de sa fille.
– Votre cheval de cinéma n'a qu'à bien se tenir, s'exclama
Dani d'un ton sarcastique.
– Salut, petite !
Les yeux verts de Barrett King glissèrent sur elle avec une
froide indifférence.
– Toujours aussi effrontée !
Les cheveux de Dani, taillés à la garçonne et rétifs par
surcroît, accentuaient le caractère juvénile de son visage.
Comme toujours, en présence de cet homme, elle les sentit
se hérisser sur sa nuque.
Barrett King abandonna Dani à son ressentiment et se
tourna vers le père :
– Lew, faites-vous travailler le Chenapan sérieusement ou
le laissez-vous simplement s'échauffer ?
Il contemplait le pur-sang d'un œil admiratif ; n'avait-il pas
tenté de le leur acheter dès l'année de sa naissance...
Cependant, Lew Williams s'y était refusé avec la dernière
énergie, en dépit de l'offre avantageuse et des multiples
frais qu'occasionne un élevage. Il fut sur le point de céder,
après quatre mois passés sans aucune rentrée d'argent, et
par deux fois, Dani parvint à le dissuader de vendre leur
cheval à Barrett King. Enfin la providence s'en mêla : la
jument Souveraine termina seconde, et les ennuis d'argent
s'estompèrent.
Dani exultait ; l'argent des King ne pouvait, ne pourrait,
leur arracher le Chenapan. La famille King comptait parmi
l'une des plus anciennes et l'une des plus riches de cet état
du Kentucky, aux herbages d'un extraordinaire bleu-vert.
La notoriété de leur élevage faisait qu'on se disputait leurs
pouliches et leurs poulains ; et c'était avec une immense
satisfaction que Dani et son père voyaient cet éleveur de
renom leur envier l'étalon couleur de cèdre.
– Aujourd'hui, Barrett, répondit le père, je laisse le
Chenapan donner toute sa mesure. Il est toujours meilleur
quand il a un adversaire. Alors, allez-vous laisser Moderato
tenter sa chance ?
– C'est Simms l'entraîneur.
Il se tourna vers l'homme qui tenait la bride du cheval bai :
– Les fait-on courir ensemble, Simms ?
– Si vous pensez que Moderato n'est pas de taille, nous
comprendrons, intervint Dani avec une douceur insidieuse.
– Danielle, souffla le père sur le ton du reproche.
Ce nouveau sarcasme attira l'attention amusée de Barrett,
ce qui mit Dani au comble de l'exaspération.
– Alignons-les sur la piste ; Moderato fixera l'allure,
déclara Simms, avec un petit rire.
– Nous verrons qui fixera l'allure ! répliqua Dani, en virant
sur elle-même, les poings comme fichés dans les poches.
Rageuse, elle rejoignit sans tarder la tribune, suivie, d'un
pas plus tranquille, par son père et Barrett. Elle était agacée
par l'attitude presque déférente de son père envers Barrett.
Dani considérait celui-ci presque comme un ennemi, et
cela, depuis le jour de leur première rencontre, cinq années
auparavant. Elle ne s'était pas arrêtée, comme beaucoup,
aux seules apparences d'un aspect séduisant et d'un aimable
sourire.
Barrett était bel homme : sa grande taille, ses épaules
larges, ses hanches minces composaient un physique
harmonieux. De grands yeux verts, d'un éclat singulier,
animaient un beau visage énergique et sévère où seules des
fossettes apportaient une note de fantaisie. Parfois, dans ce
regard de glace, s'allumaient de petits éclairs rieurs. Mais
Dani n'ignorait pas, que ces éclairs pouvaient à l'occasion
se révéler d'un tout autre caractère...
Cet homme d'allure sportive, d'une élégance nonchalante et
nullement apprêtée, attirait bien des convoitises féminines.
Cet entourage enjôleur renforçait la conviction de Dani :
Barrett n'était qu'un homme à femmes. De son côté, Lew
Williams l'admirait sans retenue et voyait en lui un homme
accompli.
A dix-neuf ans, Dani possédait un sens aigu des réalités ; la
vie ne l'avait pas épargnée. Abandonnée par sa mère à l'âge
de cinq ans, elle n'en gardait qu'un pâle souvenir, comme
irréel. Sa mère ne supportait pas la vie errante et hasardeuse
de ce monde des courses. Elle devait se tuer sur la route
quelques années plus tard. Dani, qui avait alors douze ans,
n'en conçut aucun chagrin. Plus tard, un profond sentiment
de culpabilité devait naître de cette indifférence.
Un pli se dessina sur son front. Elle aimait les courses, et
plus encore les chevaux, et ne se souciait guère de cette
sécurité qu'avait ardemment désirée sa mère. Lew Williams
et sa fille faisaient piètre figure à côté de l'opulent Barrett
King, mais c'était là leur vie, et ils n'en changeraient pas.
Ces matins ensoleillés où l'on respire les odeurs mêlées du
foin et des chevaux leur semblaient incomparables. Tout le
long de la côte Est, de New York à la Floride, des dizaines
d'amis partageaient les mêmes joies et les mêmes
inquiétudes.
Cette profonde ferveur valait bien quelques sacrifices : une
garde-robe réduite à sa plus simple expression, des études
faites, tant bien que mal, par correspondance, et d'éternels
hamburgers, en guise de petits plats. En dépit de cela,
Barrett lui était-il vraiment supérieur ?
Ces pensées agitaient encore Dani quand les deux hommes
la rejoignirent. Elle croisa fugitivement le regard de Barrett
et crut y déceler de la perplexité, comme une question. Ne
serait-elle toujours dans son esprit qu'une enfant, à peine
une adolescente ? Ulcérée, elle voulut le forcer à la
reconnaître comme son égale, mais l'inquiétude qu'elle
perçut dans les yeux de son père l'en dissuada.
Sur la piste, les deux chevaux tournaient avec une lenteur
calculée, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. En
l'absence du paisible Nappy, le Chenapan se révélait
indocile et furieusement avide de galop ; Manny, arc-bouté
sur les rênes, avait toutes les peines du monde à maintenir
ce train lent.
– Il semble en bonne forme, Lew, commenta Barrett.
– Dites plutôt une forme exceptionnelle, renchérit aussitôt
Dani.
Agacée par la retenue de ce jugement, elle poursuivit :
– A trois ans, il remportera la Triple Couronne : le Derby
du Kentucky, le Preakness et le Belmont.
Barrett la mit en garde, non sans quelque ironie :
– Ne vends pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Le
Chenapan n'est qu'un cheval.
Dani haussa le ton :
– Vous ne l'avez jamais vu courir, sinon vous penseriez
autrement. Une fois lancé, il est imbattable ! d'ailleurs si
c'était un cheval médiocre vous n'auriez pas essayé de nous
l'acheter au prix fort. Mais voilà, il est à nous.
Cette véhémence ne provoqua pas, comme à l'accoutumée,
la raillerie de Barrett. Son regard était serein, presque
grave.
– Il n'est pas bon de trop s'attacher à un pur-sang. C'est
parfois un crève-cœur. Souviens-toi de cet accident, il y a
deux mois...
– Elle tombait à pic, cette blessure, n'est-ce pas ? insista
Dani, l'œil étincelant, le ton accusateur.
– Ça suffit !
Avec autorité, le père de Dani coupa court à l'échange, qui
devenait trop vif. Il s'adressa à Barrett :
– Excusez ma fille. Il est difficile de parfaire une éducation
dans un tel milieu.
Nullement intimidée par ce reproche, Dani, le menton
dressé, s'apprêta à affronter la colère de Barrett. Cependant
celui-ci, très calme, se contenta de remarquer :
– Les chevaux sont sur la ligne de départ.
Il avait été convenu, depuis la mésaventure du Chenapan,
de ne pas utiliser les boîtes de départ. Sur un signal de
Simms, ils s'élancèrent avec souplesse, et le bai Moderato
prit immédiatement la tête. Au passage devant les tribunes,
Moderato menait toujours sur cette piste longue d'un mile.
L'allure était assez soutenue ; cependant les deux pur-sang
ménageaient encore leurs forces.
– Le Chenapan déteste suivre, expliquait Lew, les yeux
comme vrillés sur la piste. Il ne va pas tarder à passer en
tête. C'est son défaut habituel.
Le cœur de Dani battait à tout rompre : cette course
n'opposait-elle pas ce pur-sang bai, que la presse
spécialisée présentait comme le meilleur cheval de sa
génération, à celui qui surpassait, dans son esprit tous les
trois ans du Nouveau Monde...
Elle jeta un coup d'œil en direction de Barrett King :
– Le Chenapan va distancer votre cheval, lui lança-t-elle
doucement.
Il ne daigna pas répondre. Les chevaux allaient entrer dans
la dernière ligne droite. Les mains crispées sur la barrière,
Dani encourageait le Chenapan d'une voix que brisait
l'émotion. Le jockey de Moderato faisait tournoyer sa
cravache, tandis que Manny se contentait de solliciter sa
monture d'une main efficace et amicale.
La plupart des chevaux, à l'approche du poteau d'arrivée,
accélèrent le rythme de leur foulée pour atteindre la pleine
vitesse. D'autres, tel le Chenapan, allongent, déploient cette
foulée et semblent soudainement voler, en un prodige de
vitesse et de pureté. La fluidité du pur-sang émerveilla
Simms :
– Je n'arrive pas à y croire, murmura-t-il, interdit.
Le Chenapan creusait l'écart avec une souplesse et une
facilité désarmantes. Surclassé, Moderato perdait très
régulièrement du terrain.
– Il lui a pris six longueurs ! exulta Dani. Je vous l'avais
bien dit qu'il gagnerait !
Son visage rayonnait d'une joie indicible.
Un bruit de bois mort qui craque retentit soudain ;
insoutenable, presque familier, il glace le sang de tout
éleveur – et c'était là le bruit. Celui d'un os qui se brise...
Dani étouffa un cri d'une insondable détresse. Sous ses
yeux agrandis par l'horreur, le Chenapan amorça un galop
de cauchemar, désordonné et comme disloqué.
Péniblement, Manny réussit à maîtriser sa monture devenue
en un instant si pitoyable.
Les deux hommes se précipitèrent sur la piste. Éperdue,
Dani se lança à leur suite.
– Le Chenapan était dans une forme irréprochable, sa
jambe complètement guérie...
Lew Williams répétait ces quelques mots dérisoires en une
sorte de prière pathétique et désespérée.
Entre-temps, Manny avait mis pied à terre et s'efforçait
d'apaiser le pur-sang. Dans le regard singulièrement vivace
et intelligent de l'animal se lisait son refus hautain de toute
aide, de tout secours. Avec décision, Barrett King prit sa
ceinture et l'enroula fermement autour de la jambe ballante
afin d'éviter toute secousse.
– Va chercher un vétérinaire, et vite !
Le ton impérieux fit sortir Dani de sa torpeur douloureuse.
Elle courut en direction des écuries, mais ses jambes se
dérobèrent presque sous elle. Privée de toute force, en proie
au plus grand désarroi, elle se crut un moment incapable de
poursuivre. Puis, retenant les sanglots qui l'étouffaient, elle
reprit sa course.
Tout se passa ensuite comme dans ces rêves étranges où
s'estompe la réalité. Son esprit subitement s'était brouillé :
avait-elle réellement frappé à la porte du docteur Langley et
entendu s'affairer ses assistants ? Elle se souvenait
vaguement de la piqûre hypodermique administrée au pur-
sang pour le calmer et de bribes de conversation à propos
de radios et d'un professeur Hamilton.
Ce voile se dissipa bientôt : Dani était assise dans un
fauteuil de bois. Elle n'aurait su dire qui l'y avait mise.
Devant ses yeux dansaient les lunettes que Manny portait
en course. Une couche de poussière très fine recouvrait le
visage du jockey ; deux ovales parfaitement dessinés
marquaient l'emplacement des yeux. Dani perçut une odeur
de médicament : elle se trouvait dans le cabinet du
vétérinaire. A son côté, se tenait son père, l'air accablé.
– Lew ?
Son interrogation était plaintive. Quand l'avait-elle appelé
Papa pour la dernière fois ? Cela remontait si loin. L'œil
empli d'une immense tristesse, il semblait écrasé, brisé. Au
bout du désespoir...
– Sa jambe est cassée, répondit-il d'une voix blanche.
Un grand frisson la parcourut tout entière.
– On ne va pas l'abattre, articula-t-elle, la gorge nouée. Et
sa fracture va être consolidée, tu verras.
Le visage décomposé, son père resta muet.
– Souviens-toi de Swaps, plaida-t-elle vigoureusement. Sa
jambe cassée s'est parfaitement remise. Ce sera la même
chose pour le Chenapan. Il courra à nouveau, j'en suis sûre.
La porte s'ouvrit et le docteur Langley entra.
– Lew.
Son regard se porta vers l'homme qui se tenait courbé sur
une chaise, la tête dans les mains.
– Oui.
Sa voix semblait surgie des profondeurs de quelque
caverne.
– Nous avons, Hamilton et moi, minutieusement examiné
les radios. Il n'y a aucun espoir.
Tel un couperet, le verdict était tombé. Inexorable.
Incrédule, Dani regardait fixement le vieux vétérinaire. Elle
secoua la tête comme pour nier cette sentence. La voix
ferme de son père résonna dans la pièce :
– Faites ce que vous avez à faire.
Le docteur Langley s'apprêtait à sortir. Dani poussa un cri
déchirant :
– Non ! Vous n'allez pas abattre le Chenapan. Il faut tenter
l'impossible.
– Je suis désolé, mais sa cheville est brisée en multiples
esquilles.
Il éprouvait une répugnance visible à accabler la jeune fille.
Celle-ci fut saisie de tremblements incontrôlés ; des
spasmes douloureux déchiraient sa poitrine. Atterrée, elle
ne pouvait se résoudre à l'inacceptable.
– Je ne vous crois pas, lança-t-elle d'une voix rauque.
Elle sentait les regards compréhensifs et pleins de pitié des
professionnels du cheval. On s'agita près de la porte à
l'arrivée de Barrett King. Le visage consterné du vétérinaire
lui apporta la réponse qu'il venait chercher.
Dani se précipita convulsivement sur Barrett :
– Vous êtes responsable ! Vous vouliez le Chenapan, mais
nous avons refusé de vous le vendre. Il vous fallait une
revanche. Vous l'avez : on va l'abattre ! On va l'abattre !
Les poings serrés, elle frappait la poitrine de Barrett à
coups redoublés. Des bras se tendirent pour la maîtriser ; et,
dans le lointain, lui parvint la voix de Barrett :
– Laissez-la...
Progressivement, la colère fit place au chagrin. Une
profonde douleur mêlée d'angoisse la submergea bientôt.
Elle sentit ses genoux fléchir ; les bras puissants de Barrett
la maintinrent puis l'enveloppèrent.
– Ne retiens pas tes larmes, mon petit, lui souffla une voix
réconfortante.
Elle se mit à sangloter, presque douloureusement. Appuyée
contre Barrett, elle percevait le battement régulier de son
cœur.
Lentement, elle s'apaisa. Rouvrant les yeux, elle vit un
homme en compagnie de son père. D'instinct, elle sut que
c'était le professeur Hamilton.
Cette visite, le visage affaissé de son père, ne laissaient pas
le moindre doute. Le Chenapan était mort. Elle se couvrit
violemment les oreilles comme pour se protéger. Un cri la
fit sursauter :
– Non !
Elle réalisa que ce cri était sorti de sa propre bouche. Ses
oreilles se mirent à bourdonner, et de profondes ténèbres
l'engloutirent.
2

Le lit ne lui était pas familier. Était-ce celui de l'hôtel où


elle séjournait ces derniers temps ? Déconcertée, elle battit
des paupières et parcourut d'un regard hésitant la chambre
aux murs blancs et nus.
Ce lit métallique, ces draps rêches ne lui permirent plus de
douter : c'était une chambre d'hôpital. Instinctivement, elle
s'assura qu'elle n'avait pas été blessée ; seuls l'accablaient
de violents maux de tête.
Avait-elle reçu un coup du Chenapan ? Une nausée brutale
l'envahit à la pensée que son cheval avait été abattu, par
charité, à cause d'une cheville brisée, éclatée. Elle poussa
un faible gémissement, se retourna contre les oreillers
empesés et s'abandonna à ses larmes. En dépit de la douleur
qui lui brisait le cœur, elle ne laissa pas échapper un
sanglot.
Au bout d'un moment, elle redressa la tête, les yeux grands
ouverts, le regard fixe. Elle ne songeait pas à essuyer ses
larmes. Ses cheveux châtains, coupés court, étaient tout
ébouriffés. Des pas lourds et fatigués résonnèrent près de la
porte. Elle les reconnut : ceux de son père.
– Bonjour, Danielle, dit-il d'une voix étrangement calme.
Il n'eut pas même un sourire. Son visage était triste et
morne, ses yeux vides.
– Bonjour, Lew, répondit-elle.
Un silence s'établit, embarrassé et pesant. A ce jour, Dani
ne s'était jamais préoccupée de l'âge de son père. Elle
l'observa attentivement : avait-il vraiment cinquante-six ou
cinquante-sept ans, ce petit homme brisé, qui se tenait
devant elle, l'air défait ? Il ressemblait plutôt à un vieillard.
– Pourquoi m'a-t-on amenée à l'hôpital ? finit-elle par
demander.
– Tu t'es évanouie en apprenant que...
Sa voix se brisa, et il ne put achever sa phrase. Dani lui vint
en aide :
– Je comprends, murmura-t-elle. Quand vais-je sortir ?
– On va te garder encore une nuit. Profite donc de ce repos,
tant que tu en as l'occasion.
Le visage très pâle, il observa un silence après cette
remarque un peu énigmatique.
– Il y avait une foule de journalistes chez le vétérinaire,
reprit-il. Ta photo et celle de Barrett sont dans tous les
journaux.
Cette brève évocation la fit frissonner. Elle se souvint de
cette scène particulièrement pénible où, poussée par la
colère, par le désespoir, elle avait frappé Barrett et porté
contre lui les accusations les plus graves. Sa détresse
pouvait expliquer la violence de cette réaction ; à bout de
nerfs, n'aurait-elle pas frappé le premier venu, et a fortiori,
Barrett, qu'elle détestait ? Elle ne regrettait pas son geste ;
simplement, il était dommage que tant de témoins aient été
présents.
Elle tenta vainement d'accrocher le regard de son père.
– Pourquoi le haïr ainsi ? soupira-t-il.
La réponse fusa, cinglante :
– Parce qu'il respire, tout simplement.
D'ordinaire Lew était sensible à son ironie mordante et
consentait à sourire ; il ne fit pourtant que hocher la tête,
tristement. Dani baissa les yeux.
– Je suis désolée, Lew, expliqua-t-elle d'une voix hésitante,
cet homme me prend à rebrousse-poil.
– Si seulement nous lui avions vendu le Chenapan.
– Qu'est-ce que tu dis ?
Elle sursauta violemment : ce regret lui faisait l'effet d'une
trahison. Elle essaya vainement, de déchiffrer l'expression
impénétrable de son père ; il était absorbé dans la
contemplation des rideaux tirés.
– Au fond, ta mère n'avait pas tort à mon sujet.
Sans répondre à la question de Dani, il poursuivit sur le
même ton monocorde, dénué en apparence de toute
émotion.
– J'ai toujours été perdant. C'est dans ma nature. Je n'étais,
autrefois qu'un jockey très médiocre. Plus tard, seuls
quelques fous m'engagèrent à l'occasion comme entraîneur.
Quant à ces mangeurs de foin que nous possédons, j'hésite
à les qualifier de pur-sang. En fait, je ne méritais pas
d'avoir un cheval de la classe du Chenapan.
– Non, murmura-t-elle, atterrée.
– Ne proteste pas, c'est la vérité !
Les yeux bruns de Lew fixaient Dani. Les poètes nomment
parfois les yeux les « miroirs de l'âme » ; cependant, il n'y
avait rien dans ce regard qui exprimât un quelconque
sentiment. Ces yeux étaient semblables à deux lacs d'un
marron intense que rien ne venait troubler.
– J'avais à élever une petite fille vive et pleine d'entrain, toi,
Dani, Et qu'ai-je fait exactement ? Je t'ai laissée livrée à toi-
même, la bride sur le cou comme une jeune pouliche. Je
n'ai pas essayé d'infléchir ton caractère impétueux, voire
intraitable ; et j'ignorais les rudiments les plus élémentaires
de toute éducation. Tu n'es pas à blâmer pour ta conduite
envers Barrett King. Le seul responsable, c'est moi.
Dani sentait monter les larmes.
– Ne dis pas des choses pareilles, je t'en prie.
– Tu ne connais rien de la vie, ma fille, poursuivit Lew. Ton
univers se borne aux chevaux : tu manges, tu dors et tu sens
comme eux. Tu ne sais même pas ce que c'est que d'être
une femme. Et comment le pourrais-tu ? Tu n'en a jamais
connu.
Il régnait dans cette chambre une tension difficilement
soutenable. Lew plongea la main dans son veston
passablement usagé et, sous les yeux de Dani, agrandis par
la crainte et l'angoisse, en sortit une liasse de billets fripés :
il la lui remit de force.
– Je veux que tu t'éloignes définitivement des pistes
d'entraînement et des champs de course. Et j'insiste sur ce
point : je ne veux plus t'y voir de près ou de loin.
Il parlait d'une voix légèrement tremblante, et ses mains
s'agitaient avec fébrilité.
– Prends cet argent et bâtis-toi une vie nouvelle. Trouve un
appartement, suis des cours, cherche du travail. Et surtout,
vis normalement et non plus comme une bohémienne.
– Mais où as-tu donc trouvé tout cet argent ? demanda-t-
elle d'une voix rauque en voyant son père dérouler la liasse.
Il y avait là, au moins deux à trois mille dollars.
– J'ai vendu tous les chevaux, à l'exception de la jument.
Visiblement ému, il dut s'arrêter un instant.
– J'ai toujours vécu dans le milieu des courses ; que
pourrais-je faire d'autre à mon âge ? Toi, tu es jeune et tu
peux prendre un nouveau départ.
Une larme perla au coin de sa paupière.
– Tu es comme le Chenapan, ardente et volontaire. Tu
devrais réussir. Mais si tu restes avec moi, ce sera ta perte,
et il ne faut surtout pas que tu deviennes comme ton père.
Un raté.
– Non ! papa, non !
Elle tendit les mains vers lui, sans l'appeler Lew, comme
d'ordinaire ; mais elle n'en fut pas consciente. Il s'éloigna
du lit.
– Promets-moi d'abandonner les chevaux. Ils te briseraient
corps et âme. Promets-le.
– C'est promis.
Les yeux embués de larmes, elle hocha la tête avec gravité.
– Je m'en vais ce soir, reprit Lew, l'air absent. Je ne sais pas
où je vais aller, ni quand je te reverrai. Il y a une foule de
journalistes au champ de courses, et je ne veux pas leur
parler. Cela m'est impossible...
Il fixa longuement son visage bouleversé, défait.
– Adieu, Dani.
Avant qu'elle ait pu s'en rendre compte, il avait quitté la
pièce précipitamment. Elle essaya de le rappeler mais, les
muscles de la gorge noués, elle ne put émettre le moindre
son. Dani étreignit fiévreusement la liasse de billets et,
repoussant draps et couvertures, se dressa sur ses jambes ;
sa chemise de nuit flottait sur ses jambes nues. Sortie de sa
stupeur, elle ressentait l'impérieux besoin de rattraper son
père et de le convaincre de son erreur.
Elle se rua vers la porte mais fut brutalement arrêtée par
une jeune fille mince, lancée sur elle. Elle comprit, en
l'espace d'une seconde, qu'elle venait de rencontrer sa
propre image, dans le miroir.
Pour la première fois, peut-être, Dani remarqua la finesse
de ses traits. Son visage était d'un bel ovale ses pommettes
hautes, son nez droit et petit, sa bouche bien dessinée, tout
comme l'arc de ses sourcils. Ses cheveux très courts
brillaient d'un bel éclat, et des cils épais ombraient ses yeux
noisette, à l'expression si vive.
Elle ignora résolument ses cheveux taillés à la garçonne,
mais son teint lumineux et légèrement doré la réconforta.
A l'opposé de ses bras et de son visage bronzés par le soleil,
ses jambes étaient blanches, mais longues et finement
musclées. Dani releva sa chemise de nuit sur ses cuisses :
que pouvait-elle réellement envier à ces filles peu vêtues
qui ornaient les calendriers des écuries. A ce jour, elle
n'avait jamais osé se comparer aux autres et elle réalisait
qu'avec sa taille bien prise, ses hanches et sa poitrine d'un
galbe plaisant, elle était aussi séduisante que quiconque.
– Quelles jolies jambes ! Mais quel âge avez-vous donc ?
fit une voix masculine au timbre singulier.
Dani laissa immédiatement retomber sa chemise de nuit et
se retourna vers l'homme qui se tenait dans l'encadrement
de la porte.
– Qui êtes-vous et que voulez-vous ? demanda-t-elle, les
joues empourprées.
– Marshall Thompsen, répondit l'inconnu d'une voix douce.
Ses yeux, d'un brun très foncé, la détaillaient d'une façon
toute à la fois précise et nonchalante ; ses cheveux étaient
d'un noir de jais, et ses sourcils très fournis.
– Barrett disait que vous n'étiez qu'une enfant, ajouta-t-il.
Les mains dans le dos, Dani s'efforçait maladroitement de
dissimuler la liasse de billets, sans se rendre compte que cet
effort tendait sa poitrine sous le coton léger de sa chemise
de nuit.
– Je ne suis plus une enfant, répliqua-t-elle avec fermeté.
– Il suffit, en effet, d'ouvrir les yeux, murmura-t-il avec un
sourire appuyé, volontairement charmeur.
– Que faites-vous donc ici ?
Prudemment, Dani faisait retraite vers le lit.
– Si c'est Barrett King qui vous envoie, vous pouvez
prendre tout de suite la porte.
– Du calme, ma jolie. Nous nous connaissons mais n'avons
guère d'estime l'un pour l'autre. Ennemis parfois, amis
jamais.
Il se redressa et s'avança dans la chambre.
– J'étais, je dois dire, assez curieux de connaître ce David
en jupons capable de faire subir un pareil traitement à ce
Goliath de Barrett. Et sans qu'il réagisse le moins du
monde.
– Vous êtes un de ces journalistes, n'est-ce pas ? demanda-t-
elle d'un air accusateur en approchant la main du téléphone.
Il ne semblait nullement décontenancé par l'attitude
vindicative de Dani.
– Vous êtes une fille dangereuse, remarqua-t-il. Je ne suis
pas précisément journaliste, disons plutôt chroniqueur
mondain. Je relate les petits faits qui agitent la haute
société, et les amours de telle ou telle célébrité.
– Je ne sais toujours pas ce que vous faites ici, insista Dani.
– Je pensais pourtant avoir été suffisamment clair.
Il sortit un étui à cigarettes en or de la poche de son blazer
d'une coupe irréprochable.
– Barrett King, c'est un bon sujet en soi. Et votre petite
séance de ce matin, agrémentée d'un pugilat, était fort
intéressante.
– Vous étiez là ?
– Je l'ai lu dans les journaux, tout simplement.
Marshall Thompsen avait allumé une cigarette, et des
volutes de fumée frôlaient ses cheveux noirs ; il prit le
journal qu'il tenait sous le bras et le lui tendit.
– Avez-vous vu l'article ?
– Non, fit-elle en secouant la tête.
Elle s'empara du journal et s'installa sur le lit en prenant
soin de glisser, discrètement, l'argent sous l'oreiller.
Dani ne pensait guère découvrir qu'un mince entrefilet
illustré d'une photo au bas d'une colonne. A sa grande
surprise, elle constata qu'une page entière et trois photos
étaient consacrées à l'événement. La première la montrait le
poing levé contre Barrett, et la seconde, prise un peu plus
tard, dans les bras de ce dernier lors de sa perte de
connaissance. La troisième photo lui brisa le cœur : elle
montrait le chenapan, cabré en une magnifique attitude, et
luttant contre un lad qui essayait de le maîtriser. Cet
épisode remontait à plusieurs mois en arrière, peu avant sa
troisième course, juste au moment de le seller. Le
Chenapan semblait alors invincible.
Le cœur brisé, Dani se retint de pleurer. Elle ne pouvait
croire que son cheval avait été abattu. Un pli creusa son
front tandis qu'elle jetait un bref coup d'œil à l'homme au
physique séduisant qui se tenait devant elle.
– Pourquoi tout ce bruit ? demanda-t-elle d'une voix
altérée. Personne ne connaissait notre pur-sang avant
l'accident.
– C'est un concours de circonstances, j'imagine, répondit-il
en haussant les épaules.
Dani fut frappée par l'acuité et la pénétration de son regard
qui contrastait avec un dehors aimable et gracieux.
– Une actualité plutôt calme, poursuivit-il, la présence de
Barrett King et surtout l'aspect émouvant de ce cheval,
subitement foudroyé dans son irrésistible ascension. Je
suppose qu'il n'y a, bien entendu, rien de vrai dans vos
accusations ?
Un éclair de colère enflamma ses yeux : elle redressa le
menton en signe de défi.
– Il voulait le chenapan ! Il a essayé de nous l'acheter, et
nous avons refusé ses offres. Mon père...
Sa voix se fit soudain moins forte, et elle omit
soigneusement de parler des regrets, de son père à ce sujet.
Ne lui avait-il pas avoué qu'ils auraient dû vendre le
Chenapan à Barrett King, et surtout qu'ils n'étaient pas
dignes de posséder un tel cheval ?
– A ce propos, j'ai vu votre père sortir rapidement de votre
chambre et emprunter l'escalier de derrière, ce qui explique
mon intrusion...
Il comblait avec habileté le silence créé par la phrase
inachevée de Dani et lui permettait de retrouver son sang-
froid.
– Visiblement, il ne tenait pas à rencontrer les journalistes
massés à l'entrée. Il a sérieusement accusé le coup, n'est-ce
pas ?
Cette question judicieuse toucha une corde sensible et
provoqua chez Dani un irrépressible besoin de se confier,
de partager ses angoisses.
Elle parvenait à grand-peine à contrôler ce brusque flot de
paroles. Avec son impétuosité coutumière, elle dévoila les
moindres aspects de leur vie privée : les difficultés de son
père, sa lassitude, ses regrets amers et son cruel sentiment
d'échec. Elle insista sur le fait qu'ils auraient dû accepter
l'offre de Barrett King et mentionna même la somme
d'argent cachée sous l'oreiller. Enfin, elle révéla le laisser-
aller de son éducation et conclut sur cette obligation qui lui
était faite d'assumer une vie nouvelle.
Marshall Thompsen ne montra pas la moindre réaction ;
seule brillait une lueur dans son regard d'encre.
– Vous ne m'avez toujours pas dit votre âge ?
Ce fut là son seul commentaire. Il était absorbé dans la
contemplation passablement forcée de sa cigarette.
– J'ai dix-neuf ans. J'en aurai vingt en novembre.
– Il n'est pas trop tôt pour voler de vos propres ailes. Que
pensez-vous faire ?
Dani respira profondément.
– Je pensais rejoindre mon père. Il ne devrait pas être seul
dans un moment pareil.
– A mon avis, je vous parle en tant qu'homme, vous ne
devriez pas. A l'évidence, il est persuadé d'avoir échoué sur
tous les plans. Votre pitié pleine de bonne volonté ne ferait
que renforcer ses convictions. Il n'a nul besoin d'une
béquille. C'est parfois en eux-mêmes que les gens doivent
puiser les ressources nécessaires pour surmonter leurs
difficultés. Et votre père est, semble-t-il, dans cette
situation.
Elle fut sensible à la justesse de cette réflexion et soupira
doucement.
– Ainsi, vous pensez que je devrais me conformer à ses
désirs, souligna-t-elle, pensive. Il ne reste plus qu'un seul
problème... Que vais-je bien pouvoir faire ? J'ai promis à
Lew de ne plus m'occuper de chevaux, et voilà tout.
– Ne vous a-t-on jamais dit... c'est Dani, n'est-ce pas ?
– C'est le diminutif de Danielle, souffla-t-elle.
– C'est un joli nom, murmura Marshall Thompsen. Vous
êtes très photogénique. Le saviez-vous ?
– Qu'est-ce que cela signifie, en clair ?
Elle accueillait ce propos avec la plus grande méfiance.
– Rien de plus. Vous êtes photogénique, un point c'est tout.
Comme pour le désavouer, Dani passa la main dans ses
cheveux taillés à la diable.
– Votre visage est très expressif sur les photos, expliqua
Marshall Thompsen. Si l'on fait, bien sûr, abstraction de ces
cheveux trop courts et de votre tenue négligée. Vous
pourriez, je pense, devenir cover-girl, quoique les
postulantes soient innombrables.
Elle le regarda d'un air profondément sceptique.
– Est-ce une proposition ?
– Absolument. Mais à certaines conditions, répondit-il sans
la moindre hésitation.
– Et quel genre de conditions ? lança-t-elle sarcastique.
Monter chez vous, vers minuit, admirer vos estampes
japonaises si délicates...
– Votre esprit est aussi vif que votre langue est acérée,
remarqua-t-il d'une voix sourde.
– Je ne suis peut-être pas très sophistiquée mais je ne suis
pas naïve pour autant, M. Thompsen.
– Appelez-moi Marshall, corrigea-t-il et je vous appellerai
Danielle. Je ne pensais pas du tout à ce... genre de
condition, au demeurant sûrement fort agréable. Non,
voyez-vous, j'ai une autre idée, une idée que Barrett
n'appréciera guère, j'en suis sûr !
– Puis-je savoir laquelle ?
Il jeta un coup d'œil à sa grosse montre en or, probablement
fort coûteuse, comme tout ce qu'il portait.
– Je n'ai pas le temps de vous l'expliquer maintenant, et
puis l'infirmière va arriver d'un moment à l'autre. N'oubliez
pas que les visites sont, en principe, interdites. Vous sortez
demain, n'est-ce pas ?
– Oui, fit-elle en hochant la tête.
Elle était troublée par son air de conspirateur et se
demandait ce qu'il pouvait bien manigancer. Il plongea la
main dans une poche intérieure et lui tendit une carte de
visite.
– Donnez-moi un coup de fil demain, et nous poursuivrons
cette conversation dans un restaurant de votre choix,
déclara-t-il, en lui adressant un sourire éclatant. Et surtout
ne parlez pas de ma visite à Barrett quand vous le verrez.
Il lui fit un petit clin d'œil et s'apprêta à sortir.
– Je n'irai pas le voir, et il est peu probable qu'il vienne ici,
répondit-elle d'un ton acerbe.
– Vous ne le savez donc pas ?
L'expression de Marshall se fit moqueuse, et il ajouta :
– Détrompez-vous. Cet hôpital est privé, et c'est M. King
qui prend tous les frais à sa charge. Il ne manquera pas de
venir avant votre départ, croyez-moi.
La porte se referma sur ce singulier visiteur. Vivement
troublée, Dani se mit à pester contre ce nouveau coup du
sort. Elle regagna son lit : qu'allait-elle pouvoir dire à
Barrett King quand il se présenterait ? La présence de la
liasse de billets sous l'oreiller la rassura un peu ; elle n'avait
nul besoin de sa charité et saurait bien le lui faire
remarquer.
– Je vois que vous vous êtes finalement réveillée. Comment
vous sentez-vous ?
Souriante, le visage rond, une infirmière était brusquement
entrée dans la chambre.
L'effet de surprise passé, Dani répondit d'une voix calme :
– Très bien merci.
L'infirmière lui fit prendre sa température et tâta son pouls.
Dani ne prêta qu'une oreille distraite à ses remarques sur
l'incident chez le vétérinaire dont parlait toute la presse.
– Vous devez être affamée, remarqua l'infirmière après
avoir porté les résultats sur la feuille de température, car
vous avez sauté deux repas. Voulez-vous des sandwiches et
du lait ?
Des sandwiches et du lait ! Dani, la moue désabusée, eut du
mal à dissimuler son agacement. Elle n'échappait que de
justesse, aux petits gâteaux ; à l'évidence, l'infirmière la
considérait presque comme une enfant. Cependant, son
estomac criait famine. Elle accepta cette offre, non sans
résignation.
– Oui, s'il vous plaît, j'ai grand faim, admit-elle.
– Je reviens tout de suite avec un plateau, déclara
l'infirmière, le visage toujours épanoui.
A son retour, quelques minutes plus tard, elle montra à
Dani le fonctionnement de l'interphone et ajouta :
– Si vous n'arrivez pas à dormir, je vous donnerai un
somnifère. Je reprendrai le plateau plus tard.
De nouveau seule, Dani étala le journal et se mit à lire le
fameux article tout en mangeant son sandwich avec avidité.
Elle parcourut rapidement les premiers paragraphes qui
n'appelaient guère de commentaires. On y rappelait
notamment les brillantes performances du pur-sang, et, ce
premier accident qui l'avait tenu éloigné des grandes
compétitions.
Dani délaissa son sandwich pour s'attarder sur les
déclarations de Manny. Il n'avait aucune explication
plausible à fournir au sujet de ce malencontreux faux pas
du Chenapan : la piste était excellente, et la condition
physique du cheval absolument irréprochable. La gorge de
la jeune fille se serra quand elle lut les déclarations
élogieuses de Manny à propos de l'effort désespéré et
pathétique du pur-sang pour ne pas tomber. Tout comme
lui, Dani pensait qu'à cette allure rapide le cheval n'avait
fait, ainsi, qu'aggraver sa blessure.
Venait ensuite un bref aperçu de la carrière de jockey de
son père et des conditions à la suite desquelles il s'était
retiré. Enfin, les habitués des pistes présentaient Dani
comme une jeune fille pleine de sensibilité et d'énergie ; ils
rendaient son caractère fougueux responsable de son
attitude belliqueuse envers Barrett King, après la mort
dramatique de son cheval.
Pour sa part, son père s'était refusé à toute déclaration, ce
que ne manquait pas de souligner le rédacteur de l'article.
Puis, Dani, avec une sorte d'empressement hostile, lut les
propos de Barrett King : il répondait notamment à ses
accusations.
« J'ai effectivement essayé d'acheter le Chenapan quand il
n'était qu'un yearling parce qu'à un an, je croyais à ses
possibilités. Lew m'avait alors dit qu'il étudierait mon
offre ; mais, devant l'opposition irréductible de sa fille, il
finit par la repousser. Cette décision ne provoqua d'ailleurs
chez moi ni amertume, ni rancœur. A sa place, j'aurais fait
exactement la même chose. Cette fille était très attachée à
son cheval, comme le sont généralement les jeunes. Je
suppose donc que je représentais une sorte de menace pour
elle, ce qui explique sa violence à mon égard. A bout de
nerfs, accablée, elle ne saurait être tenue pour responsable
de son geste. »
Barrett King portait ensuite un jugement sur le pur-sang :
« Cette année, mon cheval, Moderato, a pris part aux
compétitions les plus rudes et s'est montré le meilleur à
plusieurs reprises. Aujourd'hui, le Chenapan avait creusé un
écart de six longueurs, dans un style incomparable. Il aurait
pu incontestablement marquer sa génération. Mais cela,
nous ne le saurons jamais. »
L'article se concluait sur cette incertitude amère et
mélancolique. Émue, Dani avala difficilement le reste de
son lait et reporta son regard sur les photos : elle voulait
étudier avec attention les réactions de Barrett King.
La première photo le montrait les dents serrées et faisait
ainsi ressortir la ligne vigoureuse de sa mâchoire. Une
certaine arrogance paraissait sur le visage, mais
l'expression du regard était indéchiffrable. Les bras
ballants, il semblait accepter avec résignation les coups
qu'elle lui portait.
Sur la seconde, il la portait dans ses bras, sans effort, face à
l'objectif. Elle n'aurait su dire si le visage de Barrett,
contracté et sombre, reflétait la colère ou l'inquiétude. Cette
photo soulignait l'extrême jeunesse de Dani, inconsciente et
abandonnée contre Barrett, la tête reposant sur sa poitrine.
Au moment de perdre connaissance, elle avait ressenti à
son contact comme une sorte d'apaisement ; le souvenir de
la chaleur de cette étreinte resurgit avec une vive clarté.
Elle se souvenait de cette voix basse, si rassurante, qui lui
demandait de s'abandonner à ses larmes en toute quiétude.
Apaisement ? Elle faillit prononcer ce mot à haute voix.
Appliqué à cet homme volontaire et dominateur, il semblait
déplacé. Elle n'aurait jamais pu imaginer qu'elle pût
éprouver un tel sentiment de sérénité dans les bras de cet
homme.
Elle repoussa le journal avec agacement et presque colère.
Elle décida de ne plus penser à lui. Jamais.
3

Le lendemain matin, Dani, après avoir pris le petit


déjeuner, s'habilla rapidement d'un blue-jean délavé et
d'une chemise trop large qui la faisaient ressembler à un
garçon élancé.
Des pas décidés résonnèrent dans le couloir ; un sixième
sens l'avertit que la prédiction de Marshall Thompsen allait
s'accomplir. Une voix la salua du seuil, et son visage
n'afficha pas la moindre surprise.
– Bonjour, répondit-elle, crispée.
Elle lança à Barrett un regard plein de défi et se sentit
bientôt assaillie de mille petits picotements à la base de la
nuque qui la faisaient frissonner tout entière.
– Comment te sens-tu ce matin ?
Dani refusait de se laisser séduire comme tant d'autres, par
cette voix chaude. Elle ne voyait que trop clair en lui.
– Cela va très bien, répondit-elle le plus brièvement
possible.
A son grand soulagement, une infirmière entra dans la
chambre. Jeune et jolie, elle s'excusa avec chaleur auprès
de Barrett et faillit oublier de saluer Dani.
– Mlle Williams, pourriez-vous nous fournir les quelques
petits renseignements que nous n'avons pu obtenir lors de
votre admission, hier ? Ils figureront dans notre dossier au
cas où vous auriez l'infortune de revenir ici...
Elle laissa échapper un petit rire. Dani resta de glace et jeta
un coup d'œil à Barrett ; elle souhaitait qu'il s'en allât, tout
en sachant pertinemment qu'il resterait.
– Que voulez-vous savoir ? demanda-t-elle, la bouche
pincée, en observant Barrett qui s'éloignait vers la fenêtre.
L'infirmière consigna les renseignements sur son bloc-
notes, et Dani remarqua la façon dont elle regardait Barrett.
Tourné vers l'extérieur, il ignorait ce qui se passait derrière
lui. Des flots de lumière pénétraient dans la chambre et
accrochaient des reflets cuivrés sur ses cheveux épais.
L'infirmière sourit.
– C'est tout. Vous verrez le docteur juste avant de sortir.
Dani ne se faisait guère d'illusion : ce sourire ne lui était
pas destiné, il s'adressait, en fait, à Barrett. Elle plaignit un
peu l'infirmière : comment pouvait-elle ne pas remarquer la
dureté qui transparaissait dans ces yeux verts de chat ?
– Pourquoi as-tu menti, Dani ? demanda Barrett, le regard
sévère.
– Je n'ai pas menti ! vous vouliez le Chenapan ! s'exclama-
t-elle, les yeux étincelants de fureur.
– Je ne parle pas de cela, répliqua-t-il d'une voix calme.
C'est au sujet de ce que tu viens de dire à l'infirmière. Tu
aspires à être adulte, et tu voudrais que le temps passe plus
vite, je le comprends parfaitement. Mais, crois-moi, mentir
de cette façon ne fera pas avancer les choses.
– Je ne mentais pas. J'ai dix-neuf ans et j'en aurai vingt en
novembre ! Excusez-moi de ne pouvoir fournir un extrait
de naissance, riposta Dani.
Barrett la dévisagea des pieds à la tête d'un air tout à la fois
tranquille et insolent. Elle se retint pour ne pas lui jeter la
carafe d'eau à la figure.
– Tu as tout juste l'air d'avoir quinze ans, murmura-t-il.
– Épargnez-moi les railleries d'usage. Figurez-vous que je
suis déjà sortie seule le soir, et qu'on m'a déjà embrassée.
– Timidement, j'imagine, remarqua-t-il, l'œil malicieux.
Elle posa les mains sur ses hanches en un geste de défi et se
souvint, tout à coup, de la liasse de billets qui gonflait sa
poche et de la remarque de Marshall Thompsen à propos
des frais d'hôpital. Soucieuse de régler sa dette, elle
s'apprêtait à soulever la question quand Barrett la devança.
– As-tu vu ton père ?
– Pourquoi ?
Délibérément, elle répondait par une autre question.
– Ce matin, je suis allé au champ de courses et j'ai appris
qu'il était parti. Hier soir, probablement. Est-ce que tu sais
quelque chose à son sujet ?
– Oui, répondit-elle simplement.
Un muscle s'étira, presque imperceptible, le long de la
mâchoire de Barrett. Cette réponse laconique le faisait
vibrer de colère contenue ; Dani admira sa maîtrise.
– Sera-t-il là demain matin quand tu sortiras ? insista-t-il
avec une patience marquée.
– Non.
– Cessons ce petit jeu, veux-tu ? Pourquoi ne pas me dire
ce qui se passe exactement ?
Dani eut du mal à soutenir son regard pénétrant.
– Et à quoi jouons-nous ? demanda-t-elle, moqueuse. Je ne
saisis pas très bien.
Barrett accusa le coup, et elle continua sur sa lancée.
– Voilà, en deux mots, la situation : mon père a quitté la
ville, cette nuit. Et... il m'a laissé de l'argent pour payer
mon séjour à l'hôpital.
Dani sortit deux billets de la liasse et les agita doucement
en l'air.
– C'est déjà fait, déclara Barrett, avec une tranquillité un
peu inquiétante.
– Les Williams n'ont nul besoin de charité. Votre
conscience vous tourmente-t-elle à ce point ? fit Dani
sarcastique.
Barrett s'approcha d'elle ; il la dominait de sa haute taille.
– C'était un simple geste de sympathie de ma part. Quant à
cet accident... Je n'ai absolument rien à me reprocher. Et tu
le sais aussi bien que moi.
Cette allusion aux accusations qu'elle avait portées contre
lui chez le vétérinaire fit rougir Dani.
– C'est vrai, dut-elle admettre.
Elle enrageait de devoir céder à Barrett.
– Dois-je aussi m'excuser pour ce que j'ai dit ? fit-elle.
La colère de Barrett s'évanouit aussi vite qu'elle était
apparue.
– Ne fais pas d'excuses, si tu n'y tiens pas, répondit-il, dans
un rire sonore.
– J'y tiens, annonça-t-elle, l'air rebelle. On peut dire tant de
choses vraies sur vous qu'il n'est même pas besoin de
mentir.
Barrett eut un sourire moqueur.
– J'accepte ces excuses... inattendues.
Une sorte de magnétisme se dégageait de cet homme viril
au visage énergique. Dani se félicita d'être insensible à tant
de charme, de vitalité et de richesse réunis.
– Quand penses-tu rejoindre ton père ? demanda-t-il d'une
voix tranquille.
– Pourquoi ?
La prudence commandait toute sa conduite à l'égard de
Barrett.
– Il vaudrait mieux que tu attendes un jour ou deux avant
de faire ce voyage, répondit-il d'une voix où perçait
l'indifférence.
– Je me sens parfaitement bien. Je n'ai eu qu'une légère
syncope.
Elle n'avait pas l'intention de lui dire qu'elle ne rejoindrait
pas son père. Cela ne le regardait pas. De plus, Barrett
demeurait un obstacle à la réalisation de ses projets avec
Marshall Thompsen.
– Pourquoi êtes-vous venu me voir ? demanda-t-elle,
brusquement, dans l'intention de le surprendre.
– Pour t'offrir mon aide, répondit-il sans hésiter.
– Et pourquoi en aurais-je besoin ? répliqua-t-elle, avec
ironie.
Il lui fallait constamment éviter que Barrett ne prît un
quelconque avantage sur elle.
– La petite séance de l'autre jour pourrait bien
recommencer. Il y a deux reporters en bas, fit-il.
Dani le nargua.
– Sans doute craignez-vous quelques propos bien sentis à
votre endroit ?
– Tu peux leur dire tout ce que tu voudras, remarqua
Barrett d'un ton tout à la fois calme et menaçant. Je pensais
que tu chercherais plutôt à les éviter, tout comme ton père,
l'autre jour.
– Mon père ne fuit pas les journalistes, il se fuit lui-même,
rectifia Dani.
Le regard interrogateur et perspicace que Barrett porta sur
elle lui fit regretter cette réponse trop hâtive.
– Pour le reste, je suis parfaitement capable de tenir tête
sans votre aide, à ces inquisiteurs patentés. Vous pouvez
donc partir quand vous voudrez, je ne vous retiens pas. Le
plus tôt sera le mieux...
Elle pointa le menton vers le seuil.
– Très bien, fit-il en lui tournant le dos pour se diriger vers
la porte ouverte.
– Monsieur King...
Ses yeux brillèrent de malice, tandis que Barrett se
retournait.
– Je paierai les frais d'hôpital sans tenir compte de vos
arrangements.
Il la fixa avec placidité, et un pli amer se dessina sur sa
bouche. Dani sentit se précipiter les battements de son
cœur.
– As-tu déjà vu un cheval rétif, une fois sellé et tenu en
bride ? demanda Barrett. Il faut maintenir la bride haute
pour l'amener à céder. Quel résultat cela donnerait-il avec
une gamine têtue de ton espèce ?
Une colère fiévreuse s'empara de Dani, tandis qu'il quittait
calmement la chambre. Elle parcourait la pièce à grandes
enjambées et lançait les plus vives insultes contre Barrett ;
dans sa fureur, elle donna même un grand coup de pied
contre le montant du lit. La douleur la fit tempêter de plus
belle. Et ce fut sous un flot d'injures que le médecin entra
pour la visite de sortie...
Au rez-de-chaussée, elle demanda à régler elle-même ses
frais de séjour. A sa grande surprise on lui fournit la note
sans le moindre commentaire et Dani bientôt se dirigea vers
le grand hall d'entrée.
Il était quasiment vide ; son espoir de passer inaperçue
s'évanouit aussitôt. De plus, sa tenue négligée ne
manquerait pas d'attirer l'attention. Néanmoins, elle
rassembla son courage et entreprit de traverser, avec
décision, le hall pavé de marbre. Elle fut bientôt happée par
un petit groupe d'hommes, dont un photographe, qui lui
barrèrent le passage et la harcelèrent de questions.
– Pouvez-vous nous dire où se trouve votre père,
mademoiselle Williams ?
– Que pensez-vous de la déclaration de M. King au sujet de
votre cheval ? Êtes-vous d'accord avec lui ?
– Quels sont vos projets, mademoiselle Williams ?
– Voulez-vous regarder par ici, mademoiselle ?
Elle se protégea du bras contre l'éclair du flash.
– Laissez-moi passer, je vous en prie.
Les questions continuaient de fuser, et Dani dut élever la
voix pour se faire entendre.
– Laissez-moi passer !
Elle tentait vainement de se frayer un chemin. Son regard
parcourut désespérément le hall : toutes les issues étaient
bloquées. Par-dessus l'épaule d'un journaliste, elle aperçut
Barrett, nonchalamment appuyé contre le mur d'en face, un
sourire moqueur aux lèvres. Visiblement, ce remue-ménage
l'amusait. Dani fut tentée de l'appeler à l'aide, mais elle se
ravisa.
– Laissez-moi passer, répéta-t-elle, désemparée.
Elle avait beau jouer violemment des coudes, elle ne
parvenait pas à briser le cercle, sans cesse reformé.
L'instant d'après, Dani sentit avec soulagement une main
vigoureuse agripper son bras.
– Cela suffit, les gars, déclara Barrett sur un ton tout à la
fois autoritaire et enjoué. Ce n'est pas parce que cette jeune
fille sort de l'hôpital qu'elle est en mesure de supporter un
pareil assaut. On disait véritablement une meute déchaînée.
– On voudrait simplement lui poser quelques questions,
Barrett, répliqua l'un des reporters, soudainement radouci.
– Est-ce que tu as envie d'y répondre ? fit Barrett en se
penchant vers Dani.
– Je veux m'en aller d'ici le plus vite possible, murmura-t-
elle.
– Vous avez entendu ce qu'elle a dit, Fred, déclara Barrett
d'une voix ferme.
Il prit Dani par l'épaule et les reporters, surpris, s'écartèrent
tout en protestant. La voie enfin libre, elle fit mine de se
précipiter dehors, mais Barrett la retint à son côté, et ils
traversèrent paisiblement le hall.
Sur les marches, à l'entrée du bâtiment, Dani voulut le
remercier, mais il l'entraîna aussitôt avec lui en direction du
parking.
– Vous pouvez me laisser ici, je me débrouillerai seule,
assura Dani en se dégageant de son étreinte. Je n'ai plus
besoin de votre aide.
Il la prit par le poignet et l'entraîna avec lui.
– Tu auras, de nouveau, ces reporters sur le dos d'ici deux
minutes.
Il eut un sourire protecteur et compatissant devant
l'expression rebelle de son visage.
– Si tu veux leur échapper, ma voiture nous attend. Tu
ferais mieux d'accepter.
Dani, les lèvres serrées enrageait de ne pouvoir se tirer
seule de ce mauvais pas. De plus, Barrett prenait un malin
plaisir à la taquiner. Il était décidément trop sûr de lui...
– Où se trouve votre voiture ? demanda-t-elle, sur un ton
aigre.
Il tendit le bras en direction d'un cabriolet grand sport, bas
et finement élancé, de couleur crème. Dani pensa avec une
sorte de répugnance, qu'elle devrait s'asseoir près de cet
homme arrogant. Il lui ouvrit la portière avec cérémonie
comme pour se moquer de la désinvolture de la jeune fille.
Elle claqua la portière aussi violemment que possible,
tandis qu'il contournait la voiture pour gagner sa place.
– Où veux-tu aller ? demanda-t-il en lui jetant un coup d'œil
amusé, tandis qu'il enclenchait les vitesses.
Crispée, Dani réfléchissait. Elle pouvait toujours lui
demander de la déposer près d'un arrêt de bus, mais cela ne
ferait qu'éveiller la curiosité insatiable de Barrett. D'un
autre côté, si elle hésitait trop longtemps à répondre, l'effet
serait exactement le même. Elle finit par choisir la
prudence et lui indiqua un petit café près du champ de
courses.
– Tu ne préfères pas aller à ton hôtel ?
– Non, pas maintenant.
Dani regardait obstinément défiler la route devant elle.
– J'ai... J'ai rendez-vous avec un ami dans ce café.
Elle croisa les doigts, à l'abri du regard de Barrett. Ce
n'était qu'un demi-mensonge : ne devait-elle pas convenir
d'un rendez-vous avec Marshall Thompsen ? Elle pensa que
Barrett ne se satisferait pas de cette réponse et voudrait plus
de détails ; elle se cala sur son siège, prête à riposter. A sa
grande surprise, il garda un silence pensif tout au long du
trajet.
Dès que la voiture fut rangée le long du trottoir, Dani
manœuvra fébrilement la poignée, impatiente de s'en aller.
– Je suis vraiment désolé pour le chenapan. J'espère que tu
me crois, affirma Barrett, d'une voix bien posée.
Elle le regarda par-dessus son épaule : elle doutait
ouvertement de sa sincérité. Une nouvelle fois, elle se
surprit à admirer son beau visage insouciant aux traits
énergiques et farouches.
– Je ne veux pas de votre pitié, répliqua-t-elle d'un ton
cassant.
Une lueur furtive passa dans le regard de son compagnon.
Il fouilla dans sa poche, en sortit un bout de papier sur
lequel il griffonna un numéro de téléphone. Il lui tendit le
papier.
– C'est le numéro de mon appartement. Si tu veux
m'appeler...
Dani ne fit pas le moindre mouvement.
– Pourquoi vous appellerais-je ?
– Si tu as des difficultés dans les jours à venir, j'aimerais
que tu me donnes un coup de fil, insista-t-il patiemment.
– Vous pouvez garder votre numéro de téléphone, je ne
vous appellerai pas. Je ne suis plus une enfant et je peux
très bien me débrouiller toute seule.
– Surtout avec les journalistes, fit-il d'un ton moqueur.
– Vous croyez m'avoir tirée d'un mauvais pas, mais je m'en
serais sortie de toute manière, répliqua Dani. Je vous
remercie de m'avoir emmenée. Mon ami doit m'attendre, il
faut que j'y aille.
– Ah, c'est vrai : ton ami ! Je l'avais complètement oublié,
s'exclama Barrett, l'air sceptique et amusé.
Elle le gratifia d'un regard noir et descendit rapidement de
la voiture. Au moment où elle claquait la portière, elle
entendit crier son nom. Elle tourna vivement la tête, et un
sourire éclatant illumina son visage : Manny Herrera
s'avançait vers elle.
Le hasard bienveillant lui offrait une petite revanche sur
Barrett : il ne pourrait se douter du caractère fortuit de cette
rencontre.
Elle entama à dessein une grande conversation avec le
jockey, tandis que s'éloignait la voiture de sport crème.
Dès qu'elle la vit disparaître dans le lointain, elle prit congé
de Manny et se précipita dans le café pour téléphoner à
Marshall Thompsen.
Une femme avisée aurait agi plus prudemment avec un
inconnu... Mais Dani obéissait toujours aveuglément à ses
impulsions. Le cheval avait été sa seule passion, et elle
avait toujours vécu dans le milieu des courses. Après avoir
formellement promis de rompre avec ce passé, elle se
retrouvait livrée à elle-même et elle était prête à toutes les
expériences.
Certes, elle était intriguée par la proposition généreuse de
Marshall. Cependant, la remarque qu'il avait faite, à propos
du mécontentement probable de Barrett devant ce projet, ne
laissait pas d'attiser la curiosité de la jeune fille.
Était-elle assez jolie, assez photogénique pour devenir
cover-girl ? La question demeurait en suspens. Néanmoins,
Dani faisait entièrement confiance à Marshall dans ce
domaine : il semblait parfaitement connaître ce dont il
parlait, et le ton même de sa voix était convaincant. En
dernier ressort, se dit Dani, elle saurait bien discerner par
elle-même si sa proposition était sincère, ou s'il essayait
d'abuser de sa crédulité.
Une demi-heure plus tard, Marshall pénétrait dans le café et
balayait d'un regard dédaigneux la petite salle modeste
mais propre. La veille, à l'hôpital, l'entrevue avait été trop
brève pour permettre à Dani de se faire vraiment une
opinion. Marshall s'installa en face d'elle, et elle se mit à
l'observer avec une attention discrète.
Au fil des années, la fréquentation assidue des hippodromes
lui avait appris à juger les gens. Elle se trompait rarement :
elle savait faire la différence entre le joueur professionnel
et le joueur occasionnel et ne confondait pas l'homme bien
vêtu avec l'homme fortuné.
Elle ne se souvenait guère que du sourire de Marshall et de
son teint mat. Elle remarquait à présent ses traits fins et
délicats ; la mâchoire et le menton étaient peu accentués, la
lèvre inférieure était boudeuse. Ce visage n'avait pas
l'âpreté singulière et la vigueur de celui de Barrett King.
Thompsen devait certainement se faire bronzer sous une
lampe, alors que le hâle de Barrett ne venait que du soleil et
du grand air. Et la veste bien coupée ne devait pas
dissimuler une dure musculature.
Chez un pur-sang, de tels défauts auraient révélé un
manque d'énergie et de courage. Mais Dani savait qu'avec
les humains, il fallait montrer plus de largeur d'esprit. Chez
Marshall Thompsen, cet aspect fragile se trouvait compensé
par l'intelligence du vaste front, le regard pénétrant des
yeux sombres. Elle essaya de deviner son âge et décida
qu'il devait être d'un ou deux ans plus jeune que Barrett :
tout juste la trentaine.
La serveuse posa sur la table la tasse de café commandée
par Marshall. Déjà, Dani avait pris sa décision : aussi
longtemps que leurs relations demeureraient strictement sur
le plan des affaires, elle pourrait lui faire confiance.
– Je me demandais bien, ce matin, si vous alliez m'appeler,
déclara-t-il en lui jetant un bref coup d'œil. Je pensais
néanmoins que vous le feriez à un moment ou à un autre.
Il tournait avec soin la cuiller dans sa tasse.
– Vous vous en étiez assuré en gardant tout son mystère à
votre proposition, répondit Dani.
– Il est toujours préférable de ne pas abattre d'un coup tout
son jeu, fit-il en souriant. Si vous étiez le genre de fille qui
a peur de son ombre, vous ne me seriez d'aucune utilité.
Dans ce cas, d'ailleurs, vous ne m'auriez même pas
téléphoné. Je sais maintenant que, si vous acceptez ma
proposition, vous serez capable de la mener à bien.
– Et en quoi consiste exactement cette proposition ?
demanda-t-elle en se contraignant à soutenir son regard.
Vous disiez hier soir que vous pourriez faire de moi un
mannequin. Comment vous y prendriez-vous ?
– Pour commencer, nous irions voir un grand coiffeur, pour
voir ce qu'on peut tirer de ces cheveux pratiquement taillés
en brosse. Nous vous choisirions ensuite une garde-robe
convenable. Je connais un photographe professionnel qui
me doit un service... Je n'irai cependant pas jusqu'à vous
promettre de faire de vous un mannequin de première
grandeur. Il ne suffit pas d'être photogénique pour monter
aux sommets.
– Néanmoins ! reprit Dani, sentant bien qu'il y avait autre
chose.
Il élargit son sourire, en voyant qu'elle ne se laissait pas
emporter par l'enthousiasme.
– Ainsi que je vous l'ai dit, je suis un chroniqueur assez
connu dans certains milieux. Le pouvoir de la presse
pourrait faire de vous, en peu de temps, une célébrité. De
seconde zone, si vous voulez. D'autant que vous avez déjà
bénéficié d'une publicité considérable.
Dani serrait entre ses deux mains la tasse de café posée
devant elle. Ses ongles taillés courts avaient pourtant le poli
et l'arrondi de délicats coquillages. Les soins donnés aux
chevaux, les seaux d'eau froide, les bottes de foin lui
avaient fait des mains un peu rugueuses. L'idée qu'elle
pourrait ressembler aux femmes captivantes qu'elle avait
admirées dans des magazines l'amusait. Marshall semblait
sûr de pouvoir faire d'elle une femme du monde. Un
sourire, fortement teinté de scepticisme, se dessina sur ses
lèvres : ce qu'il lui faudrait, en réalité, pensait-elle, c'était
une marraine-fée, armée d'une baguette magique.
En elle, la voix de la raison tentait encore de l'empêcher
d'accepter la proposition de Marshall Thompsen. Mais deux
éléments apportaient de puissants arguments en faveur de
cette offre : d'une part, elle avait elle-même, la veille,
découvert que, sous ses vêtements peu seyants, se
dissimulait un corps séduisant ; d'autre part, son père lui
avait dit qu'elle ignorait ce qu'était une femme, et plus
encore une dame. S'il y avait la moindre chance que
Marshall pût réussir, Dani savait qu'elle devait la saisir.
Non pas pour gagner de l'argent, ni pour devenir
éventuellement un célèbre mannequin, mais pour répondre
aux souhaits de son père.
Toutefois, elle ne tenait pas à donner trop vite son accord.
Son impulsivité se tempérait à présent de prudence. Elle
voulait en savoir davantage sur ce projet.
– A supposer que vous parveniez à me transformer plus ou
moins, grâce à des vêtements, à une nouvelle coiffure, à un
maquillage savant, et que votre ami photographe pense, lui
aussi, que j'ai des possibilités, que feriez-vous ensuite ?
questionna-t-elle d'un air de défi.
– Je veillerai à ce que vous soyez invitée à toutes les
réceptions où se retrouvent les gens importants. Qui sait ?
Vous pourriez peut-être même vous dénicher un riche mari,
fit Marshall avec un haussement d'épaules. Cela ne dépend
que de vous.
– Les hommes ne m'intéressent pas, dit-elle.
Elle rejetait l'éventualité, comme si elle ne valait même pas
la peine d'être prise en considération.
– Mais vous les intéresserez, fit-il avec une pointe d'ironie.
Mais Dani avait déjà relégué cette idée au second plan de
ses préoccupations.
– Que retirerez-vous de tous ces efforts ? Quel avantage y
trouvez-vous ?
Il prit un ton moqueur.
– Votre papa ne vous a donc jamais appris qu'à cheval
donné, on ne regarde pas la bride ?
– Il a dû le faire, mais de nos jours, au prix du grain, on n'a
rien pour rien, répliqua Dani sèchement.
– Et si je vous disais que je fais tout ceci par bonté d'âme,
me croiriez-vous ?
Dani ne fut guère sensible à l'innocence feinte de ses yeux
noirs.
– Certainement pas, affirma-t-elle en esquissant un sourire.
– Je ne le pensais pas non plus, souligna Marshall,
doucement. Nous nous entendrons très bien tous les deux,
j'en suis persuadé. J'aime votre franchise et cette naïveté
rafraîchissante que vous n'avez pas vraiment perdue. C'est
rare de pouvoir discuter si sérieusement avec une jeune fille
de votre âge.
– Vous n'avez toujours pas répondu à ma question.
– En effet.
Marshall Thompsen fit une pause significative ; il hésitait à
s'engager plus avant !
– Peut-être aimerais-je que certaines personnes voient au-
delà des apparences qui sont souvent trompeuses ?
– Vous pensez à Barrett King, n'est-ce pas ? suggéra Dani.
– Cela se pourrait bien.
Il sourit en repoussant sa tasse.
– Bon, il faut me donner une réponse. Êtes-vous décidée à
tenter votre chance ?
– Oui, répondit-elle d'une voix ferme, sans avoir pourtant
obtenu la moindre précision.
– Allons-y. Nous avons beaucoup à faire et peu de temps.
4

Une demi-heure plus tard, Marshall Thompsen se garait


devant un imposant building d'allure cossue, aux lignes
sévères. Rien n'indiquait sa raison sociale, Seul un nom
figurait sur la façade : « Chez Giorgio ».
Ils entrèrent. Dani fut frappée par le luxe de la décoration.
Dans le vestibule trônait un immense chandelier de cristal,
au milieu des fauteuils de style victorien, tendus de velours
bleu.
Dani mit quelques secondes pour réaliser qu'elle se trouvait
dans un institut de beauté. Une jeune femme arborant une
coiffure très sophistiquée vint les accueillir. Elle jeta sur
Dani un regard tout à la fois étonné et dédaigneux. On
pouvait lire dans ses yeux une question muette à l'adresse
de Marshall ; elle pensait manifestement qu'ils s'étaient
trompés d'endroit.
– Je suis Marshall Thompsen. Veuillez m’annoncer à
Giorgio, je vous prie.
Le nom de Giorgio agit comme un charme, et un large
sourire éclaira le visage de la femme.
– Tout de suite, M. Thompsen. Si vous voulez bien me
suivre ?
Elle les conduisit à travers un couloir tapissé, frappa
doucement à une porte et ne l'ouvrit qu'après avoir entendu
répondre une voix à l'intérieur. Elle annonça Marshall et,
toujours souriante, regagna la réception.
Thompsen poussa fermement Dani devant lui.
– Bonjour, Georges ! fit-il en saluant l'homme qui se tenait
dans la pièce.
Giorgio, ou Georges selon Marshall, était un homme mince
et de taille moyenne, aux cheveux noirs parsemés de
mèches argentées. Ses yeux à l'éclat sombre, son profil aigu
suggéraient une ascendance italienne. Il porta son regard
sur Dani.
– Bonjour, Marshall. Quand vous m'avez parlé d'un pari
difficile à tenir, vous ne croyiez pas si bien dire. Est-ce un
garçon ou une fille ?
– Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Danielle
Williams. Danielle, voici Giorgio, un ami précieux et un
grand styliste.
Ces présentations d'usage manquaient de simplicité. Avant
même que Dani n'ait eu le temps de répondre, Giorgio
remarqua en hochant la tête :
– Bien sûr, que c'est une fille. Les garçons portent les
cheveux plus longs.
Sans perdre de temps en vains bavardages, il la prit par la
main et la conduisit vers un grand fauteuil installé devant
un miroir. Sur une tablette, s'éparpillaient des rouleaux, des
bigoudis, des flacons de toute sorte.
Il promena une main experte dans les cheveux de Dani, les
examinant avec une grande attention.
– Quel crime avez-vous donc commis pour mériter un
traitement si barbare ?
Dani se sentait gênée par son apparence physique, alors
qu'elle ne s'en était encore jamais souciée. Elle rougit
légèrement en entendant l'appréciation très critique de
Giorgio.
– Je les coupais moi-même, reconnut-elle d'un air penaud.
C'était plus facile à entretenir.
Dani aurait préféré des éclats de voix furieux à cette
réprobation muette, à ce silence. Elle devinait la
consternation que provoquaient, chez un homme comme
Giorgio, cette raie sur le côté et ces cheveux ramenés en
arrière, derrière l'oreille. Elle fit un gros effort pour se
maîtriser et ne pas disparaître sous les coussins du fauteuil
bleu.
– Pendant que vous opérez l'habituel miracle, intervint
Marshall, je vais chercher des vêtements.
– Uniquement des tons bruns et ocre et des lignes simples,
Marshall. Surtout pas de falbalas !
– Ah !
Le jeune chroniqueur poussa un soupir de triomphe.
– Ainsi vous pensez que le cas de Danielle n'est pas
désespéré.
Le regard que Giorgio portait sur les cheveux de Dani
démentait cruellement l'optimisme de Marshall. A
l'évidence, le styliste n'était pas de cet avis. Elle avala
nerveusement sa salive tandis que la porte se refermait sur
Marshall.
En silence, elle regarda Giorgio brosser ses cheveux, la
coiffer puis la décoiffer inlassablement. Elle remarqua
soudain qu'il tenait une paire de ciseaux.
– Vous n'allez pas les couper ! protesta-t-elle avec vigueur.
Mais elle ajouta d'une voix subitement radoucie, pour ne
pas le vexer et avoir l'air de lui donner des consignes :
– N'avez-vous pas dit que vous les trouviez trop courts ?
– Ils sont trop courts, en effet, admit-il sèchement.
Mais elle entendit crisser à ses oreilles le premier coup de
ciseaux.
– Cependant, il faut absolument leur donner une forme. Et
comme je ne peux pas les rallonger, je dois couper. Rien
d'autre ?
Dani n'insista pas ; elle garda le silence et se contenta
d'observer attentivement ses moindres gestes, sans apporter
le plus petit commentaire.
Les cheveux, une fois coupés et lavés, Giorgio posa de
petits bigoudis. On la plaça ensuite sous un séchoir, et une
manucure s'occupa de ses mains et de ses ongles trop
longtemps négligés.
Le séchage terminé, Giorgio ne lui ôta pas tout de suite ses
bigoudis et la conduisit vers un fauteuil plus petit que le
précédent, installé également devant un miroir. Il lui fit une
sorte de cours très bref sur les soins quotidiens que
nécessite la peau. Il passa ainsi en revue les divers produits
et détailla leurs vertus spécifiques. Dani n'ignora plus rien
des démaquillants, astringents, hydratants, bases de
maquillage, fards, ombres à paupière, eyes-liners, mascara
et autres crayons à sourcils...
Giorgio lui apprit à s'en servir, la mettant en garde contre
toute application excessive.
– Il vaut mieux ne pas être assez maquillée que l'être trop,
conseilla-t-il.
Satisfait de ses efforts et de sa bonne volonté, il la ramena
vers le premier fauteuil sans la laisser s'attarder devant le
miroir. Il la débarrassa de ses bigoudis puis brossa
vigoureusement ses cheveux faisant presque disparaître
toutes ses petites bouclettes.
Le fauteuil tournait le dos au miroir, de sorte que Dani ne
pouvait juger du résultat. Giorgio, la brosse et le peigne à la
main, virevoltait autour d'elle, quand Marshall pénétra dans
la pièce : ses yeux noirs s'illuminèrent en la découvrant
ainsi coiffée. Toutes les craintes de Dani s'effacèrent dans
l'instant, devant ce regard admiratif et rassurant.
Satisfait de son travail, Giorgio s'apprêta à tourner le
fauteuil vers le miroir, mais Marshall tendit la main pour
l'en empêcher.
– C'est trop tôt, Georges. Je veux que la transformation soit
complète, quand Danielle se regardera pour la première fois
dans le miroir.
Il déposa près du fauteuil de Dani les paquets qu'il était allé
chercher.
– Changez-vous et promettez-moi de ne vous regarder
qu'une fois habillée.
Elle se sentait comme grisée ; ses yeux brillèrent quand elle
vit l'expression confiante des deux hommes ; ils sortirent de
la pièce. Avant que la curiosité ne l'ait emporté sur toute
autre considération, elle déballa fébrilement les paquets.
Toute une garde-robe complète s'étalait devant ses yeux
étonnés ; des dessous de soie à la paire de chaussures
neuves, rien ne manquait. Le chatoiement vieil or d'un
ensemble pantalon l'attira tout particulièrement.
Les gestes gauches, elle ôta avec fièvre son blue-jean et son
chemisier pour enfiler avec allégresse ses vêtements
flambant neufs.
Une fois habillée, Dani fut torturée par le doute ; elle
craignait d'être déçue. Elle ouvrit la porte et sortit dans le
couloir, où l'attendaient Marshall et Giorgio, en grande
conversation. Ils se retournèrent avec elle comme un seul
homme.
– Fantastique ! souffla Marshall.
– Est-ce que je suis vraiment bien ? demanda-t-elle,
soucieuse d'être rassurée.
– Vous voulez dire que vous ne vous êtes même pas
regardée ?
Le visage sévère de Giorgio s'épanouit en un large sourire.
– Non, je pensais... peut-être...
– Allez-y, jugez vous-même, fit le styliste en la poussant
dans la pièce. Je n'avais encore jamais vu une belle fille
aussi anxieuse à l'idée de se regarder dans une glace.
Dani, tout à la fois incrédule et angoissée, s'approcha du
grand miroir.
Les cheveux, coupés en casque et finement bouclés,
accentuaient nettement l'ovale très pur du visage ; les
pommettes paraissaient plus hautes. Cette silhouette
auparavant indécise et qu'il fallait deviner, l'ensemble vieil
or la dégageait admirablement en soulignant délicatement
la poitrine et les hanches.
– Je ne peux pas dire que je me reconnaisse vraiment,
murmura-t-elle les sourcils légèrement froncés.
– Il faudra pourtant vous y faire, dit Marshall, taquin, car
vous voilà transformée. Je ne crois pas que vous
supporteriez de retrouver votre ancienne apparence.
Il s'adressa à Giorgio :
– Vous pouvez jeter ses vieilles frusques à la poubelle. Elle
n'en aura plus jamais besoin.
– Non ! protesta Dani.
Elle se précipita vers le petit paquet de vêtements qui
contenait la liasse de billets que lui avait remis Lew.
– Je veux les garder. J'y tiens.
– C'est ridicule ! insista Marshall. Oubliez ces nippes.
– Je veux les garder, répéta Dani d'une voix ferme et
décidée.
– Laissez-les-lui, intervint Giorgio. Ils lui rappellerons le
passé et l'empêcheront peut-être d'avoir la tête enflée...
– Très bien, admit Marshall avec mauvaise grâce. Mettez-
les dans une de ces boîtes et portez-les dans la voiture. Je
vous rejoins tout de suite.
Craignant de le voir changer d'avis, elle se précipita
aussitôt vers la voiture.
A son passage dans le hall, la jeune femme qui se tenait à la
réception lui jeta un regard stupéfait. Marshall arborait un
large sourire quand il se glissa au volant de la voiture,
quelques minutes plus tard.
– Je savais bien que j'avais raison à votre sujet commenta
Marshall, en sortant la voiture du parking. Cependant, je
n'aurais pas cru que Giorgio pût vous transformer à ce
point. C'est stupéfiant. Je vais devoir modifier mon
programme.
– Votre programme ? Pourquoi ? s'enquit Dani.
– Il n'est plus temps de tergiverser. Maintenant, il s'agit de
vous faire connaître au plus vite, répondit-il, l'air suffisant.
A ce propos, je vous ai fixé un rendez-vous avec Georges,
samedi matin.
– Sitôt ?
– Oui, si tôt, souligna-t-il.
Pensive, Dani se laissa glisser sur le siège ; elle réalisait
qu'il lui faudrait désormais se soucier de son apparence
physique.
– Dites-moi, Marshall, comment êtes-vous devenu l'ami
d'un homme comme Giorgio ? Je veux dire... qu'il ne
ressemble pas au genre d'homme avec lequel vous vous
associeriez.
Elle pensait au snobisme de l'entourage de Marshall. Il se
mit à rire.
– Ma chère, il se dit plus de choses dans un institut de
beauté que nulle part ailleurs. Georges, qui sait tout, entend
tout, est un informateur précieux. En retour, je cite
quelquefois son établissement dans mes chroniques. C'est
un échange de bons procédés. Il en est de même pour la
boutique où je me suis procuré ces vêtements et la garde-
robe que j'ai fait livrer dans votre appartement.
– Vous voulez dire que vous n'avez rien payé ? s'exclama
Dani avec surprise, en pointant le doigt sur son ensemble.
– Dans le cas présent, c'est différent, car j'avais besoin
d'une garde-robe complète. J'ai dû verser de l'argent, mais
une partie seulement de la somme totale, reconnut-il. Ne
Vous tracassez pas, Danielle. Quand vous commencerez à
gagner de l'argent, je vous enverrai la note détaillée de ce
que j'ai investi sur vous.
– N'avez-vous pas parlé d'appartement, de mon
appartement ?
– Il faut bien que vous habitiez quelque part. Et il y avait
justement un appartement libre près de chez moi. J'ai réglé
tous les détails concernant la location.
Une petite lueur moqueuse apparut dans son regard.
– Votre appartement est très éloigné du mien.
– Est-ce que vous avez aussi passé un de ces arrangements
dont vous avez le secret avec le propriétaire ? demanda-t-
elle d'un ton sarcastique.
– Non, malheureusement. Ceux qui habitent cet immeuble
ont horreur de la publicité, soupira Marshall avec
affectation.
– Que se passera-t-il si votre plan échoue ? Vous dépensez
allègrement votre temps et votre argent sans savoir si je
pourrais vous rembourser, remarqua Dani.
– Vous n'êtes pas très confiante, n'est-ce pas ? fit-il, un peu
taquin.
– A force de fréquenter les champs de courses, j'ai
découvert que les gens n'étaient pas tous des saints,
déclara-t-elle, en songeant à Barrett King.
– Mon plan réussira, n'ayez crainte. Et s'il échouait, comme
vous le dites, je n'aurais qu'à m'en prendre à mon peu de
clairvoyance et de jugement. Il n'y a aucune condition, je le
répète. C'est un jeu, et si je perds, les pertes seront miennes.
Êtes-vous satisfaite ?
– Oui, fit Dani, l'œil espiègle, à la condition que la
mémoire vous revienne si le plan échoue.
– Je pense que nous nous entendrons très bien, déclara
Marshall avec un sourire.
– Où allons-nous maintenant ?
Elle était impatiente de connaître cette vie nouvelle et
chassa de son esprit l'idée qu'elle serait toute différente si le
chenapan était encore vivant.
Elle se refusait à admettre que l'activité fébrile, qui devait
régner à cette heure du jour autour des écuries, lui
manquait. Son père avait souhaité qu'elle prît un nouveau
départ ; elle ne pouvait le décevoir.
– Chez le photographe pour commencer, répondit Marshall.
Ensuite nous irons déjeuner.
Les jours qui suivirent, Dani se sentit emportée dans un
véritable tourbillon. Seule, cette activité débordante lui
permettait de supporter la perte de son pur-sang et l'absence
de son père.
Le contraste entre cette vie nouvelle et l'ancienne était par
trop brutal. Elle aurait souhaité rencontrer un visage
familier, fût-ce celui de Barrett.
Son existence était réglée comme un ballet. Les séances
chez le photographe, les visites des galeries d'art et les
leçons de maintien rythmaient implacablement ses
journées. De plus, Marshall l'emmenait déjeuner dans les
restaurants les plus réputés où elle apprenait à marier les
vins et les plats...
Marshall, qui ne laissait rien au hasard, lui ménageait des
loisirs destinés à combler les lacunes d'une éducation
négligée. Il tâchait de lui donner le goût de la musique
classique et conseillait ses lectures afin de parfaire sa
culture.
Le soir, accablée de fatigue, elle se laissait tomber sur son
lit, et sombrait aussitôt dans le sommeil sans même
s'interroger sur le tour mouvementé, voire frénétique,
qu'avait pris son existence. Cependant, en dépit de cette vie
harassante, elle ne pouvait se défaire de sa vieille habitude
de se lever avec le jour.
Le matin, sa nostalgie était toujours plus vivace et plus
profonde : elle regrettait l'odeur du foin et le hennissement
impatient des chevaux réclamant leur avoine.
Combien d'heures n'avait-elle pas passées à étriller les
flancs lisses des pur-sang ?
Cependant, le souvenir tragique du chenapan venait ternir
l'image de ces jours heureux et insouciants. Elle n'avait pas
oublié le dernier matin qu'elle avait passé sur la piste
d'entraînement et ce craquement sinistre dans la dernière
ligne droite...
Une sorte d'angoisse s'empara d'elle et elle se souvint de la
dernière visite de son père et de la raison qui l'avait amenée
à occuper cet appartement désert. Et, quels que fussent les
plans de Marshall, toute sa volonté se tendait vers un seul
but, qu'il fallait atteindre en dépit de toutes les difficultés :
devenir une femme distinguée.
En sortant du taxi qui la ramenait de chez Giorgio, comme
tous les samedis, Dani reconnut la voiture de Marshall
garée chez elle. Avec un soupir de regret, elle entra d'un pas
vif dans l'immeuble de brique, de style colonial.
Ne s'était-elle pas réservé cette heure de répit, péniblement
gagnée sur son emploi du temps ? Marshall attendait
impatiemment près de sa porte.
– Vous êtes en avance, lança-t-elle d'un ton accusateur en
débloquant son verrou. Où voulez-vous m'emmener, cette
fois-ci ?
– Nulle part, répondit-il en la suivant dans l'appartement.
Dani lui jeta un regard sceptique ; elle se demanda s'il lui
faudrait se préparer pour l'habituelle sortie, ce dont elle
n'avait pas la moindre envie.
– Je me suis arrêté pour vous prévenir que la séance avec
John est reportée à cet après-midi.
John Henning, le photographe, n'était pas un homme aussi
impressionnable que Marshall et il ne possédait pas la
confiance de ce dernier dans les chances de Dani.
Cependant, il était tout disposé à continuer les essais et,
sans montrer un enthousiasme excessif, les trouvait plutôt
satisfaisants.
– Et, ajouta Marshall après une nouvelle pause, pour vous
aider à choisir ce que vous allez porter ce soir à l'occasion
de votre première grande sortie dans le monde.
– Une sortie dans le monde ?
Dani s'arrêta au beau milieu du salon et regarda Marshall
avec attention.
– Oui. J'ai pris la liberté d'accepter une invitation à notre
nom chez les Whitney Blakes.
– Nous y voilà, n'est-ce pas ? murmura-t-elle. Le premier
vrai test, le baptême du feu.
Un peu d'appréhension perçait dans sa voix, et il lui adressa
un grand sourire pour lui redonner confiance.
– N'ayez aucune crainte. Vous êtes de taille à affronter
l'ennemi.
Dani achevait de se préparer pour la soirée chez les Blakes.
Nerveuse, elle n'arrivait pas à se persuader que cela serait
aussi simple et facile que le prévoyait Marshall.
Naguère, elle pensait qu'elle n'avait rien à envier à des gens
comme Barrett ; aujourd'hui, son ignorance lui paraissait
criante. Son horizon s'était considérablement élargi ; elle
avait pris conscience de ses lacunes, et la lucidité la rendait
circonspecte.
Avec un soin méticuleux, elle ajusta les plis de sa jupe à
carreaux bruns, beiges et blancs, et tira légèrement sur sa
blouse de jersey couleur châtaigne, qui mettait en valeur un
collier de topazes. Les mêmes topazes pendaient à ses
oreilles.
Elle resserra sa ceinture et s'approcha du miroir. Elle se
sentait encore un peu étrangère à cette image raffinée
d'elle-même. Elle était irréprochable, à l'exception de cette
appréhension qui se lisait dans ses yeux noisette.
A sept heures, Marshall, avec sa promptitude coutumière,
vint la chercher à l'appartement. Ils allèrent dîner dans un
petit restaurant proche ; Marshall s'efforça de dissiper
l'angoisse de Dani et meubla, à dessein, la conversation de
propos anodins et insignifiants. Ils allaient arriver à
destination quand il parla enfin de la soirée.
– Vous êtes nerveuse ? demanda-t-il gentiment.
– Un peu, reconnut Dani en respirant profondément.
Elle appréciait l'obscurité de la voiture qui dissimulait son
sourire crispé.
– Tout se passera très bien, assura Marshall. Retenez bien
ce que je vais vous dire. Soyez naturelle ; même avec un
soupçon de naïveté, c'est votre atout. Ne faites pas étalage
de votre savoir, il est encore trop superficiel. Cependant, si
l'on vous demande votre opinion, donnez-la en toute
simplicité et n'ayez pas peur de contrarier les gens. Par
contre, si vous ne savez pas de quoi l'on parle, battez en
retraite. Une dernière chose : on trouve des femmes
séduisantes un peu partout, mais rarement une femme
candide.
– J'espère que je ne vais pas vous décevoir, murmura-t-elle,
les yeux élargis, tandis que la voiture de Marshall s'arrêtait
devant une grande maison blanche aux lignes élégantes.
– Vous ne me décevrez pas : vous ne voudriez pas vous
décevoir vous-même. Vous n'êtes pas ce genre de fille,
répondit-il avec clairvoyance.
Pendant une heure, ils circulèrent dans la foule des invités.
Dani suivait Marshall comme son ombre. Il connaissait tout
le monde et passait avec aisance d'un groupe à un autre,
saluant tel ou tel ; avec une prudence calculée, il
introduisait Dani dans une conversation pour l'en retirer
habilement au moindre signe de défaillance.
Peu à peu, elle se détendit et prit de l'assurance. La plupart
des propos échangés roulaient, avec leurs inévitables
ragots, sur la politique et les courses...
Une discussion animée attira leur attention, et ils
s'approchèrent. Il était question d'un livre récemment paru.
– Marshall, vous êtes l'homme de la situation, déclara l'un
des ardents contradicteurs, en l'apercevant Sur sa droite.
Aidez-nous à régler ce différend.
– Quel différend ? fit-il avec une pointe d'ironie dans la
voix.
Il glissa la main sous le coude de Dani et entra avec elle
dans le cercle.
– Que pensez-vous du dernier livre d'Hugo Freeman, « Le
Pouvoir » ? demanda une femme entre deux âges, le nez
chaussé de lunettes voyantes.
– Je suis désolé, mais je n'ai pas encore trouvé le temps de
le lire, s'excusa Marshall, en levant légèrement la main. A
propos, Danielle, vous l'aviez l'autre jour entre les mains.
Dites-nous donc votre avis ?
Il lui jeta un regard impénétrable. Dani réprima un sourire :
c'était l'un des livres conseillés par Marshall.
– J'ai essayé de le lire répondit-elle avec calme, d'une voix
posée. J'ai passé une moitié de la nuit à essayer de le
déchiffrer, dictionnaire en main. Finalement, je me suis
mise à lire le dictionnaire. C'était beaucoup plus
intéressant.
Un grand silence s'établit. Dani sentit une rougeur gagner
peu à peu sa nuque. N'avait-elle pas prononcé quelque
impardonnable bêtise ? Puis soudain, l'homme qui avait
accroché Marshall au passage éclata d'un rire fracassant,
inextinguible.
Il se tourna vers lui, l'œil brillant.
– Marshall, présentez-moi sans attendre cette jeune femme
exquise et si pleine d'esprit. Je commençais à étouffer, c'est
une vraie bouffée d'air pur.
On fit de brèves présentations, et Dani ne retint de ce flot
de noms que ceux de son interlocutrice, Katherine Alberts,
et de cet homme, Dru Carmichael.
La conversation reprit brièvement ; elle tourna
essentiellement autour du style verbeux de l'auteur en
question. Dru Carmichael se pencha vers Dani, le regard
complice.
– Avez-vous lu « Le Dieu Amour » ? demanda-t-il.
Les joues de Dani s'empourprèrent à l'évocation de cet
ouvrage un peu licencieux.
– Je trouve cela vulgaire et de mauvais goût, répondit-elle,
d'une voix où passait un peu de son écœurement. Cela
ressemble à ce que l'on peut lire dans les toilettes de
l'hippodrome.
– Vous l'entendez ! Vous l'entendez !
Katherine Alberts applaudissait à tout rompre. Mais Dru
Carmichael ignora cette remarque. Il réfléchissait à haute
voix :
– L'hippodrome ? C'est donc là que je vous aurais déjà
vue ? Il y a quelque chose en vous qui m'est vaguement
familier.
– Un grand article a paru récemment dans le journal, à
propos de Mlle Williams, répondit Marshall d'un ton
volontairement neutre. Et de son cheval, le chenapan.
– Avec Barrett, bien sûr ! s'exclama Dru en claquant des
doigts. Vous êtes cette petite qui s'est évanouie dans ses
bras. Je reconnais mon erreur : vous êtes une jeune femme,
bien que vous n'en ayez pas eu l'air, sur les photos des
journaux.
– Mlle Williams est une quantité inconnue, dit quelqu'un
derrière elle.
Cette voix basse, bien timbrée fit naître des picotements au
bas de la nuque de Dani. Le cœur battant, elle se tourna
vivement et rencontra le regard de Barrett qui luisait à
travers les paupières serrées.
– Barrett, en voilà une surprise ! fit Marshall.
Dani eut l'impression très nette qu'il n'était pas du tout
surpris, bien au contraire. A l'évidence il s'attendait à
rencontrer Barrett.
– Sherry m'a dit vendredi que vous iriez passer le week-end
à la ferme, poursuivit Marshall.
– Vraiment ?
Barrett ne cachait pas son incrédulité ; le ton de sa voix
était cassant. Il adressa un sourire à Dani mais ne parvint
pas à effacer l'impression causée par son regard froid et
distant.
– Je dois admettre que je suis surpris de te trouver ici, Dani,
souligna-t-il.
– Ce n'est pas un plaisir pour moi, répliqua-t-elle sur un ton
de reproche à l'adresse de Marshall.
– Je n'ai jamais dit que c'était un plaisir pour moi de te
rencontrer, fit Barrett, moqueur. En fait, je commençais à
me demander où tu avais bien pu disparaître.
– Je ne vois pas du tout en quoi cela vous concerne
répondit-elle d'un ton volontairement provocant. Je suis
libre, et vous n'avez pas à vous préoccuper de mes faits et
gestes.
– S'il vous plaît, intervint Marshall, avec un geste
d'apaisement hypocrite. Vous n'allez pas recommencer vos
querelles. L'endroit s'y prête mal, et nous sommes entre
amis.
– Ce n'est pas mon intention, déclara tranquillement
Barrett.
Il se tourna vers Marshall pour l'observer avec indifférence,
et nota la singulière emprise qu'il semblait avoir sur Dani.
– J'étais sur le point d'inviter Mlle Williams à danser,
acheva-t-il.
Cette proposition prit Dani, tout comme Marshall, au
dépourvu. Désarmée, elle jeta un regard vers son
compagnon, souhaitant presque qu'il lui refusât la
permission ; une profonde hésitation se lisait dans ses yeux
noirs.
Barrett, narquois, brisa ce silence gêné.
– Un chroniqueur mondain tel que vous ne saurait laisser
passer cet événement. Je suis sûr que vous pensez déjà à
votre article de demain : « Les ennemis irréductibles ont été
aperçus dansant joue contre joue. » N'est-ce pas un bon
début ?
Il observa un silence et reprit :
– A moins que vous n'essayiez de protéger Dani que je suis
censé terroriser. Mais tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas,
Dani ?
– Certainement pas, répliqua-t-elle avec force.
Elle comprit, à ce même instant, qu'elle ne pouvait plus
reculer.
– Tu danses ? fit Barrett en inclinant la tête avec
condescendance.
Dani jeta un coup d'oeil à Marshall, impuissant. Son regard
indiquait clairement qu'elle devait accepter la proposition ;
furieuse, elle se résigna à suivre Barrett.
5

– Je n'ai pas la moindre envie de danser avec vous,


murmura-t-elle avec hostilité.
Barrett se frayait un passage entre les groupes tout en tirant
Dani par la main.
– Je ne l'aurais jamais deviné. Tu sembles si enthousiaste.
Peu à peu, ils se rapprochaient de l'espace aménagé en piste
de danse où résonnait la musique.
– Si vous saviez que je ne voulais pas, pourquoi me l'avez-
vous demandé ?
– Pourquoi un homme invite-t-il une jolie femme à danser ?
Un sourire malicieux et moqueur creusait de petites rides
autour de sa bouche. Dani ne parvint pas à trouver une
réplique suffisamment cinglante et garda le silence.
On avait repoussé les tables et les chaises pour laisser la
place aux danseurs ; un flot de musique bruyante et
fortement rythmée venait des haut-parleurs.
Dani s'arrêta au bord de cette piste improvisée, obligeant
Barrett à faire de même. Elle observait les évolutions des
danseurs et notamment ceux que lui avait présentés
Marshall.
– Quelque chose ne va pas ? s'enquit Barrett.
– En effet, souffla-t-elle.
Il dut se pencher vers le visage rebelle pour saisir le reste
de sa phrase.
– Je ne connais pas cette danse, ajouta-t-elle.
Une lueur amusée passa dans le regard de Barrett.
– Quel soulagement ! Moi non plus.
Dani refusa de se laisser fléchir.
– Puisque nous ne dansons pas, ramenez-moi auprès de
Marshall.
– Oh, mais nous allons danser, assura-t-il, l'œil étincelant.
Il la prit par la main et s'éloigna de l'aire de danse.
La maison était grande, et les invités, par petits groupes,
semblaient s'être répandus dans toutes les pièces.
Cependant, à mesure qu'ils avançaient, l'assistance
paraissait plus clairsemée ; et, au détour d'un couloir, la
maison se révéla soudain déserte.
Barrett connaissait remarquablement les lieux et se dirigeait
avec aisance sans la moindre hésitation.
– Où m'emmenez-vous ? demanda Dani.
Elle n'obtint pas de réponse.
Les invités étaient désormais loin derrière eux ; les pièces
désertes indiquaient à l'évidence que Barrett était parvenu à
entraîner Dani dans la partie privée de la maison.
– Nous n'aurions pas dû venir jusqu'ici, protesta-t-elle.
Barrett ouvrit une porte et la contraignit à entrer dans la
pièce.
– N'aie aucune crainte, les Blake sont mes parrain et
marraine. Ils n'y verront aucun inconvénient, fit-il en
haussant les épaules.
Il referma la porte et consentit enfin à lâcher la main de
Dani.
Elle parcourut du regard une pièce confortable et
harmonieuse, avec ses riches boiseries acajou, ses fauteuils
de cuir profonds et sa haute bibliothèque remplie de livres
reliés. L'endroit dégageait une atmosphère paisible, propice
à la détente et au repos.
Barrett se dirigea vers un petit meuble bas et ouvrit la
radio : une musique douce se répandit. Dani, non sans
appréhension, le regarda s'approcher.
– J'ai changé d'avis, déclara-t-elle, la gorge un peu serrée.
Je ne veux pas danser avec vous.
Il se tenait devant elle, l'air décidé.
– Vous ne pouvez pas me forcer, affirma-t-elle d'un air de
défi.
– Tu crois ?
Dani perçut une menace dans cette voix un peu blanche ;
presque trop douce et trop indifférente.
Elle se souvint brusquement des photos de presse, où l'on
voyait Barrett la porter sans le moindre effort. Il possédait
une force physique peu commune, et elle savait qu'il
n'hésiterait pas à en user.
Elle afficha une moue dédaigneuse mais consentit
néanmoins à danser. Il l'enlaça avec fermeté, et Dani
préféra éviter la lueur de triomphe qui éclairait son regard ;
elle se mit à fixer les boutons de sa chemise.
Pendant plusieurs minutes, elle demeura crispée, comme
absente.
Peu à peu, l'atmosphère se détendit, se réchauffa. Dani
mollissait, s'abandonnait aux accents mélodieux de la
musique et finit enfin par oublier les tensions de son
existence si remplie. Le contact ferme de la poitrine de
Barrett, la chaleur de son étreinte l'apaisaient et
désarmaient la rancune. A demi consciente, elle se laissa
envahir par la quiétude et le bien-être.
Les dernières notes de musique résonnèrent doucement, et
le silence s'installa. Dani poussa un soupir de regret et
voulut se libérer de l'étreinte de Barrett.
Il la retint contre lui et déposa sur ses lèvres un baiser
tendre et chaud qui la fit tressaillir.
Elle lui jeta un regard accusateur.
– Pourquoi avez-vous fait cela ?
– C'est ma façon de te remercier pour cette danse, répondit-
il doucement. Est-ce si important, un baiser, pour toi ?
– Non, fit-elle avec hésitation.
Elle essayait de deviner ce que cachait son air satisfait.
– Tu m'as bien dit qu'on t'avait déjà embrassée, n'est-ce
pas ? Je ne pensais pas que ce petit bécot t'aurait offensée...
– Je ne me sens nullement offensée.
C'était la pure vérité, mais elle n'aurait jamais voulu se
l'avouer. Ce baiser l'avait étrangement remuée.
– J'ai été surprise, c'est tout.
– La prochaine fois, je te préviendrai, annonça-t-il avec un
léger sourire.
Avant même qu'elle n'ait pu répliquer, Barrett la lâcha et
s'éloigna.
– Est-ce que tu tiens particulièrement à rejoindre les
autres ?
Il lui avait lancé cette question par-dessus l'épaule avec une
sorte d'indifférence. Dani se garda de répondre.
– Pourquoi ?
– D'ordinaire, j'évite ce genre de réception. Je préfère le
calme d'une pièce comme celle-ci, commenta Barrett.
Il s'enfonça dans un fauteuil et allongea voluptueusement
les jambes.
– Est-ce que tu aimes toutes ces réceptions et ces
cocktails ?
– Je n'y suis guère allée, jusqu'à présent, déclara Dani avec
prudence.
Elle ne parvenait pas à faire confiance à Barrett.
– C'est toujours la même chose, fit-il remarquer.
– Dans ces conditions, je ne m'explique pas votre présence
ici ce soir...
– N'oublie pas que je suis le filleul des Blake. On me
considère un peu comme l'enfant de la maison.
Il observa un silence.
– A moins que tu ne te croies obligée de retrouver
Marshall, j'aimerais que tu restes ici un petit moment.
Dani n'avait pas la moindre idée de ce que Marshall
attendait d'elle, mais elle avait envie de se blottir dans un
de ces fauteuils garnis de coussins moelleux.
Depuis que Marshall lui ménageait, avec sa vigilance
coutumière, des loisirs utiles, Dani aspirait au calme et au
repos. Elle avait toujours obéi scrupuleusement à toutes ses
suggestions et elle consacrait chaque moment de liberté à la
lecture d'ouvrages souvent sévères et difficiles ou à l'écoute
de disques minutieusement choisis par lui.
Cette fois, elle prit le parti de rêvasser paresseusement, de
ne penser à rien. Cela ne lui était pas arrivé depuis si
longtemps.
– Je peux bien rester quelques minutes, admit-elle en se
laissant glisser dans un fauteuil.
Elle ne remarqua pas la petite lueur qui s'alluma dans le
regard de Barrett, au moment où elle prononçait ces
paroles.
Ils gardèrent le silence un long moment. Un silence qui
n'avait rien de pesant ni de pénible.
– Quand penses-tu rejoindre ton père ?
– Pas pour l'instant, répondit-elle en se tournant vers lui.
Une nouvelle fois, elle avait cédé à la méfiance, et elle fut
surprise de constater que la question de Barrett ne
comportait pas la moindre arrière-pensée. Il profitait
simplement d'un moment de détente et se contentait
d'échanger avec elle des banalités.
– Tu le savais déjà, quand tu es sortie de l'hôpital, n'est-ce
pas ?
Elle s'était jouée de lui ce jour-là ; cependant, il n'en gardait
pas la moindre rancune et se contentait de sourire.
– Oui, acquiesça-t-elle, nous avions déjà décidé la veille de
suivre chacun notre route.
– Et ton père était favorable à cette séparation ?
– Bien sûr, assura sèchement Dani.
Elle avait cru déceler un reproche dans le ton de sa voix.
– Excuse-moi, fit-il.
Il haussa les épaules et ajouta :
– Vous sembliez si liés tous les deux. J'ai toujours admiré
cette complicité chaleureuse qui vous unissait.
Dani fut sensible à ce compliment.
– J'ai toujours pensé que nous n'étions à vos yeux que les
propriétaires du Chenapan, murmura-t-elle.
– Tu parles sérieusement ?
Il laissa échapper un rire qui la fit frissonner.
– Comment aurais-je pu oublier cette petite sauvageonne
qui me lançait des piques chaque fois que je la voyais ?
– Mes paroles dépassent quelquefois ma pensée, je le
reconnais.
– Marshall doit-il remédier à tout cela ? A propos, comment
l'as-tu rencontré ?
– Il est venu me voir à l'hôpital, après avoir lu cet article
dans le journal. Lew venait de partir, et il m'a proposé de
m'aider à trouver du travail.
Barrett lui adressa un regard critique.
– C'est donc lui qu'il faut remercier d'avoir fait de toi une
femme. Et ces vêtements...
– Je le rembourserai. J'ai déjà du travail.
Elle se garda de dire que c'était à titre temporaire, et que le
photographe ne la garderait qu'en cas de succès.
– Cover-girl, évidemment. C'est tout à fait le genre de
Marshall.
– Parce qu'il aime qu'une femme soit belle et raffinée ? On
pourrait en dire autant de vous, M. King !
Elle sentait la colère la gagner.
– Je n'attends pas d'une femme qu'elle soit parfaite, répliqua
Barrett.
– Marshall non plus.
– Mais il t'a modelée selon son propre goût. De quel droit ?
– C'est absurde ! protesta Dani. M'auriez-vous invitée à
danser, auparavant ?
– Peut-être pas, reconnut Barrett.
– C'est Marshall qui a su voir en moi une femme et non
cette gamine montée en graine. Il s'est intéressé à moi, telle
que j'étais vraiment.
Les prunelles de Barrett se rétrécirent.
– Voilà donc ce qui a tant d'importance pour toi. Où est la
Dani d'autrefois, spontanée, trop impulsive sans doute,
mais naturelle ? Je ne vois plus qu'artifices, bijoux et fards.
Elle se leva d'un bond, stupéfaite.
– Qu'attends-tu de cette vie passée à parader ? Je n'aurais
pas cru que l'argent avait une telle importance pour toi,
Dani.
– Il ne s'agit pas d'argent !
Barrett se leva à son tour et s'approcha d'elle, l'air
inquisiteur.
– Quel est ton but ? Devenir la coqueluche de tous les
salons en vue ? Te pavaner au bras de Marshall ? Il serait
ravi. Est-ce ainsi que tu envisages de passer ton existence :
séduire les foules et fournir de la copie à un chroniqueur
mondain ?
– Comment osez-vous ? s'écria-t-elle d'une voix vibrante.
– Il me semblait que tu étais heureuse au milieu des
chevaux. Pourquoi ce départ précipité ? Je ne peux pas
croire que la mort de ton pur-sang en soit la cause. Tu as
toujours vécu pour le cheval et pour les courses... Il faut
s'attendre à tout, mais il y a des limites.
Dani laissa éclater sa colère.
– Écoutez-moi bien ! Savez-vous ce que mon père m'a dit à
l'hôpital ? Qu'il aurait dû vendre le Chenapan, parce qu'il ne
se jugeait pas digne de le posséder !
Surpris, Barrett accusa le coup.
– Mon père pensait également qu'il n'avait pas réussi à me
donner une bonne éducation, que j'étais un garçon manqué.
Il voulait que je devienne une femme distinguée, et c'est
exactement ce que je m'efforce de faire !
Elle fit demi-tour et allait atteindre la porte quand une main
ferme la retint.
– Il ne suffit pas de porter de belles toilettes, d'arborer des
bijoux et de discuter du dernier livre paru ou de la saison
lyrique à l'opéra ! Marshall est incapable de t'apporter ce
que tu cherches.
– Et qu'en savez-vous ?
– Parce que ce n'est pas un gentleman.
– Tout comme vous !
Elle soutint son regard et poursuivit :
– Vous n'êtes qu'un monstre d'arrogance et de froideur ;
vous vous mettez à détester les gens quand ils se montrent
plus intelligents ou plus généreux que vous. C'est ainsi que
vous agissez avec Marshall.
– Que sais-tu de Marshall Thompsen ? rétorqua amèrement
Barrett.
– Je parie que vous mourez d'envie de le salir à mes yeux !
lança Dani, furieuse.
Le visage contracté et sévère de Barrett s'adoucit
brusquement ; une petite flamme espiègle s'alluma dans son
regard.
– Je ne veux pas me quereller avec toi. Restons-en là, tu
veux bien ?
– Épargnez-moi ce ton doucereux. Votre charme légendaire
n'agit pas sur moi.
Il se pencha vers elle et l'embrassa délicatement. Furieuse,
Dani eut un brusque mouvement de recul.
– Ne faites plus jamais ça, m'entendez-vous ?
– Est-ce si déplaisant ?
– Oui, je trouve ça déplaisant, répondit-elle d'un ton pincé.
Déconcertée de sentir s'évanouir si vite sa colère, elle
éprouvait quelques difficultés à garder un ton courroucé. La
chaleur du contact de Barrett l'avait inexplicablement
bouleversée ; elle se persuada bien vite du ridicule de cette
constatation.
– Dani, sommes-nous vraiment condamnés à être ennemis ?
– Marshall doit certainement se demander où je suis passée,
fit-elle remarquer d'un ton apparemment bénin.
L'atmosphère trop intime de la pièce la troublait
profondément ; elle voulait y échapper.
Masquant son émotion, elle s'efforça de marcher vers la
porte à pas mesurés ; Barrett ne put s'empêcher d'admirer
son allure fière. Au bout d'un long couloir, leur parvint
légèrement étouffé, le brouhaha familier des conversations.
Dani sentait peser sur elle le regard de Barrett ; elle
redressa le menton.
– Cela t'ennuierait-il, si je te demandais de me revoir ?
– Probablement, répondit-elle en haussant les sourcils.
Sa désinvolture capricieuse l'irritait.
– Eh bien, je te le demande, fit-il avec son sourire à la fois
moqueur et séduisant.
– Cela m'ennuie, vous aviez raison.
Elle se détourna et parcourut du regard la foule des invités
comme pour y chercher Marshall. En fait, elle avait
conscience d'une seule présence : celle de l'homme, à ses
côtés.
– Est-ce oui ou non ? insista patiemment Barrett.
– Vous me critiquez et puis vous insistez pour me
rencontrer. Je ne comprends pas.
– C'est la Dani violente et impatiente qui m'intéresse. Pas
celle qui disparaît sous les fanfreluches. Mais peut-être
Marshall y voit-il un inconvénient ?
Dani poussa un profond soupir.
– C'est bien possible.
– Je m'en voudrais de te mettre dans une position difficile.
Les ordres sont les ordres.
La moquerie était par trop provocante, elle la négligea.
– Marshall m'aide, certes, mais je ne suis pas à ses ordres.
Ma vie m'appartient.
Cette assertion visait également Barrett.
– Consentiras-tu, en toute liberté, à m'accorder quelques
instants ?
– Peut-être.
Son cœur se mit à battre plus vite. En définitive cette
perspective ne lui déplaisait nullement. Elle craignit qu'il ne
surprît cette émotion passagère.
Il toucha son avant-bras.
– Où habites-tu ?
– Au Kingswood Arms.
Elle avait pris le ton le plus impersonnel possible.
– Je connais. Tiens, voilà Marshall. Il n'a pas l'air
particulièrement réjoui.
Dani fit des vœux pour qu'une dispute, fût-elle légère, ne
naisse pas entre les deux hommes ; elle aurait à prendre
parti. Et elle ne voulait pas se dresser contre Barrett. Cette
constatation la surprit, elle n'osa l'approfondir.
Elle se tourna vers Barrett et esquissa un sourire nerveux.
– Et bien, merci pour cette danse.
– Tu veux éviter toute confrontation, n'est-ce pas ?
Désarmée, elle se demanda s'il ne lisait pas dans ses
pensées.
Elle ne put que bredouiller faiblement :
– Une confrontation ?
– Peu importe, je dois partir.
Son doigt glissa sur la joue de Dani et frôla ses lèvres.
– Je te verrai bientôt.
Il fit, en passant, un petit signe désinvolte à l'adresse de
Marshall et disparut dans la foule. Dani, qui avait
soigneusement évité de le suivre du regard, s'approcha de
Marshall, plus sombre que jamais.
– Vous avez dû musarder en chemin, remarqua-t-il avec
aigreur.
– Je ne me croyais pas obligée de rendre des comptes.
– Je n'aurais jamais cru que vous apprécieriez la compagnie
de Barrett au point d'avoir à vous arracher à lui.
Elle lui jeta un regard orageux.
– Faites-moi grâce de vos sarcasmes. Vous saviez que
Barrett serait là, ce soir.
– Il aurait pu ne pas y être. Je suppose qu'il vous a montée
contre moi.
– Il ne l'a pas fait, répliqua vivement Dani.
L'incrédulité se lisait dans les yeux de jais de Marshall, non
sans quelque raison.
– J'imagine qu'il était trop occupé à vous vanter les mérites
de son cheval. Une brillante victoire, d'après les
spécialistes.
– Moderato ?
– Sans doute.
Il haussa les épaules avec indifférence. Tête baissée, Dani
s'absorba dans le silence. Une image semblait hanter toutes
ses pensées.
Marshall fut sensible à son désarroi. Il la prit par l'épaule.
– Allons, Danielle, tout cela appartient au passé. Venez.
Elle se laissa guider docilement. La victoire du pur-sang la
surprenait moins que le fait de l'apprendre par la bouche de
Marshall, comme s'il avait voulu rouvrir une vieille
blessure. Elle ne ressentait pas la moindre amertume : ce
succès ne rejaillissait-il pas sur le Chenapan ?
Les mondanités qui suivirent ne lui laissèrent qu'un pâle
souvenir. Absente, elle ne cessa de penser à Barrett
Pourquoi ne lui avait-il rien dit ?
6

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand Dani ouvrit


péniblement les yeux. Non sans effort, elle se tourna sur le
côté et jeta un coup d'oeil au réveil. Dix heures. Elle étouffa
un bâillement et passa sa robe de chambre. Une fois dans la
cuisine, elle mit en marche la cafetière électrique avant de
passer dans la salle de bains où elle s'aspergea le visage
d'eau froide.
Le jour pointait quand elle était rentrée de la soirée, mais
toute sa journée était libre. Après s'être brossé les dents,
elle se maquilla très légèrement : une touche de mascara sur
les cils, une ombre de rouge à lèvres.
Elle s'habilla sans recherche, d'un pantalon et d'un pull-over
blancs, celui-ci agrémenté de larges rayures oranges. Elle
brossait ses cheveux et les faisait machinalement gonfler,
comme le lui avait appris Giorgio, quand la cafetière siffla.
Dani regagna la cuisine mais n'eut pas le temps de remplir
sa tasse : on sonnait à la porte. Marshall, sans doute. Tout
en le maudissant en silence et sans chercher à cacher sa
mauvaise humeur, elle ouvrit la porte et se trouva devant
une paire d'yeux verts où dansaient des étincelles
moqueuses.
– Que faites-vous ici ? demanda-t-elle le cœur battant.
– Je viens te voir. Me serais-je trompé ? ajouta-t-il en
regardant le numéro de l'appartement. Serais-je, par hasard,
chez la Fée Carabosse ?
Dani ne put réprimer un sourire.
– Je n'ai pas encore pris mon café.
– En ce cas, puis-je me joindre à toi pour en boire une
tasse ?
Sa haute silhouette se découpait dans l'embrasure de la
porte. Elle l'invita à entrer.
– Tu sors du lit ? Cette réception a dû se prolonger bien
tard.
– Tout juste, soupira-t-elle en remplissant deux tasses.
J'espère que vous ne prenez pas de lait, je n'en ai plus.
– Je ne bois que du café noir.
Il prit une chaise et s'assit à califourchon.
– Quelle est la raison de votre visite ? demanda-t-elle entre
deux gorgées.
L'ombre d'un sourire passa sur les lèvres de Barrett.
– Aucune raison précise, je viens te voir, c'est tout. J'ai
pensé qu'aujourd'hui dimanche, Marshall te laisserait
quartier libre. On pourrait peut-être faire un tour quelque
part...
– Merci, mais les galeries de peinture, les musées et les
salles de concerts, j'en ai vraiment assez, répondit Dani
sans la moindre hésitation.
– Je pensais plutôt à une petite virée en bateau sur l'Ohio,
ou tout simplement à une promenade sur les berges.
L'idée était tentante. Pourtant, Dani hésitait encore.
– Nous finirons par nous disputer, comme d'habitude.
– Je suis disposé à courir le risque, fit Barrett en
dissimulant un sourire.
Les sentiments de Dani étaient empreints de la plus grande
confusion. Elle niait l'évidence, se refusant à admettre
qu'elle pût trouver du plaisir en sa compagnie ; elle
demeurait persuadée que les attentions de Barrett à son
égard n'étaient pas dénuées de calculs. Pourtant, elle finit
par hocher simplement la tête.
– Cela me fera le plus grand bien de prendre l'air. Je
supporte mal d'être toujours enfermée.
Le regard apparemment indolent, Barrett l'observait avec
une grande attention.
– J'aimerais croire que tu es parfaitement heureuse.
– Qu'est-ce qui vous fait penser que je ne le suis pas ?
– Ta réaction à propos des expositions ou des concerts. Tu
es peut-être lasse de ce véritable gavage culturel auquel te
soumet Marshall.
La réplique de Dani ne se fit pas attendre.
– Ce n'est pas parce que vous avez eu le privilège de
recevoir une éducation soignée qu'il faut empêcher les
autres d'accéder à la culture !
– Je ne t'en empêche pas, bien au contraire ; et, j'ai même
une certaine admiration pour ce que tu fais. Je reproche à
Marshall sa précipitation. Tout simplement. Il en fait trop et
ne réussira qu'à te dégoûter.
Elle ne répondit pas. Il se leva pour prendre la cafetière et
remplit tranquillement sa tasse sous l’œil agacé de Dani ;
elle ne supportait pas de le voir prendre ainsi ses aises. Elle
se dressa d'un bond, les bras le long du corps, les poings
serrés.
– Je ne vous crois pas ! Vous n'êtes pas le genre d'homme à
pouvoir juger de ces choses.
– Pourquoi pas ? répliqua-t-il, un peu déconcerté.
– Oh, vous, et votre façon d'asséner les vérités ! Mais ce
n'est qu'un jeu pour vous. Cela me soulève le cœur de voir
les gens se presser autour de vous, béats d'admiration. Et je
ne parle même pas de votre attitude condescendante envers
mon père...
En une fraction de seconde, Barrett l'attrapa par le poignet
et l'attira vers lui. Ses yeux lançaient des éclairs.
– Je n'ai jamais eu de condescendance pour ton père !
J'apprécie son jugement. Il connaît remarquablement les
chevaux, et c'est un excellent entraîneur.
– Cela ne vous a pas empêché d'essayer d'acheter notre
meilleur pur-sang !
Dani n'arrivait toujours pas à croire à la sincérité de Barrett.
Il la secoua légèrement.
– N'est-ce pas ? Tu refuses la réalité. La pensée que tu
pouvais me traiter injustement ne t'a même jamais
effleurée.
Il fit une pause ; sa colère s'atténua et se mêla d'ironie.
– Tu mériterais une de ces fessées que tu n'as pas reçues
dans ton enfance.
Dani se sentit profondément humiliée. Les paroles de
Barrett la blessaient d'autant plus qu'elle en reconnaissait le
bien-fondé. Elle était de parti pris et le critiquait de façon
systématique. Cependant, elle ne parvenait pas à s'expliquer
sa méfiance soudaine à chaque apparition de Barrett.
Elle osa enfin le regarder. L'amertume se lisait sur son
visage un peu hautain.
– Il se peut que vous ayez raison, et que j'aie été injuste
envers vous, déclara-t-elle, la voix un peu hésitante.
Le regard de Barrett se fit moins sombre, sa bouche moins
sévère.
– J'ai perdu mon sang-froid reconnut-il. Je suis prêt à
accepter tes excuses, si tu acceptes les miennes.
– Je les accepte.
– Par ma faute, la journée est fichue, hein ? soupira Barrett.
– Je ne sais pas.
Une petite ride creusait le front de Dani.
– Le climat sera peut-être moins mauvais entre nous.
Il lui tendit la main.
– Faisons la paix.
Dani sourit en serrant la main tendue.
– Essayons.
– Viens, on va faire un tour sur la « Belle de Louisville ».

Ils flânèrent près du fleuve, dans l'immense parc du


Belvédère, à l'ombre de la statue du fondateur de la ville.
Des oiseaux piaillaient près des fontaines jaillissantes ; ils
n'éprouvaient pas le besoin de parler.
Sur la rive de l'Ohio somnolait la « Belle de Louisville ».
Majestueuse et large, elle dominait le fleuve du haut de ses
trois ponts, comme seuls le dominent encore les bateaux à
aubes.
Ils montèrent à bord et grimpèrent sur le pont supérieur
admirant au passage un orgue à vapeur dont les sifflets de
cuivre jouaient un air entraînant. Pendant que l'imposant
bateau quittait lentement l'embarcadère, les deux jeunes
gens vinrent s'appuyer au bastingage.
– A l'origine, commenta Barrett, la « Belle de Louisville »
faisait office de ferry-boat sur le Mississippi du côté de
Memphis.
Dani se tourna vers lui, l'œil espiègle.
– Et moi qui croyais que vous me feriez grâce des visites
commentées !
Le grondement régulier de l'énorme roue à aubes soulignait
la lente et puissante progression du bateau. Ils regardèrent
défiler le paysage en silence ; un silence qui n'avait rien de
pénible ni de crispant. La proue creusait un profond sillage
d'écume bouillonnante qui allait s'élargissant et se perdait
bientôt sur les rives.
Dani se souvint brusquement de la révélation faite par
Marshall, la veille, et voulut satisfaire sa curiosité.
– Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que Moderato avait
gagné une course ?
– Je ne tenais pas à remuer de pénibles souvenirs.
Elle laissait glisser son regard sur la ligne lointaine des
arbres.
– Je comprends. Mais... ça ne m'ennuie pas que votre
cheval ait gagné...
– Je suis heureux de l'entendre.
Soucieux d'éviter ce sujet, Barrett fit dévier la conversation
en attirant l'attention de Dani sur un détail particulier du
paysage.
La promenade allait vers sa fin. Dani ferma les yeux,
abandonnant son visage à la brise et au soleil.
Ils rejoignirent la voiture garée non loin de l'appartement.
– Tu as faim ?
Elle eut un sourire éloquent.
– C'est parfait, moi aussi.
La voiture démarra et remonta la large avenue, à l'opposé
du fleuve. Dani laissa échapper un soupir.
– Je ne suis pas très élégante. Ce pantalon, ce pull...
– Je n'y vois rien à redire, d'autant que nous n'allons pas
dans un de ces restaurants chics qu'affectionne Marshall. Je
vais te faire découvrir la cuisine locale.
Ils entrèrent dans un restaurant d'une agréable et
chaleureuse simplicité. Les murs étaient entièrement tendus
d'une toile rustique où dominaient les verts soutenus et les
jaunes vifs. Cette atmosphère détendue contrastait avec le
guindé des restaurants qu'elle fréquentait avec Marshall et
où elle avait toujours peur de se tromper de couvert.
– C'est un endroit charmant, murmura-t-elle, en s'asseyant.
– Tu ne pensais tout de même pas que seul, Marshall
connaissait les bons petits coins.
Barrett arborait un large sourire, un peu moqueur. Il lui
tendit la carte.
– La spécialité de la maison, c'est le burgoo. Une sorte de
ragoût de bœuf et de poulet avec des légumes. On le doit
probablement aux premiers pionniers qui s'installèrent au
Kentucky. C'est un délice !
– Je vais essayer le burgoo.
– Tu ne le regretteras pas, souligna-t-il en passant la
commande à la serveuse.
Il se retourna vers Dani.
– Est-ce que tu as apprécié notre petit voyage ?
– Beaucoup, s'empressa-t-elle de répondre. Et aussi la
promenade sur les berges.
Une sorte de bonheur diffus l'avait envahie. Barrett jeta un
coup d'oeil à sa montre. Devrait-il bientôt la quitter ?
– Six heures sans dispute. C'est un record. Qu'est-ce que tu
en penses ?
– Cela tient peut-être au fait que vous ne me traitez plus
comme une enfant.
Il hocha pensivement la tête, puis plongea son regard dans
le sien. Un frisson la parcourut imperceptiblement ; elle se
sentit profondément troublée.
Heureusement, on apporta les plats, et Dani put se ressaisir
un peu. Le repas, entrecoupé de nombreux silences, se
déroula paisiblement.
Un peu plus tard, Barrett stoppait la voiture devant
l'appartement de la jeune fille. Dani, qui s'apprêtait à le
remercier, s'aperçut qu'il l'attendait sur le trottoir. Elle ne
put s'empêcher de manifester son étonnement : Marshall
l'avait habituée différemment.
– Je préfère te reconduire à ta porte pour plus de sûreté.
Elle dut se contenter de cette explication et pénétra dans
l'immeuble. Sa porte une fois ouverte, Dani resta sur le
seuil, visiblement hésitante.
– J'ai passé une merveilleuse journée.
– Moi aussi, ajouta Barrett, avec une indéfinissable
douceur.
Elle s'efforçait de contenir son émotion.
– Voulez-vous un peu de café ? suggéra-t-elle, le cœur
battant.
– Non merci. Vraiment.
Ce refus la glaça. Elle se sentit terriblement déçue.
– Eh bien, au revoir.
Elle franchissait précipitamment le seuil quand il la retint
par le bras.
– Cet au revoir est un peu brutal.
Il la prit par la taille et l'embrassa longuement. Dani
s'abandonna à son baiser, légèrement tremblante ; Barrett
finit par la repousser doucement.
– On se voit bientôt.
Il lui fit un petit clin d'œil complice et referma la porte.
*
**

Dès le lundi matin, elle retrouva son habituel et implacable


emploi du temps. Elle négligea de parler de sa sortie à
Marshall ; cela n'avait guère d'importance en ce qui
concernait sa vie professionnelle.
Trois jours passèrent, monotones, voire fastidieux. Elle ne
vit pas une fois le photographe ; par contre, Marshall la
harcelait pour qu'elle lût tel livre, visitât tel musée, se rendît
à tel concert ou se préparât pour un cocktail, etc.
Le jeudi soir, quand il la déposa devant la porte de son
immeuble, elle avait les bras chargés de tant de livres, tant
de revues de mode, tant de disques qu'elle dut faire un
violent effort pour ne pas les lui laisser tomber sur les
genoux. Elle se sentait trop fatiguée pour songer même à se
cultiver. Elle fouilla ses poches, à la recherche de sa clé,
avec tant d'application et de fièvre, qu'elle ne vit pas
l'homme qui se tenait debout, adossé contre le mur.
Une voix grave se fit entendre.
– C'est à cette heure-ci que tu rentres ?
Dani se retourna si brusquement que deux livres
dégringolèrent sur le sol tapissé de moquette.
– Je ne voulais pas t'effrayer, s'excusa Barrett.
– Malheureusement, c'est fait ! On n'a pas idée de sauter sur
les gens dans l'obscurité.
Sa voix était particulièrement maussade.
– Ce couloir m'a paru parfaitement éclairé, répliqua-t-il,
l'air narquois.
– Que voulez-vous, à la fin ? demanda Dani, excédée.
Comme elle se baissait pour ramasser les livres, elle
remarqua que Barrett portait un sac en papier d'une main et
une sorte de boîte carrée de l'autre. Dans le même temps,
elle perçut une odeur alléchante.
– J'ai pensé que tu n'aimerais pas dîner seule ce soir et,
comme j'avais chez moi une énorme part de pizza, je me
suis dit qu'on pourrait peut-être la manger à deux.
Était-ce son irrésistible sourire ou la pizza, toujours est-il
que Dani se radoucit un peu.
– J'adore la pizza, admit-elle en introduisant la clé dans la
serrure. Mais comment savez-vous que je ne vais pas dîner
en ville ?
Une lueur passa dans le regard de Barrett.
– C'est très simple. Il m'a suffi de consulter le carnet de
rendez-vous de ma sœur. Il n'y avait rien ce soir qui pût
susciter particulièrement l'intérêt de Marshall. J'ai donc
pensé que tu étais libre. Voilà.
Elle poussa la porte et entreprit de déposer les livres et les
disques dans un coin du salon.
– Heureusement que tu ne sors pas ce soir, tu parais
épuisée.
– Je n'ai même pas la force d'en discuter, soupira-t-elle.
Barrett se dirigeait vers la cuisine quand Dani l'interpella.
– Laissez-moi faire. Je m'en occupe.
Au lieu d'obéir, il la prit par les épaules et la poussa dans la
direction de la salle de bains.
– Prends une douche et détends-toi. Je m'occupe de la pizza
et de la salade.
– Vous, s'exclama Dani en se retournant brusquement. Je ne
peux pas le croire.
– Et qui d'autre ? Mon cuisinier est de sortie. Allons, allons,
dépêche-toi, je meurs de faim.
Il retourna promptement dans la cuisine.
La douche détendit les muscles crispés et durcis de Dani ;
et, sans l'appel impérieux de Barrett, elle se serait attardée
sous le jet avec une sorte de volupté. Elle ferma enfin le
robinet et se sécha vigoureusement avant d'enfiler un
peignoir de bain blanc.
Comme elle empruntait le couloir menant à sa chambre,
elle entendit Barrett crier à son attention :
– C'est prêt, je sers.
– Je m'habille, lança-t-elle avec gaieté, et j'arrive.
Il tendit la tête vers le couloir ; la lumière vive du
plafonnier jetait des reflets cuivrés sur les cheveux de Dani.
– Je te trouve parfaite dans cette tenue. Viens.
Elle jeta un bref regard au peignoir de bain qui
l'enveloppait de la tête aux pieds. Seule, une discrète
ouverture découvrait la naissance de la gorge. Dani se
rangea finalement à l'avis de Barrett et le rejoignit sans
tarder dans la cuisine.
Deux saladiers de laitue étaient posés sur la table ; aux
feuilles vertes se mêlaient des tomates, des carottes râpées,
des poivrons, des oignons, le tout couronné d'anchois. Dani
s'assit prestement, soudain affamée. La salade fut bientôt
mangée, et Barrett sortit la pizza du four.
– Moi qui m'apprêtais à faire une soupe en sachet ! soupira
Dani.
Elle renifla avec un plaisir non dissimulé l'appétissante
tarte richement garnie de parmesan gratiné et d'olives.
– Toute nourriture est bonne quand on la partage, énonça
Barrett en lui tendant une belle part de pizza.
– Je n'oserais critiquer la spécialité du chef, il pourrait se
venger en voulant m'empoisonner la prochaine fois,
répondit-elle sur le ton du badinage.
Ce petit dialogue ironique et enjoué se poursuivit ainsi sans
le moindre soupçon d'hostilité.
Dani allait décidément de surprise en surprise : non
seulement Barrett avait préparé le repas, mais il l'aida
ensuite à débarrasser les reliefs de la table. Quand ils
passèrent au salon, elle ne put s'empêcher de lui en faire la
remarque.
– Vous n'êtes pas d'avis qu'un homme doit se rendre utile
dans la cuisine ? riposta-t-il.
– Si, bien sûr, mais ce n'est pas le cas de la plupart des
hommes, soupira-t-elle.
– Sans doute suis-je différent, souligna Barrett en haussant
légèrement les épaules.
Il se dirigea vers l'électrophone et se mit à chercher un
disque. Dani l'observait en silence. Ne savait-elle pas
depuis longtemps déjà qu'il ne ressemblait pas aux autres
hommes ?
Barrett interrompit le cours de ses pensées.
– Tu as là de bien beaux albums.
Elle sourit.
– Ce sont ceux de Marshall. Il m'a recommandé de les
écouter quand je suis désœuvrée.
– Désœuvrée ! s'exclama Barrett.
Il fit une grimace en pensant à l'emploi du temps surchargé
de Dani.
– Effectivement, cela ne m'arrive pas souvent, reconnut
Dani en s'asseyant en tailleur sur un canapé.
Barrett mit un disque sur la platine et s'assit à l'autre bout
du canapé en se calant confortablement parmi les nombreux
coussins ; après un instant d'hésitation, il posa les pieds sur
une table basse.
– C'est interdit ?
– Je le fais constamment même si ce n'est pas très comme il
faut, confessa Dani avec un petit rire.
– J'aime bien m'étendre tout à mon aise.
Il glissa un magazine sous ses pieds tandis que Dani se
pelotonnait presque frileusement, attentive au caractère
mélodieux, voire nostalgique, de la musique. Avec
étonnement, elle constatait que Barrett avait choisi l'un de
ses albums favoris ; il semblait, par une sorte d'instinct très
sûr, connaître ses goûts et les partager.
A peine s'était-elle douillettement installée que le téléphone
sonna. Non sans rechigner, elle déplia ses jambes et se
dirigea vers le combiné posé sur la petite table. Barrett le
lui tendit en tirant légèrement sur le fil entortillé.
– Allô, dit-elle d'une voix neutre.
– Danielle ? C'est Marshall.
Elle jeta un coup d'oeil hésitant à Barrett qui, amusé,
l'observait avec un intérêt non dissimulé.
– Oui, Marshall.
– Je vous appelle simplement pour vous dire que notre
déjeuner de demain est fixé à midi et demi. Cela vous
laissera tout le temps nécessaire pour vous changer chez
John.
– Entendu. Rien d'autre ?
– Non, c'est tout.
Marshall laissa s'écouler quelques instants.
– Tout va bien, Danielle ?
Nerveuse, elle se mordit la lèvre inférieure. Elle se retenait
pour ne pas raccrocher brutalement.
– Tu as l'air préoccupé.
– Pas du tout. J'étais en train de... de lire un des livres que
tu m'as apportés.
L'œil goguenard, Barrett se rapprocha de Dani. Il la frôlait
imperceptiblement ; elle voulut s'écarter, mais il la retint
près de lui avec fermeté.
– Je vois commenta Marshall, rassuré. A demain.
– A demain.
Avec soulagement, Dani l'entendit raccrocher et poussa un
profond soupir.
– Marshall m'appelait pour confirmer un rendez-vous.
Elle ressentait un irrépressible besoin d'expliquer la raison
de ce coup de téléphone un peu tardif.
– Bien. Mais pourquoi ne lui as-tu pas dit que j'étais là ? fit-
il avec un sourire de biais.
– Cela ne m'a pas paru nécessaire, répondit-elle
évasivement.
– Et s'il t'avait demandé ce que tu lisais ? Je me demande
bien ce que tu aurais inventé ?
Les yeux noisette brillaient malicieusement ; elle éclata de
rire.
– Je n'en ai pas la moindre idée !
Un grand sourire éclairait encore son visage mutin quand
Barrett la prit dans ses bras. Elle eut un mouvement pour
briser le cercle qui s'était refermé sur elle.
– Ne bouge pas, murmura presque impérativement Barrett.
Il la serra étroitement contre lui. Elle résista un moment,
puis se détendit peu à peu et consentit enfin à abandonner
sa tête contre l'épaule masculine. Elle soupira doucement,
et la musique étrangement prenante finit par la submerger.
7

– Il est grand temps de te coucher.


La voix lui parut terriblement lointaine. Dani parvint
difficilement à ouvrir ses yeux ensommeillés. Elle frissonna
imperceptiblement ; Barrett la tenait toujours par la taille.
– J'avais juste fermé les yeux un instant, se défendit-elle.
Sa voix n'était plus qu'un murmure. Elle percevait la
caresse du souffle de Barrett, contre sa joue, le battement
paisible de son cœur.
– Tu as dormi près d'un quart d'heure.
Il replia les jambes et s'apprêta à se lever.
– Tu vas te coucher, sans plus attendre.
– Ne bougez pas, protesta-t-elle mollement en s'accrochant
à son bras.
Elle ne put le faire fléchir.
– Allons, Dani, debout.
Une seconde plus tard, elle se sentit emportée dans ses
bras, comme une enfant.
Presque endormie, dans un état proche du rêve, elle ne
songea pas même à protester. A travers ses yeux mi-clos,
elle devinait la ligne ferme de la mâchoire et du menton. De
minces fossettes ajoutaient une note de douceur à la virilité
parfois sévère du visage. Leurs regards se croisèrent ; une
chaleur singulière animait les yeux verts de Barrett, ourlés
de cils épais.
– La dernière fois que mon père m'a portée au lit, j'avais
huit ans, remarqua Dani d'une voix un peu confuse.
Il garda le silence et entra dans la chambre, plongée dans la
pénombre. Découvrant draps et couvertures, il coucha
délicatement la jeune fille. Les mains de Dani restèrent
accrochées à son cou.
– Bonne nuit, Dani.
Elle protesta une dernière fois :
– Je ne suis pas si fatiguée que cela.
– Bien sûr que non.
Dans l'obscurité, elle ne put saisir l'expression ironique et
amusée de Barrett. Il se pencha vers elle, et Dani tendit le
menton dans l'attente du baiser.
Les lèvres de Barrett se pressèrent contre les siennes. Avec
fougue, elle lui rendit son baiser ; il voulut se redresser,
mais elle le retint contre sa poitrine. Il l'embrassa avec une
ardeur impétueuse, presque violente. Une langueur
voluptueuse avait envahi Dani, lui ôtant toute velléité de
résistance.
Il la prit par les poignets et la repoussa doucement.
Troublée, Dani ne remarqua pas la respiration précipitée de
Barrett. Elle poussa un vague soupir de protestation. De
nouveaux désirs naissaient en elle et restaient inassouvis.
– Tu es à moitié endormie. Tu ne sais même pas ce que tu
fais, objecta Barrett d'une voix encore marquée par
l'émotion. Bonne nuit.
C'était presque un ordre. Il l'embrassa sur le front, puis
remonta les couvertures jusqu'à ses épaules. Elle le vit
s'éloigner vers la porte entrouverte.
– Barrett.
Ce ne fut qu'un murmure à peine perceptible ; il s'arrêta, et
sa haute silhouette se découpa dans l'embrasure vivement
éclairée de la porte. Dani, épuisée et à demi inconsciente,
éprouva de nouveau cet élan irrépressible et totalement
incontrôlable qui la poussait vers cet homme singulier.
– Pourquoi croyez-vous que je vous déteste ?
Un sourire plissa légèrement la bouche de Barrett.
– Il faudra répondre toi-même à cette question, ma petite.
– Je ne suis pas votre petite, souffla-t-elle instinctivement.
– Bonne nuit. Fais de beaux rêves.
– Bonne nuit.
Elle sombra dans le sommeil, si brusquement qu'elle ne vit
pas la porte se refermer.
*
**

Barrett revint souvent dans les deux semaines qui suivirent


et de façon toujours inattendue. Ses visites coïncidaient
avec les rares loisirs de Dani. Leurs rapports étaient
amicaux, à peine émaillés de brèves querelles. Il semblait
néanmoins que leur intimité d'un soir se fût estompée ; et
Dani finissait par croire qu'elle n'avait fait que rêver.
Dani ne parla jamais à Marshall de ces visites de Barrett : il
se serait sans doute moqué de ces liens si fragiles et n'aurait
pas compris le ferme désir de la jeune fille de garder un lien
avec son passé, par l'entremise de Barrett. Un homme
comme Marshall, habitué à l'artifice de la ville, raffiné et
policé à l'extrême, aurait franchement détesté le côté terrien
de l'élevage, les écuries et leur cortège d'odeurs fortes. Tout
cela valait cependant, pour Dani, les parfums les plus
subtils, les essences les plus rares...
A dire vrai, la perspective de devenir une femme
sophistiquée ne l'enchantait plus vraiment. Glaces et
miroirs lui renvoyaient une image devenue banale, à force
d'être quotidienne. Elle commençait même à s'en détacher,
voire à s'en méfier. Au plus profond d'elle-même, elle
n'ignorait pas qu'elle avait franchi un pas irréversible.
L'adolescente, en elle, devenait chaque jour plus lointaine,
comme étrangère, tandis que
s'imposait la jeune femme prête à mûrir. Une femme qu'elle
savait désormais mettre en valeur avec goût.
Elle était très sensible à cette féminité nouvelle tout en
préférant, de façon bien contradictoire, la simplicité
naïvement heureuse de naguère à ce tourbillon quasi
frénétique qu'entretenait Marshall autour d'elle. Ces
réceptions multiples lui paraissaient bien superficielles, et
elle s'accordait maintenant avec Barrett pour reconnaître
qu'elles ne différaient guère l'une de l'autre.
Marshall se complaisait à ces mondanités avec un naturel
confondant. Dani admirait l'aisance stupéfiante avec
laquelle il distribuait, sans la moindre vergogne, les
compliments les plus outrés.
Il jouait son rôle, comme au théâtre ; ce sentiment de
participer à une sorte de comédie, à un jeu purement
factice, permettait à Dani de supporter les éloges
inconsidérés des hommes qui se pressaient autour d'elle.
C'était peut-être là l'une des raisons pour lesquelles Dani
appréciait la compagnie de Barrett. Il ne la faisait jamais
ployer sous les compliments ; il en était même un peu
avare. Elle se rappelait qu'il l'avait félicitée une fois sur sa
façon de s'habiller.
Son agressivité systématique envers Barrett avait disparu.
Ce qui subsistait de cet antagonisme allait diminuant ;
cependant, elle retrouvait toujours en lui cette
détermination farouche, cette violence contenue, qui le
poussaient à obtenir ce qu'il désirait par tous les moyens. Il
savait alors être impitoyable avec tous ceux qui se
dressaient sur sa route.
Dani se refusait à croire que Barrett l'aimait vraiment. Elle
continuait à ressentir une sorte de malaise quand le regard
si pénétrant et si assuré se posait longuement sur elle. Elle
n'aurait su définir clairement cette impression ni en
expliquer la raison profonde.
Elle s'en consolait, quelquefois, en pensant que cela n'avait
au fond guère d'importance. Ils étaient amis, mais des amis
susceptibles. Cela valait toujours mieux qu'être
d'irréductibles ennemis. En outre, les passages orageux se
faisaient plus rares.
– Est-ce que tu es fatiguée ?
Barrett jeta un bref regard en direction de Dani. Ses yeux
reflétaient les feux multiples et changeants de la circulation
environnante. La voix grave la tira brutalement de sa
songerie un peu mélancolique.
– Mmm..., oui.
Elle avait acquiescé sans grande conviction, du bout des
lèvres.
– J'ai cru que tu t'étais tout bonnement endormie, poursuivit
Barrett.
– Vous n'auriez pas dû m'offrir un repas si plantureux, lui
reprocha-t-elle, d'un ton gentiment moqueur. Vous devriez
savoir que cela m'endort. Est-ce que vous venez prendre un
café chez moi ?
Barrett ne répondit pas immédiatement. Ils étaient arrivés
au pied de l'immeuble où résidait Dani. La voiture se
dirigea vers le parking et s'immobilisa.
– Tu es vraiment sûre de ne pas préférer ton lit ? Je sais que
tu as eu une journée chargée. Je ne voudrais pas abuser.
– Vous prenez une seule tasse de café et vous partez.
Elle sourit chaleureusement ; Barrett ouvrit la portière.
– Marché conclu !
Il contourna la voiture et l'aida à sortir. Elle lui tendit la clé
de l'appartement comme elle en avait pris l'habitude.
Il enfonça la clé dans la serrure et ouvrit la porte. Une fois
la lumière allumée, Dani se tourna vers Barrett :
– Mettez-vous à votre aise pendant que je prépare le café.
Elle traversait le salon en direction de la cuisine quand elle
s'arrêta brusquement, figée par la surprise.
– Que faites-vous ici ?
Confortablement installé sur le canapé, Marshall lisait
paisiblement. La fumée d'une cigarette montait en volutes
du cendrier. Il sourit à Dani, mais son visage se renfrogna
soudain quand il aperçut dans l'entrée la silhouette de
Barrett.
– Je vous ai appelée plusieurs fois et, comme je ne recevais
pas de réponse, à la longue je me suis inquiété. Ce qui fait
que vous me trouvez maintenant dans votre appartement, à
vous attendre.
Il avait répondu de ce ton détaché habituel chez lui mais, à
l'évidence, son regard sombre était chargé de reproches.
– Comme vous pouvez le voir, tout va parfaitement bien,
constata Dani sur la défensive. Barrett et moi avons décidé
de passer la soirée ensemble. Il m'a emmenée au restaurant.
C'est tout.
– Barrett a fait cela ! C'est très charmant de sa part.
Il jeta un regard malveillant à l'homme qui contemplait la
scène d'un œil imperturbable.
– Cela ne m'explique pas comment vous êtes entré ici,
reprit Dani, d'une voix tranchante.
Elle affichait avec ostentation le plus grand calme. Ce sang-
froid et cette maîtrise de façade dissimulaient un grand
tumulte intérieur, presque une angoisse. Elle ressentait
comme une gêne le fait de ne pas avoir prévenu Marshall et
appréhendait l'affrontement entre les deux hommes.
– Avec cette clé, très chère, expliqua-t-il d'un air
sarcastique en la balançant entre le pouce et l'index. J'ai dû
oublier de vous la rendre. Une simple négligence, croyez-le
bien.
– Vous permettez...
Elle s'approcha du canapé et s'empara de la clé d'un geste
rageur.
– Cela vous fera toujours une clé pour Barrett, suggéra-t-il
avec aigreur.
– Marshall, pourquoi ne pas prendre une tasse de café avec
nous ? proposa Barrett.
Son regard calme et froid croisa celui de Marshall brillant
de colère ; Dani regarda Barrett, stupéfaite. Elle ne
comprenait pas son attitude engageante. Pourquoi invitait-il
cet homme à rester, alors qu'elle essayait par tous les
moyens de s'en débarrasser ?
– Je n'y avais pas pensé moi-même, je l'avoue. C'est une
proposition tentante.
– Dani vous considère comme un ami, déclara
négligemment Barrett.
Il s'arrêta un instant, le visage impénétrable, et reprit :
– Et comme je connais bien Dani, je suppose que nous
avons, par une sorte de ricochet, des points communs.
Dani l'interrompit avec vivacité.
– N'ai-je pas aussi mon mot à dire ? C'est mon appartement,
après tout.
Les yeux paisibles de Barrett se posèrent sur elle.
– Bien sûr. Tu n'as qu'à faire le café pendant que Marshall
et moi déciderons qui est le véritable invité, répondit-il
calmement.
Piquée au vif, Dani riposta immédiatement.
– Ni l'un, ni l'autre ! Vous êtes tous deux mes invités et
vous vous conduirez tous deux en gentlemen.
– Ce qui veut dire, Marshall, que nous pouvons échanger
les pires insultes, avec interdiction de lever le petit doigt,
commenta Barrett avec un sourire glacé.
Excédée, elle leur jeta un regard dépourvu d'aménité et
partit, en désespoir de cause, préparer le café.
Le comportement étrange de Barrett la plongeait dans la
plus vive perplexité. Tout comme Marshall devait l'être,
pensa-t-elle sans y trouver le moindre réconfort.
Imprévisible comme toujours, Barrett éludait une
confrontation apparemment inévitable puis, paisiblement,
invitait Marshall à s'attabler autour d'une tasse de café.
Elle montra sa mauvaise humeur en claquant les portes et
en entrechoquant les tasses et les couverts. Tout ce bruit ne
parvint pas à couvrir la voix des deux hommes, notamment
celle de Marshall, forte et vindicative.
– Depuis combien de temps voyez-vous Danielle ?
demanda-t-il.
– Cela fait plusieurs semaines.
Elle dut tendre l'oreille pour percevoir la voix plus
tranquille et plus sourde de Barrett.
– A l'exclusion des soirées où vous l'emmeniez parader
devant vos amis.
Marshall se mit à ricaner.
– J'ai toujours pensé que vous aviez mauvaise conscience
au sujet de son cheval.
– Pas du tout. Dani évolue dans un monde bien étrange,
surtout pour elle. Je lui apporte mon soutien.
– Votre soutien, s'esclaffa Marshall. J'ai été le seul,
m'entendez-vous, à lui apporter une aide quand elle en avait
le plus besoin. Je veux parler de ce jour où son père lui
enjoignit de faire seule son chemin dans la vie. Elle rejeta
alors votre aide, vous vous en souvenez ?
Barrett ne se départit pas de son calme.
– Elle ne me faisait pas confiance, c'est tout.
– Et maintenant, vous fait-elle confiance ? le pressa
Marshall.
– Pas encore.
Dani retint son souffle. Comment Barrett pouvait-il bien le
savoir ?
– Cela n'arrivera jamais, insista Marshall. Vous serez
toujours, inconsciemment, associé à la mort de son cheval
et à la faillite morale de son père. Et c'est vous qu'elle
rendra responsable. N'êtes-vous pas Barrett King,
l'illustration vivante de ce que n'a pas réussi à être son
père ? Danielle ne vous le pardonnera pas.
– Voilà votre avantage, n'est-ce pas ?
Il y avait une pointe d'ironie dans la voix de Barrett.
Marshall n'hésiterait pas à en jouer contre lui, et il le savait
pertinemment.
– Effectivement, répondit Marshall sur un ton acerbe. J'ai
fait de Danielle ce qu'elle est, et elle le sait.
– Vous ne lui avez appris, en tout et pour tout, qu'à
s'habiller et à composer un menu, répliqua Barrett. Elle ne
vous doit rien de plus. Ce qu'elle est, elle le tire de sa
propre personnalité et de l'éducation qu'elle a reçue. Qu'a
été sa vie durant ces années passées près de son père ? Une
vie âpre, pénible, hérissée de difficultés. C'est une rude
école que les champs de course, pour une enfant ; tout n'y
est pas rose. Ce fut sa seule école. Néanmoins, son père a
su, en un mot, la préserver. Et c'est à porter à son crédit,
vous ne croyez pas, Marshall ?
La réponse se fit menaçante.
– J'ai de bonnes raisons pour croire que Danielle ne vous
reverra plus.
Le visage de Barrett resta de marbre.
– Et comment ferez-vous pour y parvenir ? demanda-t-il,
d'un ton égal.
– Je lui rappellerai la promesse faite à son père. Une
promesse qu'elle veut absolument tenir.
Barrett fit montre du plus grand scepticisme.
– C'est absurde. Dani a simplement promis à Lew de
devenir une femme distinguée. En quoi le fait de me voir
pourrait-il la faire manquer à sa promesse ?
Dani entra dans le salon d'un pas souple et décidé.
– Je peux répondre à cette question, Barrett, dit-elle en
évitant soigneusement son regard pensif. Le café est prêt, si
vous voulez venir dans la cuisine.
Une lueur moqueuse passa furtivement dans les yeux d'un
noir d'encre de Marshall, quand il prit la chaise qui se
trouvait à l'opposé de Barrett : il obligeait ainsi Dani à
s'asseoir entre eux deux.
Les mains étroitement serrées sur sa tasse, la tête baissée, le
regard fixé, elle prit posément la parole.
– J'ai promis de ne plus fréquenter les pistes d'entraînement
et d'abandonner définitivement les chevaux et la course.
– Je ne pense pas que ton père désapprouverait le simple
fait de me voir.
La conviction tranquille de Barrett était curieusement
rassurante.
– Vraiment ? intervint Marshall. Et c'est vous qui êtes
qualifié pour en juger, naturellement.
Le regard de Barrett, si étrange à force de placidité,
parcourut lentement la table. Dani frissonna.
– Thompsen, je n'ai pas l'intention de vous laisser exercer
librement votre influence sur elle.
Marshall répondit par un sarcasme.
– Auriez-vous peur que je lui demande, par exemple, d'être
« gentille » avec quelqu'un ?
Barrett s'appuya sur le dos de sa chaise ; il paraissait
détendu, comme relâché. Ses yeux étaient mi-clos.
– Pour être franc, j'ai presque cru que c'était vous qui aviez
demandé à Dani d'être « gentille » avec moi. Il a suffi d'un
simple coup de téléphone pour m'en dissuader. Le soir où
vous avez appelé, je me trouvais ici même. Et Dani n'en a
rien dit.
Marshall la foudroya du regard. Dani était écarlate.
– Cette conversation ne rime à rien, intervint-elle,
profondément vexée.
– A peu près à rien, souligna Marshall d'un ton amer.
Il garda le silence un instant puis reprit :
– Laissons Barrett nous raconter la très triste et très
édifiante histoire de la pauvre et innocente Mélissa,
détournée du droit chemin et corrompue par le très méchant
Marshall.
– Mélissa, répéta Dani en se tournant vers Barrett avec
hésitation.
– C'est la fille d'un ami, expliqua-t-il spontanément.
– Oui ? insista Dani, peu satisfaite par la brièveté de la
réponse.
Il prit sa tasse et but une gorgée, jugeant que l'essentiel
avait été dit. Marshall se chargea de fournir tous les détails.
– Il y a quelques années, Mélissa remportait un concours de
beauté local. Ce prix lui fit espérer un avenir brillant sous
les lumières des projecteurs. Elle vint me trouver et me
demanda de l'aider à devenir cover-girl. A l'époque, elle
était fiancée et elle persuada sa famille que je la conduirais
au sommet de la réussite. Mélissa avait à peu près votre
âge, et son père l'adorait. Il accepta sans sourciller. Le
fiancé, qui était un peu plus âgé qu'elle, consentit
également à lui donner cette chance avant de se marier.
Dani observait Barrett du coin de l'œil. Il écoutait le récit
de Marshall avec une indifférence polie qui confinait à
l'ennui. Elle comprit vite, et c'était la seule explication
plausible, qu'il ne pouvait s'agir que de Barrett. Il avait été
fiancé avec cette Mélissa ! Cette découverte lui causa un
inexplicable malaise.
– Cette fille était superbe poursuivit Marshall.
Malheureusement, elle ne voulut jamais fournir le moindre
effort. Elle s'était imaginé, naïvement, qu'il lui suffirait
d'apparaître pour figurer immédiatement sur la couverture
de Vogue. Être cover-girl ne relève pas de la magie, et vous
en savez quelque chose, n'est-ce pas, Danielle ? Cela
demande des sacrifices. Mélissa n'en fit qu'à sa tête, car
seul l'intéressait le côté brillant de ce métier, le prestige.
Elle adorait les réceptions et leur cortège d'admirateurs, et
tout naturellement, elle finit par prendre un amant...
Il se tourna vers Barrett, l'air moqueur, et reprit :
– Ou plusieurs. Le fit-elle pour favoriser sa carrière ou pour
le simple frisson, je n'en ai pas la moindre idée. Toujours
est-il que le fiancé finit par l'apprendre. Cette charmante
petite Mélissa alla le trouver et lui fournit l'explication
suivante : c'était moi qui l'aurais incitée à être « gentille »
avec cet homme.
Les yeux de Dani étaient embués de larmes, à la pensée des
angoisses qu'avait traversées Barrett. Maintenant, elle
comprenait la raison de cette animosité singulière de part et
d'autre ; tout comme le sens de la déclaration de Marshall à
propos de « certaines personnes » à qui il voulait montrer
qu'il ne faut pas s'en tenir aux apparences.
Marshall acheva son histoire.
– Les fiançailles avaient été rompues, est-il besoin de le
dire, parce que Mélissa ne voulait pas renoncer à cette vie
nouvelle. Son père l'envoya à New York ; à force d'argent,
il réussit à lui procurer de petits rôles dans des spectacles à
Broadway et à la faire apparaître dans des sketches
publicitaires. On m'a donné à entendre qu'elle rencontre un
certain succès. Il faut dire qu'elle a toujours été excellente
comédienne.
Barrett, qui affichait le plus grand détachement, ajouta
négligemment :
– Vous omettez soigneusement de raconter avec quelle
habileté vous avez retourné ce scandale à votre avantage.
C'est votre habitude de profiter des gens et de la situation
dans laquelle ils se trouvent. Dani en est le dernier
exemple.
– C'est la loi de la jungle, il faut survivre, mon cher,
rétorqua Marshall d'un air suffisant. Tout le monde n'a pas
la chance d'être né coiffé.
– Ni d'avoir un cœur accessible à la compassion, souligna
sèchement Barrett.
– Noblesse oblige.
En dépit de ce dernier sarcasme, Dani remarqua que
Marshall avait accusé le coup et commençait à battre en
retraite.
– Écoutez, Thompsen, j'ai peut-être été injuste avec vous en
ce qui concerne Mélissa, mais je ne crois toujours pas vous
avoir mal jugé en tant qu'homme. Vous êtes trop préoccupé
par cette parcelle de pouvoir que vous détenez, dans ce
monde où vous évoluez, et trop égoïste pour songer même
à prêter l'oreille à quiconque. A moins que vous n'y
trouviez quelque intérêt.
Ces paroles menaçantes avaient été prononcées sur un ton
parfaitement neutre.
– Je suggère, si vous avez fini votre café, que vous preniez
la porte.
Une lueur d'hésitation passa dans le regard sombre de
Marshall. Il s'interrogeait sur l'attitude à adopter face à
Barrett qui, Dani n'en doutait pas, serait intraitable, s'il
voulait lui tenir tête.
– Je vous accompagne à la porte, Marshall, fit Dani, déjà
debout, le forçant ainsi à la suivre.
Profondément ulcéré, très raide, le visage décomposé,
Marshall parcourut le salon à vives enjambées.
Un curieux sourire, où se mêlaient le dépit et la raillerie,
plissait sa bouche.
– Ainsi, vous prenez le parti de Barrett King, n'est-ce pas,
Danielle ?
– Je ne prends le parti de personne, répondit-elle avec
fermeté. Cela m'a semblé le meilleur moyen d'arrêter cette
discussion. C'est tout.
– Ne vous méprenez pas sur les attentions que vous
témoigne Barrett. Elles n'ont aucune signification
particulière. Il se croit, stupidement, responsable de vous.
C'est tout.
L'avertissement était clair. Il fallait qu'elle redoublât de
prudence vis-à-vis de Barrett.
– Laissez-le se faire du souci pour vous, et tout se passera
très bien.
– Bonne nuit, Marshall.
Elle eut dans la bouche un goût d'amertume en refermant la
porte et rejoignit Barrett dans la cuisine.
Il avait quitté la table et était accoudé au bar devant une
nouvelle tasse de café. Il ne leva pas les yeux quand Dani
entra.
– Barrett ?
Son regard distant, presque froid, se posa sur elle.
– Je suis désolée.
– A quel propos ?
Dani hésitait à s'approcher.
– Mélissa, répondit-elle en évitant son regard. Vous étiez
fiancés, n'est-ce pas ?
– Oui.
Cette voix blanche, vide de toute émotion, lui révéla,
paradoxalement, la profondeur de ce chagrin.
– Vous ne devriez pas blâmer trop sévèrement Marshall
dans cette affaire. Je pense que cette fille devait déjà
ressentir ce besoin d'adulation avant de le rencontrer, tenta
d'expliquer Dani.
– Tu te précipites encore pour prendre sa défense, n'est-ce
pas ?
Il lança cette réplique cinglante dans l'intention évidente de
la blesser.
– Je ne le défendais pas vraiment ! fit Dani, vexée.
Elle redressa fièrement le menton et affronta le regard
sévère, glacial.
– J'ai toujours su que, s'il m'aidait, ce n'était pas par
désintéressement ou par simple bonté d'âme. Il espère en
tirer quelque avantage. Je ne me suis jamais fait d'illusions
à ce sujet. Par contre, je ne vois pas ce que vous pouvez lui
reprocher à propos de Mélissa. Cela serait arrivé de toute
façon.
– Et ?
Avec un cynisme calculé, Barrett l'incitait à poursuivre :
– Tu ne m'as pas tout dit, n'est-ce pas ? Je le vois dans tes
yeux.
Dani tâcha de ne pas perdre son sang-froid et respira
profondément. Elle savait qu'elle avait à subir le contrecoup
d'une colère et d'une rancœur trop longtemps contenues
face à Marshall.
– Vous m'avez dit une fois que vous préfériez l'ancienne
Dani à la nouvelle. C'est pourtant une seule et même
personne. Je suis ce que je suis, les plus belles toilettes n'y
changeront rien.
Cette fois-ci Dani ne baissa pas les yeux mais soutint le
regard impitoyable de Barrett. Pour des raisons qu'elle
aurait été incapable d'expliquer, elle tenait à faire
comprendre à Barrett qu'elle n'aimait pas cette Mélissa.
C'était très important pour elle.
– Je fais tout cela parce que Lew me l'a demandé. Je veux
qu'il ait de la considération pour moi, qu'il me tienne en
estime. Et je ne recherche rien d'autre, de quiconque !
ajouta Dani.
Un silence s'établit, menaçant de se prolonger indéfiniment.
– Je veux qu'il soit heureux. Pour cela, il me faut
absolument porter des vêtements de luxe, sortir de la haute
société, fréquenter les gens en place. Je préférerais être près
de lui, mais peu importe, je le ferai, s'il y trouve le bonheur.
Barrett persistait à ne pas répondre. Furieuse, frustrée, Dani
tapa du pied.
– Et je ne veux plus jamais de ces querelles avec Marshall
qui risquent de compromettre définitivement mes chances
de réaliser la promesse faite à mon père. Vous m'avez
comprise ?
Les larmes lui piquaient les yeux, et elle ne vit pas le
sourire crispé et révélateur de Barrett.
– Oui, parfaitement. Je vois que tu es restée la petite
sauvageonne que tu étais auparavant, admit Barrett.
La froideur disparut de son regard, et une lueur quelque peu
diabolique l'embrasa soudain.
– Tout à fait ! répliqua-t-elle avec la même vivacité sous le
coup de la colère, et trop émue pour réaliser que Barrett
venait de lui donner raison.
– Je suis heureux de te l'entendre dire, fit Barrett, cédant de
nouveau à la raillerie.
Dani fronça les sourcils d'un air méfiant et le regarda
hocher la tête avec arrogance.
– Tu es restée cette sauvageonne, conclut-il avec un sourire
satisfait.
– Je n'ai pas dit cela !
Elle avait séché ses larmes.
– Non, c'est moi qui l'ai dit. Et tu étais d'accord.
La confusion régna un instant. Le temps pour Dani de se
rendre compte que Barrett était passé de la colère à l'ironie.
La chaleur de son regard la troublait plus encore,
l'empêchant d'ordonner ses pensées. Il rit doucement, et
Dani sentit un bras s'enrouler autour de sa taille et l'amener
à lui.
– Vous n'êtes plus fâché contre moi ?
Elle lui adressa un regard plein d'incertitude. La tête
légèrement renversée, elle observait à loisir le beau visage
sévère de Barrett.
– Je ne l'ai jamais été, dit-il en l'attirant contre lui.
Ses bras l'enserrèrent de près. Il plongea son regard dans le
sien.
– Je pensais que vous l'étiez, répondit Dani.
Le col ouvert de la chemise laissait apparaître les poils
noirs légèrement frisottés de la poitrine de Barrett, brunie
par le soleil.
– Je n'avais probablement pas le droit de parler ainsi à
propos de Mélissa. Je suis allée trop loin.
– Qui a jamais pu t'empêcher de dire ce que tu avais sur le
cœur ? demanda-t-il d'un ton moqueur.
Il se pencha vers son visage, obstinément baissé.
Instinctivement les doigts de Dani s'étaient posés sur la
poitrine virile ; ils jouaient avec l'échancrure du col.
Sa respiration devint irrégulière, à la vue de la bouche de
Barrett si proche de la sienne. Elle s'efforçait de dominer
une émotion grandissante.
– Je suis désolé, répéta-t-elle. Je sais que vous avez dû
beaucoup souffrir en découvrant que Mélissa vous
trompait.
– C'est fini. Cela appartient au passé, déclara Barrett.
Une certaine intonation suffit à convaincre Dani qu'il en
était vraiment ainsi. Cette certitude lui procura une joie
profonde.
– A l'époque, expliqua-t-il, j'en ai beaucoup voulu à
Marshall et je l'ai sévèrement critiqué. Je ne voulais pas
admettre que Mélissa pût être différente de ce que
j'imaginais. Tout ce que tu as dit est juste, mais je ne l'ai
compris que bien plus tard.
– Il en est de même pour moi, puisque vous réalisez enfin
que je suis restée la petite sauvageonne de naguère.
Elle dissimulait sa soudaine exaltation par une réplique un
peu narquoise.
– Il y a un autre point à éclaircir, reprit Barrett.
– Lequel ?
– Il s'agit de cette promesse faite à ton père.
Le visage de Dani s'assombrit.
– Je ne l'ai pas entièrement respectée. Néanmoins, je ne
vous ai jamais posé de question sur vos chevaux, ni sur les
courses, affirma-t-elle, sur la défensive.
– Pourquoi ne m'en as-tu rien dit dès le début ?
– Je ne pensais pas que vous viendriez me voir si souvent.
Puis, vous êtes venu régulièrement.
Elle haussa les épaules, soupira longuement. Elle ne voulait
pas traduire par des mots cette impatience heureuse avec
laquelle elle attendait les visites de Barrett.
– Et, c'est à cause de moi que tu n'as pas tenu ta promesse ?
– Oui.
Elle baissa la tête.
– Cela me réconfortait de vous voir. Je ne me sentais plus si
seule.
– Seule ? Et Marshall qui te traînait de réception en
réception ? fit Barrett, taquin.
– Tous ces gens me sont parfaitement étrangers. Seulement,
j'ai appris consciencieusement à faire figure dans le monde.
Mais je sais que j'aurais dû respecter cette promesse.
– Il ne s'agissait certainement pas, pour Lew, que tu t'y
conformes au pied de la lettre ?
– Mais si !
Elle fit un signe de tête impératif. Barrett dégagea l'une de
ses mains, sortit une lettre de sa poche et la lui tendit.
– Lis-la.
L'écriture griffonnée était incontestablement celle de son
père.
– Comment vous l'êtes-vous procurée ? souffla Dani.
– Il me l'a envoyée, tout simplement, répondit Barrett
tandis qu'elle la parcourait avec fébrilité.
La lettre était courte ; Lew ne s'embarrassait guère de
fioritures de style. Il y remerciait Barrett d'être venu le voir
et de lui avoir donné des nouvelles de sa fille.
Les yeux de Dani s'emplirent de larmes à la lecture de la
dernière ligne, juste au-dessus de l'indéchiffrable signature.
Elle disait :
« Je suis heureux que vous voyiez Dani. Je n'aime pas la
savoir seule au milieu d'inconnus. »
– Cela ne pose aucun problème, murmura-t-elle. Il n'y
attache pas la moindre importance.
– En effet, répondit Barrett avec une certaine gravité.
Elle refoula ses larmes et le regarda droit dans les yeux.
– Est-ce qu'il va bien ? Où est-il ?
Il ne put réprimer un sourire.
– Doucement, je ne peux répondre qu'à une question à la
fois. Il est à Belmont, en ce moment, et va parfaitement
bien.
– Quand l'avez-vous vu ?
– La semaine dernière. Il s'occupe d'un hongre de quatre
ans, de fort belle allure, qu'il a engagé dans deux courses
avec la jument. Je crois qu'il commence à reprendre
confiance en lui.
– Pourquoi ne pas m'avoir dit que vous le voyiez ? lui
reprocha gentiment Dani.
– Il ne veut pas que tu saches où il se trouve, mais il ne m'a
jamais interdit de te voir.
Il lui fit un clin d'œil complice.
– Je suis si heureuse ! s'écria Dani, en nouant ses bras
autour du cou de Barrett. J'étais si inquiète au sujet de Lew,
ne sachant ni où il était, ni ce qu'il faisait. C'était affreux.
– Je sais, mon petit, reprit Barrett d'une voix caressante.
Le visage de Dani était enfoui au creux de son épaule. Elle
releva doucement la tête et parcourut du regard la ligne
sensuelle de sa bouche. Il souriait. Dani s'approcha jusqu'à
le frôler, il se pencha vers elle.
8

La joie de Dani était pareille à une musique ; et ce baiser


lui donna une ampleur singulière. Ce fut comme une
symphonie qui résonna en elle et fit vibrer tout son être, au
point d'étouffer les battements de son cœur.
Ce baiser, tout d'abord tendre et délicat, devint
progressivement plus passionné, plus ardent. La respiration
de la jeune fille n'était plus qu'un long soupir à demi étouffé
quand la bouche de Barrett vint glisser sur la veine battante
du cou. Personne n'avait fait naître en elle de telles
émotions, de telles sensations : c'était tout son être profond
qui s'éveillait.
– Je crois que tu commences à m'aimer un peu, murmura
Barrett à son oreille.
– Un peu seulement, précisa-t-elle d'une voix légèrement
tremblante, comme si elle cherchait à nier l'évolution de ses
sentiments.
Elle laissa retomber ses mains contre la poitrine de Barrett
et se détacha de lui lentement. Elle regretta qu'il ne fît pas
un geste pour la retenir. Elle n'avait pas ressenti pareille
faiblesse dans les jambes depuis une chute de cheval, il y
avait quelques années : ses jambes s'étaient alors mises à
trembler si violemment que, sans l'aide de son père, elle
n'aurait pu remonter en selle.
Barrett était nonchalamment adossé au bar, la tête rejetée
en arrière. Il observait attentivement le visage de Dani ; une
lueur d'une étrange et impitoyable dureté brillait dans ses
yeux verts, si pénétrants. Dani savait que son visage, trop
expressif, trop mobile, trahissait son tumulte intérieur, et
que Barrett ne pouvait l'ignorer. Elle tenta de faire
diversion.
– La prochaine fois que vous verrez mon père, dites-lui que
je ne l'oublie pas.
– Promis, assura-t-il d'une voix douce.
Il se redressa et ajouta :
– Je ne te verrai pas ce week-end. Nous fêtons
l'anniversaire de mes parents, samedi. Je ne serai pas de
retour, probablement, avant la fin de la semaine prochaine.
– Oh, fit Dani d'une voix très faible.
Elle ressentit une sorte d'arrachement et se détourna,
cherchant à se ressaisir. Tant bien que mal, elle tâcha de
paraître indifférente.
– Je vous souhaite de passer une agréable semaine.
– Merci. N'aie aucune crainte, répondit-il d'une voix
enjouée. Tu m'accompagnes à la porte ?
Il perçut à peine un murmure.
– Bien sûr.
Elle le reconduisit en se tenant à distance.
*
**
Barrett absent, les jours et les nuits qui suivirent parurent à
Dani d'une tristesse et d'une grisaille insoutenables. Il lui
manquait, pensait-elle, son amitié et sa camaraderie.
Elle refusait d'envisager qu'elle pût être attirée
physiquement par Barrett. A ses yeux, seules, ces nouvelles
si imprévues à propos de son père pouvaient expliquer la
violence de ses réactions. Il en était de même de ses regards
appuyés et de ses sourires séduisants ; elle y était
insensible, au fond.
Quant à ce sentiment de monotonie qui lui pesait tant, elle
l'attribuait à la lumière crue des studios et au bruit incessant
des conversations, dans des pièces constamment enfumées.
Elle manquait, en fait, de soleil, d'air pur et de campagne.
Le soir, seule, cloîtrée dans son appartement, en proie à la
plus vive solitude, Dani se livrait à de plus amères
méditations. Cette belle explication ne paraissait, alors,
plus guère satisfaisante.
Marshall ne revint jamais sur l'incident qui avait eu lieu
dans l'appartement de Dani. Elle en fut naturellement très
surprise, car elle pensait être harcelée de questions au sujet
de ses relations avec Barrett. Elle remarqua néanmoins, un
changement subtil dans l'attitude de Marshall ; il semblait
plus attentif et plus confiant qu'auparavant. Elle consentait
à chacune de ses propositions avec un air passablement
indifférent ; une lueur de satisfaction passait alors dans le
regard perspicace de ce dernier.
Il avait eu ce même regard, dans l'après-midi, pour lui
annoncer, assez abruptement, qu'ils devraient modifier leurs
plans concernant la soirée à venir.
A l'idée qu'ils devraient se préparer pour une réception en
petit comité, et non plus pour une sortie dans un club privé,
Dani n'avait pas même sourcillé.
Ils arrivaient généralement aux soirées parmi les derniers. Il
y avait bien longtemps que Dani n'était plus éblouie par la
diversité des résidences, la somptuosité des bijoux et le
raffinement des toilettes.
Riche de son expérience glanée sur les champs de course,
elle séparait le bon grain de l'ivraie, les vrais invités des
pique-assiettes et autres arrivistes. Marshall figurait
toujours parmi les invités les plus recherchés, et on leur
faisait place dans un groupe dès qu'ils s'en approchaient.
Le dernier groupe où ils s'étaient intégrés se polarisa autour
de Marshall qui, par sa présence, retenait toutes les
attentions, à sa grande satisfaction. Dani n'en fut pas
mécontente car elle ne se sentait pas disposée à échanger de
brillantes réparties.
Affichant un intérêt poli pour la conversation, ou plus
exactement le monologue de Marshall, elle laissait de
temps à autre son regard parcourir nonchalamment la pièce
et, dans son for intérieur, souhaitait être sur la terrasse, sous
les étoiles.
Tout au fond de la pièce, elle remarqua une sorte d'éclair
cuivré. Elle se pencha pour le saisir à nouveau.
Son cœur se mit à tressaillir puis battit à tout rompre. Cette
couleur de cheveux était si singulière : un auburn
particulièrement cuivré. Elle ne connaissait personne qui
eût la même. A l'exception de Barrett.
Inconsciemment, elle avait dû se raidir, et Marshall, dont la
main reposait sur son épaule, s'en aperçut. Au moment où il
se tournait vers elle, Dani aperçut les cheveux auburn et,
dans le même temps, reconnut ce profil familier, si
nettement dessiné. C'était incontestablement celui de
Barrett.
– Que se passe-t-il, Danielle ? murmura Marshall.
– Absolument rien, protesta-t-elle précipitamment.
Les yeux noirs de Marshall suivirent la direction de ceux de
Dani. Le couple qui masquait Barrett se déplaça légèrement
de côté, et elle put l'apercevoir, du fait de sa haute taille. La
poitrine écrasée de douleur, elle découvrit une ravissante
blonde accrochée à son bras.
– Tu as l'air surprise de le voir ici. Je ne comprends pas.
– Je croyais qu'il était à la campagne, fit-elle, dévoilant
maladroitement son secret.
– Il est de retour depuis plusieurs jours. Tu ne le savais
pas ? ironisa Marshall.
Elle eut un sursaut d'orgueil et haussa les épaules.
– Non. Pourquoi le saurais-je ?
Dani ne pouvait s'empêcher de laisser son regard aller vers
cette blonde qui accaparait, à l'évidence, l'entière attention
de Barrett. Même à cette distance, Dani reconnaissait son
sourire chaleureux et cette façon déconcertante de regarder
les gens comme s'ils n'existaient pas.
– Vous vous demandez qui est cette blonde, n'est-ce pas,
Danielle ? souffla Marshall sarcastique.
– je ne crois pas l'avoir déjà vue auparavant.
Le ton déchirant de la voix contrastait avec la banalité du
propos.
– C'est Nicole Carstairs, des Aciéries Carstairs ; la plus
sérieuse prétendante au mariage avec Barrett King.
Dani eut soudain les joues en feu. Marshall s'était fait une
spécialité de ce genre d'information. Dani ne douta pas un
instant de la véracité du propos. Il lui avait fait cette
révélation avec ce plaisir particulier que procure la
certitude de ne pas être contredit.
– Vous ne pensiez tout de même pas être la seule fille qu'il
connût ? lança Marshall, goguenard. Rappelez-vous ce que
je vous ai dit l'autre soir. Barrett se croit responsable de
vous, par je ne sais quelle aberration. C'est la seule raison
de ses visites. Mais vous ne m'avez pas cru. Vous ne
vouliez pas me croire.
Malade, l'estomac retourné, Dani, confusément, se sentait
trahie. Elle aurait voulu se boucher les oreilles, ne plus
entendre les remarques désabusées de Marshall. Accablée
par ces révélations brutales et ne pouvant nier les faits, elle
ployait sous le choc. Le poison distillé par Marshall faisait
lentement son œuvre.
Implacable, il poursuivit :
– J'ai appris que mademoiselle Carstairs a passé le week-
end à la ferme. On y fêtait un anniversaire chez les King, et
elle figurait parmi les invités d'honneur. Personnellement,
je ne crois pas que ce soit la raison principale de sa visite.
– Je vous en prie, protesta Dani, cessez de me donner tous
ces détails. Nous ne sommes qu'amis, Barrett et moi. C'est
tout,
– Pourquoi me dites-vous cela ?
Il sourit d'un air suffisant, la toisant avec dédain. Dani
s'écarta ostensiblement.
Elle le détestait pour tout ce qu'il lui avait dit ; n'aurait-elle
pas fait, sous peu, les mêmes découvertes ? Elle n'ignorait
pas que Barrett pouvait séduire n'importe quelle fille. Ne
l'avait-elle pas traité d'homme à femmes ?
– Tu voudrais bien que nous partions, n'est-ce pas ?
remarqua-t-il paisiblement.
– Est-ce possible ?
Elle tourna vers lui des yeux désemparés et douloureux.
– Non. Pas avant que nous ayons salué Barrett, de retour de
Louisville.
Marshall triomphait ; sa jubilation se mêlait d'un peu de
cruauté. Affolée, Dani voulut croire qu'il s'agissait d'une
plaisanterie. Elle scruta d'un regard éperdu son visage mat
et comprit qu'il parlait sérieusement : Marshall était
déterminé à ce qu'elle vît Barrett, ce soir même. La raison
pour laquelle il avait bouleversé leurs plans, dans l'après-
midi lui apparut clairement. Il avait appris que Barrett et
Nicole Carstairs seraient présents à cette petite réception.
Dès lors, il tenait sa revanche : il ferait chèrement payer à
Dani le fait de lui avoir caché ses entrevues avec Barrett.
Elle voulut s'enfuir, mais déjà, une main ferme l'entraînait
au travers de la pièce en direction de Barrett. L'esprit
préoccupé, elle faillit trébucher. Elle réfléchissait, tâchant
de découvrir les motivations profondes de Marshall. Quel
avantage pouvait-il trouver à l'embarrasser ainsi ?
Soudain, elle comprit : Marshall cherchait l'esclandre. Il
voulait la voir s'attaquer à Barrett, provoquer à nouveau un
petit scandale ; comme elle l'avait précédemment fait, après
que le chenapan eût été abattu. En fait, Marshall ne s'en
prenait pas à elle, mais à Barrett.
Il s'agissait d'humilier celui-ci.
Cette constatation donna à Dani la force d'avancer.
Elle chassa ses illusions perdues pour retrouver un peu de
courage et de fierté. Ils s'approchèrent ; son sourire forcé
paraissait presque naturel. Seuls, ses proches auraient pu
discerner le pli inhabituel de sa bouche et l'étrange pâleur
de son teint. Elle se raidit crânement ; la lueur douloureuse
de son regard était à peine perceptible quand ils parvinrent
aux côtés de Barrett.
En voyant Dani, celui-ci voila l'éclat de ses yeux. Une
angoisse profonde saisit la jeune fille. Elle aurait voulu se
dérober, se soustraire à ce regard droit, presque inquisiteur.
Avec l'énergie du désespoir, elle fit un pas en avant.
– Barrett, je ne savais pas que vous étiez de retour !
Elle se demanda si cette exclamation chaleureuse sonnait
aussi faux pour Barrett que pour elle. La main de Marshall
relâcha sa pression sur son bras, et elle sut qu'il n'avait pas
compté sur une rencontre amicale. Dani s'enhardit ; tromper
Marshall lui redonnait du courage.
– J'ai eu quelque peine à le croire, quand je vous ai aperçu
tout à l'heure.
– J'ai dit à Danielle que vous étiez revenu depuis quelques
jours, intervint Marshall.
Barrett se tourna vers Dani ; la dureté du regard s'atténua.
– Cela me fait plaisir de te revoir, Dani.
Son visage était empreint d'une grande réserve. La blonde
s'approcha ; son regard bleu clair examina Dani avec
assurance. Elle tenait à bien montrer qu'elle était avec
Barrett.
– Nicole, je vous présente une amie, Dani Williams. Dani,
Nicole Carstairs.
Dani remarqua que Barrett n'avait pas donné de qualificatif
particulier à Nicole. Le visage figé, elle adressa un sourire
contraint à la séduisante blonde.
– Comment allez-vous, mademoiselle Carstairs ? murmura
Dani. Vous portez là une bien jolie robe.
Cette appréciation flatteuse n'était que trop vraie : cette
robe s'harmonisait à la perfection avec les yeux couleur du
bleuet. La blonde fit une réponse de circonstance et reporta
vite son attention sur Barrett qui lui présenta alors
Marshall.
– J'espère que vous avez passé un bon week-end, Barrett, se
surprit à demander Dani.
– Oh, un merveilleux week-end, assura Nicole en glissant à
Barrett un regard chaleureux et complice. Naturellement,
c'était une réunion strictement familiale.
Dani se sentit presque défaillir. Les propos de Marshall
trouvaient une amère et éclatante confirmation. Elle n'en
avait d'ailleurs jamais douté. De plus, le silence de Barrett
ne faisait que confirmer les prétentions de Nicole.
Cependant, elle persistait à guetter sur le visage de son ami
la moindre nuance, le moindre signe qui contredirait les
espérances, peut-être exagérées, de cette jeune femme.
Barrett semblait tout à la fois pensif et curieux. Le cœur de
Dani se serra. Mais il sourit enfin et se pencha vers Nicole.
– Excusez-moi une minute, voulez-vous ? Je voudrais
m'entretenir un instant avec Dani.
La bouche sensuelle et bien dessinée fit une moue
boudeuse, puis Nicole plissa le nez et sourit.
– Faites vite.
– C'est promis, dit-il.
Surprise, Dani retint son souffle. Barrett jeta vers elle un
coup d'œil incisif avant de se tourner vers Marshall.
– Vous tiendrez compagnie à Nicole, n'est-ce pas ?
Sans attendre, il s'empara de la main de Dani. Elle se
demanda s'il avait aperçu la briève lueur de colère dans les
yeux de Marshall. De mauvaise grâce, elle lui abandonna sa
main et s'aperçut qu'elle était froide et engourdie. La peur
se lisait dans son regard ; elle craignait que Barrett,
toujours lucide et perspicace, ne devinât sa peine. Pour
l'instant, il accordait toute son attention à un couple qui se
tenait un peu plus loin et vers lequel il l'entraînait.
Hésitante, Dani regarda les deux jeunes gens.
– Dani, je te présente ma sœur Stéphanie et son fiancé
Travis Blackman.
– Dani ?
Elle redressa la tête d'un air interrogateur. C'était une fille
très attirante, avec de longs cheveux châtains. Un sourire
illumina soudain son visage.
– Dani, mais bien sûr ! Vous êtes celle dont parlait Barrett.
Elle est, au moins aussi belle que tu le disais, Barrett.
Dani garda le silence. Elle s'attendait à tout sauf à cette
remarque ; elle aurait plutôt pensé à quelque allusion à cette
embarrassante publicité faite sur le Chenapan. Quant à
imaginer qu'elle pût être au centre des conversations ! En
dépit de sa confusion, elle tâcha de faire une réponse
appropriée.
– Lew Williams est bien votre père, n'est-ce pas ?
Elle porta un regard presque égaré sur Travis Blackman.
Elle apprécia d'emblée son visage agréable et ouvert. Ses
yeux étaient bruns, comme ses cheveux. Dani acquiesça
d'un signe de tête.
– Oui, c'est exact.
– Il a travaillé pour mon père, il y a de cela quelques
années, expliqua-t-il. Avant que nous ne vendions nos
chevaux.
Stéphanie se mit à rire.
– Bien évidemment, nous essayons, mon père et moi, de
persuader Travis d'en acheter d'autres.
Elle fit un clin d'œil à Dani.
– Chez les King, bien entendu.
Un sourire moqueur éclaira le visage de Barrett.
– Tu ferais bien de te méfier de papa. Il va te repasser un
vieux bidet fourbu, un peu celui auquel tu vas te lier pour le
reste de ton existence !
Grâce aux leçons assidues et à la vigilance de Marshall,
Dani fut capable de trouver le mot exact au moment voulu,
bien qu'elle n'eût pas la moindre idée de ce qui se disait
autour d'elle.
Elle savait, avec une absolue certitude, qu'elle ne pourrait
plus, à l'avenir, considérer Barrett en simple ami. Elle était
par trop sensible à sa présence physique, à la chaleur de sa
main... Un changement subtil était intervenu dans leurs
relations. Trop subtil pour qu'elle pût immédiatement le
saisir.
Il lui était de plus en plus pénible et difficile de garder ce
sourire de façade. A chaque seconde, elle risquait de fondre
en larmes. Elle n'avait jamais ressenti une souffrance aussi
profonde, même à la mort tragique de son cheval.
Inconsciemment, elle serra la main de Barrett, dans un
violent effort pour maîtriser son émotion et retrouver son
sang-froid. Il se pencha vers elle, l'interrogeant du regard,
avec curiosité ; son sourire légèrement en coin semblait
poser la même question. Elle en perdit à nouveau le souffle.
– Je dois retourner vers Marshall.
Sa voix exprimait une détresse accablante, poignante. Le
regard de Barrett se rétrécit brusquement.
– Même s'il ne te voit pas pendant quelques minutes, il
survivra, remarqua-t-il cyniquement.
Mais moi survivrai-je ? pensa Dani, le cœur brisé et meurtri
par l'angoisse. Pourrait-elle encore longtemps feindre la
gaieté ? Elle évita le regard pénétrant de Barrett et tourna la
tête vers l'autre couple, un grand sourire sur ses lèvres
tremblantes.
– Cela m'a fait grand plaisir de vous rencontrer tous les
deux.
Sa voix avait un éclat fragile, une sorte de transparence. Par
bonheur, les fiancés ne semblèrent pas le remarquer quand
ils lui retournèrent le compliment. Elle put se libérer de
l'étreinte de Barrett et chercha Marshall du regard. Elle
s'accrocha à ce visage sombre comme à une bouée qui la
ramènerait vers la terre ferme.
– Qu'est-ce qui ne va pas, Dani ?
La question était impérative, mais formulée avec douceur.
– Tout va bien.
Elle jeta à Barrett un coup d'œil bref, limpide, légèrement
marqué par l'angoisse.
– J'aime bien votre sœur. Elle est très agréable, ajouta-t-
elle.
Barrett garda le silence. Dani risqua un regard circonspect :
il avait serré les lèvres, en une sorte de grimace sévère, et
sa mâchoire était crispée. Cette expression durcie donna
des ailes à la jeune fille pour se précipiter vers Marshall.
Le bras que celui-ci lui passa autour de la taille lui fut d'un
grand réconfort. Et, pour la première fois, il déposa un
baiser affectueux sur sa joue. Tandis qu'il faisait leurs
adieux à Barrett et à Nicole, Dani s'interrogeait sur
l'étrangeté de la situation. Le confort et la sécurité, qu'elle
avait toujours pensé trouver dans les bras de Barrett, elle
les recherchait maintenant auprès de Marshall. A ce
moment précis, elle n'attachait plus d'importance aux
mobiles qui avaient poussé celui-ci à l'amener à cette
soirée. Trop occupée à se cramponner au bras de Marshall,
elle ne vit pas la petite lueur poindre dans les yeux de
Barrett.
Quelques minutes plus tard, ils étaient dehors sous une
sorte de portique formant l'entrée de la vaste demeure. Ils
attendaient qu'on leur avançât la voiture. La fraîcheur du
soir revigorait Dani, troublée par cette soirée éprouvante. A
bout de résistance, elle se serra contre Marshall.
– Allez-vous l'oublier, maintenant, Danielle ? demanda-t-il
doucement en l'attirant à lui.
– Oui, murmura-t-elle.
Il prit son menton entre ses doigts et le releva doucement.
Dans l'ombre, elle ne pouvait distinguer l'expression de son
visage, mais elle était trop désemparée et trop meurtrie pour
s'en soucier. Elle ne désirait plus que la chaleur
réconfortante de ses bras.
– Je sais que mon attitude a pu vous paraître cruelle,
murmura-t-il, mais c'est quelquefois nécessaire.
Dani ne refusa pas son baiser. Au contraire, elle s'y prêta
avec ardeur, voulant par-dessus tout oublier Barrett. La
chaleur fugace qu'elle ressentit lui fit penser qu'elle y
parviendrait peut-être.
Perdue dans le brouillard de sa souffrance, Dani révisa son
jugement sur les raisons qu'avait eues Marshall pour la
forcer à rencontrer Barrett. Pourquoi n'aurait-il pas essayé
de l'empêcher de se fourvoyer avec un homme qui
s'intéressait à une autre fille ?
Le jour suivant, Marshall ne la quitta pratiquement pas, ne
la laissa pratiquement pas seule un instant. Il ne cessait de
lui prodiguer des sourires rassurants, pour lui faire
comprendre qu'il était le seul homme à se soucier
réellement d'elle.
Dani décida qu'elle s'était trompée sur lui. Elle pouvait,
certes, lui reprocher d'être calculateur, mais, pour réussir
dans le champ si particulier de ses activités, il fallait l'être.
Par contre, qu'elle ne pouvait faire confiance à Barrett. Et
cela depuis toujours.
Chaque minute apportait une nouvelle preuve de la
sollicitude et de la prévenance bienveillante de Marshall.
Dani aurait refusé cette sortie au restaurant puis au théâtre,
si la décision lui avait appartenu, mais Marshall avait
insisté. A mesure que la soirée s'avançait, Dani réalisait
qu'il avait eu raison : livrée à elle-même, seule dans son
appartement, elle n'aurait fait que ressasser sa déception.
Barrett ne lui avait jamais offert son amitié, elle s'en rendait
compte aujourd'hui. Il se faisait simplement, comme l'avait
bien vu Marshall, une obligation morale de s'occuper d'elle.
Dani prenait conscience que l'attitude de Barrett consistait,
essentiellement, à contrecarrer l'influence de Marshall et à
revenir sans cesse sur le rôle qu'avait joué celui-ci par le
passé, lors de ses fiançailles rompues.
La voiture de Marshall s'arrêta devant la résidence de Dani.
Chaleureusement, elle lui ouvrit les bras la première ; et il
l'étreignit passionnément, l'embrassant et la caressant avec
fougue. Finalement, il la repoussa doucement.
– Tout cela est de ma faute, dit-il. Je pensais que vous
auriez rejeté toute tentative de ma part. Vous faisiez preuve
de tant de cynisme et d'incrédulité à mon égard, que je
m'étais résolu à patienter en me disant qu'avec le temps
vous finiriez par m'accorder votre confiance. Je n'aurais
jamais pu imaginer que Barrett serait apparu dans votre vie
et que vous auriez été chercher près de lui ce que je voulais
vous donner.
Elle poussa un profond soupir.
– Je ne cherchais, en fait, qu'à renouer avec mon passé.
C'est la seule raison pour laquelle je suis allée le trouver.
C'était la pure vérité, du moins au début. Par la suite, s'était
créée peu à peu une amitié réciproque. Pourquoi n'avait-elle
pas parlé à Marshall des visites de Barrett ? Elle n'aurait
jamais connu la douleur et l'humiliation d'avoir été trahie.
Dani frissonna.
– Est-ce que cela va aller ? demanda Marshall en
l'embrassant avec délicatesse.
– N'ayez aucune crainte.
Elle sourit et lui rendit son baiser. Marshall la serra dans
ses bras et sa bouche s'attarda sur la sienne.
– Je peux monter un moment, si vous le désirez, proposa-t-
il.
– Ne vous inquiétez pas, assura Dani, cela va tout à fait
bien.
Elle quitta ses bras à regret et se glissa vers la portière de la
voiture.
– A demain.
– Pas avant l'après-midi, j'en ai peur, soupira-t-il. J'ai un
travail à finir. Faites la grasse matinée. Je donnerai un coup
de fil à John, il reportera la séance de photo à la semaine
prochaine.
– Je crois que je pourrais dormir jusqu'à Noël, lança Dani
en souriant.
La fatigue accumulée des derniers jours, des dernières
heures la submergea soudain.
Ils se souhaitèrent bonne nuit, et Dani se dirigea
rapidement vers l'entrée de l'immeuble. Elle se retourna
pour adresser un petit signe d'adieu à Marshall qui
s'éloignait lentement. Elle entra dans le hall, et l'épaisse
moquette étouffa ses pas ; seul, le crissement léger de sa
robe longue se faisait entendre.
Parvenue au seuil de son appartement, elle s'apprêtait à
refermer la porte derrière elle, quand une vigoureuse
poussée l'en empêcha. Stupéfaite, elle vit se dresser devant
elle la haute stature de Barrett.
– Que faites-vous ici ? souffla-t-elle.
Il la dévisageait avec mépris. Ses yeux verts luisaient de
façon presque diabolique.
– Je voulais te parler, répondit-il d'une voix étrangement
basse, inquiétante. Et j'ai eu l'impression que cela te
déplaisait.
Sa mâchoire se crispait ostensiblement ; il était immobile,
tendu. On eût dit un félin prêt à bondir. L'expression de son
visage était implacable, et ses traits figés d'une inhabituelle
rudesse. Le cœur de Dani se mit à battre frénétiquement ;
assaillie par l'émotion, par une sorte de peur, elle recula
vivement.
Elle ne pouvait contredire, à l'évidence, la remarque de
Barrett et usa d'un faux-fuyant.
– Je... je ne vous ai pas vu... dehors...
– Cela ne m'étonne pas, rétorqua Barrett avec un sourire
ironique. Tu étais trop occupée...
Dani eut un haut-le-corps. Péniblement, elle avala sa
salive : elle comprenait qu'il les avait surpris dans la
voiture.
– Ce n'est pas votre affaire, protesta-t-elle d'une voix
légèrement plus forte, plus assurée.
Du coin de l'œil, elle aperçut fugitivement le téléphone près
du canapé. D'un pas décidé, elle s'en approcha et se saisit
du combiné, l'œil menaçant.
– Si vous ne partez pas, j'appelle la police qui se chargera
de vous mettre dehors !
Avec une rapidité qu'elle ne soupçonnait pas chez un
homme de ce gabarit, il bondit à son côté et lui arracha le
téléphone des mains avec force. Il savait en user à
l'occasion. Ne l'avait-il pas déjà soulevée de terre, comme
une enfant ?
– Tu n'appelleras personne jusqu'à ce que j'aie pu
comprendre ce qui se passe !
Il rejeta la tête en arrière avec défi.
– Je ne vous dois aucune explication, déclara Dani.
Sa voix menaçait de se briser. Barrett ne lui laissa aucune
échappatoire.
– Je pensai que tu savais quel genre d'homme était
Marshall, poursuivit-il obstinément.
– Je me suis rarement trompée sur les gens, rétorqua Dani,
et c'est sans doute la raison pour laquelle je ne vous ai
jamais aimé.
– Mais que s'est-il donc passé cette semaine ? fit Barrett.
Durant cette réception, tu n'as pas cessé de jacasser et de
faire les remarques les plus stupides, en me fuyant, de
surcroît, comme si j'avais la peste. J'avais essayé de te
téléphoner pour te prévenir que j'étais de retour, mais je n'ai
pu te joindre. Par la suite, je n'ai pu me soustraire à mes
obligations.
Avec amertume, Dani pensa qu'il devait être en effet très
occupé. Nicole ne semblait-elle pas réclamer sa présence
attentive ? Elle garda prudemment cette réflexion pour elle.
– Ça ne m'aurait rien fait de ne plus vous revoir, affirma-t-
elle d'un ton cassant.
– Je pensai qu'il était convenu que nous resterions amis, fit
remarquer Barrett.
Elle eut quelque mal à saisir ces paroles, prononcées entre
les dents serrées.
– Je n'avais pas encore réalisé que je préférais la compagnie
de Marshall à la vôtre. Elle me procure une satisfaction
incomparable.
Elle redressa le menton avec ostentation et vit un petit
muscle frémir convulsivement le long de la mâchoire de
Barrett.
9

– Pauvre Dani ! Être à ce point naïve !


Elle se trouva soudain projetée contre lui, en un
mouvement imprévisible. Cette sensation lui fit l'effet du
contact d'un fil électrique ; une violente secousse la
parcourut comme une décharge. Les cuisses dures de
Barrett la brûlaient à travers sa robe, et ses jambes faillirent
se dérober sous elle. Sa respiration était saccadée et
irrégulière, comme celle de Barrett.
– Que connais-tu de l'amour ? fit-il d'une voix sourde et
précipitée.
Elle subissait l'emprise de son regard et répondit d'une voix
mal assurée :
– Plus que vous ne pensez.
Le pli amer et dur de la bouche de Barrett la mettait mal à
l'aise. Elle fit une pause et ajouta :
– C'est l'affaire de deux personnes, je crois. Il eut un rire
sans joie.
– La première fois que je t'ai embrassée, j'ai tout de suite
compris que si tu l'avais déjà été, ce n'était pas par un
homme.
– On m'a déjà embrassée, répliqua Dani.
Elle essaya de le repousser, mais il la retint plus fermement
encore contre lui. Troublée, elle savait que les rondeurs de
sa poitrine étaient en contact, à travers la chemise de soie,
avec le torse de Barrett.
– Ainsi tu penses pouvoir résister à un homme ?
Une lueur froide et, méchante apparut dans son regard.
– Laissez-moi partir ! cria Dani, effrayée.
Elle se débattit, voulut le griffer, mais il l'immobilisa sans
ménagement en lui tordant les poignets dans le dos. Avant
qu'elle n'ait pu lui donner un coup de pied dans les tibias,
Barrett l'avait déséquilibrée d'une poussée légère. Toute
nouvelle tentative se révélait désormais impossible : Dani
serait immanquablement tombée à la renverse.
Il la força à se tourner vers lui, en accentuant sa torsion ; les
poignets meurtris, elle céda progressivement. Il l'embrassa
sauvagement, écrasant brutalement ses lèvres, lui coupant
le souffle. Incapable de résister à ce feu qui l'embrasait, elle
s'abandonna à la fureur de son baiser, à la violence de son
étreinte.
Quand Barrett délaissa sa bouche pour s'attarder sur le cou,
les oreilles, Dani put enfin reprendre son souffle.
Impuissant, son esprit ne pouvait que constater la trahison
de ses sens.
– Non... murmura-t-elle plaintivement.
Barrett couvrit ce gémissement d'un nouveau baiser, avec la
même fougue et la même impétuosité.
Peu à peu, Dani se détendit, et il put la serrer à loisir contre
lui.
Doucement, il tira sur le poignet qu'il retenait encore dans
sa main, la forçant à renverser la tête en arrière. Dani
s'abandonna une dernière fois. Elle se sentait marquée
comme au fer rouge, tant ses impressions mêlaient tout à la
fois la douleur et le plaisir.
Rien ne l'avait jamais préparée à un tel vertige.
– Tu vois comme c'est simple, souffla Barrett contre sa
bouche.
L'extrême fermeté de sa voix la fit se raidir ; elle eut un
dernier sursaut d'orgueil et réussit à libérer son poignet.
Rejetant la tête de côté, elle détourna ses lèvres. L'instant
d'après, Barrett l'immobilisait de tout son poids sur le
canapé. Son regard étincelant de colère amusée plongeait
dans celui de Dani, plus surprise qu'effrayée.
La force virile qui émanait avec violence et ardeur de
Barrett troublait sa féminité d'une manière inexprimable et
nouvelle. Elle n'avait jamais été sensible à ce point à cette
différence irréductible entre un homme et une femme.
– Est-ce que je dois continuer ? demanda-t-il d'une voix
douce à peine nuancée d'ironie.
Il ne lui laissa pas le temps de répondre et couvrit ses lèvres
d'un baiser d'une délicatesse surprenante. Désarmée, elle
retrouva cette impression de confort et de sécurité qu'elle
avait découverte une première fois dans ses bras. N'avait-
elle pas trouvé là sa vérité ? Une étrange conviction
s'installait en elle.
Perdue dans le labyrinthe de ses émotions, si
contradictoires, assaillie par mille questions sans réponse,
elle était en plein désarroi.
Barrett la libéra de son étreinte. Elle leva vers lui un regard
interrogateur. Il continuait à la défier, les mains sur les
hanches. Son visage n'avait rien perdu de sa sévérité.
– Je vous hais ! lança-t-elle avec un tremblement dans la
voix.
Rassemblant ses forces, elle essaya de retrouver une
position plus digne.
– Tu me haïssais déjà, auparavant, ironisa-t-il.
Il se mit à rire en se détournant d'elle. Libérée de ce regard
paralysant, elle se redressa sur les coussins. L'indifférence
de Barrett la piquait au vif.
– Je sais haïr mieux que personne, assura-t-elle.
Cette menace de représailles avait quelque chose
d'enfantin.
– C'est donc ce que tu ressens en ce moment ? De la haine ?
Dani découvrit avec surprise de la tendresse dans son
regard, une certaine complicité, qui firent tomber sa colère
et la laissèrent sans défense. Pourrait-elle nier encore
longtemps cette irrésistible attirance physique qu'elle
ressentait pour Barrett ?
– Partez, partez d'ici ! supplia-t-elle d'une voix rauque.
Elle était rouge de honte.
– Je ne veux rien recevoir de vous. Ni votre amitié. Ni vos
baisers. Réservez à Nicole votre répugnante passion.
L'amour avec un homme des cavernes, elle doit
probablement aimer ça.
– Nicole ?
Il haussa un sourcil inquisiteur ; puis un large sourire
éclaira son visage. Il partit enfin d'un grand rire sonore.
– Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle là-dedans, remarqua
Dani d'un air maussade.
Son rire s'apaisa mais une chaude lueur persista dans son
regard.
– C'était donc cela, murmura-t-il avec satisfaction.
– Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Elle détourna les yeux ; elle regrettait amèrement d'avoir
fait allusion à Nicole. Il était impensable qu'elle pût être
jalouse de cette fille.
Barrett s'installa en face d'elle ; elle serrait les poings
fébrilement.
– J'ai fait une bêtise impardonnable, l'autre soir, et je te dois
des excuses.
Il posa ses mains sur les siennes et prit un air à la fois
solennel et amusé. Dani l'observait avec étonnement et
circonspection, craignant qu'il ne se moquât d'elle une
nouvelle fois.
– Nicole est la demi-sœur de Travis Blackman, le fiancé de
ma sœur. J'ai pensé à tort que tu le savais.
Dani plissa le front : elle n'osait encore croire que, pour
Barrett, Nicole n'existait qu'en tant que demi-sœur de son
futur beau-frère. Elle garda le silence.
– Aurais-tu prêté l'oreille aux ragots de Marshall ? s'enquit-
il gentiment.
– Il m'a suffi d'ouvrir les yeux, murmura-t-elle en essayant
de contenir son émotion.
Son cœur battait à tout rompre.
– Et, hier soir, vous étiez...
– Hier soir, j'escortais un futur membre de la famille, rien
de plus.
Il avait achevé la phrase de Dani et observait pensivement
le visage troublé qui trahissait bien des émois. Il passait
lentement son pouce sur les poignets de Dani, ajoutant à la
confusion de ses pensées. Son estomac se nouait
douloureusement ; elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait.
Elle crut qu'elle allait crier.
– Est-ce que tu comprends, maintenant ? demanda Barrett
avec douceur.
– Non. Je ne comprends absolument rien.
Sa voix était faible. Elle ferma les yeux brièvement, pour
ne pas céder à la singulière attraction magnétique du regard
de Barrett.
Le sourire de celui-ci était amical, mais il ne pouvait lui
ôter cette douleur dans la poitrine.
– Va te coucher. Je viendrai te prendre demain aux environs
de huit heures.
– Pourquoi ?
Une lueur d'inquiétude apparut dans les yeux de Dani.
– Parce que je me suis arrangé pour être libre demain et que
je veux passer la journée avec toi.
– Mais...
– Huit heures.
Il la lâcha et posa un doigt sur ses lèvres.
Il traversa le salon, et, quelques secondes plus tard, elle
entendit la porte se refermer.
Elle croisa ses bras sur son estomac pour tenter de maîtriser
une nausée. Son malaise, se disait-elle, venait de ce qu'elle
avait appris que Barrett ne s'intéressait pas sérieusement à
Nicole Carstairs. Pourquoi cela prenait-il tant
d'importance ? Elle et Barrett n'étaient que des amis. Cette
pensée provoqua une nouvelle nausée douloureuse. Elle
perçut la petite voix intérieure, insistante :
– Tu n'es pas malade. Tu es amoureuse.
Dani eut un rire faible, ténu, presque imperceptible.
L'amour était une nébuleuse qu'elle rencontrerait peut-être
un jour, un jour encore lointain...
Mais pas ici ! Pas maintenant ! Pas avec Barrett King !
– Marshall. Pourquoi ne puis-je être amoureuse de
Marshall ? se demanda-t-elle, sans se rendre compte qu'elle
exprimait tout haut ses pensées.
Mais elle ne l'était pas. Elle s'était tournée vers lui
uniquement pour trouver une consolation et pour essayer de
chasser Barrett de sa mémoire. Et si les baisers de Marshall
lui avaient procuré quelque agrément, ceux de Barrett
l'avaient émue au-delà de toute expression. Contre sa
propre volonté.
Et lui ? Se sentait-il simplement responsable d'elle, comme
l'avait dit Marshall ? Dani se souvenait du sang-froid dont
il avait fait preuve, lors de cette étreinte passionnée. Son
propre père avait demandé à Barrett de lui faire quelques
visites pour qu'elle ne se sentît pas trop seule. Pourtant, se
disait-elle, l'intérêt de Barrett ne pouvait être dû
uniquement au sentiment d'une responsabilité envers elle. Il
s'était porté à bien des extrémités pour lui prouver que
Nicole lui était indifférente.
Toutes ces questions folles et désordonnées lui venaient en
même temps et encombraient son esprit. La fatigue s'en
mêla et la submergea bientôt. Dani était épuisée, à bout. Le
sommeil balaya ses interrogations.
Elles réapparurent avec le soleil du matin. Dani était
balancée d'un extrême à l'autre : elle se prenait à espérer, le
cœur battant, que Barrett se souciait vraiment d'elle, puis
sombrait dans un désespoir sans fond en imaginant soudain
le contraire.
Plein d'entrain, il arriva à huit heures. Dani était aussi
tendue qu'un ressort, et son regard lumineux évita celui de
Barrett toujours si placide. Elle fit un gros effort pour
paraître détachée et déversa un flot de paroles parfaitement
insignifiantes, tandis qu'il savourait paisiblement son café.
– Est-ce que tu n'as pas envie de savoir où nous allons
aujourd'hui ?
Cette question coupa court à son bavardage.
– Si.
Elle lui jeta un coup d'œil qui se voulait désinvolte et baissa
bien vite le nez sur sa tasse à café vide.
– Bien, j'ai pensé que nous pourrions faire un tour à la
campagne. Je te ferai découvrir, du côté des Churchill
Downs, quelques particularités du Kentucky.
– On part maintenant ? demanda-t-elle nerveusement.
Son peu d'empressement n'échappa pas à l'œil vigilant de
Barrett. Il lui lança un regard ironique et amusé.
– Le plus tôt sera le mieux, assura-t-il.
Elle marqua son assentiment par quelques paroles de
circonstance et débarrassa rapidement la table.
Des larmes emplissaient ses yeux. Elle avait espéré, d'une
manière ou d'une autre, que Barrett, après ses baisers
passionnés de la veille, lui ferait quelque confidence sur ses
états d'âme, sur ses sentiments envers elle. En fait, il
n'agissait pas autrement que par le passé, lors de sorties
précédentes. Son attitude amicale, mais distante et réservée,
la choquait, la blessait.
La futilité criante de cet amour lui apparaissait sans fard.
Autrefois, elle avait pensé qu'ils étaient très différents l'un
de l'autre. Depuis, elle s'était frottée au monde le plus
brillant, apprenant tout ce qui pourrait faire d'elle une jeune
femme distinguée et cultivée. En vain. Barrett semblait plus
lointain, plus inaccessible que jamais, et elle se prenait à
désespérer.
– Dani ?
Barrett toucha sa main.
Instinctivement, elle faillit se jeter dans ses bras, et ce fut
au prix d'un violent effort qu'elle parvint à résister à cette
impulsion soudaine. Les joues en feu, elle se tourna vers
lui. Il arborait un sourire narquois ; son regard légèrement
rétréci l'inquiéta.
– Tu n'as pas l'air très enthousiaste.
Le ton âpre et cassant de sa voix blessa Dani. La gorge
nouée, elle ne put prononcer le moindre mot.
– Est-ce à cause de mon attitude de cette nuit ? poursuivit
Barrett.
Elle haussa les épaules.
– De quoi parlez-vous ?
Elle devina le soupir exaspéré de Barrett.
– Oublions l'impression que je t'ai donnée hier soir. Je n'ai
pas l'intention de me livrer, aujourd'hui, à un grand numéro
de séduction. Si j'avais voulu le faire, c'eût été cette nuit.
Elle sentait sur sa nuque l'impitoyable regard qui la vrillait.
– N'en parlons plus, si tu veux, acheva Barrett.
– Ce n'est pas facile, admit-elle, sachant parfaitement que
cela lui serait impossible.
Qu'il le lui demandât la blessait cruellement.
– Je ne sais pas si nous pourrons jamais être amis à
nouveau, dit-elle.
– C'est toujours difficile pour un homme et une femme
d'être amis, souligna-t-il d'un air énigmatique. Laissons cela
et profitons pleinement de cette journée.
– Oui, bien sûr, acquiesça Dani, en se forçant à sourire.
– Je n'en attendais pas moins de toi !
Un sourire fugitif passa sur le visage de Barrett. Il avait
reconnu qu'il leur serait difficile d'être amis, comme par le
passé. Seulement, Dani savait lire entre les lignes ; le
simple fait qu'il lui demandât d'oublier sa conduite de
l'autre soir constituait un aveu implicite : il ne désirait pas
se lier davantage avec elle. Il ne se souciait d'elle que par
obligation et scrupule. N'était-il pas indirectement
responsable de la promesse faite par Dani à son père ?
Redressant fièrement le menton, elle souhaita que Barrett
ne devinât jamais les tourments de son cœur. Elle se mit
donc au diapason de l'état d'esprit narquois et détaché de
son compagnon et lui laissa croire que les événements de la
nuit précédente étaient oubliés.
Qu'importait au fond que Barrett occupât ses pensées de
façon obsédante ? Les reflets cuivrés dans ses cheveux.
L'éclat de ses yeux verts. L'inflexion musicale de sa voix.
Le supplice de Tantale de sa présence toute proche.
Leur promenade à travers la campagne environnante les
mena, tout d'abord à Bardstown. Dani était enchantée, car
tout ce qu'il lui était donné d'admirer depuis leur départ de
Louisville détournait passagèrement son attention de
Barrett.
Ils visitèrent entre autres, ce qui dérida un peu Dani, cette
curiosité du Kentucky : le Musée de l'histoire du Whisky.
Elle put y voir une bouteille contenant du whisky distillé
par E.C. Booz lui-même en 1854. Dès lors le mot « booz »,
devenu nom commun, avait désigné le whisky en argot.
Le temps passait plus vite que n'avait osé l'espérer Dani. Et,
quand Barrett lui proposa de souper dans un restaurant de
Lexington, elle fut surprise de constater avec quelle rapidité
s'était déroulée cette journée.
Le repas fut excellent et prestement servi. Ils n'eurent guère
le temps de discuter, portant toute leur attention sur leur
assiette. Tout au long de cette journée, ils n'avaient échangé
que fort peu de banalités, car ce voyage essentiellement
touristique leur avait offert maints sujets de conversation.
Ils s'étaient bornés à parler de ce qu'ils découvraient, à
échanger leurs impressions.
– Nous devrions rentrer avant qu'il fasse nuit, suggéra
nonchalamment Dani, quand Barrett eut réglé l'addition.
Ils se dirigeaient vers la voiture de Barrett.
– Nous n'allons pas rentrer si tôt, répondit-il d'une voix
calme.
Le soir était d'une douceur infinie, presque complice. Dani
sauta sur l'occasion.
– Où allons-nous ?
– Assister à une vente aux enchères, bien sûr. Tu n'y es
jamais allée, n'est-ce pas ?
Il lui ouvrit la portière, l'air interrogateur.
– Une vente aux enchères ?
Sa bouche se plissa nerveusement avant de pouvoir
articuler ces quelques mots.
– Ne me dis pas que tu n'as jamais entendu parler de la
vente des yearlings de Keeneland ? lança Barrett, l'œil
moqueur.
Chaque année, en juillet, avait lieu à l'hippodrome de
Keeneland la vente des pur-sang d'un an. Dani n'ignorait
pas que c'était la plus célèbre et la plus importante du
monde.
Les éleveurs payaient des droits d'entrée pour pouvoir
présenter leurs poulains et pouliches. Cette vente
rassemblait environ un millier de pur-sang, tous
sélectionnés pour la qualité de leur origine et leur allure
prometteuse.
De gros propriétaires ou des amateurs éclairés et fortunés
formaient l'essentiel des acheteurs.
Et seuls, pénétraient dans les enceintes réservées de
l'hippodrome ceux dont les revenus étaient suffisamment
importants. Les pur-sang atteignaient, en effet, dans ces
ventes des sommes parfois considérables.
Un frisson parcourut Dani à la vue de ces jeunes pur-sang
présentés aux enchères publiques. Leur origine était
prestigieuse : elle remontait au dix-huitième voire au dix-
septième siècle.
– Je connais parfaitement cette vente, murmura Dani dont
l'enthousiasme retombait un peu. Mais je ne peux y aller. Et
vous le savez.
– A cause de la promesse faite à ton père. C'était plus une
réponse qu'une question.
– Oui, fit-elle en soupirant.
La gorge serrée, elle évita son regard empreint de gravité.
– Je ne vois pas où est le problème, déclara Barrett en
haussant les épaules. Tu ne manqueras pas à ta promesse en
regardant un cheval. A moins que tu ne veuilles l'acheter.
Cette pointe d'ironie ne parvint pas à la dérider.
– Rentrons, je vous en prie.
Son visage exprimait le plus grand désarroi.
– Dani, tu n'as tout de même pas l'intention de t'enfermer
chez toi à double tour ? demanda Barrett d'un ton où perçait
une légère exaspération. Il y a des chevaux partout. Tu ne
peux passer le reste de ton existence à les éviter, du petit
cheval de trait à l'étalon de pure race.
Les poings serrés, Dani baissait la tête.
– Je le sais bien, admit-elle. Mais Keeneland... Elle soupira,
désespérée.
– Réponds-moi franchement, demanda Barrett avec
fermeté. As-tu envie de venir ?
– La question n'est pas là, fit-elle dans un nouveau soupir.
– C'est là toute la question. Si tu veux venir, je t'emmène.
Si tu ne veux pas venir, je te ramène chez toi.
Dani protesta.
– Ce n'est pas juste. Je veux y aller mais je veux aussi tenir
ma promesse.
– Donc, tu viens avec moi.
La discussion était close. Les lèvres pincées, il fit démarrer
la voiture et sortit du parking.
En son for intérieur, Dani se félicita qu'il eût pris lui-même
la décision. La perspective d'aller à Keene-land l'enchantait,
c'était un rêve qui allait devenir réalité. Elle apaisa les
remords qui tourmentaient sa conscience en se disant que
Barrett avait raison : elle ne manquerait pas à sa promesse
en allant voir des chevaux.
Quand ils se mêlèrent à la foule des curieux qui se pressait
sur l'hippodrome de Keeneland, toute appréhension avait
disparu du regard de Dani. Elle riait sans arrière-pensée.
Ils parvinrent au pavillon des ventes. Des chaises de
couleur verte étaient disposées en demi-cercle pour une
assistance choisie. Dani fut immédiatement saisie par
l'atmosphère si particulière, presque électrique, qui régnait
dans ce lieu privilégié.
La rumeur étouffée des conversations vantant les mérites de
tel ou tel yearling, le bruissement des pages de catalogue,
l'agitation des assistants près de l'estrade du commissaire-
priseur, tout cela créait en elle une sorte d'excitation.
Quelques minutes plus tard, débuta la vente proprement
dite.
Sous l'estrade du commissaire-priseur, un enclos marqué
par une corde était destiné aux présentations.
Apparut enfin le premier cheval, uniquement identifiable
par un numéro sur la croupe. Pour les premiers chevaux,
Dani observa avec une curiosité amusée le singulier
spectacle des acheteurs faisant leur offre puis couvrant les
enchères tour à tour avec des mimiques singulières presque
imperceptibles : un signe de tête, un mouvement de doigt,
le battement d'un programme.
Progressivement, Dani devint insensible au murmure de la
foule, à la psalmodie du commissaire-priseur, aux cris des
assistants. Elle ne percevait même plus la pression de
l'épaule de Barrett, absorbée dans la contemplation presque
hypnotique de ce ballet des pur-sang qu'on amenait et
emmenait, sans cesse.
Il était impossible d'échapper à la fascination du défilé de
ces splendides chevaux. La noblesse de leur attitude, la
finesse de leurs jambes longues, le gracieux mouvement de
balancier de leurs têtes, ravissaient le public. Il y avait
quelque chose d'envoûtant dans le spectacle de ces animaux
élevés uniquement pour la vitesse, la performance et la
beauté.
Dani se souvenait des précieux conseils de son père qui lui
avait appris à observer un cheval avec une minutie critique.
Elle était attentive à un pas, souple et décidé, à un large
poitrail, à la fine musculature des épaules et de l'arrière-
train, aux genoux plats. Quand retomba le coup de marteau
concluant la dernière vente, elle se laissa aller contre le
dossier de la chaise. La foule des acheteurs, un peu abattus
après toute cette tension, se dispersait lentement et quittait
le pavillon.
– Tu regrettes toujours d'être venue ?
C'était la première fois que Barrett lui adressait la parole
depuis qu'ils étaient entrés dans l'enceinte réservée à la
vente.
– Oui, fit-elle en avalant sa salive.
Elle tourna vers lui son regard noisette, légèrement voilé.
Barrett resta impassible.
– Pourquoi ? demanda-t-il, sans bouger de son siège.
Il promena un regard tranquille sur le visage crispé. Elle
refusait de répondre, tassée sur sa chaise, en proie à la plus
grande détresse.
Les images de ces magnifiques pur-sang dansèrent devant
ses yeux, la ramenant avec une indicible nostalgie vers ce
passé lumineux où ils étaient sa raison d'être.
– Quand comprendras-tu que c'est ta vie que tu dois vivre ?
demanda Barrett. Et pas celle qu'a tracée ton père ? Ou
Marshall ?
– Il n'y a pas de honte à être mannequin, répliqua Dani en
éludant la question.
– Absolument pas, à condition que tu aies envie de l'être.
– Et pourquoi ne voudrais-je pas être mannequin ?
questionna-t-elle, le regard plein de défi.
– C'est ce que tu auras à décider par toi-même, répondit
Barrett avec calme.
Il se leva et l'entraîna du même mouvement.
– En attendant, je te ramène chez toi.
Obstinée, Dani ne voulait pas en rester là.
– Je suppose que vous préférez toujours la Dani d'autrefois,
le garçon manqué aux cheveux ras, incapable de parler de
quoi que ce soit, excepté des chevaux !
Il prit son bras et la força à se tourner vers lui.
– Tu ne finiras donc jamais de dénigrer et de rabaisser cette
Dani ? Je te trouvais très bien comme tu étais. Peut-être
manquais-tu d'un peu de maturité, mais tu n'en étais pas
responsable. Ta féminité se serait progressivement éveillée.
– Alors, qu'essayez-vous de me dire ? demanda-t-elle d'une
voix qui laissait transparaître son chagrin.
Elle se souvenait parfaitement d'avoir eu conscience de ce
décalage de plus en plus grand entre sa façon d'être et de
s'habiller et ce qu'elle sentait naître au plus profond d'elle-
même. Ce sentiment était d'ailleurs, apparu bien longtemps
avant que son père l'ait projetée dans cette vie nouvelle.
Dani était prête à admettre que son hostilité de naguère
envers Barrett constituait, en fait, une réaction de défense.
Elle refusait de se laisser séduire.
– Ainsi, je devrais retourner sur les champs de course.
Redevenir un lad...
Barrett lâcha son bras.
– Je veux que tu fasses ce que tu as envie de faire, et non ce
que quelqu'un d'autre te pousse à faire.
– Pourquoi ? murmura-t-elle d'un ton suppliant.
– Comment ça, pourquoi ? s'étonna Barrett en haussant les
sourcils.
– Pourquoi cela vous préoccupe-t-il tant ?
– Parce que je ne veux pas te voir faire une bêtise et, au
bout du compte, être malheureuse, répondit-il posément.
– C'est donc pour cela que vous venez me voir ? Si
souvent ? murmura Dani. Vous voulez me protéger...
comme si j'étais votre petite sœur.
Presque imperceptiblement, Barrett rejeta la tête en arrière,
et une lueur froide passa dans son regard.
– Au fond, tu es dans le vrai. Désemparée, seule, tu avais
besoin de retrouver un lien avec le passé. Un point
d'ancrage. C'est ce que je crois t'avoir apporté.
– Votre petite sœur m'a tout l'air d'être adulte, maintenant,
remarqua Dani, le visage figé.
Tout était désormais clair, précis. Barrett n'aurait pu mieux
définir sa conduite envers elle.
– N'est-ce pas ? fit Barrett, en la regardant attentivement.
– Au moins, je sais à quoi m'en tenir, déclara Dani.
Et elle se détourna pour qu'il ne pût saisir l'expression
amère de sa bouche.
Un profond silence régna durant le long trajet qui les
séparait de Louisville.
Barrett avait à peine arrêté le moteur que Dani bondit hors
de la voiture, de peur qu'il ne l'accompagnât à la porte de
son appartement ; elle le remercia pour la promenade et lui
demanda d'un ton ferme de ne pas se donner la peine de
l'accompagner.
Parvenue à l'entrée de l'immeuble, elle ne daigna pas se
retourner pour lui faire un signe d'adieu.
A peine franchissait-elle le seuil de l'appartement que le
téléphone résonna. Tout en frottant son front douloureux,
elle se laissa tomber sur la canapé.
D'un air las, elle décrocha le téléphone.
– Danielle ! Où étiez-vous passée ?
La voix vibrante de colère de Marshall résonna à ses
oreilles. Jusqu'à cet instant précis, Dani avait complètement
oublié que Marshall devait venir la voir dans l'après-midi.
– Je suis désolée, Marshall, mentit-elle. J'aurais dû vous
prévenir que je partais.
– J'ai téléphoné un peu partout en ville pour savoir où vous
étiez. Maintenant, vous allez pouvoir me répondre.
Elle négligea la question et le ton courroucé de Marshall.
– Êtes-vous occupé en ce moment ? J'aimerais vous voir.
– Maintenant ?
Cette requête le dérouta. Il fit une pause.
– Qu'est-ce qui ne va pas ?
Dani eut un rire amer.
– Je ne suis ni malade, ni blessée, rassurez-vous. Je veux
vous parler, et le plus tôt possible.
Elle craignait de ne plus être aussi résolue le lendemain
matin.
– Je serai là dans cinq minutes.
10

– Vous devez être complètement folle ! s'exclama Marshall,


quand Dani lui eut fait part de son projet. Vous commencez
à récolter les premiers fruits de vos efforts, et vous voulez
tout abandonner ! Dites-moi que ce n'est pas vrai !
– C'est irrévocable, annonça-t-elle sur un ton un peu
emphatique.
– Mais pourquoi, grands dieux ?
– Cela ne vous regarde pas.
Dani s'assit à la table et ouvrit son carnet de chèques, se
félicitant de n'avoir pas dépensé l'argent qu'elle avait gagné.
Cette somme, ajoutée à ce que son père lui avait donné,
était largement suffisante pour rembourser les frais de
Marshall.
– Combien vous dois-je ?
Le visage de Marshall prenait des tons de brique. Il était
furieux.
– Vous me devez beaucoup plus que l'argent !
– Certainement pas. C'est une idée que vous vous faites. Le
seul lien entre nous, c'est l'argent, lui rappela Dani, avec
vigueur.
– Danielle, pourquoi rejetez-vous si soudainement tout ce
que je vous ai apporté ?
Elle poussa un profond soupir.
– Ce n'est pas aussi soudain qu'il y paraît, Marshall. Je n'en
avais pas encore une conscience bien claire, mais c'était en
moi depuis un bout de temps. Et aujourd'hui, j'ai compris
que ce n'était pas ainsi que je voulais vivre. J'admets
volontiers qu'au début, j'y ai pris plaisir. C'était excitant de
devenir mannequin et de se rendre à des réceptions, mais
déjà, cela me pesait de m'habiller, de me « déguiser ». Et
puis, c'est très vite devenu une corvée.
Demi-vérités et demi-mensonges étaient là rassemblés.
Cependant Dani, honnêtement ne se cachait pas que c'était
Barrett qui avait finalement provoqué cette décision.
Il fallait qu'elle rompît avec ce métier de mannequin et avec
Marshall, pour que Barrett cessât enfin de jouer les grands
frères bienveillants. Elle ne supportait plus cette attitude
blessante.
– Je vous suis reconnaissante pour l'aide précieuse que vous
m'avez apportée, Marshall, assura-t-elle d'une voix douce.
– Danielle...
La colère de Marshall s'était dissipée ; il plongea son regard
dans celui de Dani, intensément.
– Je ne peux pas vous laisser partir ainsi, murmura-t-il. Je
veux vous épouser. Nous nous complétons admirablement.
Nous ferons équipe.
Un petit sourire triste apparut sur le visage de la jeune fille.
– Vous parlez comme si vous vouliez fonder une société.
– Je vous aime, s'empressa d'ajouter Marshall. Nous ferons
la conquête de cette ville, et les gens se retourneront sur
notre passage : « Quel couple parfait », diront-ils.
Dani se rendit compte qu'il était parfaitement sincère et elle
le plaignit.
– Pourquoi ne voulez-vous pas comprendre, Marshall que
je ne désire pas ce genre de mariage ? Je ne veux pas faire
un mariage public pour épater la galerie, mais fonder un
foyer, avoir des enfants...
Elle n'y avait jamais songé auparavant. Avoir des enfants
avec des cheveux auburn et des yeux verts...
– Vous voulez des enfants ? ajouta-t-elle.
Un pli se creusa entre les sourcils noirs, avant qu'il répondît
d'un ton hésitant. Il hocha la tête.
– Si c'était ce que vous vouliez.
– Comprenez-moi Marshall, soupira Dani, mais cela ne
marcherait pas. En dépit de toutes ces toilettes et de ces
bijoux, je reste une fille de la campagne.
Elle savait d'instinct que les sentiments de Marshall
n'étaient que superficiels. Il était trop égoïste et trop
soucieux de sa carrière pour tomber vraiment amoureux.
Néanmoins, il insista ; puis, à bout d'arguments, finit par se
résoudre à accepter le chèque de Dani, intransigeante sur ce
chapitre.
A la longue, elle le persuada de partir. Il se retourna une
dernière fois vers elle.
– Je vais m'employer à vous faire changer d'avis. John vient
de signer un contrat pour un bel ensemble de photos dans
un magazine à grand tirage. Vous en ferez partie.
Dani se mit à sourire.
– Au revoir, Marshall, fit-elle en refermant la porte.
Ce qu'il ignorait, et Dani le lui avait caché à dessein, c'était
qu'elle ne serait plus là pour écouter ses propos, ni demain,
ni un autre jour. Elle allait prendre l'avion pour New York
où se trouvait son père. Dani était résolue, s'il ne voulait
pas d'elle à ses côtés, à repartir sous d'autres cieux, à se
mettre en quête d'une occupation.
Néanmoins, elle tenait à prévenir Lew qu'elle ne se
considérait plus liée par sa promesse. Elle avait les chevaux
dans le sang, tout comme son père, et le fait de devenir une
sorte de brillant papillon de salon n'y avait rien changé.
Barrett lui avait ôté tout espoir ; ses sentiments étaient
purement fraternels, rien de plus. Par contre, il s'était
arrangé pour lui faire comprendre qu'elle pouvait se
dégager de sa promesse. Il lui donnait d'une main la
possibilité de retrouver les chevaux, et lui retirait de l'autre
un bel amour impossible.
Le lendemain matin, Dani acheta des valises, prit un billet
d'avion et solda son compte à la banque. Puis, elle se mit
rapidement à ranger ses affaires. Il lui était indifférent de
penser qu'elle n'aurait peut-être jamais plus l'occasion de
porter de belles toilettes. Ses yeux la piquaient, mais elle
refusa de s'abandonner à ses larmes. Elle s'affaira en silence
et sans précipitation, ignora la sonnerie du téléphone et de
la porte. Il n'était pas impossible que Marshall changeât
d'avis ; seulement elle ne voulait pas l'entendre exposer ses
arguments.
Quelques heures plus tard, elle descendit du taxi qui l'avait
conduite de l'aéroport de New York au champ de courses de
Belmont. D'un revers de la main, elle défroissa le bas de sa
robe jaune d'or, puis demanda au chauffeur de l'aider à
porter ses bagages à la consigne automatique ; enfin, elle
glissa quelques pièces dans la fente et partit à la recherche
de son père. Elle s'était habillée avec un soin particulier :
elle voulait que Lew pût apprécier pleinement la
métamorphose d'un garçon manqué en une belle jeune
femme distinguée.
Son regard parcourait avec avidité l'alignement des stalles ;
il lui sembla que les bruits et les odeurs lui souhaitaient la
bienvenue. Elle retrouva plusieurs visages familiers, qu'elle
avait côtoyés sur bien des hippodromes, et prodigua de
multiples saluts qu'on lui rendit amicalement. Elle ébaucha
un sourire mitigé : elle avait la certitude de n'avoir été
reconnue dé personne.
Tout au bout de la rangée, un cheval mince couleur gris
souris se mit à hennir doucement. Dani pressa le pas, son
visage empreint d'une joie rayonnante.
– Nappy ! s'exclama-t-elle d'une voix chantante, tandis que
le cheval donnait de légers coups de tête contre son épaule.
Tu ne m'as pas oubliée, hein mon vieux ?
Elle passa ses bras autour du cou de l'animal et l'étreignit
avec chaleur. Brusquement, elle se rappela qu'elle ne devait
pas salir sa robe et recula un peu. Elle caressa
affectueusement la tête du cheval.
– Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous,
mademoiselle ?
Dani se retourna, et son regard se posa avec tendresse sur le
petit homme trapu qui l'avait interpellée.
– Hello, Lew !
Troublé, il la regarda d'un air perplexe, hésitant à la
reconnaître, en proie au doute.
– Tu ne me reconnais pas ? le taquina Dani, d'une voix
marquée par l'émotion.
– Dani ? fit-il, profondément partagé, n'osant se livrer à
cette joie qu'il ressentait. Est-ce vraiment toi ?
Elle hocha la tête avec vivacité.
– Oui.
– Que fais-tu ici, à New York ?
Son père s'avança d'un pas et ouvrit les bras pour
l'étreindre. Brusquement il s'arrêta et se frotta les yeux
comme s'il venait de se souvenir d'une chose importante.
L'ivresse de ce bonheur si soudain se dissipa légèrement.
Lew examina sa fille d'un œil critique.
– Tu es superbe ! C'est parfait. J'en étais sûr, je le savais.
Dani savait aussi ce qui n'allait pas. La promesse. Elle
baissa la tête et, pendant quelques instants, fixa le sol, près
des pieds de Lew. Puis, elle se décida à affronter son
regard.
– J'ai fait ce que tu m'avais dit de faire, déclara-t-elle d'une
voix déterminée et calme. J'ai porté les vêtements les plus à
la mode. Je suis allée aux plus grandes réceptions. J'ai dîné
dans les meilleurs restaurants. J'ai grandi ; maintenant, je
suis une femme.
Elle fit une légère pause, incapable d'expliquer qu'elle était
tombée amoureuse de Barrett, et que le chagrin, causé par
cet amour déçu, l'avait mûrie plus que tout le reste.
– Je suis revenue. Lew, je ne peux plus tenir cette
promesse. J'ai les chevaux et les courses dans le sang, tout
comme toi. Cependant, si tu ne veux plus de moi auprès de
toi, je trouverai bien un autre entraîneur qui voudra bien
m'engager.
Il cligna des yeux une fois, puis deux ; un sourire mince
étirait sa bouche.
– Tu es la bienvenue, Dani, déclara-t-il d'un ton bourru.
Et il la serra dans ses bras. Quelques instants plus tard, la
tenant toujours étroitement, il ajouta :
– Tu m'as tant manqué, ma fille.
Elle sécha les larmes qui coulaient sur son visage.
– Tu m'as manqué aussi, murmura-t-elle. Je ne pense pas
que tu aies jamais échoué.
– Comment as-tu appris que j'étais ici ?
Affectueusement, il lui passa la main dans les cheveux et la
repoussa gentiment. Non sans regret. Elle rencontra son
regard chaleureux.
– Barrett King m'a parlé de toi et m'a dit qu'il t'avait vu ici,
il y a deux semaines.
Dani se demanda si le léger tremblement de sa voix, à
l'évocation de Barrett, l'avait trahie.
– Il est resté en contact avec moi, expliqua Lew et m'a
envoyé régulièrement des coupures de presse te concernant,
à propos d'un concert ou d'un cocktail. Je me répétais que
tu étais heureuse, et que je ne m'étais pas trompé en
agissant de la sorte. Mais cela me chagrinait de te savoir
seule là-bas. Je n'avais pas une très haute opinion de moi,
quand je t'ai demandé de partir ainsi. Il m'a fallu du temps
pour réaliser que je devais me battre ou abandonner et
mourir. Cette dernière perspective ne me disait rien, je me
suis donc battu. Toutefois, si Barrett n'avait pas gardé un
œil sur toi, je pense que je serais revenu te chercher.
– Il... il a été très gentil.
Dani avala péniblement sa salive. Ce n'était pas la faute de
Barrett, si elle était tombée amoureuse de lui. Il ne lui avait
jamais donné le moindre encouragement.
– J'aurais aimé que tu viennes me chercher, Lew.
Avant que je ne tombe amoureuse de Barrett, ajouta Dani,
pour elle-même, tout en sachant que cela n'aurait
probablement servi à rien.
– Es-tu sûre que tu veux Vraiment revenir avec moi ?
demanda-t-il, avec un peu d'hésitation, en relevant le
menton de Dani pour examiner son visage avec attention.
– Je me débrouille un peu mieux, mais je suis toujours à
deux doigts de la soupe populaire. Maintenant, tu es
habituée au confort, au luxe même.
– Mais je n'étais pas heureuse, ajouta Dani, avec un doux
sourire.
Lew la fixa un long moment puis respira profondément ;
une lueur apparut dans ses yeux bruns.
– Bien. Si tu as l'intention de donner à manger à ces
chevaux, ce soir, je pense qu'il vaudrait mieux te changer.
– Oui, monsieur.
L'air tout guilleret, Dani lui adressa un petit sourire
moqueur.
– J'ai laissé mes bagages à la consigne. Je vais me changer
sans plus tarder.
*
**

En retournant, de son propre gré, à la routine des écuries de


course, il lui sembla retrouver un de ces bons vieux
manteaux dans lesquels on est immédiatement à l'aise. A
certains moments, Dani se prenait à penser que presque rien
n'avait changé.
L'entourage restait le même, mais c'était elle qui s'était
transformée, en dépit des chandails et des jeans de grosse
toile qu'elle portait à nouveau. Elle avait beaucoup appris
sous la férule de Giorgio et de Marshall ; à présent, elle
choisissait judicieusement la couleur et le style de vêtement
convenant le mieux à son visage et à sa silhouette. C'est
ainsi qu'elle s'habillait plus serré, pour mettre en valeur ses
formes harmonieuses, et se maquillait toujours un peu.
Elle se sentait plus sereine, bien qu'elle ne s'exprimât pas
avec la même franchise qu'auparavant.
Déchirée par son chagrin, elle souffrait en silence, n'osant
révéler à son père sa mésaventure avec Barrett. Cependant,
elle arrivait presque à se persuader qu'elle l'oublierait un
jour en continuant de la sorte à prodiguer tous ses soins et
toute son attention aux chevaux, et en se mêlant à la ferveur
qui régnait les jours de grand prix. Mais ce temps n'était
pas encore venu.
Dani vivait dans la crainte de rencontrer un jour Barrett, à
l'improviste, dans quelque hippodrome ; cela paraissait
inévitable, compte tenu de leurs activités communes.
Aurait-elle au moins la chance de l'apercevoir la première,
ce qui lui donnerait le temps de se composer un visage
amical mais distant et réservé ? Elle savait que ce serait
difficile ; chaque fois que quelqu'un faisait allusion à
Barrett, son cœur se mettait à battre de façon précipitée, et
il lui fallait chasser de son esprit l'image de l'homme bronzé
aux épais cheveux cuivrés. Parviendrait-elle jamais à
oublier ce singulier regard vert, si intense, si pénétrant, et la
lueur narquoise qu'y faisait naître un sourire ?
Profondément découragée, Dani posa la fourche contre le
mur, poussa la brouette à moitié remplie de paille souillée
et la vida dans l'autre stalle. Ce matin-là, il régnait une
chaleur lourde, étouffante, à peine tempérée par une légère
brise. L'humidité de l'air était épuisante. Éreintée, Dani
haussa légèrement les épaules, poussa la porte et pénétra
dans là stalle vide. Le nettoyage quotidien des écuries ne
l'avait jamais enthousiasmée.
– Tu vas avoir besoin de la fourche, fit une voix derrière
elle.
Pétrifiée, Dani ne put esquisser le moindre mouvement.
Cette voix, qu'elle avait entendue des centaines de fois dans
son sommeil, la fit frissonner ; chaque fibre de son être se
mit à vibrer comme une corde que l'on pince.
Lentement, elle se tourna vers Barrett. Prise au dépourvu,
elle craignit qu'il ne perçût la tristesse de son regard. Par
bonheur, la stalle était plongée dans une pénombre propice
qui dissimulait son visage. La longue silhouette athlétique
de Barrett se détachait dans un flot de lumière.
– J'aurais dû deviner que je te trouverais ici, déclara-t-il
d'une voix cassante. C'était le seul endroit où tu pouvais te
réfugier après ta fuite.
– Je ne fuyais pas, répondit Dani, crispée. J'ai tout
simplement pris l'avion.
– Sans prévenir personne, sans laisser le moindre message,
souligna-t-il sèchement. Il ne t'est pas venu à l'idée que
quelqu'un pouvait s'inquiéter.
Le ton montait. Dani, sur la défensive, répondit par des
sarcasmes.
– Je ne reconnais ce droit à personne d'autre que Lew. Je ne
vois pas pourquoi vous vous mettez dans un tel état.
D'ailleurs, nous en avions parlé.
– Je ne t'ai jamais dit d'aller retrouver ton père. Et
certainement pas de le faire sans prévenir.
Le ton de sa voix demeurait très mesuré. Trop mesuré. La
colère le gagnait progressivement.
– Marshall était au courant, répliqua-t-elle
dédaigneusement.
– Il savait seulement que tu partais. Tu n'as pas laissé
d'adresse, objecta Barrett, non sans amertume.
– Cela ne regarde que moi.
Épuisée par la moiteur de l'air, Dani trouvait en elle assez
de ressources pour répondre sur le ton le plus péremptoire
et le plus cinglant possible.
– Maintenant que je vis avec mon père, vous allez pouvoir
abandonner vos airs protecteurs de grand frère. Lew est
toute la famille que je désire. Je n'ai désormais plus besoin
de vous.
La gorge de plus en plus serrée, le cœur battant à tout
rompre, Dani s'abandonnait peu à peu au désespoir. Brisée
par l'émotion, elle souhaita mourir plutôt que de poursuivre
une existence vide, loin de Barrett.
– Tu ne crois tout de même pas que je vais accepter cela,
lança Barrett avec défi.
– Peu importe que vous acceptiez ou non ! cria-t-elle d'un
ton douloureux.
Elle ne voulait pas se laisser emporter par le chagrin et
tenta de reprendre son sang-froid. Elle respira
profondément.
– Auriez-vous l'obligeance de me passer la fourche et de
partir, s'il vous plaît ? ajouta-t-elle d'une voix brisée. J'ai du
travail.
Visiblement, Barrett hésitait. Elle retenait sa respiration de
peur qu'il ne poursuivît cette conversation ; seul un fil très
ténu la reliait encore à Barrett.
Avec un mouvement brusque, d'une violence inattendue, il
lui envoya la fourche. Dani s'en saisit avant qu'elle ne
retombât sur le sol. En dépit de ce peu de délicatesse, elle
se félicitait de n'avoir pas eu à aller la chercher elle-même :
ses jambes auraient refusé de la porter.
Les yeux brillants de larmes, elle le regarda s'éloigner vers
la porte de l'écurie, à grandes enjambées nerveuses. Il était
furieux. Dani s'appuya avec lassitude sur la fourche ; des
sanglots douloureux, à peine perceptibles, déchiraient sa
poitrine, tandis qu'à ses pieds le soleil dessinait un grand
rectangle d'or.
Ce n'était ni l'heure ni l'endroit de donner libre cours à son
chagrin. Elle voulait éviter de se laisser surprendre par le
premier venu et de répondre à des questions : c'était une
allée et venue continuelle, dans ces écuries. Dani sécha
résolument ses larmes en se disant que le pire était passé.
Son entrevue avec Barrett avait été rude, mais elle avait
réussi à conserver son sang-froid. Une bataille était
gagnée ; la première, la plus difficile dit-on.
Il lui fallait persévérer. Et seul, un travail intense, acharné,
occupant le moindre de ses instants, lui permettrait de
refouler au plus profond d'elle-même ces pensées
obsédantes qu'elle ne pouvait contrôler et qui la déchiraient.
Pour se libérer de son angoisse et de cette frustration
insoutenables, elle donna de grands coups de fourche dans
la paille, comme pour exercer quelque sombre vengeance.
Était-ce l'espoir, bien vain, de détruire d'une façon
symbolique cet amour qui la torturait ? Elle redoubla ses
coups.
Elle se dirigea ensuite vers la porte de l'écurie pour secouer
dans la brouette sa fourche pleine de fumier et de purin.
Barrett était adossé au pilier supportant la large poutre
d'entrée, le visage sombre et fermé.
– Que faites-vous ici ?
Elle avala sa salive ; elle cherchait un de ces traits mordants
qui l'avaient fait battre en retraite un peu auparavant.
– Je croyais vous avoir dit de partir.
Débarrassé du clair-obscur qui le masquait dans l'écurie, il
apparaissait, à présent, dans l'éclatante lumière du soleil.
Elle ressentit un choc presque physique à sa vue et
succomba de nouveau à l'emprise de son charme. Elle
admira les traits puissants et comme sculptés dans un bois
exotique, le beau regard vert à la lueur parfois si
inquiétante. Cette force sereine, cette assurance tranquille
subjuguaient Dani.
– Nous avons encore quelques points à discuter, Dani,
déclara Barrett. J'attendais que tu aies fini ton travail.
Il la fixait avec intensité. Elle détourna son regard.
– Je n'ai pas terminé et j'ai encore beaucoup à faire par
ailleurs.
Ses bras et ses jambes tremblaient convulsivement, et elle
ne put soulever la fourche au-dessus de la brouette. Elle
aurait voulu hurler son désespoir et sa frustration.
– Je vais t'attendre.
– Nous n'avons plus rien à nous dire.
Elle parlait d'une voix très basse, tant les muscles de sa
gorge étaient contractés.
– Mais si, insista Barrett, sans se laisser décourager par les
efforts de Dani pour se débarrasser de lui. Je veux
t'emmener dîner ce soir.
– Je pensais vous avoir fait comprendre clairement qu'il
n'était plus nécessaire que vous veniez me voir, murmura
Dani,
Elle concentrait toute son attention sur la fourche, afin de
retenir les larmes qui lui brûlaient les yeux.
– Je suis de nouveau avec Lew ; vous êtes déchargé de
votre responsabilité.
– A quelle heure veux-tu que je vienne te chercher ?
– Écoutez-moi bien, commença-t-elle en se tournant d'un
air décidé vers lui.
Dans la seconde qui suivit elle regretta son geste
inconsidéré : le regard pénétrant et presque inquisiteur de
Barrett la désarçonna. Troublée, elle marqua une pause, le
temps de se reprendre.
– Je... je ne suis qu'une fille d'écurie, maintenant. Vous
trouverez certainement quelqu'un qui sera plus digne
d'attirer l'attention du grand Barrett King.
– Ce n'est pas cette fausse humilité et ces sarcasmes qui me
feront changer d'avis, rétorqua-t-il calmement.
– Je n'irai pas avec vous, où que ce soit, répondit Dani,
avec l'énergie du désespoir.
Une ride plissa le front de Barrett ; il insista :
– Ce n'est pas parce que tu es revenue vivre auprès de ton
père que nous ne devons plus être amis.
– Nous ne sommes pas amis, riposta-t-elle.
Il pencha la tête de côté et releva un sourcil interrogateur et
légèrement moqueur, pour essayer de la faire sourire.
– Même pas tendres ennemis ?
Son expression fit surgir une foule de souvenirs de l'époque
insouciante et heureuse où elle n'était pas encore tombée
amoureuse de Barrett. Cette brève évocation du passé lui
perça le cœur et elle dut faire un effort pour ne pas subir
son étrange magnétisme.
– Même pas tendres ennemis, répondit-elle d'une voix
douloureuse.
Barrett, toujours adossé au pilier, soupira profondément
avant de se redresser avec souplesse. – Alors, accepte
l'offre à dîner d'un ennemi.
– Non !
Elle tourna les talons, jeta la fourche sur la brouette et
joignit les mains.
– je veux que vous partiez et que vous me laissiez seule,
supplia-t-elle.
– Je ne peux pas faire ça. Et je ne veux pas le faire.
Il secoua vigoureusement la tête et poursuivit :
– Si nous devons repartir à zéro, nous le ferons.
– Pourquoi ? soupira désespérément Dani. Que peut-il en
sortir de nouveau ?
– Peut-être aimerais-je retrouver ta confiance ?
Un éclair de colère passa dans son regard. Une colère
dirigée contre lui-même.
– Je vous en prie.
Elle se mit à le supplier, sans plus se soucier de sa fierté.
– Ne voulez-vous pas en rester là et me laisser seule ?
– Le lendemain de cette soirée où j'ai surgi dans ton
appartement après t'avoir vu avec Marshall, j'ai compris
que je t'avais fait peur.
Il s'approcha d'elle comme s'il voulait la persuader de
comprendre.
– Je n'ai qu'une excuse, c'est de m'être laissé emporter. Tu
étais si certaine, dans ta naïveté, qu'aucun homme ne
pourrait t'imposer son désir... J'ai voulu te démontrer le
contraire, pour ton bien. Je n'avais pas l'intention de te
malmener si brutalement.
Stupéfaite, Dani refoula le rire convulsif qui menaçait
d'éclater. Il était vraiment ironique d'entendre Barrett
s'excuser pour son comportement, lors de cette fameuse
soirée. La soirée, où, précisément, elle avait découvert
qu'elle l'aimait comme seule une femme peut aimer un
homme.
– Je ne te reproche pas de me détester pour la brutalité dont
j'ai fait preuve envers toi, reprit-il en s'approchant d'elle à la
frôler. Je te promets de ne jamais plus te causer pareille
frayeur.
La tête de Dani n'était plus qu'à quelques centimètres de la
poitrine de Barrett ; elle se raidissait, luttant contre la
tentation de s'abandonner à la douceur de son étreinte. Les
battements de son cœur comme suspendus, elle se laissait
émouvoir par la présence physique de l'homme aimé. Elle
fit un effort pour se ressaisir, serra fébrilement les poings et
ferma les yeux pour ne pas céder.
– Allez-vous-en, gémit-elle, sentant les larmes filtrer entre
ses cils. Je ne veux plus jamais vous voir.
– Donne-moi simplement une chance, insista Barrett.
Il posa les mains sur ses épaules avec délicatesse. Ce
simple contact rompit la digue fragile qu'elle avait élevée
pour lui résister, pour demeurer immobile. Elle éclata en
sanglots convulsifs, incapable de se maîtriser plus
longtemps.
– Non ! protesta-t-elle faiblement.
Ses poings tambourinaient sur la poitrine de Barrett. Elle
s'était déjà heurtée par le passé à ce solide rempart, mais
elle ne s'en souvenait plus. Cette fois, elle frappait par dépit
l'homme qu'elle aimait sans espoir. Barrett qui lui tenait
toujours les épaules la ramena doucement à lui ; elle
pleurait à chaudes larmes.
Elle était déchirée entre le désir de rester dans ses bras et
celui de s'en libérer. Sa tête refusait de se laisser aller
contre cette poitrine large et solide, mais ses bras
s'enroulaient autour de la taille de Barrett pour s'accrocher à
lui. Le torturant plaisir que lui procurait cette étreinte
dissipa sa réserve, et, vaincue, elle baissa la tête.
– Je vous en prie, Barrett, laissez-moi, gémit-elle d'une
voix étouffée. N'en avez-vous pas assez fait ? Ne suis-je
pas passée par suffisamment d'épreuves et faut-il que j'en
affronte de nouvelles ? Je n'ai pas pu m'empêcher de vous
aimer. Je m'en guérirai peut-être avec le temps, à condition
que vous restiez...
Il lui releva le menton et lui prit longuement les lèvres, en
un baiser ardent, avide. Une sorte de vertige sensuel
s'empara d'elle, et toutes les barrières patiemment élevées
pour se protéger de Barrett s'écroulèrent. Elle répondit avec
fougue à son baiser, se blottit entre ses bras et se soumit à
son étreinte.
Mais elle réalisa soudain, dans un éclair de lucidité, qu'elle
venait de lui céder et elle s'arracha de ses bras.
Ses yeux élargis le suppliaient de ne pas l'humilier
davantage en la forçant à reconnaître sa défaite.
Profondément troublée, elle ne remarqua pas la lueur de
joie qui brillait dans les yeux de Barrett, ni le sourire
émerveillé qui lui étirait les lèvres.
– Allez-vous-en, je vous en prie, murmura-t-elle,
fiévreusement, pareille à l'animal blessé qui désire
retrouver l'ombre de sa tanière pour y lécher ses blessures.
– Non, répondit-il avec douceur.
Il la parcourait tout entière du regard. Il la ressaisit aux
épaules. Elle n'eut pas la force de résister.
– Je resterai ici tant que tu n'auras pas répété ce que tu
viens de me dire, ajouta-t-il.
– Qu'ai-je dit ? souffla-t-elle.
Elle cherchait désespérément à retrouver les quelques mots
qui signifieraient sa délivrance.
– Si je ne me trompe, tu viens de me dire que tu m'aimais,
n'est-ce pas ?
Inconsciemment, ses doigts resserrèrent leur étreinte,
comme s'il voulait la faire avouer de force.
– Oh, Barrett, je ne voulais pas vous le dire, gémit-elle en
baissant la tête pour dissimuler son angoisse. Je sais que
vous ne m'avez jamais encouragée. Ce n'est pas votre faute
si je me suis rendue ridicule.
Barrett éclata de rire. Ses mains descendirent jusqu'à la
taille de Dani, et il la souleva de terre sans effort.
– Tu ne comprends donc pas, petite sotte ? dit-il en la
reposant sur le sol, son regard souriant plongé dans celui de
la jeune fille.
Dani sentait qu'elle devrait retenir son souffle. Il était
impossible que Barrett parlât sérieusement.
– Non ! cria-t-elle terrifiée.
Il pencha la tête vers elle et parcourut son visage de baisers
passionnés.
– Je t'aime, Dani, murmura-t-il, tout contre sa peau.
Elle perçut dans sa voix un frémissement douloureux et
sentit, contre ses mains posées sur la poitrine de Barrett, les
battements précipités de son cœur.
– Je vous en prie, Barrett, ne vous moquez pas de moi,
murmura-t-elle.
Timidement, elle déposait de petits baisers furtifs sur sa
bouche, sur ses joues, tandis que ses doigts jouaient, sur sa
nuque, avec les boucles aux reflets cuivrés.
– Ce que j'éprouve n'est pas un sujet de plaisanterie,
affirma-t-il, avec une sévérité à peine moqueuse qui
n'intimida pas Dani.
Elle lui mordilla doucement les lèvres.
– Je croyais que tu te sentais responsable de moi, que tes
sentiments étaient... ceux d'un grand frère, déclara-t-elle.
Elle s'aperçut qu'elle venait de le tutoyer.
– C'était la version de Marshall, pas la mienne. C'était
probablement vrai au début, admit-il, bien que je me le sois
souvent demandé. Le soir où je t'ai emportée dans mes
bras, où je t'ai embrassée, j'ai su que j'avais embrassé une
femme et non une gamine innocente. Malheureusement, tu
ne l'avais pas compris. J'ai eu peur de t'effaroucher et te
révélant mon amour.
Il enfouit sa tête au creux de l'épaule de Dani et gémit :
– Dieu, j'ai bien cru que c'était ce que j'avais fait !
– Tu ne m'as pas effarouchée, s'empressa de répondre Dani,
en prenant entre ses mains le visage de Barrett. J'ai compris
que je t'aimais le soir où tu m'as surprise avec Marshall. En
fait je pense que je devais t'aimer depuis déjà longtemps. Je
t'ai toujours trouvé beau, mais je ne te faisais aucune
confiance, sans trop savoir pourquoi. Sans doute savais-je
que tu me volerais mon cœur.
– Juste retour des choses : tu m'as volé le mien.
Barrett, rempli d'allégresse, se pencha vers elle.
– J'ai envie depuis longtemps de te présenter à mes parents.
J'avais pensé le faire à l'occasion de cet anniversaire et puis
je me suis ravisé : ils auraient immédiatement deviné
pourquoi je t'avais invitée. Et, comme mon père est
incapable de garder un secret, je ne pouvais courir le risque
de le laisser commettre une bévue. Nous irons à la ferme le
week-end prochain, quand nous aurons pu avoir un peu de
temps ensemble.
– Barrett ?
Elle lui jeta un regard hésitant. Une peur ancienne la
tourmentait.
– Oui, Dani ?
– C'est à propos de Mélissa. Tu ne penses pas vraiment que
je suis comme elle, n'est-ce pas ?
Il secoua la tête.
– Non. Je me suis demandé si tu te laisserais aveugler par la
vie brillante, et sophistiquée que t'offrait Marshall. Je
voulais t'en arracher mais je savais que je devais te laisser
ta chance. Lew avait parfaitement raison sur ce point.
– Que dira Lew, à ton avis ?
Les yeux étincelants, Dani le dévisageait. Elle savait à
présent que son bonheur n'était pas un rêve.
– Je ne crois pas qu'il sera surpris, déclara Barrett avec un
large sourire.
Il la prit par la taille et ajouta :
– J'ai eu une petite conversation avec lui, avant de te
rejoindre ici. Il n'a pas semblé croire que j'allais jouer les
grands frères avec toi. J'espère simplement qu'il acceptera
le fait de perdre sa fille juste après l'avoir retrouvée.
Dani se blottit contre sa poitrine.
– Lew ne veut que mon bonheur. Je ne sais lequel de nous
deux sera le plus fier : Lew de t'avoir pour gendre, ou moi
d'être ta femme.
Une lueur moqueuse passa dans le regard de Barrett.
– Est-ce une demande en mariage ?
Elle eut un sourire de fausse modestie.
– Tu as toujours dit que j'étais une sale gosse.
– Mmm, fit-il en effleurant ses lèvres.
– Marions-nous et le plus tôt sera le mieux.
Il la serra étroitement contre lui, et Dani comprit. Son
propre désir douloureux ne pourrait être longtemps
contenu, lui non plus.
– Je t'aime tant, murmura-t-elle dans un souffle.
Leurs lèvres s'unirent, pour sceller leur engagement.