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50e Anniversaire de la BNDES

CONFÉRENCE INTERNATIONALE :

« NEW INTERNATIONAL TRENDS FOR ECONOMIC DEVELOPMENT »

Rio de Janeiro, Brésil

12 et 13 septembre 2002

• Fist Day, Panel 2, 15h – 18h30

THE SOCIAL AGENDA AND THE REDUCTION OF POVERTY

_________

"Vers une guerre sociale planétaire ?"

Par IGNACIO RAMONET*

*Directeur du Monde diplomatique, Paris ;

Fondateur et président d’honneur de l’ONG internationale, Attac.

Un an après les attentats du 11 septembre 2001 et le début de la guerre contre le réseau Al-Qaida,
quelles sont les principales caractéristiques de la planète en ce début du XXIe siècle ?

Les Etats-Unis dominent le monde comme nul empire ne l'a jamais fait. Ils exercent une écrasante
suprématie dans les cinq domaines traditionnels de la puissance : politique, économique, militaire,
technologique et culturel. « Les Etats-Unis sont en quelque sorte le premier Etat protomondial -
estime un analyste américain- Ils ont la capacité de prendre la tête d’une version moderne de
l’Empire universel, un empire spontané dont les membres se soumettent à son autorité
volontairement1. »

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le monde est donc dominé par une
hyperpuissance. Qui a exhibé en Afghanistan son impériale hégémonie de trois façons : en laminant

1
International Herald Tribune, 7 janvier 2002.

1
sous les bombes en quelques semaines le régime taliban et les réseaux armés d’Al-Qaida qui le
soutenaient ; en mettant sur pied une très grande coalition diplomatique d’appui à leur action de
représailles ( avec le soutien, en particulier, de la Russie et de la Chine) tout en limitant au
minimum la référence à l'Organisation des Nations Unies; en enrôlant enfin, comme simples forces
supplétives, les naguère orgueilleuses forces britanniques, et en tenant à distance des alliés
empressés, mais considérés comme encombrants, tels la France, l’Allemagne, l’Italie ou le Japon.

En cette ère nouvelle toutefois, un tel étalage de puissance militaire et diplomatique est trompeur.
Pourquoi ? Parce que la suprématie militaire ne se traduit plus, comme au XIXe siècle et durant la
première moitié du XXe, par des conquêtes territoriales. Celles-ci sont devenues, sur la longue
durée, politiquement ingérables, financièrement coûteuses et médiatiquement désastreuses. Les
médias se confirmant comme un acteur stratégique de premier plan2.

LA DYNAMIQUE DE LA GLOBALISATION

Autre phénomène central : tous les Etats sont entraînés dans la dynamique de la globalisation. Il
s'agit en quelque sorte d'une seconde révolution capitaliste. La mondialisation économique touche
les moindres recoins de la planète, ignorant aussi bien l'indépendance des peuples que la diversité
des régimes politiques.

La Terre connaît ainsi une nouvelle ère de conquête, comme lors des colonisations. Mais, alors que
les acteurs principaux de la précédente expansion conquérante étaient les Etats, cette fois ce sont
des entreprises et des conglomérats, des groupes industriels et financiers privés qui entendent
dominer le monde. Jamais les maîtres de la Terre n'ont été aussi peu nombreux ni aussi puissants.
Ces groupes sont essentiellement situés dans la Triade Etats-Unis- Europe – Japon. La moitié
d'entre eux sont basés aux Etats-Unis.

Cette concentration du capital et du pouvoir s'est formidablement accélérée au cours des vingt
dernières années, sous l'effet des révolutions des technologies de l'information.

2
L’ancienne secrétaire d'Etat du président Clinton, Mme Madeleine Albright, est allée jusqu’à
affirmer que "la chaîne CNN est le seizième membre du Conseil de sécurité des Nations unies".

2
Un nouveau bond en avant sera effectué à partir de ce début de millénaire, avec les nouvelles
techniques génétiques de manipulation de la vie. La privatisation du génome humain et le brevetage
généralisé du vivant ouvrent de nouvelles perspectives d'expansion au capitalisme. Une grande
privatisation de tout ce qui touche à la vie et à la nature se prépare, favorisant l'apparition d'un
pouvoir probablement plus absolu que tout ce qu'on a pu connaître dans l'histoire.

La globalisation ne vise pas tant à conquérir des pays qu'à conquérir des marchés. La préoccupation
de ce pouvoir moderne n'est pas en effet la conquête de territoires, comme lors des grandes
invasions ou des périodes coloniales, mais la prise de possession des richesses.

Cette conquête s'accompagne de destructions impressionnantes. Des industries entières sont


brutalement sinistrées, dans toutes les régions. Avec les souffrances sociales qui en résultent:
chômage massif, sous-emploi, précarité, exclusion. 50 millions de sans emploi au sein de l’Union
européenne, 1 milliard de chômeurs et de sous-employés dans le monde... Surexploitation des
hommes, des femmes et - plus scandaleux encore - des enfants : 300 millions d'entre eux le sont,
dans des conditions d'une grande brutalité.

La globalisation, c'est aussi le pillage planétaire, comme vient, une fois encore, de le dénoncer la
Conférence de Johannesburg sur le développement durable. Les grands groupes saccagent
l'environnement avec des moyens démesurés ; ils tirent profit des richesses de la nature qui sont le
bien commun de l'humanité; et le font sans scrupule et sans frein. Cela s'accompagne également
d'une criminalité financière liée aux milieux d'affaires et aux grandes banques qui recyclent des
sommes dépassant les 1 000 milliards d’euros par an, c'est-à-dire davantage que le produit national
brut d'un tiers de l'humanité.

PILLAGE PLANÉTAIRE

La marchandisation généralisée se traduit par une formidable aggravation des inégalités. Alors que
la production planétaire de denrées alimentaires de base représente plus de 110 % des besoins
mondiaux, 30 millions de personnes continuent de mourir de faim chaque année, et plus de 800
millions sont sous-alimentées.

En 1960, les 20 % de la population du monde les plus riches disposaient d'un revenu 30 fois plus
élevé que celui des 20 % les plus pauvres. C’était déjà scandaleux. Mais, au lieu de s’améliorer,
cela s’est encore aggravé. Car aujourd'hui le revenu des riches par rapport a celui des pauvres est,

3
non pas 30, mais 82 fois plus élevé! Sur les 6 milliards d'habitants de la planète, à peine 500
millions vivent dans l'aisance, tandis que 5,5 milliards demeurent dans le besoin. Le monde marche
sur la tête.

Les structures étatiques de même que les structures sociales traditionnelles sont balayées de façon
désastreuse. Un peu partout, dans les pays du Sud ou de l’Est, l'Etat s'effondre. Les autorités se
retirent, ou sont chassées, de territoires périphériques qui deviennent des zones de non-droit. Un
peu partout, au Pakistan, en Algérie, en Somalie, au Congo, en Colombie, aux Philippines ou au
Sri-Lanka, des entités chaotiques ingouvernables se développent, échappent à toute légalité,
replongent dans un état de barbarie. La force l’emporte alors sur le droit, et seuls des groupes de
pillards sont en mesure d'imposer leur loi en rançonnant les populations.

Des dangers de nouveau type apparaissent : hyperterrorisme, fanatismes religieux ou ethniques,


prolifération nucléaire, crime organisé, réseaux mafieux, spéculation financière, grande corruption,
extension de nouvelles pandémies (sida, virus Ebola, maladie de Creutzfeldt-Jakob, etc.), pollutions
de forte intensité, effet de serre, désertification, etc.

Alors que triomphent, apparemment, la démocratie et la liberté dans une planète débarrassée des
pires régimes autoritaires, les censures et les manipulations, sous des aspects divers, font un
paradoxal retour en force. De nouveaux et séduisants "opiums des masses" proposent une sorte de
"meilleur des mondes", distraient les citoyens et tentent de les détourner de l'action civique et
revendicative. Dans ce nouvel âge de l'aliénation, à l'heure d’Internet, de la world culture, de la
"culture globale" et de la communication planétaires, les technologies de l’information jouent plus
que jamais un rôle idéologique central pour museler la pensée.

L’ÉCLATEMENT DU MONDE

Tous ces changements structurels et conceptuels à l' œuvre depuis une dizaine d'années, ont produit
un authentique éclatement du monde. Des concepts géopolitiques - comme Etat, pouvoir,
souveraineté, démocratie, frontière - n'ont plus la même signification. Au point que, si l'on observe
le fonctionnement réel de la vie internationale, on constate que ses acteurs ont changé.

A l'échelle de la planète, les trois principaux protagonistes (qui étaient, sous l'Ancien Régime : la
noblesse, le clergé et le tiers-état) sont désormais :1) les associations d'Etats - Alena (Etats-Unis,
Canada, Mexique), Union européenne, Mercosur, Asean, etc. -; 2) les entreprises globales et les

4
grands groupes médiatiques ou financiers ; 3) les organisations non gouvernementales (ONG)
d'envergure mondiale (Greenpeace, Amnesty International, Attac, Humans Rights Watch, World
Wild Life, etc.).

Ces trois nouveaux acteurs agissent dans un cadre planétaire moins fixé par l'Organisation des
Nations unies que, signe des temps, par l'Organisation mondiale du commerce (OMC), nouvel
arbitre global.

Le vote démocratique a fort peu d’ influence sur le fonctionnement interne de ces trois nouveaux
acteurs. Cette grande mutation du monde qui vide de sens la démocratie s'est mise en place sans
qu'on y prenne garde et sans que les responsables politiques eux-mêmes en soient conscients.

AGIR CONTRE LA GLOBALISATION

Tous ces changements, rapides et brutaux, déstabilisent en effet les dirigeants politiques. Pour la
plupart, ils se sentent débordés par une mondialisation qui modifie les règles du jeu et les laisse
partiellement impuissants. Car les vrais maîtres du monde ne sont pas ceux qui détiennent les
apparences du pouvoir politique.

C'est pourquoi les citoyens multiplient les actions et les mobilisations contre les nouveaux
pouvoirs, comme on l'a vu, dès décembre 1999, à l'occasion du sommet de l'Organisation mondiale
du commerce (OMC) à Seattle, puis à Prague, à Davos, à Nice, à Québec et à Gènes. Ils restent
convaincus que, au fond, le but de la globalisation libérale, en ce début de millénaire, c'est la
destruction du collectif, l'appropriation par le marché et le secteur privé des sphères publique et
sociale. Et sont décidés à s'y opposer.

Autre constat : la suprématie géopolitique et l'exercice de l’hyperpuissance, à l'âge du


néolibéralisme, ne garantit nullement à tous les citoyens un niveau de développement humain
satisfaisant. Par exemple, parmi les habitants d’un pays aussi riche que les Etats-Unis, il y a 32
millions de personnes dont l'espérance de vie est inférieure à 60 ans, 40 millions sans couverture
médicale, 45 millions vivant en dessous du seuil de pauvreté et 52 millions d'illettrés... De la même
manière, au sein de l'opulente Union européenne, à l'heure de la naissance de l'euro, il y a 50
millions de pauvres et 18 millions de sans emploi…

A l'échelle du monde, la pauvreté reste la règle et l'aisance l'exception. Les inégalités sont devenues
l'une des caractéristiques structurelles de notre temps. Et elles s'aggravent, éloignant
5
toujours plus les riches des pauvres. Les 225 plus grosses fortunes du monde représentent un total
de plus de 1 000 milliards d’euros, soit l'équivalent du revenu annuel de 47 % des personnes les
plus pauvres de la population mondiale (2,5 milliards de personnes !). De simples individus sont
désormais plus riches que des Etats : le patrimoine des quinze personnes les plus fortunées de la
planète dépasse le produit intérieur brut (PIB) total de l'ensemble des pays de l'Afrique
subsaharienne...

DOMINANTS ET DOMINÉS

Depuis le début du XXe siècle, le nombre des Etats dans le monde n'a cessé d'augmenter, passant
d'une quarantaine à près de deux cents. Mais, sur le plan géopolitique, le monde continue d'être
dominé par le petit groupe d’Etats (Royaume Uni, France, Allemagne, Japon, Etats-Unis, Russie)
qui le dirigeaient déjà à la fin du XIXe siècle… Parmi les dizaines de pays nés du démantèlement
des grands empires coloniaux britannique, français, espagnol, néerlandais, portugais ou belge, à
peine trois (Corée du Sud, Singapour et Taiwan) ont atteint des niveaux de progrès leur permettant
d’accéder au statut de pays développés. Les autres demeurent embourbés dans un sous-
développement chronique et dans une pauvreté endémique.

Il leur sera d'autant plus difficile d'en sortir que les matières premières ( y compris les
hydrocarbures), sur la vente desquelles repose pour l'essentiel leur économie, voient leurs prix
inéluctablement chuter. De nombreux produits de base (métaux, fibres, denrées) étant désormais
moins utilisés par les grands pays développés ou remplacés par des produits de synthèse. Ainsi, au
Japon, par rapport à 1973, chaque unité de production industrielle a réduit la consommation de
matières premières d’environ 40 % !

La nouvelle richesse des nations reposera de plus en plus au cours de ce XXIe siècle sur la matière
grise, le savoir, la recherche, la capacité à innover et non plus sur la production de matières
premières. On peut même affirmer, à cet égard, que les trois facteurs traditionnels de la puissance -
taille du territoire, importance démographique, richesse en matières premières - ne constituent plus
des atouts enviables et sont même devenus paradoxalement de lourds handicaps à l'ère
postindustrielle.

Les Etats très étendus, très peuplés et très riches en matières premières - Russie, Inde, Chine,
Brésil, Nigeria, Indonésie, Pakistan, Mexique - figurent parmi les plus inégalitaires de la planète, et

6
dont majorité de la population reste plongée dans la pauvreté. L'exception des Etats-Unis masque la
norme.

En revanche, à l’heure de la globalisation financière, des micro- Etats sans presque territoire, sans
grande population et sans aucune matière première - Monaco, Liechtenstein, Île Cayman,
Singapour - possèdent des revenus par tête parmi les plus élevés du monde…

CHAOS GÉNÉRALISÉ

L'aire du chaos généralisé ne cesse de s'élargir, englobant et absorbant chaque fois plus d’Etats à
l'économie définitivement stagnante et plus de pays à la violence endémique. Depuis 1989, fin de la
guerre froide, il y a eu plus de soixante conflits armés ayant fait des centaines de milliers de morts
et plus de dix-sept millions de réfugiés ! Dans beaucoup d’endroits de la Terre, la vie quotidienne
est devenue tout simplement infernale. Au point que de plus en plus de personnes, en particulier
les plus jeunes, cherchent à fuir le chaos et la violence et veulent émigrer à tout prix vers les
régions développées et pacifiées.

On a même vu des habitants de certains pays renier la lutte de leurs aînés pour l'indépendance et
réclamer le retour de la puissance coloniale (aux Comores) ou même l'absorption pure et simple par
la métropole dominante (à Porto-Rico)... Le tiers-monde en tant qu'entité politique a cessé d'exister.

Tout cela témoigne de la crise de l'Etat-nation et de la politique à l'heure où la seconde révolution


capitaliste, la globalisation de l'économie et les mutations technologiques transforment
l’environnement géopolitique. A l’heure aussi où se multiplie, en raison des fusions et des
concentrations, le nombre de firmes géantes dont le poids l'emporte parfois sur celui des Etats. Le
chiffre d'affaires de certaines grandes entreprises est supérieur au PIB de nombreux pays. Chacune
des cent principales entreprises globales vend plus que n'exporte chacun des cent vingt pays les
plus pauvres. Ces firmes géantes et globales contrôlent 70 % du commerce mondial...

Les dirigeants de ces entreprises ainsi que ceux des grands groupes financiers et médiatiques
détiennent la réalité du pouvoir et, par le biais de leurs puissants lobbies, pèsent de tout leur poids
sur les décisions politiques des gouvernements légitimes et des élus. Ils confisquent ainsi à leur
profit la démocratie.

7
NÉCESSAIRES CONTRE-POUVOIRS

Plus nécessaires que jamais, les contre-pouvoirs traditionnels (partis, syndicats, presse libre)
semblent peu opérants. Et les citoyens se demandent quelles audacieuses initiatives rétabliraient,
pour le XXIe siècle, le contrat social contre le contrat privé. Ils se demandent si le monde devra
connaître un nouveau cycle de révolutions violentes – comme celles qui se succédées tout au long
des XIXe et XXe siècles - pour stopper durablement le rouleau compresseur du capitalisme.

INFORMATIQUE ET GLOBALISATION

On connaît le mot de Karl Marx: "Donnez-moi le moulin à vent, je vous donnerai le Moyen Âge."
Nous pourrions ajouter, en le paraphrasant: "Donnez-moi la machine à vapeur, je vous donnerai
l'ère industrielle." Ou, en l'appliquant à l'époque contemporaine: "Donnez-moi l'ordinateur, je vous
donnerai la globalisation."

Même si de tels déterminismes sont forcément excessifs, ils résument assez bien cette idée centrale
: à des moments charnières de l'histoire, une invention capitale - qui ne résulte jamais du hasard -
bouleverse l'ordre des choses, infléchit la trajectoire d'une société et enclenche un nouveau
mouvement de longue durée. Imperceptiblement, depuis une bonne décennie, nous sommes entrés
dans un mouvement de ce type.

À la fin du XVIIIe siècle, la machine à vapeur, en provoquant la révolution industrielle, avait


changé la face du monde : essor du capitalisme, apparition de la classe ouvrière, naissance du
socialisme, expansion du colonialisme, etc. Or cette machine, en définitive, ne remplaçait que le
muscle.

Ayant vocation à relayer le cerveau, l'ordinateur est en train de provoquer, sous nos yeux, des
mutations encore plus formidables et inédites. Chacun constate, en effet, que déjà tout change
autour de soi : l’environnement géopolitique, le contexte économique, les données politiques, les
paramètres écologiques, les valeurs sociales, les critères culturels et les attitudes individuelles.

Les technologies de l'information et de la communication ainsi que la révolution numérique nous


ont fait entrer, nolens volens, dans une nouvelle ère. Dont les caractéristiques centrales sont le

8
transport instantané de données immatérielles et la prolifération des liaisons et des réseaux
électroniques. Internet constitue le c œur,le carrefour et la synthèse de la grande mutation en cours.
Les autoroutes de la communication représentent, à l'ère actuelle, ce que les chemins de fer furent à
l'ère industrielle : de vigoureux facteurs d'impulsion et d'intensification des échanges.

NOUVELLE ÉCONOMIE

Avec une telle comparaison à l'esprit, de nombreux spéculateurs se sont souvenus que "les
avantages économiques d'un système de transport augmentent en ligne brisée, avec des bonds
soudains, quand certaines liaisons sont réalisées". Et que, "dans les années 1840, la construction
des chemins de fer constituait, à elle seule, le plus important ressort de la croissance industrielle en
Europe occidentale 3". Dès le milieu des années 1990, les néocapitalistes avaient donc parié sur la
croissance exponentielle, en cette phase de décollage, de toutes les activités liées aux autoroutes de
la communication, aux technologies des réseaux virtuels, et à Internet. On a appelé cette fièvre
spéculative, en 1999 et 2000, la "nouvelle économie".

Beaucoup d'investisseurs restaient convaincus que, à l'heure d'une des mutations les plus rapides
que le monde a jamais connue, les entreprises seraient partout contraintes, pour s'adapter, de
dépenser beaucoup en équipements informatiques, téléphonie numérique, télécommunications
satellitaires, réseaux, etc. Les perspectives de croissance semblaient sans limites.

En France, de 1997 à 2000, par exemple, le taux d'équipement des bureaux et des foyers en
ordinateurs avait doublé. Par ailleurs, au cours de ces trois années, plus de 10 millions de personnes
avaient acheté des téléphones portables. Au 31 décembre 2001, le taux de pénétration de la
téléphonie mobile avait atteint 61,6% et 37 millions de Français étaient équipés d’un téléphone
portable. On considérait, en outre, que le nombre d'utilisateurs d'Internet dans le monde, estimé à
142 millions en 1998, devrait dépasser en 2003, les 500 millions...

La grande bataille économique du futur devait voir s'affronter les entreprises américaines,
européennes et japonaises pour le contrôle des réseaux, et pour dominer le marché des images, des
données, des loisirs, du son, des consoles de jeu, bref, des contenus. Mais aussi, voire surtout, pour
s'imposer dans le secteur en expansion exponentielle du commerce électronique. Internet devait être

3
David S. Landes, L'Europe technicienne, Gallimard, Paris, 1975, p. 214.
9
transformé en une vaste galerie marchande4. Embryonnaire en 1998, avec environ 8 milliards
d’euros d'échanges, le commerce électronique avait atteint les 40 milliards en 2000 et devait
dépasser les 80 milliards en 2005…

Saisis d'une brûlante fièvre d'opulence, rêvant de pactole facile, encouragés par la plupart des
médias, des essaims d'investisseurs (anciens et nouveaux) s’étaient rué presque partout, au cours
des deux années du « boom technologique » 1999-2000, sur les Bourses comme naguère les
chercheurs d'or sur l'Eldorado ou le Klondike. Les cours de certaines valeurs liées à la galaxie
Internet explosèrent. En 1999, une dizaine de compagnies virent la valeur de leurs actions
multipliée par 100. D'autres, comme America OnLine (AOL), firent mieux : leur valeur en Bourse
fut multipliée, depuis 1992, par 800 !

KRACH DU NASDAQ

Un épargnant ayant simplement investi 1 000 euros dans des actions de chacun des cinq grands
d'Internet (AOL, Yahoo!, Amazon, AtHome, eBay), le jour de leur introduction en Bourse, aurait
gagné, dès le 9 avril 1999, 1 million d’euros... L'indice du Nasdaq (la Bourse où s'échangent la
plupart des valeurs de la haute technologie à New York) avait affiché, pour 1999, un gain de + 85,6
%!

Mais s'enrichir vite, sans effort et sans travail tient souvent du mirage. Et, à partir de mars 2001, le
Nasdaq s’effondra, entraînant dans sa chute, à travers le monde, la plupart des valeurs
technologiques et de télécommunications...

Les récentes faillites frauduleuses géantes d’Enron, de WorldCom, de Qwest, de Tyco, de


Lucent,etc., qui ont ruiné des dizaines de milliers de salariés-actionnaires confirment que la
décennie d’expansion économique - de mars 1991 à mars 2001 – fondée sur les nouvelles
technologies, est bien terminée.

Même pendant les années du boom technologique, aux Etats-Unis les inégalités continuèrent
paradoxalement de se creuser. Elles atteignaient, au début du krach du Nasdaq, en mars 2001 donc,
des niveaux jamais vus depuis la Grande Dépression. La prospérité de la « nouvelle économie »
s’est révélée si fragile qu'elle a fait penser au boom économique des années 1920, quand, à l'instar

4
Lire Ignacio Ramonet, La Tyrannie de la communication, Galilée, Paris, 1998.
10
de ce qui se passait en 1999 et 2000, l'inflation était faible et la productivité élevée. Au point que
certains analystes, en voyant l’indice Nasdaq s’envoler, n’hésitèrent pas à prédire un « krach
tecnologique », à annoncer un "risque de faillite", laissant planer le spectre de 1929... 5.

On estime aujourd’hui qu’à peine 25% des entreprises de la Net-économie devraient, à moyen
terme, survivre. De hautes autorités financières ont mis très vite en garde les épargnants. "Soyons
prudents à l'égard des titres des entreprises Internet", affirmait dès mars 2000, par exemple, M.
Arnout Wellink, président de la Banque centrale des Pays-Bas, qui comparait les opérateurs à "des
chevaux fous courant tous les uns derrière les autres à la recherche d'une mine d'or6 ".

On dit parfois des révolutions politiques qu'elles dévorent leurs enfants. Les révolutions
économiques font de même…

ARGENTINE, CAS D’ÉCOLE

Ainsi, par exemple, le cyclone économique qui s’est abattu, fin décembre 2001, sur l’Argentine, a
non seulement provoqué des émeutes sanglantes (30 morts), et plongé ce pays latino-américain
dans le chaos mais a emporté son gouvernement et cinq présidents en moins de deux semaines…
Cette crise apparaît à plusieurs titres exemplaire. L’Argentine, depuis 1989, avait suivi au pied de la
lettre toutes les recommandations du Fonds monétaire international (FMI) et de toutes les instances
financières internationales. L’ensemble du patrimoine de l’Etat y avait été privatisé (pétrole, mines,
électricité, eau, téléphone, autoroutes, chemins de fer, métro, compagnies aériennes, et même la
Poste !), le commerce extérieur avait été entièrement libéralisé, le contrôle des changes supprimé,
des dizaines de milliers de fonctionnaires avaient été licenciés ou avaient vu leurs salaires et leurs
pensions de retraite diminués pour réduire le déficit de l’Etat. La monnaie elle-même avait été mise
à parité (inscrite dans la Constitution !) avec le dollar afin de ne plus permettre à un gouvernement
futur de dévaluer.

Le montant de la vente de tout le patrimoine de l’Etat qui s’élevait à des dizaines de milliards de
dollars, à cause d’une corruption phénoménale, s’était pourtant tout simplement évaporée…. Et
n’avait même pas servi à payer la dette extérieure du pays ! Plus insolite encore, cette dette, qui

5
Business Week, 14 février 2000.
6
Le Monde, 12 mars 2000.
11
était de 8 milliards de dollars avant les privatisations, atteignait, après les ventes des biens de l’Etat,
un montant 16 fois plus élevé ! Soit132 milliards de dollars !

Pourtant, l’Argentine continuait d’être considérée comme la « meilleure élève » du FMI. Et son
ministre de l’économie, M. Domingo Cavallo, artisan des privatisations et de la dollarisation, se
voyait décerner, en mars 2001, par le New York Times, le titre de « héros libéral de l’année ».
L’Argentine était donc un exemple cité par tous les thuriféraires de l’ultralibéralisme qui ne cessait
de vanter le « modèle argentin ». C’est ce modèle qui, après quatre années de récession
économique, s’est effondré tragiquement en décembre 2001.

Elu dans la nuit du 1er janvier 2002, le péroniste Eduardo Duhalde a pourfendu d’emblée, dans son
discours d’investiture, ce « modèle libéral ». Il a ajouté : « Mon engagement, à partir d’aujourd’hui
est d’en finir avec ce modèle épuisé qui a plongé dans le désespoir la grande majorité de notre
peuple. » Ce modèle, a-t-il précisé, « a engendré la pauvreté de deux millions de compatriotes,
détruit la classe moyenne, ruiné nos industries et réduit à néant le travail des Argentins7. »
Rarement les nuisances de l’ultralibéralisme, avaient été si sévèrement et si clairement dénoncées.

Ce désastre qui s’est acharné sur l’Argentine, comme il l’avait fait en 1997 avec plusieurs pays
d’Asie du Sud-Est, menace d’autres pays à travers le monde, en particulier la Turquie, la Russie, le
Brésil, l’Uruguay, l’Afrique du Sud et les Philippines. Même si la faillite argentine avait été
anticipée par les marchés, le ralentissement de l’économie dans le monde renforce l’aversion aux
risques des investisseurs et ouvre une période d’incertitude économique accrue.

FIRMES GÉANTES, ÉTATS NAINS

Le cas argentin démontre, une fois encore, comment la globalisation du capital financier est en train
de mettre les peuples en état d'insécurité généralisée. Cette globalisation contourne et rabaisse les
nations et leurs Etats en tant que lieux pertinents de l'exercice de la démocratie et garants du bien
commun.

La globalisation financière a d'ailleurs créé son propre Etat. Un Etat supranational, disposant de ses
appareils, de ses réseaux d'influence et de ses moyens d'action propres. Il s'agit de la constellation
Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, Organisation pour la coopération et le

12
développement économiques (OCDE) et Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces quatre
institutions parlent d'une seule voix - répercutée par la quasi- totalité des grands médias - pour
exalter les "vertus du marché".

Cet "Etat mondial" est un pouvoir sans société, ce rôle étant tenu par les marchés financiers et les
entreprises géantes dont il est le mandataire, avec, comme conséquence, que les sociétés réellement
existantes, elles, sont des sociétés sans pouvoir8 . Et cela ne cesse de s'aggraver.

Succédant au GATT, l'OMC est ainsi devenue, depuis 1995, une institution dotée de pouvoirs
supranationaux et placée hors de tout contrôle de la démocratie parlementaire. Une fois saisie, elle
peut déclarer les législations nationales, en matière de droit du travail, d'environnement ou de santé
publique, "contraires à la liberté du commerce" et en demander l'abrogation9.

Pas une semaine ne se passait, avant l’actuelle crise, sans que les médias annoncent de nouvelles
fusions et acquisitions, un nouveau mariage entre grandes entreprises, un rapprochement colossal,
une mégaconcentration donnant naissance à une firme géante. Rappelons, par exemple, l'acquisition
du constructeur automobile Chrysler par Daimler-Benz (pour un montant de 43 milliards d’euros),
de la banque Citicorp par Travelers (82,9 milliards), de la compagnie de téléphone Ameritech par
SBC Communications (60 milliards), de la firme pharmaceutique Ciba par Sandoz (36,3 milliards)
qui a donné naissance à Novartis, de l'opérateur MCI Communication par WorldCom (30
milliards), de la Bank of Tokyo par la Mitsubishi Bank (33,8 milliards) et de la Société de banque
suisse par l'Union des banques suisses (24,3 milliards). Ainsi que la décision de fusionner les deux
géants historiques de la sidérurgie allemande, Thyssen et Krupp, dont le chiffre d'affaires, selon ses
dirigeants, s'élèvera à 63 milliards d’euros... Mais la plus grosse opération au monde a été le rachat,
en 2001, par le groupe de télécommunications américain Comcast du câblo-opérateur AT&T
Broadband pour un montant de 73 milliards d’euros…

Au cours de la seule année 1997, par exemple, les opérations de rachat et de regroupement
d’entreprises dans le monde avaient atteint un montant de plus de 1 600 milliards d’euros ! Et en
2001, malgré le ralentissement économique général et l’effondrement en Bourse des valeurs
technologiques, le montant des opérations de fusions et acquisitions dans le monde s’élevait
pourtant à 1958 milliards d’euros ! Les secteurs les plus sensibles à cette course au gigantisme sont

7
Le Monde, 3 janvier 2002.
8
Lire André Gorz, Misères du présent, richesse de l'avenir, Galilée, Paris, 1997.
9
Cf. François Chesnais, La Mondialisation du capital, Syros, Paris, 1997 (nouvelle édition augmentée).
13
les banques, la pharmacie, la chimie, les médias, les télécommunications, l'agroalimentaire et
l'automobile.

Pourquoi une telle effervescence? Dans le cadre de la mondialisation, les grands groupes de la
Triade (Amérique du Nord-Union européenne-Japon), profitant de la déréglementation de
l'économie, veulent avoir une présence planétaire. Ils cherchent à devenir des acteurs importants
dans chaque grand pays et à y détenir des parts de marché significatives. Par ailleurs, la baisse des
taux d'intérêt (qui entraîne un transfert des obligations vers les actions), les masses de capitaux qui
fuient les Bourses d’Asie ou d’Amérique latine (après la crise asiatique de 1997 et la crise argentine
de fin 2001), la colossale capacité financière des principaux fonds de pension américains et
britanniques, et une meilleure rentabilité des entreprises (en Europe et aux Etats-Unis) ont dopé, en
1999 et 2000, les Bourses occidentales et provoqué l'ivresse des fusions.

Celles-ci rencontrent de moins en moins de tabous. Par exemple, l'automobile, au même titre que la
sidérurgie ou les télécommunications, était naguère considérée comme un secteur stratégique par la
plupart des gouvernements. Ce n'est plus le cas depuis une vingtaine d'années au Royaume-Uni, et,
depuis le rachat de l'américain Chrysler par l'allemand Daimler-Benz, cela ne l'est pas non plus aux
Etats-Unis.

En témoigne également, en Allemagne, première puissance économique de la zone euro, la décision


du gouvernement de M. Gerhard Schröder, de supprimer la taxation sur les plus-values réalisées par
les entreprises en cas de cession. Entrée en vigueur le 1er janvier 2002 cette mesure a pour effet
d’accélérer la mutation du capitalisme rhénan vers le capitalisme anglo-saxon et de favoriser les
fusions d’entreprises agissant sur les mêmes secteurs stratégiques. Comme l’a montré d’ailleurs,
dès l’été 2001, la prise de contrôle de la Dresdner Bank par la compagnie d’assurances Allianz, une
acquisition dont le montant s’est élevé à 19,7 milliards d’euros…

"Désormais, les patrons sont totalement désinhibés, déclare un expert du Boston Consulting Group.
Les verrous du capitalisme traditionnel sautent, les pactes mutuels de non-agression n'ont plus
cours. Il n'est plus interdit de secouer violemment la porte d'un groupe, même quand le
10
management refuse l'idée d'un rapprochement ." On en a eu un exemple éloquent, en mars 1998
en France, lors de la fusion-absorption d'Havas par la Compagnie générale des eaux, présidé alors
par M. Jean-Marie Messier, qui a donné naissance au groupe Vivendi, devenu, après l’acquisition
de la firme américaine Universal, Vivendi-Universal, et qui, on le sait, a été victime du délire de

10
Libération, 15 octobre 1997.
14
grandeur de son président – limogé en juillet 2002 - qui a multiplié les acquisitions et les fusions, et
s’est retrouvé, dès l’été 2002, en grave difficulté contraint de vendre des actifs pour survivre et dont
la valeur en Bourse s’est effondrée.

DIMENSIONS TITANESQUES

Aux yeux des prédateurs, les fusions présentent d’innombrables avantages. Elles permettent de
réduire les effets de la concurrence en rachetant celle-ci car la plupart de ces ententes rapprochent
des entreprises concurrentes désireuses de dominer de manière quasi monopolistique leur secteur11.
Elles fournissent l'occasion de rattraper le retard en matière de recherche-développement en
absorbant des entreprises possédant une réelle avance technologique ; elles permettent enfin de
procéder à des licenciements massifs sous prétexte de réduire les coûts (la fusion des firmes
pharmaceutiques britanniques Glaxo et Wellcome, par exemple, s'est traduite, dès la première
année, par la suppression de 7 500 emplois, soit 10 % des effectifs).

Certaines firmes ont atteint des dimensions titanesques. Leur chiffre d'affaires est parfois supérieur
au produit national brut (PNB) de nombreux pays développés : ainsi, celui de General Motors est
plus important que le PNB du Danemark, celui d'Exxon supérieur au PNB de la Norvège, et celui
de Toyota supérieur au PNB du Portugal12. Le montant des ressources financières dont ces firmes
disposent est souvent supérieur aux recettes budgétaires des Etats, y compris des plus développés.
Supérieur, surtout, aux réserves de change détenues par les banques centrales de la plupart des
grands Etats13.

Comme dans des vases communicants, au fur et à mesure que, par le biais des fusions, des firmes
deviennent géantes, par l’abandon de patrimoine économique que représentent les privatisations,
les Etats deviennent de plus en plus nains.

11
C'est pour ne pas être accusé de favoriser la reconstitution de "monopoles naturels" que le gouvernement des Etats-
Unis a déposé plainte, le 18 mai 1998, contre la firme Microsoft, de M. Bill Gates, pour violation de la législation
antitrust.
12
François Chesnais, La Mondialisation du capital, Syros, Paris, 1997, p. 251.
13
Ibid., p. 253.
15
Depuis que, au début des années 1980, Mme Margaret Thatcher lança les premières privatisations,
tout (ou presque) est à vendre. Partout. La plupart des gouvernements, de droite comme de gauche,
du Nord comme du Sud, taillent à la hache dans les patrimoines de l'Etat et les services publics.

Au cours de la décennie 1990, à l'échelle mondiale, les Etats se sont débarrassés, au profit de firmes
privées, d'une part de leur patrimoine estimée à plus de 513 milliards d’ euros (215 milliards pour la
seule Union européenne)! Les entreprises privatisées sont particulièrement prisées par les
investisseurs car elles ont bénéficié, au préalable, d'une restructuration financée par l'Etat et, de
surcroît, leurs dettes ont été épongées. Elles représentent des placements excessivement attractifs.
En particulier celles des secteurs de première nécessité (électricité, gaz, eau, transports,
télécommunications, santé), qui assurent un revenu régulier très rentable, dénué de risque, et où des
investissements préalables pouvant durer des décennies ont été réalisés par l'Etat.

On assiste ainsi à ce spectacle insolite : la montée en puissance de firmes planétaires, face à


laquelle les contre-pouvoirs traditionnels (Etats, partis, syndicats, médias) semblent de plus en plus
impuissants. Le phénomène principal de notre époque, la globalisation libérale, n'est pas piloté par
les Etats. Face aux firmes géantes, ceux-ci perdent de plus en plus leurs prérogatives. Les citoyens
assistent impuissants à une sorte ce coup d'Etat planétaire de nouveau type. Et constatent
simultanément que, au Nord comme au Sud, des fléaux sociaux que l’on croyait disparus, comme
l’exploitation des enfants est en pleine recrudescence.

ENFANCES FRACASSÉES

Certains signes ne trompent pas, en effet. A la réapparition de la mendicité, du chômage, des


soupes populaires, des "classes dangereuses" dans les « quartiers » et les « cités » des banlieues, est
venue s'ajouter - comme preuve supplémentaire de la déshumanisation que provoque, en cette fin
de siècle, la mondialisation économique - la figure sociale de l'enfant-travailleur.

Au XIXe siècle déjà, l'aggravation des inégalités se reflétait particulièrement dans l'exploitation des
enfants, dont l'emploi s'était généralisé. Décrivant en 1840, dans un célèbre rapport14, l'état des

14
Louis Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers..., Paris, 1840 (réédité par UGE, coll. 10-18,

Paris, 1971).

16
enfants-ouvriers en France, où la durée du travail était de quatorze heures par jour, Louis Villermé
évoquait "cette multitude d'enfants, dont certains ont à peine sept ans, maigres, hâves, couverts de
haillons, qui se rendent aux manufactures pieds nus, par la pluie et la boue, pâles, énervés, offrant
un extérieur de misère, de souffrance et d'abattement".

Loin de s'effrayer d'une telle situation - que des romanciers comme Charles Dickens, Victor Hugo,
Emile Zola et Edmondo de Amicis avaient également dénoncée -, certains "libéraux" la
considéraient comme un "mal nécessaire": "Cette misère, écrivait l'un d'eux, offre un salutaire
spectacle à toute une partie demeurée saine des classes les moins heureuses ; elle est faite pour les
remplir d'effroi ; elle les exhorte aux vertus difficiles dont elles ont besoin pour arriver à une
condition meilleure15."

Devant un tel cynisme, comment ne pas comprendre la révolte, par exemple, de Karl Marx, qui,
dans son Manifeste du parti communiste, en 1848, dénoncera "la grande industrie, qui détruit tout
lien de famille chez le prolétaire et transforme les enfants en simples articles de commerce, en
simples instruments de travail" ; et réclamera – il y a un siècle et demi ! - l'"abolition du travail des
enfants dans les fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui 16"?

L'histoire a montré que l'abolition progressive du travail des enfants et l'instauration de


l'enseignement obligatoire ont été, en Europe occidentale, en Amérique du Nord et au Japon, les
conditions indispensables au développement. Il aura pourtant fallu attendre 1990 pour que, ratifiée
dans le cadre de l'ONU - à l'exception des Etats-Unis, - la Convention sur les droits de l'enfant entre
en vigueur et fixe, comme le souhaitait l'Organisation internationale du travail (OIT) depuis 1973,
un âge minimum d'entrée dans le monde du travail.

Malgré cela, on estime qu'environ 250 millions d'enfants travaillent, dont les plus jeunes n'ont pas
cinq ans... Si le plus grand nombre d'entre eux se trouvent dans les pays pauvres du Sud, beaucoup
sont exploités dans les Etats du Nord. Dans l'ensemble de l'Union européenne leur nombre dépasse
les deux millions... En particulier dans les zones frappées par les restructurations ultralibérales,
comme le Royaume-Uni. Mais, même dans des pays considérés comme "socialement avancés" -
Danemark, Pays-Bas... -, le phénomène de l'enfant au travail a fait sa réapparition. "En France
aussi, affirme un expert du Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef), plusieurs dizaines de

15
Cité par Jacques Droz in Histoire générale du socialisme, Quadrige-PUF, Paris, 1997, tome I, p. 369.

16
Karl Marx, Manifeste du parti communiste, UGE, coll. 10-18, Paris, 1962, pp. 42 et 46.

17
milliers d'enfants exercent un emploi salarié sous couvert d'apprentissage, et 59 % des apprentis
travaillent plus de quarante heures par semaine, parfois jusqu'à soixante17 ."

ESCLAVES ET SERFS

A l'échelle de la planète, le nombre d'enfants-travailleurs ne cesse de croître. Dans certains pays,


comme le Pakistan, c'est un fléau de masse ; par dizaines de millions, des enfants de moins de six
ans sont exploités18. En Amérique latine, un enfant sur cinq travaille ; en Afrique, un sur trois ; en
Asie, un sur deux! Le premier secteur qui emploie les enfants, c'est l'agriculture. On y pratique
souvent le servage pour dettes : les enfants doivent payer avec leur labeur la dette contractée par
leurs parents ou leurs grands-parents. Esclaves de fait, ces enfants ne quitteront jamais cette
condition, resteront à vie dans la plantation, s'y marieront et donneront naissance à de nouveaux
esclaves...

De nombreux enfants sont employés dans l'économie informelle, l'artisanat, le petit commerce, la
mendicité. Le travail domestique (Maghreb, Proche-Orient, Afrique de l'Ouest, Amérique latine)
est des plus pernicieux, l'enfant étant exposé à toutes les humiliations et à toutes les violences,
notamment sexuelles. La cause première de cette détresse est la pauvreté, une pauvreté que la
globalisation économique généralise et aggrave.

Sur les 6 milliards d'habitants que compte la planète, 5 milliards sont pauvres. Partant de ce constat,
de plus en plus d'associations se mobilisent, autour de l'OIT et de l'Unicef, pour mettre un terme à
l'un des plus révoltants scandales de notre temps et réclamer le droit sacré de tout enfant à une vie
décente. Ils s’adressent en tout premier lieu aux chefs d’Etat et de gouvernement de tous les pays
du monde. Et ils constatent que, même au plus haut niveau, nombre de ces dirigeants politiques, à
l’heure de la mondialisation, se laissent gagner par la fièvre de l’argent facile, de la spéculation, et
succombent à la corruption.

17
Cf. Claire Brisset, Un monde qui dévore ses enfants, Liana Lévi, Paris, 1997.

18
) Lire Bernard Schlemmer, L'Enfant exploité, Khartala, Paris, 1996; lire aussi le dossier "L'Enfant exploité",

Page 2, n° 2, Lausanne, juin 1996.

18
PRÉSIDENTS TRAQUÉS

Un peu partout, en effet, sous une forme ou une autre, des présidents, parfois en exercice et
démocratiquement élus, sont persécutés, accusés, pourchassés, sans égard aucun pour leur fonction,
considérée il y a peu encore comme presque sacrée et qui faisait d'eux des sortes d'intouchables.
Tout cela est terminé. Ceux qui parlent d'« ultime fin de l'Ancien régime » n'ont pas entièrement
tort, car c'est pour ainsi dire la « majesté » de la fonction présidentielle qui, sous nos yeux, se
trouve littéralement décapitée.

Même les « maîtres du monde » n'échappent plus au harcèlement. Les présidents rassemblés à
Gênes, du 20 au 22 juillet 2001, à l'occasion du sommet des sept pays les plus riches de la planète
(plus la Russie, G 8), ont eux aussi été confrontés à des manifestations de colère de très grande
ampleur. Qui ne les visaient pas eux personnellement, mais la globalisation qu'ils incarnent et qui,
elle, n'a pas de visage. Ces chefs d’Etat et de gouvernement ont donné à leurs opinions publiques, à
cette occasion, la détestable image d'un club de nantis arrogants, barricadés à bord d'un luxueux
paquebot de croisière, à l'abri de murailles militarisées, coupés du peuple en colère, protégés par
une police en état de guerre et qui n'a pas hésité à tuer un jeune protestataire, Carlo Giuliani, vingt-
trois ans...

Assiégés par quelque deux cent mille manifestants, les présidents du G 8, visiblement dépassés, se
sont bornés à répéter, pour se défendre, un seul argument : « Nous avons été élus
démocratiquement ! » Comme si cela avait une quelconque vertu magique. Comme si ce n’était
pas, aujourd’hui, la moindre des choses !

Car avoir été élu démocratiquement n'autorise nullement les présidents à trahir leurs promesses
électorales et l'intérêt général, ou à vouloir privatiser et libéraliser à outrance. Et à satisfaire, coûte
que coûte, les requêtes des entreprises ayant financé leurs campagnes électorales. Deux des Sept, au
moins - MM. George W. Bush et Silvio Berlusconi -, étant davantage les représentants des milieux
d'affaires de leur pays que de leurs concitoyens.

La mise en cause actuelle des gouvernants vise surtout les chefs d'Etat ou de gouvernement accusés
d'avoir commis des crimes de guerre ou des crimes contre l'humanité. Comme le général Augusto
Pinochet, ancien dictateur du Chili, arrêté à Londres en 1998 sur plainte du juge espagnol Baltasar
Garzón, renvoyé dans son pays en mars 2000 où il a été de nouveau inculpé par le juge Guzmán
pour finalement voir les poursuites contre lui suspendues le 9 juillet 2001 au prétexte d'une

19
« dégradation de l'état de santé mentale de l'ancien dictateur ».

EXIGENCE MORALE

L'affaire Pinochet a profondément changé la donne dans la lutte contre l'impunité des dirigeants
politiques à l'échelle internationale. On a vu depuis, un peu partout, d'anciens responsables être
convoqués par des juges. Par exemple, l'ancien secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger
convoqué par un juge d'instruction à Paris pour sa participation présumée au coup d'Etat contre le
président socialiste Salvador Allende au Chili en 1973. Ou le premier ministre israélien Ariel
Sharon, contraint d'éviter de mettre le pied en Belgique où des plaintes avaient été déposées contre
lui pour complicité de crimes lors des massacres de Sabra et Chatila à Beyrouth en 1982.

On a vu également, le 3 février 2000, au Sénégal où il s'était réfugié, l'ancien président du Tchad,


Hissène Habré, être inculpé pour « complicité d'actes de tortures » et placé en résidence surveillée.
Plus récemment, le 10 juillet 2001, le général argentin Jorge Videla, auteur du coup d'Etat de 1976,
a été inculpé et placé en détention préventive pour sa participation présumée au plan Condor, ce
pacte de mort passé dans les années 1970 entre les dictatures militaires latino-américaines pour
faire « disparaître » systématiquement leurs opposants. Et il y a eu encore, le 29 juin 2001, la
remise controversée de l'ancien président yougoslave, Slobodan Milosevic, au Tribunal pénal
international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye sous l'inculpation de « crimes contre
l'humanité ».

Mais il n'y a pas que des auteurs de crimes de sang qui soient aujourd'hui poursuivis, des présidents
élus démocratiquement sont également traqués par la justice en raison surtout de leur corruption.
Une exigence morale se manifeste à cet égard à l'échelle internationale. Ainsi, en juin 2001, avant
d’être finalement acquitté, l'ancien président argentin Carlos Menem a été arrêté et assigné à
résidence sous l'accusation de ventes illégales d'armes et d'avoir perçu des commissions occultes
s'élevant à plusieurs dizaines de millions de dollars.

Elu lui aussi démocratiquement, Alberto Fujimori, ex-président du Pérou, s'est réfugié au Japon en
novembre 2000, fuyant la justice qui l'accuse de corruption et de meurtre. Son ancien bras droit et
homme fort du régime, Vladimiro Montesinos, a également été arrêté en juin 2001 et incarcéré.
Aux Philippines, le président Joseph Estrada avait été chassé du pouvoir sous la pression de la rue,
le 20 janvier 2001, à la suite d'un scandale de corruption. Il a été arrêté le 25 avril 2001, accusé du

20
pillage de 80 millions d’euros de ressources économiques du pays... En Indonésie, le président
Wahid a été démis le 23 juillet 2001, accusé de corruption. Le 28 décembre 2001, l’ancien
président du Congo-Brazzaville, Pascal Lissouba, a été jugé par contumace et condamné, pour
« haute trahison petro-financière et détournement de deniers publics », a trente ans de travaux
forcés. Et on pourrait continuer à citer des exemples...

La mise en cause des dirigeants politiques n'est pas propre aux pays démocratiques développés du
Nord. Elle s'étend désormais, on le voit, à de nombreux pays du Sud, comme si à la globalisation
financière répondait une mondialisation de l'exigence morale. Et cela à une vitesse presque aussi
grande que celle qui a vu le mouvement antiglobalisation passer, en moins de deux ans, de Seattle à
Gênes, de la protestation folklorique à la révolte d'une génération, de la contestation ponctuelle à la
guerre sociale planétaire.

DÉSARMER LES MARCHÉS

Pour ces protestataires, le désarmement du pouvoir financier doit devenir un chantier civique
majeur si l'on veut éviter que le monde du XXIe siècle se transforme en une jungle où les
prédateurs feront la loi.

Quotidiennement, quelque 1 600 milliards d’euros font de multiples allers et retours, spéculant sur
des variations du cours des devises. Cette instabilité des changes est l'une des causes de la hausse
des intérêts réels, qui freine la consommation des ménages et les investissements des entreprises.
Elle creuse les déficits publics et, par ailleurs, incite les fonds de pension, qui manient des centaines
de milliards d’euros, à réclamer aux entreprises des dividendes de plus en plus élevés. Les
premières victimes de cette "traque" du profit sont les salariés, dont les licenciements massifs –
« licenciements de convenance boursière » - font bondir la valeur en Bourse des actions de leurs
ex-employeurs.

Les sociétés démocratiques peuvent-elles longtemps tolérer l'intolérable? Il y a urgence à jeter des
grains de sable dans ces mouvements de capitaux dévastateurs. De trois façons : suppression des
"paradis fiscaux" ; augmentation de la fiscalité des revenus du capital ; taxation des transactions
financières.

Les paradis fiscaux sont autant de zones où règne le secret bancaire, qui ne sert qu'à camoufler des
malversations et d'autres activités mafieuses. Des milliards de dollars sont ainsi soustraits à toute

21
fiscalité, au bénéfice des puissants et des établissements financiers. Car toutes les grandes banques
de la planète ont des succursales dans les paradis fiscaux et en tirent le plus grand profit. Pourquoi
ne pas décréter un boycottage financier, par exemple, de Gibraltar, d’Aruba, des îles Caïmans, de
Monaco ou du Liechtenstein, par l'interdiction faite aux banques travaillant avec les pouvoirs
publics d'y ouvrir des filiales?

La taxation des revenus financiers est une exigence démocratique minimale. Ces revenus devraient
être taxés exactement au même taux que les revenus du travail. Ce n'est le cas nulle part, en
particulier au sein de l'Union européenne.

La liberté totale de circulation des capitaux déstabilise la démocratie. C'est pourquoi il importe de
mettre en place des mécanismes dissuasifs. L'un d'entre eux est la taxe Tobin, du nom du Prix
Nobel américain d'économie qui la proposa dès 1972, James Tobin. Il s'agit de taxer, de manière
modique, toutes les transactions sur les marchés des changes pour les stabiliser et, par la même
occasion, pour procurer des recettes à la communauté internationale. Au taux de 0,1 %, la taxe
Tobin procurerait, par an, quelque 166 milliards d’euros, deux fois plus que la somme annuelle
nécessaire pour éradiquer la pauvreté extrême en cinq ans19.

De nombreux experts ont montré que la mise en œ u vre de cette taxe ne présente aucune difficulté
technique20. Son application ruinerait le credo libéral de tous ceux qui ne cessent d'évoquer
l'absence de solution de rechange au système actuel.

C’est pourquoi a été créé à Paris, en avril 1998, avec vocation de s’étendre à la planète entière,
l'organisation non gouvernementale (ONG), Action pour une taxation des transactions financières
pour l’aide citoyens (Attac), qui compte déjà, en France, plus de 40 000 adhérents, et des
représentants dans plus de 50 pays. En liaison avec les syndicats et les associations à finalité
culturelle, sociale et écologique, Attac agit comme un formidable groupe de pression civique
auprès des parlementaires et des gouvernements du monde pour les pousser à réclamer, enfin, la
mise en œuvre effective de cet impôt mondial de solidarité.

Mais Attac a aussi une vocation d’éducation populaire. Avec d’autres associations, elle s’efforce de
mettre sur pied, un peu partout, des séminaires de formation à l’analyse critique de l’économie

19
Rapport sur le développement humain 1997, Economica, Paris, 1997.
20
Cf. Mahbub Ul Haq, Inge Kaul, Isabelle Grunberg, The Tobin Tax: Coping with Financial Volatility, Oxford
University Press, Oxford, 1996.

22
financière. Dans cet esprit, Attac a été à l’origine d’un des plus audacieux projets de riposte
intellectuelle et sociale à la globalisation : le Forum social mondial de Porto Alegre, Brésil.

PORTO ALEGRE

Le XXIe siècle a commencé à Porto Alegre. Tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre,
contestent ou critiquent la mondialisation néolibérale se sont réunis, en effet, du 25 au 30 janvier
2001, puis du 31 janvier au 5 février 2002, dans cette ville du sud du Brésil où se sont tenus les
deux premiers Forum sociaux mondiaux21, et où se tiendra, en janvier-février 2003, le troisième
FSM.

Non pas pour protester, comme à Seattle, à Québec, à Gênes, à Monterrey, à Johannesbourg et
ailleurs, contre les injustices, les inégalités et les désastres que provoquent, un peu partout dans le
monde, les excès du néolibéralisme. Mais pour tenter, dans un esprit positif et constructif cette fois,
de proposer un cadre théorique et pratique permettant d'envisager une globalisation de type
nouveau et d'affirmer qu'un autre monde, moins inhumain et plus solidaire, est possible.

Cette sorte d' Internationale rebelle s’est réuni à Porto Alegre au moment même où se tenaient, à
Davos (Suisse) en 2001 et à New York en 2002, le Forum économique mondial qui rassemble,
depuis des décennies, les "nouveaux maîtres du monde" et en particulier tous ceux qui pilotent
concrètement la globalisation. Lesquels ne cachent plus leur inquiétude. Ils prennent très au sérieux
les protestations citoyennes qui, de Seattle à Kananaskis, ont lieu désormais, systématiquement,
lors de chaque sommet des grandes institutions qui gouvernent, de fait, le monde : OMC, FMI,
Banque mondiale, OCDE, G7, ALCA et même Union européenne.

Déjà en 1999, les événements de Seattle22 avaient profondément impressionné les décideurs
rassemblés à Davos. « Chaque année, notait par exemple un journaliste, un thème ou une
personnalité est la vedette du Forum économique mondial. En 2000, la vedette de Davos a été,
indiscutablement, Seattle. On y a surtout parlé de Seattle 23. » Conscients du déficit démocratique
qui accompagne la globalisation, d'autres défenseurs du modèle dominant n'hésitent plus à réclamer

21
Pour tout renseignement, consulter le site www.forumsocialmundial.org.br

22
Lire le dossier « Comment l'OMC fut vaincue », Le Monde diplomatique, janvier 2000.

23
International Herald Tribune, Paris, 2 février 2000.

23
qu'« on réfléchisse sérieusement pour modifier, dans un sens plus démocratique, les normes et les
procédures de fonctionnement de la globalisation 24 ». Et M. Alan Greenspan lui-même, président
de la Réserve fédérale des Etats-Unis, affirme désormais : « Les sociétés ne peuvent pas réussir
quand des secteurs significatifs perçoivent leur fonctionnement comme injuste 25. »

Venus des quatre coins de la planète, ces « secteurs significatifs » qui s'opposent à l'actuelle
barbarie économique et refusent le néolibéralisme comme « horizon indépassable » ont tenté, dans
un élan qu'il faut bien qualifier de novateur, de jeter les bases d'un véritable contre-pouvoir26 à
Porto Alegre.

RÊVEURS D’ABSOLU

Pourquoi précisément là ? Parce que Porto Alegre est devenue, depuis quelques années, une cité
emblématique. Capitale de l'Etat de Rio Grande do Sul, le plus méridional du Brésil, à la frontière
de l'Argentine et de l'Uruguay, Porto Alegre est une sorte de laboratoire social que des observateurs
internationaux regardent avec une certaine fascination27.

Gouvernée de manière originale, depuis quatorze ans, par une coalition de gauche conduite par le
Parti des travailleurs (PT), cette ville a connu dans maints domaines (habitat, transports en
commun, voirie, ramassage des ordures, dispensaires, hôpitaux, égouts, environnement, logement
social, alphabétisation, écoles, culture, sécurité, etc.) un développement spectaculaire. Le secret
d'une telle réussite ? Le budget participatif (« orçamento participativo »), soit la possibilité pour les
habitants des différents quartiers de définir très concrètement et très démocratiquement l'affectation
des fonds municipaux. C'est-à-dire décider quel type d'infrastructures ils souhaitent créer ou
améliorer, et la possibilité de suivre à la trace l'évolution des travaux et le parcours des

24
Joseh S. Nye Jr, « Take Globalization Protests Seriously », International Herald Tribune, 25 novembre 2000.

25
Cité par Jean-Paul Maréchal in Humaniser l'économie, Desclée de Brouwer, Paris, 2000, p. 22.

26
Lire Miguel Benassayag et Diego Sztulwark, Du contre-pouvoir, La Découverte, Paris, 2000.

27
Lire Bernard Cassen, « Démocratie participative à Porto Alegre », Le Monde diplomatique, août 1998.

24
engagements financiers. Aucun détournement de fonds, aucun abus n'est ainsi possible, et les
investissements correspondent exactement aux souhaits majoritaires de la population des quartiers.

Cette expérience politique s'effectue, il faut le souligner, dans une atmosphère de totale liberté
démocratique, en confrontation avec une vigoureuse opposition politique de droite. Le PT ne
contrôle ni les grands quotidiens locaux, ni la radio et encore moins la télévision, aux mains de
grands groupes médiatiques alliés au patronat local hostile au Parti des travailleurs. De surcroît,
tenu de respecter la Constitution fédérale brésilienne, le PT a des marges d'autonomie politique fort
restreintes et, notamment en matière de fiscalité, ne peut légiférer à sa guise. La satisfaction des
citoyens est toutefois telle que, en octobre 2000, le candidat du PT a été réélu à la tête de la mairie
avec plus de 63 % des voix...

Dans cette ville singulière, où s'épanouit une démocratie pas comme les autres, le Forum social
mondial a tenté, en 2001 et 2002, de mettre sur pied une autre globalisation qui n'exclut plus les
peuples. Le capital et le marché répètent, depuis dix ans, que, contrairement à ce qu'affirmaient les
utopies socialistes, ce sont eux, et pas les gens, qui font l'histoire et le bonheur des hommes.

A Porto Alegre, en ce XXIe siècle qui commence, quelques nouveaux rêveurs d'absolu ont rappelé
qu'il n'y a pas que l'économie qui soit mondiale, la protection de l'environnement, la crise des
inégalités sociales et la préoccupation des droits humains sont aussi des affaires mondiales. Et c'est
aux citoyens de la planète de les prendre enfin en main.

25