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MÉDIATHÈQUE de CHÂTEAUNEUF

Journal
des lecteurs
Janvier 2020 N° 41
Sommaire

Ceux qui partent, de Jeanne Benameur........................................4


Ceux que je suis, d’Olivier Dorchamps .........................................5
Éden, de Monica Sabolo ................................................................6
Le ciel par-dessus le toit, de Nathacha Appanah...........................7
Le dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin...................................8
Changer l’eau des fleurs et Les oubliés du dimanche,
de Valérie Perrin.............................................................................9
La rose de Saragosse, de Raphael Jerusalmy...............................10
Les veuves de Malabar Hill, de Sujata Massey ............................11
Possédées, de Frédéric Gros ........................................................12
Le bal des folles, de Victoria Mas.................................................13
Heartland. Au cœur de la pauvreté dans le pays le plus riche
du monde, de Sarah Smarsh........................................................14
The Valley. Une histoire politique de la Silicon Valley,
de Fabien Benoît ..........................................................................15
De l’urgent, du presque rien et du rien du tout,
d’Olivier de Kersauson.................................................................16
In waves, de Ad Dungo................................................................17

Coups de cœur
L'Insoumise de la Porte de Flandre, de Fouad Laroui................18
Petit éloge des fantômes, de Nathacha Appanah ........................18
Les fillettes, de Clarisse Gorokhoff ..............................................18
Loin, d’Alexis Michalik .................................................................19
Le premier homme, d’Albert Camus ............................................19
Édito


Quand le monde est traversé par des tempêtes sociales ou
naturelles, quand le feu dévaste la faune et la flore d’un
continent, pouvons nous rester assis dans un fauteuil avec un
bon livre ? Oui, parce que la lecture est peut-être le seul bien
de consommation dont nous pouvons encore abuser…
Loin de nous enfermer dans la passivité et l’indifférence, les livres nous
éveillent à la compréhension du monde et à la connaissance des autres.
On apprend de l’histoire comment les femmes ont été traitées,
enfermées ou bafouées : lisez Le bal des folles ou Possédées, vous
risquez d’être surpris…
Si vous préférez appréhender le présent ou l’avenir proche, ne ratez pas
l’extraordinaire ascension de la Silicon Valley et en contrepartie
l’aventure des laissés pour compte, tous ceux qui partent, pour trouver
une vie meilleure.
Et puis, bien sûr, il y a ceux que je suis ou que je voudrais être,
hommes aux destins fabuleux comme Gérard Philipe ou Olivier de
Kersauson ou citoyens ordinaires, qui traversent des épreuves ou
tentent juste de trouver leur place dans une histoire familiale difficile.
Oui, les livres, ceux que nous vous proposons entre autres, ont cette
fonction de nous ouvrir au monde qui nous entoure et de nous faire
entrevoir parfois une éclaircie…
Kafka écrivait en 1904 à Oscar Pollak :
« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ».


Alors laissez vous emporter !

Marie-Claude
Ceux qui partent
Jeanne Benameur
Actes Sud

Le titre nous invite, dans sa grande simplicité, à partager la charge


émotionnelle vécue par les émigrants qui, avant d'arriver dans l'Amérique
du début du XXe siècle, ont eu d'abord à… partir ! Il nous place d'office de
leur côté, dans leur tête, leur cœur, avant tout déchirés d'avoir eu à
quitter leur pays et avec lui, leur langue natale. En cela il opère un chan-
gement d'optique, qui fait le grand intérêt du roman ; nous vivons avec
eux, au débarquement à Ellis Island, deux journées d'anxiété, mais aussi
d'exaltation, selon le mobile du départ, vrai choix ou nécessité de survie.
Emilia et son père ne fuient pas la misère de leur Italie natale ; elle
vient avec ses premières peintures, poussée par le désir de s'accomplir
dans un pays où elle pense que les femmes ne sont pas soumises aux
hommes ; et lui, avec le rêve qu'ici les artistes sont mieux considérés.
Quant à Gabor, le jeune gitan, il espère faire ici respirer sa musique.
C'est bien différent pour la solitaire Esther qui a perdu toute sa famille
dans les massacres de son pays, l'Arménie, et ne peut s'accrocher qu'à un
rêve modeste de couturière. L'amitié et même l'amour, ou du moins l'at-
traction sensuelle, sont au rendez-vous, galvanisés par le besoin
d'entraide.
À l’affût, sur le quai, Andrew un jeune Américain, appareil photogra-
phique à la main, guette parmi les arrivants ceux qui pourraient
alimenter sa double passion : la photographie et grâce à elle, l'espoir de
capter, à travers les visages de ceux qui débarquent, les émotions qu'ont
vécues ses ancêtres islandais, évocation absente dans sa famille que la
réussite a américanisée.
Un souffle poétique traverse le récit qui fait la part belle à l'acte créa-
teur (peinture, musique, photo, mode même !) comme creuset universel
de l'humanité ; en cela il s’éloigne du réalisme qu'aurait pu emprunter la
restitution de la grande misère de cette expérience humaine ! C'est un
choix littéraire.
Nicole
Jeanne Benameur est romancière et poète. Elle a reçu de nombreux prix.

4
Ceux que je suis
Olivier Dorchamps
Finitude

Marwan est professeur agrégé d’histoire ; son frère jumeau Ali est avocat
et leur petit frère Foued en dernière année d’université. Élevés à Clichy par
des parents marocains venus en France pour « plus d’avenir et de liberté »,
tous trois sont français de naissance, d’esprit et le revendiquent.
Leur père meurt et ils découvrent avec consternation qu’il a pris une
assurance pour être enterré au Maroc, loin de leur mère, loin d’eux et de
ses amis ! C’est Marwan qui a été désigné dans le contrat pour accompagner
le corps au Maroc, en avion. Pendant que le reste de la famille descend en
voiture, Marwan accompagné de Kabic, fidèle ami de la famille va découvrir
« le secret », qui éclaire d’un œil neuf les décisions de vie de ses parents et
les rattache au Maroc.
Un livre sur la famille, la difficulté de l’émigré d’être chez lui quelque
part et l’acceptation de la transmission, de l’héritage de l’histoire familiale.
Le titre est révélateur et l’auteur l’explique lui-même : « Ceux que je suis »,
il est plusieurs à la fois par l’origine, l’éducation, la pensée et « ceux qu’il
suit » par descendance.
C’est un livre très délicat et tendre, toujours juste dans ses propos sur les
différences.
Je ne saurais pas dire mieux que l’éditeur : « Pudique et délicat à la
justesse irréprochable ».
Pour moi c’est un « beau » livre. Ne le lisez pas trop vite, vous regretterez
de l’avoir terminé !
Marie

5
Éden
Monica Sabolo
Gallimard

L'adolescence est le terrain d'exploration privilégié de Monica Sabolo. En effet elle


aime choisir, afin de développer ses intrigues tendues, cette période de la vie où se cris-
tallisent les rêves, les aspirations et les craintes.
Les lieux ont leur importance et sous-tendent les sensibilités exacerbées. Une peti-
te ville américaine à proximité d'une réserve indienne « coincée entre la forêt et
l'autoroute » ; un collège où se côtoient « blancs et autochtones ». La narratrice, une
jeune indienne, voit sa vie bouleversée par l'arrivée d'une jeune « blanche » et de son
père, choix incongru pour elle.
« Je voulais du béton, du bruit, je voulais un avenir ». L'attitude de la jeune fille, à
la fois distante et soucieuse d'exprimer son désir de connaître la culture indienne, la
fascine.
Il y a ceux – dont la narratrice indienne et son amie d'enfance – pour qui la forêt est
un lieu magique où les animaux apparaissent, envoûtent ou inquiètent, totems de l'es-
prit des morts et protecteurs des vivants ; ceux pour qui elle représente « l'ordre et le
profit » – les forestiers qui la ravagent et les touristes « blancs » qui l'envahissent l'été.
La forêt est aussi le lieu des disparitions et du viol. Le désir de vengeance se cristal-
lise pour une bande de jeunes indiennes révoltées à laquelle la narratrice aspire appar-
tenir : « Elles étaient devenues les esprits de la forêt. Elles étaient devenues sauvages ».
Le réel ne demande qu'à s'effacer devant les signes mystérieux et inquiétants de la forêt
martyrisée et adorée.
L'écriture poétique inspirée par les lieux sauvages sert d'écrin aux sentiments
extrêmes, à l'avenir incertain de la jeunesse indienne.
Nicole
Monica Sabolo, romancière française, a reçu le prix de la Société des gens de lettres (SGDL)
pour Crans-Montana en 2016 et a été nominée au prix Goncourt des lycéens pour Summer en
2017.

L’avis de Marie-Anne
Ce magnifique roman, à lire absolument autant pour la beauté de l’écriture que pour le sujet
traité, entre pleinement en résonance avec une enquête réalisée en 2016 sur la disparition et l’as-
sassinat de personnes autochtones. Une enquête nationale a été diligentée par le gouvernement
fédéral. Extrait du rapport de 2019 : « Si cette Enquête nationale survient aujourd’hui, ce n’est pas
parce que les peuples autochtones ont tardé à prendre la parole ; c’est plutôt parce que le Canada,
lui, a tardé à prêter l’oreille. Les femmes, les filles et les personnes “LGBT” autochtones au Canada
sont victimes de violence depuis trop longtemps. Les faits sont incontestables. »
« La violence coloniale, ainsi que le racisme, le sexisme, l’homophobie et la transphobie
envers les femmes, les filles et les personnes “LGBT” font partie intégrante de la vie quotidienne »,
souligne le rapport. De nombreux Autochtones ont donc grandi en normalisant la violence, alors
que la société canadienne fait preuve d’une apathie incroyable lorsqu’il est question de régler ce
problème… Cela équivaut à un génocide ».

6
Le ciel par-dessus le toit
Nathacha Appanah
Gallimard

Un conte moderne, une histoire de famille, ou un roman singulier… ?


Difficile de caractériser cette histoire touchante où les personnages sem-
blent fracassés. Commençons par Loup, un garçon de 17 ans, incarcéré à
la maison d’arrêt de Caen pour avoir causé un accident alors qu’il roulait
sans permis… Il allait rejoindre sa grande sœur Paloma, partie 10 ans
plus tôt de la maison, sans explication. Là, ils retrouvent leur mère Phénix
qui n’a jamais vraiment élevé ses deux enfants, incapable de leur donner
amour et sécurité.
Trois personnages, trois histoires de solitude et d’enfermement qui
vont peut-être se rejoindre en laissant éclater la vérité… Car « avant
Phénix, Paloma et Loup, il y avait Eliette et c'est par elle que tout a
commencé »…
La narratrice nous livre des souvenirs accolés les uns aux autres, sans
chronologie. Elle laisse le lecteur dériver et l’invite à retisser lui-même les
liens de cette famille aux racines coupées pour découvrir le bleu du ciel,
par-dessus le toit.
« Peut-être que si les gens et les cœurs pouvaient changer en un
instant, l'un d'eux aurait à table un geste qui ferait oublier tous les
autres ou des paroles si sincères et si douces que, d'un coup, celles
d'avant n'existeraient plus. »
Une écriture poétique, envoûtante…

Marie-Claude

7
Le dernier hiver du Cid
Jerôme Garcin
Gallimard

Avec pudeur et le souffle d'une admiration sans fin pour le beau-père


posthume qu'il n'a jamais connu, Jerôme Garcin brosse le portrait érudit
et sobre d'un jeune homme béni des Dieux mais hanté de fantômes
comme ce père collabo réfugié en Espagne dont il combattra les idées
mais qu'il soutiendra jusqu'au bout de son amour de fils.
Loyal et généreux, celui qui aurait dû devenir l'insouciant joli-coeur
du cinéma français va passer de l'autre côté des planches dans l'exigeante
austérité de Jean Vilar et des classiques pour tous. Inoubliable héraut de
Corneille et d'Hugo, il va porter très haut le noble flambeau du théâtre
populaire.
Accompagné de l'amour d'Anne et de ses enfants, il sombre à
Ramatuelle dans une fatigue étrange qui ne dit pas son nom.
Rentré à Paris après l'été 59, le crabe le frappe au foie au sommet de
sa gloire, figeant à 36 ans cet éternel jeune homme élégant et fougueux,
devenu, à l'instar d'un Radiguet, l'icône d'une génération.
L'écriture de Garcin a l'élégance racée de son modèle. On y sent toute
la force tourmentée d'un Gérard Philipe méditerranéen, solaire et tra-
gique, un héros camusien élevé face à la mer, qui ne rêvait rien tant que
d'incarner Hamlet.
Le destin capricieux ne lui laissera pas le temps de méditer sur « être
ou ne pas être ».
Patrick

8
Valérie Perrin
Albin Michel

Changer l’eau des fleurs


Violette, enfant née sous X, grandit sans amour, de famille
d’accueil en famille d’accueil. L’enfant « invisible ».
À peine majeure, elle rencontre Philippe, bel homme quelque peu
égoïste et surtout immature. Ils sont « garde-barrière », enfin…
Violette est garde-barrière ! Ils auront une fille, Léonine, à qui Violette
va donner tout l’amour qu’elle n’a pas reçu, et qui sera son trésor, sa
joie, son bonheur.
Après un drame que je vous laisse découvrir, Philippe disparaît, et
Violette devient gardienne de cimetière. En fleurissant le cimetière, en écoutant
et en prenant soin des autres avec beaucoup de bienveillance et de douceur,
Violette va réapprendre à vivre « je déguste la vie, je la bois à petites gorgées
comme du thé au jasmin mélangé à du miel ».

Les Oubliés du dimanche


Justine, 21 ans, est aide-soignante dans une maison de retraite de
son petit village de Bourgogne. Depuis la mort de leurs parents
respectifs (elle avait 4 ans), elle vit avec Jules, son « cousin-frère », chez
leurs grands-parents taiseux. Elle ignore tout de ce qui s’est passé, et a
juste le sentiment que quelque chose « ne tourne pas très rond ».
Elle prend réellement soin des résidents, et va aussi s’en occuper en
dehors de ses heures de service. Elle écoute le récit de leur vie, et en
particulier celle d’Hélène, dont elle note toutes les confidences.
Étrangement, des appels anonymes sont envoyés à la maison de retraite
pour annoncer le décès des « oubliés du dimanche », ces résidents qui ne
reçoivent aucune visite.
« Mais ce n'est pas trop dur votre travail ?
- Si, c'est super-dur. Je n'ai que vingt et un ans. Mes collègues sont plus vieilles
que moi. Elles ont toutes commencé plus tard. Ce métier c'est souvent un
deuxième métier. A mon âge, ce n'est pas normal de voir des corps fatigués.
Enfin, ce que je veux dire c'est que… c'est violent. Et puis, il y a la mort… Les
jours d'enterrement, je ferme les fenêtres parce qu'on entend les cloches de
l'église jusqu'ici…
- C'est quoi le plus dur ?
- Le plus dur, c'est d'entendre : “Il ne se rappelle jamais mes visites alors je ne
viens plus” ».
Je ne vous dévoilerai rien de plus, car ce roman mérite de prendre le temps
de la lecture et de la réflexion.

Deux romans de Valérie Perrin, qui parlent d’amour, de mémoire et de secrets


de familles, du temps qui passe, de résilience surtout. La sensibilité de l’écriture
donne du corps aux personnages, auxquels on finit par s’attacher vraiment.

Marie-Anne

9
La Rose de Saragosse
Raphaël Jerusalmy
Actes Sud

En 1485, dans la cathédrale de Saragosse, on assassina à coups de


couteau l'Inquisiteur, le père Arboès. Torquemada lui succéda et
désormais ses décrets s'appliquèrent au pays entier. À partir de ce
moment-là l'étau se resserra sur tous les Juifs, y compris les conversos,
jusqu'au moment où, sept ans plus tard, ils furent expulsés d'Espagne.
Cette période trouble, périlleuse, excessive est celle du livre. On suit
le sort de deux familles juives, riches et cultivées, les Montesa (qui ont
bel et bien existé), dont la conversion ne suffit pas à les protéger, et les
Cuheno, qui préparaient déjà leur fuite vers l'Empire Ottoman.
La fille des Montesa, Léa, est un personnage-clé du roman, esprit
libre, rebelle, et très douée pour le dessin. Ce talent-là est partagé par
l'autre protagoniste, Angel de la Cruz, hidalgo déchu devenu familier et
indic, ours mal léché qu'accompagne toujours son chien fidèle Cerbero,
tout aussi sale, repoussant et dangereux que son maître.
L'Église offre des récompenses à qui trouvera les coupables, de
l'assassinat d'abord, et une somme plus grande encore pour l'auteur des
dessins qui circulent, gravures placardées partout illustrant le crime puis
caricaturant Torquemada lui-même, signées d'une rose à la tige très
épineuse.
Qui est donc la Rose de Saragosse ? Quelle est la relique précieuse que
les Juifs promettent aux Ottomans pour leur assurer un accueil
favorable ?
Mystères, faux-semblants, guet-apens, mensonges abondent dans ce
monde pourri où la seule lumière salvatrice est celle de l'Art –
notamment la gravure, aux pouvoirs subversifs – auquel le livre rend un
bel hommage.
Érudit et ciselé, c'est un travail d'orfèvre qui mérite vraiment qu'on s'y
attarde.
Anne

10
Les veuves de Malabar Hill
Sujata Massey
Charleston

Sujata Massey, née en Angleterre de parents d'origine indienne et alle-


mande, a été élevée en Amérique et elle est l'auteur d'une série de polars
primés se passant au Japon. Celui-ci est le premier d'une deuxième série
située dans l'Inde des années 1920, où les mouvements indépendantistes
et un certain Gandhi dérangent l'ordre britannique et quelques esprits
libres commencent à s'interroger sur la place de la femme dans la société.
Inspirée par l'histoire d'une femme remarquable, première avocate en
Inde dès 1897, notre héroïne Perveen Mistry, Parsi comme elle, jouit de
ce même statut. En sa qualité de femme elle a l'unique privilège de
pouvoir questionner directement les trois veuves recluses (les purdahna-
shins) du titre, chez lesquelles un employé vient d'être assassiné. Aux
embrouilles de l'héritage s'ajoutent celles des rapports entre les trois
épouses et le mystère du crime lui-même, que seule Perveen pourra
démêler. En même temps elle doit obtenir son propre divorce, car sinon
c'est la fin de sa carrière.
À la fois roman historique, polar original et thriller juridique, Les
veuves de Malabar Hill dépayse et informe en égale mesure et serait un
excellent livre pour commencer votre année de lecture.
Anne

11
Possédées
Frédéric Gros
Albin Michel

En septembre 1632, à Loudun, en Anjou, des sœurs du couvent des


Ursulines, agitées de convulsions, se dirent possédées par le diable. Deux
ans plus tard, l'Église pense tenir son coupable, le père Urbain Grandier,
prêtre de Loudun, qui fut accusé, acquitté mais de nouveau accusé et fina-
lement condamné au bûcher. Toutefois les crises de possession ne cessè-
rent complètement que deux ans plus tard, le prêtre n'ayant servi que de
bouc émissaire.
Urbain Grandier, accusé par quelques folles, elles, soutenues par des
infâmes, et condamné d'avance par un tribunal de pleutres, de juges ven-
dus et de lâches.
Professeur de pensée politique à Sciences-Po, Frédéric Gros raconte si
bien cette histoire vieille de bientôt quatre siècles qu'elle résonne encore.
Et nous choque encore. Une cruauté sans fond au service d'une ambition
démesurée, et l'intérêt avant tout : ce récit vous glace le sang.
La religion n'y est qu'un outil aux mains d'hommes qui s'en servent
pour obtenir toujours plus de pouvoir, d'influence, d'argent. La conver-
gence d'intérêts de plusieurs personnes, religieux, politiques et écono-
miques, fit que Grandier, dont les seuls crimes étaient de trop plaire aux
femmes et d'être un libre penseur (auteur d'un traité contre le célibat des
prêtres, par exemple), n'avait aucune chance d'échapper au pire. Sa prin-
cipale accusatrice, par contre, supérieure du couvent, la mal nommée
mère Jeanne des Anges, s'en sortit très bien et devint le chouchou de la
cour, assistant même à la naissance du futur Louis XIV.
Une lecture qui n'est pas de tout repos, donc, mais un outil qui rap-
pelle de quoi les hommes sont capables vis-à-vis de leurs semblables.
Anne

12
Le bal des folles
Victoria Mas
Albin Michel

1885, à l’hospice de la Salpêtrière, le célèbre docteur Charcot


expérimente de nouveaux traitements sur les femmes internées le plus
souvent par leur père ou leur mari… parmi elles de vraies malades
mentales mais aussi des femmes saines d’esprit dont on se débarrasse.
Certaines passeront leur vie entière dans le dortoir des « folles », cent lits
où se côtoient toutes les générations.
Victoria Mas fait revivre cet univers effrayant à travers les portraits de
quatre femmes pour lesquelles on se prend de sympathie. La dernière
arrivée, Eugénie, jeune femme cultivée, est internée par son père parce
qu’elle communique avec les défunts… Contrairement aux autres, elle
refuse d’être considérée comme aliénée et tente d’instaurer le dialogue
avec Geneviève, une infirmière en chef dont les certitudes vont s’effriter
peu à peu.
Un grand bal très attendu des internées a lieu chaque année à la mi-
carême et la haute société parisienne s’y presse pour voir de près ces
« folles » transformées en bêtes curieuses. Cet événement va changer le
destin d’Eugénie et de son infirmière.
Avec ce premier roman, Victoria Mas frappe fort : elle dénonce la toute
puissance du pouvoir médical et notamment du neurologue Charcot et
les conditions innommables de l’internement à la fin du XIXe siècle. Mais
elle nous rappelle aussi la douloureuse condition féminine de l’époque.
Une lecture édifiante ! Les lycéens ne se sont pas trompés en décernant
à ce premier roman leur prix Renaudot…
Marie-Claude

13
Heartland. Au cœur de la pauvreté dans
le pays le plus riche du monde
Sarah Smarsh
Christian Bourgeois

Sarah Smarsh est née au Kansas, dans une famille d’agriculteurs blanche
et pauvre. Hearthland est le récit de cette famille, sur cinq générations.
Mères adolescentes, maris violents, en permanente recherche d’un équi-
libre permettant de vivre ou plutôt survivre à la misère. Une famille qui
subit une réelle ségrégation économique et non raciale dans ce « pays le
plus riche du monde », une famille pour qui le « rêve américain » est un
mensonge : des hommes et des femmes qui travaillent dur, multiplient les
petits boulots pour faire face aux factures et malgré tout ne réussissent pas
à s’en sortir car les choix des gouvernements successifs, de Ronald Reagan
à Bill Clinton, entraînent une diminution du prix des produits agricoles et
une augmentation des prix à la consommation, diminuent les aides (sco-
laires, médicales,...) et la valeur des terres.
Aux États-Unis, pour évoquer les familles comme celle de Sarah Smarsh,
on utilise des termes extrêmement péjoratifs : « Redneck », « trailer trash »,
« hillbilly » : un blanc ne peut être pauvre et s’il l’est, c’est tout simplement
sa responsabilité : soit parce qu’il ne travaille pas assez, soit parce qu’il est
« paresseux, stupide, drogué, dégénéré »…
Un constat ahurissant, un récit bouleversant sans aucun misérabilisme,
qui parle de bonheur simple « travailler la terre, non pas pour le prix du
boisseau de blé, mais parce que sentir l'odeur de la terre humide au lever
du soleil relevait du sacré ».
Un livre plein d’espoir aussi, puisque l’auteure, sortie de la spirale infer-
nale de la maternité adolescente et de la violence conjugale, partage la
vison du monde des personnes parmi lesquelles elle a grandi « selon
laquelle la justice valait la peine qu'on se batte pour elle et une vie
meilleure la peine qu'on la tente ».
Marie-Anne

Sarah Smarsh a grandi au Kansas où elle vit aujourd’hui. Journaliste, elle traite de
questions économiques et sociales pour différents journaux dont le Guardian et le New
York Times. Heartland est son premier livre.

14
The Valley. Une histoire politique
de la Silicon Valley.
Fabien Benoît
Les Arènes

L’histoire des États-Unis au XIXe et au XXe, c’est toujours plus à l’ouest, à la conquê-
te de l’espace, des richesses, réelles ou supposées, d’un individualisme toujours plus
poussé et d’un affranchissement des règles toujours plus grand : la Silicon Valley,
Californie, États-Unis : à la conquête de l’Ouest ! Le mythe américain par excellence,
telle une mission dévolue à ce peuple élu !
Ce sont aussi les hippies de San Francisco et leur désir de contre-culture, de
jeunes Américains créatifs, en rupture de la société telle qu’elle est, qui aspire à
construire un monde nouveau, à la recherche d’une liberté individuelle toujours
plus débridée…
Richesse de la terre (le silicium et non plus l’or), créativité et innovation des
hommes, liberté de pensée et d’agir, individualisme forcené : bienvenue dans la
Silicon Valley !
« L'histoire politique de la Silicon Valley est une histoire américaine. C'est une
histoire de conquête, de colonisation, de frontière à repousser, de monde à
reconstruire ou de nouveau monde à bâtir. La question est de savoir de quel monde
il s'agit ».
« Fred Terman [professeur à Stanford à partir de 1925 et considéré comme le
“père” de la Silicon Valley] entend bâtir un “triangle de fer”, autrement dit un
partenariat privilégié entre université, entreprises et armée ». Avec le soutien finan-
cier du gouvernement fédéral, l’université de Stanford forme des ingénieurs et des
chercheurs qui vont enrichir les entreprises de la région, ces dernières répondant
aux commandes de l’armée. Ainsi se met en place un système qui laisse libre cours à
la créativité de ces jeunes hommes (très peu de femmes !) qui pensent que l’informa-
tique va se démocratiser dans un premier temps, puis permettre une amélioration de
l’Homme : la voie vers le transhumanisme.
« La “révolution numérique”, celle portée par les GAFAM et les géants de la
Silicon Valley, n'est pas une révolution mais bien une contre-révolution, une
régression. C'est une contre-révolution qui n'a pas de limite, tant elle entend tout
embrasser, jusqu'à la nature humaine. Elle veut tout définir, tout régir. […] Elle ne
prône rien d'autre que le démantèlement des États, le règne de l'individualisme et
la fin de la société ».
Un ouvrage remarquablement documenté, à lire comme un roman d’anticipation
tant la découverte de l’histoire de la Silicon Valley est ahurissante… et fascinante !
Quel espace de liberté reste-il à l’homme ordinaire que nous sommes (presque)
tous, pour lutter contre cette « culture » qui nous aliène ?
Marie-Anne
Fabien Benoît, journaliste et documentariste, est l’auteur de « Le monde expliqué aux
vieux : Facebook ».

15
De l'urgent, du presque rien et
du rien du tout
Olivier de Kersauson
Cherche Midi

Vive Noël, vous savez, c'est la période des cadeaux, ce matin là, dans
mes chaussons que j'avais laissés devant la cheminée, j'ai trouvé ce livre
de Monsieur de Kersauson. C'est vrai que j'aime bien ce marin là.
C’est un dictionnaire qui donne la définition de A à Z d'un certain
nombre de mots : il commence par : À côté pour finir à : Vulgarité.
Compte tenu de l'anticonformisme de l'auteur, on peut s'attendre à des
dérapages ou plutôt des définitions qui semblent hors sujet et surtout au
style assumé « politiquement incorrect ».
Par exemple, Trip: « Abat est un groupe de musique qui vous prend
aux tripes » ou bien, Tomber : « L'aéronef est l'ancêtre de l'avion qui lui
a appris à tomber » et encore, Rappeur : « Le rappeur est à la musique ce
que le râpé est au fromage : un accident mécanique ». Je vous cite des
exemples très courts, d'autres comme le terme Éducation qui commence
par ces mots : « J'ai reçu une éducation assez solide sur le courage, la
vertu, la morale, la culture – je peux citer Ovide de mémoire, etc. » est
développé sur 2 pages.
Quand mes petits enfants, qui m'ont offert ce livre, m'ont demandé ce
que j'en pensais, je leur ai répondu que ce n'était pas les Pensées de
Pascal mais que ce livre s'y apparentait. Il est vrai que j'ai beaucoup ri et
réfléchi en le lisant. Monsieur de Kersauson est un dinosaure comme
tous les hommes d'action de cette génération et comme il le dit avec
humour, nous avions été élevés pour être des guerriers.
Monsieur Philippe Bouvard s’il a, de là haut, connaissance de ce livre,
doit être aux anges ! Ne manquez pas la définition d'Heureux, vous com-
prendrez pourquoi ce marin est différent. Enfin, ne manquez pas non
plus de lire la 4e de couverture qui se termine par ces mots : « Un
aventurier, libre dans tous les sens du terme ».
Jean Michel

16
In Waves
AJ Dungo
Casterman

C’est la première réalisation de ce jeune graphiste.


On sent le talent du graphiste et la pudeur du conteur.
En effet il parle de la maladie de Kristen, son amour ; puis de sa mort.
Sans pathos, avec délicatesse.
C’est elle qui lui avait fait découvrir le surf, il met en relation ce sport
et le quotidien de Kristen malade (l’acharnement, la soif de maîtriser la
vague). Ainsi que son chagrin à lui, qui telle « la vague, vous assaille, se
retire et revient ».
Au départ l’éditeur lui avait commandé une histoire illustrée du surf
pour jeunes, et au fur et à mesure la structure s’est imposée, il allait
raconter « Kristen ». Pour ce faire il met en parallèle, l’Histoire du surf
(les Polynésiens, Duke Kahanamoku, Tony Blake) en pages couleur sépia
et son histoire en pages bleues « bleu de l’océan, bleu de tristesse ». Les
deux se complètent et adoucissent le récit.
Les personnages sont représentés en silhouettes pour la plupart et
l’océan domine. Il s’attarde sur les choses importantes.
Des pages sans texte nous permettent de nous imprégner de ses sen-
timents, d’allonger le temps ; cette économie de mots amplifie le senti-
ment de grâce pour le lecteur.

Marie

17
Nos coups
L'Insoumise de la Molenbeek, comme si vous y étiez. Une
Porte de Flandre femme libre, un homme qui ne l'est pas du
tout, et le lecteur qui entre dans la peau de tous
Fouad Laroui les deux. Beaucoup de punch dans peu de
pages.
Éditions Julliard
Percutant et drôle sur un sujet qui, pour-
tant, ne l’est pas….
Anne

Mine de rien, ces sept nouvelles, évoquant


Petit éloge des fantômes
le passé et les chers disparus, réels ou imagi-
Nathacha Appanah naires, vous hanteront longtemps
Gallimard Anne

Trois fillettes, un papa aimant et dévoué


Les fillettes
et… une maman solaire et fantasque : « Avec
Clarisse Gorokhoff elle, Anton s’était dit qu’il aurait la vitesse et
l’ivresse ». Mais les démons, depuis l’adoles-
Éditions des Équateurs
cence, rôdent autour de Rébecca… L’amour
peut-il sauver une maman ?
Un livre hallucinant au rythme haletant :
tout est vu à hauteur des fillettes, même la
plus petite… les mots sonnent vrai et fort !
Un livre bouleversant !
Marie-Claude

18
de cœur

Loin - Alexis Michalik - Albin Michel

« De Charybde en Scylla » nous dit l’expression usuelle. Ici, point de


monstres marins mais une grande aventure, un grand voyage qui nous
mène, dans une écriture haletante, vers tous les confins du monde. Et de
rebondissement en rebondissement, Alexis Michalik nous embarque sur
son territoire : la liberté, cette immense espérance de tout un chacun : c’est
là, la découverte de ce jeune homme et de sa sœur, qui « osent » partir à
sa conquête, à l’aune d’un périple pour retrouver leur père.
 Un livre vif,
au style très moderne, qui vous emporte « Loin ».
 « Comment avoir
l’audace de prétendre être en vie si l’on vit sans oser »
Premier roman d’Alexis Michalik qui nous avait déjà séduit avec son
« Edmond » couronné d’un Molière et porté à l’écran. Prix Renaudot des
Lycéens
Nicolas

Le premier homme - Albert Camus - Gallimard

Un récit à (re-)lire à en être (une fois encore) bouleversé ; les 144 pages
retrouvées il y a 60 ans dans la dans la voiture éclatée contre un platane, à
côté du corps d'Albert Camus ; leur brouillon, un manuscrit inachevé. Le
philosophe laisse la place à l'homme mûr qui retourne voir sa mère à Alger.
Sous un pseudonyme, il entame le récit sensible, sensuel, de ses premières
années où, au sein de la misère, il « apprit que la compagnie des hommes
était bonne et pouvait nourrir le cœur », leçon fondatrice.
Au souvenir du père qu'il n'a pas connu, mort à la guerre, sorte de trou
noir pauvre en témoignages, succède le fourmillement de souvenirs du
« petit boursier de la laïque ». Enfant, il a su trouver dans la misère extrême
des faubourgs d'Alger ce qu'il dit avoir gardé, devenu adulte, « cette ardeur
affamée, cette folie de vivre » qu'il proclame dans les sublimes dernières
pages. Au cœur du cœur, une mère dont il a surpris l'amour dans « le
regard tremblant, doux, fiévreux », admiratif qu'elle porte un jour sur lui.
« Elle m'aime, elle m'aime donc ! »
Son art est d'avoir rendu la nostalgie flamboyante.
Nicole

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Médiathèque Municipale
de Châteauneuf
1, rue du Baou
Tel. : 04 93 42 41 71
mediatheque@ville-chateauneuf.fr

Journal des Lecteurs


écrit par et pour les lecteurs

Mise en page :
L’esp@ce Multimédi@
Rédacteur en Chef :
Marie-Claude LAMBERT

Impression :
Zimmermann - Villeneuve-Loubet