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Benjamin Griveaux Sean Christian

Deux Ans Après


Roman

Et si vraiment,
tout devenait possible…
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« Ça a commencé comme ça ».
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« May the Force be with you ».


Obi-Wan Kenobi, Star Wars

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Ces événements se déroulent en France, entre le 15 et le 22 novembre 2009.

Chapitre 1

Dimanche 15 novembre 2009, 20h30

Longtemps, Marcelle Bénault s’était couchée de bonne heure. Mais la réussite


fulgurante de son mari lui imposait désormais des mondanités quotidiennes. Aussi
vivait-elle comme un soulagement que la réception de ce soir se tienne dans son
magnifique hôtel particulier hautement sécurisé. Elle aurait la possibilité de s’éclipser
tôt pour lire en rêvant l’un de ces magazines de mode dont elle restait friande.

Elle tenait avec élégance son rôle d’épouse du plus médiatique patron de France. Serge
Bénault était devenu en deux ans l’un des plus puissants hommes d’affaires français,
voire européens. Il avait amassé au pas de charge une fortune colossale en vendant des
matériels de protection passive ou active pour les collectivités et les particuliers. La
logique sécuritaire en vogue avait démultiplié la demande, ce dont Serge Bénault avait
su profiter par la grâce de liens opportuns avec les plus hautes instances du pouvoir
politique. Homme d’une grande sévérité, capable de trouver des compromis habiles et
créatifs, il avait fini par racheter ou pousser à la faillite la plupart de ses concurrents.

Sans vendre réellement des armes, il commercialisait une large gamme de produits
utiles, allant de la bombe lacrymogène d’autodéfense aux équipements complets anti-
émeutes. Le groupe Krücher, qu’il avait fondé, dominait totalement ces marchés. Les
actions Krücher se négociaient sur toutes les places financières, et enrichissaient les
boursicoteurs.

Tout Paris se pressait ce soir dans la voie privée où il résidait. Une longue file de
célébrités attendait de passer les barrières, sous l’œil avide des caméras de télévision,
dans le périmètre d’observation des dispositifs de surveillance Krücher. On y croisait
des animatrices de jeux télévisés en robe longue, et des starlettes à jupe courte. Quelques
chanteurs à la mode s’offraient aux flashs des photographes pendant que des acteurs en
vue faisaient entendre leur voix aux micros des radios. Les grandes signatures de la
presse figuraient en bonne place dans la liste des invités. Les plus jolies journalistes
pénétraient dans l’hôtel particulier au bras de leur ministre de mari. Il se murmurait
que le Président de la République pourrait honorer la soirée de sa présence. Ses liens
d’amitié avec Serge Bénault étaient notoires.

Au milieu du gigantesque hall d’entrée trônait, sous une vitrine blindée, le premier
modèle jamais fabriqué de la matraque électrique pour femmes imaginée par Serge
Bénault. Elle était aux entreprises Krücher ce que l’iMac était pour Apple, l’instrument
de la renaissance, une pièce dont chaque collectionneur connaissait la valeur. A côté, une
Marcelle Bénault radieuse, parée d’une rivière de diamants que son âge autorisait et
d’une robe de couturier sortie de la garde-robe de sa fille, souhaitait la bienvenue à
chaque invité d’une voix chaleureuse. La réception se poursuivait en haut du grand
escalier de marbre qui s’enroulait de part et d’autre du hall d’entrée.

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Parmi les serveurs philippins au pas raidi par le poids des plateaux chargés de
champagne, déambulait José Nikoster. Ce grand brun à la cinquantaine élégante
promenait son ennui devant les nombreuses œuvres d’art moderne dont les murs étaient
recouverts. La présence de cet homme qui plaisait aux femmes au milieu d’un tel
déballage de richesses en aurait étonné plus d’un. José Nikoster personnifiait dans
l’opinion les luttes altermondialistes. Depuis une vingtaine d’années, il se battait au nom
des opprimés de la terre, des laissés pour compte de tous les pays, qui en avaient fait leur
porte parole. Son éloquence et son charme ténébreux le prédisposaient
remarquablement à ce rôle.

Il s’était rendu célèbre en introduisant le micro-crédit en Erythrée, et en contribuant à


sortir de la pauvreté une centaine de familles d’éleveurs. Bien que ces familles aient
replongé dans la misère quelques années après, José Nikoster avait tiré avantage de ses
passages télé fort réussis jusqu’à devenir une référence incontournable pour les
journalistes. Avec le temps, il avait renforcé sa renommée par des actions plus
médiatiques que réellement rebelles, dans des sociétés occidentales auxquelles il offrait
régulièrement des diversions cathartiques. Tout le monde y trouvait son compte, à
commencer par José Nikoster lui-même, dont la fortune avait grandi au rythme, rapide,
de sa consécration médiatique.

Il observait d’un regard méprisant les petits canapés prétentieux qu’un serveur intimidé
lui proposait. Entre le saumon d’Irlande trop rouge enroulé dans un concombre trop
vert, et l’asperge recouverte de deux grains de caviar déposés avec précision, sa main se
faisait hésitante.

- « Moi je prendrais l’asperge, Monsieur Nikoster », fit derrière lui la voix cassée d’une
jeune femme blonde aux cheveux courts, glissée dans un fourreau de soie argentée qui
ne devait pas lui laisser une grande liberté de mouvement.

- « Votre père sait-il que vous avez déjà goûté en cuisine tous les canapés prévus pour ses
invités, Mademoiselle Bénault ? », lui répondit-il sur un ton ironique, ne se tournant
vers elle qu’à moitié pour lui laisser observer les fossettes qui avaient contribué à sa
célébrité.

- « Vous savez Monsieur Nikoster, contrairement à vous je n’ai pas peur de lui ». La fille
de Serge Bénault avait hérité de son père le goût de l’affrontement.

Nikoster la toisa d’un regard amusé. « Rendez-vous donc utile, jeune fille, et conduisez-
moi jusqu’à lui. J’aimerais lui parler ».

Elle posa sa main sur son bras, et en l’attirant contre elle entreprit la traversée de
l’enfilade de salons qui ressemblaient à autant de galeries d’art. Trois cents paires
d’yeux observèrent avec amusement ce couple inattendu progresser à travers la foule.
Les conversations des dîners parisiens mentionneraient cette scène pendant au moins
une dizaine de jours. Elles évoqueraient également la réaction de Serge Bénault.

- « Mon Papounet chéri », minauda la jeune femme en s’appuyant contre le corps


musclé de Nikoster, « José te cherchait. Je crois qu’il a des choses à te dire. Je te le laisse,

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mais ne le garde pas trop longtemps … ». Elle s’éloigna, non sans oublier d’adresser un
sourire trop appuyé à Nikoster.

- « Vous l’imaginez, José, je n’ai pas rêvé toute ma vie d’avoir pour gendre un play-boy
international ayant deux fois l’âge de ma fille », déclara Bénault suffisamment fort pour
être entendu de leurs voisins.

Sans attendre la réponse de Nikoster, qui ne prévoyait pas d’en faire, il lui fit signe de
l’accompagner. Son bureau se trouvait à l’étage supérieur. Les haut-parleurs
annonçaient aux invités le début d’une de ces parties de paint-ball qui avaient fait
l’originalité, ainsi que la renommée, des soirées de Serge Bénault.

A chacune de ses réceptions, on voyait des élégantes endosser avec un frisson des blouses
blanches de protection par-dessus leurs robes griffées, et remplacer leurs escarpins par
des chaussures protectrices à talons plats. Les femmes se voyaient rassemblées en une
équipe unique, opposée à l’équipe des hommes. Serge Bénault, en professionnel de la
sécurité et du combat, racontait à qui voulait l’entendre que le paint-ball était le plus
fascinant de tous les jeux de société, puisqu’il développait toutes les qualités nécessaires
dans le monde moderne : agilité, audace, courage physique et esprit d’équipe.

José Nikoster n’oublierait jamais le vacarme des invités à l’annonce du début de la


partie de paint-ball. Comme il n’oublierait jamais l’odeur de sueur âcre et incongrue qui
régnait dans le bureau de Serge Bénault lorsqu’il y pénétra. Toutes les victimes
d’accident s’avèrent capables de décrire avec minutie de nombreux détails, en dépit de
la brièveté des faits. Un peu comme si le temps s’était ralenti, comme si leur cerveau
s’était mis à fonctionner à une vitesse prodigieuse. Longtemps, il se remémorerait la
scène qu’il allait vivre. Longtemps, il serait en mesure de la décomposer en séquences
ordonnées, seconde par seconde. D’abord, la silhouette d’un homme cagoulé avait surgi
de la pénombre de la pièce, et s’était dressée devant eux, le bras levé. Ensuite, il avait vu
la lame que tenait l’inconnu dans sa main droite, une lame courbe et parfaitement
aiguisée. Il se souvenait de la crispation réflexe de ses abdominaux, qui lui avait permis
d’esquiver le coup en se plaquant au sol. Bénault avait poussé un cri bref. La pointe de
l’arme destinée à Nikoster s’était plantée dans la carotide du puissant industriel. Il
revoyait le regard effrayé et résigné de Serge Bénault. Son sang s’échappait par
pulsations régulières, rapides d’abord puis de plus en plus lentes. L’homme d’affaires,
en professionnel averti du close combat, avait tout de suite compris où il avait été touché,
à défaut de comprendre pourquoi. Il avait émis quelques grognements modestes pendant
qu’il s’affaissait lentement. Ses mains désormais rouges caressaient son cou plus qu’elles
ne le pressaient. Les derniers instants de la trépidante vie de Serge Bénault avaient été
empreints d’une forme de sérénité.

Nikoster n’avait pas vu le tueur s’enfuir. Il l’avait épargné. Il garderait en mémoire,


avec acuité, sa profonde panique. Il s’était précipité dans l’escalier de marbre en faisant
attention de ne pas glisser sur les marches. Dans sa hâte, il avait bousculé l’un des
serveurs qui en avait lâché le lourd plateau qu’il portait. Le bruit des coupes de
champagne explosant sur le sol avait un instant couvert les glapissements de la partie de
paint-ball jouée dans le parc. Contrairement à ce qu’il aurait jugé indispensable en
temps normal, il n’avait pas ralenti le pas. Il n’avait pas eu le moindre regard pour le
philippin dévasté qui n’aurait plus, dès le lendemain, qu’à chercher un nouvel
employeur.

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En arrivant dans le hall, il croisa la fille de Serge Bénault.

- « Je vous attendais, José. Maintenant que vous avez fini de travailler avec mon père,
peut-être aurez-vous l’esprit à vous détendre ? ».

Mais la fin de sa phrase se perdit dans le hall, qui lui parut glacial comme le cœur des
hommes. José Nikoster l’avait totalement ignorée. Sans doute n’avait-il même pas noté
sa présence. Elle entendit claquer la portière de la voiture hybride de l’icône
altermondialiste, puis un long crissement de pneus dans l’allée de la demeure familiale.

Quelques minutes plus tard, dans un bureau lambrissé de l’Elysée ouvrant sur les
magnifiques jardins du Palais, quelques hauts fonctionnaires de permanence
entendaient Philippe Perrain hurler des grossièretés. Le Conseiller Spécial du Président
faisait généralement l’admiration de tous pour son sang-froid à toute épreuve, ainsi que
pour sa maîtrise unique de la langue française. Le seul relâchement répertorié s’était
produit deux ans plus tôt, le soir de l’élection à la Présidence de la République du
candidat auquel il avait associé sa brillante carrière.

- « Vous êtes vraiment les pires connards de la Terre !!! Vous deviez buter cette raclure
d’altermondialiste ! Pas le meilleur ami du Président !!! Bande d’enfoirés de merde !
Bonjour le bordel, maintenant ! Dégagez ! Quittez le territoire ! On vous envoie au
vert ! ».

Il sortit de son bureau sans prendre le temps d’en fermer la porte, et se précipita vers sa
voiture. Il espérait qu’il trouverait les mots pour convaincre Marcelle Bénault. Il
espérait que la raison d’Etat déciderait la veuve de l’homme d’affaires à lui remettre
toutes les images enregistrées par les nombreuses caméras de surveillance dont le
domicile de Serge Bénault était truffé.

Ensuite, seulement, il préviendrait le Président.

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Chapitre 2

Lundi 16 novembre 2009, 09h00

- «Mais qu’est-ce que je fous là ? Ils ont pété les plombs ! ».

Pierre Martin scrutait minutieusement chaque recoin de l’espace confiné dans lequel il
avait été jeté voilà plus d’une heure. Il était assis sur un banc en pierre très
inconfortable, excroissance improbable du mur contre lequel il s’était adossé. Face à lui,
une paroi lisse et transparente, qui n’avait que l’apparence de la fragilité, lui permettait
d’observer le va-et -vient incessant des fonctionnaires de police. Aucun son extérieur à
sa cellule ne lui parvenait. Pour s’occuper, il imaginait le bruit des doigts sur les claviers
prenant les dépositions, les coups sourds des tampons assénés sur des documents
officiels, le cliquetis des clefs et des menottes qu’arborait chaque policier à sa ceinture.
De chaque côté, une paroi en plexiglas, sans aucun doute à l’épreuve des balles, le
séparait de ses voisins. Le premier, à sa droite, était recroquevillé par terre, à moitié
sous le banc, les yeux fermés. L’état de sa chemise maculée de tâches brunâtres laissait
supposer une consommation excessive de substances plus ou moins psychotropes. Il
dormait à poings fermés. Le second intriguait Pierre. Il incarnait à merveille le mujahid
afghan, ou du moins la représentation que s’en faisait l’occidental moyen depuis le 11
septembre 2001 : teint mat, barbe imposante, sourcils noirs, longue tunique descendant
jusqu’aux chevilles, bonnet blanc en toile vissé sur le crâne. Il regardait fixement devant
lui et se balançait très légèrement d’avant en arrière dans un état semi-catatonique.
Pierre Martin l’imaginait aisément appelant à la guerre sainte, ou grimpant en hurlant
dans un bus de ramassage scolaire, le corps couvert d’explosifs.

Pierre était prostré. Il avait ôté sa veste et contemplait désormais ses chaussures dont les
lacets avaient été retirés.

- « Je vais finir par me faire virer avec leurs conneries. Impossible de passer un coup de
fil pour prévenir mon bureau. Je pourrais soi-disant alerter un complice ! Un complice,
moi ?! Tout ça pour une histoire de ticket de métro. Jamais on ne me croira au bureau.
Je devrais déjà y être. Je devrais être en plein entretien trimestriel d’évaluation. C’est
sûr, je vais perdre mon job. Quelle merde ! ».

La porte de la cellule s’ouvrit brusquement. Deux officiers de police judiciaire venaient


enfin le chercher. Le plus jeune lui fit signe de s’avancer.

- « Monsieur l’officier, j’aimerais vraiment passer un coup de fil à mon bureau, j’avais
un entretien d’évaluation ce matin et… ».

- « Pas de coup de fil, Martin ».

- « Mais j’ai droit à ce coup de fil », tenta-t-il vainement, certain de son bon droit, et
surtout des connaissances acquises au fil des années devant les séries policières
américaines dominicales qu’il subissait avec ses enfants.

- « Inutile d’insister, Martin ».

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Pierre abandonna aussitôt l’idée de téléphoner à qui que ce soit. Il fut d’abord conduit
dans un bureau où l’on prit ses empreintes. C’était désormais la règle pour n’importe
quelle infraction, ou même pour toute personne simplement entendue à titre de témoin.
Le syndicat des avocats et celui de la magistrature avaient bien tenté d’alerter l’opinion
publique sur les dérives probables d’une telle mesure. Certaines associations avaient
même vu le jour dans l’espoir de défendre un certain droit au respect de la vie privée en
dénonçant la constitution de ces fichiers d’empreintes. Mais tout cela avait vite périclité.
Les Français voulaient de la sécurité : le gouvernement en place depuis deux ans allait
leur en donner. Et tant pis pour les « droits de l’hommistes », qui agitaient naïvement le
spectre d’un Big Brother tout puissant. Le concept ne faisait plus recette. Orwell était
progressivement retiré des stocks des libraires, à l’instar de nombreux autres auteurs de
science-fiction.

- « Les mains dans le dos maintenant, on te passe les bracelets ».

Pierre s’exécuta. Il sentit les mâchoires d’acier se refermer sur ses poignets. Le contact
du métal froid sur sa peau sonna le glas de son innocence. Il allait sans doute être mis en
examen, terme mystérieux qu’il lisait chaque jour dans la presse, mais qui lui semblait
réservé aux grands patrons ou aux hommes politiques et dont il ignorait le sens réel.
Allait-on perquisitionner son appartement au lever du jour ? Lui retirer ses enfants ?
Décortiquer ses comptes bancaires ? Serait-il conduit au tribunal dans une voiture
blindée avec des hommes armés et cagoulés comme il l’avait vu à la télé ?

Encadré par les deux officiers, il traversa une bonne partie du commissariat avant
d’emprunter un escalier qui menait au sous-sol. On le fit patienter plusieurs minutes
devant une pièce aux vitres fumées dénommée de manière neutre mais explicite Salle
d’interrogatoire n°2. Les policiers l’installèrent sur une chaise, sans un mot. La porte
claqua. A nouveau, il était seul. L’extrême luminosité de l’endroit contrastait avec la
pénombre du couloir. Des rangées de néons se succédaient au plafond et créaient une
atmosphère de bloc opératoire. Aucun mouvement de son visage, même le plus infime,
ne pourrait échapper à la vigilance de ses inquisiteurs : ici les artifices n’avaient plus
droit de cité. Au milieu de la pièce trônait un bureau en bois noir sur lequel ronronnait
un ordinateur portable. Aux murs, quelques vieilles étagères accueillaient de rares
dossiers, peut-être factices, et deux reproductions d’oeuvre de Munch.

L’attente commença. Il se souvint d’un ouvrage qu’il avait lu dans sa jeunesse sur les
dossiers noirs de la police française. L’auteur y décrivait en détail les bavures, les
enquêtes bâclées, les innocents passés à tabac et finalement condamnés sans preuve. Ces
pratiques avaient cours dans la France des Trente Glorieuses. Sans doute en était-il
autrement aujourd’hui, à l’heure d’Internet et de la mondialisation.

Pierre Martin profita de ce moment de solitude, à l’abri des regards, pour rassembler
les évènements de la matinée. L’énervement de son interpellation était passé, tout
comme l’amusement temporaire suscité par le ridicule de sa situation.

Cette journée du 16 novembre avait mal commencé.

7h. Le réveil avait sonné une heure plus tôt qu’à l’accoutumée. D’habitude, Pierre
commençait sa journée de travail à 9h30. Mais ce matin, il subissait son entretien

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d’évaluation trimestriel. Il fallait donc être à 8h30 précises au bureau. Le manager
n’attend pas ! Depuis un an, il travaillait pour Nagy Shoes, le leader européen de la
chaussure à talonnettes. Le marché était devenu très concurrentiel depuis la montée en
puissance des producteurs indiens et chinois. L’entreprise avait déjà subi plusieurs
restructurations, et aujourd’hui son activité en France se limitait à distribuer ce que
d’autres fabriquaient ailleurs jour et nuit. Pierre Martin, en tant que responsable de
catégorie B, était évalué chaque trimestre par son chef de secteur sur ses résultats. Le
moindre écart avec le chiffre d’affaires prévisionnel, ou la plus imperceptible baisse de
rentabilité, donnait lieu à une sanction immédiate pouvant aller jusqu’au licenciement.
C’était désormais la règle avec les nouveaux contrats de travail. Il était titulaire d’un
Contrat Liberté Emploi (CLE), renouvelable tous les trois mois. Chaque trimestre, il se
pliait donc docilement au feu nourri des questions de son responsable. Il apprenait par
cœur les résultats des enseignes dont il avait la charge, secteur par secteur. Ce n’était
pas le premier entretien de ce type pour Pierre, mais à chaque fois la même nervosité le
gagnait. Il était un bon salarié, mais pas le meilleur de son étage. Il aimait son travail,
mais pas au point de lui sacrifier sa vie de famille. Il était dans la moyenne, et ça lui
convenait parfaitement.

7h45. Pierre venait de sortir de son immeuble du Xè arrondissement de Paris. C’était


une belle journée pour un mois de novembre. Il portait son plus beau costume, réservé
aux entretiens, un costume gris clair, très légèrement cintré, offert par sa femme il y a
cinq ans pour leur dixième anniversaire de mariage. Seulement vingt minutes de métro
plus tard, il serait sur son lieu de travail et aurait le temps de boire un café serré dans la
cafétéria. Il y puiserait l’énergie nécessaire pour expliquer à son manager tout le bien
qu’il pensait des nouveaux indicateurs de performance mis en place par Nagy Shoes
pour suivre le rendement de ses salariés. Plongé dans ses réflexions, il n’entendit pas
tout de suite la personne qui pressait le pas derrière lui. Alors qu’il entamait la remontée
du boulevard de Magenta, quelqu’un lui agrippa le bras. Il reconnut tout de suite
monsieur Pernot, le Responsable de la Sécurité du Quartier.

- « Bonjour Monsieur Martin ! Dites donc, vous rêvassez ce matin ! Je vous appelle
depuis deux bonnes minutes et vous ne vous êtes même pas retourné ! Vous n’avez rien à
vous reprocher, rassurez-moi ! », lui lança le petit homme moustachu un peu rougeaud
qui se tenait devant lui. Pierre le méprisait souverainement. A la maison, il l’appelait le
collabo. Monsieur Pernot avait une cinquantaine d’années. Il portait toujours la même
veste sombre, qui faisait sa fierté, dans le dos de laquelle était inscrit : « Sécurité
Citoyenne ». Depuis un an, il était le premier Responsable de Sécurité élu par les
habitants du quartier. Il l’avait emporté faute d’autres candidats. Ancien comptable, il
avait abandonné l’environnement rigoureux, mais néanmoins confortable, des comptes
de résultats et des bilans pour celui de la rue, « plus en prise avec le monde réel »
d’après ses propres termes. Il percevait une confortable rémunération pour cette
activité. Elle était entièrement prise en charge par les habitants du quartier : Monsieur
Pernot coûtait soixante-trois centimes d’Euro par an et par personne. C’était là le prix
de la sécurité.

- « Pardon de vous déranger de si bonne heure, monsieur Martin, mais nous faisons une
enquête de voisinage pour connaître votre sentiment sur les problèmes de sécurité dans
le quartier. Vous avez quelques minutes à me consacrer ? ».

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- « Les problèmes de sécurité ? Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Veuillez m’excuser
monsieur Pernot, mais je suis vraiment pressé ce matin », tenta Pierre pour échapper à
un pénible échange matinal.

- « Ce sera très court, rassurez-vous ! Je ne parle pas de la sécurité en général, mais de


vos problèmes à vous, au quotidien. Ça doit forcément vous intéresser, non ? ».

- « Mais pourquoi voulez-vous absolument que j’ai des problèmes de sécurité ? Et au


quotidien, en plus. Est-ce un problème de ne pas en avoir ? J’en ai bien d’autres des
problèmes ! Avec mon boulot, avec mes crédits, avec mes enfants… Je suis désolé, mais
je dois vraiment vous laisser ». Devant le regard irrité de son interlocuteur, Pierre lui
proposa de rencontrer son épouse qui, elle, aurait peut-être des choses à lui apprendre.

- « Je connais votre adresse. Merci monsieur Martin, je passerai la voir dans la


journée ».

Pierre Martin salua monsieur Pernot et reprit son chemin, légèrement honteux du
mauvais coup qu’il venait de jouer à son épouse. Après tout, pourquoi serait-il le seul à
subir un entretien désagréable aujourd’hui ? Il arriva place de la République et
s’engouffra dans la bouche de métro. Il avait encore un peu d’avance sur son emploi du
temps millimétré, mais la perspective d’un café avant l’entretien d’évaluation
s’éloignait.

A la différence des autres matins, la foule était plus compacte devant les portillons.
Pierre porta nonchalamment sa main vers la poche intérieure gauche de son costume,
sortit son portefeuille pour y prendre son ticket. La jeune fille à ses côtés fouillait
désespérément son sac pour y trouver le sésame. Elle empestait le parfum bon marché,
mais le désordre savamment organisé de sa chevelure, son jean taille basse qui livrait au
regard de tous ses salières de Vénus et son air faussement ingénu lui évitèrent les
remontrances d’usage des angoissés du matin. Elle parvint enfin à mettre la main sur sa
carte d’abonnement qu’elle plaqua contre la machine. Un léger bruit retentit, signe de
délivrance tant attendue et promesse d’un voyage sans plaisir dans les entrailles de la
capitale. Pierre observa la jeune femme s’éloigner. Il aimait son épouse et ses enfants,
mais un mariage précoce l’avait privé des jeux de l’amour auxquels ses camarades
avaient goûté. Il avait beaucoup écouté les exploits des uns, les déceptions des autres,
l’amertume de tous.

- « Vous y allez ? On n’a pas que ça à faire ! », entendit-il fuser de part et d’autre.

8h02. Il s’avance vers le tourniquet, glisse son ticket dans la fente de la machine et
pousse avec sa mallette les trois barres métalliques. Voyant rouge. Buzzer identique à
celui des jeux télévisés en cas de mauvaise réponse du candidat. Les trois barres restent
immobiles. Martin reprend son ticket et retente l’opération. Résultat identique. Il se
retient, mais il est déjà trop tard, le sang lui monte au visage. Il sent le regard des autres
posé sur lui. Il rougit, honteux d’infliger à ces inconnus une attente supplémentaire. Il
s’excuse, renouvelle l’opération une troisième fois dans un ultime espoir de voir enfin le
voyant vert s’allumer. Mais rien n’y fait. Il est déjà fautif. Il jette un coup d’œil rapide
aux autres tourniquets. Ils fonctionnent. Impossible d’invoquer une panne généralisée
du système. Il est la seule et unique cause de l’embouteillage qui s’est d’ores et déjà
formé derrière lui. Il vérifie qu’il n’a pas d’autre ticket dans son portefeuille. Aucune

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solution de ce côté-là. Pas de distributeur non plus en ligne de mire. Il doit réagir,
trouver un guichet et expliquer la situation à un agent de la RATP. Il a déjà fait demi-
tour lorsque la personne derrière lui, un jeune homme d’une vingtaine d’années, vêtu
d’un costume à l’élégance discrète, lui pose la main sur l’épaule.

- « Passez avec moi monsieur. Je vous tiendrai le portillon. »

- « Merci, mais mon ticket est valide. Je ne comprends pas pourquoi ça ne marche pas ».

- « Ne craignez rien. Il n’y a jamais de contrôle à cette heure là. Trop de monde ! ».

Pierre hésite. Il évalue rapidement le risque qu’il est sur le point de prendre. Le temps
joue contre lui. Il ne peut se permettre le moindre retard à son entretien. Il se décide et
emboîte le pas du jeune homme. Après un dernier remerciement, il poursuit son chemin
direction Châtelet. Il fait à peine quelques mètres avant d’être rejoint par trois
personnes en uniforme bleu, matraques à la ceinture et casquettes enfoncées. Elles lui
intiment l’ordre de présenter son titre de transport. Se souvenant des conseils de sa
mère judicieusement distillés tout au long de son enfance, il décide de jouer la carte de
l’honnêteté. Elle finit toujours par payer disait sa maman.

- « J’ai un billet valide, mais la machine l’a refusé trois fois. J’ai donc suivi la personne
devant moi et… ».

Le chef du trio, qui l’encerclait désormais, coupa Pierre dans son explication pour lui
annoncer le prix de son délit, à savoir 500 Euros. Pierre s’insurgea, il n’avait pas une
telle somme sur lui et son compte présentait déjà un solde débiteur ce mois-ci. Mais le
responsable de l’équipe d’intervention de la RATP resta inflexible. Il se borna à répéter
mécaniquement le montant de l’amende à laquelle s’exposait tout contrevenant. Pierre
perdit subitement son calme et retrouva très provisoirement la verve qui était la sienne
lorsqu’il s’était engagé, alors étudiant, contre les violences policières faites aux
immigrés. Alors qu’il entamait le couplet traditionnel pouvant se résumer au slogan
« police partout, justice nulle part », il sentit l’un des hommes l’agripper par l’épaule,
lui remonter le bras droit trop haut dans le dos, et le plaquer vivement au mur. Il en
lâcha son attaché case et redoubla d’invectives à l’égard des trois molosses. Il vit alors
l’un d’eux se saisir de son talkie-walkie et répéter à deux reprises « Nous avons un code
rouge ! ». Quelques minutes passèrent. Pierre s’était tu. Les contrôleurs restaient
impassibles et silencieux, arborant l’air satisfait de ceux qui ont accompli leur devoir.
Les autres usagers continuaient leur chemin, jetant des regards obliques vers Pierre,
parfois apitoyés, plus souvent réprobateurs. Deux officiers de police arrivèrent
rapidement sur les lieux. Après une courte discussion avec le responsable de la sécurité,
au cours de laquelle les mots « insultes à agent dépositaire de l’autorité publique » et
« refus d’obtempérer » furent échangés, Pierre se retrouva menotté et emmené au
commissariat du Xè arrondissement.

- « Bonjour monsieur Martin ».

Pierre sursauta. Il n’avait pas entendu s’ouvrir la porte de la salle d’interrogatoire. Un


policier en civil se tenait devant lui. Il lui ôta ses menottes. Pierre crut percevoir en lui
un résidu d’humanité dont semblaient dépourvus tous les tenants de l’ordre public
rencontrés depuis son arrestation. Cette première impression fut rapidement démentie.

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Le lieutenant Maillet – tel était son nom - lui indiqua qu’il allait prendre sa déposition
pour connaître sa version des faits. Il s’installa devant l’ordinateur et après quelques
clics lui demanda ses nom, prénom et date de naissance. Pierre raconta l’injustice dont il
se sentait victime, tout en n’omettant pas de reconnaître ses torts, pourtant minimes.

Une fois son histoire terminée, le lieutenant lui tendit la feuille pour relecture. Pierre n’y
apporta aucune correction. Il data et signa le document, pensant ainsi mettre un terme à
cette mésaventure absurde. Le lieutenant lui repassa les menottes, l’aida à se lever de sa
chaise et le dirigea vers la porte. Celle-ci s’ouvrit brusquement. Un jeune policier
essoufflé fit irruption dans la pièce. Il affichait un air triomphal.

- « Lieutenant, la recherche d’empreintes dans le fichier est terminée. On a les résultats.


Vous n’allez pas me croire », annonça-t-il fièrement.

- « Une minute. Je ramène Martin en cellule et je viens vous voir », lui répondit
sèchement le lieutenant Maillet, qui détestait que l’on évoque d’autres affaires devant les
prévenus.

Le policier insista et entraîna son supérieur à part.

- « Mais ça concerne Martin. Ses empreintes ! Ce sont les mêmes que celles qu’on a
retrouvées cette nuit sur l’arme qui a servi à tuer Bénault. L’ordinateur est formel. On
tient le coupable. Bénault s’est fait buter avec une faucille, un vrai truc d’amateur !
Regardez-le, lieutenant ! C’est sûr, c’est lui, on tient le bon type ! ».

Le lieutenant Maillet resta muet. Lui qui était d’habitude cantonné aux affaires
mineures, aux trafics minables de toutes sortes, il tenait devant lui, à seulement quatre
ans de la retraite, le criminel le plus recherché de France. C’était pour connaître de
telles exaltations qu’il était entré dans la police sitôt ses études terminées. Après toutes
ces années, l’heure de la consécration sonnait enfin. Les medias allaient s’emparer de
cette affaire promptement menée et lui, le simple lieutenant, allait devenir en quelques
jours une célébrité nationale.

Il reprit ses esprits malgré l’excitation manifeste qu’il ne pouvait réfréner. Pierre, qui
avait observé la discussion à distance, s’avança vers Maillet.

- « Lieutenant, merci de m’avoir écouté. J’aimerais appeler mon bureau. Je suis attendu
pour un entretien important. Si vous pouviez me faire une attestation expliquant
pourquoi vous m’avez retenu, ça m’arrangerait. Sinon je peux faire une croix sur mon
renouvellement de contrat ».

Son interlocuteur marqua un temps d’arrêt et répondit avec un léger rictus :

- « Fais pas ta diva. Tu restes avec nous, Martin. Tu n’es pas prêt de sortir ».

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Chapitre 3

Lundi 16 novembre 2009, 10 heures 15

Cette femme n’aurait jamais pu cacher qu’elle était institutrice. Les lorgnons sans âge,
le chignon affaissé et la jupe usée qu’aucun regard d’enfant ne pouvait observer sans
moquerie, trahissaient sa fonction et l’idée qu’elle s’en faisait. Son style évoquait autant
Jules Vallès que Donatien de Sade, en un mélange d’humilité contrainte et de violence
contenue. Son pull-over sentait la cantine.

Chez cette personne banale, la vocation de l’enseignement atteignait le sublime. Elle y


avait tout sacrifié, au point de renoncer à avoir elle-même des enfants pour mieux
s’occuper de ceux des autres. Comme ces consultants en stratégie tellement brillants
qu’ils choisissent de toujours travailler pour des tiers plutôt que pour eux. Elle était
dépositaire - l’une des dernières à l’en croire - des règles et méthodes susceptibles de
transformer un petit être en citoyen socialement adapté. Transmettre un savoir ne
représentait pour elle qu’une des dimensions de l’éducation, terme glorieux qu’elle
prenait soin de ne jamais prononcer sans ajouter « avec un "e" majuscule » en levant le
regard.

Au sein de l’école privée où elle avait l’honneur d’exercer son art depuis près de vingt
ans, elle venait d’être élue Responsable de l’Education Citoyenne. Cette reconnaissance,
car c’en était une désormais, avait été acquise de haute lutte face à un jeune maître.
Mais les parents d’élèves, qui ne manquaient de discernement que face à leurs enfants,
avaient fini par exprimer à travers leurs suffrages un ralliement massif à sa théorie de
« l’Education Globale ».

Son rendez-vous de ce matin avait fait l’objet d’une préparation méticuleuse. Dans le
cadre de ses nouvelles fonctions, aucun détail ne devait être ignoré. Elle avait étudié le
dossier en profondeur, méditant sa tactique d’approche jusqu’à une heure avancée de la
nuit, imaginant les objections que l’autre partie ne manquerait pas de soulever, et
préparant des réponses définitives. Bien qu’elle se fût couchée fort tard et, qu’au réveil
sa peau pâle ait supplié pour recevoir une couche de fond de teint, elle avait renoncé à
toute forme de maquillage. Elle préférait charger son regard de reproches, comme un
policier charge de courant une matraque électrique en prévision du lendemain. Il ne
fallait pas mélanger les genres.

Elle allait recevoir la mère du jeune Enzo, âgé de dix ans, dont le comportement
commençait à éveiller quelques inquiétudes. Bon élève au demeurant, doté de
« facilités » comme ses bulletins scolaires ne manquaient pas de le relever, il s’enfonçait,
aux yeux de la Responsable de l’Education Citoyenne, dans une série d’attitudes rebelles
et asociales qu’il convenait d’encadrer au plus vite. En outre, elle en avait désormais
l’obligation, comme le prévoyaient les nouvelles mesures de détection précoce des futurs
délinquants - les "Fudel". Elle ferait respecter la Loi de Protection de l’Enfance de
septembre 2007, pour le plus grand bien des élèves. Les agissements récents d’Enzo
l’avaient convaincue que le moment de l’action était venu. Pourtant, le terrain n’était
pas favorable.

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Cet enfant était élevé par une jeune avocate divorcée de 35 ans, Clara Guardini.
L’institutrice avait appris, en s’adressant au Responsable de la Sécurité du Quartier où
vivait Clara, que le divorce avait été prononcé pour cause d’adultère. Dans l’échelle de
valeurs de cette femme intransigeante, il n’y avait pas de pire contexte pour un enfant :
il révélait un fort degré d’égoïsme parental dont l’enfant n’avait pu qu’hériter. La
transmission familiale des névroses, tel était son credo, forgé nuit après nuit à la lecture
d’ouvrages de pédo-psychologie.

Lorsque Clara entra dans la salle où le rendez-vous avait été organisé, l’institutrice sut
au premier regard que la rencontre serait difficile, et qu’elle avait eu raison de la
préparer avec soin. Clara exsudait la féminité autant que l’institutrice respirait
l’autorité.

On aurait été bien en peine de déterminer la source de l’impression souvent forte que
Clara laissait, aux hommes comme aux femmes. Les femmes reconnaissaient au premier
coup d’œil sa sophistication, et savaient d’instinct que certains hommes y liraient un
appel. Les hommes remarquaient sa lourde chevelure noire dans laquelle ils imaginaient
volontiers leurs mains. Les femmes remarquaient son élégance discrète, tandis que les
hommes notaient l’espièglerie de son regard. Tous réagissaient à son charme
méditerranéen piquant.

Clara n’avait pas réussi, malgré des demandes répétées, à déplacer la date ni l’heure de
la convocation que lui avait adressée la Responsable de l’Education Citoyenne.
Confusément, elle sentait qu’elle allait devoir plaider, une nouvelle fois, la cause de son
fils.

L’institutrice l’accueillit fraîchement. Elle éprouvait en réalité plus de pitié que de


rancœur envers la créature manifestement superficielle assise de l’autre côté de la table.
Elle considérait que les diplômes et le statut social de ces femmes carriéristes finissaient
toujours par constituer d’infranchissables barrières entre elles et leurs enfants. Sa
commisération la poussait à tenter d’éclairer toutes ces femmes, à les éloigner des voies
étroites qu’elles avaient choisies faute d’en entrevoir d’autres. La noblesse de sa mission
justifiait toutes les sévérités. La société marchait à ses côtés.

- « Madame, je suis la Responsable de l’Education Citoyenne de cette école. A ce titre, il


m’appartient de faire appliquer le programme de détection précoce des enfants qui
pourraient devenir de futurs délinquants, les Fudels comme nous les appelons ».

Pendant un instant, Clara crut qu’elle avait été convoquée à cause de son métier
d’avocate, et qu’il allait lui être demandé une forme de consultation. Elle changea vite
d’avis.

- « Je commencerai par vous demander de signer ce formulaire. Il est destiné à prouver


que nous nous sommes rencontrées aujourd’hui, et que vous avez été prévenue de
l’enjeu de cette réunion. Il ne s’agit que d’une réunion d’information à ce stade, je vous
rassure ».

En haut du document figurait, en exergue, le nom de son fils.

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- « Le premier exemplaire est pour vous. Le second reste à l’école. Le troisième sera
transmis aujourd’hui à la DDASS, et le dernier ira au Ministère des Institutions et de la
Société Française ».

Ce Ministère avait vu le jour en juin 2007, et avait été rapidement surnommé par la
presse le "ministère ISF". Complément du Ministère de l’Intérieur chargé de la
répression, il s’était vu confier une mission de prévention, ou de réinsertion lorsque la
prévention avait échoué. C’était une façon sociale et moderne de remplir les fonctions de
police. Mois après mois, il s’était progressivement transformé en une entité aux contours
flous et à la puissance grandissante, au point de rendre envisageable qu’il exerce une
tutelle sur le moribond Ministère de la Culture. Les fonctionnaires de cette
administration rêvaient ouvertement d’une société normée et bien-pensante, où tous les
comportements seraient « socialement compatibles » pour reprendre leur terminologie.
En dépit du sobriquet de ministère ISF, son rôle avait plus à voir avec la morale qu’avec
les finances.

La Responsable de l’Education Citoyenne déclara qu’elle avait décidé de déclencher


envers Enzo la procédure de mise à l’épreuve des enfants potentiellement Fudel. Elle
ajouta que, bien qu’étrangère à ce pays comme son léger accent délicieusement
méditerranéen le démontrait, Clara en connaissait certainement la portée.

- « Le comportement de votre fils nous préoccupe. A la cantine, il s’est permis d’aller


voir les cuisiniers pour leur dire que leurs repas diététiques étaient "dégueulasses". Ce
sont pourtant des menus diététiques conçus et préparés par des gens sérieux. Il a fait ses
remarques devant tous les autres élèves, preuve qu’il cherchait à créer de l’agitation
parmi ses camarades. Heureusement, les autres n’ont pas réagi ».

Clara ne savait pas si elle devait sourire, partir, ou continuer d’écouter poliment cette
vieille femme aigrie.

- « Mais ce n’est pas tout » reprit l’institutrice en s’animant. « Votre fils a rendu un
devoir en retard, et a rétorqué au professeur qui lui en faisait très naturellement le
reproche qu’il n’en avait "rien à foutre des notes". Pardonnez-moi, mais je cite ses
propres termes ».

Elle développa une analyse selon laquelle il était urgent de rendre à Enzo le sens de
l’intégration sociale, et de commencer à lui passer un message fort sur son avenir,
qu’une telle attitude irréfléchie risquait d’assombrir en dépit de ses facilités.

- « Enfin, il semble qu’il ait pris l’habitude de tenter d’embrasser sur la bouche ses
petites camarades. Nous en sommes moins sûrs que des autres points, faute de l’avoir
réellement pris sur le fait. Les indices récoltés auprès des élèves ou de leurs parents
n’ont pas permis d’arriver à une conclusion certaine. Mais reconnaissez qu’à seulement
dix ans, cela puisse attirer l’attention. Il est de mon devoir de vous le signaler ».

Clara savait parfaitement que l’école avait le droit de prévenir l’administration des
comportements jugés déviants. Le droit plus que l’obligation, car chaque établissement
conservait la liberté de décider du moment à partir duquel un comportement devenait
critiquable. Habilement, aucun d’entre eux n’en avait jamais explicité les critères, trop
heureux de détenir ainsi un moyen de pression arbitraire sur les parents. Mais Clara

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savait également que l’issue de ce type de procédure pouvait être la suppression pure et
simple des allocations familiales. Or, sa situation financière n’était pas brillante, et leur
disparition causerait un lourd préjudice au budget familial.

En outre, à la sanction financière s’ajouteraient quelques mesures vexatoires et


publiques telles que l’inscription obligatoire à un stage en Maison de Parents. La gestion
de ces institutions avait été confiée à des organismes privés sous contrat avec le ministère
ISF. Financièrement, l’opération était excellente pour tous, sauf pour les parents. Un
stage en Maison de Parents durait entre huit et douze jours, et coûtait cher. On y
recevait un enseignement calibré sur le rôle des parents dans l’éducation des enfants,
nouveau socle du contrat social. L’employeur des infortunés parents-stagiaires était
informé de la participation de ses salariés à ce type de stages. Il avait également accès à
leur notation finale, même si les commentaires détaillés restaient confidentiels. De plus
en plus fréquemment, les directeurs des ressources humaines utilisaient ces éléments lors
des entretiens trimestriels d’évaluation. Tout ce qui permettait de différer une
augmentation salariale ou de justifier une rupture de Contrat Liberté Emploi recevait,
en règle générale, une grande attention.

Clara tenait trop à sa liberté de pensée pour supporter plusieurs jours d’affilée ce
prêchi-prêcha insipide issu des cerveaux frustrés d’une bande de premiers de la classe.
Elle ne souhaitait pas non plus entrer dans un débat, forcément vif, avec son
interlocutrice. Tout les opposait, à commencer par le jugement qu’elles portaient sur
l’attitude d’Enzo.

Pour Clara, rien de ce qu’il avait fait ne méritait qu’on en parle plus d’une minute. Il
s’agissait du comportement inévitable d’un préadolescent qui cherchait à s’amuser un
peu à l’école et faisait le malin devant des camarades trop dociles. Elle ne trouvait tout
simplement rien à en dire. Elle sentait bien, toutefois, que l’affirmer aggraverait la
situation.

Face à cette représentante zélée de la pensée normative, Clara connaissait la seule


attitude susceptible de produire des résultats. Elle en avait croisé de nombreux avatars,
et en croisait de plus en plus. L’autorité l’emportait toujours. Il n’y avait pas d’autre
moyen de les faire fléchir.

- « En effet », rétorqua Clara d’une voix blanche, « je connais parfaitement les


règlementations. Je sais aussi que vous êtes une professionnelle consciencieuse, et que
vous prenez votre métier très à cœur. Mais rien de ce que vous me décrivez n’est
vraiment très grave. Tout cela est même insignifiant, et je suis surprise que vous m’ayez
dérangée pour si peu ».

Comme Clara l’espérait, le visage de l’institutrice se ferma un peu plus, prouvant que
c’était encore possible.

- « Vous commettez une erreur de jugement. Une erreur assez lourde. Je me demande si
votre nomination au poste de Responsable de l’Education Citoyenne n’était pas un peu
prématurée ».

L’institutrice ouvrit la bouche pour se défendre, mais Clara ne lui en laissa pas le temps.

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- « De toute façon, ce n’est pas le lieu pour aborder le sujet. J’en parlerai aux autres
parents d’élèves lors de la prochaine réunion, et nous déciderons ensemble ce qu’il
convient de faire. Si votre jugement n’est pas sûr, il est nécessaire que tous les parents en
soient bien conscients ».

Elle laissa passer un temps, pour que son interlocutrice puisse prendre la mesure de la
menace qu’elle venait de formuler. Depuis près de deux ans, les parents avaient acquis
un rôle important dans l’évolution des carrières du corps enseignant. Toute personne en
contact avec des élèves faisait l’objet d’une évaluation par les Conseils de Parents. Ces
évaluations étaient examinées avec beaucoup d’intérêt par les rectorats.

Clara était déterminée à attendre que l’institutrice relance la discussion. Le silence


n’avait jamais été pour elle une source d’anxiété. Elle savait que beaucoup de personnes
devenaient mal à l’aise lorsque le débat retombait brutalement. Elle en avait toujours
tiré avantage, dans son métier comme avec les hommes.

L’institutrice avait entrepris laborieusement d’argumenter sur la qualité de son


jugement et sur le classique phénomène de déni qui caractérisait les nombreuses familles
au secours desquelles elle se portait, lorsque le téléphone de Clara sonna. Celle-ci estima
qu’elle renforcerait son ascendant sur l’institutrice en décrochant.

Son assistant, Justin, était surexcité. D’un trait, il annonça à l’avocate qu’elle se
retrouvait désignée d’office pour la défense de l’assassin de Serge Bénault qui venait
d’être arrêté. Il ne savait pas bien par quel miracle le dossier « leur » échouait, mais il
avait vérifié, et c’était bien Clara Guardini qui se voyait commise pour cette énorme
affaire.

Il ajouta que l’assassin se nommait Pierre Martin, et qu’elle devait filer le voir au
commissariat du Xè arrondissement où la police l’interrogeait.

Clara se leva brutalement, et déclara en toisant l’institutrice qu’elles se reverraient


bientôt, juste après le prochain Conseil de Parents. Elle marcha jusqu’à la sortie sans se
retourner, en faisant claquer ses hauts talons sur le sol javellisé.

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Chapitre 4

Lundi 16 novembre 2009, 14 heures

- « Flash spécial sur la mort de Serge Bénault. Le célèbre homme d’affaires, ami intime
de notre Président, a été retrouvé assassiné cette nuit à son domicile, où il donnait une
réception. Un suspect aurait déjà été appréhendé selon des sources proches de l’enquête.
Le mobile n’est pas encore connu, mais nos équipes sont sur place et nous vous tiendrons
informés dès que de nouveaux éléments seront communiqués par le service de presse de
la police ».

Clara éteignit la radio de sa voiture pour ne pas avoir à subir, pour la dixième fois, la
biographie élogieuse et détaillée de la vie de Serge Bénault. Elle ressentait un étrange, et
quelque peu honteux, sentiment de fierté d’avoir été désignée d’office. Elle ferait
évidemment tout pour innocenter son client. Mais elle savait aussi que cette affaire lui
ouvrirait les portes du cercle très fermé des grands pénalistes, tous anciens secrétaires
de la très prestigieuse conférence du stage.

- « 26, rue Louis Blanc, vous êtes à destination », annonça le Tom-Tom de Clara, qui
avait déjà repéré l’enseigne lumineuse du commissariat du Xè arrondissement. Elle
s’était enfin décidée à doter sa Smart d’un GPS. Elle connaissait toujours aussi mal les
rues de Paris. Sa vie maritale s’était en effet rapidement limitée, malgré elle, à quelques
arrondissements parisiens. Saint-Germain-des-Prés et les avenues proches des Champs-
Élysées pour la mode, avec parfois de rares excursions dans les grands magasins des
quais de la rive droite. Elle ne se nourrissait à l’époque que dans le VIIIè
arrondissement, riche en restaurants aux cartes mystérieuses, où l’exigence de produits
de qualité se mêlait avec subtilité au macrobiotisme dominant dans les cercles du village
global. « Juste un jus de carotte », « esprit de salade au potiron et émulsion de
gingembre », « déclinaison de daurade », tel avait été pendant des années son quotidien
gustatif. Ces restaurants l’ennuyaient profondément. Pourtant, elle y avait à
d’innombrables reprises accompagné son ex-mari, Philippe Perrain, dîner avec
d’anciens condisciples sous un éclairage habilement tamisé, parmi des créatures de
magazine. L’Ouest parisien, enfin, où elle résidait toujours. Elle n’aimait pas le
caractère impersonnel des immeubles haussmanniens qui se succédaient en enfilade. Elle
regrettait que, la nuit tombée, les rues s’immobilisent subitement pour ne laisser place
qu’à un ballet incessant de taxis dont s’échappaient par grappes des cadres exténués.
Elle abhorrait les cortèges quotidiens de jeunes philippines accompagnant des bataillons
d’enfants blonds, réprimandant les uns, et tenant les autres par la main.

En avance pour sa première entrevue avec son client, elle s’autorisa une cigarette avant
de rentrer dans le commissariat. Alors qu’elle allait l’écraser discrètement sur le
trottoir, elle remarqua le policier qui l’observait, prêt à dégainer son carnet pour
verbaliser cet acte délibéré de dégradation des abords d’une administration. Elle se
ravisa et sortit le cendrier de poche dont elle ne se séparait plus.

Elle pénétra dans le commissariat et se présenta à l’accueil.

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- « Maître Guardini, je suis l’avocate de monsieur Martin. Je souhaite m’entretenir
avec mon client ».

L’homme qui se tenait devant elle la dévisagea, ironique. Il en avait vu défiler des
avocats sûrs d’eux depuis sa première affectation. Il vomissait le mépris et la certitude
affichés qui caractérisaient cette caste d’intouchables. Droits de l’homme par ci, respect
de la défense par là : tout était bon pour faire libérer les criminels justement arrêtés. Le
barreau de Paris regorgeait, selon lui et son expérience de terrain, de gauchistes
invétérés qui, plutôt que de profiter de la confortable rémunération offerte aux juristes
d’affaires, écumaient les prétoires avec leur allure d’éternels étudiants dans le but avoué
de mettre en péril l’ordre des choses. Après s’être enquis auprès de ses collègues du sort
réservé à Pierre Martin, il proposa à Clara de patienter dans la salle d’attente. Elle allait
d’abord avoir une entrevue avec le commissaire Estrodjian. Clara ne fut pas surprise
que, dans une telle affaire, le commissaire veuille la rencontrer.

Elle s’installa dans la salle d’attente et en profita pour revoir rapidement les rares
éléments du dossier en sa possession. Une étrange atmosphère se dégageait de cet
endroit. Des plantes tropicales ornaient chaque coin de la pièce. De confortables
fauteuils agrémentés de coussins brodés lui rappelèrent son court séjour au Rajasthan et
les patchworks âprement négociés sur le marché de Jaisalmer. Une musique lounge
s’échappait de deux enceintes dissimulées dans ce décor irréel pour un commissariat.
« Voilà où passent les crédits budgétaires supplémentaires accordés depuis deux ans au
ministère de l’Intérieur », songea-t-elle. Les élections présidentielles de 2007 s’étaient à
nouveau jouées sur le terrain de la sécurité, certains candidats assumant une surenchère
nauséabonde dans le délire sécuritaire. Le non respect des normes établies était assimilé
à une forme de déviance qui appelait une sanction rapide. Sans cette sanction, les actes
non conformes à la morale républicaine se multiplieraient. Tout était lié. Dans cette
ambiance de paranoïa collective, où chacun voyait en son voisin un criminel en
puissance, les forces de police s’étaient transformées en gardiens modernes de la cité.
Leur traitement s’était vu nettement amélioré dès le lendemain de l’élection, tout comme
leurs primes au rendement, qui pullulaient dans le cadre d’une grille indiciaire
particulièrement élaborée. Dans la France de 2009, l’autorité policière jouissait d’une
reconnaissance sociale ultime. Cette gratification symbolique s’était logiquement
accompagnée d’une amélioration du quotidien des vaillants serviteurs de la paix sociale,
notamment en termes de locaux. Du Starck à tous les étages et un iMac sur chaque
bureau : c’était là le juste prix de leur abnégation et de leur dévouement au service des
autres.

La porte s’entrouvrit. Le lieutenant Maillet passa la tête et jeta un regard furtif dans la
pièce. Etant la seule personne présente, Clara se leva et se dirigea vers la porte.

- « Bonjour. Je suis Maître Guardini. J’assure la défense de Monsieur Martin ».

- « C’est moi qui l’ai arrêté », fit pour seule réponse le lieutenant Maillet, comme pour se
convaincre de la réalité des évènements de la matinée. Après un court silence, il ajouta
« Le commissaire vous attend. Suivez-moi ».

Elle lui emboîta le pas. En entrant dans le bureau du commissaire, son regard se fixa sur
un homme affalé dans un large fauteuil club, les pieds sur une chaise, en chaussettes.
Son attitude débraillée contrastait avec l’apparente concentration que laissaient deviner

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ses sourcils froncés. Il était plongé dans la lecture d’un volumineux dossier qu’il annotait
avec le plus grand sérieux. Clara remarqua, soigneusement déposée au pied du bureau,
la paire de bottes en cuir de cet hôte inattendu.

- « Qui êtes-vous ? Vous n’avez pas le droit de rentrer ici ! », fit-il en lançant à Clara un
regard méprisant.

- « Monsieur le commissaire, c’est Maître Guardini. L’avocate de Martin. Vous vouliez


la voir », répondit le lieutenant Maillet.

Clara, habituée à fréquenter le monde policier, ne put réprimer un temps d’arrêt devant
le spectacle caricatural qu’offrait son nouvel interlocuteur. Il semblait tout droit sorti
d’un mauvais film de série B. D’une savante contorsion, il s’extirpa de son fauteuil puis
enfila cérémonieusement sa veste. Celle-ci présentait un nombre impressionnant de
poches dérobées desquelles dépassaient divers objets contondants. Clara remarqua sur
l’une d’elles un écusson frappé d’un aigle à deux têtes, signe de reconnaissance des
groupes d’intervention de la police urbaine. A sa ceinture pendait, non pas un téléphone
portable comme c’était désormais la mode, mais une bombe neutralisante. Il chaussa
avec difficulté ses bottes de cow-boy auxquelles ne manquaient que des éperons, et
s’avança lentement vers Clara avec un air pénétré de héros de seconde zone. La scène en
devenait burlesque. Clara jeta un coup d’œil rapide au lieutenant Maillet, qui observait
son supérieur avec tout le sérieux et la déférence qu’il lui devait.

- « Vous pouvez me répéter votre nom, ma petite dame ? »

Clara était partagée entre un fou rire nerveux et une politesse avisée. Elle opta pour la
seconde option, de peur qu’un comportement trop ouvertement moqueur ne nuise au
final à son client.

- « Maître Guardini. Enchantée de faire votre connaissance, commissaire. Pardonnez-


moi, mais dans la précipitation je n’ai pas bien retenu votre nom », hasarda-t-elle.

Le commissaire fut pris d’un rire gras et se tourna vers son lieutenant.

- « T’as entendu Maillet ? Elle connaît pas Raoul ! ». Puis, fixant à nouveau Clara, il
ajouta : « Raoul, Raoul Estrodjian ! J’ai remporté la première BAC Académie ! Vous ne
vous souvenez pas de moi ?». Devant l’air interrogatif de Clara, il précisa avec un air
triomphal, en prenant bien soin de séparer les mots : « La BAC Académie, la Brigade
Anti-Criminalité Académie ! ».

Raoul Estrodjian était ainsi. Il avait l’insolente assurance de ceux qu’un jeu de télévision
dite réalité avait illuminés d’une gloire éphémère mais réelle. La BAC Académie était
devenue le nouveau programme phare de la principale chaîne du pays. Serge Bénault,
promoteur insatiable du droit à la sécurité pour tous, en avait d’ailleurs financé à moitié
la première saison.

Il y avait vu un double intérêt. D’abord, faire connaître ses produits à moindre coût au
grand public en s’assurant une visibilité maximale avec une émission quotidienne de
vingt minutes à une heure de pleine écoute. A cela s’ajoutait un show hebdomadaire de
deux heures animé par l’un des présentateurs vedette de la chaîne. Ensuite, il renforçait

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la prise de conscience individuelle de la montée des « insécurités », puisque ce mot ne
s’employait désormais plus qu’au pluriel.

C’est lors de l’un de ses nombreux voyages aux Etats-Unis, pour un congrès de la
National Rifle Association, qu’il avait eu la révélation. Alors qu’il somnolait dans son lit
king size, il avait été choqué de voir sur CNN un reportage présentant la France, et en
particulier ses banlieues, à feu et à sang. Aucun media français ne semblait avoir pris la
mesure de la révolte qui grondait dans ces quartiers populaires. Lui-même en ignorait
tout. A peine les télévisions évoquaient-elles quelques incendies les soirs de la Saint-
Sylvestre. Il fallait dénoncer cette omerta organisée par des journalistes irresponsables
sans doute infiltrés par la mafia soixante-huitarde. Concourir à l’éveil collectif, telle
serait sa mission : voilà l’engagement qu’il avait pris, seul dans sa chambre d’hôtel.
N’ayant jamais eu un quelconque intérêt pour la sphère ou le débat publics, la BAC
Académie serait le symbole de sa tardive, mais sincère, rédemption citoyenne.

Serge Bénault avait trouvé un partenaire inattendu, mais néanmoins prestigieux, pour
l’accompagner dans cette aventure télévisuelle : le Centre National de la
Cinématographie (CNC). Le nouveau gouvernement avait su dépoussiérer efficacement
cette noble institution. Il était en effet de notoriété publique que ce repaire de « parasites
cultureux » gâchait l’argent public en produisant des films pour intellectuels parisiens
névrosés. Des films que, selon Raoul Estrodjian, « les intellos ne regardent que d’une
main ». Un habile remaniement à la tête du CNC avait permis de revoir les critères
d’attribution de ses subventions. Désormais, chaque Euro dépensé devait être un Euro
utile pour les Français.

La BAC Académie répondait clairement à cette règle et avait connu un succès rapide,
très au-delà de tous les espoirs de ses créateurs en termes d’audimat. Le principe de
l’émission était simple. Seize candidates et candidats - la parité homme-femme étant
scrupuleusement respectée - vivaient pendant trois mois dans un pensionnat à la
discipline toute militaire. Au début du jeu, tous les participants avaient le grade de
simple gardien de la paix. Chaque semaine donnait lieu à des affrontements
essentiellement physiques entre les candidats et à des mises en situation : filatures,
neutralisation d’un agresseur à mains nues, séances d’interrogatoire musclées… Des
tests psychologiques avaient également été prévus au lancement de l’émission. Mais au
regard de la chute d’audience observée pendant ces épreuves, elles avaient
progressivement été retirées de la programmation. Chaque samedi soir, le public votait
en direct pour éliminer le moins méritant des aspirants. Le vainqueur se voyait promu
au grade de commissaire dès sa sortie du jeu.

Devant le mutisme de Clara et son air désespérément interrogateur, Raoul s’adressa à


nouveau à son lieutenant : « Tu vois, Maillet, je passe tous les jours pendant trois mois
en prime time, j’ai du faire la couverture de tous les magazines de ce pays, j’ai écumé les
plateaux de tous les talk-shows et pourtant, madame, pardon, Maître Guardini, ne sait
pas qui je suis ! J’ai réussi l’exploit de trouver quelqu’un qui n’avait pas voté pour moi
par SMS. Tu me diras, de la part d’une avocate, je ne suis pas surpris », conclut-il d’un
ton rogue.

Après cette tirade enflammée, Clara se trouvait plongée dans un état de perplexité total.
« Comment pouvait-on sérieusement confier une arme à l’homme qui se tenait devant
elle, avec l’autorisation de la porter et, surtout, de s’en servir ? », s’interrogeait-elle.

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Avant qu’elle n’ait pu reprendre ses esprits, le commissaire entama le récit de la finale
victorieuse, décrivant avec fierté les innombrables clubs de fans qui s’étaient constitués
un peu partout dans le pays pour le soutenir. « Le public ne se trompe pas et sait
reconnaître un meneur quand il en voit un », assénait-il à qui voulait l’entendre.

- « Je suis très impressionnée par le récit de vos exploits, Monsieur le commissaire. Vous
avez indéniablement mérité d’occuper le poste qui est le vôtre aujourd’hui. Vos hommes
doivent être fiers de travailler sous les ordres de quelqu’un qui a connu une telle gloire
médiatique », dit-elle sans rire du ton le plus respectueux dont elle était capable, avant
d’ajouter : « Je suis venue pour rencontrer mon client, Monsieur Martin. J’aimerais
m’entretenir avec lui, pourriez-vous me conduire à sa cellule ? ».

Raoul Estrodjian sourit. Pierre Martin avait déjà été transféré. Le mandat de dépôt
signé du juge le concernant était arrivé sur le bureau du commissaire moins d’une heure
après l’identification des empreintes. La victime, Serge Bénault, faisait partie du gotha
des grands patrons, ce qui plaçait automatiquement le crime dans le cadre de la nouvelle
loi sur la Protection des Intérêts Nationaux et des Entreprises. L’ultralibéralisme avait
conquis de haute lutte ses lettres de noblesse, et tous les compartiments de la société s’y
étaient ralliés. La justice ne pouvait demeurer longtemps à l’écart de cette tendance.
L’impulsion de quelques députés zélés avait permis au Parlement de voter un corpus de
lois innovantes destinées à protéger l’entreprise, les entrepreneurs et leurs actionnaires.
Attaquer, ou assassiner un patron se doublait d’une agression contre l’entreprise qu’il
dirigeait. Les agressions anti-capitalistes, en ce qu’elles menaçaient les forces vives de la
Nation dans leur dimension économique, se voyaient dorénavant traitées avec le même
sérieux que les affaires terroristes. En vingt-quatre heures, Pierre Martin était devenu
un Ben Laden français, le "terroriste Martin".

- « Votre client, cher Maître, est déjà sous les verrous du Quartier de Haute Sécurité de
la prison de Mufflins. Vous n’avez pas le droit de prendre contact avec lui », fut la seule
réponse que Clara obtint du commissaire.

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Chapitre 5

Lundi 16 novembre 2009, 17 heures

Clara, furieuse de n’avoir pu rencontrer son client, se précipita à son bureau où Justin
l’attendait. Il était assis à l’unique table de travail du local exigu, entouré de coupures de
presse anciennes au sujet de Serge Bénault. En assistant efficace, il avait déjà constitué
un début de dossier, sur l’affaire, ainsi que sur Pierre Martin.

- « Bénault a été retrouvé avec une faucille plantée dans le cou… une faucille ! Marrant,
non ? ».

Il en fallait plus pour faire marrer Clara. L’arme du crime était ridicule. Bénault était
un spécialiste de la sécurité, et vivait dans un camp retranché. Il était protégé par les
systèmes les plus sophistiqués, et bénéficiait probablement d’une protection rapprochée,
comme tous les grands patrons désormais. Seuls des professionnels aguerris auraient pu
déjouer un tel dispositif. Et les professionnels aguerris ne tuent pas à la faucille. Ni au
marteau. Clara commençait à s’inquiéter.

Justin enchaîna :

- « On a retrouvé les empreintes de notre client sur l’arme du crime. La police doit être
en train de l’interroger pour savoir s’il a un alibi. Je vais aller voir sa femme au plus
vite. Je veux lui parler avant que la police n’aille la chercher pour l’interroger ».

Clara l’en dissuada : « C’est trop tard, ils doivent déjà y être. Et s’il a un alibi, on le
saura vite. Mais s’il n’en a pas, avec ses empreintes sur l’arme du crime, il aura droit au
jugement « fast track » dans deux semaines. Donc, nous n’aurons pas beaucoup de
temps pour préparer sa défense. Ils ont fait vite, ils l’ont déjà envoyé en quartier de
haute sécurité ! Essayons plutôt de chercher tout ce qui donnerait à Pierre Martin des
circonstances atténuantes ».

L’efficacité des circonstances atténuantes s’amenuisait progressivement dans les


tribunaux. La hausse du nombre de juges issus des rangs de la police par l’intermédiaire
des concours administratifs (réservés aux commissaires) en était probablement la cause.
Mais en cas de culpabilité avérée de Pierre Martin, Clara ne voyait pas ce qu’elle aurait
pu produire d’autre pour tenter de le défendre.

Justin avait commencé à travailler sur le dossier Martin. Clara appréciait beaucoup sa
débrouillardise. Son plus grand talent était dans la recherche de données sur le terrain.
Sa maîtrise du droit restait approximative, mais il réussissait souvent à obtenir par son
entregent des informations utiles.

- « Il n’a pas de casier judiciaire, mais ce n’est quand même pas le citoyen idéal. Rien de
grave, mais un ensemble de points qui, tous ensemble, vont faire un tableau très moyen-
moyen… C’est un type de la vieille école. Il ne cherche pas à s’intégrer dans le corps
social ».

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Devant le regard perplexe de Clara, qui ne partageait ni les valeurs ni le discours de
l’époque, Justin apporta des précisions :

- « Il est locataire. Mais… », ajouta-t-il avec un air gourmand, « il n’a jamais essayé de
devenir propriétaire. Le fichier des emprunts immobiliers est catégorique. On ne peut
pas dire qu’il cherche vraiment à prendre racine, non ? Déjà, c’est bizarre ».

- « Moi non plus je n’ai jamais emprunté d’argent pour acheter un appartement. Je ne
suis pas meurtrière pour autant », rétorqua Clara, de plus en plus agacée.

- « Tu vis dans un appartement à ton nom quand même. Tant mieux pour toi si ton
mari… Pardon, ton ex-mari, te l’a offert. Mais ce n’est pas tout. Il s’est fait arrêter deux
fois au cours des deux dernières années pour conduite en état d’ivresse ».

Justin continua :

- « Son histoire personnelle n’est pas géniale non plus. Il n’a jamais gardé un boulot plus
de deux ans. Tu vois, pas d’ancrage social chez ce type. A mon avis, il a le profil
psychologique du tueur dont les voisins disent « Oh pourtant, c’était un monsieur très
gentil. Discret mais gentil ». Discret, tu parles ! Prudent, oui ! ».

Plus il s’excitait, plus Clara se demandait comment elle pourrait le défendre. Le


jugement superficiel et hâtif de Justin sur ces peccadilles l’effrayait. Elle avait remarqué
à plusieurs reprises à quel point les jurés populaires avaient tendance à réagir comme
son collaborateur. Sans parler des experts psychologiques, formés à l’Institut de
Criminologie Jean-Luc Viaux, dont les ravages récurrents ne faisaient même plus la une
des journaux.

- « Mais attends, j’ai plus croustillant : il a trouvé le moyen d’épouser la déléguée du


personnel de la boîte où ils bossaient tous les deux. Franchement, c’est déjà pas top de
draguer une nana au boulot – et au passage, ça montre bien que le risque de sanctions ne
lui fait pas trop peur – mais en plus une syndicaliste ! N’importe quoi le mec ! ».

Le sourire de Justin s’élargissait de plus en plus. Il avait de toute évidence gardé le


meilleur pour la fin. Elle détestait son goût des mises en scène minables.

- « Et tu sais pas le meilleur ? C’est un ancien routard ! Paris-Moscou-Kaboul en 2CV


quand il avait vingt ans, en 1983 ! Même à l’époque plus personne ne faisait ça ! Tu as
affaire à un dégénéré de criminel socialo-communiste refoulé », brailla-t-il dans un
déchaînement de rire.

Au gré des révélations que Justin prenait plaisir à lui faire, Clara s’installait dans son
rôle de défenseur. Pour les circonstances atténuantes, elle et Justin allaient devoir
chercher de manière moins superficielle. Elle ferait tout ce qui s’avèrerait nécessaire.

En réalité, Clara n’avait pas d’autre choix. Cette affaire, qui lui avait été attribuée par
le hasard des désignations d’office, aurait un énorme retentissement. Elle constituait une
chance unique d’acquérir une notoriété et de développer son cabinet. Elle ne voulait pas
laisser passer une telle chance.

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La complexité du cas Martin commençait à la submerger. Clara redoutait
particulièrement les procédures multiples. Son cabinet ne comportait que deux
personnes, sans qu’aucune n’ait une véritable spécialité en dehors du droit pénal.
Pourtant, l’une des dimensions de l’affaire serait, à n’en pas douter, boursière. La
brutalité du décès du charismatique président fondateur des entreprises Krücher, ainsi
que les inévitables rumeurs, entraîneraient immanquablement une chute plus ou moins
brutale du cours de bourse. Cette chute, qui ne ferait certes pas que des mécontents,
causerait des pertes à des milliers de petits porteurs, ainsi qu’à de nombreuses
institutions financières en France et en Europe. La class action contre Pierre Martin,
puis contre sa famille, serait impitoyable. S’il était coupable, sa famille n’aurait pas
d’autre choix que d’émigrer vers des cieux plus cléments, sauf à accepter de payer des
indemnités pendant dix générations. Pierre Martin, le médiocre Pierre Martin, sans
ticket de métro, un peu trop soupe au lait avec les flics, allait devoir répondre d’une liste
impressionnante de chefs d’accusation, qui dépassait, et de loin, le seul assassinat.

Elle n’avait pas fréquenté beaucoup de terroristes dans sa vie, aucun en réalité, mais
comme tout un chacun elle les imaginait possédant un degré élevé de sophistication. Et
de dureté. Or, l’exposé de Justin peignait un Pierre Martin certes un peu paumé, mais
plutôt brave type. Sa vie quotidienne contenait probablement plus d’incertitudes que de
plaisirs. Elle éprouvait des difficultés à voir en cet homme banal un cerveau terroriste,
ou même un homme de main.

Par ailleurs, la liste des personnes susceptibles de souhaiter la disparition de Serge


Bénault était probablement longue. La nouvelle de sa mort violente ne constituait pas en
soi une énorme surprise. Le long du chemin qu’il avait parcouru au cours des dernières
années, il avait dû créer de nombreuses rancoeurs, et susciter des haines farouches.
L’Etat, pour lequel les questions de sécurité restaient dominantes, avait fait de Serge
Bénault l’un de ses partenaires privilégiés. Les médias, soucieux de satisfaire le pouvoir,
avaient accompagné son ascension fulgurante. Le meurtre d’une telle personnalité
surprotégée ne pouvait être le fait d’un tueur isolé ou d’un déséquilibré. Cette affaire
avait forcément des ramifications politiques au plus haut niveau. Les univers de Bénault
et de Martin ne se rencontraient vraisemblablement pas.

L’application stricte de la loi contre les crimes anti-capitalistes ne permettrait pas à


Clara un accès libre à son client. Mais elle connaissait bien la France, et savait
d’expérience que divers dérogations pouvaient parfois être obtenues. Clara n’hésiterait
pas à activer d’anciennes relations aux plus hauts niveaux de la hiérarchie judiciaire.
Son premier appel serait pour Philippe Perrain, Conseiller Spécial du Président, son ex-
mari.

Après tout, la France restait le pays de la galanterie et des passe-droits. Et dans cette
France, Pierre Martin risquait la prison à vie.

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Chapitre 6

Mardi 17 novembre 2009, 11 heures

L’entrevue de Philippe Perrain avec Marcelle Bénault sur les lieux du meurtre avait
produit les résultats souhaités. Il avait pu la convaincre de lui remettre immédiatement
tous les enregistrements de vidéosurveillance réalisés au cours de la soirée. Il préférait
savoir ce qu’ils contenaient avant de décider de les détruire – ou de les conserver dans
un lieu connu de lui seul. Et il tenait beaucoup à ce que la police ne s’en empare pas
avant lui.

La veuve avait vite revêtu les habits de l’héritière. Chez cette femme de tête, qui aimait
l’argent de son mari au moins autant que son mari lui-même, le calcul prenait
rapidement le pas sur l’émotion. Philippe Perrain n’en avait pas été choqué outre
mesure. A vrai dire, il comptait sur son intelligence glacée autant que sur son sens de
l’intérêt particulier. Pour une fois que celui-ci coïncidait avec l’intérêt général… Les
souplesses morales de Perrain et de Madame Bénault s’étaient vite rejointes. Il avait su
lui faire comprendre que le meurtre sauvage et inqualifiable de son mari prenait la
dimension d’une affaire d’Etat, et que son rôle à lui était de protéger le Président en
toute circonstance. Malgré sa très grande douleur, malgré leur très grande douleur à
tous, ils devaient garder la tête froide, et penser à l’intérêt du pays. Ce dernier exigeait
que les enregistrements ne soient remis qu’à lui, Conseiller Spécial du Président, et à
personne d’autre. En contrepartie, la question des droits de succession pourrait
certainement être traitée avec une grande bienveillance.

Philippe Perrain était rentré chez lui quelque peu rasséréné. Son inquiétude avait
pourtant repris le dessus dès le lendemain lorsqu’il avait appris, grâce à l’un de ses
nombreux informateurs, qu’un suspect avait été arrêté pour le meurtre de Bénault. A
priori, la nouvelle aurait dû le réjouir. La perspective d’annoncer au Président
l’arrestation de l’assassin de son meilleur ami aurait enchanté n’importe quel haut
fonctionnaire de l’Elysée. Mais il connaissait mieux que personne l’innocence de ce
suspect inattendu. Son expérience des coups tordus, ou son flair, l’avait instantanément
mis en alerte. Même si ce rebondissement permettait de détourner l’enquête de police de
la bavure commise par ses services, Philippe Perrain n’était pas dupe. Il fallait se rendre
à la raison et rester lucide. Le dossier de l’accusation ne tiendrait pas longtemps si les
investigations étaient menées sérieusement. Pierre Martin allait occuper les medias
quelques jours, tout au plus. Il fallait donc préparer un plan de secours. En homme
rompu aux machinations, qui ne voyait le bien nulle part, il s’enferma dans son bureau
pour une séance de profonde réflexion solitaire. Il en sortit deux heures plus tard avec
l’air satisfait de ceux qui viennent de résoudre un problème d’une rare complexité.

Sa stratégie était parfaite. Elle lui permettait de venir à bout de plusieurs problèmes à la
fois. Cette capacité à régler des difficultés apparemment sans rapport entre elles avait
grandement contribué à la réussite de sa carrière. Philippe Perrain possédait de
naissance un certain nombre d’atouts : issu d’une grande famille bourgeoise, il avait
accompli un parcours scolaire sans faute. Il était de ces élèves dont les professeurs se
souviennent vingt ou trente ans après, à l’heure des bilans, lorsqu’ils se remémorent
leurs étudiants les plus marquants. Lauréat du Concours Général en lettres classiques et

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en grec ancien, baccalauréat mention très bien avec les félicitations du jury, major à
l’Ecole Normale de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie à 21 ans, le jeune Perrain
n’avait jamais douté de son brillant destin. Sa culture et sa vivacité d’esprit en faisaient
un de ces invités qui rehaussent le prestige de ses hôtes. Il était très demandé dans les
dîners en ville, qu’il n’avait pourtant plus beaucoup le temps de fréquenter. Il gravissait
les marches de la réussite avec calme et méthode, sans effort apparent ni impatience.

Ce qui le réjouissait le plus dans la ligne d’action qu’il venait d’établir était la
perspective de revoir Clara, son ancienne épouse dont il avait divorcé deux ans plus tôt.
Car cet homme aux mille succès académiques, professionnels et sociaux, avait quand
même subi un échec, celui de son mariage. Clara était vite tombée amoureuse de ce
prometteur jeune homme rencontré par hasard dans un dîner. Ils s’étaient mariés trois
mois après, certains l’un comme l’autre d’avoir rencontré le compagnon d’une vie
entière. Philippe Perrain avait sciemment accepté de succomber à l’élégante sensualité
de Clara, autant qu’à ses autres qualités.

Il regrettait chaque jour ce divorce, dont il était le seul responsable. Certes, des signes
d’éloignement entre les conjoints commençaient à apparaître. Il s’en apercevait, et
aurait pu y prêter une plus grande attention. Plus Perrain se rapprochait de celui qui
finirait par se voir élu Président de la République, plus il s’inscrivait dans le discours
sécuritaire et libéral du candidat, plus Clara exprimait de distance. Cet homme, qui
l’avait séduite par sa culture et par l’ouverture d’esprit qu’elle induisait, se transformait
sous ses yeux en petit-bourgeois réactionnaire. Pour elle qui, par vocation et par métier,
s’affichait proche des laissés-pour-compte, il devenait chaque jour plus difficile de
partager sa vie avec celui qui oeuvrait à renforcer le clivage social. Elle ne le comprenait
plus. Pire, elle ne le reconnaissait plus. Et elle entendait protéger son fils Enzo de ce
qu’elle appelait « la dérive » de son mari.

Ironiquement, l’un des plus grands succès de son mari avait mis un terme à leur
mariage. Dès le lendemain de l’élection présidentielle, Philippe Perrain s’était vu
nommer au poste prestigieux, bien qu’un peu mystérieux, de Conseiller Spécial du
Président. Ses attributions réelles n’étaient connues que de lui seul et du Président. Au
cours de son premier mois à l’Elysée, il avait préparé la loi sur les divorces et l’adultère.
La campagne présidentielle avait été marquée par les questions de moralité, et par
l’engagement réitéré du vainqueur de mettre en œuvre sans délai toutes ses promesses.
Aussi une procédure exceptionnelle avait-elle été instituée dès le lendemain de l’élection.
La nouvelle loi avait été votée en moins d’une semaine. Elle prévoyait, comme Perrain
l’avait voulu, qu’en cas d’adultère le conjoint bafoué puisse demander le divorce, qu’il
soit prononcé sous quarante-huit heures, et que la garde des enfants soit
automatiquement retirée au fautif.

Philippe Perrain, grand amateur de jolies femmes et en crise de couple rampante, avait
été l’une des premières victimes de sa loi. En deux jours, il avait perdu femme et enfant.
Sa brève incartade avec une jeune journaliste de renom, révélée par les paparazzis qui la
suivaient sans arrêt, lui avait valu de faire enfin la une des journaux. La nouvelle loi
avait trouvé avec lui un cas d’application exemplaire. Aucune intervention politique
n’était envisageable pour soustraire l’auteur aux conséquences de son texte. Il avait
instantanément compris qu’il était échec et mat. Faute d’alternative, il s’y était résigné,
non sans déplorer que sa loi soit désormais désignée sous le sobriquet de « jurisprudence
Perrain ».

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Ses regrets ne s’étaient pas estompés. L’espoir de reconquérir Clara non plus. A
l’annonce de l’arrestation de ce pauvre Pierre Martin, il avait sur le champ fait en sorte
que l’avocat commis d’office soit son ancienne épouse. C’était la pierre angulaire de son
plan.

Il savait que Clara lutterait férocement pour prouver l’innocence de son client. Il savait
également qu’elle était mal équipée pour mener une telle enquête, et qu’elle ferait
probablement appel à lui pour une aide quelconque. Il la lui fournirait de bonne grâce.
Ainsi, il renouerait un contact privilégié avec Clara. Il serait un ex-mari repentant et
serviable. Elle lui serait redevable. En outre, il y gagnerait la possibilité de savoir
comment l’enquête progresserait. Il pourrait même l’orienter, élément indispensable
pour tenter de masquer sa responsabilité dans l’opération lamentable qui avait abouti,
par erreur, à la mort de Serge Bénault. Son plan joignait l’utile à l’agréable. Il lui offrait
une chance de reconquérir sa femme tout en contrôlant les éventuelles conséquences de
la bavure de ses services.

Pour l’instant, tout se passait comme il l’avait prévu. Il s’était écoulé moins de vingt-
quatre heures avant que Clara ne lui demande un rendez-vous qu’il s’était empressé de
lui accorder. Il avait pris soin de s’offrir une heure de détente entre les mains de la peu
farouche coiffeuse-masseuse de l’Elysée, car il savait à quel point Clara détestait les
hommes en errance capillaire. Il avait même ressorti un cendrier, résolu à la laisser
fumer dans son bureau en dépit des strictes interdictions.

Parfaitement à l’heure, Clara entra dans son bureau, précédée par l’inévitable huissier
en livrée complète.

- « Bonjour M. le Conseiller, merci de me recevoir si vite », lui dit-elle d’une voix qu’elle
voulait froide et factuelle, en lui tendant la main.

- « Je suis ravi de te revoir, Clara ». Il serra la main de son ancienne épouse, en ajoutant
« on peut quand même se faire la bise, non ? ». Il l’embrassa sur les joues sans réussir à
l’attirer contre lui.

- « Assieds-toi, je t’en prie. Qu’est-ce qui t’amène ici, à côté du bureau d’un Président
pour lequel tu n’as pas voté, si je ne m’abuse… Il faut vraiment que tu aies une bonne
raison », lui dit-il dans un demi-sourire qui n’amusa que lui.

- « Philippe, je ne suis pas venue parler politique avec toi. Je n’irai pas par quatre
chemins : j’aimerais que tu m’aides à faire libérer un innocent. Je suis certaine que tu as
déjà deviné la raison de ma présence. Je suis l’avocate de Pierre Martin, soupçonné
d’avoir tué Serge Bénault. Je ne crois pas une seconde que ce pauvre type ait commis le
crime dont on l’accuse ».

- « Qu’y puis-je ? », répondit Perrain d’un air presque indifférent. Il se réjouissait de


constater chez Clara la forte détermination qu’il espérait et sur laquelle reposait son
calcul. « Je suis ravi pour toi. Tu es citée dans tous les médias. Cette affaire fait de toi
une avocate célèbre du jour au lendemain. Elle va relancer ta carrière. Dans huit jours,
tu crouleras sous les nouvelles affaires. Vraiment, cette désignation d’office est un coup
de chance formidable ».

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Il se pencha vers elle en ajoutant à voix plus basse : « Un vrai coup de chance, non ? ».

Clara se passa machinalement la main dans les cheveux, comme elle avait l’habitude de
le faire lorsqu’elle était surprise ou émue.

- « Que veux-tu dire, Philippe ? »

- « Rien de particulier. C’est vraiment un beau coup de chance. Il faudra que tu penses à
remercier la bonne fée qui a veillé sur toi, de toute évidence. Elle doit tenir à toi ». Il
avait plongé son regard dans les yeux de Clara en prononçant ces mots. Elle avait
marqué le coup, n’osant pas comprendre. Avant de lui laisser le temps de récupérer de
sa surprise, il enchaîna :

- « Enfin Clara, tu crois vraiment à la chance ? Combien y a-t-il d’avocats à Paris


susceptibles d’être désignés d’office ? Combien y en a-t-il qui aimeraient travailler sur le
dossier Bénault ? Je sais que tu n’es pas une matheuse, mais enfin quelles sont les
probabilités pour que ça tombe sur toi ? Est-ce que tu n’as pas plus de chances de
gagner au loto ? ».

Clara resta un instant silencieuse pour rassembler ses idées. Elle était venue demander à
son ancien mari une aide que, manifestement, il lui avait déjà apportée. Les questions se
bousculaient dans sa tête. L’aide de Perrain lui était donc acquise. Mais elle avait appris
à se méfier de lui.

- « J’imagine que tu t’attends à ce que je te remercie d’avoir usé de ta grande influence


pour que je sois nommée sur cette affaire. Mais si c’est pour que je sois l’avocate
incapable de sauver un innocent de la prison à vie, le cadeau est plutôt empoisonné,
non ? Alors si c’est pour me mettre en difficulté que tu as fait ça, si c’est je ne sais quelle
forme de vengeance perverse, laisse-moi te dire… ». Philippe Perrain lui coupa la parole
sèchement :

- « Arrête Clara ! Comment peux-tu croire une chose pareille ? Je t’ai fait nommer toi,
simplement parce que c’est toi. Pour te donner un coup de pouce. Parce que comme l’a
écrit Mallarmé, nous fûmes deux, je le maintiens, même si tu affectes de ne pas t’en
souvenir ».

- « Toi, arrête ! » Lorsque Clara s’emportait, son accent italien devenait plus fort et la
qualité de son français se dégradait brutalement. « Mallarmé, je m’en fous ! Ne reviens
pas sur le passé avec des trucs à deux balles ! Ça ne prend plus ! Je t’ai pardonné, mais
j’ai quand même de la mémoire. Alors si tu veux m’aider, fais-le vraiment. Tu as la
police et tout le reste à ta disposition. Donne-moi des indications, dis-moi qui a tué
Bénault, je suis sûre que tu le sais déjà ! Comment peux-tu vouloir laisser un innocent en
prison toute sa vie ? Tu n’es pas comme ça malgré tout ! ».

Philippe Perrain leva la main pour la faire taire. Il exultait intérieurement. Clara glissait
vers un registre plus personnel, plus intimiste.

- « Doucement, doucement ! Tu as raison : je ne veux pas plus que toi voir un innocent
croupir dans les prisons privées. Je ne suis pas le salaud que tu crois, même si je n’ai pas

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été le plus parfait des maris. Et, comme toi, je crois à l’innocence de ton client. Mais je
n’en ai pas la preuve ».

Le visage de Clara retrouva quelques couleurs. Perrain continua :

- « Je ne connais pas l’assassin, là tu te trompes. Sinon, tu penses bien qu’il serait déjà
sous les verrous, et ton client libre. Je veux vraiment t’aider, mais tu vas devoir trouver
les preuves de son innocence toi-même ».

- « Mais comment, Philippe, comment ? Je ne suis pas flic, moi, ni agent secret ».

- « Le meurtre a eu lieu à l’intérieur de l’hôtel particulier de Bénault. Je connais bien


l’endroit pour y être allé souvent. C’est un vrai bunker. Quatre filtres de sécurité, des
hommes en armes partout 24 heures sur 24 ». Il omit de mentionner la présence des
caméras de surveillance. « Impossible d’y entrer sans montrer patte blanche. L’assassin,
lui, a pu entrer. Il était donc forcément invité. Je vais te faire remettre la liste de ceux
qui ont assisté à la soirée. Je suis convaincu que le nom de l’assassin s’y trouve. La police
aussi en est convaincue. Tu verras, elle contient quelques surprises ».

L’un des points faibles de Clara avait toujours été la curiosité. Un autre était son
impatience. Elle lui demanda, de manière réflexe, quelles étaient ces soi-disantes
surprises.

- « Quand toi ou moi organisons une soirée, nous invitons des gens que nous aimons
bien, et plutôt des gens dont nous pensons également être estimés. Mais ce qui est valable
pour nous ne l’était pas pour Serge Bénault. S’il n’avait dû inviter que des gens qui
l’appréciaient, il n’aurait pas reçu autant, tu t’en doutes ».

Le visage de Clara s’adoucit légèrement. La réputation de Bénault n’était effectivement


pas celle d’un homme entouré de nombreux vrais amis. Il menait trop d’affaires torves,
il était trop dur. Les gens le fréquentaient souvent par nécessité, toujours par intérêt.

- « La liste d’invités contient des noms de personnes qui avaient toutes les raisons de
vouloir se débarrasser de lui. Soit parce qu’il leur avait directement nui, soit parce qu’il
représentait tout ce contre quoi ils luttent. Depuis les patrons qu’il a débarqués en
rachetant leur société, jusqu’aux altermondialistes comme Nikoster, en passant par les
journalistes qu’il a fait renvoyer à cause d’articles déplaisants, tu verras que le choix est
assez large ».

Clara n’était qu’à moitié convaincue, mais elle reconnaissait la logique du raisonnement
de Perrain. Au minimum, elle pourrait commencer par étudier cette liste, et le cas
échéant aller en discuter avec le commissaire Estrodjian – même si l’intellect de ce
dernier ne lui avait pas paru dépasser celui d’une huître. Dans le pire des cas, elle
pourrait revenir voir Philippe Perrain.

Elle s’agita légèrement pour montrer qu’elle se préparait à partir. Perrain se leva pour
conserver l’initiative et la raccompagner vers la sortie. Il s’empressa d’ajouter avec
chaleur :

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- « Clara, je veux vraiment t’aider sur cette affaire. Tu sais, j’ai été enchanté de passer
ce petit moment avec toi. Bien entendu, sans attendre que tu me le demandes j’ai donné
des instructions pour que tu aies la possibilité de rencontrer ton client. Il est en quartier
de haute sécurité, et normalement ce n’est pas autorisé. Mais tu n’aurais pas compris
que je ne le fasse pas, n’est-ce pas ? ».

Clara le remercia d’un hochement de tête. Il ajouta :

- « Je t’ai également organisé une entrevue avec Jean Mercier, le Directeur Général de
la Police Nationale. Il ne te donnera pas forcément tous les détails de l’enquête, parce
qu’il ne le peut pas, mais je lui ai demandé de veiller à ce que tu ne perdes pas trop de
temps sur des chemins de traverse. Il te servira un peu de garde-fou. C’est un service
personnel qu’il me rend. Essaye d’en tenir compte s’il te plaît. Et bien entendu, tes
rencontres avec lui doivent rester secrètes. J’espère que tu mesures les efforts que je
déploie pour t’aider ».

Perrain s’effaça pour la laisser franchir la porte, et, comme tous les hommes, la regarda
de haut en bas alors qu’elle lui présentait son dos. Après l’avoir embrassée, il ajouta :

- « Essaye aussi de diversifier tes sources d’information. Parfois la presse est au courant
de beaucoup de choses. Au fait, est-ce que tu vois toujours ton excellent ami Edouard
Videl ? ».

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Chapitre 7

Mercredi 18 novembre 2009, 07 heures 45

Clara était déjà debout depuis deux bonnes heures lorsque Enzo entra dans la salle à
manger et vint se blottir contre elle pour l’indispensable câlin matinal. Malgré ses dix
ans, il sentait toujours au réveil la douce odeur des enfants sortant du sommeil. La jeune
mère ferma brièvement les yeux en le lovant contre elle.

- « Tu travailles aujourd’hui ? », lui demanda-t-il d’une voix qui masquait


maladroitement son inquiétude diffuse.

Clara réalisa que, depuis le début de l’affaire Martin, elle n’avait pas consacré beaucoup
de temps à son fils. Elle l’avait habitué pendant ses années de mariage à une présence
constante et à une attention de tous les instants. Enzo comprenait que la situation avait
changé. Il tirait même une certaine fierté auprès de ses camarades de classe d’avoir une
maman, qui, elle, travaillait. Il adorait la voir enfiler sa robe noire et partir « plaider au
Palais », comme elle disait.

- « Oui, je vais beaucoup travailler. Je suis sur un dossier important », lui répondit
Clara sans réussir à surmonter un léger sentiment de culpabilité. Elle s’était toujours
interdit de mentionner devant son fils le détail des affaires qu’elle suivait. Mais elle ne
pouvait pas l’éviter cette fois-ci. Le meurtre de Serge Bénault faisait déjà la une de tous
les medias. Comme avocate du seul suspect, elle allait être interviewée et sans aucun
doute invitée à des journaux télévisés. Elle préférait expliquer elle-même ce que son fils
finirait par découvrir tôt ou tard.

- « Tu vois, Enzo, je défends un monsieur accusé d’avoir fait une très grosse bêtise. La
télévision va beaucoup en parler et … ».

- « Je sais. C’est le meurtre de Monsieur Bénault. On en a parlé hier à l’école pendant le


cours de suivi des informations », coupa net Enzo.

Cette dernière phrase figea Clara sur place. Ce nouveau cours faisait partie de la récente
réforme de l’éducation citoyenne. Chaque jour, du cours élémentaire au lycée, tous les
élèves se voyaient dispenser une heure de formation sur l’actualité. Cet enseignement
était assuré par un de leurs professeurs, sous le contrôle d’un représentant des parents
d’élèves.

L’objectif semblait louable : préparer les jeunes à décrypter l’information, et à devenir


ainsi des citoyens avisés et éclairés. Clara avait une opinion très arrêtée sur ce type de
programmes, qu’elle réduisait à un moyen détourné d’embrigader les enfants.
« Ils ne font que discuter de l’actualité. Ils apprennent à élaborer un discours critique »,
tel était l’argument avancé par les autres parents lors de leur dernier conseil de pilotage
éducatif. « Sans doute, mais de quelle actualité ? Vous pensez vraiment qu’on leur parle
du Darfour ou de la situation sanitaire au Bangladesh ? Non, évidemment. C’est encore
et toujours les mêmes faits divers de petit vieux agressé ou de savoir-faire ancestral en
voie de disparition dans un coin paumé. Franchement, quel débat peut-on avoir à dix

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ans, ou à quarante d’ailleurs, sur le dernier empailleur de sanglier des Vosges ? », avait-
elle rétorqué en s’emportant devant les regards réprobateurs des autres parents.

- « Tu en sais donc sûrement plus que moi sur cette affaire », répondit Clara en souriant
à Enzo.

Enzo n’insista pas. Il savait décrypter les expressions par lesquelles sa mère l’incitait à
changer de sujet.

- « Un monsieur a appelé hier soir. Il voulait te parler. J’ai noté son numéro sur le cahier
du téléphone. Il s’appelle Edouard et a dit qu’il m’avait vu quand j’étais tout petit, mais
je ne m’en souviens pas. Il veut que tu le rappelles », dit-il lorsqu’il estima que le câlin
avait assez duré, avant de filer dans la cuisine pour son orgie quotidienne de céréales au
chocolat.

Edouard Videl et Clara s’étaient connus en fac de droit. Elle avait toujours apprécié le
côté secret et ténébreux d’Edouard. Il s’exprimait peu et donnait toujours l’impression
de porter sur ses épaules les plus sombres secrets. Elle n’avait pas été surprise de le voir
arrêter le droit pour se tourner vers le journalisme. Le grand reportage lui convenait
mieux qu’à personne. Edouard était un loup solitaire. Il n’aurait jamais pu s’épanouir
dans le cadre institutionnel de l’appareil judiciaire. Même si on pouvait y faire de belles
carrières, dimension qu’Edouard méprisait par-dessus tout. Elle avait fini par
comprendre qu’il était l’exact contraire de l’homme brillant et séducteur qu’elle avait
rencontré à la même époque et fini par épouser. Trop brillant, et trop séducteur pour
faire un bon mari, d’ailleurs. Edouard et elle se voyaient régulièrement, juste pour le
plaisir réciproque de leur conversation. Il faisait partie de ces rares amis qui ne s’étaient
pas détournés d’elle lorsque son divorce avait été prononcé. Il avait même cherché à
l’aider lorsque, après un court séjour en Italie chez ses parents pour se remettre
d’aplomb, elle avait décidé de rentrer en France pour tenter d’y exercer, non sans
bravitude, son métier d’avocate.

Edouard était marié. Phénomène classique, la femme d’Edouard avait réussi à éloigner
de son mari toutes ses anciennes conquêtes. Mais parce que son mari l’avait convaincue
que Clara n’était qu’une amie et qu’il en avait toujours été ainsi, elle avait accepté leurs
rencontres presque régulières. Elle était également consciente de la situation difficile de
la jeune divorcée. Femme de principes, elle tenait à exprimer sa solidarité féminine en
lui laissant un accès mesuré à Edouard, afin qu’il puisse l’aider. Elle tirait un avantage
égoïste de la fierté d’avoir trouvé un mari solide sur lequel on pouvait compter.
« Lorsque les femmes ont des difficultés, elles font bloc, c’est leur force. Pas comme
vous, les hommes, qui vous isolez pour lutter tout seuls, comme de pathétiques guerriers
de cinéma », avait-elle l’habitude de dire à Edouard devant Clara en riant faux, pour
mieux affirmer à la fois son territoire et sa grandeur d’âme. Mais Clara n’en avait cure.
Elle se sentait bien en présence d’Edouard, et cela depuis longtemps. Il ne l’aidait pas
tant que ça. Comment un journaliste aurait-il pu l’aider à développer une clientèle ?
Mais elle et lui souriaient de le laisser croire à sa femme. Ce petit mensonge cimentait
une complicité qui n’en avait pas besoin.

Elle appela Edouard et lui proposa de déjeuner avec elle le jour même, ce qu’il accepta
avec empressement. L’enquête de Clara stagnait. Les divers éléments relatifs au meurtre
de Bénault n’étaient pas encore accessibles. Et elle devait attendre les résultats de

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l’intervention de son ex-mari pour accéder au quartier de haute sécurité de la prison de
Mufflins, où Pierre Martin avait été transféré. Tout cela pouvait prendre la journée et
elle détestait tourner en rond. Elle n’imaginait pas non plus se plonger dans l’un des
maigres autres dossiers de son cabinet. Ce déjeuner tombait donc à pic.

Elle retrouva Edouard dans un petit restaurant du quartier latin où ils avaient
l’habitude, alors étudiants, de refaire le monde autour d’un verre de rouge bon marché
et d’une assiette de charcuterie. Elle avait hésité avant de pénétrer dans ce troquet
pourtant si familier. Disparus les sorbonnards aux cheveux hirsutes, à la mine torturée,
résolus à lutter au besoin violemment contre les injustices du monde. Le ronronnement
de la climatisation avait remplacé le traditionnel vacarme ambiant. Des journaux aux
titres évocateurs – « Working World » ou encore « How to spend it ? » - étaient proposés
gratuitement à la clientèle.

- « Eh bien Edouard, ils ont vraiment l’air de tous se faire chier avec leurs yeux rivés sur
leur BlackBerry ! », lâcha-t-elle suffisamment fort en s’installant à la table de Videl.

Edouard sourit. Il aimait les entrées fracassantes de Clara. A croire qu’elle les
préparait. Clara fouilla son sac et en sortit ses cigarettes.

- « Tu te fournis où ? », demanda Edouard, qui avait tout de suite remarqué sur son
paquet l’absence des habituels avertissements d’usage et des photos de poumons
nécrosés réglementaires.

- « Ne jamais dévoiler ses sources à un journaliste, mon cher Edouard », répondit-elle.

- « Tu sais très bien que tu ne peux pas fumer ici… ».

- « Oui, je sais. C’est juste pour terroriser nos voisins. Et puis, même si je ne peux pas en
allumer une, je sais qu’elles sont là ».

Clara prit des nouvelles d’Edouard, de sa "charmante épouse" et de leurs enfants. Il


accepta docilement le rite social par lequel Clara démarrait toutes leurs rencontres, fit
quelques réponses aussi brèves que convenues, et s’astreint à lui poser en retour
quelques questions au sujet d’Enzo.

- « J’ai vu que tu allais être une star du barreau. L’affaire Bénault est une véritable
aubaine pour ton cabinet », lança-t-il impatiemment.

- « Eh oui, je crois qu’on a enfin reconnu mon talent », lui répondit Clara, qui n’avait pu
contenir un sourire, avant d’ajouter « Surtout mon talent d’ex-épouse ! J’ai vu Philippe
hier. C’est lui qui m’a fait nommer d’office. Soit c’est encore un signe extérieur de sa
mâle domination sur moi, pauvre femelle aux abois qui cherche désespérément des
clients. Soit il espère me reconquérir en m’aidant à lancer ma brillante carrière ! Tu as
un avis ? », fit-elle sans attendre de réponse.

- « Philippe ne fait jamais rien au hasard. Il a été formaté depuis l’enfance à toujours
peser le "pour″ et le "contre", sans jamais devoir réellement trancher entre les deux
d’ailleurs. Il a sûrement une arrière-pensée. Quant à savoir laquelle, je te laisse juge,
chère Maître », esquiva Edouard.

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- « A la fin de ma discussion avec Philippe, il m’a demandé si je te voyais encore. Je le
connais par cœur. Cette question n’était pas innocente. J’ai même cru percevoir dans le
ton de sa voix une sorte d’encouragement. A croire qu’il joue les entremetteurs entre
nous », dit-elle avec un regard complice.

- « Tu en es où dans ton enquête ? Tu avances ? ».

- « Nulle part. Je suis au point mort. Je n’ai pas encore vu mon client, ils l’ont parqué en
QHS. Mais franchement, rien qu’à la lecture de son dossier, je peux te dire qu’ils ont
arrêté la mauvaise personne. C’est vraiment le type de base. Impossible qu’il ait pénétré
en douce dans la forteresse ultra sécurisée de Bénault sans se faire repérer, et qu’il ait
massacré le patron le plus connu de France à coups de faucille, avant de rentrer chez lui
embrasser sa femme et ses enfants. Je n’y crois pas une seule seconde. Apparemment,
Philippe n’y croit pas non plus ».

- « Tu me surprends. D’après les médias, dont l’indépendance et la fiabilité ne sauraient


évidemment être mises en doute, l’affaire est pliée et le coupable tout désigné. Ton
Pierre Martin est mal barré », rétorqua cyniquement Edouard.

- « Je sais. Mais Philippe, aussi étrange que cela puisse paraître, semble vouloir
disculper Martin. Ou y contribuer. Il m’a donné la liste exhaustive des invités de la
soirée de Bénault. Il est convaincu que le nom de l’assassin s’y trouve. Beaucoup
possèdent un mobile pour le meurtre : des industriels ruinés par Bénault ou des associés
délaissés du jour au lendemain. Bref, de parfaits inconnus pour la novice du monde des
affaires que je suis. Tous sauf un, José Nikoster. C’est incroyable quand même que
l’égérie des altermondialistes, la nouvelle sœur Emmanuelle des pauvres version
commerce équitable, se retrouve à picoler du champagne chez le magnat de la sécurité ».

- « José Nikoster est sur la liste ? Il était ce soir-là chez Bénault ? », fit Edouard d’une
voix subitement inquiète.

Avant même que Clara ait pu lui répondre, il enchaîna : « Viens avec moi cet après-
midi. Il faut que je te parle, mais pas ici. Ta désignation d’office dans cette enquête, c’est
encore un coup tordu de ton ex-mari. Je vais te montrer ce que vise vraiment Perrain ».

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Chapitre 8

Mercredi 18 novembre 2009, 15 heures

- « Où m’emmènes-tu ? », demanda Clara après qu’ils eurent franchi la porte de


Clignancourt. Ils n’avaient pas échangé le moindre mot depuis leur sortie du restaurant.
Edouard semblait nerveux. Il jetait à intervalles réguliers des coups d’œil dans les
rétroviseurs de sa voiture, comme s’il craignait d’être suivi. En temps normal, elle aurait
volontiers plaisanté sur la nature de cette mystérieuse escapade et sur l’étrange
comportement de son ami. Mais le silence d’Edouard créait une atmosphère lourde,
inhabituelle entre eux.

- « Je vais te montrer le vrai monde », finit par répondre Edouard. Après quelques
minutes, il ajouta : « tu as déjà entendu parler des ZUR ? ».

- « Les ZUR ? », hasarda-t-elle, un peu honteuse d’ignorer la signification de ce sigle


barbare.

- « Oui, les ZUR, les Zones Urbaines de Réhabilitation », répondit Edouard amusé du
regard intrigué que venait de lui lancer Clara, « les banlieues chaudes, si tu préfères.
Sors tes papiers ».

Ils s’engagèrent sur une bretelle d’autoroute et, après quelques instants s’arrêtèrent à
un barrage. Le panneau indiquait « ZUR Paris Nord ». Un homme en uniforme
s’avança vers eux d’un pas méfiant. Edouard baissa la vitre de sa portière et lui tendit
leurs papiers d’identité. L’homme les examina soigneusement après avoir dévisagé
Clara et Edouard.

- « Je suis journaliste. Je viens faire un repérage pour un reportage. Elle est avec moi »,
lança-t-il en direction du gardien. Ce dernier acquiesça et fit un signe de tête en
direction de son collègue qui leva aussitôt la barrière.

- « Ils ne vont quand même pas garder nos papiers », s’insurgea Clara une fois la vitre
remontée.

- « Ils ont besoin de savoir qui pénètre dans cette zone. Si nous ne sommes pas ressortis
avant le couvre-feu, ils enverront une équipe pour nous récupérer », expliqua Edouard.

Clara se tut. Elle ne savait plus quoi dire. Edouard lui avait répondu avec une
nonchalance terrifiante. Le fait de laisser ses papiers à une sorte de milice privée ne
semblait pas avoir troublé son vieil ami. Lui, le grand journaliste, lui, le pourfendeur des
injustices, lui, le libertaire convaincu, il avait abdiqué, obéi sans même protester.
Quelques minutes passèrent pendant qu’ils roulaient en silence dans un paysage dévasté.
Clara découvrait le décor qui défilait sous ses yeux. Elle était horrifiée par ce qu’elle
voyait.

Devant des immeubles délabrés erraient sans but apparent des individus de tous âges.
Les couches de peinture successives se détachaient par lambeaux des façades des

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bâtiments, tant sous l’effet du mauvais temps que des incendies qui ne manquaient pas
de se déclarer régulièrement pendant les périodes de grand froid. Les rares balcons
accueillaient des paraboles imposantes, seuls points d’accès vers le monde extérieur. Des
petits groupes d’individus étaient rassemblés autour de barils transformés pour
l’occasion en poêles de fortune, dont s’échappaient quelques flammes entretenues avec
de vieux journaux. Seul l’éclairage public semblait fonctionner correctement. Des
groupes électrogènes de fortune s’entassaient devant les entrées des immeubles, et
formaient un inextricable labyrinthe de fils électriques. Ce montage chaotique rappelait
à Clara les images de Bagdad après l’invasion américaine. Elle repéra immédiatement
les caméras accrochées en haut des réverbères.

- « Les caméras, ça coûte moins cher que les policiers. C’est l’illusion de la sécurité », lui
fit remarquer Edouard.

Clara ne répondait plus. Quelques carcasses de voitures calcinées jonchaient le bitume


dont l’entretien n’était plus assuré depuis longtemps. Par endroit, les rues étaient
inondées sur plusieurs dizaines de mètres. Les canalisations avaient sans doute lâché
sous l’effet d’un hiver rigoureux et n’avaient jamais été réparées depuis, laissant
s’échapper des eaux noirâtres aux relents pestilentiels. D’interminables files d’attente
s’allongeaient devant les quelques boutiques qui n’avaient pas encore définitivement
baissé leur rideau de fer. En roulant au pas devant le collège Donald Trump, elle eut le
temps de remarquer les barbelés qui entouraient désormais les enceintes des
établissements scolaires dans les Zones Urbaines de Réhabilitation, ainsi que les
détecteurs de métaux qui avaient permis de remplacer les surveillants.

Un étrange sentiment gagnait Clara. Certes, les conditions de vie dans cet endroit étaient
indignes d’un pays riche. Ces zones ravagées par la misère sociale avaient été
volontairement laissées à l’abandon par les pouvoirs publics qui tardaient à investir les
crédits nécessaires à une réelle réhabilitation. Peut-être ne savaient-ils d’ailleurs pas
comment la mener à bien. Mais dans ce cloaque urbain rongé par le dénuement, les gens
avaient tous le même air étrangement serein et heureux. C’était à peine perceptible. Elle
l’avait pourtant tout de suite remarqué. La solidarité faisait le ciment de ces quartiers
dont le dénominateur commun était la pauvreté. C’était le règne de la débrouille et de
l’entraide. A défaut d’argent, tout s’échangeait désormais. L’économie du troc était de
retour dans la France de 2009. Des tables de fortune étaient dressées sous de grandes
tentes récupérées dans des surplus militaires. Les gens s’y rassemblaient autour de
maigres repas, ces repas qui, lorsqu’ils sont partagés, prennent l’allure de banquets.

Edouard freina soudainement et se gara.

- « Regarde là-bas, tu vois ces types qui descendent de la camionnette blanche ? »,


demanda-t-il à Clara en désignant trois molosses vêtus de blousons sombres.

- « Oui. Celle avec les initiales ADAP marquées dessus ? ».

- « Exactement, l’ADAP. C’est le service d’ordre de l’Association pour le Droit A la


Propriété. J’ai écrit un long article sur cette organisation. De vrais salopards. Ces types
ont pour mission de recouvrer les sommes dues par les mauvais locataires. On peut te les
envoyer après seulement un mois de retard dans le paiement de ton loyer. Si tu ne peux
pas payer la note, t’es viré manu militari ».

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Clara ne réagissait plus. Elle était encore sous le choc du spectacle de désolation et de
misère qui s’étalait sous ses yeux. Elle se ressaisit. Elle songea vite que la trêve hivernale,
qui venait de débuter, empêcherait toute expulsion. Elle révisa rapidement son jugement
lorsqu’une famille au grand complet se retrouva sur le trottoir sous les yeux des
passants habitués à de telles scènes. Edouard ouvrit les vitres de la voiture.

- « Tu entends le boucan qu’ils font ? Ils sont en train de tout casser là-dedans, douches,
lavabos, toilettes. Tout ce qui est lié à l’eau courante et à l’électricité y passe. Comme ça
ils sont sûrs que le logement est inhabitable. Un moyen comme un autre d’expulser les
mauvais payeurs presque sans violence. Ensuite, ils rénovent l’ensemble et augmentent
le montant des loyers. C’est ça, la logique de réhabilitation », expliqua-t-il à Clara sur
un ton monocorde.

Clara n’écoutait plus les explications de son ami. Elle sentait monter des larmes de
colère. Elle se savait impuissante. Elle aurait voulu aider ce jeune couple et leurs trois
enfants. Elle pensait à Enzo.

Edouard fit redémarrer sa voiture.

- « Pourquoi tu m’as emmenée ici, Edouard ? », questionna Clara, dont la raison


reprenait peu à peu le dessus sur l’émotion. « Qu’est-ce que cet endroit a à voir avec
mon affaire ? Même si la situation de ces personnes est insupportable, et que j’en suis
sincèrement émue, je n’ai vraiment pas de temps à perdre en ce moment !», s’emporta-t-
elle.

- « Tu vas comprendre. Arrêtons-nous dans ce bar pour boire un verre », lui répondit
sèchement Edouard.

En pénétrant dans le bar, Edouard prit Clara par le bras et l’emmena directement dans
l’arrière salle. Elle nota avec surprise que le patron de l’établissement avait reconnu son
compagnon et lui avait adressé un léger hochement de tête. Ils arrivèrent à une porte
gardée par deux hommes au physique impressionnant. Edouard s’adressa à l’un d’eux
et prononça cette phrase mystérieuse que Clara conserverait longtemps en mémoire :
« c’est beau, mais c’est loin ». L’expression figée et dure du cerbère se transforma
subitement. Ils furent autorisés à passer la porte qui claqua derrière eux.

Clara fut étourdie par l’agitation qui régnait dans la pièce où elle venait de pénétrer.
Des néons blafards disposés aléatoirement éclairaient faiblement la salle. L’absence de
fenêtres créait une impression oppressante de confinement pour les personnes qui s’y
affairaient. La blancheur du sol carrelé tranchait avec la noirceur des murs rongés par
l’humidité. Clara comprit soudain que cette véritable ruche était une sorte d’hôpital, ou
de dispensaire. Des femmes en blouse blanche se pressaient d’une personne à l’autre
prodiguant leurs précieux conseils et précisant la posologie des médicaments qu’elles
distribuaient au compte-gouttes à leurs patients. L’hindi se mélangeait à l’arabe, le
wolof au mandarin. Ces dialectes, ces accents, ces intonations faisaient de cette pièce une
tour de Babel médicalisée. Une file d’enfants malades s’étirait devant un bureau où
officiait un homme âgé, un stéthoscope autour du cou. Il les auscultait un par un avec
douceur. La plupart d’entre eux présentaient des signes précurseurs d’obésité avancée
pour leur jeune âge, fruit d’une alimentation qui en manquait certainement.

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- « Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Je comprends vraiment rien », lâcha-t-elle
désemparée.

- « Tu as déjà entendu parler de la Résistance ? », l’interrogea Edouard, qui ajouta sans


attendre de réponse, « Nous sommes dans l’un de ses centres médicaux. Un hôpital de
campagne en pleine cité ».

« Résistance », « hôpital de campagne », ces mots résonnaient étrangement dans la tête


de Clara, qui ne pouvait les dissocier de l’univers des films sur la seconde guerre
mondiale qu’elle regardait avec son fils. Edouard la conduisit dans un petit réduit à
l’écart de toute cette agitation. Clara avait du mal à reprendre le dessus. Elle essayait de
rassembler tous les détails de l’heure qui venait de s’écouler. La pauvreté accablante, les
expulsions forcées, les écoles bunkerisées, la médecine de guerre, et voilà que maintenant
Edouard lui avait asséné le coup final en lui parlant d’une Résistance. Résistance à qui ?
Résistance à quoi ? Elle était perdue.

- « Clara, je te dois une explication, une longue explication même », débuta-t-il. « Pour
que tu comprennes bien, il faut remonter à la campagne présidentielle de 2007. La
Résistance en est directement issue ».

Les questions de moralité et de redressement de la société française jugée déclinante


avaient occupé une place centrale pendant la campagne. De nombreux intellectuels
désemparés face à l’état du monde, par ailleurs incapables d’apporter une réponse
philosophique aux désordres économiques, sociaux et sécuritaires, avaient été séduits
par le discours du futur Président. Ils avaient alors abdiqué, faute de mieux, et lui
avaient apporté un soutien inconditionnel, relayé par des médias complaisants. Leurs
nombreuses interventions faisaient l’apologie discrète du populisme, un populisme d’en
haut vouant hypocritement l’expert et le technicien aux gémonies, et sacralisant le bon
sens populaire. Une nouvelle fois les clercs avaient trahi. Ils étaient allés, à de rares
exceptions près, à la soupe, espérant secrètement rentrer en grâce auprès du futur
occupant de l’Elysée. La notion de travail avait été au cœur de tous les débats. C’était la
France laborieuse contre la France oisive, ceux qui en veulent contre ceux qui refusent
l’effort. Afin d’en finir avec la société de l’assistanat, on pointait un doigt dénonciateur
vers ceux qu’on accusait de vivre au crochet des autres : la vieille technique du bouc
émissaire avait marché à plein. La France était divisée en deux : les producteurs et les
profiteurs. La masse grandissante des pauvres était désormais perçue comme autant de
sangsues, de nouvelles classes dangereuses et nuisibles à la vitalité du corps social.

Une fois nommé, le gouvernement avait tenu promesse en interdisant les associations
caritatives. Leur action quotidienne auprès des plus démunis les encourageait
insidieusement à ne pas se réinsérer, et les transformait en assistés. La France de l’Etat
Providence, de la redistribution et du partage des richesses avait laissé la place à celle de
l’effort et de sa juste récompense. Face à l’interdiction des actions sociales distributives,
la clandestinité devenait inévitable. Au lendemain de l’interdiction des Repas du Cœur
était née la Résistance. Pour ses fondateurs, la transition d’un modèle social protecteur à
une société du risque s’était faite trop brutalement. Ils avaient donc décidé de restaurer
clandestinement des voies d’entraide supplétives, pour que le quart de la population
française abandonnée sur le bord du chemin ne sombre pas définitivement dans la

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grande pauvreté. L’adhésion populaire au projet de société porté par le nouveau
Président renforçait l’impérieuse nécessité du secret.

Au fur et à mesure du récit que lui faisait Edouard, Clara sentait l’ancien monde se
dérober sous ses pieds. Pour la première fois. Pourtant, elle avait vécu tous ces
évènements. Elle avait noté ce qu’Edouard appelait la trahison des clercs. Elle avait vu
les mesures prises, et avait compris leurs effets. Mais elle n’en avait pas tiré les
conséquences avec autant d’acuité que les fondateurs de la Résistance. Ils avaient été
réactifs et visionnaires. Elle se sentait coupable et un peu naïve. Elle n’avait pas prêté
une attention particulière aux débats d’une élection qui semblait jouée d’avance, ni à ses
conséquences. Elle s’était donc laissée porter, allant même jusqu’à préférer un week-end
champêtre au passage dans l’isoloir à l’occasion du second tour.

- « Tu m’écoutes ? », demanda Edouard.

- « Oui, bien sûr ! Comment fonctionne cette organisation, la Résistance ? », finit-elle


par articuler.

Edouard reprit le cours de son explication.

Très vite s’était posée la question des objectifs et du financement de la Résistance. Les
débuts furent chaotiques, chaque département s’organisant indépendamment,
constituant ainsi autant de cellules autonomes. Mais rapidement, deux personnages
s’étaient imposés à la tête du mouvement grâce aux relations professionnelles qu’ils
avaient tissées consciencieusement pendant leur carrière respective : un haut
fonctionnaire resté anonyme et le très médiatique altermondialiste José Nikoster. Le
bruit courait dans les cercles informés que le premier était le véritable patron de la
Résistance et que le second était le bailleur de fonds de l’organisation. Leurs fonctions
exactes, tout comme leur identité, n’étaient cependant connues que d’un nombre infime
de personnes.

La mission première qu’ils avaient fixée à leur mouvement était d’assurer la solidarité
de la nation envers les plus défavorisés. Cette activité consistait principalement à
distribuer de la nourriture sous le manteau dans les quartiers les plus touchés par le
chômage, à commencer par les Zones Urbaines de Réhabilitation qui concentraient
toutes les injustices. Ils assuraient aussi avec l’aide de médecins et d’aides soignants
bénévoles un service de santé publique rudimentaire pour ceux qui n’y avaient plus
accès du fait du déremboursement croissant des médicaments et de l’inflation du prix
des mutuelles. Seuls les traitements lourds et les opérations chirurgicales complexes
exigeaient des moyens dont ils ne disposaient pas. Le pouvoir était évidemment au
courant, grâce à ses nombreux informateurs, des actions menées sur le terrain par la
Résistance. Il tolérait cette prise en charge de la grande pauvreté. Fermer les yeux sur
les activités clandestines de quelques illuminés nostalgiques d’un ordre ancien lui
semblait un prix modeste pour acheter la paix sociale.

Clara reprenait des couleurs à chaque révélation d’Edouard dont elle buvait les paroles.
L’existence d’une mystérieuse organisation opérant en secret ravivait la mythologie
révolutionnaire dont elle s’était nourrie dans sa jeunesse. Elle coupa net le récit de son
ami et lui demanda avec une pointe d’excitation dans la voix :

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- « Tu fais partie de la Résistance ? ».

- « Mon métier est de tout savoir », fut la seule réponse qu’elle obtint d’Edouard.

- « Tu dois donc connaître le nom du grand chef », rétorqua-t-elle avec un regard


malicieux.

- « Ce n’est pas le sujet de ton enquête Clara, revenons au cas Martin. Sur la liste de
suspects potentiels que Perrain t’a donnée et qui étaient présents à la soirée de Bénault,
le nom de Nikoster apparaît. Je te l’ai dit, c’est lui qui finance la Résistance. Pour moi,
c’est Nikoster qui est visé. Je suis sûr que c’est lui que ton ex-mari veut éliminer, pour
atteindre la Résistance en la coupant de ses principales ressources », dit-il en prenant
soin de ne pas élever le ton de sa voix.

Clara éprouvait un léger sentiment de honte d’avoir été rappelée à l’ordre de la sorte
par Edouard. Cette plongée dans un monde parallèle l’avait, le temps d’un après-midi,
éloignée de ses préoccupations et de l’affaire qu’elle traitait.

- « Mais ce n’est pas logique ! Tu me disais à l’instant que le gouvernement ne voulait


pas supprimer la Résistance. Qu’il avait besoin du rôle social qu’elle jouait à présent.
Pourquoi vouloir éliminer Nikoster en lui mettant le meurtre de Bénault sur le dos ? »,
lança subitement une Clara qui retrouvait enfin sa vivacité.

- « Parce qu’il te manque un dernier élément : la Résistance est aujourd’hui


profondément divisée en deux courants inconciliables. La majorité des membres de
l’organisation souhaite cantonner son action à la sphère sociale. C’est la ligne défendue
par le patron du mouvement. Mais Nikoster veut aller plus loin. Il a pris la tête d’une
faction minoritaire qui revendique l’action directe et la prise de pouvoir politique.
L’Etat laisse faire l’action sociale pour autant qu’elle reste confidentielle. Mais là,
Nikoster va trop loin. Le gouvernement ne se laissera pas déstabiliser », termina
Edouard.

Leur conversation fut brutalement interrompue par un bruit strident. Les sirènes
annonçant le début du couvre-feu retentissaient déjà. Il fallait regagner Paris. Au
moment de rejoindre leur voiture, Clara aperçut avec une légère inquiétude une
vingtaine d’enfants en haillons assis autour de leur véhicule, paraissant les attendre. Le
plus âgé devait avoir sept ans, au grand maximum. Ils restaient silencieux, concentrés,
presque tendus. Ils se levèrent lentement en voyant Clara et Edouard s’avancer vers
eux. Ce dernier leva la main: « Désolé les gars, je n’ai pas bu une goutte d’alcool depuis
hier ! ». Les enfants disparurent en un instant, toujours silencieux, l’air à peine plus
triste qu’auparavant.

- « Et ceux-là, ce sont des infirmiers qui voulaient te faire une prise de sang ? », lança-t-
elle mi-figue mi-raisin, furtivement effrayée par la possibilité d’avoir vu juste.

- « Mais qu’est-ce que tu vas chercher ? Ils veulent juste une petite pièce. Ce sont des
démarreurs de voiture. Tu sais, ici, l’alcoolisme est endémique ».

Le visage de Clara s’éclaira. Elle connaissait bien le sujet. Depuis que les constructeurs
de voiture avaient équipé tous les véhicules d’un éthylomètre relié au démarreur,

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chaque conducteur subissait un alcootest au moment de tourner la clé. Suivant le
résultat de l’analyse, le moteur démarrait ou non. Les enfants, en échange d’un peu
d’argent, soufflaient dans l’éthylomètre à la place du véritable conducteur, permettant
ainsi à ce dernier de se soustraire au slogan rabâché jour après jour sur les ondes :
« zéro gramme par litre, zéro kilomètre au volant, c’est l’un ou l’autre ! ».

Edouard poursuivit son explication.

- « Mais il faut faire attention. Parfois, on se fait arnaquer et on doit payer trois ou
quatre enfants, parce que ceux qui soufflent en premier ne réussissent pas à passer le
test. Ils sont trop saouls. C’est fait exprès, bien sûr, pour te soutirer un peu plus
d’argent ».

Clara regarda Edouard sans répondre, puis doucement, discrètement, elle pleura
pendant tout le trajet de retour.

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Chapitre 9

Jeudi 19 novembre 2009, 09 heures

Les interventions de Philippe Perrain s’avéraient redoutablement efficaces.


L’inaccessible Directeur Général de la Police Nationale Mercier avait accordé un
rendez-vous à Clara dès le lendemain matin.

Le physique de catcheur de Jean Mercier l’avait beaucoup servi dans sa carrière de


policier. Râblé, tout en puissance, doté d’une abondante crinière poivre et sel, sa simple
apparition dans une salle d’interrogatoire effrayait les suspects. Ses petits yeux perçants
lui donnaient un regard indéchiffrable, qui parvenait à mettre mal à l’aise les criminels
les plus récalcitrants. Pourtant, sa nature réelle se situait à l’opposé de la première
impression qu’il dégageait. Après plus de trente années de service dans la police, il avait
terminé l’exploration des recoins de l’âme humaine. Son expérience de terrain avait
paradoxalement fait de lui un humaniste, prompt à trouver des circonstances
atténuantes à ceux qui s’égaraient. Il avait développé une étonnante capacité à se mettre
à la place des autres, allant presque jusqu’à ressentir ce qu’ils éprouvaient. Les
interrogatoires s’en trouvaient facilités d’autant. Bien peu réussissaient à lui faire
prendre des vessies pour des lanternes. Il se trompait parfois, mais rarement. Cette
brute au regard inquisiteur et féroce possédait une sensibilité sans égale. Il la mettait au
service d’une compassion digne de Saint Vincent de Paul. Nul ne comprenait réellement
la source de son talent.

Jean Mercier n’était pas dupe des sentiments qu’il inspirait, et gardait par devers lui
l’essentiel de ses pensées. Il avait appris en début de carrière à ne pas trop se révéler.
Pourtant, à cette époque, beaucoup de ses collègues auraient pu le comprendre. Mais
aujourd’hui, tout avait trop changé. L’obsession de la productivité policière rendait son
approche dépassée. Il éprouvait une grande nostalgie des années où maintenir l’ordre ne
signifiait pas imposer l’ordre. Les faiblesses humaines attiraient sa sympathie et non pas
sa colère. La devise des policiers américains, "Protéger et Servir", lui apparaissait encore
comme un modèle d’équilibre pour ses actions quotidiennes. La voie nouvelle,
"Surveiller et Punir", ne lui ressemblait pas. Dans cette querelle des Anciens contre les
Modernes, il se comportait en vieil éducateur laxiste et dépassé, soutenu par la certitude
de la victoire finale des Anciens que l’Histoire avait toujours prouvée.

La requête de Philippe Perrain ne l’avait pas dérangé outre mesure. Il s’était hissé au
sommet de la hiérarchie policière grâce à ses résultats impressionnants, bien entendu,
mais aussi grâce à sa finesse politique. Rendre un service au tout-puissant Conseiller
Spécial du Président ne pouvait pas avoir trop d’inconvénients, en particulier s’il
s’agissait de rencontrer son ancienne épouse. Tout le monde comprendrait qu’il ait
accueilli favorablement la demande. Il ne prenait pas de risque. En outre, la jeune
femme maintenant devant lui appartenait à une catégorie qu’il appréciait : celle des
passionnées soumises à leurs bons sentiments.

Il lui apparut assez vite que Clara ne savait pas précisément ce qu’elle pouvait attendre
de leur entretien. Ce détail l’amena à s’interroger sur la réelle motivation de Perrain.
Pourquoi lui avait-il envoyé l’avocate de Pierre Martin ? Pour l’aider si possible, mais

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au-delà ? Les hommes comme Perrain agissent en fonction de motifs complexes,
difficiles à percevoir en première analyse. En attendant de découvrir la réponse, il
écoutait avec attention le récit que Clara lui faisait de sa rencontre avec Pierre Martin
au quartier de haute sécurité de la prison de Mufflins.

Contrairement à Clara, il connaissait bien cet établissement. La paisible, et un peu


perdue, bourgade de Mufflins avait eu l’honneur d’accueillir la première prison privée
de France. Sa conception était révolutionnaire. Prévue pour cinq cents détenus, elle en
hébergeait aujourd’hui plus de mille. A la suite de nombreux rapports sur les conditions
dégradantes de détention, on avait finalement tranché : la privation de liberté ne devait
pas s’accompagner d’un manque de respect des prisonniers. Aussi avait-on décidé que le
fonctionnement du centre pénitentiaire serait autogéré par les détenus eux-mêmes.

Les gardiens veillaient à ce que les distributeurs alimentaires soient approvisionnés


chaque jour du juste nombre de repas. Les détenus venaient eux-mêmes chercher à
manger, et se répartissaient la nourriture disponible en fonction de règles qu’ils
décidaient sans intervention de l’administration. Des "ruptures de charge" se
produisaient parfois, et avaient l’avantage de permettre aux détenus d’apprendre à
mieux réguler leurs ressources, ce dont les afficionados du rôle éducatif des prisons se
félicitaient.

Un stock de médicaments était disponible en permanence, en libre accès. Il comprenait


principalement des bandages, des analgésiques, et des calmants. L’automédication était
la règle, également pour ses vertus éducatives. Les bibliothèques avaient été remplacées
par des vidéothèques au prétexte que les livres étaient inflammables, alors que les DVD
l’étaient beaucoup moins. La vidéothèque comprenait surtout des films à caractère
pornographique de toute nature, ainsi que quelques films d’action. Il fallait respecter la
nature violente des détenus, et il ne servait à rien de les perdre avec des longs métrages à
trop haute tenue intellectuelle. Diverses voix s’étaient émues de la dangerosité des DVD
qui, une fois brisés, se transformaient en armes mortelles. Mais le législateur avait
considéré qu’il s’agissait d’un inconvénient mineur par rapport au risque d’incendie
dans une prison qui, fortement automatisée, ne comprenait qu’un gardien pour
cinquante prisonniers. La rentabilité était à ce prix, et les actionnaires du centre
pénitentiaire avaient beaucoup insisté pour que leur investissement ne risque pas d’être
réduit en cendres.

La prison était divisée en cinq quartiers séparés : le quartier chrétien, le quartier


musulman, le quartier juif, le quartier athée et le quartier de haute sécurité. Lors de
l’incarcération, chaque détenu était envoyé dans le quartier correspondant à la
confession inscrite sur sa carte nationale d’identité, du moins pour les citoyens français.
Les autres se voyaient répartis en fonction de leurs déclarations. Les tenants de la
réhabilitation et de l’éducation morale avaient obtenu sans peine cette organisation par
confession religieuse. La prison contribuerait aussi à l’évolution spirituelle des détenus,
en préalable à une réinsertion réussie dans le corps social. Dans cette approche, les
valeurs religieuses contribueraient fortement à la nécessaire rééducation des détenus.
C’était d’ailleurs la raison pour laquelle les principales églises avaient tenues à être
actionnaires minoritaires de la prison. Elles y voyaient un moyen de mener librement
leur noble mission sur un terrain difficile, tout en étant payées de leurs peines. On
murmurait que c’était également, pour les églises, une source de futurs prédicateurs. On
subodorait que le recrutement dans les établissements pénitentiaires permettait à la fois

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de réinsérer les condamnés libérés, et de faire face aux crises des vocations. La
séparation de l’Eglise et de l’Etat n’empêchait pas de se rendre des services.

Comme le prévoyait le règlement pour les détenus en QHS, Clara avait été reçue par
Hortense Brisefeux, la directrice de la prison de Mufflins.

- « Elle n’est pas très sympathique », dit Clara à Mercier dans un soupir.

- « C’est parce que vous la connaissez mal », répondit-il du tac au tac sans pouvoir
réfréner un large sourire. « C’est une remarquable directrice de prison. Elle a un métier
difficile, qui l’a un peu endurcie, mais c’est une personne de qualité. Elle a fait HEP,
l’école des Hautes Etudes de Police, et elle est sortie classée 17ème, ce qui n’est pas si mal
quand on connaît la difficulté du concours d’entrée. Moi, de mon temps, il n’y avait pas
de classe préparatoire pour entrer dans la police, ni de cours privés pour entrer en
prépa. Sinon… ».

Clara lui répondit qu’elle ne doutait pas des qualités professionnelles d’Hortense
Brisefeux. Elle trouvait simplement qu’elle mettait beaucoup d’acharnement à rendre le
séjour de son client aussi pénible que possible. Elle lui expliqua que, pendant leur bref
entretien, elle avait fait preuve d’une animosité verbale extrême à l’encontre de Pierre
Martin, et qu’elle était inquiète des éventuels mauvais traitements que cette femme
brutale pourrait lui faire subir.

- « Vous m’étonnez, chère Maître. Cela ne lui ressemble pas beaucoup d’exprimer elle-
même des opinions tranchées. Elle a quitté la police il y a quelques années justement
parce qu’elle avait un peu trop l’habitude de faire dire par d’autres ce qu’elle pensait.
Ne dites pas à Estrodjian que je vous l’ai raconté, oui le Commissaire Estrodjian qui
mène l’enquête sur votre affaire, mais elle avait réussi à lui faire signer une pétition
qu’elle avait rédigée elle-même contre les piercings à l’école, sans la signer de son nom,
toutefois. Elle est un peu coincée sur certains sujets, si vous voyez ce que je veux dire.
Elle utilise un coach personnel pour trouver un mari, fait du speed-dating toutes les
semaines, vous voyez le topo. Je pense que son métier fait fuir les hommes. En tout cas,
si elle exprime désormais ses opinions elle-même, c’est qu’elle a déjà bien évolué. J’en
suis content pour elle ».

Clara se demandait pourquoi Mercier lui donnait tous ces détails qui ne la concernaient
pas. Elle commençait à être agacée des efforts qu’il faisait pour essayer de lui faire
apprécier Hortense Brisefeux. Elle avait instantanément détesté cette grosse femme aux
cheveux jaunes et ras. Le métier de garde-chiourme ne lui inspirait que du mépris. Qu’il
soit exercé par une femme au nom de la parité, ou que la prison soit le parangon de la
modernité, ne changerait rien à ce qu’elle pensait. Elle décida de revenir à l’enquête en
cours et à l’innocence de son client.

- « Pierre Martin n’a rien fait, Monsieur Mercier. J’en suis convaincue. Philippe Perrain
aussi », tenta-t-elle pour impressionner le Directeur Général de la Police Nationale. « Et
il croupit sans raison dans un quartier de haute sécurité au fond d’une prison
électronique ! », s’emporta-t-elle.

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- « Allons Maître, je comprends votre émotion », dit-il de sa voix grave sur le ton le plus
doux dont il était capable. « Vous oubliez qu’on a trouvé ses empreintes sur l’arme du
crime. Que pouvez-vous répondre à cela ? ».

- « Justement Monsieur Mercier. Je vous apporte une explication rationnelle. Mon client
me l’a donnée pendant notre entretien. Je n’ai eu droit qu’à une demi-heure, mais j’ai
eu le temps de lui poser la question. Et sa réponse est très convaincante. Je suis sûre
qu’elle est vraie ».

- « Eclairez-moi. Mais si c’est pour dire que ce sont les empreintes de quelqu’un d’autre,
vous risquez de ne pas me convaincre », fit-il en regardant ostensiblement le plafond
pour accroître l’agacement de l’avocate qu’il trouvait charmante lorsqu’elle
s’emportait.

- « Non, ce sont bien les siennes. Mais je peux vous expliquer pourquoi elles se trouvent
sur cette faucille. Attention, j’ai bien dit « sur cette faucille ». Je n’ai pas dit « sur l’arme
du crime ». Car avant de devenir l’arme du crime, cette faucille était semblable à toutes
les autres faucilles de la même marque. Je peux même vous dire où elle se trouvait. Elle
était rangée dans les rayons du magasin de bricolage Just Do It du Xè arrondissement, à
cent mètres de chez Pierre Martin. Il y est allé le jour du meurtre pour y faire quelques
courses, pour acheter je-ne-sais-quoi, des vis, des clous… »

- « Un marteau, peut-être ? », hasarda Jean Mercier.

- « Très drôle. Avant de passer à la caisse, il a fait un petit tour dans le magasin, comme
tout le monde peut le faire. C’est un bricoleur. Ce n’est pas illégal, ça, de bricoler, n’est-
ce pas ? Et comme tous les bricoleurs dans un magasin de bricolage, il se balade, il flâne.
Et tout en flânant, il s’arrête de temps en temps. Et quand il s’arrête, que fait-il ? Il
tripote les objets qui sont dans les rayons. Et justement, le jour du meurtre, il a fait un
tour dans les rayons. Il a tripoté des tas de petits trucs. Des perceuses, des marteaux oui,
peut-être. Et une faucille. Justement la faucille qui a été achetée juste après lui par
l’assassin. Retrouvez les bandes de vidéosurveillance, et visionnez-les. Vous verrez
Pierre Martin en train de tripoter la faucille, en y laissant ses empreintes, et vous verrez
aussi l’assassin, ou l’un de ses complices, en train de prendre la faucille et de passer à la
caisse avec !!! Vous verrez aussi que le véritable coupable devait porter des gants,
contrairement à mon client ». Elle jubilait et ne s’arrêtait plus de parler :

- « Et aujourd’hui, mon client se retrouve embastillé sans jugement, sans avoir le


moindre contact avec qui que ce soit, y compris sa femme et ses enfants, menacé
d’emprisonnement jusqu’à la fin de sa vie au bout d’un procès qui se tiendra dans
quelques jours, simplement parce qu’il est bricoleur et qu’il ne portait pas de gants pour
aller faire ses courses ?!?! ». Son ton montait de plus en plus, et son accent italien
revenait au galop. Elle conclut dans un cri : « Mais dans quel monde est-ce qu’on
vit ?! ».

Jean Mercier ne souriait plus du tout. Il réalisait que Pierre Martin n’avait même pas
encore fait l’objet du moindre interrogatoire depuis l’identification de ses empreintes et
son incarcération. Il était découragé d’entendre de la bouche de l’avocate ce que ses
services auraient dû découvrir eux-mêmes, s’ils s’étaient donnés la peine de mener une
véritable enquête comme il le faisait autrefois. Il en venait à regretter que l’avocate ait

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bénéficié d’un passe-droit. Finalement la réglementation qui interdisait l’accès aux QHS
était peut-être la bienvenue. Toutefois, il ne pouvait écarter d’un revers de main ce que
Clara venait de lui apprendre. Même si cela compliquait tout. En habile tacticien, il
chercha à reprendre l’avantage.

- « Ecoutez Maître », fit-il, plus pour prendre son élan que parce qu’il doutait de
l’attention de l’avocate, « vous comprenez bien que ce que vous venez de me dire n’est
pas réellement une preuve de l’innocence de votre client. Il faudrait déjà que cela soit
vrai. Nous allons vérifier. J’espère pour votre Pierre Martin que le magasin a
effectivement des caméras de surveillance. C’est tout de même assez probable par les
temps qui courent », ajouta-t-il l’air fugacement distrait. « Mais admettons un instant
qu’il vous ait dit vrai. Je vous le répète, cela ne prouve pas qu’il n’ait pas tenu l’arme du
crime au moment du meurtre. Et rien ne prouvera non plus que la faucille qu’il a
touchée dans le magasin soit bien exactement la même que celle qui a tué Serge Bénault.
Enfin, l’absence d’alibi de votre client pour le soir du meurtre reste gênante. Dans sa
déposition, il prétend qu’il était seul chez lui le soir du meurtre, le reste de sa famille
étant chez ses beaux-parents…Vous avouerez que c’est un peu léger, Maître ».

Clara encaissa le choc. Elle était surprise de la froideur et de la rationalité de Jean


Mercier. Elle rassembla ses esprits pour tenter de lui faire admettre qu’au moins son
argument rendait plausible l’innocence de son client. Elle fit également valoir les
différentes incertitudes, pour user d’un euphémisme, quant aux mobiles ou à la capacité
de Pierre Martin de s’introduire dans la forteresse de Bénault.

Clara avait touché juste. Jean Mercier, qui menait ou suivait des enquêtes depuis trente
ans, avait eu la même réaction que Clara et Philippe Perrain. La culpabilité de Martin
n’allait pas de soi, malgré les empreintes. Trouver rapidement, au hasard d’un banal
contrôle de métro, un coupable dont les empreintes s’étalaient complaisamment sur
l’arme du crime, c’était trop beau pour être plausible. Le ou les commanditaires d’un tel
meurtre savaient bien qu’il mettrait en émoi toutes les forces de police du pays. Pour ce
type d’assassinat, on utilise des professionnels. Et les professionnels ne laissent pas
d’empreinte. D’ailleurs, on ne les retrouve jamais, car ils quittent le territoire dans les
deux heures qui suivent le crime. Or, Clara apportait une explication rationnelle à la
présence des empreintes de son client sur la faucille. Il était de plus en plus convaincu de
l’innocence de Martin.

- « Ne croyez pas que je sois indifférent à vos arguments, Maître. Je crains, en effet, que
votre client ne soit pris bien malgré lui dans une affaire qui le dépasse. Il s’est trouvé
aux mauvais endroits aux mauvais moments. Mais nous n’avons pas de vraie preuve.
L’idéal serait de découvrir le véritable coupable ».

Et Jean Mercier lui parla longuement de la façon dont la police avait reconstitué le
déroulement de la soirée du crime. Il insista notamment sur le comportement de la fille
de Bénault avec José Nikoster, sur les échanges acides entre ces deux hommes que tout
séparait, ainsi que sur la façon discrète dont ils s’étaient isolés. Puis, il mentionna le
départ précipité de l’altermondialiste.

Il lui révéla la conclusion de la police : José Nikoster était peut-être le dernier homme à
avoir vu Serge Bénault vivant. Ce qui le plaçait au sommet de la liste des suspects.

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Chapitre 10

Jeudi 19 novembre 2009, 21 heures

Lorsqu’elle referma prudemment la porte de l’appartement, Clara espérait qu’à cette


heure son fils serait déjà dans sa chambre, peut-être endormi devant sa Playstation. Elle
n’avait pu résister très longtemps aux exigences répétées d’Enzo d’avoir, « comme ses
copains », la dernière console de jeu à la mode dans les cours d’école. Clara avait
pourtant réussi à tenir bon plusieurs années, avant de céder aux regards implorants de
son fils lors de son dixième anniversaire.

Elle avait une opinion très arrêtée sur ces machines devant lesquelles Enzo pouvait
passer plusieurs heures d’affilée. Il faisait évoluer son personnage préféré – un guerrier
futuriste arborant la panoplie complète du parfait samouraï – dans des mondes
étranges. Elle s’interrogeait sur les vertus soi-disant pédagogiques d’un univers où l’on
pouvait, toujours d’après Enzo, « gagner des points de vie ». Et ne comprenait pas
pourquoi il valait mieux être déguisé en samouraï pour en gagner plus.

Clara appartenait à la mauvaise génération, et s’en félicitait. Elle avait vaguement


souvenir du vieux MO5 découvert un soir de Noël au pied du sapin quand elle avait
treize ans. Son frère en avait fait son territoire exclusif, lui interdisant d’y toucher en
son absence, ordre qu’elle n’avait eu aucun mal à suivre. Aujourd’hui, ces appareils
avaient fait naître auprès des trentenaires célibattants, catégorie à laquelle elle
appartenait, un engouement sans précédent et une fascination pathétique pour des
supers héros pixellisés. La sortie de chaque nouvelle console donnait lieu à des scènes
d’hystérie collective, certains clients allant même jusqu’à camper devant les magasins
dès la veille, pour être parmi les premiers à décrocher le sésame tant convoité, l’objet de
leur unique désir. Certaines de ses amies, victimes d’un mariage sans doute trop
précoce, se plaignaient régulièrement des soirées Mortal Kombat organisées par leur
mari. Elles se voyaient dans l’obligation de fuir le domicile conjugal l’espace de quelques
heures pour ne pas avoir à subir les paquets de chips, les bières et les cris des hordes de
cadres névrosés, qui prenaient subitement possession des lieux.

- « Tu n’es toujours pas couché ? »

- « Non, je regardais un truc à la télé. Le présentateur a dit que tu serais l’invitée


principale de la prochaine émission dans trois jours pour l’affaire de Monsieur Bénault.
C’est top ! »

- « Quoi ? Tu es sûr ? C’était quelle émission ? Enzo, tu dois confondre avec le journal
du soir. Ils m’ont proposé d’y aller dans quelques jours. »

Clara s’était résolue à se plier aux règles de la médiacratie. Elle connaissait le pouvoir
des images dans les affaires judiciaires très médiatisées. Consciente de son charme et de
la sincérité qu’elle dégageait naturellement, elle avait accepté d’être l’invitée des
principaux journaux télévisés du pays. Elle comptait ainsi faire naître une bienveillance
populaire à l’égard de Martin, qui incarnait à merveille l’innocent accusé à tort. La
presse, toujours prompte à dénoncer les pesanteurs administratives et avide à

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stigmatiser les éventuels dysfonctionnements de l’institution judiciaire, l’aiderait dans
son entreprise de réhabilitation du citoyen Martin.

- « Non, non. C’est l’émission Vous êtes le Juge ! Dans trois jours, ils font le procès de
l’assassin de Monsieur Bénault. Et c’est toi la principale invitée !», lui répondit Enzo
avec une grande fierté.

Clara veilla à contenir devant son fils la colère qui montait en elle. Jamais elle n’avait
donné son accord pour se commettre dans une émission aux pareils relents poujadistes.
Vous êtes le Juge ! était un nouveau programme de divertissement dans la même veine
que la BAC Académie. Elle avait conquis en un temps record une grande part d’audience
auprès de l’ensemble des tranches de la population. Chaque semaine, pendant une
heure, l’ambiance des prétoires et des salles d’audience s’invitait chez les Français. Une
affaire, allant de la simple dispute de voisinage, au crime de sang le plus odieux, en
passant par des vols à main armée ou des viols, était présentée avant les journaux de
20h. Sitôt la fin des publicités suivant les informations, l’émission débutait pour deux
heures de procès.

Les avocats des deux parties participaient à cette mise en scène en portant la robe,
tandis que le présentateur de l’émission revêtait pour l’occasion une perruque blanche
censée faire de lui un honorable magistrat. Le public présent sur le plateau, ainsi que les
téléspectateurs, constituaient le jury impartial. Le jugement intervenait après les
reportages, les témoignages de policiers ou d’experts de la police scientifique, et les
plaidoiries. Le public présent sur le plateau votait à main levée, les téléspectateurs par
l’envoi de SMS gratuits. La production n’avait pas jugé utile de facturer les SMS, car ce
programme était en partie financé par le ministère de la Justice. Ce dernier voyait dans
cette émission un moyen efficace de redorer son image auprès de la population. D’abord
dénoncée comme incompatible avec la présomption d’innocence, Vous êtes le Juge !
avait rapidement trouvé une place de choix dans la grille des programmes de la
principale chaîne du pays. L’issue de certaines affaires en avait même, disait-on, été
bouleversée. La décision de Clara était sans appel : elle ne participerait pas à cette
mascarade. Elle saisit son téléphone et appela Justin pour tirer cette histoire au clair.

- « Justin, c’est Clara ». Avant même que son assistant n’ait pu prononcer le moindre
mot, elle poursuivit : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’émission où je serais
apparemment invitée ? Tu es au courant ? ».

- « Oui, oui, la boîte de production a appelé le cabinet ce matin. J’ai tout de suite
accepté. Ça va nous faire une super pub ! ».

- « Rappelle-les et annule. Il est hors de question que j’y participe », dit-elle sèchement.

- « Ne t’énerve pas. C’est une occasion à ne pas rater. Je suis certain que cela va aider
notre client. Tu sais, l’émission se tient la veille du procès ! ».

Clara savait que Justin n’avait pas entièrement tort. La loi sur les crimes anti-
capitalistes ne laissait qu’une semaine au suspect pour organiser sa défense. Le procès
était généralement expéditif. Cette émission pourrait sans doute aider à attirer la
sympathie des jurés sur le cas Martin. En même temps, elle savait qu’elle n’avait pas
grand-chose à présenter pour assurer une défense digne de ce nom. Les éléments qu’elle

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avait détaillés à Jean Mercier n’avaient pas suffi à le convaincre malgré la bienveillance
qu’elle avait cru déceler en lui. Tant qu’elle n’aurait aucune preuve matérielle, cette
émission serait plus un piège pour elle qu’une opportunité de sauver son client. Par
principe donc, mais aussi par pragmatisme, elle répéta à Justin « Annule, c’est tout », et
mit fin à la conversation.

Une fois Enzo endormi, Clara s’installa dans le confortable canapé du salon. Elle
ressentait un profond sentiment d’abattement. Son client était innocent, mais il lui était
impossible de le prouver. Son ex-mari, Conseiller Spécial du Président et Jean Mercier,
Directeur Général de la Police Nationale, étaient eux aussi sceptiques quant à la
culpabilité de Pierre Martin. Mais ils ne pouvaient pas plus venir à son aide.

Autre point étrange, ils semblaient désigner dans un même élan José Nikoster, un
altermondialiste respecté de tous, dont elle savait maintenant qu’il finançait la
Résistance. Clara avait du mal à le reconnaître, mais elle était perdue. Trop de pistes
contradictoires s’ouvraient devant elle. Et le temps lui faisait cruellement défaut. La
sonnerie de son téléphone la tira brusquement de ses réflexions.

- « Justin, n’insiste pas, je n’irai pas à… », commença-t-elle, avant d’être interrompue.

- « Maître Guardini, je peux vous apporter la preuve matérielle de l’innocence de Pierre


Martin. Si vous êtes intéressée, rejoignez-moi dans une heure au Confucius Bar, je vous
y attendrai », dit une voix inconnue avant de raccrocher.

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Chapitre 11

Jeudi 19 novembre 2009, 22 heures 30

Clara ne se lançait pas dans une entreprise qui n’avait jamais eu d’exemple et dont
l’exécution n’aurait point d’imitateurs. Les rendez-vous nocturnes avec des individus
torves, détenteurs d’informations supposées critiques, abondaient dans les séries
policières qu’Enzo dévorait, avachi au milieu du salon. Ces situations lui avaient
toujours paru improbables, presque absurdes. Quelle personne censée, consciente de se
trouver plongée au cœur d’une affaire sensible, irait en pleine nuit rencontrer un
inconnu ? Qui serait assez inconscient pour aller ainsi s’exposer à des dangers
indistincts et omniprésents ? Il fallait vraiment n’avoir pas d’autre solution, ne plus
apercevoir la moindre lueur d’espoir, pour se risquer à de telles extrémités.

Mais Clara avait pourtant enfilé son manteau. Elle remontait maintenant d’un pas trop
vif les rues du XVIè arrondissement en direction du Confucius Bar, où son informateur
lui avait donné rendez-vous. Elle voulait avant toute chose innocenter Pierre Martin. Sa
propre sécurité lui paraissait secondaire. Même si cela n’évitait pas la peur. L’anxiété
l’empêchait de marcher lentement. Elle se retournait à chaque coin de rue pour
s’assurer qu’elle n’était pas suivie. Elle se disait qu’elle devait ressembler à une folle,
que tous les passants devaient la trouver suspecte. Elle s’arrêta devant la vitrine
illuminée d’un magasin, évidemment fermé à cette heure. Après quelques instants
d’observation, elle estima qu’aucune des personnes de la rue n’avait modifié son
comportement, ce qu’elle interpréta comme un augure favorable. Elle reprit son chemin,
aussi inquiète qu’avant. Etrangement, elle décida que si quelqu’un l’arrêtait pour la
questionner, elle se ferait passer pour une femme battue fuyant le domicile de son mari.
Elle avait toujours été frappée de constater à quel point les gens sont prompts à se
détourner des cas de maltraitance. L’argument servirait de répulsif infaillible à toute
curiosité.

Son esprit n’arrivait pas à se concentrer. Il lui aurait fallu utiliser le temps de la marche
pour préparer la rencontre avec l’homme du coup de fil. Faute de pouvoir se le
représenter mentalement, elle ne réussissait pas à imaginer comment l’entretien se
déroulerait. Elle fut surprise de réaliser qu’elle ne pensait en fait qu’à elle, à sa situation
présente, à l’emballement de sa vie depuis que Philippe Perrain l’avait fait commettre
d’office. Ses découvertes récentes, en particulier celles faites aux côtés d’Edouard Videl,
l’avaient profondément choquée. Pourtant, elle y trouvait une force nouvelle, une envie
de se battre. L’âge de l’innocence s’était achevé brutalement.

Clara entra dans le Confucius Bar avec un peu d’avance sur l’heure prévue.
Franchissant sans difficulté le barrage des physionomistes toujours disposés à laisser
entrer une jolie femme seule, elle descendit l’imposant escalier en bois. Elle pénétra dans
une grande salle bondée et bruyante. La décoration, principalement rouge et or,
s’organisait autour de meubles en rotin et de stucs grossiers figurant les symboles de
l’Extrême-Orient les plus convenus. Des têtes d’éléphants sortaient des parois, le regard
dirigé vers de fausses colonnes sculptées à l’effigie de Confucius. Elle reconnut, sans
même les connaître, les jeunes femmes sexy appuyées aux colonnes. Accompagnant des
quinquagénaires qui ne s’intéressaient qu’à leur corps, elles acceptaient d’en étaler les

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promesses à grand renfort de minijupes en lamé doré, et de T-shirts moulants aux
slogans délicats tels que "I love Black…Amex®" ou "Double-Click my Mouse".

Clara refusa de laisser son manteau au jeune top model qui tenait le vestiaire sans
jamais sourire. Elle se dirigea vers l’immense bar en tek. Elle attendrait son mystérieux
interlocuteur en buvant son cocktail favori, le cosmopolitan, dont elle appréciait autant
la couleur que le goût. Sans doute la reconnaîtrait-il. De nombreuses photos de Clara
avaient déjà été diffusées par les medias qui traitaient jusqu’à l’écœurement de l’affaire
Bénault. Un homme élégant ne tarda pas à s’asseoir à côté d’elle pour engager la
conversation. Clara coupa vite court à sa minable approche en lui annonçant qu’elle
n’aimait pas les hommes, rougissant immédiatement de la facilité avec laquelle ce
mensonge avait franchi ses lèvres.

Le cocktail commençait à l’engourdir et à la détendre. Le choix de l’endroit lui semblait


ridicule, et grossièrement inapproprié. Après une vingtaine de minutes d’ennui profond,
pendant lesquelles les inévitables dragueurs lui avaient accordé un répit, elle commanda
un second cosmopolitan.

- « Vous devriez peut-être y aller doucement sur l’alcool », fit une voix derrière elle. « Ça
fait grossir », ajouta l’homme.

Clara se retourna pour découvrir un type assez grand, aux cheveux presque longs, qui la
fixait en souriant.

- « Commandez-moi un picon-bière, puisque le serveur a l’air de vous entendre. Moi, je


n’y arrive pas. Et s’ils n’en n’ont pas, un scotch sans glace. Dans ce genre d’endroit, on
ne trouve pas toujours ce qu’on veut ». Il lui avait parlé avec une autorité douce, comme
s’il était évident qu’elle s’exécuterait, comme s’ils se connaissaient déjà.

- « Et quand vous paierez, Maître, laissez votre sac ouvert. Vous nous rendrez service ».

Devinant qu’elle se trouvait face à l’homme qui lui avait donné rendez-vous, elle ouvrit
fébrilement son sac à main. Puis elle se figea, raide, la tête levée vers le jeune homme, en
lui offrant à deux mains son sac ouvert.

- « Formidable ! », siffla l’inconnu d’un air las en se passant la main sur le front.
« J’imagine que vous avez l’habitude de tendre votre sac grand ouvert aux inconnus
dans les boîtes de nuit. Mais si vous pouviez être un tout petit peu plus discrète,
j’aimerais autant, voyez-vous… ».

Elle baissa les mains, plaquant son sac contre son ventre, la mine contrite. La
bandoulière tomba de son épaule.

- « On ne va jamais y arriver si vous continuez », lâcha l’homme avec une pointe


d’impatience. « Retournez-vous pour commander ma boisson, et laissez pendre votre sac
derrière votre dos. Laissez-le ouvert, pour que je puisse y glisser quelque chose.
J’aimerais le faire discrètement, alors je vais me coller contre vous, comme si je
cherchais à attirer le regard du serveur. Mais votre sac sera entre vous et moi. C’est
clair maintenant, vous avez compris la manœuvre ? ».

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Clara obéit aux instructions de l’inconnu, cette fois convenablement. Ou presque
convenablement, si l’on excepte le hurlement qu’elle poussa pour attirer le barman et
qui, malgré le bruit et la musique, fit se retourner la quinzaine de personnes autour
d’elle à ce moment précis.

- « Excusez-moi », lui dit Clara après avoir passé commande d’une vodka Martini. « Je
ne savais plus ce que vous vouliez, alors j’ai improvisé. Je n’ai pas l’habitude ».

- « Laissez-vous faire », lui répondit-il en passant son bras autour de ses épaules. « On
va faire un petit tour à l’intérieur de la boîte, et je ne veux pas crier ».

L’inconnu la tenait fermement contre lui. Ils avançaient lentement autour de la grande
salle, passant aussi loin que possible des tables. Parfois, il arrêtait leur progression sans
but, s’appuyait contre un mur ou une colonne, et attirait Clara contre lui. Il voulait
qu’on puisse les prendre pour un couple à la recherche d’une intimité, forcément
imparfaite en un tel lieu. A leur premier arrêt, il lui avait d’ailleurs demandé d’enlever
son manteau, pour faire vrai. Elle s’était résolue à le faire, non sans dire à l’inconnu que
c’était sa dernière concession au jeu de rôles qu’il lui imposait, et qu’elle n’appréciait
pas. Sans s’attarder sur le commentaire de Clara, il lui expliqua qu’il avait glissé dans
son sac une clé USB contenant l’enregistrement d’une conversation téléphonique qui
prouvait l’innocence de Pierre Martin.

- « Qui êtes-vous ? Comment avez-vous eu cet enregistrement ? ».

- « Vous vous attendez vraiment à ce que je vous réponde ? », lui dit-il d’un ton amusé.
« Dites-moi plutôt ce que vous savez de José Nikoster ».

- « Altermondialiste, un peu playboy, probablement richissime, même si ce n’est pas très


clair. Homme de bien, soucieux des autres et mettant ses moyens et sa notoriété au
service des plus défavorisés. A commencé à intervenir en France il y a peu de temps, à
cause des besoins grandissants », récita mécaniquement Clara, comme si elle lisait une
fiche.

- « Belle image d’Epinal. Un vrai conte pour enfants. Mais assez éloigné de la réalité ».

L’inconnu commença à lui expliquer qui était réellement celui dont elle venait de
dresser un portrait flatteur. Il lui confirma que la fortune de Nikoster, disséminée dans
tout ce que la planète comptait de places financières discrètes, se chiffrait en milliards.
Ses milliards ne servaient plus, et depuis longtemps, la cause des défavorisés.
L’engouement grandissant pour l’investissement socialement responsable avait multiplié
les sources de financement du micro-crédit. C’était d’ailleurs une bonne affaire pour
ceux qui y investissaient leurs capitaux. Les apports financiers de Nikoster n’étaient
donc plus nécessaires face à l’afflux de cette nouvelle épargne qu’il avait drainée en
faveur des faibles. Il continuait d’accroître sa notoriété grâce aux fonds libérés par
d’autres, sans plus avoir besoin d’y risquer sa propre fortune.

Il lui expliqua qu’au fil des années, la pensée politique de Nikoster s’était radicalisée. Il
en était venu, de manière graduelle mais irréversible, à développer une méfiance
grandissante à l’égard de tous les pouvoirs politiques, quels qu’ils soient et quels que
soient les pays concernés. Il lui peignit un homme auto-érigé en dernier vrai

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révolutionnaire. L’objectif qu’il s’était donné, et que ses moyens considérables lui
donnaient l’espoir d’atteindre, était d’abattre les structures politiques des pays les plus
vulnérables.

- « José Nikoster ne croit plus à la démocratie », expliqua-t-il à Clara. « Il ne croit plus


au changement par le débat, le dialogue et la non-violence. Il veut prendre le pouvoir
par la force et par les armes. Son but, c’est la guerre civile ». Il marqua un temps
d’arrêt :

- « Et il veut le faire en France ». Il regarda Clara, qui désormais n’essayait plus de se


dégager de son étreinte.

Elle hésitait à lui révéler qu’elle n’ignorait pas les ambitions politiques occultes de José
Nikoster. Rien dans ce que lui avait dit le jeune homme qui la tenait toujours aussi
fermement ne permettait de savoir s’il connaissait ou non l’existence de la Résistance. Il
n’était pas question que ce soit elle qui l’en informe. Surtout, Clara ne voyait pas le lien
avec le dossier Martin, ni avec la mort de Serge Bénault.

- « Vous m’avez fait venir ici pour me parler d’une guerre civile impossible, ou pour me
donner un moyen d’innocenter mon client ? », lui demanda Clara d’un ton froid.

- « Pour les deux, Maître », fit l’inconnu, légèrement déstabilisé pour la première fois.
« Les deux sujets ne font qu’un. Nikoster s’appuie sur un réseau clandestin qu’il a mis
deux ans à mettre sur pied. Son organisation est mal connue, mais il semble qu’elle
possède désormais une envergure nationale. Il en est arrivé au point où il cherche à
l’armer. Et à l’armer de manière très lourde. Il ne fait pas dans la dentelle, le Nikoster ».

- « Et Bénault lui vendait des armes ? C’est ça que vous voulez me faire avaler ? Allons,
c’est impossible. Bénault était le meilleur ami du Président ! Jamais il n’aurait participé
à la déstabilisation d’un pouvoir dont il est le principal bénéficiaire ! C’est évident, tout
le monde le sait ! Je ne vous crois pas », s’exclama Clara, qui retrouvait de la vigueur
sous l’effet de son agacement.

- « Eh bien vous avez tort », fit l’homme en haussant la voix. Puis, se reprenant, il
ajouta, après avoir jeté un rapide regard autour de lui : « Mais vous avez raison sur un
point. Bénault est du côté du pouvoir, c’est évident. Il se trouve que Nikoster a commis
une erreur. L’une des sociétés qu’il a utilisée pour se procurer des armes faisait en
réalité partie du groupe de Bénault. Personne n’était au courant. Un montage très
opaque, très compliqué. Un montage à la Bénault, avec une cascade de prête-noms dans
plusieurs pays. Lorsque Nikoster a passé commande, ou plutôt a fait imprudemment
passer commande par l’un de ses lieutenants les plus connus, Bénault en a été averti. Il a
tout de suite fait le lien avec Nikoster. L’enregistrement que je vous ai donné vous
prouvera tout ce que je vous dis. Vous y entendrez Bénault révéler à Nikoster qu’il est
au courant de son achat d’armes pour une livraison en France. Et vous l’entendrez
demander à Nikoster la somme de 150 millions pour prix de son silence. Il le menace de
tout dire au Président s’il ne reçoit pas l’argent ».

L’homme s’éloigna de Clara pour la première fois depuis leur rencontre.

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- « Maintenant, vous tenez le mobile du meurtre, chère Maître. Et une preuve. Faites-en
bon usage ». Il s’éloigna vers la sortie d’un pas rapide, sans la saluer.

Clara resta abasourdie, les bras ballants. Elle mit du temps à mettre ses idées en ordre.
Le dossier de José Nikoster s’assombrissait au fur et à mesure que celui de Pierre
Martin s’éclaircissait.

Si elle était sortie sur les talons de l’inconnu, elle l’aurait peut-être surpris, un téléphone
portable à la main, en train de dire : « Monsieur le directeur, mission accomplie. Je crois
qu’elle est convaincue ».

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Chapitre 12

Jeudi 19 novembre 2009, 23 heures 30

Il ne fallut pas longtemps à la jeune avocate pour parcourir le petit kilomètre qui
séparait le Confucius Bar de son appartement. Plongée dans ses réflexions, elle s’efforça
de marcher vite et d’éviter toute forme de proximité avec les passants. Elle ne prit pas
même le temps de répondre aux reproches d’un vieil homme dont elle avait vaguement
failli bousculer le chien. « Encore un qui préfère nourrir un animal plutôt qu’un enfant
des ZUR qui crève de faim », se dit-elle en accélérant le pas.

Sans vérifier si Enzo était endormi, sans même prendre le temps d’ôter son manteau,
elle fonça vers son canapé signé d’un designer à la mode qu’elle et Perrain avaient jadis
fréquenté. Elle y renversa le contenu de son sac. Au milieu des menus objets hétéroclites
répandus à moitié sur le cuir et à moitié sur le sol, elle vit la petite clé USB grise laissée
par son étrange informateur.

Ni elle ni Enzo n’éteignaient jamais l’ordinateur du salon, de peur qu’il ne se rallume


plus. A plusieurs reprises ils avaient eu du mal à le faire redémarrer. L’inévitable
spécialiste en informatique bénévole dont toute famille est affligée avait fini par leur
suggérer de ne plus l’éteindre. Il leur avait décrit la souffrance de ces appareils trop
souvent allumés puis éteints, pendant qu’il leur installait un ensemble de logiciels dont
ils n’auraient jamais l’usage, mais qui lui plaisaient beaucoup. Intérieurement, elle loua
cette décision qui lui faisait gagner du temps.

Clara installa la clé dans la prise prévue à cet effet, et pesta en réalisant que son PC n’en
détectait pas la présence. Après l’avoir ôtée puis réintroduite plusieurs fois, elle réussit
enfin à voir apparaître sur son écran une petite icône sobrement dénommée
"Conversation Nikoster / Bénault". Consciente de sa nervosité, qui trahissait le crédit
qu’elle apportait aux révélations de l’inconnu, elle marqua un temps d’arrêt empreint
de superstition et d’espoir. Elle cliqua sur l’icône. Instantanément, elle vit apparaître un
message d’erreur lui signalant qu’elle ne disposait pas du logiciel nécessaire pour lire ce
fichier, mais qu’elle pouvait le télécharger sur Internet.

Au bout d’une demi-heure qui lui sembla durer toute la nuit, après avoir téléchargé
deux fois le même programme qui ne fonctionnait pas, et paramétré à nouveau dans les
soupirs et les larmes de rage son ordinateur, elle put enfin entendre la confirmation
indéniable de ce qui lui avait été expliqué par le jeune inconnu.

Enzo ne pourrait probablement plus jouer à aucun des jeux dont la machine était
remplie, mais elle tenait enfin le mobile du crime. Du crime commis par José Nikoster, le
défenseur au-dessus de tout soupçon des opprimés. Le fichier contenait effectivement
une conversation, d’abord calme puis rapidement houleuse, entre Serge Bénault et José
Nikoster.

L’homme d’affaires y expliquait à l’altermondialiste qu’il avait percé à jour ses projets
d’importation clandestine sur le sol français d’un arsenal lourd d’armes de guérilla
urbaine. Il le menaçait d’en parler au Président, qui ne manquerait pas de le faire

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arrêter, puis traduire en justice. Après quelques tentatives de déni de la part de
Nikoster, Bénault avait adouci ses propos. Petit à petit, il avait commencé à lui expliquer
qu’il ne cherchait pas à faire de politique, que seules les affaires et le profit qu’il en tirait
avaient de l’importance à ses yeux. Avec un cynisme sans faille, il lui avait décrit les
nombreux avantages qu’il tirerait de l’apparition d’un conflit violent. L’insécurité est
toujours appréciée des marchands de matériels de protection. Nikoster ne niait plus.
L’altermondialiste avait toutefois fini par lui demander où il voulait en venir, et Bénault
lui avait réclamé, pour prix de son silence, la somme faramineuse de 150 millions.
L’industriel véreux voulait que Nikoster lui apporte, pendant la soirée qu’il organisait le
lendemain, la preuve que les fonds avaient été virés sur un compte bancaire dans l’un de
ces pays, qui ont élevé cécité et discrétion au rang de vertus nationales. Nikoster avait
simplement répondu qu’il viendrait à la soirée, avant d’interrompre brutalement la
conversation.

La jeune avocate ne tenait plus en place. Le puzzle était désormais complet, l’image
parfaitement claire. José Nikoster était l’un des patrons de la Résistance. Il voulait
tourner le dos à l’action sociale et la remplacer par la lutte armée. Il avait commis une
erreur, et s’était retrouvé confronté au chantage d’un Serge Bénault que ses réseaux
d’information rendaient encore plus puissant que sa fortune ou ses connexions
politiques. Il n’avait pas voulu y céder, et s’était débarrassé du maître chanteur. Ce qui
d’ailleurs lui permettait d’enclencher la lutte violente par un acte symbolique majeur.

Clara était désormais convaincue de sa capacité à faire libérer Pierre Martin. Il lui
restait à trouver le meilleur moyen de faire valoir ses arguments. Trop d’hypothèses se
bousculaient dans son cerveau surmené. Elle décida d’appeler l’ami des moments
difficiles, celui qu’elle avait toujours consulté dans les instants importants de sa vie :
Edouard Videl.

Parce qu’il la connaissait bien, Videl perçut à l’excitation de sa voix l’importance de ce


que Clara voulait lui dire. Plutôt que de la laisser tout révéler au téléphone, il décida de
passer chez elle. Il lui fallut moins d’un quart d’heure pour rejoindre l’appartement de
son amie, et au bout de dix minutes d’explications décousues, il avait presque acquis une
compréhension claire de ce que révélaient les phrases frénétiques de Clara.

- « Ton histoire est cohérente », finit-il par lui dire d’une voix morne. « Mais tes preuves
ne sont quand même pas très solides ».

La jeune femme s’était figée et lui avait adressé un regard glacial.

- « Tu rigoles, j’espère ? ».

- « Pas du tout. Tu ne sais rien de ton informateur. Le procureur n’oubliera pas de le


faire remarquer. Et même si les enregistrements sont désormais recevables au cours
d’un procès, on le mettra en doute. Montrer Serge Bénault en maître chanteur, c’est
tellement énorme… ».

- « Mais c’est le cas, Edouard ! De toute façon, je n’aurai jamais le temps de trouver
autre chose. Le procès se tient dans quelques jours. Tu sais bien que Martin est
condamné d’avance. Qu’est-ce que tu veux faire face à la présence de ses empreintes sur
l’arme du crime ? ».

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Edouard Videl s’était rapproché de Clara.

- « Tu sais expliquer pourquoi ses empreintes sont sur la faucille. Tu pourras montrer
les bandes vidéos du magasin de bricolage. C’est peut-être suffisant pour faire naître le
doute dans l’esprit des jurés ? ».

- « Je ne sais pas si la police les a retrouvées. Je ne sais pas ce qu’elles montrent


vraiment. Je crois que Martin a dit la vérité, mais qu’est-ce que je fais si ce n’est pas le
cas ? Il vaut mieux avoir plusieurs fers au feu ».

Clara voyait nettement que Videl résistait à son argumentaire. Elle était déçue. Même
lui refusait d’admettre que l’image, pourtant assez peu reluisante, de Bénault soit ternie
d’une accusation de chantage. Une idée lui vint :

- « Je sais ce que je vais faire. Personne n’est préparé à voir la réalité en face. Il faut y
aller progressivement. Parce que si même toi tu coinces… On m’a proposé de participer
à l’émission Vous êtes le Juge !. Je comptais refuser, mais c’était une erreur. Je vais y
aller, et je vais tout balancer. C’est ça, je vais préparer l’opinion avant le procès. Il en
restera forcément quelque chose ».

Edouard sursauta : « Tu es complètement folle !? Depuis quand juge-t-on un homme à


la télé ? Je ne peux pas croire que tu veuilles participer à cette merde ! ».

- « Je n’ai pas le choix Edouard. Pierre Martin, qui n’a rien fait j’espère que tu en es
convaincu, va être condamné à la prison à vie. Ça mérite bien une petite concession,
non ? ».

La réaction de son ami la surprenait. Elle l’avait connu plus vif, à une certaine époque,
pour défendre des causes parfois justes, mais souvent incertaines… Elle aurait pu se
demander si seul l’effet du temps expliquait l’attitude mitigée d’Edouard. Elle aurait
également pu s’étonner de la relative facilité avec laquelle les éléments de son enquête
avaient trouvé une place apparemment logique et naturelle. Mais pour Clara, la
réflexion lui semblait devoir céder le pas à l’action. Or, de nos jours, toute action rapide
se devait d’inclure une dimension médiatique, seule vraie garante d’efficacité.

Videl l’exhorta à nouveau à plus de pondération.

- « Reprenons les différents éléments. Parle moi d’abord de ton informateur du


Confucius Bar. Es-tu sûre que la voix au téléphone et la voix de l’homme que tu as
rencontré sont les mêmes ? Comment pourras-tu le prouver ? Est-ce que tu as un moyen
de retrouver ce type ? A quoi ressemblait-il ? ».

Clara lui décrivit le jeune homme aux cheveux mi-longs. Pour susciter une plus grande
implication de Videl, elle jugea utile de préciser qu’il était séduisant, assez fort, et que sa
voix chaude et ses beaux yeux verts faisaient un cocktail assez ravageur.

A l’évocation de ce détail, Videl pâlit. Il s’approcha de Clara, allant presque jusqu’à la


toucher.

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- « Excuse moi. Je te pose trop de questions. Je suis devenu un peu parano avec l’âge.
C’est toi qui as raison, il ne reste pas beaucoup de temps pour sauver Martin. Tu es
vraiment formidable, tu sais ».

Videl fit quelques pas, l’air songeur. Il se passait les mains dans les cheveux, à la
recherche d’une plus grande décontraction. Il remarqua le regard bienveillant que
Clara posait sur lui. Il s’approcha d’elle, et déclara en souriant qu’ils ne s’étaient pas
passionnés ensemble pour un sujet avec une telle vigueur depuis bien longtemps. Elle
baissa les yeux à l’évocation de ces années de compagnonnage encore si présentes en eux.
Puis il se pencha vers elle pour l’embrasser, comme il avait mille fois pensé à le faire.
Comme elle avait mille fois été surprise qu’il ne le fasse pas. Clara n’hésita qu’une
courte seconde avant de glisser les mains dans les cheveux d’Edouard. Ils roulèrent sur
le canapé, sans prendre le temps d’en enlever les quelques objets qui avaient commencé
la soirée dans le sac de la jeune femme.

Au petit matin, Videl se glissa hors de l’appartement et tira doucement la porte derrière
lui pour ne réveiller personne. Il se précipita jusqu’à l’immeuble où vivait Jean Mercier.
Chaque matin, ce dernier sortait de chez lui à 7 heures 30 précises. Depuis des années, le
rite était immuable. Il marchait quelques dizaines de mètres jusqu’au coin de la rue où
l’attendait sa voiture avec chauffeur. Les règles de sécurité prévoyaient que les hautes
personnalités devaient éviter de marcher en pleine rue sans protection. Mais Mercier
avait toujours refusé qu’une voiture officielle l’attende en bas de son immeuble, par
discrétion vis-à-vis de ses voisins qu’il connaissait depuis trente ans. Il refusait d’étaler
devant eux les signes de sa réussite professionnelle.

Videl le vit sortir de son immeuble et lui emboîta immédiatement le pas, veillant bien à
rester quelques mètres en arrière. Le vieux policier au regard acéré avait repéré sa
présence dès l’instant où il s’était engagé dans la rue. Il prenait soin de ne pas marcher
trop vite.

Lorsqu’il se fut assuré que personne ne les entendrait, Videl, sans trop se rapprocher,
dit à Mercier :

- « Nous avons un problème. Elle va tout balancer à la prochaine émission Vous êtes le
Juge !

Puis il bifurqua, quitta le trottoir et traversa la rue, sans attendre la moindre réponse.
L’échange entre les deux hommes n’avait duré que quelques secondes.

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Chapitre 13

Vendredi 20 novembre 2009, 14 heures

Clara était la première surprise de son attitude. Elle était désignée d’office dans la plus
grosse affaire de meurtre des dix dernières années, le procès se tenait dans quelques
jours, et elle s’autorisait une ballade dans les rues de Paris un vendredi après-midi ! La
découverte de l’enregistrement avait bouleversé sa stratégie de défense. Elle possédait
désormais une preuve matérielle innocentant définitivement son client, et avait donc
décidé de s’offrir une journée de repos aussi méritée qu’inattendue.

Avant que l’inconnu rencontré la veille ne lui remette cet enregistrement, elle restait
contrainte de préparer une plaidoirie sans relief, orientée autour d’éventuelles
circonstances atténuantes auxquelles elle croyait peu. Clara avait commencé à compiler
avec espoir tous les échecs de la médiocre existence de Pierre Martin. Elle espérait y
déceler, sans trop y croire, un traumatisme ancien ou une névrose quelconque de nature
à expliquer ou justifier le comportement sanguinaire de son client. Mais rien, le vide, le
néant absolu. Elle ne trouvait pas la moindre aspérité, pas le plus petit drame personnel
à exploiter pour bâtir sa plaidoirie. Une enfance apparemment heureuse dans une
banlieue résidentielle. Des parents aimants. Un frère de trois ans son aîné. Des études
brèves consacrées par l’obtention au rattrapage d’une licence en droit à l’université de
Caen. Et puis, son mariage et la naissance de son premier enfant. Désespérant.
Affligeant de banalité. Pierre Martin avait eu une existence heureuse, sans coup d’éclat,
certes, mais sans heurt non plus. Et c’était, pour lui, le pire des scenarii. Il serait, à n’en
pas douter, le pire faux coupable qu’elle aurait à défendre de sa carrière.

Oubliées les circonstances atténuantes poussives. Inutiles désormais les vidéos de


surveillance du magasin de bricolage, où Pierre Martin avait bien involontairement
laissé ses empreintes sur l’arme du crime. L’enregistrement qu’elle détenait éviterait un
procès à l’issue incertaine. Elle triompherait le lendemain sur le plateau de l’émission
Vous êtes le Juge ! . Les téléspectateurs plébisciteraient sa version des faits et son client
serait libéré sans délai.

Pour la première fois depuis des semaines, Clara avait pris le temps d’accompagner
Enzo à l’école. Elle était ensuite passée à son cabinet à une heure anormalement tardive
pour rassurer le pauvre Justin. « Martin est sauvé ! », avait-elle lancé en entrant dans le
bureau de son assistant, avant d’ajouter triomphale : « Dénouement dimanche soir en
prime time avec Maître Guardini en guest star. Je file. Aujourd’hui, je m’occupe de
moi ! ». Justin avait bien tenté de la retenir. Mille questions lui brûlaient les lèvres. Il
l’avait suivie en dévalant quatre à quatre les marches de l’escalier, bien décidé à
connaître les raisons d’une telle euphorie matinale. Mais rien n’y avait fait. « Prends ta
journée toi aussi, tu as une mine terrible », fut la seule réponse qu’il avait obtenue de
Clara avant qu’elle ne disparaisse au volant de sa voiture.

Elle se rendit directement à son spa préféré, un club haut de gamme auquel elle n’avait
jamais pu renoncer malgré son coût prohibitif. Ce lieu était l’exact opposé d’une ZUR,
ou de la prison de Mufflins. Dans un décor épuré, se croisaient quelques rares privilégiés
conscients de leurs avantages. La décoration se voulait minimaliste, tendance radicale.

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Très peu de meubles occupaient le vaste espace d’accueil. Mais tous portaient la griffe
d’un designer contemporain. Les clients intéressés pouvaient d’ailleurs, sur simple
demande au personnel, obtenir les coordonnées du designer dont l’audace ou l’élégance
avaient éveillé leurs pulsions d’achat. Un déluge de couleurs, savamment mis au point
par une escouade de chromatologues coréens, servait d’ameublement. Bien que les
principales teintes utilisées aient été des dégradés de gris et de bleus, l’ensemble restait
chaleureux. L’air était empli de parfums fruités. Le sol en jonc tressé donnait envie de
s’allonger, sans attendre d’entrer dans les espaces dédiés aux différents types de
relaxation pratiqués par l’établissement. C’eût été une erreur. Le club offrait à ses
clients un dizaine de salles où, quelle que soit l’idée qu’il s’en faisait, chaque client
trouvait son paradis.

Clara fut accueillie par un jeune homme vêtu d’une tunique ambre. Elle ne l’avait
jamais vu, mais il la salua par son nom, prononça quelques paroles aimables, et
demanda des nouvelles d’Enzo. Clara savait évidemment que la direction du spa
conservait des fiches détaillées sur chaque cliente, mais elle fut mal à l’aise d’entendre ce
parfait inconnu lui parler de son fils. Elle ne répondit qu’en faisant part de son choix, la
formule "Caresse de Jade", et insista pour que Lucia s’occupe d’elle.

Au bout de quelques instants passés au bar à contempler les photographies dédicacées


des nombreuses personnalités qui fréquentaient le club, Lucia vint la chercher. Clara
aimait beaucoup cette jeune femme. Peut-être aimait-elle surtout les soins qu’elle lui
prodiguait. Car la conversation entre Clara et Lucia était réduite au strict minimum. La
jeune masseuse parlait peu. Mais elle était ravissante, dévouée aux clients, et douée pour
les massages aux huiles essentielles. Elle avait été recrutée pour cet ensemble de qualités.
Plus précisément, la conjonction d’un physique charmeur et d’un réel talent de
masseuse lui avait permis d’entrer en France et d’y obtenir un permis de séjour.

Lucia était une jeune immigrée indonésienne. Elle, et quelques centaines de milliers
d’autres travailleurs, faisaient partie de ce que l’on appelait les "I.C.", les "Immigrés
Choisis". Avant d’être autorisés à venir travailler en France, ils avaient subi un examen
médical complet, y compris vénérologique. Beaucoup de candidats à l’immigration
étaient renvoyés dans leur pays d’origine à la suite de cet examen. Les autres devaient
ensuite réussir un test de langue française, ainsi qu’une épreuve destinée à prouver leur
attachement aux valeurs républicaines du pays. Enfin, à l’issue d’un passage obligatoire
dans l’armée pendant trois mois, ils étaient libres de chercher du travail. Les services de
l’Etat choisissaient parfois sur des critères physiques. Les jolies jeunes femmes, comme
les beaux jeunes hommes, trouvaient facilement des emplois, généralement dans des
fonctions proches de la clientèle. Lucia avait obtenu le sien rapidement. Sinon, l’Etat
sélectionnait les immigrés les plus diplômés. Eux aussi trouvaient facilement des
emplois, d’autant plus facilement qu’une disparité salariale entre les Français et les I.C.
de même qualification semblait vouloir perdurer. Tous les Immigrés Choisis devaient
aller une fois par mois au commissariat de police présenter leurs papiers, et, le cas
échéant, répondre à quelques questions sur leur situation professionnelle ou maritale.
S’ils oubliaient de le faire sans raison valable, une unité spéciale de police les recherchait
et les expulsait du territoire. Ils n’avaient généralement aucune difficulté à les retrouver.
Tous les I.C. devaient porter l’un de ces discrets bracelets de couleur munis d’un GPS,
qui ne peuvent s’enlever sans déclencher un signal.

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Clara s’était habituée aux I.C., non sans protester au début contre le port du bracelet.
Sa rencontre avec Lucia avait un peu calmé ses ardeurs revendicatrices. Et puis Lucia
lui avait dit qu’elle était heureuse, qu’elle aimait vivre en France, et que son travail lui
plaisait beaucoup. Clara s’était résignée. Maintenant, elle passait dans une succession de
baignoires gigantesques, remplies de liquides colorés nourrissants la peau, et la
préparant aux massages. Lucia avait pris soin de choisir les morceaux de musique
préférés de sa cliente – tels que sa fiche les décrivait. Puis, l’avocate s’allongea sur la
table de massage, et s’endormit sous les caresses.

Une heure plus tard, revigorée et d’excellente humeur, elle sortit du spa, une nouvelle
idée en tête. Le point d’orgue de cette journée réussie serait de pouvoir être chez elle
avant 15 heures 30, pour y faire à Enzo la surprise de l’accueillir à son retour de l’école.
Elle lui préparerait un bon goûter, comme elle le faisait le week-end. Ou mieux encore,
elle l’emmènerait manger une glace. Même si elle n’adorait pas les glaces en novembre,
en particulier pour son fils coutumier des angines à répétition.

Au début, elle ne fit pas très attention à l’heure qui passait, entre le rangement de
quelques broutilles laissées par Enzo au milieu du salon, le vidage du lave-vaisselle et le
remplissage du lave-linge. Alors qu’elle parcourait son appartement à la recherche du
pyjama d’Enzo, qui avait sûrement besoin d’aller faire un tour dans la machine, son
regard tomba sur la pendule du salon. Elle marquait 16 heures. Or, Enzo était sorti de
l’école une heure plus tôt, et il ne lui fallait pas plus de vingt minutes pour rentrer.

Elle se figea et s’efforça de visualiser le chemin qu’Enzo devait prendre. Même en


traînant, il ne fallait pas vingt minutes pour le parcourir. Un quart d’heure suffisait
largement. S’il s’attardait un peu avec ses copains de classe, il lui fallait dix minutes de
plus. Au pire quinze, s’il était d’humeur bavarde. Mais il ne devait pas l’être. Ils en
avaient parlé ensemble de nombreuses fois. Dès la fin de l’école, il devait rentrer
directement à la maison sans traînasser, puis l’appeler avec le téléphone du salon pour
lui dire qu’il était bien arrivé, et pour raconter sa journée de classe, faire la liste des
devoirs, etc…

Généralement, Enzo était obéissant. Et c’était un enfant bien élevé, il ne prenait pas
plaisir à désobéir, ni à inquiéter sa mère. En particulier sur les sujets qu’il savait
importants pour elle. Non, il était impossible qu’en temps normal Enzo ne soit pas à la
maison une heure après la fin des cours. Et la conclusion de Clara était sans appel : ce
n’était pas un temps normal. Et elle s’effondra sur son canapé en disant à haute voix :
« Il s’est passé quelque chose ».

Tous les parents ont, une fois au moins, imaginé ce qui se passerait si leur enfant avait
un accident sur le chemin de l’école. Ils ont pensé à ce qu’ils ressentiraient, et à la façon
dont ils feraient face à l’évènement. La liste des personnes à prévenir est fin prête dans
leur esprit. Ils ont déjà plus ou moins pris la ou les décisions critiques qu’il leur
reviendrait de prendre, concernant une éventuelle opération chirurgicale, le cas échéant
une amputation. Les plus anxieux ont même entendu par avance la voix sombre d’un
médecin, croisé le regard fuyant d’une infirmière, qui leur annoncerait l’irréversible.

Moins nombreux sont les parents préparés à réagir à un enlèvement dont leurs propres
activités les rendent responsables. Peu sont capables de supporter d’être la cause unique
de la disparition, ou des souffrances, de leur enfant. Le sentiment d’angoisse et

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d’injustice étouffait Clara. Elle ne pouvait ni parler ni crier. Le regard perdu, elle
serrait ses poings l’un contre l’autre, certaine qu’Enzo avait été enlevé.

L’hypothèse de l’accident ne tenait pas : on l’aurait appelée, on l’aurait prévenue. Un


accident, de surcroît dans Paris, implique des témoins, la police ou les pompiers. Le nom
de son fils est inscrit sur toutes ses affaires, et dans son cartable. On aurait informé
l’école, qui sait toujours comment joindre les parents. Et en plus Enzo porte le nom d’un
des plus proches Conseillers du Président. La police ou les pompiers auraient alerté son
ex-mari. Immédiatement, il l’aurait appelée. Malgré tout.

Clara comprenait la situation avec une froide acuité. Son intelligence lui criait ce que
son cœur ne supportait pas d’entendre. Son fils avait disparu ; elle seule portait le poids
de la faute. L’affaire Bénault était décidément une trop grosse affaire pour elle. Au
cours de son enquête, elle avait du progresser trop vite, soulever le coin d’un voile qui
n’aurait jamais dû l’être, apercevoir ce qui ne devait pas, ne pouvait pas, être connu de
tous.

Elle imaginait son fils retenu dans une cave de la ZUR. Elle le voyait sanglé au pied d’un
lit aux barreaux de fer, sous le regard glacé d’un geôlier drogué. Elle ressentait la
douleur créée par les liens sur les poignets du jeune garçon à la peau encore tendre. Des
images d’enlèvement, de violence traversaient son esprit. Une bousculade, une ou
plusieurs gifles, une pression sur la tête en direction d’une portière ouverte exercée par
des doigts durs et malveillants, Clara vivait l’enlèvement d’Enzo. Elle l’entendait gémir
du fond de sa peur, du fond de sa prison, du fond d’un désespoir amplifié par
l’incompréhension. Il avait faim, elle le savait ; il avait soif, elle le sentait ; il lui en
voulait, elle en pleurait.

Car elle avait réussi, enfin, à se mettre à pleurer. Recroquevillée sur son canapé, elle
hoquetait, à bout de souffle, en appelant le nom de son fils. La tête enfouie dans les
coussins imprégnés de l’odeur d’Enzo, cette odeur doucereuse d’enfant qui est aussi
l’odeur du bonheur, elle tremblait de rage au rythme de sanglots incoercibles. La jeune
avocate indomptable, la découvreuse de secrets d’Etat, n’était plus qu’une masse de
chair incontrôlée, répandue sur un canapé, au milieu des larmes et des souvenirs d’une
innocence perdue pour toujours.

Clara ne sut jamais combien de temps elle resta immobile. Mais d’un bond, elle se
précipita sur le téléphone, et composa frénétiquement le numéro de Philippe Perrain.

- « Philippe, dis-moi qu’Enzo est avec toi ! Tu aurais pu me prévenir ! Pourquoi t’as fait
ça, hein ? Tu ne vas jamais le chercher ! Alors pourquoi aujourd’hui ? Et pourquoi tu
ne m’as pas prévenue ? », dit-elle presque en hurlant.

Philippe Perrain resta interloqué. Il n’était pas sorti de l’Elysée depuis ce matin, n’avait
pas pris Enzo à la sortie de l’école, et ce dernier n’était pas avec lui. Mais il comprit
instantanément le désarroi de Clara. Elle accepta sans se faire prier de lui donner des
explications. Il restait son meilleur recours. Les sanglots revinrent. Les larmes jaillirent.
D’une voix cassée, d’une voix de petite fille, elle lui décrivit la situation en reniflant :

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- « Enzo a disparu. Il aurait dû rentrer de l’école depuis plus d’une heure. Tu dois faire
quelque chose ». Elle ajouta très doucement, de manière presque inaudible : « Je t’en
supplie Philippe, retrouve-le. Ramène-le moi ».

Philippe Perrain décida sur le champ d’appeler Jean Mercier, le Directeur Général de la
Police Nationale, et de lui imposer de lancer une « Alerte Enlèvement », ainsi que la
mobilisation des forces de police qui allait de pair avec ce dispositif. Puis il demanda à
Clara de remettre la brosse à dents d’Enzo à l’officier de la police scientifique qu’il lui
envoyait, pour que des relevés d’ADN soient effectués de toute urgence. Il lui dit enfin
qu’il passerait la voir au plus vite.

Ce qui, pour Clara, ressemblait à une éternité. Elle refusait de retourner gémir sur son
canapé, comme elle refusait la disparition d’Enzo. Son second appel fut pour le
Responsable de la Sécurité du Quartier. Après tout, elle ne risquait rien à appeler ce
sinistre individu, qui avait peut-être vu quelque chose. Il avait peut-être croisé Enzo. Qui
sait s’il n’était pas déjà au courant, grâce au témoignage de ces gens qui n’ont rien de
mieux à faire que de rapporter ce qu’ils ont vu, entendu, ou appris au sujet des autres.
Même si elle détestait tout ce cirque, Clara en venait à espérer que quelqu’un avait vu
son fils se faire enlever, et que cette personne serait capable de fournir des éléments
essentiels à l’enquête.

La ligne du Responsable de la Sécurité du Quartier sonnait occupé. Clara y vit un


présage heureux. De nombreux appels devaient déjà converger vers le numéro du
Responsable, pour fournir des indices, des témoignages, sur l’enlèvement d’Enzo. Le
kidnapping d’un jeune garçon en pleine rue et en pleine journée, voilà qui devait exciter
le sens civique de ses concitoyens, ainsi que leur appétit d’ordre et de justice. A la
troisième tentative, elle réussit à établir la connexion. Ce ne fut que pour entendre le
message enregistré d’un répondeur déclarant « Bonjour ! Je suis actuellement en
formation permanente. Un stage d’une semaine sur l’organisation des fichiers contenant
les contributions écrites des citoyens du Quartier. En cas d’urgence, veuillez appeler nos
amis de la Police Nationale, qui viendront rapidement vous apporter leur aide très
efficace. A bientôt, et merci de votre appel ! ».

Clara lâcha un abominable juron, et se promit de gifler à pleine volée ce minable la


prochaine fois qu’elle le croiserait. Il ne lui restait plus qu’à appeler Edouard Videl. Elle
avait bien besoin d’une épaule sur laquelle s’épancher. Elle voulait pouvoir se laisser
aller, ne serait-ce que quelques instants. Mais Videl ne lui en laissa pas l’occasion.
L’homme des secrets, le journaliste à l’intelligence aigue, fit rapidement le lien entre
toutes les pièces du puzzle.

- « Je pense qu’Enzo ne court pas beaucoup de risque, tant que tu restes silencieuse. Je
suis sûr que c’est Nikoster qui a fait enlever ton fils. Il doit t’épier, te surveiller. Il a
peut-être fait placer des micros dans ton appartement. Il nous écoute peut-être en ce
moment même. Alors dis-lui que tu vas rester tranquille, et que tu ne parleras pas. Dis-
lui, Clara, que si tu dois choisir entre Pierre Martin et ton fils, tu choisiras ton fils ».

- « Bien sûr », s’écria Clara, « bien sur, espèce de fumier de Nikoster, que je choisis mon
fils. Rendez-moi mon fils ! Je ne dirai rien, je vous le jure ! Rien ! Je vais détruire
l’enregistrement si vous le voulez. Je ne garderai aucune copie. Je vous échange
l’enregistrement contre Enzo. Tout de suite, si vous voulez ». Elle reprit son souffle

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brièvement. Mais il était trop tard pour réfréner une nouvelle crise de larmes.
L’émotion la submergeait, la peur la dévorait. Elle ajouta, entre deux sanglots : « Mais
ne lui faites pas de mal, s’il vous plaît ».

Elle avait complètement oublié qu’elle parlait à Videl lorsqu’elle raccrocha. Elle
s’affaissa au pied de la petite table sur laquelle se trouvait le téléphone. Plus rien
n’arrêtait ses pleurs. Elle ne réfléchissait plus. Elle ne ressentait plus rien.

Elle entendit s’ouvrir la porte d’entrée de son appartement sans vraiment réagir, sans
vraiment s’y intéresser. Il lui fallut un petit moment avant de lever les yeux,
mécaniquement, sans même savoir pourquoi. Lorsqu’elle réalisa que quelqu’un venait
d’entrer, elle eût un brusque mouvement de recul contre le pied de la table, et se cogna
la tête. Ce ne fut pas la douleur qui lui fit pousser un hurlement. Plutôt un mélange de
surprise et de joie : Enzo se tenait debout devant elle.

Il avait les cheveux trempés de sueur. Son sac de sport à ses pieds, il contemplait sa mère
l’air effaré. Le spectacle qu’elle offrait n’était ni réjouissant ni rassurant.

- « Qu’est-ce qui se passe maman ? ».

Clara ne prit pas la peine de répondre sur le moment, et se jeta sur son fils pour le
serrer contre elle et l’embrasser. Enzo se dégagea aussi rapidement qu’il le put de
l’étreinte de sa mère.

- « Mais qu’est-ce qui t’arrive ? », répéta-t-il, agacé et inquiet.

- « Où étais-tu, Enzo ? J’étais folle d’inquiétude ! J’ai prévenu ton père, pour qu’il alerte
la police ! Dis-moi, Enzo, où est-ce que tu étais ? ». Elle le serrait dans ses bras, caressait
ses cheveux, et ne cessait de le toucher.

- « Ben, j’étais au judo ! Il y avait un tournoi par équipe aujourd’hui. J’avais pas envie
d’y aller, mais avec cette grippe, il y avait plein d’absents. Alors le prof m’a demandé
d’y participer. J’y suis allé, parce que l’esprit d’équipe, c’est important. Et dans une
équipe, il faut pouvoir s’entraider, et remplacer les autres. C’est le prof qui le dit ».

- « Mais enfin, Enzo, tu aurais dû me prévenir. L’école aussi aurait dû me prévenir ! »,


fit Clara en retrouvant peu à peu ses esprits, et en essayant tant bien que mal de sécher
ses larmes.

- « L’école ne peut pas te prévenir, parce que tu n’as jamais voulu prendre le forfait
"Suivi Elèves". Tu dis que c’est trop cher, et qu’ils sont payés pour ça. Et je te signale
que si tu m’avais acheté un téléphone portable, j’aurais pu t’appeler. Mais comme tu
refuses… ». Enzo se dégagea des embrassades de Clara, soudain froissé à l’évocation du
refus répété de sa mère de l’équiper d’un portable, comme beaucoup d’enfants de sa
classe.

- « Tu as raison », dit Clara dans un élan, tout en continuant de se passer


frénétiquement la main sur les joues et sous les yeux pour faire disparaître les traces de
larmes, « je vais aller t’en acheter un tout de suite ! Oh, Enzo mon chéri, si tu savais
comme j’ai eu peur ! ».

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Honteuse de s’être emportée et d’avoir cédé à la panique, Clara rassura Perrain et Videl
d’un court SMS. Puis elle s’engouffra dans la salle de bains, sous le regard sévère de son
fils. Il comprenait ce qui se passait. Il comprenait surtout que sa mère était dans un sale
état. Il avait l’intuition que les choses n’allaient pas s’arranger pour eux dans les
prochaines semaines. Plus encore, il commençait à se demander si son travail n’était pas
sur le point de modifier leur vie un peu trop sérieusement.

Lorsqu’elle sortit de la salle de bains après une demi-heure de soins appliqués, la jeune
mère rassérénée ne remarqua pas le regard inhabituellement sombre de son fils. Elle se
précipita sur son manteau, et sortit pour aller lui acheter un téléphone portable.

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Chapitre 14

Vendredi 20 novembre 2009, 18 heures

Tandis qu’elle déambulait dans les rues, elle s’aperçut que les passants, tous plus âgés
qu’elle, l’observaient tel un phénomène de foire. Sans doute pensaient-ils qu’elle
appartenait à une espèce en voie d’extinction, celle des "RTTistes", survivance
anachronique du monde ancien depuis que la totalité des accords sur les 35 heures avait
été supprimée. « Tant pis », songea-t-elle. Flâner, prendre son temps, ne pas regarder
l’heure, tels seraient ses actes de Résistance à elle. Une résistance à la valeur Travail
portée par tous en triomphe. Désormais, le luxe suprême, c’était de s’ennuyer. C’était de
ne pas optimiser les heures allouées par le système à chaque individu dans le seul but de
produire. Ne pas monétiser le temps, mais en jouir.

A l’approche des fêtes de Noël, les boutiques rivalisaient déjà d’ingéniosité pour mettre
en valeur les articles luxueux qu’elles offraient aux regards des passants. La plus grande
indécence des vitrines ne résidait pas dans l’étalage ostensible de produits inabordables,
mais dans l’absence d’étiquette au pied des modèles proposés. Clara méprisait les
vendeurs hautains de ces magasins, pour qui demander le prix d’un objet révélait déjà
qu’on ne pouvait se l’offrir.

La voiture, qui la filait discrètement depuis le début de la rue du Four, s’arrêta


brusquement à sa hauteur. Elle reconnut Edouard. Il semblait plongé dans un état de
nervosité avancée. Clara s’approcha de la vitre baissée en souriant.

- « Tu fais une de ces têtes… La tête de celui qui a pris des coups de rouleaux à pâtisserie
en rentrant chez lui au petit matin ».

- « Monte tout de suite. Je t’emmène quelque part ».

- « Inutile Edouard. Ta dernière visite guidée m’a suffi. Je t’avoue que je ne suis pas très
disposée à vivre de nouvelles aventures aujourd’hui. Surtout après le peu de sommeil
que tu m’as laissé et… ». Edouard ne la laissa pas terminer sa phrase.

- « Monte ! Tu es attendue. C’est pour ton enquête ».

- « Attendue par qui ? »

- « Par quelqu’un qui veut t’aider ».

- « M’aider ? C’est plus la peine. J’ai tout ce qu’il faut pour disculper Martin ».

- « Monte, Clara ! Ne discute pas ».

- « J’espère que ça en vaut la peine », finit-elle par concéder avec une moue dubitative
en refermant la portière de la voiture.

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- « Maintenant que tu as réussi ton coup, et que je suis ta "prisonnière", vas-tu enfin me
dire qui tu m’emmènes voir ? ».

- « Tu le sauras dans vingt minutes ».

Edouard se gara devant un vieil entrepôt situé non loin des quais de Seine. Il prit Clara
par la main et l’entraîna à l’intérieur du bâtiment décrépi, non sans avoir vérifié une
énième fois qu’ils n’avaient pas été suivis. Une fois à l’intérieur, ils traversèrent
plusieurs pièces, où s’entassaient ça et là des amas de ferraille. De vieux câbles
électriques décharnés couraient entre les flaques d’huile. Des débris de verre jonchaient
le sol irrégulier, rendant leur progression difficile. Par endroit quelques machines
rouillées témoignaient en silence d’une ambition industrielle révolue. Ils empruntèrent
un vieux monte-charge qui, à la plus grande surprise de Clara, fonctionnait encore. Elle
n’avait pas prononcé le moindre mot. Elle n’avait opposé aucune résistance. A nouveau,
elle avait laissé Edouard la guider. Après avoir longé en tâtonnant un long et sombre
couloir, ils s’arrêtèrent enfin devant une porte vitrée qui laissait filtrer une lumière
diffuse.

- « Nous y sommes », dit finalement Edouard en poussant la porte.

L’endroit était dépouillé. Clara y découvrit son interlocuteur, assis à une table,
faiblement éclairé par une vieille lampe de bureau désarticulée. Il portait une cagoule
intégrale, identique à celles utilisées par les troupes d’élite de la police.

- « Bonjour, asseyez-vous, Maître Guardini ».

Clara s’exécuta docilement et prit place sur une chaise. Elle fixait désormais dans les
yeux ce mystérieux personnage. Son cerveau fonctionnait à pleine vitesse. Elle élaborait
en silence les hypothèses les plus improbables sur l’identité de l’homme qui lui faisait
face.

- « Qui êtes-vous ? J’aime connaître le visage de mes interlocuteurs », finit-elle par lui
demander d’une voix assurée. « Cette mise en scène, c’est pour m’impressionner ? ».

- « Non. C’est une simple précaution. Je protège mon organisation en restant prudent ».

Clara tenta vainement de masquer sa surprise en détournant son regard. L’homme


poursuivit.

- « Je sais que vous êtes en possession d’un enregistrement qui innocente votre client. Je
ne peux que me réjouir que Monsieur Martin sorte indemne de cette histoire. Mais je
sais également deux autres choses. D’abord que cette preuve désigne José Nikoster
comme l’assassin de Serge Bénault. Ensuite, que vous comptez la rendre publique
demain au cours d’une émission ».

Clara l’interrompit soudainement et s’écria :

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- « Si vous m’avez fait venir ici pour me dissuader de balancer Nikoster demain à la télé,
n’y pensez même pas ! Je refuse que mon client trinque pour sauver la peau de cette
ordure, tout résistant qu’il soit, ou qu’il ait pu être ».

- « J’apprécie que votre jugement sur les actions menées par Monsieur Nikoster ait
évolué favorablement. Mais ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je ne cherche pas
à sauver la tête de José. Le chemin qu’il a emprunté met la Résistance en danger ».

- « Alors vous devriez vous réjouir que ce type risque la condamnation à vie ! ».

- « Non. Un procès sous le feu des caméras et la plume parfois hâtive de journalistes aux
ordres du pouvoir mettraient en péril l’avenir de notre organisation. Nous ne pouvons
pas nous le permettre ».

Cette phrase fut suivie d’un bref silence.

- « Maître, je sais que vous êtes sensible à la cause que nous défendons. Votre visite à
notre antenne de la ZUR Paris Nord ne vous a pas laissée indifférente ».

Clara foudroya Edouard du regard. Elle se sentait manipulée. Rien ne semblait avoir été
laissé au hasard.

- « Si vous voulez nous aider dans notre action, ne rendez pas public cet enregistrement.
Il ouvrirait la voie à une chasse aux sorcières dont les premières victimes seraient les
plus déshérités ».

- « Assez de grandes phrases ! Mon client n’a rien fait ! Aucune cause ne peut justifier le
sacrifice d’un innocent ».

- « Il n’est pas question de sacrifier votre client, Maître. Je crois savoir que vous êtes très
proche de Philippe Perrain. C’est à lui, et à lui seul, que vous devez remettre votre
enregistrement ».

- « Mais il va le faire disparaître. On y entend le meilleur ami du Président monnayer


son silence dans une affaire de trafic d’armes ! ».

- « Perrain se doute que vous avez dû faire des copies. Sa première mission, c’est de
protéger le Président, à n’importe quel prix. Bénault en train de passer un accord avec
un résistant ? C’est impossible. Il ne peut pas courir le risque que vous rendiez cet
enregistrement public. Confiez-le à votre ex-mari, il saura quoi en faire. Je le connais
bien, et je sais la souplesse qui peut être la sienne dans certains cas. Vous le tenez »,
conclut l’homme avant de prendre congé.

Clara nageait dans la confusion la plus totale. Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser
que l’inconnu à la cagoule avait la voix, l’intonation et l’élocution de Jean Mercier.

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Chapitre 15

Samedi 21 novembre 2009, 08 heures 30

La force des cauchemars se mesure aux souvenirs qu’on en garde. Le soulagement du


dormeur tourmenté suit, dans la plupart des cas, le délitement des illusions nocturnes.
Mais quand dès son réveil, il se retrouve confronté aux mêmes images, il n’y a plus
d’échappatoire.

Une cohorte de visions sinistres et de personnages malfaisants avait accompagné Clara


pendant la longue nuit qu’elle s’était autorisée. Son rêve l’avait transportée dans la salle
lambrissée d’un palais national. Autour d’une somptueuse table de réunion en bois
précieux étaient rassemblés Perrain, Videl, Nikoster et Pierre Martin. Nonchalamment
accoudés dans leurs fauteuils en cuir, ils commentaient la bouche pleine la
retransmission télévisée d’une chasse à l’homme. Hortense Brisefeux et Raoul
Estrodjian tiraient à balles réelles sur un Jean Mercier en déroute vêtu d’un T-shirt aux
couleurs de la Croix-Rouge. Aucun d’entre eux n’entendait Clara les supplier de stopper
ces atrocités. Les quatre hommes prenaient plaisir au spectacle. Pierre Martin se
réjouissait que l’affadissement et l’aplatissement des valeurs morales de la société soient
sur le point de s’inverser.

Puis, elle avait cru errer au milieu de miséreux apathiques, dans le décor apocalyptique
d’une ZUR. Elle avait imaginé croiser des résistants traqués, blessés pour la plupart.
Elle avait traversé des scènes de guerre civile, dont les premières victimes étaient des
enfants en haillons mourant difficilement sur les genoux de parents au regard absent. Le
ciel zébré d’éclairs illuminait par instants les rues inondées où des chiens dévorants se
disputaient entre eux. Des nuages de fumée s’élevaient de toute part au milieu du fracas
des armes automatiques. Le visage d’Enzo lui apparut au détour d’un monticule de
gravats. Il tendait vers elle des mains écorchées sans parvenir à la rejoindre. La voix
froide de Nikoster encourageait le garçon à se battre. Il lui promettait fortune et gloire
s’il tuait Jean Mercier, sous les encouragements amusés de Philippe Perrain.

Au sommet de l’angoisse, Clara se redressa d’un bond. Elle ouvrit des yeux affolés qui se
posèrent sur son fils, délicatement assis sur le lit.

- « Ça va Maman ? Tu criais en dormant ».

- « Oh Enzo ! Non, ne t’inquiète pas. C’est juste un cauchemar, c’est déjà passé. Viens
me faire un câlin mon poussin ».

Mais rien n’était passé. La puissance de son cauchemar vibrait encore en elle. La
connivence affichée de tous ces personnages, leur satisfaction à la vue du chaos,
rendaient Clara perplexe. Elle n’avait jamais imaginé qu’ils puissent avoir des points de
vue convergents, encore moins des objectifs communs. C’était absurde. L’impression de
malaise persistait néanmoins.

Les découvertes choquantes de Clara depuis le début de la semaine finissaient par


l’affecter. Les quelques heures de détente qu’elle s’était accordée n’avaient pas réussi à

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lui rendre la sérénité nécessaire. Tout allait trop vite pour elle. Au milieu de ce
tourbillon, elle n’avait même pas pris le temps de s’interroger sur ce qui l’avait
réellement poussée dans les bras d’Edouard Videl. Rien n’était plus éloigné d’elle que
d’initier une relation intime sans se poser de nombreuses questions. Mais cette fois-ci,
elle n’en ressentait pas le besoin. Il lui suffisait de se souvenir du lien évident entre son
amant et la Résistance. Il en faisait manifestement partie, et au plus haut niveau. En fait,
elle était heureuse. Pourquoi s’interroger à n’en plus finir quand la force de l’évidence
éclaire la voie ?

En outre, elle n’en avait pas le temps. Le personnage cagoulé auquel Edouard l’avait
menée lui avait donné des instructions plus que des conseils. La différence ne lui avait
pas échappé. Elle obéirait à ces hommes qu’elle admirait déjà. Pour Edouard. Pour la
Résistance. Pour faire partie de ce monde obscur et fascinant dont elle découvrait
l’existence et qui enrichirait sa vie quotidienne d’une dimension nouvelle.

Elle repoussa tendrement son fils en se levant.

- « Mon chéri, tu vas devoir rester tout seul à la maison ce matin. Je dois de toute
urgence aller voir ton père ».

Enzo lui lança un regard à la fois interrogateur et inquiet.

- « C’est pour l’affaire Bénault. Je t’ai déjà expliqué qu’il peut beaucoup m’aider. Tu
sais, je crois que je vais pouvoir sauver l’innocent qu’ils ont arrêté. Mais tu ne dois le
dire à personne. Si tu veux, tu peux regarder des DVD jusqu’à mon retour. De toute
façon, je ne devrais pas en avoir pour très longtemps ».

L’expression béate de son fils mit fin à leur conversation. Elle se rua sur son téléphone
portable, et obtint sans difficulté un rendez-vous avec Philippe Perrain le matin même.
Le souvenir d’Edouard l’aida à ne pas réagir au ton trop sûr de lui de son ancien mari.
Clara trouvait risible sa stratégie de reconquête amoureuse. Elle n’imaginait rien
d’autre. Savoir Edouard Videl à ses côtés la protègerait des avances de Perrain. Aucune
manoeuvre ne pourrait la faire vaciller. La jeune avocate tenait toutes les cartes en
main.

Philippe Perrain lui avait fixé rendez-vous dans son bureau de l’Elysée, où il assurait
lui-même, chaque week-end, une permanence. Elle décida d’y aller en bus. Même si elle
détestait cela. Elle aimait l’idée de se rendre au Château pour faire plier le puissant
Conseiller du Président en utilisant les transports en commun. Pourtant, elle n’arrivait
pas à s’habituer au silence total qui y régnait. Mais, comme tout le monde, elle en
comprenait la raison. Elle savait que la plus élémentaire prudence imposait de ne pas
s’exprimer au milieu d’inconnus.

En arrivant au Palais, Clara constata avec satisfaction un changement dans l’accueil des
huissiers. Sans doute sa nouvelle notoriété en était-elle la cause. Elle appréciait cet
hommage discret, qui renforçait sa nouvelle confiance en elle.

Elle laissa le Conseiller Spécial se réjouir d’une embrassade appuyée, pourtant


incongrue en ces lieux. Elle voulait le rendre ouvert et attentif. Le désarmer si possible.
Ses propos n’en trouveraient que plus de force si elle réussissait à le déstabiliser.

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- « Philippe, je vais réussir à innocenter mon client. J’ai trouvé une preuve qui jette un
jour très particulier sur cette affaire. Comme tu m’as aidée, j’ai trouvé normal de venir
te prévenir. Je n’exclue pas que ces éléments soient un peu embarrassants pour toi et
certains de tes amis. Alors, c’est peut-être mieux que tu sois au courant un peu à
l’avance ».

- « J’apprécie ta prévenance. J’en suis touché. Vas-y, je t’écoute », fit Perrain avec un
regard charmeur.

- « Voici l’enregistrement d’une conversation entre José Nikoster et Serge Bénault ».


Elle lui tendit la clé USB qui lui avait été remise au Confucius Bar. « Il prouve que les
deux hommes se connaissaient. Il prouve aussi que Bénault essayait de faire chanter
Nikoster, qui avait donc un mobile de le tuer. Il est même très explicite ».

Clara fit une pause et lança un regard en coin à Perrain : « Mais si je te dis des choses
que tu sais déjà, surtout arrête moi ».

Il lui fit signe de continuer.

- « Je ne te demande pas si tu as entendu parler de la Résistance, ça nous gagnera du


temps. Et je suppose aussi que tu fais partie de ceux qui ont décidé d’en tolérer l’action
sociale. Mais mon enregistrement prouve que José Nikoster était sur le point de se lancer
dans la lutte armée. Et il montre que Serge Bénault, le meilleur ami du Président, n’y
trouvait pas grand-chose à redire. Qu’il s’en serait même très bien arrangé, en échange
d’une rondelette somme d’argent, et qu’il n’aurait pas détesté bénéficier d’une forte
augmentation de ses ventes en cas de situation insurrectionnelle ».

Philippe Perrain la regardait fixement, les traits immobiles.

- « Tu vas rendre cette histoire publique ? »

- « Qu’en penses-tu ? », fit Clara.

Perrain réfléchit quelques instants les yeux rivés au sol, sa main droite couvrant ses
lèvres. Elle avait dû garder des copies de cet enregistrement. Le faire disparaître ne
servirait à rien. Au contraire, ce serait une faute qui permettrait à Clara de l’impliquer
personnellement dans cette affaire, dont il était déjà beaucoup trop proche. Il n’était pas
en position de force, et devait proposer un accord à son ancienne épouse.

- « Ça dépend de ce que tu cherches. Si tu veux faire connaître la Résistance à la France


entière, et nous obliger à interrompre ses activités, si tu veux fragiliser le Président en
jetant de graves accusations sur Bénault dont l’influence était connue de tous, bref si tu
cherches à créer une crise majeure, tu sors ton enregistrement dans la presse. Mais si tu
ne cherches qu’à sauver ton client, à le faire libérer dans la journée et à te couvrir de
gloire pour avoir réussi en un temps record à éviter une lourde erreur judiciaire, je te
conseille de me laisser agir ».

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Clara lui demanda de préciser ses intentions. Elle ne lui accorderait pas sa confiance
sans connaître le détail de son plan. Surtout, elle voulait profiter de son avantage, et
savourer l’instant de sa victoire.

- « Si tu ne l’as pas déjà fait, je transmettrai moi-même ton enregistrement au Directeur


Général de la Police Nationale, Mercier. Il se pliera aux consignes de secret que je lui
donnerai, ce qui évitera le scandale. Mais il fera libérer ton client. Le juge d’instruction
ne lui fera pas d’obstacle. Et ne t’inquiète pas, même s’il se montrait rugueux, je
règlerais facilement le problème. Je te garantis que ton client sera libre ce soir. Mais
seulement si tu acceptes de garder le silence ».

Clara se leva, triomphante : « J’imagine que nous ne rédigeons pas de contrat ? », lui
dit-elle narquoise, en lui tendant la main pour sceller leur accord. « Téléphone-moi dès
que tu auras respecté ton engagement. Si je n’apprends pas la libération de Martin
avant cinq heures ce soir, nous n’avons plus d’accord. Plusieurs copies arriveront aux
médias avant six heures, et tu seras aux informations sur toutes les chaînes ».

Philippe Perrain lui fit tristement remarquer que sa menace était inutile alors qu’elle
sortait déjà sans se retourner, ni prendre congé.

Il regardait le parc du Palais à travers l’une des fenêtres de son bureau, lorsqu’une
porte latérale s’ouvrit. Un homme de taille moyenne apparut dans le chambranle.

- « Vous êtes vraiment redoutable mon cher Perrain. Je suis impressionné. Au vu du


ratage initial, je ne pensais pas que vous nous tireriez de là en moins d’une semaine ».

Perrain se retourna et s’approcha avec déférence de son interlocuteur.

- « Les femmes sont vraiment l’arme la plus efficace », répondit-il à mi-voix.

- « Les femmes, je ne sais pas, mais la vôtre, certainement !!! ». Perrain hocha
doucement la tête. « Alors, racontez-moi comment vous avez manœuvré pour nous
débarrasser de Nikoster ».

Perrain n’aimait pas révéler les ressorts secrets de ses machinations, mais son influent
visiteur obtenait toujours de lui des réponses précises. Il débuta donc le récit
circonstancié de sa manipulation.

- « Nos services action avaient décidé de tuer Nikoster lors de la soirée de Bénault, bien
sûr sans l’en informer. Mais, comme vous le savez, l’agent chargé de la mission a
commis une tragique méprise. Bénault assassiné par erreur, nous devions éliminer tout
ce qui pourrait faire remonter l’enquête jusqu’à nous. Mais nous devions également
veiller à ce que Nikoster cesse d’être une menace pour la stabilité de l’Etat. Dans des
délais très courts, évidemment ».

Le visiteur acquiesça d’un grognement agacé.

- « Par hasard, la police a arrêté un pauvre type dont les empreintes se trouvaient sur
l’arme du crime. Je n’ai pas compris comment à l’époque. Mais pour suivre
indirectement la progression de l’enquête, j’ai fait nommer d’office Clara Guardini

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comme avocat de la défense. Plusieurs avantages. D’une part, j’étais sûr qu’elle
viendrait chercher mon aide dans une telle affaire. D’autre part, je savais qu’elle était en
contact fréquent avec Edouard Videl, un journaliste résistant de la première heure,
proche de notre ami Jean Mercier. Et nous savons tous les deux que Mercier est le vrai
patron de la Résistance ».

- « Et alors ? Rien de tout cela n’est bien nouveau ». L’impatience de l’homme devenait
apparente.

- « La nouveauté réside dans l’approche. Au lieu de faire disparaître Nikoster nous-


mêmes, je me suis demandé si nous ne pouvions pas amener Jean Mercier à agir
directement à notre place pour se débarrasser de Nikoster. Les deux hommes sont en
conflit. Ils incarnent deux visions inconciliables du rôle de cette Résistance qu’ils ont
construite ensemble. Leurs chemins ne peuvent plus se rejoindre, et ils savent que le
succès de l’un signerait l’échec, voire la disparition, de l’autre. Ils se surveillent, se
contrôlent, et se préparent à l’affrontement. Avec un avantage manifeste à Nikoster
d’ailleurs, ce dont Mercier est pleinement conscient ».

- « Et vous vous êtes dit que votre épouse allait convaincre Mercier de tuer Nikoster ?
C’est un peu tiré par les cheveux, non ? », fit l’homme.

- « Non, Mercier est un idéaliste, mais c’est un grand flic. Il prend ses décisions seul, et
est très méfiant. En orientant la réflexion de Clara vers Nikoster, je m’attendais à ce que
le premier prévenu soit Videl, et donc très peu de temps après Mercier. Pour lui, qui ne
sait pas que nous connaissons son rôle dans la Résistance, le raisonnement logique est de
penser que nous avons changé d’attitude envers son organisation. Que nous renonçons à
notre politique de laisser-faire. Et que nous nous préparons à les affronter. Or, qu’est-ce
qui expliquerait un changement aussi radical de notre politique ? Rien d’autre que les
visées guerrières de José Nikoster ».

- « Et donc s’il réussit à dégager Nikoster, il sauve son organisation, ou du moins obtient
un répit », s’exclama l’homme qui commençait à mesurer l’habileté de Perrain.

- « Exactement. Mais je ne savais pas quel moyen il trouverait. En fait, il a fait fabriquer
un faux enregistrement d’une improbable conversation entre Nikoster et Bénault, dont
Nikoster ressort comme un coupable idéal. Le motif est clair. Il n’a pas d’alibi.
Cinquante personnes au moins l’ont vu à la soirée de Bénault. Du travail de police de
grande qualité, soft et efficace. Un peu à l’ancienne, mais du très beau travail. Il ne lui
reste plus qu’à instrumentaliser Clara en lui faisant remettre cet enregistrement par un
de ses hommes, sous la surveillance discrète de Videl. Puis, l’un ou l’autre a convaincu
Clara de venir me faire chanter, et de me contraindre à un accord : la libération de
Martin en échange de sa discrétion. Mais chemin faisant, ils ont mis la tête de Nikoster
en haut des listes des personnes recherchées par tous les services de France. Le rival de
Mercier ne peut plus rester en France. Il nous en débarrasse ainsi, sans même le tuer ».

Philippe Perrain marqua un temps d’arrêt et conclut son exposé.

« Au final, je me suis servi de Clara pour atteindre Mercier. Celui-ci s’est servi de Clara
pour faire ce qu’il ne pouvait faire lui-même sans révéler son rôle dans la Résistance.
Nous sommes dégagés des risques qui pesaient sur nous après notre bavure. Et José

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Nikoster doit probablement être déjà en fuite. Peut-être même prévenu par Mercier, qui
sait ? ».

L’homme réfléchissait. Il s’appuyait toujours au montant de la porte dont il ne s’était


pas éloigné. Après quelques instants, il regarda fixement Perrain dans les yeux et lui dit
d’une voix sombre :

- « C’est bien. Mais ce n’est pas parfait. Nikoster est encore dans le jeu. Vous verrez, il
continuera de nous causer des ennuis. Peut-être plus qu’avant, d’ailleurs, s’il est vrai
qu’un homme averti en vaut deux. Mais nous avons d’autres sujets à traiter à court
terme : pour le grand public, le coupable du meurtre de Serge Bénault court toujours.
Je vous suggère de compléter votre remarquable dispositif par une action de
communication. Nous sommes accusés du matin au soir d’être un Etat sécuritaire, sur
policé, etc… Vous connaissez ces fadaises. Nous avons ici l’occasion de faire savoir que
nous sommes un Etat de justice et de droit. Qu’en France, sous ce gouvernement, un
innocent ne reste pas accusé à tort. Même si la victime était le meilleur ami du Président
de la République ».

Philippe Perrain trouva la remarque habile, et assura son interlocuteur qu’il allait
s’empresser de faire diffuser le message.

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Chapitre 16

Dimanche 22 novembre 2009, 10heures 30

« Pierre Martin, l’assassin présumé de Serge Bénault, a été libéré hier. Des sources
proches de l’enquête confirment qu’une preuve irréfutable a été présentée aux autorités
judiciaires qui ont immédiatement mis fin à sa détention. Les faits nouveaux innocentant
Pierre Martin ne seront pas rendus publics d’après ces mêmes sources. La justice, une
fois encore, aurait pu condamner un innocent, mais l’efficacité de la police et le bon
fonctionnement des institutions… ».

Allongée sur son lit, Clara écoutait avec délectation les informations à la radio. Elle
s’habituait progressivement à entendre son nom prononcé par de parfaits inconnus. Ils
l’associaient à la découverte de cette mystérieuse preuve. Clara appréciait leurs
louanges, dont Enzo ne perdait pas une miette. Son fils s’émerveillait du portrait
élogieux de nouvelle star du barreau parisien que les medias réservaient à sa mère.

Elle avait finalement renoncé à participer à l’émission Vous êtes le Juge !. L’entrevue
avec son ex-mari avait rapidement porté ses fruits. Pierre Martin avait été libéré
l’après-midi même. Aucune charge ne pesait plus sur lui désormais, à l’exception de sa
contravention pour défaut de titre de transport.

Martin libre, elle restait dépositaire des secrets de la République avec lesquels elle
devrait s’habituer à vivre. Une fracture s’était produite dans son existence naïve. Il y
avait un avant et un après. Avant l’affaire Martin, avant Edouard Videl. Et maintenant,
elle entamait une nouvelle existence, une vie d’initiée. Seule ombre au tableau, ces
changements ne seraient jamais arrivés sans son ancien mari. Elle lui en voulait de tenir
encore une telle place dans sa vie.

Elle déposa Enzo chez l’un de ses camarades de classe qui l’avait invité de longue date à
passer le dimanche en sa compagnie. Il ne lui fut pas facile de s’extraire de l’accueil
empressé des parents du garçon, flattés de recevoir chez eux l’héroïne du jour.

Edouard Videl lui avait fait discrètement comprendre que la perspective d’un brunch en
tête à tête l’aurait enchanté, mais que le dimanche était réservé à sa femme et à ses
enfants. Compréhensive mais déçue, elle décida d’aller flâner dans les rues. Elle croisa
les inévitables sportifs du dimanche, ceux dont on ne sait jamais s’ils s’intéressent à leur
corps, ou s’ils veulent simplement exhiber leur goût de l’effort pour se faire bien voir du
Responsable de la Sécurité de leur Quartier.

Elle marchait depuis quelques minutes lorsqu’une imposante limousine noire s’arrêta
brutalement à sa hauteur. Deux molosses en sortirent, et se placèrent devant elle.

- « On voudrait vous parler », dit l’un des hommes en désignant la portière arrière
pendant que son complice scrutait ce qui se passait autour d’eux. « Simplement vous
parler, vous ne risquez rien ».

Clara se pencha et reconnut, au fond de la voiture, le visage de José Nikoster.

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- « Ne soyez pas inquiète, Maître Guardini. Je ne vous veux aucun mal. Vous pouvez
monter sans crainte. D’ailleurs, je ne vous retiendrai pas longtemps. Mais je crois que
vous avez mérité d’en apprendre un peu plus sur… » . Il n’acheva pas sa phrase. Le
regard de Clara brillait déjà de curiosité.

Elle s’installa dans la voiture qui redémarra presque instantanément. José Nikoster
s’était tourné vers elle, et la regardait avec sympathie.

- « Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous, vous devez vous en douter. Enfin,
c’est surtout moi qui n’en ai pas. Je le regrette. Notre première rencontre aurait mérité
d’autres circonstances, non ? ».

Son ton calme et détaché étonnait Clara. Elle aurait volontiers imaginé qu’un homme
traqué fasse preuve d’une grande nervosité. Mais Nikoster l’impressionnait par sa
maîtrise de lui, et par sa volonté de conserver à cette rencontre soigneusement arrangée
par ses soins une dimension élégante.

- « Est-ce une habitude de la Résistance de toujours arrêter les gens dans la rue pour les
forcer à grimper dans une voiture ? J’ai l’impression que vous avez tous les mêmes
méthodes dans cette organisation. C’est tellement dépassé de donner un coup de fil pour
arranger une rencontre ? », lui glissa ironiquement Clara pour tenter de masquer sa
surprise.

Nikoster lui sourit à nouveau, révélant ses célèbres fossettes. Il s’excusa du procédé en
faisant valoir que le statut d’homme le plus recherché de l’Hexagone ne lui laissait pas
un choix très vaste. Il quitterait le territoire dans moins de deux heures, et aurait trouvé
« contrariant » de consacrer ce temps à une banale poursuite de police.

- « Vous savez, je pourrais rester et me battre. Mais mes activités progresseront mieux,
et surtout plus vite, dans la discrétion. Alors, je vais prendre quelques vacances. A
l’étranger, cela va de soi. Avec les moyens de communication actuels, on n’est jamais
vraiment éloigné, n’est-ce pas ? ».

Clara se demandait où ce bavardage allait les mener, lorsqu’elle remarqua que


l’expression de Nikoster s’était durcie à l’évocation des nouvelles technologies.

- « Chère Maître Guardini, je vous trouve charmante et très talentueuse. Je tiens


beaucoup à ce que vous n’ayez pas en tête de fausses idées. Vous méritez mieux que le
rôle de figurante que vous ont réservé dans cette affaire vos amis Mercier et Perrain ».

Devant le regard sceptique de Clara, il lui expliqua brièvement la double manipulation


dont elle avait été la victime, et comment elle avait, malgré elle, servi les intérêts
personnels des deux hommes.

- « Toute cette histoire n’est pas très sérieuse. A part pour ce pauvre Bénault et son
ridicule chantage. Vous croyez vraiment que j’aurais eu besoin de l’assassiner ? Un
homme comme lui ? Alors qu’il suffit de se baisser dans certains pays pour trouver des
preuves - des vraies preuves - de toutes ses turpitudes passées présentes et même
futures ? Je ne l’aurais jamais tué, bien sûr. Trop voyant, et inutile. Mais cette histoire a

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permis à Jean Mercier de m’éloigner, pour un temps du moins. Il récupère le contrôle de
notre organisation. Que voulez-vous, c’est un rêveur. Il vit dans un monde de bons
sentiments. Il ne comprend pas que son action est condamnée à l’échec, tôt ou tard. Les
besoins sont trop grands, nous ne pouvons plus y faire face, malgré les importants
financements que j’ai pu rassembler ici ou là. Même le pouvoir l’a compris, c’est pour
ça qu’il laisse faire. Il faut complètement changer d’approche, et contraindre par la
force le gouvernement à revoir un ensemble de choses. Mais la force, chère Maître, ce
n’est pas obligatoirement la guerre ».

José Nikoster suivait discrètement les progrès de son argumentaire dans l’esprit de
Clara aux changements imperceptibles de son visage. D’ironique, elle était devenue
sérieuse, puis réfléchie. Il décida de porter le fer plus loin.

- « Je ne sais pas si vous l’avez réalisé, mais votre remarquable action a surtout servi la
cause de votre mari. Vous lui avez rendu un grand service, le saviez-vous ? C’est
principalement pour lui que vous avez travaillé. Ne me regardez pas d’une façon si dure,
vous me faites presque peur ».

Pour Clara, se sentir une nouvelle fois le jouet de Philippe Perrain était au dessus de ses
forces.

- « Si vous acceptez l’hypothèse selon laquelle je ne tenais pas moi-même l’arme du


crime, alors qui la tenait ? Et si vous comprenez que votre mari souhaitait m’éloigner
plus encore que mon ami Jean Mercier, est-ce que vous ne devinez pas ce qui s’est
réellement passé ? ».

Clara ne voulait pas se rendre aux arguments de Nikoster. Pourtant tout se tenait.
Philippe Perrain avait voulu faire tuer Nikoster, et avait raté son coup. En la
manipulant, il s’était ensuite arrangé pour que Mercier le piège, le contraignant ainsi à
l’exil. Elle avait permis à Perrain de s’en tirer. Elle n’avait pas défendu Pierre Martin,
mais Philippe Perrain.

L’avocate était livide de rage. Elle se tourna vers Nikoster en criant : « Vous mentez ! Il
y a des preuves contre vous ! Et rien de ce que vous me dites n’est prouvé, ce n’est qu’un
raisonnement ! Vous êtes très habile, c’est connu ! ».

José Nikoster éclata de rire. Lui aussi appréciait le retour de l’accent de la belle italienne
lorsqu’elle s’emportait.

- « Ah oui, la preuve ! Là, vous m’avez déçu. Le temps presse et nous allons devoir nous
séparer. J’aurais adoré rester plus longtemps avec vous. Permettez-moi de vous faire ce
présent. Puisqu’un montage numérique banal a suffi à forger votre intime conviction,
celui-ci ne manquera pas de vous intriguer. Nous nous reverrons très bientôt, comme
vous me l’avez vous-même déjà dit ».

La voiture s’arrêta. Sans comprendre ce que Nikoster avait voulu dire, Clara en sortit,
un beau coffret de bois verni à la main. Elle remarqua qu’elle était à cent mètres de chez
elle. Elle ouvrit le coffret et y découvrit une clé USB, similaire à celle du Confucius Bar.
Elle monta à toute vitesse dans son appartement, et consulta le contenu de la clé.

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Ebahie, elle vit une vidéo d’une qualité parfaite, en tout point similaire à celle qu’elle
aurait pu tourner avec son appareil numérique. José Nikoster tenait une femme entre
ses bras. La femme appuyait sa tête contre le revers du smoking blanc cassé de
l’altermondialiste. Son visage était celui de Clara. Son corps était celui de Clara. Ses
mains et ses bagues étaient celles de Clara.

Et dans la vidéo, Clara murmurait à Nikoster qu’elle le rejoindrait très vite. Elle lui
disait en fermant les yeux qu’elle lui appartenait, et qu’elle ne pouvait pas rester séparée
de lui. Elle lui promettait de le seconder dans son combat.

La vidéo se terminait par un gros plan de José Nikoster face caméra : « Méfie toi des
illusions. Ne compte que sur moi, belle Clara. Je veille sur toi ».

Clara Guardini n’avait jamais rencontré José Nikoster avant ce dimanche.

FIN

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