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La croissance économique

Jean Magnan de Bornier

Table des matières


1 La révolution industrielle 4
1.1 Éléments moraux et religieux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
1.2 Éléments institutionnels . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
1.3 Les innovations techniques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
1.4 Éléments économiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6

2 Les déterminants du taux de croissance 7


2.1 La fonction de production macroéconomique . . . . . . . . . . . 7
2.2 La croissance du produit national . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
2.3 Le rôle des différents facteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
2.4 L’évolution irrégulière de la productivité globale . . . . . . . . . . 10
2.5 L’hypothèse de convergence . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
2.6 Croissance éxogène ou croissance endogène . . . . . . . . . . . . 12

Introduction
La croissance économique peut être définie comme l’évolution à moyen et long
terme du produit total et surtout du produit par tête dans une économie donnée.
C’est un concept étroit et exclusivement quantitatif, auquel on préfère parfois le
concept beaucoup plus étendu de développement qui prend en compte les aspects
qualitatifs (humains, culturels, environnementaux,etc.) que l’approche quantita-
tive néglige par nature.
La croissance économique n’est pas un fait naturel ; c’est au contraire un évè-
nement historique exceptionnel, dont le début est récent : le dix-huitème siècle
pour la Grande-Bretagne ; le dix-neuvième pour quelques autres pays occiden-
taux : la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie ; le vingtième siècle pous
beaucoup d’autres, mais pas tous.

1
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 2

L’analyse de ce phénomène implique deux grands types de problèmes : celui


du déclenchement de la croissance d’une part, et celui du rythme ultérieur de la
croissance d’autre part.
Le déclenchement de la croissance correspond à un ensemble de modifications
structurelles de l’économie qui permettent de passer d’une économie es-
sentiellement statique se reproduisant quasiment à l’identique d’année en
année, et centrée sur la production agricole, à une économie progressive
dont l’industrie se développe et attire une proportion de plus en plus large
des ressources productives. C’est la phase de la révolution industrielle ou
"décollage" (take-off). Cette phase s’étend sur plusieurs décennies. Pour la
Grande-Bretagne, elle se situe, selon les auteurs, de 1770 à 1870 (Abbott P.
Usher) ou de 1760 à 1830 (T. S. Ashton). En France on peut la situer entre
la Restauration (1814) et la Révolution de 1848 (ou la guerre de 1870).
Le rythme de la croissance, après ce premier épisode, correspond au taux de
croissance de la production et du revenu sur une période plus ou moins
longue ; il s’agit d’expliquer le taux de croissance moyen en laissant de côté
les variations conjoncturelles qui au regard du long terme ne sont que des
accidents. Pourquoi à certaines périodes ce taux a-t-il été très élevé (entre
3 et 5% annuels pendant les "trente glorieuses" de 1945 à 1975), alors qu’à
d’autres périodes il reste aux alentours de 1,5 à 2% ? l’analyse ici doit néces-
sairement être statistique et reposer sur des chiffres et des modèles précis.
Ces deux aspects, qualitatif ou structurel, et quantitatif, font l’objet de trai-
tements très différents ; mais tous deux ressortent de la théorie de la croissance
économique, et de nombreux mécanismes peuvent avoir une valeur explicative
dans ces deux champs.
On les présentera successivement après avoir évoqué quelques éléments chif-
frés. Le tableau 1 indique les étapes de la croissance économique de quelques
pays occidentaux depuis la première révolution industrielle1 . Les disparités dans
la vitesse de l’évolution sont frappantes.
Mais si on prend un échantillon de pays plus large, les disparités apparaissent
encore plus fortes ; certains pays ou régions du monde n’ont pas, au début du
XXIème siècle, connu de révolution industrielle, et connaissent des taux de crois-
sance très faibles et même parfois négatifs. Le graphique 1 permet la comparaison
du produit par tête en France et au Bangladesh.
1
Source : Bairoch et Lévy-Leboyer : Disparities in Economic Development
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 3

F IG . 1 – Produit par habitant : France et Bangladesh, 1950-90


LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 4

1830 1860 1913 1929 1950 1960 1970


Allemagne (RFA) 240 345 775 900 995 1790 2705
Canada 280 405 1110 1220 1785 2205 3005
Espagne - 325 400 520 430 604 1400
États-Unis 240 550 1350 1775 2415 2800 3605
France 275 380 670 890 1055 1500 2535
Japon 180 175 310 425 405 855 2130
Portugal 250 290 335 380 440 550 985
Grande-Bretagne 370 600 1070 1160 1400 1780 2225

TAB . 1 – Estimation du revenu par tête en dollars US de 1960

1 La révolution industrielle
Un ensemble d’évolutions structurelles, dont certaines se sont produites sur
une durée de plusieurs siècles, permettent de rendre compte de la révolution indus-
trielle. Certaines d’entre elles ont un rôle causal ou déclencheur alors que d’autres
constituent simplement un environnement favorable.
Vu le grand nombre de ces mutations, il est peut-être futile de chercher à iden-
tifier une cause unique de la révolution industrielle.
On regroupe ici ces différents éléments dans les rubriques suivantes : éléments
moraux, institutionnels, techniques, économiques.

1.1 Éléments moraux et religieux


L’évolution des éléments religieux et moraux ayant contribué à la révolution
industrielle, évolution dont le début peut être situé grossièrement à la Renais-
sance, est liée à la Réforme, avec une emprise affaiblie du catholicisme dans les
mentalités. Le protestantisme, comme l’a montré Max Weber, est moins enclin
à condamner certaines activités comme le prêt d’argent contre intérêt. Au XVIe
siècle les scolastiques de l’école de Salamanque2 ont eux-mêmes admis que cer-
taines circonstances justifient le paiement d’un intérêt.
Des écrits mettent en évidence les bienfaits de la recherche du profit, comme
par exemple le très influent ouvrage de Bernard Mandeville (médecin hollandais),
publié pour la première fois en 1714, intitulé "La Fable des Abeilles", dont le
sous-titre significatif est "Vices privés, bénéfices publics".
D’autre part, d’un point de vue sociologique, la recherche du gain devient une
activité avouable, même s’il n’est pas prôné par les autorités morales ; les expé-
ditions maritimes et les exploitations des colonies (Amérique, Asie) sont dirigées
2
Qui appartiennent bien sûr à l’église catholique
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 5

par des hommes aventureux et attirés par la fortune rapide.

1.2 Éléments institutionnels


Les institutions ont évidemment joué un rôle important dans la révolution in-
dustrielle. La Grande-Bretagne est un des pays dans lesquels le statut de l’indi-
vidu a été le plus rapidement dégagé des carcans de la société féodale. L’école des
droits de propriété, menée par Douglass North, considère que c’est le développe-
ment de la propriété qui est le facteur principal de la révolution industrielle.
Le droit de propriété qui apparaît comme un droit abstrait et universel est
accessible à tous, et la société anglaise perçoit l’inefficacité de la propriété col-
lective, relativement à la propriété individuelle : dans l’épisode des "enclosures",
les pâtures collectives ou commons, où chaque éleveur pouvait amener ses bêtes,
sont reconnues comme une forme insatisfaisante de propriété parce qu’aucun des
usagers n’est incité à entretenir correctement les lieux qu’il utilise, sachant que
ce serait son successeur qui profiterait de ses efforts. De plus en plus les com-
mons qui restaient en friche sont clôturés et transformés en propriétés privées au
cours du XVIIIème siècle. Les enclosures permettent la constitution de grandes
exploitations où l’agriculture scientifique peut être pratiquée.
Une autre innovation dans la pratique de la propriété est importante : l’inven-
tion ou plutôt la mise en place progressive du brevet (patent) et plus générale-
ment de la propriété intellectuelle. Grâce à elle, les inventeurs savent que leurs
découvertes sont protégées et qu’ils en tireront une rémunération. Ils sont incités
à développer les idées qu’ils conçoivent.

1.3 Les innovations techniques


Le progrès technique est une condition nécessaire de la révolution industrielle,
qui sans lui aurait été une lente évolution. Les innovations majeures vont dans
deux directions :
La substitution de la force humaine ou animale par celle des machines, et
le remplacement des matières premières animales ou végétales par des matières
premières fossiles, essentiellement le charbon.
Les machines à vapeur constituent une première direction de l’innovation : à
la toute fin du XVIIième siècle un premier instrument à vapeur est utilisé pour ac-
tionner une pompe (brevet de Savary en 1698) ; une machine à vapeur à piston est
créée par Newcomen en 1705 ; il s’agit de pomper l’eau dans les mines. L’innova-
tion majeure est celle de James Watt en 1768, qui permet d’utiliser des machines
à vapeur dans tous les contextes industriels, avec une efficacité satisfaisante.
La fonte du fer au coke a été introduite dès 1709 par Darby, et la technique du
fer et de l’acier s’est améliorée durant un siècle et demi jusqu’à la mise au point
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 6

de l’acier Bessemer (1856).


Dans l’industrie textile, la filature et le tissage ont fait l’objet d’inventions
permettant un accroissement rapide de la productivité du travail : pour la filature,
les étapes sont les suivantes :
– l’utilisation d’une pédale sur les rouets ou les machines à tisser libère une
des mains du travailleur ;
– la machine à filer ("jenny") de Hargreaves vers 1766 ;
– le métier à eau d’Arkwright (1769) ;
– la "mule" ou "mule-jenny" de Crompton, qui mêle les deux inventions pré-
cédentes (1779)
Le tissage dut alors s’améliorer en mettant au point de nouveaux métiers à tisser
mécaniques permettant de suivre le rythme de la filature.
Ces évolutions techniques ont pour conséquence, outre l’enrichissement et la
croissance, la mise en place d’un système de production nouveau, le "factory-
system". Alors que le rouet traditionnel se trouvait chez la fileuse qui travaillait
à façon la matière première que lui fournissait le patron (c’était le "putting-out"),
les nouveaux instruments sont trop coûteux pour appartenir au travailleur : c’est
le patron qui les achète et les installe dans une factory ou usine ; les travailleurs se
déplacent pour pratiquer leur métier. Les usines se concentrent dans les bourgs et
les villes et les travailleurs suivent.

1.4 Éléments économiques


Certaines conditions strictement économiques sont nécessaires pour que la
révolution industrielle puisse se produire ; l’accumulation de capital technique,
la production et l’achat de nouvelles machines puissantes, la création d’usines
de grande taille, ne peuvent avoir lieu sans une épargne préalable. Il faut que
la société, ou du moins certains de ses membres, dispose de moyens suffisants.
Si la production est tout entière tournée vers la subsistance, il est impossible de
détourner des ressources pour l’innovation et l’investissement.
C’est la thèse de Rostow, dans les années 60, qu’il faut une accumulation
préalable pour que la croissance économique puisse se mettre en place ; mais cette
thèse ne fait que reprendre les idées générales qu’Adam Smith avait lui-même
avancées : c’est grâce à l’épargne, au comportement parcimonieux des individus,
que la croissance est possible. Dans une économie où les agents ne se soucient
que de la satisfaction de leurs besoins immédiats, la croissance serait impossible.

Une multiplicité de facteurs explicatifs Il est facile de concevoir que ces dif-
férentes causalités se renforcent mutuellement. Le progrès technique est possible
grâce à l’essor de la propriété ; l’épargne est rendue plus attractive par les pers-
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 7

pectives de profit créées par l’innovation, mais aussi par l’évolution de la morale
qui admet l’enrichissement, etc.
À la suite de la première révolution industrielle, qu’on associe facilement à la
machine à vapeur puis au chemin de fer, on verra la croissance due à l’électricité,
celle de l’automobile, celle des "nouvelles technologies" : le facteur innovation
est bien primordial.

2 Les déterminants du taux de croissance


2.1 La fonction de production macroéconomique
La croissance est le résultat de l’augmentation de la production totale d’une
économie, aussi la fonction de production macroéconomique est au centre de son
analyse. Une fonction de production macroéconomique est une représentation de
l’activité de production au niveau agrégé, c’est donc un résumé de l’ensemble des
fonctions de production des firmes. Les fonctions de productions individuelles
(celles des firmes) sont évidemment les seules ayant une réelle existence, la fonc-
tion agrégée ne peut être qu’une construction analytique.
De nombreux débats ont porté sur la possibilité d’une telle construction dans
les années 60 en particulier. On montre facilement, en particulier, que la fonction
de production macroéconomique ne peut être obtenue par simple addition des
fonctions individuelles (la nature des rendements des fonctions individuelles ne
serait pas conservée).
La fonction de production macroéconomique, quelle que soit sa méthode d’éla-
boration, ne peut être qu’une approximation, qui doit être suffisamment fidèle, des
conditions de production effective de l’économie.
La fonction de production sera notée

Yr = F (K, L)

où Yr est le revenu national réel (en volume), K est le stock total de capital et
L la main d’œuvre (population active). Cette fonction a les mêmes propriétés
que celles qu’on a définies pour les fonctions des firmes ; en particulier elle peut
connaître divers types de rendements : décroissants, constants ou croissants ; le
capital et le travail peuvent être complémentaires ou substituables, etc.

2.2 La croissance du produit national


Dans un tel contexte, l’augmentation du revenu national ne peut venir que
d’une augmentation des quantités de facteurs de production, mais pas nécessaire-
ment de manière proportionnelle (parce que les rendements ne sont pas toujours
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 8

constants) ; l’augmentation du revenu par tête, quant à elle, n’est possible que si
la productivité des facteurs est croissante, ce qui implique des rendements crois-
sants. Cependant, on a pu montrer que l’équilibre macroéconomique nécessite
une fonction de production à rendements constants : c’est la "loi de l’épuisement
du produit" : les revenus sont égaux à la production (c’est-à-dire qu’il peuvent
l’acheter, mais ne pourraient pas acheter plus) s’il y a des rendements constants.
Il apparaît donc nécessaire d’introduire un facteur particulier pour expliquer la
croissance du produit par tête, tout en conservant des rendements constants. C’est
ce que permet la formulation due à Solow, dans laquelle la fonction de production
a la forme suivante :
Yr = AF (K, L)
La variable A désigne un facteur de glissement technologique, qui résume l’in-
fluence du changement technologique, explication de l’évolution de la produc-
tivité ; elle est appelée productivité globale des facteurs. À chaque fois que le
progrès technique se manifeste, le facteur A subit une augmentation.
Soit une variation du revenu national, ∆Yr ; elle peut se décomposer de la
manière suivante :
∆F ∆F
∆Yr = ∆AF (K, L) + A ∆K + A ∆L
∆K ∆L
Yr ∆Yr ∆Yr
∆Yr = ∆A + ∆K + ∆L
A ∆K ∆L
Yr
∆Yr = ∆A + P mK ∆K + P mL ∆L
A

Yr
On passe de la première à la seconde ligne en remplaçant F () par , et de la
A
seconde à la troisième en notant P mK et P mL les productivités marginales du
capital et du travail. À l’équilibre, ces productivités marginales sont égales au
rémunérations des facteurs (c’est-à-dire aux prix réels du capital et du travail), r
et w ; on a donc :
∆A
∆Yr = Yr + r∆K + w∆L
A
En divisant cette expression par Yr , on obtient le taux de croissance de l’économie
g:
∆Yr ∆A Yr r∆K K w∆L L
= + +
Yr A Yr Yr K Yr L
∆A ∆K rK ∆L wL
g = + +
A K Yr L Yr
g = Ȧ + χK̇ + λL̇
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 9

Dans cette dernière expression, connue comme la décomposition de Solow, les


variables sont
– Ȧ : le taux de croissance de la productivité globale des facteurs A, soit
∆A
Ȧ =
A
– K̇ : le taux de croissance du capital
– L̇ : le taux de croissance du travail employé
– χ : la part de la rémunération du capital (en %) dans le revenu national (part
des profits)
– λ : la part de la rémunération du travail (en %) dans le revenu national (part
des salaires) (χ + λ = 1 quand la fonction de production est à rendements
constants).
Cette décomposition a été souvent utilisée dans le cadre d’une fonction de
production de type Cobb-Douglas :

Yr = AK α L1−α

On montre facilement qu’alors α et (1 − α) sont les parts respectives des profits


et des salaires dans le revenu national.
Dans les modèles de croissance néo-classiques, comme celui de Solow, le taux
de croissance de la population active est une donnée éxogène, qui n’est pas expli-
quée par le modèle ; en revanche, l’évolution du capital peut être mise en équation
moyennant quelques hypothèses. On doit se donner tout d’abord le taux d’usure
du capital δ, c’est-à-dire la proportion du capital détruite chaque année, et qu’il
faudra évidemment reconstituer intégralement avant toute croissance ; puis il faut
préciser par quel mécanisme l’accroissement du capital productif est réalisé ; on
retient généralement un taux d’épargne constant s, part du revenu national qui
sera affectée à l’augmentation brute du capital (reconstitution comprise). On aura
ainsi :
∆K = sYr − δK
Quant au progrès technique, il peut être modélisé de diverses manières (voir plus
bas).

2.3 Le rôle des différents facteurs


Il est possible grâce à ce modèle général mais très succinct de rechercher
la part de chaque facteur de la croissance ; mais Ȧ n’est pas directement mesu-
rable. Ainsi les statisticiens, qui peuvent mesurer les variables g, K̇, L̇, χ et λ,
obtiennent-ils la valeur de Ȧ comme un résultat de leurs calculs, résultat qui est
appelé le résidu de Solow (ou parfois de Denison). On peut supposer que ce résul-
tat mesure effectivement la variation de la productivité globale des facteurs, mais
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 10

France Allemagne Japon Pays-Bas Royaume Uni États-Unis


PNB 2,8 3,0 5,1 3,0 2,0 3,0
Contribution des facteurs 1,2 1,4 3,3 1,9 1,2 2,2
Résidu 1,6 1,6 1,8 1,1 0,8 0,8

TAB . 2 – Décomposition de Solow, 1913-87 (taux de croissance moyen annuel)

il contient en plus du progrès technique d’autres éléments, tels que l’amélioration


de la qualité des facteurs qui peut résulter de causes très diverses.
Si on prend la qualité du facteur travail, son amélioration peut résulter par
exemple de l’élévation du niveau d’instruction, mais aussi de l’abaissement de la
durée du travail, si on suppose que le rendement d’un travailleur diminue à la fin
de la journée (ce qi n’est pas une hypothèse très forte...).
En ce qui concerne le capital, sa mesure au niveau macroéconomique pose de
nombreuses questions ; en particulier, doit-on le mesurer :
– à son coût historique (coût subi lors de son accumulation) ?
– à son coût de remplacement ?
– selon sa rentabilité ?
D’autre part, la qualité du capital n’est pas constante, elle s’améliore parce le
progrès technique est pour une part non négligeable incorporé au capital, c’est-
à-dire que les nouveaux biens de capital sont différents des anciens, du fait des
innovations ; l’évolution du capital n’est donc pas exclusivement quantitative, et
les tentatives de mesurer d’un côté les variations du capital et de l’autre le progrès
technique sont en partie vaines.
Il peut être cependant interessant de se référer aux résultats statistiques de la
décomposition de Solow. Le tableau 2 donne des chiffres 3 relatifs à quelques pays
industrialisés :

2.4 L’évolution irrégulière de la productivité globale


L’évolution de la productivité globale est cependant loin d’être régulière ; elle
a connu, en particulier, un ralentissement marqué dans le dernier quart du ving-
tième siècle (particulièrement dans les années 70). Selon des calculs classiques de
Maddison, le taux de croissance de la productivité globale ( Ȧ) a pris les valeurs
suivantes dans trois périodes du vingtième siècle (tableau 3)
Cette évolution contrastée de la productivité globale n’est pas expliquée de
manière totalement satisfaisante. Plusieurs théories en particulier se concurrencent
pour rendre compte de la baisse de la productivité globale après 1973.
L’augmentation du prix du pétrole dans les chocs pétroliers des années 70 est
3
Tirés de "Macroéconomie - une perspective européenne" de Burda et Wyplosz
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 11

1913-50 1950-73 1973-87


Allemagne 0,17 2,14 0,50
États-Unis 0,83 0,77 0,10
France 0,57 1,79 0,61
Japon 0,14 1,20 0,20
Royaume-Uni 0,35 0,73 0,73

TAB . 3 – Variations de la productivité globale des facteurs (taux de croissance


moyen annuel)

une explication peu convaincante, car ses effets n’auraient pas dû se pro-
longer dans les années 80, quand le prix réel du pétrole a repris un cours
"normal".
Le rôle des services est un meilleur candidat : la transition d’une production es-
sentiellement industrielle à une production de plus en plus axée sur les ser-
vices, secteur dans lequel le taux de progrès technique est moins rapide, peut
constituer une bonne explication de l’évolution du rythme de progrès tech-
nique global ; la productivité de l’industrie a d’ailleurs continué à croître
plus rapidement que dans le reste de l’économie.
La baisse des dépenses de recherche-développement qu’on a constatée à la fin
des années 70 constitue certainement un autre élément d’explication.
le caractère exceptionnel du rythme de progrès des trente glorieuses peut lui
aussi expliquer, comme un retour à une situation plus normale, le tassement
des années qui ont suivi ; les années 1945-73 sont des années de reconstruc-
tion et de rattrapage provoquées par le choc de la seconde guerre mondiale ;
cette théorie n’explique cependant pas le retour à une croissance très forte
de la productivité globale dans les années 90.
Les nouvelles technologies (informatique et communication) sont parfois para-
doxalement désignées comme responsables du ralentissement ; leur adop-
tion aurait ralenti la croissance, mais pour mieux l’accélérer par la suite.

2.5 L’hypothèse de convergence


La croissance est souvent expliquée par l’hypothèse de rattrapage ou conver-
gence (Gerschenkron, Abramowitz). Selon cette hypothèse, à partir du moment où
une économie devient industrielle, plus l’écart avec les pays les plus avancés est
grand, plus la croissance est rapide. Il s’agit au départ plus d’un constat que d’une
théorie causale , constat qui d’ailleurs n’est valide que pour certains groupes de
pays, mais pas au niveau mondial (tous pays confondus).
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 12

On a tenté d’expliquer la convergence, en considérant que les pays concernés


ont un même sentier de croissance équilibrée. Un sentier de croissance équilibrée
correspond au plus fort taux de croissance régulier de long terme que l’écono-
mie peut soutenir. Il dépend essentiellement de son niveau technique, de son taux
d’épargne, et de divers autres facteurs comme par exemple la croissance démo-
graphique.
Si un groupe de pays ont un même sentier, cela signifie qu’ils doivent tous
connaître des conditions équivalentes, quand ils ont atteint ce sentier d’équilibre,
mais sont évidemment différents hors de ce sentier. Si un des pays de ce groupe
a atteint ce sentier avant les autres, pour telle ou telle raison historique, les autres
pays ne vont pas moins atteindre ce sentier tôt ou tard, et dans la période transi-
toire, pendant laquelle ils ne produisent pas encore à pleine performance parce que
leurs ressources ne sont pas encore pleinement utilisées, ils connaîtront une crois-
sance plus forte que celle du pays déjà mature (exactement comme des enfants
rattrapent en taille les adultes).

2.6 Croissance éxogène ou croissance endogène


Dans les théories de la croissance jusqu’aux années 70, la croissance du pro-
grès technique est considérée comme un phénomène éxogène, c’est-à-dire que
son origine n’est pas analysée dans le cadre de ces modèles. Le modèle de Solow
(1956) comporte ainsi l’hypothèse d’un taux de croissance constant du progrès
technique, qui intervient comme un cadeau tombant du ciel.
Dans la fin des années 80 et les années 90, essentiellement sous l’impulsion
de Paul Romer, la théorie de la croissance endogène s’est développée. Elle prend
comme point de départ que le progrès technique doit s’expliquer en tant que phé-
nomène économique. Les connaissances sont des biens économiques, qui sont
produits et consommés, mais dans des conditions particulières.
En effet, la consommation de connaissances par un agent n’entame pas la
quantité de connaissances disponibles pour les autres (non-exclusion). Ce ne sont
pourtant pas nécessairement des biens publics, parce qu’on peut très bien (pour
les idées nouvelles, non encore diffusées) mettre au point des mécanismes insti-
tutionnels permettant d’interdire à ceux qui ne veulent pas payer ces biens de les
connaître ou de les utiliser : le brevet industriel est l’exemple type de ces méca-
nismes ; le droit d’auteur est un autre exemple.
D’autre part, la production de connaissances implique des coûts importants,
mais leur diffusion se fait à coût quasiment nul ; cela signifie que le coût margi-
nal de la connaissance est nul dans le sens suivant : faire partager des connais-
sances données à un agent économique supplémentaire, quand d’autres les pos-
sèdent déjà, ne coûte quasiment rien ; cela signifie des rendements croissants.
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 13

Chez Romer, la productivité globale des facteurs A est appelée "stock d’idées"
et la fonction de production est formulée ainsi :
Yr = K α (ALY )1−α
Cette fonction a des rendements constants si on ne considère que les facteurs tradi-
tionnels, mais en incluant l’évolution du stock d’idées, les rendements deviennent
croissants4 .
La production d’idées dépend du nombre de personnes LA travaillant à la
recherche-développement :
∆A = κLA
κ est le taux de découverte de nouvelles idées - pas nécessairement une constante
- et la population active est divisée entre ceux qui produisent des biens et services
LY et ceux qui produisent des idées LA : L = LY + LA .
La théorie de la croissance endogène a alors comme tâche essentielle de com-
prendre les déterminants de κ
– Dépend-il du stock déjà accumulé de connaissances, et dans quel sens ? Une
hypothèse plausible est que plus les connaissances se sont accumulées, plus
il est facile d’en élaborer de nouvelles, mais l’hypothèse inverse se justifie
elle aussi, parce que les découvertes les plus faciles sont faites en premier.
– Une autre variable à considérer est le nombre de chercheurs ; si plusieurs
chercheurs ou groupes de chercheurs sont en concurrence en vue d’une
même découverte, cette concurrence pourra accélérer le taux de décou-
vertes.
À partir d’hypothèses concernant ces points on peut donc élaborer de très nom-
breux modèles de croissance endogène. Une caractéristique interessante de ces
modèles (d’une majorité d’entre eux en tous cas) est qu’ils montrent que, contrai-
rement à la croissance éxogène, la croissance endogène peut être aidée ou ac-
célérée par des politiques économiques adaptées, comme des subventions à la
recherche-développement (Romer démontre par exemple que le marché ne four-
nit pas des incitations suffisantes pour que le volume de recherche-développement
soit optimal).
– En effet, si chaque découverte supplémentaire rend plus facile les décou-
vertes suivantes, alors que chaque découvreur n’évalue la rentabilité de son
travail qu’en fonction des conséquences immédiates de son invention, il y a
une externalité positive ; cela signifie que les chercheurs doivent être incités
à produire plus d’inventions qu’ils ne font normalement. Il faut créer plus
d’incitations que ne le fait le marché, d’où le besoin de subventions.
4
Augmentons K et LY de x%, le produit sera multiplié par un facteur 1 + x, c’est-à-dire une
augmentation proportionnelle ou des rendements constants ; mais augmentons K, LY et A de x%,
le produit sera multiplié par un facteur (1 + x)(1 + x)1−α , ce qui est plus que proportionnel,
impliquant des rendements croissants.
LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE 14

– D’autre part il y a une externalité négative du fait de la duplication des


recherches : deux équipes recherchant le même résultat ne font que multi-
plier le "coût social" par deux, puisqu’il n’y aura qu’une seule idée à l’ar-
rivée, quand une des équipes aura réussi. Ici le marché produirait trop de
recherche-développement !
– La troisième distorsion proviendrait de l’"effet de surplus des consomma-
teurs", le détenteur d’un brevet ne jugeant de la rentabilité qu’à travers ses
profits et non à travers les gains du consommateur ; en intégrant ce dernier
à l’analyse, on obtiendrait un bénéfice plus grand. Ce dernier effet implique
comme le premier la nécessité de relever le niveau spontané de recherche-
développement.
Comme on le voit, cette argumentation semble plaider en faveur d’un soutien pu-
blic à la recherche-développement, surtout si les subventions sont conditionnelles
à l’atténuation de la concurrence entre équipes de recherches5 . Cependant, elle
ne permet pas réellement d’apprécier quel devrait être le niveau de ce soutien, et
continue d’ailleurs à susciter des débats.

Conclusion On n’a exposé aucun modèle de croissance dans ce chapitre, on a


essentiellement présenté les théories qu’illustrent et testent les modèles.
On peut pour conclure évoquer rapidement le fonctionnement des modèles
de croissance. À partir d’hypothèses de comportement (comportement d’inves-
tissement, de recherche-développement...) ou de structure (croissance démogra-
phique...), on calcule pour une économie son régime permanent, c’est-à-dire le
niveau de revenu et de croissance du revenu maximum de longue période ("sou-
tenable"). On regarde ensuite comment cette économie peut se diriger vers ce
régime permanent si elle en est éloignée (en particulier comment elle réalise son
décollage ou révolution industrielle). On étudie encore les propriétés d’optimalité
du régime de croissance ; la "règle d’or" de la plupart des modèles en la matière
est que le taux de croissance optimal est égal à la rémunération du capital (en %),
c’est-à-dire le taux d’intérêt.
Tout ceci implique l’utilisation d’outils mathématiques parfois complexes...

5
C’est ce que fait par exemple la Commission Européenne en distribuant des aides de
recherche-développement cherche à promouvoir la coopération des équipes.