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© Les Éditions Didier, Paris, 2017

À PROPOS DE L’AUTEUR

Après des études de cinéma, Neil Jomunsi a entretenu son amour des livres pendant de
nombreuses années en tant que libraire avant de décider de se consacrer à sa passion : raconter
des histoires. Quand il ne blogue pas ou qu’il ne refait pas le monde sur les réseaux sociaux, Neil
écrit donc des romans, des feuilletons déjantés, des livres dont vous êtes le héros, des essais et
des nouvelles : on lui doit notamment le Projet Bradbury, un marathon littéraire pendant lequel il a
publié une histoire par semaine pendant toute une année. Originaire d’un petit village du Berry où il a
passé toute son enfance, il a longtemps vécu à Paris avant de décider de partir habiter à Berlin avec
sa femme, ses deux garçons et sa bibliothèque.
LA COLLECTION MONDES EN VF
Des œuvres littéraires contemporaines
d’auteurs francophones

Collection dirigée par Myriam Louviot


Docteur en littérature comparée

www.mondesenvf.com
Le site Mondes en VF vous accompagne pas à pas pour enseigner la littérature en classe de FLE
avec :
• une fiche « Animer des ateliers d’écriture en classe de FLE » ;
• des fiches pédagogiques de 30 minutes « clé en main » et des listes de vocabulaire pour
faciliter la lecture ;
• des fiches de synthèse sur des genres littéraires, des littératures par pays, des thématiques
spécifiques, etc.
Dans la collection Mondes en VF
La cravate de Simenon, NICOLAS ANCION, 2012 (A2)
Pas d’Oscar pour l’assassin, VINCENT REMÈDE, 2012 (A2)
Papa et autres nouvelles, VASSILIS ALEXAKIS, 2012 (B1)
Quitter Dakar, SOPHIE-ANNE DELHOMME, 2012 (B2)
Enfin chez moi !, KIDI BEBEY, 2013 (A2)
Jus de chaussettes, VINCENT REMÈDE, 2013 (A2)
Un cerf en automne, ÉRIC LYSØE, 2013 (B1)
La marche de l’incertitude, YAMEN MANAÏ, 2013 (B1)
Le cœur à rire et à pleurer, MARYSE CONDÉ, 2013 (B2)
La voyeuse, FANTAH TOURÉ, 2014 (A2)
New York 24 h chrono, NICOLAS ANCION, 2014 (A2)
Orage sur le Tanganyika, WILFRIED N’SONDÉ, 2014 (B1)
Combien de fois je t’aime, SERGE JONCOUR, 2014 (B1)
Un temps de saison, MARIE NDIAYE, 2014 (B2)

Nouvelles du monde, AMÉLIE CHARCOSSET, HÉLÈNE KOLSCIELNIAK, NOURA BENSAAD, 2015 (A2)

L’Ancêtre sur son âne et autres nouvelles, ANDRÉE CHEDID, 2015 (B2)

Après la pluie, le beau temps, LAURE MI HYUN CROSET, 2016 (a2)

Les couleurs primaires, MÉLISSA VERREAULT, 2016 (A2)


Victor Hugo habite chez moi, MYRIAM LOUVIOT, 2017 (A1)
LES PERSONNAGES

PAUL DUDEK, le père de la famille Dudek


AGNÈS DUDEK, la mère de la famille Dudek
FÉLIX DUDEK, le fils de la famille Dudek
CHRISTINE DUDEK, la fille de la famille Dudek
NUMÉRO UN, le chef des scientifiques de l’entreprise KARMA
NUMÉRO DEUX, un des scientifiques de l’entreprise KARMA
NUMÉRO TROIS, un des scientifiques de l’entreprise KARMA
SCÈNE 1

Christine et son petit frère Félix sont assis sur le canapé. Félix joue sur son
téléphone. Christine tape sur le clavier de son ordinateur portable. Soudain énervé,
Félix lève la tête.

FÉLIX. – Christine, Internet est cassé.

CHRISTINE. – Je sais.

FÉLIX. – Comment ça ?

CHRISTINE. – Je le dis tous les jours. Le pire, c’est que c’est surtout notre
faute. Parce que nous laissons de grandes entreprises…

FÉLIX. – Christine, arrête tes trucs de geek1, je ne comprends rien. Internet,


Christine, ici, dans la maison… Ça ne fonctionne plus.

CHRISTINE. – Pardon. (elle vérifie sur son ordinateur) Tu as raison.


FÉLIX. – C’est toujours quand j’en ai besoin que ça tombe en panne2. Et ne
me dis pas que ce n’est pas ta faute.
CHRISTINE. – Ce n’est pas ma faute.
FÉLIX. – Tu dis toujours la même chose.
CHRISTINE. – La dernière fois, d’accord. Mais là, je ne suis même pas
connectée3.
FÉLIX. – Qu’est-ce qu’on peut faire avec un ordinateur sans Internet ?
CHRISTINE. – Beaucoup de choses, tu sais, il existe une vie sans Internet. Je
programme un logiciel pour le concours d’informatique. Si je gagne, à moi
une jolie bourse4 pour l’université !
FÉLIX. – Je suis sûr que tu as touché à quelque chose…
CHRISTINE. – Tu n’y connais rien, c’est sûrement une panne.
FÉLIX. – Et à quoi ça sert d’être un petit génie5 des ordinateurs si on ne sait
pas réparer une panne ?
CHRISTINE. – Puisque je te dis que… oh et puis zut6, débrouille-toi.
Fâché, Félix pose son téléphone sur le canapé. Christine continue de travailler.
Félix commence à s’ennuyer et fait du bruit avec sa bouche.
CHRISTINE. – Tu peux arrêter ? Je travaille.
FÉLIX. – La vie est mieux avec Internet : on peut jouer, écouter de la musique,
regarder des vidéos, discuter avec ses amis… faire comme tout le monde !
CHRISTINE. – Il suffit de sortir ou d’allumer la télévision.
FÉLIX. – Sortir ? Il fait trop chaud dehors. Et puis qui regarde encore la télé, à
part les vieux7 ?
CHRISTINE. – Il y a de bonnes émissions.
FÉLIX. – Pourquoi tu ne veux jamais faire comme tout le monde ?

1. Geek (mot anglais) : qui aime beaucoup les nouvelles technologies.


2. Tomber en panne (expr.) : arrêter de fonctionner.
3. Être connecté (v.) : être sur internet, être en ligne.
4. Bourse (n.f.) : argent donné à un étudiant pour étudier.
5. Génie (n.m.) : personne très intelligente, capable de créer des choses exceptionnelles.
6. Zut (interj.) : exprime l’énervement.
7. Vieux (n.m.pl.) : les personnes agées.
SCÈNE 2

NUMÉRO UN. – Pause !

L’action se fige8 comme un film en arrêt sur image : Félix et Christine ne


bougent plus. Sur le côté, trois personnages travaillent dans l’ombre sur des
ordinateurs. Tous portent des chemises blanches, des cravates et des lunettes.

NUMÉRO UN. – Ce n’est pas prévu dans le scénario9.

NUMÉRO TROIS. – Les drones10 perturbent sûrement le wifi.

NUMÉRO UN. – Il n’y a rien dans le scénario à propos d’une panne !


NUMÉRO TROIS. – Je regarde.
NUMÉRO UN. – Des semaines pour écrire un scénario parfait, et voilà : une
stupide panne à la fin du premier jour ! Cette mission commence bien…
NUMÉRO DEUX. – Les enfants ne nous ont pas remarqués.
NUMÉRO UN. – Mais si nous échouons11, on peut dire adieu à ce boulot12. La
direction attend beaucoup de cette expérience.
NUMÉRO TROIS. – Ces nouvelles machines sont très sensibles.
NUMÉRO DEUX. – Et très chères.
NUMÉRO TROIS. – Plus elles sont chères, plus elles sont sensibles. Un peu de
patience. Je vais trouver le bon réglage13.
NUMÉRO DEUX. – Ça ne risque14 rien ?
NUMÉRO TROIS. – On peut perdre le contrôle pendant quelques minutes,
peut-être. Rien de grave15.
NUMÉRO UN. – « Rien de grave » ? Le patron a été clair : si nous échouons,
c’est le service16 entier qui ferme. Je prépare cette expérience depuis des
années, c’est le travail d’une vie.
NUMÉRO TROIS. – Du calme, j’appelle la maintenance17 pour qu’ils envoient
quelqu’un. On peut brancher une connexion locale discrètement.
NUMÉRO UN. – Dis-leur que c’est urgent.
NUMÉRO DEUX. – En attendant, l’histoire est modifiée. Il faut réécrire le
scénario.
NUMÉRO UN. – Ça, c’est le travail des auteurs.

NUMÉRO DEUX. – On n’a pas le temps, les auteurs travaillent trop lentement.

NUMÉRO UN. – Nous ne savons pas écrire et nous ne sommes pas payés pour
ça.

NUMÉRO TROIS. – Le service technique promet de réparer dans dix minutes.

NUMÉRO UN. – C’est beaucoup trop long. D’accord, nous n’avons pas le
choix. Qui s’en occupe ?

Personne ne bouge.

NUMÉRO UN. – Je vois, personne ne veut prendre de responsabilités…


NUMÉRO DEUX. – C’est vous le chef, chef.

Numéro Un soupire.

NUMÉRO UN. – Bon, je programme Félix pour qu’il allume la télévision.

NUMÉRO DEUX. – Mais il vient de dire que…

NUMÉRO UN. – Et j’en profite pour modifier son caractère, je le trouve


désagréable avec sa sœur. Allez, que les auteurs se débrouillent avec ça !
Action.

8. Se figer (v.) : s'arrêter.


9. Scénario (n.m.) : document écrit qui décrit scène par scène une pièce de théâtre, un film.
10. Drone (n.m.) : très petite machine volante pour surveiller. Ici, les drones peuvent déranger la connexion
Internet sans fil (le wifi).
11. Échouer (v.) : ne pas réussir.
12. Boulot (n.m.) : travail. (fam.)
13. Réglage (n.m.) : travail sur un appareil pour bien fonctionner, bien marcher.
14. Risquer (v.) : possibilité d’un danger.
15. Grave (adj.) : sérieux, important. Rien de grave = rien d’important.
16. Service (n.m.) : département, ensemble de personnes, partie d’une entreprise.
17. Maintenance (n.f.) : ensemble de personnes qui répare.
SCÈNE 3

Félix et Christine se « réveillent ». Félix se lève et allume la télévision.

CHRISTINE. – Ce n’est plus pour les vieux ?

FÉLIX. – Je m’ennuie. Au moins, c’est un écran.

La télévision passe une émission musicale.

FÉLIX. – Ha ! Tout le monde écoute cette chanson à l’école.

CHRISTINE. – Pas étonnant, on l’entend partout.

FÉLIX. – Je l’adore.

Félix chantonne, hypnotisé18 par l’écran. Christine lève la tête.


CHRISTINE. – J’aime bien aussi.
FÉLIX. – Tu vois, tu sais faire comme tout le monde.
NUMÉRO UN. – D’après le rapport, Félix et Christine se disputent souvent.
NUMÉRO DEUX. – Ce sont des adolescents…
NUMÉRO UN. – Ce n’est pas une raison.
Numéro Un tape sur son ordinateur. Félix se lève et rapporte un paquet de chips de
la cuisine.
FÉLIX. – Tu en veux ?
CHRISTINE. – Tu es malade ?
FÉLIX. – J’ai envie d’être gentil. Et je m’excuse.
CHRISTINE. – De quoi ?
FÉLIX. – De t’avoir accusée pour Internet.

CHRISTINE. – La dernière fois, c’était vraiment ma faute. Ce n’est pas grave.

FÉLIX. – Ça te dérange si je laisse la télé allumée ?

CHRISTINE. – J’ai besoin de faire une pause, de toute façon. On peut regarder
ensemble.

Numéro Un et Numéro Deux se frappent dans la main.

NUMÉRO UN. – Bien joué !

NUMÉRO DEUX. – J’appelle la direction19 pour leur dire que tout va bien.

Numéro Deux décroche son téléphone.

NUMÉRO TROIS. – Le signal fonctionne bien sur Félix, mais il y a encore des
problèmes sur sa sœur.

NUMÉRO UN. – Voyons le résultat sur les parents. Selon le scénario, ils
doivent arriver dans cinq, quatre, trois, deux, un…

18. Hypnotisé (adj.) : il ne fait attention à rien sauf l’écran.


19. Direction (n.f.) : chef d’une entreprise.
SCÈNE 4

Paul et Agnès, les parents de Christine et Félix, rentrent du travail. Ils


trouvent leurs enfants assis ensemble sur le canapé.

PAUL. – Christine et Félix devant la télévision, sans se disputer, ni crier ou se


jeter des objets à la figure. C’est le monde à l’envers20.

AGNÈS. – Tout va bien, les enfants ?

FÉLIX. – On regarde une émission.

AGNÈS. – Je vois ça ! Aucun problème pendant notre absence ?

FÉLIX. – Si, il y a eu un souci avec… (Félix regarde son téléphone) Ah non !


C'est revenu. Alors rien de grave. (Félix se lève) J’ai envie de prendre l’air et de
profiter du soleil. Christine, tu viens ?

CHRISTINE. – Je dois terminer mon logiciel.

AGNÈS. – Ton concours est dans une semaine.


PAUL. – Et puis il faut lâcher ton ordinateur de temps en temps. Tu te
rappelles de quelle couleur est l’herbe du jardin ?

Christine soupire.

CHRISTINE. – D’accord. Mais pas longtemps.

Les enfants sortent sous le regard de leurs parents.

20. Le monde à l'envers (expr.) : les choses ne se passent pas comme on imagine.
SCÈNE 5

AGNÈS. – Félix gentil avec sa sœur, Christine qui accepte de poser son fichu21
ordinateur… Incroyable, qui sont ces enfants ?

PAUL. – Il faut qu’on vérifie s’ils ont de la fièvre22.

AGNÈS. – Ne dis pas de bêtises. Peut-être qu’ils grandissent enfin ?

PAUL. – Pourvu que ça dure ! C’est déjà assez difficile au boulot…

Pendant qu’Agnès et Paul enlèvent leurs manteaux, les hommes dans l’ombre
dirigent leurs actions.

NUMÉRO UN. – Reprenons le scénario. 16 h 32, Agnès et Paul rentrent à la


maison après une journée difficile.

NUMÉRO TROIS. – Les capteurs23 détectent un haut niveau de stress.

NUMÉRO DEUX. – Paul doit gérer des tensions24 à l’usine. Et les élèves
d’Agnès sont de vraies brutes25.
NUMÉRO TROIS. – La température est un peu haute dans la maison. Je
descends le chauffage de deux degrés.

Numéro Un et Numéro Deux racontent les actions du couple quelques secondes


avant qu’elles se déroulent pendant que Numéro Trois tape à toute vitesse sur son
clavier. Paul et Agnès semblent obéir à leurs ordres.

NUMÉRO UN. – 16 h 34, Paul retire son manteau. Il s’étire, marche vers le
canapé.

NUMÉRO DEUX. – Agnès retire26 ses boucles d’oreille. Elle baille.

NUMÉRO UN. – Paul ramasse la télécommande et éteint la télévision.

AGNÈS. – Ah, ça fait du bien, un peu de silence.

NUMÉRO DEUX. – Agnès enlève ses chaussures.

AGNÈS. – Où sont mes pantoufles27 ?

NUMÉRO UN. – Où sont les pantoufles ?

NUMÉRO TROIS. – Je scanne la pièce… Sous le canapé.

NUMÉRO UN. – 16 h 35. Paul regarde sous le canapé et trouve les chaussons28
d’Agnès.

NUMÉRO DEUX. – Ce n’est pas dans le scénario.

NUMÉRO UN. – Il y a des détails à améliorer.


PAUL. – Tes pantoufles sont là, ma chérie.

AGNÈS. – Merci, mon amour.

NUMÉRO UN. – 16 h 36, Paul aide Agnès à mettre ses pantoufles. Puis il se
relève et masse les épaules de sa femme.

PAUL. – Tu es tendue.

AGNÈS. – Les enfants sont très durs, en ce moment. Les conseils de classe29
approchent.

PAUL. – Ça va passer. Ne laissons pas le monde gagner.

NUMÉRO UN. – 16 h 36 et trente secondes. Paul prend sa femme dans ses bras
pour un moment de tendresse et d’intimité. Durée : dix-neuf secondes.

AGNÈS. – Tu as remarqué comme tout va mieux quand les enfants


s’entendent bien ?

PAUL. – J’ai remarqué… et j’apprécie. Je n’aime pas nos disputes30.

AGNÈS. – Moi non plus. Nous sommes stressés, mais il ne faut pas nous
renvoyer la faute. C’est idiot.

PAUL. – Tout à fait d’accord.

NUMÉRO UN. – Il est 16 h 37, Paul recule et propose à sa femme quelque


chose à boire.

PAUL. – Tu veux un café ?


AGNÈS. – Un thé. C’est gentil.

PAUL. – Profitons-en pendant que Steve Jobs et Justin Bieber sont dans le
jardin.

Paul et Agnès quittent la pièce.

21. Fichu (adj.) : désagréable, pénible, énervant.


22. Fièvre (n.f.) : chaleur trop forte du corps.
23. Capteur (n.m.) : détecteur, machine ou dispositif qui reçoit des signaux.
24. Tension (n.f.) : état de quelqu’un qui est tendu, nerveux.
25. Brute (n.f.) : personne violente, qui frappe.
26. Retirer (v.) : enlever.
27. Pantoufle (n.f.) : chaussure légère, confortable et chaude pour marcher dans la maison.
28. Chausson (n.m.) : pantoufle.
29. Conseil de classe : moment où les professeurs se réunissent, parlent des résultats des élèves.
30. Dispute (n.f.) : discussion où on dit des choses méchantes.
SCÈNE 6

Le salon est vide : les scientifiques en profitent pour sortir de l’ombre et entrent
symboliquement dans la pièce.

NUMÉRO UN. – Finalement cette panne est une bonne chose : on teste nos
capacités d’improvisation31, on travaille dans l’urgence, c’est très stimulant32 !

NUMÉRO DEUX. – Le directeur nous félicite.

NUMÉRO UN. – Nous avons de la chance de travailler pour Karma. C’est une
entreprise très compréhensive.

NUMÉRO TROIS. – Quelle est la suite du programme ?

NUMÉRO UN. – Il nous reste neuf jours et six heures pour améliorer la vie des
Dudek. Nous devons faire de cette famille un exemple.

NUMÉRO DEUX. – Dix jours, c’est peu, même en contrôlant leurs moindres
faits et gestes.
NUMÉRO UN. – Mais c’est suffisant pour leur faire goûter au bonheur.
Regarde ce que nous avons réussi sur les enfants.

NUMÉRO TROIS. – Selon les scanners et les caméras de surveillance, tout va


bien. Les capteurs d’endorphine33 sont au vert34. Le niveau de bonheur des
Dudek est à la frontière entre bon et satisfaisant. Seule Christine pose encore
problème, son cerveau refuse parfois le contrôle.

NUMÉRO UN. – Augmentons la puissance du signal.

NUMÉRO TROIS. – Ça peut la rendre malade.

NUMÉRO UN. – Karma Corporation a confiance en nous.

NUMÉRO TROIS. – Aucun problème.


NUMÉRO DEUX. – C’est idiot d’avoir placé cette table ici, elle gêne le passage.
Toutes les études prouvent que l’agencement d’une maison est important pour
le moral.
NUMÉRO TROIS. – Je peux envoyer les drones pour la déplacer. Voilà.
Numéro Deux déplace la petite table.
NUMÉRO DEUX. – C’est mieux.
NUMÉRO UN. – N’oubliez pas d’effacer les souvenirs de la précédente
organisation du salon.
NUMÉRO TROIS. – C’est déjà fait. À part Christine, la famille est très
réceptive. C’est facile de contrôler leurs pensées. Presque trop.
NUMÉRO UN. – Si c’est facile, tant mieux : c’est que nous avons bien travaillé.
NUMÉRO DEUX. – Les auteurs viennent d’envoyer le scénario pour demain.
Numéro Un prend le scénario, le parcourt et le pose sur le bureau.
NUMÉRO UN. – Le scénario, le scénario… On se débrouille très bien sans.
Pourquoi ne pas commencer par une grasse matinée35 ?
NUMÉRO DEUX. – Félix a un match de foot demain. Agnès l’emmène en
voiture. Et Christine a besoin d’un nouvel ordinateur, le sien est vieux. Le
scénario dit que pendant ce temps, Paul l’accompagne au magasin pour lui en
acheter un neuf. Il veut encourager sa fille pour le concours.
NUMÉRO UN. – L’informatique, toujours l’informatique… Ce n’est pas une
occupation très féminine, non ?
Numéro Un et Numéro Deux se tournent vers Numéro Trois.
NUMÉRO TROIS. – C’est vrai qu’on ne rencontre pas beaucoup de femmes,
mais… le scénario…
NUMÉRO UN. – Nous avons l’occasion de mettre notre travail en valeur :
réfléchissons à une meilleure passion pour une jeune fille de son âge.
Visiblement, ces auteurs n’y connaissent rien.
NUMÉRO DEUX. – Je ne sais pas si…

NUMÉRO UN. – Allez, au boulot, pas le temps de discuter.

La lumière s’éteint.

31. Improvisation (n.f.) : produire un texte sans préparation.


32. Stimulant (adj.) : motivant, inspirant.
33. Endorphine (n.f.) : substance du corps qui donne de la satisfaction.
34. Être au vert (expr.) : signaler un état positif, tout va bien.
35. Grasse matinée : matin où l'on dort longtemps.
SCÈNE 7

Christine regarde la télévision. Elle semble malade. Agnès entre dans le salon.

AGNÈS. – Qu’est-ce que tu fais ?

CHRISTINE. – Je ne sais pas.

AGNÈS. – Tu ne sais pas que tu regardes la télévision ?

CHRISTINE. – Ça n’a pas d’importance.

AGNÈS. – Où est ton nouvel ordinateur ?

CHRISTINE. – Sur la table, peut-être. Ou dans la chambre. Je ne sais plus.

Dans l’ombre, les scientifiques travaillent.

NUMÉRO UN. – La voilà droguée à la télévision, comme tous les enfants de


son âge. Enfin un comportement normal.
NUMÉRO TROIS. – J’ai augmenté la puissance des ondes de trois points. C’est
un peu au-dessus de la normale, il peut y avoir des effets secondaires.

NUMÉRO UN. – Elle n’a pas l’air d’en souffrir.

NUMÉRO DEUX. – Moi, je la trouve pâle. Que dit le scénario ? Où est-il ?

NUMÉRO UN. – Sur mon bureau. Tout va bien.

Agnès pose sa main sur le front de Christine.

AGNÈS. – Tu as de la fièvre. J’appelle l’école. Tu restes à la maison


aujourd’hui.

CHRISTINE. – Comme tu veux. Ça n’a pas d’importance.

Agnès décroche le téléphone et appelle l’école.

NUMÉRO UN. – La télévision, quelle belle invention : c’est un peu l’ancêtre de


la technologie Karma. Rien de mieux pour faire entrer des idées dans la tête
de quelqu’un.

Christine serre les dents, ferme les yeux, lève la télécommande pour éteindre la
télévision, mais elle n’y arrive pas. Pendant ce temps, Agnès téléphone.

NUMÉRO DEUX. – Elle résiste.

NUMÉRO TROIS. – Je ne comprends pas, ça marche pourtant très bien avec les
autres.

NUMÉRO DEUX. – C’est sans doute parce qu’on la force à faire quelque chose
dont elle n’a pas du tout envie.
NUMÉRO UN. – Il faut l’écrire dans le rapport. Peut-être que son cerveau ne
fonctionne pas comme tous les autres, peut-être que d’autres gens sont
comme elle… c’est un risque commercial.

NUMÉRO DEUX. – Si on suit le scénario…

NUMÉRO UN. – Mais nous suivons le scénario.

NUMÉRO DEUX. – Pas pour Christine.

NUMÉRO UN. – J’en ai parlé aux auteurs hier. Nous avons étudié les
statistiques et tout prouve que c’est le meilleur choix pour Christine. Ils
réécrivent donc le scénario.

NUMÉRO DEUX. – Ça ne veut pas dire que c’est une bonne décision. Les
auteurs obéissent à ceux qui les payent.

NUMÉRO UN. – Tu n’obéis pas à ceux qui te payent, toi ? Dans ce cas, la sortie
est ici.

NUMÉRO DEUX. – Pardon. Désolé.

NUMÉRO UN. – Scénario de la famille Dudek, jour 2, page 12. Il est 8 h 34.
Paul sort de la cuisine.

Paul entre dans le salon en terminant de s’habiller. Il regarde sa montre.

PAUL. – Incroyable, je suis en avance. Ça n’arrive jamais. (à Christine ) Tout


va bien, ma chérie ?

Mais Christine ne répond pas.


AGNÈS (raccrochant le téléphone). – Elle a de la fièvre. L’école est avertie36.

PAUL. – Appelle le docteur. Le cabinet est ouvert à cette heure.

NUMÉRO TROIS. – Mince.

NUMÉRO UN. – Quoi ?

NUMÉRO TROIS. – Le docteur ne doit pas venir. Imaginez qu’il repère nos
drones. C’est un scientifique comme nous, et nous ne le contrôlons pas.

NUMÉRO DEUX. – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Agnès décroche encore le téléphone. Paul s’assoit dans le canapé à côté de sa fille.

NUMÉRO UN. – Détourne l’appel !

NUMÉRO TROIS. – C’est fait.

Le téléphone sonne dans l’ombre. Numéro Un décroche.

NUMÉRO UN. – Allo, j’écoute.

AGNÈS. – Bonjour, puis-je parler au docteur Ferrand ?

NUMÉRO UN. – C’est lui-même.

AGNÈS. – Mais… le docteur Ferrand est une femme.

NUMÉRO UN. – Pardon, je veux dire que vous êtes bien au cabinet du docteur
Ferrand. Elle est en vacances, je suis son remplaçant, le docteur… le docteur
Karma. Je me suis mal exprimé, désolé.
AGNÈS. – Ma fille a de la fièvre. Elle reste assise devant la télévision et semble
très fatiguée.

NUMÉRO UN. – Oh, ça ? Ce n’est rien, c’est… un virus. Vous êtes la quatrième
ce matin. Votre fille a besoin d’une bonne journée de repos et de rester au
chaud, c’est tout.

AGNÈS. – Vraiment ? D’accord. Bon. Merci. Au revoir. (elle raccroche) Bizarre,


ce docteur.

NUMÉRO UN. – Une femme ! Pourquoi ce n’est pas écrit dans la


documentation ? Quelle erreur de débutant.

NUMÉRO DEUX. – Vous avez très bien géré la situation, chef.

NUMÉRO UN. – Merci, c’est vrai. Je commence à aimer l’improvisation.

Agnès et Paul se penchent sur Christine, qui ne bouge pas du canapé.

AGNÈS. – Ma chérie, tu restes à la maison aujourd’hui.

PAUL. – C’est mieux.

Félix entre dans le salon, une pomme dans la main, l’air très heureux.

AGNÈS. – Ta sœur est malade, ne l’approche pas.

FÉLIX. – D’accord. Bonne journée quand même !

Félix quitte la maison en bondissant.


PAUL. – Au moins, tout va bien pour lui.

AGNÈS. – On dirait presque qu’il va à l’école avec plaisir.

PAUL. – Peut-être qu’il s’est trouvé une petite copine ?

Paul rejoint sa femme.

PAUL. – D’ailleurs tu es très belle, ce matin.

AGNÈS. – Plus que d’habitude ?

PAUL. – Oui, je trouve.

AGNÈS. – Idiot. J’ai bien dormi, très bien dormi, c’est tout. J’ai fait de
merveilleux rêves.

PAUL. – Moi aussi. Ce matin, j’ai l’énergie d’un jeune homme.

AGNÈS. – C’est drôle.

Paul embrasse la joue d’Agnès.

PAUL. – Profitons-en pendant que tout va bien. Ça ne dure jamais.

AGNÈS. – Christine, le médecin dit que ce n’est pas grave, c’est sûrement un
virus. Mais le mieux c’est que tu restes à la maison aujourd’hui. Le lycée est
prévenu. Nous allons travailler.

Numéro Un regarde sa montre.


NUMÉRO UN. – Je ne veux aucun retard sur le nouveau scénario. Tout le
monde dehors !

Numéro Un tape sur son ordinateur.

PAUL. – C’est l’heure, partons.

Paul et Agnès sortent.

36. Avertie (adj.) : prévenue, informée.


SCÈNE 8

Christine reste seule à la maison.

NUMÉRO TROIS. – Je propose d’en profiter pour faire des tests. Je dois
comprendre pourquoi le contrôle fonctionne mal avec Christine. C’est
sûrement une question de longueur d’onde. Je n’ai pas réussi à trouver la
bonne fréquence.

NUMÉRO UN. – J’ai pourtant l’impression que ça marche.

NUMÉRO TROIS. – Parce que j’ai augmenté la puissance du rayon, mais ça la


rend malade.

NUMÉRO UN. – Ça ne me dérange pas.

NUMÉRO TROIS. – Moi, ça me dérange. Votre travail, c’est de faire leur


bonheur.

NUMÉRO UN. – Notre travail, c’est surtout de les faire obéir à un scénario.
NUMÉRO TROIS. – Non, mon travail consiste à faire fonctionner correctement
ces machines, c’est tout. Et c’est ce que j’essaye de faire, mais sans douleur37.

NUMÉRO UN. – Quel humaniste38 ! De toute façon, le scénario dit qu’elle


regarde la télévision toute la journée. Fais comme tu veux.

Numéro Trois entre dans le salon, un petit appareil électronique dans la main, et
s’assoit à côté de Christine. L’adolescente ne le voit pas.

NUMÉRO TROIS. – Testons d’abord la fréquence 1.

Christine ne bouge pas.

NUMÉRO TROIS. – Rien. D’accord. Essayons la fréquence 2.

Christine éclate de rire sans raison.

NUMÉRO TROIS. – Peut-être un peu trop fort. Pardon.

Christine arrête de rire.

CHRISTINE. – Qu’est-ce qui m’arrive ? Je deviens folle.

NUMÉRO DEUX. – Ce n’est peut-être pas une bonne idée.

NUMÉRO TROIS. – Je coupe le signal le temps qu’elle récupère39.

Numéro Trois coupe le signal. Christine semble se réveiller d’un mauvais rêve. Elle
se lève et éteint la télévision.

CHRISTINE. – Ça fait du bien. Pourquoi est-ce que je l’ai allumée ? Bizarre.

NUMÉRO TROIS. – On recommence. Fréquence 3.


Numéro Trois manipule son appareil. Christine se lève, les yeux grands ouverts.

NUMÉRO UN. – Qu’est-ce qu’elle fait ?

NUMÉRO TROIS. – Je ne sais pas.

NUMÉRO UN. – Elle attend quelque chose ?

NUMÉRO DEUX. – Elle est bloquée.

NUMÉRO TROIS. – J’essaye une autre fréquence.

Numéro Trois appuie sur un bouton. Christine fait un pas vers la télévision, mais
s’arrête et résiste.

NUMÉRO DEUX. – On dirait que ça marche. Mais elle refuse de rallumer la


télévision.

NUMÉRO UN. – Improvisons. Scénario de la famille Dudek, jour 2, version


alternative. Christine est malade et doit rester à la maison. Après avoir
regardé la télévision une partie de la matinée, elle décide d’éteindre l’appareil
et de lire un livre.

Christine prend un livre posé à côté du téléphone.

NUMÉRO TROIS. – Un livre ? Quelle drôle d’idée.

NUMÉRO DEUX. – Christine aime lire maintenant ?

NUMÉRO UN. – Sur mes suggestions, les auteurs ont proposé cette
amélioration. J’aime beaucoup. Il faut dire que c’est un loisir plus correct que
l’informatique, surtout pour une jeune fille.
NUMÉRO TROIS. – Je trouve ça très bien, l’informatique.

NUMÉRO UN. – Chacun son travail : pendant que l’un conseille et l’autre
s’occupe de la technique, je prends des décisions avec les auteurs. C’est
comme ça.

NUMÉRO TROIS. – Pas de problème, chef.

Christine s’assoit dans le canapé et lit son livre.

NUMÉRO TROIS. – J’ai l’impression que la fréquence 4 fonctionne bien.

Mais soudain, Christine arrête de respirer et devient toute rouge.

NUMÉRO UN. – Qu’est-ce qu’elle a ?

NUMÉRO DEUX. – Elle ne respire plus !

NUMÉRO TROIS. – Je coupe le signal.

Christine reprend son souffle et pose le livre.

NUMÉRO TROIS. – Ça risque de durer longtemps.

NUMÉRO UN. – Bon. Je vous laisse, j’ai une réunion avec les auteurs.

NUMÉRO DEUX. – J’en profite pour faire une pause. De toute façon, il n’y a
rien de mieux à faire pour le moment.

Numéro Un et Numéro Deux sortent. Numéro Trois, resté seul, soupire.


NUMÉRO TROIS. – C’est toujours la technique qui doit rester en dernier. Bon.
Fréquence 5. Rien. Fréquence 6. Pas mieux. Fréquence 7. Toujours rien.
Fréquence 8.

Noir. Le temps passe.

37. Douleur (n.f.) : mal.


38. Humaniste (n.m.) : qui travaille pour le bien de l’homme.
39. Récupérer (v.) : reprendre des forces, aller mieux.
SCÈNE 9

La lumière revient. Numéro Trois teste toujours ses fréquences.

NUMÉRO TROIS. – Fréquence 359, rien. Ah si ! Il se passe quelque chose.

Numéro Trois retourne sur son ordinateur.

NUMÉRO TROIS. – Faisons un test pendant que les autres sont absents :
remplaçons le scénario « lecture » par… une petite danse.

Christine se lève du canapé et se met à danser comme une folle.

NUMÉRO TROIS. – Ça marche !

Numéro Trois regarde Christine danser.

NUMÉRO TROIS. – C’est drôle.

Numéro un et Numéro Deux reviennent.

NUMÉRO UN. – Qu’est-ce que c’est ?


NUMÉRO DEUX. – Elle est devenue folle ?

NUMÉRO TROIS. – Je dois encore vérifier la stabilité, mais je crois avoir trouvé
la bonne fréquence.

Ils la regardent danser.

NUMÉRO TROIS. – Et puis Christine n’est pas une sportive, ça lui fait du bien
de se bouger un peu. D’ailleurs, j’attends vos félicitations.

NUMÉRO DEUX. – C’est toi qui la fais danser ?

NUMÉRO UN. – Formidable ! Du beau travail.

NUMÉRO DEUX. – N’exagérons pas, elle ne danse pas si bien.

NUMÉRO TROIS. – Ce n’est pas un concours.

NUMÉRO UN. – Ça fonctionne, c’est l’essentiel. Quelle heure est-il ? Déjà


midi, Félix rentre de l’école pour le déjeuner. Arrête cette danse et reprenons
le scénario.

Numéro Trois essaye d’arrêter la danse.

NUMÉRO TROIS. – Ça ne marche pas.

NUMÉRO UN. – Comment ça ?

NUMÉRO TROIS. – Je n’arrive pas à l’arrêter.

Christine s’épuise.
NUMÉRO DEUX. – Elle risque une crise cardiaque40 ! Éteins !

NUMÉRO TROIS. – J’essaie !

NUMÉRO DEUX. – Essaie mieux que ça !

NUMÉRO UN. – 11 h 56, Félix rentre de l’école.

40. Crise cardiaque (n.f.) : le cœur qui s’arrête.


SCÈNE 10

Félix entre dans le salon et s’étonne de voir sa sœur danser comme une folle.

FÉLIX. – Salut, je suis rentré. Qu’est-ce qu’on mange ? Christine, tu


m’entends ? Pourquoi tu danses ? Il n’y a même pas de musique.

Christine continue de danser.

FÉLIX. – Et Maman dit que tu es malade… J’ai l’impression que ça va mieux.


Hé, Christine, c’est pénible41, arrête !

NUMÉRO TROIS. – J’essaie, j’essaie !

FÉLIX. – La pauvre, son ordinateur lui a grillé le cerveau.


NUMÉRO TROIS. – Ah, ça y est !
Christine arrête de danser. Son nez saigne42. Elle s’évanouit.
FÉLIX. – Christine !

NUMÉRO TROIS. – Ce n’est pas encore parfait.


NUMÉRO UN (ironique). – Bien joué, les gars. Super boulot.

NUMÉRO DEUX. – Et dire qu’il reste huit jours… C’est un suicide, un vrai
suicide.

NUMÉRO TROIS. – Je me remets au travail.


Noir.
Musique.
41. Pénible (adj.) : fatigant, énervant, désagréable.
42. Saigner (v.) : le sang coule.
SCÈNE 11

La lumière se rallume sur les scientifiques. Ils sont assis dans le canapé, un verre
de champagne à la main. Les Dudek sont absents.

NUMÉRO UN. – Et voilà, messieurs : cela fait dix jours. C’est donc l’heure du
bilan. Et je vous le dis tout de suite, il est très positif. C’est un immense
succès et la direction est très satisfaite. Le président nous envoie d’ailleurs ses
sincères félicitations, même s’il ne peut pas se déplacer en personne.

NUMÉRO DEUX. – C’est quelqu’un de très occupé.

NUMÉRO UN. – Mais je l’ai eu au téléphone et voilà son message – enfin, celui
de son secrétaire : « Bravo, continuez comme cela, Karma est fier de vous ! »
Nous pouvons lever nos verres à toutes ces années passées dans des bureaux
mal chauffés, à travailler sur des équations43 complexes pour arriver à… ce
moment.

Ils lèvent leur verre pour trinquer44.

NUMÉRO DEUX. – Notre mission était de rendre les Dudek plus heureux qu’il
y a dix jours, et on peut dire sans exagérer que nous avons réussi. Grâce
au contrôle mental, les membres de la famille profitent enfin de leur vie à
100 %. Agnès, par exemple, a enfin osé demander une augmentation45…

NUMÉRO UN. – Et elle l’a eue ! Le contrôle mental est un merveilleux outil
pour guérir les personnalités timides.

NUMÉRO DEUX. – Les auteurs estiment qu’elle doit maintenant demander un


nouveau poste, plus élevé, avec plus de responsabilités.

NUMÉRO UN. – Et je suis d’accord : Agnès est une femme méritante qui
travaille beaucoup.

NUMÉRO DEUX. – Même si les dix jours sont terminés, les auteurs travaillent
quand même sur la suite du scénario. Ils sont tombés amoureux de leurs
personnages.

NUMÉRO UN. – Pas « personnages », allons, ce n’est pas une fiction. Enfin,
c’est vrai qu’ils sont attachants46.

NUMÉRO TROIS. – Les suites47 sont souvent ratées. Mais ce n’est pas tous les
jours qu’on peut soi-même décider de la suite.

NUMÉRO DEUX. – Paul, lui, s’est inscrit au tennis. Il y a rencontré un banquier


très sympathique qui a promis de leur arranger un prêt à des conditions
intéressantes s’ils veulent acheter une plus grande maison. Et il sent déjà que
grâce au sport, ses genoux lui font moins mal. Il a l’impression d’avoir vingt
ans à nouveau.

NUMÉRO UN. – Ah, la jeunesse… notre bien le plus précieux !


NUMÉRO DEUX. – C’est vrai que les résultats sur Félix sont les plus
spectaculaires48 : il a beaucoup changé pendant ces dix jours.
NUMÉRO TROIS. – Le cerveau des enfants, c’est de la pâte à modeler. Un vrai
plaisir.

NUMÉRO DEUX. – Les brutes qui l’ennuient à l’école ne s’attaquent plus à lui.
Il les repousse maintenant !

NUMÉRO UN. – Avec courage !

NUMÉRO DEUX. – Il a gagné l’admiration de ses camarades. Et les filles, qui


d’habitude ne le regardent pas, se disputent pour lui parler pendant la
récréation. Il est devenu l’idole du collège. En conséquence, ses résultats
scolaires s’améliorent déjà nettement. Sa dernière note en mathématiques : un
surprenant 14 sur 20 !

NUMÉRO UN. – C’est un gentil garçon, un garçon comme il faut, bien dans sa
tête, dans son corps et dans son époque. Notez que la popularité est un bon
levier49 : tous les enfants de son âge rêvent d’être populaires. Nous pouvons
faire de ce rêve une réalité sur simple autorisation parentale.

NUMÉRO DEUX. – Les réputations50 vont et viennent à cet âge…

NUMÉRO UN. – Mais si la mission est prolongée d’un an… de deux ans…

NUMÉRO DEUX. – Félix n’a pas d’inquiétude à se faire, j’en suis sûr.

NUMÉRO UN. – Enfin, Christine… Ah, Christine… Un cas compliqué.


Justement, il est 18 h 34. Selon le scénario, elle doit arriver par cette porte
dans trois, deux, un…

Christine entre. Un immense sourire illumine son visage.

NUMÉRO UN. – Regardez comme elle a l’air heureuse.


NUMÉRO DEUX. – Elle respire le bonheur.

NUMÉRO TROIS. – Je peux même régler son bonheur sur « maximal ». Il suffit
de tourner un bouton.

Numéro Trois tourne un bouton sur son appareil. Christine chantonne, danse,
sautille.

NUMÉRO UN. – J’ai l’impression d’assister à un spectacle de magie. Impossible


de deviner le truc, et pourtant ça marche !

NUMÉRO TROIS. – Remerciez la technologie des drones Karma et notre


service technique bien-aimé : un travail acharné, de nouveaux calculs, jour et
nuit accrochés à nos feuilles de travail, quelquefois tard le soir, nous avons fini
par trouver une fréquence en parfait accord avec son esprit. Christine est
heureuse maintenant. C’est mathématique.

NUMÉRO DEUX. – Et dire que le monde entier attend encore de connaître


Karma…

NUMÉRO TROIS. – Bientôt ! Je vois désormais un bel avenir à la société : nous


n’avons pas réussi à tuer la mort, mais nous pouvons tuer le malheur. C’est
quand même quelque chose !

NUMÉRO UN. – Et cette technologie peut être vendue dans le monde entier.
Le bonheur selon Karma garanti à 100 %, aucune erreur possible.

NUMÉRO TROIS. – Pour être honnête, j’ai eu peur. Mais maintenant que je
sais qu’aucun esprit n’est impénétrable51…

NUMÉRO DEUX. – Disons plutôt que tout le monde peut profiter de nos ondes
cérébrales…
NUMÉRO TROIS. – Et qu’aucune résistance n’est éternelle… Maintenant j’ai
confiance. Imaginez ce que nous pouvons faire à l’échelle52 d’une ville, ou
même d’un pays tout entier.

NUMÉRO DEUX. – Sans compter les applications militaires et politiques…

NUMÉRO UN. – Karma doit servir le bien commun, pas les intérêts
particuliers, n’est-ce pas ?

NUMÉRO DEUX. – Évidemment. Évidemment. (un silence) Il faut être un


monstre pour imaginer utiliser cette technologie pour autre chose.

Christine fait le tour du salon et ramasse des livres éparpillés dans la pièce. Paul
entre.

PAUL. – Je cherche ton frère, où est-il ?

CHRISTINE. – Il joue dehors avec des amis.

PAUL. – Je n’arrive pas à m’y habituer. Et ta mère ?

CHRISTINE. – Elle prépare le dîner. Tu ne sens pas cette bonne odeur ?

PAUL. – J’ai l’impression de vivre un rêve. Et toi, ma chérie, tout va bien ?

CHRISTINE. – « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes


possibles. » Ce n’est pas de moi, c’est de Voltaire.

PAUL. – Tu es devenue une encyclopédie vivante. Il y a encore des livres que


tu n’as pas lus dans la bibliothèque ?
CHRISTINE. – Bien sûr ! Je pense aussi prendre une carte à l’Institut français,
ils en ont beaucoup d’autres.

PAUL. – Et le concours ?

CHRISTINE. – Quel concours ?

PAUL. – Le tournoi informatique, et ce logiciel sur lequel tu travailles depuis


des semaines.

CHRISTINE. – Oh, ce concours… Je ne sais pas. Il faut qu’on en parle, je suis


un peu perdue. J’ai l’impression que ce n’est plus moi. Enfin plus vraiment.

PAUL. – Tu as tellement travaillé pour ça.

CHRISTINE. – Mais je me sens tellement mieux, papa.

PAUL. – Et puis il y a la bourse…

CHRISTINE. – Peut-être que j’ai besoin d’autres rêves. Il y a sûrement des


options auxquelles je n’avais pas pensé. Ce n’est pas une décision simple, tu
sais. Mais j’ai beaucoup réfléchi. Et je sais au fond de moi que c’est une bonne
chose.

Paul caresse la joue de sa fille. Il réfléchit un moment.

PAUL. – On a toujours le droit de changer d’avis. Et si tu te sens bien, c’est le


plus important. Parlons-en ce soir avec ta mère, si tu veux. Mais pour être
honnête, je crois que ça me soulage. Je n’ai jamais compris cette passion pour
la programmation…
Christine secoue la tête et sort de la pièce avec ses livres. Paul s’arrête un moment,
pensif, puis part dans la direction opposée.

NUMÉRO UN. – Je ne sais pas pour vous, mais je ne trouve rien de plus
émouvant que le spectacle d’une famille heureuse.

La nuit tombe sur la maison. Les scientifiques sortent du salon.

43. Équation (n.f.) : formule, calcul mathématique.


44. Trinquer (v.) : cogner des verres les uns contre les autres et boire.
45. Demander un augmentation : demander un salaire plus important pour son travail.
46. Attachants (adj.) : on a envie de les aimer.
47. Suite (n.f.) : la suite d’un livre, d’une fiction, d’un film. Le livre, le film qui vient après.
48. Spectaculaire (adj.) : grand, impressionnant.
49. Levier (n.m.) : qui sert à soulever, à tirer vers le haut.
50. Réputation (n.f.) : manière dont quelque chose est considéré, vu par un public.
51. Impénétrable (adj.) : impossible à pénétrer, de rentrer dans cet esprit.
52. À l’échelle de (expr.) : au niveau de.
SCÈNE 12

La nuit est tombée sur la maison. Paul et Agnès entrent dans le salon, puis
s’installent sur le canapé.

AGNÈS. – Je ne sais pas quoi penser.

PAUL. – Christine est une fille intelligente, elle sait ce qui est bon pour elle.
Et elle a l’air décidée. Il faut lui faire confiance.

AGNÈS. – Pendant des années, elle ne pense qu’aux ordinateurs ; ses idoles
s’appellent Linus Torvalds, Bill Gates et Steve Jobs ; et soudain, du jour au
lendemain, les ordinateurs n’existent plus. Elle qui n’a jamais vraiment aimé
les livres, la voilà qui les dévore et veut étudier la littérature.

PAUL. – Les adolescents sont comme ça, Agnès, ils changent tout le temps
d’avis. Ce sont les hormones. Ça les dirige complètement, ils ne réfléchissent
pas d’eux-mêmes. Mais cette fois, il y a quelque chose dans ses yeux… Tu
n’as pas remarqué ? Comme une flamme dans son regard.

AGNÈS. – J’ai parfois l’impression que cette fièvre est toujours là.
PAUL. – Elle a peut-être tout simplement trouvé sa voie53.

AGNÈS. – À ce niveau, c’est presque une illumination religieuse.

PAUL. – Tu sembles déçue.

AGNÈS. – Un peu. L’informatique, c’est original. La littérature, c’est tellement


classique.

PAUL. – Si elle est heureuse, c’est l’essentiel. Ça fait des années que nous lui
répétons.

AGNÈS. – Ma fille qui devient ingénieure, l’idée m’a toujours plu. Et puis tu
ne trouves pas ça bizarre qu’elle s’intéresse soudain aux livres ?

PAUL. – Je comprends tes questions, mais tu ne trouves pas que tout va mieux
depuis quelques jours ? On dirait que chacun a trouvé sa place, comme les
pièces d’un puzzle qui s’emboîtent parfaitement. Je ne sais pas si Dieu existe,
mais il semble que quelqu’un ou quelque chose veille sur nous et nous aide.

AGNÈS. – Tu as sûrement raison.

PAUL. – Tout va bien. Plus de cris, plus de pleurs, plus de disputes…

AGNÈS. – C’est presque trop calme. Tu veux qu’on se dispute en souvenir du


bon vieux temps ?

PAUL. – Je suis bien trop heureux pour ça.

Paul pose la main sur l’épaule de sa femme.


NUMÉRO UN. – 22 h 12. Il est l’heure d’aller se coucher dans trois, deux, un…

AGNÈS. – Je suis fatiguée.

PAUL. – Allons nous coucher. Demain est un autre jour.

Paul et Agnès quittent le salon. Une sonnerie retentit.

NUMÉRO UN. – Et voilà. C’est terminé.

NUMÉRO TROIS. – Il reste des problèmes à résoudre54.

NUMÉRO UN. – Rien qui peut empêcher la validation55 finale. Et puis les
auteurs y travaillent.

NUMÉRO DEUX. – C’est vrai. Et c’est peut-être inutile…

NUMÉRO TROIS. – Réponse demain matin.

Les scientifiques éteignent leurs ordinateurs et sortent. Noir.

53. Trouver sa voie (expr.) : trouver ce que l'on veut faire, savoir quel métier on veut faire.
54. Résoudre des problèmes : trouver une solution.
55. Validation (n.f.) : confirmation, évaluation positive de ce qui a été fait.
SCÈNE 13

Paul entre dans le salon, fâché et nerveux.

PAUL. – Où est ma montre ? Quelqu’un a vu ma montre ?

Il cherche sa montre dans le salon.

PAUL. – Et je suis en retard. Bon sang !

Agnès entre à son tour.

PAUL. – Agnès, tu n’as pas vu ma montre ?

AGNÈS. – Pourquoi ? Tu l’as perdue ?

PAUL. – Évidemment ! Si je te demande, c’est que je ne l’ai pas.

AGNÈS. – Pas la peine de t’énerver pour si peu et de me parler sur ce ton.


C’est idiot et désagréable.

PAUL. – Qui est idiot et désagréable ?


AGNÈS. – Toi qui cherches ta montre, il est huit heures. Et tu me fatigues
déjà.

PAUL. – Je n’ai pas le temps pour une dispute.

AGNÈS. – On a toujours du temps à perdre pour ça…

Pendant que Paul cherche sa montre, Félix entre dans le salon. Il a l’air très fatigué.

AGNÈS. – Ça va, Félix ?

FÉLIX. – J’ai mal dormi.

AGNÈS. – Tu n’as pas plutôt joué aux jeux vidéo très tard ?

FÉLIX. – Oh, fiche-moi la paix.

AGNÈS. – Je suis ta mère et je ne t’ai pas élevé pour que tu me parles comme
ça.

FÉLIX. – Papa le fait, lui.

AGNÈS. – Tu vois, Paul ? Dis quelque chose à ton fils…

PAUL. – Félix, excuse-toi. Où est cette maudite montre, bon sang ! ?

Félix s’assoit dans le canapé et sort son téléphone portable.

Christine entre.

CHRISTINE. – Quelle ambiance, ce matin ! Dites, quelqu’un a vu mon


ordinateur ?
PAUL. – Et toi, tu n’as pas vu ma montre ?

CHRISTINE. – Je ne le trouve pas. Quelqu’un l’a pris ?

AGNÈS. – Et toi, tu ne sais plus dire bonjour ?

FÉLIX. – Vous pouvez parler moins fort ?

CHRISTINE. – J’ai besoin de mon ordinateur tout de suite ! Ça fait des jours
que je n’ai pas travaillé pour le concours, c’est horrible, j’ai tellement de retard.
Qu’est-ce qui m’a pris de ne rien faire toute cette semaine ?

AGNÈS. – Tu plaisantes ?

CHRISTINE. – J’ai l’air de plaisanter ?

AGNÈS. – Je ne supporte plus ton insolence. Je préfère encore mes élèves


difficiles. Eux, au moins, je peux leur mettre des mauvaises notes.

PAUL. – Ton ordinateur est dans le placard.

CHRISTINE. – Dans le placard ?

AGNÈS. – Je l’ai rangé. C’est toi qui me l’a demandé.

CHRISTINE. – C’est vrai, ça… je m’en souviens. Pourquoi est-ce que j’ai dit
une chose pareille ? C’est absurde.

PAUL. – Je deviens fou. Où est cette maudite montre ?


SCÈNE 14

On sonne à la porte.

PAUL. – J’espère que ce n’est pas le voisin. Je n’ai pas le temps d’écouter ses
problèmes de poubelles.

Paul ouvre la porte derrière laquelle apparaissent Numéro Un, Numéro Deux et
Numéro Trois.

NUMÉRO UN. – Bonjour, on ne vous dérange pas ?

PAUL. – Si, nous sommes assez pressés. C’est pour quoi ?

NUMÉRO UN. – Vous ne nous reconnaissez pas ?

AGNÈS. – Qui sont ces gens ?

NUMÉRO TROIS. – Oh, bien sûr, j’ai oublié.

NUMÉRO UN. – Quoi ?


NUMÉRO TROIS. – Il faut enlever le filtre.

NUMÉRO UN. – Quel filtre ?

NUMÉRO TROIS. – Pour que l’expérience se passe dans les meilleures


conditions, nous avons bloqué le souvenir de notre dernière rencontre. Si les
clients savent qu’ils sont contrôlés, la période d’essai n’est pas intéressante.

PAUL. – La période d’essai, de quoi parlez-vous ?

Numéro Trois pousse un bouton sur sa télécommande.

NUMÉRO TROIS. – Voilà, c’est mieux. Vous nous reconnaissez ?

PAUL. – Attendez… Oh mais chérie, ce sont les gens de chez Karma. Tu sais,
ceux que nous avons rencontrés il y a…

NUMÉRO UN. – Dix jours, très exactement dix jours, deux cent quarante
heures, quatorze mille quatre cent minutes. Ravis de vous revoir, chère famille
Dudek.

AGNÈS. – Bien sûr, je me rappelle, mais le moment n’est pas idéal : nous
sommes en retard pour aller au travail.

NUMÉRO DEUX. – Ne vous inquiétez pas, tout est arrangé : vos employeurs
sont informés de votre absence. Les écoles des enfants aussi.

NUMÉRO UN. – Vous avez tous d’excellentes excuses.

NUMÉRO TROIS. – Les auteurs ont bien travaillé cette fois.


FÉLIX. – Pas d’école ? Génial, des jeux vidéo toute la journée !

PAUL. – Vous êtes sûrs ?

NUMÉRO UN. – Totalement.

PAUL. – Bon. Dans ce cas, entrez. Ne faites pas attention au désordre.

NUMÉRO UN. – Pas d’inquiétude, nous le connaissons bien, ce désordre. Nous


le connaissons comme si c’était chez nous. Merci.

PAUL. – Mais je ne me souviens pas d’avoir pris rendez-vous…

NUMÉRO DEUX. – C’est dans le contrat. Tout est dans le contrat. Nous
venons, comme prévu au bout de dix jours, pour parler de votre sentiment
concernant la période d’essai. Vous vous souvenez de cette période d’essai,
n’est-ce pas ?

NUMÉRO TROIS. – Ils se souviennent.

PAUL. – Bien sûr, le contrat…

AGNÈS. – Ça revient doucement. C’est encore un peu flou.

NUMÉRO TROIS. – Réaction tout à fait normale. Vous allez très vite tout vous
rappeler.

NUMÉRO DEUX. – Il y a un peu plus d’une semaine, nous vous avons contactés
pour participer à une expérience.

NUMÉRO UN. – Quelque chose de très… nouveau.


NUMÉRO DEUX. – Paul a été tout de suite intéressé. Mais il a fallu convaincre
Agnès.

NUMÉRO UN. – C’est normal d’avoir des doutes.

NUMÉRO DEUX. – Nous avons donc signé un contrat pour une période d’essai
de dix jours.

AGNÈS. – Je me souviens maintenant. Dix jours…

NUMÉRO UN. – Dix jours de paradis, n’est-ce pas ? Un vrai bonheur où


chacun a trouvé sa place…

AGNÈS. – Je comprends. (elle regarde sa famille) Je comprends mieux.

NUMÉRO DEUX. – La période d’essai est donc terminée. Êtes-vous satisfaits


de l’expérience ?

PAUL. – Il faut avouer que c’est impressionnant.

AGNÈS. – C’est tellement… réel.

NUMÉRO DEUX. – C’est parce que ça l’est ! Tout est vrai.

AGNÈS. – Je n’arrive pas à le croire.

NUMÉRO TROIS. – Vous avez dit la même chose il y a dix jours. Mais
aujourd’hui, vous savez que c’est possible.

CHRISTINE. – Papa, qu’est-ce que ces gens racontent ?


NUMÉRO UN. – Tiens, bonjour Christine. Ma fille cherche justement un bon
roman pour les vacances. As-tu un conseil pour elle ?

CHRISTINE. – Oui, bien sûr, il y a ce livre de… Attendez, non, pourquoi vous
me parlez de ça ? Je ne lis jamais de romans. Juste des manuels
d’informatique…

NUMÉRO TROIS. – Il y a encore des problèmes.

NUMÉRO UN. – Quelques réglages, c’est tout. Rien de grave.


NUMÉRO DEUX. – Ma petite Christine, pour être honnête, c’est avec toi que
nous avons eu le plus de problèmes. Ou plutôt avec ton cerveau. Ton cerveau
est très compliqué, tordu, difficile à manipuler56.
CHRISTINE. – Quoi ? Maman, qui sont ces hommes ? Ils me font peur. Je ne
comprends pas ce qu’ils disent.

FÉLIX, sur son téléphone. – C’est sûrement très intéressant, mais ça vous
embête de parler moins fort ? J’essaie de battre mon record.

NUMÉRO UN. – Mon collègue exagère : « manipuler », le mot est fort. Nos
auteurs font simplement des suggestions qui visent à « maximiser le taux de
bonheur global » de votre magnifique famille.

NUMÉRO DEUX. – Ces suggestions sont transformées en scénario, et notre


travail est de vous faire jouer ce scénario. Comme une pièce de théâtre.

PAUL. – Je me souviens de la vidéo de démonstration. C’est fascinant,


Christine, leurs robots volent comme des oiseaux.

NUMÉRO TROIS. – C’est un spectacle magnifique.


CHRISTINE. – Des drones ? Il y a des drones ?

NUMÉRO TROIS. – Un pour Papa, un pour Maman, un pour Félix et un pour


toi : un pour chaque membre de la famille, chacun a le sien, qui le suit
partout, jour et nuit. Ce sont de minuscules robots qui volent au-dessus de la
maison, à environ cent mètres d’altitude. Ils sont presque invisibles. Leurs
antennes envoient des fréquences qui permettent à Karma de vous faire agir
selon le scénario.

NUMÉRO DEUX. – Tu sais à quel point c’est une technologie d’avenir, toi qui
aimes l’informatique.

NUMÉRO UN. – Enfin, plus maintenant.

CHRISTINE. – Comment ça, plus maintenant ?


NUMÉRO UN. – Il y a eu des ajustements.
CHRISTINE. – Vous voulez dire que… c’est vous qui me faites lire tous ces
livres ?
AGNÈS. – Franchement, nous sommes très satisfaits de l’expérience.

NUMÉRO DEUX. – Vraiment ?

AGNÈS. – N’est-ce pas, Paul ? Tout était parfait.

PAUL. – Mieux que sur la brochure.

Numéro Un sort des papiers de sa poche.

NUMÉRO UN. – J’ai justement préparé un contrat pour prolonger l’expérience.


Enfin, uniquement si vous le souhaitez. Celui-ci dure une année. Rien n’est
obligatoire. C’est vous qui choisissez. C’est toujours vous qui choisissez.
NUMÉRO TROIS. – C’est une métaphore.

NUMÉRO DEUX. – Au contraire : la plus grande liberté, c’est de choisir de ne


plus choisir.

PAUL. – Je n’ai qu’une seule remarque. Je pense que ma femme est d’accord. Je
n’aime pas oublier l’existence de Karma.

AGNÈS. – C’est rassurant de savoir que vous êtes là, que notre vie est sous
contrôle. Vous comprenez ?

NUMÉRO UN. – Bien sûr.

NUMÉRO TROIS, à numéro un. – Et c’est un effet secondaire passionnant.


Comme un syndrome de Stockholm…

NUMÉRO DEUX. – Agnès, Paul, vous avez tout à fait raison : c’est rassurant de
savoir que Karma s’occupe de tout, que tout est écrit à l’avance, que les
décisions que vous prenez sont forcément les meilleures et que nous
travaillons jour et nuit au bonheur de votre famille…

AGNÈS. – Comptez sur moi pour en parler à nos voisins et à nos amis. Nous
allons vous faire de la publicité.

PAUL. – Il faut dire que les résultats sont spectaculaires.

NUMÉRO DEUX. – Et n’oubliez pas de dire que nous offrons gratuitement une
période d’essai.

AGNÈS. – Montrez-moi ce contrat. Le budget est élevé pour une famille


comme la nôtre, mais j’ai eu une augmentation.
CHRISTINE. – Attendez, ça veut dire que c’est une entreprise qui dirige notre
vie, maintenant ?!

PAUL. – Et puis j’ai rencontré un banquier très sympathique, les soucis


d’argent sont loin maintenant. Mais vous savez déjà tout ça.

NUMÉRO UN. – C’est notre travail de le savoir avant vous.

CHRISTINE. – Félix, dis quelque chose !

Les adultes ignorent Christine et rient ensemble. Mais Christine, furieuse, tape du
pied.

CHRISTINE. – Papa ! Maman ! Comment vous pouvez faire ça ?

PAUL. – Christine, nous sommes des adultes qui devons prendre des décisions
d’adultes, pour toute la famille. Il faut avoir des enfants pour comprendre.

CHRISTINE. – Mais c’est ma vie, je veux choisir !

AGNÈS. – Ma chérie, tu es jeune…

PAUL. – Et il faut voir les bonnes choses…

NUMÉRO UN. – Laissez-moi lui parler. Christine, je te connais comme si je


t’avais écrite : tu es une personne brillante, très intelligente, et crois-moi, nous
allons nous occuper de ton avenir comme de celui de notre propre fille. Nos
auteurs ont beaucoup d’expérience. Ils savent ce que ça veut dire d’être le
héros d’une histoire. Tu n’as pas envie de devenir l’héroïne d’une histoire où
l’informatique sauve le monde ?

NUMÉRO TROIS. – La technologie au service du bonheur.


NUMÉRO DEUX. – C’est un bon titre si on en fait un film.

CHRISTINE. – Laissez-moi tranquille !

Christine part en claquant la porte. Silence dans le salon.

FÉLIX. – Qu’est-ce qu’elle a encore à crier ?

NUMÉRO UN. – Rien de grave. Un malentendu.

AGNÈS. – D’ailleurs, Félix, qu’est-ce que tu en penses ?

FÉLIX. – Hein ? Faites comme vous voulez, je m’en fiche. Qu’est-ce qu’on
mange à midi ? On peut aller au centre commercial après ?

Paul prend le contrat et regarde sa femme.

NUMÉRO UN. – C’est le moment de prendre une décision. Voulez-vous


signer ?

Noir.

56. Manipuler (v.) : contrôler.


SCÈNE 15

Christine entre dans le salon. Elle semble gaie et heureuse. Elle s’assoit dans le
canapé, entre son ordinateur posé sur le coussin de gauche et une pile de livres sur
celui de droite. Agnès entre.

AGNÈS. – Bonjour Christine, bien dormi ?

Agnès se regarde dans le miroir : elle hésite entre deux paires de boucles d’oreille.

AGNÈS. – C’est tellement difficile de choisir.

CHRISTINE. – Mets les rouges. Elles te vont bien.

AGNÈS. – Merci, ma chérie. Entre filles, il faut s’aider pour ces choses-là.

Agnès sort. Paul entre. Il tient une raquette de tennis.


PAUL. – Je pars au tennis, quelqu’un a besoin d’un taxi ?
Félix entre.
FÉLIX. – Moi ! Je suis en retard pour l’école.
PAUL. – Tu as ton téléphone ?
FÉLIX. – Ah non ! Merci ! Je l’oublie toujours. Le voilà.
PAUL. – Et toi, Christine ?
CHRISTINE. – Les cours ne commencent qu’à dix heures.
PAUL. – Dans ce cas, à ce soir !
Paul donne un baiser à Agnès et part.
AGNÈS. – À ce soir, mon amour. Christine, je pars aussi. Bonne journée !
CHRISTINE. – Bonne journée, maman.
Christine se retrouve seule. Elle sourit.
CHRISTINE. – Enfin tranquille.
Christine se lève, va ranger l’ordinateur dans le placard, retourne s’asseoir et ouvre
le livre.
Crédits
Principe de couverture : David Amiel
Crédits iconographique de la couverture : © Livia Fernandes/Getty Images

Maquette de couverture : Sylvain Collet

Mises en pages : Textoh!

Enregistrement, montage et mixage : Studio EURODVD

ISBN 9782278090563 – ISSN 2270-4388