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DOCUMENT 28 ERNEST

RENAN

Vie de Jésus1,
Extraits

Jésus à ses propres yeux

Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour une incarnation de Dieu lui-même, c'est ce
dont on ne saurait douter. Une telle idée était profondément étrangère à l'esprit juif ; il n'y en a nulle trace
dans les Évangiles synoptiques ; on ne la trouve indiquée que dans les parties du quatrième Évangile qui
peuvent le moins être acceptées comme un écho de la pensée de Jésus2.

Miracles

Dans un sens général, il est donc vrai de dire que Jésus ne fut thaumaturge et exorciste que
malgré lui. Comme cela arrive toujours dans les grandes carrières divines, il subissait les miracles que
l'opinion exigeait, bien plus qu'il ne les faisait. Le miracle est d'ordinaire l’œuvre du public et non de celui
à qui on l'attribue. Jésus se fût obstinément refusé à faire des prodiges, que la foule en eût créé pour lui ;
le plus grand miracle eût été qu'il n'en fit pas ; jamais les lois de l'histoire et de la psychologie populaire
n'eussent subi une plus forte dérogation. Il n'était pas plus libre que saint Bernard, que saint François
d'Assise de modérer l'avidité de la foule et de ses propres disciples pour le merveilleux. Les miracles de
Jésus furent une violence que lui fit son siècle, une concession que lui arracha la nécessité passagère.
Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés, tandis que le réformateur religieux vivra éternellement3.

Résurrection

Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de très bonne heure au
tombeau. La pierre était déplacée de l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En
même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la communauté chrétienne. Le cri : « Il est
ressuscité ! » courut parmi les disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance
facile. Que s'était-il passé ? C'est en traitant de l'histoire des apôtres que nous aurons à examiner ce point
et à rechercher l'origine des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour l'historien, finit avec
son dernier soupir. Mais telle était la trace qu'il avait laissée dans le cœur de ses disciples et de quelques
amies dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et consolateur. Par qui son corps
avait-il été enlevé ? Dans quelles conditions l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore
l'ensemble des récits par lequel on établit la foi en la résurrection ? C'est ce que, faute de documents
contradictoires, nous ignorerons à jamais. Disons cependant que la forte imagination de Marie de
Magdala joua dans cette circonstance un rôle capital. Pouvoir divin de l'amour ! moments sacrés où la
passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité4 !
Le Royaume selon Jésus

1
Ernest, Renan, Vie de Jésus, présentation de Pierre de Boisdeffre, Marabout Université; Verviers, Belgique, Marabout, 1974, 364
p.
2
Ibid. p. 159.
3
Ibid. p. 170-171.
4
Ibid. p. 242.

1
Ce mot de « royaume de Dieu » ou de « royaume du ciel »... était depuis longtemps familier aux
Juifs. Mais Jésus lui donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de Daniel,
dans son enthousiasme apocalyptique, avait à peine osé entrevoir5.

La révolution que < Jésus > voulut faire fut toujours une révolution morale ; mais il n'en était pas
encore arrivé à se fier pour l'exécution aux anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les
hommes eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre idée que la proximité du
jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour l’amélioration des âmes, et n'eût pas créé le plus bel
enseignement pratique que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans sa pensée, et un
noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le poussait à l'œuvre sublime qui s'est réalisée par lui,
bien que d'une manière fort différente de celle qu'il imaginait.
C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de l'esprit, qu'il fondait, et, si
Jésus, du sein de son Père, voit son œuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité : « Voilà
ce que j'ai voulu. » Ce que Jésus a fondé, et qui restera éternellement de lui, abstraction faite des
imperfections qui se mêlent à toute chose réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes6.

En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus sut ainsi en faire de hautes vérités,
grâce à de féconds malentendus. Son royaume de Dieu, c'était sans doute l'apocalypse qui allait bientôt se
dérouler dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement c'était surtout le royaume de l'âme, créé par la
liberté et par le sentiment filial que l'homme vertueux ressent sur le sein du Père. C'était la religion pure,
sans pratiques, sans temple, sans prêtres ; c'était le jugement moral du monde décerné à la conscience de
l'homme juste et au bras du peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà ce qui a vécu7.

5
Ibid. p. 104.
6
Ibid. p. 106.
7
Ibid. p. 178.